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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Jean-Christophe Volume 2 (of 4) - La Révolte, La Foire sur la Place - -Author: Romain Rolland - -Release Date: April 20, 2020 [EBook #61876] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - -ROMAIN ROLLAND - -JEAN-CHRISTOPHE - -NOUVELLE ÉDITION - -II - -LA RÉVOLTE -LA FOIRE SUR LA PLACE - -PARIS - -SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - -LIBRAIRIE OLLENDORFF - -50, CHAUSSÉE D'ANTIN - -Tous droits réservés. - - - - -LA RÉVOLTE - - - - -PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION - - -_Au seuil d'une période nouvelle de_ Jean-Christophe, _dont le -caractère de critique un peu vive risquera de blesser tour à tour les -lecteurs de tous les partis, je prie mes amis et ceux de Jean-Christophe -de ne jamais prendre nos jugements comme définitifs. Chacune de nos -pensées n'est qu'un moment de notre vie. À quoi nous servirait de -vivre, si ce n'était pour corriger nos erreurs, vaincre nos préjugés, -élargir notre pensée et notre cœur? Patience! Faites-nous crédit, si -nous nous trompons. Nous savons que nous nous trompons. Quand nous -reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus durement que -vous. Chaque jour, nous nous efforçons d'atteindre un peu plus de -vérité. Lorsque nous serons au terme, vous jugerez ce que valait notre -effort. Comme dit un vieux proverbe_: «LA FIN LOUE LA VIE, ET LE SOIR -LE JOUR». - - -R. R. - -Novembre 1906. - - - - -_PREMIÈRE PARTIE_ - - -SABLES MOUVANTS - - -Libre!... Libre des autres et de soi!... Le réseau de passions, qui le -liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment? Il n'en -savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être. -C'était une de ces crises de croissance, où les natures robustes -déchirent violemment l'enveloppe morte d'hier, l'âme ancienne où -elles étouffent. - -Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui -était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s'engouffrait sous la -grande porte de la ville, quand il rentra, venant d'accompagner -Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l'ouragan. Les filles -allant à l'ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait -dans leurs jupes; elles s'arrêtaient pour souffler, le nez et les joues -rouges, l'air rageur; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait -de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l'autre -tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d'hiver, la -ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant; il -regardait autour de lui, en lui: rien ne le liait plus à rien. Il -était seul... Seul! Quel bonheur d'être seul, d'être à soi! Quel -bonheur d'avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses -souvenirs, à l'hallucination des figures aimées et détestées! Quel -bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d'être devenu -son maître!... - -Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme -un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il -l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en -dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de -son fils, mouillé de neige qui fondait; et elle l'appela: «gros -bête!» en riant d'un bon rire enfantin. - -Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir -dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur -jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer, -lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de -contentement. Enfin, il allait se retrouver! Depuis combien de temps -s'était-il perdu! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle -lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume -dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes -baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise -d'un matin d'été. Il se jeta à la nage; il ne savait où il allait, -et peu lui importait: c'était la joie de nager au hasard. Il se -taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme: elle fourmillait -d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait; il -n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces -inconnues; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de -son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette oraison -intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un -printemps soudain. - -Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie, -ainsi qu'après une journée au grand air; une telle joie rayonnait en -lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas; il la -prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la -table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était -fou; puis elle frappa des mains: - ---Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau amoureux! - -Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air: - ---Amoureux!... s'écria-t-il. Ah! bon Dieu!... Non, non! c'est assez! Tu -peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie fini!... Ouf! - -Il but un grand verre d'eau. - -Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait: - ---Beau serment d'ivrogne! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir. - ---C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur. - ---Bien sûr! fit-elle. Alors, qu'est-ce que tu as qui te rend si content? - ---Je suis content. Voilà! - -Les coudes sur la table, assis en face d'elle, il voulut lui conter tout -ce qu'il ferait plus tard. Elle l'écoutait avec un affectueux -scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe -refroidissait. Il savait qu'elle n'entendait pas ce qu'il disait; mais -il n'en avait cure: c'était pour lui-même qu'il parlait. - -Ils se regardaient en souriant: lui, parlant; elle, n'écoutant guère. -Bien qu'elle fût fière de son fils, elle n'attachait pas grande -importance à ses projets artistiques; elle pensait: «Il est heureux: -c'est l'essentiel.»--Tout en se grisant de ses discours, il regardait -la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré -autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient -d'amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en -elle. Il lui dit, en plaisantant: - ---Cela t'est bien égal, hein? tout ce que je te raconte? - -Elle protesta faiblement: - ---Mais non, mais non! - -Il l'embrassa: - ---Mais si, mais si! Va, ne t'en défends pas. Tu as raison. Aime-moi -seulement. Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne,--ni toi, ni personne. -Je n'ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant: j'ai tout en -moi... - ---Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à présent!... -Enfin, puisqu'il lui en faut une, j'aime encore mieux celle-là. - - - - -Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée!... -Couché au fond d'une barque, le corps baigné de soleil, le visage -baisé par le petit air frais qui court à la surface de l'eau, il -s'endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque -balancée, il sent l'onde profonde; sa main nonchalamment y plonge. Il -se soulève; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand -il était enfant, il regarde passer l'eau. Il voit des miroitements -d'êtres étranges, qui filent comme des éclairs... D'autres, d'autres -encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique -qui se déroule en lui; il rit à sa pensée; il n'a pas le besoin de la -fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves? Il a bien -le temps!... Plus tard!... Quand il voudra, il n'aura qu'à jeter ses -filets, pour retirer les monstres qu'il voit luire dans l'eau. Il les -laisse passer... Plus tard!... - -La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il -fait doux, soleil, et silence. - - - - -Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l'eau qui -grésille, il les suit du regard, jusqu'à ce qu'ils aient disparu. -Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte; à mesure -qu'il les tire, ils deviennent plus lourds; au moment de les sortir, il -s'arrête pour prendre haleine. Il sait qu'il tient sa proie, il ne sait -quelle est sa proie; il prolonge le plaisir de l'attente. - -Enfin, il se décide: les poissons aux cuirasses irisées apparaissent -hors de l'eau; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde -curieusement, il les remue du doigt, il veut prendre les plus beaux, un -instant, dans sa main; mais à peine les a-t-il sortis de l'eau que -leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les -rejette dans l'eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide devoir, -l'un après l'autre, tous les rêves qui s'agitent en lui, que d'en -garder aucun: ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement -dans le lac transparent... - -Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les -autres. Depuis des mois que les idées s'amassaient, sans qu'il en -tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était -pêle-mêle: sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif, -où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des -étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas -distinguer ce qui avait le plus de prix: tout l'amusait également. -C'étaient des frôlements d'accords, des couleurs qui sonnaient comme -des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des -mélodies souriantes comme des lèvres amoureuses. C'étaient des -visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des -caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques. -C'étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies, -des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et -embrassant des mondes. Et c'étaient, le plus souvent, des sensations -obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de -voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie, -un rythme intérieur.--Beaucoup de ces projets n'avaient d'autre -existence que le titre; la plupart se réduisaient à un ou deux traits, -pas plus: c'était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir -créé ce qu'il rêvait de créer. - - - - -Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées. -Il se lassa d'une possession illusoire, il voulut saisir ses -rêves.--Par lequel commencer? Ils lui paraissaient tous aussi -importants l'un que l'autre. Il les tournait et les retournait; il les -rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus: ce -n'étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois; -constamment, ils changeaient; ils changeaient dans ses mains, sous ses -yeux, tandis qu'il les regardait. Il fallait se hâter; et il ne le -pouvait point: il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût -voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à -exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu'il s'en dégoûtait, -quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il -passait lui-même; tandis qu'il faisait une chose, il regrettait de n'en -pas faire une autre. Il semblait qu'il lui suffit d'avoir fait choix -d'un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l'intéressât plus. -Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées -n'étaient vivantes qu'à la condition qu'il n'y touchât point: tout ce -qu'il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de -Tantale: à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre, -aussitôt qu'il les prenait; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui -fuyait quand il se baissait vers elle. - -Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu'il avait -conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson! À la -première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi! cette eau tiède, -cette musique insipide, c'était là sa musique?--Il relut la suite de -ses compositions. Cette lecture l'atterra: il n'y comprenait plus rien, -il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il -rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les -autres, de se retourner pour voir s'il n'y avait personne dans la -chambre, et d'aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un -enfant qui a honte. D'autres fois, le ridicule de ses œuvres lui -semblait si bouffon qu'il oubliait qu'elles étaient de lui... - ---Ah! l'idiot! criait-il, en se tordant de rire. - -Mais rien ne l'affectait plus que les compositions où il avait -prétendu exprimer des sentiments passionnés: chagrins ou joies -d'amour. Il bondissait sur sa chaise, comme si une mouche l'avait -piqué; il martelait sa table à coups de poing, et se frappait la -tête, en hurlant de colère; il s'apostrophait grossièrement, il se -traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il -en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il -allait se planter devant sa glace, tout rouge d'avoir crié; il -s'empoignait le menton, et il disait: - ---Regarde, regarde, crétin, ta gueule d'âne! Je t'apprendrai à -mentir, chenapan! À l'eau, monsieur, à l'eau! - -Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maintenait sous -l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate, -les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait -précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui -ruisselait autour de lui; il saisissait les compositions maudites, et il -les déchirait avec rage, en grognant: - ---Tiens, canaille!... Tiens, tiens, tiens!... - -Alors, il était soulagé. - -Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge. -Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique -d'écolier: il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs; il en -parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non -seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes -à des déclamations.--Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être -sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère: il faut -pouvoir l'être; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore -rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces -œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son -passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des -fantômes; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il -pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou -de mensonge. - -Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites -sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne -plus rien écrire qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité -passionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura de -renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à -coups de tonnerre. - - - - -Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait. - -Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets -l'attirent. Certains lieux--certaines âmes--sont des nids d'orages: ils -les créent ou les aspirent de tous les points del horizon; et, de même -que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si saturés -d'électricité que les coups de foudre s'y produisent--sinon à -volonté--du moins à l'heure attendue. - -L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se -prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle. -L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de -torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre: toute la nature attend -l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève -pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes -ombres sombres et chaudes passent: un vent de feu se lève; les nerfs -frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel -continue de couver la foudre. - -Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui -vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle -l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin -dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent. -Qu'en sortira-t-il?... Comme la femme enceinte, elle se tait, le regard -perdu en elle; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses -entrailles, et elle pense: «Que naîtra-t-il de moi?»... - -Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir -éclaté; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé, -écœuré. Mais c'est partie remise: il éclatera; si ce n'est -aujourd'hui, ce sera demain; plus il aura tardé, plus il sera -violent... - -Le voici!... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être. -Masses épaisses d'un-bleu noir, que déchirent les saccades -frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et -lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux -ailes sur le ciel étouffé, éteignant la lumière. Heure de folie!... -Les Eléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent -enfermés les Lois qui assurent l'équilibre de l'esprit et l'existence -des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la -conscience. On sent qu'on agonise. On n'aspire plus à vivre. On -n'aspire plus qu'à la fin, à la mort qui délivre... - -Et soudain, c'est l'éclair! - -Christophe hurlait de joie. - - - - -Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie -divine de créer! Il n'y a de joie que de créer. Il n'y a d'êtres que -ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la -terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies -de créer: amour, génie, action,--flambées de force sorties de -l'unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du -grand foyer:--ambitieux, égoïstes et débauchés stériles,--tâchent -de se réchauffer à ses reflets décolorés. - -Créer, dans l'ordre de la chair, ou dans l'ordre de l'esprit, c'est -sortir de la prison du corps, c'est se ruer dans l'ouragan de la vie, -c'est être Celui qui Est. Créer, c'est tuer la mort. - -Malheur à l'être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre, -contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle -flamme de vie ne sortira jamais! Malheur à l'âme qui ne se sent point -féconde, lourde de vie et d'amour, comme un arbre en fleurs, au -printemps! Le monde peut la combler d'honneurs et de bonheurs; il -couronne un cadavre. - - - - -Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge -électrique lui parcourait le corps; il tremblait de saisissement. -C'était comme si, en pleine mer, en pleine nuit, la terre apparaissait. -Ou comme si, passant au milieu d'une foule, il recevait le choc de deux -profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration -où son esprit s'agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des -moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S'il -était dans la rue, un respect humain l'empêchait de manifester trop -bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il -trépignait; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait -bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait -à Christophe qu'il était comme une poule qui vient de pondre. - -Il était transpercé par l'idée musicale. Tantôt, elle avait la forme -d'une phrase isolée et complète; plus fréquemment, d'une grande -nébuleuse enveloppant toute une œuvre: la structure du morceau, ses -lignes générales se laissaient deviner au travers d'un voile, que -lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de -l'ombre avec une netteté sculpturale. Ce n'était qu'un éclair; -parfois, il en venait d'autres, coup sur coup: chacun illuminait -d'autres coins de la nuit. Mais d'ordinaire, la force capricieuse, -après s'être manifestée une fois, à l'improviste, disparaissait pour -plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière -elle un sillon lumineux. - -Cette jouissance de l'inspiration était si vive que Christophe prit le -dégoût du reste. L'artiste d'expérience sait bien que l'inspiration -est rare, et que c'est à l'intelligence d'achever l'œuvre de -l'intuition; il met ses idées sous le pressoir; il leur fait rendre -jusqu'à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle;--(et même, -trop souvent, il les trempe d'eau claire.)--Christophe était trop jeune -et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le -rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané. -S'il ne s'était aveuglé à plaisir, il n'aurait pas eu de peine à -reconnaître l'absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors -dans une période d'abondance intérieure où il n'y avait nul -interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un -prétexte à cette fécondité intarissable: tout ce que voyaient ses -yeux, tout ce qu'il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa -vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l'âme -des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée, -coulaient des millions d'étoiles.--Et pourtant, même alors, il y avait -des moments où tout s'éteignait d'un coup. Et bien que la nuit ne -durât point, bien qu'il n'eût guère le temps de souffrir des silences -prolongés de l'esprit, il n'était pas sans effroi de cette puissance -inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait... -pour combien de temps, cette fois? Reviendrait-elle jamais?--Son orgueil -repoussait cette pensée, et disait: «Cette force, c'est moi. Du jour -où elle ne sera plus, je ne serai plus: je me tuerai.»--Il ne laissait -pas de trembler; mais c'était une jouissance de plus. - -Toutefois, s'il n'y avait aucun danger, pour l'instant, que la source -tarit, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne -suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s'offraient -presque toujours à l'état brut: il fallait les dégager péniblement -de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par -saccades; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément -d'intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec -elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le -faire; mais il n'en voulait pas convenir; il mettait de la mauvaise foi -à se persuader qu'il se bornait à transcrire son modèle intérieur, -quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre -intelligible.--Bien plus: il arrivait qu'il en faussât entièrement le -sens. Avec quelque violence que le frappât l'idée musicale, il lui -eût été impossible souvent de dire ce qu'elle signifiait. Elle -faisait irruption des souterrains de l'Être, bien au delà des -frontières où commence la conscience; et, dans cette Force toute pure, -échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à -reconnaître aucune des préoccupations qui l'agitaient, aucun des -sentiments humains qu'elle définit et qu'elle classe: joies, douleurs, -ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible, -parce qu'elle était au-dessus de l'intelligence. Cependant, qu'elle la -comprit ou non, l'intelligence avait besoin de donner un nom à cette -force, de la rattacher à une des constructions logiques que l'homme -maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau. - -Ainsi, Christophe se convainquait--il voulait se convaincre--que -l'obscure puissance qui l'agitait avait un sens précis, et que ce sens -s'accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de -l'inconscience profonde, était, bon gré, mal gré, contraint à -s'accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui -n'avaient aucun rapport avec lui. Telle œuvre n'était ainsi qu'une -juxtaposition mensongère d'un de ces grands sujets que l'esprit de -Christophe s'était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un -tout autre sens, que lui-même ignorait. - - - - -Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces -contradictoires qui s'entrechoquaient en lui, et jetant au hasard dans -des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu'il ne savait -pas exprimer, mais qui le pénétrait d'une joie orgueilleuse. - -La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu'il osa regarder en face pour -la première fois tout ce qui l'entourait, tout ce qu'on lui avait -appris à honorer, tout ce qu'il respectait sans l'avoir discuté;--et -il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira: -il vit le mensonge allemand. - -Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de -vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile; il -s'accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale, -sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée -de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race; -ils varient de l'une à l'autre: ce sont eux qui rendent si difficile -aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se -mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque -peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme; tout être l'y -respire, de sa naissance à sa mort: c'est devenu pour lui une condition -de vie; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la -suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre -univers de leur pensée. - -Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le -mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce -n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux; mais il en -était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui -apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné. - - - - -Il était à un concert de la _Städtische Tonhalle._ Le concert avait -lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables -de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se -tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans -leurs longues redingotes sombres,--larges faces rasées, rouges, -sérieuses et bourgeoises; des dames qui causaient et riaient avec -fracas, étalant un naturel exagéré; de braves petites filles, qui -souriaient en montrant toutes leurs dents; et de gros hommes enfoncés -dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes -araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour -porter une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur -visage et leur ton changeaient à ce moment: ils semblaient dire la -messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un -mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au -milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le -monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le _Herr Konzertmeister_, -grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme -une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait -l'air d'un philologue.--Tous ces types étaient depuis longtemps -familiers à Christophe. Mais il avail une tendance, ce jour-là, aies -voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison -apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe -inaperçu, nous saute aux yeux. - -Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'_Egmont_, une valse de -Waldteufel, le _Pèlerinage de Tannhäuser à Rome_, l'ouverture des -_Joyeuses Commères_ de Nicolaï, la marche religieuse d'_Athalie_, et -une fantaisie sur _l'Étoile du Nord._ L'orchestre joua avec correction -l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le -_Pèlerinage de Tannhäuser_, on entendait déboucher des bouteilles. Un -gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure -des _Joyeuses Commères_, en mimant Falstaff. Une dame âgée et -corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un -pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste -taille, chanta d'une voix puissante des _Lieder_ de Schumann et de -Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait -des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un -large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique -exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert, -sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère -de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la -poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de _nursery._ -Le public était dans l'extase.--Mais l'attention devint solennelle, -quand parut la Société chorale «des hommes allemands du Sud» -(_Suddeutschen Männer Liedertafel_), qui tour à tour susurrèrent et -mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient -quarante qui chantaient comme quatre; on eût dit qu'ils se fussent -appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement -choral: c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites -nuances timides et pleurardes, de _pianissimo_ expirants, avec de -brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un -manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux; on pensait à -Bottom: - - -«_Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe -à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol._» - - -Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur -croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait -ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux, -brusquement. Tout: jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture -d'_Egmont_, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le -blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce -n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs -ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse -sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde -buée.--N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus -belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore -jamais senti... Quoi donc? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de -discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir -voir: il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir; comme la -_Vergognosa_ de Pise, il regardait entre ses doigts. - -Il voyait l'art allemand tout nu. Tous,--les grands et les -sots,--étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie. -L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se -fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la -redoutable sensibilité germanique; elle diluait l'énergie des plus -forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres: c'était une -inondation; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée, -parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à -leur suite, de cette légion de petits auteurs de _Lieder_ emphatiques -et pleurnicheurs! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et -informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne -pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour -de lui; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance -de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y -prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes? Ils -étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne -respectaient-ils point? Ils étaient respectueux devant leur programme, -devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que, -mentalement, ils donnaient de «l'Excellence» à tout ce qui, de près -ou de loin, se rapportait à eux. - -Christophe considérait alternativement le public et les œuvres: les -œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme -une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait -des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand «les hommes du -Sud» vinrent chanter avec solennité l'_Aveu_ rougissant d'une jeune -fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des -«chut!» indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec -effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie: il rit -de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. -On cria: «À la porte!» Il se leva, et partit, en haussant les -épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit -scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville. - - - - -À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de -relire les œuvres des musiciens «consacrés». Il fut consterné, en -s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient -_menti._ Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait.--Mais -non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de -médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un -grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen! - -Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la -lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas! Il était -comme ensorcelé: partout, la même déconvenue! À l'égard de certains -maîtres, ce fut un déchirement de cœur; c'était comme s'il perdait -un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami, en qui -il avait mis sa confiance, le trompait depuis des années. Il en -pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter. -Il s'accusait lui-même: est-ce qu'il ne savait plus juger? Est-ce qu'il -était devenu tout à fait idiot?... Non, non, plus que jamais, il -voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse -de la vie: son cœur ne le trompait point... - -Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les -meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter -atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à -l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au -bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en -souffrir?--Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la -dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards, il -vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut -pas le courage de continuer. À certains moments, il s'arrêtait, il -fermait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la -nudité de son père... - -Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé -perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil. -Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut -pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il -recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui. -Dans la griserie de sa force neuve, il sentait--non sans raison, -peut-être--qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre -les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se -trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai, -quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui -était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait; mais -personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire -imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il -condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des -sentiments profonds; mais le secret de leur langue était mort avec eux. - -Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes -ces raisons: ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il -révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et -assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans -pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la -fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était -la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son -émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque, -néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle -et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité -dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme -sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges -héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église, -n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois -séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir,--Bach,--n'était -pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout -bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à -Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo. -On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et -dévote--(des dialogues de l'Ame qui coquette avec Jésus).--Christophe -en était écœuré: il croyait voir des chérubins joufflus, faisant -des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial _Cantor_ -écrivait dans sa chambre close: cela sentait le renfermé; il n'y avait -pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres, -moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes,--plus -hommes--tels Beethoven, ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez les -classiques, c'était leur manque de liberté: presque tout dans leurs -œuvres était «construit». Tantôt une émotion était amplifiée par -tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un -simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en -tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et -rabâcheuses--sonates et symphonies--exaspéraient Christophe, peu -sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et -bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de -musiciens. - -Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les -romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui -l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus -libres, le plus spontanés, le moins constructeurs,--ceux qui, comme -Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables -petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec -d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente -et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le -candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté: il ne disait -presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son -exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art -allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des -sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils -voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient--_et qui étaient -faux._ La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien -allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de -l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque -de franchise, son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir -soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie, -même des plus grands,--de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe -grinçait des dents. _Lohengrin_ lui paraissait d'un mensonge à hurler. -Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie -hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu -égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le -connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien -allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adoration devant sa propre -image, à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier -les autres. _Le Hollandais Volant_ l'accablait de sa sentimentalité -massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la -_Tétralogie_ étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund, -enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et -Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la _Gœtterdæmmerung_, -étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion -conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s'étaient -donné rendez-vous dans ces œuvres: faux idéalisme, faux -christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain. -Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce -théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux, -ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant; pour -qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être.--Ils le -voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin, -art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan. - -Et Christophe avait beau faire: dès qu'il entendait cette musique, il -était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et -par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait -et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en -lui des chevauchées d'armées; et il pensait que tout était permis à -ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque, -dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il -retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que -rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait! C'étaient de -glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur! Il lui -semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point -lui? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait, -n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il -n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les -aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert, -l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque -de Beethoven? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le -bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des -cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord, -au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours -gigantesques aux flèches ajourées?--Mais il souffrait de leurs -mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race, -et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses -appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble -roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe -vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté -naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement? - -Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il -retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard, -plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle -lui était chère... - -Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles -de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en -elles avec un abandon passionné.--Et il était bien qu'il en fût -ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il -faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les -respects appris, et tout nier--mensonges et vérités--tout ce que l'on -n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation, par tout -ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme -de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la -vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain -est de tout dégorger. - - - - -Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le -poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui -l'encombraient. - -Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme -allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la -lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes -du marais, les fades relents de ces _Lieder_, de ces _Liedchen_, de ces -_Liedlein_, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse -intarissablement le _Gemüt_ germanique: ces innombrables _Sehnsucht_ -(Désir), _Heimweh_ (Nostalgie), _Aufschwung_ (Essor), _Frage_ -(Demande), _Warum?_ (Pourquoi?), _an den Mond_ (À la lune), _an die -Sterne_ (Aux étoiles), _an die Nachtigall_ (Au rossignol), _an den -Frühling_ (Au printemps), _an den Sonnenschein_ (À la clarté du -soleil); ces _Frühlingslied_ (Chant du printemps), _Frühlingslust_ -(Plaisir du printemps), _Frühlingsgruss_ (Salut du printemps), -_Frühlingsfahrt_ (Voyage de printemps), _Frühlingsnacht_ (Nuit de -printemps), _Frühlingsbotschaft_ (Message de printemps); ces _Stimme -der Liebe_ (Voix de l'amour), _Sprache der Liebe_ (Parole de l'amour), -_Trauer der Liebe_ (Tristesse de l'amour), _Geist der Liebe_ (Esprit de -l'amour), _Fülle der Liebe_ (Plénitude de l'amour); ces _Blumenlied_ -(Chant des fleurs), _Blumenbrief_ (Lettre des fleurs), _Blumengruss_ -(Salut des fleurs); ces _Herzeleid_ (Peine de cœur), _mein Herz ist -schwer_ (Mon cœur est lourd), _mein Herz ist betrübt_ (Mon cœur est -trouble), _mein Aug ist trüb_ (Mon œil est trouble); ces dialogues -candides et nigauds avec la _Röselein_ (petite rose), avec le ruisseau, -avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ces questions saugrenues:--«_Si -l'églantier devrait être sans épines_»,--«_Si c'est avec un -vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se -fiancer depuis un peu de temps_»:--tout ce déluge de tendresse fade, -d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles -choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans -propos! Car le pire était l'inutilité de tout cela: c'était une -habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse -et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler! Ce -bavardage ne finirait-il jamais?--Holà! Silence aux grenouilles du -marais! - -Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans -l'expression de l'amour: car il était ici plus à même de le comparer -avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et -corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur -féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer, -au moins une fois dans leur vie! Était-il possible qu'ils eussent aimé -ainsi? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient -menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser! -c'est-à-dire: avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de -voir les choses, comme elles sont.--Partout, la même timidité, le -manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la -solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la -boisson, dans la religion. Les _Trinklieder_ (chants à boire) étaient -des prosopopées au vin ou à la coupe: «_Du herrlich Glas..._» -(«Toi, noble verre...»). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme -un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants -patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en -mesure...--Hurlez donc!... Quoi! Est-ce que vous continuerez à -mentir--à «_idéaliser_»--jusque dans la soûlerie, jusque dans la -tuerie, jusque dans la folie!... - -Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il -préférait à ce mensonge la brutalité franche.--Au fond, il était -plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires -ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer. - -Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé parle brouillard, le -mensonge anémique, «les Idées-fantômes sans soleil». De toutes les -forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile -pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne -voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu -à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou -pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles -morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes -d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des -races et leur imposent une nouvelle nature: c'est l'œuvre des siècles -de malheurs et d'épreuves: ils forgent pour la vie les peuples qui -veulent vivre. - - - - -Cependant, Christophe composait; et ses compositions n'étaient pas -exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création -était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux -règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On -crée par nécessité.--Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le -mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y -plus retomber: il y faut de longs et pénibles efforts; rien de plus -difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec -l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les -générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui -ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand -il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire. - -Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela: il n'avait pas -encore appris la vertu de se taire; d'ailleurs, elle n'était pas de son -âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler -bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre; mais cette -lutte paralysait une partie de ses forces.--Il en soutenait une autre -contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son -grand-père: une difficulté extrême à s'exprimer exactement.--Il -était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la -virtuosité:--plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité, -d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par -sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable, presque -innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour -l'âme:--Christophe le connaissait: il l'avait dans le sang; il le -méprisait, mais tout de même il y cédait. - -Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie, -alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et -dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et -il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait. -Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de -boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était -que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de -ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements. - -Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du -bourbier. Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle. -Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais -malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée; et, dans le -désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de -ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des -projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions -philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop -sincère pour pouvoir s'y lier longtemps; et il les abandonnait avec -dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il -prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus -inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le -sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios,--(car il ne doutait -de rien),--c'étaient de pures âneries; et quand il s'attaquait aux -grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il -les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais -d'esprit critique; il ne savait pas comprendre les autres, il était -trop préoccupé de lui-même: il se retrouvait partout, avec son âme -naïve et boursouflée. - -À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il -écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression -immédiate d'émotions passagères,--les plus éternelles de toutes: -des pensées musicales, des _Lieder._ Ici, comme ailleurs, il -était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il -reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il -avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai -que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures -poétiques de Gœthe: à Mignon, au Harpiste de _Wilhelm Meister_, -leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait -à des _Lieder_ amoureux, que la faiblesse des artistes et la -fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de -sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait: il leur soufflait -une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre -des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets -à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le -dimanche, attablées à quelque _Biergarten._ - -Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires; et il -cherchait de préférence les textes les plus simples: de vieux -_Lieder_, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un -manuel d'édification: il se gardait bien de leur conserver leur -caractère de choral: il les traitait de façon audacieusement laïque -et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots -entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions -d'enfants:--des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le -sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une -profondeur, dont il ne se doutait pas. - -Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces -œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf: tant s'en -fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même; il -lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles -rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas -autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original: il -lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un -pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper -si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire -que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que -Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la -magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore; -et tout lui semblait à faire--ou à refaire. Le sentiment de cette -plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de -bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle -n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la -tristesse: sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de -toute vertu. Vivre, vivre trop!... Qui ne sent point en lui cette -ivresse delà force, cette jubilation de vivre,--fût-ce au fond du -malheur,--n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie -grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine. -Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la -petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin. - -Christophe le possédait; et il faisait montre de sa joie, avec une -naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à -la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est -blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste, -il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire; il était sûr de -lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres -sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des -fabricants de notes; et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire -reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer. - -Il se montra. - - - - -On l'attendait. - -Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il -avait pris conscience du pharisaïsme allemand qui ne veut pas voir les -choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une -sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune -considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien -faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et -scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il -confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la -satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes -inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais -gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée, -tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il -rencontrait: musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les -plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas -au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver -qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il -devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes; ils parurent -moins plaisants. Il était compromettant; il manifestait en plein -concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les -maîtres glorieux. - -Tout se colportait dans la petite ville: aucun mot de Christophe -n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé. -On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché -avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus; les jours effaçaient les -jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres -s'en souvenaient pour lui: ceux dont la fonction sociale, dans toutes -les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les -fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids, -désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit -perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place a -côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient -les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux -du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui: - ---Il cherche à se singulariser. - -La plupart affirmaient: - ---_Total verrückt!_ (Absolument fou.) - -Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre;--son -illustre origine en assurait le succès:--on se contait qu'au château, -où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles, il avait -eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer -avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il -avait, disait-on, appelé l'_Elias_ de Mendelssohn «des patenôtres de -clergyman hypocrite», et traité certains _Lieder_ de Schumann de -«musique de _Backfisch_»:--et cela, quand les augustes princes -venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand-duc -avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement: - ---On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez -Allemand. - -Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas; -et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre -Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison -plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il -n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était--on s'en -souvient--originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet -immigré dénigrât les gloires nationales! Cette constatation -expliquait tout; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de -s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire. - -À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des -aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les -autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un -artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers. -Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la -médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se -manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces -derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui -seul; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À -défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le -deuxième _Kapellmeister_, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon -enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il -ne se défiait pas de lui; comment aurait-il pu penser qu'il y avait -quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent, à un -ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants? -Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis.--Il ne se doutait -pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes -qu'un bonheur nouveau; ils préféreraient presque un malheur ancien: il -leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est -surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre. -Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y -échapper; et ils s'arrangent, pour le faire payer. - -Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne -fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il -y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund -Ochs. Le premier _Kapellmeister_, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder -à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances -de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître -que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui. -Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il -l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi -accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand -celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui -s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui. - ---Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau chef-d'œuvre? - -Christophe lui prenait le bras: - ---Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais!... Le diable -m'emporte! c'est trop beau! Dieu assiste les pauvres gens qui -l'entendront! On ne peut plus avoir qu'un désir, après: mourir. - -Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en -sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin, -avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait -fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement; il excitait -Christophe à lâcher d'autres énormités; et il se hâtait, après -l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus -grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle -des musiciens; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les -malheureuses œuvres.--Elles étaient jugées d'avance. - -Enfin elles apparurent. - -Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une -ouverture pour la _Judith_ de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait -attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà -à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti-pris d'avoir -du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie, -qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle: «_Le Songe de la -vie_», et l'épigraphe: «_Vita somnium breve_». Une suite de ses -_Lieder_ complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques, -et une _Festmarsch_ de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait -ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité. - -Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne -comprît absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun, -à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle -musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion; -surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public -eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes, -dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules -difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du -concert de la _Tonhalle._ Elle était une célébrité en Allemagne: -cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et -à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle -avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est -fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à -travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue, -sur le public béant, elle n'y avait pas appris--et pour cause--l'art -d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot: tout était -accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y -avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer -un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne -grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix -l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la -respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le -serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit--comme l'on pense--fort -mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci! ce que -c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les -_Lieder_ de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il -ne se lassait point de les lui entendre dire. - ---Tant pis! Tant pis! cria Christophe. - -Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer -le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms -n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges -étaient les pires des blâmes, et que bien que lui--Christophe--fût -peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais -il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant. - -La discussion continua sur ce ton; et la dame s'obstina à chanter à sa -façon, avec un pathétique écrasant,--jusqu'au jour où Christophe -déclara froidement qu'il le voyait bien: telle était sa nature, on n'y -pouvait rien changer; mais puisque les _Lieder_ ne pouvaient être -chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du -tout: il les retirait du programme.--On était à la veille du concert, -on comptait sur ces _Lieder_: elle-même en avait parlé; elle était -assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités; -Christophe lui faisait un affront; et comme elle n'était pas sûre que -le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune -homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia -donc soudain; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit -docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était -décidée,--le lendemain, au concert,--à n'en faire qu'à sa tête. - - - - -Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était -trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que -ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe? On -ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au -fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la -pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on -veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne -donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables -d'assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n'est grand que -quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus. -On pouvait bien le siffler: il était sûr de ne pas laisser -indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il -connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à -des critiques aigres: il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait -être sourd, pour nier qu'il y eût là une force--aimable ou non, -qu'importe?... Aimable! Aimable!... La force! cela suffit. Qu'elle -emporte tout, comme le Rhin!... - -Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge -princière ne fut occupée que par des comparses: quelques dames -d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa: «Cet -imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres: il a peur de -se compromettre.» Il haussa les épaules, feignant de ne passe soucier -d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde: c'était une -première leçon donnée, et une menace pour l'avenir. - -Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le -maître: un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait -s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts -d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel -qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de -bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise: car ce n'est pas la -musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public; -et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le -monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui -touche la sentimentalité et amuse la badauderie. - -Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît, se -décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux, -ainsi: «Peu d'amis, mais bons.»--Son optimisme ne tint pas longtemps. - -Les morceaux se déroulaient au milieu du silence.--Il y a un silence du -public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans -celui ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que -chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence. -Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en -percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces -antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui -font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui -l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter -lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et -des loges derrière lui. - -Enfin, l'ouverture finit; et la salle applaudit. Elle applaudit -poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le -huât... Un sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de -réaction au moins contre son œuvre!...--Rien.--Il regarda le public. -Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les -uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur -indifférence. - -La musique reprit. C'était au tour de la symphonie.--Christophe eut -peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de -jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait -par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait; il avait l'impression nette -de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les -chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages: le public -était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les -pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut -de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes -applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre -était finie.--Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés -reprirent, quand les autres avaient cessé: mais ils n'éveillèrent -aucun écho, et se turent honteux: le vide en parut plus vide, et ce -petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui -qu'il avait éprouvé. - -Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait -regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer; et il -frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous: -«Vous m'ennuyez! Ah! comme vous m'ennuyez!... Foutez-moi le camp, -tous!...» - -Le public se réveillait un peu: il attendait la chanteuse,--il était -accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il -errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et -solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur -pensée; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins -conscience de l'attente du public: Christophe le vit à ses airs de -reine, quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se -dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras, -Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer -seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé. -Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation: c'était un -soulagement; les visages s'éclairaient, le public s'animait, toutes les -lorgnettes étaient en joue. Sure de son pouvoir, elle attaqua les -_Lieder_, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des -observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui -l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier -changement qu'elle fît, il tapa sur le piano, et dit avec colère: - ---Non! - -Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et -furieuse: - ---Non! Non! Ce n'est pas cela!... Pas cela!... - -Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait -entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien, elle s'obstinait, -ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui, -n'en tenait pas compte et allait de l'avant: ils finirent par avoir une -mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas: depuis longtemps, il -avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour -paraître agréable ni juste; mais Christophe, qui n'était pas de cet -avis, faisait des grimaces de possédé; il finit par éclater. Il -s'arrêta net, au milieu d'une phrase: - ---Assez! cria-t-il à pleins poumons. - -Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta, -à son tour. - ---Assez! répéta-t-il sèchement. - -Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes, -il dit, d'un ton glacial: - ---Recommençons! - -Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à -lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard, -comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par -l'autorité de Christophe:--elle recommença. Elle chanta tout le cycle -de _Lieder_, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait -qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un -nouvel affront. - -Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient -pas les _Lieder_ qu'il applaudissait;--(elle en eût chanté d'autres -qu'il eût applaudi de même)--c'était la chanteuse célèbre et -vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute -sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il -avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il -trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les -morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano. - -Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop -troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment, -s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se -soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était -accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées, -imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à -travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer -racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un -goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi, -lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public -était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la -_Festmarsch_ de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette -plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation -pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama -Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne -manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert. - -On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,--cette petite -ville de province, cancanière et ennuyée,--ne perdirent aucun détail -de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent -pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter -l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de -renseignement, les _Lieder_ qu'elle avait chantés. Sur les autres -œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de -chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint. -Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit -avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être -original...»--Suivait un paragraphe sur la véritable originalité, -celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de -Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir -pensé à l'être».--Puis on passait par une transition naturelle à la -nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du _Nachtlager von -Granada_ de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette -délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour». - -En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les -critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;--chez ceux -qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;--enfin, dans le grand -public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé -à ses propres pensées, le grand public ne pense rien. - - - - -Christophe fut atterré. - -Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois -raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient -insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises, -du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à -l'impertinent jeune homme.--Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez -rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la -sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue -incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve -confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement -atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel -d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir -plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent -avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le -concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils -se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut -savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses -œuvres précédentes, ses sottises des débuts.--Plus d'une fois par la -suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses -œuvres anciennes,--et cela, par les mêmes gens qui, quelques années -avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient -nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il -poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il -l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de -tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît -pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un -enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne -l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là, -changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient -arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance, -n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour -l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient -rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé; -ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun -avec les médiocres, non ce qui était _lui_, vraiment: leur amitié -n'était qu'un malentendu... - -Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens, -incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand -elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur -tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps. -L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est -recouverte de la crasse des ans. - -Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il -était _présent_, et qu'on le comprît quand il était _passé._ Il -préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas, -jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire -comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût -fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était -résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût -allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en -quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et -s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands -musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre -personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il -lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite -le public à l'entendre... - -Et juste, à point nommé, son étoile--sa mauvaise étoile--vint lui -en offrir les moyens. - - - - -Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de -musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements -artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient -froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave -homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu -détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher -un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus -belle; et Krause se désolait: - ---Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On -peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable! - -Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du -moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe -réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage -d'en convenir,--moitié par peur de se compromettre, moitié par -modestie, par défiance de soi. - -Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que -ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout -était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son -admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin -vital; il souffrait, quand on voulait le limiter. - -Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son -cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses -sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct, -c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son -âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il -ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes. -C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se -mentait,--en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient -retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment -Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en -Beethoven. - -Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson -Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité -naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait -mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position -naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce -qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui -qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière. - -Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause -disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais -Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait -des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands. - -À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire. -Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un -nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider -à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit, -allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une -physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe, -attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention -sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux -tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant -de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès -convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit -rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe, -embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger, -bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot -qu'il cherchait,--un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir -était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au -delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient -barrir l'auditoire. - -Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa -supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la -salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui -avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore -remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la -permission de se présenter: - ---Franz Mannheim. - -Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation, -et il le félicita de la _maestria_ avec laquelle il avait pulvérisé -ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda, -heureux, un peu méfiant: - ---C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi? - -L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait: - ---Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de -mon avis? - ---Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas -musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me -plaise,--(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),--c'est -la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas -trop mauvais goût... - ---Hé! hé!--fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,--ce n'est -pas là une preuve. - ---Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là -une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des -musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en -général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec -leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles -qu'on veut que nous admirions, «_cet éternel Hier, qui a toujours -été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait -loi aujourd'hui...!_» - -Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller: - - -«_. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige -Das immer war und immer wiederkehrt..._» - - ---Et lui, tout le premier!--s'interrompit-il au milieu de sa récitation. - ---Qui? demanda Christophe. - ---Le pompier qui a écrit cela! - -Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait: - ---Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât a -un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât rien -subsister de tout ce qui était avant. - ---C'est un peu radical, dit Christophe, souriant. - ---Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il -faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde -pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie, -quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres -dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes -délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal. -Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les -laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants; -côté des morts. - ---Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants. - ---Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il -y a des vivants qui sont plus morts que les morts. - ---Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune. - ---Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes... -Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais -une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant -tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en -Allemagne. Mort aux vieux! - -Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se -donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie -avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même -temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon -caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux, -il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit -que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de -ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne -pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie -naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure -éducation,--quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer -pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses -propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des -cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué -à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait -Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et -tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que -Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant. - -Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris -de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir -de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de -Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes -mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui. -Mannheim le prit familièrement par le bras: - ---Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être -que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une -fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu -d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne -sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne -feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public? - ---Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où -voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!... - ---Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et -moi:--Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien -Ehrenfeld,--nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de -la ville: le _Dionysos._ ... (Vous connaissez certainement?)... Nous -vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des -nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale? - -Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie -d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait -pas écrire. - ---Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et -puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il -n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce -n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut -siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire: -«Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de -l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins -de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur -pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout. - -Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit -seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire: - ---Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue! Chacun -de nous est libre. - - - - -Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après -le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses -amis. Ils l'accueillirent avec cordialité. - -À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles -nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches: -Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de -vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement -métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères -étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace, -attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre -énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils -semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils -persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis -économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de -mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en -réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient -beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait -leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y -veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût -fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne -possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de -son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait -raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de -sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses -fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans -le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très -longs et très courts, où les points, les doubles et triples points, -les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots -soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les -allitérations et que les répétitions--d'un mot, d'une ligne, d'une -phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les -langues. Il prétendait faire en vers--(on n'avait jamais su -pourquoi)--du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique, -qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et -sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence -cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils -sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il -voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur -qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que -personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne -s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier -les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté -d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise. -Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il -n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de -son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les -mépriser. - -Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien -qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait -son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit -d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents -que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient -peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient, -comme partout et toujours,--par le fait de la différence de leur race, -qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation -railleuse,--ils étaient les esprits les plus avancés, les plus -sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées -décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que -leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de -chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces -pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi -indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de -petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés, -qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient -bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient -bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou -qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde -de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient -un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les -préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire -un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre -une idole du jour,--qui commençait à branler,--ils avaient soin de ne -pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient. -Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,--quand elle était -finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les -Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les -nouveaux _Davidsbündler_, c'était à faire croire qu'ils auraient pu -être terribles, s'ils avaient voulu:--mais ils ne voulaient pas. Ils -préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices. - -Christophe se trouva mal à l'aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout -de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient -compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une -politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de -la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air -brutal, voulait toujours avoir raison; il tranchait surtout, n'écoutait -jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de -l'interlocuteur et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le -critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement -clignotants derrière de larges lunettes,--pour imiter sans doute les -peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait -silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait -jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce. -Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure -fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et -la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix -caressante; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble.--Tous ces -jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient: c'est le -suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société; car on se -dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir -détroussé un passant, lui dirait: «Que fais-tu encore ici? Va-t'en! -Je n'ai plus besoin de toi.» - -Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim. -C'était assurément le plus vivant des cinq; il s'amusait de tout ce -qu'il disait et de tout ce qu'on disait; bégayant, bredouillant, -ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable -de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait -lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût, -et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc: -il jouait toujours un rôle; mais c'était innocemment, et cela ne -faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies -baroques--généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop -moqueur pour y croire tout à fait; il savait garder son sang-froid, -même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans -l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte: -c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour -l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas -d'être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la -bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité -sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le -philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste, -bouddhiste,--il ne savait trop lui-même,--apôtre d'une morale molle et -désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait -avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui -ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup -moins aux vertus,--une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une -association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à -ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie -qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait -pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au -sérieux. Mais elle n'y prétendait pas; elle s'amusait d'elle-même. Ce -christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à -quelque autre marotte,--n'importe laquelle: celle de la force brutale, -de l'impérialisme, des «lions qui rient».--Mannheim se donnait la -comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour -tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux -Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très -sympathique et extrêmement agaçant. - - - - -Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait -que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des -siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie, -un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout -en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,--et beau, -avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que -Christophe l'admirait.--Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui. -Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami, -le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith. - -C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur -israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant -une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence, -la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait -toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une -secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient -ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les -Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves -pour la musique--(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose -illustre)--étaient israélites; et le brave homme était malheureux: -car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons -musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis -Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin -de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur -pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.--Le père -de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de -scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très -bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les -méprisait.--Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas -commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme -cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez -rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en -voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux, -que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille -de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants: - ---Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel malheur!... -pensait-elle. - -Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il -dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu -serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de -méchant contre les Juifs--(on dit du mal de tout le monde)--et qu'il y -a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus -convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les -chrétiens d'un autre. - -Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction -perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race -différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques -rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population -juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues -entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct -de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il -lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil -curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées, -aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu -avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient -malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans -la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux -vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces -descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque -dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient, -comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux, -des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se -dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il -pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de -grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu -les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître, -en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec -aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher -l'élite de la société juive. - -Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la -nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce -fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré, -Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle -appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il -connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que -solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu -abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le -front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil -légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues -d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré, -elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression -était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues -étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule -de cette race, jetés confusément, des éléments multiples, -disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait -surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus -profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur -cernure bleuâtre. - -Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont -ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide -et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était -l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et -mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était -perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans -de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer -orientale. - -Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard; -rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le -sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une -volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte -de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant. -Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui -veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était -plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à -son instinct de l'exercer,--surtout quand elle avait affaire à une -proie aussi facile que Christophe.--Ce qui l'intéressait davantage, -c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était -pour elle un adversaire,--avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait -lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus -intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son -adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle -goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou -non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de -l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le -cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe -quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai -successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait -l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait -de pénétrer une âme, d'en peser la valeur--(elle y mettait autant -d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses -écus);--elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins -de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont -la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en -rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de -sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil -satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet. -Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y -avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de -l'ennui. - - - - -Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à -peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la -bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure -devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et -parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât -plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots -précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris. - -Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle -connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle -vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et -la distinction--(il semblait que Franz eût un don pour voir le -contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un -amusement paradoxal).--Mais, en étudiant mieux Christophe, elle -reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait -dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en -Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste -et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la -rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa -pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit -jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait; -et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa -musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à -sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement -louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe. - -Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un -tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le -désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui -faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et -pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils -n'avaient pas existé. - -Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des -yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en -échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur, -qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer. - -Lothar Mannheim,--un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint -rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils -très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui -donnait l'impression d'une vitalité puissante,--avait, lui aussi, -étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait -reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais -il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était -pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il -s'en vantait même:--(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance, -c'est pour en tirer vanité.)--Comme Christophe, de son côté, -manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il -pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier, -et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à -occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin -de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille -ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le -faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y -avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne -se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en -remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au -juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience. - -Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith: - ---Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste? - -Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit: - ---Il est un peu braque; mais il n'est pas bête. - ---Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut -réussir? - ---Oui, je crois. Il est fort. - ---Très bien,--dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne -s'intéressent qu'aux forts,--il faudra donc l'aider. - - - - -Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim. -Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous -deux,--elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu -d'esprit,--se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe -était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa -vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence -étaient pris: son cœur ne l'était point.--Pourquoi?--Il eût été -assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque -chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût -été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus -fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.--Si -Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de -l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il -était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait -pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette -passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en -restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant -qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son -cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux -passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient -une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six -mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément. -Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,--certes un peu -troublant;--mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui -rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait -en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et -non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première -femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds -à la tête. Sa beauté même--ses gestes, ses mouvements, ses traits, -les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur -élégante,--était le reflet de son intelligence; son corps était -modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru -laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large -et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle -avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à -Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé -personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer -une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son -enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne -pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet -espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à -l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix -de l'amitié. - -Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle -n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi -les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle -ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. -Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un -peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une -influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix -pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en -faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était -habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes -gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle -trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus -d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la -laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée -neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,--à sa -façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se -souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait -pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis -pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines: -c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher. -Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite -satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas -épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée. - -Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le -conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité -d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les -hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs -désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce -qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner -Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli, -et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa -vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine: -Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus. - -Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle -comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne -suffisait plus: il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne, -pour un temps, l'illusion: l'amour. Elle comprenait bien les critiques -de Christophe contre les gens et les choses: elle s'en amusait, et elle -les trouvait assez vraies; elle n'était pas sans les avoir pensées. -Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent -avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était -dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait -contre tous, ne conduisait à rien: il ne pouvait s'imaginer qu'il -allait réformer le monde... Alors?... C'était battre de sa tête -contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille -secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, un peu mieux -seulement: c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un -monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime -de ce qu'on pense? Penser vrai: certes! Mais à quoi bon dire vrai? -Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la -vérité, faut-il les y forcer? Accepter leur faiblesse, paraître s'y -plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à -cela une jouissance secrète? Jouissance d'esclave intelligent? Soit. -Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut -mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et -inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et -de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi.--Elle voyait -nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu, -dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art -et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses -protecteurs mêmes: il allait fatalement à la défaite. Elle ne -comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se -ruiner à plaisir. - -Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le -succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans -l'art, il croyait dans _son_ art, il croyait en soi, comme en des -réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais -à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui -dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules: -elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme -ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui, -périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il -se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que -Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était -fou, et elle ne s'intéressa plus à lui. - -Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son -avantage; elle se montra ce qu'elle était: beaucoup plus Allemande, et -Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut être elle ne -pensait.--On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune -nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple -homogène, imperméable aux influences des peuples différents chez qui -ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus -facilement l'empreinte des pays où elle passe; et s'il y a bien des -caractères communs entre un Israélite français et un Israélite -allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui -tiennent à leur nouvelle patrie; ils en épousent, avec une rapidité -incroyable, les habitudes d'esprit; plus encore, à vrai dire, les -habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes, -une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il -en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient -fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit -national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré. - -Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus -promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec -elles,--les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec -exagération, les modes physiques et morales du pays où elles -vivent,--sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble, -lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il -rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de -Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux -ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux -traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu -faites qu'elles semblassent pour être Allemandes,--toutes étaient plus -Allemandes que de raison: c'était la même façon de parler, de -s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure -à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait -d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son -œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres. -Beaucoup plus libre qu'elles--presque absolument libre--sur le terrain -moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social; ou du moins, son -intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle -croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte -fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit -allemand: elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait -intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu; mais elle ne -laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu; et si, -personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait: car -sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et -elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre; mais -sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six -lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était -le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur -réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev -von Fleischer; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci -daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe: car un -sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste; et il est -plus difficile à une Juive allemande qu'à une autre femme d'entrer -dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries -féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier -lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand -honneur, elle s'évertuait à le conquérir; elle s'humiliait à faire -les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive -orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille -intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à -descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises -allemandes, qu'elle méprisait. - - - - -L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith -presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice -à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une -femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous, -vous n'existez plus pour elle: elle ne vous voit plus, et elle ne se -gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une -tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou -son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa -médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à -fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une -sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu -être--ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui -une fascination douloureuse: il ne pouvait les oublier; quoiqu'il sût -maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir, -comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là -une de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place -dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés -par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner; ils -voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont -elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent -qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va -mourir, sans que personne ait su son prix. - -Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien -de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi -en elle; et le charme durait: il ne pouvait la juger d'une façon -impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à -elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le -rejetait sur sa double race: la juive et l'allemande; et peut-être, en -voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en -souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation, -l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire: il le chargeait de -tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut -une raison de plus de le combattre: il ne lui pardonnait pas d'avoir -brisé l'élan d'une pareille âme. - -Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver -dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit -cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait -sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race -était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus -accessible--beaucoup trop--aux influences du dehors. Elle était faible -de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur son -chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point -d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de -s'engloutir avec elle dans le sable du désert. - -Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le -braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité -plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait -montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut -remarqué: on le mit sur le compte de son «originalité»; mais aucun -des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent -pour quelque chose; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la -part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que -c'était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère «de ne -pas lui monter de bateau». Mais elle ne négligea rien pour que -Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement -musical que nul autre ne pouvait lui fournir; et, à la fin de la -lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites -et au plaisir qu'on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le -renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se -rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément -les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith, -qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista -point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit -artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait -revenir, il reviendrait. Sinon,--eh bien! on s'en passerait... - -On s'en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux -soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à -Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il -était là; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir; mais -que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait -d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris.--Judith ne -tolérait point chez les autres ses défauts. - -Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et -ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son -frère sur ce sujet; elle lui faisait raconter ses conversations de la -journée avec Christophe; et elle ponctuait le récit d'observations -ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient -peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût. - - - - -D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas -encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu'il -était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait -découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que -Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé -sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils -annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui -piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, dans l'atonie de -la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards. -Elle était intitulée: _Trop de musique!_ - -«Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille!--écrivait -Christophe.--On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans -besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de -Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on -lui donne: _Tristan_ ou le _Trompeter von Säckingen_, Beethoven ou -Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou -Marschner: il ne sait pas ce qu'il mange; l'important, c'est qu'il -mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On -parle de la gaieté allemande! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est -que la gaieté: ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur -tristesse, se répand en pluie: c'est de la joie en poussière; elle est -atone et sans force. Us resteraient pendant des heures à absorber, en -souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à -rien, ils ne sentent rien: ce sont des éponges. La vraie joie, la vraie -douleur,--la force,--ne se distribue pas pendant des heures, comme la -bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on -n'a plus envie, après, de rien autre: on a son compte...! - -«Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de -vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là! Je ne permets -pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même -panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous -faites couramment, le prélude de _Parsifal_ entre une fantaisie sur _la -Fille du Régiment_ et un quartett de saxophones, ou un adagio de -Beethoven flanqué d'un air de cake walk et d'une ordure de Leoncavallo. -Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer -la musique. Quelle musique aimez-vous? Est-ce la bonne ou la mauvaise? -Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix! Que -voulez-vous au juste? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le -savoir: vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au -diable votre prudence!--Vous êtes au-dessus des partis, -dites-vous?--Au-dessus: cela veut dire au-dessous...» - -Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois -de Zurich,--un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté -batailleuse et son âpre saveur du terroir: - - -_Wer über den Partein sich wähnt mit stolzen Mienen, -Der steht zumeist vielmehr beträchtlich unter ihnen._ - - -(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis, -celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous.») - ---«Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage -d'être laids! Si vous aimez la mauvaise musique, dites-le carrément. -Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard -dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis -combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir? Je m'en -vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre, -chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous -êtes... Soyez tout ce que vous voudrez; mais par tous les diables! -soyez vrais! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art! Si -l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève! La -vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge.» - -Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit -naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais -comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de -se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la -vérité: il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les -conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général; on -s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un -artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et -protestèrent avec aigreur: ils prévoyaient que Christophe n'en -resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant -Christophe de son acte de courage: ils n'étaient pas les moins inquiets -sur les prochains articles. - -L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était -lancé: rien ne pouvait l'arrêter; et, comme il l'avait promis, tout y -passa: les auteurs et les interprètes. - -Les premiers sabrés furent les _Kapellmeister._ Christophe ne s'en -tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger -l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des -villes voisines; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si -claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef -d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé -d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de -faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les -mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes -qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins, -couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique. -Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le -félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il -s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu -éternellement _fein-nuanciert_ (finement nuancé) de son orchestre; il -proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'_École de la -Vélocité_ de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de -ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé.--Ou -c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait -conduit _l'Héroïque_ de Beethoven: - ---«Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là! ... Mais vous -n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre -la bêtise et la férocité humaines,--et la force qui les foule aux -pieds, avec un rire de joie?... Comment le sauriez-vous? C'est vous -qu'elle combat! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à -écouter, ou à jouer sans bâiller _l'Héroïque_ de Beethoven,--(car -cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez -d'ennui!)--ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur -le passage de quelque Sérénissime.» - -Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires, -interprétant les grands hommes du passé en «classiques». - ---«Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée -à l'usage des écoles! La vie, cette plaine immense que balayent les -vents,--renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase! Le -rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de -pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit -bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps -fort!... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un -bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous -l'avez tuée.» - -S'il n'était pas tendre pour les «empailleurs», ainsi qu'il les -nommait, il l'était moins encore pour les «écuyers de cirque», pour -les _Kapellmeister_ illustres qui venaient en tournée faire admirer -leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur -virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre -méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des -cabrioles à travers le cerceau de la _Symphonie en ut mineur._ Il les -traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes. - -Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait -quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait -que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des -Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée, -le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le -mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste -célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les -difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la -mèche sur les yeux,--d'exécuter un _andante_ enfantin de -Mozart.--Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté -vaincue. Lui aussi l'avait goûté: c'était une des joies de la vie. -Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire -tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il -ne pardonnait pas aux «lions», ou aux «panthères du piano».--Il -n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants, -célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le -texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et, -comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent -donner une leçon de diction. - -Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à -leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce -n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en -bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient -été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir, des -oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de -comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des -costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout -choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le -jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes -étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils -passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près -dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et -rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas -jouait Figaro!... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à -Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres -classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne -savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du -dix-huitième siècle: on ne s'en donnait pas la peine. Le style -net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de -Gœthe, tout baigné de lumière italienne,--ce style qui commence -à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber,--ce -style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du -_Crociato_,--avait été anéanti paille triomphe de Wagner. Le vol -sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la -Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus -maintenant à chanter la musique: on chantait les poèmes. On faisait -bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes -même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée -importait... - ---«La pensée! Parlons-en. Comme si vous la compreniez!... Mais que -vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle -s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique!» - -D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient -avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon -Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui, -ils en mettaient partout,--partout, également. Ils eussent trouvé de -la pensée dans un chausson de laine, aussi bien--pas plus, pas -moins,--que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même -énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart, -l'essentiel de la musique était--assurait-il--le volume du son, le -bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était -une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler -d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en -mesure.--Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de -compliment, un brevet de bonne santé. - -Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe, -et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le -public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait -tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne -se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de -toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait -tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!... -D'applaudir les méchantes œuvres?--C'eût été déjà fort! Mais -Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus -d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres. - ---«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez -tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le -contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui -appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui -ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles». -Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font -partie du concert.--Mais après la _Missa Solemnis_ de Beethoven!... -Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se -dérouler le _Gloria_ affolant, comme une tempête sur l'océan, vous -avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui -s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur -l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La -rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un -miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer -livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de -l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups -d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le -cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et -la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et -réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!... -Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris, -rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous -un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un -Beethoven. Vous crieriez: «_Bis!_» à la Crucifixion. Un demi-dieu se -débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une -heure, votre badauderie!...» - -Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais -il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité: - -«_Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est, -il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect._» - -S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa -le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le -sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:--la -Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis -d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le -plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à -programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie. -Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant, -gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion -qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait -l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à -l'ordre et aux principes, le mit hors de lui: - ---«L'ordre! L'ordre!--s'écria-t-il--vous ne connaissez pas d'autre -ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les -chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.» - -Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux -critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un -certain temps, il lui administra une correction magistrale. - -La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était -tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des -rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence, -et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus, -certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un -compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était -pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une), -ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer -sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe -rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils -reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il -leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de -respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une -campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions -suivies;--(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un -adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté -spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son -adversaire, et même sans les avoir lus);--mais une longue expérience -leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de -l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que -faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore, -nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence -directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber -une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de -préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques, -injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une -obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent -Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon -transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre -absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de -départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de -mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville, -et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne -physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une -caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être -répétée. - - - - -Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue -n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité, -c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à -fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de -Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on -laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint, -quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la -rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai -et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire: -il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins, -et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses -faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au -sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue. -Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints, -trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât -à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit -qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées. -Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se -croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses -relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés, -fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes -jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils -étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible, -c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les -mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux -premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne: -ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils -croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative, -pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui -désigneraient.--Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard -à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le -laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà, -leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire -des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à -persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations: -Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha, -mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui -ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire -enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la -généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre -tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour -l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce -lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens -rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe -assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire, -sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu -timbré, il ne l'en aimait que mieux:--(il avait besoin de trouver -ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)--Il continua donc, avec -Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres. - -Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour -se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il -serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti -musical le plus avancé du pays. - -Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes, -un _Wagner-Verein_, qui représentait les idées neuves contre le clan -conservateur.--Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre -Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites -au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire -était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au -fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout -dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart -des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que -partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple -allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose -de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs -générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle -étaient accueillies,--sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus -discuter,--toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit -wagnérien. Aussi, les _Wagner-Vereine_ auraient-ils eu une tâche utile -à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes -et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo -Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais -trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de -même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un -seul, les _filiales_ de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on -disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus, -admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui -appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face -dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique, -poésie, drame et métaphysique. - -C'était précisément le cas du _Wagner-Verein_ de la -ville.--Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à -enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être -utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait -faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris -garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec -qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses -compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne -pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il -avait l'aversion de tout _Vereinswesen._ Mais, à tout prendre, il -était mieux disposé pour un _Wagner-Verein_ que pour les autres -_Vereine_: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien -qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il -en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait, -semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait -aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa -donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le -monde. Sans être musicien, il faisait partie du _Wagner-Verein._--Le -comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans -la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé -lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon -d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques -pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré -fermer les yeux là-dessus;--et, peut-être, ces premières attaques, -assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que -l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe, -avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très -aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses -mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe, -flatté, accepta: il vint au _Wagner-Verein_; et, poussé par Mannheim, -il s'y laissa inscrire. - -À la tête du _Wagner-Verein_ étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait -d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous -deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait -fait un Dictionnaire de Wagner,--_Wagner-Lexikon_,--permettant de savoir, -à la minute, la pensée du maître _de omni re scibili_: ç'avait été la -grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres -entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des -chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les _Bayreuther Blätter_ -des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était -pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le -refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme -latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive -de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour, -âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours -menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le -comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très -poli, et rougissant comme une demoiselle.--L'autre pilier du -_Wagner-Verein_, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de -produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté -là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de -volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de -Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en -sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup -lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une -personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge; -toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus -stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se -fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les -interprétations que donnaient de Wagner les _Kapellmeister_ et les -artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire -jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes -multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite -cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de -Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures, -qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de -ce fait, elles-mêmes sacrées. - -Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils -étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation -de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur -un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les -braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de -l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore -que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que -l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort, -des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux» -sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des -mouvements d'horlogerie. - -Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent -d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article -élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour -ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en -fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté -par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la -faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il -était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour -le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder -comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne -sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de -chercher des rapprochements entre des phrases de ses _Lieder_ et des -passages de la _Tétralogie_, qui n'avaient rien de commun que certaines -notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses -œuvres encastrée--côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un -scholar wagnérien--entre deux blocs énormes de l'éternel Richard. - -Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un -autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus -intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe -commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme -d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées -portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent -que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes; -et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient -ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le -génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri -d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de -servitude des générations à venir.--Christophe ne put se tenir -d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il -déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune -sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit -de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour -marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en -arrière,--celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit -mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise -de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les -ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas -de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu. -Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui -exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers -à l'étrangler quand il était vivant:--en quoi il leur faisait tort. -Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination; -ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme -la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la -première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de -souffle pour continuer leur route. - -L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur -sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait -qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne -céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui -battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et -petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra -moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains -commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les -programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique -allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y -associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe: -d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions -mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de -prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on -espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait, -sinon par persuasion, du moins par lassitude. - -Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un -homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et -cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui, -il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était -son ennemi. Après une soirée au _Wagner-Verein_, où il s'était -heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa -démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut -chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots, -Christophe éclata: - ---Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus -les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût -effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en -face. - -Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation -de Christophe qu'à s'en donner le spectacle: - ---Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas -d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau? - ---Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi: -c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois -de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit -d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité -s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que -coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour -moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux -plus appartenir qu'à moi. - ---Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit -Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as -besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef -d'orchestre, d'un public, d'une claque... - -Christophe criait: - ---Non! non! non!... - -Mais le dernier mot le fit bondir: - ---Une claque! Tu n'as pas honte? - ---Ne parlons pas de claque payée--(quoique ce soit, à vrai dire, le -seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite -d'une œuvre).--Mais il faut toujours une claque, une petite coterie -dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les amis -sont bons. - ---Je ne veux pas d'amis! - ---Alors, tu seras sifflé. - ---Je veux être sifflé! - -Mannheim était aux anges. - ---Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas. - ---Et bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme -célèbre?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce -but... Non-sens! Folie! Imbécillité!... Comme si la satisfaction de -l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de -toute sorte--ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement, -ignobles concessions--qui sont le prix de la gloire! Que dix mille -diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le -cerveau! Plus rien de tout cela! Je ne veux rien avoir à faire avec le -public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux -être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime... - ---C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier. -Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers? - ---Ah! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs! s'écria -Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement! Savetier, les jours -de la semaine,--musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité, -pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis! Ce serait une -existence!...--Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au -magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce -qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de -quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des -milliers d'idiots?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire -ne me prendra plus aux cheveux: tu peux t'en fier à moi! - ---Assurément, dit Mannheim. - -Il pensait: - ---Dans une heure, il dira le contraire. - -Il conclut tranquillement: - ---Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le _Wagner-Verein?_ - -Christophe leva les bras: - ---C'est bien la peine que je m'époumonne, depuis une heure, à te crier -le contraire!... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds! -J'ai en horreur tous ces _Wagner-Vereine_, tous ces _Vereine_, tous ces -parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres, -afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons: je suis -un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître! - ---C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant, -enchanté de sa matinée. Il pensait: - ---Il est fou, fou à lier... - -Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les -épaules, et dit: - ---Fou? Il voudrait bien le faire croire!... Il est stupide, et d'un -orgueil ridicule... - - - - -Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de -Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir: la critique -l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable. Mais il -s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche: il ne -voulait pas avoir l'air de céder. - -Waldhaus commençait à s'inquiéter. Aussi longtemps qu'il était -resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec -le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les -autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de -sa personne; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre -d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître, -s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à -l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques -avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à -mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus, -sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer; et il -cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire -taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie! -Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les -appelait capons, et il déclarait qu'il dirait tout--tout ce qu'il avait -le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux! -Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres; -mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même. - -Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le -cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours -riant, se fit fort de mater Christophe; et il paria que, dès son -prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils -restèrent incrédules; mais l'événement prouva que Mannheim ne -s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un -modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante -pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple; tous -s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt: Christophe ne -relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue; et c'est à peine s'il -lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai -lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce -sujet: il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue; et -Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait -que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim -profita de l'occasion: il dit que Christophe avait raison, que la -correction d'épreuves était un métier de prote; et il offrit de l'en -décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais -tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur -rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe -abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien -corriger. Mannheim n'y manqua point: ce fut un jeu pour lui. D'abord, il -ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser -tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le -succès, il poussa plus loin ses expériences: il commença à remanier -les phrases et le sens; il déployait à cet exercice une réelle -virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase -et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le -contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de -mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à -en écrire lui-même; jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais -il jouissait du résultat: certains musiciens, que Christophe -poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir -peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans -la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient -des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à -Mannheim: - ---Attention! tu vas trop loin! - ---Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim. - -Et il continuait de plus belle. - -Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa -copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de -prendre Mannheim à part: - ---Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un peu... - -Mannheim lisait. - ---Eh bien, qu'est-ce que tu en penses? - ---Terrible! mon cher, il n'en reste plus rien! - ---Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront? - ---Ah! ce sera un beau vacarme! - -Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages -s'éclairaient autour de Christophe; des gens qu'il exécrait le -saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et -renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda: - ---Qu'est-ce que cela veut dire? - -C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter: «_Avec -tous ses remerciements._» - -Mannheim répondit, en riant: - ---Il fait de l'ironie. - -Christophe fut soulagé: - ---Ouf! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait plaisir. - ---Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir l'air: -il fait l'homme supérieur, il raille. - ---Il raille?... Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je vais lui -faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier! - ---Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se moque. -C'est de l'humilité, il est bon chrétien: on le frappe sur une joue, -il tend l'autre. - ---Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura -sa fessée! - -Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient. - ---Laisse donc... disait Mannheim. - ---Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus, -un peu moins!... - -Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et -des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus -disait à Mannheim: - ---Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te -prie. Tu vas nous faire pincer. - ---Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et puis, -je lui fais des amis. - - - - -_DEUXIÈME PARTIE_ - - -L'ENLISEMENT - - -Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art -allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens -français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant -l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne -savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser -exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés -au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une -tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait -donner trois représentations. - -À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis -étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils -prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans -les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils -représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à -Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait -avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait -là une partie de sa famille:--il avait de la famille dans tous les pays -d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités -du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un -sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag, -et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche -commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges, -Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que -le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim -était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays -dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec -enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les -représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards, -qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans -jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré -par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne -foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure -naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art -allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus -des toits de la ville, avec cette légende: - - -«_Insatiable vampire l'éternelle Luxure -Sur la grande Cité convoite sa pâture._» - - -En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur -littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries -égrillardes, _l'Aiglon, Madame Sans-Gêne_, et des chansons de -café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus -notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent -bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une -affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il -protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était -d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient h un -prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer. - -Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne, -comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en -majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article -parisien pour l'exportation: car rien n'est plus international que la -médiocrité. Christophe connaissait _la Tosca_, qui devait être le -premier spectacle de la comédienne en tournées; il l'avait entendue en -traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de -petit théâtre rhénan à une œuvre française; et il se disait bien -aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le -théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit -pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits -enthousiastes qu'ils firent de la soirée: il enrageait de s'être -enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont -tout le monde parlait. - -Le second spectacle annoncé devait être une traduction française -d'_Hamlet._ Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une -pièce de Shakespeare. Shakespeare était pour lui, au même titre que -Beethoven, une source inépuisable de vie. _Hamlet_ lui avait été -particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes -tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir -dans ce miroir magique, il était fasciné; et il tournait autour des -affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller -prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait -dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre; et il fût resté chez -lui, ce soir-là, comme le précédent, si, au moment où il rentrait, -le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim. - -Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais -sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de -son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala, -et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il -avait essayé de s'esquiver; mais son père n'entendait pas raillerie -sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux -ancêtres; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause -d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et -renoncer à la représentation. - ---Vous aviez vos billets? demanda Christophe. - ---Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il faut que je l'aille -porter--(et j'y vais, de ce pas)--à ce crétin de Grünebaum, -l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et -leur dinde de fille. C'est gai!... Je cherche au moins quelque chose à -leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu -que je leur apporte des billets,--quoiqu'ils aimeraient encore mieux que -ces billets fussent de banque. - -Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe: - ---Oh!... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut!... - -Il gloussa: - ---Christophe, tu vas au théâtre? - ---Non. - ---Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande. -Tu ne peux pas refuser. - -Christophe ne comprenait pas. - ---Mais je n'ai pas de place. - ---En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force -le billet dans la main. - ---Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père? - -Mannheim se tordait: - ---Il sera dans une colère! fit-il. - -Il s'essuya les yeux, et conclut: - ---Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache -encore rien. - ---Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui -serait désagréable. - ---Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas. - -Christophe avait déplié le billet: - ---Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places? - ---Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu veux. -Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes? On peut t'en prêter. - -Christophe tendit le billet à Mannheim: - ---Non, décidément. Reprends-le. - ---Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne peux -pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie; mais je ne le reprendrai -pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le -porter aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir! - -Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet -à la main. - -Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait -convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne -l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de -regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller -pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser -perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa -déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond, -il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce -plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père -Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait -vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait -combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il -lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête, -il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard, -il fallait se hâter. - -Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un -écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau. -Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune -fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui -entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir, -pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua -pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il -s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de -réfléchir: - ---Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il, -à brûle-pourpoint. - -Elle rougit, et dit, avec un accent étranger: - ---Non, monsieur. - ---J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en profiter -avec moi? - -Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir -accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et -essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il -fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se -décida brusquement. - ---Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet. -Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.--(Il se vantait.)--Cela vous -fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur. - -La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que -les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec -reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver. - ---Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant. - -Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui -avoir refusé; et elle dit, un peu confuse: - ---Je viens .. Merci. - - - - -Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de face, largement -ouverte: impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas -inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et -resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite, -raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée; elle eût -donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps -de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de -regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de -constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de -la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les -commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des -regards furieux; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand -il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité -indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une -façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce -qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit -à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si -malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à -s'arracher un: oui, ou un: non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié -de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin. Heureusement, le -spectacle commençait. - -Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de -savoir quel rôle jouait la grande actrice: il était de ces naïfs qui -viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne -s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la -Reine; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu -l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à -l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit -ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y -croire... - ---Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ce n'est -pourtant pas... - -Et quand il lui fallut constater que «c'était pourtant» Hamlet, il -poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce -qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la -loge à côté: car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se -taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne -décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à -l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à -cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent, -et même d'y paraître belle,--du moins à des yeux complaisants. Mais -il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il -aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose -n'est pas commune, aujourd'hui.) Le travesti enfantin et un peu ridicule -de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais -celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du -robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur, -halluciné, une femme,--même pas une femme: car une femme qui joue -l'homme ne sera jamais qu'un monstre,--faire d'Hamlet un eunuque, ou un -louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la -niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être -tolérée, un seul jour, sans sifflets!... La voix de l'actrice achevait -de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et -martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble -avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde. -Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à -quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des -grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant -mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de -son côté; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou. - -Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et -se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et -douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À -mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour -voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait -rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande, -robuste, élancée, comme une jeune statue grecque: Électre ou -Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour -s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de -sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le -pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant -pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter -que l'Ophélie ne ressemblât guère à l'image qu'il s'en faisait; et -il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente -mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à -cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste -et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix, -pure, chaude et veloutée: chaque mot sonnait comme un bel accord; -autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe -sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange -vision d'une Ophélie du pays d'Arles! Elle apportait avec elle un peu -de son soleil d'or et de son mistral fou. - -Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le -devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont -il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre -une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à -applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que -Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»--d'une voix basse qui -s'entendait à dix pas. - -Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se -rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours -intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses -extravagances.--Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le -hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une -réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état -d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et -à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au -monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait -été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité -générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle -entendait derrière son dos--(elle n'osait se retourner)--les sourdes -imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à -tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut -glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire? -Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait -instinctivement; elle avait peur de l'effleurer. - -Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu, -elle l'entendit lui dire avec bonhomie: - ---Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous demande -pardon. - -Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait -tout à l'heure décidée à venir. - -Il continua: - ---Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était -trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!... - -Il fit de nouveau une grimace de dégoût. - -Elle sourit, et dit tout bas: - ---Malgré tout, c'est beau. - -Il remarqua son accent, et demanda: - ---Vous êtes étrangère? - ---Oui, fit-elle. - -Il regarda sa modeste petite robe: - ---Institutrice? dit-il. - -Elle rougit, et dit: - ---Oui. - ---Quel pays? - -Elle dit: - ---Je suis Française. - -Il fit un geste d'étonnement: - ---Française? Je ne l'aurais jamais cru. - ---Pourquoi? demanda-t-elle timidement. - ---Vous êtes si... sérieuse! dit-il. - -(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa -bouche.) - ---Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse. - -Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez -droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux -châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il -répéta: - ---C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes du -même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais. - -Il ajouta, après un instant de silence: - ---Comme elle est belle! - -Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine -une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien; -mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il -essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne -savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de -théâtre. - ---Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français? demanda-t-il. - -Il croyait plaisanter: il avait touché juste. - ---Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela -me fait tant de bien! J'étouffe ici. - -Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et -semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y -avoir de blessant pour lui dans cette parole: - ---Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis. - -Il rit franchement: - ---Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a -pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf! - -Il leva les épaules, en aspirant l'air. - -Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut -désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges -voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec -colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de -l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la -jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait: -l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui, -dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène -de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut -y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit -qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre -lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse--(car il -n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),--et ne voulant pas se -donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le -foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du -théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer -l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres -et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le -parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient -dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille: -obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui -dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été -impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce. -Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau -triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui, -après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et -ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais -une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie; -et l'amertume enivre... - -Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille -inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même -pas le nom. - - - - -Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de -troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades, -tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de -la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes -du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à -cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la -chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour -Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on -lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul -souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur: - ---Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se nomme?... -Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel nom! - -(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler -les _r._) - ---On dirait un juron... - -(Elle en dit un.) - ---Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...--C'est bon, j'y vais. - -Elle se remit à chanter: - - -«_Rien n'est plus doux que mon amour..._» - - -en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle -d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle -s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la -vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le -mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la -porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut. - -Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de -sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal -peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux -bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette -riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle -s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas -de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très -reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait -l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait -uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie. -Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne -cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme -la rendaient heureuse:--(elle n'était pas encore gâtée par les -compliments).--Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans -toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir -naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant -de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu -de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une -heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement -à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et -expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons -et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle -qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à -Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans -sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre -fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le -factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont -rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,--et souvent, ne -l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait -franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement, -d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral -balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans -réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en -être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et -puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était -coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de -montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé -tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul, -elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon -garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la -vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de -ses camarades, les tracasseries de Jézabel,--(elle appelait ainsi la -grande comédienne)--qui était attentive à ne pas la laisser briller. -Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et -fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire -du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et, -tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un, -elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre -aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à -l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui -découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient -dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée. - -Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils -causaient. Christophe proposa à Corinne--(c'était son nom de -théâtre)--de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à -travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée; et ils se donnèrent -rendez-vous, aussitôt après le dîner. - -À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon -de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle -l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à -ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir -sur le canapé, auprès d'elle: - ---Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle. -J'en ai pour un quart d'heure. - -Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite -et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire -réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter. -Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de -se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant -son rôle; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la -chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle -avait des impatiences d'enfant mal élevée: il lui échappait un juron -drôlatique, ou même d'assez gros mots,--un très gros et très court, -dont elle s'apostrophait elle-même.--Christophe était surpris de son -mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations -justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la tirade où elle -semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui -n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit -perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait: et c'étaient -alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point; quand -elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit: -«Zut!», elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée -dans un coin de la chambre, et dit: - ---Vacances! L'heure est sonnée!... Allons nous promener! - -Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule: - ---Vous croyez que vous saurez? - -Elle répondit avec assurance: - ---Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait alors? - -Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en -l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites -d'accords. De l'autre pièce, elle cria: - ---Oh! qu'est-ce que c'est que cela? Jouez encore! Que c'est joli! - -Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua. -Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle -s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les -Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à -propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait: cela le -changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands. -Deux exagérations contraires: l'une tendait à faire d'un bibelot une -montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot; celle-ci n'était -pas moins ridicule que celle-là; mais elle lui semblait, pour -l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle -sortait.--Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait; et quand -elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien -dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur; mais -elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et -exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut -oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part: elle adorait la -musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à -l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au -sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par -hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait -davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle -aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf -étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est -bon musicien, il lui dit: - ---C'est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je n'aurais jamais cru... - -Corinne lui rit au nez. - -Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles -à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne -semblait pas déroutée par les hardiesses expressives; et, après une -mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par -douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en -Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de -recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire, -sans presque se tromper! Il se retourna vers elle et lui saisit les -mains, avec effusion: - ---Mais vous êtes musicienne! cria-t-il. - -Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse -dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait -reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée -de ce côté. Il s'exclamait: - ---Quel dommage! - ---Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. Elle se fit -expliquer le sens de ses _Lieder_; il lui disait les mots allemands, et -elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux -plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de -chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes; et, quand elle -ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et -barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le -faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui -ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la -gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais -quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle -pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou -n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée. -Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus -appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise: elle -faisait quelques compliments, par politesse; mais on voyait que cela ne -lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle -n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même -aux artistes le _déjà entendu_, et qui leur fait reproduire à leur -insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules -qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas -non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse; (ou, du -moins, sa sentimentalité était autre: il n'en connaissait pas encore -les défauts); elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur -un peu molle, qu'on préférait en Allemagne; elle n'apprécia point le -plus médiocre de ses _Lieder_,--une mélodie qu'il eût voulu pouvoir -détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux -de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de -Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec -franchise une passion précise: c'était aussi à celles-là qu'il -attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de -sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles -à Christophe: elle éprouvait un heurt; elle s'arrêtait devant, et -demandait «si vraiment c'était comme ça». Quand il disait que oui, -alors elle se décidait à sauter le pas difficile; mais ensuite, elle -faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à -Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la -refaisait au piano. - ---Vous n'aimez pas cela? demandait-il. - -Elle fronçait le nez. - ---C'est faux, disait-elle. - ---Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce qu'il -dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici? - -(Il montrait son cœur.) - -Mais elle secouait la tête: - ---Peut-être bien; mais c'est faux, là. - -(Elle se tirait l'oreille.) - -Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la -déclamation allemande: - ---Pourquoi est-ce qu'il parle si fort? demandait-elle. Il est tout seul. -Est ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent? Il a l'air... -(Pardon! vous ne vous fâcherez pas?)... il a l'air de héler un bateau. - -Il ne se lâchait pas; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y -avait là du vrai. Ces observations l'amusaient; personne ne les lui -avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée -déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre -grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la -musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de -l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il -s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation -scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à -surmonter; et ils firent des projets pour l'avenir. - -Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À -cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de -se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre; personne -n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans -l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée. - - - - -Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne -devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes: -elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur -à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle -voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y -regardait Christophe, qui souriait derrière son dos: elle lui tira la -langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna -gaiement vers Christophe: - ---Bonjour, ami! dit-elle. - -Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas -à être si intime; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle -n'attachait pas tant d'importance à cette faveur: c'était pour elle un -bonjour comme un autre. - ---Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir.--(Elle -parlait de sa perruque.)--J'étais si désolée! Si vous étiez venu, ce -matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres. - -Il demanda pourquoi. - -C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses -emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au -rôle. - ---Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai -vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame -Désirée? - ---Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame -était toute blanche. Madame était comme morte. - -Christophe rit. Corinne le vit dans la glace: - ---Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée. - -Elle rit aussi. - -Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille.--Tout -avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de -coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le -sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa. -Elle s'habilla, longuement; elle s'amusait à demander l'avis de -Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit -naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu -personne d'aussi «luxurieux».--Elle le regarda d'abord, interloquée, -puis poussa de grands éclats de rire. - ---Qu'est-ce que j'ai dit? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela -qu'il faut dire? - ---Si! Si! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement cela. - -Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante -attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française -railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle -pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes -postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes -sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, les cocottes de la -ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en -habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire -_Germania_ et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de -table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de -coiffeur où trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une -hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait -le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en -compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre -tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des -gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la -raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil -malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui -faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres -et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées; elle gonflait les -joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait -saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en -riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences; car il -ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus -grand'chose à perdre; car une telle promenade était faite pour la -couler à jamais. - -Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte -de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui -balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier; -elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et -continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut -qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du -Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire -française. Après quoi, elle fit le muezzin.--Le crépuscule tombait. -Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le -long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles -magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des -chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne -délogé, à la représentation d'_Hamlet._ Elle était si absorbée -dans sa prière qu'elle ne le vit point; elle avait une expression -douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques -mots, la saluer au moins; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon. - -Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la -représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage -d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte, -pour lui remettre ce billet de Corinne: - - -«Veine! Jézabel malade! Relâche! Vive la classe!... -Ami! Venez! Ferons la dînette ensemble! - -«Amie! - -«Corinette. - -«_P.-S._--Portez beaucoup de musique!...» - - -Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi -content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait, -de trouver toute la troupe réunie au dîner; mais il ne vit personne. -Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et -riante, tout au fond de la maison; il se mit à sa recherche, et parvint -à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter -un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arome -indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle -était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles -baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de -français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles -riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres. -L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la -porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux -plat. Il fit un peu la grimace: sur quoi elle le traita de barbare -Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour -lui. - -Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête: il -n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de -demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent: - ---Je ne sais pas. - ---Vous ne soupez pas ensemble? - ---Jamais! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre!... Ah bien! -s'il fallait encore se retrouver à table!... - -Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné -et charmé: - ---Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable! - ---Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable? - ---Sociable, cela veut dire: vivre en Société. Il faut nous voir, nous -autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du -jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en -Société: on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la -Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope, -sans boire avec la Société. - ---Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre? - ---N'est-ce pas fraternel? - ---Zut pour la fraternité! Je veux bien être «frère» de ceux qui me -plaisent; je ne le suis pas des autres... Pouah! Ce n'est pas une -société, cela, c'est une fourmilière! - ---Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense -comme vous! - ---Venez chez nous alors! - -Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les -Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une -exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le -désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à -Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris, -était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait; -chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait -point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était -point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des -autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était -point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des -lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent -à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des -cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les -journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des -encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête -avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents -inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce -n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait -tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces, -affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de -médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de -valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie -sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français -chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur -idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe -des autres peuples. - -Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi -s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant -parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le -jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait -pas plus qu'elle. - -Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer -sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer -elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un -peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais -c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait -pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il -n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait -une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature -méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle -humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute -plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle -où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en -l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais -venue. - -Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le -piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle -avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la -musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue -contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait, -tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable -museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante, -attendait.--Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne -le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il -se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se -retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie -de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et -semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater. - ---Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné. - -Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire. - -Il n'y comprenait rien: - ---Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque -chose de drôle? - -Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il -suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle -repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre -bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire -à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il -vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle -eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui -pleuraient, et lui tendit les deux mains. - ---Quel bon garçon vous faites! dit-elle. - ---Pas plus mauvais qu'un autre. - -Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui -tenant toujours les mains. - ---Pas sérieuse, la _Françoise?_ fit-elle. - -(Elle prononçait: «_Françouèse_».) - ---Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur. - -Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les -mains, et dit: - ---Amis? - ---Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main. - ---Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en voudra -pas à la _Françoise_ de n'être pas sérieuse? - ---Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si bête? - ---C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris? - ---C'est promis... Et elle, elle m'écrira? - ---C'est juré... Dites aussi: Je le jure. - ---Je le jure. - ---Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main. - -Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il -écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en -français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain, -avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à -Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore -quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une -photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se -quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et -vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais -que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer -bien aussi, sans amour, en bonne camarade. - -Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put -lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une -répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait -promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en -chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe; -mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la -représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte, -frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de -joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement -reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle -était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et -intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son -succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et -la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux -yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne -naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton -affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était -irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur -tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et -le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son -visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de -partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand -il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui -devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine -si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se -fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il -pouvait--qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne -demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne -pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son -irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu. -Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe -moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie -enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les -défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en -sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle -parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux -rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,--ce -sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande: -il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains -traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries -sensuelles, un peu grossières:--l'éternel féminin. Mais ce qu'il -aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne -lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des -beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres -harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au -soleil.--Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses -adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent -leurs promesses de s'écrire et de se revoir. - -Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station -intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste -dans le wagon arrêté en face du sien,--dans un compartiment de -troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à -la représentation d'_Hamlet._ Elle vit aussi Christophe, et elle le -reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et -restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu -d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une -vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât -le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il -devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il -voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui -adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça -à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils -se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé -contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils -plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double -fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs -mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons -s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de -timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés -dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à -se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit -disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme -deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de -l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité -peut-être. - -Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait -de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était -là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du -wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres -pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne -papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes -de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer. - -Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la -marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il -souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir -et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou -ses coquetteries vulgaires. - ---Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se -déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait -à côté. - -Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint -à l'esprit: - ---Il y en a d'autres, aussi. - -Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de -sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait -point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à -la jeune fille du wagon: - ---Elle n'a pas l'air Française. - -Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français -et ce qui ne l'est point. - - - - -Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit, -il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la -valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et -brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui -traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès -le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une -sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit: - ---Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me -regarde pas. - -Il se rendormit. - -Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut -Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé -de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que -l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que -Mannheim en attendait: - ---Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès de toi. - ---Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe. - ---Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la -loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice -française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela! - ---C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe, stupéfait. - ---Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le -conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une -rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la -porte. - ---Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause -de moi? - ---Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit? - -Christophe se désolait. - ---Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas -d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les -Grünebaum viendraient à apprendre... - ---Quoi? criait Christophe, apprendre quoi? - ---Qu'elle était ta maîtresse, parbleu! - ---Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est. - -Mannheim eut un sourire, qui voulait dire: - ---Tu me crois trop bête. - -Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire -à ce qu'il affirmait. Mannheim dit: - ---Alors c'est encore plus drôle. - -Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur -dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada: - ---Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les convaincre -davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille est loin, -maintenant. - -Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la -jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul -ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa, -l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne -s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait -Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une -mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement -sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot -des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément -au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il -s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de -chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait. - -Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui -écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il -reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à -cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on -s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une -année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture -enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande -dame,--quelques mots affectueux et drolatiques.--Et puis, elle en resta -là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de penser à -lui. - - - - -Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils -avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une -pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,--une sorte de -mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne, -passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber, -par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était -tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait -avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique. -Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout -mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames -anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des -dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour -Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de -compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les -chefs-d'œuvre leurs petites ordures. - -Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient rendu plus sensible -la lourdeur et, souvent, la laideur de la déclamation wagnérienne, se -demandait si ce n'était pas un non-sens, une œuvre contre nature, -d'accoupler au théâtre et de ligoter ensemble dans le récitatif la -parole et le chant: c'était comme si l'on voulait attacher au même -char un cheval et un oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs -rythmes. On pouvait comprendre qu'un artiste sacrifiât l'un des deux -arts au triomphe de celui qu'il préférait. Mais chercher un compromis -entre eux, c'était les sacrifier tous deux: c'était vouloir que la -parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant, -que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de -canal monotones, que celui-là chargeât ses beaux membres nus -d'étoffes riches et lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas. -Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leurs libres mouvements? -Telle, une belle fille, qui va d'un pas alerte le long d'un ruisseau, et -qui rêve en marchant: le murmure de l'eau berce sa rêverie; sans -qu'elle en ait conscience, elle rythme ses pas sur le chant du ruisseau. -Ainsi, libres toutes deux, musique et poésie s'en iraient côte à -côte, en mélangeant leurs rêves.--Assurément, à cette union toute -musique n'était point bonne, ni toute poésie. Les adversaires du -mélodrame avaient beau jeu contre la grossièreté des essais qui en -avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe -avait partagé leurs répugnances: la sottise des acteurs qui se -chargeaient de ces récitations parlées sur un accompagnement -instrumental, sans se soucier de l'accompagnement, sans chercher à y -fondre leur voix, mais tâchant au contraire qu'on n'entendît rien -qu'eux, avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, depuis -qu'il avait goûté l'harmonieuse voix de Corinne,--cette voix liquide -et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon dans l'eau, qui -épousait tous les contours d'une phrase mélodique, qui était comme un -chant plus fluide et plus libre,--il avait entrevu la beauté d'un art -nouveau. - -Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté -pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, si l'on veut qu'il soit -vraiment artistique, est le plus difficile de tous. Surtout, cet art -réclame une condition essentielle: la parfaite harmonie des efforts -combinés du poète, du musicien et des interprètes.--Christophe ne -s'en inquiétait point: il se lançait à l'étourdie dans un art -inconnu, dont lui seul pressentait les lois. - -Sa première idée fut de revêtir de musique une féerie de -Shakespeare, ou un acte du _Second Faust._ Mais les théâtres se -montraient peu disposés à tenter l'expérience; elle devait être -coûteuse et paraissait absurde. On admettait bien la compétence de -Christophe en musique; mais qu'il se permît d'avoir des idées sur le -théâtre faisait sourire les gens: on ne le prenait pas au sérieux. Le -monde de la musique et celui de la poésie semblaient deux États -étrangers l'un à l'autre, et secrètement hostiles. Pour pénétrer -dans l'État poétique, il fallut que Christophe acceptât la -collaboration d'un poète; et ce poète, il ne lui fut pas permis de le -choisir. Il ne se le fût pas permis lui-même: il se défiait de son -goût littéraire; on lui avait persuadé qu'il n'entendait rien à la -poésie; et, de fait, il n'entendait rien aux poésies qu'on admirait -autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il -s'était donné bien du mal, pour tâcher de sentir la beauté de tel ou -tel poème; il était toujours sorti de là bredouille, et un peu -honteux: non, décidément, il n'était pas poète. À la vérité, il -aimait passionnément certains poètes d'autrefois; et cela le consolait -un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les aimer. -N'avait-il pas, une fois, exprimé l'idée saugrenue qu'il n'est de -grands poètes que ceux qui restent grands, même traduits en prose, -même traduits en une prose étrangère, et que les mots n'ont de prix -que par l'âme qu'ils expriment? Ses amis s'étaient moqués de lui. -Mannheim le traita d'épicier. Il n'avait pas essayé de se défendre. -Comme il voyait journellement, par l'exemple des littérateurs qui -parlent de musique, le ridicule des artistes qui prétendent juger d'un -autre art que le leur, il se résignait, (un peu incrédule au fond), à -son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les -jugements de ceux qu'il croyait mieux informés. Aussi se laissa-t-il -imposer par ses amis de la Revue un grand homme de cénacle décadent, -Stephan von Hellmuth, qui lui apporta une _Iphigénie_ de sa façon. -C'était alors le temps où les poètes allemands--(comme leurs -confrères de France)--étaient en train de refaire les tragédies -grecques. L'œuvre de Stephan von Hellmuth était une de ces étonnantes -pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar -Wilde,--sans oublier, bien entendu, quelques manuels d'archéologie. -Agamemnon était neurasthénique, et Achille impuissant: ils se -désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes -n'y changeaient rien. Toute l'énergie du drame était concentrée dans -le rôle d'Iphigénie,--une Iphigénie névrosée, hystérique, et -pédante, qui faisait la leçon aux héros, déclamait furieusement, -exposait au public son pessimisme Nietzschéen, et, ivre de mourir, -s'égorgeait elle-même, avec des éclats de rire. - -Rien de plus contraire à l'esprit de Christophe que cette littérature -prétentieuse d'Ostrogoth dégénéré, qui se costume à la grecque. -Autour de lui, on criait au chef-d'œuvre. Il fut lâche, il se laissa -persuader. À vrai dire, il crevait de musique, et bien plus qu'au texte -il songeait à sa musique. Le texte lui était un lit où épancher le -flot de ses passions. Il était aussi loin que possible de l'état -d'abnégation et d'impersonnalité intelligente, qui convient au -traducteur musical d'une œuvre poétique. Il ne pensait qu'à lui, et -pas du tout à l'œuvre. Il se gardait d'en convenir. D'ailleurs, il se -faisait illusion: il voyait dans le poème tout autre chose que ce qui -s'y trouvait. Comme lorsqu'il était enfant, il était arrivé à se -bâtir dans sa tête une pièce entièrement différente de celle qu'il -avait sous les yeux. - -Au cours des répétitions, il aperçut l'œuvre réelle. Un jour qu'il -écoutait une scène, elle lui parut si bête qu'il crut que les acteurs -la défiguraient; et il eut la prétention non seulement de la leur -expliquer, en présence du poète, mais de l'expliquer à celui-ci, qui -prenait la défense de ses interprètes. L'auteur se rebiffa, et dit, -d'un ton piqué, qu'il pensait savoir ce qu'il avait voulu écrire. -Christophe n'en démordait point, et soutenait que Hellmuth n'y -comprenait rien. L'hilarité générale l'avertit qu'il se rendait -ridicule. Il se tut, convenant qu'après tout ce n'était pas lui qui -avait écrit les vers. Alors il vit l'écrasante nullité de la pièce, -et il en fut accablé; il se demandait comment il avait pu s'y tromper. -Il s'appelait imbécile, et s'arrachait les cheveux. Il avait beau -tâcher de se rassurer, en se répétant: «Tu n'y comprends rien: ce -n'est pas ton affaire. Occupe-toi de ta musique!»--il se sentait si -honteux--de la niaiserie, du pathos prétentieux, de la fausseté -criante des mots, des gestes, des attitudes, que par moments, tandis -qu'il conduisait l'orchestre, il n'avait plus la force de lever son -bâton: il avait envie d'aller se cacher dans le trou du souffleur. Il -était trop franc et trop mauvais politique pour déguiser ce qu'il -pensait. Chacun s'en apercevait: ses amis, les acteurs, et l'auteur. -Hellmuth lui disait, avec un sourire pincé: - ---Est-ce que ceci n'a pas encore l'heur de vous plaire? - -Christophe répondait bravement: - ---Pour dire la vérité, non. Je ne comprends pas. - ---Vous ne l'aviez donc pas lu, pour faire votre musique? - ---Si, disait naïvement Christophe, mais je me trompais, je comprenais -autre chose. - ---C'est dommage alors que vous n'ayez pas écrit vous-même ce que -vous compreniez. - ---Ah! si je l'avais pu! disait Christophe. - -Le poète, vexé, critiquait, pour se venger, la musique. Il se -plaignait qu'elle fût encombrante, et qu'elle empêchât d'entendre les -vers. - -Si le poète ne comprenait pas le musicien, ni le musicien le poète, -les acteurs ne comprenaient ni l'un ni l'autre, et ne s'en inquiétaient -point. Ils cherchaient seulement dans leurs rôles des phrases, de place -en place, où accrocher leurs effets habituels. Il n'était pas question -d'adapter leur déclamation à la tonalité du morceau et au rythme -musical: ils allaient d'un côté, et la musique de l'autre; on eût dit -qu'ils chantaient constamment hors du ton. Christophe en grinçait des -dents et s'épuisait à leur crier la note: ils le laissaient crier, et -continuaient imperturbablement, ne comprenant même pas ce qu'il voulait -d'eux. - -Christophe eût tout lâché, si les répétitions n'avaient été -avancées, et s'il n'eût été lié par la crainte d'un procès. -Mannheim, à qui il fit part de son découragement, se moqua de lui: - ---Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il. Tout va très bien. Vous ne vous -comprenez pas l'un l'autre? Eh! qu'est-ce que cela fait? Qui a jamais -compris une œuvre, en dehors de l'auteur? Il a encore bien de la -chance, quand il se comprend lui-même! - -Christophe se tourmentait de la niaiserie du poème, qui, disait-il, -ferait tomber sa musique. Mannheim ne faisait pas de difficulté pour -reconnaître que le poème n'avait pas le sens commun, et que Hellmuth -était «un daim»; mais il n'avait aucune inquiétude à son égard: -Hellmuth donnait de bons dîners, et il avait une jolie femme: qu'est-ce -qu'il faut de plus a la critique?--Christophe haussait les épaules, -disant qu'il n'avait pas le temps d'écouter des balivernes. - ---Mais ce ne sont pas des balivernes! disait Mannheim, en riant. Voilà -bien les gens graves! Ils n'ont aucune idée de ce qui compte dans la -vie. - -Et il conseillait à Christophe de ne pas tant se préoccuper des -affaires de Hellmuth, et de songer aux siennes. Il rengageait à faire -un peu de réclame. Christophe refusait avec indignation. À un -reporter, qui cherchait à l'interviewer sur sa vie, il répondait, -furieux: - ---Cela ne vous regarde pas! - -Et quand on lui demandait sa photographie pour une Revue, il sautait de -colère, en criant qu'il n'était pas, Dieu merci! le Kaiser pour -étaler sa tête aux passants.--Impossible de le mettre en relations -avec les salons influents. Il ne répondait pas aux invitations; et -quand, par hasard, il avait été forcé d'accepter, il oubliait de s'y -rendre, ou venait de si mauvaise grâce qu'il semblait avoir pris à -tâche d'être désagréable à tout le monde. - -Mais le comble fut qu'il se brouilla avec sa Revue, deux jours -avant la représentation. - - - - -Ce qui devait arriver arriva. Mannheim avait continué sa révision des -articles de Christophe; il ne se gênait plus pour biffer des lignes -entières de critique et les remplacer par des compliments. - -Un jour, dans un salon, Christophe se trouva en présence d'un -virtuose,--un pianiste bellâtre, qu'il avait éreinté, et qui vint le -remercier, en souriant de toutes ses dents blanches. Il répondit -brutalement qu'il n'y avait pas de quoi. L'autre insistait, se -confondant en protestations de reconnaissance. Christophe y coupa court, -en lui disant que s'il était satisfait de l'article, c'était son -affaire, mais que l'article n'avait certainement pas été écrit pour -le satisfaire. Et il lui tourna le dos. Le virtuose le prit pour un -bourru bienfaisant, et s'en alla en riant. Mais Christophe, qui se -souvint d'avoir reçu, peu avant, une carte de remerciements d'une autre -de ses victimes, fut brusquement traversé d'un soupçon. Il sortit, il -alla acheter à un kiosque de journaux le dernier numéro de la Revue, -il chercha son article, il lut... Sur le moment, il se demanda s'il -devenait fou. Puis, il comprit; et, dans une rage folle, il courut aux -bureaux du _Dionysos._ - -Waldhaus et Mannheim s'y trouvaient, en conversation avec une actrice de -leurs amies. Ils n'eurent pas besoin de demander à Christophe pourquoi -il venait. Jetant le numéro de la Revue sur la table, Christophe, sans -prendre le temps de respirer, les apostropha avec une violence inouïe, -criant, les traitant de drôles, de gredins, de faussaires, et tapant le -plancher à tour de bras avec une chaise. Mannheim essayait de rire. -Christophe voulut lui flanquer son pied au derrière. Mannheim se -réfugia derrière la table, en se tordant. Mais Waldhaus le prit de -très haut. Digne et gourmé, il s'évertuait à faire entendre, au -milieu du vacarme, qu'il ne permettrait pas qu'on lui parlât sur ce -ton, que Christophe aurait de ses nouvelles; et il lui tendait sa carte. -Christophe la lui jeta au nez: - ---Faiseur d'embarras!... Je n'ai pas besoin de votre carte pour savoir -qui vous êtes... Vous êtes un polisson et un faussaire!... Et vous -croyez que je vais me battre avec vous?... Une correction, c'est tout ce -que vous méritez!... - -De la rue, on entendait sa voix. Les gens s'arrêtaient pour écouter. -Mannheim ferma les fenêtres. La visiteuse, effrayée, cherchait à -s'enfuir; mais Christophe bloquait la porte. Waldhaus blême et -suffoqué, Mannheim bredouillant, ricanant, essayaient de répondre. -Christophe ne les laissa point parler. Il déchargea sur eux tout ce -qu'il put imaginer de plus blessant, et ne s'en alla que quand il fut à -bout de souffle et d'injures. Waldhaus et Mannheim ne retrouvèrent la -voix que quand il fut parti. Mannheim reprit vite son aplomb: les -injures glissaient sur lui, comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais -Waldhaus restait ulcéré: sa dignité avait été outragée; et, ce qui -rendait l'affront plus mortifiant, c'est qu'il avait eu des témoins: il -ne pardonnerait jamais. Ses collègues firent chorus. De toute la Revue, -Mannheim continua, seul, à n'en pas vouloir à Christophe: il s'était -amusé de lui, tout son soûl; il ne trouvait pas que ce fût payer trop -cher, au prix de quelques gros mots, la pinte de bon sang qu'il s'était -faite à ses dépens. C'avait été une bonne farce: s'il en eût été -l'objet, il en eût ri tout le premier. Aussi, était-il prêt à serrer -la main de Christophe, comme si rien ne s'était passé. Mais Christophe -était plus rancunier; il repoussa toute avance. Mannheim ne s'en -affecta point: Christophe était un jouet, dont il avait tiré tout -l'amusement possible; il commençait à s'enflammer pour un autre -pantin. Du jour au lendemain, tout fut fini entre eux. Cela n'empêcha -point Mannheim de continuer à dire, quand on parlait devant lui de -Christophe, qu'ils étaient amis intimes. Et peut-être qu'il le -croyait. - -Deux jours après la brouille, eut lieu la première d'_Iphigénie._ -Four complet. La Revue de Waldhaus loua le poème, et ne dit rien de la -musique. Les autres journaux s'en donnèrent à cœur-joie. On rit et on -siffla. La pièce fut retirée, après la troisième représentation; -mais les railleries ne cessèrent point si vite. On était trop heureux -de trouver cette occasion de dauber sur Christophe; et l'_Iphigénie_ -resta, pendant plusieurs semaines, un sujet d'inépuisables -plaisanteries. On savait que Christophe n'avait plus d'arme pour se -défendre; et l'on en profitait. La seule chose qui retînt encore un -peu, c'était sa situation à la cour. Bien que ses rapports fussent -devenus assez froids avec le grand-duc, qui lui avait fait, à maintes -reprises, des observations dont il n'avait tenu aucun compte, il -continuait de se rendre de temps en temps au château et de -bénéficier, dans l'esprit du public, d'une sorte de protection -officielle, plus illusoire que réelle.--Il se chargea lui-même de -détruire ce dernier appui. - - - - -Il souffrait des critiques. Elles ne s'adressaient pas seulement à sa -musique, mais à son idée d'une forme d'art nouvelle, qu'on ne se -donnait pas la peine de comprendre: (il était plus facile de la -travestir, pour la ridiculiser). Christophe n'avait pas encore la -sagesse de se dire que la meilleure réponse qu'on puisse faire à des -critiques de mauvaise foi, est de ne leur en faire aucune, et de -continuer à créer. Il avait pris, depuis quelques mois, la mauvaise -habitude de ne laisser passer aucune attaque injuste, sans y répondre. -Il écrivit un article, où il n'épargnait point ses adversaires. Les -deux journaux bien pensants, auxquels il le porta, le lui rendirent, en -s'excusant avec une politesse ironique de ne pouvoir le publier. -Christophe s'entêta. Il se souvint du journal socialiste de la ville, -qui lui avait fait des avances. Il connaissait un des rédacteurs; ils -discutaient parfois ensemble. Christophe avait plaisir à trouver -quelqu'un qui parlât librement du pouvoir, de l'armée, des préjugés -oppressifs et archaïques. Mais la conversation ne pouvait aller bien -loin; car, avec le socialiste, elle revenait toujours à Karl Marx, qui -était absolument indifférent à Christophe. D'ailleurs, Christophe -retrouvait dans ces discours d'homme libre,--en outre d'un matérialisme -qui ne lui plaisait pas beaucoup,--une rigueur pédante et un despotisme -de pensée, un culte secret de la force, un militarisme à rebours, qui -ne sonnaient pas très différemment de ce qu'il entendait, chaque jour, -en Allemagne. - -Néanmoins, ce fut à lui et à son journal qu'il songea, quand il se -vit fermer la porte des autres rédactions. Il se dit bien que sa -démarche ferait scandale: le journal était violent, haineux, -constamment condamné; mais comme Christophe ne le lisait pas, il ne -pensait qu'à la hardiesse des idées, qui ne l'effrayait point, et non -à la bassesse du ton, qui lui eût répugné. Au reste, il était si -enragé de voir l'entente sournoise des autres journaux afin de -l'étouffer, que peut-être eût-il passé outre, même s'il avait été -mieux averti. Il voulait montrer aux gens qu'on ne se débarrassait pas -si facilement de lui.--Il porta donc l'article à la rédaction -socialiste, où il fut reçu à bras ouverts. Le lendemain, l'article -parut; et le journal annonçait, en termes emphatiques, qu'il s'était -assuré le concours du jeune et talentueux maître, le camarade Krafft, -dont étaient bien connues les ardentes sympathies pour les -revendications de la classe ouvrière. - -Christophe ne lut ni la note, ni l'article; car, ce matin-là, qui -était un dimanche, il était parti avant l'aube, pour une promenade à -travers champs. Il était admirablement disposé. En voyant lever le -soleil, il cria, rit, iodla, sauta et dansa. Plus de Revue, plus de -critiques à faire! C'était le printemps, et le retour de la musique du -ciel et de la terre, la plus belle de toutes. Fini des sombres salles de -concerts, étouffantes et puantes, des voisins désagréables, des -virtuoses insipides! On entendait s'élever la merveilleuse chanson des -forêts murmurantes; et sur les champs passaient les effluves enivrants -de la Vie qui brisait l'écorce de la terre. - -Il revenait de promenade, la tête bourdonnante de lumière, quand sa -mère lui remit une lettre apportée du palais en son absence. La -lettre, écrite sous une forme impersonnelle, avisait monsieur Krafft -qu'il eût à se rendre, ce matin, au château.--Le matin était passé: -il était près d'une heure. Christophe ne s'en émut guère. - ---Il est trop tard maintenant, dit-il. Ce sera pour demain. - -Mais sa mère s'inquiéta: - ---Non, non, on ne peut pas remettre ainsi un rendez-vous de Son Altesse; -il faut y aller, tout de suite. Peut-être s'agit-il d'une affaire -importante. - -Christophe haussa les épaules: - ---Importante? Comme si ces individus pouvaient avoir quelque chose -d'important à vous dire!... Il va m'exposer ses idées sur la musique. -Ce sera gai!... Pourvu qu'il ne lui ait pas pris fantaisie de rivaliser -avec Siegfried Meyer[1], et qu'il n'ait pas, lui aussi, à montrer un -_Hymne à Ægir!_ Je ne l'épargnerai pas. Je lui dirai: «Faites donc -de la politique. Là, vous êtes le maître: vous aurez toujours raison. -Mais dans l'art, prenez garde! Dans l'art, on vous voit sans casque, -sans panache, sans uniforme, sans argent, sans titres, sans aïeux, sans -gendarmes;... et dame! pensez un peu: qu'est-ce qui restera de vous? - -La bonne Louisa, qui prenait tout au sérieux, leva les bras au ciel: - ---Tu ne diras pas cela!... Tu es fou! Tu es fou!... - -Il s'amusait à l'inquiéter, en abusant de sa crédulité, jusqu'à ce -que la dose de l'extravagance fût si forte que Louisa finît par -comprendre qu'il se moquait d'elle. Elle lui tournait le dos: - ---Tu es trop bête, mon pauvre garçon! - -Il l'embrassa en riant. Il était de magnifique humeur: il avait -trouvé, dans sa promenade, un beau thème musical; et il le sentait -s'ébattre en lui, comme un poisson dans l'eau. Il ne voulut point -partir pour le château, avant d'avoir mangé: il avait un appétit -d'ogre. Louisa veilla ensuite à sa toilette; car il recommençait à la -tourmenter: il prétendait qu'il était bien comme il était, avec ses -vêtements usés et ses souliers poudreux. Cela ne l'empêcha point d'en -changer et de cirer ses chaussures, en sifflant comme un merle et en -imitant tous les instruments de l'orchestre. Quand il eut fini, sa mère -passa l'inspection et refit gravement son nœud de cravate. Il était -très patient, par extraordinaire, parce qu'il était content de -lui,--ce qui n'était pas non plus très ordinaire. Il partit, en disant -qu'il allait enlever la princesse Adélaïde,--la fille du grand-duc, -une assez jolie femme, mariée à un petit prince allemand, qui était -venue passer quelques semaines auprès de ses parents. Elle avait -témoigné jadis quelque sympathie à Christophe, quand il était -enfant; et il avait un faible pour elle. Louisa prétendait qu'il en -était amoureux; et, pour s'amuser, il feignait de l'être. - -Il ne se pressait pas d'arriver, flânant devant les boutiques, -s'arrêtant dans la rue, pour caresser un chien, qui flânait comme lui, -étendu sur le flanc et bâillant au soleil. Il sauta les grilles -inoffensives, qui ceignaient la place du château,--un grand carré -désert, entouré de maisons, avec deux jets d'eau assoupis, deux -parterres symétriques et sans ombre, séparés, comme par une raie sur -le front, par une allée sablée, ratissée, bordée d'orangers en -caisse; au milieu, la statue en bronze d'un grand-duc inconnu, costume -Louis-Philippe, sur un socle décoré aux quatre angles par des -allégories de Vertus. Sur un banc, un promeneur unique dormait sur son -journal. A la grille du château, un poste de soldats inutiles dormait. -Derrière les fossés pour rire de la terrasse du château, deux canons -endormis bâillaient sur la ville endormie. Christophe leur rit au nez -à tous. - -Il entra au château sans se préoccuper de prendre une attitude -officielle: tout au plus s'il cessa de chantonner; ses pensées -continuaient de danser. Il jeta son chapeau sur la table du vestibule, -en interpellant familièrement le vieil huissier, qu'il connaissait -depuis l'enfance:--(le bonhomme était déjà là, lors de la première -visite que Christophe avait faite au château avec son grand-père, le -soir où il vit Hassler);--mais le vieux qui toujours répondait avec -bonhomie aux boutades peu respectueuses de Christophe, prit, cette fois, -un air rogue. Christophe n'y fit pas attention. Un peu plus loin, dans -l'antichambre, il rencontra un employé de la chancellerie, fort bavard -et prodigue avec lui, d'ordinaire, en démonstrations d'amitié; il fut -surpris de la hâte que ce personnage mita passer, en esquivant un -entretien. Il ne s'arrêta pas à ces impressions, et, continuant son -chemin, il demanda à être introduit. - -Il entra. Le dîner venait de finir. Son Altesse se tenait dans un des -salons. Adossé à la cheminée, il fumait en causant avec ses hôtes, -parmi lesquels Christophe distingua _sa_ princesse, qui fumait aussi; -négligemment renversée dans un fauteuil, elle parlait très haut à -quelques officiers, qui faisaient cercle autour d'elle. La réunion -était animée. Tous étaient fort gais; et Christophe, en entrant, -entendit le rire épais du grand-duc. Mais ce rire s'arrêta net, quand -le prince vit Christophe. Il poussa un grognement, et, fonçant droit -sur lui: - ---Ah! vous voilà, vous! cria-t-il. Vous daignez venir enfin? Est-ce que -vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps? Vous êtes -un drôle, Monsieur! - -Christophe fut si stupéfait par ce boulet reçu en pleine poitrine -qu'il fut un moment avant de pouvoir articuler un mot. Il ne pensait -qu'à son retard, qui ne pouvait légitimer une telle violence. Il -balbutia: - ---Altesse, qu'ai-je fait? - -L'Altesse n'écoutait pas, et poursuivait avec emportement: - ---Taisez-vous! Je ne me laisserai pas insulter par un drôle. - -Christophe, blêmissant, luttait contre sa gorge contractée, qui -refusait de parler. Il fit un effort, et cria: - ---Altesse, vous n'avez pas le droit... vous n'avez pas le droit -vous-même de m'insulter, sans me dire ce que j'ai fait. - -Le grand-duc se tourna vers son secrétaire, qui sortit un journal de sa -poche et qui le lui tendit. Il était dans un état d'exaspération, que -son humeur colérique ne suffisait pas à expliquer: les fumées de vins -trop généreux y avaient aussi leur part. Il vint se planter devant -Christophe, et, comme un toréador avec sa cape, il lui agita -furieusement devant la figure le journal déplié et froissé, en -criant: - ---Vos ordures, Monsieur!... Vous mériteriez qu'on vous y mît le nez! - -Christophe reconnut le journal socialiste: - ---Je ne vois pas ce qu'il y a de mal, dit-il. - ---Quoi! quoi! glapit le grand-duc. Vous êtes d'une impudence!... Ce -journal de gredins, qui m'insultent journellement, qui vomissent contre -moi des injures immondes!... - ---Monseigneur, dit Christophe, je ne l'avais pas lu. - ---Vous mentez! cria le grand-duc. - ---Je ne veux pas que vous disiez que je mens, fit Christophe. Je ne -l'avais pas lu, je ne m'occupe que de musique. Et d'ailleurs, j'ai le -droit d'écrire où je veux. - ---Vous n'avez aucun droit, sauf celui de vous taire. J'ai été trop bon -pour vous. Je vous ai comblé de mes bienfaits, vous et les vôtres, -malgré toutes les raisons que votre inconduite et celle de votre père -m'auraient données de me séparer de vous. Je vous défends de -continuer à écrire dans un journal qui m'est ennemi. Et de plus, d'une -façon générale, je vous défends d'écrire quoi que ce soit, à -l'avenir, sans mon autorisation. J'ai assez de vos polémiques -musicales. Je n'admets pas que quelqu'un qui jouit de ma protection -passe son temps à attaquer tout ce qui est cher aux gens de goût et de -cœur, aux véritables Allemands. Vous ferez mieux d'écrire de -meilleure musique, ou, si cela ne vous est pas possible, de travailler -vos gammes et vos exercices. Je ne yeux pas d'un Bebel musical, qui -s'amuse à diffamer toutes les gloires nationales, à jeter le désarroi -dans les esprits. Nous savons ce qui est bon, Dieu merci! Nous n'avons -pas attendu que vous nous le disiez, pour le savoir. Donc, à votre -piano, Monsieur, et fichez-nous la paix! - -Le gros homme, face à face avec Christophe, le dévisageait avec des -yeux insultants. Christophe, livide, essayait de parler; ses lèvres -remuaient; il bégaya: - ---Je ne suis pas votre esclave, je dirai ce que je veux, j'écrirai -ce que je veux... - -Il suffoquait, il était près de pleurer de honte et de rage; ses -jambes tremblaient. En faisant un brusque mouvement du coude, il -renversa un objet sur le meuble près de lui. Il se rendait compte qu'il -était ridicule; et, en effet, il entendit rire: en regardant au fond du -salon, il vit, au travers d'un brouillard, la princesse qui suivait la -scène, en échangeant avec ses voisins des réflexions d'une -commisération ironique. Dès lors, il perdit l'exacte conscience de ce -qui se passait. Le grand-duc criait. Christophe criait plus fort que -lui, sans savoir ce qu'il disait. Le secrétaire du prince et un autre -fonctionnaire vinrent vers lui, et tâchèrent de le faire taire: il les -repoussa; il agitait en parlant un cendrier qu'il avait saisi -machinalement sur le meuble auquel il était adossé. Il entendait que -le secrétaire lui disait: - ---Allons, lâchez cela, lâchez cela!... - -Et il s'entendait lui-même crier des*mots sans suite, et frapper -avec le cendrier le rebord de la table. - ---Sortez! hurla le grand-duc, au comble de la fureur. Sortez! Sortez! -Je vous chasse! - -Les officiers s'étaient approchés du prince, et essayaient de le -calmer. Le grand-duc, apoplectique, les yeux hors de la tête, criait -qu'on jetât ce chenapan à la porte. Christophe vit rouge: il fut tout -près d'appliquer son poing sur le mufle du grand-duc; mais il était -écrasé par un chaos de sentiments contradictoires: la honte, la -fureur, un reste de timidité, de loyalisme germanique, de respect -traditionnel, d'habitudes humiliées devant le prince. Il voulait -parler, il ne pouvait parler; il voulait agir, il ne pouvait agir; il ne -voyait plus, il n'entendait plus: il se laissa pousser, et sortit. - -Il passa au milieu des domestiques, impassibles, qui, venus près de la -porte, n'avaient rien perdu du bruit de la dispute. Les trente pas qu'il -eut à faire pour sortir de l'antichambre lui semblèrent durer toute -une vie. La galerie s'allongeait, à mesure qu'il avançait. Il ne -sortirait jamais!... La lumière du dehors, qu'il voyait luire là-bas, -par la porte vitrée, était le salut... Il descendit l'escalier en -trébuchant; il oubliait qu'il était nu-tête: le vieil huissier le -rappela pour prendre son chapeau. Il lui fallut ramasser toutes ses -forces pour sortir du château, traverser la cour, regagner sa maison. -Il claquait des dents. Quand il ouvrit la porte de chez lui, sa mère -fut épouvantée par sa mine et par son tremblement. Il l'écarta, il -refusa de répondre à ses questions. Il monta dans sa chambre, -s'enferma, et se coucha. Il avait un tel frisson qu'il n'arrivait pas à -se déshabiller: la respiration coupée; les membres brisés... Ah! ne -plus voir, ne plus sentir, n'avoir plus à soutenir ce misérable corps, -à lutter contre l'ignoble vie, tomber, tomber sans souffle, sans -pensée, n'être plus, nulle part!...--Ses habits arrachés avec une -peine mortelle et épars autour de lui, par terre, il se jeta dans son -lit et s'y enfonça jusqu'aux yeux. Tout bruit cessa dans la chambre: on -n'entendit plus que le petit lit de fer, qui tremblait sur le carreau. - -Louisa écoutait à-la porte; elle frappa en vain, appela doucement: -rien ne répondit; elle attendit, épiant anxieusement le silence; puis -elle s'éloigna. Une ou deux fois dans le jour, elle revint écouter; et -le soir, encore, avant de se coucher. Le jour passa, la nuit passa: la -maison était muette. Christophe tremblait de fièvre; par moments, il -pleurait; et, dans la nuit, il se soulevait pour montrer le poing au -mur. Vers deux heures du matin, dans un accès de folie, il sortit du -lit, en nage et à moitié nu: il voulait aller tuer le grand-duc. Il -était dévoré de haine et de honte; son corps et son cœur se -tordaient dans la flamme.--De cette tempête, rien ne s'entendait au -dehors: pas un mot, pas un son. Les dents serrées, il renfermait tout -en lui. - - - - -Le lendemain matin, il redescendit, comme d'habitude. Il était ravagé. -Il ne dit rien, et sa mère n'osa rien lui demander: elle savait déjà, -par les rapports du voisinage. Tout le jour, il resta sur une chaise, au -coin du feu, muet, fiévreux, le dos courbé, comme un vieux; et, quand -il était seul, il pleurait en silence. - -Vers le soir, le rédacteur du journal socialiste vint le voir. -Naturellement, il était au courant et voulait des détails. Christophe, -touché de sa visite, l'interpréta naïvement comme une démarche de -sympathie et d'excuses de la part de ceux qui l'avaient compromis; il -mit son amour-propre à ne rien regretter, et il se laissa aller à dire -tout ce qu'il avait sur le cœur: ce lui était un soulagement de parler -librement à un homme qui eût comme lui la haine de l'oppression. -L'autre l'excitait à parler: il voyait dans l'événement une bonne -affaire pour son journal, l'occasion d'un article scandaleux, dont il -attendait que Christophe lui fournît les éléments, à moins que -Christophe ne l'écrivît lui-même; car il comptait qu'après cet -éclat, le musicien de la cour mettrait au service de «la cause» son -talent de polémiste, qui était appréciable, et ses petits documents -secrets sur la cour, qui l'étaient encore plus. Comme il ne se piquait -pas d'une délicatesse exagérée, il présenta la chose sans artifice. -Christophe en eut un haut-le-corps; il déclara qu'il n'écrirait rien, -alléguant que toute attaque de sa part contre le grand-duc serait -interprétée comme un acte de vengeance personnelle, et qu'il était -tenu à plus de réserve, maintenant qu'il était libre, que lorsque, ne -l'étant pas, il courait des risques en disant sa pensée. Le -journaliste ne comprit rien à ces scrupules; il jugea Christophe un peu -borné et clérical au fond; il pensa surtout que Christophe avait peur. -Il dit: - ---Eh bien, laissez-nous faire: c'est moi qui écrirai. Vous n'aurez -à vous occuper de rien. - -Christophe le supplia de se taire; mais il n'avait aucun moyen de l'y -contraindre. D'ailleurs, le journaliste lui représenta que l'affaire ne -le concernait pas seul: l'insulte atteignait le journal, qui avait le -droit de se venger. À cela, rien à répondre; tout ce que put faire -Christophe, ce fut de lui demander sa parole qu'il n'abuserait point de -certaines confidences faites à l'ami, et non au journaliste. L'autre la -lui donna sans difficulté. Christophe n'en fut pas rassuré: il se -rendait compte trop tard de l'imprudence qu'il avait commise.--Quand il -fut seul, il repassa dans sa tête tout ce qu'il avait dit, et il -frémit. Sans réfléchir une minute, il écrivit au journaliste, le -conjurant de ne point répéter ce qu'il lui avait confié:--(le -malheureux le répétait lui-même, en partie, dans sa lettre.) - -Le lendemain, la première chose qu'il lut, en ouvrant le journal avec -une hâte fiévreuse, ce fut, en première page, tout au long son -histoire. Tout ce qu'il avait dit, la veille, s'y retrouvait -démesurément grossi, ayant subi cette déformation spéciale à -laquelle sont soumis tous les objets qui passent par un cerveau de -journaliste. L'article attaquait avec de basses invectives le grand-duc -et la cour. Certains détails qu'il donnait étaient trop personnels à -Christophe, trop évidemment connus de lui seul, pour qu'on ne lui -attribuât point l'article entier. - -Ce nouveau coup écrasa Christophe. À mesure qu'il lisait, une sueur -froide lui montait au visage. Quand il eut fini, il resta affolé. Il -voulut courir au journal; mais sa mère l'en empêcha, redoutant, non -sans raison, sa violence. Il la redoutait lui-même; il sentait que s'il -y allait, il ferait quelque sottise; et il resta,--pour en faire une -autre. Il adressa au journaliste une lettre indignée, où il lui -reprochait sa conduite en termes blessants, désavouait l'article, et -rompait avec le parti. Le désaveu ne parut pas. Christophe récrivit au -journal, le sommant de publier sa lettre. On lui envoya copie de sa -première lettre, écrite le soir de l'entretien, et qui en était la -confirmation: on lui demandait s'il fallait la publier aussi. Il se -sentit dans leurs mains. Là-dessus, il eut le malheur de rencontrer -dans la rue l'interviewer indiscret; il ne put s'empêcher de lui dire -le mépris qu'il avait pour lui. Le lendemain, le journal publia un -entrefilet insultant, où l'on parlait de ces domestiques de cour, qui, -même quand on les a flanqués à la porte, restent toujours des -domestiques. Quelques allusions à l'événement récent ne permettaient -point de douter qu'il ne s'agît de Christophe. - - - - -Quand il fut bien évident pour tous que Christophe n'avait plus aucun -appui, il se trouva soudain d'une richesse en ennemis qu'il n'eût -jamais soupçonnée. Tous ceux qu'il avait blessés, directement ou -indirectement, soit par des critiques personnelles, soit en combattant -leurs idées et leur goût, prirent aussitôt l'offensive et se -vengèrent avec usure. Le gros public, dont Christophe avait essayé de -secouer l'apathie, contemplait, satisfait, la correction administrée à -l'insolent jeune homme, qui avait prétendu réformer l'opinion et -troubler le sommeil des gens de bien. Christophe était à l'eau. Chacun -fit de son mieux pour lui tenir la tête dessous. - -Ils ne fondirent pas tous ensemble sur lui. L'un commença d'abord, pour -tâter le terrain. Christophe ne répondant pas, il redoubla ses coups. -Alors d'autres suivirent; et puis, toute la bande. Les uns étaient de -la fête par simple divertissement, comme de jeunes chiens qui s'amusent -à déposer leurs incongruités en belle place: c'était l'escadron -volant des journalistes incompétents, qui, ne sachant rien, tâchent de -le faire oublier, à force d'adulations aux vainqueurs et d'injures aux -vaincus. Les autres apportaient le poids de leurs principes, ils -tapaient comme des sourds; où ils avaient passé, il ne restait rien de -rien: c'était la grande critique,--la critique qui tue. - -Par bonheur pour Christophe, il ne lisait pas les journaux. Quelques -amis dévoués avaient l'attention de lui envoyer les plus injurieux. -Mais il les laissait s'empiler sur sa table, sans penser à les ouvrir. -Ce ne fut qu'à la fin que ses yeux furent attirés par une grande -marque rouge qui encadrait un article: il lut que ses _Lieder_ -ressemblaient aux grognements d'un animal sauvage, que ses symphonies -sortaient d'une maison de fous, que son art était hystérique, que ses -spasmes d'harmonies voulaient donner le change sur sa sécheresse de -cœur et sa nullité de pensée. Le critique, fort connu, terminait -ainsi: - -«M. Krafft a naguère donné, comme reporter, quelques preuves -étonnantes de son style et de son goût, qui excitèrent dans les -cercles musicaux une gaieté irrésistible. Il lui fut alors conseillé -amicalement de se livrer plutôt a la composition. Les derniers produits -de sa muse ont montré que ce conseil, bien intentionné, était -mauvais. M. Krafft devrait décidément faire du reportage.» - -Après cette lecture, qui empêcha Christophe de travailler pendant -toute une matinée, il se mit à la recherche des autres journaux -hostiles, pour achever de se démoraliser. Mais Louisa, qui avait la -manie de faire disparaître tout ce qui traînait, sous prétexte de -«faire de l'ordre», les avait déjà brûlés. Il en fut irrité -d'abord, puis soulagé; et, tendant à sa mère le journal qui restait, -il lui dit qu'elle aurait bien dû en faire autant de celui-là. - -D'autres affronts lui furent plus sensibles. Un quatuor, dont il avait -envoyé le manuscrit à une société réputée de Francfort, fut -refusé à l'unanimité, et sans explications. Une ouverture, qu'un -orchestre de Cologne semblait disposé à jouer, lui fut retournée, -après des mois d'attente, comme injouable. La pire épreuve lui fut -infligée par une société orchestrale de la ville. Le _Kapellmeister_ -H. Euphrat, qui la dirigeait, était assez bon musicien: mais, comme -beaucoup de chefs d'orchestre, il n'avait aucune curiosité d'esprit; il -souffrait--(ou plutôt il se portait à merveille)--de cette paresse -spéciale à sa corporation, qui consiste à ressasser indéfiniment les -œuvres déjà connues et à fuir comme le feu toute œuvre vraiment -nouvelle. Il n'était jamais las d'organiser des Festivals Beethoven, -Mozart, ou Schumann: il n'avait, dans ces œuvres, qu'à se laisser -porter par le ronron des rythmes familiers. En revanche, la musique de -son temps lui était insupportable. Il n'osait pas l'avouer et se disait -accueillant pour les jeunes talents: de vrai, quand on lui apportait une -œuvre bâtie sur un patron ancien,--un décalque d'œuvres qui avaient -été nouvelles, il y avait cinquante ans,--il la recevait fort bien; il -mettait même de l'ostentation à l'imposer au public. Cela ne -dérangeait ni l'ordre de ses effets, ni l'ordre d'après lequel le -public avait coutume d'être ému. En revanche, il éprouvait un -mélange de mépris et de haine pour tout ce qui menaçait de déranger -ce bel ordre et de lui causer une fatigue nouvelle. Le mépris dominait, -si le novateur n'avait aucune chance de sortir de son ombre. S'il -menaçait de réussir, c'était alors la haine,--bien entendu, jusqu'au -moment où il avait réussi tout à fait. - -Christophe n'en était pas encore là: tant s'en fallait. Aussi, fut-il -surpris, quand on lui fit savoir, par des ouvertures indirectes, que -_Herr_ H. Euphrat eût été bien aise de jouer quelque chose de lui. Il -avait d'autant moins de raisons de s'y attendre que le _Kapellmeister_ -était un ami intime de Brahms et de quelques autres qu'il avait -malmenés dans ses chroniques. Comme il était bon garçon, il prêta à -ses adversaires des sentiments généreux, qu'il eût été capable -d'avoir. Il supposa que, le voyant accablé, ils voulaient lui prouver -qu'ils étaient au-dessus des rancunes mesquines: il en fut touché, il -écrivit un mot plein d'effusion à H. Euphrat, en lui envoyant un -poème symphonique. L'autre lui fit répondre, par son secrétaire, une -lettre froide, mais polie, lui accusant réception de son envoi et -ajoutant que, suivant la règle de la société, la symphonie serait -prochainement distribuée à l'orchestre et soumise à l'épreuve d'une -répétition d'ensemble, avant d'être reçue pour l'audition publique. -La règle était la règle: Christophe n'avait qu'à s'incliner. Aussi -bien, c'était là une pure formalité, qui servait à écarter les -élucubrations des amateurs encombrants. - -Deux ou trois semaines après, Christophe reçut avis que son œuvre -allait être répétée. En principe, tout se passait à huis clos, et -l'auteur même ne pouvait assister à la répétition. Mais une -tolérance universellement admise faisait qu'il était toujours là; -seulement, il ne se montrait pas. Chacun le savait, et chacun feignait -de ne le point savoir. Au jour dit, un ami vint chercher Christophe et -l'introduisit dans la salle, où il prit place au fond d'une loge. Il -fut surpris de voir qu'a cette répétition fermée, la salle--du moins, -les places du bas--était presque entièrement remplie: une foule de -dilettantes, d'oisifs et de critiques s'agitait en caquetant. -L'orchestre était censé ignorer leur présence. - -On commença par la _Rhapsodie_ de Brahms pour voix d'alto, chœur -d'hommes, et orchestre, sur un fragment du _Harzreise im Winter_ de -Gœthe. Christophe, qui détestait la sentimentalité majestueuse de -cette œuvre, se dit que c'était peut-être, de la part des -«Brahmines», une façon courtoise de se venger, en le forçant à -entendre une composition qu'il avait critiquée irrévérencieusement. -Cette idée le fit rire, et sa bonne humeur augmenta, quand, après la -Rhapsodie, vinrent deux autres productions de musiciens connus, qu'il -avait pris à partie: l'intention ne lui sembla pas douteuse. Sans -pouvoir dissimuler quelques grimaces, il pensa que c'était, après -tout, de bonne guerre; et, à défaut de la musique, il apprécia la -farce. Il s'amusa même à mêler ses applaudissements ironiques à ceux -du public, qui fit pour Brahms et ses congénères une manifestation -enthousiaste. - -Enfin, ce fut le tour de la symphonie de Christophe. Quelques regards -jetés de l'orchestre et de la salle dans la direction de sa loge lui -firent voir qu'on était averti de sa présence. Il sedissimula, il -attendait, avec ce serrement de cœur que tout musicien éprouve, au -moment où la baguette du chef se lève et où le fleuve de musique se -ramasse en silence, prêt à briser sa digue. Jamais il n'avait encore -entendu son œuvre à l'orchestre. Comment les êtres qu'il avait -rêvés allaient-ils vivre? Quelle serait leur voix? Il les sentait -gronder en lui; et, penché sur le gouffre de sons, il attendait en -frémissant ce qui allait sortir. - -Ce qui sortit, ce fut une chose sans nom, une bouillie informe. Au lieu -des robustes colonnes qui devaient soutenir le fronton de l'édifice, -les accords s'écroulaient les uns à côté des autres, comme une -bâtisse en ruines; on n'y distinguait rien qu'une poussière de -plâtras. Christophe hésita avant d'être bien sûr que c'était lui -qu'on jouait. Il recherchait la ligne, le rythme de sa pensée: il ne la -reconnaissait plus; elle allait, bredouillante et titubante, comme un -ivrogne qui s'accroche aux murs; et il était écrasé de honte, comme -si on le voyait lui-même en cet état. Il avait beau savoir que ce -n'était pas là ce qu'il avait écrit: quand un interprète imbécile -dénature vos paroles, on a un moment de doute, on se demande avec -consternation si l'on est responsable de cette stupidité. Le public, -lui, ne se le demande jamais: il croit à l'interprète, aux chanteurs, -à l'orchestre qu'il est accoutumé d'entendre, comme il croit à son -journal: ils ne peuvent pas se tromper; s'ils disent des absurdités, -c'est que l'auteur est absurde. Il en doutait d'autant moins, en cette -occasion, qu'il avait plaisir à le croire.--Christophe essayait de se -persuader que le _Kapellmeister_ se rendait compte du gâchis, qu'il -allait arrêter l'orchestre, et faire tout reprendre. Les instruments ne -jouaient même plus ensemble. Le cor avait manqué son entrée et pris -une mesure trop tard; il continua quelques minutes, puis s'arrêta -tranquillement pour vider son instrument. Certains traits des hautbois -avaient totalement disparu. Il était impossible à l'oreille la plus -exercée de retrouver le fil de la pensée musicale, ni même d'imaginer -qu'il y en eût une. Des fantaisies d'instrumentation, des saillies -humoristiques, devinrent grotesques, par le fait de la grossièreté de -l'exécution. C'était bête à pleurer, c'était l'œuvre d'un idiot, -d'un farceur, qui ne savait pas la musique. Christophe s'arrachait les -cheveux. Il voulut interrompre; mais l'ami qui était avec lui l'en -empêcha, l'assurant que _Herr Kapellmeister_ saurait bien de lui-même -discerner les fautes de l'exécution et tout remettre au point,--qu'au -reste Christophe ne devait pas se montrer et qu'une observation de lui -ferait le plus mauvais effet. Il obligea Christophe à se retirer au -fond de la loge. Christophe se laissa faire; mais il se cognait la tête -avec ses poings; et chaque monstruosité nouvelle lui arrachait un râle -d'indignation et de douleur: - ---Les misérables! Les misérables!... gémissait-il; et il se mordait -les mains pour ne pas crier. - -Maintenant, montait vers lui, avec les fausses notes, la rumeur du -public, qui commençait à s'agiter. Ce ne fut d'abord qu'un -frémissement; mais bientôt, Christophe n'eut plus de doute: ils -riaient. Les musiciens de l'orchestre avaient donné le signal; certains -ne cachaient point leur hilarité. Le public, assuré dès lors que -l'œuvre était risible, se tordit de rire. La joie fut générale; elle -redoublait au retour d'un motif très rythmé, que les contrebasses -accentuaient d'une façon burlesque. Seul, le _Kapellmeister_, -imperturbable, continuait à marquer la mesure, au milieu du charivari. - -Enfin, l'on arriva au bout:--(les meilleures choses ont une fin.)--La -parole était au public. Il éclata. Ce fut une explosion d'allégresse, -qui dura plusieurs minutes. Les uns sifflaient, les autres -applaudissaient ironiquement; les plus spirituels criaient: _bis!_ Une -voix de basse, venue du fond d'une avant-scène, se mit à imiter le -motif grotesque. D'autres farceurs furent pris d'émulation et -l'imitèrent, à leur tour. Quelqu'un cria: «L'auteur!»--Il y avait -longtemps que ces gens d'esprit ne s'étaient autant amusés. - -Après que le tumulte fut un peu calmé, le _Kapellmeister_, impassible, -le visage tourné de trois quarts vers le public, mais affectant de ne -pas le voir,--(le public était toujours censé ne pas exister)--fit à -l'orchestre un signe, pour marquer qu'il voulait parler. On cria: -«Chut!»; et chacun fit silence. Il attendit encore un moment; -puis,--(sa voix était nette, froide et tranchante): - ---Messieurs, dit-il, je n'aurais certainement pas laissé jouer _cette -chose_ jusqu'au bout, si je n'avais voulu me donner une fois en -spectacle le monsieur qui a osé écrire des turpitudes sur maître -Brahms. - -Il dit; et, sautant de son estrade, il sortit au milieu des ovations de -la salle en délire. On voulut le rappeler; les acclamations se -prolongèrent pendant une ou deux minutes encore. Mais il ne revint pas. -L'orchestre s'en allait. Le public se décida à s'en aller aussi. Le -concert était fini. - -C'était une bonne journée. - - - - -Christophe était déjà sorti. À peine avait-il vu le misérable chef -d'orchestre quitter son pupitre, qu'il s'était élancé hors de la -loge; il dégringolait les marches du premier étage, pour le rejoindre -et le souffleter. L'ami qui l'avait amené courut après lui et essaya -de le retenir; mais Christophe le bouscula et faillit le jeter en bas de -l'escalier:--(il avait des raisons de croire que le personnage était -complice dans le traquenard).--Heureusement pour H. Euphrat et pour -lui-même, la porte qui menait à la scène était fermée; et ses coups -de poing furieux ne purent la faire ouvrir. Cependant, le public -commençait à sortir de la salle. Christophe ne pouvait rester là. Il -se sauva. - -Il était dans un état indescriptible. Il marchait au hasard, agitant -les bras, roulant les yeux, parlant tout haut, comme un fou; il -renfonçait ses cris d'indignation et de rage. La rue était à peu -près déserte. La salle de concert avait été construite; l'année -précédente, dans un quartier nouveau, un peu hors de la ville; et -Christophe, d'instinct, fuyait vers la campagne, à travers les terrains -vagues, où s'élevaient des baraques isolées et: quelques -échafaudages de maisons, entourés de palissades. Il avait des pensées -meurtrières, il eût voulu tuer l'homme qui lui avait fait cet -affront... Hélas! Et quand il l'eût tué, y aurait-il eu rien de -changé à l'animosité de tous ces gens, dont les rires injurieux -retentissaient encore à son oreille? Ils étaient trop, il ne pouvait -rien contre eux; ils étaient tous d'accord--eux qui étaient divisés -sur tant de choses--pour l'outrager et l'écraser. C'était plus que de -l'incompréhension: il y avait de la haine. Que leur avait-il donc fait -à tous? Il avait en lui de belles choses, des choses qui fout du bien -et qui dilatent le cœur; il avait voulu les dire, en faire jouir les -autres; il croyait qu'ils allaient en être heureux comme lui. Si même -ils ne les goûtaient pas, ils devaient au moins lui être -reconnaissants de l'intention; ils pouvaient, à la rigueur, lui -remontrer amicalement en quoi il s'était trompé; mais de là à cette -joie méchante qu'ils mettaient à insulter ses pensées odieusement -travesties, à les fouler aux pieds, à le tuer sous le ridicule, -comment était-ce possible? Dans son exaltation, il s'exagérait encore -leur haine; il lui prêtait un sérieux, que ces êtres médiocres -étaient bien incapables d'avoir. Il sanglotait: «Qu'est-ce que je leur -ai fait?» Il étouffait, il se sentait perdu, ainsi que lorsqu'il -était enfant et qu'il fit, connaissance pour la première fois avec la -méchanceté humaine. - -Et comme il regardait près de lui, à ses pieds, il s'aperçut qu'il -était arrivé au bord du ruisseau du moulin, à l'endroit où, quelques -années avant, son père s'était noyé. Et l'idée lui vint -sur-le-champ de se noyer. Sans attendre une minute, il se disposa à -sauter. - -Mais comme il se penchait sur la berge, fasciné par le calme et clair -regard de l'eau, un tout petit oiseau, sur un arbre voisin, se mit à -chanter--chanter éperdument. Il se tut pour l'écouter. L'eau -murmurait. On entendait les frémissements des blés en fleur, ondoyant -sous la molle caresse de l'air; les peupliers frissonnaient. Derrière -la haie du chemin, dans un jardin, des paniers d'abeilles invisibles -emplissaient l'air de leur musique parfumée. De l'autre côté du -ruisseau, une vache aux beaux yeux bordés d'agate, rêvait. Une -fillette blonde, assise sur le rebord d'un mur, une hotte légère à -claires-voies sur les épaules, comme un petit ange avec ses ailes, -rêvait aussi, en balançant ses jambes nues et chantonnant un air qui -n'avait aucun sens. Au loin, dans la prairie, un chien blanc bondissait, -décrivant de grands ronds... - -Christophe, appuyé à un arbre, écoutait, regardait la terre -printanière; il était repris par la paix et la joie de ces êtres: il -oubliait, il oubliait... Brusquement, il serra dans ses bras le bel -arbre, contre lequel il appuyait sa joue. Il se jeta par terre; il -s'enfonça la tête dans l'herbe; il riait nerveusement, il riait de -bonheur. Toute la beauté, la grâce, le charme de la*vie l'enveloppait, -le pénétrait. Il pensait: - ---Pourquoi es-tu si belle, et eux--les hommes--si laids? - -N'importe! Il l'aimait, il l'aimait, il sentait qu'il l'aimerait -toujours, que rien ne pourrait l'en déprendre. Il embrassa la terre -avec ivresse. Il embrassait la vie: - ---Je t'ai! Tu es à moi. Ils ne peuvent pas t'enlever à moi. Qu'ils -fassent ce qu'ils veulent! Qu'ils me fassent souffrir!... Souffrir, -c'est encore vivre! - - - - -Christophe se remit courageusement au travail. Il ne voulait plus rien -avoir à faire avec les «hommes de lettres» les bien nommés, les -phraseurs, les bavards stériles, les journalistes, les critiques, les -exploiteurs et les trafiquants de l'art. Quant aux musiciens, il ne -perdrait pas son temps davantage à combattre leurs préjugés et leurs -jalousies. Ils ne voulaient pas de lui?--Soit! il ne voulait pas d'eux. -Il avait son œuvre à faire: il la ferait. La cour lui rendait sa -liberté: il l'en remerciait. Il remerciait les gens de leur hostilité: -il allait pouvoir travailler en paix. - -Louisa l'approuvait de tout son cœur. Elle n'avait point d'ambition; -elle n'était pas une Krafft; elle ne ressemblait ni au père, ni au -grand-père. Elle ne tenait aucunement pour son fils aux honneurs et à -la réputation. Certes, elle se fût réjouie qu'il fût riche et -célèbre; mais si ces avantages devaient s'acheter au prix de trop de -désagréments, elle aimait beaucoup mieux qu'il n'en fût pas question. -Elle avait été plus affectée du chagrin de Christophe, à la suite de -sa rupture avec le château, que de l'événement même; et, au fond, -elle était ravie qu'il se fût brouillé avec les gens des revues et -des journaux. Elle avait pour le papier noirci une méfiance de paysan: -tout cela n'était bon qu'à vous faire perdre votre temps et à vous -attirer des ennuis. Elle avait entendu quelquefois causer avec -Christophe les petits jeunes gens de la Revue, avec qui il collaborait: -elle avait été épouvantée de leur méchanceté; ils déchiraient -tout à belles dents, ils disaient des horreurs de tout; et plus ils en -disaient, plus ils étaient contents. Elle ne les aimait pas. Ils -étaient sans doute très intelligents et très savants; mais ils -n'étaient pas bons: elle se réjouissait que son Christophe ne les vît -plus. Elle abondait dans son sens: qu'avait-il besoin d'eux? - ---Ils peuvent dire, écrire et penser de moi ce qu'ils voudront, disait -Christophe: ils ne peuvent pas m'empêcher d'être moi-même. Leur art, -leur pensée, que m'importe? Je les nie! - - - - -Il est très beau de nier le monde. Mais le monde ne se laisse pas si -facilement nier par une forfanterie de jeune homme. Christophe était -sincère; mais il se faisait illusion, il ne se connaissait pas bien. Il -notait pas un moine, il n'avait pas un tempérament à renoncer au -monde; surtout, il n'en avait pas l'âge. Les premiers temps, il ne -souffrit pas trop: il était enfoncé dans la composition; et, tant que -ce travail dura, il ne sentit le manque de rien. Mais quand il fut dans -la période de dépression qui suit l'achèvement de l'œuvre et qui -dure jusqu'à ce qu'une nouvelle œuvre s'empare de l'esprit, il regarda -autour de lui, et il fut glacé de son abandon. Il se demanda pourquoi -il écrivait. Tandis que l'on écrit, la question ne se pose pas: il -faut écrire, cela ne se discute point. Ensuite, on se trouve en -présence de l'œuvre enfantée; l'instinct puissant qui l'a fait -jaillir des entrailles s'est tu: on ne comprend plus pourquoi elle est -née; à peine s'y reconnaît-on soi-même, elle est presque une -étrangère, on aspire à l'oublier. Et cela n'est pas possible, tant -qu'elle n'est ni publiée, ni jouée, tant qu'elle ne vit pas de sa vie -propre dans le monde. Jusque-là, elle est le nouveau-né attaché à la -mère, une chose vivante rivée à la chair vivante: il faut l'amputer -pour vivre. Plus Christophe composait, plus grandissait en lui -l'oppression de ces êtres sortis de lui, qui ne pouvaient ni vivre, ni -mourir. Qui l'en délivrerait? Une poussée obscure remuait ces enfants -de sa pensée; ils aspiraient désespérément à se détacher de lui, -à se répandre dans d'autres âmes comme les semences vivaces, que -lèvent charrie dans l'univers. Resterait-il muré dans sa stérilité? -Il en deviendrait enragé. - -Puisque tout débouché:--théâtres, concerts,--lui était fermé, et -que pour rien au monde il ne se fût abaissé à une démarche nouvelle -auprès des directeurs qui l'avaient une fois éconduit, il ne lui -restait d'autre moyen que de publier ce qu'il avait écrit; mais il ne -pouvait se flatter qu'il trouverait plus facilement un éditeur pour le -lancer qu'un orchestre pour le jouer. Les deux ou trois essais qu'il -fit, aussi maladroitement que possible, lui suffirent; plutôt que de -s'exposer à un nouveau refus, ou de discuter avec un de ces négociants -et de supporter leurs airs protecteurs, il préféra faire tous les -frais de l'édition. C'était une folie: il avait une petite réserve, -qui lui venait de son traitement à la cour et de quelques concerts; -mais la source de cet argent était tarie, et il se passerait longtemps -avant qu'il en trouvât une autre; il eût fallu être assez sage pour -ménager ce petit avoir, qui devait l'aider à passer la période -difficile où il s'engageait. Non seulement il ne le fit pas; mais, -cette réserve étant insuffisante à couvrir les dépenses de -l'édition, il ne craignit pas de s'endetter. Louisa n'osait rien dire; -elle le trouvait déraisonnable, et ne comprenait pas bien qu'on -dépensât de l'argent pour voir son nom sur un livre; mais puisque -c'était un moyen de lui faire prendre patience et de le garder auprès -d'elle, elle était trop heureuse qu'il s'en contentât. - -Au lieu d'offrir au public des compositions d'un genre connu, de tout -repos, Christophe fit choix, parmi ses manuscrits, d'une série -d'œuvres, très personnelles, et auxquelles il tenait beaucoup. -C'étaient des pièces pour piano, où s'entremêlaient des _Lieder_, -quelques-uns très courts et d'allure populaire, d'autres très -développés et presque dramatiques. Le tout formait une suite -d'impressions joyeuses ou tristes, qui s'enchaînaient d'une façon -naturelle et que traduisait tour à tour le piano seul, et le chant, -seul ou accompagné. «Car, disait Christophe, quand je rêve, je ne me -formule pas toujours ce que je sens: je souffre, je suis heureux, sans -paroles pour le dire; mais il vient un moment où il faut que je le -dise, je chante sans y penser: parfois, ce ne sont que des mots vagues, -quelques phrases décousues, parfois des poèmes entiers; puis, je me -remets à rêver. Ainsi, le jour s'écoule: et c'est en effet un jour -que j'ai voulu représenter. Pourquoi des recueils composés uniquement -de chants, ou de préludes? Il n'est rien de plus factice et de moins -harmonieux. Tâchons de rendre le libre jeu de l'âme!»--Il avait donc -nommé la Suite: _Une Journée._ Les diverses parties de l'œuvre -portaient des sous-titres, indiquant brièvement la succession des -rêves intérieurs. Christophe y avait écrit des dédicaces -mystérieuses, des initiales, des dates, que lui seul pouvait comprendre -et qui lui rappelaient le souvenir d'heures poétiques, ou de figures -aimées: la rieuse Corinne, la languissante Sabine, et la petite -Française inconnue. - -En outre de cette œuvre, il choisit une trentaine de ses _Lieder_,--de -ceux qui lui plaisaient le plus, et, par conséquent, qui plaisaient le -moins au public. Il s'était bien gardé de prendre ses mélodies les -plus «mélodieuses»; il prit les plus caractéristiques.--(On sait que -les braves gens ont toujours une grande peur de ce qui est -«caractéristique». Ce qui est sans caractère leur ressemble beaucoup -mieux.) - -Ces _Lieder_ étaient écrits sur des vers de vieux poètes silésiens -du dix-septième siècle, que Christophe avait lus dans une collection -populaire, et dont il aimait la loyauté. Deux surtout lui étaient -chers, comme des frères, deux êtres pleins de génie, tous deux morts -à trente ans: le charmant Paul Fleming, le libre voyageur au Caucase et -à Ispahan, qui garda une âme pure, aimante et sereine, parmi les -sauvageries de la guerre, les tristesses de la vie, et la corruption de -son temps,--et Jean-Christian Günther, le génie déréglé, qui se -brûla dans l'orgie et le désespoir, jetant sa vie à tous les vents. -De Günther, il avait traduit les cris de provocation et d'ironie -vengeresse contre le Dieu ennemi qui l'écrase, ces malédictions -furieuses du Titan terrassé, qui retourne la foudre contre le ciel. De -Fleming, il avait pris des chants d'amour à Anemone et à Basilene, -suaves et doux comme des fleurs,--la ronde des étoiles, le _Tanzlied_ -(chant de danse) des cœurs limpides et joyeux,--et le sonnet héroïque -et tranquille: _À soi-même_ (_An Sich_), que Christophe se récitait, -comme prière du matin. - -L'optimisme souriant du pieux Paul Gerhardt charmait aussi Christophe. -C'était pour lui un repos, au sortir de ses tristesses. Il aimait cette -vision innocente de la nature en Dieu, les prairies fraîches, où les -cigognes se promènent gravement au milieu des tulipes et des narcisses -blancs, au bord des ruisselets qui chantent sur le sable, l'air -transparent où passent les hirondelles aux grandes ailes et le vol des -colombes, la gaieté d'un rayon de soleil qui déchire la pluie, et le -ciel lumineux qui rit entre les nuées, et la sérénité majestueuse du -soir, le repos des forêts, des troupeaux, des villes et des champs. Il -avait eu l'impertinence de remettre en musique plusieurs de ces -cantiques spirituels, qui étaient encore chantés dans les communautés -protestantes. Et il s'était bien gardé de leur conserver leur -caractère de choral. Loin de là: il l'avait en horreur; il leur avait -donné une expression libre et vivante. Le vieux Gerhardt eût frémi de -l'orgueil diabolique que respiraient maintenant certaines strophes de -son _Lied du Voyageur_ chrétien, ou de l'allégresse païenne qui -faisait déborder comme un torrent le flot paisible de son _Chant -d'été._ - -La publication fut faite, et naturellement en dépit du bon sens. -L'éditeur, que Christophe payait pour faire l'impression de ses -_Lieder_ et les garder en dépôt, n'avait d'autre titre à son choix -que d'être son voisin. Il n'était pas outillé pour un travail de -cette importance; l'ouvrage traîna, des mois; il y eut des bévues, des -corrections coûteuses. Christophe, qui n'y connaissait rien, se -laissait tout compter un tiers plus cher qu'il ne fallait; les dépenses -s'élevèrent bien au-dessus de ce qui avait été prévu. Puis, quand -ce fut fini, Christophe se trouva avoir sur les bras une édition -énorme, dont il ne savait que faire. L'éditeur était sans clientèle; -il ne fit pas une démarche pour répandre l'œuvre. Son apathie -s'accordait d'ailleurs avec l'attitude de Christophe. Comme il lui avait -demandé, pour l'acquit de sa conscience, de lui écrire quelques lignes -de réclame, Christophe répliqua «qu'il ne voulait pas de réclame: si -sa musique était bonne, elle parlerait pour elle-même». L'autre -respecta religieusement sa volonté: il enferma l'édition au fond de -son magasin. Elle était bien gardée; car, en six mois, il ne s'en -vendit pas un exemplaire. - - - - -En attendant que le public se décidât à venir, Christophe dut trouver -un moyen pour réparer la brèche qu'il avait faite à son petit -pécule; et il n'avait pas à être difficile: car il fallait vivre et -payer ses dettes. Non seulement celles-ci étaient plus fortes qu'il ne -l'avait prévu; mais il s'aperçut que la réserve sur laquelle il -comptait était moins forte qu'il n'avait calculé. Avait-il perdu de -l'argent sans s'en douter, ou--ce qui était infiniment plus -probable,--avait-il mal fait ses comptes? (Jamais il n'avait su faire -une addition exacte.) Peu importait pourquoi l'argent manquait: il -manquait, la chose était sûre. Louisa dut se saigner pour venir en -aide à son fils. Il en eut un remords cuisant, et il chercha à -s'acquitter, au plus tôt, à tout prix. Il se mit en quête de leçons -à donner, si pénible qu'il lui fût de se proposer et d'essuyer -parfois des refus. Sa faveur était bien tombée: il eut grand mal à -retrouver quelques élèves. Aussi, quand on lui parla d'une place dans -une école, il fut trop heureux d'accepter. - -C'était une institution à demi religieuse. Le directeur, homme fin, -avait su voir, sans être musicien, tout le parti qu'on pouvait tirer de -Christophe, à très bon compte, dans la situation actuelle. Il était -affable, et payait peu. Christophe ayant risqué une timide observation, -le directeur laissa entendre, avec un sourire bienveillant, que -Christophe, n'ayant plus de titre officiel, ne pouvait prétendre à -plus. - -Triste besogne! Il s'agissait moins d'apprendre la musique aux élèves -que de donner l'illusion aux parents et à eux-mêmes qu'ils la -savaient. La grande affaire était de les mettre en état de chanter -pour les cérémonies où le public était admis. Peu importait le -moyen. Christophe en était écœuré; il n'avait même pas la -consolation de se dire, en accomplissant sa tâche, qu'il faisait œuvre -utile: sa conscience se la reprochait, comme une hypocrisie. Il essaya -de donner aux enfants une instruction plus solide, de leur faire -connaître et aimer la sérieuse musique; mais les élèves ne s'en -souciaient point. Christophe ne réussissait pas à se faire écouter; -il manquait d'autorité; et, en vérité, il n'était pas fait pour -enseigner à des enfants. Il ne s'intéressait pas à leurs -ânonnements; il voulait leur expliquer tout de suite la théorie -musicale. Quand il avait une leçon de piano à donner, il mettait -l'élève à une symphonie de Beethoven, qu'il jouait avec lui à quatre -mains. Naturellement, cela ne pouvait marcher; il éclatait de colère, -chassait l'élève du piano, et jouait seul, longuement, à sa -place.--Il n'en usait pas autrement avec ses élèves particuliers, en -dehors de l'école. Il n'avait pas une once de patience: il disait, par -exemple, à une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction -aristocratique, qu'elle jouait comme une cuisinière; ou même, il -écrivait à la mère qu'il y renonçait, qu'il finirait par en mourir, -s'il devait continuer plus longtemps à s'occuper d'un être aussi -dénué de talent.--Tout cela n'arrangeait pas ses affaires. Ses rares -élèves le quittaient; il ne parvenait pas à en garder un, plus de -deux mois. Sa mère le raisonnait. Elle lui fit promettre qu'il ne se -brouillerait pas au moins avec l'institution où il était entré; car, -s'il venait à perdre cette place, il ne savait plus comment il ferait -pour vivre. Aussi se contraignait-il, malgré son dégoût: il était -d'une ponctualité exemplaire. Mais le moyen de cacher ce qu'il pensait, -quand un âne d'élève estropiait pour la dixième fois un passage, ou -quand il lui fallait seriner à sa classe, pour le prochain concert, un -chœur insipide! (Car on ne lui laissait même pas le choix de son -programme: on se défiait de son goût). On peut croire qu'il y mettait -peu de zèle. Il s'obstinait pourtant, silencieux, renfrogné, ne -trahissant sa fureur intime que par quelque coup de poing sur la table, -qui faisait ressauter les élèves. Mais parfois, la pilule était trop -amère: il ne pouvait l'avaler. Au milieu du morceau, il interrompait -ses chanteurs: - ---Ah! laissez cela! laissez cela! Je vais vous jouer plutôt du Wagner. - -Ils ne demandaient pas mieux. Ils jouaient aux cartes derrière son dos. -Il s'en trouvait toujours un pour rapporter la chose au directeur; et -Christophe s'entendait rappeler qu'il n'était pas là pour faire aimer -la musique à ses élèves, mais pour la leur faire chanter. Il recevait -les semonces en frémissant; mais il les acceptait: il ne voulait pas -rompre.--Qui lui eût dit, il y avait quelques années, quand sa -carrière s'annonçait brillante et assurée, (alors qu'il n'avait rien -fait), qu'il en serait réduit à ces humiliations, dès l'instant qu'il -commencerait à valoir quelque chose? - -Parmi les souffrances d'amour-propre que lui causa sa charge à -l'institution, une des moins pénibles pour lui ne fut pas la corvée -des visites obligatoires à ses collègues. Il en fit deux, au hasard; -et cela l'ennuya tellement qu'il n'eut pas le courage de continuer. Les -deux privilégiés ne lui en surent aucun gré; mais les autres se -jugèrent personnellement offensés. Tous regardaient Christophe comme -leur inférieur, en situation et en intelligence; et ils prenaient avec -lui des manières protectrices. Ils avaient l'air si sûrs d'eux-mêmes -et de l'opinion qu'ils avaient de lui, qu'il lui arrivait de la -partager; il se sentait stupide auprès d'eux: qu'eut-il pu trouver à -leur dire? Ils étaient pleins de leur métier et ne voyaient rien au -delà. Ils n'étaient pas des hommes. Si, du moins, ils avaient été -des livres! Mais ils étaient des notes à des livres, des commentaires -philologiques. - -Christophe fuyait les occasions de se trouver avec eux. Mais elles lui -étaient quelquefois imposées. Le directeur recevait, un jour par mois, -dans l'après-midi; et il tenait à ce que tout son monde fût là. -Christophe, qui avait esquivé la première invitation, sans même -s'excuser, faisant le mort, dans l'espoir fallacieux que son absence ne -serait pas remarquée, fut l'objet, dès le lendemain, d'une observation -aigre-douce. La fois suivante, chapitré par sa mère, il se décida à -venir; il y mit autant d'entrain que s'il allait à un enterrement. - -Il se trouva dans une réunion de professeurs de l'institution et -d'autres écoles delà ville, avec leurs femmes et leurs filles. -Entassés dans un salon trop petit, ils étaient hiérarchiquement -groupés, et ne firent nulle attention à lui. Le groupe le plus voisin -parlait de pédagogie et de cuisine. Toutes ces femmes de professeurs -avaient des recettes culinaires, qu'elles professaient avec un -pédantisme exubérant et revêche. Les hommes n'étaient pas moins -intéressés par ces questions, et à peine moins compétents. Ils -étaient aussi fiers des talents domestiques de leurs femmes que -celles-ci du savoir de leurs époux. Debout, près d'une fenêtre, -adossé au mur, ne sachant quelle contenance faire, tantôt tâchant de -sourire bêtement, tantôt sombre, l'œil fixe, les traits contractés, -Christophe crevait d'ennui. À quelques pas, assise dans l'embrasure de -la fenêtre, une jeune femme, à qui personne ne parlait, s'ennuyait -comme lui. Tous deux regardaient la salle, et ne se regardaient pas. -Après un certain temps, ils se remarquèrent, au moment où, n'en -pouvant plus, ils se détournaient pour bâiller. Juste à cette minute, -leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un regard de complicité -amicale. Il fit un pas vers elle. Elle lui dit, à mi-voix: - ---On s'amuse? - -Il tourna le dos à la salle, et, regardant la fenêtre, il tira la -langue. Elle éclata de rire et, subitement réveillée, elle lui fit -signe de s'asseoir auprès d'elle. Ils firent connaissance. Elle était -femme du professeur Reinhart, chargé du cours d'histoire naturelle à -l'école, et nouvellement arrivé dans la ville, où ils ne -connaissaient encore personne. Elle était loin d'être belle, le nez -gros, de vilaines dents, peu de fraîcheur, mais des yeux vifs, assez -spirituels, et un sourire bon enfant. Elle bavardait comme une pie: il -lui donna la réplique avec entrain; elle avait une franchise amusante, -des boutades drolatiques; ils échangeaient en riant leurs impressions, -tout haut, sans se préoccuper de ceux qui les entouraient. Leurs -voisins, qui n'avaient pas daigné s'apercevoir de leur existence, quand -il eût été charitable de les aider à sortir de leur isolément, leur -jetaient maintenant des regards mécontents: il était de mauvais goût -de s'amuser autant!... Mais ce qu'on pouvait penser d'eux était -indifférent aux deux bavards: ils prenaient leur revanche. - -À la fin, madame Reinhart présenta son mari à Christophe, Il était -extrêmement laid: une figure blême, glabre, grêlée, un peu macabre, -mais un air de grande bonté. Il parlait du fond de la gorge, et -articulait les mots d'une manière sentencieuse, ânonnante, en faisant -des pauses entre les syllabes. - -Ils étaient mariés depuis quelques mois, et ces deux laiderons -étaient épris l'un de l'autre: ils avaient une façon affectueuse de -se regarder, de se parler, de se prendre la main, au milieu de tout ce -monde,--qui était comique et touchante. Ce que l'un voulait, l'autre le -voulait aussi. Tout de suite, ils invitèrent Christophe à venir souper -chez eux, au sortir de la réception. Christophe commença par se -défendre, en plaisantant; il disait que, pour ce soir, ce qu'on avait -de mieux à faire, c'était d'aller se coucher: on était moulu d'ennui, -comme après une marche de dix lieues. Mais madame Reinhart répliqua -que, précisément, il ne fallait pas en rester là: il serait dangereux -de passer la nuit sur ces pensées lugubres. Christophe se laissa faire -violence. Dans son isolement, il se sentait heureux d'avoir rencontré -ces braves gens, pas très distingués, mais simples et _gemütlich._ - - - - -Le petit intérieur des Reinhart était _gemütlich_, comme eux. -C'était un _Gemüt_ un peu bavard, un _Gemüt_ avec inscriptions. Les -meubles, les ustensiles, la vaisselle parlaient, répétaient sans se -lasser leur joie de recevoir «lecher hôte», s'informaient de sa -santé, lui donnaient des conseils affables et vertueux. Sur le -sofa,--qui au reste était fort dur,--s'étalait un petit coussin, qui -murmurait amicalement: - ---Seulement un petit quart d'heure! (_Nur ein Viertelstündchen!_) - -La tasse de café, qu'on offrit à Christophe, insistait pour qu'il -en reprît: - ---Encore une petite goutte! (_Noch ein Schlückchen!_). - -Les assiettes assaisonnaient de morale la cuisine, d'ailleurs excellente. -L'une disait: - ---Pense à tout: autrement il ne t'arrivera rien de bon. - -L'autre: - ---L'affection et la reconnaissance plaisent. L'ingratitude déplaît -à tous. - -Bien que Christophe ne fumât point, le cendrier sur la cheminée ne -put se tenir de se présenter à lui: - ---Petite place de repos pour les cigares brûlants. (_Ruheplätzchen -für brennende Cigarren._) - -Il voulut se laver les mains. Le savon sur la table de toilette dit: - ---Pour notre cher hôte. (_Für unseren lieben Gast._) - -Et l'essuie-mains sentencieux, comme quelqu'un de très poli, qui n'a -rien à dire, mais qui se croit obligé à dire tout de même quelque -chose, lui fit cette réflexion, pleine de bon sens, mais non pas -d'à-propos, «qu'il faut se lever de bonne heure, pour jouir de la -matinée»: - ---_Morgenstund hat Gold im Mund._ - -Christophe finit par ne plus oser se tourner sur sa chaise, de peur de -s'entendre interpeller par d'autres voix venues de tous les coins de la -chambre. Il avait envie de leur dire: - ---Taisez-vous donc, petits monstres! On ne s'entend pas ici. - -Et il fut pris d'un fou rire, qu'il tâcha d'expliquer à ses hôtes par -le souvenir de la réunion de tout â l'heure, à l'école. Pour rien au -monde, il n'eût voulu les blesser. Au reste, il n'était pas très -sensible au ridicule. Très vite, il s'habitua à la cordialité loquace -des choses et des êtres. Que ne leur eût-il passé! C'étaient de si -bonnes gens! Ils n'étaient pas ennuyeux; s'ils manquaient de goût, ils -ne manquaient pas d'intelligence. - -Ils se trouvaient un peu perdus dans le pays, où ils venaient -d'arriver. La susceptibilité insupportable de la petite ville de -province n'admettait point qu'on y entrât, comme dans un moulin, sans -avoir sollicité, dans les règles, l'honneur d'en faire partie. Les -Reinhart n'avaient pas tenu assez de compte du protocole provincial, qui -régit les devoirs des nouveaux arrivants dans une ville, à l'égard de -ceux qui y sont installés avant eux. À la rigueur, Reinhart s'y fût -soumis machinalement. Mais sa femme, que ces corvées assommaient, et -qui n'aimait pas à se gêner, les remettait de jour en jour. Elle avait -choisi dans la liste des visites celles qui l'ennuyaient le moins, pour -les faire d'abord; les autres étaient indéfiniment remises. Les -notabilités, qui se trouvaient comprises dans cette dernière -catégorie, étaient suffoquées d'un tel manque d'égards. Angelika -Reinhart--(son mari la nommait Lili)--avait des manières un peu libres; -elle ne parvenait pas à prendre le ton officiel. Elle interpellait ses -supérieurs hiérarchiques, qui en rougissaient d'indignation; elle ne -craignait pas, au besoin, de leur donner un démenti. Elle avait la -langue bien pendue et éprouvait le besoin de dire tout ce qui lui -passait par la tête: c'étaient parfois des sottises énormes, dont on -se moquait derrière son dos; c'étaient aussi de grosses malices, -décochées en pleine poitrine, et qui lui faisaient des ennemis -mortels. Elle se mordait la langue, au moment où elle les disait, et -elle eût voulu les retenir: mais il était trop tard. Son mari, le plus -doux et le plus respectueux des hommes, lui faisait à ce sujet de -timides observations. Elle l'embrassait, en lui disant qu'elle était -une sotte, et qu'il avait raison. Mais, l'instant d'après, elle -recommençait; et c'était surtout quand et où il fallait le moins dire -certaines choses, qu'aussitôt elle les disait: elle eût crevé, si -elle ne les eût dites.--Elle était bien faite pour s'entendre avec -Christophe. - -Parmi les nombreuses choses saugrenues, qu'il ne fallait pas dire, et -que par conséquent elle disait, revenait à tout propos une comparaison -déplacée de ce qui se faisait en Allemagne et de ce qui se faisait en -France. Allemande elle-même,--(nulle ne l'était plus qu'elle)--mais -élevée en Alsace, et en rapports d'amitié avec des Alsaciens -français, elle avait subi cette attraction de la civilisation latine, -à laquelle ne résistaient pas, dans les pays annexés, tant -d'Allemands, et de ceux qui semblaient les moins faits pour la sentir. -Peut-être, pour dire vrai, cette attraction était-elle devenue plus -forte, par esprit de contradiction, depuis qu'Angelika avait épousé un -Allemand du Nord et se trouvait dans un milieu purement germanique. - -Dès la première soirée avec Christophe, elle entama son sujet de -discussion habituel. Elle vanta l'aimable liberté des conversations -françaises. Christophe lui fit écho. La France, pour lui, était -Corinne: de beaux yeux lumineux, une jeune bouche rieuse, des manières -franches et libres, une voix bien timbrée: il avait grande envie d'en -connaître davantage. - -Lili Reinhart tapa des mains de se trouver si bien d'accord avec -Christophe. - ---C'est dommage, dit-elle, que ma petite amie française ne soit -plus ici; mais elle n'a pu y tenir: elle est partie. - -L'image de Corinne s'éteignit aussitôt. Comme une fusée qui meurt -fait paraître soudain dans le ciel sombre les douces et profondes -lueurs des étoiles, une autre image, d'autres yeux apparurent. - ---Qui? demanda Christophe, sursautant. La petite institutrice? - ---Comment! fit madame Reinhart, vous la connaissiez aussi? - -Ils firent sa description: les deux portraits étaient identiques. - ---Vous la connaissiez? répétait Christophe. Oh! dites-moi tout ce -que vous savez d'elle!... - -Madame Reinhart commença par protester qu'elles étaient amies intimes -et qu'elles se confiaient tout. Mais quand il fallut entrer dans le -détail, ce tout se réduisit à fort peu de chose. Elles s'étaient -rencontrées en visite. Madame Reinhart avait fait des avances à la -jeune fille; et, avec son habituelle cordialité, elle l'avait invitée -à venir la voir. La jeune fille était venue deux ou trois fois, et -elles avaient causé. Ce n'avait pas été sans peine que la curieuse -Lili avait réussi à savoir quelque chose de la vie de la petite -Française: la jeune fille était fort réservée; il fallait lui -arracher son histoire, lambeau par lambeau. Madame Reinhart avait tout -juste appris qu'elle se nommait Antoinette Jeannin; elle était sans -fortune, et avait, pour toute famille, un jeune frère resté à Paris, -qu'elle se dévouait à soutenir. Elle parlait de lui sans cesse: -c'était le seul sujet sur lequel elle se montrât un peu expansive; et -Lili Reinhart avait gagné sa confiance, en témoignant une sympathie -apitoyée pour le jeune garçon, seul à Paris, sans parents, sans amis, -pensionnaire dans un lycée. C'était pour subvenir aux frais de son -éducation qu'Antoinette avait accepté une place à l'étranger. Mais -les deux pauvres enfants ne pouvaient vivre l'un sans l'autre; ils -s'écrivaient, chaque jour; et le moindre retard à l'arrivée de la -lettre attendue les jetait dans une inquiétude maladive. Antoinette ne -cessait de se tourmenter pour son frère: l'enfant n'avait pas le -courage de lui cacher la tristesse de sa solitude; chacune de ses -plaintes résonnait dans le cœur d'Antoinette avec une intensité -déchirante; elle se torturait à la pensée qu'il souffrait, et elle -s'imaginait souvent qu'il était malade, mais qu'il ne voulait pas le -dire. La bonne madame Reinhart avait dû bien des fois la rabrouer -amicalement, pour ces craintes sans motif; et elle réussissait, pour un -moment, à lui rendre confiance.--Sur la famille d'Antoinette, sur sa -condition, sur le fond de son âme, elle n'avait rien pu savoir. À la -première question, la jeune fille se repliait sur elle-même, avec une -timidité effarouchée. Elle était instruite; elle paraissait avoir une -expérience précoce; elle semblait à la fois naïve et désabusée, -pieuse et sans illusions. Elle n'avait pas été heureuse ici, dans une -famille sans tact et sans bonté.--Comment elle était partie, madame -Reinhart ne savait pas au juste. On prétendait qu'elle s'était mal -conduite. Angelika n'en croyait rien; elle eût mis sa main au feu que -c'étaient de dégoûtantes calomnies, bien dignes de cette ville sotte -et malfaisante. Mais il y avait eu des histoires: peu importaient -lesquelles, n'est-ce pas? - ---Oui, dit Christophe, qui baissait la tête. - ---Enfin, elle est partie. - ---Et que vous a-t-elle dit, en partant? - ---Ah! dit Lili Reinhart, je n'ai pas eu de chance. Justement, j'étais -allée à Cologne pour deux jours! Au retour... _Zu spät!_ (Trop -tard!)... s'interrompit-elle, pour semoncer sa bonne, qui lui apportait -le citron trop tard pour le prendre dans son thé. - -Et elle ajouta sentencieusement, avec la solennité naturelle que les -vraies âmes allemandes mettent à officier les actes familiers de -l'existence quotidienne: - ---Comme si souvent dans la vie!... - -(On ne savait s'il s'agissait du citron, ou de l'histoire interrompue.) - -Elle reprit: - ---Au retour, j'ai trouvé un mot d'elle, me remerciant de tout ce que -j'avais fait, et me disant qu'elle retournait à Paris. Elle n'a pas -laissé d'adresse. - ---Et elle n'a plus écrit? - ---Plus rien. - -Christophe vit de nouveau disparaître dans la nuit la mélancolique -figure, dont les yeux lui étaient réapparus, un moment, tels qu'ils le -regardaient, pour la dernière fois, à travers la glace du wagon. - - - - -L'énigme de la France se posait de nouveau avec plus d'insistance. -Christophe ne se lassait pas d'interroger madame Reinhart sur ce pays -qu'elle prétendait connaître. Et madame Reinhart, qui n'y était -jamais allée, ne manquait point de le renseigner. Reinhart, excellent -patriote, plein de préjugés contre la France, qu'il ne connaissait pas -mieux que sa femme, risquait parfois des réserves, quand l'enthousiasme -de Lili devenait trop excessif; mais elle redoublait ses assertions avec -plus d'énergie, et Christophe, sans savoir, de confiance, faisait -chorus. - -Ce qui lui fut plus précieux encore que les souvenirs de Lili Reinhart, -ce furent ses livres. Elle s'était fait une petite bibliothèque de -volumes français: des manuels d'école, quelques romans, quelques -pièces achetées au hasard. À Christophe, avide de s'instruire et ne -connaissant rien de la France, ils parurent un trésor, quand Reinhart -les mit obligeamment à sa disposition. - -Il prit, pour commencer, des recueils de morceaux choisis, d'anciens -livres scolaires, qui avaient servi à Lili Reinhart ou à son mari, -quand ils allaient en classe. Reinhart assurait qu'il lui fallait -débuter par là, s'il voulait apprendre à se débrouiller au milieu de -cette littérature, qui lui était totalement inconnue. Christophe, -plein de respect pour ceux qui en savaient plus que lui, obéit -religieusement; et, le soir même, il se mit à lire. Il tâcha d'abord -de se rendre compte sommairement des richesses qu'il possédait. - -Il fit connaissance avec des écrivains français, qui se nommaient: -Théodore-Henri Barrau, François Pétis de la Croix, Frédéric Baudry, -Emile Delérot, Charles-Auguste-Désiré Filon, Samuel Descombaz, et -Prosper Baur. Il lut des poésies de l'abbé Joseph Reyre, de Pierre -Lachambaudie, du duc de Nivernois, de André van Hasselt, d'Andrieux, de -madame Colet, de Constance-Marie princesse de Salm-Dyck, de Henriette -Hollard, de Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid Legouvé, d'Hippolyte -Violeau, de Jean Reboul, de Jean Racine, de Jean de Béranger, de -Frédéric Béchard, de Gustave Nadaud, d'Édouard Plouvier, d'Eugène -Manuel, de Hugo, de Millevoye, de Chênedollé, de James Lacour -Delâtre, de Félix Chavannes, de Francis-Edouard-Joachim dit François -Coppée, et de Louis Belmontet. Christophe, perdu, noyé, submergé dans -ce déluge poétique, passa à la prose. Il y trouva Gustave de -Molinari, Fléchier, Ferdinand-Edouard Buisson, Mérimée, Malte-Brun, -Voltaire, Lamé-Fleury, Dumas père, J.-J. Rousseau, Mézières, -Mirabeau, de Mazade, Claretie, Cortambert, Frédéric II, et monsieur de -Voguë. L'historien français le plus souvent cité était Maximilien -Samson-Frédéric Schœll. Christophe trouva dans cette anthologie -française la Proclamation du nouvel Empire d'Allemagne; et il lut un -portrait des Allemands par Frédéric-Constant de Rougemont, où il -apprit que «_l'Allemand naissait pour vivre dans le monde de l'âme. Il -n'a point la gaieté bruyante et légère du Français. Il a beaucoup -d'âme; ses affections sont tendres, profondes. Il est infatigable dans -ses travaux et persévérant dans ses entreprises. Il n'est pas de -peuple qui soit plus moral, et chez qui la durée de la vie soit aussi -longue. L'Allemagne compte un nombre extraordinaire d'écrivains. Elle a -le génie des beaux-arts. Tandis que les habitants des autres pays -mettent leur gloire à être Français, Anglais, Espagnols, l'Allemand -au contraire embrasse dans son amour impartial l'humanité entière. -Enfin, par sa position au centre même de l'Europe, la nation allemande -semble être à la fois le cœur et la raison supérieure de -l'humanité._» - -Christophe, fatigué, étonné, ferma le livre et pensa: - ---Les Français sont de bons garçons; mais ils ne sont pas forts. - -Il prit un autre volume. Celui-ci était d'un niveau supérieur; il -s'adressait aux grandes Écoles. Musset y tenait trois pages, et Victor -Duruy trente. Lamartine sept pages, et Thiers près de quarante. On -donnait _le Cid_ tout entier,--presque tout entier:--(on avait supprimé -les monologues de don Diègue et de Rodrigue, parce qu'ils faisaient -longueur...)--Lanfrey exaltait la Prusse contre Napoléon Ier: aussi, la -place ne lui avait pas été mesurée; il en tenait plus, à lui seul, -que tous les grands classiques du dix-huitième siècle. De copieux -récits des défaites françaises de 1870 avaient été puisés dans _la -Débâcle_ de Zola. On ne voyait là ni Montaigne, ni La Rochefoucauld, -ni La Bruyère, ni Diderot, ni Stendhal, ni Balzac, ni Flaubert. En -revanche, Pascal, absent de l'autre livre, apparaissait dans celui-ci, -à titre de curiosité; et Christophe apprit en passant que ce -convulsionnaire «_faisait partie des pères de Port-Royal, institution -de jeunes filles, près de Paris..._[2]» - -Christophe fut sur le point d'envoyer tout promener: la tête lui -tournait; il n'y voyait plus rien. Il se disait: «Jamais je n'en -sortirai.» Il était incapable de se formuler un jugement. Il -feuilletait au hasard, depuis des heures, sans savoir où il allait. Il -ne lisait pas facilement le français; et, quand il s'était donné bien -du mal pour comprendre un passage, c'étaient presque toujours des -choses insignifiantes et ronflantes. - -Cependant, du milieu de ce chaos, des traits de lumière jaillissaient, -des coups d'épée, des mots cinglants et sabrants, des rires -héroïques. Peu à peu, une impression se dégageait de cette première -lecture, peut-être par le fait du plan tendancieux des recueils. Les -éditeurs allemands avaient surtout choisi dans ces morceaux tout ce qui -pouvait établir, au témoignage des Français eux-mêmes, les défauts -des Français et la supériorité allemande. Mais ils ne se doutaient -pas que ce qu'ils mettaient ainsi en lumière, aux yeux d'un esprit -indépendant, comme Christophe, c'était l'étonnante liberté de ces -Français, qui critiquaient tout chez eux et louaient leurs adversaires. -Michelet célébrait Frédéric II, Lanfrey les Anglais de Trafalgar, -Charras la Prusse de 1813. Nul ennemi de Napoléon n'avait osé en -parler d'une façon aussi dure. Les choses les plus respectées -n'étaient pas à l'abri de leur esprit frondeur. Jusque sous le grand -Roi, les poètes à perruques avaient leur franc-parler. Molière -n'épargnait rien. La Fontaine raillait tout. Boileau flétrissait la -noblesse. Voltaire insultait la guerre, fessait la religion, bafouait la -patrie. Moralistes, satiriques, pamphlétaires, auteurs comiques, -rivalisaient d'audace joyeuse ou sombre. C'était un manque de respect -universel. Les honnêtes éditeurs allemands en étaient quelquefois -effarés; ils éprouvaient le besoin de rassurer leur conscience, en -cherchant à excuser Pascal, qui mettait dans le même sac les -cuisiniers, les crocheteurs, les soldats et les goujats; ils -protestaient, en note, que Pascal n'eût point parlé ainsi, s'il avait -connu les nobles armées modernes. Ils ne manquaient pas non plus de -rappeler avec quel bonheur Lessing avait corrigé les Fables de la -Fontaine, changeant d'après le conseil du Genevois Rousseau, le fromage -de maître Corbeau en un morceau de viande empoisonnée, dont meurt le -vil renard: - -«_Puissiez-vous ne jamais obtenir que du poison, maudits flatteurs!_» - -Ils clignotaient des yeux devant la vérité nue; mais Christophe se -réjouissait: il aimait la lumière. De-ci, de-là, il avait bien un -petit heurt, lui aussi; il n'était pas habitué à cette indépendance -effrénée, qui, aux yeux de l'Allemand le plus libre, malgré tout -habitué à la discipline, fait l'effet de l'anarchie. Il était -dérouté d'ailleurs par l'ironie française: il prenait certaines -choses trop au sérieux; d'autres, qui étaient d'implacables -négations, lui semblaient au contraire des paradoxes plaisants. -N'importe! Étonné ou choqué, il était attiré, peu à peu. Il avait -renoncé à classer ses impressions; il passait d'un sentiment à -l'autre: il vivait. La gaieté des récits français:--Chamfort, Ségur, -Dumas père, Mérimée, pêle-mêle entassés,--lui dilatait l'esprit; -et, de temps en temps, par bouffées, montait de quelque page l'odeur -enivrante et farouche des Révolutions. - -Il était près du matin, quand Louisa, qui dormait dans la chambre -voisine, vit, en se réveillant, la lumière filtrer entre les fentes de -la porte de Christophe. Elle frappa au mur et lui demanda s'il était -malade. Une chaise grinça sur le plancher; la porte s'ouvrit; et -Christophe apparut, en chemise, une bougie et un livre à la main, avec -des gestes solennels et burlesques. Louisa, saisie, se dressa sur son -lit, pensant qu'il était fou. Il se mita rire, et, agitant sa bougie, -il déclamait une scène de Molière. Au milieu d'une phrase, il pouffa; -il s'assit au pied du lit de sa mère, pour reprendre haleine; la -lumière tremblait dans sa main. Louisa, rassurée, bougonnait -affectueusement: - ---Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Veux-tu aller te coucher!... Mon -pauvre garçon, tu deviens donc tout à fait idiot? - -Mais il repartait de plus belle: - ---Tu dois écouter cela! - -Et, s'installant à son chevet, il se mit à lui lire la pièce, en -reprenant depuis le commencement. Il croyait voir Corinne; il entendait -son accent hâbleur, Louisa protestait: - ---Va-t'en! Va-t'en! Tu vas prendre froid. Tu m'ennuies. Laisse-moi -dormir! - -Il continuait, inexorable. Il gonflait la voix, il remuait les bras, il -s'étranglait de rire; et il demandait à sa mère si ce n'était pas -admirable. Louisa lui avait tourné le dos, et, pelotonnée dans ses -couvertures, elle se bouchait les oreilles et disait: - ---Laisse-moi tranquille!... - -Mais elle riait tout bas de l'entendre rire. À la fin, elle cessa de -protester. Et comme Christophe, ayant terminé l'acte, la prenait -vainement à témoin de l'intérêt de sa lecture, il se pencha sur -elle, et vit qu'elle dormait. Alors, il sourit, lui baisa doucement les -cheveux, et, sans bruit, rentra chez lui. - - - - -Il retourna puiser dans la bibliothèque des Reinhart. Tous les livres y -passèrent, pêle-mêle, les uns après les autres. Christophe dévora -tout. Il avait un tel désir d'aimer le pays de Corinne et de -l'inconnue, tant d'enthousiasme à dépenser qu'il en trouva l'emploi. -Même dans des œuvres de second ordre, une page, un mot lui faisait -l'effet d'une bouffée d'air libre. Il se l'exagérait, surtout quand il -en parlait à madame Reinhart, qui ne manquait pas de surenchérir. Bien -qu'elle fût ignorante comme une carpe, elle s'amusait à opposer la -culture française à la culture allemande, et elle humiliait celle-ci -au profit de celle-là, pour faire enrager son mari et pour se venger -des ennuis qu'elle avait à subir de la petite ville. - -Reinhart s'indignait. En dehors de sa science, il en était resté aux -notions enseignées à l'école. Pour lui, les Français étaient des -gens adroits, intelligents dans les choses pratiques, aimables, sachant -causer, mais légers, susceptibles, vantards, incapables d'aucun -sérieux, d'aucun sentiment fort, d'aucune sincérité,--un peuple sans -musique, sans philosophie, sans poésie, (à part _l'Art Poétique_, -Béranger, et François Coppée),--le peuple du pathos, des grands -gestes, de la parole exagérée, et de la pornographie. Il n'avait pas -assez de mots pour flétrir l'immoralité latine; et, faute de mieux, il -revenait toujours à celui de _frivolité_, qui, dans sa bouche, comme -dans celle de ses compatriotes, prenait un sens particulièrement -désobligeant. Il terminait par le couplet habituel en l'honneur du -noble peuple allemand,--le peuple moral («_Par là_, dit Herder, _il se -distingue de tous les autres peuples_»,)--le peuple fidèle (_treues -Volk... Treu_) cela veut tout dire: sincère, fidèle, loyal, et -droit--le Peuple par excellence, comme dit Fichte,--la Force allemande, -symbole de toute justice et de toute vérité,--la Pensée -allemande,--le _Gemüt_ allemand,--la langue allemande, seule langue -originale, seule conservée pure, comme la race elle-même,--les femmes -allemandes, le vin allemand, et le chant allemand... «_L'Allemagne, -l'Allemagne au-dessus de tout, dans le monde!_» - -Christophe protestait. Madame Reinhart s'esclaffait. Ils criaient très -fort tous les trois. Ils s'entendaient très bien ensemble: ils savaient -tous les trois qu'ils étaient de bons Allemands. - -Christophe venait souvent causer, dîner, se promener avec ses nouveaux -amis. Lili Reinhart le choyait, lui faisait des soupers succulents: elle -était enchantée de trouver ce prétexte pour satisfaire sa propre -gourmandise. Elle avait toutes sortes d'attentions sentimentales et -culinaires. Pour l'anniversaire de Christophe, elle lui fit une tarte -sur laquelle étaient plantées vingt bougies, et, au milieu, une petite -figure en sucre, vêtue à la grecque, qui avait la prétention, de -représenter Iphigénie, et qui tenait un bouquet. Christophe, -profondément Allemand, en dépit qu'il en eut, était touché par ces -manifestations pas très raffinées d'une affection véritable. - -Les excellents Reinhart savaient trouver des moyens plus délicats de -prouver leur active amitié. À l'instigation de sa femme, Reinhart, qui -lisait à peine les notes de musique, acheta une vingtaine d'exemplaires -des _Lieder_ de Christophe,--(les premiers qui fussent sortis de la -boutique de l'éditeur);--il les répandit en Allemagne, de différents -côtés, parmi ses connaissances universitaires; il en fit envoyer un -certain nombre à des libraires de Leipzig et de Berlin, avec qui il -était en relations pour ses ouvrages scolaires. Cette initiative -touchante et maladroite, dont Christophe ne sut rien, ne donna -d'ailleurs aucun fruit, pour le moment. Les _Lieder_ envoyés de côté -et d'autre semblèrent avoir fait long feu: personne n'en parla; et les -Reinhart, chagrins de cette indifférence, s'applaudissaient d'avoir -tenu Christophe en dehors de leurs démarches; car il en aurait eu plus -de peine que de réconfort.--Mais, en réalité, rien ne se perd, comme -on a tant de fois l'occasion de le constater dans la vie; nul effort ne -reste vain. On n'en sait rien, pendant des années; puis, un jour, on -s'aperçoit que la pensée a fait son chemin. Les Lieder de Christophe -allèrent à petits pas au cœur de quelques braves gens, perdus dans -leur province, trop timides, ou trop las, pour le lui dire. - -Un seul lui écrivit. Deux ou trois mois après les envois de Reinhart, -Christophe reçut une lettre: émue, cérémonieuse, enthousiaste, de -formes surannées, elle venait d'une petite ville de Thuringe, et était -signée «_Universitätsmusikdirektor Professor Dr_ Peter Schulz ». - -Ce fut une grande joie pour Christophe, une plus grande encore pour les -Reinhart, quand il ouvrit chez eux la lettre qu'il avait oubliée deux -jours dans sa poche. Ils la lurent ensemble. Reinhart échangeait avec -sa femme des signes d'intelligence, que ne remarquait pas Christophe. -Celui-ci semblait radieux, quand brusquement Reinhart le vit s'assombrir -et s'interrompre, au milieu de sa lecture. - ---Eh bien, pourquoi t'arrêtes-tu? demanda-t-il. - -(Ils se tutoyaient déjà.) - -Christophe jeta la lettre sur la table, avec colère. - ---Non, c'est trop fort! dit-il. - ---Quoi donc? - ---Lis! - -Il tourna le dos à la table, et s'en alla bouder dans un coin. - -Reinhart lut, avec sa femme, et ne trouva que les expressions de -l'admiration la plus éperdue. - ---Je ne vois pas, dit-il, étonné. - ---Tu ne vois pas? Tu ne vois pas?...--cria Christophe, en reprenant la -lettre, et en la lui mettant sous les yeux.--Mais tu ne sais donc pas -lire? Tu ne vois pas qu'il est aussi un «_Brahmine_»? - -Alors seulement, Reinhart remarqua que le _Universitätsmusikdirector_, -dans une ligne de sa lettre, comparait les _Lieder_ de Christophe à -ceux de Brahms... Christophe se lamentait: - ---Un ami! Je trouve enfin un ami!... Et à peine je l'ai gagné que -je l'ai déjà perdu!... - -Il était suffoqué par la comparaison. Si on l'eût laissé faire, -sur-le-champ, il eût répondu par une lettre de sottises. Ou, -peut-être, à la réflexion, il se fût cru très sage et très -généreux, en ne répondant rien du tout. Heureusement, les Reinhart, -tout en s'amusant de sa mauvaise humeur, l'empêchèrent de commettre -une absurdité de plus. Ils lui firent écrire un mot de remerciements. -Mais ce mot, écrit en rechignant, était froid et contraint. -L'enthousiasme de Peter Schulz n'en fut pas ébranlé: il envoya encore -deux ou trois lettres, débordantes d'affection. Christophe n'était pas -un bon épistolier; et, quoiqu'un peu réconcilié avec l'ami inconnu -par le ton de sincérité qu'il sentait à travers ses lignes, il laissa -tomber la correspondance. Schulz finit par se taire. Christophe n'y -pensa plus. - - - - -Il voyait maintenant les Reinhart, chaque jour, et souvent plusieurs -fois par jour. Ils passaient presque toutes leurs soirées ensemble. -Après une journée, seul, concentré en lui-même, il avait un besoin -physique de parler, de dire ce qu'il avait en tête, même si on ne le -comprenait pas, de rire avec ou sans raison, de se dépenser, de se -détendre. - -Il leur faisait de la musique. N'ayant pas d'autre moyen de témoigner -sa reconnaissance, il se mettait au piano et jouait pendant des heures. -Madame Reinhart n'était pas du tout musicienne, et elle avait grand -peine à ne pas bâiller; mais, par sympathie pour Christophe, elle -feignait de s'intéresser à ce qu'il jouait. Reinhart, sans être -beaucoup plus musicien, était touché, d'une façon matérielle, par -certaines pages; et alors, il était remué violemment, jusqu'à en -avoir les larmes aux yeux: ce qui lui semblait idiot. Le reste du temps, -rien: c'était du bruit pour lui. Règle générale, d'ailleurs: il -n'était jamais ému que par ce qu'il y avait de moins bon dans -l'œuvre,--des passages tout à fait insignifiants.--Ils se persuadaient -tous deux qu'ils comprenaient Christophe; et Christophe voulait se le -persuader aussi. Il lui prenait bien de temps en temps une envie -malicieuse de se moquer d'eux: il leur tendait des pièges, il leur -jouait des choses qui n'avaient aucun sens, d'ineptes pots-pourris; et -il leur laissait croire qu'il en était l'auteur. Puis, quand ils -avaient bien admiré, il leur avouait la farce. Alors, ils se -méfiaient; et, depuis, quand Christophe prenait des airs mystérieux -pour leur jouer un morceau, ils s'imaginaient qu'il voulait encore les -attraper; et ils le critiquaient. Christophe les laissait dire, faisait -chorus, convenait que cette musique ne valait pas le diable, puis, -brusquement, s'esclaffait: - ---Cré coquins! Comme vous avez raison!... C'est de moi! - -Il était heureux, comme un roi, de les avoir trompés. Madame Reinhart, -un peu vexée, venait lui donner une petite tape; mais il riait de si -bon cœur qu'ils riaient avec lui. Ils ne prétendaient pas à -l'infaillibilité. Et comme ils ne savaient plus sur quel pied danser, -Lili Reinhart avait pris le parti de tout critiquer, et son mari de tout -louer: ainsi, ils étaient bien sûrs que l'un des deux serait toujours -de l'avis de Christophe. - -C'était moins le musicien qui les attirait en Christophe que le bon -garçon, un peu toqué, affectueux et vivant. Le mal qu'ils avaient -entendu dire de lui les avait disposés en sa faveur: comme lui, ils -étaient oppressés par l'atmosphère de la petite ville; comme lui, ils -étaient francs, ils jugeaient par eux-mêmes, et ils le regardaient -comme un grand enfant, pas très habile dans la vie et victime de sa -franchise. - -Christophe ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ses nouveaux amis; -et il était un peu mélancolique de se dire qu'ils ne comprenaient pas -le plus profond de son être, que jamais ils ne le comprendraient. Mais -il était sevré d'amitié, et il en avait tant besoin qu'il leur -gardait une gratitude infinie de vouloir bien l'aimer un peu. -L'expérience de cette dernière année l'avait instruit: il ne se -reconnaissait plus le droit d'être difficile. Deux ans plus tôt, il -n'eût pas été si patient: il se rappelait, avec un remords amusé, sa -sévérité à l'égard des braves et ennuyeux Euler. Hélas! comme il -était devenu sage!... Il en soupirait un peu. Une voix secrète lui -soufflait: - ---Oui, mais pour combien de temps? - -Cela le faisait sourire, et il était consolé. - -Que n'eût-il pas donné pour avoir un ami, un seul qui le comprît et -partageât son âme!--Mais bien qu'il fût tout jeune encore, il avait -assez d'expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que -la vie réalise le plus difficilement, et qu'il ne pouvait prétendre à -être plus heureux que la plupart des vrais artistes qui l'avaient -précédé. Il avait appris à connaître l'histoire de quelques-uns -d'entre eux. Certains livres, empruntés à la bibliothèque de -Reinhart, lui avaient fait connaître les terribles épreuves par où -avaient passé les musiciens allemands du dix-septième siècle, et la -tranquille constance, dont telle de ces grandes âmes,--la plus grande -de toutes: l'héroïque Schütz,--avait fait preuve, poursuivant -inébranlablement sa route, au milieu des villes incendiées, des -provinces englouties par la peste, de la patrie envahie, foulée aux -pieds par les bandes de toute l'Europe et--le pire--brisée, lassée, -dégradée par le malheur, n'essayant plus de lutter, indifférente à -tout, n'aspirant qu'au repos. Il pensait: «Qui aurait le droit de se -plaindre devant un pareil exemple? Ils n'avaient point de public, ils -n'avaient point d'avenir; ils écrivaient pour eux seuls et pour Dieu; -ce qu'ils écrivaient aujourd'hui, le jour qui allait venir peut-être -l'anéantirait. Cependant, ils continuaient d'écrire, et ils n'étaient -point tristes: rien ne leur faisait perdre leur bonhomie intrépide; ils -se satisfaisaient de leur chant, et ils ne demandaient à la vie que de -vivre, de gagner tout juste leur pain, de se décharger de leur pensée -dans leur art, et de trouver deux ou trois braves gens, simples, vrais, -pas artistes, qui sans doute ne les comprenaient pas, mais qui les -aimaient bonnement.--Comment eût-il osé être plus exigeant? Il y a un -minimum de bonheur, que l'on peut demander. Mais nul n'a droit à -davantage: c'est à soi-même de se donner le surplus; les autres ne -vous le doivent pas.» - -Ces pensées le rassérénaient; et il en aimait mieux ses braves amis -Reinhart. Il ne pensait pas qu'on viendrait lui disputer cette dernière -affection. - - - - -Il comptait sans la méchanceté des petites villes. Leurs rancunes sont -tenaces,--d'autant plus qu'elles n'ont aucun but. Une bonne haine, qui -sait ce qu'elle veut, s'apaise quand elle l'a obtenu. Mais des êtres -malfaisants par ennui ne désarment jamais; car ils s'ennuient toujours. -Christophe était une proie offerte à leur désœuvrement. Il était -battu, sans doute; mais il avait l'audace de n'en point paraître -accablé. Il n'inquiétait plus personne; mais il ne s'inquiétait de -personne. Il ne demandait rien: on ne pouvait rien contre lui. Il était -heureux avec ses nouveaux amis, et indifférent à tout ce qu'on disait -ou pensait de lui. Cela ne pouvait se supporter.--Madame Reinhart -irritait encore plus. L'amitié qu'elle affichait pour Christophe, à -l'encontre de toute la ville, semblait, comme son attitude, un défi à -l'opinion. La bonne Lili Reinhart ne défiait rien, ni personne: elle ne -pensait pas à provoquer les autres; elle faisait ce qui lui semblait -bon, sans demander l'avis des autres. C'était la pire provocation. - -On était à l'affût de leurs gestes. Ils ne se méfiaient point. L'un -extravagant et l'autre écervelée, ils manquaient de prudence, quand -ils sortaient ensemble, ou même, à la maison, quand, le soir, ils -causaient et riaient, accoudés au balcon. Ils se laissaient aller -innocemment à une familiarité de manières, qui devait fournir un -aliment à la calomnie. - -Un matin, Christophe reçut une lettre anonyme. On l'accusait, en termes -bassement injurieux, d'être l'amant de madame Reinhart. Les bras lui en -tombèrent. Jamais il n'avait eu la moindre pensée, même de flirt, -avec elle: il était trop honnête; il avait pour l'adultère une -horreur puritaine: la seule idée de ce partage malpropre lui causait -une répulsion. Prendre la femme d'un ami lui eût semblé un crime; et -Lili Reinhart eût été la dernière personne du monde avec qui il eût -été tenté de le commettre: la pauvre femme n'était point belle, il -n'aurait même pas eu l'excuse d'une passion. - -Il retourna chez ses amis, honteux et gêné. Il trouva la même gêne. -Chacun d'eux avait reçu une lettre analogue; mais ils n'osaient pas se -le dire; et, tous trois, s'observant l'un l'autre et s'observant -soi-même, ils n'osaient plus ni bouger, ni parler, et ne faisaient que -des sottises. Si l'insouciance naturelle de Lili Reinhart reprenait le -dessus, un moment, si elle se remettait à rire et dire des -extravagances, brusquement un regard de son mari, ou de Christophe, -l'interloquait; le souvenir de la lettre lui traversait l'esprit; elle -se troublait; Christophe et Reinhart se troublaient aussi. Et chacun -pensait: - ---Les autres ne savent-ils pas? - -Cependant, ils ne s'en disaient rien et tâchaient de vivre comme avant. - -Mais les lettres anonymes continuèrent, de plus en plus insultantes, -ordurières; elles les jetaient dans un état d'énervement et de honte -intolérable. Ils se cachaient, quand ils les recevaient, et ils -n'avaient pas la force de les brûler sans les lire: ils les ouvraient -d'une main tremblante; le cœur leur manquait en dépliant la page; et, -quand ils y lisaient ce qu'ils craignaient d'y lire, avec quelque -variation nouvelle sur le même thème,--inventions ingénieuses et -ignobles d'un esprit appliqué à nuire,--ils en pleuraient tout bas. -Ils s'épuisaient à chercher quel pouvait être le misérable, qui -s'attachait à les poursuivre. - -Un jour, madame Reinhart, à bout de forces, avoua à son mari la -persécution dont elle était victime; et il lui avoua, les larmes aux -yeux, qu'il la subissait aussi. En parleraient-ils à Christophe? Ils -n'osaient. Il fallait l'avertir pourtant, afin qu'il fût prudent.--Dès -les premiers mots que madame Reinhart lui dit, en rougissant, elle vit -avec consternation que Christophe recevait aussi des lettres. Cet -acharnement dans la méchanceté les affola. Madame Reinhart ne douta -plus que la ville entière ne fût dans le secret. Au lieu de se -soutenir mutuellement, ils achevèrent de se démoraliser. Ils ne -savaient que faire. Christophe parlait d'aller casser la tête à -quelqu'un.--Mais à qui? Et puis, ce serait alors que les calomnies -auraient beau jeu!... Mettre la police au courant des lettres? Ce serait -rendre publiques leurs insinuations... Faire semblant de les ignorer? Ce -n'était plus possible. Leurs rapports d'amitié étaient maintenant -troublés. Reinhart avait beau avoir une foi absolue en l'honnêteté de -sa femme et de Christophe: il les soupçonnait malgré lui. Il sentait -la dégradante absurdité des ses soupçons; il s'imposait de laisser -seuls ensemble Christophe et sa femme. Mais il souffrait; et sa femme le -voyait bien. - -Pour elle, ce fut encore pis. Jamais elle n'avait pensé à flirter avec -Christophe, pas plus que Christophe avec elle. Les calomnies lui -insinuèrent la ridicule idée que Christophe, après tout, avait -peut-être pour elle un sentiment amoureux; et, bien qu'il fût à cent -lieues de lui en rien montrer, elle crut bon de s'en défendre, non par -des allusions précises, mais par des précautions maladroites, que -Christophe ne comprit pas d'abord, et qui, lorsqu'il comprit, le mirent -hors de lui. C'était bête a pleurer! Lui, amoureux de cette brave -petite bourgeoise, bonne, laide et commune!... Et qu'elle le crût!... -Et qu'il ne pût pas se défendre, lui dire, dire au mari: - ---Allons donc! Soyez tranquilles! Il n'y a pas de danger!... - -Mais non, il ne pouvait pas offenser ces excellentes gens. Et il se -rendait compte, d'ailleurs, que si elle se défendait d'être aimée par -lui, c'était qu'elle commençait secrètement à l'aimer: les lettres -anonymes avaient eu ce beau résultat de lui en avoir soufflé l'idée -sotte et romanesque. - -La situation était devenue si pénible et si niaise qu'il n'était plus -possible de continuer. Lili Reinhart, qui, en dépit de ses forfanteries -de langage, n'avait aucune force de caractère, perdit la tête devant -l'hostilité sourde de la ville. Ils se donnèrent des prétextes -honteux pour ne plus se voir: - -«Madame Reinhart était souffrante... Reinhart avait à travailler... -Ils s'absentaient pour quelques jours...» - -Mensonges maladroits, que le hasard prenait un malin plaisir à démasquer. - -Plus franc, Christophe dit: - ---Séparons-nous, mes pauvres amis. Nous ne sommes pas de force. - -Les Reinhart pleurèrent.--Mais ce fut un soulagement pour eux, après -qu'ils eurent rompu. - -La ville pouvait triompher. Cette fois, Christophe était bien seul. -Elle lui avait volé jusqu'au dernier souffle d'air:--l'affection, si -humble soit-elle, sans laquelle aucun cœur ne peut vivre. - - - - -[Footnote 1: Sobriquet, sous lequel des pamphlétaires allemands -désignaient entre eux le Kaiser.] - -[Footnote 2: Les anthologies de la littérature française, que -Jean-Christophe emprunte à la bibliothèque de ses amis Reinhart, sont: - -I.--_Choix de lectures françaises à l'usage des écoles secondaires_, par -HUBERT H. WINGERATH, docteur en philosophie, directeur de l'École réale -Saint-Jean à Strasbourg.--Deuxième partie: classes moyennes.--7e édition, -1902. Dumont-Schauberg. - -II.--L. HERBIG et G. F. BURGUY: _La France littéraire_, remaniée par -F. TENDERING, directeur du Real-Gymnasium des Johanneums, Hambourg.--1904. -Brunswick.] - - - - -_TROISIÈME PARTIE_ - - -LA DÉLIVRANCE - - -Il n'avait plus personne. Tous ses amis avaient disparu. Le cher -Gottfried, qui lui était venu en aide à des heures difficiles et dont -il aurait eu tant besoin en ce moment, était parti depuis des mois, et -cette fois, pour toujours. Un soir de l'été dernier, une lettre, -écrite d'une grosse écriture, et qui portait l'adresse d'un village -lointain, avait appris à Louisa que son frère était mort, dans une de -ces tournées vagabondes que le petit colporteur s'obstinait à -continuer, malgré sa mauvaise santé. On l'avait enterré là-bas, dans -le cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, qui eût -été capable de soutenir Christophe, s'était engloutie dans le -gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa -pensée,--qui ne pouvait que l'aimer, qui ne le comprenait pas. Autour -de lui, l'immense plaine allemande, l'océan morne. À chaque effort -pour en sortir, il s'enfonçait davantage. La ville ennemie le regardait -se noyer... - -Comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, au milieu de sa -nuit, l'image de Hassler, le grand musicien qu'il avait tant aimé, -quand il était enfant, et dont la gloire maintenant rayonnait sur tout -le pays allemand. Il se souvint des promesses que Hassler lui avait -faites autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec une -vigueur désespérée. Hassler pouvait le sauver! Hassler devait le -sauver! Que lui demandait-il? Ni secours, ni argent, ni aide -matérielle. Rien, sinon qu'il le comprît. Hassler avait été -persécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il comprendrait un -homme libre, que la médiocrité allemande poursuivait de ses rancunes -et tachait d'écraser. Ils combattaient le même combat. - -Aussitôt qu'il eut cette idée, il l'exécuta. Il prévint sa mère -qu'il serait absent, huit jours; et il prit, le soir même, le train -pour la grande ville du nord de l'Allemagne, où Hassler était -_Kapellmeister._ Il ne pouvait plus attendre. C'était le dernier effort -pour respirer. - - - - -Hassler était célèbre. Ses ennemis n'avaient pas désarmé; mais ses -amis criaient qu'il était le plus grand musicien présent, passé, et -futur. Il était entouré de partisans et de dénigrants également -absurdes. Comme il n'était pas d'une forte trempe, il avait été aigri -par ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à -faire ce qui était désagréable à ses critiques et pouvait les faire -crier; il était comme un gamin qui joue des niches. Ces niches étaient -souvent du goût le plus détestable: non seulement, il employait son -talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient -hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il manifestait une -prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets -bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour -tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaires. Il -était content, quand le bourgeois hurlait; et le bourgeois ne s'en -faisait pas faute. L'empereur même, qui se mêlait d'art, avec -l'insolente présomption des parvenus et des princes, regardait comme un -scandale public la renommée de Hassler et ne laissait échapper aucune -occasion de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence -méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste opposition, -qui, pour les partis avancés de l'art allemand, était presque devenue -une consécration, continuait de plus belle à casser les vitres. À -chaque nouvelle sottise, les amis s'extasiaient et criaient au génie. - -La coterie de Hassler se composait surtout de littérateurs, de peintres, -et de critiques décadents, qui avaient assurément le mérite de représenter -le parti de la révolte contre la réaction--éternellement menaçante -dans l'Allemagne du Nord--de l'esprit piétiste et de la morale d'État; -mais leur indépendance s'était exaspérée, dans la lutte, jusqu'au -ridicule, dont ils n'avaient pas conscience; car si beaucoup d'entre -eux ne manquaient point d'un talent assez âpre, ils avaient peu -d'intelligence, et encore moins de goût. Ils ne pouvaient plus sortir -de l'atmosphère factice, qu'ils s'étaient fabriquée; et, comme tous les -cénacles, ils avaient fini par perdre entièrement le sens de la vie -réelle. Ils faisaient loi pour eux-mêmes et pour les centaines de -nigauds qui lisaient leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce -qu'il leur plaisait d'édicter. Leur adulation avait été funeste à Hassler, -en le rendant trop complaisant pour lui. Il acceptait sans examen toutes -les idées musicales qui lui passaient par la tête; et il était intimement -persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même, -c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette -pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne -s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les -grandes œuvres. Hassler avait au fond un parfait mépris pour tous, -amis et ennemis; et ce mépris amer et goguenard s'étendait à -lui-même et à toute la vie. Il s'enfonçait d'autant plus dans son -scepticisme ironique qu'il avait cru autrefois a une quantité de choses -généreuses et naïves. N'ayant pas eu la force de les défendre contre -la lente destruction des jours, ni l'hypocrisie de se persuader qu'il -croyait à ce qu'il ne croyait plus, il s'acharnait à en persifler le -souvenir. Il avait une nature d'Allemand du Sud, indolente et molle, peu -faite pour résister à l'excès de la fortune ou de l'infortune, du -chaud ou du froid, et qui a besoin, pour conserver son équilibre, d'une -température modérée. Il s'était laissé aller, d'une façon -insensible, à jouir paresseusement de la vie: il aimait la bonne -chère, les lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles -pensées. Son art s'en ressentait, quoiqu'il fût trop bien doué pour -que des étincelles de génie n'éclatassent pas encore au milieu de sa -musique lâchée, qui s'abandonnait au goût de la mode. Nul ne sentait -mieux que lui sa déchéance. À vrai dire, il était le seul qui la -sentît,--à de rares moments, que, naturellement, il évitait. Alors, -il était misanthrope, absorbé par ses humeurs noires, ses -préoccupations égoïstes, ses soucis de santé,--indifférent à tout -ce qui avait excité autrefois son enthousiasme ou sa haine. - - - - -Tel était l'homme auprès de qui Jean-Christophe venait chercher un -réconfort. Avec quel espoir il arriva, par un matin froid et pluvieux, -dans la ville où vivait celui qui, à ses yeux, symbolisait en art -l'esprit d'indépendance! Il attendait de lui la parole d'amitié et de -vaillance, dont il avait besoin pour continuer l'ingrate et nécessaire -bataille que tout véritable artiste doit livrer au monde, jusqu'à son -dernier souffle, sans désarmer un seul jour: car, comme l'a dit -Schiller, «_la seule relation avec le public, dont on ne se repente -jamais,--c'est la guerre._» - -Christophe était si impatient qu'il prit à peine le temps de déposer -son sac dans le premier hôtel venu, près de la gare, avant de courir -au théâtre, pour s'informer de l'adresse de Hassler. Hassler habitait -assez loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe prit un -tram électrique, en mordant à belles dents un petit pain. Sou cœur -battait, en approchant du but. - -Le quartier où Hassler avait élu domicile était bâti dans cette -étrange architecture nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une -barbarie érudite, qui s'épuise en laborieux efforts pour avoir du -génie. Au milieu de la ville banale, aux rues droites et sans -caractère, s'élevaient brusquement des hypogées d'Égypte, des -chalets norvégiens, des cloîtres, des bastions, des pavillons -d'Exposition universelle, des maisons ventrues, culs-de-jatte, -enfoncées dans la terre, avec une face inerte, un œil unique, énorme, -des grilles de cachot, des portes écrasées de sous-marins, des -cerceaux de fer, des cryptogrammes d'or dans les barreaux des fenêtres -grillées, des monstres vomissants au-dessus de la porte d'entrée, des -carreaux de faïence bleue, plaqués par-ci, par-là, partout où on ne -les attendait pas, des mosaïques bariolées, représentant Adam et -Ève, des toits couverts en tuiles de couleurs disparates; des -maisons-châteaux forts, au dernier étage crénelé, avec des animaux -difformes sur le faîte, pas de fenêtre d'un côté, puis tout d'un -coup, une suite de trous béants, carrés, rectangulaires, des sortes de -blessures; de grands pans de murs vides, d'où surgissait -soudain,--étayé sur des cariatides nibelungesques,--un balcon massif -à une seule fenêtre: perçant sa rampe de pierre, émergeaient deux -têtes pointues de vieillards barbus et chevelus, des hommes-poissons de -Bœcklin. Sur le fronton d'une de ces prisons, une maison pharaonesque, -à un étage bas, avec deux colosses nus à l'entrée, l'architecte -avait écrit: - - -«_Que l'artiste montre son univers, -Qui jamais ne fut et jamais ne sera!_» - -_Seine Welt zeige der Künstler -Die niemals war noch jemals sein wird!_ - - -Christophe, uniquement absorbé par l'idée de Hassler, regardait avec -des yeux ahuris et n'essayait point de comprendre. Il arriva h la maison -qu'il cherchait, une des plus simples,--en style carolingien. À -l'intérieur, un luxe cossu et banal; dans l'escalier, une atmosphère -lourde de calorifère surchauffé; un ascenseur étroit, dont Christophe -ne profita point, pour avoir le temps de se préparer à sa visite, en -montant les quatre étages, à petits pas, les jambes fléchissantes, le -cœur tremblant d'émotion. Durant ce court trajet, son ancienne -entrevue avec Hassler, son enthousiasme d'enfant, l'image de -grand-père, lui revinrent à l'esprit, comme si c'était hier. - -Il était près de onze heures, quand il sonna a la porte. Il fut reçu -par une soubrette délurée, aux façons de _serva padrona_, qui le -dévisagea avec impertinence, et commença par déclarer que «Monsieur -ne pouvait pas recevoir, parce que Monsieur était fatigué». Puis, le -naïf désappointement qui se peignit sur la figure de Christophe -l'amusa sans doute; car, après avoir terminé l'examen indiscret -qu'elle faisait de toute sa personne, elle s'adoucit brusquement, fit -entrer Christophe dans le cabinet de Hassler, et dit qu'elle allait -faire en sorte que Monsieur le reçût. Là-dessus, elle lui décocha -une petite œillade, et ferma la porte. - -Il y avait aux murs quelques peintures impressionnistes et des gravures -galantes du dix-huitième siècle français: car Hassler prétendait se -connaître à tous les arts; et il associait dans son goût Manet et -Watteau, selon les indications qu'il avait reçues du cénacle. Le même -mélange de styles se montrait dans l'ameublement, où un fort beau -bureau Louis XV était encadré de fauteuils «art nouveau», et d'un -divan oriental, avec une montagne de coussins multicolores. Les portes -étaient ornées de glaces; et une bibeloterie japonaise couvrait les -étagères et le dessus de la cheminée, où trônait le buste de -Hassler. Dans une coupe, sur un guéridon, s'étalaient une profusion de -photographies de chanteuses, d'admiratrices et d'amis, avec des mots -d'esprit et des exclamations enthousiastes. Un désordre incroyable -régnait sur le bureau; le piano était ouvert; de la poussière sur les -étagères; des cigares à demi brûlés traînaient dans tous les -coins... - -Christophe entendit, dans la chambre voisine, une voix maussade qui -grognait; le verbe tranchant de la petite bonne lui répliquait. Il -était clair que Hassler manifestait peu d'enthousiasme à se montrer. -Il était clair aussi que la demoiselle avait mis sous son bonnet que -Hassler se montrerait; et elle ne se gênait pas pour lui répondre avec -une extrême familiarité: sa voix aiguë perçait les murs. Christophe -était mal à l'aise d'entendre certaines remarques qu'elle faisait à -son maître. Mais celui-ci ne s'en affectait point. Au contraire! on -eût dit que ces impertinences l'amusaient; et tout en continuant de -grogner, il gouaillait la fille et prenait plaisir à l'exciter. Enfin -Christophe entendit une porte s'ouvrir, et, toujours grognant et -goguenardant, Hassler qui venait en traînant les pieds. - -Il entra. Christophe eut un serrement de cœur. Il le reconnaissait. -Plût à Dieu qu'il ne l'eût pas reconnu! C'était bien Hassler, et ce -n'était plus lui. Il avait toujours son grand front sans une ride, son -visage sans un pli, comme celui d'un enfant; mais il était chauve, -empâté, le teint jaune, l'air endormi, la lèvre inférieure un peu -pendante, la bouche ennuyée et boudeuse. Il voûtait les épaules, -enfonçait ses deux mains dans les poches de son veston débraillé, et -traînait des savates aux pieds; sa chemise formait un bourrelet -au-dessus de sa culotte, qu'il n'avait même pas achevé de boutonner. -Il regarda Christophe de ses yeux somnolents, qui ne s'éclairèrent -pas, quand le jeune homme eut balbutié son nom. Il fit un salut -automatique, sans parler, indiqua de la tête un siège à Christophe, -et s'affaissa, avec un soupir, sur le divan, dont il empila les coussins -autour de lui. Christophe répétait: - ---J'ai déjà eu l'honneur... Vous aviez eu la bonté.... Je suis -Christophe Krafft... - -Hassler, enfoncé dans le divan, ses longues jambes croisées, ses mains -maigres jointes sur son genou droit, relevé à la hauteur du menton, -répliqua: - ---Connais pas. - -Christophe, la gorge contractée, entreprit de lui rappeler leur -ancienne rencontre. En n'importe quelle circonstance, il lui eût été -difficile de parler de ces souvenirs intimes; ici, ce lui était une -torture: il s'embrouillait dans ses phrases, ne trouvait pas ses mots, -disait des choses absurdes, qui le faisaient rougir. Hassler le laissait -patauger, sans cesser de le fixer de ses yeux vagues et indifférents. -Quand Christophe fut arrivé au bout de son récit, Hassler continua un -instant de balancer son genou, en silence, comme s'il attendait que -Christophe continuât. Puis, il dit: - ---Oui... Cela ne nous rajeunit pas... et s'étira. - -Après avoir bâillé, il ajouta: - ---... Demande pardon... Pas dormi... Soupé au théâtre, cette nuit... -et bâilla de nouveau. - -Christophe espérait que Hassler ferait une allusion à ce qu'il venait -de lui raconter; mais Hassler, que toute cette histoire n'avait -aucunement intéressé, n'en parla plus; et il n'adressa nulle question -à Christophe sur sa vie. Quand il eut fini de bâiller, il lui demanda: - ---Il y a longtemps que vous êtes à Berlin? - ---Je suis arrivé ce matin, dit Christophe. - ---Ah! fit Hassler, sans s'étonner autrement. Quel hôtel? - -Sans paraître écouter la réponse, il se souleva paresseusement, -atteignit un bouton électrique, et sonna. - ---Permettez, fit-il. - -La petite bonne parut, avec son air impertinent. - ---Kitty, dit il, est-ce que tu as la prétention de me faire passer -de déjeuner, aujourd'hui? - ---Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter votre -manger ici, pendant que vous avez quelqu'un? - ---Pourquoi donc pas? fit-il en désignant Christophe, d'un clignement -d'œil railleur. Il me nourrit l'esprit; je vais nourrir le corps. - ---Est-ce que vous n'avez pas honte de faire assister à votre repas, -comme une bête dans une ménagerie? - -Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea: - ---Comme une bête en ménage... - ---Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la honte avec. - -Elle se retira, en haussant les épaules. - -Christophe, voyant que Hassler ne cherchait toujours pas à s'informer -de ce qu'il faisait, tâcha de renouer l'entretien. Il parla de la -difficulté de la vie en province, de la médiocrité des gens, de leur -étroitesse d'esprit, de l'isolement où on était. Il s'efforçait de -l'intéresser à sa détresse morale. Mais Hassler, affalé dans le -divan, la tête renversée en arrière sur un coussin et les yeux à -demi fermés, le laissait parler, semblant ne pas écouter: ou bien il -soulevait un moment ses paupières et lançait quelques mots d'une -ironie froide, une saillie bouffonne sur les gens de province, qui -coupait net les tentatives de Christophe pour parler plus -intimement.--Kitty était revenue avec le plateau du déjeuner: café, -beurre, jambon, etc. Elle le déposa, boudeuse, sur le bureau, au milieu -des papiers en désordre. Christophe attendit qu'elle fût ressortie, -pour reprendre son douloureux récit, qu'il avait tant de peine à -suivre. - -Hassler avait attiré a lui le plateau; il se versa le café, y trempa -les lèvres; puis, familier et bonhomme, un peu méprisant, il -interrompit Christophe au milieu d'une phrase, pour lui offrir: - ---Une tasse? - -Christophe refusa. Il s'évertuait à renouer le fil de sa phrase; mais, -de plus en plus démonté, il ne savait plus ce qu'il disait. Il était -distrait par le spectacle de Hassler, qui, son assiette sous le menton, -se bourrait, comme un enfant, de tartines beurrées et de tranches de -jambon, qu'il tenait avec ses doigts. Il réussit pourtant à raconter -qu'il composait, qu'il avait fait jouer une ouverture pour la _Judith_ -de Hebbel. Hassler écoutait distraitement: - ---_Was?_ (Quoi?) demanda-t-il. - -Christophe répéta le titre. - ---_Ach! so, so!_ (Ah! bon, bon!) fit Hassler, en trempant sa tartine -et ses doigts dans sa tasse. - -Ce fut tout. - -Christophe, découragé, était sur le point de se lever et de partir; -mais il pensa à ce long voyage fait en vain; et, ramassant son courage, -il proposa à Hassler, en balbutiant, de lui jouer quelques-unes de ses -œuvres. Aux premiers mots, Hassler l'arrêta: - ---Non, non, je n'y connais rien, dit-il avec son ironie goguenarde et un -peu insultante. Et puis, je n'ai pas le temps. - -Christophe en eut les larmes aux yeux. Mais il s'était juré de ne pas -sortir de là, sans avoir l'avis de Hassler sur ses compositions. Il dit -avec un mélange de confusion et de colère: - ---Je vous demande pardon; mais vous m'avez promis autrefois de -m'entendre; je suis venu uniquement pour cela, du fond de l'Allemagne: -vous m'entendrez. - -Hassler, qui n'était pas habitué à ces façons, regarda le jeune -homme gauche, furieux, rougissant, près de pleurer: cela l'amusa; -haussant les épaules avec lassitude, il lui montra le piano du doigt, -et dit, d'un air de résignation comique: - ---Alors!... Allons-y!... - -Là-dessus, il s'enfonça dans son divan, comme un homme qui va faire -une somme, bourra les coussins à coups de poing, les disposa sous ses -bras étendus, ferma les yeux à demi, les rouvrit un instant pour -évaluer les dimensions du rouleau de musique que Christophe avait sorti -d'une de ses poches, poussa un petit soupir, et se disposa à écouter -avec ennui. - -Christophe, intimidé et mortifié, commença à jouer. Hassler ne tarda -pas à rouvrir l'œil et l'oreille, avec l'intérêt professionnel de -l'artiste qui est repris, malgré lui, par une belle chose. D'abord, il -ne dit rien, et resta immobile; mais ses yeux devinrent moins vagues, et -ses lèvres boudeuses remuaient. Puis, il se réveilla tout à fait, -grognant son étonnement et son assentiment. C'étaient des -interjections inarticulées; mais le ton ne laissait aucun doute sur ce -qu'il pensait; et Christophe en éprouvait un bien-être inexprimable. -Hassler ne songeait plus à calculer le nombre de pages qui étaient -jouées et celles qui restaient à jouer. Quand Christophe avait fini un -morceau, il disait: - ---Après!... Après!... - -Il commençait à faire usage du langage humain. - ---Bon, cela! Bon!... (s'exclamait-il). Fameux!... Effroyablement fameux! -(_Schrecklich famos!_)... Mais que diable! (grommelait-il, stupéfait), -qu'est-ce que c'est que ça? - -Il s'était redressé sur son siège, penchait la tête en avant, se -faisait un cornet avec sa main, se parlait à lui-même, riait de -contentement, et, à certaines curiosités d'harmonies, tirait -légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres. Une -modulation inattendue eut un tel effet sur lui qu'il se leva -brusquement, avec une exclamation, et vint s'asseoir au piano, à côté -de Christophe. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir que Christophe fût -là. Il ne s'occupait que de la musique; et, quand le morceau fut fini, -il saisit le cahier, se mit à relire la page, puis lut les pages -suivantes, continuant de monologuer son admiration et sa surprise, comme -s'il eût été seul dans la chambre: - ---Que le diable!... (faisait-il). Où cet animal a-t-il trouvé cela?... - -Repoussant Christophe de l'épaule, il joua lui-même certains passages. -Il avait au piano de charmants doigts, très doux, caressants et -légers. Christophe regarda ses mains fines, longues, bien soignées, -d'un aristocratisme un peu maladif, qui ne répondait pas au reste de la -personne. Hassler s'arrêtait à certains accords, les répétait, en -clignant de l'œil et faisant claquer sa langue; il bourdonnait avec ses -lèvres, imitant la sonorité des instruments, et il continuait -d'entremêler à cette musique ses apostrophes, où il y avait à la -fois du plaisir et du dépit: il ne pouvait se défendre d'une secrète -irritation, d'une jalousie inavouée; et, en même temps, il jouissait -avidement. - -Bien qu'il persistât à se parler à lui seul, comme si Christophe -n'existait pas, Christophe, rouge de plaisir, ne pouvait s'empêcher de -prendre pour son compte les exclamations de Hassler; et il expliquait ce -qu'il avait voulu faire. Hassler sembla d'abord ne faire aucune -attention à ce que le jeune homme disait, et poursuivit ses réflexions -à voix haute; puis, certains mots de Christophe le frappèrent, et il -se tut, les yeux toujours fixés sur le cahier de musique, qu'il -feuilletait, en écoutant, sans avoir l'air d'écouter. Christophe, de -son côté, s'animait peu à peu; et il finit par se confier tout à -fait: il parlait avec une excitation naïve de ses projets et de sa vie. - -Hassler, silencieux, était repris par son ironie. Il s'était laissé -retirer le cahier des doigts; le coude appuyé sur la tablette du piano -et le front dans la main, il regardait Christophe qui lui commentait son -œuvre avec une ardeur et un trouble juvéniles. Et il souriait -amèrement, en pensant à ses propres débuts, à ses espoirs, aux -espoirs de Christophe, et aux déboires qui l'attendaient. - -Christophe parlait, les yeux baissés, dans la crainte de ne plus savoir -ce qu'il avait à dire. Le silence de Hassler l'encourageait. Il sentait -que Hassler l'observait, qu'il ne perdait pas une de ses paroles; il lui -semblait avoir brisé la glace qui les séparait, et son cœur -rayonnait. Quand il eut fini, il leva la tête avec timidité,--avec -confiance aussi,--et regarda Hassler. Toute sa joie naissante gela d'un -coup, comme les pousses trop précoces, quand il vit les yeux mornes et -railleurs sans bonté qui le fixaient. Il se tut. - -Après une pause glaciale, Hassler parla, d'une voix sèche. Il avait de -nouveau changé: il affectait une sorte de dureté pour le jeune homme; -il persiflait cruellement ses projets, ses espoirs de succès, comme -s'il eût voulu se persifler lui-même, puisqu'il se retrouvait en lui. -Il s'acharnait froidement à détruire sa foi dans la vie, sa foi dans -l'art, sa foi en soi. Il se donna lui-même en exemple, avec amertume, -parlant de ses œuvres d'aujourd'hui, d'une façon insultante. - ---Des cochonneries! dit-il. C'est ce qu'il faut pour ces cochons. Est-ce -que vous croyez qu'il y a dix personnes au monde, qui aiment la musique? -Est-ce qu'il y en a une seule? - ---Il y a moi! dit Christophe, avec emportement. - -Hassler le regarda, haussa les épaules, et dit d'une voix lassée: - ---Vous serez comme les autres. Vous ferez comme les autres. Vous -penserez à arriver, à vous amuser, comme les autres... Et vous aurez -raison... - -Christophe essaya de protester; mais Hassler lui coupa la parole, et, -reprenant son cahier, se mit à critiquer aigrement les œuvres qu'il -louait tout à l'heure. Non seulement il relevait avec une dureté -blessante les négligences réelles, les incorrections d'écriture, les -fautes de goût ou d'expression, qui avaient échappé au jeune homme; -mais il lui faisait des critiques absurdes, des critiques comme en eût -pu faire le plus étroit et le plus arriéré des musiciens, dont -lui-même, Hassler, avait eu, toute sa vie, à souffrir. Il demandait à -quoi tout cela rimait. Il ne critiquait même plus, il niait: on eût -dit qu'il s'efforçait d'effacer haineusement l'impression que ces -œuvres lui avaient faite, en dépit de lui-même. - -Christophe, consterné, n'essayait pas de répondre. Comment répondre -à des absurdités, qu'on rougit d'entendre dans la bouche de quelqu'un -qu'on estime et qu'on aime? Au reste, Hassler n'écoutait rien. Il -restait là, buté, le cahier fermé entre les mains, les yeux sans -expression, la bouche amère. À la fin, il dit, comme si de nouveau il -avait oublié la présence de Christophe: - ---Ah! la pire misère, c'est qu'il n'y a pas un homme, pas un qui -soit capable de vous comprendre! - -Christophe se sentit transpercé d'émotion; il se retourna brusquement, -posa sa main sur la main de Hassler, et, le cœur plein d'amour, il répéta: - ---Il y a moi! - -Mais la main de Hassler ne bougea point; et si quelque chose dans son -cœur tressaillit, une seconde, à ce cri juvénile, aucune lueur ne -brilla dans ses yeux éteints, qui regardèrent Christophe. L'ironie et -l'égoïsme prirent le dessus. Il esquissa un mouvement du buste, -cérémonieux et comique, pour saluer: - ---Très honoré! dit-il. - -Il pensait: - ---Je m'en fiche bien! Crois-tu que ce soit pour toi que j'ai perdu -ma vie? - -Il se leva, jeta le cahier sur le piano, et, de ses longues jambes qui -flageolaient, s'en alla reprendre sa place sur le divan. Christophe, qui -avait saisi sa pensée et qui en avait senti l'insultante blessure, -essayait fièrement de répondre que l'on n'a pas besoin d'être compris -de tous: certaines âmes à elles seules valent un peuple tout entier; -elles pensent pour lui; et, ce qu'elles ont pensé, il faudra qu'il le -pense.--Mais Hassler n'écoutait plus. Il était retombé dans son -apathie, causée par l'affaiblissement de la vie qui s'endormait en lui. -Christophe, trop sain pour comprendre ce revirement subit, sentait -vaguement que la partie était perdue; mais il ne pouvait s'y résigner, -après avoir été si près de la croire gagnée. Il faisait des efforts -désespérés pour ranimer l'attention de Hassler; il avait repris son -cahier de musique, et cherchait à expliquer la raison des -irrégularités, que Hassler avait notées. Hassler, enfoncé dans le -sofa, gardait un silence morne; il n'approuvait, ni ne contredisait: il -attendait que ce fût fini. - -Christophe vit qu'il n'avait plus rien à faire ici. Au milieu d'une -phrase, il s'arrêta. Il roula son cahier, et se leva. Hassler se leva -aussi. Christophe, honteux et intimidé, s'excusait en balbutiant. -Hassler, s'inclinant légèrement, avec une certaine distinction -hautaine et ennuyée, lui tendit la main, froidement, poliment, et -l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée, sans un mot pour le retenir, -ou pour l'inviter à revenir. - - - - -Christophe se retrouva dans la rue, anéanti. Il allait au hasard. -Après avoir suivi machinalement deux ou trois rues, il se trouva à la -station du tram, qui l'avait amené. Il le reprit, sans penser à ce -qu'il faisait. Il s'affaissa sur la banquette, les bras, les jambes -cassés. Impossible de réfléchir, de rassembler ses idées: il ne -pensait à rien. Il avait peur de regarder en lui. C'était le vide. Ce -vide était autour de lui, dans cette ville; il ne pouvait plus y -respirer: le brouillard, les maisons massives l'étouffaient. Il n'avait -plus qu'une idée: fuir, fuir au plus vite,--comme si, en se sauvant de -la ville, il devait y laisser l'amère désillusion qu'il y avait -trouvée. - -Il retourna à son hôtel. Il n'était pas midi et demi. Il y avait deux -heures qu'il y était entré,--avec quelle lumière au cœur!--Maintenant, -tout était nuit. - -Il ne déjeuna point. Il ne monta pas dans sa chambre. À la -stupéfaction de l'hôte, il demanda sa note, paya comme s'il avait -passé la nuit, et dit qu'il voulait partir. En vain, lui expliquait-on -qu'il n'avait pas à se presser, que le train qu'il voulait reprendre ne -partait pas avant plusieurs heures, qu'il ferait mieux d'attendre à -l'hôtel. Il voulut aller tout de suite à la gare: il voulait prendre -le premier train, n'importe lequel, ne plus rester une heure dans ce -pays. Après ce long voyage et ses dépenses pour venir,--bien qu'il se -fût fait une fête non seulement de voir Hassler, mais de visiter des -musées, d'entendre des concerts, de faire des connaissances,--il -n'avait plus qu'une idée en tête: partir... - -Il revint à la gare. Ainsi qu'on le lui avait dit, son train ne partait -pas avant trois heures. Encore ce train, qui n'était pas express,--(car -Christophe était forcé de prendre la dernière classe)--s'arrêtait-il -en route; Christophe aurait eu avantage à monter dans le train suivant, -qui partait deux heures plus tard et qui rejoignait le premier. Mais -c'était deux heures de plus à passer ici, et Christophe ne pouvait le -supporter. Il ne voulut même plus sortir de la gare, en -attendant.--Lugubre attente, dans ces salles vastes et vides, -tumultueuses et funèbres, où entrent et sortent, toujours affairées, -toujours courant, des ombres étrangères, toutes étrangères, toutes -indifférentes, pas une qu'on connaisse, pas un visage ami. Le jour -blafard s'éteignait. Les lampes électriques, enveloppées de -brouillard, mouchetaient la nuit, semblaient la rendre plus sombre. -Christophe, plus oppressé d'heure en heure, attendait avec angoisse le -moment de partir. Il allait, dix fois par heure, revoir les affiches des -trains pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Comme il les -relisait d'un bout à l'autre, une fois de plus, pour passer le temps, -un nom de pays le frappa: il se dit qu'il le connaissait; après un -moment, il se rappela que c'était le pays du vieux Schulz, qui lui -avait écrit de si bonnes lettres. L'idée lui vint aussitôt, dans son -désarroi, d'aller voir cet ami inconnu. La ville n'était pas sur son -chemin direct de retour, mais à une ou deux heures, par un chemin de -fer local; c'était un voyage de toute une nuit, avec deux ou trois -changements de train, d'interminables attentes: Christophe ne calcula -rien. Sur-le-champ, il décida d'y aller: ce lui était un besoin -instinctif de se raccrocher à une sympathie. Sans se donner le temps de -réfléchir, il rédigea une dépêche et télégraphia à Schulz son -arrivée pour le lendemain matin. Il n'avait pas envoyé ce mot, qu'il -le regrettait déjà. Il se plaisantait amèrement sur ses illusions -éternelles. Pourquoi aller au-devant d'un nouveau chagrin?--Mais -c'était fait maintenant. Trop tard pour changer. - -Ces pensées occupèrent sa dernière heure d'attente.--Son train était -enfin formé. Il y monta le premier; et son enfantillage était tel -qu'il ne commença à respirer que lorsque le train s'ébranla et que, -par la portière du wagon, il vit derrière lui s'effacer dans le ciel -gris, sous les tristes averses, la silhouette de la ville, sur laquelle -la nuit tombait. Il lui semblait qu'il serait mort, s'il avait passé la -nuit là. - -À cette même heure,--vers six heures du soir,--une lettre de Hassler -arrivait pour Christophe, à son hôtel. La visite de Christophe avait -remué bien des choses en lui. Pendant toute l'après-midi, il y avait -songé avec amertume, et non sans sympathie pour le pauvre garçon qui -était venu à lui avec une telle ardeur d'affection, et qu'il avait -reçu d'une façon glaciale. Il se reprochait son accueil. À vrai dire, -ce n'avait été de sa part qu'un de ces accès de bouderie quinteuse, -dont il était coutumier. Il pensa le réparer, en envoyant à -Christophe, avec un billet pour l'Opéra, un mot qui lui donnait -rendez-vous, à l'issue de la représentation.--Christophe n'en sut -jamais rien. En ne le voyant pas venir, Hassler pensa: - ---Il est fâché. Tant pis pour lui! - -Il haussa les épaules, et n'en chercha pas plus long. Le lendemain, il -ne pensait plus à lui. - -Le lendemain, Christophe était loin de lui,--si loin que toute -l'éternité n'eût pas suffi à les rapprocher l'un de l'autre. Et tous -deux étaient seuls pour jamais. - - - - -Peter Schulz avait soixante-quinze ans. Il était de santé délicate, -et l'âge ne l'avait pas épargné. Assez grand, mais voûté, la tête -penchée sur la poitrine, il avait les bronches faibles, et respirait -avec peine. Asthme, catarrhe, bronchite, s'acharnaient après lui: et la -trace des luttes qu'il lui fallait subir,--bien des nuits, assis dans -son lit, le corps courbé en avant, et trempé de sueur, pour tâcher de -faire entrer un souffle d'air dans sa poitrine qui étouffait,--était -gravée dans les plis douloureux de sa longue figure, maigre et rasée. -Le nez était long et un peu gonflé au sommet. Des rides profondes, -partant du dessous des yeux, coupaient transversalement les joues -creusées par les vides de la mâchoire. L'âge et les infirmités -n'avaient pas été les seuls sculpteurs de ce pauvre masque délabré; -les chagrins de la vie y avaient eu part aussi.--Et malgré tout, il -n'était pas triste. La grande bouche tranquille avait une bonté -sereine. Mais c'étaient surtout les yeux qui donnaient à ce vieux -visage une douceur touchante: ils étaient d'un gris-clair limpide et -transparent; ils regardaient bien en face, avec calme et candeur; ils ne -cachaient rien de l'âme: on eût pu lire au fond. - -Sa vie avait été pauvre en événements. Il était seul depuis des -années. Sa femme était morte. Elle n'était pas très bonne, pas très -intelligente, pas du tout belle. Mais il en conservait un souvenir -attendri. Il y avait vingt-cinq ans qu'il l'avait perdue: et, pas un -soir depuis, il ne s'était endormi, sans un petit entretien mental, -triste et tendre, avec elle; il l'associait à chacune de ses -journées.--Il n'avait pas eu d'enfant: c'était le grand regret de sa -vie. Il avait reporté son besoin d'affection sur ses élèves, auxquels -il était attaché, comme un père à ses fils. Il avait trouvé peu de -retour. Un vieux cœur peut se sentir très près d'un jeune cœur, et -presque du même âge: il sait combien sont brèves les années qui l'en -séparent. Mais le jeune homme ne s'en doute point: le vieillard est -pour lui un homme d'une autre époque: au reste, il est absorbé par -trop de soucis immédiats, et il détourne instinctivement les yeux du -but mélancolique de ses efforts. Le vieux Schulz avait rencontré -parfois quelque reconnaissance chez des élèves, touchés par -l'intérêt vif et frais qu'il prenait à tout ce qui leur arrivait -d'heureux ou de malheureux: ils venaient le voir de temps en temps; ils -lui écrivaient, pour le remercier, quand ils quittaient l'université; -certains lui écrivaient encore, une ou deux fois, les années -suivantes. Puis, le vieux Schulz n'entendait plus parler d'eux, sinon -par les journaux, qui lui faisaient connaître l'avancement de tel ou -tel: et il se réjouissait de leurs succès, comme si c'étaient les -siens. Il ne leur en voulait pas de leur silence: il y' trouvait mille -excuses; il ne doutait point de leur affection, et prêtait aux plus -égoïstes les sentiments qu'il avait pour eux. - -Mais ses livres étaient pour lui le meilleur des refuges: ils -n'étaient point oublieux, ni trompeurs. Les âmes, qu'il chérissait en -eux, étaient maintenant sorties du flot du temps: elles étaient -immuables, fixées pour l'éternité dans l'amour qu'elles inspiraient -et qu'elles semblaient ressentir, qu'elles rayonnaient à leur tour sur -ceux qui les aimaient. Professeur d'esthétique et d'histoire de la -musique, il était comme un vieux bois, vibrant de chants d'oiseaux. -Certains de ces chants résonnaient très loin, ils venaient du fond des -siècles: ils n'étaient pas les moins doux et les moins mystérieux. Il -en était d'autres qui lui étaient familiers et intimes: c'étaient de -chers compagnons; chacune de leurs phrases lui rappelait des joies et -des douleurs de sa vie passée, consciente ou inconsciente:--(car sous -chacun des jours que la lumière du soleil éclaire, d'autres jours se -déroulent, qu'éclaire une lumière inconnue.)--Il y en avait enfin -qu'on n'avait jamais entendus encore, et qui disaient des choses qu'on -attendait depuis longtemps, dont on avait besoin: le cœur s'ouvrait -pour les recevoir, comme la terre sous la pluie. Ainsi, le vieux Schulz -écoutait, dans le silence de sa vie solitaire, la forêt pleine -d'oiseaux; et, comme le moine de la légende, endormi dans l'extase du -chant de l'oiseau magique, les années passaient pour lui, et le soir de -la vie était venu; mais il avait toujours son âme de vingt ans. - -Il n'était pas seulement riche de musique. Il aimait les poètes,--les -anciens et les nouveaux. Il avait une prédilection pour ceux de son -pays, surtout pour Gœthe; mais il aimait aussi ceux des autres pays. Il -était instruit et lisait plusieurs langues. Il était, d'esprit, un -contemporain de Herder et des grands _Weltbürger_--des «citoyens du -monde», de la fin du dix-huitième siècle. Il avait vécu les années -d'âpres luttes qui précédèrent et suivirent 70, enveloppé de leur -vaste pensée. Et, quoiqu'il adorât l'Allemagne, il n'en était pas -«glorieux». Il pensait, avec Herder, qu'«_entre tous les glorieux, le -glorieux de sa nationalité est un sot accompli_», et avec Schiller, -que «_c'est un bien pauvre idéal de n'écrire que pour une seule -nation_». Son esprit était parfois timide; mais son cœur était d'une -largeur admirable, et prêt à accueillir avec amour tout ce qui était -beau dans le monde. Peut-être était-il trop indulgent pour la -médiocrité; mais son instinct n'avait point de doute sur ce qui était -le meilleur; et s'il n'avait pas la force de condamner les faux artistes -que l'opinion publique admirait, il avait toujours celle de défendre -les artistes originaux et forts que l'opinion publique méconnaissait. -Sa bonté l'abusait souvent: il tremblait de commettre une injustice; -et, quand il n'aimait pas ce que d'autres aimaient, il ne doutait point -que ce ne fût lui qui se trompât; et il finissait par l'aimer. Il lui -était si doux d'aimer! L'amour et l'admiration étaient encore plus -nécessaires à sa vie morale que l'air à sa misérable poitrine. -Aussi, quelle reconnaissance il avait pour ceux qui lui en offraient une -occasion nouvelle!--Christophe ne pouvait se douter de ce que ses -_Lieder_ avaient été pour lui. Il était bien loin de les avoir sentis -lui-même aussi vivement, quand il les avait créés. C'est que pour lui -ces chants n'étaient que quelques étincelles jaillies de la forge -intérieure: il en jaillirait bien d'autres! Mais pour le vieux Schulz, -c'était tout un monde qui se révélait, d'un seul coup,--tout un monde -à aimer. Sa vie en avait été illuminée. - - - - -Depuis un an, il avait dû résigner ses fonctions à l'Université: sa -santé de plus en plus précaire ne lui permettait plus de professer. Il -était malade, et au lit, quand le libraire Wolf lui fit porter, comme -il en avait l'habitude, un paquet des dernières nouveautés musicales -qu'il avait reçues, et où se trouvaient, cette fois, les _Lieder_ de -Christophe. Il était seul. Nul parent auprès de lui; le peu de famille -qu'il avait était mort depuis longtemps. Il était livré aux soins -d'une vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui imposer tout -ce qu'elle voulait. Deux ou trois amis, guère moins âgés que lui, -venaient le voir de temps en temps; mais ils n'étaient pas non plus -d'une très bonne santé; et, quand le temps était mauvais, ils se -tenaient clos aussi et espaçaient leurs visites. Justement, c'était -l'hiver alors, les rues étaient couvertes d'une neige qui fondait: -Schulz n'avait vu personne, de tout le jour. Il faisait sombre dans la -chambre: un brouillard jaune était tendu contre les vitres, comme un -écran, et murait les regards: la chaleur du poêle était lourde et -fatigante. De l'église voisine, un vieux carillon du dix-septième -siècle chantait, tous les quarts d'heure, d'une voix boiteuse et -horriblement fausse, des bribes de chorals monotones, dont la jovialité -paraissait un peu grimaçante, quand on n'était pas très gai, -soi-même. Le vieux Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile -d'oreillers. Il essayait de relire Montaigne, qu'il aimait; mais cette -lecture ne lui faisait pas aujourd'hui autant de plaisir qu'à -l'ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il respirait avec peine, -et rêvait. Le paquet de musique était là, sur son lit: il n'avait pas -le courage de l'ouvrir; il se sentait le cœur triste. Enfin, il -soupira, et, après avoir défait très soigneusement la ficelle, il -remit ses lunettes, et commença de lire les morceaux de musique. Sa -pensée était ailleurs: elle revenait à des souvenirs qu'il voulait -écarter. - -Ses yeux tombèrent sur un vieux cantique, dont Christophe avait repris -les paroles à un naïf et pieux poète du dix-septième siècle, en -renouvelant leur expression: le _Christliches Wanderlied_ (chant du -voyageur chrétien) de Paul Gerhardt. - - -_Hoff, o du arme Seele, -Hoff und sei unverzagt!_ -. . . . . . . . . . -_Erwarte nur der Zeit, -So wirst du schon erblicken -Die Sonn der schönsten Freud._ - -«Espère, pauvre âme, -espère, et sois intrépide! -. . . . . . . . . . -Attends seulement, attends: -voici que tu vas voir -le soleil de la belle Joie!» - - -Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; mais jamais elles -ne lui avaient parlé ainsi... Ce n'était plus la tranquille piété, -qui calme et endort l'âme par sa monotonie. C'était une âme comme la -sienne, c'était son âme même, mais plus jeune et plus forte, qui -souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir la Joie, qui la -voyait. Ses mains tremblaient, de grosses larmes coulaient le long de -ses joues. Il continua: - - -_Auf, auflgieb deinem Schmerze -Und Sorgen gute Nacht! -Lass fahren, was das Herze -Betrübt und traurig macht!_ - -«Debout, debout! dis à ta douleur -et à tes soucis bonne nuit! -Laisse partir ce qui trouble -le cœur et qui l'attriste!» - - -Christophe communiquait à ces pensées une jeune ardeur intrépide, -dont le rire héroïque rayonnait dans ces derniers vers confiants et -naïfs: - - -_Bist du doch nicht Regente, -Der alles führen soll, -Gott sitzt im Regimente, -Und führet alles wohl._ - -«Ce n'est pas toi qui règnes -et qui dois tout conduire. -C'est Dieu. Dieu est le roi, -Il mène tout comme il doit!» - - -Et quand venait cette strophe de superbe défi, qu'il avait, avec son -insolence de jeune barbare, arrachée tranquillement de sa place -primitive dans l'ensemble du poème, pour en faire la conclusion de son -_Lied_: - - -_Und ob gleich alle Teufel -Hier wollten widerstehn, -So wird doch ohne Zweifel -Gott nicht zurücke gehen:_ - -_Was er ihm vor genommen, -Und was er haben will, -Das muss doch endlich kommen -Zu seinem Zweck und Ziel._ - -«Et quand bien tous les diables -voudraient s'y opposer, -sois calme, ne doute pas! -Dieu ne reculera point. - -Ce qu'il a décidé, -ce qu'il veut accomplir, -cela sera, cela se fera, -Il viendra à ses fins!» - - -... alors, c'était un transport d'allégresse, l'ivresse de la bataille, -un triomphe d'_Imperator_ romain. - -Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, haletant, -l'impétueuse musique, comme un enfant qu'un compagnon entraîne dans sa -course, en le tenant par la main. Son cœur battait. Ses larmes -ruisselaient. Il bégayait: - ---Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!... - -Il se mit à sangloter, et il riait. Il était heureux. Il suffoquait. -Il fut pris d'une terrible quinte de toux. Salomé, la vieille servante, -accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de -pleurer, de tousser, et de répéter: - ---Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... et, dans les courts moments de répit, -entre deux accès de toux, il riait d'un petit rire aigu et doux. - -Salomé pensa qu'il devenait fou. Quand elle finit par comprendre -la cause de cette agitation, elle le gronda rudement: - ---S'il est possible de se mettre dans un état pareil pour une -sottise!... Donnez-moi cela! Je l'emporte. Vous ne le verrez plus. - -Mais le vieux tenait bon, toujours toussant; et il criait à Salomé de -le laisser tranquille. Comme elle insistait, il se mit en fureur, il -jurait, et il s'étranglait dans ses jurements. Jamais elle ne l'avait -vu se fâcher et oser lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle -lâcha prise; mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères: elle -le traita de vieux fou, elle dit qu'elle avait cru jusqu'à présent -avoir affaire à un homme bien élevé, mais qu'elle voyait maintenant -qu'elle s'était trompée, qu'il disait des blasphèmes à faire rougir -un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s'ils -étaient des pistolets, ils l'auraient tuée... Elle en avait pour -longtemps à continuer cette chanson, s'il ne s'était soulevé, -furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié: - ---Sortez! d'un ton si péremptoire qu'elle partit en faisant battre la -porte. Elle déclara qu'il pourrait bien l'appeler maintenant, qu'elle -ne se dérangerait pas, qu'elle le laisserait claquer tout seul. - -Alors, le silence retomba de nouveau dans la chambre où la nuit -s'étendait. De nouveau, le carillon égrena dans la paix du soir ses -sonneries placides et grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux -Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, que le -tumulte de son cœur s'apaisât: il serrait sur sa poitrine les -précieux _Lieder_, et il riait comme un enfant. - - - - -Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une sorte d'extase. -Il ne pensait plus à son mal, à l'hiver, à la triste lumière, à sa -solitude. Tout était lumineux et aimant autour de lui. Près de la -mort, il se sentait revivre dans la jeune âme d'un ami inconnu. - -Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas du tout comme -il était. Il l'imaginait tel que lui-même eût voulu être: blond, -mince, les yeux bleus, parlant d'une voix un peu faible et voilée, -doux, timide et tendre. Mais quel qu'il fût, il était toujours prêt -à l'idéaliser. Il idéalisait tout ce qui l'entourait: ses élèves, -ses voisins, ses amis, sa vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son -manque de critique,--en partie volontaire, pour écarter toute pensée -troublante,--tissaient autour de lui des images sereines et pures, comme -la sienne. C'était un mensonge de bonté, dont il avait besoin pour -vivre. Il n'en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans son lit, -la nuit, il soupirait en songeant à mille petites choses, arrivées -dans le jour, qui contredisaient son idéalisme. Il savait bien que la -vieille Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec les commères -du quartier, et qu'elle le volait régulièrement dans ses comptes de -chaque semaine. Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux, -tant qu'ils avaient besoin de lui, puis, qu'après qu'ils avaient reçu -de lui tous les services qu'ils en pouvaient attendre, ils le laissaient -de côté. Il savait que ses anciens collègues de l'Université -l'avaient tout à fait oublié, depuis qu'il avait pris sa retraite, et -que son successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, ou en -le nommant d'une façon perfide, pour citer de lui une phrase sans -valeur et pour relever ses erreurs:--(le procédé est courant dans le -monde de la critique).--Il savait que son vieil ami Kunz lui avait -encore fait un gros mensonge, cette après-midi, et qu'il ne reverrait -jamais les livres que son autre ami, Pottpetschmidt, lui avait -empruntés pour quelques jours,--ce qui était douloureux pour quelqu'un -qui, comme lui, était attaché à ses livres ainsi qu'à des personnes -vivantes. Beaucoup d'autres choses tristes, anciennes ou récentes, lui -revenaient a l'esprit; il ne voulait pas y penser; mais elles étaient -la quand même: il les sentait. Leur souvenir le traversait parfois, -d'une douleur lancinante. - ---Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il, dans le silence de la -nuit.--Puis, il écartait les fâcheuses pensées: il les niait; il -voulait être confiant, optimiste, croire aux hommes: et il y croyait. -Combien de fois ses illusions avaient été brutalement détruites!--Mais -il en renaissait d'autres, toujours, toujours... Il ne pouvait s'en -passer. - -Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa vie. La première -lettre froide et maussade, qu'il reçut de lui, devait lui faire de la -peine;--(peut-être, lui en fit-elle);--mais il n'en voulut pas -convenir, et il en eut une joie d'enfant. Il était si modeste, il -demandait si peu aux hommes que le peu qu'il en recevait suffisait à -nourrir son besoin de les aimer et de leur être reconnaissant. Voir -Christophe était un bonheur qu'il n'eût jamais osé espérer: car il -était maintenant trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et, -quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venait même pas. - -La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au moment où il se -mettait à table. Il ne comprit pas d'abord: la signature lui semblait -inconnue, il pensa qu'on s'était trompé, que la dépêche n'était pas -pour lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes ne -voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres dansaient -devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut si bouleversé qu'il -oublia de dîner. Salomé eut beau crier après lui: impossible d'avaler -un morceau. Il jeta sa serviette sur la table, sans la plier, comme il -ne manquait jamais de faire; il se leva en trébuchant, alla chercher -son chapeau et sa canne, et sortit. La première pensée du bon Schulz, -en recevant un tel bonheur, avait été de le partager avec d'autres, et -d'avertir ses amis de l'arrivée de Christophe. - -Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il avait réussi à -communiquer son enthousiasme pour Christophe: le juge Samuel Kunz, et le -dentiste Oscar Pottpetschmidt, qui était un chanteur excellent. Les -trois vieux camarades avaient souvent parlé de Christophe, ensemble; et -ils avaient joué toute la musique de lui qu'ils avaient pu trouver. -Pottpetschmidt chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils -s'extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de fois avaient-ils -dit, quand ils faisaient de la musique: - ---Ah! si Krafft était là! - -Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu'il avait et de celle -qu'il allait faire. La nuit venait; et Kunz habitait dans un petit -village, à une demi-heure de la ville. Mais le ciel était clair: -c'était un soir d'avril très doux; les rossignols chantaient. Le vieux -Schulz avait le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppression, -et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait allègrement, sans -prendre garde aux pierres, contre lesquelles il butait dans l'ombre. Il -se rangeait gaillardement sur le côté de la route, à l'arrivée des -voitures, et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, qui le -considérait avec étonnement, quand la lanterne éclairait en passant -le vieillard grimpé sur le talus du chemin. - -La nuit était complète, lorsqu'il arriva à la maison de Kunz, à -l'entrée du village, dans un petit jardin. Il tambourina à sa porte, -et l'appela à tue-tête. Une fenêtre s'ouvrit, et Kunz, effaré, -parut. Il essayait de voir dans l'obscurité, et demanda: - ---Qui est là? Qu'est-ce qu'on me veut? - -Schulz, essoufflé et joyeux, criait: - ---Krafft... Krafft vient demain... - -Kunz n'y comprenait rien; mais il reconnut la voix: - ---Schulz!... Comment! À cette heure? Qu'y a-t-il? - -Schulz répéta: - ---Il vient demain, demain matin!... - ---Quoi? demandait toujours Kunz, ahuri. - ---Krafft! cria Schulz. - -Kunz resta un moment à méditer le sens de cette parole; puis une -exclamation retentissante témoigna qu'il avait compris. - ---Je descends! cria-t-il. - -La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l'escalier, une lampe -à la main, et descendit dans le jardin. C'était un petit vieux -bedonnant, avec une grosse tête grise, une barbe rouge, des taches de -rousseur sur le visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en -fumant sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu endormi ne -s'était jamais fait grands soucis dans sa vie. La nouvelle que lui -apportait Schulz n'en était pas moins capable de le faire sortir de son -calme; et il agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant: - ---Quoi? c'est vrai? Il vient? - ---Demain matin! répéta Schulz, triomphant, en agitant la dépêche. - -Les deux vieux amis allèrent s'asseoir sur un banc, sous la tonnelle. -Schulz prit la lampe. Kunz déplia soigneusement la dépêche, lut -lentement, à mi-voix: Schulz relisait tout haut, par-dessus son -épaule. Kunz regarda encore les indications qui encadraient le -télégramme, l'heure de l'envoi, l'heure de l'arrivée, le nombre des -mots. Puis, il rendit le précieux papier à Schulz, qui riait d'aise, -le regarda en hochant la tête, en répétant: - ---Ah! bien!... ah! bien! - -Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une grosse -bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de Schulz, et dit: - ---Il faut avertir Pottpetschmidt. - ---J'y allais, dit Schulz. - ---Je viens avec toi, dit Kunz. - -Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. Les deux vieux -s'en allèrent, bras dessus bras dessous. Pottpetschmidt habitait à -l'autre bout du village. Schulz et Kunz échangeaient des mots -distraits, en ruminant la nouvelle. Tout à coup, Kunz s'arrêta, et -tapa le sol, de sa canne: - ---Ah! tonnerre! fit-il... IL n'est pas ici!... - -Il se rappelait maintenant que Pottpetschmidt avait dû partir dans -l'après-midi pour une opération, dans une ville voisine, où il devait -passer la nuit et séjourner un jour ou deux. Schulz était consterné. -Kunz ne l'était pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils -eussent voulu s'en faire honneur. Ils restaient au milieu de la route, -ne sachant que décider. - ---Comment faire? Comment faire? demandait Kunz. - ---Il faut absolument que Krafft entende Pottpetschmidt, disait Schulz. - -Il réfléchit, et dit: - ---Il faut lui envoyer une dépêche. - -Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble une dépêche -longue et émue, à laquelle il était difficile de rien comprendre. -Puis, ils revinrent. Schulz calculait: - ---Il pourra être encore ici demain matin, en prenant le premier train. - -Mais Kunz fit remarquer qu'il était trop tard, et que la dépêche ne -lui serait remise sans doute que le lendemain. Schulz hocha la tête; et -ils se répétaient: - ---Quel malheur! - -Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que fût l'amitié -de celui-ci pour Schulz, elle n'allait pas jusqu'à lui faire commettre -l'imprudence d'accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu'un bout -de chemin, qu'il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il fut -convenu que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. Schulz -regardait le ciel, avec anxiété: - ---Pourvu qu'il fasse beau, demain! - -Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, qui passait pour -se connaître admirablement en météorologie, dit, après avoir -gravement examiné le ciel--(car il n'avait pas moins que Schulz le -souci que Christophe vît leur petit pays en beauté): - ---Il fera beau, demain. - - - - -Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint, non sans avoir -trébuché plus d'une fois dans les ornières, ou contre les tas de -pierres élevés le long de la route. Il ne rentra point chez lui, avant -d'être passé chez le pâtissier, pour lui commander une certaine -tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il revint à sa maison; -mais, au moment d'y rentrer, il rebroussa chemin, pour s'informer à la -gare de l'heure exacte de l'arrivée des trains. Enfin, il rentra, -appela Salomé, et discuta longuement avec elle le dîner du lendemain. -Alors seulement, il se coucha, harassé; mais il était aussi surexcité -qu'un enfant, dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit -dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. Vers une heure du -matin, il eut l'idée de se lever, pour dire à Salomé de faire -plutôt, pour le dîner, une carpe à l'étuvée; car elle réussissait -merveilleusement ce plat. Il ne le lui dit pas: et il fit bien, sans -doute. Il ne s'en leva pas moins pour arranger diverses choses dans la -chambre qu'il destinait à Christophe; il prenait mille précautions, -pour que Salomé ne l'entendît pas: car il craignait d'être grondé. -Il tremblait de manquer l'heure du train, bien que Christophe ne dût -pas arriver avant huit heures. Il fut debout de grand matin. Son premier -regard fut pour le ciel: Kunz ne s'était pas trompé, il faisait un -temps magnifique. Sur la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave, -où il n'allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des escaliers -raides; il y fit un choix de ses meilleures bouteilles, se heurta -rudement la tête contre la voûte, en remontant, et crut qu'il allait -étouffer, quand il parvint au haut de l'escalier avec son panier -chargé. Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur: il coupa -impitoyablement ses plus belles roses et les premières branches de ses -lilas en fleurs. Puis, il remonta dans sa chambre, fit fiévreusement sa -barbe, se coupa une ou deux fois, s'habilla avec soin, et partit pour la -gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui faire -prendre une goutte de lait; car il prétendit que Christophe n'aurait -pas déjeuné non plus, quand il arriverait, et qu'ils mangeraient -ensemble, au retour de la gare. - -Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se -morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu -d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le -quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des -départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était -imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre -train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à -l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe. -Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand -Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à -sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se -rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que -Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle -serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus. -Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait -même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda -si le _Herr Universitätsmusikdirektor_ Schulz n'était donc pas au -pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il -s'en alla. - -Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il -apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé, -il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre -la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui -n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on -fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton, -qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour -manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à -discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau -son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste -très vague que les voisins lui indiquèrent. - -Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot -d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé -se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une -petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles; -des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses -vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs -de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la -verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des -prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient -a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores. -La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter -Schulz. - -Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il -monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et -il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très -loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à -l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait -savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié -enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du -pré, le cœur battant: - ---C'est lui... Non, ce n'est pas lui... - -Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter -la première phrase du _Lied_ de Christophe: - -_Auf! Auf!_... (Debout! Debout!...) - -Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite -à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des -herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms, -et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route, -Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec -effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très -fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment -avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une -nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide -bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils -s'étaient déjà confié une multitude de choses. - -En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était -parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit -le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une -auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai -chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays -n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance -énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en -amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui -certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il -le lui prouva. - -Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu -de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires, -d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances. -Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur. - -L'entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois -d'un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d'envie -d'entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il -n'osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la -chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano -ouvert; et il faisait des vœux pour qu'il s'y arrêtât. Kunz avait la -même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu'ils le virent -s'asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler, -puis, sans regarder l'instrument, promener ses mains au hasard sur les -touches. Comme Schulz s'y attendait, à peine Christophe eut-il fait -deux ou trois arpèges, que le son s'empara de lui: il continua -d'enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases -entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux -échangèrent un coup d'œil d'intelligence, malicieux et heureux. - ---Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de -ses _Lieder._ - ---Si je le connais! dit Schulz, ravi. - -Christophe, sans s'interrompre, dit, en tournant à demi la tête: - ---Hé! Il n'est pas très bon, votre piano! - -Le vieux fut très contrit. Il s'excusa: - ---Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi. - -Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait -demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant. -Il contemplait ses yeux candides: - ---Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi. - -Schulz riait d'un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses -infirmités. - ---Ta ta ta! dit Christophe, il ne s'agit pas de cela; je sais ce que -je dis. Est-ce que ce n'est pas vrai, Kunz? - -(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».) - -Kunz approuvait, de toutes ses forces. - -Schulz essayait d'associer à sa cause celle de son vieux piano. - ---Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement. - -Et il les toucha:--quatre ou cinq notes assez fraîches, une -demi-octave, dans le registre moyen de l'instrument. Christophe comprit -que c'était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment,--pensant aux -yeux de Schulz: - ---Oui, il a encore de jolis yeux. - -La figure de Schulz s'éclaira. Il s'embarqua dans un éloge embrouillé -de son vieux piano, mais se tut aussitôt: car Christophe s'était remis -à jouer. Les _Lieder_ succédaient aux _Lieder_; Christophe chantait à -mi-voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses mouvements. -Kunz, les mains croisées sur son ventre, fermait les yeux pour mieux -jouir. De temps en temps, Christophe se retournait, radieux, vers les -deux vieilles gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait, avec -un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas à rire: - ---Hein! Est-ce beau!... Et cela! Qu'est-ce que vous en dites?... Et -celui-là!... Celui-là est le plus beau de tous...--Maintenant je vais -vous jouer quelque chose, qui va vous ravir au septième ciel... - -Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de la pendule se mit à -sonner. Christophe bondit, et cria de colère. Kunz, réveillé en -sursaut, roulait de gros yeux effarés. Schulz ne comprenait pas -d'abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing à l'oiseau qui -saluait, et crier qu'au nom du ciel on emportât de là cet idiot, ce -spectre ventriloque, il trouva pour la première fois de sa vie, que ce -bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, il voulut -grimper dessus, pour décrocher le trouble-fête. Mais il faillit -tomber, et Kunz l'empêcha de remonter; il appela Salomé. Elle arriva -sans se presser, suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir -mettre sur les bras l'horloge, que Christophe impatient avait -décrochée lui-même. - ---Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? demandait-elle. - ---Ce que tu voudras. Emporte! Qu'on ne le revoie plus ici! disait -Schulz, non moins impatient que Christophe. - -Il se demandait comment il avait pu supporter si longtemps cette horreur. - -Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués. - -La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint annoncer que le -dîner était servi. Schulz lui fit faire silence. Elle revint dix -minutes après, puis, de nouveau encore, dix minutes après: cette fois, -elle était hors d'elle, et, bouillant de colère, en tâchant d'avoir -l'air impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et, malgré -les gestes désespérés de Schulz, elle demanda, d'une voix de -trompette: - ---«Si ces messieurs aimaient mieux manger leur dîner froid ou brûlé; -que, pour elle, cela lui était égal; elle attendait leurs ordres.» - -Schulz, confus de l'algarade, voulut faire une scène à sa servante; -mais Christophe éclata de rire, Kunz l'imita, et Schulz finit par faire -comme eux. Salomé, satisfaite de l'effet produit, tourna les talons, de -l'air d'une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repentants. - ---Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant du piano. Elle a -raison. Rien d'insupportable comme un public qui arrive au milieu du -concert. - -Ils se mirent à table. C'était un repas énorme et succulent. Schulz -avait stimulé l'amour-propre de Salomé, qui ne demandait qu'un -prétexte pour étaler son art. Elle ne manquait pas d'occasions de le -produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était -un autre homme à table; il s'épanouissait comme un soleil: il eût pu -servir d'enseigne pour un restaurateur. Schulz n'était pas moins -sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l'obligeait à plus -de retenue. Il est vrai qu'il n'en tenait pas compte, le plus souvent; -et il le payait. Dans ce cas, il ne se plaignait pas: s'il était -malade, au moins il savait pourquoi. Il avait, comme Kunz, des recettes -culinaires, héritées, de père en fils, depuis des générations. -Salomé avait donc l'habitude d'opérer pour des connaisseurs. Mais, -cette fois, elle s'était ingéniée pour rassembler en un seul -programme tous ses chefs-d'œuvre à la fois: c'était comme une -exposition de cette inoubliable cuisine rhénane, honnête, point -frelatée, avec tous, ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses -sauces, ses potages substantiels, ses pot-au-feu modèles, ses carpes -monumentales, ses choucroutes, ses oies, ses gâteaux de ménage, ses -pains à l'anis et au cumin. Christophe s'extasiait, la bouche pleine, -et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père -et de son grand-père, qui eussent englouti une oie entière. -D'ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et -de fromage, que manger à crever, si l'occasion s'en offrait. Schulz, -cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et -l'arrosait de vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un -frère. La large face de Salomé riait de contentement.--Au premier -instant, elle avait été déçue, quand Christophe était entré. -Schulz lui en avait tellement parlé, à l'avance, qu'elle se l'était -figuré sous les traits d'une Excellence, chargée de titres et -d'honneurs. En le voyant, elle s'était exclamée: - ---Ça n'est que ça? - -Mais, à table, Christophe conquit ses bonnes grâces; elle n'avait vu -personne qui rendît aussi brillamment justice à ses talents. Au lieu -de retourner dans sa cuisine, elle restait sur le seuil de la porte à -regarder Christophe, qui disait des folies, sans perdre un coup de dent; -et, les poings sur les hanches, elle riait aux éclats. Tous étaient -dans la joie. Il n'y avait qu'un point noir dans leur bonheur: -Pottpetschmidt n'était pas là. Ils y revenaient souvent: - ---Ah! s'il était ici! C'était lui qui mangeait! C'était lui qui buvait! -C'était lui qui chantait! - -Ils ne tarissaient pas d'éloges. - ---«Si Christophe pouvait l'entendre!... Mais peut-être pourrait-il. -Pottpetschmidt serait revenu, ce soir, cette nuit au plus tard...» - ---Oh! cette nuit, je serai loin, dit Christophe. - -La figure radieuse de Schulz s'assombrit. - ---Comment, loin! fit-il, d'une voix tremblante. Mais vous ne partez pas? - ---Mais si! dit gaiement Christophe, je reprends le train, -ce soir. - -Schulz fut désolé. Il avait compté que Christophe passerait plusieurs -nuits, dans sa maison. Il balbutiait: - ---Non, non, ce n'est pas possible!... - -Kunz répétait: - ---Et Pottpetschmidt!... - -Christophe les regarda tous deux: la déception, qui se peignait sur -leurs bonnes faces amies, le toucha; il dit: - ---Comme vous êtes gentils!... Je partirai demain matin. Voulez-vous? - -Schulz lui saisit la main. - ---Ah! fit-il, quel bonheur! Merci! Merci! - -Il était comme un enfant, à qui demain semble si loin, si loin qu'il -n'y a pas à y penser. Christophe ne partait pas aujourd'hui, tout le -jour leur appartenait, ils passeraient toute la soirée ensemble, il -dormirait sous son toit: voilà tout ce que voyait Schulz; il ne voulait -pas regarder plus loin. - -La gaieté reprit. Schulz se leva tout à coup, prit un air solennel, et -porta un toast ému et emphatique à son hôte, qui lui avait fait -l'immense joie et l'honneur de visiter sa petite ville et son humble -maison; il but à son heureux retour, à ses succès, à sa gloire, à -tout le bonheur de la terre, qu'il lui souhaitait de toute son âme. -Ensuite, il porta un autre toast à «la noble musique»,--un autre à -son vieil ami Kunz,--un autre au printemps;--et il n'oublia pas non plus -Pottpetschmidt. Kunz but à son tour à Schulz et à quelques autres; et -Christophe, pour mettre fin aux toasts, but à dame Salomé, qui en -devint cramoisie. Après quoi, sans laisser aux orateurs le temps de -riposter, il entama une chanson connue, que les deux vieux reprirent -avec lui, puis après celle-là une autre, et encore une autre à trois -voix, où il était question d'amitié, de musique et de vin: le tout -accompagné de rires retentissants et du tintement des verres qui -trinquaient constamment. - -Il était trois heures et demie, quand ils se levèrent de table. Ils -étaient un peu lourds. Kunz s'affala dans un fauteuil; il eût -volontiers fait une somme. Schulz avait les jambes cassées de ses -émotions du matin, non moins que de ses toasts. Tous deux espéraient -que Christophe se remettrait au piano et jouerait pendant des heures. -Mais le terrible garçon, tout gaillard et dispos, après avoir frappé -trois ou quatre accords sur le piano, le ferma brusquement, regarda par -la fenêtre, et demanda si on ne pourrait pas faire un tour jusqu'au -souper. La campagne l'attirait. Kunz montra peu d'enthousiasme; mais -Schulz trouva sur-le-champ que l'idée était excellente, et qu'il -fallait faire voir à leur hôte la promenade des _Schönbuchwälder._ -Kunz fit un peu la grimace; mais il ne protesta point, et se leva avec -les autres: il était aussi désireux que Schulz de montrera Christophe -les beautés du pays. - -Ils sortirent. Christophe avait pris le bras de Schulz, et le faisait -marcher plus vite que le vieux n'eût voulu. Kunz suivait, en -s'épongeant. Ils péroraient gaiement. Les gens, sur le seuil de leurs -portes, les regardaient passer, et trouvaient que _Herr Professor_ -Schulz avait l'air d'un jeune homme. Au sortir de la ville, ils prirent -à travers prés. Kunz se plaignait de la chaleur. Christophe, sans -pitié, trouvait que l'air était exquis. Par bonheur pour les deux -vieilles gens, on s'arrêtait à tout instant pour discuter, et la -conversation faisait oublier la longueur du chemin. On entra dans les -bois. Schulz récita des vers de Gœthe et de Mœrike. Christophe aimait -beaucoup les vers; mais il n'en pouvait retenir aucun: il s'abandonnait, -en les écoutant, à une rêverie vague, où des musiques se -substituaient aux mots et les faisaient oublier. Il admirait la mémoire -de Schulz. Quelle différence entre la vivacité d'esprit de ce -vieillard malade, presque impotent, enfermé dans sa chambre une partie -de l'année, enfermé dans sa ville de province sa vie presque tout -entière,--et Hassler, qui, jeune, célèbre, au cœur du mouvement -artistique, et parcourant l'Europe pour ses tournées de concerts, ne -s'intéressait à rien et ne voulait rien connaître! Non seulement -Schulz était au courant de toutes les manifestations de l'art présent, -que connaissait Christophe; mais il savait une quantité de choses sur -des musiciens passés ou étrangers, dont Christophe n'avait jamais -entendu parler. Sa mémoire était une citerne profonde, où toutes les -belles eaux du ciel avaient été recueillies. Christophe ne se lassait -pas d'y puiser; et Schulz était heureux de l'intérêt de Christophe. -Il avait rencontré parfois des auditeurs complaisants, ou des élèves -dociles; mais il avait toujours manqué d'un cœur jeune et ardent, avec -qui il pût partager les enthousiasmes, dont il était gonflé jusqu'à -en étouffer. - -Ils étaient les meilleurs amis du monde, quand le vieux eut la -maladresse de dire son admiration pour Brahms. Christophe se mit dans -une colère froide: il lâcha le bras de Schulz, et dit d'un ton cassant -que qui aimait Brahms ne pouvait être son ami. Cela jeta une douche sur -leur joie. Schulz, trop timide pour discuter, trop honnête pour mentir, -balbutiait, tâchait de s'expliquer. Mais Christophe l'arrêta par un: - ---Assez! tranchant qui n'admettait pas de réplique. Il y eut un silence -glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux vieillards n'osaient -passe regarder. Kunz, après avoir toussoté, essaya de renouer la -conversation et de parler des bois et du beau temps; mais Christophe, -boudeur, laissait tomber l'entretien et ne répondait que par -monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d'écho de ce côté, tâcha, pour -rompre le silence, de causer avec Schulz; mais Schulz avait la gorge -serrée, il ne pouvait parler. Christophe le regardait du coin de -l'œil, et il avait envie de rire: il lui avait déjà pardonné. Il ne -lui en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même qu'il était -un animal de contrister ce pauvre vieux; mais il abusait de son pouvoir -et il ne voulait pas avoir l'air de revenir sur ce qu'il avait dit. Ils -restèrent ainsi jusqu'à la sortie du bois: on n'entendait plus que les -pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe sifflotait et -semblait ne pas les voir. Soudain, il n'y tint plus. Il éclata de rire, -se retourna vers Schulz, et lui empoigna les bras dans ses solides -mains: - ---Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant affectueusement, -est-ce beau! est-ce beau!... - -Il parlait de la campagne et de la belle journée; mais ses yeux qui -riaient semblaient dire: - ---Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je t'aime bien. - -Le cœur du vieux se fondit. C'était comme si le soleil était revenu -après une éclipse. Il fut, un moment encore, avant de pouvoir -articuler un mot. Christophe lui avait repris le bras et causait plus -amicalement que jamais: dans son entrain, il avait doublé le pas, sans -faire attention qu'il exténuait ses deux compagnons. Schulz ne se -plaignait pas; il ne s'apercevait même pas de la fatigue, tant il -était content. Il savait qu'il paierait toutes ses imprudences de la -journée; mais il se disait: - ---Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j'aurai bien le temps -de me reposer. - -Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en faisant une mine -piteuse. Christophe s'en aperçut enfin. Il s'excusa, tout confus, et il -offrit de s'étendre dans une prairie, à l'ombre des peupliers. Schulz, -naturellement, acquiesçait, sans se demander si sa bronchite y -trouverait son compte. Heureusement, Kunz y songea pour lui; ou, du -moins, il donna ce prétexte pour ne pas s'exposer, en nage comme il -était, à la fraîcheur des prés. Il proposa d'aller reprendre à une -station voisine le train qui ramenait en ville. Ainsi fut fait. Malgré -leur fatigue, ils durent hâter le pas, pour n'être pas en retard, et -ils arrivèrent en gare, juste au moment où le train y entrait. - -À leur vue, un gros homme s'élança à la portière d'un wagon, et -mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les accompagnant de la liste de -tous leurs titres et qualités, et en agitant les bras comme un fou. -Schulz et Kunz répondirent en criant et remuant aussi les bras; ils se -précipitèrent vers le compartiment du gros homme, qui accourait à -leur rencontre, en bousculant ses compagnons de route. Christophe, -ahuri, suivait en courant, et il demandait: - ---Quoi donc? - -Et les autres, exultants, criaient: - ---C'est Pottpetschmidt! - -Ce nom ne lui disait pas grand'chose. Il avait oublié les toasts du -dîner. Pottpetschmidt sur la plate-forme du wagon, Schulz et Kunz sur -le marchepied, faisaient un vacarme assourdissant; ils s'émerveillaient -de leur chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz fit -les présentations. Pottpetschmidt, après avoir salué, les traits -brusquement pétrifiés, et raide comme un piquet, se jeta, aussitôt -après les formalités accomplies, sur la main de Christophe, qu'il -secoua cinq ou six fois, comme s'il voulait la démancher, et se remit -à vociférer. Christophe distingua dans ses cris qu'il remerciait Dieu -et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne l'empêcha -point, un moment après, en se frappant les cuisses, d'accuser sa -mauvaise chance de l'avoir fait partir de la ville,--lui qui n'en -sortait jamais,--juste pour l'arrivée de Monsieur le _Kapellmeister._ -La dépêche de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure -après le départ du train; il dormait quand elle était arrivée, et on -avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en avait tempêté, toute la -matinée, contre les gens de l'hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait -envoyé promener ses clients, ses rendez-vous d'affaires, et pris le -premier train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable avait -manqué la correspondance de la grande ligne: Pottpetschmidt avait du -attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les -exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure -aux voyageurs qui attendaient comme lui et au portier de la gare. Enfin, -on était reparti. Il tremblait d'arriver trop tard... Mais, Dieu soit -loué! Dieu soit loué!... - -Il avait repris les mains de Christophe, et les pétrissait dans ses -vastes pattes aux doigts poilus. Il était fabuleusement gros, et grand -en proportion: la tête carrée, les cheveux roux, taillés ras, la -figure rasée, grêlée, gros yeux, gros nez, grosses lèvres, double -menton, le cou court, le dos d'une largeur monstrueuse, le ventre comme -un tonneau, les bras écartés du corps, les pieds et les mains -énormes, un gigantesque amas de chair, déformé par l'abus de la -mangeaille et de la bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine, -comme on en voit rouler parfois dans les rues des villes de Bavière, -qui gardent le secret de cette race d'hommes, obtenue par un système de -gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie -et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre: et, les deux mains -posées sur ses deux genoux écartés, ou sur ceux de ses voisins, il ne -se lassait point de parler, faisant rouler les consonnes dans l'air, -avec une vigueur de catapulte. Par instants, il était pris d'un rire -qui le secouait tout entier: il rejetait la tête en arrière, ouvrant -la bouche, ronflant, râlant et s'étranglant. Son rire se communiquait -à Schulz et à Kunz, qui, quand l'accès était passé, regardaient -Christophe, en s'essuyant les yeux. Ils avaient l'air de lui demander: - ---Hein!... Et qu'est-ce que vous en dites? - -Christophe n'en disait rien; il pensait avec effroi: - ---C'est ce monstre qui chante ma musique? - -Ils rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de -Pottpetschmidt, et ne lui faisait aucune avance, malgré les allusions -de Pottpetschmidt, qui grillait de se faire entendre. Mais Schulz et -Kunz avaient à cœur de se faire honneur de leur ami: il fallut en -passer par là. Christophe se mit au piano, d'assez mauvaise grâce; il -pensait: - ---Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas ce qui t'attend: gare -à toi! Je ne te passerai rien. - -Il se disait qu'il allait faire de la peine à Schulz, et il en était -fâché; mais il n'en était pas moins résolu à lui faire de la peine, -plutôt que de tolérer que ce sir John Falstaff égorgeât sa musique. -Le remords de chagriner son vieil ami lui fut épargné: le gros homme -chanta d'une voix admirable. Dès les premières mesures, Christophe fit -un mouvement de surprise. Schulz, qui ne le quittait pas des yeux, -trembla: il pensa que Christophe n'était pas content et il ne se -rassura qu'en voyant sa figure s'éclairer, à mesure qu'il jouait. -Lui-même s'illuminait du reflet de sa joie; et, le morceau fini, quand -Christophe se retourna, en criant que jamais il n'avait entendu chanter -ainsi un de ses _Lieder_, ce fut pour Schulz un ravissement plus doux et -plus profond que celui de Christophe satisfait et de Pottpetschmidt -triomphant: car chacun des deux n'avait que son propre plaisir, et -Schulz avait celui de ses deux amis. Le concert continua. Christophe -s'exclamait: il ne pouvait comprendre comment cet être lourd et commun -parvenait à rendre la pensée de ses _Lieder._ Sans doute, ce n'en -étaient pas toutes les nuances exactes; mais c'en était l'élan, la -passion, qu'il n'avait jamais réussi à souffler complètement à des -chanteurs de profession. Il regardait Pottpetschmidt, et il se -demandait: - ---Est-ce qu'il sent cela, vraiment? - -Mais il ne voyait dans ses yeux d'autre flamme que celle de la vanité -satisfaite. Une force inconsciente remuait cette lourde masse. Celte -force aveugle et passive était comme une armée, qui se bat, sans -savoir contre qui, ni pourquoi. L'esprit des _Lieder_ s'emparait d'elle, -et elle obéissait en jubilant: car elle avait besoin d'agir; et, -livrée à elle-même, elle n'eût jamais su comment. - -Christophe se disait qu'au jour de la Création, le grand sculpteur ne -s'était pas donné beaucoup de peine pour mettre en ordre les membres -épars de ses créatures ébauchées, et qu'il les avait ajustés, tant -bien que mal, sans s'inquiéter s'ils étaient faits pour aller -ensemble: ainsi, chacun se trouvait fabriqué avec des morceaux de toute -provenance; et le même homme était épars en cinq ou six hommes -différents: le cerveau était chez l'un, chez un autre le cœur, chez -un troisième le corps qui convenait à cette âme; l'instrument était -d'un côté, et l'instrumentiste de l'autre. Certains êtres restaient -comme d'admirables violons, éternellement enfermés dans leur boîte, -faute de quelqu'un qui sût en jouer. Et ceux qui étaient faits pour en -jouer étaient, toute leur vie, obligés de se contenter de misérables -crincrins. Il avait d'autant plus de raisons de penser ainsi qu'il -était furieux contre lui-même de n'avoir jamais été capable de -chanter proprement une page de musique. Il avait la voix fausse, et ne -pouvait s'écouter sans horreur. - -Cependant, Pottpetschmidt, grisé par son succès, commençait à -«mettre de l'expression» dans les _Lieder_ de Christophe: -c'est-à-dire qu'il substituait la sienne à celle de Christophe. -Celui-ci, naturellement, ne trouvait pas que sa musique gagnât au -change; et il s'assombrissait. Schulz s'en aperçut. Son manque de -critique et l'admiration qu'il avait pour ses amis ne lui eussent pas -permis de se rendre compte, par lui-même, du mauvais goût de -Pottpetschmidt. Mais son affection pour Christophe lui faisait percevoir -les nuances les plus furtives de la pensée du jeune homme: il n'était -plus en lui, il était en Christophe; et il souffrit aussi de l'emphase -de Pottpeschmidt. Il s'ingénia à l'arrêter sur cette pente -dangereuse. Il n'était pas facile de faire taire Pottpetschmidt. Schulz -eut toutes les peines du monde, quand le chanteur eut épuisé le -répertoire de Christophe, à l'empêcher de se faire entendre dans les -élucubrations de compositeurs médiocres, au seul nom desquels -Christophe se hérissait en boule, comme un porc-épic. - -Heureusement, l'annonce du souper vint museler Pottpetschmidt. Un autre -terrain s'offrait à lui, pour déployer sa valeur: il y était sans -rival; et Christophe, que ses exploits de la matinée avaient un peu -lassé, n'essaya point de lutter. - -La soirée s'avançait. Assis autour de la table, les trois vieux amis -contemplaient Christophe; ils buvaient ses paroles. Il semblait bien -étrange à Christophe de se trouver dans cette petite ville perdue, au -milieu de ces vieilles gens, qu'il n'avait jamais vus avant ce jour, et -d'être plus intime avec eux que s'ils avaient été de sa famille. Il -pensait quel bienfait ce serait pour un artiste, s'il pouvait se douter -des amis inconnus que sa pensée rencontre dans le monde,--combien son -cœur en serait réchauffé et ses forces grandies... Mais il n'en est -rien, le plus souvent: chacun reste seul et meurt seul, craignant -d'autant plus de dire ce qu'il sent, qu'il sent davantage et qu'il -aurait plus besoin de le dire. Les complimenteurs vulgaires n'ont point -de peine à parler. Ceux qui aiment le mieux doivent se faire violence -pour desserrer les dents et pour dire qu'ils aiment. Aussi, faut-il -être reconnaissant à ceux qui osent parler: ils sont, sans s'en -douter, les collaborateurs de celui qui crée.--Christophe était -pénétré de gratitude pour le vieux Schulz. Il ne le confondait pas -avec ses deux compagnons; il sentait qu'il était l'âme de ce petit -groupe d'amis: les autres n'étaient que les reflets de ce Foyer vivant -d'amour et de bonté. L'amitié que Kunz et Pottpetschmidt avaient pour -lui était bien différente. Kunz était égoïste: la musique lui -procurait une satisfaction de bien-être, comme à un gros chat qu'on -caresse. Pottpetschmidt y trouvait un plaisir de vanité et d'exercice -physique. Ni l'un ni l'autre ne s'inquiétait de le comprendre. Mais -Schulz s'oubliait tout entier: il aimait. - -Il était tard. Les deux amis invités repartirent, dans la nuit. -Christophe resta seul avec Schulz. Il lui dit: - ---Maintenant, je vais jouer, pour vous seul. - -Il se mit au piano et joua,--comme il savait le faire, quand il avait -près de lui quelqu'un qui lui était cher. Il joua de ses œuvres -nouvelles. Le vieillard était en extase. Assis auprès de Christophe, -il ne le quittait pas des yeux et retenait son souffle. Dans la bonté -de son cœur, incapable de garder le moindre bonheur pour lui seul, il -répétait, malgré lui: - ---Ah! quel malheur que Kunz ne soit plus là! (ce qui impatientait un -peu Christophe). - -Une heure passa: Christophe jouait toujours; ils n'avaient pas échangé -une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot. Tout était -silencieux: la maison, la rue dormaient. Christophe se retourna, et vit -le vieil homme, qui pleurait: il se leva et alla l'embrasser. Ils -causèrent tout bas, dans le calme de la nuit. Le tic-tac de l'horloge, -amorti, battait dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix, les -mains jointes, le corps penché en avant; il racontait à Christophe, -qui l'interrogeait, sa vie, ses tristesses; à tout instant, il avait -des scrupules de se plaindre, il éprouvait le besoin de dire: - ---J'ai tort... je n'ai pas le droit de me plaindre... tout le monde -a été très bon pour moi... - -Et il ne se plaignait pas, en effet: c'était seulement une mélancolie -involontaire qui se dégageait du sobre récit de sa vie solitaire. Il y -mêlait, aux moments les plus douloureux, des professions de foi d'un -idéalisme très vague et très sentimental, qui agaçaient Christophe, -mais qu'il eût été cruel de contredire. Au fond, c'était, chez -Schulz, bien moins une croyance ferme qu'un désir passionné de -croire,--un espoir incertain, auquel il se cramponnait, comme à une -bouée. Il en cherchait confirmation dans les yeux de Christophe. -Christophe entendait l'appel des yeux de son ami, qui s'attachaient à -lui avec une confiance touchante, qui imploraient de lui--qui lui -dictaient sa réponse. Alors il dit les paroles de foi tranquille et de -force que le vieux attendait, et qui lui firent du bien. Le vieux et le -jeune avaient oublié les années qui les séparaient: ils étaient l'un -près de l'autre, comme deux frères du même âge, qui s'aiment et qui -s'entr'aident; le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort: -le vieillard se réfugiait dans l'âme du jeune homme. - -Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se lever de bonne -heure pour reprendre le même train qui l'avait amené. Aussi ne -flâna-t-il point en se déshabillant. Le vieux avait préparé la -chambre de son hôte, comme s'il devait y passer plusieurs mois. Il -avait mis sur la table des roses dans un vase, et une branche de -laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur le bureau. Il avait -fait porter, dans la matinée, un piano droit. Il avait choisi et placé -sur la planchette, ou chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus -précieux et les plus aimés. Pas un détail auquel il n'eût pensé -avec amour. Ce fut peine perdue: Christophe n'en vit rien. Il se jeta -sur son lit, et dormit aussitôt, à poings fermés. - -Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la joie qu'il avait -eue, et tout le chagrin qu'il avait déjà du départ de l'ami. Il -repassait dans sa tête les paroles qu'ils s'étaient dites. Il songeait -que le cher Christophe dormait près de lui, de l'autre côté du mur, -contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé de fatigue, -courbaturé, oppressé; il sentait qu'il s'était refroidi pendant la -promenade et qu'il allait avoir une rechute; mais il n'avait qu'une -pensée: - ---Pourvu que cela dure jusqu'après son départ! - -Et il tremblait d'avoir un accès de toux, qui réveillât Christophe. -Il était plein de reconnaissance envers Dieu, et se mit à composer des -vers sur le cantique du vieux Siméon: _Nunc dimittis_... Il se leva, en -sueur, pour écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu'à ce -qu'il les eût recopiés soigneusement, avec une dédicace débordante -d'affection, et sa signature au bas, la date et l'heure. Puis, il se -recoucha, ayant le frisson, et ne put se réchauffer, de tout le reste -de la nuit. - -L'aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l'aube de la veille. Mais -il se blâma de gâter par ces pensées les dernières minutes de -bonheur qui lui restaient; il savait bien que, le lendemain, il -regretterait l'heure qui s'enfuyait maintenant; il s'appliqua à n'en -rien perdre. Il tendait l'oreille au moindre bruit de la chambre à -côté. Mais Christophe ne bougeait point. Où il s'était couché, il -se trouvait encore; il n'avait pas fait un mouvement. Six heures et -demie étaient sonnées, et il dormait toujours. Rien n'eût été plus -facile que de lui laisser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris -la chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour disposer -d'un ami, sans son consentement. Il avait beau se répéter: - ---Ce ne sera point ma faute. Je n'y serai pour rien. Il suffit de ne -rien dire. Et s'il ne se réveille pas à temps, j'aurai encore tout un -jour à passer avec lui. - -Il se répliqua: - ---Non, je n'en ai pas le droit. - -Et il se crut obligé d'aller le réveiller. Il frappa à sa porte. -Christophe n'entendit pas tout de suite: il fallut insister. Cela -faisait gros cœur au vieux, qui pensait: - ---Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jusqu'à midi!... - -Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de l'autre côté de la -cloison. Quand il sut l'heure, il s'exclama; et on l'entendit s'agiter -dans sa chambre, faire bruyamment sa toilette, chanter des bribes -d'airs, tout en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille, -et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, malgré son -chagrin. La porte s'ouvrit: il parut, frais, reposé, la figure -heureuse; il ne pensait pas du tout à la peine qu'il faisait. En -réalité, rien ne le pressait de partir; il ne lui en eût rien coûté -de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à -Schulz! Mais Christophe ne pouvait s'en douter exactement. D'ailleurs, -quelque affection qu'il eût pour le vieux, il était bien aise de s'en -aller: il était fatigué par cette journée de conversation -perpétuelle, par ces âmes qui s'accrochaient à lui, avec une -affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu'ils -auraient le temps de se revoir: il ne partait pas pour le bout du -monde!--Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu'au -bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l'éternité. - -Il l'accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite -pluie fine, froide, tombait sans bruit. À la station, Christophe -s'aperçut, en ouvrant son porte-monnaie, qu'il n'avait plus assez -d'argent pour prendre son billet de retour jusqu'à chez lui. Il savait -que Schulz lui prêterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui -demander... Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous aime -l'occasion--le bonheur de vous rendre service?... Il ne le voulut pas, -par discrétion, par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu'à -une station intermédiaire, se disant qu'il ferait le reste du chemin à -pied. - -L'heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils -s'embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie -écrite pendant la nuit. Il resta sur le quai, au pied du compartiment. -Ils n'avaient plus rien à se dire, comme il arrive quand les adieux se -prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de parler: ils ne se -détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu'à ce que le train -partît. - -Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schulz se retrouva seul. Il -revint par l'avenue boueuse; il se traînait: il sentait brusquement la -fatigue, le froid, la tristesse du jour pluvieux. Il eut grand'peine à -regagner sa maison et à monter l'escalier. À peine rentré dans sa -chambre, il fut pris d'une crise d'étouffement et de toux. Salomé vint -à son secours. Au milieu de ses gémissements involontaires, il -répétait: - ---Quel bonheur!... Quel bonheur que c'ait attendu!... - -Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla chercher le -médecin. Dans son lit, tout son corps s'abandonnait, comme une loque. -Il n'aurait pu faire un mouvement; seule, sa poitrine haletait, comme un -soufflet de forge. Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la -journée entière à revivre, minute par minute, toute la journée de la -veille: il se torturait ainsi, et il se reprochait ensuite de se -plaindre, après un tel bonheur. Les mains jointes, le cœur gonflé -d'amour, il remerciait Dieu. - - - - -Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en soi par -l'affection qu'il laissait derrière lui, Christophe revenait au pays. -Arrivé au terme de son billet, il descendit gaiement, et se mit en -route, à pied. Il avait une soixantaine de kilomètres à faire. Il -n'était pas pressé, et flânait comme un écolier. C'était Avril. La -campagne n'était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, comme -de petites mains ridées, au bout des branches noires; quelques pommiers -étaient en fleurs, et les frêles églantines souriaient, le long des -haies. Par-dessus la forêt déplumée, où commençait à pousser un -fin duvet vert-tendre, se dressait, au faîte d'une petite colline, tel -un trophée au bout d'une lance, un vieux château roman. Dans le ciel -bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ombres couraient -sur la campagne printanière; des giboulées passaient; puis, le clair -soleil renaissait, et les oiseaux chantaient. - -Christophe s'aperçut que, depuis quelques instants, il songeait à -l'oncle Gottfried. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus pensé -au pauvre homme; et il se demandait pourquoi son souvenir lui revenait -en ce moment, avec obstination; il en était hanté, tandis qu'il -cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long d'un canal -miroitant; cette image le poursuivait de telle sorte qu'au détour d'un -grand mur, il lui sembla qu'il allait le voir venir à sa rencontre. - -Le ciel s'était assombri. Une violente averse de pluie et de grêle se -mit à tomber, et le tonnerre gronda au loin. Christophe était près -d'un village, dont il voyait les façades roses et les toits rouges, au -milieu des bouquets d'arbres. Il hâta le pas, et se mit à l'abri sous -le toit avançant de la première maison. Les grêlons cinglaient dru; -ils tintaient sur les tuiles, et rebondissaient dans la rue, comme des -grains de plomb. Les ornières coulaient à pleins bords. À travers les -vergers en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et -barbare sur les nuées bleu-sombre. - -Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit -amicalement à Christophe d'entrer. Il accepta l'invitation. La salle -où il pénétra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et -de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un -grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaita le -bonjour à Christophe, et lui dit de s'approcher du feu, pour se -sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille et lui servit à -boire. Assise de l'autre côté de la table, elle continuait de -tricoter, tout en s'occupant de deux enfants, qui jouaient à s'enfoncer -dans le cou de ces épis d'herbes, qu'on nomme à la campagne des -«voleurs» ou des «ramonas». Elle lia conversation avec Christophe. -Il ne s'aperçut qu'après un moment qu'elle était aveugle. Elle -n'était point belle. C'était une forte fille, les joues rouges, les -dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de -régularité: elle avait l'air souriant et un peu inexpressif de -beaucoup d'aveugles, et aussi, leur manie de parler des choses et des -gens, comme si elle les voyait. Au premier moment, Christophe, -interloqué, se demanda si elle se moquait, quand elle lui dit qu'il -avait bonne mine, et que la campagne était très jolie aujourd'hui. -Mais après avoir regardé tour à tour l'aveugle et la femme qui -épluchait, il vit que cela n'étonnait personne. Les deux femmes -interrogèrent amicalement Christophe, s'informant d'où il venait, par -où il avait passé. L'aveugle se mêlait à l'entretien, avec une -animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les -observations de Christophe sur le chemin et sur les champs. -Naturellement, ses remarques tombaient souvent à faux. Elle semblait -vouloir se persuader qu'elle voyait aussi bien que lui. - -D'autres gens de la famille étaient rentrés: un robuste paysan, d'une -trentaine d'années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns -et avec les autres; et, regardant le ciel qui s'éclaircissait, il -attendait le moment de repartir. L'aveugle chantonnait un air, tout en -faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à -Christophe des choses anciennes. - ---Comment! vous connaissez cela? dit-il. - -(Gottfried le lui avait autrefois appris.) - -Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la -première moitié des phrases, et il s'amusait à les terminer. Il -venait de se lever, pour aller inspecter l'état du temps et il faisait -le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans tous les -coins, quand il aperçut, dans un angle, près du dressoir, un objet, -qui le fit tressauter. C'était un long bâton recourbé, dont le -manche, grossièrement sculpté, représentait un petit homme courbé -qui saluait. Christophe le connaissait bien: il avait joué tout enfant -avec. Il sauta sur la canne, et demanda d'une voix étranglée: - ---D'où avez-vous... D'où avez-vous cela? - -L'homme regarda, et dit: - ---C'est un ami qui l'a laissé; un ancien ami, qui est mort. - -Christophe cria: - ---Gottfried? - -Tous se retournèrent, en demandant: - ---Comment savez-vous...? - -Et quand Christophe eut dit que Gottfried était son oncle, ce fut un -émoi général. L'aveugle s'était levée; son peloton de laine avait -roulé à travers la chambre; elle marchait sur son ouvrage, et avait -pris les mains de Christophe, en répétant: - ---Vous êtes son neveu? - -Tout le monde parlait à la fois. Christophe demandait, de son côté: - ---Mais vous, comment... comment le connaissez-vous? - -L'homme répondit: - ---C'est ici qu'il est mort. - -On se rassit; et quand l'agitation fut un peu calmée, la mère raconta, -en reprenant son travail, que Gottfried venait à la maison, depuis des -années; toujours il s'y arrêtait, à l'aller et au retour, dans -chacune de ses tournées. La dernière fois qu'il était venu--(c'était -en juillet dernier),--il semblait très las; et, son ballot déchargé, -il avait été un moment avant de pouvoir articuler une parole; mais on -n'y avait pas pris garde, parce qu'on était habitué à le voir ainsi, -quand il arrivait: on savait qu'il avait le souffle court. Il ne se -plaignait pas. Jamais il ne se plaignait: il trouvait toujours un sujet -de contentement dans les choses désagréables. Quand il faisait un -travail exténuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien -dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait comme -cela serait bon, quand il ne souffrirait plus... - ---Et c'est un tort, Monsieur, d'être toujours content, ajoutait la -bonne femme; car quand on ne se plaint pas, les autres ne vous plaignent -pas. Moi, je me plains toujours... - -Donc, on n'avait pas fait attention à lui. On l'avait même plaisanté -sur sa bonne mine, et Modesta--(c'était le nom de la jeune fille -aveugle),--qui était venue le décharger de son paquet, lui avait -demandé s'il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un jeune -homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne pouvait parler. Il -s'assit sur le banc devant la porte. Chacun partit à son ouvrage: les -hommes, aux champs; la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du banc: -debout, adossée à la porte, son tricot à la main, elle causait avec -Gottfried. Il ne lui répondait pas: elle ne lui demandait pas de -réponse, elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis sa -dernière visite. Il respirait avec peine; et elle l'entendit faire des -efforts pour parler. Au lieu de s'en inquiéter, elle lui dit: - ---Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à l'heure... S'il -est possible de se fatiguer, comme cela!... - -Alors, il ne parla plus. Elle reprit son récit, croyant qu'il -écoutait. Il soupira, et se tut. Quand la mère sortit, un peu plus -tard, elle trouva Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc, -Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et tournée vers le -ciel: depuis quelques minutes, Modesta causait avec un mort. Elle -comprit alors que le pauvre homme avait essayé de dire quelques mots, -avant de mourir, mais qu'il n'avait pas pu; alors, il s'était -résigné, avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans la -paix du soir d'été... - -La pluie avait cessé. La bru alla à l'étable; le fils prit sa pioche -et déblaya, devant la porte, la rigole que la boue avait obstruée. -Modesta avait disparu dès le commencement du récit. Christophe restait -seul dans la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, un -peu bavarde, ne pouvait supporter un silence prolongé; et elle se mit -à lui raconter toute l'histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela -datait de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l'aimait. -Il n'osait pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de -lui, tous se moquaient de lui:--(c'était l'habitude, partout où il -passait.)--Gottfried n'en revenait pas moins, fidèlement, chaque -année. Il trouvait naturel qu'on se moquât de lui, naturel qu'elle ne -l'aimât point, naturel qu'elle se fût mariée et qu'elle fût heureuse -avec un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s'était trop -vantée de son bonheur: le malheur arriva. Son mari mourut subitement. -Puis, sa fille,--une belle fille saine, vigoureuse, que tout le monde -admirait, et qui allait se marier avec le fils du plus riche paysan de -la contrée, perdit la vue, par accident. Un jour qu'elle était montée -dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits, -l'échelle glissa: en tombant, une branche cassée la heurta rudement, -près de l'œil. On crut qu'elle en serait quitte pour une cicatrice; -mais depuis, elle ne cessa de souffrir d'élancements dans le front: un -œil s'obscurcit, puis l'autre; et tous les soins furent inutiles. -Naturellement, le mariage avait été rompu; le futur s'était -éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui, -un mois avant, se seraient assommés mutuellement pour un tour -de valse avec elle, pas un n'avait eu le courage--(c'est bien -compréhensible)--de se mettre une infirme sur les bras. Alors, Modesta, -jusque-là insouciante et rieuse, tomba dans un tel désespoir qu'elle -voulait mourir. Elle refusait de manger, elle pleurait, du matin au -soir; et, la nuit, on l'entendait encore se lamenter dans son lit. On ne -savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec elle; et elle -n'en pleurait que de plus belle. On finit par être excédé de ses -plaintes; alors, on la rabrouait, et elle parlait d'aller se jeter dans -le canal. Le pasteur venait quelquefois: il l'entretenait du bon Dieu, -des choses éternelles, et des mérites qu'elle s'acquérait pour -l'autre monde, en supportant ses peines; mais cela ne la consolait pas -du tout. Un jour, Gottfried revint. Modesta n'avait jamais été bien -bonne pour lui. Non qu'elle fût mauvaise; mais dédaigneuse; et puis, -elle ne réfléchissait pas, elle aimait à rire: il n'y avait pas de -malices qu'elle ne lui eût faites. Quand il apprit son malheur, il fut -bouleversé. Pourtant, il ne lui en montra rien. Il alla s'asseoir -auprès d'elle, ne fit aucune allusion à l'accident, et se mit à -causer tranquillement, comme il faisait, avant. Il n'eut pas un mot pour -la plaindre; il avait l'air de ne pas même s'apercevoir qu'elle était -aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu'elle ne pouvait -voir; il lui parlait de tout ce qu'elle pouvait entendre, ou remarquer, -dans son état; et il faisait cela, simplement, comme une chose -naturelle: on eût dit qu'il était, lui aussi, aveugle. D'abord, elle -n'écoutait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, elle -écouta mieux, et même elle lui parla un peu... - ---Et, continuait la mère, je ne sais pas ce qu'il a bien pu lui dire. -Car nous avions les foins à faire, et je n'avais pas le temps de -m'occuper d'elle. Mais, le soir, quand nous sommes revenus des champs, -nous l'avons trouvée qui causait tranquillement. Et depuis, elle a -toujours été mieux. Elle semblait oublier son mal. De temps en temps, -cela la reprenait encore: elle pleurait, ou bien elle essayait de parler -à Gottfried de choses tristes; mais celui-ci ne semblait pas entendre; -il continuait de causer posément de choses qui la calmaient et qui -l'intéressaient. Il la décida enfin à se promener hors de la maison, -d'où elle n'avait plus voulu sortir depuis l'accident. Il lui fit faire -quelques pas d'abord autour du jardin, puis des courses plus longues -dans les champs. Et elle est arrivée maintenant à se reconnaître -partout et à tout distinguer, comme si elle voyait. Elle remarque même -des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle -s'intéresse à tout, elle qui ne s'intéressait pas, avant, à -grand'chose en dehors d'elle. Cette fois-là, Gottfried s'attarda chez -nous plus longtemps que d'habitude. Nous n'osions pas lui demander de -remettre son départ; mais il resta, de lui-même, jusqu'à ce qu'il -l'eût vue plus tranquille. Et un jour,--elle était là, dans la -cour,--je l'ai entendue rire. Je ne peux pas vous dire l'effet que cela -m'a fait. Gottfried avait l'air bien content aussi. Il était assis -près de moi. Nous nous sommes regardés, et je n'ai pas de honte à -vous dire, Monsieur, que je l'ai embrassé, et de bien bon cœur. Alors, -il m'a dit: - ---Maintenant, je crois que je puis m'en aller. On n'a plus besoin de moi. - -J'ai essayé de le retenir. Mais il m'a dit: - ---Non. Maintenant, il faut que je m'en aille. Je ne peux plus rester. - -Tout le monde savait qu'il était comme le Juif errant: il ne pouvait -demeurer en place; on n'a pas insisté. Alors, il est parti; mais il -faisait en sorte de repasser plus souvent par ici; et c'était, à -chaque fois, une joie pour Modesta: après chacun de ses passages, elle -était toujours mieux. Elle s'est remise au ménage; son frère s'est -marié; elle s'occupe des enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus -jamais, elle a toujours l'air contente. Je me demande quelquefois si -elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux yeux. Oui, ma foi, -Monsieur, il y a bien des jours où on se dit qu'il vaudrait mieux être -comme elle, et ne pas voir certaines vilaines gens et certaines -méchantes choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour en -jour... Pourtant, j'aurais grand peur que le bon Dieu me prît au mot; -et, pour moi, à vrai dire, j'aime encore mieux continuer à voir le -monde, tout vilain qu'il est... - - -Modesta reparut, et l'entretien changea. Christophe voulait repartir, -maintenant que le temps était rétabli; mais ils n'y consentirent pas. -Il fallut qu'il acceptât de rester souper et de passer la nuit avec -eux. Modesta s'assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de la -soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune fille, dont le -sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui en offrit aucune -occasion. Elle cherchait seulement à l'interroger sur Gottfried. Quand -Christophe lui en apprenait des choses qu'elle ignorait, elle était -contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried -qu'à regret: on sentait qu'elle ne disait pas tout; ou, quand elle -avait parlé, elle le regrettait ensuite: ses souvenirs étaient sa -propriété, elle n'aimait pas à les partager avec un autre; elle -mettait à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa -terre: il lui eût été désagréable de penser qu'un autre aimât -Gottfried, aussi bien qu'elle. Elle n'en voulait rien croire; et -Christophe, qui lisait en elle, lui laissa cette satisfaction. En -l'écoutant parler, il s'apercevait que, bien qu'elle eût vu jadis -Gottfried avec des yeux sans indulgence, elle s'était fait de lui, -depuis qu'elle était aveugle, une image différente de la réalité; et -elle avait reporté sur ce fantôme le besoin d'amour qui était en -elle. Rien n'était venu contrarier ce travail d'illusion. Avec -l'intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tranquillement ce -qu'ils ne savent pas, elle dit à Christophe: - ---Vous lui ressemblez. - -Il comprit que, depuis des années, elle avait pris l'habitude de vivre -dans sa maison aux volets clos, où n'entrait plus la vérité. Et -maintenant qu'elle avait appris à voir dans l'ombre qui l'entourait, et -même à oublier l'ombre, peut-être qu'elle aurait eu peur d'un rayon -de lumière filtrant dans ses ténèbres. Elle évoquait devant -Christophe une foule de petits riens un peu niais, dans une conversation -décousue et souriante, où Christophe ne trouvait pas son compte. Il -était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu'un être qui -avait tant souffert, n'eût pas puisé plus de sérieux dans sa -souffrance et se complût à ces futilités; il faisait de temps en -temps un essai pour parler de choses plus graves; mais elles ne -trouvaient aucun écho: Modesta ne pouvait pas--ou ne voulait pas--l'y -suivre. - -On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant de pouvoir dormir. Il -pensait à Gottfried, dont il s'efforçait de dégager l'image des -souvenirs puérils de Modesta. Il n'y parvenait pas sans peine, et il -s'en irritait. Il avait le cœur serré, en songeant que l'oncle était -mort ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. Il -tâchait de revivre l'angoisse de ses derniers instants, lorsque, ne -pouvant parler et se faire comprendre de l'aveugle, il avait fermé les -yeux, pour mourir. Qu'il eût voulu lever ces paupières et lire les -pensées qui se cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s'en -était allée, sans se faire connaître, sans se connaître peut-être! -Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse était de ne pas vouloir -la sagesse, de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses, mais -de s'abandonner à leur cours, de l'accepter et de l'aimer. Ainsi, il -s'assimilait leur essence mystérieuse; et s'il avait fait tant de bien -à l'aveugle, à Christophe, à tant d'autres sans doute qu'on -ignorerait toujours, c'est qu'au lieu d'apporter les paroles habituelles -de révolte humaine contre la nature, il apportait la paix de la nature, -la réconciliation. Il était bienfaisant, à la façon des champs et -des bois... Christophe évoquait le souvenir des soirs passés avec -Gottfried dans la campagne, de ses promenades d'enfant, des récits et -des chants dans la nuit. Il se rappelait la dernière course qu'il avait -faite avec l'oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un matin -désespéré d'hiver; et les larmes lui remontaient aux yeux. Il ne -voulait pas dormir; il ne voulait rien perdre de cette veillée sacrée, -dans ce petit pays, plein de l'âme de Gottfried, où ses pas l'avaient -conduit. Mais tandis qu'il écoutait le bruit de la fontaine, qui -coulait par saccades, et le cri aigu des chauves-souris, la robuste -fatigue de la jeunesse l'emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit. - -Quand il se réveilla, le soleil brillait; tout le monde à la ferme -était déjà au travail. Il ne trouva dans la salle du bas que la -vieille et les petits. Le jeune ménage était aux champs, et Modesta -était allée traire; on la chercha en vain. Christophe ne consentit pas -à attendre son retour: il tenait peu à la, revoir, et il se dit -pressé. Il se remit en route, après avoir chargé la bonne femme de -ses saluts pour les autres. - -Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur un talus, au -pied d'une haie d'aubépine, il vit l'aveugle assise. Elle se leva au -bruit de ses pas, vint à lui, en souriant, lui prit la main, et dit: - ---Venez! - -Ils montèrent à travers prés, jusqu'à un petit champ fleuri, tout -parsemé de croix, qui dominait le village. Elle l'emmena près d'une -tombe, et elle lui dit: - ---C'est là. - -Ils s'agenouillèrent. Christophe se souvenait d'une autre tombe, sur -laquelle il s'était agenouillé avec Gottfried; et il pensait: - ---Bientôt ce sera mon tour. - -Mais cette pensée n'avait, en ce moment, rien de triste. La paix -montait de la terre. Christophe, penché sur la fosse, criait tout bas -à Gottfried: - ---Entre en moi!... - -Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres en silence. Puis -elle fit le tour de la tombe, à genoux, tâtant avec ses mains les -herbes et les fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts -intelligents voyaient: ils arrachaient doucement les tiges de lierre -mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle appuya sa main -sur la dalle: Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de -Gottfried, effleurant chaque lettre. Elle dit: - ---La terre est douce, ce matin. - -Elle lui tendit la main; il donna la sienne. Elle lui fit toucher le sol -humide et tiède. Il ne lâcha point sa main; leurs doigts entrelacés -s'enfonçaient dans la terre. Il embrassa Modesta. Elle lui baisa les -lèvres. - -Ils se relevèrent. Elle lui tendit quelques violettes fraîches qu'elle -avait cueillies, et garda les fanées dans son sein. Après avoir -épousseté leurs genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un -mot. Dans les champs gazouillaient les alouettes. Des papillons blancs -dansaient autour de leur tête. Ils s'assirent dans un pré. Les fumées -du village montaient toutes droites dans le ciel lavé par la pluie. Le -canal immobile miroitait entre les peupliers. Une buée de lumière -bleue duvetait les prairies et les bois. - -Après un silence, Modesta parla à mi-voix de la beauté du jour, comme -si elle le voyait. Les lèvres entr'ouvertes, elle buvait l'air; elle -épiait le bruit des êtres. Christophe savait aussi le prix de cette -musique. Il dit les mots qu'elle pensait, qu'elle n'aurait pu dire. Il -nomma certains des cris et des frémissements imperceptibles, qu'on -entendait sous l'herbe ou dans les profondeurs de l'air. Elle dit: - ---Ah! vous voyez cela aussi? - -Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer. - ---Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit. - -Il avait envie de lui dire: - ---Ne soyez pas jalouse! - -Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda -ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié. - ---Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris? - -Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus -qu'avant...--(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de -prononcer le mot d'«aveugle».) - -Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération. -Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il -eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement: - ---Vous avez souffert? - -Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les -mâchait en silence. Après quelques instants,--(le chant de l'alouette -s'enfonçait dans le ciel),--Christophe raconta que, lui aussi, avait -souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses -épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle -s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe, -qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se -rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;--mais déjà, elle -était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne -répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front -bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un -caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper -des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité -riante. - -Il lui demanda: - ---Vous êtes heureuse? - -Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui, -elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de -le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison... - ---Oui, dit-elle, je suis très heureuse! - -Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un -ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la -main de Christophe. Elle dit: - ---Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche. - -Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où -il ne fallait pas se tromper. - -Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se -retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle -agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le -voyait. - -Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose -d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était -pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même -d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.--Tout en -continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher -vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant -lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les -voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante. - ---Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si différent -de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je sois. -Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait supporter -la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est. - -Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres, qui niait ses -ténèbres et voulait se persuader que ce qui était n'était pas, et -que ce qui n'était pas était. - -Alors, il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de -fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source -d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un -monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans -l'océan.--Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui-même, il -refusait de se réfugier dans cette Ile des Morts... La vie! La -vérité! Il ne voulait pas être un héros qui ment. Peut-être ce -mensonge optimiste était-il nécessaire aux êtres faibles, pour vivre; -et Christophe eût regardé comme un crime d'arracher à ces malheureux -l'illusion qui les soutenait. Mais pour lui-même, il n'eût pu recourir -à de tels subterfuges: il aimait mieux mourir que vivre d'illusions... -L'art n'était-il donc pas une illusion aussi?--Non, il ne devait pas -l'être. La vérité! La vérité! Les yeux grands ouverts, aspirer par -tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme -elles sont, voir l'infortune en face,--et rire! - - - - -Plusieurs mois passèrent. Christophe avait perdu l'espoir de sortir de -sa ville. Le seul qui eût pu le sauver, Hassler, lui avait refusé son -aide. Et l'amitié du vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour -lui être aussitôt retirée. - -Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait reçu deux -lettres affectueuses; mais par un sentiment de lassitude, et surtout à -cause de la difficulté qu'il avait à s'exprimer par lettre, il tarda -à le remercier de ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa -réponse. Et comme il allait enfin se décider à écrire, il reçut un -mot de Kunz, lui annonçant la mort de son vieux compagnon. Schulz avait -eu, disait-il, une rechute de bronchite, qui dégénéra en pneumonie; -il avait défendu qu'on inquiétât Christophe, dont il parlait sans -cesse. En dépit de sa faiblesse extrême et de tant d'années de -maladie, une longue et pénible fin ne lui avait pas été épargnée. -Il avait chargé Kunz d'apprendre la nouvelle à Christophe, en lui -disant que jusqu'à la dernière heure il avait pensé à lui, qu'il le -remerciait de tout le bonheur qu'il lui devait, et que sa bénédiction -le suivrait, tant que Christophe vivrait.--Ce que Kunz ne disait pas, -c'était que la journée passée avec Christophe avait été -probablement l'origine de la rechute et la cause de la mort. - -Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l'ami -qu'il avait perdu, et combien il l'aimait; il souffrit, comme toujours, -de ne le lui avoir pas mieux dit. Maintenant, il était trop tard. Et -que lui restait-il? Le bon Schulz n'avait fait que paraître, juste -assez pour que le vide semblât plus vide, après qu'il n'était -plus.--Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n'avaient d'autre prix -que l'amitié qu'ils avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue -pour eux. Christophe leur écrivit une fois; et leurs relations en -restèrent là.--Il essaya aussi d'écrire à Modesta; mais elle lui fit -répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de choses -indifférentes. Il renonça à poursuivre l'entretien. Il n'écrivit -plus à personne, et personne ne lui écrivit. - -Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du silence -s'abattait sur Christophe. C'était comme une pluie de cendres qui -tombait sur lui. Le soir semblait venir déjà; et Christophe -commençait à peine à vivre: il ne voulait pas se résigner déjà! -L'heure de dormir n'était pas venue. Il fallait vivre... - -Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. La souffrance de son génie -comprimé par l'étroitesse de la petite ville l'exaspérait jusqu'à -l'injustice. Ses nerfs étaient à nu: tout le blessait, au sang. Il -était comme une de ces misérables bêtes sauvages, qui agonisaient -d'ennui dans les trous et les cages où on les avait enfermées, -au _Stadtgarten_ (jardin de la ville). Christophe allait les -voir, par sympathie; il contemplait leurs admirables yeux, où -brûlaient--s'éteignaient de jour en jour--des flammes farouches et -désespérées. Ah! comme eût mieux valu le coup de fusil brutal, qui -délivre! Tout, plutôt que l'indifférence féroce de ces hommes qui -les empêchaient de vivre et de mourir! - -Le plus oppressant, pour Christophe, n'était pas l'hostilité des gens: -c'était leur nature inconsistante, sans forme et sans fond. Que -n'avait-il affaire à l'opposition têtue d'une de ces races au crâne -étroit et dur, qui se refusent à comprendre toute pensée nouvelle! -Contre la force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font -sauter la roche. Mais que peut on contre une masse amorphe; qui cède -comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression, et ne garde aucune -empreinte? Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaissait -dans la fondrière: à peine si, quand une pierre tombait, quelques -rides tressaillaient à la surface du gouffre; la mâchoire s'ouvrait, -se refermait: et de ce qui avait été, il ne restait plus aucune trace. - -Ils n'étaient pas des ennemis. Plût à Dieu qu'ils fussent des -ennemis! Ils étaient des gens qui n'avaient la force ni d'aimer, ni de -haïr, ni de croire, ni de ne pas croire,--en religion, en art, en -politique, dans la vie journalière:--toute leur vigueur se dépensait -à tâcher de concilier l'inconciliable. Surtout depuis les victoires -allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un mic-mac -écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil -idéalisme n'avait pas été renoncé: c'eût été là un effort de -franchise, dont on n'était pas capable; on s'était contenté de le -fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. À l'exemple de -Hegel, serein et double, qui avait attendu jusqu'après Leipzig et -Waterloo pour assimiler la cause de sa philosophie avec l'État -prussien,--l'intérêt ayant changé, les principes avaient changé. -Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour -idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne -était l'idéal de l'humanité. Quand les autres patries étaient les -plus puissantes, on disait, avec Lessing, que «_l'amour de la patrie -était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien_», et -l'on s'appelait: un «_citoyen du monde_». À présent qu'on -l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies «_à la -française_»: paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits -de l'homme, égalité naturelle; on disait que le peuple le plus fort -avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus -faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et -l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la -violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on -l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute -intelligence. - -À vrai dire, l'Allemagne avait tant souffert, pendant des siècles, -d'avoir l'idéalisme et de n'avoir pas la force, qu'elle était -excusable, après tant d'épreuves, de faire le triste aveu qu'avant -tout, il fallait la Force. Mais quelle amertume cachée dans cette -confession du peuple de Herder et de Gœthe! Cette victoire allemande -était une abdication, une dégradation de l'idéal allemand... Hélas! -Il n'y avait que trop de facilités à cette abdication dans la -déplorable tendance des meilleurs Allemands à se soumettre. - ---«_Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà plus -d'un siècle, c'est l'obéissance._» - -Et madame de Staël: - ---«_Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements -philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au -monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui -change ce respect, en admiration._» - -Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en -Allemagne,--depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois -compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif -Bœrne, «_pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau -du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir -alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi_»,--jusqu'au vieux -et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des -savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un -_Herr Lieutenant_, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de -descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il -était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en -souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les -manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur -raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne -point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant, -l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne -s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il -était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles -bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte -perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne -se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à -commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait -encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme -brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé, -de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes, -la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à -scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption -des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres -malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient -qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire -les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur -autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé -de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas, -non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en -subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas -quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce -qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force, -de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal -employés, gâchés,--le non-sens d'une carrière, qui, si elle est -simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est -plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite, -sans croire à ce qu'on dit... - -La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force -inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux, -à des époques précises, comme le flux et le reflux de la -mer:--l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder -et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait -des âmes comme la sienne,--non «_des fils de la terre_», servilement -attachés à la glèbe, mais «_des esprits, fils du soleil_», qui se -tournent invinciblement vers la lumière. - -Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi -latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de -l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était -servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle -attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et -broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art -les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé -tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des -inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands -dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des -Français?--Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela -lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de -bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la -jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y -croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi. - - - - -Il résolut de partir.--Mais il ne pouvait partir, à cause de sa mère. - -Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et -elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se -faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe, -et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de -l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur -admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait -quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils, -parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il -fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute -sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils -vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait -pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il -pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser -la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à -l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle -voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu -qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux -homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon. - -Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,--une grandeur morale--dans -cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne pouvait comprendre -l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans les affections de -famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme qui voulait -aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la -raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet -amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait -tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement -des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui -fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un -génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une -civilisation qui se meurt, concluent après une vie--des siècles--de -luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux, -qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait -une autre sagesse. - -Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais -il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de -parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois, -il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au -sérieux:--peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux, -pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait -poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait -qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme, -qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait -peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir, -quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la -lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de -terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe -de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix, -il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait -trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se -plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés, -de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se -disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était -pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet -reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était -fatigué, qu'il allait se coucher. - -Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir -qu'elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et, -posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit: - ---Non, mère, j'ai quelque chose à te dire. - -Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour -répondre,--la gorge contractée: - ---Et quoi donc, mon petit? - -Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta -bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la -conversation, comme à l'ordinaire; mais il ne se déridait pas, et -continuait, cette fois, d'un air si volontaire et si sérieux qu'il n'y -avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s'arrêta, -et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux -épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui -manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand -elle put enfin retrouver le souffle, elle dit,--(ses lèvres -tremblaient): - ---Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible... - -Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la -tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils -pleurèrent. Après quelque temps, il s'en alla dans sa chambre et s'y -enferma jusqu'au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui -s'était passé; et comme il n'en parlait plus, elle voulut se -convaincre qu'il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes. - -Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il -lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L'égoïsme de sa peine -l'emportait sur la pensée de celle qu'il ferait. Il parla. Il alla -jusqu'au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser -troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n'avoir plus à -soutenir une seconde discussion:--(il ne savait pas s'il retrouverait, -une seconde fois, le triste courage qu'il avait aujourd'hui).--Louisa -criait: - ---Non, non, tais-toi!... - -Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand -il eut fini,--(elle sanglotait),--il lui prit les mains et tâcha de lui -faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art, à -sa vie, qu'il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouler, -elle pleurait, et répétait: - ---Non, non!... Je ne veux pas... - -Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa, -pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu'ils -se retrouvèrent, le lendemain, à table, il recommença sans pitié à -reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu'elle -portait à ses lèvres, et dit, d'un ton de reproche douloureux: - ---Tu veux donc me torturer? - -Il fut ému, mais il dit: - ---Chère maman, il le faut. - ---Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas... C'est pour -me faire de la peine... C'est une folie... - -Ils voulurent se convaincre l'un l'autre; mais ils ne s'écoutaient pas. -Il comprit qu'il était inutile de discuter: cela ne servait qu'à se -faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses -préparatifs de départ. - -Quand elle vit qu'aucune de ses prières ne l'arrêtait, Louisa tomba -dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa -chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle -ne mangeait plus; la nuit, il l'entendait pleurer. Il en était -crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait, -toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l'aimait tant! -Pourquoi fallait-il qu'il la fît souffrir?... Hélas! Elle ne serait -pas la seule; il le voyait clairement... Pourquoi le destin avait-il mis -en lui le désir et la force d'une mission, qui devait faire souffrir -ceux qu'il aimait? - ---Ah! pensait-il, si j'étais libre, si je n'étais pas contraint par -cette force cruelle d'être ce que je dois être, ou sinon, de mourir -dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais -heureux, vous que j'aime! Laissez-moi vivre d'abord, agir, lutter, -souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne -faire qu'aimer, aimer, aimer!... - -Jamais il n'eût résisté au reproche perpétuel de cette âme -désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa, -faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui -l'étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux -autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre -Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n'avait pas cessé de -jalouser son frère aîné, quoiqu'il n'en eût guère de raisons pour -le moment,--Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au -vif, et qui redoutait en secret, sans oser s'avouer cette basse pensée, -ses succès à venir,--(car il était assez intelligent pour sentir la -force de son frère, et pour craindre que d'autres ne la sentissent, -comme lui),--Rodolphe fut trop heureux d'écraser Christophe sous le -poids de sa supériorité. Il ne s'était jamais préoccupé de sa -mère, dont il savait la gêne; bien qu'il fût largement en situation -de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais, -quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ -des trésors d'affection. Il s'indigna contre cette prétention -d'abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut -le front d'aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de -très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela, -d'un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices -qu'elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il -flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de -polisson et de chien d'hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la -tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader -que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu'il -n'avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu'à le croire. Au -lieu de s'en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte, -elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils -se dirent l'un à l'autre des choses pénibles; et le résultat fut que -Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu'à presser -ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins -s'apitoyaient sur sa mère, et que l'opinion du quartier la -représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les -dents, et ne démordit plus de sa résolution. - -Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu -de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés -ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur -restait,--comme c'est trop souvent le cas,--en une de ces stériles -bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se voyaient -qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se -regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques -bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À -grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge: -mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait -parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était -intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait -difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se -rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite; -mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son -fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se -refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le -visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords; -mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il -souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses -remords. - -Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes -tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne -s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre; -et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun -travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près -d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise -renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en -chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de -fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses -hoquets de désespoir: - ---Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon petit, -ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le -supporter!... - -Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant: - ---Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie! - -Mais elle continuait: - ---Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars, -qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas -mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois -morte!... - -Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la -consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement -d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la -calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se -taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu -apaisée, il lui dit: - ---Recouche-toi: tu vas prendre froid. - -Elle répéta: - ---Ne pars pas! - -Il dit, tout bas: - ---Je ne partirai pas. - -Elle tressaillit, et lui saisit la main: - ---C'est vrai? dit-elle. C'est vrai? - -Il détourna la tête, avec découragement: - ---Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en supplie!... - -Elle se leva docilement, et regagna sa chambre. - -Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui -s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle -tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise, -dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper; -mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber. -Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en -face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos -tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en -lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le -retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse -qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot; -mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de -travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint -près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait. -Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à -genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot, -il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea -d'une angoisse mortelle;--mais aussitôt, le remords y entra: car elle -sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de -souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle -qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front -et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine. -Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses -mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire: - ---Pars! - -Et elle ne le pouvait pas. - -Il eût voulu lui dire: - ---Je suis heureux de rester. - -Et il ne le pouvait pas. - -La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien -changer. Elle soupira, dans son douloureux amour: - ---Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous ensemble! - -Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et, -s'efforçant de sourire, il dit: - ---On mourra tous ensemble. - -Elle insistait: - ---Bien sûr? Tu ne pars pas? - -Il se releva: - ---C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir. - -Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne -dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit -chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa -mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,--d'autant plus maladroite -qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne -fallait pas faire,--Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son -chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère -affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout -instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,--ce qu'il tâchait -d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec -confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait -entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle -n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire. -Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus -profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de -dire. - -Mille petites choses, d'innocentes manies, la séparaient aussi de -Christophe, qu'elles irritaient. La bonne vieille radotait un peu. Elle -avait un besoin de répéter les commérages du voisinage, ou cette -tendresse de nourrice, qui s'obstine à rappeler les niaiseries des -premières années, tout ce qui vous rattache au berceau. On a eu tant -de peine à en sortir, à devenir un homme! Et il faut que la nourrice -de Juliette vienne vous étaler les langes salis, les médiocres -pensées, toute cette époque néfaste, où une âme naissante se débat -contre l'oppression de la vile matière et du milieu étouffant! - -Au milieu de tout cela, elle avait des élans de tendresse -touchante,--comme avec un petit enfant,--qui lui prenaient le cœur; et -il s'y abandonnait,--comme un petit enfant. - -Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils faisaient, -ensemble, toujours ensemble, isolés du reste des gens. Lorsqu'on -souffre, étant deux, et qu'on ne peut remédier à la souffrance l'un -de l'autre, il est fatal qu'on l'exaspère: chacun finit par rendre -l'autre responsable de ce qu'il souffre; et chacun finit par le croire. -Mieux vaudrait être seul: on est seul à souffrir. - -C'était pour tous deux une torture de chaque jour. Ils n'en seraient -jamais sortis, si le hasard n'était venu, comme il arrive souvent, -trancher, d'une façon malheureuse en apparence,--intelligente au -fond,--l'indécision cruelle, où ils se débattaient. - - - - -Un dimanche d'octobre. Quatre heures de l'après-midi. Le temps était -radieux. Christophe était resté, tout le jour, dans sa chambre, -replié sur lui-même, «suçant sa mélancolie». - -Il n'y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de marcher, de -dépenser sa force, de s'exténuer de fatigue, afin de ne plus penser. - -Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut sur le point -de s'en aller, sans lui dire au revoir. Mais, déjà sur le palier, il -pensa au chagrin qu'elle en aurait, pour toute la soirée, où elle -resterait seule. Il rentra, se donnant le prétexte qu'il avait oublié -quelque chose. La porte de la chambre de sa mère était entrebâillée. -Il passa la tête par l'ouverture. Il vit sa mère, quelques secondes... -Quelle place ces secondes devaient tenir dans le reste de sa vie!... - -Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place -favorite, dans l'angle de la fenêtre. Le mur de la maison d'en face, -d'un blanc sale et crevassé, masquait la vue; mais, de l'encoignure où -elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des -maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme un mouchoir de -poche. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de volubilis grimpait le -long de ficelles et tendait sur l'échelle aérienne son fin réseau, -qu'un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise -basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne -lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre,--ses mains -aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu -recourbés,--elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le -lambeau de ciel qu'on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les -feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d'un peu -de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche -entr'ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos. -C'était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se -plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l'on ne pense -à rien: dans la torpeur de l'être, rien ne parle plus que le cœur, à -demi endormi. - ---Maman, dit-il, j'ai envie de sortir. Je vais faire un tour du côté -de Buir; je rentrerai un peu tard. - -Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la -tête vers lui, et le regarda de ses bons yeux paisibles. - ---Va, mon petit, lui dit-elle: tu as raison, profite du beau temps. - -Elle lui sourit. Il lui sourit. Ils restèrent un instant à se regarder; -puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des yeux. - -Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où -le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon du -soleil sur les feuilles pâles du volubilis. - -Ainsi, il la laissa--pour toute sa vie. - - - - -Soir d'octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne languissante -s'assoupit. De petites cloches de villages tintent sans se presser dans -le silence des champs. Au milieu des labours, des colonnes de fumées -montent lentement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards -blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l'approche -de la nuit... Un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des -circuits dans un champ de betteraves. Des troupes de corneilles -tournaient dans le ciel gris. - -Christophe, tout en rêvant et sans s'être fixé de but, allait, -d'instinct, vers un but. Depuis quelques semaines, ses promenades autour -de la ville gravitaient vers un village, où il était sûr de -rencontrer une belle fille qui l'attirait. Ce n'était qu'un attrait, -mais fort vif et un peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer -d'aimer quelqu'un; son cœur restait rarement vide: toujours il était -meublé de quelque image qui en était l'idole. Peu lui importait, le -plus souvent, que cette idole sût qu'il l'aimait: mais il avait besoin -d'aimer; il fallait qu'il ne fît jamais nuit dans son cœur. - -L'objet de la flamme nouvelle était la fille d'un paysan, qu'il avait -rencontrée, comme Éliézer rencontra Rébecca, auprès d'une fontaine; -mais elle ne lui avait pas offert à boire: elle lui avait jeté de -l'eau à la figure. Agenouillée au bord d'un ruisseau, dans un creux de -la berge, entre deux saules dont les racines formaient autour d'elle -comme un nid, elle lavait du linge avec vigueur; et sa langue n'était -pas moins active que ses bras: elle causait et riait très fort avec -d'autres filles du village, qui lavaient, de l'autre côté du ruisseau. -Christophe s'était couché sur l'herbe, à quelques pas; et, le menton -appuyé sur ses mains, il les regardait. Cela ne les intimidait guère: -elles continuaient leur bavardage, en un style qui ne manquait pas de -verdeur. À peine écoutait-il: il entendait seulement le son de leurs -voix riantes, mêlé au bruit des battoirs, au lointain meuglement des -vaches dans les prés; et il rêvassait, ne quittant pas des yeux la -belle lavandière.--Les filles ne tardèrent pas à distinguer l'objet -de ses attentions; elles y firent entre elles des allusions malignes; sa -préférée ne lançait pas à son adresse les remarques les moins -mordantes. Comme il ne bougeait toujours point, elle se leva, prit un -paquet de linge lavé et tordu, et se mit à l'étendre sur les -buissons, en se rapprochant de lui, afin d'avoir un prétexte pour le -dévisager. En passant à côté, elle s'arrangea de façon à -l'éclabousser avec ses draps mouillés, et elle le regarda -effrontément, en riant. Elle était maigre et robuste, le menton fort, -un peu en galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les yeux -bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche belle, aux lèvres -grosses, avançant un peu, comme celles d'un masque grec, une masse de -cheveux blonds tordus sur la nuque, et le teint halé. Elle portait la -tête très droite, ricanait à chaque mot qu'elle disait, et marchait -comme un homme, en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait -d'étendre son linge, en regardant Christophe, d'un regard -provocant,--attendant qu'il parlât. Christophe la fixait aussi; mais il -ne désirait aucunement lui parler. À la fin, elle lui éclata de rire -au nez, et s'en retourna vers ses compagnes. Il resta à sa place, -étendu, jusqu'à ce que le soir tombât, et qu'il la vît partir, sa -hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l'échine, toujours -causant et riant. - -Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au -milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux. -Il flânait, regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout, -alignées devant leurs paniers, comme des esclaves à vendre. L'homme de -la police passait devant chacune, avec son escarcelle et son rouleau de -tickets, recevant une piécette, délivrant un papier. La marchande de -café allait de rang en rang, avec une corbeille pleine de petites -cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le -tour du marché, deux grands paniers au bras, et, sans humilité, -quémandait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les -antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et -tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux -petites voitures, aboyaient joyeusement, tout fiers de leur importance. -Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca.--De son vrai nom, -elle s'appelait Lorchen.--Sur son blond chignon, elle avait mis une -feuille de chou, blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé. -Assise sur un panier, devant des tas d'oignons dorés, de petites raves -roses, de haricots verts, et de pommes rubicondes, elle croquait ses -pommes, l'une après l'autre, sans s'occuper de les vendre. Elle ne -cessait pas de manger. De temps en temps, elle s'essuyait le menton et -le cou avec son tablier, relevait ses cheveux avec son bras, se frottait -la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains -sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l'une à l'autre -une poignée de petits pois. Et elle regardait à droite, à gauche, -d'un air désœuvré. Mais elle ne perdait rien de ce qui se faisait -autour d'elle, et, sans en avoir l'air, elle cueillait tous les regards -qui lui étaient destinés. Elle vit parfaitement Christophe. En causant -avec les acheteurs, elle fronçait le sourcil pour observer, par-dessus -leurs têtes, son admirateur. Elle semblait digne et grave, comme un -pape; mais sous cape, elle se moquait de Christophe. Il le méritait -bien: il restait là planté, h quelques pas, la dévorant des yeux; et -puis, il s'en alla, sans lui avoir parlé. - -Il revint plus d'une fois rôder autour du village où elle habitait. -Elle allait et venait dans la cour de sa ferme: il s'arrêtait sur la -route pour la regarder. Il ne s'avouait pas que c'était pour elle qu'il -venait; et, en vérité, c'était presque sans y penser. Quand il était -absorbé par la composition d'une œuvre, il se trouvait dans un état -de somnambule: tandis que son âme consciente suivait ses pensées -musicales, le reste de son être demeurait livré à l'autre âme -inconsciente, qui guette la moindre distraction de l'esprit pour prendre -la clef des champs. Il était souvent étourdi par le bourdonnement de -sa musique, quand il se trouvait en face d'elle; et il continuait de -rêvasser, en la regardant. Il n'eût pu dire qu'il l'aimât, il n'y -songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se -rendait pas compte du désir qui le ramenait vers elle. - -Cette insistance faisait jaser. On s'en gaussait à la ferme, où l'on -avait fini par savoir qui était Christophe. On le laissait tranquille, -d'ailleurs; car il était inoffensif. Pour tout dire, il avait l'air -d'un sot: et il ne s'en inquiétait pas. - - - - -C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants -entre deux cailloux, en criant: «Vive l'Empereur!» (_Kaiser lebe! -Hoch!_) On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les -chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes -frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient -avec frénésie le fumier d'or: le vent s'engouffrait dans leurs plumes, -comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait -voluptueusement sur le flanc, au soleil. - -Christophe se dirigea vers le toit rouge de l'auberge des _Trois Rois_, -au-dessus duquel flottait un petit drapeau. Des chapelets d'oignons -étaient pendus à la façade, et les fenêtres étaient garnies de -fleurs de capucines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de -fumée de tabac, où s'étalaient aux murs des chromos jaunies, et, à -la place d'honneur, le portrait colorié de l'Empereur-Roi, entouré -d'une guirlande de feuilles de chêne. On dansait. Christophe était -bien sûr que sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première -figure qu'il aperçut. Il s'établit dans un angle de la pièce, d'où -il pouvait suivre en paix les évolutions des danseurs. Mais, quelque -soin qu'il eut pris pour ne pas être remarqué, Lorchen sut bien le -découvrir dans son coin. Tout en tournant d'interminables valses, elle -lui lançait par-dessus l'épaule de son danseur de rapides œillades; -et, pour mieux l'exciter, elle coquetait avec les garçons du village, -en riant de sa grande bouche bien fendue. Elle parlait fort et disait -des niaiseries, ne différant point en cela de ces jeunes filles du -monde, qui, lorsqu'on les regarde, se croient obligées de rire, de -s'agiter, d'être sottes pour la galerie, au lieu de le rester pour -elles seules.--En quoi elles ne sont pas si sottes: car elles savent que -la galerie les regarde et ne les écoute pas.--Christophe, les coudes -sur la table et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille -avec des yeux ardents et furieux: il avait l'esprit assez libre pour -n'être pas dupe de ses roueries; mais il ne l'avait pas assez pour ne -pas s'y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou -bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le -panneau. - -Un autre l'observait: c'était le père de Lorchen. Petit et trapu, une -grosse tête au nez court, le crâne chauve rissolé par le soleil, avec -une couronne de cheveux qui avaient été blonds et frisottaient par -boucles épaisses comme un Saint-Jean de Dürer, bien rasé, la figure -impassible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causait très -lentement avec d'autres paysans, tout en suivant du coin de l'œil la -mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il -toussota; un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il -vint s'asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe, -mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné: il rencontra le regard -narquois du vieux qui, sans extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa -familièrement la parole. Christophe le connaissait: il le tenait pour -une vieille canaille; mais le faible qu'il avait pour la fille le -rendait indulgent pour le père, et même lui inspirait un bizarre -plaisir à se trouver avec lui: le vieux malin s'en doutait. Après -avoir parlé de la pluie et du beau temps, et fait une allusion -goguenarde aux belles filles, et à ce qu'il ne dansait pas, il conclut -que Christophe avait bien raison de ne pas se donner de mal, et qu'on -était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter -sans façon à en vider un. En buvant, le vieux causait, sans se -presser. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu'on -avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe ne -répondait que par quelques grognements: cela ne l'intéressait pas; il -regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence: le paysan -attendait un mot; nulle réponse ne venait: il reprenait tranquillement. -Christophe se demandait ce qui lui valait l'honneur de la société du -vieux et de ses confidences. Il finit par comprendre. Le vieux, après -avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre: il vanta -l'excellence de ses produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses -œufs, de son lait; et brusquement, il demanda si Christophe ne pourrait -pas lui procurer la clientèle du château. Christophe sursauta: - ---Comment diable savait-il?... Il le connaissait donc? - ---Oui bien, disait le vieux. Tout se sait... - -Il n'ajoutait pas: - ---... quand on se donne la peine de faire sa petite police soi-même. - -Christophe se fit un malin plaisir de lui apprendre que, bien que «tout -se sût», on ne savait pas sans doute qu'il venait de se brouiller avec -la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flatter de quelque -crédit auprès de l'office et des cuisines du château,--(ce dont il -doutait fort)--ce crédit, à l'heure présente, était mort et -enterré. Le vieux eut un froncement imperceptible de la bouche. Il ne -se découragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda si -Christophe ne pourrait pas du moins le recommander à telle et telle -famille. Et il lui nomma toutes celles avec qui Christophe se trouvait -en relations: car il s'était renseigné très exactement, au marché. -Christophe eût été furieux de cet espionnage, s'il n'avait eu plutôt -envie de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré toute sa -malice: (car il ne se doutait pas que la recommandation qu'il demandait -était plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que de lui en -procurer de nouvelle). Il le laissa donc dévider en pure perte son -écheveau de petites ruses grossières; et il ne répondait ni oui, ni -non. Mais le paysan insistait; et, s'attaquant enfin à Christophe -lui-même et à Louisa, qu'il avait gardés pour la fin, il voulut à -toute force leur colloquer son lait, son beurre, et sa crème. Il -ajoutait que, puisque Christophe était musicien, rien ne faisait plus -de bien pour la voix qu'un œuf frais avalé cru, matin et soir: et il -se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sortis du cul de la -poule. Cette idée que le vieux le prenait pour un chanteur fit éclater -de rire Christophe. Le paysan en profita pour faire venir une autre -bouteille. Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu'il pouvait -pour l'instant, il s'en alla, sans autre cérémonie. - -La nuit était venue. Les danses étaient de plus en plus animées. -Lorchen ne prêtait aucune attention à Christophe: elle avait trop à -faire de tourner la tête a un jeune drôle du village, fils d'un riche -fermier, que toutes les filles se disputaient. Christophe s'intéressait -à la lutte: ces demoiselles se souriaient, et elles se fussent -griffées avec délices. Christophe, bon enfant, s'oubliait, et faisait -des vœux pour le triomphe de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut -obtenu, il se sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n'aimait pas -Lorchen: il était bien naturel qu'elle aimât qui elle voulait. - ---Sans doute. Mais il n'était pas gai de se sentir si seul. Tous ces -gens ne s'intéressaient à lui que pour l'exploiter, et se moquer de -lui ensuite. Il soupira, sourit en regardant Lorchen, que la joie de -faire enrager ses rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa -à partir. Il était près de neuf heures: il avait deux bonnes lieues -à faire pour rentrer en ville. - -Il se levait de table, quand la porte s'ouvrit; et une dizaine de -soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les -gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient -s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux -arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur -tourner le dos et de causer entre eux; mais, sans en avoir l'air, ils -eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer. - ---Depuis quelque temps, tout le pays était en lutte sourde avec la -garnison des forts qui entouraient la ville. Les soldats s'ennuyaient à -périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se moquaient d'eux -grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en -pays conquis. La semaine d'avant, quelques-uns d'entre eux, pris de vin, -avaient troublé une fête dans un village voisin, et assommé à -moitié un fermier. Christophe, au courant des choses, partageait -l'état d'esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit -ce qui allait se passer. - -Les soldats, sans s'inquiéter de la malveillance qui accueillait leur -entrée, allèrent bruyamment s'asseoir aux tables pleines, d'où ils -bousculèrent les gens, pour se faire place: ce fut l'affaire d'un -moment. La plupart s'écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout -d'un banc, ne se rangea pas assez vite: ils soulevèrent le banc, et le -vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe se leva, -indigné; mais, comme il était sur le point d'intervenir, il vit le -vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se -confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de -Christophe: il les regardait venir, serrant les poings. Mais il n'eut -pas à se défendre. C'étaient deux grands diables athlétiques et -bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et -tâchaient de les imiter. Ils furent intimidés par l'air hautain de -Christophe; et, quand il leur dit, d'un ton sec: - ---La place est prise... - -ils s'excusèrent précipitamment, et se reculèrent au bout du banc, -afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu les inflexions du maître: la -servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que -Christophe n'était pas un paysan. - -Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, put observer les -choses avec plus de sang-froid. Il n'eut pas de peine à voir que toute -la bande était menée par un sous-officier,--un petit boule-dogue, aux -yeux durs,--face de larbin hypocrite et méchant: un des héros de la -bagarre de l'autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe, -et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes -injurieux, qu'ils affectaient de ne pas entendre. Il s'attaquait surtout -aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts -physiques, avec une ignominie d'expressions qui soulevait les rires de -ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur venaient aux -yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le -regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en -n'épargnant personne: Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa -chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le -verre à la tête, à la première insulte. Il se disait: - ---Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire ouvrir le -ventre; et après, si j'en réchappe, on me mettra en prison: le jeu -n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué. - -Mais son orgueil s'y refusait: il ne voulait pas avoir l'air de fuir -devant ces oiseaux-là.--Le regard sournois et brutal se posa sur lui. -Christophe, raidi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra, -un instant: la figure de Christophe le mit en verve; il poussa du coude -son voisin, lui désigna le jeune homme, en ricanant; et déjà il -ouvrait la bouche pour l'injurier. Christophe, ramassé sur lui-même, -allait lancer son verre à toute volée.--Cette fois encore, le hasard -le sauva. Au moment où l'ivrogne allait parler, un couple maladroit de -danseurs vint buter contre lui et fit tomber son verre. Il se retourna -furieux, et déversa sur eux un tombereau d'injures. Son attention -était détournée: il ne pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit -encore quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne cherchait plus -à reprendre l'entretien, il se leva, prit lentement son chapeau, et -s'achemina sans se presser vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le -banc où l'autre était assis, pour bien lui faire sentir qu'il ne -cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l'avait décidément -oublié: personne ne s'occupait de lui. - -Il tournait la poignée de la porte: quelques secondes encore, et il -était dehors. Mais il était dit qu'il n'en sortirait pas indemne. Un -brouhaha s'élevait dans le fond de la salle. Les soldats, après avoir -bu, avaient décidé de danser. Et comme toutes les filles avaient leurs -cavaliers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire. Mais -Lorchen ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour rien qu'elle -avait ces yeux hardis et ce menton volontaire, qui plaisaient à -Christophe. Elle valsait comme une folle, quand le sous-officier, qui -avait jeté son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle -tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara que jamais -elle ne danserait avec un malotru comme lui. L'autre la poursuivit. Il -bourrait de coups de poing les gens derrière lesquels elle cherchait à -s'abriter. Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là, -protégée de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour -l'injurier; elle voyait que sa résistance ne servirait à rien et elle -trépignait de fureur, cherchait les mots les plus blessants, et -comparait sa tête à celle de divers animaux de la basse-cour. Lui, -penché vers elle, de l'autre côté de la table, avait un mauvais -sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il prit son -élan, et sauta par-dessus la table. Il l'empoigna. Elle se débattit, -comme une vachère, à coups de poing et de pied. Il n'était pas trop -bien d'aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l'équilibre. Furieux, -il la poussa contre le mur, et la gifla. Il ne recommença pas: -quelqu'un lui avait sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le -lançait d'un coup de pied, au milieu des buveurs. C'était Christophe, -qui s'était rué sur lui, bousculant tables et gens. Le sous-officier -se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en -servir, Christophe l'assomma d'un coup d'escabeau. Le tout avait été -si prompt qu'aucun des spectateurs n'eut l'idée d'intervenir. Mais -quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau, comme un bœuf, un -tumulte épouvantable s'éleva. Les autres soldats coururent sur -Christophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se jetèrent sur eux. -La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les -tables étaient renversées. Les paysans se réveillaient: il y avait de -vieilles rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se -mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet -de ferme, avait empoigné la tête d'un soldat qui l'avait insulté tout -à l'heure, et la martelait contre un mur. Lorchen, armée d'une trique, -tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient en hurlant, sauf -deux ou trois gaillardes, qui s'en donnaient à cœur-joie. L'une -d'elles, une grosse petite blonde, voyant un soldat gigantesque,--le -même qui s'était assis à la table de Christophe,--défoncer à coups -de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer, -revint, et tirant en arrière la tête de la brute, elle lui appliqua -dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L'homme poussa des -mugissements. La fille jubilait, insultant l'ennemi désarmé, que les -paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les soldats, trop -faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d'entre eux sur le -carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient -irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient -tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs fourches; ils -lançaient sur l'ennemi leurs chiens hargneux. Un troisième soldat -tomba, le ventre troué d'un coup de trident. Les autres durent -s'enfuir, pourchassés jusqu'au delà du village; et, de loin, ils -criaient, en se sauvant à travers champs, qu'ils allaient chercher les -camarades et qu'ils reviendraient tout à l'heure. - -Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l'auberge: -ils exultaient; c'était la revanche, depuis longtemps attendue, des -avanies qu'ils avaient subies. Ils ne pensaient pas encore aux -conséquences de l'échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et -chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Christophe, tout -joyeux de se sentir rapproché d'eux. Lorchen vint lui prendre la main, -et resta un instant à la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au -nez. Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure. - -On s'occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n'y avait que -des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus, -sans grave conséquence. Mais il n'en était pas de même des soldats. -Trois étaient sérieusement atteints: le colosse aux yeux brûlés, qui -avait eu l'épaule à moitié emportée d'un coup de hache; l'homme -éventré, qui râlait, et le sous-officier, assommé par Christophe. On -les avait étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins -blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda longuement, -d'un regard chargé de haine, le cercle des paysans penchés autour de -lui. À peine eut-il repris conscience de ce qui s'était passé qu'il -commença à les insulter. Il jurait qu'il se vengerait, qu'il leur -ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on sentait que s'il -pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire -était forcé. Un jeune paysan cria au blessé: - ---Ferme ta gueule, ou je te tue! - -Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui qui venait -de parler, avec ses yeux injectés de sang: - ---Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête. - -Il continuait à vociférer. L'homme éventré poussait des cris aigus, -comme un cochon qu'on saigne. Le troisième était immobile et rigide -comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et -quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les -vociférations du sous-officier et les cris du mourant s'assourdirent. -Les paysans se taisaient: ils demeuraient à la même place, faisant le -cercle, comme si les trois corps étaient toujours étendus à leurs -pieds; ils n'osaient pas bouger et se regardaient, épeurés. À la fin, -le père de Lorchen dit: - ---Vous avez fait de bel ouvrage! - -Il y eut un murmure angoissé: ils avalaient leur salive. Puis, ils se -mirent à parler tous à la fois. D'abord, ils chuchotaient, comme s'ils -avaient peur qu'on ne les écoutât à la porte; mais bientôt, le ton -s'éleva et devint plus âpre: ils s'accusaient l'un l'autre; ils se -reprochaient mutuellement les coups qu'ils avaient donnés. La dispute -s'envenimait: ils semblaient sur le point d'en venir aux mains. Le père -de Lorchen les mit tous d'accord. Les bras croisés, se tournant vers -Christophe, il le désigna du menton: - ---Et celui-là, dit-il, qu'est-ce qu'il est venu faire ici? - -Toute la colère de la foule se retourna contre Christophe: - ---C'est vrai! C'est vrai! criait-on, c'est lui qui a commencé! Sans -lui, rien ne serait arrivé! - -Christophe, abasourdi, essaya de répondre: - ---Ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, vous -le savez bien. - -Mais ils lui répliquaient, furieux: - ---Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous défendre seuls? Est-ce -que nous avions besoin qu'un monsieur de la ville vînt nous dire ce -qu'il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d'abord, qui -vous a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez vous? - -Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la porte. Mais le -père de Lorchen lui barra le chemin, en glapissant. - ---C'est ça! c'est ça! criait-il, il voudrait filer maintenant, après -qu'il nous a tous mis dans le pétrin. Il ne partira pas! - -Les paysans hurlèrent: - ---Il ne partira pas! C'est lui qui est cause de tout. C'est lui qui -doit payer pour tout! - -Ils l'entouraient, en lui montrant le poing. Christophe voyait se -resserrer le cercle de figures menaçantes: la peur les rendait -enragés. Il ne dit pas un mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant -son chapeau sur une table, il alla s'asseoir au fond de la salle, et -leur tourna le dos. - -Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. Sa jolie figure -était rouge et froncée de colère. Elle repoussa rudement ceux qui -entouraient Christophe: - ---Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous n'êtes pas honteux? -Vous voudriez faire croire que c'est lui qui a tout fait! Comme si on ne -vous avait pas vus! Comme s'il y en avait un seul qui n'avait pas cogné -de son mieux!... S'il y en avait un seul qui était resté les bras -croisés, pendant que les autres se battaient, je lui cracherais à la -figure, et je l'appellerais: Lâche! Lâche!... - -Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, restèrent, un instant, -silencieux; puis, ils se remirent à crier: - ---C'est lui qui a commencé! Sans lui, il n'y aurait rien eu. - -Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa fille. Elle reprit: - ---Bien sûr que c'est lui qui a commencé! Il n'y a pas de quoi vous -vanter. Sans lui, vous vous laissiez insulter, vous nous laissiez -insulter, poltrons! froussards! - -Elle apostropha son ami: - ---Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en cœur, tu tendais -le derrière aux coups de botte; pour un peu, tu aurais remercié! Tu -n'as pas honte?... Vous n'avez pas honte, tous? Vous n'êtes pas des -hommes! Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que -celui-là vous donnât l'exemple!--Et maintenant, vous voudriez lui -faire tout retomber sur le dos?... Eh bien, cela ne sera pas, c'est moi -qui vous le dis! Il s'est battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou -bien vous trinquerez avec lui: je vous en donne ma parole! - -Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors de lui et criait: - ---Tais-toi! tais-toi!... Te tairas-tu, bougre de chienne! - -Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans -vociféraient. Elle criait plus fort qu'eux, d'une voix aiguë, qui -crevait le tympan: - ---D'abord, toi, qu'est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne t'ai pas -vu tout à l'heure piler à coups de talons celui-là qui est quasi -comme mort dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes -mains!... Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne t'ai pas vu -avec ton couteau? Je dirai tout ce que j'ai vu, tout, si vous faites la -moindre chose contre lui. Je vous ferai tous condamner. - -Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure furieuse de la figure -de Lorchen, et lui braillaient au nez. Un d'eux fit mine de la calotter; -mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent -tous deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen: - ---Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi. - ---Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que vous. - -Et elle reprit sa musique. - -Ils ne savaient plus que faire. Ils s'adressaient au père: - ---Est-ce que tu ne la feras pas taire? - -Le vieux avait compris qu'il n'était pas prudent de pousser à bout -Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. Le silence tomba. Lorchen seule -continua de parler; puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans -aliment, elle s'arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit: - ---Eh bien, donc, qu'est-ce que tu veux? Tu ne veux pourtant pas -nous perdre? - -Elle dit: - ---Je veux qu'on le sauve. - -Ils se mirent à réfléchir. Christophe n'avait pas bougé de place: -raidi dans son orgueil, il semblait ne pas entendre qu'il s'agissait de -lui; mais il était ému de l'intervention de Lorchen. Lorchen ne -paraissait pas davantage savoir qu'il était là: adossée à la table -où il était assis, elle fixait d'un air de défi les paysans, qui -fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après avoir -mâchonné sa pipe, dit: - ---Qu'on dise ou qu'on ne dise pas quelque chose,--s'il reste, son -affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu: il ne lui fera -pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de -suite, de l'autre côté de la frontière. - -Il avait réfléchi qu'après tout, il serait plus avantageux pour eux -que Christophe se sauvât: il se dénonçait ainsi lui-même; et, quand -il ne serait plus là pour se défendre, on n'aurait pas de peine à se -décharger sur lui de tout le gros de l'affaire. Les autres -approuvèrent. Ils se comprenaient parfaitement.--Maintenant qu'ils -étaient décidés, ils avaient hâte que Christophe fut déjà parti. -Sans manifester aucune gêne de ce qu'ils avaient dit, un moment avant, -ils se rapprochèrent de lui, feignant de s'intéresser vivement à son -salut. - ---Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils vont -revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour -retourner... Il n'y a que le temps de filer. - -Christophe s'était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que -s'il restait, il était perdu. Mais partir, partir sans revoir sa -mère?... Non, ce n'était pas possible. Il dit qu'il retournerait -d'abord en ville, qu'il aurait encore le temps d'en repartir dans la -nuit, et de passer la frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris. -Tout à l'heure, ils lui avaient barré la porte, pour l'empêcher de -fuir: maintenant, ils s'opposaient à ce qu'il ne prit pas la fuite. -Rentrer en ville, c'était se faire pincer, à coup sûr: avant qu'il -fut seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l'arrêterait chez -lui.--Il s'obstinait. Lorchen l'avait compris: - ---C'est votre maman que vous voulez voir?... J'irai à votre place. - ---Quand? - ---Cette nuit. - ---C'est vrai? Vous feriez cela? - ---J'y vais. - -Elle prit son fichu, et s'en enveloppa. - ---Écrivez quelque chose, je lui porterai... Venez par ici, je vais -vous donner de l'encre. - -Elle l'entraîna dans la pièce du fond. Sur le seuil, elle se retourna; -et, apostrophant son galant: - ---Et toi, prépare-toi, dit-elle, c'est toi qui le conduiras. Tu ne le -quitteras pas, que tu ne l'aies vu de l'autre côté de la frontière. - ---C'est bon, c'est bon, fit l'autre. - -Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe en France, et -même plus loin, s'il était possible. - -Lorchen entra avec Christophe dans l'autre pièce. Christophe hésitait -encore. Il était déchiré de douleur, à la pensée qu'il n'embrasserait -plus sa mère. Quand la reverrait-il? Elle était si vieille, si fatiguée, -si seule! Ce nouveau coup l'achèverait. Que deviendrait-elle sans lui?... -Mais que deviendrait-elle, s'il restait, s'il se faisait condamner, -enfermer pendant des années? Ne serait-ce pas plus sûrement encore pour -elle l'abandon, la misère? Libre du moins, si loin qu'il fût, il pouvait -lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre.--Il n'eut pas le temps de -voir clair dans ses pensées. Lorchen lui avait pris les mains; debout, -près de lui, elle le regardait; leur figure se touchait presque; elle -lui jeta les bras autour du cou, et lui baisa la bouche: - ---Vite! vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la table. - -Il ne chercha plus à réfléchir. Il s'assit. Elle arracha à un livre -de comptes une feuille de papier quadrillé, avec des barres rouges. - -Il écrivit: - -«Ma chère maman. Pardon! Je vais te causer une grande peine. Je ne -pouvais agir autrement. Je n'ai rien fait d'injuste. Mais maintenant, je -dois fuir, et quitter le pays. Celle qui te portera ce mot te racontera -tout. Je voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que je -serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n'ai plus de -volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près, -jusqu'à ce que tu m'aies écrit; celle qui te remet ma lettre me -rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me -dises, je le ferai. Veux-tu que je revienne? Dis-moi de revenir! Je ne -puis supporter l'idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre? -Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je t'aime et je t'embrasse...» - ---Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi, il serait trop tard, dit -le bon ami de Lorchen, en entr'ouvrant la porte. - -Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à Lorchen: - ---Vous la remettrez vous-même? - ---J'y vais, dit-elle. - -Elle était déjà prête à partir. - ---Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse: vous m'attendrez -à Leiden,--(la première station, au sortir d'Allemagne)--sur le quai -de la gare. - -(La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par-dessus son épaule, -tandis qu'il écrivait.) - ---Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup, et -tout ce qu'elle aura dit? Vous ne me cacherezrien? disait Christophe, -suppliant. - ---Je vous dirai tout. - -Ils n'étaient plus aussi libres de se parler: sur le seuil de la porte, -l'homme les regardait. - ---Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j'irai la voir quelquefois, -je vous enverrai de ses nouvelles: n'ayez point d'inquiétude. - -Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, comme un homme. - ---Allons! fit le paysan. - ---Allons! dit Christophe. - -Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen -alla d'un côté, et Christophe avec son guide, de l'autre. Ils ne -causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs, -disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur -les champs. Dans les creux, les brouillards s'étaient levés, épais et -blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l'air -humide... Quelques minutes à peine après la sortie du village, le -paysan se rejeta brusquement en arrière, et fit signe à Christophe de -s'arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s'approchait le -pas cadencé d'une troupe. Le paysan enjamba la haie et entra dans les -champs. Christophe fit comme lui. Ils s'éloignèrent à travers les -labours. Ils entendirent passer sur le chemin les soldats. Dans la nuit, -le paysan leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme -l'animal traqué. Ils se remirent en route, évitant les villages et les -fermes isolées, où les aboiements des chiens les dénonçaient à tout -le pays. Au revers d'une colline boisée, ils aperçurent dans le -lointain les feux rouges de la ligne du chemin de fer. S'orientant -d'après ces phares, ils décidèrent de se diriger vers la première -station. Ce ne fut pas aisé. À mesure qu'ils descendaient dans la -vallée, ils s'enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent à sauter -deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trouvèrent ensuite dans -d'immenses champs de betteraves et de terre labourée; ils crurent -qu'ils n'en sortiraient jamais. La plaine était bosselée: c'était une -suite de renflements et de creux, où l'on risquait de tomber. Enfin, -après avoir erré au hasard, noyés dans la brume, ils aperçurent tout -à coup, à quelques pas, les fanaux de la voie ferrée sur le faîte -d'un remblais. Ils grimpèrent le talus. Au risque d'être surpris, ils -suivirent le long des rails, jusqu'à une centaine de mètres de la -station: là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt -minutes avant le passage du train. Malgré les recommandations de -Lorchen, le paysan laissa Christophe: il avait hâte d'être revenu, -pour voir ce qu'on avait fait des autres et de son bien. - -Christophe prit une place pour Leiden, et il attendit seul dans la salle -des troisièmes déserte. Un employé, qui somnolait sur une banquette, -vint regarder le billet de Christophe et lui ouvrir la porte, à -l'arrivée du train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout -dormait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ne dormait -point, malgré sa fatigue. À mesure que les lourdes roues de fer le -rapprochaient de la frontière, il sentait le désir trépidant d'être -hors d'atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d'ici là, il -suffisait d'un mot pour qu'il fût arrêté... Arrêté! Tout son être -se révoltait. Être étouffé par la force odieuse!... Il n'en -respirait plus. Sa mère, son pays qu'il quittait, avaient disparu de sa -pensée. Dans l'égoïsme de sa liberté menacée, il ne pensait qu'à -cette liberté qu'il voulait sauver. À quelque prix que ce fût! Oui, -même au prix d'un crime... Il se reprochait amèrement d'avoir pris ce -train, au lieu d'avoir continué sa route à pied jusqu'à la -frontière. Il avait voulu gagner quelques heures. Belle avance! Il -allait se jeter dans la gueule du loup. Sûrement, on l'attendait à la -gare frontière; des ordres devaient être donnés... Il songea, un -moment, à descendre du train en marche, avant la station; il ouvrit -même la portière du wagon; mais il était trop tard: on arrivait. Le -train s'arrêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté dans -le fond de son compartiment, abrité derrière le rideau, regardait -anxieusement le quai, où se tenait immobile un gendarme. Le chef de -gare sortit de son bureau, une dépêche à la main, et se dirigea -précipitamment du côté du gendarme. Christophe ne douta point qu'il -ne s'agît de lui. Il chercha une arme. Nulle autre qu'un fort couteau -à deux lames. Il l'ouvrit dans sa poche. Un employé, avec une lanterne -attachée sur la poitrine, avait croisé le chef et courut le long du -train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans sa poche, sur le -manche du couteau, il pensa: - ---Je suis perdu! - -Il était dans un tel état de surexcitation qu'il eût été capable de -plonger son couteau dans la poitrine de l'homme, si celui-ci avait eu la -malencontreuse idée de venir à lui et d'ouvrir son compartiment. Mais -l'employé s'arrêta au wagon voisin, pour vérifier le billet d'un -voyageur qui venait de monter. Le train se remit en marche. Christophe -comprimait les battements de son cœur. Il ne bougeait pas. Il osait à -peine se dire qu'il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, tant -que la frontière ne serait point passée... Le jour commençait à -poindre. Les silhouettes des arbres sortaient de la nuit. L'ombre -fantastique d'une voiture passa sur la route, avec un bruit de grelots -et un œil clignotant... La figure collée contre la vitre, Christophe -tâchait de voir le poteau aux armes impériales, qui marquait les -bornes de sa servitude. Il le cherchait encore dans la lumière -naissante, quand le train siffla pour annoncer l'arrivée à la -première station belge. - -Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but l'air glacé. -Libre! Toute sa vie devant lui! Joie de vivre!...--Et aussitôt tomba -sur lui, d'un coup, la tristesse de ce qu'il laissait, la tristesse de -ce qu'il allait trouver; et la lassitude de cette nuit d'émotions le -terrassa. Il s'affaissa sur la banquette. Une minute à peine le -séparait de l'arrivée en gare. Quand, une minute plus tard, un -employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi. -Secoué par le bras, Christophe s'éveilla, confus, croyant avoir dormi -une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et, -définitivement accepté sur le territoire étranger, n'ayant plus à se -défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle -d'attente, et se laissa tomber dans le sommeil, comme une masse. - - - - -Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère venir avant deux ou -trois heures. En attendant l'arrivée des trains, il faisait les cent -pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des -prairies. C'était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches -de l'hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif d'un train -en manœuvre rompait seul le triste silence. Christophe s'arrêta à -quelques pas de la frontière, dans la campagne déserte. Devant lui une -toute petite mare, une flaque d'eau très claire, où se reflétait le -ciel mélancolique. Elle était close d'une palissade, et bordée de -deux arbres. À droite, un peuplier, à la cime dépouillée, qui -tremblait. Derrière, un grand noyer, aux branches noires et nues, comme -un polype monstrueux. Des grappes de corbeaux s'y balançaient -lourdement. Les dernières feuilles exsangues se détachaient -d'elles-mêmes, et tombaient une à une sur l'étang immobile... - -Il lui semblait qu'il avait déjà vu cela: ces deux arbres, cet -étang...--Et brusquement, il eut une de ces minutes de vertige, qui -s'ouvrent de loin en loin dans la plaine de la vie. Une trouée dans le -Temps. On ne sait plus où on est, qui on est, dans quel siècle l'on -vit, depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait le -sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était maintenant -n'était pas maintenant, mais dans un autre temps. Il n'était plus -lui-même. Il se voyait du dehors, de très loin, comme un autre qui -déjà s'était tenu debout, ici, à cette place. Il entendait une ruche -de souvenirs inconnus; ses artères bruissaient: - -«Ainsi... Ainsi... Ainsi...» - -Le grondement des siècles... - -Bien d'autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves qu'il -subissait aujourd'hui, et goûté la détresse de cette dernière heure -sur la terre natale. Race toujours errante, et de partout bannie par son -indépendance et son inquiétude. Race toujours en proie à un démon -intérieur, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée -pourtant au sol d'où on l'arrachait, et ne pouvant s'en déprendre... - -Christophe repassait à son tour par les mêmes étapes; et ses pas -retrouvaient sur le chemin les traces de ceux qui l'avaient précédé. -Il regardait, les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la -terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu... N'avait-il pas -désiré ardemment la quitter?--Oui; mais à présent qu'il la quittait -vraiment, il se sentait étreint d'angoisse. Il n'y a qu'un cœur de -bête qui puisse se séparer sans émotion de la terre maternelle. -Heureux ou malheureux, on a vécu ensemble; elle a été la compagne et -la mère: on a dormi en elle, on a dormi sur elle, on en est imprégné; -elle garde dans son sein le trésor de nos rêves, de notre vie passée, -et la poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. Christophe -revoyait la suite de ses jours et les chères images qu'il laissait sur -cette terre, ou dessous. Ses souffrances ne lui étaient pas moins -chères que ses joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l'oncle -Gottfried, le vieux Schulz,--tout reparut à ses yeux, en l'espace de -quelques minutes. Il ne pouvait s'arracher à ses morts: (car il -comptait aussi Ada parmi les morts). L'idée de sa mère, qu'il -laissait, seule vivante de tous ceux qu'il aimait, au milieu de ces -fantômes, lui était intolérable. Il fut sur le point de repasser la -frontière, tant il se trouvait lâche d'avoir cherché la fuite. Il -était décidé, si la réponse que Lorchen devait lui apporter de sa -mère trahissait une douleur trop grande, à revenir coûte que coûte. -Mais s'il ne recevait rien? Si Lorchen n'avait pu arriver jusqu'à -Louisa, ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait. - -Il retourna à la gare. Après une morne attente, le train parut enfin. -Christophe guettait à une portière la figure hardie de Lorchen: car il -était certain qu'elle tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra -pas. Il courut, inquiet, d'un compartiment à l'autre. Comme il se -heurtait dans sa course au flot des voyageurs, il remarqua une figure, -qui ne lui parut pas inconnue. C'était une petite fille de treize à -quatorze ans, joufflue, courtaude, et rouge comme une pomme, avec un -gros petit nez retroussé, une grande bouche, et une natte épaisse -enroulée autour de la tête. En la regardant mieux, il vit qu'elle -tenait à la main une vieille valise qui ressemblait à la sienne. Elle -l'observait aussi, de côté, comme un moineau; et quand elle vit qu'il -la regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta plantée -en face de Christophe, et le dévisagea de ses petits yeux de souris, -sans dire un mot. Christophe la reconnut: c'était une petite vachère -de la ferme de Lorchen. Montrant la valise, il dit: - ---C'est à moi, n'est-ce pas? - -La petite ne bougea pas, et répondit d'un air nigaud: - ---Savoir. D'où que vous venez, d'abord? - ---De Buir. - ---Et qui qui vous l'envoie? - ---Lorchen. Allons, donne! - -La gamine tendit la valise: - ---La v'là! - -Et elle ajouta: - ---Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite! - ---Alors, qu'est-ce que tu attendais? - ---J'attendais que vous me disiez que c'était vous. - ---Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n'est-elle pas venue? - -La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu'elle ne voulait rien -dire, au milieu de cette foule. Ils durent passer d'abord à la visite -des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à -l'extrémité du quai: - ---La police est venue, raconta la gamine, à présent très loquace. Ils -sont arrivés presque tout de suite après votre départ. Ils sont -entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont -arrêté le grand Sami, et Christian, et le père Kaspar. Et aussi, -Mélanie et Gertrude, bien qu'elles criaient qu'elles n'avaient rien -fait; et elles pleuraient; et Gertrude a griffé les gendarmes. On avait -beau leur dire que c'était vous qui aviez tout fait. - ---Comment, moi! s'exclama Christophe. - ---Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait rien, n'est-ce -pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils vous ont cherché partout, et -on a envoyé après vous, de tous les côtés. - ---Et Lorchen? - ---Lorchen n'était pas là. Elle est revenue plus tard, après avoir été -en ville. - ---Est-ce qu'elle a vu ma mère? - ---Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir; mais on l'a arrêtée aussi. - ---Alors, comment as-tu pu? - ---Voilà: elle est rentrée au village, sans que la police l'ait vue; et -elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de Gertrude, l'a dénoncée. -On est venu pour la prendre. Alors, quand elle a vu venir les gendarmes, -elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu'elle -descendait tout de suite, qu'elle s'habillait. Moi, j'étais dans la -vigne, derrière la maison; elle m'a appelée tout bas par la fenêtre: -«Lydia! Lydia!» Je suis venue; elle m'a passé votre valise et la -lettre que votre mère lui avait données; et elle m'a expliqué où je -vous trouverais; elle m'a dit de courir et de ne pas me laisser prendre. -J'ai couru, et me voilà. - ---Elle n'a rien dit de plus? - ---Si. Elle m'a dit de vous remettre aussi ce fichu, pour vous montrer -que je venais de sa part. - -Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées, -que Lorchen, en le quittant, la veille, avait noué autour de sa tête. -L'invraisemblance naïve du prétexte, dont elle s'était servie pour -lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire. - ---Maintenant, fit la petite, voilà l'autre train qui remonte. Il faut -que je rentre chez nous. Bonsoir. - ---Attends donc, dit Christophe. Et l'argent pour venir, comment -as-tu fait? - ---Lorchen me l'a donné. - ---Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant quelques pièces -dans la main. - -Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver. - ---Et puis,... fit-il. - -Il se pencha, et l'embrassa sur les deux joues. La fillette faisait -mine de protester. - ---Ne te défends donc pas, dit Christophe. Ce n'est pas pour toi. - ---Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c'est pour Lorchen. - -Ce n'était pas seulement Lorchen, que Christophe embrassait sur les -joues rebondies de la petite vachère: c'était toute son Allemagne. - -La petite s'échappa, et courut vers le train qui partait. Elle resta à -la portière et lui fit des signaux avec son mouchoir, jusqu'à ce -qu'elle ne le vît plus. Il suivit des yeux la rustique messagère, qui -venait de lui apporter, pour la dernière fois, le souffle de son pays -et de ceux qu'il aimait. - -Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, cette fois, -étranger sur une terre étrangère. Il tenait à la main la lettre de -sa mère et le fichu amoureux. Il serra celui-ci sur sa poitrine, et il -voulut ouvrir la lettre; mais sa main tremblait. Qu'allait-il lire? -Quelle souffrance allait-il trouver? ... Non, il ne supporterait pas le -reproche douloureux, qu'il croyait déjà entendre: il reviendrait sur -ses pas. - -Il déplia enfin la lettre et lut: - - -«Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je serai sage. Le bon -Dieu m'a punie. Je ne devais pas être égoïste et te garder ici. Va à -Paris. Peut-être que ce sera mieux pour toi. Ne t'occupe pas de moi. Je -sais me tirer d'affaire. L'essentiel, c'est que tu sois heureux. Je -t'embrasse. - -Maman. - -«Écris-moi, quand tu pourras.» - - -Christophe s'assit sur sa valise, et pleura. - - - - -Le portier de la gare appelait les voyageurs pour Paris. Le train pesant -arrivait avec fracas. Christophe essuya ses larmes, se leva, et se dit: - ---Il le faut. - -Il regarda le ciel, du côté où devait se trouver Paris. Le ciel, -sombre partout, était plus sombre là. C'était comme un gouffre -d'ombre. Christophe eut le cœur serré; mais il se répéta: - ---Il le faut. - -Il monta dans le train, et, penché à la fenêtre, il continuait de -regarder l'horizon menaçant: - ---Ô Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! Sauve-moi! Sauve -mes pensées! - -L'obscur brouillard s'épaississait. Derrière Christophe, au-dessus du -pays qu'il quittait, un petit coin de ciel, bleu pâle, large comme deux -yeux,--comme les yeux de Sabine,--sourit tristement au milieu des voiles -lourds des nuées, et s'éteignit. Le train partit. La pluie tomba.--La -nuit tomba. - - - - -LA FOIRE SUR LA PLACE - - - - -PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION - -DIALOGUE DE L'AUTEUR -AVEC SON OMBRE - - -MOI - -_Décidément, c'est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me -brouiller avec le monde entier?_ - -CHRISTOPHE - -_Ne fais donc pas l'étonné. Dès le premier instant, tu savais où je -te menais._ - -MOI - -_Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles tes -amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne sais-tu -pas qu'il est de bon goût de ne pas en parler?_ - -CHRISTOPHE - -_Qu'y faire? Je n'ai point de goût._ - -MOI - -_Je le sais: tu es un Huron. Maladroit! Ils te feront passer pour -l'ennemi de tout le monde. Déjà, en Allemagne, tu t'es acquis la -réputation d'être un anti-Allemand. Tu te feras, en France, celle -d'être un anti-Français, ou--ce qui est plus grave--d'être un -antisémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs_... - -Ils t'ont fait trop de bien pour en dire du mal.... - -CHRISTOPHE - -_Pourquoi n'en dirais-je pas tout le bien et tout le mal que j'en pense?_ - -MOI - -_Tu en dis surtout le mal._ - -CHRISTOPHE - -_Le bien viendra ensuite. Faut-il les ménager plus que les chrétiens? -Si je leur fais bonne mesure, c'est qu'ils en valent la peine. Je leur -dois une place d'honneur, puisqu'ils l'ont prise à la tête de notre -Occident, où la lumière s'éteint. Certains d'entre eux menacent de -mort notre civilisation. Mais je n'ignore pas que d'autres, parmi eux, -sont une de nos richesses d'action et de pensée. Je sais ce qu'il y a -encore de grandeur dans leur race. Je sais toutes les puissances de -dévouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout l'amour et le -désir du mieux, l'énergie inlassable, le travail opiniâtre et obscur -de milliers d'entre eux. Je sais qu'il y a en eux un Dieu. Et c'est pour -cela que j'en veux à ceux qui l'ont renié, à ceux qui, pour un -succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de -leur peuple. Les combattre, c'est prendre le parti de leur peuple contre -eux, de même qu'en attaquant les Français corrompus, c'est la France -que je défends._ - -MOI - -_Mon garçon, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de -la femme de Sganarelle, qui veut être rossée._ «Entre l'arbre et le -doigt...» _Les affaires d'Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à -celles de la France, la France est comme Martine, elle consent à être -battue; mais elle n'admet point qu'on lui dise qu'elle l'est._ - -CHRISTOPHE - -_Il faut pourtant lui dire la vérité, et d'autant plus qu'on l'aime. -Qui la dira, si ce n'est moi?--Ce ne sera pas toi. Vous êtes tous liés -entre vous par des relations de société, des égards y des scrupules. -Moi, je n'ai pas de liens, je ne suis pas de votre monde. Je n'ai jamais -fait partie d'aucune de vos coteries, d'aucune de vos querelles. Je ne -suis pas forcé de faire chorus avec vous, ou d'être complice de votre -silence._ - -MOI - -_Tu es un étranger._ - -CHRISTOPHE - -_Oui, l'on dira, n'est-ce pas? qu'un musicien allemand n'a pas le droit -de vous juger et ne saurait vous comprendre?--Bon, je me trompe -peut-être. Mais du moins, je vous dirai ce que pensent de vous certains -grands étrangers, que tu connais comme moi,--des plus grands parmi nos -amis morts, et parmi les vivants.--S'ils se trompent, leurs pensées -valent pourtant la peine d'être connues; et elles peuvent vous servir. -Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme vous -le faites, que tout le monde vous admire, et de vous admirer -vous-mêmes,--ou de vous dénigrer,--alternativement. À quoi sert de -crier, par accès périodiques, comme c'est la mode chez vous, que vous -êtes le plus grand peuple du monde,--et puis, que la décadence des -races latines est irrémédiable,--que toutes les grandes idées -viennent de France,--et puis, que vous n'êtes plus bons qu'à amuser -l'Europe? Il s'agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui vous -ronge, et de ne pas être accablés, mais exaltés au contraire par le -sentiment de la bataille à livrer pour la vie et l'honneur de votre -race. Qui a senti l'âme chevillée au corps de cette race qui ne veut -pas mourir, peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses -ridicules, afin de les combattre,--afin de combattre surtout ceux qui -les exploitent et qui en vivent._ - -MOI - -_Ne touche pas à la France, même pour la défendre. Tu troubles les -braves gens._ - -CHRISTOPHE - -_Les braves gens,--sans doute!--les braves gens, à qui cela fait de la -peine qu'on ne trouve pas tout très bien, qu'on leur montre tant de -choses tristes et laides! Eux-mêmes sont exploités; mais ils n'en -veulent pas convenir. Ils ont tant de chagrin de constater le mal chez -les autres qu'ils aiment encore mieux être victimes. Ils veulent qu'on -leur répète, au moins une fois par jour, que tout est pour le mieux -dans la meilleure des nations et que_ - - -«...tu resteras, ô France, la première...» - - -_Après quoi, les braves gens rassurés se remettent à dormir,--et les -autres à faire leurs affaires... Bonnes et excellentes gens! Je leur ai -fait de la peine. Je leur en ferai bien davantage. Je leur demande -pardon... Mais s'ils ne veulent pas qu'on les aide contre ceux qui les -oppriment, qu'ils pensent que d'autres sont opprimés comme eux et n'ont -pas leur résignation, ni leur puissance d'illusion,--d'autres, que -cette résignation et cette puissance d'illusion livrent aux -oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là! Souviens-toi! Combien nous -avons souffert! Et tant d'autres avec nous, quand nous voyions -s'amasser, chaque jour, une atmosphère plus lourde, un art corrompu, -une politique immorale et cynique, une pensée veule s'abandonnant au -souffle du néant, avec un rire satisfait... Nous étions là, -angoissés, nous serrant l'un contre l'autre... Ah! nous avons passé de -dures années ensemble. Ils ne s'en doutent pas, nos maîtres, des -affres où notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre!... Nous avons -résisté. Nous nous sommes sauvés... Et nous ne sauverions pas les -autres! Nous les laisserions se traîner à leur tour dans les mêmes -douleurs, sans leur tendre la main! Non, leur sort et le nôtre sont -liés. Nous sommes des milliers d'hommes en France, qui pensons ce que -je dis tout haut. J'ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je -parlerai d'eux. J'ai hâte de montrer la vraie France, la France -opprimée, la France profonde;--juifs, chrétiens, âmes libres, de -toute foi, de tout sang.--Mais pour arriver à elle, il faut d'abord -faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison. -Puisse la belle captive secouer son apathie et renverser enfin les murs -de sa prison! Elle ne connaît pas sa force et la médiocrité de ses -adversaires._ - -MOI - -_Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, prends garde de haïr._ - -CHRISTOPHE - -_Je n'ai aucune haine. Même quand je pense aux plus méchants des -hommes, je sais bien qu'ils sont des hommes, qui souffrent comme nous, -et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre._ - -MOI - -_Lutter, c'est faire le mal, même pour faire le bien. La peine qu'on -risque de faire à un seul être vivant vaut-elle le bien qu'on se -promet défaire à ces belles idoles: «l'art»--ou «l'humanité»?_ - -CHRISTOPHE - -_Si tu penses ainsi, renonce à l'art, et renonce à moi-même._ - -MOI - -_Non, ne me laisse pas! Que deviendrais-je, sans toi?--Mais quand -viendra la paix?_ - -CHRISTOPHE - -_Quand tu l'auras gagnée. Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer -au-dessus de nos têtes l'hirondelle du printemps._ - -MOI - -[Illustration 01] - -CHRISTOPHE - -_Ne rêve point, donne-moi la main, viens._ - -MOI - -_Il faut bien que je te suive, mon ombre._ - -CHRISTOPHE - -_Lequel de nous deux est l'ombre de l'autre?_ - -MOI - -_Comme tu as grandi! Je ne te reconnais plus._ - -CHRISTOPHE - -_C'est le soleil qui descend._ - -MOI - -_Je l'aimais mieux enfant._ - -CHRISTOPHE - -_Allons! nous n'avons plus que quelques heures de jour._ - - -_R. R._ - -Mars 1908. - - - - -_PREMIÈRE PARTIE_ - - - - -Le désordre dans l'ordre. Des employés de chemin de fer débraillés -et familiers. Des voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout -en s'y soumettant.--Christophe était en France. - -Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il reprit le train -pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les -lumières brutales des gares faisaient ressortir plus durement la -tristesse de l'interminable plaine ensevelie dans l'ombre. Les trains -que l'on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient l'air de leurs -sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On -approchait de Paris. - -Une heure avant l'arrivée, Christophe était prêt à descendre: il -avait enfoncé son chapeau sur sa tête; il s'était boutonné jusqu'au -cou, par crainte des voleurs, dont on lui avait dit que Paris était -plein; il s'était levé et rassis vingt fois; il avait vingt fois -déplacé sa valise, du filet à la banquette, et de la banquette au -filet, pour l'agacement de ses voisins, qu'avec sa maladresse il -heurtait, à chaque fois. - -Au moment d'entrer en gare, le train s'arrêta en pleine nuit. -Christophe s'écrasait la figure contre les vitres, et tâchait -vainement de voir. Il se retournait vers ses compagnons de voyage, -quêtant un regard qui lui permît d'engager la conversation, de -demander où l'on était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient -semblant, l'air renfrognés et ennuyés; aucun ne faisait un mouvement -pour s'expliquer l'arrêt. Christophe était surpris de cette inertie: -ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si peu aux Français qu'il -imaginait! Il finit par s'asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant -à chaque cahot du train, et il s'assoupissait à son tour, quand il fut -réveillé par le bruit des portières qu'on ouvrait... Paris!... Ses -voisins descendaient. - -Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, repoussant les -facteurs qui s'offraient à porter son bagage. Soupçonneux comme un -paysan, il pensait que chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son -épaule sa précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier -des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage. -Enfin il se trouva sur le pavé gluant de Paris. - -Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu'il allait choisir, -et de l'embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à -rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d'une -chambre. Ce n'étaient pas les hôtels qui manquaient: ils bloquaient la -gare, de tous côtés; leurs noms flamboyaient en lettres de gaz. -Christophe chercha le moins brillant: aucun ne lui semblait assez humble -pour sa bourse. Enfin, dans une rue latérale, il vit une sale auberge, -avec une gargote au rez-de-chaussée. Elle s'intitulait _Hôtel de la -Civilisation._ Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une -table; il accourut, en voyant entrer Christophe. Il ne comprit rien à -son jargon; mais il jugea du premier coup d'œil l'Allemand gauche et -enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et s'évertuait à -lui faire un discours, en une langue invraisemblable. Il le conduisit -par un escalier mal odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une -cour intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité d'un lieu, -où ne parvenait aucun des bruits du dehors; et il lui en demanda un bon -prix. Christophe, comprenant mal, ignorant les conditions de la vie à -Paris, l'épaule cassée par sa charge, accepta tout: il avait hâte -d'être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté des choses le -saisit; et pour ne pas s'abandonner à la tristesse qui montait en lui, -il se hâta de ressortir, après s'être trempé la tête dans l'eau -poussiéreuse, qui était grasse au toucher. Il s'efforçait de ne pas -voir et de ne pas sentir, pour échapper au dégoût. - -Il descendit dans la rue. Le brouillard d'octobre était épais et -piquant; il avait cette odeur fade de Paris, où se mêlent les -exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville. -On ne voyait point à dix pas. La lueur des becs de gaz tremblait comme -une bougie qui va s'éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de -gens roulait en flots contraires. Les voitures se croisaient, se -heurtaient, obstruant le passage, refoulant la circulation comme une -digue. Les chevaux glissaient sur la boue glacée. Les injures des -cochers, les trompes et les cloches des tramways faisaient un vacarme -assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent -Christophe. Il s'arrêta un instant, fut aussitôt poussé par ceux qui -marchaient derrière lui, emporté par le courant. Il descendit le -boulevard de Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre les -passants. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Les cafés qu'il -rencontrait à chaque pas l'intimidaient et le dégoûtaient, à cause -de la foule qui y était entassée. Il s'adressa à un sergent de ville. -Mais il était si lent à trouver ses mots que l'autre ne se donna même -pas la peine de l'écouter jusqu'au bout, et lui tourna le dos, au -milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement -à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il -s'arrêta machinalement comme eux. C'était un magasin de photographies -et de cartes postales: elles représentaient des filles en chemise, ou -sans chemise; des journaux illustrés étalaient des plaisanteries -obscènes. Des enfants, de jeunes femmes regardaient tranquillement. Une -fille maigre aux cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa -contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans comprendre. Elle -lui prit le bras, avec un sourire stupide. Il secoua son étreinte, et -s'éloigna, rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient; -à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule -était toujours plus dense; Christophe était frappé du nombre de -figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles -plâtrées aux odeurs écœurantes. Il se sentait glacé. La fatigue, la -faiblesse, et l'horrible dégoût qui l'étreignait de plus en plus lui -donnaient le vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le -brouillard augmentait, à mesure qu'on approchait de la Seine. La cohue -des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et tomba sur le -flanc; le cocher le roua de coups pour le faire relever; la malheureuse -bête, étranglée par ses sangles, s'agitait et retombait -lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour -Christophe la goutte d'eau qui fait déborder l'âme. Les convulsions de -cet être misérable sous les regards indifférents lui firent sentir -avec une telle angoisse son propre néant parmi ces milliers -d'êtres,--la répulsion que depuis une heure il s'efforçait -d'étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée, -pour ce monde moral ennemi, fit irruption avec une telle violence qu'il -suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les passants regardaient, -étonnés, ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il marchait, -les larmes ruisselant le long de ses joues, sans chercher à les -essuyer. On s'arrêtait pour le suivre des yeux, un instant; et, s'il -eût été capable de lire dans l'âme de cette foule qui lui semblait -hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns,--mêlée sans -doute à un peu d'ironie parisienne--une compassion fraternelle. Mais il -ne voyait plus rien: ses pleurs l'aveuglaient. - -Il se trouva sur une place, près d'une grande fontaine. Il y baigna ses -mains, il y plongea sa figure. Un petit marchand de journaux le -regardait faire curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais -sans méchanceté; et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait -laissé tomber. Le froid glacial de l'eau ranima Christophe. Il se -ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de regarder; il ne pensait -même plus à manger: il lui eût été impossible de parler à qui que -ce fût; un rien eût suffi pour rouvrir la source des larmes. Il était -épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva devant sa -maison, au moment où il se croyait définitivement perdu:--il avait -oublié jusqu'au nom de la rue où il habitait. - -Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux brûlants, le cœur -et le corps courbaturés, il s'affaissa sur une chaise, dans un coin de -sa chambre; il y resta deux heures, incapable de bouger. Enfin il -s'arracha à cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur -fiévreuse, d'où il s'éveillait à chaque minute, avec l'illusion -d'avoir dormi des heures. La chambre était étouffante; il brûlait des -pieds à la tête; il avait une soif horrible; il était en proie à des -cauchemars stupides, qui continuaient de s'accrocher à lui, même quand -il avait les yeux ouverts; des angoisses aiguës le pénétraient comme -des coups de couteau. Au milieu de la nuit, il s'éveilla, pris d'un -désespoir si atroce qu'il en aurait hurlé; il s'enfonça les draps -dans la bouche, pour qu'on ne l'entendît pas: il se sentait devenir -fou. Il s'assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur. -Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mouchoir. Il mit la -main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son -linge. Christophe n'avait jamais beaucoup lu ce livre; mais ce lui fut -un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait -appartenu au grand-père, et au père du grand-père. Les chefs de la -famille y avaient inscrit, sur une feuille blanche à la fin, leurs noms -et les dates importantes de leur vie: naissances, mariages, morts. Le -grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates -des jours où il avait lu et relu chaque chapitre; le livre était -rempli de bouts de papier jauni, où le vieux avait noté ses naïves -réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de -son lit; il la prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec -elle, plutôt qu'il ne la lisait. Elle lui avait tenu compagnie jusqu'à -l'heure de la mort, comme elle avait tenu déjà compagnie à son père. -Un siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait de ce -livre. Christophe se sentit moins seul, avec lui. - -Il l'ouvrit aux plus sombres passages: - - -_La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle, et ses -jours sont comme les jours d'un mercenaire..._ - -_Si je me couche, je dis: Quand me lèverai-je? Et, étant levé, -j'attends le soir avec impatience, et je suis rempli de douleur -jusqu'à la nuit_... - -_Quand je dis: Mon lit me consolera, le repos assoupira ma plainte, alors -tu m'épouvantes par des songes, et tu me troubles par des visions_... - -_Jusqu'à quand ne m'épargneras-tu point? Ne me donneras-tu point -quelque relâche, pour que je puisse respirer? Ai-je péché? Que t'ai-je -fait, ô gardien des hommes?_... - -_Tout revient au même: Dieu afflige le juste aussi bien que le méchant_... - -_Qu'Il me tue! Je ne laisserai pas d'espérer en Lui_... - - -Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bienfait, pour un -malheureux, de cette tristesse sans bornes. Toute grandeur est bonne, et -le comble de la douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui -accable, ce qui détruit irrémédiablement l'âme, c'est la -médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance égoïste et -mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu, et prête -secrètement à tous les avilissements pour un plaisir nouveau. -Christophe était ranimé par l'âpre souffle qui montait du vieux -livre: le vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer puissante, -balayait les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se recoucha, -plus calme, et il dormit d'un trait jusqu'au lendemain. Quand il rouvrit -les yeux, le jour était venu. Il vit plus nettement encore l'ignominie -de sa chambre; il sentit sa misère et son isolement; mais il les -regarda en face. Le découragement était parti; il ne lui restait plus -qu'une virile mélancolie. Il redit la parole de Job: - - -_Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en Lui_... - - -Il se leva, et commença le combat, avec tranquillité. - - - - -Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il -connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son -pays: son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle, -marchand de draps, dans le quartier du Mail; et un petit juif de -Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison -de librairie, dont il n'avait pas l'adresse. - - -Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans[3]. -Il avait eu pour lui une de ces amitiés d'enfance, qui devancent -l'amour, et qui sont déjà de l'amour. Diener aussi l'avait aimé. Ce -gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse -indépendance de Christophe; il s'était évertué à l'imiter, d'une -façon ridicule: ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils -faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait -voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s'étaient plus -revus; mais Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays, avec -qui Diener était resté en relations régulières. - -Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre -caractère. Ils s'étaient connus, tout gamins, à l'école, où le -petit singe avait joué des tours à Christophe, qui l'étrillait en -échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se -défendait pas; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la -poussière, en pleurnichant; mais il recommençait aussitôt après, -avec une malice inlassable,--jusqu'au jour où il prit peur, Christophe -l'ayant menacé sérieusement de le tuer. - -Christophe sortit de bonne heure. Il s'arrêta en route, pour déjeuner -à un café. Il s'obligeait, malgré son amour-propre, à ne perdre -aucune occasion de parler en français. Puisqu'il devait vivre à Paris, -peut-être des années, il lui fallait s'adapter le plus vite possible -aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s'imposa donc -de ne pas prendre garde, bien qu'il en souffrît cruellement, à l'air -goguenard du garçon, qui écoutait son charabia; et sans se -décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu'il -répétait avec ténacité, jusqu'à ce qu'il fût compris. - -Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il -avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui -faisait, dans cette première promenade, l'impression d'une ville -vieille et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel -Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où -l'on sent monter l'orgueil d'une force nouvelle: et il était -désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées -boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures,--des -véhicules de toute sorte, de toute forme: de vénérables omnibus à -chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les -systèmes,--des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de -bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places -encombrées de statues en redingote: je ne sais quelle pouillasserie de -ville du moyen âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais -qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la -veille s'était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup -de boutiques, le gaz était allumé, bien qu'il fût plus de dix heures. - -Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui -avoisinent la place des Victoires, au magasin qu'il cherchait, rue de la -Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et -obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d'employés. -Mais il était un peu myope et se défiait de ses yeux, bien que leur -intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens -du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait; et, -après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en -allemand: - ---Monsieur Diener est sorti. - ---Sorti? Pour longtemps? - ---Je crois. Il vient de sortir. - -Christophe réfléchit un instant; puis il dit: - ---Très bien. J'attendrai. - -L'employé, surpris, se hâta d'ajouter: - ---C'est qu'il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois heures. - ---Oh! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je n'ai -rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s'il le faut. - -Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu'il plaisantait. -Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s'était assis -tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue; et il semblait -prêt à y camper. - -Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues; -ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se -débarrasser de l'importun. - -Après quelques minutes d'incertitude, la porte du bureau s'ouvrit. -Monsieur Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la -joue et le menton d'une cicatrice violette, la moustache blonde, les -cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d'or, des -boutons d'or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros -doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe, -d'un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un -sursaut d'étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s'exclama, avec -une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés et rougir -Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir -reprendre avec Christophe ses relations d'autrefois; et il s'était -promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières -imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu'il -se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence; il en était -furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment: - ---Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour causer. - -Christophe reconnut sa prudence habituelle. - -Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener -ne s'empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout, -expliquant, avec une lourde maladresse: - ---Bien content... J'allais sortir... On croyait que j'étais sorti... -Mais il faut que je sorte... Je n'ai qu'une minute... Un rendez-vous -urgent... - -Christophe comprit que l'employé lui avait menti tout à l'heure, et -que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte. -Le sang lui monta à la tête; mais il se contint, et dit sèchement: - ---Rien ne presse. - -Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d'un tel sans-gêne. - ---Comment! rien ne presse! dit-il. Une affaire... - -Christophe le regarda en face: - ---Non. - -Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir -si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l'interrompit: - ---Voici, dit-il. Tu sais... - -(Ce tutoiement blessait Diener, qui s'était vainement efforcé, dès -les premiers mots, d'établir entre Christophe et lui la barrière du: -vous.) - ---... Tu sais pourquoi je suis ici? - ---Oui, je sais, dit Diener. - -(Il avait été informé par ses correspondants de l'algarade de Christophe, -et des poursuites dirigées contre lui.) - ---Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour mon -plaisir. J'ai dû fuir. Je n'ai rien. Il faut que je vive. - -Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mélange de -satisfaction--(car elle lui permettait de reprendre sa supériorité sur -Christophe)--et de gêne--(car il n'osait pas lui faire sentir cette -supériorité, comme il l'eût voulu.) - ---Ah! fit-il avec importance, c'est bien fâcheux, bien fâcheux. La vie -est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et tous -ces employés... - -Christophe l'interrompit avec mépris: - ---Je ne te demande pas d'argent. - -Diener fut décontenancé. Christophe continua: - ---Tes affaires vont bien? Tu as une belle clientèle? - ---Oui, oui, pas mal, Dieu merci... dit prudemment Diener. (Il se -méfiait.) - -Christophe lui lança un regard furieux, et reprit: - ---Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande? - ---Oui. - ---Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des -enfants. Je donnerai des leçons. - -Diener prit un air embarrassé. - ---Qu'est-ce encore? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par hasard que -j'en sache assez pour un pareil métier? - -Il demandait un service, comme si c'était lui qui le rendait. Diener, -qui n'eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de -le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt -pour lui. - ---Tu en sais mille fois plus qu'il n'en faut... Seulement... - ---Eh bien? - ---Eh bien, c'est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta -situation. - ---Ma situation? - ---Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela venait à se savoir... -C'est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort. - -Il s'arrêta, voyant le visage de Christophe se décomposer de colère; -et il se hâta d'ajouter: - ---Ce n'est pas pour moi... Je n'ai pas peur... Ah! si j'étais seul!... -C'est mon oncle... Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans -lui... - -De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l'explosion -qui se préparait, il dit précipitamment--(il n'était pas mauvais an -fond; l'avarice et la vanité luttaient en lui: il eût voulu obliger -Christophe, mais à bon compte): - ---Veux-tu cinquante francs? - -Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d'une telle façon -que celui-ci recula en toute hâte jusqu'à la porte, qu'il ouvrit, -prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d'approcher de lui sa -tête congestionnée: - ---Cochon! dit-il, d'une voix retentissante. - -Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le -seuil, il cracha de dégoût. - - - - -Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de colère. La -pluie le dégrisa. Où allait-il? Il ne savait. Il ne connaissait -personne. Il s'arrêta, pour réfléchir, devant une librairie, et il -regardait, sans voir, les livres à l'étalage. Sur une couverture, un -nom d'éditeur le frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après -un instant, que c'était le nom de la maison où était employé Sylvain -Kohn. Il prit note de l'adresse... Que lui importait? Il n'irait -certainement pas... Pourquoi n'irait-il pas?... Si ce gueux de Diener, -qui avait été son ami, le recevait ainsi, qu'avait-il à attendre d'un -drôle qu'il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr? -D'inutiles humiliations? Son sang se révoltait.--Mais un fond de -pessimisme natif, qui lui venait peut-être de son éducation -chrétienne, le poussait à éprouver jusqu'au bout la vilenie des gens. - ---Je n'ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout tenté, -avant de crever. - -Une voix ajoutait en lui: - ---Et je ne crèverai pas. - -Il s'assura de nouveau de l'adresse, et il alla chez Kohn. Il était -décidé à lui casser la figure, à la première impertinence. - -La maison d'édition se trouvait dans le quartier de la Madeleine. -Christophe monta à un salon du premier étage, et demanda Sylvain Kohn. -Un employé à livrée lui répondit «qu'il ne connaissait pas». -Christophe, étonné, crut qu'il prononçait mal, et il répéta sa -question; mais l'employé, après avoir écouté attentivement, affirma -qu'il n'y avait personne de ce nom dans la maison. Tout décontenancé, -Christophe s'excusait, et il allait sortir, quand au fond d'un corridor -une porte s'ouvrit; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame. -Sous le coup de l'affront qu'il venait de subir de Diener, il était -disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa -première pensée fut donc que Kohn l'avait vu venir, et qu'il avait -donné l'ordre au garçon de dire qu'il n'était pas là. Une telle -impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu'il s'entendit -appeler. Kohn, de ses yeux perçants, l'avait reconnu de loin; et il -courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes -les marques d'une joie exagérée. - -Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement rasée, à -l'américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure -large et massive, aux traits gras, les yeux petits, plissés, fureteurs, -la bouche un peu de travers, un sourire lourd et malin. Il était mis -avec une élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de -sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. C'était -là l'unique chose qui chagrinât son amour-propre; il eût accepté de -bon cœur quelques coups de pied au derrière pour avoir deux ou trois -pouces de plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort -satisfait de lui; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu'il -l'était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s'était fait le -chroniqueur et l'arbitre des élégances parisiennes. Il écrivait de -fades courriers mondains, d'un raffinement compliqué. Il était le -champion du beau style français, de l'élégance française, de la -galanterie française, de l'esprit français,--Régence, talon rouge, -Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne l'empêchait point de -réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne connaissent -point Paris: bien loin d'en mourir, il y a des gens qui en vivent; à -Paris, le ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux bonnes -fortunes. Sylvain Kohn n'en était plus à compter les déclarations que -lui valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois. - -Il parlait, avec un accent lourd et une voix de tête. - ---Ah! voilà une surprise! criait-il gaiement, en secouant la main de -Christophe dans ses mains boudinées, aux doigts courts, qui semblaient -tassés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à -lâcher Christophe. On eût dit qu'il retrouvait son meilleur ami. -Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se moquait de lui. Mais -Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s'il se moquait, ce n'était pas plus -qu'à l'ordinaire. Kohn n'avait pas de rancune: il était trop -intelligent pour cela. Il y avait beau temps qu'il avait oublié les -mauvais traitements de Christophe; et, s'il s'en était souvenu, il ne -s'en fût guère soucié. Il était ravi de cette occasion de se faire -voir à un ancien camarade, dans l'importance de ses fonctions nouvelles -et l'élégance de ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en -disant sa surprise: la dernière chose du monde à laquelle il se fût -attendu était bien une visite de Christophe; et s'il était trop avisé -pour ne pas savoir d'avance qu'elle avait un but intéressé, il était -des mieux disposés à l'accueillir, par ce seul fait qu'elle était un -hommage rendu à son pouvoir. - ---Et vous venez du pays? Comment va la maman? demandait-il, avec une -familiarité qui, en un autre jour, eût choqué Christophe, mais qui -lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère. - ---Mais comment se fait-il, demanda Christophe, encore un peu soupçonneux, -qu'on m'ait répondu tout à l'heure que Monsieur Kohn n'était pas là? - ---Monsieur Kohn n'est pas là, dit Sylvain Kohn, en riant. Je ne me -nomme plus Kohn. Je m'appelle Hamilton. - -Il s'interrompit. - ---Pardon, fit-il. - -Il alla serrer la main à une dame qui passait, et grimaça des -sourires. Puis il revint. Il expliqua que c'était une femme de lettres, -célèbre par des romans d'une volupté brûlante. La moderne Sapho -avait une décoration violette à son corsage, des formes plantureuses, -et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et plâtrée; elle -disait des choses prétentieuses, d'une voix mâle, qui avait un accent -franc-comtois. - -Kohn se remit à questionner Christophe. Il s'informait de tous les gens -du pays, demandait ce qu'était devenu celui-ci, celui-là, mettant une -coquetterie à montrer qu'il se souvenait de tous. Christophe avait -oublié son antipathie; il répondait, avec une cordialité -reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument -indifférents à Kohn, et qu'il interrompit de nouveau. - ---Pardon, fit-il encore. - -Et il alla saluer une autre visiteuse. - ---Ah! ça, demanda Christophe, il n'y a donc que les femmes qui -écrivent en France? - -Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité: - ---La France est femme, mon cher. Si vous voulez arriver, faites-en -votre profit. - -Christophe n'écouta point l'explication, et continua les siennes. Kohn, -pour y mettre fin, demanda: - ---Mais comment diable êtes-vous ici? - -Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C'est pourquoi il était si -aimable. Tout va changer, quand il saura. - -Il mit un point d'honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre: -la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays. - -Kohn se tordit de rire: - ---Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire! - -Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied -de nez à l'autorité; et celui-ci l'amusait d'autant plus qu'il -connaissait les héros de l'histoire: le côté comique lui en -apparaissait. - ---Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le plaisir... -Déjeunez avec moi. - -Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait: - ---C'est un brave homme, décidément. Je me suis trompé. - -Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa requête: - ---Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici -chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois -fait connaître. Pourriez-vous me recommander? - ---Comment donc! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le -monde ici. Tout à votre service. - -Il était heureux de faire montre de son crédit. - -Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur -déchargé d'un grand poids. - -À table, il dévora, de l'appétit d'un homme qui ne s'était pas repu -depuis deux jours. Il s'était noué sa serviette autour du cou, et -mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par -sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du -peu d'attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait -l'éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes -fortunes; mais c'était peine perdue: Christophe n'écoutait pas, il -interrompait sans façons. Sa langue se déliait; il devenait familier. -Il avait le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui -confiant naïvement ses projets d'avenir. Surtout, il l'exaspérait par -son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la -presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant -à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles -sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au _Vater Rhein._ Kohn -vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de -table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations -urgentes, et se leva. Christophe s'accrochait à lui; il voulait savoir -quand il pourrait avoir une recommandation, se présenter chez -quelqu'un, commencer ses leçons. - ---Je vais m'en occuper. Aujourd'hui. Ce soir même, promettait Kohn. -J'en parlerai tout à l'heure. Vous pouvez être tranquille. - -Christophe insistait. - ---Quand saurai-je? - ---Demain... Demain... ou après-demain. - ---Très bien. Je reviendrai demain. - ---Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai savoir. Ne vous -dérangez pas. - ---Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N'est-ce pas? Je n'ai -rien d'autre à faire à Paris, en attendant. - ---Diable! pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut, j'aime mieux vous -écrire. Vous ne me trouveriez pas, ces jours-ci. Donnez-moi votre -adresse. - -Christophe la lui dicta. - ---Parfait. Je vous écrirai demain. - ---Demain? - ---Demain. Vous pouvez y compter. - -Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et il se sauva. - ---Ouf! pensait-il. Voilà un raseur! - -Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu'il ne serait pas là, -quand «l'Allemand» viendrait le voir.--Dix minutes après, il l'avait -oublié. - -Christophe revint à son taudis. Il était attendri. - ---Le bon garçon! pensait-il. Comme j'ai été injuste envers lui! Et -il ne m'en veut pas! - -Ce remords lui pesait; il fut sur le point d'écrire à Kohn combien il -était peiné de l'avoir mal jugé autrefois, et qu'il lui demandait -pardon du tort qu'il lui avait fait. Il avait les larmes aux yeux, en y -pensant. Mais il lui était moins aisé d'écrire une lettre qu'une -partition; et après avoir pesté dix fois contre l'encre et la plume de -l'hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé, -raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, il s'impatienta et -envoya tout promener. - -Le reste de la journée fut long à passer; mais Christophe était si -fatigué par sa mauvaise nuit et par les courses du matin qu'il finit -par s'assoupir sur sa chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir, -que pour se coucher; et il dormit douze heures de suite, sans -s'arrêter. - - - - -Le lendemain, dès huit heures, il commença d'attendre la réponse -promise. Il ne doutait pas de l'exactitude de Kohn. Il ne bougea point -de chez lui, se disant que Kohn passerait peut-être à l'hôtel, avant -de se rendre au bureau. Pour ne pas s'éloigner, vers midi, il se fit -monter son déjeuner de la gargote d'en bas. Puis, il attendit de -nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du restaurant. Il marchait -dans sa chambre, s'asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte, -quand il entendait monter des pas dans l'escalier. Il n'avait aucun -désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit -sur son lit. Sa pensée revenait constamment vers la vieille maman, qui -pensait aussi à lui, en ce moment,--qui seule pensait à lui. Il se -sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de l'avoir -quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir lui -apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré leur profond -amour, il ne leur serait pas venu à l'idée, ni à l'un ni à l'autre, -de s'écrire pour se dire simplement qu'ils s'aimaient: une lettre -était faite pour dire des choses précises. - ---Couché sur le lit, les mains jointes sous sa tête, il rêvassait. -Bien que sa chambre fût éloignée de la rue, le grondement de Paris -remplissait le silence; la maison trépidait. - ---La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre. - -Une journée recommença, semblable à la précédente. - -Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion volontaire -commençait à rendre enragé, se décida à sortir. Mais Paris lui -causait, depuis le premier soir, une répulsion instinctive. Il n'avait -envie de rien voir: nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa -vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les souvenirs -du passé, les monuments d'une ville, le laissaient indifférent. À -peine dehors, il s'ennuya tellement que, quoiqu'il eût décidé de ne -pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y alla, tout d'une traite. - -Le garçon, qui avait le mot d'ordre, dit que M. Hamilton était parti -de Paris pour affaires. Ce fut un coup pour Christophe. Il demanda en -bégayant quand M. Hamilton devait revenir. L'employé répondit, au -hasard: - ---Dans une dizaine de jours. - -Christophe s'en retourna, consterné, et se terra chez lui, pendant les -jours suivants. Il lui était impossible de se remettre au travail. Il -s'aperçut avec terreur que ses petites économies,--le peu d'argent que -sa mère lui avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, au -fond de sa valise,--diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime -sévère. Il descendait seulement, vers le soir pour dîner, dans le -cabaret d'en bas, où il avait été rapidement connu des clients, sous -le nom du «Prussien», ou de «Choucroute».--Il écrivit, au prix de -pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens français, -dont le nom lui était vaguement connu. Un d'eux était mort depuis dix -ans. Il leur demandait de vouloir bien lui donner audience. -L'orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ces -longues inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont -habituelles en allemand. Il adressait l'épître: «Au Palais de -l'Académie de France.»--Le seul qui la lut en fit des gorges chaudes -avec ses amis. - -Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le -servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Sylvain Kohn, qui sortait. -Kohn fit la grimace, en se voyant pincé; mais Christophe était si -heureux qu'il ne s'en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains, -suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux: - ---Vous étiez en voyage? Vous avez fait bon voyage? - -Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe continua: - ---Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n'est-ce pas?... Eh bien, -quoi de nouveau? Vous avez parlé de moi? Qu'est-ce qu'on a répondu? - -Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ses -manières guindées: ce n'était plus le même homme. - ---J'ai parlé de vous, dit Kohn; mais je ne sais rien encore; je n'ai -pas eu le temps. J'ai été très pris, depuis que je vous ai vu. Des -affaires par-dessus la tête. Je ne sais comment j'en viendrai à bout. -C'est écrasant. Je finirai par tomber malade. - ---Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe, d'un -ton de sollicitude inquiète. - -Kohn lui jeta un coup d'œil narquois, et répondit: - ---Pas bien du tout. Je ne sais ce que j'ai, depuis quelques jours. -Je me sens très souffrant. - ---Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras. Soignez-vous -bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous avoir donné -encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu'est-ce que vous -sentez, au juste? - -Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l'autre que -Kohn, gagné par une douce hilarité qu'il cachait de son mieux, fut -désarmé par cette candeur comique. L'ironie est un plaisir si cher aux -Juifs--(et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce -point)--qu'ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour -les ennemis même, qui leur offrent une occasion de l'exercer à leurs -dépens. D'ailleurs, Kohn ne laissait pas d'être touché par -l'intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé -à lui rendre service. - ---Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, feriez-vous -des travaux d'édition musicale? - -Christophe accepta avec empressement. - ---J'ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des chefs d'une -grande maison d'éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais vous -présenter; vous verrez ce qu'il y aura à faire. Moi, vous savez, je -n'y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n'aurez pas de -peine à vous entendre. - -Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n'était pas fâché -de se débarrasser de Christophe, tout en l'obligeant. - - - - -Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur -son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht. -Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l'Opéra. -Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux -doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut -cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec -eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s'asseoir. Il -resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur. - -Daniel Hecht était un homme d'une quarantaine d'années, grand, froid, -correctement mis, un type phénicien très marqué, l'air intelligent et -désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien, -longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait -une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une -insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus -apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition -méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu'il -y avait en lui d'automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce -ne sont point rares; et l'opinion n'est pas tendre pour eux: elle taxe -d'arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d'une -gaucherie incurable de corps et d'âme. - -Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux -badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par -l'accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main. -Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s'être -douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers -lui, et, sans le regarder, dit: - ---Krafft... Christophe Krafft... Je n'ai jamais entendu ce nom. - -Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine -poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère: - ---Vous l'entendrez plus tard. - -Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si -Christophe n'existait pas: - ---Krafft... Non. Je ne connais pas. - -Il était de ces gens, pour qui c'est déjà une mauvaise note que de -n'être pas connu d'eux. - -Il continua, en allemand: - ---Et vous êtes du _Rhein-Land?_... C'est étonnant combien il y a de -gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu'il n'y en a pas un -qui ne prétende être musicien. - -Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; mais Christophe -le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l'avait devancé. - ---Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette justice -que moi, je n'y entends rien. - ---Cela fait votre éloge, répondit Hecht. - ---S'il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement -Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l'affaire. - -Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même -indifférence: - ---Vous avez déjà écrit de la musique? Qu'est-ce que vous avez écrit? -Des _lieder_, naturellement? - ---Des _lieder_, deux symphonies, des poèmes symphoniques, des quatuors, -des suites pour piano, de la musique de scène, dit Christophe, -bouillonnant. - ---On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse -dédaigneuse. - -Il était d'autant plus méfiant, à l'égard du nouveau venu, que celui-ci -avait écrit tant d'œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait -pas. - ---Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque vous -m'êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une -collection, une _Bibliothèque de la jeunesse_, où nous publions des -morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le -_Carnaval_ de Schumann, et l'arranger à quatre, six et huit mains? - -Christophe tressauta: - ---Et voilà ce que vous m'offrez, à moi, à moi!... - -Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé: - ---Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n'est point là -un travail si facile! S'il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous -verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous -croire. Mais enfin, je ne vous connais pas. - -Il pensait, à part lui: - ---Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à Johannes -Brahms lui-même. - -Christophe, sans répondre,--(car il s'était promis de réprimer ses -emportements)--enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la -porte. Kohn l'arrêta, en riant: - ---Attendez, attendez donc! dit-il. - -Et, se tournant vers Hecht: - ---Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous -puissiez vous faire une idée. - ---Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela. - -Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les -yeux, négligemment. - ---Qu'est-ce que c'est? _Une Suite pour piano_... (Lisant:) _Une -journée_... Ah! toujours de la musique à programme!... - -Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il -était excellent musicien, possédait son métier, d'ailleurs ne voyait -rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à -qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l'œuvre, d'un air -dédaigneux; il était très frappé du talent qu'elle révélait; mais -sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de -Christophe lui défendaient d'en rien montrer. Il alla jusqu'au bout, en -silence, ne perdant pas une note: - ---Oui, dit-il enfin, d'un ton protecteur, c'est assez bien écrit. - -Une critique violente eût moins blessé Christophe. - ---Je n'ai pas besoin qu'on me le dise, fit-il, exaspéré. - ---J'imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce morceau, -c'est pour que je vous dise ce que j'en pense. - ---En aucune façon. - ---Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me demander. - ---Je vous demande du travail, pas autre chose. - ---Je n'ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je vous -ai dit. Encore n'en suis-je pas sûr. J'ai dit que cela se pourrait. - ---Et vous n'avez pas d'autre moyen d'occuper un musicien comme moi? - ---Un musicien comme vous? dit Hecht, d'un ton d'ironie blessante. -D'aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n'ont pas cru cette -occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais -nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m'en ont été -reconnaissants. - ---C'est qu'ils sont des jean-foutre, éclata Christophe.--(Il -connaissait déjà des finesses de la langue française.)--Vous vous -trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu'un de leur -espèce. Croyez-vous m'en imposer avec vos façons de ne pas me regarder -en face et de me parler du bout des dents? Vous n'avez même pas daigné -répondre à mon salut, quand je suis entré... Mais qu'est-ce que vous -êtes donc, pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien? -Avez-vous jamais rien écrit?... Et vous prétendez m'apprendre comment -on écrit, à moi, dont c'est la vie d'écrire!... Et vous ne trouvez -rien de mieux à m'offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer -de grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour -faire danser les petites filles!... Adressez-vous à vos Parisiens, -s'ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous! Pour -moi, j'aime mieux crever! - -Impossible d'arrêter le torrent. - -Hecht dit, glacial: - ---Vous êtes libre. - -Christophe sortit, en faisant claquer les portes. Hecht haussa les -épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait: - ---Il y viendra, comme les autres. - -Au fond, il l'estimait. Il était assez intelligent pour sentir la -valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l'emportement -injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la -rareté,--dans le monde artistique plus qu'ailleurs. Mais son -amour-propre s'était buté: à aucun prix, il n'eût consenti à -reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre justice à -Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe -ne s'humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revînt: son -triste scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait -connaître l'avilissement inévitable des volontés par la misère. - - - - -Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place à l'abattement. -Il se sentait perdu. Le faible appui sur lequel il comptait s'était -écroulé. Il ne doutait pas qu'il ne se fût fait un ennemi mortel, non -seulement de Hecht, mais de Kohn qui l'avait présenté. C'était la -solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de Diener et de Kohn, -il ne connaissait personne. Son amie Corinne, la belle actrice, avec qui -il s'était lié en Allemagne, n'était pas à Paris,--elle faisait -encore une tournée à l'étranger, en Amérique, et cette fois pour son -compte: car elle était devenue célèbre; les journaux publiaient de -bruyants échos de son voyage. Quant à la petite institutrice -française, qu'il avait, sans le vouloir, fait renvoyer de sa place, et -dont la pensée avait été longtemps pour lui un remords, combien de -fois s'était-il promis de la retrouver, quand il serait à Paris! Mais -maintenant qu'il était à Paris, il s'apercevait qu'il n'avait oublié -qu'une chose: son nom. Impossible de se le rappeler. Il ne se souvenait -que du prénom: Antoinette. Au reste, quand la mémoire lui serait -revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite institutrice, dans -cette fourmilière humaine! - -Il fallait s'assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait à -Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa répugnance, de -demander à son hôte, le gros cabaretier, s'il ne connaîtrait pas dans -le quartier des gens à qui il pourrait donner des leçons de piano. -L'homme tenait déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait -qu'une fois par jour, et qui parlait allemand; il perdit tout respect, -quand il sut que ce n'était qu'un musicien. Il était un Français de -la vieille race, pour qui la musique est un métier de feignant. Il se -gaussa: - ---Du piano!... Vous tapez de ça? Compliments!... C'est-y curieux tout -de même de faire ce métier-là par goût! Moi, toute musique me fait -l'effet, comme s'il pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être -m'apprendre. Qu'est-ce que vous en diriez, vous autres? cria-t-il, en se -tournant vers des ouvriers qui buvaient. - -Ils rirent bruyamment. - ---C'est un joli métier, fit l'un. Pas salissant. Et puis, ça plaît -aux dames. - -Christophe comprenait mal le français, et plus mal la moquerie: il -cherchait ses mots; il ne savait pas s'il devait se fâcher. La femme du -patron eut pitié de lui: - ---Allons, allons, Philippe, tu n'es pas sérieux, dit-elle à son -mari.--Tout de même, continua-t-elle, en s'adressant à Christophe, il -y aurait peut-être bien quelqu'un qui ferait votre affaire. - ---Qui donc? demanda le mari. - ---La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un piano. - ---Ah! ces poseurs! C'est vrai. - -On apprit à Christophe qu'il s'agissait de la fille du boucher: ses -parents voulaient en faire une demoiselle; ils consentiraient à ce -qu'elle prît des leçons, quand ce ne serait que pour faire jaser. La -femme de l'hôtelier promit de s'en occuper. - -Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère voulait le voir. -Il alla chez elle. Il la trouva à son comptoir, au milieu des cadavres -de bêtes. Cette belle femme, au teint fleuri, au sourire doucereux, -prit un air digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite, -elle aborda la question de prix, se hâtant d'ajouter qu'elle ne voulait -pas y mettre beaucoup, parce que le piano est une chose agréable, mais -pas nécessaire: elle lui offrit un franc l'heure. Après quoi, elle -demanda à Christophe, d'un air méfiant, si au moins il savait bien la -musique. Elle parut se rassurer et devint plus aimable, quand il dit que -non seulement il la savait, mais qu'il en écrivait: son amour-propre en -fut flatté; elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle -que sa fille prenait des leçons avec un compositeur. - -Quand Christophe se vit; le lendemain, assis près du piano,--un -horrible instrument, acheté d'occasion, et qui sonnait comme une -guitare,--avec la petite bouchère, dont les doigts courts et gros -trébuchaient sur les touches,--qui était incapable de distinguer un -son d'un autre,--qui se tortillait d'ennui,--qui lui bâillait au nez, -dès les premières minutes,--quand il eut à subir la surveillance de -la mère et sa conversation, ses idées sur la musique et sur -l'éducation musicale,--il se sentit si misérable, si misérablement -humilié qu'il n'avait même plus la force de s'indigner. Il rentrait -dans un état d'accablement; certains soirs, il ne pouvait dîner. S'il -en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne descendrait-il -pas, par la suite? À quoi lui avait-il servi de se révolter contre -l'offre de Hecht? Ce qu'il avait accepté était plus dégradant encore. - -Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent; il se jeta -désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui priait-il? Qui -pouvait-il prier? Il ne croyait pas en Dieu, il croyait qu'il n'y avait -point de Dieu... Mais il fallait prier, il fallait se prier. Il n'y a -que les médiocres qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la -nécessité où sont les âmes fortes de faire retraite dans leur -sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée, Christophe -sentit, dans le silence bourdonnant de son cœur, la présence de son -Être éternel. Les flots de la misérable vie s'agitaient au-dessous de -Lui: qu'y avait-il de commun entre elle et Lui? Toutes les douleurs du -monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre son roc. -Christophe entendait battre ses artères, comme une mer intérieure; et -une voix répétait: - ---Éternel... Je suis... Je suis... - -Il la connaissait bien: si loin qu'il se souvînt, il avait toujours -entendu cette voix. Il lui arrivait de l'oublier; pendant des mois, il -cessait d'avoir conscience de son rythme puissant et monotone; mais il -savait qu'elle était là, qu'elle ne cessait jamais, pareille à -l'Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva dans cette musique le -calme et l'énergie qu'il y puisait, chaque fois qu'il s'y retrempait. -Il se releva, apaisé. Non, la dure vie qu'il menait n'avait rien du -moins dont il dût avoir honte; il pouvait manger son pain sans rougir; -ceux qui le lui faisaient acheter à ce prix, c'était à eux de rougir. -Patience! Le temps viendrait... - -Mais le lendemain, la patience recommençait à lui manquer; et malgré -ses efforts, il finit par éclater de rage, un jour pendant la leçon, -contre la stupide pécore, impertinente par surcroît, qui se moquait de -son accent, et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce -qu'il disait. Aux cris de colère de Christophe répondirent les -hurlements de la donzelle, effrayée et indignée qu'un homme qu'elle -payait osât lui manquer de respect. Elle cria qu'il l'avait -battue:--(Christophe lui avait secoué le bras assez rudement.)--La -mère se précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et -Christophe d'invectives. Le boucher parut à son tour, et déclara qu'il -n'admettait pas qu'un gueux de Prussien se permît de toucher à sa -fille. Christophe, blême de colère, honteux, incertain s'il -n'étranglerait pas l'homme, la femme, et la fille, se sauva sous -l'averse. Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n'eurent pas -de peine à se faire raconter l'histoire; et leur malveillance pour les -voisins en fut réjouie. Mais le soir, tout le quartier répétait que -l'Allemand était une brute, qui battait les enfants. - - - - -Christophe fit de nouvelles démarches chez des marchands de musique: -elles ne servirent à rien. Il trouvait les Français peu accueillants; -et leur agitation désordonnée l'ahurissait. Il avait l'impression -d'une société anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue et -despotique. - -Un soir qu'il errait sur les boulevards, découragé de l'inutilité de -ses efforts, il vit Sylvain Kohn, qui venait en sens inverse. Convaincu -qu'ils étaient brouillés, il détourna les yeux, et tâcha de passer -inaperçu. Mais Kohn l'appela: - ---Et qu'étiez-vous devenu depuis ce fameux jour? demanda-t-il en riant. -Je voulais aller chez vous; mais je n'ai plus votre adresse... Tudieu, -mon cher, je ne vous connaissais pas. Vous avez été épique. - -Christophe le regarda, surpris et un peu honteux: - ---Vous ne m'en voulez pas? - ---Vous en vouloir? Quelle idée! - -Bien loin de lui en vouloir, il avait été réjoui de la façon dont -Christophe avait étrillé Hecht: il avait passé un bon moment. Il lui -était fort indifférent que Hecht ou que Christophe eût raison; il -n'envisageait les gens que d'après le degré d'amusement qu'ils -pouvaient avoir pour lui; et il avait entrevu en Christophe une source -de haut comique, dont il se promettait bien de profiter. - ---Il fallait venir me voir, continuait-il. Je vous attendais. Qu'est-ce -que vous faites, ce soir? Vous allez venir diner. Je ne vous lâche -plus. Nous serons entre nous: quelques artistes, qui nous réunissons, -une fois par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce monde-là. -Venez. Je vous présenterai. - -Christophe s'excusait en vain sur sa tenue. Sylvain Kohn l'emmena. - -Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et montèrent au -premier. Christophe se trouva au milieu d'une trentaine de jeunes gens, -de vingt a trente-cinq ans, qui discutaient avec animation. Kohn le -présenta, comme venant de s'échapper des prisons d'Allemagne. Ils ne -firent aucune attention à lui, et n'interrompirent même pas leur -discussion passionnée, où Kohn, à peine arrivé, se jeta à la nage. - -Christophe, intimidé par cette société d'élite, se taisait, et il -était tout oreilles. Il ne réussissait pas à comprendre--ayant peine -à suivre la volubilité de parole française--quels grands intérêts -artistiques étaient débattus. Il avait beau écouter, il ne -distinguait que des mots comme «_trust_», «accaparement», «baisse -des prix», «chiffres des recettes», mêlés à ceux de «dignité de -l'art» et de «droits de l'écrivain». Il finit par s'apercevoir qu'il -s'agissait d'affaires commerciales. Un certain nombre d'auteurs, -appartenant, semblait-il, à une société financière, s'indignaient -contre les tentatives qui étaient faites pour constituer une société -rivale, disputant à la leur son monopole d'exploitation. La défection -de quelques-uns de leurs associés, qui avaient trouvé avantageux de -passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les jetait dans des -transports de fureur. Ils ne parlaient de guère moins que de couper des -têtes. «... Déchéance... Trahison... Flétrissure... Vendus...» - -D'autres ne s'en prenaient pas aux vivants: ils en avaient aux morts, -dont la copie gratuite obstruait le marché. L'œuvre de Musset venait -de tomber dans le domaine public, et, à ce qu'il paraissait, on -l'achetait beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l'État une -protection énergique, frappant de lourdes taxes les chefs-d'œuvre du -passé, afin de s'opposer à leur diffusion à prix réduits, qu'ils -taxaient aigrement de concurrence déloyale pour la marchandise des -artistes d'à présent. - -Ils s'interrompirent les uns et les autres pour écouter les chiffres -des recettes qu'avaient faites telle et telle pièce dans la soirée -d'hier. Tous s'extasièrent sur la chance d'un vétéran de l'art -dramatique, célèbre dans les deux mondes,--qu'ils méprisaient, mais -qu'ils enviaient encore plus.--Des rentes des auteurs ils passèrent à -celles des critiques. Ils s'entretinrent de celles que touchait--(pure -calomnie, sans doute?)--un de leurs confrères connu, pour chaque -première représentation d'un théâtre des boulevards, afin d'en dire -du bien. C'était un honnête homme: une fois le marché conclu, il le -tenait loyalement; mais son grand art était--(à ce qu'ils -prétendaient)--de faire de la pièce des éloges qui la fissent tomber -le plus promptement possible, afin qu'il y eût des premières souvent. -Le conte--(le compte)--fit rire, mais n'étonna point. - -Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots; ils parlaient de -«poésie», d'«art pour l'art». Dans ce bruit de gros sous, cela -sonnait: «l'art pour l'argent»; et ces mœurs de maquignons, -nouvellement introduites dans la littérature française, scandalisaient -Christophe. Comme il ne comprenait rien aux questions d'argent, il avait -renoncé à suivre la discussion, quand ils finirent par parler de -littérature,--ou, plutôt, de littérateurs.--Christophe dressa -l'oreille, en entendant le nom de Victor Hugo. - -Il s'agissait de savoir s'il avait été cocu. Ils discutèrent -longuement sur les amours de Sainte-Beuve et de madame Hugo. Après -quoi, ils parlèrent des amants de George Sand et de leurs mérites -respectifs. C'était la grande occupation de la critique littéraire -d'alors: après avoir tout exploré dans la maison des grands hommes, -visité les placards, retourné les tiroirs, et vidé les armoires, elle -fouillait l'alcôve. La pose de monsieur de Lauzun, à plat ventre sous -le lit du roi et de la Montespan, était de celles qu'elle -affectionnait, dans son culte pour l'histoire et pour la vérité:--(ils -avaient tous, en ce temps, le culte de la vérité).--Les convives de -Christophe montrèrent qu'ils en étaient possédés: rien ne les -lassait dans cette recherche du vrai. Ils l'étendaient à l'art -d'aujourd'hui, comme à l'art du passé; et ils analysèrent la vie -privée de certains des plus notoires contemporains, avec la même -passion d'exactitude. C'était une chose curieuse qu'ils connussent les -moindres détails de scènes, qui d'habitude se passent de tout témoin. -C'était à croire que les intéressés avaient été les premiers à -fournir le public de renseignements exacts, par dévouement pour la -vérité. - -Christophe, de plus en plus gêné, essayait de causer d'autre -chose avec ses voisins. Mais aucun ne s'occupait de lui. Ils -avaient bien commencé par lui poser quelques vagues questions sur -l'Allemagne,--questions qui lui avaient révélé, à son grand -étonnement, l'ignorance absolue, où étaient ces gens distingués et -qui semblaient instruits, des choses les plus élémentaires de leur -métier--littérature et art--en dehors de Paris; tout au plus s'ils -avaient entendu parler de quelques grands noms: Hauptmann, Sudermann, -Liebermann, Strauss (David, Johann, ou Richard?) parmi lesquels ils -s'aventuraient prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse confusion. -Au reste, s'ils avaient questionné Christophe, c'était par politesse, -non par curiosité: ils n'en avaient aucune; à peine s'ils prirent -garde à ce qu'il répondit; ils se hâtèrent de revenir aux questions -parisiennes qui délectaient le reste de la table. - -Christophe timidement tenta de parler de musique. Aucun de ces -littérateurs n'était musicien. Au fond, ils regardaient la musique -comme un art inférieur. Mais soi! succès croissant, depuis quelques -années, leur causait un secret dépit; et, puisqu'elle était à la -mode, ils feignaient de s'y intéresser. Ils faisaient grand bruit -surtout d'un récent opéra, dont ils n'étaient pas loin de faire dater -la musique, ou tout au moins l'ère nouvelle de la musique. Leur -ignorance et leur snobisme s'accommodaient de cette idée, qui les -dispensait de connaître le reste. L'auteur de cet opéra, un Parisien, -dont Christophe entendait le nom pour la première fois, avait, disaient -certains, fait table rase de tout ce qui était avant lui, renouvelé de -toutes pièces, re-créé la musique. Christophe sursauta. Il ne -demandait pas mieux que de croire au génie. Mais un génie de cette -trempe, qui d'un coup anéantissait le passé!... Nom de nom! C'était -un gaillard; comment diable avait-il pu faire?--Il demanda des -explications. Les autres, qui eussent été bien embarrassés pour lui -en donner, et que Christophe assommait, l'adressèrent au musicien de la -bande, le grand critique musical, Théophile Goujart, qui lui parla -aussitôt de septièmes et de neuvièmes. Christophe le suivit sur ce -terrain. Goujart savait la musique à peu près comme Sganarelle savait -le latin... - ---... _Vous n'entendez point le latin?_ - ---_Non._ - ---(Avec enthousiasme) _Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter... -bonus, bona, bonum_... - -Se trouvant en présence d'un homme, qui «entendait le latin», il se -replia prudemment dans le maquis de l'esthétique. De ce refuge -inexpugnable, il se mit à fusiller Beethoven, Wagner, et l'art -classique, qui n'étaient pas en cause: (mais, en France, on ne peut -louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux qui ne sont -pas comme lui). Il proclamait l'avènement d'un art nouveau, foulant aux -pieds les conventions du passé. Il parlait d'une langue musicale, qui -venait d'être découverte par le Christophe Colomb de la musique -parisienne, et qui supprimait totalement la langue des classiques, en -faisait une langue morte. - -Christophe, tout en réservant son opinion sur le génie novateur, dont -il attendait d'avoir vu les œuvres, se sentait en défiance contre ce -Baal musical, à qui l'on sacrifiait la musique tout entière. Il était -scandalisé d'entendre parler ainsi des maîtres; et il ne se rappelait -pas que naguère, en Allemagne, il en avait dit bien d'autres. Lui qui -se croyait là-bas un révolutionnaire en art, lui qui scandalisait par -sa hardiesse de jugement et sa verte franchise,--dès les premiers mots -en France, il se sentait devenu conservateur. Il voulut discuter, et il -eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien élevé, qui -avance des arguments et ne les démontre pas, mais en homme du métier, -qui va chercher des faits précis, et qui vous en assomme. Il ne -craignit pas d'entrer dans des explications techniques; et sa voix, en -discutant, montait à des intonations, bien faites pour blesser les -oreilles d'une société d'élite, où ses arguments et la chaleur qu'il -mettait à les soutenir paraissaient également ridicules. Le critique -se hâta de mettre fin par un mot, dit d'esprit, à une discussion -fastidieuse, où Christophe venait de s'apercevoir avec stupéfaction -que son interlocuteur ne savait rien de ce dont il parlait. L'opinion -était faite désormais sur l'Allemand pédantesque et suranné; et, -sans qu'on la connût, sa musique fut jugée détestable. Mais -l'attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux railleurs, -prompts à saisir les ridicules, avait été ramenée vers ce personnage -bizarre, qui agitait avec des mouvements gauches et violents des bras -maigres aux mains énormes, et qui dardait des regards furibonds, en -criant d'une voix suraiguë. Sylvain Kohn entreprit d'en donner la -comédie à ses amis. - -La conversation s'était définitivement écartée de la littérature -pour s'attacher aux femmes. À vrai dire, c'étaient les deux faces d'un -même sujet: car dans leur littérature il n'était guère question que -de femmes, et dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient -frottées de choses ou de gens de lettres. - -On parlait d'une honnête dame, connue dans le monde parisien, qui -venait de faire épouser son amant à sa fille, pour mieux se le -réserver. Christophe s'agitait sur sa chaise et faisait une grimace de -dégoût. Kohn s'en aperçut; et, poussant du coude son voisin, il fit -remarquer que le sujet semblait passionner l'Allemand, qui sans doute -brûlait d'envie de connaître la dame. Christophe rougit, balbutia, -puis finit par dire avec colère que de telles femmes il fallait les -fouetter. Un éclat de rire homérique accueillit sa proposition; et -Sylvain Kohn, d'un ton flûté, protesta qu'on ne devait pas toucher une -femme, même avec une fleur... etc... etc... (Il était à Paris le -chevalier de l'Amour.)--Christophe répondit qu'une femme de cette -espèce n'était ni plus ni moins qu'une chienne, et qu'avec les chiens -vicieux il n'y avait qu'un remède: le fouet. On se récria bruyamment. -Christophe dit que leur galanterie était de l'hypocrisie, que -c'étaient toujours ceux qui respectaient le moins les femmes, qui -parlaient le plus de les respecter; et il s'indigna contre leurs récits -scandaleux. On lui opposa qu'il n'y avait là aucun scandale, rien que -de naturel; et tous furent d'accord pour reconnaître en l'héroïne de -l'histoire non seulement une femme charmante, mais _la_ Femme, par -excellence. L'Allemand s'exclama. Sylvain Kohn lui demanda sournoisement -comment était donc la Femme, telle qu'il l'imaginait. Christophe sentit -qu'on lui tendait un panneau; mais il y donna en plein, emporté par sa -violence et par sa conviction. Il se mit à expliquer à ces Parisiens -gouailleurs ses idées sur l'amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les -cherchait pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des -expressions invraisemblables, disant des énormités qui faisaient la -joie de l'auditoire, et ne se troublant pas, avec un sérieux admirable, -une insouciance touchante du ridicule: car il ne pouvait pas ne pas voir -qu'ils se moquaient de lui effrontément. À la fin, il s'empêtra dans -une phrase, n'en put sortir, donna un coup de poing sur la table, et se -tut. - -On essaya de le relancer dans la discussion; mais il fronça les -sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur la table, honteux et -irrité. Il ne desserra plus les dents jusqu'à la fin du diner, si ce -n'est pour manger et pour boire. Il buvait énormément, au contraire de -ces Français, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin l'y -encourageait malignement, et remplissait son verre, qu'il vidait sans y -penser. Mais, quoiqu'il ne fût pas habitué à ces excès de table, -surtout après les semaines de privations qu'il venait de passer, il -tint bon et ne donna pas le spectacle ridicule que les autres -espéraient. Il restait absorbé; on ne faisait plus attention à lui: -on pensait qu'il était assoupi par le vin. En outre de la fatigue qu'il -avait à suivre une conversation française, il était las de n'entendre -parler que de littérature,--acteurs, auteurs, éditeurs, bavardages de -coulisses ou d'alcôves littéraires: à cela se réduisait le monde! Au -milieu de ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne -parvenait à fixer en lui ni une physionomie, ni une pensée. Ses yeux -de myope, vagues et absorbés, faisaient le tour de la table lentement, -se posant sur les gens, et ne semblant pas les voir. Il les voyait -pourtant mieux que quiconque; mais il n'en avait pas conscience. Son -regard n'était point comme celui de ces Parisiens et de ces Juifs, qui -happe à coups de bec des lambeaux d'objets, menus, menus, menus, et les -dépèce en un instant. Il s'imprégnait longuement, en silence, des -êtres, comme une éponge; et il les emportait. Il lui semblait n'avoir -rien vu, et ne se souvenir de rien. Longtemps après,--des heures, -souvent des jours,--lorsqu'il était seul et regardait en lui, il -s'apercevait qu'il avait tout raflé. - -Pour l'instant, il n'avait l'air que d'un lourdaud d'Allemand, qui -s'empiffrait de mangeaille, attentif seulement à ne pas perdre une -goulée. Et il ne distinguait rien, sinon qu'en écoutant les convives -s'interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une insistance -d'ivrogne, pourquoi tant de ces Français avaient des noms étrangers: -flamands, allemands, juifs, levantins, anglo ou hispano-américains... - -Il ne s'aperçut pas que l'on se levait de table. Il restait seul assis; -et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs -labourés, des prairies au bord de l'eau, de la vieille maman. Quelques -convives causaient encore, debout, à l'autre bout de la salle. La -plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à son -tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son manteau et son -chapeau accrochés à l'entrée. Après les avoir mis, il partait sans -dire bonsoir, quand, par l'entrebâillement d'une porte, il aperçut -dans un cabinet voisin un objet qui le fascina: un piano. Il y avait -plusieurs semaines qu'il n'avait touché à un instrument de musique. Il -entra, caressa amoureusement les touches, s'assit, et, son chapeau sur -la tête, son manteau sur le dos, il commença de jouer. Il avait -parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux -personnes se glissaient dans la pièce pour l'entendre. L'une était -Sylvain Kohn, passionné de musique,--Dieu sait pourquoi! car il n'y -comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. L'autre -était le critique musical, Théophile Goujart. Celui-là--(c'était -plus simple)--ne comprenait ni n'aimait la musique; mais cela ne le -gênait point pour en parler. Au contraire: il n'y a pas d'esprits plus -libres que ceux qui ne savent point ce dont ils parlent: car il leur est -indifférent d'en dire une chose plutôt qu'une autre. - -Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe -noire, de lourds accroche-cœur sur le front, un front qui se fronçait -de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme -grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes -courtes, une grasse poitrine: une sorte de marchand de bois, ou de -portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe -arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans -ce temps-là, en France, était le seul moyen d'arriver. Il s'était -attaché à la fortune d'un ministre de sa province, dont il s'était -découvert vaguement parent ou allié,--quelque fils «du bâtard de son -apothicaire».--Les ministres ne sont pas éternels. Quand le sien avait -paru près de sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau, -après en avoir emporté tout ce qu'il pouvait prendre, notamment des -décorations: car il aimait la gloire. Las de la politique, où depuis -quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron, -et même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à -l'abri des orages, une situation de tout repos, où il pourrait ennuyer -les autres, sans être ennuyé lui-même. La critique était tout -indiquée. Justement, une place de critique musical était vacante dans -un des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur de -talent, avait été congédié, parce qu'il s'obstinait à dire ce qu'il -pensait des œuvres et des auteurs. Goujart ne s'était jamais occupé -de musique, et il ne savait rien: on le choisit sans hésiter. On en -avait assez des gens compétents; au moins, avec Goujart, on n'avait -rien à craindre; il n'attachait pas une importance ridicule à ses -opinions; toujours aux ordres de la direction, et prêt à en faire -passer les éreintements et les réclames. Qu'il ne fût pas musicien, -c'était une considération secondaire. La musique, chacun en sait assez -en France. Goujart avait vite acquis la science indispensable. Le moyen -était simple: il s'agissait, aux concerts, de prendre pour voisin -quelque bon musicien, si possible un compositeur, et de lui faire dire -ce qu'il pensait des œuvres qu'on jouait. Au bout de quelques mois de -cet apprentissage, on connaissait le métier: l'oison pouvait voler. À -la vérité, ce n'était pas comme un aigle; et Dieu sait les sottises -que Goujart déposait dans sa feuille, avec autorité! Il écoutait et -lisait à tort et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle, -et faisait arrogamment la leçon aux autres; il écrivait dans un style -prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de pédantismes -agressifs; il avait une mentalité de pion de collège. Parfois, de loin -en loin, il s'était attiré de cruelles ripostes: dans ces cas-là, il -faisait le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à la fois -un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les -circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus -d'une situation ou d'une gloire officielle: (c'était le seul moyen -qu'il eût d'évaluer sûrement le mérite musical.) Il traitait -dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques.--Ce n'était -pas une bête. - -Malgré l'autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur -il savait qu'il ne savait rien en musique; et il avait conscience que -Christophe s'y connaissait très bien. Il se serait gardé de le dire; -mais cela lui en imposait.--Et maintenant, il écoutait Christophe, qui -jouait; et il s'évertuait à comprendre, l'air absorbé, profond, ne -pensant à rien; il ne voyait goutte dans ce brouillard de notes, et il -hochait la tête en connaisseur, mesurant ses signes d'approbation sur -les clignements d'yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand'peine à rester -tranquille. - -Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées -du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui -avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs. -Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains avec -énergie,--Sylvain Kohn glapissant qu'il avait joué comme un dieu, -Goujart affirmant d'un air doctoral qu'il avait la main gauche de -Rubinstein et la main droite de Paderewski--(à moins que ce ne fût le -contraire).--Ils s'accordaient tous deux pour déclarer qu'un tel talent -ne devrait pas rester sous le boisseau, et ils s'engagèrent à le -mettre en valeur. Pour commencer, tous deux comptaient bien en tirer -pour eux-mêmes tout l'honneur et le profit possibles. - - - - -Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à venir chez lui, -mettant aimablement à sa disposition l'excellent piano qu'il avait, et -dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée, -accepta, sans se faire prier; et il usa de l'invitation. - -Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de -jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l'en laisser -jouir en paix. Lui-même en jouissait sincèrement. Par un de ces -phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet homme qui n'était -pas musicien, qui n'était pas artiste, qui avait le cœur le plus sec, -le plus dénué de toute poésie, de toute bonté profonde, était pris -sensuellement par ces musiques, qu'il ne comprenait pas, mais d'où se -dégageait pour lui une force de volupté. Malheureusement, il ne -pouvait pas se taire. Il fallait qu'il parlât, tout haut, pendant que -Christophe jouait. Il soulignait la musique d'exclamations emphatiques, -comme un snob au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues. -Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu'il ne pouvait pas -continuer ainsi. Kohn s'évertuait à se taire; mais c'était plus fort -que lui: il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter, -tapoter, fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau était -fini, il eût crevé, s'il n'avait fait part à Christophe de ses -ineptes réflexions. - -Il était un curieux mélange de sentimentalité germanique, de blague -parisienne, et de fatuité qui lui appartenait en propre. Tantôt -c'étaient des jugements apprêtés et précieux, tantôt des -comparaisons extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités, -des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven, il y voyait des -polissonneries, une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant -badinage dans de sombres pensées. Le _quatuor en ut dièze mineur_ lui -semblait aimablement crâne. Le sublime adagio de la _Neuvième -Symphonie_ lui rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent -la Symphonie en ut mineur, il criait: «N'entrez pas! Il y a -quelqu'un!» Il admirait la bataille de _Heldenleben_, parce qu'il -prétendait y reconnaître le ronflement d'une automobile. Et partout, -des images pour expliquer les morceaux, et des images puériles, -incongrues. On se demandait comment il pouvait aimer la musique. -Cependant, il l'aimait; à certaines de ces pages, qu'il comprenait de -la façon la plus cocasse, les larmes lui venaient aux yeux. Mais, -après avoir été ému par une scène de Wagner, il tapotait sur le -piano un galop d'Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert, -après l'_Ode à la joie._ Alors Christophe bondissait, et il hurlait de -colère.--Mais le pire n'était pas quand Sylvain Kohn était absurde; -c'était quand il voulait dire des choses profondes et délicates, quand -il voulait poser aux yeux de Christophe, quand c'était Hamilton, et non -Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe dardait sur -lui un regard chargé de haine, et il l'écrasait sous des paroles -froidement injurieuses, qui blessaient l'amour-propre de Hamilton: les -séances de piano se terminaient fréquemment par des brouilles. Mais, -le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, qui avait remords de sa -violence, s'obligeait à revenir. - -Tout cela n'eût encore été rien, si Kohn avait pu se retenir -d'inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire -montre de son musicien.--La première fois que Christophe trouva chez -Kohn trois ou quatre petits Juifs et la maîtresse de Kohn, une grande -fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours -ineptes et parlait de ce qu'elle avait mangé, mais qui se croyait -musicienne, parce qu'elle étalait ses cuisses, chaque soir, dans une -Revue des Variétés,--Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il -déclara tout net à Sylvain Kohn qu'il ne jouerait plus chez lui. -Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu'il n'inviterait plus personne. -Mais il continua en cachette, installant ses invités dans une pièce -voisine. Naturellement, Christophe finit par s'en apercevoir; il s'en -alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus. - -Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait dans des familles -cosmopolites et lui trouvait des leçons. - - - - -De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours après, chercher -Christophe dans son taudis. Il ne se montra pas offusqué de le trouver -si mal logé. Au contraire: il fut charmant. Il lui dit: - ---J'ai pensé que cela vous ferait plaisir d'entendre un peu de musique; -et comme j'ai mes entrées partout, je suis venu vous prendre. - -Christophe fut ravi. Il trouva l'attention délicate, et remercia avec -effusion. Goujart était tout différent de ce qu'il l'avait vu, le -premier soir. Seul à seul avec lui, il était sans morgue, bon enfant, -timide, cherchant à s'instruire. Ce n'était que lorsqu'il se trouvait -avec d'autres qu'il reprenait instantanément son air supérieur et son -ton cassant. D'ailleurs, son désir de s'instruire avait toujours un -caractère pratique. Il n'était pas curieux de ce qui n'était pas -d'actualité. Pour le moment, il voulait savoir ce que Christophe -pensait d'une partition qu'il avait reçue, et dont il eut été bien -embarrassé pour rendre compte: car il lisait à peine ses notes. - -Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. L'entrée en était -commune avec un music-hall. Par un boyau sinueux, on accédait à une -salle sans dégagements: l'atmosphère était étouffante; les sièges, -trop étroits, entassés; une partie du public se tenait debout, -bloquant toutes les issues:--l'inconfortable français. Un homme, qui -semblait rongé d'un incurable ennui, dirigeait au galop une symphonie -de Beethoven, comme s'il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons -d'une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêlera la -marche funèbre de _l'Héroïque._ Le public arrivait toujours, -s'installait, se lorgnait. Quand il eut fini d'arriver, il commença de -partir. Christophe tendait les forces de son cerveau pour suivre -le fil de l'œuvre, à travers cette foire; et, au prix d'efforts -énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir,--(car l'orchestre -était habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de musique -symphonique),--quand Goujart le prit par le bras, et lui dit, au milieu -du concert. - ---Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre concert. - -Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua point, et il suivit -son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans -une autre salle, qui sentait l'écurie, et où, à d'autres heures, on -jouait des féeries et des pièces populaires:--(la musique, à Paris, -est comme ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer un -logement: lorsque l'un sort du lit, l'autre entre dans les draps -chauds.)--Point d'air, naturellement: depuis le roi Louis XIV, les -Français le jugent malsain; et l'hygiène des théâtres, comme -autrefois celle de Versailles, est qu'on n'y respire point. Un noble -vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un acte de Wagner: -la malheureuse bête--l'acte--ressemblait à ces lions de ménagerie, -ahuris d'affronter les feux de la rampe, et qu'il faut cravacher pour -les faire ressouvenir qu'ils sont pourtant des lions. De grosses -pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette exhibition, le -sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau, que le -dompteur eut salué, et qu'ils eurent été récompensés tous deux par -le tapage du public, Goujart eut la prétention d'emmener encore -Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois, Christophe fixa -ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu'il ne bougerait -plus: il en avait assez de courir d'un concert à l'autre, attrapant au -passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En -vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique musicale à -Paris était un métier, où il était plus essentiel de voir que -d'écouler. Christophe protesta que la musique n'était pas faite pour -être entendue en fiacre, et qu'elle voulait du recueillement. Ce -mélange de concerts lui tournait le cœur: un seul lui suffisait, à la -fois. - -Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il croyait, comme -la plupart des Allemands, que la musique tenait en France peu de place; -et il s'attendait à ce qu'on la lui servît par petites rations, mais -très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze concerts en sept -jours. Il y en avait pour tous les soirs de la semaine, et souvent deux -ou trois par soir, à la même heure, dans des quartiers différents. -Pour le dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, toujours. -Christophe admirait cet appétit de musique. Il n'était pas moins -frappé de l'abondance des programmes. Il pensait jusque-là que ses -compatriotes avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui -avaient plus d'une fois répugné en Allemagne. Il constata que les -Parisiens leur eussent rendu des points à table. On leur faisait bonne -mesure: deux symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un acte de -drame lyrique. Et de toute provenance: allemand, russe, scandinave, -français,--bière, champagne, orgeat et vin,--ils avalaient tout, sans -broncher. Christophe s'émerveillait que les oiselles de Paris eussent -un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait guère! Le tonneau des -Danaïdes... Il ne restait rien au fond. - -Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quantité de musique se -réduisait en somme à fort peu de chose. Il trouvait à tous les -concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes -copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant -Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l'intervalle, que de -lacunes! Il semblait que la musique se réduisît à cinq ou six noms -célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et, depuis -l'alliance franco-russe, à une demi-douzaine de morceaux -moscovites.--Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens. Rien -des colosses Allemands du XVIIe et du XVIIIe siècles. Rien de la -musique allemande contemporaine, à l'exception du seul Richard Strauss, -qui, plus avisé que les autres, venait lui-même chaque année imposer -ses œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la musique belge. Rien -de la musique tchèque. Mais le plus étonnant: presque rien de la -musique française contemporaine.--Cependant, tout le monde en parlait, -en termes mystérieux, comme d'une chose qui révolutionnait le monde. -Christophe était à l'affût des occasions d'en entendre; il avait une -large curiosité, sans parti pris: il brûlait du désir de connaître -du nouveau, d'admirer des œuvres de génie. Mais malgré tous ses -efforts, il ne parvenait pas à en entendre: car il ne comptait pas -trois ou quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids et -sagement compliqués, auxquels il n'avait pas prêté grande attention. - - - - -En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha -à se renseigner auprès de la critique musicale. - -Ce n'était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non -seulement les différentes feuilles musicales se contredisaient l'une -l'autre à cœur-joie; mais chacune d'elles se contredisait elle-même, -d'un article à l'autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si -l'on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses -propres articles, et le public n'en lisait aucun. Mais Christophe, qui -voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s'acharnait -à ne rien passer; et il admirait le calme guilleret de ce peuple, qui -se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l'eau. - -Au milieu de ces divergences d'opinions, une chose le frappa: l'air -doctoral des critiques. Qui donc avait prétendu que les Français -étaient d'aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que -voyait Christophe étaient enharnachés de plus de science -musicale,--même quand ils ne savaient rien,--que toute la critique -d'outre-Rhin. - -En ce temps-là, les critiques musicaux français s'étaient décidés -à apprendre la musique. Il y en avait même quelques-uns qui la -savaient: c'étaient des originaux; ils s'étaient donné la peine de -réfléchir sur leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là, -naturellement, n'étaient pas très connus: ils restaient cantonnés -dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux -n'étaient pas pour eux. Braves gens, intelligents, intéressants, que -leur isolement inclinait parfois au paradoxe, et l'habitude de causer -tout seuls, à l'intolérance de jugement et au bavardage.--Les autres -avaient appris hâtivement les rudiments de l'harmonie; et ils restaient -ébahis devant leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain, -lorsqu'il vient d'apprendre les règles de la grammaire, ils étaient -dans l'émerveillement: - ---_D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah! que cela est beau!... Ah! la -belle chose que de savoir quelque chose!_... - -Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, d'harmoniques et -de sons résultants, d'enchaînements de neuvièmes et de successions de -tierces majeures. Quand ils avaient nommé les suites d'harmonies qui se -déroulaient dans une page, ils s'épongeaient le front avec fierté: -ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils croyaient presque l'avoir -écrit. À vrai dire, ils n'avaient fait que le répéter, en termes -d'école, comme un collégien qui fait l'analyse grammaticale d'une page -de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de concevoir la -musique comme une langue naturelle de l'âme que, lorsqu'ils n'en -faisaient pas une succursale de la peinture, ils la logeaient dans les -faubourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes de -construction harmonique. Des gens aussi savants devaient naturellement -en remontrer aux musiciens passés. Ils trouvaient des fautes dans -Beethoven, donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour -Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n'existait pour eux, à -cette heure de la mode, que Jean-Sébastien Bach, et Claude Debussy. -Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières -années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout -dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement -Rameau, et Couperin dit le Grand. - -Entre ces savants hommes, des luttes épiques s'élevaient. Ils étaient -tous musiciens; mais comme ils ne l'étaient pas tous de la même -manière, ils prétendaient, chacun, que sa manière seule était la -bonne, et ils criaient: raca! sur celles de leurs confrères. Ils se -traitaient mutuellement de faux littérateurs et de faux savants; ils se -lançaient à la tête les mots d'idéalisme et de matérialisme, de -symbolisme et de vérisme, de subjectivisme et d'objectivisme. -Christophe se disait que ce n'était pas la peine d'être venu -d'Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d'Allemands. Au lieu de -savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous tant de façons -diverses d'en jouir, ils ne toléraient pas d'autre façon que la leur; -et un nouveau _Lutrin_, une guerre acharnée, divisait en ce moment les -musiciens en deux armées: celle du contrepoint, et celle de l'harmonie. -Comme les _Gros-boutiens_ et les _Petits-boutiens_, les uns soutenaient -âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les autres -qu'elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre -parler que d'accords savoureux, d'enchaînements fondants, d'harmonies -succulentes: ils parlaient de musique, comme d'une boutique de -pâtisserie. Ceux-là n'admettaient point qu'on s'occupât de l'oreille, -cette guenille: la musique était pour eux un discours, une Assemblée -parlementaire, où les orateurs parlaient tous à la fois, sans -s'occuper de leurs voisins, jusqu'à ce qu'ils eussent fini; tant pis si -on ne les entendait pas! On pourrait lire leurs discours, le lendemain, -au _Journal officiel_: la musique était faite pour être lue, et non -pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première -fois, de cette querelle entre les _Horizontalistes_ et les -_Verticalistes_, il pensa qu'ils étaient tous fous. Sommé de prendre -parti entre l'armée de la _Succession_ et l'armée de la -_Superposition_, il leur répondit par sa devise habituelle, qui -n'était pas tout à fait celle de Sosie: - ---Messieurs, ennemi de tout le monde! - -Et comme ils insistaient, demandant: - ---De l'harmonie et du contrepoint, qu'est-ce qui importe le plus -en musique? - -Il répondit: - ---La musique. Montrez-moi donc la vôtre! - -Sur leur musique, ils étaient tous d'accord. Ces batailleurs -intrépides, qui se gourmaient à qui mieux mieux, quand ils ne -gourmaient point quelque vieux mort illustre, dont la célébrité avait -trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune: l'ardeur -de leur patriotisme musical. La France était pour eux le grand peuple -musical. Ils proclamaient sur tous les tons la déchéance de -l'Allemagne.--Christophe n'en était pas blessé. Il l'avait tellement -décrétée lui-même qu'il ne pouvait de bonne foi contredire à ce -jugement. Mais la suprématie de la musique française l'étonnait un -peu: à vrai dire, il en voyait peu de traces dans le passé. Les -musiciens français affirmaient cependant que leur art avait été -admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique -française, ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires -françaises du siècle dernier, à part celle d'un seul maître très -bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite, on en était -plus à l'aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient -oubliés, et dont certains étaient restés jusqu'à ce jour totalement -inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le -monde de la Révolution française, les musiciens regardaient celle-ci -comme une chaîne de montagnes, qu'il fallait gravir pour contempler, -derrière, l'âge d'or de la musique, l'Eldorado de l'art. Après une -longue éclipse, l'âge d'or allait renaître: la dure muraille -s'effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps -merveilleux; le vieux arbre de musique revêtait un jeune plumage -tendre; dans le parterre d'harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux -riants à l'aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines, -le chant frais des ruisseaux: ... C'était une idylle. - -Christophe était ravi. Mais quand il regardait les affiches des -théâtres parisiens, il y voyait toujours les noms de Meyerbeer, de -Gounod, de Massenet, voire de Mascagni et de Leoncavallo, qu'il ne -connaissait que trop; et il demandait à ses amis si cette musique -impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs artificielles, cette -boutique de parfumeur, étaient les jardins d'Armide, qu'ils lui avaient -promis. Ils se récriaient, d'un air offensé: c'étaient, à les en -croire, les derniers vestiges d'un âge moribond; personne n'y -songeait plus.--À la vérité, _Cavalleria Rusticana_ trônait à -l'Opéra-Comique, et _Pagliacci_ à l'Opéra; Massenet et Gounod -faisaient le maximum; et la trinité musicale: _Mignon, Les Huguenots_ -et _Faust_, avaient gaillardement passé le cap de la millième -représentation.--Mais c'étaient là des accidents sans importance; il -n'y avait qu'à ne pas les voir. Quand un fait impertinent dérange une -théorie, rien n'est plus simple que de le nier. Les critiques français -niaient ces œuvres effrontées, ils niaient le public qui les -applaudissait; et il n'aurait pas fallu les pousser beaucoup pour leur -faire nier le théâtre musical tout entier. Le théâtre musical était -pour eux un genre littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous -littérateurs, ils se défendaient tous de l'être.) Toute musique -expressive, descriptive, suggestive, en un mot toute musique qui voulait -dire quelque chose, était taxée d'impure.--Dans chaque Français, il y -a un Robespierre. Il faut toujours qu'il décapite quelqu'un ou quelque -chose, afin de le rendre pur.--Les grands critiques français -n'admettaient que la musique pure, et laissaient l'autre à la canaille. - -Christophe se sentait mortifié, en songeant combien son goût était -canaille. Ce qui le consolait un peu, c'était de voir que tous ces -musiciens qui méprisaient le théâtre écrivaient pour le théâtre: -il n'en était pas un qui ne composât des opéras.--Mais c'était là -sans doute encore un accident sans importance. Il fallait les juger, -comme ils le voulaient être, d'après leur musique pure. Christophe -chercha leur musique pure. - - - - -Théophile Goujart le conduisit aux concerts d'une Société qui se -consacrait à l'art national. Là, les gloires nouvelles étaient -élaborées et couvées longuement. C'était un grand cénacle, une -petite église, à plusieurs chapelles. Chaque chapelle avait son saint, -chaque saint avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de -la chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit d'abord -pas grande différence. Comme c'était naturel, avec ses habitudes d'un -art tout autre, il ne comprenait rien à cette musique nouvelle, et -comprenait d'autant moins qu'il croyait la comprendre. - -Tout lui semblait baigné dans un demi-jour perpétuel. On eût dit une -grisaille, où les lignes s'estompaient, s'enfonçaient, émergeaient -par moments, s'effaçaient de nouveau. Parmi ces lignes, il y avait des -dessins raides, rêches et secs, tracés comme à l'équerre, qui se -repliaient avec des angles pointus, comme le coude d'une femme maigre. -Il y en avait d'onduleux, qui se tortillaient comme des fumées de -cigares. Mais tous étaient dans le gris. N'y avait-il donc plus de -soleil en France? Christophe, qui, depuis son arrivée à Paris, n'avait -eu que la pluie et le brouillard, était porté à le croire; mais c'est -le rôle de l'artiste de créer le soleil, lorsqu'il n'y en a pas. -Ceux-ci allumaient bien leur petite lanterne; seulement, elle était -comme celle des vers luisants: elle ne réchauffait rien et éclairait -à peine. Les titres des œuvres changeaient: il était parfois question -de printemps, de midi, d'amour, de joie de vivre, de course à travers -les champs; la musique, elle, ne changeait point; elle était -uniformément douce, pâle, engourdie, anémique, étiolée.--C'était -alors la mode en France, parmi les délicats, de parler bas en musique. -Et l'on avait raison: car dès qu'on parlait haut, c'était pour crier: -pas de milieu. On n'avait le choix qu'entre un assoupissement distingué -et des déclamations de mélo. - -Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le gagner, regarda -son programme; et il fut surpris de voir que ces petits brouillards qui -passaient dans le ciel gris avaient la prétention de représenter des -sujets précis. Car, en dépit des théories, cette musique pure était -presque toujours de la musique à programme, ou tout au moins à sujets. -Ils avaient beau médire de la littérature: il leur fallait une -béquille littéraire sur laquelle s'appuyer. Étranges béquilles! -Christophe remarqua la puérilité bizarre des sujets qu'ils -s'astreignaient à peindre. C'étaient des vergers, des potagers, des -poulaillers, des ménageries musicales, de vrais Jardins des Plantes. -Certains transposaient pour orchestre ou pour piano les tableaux du -Louvre, ou les fresques de l'Opéra; ils mettaient en musique Cuyp, -Baudry, et Paul Potter; des notes explicatives aidaient à reconnaître, -ici la pomme de Pâris, là l'auberge hollandaise, ou la croupe d'un -cheval blanc. Cela semblait à Christophe des jeux de vieux enfants, qui -ne s'intéressaient qu'à des images et qui, ne sachant pas dessiner, -barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait par la tête, -inscrivant naïvement au-dessous, en grosses lettres, que c'était le -portrait d'une maison ou d'un arbre. - -À côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec leurs oreilles, il -y avait aussi des philosophes: ils traitaient en musique des problèmes -métaphysiques; leurs symphonies étaient la lutte de principes -abstraits, l'exposé d'un symbole ou d'une religion. Les mêmes, dans -leurs opéras, abordaient l'étude des questions juridiques et sociales -de leur temps: la Déclaration des Droits de la Femme et du Citoyen. On -ne désespérait pas de mettre sur le chantier la question du divorce, -la recherche de la paternité, et la séparation de l'Église et de -l'État. Ils se divisaient en deux camps: les symbolistes laïques et -les symbolistes cléricaux. Ils faisaient chanter des chiffonniers -philosophes, des grisettes sociologues, des boulangers prophétiques, -des pêcheurs apostoliques. Gœthe parlait déjà des artistes de son -époque, «qui reproduisaient les idées de Kant dans des tableaux -allégoriques». Ceux du temps de Christophe mettaient la sociologie en -doubles croches. Zola, Nietzsche, Maeterlinck, Barrés, Jaurès, -Mendès, l'Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne, où -les auteurs d'opéras et de symphonies venaient puiser leurs pensées. -Nombre d'entre eux, grisés par l'exemple de Wagner, s'étaient -écriés: «Et moi aussi, je suis poète!»--et ils alignaient avec -confiance sous leurs lignes de musique des bouts-rimés, ou non rimés, -en style d'école primaire ou de feuilleton décadent. - -Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans de la musique -pure. Mais ils aimaient mieux en parler qu'en écrire.--Il leur arrivait -pourtant quelquefois d'en écrire. C'était alors de la musique qui ne -voulait rien dire. Le malheur était qu'elle y réussissait souvent: -elle ne disait rien du tout--du moins à Christophe.--Il est vrai qu'il -n'en avait pas la clef. - -Pour comprendre une musique étrangère, on doit se donner la peine d'en -apprendre la langue, et ne pas croire qu'on la sait d'avance. Christophe -le croyait, comme tout bon Allemand. Il était excusable. Beaucoup de -Français eux-mêmes ne la comprenaient pas mieux que lui. Comme ces -Allemands du temps du roi Louis XIV, qui s'évertuaient à parler -français et qui avaient fini par oublier leur langue, les musiciens -français du XIXe siècle avaient si longtemps désappris la leur que -leur musique était devenue un idiome étranger. Ce n'était que depuis -peu qu'un mouvement avait commencé pour parler français en France. Ils -n'y réussissaient pas tous: l'habitude était bien forte; et à part -quelques-uns, leur français était belge, ou gardait un fumet -germanique. Il était donc naturel qu'un Allemand s'y trompât et -déclarât, avec son assurance ordinaire, que c'était là du mauvais -allemand, qui ne signifiait rien, puisque lui, n'y comprenait rien. - -Christophe ne s'en faisait pas faute. Les symphonies françaises lui -semblaient une dialectique abstraite, où les thèmes musicaux -s'opposaient ou se superposaient, à la façon d'opérations -arithmétiques: pour exprimer leurs combinaisons, on aurait pu aussi -bien les remplacer par des chiffres, ou par des lettres de l'alphabet. -L'un bâtissait une œuvre sur l'épanouissement progressif d'une -formule sonore, qui, n'apparaissant complète que dans la dernière page -de la dernière partie, restait â l'état de larve pendant les neuf -dixièmes de l'œuvre. L'autre échafaudait des variations sur un -thème, qui ne se montrait qu'à la fin, descendant peu à peu du -compliqué au simple. C'étaient des joujoux très savants. Il fallait -être à la fois très vieux et très enfant pour pouvoir s'en amuser. -Cela avait coûté aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des -années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des cheveux blancs à -chercher de nouvelles combinaisons d'accords,--pour exprimer...? Peu -importe! Des expressions nouvelles. Comme l'organe crée le besoin, -dit-on, l'expression finit toujours par créer la pensée: l'essentiel -est qu'elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout prix! Ils avaient la -frayeur maladive du «déjà dit». Les meilleurs en étaient -paralysés. On sentait qu'ils étaient toujours occupés à se -surveiller peureusement, à effacer ce qu'ils avaient écrit, à se -demander: «Ah! mon Dieu! où est-ce que j'ai déjà lu cela?»... Il y -a des musiciens,--surtout en Allemagne,--qui passent leur temps à -coller bout à bout les phrases des autres. Ceux de France -contrôlaient, pour chacune de leurs phrases, si elle ne se trouvait pas -dans leurs listes de mélodies déjà employées par d'autres, et à -gratter, gratter, changer la forme de son nez, jusqu'à ce qu'il ne -ressemblât plus à aucun nez connu, ni même à aucun nez. - -Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe: ils avaient beau -s'affubler d'un langage compliqué et mimer des emportements surhumains, -des convulsions d'orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques, des -monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah-Bernhardt, qui -partaient à côté du ton, et continuaient, pendant des heures, à -marcher, comme des mulets, à demi assoupis, sur le bord de la pente -glissante,--Christophe retrouvait, sous le masque, de petites âmes -froides et fades, outrageusement parfumées, à la façon de Gounod et -de Massenet, mais avec moins de naturel. Et il se redisait le mot -injuste de Gluck, à propos des Français: - ---Laissez-les faire: ils retourneront toujours à leurs ponts-neufs. - -Seulement, ils s'appliquaient à les rendre très savants. Ils prenaient -des chansons populaires pour thèmes de symphonies doctorales, comme des -thèses de Sorbonne. C'était le grand jeu du jour. Tous les chants -populaires et de tous les pays y passaient à tour de rôle.--Ils -faisaient avec cela des _Neuvième Symphonie_ et des _Quatuor_ de -Franck, mais beaucoup plus difficiles. L'un d'eux pensait-il une petite -phrase bien claire? Vite, il se hâtait d'en introduire une seconde au -milieu, qui ne signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la -première.--Et l'on sentait que ces pauvres gens étaient si calmes, si -pondérés!... - -Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d'orchestre, correct et hagard, -se démenait, foudroyait, faisait des gestes à la Michel-Ange, comme -s'il s'agissait de soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le -public, composé de mondains qui mouraient d'ennui, mais qui pour rien -au monde n'eussent renoncé à l'honneur de payer chèrement un ennui -glorieux, et de petits apprentis, heureux de se prouver leur science -d'école, en démêlant au passage les ficelles du métier, dépensait -un enthousiasme frénétique, comme les gestes du chef d'orchestre et -les clameurs de la musique... - ---Tu parles!... disait Christophe. - -(Car il était devenu un Parisien accompli.) - - -Mais il est plus facile de pénétrer l'argot de Paris que sa musique. -Christophe jugeait, avec la passion qu'il mettait à tout, et avec -l'incapacité native des Allemands à comprendre l'art français. Du -moins, il était de bonne foi et ne demandait qu'à reconnaître ses -erreurs, si on lui prouvait qu'il s'était trompé. Aussi, ne se -regardait-il point comme lié par son jugement, et il laissait la porte -grande ouverte aux impressions nouvelles, qui pourraient le changer. - -Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans cette musique -beaucoup de talent, un matériel intéressant, de curieuses trouvailles -de rythmes et d'harmonies, un assortiment d'étoffes fines, moelleuses -et brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense continuelle -d'invention et d'esprit. Christophe s'en amusait, et il en faisait son -profit. Tous ces petits maîtres avaient infiniment plus de liberté -d'esprit que les musiciens d'Allemagne; ils quittaient bravement la -grande route, et se lançaient à travers bois. Ils cherchaient à se -perdre. Mais c'étaient de si sages petits enfants qu'ils n'y -parvenaient point. Les uns, au bout de vingt pas, retombaient sur le -grand chemin. Les autres se lassaient tout de suite, s'arrêtaient -n'importe où. Il y en avait qui étaient presque arrivés à des -sentiers nouveaux; mais, au lieu de poursuivre, ils s'asseyaient à la -lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur manquait le plus, -c'était la volonté, la force; ils avaient tous les dons,--moins un: la -vie puissante. Surtout, il semblait que cette quantité d'efforts -fussent utilisés d'une façon confuse et se perdissent en route. Il -était rare que ces artistes sussent prendre nettement conscience de -leur nature et coordonner leurs forces avec constance en vue d'un but -donné. Effet ordinaire de l'anarchie française: elle dépense des -ressources énormes de talent et de bonne volonté à s'annihiler par -ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque sans exemple -qu'un de leurs grands musiciens, un Berlioz, un Saint-Saëns,--pour ne -pas nommer les plus récents,--ne se fût pas embourbé en soi-même, -acharné à se détruire, renié, faute d'énergie, faute de foi, faute -surtout de boussole intérieure. - -Christophe, avec le dédain insolent des Allemands d'alors, pensait: - ---Les Français ne savent que se gaspiller en inventions dont ils ne -font rien. Il leur faut toujours un maître d'une autre race, un Gluck -ou un Napoléon, qui vienne tirer parti de leurs Révolutions. - -Et il souriait a l'idée d'un Dix-huit Brumaire. - - - - -Cependant, au milieu de l'anarchie, un groupe s'efforçait de restaurer -l'ordre et la discipline dans l'esprit des artistes. Pour commencer, il -avait pris un nom latin, évoquant le souvenir d'une institution -cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque quatorze cents ans, au -temps de la grande Invasion des Goths et des Vandales. Christophe était -un peu surpris que l'on remontât si loin. Certes, il est bon de dominer -son temps. Mais on pouvait craindre qu'une tour de quatorze siècles de -haut ne fut un observatoire incommode, d'où il fût plus aisé de -suivre les mouvements des étoiles que ceux des hommes d'aujourd'hui. -Christophe se rassura vite, en voyant que les fils de saint Grégoire ne -restaient que rarement sur leur tour; ils y montaient seulement, afin de -sonneries cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient a l'église -d'en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns des offices, fut un -peu de temps avant de s'apercevoir qu'ils étaient du culte catholique; -il était convaincu d'abord qu'ils appartenaient au rite de quelque -petite secte protestante. Un public prosterné; des disciples peux, -intolérants, volontiers agressifs; à leur tête, un homme très pur, -très froid, volontaire et un peu enfantin, maintenant l'intégrité de -la doctrine religieuse, morale et artistique, expliquant en termes -abstraits l'Évangile de la musique au petit peuple des Élus, et -damnant avec tranquillité l'Orgueil et l'Hérésie. Il leur attribuait -toutes les fautes de l'art et les vices de l'humanité: la Renaissance, -la Réforme, et le judaïsme actuel, qu'il mettait dans le même sac. -Les juifs de la musique étaient brûlés en effigie, après avoir été -affublés de costumes infamants. Le colossal Hændel recevait les -étrivières. Seul, Jean-Sébastien Bach obtenait d'être sauvé, par la -grâce du Seigneur, qui reconnaissait en lui «un protestant par -erreur». - -Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un apostolat: on y sauvait -les âmes et la musique. On enseignait méthodiquement les règles du -génie. De laborieux élèves appliquaient ces recettes, avec beaucoup -de peine et une certitude absolue. On eût dit qu'ils voulaient racheter -par leurs pieuses fatigues la légèreté coupable de leurs -grands-pères: les Auber, les Adam, et cet archidamné, cet âne -diabolique, Berlioz, le diable en personne, _diabolus in musica._ Avec -une louable ardeur et une piété sincère, on répandait le culte des -maîtres reconnus. En une dizaine d'années, l'œuvre accomplie était -considérable; la musique française en était transformée. Ce -n'étaient pas seulement les critiques français, c'étaient les -musiciens eux-mêmes qui avaient appris la musique. On voyait maintenant -des compositeurs, et jusqu'à des virtuoses, qui connaissaient l'œuvre -de Bach!--Surtout, on avait fait un grand effort pour combattre l'esprit -casanier des Français. Ces gens-là se calfeutrent chez eux; ils ont -peine à sortir. Aussi, leur musique manque d'air: musique de chambre -close, de chaise longue, musique qui ne marche pas. Tout le contraire -d'un Beethoven, composant à travers les champs, dégringolant les -pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et la pluie, et -effrayant les troupeaux par ses gestes et par ses cris! Il n'y avait pas -de danger que les musiciens de Paris dérangeassent leurs voisins par le -fracas de leur inspiration, comme l'ours de Bonn. Ils mettaient, quand -ils composaient, une sourdine à leur pensée; et des tentures -empêchaient les bruits du dehors d'arriver jusqu'à eux. - -La _Schola_ avait tâché de renouveler l'air; elle avait ouvert les -fenêtres sur le passé. Sur le passé seulement. C'était les ouvrir -sur la cour, et non pas sur la rue. Cela ne servait pas à grand'chose. -À peine la fenêtre ouverte, ils repoussaient le battant, comme de -vieilles dames qui ont peur de s'enrhumer. Il entrait par là quelques -bouffées du moyen âge, de Bach, de Palestrina, de chansons populaires. -Mais qu'était-ce que cela? La chambre n'en continuait pas moins de -sentir le renfermé. Au fond, ils s'y trouvaient bien; ils se méfiaient -des grands courants modernes. Et s'ils connaissaient plus de choses que -les autres, ils niaient aussi plus de choses. La musique prenait dans ce -milieu un caractère doctrinal; ce n'était pas un délassement: les -concerts devenaient des leçons d'histoire, ou des exemples -d'édification. On académisait les pensées avancées. Le grand Bach, -torrentueux, était reçu, assagi, dans le giron de l'Église. Sa -musique subissait dans le cerveau scholastique une transformation -analogue à celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des cerveaux -d'Anglais. La doctrine qu'on prônait était un éclectisme -aristocratique, qui s'efforçait d'unir les caractères distinctifs de -trois ou quatre grandes époques musicales, du VIe au XXe siècle. S'il -avait été possible de la réaliser, on eût obtenu en musique -l'équivalent de ces constructions hybrides, élevées par un vice-roi -des Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux précieux, -ramassés à tous les coins du globe. Mais le bon sens français les -sauvait des excès de cette barbarie érudite; ils se gardaient bien -d'appliquer leurs théories; ils agissaient avec elles, comme Molière -avec ses médecins: ils prenaient l'ordonnance, et ils ne la suivaient -pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le reste du troupeau s'en -tenait dans la pratique à des exercices savants de contrepoint fort -durs: on les nommait sonates, quatuors et symphonies...--«Sonate, que -me veux-tu?»--Elle ne voulait rien du tout, qu'être une sonate. La -pensée en était abstraite et anonyme, appliquée et sans joie. -C'était un art de parfait notaire. Christophe, qui avait d'abord su -gré aux Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent qu'il y -avait beaucoup de petits Brahms en France. Tous ces bons ouvriers, -laborieux, consciencieux, étaient pleins de vertus. Christophe sortit -de leur compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d'ennui. -C'était très bien, très bien... - -Qu'il faisait beau, dehors! - - - - -Il y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens, quelques -indépendants, dégagés de toute école. C'étaient les seuls qui -intéressassent Christophe. Seuls, ils peuvent donner la mesure de la -vitalité d'un art. Écoles et cénacles n'en expriment qu'une mode -superficielle ou des théories fabriquées. Mais les indépendants, qui -se retirent en eux-mêmes, ont plus de chances d'y trouver la pensée -véritable de leur temps et de leur race. Il est vrai que, par là, ils -sont pour un étranger plus difficiles encore à comprendre que les -autres. - -Ce fut ce qui advint, quand Christophe entendit pour la première fois -cette œuvre fameuse, dont les Français disaient mille extravagances, -et que certains proclamaient la plus grande révolution musicale -accomplie depuis dix siècles.--(Les siècles ne leur coûtent guère! -ils sortent peu du leur)... - -Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent Christophe à -l'Opéra-Comique, pour entendre _Pelléas et Mélisande_. Ils étaient -tout glorieux de lui montrer cette œuvre: on eût dit qu'ils l'avaient -faite. Ils laissaient entendre à Christophe qu'il allait trouver là -son chemin de Damas. Le spectacle était commencé qu'ils continuaient -encore leurs commentaires. Christophe les fit taire, et écouta de -toutes ses oreilles. Après le premier acte, il se pencha vers Sylvain -Kohn, qui lui demandait, les yeux brillants: - ---Eh bien, mon vieux lapin, qu'est-ce que vous en dites? Et il dit: - ---Est-ce que c'est, tout le temps, comme cela? - ---Oui. - ---Mais il n'y a rien. - -Kohn se récria, et le traita de philistin. - ---Rien du tout, continuait Christophe. Pas de musique. Pas de -développement. Cela ne se suit pas. Cela ne se tient pas. Des harmonies -très fines. De petits effets d'orchestre très bons, de très bon -goût. Mais ce n'est rien, rien du tout... - -Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne s'éclairait; il -commençait a apercevoir quelque chose dans le demi-jour. Oui, il -comprenait bien qu'il y avait là un parti pris de sobriété contre -l'idéal wagnérien, qui engloutissait le drame sous les flots de la -musique; mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de -sacrifice ne venait pas de ce que l'on sacrifiait ce que l'on ne -possédait pas. Il sentait dans l'œuvre la peur de la peine, la -recherche de l'effet produit avec le minimum de fatigue, le renoncement -par indolence au rude effort que réclament les puissantes constructions -wagnériennes. Il n'était pas sans être frappé par la déclamation -unie, simple, modeste, atténuée, bien qu'elle lui parût monotone et -qu'en sa qualité d'Allemand il ne la trouvât pas vraie:--(il trouvait -que plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir combien -la langue française convenait mal à la musique: trop logique, trop -dessinée, de contours trop définis, un monde parlait en soi, mais -hermétiquement clos.)--Néanmoins, l'essai était curieux, et -Christophe en approuvait l'esprit de réaction révolutionnaire contre -les violences emphatiques de l'art wagnérien. Le musicien français -semblait s'être appliqué, avec une discrétion ironique, à ce que -tous les sentiments passionnés se murmurassent à mi-voix. L'amour, la -mort sans cris. Ce n'était que par un tressaillement imperceptible de -la ligne mélodique, un frisson de l'orchestre comme un pli au coin des -lèvres, que l'on avait conscience du drame qui se jouait dans les -âmes. On eût dit que l'artiste tremblait de se livrer. Il avait le -génie du goût,--sauf à certains instants, où le Massenet qui -sommeille dans tous les cœurs français se réveillait pour faire du -lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux trop blonds, les lèvres trop -rouges,--la bourgeoise de la Troisième République qui joue la grande -amoureuse. Mais ces instants étaient exceptionnels: c'était une -détente à la contrainte que l'auteur s'imposait; dans le reste de -l'œuvre régnait une simplicité raffinée, une simplicité qui -n'était pas simple, qui était le produit de la volonté, la fleur -subtile d'une vieille société. Le jeune Barbare qu'était Christophe -ne la goûtait qu'à demi. Surtout, l'ensemble du drame, le poème -l'agaçait. Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait -l'enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce n'était plus le -gnangnan wagnérien, sentimental et lourdaud, comme une grosse fille du -Rhin. Mais le gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses -minauderies et ses bêtasseries de salon:--«les cheveux», «le petit -père», les «colombes»,--et tout ce mystérieux à l'usage des femmes -du monde. Les âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur -renvoyait, comme un tableau flatteur, l'image de leur fatalisme alangui, -de leur nirvana de boudoir, de leur moelleuse mélancolie. De volonté, -aucune trace. Nul ne savait ce qu'il voulait. Nul ne savait ce qu'il -faisait. - ---«Ce n'est pas ma faute! Ce n'est pas ma faute!...» gémissaient ces -grands enfants. Tout le long des cinq actes, qui se déroulaient dans un -crépuscule perpétuel--forêts, cavernes, souterrains, chambre -mortuaire,--de petits oiseaux des îles se débattaient, à peine. -Pauvres petits oiseaux! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils -avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des gestes, des mots, -des passions, de la vie!... La vie n'est pas raffinée. La vie ne se -prend pas avec des gants... - -Christophe entendait venir le roulement des canons, qui allaient broyer -cette civilisation épuisée, cette petite Grèce expirante. - - - - -Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui inspirait malgré -tout une sympathie pour cette œuvre? Toujours est-il qu'elle -l'intéressait, plus qu'il n'en voulait convenir. Quoiqu'il persistât -à répondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que «c'était -très fin, très fin, mais que cela manquait de _Schwung_ (d'élan), et -qu'il n'y avait pas là assez de musique pour lui», il se gardait bien -de confondre _Pelléas_ avec les autres œuvres musicales françaises. -Il était attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouillard. -Il apercevait encore d'autres lueurs, vives, fantasques, qui -tremblotaient autour. Ces feux-follets l'intriguaient: il eût voulu -s'en approcher pour savoir com ment ils brillaient; mais ils n'étaient -pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Christophe ne -comprenait pas, et qu'il était d'autant plus curieux d'observer, -étaient peu abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de -sympathie, qui possédait Christophe. À part un ou deux, ils lisaient -peu, connaissaient peu, désiraient peu connaître. Presque tous -vivaient à l'écart, isolés, de fait et de volonté, enfermés dans un -cercle étroit,--par orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie. -Si peu nombreux qu'ils fussent, ils étaient divisés en petits groupes -rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils étaient d'une -susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ennemis, ni leurs -rivaux, ni même leurs amis, quand ceux-ci osaient admirer un autre -musicien, ou quand ils se permettaient de les admirer d'une façon ou -trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il -devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d'eux avait -fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait -jalousement au pied de la statue. Il n'y fallait point toucher.--Pour -n'être compris que d'eux-mêmes, ils n'en étaient pas mieux compris. -Adulés, déformés par l'opinion que leurs partisans avaient d'eux et -qu'ils s'en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience -qu'ils avaient de leur art et de leur génie. D'aimables fantaisistes se -croyaient réformateurs. Des artistes Alexandrins se posaient en rivaux -de Wagner. Presque tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait -qu'ils sautassent, chaque jour, plus haut qu'ils n'avaient sauté, la -veille, et que leurs rivaux n'avaient sauté. Ces exercices de haute -voltige ne leur réussissaient pas toujours; et cela n'avait d'attrait -que pour quelques professionnels. Ils ne se souciaient pas du public; le -public ne se souciait pas d'eux. Leur art était un art sans peuple, une -musique qui ne s'alimentait que dans la musique, dans le métier. Or -Christophe avait l'impression, vraie ou fausse, qu'aucune musique, plus -que celle de France, n'aurait eu besoin de chercher un appui en dehors -d'elle. Cette plante souple et grimpante ne pouvait se passer d'étai: -elle ne pouvait se passer de littérature. Elle ne trouvait pas en elle -assez de raisons de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas -de volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui attend un mâle -qui la prenne. Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet, -exsangue, et chargé de pierreries, était entourée d'eunuques: snobs, -esthètes, et critiques. La nation n'était pas musicienne; et tout cet -engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans, pour Wagner, -Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste. Cette -multiplication de concerts, cette marée envahissante de musique à tout -prix, ne répondaient pas à un développement réel du goût public. -C'était un surmenage de la mode, qui ne touchait que l'élite et qui la -détraquait. La musique n'était vraiment aimée que d'une poignée de -gens; et ce n'étaient pas toujours ceux qui s'en occupaient le plus: -compositeurs et critiques. Il y a si peu de musiciens en France, qui -aiment vraiment la musique! - -Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que c'est partout -ainsi, que même en Allemagne il n'y a pas beaucoup plus de vrais -musiciens, et que ce qui compte en art, ce ne sont pas les milliers qui -n'y comprennent rien, mais la poignée de gens qui l'aiment et qui le -servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en France? -Créateurs et critiques,--les meilleurs travaillaient en silence, loin -du bruit, comme Franck avait fait, comme faisaient les mieux doués des -compositeurs d'à présent, tant d'artistes qui vivraient toute leur vie -dans l'ombre, pour fournir plus tard à quelque journaliste la gloire de -les découvrir et de se dire leur ami,--et cette petite armée de -savants laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d'eux-mêmes, -relevaient pierre à pierre la grandeur de la France passée, ou qui, -s'étant voués à l'éducation musicale du pays, préparaient la -grandeur de la France à venir. Combien il y avait là d'esprits, dont -la richesse, la liberté, la curiosité universelle eût attiré -Christophe, s'il avait pu les connaître! Mais à peine avait-il -entrevu, en passant, deux ou trois d'entre eux; il ne les connaissait -qu'à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs -défauts, copiés, exagérés par les singes de l'art et les commis -voyageurs de la presse. - -Cette plèbe musicale l'écœurait surtout par son formalisme. Jamais il -n'était question entre eux d'autre chose que de la forme. Du sentiment, -du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un ne se doutait que tout vrai -musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées se déroulent -en lui, comme un flot de musique. La musique est l'air qu'il respire, le -ciel qui l'enveloppe. Même son âme est musique; musique, tout ce -qu'elle aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale, quand -elle aime un beau corps, le voit comme une musique. Les chers yeux qui -la charment ne sont ni bleus, ni gris, ni bruns: ils sont musique; elle -éprouve, à les voir, l'impression d'un accord délicieux. Cette -musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui l'exprime, -et le clavier est inférieur à celui qui en joue. Le génie se mesure -à la puissance de la vie, que tâche d'évoquer Part, cet instrument -imparfait.--Mais combien de gens s'en doutent en France? Pour ce peuple -de chimistes, la musique semble n'être que l'art de combiner des sons. -Ils prennent l'alphabet pour le livre. Christophe haussait les épaules, -quand il les entendait dire que, pour comprendre l'art, il faut faire -abstraction de l'homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande -satisfaction: car ils croyaient ainsi se prouver leur musicalité. -Jusqu'à Goujart, ce niais qui n'avait jamais pu comprendre comment on -pouvait faire pour se rappeler par cœur une page de musique!--(il avait -tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe).--Ne -prétendait-il pas maintenant lui enseigner que la grandeur d'âme de -Beethoven et la sensualité de Wagner n'avaient pas plus de part à leur -musique que le modèle d'un peintre n'en a à ses portraits! - ---Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impatienté, que pour -vous un beau corps n'a pas de prix artistique! Pas plus qu'une grande -passion! Pauvre homme!... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la -beauté d'une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture qui la -retrace, comme la beauté d'une grande âme à la beauté de la musique -qui la reflète?... Pauvre homme!... Le métier seul vous intéresse? -Pourvu que ça soit de l'ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que -l'ouvrage veut dire?... Pauvre homme!... Vous êtes comme ces gens qui -n'écoutent pas ce que dit l'orateur, mais le son de sa voix, qui -regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu'il -parle diablement bien?... Pauvre homme! Pauvre homme!... Bougre de -crétin! - -Mais ce n'était pas seulement telle ou telle théorie qui irritait -Christophe, c'étaient toutes les théories. Il était excédé de ces -disputes byzantines, de ces conversations de musiciens éternellement -sur la musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi en -dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe pensait, comme -Moussorgski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser de temps -en temps leur contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des beaux -livres et l'expérience de la vie. La musique ne suffit pas à un -musicien: ce n'est pas ainsi qu'il arrivera à dominer le siècle et à -s'élever au-dessus du néant... La vie! Toute la vie! Tout voir et tout -connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité,--la belle -Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise! - -Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à fabriquer des -accords! Tous ces ragots de cuisine harmonique étaient bien incapables -de lui apprendre à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un -monstre, mais un être vivant! - -Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs alambics pour -faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s'évadant de la -musique française, il tâcha de connaître le milieu littéraire et la -société parisienne. - - - - -Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d'abord -connaissance,--comme des millions de gens en France,--avec la -littérature française de son temps. Comme il était désireux de se -mettre le plus vite possible au diapason de la pensée parisienne, en -même temps que de se perfectionner dans la langue, il s'imposa de lire -avec beaucoup de conscience les feuilles qu'on lui disait le plus -parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants, -dont la narration et les instantanés remplissaient plusieurs colonnes, -une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze -ans: la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez -touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur -un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même -fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui -couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux sœurs qui couchaient -ensemble. Le cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un -haut-le-cœur, et dit à Sylvain Kohn: - ---Ah! ça, qu'est-ce que vous avez? Vous êtes malades? - -Sylvain Kohn se mit à rire, et dit: - ---C'est de l'art. - -Christophe haussa les épaules: - ---Vous vous moquez de moi. - -Kohn rit de plus belle: - ---En aucune façon. Voyez plutôt. - -Il montra à Christophe une enquête récente sur l'Art et la Morale, -d'où il résultait que «l'Amour sanctifiait tout», que «la -Sensualité était le ferment de l'Art», que «l'Art ne pouvait être -immoral», que «la morale était une convention inculquée par une -éducation jésuitique», et que seule comptait «l'énormité du -Désir».--Une suite de certificats littéraires attestaient dans les -journaux la pureté d'un roman qui peignait les mœurs des souteneurs. -Certains des répondants étaient des plus grands noms de la -littérature, ou d'austères critiques. Un poète des familles, -bourgeois et catholique, donnait sa bénédiction d'artiste à une -peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. Des réclames -lyriques exaltaient des romans, où laborieusement s'étalait la -Débauche à travers les âges: Rome, Alexandrie, Byzance, la -Renaissance italienne et française, le Grand Siècle... c'était un -cours complet. Un autre cycle d'études embrassait les divers pays du -globe: des écrivains consciencieux s'étaient consacrés, avec une -patience de bénédictins, à l'étude des mauvais lieux des cinq -parties du monde. On trouvait, parmi ces géographes et ces historiens -du rut, des poètes distingués et de parfaits écrivains. On ne les -distinguait des autres qu'à leur érudition. Ils disaient en termes -impeccables des polissonneries archaïques. - -L'affligeant était de voir de braves gens et de vrais artistes, des -hommes qui jouissaient dans les lettres françaises d'une juste -notoriété, s'évertuer à ce métier pour lequel ils n'étaient point -doués. Certains s'épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures -que les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pondaient cela -régulièrement, à dates fixes, une ou deux fois par semaine; et cela -durait depuis des années. Ils pondaient, pondaient, pondaient, n'ayant -plus rien à dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque -chose de nouveau, saugrenu, incongru: car le public, gorgé, se lassait -de tous les plats et trouvait bientôt fades les imaginations de -plaisirs les plus dévergondées: il fallait faire l'éternelle -surenchère,--surenchère sur les autres, surenchère sur soi-même;--et -ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles: c'était un -spectacle lamentable et grotesque. - -Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier; et -s'il les eût connus, il n'en eût pas été plus indulgent: car rien au -monde n'excusait à ses yeux un artiste de vendre l'art pour trente -deniers... - ---(Même pas d'assurer le bien-être de ceux qu'il aime? - ---Même pas. - ---Ce n'est pas humain. - ---Il ne s'agit pas d'être humain, il s'agit d'être un homme... -Humain!... Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc!... On n'aime -pas vingt choses à la fois, on ne sert pas plusieurs dieux!...) - -Dans sa vie de travail, Christophe n'était guère sorti de l'horizon de -sa petite ville allemande; il ne pouvait se douter que cette -dépravation artistique, qui s'étalait à Paris, était commune à -presque toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de -«la chaste Allemagne» contre «l'immoralité latine» se réveillaient -en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait -sur les bords de la Sprée, et l'effroyable pourriture d'une élite de -l'Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l'ignominie plus -repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer -avantage; il n'en était pas plus choqué que des mœurs parisiennes. Il -pensait ironiquement: «Chaque peuple a ses usages»; et il trouvait -naturels ceux du monde où il vivait: Christophe pouvait donc croire -qu'ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se faisait-il pas -faute, comme ses compatriotes, de voir dans l'ulcère qui dévore les -aristocraties intellectuelles de tous les pays le vice propre de l'art -français, la tare des races latines. - -Ce premier contact avec la littérature parisienne lui fut pénible, et -il lui fallut du temps pour l'oublier, par la suite. Les œuvres ne -manquaient pourtant pas qui n'étaient point uniquement occupées de ce -que l'un de ces écrivains appelait noblement «le goût des -divertissements fondamentaux». Mais des plus belles et des meilleures, -rien ne lui arrivait. Elles n'étaient pas de celles qui cherchent les -suffrages des Sylvain Kohn; elles ne s'inquiétaient pas d'eux, et ils -ne s'inquiétaient pas d'elles: ils s'ignoraient mutuellement. Jamais -Sylvain Kohn n'en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était -convaincu que ses amis et lui incarnaient l'art français, et qu'en -dehors de ceux que leur opinion avait sacrés grands hommes, il n'y -avait point de talent, il n'y avait point d'art, il n'y avait point de -France. Des poètes qui étaient l'honneur des lettres, la couronne de -la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers, seuls lui -parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques -livres de Barrès et d'Anatole France. Mais il était trop peu -familiarisé avec la langue pour pouvoir bien goûter l'ironie érudite -de l'un, le sensualisme cérébral de l'autre. Il resta quelque temps à -regarder curieusement les orangers en caisse, qui poussaient dans la -serre d'Anatole France, et les narcisses grêles, qui émaillaient le -cimetière d'âme de Barrès. Il s'arrêta quelques instants devant le -génie, un peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck: un mysticisme -monotone, mondain, s'en exhalait. Il se secoua, tomba dans le torrent -épais, le romantisme boueux de Zola, qu'il connaissait déjà, et n'en -sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de -littérature. - -De ces plaines submergées s'exhalait un _odor di femina._ La -littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.--Il est -bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce -qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine. -Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer -l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs -salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur. -Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs -petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une -pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits -dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la -boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle -était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme -Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et -des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes! -Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût -cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se -dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes -d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces -charretiers psychologues. - -Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était -assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les -jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de -volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide -la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,--tant de talent et de -grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille -aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les -yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en -voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un -Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la -seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce -débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il -semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants, -officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie. - -Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait -qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait. -L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le -mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des -livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement -l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était -pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus -exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une -place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne -suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une -trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des -cafés-concerts, des spectacles divers,--une centaine de salles, chaque -soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés. Les -quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois -mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la -gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins, -caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur -nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique. -Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires -héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants -flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets -tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs -chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le -royaume des reflets et des ombres. - - - - -Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans -celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce -à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle -de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même -esprit de prostitution cérébrale. - -Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a -la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale, -à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses, -des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de -corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les -cabinets particuliers,--«cette mâle franchise», comme disent ces -gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce -qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code -en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le -lit du mari qu'elle voulait cocufier:--(pourvu que la loi soit sauve, la -vertu l'est aussi),--cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage, -en lui donnant les allures de la débauche:--le genre gaulois. - -L'autre école était _modern-style._ Elle était beaucoup plus -raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les -chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient -introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un -cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père -s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y -réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire, -il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs -intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une -macédoine, une _olla podrida_: c'était leur façon d'en jouir. Ceux -qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre -ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de -vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations -d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une -odeur _sui generis_, qui sentait bon et mauvais à la fois, -c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme». - -Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux. -Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient -dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses. -Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui -parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se -conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses -adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse -infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le -digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait -avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses -libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des -amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs -anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs -accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient -maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le -monde riche,--le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux -clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise -avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes -femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se -dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail. - -Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils -s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et -de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique, -précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries, -de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent -étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas -beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en -fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre -n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la -monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait, -aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs, -bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis -des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la -loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec -une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables de -peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de parvenus -l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et -d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé -et de femelles sans vertu. - -Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait -des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos -mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame -étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà -les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar -turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité -ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts -des convulsions, une frénésie de détruire,--Samson, qui brusquement -assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue -avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la -race ennemie. - -Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn: - ---Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir -autre chose. - ---Quoi? demanda Sylvain Kohn. - ---La France. - ---La voilà! dit Kohn. - ---Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas ainsi. - ---La France, comme l'Allemagne. - ---Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas pour -vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose. - ---Il n'y a rien de mieux. - ---Il y a autre chose, s'entêta Christophe. - ---Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des -théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous -en offrir. - -Il conduisit Christophe au Théâtre-Français. - - - - -On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait -d'une question juridique. - -Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se -passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes, -graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si -elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient -scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques. -Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne, -drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête -baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire -d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son -beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes, -avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune -premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La -pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des -mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases -académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à -la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma -dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des -phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître -hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé. - -L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un -enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle -aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était -condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus -facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit -la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute -simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir -d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas -de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être -vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air -familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il -n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des -héros de Corneille, à des rois de tragédie.--Et ne sont-ils pas des -rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le -moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour -cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu. - -Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce. -Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits, -quand l'acteur disait la phrase qui _devait_ faire rire, en l'annonçant -à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il se -mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins -tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des -rites consacrés. - ---Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au -sortir de la représentation. - ---Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous vouliez -de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France. - ---Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de -l'éloquence! - ---Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours -éloquente. - ---Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard. Je -hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France? - -Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques. - - - - -Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes. -Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le -théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme -disait Berlioz: _Sicut amori lupanar._ - -Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient -leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ, -gravissant le calvaire;--des amis qui trompaient leur ami, par -dévouement pour lui;--de vertueux ménages a trois;--des cocus -héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un -article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête: -tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une -auréole).--Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient -partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion -était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec -l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles -trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le -devoir.--Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide -intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui -suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la -marchandise. - -Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la -plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien. -Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage -d'esprit, et sa vertu oratoire.--Il faut lui rendre justice: il était -encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il -se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme -abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne -lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout -était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand -Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre, -Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même -un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un -compliment.)--Jamais on ne sentait dans leur art une force de la nature. -Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en -musique,--bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune -en France et relativement plus naïf,--ils avaient la terreur du -«déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre -le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une -légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le -contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue -battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté, -afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela, -rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais -il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de -petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands -écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement. - -Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence -que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception -burlesque: - - -«_L'important, c'est d'avoir une âme magnifique. -Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique, -Un air puissant et grave, émouvant, radieux, -Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux._» - - -De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands -mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de -fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable -futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol -avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde -héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils -faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les -bandes de la Ligue, les _condottieri_ de la Renaissance, tous les -cyclones humains qui dévastèrent l'univers:--et c'était pour montrer -quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de -reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de -petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans -avant,--ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que sa -maîtresse ne l'aimait pas! - -C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros en -chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du _Grand -Cyrus_, ces Gascons de l'idéal,--Scudéry, La Calprenède,--chantres du -faux héroïsme, de l'héroïsme impossible, qui est l'ennemi du vrai... -Christophe remarquait avec étonnement que les Français, qui se disent -si fins, n'avaient pas le sens du ridicule. - -Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode! -Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la -Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des auteurs -israélites écrivaient pour des actrices israélites des tragédies sur -sainte Thérèse. On jouait _Chemin de Croix_ à la Bodinière, -_l'Enfant Jésus_ à l'Ambigu, _la Passion_ à la Porte-Saint-Martin, -_Jésus_ à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le _Christ_, au Jardin -d'Acclimatation. Quelque brillant causeur, un poète de l'amour -voluptueux, faisait au Châtelet une conférence sur _la Rédemption._ -Naturellement, de tout l'Évangile, ce que ces snobs avaient le mieux -retenu, c'était Pilate et la Madeleine:--«_Qu'est-ce que la -Vérité?_», et la vierge folle.--Et leurs Christs boulevardiers -étaient d'affreux bavards, au courant des dernières ficelles de la -casuistique mondaine. - -Christophe dit: - ---Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné. J'étouffe. -Sortons d'ici! - - - - -Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces -industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les -constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à -l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de -l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du -génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la -tragédie du XVIIe siècle,--la province de l'art français la moins -accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au cœur -même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche, -écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou -forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique, -ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature -des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons, -d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des -discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût -beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne -s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses -soutenues tour à tour par les orateurs de _Cinna_, il lui était -parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à -harangues l'emportât, à la fin. - -Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son -avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le -malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il -reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés, -des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le -visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le -spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme -les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les -Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en -était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art -d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres; -et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en -caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs -poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et -absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits -psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs. - -Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les -critiques continuaient indéfiniment à discuter sur _Tartuffe_ et sur -_Phèdre._ Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards, -des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils -étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun -pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses -arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point. -Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui -avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne -jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel, -ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune -des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les -héritiers,--(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils -éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de -touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns -jouaient _le Roi Lear_, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie -d'Émile Augier; les autres faisaient d'_Hamlet_ un opéra, avec des -airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait -point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie -une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare -paraissait faux. On en revenait vite à Rostand. - -Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le -théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était -élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux -ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une -poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de -recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient -peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une -tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque -de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs -audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux -ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de -femmes,--de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur leurs -tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque -d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!... - -Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de -penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs. -Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement -le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les -grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies. -Paris était en littérature ce que Londres était en politique: -le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française -était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime -persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle. -Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement. -Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait -en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la -remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait -qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du -cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus -académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde, -ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et -des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur _Credo_ -académique, les autres dans leur _Credo_ révolutionnaire; et, au bout -du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères. - - - - -Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener -à des théâtres d'un genre spécial,--le dernier mot du raffinement. -On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux -arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et -satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela -exerçait un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,--les -mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans -les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès -scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais -Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus -il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait -saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort. - -La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe -s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour -certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le -choquait. Moralité, immoralité, amoralité,--ces mots ne veulent rien -dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait -dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui -n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer -un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il -lui demandait plutôt: - ---Es-tu sain? - -Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se -guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.» - -Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain, -il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne -maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:--à -l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de -critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être--étaient, suivant -les cas,--sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort. Si -la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de -leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.--Et lui aussi, -Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait -soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa -franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées -par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le -dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus -de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du -passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale -pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux -esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait -pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces -gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile. -C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et -des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,--une belle -forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait -indestructible, en dépit des alluvions étrangères,--un théâtre qui -était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui -savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette -assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un -squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des -froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des -jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela -ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort. -Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la -France, que l'Europe observait--escomptait--en silence. Tant d'esprit et -d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une sorte -d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient. C'était -même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient -encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins, -quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait -autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un -instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion -désintéressée: - ---Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain Kohn. -Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a rien -que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse. Nous -sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan amoureux -de la beauté. - ---Vous êtes des hypocrites, finit par riposter Christophe. -Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu'ici qu'il n'y avait que -mon pays qui l'était. En Allemagne, nous avons l'hypocrisie de parler -toujours d'idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt; et nous -nous persuadons que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu'à notre -égoïsme. Mais vous êtes bien pires: vous couvrez du nom d'Art et de -Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale,--quand vous -n'abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de -Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences -possibles de ses recherches hautaines. L'art pour l'art!... Une foi -magnifique! Mais la foi seulement des forts. L'art! Étreindre la vie, -comme l'aigle sa proie, et l'emporter dans l'air, s'élever avec elle -dans l'espace serein!... Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes, -et un cœur puissant. Mais vous n'êtes que des moineaux, qui, quand ils -ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et se -le disputent en piaillant... L'art pour l'art!... Malheureux! L'art -n'est pas une vile pâture, livrée aux vils passants. Une jouissance, -certes, et de toutes la plus enivrante. Mais elle n'est le prix que -d'une lutte acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force. -L'art est la vie domptée. L'empereur de la vie. Quand on veut être -César, il faut en avoir l'âme. Vous n'êtes que des rois de théâtre: -c'est un rôle que vous jouez, vous n'y croyez même pas. Et, comme ces -acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la -littérature avec les vôtres. Vous cultivez amoureusement les maladies -de votre peuple, sa peur de l'effort, son amour du plaisir, des -idéologies sensuelles, de l'humanitarisme chimérique, de tout ce qui -engourdit voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes ses -raisons d'agir. Vous le menez droit aux fumeries d'opium. Et vous le -savez bien; mais vous ne le dites point: la mort est au bout.--Eh bien, -moi, je dis: Où est la mort, l'art n'est point. L'art, c'est ce qui -fait vivre. Mais les plus honnêtes d'entre vos écrivains sont si -lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils -affectent de ne pas voir; ils ont le front de dire: - ---C'est dangereux, je l'avoue; il y a du poison là-dedans; mais c'est -plein de talent! - -Comme si, en correctionnelle, le juge disait d'un apache: - ---Il est un gredin, c'est vrai; mais il a tant de talent!... - - - - -Christophe se demandait à quoi servait la critique française. Ce -n'étaient pourtant pas les critiques qui manquaient; ils pullulaient -sur l'art. On n'arrivait plus à voir les œuvres: elles disparaissaient -sous eux. - -Christophe n'était pas tendre pour la critique, en général. Il avait -déjà peine à admettre l'utilité de cette multitude d'artistes, qui -formaient comme un quatrième, ou un cinquième État, dans la société -moderne: il y voyait le signe d'une époque fatiguée, qui s'en remet à -d'autres du soin de regarder la vie,--qui sent, par procuration. À plus -forte raison, trouvait-il un peu honteux qu'elle ne fût même plus -capable de voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu'il lui fallût -encore d'autres intermédiaires, des reflets de reflets, en un mot, des -critiques. Au moins, eût-il fallu que ces reflets fussent fidèles. -Mais ils ne reflétaient rien que l'incertitude de la foule, qui faisait -cercle autour. Telles, ces glaces de musée, où se réfléchissent, -avec le plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de l'y voir. - -Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en France d'une -immense autorité. Le public s'inclinait devant leurs arrêts; et il -n'était pas loin de les regarder comme supérieurs aux artistes, comme -des artistes intelligents:--(les deux mots ne semblaient pas faits pour -aller ensemble).--Puis, ils s'étaient multipliés à l'excès; ils -étaient trop d'augures: cela gâte le métier. Quand il y a tant de -gens, qui affirment, chacun, qu'il est le seul détenteur de l'unique -vérité, on ne peut plus les croire; et ils finissent par ne plus se -croire eux-mêmes. Le découragement était venu: du jour au lendemain, -suivant l'habitude française, ils avaient passé d'un extrême à -l'autre. Après avoir professé qu'ils savaient tout, ils professaient -maintenant qu'ils ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d'honneur -et leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces générations -amollies qu'il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt, -ou du moins sans le mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint -Paul, «_en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non_». Toute -l'élite française s'était enthousiasmée pour ce _Credo_ amphibie. La -paresse de l'esprit et la faiblesse du caractère y avaient trouvé leur -compte. On ne disait plus d'une œuvre qu'elle était bonne ou mauvaise, -vraie ou fausse, intelligente ou sotte. On disait: - ---Il se peut faire... Il n'y a pas d'impossibilité... Je n'en sais -rien... Je m'en lave les mains. - -Si l'on jouait une ordure, ils ne disaient pas: - ---Voilà une ordure. - -Ils disaient: - ---Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de -parler. Notre philosophie ordonne de parler de tout avec incertitude; -et, par cette raison, vous ne devez pas dire: «Voilà une ordure», -mais: «Il me semble... Il m'apparaît que voilà une ordure... Mais il -n'est pas assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un -chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'en est pas un?» - -Il n'y avait plus de danger qu'on les accusât de tyranniser les arts. -Jadis, Schiller leur avait fait la leçon, et il avait rappelé aux -tyranneaux de la presse ce qu'il appelait crûment: - - -_Le Devoir des Domestiques._ - -«_Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va paraître. -Alerte donc! Balayez les chambres. Voilà pourquoi, Messieurs, vous -êtes là._ - -«_Mais dès qu'Elle paraît, vite à la porte, valets! Que la servante -ne se carre point dans le fauteuil de la dame!_» - - -Il fallait rendre justice à ceux d'aujourd'hui. Ils ne s'asseyaient -plus dans le fauteuil de la dame. On voulait qu'ils fussent domestiques: -ils l'étaient.--Mais de mauvais domestiques: ils ne balayaient rien; la -chambre était un taudis. Plutôt que d'y remettre l'ordre et la -propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la tâche au -maître, à la divinité du jour:--le Suffrage Universel. - -À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un mouvement de -réaction contre la veulerie anarchique du jour. Quelques esprits plus -fermes avaient entrepris une campagne--bien faible encore--de salubrité -publique; mais Christophe n'en voyait rien, dans le milieu où il se -trouvait. D'ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l'on se moquait d'eux. -Quand il arrivait, de loin en loin, qu'un vigoureux artiste eût un -mouvement de révolte contre la niaiserie malsaine de l'art à la mode, -les auteurs répliquaient avec superbe qu'ils avaient raison, puisque le -public était content. Cela suffisait à fermer la bouche aux -objections. Le public avait parlé: suprême loi de l'art! Il ne venait -à l'idée de personne que l'on pût récuser le témoignage d'un public -dépravé, en faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l'artiste fût -fait pour commander au public, et non le public à l'artiste. La -religion du Nombre--du nombre des spectateurs et du chiffre des -recettes--dominait la pensée artistique de cette démocratie -mercantilisée. À la suite des auteurs, les critiques docilement -décrétaient que l'office essentiel de l'œuvre d'art est de plaire. Le -succès est la loi; et quand le succès dure, il n'y a qu'a s'incliner. -Ils s'appliquaient donc à pressentir les fluctuations de la Bourse du -plaisir, à lire dans les yeux du public ce qu'il pensait des œuvres. -Le plaisant, c'était que le public s'évertuait de son côté à lire -dans les yeux de la critique ce qu'il fallait penser des œuvres. Ainsi, -tous deux se regardaient; et ils ne voyaient dans les yeux l'un de -l'autre que leur propre indécision. - -Jamais pourtant une critique intrépide n'eût été aussi nécessaire. -Dans une République anarchique, la mode, toute-puissante, a rarement -des retours en arrière, comme dans un pays conservateur; elle va de -l'avant, toujours; et c'est une surenchère perpétuelle de fausse -liberté d'esprit, à laquelle presque personne n'ose résister. La -foule est incapable de se prononcer; elle est choquée, au fond; mais -aucun n'ose dire ce que chacun sent en secret. Si les critiques étaient -forts, s'ils osaient être forts, quel serait leur pouvoir! Un robuste -critique, (pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en quelques -années, se faire le Napoléon du goût public, et balayer à Bicêtre -les malades de l'art. Mais vous n'avez plus de Napoléon... D'abord, -tous vos critiques vivent dans cette atmosphère viciée: ils ne s'en -aperçoivent plus. Puis, ils n'osent parler. Ils se connaissent tous, -ils forment une compagnie, et doivent se ménager: il n'est point -d'indépendant. Pour l'être, il faudrait renoncer à la vie de -société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le courage, dans une -époque affaiblie où les meilleurs doutent que la justesse d'une -franche critique vaille les désagréments qu'elle peut causer à son -auteur? Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer: -oser tenir tête à l'opinion, lutter contre l'imbécillité publique, -mettre à nu la médiocrité des triomphateurs du jour, défendre -l'artiste inconnu, seul, et livré aux bêtes, imposer les esprits-rois -aux esprits faits pour obéir?--Il arrivait à Christophe d'entendre des -critiques se dire, à une première, le soir, dans les couloirs du -théâtre: - ---Hein! Est-ce assez mauvais! Quel four! - -Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient de chef d'œuvre, -de Shakespeare nouveau, et de l'aile du génie, dont le vent avait -passé sur les têtes. - ---Ce n'est pas le talent qui manque à votre art, disait Christophe à -Sylvain Kohn; c'est le caractère. Vous auriez plus besoin d'un grand -critique, d'un Lessing, d'un... - ---D'un Boileau? dit Sylvain Kohn, goguenardant. - ---D'un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de génie. - ---Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on ne l'écouterait pas. - ---Si on ne l'écoutait pas, c'est qu'il ne serait pas un Boileau, -répliqua Christophe. Je vous réponds que, du jour où je voudrais vous -dire vos vérités toutes crues, si maladroit que je sois, vous les -entendriez; et il faudrait bien que vous les avaliez. - -Mon pauvre vieux! ricana Sylvain Kohn. - -Il avait l'air si sûr et si satisfait de la veulerie générale que -Christophe, le regardant, eut soudain l'impression que cet homme était -cent fois plus un étranger en France que lui-même. - ---Ce n'est pas possible, dit-il de nouveau, comme le soir où il était -sorti écœuré d'un théâtre des boulevards. Il y a autre chose. - ---Qu'est'ce que vous voulez de plus? demanda Kohn. - -Christophe répétait avec opiniâtreté: - ---La France. - ---La France, c'est nous, fit Sylvain Kohn, en s'esclaffant. - -Christophe le regarda fixement, un instant, puis secoua la tête, et -reprit son refrain: - ---Il y a autre chose. - ---Eh bien, mon vieux, cherchez, dit Sylvain Kohn, en riant de plus belle. - - -Christophe pouvait chercher. Ils l'avaient bien cachée. - - - - -[Footnote 3: Voir _Le Matin._] - - - - -_DEUXIÈME PARTIE_ - - - - -Une impression plus forte s'imposait à Christophe, à mesure qu'il -voyait plus clair dans la cuve aux idées, où fermentait l'art -parisien: la suprématie de la femme sur cette société cosmopolite. -Elle y tenait une place absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus -d'être la compagne de l'homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir -son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour -l'homme. Et l'homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique -sa volonté, sa foi, toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la -dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres; mais les femmes -font les hommes,--(quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les -œuvres, comme c'était le cas dans la France d'alors);--et ce qu'elles -font, il serait plus juste de dire qu'elles le défont. L'éternel -féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les -meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques -fatiguées, il y a, comme l'a dit quelqu'un, un autre féminin tout -aussi éternel, qui les attire en bas. Cet autre était le maître de la -pensée, le roi de la République. - - - - -Christophe observait curieusement les Parisiennes, dans les salons où -la présentation de Sylvain Kohn et son talent de virtuose l'avaient -fait accueillir. Comme la plupart des étrangers, il généralisait à -toutes les Françaises ses remarques sans indulgence d'après deux ou -trois types qu'il avait rencontrés: de jeunes femmes, pas très -grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille souple, les cheveux -teints, un grand chapeau sur leur aimable tête, un peu grosse pour le -corps; les traits nets, la chair un peu soufflée; un nez assez bien -fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours; des yeux en éveil, -mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre le plus brillants et -le plus grands possible; la bouche bien dessinée, bien maîtresse -d'elle-même; le menton gras; tout le bas de la figure dénotant le -caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées -qu'elles fussent d'intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le -souci du monde et de leur ménage. Jolies, mais point de race. Chez -presque toutes ces mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui -eût voulu l'être, avec les traditions de sa classe: prudence, -économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir -du plaisir, procédant beaucoup plus d'une curiosité cérébrale que -d'un besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais -décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et avaient de -menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du -revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats, elles -s'asseyaient toujours de façon à pouvoir se mirer--et surveiller les -autres--dans une glace, voisine ou lointaine, sans compter, au dîner ou -au thé, les cuillers, les couteaux, les cafetières d'argent, polis et -reluisants, où elles attrapaient au passage le reflet de leur visage, -qui les intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient à -table une hygiène sévère: buvant de l'eau, et se privant de tous les -mets, qui eussent pu porter atteinte à leur idéal de blancheur -enfarinée. - -La proportion des Juives était assez forte dans les milieux que -fréquentait Christophe; et il était attiré par elles, bien que, -depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il n'eût guère d'illusions -sur leur compte. Sylvain Kohn l'avait introduit dans quelques salons -israélites, où il avait été reçu avec l'intelligence habituelle de -cette race, qui aime l'intelligence. Christophe se rencontrait à dîner -avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des -courtiers internationaux, des espèces de négriers,--les hommes -d'affaires de la République. Ils étaient lucides et énergiques, -indifférents aux autres, souriants, expansifs, et fermés. Christophe -avait le sentiment qu'il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans -le passé et dans l'avenir de ces hommes assemblés autour de la table -somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous étaient -laids. Mais le troupeau des femmes, dans l'ensemble, était assez -brillant. Il ne fallait pas les regarder de trop près: la plupart -manquaient de finesse dans la ligne ou la couleur. Mais de l'éclat, une -apparence de vie matérielle assez forte, de belles épaules qui -s'épanouissaient orgueilleusement sous les regards, et un génie pour -faire de leur beauté, et même de leur laideur, un piège à prendre -l'homme. Un artiste eût retrouvé en certaines d'entre elles l'ancien -type romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de Hadrien. On -voyait aussi des figures à la Palma, expression charnelle, lourd -menton, fortement attaché dans le cou, non sans beauté bestiale. -D'autres avaient les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants, -hardis: on les devinait fines, incisives, prêtes à tout, plus viriles -que les autres femmes, et cependant plus femmes. Au milieu du troupeau, -se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. Ses traits purs, -par delà Rome, remontaient jusqu'au pays de Laban: on y croyait goûter -une poésie de silence, l'harmonie du Désert. Mais quand Christophe -s'approchait et écoutait les propos qu'échangeait Rébecca avec -Faustine la Romaine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une -juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu'une Parisienne, -plus factice et plus frelatée, qui disait des méchancetés -tranquilles, en déshabillant l'âme et le corps des gens avec ses yeux -de Madone. - -Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun. -Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d'amour avec brutalité, -d'argent seulement avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On -prenait des notes d'affaires au fumoir. Christophe entendait dire d'un -bellâtre, qui se promenait entre les fauteuils des dames, une rosette -à la boutonnière, grasseyant de lourdes gracieusetés: - ---Comment! Il est donc en liberté? - -Dans un coin du salon, deux dames s'entretenaient des amours d'une jeune -actrice et d'une femme du monde. Parfois, il y avait concert. On -demandait à Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées, -ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton apocalyptique des vers de -Sully-Prudbomme et de Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait -solennellement déclamer une _Ballade mystique_, avec accompagnement -d'orgue céleste. Musique et vers étaient si bêtes que Christophe en -était malade. Mais les Romaines étaient charmées, et riaient de bon -cœur, en montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de l'Ibsen. -Épilogue de la lutte d'un grand homme contre les Soutiens de la -Société, aboutissant à les divertir! - -Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à deviser sur l'art. -C'était une chose écœurante. Les femmes surtout se mettaient à -parler d'Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt, par politesse, par -ennui, par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain, -plus moyen de l'arrêter. Le mal était contagieux. Il fallait écouter -les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l'art. -Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l'entretien: on -s'acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme disait Berlioz, -«ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on -dirait qu'ils parlent vin, femmes, ou autres cochonneries». Un médecin -aliéniste reconnaissait dans l'héroïne d'Ibsen une de ses clientes, -mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assurait, convaincu, que, dans -_Maison de Poupée_, le personnage sympathique était le mari. -L'illustre cabotin,--un comique fameux,--ânonnait en vibrant de -profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait à -Christophe qu'il ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,--(c'était -le dieu du jour)--«sans que de grosses larmes lui coulassent sur les -joues». Toutefois, il confiait--à Christophe, toujours,--que, si haut -qu'il mît l'art, il plaçait encore plus haut l'art dans la vie, -l'action, et que s'il avait eu le choix du rôle à jouer, il eût -choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces hommes dits -d'esprit. La conversation n'en était pas sensiblement relevée. -Christophe faisait le compte de ce qu'ils passaient pour dire, et de ce -qu'ils disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien; ils -s'en tenaient à des sourires énigmatiques; ils vivaient sur leur -réputation, et ne la risquaient point. À part quelques discoureurs, en -général, du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des -valeurs; tout était sur le même plan. Tel était un Shakespeare. Tel -était un Molière. Ou tel, un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à -Dumas fils, Tolstoy à George Sand; et naturellement, c'était pour -montrer que la France avait tout inventé. D'ordinaire, ils ne savaient -aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si -peu à leur public, qu'ils disent la vérité! Ce qui importait, -c'était qu'ils disent des choses amusantes, et autant que possible -flatteuses pour l'amour-propre national. Les étrangers avaient bon -dos,--à part l'idole du jour: car il en fallait une pour la mode: que -ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou Gorki, ou d'Annunzio. Cela ne -durait pas longtemps, et l'idole était sûre de passer, un matin, à la -boîte aux ordures. - -Pour le moment, l'idole était Beethoven. Beethoven--qui l'eût -dit?--était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et -les littérateurs: car les musiciens s'étaient sur-le-champ détachés -de lui, suivant le système de bascule, qui est une des lois du goût -artistique en France. Pour savoir ce qu'il pense, un Français a besoin -de savoir ce que pense son voisin, afin de penser de même, ou de penser -le contraire. Voyant Beethoven devenir populaire, les plus distingués -d'entre les musiciens avaient commencé de ne le plus trouver assez -distingué pour eux; ils prétendaient devancer l'opinion, et ne jamais -la suivre; plutôt que d'être d'accord avec elle, ils lui tournaient le -dos. Ils s'étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux sourd, qui -criait d'une voix âpre; et certains affirmaient qu'il était peut-être -un moraliste estimable, mais un musicien surfait.--Ces mauvaises -plaisanteries n'étaient pas du goût de Christophe. L'enthousiasme des -gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si Beethoven était venu -à Paris, en ce moment, il eût été le lion du jour: c'était fâcheux -pour lui qu'il fût mort depuis un siècle. Sa musique comptait pour -moins dans cette vogue que les circonstances plus ou moins romanesques -de sa vie, popularisée par des biographies sentimentales. Son masque -violent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les -dames s'apitoyaient sur lui; elles laissaient entendre que, si elles -l'avaient connu, il n'eût pas été si malheureux; et leur grand cœur -était d'autant plus disposé à s'offrir qu'il n'y avait aucun risque -que Beethoven les prît au mot: le vieux bonhomme n'avait plus besoin de -rien.--C'est pourquoi les virtuoses, les chefs d'orchestre, les -_impresarii_ se découvraient des trésors de piété pour lui; et, en -leur qualité de représentants de Beethoven, ils recueillaient les -hommages qui lui étaient destinés. De somptueux festivals, à des prix -fort élevés, donnaient aux gens du monde l'occasion de montrer leur -générosité,--et parfois aussi de découvrir les symphonies de -Beethoven. Des comités de comédiens, de mondains, de demi-mondains, et -de politiciens chargés par la République de présider aux destinées -de l'art, faisaient savoir au monde qu'ils allaient élever un monument -à Beethoven: on voyait sur la liste, avec quelques braves gens qui -servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé -aux pieds Beethoven vivant. - -Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire -une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne -pouvait ni parler, ni se taire. Parler, non par plaisir ou par -nécessité, mais par politesse, parce qu'il faut parler, lui semblait -humiliant. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis. -Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il n'avait -même pas le talent d'être poli, quand il ne disait rien. S'il -regardait son voisin, c'était d'une façon trop fixe et trop intense: -malgré lui, il l'étudiait, et l'autre en était blessé. S'il parlait, -il croyait trop à ce qu'il disait: cela choquait tout le monde, et -même lui. Il se rendait compte qu'il n'était pas à sa place; et, -comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l'harmonie du -milieu, où sa présence détonnait, il était aussi choqué de ses -façons d'être que ses hôtes eux-mêmes. Il s'en voulait, et il leur -en voulait. - -Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il -était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied -chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme -il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit -virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois, -n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en -dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de -fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait -d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en -dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant -une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les -gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore, -se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi -allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi -s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à -feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?--Est-ce qu'il -était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?--Il y a un an, il n'eut -jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en -l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui -s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc -devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage. -Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux -s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde. - -D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette -vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui -ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les -artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il -voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il -avait besoin pour vivre. - -Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve -à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il -ne pourrait vivre. - - - - -Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la -fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père -était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi -à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une -famille bien parisienne. Pour Christophe,--pour beaucoup -d'autres,--Colette Stevens était le type de la jeune fille française. - -Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux -aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout -l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque, -qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues -mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau -médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air -d'un petit chat bouffi. - -De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante, -agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes; -elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à -bascule, poussant des petits cris, des: - ---Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand il y -avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes, -affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies, -se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à -l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés, -admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à -l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher, -qui savait encore mieux en faire dire,--l'air candide d'une petite fille -bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et -sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les -potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et -tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne. - -Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée, -ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à -faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même -qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à -sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de -ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange -de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front -plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire -ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses -élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il -ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de -Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens -avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano. - -Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses -grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter -instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin -de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était -femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle -rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par -besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait -toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle -ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent. - -Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première -était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce -qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait: -elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de -ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à -évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens, -elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance, -Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne -pouvait lui offrir. - -Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives. -Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était -toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle -tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose, -par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt -elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,--(on eût -presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la -place de quelqu'un qui en avait une).--Elle était capable d'aimer -Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle -était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle connaissait -Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven très -proprement,--(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup dire);--mais le -plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce n'était ni Beethoven, -ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait: c'étaient les notes, les -sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les vibrations des -cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant d'autres cordes, leurs -chatouilleries voluptueuses. - -Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu -pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la -robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait -représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants, -le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme -millionnaire,--dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de -vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette -toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes -phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses. - ---Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait -encore ronron! - ---Malhonnête! disait-elle, en riant... - -(Et elle lui tendait sa main un peu moite.) - ---... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli? - ---Très joli, disait-il, d'un ton indifférent. - ---Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter! - ---J'entends... C'est toujours la même chose. - ---Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit. - ---Comme si c'était de musique qu'il s'agissait! - ---Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous plaît? - ---Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que ce -ne serait pas convenable. - ---Raison de plus pour le dire. - ---Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce -que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez. - ---Par exemple! - ---Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi des -gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!» - ---Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié -fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect. - ---Pas la moindre. - ---Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait, -est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique? - ---Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela! - ---Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser. - ---Je ne vous l'ai pas fait dire. - ---Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les épaules? -Pourquoi faites-vous la grimace? - ---Parce que cela me dégoûte. - ---De mieux en mieux! - ---Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un -libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre -monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme -une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi -votre sonate. - ---Mais non, causons encore un peu. - ---Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des -leçons de piano... En avant, marche! - ---Vous êtes poli! disait Colette, vexée,--ravie, au fond, d'être ainsi -rudoyée. - -Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle -était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même -assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de -l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait -ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas -d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté, -saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui -l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait -beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait, -sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire; -et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un -amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait -rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et -discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis. - - - - -Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette -amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre -eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par -surprise que par instinct de séduction. - -La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri, -bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand -Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits -tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine -quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua -mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, -s'interrompit brusquement, et dit: - ---Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous, attendons -un peu... - -Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non: - -«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela... -C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.» - -Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il -restât: - ---Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme je -suis bête, n'est-ce pas? - -Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut -pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit: - ---Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous vous -êtes trop dépensée. - -Elle eut un petit sourire ironique: - ---On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle. - -Il rit franchement. - ---Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle. - ---Pas un. - ---Il y avait pourtant des gens intéressants. - ---Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au milieu de -vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui -excusent tout,--qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des -heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant? - ---Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour. - ---On ne parle pas de ces choses: on les fait. - ---Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une petite moue. - -Christophe répondit, en riant: - ---Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait pour l'art. - ---Ni pour l'amour? - ---Ni pour l'amour. - ---Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste? - ---Votre ménage. - ---Merci! dit Colette, piquée. - -Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de -nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit: - ---Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois -que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien. - ---C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie. - -Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et dit: - ---Ne soyez pas si dur! - ---Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe. -Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le paradis sur -terre... - ---Oui, personne ne l'a jamais vu. - ---Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais vu; mais -il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver, s'il -existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme de -génie, c'est aussi rare l'un que l'autre. - ---Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas? - ---Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le monde. - ---Mais pour vous? - ---Pour moi, cela n'existe pas. - ---Comme vous êtes dur! répéta Colette. - ---Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait -que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de -caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie. - ---Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit Colette -tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,--surtout pour -celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre faiblesse -nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des -singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous -nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans -la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont -dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie -débordante,--lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des -paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient, -lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et -cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve -jamais,--si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la -nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à -genoux dans des agonies de solitude!... - ---Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez, -vous souffrez ainsi? - -Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle -essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému. - ---Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous -rien pour sortir de cette vie? - ---Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous, -hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous, -nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des -plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir. - ---Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche -qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance? - ---Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure -pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour -quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous -intéresse.--Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, -nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous -regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je -fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de -bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de -Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées -classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que -j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du -moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout -cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me -mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense. -Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la -philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant -à l'art,--vous voyez--je tapote, je barbouille, je fais des petites -saletés d'aquarelles;--mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a -qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai -de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi -bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être -comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion... -Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles -qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser -qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit, -devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure, -pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont -pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en -va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en -nous,--qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il -faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise, -et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que -nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui -nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous -comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se -souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous -ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne -cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi -comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu. - ---Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son -tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira -bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore -quelques honnêtes hommes en France. - ---Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis, je -vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que -je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai -besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de -société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour -lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais -je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas -de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec -bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous -êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un -peu mon ami, voulez-vous? - ---Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai faire? - ---M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel -désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À -quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe? -N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais -pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!... - -Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait -Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce -qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie. - -Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire. - - - - -À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes. -Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se -donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle -écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement, -attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait, -l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade -émue et coquette.--Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait -qu'une distraction de plus. - -Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait -excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne -s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien. -Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un -souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui -lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de -quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières -lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait, -quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle -curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de -vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet, -avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi -son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer -deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en -porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles. -Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette, -instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la -jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal, -«développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance -lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé -en bon ordre, et classé en catégories distinctes».--Après quoi, elle -s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle -redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était -l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles -figures;--le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs -qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers -bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre -loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou -bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix -«comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était -habillée «comme un abat-jour».--Ou bien, on allait en soirée; et -là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:--(cela -dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de -Paris);--on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs -toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait -point.--On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était -l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa -table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une -parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne -pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de -désespoir. - -Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en -temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses -transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il -se demandait à quel moment elle était sincère,--ou si elle était -sincère toujours,--ou si elle n'était sincère jamais. Colette -elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des -jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit. -Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce -qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de -l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de -liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur -ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se -pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter -de tout. - -Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait -qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il -méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son -goût; mais au moins, fallait-il en avoir un. - -Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait -prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes -gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits -snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque -sinécure dans quelque ministère,--ce qui est tout comme. Tous -écrivaient--prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la -Troisième République. C'était surtout une forme de paresse -vaniteuse,--le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à -contrôler, et celui qui prête le plus au _bluff._ Ils ne disaient de -leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils -semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le -fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à -ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il -tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit -l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il -fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul -acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une -suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans -une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres -n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles, -quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres -pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain -pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une -importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant, -le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il -ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils -l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi -parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils -écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en _italiques_, pour -qu'on ne s'y trompât point. - -Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils -cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les -autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante -d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal, -porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est -naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus -insignifiants, c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme -qu'ils se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent--encore -plus--être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils -font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent -attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces -petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête -d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un -rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le -profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la -nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on -les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient -près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux -d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus -loin, ils piaffaient pour le prochain passant.--Ceux du salon de Colette -étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils grimaient: -ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient pas des -originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la -Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la -Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire -des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les -plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la -mode. - -Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans -l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de -secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas -nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été -l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils -«font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires -étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince. -La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout -se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on -eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne -s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps -nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme -érotique. - -Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour, -était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs -droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, -protestants, un peu ridicules,--Scandinaves ou Suisses,--qui -avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au -mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient -une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes -arrivant au mariage, souillées comme les hommes,--le droit aux amants. -Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en imagination et -en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on cherchait à lui -substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale: -la prostitution des jeunes filles,--j'entends la prostitution régulière, -universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par-dessus le marché, -sociale.--Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait loi -sur la question: il étudiait en quatre cents pages d'un pédantisme badin, -«selon toutes les règles de la méthode Baconienne», le «meilleur -aménagement du plaisir». Cours complet d'amour libre, où l'on parlait -sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de -beauté, de vérité, de pudeur, de morale,--un Berquin pour les jeunes -filles du monde qui voulaient mal tourner.--C'était, pour le moment, -l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et -qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des disciples, ils -laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de -juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en retenir que -le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient -jamais de cueillir les plus vénéneuses,--des aphorismes de ce genre: -«que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du -travail»;--«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant -d'avoir joui»;--«que la possession d'un homme vierge était pour une -femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;--que -c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec -cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à -protéger la liberté de leurs fils»;--et que le temps viendrait «où -les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel -qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une -amie». - -Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort -raisonnables. - -Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur -importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop -d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied, -cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme -le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes, -voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont -si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en -pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque -rien. - -Mais Christophe n'était pas un dilettante français. - - - - -Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un -qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui -était le plus insupportable à Christophe. - -Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature -aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République. -Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard -vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en -pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui -allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des -mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours -une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux -qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord. - -Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de -lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se -fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix -pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et -dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. Il y a -des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la haine,--ou,--(pour -ne point choquer les âmes douces, qui ont peur de ce mot, comme de -toutes les passions),--c'est l'instinct de l'être sain, qui sent -l'ennemi et se défend. - -En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de -décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout -ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la -famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce -qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans -les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme. -Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique -d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la -pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur -intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu: -car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à -littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il -avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de -talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de -ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue -avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un -grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami. -Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans -le dire dans un livre.--Il eût semblé naturel que ses indiscrétions -le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien: -elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la -forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants, -toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur -pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages -aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était -pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens. -Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa -mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une -tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement -familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils -aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu -mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux, -plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre -l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les -considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi -d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque -les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité -protectrice. - -Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la -société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour -elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui -les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec -lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement -l'androgyne nu, qui les laissait faire. - -Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette, -qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant -d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans -cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien -Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le -confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien -Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une -femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle -trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en -elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien -Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le -cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette -se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle -n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de -repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions -audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même, -et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se -donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui -étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi, -que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour -ce qu'on ne pouvait--«hélas!»--empêcher. C'était là une sagesse -dont la pratique n'avait rien de pénible. - -Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur -dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre -l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité -profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et d'âmes -pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux couches de -conversations superposées: l'une,--que tout le monde entend,--entre les -intelligences; l'autre,--dont peu de gens ont conscience, et qui est -pourtant la plus forte,--entre les instincts, entre les bêtes. Ces deux -conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits -échangent des monnaies de convention, les corps disent: Désir, -Aversion, ou, plus souvent: Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête, -encore que domptée par des siècles de civilisation, et aussi abrutie -que les misérables lions dans la cage, rêve toujours à sa pâture. - -Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de -l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris -très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait -demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au -danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur. -Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans -l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi -flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le -ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être -admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était -ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car -Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur -était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées -à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette -devait être le prix. - -Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la -supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait -aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au -fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas -les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui -le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par -faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle -feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami -comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié; -elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle -voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle -cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur; -elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde, -expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit -posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle -se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à -Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait -raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à -elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le -soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix. -Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu -triste; elle lui faisait les yeux doux,--_feminæ ultima ratio._--Cela -l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait perdre l'amitié de -Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et elle -réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou -tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de -Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans -les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu -d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive. - -Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de -mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur -et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle -revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle -avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était -ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il -se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère -affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il -insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit: - ---Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis? - -Elle dit: - ---Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous -ne l'étiez plus. - ---Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice? - ---Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours -sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées -chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir. - ---Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout autre. -Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour -l'épaisseur d'un cheveu. - ---Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je vous -aime bien, je vous assure; mais... - ---Mais vous aimez bien aussi l'autre? - -Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix -la plus douce: - ---Restez! - -Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra; -et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le -recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites -comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur -chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre -au piège! - -En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit -par désœuvrement sa Bible, et lut: - - -... _Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en raidissant -le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas affectés, en -faisant résonner les anneaux de leurs pieds_, - -_Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion, -le Seigneur en découvrira la nudité_... - - -Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se -coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien -atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût -devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins, -dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et -il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il -s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son -nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude. - - - - -Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il -évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs -entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses -petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle -finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en -trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens. - -Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus -souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette -neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se -dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans -cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le -plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait -encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il -faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne -croyait à rien, à rien qu'au plaisir... - -Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la -rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient -une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et -à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui -enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des -messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que -les Français croyaient pourtant à quelque chose,--encore qu'il ne -comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se -séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme -elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa -force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le -procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique -des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui -étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte -qu'elle fût. - -Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait beaucoup de ces gens en -France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les -héros d'Homère; ils publiaient journellement des appels à la guerre -civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et que l'on en -venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour -mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait -alors à de curieux spectacles: des départements qui prétendaient se -séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures -brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de -gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières -pour défendre les églises, que des libres penseurs défonçaient, au -nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les -arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces -de l'Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d'hommes qui se montraient le -poing, tout rouges d'avoir crié, finissaient tout de bon par se cogner. -La République flattait le peuple; et puis, elle le faisait sabrer. Le -peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du -peuple,--officiers et soldats.--Ainsi, chacun prouvait aux autres -l'excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela de -loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs -siècles en arrière. Christophe découvrait que la France,--cette -France sceptique,--était un peuple fanatique. Mais il lui était -impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion? Pour ou -contre la raison? Pour ou contre la patrie?--Ils l'étaient dans tous -les sens. Ils avaient l'air de l'être, pour le plaisir de l'être. - - - - -Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu'il -rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu'il lui eût -déjà parlé, il ne se doutait point de la qualité de son -interlocuteur: jusque-là, ils ne s'étaient entretenus que de musique. -Il fut très étonné d'apprendre que cet homme du monde était un chef -de parti violent. - -Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler -grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine -élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui -échappaient de temps en temps:--une façon de se faire les ongles en -société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à -quelqu'un sans happer son habit, l'empoigner, lui palper les bras;--il -était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d'un -homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir; souple, habile -à changer de façons, suivant le milieu et l'interlocuteur, exubérant -d'une façon raisonnée, sachant écouter, s'assimilant sur-le-champ -tout ce qu'il entendait; sympathique d'ailleurs, intelligent, -s'intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par -vanité; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait -pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l'être. - -Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement -charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses -toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son -anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux -grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse, -d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces -des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle -avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une -façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et -d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante, -d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs -innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux -qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un -salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper -d'œuvres philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,--sans chaleur -de cœur, sans intérêt profond,--par bonté naturelle, snobisme, et -pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter -perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle -soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas -besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité -fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et -qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était -attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il -y avait chez elle,--comme chez les «tricoteuses»,--la petite vanité -de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres -femmes. - -Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien -choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle, -il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui -demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en -accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y -trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une -mentalité de femme de harem. - -Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle -s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable -et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les -dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans -ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art -ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois. - -Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était -bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un -toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement -les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait -l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus -instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était -d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique: -c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle -écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme, -n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme, -intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à -Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous. -Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de -sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui -pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance -qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari, -dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous -les vices, celui qu'il excusait le moins. - -Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la -musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère. -Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait -une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne -lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe, -parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était -lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original -de ce genre--(il était d'une curiosité inlassable pour observer les -hommes)--et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et la -rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique -pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas -pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des -préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»--(sa -principale qualité);--il sympathisait avec tout ce qui était homme. -Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée -de la supériorité du Français--vieille race, vieille civilisation--sur -l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand. - - - - -Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques, -ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux, -individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces -illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de -l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus -intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient -une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands -intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la -plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils -l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils -étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils -prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils -l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui -ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des -pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien -enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les -tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une -coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi -mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres -socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes -affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute, -c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal. - -Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en -particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes, -touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus -dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes -orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien -laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament -tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable -mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le -plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une -sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer, -dans les dernières années, un catholicisme athée. - -Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la -domination des corps,--je veux dire des fortunes;--ils laissaient les -âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas monnayables. De -leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique; elle passait -au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France, était -considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce et -de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les -politiciens méprisaient les intellectuels.--Or, depuis peu un -rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les -politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir -était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des -pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec -l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de -despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire -l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de -la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses -baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles -régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable -bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de -se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur -liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de -la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la -Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas -plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est -ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de -moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines -de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité -rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la -maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les -rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de -France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous -main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites -de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps -de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils -visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout -doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à -celle des Jésuites du Paraguay. - -Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient -plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient -d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir -détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de -bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge, -qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église -nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre -église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de -Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre -Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier -champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la -marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques, -donnait à un cuirassé le nom d'_Ernest Renan._ D'autres libres esprits -s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du -XVIIe siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les -Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la musique -ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,--(«_Être radical -dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute folie_»)--qui -s'indignait qu'on osât donner dans un concert populaire les _lieder_ -religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on changeât les paroles. - -D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et -simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait. -Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait -pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la -musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à -la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil -et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille -d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de -son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre -penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait -audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de -Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir -si c'étaient des œuvres de l'art humain».--Mais l'implacable logique -de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux -républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans -les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était -ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la -supprimer. - -Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils -n'avaient eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils -s'appuyaient, et qui étaient comme eux,--davantage peut-être,--fanatiques -de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences -épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique, -en art et en science, de ces «influences insensées, dont les -hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés, -mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies -qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la -passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations -des modes littéraires.--La religion de la Raison était une de ces -folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux -«sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les -plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore -chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait -d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu -que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant -aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion -sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en -était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite, -de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature -mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste, -jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de -l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus -chez qui souffle la Raison,--l'Esprit de Dieu. C'était un type bien -français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un -caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce -qu'il touche. - -Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille -Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la -France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion -courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable, -tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées -abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres -à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et -personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter. -Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement -despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient -toujours avoir raison. - -Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même. -Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire -politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur -groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui -dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée -contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons -les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y -avait des nationalistes, qui haïssaient--(quand ils étaient très -bons, ils se contentaient de mépriser)--toutes les autres nations, et, -dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou -traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des -antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient -Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il -y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est -de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre -au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient -Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui -se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient -gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les -«Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et -les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et -ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun -n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne -tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette -engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour -brûler le reste du monde, ou pour être brûlés. - -Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en -République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement. -Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air -pour aucun autre. - - - - -Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les -sauve:--l'inconséquence. - -Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme -se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à -l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la -pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée. -On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de -petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au -combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée -de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient -sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que -travaillaient les champions de la raison... _Sic vos non vobis_... -C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement -les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour -en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes. - -Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné -d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa -simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès -pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que -Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans -le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités -de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même -antisémites. Il demanda à Achille Roussin: - ---Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous? - -Roussin répondit: - ---Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le -vieux monde. - ---Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que -je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous -restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont -déjà mis dans votre chantier de construction... - -Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les -feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres, -art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes -les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route -aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et -_struggle for life_ les journaux, qui se disaient les organes du peuple. -Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire. Dans -aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant -de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets -étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels -pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux, -mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le -plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se -trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion -d'Honneur, instituée par cet officier corse. - -Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point -que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils -étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait -mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne -l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si, -dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes -méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix -de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des -trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants, -comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully. - -Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait -à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il -était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa -pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part--(et -pas la plus importante),--il avait organisé d'après cela sa vie et sa -conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt -pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa -raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même -une sorte de religion d'État.--La majorité des hommes ne vit pas -autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou -sociales, ou purement pratiques,--(croyance à leur métier, à leur -travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),--auxquelles ils ne -croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont -besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont -chacun est le prêtre. - - - - -Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti -«faisaient» du socialisme ou du radicalisme,--on ne pouvait même pas -dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait -pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens -avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y -avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre -sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope -était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de -l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On -démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux -électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait -compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce -qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et -celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de -l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le -moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil -conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient -l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente -poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après -l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de -la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient -l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient -les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient -l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges -dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes -dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait -de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations; -et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la -curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux, -aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des -augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des -places, des titres, de toutes les ressources de l'État.--Et, comme un -sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les -instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des -postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines -jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les -ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés, -le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,--la destruction -non pas des riches, mais de la richesse du monde. - -Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder -en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés -au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et -du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des -criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société. - -Christophe pensait: - ---La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera -ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon. - - -Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c'était de -voir les pires violences politiques froidement accomplies par des -hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était -trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l'action âpre qu'ils -déchaînaient, ou qu'ils autorisaient. Il semblait qu'il y eût en eux -deux éléments contradictoires: un caractère inconsistant, qui ne -croyait à rien, et une raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans -vouloir rien écouter. Christophe se demandait comment la bourgeoisie -paisible, les catholiques, les officiers qu'on harcelait de toutes les -façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Comme il ne savait rien -cacher, Roussin n'eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à -rire, et dit: - ---Sans doute, c'est ce que vous ou moi, nous ferions, n'est-ce pas? Mais -il n'y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne -sont pas capables de prendre le moindre parti énergique; ils ne sont -bons qu'à récriminer. Une aristocratie gâteuse, abrutie par les -clubs, prostituée aux Américains et aux Juifs, qui, pour prouver son -modernisme, s'amuse du rôle insultant qu'on lui prête dans les romans -et les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie -grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien -comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, -sans résultat pratique,--qui n'a qu'une passion: dormir, sur son sac -aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent, ou même de ceux -qui travaillent: car cela la dérange que les autres se remuent, tandis -qu'elle pionce!... Si vous connaissiez ces gens là, vous finiriez par -nous trouver sympathiques... - -Mais Christophe n'éprouvait qu'un grand dégoût pour les uns et pour -les autres: car il ne pensait point que la bassesse des persécutés -fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il avait souvent -rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et -maussade, que lui dépeignait Roussin, - - -... _l'anime triste di coloro, -Che visser senza infamia e senza lodo_... - - -Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient -d'être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur -droit d'en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point. -Des milliers de fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément. -Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains; une -presse socialiste, en extase devant les rois en visite; des âmes de -domestiques, aplaties devant les titres, les galons, les décorations: -pour les tenir, il n'y avait qu'à leur jeter en pâture un os à -ronger, ou la Légion d'Honneur. Si un roi eût promis d'anoblir tous -les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été -royalistes. - -Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier -était anéanti; le second était banni ou suspect; le troisième, repu -de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui maintenant se -levait, menaçant et jaloux, il n'était pas difficile encore d'en avoir -raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente -traitait les hordes barbares, qu'elle n'avait plus la force d'expulser -de ses frontières: elle les enrôlait; ils devenaient bientôt ses -meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient -socialistes, attiraient sournoisement, annexaient les plus intelligents -de l'élite ouvrière; ils décapitaient de leurs chefs le parti des -prolétaires, s'infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les -gorgeaient d'idéologie bourgeoise. - - - - -Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la -bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires. -C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de _omni re -scibili._ On prétendait y enseigner, comme disait un programme, -«toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique: -astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie, -psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique, -logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole. - -Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines -d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la -vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces -ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser -dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir -était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais, -comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres, -intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés -qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans -lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs, -pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits! -Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient -naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques, -qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social -au bout. - -Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un -esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique -décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée -et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous -les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non -parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois. -Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires -par Mme Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre _la -Bonne Chanson_ de Gabriel Fauré et l'un des derniers quatuors de -Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des dernières -œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent -acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à -l'un de ses voisins: - ---Mais est-ce que vous comprenez cela? - -L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit: - ---Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien -que vous? - -Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant -Christophe, d'un air provocant. - -Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient -réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait -plus de peuple. - ---Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves gens -qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant -bourgeois que vous! - - - - -Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux teintes -chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville assombrie, -Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit -qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de -Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la -Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré -des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade -royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil -couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des -Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son -désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie -de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline, -telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions -impériales. - -Et Christophe eut soudain l'impression d'un géant mort, dont les -membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d'effroi, il -s'arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d'une espèce -fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu -sonner les pas,--la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée -du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses -cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde les deux pieds triomphants -de l'Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait -aujourd'hui Lilliput. - - - - -Sans qu'il l'eût cherché, Christophe avait acquis une petite -notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart -l'avaient introduit. L'originalité de sa figure, qu'on apercevait -toujours, avec l'un ou l'autre de ses deux amis, aux premières des -théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de -sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les -boutades paradoxales qui parfois lui échappaient, son intelligence mal -dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que -Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses -démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l'avaient désigné -à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d'hôtel -cosmopolite, qu'est devenu le Tout-Paris. Tant qu'il se tint sur la -réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se -prononcer, tant qu'on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il -fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n'avoir pu rester -en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme -d'un hommage qui leur était rendu, de l'injustice des jugements de -Christophe sur la musique allemande:--(il s'agissait, à la vérité, de -jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n'eût plus souscrit -aujourd'hui: quelques articles publiés naguère dans une Revue -allemande, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés -par Sylvain Kohn).--Christophe intéressait, et il ne gênait point; il -ne prenait la place de personne. Il n'eût tenu qu'à lui d'être un -grand homme de cénacle. Il n'avait qu'à ne rien écrire, ou le moins -possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter -d'idées Goujart et ses pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un -mot fameux,--en l'arrangeant un peu: - - -«_Mon verre n'est pas grand; mais je bois_... dans celui des autres.» - - -Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes -gens, plus occupés de sentir que d'agir. Il n'en manquait pas autour de -Christophe. C'étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté, -sans but, sans raison d'être, qui ont peur de la table de travail, peur -de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s'éternisent dans un fauteuil, -qui errent d'un café à une salle de théâtre, cherchant tous les -prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à -face. Ils venaient, s'installaient, traînaient pendant des heures, dans -ces conversations insipides, d'où l'on sort avec une dilatation -d'estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin et -le dégoût à la fois de continuer. Ils entouraient Christophe, comme -le barbet de Gœthe, les «larves à l'affût», qui guettent une âme -à happer, pour se raccrocher à la vie. - -Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais -Christophe n'aimait pas jouer à l'idole. Il était horripilé -d'ailleurs par la prétentieuse bêtise de ses admirateurs, qui -trouvaient dans ce qu'il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes, -Nietzschéennes, Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il -n'était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait l'action -pour but. Il observait, pour comprendre; et il voulait comprendre, pour -agir. Libre de préjugés, il s'informait de tout, étudiait dans la -musique toutes les formes de pensée et les ressources d'expression des -autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient -vraies, il en faisait sa proie. À la différence de ces artistes -français qu'il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles, -qui s'épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs inventions en -chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale -qu'à la parler avec plus d'énergie; il n'avait point le souci d'être -rare, mais celui d'être fort. Cette énergie passionnée s'opposait au -génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style -pour le style. Les meilleurs artistes français lui faisaient l'effet -d'ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s'était -amusé lui-même à dresser «la liste ouvrière de la poésie -française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses -soldes»; et il énumérait «les lustres de cristal, les étoffes -d'Orient, les médailles d'or et de bronze, les guipures pour -douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs», qui -sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se -représentait, «dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de -vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors -d'usage».--Cette conception de l'artiste, comme d'un bon ouvrier, -attentif uniquement à la perfection du métier, n'était pas sans -beauté. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe; tout en reconnaissant -sa dignité professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de -vie qu'elle recouvrait. Il ne concevait pas qu'on écrivît pour -écrire. Il ne disait pas des mots, il disait--il voulait dire--des -choses - - -_Ei dice cose, e voi dite parole_... - - -Après une période de repos où il n'avait été occupé qu'à absorber -un monde nouveau, l'esprit de Christophe fut pris brusquement du besoin -de créer. L'antagonisme qui s'accusait entre Paris et lui, centuplait -sa force, en stimulant sa personnalité. C'était un débordement de -passions, qui demandaient impérieusement à s'exprimer. Elles étaient -de toute sorte; par toutes, il était sollicité avec la même ardeur. -Il lui fallait forger des œuvres, où se décharger de l'amour qui lui -gonflait le cœur, et aussi de la haine; et de la volonté, et aussi du -renoncement, et de tous les démons qui s'entrechoquaient en lui, et qui -avaient un droit égal à vivre. À peine s'était-il soulagé d'une -passion dans une œuvre,--(quelquefois, il n'avait même pas la patience -d'aller jusqu'à la fin de l'œuvre)--qu'il se jetait dans une passion -contraire. Mais la contradiction n'était qu'apparente: s'il changeait -toujours, toujours il restait le même. Toutes ses œuvres étaient des -chemins différents qui menaient au même but; son âme était une -montagne: il en prenait toutes les routes; les unes s'attardaient à -l'ombre, en leurs détours moelleux; les autres montaient arides, -âprement au soleil; toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la -cime. Amour, haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines, -portées au paroxysme, touchent à l'éternité, déjà y participent. -Chacun la porte en soi: le religieux et l'athée, celui qui voit partout -la vie, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la -vie et de la négation,--et Christophe, dont l'âme embrassait tous ces -contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l'éternelle -Force. L'important pour Christophe était de réveiller cette Force en -lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier, -de faire flamber l'Éternité. Une grande flamme s'était levée dans -son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait -libre de toute foi, et il n'était tout entier qu'une torche de foi. - -Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l'ironie française. La -foi est un des sentiments que pardonne le moins une société raffinée: -car elle l'a perdu. Dans l'hostilité sourde ou railleuse de la plupart -des hommes pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup -l'amère pensée qu'eux-mêmes furent ainsi, qu'ils eurent ces ambitions -et ne les réalisèrent point. Ceux qui ont renié leur âme, ceux qui -avaient en eux une œuvre, et ne l'ont pas accomplie, pensent: - ---Puisque je n'ai pu faire ce que j'avais rêvé, pourquoi le feraient-ils, -eux? Je ne veux point qu'ils le fassent. - -Combien d'Heddas Gabier parmi les hommes! Quelle sourde malveillance qui -cherche à annihiler les forces neuves et libres, quelle science pour -les tuer par le silence, par l'ironie, par l'usure, par le -découragement,--et par quelque séduction perfide, au bon moment!... - -Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l'avoir -rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était -cuirassé. Son système de défense était simple: il attaquait, le -premier; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre; il -contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette -franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa -personnalité, elle l'était beaucoup moins à lui faciliter sa -carrière d'artiste. Christophe recommença ses errements d'Allemagne. -C'était plus fort que lui. Une seule chose avait changé: son humeur, -qui était fort gaie. - -Il exprimait gaillardement à qui voulait l'entendre ses critiques peu -mesurées sur les artistes français: il s'attira ainsi beaucoup -d'inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager, -comme font les gens avisés, l'appui d'une petite coterie. Il n'eût pas -eu de peine à trouver des artistes tout prêts à l'admirer, pourvu -qu'il les admirât. Il y en avait même qui l'admiraient d'avance, à -charge de revanche. Ils considéraient celui qu'ils louaient, comme un -débiteur, auquel ils pouvaient, le moment venu, réclamer le -remboursement de leur créance. C'était de l'argent bien -placé.--C'était de l'argent mal placé, avec Christophe. Il ne -remboursait rien. Bien pis, il avait l'effronterie de trouver médiocres -les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient, -sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine -occasion, de lui rendre la même monnaie. - -Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir en -guerre contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route, -et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux, -poli, qui ne faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir plus -de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le -provoquait à des discussions; et, si insignifiant qu'en fût l'objet, -elles prenaient toujours, par le fait de Christophe, une âpreté -subite, qui étonnait l'auditoire. Il semblait que Christophe cherchât -tous les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur; -mais jamais il ne pouvait l'atteindre. Son ennemi avait la suprême -habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le -beau rôle; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir -le manque d'usages de Christophe. Celui-ci, qui d'ailleurs parlait mal -le français, avec des mots d'argot, voire d'assez gros mots, qu'il -avait sus tout de suite, et qu'il employait mal à propos, comme -beaucoup d'étrangers, était incapable de déjouer la tactique de -Lévy-Cœur; et il se débattait furieusement contre cette douceur -ironique. Tout le monde lui donnait tort: car on ne voyait pas ce que -Christophe sentait obscurément: l'hypocrisie de cette douceur, qui, se -heurtant à une force qu'elle ne parvenait pas à entamer, travaillait -à l'étouffer, sans éclat, en silence. Il n'était pas pressé, -étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le temps: mais -c'était pour détruire; Christophe, pour édifier. Lévy-Cœur n'eut -pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme -il l'avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide -autour de lui. - -Christophe s'en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne, -n'étant d'aucun parti, ou mieux, étant contre tous. Il n'aimait pas -les Juifs; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté -des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu'elle -est mauvaise, mais parce qu'elle est puissante, cet appel aux bas -instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Les Juifs le -regardaient comme un antisémite, les antisémites comme un Juif. Quant -aux artistes, ils sentaient en lui l'ennemi. Instinctivement, Christophe -se faisait, en art, plus Allemand qu'il n'était. Par opposition avec la -voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la -volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie -paraissait, c'était avec un manque de goût, une fougue plébéienne, -bien faits pour révolter jusqu'aux aristocratiques patrons de l'art -populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il n'était pas loin -d'affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et -une insouciance de l'originalité extérieure, qui devaient être très -sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d'entre eux, à qui il -communiqua ses œuvres, l'englobèrent-ils, sans y regarder de plus -près, dans le mépris qu'ils avaient pour le wagnérisme attardé de -l'école allemande. Christophe ne s'en souciait guère; il riait -intérieurement, se répétant ces vers d'un charmant musicien de la -Renaissance française,--adaptés à son usage: - - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -_Va, va, ne t'esbahy de ceux la qui diront: -Ce Christophe n'a pas d'un tel le contrepoint, -Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie. -J'ai quelque chose aussi que les autres n'ont point._ - - -Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses œuvres dans les -concerts, il trouva porte close. On avait déjà bien assez à faire de -jouer--ou de ne pas jouer--les œuvres des jeunes musiciens français. -On n'avait pas de place pour un Allemand inconnu. - -Christophe ne s'entêta point à faire des démarches. Il s'enferma chez -lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris -l'entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour -réussir. Le vrai artiste ne s'occupe pas de l'avenir de son œuvre. Il -est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des -façades de maisons, sachant que dans dix ans il n'en resterait rien. -Christophe travaillait donc en paix, attendant des temps meilleurs, -quand lui vint un secours inattendu. - - - - -Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n'osait pas -s'abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait -besoin de le canaliser en des sujets précis. Et, sans doute, est-il bon -pour un jeune génie qui n'est pas encore maître de soi, qui ne sait -même pas encore ce qu'il est exactement, de se fixer des limites -volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à lui. Ce sont les -écluses nécessaires qui permettent de diriger le cours de la -pensée.--Malheureusement, il manquait à Christophe un poète; il -était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou -dans l'histoire. - -Parmi les visions qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient -des images de la Bible.--La Bible, que sa mère lui avait donnée comme -compagne d'exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu'il -ne la lût point dans un esprit religieux, l'énergie morale, ou, pour -mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui était une fontaine, -où, le soir, il lavait son âme nue, salie par les fumées et les boues -de Paris. Il ne s'inquiétait pas du sens sacré du livre; mais ce n'en -était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de nature -sauvage et d'individualités primitives, qu'il y respirait. Il buvait -ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des -cieux exultants, et des lions humains. - -Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse, était David -adolescent. Il ne lui prêtait pas l'ironique sourire de gamin de -Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient -donnés à leurs œuvres sublimes: il ne les connaissait pas. Il voyait -son David comme un pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait -l'héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus -harmonieux de corps et de pensée.--Car il avait beau se révolter -contre l'esprit latin: cet esprit s'infiltrait en lui. Ce n'est pas -seulement l'art qui influe sur l'art, ce n'est pas seulement la pensée, -c'est tout ce qui nous entoure:--les êtres et les choses, les gestes et -les mouvements, les lignes et la lumière. L'atmosphère de Paris est -bien forte: elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que toute -autre, une âme germanique est capable de résister: elle se drape en -vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes d'Europe, -la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà -commencé, à son insu, de prendre à l'art latin une sobriété, une -clarté du cœur, et même, dans une certaine mesure, une beauté -plastique, qu'elle n'aurait pas eues sans cela. Son _David_ l'attestait. - -Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül; et il l'avait conçue -comme un tableau symphonique, à deux personnages. - -Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en fleurs, le petit -pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le -bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes, les grelots -argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient -la rêverie de l'enfant inconscient de ses divines destinées. -Indolemment, il mêlait sa voix et les sons d'une flûte au silence -harmonieux; ce chant était d'une joie si calme, si limpide que l'on ne -songeait même plus, en l'entendant, à la joie ou à la douleur, mais -qu'il semblait que c'était ainsi, que ce ne pouvait être autrement... -Soudain, de grandes ombres s'étendaient sur la lande; l'air se taisait; -la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Le chant de -flûte, seul, tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi -dément, rongé par le néant, s'agitait comme une flamme qui se -dévore, et que tord l'ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le -vide qui l'entourait, et qu'il portait en lui. Et lorsque, à bout de -souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le -sourire du chant du pâtre, qui ne s'était pas interrompu. Alors Saül, -écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait, en silence, -près de l'enfant couché; en silence, il le contemplait; il s'asseyait -près de lui et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David, -sans se troubler, se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa -tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L'ombre du soir -tombait; David s'endormait, en chantant; et Saül pleurait. Et, dans la -nuit étoilée, s'élevait de nouveau l'hymne de la nature ressuscitée, -et le chant de grâces de l'âme convalescente. - -Christophe, en écrivant cette scène, ne s'était occupé que de sa -propre joie; il n'avait pas songé aux moyens d'exécution; et surtout, -il ne lui serait pas venu à l'idée qu'elle put être représentée. Il -la destinait aux concerts, pour le jour où les concerts daigneraient -l'accueillir. - -Un soir qu'il en parlait à Achille Roussin, et que, sur sa demande, il -avait essayé de lui en donner une idée, au piano, il fut bien étonné -de voir Roussin prendre feu et flamme pour l'œuvre, déclarant qu'il -fallait qu'elle fût jouée sur une scène parisienne, et qu'il en -faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit, -quelques jours après, que Roussin prenait la chose au sérieux; et son -étonnement toucha à la stupeur, lorsqu'il apprit que Sylvain Kohn, -Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s'y intéressaient. Il lui -fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens cédaient à -l'amour de l'art: cela le surprenait bien. Le moins empressé à faire -jouer son œuvre, c'était lui. Elle n'était pas faite pour le -théâtre: c'était un non-sens de l'y donner. Mais Roussin fut si -insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et Goujart si affirmatif, que -Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie -d'entendre sa musique! - -Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s'empressaient à lui -plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit -d'une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu'on y jouerait le David. -On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait -avoir trouvé pour le rôle de David l'interprète idéal. - -Les répétitions commencèrent. L'orchestre se tira assez bien de la -première lecture, quoiqu'il fût peu discipliné, à la façon -française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable; et -il savait son métier. Pour le David, c'était une belle personne, -grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui -s'étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de -café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures -qu'elle chanta, il fut évident pour lui qu'elle ne pourrait conserver -le rôle. À la première pause de l'orchestre, il alla trouver -l'impresario, qui s'était chargé de l'organisation matérielle du -concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. Ce -personnage, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant: - ---Eh bien, vous êtes content? - ---Oui, dit Christophe, je crois que cela s'arrangera. Il n'y a qu'une -chose qui ne va pas: c'est la chanteuse. Il faudra changer cela. -Dites-le-lui gentiment; vous avez l'habitude... Il vous sera bien facile -de m'en trouver une autre. - -L'impresario eut l'air stupéfait; il regarda Christophe, comme s'il ne -savait pas si Christophe parlait sérieusement; et il dit: - ---Mais ce n'est pas possible! - ---Pourquoi ne serait-ce pas possible? demanda Christophe. - -L'impresario échangea un coup d'œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il -reprit: - ---Mais elle a tant de talent! - ---Elle n'en a aucun, dit Christophe. - ---Comment!... Une si belle voix! - ---Elle n'en a aucune. - ---Et puis, une si belle personne! - ---Je m'en fous. - ---Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en riant. - ---J'ai besoin d'un David, et d'un David qui sache chanter; je n'ai -pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe. - -L'impresario se frottait le nez avec embarras: - ---C'est bien ennuyeux, bien ennuyeux,... dit-il. C'est pourtant une -excellente artiste... Je vous assure! Elle n'a peut-être pas tous ses -moyens aujourd'hui. Vous devriez encore essayer. - ---Je veux bien, dit Christophe; mais c'est du temps perdu. - -Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à aller -jusqu'au bout: il devenait nerveux; ses observations à la chanteuse, -d'abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en -dépit de la peine évidente qu'elle se donnait afin de le satisfaire, -et des œillades qu'elle lui décochait pour conquérir ses bonnes -grâces. L'impresario, prudemment, interrompit la répétition, au -moment où les affaires menaçaient de se gâter. Pour effacer le -mauvais effet des observations de Christophe, il s'empressait auprès de -la chanteuse et lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque -Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non -dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit: - ---Il n'y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C'est -désagréable, je le sais; mais ce n'est pas moi qui l'ai choisie. -Arrangez-vous comme vous voudrez. - -L'impresario s'inclina, d'un air ennuyé, et dit, avec indifférence: - ---Je n'y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin. - ---En quoi cela regarde-t-il M. Roussin? demanda Christophe. Je ne veux -pas l'ennuyer de ces affaires. - ---Cela ne l'ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique. - -Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait. - -Christophe alla au-devant de lui. Roussin, d'excellente humeur, -s'exclamait: - ---Eh quoi! déjà fini? J'espérais entendre encore une partie. Eh bien, -mon cher maître, qu'est-ce que vous en dites? Êtes-vous satisfait? - ---Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous remercier... - ---Du tout! Du tout! - ---Il n'y a qu'une seule chose qui ne peut pas marcher. - ---Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous soyez -content. - ---Eh bien, c'est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable. - -Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d'un air -sévère: - ---Vous m'étonnez, mon cher. - ---Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n'a ni -voix, ni goût, ni métier, pas l'ombre de talent. Vous avez de la -chance de ne pas l'avoir entendue tout à l'heure!... - -Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit, -d'un ton cassant: - ---Je connais Mlle de Sainte-Ygraine. C'est une artiste de grand talent. -J'ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de goût, à -Paris, pensent comme moi. - -Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à -l'actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain -Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui -dit, en riant, tandis qu'ils descendaient l'escalier du théâtre: - ---Mais vous ne savez donc pas qu'elle est sa maîtresse? - -Christophe comprit. Ainsi, c'était pour elle, ce n'était pas pour lui -que l'on montait la pièce! Il s'expliqua l'enthousiasme de Roussin, ses -dépenses, l'empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui -lui contait l'histoire de la Sainte-Ygraine: une divette de music-hall, -qui, après s'être exhibée avec succès dans des petits théâtres de -genre, avait été prise de l'ambition, commune à beaucoup de ses -pareilles, de se faire entendre sur une scène plus digne de son talent. -Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l'Opéra, ou à -l'Opéra Comique; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé -dans la représentation du _David_ une occasion de révéler sans -risques au public parisien les dons lyriques de la nouvelle -tragédienne, dans un rôle qui n'exigeait presque aucune action -dramatique, et qui mettait en pleine valeur l'élégance de ses formes. - -Christophe écouta l'histoire jusqu'au bout; puis il se dégagea du bras -de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit longuement. Quand -il eut fini de rire, il dit: - ---Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L'art ne compte pas pour -vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra pour -une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un tel, -ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu'à vos cochonneries. -Voyez-vous, je ne vous en veux pas: vous êtes ainsi, restez ainsi, si -cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous: nous -ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir. - -Il le quitta; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu'il retirait -sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre. - -Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences -s'en firent immédiatement sentir. Les journaux avaient mené un certain -bruit autour de la représentation projetée, et l'histoire de la -brouille du compositeur avec son interprète ne manqua pas de faire -jaser. Un directeur de concerts eut la curiosité de donner l'œuvre -dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un -désastre pour Christophe. L'œuvre fut jouée--et sifflée. Tous les -amis de la chanteuse s'étaient donné le mot pour administrer une -leçon à l'insolent musicien; et le reste du public, que le poème -symphonique avait ennuyé, s'associa complaisamment au verdict des gens -compétents. Pour comble de malchance, Christophe avait eu l'imprudence, -afin de faire valoir son talent de virtuose, d'accepter de se faire -entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre. -Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine -mesure, pendant l'exécution du _David_, par le désir de ménager les -interprètes, se donnèrent libre champ, quand il se trouva en présence -de l'auteur en personne,--dont le jeu n'était pas d'ailleurs trop -correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s'interrompit -brusquement au milieu du morceau; et, regardant, d'un air goguenard, le -public qui s'était tu soudain, il joua: «_Malbrough s'en va-t-en -guerre!_»--et dit insolemment: - ---Voilà ce qu'il vous faut. - -Là-dessus, il se leva et partit. - -Ce fut un beau tumulte. On criait qu'il avait insulté le public, et -qu'il devait venir faire des excuses à la salle. Les journaux, le -lendemain, exécutèrent avec ensemble l'Allemand grotesque, dont le bon -goût parisien avait fait justice. - -Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se -retrouvait seul, une fois de plus, plus seul que jamais, dans la grande -ville étrangère et hostile. Il ne s'en affectait plus. Il commençait -à croire que c'était sa destinée, et qu'il resterait, toute sa vie, -ainsi. - -Il ne savait pas qu'une grande âme n'est jamais seule, que si dénuée -qu'elle soit d'amis par la fortune, elle finit toujours par les créer, -qu'elle rayonne autour d'elle l'amour dont elle est pleine, et qu'à -cette heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était -plus riche d'amour que les plus heureux du monde. - - - - -Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans, -à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu'à -Colette. Elle était cousine germaine de Colette, et se nommait Grazia -Buontempi. C'était une fillette au teint doré, rosissant délicatement -aux pommettes, les joues pleines, d'une santé campagnarde, un petit nez -un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entrouverte, le -menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le -front rond, encadré d'une profusion de cheveux longs et soyeux, qui -descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et -calmes ondulations. Une petite Vierge d'Andrea del Sarto, figure large, -beau regard silencieux. - -Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l'année, -à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l'Italie: -plaines, prairies, petits canaux. De la terrasse sur le toit, on avait -à ses pieds des flots de vignes d'or, d'où émergeaient de place en -place les fuseaux noirs des cyprès. Au delà, c'étaient les champs, -les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient -le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue: - - ---_Ihi!... Fat innanz'!_... - - -Les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long de -l'eau. Et, la nuit, c'était l'infini du silence, sous la lune aux flots -d'argent. Au loin, de temps en temps, les gardiens des récoltes, qui -sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient des coups de -fusil, pour avertir les voleurs qu'ils étaient réveillés. Pour ceux -qui les entendaient, à demi-assoupis, ce bruit n'avait plus d'autre -sens que le tintement d'une horloge pacifique, marquant au loin les -heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux -aux vastes plis, sur l'âme. - -Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s'occupait -pas beaucoup d'elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui -la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle -aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des -heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le silence, comme -une mouche sur un ruisseau d'été. Et parfois, brusquement, sans -raison, elle se mettait à courir. Elle courait, comme un petit animal, -la tête et le buste légèrement inclinés vers la droite, souplement, -sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi les pierres, -pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les -grenouilles, avec les herbes, avec les arbres, avec les paysans, avec -les bêtes de la basse cour. Elle adorait tous les petits êtres qui -l'entouraient, et aussi les grands: mais avec ceux-ci elle se livrait -moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était loin de la -ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas -traînant d'un grave paysan, ou d'une belle campagnarde, aux yeux -lumineux dans la figure hâlée, marchant d'un rythme balancé, la tête -haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées, seule, dans -le parc silencieux; elle ne voyait personne; elle ne s'ennuyait jamais; -elle n'avait peur de rien. - -Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule dans la ferme -déserte. Il s'arrêta, interdit, devant la petite fille couchée dans -l'herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson. -Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu'il voulait. Il dit: - ---Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant. - -Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants: - ---Il ne faut pas devenir méchant. - -Alors il s'en alla. - -Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil -Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu -enfantin, et tout à fait incapable de diriger l'éducation de la -petite. La sœur du vieux Buontempi, Mme Stevens, venue pour -l'enterrement, fut frappée de l'isolement de l'enfant; pour la -distraire de son deuil, elle décida de l'emmener pour quelque temps à -Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi; mais quand Mme Stevens -avait décidé quelque chose, il n'y avait plus qu'à se résigner: nul -ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille; et, -dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout: son mari, sa fille, et ses -amants;--car elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs: c'était -une femme pratique et passionnée,--au reste, très mondaine et très -agitée. - -Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d'adoration pour sa -belle cousine Colette, qui s'en amusa. On conduisit dans le monde, on -mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la -traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand -déjà elle ne l'était plus. Elle avait des sentiments qu'elle cachait, -et dont elle avait peur: d'immenses élans de tendresse pour un objet, -ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette: elle lui -volait un ruban, un mouchoir; souvent, en sa présence, elle ne pouvait -dire un seul mot; et quand elle l'attendait, quand elle savait qu'elle -allait la voir, elle tremblait d'impatience et de bonheur. Au théâtre, -lorsqu'elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge -où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire, -humble, affectueux, débordant d'amour; et son cœur se fondait, lorsque -Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux -noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout -de ses longs gants, dans l'ouverture desquels elle fourrait le doigt par -désœuvrement,--à tout instant, pendant le spectacle, elle se -retournait vers Colette, pour quêter un regard amical, pour partager le -plaisir qu'elle ressentait, pour dire de ses yeux bruns et limpides: - ---Je vous aime bien. - -En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans -l'ombre de Colette, s'asseyait à ses pieds, courait devant ses pas, -arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au -milieu de la boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui -demanda son fichu, elle poussa un rugissement de plaisir,--(elle en fut -honteuse après),--du bonheur que la bien-aimée s'enveloppât d'un peu -d'elle, et le lui rendit ensuite, imprégné du parfum de son corps. - -Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes, lues en -cachette,--(car on continuait de lui donner des livres d'enfant),--qui -lui causaient des troubles délicieux. Et, plus encore, certaines -musiques, bien qu'on lui dît qu'elle n'y pouvait rien comprendre; et -elle se persuadait qu'elle n'y comprenait rien;--mais elle était toute -pâle et moite d'émotion. Personne ne savait ce qui se passait en elle, -à ces moments. - -En dehors de cela, elle était une fillette docile, étourdie, -paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant -pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant -facilement, ayant de brusques sanglots et un rire d'enfant. Elle aimait -rire et s'amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait a jouer la -dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait -souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot -un peu fâché contre elle. Très modeste, s'effaçant toujours, toute -prête à aimer et à admirer tout ce qu'elle croyait voir de beau et de -bon, elle prêtait aux autres des qualités qu'ils n'avaient pas. - -On s'occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi -qu'elle prit des leçons de piano avec Christophe. - -Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il -y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s'adapter h -aucun public, joua un interminable _adagio_, qui faisait bâiller tout -le monde: quand cela semblait fini, cela recommençait; on se demandait -si cela finirait jamais. Mme Stevens bouillait d'impatience. Colette -s'amusait follement: elle dégustait le ridicule de la chose, et elle ne -savait pas mauvais gré à Christophe d'y être, à ce point, -insensible; elle sentait qu'il était une force, et cela lui était -sympathique; mais c'était comique aussi; et elle se fût bien gardée -de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée -jusqu'aux larmes par celte musique. Elle se dissimulait dans un coin du -salon. À la fin, elle se sauva, pour qu'on ne remarquât point son -trouble, et aussi parce qu'elle souffrait de voir qu'on se moquait de -Christophe. - -Quelques jours après, à dîner, Mme Stevens parla, devant elle, de lui -faire donner des leçons de piano par Christophe. Grazia fut si -troublée qu'elle laissa retomber sa cuiller dans son assiette à soupe, -et qu'elle s'éclaboussa, ainsi que sa cousine. Colette dit qu'elle -aurait bien besoin d'abord de leçons pour se tenir convenablement à -table. Mme Stevens ajouta qu'en ce cas, ce n'était pas à Christophe -qu'il faudrait s'adresser. Grazia fut heureuse d'être grondée avec -Christophe. - -Christophe commença ses leçons. Elle était toute guindée et glacée, -elle avait les bras collés au corps, elle ne pouvait remuer; et quand -Christophe posait la main sur sa menotte, pour rectifier la position des -doigts et les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle -tremblait de jouer mal devant lui; mais elle avait beau étudier -jusqu'à se rendre malade et jusqu'à faire pousser des cris -d'impatience à sa cousine, toujours elle jouait mal, quand Christophe -était là; le souffle lui manquait, ses doigts étaient raides comme du -bois, ou mous comme du coton; elle accrochait les notes et accentuait à -contre-sens; Christophe la grondait et s'en allait fâché: alors, elle -avait envie de mourir. - -Il ne faisait aucune attention à elle; il n'était occupé que de -Colette. Grazia enviait l'intimité de sa cousine avec Christophe; mais -quoiqu'elle en souffrît, son bon petit cœur s'en réjouissait pour -Colette et pour Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle -qu'il lui semblait naturel qu'elle absorbât tous les hommages.--Ce ne -fut que lorsqu'il fallut choisir entre sa cousine et Christophe qu'elle -sentit son cœur prendre parti contre elle. Son intuition de petite -femme lui fit voir que Christophe souffrait des coquetteries de Colette -et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D'instinct, elle n'aimait pas -Lévy-Cœur; et elle le détesta, dès le moment qu'elle sut que -Christophe le détestait. Elle ne pouvait comprendre comment Colette -s'amusait à le mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de -la juger sévèrement en secret; elle surprit certains de ses petits -mensonges, et elle changea soudain de manières avec elle. Colette s'en -aperçut, sans en deviner la cause; elle affectait de l'attribuer à des -caprices de petite fille. Mais le certain, c'est qu'elle avait perdu son -pouvoir sur Grazia: un fait insignifiant le lui montra. Un soir que, se -promenant toutes deux au jardin, Colette voulait, avec une tendresse -coquette, abriter Grazia sous les plis de son manteau contre une petite -ondée qui s'était mise à tomber, Grazia, pour qui c'eût été, -quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se blottir contre le -sein de sa chère cousine, s'écarta froidement. Et quand Colette disait -qu'elle trouvait laid un morceau de musique que jouait Grazia, cela -n'empêchait pas Grazia de le jouer, et de l'aimer. - -Elle n'était plus attentive qu'à Christophe. Elle avait la divination -de la tendresse, et percevait ce qu'il souffrait. Elle se l'exagérait -beaucoup, dans son attention inquiète et enfantine. Elle croyait que -Christophe était amoureux de Colette, quand il n'avait pour elle qu'une -amitié exigeante. Elle pensait qu'il était malheureux, et elle était -malheureuse pour lui. La pauvrette n'était guère récompensée de sa -sollicitude: elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager -Christophe; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur sa petite -élève, en relevant impatiemment les fautes de son jeu. Un matin que -Colette l'avait exaspéré encore plus qu'à l'ordinaire, il s'assit au -piano avec tant de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de -moyens qu'elle avait: elle pataugea; il lui reprocha ses fausses notes -avec colère; alors, elle se noya tout à fait; il se fâcha, il lui -secoua les mains, il cria qu'elle ne ferait jamais rien de propre, -qu'elle s'occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu'elle voudrait, -mais au nom du ciel! qu'elle ne fit plus de musique! Ce n'était pas la -peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il -la planta là, au milieu de sa leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes -les larmes de son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces -humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à -Christophe, malgré tout son désir, et même d'ajouter encore par sa -sottise à la peine de celui qu'elle aimait. - -Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les -Stevens. Elle voulut retourner au pays. Cette enfant, si saine jusque -dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité -rustique, se sentait mal à l'aise dans cette ville, au milieu des -Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait -fini par juger assez exactement les gens qui l'entouraient. Mais elle -était timide, faible, comme son père, par bonté, par modestie, par -défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et -par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n'osait pas écrire à -son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres -affectueuses: - ---Je t'en prie, reprends-moi! - -Et le vieux papa n'osait pas la reprendre, malgré tout son désir; car -Mme Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia était bien -où elle était, beaucoup mieux qu'elle ne serait avec lui, et que, pour -son éducation, il fallait qu'elle restât. - -Mais un moment arriva où l'exil devint trop douloureux à la petite -âme du Midi, et où il fallut qu'elle reprît son vol vers la -lumière.--Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue -avec les Stevens; et ce fut un déchirement pour elle d'assister au -spectacle hideux d'une foule s'amusant à outrager un artiste... Un -artiste? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l'image même de l'art, -la personnification de tout ce qu'il y avait de divin dans la vie. Elle -avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu'au -bout le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa tante, -les réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui -échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée -dans sa chambre, dans son lit, elle sanglota, une partie de la nuit: -elle parlait a Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa -vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre -heureux. Il lui fut désormais impossible de rester à Paris. Elle -supplia son père de la faire revenir. Elle disait: - ---Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai si tu me -laisses plus longtemps. - -Son père vint aussitôt; et si pénible qu'il leur fût à tous deux de -tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l'énergie dans un -effort de volonté désespérée. - -Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle retrouva avec joie la -chère nature et les êtres qu'elle aimait. Elle avait emporté et garda -quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un -peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le -soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe -malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les -cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle s'entretenait -plus souvent qu'autrefois, elle rêvait de l'ami qu'elle s'était -choisi; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures, et il ne -lui eût pas semblé impossible qu'il ouvrît la porte, un jour, et -qu'il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps, -elle lui envoya une lettre, non signée, qu'elle alla, un matin, en -cachette, le cœur battant, jeter dans la boîte du village, à trois -kilomètres de là, de l'autre côté des grands champs labourés,--une -bonne lettre, touchante, qui lui disait qu'il n'était pas seul, qu'il -ne devait pas se décourager, qu'on pensait à lui, qu'on l'aimait, -qu'on priait Dieu pour lui,--une pauvre lettre, qui s'égara sottement -en route, et qu'il ne reçut jamais. - -Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la -lointaine amie. Et la paix italienne, le génie du calme, du bonheur -tranquille, de la contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste -et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une flamme -immobile, le souvenir de Christophe. - - - - -Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur -lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il -ignorait aussi qu'à ce même concert, où il avait été insulté, -assistait celui qui allait être l'ami, le cher compagnon, qui devait -marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main. - -Il était seul. Il se croyait seul. D'ailleurs, il n'en était -aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui -l'angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr: il -savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient -tombées: tous les hommes étaient partout les mêmes; il fallait en -prendre son parti, et ne pas s'obstiner dans une lutte enfantine contre -le monde; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait -Beethoven, «si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous -restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur?» Il avait pris -vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu'il avait jugée -si sévèrement jadis. À mesure qu'il était plus oppressé par -l'atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier -auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le -meilleur d'elle-même s'est recueilli. Dès qu'il ouvrait leurs livres, -sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de -l'affectueux sourire des vieux amis délaissés. - -Comme il avait été ingrat envers eux! Comment n'avait-il pas senti -plus tôt le trésor de leur candide bonté? Il se rappelait avec honte -tout ce qu'il avait dit d'injuste et d'outrageant pour eux, quand il -était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs -manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs -petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah! c'était si -peu de chose auprès de leurs grandes vertus! Comment avait-il pu être -aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque -plus touchants à ses yeux: car ils en étaient plus humains! Par -réaction, il était attiré davantage par ceux d'entre eux pour qui il -avait été le plus injuste. Que n'avait-il point dit contre Schubert et -contre Bach! Et voici qu'il se sentait tout près d'eux, à présent. -Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les -ridicules, se penchaient vers lui, exilé loin des siens, et lui -disaient avec un bon sourire: - ---Frère, nous sommes là. Courage! Nous avons eu, nous aussi, plus que -notre lot de misères... Bah! on en vient à bout... - -Il entendait gronder l'Océan de l'âme de Jean-Sébastien Bach: les -ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui -s'enfuient,--les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le -Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus -d'eux,--les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant, -avec des clameurs d'allégresse, au-devant du Fiancé divin, dont les -pas ébranlent le monde,--le prodigieux réservoir de pensées, de -passions, de formes musicales, de vie héroïque, d'hallucinations -shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions -pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué -du petit _cantor_ thuringien, au doublé menton, aux petits yeux -brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés...--il -le voyait si bien! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré -d'allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu, -serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort...--il le -voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves, -sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens -avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un -portefaix, et dont l'un le roua de coups...--il le voyait dans sa -famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent -avant lui, dont un fut idiot; les autres, bons musiciens, lui faisaient -de petits concerts... Des maladies, des enterrements, d'aigres disputes, -la gêne, son génie méconnu;--et, par là-dessus, sa musique, sa foi, -la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue, -saisie,--Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil, -foudroyant par sa bouche... Ô Force! Force! Tonnerre bienheureux de -Force!... - -Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de -cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes. -Médiocre souvent, grossière même, qu'importe? L'essentiel, c'est -qu'elle soit, qu'elle coule à pleins bords. En France, la musique est -recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes -soigneusement bouchées. Et ces buveurs d'eau fade font les dégoûtés -devant les fleuves de la musique allemande! Ils épluchent les fautes -des génies allemands! - ---Pauvres petits!--pensait Christophe, sans se souvenir que lui-même -naguère avait été aussi ridicule,--ils trouvent des défauts dans -Wagner et dans Beethoven! Il leur faudrait des génies qui n'eussent pas -de défauts!... Comme si, quand souffle la tempête, elle allait -s'occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses!... - -Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s'il était -incompris! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c'est le rôle du -génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses -lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n'est jamais -trop seul. Ce qui est redoutable, c'est de voir sa pensée se refléter -dans un miroir qui la déforme et l'amoindrit. Il ne faut rien dire aux -autres de ce qu'on fait, avant de l'avoir fait: sans cela, on n'aurait -plus le courage d'aller jusqu'au bout; car ce ne serait plus son idée, -mais la misérable idée des autres, qu'on verrait en soi. - -Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils -jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de -toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire. -Tout ce qu'il voyait et entendait évoquait en lui des êtres et des -choses différents de ce qu'il voyait et entendait. Il n'avait qu'à se -laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs -sensations venaient le chercher, d'elles-mêmes. Les yeux de ceux qui -passaient, le son d'une voix que le vent apportait, la lumière sur une -pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du -Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le -petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances -des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans -les êtres qu'il rêvait.--Christophe était heureux. - -Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu -les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On -était en septembre, la société parisienne était en vacances; et il -était malaisé de trouver d'autres élèves. Le seul qu'il eût était -un ingénieur, intelligent et braque, qui s'était mis en tête, à -quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas -très bien du violon; mais il en savait toujours plus que son élève; -et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par -semaine, à deux francs l'heure. Mais, au bout d'un mois et demi, -l'ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation -principale était pour la peinture.--Le jour qu'il fit part de cette -découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup: mais, quand il eut -bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu'il avait juste -en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses -dernières leçons. Cela ne l'émut point; il se dit seulement qu'il -allait falloir décidément se mettre en quête d'autres moyens -d'existence: recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n'était -pas réjouissant... Pff!... Inutile de s'en tourmenter à l'avance! -Aujourd'hui, il faisait beau. Il s'en alla à Meudon. - -Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever des moissons de -musique. Il en était plein, comme une ruche de miel; et il riait au -bourdonnement doré de ses abeilles. C'était, à l'ordinaire, une -musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants, -hallucinants... Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi -dans votre chambre! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et -immobiles, comme ces Parisiens! - -Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres -étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe -s'engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce -lumière qui tombe des nuages d'octobre. Son sang battait. Il écoutait -passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les -points de l'horizon: mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille, -lambeaux d'âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en -lui, comme le peuple d'une ville. L'ancienne parole de Gottfried devant -la tombe de Melchior lui revenait à l'esprit: il était un tombeau -vivant, plein de morts qui s'agitaient,--toute sa race inconnue. Il -écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire -l'orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt -de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son -adolescence. Car le maître était là: sa volonté. Il avait une forte -joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et -qu'il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il -n'était pas seul. Il n'y avait pas de risques qu'il le fût jamais. Il -était toute une armée, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre -Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple: la lutte était égale. - - - - -Il avait abandonné sa modeste chambre,--trop chère,--pour prendre dans -le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut d'autres -avantages, était très aérée. Un courant d'air perpétuel. Mais il -lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les -cheminées de Paris. Le déménagement n'avait pas été long: une -charrette à bras suffit; Christophe la poussa lui-même. De tout son -mobilier, l'objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille -malle, un de ces moulages, si vulgarisés depuis, du masque de -Beethoven. Il l'avait empaqueté avec autant de soin que s'il s'était -agi d'une œuvre d'art du plus haut prix. Il ne s'en séparait pas. -C'était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un baromètre -moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience, -la température de son âme, ses plus secrètes pensées: tantôt le -ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le -calme puissant. - -Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par jour, -à une heure de l'après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, qu'il -avait pendu à sa fenêtre; avec une bonne tranche, un solide quignon de -pain, et une tasse de café qu'il fabriquait, il faisait un repas des -dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d'avoir si bon -appétit. Il s'apostrophait sévèrement; il se traitait de goinfre, qui -ne pense qu'à son ventre. De ventre, il n'en avait guère; il était -plus efflanqué qu'un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de -fer, et la tête toujours libre. - -Il ne s'inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu'il avait devant lui -l'argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il -n'eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les -éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui, -bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait -été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra, -sans se rappeler qu'il y était déjà venu dans des circonstances peu -agréables. La première personne qu'il vit fut Hecht. Il fut sur le -point de rebrousser chemin; mais il était trop tard: Hecht l'avait vu. -Christophe ne voulut pas avoir l'air de reculer; il s'avança vers -Hecht, ne sachant pas ce qu'il allait lui dire, et prêt à lui tenir -tête avec autant d'arrogance qu'il le faudrait: car il était convaincu -que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n'en fut rien. -Hecht, froidement, lui tendit la main: avec une formule de politesse -banale, il s'informa de sa santé, et, sans même attendre que -Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son -cabinet, et s'effaça pour le laisser passer. Il était heureux, -secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu'il -n'attendait plus. Sans en avoir l'air, il avait suivi très -attentivement Christophe; il n'avait manqué aucune occasion de -connaître sa musique; il était au fameux concert du _David_; et -l'accueil hostile du public l'avait d'autant moins étonné, dans son -mépris du public, qu'il avait parfaitement senti toute la beauté de -l'œuvre. Il n'y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui -fussent plus capables que Hecht d'apprécier l'originalité artistique -de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non -seulement parce qu'il était piqué de l'attitude de Christophe à son -égard, mais parce qu'il lui était impossible d'être aimable: c'était -une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à -aider Christophe; mais il n'eût point fait un pas pour cela: il -attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que -Christophe était venu,--au lieu de saisir généreusement l'occasion -d'effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur -une démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser -exposer tout au long sa requête; et il tint à lui imposer, au moins -pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui -donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour -mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l'avoir fait plier, il -lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une -telle absence de bonne grâce qu'il était impossible de lui en savoir -gré; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir -de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent -par ces travaux, si irritants qu'ils fussent, que le recevoir en don de -Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois:--et certes, c'était de bon -cœur; mais Christophe avait senti l'intention que Hecht avait eue de -l'humilier d'abord; contraint d'accepter ses conditions, il se refusa du -moins à accepter ses bienfaits; il voulait bien travailler pour -lui:--donnant, donnant, il était quitte;--mais il ne voulait rien lui -devoir. Il n'était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour son art, -il ne mettait pas son art au-dessus de son âme; le pain qu'il n'eût -pas gagné lui-même l'eût étouffé.--Un jour qu'il venait de -rapporter la tâche qu'il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht -à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu'il jeta -involontairement sur les plats, eut la certitude qu'il n'avait pas -mangé, et l'invita à déjeuner. L'intention était bonne; mais Hecht -laissa si lourdement sentir qu'il avait vu le dénuement de Christophe, -que son invitation ressemblait à une aumône: Christophe fût mort de -faim, plutôt que d'accepter. Il ne put refuser de s'asseoir à -table--(Hecht avait à lui parler);--mais il ne toucha à rien: il -prétendit qu'il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin. - -Christophe eût voulu se passer de Hecht; mais les autres éditeurs -étaient encore pires.--Il y avait aussi les riches dilettantes, qui -accouchaient d'un lambeau de phrase musicale, et qui n'étaient même -pas capables de l'écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui -chantaient leur élucubration: - ---Hein! est-ce beau! - -Ils la lui donnaient à «développer»,--(à écrire en entier);--et -cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils -étaient persuadés que le morceau était d'eux. Christophe en connut -un, gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna -du: «cher ami», l'empoigna par le bras, lui prodiguant les -démonstrations d'enthousiasme tempétueux, ricanant à son oreille, -bafouillant des coq-à-l'âne et des incongruités mêlées de cris -d'extase: Beethoven, Verlaine, Offenhach, Yvette Guilbert... Il le -faisait travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en -invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins, -il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe -stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n'avait pas vingt sous en -poche; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes -pour écrire à sa mère. C'était le jour de fête de la vieille -Louisa; et, pour rien au monde, Christophe n'eût voulu y manquer: la -bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n'aurait pu -s'en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques -semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d'écrire. Elle -souffrait de sa solitude. Mais elle n'aurait pu se décider à venir -rejoindre Christophe à Paris: elle était trop timorée, attachée à -sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des -voyages. Et d'ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n'avait -pas d'argent pour elle; il n'en avait pas tous les jours, pour -lui-même. - -Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de Lorchen, la jeune -paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens: -elle lui écrivait qu'elle se mariait; elle donnait des nouvelles de la -maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de -galette, pour manger en son honneur. Cela tomba joliment à propos. Ce -soir-là chez Christophe, c'était jeûne, quatre-temps, et carême: du -saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la -ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu'un corbeau -vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire -sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus. - -Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans -sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en -sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz: -«Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d'une voix -légère le gai refrain si connu: _Dies iræ_...»--Il le chantait -parfois, au scandale des voisins, stupéfiés de l'entendre -s'interrompre au milieu par des éclats de rire. - -Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, «la -carrière d'amant est une carrière d'oisif et de riche». La misère de -Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa -fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de -songer au plaisir. Il n'y était pas seulement indifférent; par -réaction contre Paris, il s'était jeté dans une sorte d'ascétisme -moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l'horreur de toute -souillure. Ce n'était pas qu'il fût à l'abri des passions. À -d'autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient -chastes, même quand il y cédait: car il n'y cherchait pas le plaisir, -mais le don absolu de soi et la plénitude de l'être. Et quand il -voyait qu'il s'était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure -n'était pas pour lui un péché comme les autres. C'était bien le -grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez -qui le vieux fond chrétien n'a pas été totalement enseveli sous les -alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd'hui les -fils des races vigoureuses, qui, au prix d'une discipline héroïque, -édifièrent la civilisation de l'Occident, n'ont pas de peine à le -comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le -plaisir était l'unique but, le _credo._--Certes, on fait bien de -chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les -déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l'humanité par vingt -siècles de christianisme gothique. Mais c'est à condition que ce soit -une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de -quoi s'agit-il? De l'égoïsme le plus piteux. Une poignée de -jouisseurs cherchent à «faire rendre» à leurs sens le maximum de -plaisirs avec le minimum de risques, en s'accommodant fort bien que les -autres en pâtissent.--Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de -salon!... Mais est-ce qu'ils ne sont pas les premiers à savoir que -leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des «gras», -pour une «élite» à l'engrais, et que pour les pauvres, c'est un -poison?... - -«La carrière du plaisir est une carrière de riches.» - - - - -Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il -venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt -en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il -prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet; -et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de -maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en -jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le -troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de -béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes -provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait -laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour -juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les -yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la -vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un -énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans -les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement -certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient -les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il -écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec -elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât -entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies -obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste -rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les -âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique, -surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la -musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on -la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des -yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop -grande pour soi seul. - -Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de -savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il -revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait -adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de -petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la -bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et -levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile -desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix -indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières, -reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des -statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant -dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche. -Mais elles ont vécu du moins une jolie heure. - -Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait -du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de -la joie, de la force, de l'apaisement,--oui, presque de la vertu. -Elle,--cela va sans dire,--avait vite remarqué qu'il la regardait; et -il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant magnétique. Et -comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, à presque -tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs goûts. -À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence; -lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait -légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour -montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait -dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines -un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se -dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois, -pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de -profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle -regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans -s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé--(Christophe tout -au moins)--de se rencontrer à la sortie. - -Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés -l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante, -ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et -disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait -rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait -passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner; -il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une -volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps, -comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de _Tristan_ lui donnait la -petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie -dans la bataille, par la _Symphonie Héroïque._ Elle apprit à -Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si -elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment -laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils -discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout -dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour -l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à -tout le monde».--Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il -l'entendait bien mieux. Pendant la _Mort d'Ysolde_, elle lui tendit sa -main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la -fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés, -couler le flot de la symphonie. - -Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en -causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la -reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se -disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à -ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse; -puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée -dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et -finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle -voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il -était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à -causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui -parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses -sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce -que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et -tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait -souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un -respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord -tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au -milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne -parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province -sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant. - -Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle -seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il -passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière -intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de -lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans -s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement -bienfaisant. - - - - -Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller -au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les -toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne -pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait -dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par -instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans -l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue -tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel, -ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le -bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide -sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le -fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,... -il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au -commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre -tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire -surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés, -le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et -sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient, -derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que -l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui -dévorait un quartier:--c'était assez pour que, dans l'asphyxie de -cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le -frapper au visage et fouetter son énergie. - -Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de -plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les -privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La -nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse, -il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il -était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait -avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et -les morts. - -Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses -raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans -le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et -tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des -végétations marines au fond e l'Océan,--Christophe, qui, depuis la -veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer, -entra au Louvre, qu'il connaissait à peine. - -Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était -trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des -couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs -résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé. -Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui -président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores, -et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de -couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie. -Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu -dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le -plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard, -reine dans le monde de la lumière. - -Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand -pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il -n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de -sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de -l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,--quand, -d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent -mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais -il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons -gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées -dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses -œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce -poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt -qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et -brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de -cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient -étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas -plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve -un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de -l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les -figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de -l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il -l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût, -en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point -préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce -brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire -héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la -lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre, -avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies -morcelées et moelleuses de l'art français. - -Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en -subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour -qu'il y a quelque chose de changé. - -Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il -errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait -faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les -galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe -passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des -monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de -Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans -son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité -l'enveloppait,--les fleurs étranges de l'âme... - -Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de -couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air -manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de -foudre.--Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la -tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait. -Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant _le Bon -Samaritain_ de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas -tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux, -un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui, -tout près de son visage, il fut fasciné... - -Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le -soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où -les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par -les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que -le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de -respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner -dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va -venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit -sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces -humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une -gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et -tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet -pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se -pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se -taisent, épeurés,--toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce -troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne -peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.--Mais le Maître -est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de -lumière qu'il projette sur les hommes... - -Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait -mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait -à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses -souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du -jour, d'une flamme intérieure,--une lumière de lampe. Christophe -emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que -rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec -un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs -parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il -était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait -plus... Et brusquement,--(il était si faible)!--un étourdissement le -prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne -fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes, -il reprit son aplomb. - -À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du -gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard -qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta, -interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un -moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice -française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en -Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander -pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des -passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter -le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à -lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de -voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de -l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand -même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant, -faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit -à passer de l'autre côté, elle avait disparu. - -Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut -y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en -convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le -plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu; -il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir -chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les -marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se -coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et -la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées, -comme lui. Il entendait passer des phrases de la _Symphonie inachevée_ -de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était -seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur -qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques -engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes; -il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à -l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le -sommeil vient... la mort vient...--Et Christophe entendit passer aussi -cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant -d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui -délivre:--le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «_Cher Dieu, -quand mourrai-je?_»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses -phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement -des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de -la terre!... «_Und dann selber Erde werden_»... «Et puis soi-même -devenir terre...» - -Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la -sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher -dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. -Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux; -mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont -malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas -être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas -mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait -son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents -qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon -nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout -instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans -suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des -obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient -indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la -lumière d'or du _Bon Samaritain_; les figures d'épouvante dans -l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de -nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings -et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le -présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à -l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il -sentait comme un roc: «_la mort n'y mord_»...--Mais le roc était de -nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise -à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se -débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et -jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales, -timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait, -avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des -semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme -une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases -obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui -perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces -crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu, -haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à -eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les -portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait -le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa -volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le -combat contre les diables... «_Und wenn die Welt voll Teufel wär, und -wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr..._» («Et -quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient -nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...») - -Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait, -s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure -apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des -trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur, -s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de -J. S. Bach. - - - - -Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre -l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience -qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une -bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il -voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une -vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on -avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les -pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il -voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était -pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin, -qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il -devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester, -de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il -ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le -comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il -s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une -phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui -répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu -gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer, -pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne -pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par -l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son -cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs -épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il -l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était -domestique, elle se nommait Sidonie. - -Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle -était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux -relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de -forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et -obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air -humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un -dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir -jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence -de classes. - -Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec -elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler -un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait -certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un -mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était -bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec -beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner -qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa -fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle -ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois; -mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui -se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très -fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle -s'acharnait au travail, d'une façon entêtée. - ---«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait Christophe. - ---«Oui; mais elle pensait à la quitter.» - ---«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses maîtres?» - ---«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.» - ---«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?» - ---«Si...» - -Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait -à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone, -la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le -travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir. -Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le -devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande -sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus -pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue -par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette -existence morne, malsaine, contre nature,--l'existence ordinaire, que la -société bourgeoise impose aux domestiques:--des maîtres pas -méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs -jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des -heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un -garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on -lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien -cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et -d'espoir, sans intérêt à rien.--Le plus mauvais moment pour elle -était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne -l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois, -mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la -laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne -pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu -près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait -même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à -cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas -s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la -crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine, -ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le -sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle -essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle -pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer, -indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop, -elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur -mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle -pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le -lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui -faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle -somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter; -elle dormait. Les jours passaient... - -Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté -enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même. -Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que -se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses -mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite, -l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à -un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du -snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des -domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent -pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces -bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et -ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces -existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer -silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises, -aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout -semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée. -C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens -et les sots. Elle disait: - ---Faut de tout, pour faire un monde. - -Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse; -mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus heureux: - ---Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard. - ---Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale? - ---La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont, -avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même. - ---Alors, quand est-ce qu'on sera pareils? - ---Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne. - -Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui dire: - ---Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une vie, -qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont -heureux? - -Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un -flegme résigné et un peu ironique: - ---Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas tirer -le gros lot. On est mal tombé: tant pis! - -Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui -avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage. -L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait: - ---C'est partout que les pierres sont dures. - -Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle -était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons -intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,--de ce -peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et -soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas -besoin d'encouragements factices pour garder son courage. - -Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver -chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait -son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout, -son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu -jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans -naturalistes et les théories des petits hommes de lettres -contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la -Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un -animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait -avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas -une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté. -Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire -que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de -même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates, -c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus -purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce -qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais, -même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur -seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints -de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque -village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce -que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est, -ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement -anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à -cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour -elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au -loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des -milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de -bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.--De tout ce -que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et -ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et -malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles -politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités -Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en -serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son -métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser -celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments. - ---Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le -monde. Vous n'avez donc pas vu de Français? - ---Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je n'en -ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à s'amuser, -ou à singer ceux qui s'amusent. - ---Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les riches, -c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu. - ---Si fait, dit Christophe. Je commence. - -Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne -l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui -a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres -d'un jour, et qui ne passe pas. - - - - -Il allait mieux maintenant et commençait à se lever. - -La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les -dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade. -Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour -chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il -demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son -prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de -bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la -réponse,--quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se -refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie, -n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre, -et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné: -après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas -une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne -chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se -faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant -du bien, il n'aimait pas. - -Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir. -Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit; -elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le -délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle, -pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs -relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait -longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à -la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un -sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de -tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus, -quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec -Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses -chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie -pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère, -et lui faisait du bien. - -Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup -moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait -pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse, -que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique -trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce -n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent -vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre -argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop -d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de -même.»--Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son -«futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce -qu'elle gagnait aux siens.--Christophe la voyait jouer maternellement -dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison. -Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les -embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des -dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas -plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été -mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne -s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent -la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des -autres!... - -Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop -affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant. - -Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa -tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et -quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où -Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à -l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand -elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait -en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec -vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de -s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle -partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes -froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait -témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et -pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné -de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les -motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive. -Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et, -pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la -porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa -figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide -et glacé. Elle s'en alla. - -Il ne comprit jamais pourquoi. - - - - -L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines -sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri. -Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui -se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui -l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de -sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte -d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il -n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui -serait venu le chercher.--On lui ordonnait aussi des drogues qu'il -n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander -conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se -sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se -comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et -un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait -être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille -par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé, -tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait: - ---Comme je serai content, lorsqu'_il_ mourra! - -Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de -souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait -été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est -bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle -la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent -des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le -soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais -tout entier. - -La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle l'avait -dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il -sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces -mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie -nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de -fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il -vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt, -chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les -magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il -savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le -menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit -enfant. - -Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se -reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos, -après l'extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la -maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs -mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se -détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n'en était pas moins -fort; il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu -monstrueuse, du génie, était passée à l'arrière-plan; il se -retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes -d'esprit, et de tout ce que l'action a de dur et d'impitoyable. Il ne -haïssait plus rien; il ne pensait plus aux choses irritantes, ou -seulement avec un haussement d'épaules; il songeait moins à ses -peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait -rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient -sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s'oubliait en -elles. Lui qui n'était pas sentimental à l'ordinaire, il avait -maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de -la faiblesse. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour, -écoutant les bruits mystérieux de la nuit, ... une voix qui chantait -dans une maison voisine, et que l'éloignement faisait paraître -émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, ... il -pensait: - ---Vous tous que j'aime, et que je ne connais pas! Vous que la vie n'a -point flétris, qui rêvez a de grandes choses que vous savez -impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi,--je veux que -vous ayez le bonheur--il est si bon d'être heureux!... Ô mes amis, je -sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un mur -entre nous. Pierre à pierre, je l'use; mais je m'use; en même temps. -Nous rejoindrons-nous jamais? Arriverai-je à vous, avant que se soit -dressé l'autre mur: la mort?...--N'importe! Que je sois seul, toute ma -vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et -que vous m'aimiez un peu, plus tard, après ma mort!... - -Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes -nourrices: «_Liebe and Not_» (Amour et Misère). - - - - -Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se -rapprocher des autres. Et, bien qu'il fût très faible encore, et que -ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l'heure où le -flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain, -ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain -rafraîchissant de la sympathie humaine. Non qu'il parlât à personne. -Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les -gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une -affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, par -avance, la lassitude de la journée,--ces figures de jeunes hommes, de -jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux sourires -étranges,--ces visages transparents et mobiles, sous lesquels on voyait -passer des flots de désirs, de soucis, d'ironies changeantes,--ce -peuple si intelligent, trop intelligent, un peu morbide, des grandes -villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux, les -femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien donné un mois de -sa vie pour que la blondine ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil, -qui venait de passer près de lui, d'un petit pas de chèvre, nerveux et -sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh! qu'elle n'eût -pas dit non, si on le lui avait offert! Il eût voulu enlever de leurs -appartements, hermétiquement clos à cette heure, toutes les riches -oisives, qui jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à -leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces petits corps -ardents et las, ces âmes non blasées, pas abondantes, mais vives et -gourmandes de vivre. Il se sentait plein d'indulgence pour elles, à -présent; et il souriait de ces minois éveillés et vannés, où il y a -de la rouerie et de l'ingénuité, un désir effronté et naïf du -plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et travailleuse. -Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes lui riaient au nez, ou se -poussaient du coude, en se montrant ce grand garçon, aux yeux ardents. - -Il s'attardait aussi sur les quais, à rêver. C'était sa promenade de -prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui -avait bercé son enfance. Ah! ce n'était plus sans doute le _Vater -Rhein!_ Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des -vastes plaines, où l'esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux -gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de -grâce, aux souples mouvements, s'étirant avec une spirituelle -nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les -bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa -joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse lumière de Paris! -C'était la première chose que Christophe avait aimée dans cette -ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle -transformait son cœur, sans qu'il s'en aperçût. Elle était pour lui -la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des -heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l'ancienne -France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés -de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre -patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des -siècles,--cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur -laiteuse, où flotte, dans une poussière d'argent, l'esprit riant de la -race. - -Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel, et, tout en -regardant l'eau, il feuilletait distraitement les livres d'un -bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume -dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet -historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française, -son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce -soir là, dès les premières lignes, il fut saisi: c'était la fin du -procès de Jeanne d'Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle -d'Orléans; mais jusqu'ici, elle n'était pour lui qu'une héroïne -romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté une vie -imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l'étreignit. -Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l'horreur tragique du sublime -récit; et lorsqu'il arriva au moment où Jeanne apprend qu'elle va -mourir le soir et où elle défaille d'effroi, ses mains se mirent à -trembler, les larmes le prirent, et il dut s'interrompre. La maladie -l'avait affaibli: il était devenu d'une sensibilité ridicule, qui -l'exaspérait.--Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et -le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d'acheter le livre; il -chercha dans ses poches: il lui restait six sous. Il n'était pas rare -qu'il fût aussi dénué: il ne s'en inquiétait pas; il venait -d'acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu -d'argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu'au -lendemain, c'était dur! Pourquoi venait-il justement de dépenser à -son dîner le peu qui lui restait? Ah! s'il avait pu offrir en paiement -au bouquiniste le pain et le saucisson, qu'il avait dans sa poche! - -Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher -l'argent; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l'archange -des batailles,--«le frère du paradis» de Jeanne,--il n'eut pas le -courage de ne pas s'arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les -caisses du bouquiniste; il le lut en entier; il passa près de deux -heures à le lire; il manqua le rendez-vous chez Hecht; et, pour le -rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il -réussit à avoir sa nouvelle commande et a se faire payer. Aussitôt, -il courut acheter le livre. Il avait peur qu'un autre acheteur ne l'eût -pris. Sans doute, le mal n'eût pas été grand: il était facile de se -procurer d'autres exemplaires; mais Christophe ne savait pas si le livre -était rare ou non; et d'ailleurs, c'était ce volume-là qu'il voulait, -et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers -fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, d'où la source des -rêves a jailli, sont pour eux sacrés. - -Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l'Évangile de la -Passion de Jeanne; et aucun respect humain ne l'obligea plus à contenir -son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le -remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits -rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, rêvant au chant des -cloches,--(elle les aimait comme lui)--avec son beau sourire, plein de -finesse et de bonté, ses larmes toujours prêtes à couler,--larmes -d'amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse: car elle était à la -fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille, qui domptait les -volontés sauvages d'une armée de bandits, et tranquillement, avec son -bon sens intrépide, sa subtilité de femme, et son doux entêtement, -déjouait pendant des mois, seule et trahie par tous, les menaces et les -ruses hypocrites d'une meute de gens d'église et de loi,--loups et -renards, aux yeux sanglants,--faisant cercle autour d'elle. - -Ce qui pénétrait le plus Christophe, c'était sa bonté, sa tendresse -de cœur,--pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis -morts, sur ceux qui l'avaient insultée, les consolant quand ils -étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui -la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s'élevaient, -ne pensant pas à elle, s'inquiétant du moine qui l'exhortait, et le -forçant à partir. Elle était «douce dans la plus âpre lutte, bonne -parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce -triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu». - -Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait: - ---Je n'y ai pas assez porté l'esprit de Dieu. - -Il relisait les belles paroles de l'évangéliste de Jeanne: - -«Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les -sévérités du sort... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant -d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher -à ce trésor intérieur...» - -Et il se répétait: - ---J'ai péché. Je n'ai pas été bon. J'ai manqué de bienveillance. -J'ai été trop sévère.--Pardon. Ne croyez pas que je sois votre -ennemi, vous que je combats! Je voudrais vous faire du bien, à vous -aussi... Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal... - -Et comme il n'était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux -pour que sa haine se réveillât. Ce qu'il leur pardonnait le moins, -c'était qu'à les voir, à voir la France à travers eux, il était -impossible d'imaginer qu'une telle fleur de pureté et de poésie -héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant, cela était. -Qui pouvait dire qu'elle n'en sortirait pas encore une seconde fois? La -France d'aujourd'hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la -nation prostituée d'où sortit la Pucelle. Le temple était vide à -présent, souillé, à demi ruiné. N'importe! Dieu y avait parlé. - -Christophe cherchait un Français à aimer, pour l'amour de la France. - - - - -C'était vers la fin de mars. Depuis des mois, Christophe n'avait causé -avec personne, ni reçu aucune lettre, sauf de loin en loin quelques -mots de la vieille maman, qui ne savait point qu'il était malade, qui -ne lui disait point qu'elle était malade. Toutes ses relations avec le -monde se réduisaient à ses courses au magasin de musique, pour prendre -ou rapporter du travail. Il y allait à des heures où il savait que -Hecht n'y était pas,--afin d'éviter de causer avec lui. Précaution -superflue: car la seule fois qu'il avait rencontré Hecht, celui-ci lui -avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet de sa -santé. - -Il était donc bloqué dans une prison de silence, quand, un matin, lui -arriva une invitation de Mme Roussin à une soirée musicale: un quatuor -fameux devait s'y faire entendre La lettre était fort aimable, et -Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il n'était pas très -fier de sa brouille avec Christophe. Il l'était d'autant moins que, -depuis, il s'était brouillé avec sa chanteuse et la jugeait sans -ménagements. C'était un bon garçon; il n'en voulait jamais à ceux à -qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses victimes -eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi, quand il avait plaisir -à les revoir, n'hésitait-il pas à leur tendre la main. - -Le premier mouvement de Christophe fut de hausser les épaules et de -jurer qu'il n'irait pas. Mais à mesure que le jour du concert -approchait, il était moins décidé. Il étouffait de ne plus entendre -une parole humaine, ni surtout une note de musique. Il se répétait -pourtant que jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là. Mais, -le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté. - -Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il dans ce milieu de -politiciens et de snobs qu'il fut ressaisi d'une aversion pour eux plus -violente encore que naguère: car, dans ses mois de solitude, il -s'était déshabitué de cette ménagerie. Impossible d'entendre de la -musique ici: c'était une profanation. Christophe décida de partir, -aussitôt après le premier morceau. - -Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de corps -antipathiques. Il rencontra, à l'autre extrémité du salon, des yeux -qui le regardaient et se détournèrent aussitôt. Il y avait en eux je -ne sais quelle candeur qui le frappa, parmi ces regards blasés. -C'étaient des yeux timides, mais clairs, précis, des yeux à la -française, qui, une fois qu'ils se fixaient sur vous, vous regardaient -avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et à qui rien -de vous n'était peut-être caché. Il connaissait ces yeux. Pourtant, -il ne connaissait pas la figure qu'ils éclairaient. C'était celle d'un -jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, de petite taille, un peu -penché, l'air débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des -cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une certaine -asymétrie, donnant à l'expression quelque chose, non de trouble, mais -d'un peu troublé, qui n'était pas sans charme, et semblait contredire -la tranquillité des yeux. Il était debout dans l'embrasure d'une -porte; et personne ne faisait attention à lui. De nouveau, Christophe -le regarda; et, à chaque fois, il rencontrait ces yeux, qui se -détournaient timidement, avec une aimable maladresse; et à chaque -fois, il les «reconnaissait»: il avait l'impression de les avoir vus -déjà dans un autre visage. - -Incapable de cacher ce qu'il sentait, suivant son habitude, Christophe -se dirigea vers le jeune homme; mais, tout en approchant, il se -demandait ce qu'il pourrait lui dire; et il s'attardait, indécis, -regardant à droite et à gauche, comme s'il allait au hasard. L'autre -n'en était pas dupe, et comprenait que Christophe venait à lui; il -était si intimidé, à la pensée de lui parler, qu'il songeait à -passer dans la pièce voisine; mais il était doué sur place par sa -gaucherie même. Ils se trouvèrent l'un en face de l'autre. Il se passa -quelques moments avant qu'ils réussissent à trouver une entrée en -matière. À mesure que la situation se prolongeait, chacun d'eux se -croyait ridicule aux yeux de l'autre. Enfin, Christophe regarda en face -le jeune homme, et, sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un -ton bourru: - ---Vous n'êtes pas Parisien? - -À cette question inattendue, le jeune homme sourit, malgré sa gêne, -et répondit que non. Sa voix faible et d'une sonorité voilée était -comme un instrument fragile. - ---Je m'en doutais, fit Christophe. - -Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière remarque, il -ajouta: - ---Ce n'est pas un reproche. - -Mais la gêne de l'autre ne fit qu'en augmenter. - -Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait des efforts pour -parler; ses lèvres tremblaient; on sentait qu'il avait une phrase toute -prête à dire, mais qu'il ne pouvait se décider à la prononcer. -Christophe étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l'on voyait -passer de petits frémissements sous la peau transparente; il ne -semblait pas de la même essence que ceux qui l'entouraient dans ce -salon, des faces massives, de lourde matière, qui n'étaient qu'un -prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l'âme affleurait à la -surface; il y avait une vie morale dans chaque parcelle de chair. - -Il ne réussissait pas à parler. Christophe, bonhomme, continua: - ---Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres? - -Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le faisait -haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s'empêcher de regarder autour -d'eux si on ne les entendait pas; et ce mouvement déplut à Christophe. -Puis, au lieu de répondre, il demanda, avec un sourire gauche et -gentil: - ---Et vous? - -Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd. - ---Oui. Et moi? fit-il, de bonne humeur. - -Le jeune homme se décida brusquement: - ---Comme j'aime votre musique! dit-il, d'une voix étranglée. - -Puis, il s'arrêta, faisant de nouveaux et inutiles efforts pour vaincre -sa timidité. Il rougissait; il le sentait; et sa rougeur en augmentait, -gagnait les tempes et les oreilles. Christophe le regardait en souriant, -et il avait envie de l'embrasser. Le jeune homme leva des yeux -découragés vers lui. - ---Non, décidément, dit-il; je ne puis pas, je ne puis pas parler de -cela... pas ici... - -Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa large bouche -fermée. Il sentit les doigts maigres de l'inconnu trembler légèrement -contre sa paume, et l'étreindre avec une tendresse involontaire; et le -jeune homme sentit la robuste main de Christophe qui lui écrasait -affectueusement la main. Le bruit du salon disparut autour d'eux. Ils -étaient seuls ensemble, et ils comprirent qu'ils étaient amis. - -Ce ne fut qu'une seconde, après laquelle Mme Roussin, touchant -légèrement le bras de Christophe avec son éventail, lui dit: - ---Je vois que vous avez fait connaissance, et qu'il est inutile de -vous présenter. Ce grand garçon est venu pour vous, ce soir. - -Alors, ils s'écartèrent l'un de l'autre, avec un peu de gêne. - -Christophe demanda à Mme Roussin: - ---Qui est-ce? - ---Comment! fit-elle, vous ne le connaissez pas? C'est un petit poète, -qui écrit gentiment. Un de vos admirateurs. Il est bon musicien, et -joue bien du piano. Il ne fait pas bon vous discuter devant lui: il est -amoureux de vous. L'autre jour, il a failli avoir une altercation, à -votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur. - ---Ah! le brave garçon! dit Christophe. - ---Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre Lucien. Cependant, il -vous aime aussi. - ---Ah! ne me dites pas cela! Je me haïrais. - ---Je vous assure. - ---Jamais! Jamais! Je le lui défends. - ---Juste ce qu'a fait votre amoureux. Vous êtes aussi fous l'un que -l'autre. Lucien était en train de nous expliquer une de vos œuvres. Ce -petit timide que vous venez de voir s'est levé, tremblant de colère, -et lui a défendu de parler de vous. Voyez-vous cette prétention!... -Heureusement que j'étais là. J'ai pris le parti de rire; Lucien a fait -comme moi; et l'autre s'est tu, tout confits; et il a fini par faire des -excuses. - ---Pauvre petit! dit Christophe. - -Il était ému. - ---Où est-il passé? continuait-il, sans écouter Mme Roussin, qui lui -parlait d'autre chose. - -Il se mit à sa recherche. Mais l'ami inconnu avait disparu. Christophe -revint vers Mme Roussin: - ---Dites-moi comment il se nomme. - ---Qui? demanda-t-elle. - ---Celui dont vous m'avez parlé. - ---Votre petit poète? dit-elle. Il se nomme Olivier Jeannin. - -L'écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe comme une musique -connue. Une silhouette de jeune fille flotta, une seconde, au fond de -ses yeux. Mais la nouvelle image, l'image de l'ami l'effaça aussitôt. - - - - -Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues de Paris, au -milieu de la foule. Il ne voyait, il n'entendait rien, il avait les sens -fermés à tout ce qui l'entourait. Il était comme un lac, séparé du -reste du monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul bruit, nul -trouble. La paix. Il se répétait: - ---J'ai un ami. - - - - -FIN DU DEUXIÈME VOLUME - - - - -TABLE - -LA RÉVOLTE - -LA FOIRE SUR LA PLACE - - - - - -End of Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) *** - -***** This file should be named 61876-0.txt or 61876-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/8/7/61876/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Jean-Christophe Volume 2 (of 4) - La Révolte, La Foire sur la Place - -Author: Romain Rolland - -Release Date: April 20, 2020 [EBook #61876] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/christophe02_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h3>ROMAIN ROLLAND</h3> - -<h2><i>JEAN-CHRISTOPHE</i></h2> - -<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> - -<h4>II</h4> - -<h4>LA RÉVOLTE<br /> -LA FOIRE SUR LA PLACE</h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</h5> - -<h5>LIBRAIRIE OLLENDORFF</h5> - -<h5>50, CHAUSSÉE D'ANTIN</h5> - -<h5>Tous droits réservés.</h5> - - - - - - -<h4>PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION</h4> - - -<p><i>Au seuil d'une période nouvelle de</i> Jean-Christophe, <i>dont le -caractère de critique un peu vive risquera de blesser tour à tour les -lecteurs de tous les partis, je prie mes amis et ceux de Jean-Christophe -de ne jamais prendre nos jugements comme définitifs. Chacune de nos -pensées n'est qu'un moment de notre vie. À quoi nous servirait de -vivre, si ce n'était pour corriger nos erreurs, vaincre nos préjugés, -élargir notre pensée et notre cœur? Patience! Faites-nous crédit, si -nous nous trompons. Nous savons que nous nous trompons. Quand nous -reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus durement que -vous. Chaque jour, nous nous efforçons d'atteindre un peu plus de -vérité. Lorsque nous serons au terme, vous jugerez ce que valait notre -effort. Comme dit un vieux proverbe</i>: «LA FIN LOUE LA VIE, ET LE SOIR -LE JOUR».</p> - - -<p style="margin-left: 70%;">R. R.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">Novembre 1906.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="LA_REVOLTE">LA RÉVOLTE</a></h4> - - - - -<h4><a id="PREMIERE_PARTIE"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4> - - -<h4><a id="SABLES_MOUVANTS">SABLES MOUVANTS</a></h4> - - -<p>Libre!... Libre des autres et de soi!... Le réseau de passions, qui le -liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment? Il n'en -savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être. -C'était une de ces crises de croissance, où les natures robustes -déchirent violemment l'enveloppe morte d'hier, l'âme ancienne où -elles étouffent.</p> - -<p>Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui -était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s'engouffrait sous la -grande porte de la ville, quand il rentra, venant d'accompagner -Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l'ouragan. Les filles -allant à l'ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait -dans leurs jupes; elles s'arrêtaient pour souffler, le nez et les joues -rouges, l'air rageur; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait -de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l'autre -tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d'hiver, la -ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant; il -regardait autour de lui, en lui: rien ne le liait plus à rien. Il -était seul... Seul! Quel bonheur d'être seul, d'être à soi! Quel -bonheur d'avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses -souvenirs, à l'hallucination des figures aimées et détestées! Quel -bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d'être devenu -son maître!...</p> - -<p>Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme -un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il -l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en -dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de -son fils, mouillé de neige qui fondait; et elle l'appela: «gros -bête!» en riant d'un bon rire enfantin.</p> - -<p>Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir -dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur -jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer, -lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de -contentement. Enfin, il allait se retrouver! Depuis combien de temps -s'était-il perdu! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle -lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume -dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes -baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise -d'un matin d'été. Il se jeta à la nage; il ne savait où il allait, -et peu lui importait: c'était la joie de nager au hasard. Il se -taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme: elle fourmillait -d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait; il -n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces -inconnues; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de -son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette oraison -intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un -printemps soudain.</p> - -<p>Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie, -ainsi qu'après une journée au grand air; une telle joie rayonnait en -lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas; il la -prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la -table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était -fou; puis elle frappa des mains:</p> - -<p>—Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau -amoureux!</p> - -<p>Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air:</p> - -<p>—Amoureux!... s'écria-t-il. Ah! bon Dieu!... Non, non! c'est -assez! Tu peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie -fini!... Ouf!</p> - -<p>Il but un grand verre d'eau.</p> - -<p>Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait:</p> - -<p>—Beau serment d'ivrogne! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir.</p> - -<p>—C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.</p> - -<p>—Bien sûr! fit-elle. Alors, qu'est-ce que tu as qui te rend si -content?</p> - -<p>—Je suis content. Voilà!</p> - -<p>Les coudes sur la table, assis en face d'elle, il voulut lui conter -tout ce qu'il ferait plus tard. Elle l'écoutait avec un affectueux -scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe -refroidissait. Il savait qu'elle n'entendait pas ce qu'il disait; mais -il n'en avait cure: c'était pour lui-même qu'il parlait.</p> - -<p>Ils se regardaient en souriant: lui, parlant; elle, n'écoutant guère. -Bien qu'elle fût fière de son fils, elle n'attachait pas grande -importance à ses projets artistiques; elle pensait: «Il est heureux: -c'est l'essentiel.»—Tout en se grisant de ses discours, il regardait -la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré -autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient -d'amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en -elle. Il lui dit, en plaisantant:</p> - -<p>—Cela t'est bien égal, hein? tout ce que je te raconte?</p> - -<p>Elle protesta faiblement:</p> - -<p>—Mais non, mais non!</p> - -<p>Il l'embrassa:</p> - -<p>—Mais si, mais si! Va, ne t'en défends pas. Tu as raison. -Aime-moi seulement. Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne,—ni toi, -ni personne. Je n'ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant: -j'ai tout en moi...</p> - -<p>—Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à -présent!... Enfin, puisqu'il lui en faut une, j'aime encore mieux -celle-là.</p> - - - - -<p>Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée!... -Couché au fond d'une barque, le corps baigné de soleil, le visage -baisé par le petit air frais qui court à la surface de l'eau, il -s'endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque -balancée, il sent l'onde profonde; sa main nonchalamment y plonge. Il -se soulève; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand -il était enfant, il regarde passer l'eau. Il voit des miroitements -d'êtres étranges, qui filent comme des éclairs... D'autres, d'autres -encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique -qui se déroule en lui; il rit à sa pensée; il n'a pas le besoin de la -fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves? Il a bien -le temps!... Plus tard!... Quand il voudra, il n'aura qu'à jeter ses -filets, pour retirer les monstres qu'il voit luire dans l'eau. Il les -laisse passer... Plus tard!...</p> - -<p>La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il -fait doux, soleil, et silence.</p> - - - - -<p>Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l'eau qui -grésille, il les suit du regard, jusqu'à ce qu'ils aient disparu. -Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte; à mesure -qu'il les tire, ils deviennent plus lourds; au moment de les sortir, il -s'arrête pour prendre haleine. Il sait qu'il tient sa proie, il ne sait -quelle est sa proie; il prolonge le plaisir de l'attente.</p> - -<p>Enfin, il se décide: les poissons aux cuirasses irisées apparaissent -hors de l'eau; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde -curieusement, il les remue du doigt, il veut prendre les plus beaux, un -instant, dans sa main; mais à peine les a-t-il sortis de l'eau que -leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les -rejette dans l'eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide devoir, -l'un après l'autre, tous les rêves qui s'agitent en lui, que d'en -garder aucun: ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement -dans le lac transparent...</p> - -<p>Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les -autres. Depuis des mois que les idées s'amassaient, sans qu'il en -tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était -pêle-mêle: sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif, -où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des -étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas -distinguer ce qui avait le plus de prix: tout l'amusait également. -C'étaient des frôlements d'accords, des couleurs qui sonnaient comme -des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des -mélodies souriantes comme des lèvres amoureuses. C'étaient des -visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des -caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques. -C'étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies, -des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et -embrassant des mondes. Et c'étaient, le plus souvent, des sensations -obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de -voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie, -un rythme intérieur.—Beaucoup de ces projets n'avaient d'autre -existence que le titre; la plupart se réduisaient à un ou deux traits, -pas plus: c'était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir -créé ce qu'il rêvait de créer.</p> - - - - -<p>Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées. -Il se lassa d'une possession illusoire, il voulut saisir ses -rêves.—Par lequel commencer? Ils lui paraissaient tous aussi -importants l'un que l'autre. Il les tournait et les retournait; il les -rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus: ce -n'étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois; -constamment, ils changeaient; ils changeaient dans ses mains, sous ses -yeux, tandis qu'il les regardait. Il fallait se hâter; et il ne le -pouvait point: il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût -voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à -exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu'il s'en dégoûtait, -quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il -passait lui-même; tandis qu'il faisait une chose, il regrettait de n'en -pas faire une autre. Il semblait qu'il lui suffit d'avoir fait choix -d'un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l'intéressât plus. -Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées -n'étaient vivantes qu'à la condition qu'il n'y touchât point: tout ce -qu'il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de -Tantale: à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre, -aussitôt qu'il les prenait; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui -fuyait quand il se baissait vers elle.</p> - -<p>Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu'il avait -conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson! À la -première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi! cette eau tiède, -cette musique insipide, c'était là sa musique?—Il relut la suite de -ses compositions. Cette lecture l'atterra: il n'y comprenait plus rien, -il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il -rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les -autres, de se retourner pour voir s'il n'y avait personne dans la -chambre, et d'aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un -enfant qui a honte. D'autres fois, le ridicule de ses œuvres lui -semblait si bouffon qu'il oubliait qu'elles étaient de lui...</p> - -<p>—Ah! l'idiot! criait-il, en se tordant de rire.</p> - -<p>Mais rien ne l'affectait plus que les compositions où il avait -prétendu exprimer des sentiments passionnés: chagrins ou joies -d'amour. Il bondissait sur sa chaise, comme si une mouche l'avait -piqué; il martelait sa table à coups de poing, et se frappait la -tête, en hurlant de colère; il s'apostrophait grossièrement, il se -traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il -en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il -allait se planter devant sa glace, tout rouge d'avoir crié; il -s'empoignait le menton, et il disait:</p> - -<p>—Regarde, regarde, crétin, ta gueule d'âne! Je t'apprendrai à -mentir, chenapan! À l'eau, monsieur, à l'eau!</p> - -<p>Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maintenait sous -l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate, -les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait -précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui -ruisselait autour de lui; il saisissait les compositions maudites, et il -les déchirait avec rage, en grognant:</p> - -<p>—Tiens, canaille!... Tiens, tiens, tiens!...</p> - -<p>Alors, il était soulagé.</p> - -<p>Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge. -Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique -d'écolier: il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs; il en -parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non -seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes -à des déclamations.—Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être -sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère: il faut -pouvoir l'être; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore -rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces -œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son -passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des -fantômes; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il -pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou -de mensonge.</p> - -<p>Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites -sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne -plus rien écrire qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité -passionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura de -renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à -coups de tonnerre.</p> - - - - -<p>Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait.</p> - -<p>Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets -l'attirent. Certains lieux—certaines âmes—sont des nids -d'orages: ils les créent ou les aspirent de tous les points del horizon; -et, de même que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si -saturés d'électricité que les coups de foudre s'y produisent—sinon à -volonté—du moins à l'heure attendue.</p> - -<p>L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se -prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle. -L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de -torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre: toute la nature attend -l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève -pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes -ombres sombres et chaudes passent: un vent de feu se lève; les nerfs -frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel -continue de couver la foudre.</p> - -<p>Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui -vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle -l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin -dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent. -Qu'en sortira-t-il?... Comme la femme enceinte, elle se tait, le regard -perdu en elle; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses -entrailles, et elle pense: «Que naîtra-t-il de moi?»...</p> - -<p>Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir -éclaté; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé, -écœuré. Mais c'est partie remise: il éclatera; si ce n'est -aujourd'hui, ce sera demain; plus il aura tardé, plus il sera -violent...</p> - -<p>Le voici!... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être. -Masses épaisses d'un-bleu noir, que déchirent les saccades -frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et -lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux -ailes sur le ciel étouffé, éteignant la lumière. Heure de folie!... -Les Eléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent -enfermés les Lois qui assurent l'équilibre de l'esprit et l'existence -des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la -conscience. On sent qu'on agonise. On n'aspire plus à vivre. On -n'aspire plus qu'à la fin, à la mort qui délivre...</p> - -<p>Et soudain, c'est l'éclair!</p> - -<p>Christophe hurlait de joie.</p> - - - - -<p>Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie -divine de créer! Il n'y a de joie que de créer. Il n'y a d'êtres que -ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la -terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies -de créer: amour, génie, action,—flambées de force sorties de -l'unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du -grand foyer:—ambitieux, égoïstes et débauchés stériles,—tâchent -de se réchauffer à ses reflets décolorés.</p> - -<p>Créer, dans l'ordre de la chair, ou dans l'ordre de l'esprit, c'est -sortir de la prison du corps, c'est se ruer dans l'ouragan de la vie, -c'est être Celui qui Est. Créer, c'est tuer la mort.</p> - -<p>Malheur à l'être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre, -contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle -flamme de vie ne sortira jamais! Malheur à l'âme qui ne se sent point -féconde, lourde de vie et d'amour, comme un arbre en fleurs, au -printemps! Le monde peut la combler d'honneurs et de bonheurs; il -couronne un cadavre.</p> - - - - -<p>Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge -électrique lui parcourait le corps; il tremblait de saisissement. -C'était comme si, en pleine mer, en pleine nuit, la terre apparaissait. -Ou comme si, passant au milieu d'une foule, il recevait le choc de deux -profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration -où son esprit s'agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des -moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S'il -était dans la rue, un respect humain l'empêchait de manifester trop -bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il -trépignait; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait -bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait -à Christophe qu'il était comme une poule qui vient de pondre.</p> - -<p>Il était transpercé par l'idée musicale. Tantôt, elle avait la forme -d'une phrase isolée et complète; plus fréquemment, d'une grande -nébuleuse enveloppant toute une œuvre: la structure du morceau, ses -lignes générales se laissaient deviner au travers d'un voile, que -lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de -l'ombre avec une netteté sculpturale. Ce n'était qu'un éclair; -parfois, il en venait d'autres, coup sur coup: chacun illuminait -d'autres coins de la nuit. Mais d'ordinaire, la force capricieuse, -après s'être manifestée une fois, à l'improviste, disparaissait pour -plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière -elle un sillon lumineux.</p> - -<p>Cette jouissance de l'inspiration était si vive que Christophe prit le -dégoût du reste. L'artiste d'expérience sait bien que l'inspiration -est rare, et que c'est à l'intelligence d'achever l'œuvre de -l'intuition; il met ses idées sous le pressoir; il leur fait rendre -jusqu'à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle;—(et même, -trop souvent, il les trempe d'eau claire.)—Christophe était trop jeune -et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le -rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané. -S'il ne s'était aveuglé à plaisir, il n'aurait pas eu de peine à -reconnaître l'absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors -dans une période d'abondance intérieure où il n'y avait nul -interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un -prétexte à cette fécondité intarissable: tout ce que voyaient ses -yeux, tout ce qu'il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa -vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l'âme -des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée, -coulaient des millions d'étoiles.—Et pourtant, même alors, il y avait -des moments où tout s'éteignait d'un coup. Et bien que la nuit ne -durât point, bien qu'il n'eût guère le temps de souffrir des silences -prolongés de l'esprit, il n'était pas sans effroi de cette puissance -inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait... -pour combien de temps, cette fois? Reviendrait-elle jamais?—Son orgueil -repoussait cette pensée, et disait: «Cette force, c'est moi. Du jour -où elle ne sera plus, je ne serai plus: je me tuerai.»—Il ne laissait -pas de trembler; mais c'était une jouissance de plus.</p> - -<p>Toutefois, s'il n'y avait aucun danger, pour l'instant, que la source -tarit, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne -suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s'offraient -presque toujours à l'état brut: il fallait les dégager péniblement -de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par -saccades; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément -d'intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec -elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le -faire; mais il n'en voulait pas convenir; il mettait de la mauvaise foi -à se persuader qu'il se bornait à transcrire son modèle intérieur, -quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre -intelligible.—Bien plus: il arrivait qu'il en faussât entièrement le -sens. Avec quelque violence que le frappât l'idée musicale, il lui -eût été impossible souvent de dire ce qu'elle signifiait. Elle -faisait irruption des souterrains de l'Être, bien au delà des -frontières où commence la conscience; et, dans cette Force toute pure, -échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à -reconnaître aucune des préoccupations qui l'agitaient, aucun des -sentiments humains qu'elle définit et qu'elle classe: joies, douleurs, -ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible, -parce qu'elle était au-dessus de l'intelligence. Cependant, qu'elle la -comprit ou non, l'intelligence avait besoin de donner un nom à cette -force, de la rattacher à une des constructions logiques que l'homme -maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau.</p> - -<p>Ainsi, Christophe se convainquait—il voulait se convaincre—que -l'obscure puissance qui l'agitait avait un sens précis, et que ce sens -s'accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de -l'inconscience profonde, était, bon gré, mal gré, contraint à -s'accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui -n'avaient aucun rapport avec lui. Telle œuvre n'était ainsi qu'une -juxtaposition mensongère d'un de ces grands sujets que l'esprit de -Christophe s'était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un -tout autre sens, que lui-même ignorait.</p> - - - - -<p>Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces -contradictoires qui s'entrechoquaient en lui, et jetant au hasard dans -des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu'il ne savait -pas exprimer, mais qui le pénétrait d'une joie orgueilleuse.</p> - -<p>La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu'il osa regarder en face pour -la première fois tout ce qui l'entourait, tout ce qu'on lui avait -appris à honorer, tout ce qu'il respectait sans l'avoir discuté;—et -il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira: -il vit le mensonge allemand.</p> - -<p>Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de -vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile; il -s'accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale, -sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée -de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race; -ils varient de l'une à l'autre: ce sont eux qui rendent si difficile -aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se -mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque -peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme; tout être l'y -respire, de sa naissance à sa mort: c'est devenu pour lui une condition -de vie; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la -suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre -univers de leur pensée.</p> - -<p>Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le -mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce -n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux; mais il en -était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui -apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné.</p> - - - - -<p>Il était à un concert de la <i>Städtische Tonhalle.</i> Le concert avait -lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables -de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se -tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans -leurs longues redingotes sombres,—larges faces rasées, rouges, -sérieuses et bourgeoises; des dames qui causaient et riaient avec -fracas, étalant un naturel exagéré; de braves petites filles, qui -souriaient en montrant toutes leurs dents; et de gros hommes enfoncés -dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes -araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour -porter une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur -visage et leur ton changeaient à ce moment: ils semblaient dire la -messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un -mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au -milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le -monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le <i>Herr Konzertmeister</i>, -grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme -une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait -l'air d'un philologue.—Tous ces types étaient depuis longtemps -familiers à Christophe. Mais il avail une tendance, ce jour-là, aies -voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison -apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe -inaperçu, nous saute aux yeux.</p> - -<p>Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'<i>Egmont</i>, une valse de -Waldteufel, le <i>Pèlerinage de Tannhäuser à Rome</i>, l'ouverture des -<i>Joyeuses Commères</i> de Nicolaï, la marche religieuse d'<i>Athalie</i>, et -une fantaisie sur <i>l'Étoile du Nord.</i> L'orchestre joua avec correction -l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le -<i>Pèlerinage de Tannhäuser</i>, on entendait déboucher des bouteilles. Un -gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure -des <i>Joyeuses Commères</i>, en mimant Falstaff. Une dame âgée et -corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un -pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste -taille, chanta d'une voix puissante des <i>Lieder</i> de Schumann et de -Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait -des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un -large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique -exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert, -sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère -de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la -poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de <i>nursery.</i> -Le public était dans l'extase.—Mais l'attention devint solennelle, -quand parut la Société chorale «des hommes allemands du Sud» -(<i>Suddeutschen Männer Liedertafel</i>), qui tour à tour susurrèrent et -mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient -quarante qui chantaient comme quatre; on eût dit qu'ils se fussent -appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement -choral: c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites -nuances timides et pleurardes, de <i>pianissimo</i> expirants, avec de -brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un -manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux; on pensait à -Bottom:</p> - - -<p>«<i>Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe -à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol.</i>»</p> - - -<p>Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur -croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait -ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux, -brusquement. Tout: jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture -d'<i>Egmont</i>, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le -blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce -n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs -ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse -sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde -buée.—N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus -belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore -jamais senti... Quoi donc? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de -discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir -voir: il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir; comme la -<i>Vergognosa</i> de Pise, il regardait entre ses doigts.</p> - -<p>Il voyait l'art allemand tout nu. Tous,—les grands et les -sots,—étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie. -L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se -fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la -redoutable sensibilité germanique; elle diluait l'énergie des plus -forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres: c'était une -inondation; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée, -parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à -leur suite, de cette légion de petits auteurs de <i>Lieder</i> emphatiques -et pleurnicheurs! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et -informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne -pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour -de lui; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance -de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y -prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes? Ils -étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne -respectaient-ils point? Ils étaient respectueux devant leur programme, -devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que, -mentalement, ils donnaient de «l'Excellence» à tout ce qui, de près -ou de loin, se rapportait à eux.</p> - -<p>Christophe considérait alternativement le public et les œuvres: les -œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme -une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait -des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand «les hommes du -Sud» vinrent chanter avec solennité l'<i>Aveu</i> rougissant d'une jeune -fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des -«chut!» indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec -effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie: il rit -de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. -On cria: «À la porte!» Il se leva, et partit, en haussant les -épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit -scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville.</p> - - - - -<p>À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de -relire les œuvres des musiciens «consacrés». Il fut consterné, en -s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient -<i>menti.</i> Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait.—Mais -non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de -médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un -grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen!</p> - -<p>Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la -lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas! Il était -comme ensorcelé: partout, la même déconvenue! À l'égard de certains -maîtres, ce fut un déchirement de cœur; c'était comme s'il perdait -un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami, en qui -il avait mis sa confiance, le trompait depuis des années. Il en -pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter. -Il s'accusait lui-même: est-ce qu'il ne savait plus juger? Est-ce qu'il -était devenu tout à fait idiot?... Non, non, plus que jamais, il -voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse -de la vie: son cœur ne le trompait point...</p> - -<p>Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les -meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter -atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à -l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au -bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en -souffrir?—Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la -dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards, il -vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut -pas le courage de continuer. À certains moments, il s'arrêtait, il -fermait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la -nudité de son père...</p> - -<p>Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé -perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil. -Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut -pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il -recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui. -Dans la griserie de sa force neuve, il sentait—non sans raison, -peut-être—qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre -les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se -trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai, -quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui -était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait; mais -personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire -imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il -condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des -sentiments profonds; mais le secret de leur langue était mort avec eux.</p> - -<p>Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes -ces raisons: ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il -révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et -assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans -pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la -fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était -la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son -émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque, -néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle -et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité -dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme -sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges -héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église, -n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois -séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir,—Bach,—n'était -pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout -bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à -Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo. -On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et -dévote—(des dialogues de l'Ame qui coquette avec Jésus).—Christophe -en était écœuré: il croyait voir des chérubins joufflus, faisant -des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial <i>Cantor</i> -écrivait dans sa chambre close: cela sentait le renfermé; il n'y avait -pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres, -moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes,—plus -hommes—tels Beethoven, ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez les -classiques, c'était leur manque de liberté: presque tout dans leurs -œuvres était «construit». Tantôt une émotion était amplifiée par -tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un -simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en -tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et -rabâcheuses—sonates et symphonies—exaspéraient Christophe, peu -sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et -bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de -musiciens.</p> - -<p>Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les -romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui -l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus -libres, le plus spontanés, le moins constructeurs,—ceux qui, comme -Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables -petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec -d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente -et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le -candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté: il ne disait -presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son -exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art -allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des -sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils -voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient—<i>et qui étaient -faux.</i> La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien -allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de -l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque -de franchise, son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir -soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie, -même des plus grands,—de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe -grinçait des dents. <i>Lohengrin</i> lui paraissait d'un mensonge à hurler. -Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie -hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu -égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le -connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien -allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adoration devant sa propre -image, à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier -les autres. <i>Le Hollandais Volant</i> l'accablait de sa sentimentalité -massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la -<i>Tétralogie</i> étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund, -enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et -Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la <i>Gœtterdæmmerung</i>, -étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion -conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s'étaient -donné rendez-vous dans ces œuvres: faux idéalisme, faux -christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain. -Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce -théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux, -ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant; pour -qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être.—Ils le -voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin, -art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan.</p> - -<p>Et Christophe avait beau faire: dès qu'il entendait cette musique, il -était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et -par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait -et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en -lui des chevauchées d'armées; et il pensait que tout était permis à -ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque, -dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il -retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que -rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait! C'étaient de -glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur! Il lui -semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point -lui? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait, -n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il -n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les -aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert, -l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque -de Beethoven? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le -bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des -cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord, -au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours -gigantesques aux flèches ajourées?—Mais il souffrait de leurs -mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race, -et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses -appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble -roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe -vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté -naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement?</p> - -<p>Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il -retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard, -plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle -lui était chère...</p> - -<p>Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles -de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en -elles avec un abandon passionné.—Et il était bien qu'il en fût -ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il -faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les -respects appris, et tout nier—mensonges et vérités—tout ce que l'on -n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation, par tout -ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme -de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la -vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain -est de tout dégorger.</p> - - - - -<p>Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le -poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui -l'encombraient.</p> - -<p>Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme -allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la -lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes -du marais, les fades relents de ces <i>Lieder</i>, de ces <i>Liedchen</i>, de ces -<i>Liedlein</i>, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse -intarissablement le <i>Gemüt</i> germanique: ces innombrables <i>Sehnsucht</i> -(Désir), <i>Heimweh</i> (Nostalgie), <i>Aufschwung</i> (Essor), <i>Frage</i> -(Demande), <i>Warum?</i> (Pourquoi?), <i>an den Mond</i> (À la lune), <i>an die -Sterne</i> (Aux étoiles), <i>an die Nachtigall</i> (Au rossignol), <i>an den -Frühling</i> (Au printemps), <i>an den Sonnenschein</i> (À la clarté du -soleil); ces <i>Frühlingslied</i> (Chant du printemps), <i>Frühlingslust</i> -(Plaisir du printemps), <i>Frühlingsgruss</i> (Salut du printemps), -<i>Frühlingsfahrt</i> (Voyage de printemps), <i>Frühlingsnacht</i> (Nuit de -printemps), <i>Frühlingsbotschaft</i> (Message de printemps); ces <i>Stimme -der Liebe</i> (Voix de l'amour), <i>Sprache der Liebe</i> (Parole de l'amour), -<i>Trauer der Liebe</i> (Tristesse de l'amour), <i>Geist der Liebe</i> (Esprit de -l'amour), <i>Fülle der Liebe</i> (Plénitude de l'amour); ces <i>Blumenlied</i> -(Chant des fleurs), <i>Blumenbrief</i> (Lettre des fleurs), <i>Blumengruss</i> -(Salut des fleurs); ces <i>Herzeleid</i> (Peine de cœur), <i>mein Herz ist -schwer</i> (Mon cœur est lourd), <i>mein Herz ist betrübt</i> (Mon cœur est -trouble), <i>mein Aug ist trüb</i> (Mon œil est trouble); ces dialogues -candides et nigauds avec la <i>Röselein</i> (petite rose), avec le ruisseau, -avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ces questions saugrenues:—«<i>Si -l'églantier devrait être sans épines</i>»,—«<i>Si c'est avec un -vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se -fiancer depuis un peu de temps</i>»:—tout ce déluge de tendresse fade, -d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles -choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans -propos! Car le pire était l'inutilité de tout cela: c'était une -habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse -et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler! Ce -bavardage ne finirait-il jamais?—Holà! Silence aux grenouilles du -marais!</p> - -<p>Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans -l'expression de l'amour: car il était ici plus à même de le comparer -avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et -corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur -féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer, -au moins une fois dans leur vie! Était-il possible qu'ils eussent aimé -ainsi? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient -menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser! -c'est-à-dire: avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de -voir les choses, comme elles sont.—Partout, la même timidité, le -manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la -solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la -boisson, dans la religion. Les <i>Trinklieder</i> (chants à boire) étaient -des prosopopées au vin ou à la coupe: «<i>Du herrlich Glas...</i>» -(«Toi, noble verre...»). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme -un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants -patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en -mesure...—Hurlez donc!... Quoi! Est-ce que vous continuerez à -mentir—à «<i>idéaliser</i>»—jusque dans la soûlerie, jusque dans la -tuerie, jusque dans la folie!...</p> - -<p>Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il -préférait à ce mensonge la brutalité franche.—Au fond, il était -plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires -ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer.</p> - -<p>Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé parle brouillard, le -mensonge anémique, «les Idées-fantômes sans soleil». De toutes les -forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile -pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne -voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu -à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou -pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles -morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes -d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des -races et leur imposent une nouvelle nature: c'est l'œuvre des siècles -de malheurs et d'épreuves: ils forgent pour la vie les peuples qui -veulent vivre.</p> - - - - -<p>Cependant, Christophe composait; et ses compositions n'étaient pas -exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création -était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux -règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On -crée par nécessité.—Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le -mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y -plus retomber: il y faut de longs et pénibles efforts; rien de plus -difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec -l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les -générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui -ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand -il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire.</p> - -<p>Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela: il n'avait pas -encore appris la vertu de se taire; d'ailleurs, elle n'était pas de son -âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler -bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre; mais cette -lutte paralysait une partie de ses forces.—Il en soutenait une autre -contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son -grand-père: une difficulté extrême à s'exprimer exactement.—Il -était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la -virtuosité:—plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité, -d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par -sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable, presque -innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour -l'âme:—Christophe le connaissait: il l'avait dans le sang; il le -méprisait, mais tout de même il y cédait.</p> - -<p>Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie, -alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et -dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et -il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait. -Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de -boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était -que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de -ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements.</p> - -<p>Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du -bourbier. Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle. -Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais -malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée; et, dans le -désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de -ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des -projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions -philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop -sincère pour pouvoir s'y lier longtemps; et il les abandonnait avec -dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il -prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus -inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le -sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios,—(car il ne doutait -de rien),—c'étaient de pures âneries; et quand il s'attaquait aux -grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il -les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais -d'esprit critique; il ne savait pas comprendre les autres, il était -trop préoccupé de lui-même: il se retrouvait partout, avec son âme -naïve et boursouflée.</p> - -<p>À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il -écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression -immédiate d'émotions passagères,—les plus éternelles de toutes: -des pensées musicales, des <i>Lieder.</i> Ici, comme ailleurs, il -était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il -reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il -avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai -que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures -poétiques de Gœthe: à Mignon, au Harpiste de <i>Wilhelm Meister</i>, -leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait -à des <i>Lieder</i> amoureux, que la faiblesse des artistes et la -fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de -sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait: il leur soufflait -une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre -des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets -à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le -dimanche, attablées à quelque <i>Biergarten.</i></p> - -<p>Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires; et il -cherchait de préférence les textes les plus simples: de vieux -<i>Lieder</i>, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un -manuel d'édification: il se gardait bien de leur conserver leur -caractère de choral: il les traitait de façon audacieusement laïque -et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots -entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions -d'enfants:—des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le -sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une -profondeur, dont il ne se doutait pas.</p> - -<p>Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces -œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf: tant s'en -fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même; il -lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles -rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas -autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original: il -lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un -pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper -si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire -que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que -Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la -magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore; -et tout lui semblait à faire—ou à refaire. Le sentiment de cette -plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de -bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle -n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la -tristesse: sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de -toute vertu. Vivre, vivre trop!... Qui ne sent point en lui cette -ivresse delà force, cette jubilation de vivre,—fût-ce au fond du -malheur,—n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie -grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine. -Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la -petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin.</p> - -<p>Christophe le possédait; et il faisait montre de sa joie, avec une -naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à -la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est -blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste, -il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire; il était sûr de -lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres -sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des -fabricants de notes; et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire -reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer.</p> - -<p>Il se montra.</p> - - - - -<p>On l'attendait.</p> - -<p>Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il -avait pris conscience du pharisaïsme allemand qui ne veut pas voir les -choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une -sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune -considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien -faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et -scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il -confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la -satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes -inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais -gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée, -tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il -rencontrait: musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les -plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas -au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver -qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il -devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes; ils parurent -moins plaisants. Il était compromettant; il manifestait en plein -concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les -maîtres glorieux.</p> - -<p>Tout se colportait dans la petite ville: aucun mot de Christophe -n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé. -On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché -avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus; les jours effaçaient les -jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres -s'en souvenaient pour lui: ceux dont la fonction sociale, dans toutes -les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les -fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids, -désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit -perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place a -côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient -les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux -du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui:</p> - -<p>—Il cherche à se singulariser.</p> - -<p>La plupart affirmaient:</p> - -<p>—<i>Total verrückt!</i> (Absolument fou.)</p> - -<p>Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre;—son -illustre origine en assurait le succès:—on se contait qu'au château, -où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles, il avait -eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer -avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il -avait, disait-on, appelé l'<i>Elias</i> de Mendelssohn «des patenôtres de -clergyman hypocrite», et traité certains <i>Lieder</i> de Schumann de -«musique de <i>Backfisch</i>»:—et cela, quand les augustes princes -venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand-duc -avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement:</p> - -<p>—On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez -Allemand.</p> - -<p>Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas; -et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre -Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison -plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il -n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était—on s'en -souvient—originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet -immigré dénigrât les gloires nationales! Cette constatation -expliquait tout; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de -s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire.</p> - -<p>À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des -aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les -autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un -artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers. -Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la -médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se -manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces -derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui -seul; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À -défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le -deuxième <i>Kapellmeister</i>, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon -enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il -ne se défiait pas de lui; comment aurait-il pu penser qu'il y avait -quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent, à un -ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants? -Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis.—Il ne se doutait -pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes -qu'un bonheur nouveau; ils préféreraient presque un malheur ancien: il -leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est -surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre. -Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y -échapper; et ils s'arrangent, pour le faire payer.</p> - -<p>Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne -fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il -y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund -Ochs. Le premier <i>Kapellmeister</i>, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder -à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances -de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître -que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui. -Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il -l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi -accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand -celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui -s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui.</p> - -<p>—Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau -chef-d'œuvre?</p> - -<p>Christophe lui prenait le bras:</p> - -<p>—Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais!... Le diable -m'emporte! c'est trop beau! Dieu assiste les pauvres gens qui -l'entendront! On ne peut plus avoir qu'un désir, après: mourir.</p> - -<p>Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en -sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin, -avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait -fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement; il excitait -Christophe à lâcher d'autres énormités; et il se hâtait, après -l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus -grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle -des musiciens; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les -malheureuses œuvres.—Elles étaient jugées d'avance.</p> - -<p>Enfin elles apparurent.</p> - -<p>Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une -ouverture pour la <i>Judith</i> de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait -attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà -à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti-pris d'avoir -du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie, -qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle: «<i>Le Songe de la -vie</i>», et l'épigraphe: «<i>Vita somnium breve</i>». Une suite de ses -<i>Lieder</i> complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques, -et une <i>Festmarsch</i> de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait -ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité.</p> - -<p>Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne -comprît absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun, -à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle -musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion; -surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public -eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes, -dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules -difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du -concert de la <i>Tonhalle.</i> Elle était une célébrité en Allemagne: -cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et -à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle -avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est -fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à -travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue, -sur le public béant, elle n'y avait pas appris—et pour cause—l'art -d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot: tout était -accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y -avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer -un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne -grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix -l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la -respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le -serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit—comme l'on pense—fort -mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci! ce que -c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les -<i>Lieder</i> de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il -ne se lassait point de les lui entendre dire.</p> - -<p>—Tant pis! Tant pis! cria Christophe.</p> - -<p>Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer -le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms -n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges -étaient les pires des blâmes, et que bien que lui—Christophe—fût -peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais -il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant.</p> - -<p>La discussion continua sur ce ton; et la dame s'obstina à chanter à sa -façon, avec un pathétique écrasant,—jusqu'au jour où Christophe -déclara froidement qu'il le voyait bien: telle était sa nature, on n'y -pouvait rien changer; mais puisque les <i>Lieder</i> ne pouvaient être -chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du -tout: il les retirait du programme.—On était à la veille du concert, -on comptait sur ces <i>Lieder</i>: elle-même en avait parlé; elle était -assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités; -Christophe lui faisait un affront; et comme elle n'était pas sûre que -le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune -homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia -donc soudain; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit -docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était -décidée,—le lendemain, au concert,—à n'en faire qu'à sa tête.</p> - - - - -<p>Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était -trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que -ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe? On -ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au -fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la -pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on -veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne -donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables -d'assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n'est grand que -quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus. -On pouvait bien le siffler: il était sûr de ne pas laisser -indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il -connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à -des critiques aigres: il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait -être sourd, pour nier qu'il y eût là une force—aimable ou non, -qu'importe?... Aimable! Aimable!... La force! cela suffit. Qu'elle -emporte tout, comme le Rhin!...</p> - -<p>Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge -princière ne fut occupée que par des comparses: quelques dames -d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa: «Cet -imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres: il a peur de -se compromettre.» Il haussa les épaules, feignant de ne passe soucier -d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde: c'était une -première leçon donnée, et une menace pour l'avenir.</p> - -<p>Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le -maître: un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait -s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts -d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel -qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de -bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise: car ce n'est pas la -musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public; -et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le -monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui -touche la sentimentalité et amuse la badauderie.</p> - -<p>Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît, se -décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux, -ainsi: «Peu d'amis, mais bons.»—Son optimisme ne tint pas -longtemps.</p> - -<p>Les morceaux se déroulaient au milieu du silence.—Il y a un silence du -public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans -celui ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que -chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence. -Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en -percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces -antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui -font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui -l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter -lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et -des loges derrière lui.</p> - -<p>Enfin, l'ouverture finit; et la salle applaudit. Elle applaudit -poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le -huât... Un sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de -réaction au moins contre son œuvre!...—Rien.—Il regarda le public. -Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les -uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur -indifférence.</p> - -<p>La musique reprit. C'était au tour de la symphonie.—Christophe eut -peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de -jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait -par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait; il avait l'impression nette -de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les -chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages: le public -était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les -pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut -de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes -applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre -était finie.—Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés -reprirent, quand les autres avaient cessé: mais ils n'éveillèrent -aucun écho, et se turent honteux: le vide en parut plus vide, et ce -petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui -qu'il avait éprouvé.</p> - -<p>Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait -regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer; et il -frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous: -«Vous m'ennuyez! Ah! comme vous m'ennuyez!... Foutez-moi le camp, -tous!...»</p> - -<p>Le public se réveillait un peu: il attendait la chanteuse,—il était -accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il -errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et -solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur -pensée; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins -conscience de l'attente du public: Christophe le vit à ses airs de -reine, quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se -dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras, -Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer -seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé. -Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation: c'était un -soulagement; les visages s'éclairaient, le public s'animait, toutes les -lorgnettes étaient en joue. Sure de son pouvoir, elle attaqua les -<i>Lieder</i>, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des -observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui -l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier -changement qu'elle fît, il tapa sur le piano, et dit avec colère:</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et -furieuse:</p> - -<p>—Non! Non! Ce n'est pas cela!... Pas cela!...</p> - -<p>Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait -entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien, elle s'obstinait, -ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui, -n'en tenait pas compte et allait de l'avant: ils finirent par avoir une -mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas: depuis longtemps, il -avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour -paraître agréable ni juste; mais Christophe, qui n'était pas de cet -avis, faisait des grimaces de possédé; il finit par éclater. Il -s'arrêta net, au milieu d'une phrase:</p> - -<p>—Assez! cria-t-il à pleins poumons.</p> - -<p>Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta, -à son tour.</p> - -<p>—Assez! répéta-t-il sèchement.</p> - -<p>Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes, -il dit, d'un ton glacial:</p> - -<p>—Recommençons!</p> - -<p>Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à -lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard, -comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par -l'autorité de Christophe:—elle recommença. Elle chanta tout le cycle -de <i>Lieder</i>, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait -qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un -nouvel affront.</p> - -<p>Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient -pas les <i>Lieder</i> qu'il applaudissait;—(elle en eût chanté d'autres -qu'il eût applaudi de même)—c'était la chanteuse célèbre et -vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute -sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il -avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il -trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les -morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.</p> - -<p>Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop -troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment, -s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se -soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était -accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées, -imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à -travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer -racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un -goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi, -lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public -était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la -<i>Festmarsch</i> de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette -plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation -pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama -Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne -manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.</p> - -<p>On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,—cette petite -ville de province, cancanière et ennuyée,—ne perdirent aucun détail -de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent -pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter -l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de -renseignement, les <i>Lieder</i> qu'elle avait chantés. Sur les autres -œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de -chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint. -Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit -avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être -original...»—Suivait un paragraphe sur la véritable originalité, -celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de -Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir -pensé à l'être».—Puis on passait par une transition naturelle à la -nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du <i>Nachtlager von -Granada</i> de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette -délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour».</p> - -<p>En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les -critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;—chez ceux -qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;—enfin, dans le grand -public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé -à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.</p> - - - - -<p>Christophe fut atterré.</p> - -<p>Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois -raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient -insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises, -du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à -l'impertinent jeune homme.—Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez -rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la -sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue -incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve -confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement -atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel -d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir -plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent -avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le -concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils -se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut -savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses -œuvres précédentes, ses sottises des débuts.—Plus d'une fois par la -suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses -œuvres anciennes,—et cela, par les mêmes gens qui, quelques années -avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient -nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il -poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il -l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de -tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît -pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un -enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne -l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là, -changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient -arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance, -n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour -l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient -rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé; -ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun -avec les médiocres, non ce qui était <i>lui</i>, vraiment: leur amitié -n'était qu'un malentendu...</p> - -<p>Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens, -incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand -elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur -tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps. -L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est -recouverte de la crasse des ans.</p> - -<p>Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il -était <i>présent</i>, et qu'on le comprît quand il était <i>passé.</i> Il -préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas, -jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire -comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût -fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était -résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût -allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en -quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et -s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands -musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre -personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il -lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite -le public à l'entendre...</p> - -<p>Et juste, à point nommé, son étoile—sa mauvaise étoile—vint lui -en offrir les moyens.</p> - - - - -<p>Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de -musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements -artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient -froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave -homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu -détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher -un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus -belle; et Krause se désolait:</p> - -<p>—Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On -peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable!</p> - -<p>Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du -moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe -réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage -d'en convenir,—moitié par peur de se compromettre, moitié par -modestie, par défiance de soi.</p> - -<p>Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que -ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout -était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son -admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin -vital; il souffrait, quand on voulait le limiter.</p> - -<p>Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son -cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses -sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct, -c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son -âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il -ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes. -C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se -mentait,—en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient -retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment -Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en -Beethoven.</p> - -<p>Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson -Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité -naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait -mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position -naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce -qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui -qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière.</p> - -<p>Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause -disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais -Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait -des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.</p> - -<p>À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire. -Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un -nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider -à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit, -allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une -physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe, -attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention -sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux -tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant -de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès -convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit -rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe, -embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger, -bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot -qu'il cherchait,—un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir -était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au -delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient -barrir l'auditoire.</p> - -<p>Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa -supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la -salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui -avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore -remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la -permission de se présenter:</p> - -<p>—Franz Mannheim.</p> - -<p>Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation, -et il le félicita de la <i>maestria</i> avec laquelle il avait pulvérisé -ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda, -heureux, un peu méfiant:</p> - -<p>—C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi?</p> - -<p>L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait:</p> - -<p>—Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de -mon avis?</p> - -<p>—Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas -musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me -plaise,—(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),—c'est -la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas -trop mauvais goût...</p> - -<p>—Hé! hé!—fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,—ce n'est -pas là une preuve.</p> - -<p>—Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là -une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des -musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en -général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec -leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles -qu'on veut que nous admirions, «<i>cet éternel Hier, qui a toujours -été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait -loi aujourd'hui...!</i>»</p> - -<p>Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Das immer war und immer wiederkehrt...</i>»</span></p> - - -<p>—Et lui, tout le premier!—s'interrompit-il au milieu de -sa récitation.</p> - -<p>—Qui? demanda Christophe.</p> - -<p>—Le pompier qui a écrit cela!</p> - -<p>Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait:</p> - -<p>—Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on -procédât a un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât -rien subsister de tout ce qui était avant.</p> - -<p>—C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.</p> - -<p>—Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il -faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde -pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie, -quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres -dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes -délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal. -Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les -laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants; -côté des morts.</p> - -<p>—Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.</p> - -<p>—Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il -y a des vivants qui sont plus morts que les morts.</p> - -<p>—Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore -jeune.</p> - -<p>—Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes... -Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais -une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant -tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en -Allemagne. Mort aux vieux!</p> - -<p>Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se -donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie -avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même -temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon -caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux, -il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit -que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de -ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne -pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie -naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure -éducation,—quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer -pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses -propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des -cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué -à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait -Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et -tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que -Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant.</p> - -<p>Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris -de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir -de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de -Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes -mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui. -Mannheim le prit familièrement par le bras:</p> - -<p>—Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être -que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une -fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu -d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne -sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne -feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public?</p> - -<p>—Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où -voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!...</p> - -<p>—Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et -moi:—Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien -Ehrenfeld,—nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de -la ville: le <i>Dionysos.</i> ... (Vous connaissez certainement?)... Nous -vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des -nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale?</p> - -<p>Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie -d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait -pas écrire.</p> - -<p>—Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et -puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il -n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce -n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut -siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire: -«Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de -l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins -de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur -pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout.</p> - -<p>Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit -seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire:</p> - -<p>—Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue! -Chacun de nous est libre.</p> - - - - -<p>Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après -le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses -amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.</p> - -<p>À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles -nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches: -Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de -vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement -métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères -étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace, -attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre -énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils -semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils -persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis -économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de -mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en -réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient -beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait -leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y -veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût -fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne -possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de -son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait -raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de -sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses -fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans -le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très -longs et très courts, où les points, les doubles et triples points, -les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots -soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les -allitérations et que les répétitions—d'un mot, d'une ligne, d'une -phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les -langues. Il prétendait faire en vers—(on n'avait jamais su -pourquoi)—du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique, -qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et -sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence -cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils -sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il -voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur -qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que -personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne -s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier -les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté -d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise. -Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il -n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de -son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les -mépriser.</p> - -<p>Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien -qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait -son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit -d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents -que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient -peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient, -comme partout et toujours,—par le fait de la différence de leur race, -qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation -railleuse,—ils étaient les esprits les plus avancés, les plus -sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées -décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que -leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de -chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces -pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi -indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de -petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés, -qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient -bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient -bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou -qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde -de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient -un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les -préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire -un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre -une idole du jour,—qui commençait à branler,—ils avaient soin de ne -pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient. -Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,—quand elle était -finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les -Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les -nouveaux <i>Davidsbündler</i>, c'était à faire croire qu'ils auraient pu -être terribles, s'ils avaient voulu:—mais ils ne voulaient pas. Ils -préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.</p> - -<p>Christophe se trouva mal à l'aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout -de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient -compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une -politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de -la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air -brutal, voulait toujours avoir raison; il tranchait surtout, n'écoutait -jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de -l'interlocuteur et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le -critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement -clignotants derrière de larges lunettes,—pour imiter sans doute les -peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait -silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait -jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce. -Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure -fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et -la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix -caressante; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble.—Tous ces -jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient: c'est le -suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société; car on se -dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir -détroussé un passant, lui dirait: «Que fais-tu encore ici? Va-t'en! -Je n'ai plus besoin de toi.»</p> - -<p>Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim. -C'était assurément le plus vivant des cinq; il s'amusait de tout ce -qu'il disait et de tout ce qu'on disait; bégayant, bredouillant, -ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable -de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait -lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût, -et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc: -il jouait toujours un rôle; mais c'était innocemment, et cela ne -faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies -baroques—généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop -moqueur pour y croire tout à fait; il savait garder son sang-froid, -même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans -l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte: -c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour -l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas -d'être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la -bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité -sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le -philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste, -bouddhiste,—il ne savait trop lui-même,—apôtre d'une morale molle et -désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait -avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui -ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup -moins aux vertus,—une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une -association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à -ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie -qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait -pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au -sérieux. Mais elle n'y prétendait pas; elle s'amusait d'elle-même. Ce -christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à -quelque autre marotte,—n'importe laquelle: celle de la force brutale, -de l'impérialisme, des «lions qui rient».—Mannheim se donnait la -comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour -tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux -Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très -sympathique et extrêmement agaçant.</p> - - - - -<p>Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait -que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des -siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie, -un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout -en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,—et beau, -avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que -Christophe l'admirait.—Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui. -Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami, -le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.</p> - -<p>C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur -israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant -une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence, -la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait -toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une -secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient -ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les -Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves -pour la musique—(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose -illustre)—étaient israélites; et le brave homme était malheureux: -car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons -musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis -Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin -de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur -pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.—Le père -de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de -scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très -bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les -méprisait.—Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas -commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme -cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez -rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en -voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux, -que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille -de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants:</p> - -<p>—Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel -malheur!... pensait-elle.</p> - -<p>Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il -dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu -serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de -méchant contre les Juifs—(on dit du mal de tout le monde)—et -qu'il y a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus -convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les -chrétiens d'un autre.</p> - -<p>Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction -perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race -différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques -rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population -juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues -entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct -de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il -lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil -curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées, -aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu -avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient -malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans -la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux -vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces -descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque -dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient, -comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux, -des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se -dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il -pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de -grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu -les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître, -en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec -aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher -l'élite de la société juive.</p> - -<p>Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la -nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce -fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré, -Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle -appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il -connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que -solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu -abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le -front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil -légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues -d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré, -elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression -était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues -étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule -de cette race, jetés confusément, des éléments multiples, -disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait -surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus -profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur -cernure bleuâtre.</p> - -<p>Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont -ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide -et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était -l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et -mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était -perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans -de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer -orientale.</p> - -<p>Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard; -rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le -sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une -volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte -de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant. -Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui -veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était -plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à -son instinct de l'exercer,—surtout quand elle avait affaire à une -proie aussi facile que Christophe.—Ce qui l'intéressait davantage, -c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était -pour elle un adversaire,—avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait -lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus -intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son -adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle -goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou -non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de -l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le -cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe -quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai -successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait -l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait -de pénétrer une âme, d'en peser la valeur—(elle y mettait autant -d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses -écus);—elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins -de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont -la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en -rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de -sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil -satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet. -Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y -avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de -l'ennui.</p> - - - - -<p>Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à -peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la -bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure -devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et -parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât -plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots -précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.</p> - -<p>Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle -connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle -vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et -la distinction—(il semblait que Franz eût un don pour voir le -contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un -amusement paradoxal).—Mais, en étudiant mieux Christophe, elle -reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait -dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en -Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste -et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la -rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa -pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit -jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait; -et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa -musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à -sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement -louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.</p> - -<p>Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un -tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le -désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui -faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et -pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils -n'avaient pas existé.</p> - -<p>Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des -yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en -échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur, -qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.</p> - -<p>Lothar Mannheim,—un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint -rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils -très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui -donnait l'impression d'une vitalité puissante,—avait, lui aussi, -étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait -reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais -il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était -pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il -s'en vantait même:—(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance, -c'est pour en tirer vanité.)—Comme Christophe, de son côté, -manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il -pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier, -et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à -occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin -de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille -ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le -faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y -avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne -se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en -remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au -juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.</p> - -<p>Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:</p> - -<p>—Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de -l'artiste?</p> - -<p>Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:</p> - -<p>—Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.</p> - -<p>—Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, -il peut réussir?</p> - -<p>—Oui, je crois. Il est fort.</p> - -<p>—Très bien,—dit Lothar, avec la logique magnifique des -forts, qui ne s'intéressent qu'aux forts,—il faudra donc l'aider.</p> - - - - -<p>Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim. -Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous -deux,—elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu -d'esprit,—se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe -était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa -vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence -étaient pris: son cœur ne l'était point.—Pourquoi?—Il eût été -assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque -chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût -été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus -fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.—Si -Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de -l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il -était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait -pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette -passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en -restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant -qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son -cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux -passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient -une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six -mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément. -Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,—certes un peu -troublant;—mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui -rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait -en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et -non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première -femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds -à la tête. Sa beauté même—ses gestes, ses mouvements, ses traits, -les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur -élégante,—était le reflet de son intelligence; son corps était -modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru -laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large -et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle -avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à -Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé -personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer -une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son -enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne -pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet -espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à -l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix -de l'amitié.</p> - -<p>Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle -n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi -les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle -ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. -Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un -peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une -influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix -pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en -faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était -habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes -gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle -trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus -d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la -laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée -neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,—à sa -façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se -souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait -pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis -pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines: -c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher. -Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite -satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas -épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.</p> - -<p>Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le -conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité -d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les -hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs -désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce -qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner -Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli, -et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa -vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine: -Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.</p> - -<p>Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle -comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne -suffisait plus: il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne, -pour un temps, l'illusion: l'amour. Elle comprenait bien les critiques -de Christophe contre les gens et les choses: elle s'en amusait, et elle -les trouvait assez vraies; elle n'était pas sans les avoir pensées. -Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent -avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était -dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait -contre tous, ne conduisait à rien: il ne pouvait s'imaginer qu'il -allait réformer le monde... Alors?... C'était battre de sa tête -contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille -secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, un peu mieux -seulement: c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un -monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime -de ce qu'on pense? Penser vrai: certes! Mais à quoi bon dire vrai? -Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la -vérité, faut-il les y forcer? Accepter leur faiblesse, paraître s'y -plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à -cela une jouissance secrète? Jouissance d'esclave intelligent? Soit. -Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut -mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et -inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et -de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi.—Elle voyait -nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu, -dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art -et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses -protecteurs mêmes: il allait fatalement à la défaite. Elle ne -comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se -ruiner à plaisir.</p> - -<p>Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le -succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans -l'art, il croyait dans <i>son</i> art, il croyait en soi, comme en des -réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais -à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui -dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules: -elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme -ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui, -périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il -se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que -Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était -fou, et elle ne s'intéressa plus à lui.</p> - -<p>Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son -avantage; elle se montra ce qu'elle était: beaucoup plus Allemande, et -Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut être elle ne -pensait.—On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune -nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple -homogène, imperméable aux influences des peuples différents chez qui -ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus -facilement l'empreinte des pays où elle passe; et s'il y a bien des -caractères communs entre un Israélite français et un Israélite -allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui -tiennent à leur nouvelle patrie; ils en épousent, avec une rapidité -incroyable, les habitudes d'esprit; plus encore, à vrai dire, les -habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes, -une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il -en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient -fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit -national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré.</p> - -<p>Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus -promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec -elles,—les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec -exagération, les modes physiques et morales du pays où elles -vivent,—sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble, -lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il -rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de -Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux -ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux -traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu -faites qu'elles semblassent pour être Allemandes,—toutes étaient plus -Allemandes que de raison: c'était la même façon de parler, de -s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure -à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait -d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son -œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres. -Beaucoup plus libre qu'elles—presque absolument libre—sur le terrain -moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social; ou du moins, son -intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle -croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte -fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit -allemand: elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait -intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu; mais elle ne -laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu; et si, -personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait: car -sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et -elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre; mais -sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six -lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était -le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur -réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev -von Fleischer; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci -daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe: car un -sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste; et il est -plus difficile à une Juive allemande qu'à une autre femme d'entrer -dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries -féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier -lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand -honneur, elle s'évertuait à le conquérir; elle s'humiliait à faire -les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive -orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille -intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à -descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises -allemandes, qu'elle méprisait.</p> - - - - -<p>L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith -presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice -à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une -femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous, -vous n'existez plus pour elle: elle ne vous voit plus, et elle ne se -gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une -tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou -son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa -médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à -fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une -sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu -être—ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui -une fascination douloureuse: il ne pouvait les oublier; quoiqu'il sût -maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir, -comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là -une de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place -dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés -par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner; ils -voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont -elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent -qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va -mourir, sans que personne ait su son prix.</p> - -<p>Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien -de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi -en elle; et le charme durait: il ne pouvait la juger d'une façon -impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à -elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le -rejetait sur sa double race: la juive et l'allemande; et peut-être, en -voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en -souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation, -l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire: il le chargeait de -tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut -une raison de plus de le combattre: il ne lui pardonnait pas d'avoir -brisé l'élan d'une pareille âme.</p> - -<p>Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver -dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit -cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait -sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race -était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus -accessible—beaucoup trop—aux influences du dehors. Elle était -faible de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur -son chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point -d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de -s'engloutir avec elle dans le sable du désert.</p> - -<p>Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le -braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité -plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait -montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut -remarqué: on le mit sur le compte de son «originalité»; mais aucun -des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent -pour quelque chose; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la -part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que -c'était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère «de ne -pas lui monter de bateau». Mais elle ne négligea rien pour que -Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement -musical que nul autre ne pouvait lui fournir; et, à la fin de la -lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites -et au plaisir qu'on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le -renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se -rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément -les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith, -qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista -point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit -artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait -revenir, il reviendrait. Sinon,—eh bien! on s'en passerait...</p> - -<p>On s'en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux -soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à -Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il -était là; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir; mais -que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait -d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris.—Judith ne -tolérait point chez les autres ses défauts.</p> - -<p>Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et -ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son -frère sur ce sujet; elle lui faisait raconter ses conversations de la -journée avec Christophe; et elle ponctuait le récit d'observations -ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient -peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût.</p> - - - - -<p>D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas -encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu'il -était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait -découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que -Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé -sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils -annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui -piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, dans l'atonie de -la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards. -Elle était intitulée: <i>Trop de musique!</i></p> - -<p>«Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille!—écrivait -Christophe.—On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans -besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de -Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on -lui donne: <i>Tristan</i> ou le <i>Trompeter von Säckingen</i>, Beethoven ou -Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou -Marschner: il ne sait pas ce qu'il mange; l'important, c'est qu'il -mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On -parle de la gaieté allemande! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est -que la gaieté: ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur -tristesse, se répand en pluie: c'est de la joie en poussière; elle est -atone et sans force. Us resteraient pendant des heures à absorber, en -souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à -rien, ils ne sentent rien: ce sont des éponges. La vraie joie, la vraie -douleur,—la force,—ne se distribue pas pendant des heures, comme la -bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on -n'a plus envie, après, de rien autre: on a son compte...!</p> - -<p>«Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de -vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là! Je ne permets -pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même -panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous -faites couramment, le prélude de <i>Parsifal</i> entre une fantaisie sur <i>la -Fille du Régiment</i> et un quartett de saxophones, ou un adagio de -Beethoven flanqué d'un air de cake walk et d'une ordure de Leoncavallo. -Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer -la musique. Quelle musique aimez-vous? Est-ce la bonne ou la mauvaise? -Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix! Que -voulez-vous au juste? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le -savoir: vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au -diable votre prudence!—Vous êtes au-dessus des partis, -dites-vous?—Au-dessus: cela veut dire au-dessous...»</p> - -<p>Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois -de Zurich,—un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté -batailleuse et son âpre saveur du terroir:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Wer über den Partein sich wähnt mit stolzen Mienen,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Der steht zumeist vielmehr beträchtlich unter ihnen.</i></span></p> - - -<p>(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis,<br /> -celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous.»)</p> - -<p>—«Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage -d'être laids! Si vous aimez la mauvaise musique, dites-le carrément. -Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard -dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis -combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir? Je m'en -vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre, -chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous -êtes... Soyez tout ce que vous voudrez; mais par tous les diables! -soyez vrais! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art! Si -l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève! La -vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge.»</p> - -<p>Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit -naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais -comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de -se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la -vérité: il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les -conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général; on -s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un -artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et -protestèrent avec aigreur: ils prévoyaient que Christophe n'en -resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant -Christophe de son acte de courage: ils n'étaient pas les moins inquiets -sur les prochains articles.</p> - -<p>L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était -lancé: rien ne pouvait l'arrêter; et, comme il l'avait promis, tout y -passa: les auteurs et les interprètes.</p> - -<p>Les premiers sabrés furent les <i>Kapellmeister.</i> Christophe ne s'en -tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger -l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des -villes voisines; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si -claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef -d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé -d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de -faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les -mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes -qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins, -couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique. -Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le -félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il -s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu -éternellement <i>fein-nuanciert</i> (finement nuancé) de son orchestre; il -proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'<i>École de la -Vélocité</i> de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de -ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé.—Ou -c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait -conduit <i>l'Héroïque</i> de Beethoven:</p> - -<p>—«Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là! ... Mais vous -n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre -la bêtise et la férocité humaines,—et la force qui les foule aux -pieds, avec un rire de joie?... Comment le sauriez-vous? C'est vous -qu'elle combat! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à -écouter, ou à jouer sans bâiller <i>l'Héroïque</i> de Beethoven,—(car -cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez -d'ennui!)—ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur -le passage de quelque Sérénissime.»</p> - -<p>Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires, -interprétant les grands hommes du passé en «classiques».</p> - -<p>—«Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée -à l'usage des écoles! La vie, cette plaine immense que balayent les -vents,—renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase! Le -rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de -pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit -bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps -fort!... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un -bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous -l'avez tuée.»</p> - -<p>S'il n'était pas tendre pour les «empailleurs», ainsi qu'il les -nommait, il l'était moins encore pour les «écuyers de cirque», pour -les <i>Kapellmeister</i> illustres qui venaient en tournée faire admirer -leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur -virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre -méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des -cabrioles à travers le cerceau de la <i>Symphonie en ut mineur.</i> Il les -traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes.</p> - -<p>Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait -quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait -que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des -Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée, -le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le -mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste -célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les -difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la -mèche sur les yeux,—d'exécuter un <i>andante</i> enfantin de -Mozart.—Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté -vaincue. Lui aussi l'avait goûté: c'était une des joies de la vie. -Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire -tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il -ne pardonnait pas aux «lions», ou aux «panthères du piano».—Il -n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants, -célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le -texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et, -comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent -donner une leçon de diction.</p> - -<p>Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à -leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce -n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en -bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient -été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir, des -oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de -comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des -costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout -choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le -jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes -étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils -passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près -dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et -rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas -jouait Figaro!... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à -Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres -classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne -savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du -dix-huitième siècle: on ne s'en donnait pas la peine. Le style -net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de -Gœthe, tout baigné de lumière italienne,—ce style qui commence -à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber,—ce -style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du -<i>Crociato</i>,—avait été anéanti paille triomphe de Wagner. Le vol -sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la -Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus -maintenant à chanter la musique: on chantait les poèmes. On faisait -bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes -même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée -importait...</p> - -<p>—«La pensée! Parlons-en. Comme si vous la compreniez!... Mais que -vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle -s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique!»</p> - -<p>D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient -avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon -Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui, -ils en mettaient partout,—partout, également. Ils eussent trouvé de -la pensée dans un chausson de laine, aussi bien—pas plus, pas -moins,—que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même -énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart, -l'essentiel de la musique était—assurait-il—le volume du son, le -bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était -une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler -d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en -mesure.—Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de -compliment, un brevet de bonne santé.</p> - -<p>Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe, -et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le -public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait -tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne -se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de -toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait -tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!... -D'applaudir les méchantes œuvres?—C'eût été déjà fort! Mais -Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus -d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.</p> - -<p>—«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez -tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le -contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui -appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui -ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles». -Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font -partie du concert.—Mais après la <i>Missa Solemnis</i> de Beethoven!... -Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se -dérouler le <i>Gloria</i> affolant, comme une tempête sur l'océan, vous -avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui -s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur -l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La -rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un -miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer -livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de -l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups -d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le -cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et -la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et -réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!... -Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris, -rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous -un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un -Beethoven. Vous crieriez: «<i>Bis!</i>» à la Crucifixion. Un demi-dieu se -débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une -heure, votre badauderie!...»</p> - -<p>Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais -il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité:</p> - -<p>«<i>Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est, -il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect.</i>»</p> - -<p>S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa -le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le -sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:—la -Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis -d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le -plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à -programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie. -Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant, -gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion -qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait -l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à -l'ordre et aux principes, le mit hors de lui:</p> - -<p>—«L'ordre! L'ordre!—s'écria-t-il—vous ne connaissez pas d'autre -ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les -chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.»</p> - -<p>Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux -critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un -certain temps, il lui administra une correction magistrale.</p> - -<p>La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était -tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des -rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence, -et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus, -certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un -compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était -pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une), -ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer -sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe -rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils -reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il -leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de -respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une -campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions -suivies;—(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un -adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté -spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son -adversaire, et même sans les avoir lus);—mais une longue expérience -leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de -l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que -faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore, -nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence -directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber -une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de -préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques, -injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une -obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent -Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon -transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre -absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de -départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de -mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville, -et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne -physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une -caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être -répétée.</p> - - - - -<p>Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue -n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité, -c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à -fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de -Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on -laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint, -quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la -rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai -et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire: -il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins, -et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses -faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au -sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue. -Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints, -trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât -à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit -qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées. -Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se -croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses -relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés, -fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes -jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils -étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible, -c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les -mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux -premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne: -ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils -croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative, -pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui -désigneraient.—Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard -à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le -laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà, -leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire -des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à -persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations: -Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha, -mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui -ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire -enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la -généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre -tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour -l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce -lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens -rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe -assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire, -sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu -timbré, il ne l'en aimait que mieux:—(il avait besoin de trouver -ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)—Il continua donc, avec -Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.</p> - -<p>Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour -se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il -serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti -musical le plus avancé du pays.</p> - -<p>Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes, -un <i>Wagner-Verein</i>, qui représentait les idées neuves contre le clan -conservateur.—Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre -Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites -au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire -était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au -fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout -dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart -des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que -partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple -allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose -de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs -générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle -étaient accueillies,—sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus -discuter,—toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit -wagnérien. Aussi, les <i>Wagner-Vereine</i> auraient-ils eu une tâche utile -à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes -et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo -Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais -trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de -même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un -seul, les <i>filiales</i> de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on -disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus, -admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui -appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face -dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique, -poésie, drame et métaphysique.</p> - -<p>C'était précisément le cas du <i>Wagner-Verein</i> de la -ville.—Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à -enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être -utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait -faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris -garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec -qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses -compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne -pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il -avait l'aversion de tout <i>Vereinswesen.</i> Mais, à tout prendre, il -était mieux disposé pour un <i>Wagner-Verein</i> que pour les autres -<i>Vereine</i>: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien -qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il -en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait, -semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait -aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa -donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le -monde. Sans être musicien, il faisait partie du <i>Wagner-Verein.</i>—Le -comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans -la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé -lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon -d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques -pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré -fermer les yeux là-dessus;—et, peut-être, ces premières attaques, -assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que -l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe, -avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très -aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses -mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe, -flatté, accepta: il vint au <i>Wagner-Verein</i>; et, poussé par Mannheim, -il s'y laissa inscrire.</p> - -<p>À la tête du <i>Wagner-Verein</i> étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait -d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous -deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait -fait un Dictionnaire de Wagner,—<i>Wagner-Lexikon</i>,—permettant de savoir, -à la minute, la pensée du maître <i>de omni re scibili</i>: ç'avait été la -grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres -entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des -chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les <i>Bayreuther Blätter</i> -des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était -pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le -refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme -latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive -de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour, -âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours -menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le -comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très -poli, et rougissant comme une demoiselle.—L'autre pilier du -<i>Wagner-Verein</i>, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de -produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté -là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de -volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de -Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en -sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup -lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une -personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge; -toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus -stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se -fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les -interprétations que donnaient de Wagner les <i>Kapellmeister</i> et les -artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire -jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes -multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite -cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de -Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures, -qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de -ce fait, elles-mêmes sacrées.</p> - -<p>Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils -étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation -de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur -un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les -braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de -l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore -que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que -l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort, -des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux» -sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des -mouvements d'horlogerie.</p> - -<p>Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent -d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article -élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour -ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en -fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté -par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la -faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il -était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour -le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder -comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne -sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de -chercher des rapprochements entre des phrases de ses <i>Lieder</i> et des -passages de la <i>Tétralogie</i>, qui n'avaient rien de commun que certaines -notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses -œuvres encastrée—côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un -scholar wagnérien—entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.</p> - -<p>Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un -autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus -intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe -commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme -d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées -portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent -que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes; -et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient -ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le -génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri -d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de -servitude des générations à venir.—Christophe ne put se tenir -d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il -déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune -sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit -de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour -marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en -arrière,—celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit -mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise -de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les -ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas -de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu. -Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui -exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers -à l'étrangler quand il était vivant:—en quoi il leur faisait tort. -Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination; -ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme -la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la -première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de -souffle pour continuer leur route.</p> - -<p>L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur -sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait -qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne -céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui -battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et -petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra -moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains -commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les -programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique -allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y -associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe: -d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions -mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de -prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on -espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait, -sinon par persuasion, du moins par lassitude.</p> - -<p>Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un -homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et -cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui, -il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était -son ennemi. Après une soirée au <i>Wagner-Verein</i>, où il s'était -heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa -démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut -chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots, -Christophe éclata:</p> - -<p>—Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus -les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût -effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en -face.</p> - -<p>Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation -de Christophe qu'à s'en donner le spectacle:</p> - -<p>—Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas -d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau?</p> - -<p>—Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi: -c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois -de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit -d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité -s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que -coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour -moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux -plus appartenir qu'à moi.</p> - -<p>—Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit -Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as -besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef -d'orchestre, d'un public, d'une claque...</p> - -<p>Christophe criait:</p> - -<p>—Non! non! non!...</p> - -<p>Mais le dernier mot le fit bondir:</p> - -<p>—Une claque! Tu n'as pas honte?</p> - -<p>—Ne parlons pas de claque payée—(quoique ce soit, à vrai -dire, le seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le -mérite d'une œuvre).—Mais il faut toujours une claque, une petite -coterie dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les -amis sont bons.</p> - -<p>—Je ne veux pas d'amis!</p> - -<p>—Alors, tu seras sifflé.</p> - -<p>—Je veux être sifflé!</p> - -<p>Mannheim était aux anges.</p> - -<p>—Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera -pas.</p> - -<p>—Et bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme -célèbre?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce -but... Non-sens! Folie! Imbécillité!... Comme si la satisfaction de -l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de -toute sorte—ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement, -ignobles concessions—qui sont le prix de la gloire! Que dix mille -diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le -cerveau! Plus rien de tout cela! Je ne veux rien avoir à faire avec le -public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux -être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime...</p> - -<p>—C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier. -Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers?</p> - -<p>—Ah! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs! s'écria -Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement! Savetier, les jours -de la semaine,—musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité, -pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis! Ce serait une -existence!...—Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au -magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce -qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de -quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des -milliers d'idiots?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire -ne me prendra plus aux cheveux: tu peux t'en fier à moi!</p> - -<p>—Assurément, dit Mannheim.</p> - -<p>Il pensait:</p> - -<p>—Dans une heure, il dira le contraire.</p> - -<p>Il conclut tranquillement:</p> - -<p>—Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le <i>Wagner-Verein?</i></p> - -<p>Christophe leva les bras:</p> - -<p>—C'est bien la peine que je m'époumonne, depuis une heure, à te crier -le contraire!... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds! -J'ai en horreur tous ces <i>Wagner-Vereine</i>, tous ces <i>Vereine</i>, tous ces -parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres, -afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons: je suis -un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître!</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant, -enchanté de sa matinée. Il pensait:</p> - -<p>—Il est fou, fou à lier...</p> - -<p>Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les -épaules, et dit:</p> - -<p>—Fou? Il voudrait bien le faire croire!... Il est stupide, et d'un -orgueil ridicule...</p> - - - - -<p>Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de -Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir: la critique -l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable. Mais il -s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche: il ne -voulait pas avoir l'air de céder.</p> - -<p>Waldhaus commençait à s'inquiéter. Aussi longtemps qu'il était -resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec -le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les -autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de -sa personne; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre -d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître, -s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à -l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques -avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à -mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus, -sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer; et il -cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire -taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie! -Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les -appelait capons, et il déclarait qu'il dirait tout—tout ce qu'il avait -le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux! -Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres; -mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même.</p> - -<p>Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le -cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours -riant, se fit fort de mater Christophe; et il paria que, dès son -prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils -restèrent incrédules; mais l'événement prouva que Mannheim ne -s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un -modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante -pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple; tous -s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt: Christophe ne -relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue; et c'est à peine s'il -lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai -lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce -sujet: il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue; et -Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait -que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim -profita de l'occasion: il dit que Christophe avait raison, que la -correction d'épreuves était un métier de prote; et il offrit de l'en -décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais -tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur -rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe -abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien -corriger. Mannheim n'y manqua point: ce fut un jeu pour lui. D'abord, il -ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser -tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le -succès, il poussa plus loin ses expériences: il commença à remanier -les phrases et le sens; il déployait à cet exercice une réelle -virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase -et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le -contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de -mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à -en écrire lui-même; jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais -il jouissait du résultat: certains musiciens, que Christophe -poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir -peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans -la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient -des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à -Mannheim:</p> - -<p>—Attention! tu vas trop loin!</p> - -<p>—Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim.</p> - -<p>Et il continuait de plus belle.</p> - -<p>Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa -copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de -prendre Mannheim à part:</p> - -<p>—Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un -peu...</p> - -<p>Mannheim lisait.</p> - -<p>—Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?</p> - -<p>—Terrible! mon cher, il n'en reste plus rien!</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront?</p> - -<p>—Ah! ce sera un beau vacarme!</p> - -<p>Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages -s'éclairaient autour de Christophe; des gens qu'il exécrait le -saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et -renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda:</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela veut dire?</p> - -<p>C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter: «<i>Avec -tous ses remerciements.</i>»</p> - -<p>Mannheim répondit, en riant:</p> - -<p>—Il fait de l'ironie.</p> - -<p>Christophe fut soulagé:</p> - -<p>—Ouf! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait -plaisir.</p> - -<p>—Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir -l'air: il fait l'homme supérieur, il raille.</p> - -<p>—Il raille?... Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je -vais lui faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier!</p> - -<p>—Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se -moque. C'est de l'humilité, il est bon chrétien: on le frappe sur une -joue, il tend l'autre.</p> - -<p>—Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura -sa fessée!</p> - -<p>Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient.</p> - -<p>—Laisse donc... disait Mannheim.</p> - -<p>—Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus, -un peu moins!...</p> - -<p>Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et -des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus -disait à Mannheim:</p> - -<p>—Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te -prie. Tu vas nous faire pincer.</p> - -<p>—Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et -puis, je lui fais des amis.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4> - - -<h4><a id="LENLISEMENT">L'ENLISEMENT</a></h4> - - -<p>Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art -allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens -français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant -l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne -savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser -exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés -au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une -tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait -donner trois représentations.</p> - -<p>À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis -étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils -prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans -les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils -représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à -Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait -avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait -là une partie de sa famille:—il avait de la famille dans tous les pays -d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités -du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un -sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag, -et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche -commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges, -Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que -le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim -était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays -dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec -enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les -représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards, -qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans -jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré -par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne -foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure -naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art -allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus -des toits de la ville, avec cette légende:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>Insatiable vampire l'éternelle Luxure</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Sur la grande Cité convoite sa pâture.</i>»</span></p> - - -<p>En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur -littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries -égrillardes, <i>l'Aiglon, Madame Sans-Gêne</i>, et des chansons de -café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus -notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent -bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une -affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il -protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était -d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient h un -prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer.</p> - -<p>Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne, -comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en -majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article -parisien pour l'exportation: car rien n'est plus international que la -médiocrité. Christophe connaissait <i>la Tosca</i>, qui devait être le -premier spectacle de la comédienne en tournées; il l'avait entendue en -traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de -petit théâtre rhénan à une œuvre française; et il se disait bien -aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le -théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit -pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits -enthousiastes qu'ils firent de la soirée: il enrageait de s'être -enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont -tout le monde parlait.</p> - -<p>Le second spectacle annoncé devait être une traduction française -d'<i>Hamlet.</i> Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une -pièce de Shakespeare. Shakespeare était pour lui, au même titre que -Beethoven, une source inépuisable de vie. <i>Hamlet</i> lui avait été -particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes -tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir -dans ce miroir magique, il était fasciné; et il tournait autour des -affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller -prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait -dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre; et il fût resté chez -lui, ce soir-là, comme le précédent, si, au moment où il rentrait, -le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim.</p> - -<p>Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais -sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de -son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala, -et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il -avait essayé de s'esquiver; mais son père n'entendait pas raillerie -sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux -ancêtres; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause -d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et -renoncer à la représentation.</p> - -<p>—Vous aviez vos billets? demanda Christophe.</p> - -<p>—Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il faut que je l'aille -porter—(et j'y vais, de ce pas)—à ce crétin de Grünebaum, -l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et -leur dinde de fille. C'est gai!... Je cherche au moins quelque chose à -leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu -que je leur apporte des billets,—quoiqu'ils aimeraient encore mieux que -ces billets fussent de banque.</p> - -<p>Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe:</p> - -<p>—Oh!... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut!...</p> - -<p>Il gloussa:</p> - -<p>—Christophe, tu vas au théâtre?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande. -Tu ne peux pas refuser.</p> - -<p>Christophe ne comprenait pas.</p> - -<p>—Mais je n'ai pas de place.</p> - -<p>—En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force -le billet dans la main.</p> - -<p>—Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père?</p> - -<p>Mannheim se tordait:</p> - -<p>—Il sera dans une colère! fit-il.</p> - -<p>Il s'essuya les yeux, et conclut:</p> - -<p>—Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache -encore rien.</p> - -<p>—Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui -serait désagréable.</p> - -<p>—Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas.</p> - -<p>Christophe avait déplié le billet:</p> - -<p>—Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places?</p> - -<p>—Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu -veux. Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes? On peut t'en -prêter.</p> - -<p>Christophe tendit le billet à Mannheim:</p> - -<p>—Non, décidément. Reprends-le.</p> - -<p>—Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne -peux pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie; mais je ne le reprendrai -pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le -porter aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir!</p> - -<p>Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet -à la main.</p> - -<p>Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait -convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne -l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de -regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller -pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser -perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa -déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond, -il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce -plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père -Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait -vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait -combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il -lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête, -il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard, -il fallait se hâter.</p> - -<p>Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un -écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau. -Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune -fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui -entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir, -pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua -pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il -s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de -réfléchir:</p> - -<p>—Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il, -à brûle-pourpoint.</p> - -<p>Elle rougit, et dit, avec un accent étranger:</p> - -<p>—Non, monsieur.</p> - -<p>—J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en -profiter avec moi?</p> - -<p>Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir -accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et -essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il -fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se -décida brusquement.</p> - -<p>—Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet. -Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.—(Il se vantait.)—Cela vous -fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.</p> - -<p>La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que -les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec -reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.</p> - -<p>—Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.</p> - -<p>Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui -avoir refusé; et elle dit, un peu confuse:</p> - -<p>—Je viens .. Merci.</p> - - - - -<p>Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de face, largement -ouverte: impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas -inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et -resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite, -raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée; elle eût -donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps -de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de -regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de -constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de -la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les -commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des -regards furieux; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand -il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité -indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une -façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce -qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit -à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si -malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à -s'arracher un: oui, ou un: non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié -de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin. Heureusement, le -spectacle commençait.</p> - -<p>Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de -savoir quel rôle jouait la grande actrice: il était de ces naïfs qui -viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne -s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la -Reine; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu -l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à -l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit -ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y -croire...</p> - -<p>—Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ce n'est -pourtant pas...</p> - -<p>Et quand il lui fallut constater que «c'était pourtant» Hamlet, il -poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce -qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la -loge à côté: car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se -taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne -décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à -l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à -cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent, -et même d'y paraître belle,—du moins à des yeux complaisants. Mais -il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il -aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose -n'est pas commune, aujourd'hui.) Le travesti enfantin et un peu ridicule -de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais -celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du -robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur, -halluciné, une femme,—même pas une femme: car une femme qui joue -l'homme ne sera jamais qu'un monstre,—faire d'Hamlet un eunuque, ou un -louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la -niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être -tolérée, un seul jour, sans sifflets!... La voix de l'actrice achevait -de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et -martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble -avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde. -Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à -quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des -grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant -mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de -son côté; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou.</p> - -<p>Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et -se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et -douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À -mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour -voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait -rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande, -robuste, élancée, comme une jeune statue grecque: Électre ou -Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour -s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de -sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le -pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant -pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter -que l'Ophélie ne ressemblât guère à l'image qu'il s'en faisait; et -il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente -mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à -cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste -et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix, -pure, chaude et veloutée: chaque mot sonnait comme un bel accord; -autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe -sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange -vision d'une Ophélie du pays d'Arles! Elle apportait avec elle un peu -de son soleil d'or et de son mistral fou.</p> - -<p>Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le -devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont -il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre -une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à -applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que -Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»—d'une voix basse qui -s'entendait à dix pas.</p> - -<p>Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se -rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours -intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses -extravagances.—Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le -hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une -réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état -d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et -à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au -monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait -été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité -générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle -entendait derrière son dos—(elle n'osait se retourner)—les sourdes -imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à -tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut -glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire? -Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait -instinctivement; elle avait peur de l'effleurer.</p> - -<p>Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu, -elle l'entendit lui dire avec bonhomie:</p> - -<p>—Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous -demande pardon.</p> - -<p>Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait -tout à l'heure décidée à venir.</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était -trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!...</p> - -<p>Il fit de nouveau une grimace de dégoût.</p> - -<p>Elle sourit, et dit tout bas:</p> - -<p>—Malgré tout, c'est beau.</p> - -<p>Il remarqua son accent, et demanda:</p> - -<p>—Vous êtes étrangère?</p> - -<p>—Oui, fit-elle.</p> - -<p>Il regarda sa modeste petite robe:</p> - -<p>—Institutrice? dit-il.</p> - -<p>Elle rougit, et dit:</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Quel pays?</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Je suis Française.</p> - -<p>Il fit un geste d'étonnement:</p> - -<p>—Française? Je ne l'aurais jamais cru.</p> - -<p>—Pourquoi? demanda-t-elle timidement.</p> - -<p>—Vous êtes si... sérieuse! dit-il.</p> - -<p>(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa -bouche.)</p> - -<p>—Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.</p> - -<p>Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez -droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux -châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il -répéta:</p> - -<p>—C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes -du même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais.</p> - -<p>Il ajouta, après un instant de silence:</p> - -<p>—Comme elle est belle!</p> - -<p>Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine -une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien; -mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il -essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne -savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de -théâtre.</p> - -<p>—Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français? -demanda-t-il.</p> - -<p>Il croyait plaisanter: il avait touché juste.</p> - -<p>—Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela -me fait tant de bien! J'étouffe ici.</p> - -<p>Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et -semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y -avoir de blessant pour lui dans cette parole:</p> - -<p>—Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.</p> - -<p>Il rit franchement:</p> - -<p>—Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a -pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf!</p> - -<p>Il leva les épaules, en aspirant l'air.</p> - -<p>Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut -désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges -voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec -colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de -l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la -jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait: -l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui, -dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène -de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut -y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit -qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre -lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse—(car il -n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),—et ne voulant pas se -donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le -foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du -théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer -l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres -et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le -parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient -dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille: -obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui -dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été -impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce. -Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau -triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui, -après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et -ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais -une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie; -et l'amertume enivre...</p> - -<p>Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille -inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même -pas le nom.</p> - - - - -<p>Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de -troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades, -tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de -la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes -du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à -cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la -chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour -Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on -lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul -souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se -nomme?... Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel -nom!</p> - -<p>(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler -les <i>r.</i>)</p> - -<p>—On dirait un juron...</p> - -<p>(Elle en dit un.)</p> - -<p>—Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...—C'est bon, -j'y vais.</p> - -<p>Elle se remit à chanter:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>Rien n'est plus doux que mon amour...</i>»</span></p> - - -<p>en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle -d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle -s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la -vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le -mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la -porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut.</p> - -<p>Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de -sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal -peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux -bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette -riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle -s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas -de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très -reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait -l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait -uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie. -Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne -cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme -la rendaient heureuse:—(elle n'était pas encore gâtée par les -compliments).—Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans -toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir -naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant -de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu -de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une -heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement -à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et -expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons -et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle -qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à -Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans -sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre -fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le -factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont -rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,—et souvent, ne -l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait -franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement, -d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral -balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans -réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en -être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et -puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était -coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de -montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé -tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul, -elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon -garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la -vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de -ses camarades, les tracasseries de Jézabel,—(elle appelait ainsi la -grande comédienne)—qui était attentive à ne pas la laisser briller. -Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et -fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire -du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et, -tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un, -elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre -aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à -l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui -découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient -dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.</p> - -<p>Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils -causaient. Christophe proposa à Corinne—(c'était son nom de -théâtre)—de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à -travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée; et ils se donnèrent -rendez-vous, aussitôt après le dîner.</p> - -<p>À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon -de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle -l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à -ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir -sur le canapé, auprès d'elle:</p> - -<p>—Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle. -J'en ai pour un quart d'heure.</p> - -<p>Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite -et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire -réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter. -Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de -se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant -son rôle; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la -chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle -avait des impatiences d'enfant mal élevée: il lui échappait un juron -drôlatique, ou même d'assez gros mots,—un très gros et très court, -dont elle s'apostrophait elle-même.—Christophe était surpris de son -mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations -justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la tirade où elle -semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui -n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit -perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait: et c'étaient -alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point; quand -elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit: -«Zut!», elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée -dans un coin de la chambre, et dit:</p> - -<p>—Vacances! L'heure est sonnée!... Allons nous promener!</p> - -<p>Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule:</p> - -<p>—Vous croyez que vous saurez?</p> - -<p>Elle répondit avec assurance:</p> - -<p>—Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait -alors?</p> - -<p>Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en -l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites -d'accords. De l'autre pièce, elle cria:</p> - -<p>—Oh! qu'est-ce que c'est que cela? Jouez encore! Que c'est -joli!</p> - -<p>Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua. -Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle -s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les -Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à -propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait: cela le -changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands. -Deux exagérations contraires: l'une tendait à faire d'un bibelot une -montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot; celle-ci n'était -pas moins ridicule que celle-là; mais elle lui semblait, pour -l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle -sortait.—Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait; et quand -elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien -dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur; mais -elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et -exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut -oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part: elle adorait la -musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à -l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au -sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par -hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait -davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle -aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf -étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est -bon musicien, il lui dit:</p> - -<p>—C'est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je n'aurais jamais -cru...</p> - -<p>Corinne lui rit au nez.</p> - -<p>Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles -à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne -semblait pas déroutée par les hardiesses expressives; et, après une -mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par -douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en -Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de -recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire, -sans presque se tromper! Il se retourna vers elle et lui saisit les -mains, avec effusion:</p> - -<p>—Mais vous êtes musicienne! cria-t-il.</p> - -<p>Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse -dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait -reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée -de ce côté. Il s'exclamait:</p> - -<p>—Quel dommage!</p> - -<p>—Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. Elle se fit -expliquer le sens de ses <i>Lieder</i>; il lui disait les mots allemands, et -elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux -plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de -chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes; et, quand elle -ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et -barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le -faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui -ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la -gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais -quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle -pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou -n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée. -Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus -appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise: elle -faisait quelques compliments, par politesse; mais on voyait que cela ne -lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle -n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même -aux artistes le <i>déjà entendu</i>, et qui leur fait reproduire à leur -insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules -qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas -non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse; (ou, du -moins, sa sentimentalité était autre: il n'en connaissait pas encore -les défauts); elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur -un peu molle, qu'on préférait en Allemagne; elle n'apprécia point le -plus médiocre de ses <i>Lieder</i>,—une mélodie qu'il eût voulu pouvoir -détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux -de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de -Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec -franchise une passion précise: c'était aussi à celles-là qu'il -attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de -sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles -à Christophe: elle éprouvait un heurt; elle s'arrêtait devant, et -demandait «si vraiment c'était comme ça». Quand il disait que oui, -alors elle se décidait à sauter le pas difficile; mais ensuite, elle -faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à -Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la -refaisait au piano.</p> - -<p>—Vous n'aimez pas cela? demandait-il.</p> - -<p>Elle fronçait le nez.</p> - -<p>—C'est faux, disait-elle.</p> - -<p>—Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce -qu'il dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici?</p> - -<p>(Il montrait son cœur.)</p> - -<p>Mais elle secouait la tête:</p> - -<p>—Peut-être bien; mais c'est faux, là.</p> - -<p>(Elle se tirait l'oreille.)</p> - -<p>Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la -déclamation allemande:</p> - -<p>—Pourquoi est-ce qu'il parle si fort? demandait-elle. Il est tout seul. -Est ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent? Il a l'air... -(Pardon! vous ne vous fâcherez pas?)... il a l'air de héler un bateau.</p> - -<p>Il ne se lâchait pas; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y -avait là du vrai. Ces observations l'amusaient; personne ne les lui -avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée -déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre -grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la -musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de -l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il -s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation -scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à -surmonter; et ils firent des projets pour l'avenir.</p> - -<p>Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À -cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de -se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre; personne -n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans -l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée.</p> - - - - -<p>Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne -devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes: -elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur -à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle -voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y -regardait Christophe, qui souriait derrière son dos: elle lui tira la -langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna -gaiement vers Christophe:</p> - -<p>—Bonjour, ami! dit-elle.</p> - -<p>Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas -à être si intime; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle -n'attachait pas tant d'importance à cette faveur: c'était pour elle un -bonjour comme un autre.</p> - -<p>—Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir.—(Elle -parlait de sa perruque.)—J'étais si désolée! Si vous étiez venu, ce -matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres.</p> - -<p>Il demanda pourquoi.</p> - -<p>C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses -emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au -rôle.</p> - -<p>—Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai -vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame -Désirée?</p> - -<p>—Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame -était toute blanche. Madame était comme morte.</p> - -<p>Christophe rit. Corinne le vit dans la glace:</p> - -<p>—Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée.</p> - -<p>Elle rit aussi.</p> - -<p>Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille.—Tout -avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de -coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le -sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa. -Elle s'habilla, longuement; elle s'amusait à demander l'avis de -Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit -naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu -personne d'aussi «luxurieux».—Elle le regarda d'abord, interloquée, -puis poussa de grands éclats de rire.</p> - -<p>—Qu'est-ce que j'ai dit? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela -qu'il faut dire?</p> - -<p>—Si! Si! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement -cela.</p> - -<p>Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante -attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française -railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle -pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes -postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes -sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, les cocottes de la -ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en -habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire -<i>Germania</i> et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de -table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de -coiffeur où trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une -hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait -le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en -compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre -tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des -gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la -raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil -malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui -faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres -et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées; elle gonflait les -joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait -saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en -riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences; car il -ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus -grand'chose à perdre; car une telle promenade était faite pour la -couler à jamais.</p> - -<p>Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte -de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui -balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier; -elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et -continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut -qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du -Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire -française. Après quoi, elle fit le muezzin.—Le crépuscule tombait. -Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le -long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles -magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des -chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne -délogé, à la représentation d'<i>Hamlet.</i> Elle était si absorbée -dans sa prière qu'elle ne le vit point; elle avait une expression -douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques -mots, la saluer au moins; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon.</p> - -<p>Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la -représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage -d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte, -pour lui remettre ce billet de Corinne:</p> - - -<blockquote> -<p>«Veine! Jézabel malade! Relâche! Vive la classe!... -Ami! Venez! Ferons la dînette ensemble!</p> - -<p style="margin-left: 30%;">«Amie!</p> - -<p style="margin-left: 65%;">«Corinette.</p> - -<p>«<i>P.-S.</i>—Portez beaucoup de musique!...»</p></blockquote> - - -<p>Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi -content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait, -de trouver toute la troupe réunie au dîner; mais il ne vit personne. -Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et -riante, tout au fond de la maison; il se mit à sa recherche, et parvint -à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter -un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arome -indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle -était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles -baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de -français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles -riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres. -L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la -porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux -plat. Il fit un peu la grimace: sur quoi elle le traita de barbare -Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour -lui.</p> - -<p>Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête: il -n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de -demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent:</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—Vous ne soupez pas ensemble?</p> - -<p>—Jamais! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre!... Ah bien! -s'il fallait encore se retrouver à table!...</p> - -<p>Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné -et charmé:</p> - -<p>—Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable!</p> - -<p>—Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable?</p> - -<p>—Sociable, cela veut dire: vivre en Société. Il faut nous voir, nous -autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du -jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en -Société: on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la -Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope, -sans boire avec la Société.</p> - -<p>—Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre?</p> - -<p>—N'est-ce pas fraternel?</p> - -<p>—Zut pour la fraternité! Je veux bien être «frère» de ceux qui me -plaisent; je ne le suis pas des autres... Pouah! Ce n'est pas une -société, cela, c'est une fourmilière!</p> - -<p>—Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense -comme vous!</p> - -<p>—Venez chez nous alors!</p> - -<p>Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les -Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une -exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le -désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à -Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris, -était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait; -chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait -point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était -point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des -autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était -point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des -lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent -à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des -cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les -journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des -encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête -avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents -inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce -n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait -tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces, -affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de -médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de -valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie -sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français -chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur -idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe -des autres peuples.</p> - -<p>Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi -s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant -parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le -jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait -pas plus qu'elle.</p> - -<p>Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer -sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer -elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un -peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais -c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait -pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il -n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait -une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature -méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle -humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute -plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle -où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en -l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais -venue.</p> - -<p>Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le -piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle -avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la -musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue -contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait, -tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable -museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante, -attendait.—Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne -le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il -se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se -retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie -de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et -semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.</p> - -<p>Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.</p> - -<p>Il n'y comprenait rien:</p> - -<p>—Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque -chose de drôle?</p> - -<p>Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il -suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle -repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre -bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire -à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il -vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle -eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui -pleuraient, et lui tendit les deux mains.</p> - -<p>—Quel bon garçon vous faites! dit-elle.</p> - -<p>—Pas plus mauvais qu'un autre.</p> - -<p>Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui -tenant toujours les mains.</p> - -<p>—Pas sérieuse, la <i>Françoise?</i> fit-elle.</p> - -<p>(Elle prononçait: «<i>Françouèse</i>».)</p> - -<p>—Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur.</p> - -<p>Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les -mains, et dit:</p> - -<p>—Amis?</p> - -<p>—Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.</p> - -<p>—Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en -voudra pas à la <i>Françoise</i> de n'être pas sérieuse?</p> - -<p>—Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si -bête?</p> - -<p>—C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris?</p> - -<p>—C'est promis... Et elle, elle m'écrira?</p> - -<p>—C'est juré... Dites aussi: Je le jure.</p> - -<p>—Je le jure.</p> - -<p>—Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main.</p> - -<p>Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il -écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en -français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain, -avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à -Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore -quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une -photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se -quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et -vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais -que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer -bien aussi, sans amour, en bonne camarade.</p> - -<p>Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put -lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une -répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait -promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en -chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe; -mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la -représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte, -frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de -joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement -reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle -était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et -intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son -succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et -la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux -yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne -naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton -affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était -irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur -tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et -le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son -visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de -partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand -il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui -devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine -si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se -fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il -pouvait—qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne -demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne -pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son -irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu. -Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe -moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie -enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les -défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en -sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle -parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux -rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,—ce -sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande: -il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains -traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries -sensuelles, un peu grossières:—l'éternel féminin. Mais ce qu'il -aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne -lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des -beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres -harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au -soleil.—Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses -adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent -leurs promesses de s'écrire et de se revoir.</p> - -<p>Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station -intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste -dans le wagon arrêté en face du sien,—dans un compartiment de -troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à -la représentation d'<i>Hamlet.</i> Elle vit aussi Christophe, et elle le -reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et -restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu -d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une -vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât -le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il -devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il -voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui -adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça -à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils -se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé -contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils -plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double -fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs -mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons -s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de -timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés -dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à -se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit -disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme -deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de -l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité -peut-être.</p> - -<p>Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait -de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était -là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du -wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres -pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne -papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes -de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer.</p> - -<p>Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la -marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il -souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir -et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou -ses coquetteries vulgaires.</p> - -<p>—Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se -déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait -à côté.</p> - -<p>Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint -à l'esprit:</p> - -<p>—Il y en a d'autres, aussi.</p> - -<p>Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de -sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait -point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à -la jeune fille du wagon:</p> - -<p>—Elle n'a pas l'air Française.</p> - -<p>Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français -et ce qui ne l'est point.</p> - - - - -<p>Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit, -il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la -valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et -brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui -traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès -le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une -sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit:</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me -regarde pas.</p> - -<p>Il se rendormit.</p> - -<p>Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut -Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé -de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que -l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que -Mannheim en attendait:</p> - -<p>—Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès -de toi.</p> - -<p>—Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe.</p> - -<p>—Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la -loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice -française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela!</p> - -<p>—C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe, -stupéfait.</p> - -<p>—Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le -conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une -rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la -porte.</p> - -<p>—Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause -de moi?</p> - -<p>—Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit?</p> - -<p>Christophe se désolait.</p> - -<p>—Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas -d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les -Grünebaum viendraient à apprendre...</p> - -<p>—Quoi? criait Christophe, apprendre quoi?</p> - -<p>—Qu'elle était ta maîtresse, parbleu!</p> - -<p>—Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est.</p> - -<p>Mannheim eut un sourire, qui voulait dire:</p> - -<p>—Tu me crois trop bête.</p> - -<p>Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire -à ce qu'il affirmait. Mannheim dit:</p> - -<p>—Alors c'est encore plus drôle.</p> - -<p>Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur -dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada:</p> - -<p>—Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les -convaincre davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille -est loin, maintenant.</p> - -<p>Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la -jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul -ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa, -l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne -s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait -Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une -mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement -sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot -des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément -au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il -s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de -chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait.</p> - -<p>Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui -écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il -reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à -cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on -s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une -année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture -enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande -dame,—quelques mots affectueux et drolatiques.—Et puis, elle -en resta là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de -penser à lui.</p> - - - - -<p>Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils -avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une -pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,—une sorte de -mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne, -passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber, -par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était -tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait -avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique. -Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout -mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames -anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des -dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour -Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de -compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les -chefs-d'œuvre leurs petites ordures.</p> - -<p>Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient rendu plus sensible -la lourdeur et, souvent, la laideur de la déclamation wagnérienne, se -demandait si ce n'était pas un non-sens, une œuvre contre nature, -d'accoupler au théâtre et de ligoter ensemble dans le récitatif la -parole et le chant: c'était comme si l'on voulait attacher au même -char un cheval et un oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs -rythmes. On pouvait comprendre qu'un artiste sacrifiât l'un des deux -arts au triomphe de celui qu'il préférait. Mais chercher un compromis -entre eux, c'était les sacrifier tous deux: c'était vouloir que la -parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant, -que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de -canal monotones, que celui-là chargeât ses beaux membres nus -d'étoffes riches et lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas. -Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leurs libres mouvements? -Telle, une belle fille, qui va d'un pas alerte le long d'un ruisseau, et -qui rêve en marchant: le murmure de l'eau berce sa rêverie; sans -qu'elle en ait conscience, elle rythme ses pas sur le chant du ruisseau. -Ainsi, libres toutes deux, musique et poésie s'en iraient côte à -côte, en mélangeant leurs rêves.—Assurément, à cette union toute -musique n'était point bonne, ni toute poésie. Les adversaires du -mélodrame avaient beau jeu contre la grossièreté des essais qui en -avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe -avait partagé leurs répugnances: la sottise des acteurs qui se -chargeaient de ces récitations parlées sur un accompagnement -instrumental, sans se soucier de l'accompagnement, sans chercher à y -fondre leur voix, mais tâchant au contraire qu'on n'entendît rien -qu'eux, avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, depuis -qu'il avait goûté l'harmonieuse voix de Corinne,—cette voix liquide -et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon dans l'eau, qui -épousait tous les contours d'une phrase mélodique, qui était comme un -chant plus fluide et plus libre,—il avait entrevu la beauté d'un art -nouveau.</p> - -<p>Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté -pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, si l'on veut qu'il soit -vraiment artistique, est le plus difficile de tous. Surtout, cet art -réclame une condition essentielle: la parfaite harmonie des efforts -combinés du poète, du musicien et des interprètes.—Christophe ne -s'en inquiétait point: il se lançait à l'étourdie dans un art -inconnu, dont lui seul pressentait les lois.</p> - -<p>Sa première idée fut de revêtir de musique une féerie de -Shakespeare, ou un acte du <i>Second Faust.</i> Mais les théâtres se -montraient peu disposés à tenter l'expérience; elle devait être -coûteuse et paraissait absurde. On admettait bien la compétence de -Christophe en musique; mais qu'il se permît d'avoir des idées sur le -théâtre faisait sourire les gens: on ne le prenait pas au sérieux. Le -monde de la musique et celui de la poésie semblaient deux États -étrangers l'un à l'autre, et secrètement hostiles. Pour pénétrer -dans l'État poétique, il fallut que Christophe acceptât la -collaboration d'un poète; et ce poète, il ne lui fut pas permis de le -choisir. Il ne se le fût pas permis lui-même: il se défiait de son -goût littéraire; on lui avait persuadé qu'il n'entendait rien à la -poésie; et, de fait, il n'entendait rien aux poésies qu'on admirait -autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il -s'était donné bien du mal, pour tâcher de sentir la beauté de tel ou -tel poème; il était toujours sorti de là bredouille, et un peu -honteux: non, décidément, il n'était pas poète. À la vérité, il -aimait passionnément certains poètes d'autrefois; et cela le consolait -un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les aimer. -N'avait-il pas, une fois, exprimé l'idée saugrenue qu'il n'est de -grands poètes que ceux qui restent grands, même traduits en prose, -même traduits en une prose étrangère, et que les mots n'ont de prix -que par l'âme qu'ils expriment? Ses amis s'étaient moqués de lui. -Mannheim le traita d'épicier. Il n'avait pas essayé de se défendre. -Comme il voyait journellement, par l'exemple des littérateurs qui -parlent de musique, le ridicule des artistes qui prétendent juger d'un -autre art que le leur, il se résignait, (un peu incrédule au fond), à -son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les -jugements de ceux qu'il croyait mieux informés. Aussi se laissa-t-il -imposer par ses amis de la Revue un grand homme de cénacle décadent, -Stephan von Hellmuth, qui lui apporta une <i>Iphigénie</i> de sa façon. -C'était alors le temps où les poètes allemands—(comme leurs -confrères de France)—étaient en train de refaire les tragédies -grecques. L'œuvre de Stephan von Hellmuth était une de ces étonnantes -pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar -Wilde,—sans oublier, bien entendu, quelques manuels d'archéologie. -Agamemnon était neurasthénique, et Achille impuissant: ils se -désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes -n'y changeaient rien. Toute l'énergie du drame était concentrée dans -le rôle d'Iphigénie,—une Iphigénie névrosée, hystérique, et -pédante, qui faisait la leçon aux héros, déclamait furieusement, -exposait au public son pessimisme Nietzschéen, et, ivre de mourir, -s'égorgeait elle-même, avec des éclats de rire.</p> - -<p>Rien de plus contraire à l'esprit de Christophe que cette littérature -prétentieuse d'Ostrogoth dégénéré, qui se costume à la grecque. -Autour de lui, on criait au chef-d'œuvre. Il fut lâche, il se laissa -persuader. À vrai dire, il crevait de musique, et bien plus qu'au texte -il songeait à sa musique. Le texte lui était un lit où épancher le -flot de ses passions. Il était aussi loin que possible de l'état -d'abnégation et d'impersonnalité intelligente, qui convient au -traducteur musical d'une œuvre poétique. Il ne pensait qu'à lui, et -pas du tout à l'œuvre. Il se gardait d'en convenir. D'ailleurs, il se -faisait illusion: il voyait dans le poème tout autre chose que ce qui -s'y trouvait. Comme lorsqu'il était enfant, il était arrivé à se -bâtir dans sa tête une pièce entièrement différente de celle qu'il -avait sous les yeux.</p> - -<p>Au cours des répétitions, il aperçut l'œuvre réelle. Un jour qu'il -écoutait une scène, elle lui parut si bête qu'il crut que les acteurs -la défiguraient; et il eut la prétention non seulement de la leur -expliquer, en présence du poète, mais de l'expliquer à celui-ci, qui -prenait la défense de ses interprètes. L'auteur se rebiffa, et dit, -d'un ton piqué, qu'il pensait savoir ce qu'il avait voulu écrire. -Christophe n'en démordait point, et soutenait que Hellmuth n'y -comprenait rien. L'hilarité générale l'avertit qu'il se rendait -ridicule. Il se tut, convenant qu'après tout ce n'était pas lui qui -avait écrit les vers. Alors il vit l'écrasante nullité de la pièce, -et il en fut accablé; il se demandait comment il avait pu s'y tromper. -Il s'appelait imbécile, et s'arrachait les cheveux. Il avait beau -tâcher de se rassurer, en se répétant: «Tu n'y comprends rien: ce -n'est pas ton affaire. Occupe-toi de ta musique!»—il se sentait si -honteux—de la niaiserie, du pathos prétentieux, de la fausseté -criante des mots, des gestes, des attitudes, que par moments, tandis -qu'il conduisait l'orchestre, il n'avait plus la force de lever son -bâton: il avait envie d'aller se cacher dans le trou du souffleur. Il -était trop franc et trop mauvais politique pour déguiser ce qu'il -pensait. Chacun s'en apercevait: ses amis, les acteurs, et l'auteur. -Hellmuth lui disait, avec un sourire pincé:</p> - -<p>—Est-ce que ceci n'a pas encore l'heur de vous plaire?</p> - -<p>Christophe répondait bravement:</p> - -<p>—Pour dire la vérité, non. Je ne comprends pas.</p> - -<p>—Vous ne l'aviez donc pas lu, pour faire votre musique?</p> - -<p>—Si, disait naïvement Christophe, mais je me trompais, je -comprenais autre chose.</p> - -<p>—C'est dommage alors que vous n'ayez pas écrit vous-même ce que -vous compreniez.</p> - -<p>—Ah! si je l'avais pu! disait Christophe.</p> - -<p>Le poète, vexé, critiquait, pour se venger, la musique. Il se -plaignait qu'elle fût encombrante, et qu'elle empêchât d'entendre les -vers.</p> - -<p>Si le poète ne comprenait pas le musicien, ni le musicien le poète, -les acteurs ne comprenaient ni l'un ni l'autre, et ne s'en inquiétaient -point. Ils cherchaient seulement dans leurs rôles des phrases, de place -en place, où accrocher leurs effets habituels. Il n'était pas question -d'adapter leur déclamation à la tonalité du morceau et au rythme -musical: ils allaient d'un côté, et la musique de l'autre; on eût dit -qu'ils chantaient constamment hors du ton. Christophe en grinçait des -dents et s'épuisait à leur crier la note: ils le laissaient crier, et -continuaient imperturbablement, ne comprenant même pas ce qu'il voulait -d'eux.</p> - -<p>Christophe eût tout lâché, si les répétitions n'avaient été -avancées, et s'il n'eût été lié par la crainte d'un procès. -Mannheim, à qui il fit part de son découragement, se moqua de lui:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il. Tout va très bien. Vous ne vous -comprenez pas l'un l'autre? Eh! qu'est-ce que cela fait? Qui a jamais -compris une œuvre, en dehors de l'auteur? Il a encore bien de la -chance, quand il se comprend lui-même!</p> - -<p>Christophe se tourmentait de la niaiserie du poème, qui, disait-il, -ferait tomber sa musique. Mannheim ne faisait pas de difficulté pour -reconnaître que le poème n'avait pas le sens commun, et que Hellmuth -était «un daim»; mais il n'avait aucune inquiétude à son égard: -Hellmuth donnait de bons dîners, et il avait une jolie femme: qu'est-ce -qu'il faut de plus a la critique?—Christophe haussait les épaules, -disant qu'il n'avait pas le temps d'écouter des balivernes.</p> - -<p>—Mais ce ne sont pas des balivernes! disait Mannheim, en riant. -Voilà bien les gens graves! Ils n'ont aucune idée de ce qui compte dans -la vie.</p> - -<p>Et il conseillait à Christophe de ne pas tant se préoccuper des -affaires de Hellmuth, et de songer aux siennes. Il rengageait à faire -un peu de réclame. Christophe refusait avec indignation. À un -reporter, qui cherchait à l'interviewer sur sa vie, il répondait, -furieux:</p> - -<p>—Cela ne vous regarde pas!</p> - -<p>Et quand on lui demandait sa photographie pour une Revue, il sautait de -colère, en criant qu'il n'était pas, Dieu merci! le Kaiser pour -étaler sa tête aux passants.—Impossible de le mettre en relations -avec les salons influents. Il ne répondait pas aux invitations; et -quand, par hasard, il avait été forcé d'accepter, il oubliait de s'y -rendre, ou venait de si mauvaise grâce qu'il semblait avoir pris à -tâche d'être désagréable à tout le monde.</p> - -<p>Mais le comble fut qu'il se brouilla avec sa Revue, deux jours -avant la représentation.</p> - - - - -<p>Ce qui devait arriver arriva. Mannheim avait continué sa révision des -articles de Christophe; il ne se gênait plus pour biffer des lignes -entières de critique et les remplacer par des compliments.</p> - -<p>Un jour, dans un salon, Christophe se trouva en présence d'un -virtuose,—un pianiste bellâtre, qu'il avait éreinté, et qui vint le -remercier, en souriant de toutes ses dents blanches. Il répondit -brutalement qu'il n'y avait pas de quoi. L'autre insistait, se -confondant en protestations de reconnaissance. Christophe y coupa court, -en lui disant que s'il était satisfait de l'article, c'était son -affaire, mais que l'article n'avait certainement pas été écrit pour -le satisfaire. Et il lui tourna le dos. Le virtuose le prit pour un -bourru bienfaisant, et s'en alla en riant. Mais Christophe, qui se -souvint d'avoir reçu, peu avant, une carte de remerciements d'une autre -de ses victimes, fut brusquement traversé d'un soupçon. Il sortit, il -alla acheter à un kiosque de journaux le dernier numéro de la Revue, -il chercha son article, il lut... Sur le moment, il se demanda s'il -devenait fou. Puis, il comprit; et, dans une rage folle, il courut aux -bureaux du <i>Dionysos.</i></p> - -<p>Waldhaus et Mannheim s'y trouvaient, en conversation avec une actrice de -leurs amies. Ils n'eurent pas besoin de demander à Christophe pourquoi -il venait. Jetant le numéro de la Revue sur la table, Christophe, sans -prendre le temps de respirer, les apostropha avec une violence inouïe, -criant, les traitant de drôles, de gredins, de faussaires, et tapant le -plancher à tour de bras avec une chaise. Mannheim essayait de rire. -Christophe voulut lui flanquer son pied au derrière. Mannheim se -réfugia derrière la table, en se tordant. Mais Waldhaus le prit de -très haut. Digne et gourmé, il s'évertuait à faire entendre, au -milieu du vacarme, qu'il ne permettrait pas qu'on lui parlât sur ce -ton, que Christophe aurait de ses nouvelles; et il lui tendait sa carte. -Christophe la lui jeta au nez:</p> - -<p>—Faiseur d'embarras!... Je n'ai pas besoin de votre carte pour savoir -qui vous êtes... Vous êtes un polisson et un faussaire!... Et vous -croyez que je vais me battre avec vous?... Une correction, c'est tout ce -que vous méritez!...</p> - -<p>De la rue, on entendait sa voix. Les gens s'arrêtaient pour écouter. -Mannheim ferma les fenêtres. La visiteuse, effrayée, cherchait à -s'enfuir; mais Christophe bloquait la porte. Waldhaus blême et -suffoqué, Mannheim bredouillant, ricanant, essayaient de répondre. -Christophe ne les laissa point parler. Il déchargea sur eux tout ce -qu'il put imaginer de plus blessant, et ne s'en alla que quand il fut à -bout de souffle et d'injures. Waldhaus et Mannheim ne retrouvèrent la -voix que quand il fut parti. Mannheim reprit vite son aplomb: les -injures glissaient sur lui, comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais -Waldhaus restait ulcéré: sa dignité avait été outragée; et, ce qui -rendait l'affront plus mortifiant, c'est qu'il avait eu des témoins: il -ne pardonnerait jamais. Ses collègues firent chorus. De toute la Revue, -Mannheim continua, seul, à n'en pas vouloir à Christophe: il s'était -amusé de lui, tout son soûl; il ne trouvait pas que ce fût payer trop -cher, au prix de quelques gros mots, la pinte de bon sang qu'il s'était -faite à ses dépens. C'avait été une bonne farce: s'il en eût été -l'objet, il en eût ri tout le premier. Aussi, était-il prêt à serrer -la main de Christophe, comme si rien ne s'était passé. Mais Christophe -était plus rancunier; il repoussa toute avance. Mannheim ne s'en -affecta point: Christophe était un jouet, dont il avait tiré tout -l'amusement possible; il commençait à s'enflammer pour un autre -pantin. Du jour au lendemain, tout fut fini entre eux. Cela n'empêcha -point Mannheim de continuer à dire, quand on parlait devant lui de -Christophe, qu'ils étaient amis intimes. Et peut-être qu'il le -croyait.</p> - -<p>Deux jours après la brouille, eut lieu la première d'<i>Iphigénie.</i> -Four complet. La Revue de Waldhaus loua le poème, et ne dit rien de la -musique. Les autres journaux s'en donnèrent à cœur-joie. On rit et on -siffla. La pièce fut retirée, après la troisième représentation; -mais les railleries ne cessèrent point si vite. On était trop heureux -de trouver cette occasion de dauber sur Christophe; et l'<i>Iphigénie</i> -resta, pendant plusieurs semaines, un sujet d'inépuisables -plaisanteries. On savait que Christophe n'avait plus d'arme pour se -défendre; et l'on en profitait. La seule chose qui retînt encore un -peu, c'était sa situation à la cour. Bien que ses rapports fussent -devenus assez froids avec le grand-duc, qui lui avait fait, à maintes -reprises, des observations dont il n'avait tenu aucun compte, il -continuait de se rendre de temps en temps au château et de -bénéficier, dans l'esprit du public, d'une sorte de protection -officielle, plus illusoire que réelle.—Il se chargea lui-même de -détruire ce dernier appui.</p> - - - - -<p>Il souffrait des critiques. Elles ne s'adressaient pas seulement à sa -musique, mais à son idée d'une forme d'art nouvelle, qu'on ne se -donnait pas la peine de comprendre: (il était plus facile de la -travestir, pour la ridiculiser). Christophe n'avait pas encore la -sagesse de se dire que la meilleure réponse qu'on puisse faire à des -critiques de mauvaise foi, est de ne leur en faire aucune, et de -continuer à créer. Il avait pris, depuis quelques mois, la mauvaise -habitude de ne laisser passer aucune attaque injuste, sans y répondre. -Il écrivit un article, où il n'épargnait point ses adversaires. Les -deux journaux bien pensants, auxquels il le porta, le lui rendirent, en -s'excusant avec une politesse ironique de ne pouvoir le publier. -Christophe s'entêta. Il se souvint du journal socialiste de la ville, -qui lui avait fait des avances. Il connaissait un des rédacteurs; ils -discutaient parfois ensemble. Christophe avait plaisir à trouver -quelqu'un qui parlât librement du pouvoir, de l'armée, des préjugés -oppressifs et archaïques. Mais la conversation ne pouvait aller bien -loin; car, avec le socialiste, elle revenait toujours à Karl Marx, qui -était absolument indifférent à Christophe. D'ailleurs, Christophe -retrouvait dans ces discours d'homme libre,—en outre d'un matérialisme -qui ne lui plaisait pas beaucoup,—une rigueur pédante et un despotisme -de pensée, un culte secret de la force, un militarisme à rebours, qui -ne sonnaient pas très différemment de ce qu'il entendait, chaque jour, -en Allemagne.</p> - -<p>Néanmoins, ce fut à lui et à son journal qu'il songea, quand il se -vit fermer la porte des autres rédactions. Il se dit bien que sa -démarche ferait scandale: le journal était violent, haineux, -constamment condamné; mais comme Christophe ne le lisait pas, il ne -pensait qu'à la hardiesse des idées, qui ne l'effrayait point, et non -à la bassesse du ton, qui lui eût répugné. Au reste, il était si -enragé de voir l'entente sournoise des autres journaux afin de -l'étouffer, que peut-être eût-il passé outre, même s'il avait été -mieux averti. Il voulait montrer aux gens qu'on ne se débarrassait pas -si facilement de lui.—Il porta donc l'article à la rédaction -socialiste, où il fut reçu à bras ouverts. Le lendemain, l'article -parut; et le journal annonçait, en termes emphatiques, qu'il s'était -assuré le concours du jeune et talentueux maître, le camarade Krafft, -dont étaient bien connues les ardentes sympathies pour les -revendications de la classe ouvrière.</p> - -<p>Christophe ne lut ni la note, ni l'article; car, ce matin-là, qui -était un dimanche, il était parti avant l'aube, pour une promenade à -travers champs. Il était admirablement disposé. En voyant lever le -soleil, il cria, rit, iodla, sauta et dansa. Plus de Revue, plus de -critiques à faire! C'était le printemps, et le retour de la musique du -ciel et de la terre, la plus belle de toutes. Fini des sombres salles de -concerts, étouffantes et puantes, des voisins désagréables, des -virtuoses insipides! On entendait s'élever la merveilleuse chanson des -forêts murmurantes; et sur les champs passaient les effluves enivrants -de la Vie qui brisait l'écorce de la terre.</p> - -<p>Il revenait de promenade, la tête bourdonnante de lumière, quand sa -mère lui remit une lettre apportée du palais en son absence. La -lettre, écrite sous une forme impersonnelle, avisait monsieur Krafft -qu'il eût à se rendre, ce matin, au château.—Le matin était passé: -il était près d'une heure. Christophe ne s'en émut guère.</p> - -<p>—Il est trop tard maintenant, dit-il. Ce sera pour demain.</p> - -<p>Mais sa mère s'inquiéta:</p> - -<p>—Non, non, on ne peut pas remettre ainsi un rendez-vous de -Son Altesse; il faut y aller, tout de suite. Peut-être s'agit-il d'une -affaire importante.</p> - -<p>Christophe haussa les épaules:</p> - -<p>—Importante? Comme si ces individus pouvaient avoir quelque chose -d'important à vous dire!... Il va m'exposer ses idées sur la musique. -Ce sera gai!... Pourvu qu'il ne lui ait pas pris fantaisie de rivaliser -avec Siegfried Meyer<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, et qu'il n'ait pas, lui aussi, à montrer un -<i>Hymne à Ægir!</i> Je ne l'épargnerai pas. Je lui dirai: «Faites donc -de la politique. Là, vous êtes le maître: vous aurez toujours raison. -Mais dans l'art, prenez garde! Dans l'art, on vous voit sans casque, -sans panache, sans uniforme, sans argent, sans titres, sans aïeux, sans -gendarmes;... et dame! pensez un peu: qu'est-ce qui restera de vous?</p> - -<p>La bonne Louisa, qui prenait tout au sérieux, leva les bras au -ciel:</p> - -<p>—Tu ne diras pas cela!... Tu es fou! Tu es fou!...</p> - -<p>Il s'amusait à l'inquiéter, en abusant de sa crédulité, jusqu'à ce -que la dose de l'extravagance fût si forte que Louisa finît par -comprendre qu'il se moquait d'elle. Elle lui tournait le dos:</p> - -<p>—Tu es trop bête, mon pauvre garçon!</p> - -<p>Il l'embrassa en riant. Il était de magnifique humeur: il avait -trouvé, dans sa promenade, un beau thème musical; et il le sentait -s'ébattre en lui, comme un poisson dans l'eau. Il ne voulut point -partir pour le château, avant d'avoir mangé: il avait un appétit -d'ogre. Louisa veilla ensuite à sa toilette; car il recommençait à la -tourmenter: il prétendait qu'il était bien comme il était, avec ses -vêtements usés et ses souliers poudreux. Cela ne l'empêcha point d'en -changer et de cirer ses chaussures, en sifflant comme un merle et en -imitant tous les instruments de l'orchestre. Quand il eut fini, sa mère -passa l'inspection et refit gravement son nœud de cravate. Il était -très patient, par extraordinaire, parce qu'il était content de -lui,—ce qui n'était pas non plus très ordinaire. Il partit, en disant -qu'il allait enlever la princesse Adélaïde,—la fille du grand-duc, -une assez jolie femme, mariée à un petit prince allemand, qui était -venue passer quelques semaines auprès de ses parents. Elle avait -témoigné jadis quelque sympathie à Christophe, quand il était -enfant; et il avait un faible pour elle. Louisa prétendait qu'il en -était amoureux; et, pour s'amuser, il feignait de l'être.</p> - -<p>Il ne se pressait pas d'arriver, flânant devant les boutiques, -s'arrêtant dans la rue, pour caresser un chien, qui flânait comme lui, -étendu sur le flanc et bâillant au soleil. Il sauta les grilles -inoffensives, qui ceignaient la place du château,—un grand carré -désert, entouré de maisons, avec deux jets d'eau assoupis, deux -parterres symétriques et sans ombre, séparés, comme par une raie sur -le front, par une allée sablée, ratissée, bordée d'orangers en -caisse; au milieu, la statue en bronze d'un grand-duc inconnu, costume -Louis-Philippe, sur un socle décoré aux quatre angles par des -allégories de Vertus. Sur un banc, un promeneur unique dormait sur son -journal. A la grille du château, un poste de soldats inutiles dormait. -Derrière les fossés pour rire de la terrasse du château, deux canons -endormis bâillaient sur la ville endormie. Christophe leur rit au nez -à tous.</p> - -<p>Il entra au château sans se préoccuper de prendre une attitude -officielle: tout au plus s'il cessa de chantonner; ses pensées -continuaient de danser. Il jeta son chapeau sur la table du vestibule, -en interpellant familièrement le vieil huissier, qu'il connaissait -depuis l'enfance:—(le bonhomme était déjà là, lors de la première -visite que Christophe avait faite au château avec son grand-père, le -soir où il vit Hassler);—mais le vieux qui toujours répondait avec -bonhomie aux boutades peu respectueuses de Christophe, prit, cette fois, -un air rogue. Christophe n'y fit pas attention. Un peu plus loin, dans -l'antichambre, il rencontra un employé de la chancellerie, fort bavard -et prodigue avec lui, d'ordinaire, en démonstrations d'amitié; il fut -surpris de la hâte que ce personnage mita passer, en esquivant un -entretien. Il ne s'arrêta pas à ces impressions, et, continuant son -chemin, il demanda à être introduit.</p> - -<p>Il entra. Le dîner venait de finir. Son Altesse se tenait dans un des -salons. Adossé à la cheminée, il fumait en causant avec ses hôtes, -parmi lesquels Christophe distingua <i>sa</i> princesse, qui fumait aussi; -négligemment renversée dans un fauteuil, elle parlait très haut à -quelques officiers, qui faisaient cercle autour d'elle. La réunion -était animée. Tous étaient fort gais; et Christophe, en entrant, -entendit le rire épais du grand-duc. Mais ce rire s'arrêta net, quand -le prince vit Christophe. Il poussa un grognement, et, fonçant droit -sur lui:</p> - -<p>—Ah! vous voilà, vous! cria-t-il. Vous daignez venir enfin? -Est-ce que vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps? -Vous êtes un drôle, Monsieur!</p> - -<p>Christophe fut si stupéfait par ce boulet reçu en pleine poitrine -qu'il fut un moment avant de pouvoir articuler un mot. Il ne pensait -qu'à son retard, qui ne pouvait légitimer une telle violence. Il -balbutia:</p> - -<p>—Altesse, qu'ai-je fait?</p> - -<p>L'Altesse n'écoutait pas, et poursuivait avec emportement:</p> - -<p>—Taisez-vous! Je ne me laisserai pas insulter par un drôle.</p> - -<p>Christophe, blêmissant, luttait contre sa gorge contractée, qui -refusait de parler. Il fit un effort, et cria:</p> - -<p>—Altesse, vous n'avez pas le droit... vous n'avez pas le droit -vous-même de m'insulter, sans me dire ce que j'ai fait.</p> - -<p>Le grand-duc se tourna vers son secrétaire, qui sortit un journal de sa -poche et qui le lui tendit. Il était dans un état d'exaspération, que -son humeur colérique ne suffisait pas à expliquer: les fumées de vins -trop généreux y avaient aussi leur part. Il vint se planter devant -Christophe, et, comme un toréador avec sa cape, il lui agita -furieusement devant la figure le journal déplié et froissé, en -criant:</p> - -<p>—Vos ordures, Monsieur!... Vous mériteriez qu'on vous y mît le -nez!</p> - -<p>Christophe reconnut le journal socialiste:</p> - -<p>—Je ne vois pas ce qu'il y a de mal, dit-il.</p> - -<p>—Quoi! quoi! glapit le grand-duc. Vous êtes d'une impudence!... -Ce journal de gredins, qui m'insultent journellement, qui vomissent contre -moi des injures immondes!...</p> - -<p>—Monseigneur, dit Christophe, je ne l'avais pas lu.</p> - -<p>—Vous mentez! cria le grand-duc.</p> - -<p>—Je ne veux pas que vous disiez que je mens, fit Christophe. Je -ne l'avais pas lu, je ne m'occupe que de musique. Et d'ailleurs, j'ai le -droit d'écrire où je veux.</p> - -<p>—Vous n'avez aucun droit, sauf celui de vous taire. J'ai été trop bon -pour vous. Je vous ai comblé de mes bienfaits, vous et les vôtres, -malgré toutes les raisons que votre inconduite et celle de votre père -m'auraient données de me séparer de vous. Je vous défends de -continuer à écrire dans un journal qui m'est ennemi. Et de plus, d'une -façon générale, je vous défends d'écrire quoi que ce soit, à -l'avenir, sans mon autorisation. J'ai assez de vos polémiques -musicales. Je n'admets pas que quelqu'un qui jouit de ma protection -passe son temps à attaquer tout ce qui est cher aux gens de goût et de -cœur, aux véritables Allemands. Vous ferez mieux d'écrire de -meilleure musique, ou, si cela ne vous est pas possible, de travailler -vos gammes et vos exercices. Je ne yeux pas d'un Bebel musical, qui -s'amuse à diffamer toutes les gloires nationales, à jeter le désarroi -dans les esprits. Nous savons ce qui est bon, Dieu merci! Nous n'avons -pas attendu que vous nous le disiez, pour le savoir. Donc, à votre -piano, Monsieur, et fichez-nous la paix!</p> - -<p>Le gros homme, face à face avec Christophe, le dévisageait avec des -yeux insultants. Christophe, livide, essayait de parler; ses lèvres -remuaient; il bégaya:</p> - -<p>—Je ne suis pas votre esclave, je dirai ce que je veux, j'écrirai -ce que je veux...</p> - -<p>Il suffoquait, il était près de pleurer de honte et de rage; ses -jambes tremblaient. En faisant un brusque mouvement du coude, il -renversa un objet sur le meuble près de lui. Il se rendait compte qu'il -était ridicule; et, en effet, il entendit rire: en regardant au fond du -salon, il vit, au travers d'un brouillard, la princesse qui suivait la -scène, en échangeant avec ses voisins des réflexions d'une -commisération ironique. Dès lors, il perdit l'exacte conscience de ce -qui se passait. Le grand-duc criait. Christophe criait plus fort que -lui, sans savoir ce qu'il disait. Le secrétaire du prince et un autre -fonctionnaire vinrent vers lui, et tâchèrent de le faire taire: il les -repoussa; il agitait en parlant un cendrier qu'il avait saisi -machinalement sur le meuble auquel il était adossé. Il entendait que -le secrétaire lui disait:</p> - -<p>—Allons, lâchez cela, lâchez cela!...</p> - -<p>Et il s'entendait lui-même crier des*mots sans suite, et frapper -avec le cendrier le rebord de la table.</p> - -<p>—Sortez! hurla le grand-duc, au comble de la fureur. Sortez! -Sortez! Je vous chasse!</p> - -<p>Les officiers s'étaient approchés du prince, et essayaient de le -calmer. Le grand-duc, apoplectique, les yeux hors de la tête, criait -qu'on jetât ce chenapan à la porte. Christophe vit rouge: il fut tout -près d'appliquer son poing sur le mufle du grand-duc; mais il était -écrasé par un chaos de sentiments contradictoires: la honte, la -fureur, un reste de timidité, de loyalisme germanique, de respect -traditionnel, d'habitudes humiliées devant le prince. Il voulait -parler, il ne pouvait parler; il voulait agir, il ne pouvait agir; il ne -voyait plus, il n'entendait plus: il se laissa pousser, et sortit.</p> - -<p>Il passa au milieu des domestiques, impassibles, qui, venus près de la -porte, n'avaient rien perdu du bruit de la dispute. Les trente pas qu'il -eut à faire pour sortir de l'antichambre lui semblèrent durer toute -une vie. La galerie s'allongeait, à mesure qu'il avançait. Il ne -sortirait jamais!... La lumière du dehors, qu'il voyait luire là-bas, -par la porte vitrée, était le salut... Il descendit l'escalier en -trébuchant; il oubliait qu'il était nu-tête: le vieil huissier le -rappela pour prendre son chapeau. Il lui fallut ramasser toutes ses -forces pour sortir du château, traverser la cour, regagner sa maison. -Il claquait des dents. Quand il ouvrit la porte de chez lui, sa mère -fut épouvantée par sa mine et par son tremblement. Il l'écarta, il -refusa de répondre à ses questions. Il monta dans sa chambre, -s'enferma, et se coucha. Il avait un tel frisson qu'il n'arrivait pas à -se déshabiller: la respiration coupée; les membres brisés... Ah! ne -plus voir, ne plus sentir, n'avoir plus à soutenir ce misérable corps, -à lutter contre l'ignoble vie, tomber, tomber sans souffle, sans -pensée, n'être plus, nulle part!...—Ses habits arrachés avec une -peine mortelle et épars autour de lui, par terre, il se jeta dans son -lit et s'y enfonça jusqu'aux yeux. Tout bruit cessa dans la chambre: on -n'entendit plus que le petit lit de fer, qui tremblait sur le carreau.</p> - -<p>Louisa écoutait à-la porte; elle frappa en vain, appela doucement: -rien ne répondit; elle attendit, épiant anxieusement le silence; puis -elle s'éloigna. Une ou deux fois dans le jour, elle revint écouter; et -le soir, encore, avant de se coucher. Le jour passa, la nuit passa: la -maison était muette. Christophe tremblait de fièvre; par moments, il -pleurait; et, dans la nuit, il se soulevait pour montrer le poing au -mur. Vers deux heures du matin, dans un accès de folie, il sortit du -lit, en nage et à moitié nu: il voulait aller tuer le grand-duc. Il -était dévoré de haine et de honte; son corps et son cœur se -tordaient dans la flamme.—De cette tempête, rien ne s'entendait au -dehors: pas un mot, pas un son. Les dents serrées, il renfermait tout -en lui.</p> - - - - -<p>Le lendemain matin, il redescendit, comme d'habitude. Il était ravagé. -Il ne dit rien, et sa mère n'osa rien lui demander: elle savait déjà, -par les rapports du voisinage. Tout le jour, il resta sur une chaise, au -coin du feu, muet, fiévreux, le dos courbé, comme un vieux; et, quand -il était seul, il pleurait en silence.</p> - -<p>Vers le soir, le rédacteur du journal socialiste vint le voir. -Naturellement, il était au courant et voulait des détails. Christophe, -touché de sa visite, l'interpréta naïvement comme une démarche de -sympathie et d'excuses de la part de ceux qui l'avaient compromis; il -mit son amour-propre à ne rien regretter, et il se laissa aller à dire -tout ce qu'il avait sur le cœur: ce lui était un soulagement de parler -librement à un homme qui eût comme lui la haine de l'oppression. -L'autre l'excitait à parler: il voyait dans l'événement une bonne -affaire pour son journal, l'occasion d'un article scandaleux, dont il -attendait que Christophe lui fournît les éléments, à moins que -Christophe ne l'écrivît lui-même; car il comptait qu'après cet -éclat, le musicien de la cour mettrait au service de «la cause» son -talent de polémiste, qui était appréciable, et ses petits documents -secrets sur la cour, qui l'étaient encore plus. Comme il ne se piquait -pas d'une délicatesse exagérée, il présenta la chose sans artifice. -Christophe en eut un haut-le-corps; il déclara qu'il n'écrirait rien, -alléguant que toute attaque de sa part contre le grand-duc serait -interprétée comme un acte de vengeance personnelle, et qu'il était -tenu à plus de réserve, maintenant qu'il était libre, que lorsque, ne -l'étant pas, il courait des risques en disant sa pensée. Le -journaliste ne comprit rien à ces scrupules; il jugea Christophe un peu -borné et clérical au fond; il pensa surtout que Christophe avait peur. -Il dit:</p> - -<p>—Eh bien, laissez-nous faire: c'est moi qui écrirai. Vous n'aurez -à vous occuper de rien.</p> - -<p>Christophe le supplia de se taire; mais il n'avait aucun moyen de l'y -contraindre. D'ailleurs, le journaliste lui représenta que l'affaire ne -le concernait pas seul: l'insulte atteignait le journal, qui avait le -droit de se venger. À cela, rien à répondre; tout ce que put faire -Christophe, ce fut de lui demander sa parole qu'il n'abuserait point de -certaines confidences faites à l'ami, et non au journaliste. L'autre la -lui donna sans difficulté. Christophe n'en fut pas rassuré: il se -rendait compte trop tard de l'imprudence qu'il avait commise.—Quand il -fut seul, il repassa dans sa tête tout ce qu'il avait dit, et il -frémit. Sans réfléchir une minute, il écrivit au journaliste, le -conjurant de ne point répéter ce qu'il lui avait confié:—(le -malheureux le répétait lui-même, en partie, dans sa lettre.)</p> - -<p>Le lendemain, la première chose qu'il lut, en ouvrant le journal avec -une hâte fiévreuse, ce fut, en première page, tout au long son -histoire. Tout ce qu'il avait dit, la veille, s'y retrouvait -démesurément grossi, ayant subi cette déformation spéciale à -laquelle sont soumis tous les objets qui passent par un cerveau de -journaliste. L'article attaquait avec de basses invectives le grand-duc -et la cour. Certains détails qu'il donnait étaient trop personnels à -Christophe, trop évidemment connus de lui seul, pour qu'on ne lui -attribuât point l'article entier.</p> - -<p>Ce nouveau coup écrasa Christophe. À mesure qu'il lisait, une sueur -froide lui montait au visage. Quand il eut fini, il resta affolé. Il -voulut courir au journal; mais sa mère l'en empêcha, redoutant, non -sans raison, sa violence. Il la redoutait lui-même; il sentait que s'il -y allait, il ferait quelque sottise; et il resta,—pour en faire une -autre. Il adressa au journaliste une lettre indignée, où il lui -reprochait sa conduite en termes blessants, désavouait l'article, et -rompait avec le parti. Le désaveu ne parut pas. Christophe récrivit au -journal, le sommant de publier sa lettre. On lui envoya copie de sa -première lettre, écrite le soir de l'entretien, et qui en était la -confirmation: on lui demandait s'il fallait la publier aussi. Il se -sentit dans leurs mains. Là-dessus, il eut le malheur de rencontrer -dans la rue l'interviewer indiscret; il ne put s'empêcher de lui dire -le mépris qu'il avait pour lui. Le lendemain, le journal publia un -entrefilet insultant, où l'on parlait de ces domestiques de cour, qui, -même quand on les a flanqués à la porte, restent toujours des -domestiques. Quelques allusions à l'événement récent ne permettaient -point de douter qu'il ne s'agît de Christophe.</p> - - - - -<p>Quand il fut bien évident pour tous que Christophe n'avait plus aucun -appui, il se trouva soudain d'une richesse en ennemis qu'il n'eût -jamais soupçonnée. Tous ceux qu'il avait blessés, directement ou -indirectement, soit par des critiques personnelles, soit en combattant -leurs idées et leur goût, prirent aussitôt l'offensive et se -vengèrent avec usure. Le gros public, dont Christophe avait essayé de -secouer l'apathie, contemplait, satisfait, la correction administrée à -l'insolent jeune homme, qui avait prétendu réformer l'opinion et -troubler le sommeil des gens de bien. Christophe était à l'eau. Chacun -fit de son mieux pour lui tenir la tête dessous.</p> - -<p>Ils ne fondirent pas tous ensemble sur lui. L'un commença d'abord, pour -tâter le terrain. Christophe ne répondant pas, il redoubla ses coups. -Alors d'autres suivirent; et puis, toute la bande. Les uns étaient de -la fête par simple divertissement, comme de jeunes chiens qui s'amusent -à déposer leurs incongruités en belle place: c'était l'escadron -volant des journalistes incompétents, qui, ne sachant rien, tâchent de -le faire oublier, à force d'adulations aux vainqueurs et d'injures aux -vaincus. Les autres apportaient le poids de leurs principes, ils -tapaient comme des sourds; où ils avaient passé, il ne restait rien de -rien: c'était la grande critique,—la critique qui tue.</p> - -<p>Par bonheur pour Christophe, il ne lisait pas les journaux. Quelques -amis dévoués avaient l'attention de lui envoyer les plus injurieux. -Mais il les laissait s'empiler sur sa table, sans penser à les ouvrir. -Ce ne fut qu'à la fin que ses yeux furent attirés par une grande -marque rouge qui encadrait un article: il lut que ses <i>Lieder</i> -ressemblaient aux grognements d'un animal sauvage, que ses symphonies -sortaient d'une maison de fous, que son art était hystérique, que ses -spasmes d'harmonies voulaient donner le change sur sa sécheresse de -cœur et sa nullité de pensée. Le critique, fort connu, terminait -ainsi:</p> - -<p>«M. Krafft a naguère donné, comme reporter, quelques preuves -étonnantes de son style et de son goût, qui excitèrent dans les -cercles musicaux une gaieté irrésistible. Il lui fut alors conseillé -amicalement de se livrer plutôt a la composition. Les derniers produits -de sa muse ont montré que ce conseil, bien intentionné, était -mauvais. M. Krafft devrait décidément faire du reportage.»</p> - -<p>Après cette lecture, qui empêcha Christophe de travailler pendant -toute une matinée, il se mit à la recherche des autres journaux -hostiles, pour achever de se démoraliser. Mais Louisa, qui avait la -manie de faire disparaître tout ce qui traînait, sous prétexte de -«faire de l'ordre», les avait déjà brûlés. Il en fut irrité -d'abord, puis soulagé; et, tendant à sa mère le journal qui restait, -il lui dit qu'elle aurait bien dû en faire autant de celui-là.</p> - -<p>D'autres affronts lui furent plus sensibles. Un quatuor, dont il avait -envoyé le manuscrit à une société réputée de Francfort, fut -refusé à l'unanimité, et sans explications. Une ouverture, qu'un -orchestre de Cologne semblait disposé à jouer, lui fut retournée, -après des mois d'attente, comme injouable. La pire épreuve lui fut -infligée par une société orchestrale de la ville. Le <i>Kapellmeister</i> -H. Euphrat, qui la dirigeait, était assez bon musicien: mais, comme -beaucoup de chefs d'orchestre, il n'avait aucune curiosité d'esprit; il -souffrait—(ou plutôt il se portait à merveille)—de cette paresse -spéciale à sa corporation, qui consiste à ressasser indéfiniment les -œuvres déjà connues et à fuir comme le feu toute œuvre vraiment -nouvelle. Il n'était jamais las d'organiser des Festivals Beethoven, -Mozart, ou Schumann: il n'avait, dans ces œuvres, qu'à se laisser -porter par le ronron des rythmes familiers. En revanche, la musique de -son temps lui était insupportable. Il n'osait pas l'avouer et se disait -accueillant pour les jeunes talents: de vrai, quand on lui apportait une -œuvre bâtie sur un patron ancien,—un décalque d'œuvres qui avaient -été nouvelles, il y avait cinquante ans,—il la recevait fort bien; il -mettait même de l'ostentation à l'imposer au public. Cela ne -dérangeait ni l'ordre de ses effets, ni l'ordre d'après lequel le -public avait coutume d'être ému. En revanche, il éprouvait un -mélange de mépris et de haine pour tout ce qui menaçait de déranger -ce bel ordre et de lui causer une fatigue nouvelle. Le mépris dominait, -si le novateur n'avait aucune chance de sortir de son ombre. S'il -menaçait de réussir, c'était alors la haine,—bien entendu, jusqu'au -moment où il avait réussi tout à fait.</p> - -<p>Christophe n'en était pas encore là: tant s'en fallait. Aussi, fut-il -surpris, quand on lui fit savoir, par des ouvertures indirectes, que -<i>Herr</i> H. Euphrat eût été bien aise de jouer quelque chose de lui. Il -avait d'autant moins de raisons de s'y attendre que le <i>Kapellmeister</i> -était un ami intime de Brahms et de quelques autres qu'il avait -malmenés dans ses chroniques. Comme il était bon garçon, il prêta à -ses adversaires des sentiments généreux, qu'il eût été capable -d'avoir. Il supposa que, le voyant accablé, ils voulaient lui prouver -qu'ils étaient au-dessus des rancunes mesquines: il en fut touché, il -écrivit un mot plein d'effusion à H. Euphrat, en lui envoyant un -poème symphonique. L'autre lui fit répondre, par son secrétaire, une -lettre froide, mais polie, lui accusant réception de son envoi et -ajoutant que, suivant la règle de la société, la symphonie serait -prochainement distribuée à l'orchestre et soumise à l'épreuve d'une -répétition d'ensemble, avant d'être reçue pour l'audition publique. -La règle était la règle: Christophe n'avait qu'à s'incliner. Aussi -bien, c'était là une pure formalité, qui servait à écarter les -élucubrations des amateurs encombrants.</p> - -<p>Deux ou trois semaines après, Christophe reçut avis que son œuvre -allait être répétée. En principe, tout se passait à huis clos, et -l'auteur même ne pouvait assister à la répétition. Mais une -tolérance universellement admise faisait qu'il était toujours là; -seulement, il ne se montrait pas. Chacun le savait, et chacun feignait -de ne le point savoir. Au jour dit, un ami vint chercher Christophe et -l'introduisit dans la salle, où il prit place au fond d'une loge. Il -fut surpris de voir qu'a cette répétition fermée, la salle—du moins, -les places du bas—était presque entièrement remplie: une foule de -dilettantes, d'oisifs et de critiques s'agitait en caquetant. -L'orchestre était censé ignorer leur présence.</p> - -<p>On commença par la <i>Rhapsodie</i> de Brahms pour voix d'alto, chœur -d'hommes, et orchestre, sur un fragment du <i>Harzreise im Winter</i> de -Gœthe. Christophe, qui détestait la sentimentalité majestueuse de -cette œuvre, se dit que c'était peut-être, de la part des -«Brahmines», une façon courtoise de se venger, en le forçant à -entendre une composition qu'il avait critiquée irrévérencieusement. -Cette idée le fit rire, et sa bonne humeur augmenta, quand, après la -Rhapsodie, vinrent deux autres productions de musiciens connus, qu'il -avait pris à partie: l'intention ne lui sembla pas douteuse. Sans -pouvoir dissimuler quelques grimaces, il pensa que c'était, après -tout, de bonne guerre; et, à défaut de la musique, il apprécia la -farce. Il s'amusa même à mêler ses applaudissements ironiques à ceux -du public, qui fit pour Brahms et ses congénères une manifestation -enthousiaste.</p> - -<p>Enfin, ce fut le tour de la symphonie de Christophe. Quelques regards -jetés de l'orchestre et de la salle dans la direction de sa loge lui -firent voir qu'on était averti de sa présence. Il sedissimula, il -attendait, avec ce serrement de cœur que tout musicien éprouve, au -moment où la baguette du chef se lève et où le fleuve de musique se -ramasse en silence, prêt à briser sa digue. Jamais il n'avait encore -entendu son œuvre à l'orchestre. Comment les êtres qu'il avait -rêvés allaient-ils vivre? Quelle serait leur voix? Il les sentait -gronder en lui; et, penché sur le gouffre de sons, il attendait en -frémissant ce qui allait sortir.</p> - -<p>Ce qui sortit, ce fut une chose sans nom, une bouillie informe. Au lieu -des robustes colonnes qui devaient soutenir le fronton de l'édifice, -les accords s'écroulaient les uns à côté des autres, comme une -bâtisse en ruines; on n'y distinguait rien qu'une poussière de -plâtras. Christophe hésita avant d'être bien sûr que c'était lui -qu'on jouait. Il recherchait la ligne, le rythme de sa pensée: il ne la -reconnaissait plus; elle allait, bredouillante et titubante, comme un -ivrogne qui s'accroche aux murs; et il était écrasé de honte, comme -si on le voyait lui-même en cet état. Il avait beau savoir que ce -n'était pas là ce qu'il avait écrit: quand un interprète imbécile -dénature vos paroles, on a un moment de doute, on se demande avec -consternation si l'on est responsable de cette stupidité. Le public, -lui, ne se le demande jamais: il croit à l'interprète, aux chanteurs, -à l'orchestre qu'il est accoutumé d'entendre, comme il croit à son -journal: ils ne peuvent pas se tromper; s'ils disent des absurdités, -c'est que l'auteur est absurde. Il en doutait d'autant moins, en cette -occasion, qu'il avait plaisir à le croire.—Christophe essayait de se -persuader que le <i>Kapellmeister</i> se rendait compte du gâchis, qu'il -allait arrêter l'orchestre, et faire tout reprendre. Les instruments ne -jouaient même plus ensemble. Le cor avait manqué son entrée et pris -une mesure trop tard; il continua quelques minutes, puis s'arrêta -tranquillement pour vider son instrument. Certains traits des hautbois -avaient totalement disparu. Il était impossible à l'oreille la plus -exercée de retrouver le fil de la pensée musicale, ni même d'imaginer -qu'il y en eût une. Des fantaisies d'instrumentation, des saillies -humoristiques, devinrent grotesques, par le fait de la grossièreté de -l'exécution. C'était bête à pleurer, c'était l'œuvre d'un idiot, -d'un farceur, qui ne savait pas la musique. Christophe s'arrachait les -cheveux. Il voulut interrompre; mais l'ami qui était avec lui l'en -empêcha, l'assurant que <i>Herr Kapellmeister</i> saurait bien de lui-même -discerner les fautes de l'exécution et tout remettre au point,—qu'au -reste Christophe ne devait pas se montrer et qu'une observation de lui -ferait le plus mauvais effet. Il obligea Christophe à se retirer au -fond de la loge. Christophe se laissa faire; mais il se cognait la tête -avec ses poings; et chaque monstruosité nouvelle lui arrachait un râle -d'indignation et de douleur:</p> - -<p>—Les misérables! Les misérables!... gémissait-il; et il se -mordait les mains pour ne pas crier.</p> - -<p>Maintenant, montait vers lui, avec les fausses notes, la rumeur du -public, qui commençait à s'agiter. Ce ne fut d'abord qu'un -frémissement; mais bientôt, Christophe n'eut plus de doute: ils -riaient. Les musiciens de l'orchestre avaient donné le signal; certains -ne cachaient point leur hilarité. Le public, assuré dès lors que -l'œuvre était risible, se tordit de rire. La joie fut générale; elle -redoublait au retour d'un motif très rythmé, que les contrebasses -accentuaient d'une façon burlesque. Seul, le <i>Kapellmeister</i>, -imperturbable, continuait à marquer la mesure, au milieu du charivari.</p> - -<p>Enfin, l'on arriva au bout:—(les meilleures choses ont une fin.)—La -parole était au public. Il éclata. Ce fut une explosion d'allégresse, -qui dura plusieurs minutes. Les uns sifflaient, les autres -applaudissaient ironiquement; les plus spirituels criaient: <i>bis!</i> Une -voix de basse, venue du fond d'une avant-scène, se mit à imiter le -motif grotesque. D'autres farceurs furent pris d'émulation et -l'imitèrent, à leur tour. Quelqu'un cria: «L'auteur!»—Il y avait -longtemps que ces gens d'esprit ne s'étaient autant amusés.</p> - -<p>Après que le tumulte fut un peu calmé, le <i>Kapellmeister</i>, impassible, -le visage tourné de trois quarts vers le public, mais affectant de ne -pas le voir,—(le public était toujours censé ne pas exister)—fit à -l'orchestre un signe, pour marquer qu'il voulait parler. On cria: -«Chut!»; et chacun fit silence. Il attendit encore un moment; -puis,—(sa voix était nette, froide et tranchante):</p> - -<p>—Messieurs, dit-il, je n'aurais certainement pas laissé jouer -<i>cette chose</i> jusqu'au bout, si je n'avais voulu me donner une fois -en spectacle le monsieur qui a osé écrire des turpitudes sur maître -Brahms.</p> - -<p>Il dit; et, sautant de son estrade, il sortit au milieu des ovations de -la salle en délire. On voulut le rappeler; les acclamations se -prolongèrent pendant une ou deux minutes encore. Mais il ne revint pas. -L'orchestre s'en allait. Le public se décida à s'en aller aussi. Le -concert était fini.</p> - -<p>C'était une bonne journée.</p> - - - - -<p>Christophe était déjà sorti. À peine avait-il vu le misérable chef -d'orchestre quitter son pupitre, qu'il s'était élancé hors de la -loge; il dégringolait les marches du premier étage, pour le rejoindre -et le souffleter. L'ami qui l'avait amené courut après lui et essaya -de le retenir; mais Christophe le bouscula et faillit le jeter en bas de -l'escalier:—(il avait des raisons de croire que le personnage était -complice dans le traquenard).—Heureusement pour H. Euphrat et pour -lui-même, la porte qui menait à la scène était fermée; et ses coups -de poing furieux ne purent la faire ouvrir. Cependant, le public -commençait à sortir de la salle. Christophe ne pouvait rester là. Il -se sauva.</p> - -<p>Il était dans un état indescriptible. Il marchait au hasard, agitant -les bras, roulant les yeux, parlant tout haut, comme un fou; il -renfonçait ses cris d'indignation et de rage. La rue était à peu -près déserte. La salle de concert avait été construite; l'année -précédente, dans un quartier nouveau, un peu hors de la ville; et -Christophe, d'instinct, fuyait vers la campagne, à travers les terrains -vagues, où s'élevaient des baraques isolées et: quelques -échafaudages de maisons, entourés de palissades. Il avait des pensées -meurtrières, il eût voulu tuer l'homme qui lui avait fait cet -affront... Hélas! Et quand il l'eût tué, y aurait-il eu rien de -changé à l'animosité de tous ces gens, dont les rires injurieux -retentissaient encore à son oreille? Ils étaient trop, il ne pouvait -rien contre eux; ils étaient tous d'accord—eux qui étaient divisés -sur tant de choses—pour l'outrager et l'écraser. C'était plus que de -l'incompréhension: il y avait de la haine. Que leur avait-il donc fait -à tous? Il avait en lui de belles choses, des choses qui fout du bien -et qui dilatent le cœur; il avait voulu les dire, en faire jouir les -autres; il croyait qu'ils allaient en être heureux comme lui. Si même -ils ne les goûtaient pas, ils devaient au moins lui être -reconnaissants de l'intention; ils pouvaient, à la rigueur, lui -remontrer amicalement en quoi il s'était trompé; mais de là à cette -joie méchante qu'ils mettaient à insulter ses pensées odieusement -travesties, à les fouler aux pieds, à le tuer sous le ridicule, -comment était-ce possible? Dans son exaltation, il s'exagérait encore -leur haine; il lui prêtait un sérieux, que ces êtres médiocres -étaient bien incapables d'avoir. Il sanglotait: «Qu'est-ce que je leur -ai fait?» Il étouffait, il se sentait perdu, ainsi que lorsqu'il -était enfant et qu'il fit, connaissance pour la première fois avec la -méchanceté humaine.</p> - -<p>Et comme il regardait près de lui, à ses pieds, il s'aperçut qu'il -était arrivé au bord du ruisseau du moulin, à l'endroit où, quelques -années avant, son père s'était noyé. Et l'idée lui vint -sur-le-champ de se noyer. Sans attendre une minute, il se disposa à -sauter.</p> - -<p>Mais comme il se penchait sur la berge, fasciné par le calme et clair -regard de l'eau, un tout petit oiseau, sur un arbre voisin, se mit à -chanter—chanter éperdument. Il se tut pour l'écouter. L'eau -murmurait. On entendait les frémissements des blés en fleur, ondoyant -sous la molle caresse de l'air; les peupliers frissonnaient. Derrière -la haie du chemin, dans un jardin, des paniers d'abeilles invisibles -emplissaient l'air de leur musique parfumée. De l'autre côté du -ruisseau, une vache aux beaux yeux bordés d'agate, rêvait. Une -fillette blonde, assise sur le rebord d'un mur, une hotte légère à -claires-voies sur les épaules, comme un petit ange avec ses ailes, -rêvait aussi, en balançant ses jambes nues et chantonnant un air qui -n'avait aucun sens. Au loin, dans la prairie, un chien blanc bondissait, -décrivant de grands ronds...</p> - -<p>Christophe, appuyé à un arbre, écoutait, regardait la terre -printanière; il était repris par la paix et la joie de ces êtres: il -oubliait, il oubliait... Brusquement, il serra dans ses bras le bel -arbre, contre lequel il appuyait sa joue. Il se jeta par terre; il -s'enfonça la tête dans l'herbe; il riait nerveusement, il riait de -bonheur. Toute la beauté, la grâce, le charme de la*vie l'enveloppait, -le pénétrait. Il pensait:</p> - -<p>—Pourquoi es-tu si belle, et eux—les hommes—si -laids?</p> - -<p>N'importe! Il l'aimait, il l'aimait, il sentait qu'il l'aimerait -toujours, que rien ne pourrait l'en déprendre. Il embrassa la terre -avec ivresse. Il embrassait la vie:</p> - -<p>—Je t'ai! Tu es à moi. Ils ne peuvent pas t'enlever à moi. Qu'ils -fassent ce qu'ils veulent! Qu'ils me fassent souffrir!... Souffrir, -c'est encore vivre!</p> - - - - -<p>Christophe se remit courageusement au travail. Il ne voulait plus rien -avoir à faire avec les «hommes de lettres» les bien nommés, les -phraseurs, les bavards stériles, les journalistes, les critiques, les -exploiteurs et les trafiquants de l'art. Quant aux musiciens, il ne -perdrait pas son temps davantage à combattre leurs préjugés et leurs -jalousies. Ils ne voulaient pas de lui?—Soit! il ne voulait pas d'eux. -Il avait son œuvre à faire: il la ferait. La cour lui rendait sa -liberté: il l'en remerciait. Il remerciait les gens de leur hostilité: -il allait pouvoir travailler en paix.</p> - -<p>Louisa l'approuvait de tout son cœur. Elle n'avait point d'ambition; -elle n'était pas une Krafft; elle ne ressemblait ni au père, ni au -grand-père. Elle ne tenait aucunement pour son fils aux honneurs et à -la réputation. Certes, elle se fût réjouie qu'il fût riche et -célèbre; mais si ces avantages devaient s'acheter au prix de trop de -désagréments, elle aimait beaucoup mieux qu'il n'en fût pas question. -Elle avait été plus affectée du chagrin de Christophe, à la suite de -sa rupture avec le château, que de l'événement même; et, au fond, -elle était ravie qu'il se fût brouillé avec les gens des revues et -des journaux. Elle avait pour le papier noirci une méfiance de paysan: -tout cela n'était bon qu'à vous faire perdre votre temps et à vous -attirer des ennuis. Elle avait entendu quelquefois causer avec -Christophe les petits jeunes gens de la Revue, avec qui il collaborait: -elle avait été épouvantée de leur méchanceté; ils déchiraient -tout à belles dents, ils disaient des horreurs de tout; et plus ils en -disaient, plus ils étaient contents. Elle ne les aimait pas. Ils -étaient sans doute très intelligents et très savants; mais ils -n'étaient pas bons: elle se réjouissait que son Christophe ne les vît -plus. Elle abondait dans son sens: qu'avait-il besoin d'eux?</p> - -<p>—Ils peuvent dire, écrire et penser de moi ce qu'ils voudront, -disait Christophe: ils ne peuvent pas m'empêcher d'être moi-même. Leur -art, leur pensée, que m'importe? Je les nie!</p> - - - - -<p>Il est très beau de nier le monde. Mais le monde ne se laisse pas si -facilement nier par une forfanterie de jeune homme. Christophe était -sincère; mais il se faisait illusion, il ne se connaissait pas bien. Il -notait pas un moine, il n'avait pas un tempérament à renoncer au -monde; surtout, il n'en avait pas l'âge. Les premiers temps, il ne -souffrit pas trop: il était enfoncé dans la composition; et, tant que -ce travail dura, il ne sentit le manque de rien. Mais quand il fut dans -la période de dépression qui suit l'achèvement de l'œuvre et qui -dure jusqu'à ce qu'une nouvelle œuvre s'empare de l'esprit, il regarda -autour de lui, et il fut glacé de son abandon. Il se demanda pourquoi -il écrivait. Tandis que l'on écrit, la question ne se pose pas: il -faut écrire, cela ne se discute point. Ensuite, on se trouve en -présence de l'œuvre enfantée; l'instinct puissant qui l'a fait -jaillir des entrailles s'est tu: on ne comprend plus pourquoi elle est -née; à peine s'y reconnaît-on soi-même, elle est presque une -étrangère, on aspire à l'oublier. Et cela n'est pas possible, tant -qu'elle n'est ni publiée, ni jouée, tant qu'elle ne vit pas de sa vie -propre dans le monde. Jusque-là, elle est le nouveau-né attaché à la -mère, une chose vivante rivée à la chair vivante: il faut l'amputer -pour vivre. Plus Christophe composait, plus grandissait en lui -l'oppression de ces êtres sortis de lui, qui ne pouvaient ni vivre, ni -mourir. Qui l'en délivrerait? Une poussée obscure remuait ces enfants -de sa pensée; ils aspiraient désespérément à se détacher de lui, -à se répandre dans d'autres âmes comme les semences vivaces, que -lèvent charrie dans l'univers. Resterait-il muré dans sa stérilité? -Il en deviendrait enragé.</p> - -<p>Puisque tout débouché:—théâtres, concerts,—lui était fermé, et -que pour rien au monde il ne se fût abaissé à une démarche nouvelle -auprès des directeurs qui l'avaient une fois éconduit, il ne lui -restait d'autre moyen que de publier ce qu'il avait écrit; mais il ne -pouvait se flatter qu'il trouverait plus facilement un éditeur pour le -lancer qu'un orchestre pour le jouer. Les deux ou trois essais qu'il -fit, aussi maladroitement que possible, lui suffirent; plutôt que de -s'exposer à un nouveau refus, ou de discuter avec un de ces négociants -et de supporter leurs airs protecteurs, il préféra faire tous les -frais de l'édition. C'était une folie: il avait une petite réserve, -qui lui venait de son traitement à la cour et de quelques concerts; -mais la source de cet argent était tarie, et il se passerait longtemps -avant qu'il en trouvât une autre; il eût fallu être assez sage pour -ménager ce petit avoir, qui devait l'aider à passer la période -difficile où il s'engageait. Non seulement il ne le fit pas; mais, -cette réserve étant insuffisante à couvrir les dépenses de -l'édition, il ne craignit pas de s'endetter. Louisa n'osait rien dire; -elle le trouvait déraisonnable, et ne comprenait pas bien qu'on -dépensât de l'argent pour voir son nom sur un livre; mais puisque -c'était un moyen de lui faire prendre patience et de le garder auprès -d'elle, elle était trop heureuse qu'il s'en contentât.</p> - -<p>Au lieu d'offrir au public des compositions d'un genre connu, de tout -repos, Christophe fit choix, parmi ses manuscrits, d'une série -d'œuvres, très personnelles, et auxquelles il tenait beaucoup. -C'étaient des pièces pour piano, où s'entremêlaient des <i>Lieder</i>, -quelques-uns très courts et d'allure populaire, d'autres très -développés et presque dramatiques. Le tout formait une suite -d'impressions joyeuses ou tristes, qui s'enchaînaient d'une façon -naturelle et que traduisait tour à tour le piano seul, et le chant, -seul ou accompagné. «Car, disait Christophe, quand je rêve, je ne me -formule pas toujours ce que je sens: je souffre, je suis heureux, sans -paroles pour le dire; mais il vient un moment où il faut que je le -dise, je chante sans y penser: parfois, ce ne sont que des mots vagues, -quelques phrases décousues, parfois des poèmes entiers; puis, je me -remets à rêver. Ainsi, le jour s'écoule: et c'est en effet un jour -que j'ai voulu représenter. Pourquoi des recueils composés uniquement -de chants, ou de préludes? Il n'est rien de plus factice et de moins -harmonieux. Tâchons de rendre le libre jeu de l'âme!»—Il avait donc -nommé la Suite: <i>Une Journée.</i> Les diverses parties de l'œuvre -portaient des sous-titres, indiquant brièvement la succession des -rêves intérieurs. Christophe y avait écrit des dédicaces -mystérieuses, des initiales, des dates, que lui seul pouvait comprendre -et qui lui rappelaient le souvenir d'heures poétiques, ou de figures -aimées: la rieuse Corinne, la languissante Sabine, et la petite -Française inconnue.</p> - -<p>En outre de cette œuvre, il choisit une trentaine de ses <i>Lieder</i>,—de -ceux qui lui plaisaient le plus, et, par conséquent, qui plaisaient le -moins au public. Il s'était bien gardé de prendre ses mélodies les -plus «mélodieuses»; il prit les plus caractéristiques.—(On sait que -les braves gens ont toujours une grande peur de ce qui est -«caractéristique». Ce qui est sans caractère leur ressemble beaucoup -mieux.)</p> - -<p>Ces <i>Lieder</i> étaient écrits sur des vers de vieux poètes silésiens -du dix-septième siècle, que Christophe avait lus dans une collection -populaire, et dont il aimait la loyauté. Deux surtout lui étaient -chers, comme des frères, deux êtres pleins de génie, tous deux morts -à trente ans: le charmant Paul Fleming, le libre voyageur au Caucase et -à Ispahan, qui garda une âme pure, aimante et sereine, parmi les -sauvageries de la guerre, les tristesses de la vie, et la corruption de -son temps,—et Jean-Christian Günther, le génie déréglé, qui se -brûla dans l'orgie et le désespoir, jetant sa vie à tous les vents. -De Günther, il avait traduit les cris de provocation et d'ironie -vengeresse contre le Dieu ennemi qui l'écrase, ces malédictions -furieuses du Titan terrassé, qui retourne la foudre contre le ciel. De -Fleming, il avait pris des chants d'amour à Anemone et à Basilene, -suaves et doux comme des fleurs,—la ronde des étoiles, le <i>Tanzlied</i> -(chant de danse) des cœurs limpides et joyeux,—et le sonnet héroïque -et tranquille: <i>À soi-même</i> (<i>An Sich</i>), que Christophe se récitait, -comme prière du matin.</p> - -<p>L'optimisme souriant du pieux Paul Gerhardt charmait aussi Christophe. -C'était pour lui un repos, au sortir de ses tristesses. Il aimait cette -vision innocente de la nature en Dieu, les prairies fraîches, où les -cigognes se promènent gravement au milieu des tulipes et des narcisses -blancs, au bord des ruisselets qui chantent sur le sable, l'air -transparent où passent les hirondelles aux grandes ailes et le vol des -colombes, la gaieté d'un rayon de soleil qui déchire la pluie, et le -ciel lumineux qui rit entre les nuées, et la sérénité majestueuse du -soir, le repos des forêts, des troupeaux, des villes et des champs. Il -avait eu l'impertinence de remettre en musique plusieurs de ces -cantiques spirituels, qui étaient encore chantés dans les communautés -protestantes. Et il s'était bien gardé de leur conserver leur -caractère de choral. Loin de là: il l'avait en horreur; il leur avait -donné une expression libre et vivante. Le vieux Gerhardt eût frémi de -l'orgueil diabolique que respiraient maintenant certaines strophes de -son <i>Lied du Voyageur</i> chrétien, ou de l'allégresse païenne qui -faisait déborder comme un torrent le flot paisible de son <i>Chant -d'été.</i></p> - -<p>La publication fut faite, et naturellement en dépit du bon sens. -L'éditeur, que Christophe payait pour faire l'impression de ses -<i>Lieder</i> et les garder en dépôt, n'avait d'autre titre à son choix -que d'être son voisin. Il n'était pas outillé pour un travail de -cette importance; l'ouvrage traîna, des mois; il y eut des bévues, des -corrections coûteuses. Christophe, qui n'y connaissait rien, se -laissait tout compter un tiers plus cher qu'il ne fallait; les dépenses -s'élevèrent bien au-dessus de ce qui avait été prévu. Puis, quand -ce fut fini, Christophe se trouva avoir sur les bras une édition -énorme, dont il ne savait que faire. L'éditeur était sans clientèle; -il ne fit pas une démarche pour répandre l'œuvre. Son apathie -s'accordait d'ailleurs avec l'attitude de Christophe. Comme il lui avait -demandé, pour l'acquit de sa conscience, de lui écrire quelques lignes -de réclame, Christophe répliqua «qu'il ne voulait pas de réclame: si -sa musique était bonne, elle parlerait pour elle-même». L'autre -respecta religieusement sa volonté: il enferma l'édition au fond de -son magasin. Elle était bien gardée; car, en six mois, il ne s'en -vendit pas un exemplaire.</p> - - - - -<p>En attendant que le public se décidât à venir, Christophe dut trouver -un moyen pour réparer la brèche qu'il avait faite à son petit -pécule; et il n'avait pas à être difficile: car il fallait vivre et -payer ses dettes. Non seulement celles-ci étaient plus fortes qu'il ne -l'avait prévu; mais il s'aperçut que la réserve sur laquelle il -comptait était moins forte qu'il n'avait calculé. Avait-il perdu de -l'argent sans s'en douter, ou—ce qui était infiniment plus -probable,—avait-il mal fait ses comptes? (Jamais il n'avait su faire -une addition exacte.) Peu importait pourquoi l'argent manquait: il -manquait, la chose était sûre. Louisa dut se saigner pour venir en -aide à son fils. Il en eut un remords cuisant, et il chercha à -s'acquitter, au plus tôt, à tout prix. Il se mit en quête de leçons -à donner, si pénible qu'il lui fût de se proposer et d'essuyer -parfois des refus. Sa faveur était bien tombée: il eut grand mal à -retrouver quelques élèves. Aussi, quand on lui parla d'une place dans -une école, il fut trop heureux d'accepter.</p> - -<p>C'était une institution à demi religieuse. Le directeur, homme fin, -avait su voir, sans être musicien, tout le parti qu'on pouvait tirer de -Christophe, à très bon compte, dans la situation actuelle. Il était -affable, et payait peu. Christophe ayant risqué une timide observation, -le directeur laissa entendre, avec un sourire bienveillant, que -Christophe, n'ayant plus de titre officiel, ne pouvait prétendre à -plus.</p> - -<p>Triste besogne! Il s'agissait moins d'apprendre la musique aux élèves -que de donner l'illusion aux parents et à eux-mêmes qu'ils la -savaient. La grande affaire était de les mettre en état de chanter -pour les cérémonies où le public était admis. Peu importait le -moyen. Christophe en était écœuré; il n'avait même pas la -consolation de se dire, en accomplissant sa tâche, qu'il faisait œuvre -utile: sa conscience se la reprochait, comme une hypocrisie. Il essaya -de donner aux enfants une instruction plus solide, de leur faire -connaître et aimer la sérieuse musique; mais les élèves ne s'en -souciaient point. Christophe ne réussissait pas à se faire écouter; -il manquait d'autorité; et, en vérité, il n'était pas fait pour -enseigner à des enfants. Il ne s'intéressait pas à leurs -ânonnements; il voulait leur expliquer tout de suite la théorie -musicale. Quand il avait une leçon de piano à donner, il mettait -l'élève à une symphonie de Beethoven, qu'il jouait avec lui à quatre -mains. Naturellement, cela ne pouvait marcher; il éclatait de colère, -chassait l'élève du piano, et jouait seul, longuement, à sa -place.—Il n'en usait pas autrement avec ses élèves particuliers, en -dehors de l'école. Il n'avait pas une once de patience: il disait, par -exemple, à une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction -aristocratique, qu'elle jouait comme une cuisinière; ou même, il -écrivait à la mère qu'il y renonçait, qu'il finirait par en mourir, -s'il devait continuer plus longtemps à s'occuper d'un être aussi -dénué de talent.—Tout cela n'arrangeait pas ses affaires. Ses rares -élèves le quittaient; il ne parvenait pas à en garder un, plus de -deux mois. Sa mère le raisonnait. Elle lui fit promettre qu'il ne se -brouillerait pas au moins avec l'institution où il était entré; car, -s'il venait à perdre cette place, il ne savait plus comment il ferait -pour vivre. Aussi se contraignait-il, malgré son dégoût: il était -d'une ponctualité exemplaire. Mais le moyen de cacher ce qu'il pensait, -quand un âne d'élève estropiait pour la dixième fois un passage, ou -quand il lui fallait seriner à sa classe, pour le prochain concert, un -chœur insipide! (Car on ne lui laissait même pas le choix de son -programme: on se défiait de son goût). On peut croire qu'il y mettait -peu de zèle. Il s'obstinait pourtant, silencieux, renfrogné, ne -trahissant sa fureur intime que par quelque coup de poing sur la table, -qui faisait ressauter les élèves. Mais parfois, la pilule était trop -amère: il ne pouvait l'avaler. Au milieu du morceau, il interrompait -ses chanteurs:</p> - -<p>—Ah! laissez cela! laissez cela! Je vais vous jouer plutôt du -Wagner.</p> - -<p>Ils ne demandaient pas mieux. Ils jouaient aux cartes derrière son dos. -Il s'en trouvait toujours un pour rapporter la chose au directeur; et -Christophe s'entendait rappeler qu'il n'était pas là pour faire aimer -la musique à ses élèves, mais pour la leur faire chanter. Il recevait -les semonces en frémissant; mais il les acceptait: il ne voulait pas -rompre.—Qui lui eût dit, il y avait quelques années, quand sa -carrière s'annonçait brillante et assurée, (alors qu'il n'avait rien -fait), qu'il en serait réduit à ces humiliations, dès l'instant qu'il -commencerait à valoir quelque chose?</p> - -<p>Parmi les souffrances d'amour-propre que lui causa sa charge à -l'institution, une des moins pénibles pour lui ne fut pas la corvée -des visites obligatoires à ses collègues. Il en fit deux, au hasard; -et cela l'ennuya tellement qu'il n'eut pas le courage de continuer. Les -deux privilégiés ne lui en surent aucun gré; mais les autres se -jugèrent personnellement offensés. Tous regardaient Christophe comme -leur inférieur, en situation et en intelligence; et ils prenaient avec -lui des manières protectrices. Ils avaient l'air si sûrs d'eux-mêmes -et de l'opinion qu'ils avaient de lui, qu'il lui arrivait de la -partager; il se sentait stupide auprès d'eux: qu'eut-il pu trouver à -leur dire? Ils étaient pleins de leur métier et ne voyaient rien au -delà. Ils n'étaient pas des hommes. Si, du moins, ils avaient été -des livres! Mais ils étaient des notes à des livres, des commentaires -philologiques.</p> - -<p>Christophe fuyait les occasions de se trouver avec eux. Mais elles lui -étaient quelquefois imposées. Le directeur recevait, un jour par mois, -dans l'après-midi; et il tenait à ce que tout son monde fût là. -Christophe, qui avait esquivé la première invitation, sans même -s'excuser, faisant le mort, dans l'espoir fallacieux que son absence ne -serait pas remarquée, fut l'objet, dès le lendemain, d'une observation -aigre-douce. La fois suivante, chapitré par sa mère, il se décida à -venir; il y mit autant d'entrain que s'il allait à un enterrement.</p> - -<p>Il se trouva dans une réunion de professeurs de l'institution et -d'autres écoles delà ville, avec leurs femmes et leurs filles. -Entassés dans un salon trop petit, ils étaient hiérarchiquement -groupés, et ne firent nulle attention à lui. Le groupe le plus voisin -parlait de pédagogie et de cuisine. Toutes ces femmes de professeurs -avaient des recettes culinaires, qu'elles professaient avec un -pédantisme exubérant et revêche. Les hommes n'étaient pas moins -intéressés par ces questions, et à peine moins compétents. Ils -étaient aussi fiers des talents domestiques de leurs femmes que -celles-ci du savoir de leurs époux. Debout, près d'une fenêtre, -adossé au mur, ne sachant quelle contenance faire, tantôt tâchant de -sourire bêtement, tantôt sombre, l'œil fixe, les traits contractés, -Christophe crevait d'ennui. À quelques pas, assise dans l'embrasure de -la fenêtre, une jeune femme, à qui personne ne parlait, s'ennuyait -comme lui. Tous deux regardaient la salle, et ne se regardaient pas. -Après un certain temps, ils se remarquèrent, au moment où, n'en -pouvant plus, ils se détournaient pour bâiller. Juste à cette minute, -leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un regard de complicité -amicale. Il fit un pas vers elle. Elle lui dit, à mi-voix:</p> - -<p>—On s'amuse?</p> - -<p>Il tourna le dos à la salle, et, regardant la fenêtre, il tira la -langue. Elle éclata de rire et, subitement réveillée, elle lui fit -signe de s'asseoir auprès d'elle. Ils firent connaissance. Elle était -femme du professeur Reinhart, chargé du cours d'histoire naturelle à -l'école, et nouvellement arrivé dans la ville, où ils ne -connaissaient encore personne. Elle était loin d'être belle, le nez -gros, de vilaines dents, peu de fraîcheur, mais des yeux vifs, assez -spirituels, et un sourire bon enfant. Elle bavardait comme une pie: il -lui donna la réplique avec entrain; elle avait une franchise amusante, -des boutades drolatiques; ils échangeaient en riant leurs impressions, -tout haut, sans se préoccuper de ceux qui les entouraient. Leurs -voisins, qui n'avaient pas daigné s'apercevoir de leur existence, quand -il eût été charitable de les aider à sortir de leur isolément, leur -jetaient maintenant des regards mécontents: il était de mauvais goût -de s'amuser autant!... Mais ce qu'on pouvait penser d'eux était -indifférent aux deux bavards: ils prenaient leur revanche.</p> - -<p>À la fin, madame Reinhart présenta son mari à Christophe, Il était -extrêmement laid: une figure blême, glabre, grêlée, un peu macabre, -mais un air de grande bonté. Il parlait du fond de la gorge, et -articulait les mots d'une manière sentencieuse, ânonnante, en faisant -des pauses entre les syllabes.</p> - -<p>Ils étaient mariés depuis quelques mois, et ces deux laiderons -étaient épris l'un de l'autre: ils avaient une façon affectueuse de -se regarder, de se parler, de se prendre la main, au milieu de tout ce -monde,—qui était comique et touchante. Ce que l'un voulait, l'autre le -voulait aussi. Tout de suite, ils invitèrent Christophe à venir souper -chez eux, au sortir de la réception. Christophe commença par se -défendre, en plaisantant; il disait que, pour ce soir, ce qu'on avait -de mieux à faire, c'était d'aller se coucher: on était moulu d'ennui, -comme après une marche de dix lieues. Mais madame Reinhart répliqua -que, précisément, il ne fallait pas en rester là: il serait dangereux -de passer la nuit sur ces pensées lugubres. Christophe se laissa faire -violence. Dans son isolement, il se sentait heureux d'avoir rencontré -ces braves gens, pas très distingués, mais simples et <i>gemütlich.</i></p> - - - - -<p>Le petit intérieur des Reinhart était <i>gemütlich</i>, comme eux. -C'était un <i>Gemüt</i> un peu bavard, un <i>Gemüt</i> avec inscriptions. Les -meubles, les ustensiles, la vaisselle parlaient, répétaient sans se -lasser leur joie de recevoir «lecher hôte», s'informaient de sa -santé, lui donnaient des conseils affables et vertueux. Sur le -sofa,—qui au reste était fort dur,—s'étalait un petit coussin, qui -murmurait amicalement:</p> - -<p>—Seulement un petit quart d'heure! (<i>Nur ein Viertelstündchen!</i>)</p> - -<p>La tasse de café, qu'on offrit à Christophe, insistait pour qu'il -en reprît:</p> - -<p>—Encore une petite goutte! (<i>Noch ein Schlückchen!</i>).</p> - -<p>Les assiettes assaisonnaient de morale la cuisine, d'ailleurs excellente. -L'une disait:</p> - -<p>—Pense à tout: autrement il ne t'arrivera rien de bon.</p> - -<p>L'autre:</p> - -<p>—L'affection et la reconnaissance plaisent. L'ingratitude déplaît -à tous.</p> - -<p>Bien que Christophe ne fumât point, le cendrier sur la cheminée ne -put se tenir de se présenter à lui:</p> - -<p>—Petite place de repos pour les cigares brûlants. (<i>Ruheplätzchen -für brennende Cigarren.</i>)</p> - -<p>Il voulut se laver les mains. Le savon sur la table de toilette dit:</p> - -<p>—Pour notre cher hôte. (<i>Für unseren lieben Gast.</i>)</p> - -<p>Et l'essuie-mains sentencieux, comme quelqu'un de très poli, qui n'a -rien à dire, mais qui se croit obligé à dire tout de même quelque -chose, lui fit cette réflexion, pleine de bon sens, mais non pas -d'à-propos, «qu'il faut se lever de bonne heure, pour jouir de la -matinée»:</p> - -<p>—<i>Morgenstund hat Gold im Mund.</i></p> - -<p>Christophe finit par ne plus oser se tourner sur sa chaise, de peur de -s'entendre interpeller par d'autres voix venues de tous les coins de la -chambre. Il avait envie de leur dire:</p> - -<p>—Taisez-vous donc, petits monstres! On ne s'entend pas ici.</p> - -<p>Et il fut pris d'un fou rire, qu'il tâcha d'expliquer à ses hôtes par -le souvenir de la réunion de tout â l'heure, à l'école. Pour rien au -monde, il n'eût voulu les blesser. Au reste, il n'était pas très -sensible au ridicule. Très vite, il s'habitua à la cordialité loquace -des choses et des êtres. Que ne leur eût-il passé! C'étaient de si -bonnes gens! Ils n'étaient pas ennuyeux; s'ils manquaient de goût, ils -ne manquaient pas d'intelligence.</p> - -<p>Ils se trouvaient un peu perdus dans le pays, où ils venaient -d'arriver. La susceptibilité insupportable de la petite ville de -province n'admettait point qu'on y entrât, comme dans un moulin, sans -avoir sollicité, dans les règles, l'honneur d'en faire partie. Les -Reinhart n'avaient pas tenu assez de compte du protocole provincial, qui -régit les devoirs des nouveaux arrivants dans une ville, à l'égard de -ceux qui y sont installés avant eux. À la rigueur, Reinhart s'y fût -soumis machinalement. Mais sa femme, que ces corvées assommaient, et -qui n'aimait pas à se gêner, les remettait de jour en jour. Elle avait -choisi dans la liste des visites celles qui l'ennuyaient le moins, pour -les faire d'abord; les autres étaient indéfiniment remises. Les -notabilités, qui se trouvaient comprises dans cette dernière -catégorie, étaient suffoquées d'un tel manque d'égards. Angelika -Reinhart—(son mari la nommait Lili)—avait des manières un peu libres; -elle ne parvenait pas à prendre le ton officiel. Elle interpellait ses -supérieurs hiérarchiques, qui en rougissaient d'indignation; elle ne -craignait pas, au besoin, de leur donner un démenti. Elle avait la -langue bien pendue et éprouvait le besoin de dire tout ce qui lui -passait par la tête: c'étaient parfois des sottises énormes, dont on -se moquait derrière son dos; c'étaient aussi de grosses malices, -décochées en pleine poitrine, et qui lui faisaient des ennemis -mortels. Elle se mordait la langue, au moment où elle les disait, et -elle eût voulu les retenir: mais il était trop tard. Son mari, le plus -doux et le plus respectueux des hommes, lui faisait à ce sujet de -timides observations. Elle l'embrassait, en lui disant qu'elle était -une sotte, et qu'il avait raison. Mais, l'instant d'après, elle -recommençait; et c'était surtout quand et où il fallait le moins dire -certaines choses, qu'aussitôt elle les disait: elle eût crevé, si -elle ne les eût dites.—Elle était bien faite pour s'entendre avec -Christophe.</p> - -<p>Parmi les nombreuses choses saugrenues, qu'il ne fallait pas dire, et -que par conséquent elle disait, revenait à tout propos une comparaison -déplacée de ce qui se faisait en Allemagne et de ce qui se faisait en -France. Allemande elle-même,—(nulle ne l'était plus qu'elle)—mais -élevée en Alsace, et en rapports d'amitié avec des Alsaciens -français, elle avait subi cette attraction de la civilisation latine, -à laquelle ne résistaient pas, dans les pays annexés, tant -d'Allemands, et de ceux qui semblaient les moins faits pour la sentir. -Peut-être, pour dire vrai, cette attraction était-elle devenue plus -forte, par esprit de contradiction, depuis qu'Angelika avait épousé un -Allemand du Nord et se trouvait dans un milieu purement germanique.</p> - -<p>Dès la première soirée avec Christophe, elle entama son sujet de -discussion habituel. Elle vanta l'aimable liberté des conversations -françaises. Christophe lui fit écho. La France, pour lui, était -Corinne: de beaux yeux lumineux, une jeune bouche rieuse, des manières -franches et libres, une voix bien timbrée: il avait grande envie d'en -connaître davantage.</p> - -<p>Lili Reinhart tapa des mains de se trouver si bien d'accord avec -Christophe.</p> - -<p>—C'est dommage, dit-elle, que ma petite amie française ne soit -plus ici; mais elle n'a pu y tenir: elle est partie.</p> - -<p>L'image de Corinne s'éteignit aussitôt. Comme une fusée qui meurt -fait paraître soudain dans le ciel sombre les douces et profondes -lueurs des étoiles, une autre image, d'autres yeux apparurent.</p> - -<p>—Qui? demanda Christophe, sursautant. La petite institutrice?</p> - -<p>—Comment! fit madame Reinhart, vous la connaissiez aussi?</p> - -<p>Ils firent sa description: les deux portraits étaient identiques.</p> - -<p>—Vous la connaissiez? répétait Christophe. Oh! dites-moi tout ce -que vous savez d'elle!...</p> - -<p>Madame Reinhart commença par protester qu'elles étaient amies intimes -et qu'elles se confiaient tout. Mais quand il fallut entrer dans le -détail, ce tout se réduisit à fort peu de chose. Elles s'étaient -rencontrées en visite. Madame Reinhart avait fait des avances à la -jeune fille; et, avec son habituelle cordialité, elle l'avait invitée -à venir la voir. La jeune fille était venue deux ou trois fois, et -elles avaient causé. Ce n'avait pas été sans peine que la curieuse -Lili avait réussi à savoir quelque chose de la vie de la petite -Française: la jeune fille était fort réservée; il fallait lui -arracher son histoire, lambeau par lambeau. Madame Reinhart avait tout -juste appris qu'elle se nommait Antoinette Jeannin; elle était sans -fortune, et avait, pour toute famille, un jeune frère resté à Paris, -qu'elle se dévouait à soutenir. Elle parlait de lui sans cesse: -c'était le seul sujet sur lequel elle se montrât un peu expansive; et -Lili Reinhart avait gagné sa confiance, en témoignant une sympathie -apitoyée pour le jeune garçon, seul à Paris, sans parents, sans amis, -pensionnaire dans un lycée. C'était pour subvenir aux frais de son -éducation qu'Antoinette avait accepté une place à l'étranger. Mais -les deux pauvres enfants ne pouvaient vivre l'un sans l'autre; ils -s'écrivaient, chaque jour; et le moindre retard à l'arrivée de la -lettre attendue les jetait dans une inquiétude maladive. Antoinette ne -cessait de se tourmenter pour son frère: l'enfant n'avait pas le -courage de lui cacher la tristesse de sa solitude; chacune de ses -plaintes résonnait dans le cœur d'Antoinette avec une intensité -déchirante; elle se torturait à la pensée qu'il souffrait, et elle -s'imaginait souvent qu'il était malade, mais qu'il ne voulait pas le -dire. La bonne madame Reinhart avait dû bien des fois la rabrouer -amicalement, pour ces craintes sans motif; et elle réussissait, pour un -moment, à lui rendre confiance.—Sur la famille d'Antoinette, sur sa -condition, sur le fond de son âme, elle n'avait rien pu savoir. À la -première question, la jeune fille se repliait sur elle-même, avec une -timidité effarouchée. Elle était instruite; elle paraissait avoir une -expérience précoce; elle semblait à la fois naïve et désabusée, -pieuse et sans illusions. Elle n'avait pas été heureuse ici, dans une -famille sans tact et sans bonté.—Comment elle était partie, madame -Reinhart ne savait pas au juste. On prétendait qu'elle s'était mal -conduite. Angelika n'en croyait rien; elle eût mis sa main au feu que -c'étaient de dégoûtantes calomnies, bien dignes de cette ville sotte -et malfaisante. Mais il y avait eu des histoires: peu importaient -lesquelles, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, dit Christophe, qui baissait la tête.</p> - -<p>—Enfin, elle est partie.</p> - -<p>—Et que vous a-t-elle dit, en partant?</p> - -<p>—Ah! dit Lili Reinhart, je n'ai pas eu de chance. Justement, j'étais -allée à Cologne pour deux jours! Au retour... <i>Zu spät!</i> (Trop -tard!)... s'interrompit-elle, pour semoncer sa bonne, qui lui apportait -le citron trop tard pour le prendre dans son thé.</p> - -<p>Et elle ajouta sentencieusement, avec la solennité naturelle que les -vraies âmes allemandes mettent à officier les actes familiers de -l'existence quotidienne:</p> - -<p>—Comme si souvent dans la vie!...</p> - -<p>(On ne savait s'il s'agissait du citron, ou de l'histoire -interrompue.)</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Au retour, j'ai trouvé un mot d'elle, me remerciant de tout ce -que j'avais fait, et me disant qu'elle retournait à Paris. Elle n'a pas -laissé d'adresse.</p> - -<p>—Et elle n'a plus écrit?</p> - -<p>—Plus rien.</p> - -<p>Christophe vit de nouveau disparaître dans la nuit la mélancolique -figure, dont les yeux lui étaient réapparus, un moment, tels qu'ils le -regardaient, pour la dernière fois, à travers la glace du wagon.</p> - - - - -<p>L'énigme de la France se posait de nouveau avec plus d'insistance. -Christophe ne se lassait pas d'interroger madame Reinhart sur ce pays -qu'elle prétendait connaître. Et madame Reinhart, qui n'y était -jamais allée, ne manquait point de le renseigner. Reinhart, excellent -patriote, plein de préjugés contre la France, qu'il ne connaissait pas -mieux que sa femme, risquait parfois des réserves, quand l'enthousiasme -de Lili devenait trop excessif; mais elle redoublait ses assertions avec -plus d'énergie, et Christophe, sans savoir, de confiance, faisait -chorus.</p> - -<p>Ce qui lui fut plus précieux encore que les souvenirs de Lili Reinhart, -ce furent ses livres. Elle s'était fait une petite bibliothèque de -volumes français: des manuels d'école, quelques romans, quelques -pièces achetées au hasard. À Christophe, avide de s'instruire et ne -connaissant rien de la France, ils parurent un trésor, quand Reinhart -les mit obligeamment à sa disposition.</p> - -<p>Il prit, pour commencer, des recueils de morceaux choisis, d'anciens -livres scolaires, qui avaient servi à Lili Reinhart ou à son mari, -quand ils allaient en classe. Reinhart assurait qu'il lui fallait -débuter par là, s'il voulait apprendre à se débrouiller au milieu de -cette littérature, qui lui était totalement inconnue. Christophe, -plein de respect pour ceux qui en savaient plus que lui, obéit -religieusement; et, le soir même, il se mit à lire. Il tâcha d'abord -de se rendre compte sommairement des richesses qu'il possédait.</p> - -<p>Il fit connaissance avec des écrivains français, qui se nommaient: -Théodore-Henri Barrau, François Pétis de la Croix, Frédéric Baudry, -Emile Delérot, Charles-Auguste-Désiré Filon, Samuel Descombaz, et -Prosper Baur. Il lut des poésies de l'abbé Joseph Reyre, de Pierre -Lachambaudie, du duc de Nivernois, de André van Hasselt, d'Andrieux, de -madame Colet, de Constance-Marie princesse de Salm-Dyck, de Henriette -Hollard, de Gabriel-Jean-Baptiste-Ernest-Wilfrid Legouvé, d'Hippolyte -Violeau, de Jean Reboul, de Jean Racine, de Jean de Béranger, de -Frédéric Béchard, de Gustave Nadaud, d'Édouard Plouvier, d'Eugène -Manuel, de Hugo, de Millevoye, de Chênedollé, de James Lacour -Delâtre, de Félix Chavannes, de Francis-Edouard-Joachim dit François -Coppée, et de Louis Belmontet. Christophe, perdu, noyé, submergé dans -ce déluge poétique, passa à la prose. Il y trouva Gustave de -Molinari, Fléchier, Ferdinand-Edouard Buisson, Mérimée, Malte-Brun, -Voltaire, Lamé-Fleury, Dumas père, J.-J. Rousseau, Mézières, -Mirabeau, de Mazade, Claretie, Cortambert, Frédéric II, et monsieur de -Voguë. L'historien français le plus souvent cité était Maximilien -Samson-Frédéric Schœll. Christophe trouva dans cette anthologie -française la Proclamation du nouvel Empire d'Allemagne; et il lut un -portrait des Allemands par Frédéric-Constant de Rougemont, où il -apprit que «<i>l'Allemand naissait pour vivre dans le monde de l'âme. Il -n'a point la gaieté bruyante et légère du Français. Il a beaucoup -d'âme; ses affections sont tendres, profondes. Il est infatigable dans -ses travaux et persévérant dans ses entreprises. Il n'est pas de -peuple qui soit plus moral, et chez qui la durée de la vie soit aussi -longue. L'Allemagne compte un nombre extraordinaire d'écrivains. Elle a -le génie des beaux-arts. Tandis que les habitants des autres pays -mettent leur gloire à être Français, Anglais, Espagnols, l'Allemand -au contraire embrasse dans son amour impartial l'humanité entière. -Enfin, par sa position au centre même de l'Europe, la nation allemande -semble être à la fois le cœur et la raison supérieure de -l'humanité.</i>»</p> - -<p>Christophe, fatigué, étonné, ferma le livre et pensa:</p> - -<p>—Les Français sont de bons garçons; mais ils ne sont pas -forts.</p> - -<p>Il prit un autre volume. Celui-ci était d'un niveau supérieur; il -s'adressait aux grandes Écoles. Musset y tenait trois pages, et Victor -Duruy trente. Lamartine sept pages, et Thiers près de quarante. On -donnait <i>le Cid</i> tout entier,—presque tout entier:—(on avait supprimé -les monologues de don Diègue et de Rodrigue, parce qu'ils faisaient -longueur...)—Lanfrey exaltait la Prusse contre Napoléon Ier: aussi, la -place ne lui avait pas été mesurée; il en tenait plus, à lui seul, -que tous les grands classiques du dix-huitième siècle. De copieux -récits des défaites françaises de 1870 avaient été puisés dans <i>la -Débâcle</i> de Zola. On ne voyait là ni Montaigne, ni La Rochefoucauld, -ni La Bruyère, ni Diderot, ni Stendhal, ni Balzac, ni Flaubert. En -revanche, Pascal, absent de l'autre livre, apparaissait dans celui-ci, -à titre de curiosité; et Christophe apprit en passant que ce -convulsionnaire «<i>faisait partie des pères de Port-Royal, institution -de jeunes filles, près de Paris...</i><a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>»</p> - -<p>Christophe fut sur le point d'envoyer tout promener: la tête lui -tournait; il n'y voyait plus rien. Il se disait: «Jamais je n'en -sortirai.» Il était incapable de se formuler un jugement. Il -feuilletait au hasard, depuis des heures, sans savoir où il allait. Il -ne lisait pas facilement le français; et, quand il s'était donné bien -du mal pour comprendre un passage, c'étaient presque toujours des -choses insignifiantes et ronflantes.</p> - -<p>Cependant, du milieu de ce chaos, des traits de lumière jaillissaient, -des coups d'épée, des mots cinglants et sabrants, des rires -héroïques. Peu à peu, une impression se dégageait de cette première -lecture, peut-être par le fait du plan tendancieux des recueils. Les -éditeurs allemands avaient surtout choisi dans ces morceaux tout ce qui -pouvait établir, au témoignage des Français eux-mêmes, les défauts -des Français et la supériorité allemande. Mais ils ne se doutaient -pas que ce qu'ils mettaient ainsi en lumière, aux yeux d'un esprit -indépendant, comme Christophe, c'était l'étonnante liberté de ces -Français, qui critiquaient tout chez eux et louaient leurs adversaires. -Michelet célébrait Frédéric II, Lanfrey les Anglais de Trafalgar, -Charras la Prusse de 1813. Nul ennemi de Napoléon n'avait osé en -parler d'une façon aussi dure. Les choses les plus respectées -n'étaient pas à l'abri de leur esprit frondeur. Jusque sous le grand -Roi, les poètes à perruques avaient leur franc-parler. Molière -n'épargnait rien. La Fontaine raillait tout. Boileau flétrissait la -noblesse. Voltaire insultait la guerre, fessait la religion, bafouait la -patrie. Moralistes, satiriques, pamphlétaires, auteurs comiques, -rivalisaient d'audace joyeuse ou sombre. C'était un manque de respect -universel. Les honnêtes éditeurs allemands en étaient quelquefois -effarés; ils éprouvaient le besoin de rassurer leur conscience, en -cherchant à excuser Pascal, qui mettait dans le même sac les -cuisiniers, les crocheteurs, les soldats et les goujats; ils -protestaient, en note, que Pascal n'eût point parlé ainsi, s'il avait -connu les nobles armées modernes. Ils ne manquaient pas non plus de -rappeler avec quel bonheur Lessing avait corrigé les Fables de la -Fontaine, changeant d'après le conseil du Genevois Rousseau, le fromage -de maître Corbeau en un morceau de viande empoisonnée, dont meurt le -vil renard:</p> - -<p>«<i>Puissiez-vous ne jamais obtenir que du poison, maudits -flatteurs!</i>»</p> - -<p>Ils clignotaient des yeux devant la vérité nue; mais Christophe se -réjouissait: il aimait la lumière. De-ci, de-là, il avait bien un -petit heurt, lui aussi; il n'était pas habitué à cette indépendance -effrénée, qui, aux yeux de l'Allemand le plus libre, malgré tout -habitué à la discipline, fait l'effet de l'anarchie. Il était -dérouté d'ailleurs par l'ironie française: il prenait certaines -choses trop au sérieux; d'autres, qui étaient d'implacables -négations, lui semblaient au contraire des paradoxes plaisants. -N'importe! Étonné ou choqué, il était attiré, peu à peu. Il avait -renoncé à classer ses impressions; il passait d'un sentiment à -l'autre: il vivait. La gaieté des récits français:—Chamfort, Ségur, -Dumas père, Mérimée, pêle-mêle entassés,—lui dilatait l'esprit; -et, de temps en temps, par bouffées, montait de quelque page l'odeur -enivrante et farouche des Révolutions.</p> - -<p>Il était près du matin, quand Louisa, qui dormait dans la chambre -voisine, vit, en se réveillant, la lumière filtrer entre les fentes de -la porte de Christophe. Elle frappa au mur et lui demanda s'il était -malade. Une chaise grinça sur le plancher; la porte s'ouvrit; et -Christophe apparut, en chemise, une bougie et un livre à la main, avec -des gestes solennels et burlesques. Louisa, saisie, se dressa sur son -lit, pensant qu'il était fou. Il se mita rire, et, agitant sa bougie, -il déclamait une scène de Molière. Au milieu d'une phrase, il pouffa; -il s'assit au pied du lit de sa mère, pour reprendre haleine; la -lumière tremblait dans sa main. Louisa, rassurée, bougonnait -affectueusement:</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Veux-tu aller te -coucher!... Mon pauvre garçon, tu deviens donc tout à fait idiot?</p> - -<p>Mais il repartait de plus belle:</p> - -<p>—Tu dois écouter cela!</p> - -<p>Et, s'installant à son chevet, il se mit à lui lire la pièce, en -reprenant depuis le commencement. Il croyait voir Corinne; il entendait -son accent hâbleur, Louisa protestait:</p> - -<p>—Va-t'en! Va-t'en! Tu vas prendre froid. Tu m'ennuies. -Laisse-moi dormir!</p> - -<p>Il continuait, inexorable. Il gonflait la voix, il remuait les bras, il -s'étranglait de rire; et il demandait à sa mère si ce n'était pas -admirable. Louisa lui avait tourné le dos, et, pelotonnée dans ses -couvertures, elle se bouchait les oreilles et disait:</p> - -<p>—Laisse-moi tranquille!...</p> - -<p>Mais elle riait tout bas de l'entendre rire. À la fin, elle cessa de -protester. Et comme Christophe, ayant terminé l'acte, la prenait -vainement à témoin de l'intérêt de sa lecture, il se pencha sur -elle, et vit qu'elle dormait. Alors, il sourit, lui baisa doucement les -cheveux, et, sans bruit, rentra chez lui.</p> - - - - -<p>Il retourna puiser dans la bibliothèque des Reinhart. Tous les livres y -passèrent, pêle-mêle, les uns après les autres. Christophe dévora -tout. Il avait un tel désir d'aimer le pays de Corinne et de -l'inconnue, tant d'enthousiasme à dépenser qu'il en trouva l'emploi. -Même dans des œuvres de second ordre, une page, un mot lui faisait -l'effet d'une bouffée d'air libre. Il se l'exagérait, surtout quand il -en parlait à madame Reinhart, qui ne manquait pas de surenchérir. Bien -qu'elle fût ignorante comme une carpe, elle s'amusait à opposer la -culture française à la culture allemande, et elle humiliait celle-ci -au profit de celle-là, pour faire enrager son mari et pour se venger -des ennuis qu'elle avait à subir de la petite ville.</p> - -<p>Reinhart s'indignait. En dehors de sa science, il en était resté aux -notions enseignées à l'école. Pour lui, les Français étaient des -gens adroits, intelligents dans les choses pratiques, aimables, sachant -causer, mais légers, susceptibles, vantards, incapables d'aucun -sérieux, d'aucun sentiment fort, d'aucune sincérité,—un peuple sans -musique, sans philosophie, sans poésie, (à part <i>l'Art Poétique</i>, -Béranger, et François Coppée),—le peuple du pathos, des grands -gestes, de la parole exagérée, et de la pornographie. Il n'avait pas -assez de mots pour flétrir l'immoralité latine; et, faute de mieux, il -revenait toujours à celui de <i>frivolité</i>, qui, dans sa bouche, comme -dans celle de ses compatriotes, prenait un sens particulièrement -désobligeant. Il terminait par le couplet habituel en l'honneur du -noble peuple allemand,—le peuple moral («<i>Par là</i>, dit Herder, <i>il se -distingue de tous les autres peuples</i>»,)—le peuple fidèle (<i>treues -Volk... Treu</i>) cela veut tout dire: sincère, fidèle, loyal, et -droit—le Peuple par excellence, comme dit Fichte,—la Force allemande, -symbole de toute justice et de toute vérité,—la Pensée -allemande,—le <i>Gemüt</i> allemand,—la langue allemande, seule langue -originale, seule conservée pure, comme la race elle-même,—les femmes -allemandes, le vin allemand, et le chant allemand... «<i>L'Allemagne, -l'Allemagne au-dessus de tout, dans le monde!</i>»</p> - -<p>Christophe protestait. Madame Reinhart s'esclaffait. Ils criaient très -fort tous les trois. Ils s'entendaient très bien ensemble: ils savaient -tous les trois qu'ils étaient de bons Allemands.</p> - -<p>Christophe venait souvent causer, dîner, se promener avec ses nouveaux -amis. Lili Reinhart le choyait, lui faisait des soupers succulents: elle -était enchantée de trouver ce prétexte pour satisfaire sa propre -gourmandise. Elle avait toutes sortes d'attentions sentimentales et -culinaires. Pour l'anniversaire de Christophe, elle lui fit une tarte -sur laquelle étaient plantées vingt bougies, et, au milieu, une petite -figure en sucre, vêtue à la grecque, qui avait la prétention, de -représenter Iphigénie, et qui tenait un bouquet. Christophe, -profondément Allemand, en dépit qu'il en eut, était touché par ces -manifestations pas très raffinées d'une affection véritable.</p> - -<p>Les excellents Reinhart savaient trouver des moyens plus délicats de -prouver leur active amitié. À l'instigation de sa femme, Reinhart, qui -lisait à peine les notes de musique, acheta une vingtaine d'exemplaires -des <i>Lieder</i> de Christophe,—(les premiers qui fussent sortis de la -boutique de l'éditeur);—il les répandit en Allemagne, de différents -côtés, parmi ses connaissances universitaires; il en fit envoyer un -certain nombre à des libraires de Leipzig et de Berlin, avec qui il -était en relations pour ses ouvrages scolaires. Cette initiative -touchante et maladroite, dont Christophe ne sut rien, ne donna -d'ailleurs aucun fruit, pour le moment. Les <i>Lieder</i> envoyés de côté -et d'autre semblèrent avoir fait long feu: personne n'en parla; et les -Reinhart, chagrins de cette indifférence, s'applaudissaient d'avoir -tenu Christophe en dehors de leurs démarches; car il en aurait eu plus -de peine que de réconfort.—Mais, en réalité, rien ne se perd, comme -on a tant de fois l'occasion de le constater dans la vie; nul effort ne -reste vain. On n'en sait rien, pendant des années; puis, un jour, on -s'aperçoit que la pensée a fait son chemin. Les Lieder de Christophe -allèrent à petits pas au cœur de quelques braves gens, perdus dans -leur province, trop timides, ou trop las, pour le lui dire.</p> - -<p>Un seul lui écrivit. Deux ou trois mois après les envois de Reinhart, -Christophe reçut une lettre: émue, cérémonieuse, enthousiaste, de -formes surannées, elle venait d'une petite ville de Thuringe, et était -signée «<i>Universitätsmusikdirektor Professor D<sup>r</sup></i> Peter -Schulz ».</p> - -<p>Ce fut une grande joie pour Christophe, une plus grande encore pour les -Reinhart, quand il ouvrit chez eux la lettre qu'il avait oubliée deux -jours dans sa poche. Ils la lurent ensemble. Reinhart échangeait avec -sa femme des signes d'intelligence, que ne remarquait pas Christophe. -Celui-ci semblait radieux, quand brusquement Reinhart le vit s'assombrir -et s'interrompre, au milieu de sa lecture.</p> - -<p>—Eh bien, pourquoi t'arrêtes-tu? demanda-t-il.</p> - -<p>(Ils se tutoyaient déjà.)</p> - -<p>Christophe jeta la lettre sur la table, avec colère.</p> - -<p>—Non, c'est trop fort! dit-il.</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Lis!</p> - -<p>Il tourna le dos à la table, et s'en alla bouder dans un coin.</p> - -<p>Reinhart lut, avec sa femme, et ne trouva que les expressions de -l'admiration la plus éperdue.</p> - -<p>—Je ne vois pas, dit-il, étonné.</p> - -<p>—Tu ne vois pas? Tu ne vois pas?...—cria Christophe, en -reprenant la lettre, et en la lui mettant sous les yeux.—Mais tu ne -sais donc pas lire? Tu ne vois pas qu'il est aussi un «<i>Brahmine</i>»?</p> - -<p>Alors seulement, Reinhart remarqua que le <i>Universitätsmusikdirector</i>, -dans une ligne de sa lettre, comparait les <i>Lieder</i> de Christophe à -ceux de Brahms... Christophe se lamentait:</p> - -<p>—Un ami! Je trouve enfin un ami!... Et à peine je l'ai gagné que -je l'ai déjà perdu!...</p> - -<p>Il était suffoqué par la comparaison. Si on l'eût laissé faire, -sur-le-champ, il eût répondu par une lettre de sottises. Ou, -peut-être, à la réflexion, il se fût cru très sage et très -généreux, en ne répondant rien du tout. Heureusement, les Reinhart, -tout en s'amusant de sa mauvaise humeur, l'empêchèrent de commettre -une absurdité de plus. Ils lui firent écrire un mot de remerciements. -Mais ce mot, écrit en rechignant, était froid et contraint. -L'enthousiasme de Peter Schulz n'en fut pas ébranlé: il envoya encore -deux ou trois lettres, débordantes d'affection. Christophe n'était pas -un bon épistolier; et, quoiqu'un peu réconcilié avec l'ami inconnu -par le ton de sincérité qu'il sentait à travers ses lignes, il laissa -tomber la correspondance. Schulz finit par se taire. Christophe n'y -pensa plus.</p> - - - - -<p>Il voyait maintenant les Reinhart, chaque jour, et souvent plusieurs -fois par jour. Ils passaient presque toutes leurs soirées ensemble. -Après une journée, seul, concentré en lui-même, il avait un besoin -physique de parler, de dire ce qu'il avait en tête, même si on ne le -comprenait pas, de rire avec ou sans raison, de se dépenser, de se -détendre.</p> - -<p>Il leur faisait de la musique. N'ayant pas d'autre moyen de témoigner -sa reconnaissance, il se mettait au piano et jouait pendant des heures. -Madame Reinhart n'était pas du tout musicienne, et elle avait grand -peine à ne pas bâiller; mais, par sympathie pour Christophe, elle -feignait de s'intéresser à ce qu'il jouait. Reinhart, sans être -beaucoup plus musicien, était touché, d'une façon matérielle, par -certaines pages; et alors, il était remué violemment, jusqu'à en -avoir les larmes aux yeux: ce qui lui semblait idiot. Le reste du temps, -rien: c'était du bruit pour lui. Règle générale, d'ailleurs: il -n'était jamais ému que par ce qu'il y avait de moins bon dans -l'œuvre,—des passages tout à fait insignifiants.—Ils se persuadaient -tous deux qu'ils comprenaient Christophe; et Christophe voulait se le -persuader aussi. Il lui prenait bien de temps en temps une envie -malicieuse de se moquer d'eux: il leur tendait des pièges, il leur -jouait des choses qui n'avaient aucun sens, d'ineptes pots-pourris; et -il leur laissait croire qu'il en était l'auteur. Puis, quand ils -avaient bien admiré, il leur avouait la farce. Alors, ils se -méfiaient; et, depuis, quand Christophe prenait des airs mystérieux -pour leur jouer un morceau, ils s'imaginaient qu'il voulait encore les -attraper; et ils le critiquaient. Christophe les laissait dire, faisait -chorus, convenait que cette musique ne valait pas le diable, puis, -brusquement, s'esclaffait:</p> - -<p>—Cré coquins! Comme vous avez raison!... C'est de moi!</p> - -<p>Il était heureux, comme un roi, de les avoir trompés. Madame Reinhart, -un peu vexée, venait lui donner une petite tape; mais il riait de si -bon cœur qu'ils riaient avec lui. Ils ne prétendaient pas à -l'infaillibilité. Et comme ils ne savaient plus sur quel pied danser, -Lili Reinhart avait pris le parti de tout critiquer, et son mari de tout -louer: ainsi, ils étaient bien sûrs que l'un des deux serait toujours -de l'avis de Christophe.</p> - -<p>C'était moins le musicien qui les attirait en Christophe que le bon -garçon, un peu toqué, affectueux et vivant. Le mal qu'ils avaient -entendu dire de lui les avait disposés en sa faveur: comme lui, ils -étaient oppressés par l'atmosphère de la petite ville; comme lui, ils -étaient francs, ils jugeaient par eux-mêmes, et ils le regardaient -comme un grand enfant, pas très habile dans la vie et victime de sa -franchise.</p> - -<p>Christophe ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ses nouveaux amis; -et il était un peu mélancolique de se dire qu'ils ne comprenaient pas -le plus profond de son être, que jamais ils ne le comprendraient. Mais -il était sevré d'amitié, et il en avait tant besoin qu'il leur -gardait une gratitude infinie de vouloir bien l'aimer un peu. -L'expérience de cette dernière année l'avait instruit: il ne se -reconnaissait plus le droit d'être difficile. Deux ans plus tôt, il -n'eût pas été si patient: il se rappelait, avec un remords amusé, sa -sévérité à l'égard des braves et ennuyeux Euler. Hélas! comme il -était devenu sage!... Il en soupirait un peu. Une voix secrète lui -soufflait:</p> - -<p>—Oui, mais pour combien de temps?</p> - -<p>Cela le faisait sourire, et il était consolé.</p> - -<p>Que n'eût-il pas donné pour avoir un ami, un seul qui le comprît et -partageât son âme!—Mais bien qu'il fût tout jeune encore, il avait -assez d'expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que -la vie réalise le plus difficilement, et qu'il ne pouvait prétendre à -être plus heureux que la plupart des vrais artistes qui l'avaient -précédé. Il avait appris à connaître l'histoire de quelques-uns -d'entre eux. Certains livres, empruntés à la bibliothèque de -Reinhart, lui avaient fait connaître les terribles épreuves par où -avaient passé les musiciens allemands du dix-septième siècle, et la -tranquille constance, dont telle de ces grandes âmes,—la plus grande -de toutes: l'héroïque Schütz,—avait fait preuve, poursuivant -inébranlablement sa route, au milieu des villes incendiées, des -provinces englouties par la peste, de la patrie envahie, foulée aux -pieds par les bandes de toute l'Europe et—le pire—brisée, lassée, -dégradée par le malheur, n'essayant plus de lutter, indifférente à -tout, n'aspirant qu'au repos. Il pensait: «Qui aurait le droit de se -plaindre devant un pareil exemple? Ils n'avaient point de public, ils -n'avaient point d'avenir; ils écrivaient pour eux seuls et pour Dieu; -ce qu'ils écrivaient aujourd'hui, le jour qui allait venir peut-être -l'anéantirait. Cependant, ils continuaient d'écrire, et ils n'étaient -point tristes: rien ne leur faisait perdre leur bonhomie intrépide; ils -se satisfaisaient de leur chant, et ils ne demandaient à la vie que de -vivre, de gagner tout juste leur pain, de se décharger de leur pensée -dans leur art, et de trouver deux ou trois braves gens, simples, vrais, -pas artistes, qui sans doute ne les comprenaient pas, mais qui les -aimaient bonnement.—Comment eût-il osé être plus exigeant? Il y a un -minimum de bonheur, que l'on peut demander. Mais nul n'a droit à -davantage: c'est à soi-même de se donner le surplus; les autres ne -vous le doivent pas.»</p> - -<p>Ces pensées le rassérénaient; et il en aimait mieux ses braves amis -Reinhart. Il ne pensait pas qu'on viendrait lui disputer cette dernière -affection.</p> - - - - -<p>Il comptait sans la méchanceté des petites villes. Leurs rancunes sont -tenaces,—d'autant plus qu'elles n'ont aucun but. Une bonne haine, qui -sait ce qu'elle veut, s'apaise quand elle l'a obtenu. Mais des êtres -malfaisants par ennui ne désarment jamais; car ils s'ennuient toujours. -Christophe était une proie offerte à leur désœuvrement. Il était -battu, sans doute; mais il avait l'audace de n'en point paraître -accablé. Il n'inquiétait plus personne; mais il ne s'inquiétait de -personne. Il ne demandait rien: on ne pouvait rien contre lui. Il était -heureux avec ses nouveaux amis, et indifférent à tout ce qu'on disait -ou pensait de lui. Cela ne pouvait se supporter.—Madame Reinhart -irritait encore plus. L'amitié qu'elle affichait pour Christophe, à -l'encontre de toute la ville, semblait, comme son attitude, un défi à -l'opinion. La bonne Lili Reinhart ne défiait rien, ni personne: elle ne -pensait pas à provoquer les autres; elle faisait ce qui lui semblait -bon, sans demander l'avis des autres. C'était la pire provocation.</p> - -<p>On était à l'affût de leurs gestes. Ils ne se méfiaient point. L'un -extravagant et l'autre écervelée, ils manquaient de prudence, quand -ils sortaient ensemble, ou même, à la maison, quand, le soir, ils -causaient et riaient, accoudés au balcon. Ils se laissaient aller -innocemment à une familiarité de manières, qui devait fournir un -aliment à la calomnie.</p> - -<p>Un matin, Christophe reçut une lettre anonyme. On l'accusait, en termes -bassement injurieux, d'être l'amant de madame Reinhart. Les bras lui en -tombèrent. Jamais il n'avait eu la moindre pensée, même de flirt, -avec elle: il était trop honnête; il avait pour l'adultère une -horreur puritaine: la seule idée de ce partage malpropre lui causait -une répulsion. Prendre la femme d'un ami lui eût semblé un crime; et -Lili Reinhart eût été la dernière personne du monde avec qui il eût -été tenté de le commettre: la pauvre femme n'était point belle, il -n'aurait même pas eu l'excuse d'une passion.</p> - -<p>Il retourna chez ses amis, honteux et gêné. Il trouva la même gêne. -Chacun d'eux avait reçu une lettre analogue; mais ils n'osaient pas se -le dire; et, tous trois, s'observant l'un l'autre et s'observant -soi-même, ils n'osaient plus ni bouger, ni parler, et ne faisaient que -des sottises. Si l'insouciance naturelle de Lili Reinhart reprenait le -dessus, un moment, si elle se remettait à rire et dire des -extravagances, brusquement un regard de son mari, ou de Christophe, -l'interloquait; le souvenir de la lettre lui traversait l'esprit; elle -se troublait; Christophe et Reinhart se troublaient aussi. Et chacun -pensait:</p> - -<p>—Les autres ne savent-ils pas?</p> - -<p>Cependant, ils ne s'en disaient rien et tâchaient de vivre comme -avant.</p> - -<p>Mais les lettres anonymes continuèrent, de plus en plus insultantes, -ordurières; elles les jetaient dans un état d'énervement et de honte -intolérable. Ils se cachaient, quand ils les recevaient, et ils -n'avaient pas la force de les brûler sans les lire: ils les ouvraient -d'une main tremblante; le cœur leur manquait en dépliant la page; et, -quand ils y lisaient ce qu'ils craignaient d'y lire, avec quelque -variation nouvelle sur le même thème,—inventions ingénieuses et -ignobles d'un esprit appliqué à nuire,—ils en pleuraient tout bas. -Ils s'épuisaient à chercher quel pouvait être le misérable, qui -s'attachait à les poursuivre.</p> - -<p>Un jour, madame Reinhart, à bout de forces, avoua à son mari la -persécution dont elle était victime; et il lui avoua, les larmes aux -yeux, qu'il la subissait aussi. En parleraient-ils à Christophe? Ils -n'osaient. Il fallait l'avertir pourtant, afin qu'il fût prudent.—Dès -les premiers mots que madame Reinhart lui dit, en rougissant, elle vit -avec consternation que Christophe recevait aussi des lettres. Cet -acharnement dans la méchanceté les affola. Madame Reinhart ne douta -plus que la ville entière ne fût dans le secret. Au lieu de se -soutenir mutuellement, ils achevèrent de se démoraliser. Ils ne -savaient que faire. Christophe parlait d'aller casser la tête à -quelqu'un.—Mais à qui? Et puis, ce serait alors que les calomnies -auraient beau jeu!... Mettre la police au courant des lettres? Ce serait -rendre publiques leurs insinuations... Faire semblant de les ignorer? Ce -n'était plus possible. Leurs rapports d'amitié étaient maintenant -troublés. Reinhart avait beau avoir une foi absolue en l'honnêteté de -sa femme et de Christophe: il les soupçonnait malgré lui. Il sentait -la dégradante absurdité des ses soupçons; il s'imposait de laisser -seuls ensemble Christophe et sa femme. Mais il souffrait; et sa femme le -voyait bien.</p> - -<p>Pour elle, ce fut encore pis. Jamais elle n'avait pensé à flirter avec -Christophe, pas plus que Christophe avec elle. Les calomnies lui -insinuèrent la ridicule idée que Christophe, après tout, avait -peut-être pour elle un sentiment amoureux; et, bien qu'il fût à cent -lieues de lui en rien montrer, elle crut bon de s'en défendre, non par -des allusions précises, mais par des précautions maladroites, que -Christophe ne comprit pas d'abord, et qui, lorsqu'il comprit, le mirent -hors de lui. C'était bête a pleurer! Lui, amoureux de cette brave -petite bourgeoise, bonne, laide et commune!... Et qu'elle le crût!... -Et qu'il ne pût pas se défendre, lui dire, dire au mari:</p> - -<p>—Allons donc! Soyez tranquilles! Il n'y a pas de danger!...</p> - -<p>Mais non, il ne pouvait pas offenser ces excellentes gens. Et il se -rendait compte, d'ailleurs, que si elle se défendait d'être aimée par -lui, c'était qu'elle commençait secrètement à l'aimer: les lettres -anonymes avaient eu ce beau résultat de lui en avoir soufflé l'idée -sotte et romanesque.</p> - -<p>La situation était devenue si pénible et si niaise qu'il n'était plus -possible de continuer. Lili Reinhart, qui, en dépit de ses forfanteries -de langage, n'avait aucune force de caractère, perdit la tête devant -l'hostilité sourde de la ville. Ils se donnèrent des prétextes -honteux pour ne plus se voir:</p> - -<p>«Madame Reinhart était souffrante... Reinhart avait à travailler... -Ils s'absentaient pour quelques jours...»</p> - -<p>Mensonges maladroits, que le hasard prenait un malin plaisir à -démasquer.</p> - -<p>Plus franc, Christophe dit:</p> - -<p>—Séparons-nous, mes pauvres amis. Nous ne sommes pas de -force.</p> - -<p>Les Reinhart pleurèrent.—Mais ce fut un soulagement pour eux, -après qu'ils eurent rompu.</p> - -<p>La ville pouvait triompher. Cette fois, Christophe était bien seul. -Elle lui avait volé jusqu'au dernier souffle d'air:—l'affection, si -humble soit-elle, sans laquelle aucun cœur ne peut vivre.</p> - - - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Sobriquet, sous lequel des pamphlétaires allemands -désignaient entre eux le Kaiser.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Les anthologies de la littérature française, que -Jean-Christophe emprunte à la bibliothèque de ses amis Reinhart, sont:</p> - -<p>I.—<i>Choix de lectures françaises à l'usage des écoles secondaires</i>, par -HUBERT H. WINGERATH, docteur en philosophie, directeur de l'École réale -Saint-Jean à Strasbourg.—Deuxième partie: classes moyennes.—7e édition, -1902. Dumont-Schauberg.</p> - -<p>II.—L. HERBIG et G. F. BURGUY: <i>La France littéraire</i>, remaniée par -F. TENDERING, directeur du Real-Gymnasium des Johanneums, Hambourg.—1904. -Brunswick.</p></div> - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="TROISIEME_PARTIE"><i>TROISIÈME PARTIE</i></a></h4> - - -<h4><a id="LA_DELIVRANCE">LA DÉLIVRANCE</a></h4> - - -<p>Il n'avait plus personne. Tous ses amis avaient disparu. Le cher -Gottfried, qui lui était venu en aide à des heures difficiles et dont -il aurait eu tant besoin en ce moment, était parti depuis des mois, et -cette fois, pour toujours. Un soir de l'été dernier, une lettre, -écrite d'une grosse écriture, et qui portait l'adresse d'un village -lointain, avait appris à Louisa que son frère était mort, dans une de -ces tournées vagabondes que le petit colporteur s'obstinait à -continuer, malgré sa mauvaise santé. On l'avait enterré là-bas, dans -le cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, qui eût -été capable de soutenir Christophe, s'était engloutie dans le -gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa -pensée,—qui ne pouvait que l'aimer, qui ne le comprenait pas. Autour -de lui, l'immense plaine allemande, l'océan morne. À chaque effort -pour en sortir, il s'enfonçait davantage. La ville ennemie le regardait -se noyer...</p> - -<p>Comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, au milieu de sa -nuit, l'image de Hassler, le grand musicien qu'il avait tant aimé, -quand il était enfant, et dont la gloire maintenant rayonnait sur tout -le pays allemand. Il se souvint des promesses que Hassler lui avait -faites autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec une -vigueur désespérée. Hassler pouvait le sauver! Hassler devait le -sauver! Que lui demandait-il? Ni secours, ni argent, ni aide -matérielle. Rien, sinon qu'il le comprît. Hassler avait été -persécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il comprendrait un -homme libre, que la médiocrité allemande poursuivait de ses rancunes -et tachait d'écraser. Ils combattaient le même combat.</p> - -<p>Aussitôt qu'il eut cette idée, il l'exécuta. Il prévint sa mère -qu'il serait absent, huit jours; et il prit, le soir même, le train -pour la grande ville du nord de l'Allemagne, où Hassler était -<i>Kapellmeister.</i> Il ne pouvait plus attendre. C'était le dernier -effort pour respirer.</p> - - - - -<p>Hassler était célèbre. Ses ennemis n'avaient pas désarmé; mais ses -amis criaient qu'il était le plus grand musicien présent, passé, et -futur. Il était entouré de partisans et de dénigrants également -absurdes. Comme il n'était pas d'une forte trempe, il avait été aigri -par ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à -faire ce qui était désagréable à ses critiques et pouvait les faire -crier; il était comme un gamin qui joue des niches. Ces niches étaient -souvent du goût le plus détestable: non seulement, il employait son -talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient -hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il manifestait une -prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets -bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour -tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaires. Il -était content, quand le bourgeois hurlait; et le bourgeois ne s'en -faisait pas faute. L'empereur même, qui se mêlait d'art, avec -l'insolente présomption des parvenus et des princes, regardait comme un -scandale public la renommée de Hassler et ne laissait échapper aucune -occasion de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence -méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste opposition, -qui, pour les partis avancés de l'art allemand, était presque devenue -une consécration, continuait de plus belle à casser les vitres. À -chaque nouvelle sottise, les amis s'extasiaient et criaient au génie.</p> - -<p>La coterie de Hassler se composait surtout de littérateurs, de peintres, -et de critiques décadents, qui avaient assurément le mérite de représenter -le parti de la révolte contre la réaction—éternellement menaçante -dans l'Allemagne du Nord—de l'esprit piétiste et de la morale d'État; -mais leur indépendance s'était exaspérée, dans la lutte, jusqu'au -ridicule, dont ils n'avaient pas conscience; car si beaucoup d'entre -eux ne manquaient point d'un talent assez âpre, ils avaient peu -d'intelligence, et encore moins de goût. Ils ne pouvaient plus sortir -de l'atmosphère factice, qu'ils s'étaient fabriquée; et, comme tous les -cénacles, ils avaient fini par perdre entièrement le sens de la vie -réelle. Ils faisaient loi pour eux-mêmes et pour les centaines de -nigauds qui lisaient leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce -qu'il leur plaisait d'édicter. Leur adulation avait été funeste à Hassler, -en le rendant trop complaisant pour lui. Il acceptait sans examen toutes -les idées musicales qui lui passaient par la tête; et il était intimement -persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même, -c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette -pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne -s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les -grandes œuvres. Hassler avait au fond un parfait mépris pour tous, -amis et ennemis; et ce mépris amer et goguenard s'étendait à -lui-même et à toute la vie. Il s'enfonçait d'autant plus dans son -scepticisme ironique qu'il avait cru autrefois a une quantité de choses -généreuses et naïves. N'ayant pas eu la force de les défendre contre -la lente destruction des jours, ni l'hypocrisie de se persuader qu'il -croyait à ce qu'il ne croyait plus, il s'acharnait à en persifler le -souvenir. Il avait une nature d'Allemand du Sud, indolente et molle, peu -faite pour résister à l'excès de la fortune ou de l'infortune, du -chaud ou du froid, et qui a besoin, pour conserver son équilibre, d'une -température modérée. Il s'était laissé aller, d'une façon -insensible, à jouir paresseusement de la vie: il aimait la bonne -chère, les lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles -pensées. Son art s'en ressentait, quoiqu'il fût trop bien doué pour -que des étincelles de génie n'éclatassent pas encore au milieu de sa -musique lâchée, qui s'abandonnait au goût de la mode. Nul ne sentait -mieux que lui sa déchéance. À vrai dire, il était le seul qui la -sentît,—à de rares moments, que, naturellement, il évitait. Alors, -il était misanthrope, absorbé par ses humeurs noires, ses -préoccupations égoïstes, ses soucis de santé,—indifférent à tout -ce qui avait excité autrefois son enthousiasme ou sa haine.</p> - - - - -<p>Tel était l'homme auprès de qui Jean-Christophe venait chercher un -réconfort. Avec quel espoir il arriva, par un matin froid et pluvieux, -dans la ville où vivait celui qui, à ses yeux, symbolisait en art -l'esprit d'indépendance! Il attendait de lui la parole d'amitié et de -vaillance, dont il avait besoin pour continuer l'ingrate et nécessaire -bataille que tout véritable artiste doit livrer au monde, jusqu'à son -dernier souffle, sans désarmer un seul jour: car, comme l'a dit -Schiller, «<i>la seule relation avec le public, dont on ne se repente -jamais,—c'est la guerre.</i>»</p> - -<p>Christophe était si impatient qu'il prit à peine le temps de déposer -son sac dans le premier hôtel venu, près de la gare, avant de courir -au théâtre, pour s'informer de l'adresse de Hassler. Hassler habitait -assez loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe prit un -tram électrique, en mordant à belles dents un petit pain. Sou cœur -battait, en approchant du but.</p> - -<p>Le quartier où Hassler avait élu domicile était bâti dans cette -étrange architecture nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une -barbarie érudite, qui s'épuise en laborieux efforts pour avoir du -génie. Au milieu de la ville banale, aux rues droites et sans -caractère, s'élevaient brusquement des hypogées d'Égypte, des -chalets norvégiens, des cloîtres, des bastions, des pavillons -d'Exposition universelle, des maisons ventrues, culs-de-jatte, -enfoncées dans la terre, avec une face inerte, un œil unique, énorme, -des grilles de cachot, des portes écrasées de sous-marins, des -cerceaux de fer, des cryptogrammes d'or dans les barreaux des fenêtres -grillées, des monstres vomissants au-dessus de la porte d'entrée, des -carreaux de faïence bleue, plaqués par-ci, par-là, partout où on ne -les attendait pas, des mosaïques bariolées, représentant Adam et -Ève, des toits couverts en tuiles de couleurs disparates; des -maisons-châteaux forts, au dernier étage crénelé, avec des animaux -difformes sur le faîte, pas de fenêtre d'un côté, puis tout d'un -coup, une suite de trous béants, carrés, rectangulaires, des sortes de -blessures; de grands pans de murs vides, d'où surgissait -soudain,—étayé sur des cariatides nibelungesques,—un balcon massif -à une seule fenêtre: perçant sa rampe de pierre, émergeaient deux -têtes pointues de vieillards barbus et chevelus, des hommes-poissons de -Bœcklin. Sur le fronton d'une de ces prisons, une maison pharaonesque, -à un étage bas, avec deux colosses nus à l'entrée, l'architecte -avait écrit:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>Que l'artiste montre son univers,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Qui jamais ne fut et jamais ne sera!</i>»</span></p> - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Seine Welt zeige der Künstler</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Die niemals war noch jemals sein wird!</i></span></p> - - -<p>Christophe, uniquement absorbé par l'idée de Hassler, regardait avec -des yeux ahuris et n'essayait point de comprendre. Il arriva h la maison -qu'il cherchait, une des plus simples,—en style carolingien. À -l'intérieur, un luxe cossu et banal; dans l'escalier, une atmosphère -lourde de calorifère surchauffé; un ascenseur étroit, dont Christophe -ne profita point, pour avoir le temps de se préparer à sa visite, en -montant les quatre étages, à petits pas, les jambes fléchissantes, le -cœur tremblant d'émotion. Durant ce court trajet, son ancienne -entrevue avec Hassler, son enthousiasme d'enfant, l'image de -grand-père, lui revinrent à l'esprit, comme si c'était hier.</p> - -<p>Il était près de onze heures, quand il sonna a la porte. Il fut reçu -par une soubrette délurée, aux façons de <i>serva padrona</i>, qui le -dévisagea avec impertinence, et commença par déclarer que «Monsieur -ne pouvait pas recevoir, parce que Monsieur était fatigué». Puis, le -naïf désappointement qui se peignit sur la figure de Christophe -l'amusa sans doute; car, après avoir terminé l'examen indiscret -qu'elle faisait de toute sa personne, elle s'adoucit brusquement, fit -entrer Christophe dans le cabinet de Hassler, et dit qu'elle allait -faire en sorte que Monsieur le reçût. Là-dessus, elle lui décocha -une petite œillade, et ferma la porte.</p> - -<p>Il y avait aux murs quelques peintures impressionnistes et des gravures -galantes du dix-huitième siècle français: car Hassler prétendait se -connaître à tous les arts; et il associait dans son goût Manet et -Watteau, selon les indications qu'il avait reçues du cénacle. Le même -mélange de styles se montrait dans l'ameublement, où un fort beau -bureau Louis XV était encadré de fauteuils «art nouveau», et d'un -divan oriental, avec une montagne de coussins multicolores. Les portes -étaient ornées de glaces; et une bibeloterie japonaise couvrait les -étagères et le dessus de la cheminée, où trônait le buste de -Hassler. Dans une coupe, sur un guéridon, s'étalaient une profusion de -photographies de chanteuses, d'admiratrices et d'amis, avec des mots -d'esprit et des exclamations enthousiastes. Un désordre incroyable -régnait sur le bureau; le piano était ouvert; de la poussière sur les -étagères; des cigares à demi brûlés traînaient dans tous les -coins...</p> - -<p>Christophe entendit, dans la chambre voisine, une voix maussade qui -grognait; le verbe tranchant de la petite bonne lui répliquait. Il -était clair que Hassler manifestait peu d'enthousiasme à se montrer. -Il était clair aussi que la demoiselle avait mis sous son bonnet que -Hassler se montrerait; et elle ne se gênait pas pour lui répondre avec -une extrême familiarité: sa voix aiguë perçait les murs. Christophe -était mal à l'aise d'entendre certaines remarques qu'elle faisait à -son maître. Mais celui-ci ne s'en affectait point. Au contraire! on -eût dit que ces impertinences l'amusaient; et tout en continuant de -grogner, il gouaillait la fille et prenait plaisir à l'exciter. Enfin -Christophe entendit une porte s'ouvrir, et, toujours grognant et -goguenardant, Hassler qui venait en traînant les pieds.</p> - -<p>Il entra. Christophe eut un serrement de cœur. Il le reconnaissait. -Plût à Dieu qu'il ne l'eût pas reconnu! C'était bien Hassler, et ce -n'était plus lui. Il avait toujours son grand front sans une ride, son -visage sans un pli, comme celui d'un enfant; mais il était chauve, -empâté, le teint jaune, l'air endormi, la lèvre inférieure un peu -pendante, la bouche ennuyée et boudeuse. Il voûtait les épaules, -enfonçait ses deux mains dans les poches de son veston débraillé, et -traînait des savates aux pieds; sa chemise formait un bourrelet -au-dessus de sa culotte, qu'il n'avait même pas achevé de boutonner. -Il regarda Christophe de ses yeux somnolents, qui ne s'éclairèrent -pas, quand le jeune homme eut balbutié son nom. Il fit un salut -automatique, sans parler, indiqua de la tête un siège à Christophe, -et s'affaissa, avec un soupir, sur le divan, dont il empila les coussins -autour de lui. Christophe répétait:</p> - -<p>—J'ai déjà eu l'honneur... Vous aviez eu la bonté.... Je suis -Christophe Krafft...</p> - -<p>Hassler, enfoncé dans le divan, ses longues jambes croisées, ses mains -maigres jointes sur son genou droit, relevé à la hauteur du menton, -répliqua:</p> - -<p>—Connais pas.</p> - -<p>Christophe, la gorge contractée, entreprit de lui rappeler leur -ancienne rencontre. En n'importe quelle circonstance, il lui eût été -difficile de parler de ces souvenirs intimes; ici, ce lui était une -torture: il s'embrouillait dans ses phrases, ne trouvait pas ses mots, -disait des choses absurdes, qui le faisaient rougir. Hassler le laissait -patauger, sans cesser de le fixer de ses yeux vagues et indifférents. -Quand Christophe fut arrivé au bout de son récit, Hassler continua un -instant de balancer son genou, en silence, comme s'il attendait que -Christophe continuât. Puis, il dit:</p> - -<p>—Oui... Cela ne nous rajeunit pas... et s'étira.</p> - -<p>Après avoir bâillé, il ajouta:</p> - -<p>—... Demande pardon... Pas dormi... Soupé au théâtre, cette -nuit... et bâilla de nouveau.</p> - -<p>Christophe espérait que Hassler ferait une allusion à ce qu'il venait -de lui raconter; mais Hassler, que toute cette histoire n'avait -aucunement intéressé, n'en parla plus; et il n'adressa nulle question -à Christophe sur sa vie. Quand il eut fini de bâiller, il lui demanda:</p> - -<p>—Il y a longtemps que vous êtes à Berlin?</p> - -<p>—Je suis arrivé ce matin, dit Christophe.</p> - -<p>—Ah! fit Hassler, sans s'étonner autrement. Quel hôtel?</p> - -<p>Sans paraître écouter la réponse, il se souleva paresseusement, -atteignit un bouton électrique, et sonna.</p> - -<p>—Permettez, fit-il.</p> - -<p>La petite bonne parut, avec son air impertinent.</p> - -<p>—Kitty, dit il, est-ce que tu as la prétention de me faire passer -de déjeuner, aujourd'hui?</p> - -<p>—Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter -votre manger ici, pendant que vous avez quelqu'un?</p> - -<p>—Pourquoi donc pas? fit-il en désignant Christophe, d'un -clignement d'œil railleur. Il me nourrit l'esprit; je vais nourrir le corps.</p> - -<p>—Est-ce que vous n'avez pas honte de faire assister à votre -repas, comme une bête dans une ménagerie?</p> - -<p>Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea:</p> - -<p>—Comme une bête en ménage...</p> - -<p>—Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la honte avec.</p> - -<p>Elle se retira, en haussant les épaules.</p> - -<p>Christophe, voyant que Hassler ne cherchait toujours pas à s'informer -de ce qu'il faisait, tâcha de renouer l'entretien. Il parla de la -difficulté de la vie en province, de la médiocrité des gens, de leur -étroitesse d'esprit, de l'isolement où on était. Il s'efforçait de -l'intéresser à sa détresse morale. Mais Hassler, affalé dans le -divan, la tête renversée en arrière sur un coussin et les yeux à -demi fermés, le laissait parler, semblant ne pas écouter: ou bien il -soulevait un moment ses paupières et lançait quelques mots d'une -ironie froide, une saillie bouffonne sur les gens de province, qui -coupait net les tentatives de Christophe pour parler plus -intimement.—Kitty était revenue avec le plateau du déjeuner: café, -beurre, jambon, etc. Elle le déposa, boudeuse, sur le bureau, au milieu -des papiers en désordre. Christophe attendit qu'elle fût ressortie, -pour reprendre son douloureux récit, qu'il avait tant de peine à -suivre.</p> - -<p>Hassler avait attiré a lui le plateau; il se versa le café, y trempa -les lèvres; puis, familier et bonhomme, un peu méprisant, il -interrompit Christophe au milieu d'une phrase, pour lui offrir:</p> - -<p>—Une tasse?</p> - -<p>Christophe refusa. Il s'évertuait à renouer le fil de sa phrase; mais, -de plus en plus démonté, il ne savait plus ce qu'il disait. Il était -distrait par le spectacle de Hassler, qui, son assiette sous le menton, -se bourrait, comme un enfant, de tartines beurrées et de tranches de -jambon, qu'il tenait avec ses doigts. Il réussit pourtant à raconter -qu'il composait, qu'il avait fait jouer une ouverture pour la <i>Judith</i> -de Hebbel. Hassler écoutait distraitement:</p> - -<p>—<i>Was?</i> (Quoi?) demanda-t-il.</p> - -<p>Christophe répéta le titre.</p> - -<p>—<i>Ach! so, so!</i> (Ah! bon, bon!) fit Hassler, en trempant sa -tartine et ses doigts dans sa tasse.</p> - -<p>Ce fut tout.</p> - -<p>Christophe, découragé, était sur le point de se lever et de partir; -mais il pensa à ce long voyage fait en vain; et, ramassant son courage, -il proposa à Hassler, en balbutiant, de lui jouer quelques-unes de ses -œuvres. Aux premiers mots, Hassler l'arrêta:</p> - -<p>—Non, non, je n'y connais rien, dit-il avec son ironie goguenarde -et un peu insultante. Et puis, je n'ai pas le temps.</p> - -<p>Christophe en eut les larmes aux yeux. Mais il s'était juré de ne pas -sortir de là, sans avoir l'avis de Hassler sur ses compositions. Il dit -avec un mélange de confusion et de colère:</p> - -<p>—Je vous demande pardon; mais vous m'avez promis autrefois de -m'entendre; je suis venu uniquement pour cela, du fond de l'Allemagne: -vous m'entendrez.</p> - -<p>Hassler, qui n'était pas habitué à ces façons, regarda le jeune -homme gauche, furieux, rougissant, près de pleurer: cela l'amusa; -haussant les épaules avec lassitude, il lui montra le piano du doigt, -et dit, d'un air de résignation comique:</p> - -<p>—Alors!... Allons-y!...</p> - -<p>Là-dessus, il s'enfonça dans son divan, comme un homme qui va faire -une somme, bourra les coussins à coups de poing, les disposa sous ses -bras étendus, ferma les yeux à demi, les rouvrit un instant pour -évaluer les dimensions du rouleau de musique que Christophe avait sorti -d'une de ses poches, poussa un petit soupir, et se disposa à écouter -avec ennui.</p> - -<p>Christophe, intimidé et mortifié, commença à jouer. Hassler ne tarda -pas à rouvrir l'œil et l'oreille, avec l'intérêt professionnel de -l'artiste qui est repris, malgré lui, par une belle chose. D'abord, il -ne dit rien, et resta immobile; mais ses yeux devinrent moins vagues, et -ses lèvres boudeuses remuaient. Puis, il se réveilla tout à fait, -grognant son étonnement et son assentiment. C'étaient des -interjections inarticulées; mais le ton ne laissait aucun doute sur ce -qu'il pensait; et Christophe en éprouvait un bien-être inexprimable. -Hassler ne songeait plus à calculer le nombre de pages qui étaient -jouées et celles qui restaient à jouer. Quand Christophe avait fini un -morceau, il disait:</p> - -<p>—Après!... Après!...</p> - -<p>Il commençait à faire usage du langage humain.</p> - -<p>—Bon, cela! Bon!... (s'exclamait-il). Fameux!... Effroyablement fameux! -(<i>Schrecklich famos!</i>)... Mais que diable! (grommelait-il, stupéfait), -qu'est-ce que c'est que ça?</p> - -<p>Il s'était redressé sur son siège, penchait la tête en avant, se -faisait un cornet avec sa main, se parlait à lui-même, riait de -contentement, et, à certaines curiosités d'harmonies, tirait -légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres. Une -modulation inattendue eut un tel effet sur lui qu'il se leva -brusquement, avec une exclamation, et vint s'asseoir au piano, à côté -de Christophe. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir que Christophe fût -là. Il ne s'occupait que de la musique; et, quand le morceau fut fini, -il saisit le cahier, se mit à relire la page, puis lut les pages -suivantes, continuant de monologuer son admiration et sa surprise, comme -s'il eût été seul dans la chambre:</p> - -<p>—Que le diable!... (faisait-il). Où cet animal a-t-il trouvé -cela?...</p> - -<p>Repoussant Christophe de l'épaule, il joua lui-même certains passages. -Il avait au piano de charmants doigts, très doux, caressants et -légers. Christophe regarda ses mains fines, longues, bien soignées, -d'un aristocratisme un peu maladif, qui ne répondait pas au reste de la -personne. Hassler s'arrêtait à certains accords, les répétait, en -clignant de l'œil et faisant claquer sa langue; il bourdonnait avec ses -lèvres, imitant la sonorité des instruments, et il continuait -d'entremêler à cette musique ses apostrophes, où il y avait à la -fois du plaisir et du dépit: il ne pouvait se défendre d'une secrète -irritation, d'une jalousie inavouée; et, en même temps, il jouissait -avidement.</p> - -<p>Bien qu'il persistât à se parler à lui seul, comme si Christophe -n'existait pas, Christophe, rouge de plaisir, ne pouvait s'empêcher de -prendre pour son compte les exclamations de Hassler; et il expliquait ce -qu'il avait voulu faire. Hassler sembla d'abord ne faire aucune -attention à ce que le jeune homme disait, et poursuivit ses réflexions -à voix haute; puis, certains mots de Christophe le frappèrent, et il -se tut, les yeux toujours fixés sur le cahier de musique, qu'il -feuilletait, en écoutant, sans avoir l'air d'écouter. Christophe, de -son côté, s'animait peu à peu; et il finit par se confier tout à -fait: il parlait avec une excitation naïve de ses projets et de sa vie.</p> - -<p>Hassler, silencieux, était repris par son ironie. Il s'était laissé -retirer le cahier des doigts; le coude appuyé sur la tablette du piano -et le front dans la main, il regardait Christophe qui lui commentait son -œuvre avec une ardeur et un trouble juvéniles. Et il souriait -amèrement, en pensant à ses propres débuts, à ses espoirs, aux -espoirs de Christophe, et aux déboires qui l'attendaient.</p> - -<p>Christophe parlait, les yeux baissés, dans la crainte de ne plus savoir -ce qu'il avait à dire. Le silence de Hassler l'encourageait. Il sentait -que Hassler l'observait, qu'il ne perdait pas une de ses paroles; il lui -semblait avoir brisé la glace qui les séparait, et son cœur -rayonnait. Quand il eut fini, il leva la tête avec timidité,—avec -confiance aussi,—et regarda Hassler. Toute sa joie naissante gela d'un -coup, comme les pousses trop précoces, quand il vit les yeux mornes et -railleurs sans bonté qui le fixaient. Il se tut.</p> - -<p>Après une pause glaciale, Hassler parla, d'une voix sèche. Il avait de -nouveau changé: il affectait une sorte de dureté pour le jeune homme; -il persiflait cruellement ses projets, ses espoirs de succès, comme -s'il eût voulu se persifler lui-même, puisqu'il se retrouvait en lui. -Il s'acharnait froidement à détruire sa foi dans la vie, sa foi dans -l'art, sa foi en soi. Il se donna lui-même en exemple, avec amertume, -parlant de ses œuvres d'aujourd'hui, d'une façon insultante.</p> - -<p>—Des cochonneries! dit-il. C'est ce qu'il faut pour ces cochons. -Est-ce que vous croyez qu'il y a dix personnes au monde, qui aiment la -musique? Est-ce qu'il y en a une seule?</p> - -<p>—Il y a moi! dit Christophe, avec emportement.</p> - -<p>Hassler le regarda, haussa les épaules, et dit d'une voix lassée:</p> - -<p>—Vous serez comme les autres. Vous ferez comme les autres. Vous -penserez à arriver, à vous amuser, comme les autres... Et vous aurez -raison...</p> - -<p>Christophe essaya de protester; mais Hassler lui coupa la parole, et, -reprenant son cahier, se mit à critiquer aigrement les œuvres qu'il -louait tout à l'heure. Non seulement il relevait avec une dureté -blessante les négligences réelles, les incorrections d'écriture, les -fautes de goût ou d'expression, qui avaient échappé au jeune homme; -mais il lui faisait des critiques absurdes, des critiques comme en eût -pu faire le plus étroit et le plus arriéré des musiciens, dont -lui-même, Hassler, avait eu, toute sa vie, à souffrir. Il demandait à -quoi tout cela rimait. Il ne critiquait même plus, il niait: on eût -dit qu'il s'efforçait d'effacer haineusement l'impression que ces -œuvres lui avaient faite, en dépit de lui-même.</p> - -<p>Christophe, consterné, n'essayait pas de répondre. Comment répondre -à des absurdités, qu'on rougit d'entendre dans la bouche de quelqu'un -qu'on estime et qu'on aime? Au reste, Hassler n'écoutait rien. Il -restait là, buté, le cahier fermé entre les mains, les yeux sans -expression, la bouche amère. À la fin, il dit, comme si de nouveau il -avait oublié la présence de Christophe:</p> - -<p>—Ah! la pire misère, c'est qu'il n'y a pas un homme, pas un qui -soit capable de vous comprendre!</p> - -<p>Christophe se sentit transpercé d'émotion; il se retourna brusquement, -posa sa main sur la main de Hassler, et, le cœur plein d'amour, il répéta:</p> - -<p>—Il y a moi!</p> - -<p>Mais la main de Hassler ne bougea point; et si quelque chose dans son -cœur tressaillit, une seconde, à ce cri juvénile, aucune lueur ne -brilla dans ses yeux éteints, qui regardèrent Christophe. L'ironie et -l'égoïsme prirent le dessus. Il esquissa un mouvement du buste, -cérémonieux et comique, pour saluer:</p> - -<p>—Très honoré! dit-il.</p> - -<p>Il pensait:</p> - -<p>—Je m'en fiche bien! Crois-tu que ce soit pour toi que j'ai perdu -ma vie?</p> - -<p>Il se leva, jeta le cahier sur le piano, et, de ses longues jambes qui -flageolaient, s'en alla reprendre sa place sur le divan. Christophe, qui -avait saisi sa pensée et qui en avait senti l'insultante blessure, -essayait fièrement de répondre que l'on n'a pas besoin d'être compris -de tous: certaines âmes à elles seules valent un peuple tout entier; -elles pensent pour lui; et, ce qu'elles ont pensé, il faudra qu'il le -pense.—Mais Hassler n'écoutait plus. Il était retombé dans son -apathie, causée par l'affaiblissement de la vie qui s'endormait en lui. -Christophe, trop sain pour comprendre ce revirement subit, sentait -vaguement que la partie était perdue; mais il ne pouvait s'y résigner, -après avoir été si près de la croire gagnée. Il faisait des efforts -désespérés pour ranimer l'attention de Hassler; il avait repris son -cahier de musique, et cherchait à expliquer la raison des -irrégularités, que Hassler avait notées. Hassler, enfoncé dans le -sofa, gardait un silence morne; il n'approuvait, ni ne contredisait: il -attendait que ce fût fini.</p> - -<p>Christophe vit qu'il n'avait plus rien à faire ici. Au milieu d'une -phrase, il s'arrêta. Il roula son cahier, et se leva. Hassler se leva -aussi. Christophe, honteux et intimidé, s'excusait en balbutiant. -Hassler, s'inclinant légèrement, avec une certaine distinction -hautaine et ennuyée, lui tendit la main, froidement, poliment, et -l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée, sans un mot pour le retenir, -ou pour l'inviter à revenir.</p> - - - - -<p>Christophe se retrouva dans la rue, anéanti. Il allait au hasard. -Après avoir suivi machinalement deux ou trois rues, il se trouva à la -station du tram, qui l'avait amené. Il le reprit, sans penser à ce -qu'il faisait. Il s'affaissa sur la banquette, les bras, les jambes -cassés. Impossible de réfléchir, de rassembler ses idées: il ne -pensait à rien. Il avait peur de regarder en lui. C'était le vide. Ce -vide était autour de lui, dans cette ville; il ne pouvait plus y -respirer: le brouillard, les maisons massives l'étouffaient. Il n'avait -plus qu'une idée: fuir, fuir au plus vite,—comme si, en se sauvant de -la ville, il devait y laisser l'amère désillusion qu'il y avait -trouvée.</p> - -<p>Il retourna à son hôtel. Il n'était pas midi et demi. Il y avait -deux heures qu'il y était entré,—avec quelle lumière au -cœur!—Maintenant, tout était nuit.</p> - -<p>Il ne déjeuna point. Il ne monta pas dans sa chambre. À la -stupéfaction de l'hôte, il demanda sa note, paya comme s'il avait -passé la nuit, et dit qu'il voulait partir. En vain, lui expliquait-on -qu'il n'avait pas à se presser, que le train qu'il voulait reprendre ne -partait pas avant plusieurs heures, qu'il ferait mieux d'attendre à -l'hôtel. Il voulut aller tout de suite à la gare: il voulait prendre -le premier train, n'importe lequel, ne plus rester une heure dans ce -pays. Après ce long voyage et ses dépenses pour venir,—bien qu'il se -fût fait une fête non seulement de voir Hassler, mais de visiter des -musées, d'entendre des concerts, de faire des connaissances,—il -n'avait plus qu'une idée en tête: partir...</p> - -<p>Il revint à la gare. Ainsi qu'on le lui avait dit, son train ne partait -pas avant trois heures. Encore ce train, qui n'était pas express,—(car -Christophe était forcé de prendre la dernière classe)—s'arrêtait-il -en route; Christophe aurait eu avantage à monter dans le train suivant, -qui partait deux heures plus tard et qui rejoignait le premier. Mais -c'était deux heures de plus à passer ici, et Christophe ne pouvait le -supporter. Il ne voulut même plus sortir de la gare, en -attendant.—Lugubre attente, dans ces salles vastes et vides, -tumultueuses et funèbres, où entrent et sortent, toujours affairées, -toujours courant, des ombres étrangères, toutes étrangères, toutes -indifférentes, pas une qu'on connaisse, pas un visage ami. Le jour -blafard s'éteignait. Les lampes électriques, enveloppées de -brouillard, mouchetaient la nuit, semblaient la rendre plus sombre. -Christophe, plus oppressé d'heure en heure, attendait avec angoisse le -moment de partir. Il allait, dix fois par heure, revoir les affiches des -trains pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé. Comme il les -relisait d'un bout à l'autre, une fois de plus, pour passer le temps, -un nom de pays le frappa: il se dit qu'il le connaissait; après un -moment, il se rappela que c'était le pays du vieux Schulz, qui lui -avait écrit de si bonnes lettres. L'idée lui vint aussitôt, dans son -désarroi, d'aller voir cet ami inconnu. La ville n'était pas sur son -chemin direct de retour, mais à une ou deux heures, par un chemin de -fer local; c'était un voyage de toute une nuit, avec deux ou trois -changements de train, d'interminables attentes: Christophe ne calcula -rien. Sur-le-champ, il décida d'y aller: ce lui était un besoin -instinctif de se raccrocher à une sympathie. Sans se donner le temps de -réfléchir, il rédigea une dépêche et télégraphia à Schulz son -arrivée pour le lendemain matin. Il n'avait pas envoyé ce mot, qu'il -le regrettait déjà. Il se plaisantait amèrement sur ses illusions -éternelles. Pourquoi aller au-devant d'un nouveau chagrin?—Mais -c'était fait maintenant. Trop tard pour changer.</p> - -<p>Ces pensées occupèrent sa dernière heure d'attente.—Son train était -enfin formé. Il y monta le premier; et son enfantillage était tel -qu'il ne commença à respirer que lorsque le train s'ébranla et que, -par la portière du wagon, il vit derrière lui s'effacer dans le ciel -gris, sous les tristes averses, la silhouette de la ville, sur laquelle -la nuit tombait. Il lui semblait qu'il serait mort, s'il avait passé la -nuit là.</p> - -<p>À cette même heure,—vers six heures du soir,—une lettre de Hassler -arrivait pour Christophe, à son hôtel. La visite de Christophe avait -remué bien des choses en lui. Pendant toute l'après-midi, il y avait -songé avec amertume, et non sans sympathie pour le pauvre garçon qui -était venu à lui avec une telle ardeur d'affection, et qu'il avait -reçu d'une façon glaciale. Il se reprochait son accueil. À vrai dire, -ce n'avait été de sa part qu'un de ces accès de bouderie quinteuse, -dont il était coutumier. Il pensa le réparer, en envoyant à -Christophe, avec un billet pour l'Opéra, un mot qui lui donnait -rendez-vous, à l'issue de la représentation.—Christophe n'en sut -jamais rien. En ne le voyant pas venir, Hassler pensa:</p> - -<p>—Il est fâché. Tant pis pour lui!</p> - -<p>Il haussa les épaules, et n'en chercha pas plus long. Le lendemain, il -ne pensait plus à lui.</p> - -<p>Le lendemain, Christophe était loin de lui,—si loin que toute -l'éternité n'eût pas suffi à les rapprocher l'un de l'autre. Et tous -deux étaient seuls pour jamais.</p> - - - - -<p>Peter Schulz avait soixante-quinze ans. Il était de santé délicate, -et l'âge ne l'avait pas épargné. Assez grand, mais voûté, la tête -penchée sur la poitrine, il avait les bronches faibles, et respirait -avec peine. Asthme, catarrhe, bronchite, s'acharnaient après lui: et la -trace des luttes qu'il lui fallait subir,—bien des nuits, assis dans -son lit, le corps courbé en avant, et trempé de sueur, pour tâcher de -faire entrer un souffle d'air dans sa poitrine qui étouffait,—était -gravée dans les plis douloureux de sa longue figure, maigre et rasée. -Le nez était long et un peu gonflé au sommet. Des rides profondes, -partant du dessous des yeux, coupaient transversalement les joues -creusées par les vides de la mâchoire. L'âge et les infirmités -n'avaient pas été les seuls sculpteurs de ce pauvre masque délabré; -les chagrins de la vie y avaient eu part aussi.—Et malgré tout, il -n'était pas triste. La grande bouche tranquille avait une bonté -sereine. Mais c'étaient surtout les yeux qui donnaient à ce vieux -visage une douceur touchante: ils étaient d'un gris-clair limpide et -transparent; ils regardaient bien en face, avec calme et candeur; ils ne -cachaient rien de l'âme: on eût pu lire au fond.</p> - -<p>Sa vie avait été pauvre en événements. Il était seul depuis des -années. Sa femme était morte. Elle n'était pas très bonne, pas très -intelligente, pas du tout belle. Mais il en conservait un souvenir -attendri. Il y avait vingt-cinq ans qu'il l'avait perdue: et, pas un -soir depuis, il ne s'était endormi, sans un petit entretien mental, -triste et tendre, avec elle; il l'associait à chacune de ses -journées.—Il n'avait pas eu d'enfant: c'était le grand regret de sa -vie. Il avait reporté son besoin d'affection sur ses élèves, auxquels -il était attaché, comme un père à ses fils. Il avait trouvé peu de -retour. Un vieux cœur peut se sentir très près d'un jeune cœur, et -presque du même âge: il sait combien sont brèves les années qui l'en -séparent. Mais le jeune homme ne s'en doute point: le vieillard est -pour lui un homme d'une autre époque: au reste, il est absorbé par -trop de soucis immédiats, et il détourne instinctivement les yeux du -but mélancolique de ses efforts. Le vieux Schulz avait rencontré -parfois quelque reconnaissance chez des élèves, touchés par -l'intérêt vif et frais qu'il prenait à tout ce qui leur arrivait -d'heureux ou de malheureux: ils venaient le voir de temps en temps; ils -lui écrivaient, pour le remercier, quand ils quittaient l'université; -certains lui écrivaient encore, une ou deux fois, les années -suivantes. Puis, le vieux Schulz n'entendait plus parler d'eux, sinon -par les journaux, qui lui faisaient connaître l'avancement de tel ou -tel: et il se réjouissait de leurs succès, comme si c'étaient les -siens. Il ne leur en voulait pas de leur silence: il y' trouvait mille -excuses; il ne doutait point de leur affection, et prêtait aux plus -égoïstes les sentiments qu'il avait pour eux.</p> - -<p>Mais ses livres étaient pour lui le meilleur des refuges: ils -n'étaient point oublieux, ni trompeurs. Les âmes, qu'il chérissait en -eux, étaient maintenant sorties du flot du temps: elles étaient -immuables, fixées pour l'éternité dans l'amour qu'elles inspiraient -et qu'elles semblaient ressentir, qu'elles rayonnaient à leur tour sur -ceux qui les aimaient. Professeur d'esthétique et d'histoire de la -musique, il était comme un vieux bois, vibrant de chants d'oiseaux. -Certains de ces chants résonnaient très loin, ils venaient du fond des -siècles: ils n'étaient pas les moins doux et les moins mystérieux. Il -en était d'autres qui lui étaient familiers et intimes: c'étaient de -chers compagnons; chacune de leurs phrases lui rappelait des joies et -des douleurs de sa vie passée, consciente ou inconsciente:—(car sous -chacun des jours que la lumière du soleil éclaire, d'autres jours se -déroulent, qu'éclaire une lumière inconnue.)—Il y en avait enfin -qu'on n'avait jamais entendus encore, et qui disaient des choses qu'on -attendait depuis longtemps, dont on avait besoin: le cœur s'ouvrait -pour les recevoir, comme la terre sous la pluie. Ainsi, le vieux Schulz -écoutait, dans le silence de sa vie solitaire, la forêt pleine -d'oiseaux; et, comme le moine de la légende, endormi dans l'extase du -chant de l'oiseau magique, les années passaient pour lui, et le soir de -la vie était venu; mais il avait toujours son âme de vingt ans.</p> - -<p>Il n'était pas seulement riche de musique. Il aimait les poètes,—les -anciens et les nouveaux. Il avait une prédilection pour ceux de son -pays, surtout pour Gœthe; mais il aimait aussi ceux des autres pays. Il -était instruit et lisait plusieurs langues. Il était, d'esprit, un -contemporain de Herder et des grands <i>Weltbürger</i>—des «citoyens -du monde», de la fin du dix-huitième siècle. Il avait vécu les années -d'âpres luttes qui précédèrent et suivirent 70, enveloppé de leur -vaste pensée. Et, quoiqu'il adorât l'Allemagne, il n'en était pas -«glorieux». Il pensait, avec Herder, qu'«<i>entre tous les glorieux, le -glorieux de sa nationalité est un sot accompli</i>», et avec Schiller, -que «<i>c'est un bien pauvre idéal de n'écrire que pour une seule -nation</i>». Son esprit était parfois timide; mais son cœur était d'une -largeur admirable, et prêt à accueillir avec amour tout ce qui était -beau dans le monde. Peut-être était-il trop indulgent pour la -médiocrité; mais son instinct n'avait point de doute sur ce qui était -le meilleur; et s'il n'avait pas la force de condamner les faux artistes -que l'opinion publique admirait, il avait toujours celle de défendre -les artistes originaux et forts que l'opinion publique méconnaissait. -Sa bonté l'abusait souvent: il tremblait de commettre une injustice; -et, quand il n'aimait pas ce que d'autres aimaient, il ne doutait point -que ce ne fût lui qui se trompât; et il finissait par l'aimer. Il lui -était si doux d'aimer! L'amour et l'admiration étaient encore plus -nécessaires à sa vie morale que l'air à sa misérable poitrine. -Aussi, quelle reconnaissance il avait pour ceux qui lui en offraient une -occasion nouvelle!—Christophe ne pouvait se douter de ce que ses -<i>Lieder</i> avaient été pour lui. Il était bien loin de les avoir sentis -lui-même aussi vivement, quand il les avait créés. C'est que pour lui -ces chants n'étaient que quelques étincelles jaillies de la forge -intérieure: il en jaillirait bien d'autres! Mais pour le vieux Schulz, -c'était tout un monde qui se révélait, d'un seul coup,—tout un monde -à aimer. Sa vie en avait été illuminée.</p> - - - - -<p>Depuis un an, il avait dû résigner ses fonctions à l'Université: sa -santé de plus en plus précaire ne lui permettait plus de professer. Il -était malade, et au lit, quand le libraire Wolf lui fit porter, comme -il en avait l'habitude, un paquet des dernières nouveautés musicales -qu'il avait reçues, et où se trouvaient, cette fois, les <i>Lieder</i> de -Christophe. Il était seul. Nul parent auprès de lui; le peu de famille -qu'il avait était mort depuis longtemps. Il était livré aux soins -d'une vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui imposer tout -ce qu'elle voulait. Deux ou trois amis, guère moins âgés que lui, -venaient le voir de temps en temps; mais ils n'étaient pas non plus -d'une très bonne santé; et, quand le temps était mauvais, ils se -tenaient clos aussi et espaçaient leurs visites. Justement, c'était -l'hiver alors, les rues étaient couvertes d'une neige qui fondait: -Schulz n'avait vu personne, de tout le jour. Il faisait sombre dans la -chambre: un brouillard jaune était tendu contre les vitres, comme un -écran, et murait les regards: la chaleur du poêle était lourde et -fatigante. De l'église voisine, un vieux carillon du dix-septième -siècle chantait, tous les quarts d'heure, d'une voix boiteuse et -horriblement fausse, des bribes de chorals monotones, dont la jovialité -paraissait un peu grimaçante, quand on n'était pas très gai, -soi-même. Le vieux Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile -d'oreillers. Il essayait de relire Montaigne, qu'il aimait; mais cette -lecture ne lui faisait pas aujourd'hui autant de plaisir qu'à -l'ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il respirait avec peine, -et rêvait. Le paquet de musique était là, sur son lit: il n'avait pas -le courage de l'ouvrir; il se sentait le cœur triste. Enfin, il -soupira, et, après avoir défait très soigneusement la ficelle, il -remit ses lunettes, et commença de lire les morceaux de musique. Sa -pensée était ailleurs: elle revenait à des souvenirs qu'il voulait -écarter.</p> - -<p>Ses yeux tombèrent sur un vieux cantique, dont Christophe avait repris -les paroles à un naïf et pieux poète du dix-septième siècle, en -renouvelant leur expression: le <i>Christliches Wanderlied</i> (chant du -voyageur chrétien) de Paul Gerhardt.</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Hoff, o du arme Seele,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Hoff und sei unverzagt!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . .</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Erwarte nur der Zeit,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>So wirst du schon erblicken</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Die Sonn der schönsten Freud.</i></span></p> - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Espère, pauvre âme,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">espère, et sois intrépide!</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . .</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Attends seulement, attends:</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">voici que tu vas voir</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">le soleil de la belle Joie!»</span></p> - - -<p>Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; mais jamais elles -ne lui avaient parlé ainsi... Ce n'était plus la tranquille piété, -qui calme et endort l'âme par sa monotonie. C'était une âme comme la -sienne, c'était son âme même, mais plus jeune et plus forte, qui -souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir la Joie, qui la -voyait. Ses mains tremblaient, de grosses larmes coulaient le long de -ses joues. Il continua:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Auf, auflgieb deinem Schmerze</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Und Sorgen gute Nacht!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Lass fahren, was das Herze</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Betrübt und traurig macht!</i></span></p> - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Debout, debout! dis à ta douleur</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">et à tes soucis bonne nuit!</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Laisse partir ce qui trouble</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">le cœur et qui l'attriste!»</span></p> - - -<p>Christophe communiquait à ces pensées une jeune ardeur intrépide, -dont le rire héroïque rayonnait dans ces derniers vers confiants et -naïfs:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Bist du doch nicht Regente,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Der alles führen soll,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Gott sitzt im Regimente,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Und führet alles wohl.</i></span></p> - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Ce n'est pas toi qui règnes</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">et qui dois tout conduire.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">C'est Dieu. Dieu est le roi,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Il mène tout comme il doit!»</span></p> - - -<p>Et quand venait cette strophe de superbe défi, qu'il avait, avec son -insolence de jeune barbare, arrachée tranquillement de sa place -primitive dans l'ensemble du poème, pour en faire la conclusion de son -<i>Lied</i>:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Und ob gleich alle Teufel</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Hier wollten widerstehn,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>So wird doch ohne Zweifel</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Gott nicht zurücke gehen:</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Was er ihm vor genommen,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Und was er haben will,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Das muss doch endlich kommen</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Zu seinem Zweck und Ziel.</i></span></p> - -<p><span style="margin-left: 5em;">«Et quand bien tous les diables</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">voudraient s'y opposer,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">sois calme, ne doute pas!</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Dieu ne reculera point.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Ce qu'il a décidé,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">ce qu'il veut accomplir,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">cela sera, cela se fera,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Il viendra à ses fins!»</span></p> - - -<p>... alors, c'était un transport d'allégresse, l'ivresse de la bataille, -un triomphe d'<i>Imperator</i> romain.</p> - -<p>Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, haletant, -l'impétueuse musique, comme un enfant qu'un compagnon entraîne dans sa -course, en le tenant par la main. Son cœur battait. Ses larmes -ruisselaient. Il bégayait:</p> - -<p>—Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...</p> - -<p>Il se mit à sangloter, et il riait. Il était heureux. Il suffoquait. -Il fut pris d'une terrible quinte de toux. Salomé, la vieille servante, -accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de -pleurer, de tousser, et de répéter:</p> - -<p>—Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... et, dans les courts moments de -répit, entre deux accès de toux, il riait d'un petit rire aigu et doux.</p> - -<p>Salomé pensa qu'il devenait fou. Quand elle finit par comprendre -la cause de cette agitation, elle le gronda rudement:</p> - -<p>—S'il est possible de se mettre dans un état pareil pour une -sottise!... Donnez-moi cela! Je l'emporte. Vous ne le verrez plus.</p> - -<p>Mais le vieux tenait bon, toujours toussant; et il criait à Salomé de -le laisser tranquille. Comme elle insistait, il se mit en fureur, il -jurait, et il s'étranglait dans ses jurements. Jamais elle ne l'avait -vu se fâcher et oser lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle -lâcha prise; mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères: elle -le traita de vieux fou, elle dit qu'elle avait cru jusqu'à présent -avoir affaire à un homme bien élevé, mais qu'elle voyait maintenant -qu'elle s'était trompée, qu'il disait des blasphèmes à faire rougir -un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s'ils -étaient des pistolets, ils l'auraient tuée... Elle en avait pour -longtemps à continuer cette chanson, s'il ne s'était soulevé, -furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié:</p> - -<p>—Sortez! d'un ton si péremptoire qu'elle partit en faisant battre -la porte. Elle déclara qu'il pourrait bien l'appeler maintenant, qu'elle -ne se dérangerait pas, qu'elle le laisserait claquer tout seul.</p> - -<p>Alors, le silence retomba de nouveau dans la chambre où la nuit -s'étendait. De nouveau, le carillon égrena dans la paix du soir ses -sonneries placides et grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux -Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, que le -tumulte de son cœur s'apaisât: il serrait sur sa poitrine les -précieux <i>Lieder</i>, et il riait comme un enfant.</p> - - - - -<p>Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une sorte d'extase. -Il ne pensait plus à son mal, à l'hiver, à la triste lumière, à sa -solitude. Tout était lumineux et aimant autour de lui. Près de la -mort, il se sentait revivre dans la jeune âme d'un ami inconnu.</p> - -<p>Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas du tout comme -il était. Il l'imaginait tel que lui-même eût voulu être: blond, -mince, les yeux bleus, parlant d'une voix un peu faible et voilée, -doux, timide et tendre. Mais quel qu'il fût, il était toujours prêt -à l'idéaliser. Il idéalisait tout ce qui l'entourait: ses élèves, -ses voisins, ses amis, sa vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son -manque de critique,—en partie volontaire, pour écarter toute pensée -troublante,—tissaient autour de lui des images sereines et pures, comme -la sienne. C'était un mensonge de bonté, dont il avait besoin pour -vivre. Il n'en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans son lit, -la nuit, il soupirait en songeant à mille petites choses, arrivées -dans le jour, qui contredisaient son idéalisme. Il savait bien que la -vieille Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec les commères -du quartier, et qu'elle le volait régulièrement dans ses comptes de -chaque semaine. Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux, -tant qu'ils avaient besoin de lui, puis, qu'après qu'ils avaient reçu -de lui tous les services qu'ils en pouvaient attendre, ils le laissaient -de côté. Il savait que ses anciens collègues de l'Université -l'avaient tout à fait oublié, depuis qu'il avait pris sa retraite, et -que son successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, ou en -le nommant d'une façon perfide, pour citer de lui une phrase sans -valeur et pour relever ses erreurs:—(le procédé est courant dans le -monde de la critique).—Il savait que son vieil ami Kunz lui avait -encore fait un gros mensonge, cette après-midi, et qu'il ne reverrait -jamais les livres que son autre ami, Pottpetschmidt, lui avait -empruntés pour quelques jours,—ce qui était douloureux pour quelqu'un -qui, comme lui, était attaché à ses livres ainsi qu'à des personnes -vivantes. Beaucoup d'autres choses tristes, anciennes ou récentes, lui -revenaient a l'esprit; il ne voulait pas y penser; mais elles étaient -la quand même: il les sentait. Leur souvenir le traversait parfois, -d'une douleur lancinante.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il, dans le silence de la -nuit.—Puis, il écartait les fâcheuses pensées: il les niait; il -voulait être confiant, optimiste, croire aux hommes: et il y croyait. -Combien de fois ses illusions avaient été brutalement détruites!—Mais -il en renaissait d'autres, toujours, toujours... Il ne pouvait s'en -passer.</p> - -<p>Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa vie. La première -lettre froide et maussade, qu'il reçut de lui, devait lui faire de la -peine;—(peut-être, lui en fit-elle);—mais il n'en voulut pas -convenir, et il en eut une joie d'enfant. Il était si modeste, il -demandait si peu aux hommes que le peu qu'il en recevait suffisait à -nourrir son besoin de les aimer et de leur être reconnaissant. Voir -Christophe était un bonheur qu'il n'eût jamais osé espérer: car il -était maintenant trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et, -quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venait même pas.</p> - -<p>La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au moment où il se -mettait à table. Il ne comprit pas d'abord: la signature lui semblait -inconnue, il pensa qu'on s'était trompé, que la dépêche n'était pas -pour lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes ne -voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres dansaient -devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut si bouleversé qu'il -oublia de dîner. Salomé eut beau crier après lui: impossible d'avaler -un morceau. Il jeta sa serviette sur la table, sans la plier, comme il -ne manquait jamais de faire; il se leva en trébuchant, alla chercher -son chapeau et sa canne, et sortit. La première pensée du bon Schulz, -en recevant un tel bonheur, avait été de le partager avec d'autres, et -d'avertir ses amis de l'arrivée de Christophe.</p> - -<p>Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il avait réussi à -communiquer son enthousiasme pour Christophe: le juge Samuel Kunz, et le -dentiste Oscar Pottpetschmidt, qui était un chanteur excellent. Les -trois vieux camarades avaient souvent parlé de Christophe, ensemble; et -ils avaient joué toute la musique de lui qu'ils avaient pu trouver. -Pottpetschmidt chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils -s'extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de fois avaient-ils -dit, quand ils faisaient de la musique:</p> - -<p>—Ah! si Krafft était là!</p> - -<p>Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu'il avait et de celle -qu'il allait faire. La nuit venait; et Kunz habitait dans un petit -village, à une demi-heure de la ville. Mais le ciel était clair: -c'était un soir d'avril très doux; les rossignols chantaient. Le vieux -Schulz avait le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppression, -et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait allègrement, sans -prendre garde aux pierres, contre lesquelles il butait dans l'ombre. Il -se rangeait gaillardement sur le côté de la route, à l'arrivée des -voitures, et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, qui le -considérait avec étonnement, quand la lanterne éclairait en passant -le vieillard grimpé sur le talus du chemin.</p> - -<p>La nuit était complète, lorsqu'il arriva à la maison de Kunz, à -l'entrée du village, dans un petit jardin. Il tambourina à sa porte, -et l'appela à tue-tête. Une fenêtre s'ouvrit, et Kunz, effaré, -parut. Il essayait de voir dans l'obscurité, et demanda:</p> - -<p>—Qui est là? Qu'est-ce qu'on me veut?</p> - -<p>Schulz, essoufflé et joyeux, criait:</p> - -<p>—Krafft... Krafft vient demain...</p> - -<p>Kunz n'y comprenait rien; mais il reconnut la voix:</p> - -<p>—Schulz!... Comment! À cette heure? Qu'y a-t-il?</p> - -<p>Schulz répéta:</p> - -<p>—Il vient demain, demain matin!...</p> - -<p>—Quoi? demandait toujours Kunz, ahuri.</p> - -<p>—Krafft! cria Schulz.</p> - -<p>Kunz resta un moment à méditer le sens de cette parole; puis une -exclamation retentissante témoigna qu'il avait compris.</p> - -<p>—Je descends! cria-t-il.</p> - -<p>La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l'escalier, une lampe -à la main, et descendit dans le jardin. C'était un petit vieux -bedonnant, avec une grosse tête grise, une barbe rouge, des taches de -rousseur sur le visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en -fumant sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu endormi ne -s'était jamais fait grands soucis dans sa vie. La nouvelle que lui -apportait Schulz n'en était pas moins capable de le faire sortir de son -calme; et il agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant:</p> - -<p>—Quoi? c'est vrai? Il vient?</p> - -<p>—Demain matin! répéta Schulz, triomphant, en agitant la -dépêche.</p> - -<p>Les deux vieux amis allèrent s'asseoir sur un banc, sous la tonnelle. -Schulz prit la lampe. Kunz déplia soigneusement la dépêche, lut -lentement, à mi-voix: Schulz relisait tout haut, par-dessus son -épaule. Kunz regarda encore les indications qui encadraient le -télégramme, l'heure de l'envoi, l'heure de l'arrivée, le nombre des -mots. Puis, il rendit le précieux papier à Schulz, qui riait d'aise, -le regarda en hochant la tête, en répétant:</p> - -<p>—Ah! bien!... ah! bien!</p> - -<p>Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une grosse -bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de Schulz, et dit:</p> - -<p>—Il faut avertir Pottpetschmidt.</p> - -<p>—J'y allais, dit Schulz.</p> - -<p>—Je viens avec toi, dit Kunz.</p> - -<p>Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. Les deux vieux -s'en allèrent, bras dessus bras dessous. Pottpetschmidt habitait à -l'autre bout du village. Schulz et Kunz échangeaient des mots -distraits, en ruminant la nouvelle. Tout à coup, Kunz s'arrêta, et -tapa le sol, de sa canne:</p> - -<p>—Ah! tonnerre! fit-il... IL n'est pas ici!...</p> - -<p>Il se rappelait maintenant que Pottpetschmidt avait dû partir dans -l'après-midi pour une opération, dans une ville voisine, où il devait -passer la nuit et séjourner un jour ou deux. Schulz était consterné. -Kunz ne l'était pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils -eussent voulu s'en faire honneur. Ils restaient au milieu de la route, -ne sachant que décider.</p> - -<p>—Comment faire? Comment faire? demandait Kunz.</p> - -<p>—Il faut absolument que Krafft entende Pottpetschmidt, disait -Schulz.</p> - -<p>Il réfléchit, et dit:</p> - -<p>—Il faut lui envoyer une dépêche.</p> - -<p>Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble une dépêche -longue et émue, à laquelle il était difficile de rien comprendre. -Puis, ils revinrent. Schulz calculait:</p> - -<p>—Il pourra être encore ici demain matin, en prenant le premier -train.</p> - -<p>Mais Kunz fit remarquer qu'il était trop tard, et que la dépêche ne -lui serait remise sans doute que le lendemain. Schulz hocha la tête; et -ils se répétaient:</p> - -<p>—Quel malheur!</p> - -<p>Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que fût l'amitié -de celui-ci pour Schulz, elle n'allait pas jusqu'à lui faire commettre -l'imprudence d'accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu'un bout -de chemin, qu'il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il fut -convenu que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. Schulz -regardait le ciel, avec anxiété:</p> - -<p>—Pourvu qu'il fasse beau, demain!</p> - -<p>Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, qui passait pour -se connaître admirablement en météorologie, dit, après avoir -gravement examiné le ciel—(car il n'avait pas moins que Schulz le -souci que Christophe vît leur petit pays en beauté):</p> - -<p>—Il fera beau, demain.</p> - - - - -<p>Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint, non sans avoir -trébuché plus d'une fois dans les ornières, ou contre les tas de -pierres élevés le long de la route. Il ne rentra point chez lui, avant -d'être passé chez le pâtissier, pour lui commander une certaine -tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il revint à sa maison; -mais, au moment d'y rentrer, il rebroussa chemin, pour s'informer à la -gare de l'heure exacte de l'arrivée des trains. Enfin, il rentra, -appela Salomé, et discuta longuement avec elle le dîner du lendemain. -Alors seulement, il se coucha, harassé; mais il était aussi surexcité -qu'un enfant, dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit -dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. Vers une heure du -matin, il eut l'idée de se lever, pour dire à Salomé de faire -plutôt, pour le dîner, une carpe à l'étuvée; car elle réussissait -merveilleusement ce plat. Il ne le lui dit pas: et il fit bien, sans -doute. Il ne s'en leva pas moins pour arranger diverses choses dans la -chambre qu'il destinait à Christophe; il prenait mille précautions, -pour que Salomé ne l'entendît pas: car il craignait d'être grondé. -Il tremblait de manquer l'heure du train, bien que Christophe ne dût -pas arriver avant huit heures. Il fut debout de grand matin. Son premier -regard fut pour le ciel: Kunz ne s'était pas trompé, il faisait un -temps magnifique. Sur la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave, -où il n'allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des escaliers -raides; il y fit un choix de ses meilleures bouteilles, se heurta -rudement la tête contre la voûte, en remontant, et crut qu'il allait -étouffer, quand il parvint au haut de l'escalier avec son panier -chargé. Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur: il coupa -impitoyablement ses plus belles roses et les premières branches de ses -lilas en fleurs. Puis, il remonta dans sa chambre, fit fiévreusement sa -barbe, se coupa une ou deux fois, s'habilla avec soin, et partit pour la -gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui faire -prendre une goutte de lait; car il prétendit que Christophe n'aurait -pas déjeuné non plus, quand il arriverait, et qu'ils mangeraient -ensemble, au retour de la gare.</p> - -<p>Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se -morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu -d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le -quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des -départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était -imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre -train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à -l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe. -Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand -Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à -sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se -rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que -Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle -serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus. -Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait -même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda -si le <i>Herr Universitätsmusikdirektor</i> Schulz n'était donc pas au -pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il -s'en alla.</p> - -<p>Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il -apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé, -il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre -la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui -n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on -fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton, -qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour -manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à -discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau -son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste -très vague que les voisins lui indiquèrent.</p> - -<p>Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot -d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé -se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une -petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles; -des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses -vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs -de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la -verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des -prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient -a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores. -La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter -Schulz.</p> - -<p>Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il -monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et -il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très -loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à -l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait -savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié -enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du -pré, le cœur battant:</p> - -<p>—C'est lui... Non, ce n'est pas lui...</p> - -<p>Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter -la première phrase du <i>Lied</i> de Christophe:</p> - -<p><i>Auf! Auf!</i>... (Debout! Debout!...)</p> - -<p>Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite -à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des -herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms, -et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route, -Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec -effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très -fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment -avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une -nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide -bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils -s'étaient déjà confié une multitude de choses.</p> - -<p>En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était -parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit -le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une -auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai -chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays -n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance -énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en -amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui -certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il -le lui prouva.</p> - -<p>Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu -de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires, -d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances. -Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.</p> - -<p>L'entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois -d'un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d'envie -d'entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il -n'osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la -chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano -ouvert; et il faisait des vœux pour qu'il s'y arrêtât. Kunz avait la -même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu'ils le virent -s'asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler, -puis, sans regarder l'instrument, promener ses mains au hasard sur les -touches. Comme Schulz s'y attendait, à peine Christophe eut-il fait -deux ou trois arpèges, que le son s'empara de lui: il continua -d'enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases -entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux -échangèrent un coup d'œil d'intelligence, malicieux et heureux.</p> - -<p>—Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de -ses <i>Lieder.</i></p> - -<p>—Si je le connais! dit Schulz, ravi.</p> - -<p>Christophe, sans s'interrompre, dit, en tournant à demi la tête:</p> - -<p>—Hé! Il n'est pas très bon, votre piano!</p> - -<p>Le vieux fut très contrit. Il s'excusa:</p> - -<p>—Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi.</p> - -<p>Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait -demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant. -Il contemplait ses yeux candides:</p> - -<p>—Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi.</p> - -<p>Schulz riait d'un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses -infirmités.</p> - -<p>—Ta ta ta! dit Christophe, il ne s'agit pas de cela; je sais ce que -je dis. Est-ce que ce n'est pas vrai, Kunz?</p> - -<p>(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».)</p> - -<p>Kunz approuvait, de toutes ses forces.</p> - -<p>Schulz essayait d'associer à sa cause celle de son vieux piano.</p> - -<p>—Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement.</p> - -<p>Et il les toucha:—quatre ou cinq notes assez fraîches, une -demi-octave, dans le registre moyen de l'instrument. Christophe comprit -que c'était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment,—pensant aux -yeux de Schulz:</p> - -<p>—Oui, il a encore de jolis yeux.</p> - -<p>La figure de Schulz s'éclaira. Il s'embarqua dans un éloge embrouillé -de son vieux piano, mais se tut aussitôt: car Christophe s'était remis -à jouer. Les <i>Lieder</i> succédaient aux <i>Lieder</i>; Christophe chantait à -mi-voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses mouvements. -Kunz, les mains croisées sur son ventre, fermait les yeux pour mieux -jouir. De temps en temps, Christophe se retournait, radieux, vers les -deux vieilles gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait, avec -un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas à rire:</p> - -<p>—Hein! Est-ce beau!... Et cela! Qu'est-ce que vous en dites?... Et -celui-là!... Celui-là est le plus beau de tous...—Maintenant je vais -vous jouer quelque chose, qui va vous ravir au septième ciel...</p> - -<p>Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de la pendule se mit à -sonner. Christophe bondit, et cria de colère. Kunz, réveillé en -sursaut, roulait de gros yeux effarés. Schulz ne comprenait pas -d'abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing à l'oiseau qui -saluait, et crier qu'au nom du ciel on emportât de là cet idiot, ce -spectre ventriloque, il trouva pour la première fois de sa vie, que ce -bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, il voulut -grimper dessus, pour décrocher le trouble-fête. Mais il faillit -tomber, et Kunz l'empêcha de remonter; il appela Salomé. Elle arriva -sans se presser, suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir -mettre sur les bras l'horloge, que Christophe impatient avait -décrochée lui-même.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? demandait-elle.</p> - -<p>—Ce que tu voudras. Emporte! Qu'on ne le revoie plus ici! disait -Schulz, non moins impatient que Christophe.</p> - -<p>Il se demandait comment il avait pu supporter si longtemps cette -horreur.</p> - -<p>Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués.</p> - -<p>La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint annoncer que le -dîner était servi. Schulz lui fit faire silence. Elle revint dix -minutes après, puis, de nouveau encore, dix minutes après: cette fois, -elle était hors d'elle, et, bouillant de colère, en tâchant d'avoir -l'air impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et, malgré -les gestes désespérés de Schulz, elle demanda, d'une voix de -trompette:</p> - -<p>—«Si ces messieurs aimaient mieux manger leur dîner froid ou -brûlé; que, pour elle, cela lui était égal; elle attendait leurs ordres.»</p> - -<p>Schulz, confus de l'algarade, voulut faire une scène à sa servante; -mais Christophe éclata de rire, Kunz l'imita, et Schulz finit par faire -comme eux. Salomé, satisfaite de l'effet produit, tourna les talons, de -l'air d'une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repentants.</p> - -<p>—Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant du piano. Elle a -raison. Rien d'insupportable comme un public qui arrive au milieu du -concert.</p> - -<p>Ils se mirent à table. C'était un repas énorme et succulent. Schulz -avait stimulé l'amour-propre de Salomé, qui ne demandait qu'un -prétexte pour étaler son art. Elle ne manquait pas d'occasions de le -produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était -un autre homme à table; il s'épanouissait comme un soleil: il eût pu -servir d'enseigne pour un restaurateur. Schulz n'était pas moins -sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l'obligeait à plus -de retenue. Il est vrai qu'il n'en tenait pas compte, le plus souvent; -et il le payait. Dans ce cas, il ne se plaignait pas: s'il était -malade, au moins il savait pourquoi. Il avait, comme Kunz, des recettes -culinaires, héritées, de père en fils, depuis des générations. -Salomé avait donc l'habitude d'opérer pour des connaisseurs. Mais, -cette fois, elle s'était ingéniée pour rassembler en un seul -programme tous ses chefs-d'œuvre à la fois: c'était comme une -exposition de cette inoubliable cuisine rhénane, honnête, point -frelatée, avec tous, ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses -sauces, ses potages substantiels, ses pot-au-feu modèles, ses carpes -monumentales, ses choucroutes, ses oies, ses gâteaux de ménage, ses -pains à l'anis et au cumin. Christophe s'extasiait, la bouche pleine, -et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père -et de son grand-père, qui eussent englouti une oie entière. -D'ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et -de fromage, que manger à crever, si l'occasion s'en offrait. Schulz, -cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et -l'arrosait de vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un -frère. La large face de Salomé riait de contentement.—Au premier -instant, elle avait été déçue, quand Christophe était entré. -Schulz lui en avait tellement parlé, à l'avance, qu'elle se l'était -figuré sous les traits d'une Excellence, chargée de titres et -d'honneurs. En le voyant, elle s'était exclamée:</p> - -<p>—Ça n'est que ça?</p> - -<p>Mais, à table, Christophe conquit ses bonnes grâces; elle n'avait vu -personne qui rendît aussi brillamment justice à ses talents. Au lieu -de retourner dans sa cuisine, elle restait sur le seuil de la porte à -regarder Christophe, qui disait des folies, sans perdre un coup de dent; -et, les poings sur les hanches, elle riait aux éclats. Tous étaient -dans la joie. Il n'y avait qu'un point noir dans leur bonheur: -Pottpetschmidt n'était pas là. Ils y revenaient souvent:</p> - -<p>—Ah! s'il était ici! C'était lui qui mangeait! C'était lui qui -buvait! C'était lui qui chantait!</p> - -<p>Ils ne tarissaient pas d'éloges.</p> - -<p>—«Si Christophe pouvait l'entendre!... Mais peut-être -pourrait-il. Pottpetschmidt serait revenu, ce soir, cette nuit au plus -tard...»</p> - -<p>—Oh! cette nuit, je serai loin, dit Christophe.</p> - -<p>La figure radieuse de Schulz s'assombrit.</p> - -<p>—Comment, loin! fit-il, d'une voix tremblante. Mais vous ne -partez pas?</p> - -<p>—Mais si! dit gaiement Christophe, je reprends le train, -ce soir.</p> - -<p>Schulz fut désolé. Il avait compté que Christophe passerait plusieurs -nuits, dans sa maison. Il balbutiait:</p> - -<p>—Non, non, ce n'est pas possible!...</p> - -<p>Kunz répétait:</p> - -<p>—Et Pottpetschmidt!...</p> - -<p>Christophe les regarda tous deux: la déception, qui se peignait sur -leurs bonnes faces amies, le toucha; il dit:</p> - -<p>—Comme vous êtes gentils!... Je partirai demain matin. -Voulez-vous?</p> - -<p>Schulz lui saisit la main.</p> - -<p>—Ah! fit-il, quel bonheur! Merci! Merci!</p> - -<p>Il était comme un enfant, à qui demain semble si loin, si loin qu'il -n'y a pas à y penser. Christophe ne partait pas aujourd'hui, tout le -jour leur appartenait, ils passeraient toute la soirée ensemble, il -dormirait sous son toit: voilà tout ce que voyait Schulz; il ne voulait -pas regarder plus loin.</p> - -<p>La gaieté reprit. Schulz se leva tout à coup, prit un air solennel, et -porta un toast ému et emphatique à son hôte, qui lui avait fait -l'immense joie et l'honneur de visiter sa petite ville et son humble -maison; il but à son heureux retour, à ses succès, à sa gloire, à -tout le bonheur de la terre, qu'il lui souhaitait de toute son âme. -Ensuite, il porta un autre toast à «la noble musique»,—un autre à -son vieil ami Kunz,—un autre au printemps;—et il n'oublia pas non plus -Pottpetschmidt. Kunz but à son tour à Schulz et à quelques autres; et -Christophe, pour mettre fin aux toasts, but à dame Salomé, qui en -devint cramoisie. Après quoi, sans laisser aux orateurs le temps de -riposter, il entama une chanson connue, que les deux vieux reprirent -avec lui, puis après celle-là une autre, et encore une autre à trois -voix, où il était question d'amitié, de musique et de vin: le tout -accompagné de rires retentissants et du tintement des verres qui -trinquaient constamment.</p> - -<p>Il était trois heures et demie, quand ils se levèrent de table. Ils -étaient un peu lourds. Kunz s'affala dans un fauteuil; il eût -volontiers fait une somme. Schulz avait les jambes cassées de ses -émotions du matin, non moins que de ses toasts. Tous deux espéraient -que Christophe se remettrait au piano et jouerait pendant des heures. -Mais le terrible garçon, tout gaillard et dispos, après avoir frappé -trois ou quatre accords sur le piano, le ferma brusquement, regarda par -la fenêtre, et demanda si on ne pourrait pas faire un tour jusqu'au -souper. La campagne l'attirait. Kunz montra peu d'enthousiasme; mais -Schulz trouva sur-le-champ que l'idée était excellente, et qu'il -fallait faire voir à leur hôte la promenade des <i>Schönbuchwälder.</i> -Kunz fit un peu la grimace; mais il ne protesta point, et se leva avec -les autres: il était aussi désireux que Schulz de montrera Christophe -les beautés du pays.</p> - -<p>Ils sortirent. Christophe avait pris le bras de Schulz, et le faisait -marcher plus vite que le vieux n'eût voulu. Kunz suivait, en -s'épongeant. Ils péroraient gaiement. Les gens, sur le seuil de leurs -portes, les regardaient passer, et trouvaient que <i>Herr Professor</i> -Schulz avait l'air d'un jeune homme. Au sortir de la ville, ils prirent -à travers prés. Kunz se plaignait de la chaleur. Christophe, sans -pitié, trouvait que l'air était exquis. Par bonheur pour les deux -vieilles gens, on s'arrêtait à tout instant pour discuter, et la -conversation faisait oublier la longueur du chemin. On entra dans les -bois. Schulz récita des vers de Gœthe et de Mœrike. Christophe aimait -beaucoup les vers; mais il n'en pouvait retenir aucun: il s'abandonnait, -en les écoutant, à une rêverie vague, où des musiques se -substituaient aux mots et les faisaient oublier. Il admirait la mémoire -de Schulz. Quelle différence entre la vivacité d'esprit de ce -vieillard malade, presque impotent, enfermé dans sa chambre une partie -de l'année, enfermé dans sa ville de province sa vie presque tout -entière,—et Hassler, qui, jeune, célèbre, au cœur du mouvement -artistique, et parcourant l'Europe pour ses tournées de concerts, ne -s'intéressait à rien et ne voulait rien connaître! Non seulement -Schulz était au courant de toutes les manifestations de l'art présent, -que connaissait Christophe; mais il savait une quantité de choses sur -des musiciens passés ou étrangers, dont Christophe n'avait jamais -entendu parler. Sa mémoire était une citerne profonde, où toutes les -belles eaux du ciel avaient été recueillies. Christophe ne se lassait -pas d'y puiser; et Schulz était heureux de l'intérêt de Christophe. -Il avait rencontré parfois des auditeurs complaisants, ou des élèves -dociles; mais il avait toujours manqué d'un cœur jeune et ardent, avec -qui il pût partager les enthousiasmes, dont il était gonflé jusqu'à -en étouffer.</p> - -<p>Ils étaient les meilleurs amis du monde, quand le vieux eut la -maladresse de dire son admiration pour Brahms. Christophe se mit dans -une colère froide: il lâcha le bras de Schulz, et dit d'un ton cassant -que qui aimait Brahms ne pouvait être son ami. Cela jeta une douche sur -leur joie. Schulz, trop timide pour discuter, trop honnête pour mentir, -balbutiait, tâchait de s'expliquer. Mais Christophe l'arrêta par un:</p> - -<p>—Assez! tranchant qui n'admettait pas de réplique. Il y eut un -silence glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux vieillards -n'osaient passe regarder. Kunz, après avoir toussoté, essaya de renouer la -conversation et de parler des bois et du beau temps; mais Christophe, -boudeur, laissait tomber l'entretien et ne répondait que par -monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d'écho de ce côté, tâcha, pour -rompre le silence, de causer avec Schulz; mais Schulz avait la gorge -serrée, il ne pouvait parler. Christophe le regardait du coin de -l'œil, et il avait envie de rire: il lui avait déjà pardonné. Il ne -lui en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même qu'il était -un animal de contrister ce pauvre vieux; mais il abusait de son pouvoir -et il ne voulait pas avoir l'air de revenir sur ce qu'il avait dit. Ils -restèrent ainsi jusqu'à la sortie du bois: on n'entendait plus que les -pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe sifflotait et -semblait ne pas les voir. Soudain, il n'y tint plus. Il éclata de rire, -se retourna vers Schulz, et lui empoigna les bras dans ses solides -mains:</p> - -<p>—Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant -affectueusement, est-ce beau! est-ce beau!...</p> - -<p>Il parlait de la campagne et de la belle journée; mais ses yeux qui -riaient semblaient dire:</p> - -<p>—Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je t'aime bien.</p> - -<p>Le cœur du vieux se fondit. C'était comme si le soleil était revenu -après une éclipse. Il fut, un moment encore, avant de pouvoir -articuler un mot. Christophe lui avait repris le bras et causait plus -amicalement que jamais: dans son entrain, il avait doublé le pas, sans -faire attention qu'il exténuait ses deux compagnons. Schulz ne se -plaignait pas; il ne s'apercevait même pas de la fatigue, tant il -était content. Il savait qu'il paierait toutes ses imprudences de la -journée; mais il se disait:</p> - -<p>—Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j'aurai bien le -temps de me reposer.</p> - -<p>Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en faisant une mine -piteuse. Christophe s'en aperçut enfin. Il s'excusa, tout confus, et il -offrit de s'étendre dans une prairie, à l'ombre des peupliers. Schulz, -naturellement, acquiesçait, sans se demander si sa bronchite y -trouverait son compte. Heureusement, Kunz y songea pour lui; ou, du -moins, il donna ce prétexte pour ne pas s'exposer, en nage comme il -était, à la fraîcheur des prés. Il proposa d'aller reprendre à une -station voisine le train qui ramenait en ville. Ainsi fut fait. Malgré -leur fatigue, ils durent hâter le pas, pour n'être pas en retard, et -ils arrivèrent en gare, juste au moment où le train y entrait.</p> - -<p>À leur vue, un gros homme s'élança à la portière d'un wagon, et -mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les accompagnant de la liste de -tous leurs titres et qualités, et en agitant les bras comme un fou. -Schulz et Kunz répondirent en criant et remuant aussi les bras; ils se -précipitèrent vers le compartiment du gros homme, qui accourait à -leur rencontre, en bousculant ses compagnons de route. Christophe, -ahuri, suivait en courant, et il demandait:</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>Et les autres, exultants, criaient:</p> - -<p>—C'est Pottpetschmidt!</p> - -<p>Ce nom ne lui disait pas grand'chose. Il avait oublié les toasts du -dîner. Pottpetschmidt sur la plate-forme du wagon, Schulz et Kunz sur -le marchepied, faisaient un vacarme assourdissant; ils s'émerveillaient -de leur chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz fit -les présentations. Pottpetschmidt, après avoir salué, les traits -brusquement pétrifiés, et raide comme un piquet, se jeta, aussitôt -après les formalités accomplies, sur la main de Christophe, qu'il -secoua cinq ou six fois, comme s'il voulait la démancher, et se remit -à vociférer. Christophe distingua dans ses cris qu'il remerciait Dieu -et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne l'empêcha -point, un moment après, en se frappant les cuisses, d'accuser sa -mauvaise chance de l'avoir fait partir de la ville,—lui qui n'en -sortait jamais,—juste pour l'arrivée de Monsieur le <i>Kapellmeister.</i> -La dépêche de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure -après le départ du train; il dormait quand elle était arrivée, et on -avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en avait tempêté, toute la -matinée, contre les gens de l'hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait -envoyé promener ses clients, ses rendez-vous d'affaires, et pris le -premier train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable avait -manqué la correspondance de la grande ligne: Pottpetschmidt avait du -attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les -exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure -aux voyageurs qui attendaient comme lui et au portier de la gare. Enfin, -on était reparti. Il tremblait d'arriver trop tard... Mais, Dieu soit -loué! Dieu soit loué!...</p> - -<p>Il avait repris les mains de Christophe, et les pétrissait dans ses -vastes pattes aux doigts poilus. Il était fabuleusement gros, et grand -en proportion: la tête carrée, les cheveux roux, taillés ras, la -figure rasée, grêlée, gros yeux, gros nez, grosses lèvres, double -menton, le cou court, le dos d'une largeur monstrueuse, le ventre comme -un tonneau, les bras écartés du corps, les pieds et les mains -énormes, un gigantesque amas de chair, déformé par l'abus de la -mangeaille et de la bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine, -comme on en voit rouler parfois dans les rues des villes de Bavière, -qui gardent le secret de cette race d'hommes, obtenue par un système de -gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie -et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre: et, les deux mains -posées sur ses deux genoux écartés, ou sur ceux de ses voisins, il ne -se lassait point de parler, faisant rouler les consonnes dans l'air, -avec une vigueur de catapulte. Par instants, il était pris d'un rire -qui le secouait tout entier: il rejetait la tête en arrière, ouvrant -la bouche, ronflant, râlant et s'étranglant. Son rire se communiquait -à Schulz et à Kunz, qui, quand l'accès était passé, regardaient -Christophe, en s'essuyant les yeux. Ils avaient l'air de lui demander:</p> - -<p>—Hein!... Et qu'est-ce que vous en dites?</p> - -<p>Christophe n'en disait rien; il pensait avec effroi:</p> - -<p>—C'est ce monstre qui chante ma musique?</p> - -<p>Ils rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de -Pottpetschmidt, et ne lui faisait aucune avance, malgré les allusions -de Pottpetschmidt, qui grillait de se faire entendre. Mais Schulz et -Kunz avaient à cœur de se faire honneur de leur ami: il fallut en -passer par là. Christophe se mit au piano, d'assez mauvaise grâce; il -pensait:</p> - -<p>—Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas ce qui t'attend: -gare à toi! Je ne te passerai rien.</p> - -<p>Il se disait qu'il allait faire de la peine à Schulz, et il en était -fâché; mais il n'en était pas moins résolu à lui faire de la peine, -plutôt que de tolérer que ce sir John Falstaff égorgeât sa musique. -Le remords de chagriner son vieil ami lui fut épargné: le gros homme -chanta d'une voix admirable. Dès les premières mesures, Christophe fit -un mouvement de surprise. Schulz, qui ne le quittait pas des yeux, -trembla: il pensa que Christophe n'était pas content et il ne se -rassura qu'en voyant sa figure s'éclairer, à mesure qu'il jouait. -Lui-même s'illuminait du reflet de sa joie; et, le morceau fini, quand -Christophe se retourna, en criant que jamais il n'avait entendu chanter -ainsi un de ses <i>Lieder</i>, ce fut pour Schulz un ravissement plus doux et -plus profond que celui de Christophe satisfait et de Pottpetschmidt -triomphant: car chacun des deux n'avait que son propre plaisir, et -Schulz avait celui de ses deux amis. Le concert continua. Christophe -s'exclamait: il ne pouvait comprendre comment cet être lourd et commun -parvenait à rendre la pensée de ses <i>Lieder.</i> Sans doute, ce n'en -étaient pas toutes les nuances exactes; mais c'en était l'élan, la -passion, qu'il n'avait jamais réussi à souffler complètement à des -chanteurs de profession. Il regardait Pottpetschmidt, et il se -demandait:</p> - -<p>—Est-ce qu'il sent cela, vraiment?</p> - -<p>Mais il ne voyait dans ses yeux d'autre flamme que celle de la vanité -satisfaite. Une force inconsciente remuait cette lourde masse. Celte -force aveugle et passive était comme une armée, qui se bat, sans -savoir contre qui, ni pourquoi. L'esprit des <i>Lieder</i> s'emparait d'elle, -et elle obéissait en jubilant: car elle avait besoin d'agir; et, -livrée à elle-même, elle n'eût jamais su comment.</p> - -<p>Christophe se disait qu'au jour de la Création, le grand sculpteur ne -s'était pas donné beaucoup de peine pour mettre en ordre les membres -épars de ses créatures ébauchées, et qu'il les avait ajustés, tant -bien que mal, sans s'inquiéter s'ils étaient faits pour aller -ensemble: ainsi, chacun se trouvait fabriqué avec des morceaux de toute -provenance; et le même homme était épars en cinq ou six hommes -différents: le cerveau était chez l'un, chez un autre le cœur, chez -un troisième le corps qui convenait à cette âme; l'instrument était -d'un côté, et l'instrumentiste de l'autre. Certains êtres restaient -comme d'admirables violons, éternellement enfermés dans leur boîte, -faute de quelqu'un qui sût en jouer. Et ceux qui étaient faits pour en -jouer étaient, toute leur vie, obligés de se contenter de misérables -crincrins. Il avait d'autant plus de raisons de penser ainsi qu'il -était furieux contre lui-même de n'avoir jamais été capable de -chanter proprement une page de musique. Il avait la voix fausse, et ne -pouvait s'écouter sans horreur.</p> - -<p>Cependant, Pottpetschmidt, grisé par son succès, commençait à -«mettre de l'expression» dans les <i>Lieder</i> de Christophe: -c'est-à-dire qu'il substituait la sienne à celle de Christophe. -Celui-ci, naturellement, ne trouvait pas que sa musique gagnât au -change; et il s'assombrissait. Schulz s'en aperçut. Son manque de -critique et l'admiration qu'il avait pour ses amis ne lui eussent pas -permis de se rendre compte, par lui-même, du mauvais goût de -Pottpetschmidt. Mais son affection pour Christophe lui faisait percevoir -les nuances les plus furtives de la pensée du jeune homme: il n'était -plus en lui, il était en Christophe; et il souffrit aussi de l'emphase -de Pottpeschmidt. Il s'ingénia à l'arrêter sur cette pente -dangereuse. Il n'était pas facile de faire taire Pottpetschmidt. Schulz -eut toutes les peines du monde, quand le chanteur eut épuisé le -répertoire de Christophe, à l'empêcher de se faire entendre dans les -élucubrations de compositeurs médiocres, au seul nom desquels -Christophe se hérissait en boule, comme un porc-épic.</p> - -<p>Heureusement, l'annonce du souper vint museler Pottpetschmidt. Un -autre terrain s'offrait à lui, pour déployer sa valeur: il y était sans -rival; et Christophe, que ses exploits de la matinée avaient un peu -lassé, n'essaya point de lutter.</p> - -<p>La soirée s'avançait. Assis autour de la table, les trois vieux amis -contemplaient Christophe; ils buvaient ses paroles. Il semblait bien -étrange à Christophe de se trouver dans cette petite ville perdue, au -milieu de ces vieilles gens, qu'il n'avait jamais vus avant ce jour, et -d'être plus intime avec eux que s'ils avaient été de sa famille. Il -pensait quel bienfait ce serait pour un artiste, s'il pouvait se douter -des amis inconnus que sa pensée rencontre dans le monde,—combien son -cœur en serait réchauffé et ses forces grandies... Mais il n'en est -rien, le plus souvent: chacun reste seul et meurt seul, craignant -d'autant plus de dire ce qu'il sent, qu'il sent davantage et qu'il -aurait plus besoin de le dire. Les complimenteurs vulgaires n'ont point -de peine à parler. Ceux qui aiment le mieux doivent se faire violence -pour desserrer les dents et pour dire qu'ils aiment. Aussi, faut-il -être reconnaissant à ceux qui osent parler: ils sont, sans s'en -douter, les collaborateurs de celui qui crée.—Christophe était -pénétré de gratitude pour le vieux Schulz. Il ne le confondait pas -avec ses deux compagnons; il sentait qu'il était l'âme de ce petit -groupe d'amis: les autres n'étaient que les reflets de ce Foyer vivant -d'amour et de bonté. L'amitié que Kunz et Pottpetschmidt avaient pour -lui était bien différente. Kunz était égoïste: la musique lui -procurait une satisfaction de bien-être, comme à un gros chat qu'on -caresse. Pottpetschmidt y trouvait un plaisir de vanité et d'exercice -physique. Ni l'un ni l'autre ne s'inquiétait de le comprendre. Mais -Schulz s'oubliait tout entier: il aimait.</p> - -<p>Il était tard. Les deux amis invités repartirent, dans la nuit. -Christophe resta seul avec Schulz. Il lui dit:</p> - -<p>—Maintenant, je vais jouer, pour vous seul.</p> - -<p>Il se mit au piano et joua,—comme il savait le faire, quand il -avait près de lui quelqu'un qui lui était cher. Il joua de ses œuvres -nouvelles. Le vieillard était en extase. Assis auprès de Christophe, -il ne le quittait pas des yeux et retenait son souffle. Dans la bonté -de son cœur, incapable de garder le moindre bonheur pour lui seul, il -répétait, malgré lui:</p> - -<p>—Ah! quel malheur que Kunz ne soit plus là! (ce qui impatientait -un peu Christophe).</p> - -<p>Une heure passa: Christophe jouait toujours; ils n'avaient pas échangé -une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot. Tout était -silencieux: la maison, la rue dormaient. Christophe se retourna, et vit -le vieil homme, qui pleurait: il se leva et alla l'embrasser. Ils -causèrent tout bas, dans le calme de la nuit. Le tic-tac de l'horloge, -amorti, battait dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix, les -mains jointes, le corps penché en avant; il racontait à Christophe, -qui l'interrogeait, sa vie, ses tristesses; à tout instant, il avait -des scrupules de se plaindre, il éprouvait le besoin de dire:</p> - -<p>—J'ai tort... je n'ai pas le droit de me plaindre... tout le -monde a été très bon pour moi...</p> - -<p>Et il ne se plaignait pas, en effet: c'était seulement une mélancolie -involontaire qui se dégageait du sobre récit de sa vie solitaire. Il y -mêlait, aux moments les plus douloureux, des professions de foi d'un -idéalisme très vague et très sentimental, qui agaçaient Christophe, -mais qu'il eût été cruel de contredire. Au fond, c'était, chez -Schulz, bien moins une croyance ferme qu'un désir passionné de -croire,—un espoir incertain, auquel il se cramponnait, comme à une -bouée. Il en cherchait confirmation dans les yeux de Christophe. -Christophe entendait l'appel des yeux de son ami, qui s'attachaient à -lui avec une confiance touchante, qui imploraient de lui—qui lui -dictaient sa réponse. Alors il dit les paroles de foi tranquille et de -force que le vieux attendait, et qui lui firent du bien. Le vieux et le -jeune avaient oublié les années qui les séparaient: ils étaient l'un -près de l'autre, comme deux frères du même âge, qui s'aiment et qui -s'entr'aident; le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort: -le vieillard se réfugiait dans l'âme du jeune homme.</p> - -<p>Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se lever de bonne -heure pour reprendre le même train qui l'avait amené. Aussi ne -flâna-t-il point en se déshabillant. Le vieux avait préparé la -chambre de son hôte, comme s'il devait y passer plusieurs mois. Il -avait mis sur la table des roses dans un vase, et une branche de -laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur le bureau. Il avait -fait porter, dans la matinée, un piano droit. Il avait choisi et placé -sur la planchette, ou chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus -précieux et les plus aimés. Pas un détail auquel il n'eût pensé -avec amour. Ce fut peine perdue: Christophe n'en vit rien. Il se jeta -sur son lit, et dormit aussitôt, à poings fermés.</p> - -<p>Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la joie qu'il avait -eue, et tout le chagrin qu'il avait déjà du départ de l'ami. Il -repassait dans sa tête les paroles qu'ils s'étaient dites. Il songeait -que le cher Christophe dormait près de lui, de l'autre côté du mur, -contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé de fatigue, -courbaturé, oppressé; il sentait qu'il s'était refroidi pendant la -promenade et qu'il allait avoir une rechute; mais il n'avait qu'une -pensée:</p> - -<p>—Pourvu que cela dure jusqu'après son départ!</p> - -<p>Et il tremblait d'avoir un accès de toux, qui réveillât Christophe. -Il était plein de reconnaissance envers Dieu, et se mit à composer des -vers sur le cantique du vieux Siméon: <i>Nunc dimittis</i>... Il se leva, en -sueur, pour écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu'à ce -qu'il les eût recopiés soigneusement, avec une dédicace débordante -d'affection, et sa signature au bas, la date et l'heure. Puis, il se -recoucha, ayant le frisson, et ne put se réchauffer, de tout le reste -de la nuit.</p> - -<p>L'aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l'aube de la veille. Mais -il se blâma de gâter par ces pensées les dernières minutes de -bonheur qui lui restaient; il savait bien que, le lendemain, il -regretterait l'heure qui s'enfuyait maintenant; il s'appliqua à n'en -rien perdre. Il tendait l'oreille au moindre bruit de la chambre à -côté. Mais Christophe ne bougeait point. Où il s'était couché, il -se trouvait encore; il n'avait pas fait un mouvement. Six heures et -demie étaient sonnées, et il dormait toujours. Rien n'eût été plus -facile que de lui laisser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris -la chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour disposer -d'un ami, sans son consentement. Il avait beau se répéter:</p> - -<p>—Ce ne sera point ma faute. Je n'y serai pour rien. Il suffit de -ne rien dire. Et s'il ne se réveille pas à temps, j'aurai encore tout un -jour à passer avec lui.</p> - -<p>Il se répliqua:</p> - -<p>—Non, je n'en ai pas le droit.</p> - -<p>Et il se crut obligé d'aller le réveiller. Il frappa à sa porte. -Christophe n'entendit pas tout de suite: il fallut insister. Cela -faisait gros cœur au vieux, qui pensait:</p> - -<p>—Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jusqu'à -midi!...</p> - -<p>Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de l'autre côté de la -cloison. Quand il sut l'heure, il s'exclama; et on l'entendit s'agiter -dans sa chambre, faire bruyamment sa toilette, chanter des bribes -d'airs, tout en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille, -et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, malgré son -chagrin. La porte s'ouvrit: il parut, frais, reposé, la figure -heureuse; il ne pensait pas du tout à la peine qu'il faisait. En -réalité, rien ne le pressait de partir; il ne lui en eût rien coûté -de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à -Schulz! Mais Christophe ne pouvait s'en douter exactement. D'ailleurs, -quelque affection qu'il eût pour le vieux, il était bien aise de s'en -aller: il était fatigué par cette journée de conversation -perpétuelle, par ces âmes qui s'accrochaient à lui, avec une -affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu'ils -auraient le temps de se revoir: il ne partait pas pour le bout du -monde!—Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu'au -bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l'éternité.</p> - -<p>Il l'accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite -pluie fine, froide, tombait sans bruit. À la station, Christophe -s'aperçut, en ouvrant son porte-monnaie, qu'il n'avait plus assez -d'argent pour prendre son billet de retour jusqu'à chez lui. Il savait -que Schulz lui prêterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui -demander... Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous aime -l'occasion—le bonheur de vous rendre service?... Il ne le voulut pas, -par discrétion, par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu'à -une station intermédiaire, se disant qu'il ferait le reste du chemin à -pied.</p> - -<p>L'heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils -s'embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie -écrite pendant la nuit. Il resta sur le quai, au pied du compartiment. -Ils n'avaient plus rien à se dire, comme il arrive quand les adieux se -prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de parler: ils ne se -détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu'à ce que le train -partît.</p> - -<p>Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schulz se retrouva seul. Il -revint par l'avenue boueuse; il se traînait: il sentait brusquement la -fatigue, le froid, la tristesse du jour pluvieux. Il eut grand'peine à -regagner sa maison et à monter l'escalier. À peine rentré dans sa -chambre, il fut pris d'une crise d'étouffement et de toux. Salomé vint -à son secours. Au milieu de ses gémissements involontaires, il -répétait:</p> - -<p>—Quel bonheur!... Quel bonheur que c'ait attendu!...</p> - -<p>Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla chercher le -médecin. Dans son lit, tout son corps s'abandonnait, comme une loque. -Il n'aurait pu faire un mouvement; seule, sa poitrine haletait, comme un -soufflet de forge. Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la -journée entière à revivre, minute par minute, toute la journée de la -veille: il se torturait ainsi, et il se reprochait ensuite de se -plaindre, après un tel bonheur. Les mains jointes, le cœur gonflé -d'amour, il remerciait Dieu.</p> - - - - -<p>Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en soi par -l'affection qu'il laissait derrière lui, Christophe revenait au pays. -Arrivé au terme de son billet, il descendit gaiement, et se mit en -route, à pied. Il avait une soixantaine de kilomètres à faire. Il -n'était pas pressé, et flânait comme un écolier. C'était Avril. La -campagne n'était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, comme -de petites mains ridées, au bout des branches noires; quelques pommiers -étaient en fleurs, et les frêles églantines souriaient, le long des -haies. Par-dessus la forêt déplumée, où commençait à pousser un -fin duvet vert-tendre, se dressait, au faîte d'une petite colline, tel -un trophée au bout d'une lance, un vieux château roman. Dans le ciel -bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ombres couraient -sur la campagne printanière; des giboulées passaient; puis, le clair -soleil renaissait, et les oiseaux chantaient.</p> - -<p>Christophe s'aperçut que, depuis quelques instants, il songeait à -l'oncle Gottfried. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus pensé -au pauvre homme; et il se demandait pourquoi son souvenir lui revenait -en ce moment, avec obstination; il en était hanté, tandis qu'il -cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long d'un canal -miroitant; cette image le poursuivait de telle sorte qu'au détour d'un -grand mur, il lui sembla qu'il allait le voir venir à sa rencontre.</p> - -<p>Le ciel s'était assombri. Une violente averse de pluie et de grêle se -mit à tomber, et le tonnerre gronda au loin. Christophe était près -d'un village, dont il voyait les façades roses et les toits rouges, au -milieu des bouquets d'arbres. Il hâta le pas, et se mit à l'abri sous -le toit avançant de la première maison. Les grêlons cinglaient dru; -ils tintaient sur les tuiles, et rebondissaient dans la rue, comme des -grains de plomb. Les ornières coulaient à pleins bords. À travers les -vergers en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et -barbare sur les nuées bleu-sombre.</p> - -<p>Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit -amicalement à Christophe d'entrer. Il accepta l'invitation. La salle -où il pénétra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et -de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un -grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaita le -bonjour à Christophe, et lui dit de s'approcher du feu, pour se -sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille et lui servit à -boire. Assise de l'autre côté de la table, elle continuait de -tricoter, tout en s'occupant de deux enfants, qui jouaient à s'enfoncer -dans le cou de ces épis d'herbes, qu'on nomme à la campagne des -«voleurs» ou des «ramonas». Elle lia conversation avec Christophe. -Il ne s'aperçut qu'après un moment qu'elle était aveugle. Elle -n'était point belle. C'était une forte fille, les joues rouges, les -dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de -régularité: elle avait l'air souriant et un peu inexpressif de -beaucoup d'aveugles, et aussi, leur manie de parler des choses et des -gens, comme si elle les voyait. Au premier moment, Christophe, -interloqué, se demanda si elle se moquait, quand elle lui dit qu'il -avait bonne mine, et que la campagne était très jolie aujourd'hui. -Mais après avoir regardé tour à tour l'aveugle et la femme qui -épluchait, il vit que cela n'étonnait personne. Les deux femmes -interrogèrent amicalement Christophe, s'informant d'où il venait, par -où il avait passé. L'aveugle se mêlait à l'entretien, avec une -animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les -observations de Christophe sur le chemin et sur les champs. -Naturellement, ses remarques tombaient souvent à faux. Elle semblait -vouloir se persuader qu'elle voyait aussi bien que lui.</p> - -<p>D'autres gens de la famille étaient rentrés: un robuste paysan, d'une -trentaine d'années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns -et avec les autres; et, regardant le ciel qui s'éclaircissait, il -attendait le moment de repartir. L'aveugle chantonnait un air, tout en -faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à -Christophe des choses anciennes.</p> - -<p>—Comment! vous connaissez cela? dit-il.</p> - -<p>(Gottfried le lui avait autrefois appris.)</p> - -<p>Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la -première moitié des phrases, et il s'amusait à les terminer. Il -venait de se lever, pour aller inspecter l'état du temps et il faisait -le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans tous les -coins, quand il aperçut, dans un angle, près du dressoir, un objet, -qui le fit tressauter. C'était un long bâton recourbé, dont le -manche, grossièrement sculpté, représentait un petit homme courbé -qui saluait. Christophe le connaissait bien: il avait joué tout enfant -avec. Il sauta sur la canne, et demanda d'une voix étranglée:</p> - -<p>—D'où avez-vous... D'où avez-vous cela?</p> - -<p>L'homme regarda, et dit:</p> - -<p>—C'est un ami qui l'a laissé; un ancien ami, qui est mort.</p> - -<p>Christophe cria:</p> - -<p>—Gottfried?</p> - -<p>Tous se retournèrent, en demandant:</p> - -<p>—Comment savez-vous...?</p> - -<p>Et quand Christophe eut dit que Gottfried était son oncle, ce fut un -émoi général. L'aveugle s'était levée; son peloton de laine avait -roulé à travers la chambre; elle marchait sur son ouvrage, et avait -pris les mains de Christophe, en répétant:</p> - -<p>—Vous êtes son neveu?</p> - -<p>Tout le monde parlait à la fois. Christophe demandait, de son côté:</p> - -<p>—Mais vous, comment... comment le connaissez-vous?</p> - -<p>L'homme répondit:</p> - -<p>—C'est ici qu'il est mort.</p> - -<p>On se rassit; et quand l'agitation fut un peu calmée, la mère raconta, -en reprenant son travail, que Gottfried venait à la maison, depuis des -années; toujours il s'y arrêtait, à l'aller et au retour, dans -chacune de ses tournées. La dernière fois qu'il était venu—(c'était -en juillet dernier),—il semblait très las; et, son ballot déchargé, -il avait été un moment avant de pouvoir articuler une parole; mais on -n'y avait pas pris garde, parce qu'on était habitué à le voir ainsi, -quand il arrivait: on savait qu'il avait le souffle court. Il ne se -plaignait pas. Jamais il ne se plaignait: il trouvait toujours un sujet -de contentement dans les choses désagréables. Quand il faisait un -travail exténuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien -dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait comme -cela serait bon, quand il ne souffrirait plus...</p> - -<p>—Et c'est un tort, Monsieur, d'être toujours content, ajoutait la -bonne femme; car quand on ne se plaint pas, les autres ne vous plaignent -pas. Moi, je me plains toujours...</p> - -<p>Donc, on n'avait pas fait attention à lui. On l'avait même plaisanté -sur sa bonne mine, et Modesta—(c'était le nom de la jeune fille -aveugle),—qui était venue le décharger de son paquet, lui avait -demandé s'il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un jeune -homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne pouvait parler. Il -s'assit sur le banc devant la porte. Chacun partit à son ouvrage: les -hommes, aux champs; la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du banc: -debout, adossée à la porte, son tricot à la main, elle causait avec -Gottfried. Il ne lui répondait pas: elle ne lui demandait pas de -réponse, elle lui racontait tout ce qui s'était passé depuis sa -dernière visite. Il respirait avec peine; et elle l'entendit faire des -efforts pour parler. Au lieu de s'en inquiéter, elle lui dit:</p> - -<p>—Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à l'heure... S'il -est possible de se fatiguer, comme cela!...</p> - -<p>Alors, il ne parla plus. Elle reprit son récit, croyant qu'il -écoutait. Il soupira, et se tut. Quand la mère sortit, un peu plus -tard, elle trouva Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc, -Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et tournée vers le -ciel: depuis quelques minutes, Modesta causait avec un mort. Elle -comprit alors que le pauvre homme avait essayé de dire quelques mots, -avant de mourir, mais qu'il n'avait pas pu; alors, il s'était -résigné, avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans la -paix du soir d'été...</p> - -<p>La pluie avait cessé. La bru alla à l'étable; le fils prit sa pioche -et déblaya, devant la porte, la rigole que la boue avait obstruée. -Modesta avait disparu dès le commencement du récit. Christophe restait -seul dans la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, un -peu bavarde, ne pouvait supporter un silence prolongé; et elle se mit -à lui raconter toute l'histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela -datait de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l'aimait. -Il n'osait pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de -lui, tous se moquaient de lui:—(c'était l'habitude, partout où il -passait.)—Gottfried n'en revenait pas moins, fidèlement, chaque -année. Il trouvait naturel qu'on se moquât de lui, naturel qu'elle ne -l'aimât point, naturel qu'elle se fût mariée et qu'elle fût heureuse -avec un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s'était trop -vantée de son bonheur: le malheur arriva. Son mari mourut subitement. -Puis, sa fille,—une belle fille saine, vigoureuse, que tout le monde -admirait, et qui allait se marier avec le fils du plus riche paysan de -la contrée, perdit la vue, par accident. Un jour qu'elle était montée -dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits, -l'échelle glissa: en tombant, une branche cassée la heurta rudement, -près de l'œil. On crut qu'elle en serait quitte pour une cicatrice; -mais depuis, elle ne cessa de souffrir d'élancements dans le front: un -œil s'obscurcit, puis l'autre; et tous les soins furent inutiles. -Naturellement, le mariage avait été rompu; le futur s'était -éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui, -un mois avant, se seraient assommés mutuellement pour un tour -de valse avec elle, pas un n'avait eu le courage—(c'est bien -compréhensible)—de se mettre une infirme sur les bras. Alors, Modesta, -jusque-là insouciante et rieuse, tomba dans un tel désespoir qu'elle -voulait mourir. Elle refusait de manger, elle pleurait, du matin au -soir; et, la nuit, on l'entendait encore se lamenter dans son lit. On ne -savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec elle; et elle -n'en pleurait que de plus belle. On finit par être excédé de ses -plaintes; alors, on la rabrouait, et elle parlait d'aller se jeter dans -le canal. Le pasteur venait quelquefois: il l'entretenait du bon Dieu, -des choses éternelles, et des mérites qu'elle s'acquérait pour -l'autre monde, en supportant ses peines; mais cela ne la consolait pas -du tout. Un jour, Gottfried revint. Modesta n'avait jamais été bien -bonne pour lui. Non qu'elle fût mauvaise; mais dédaigneuse; et puis, -elle ne réfléchissait pas, elle aimait à rire: il n'y avait pas de -malices qu'elle ne lui eût faites. Quand il apprit son malheur, il fut -bouleversé. Pourtant, il ne lui en montra rien. Il alla s'asseoir -auprès d'elle, ne fit aucune allusion à l'accident, et se mit à -causer tranquillement, comme il faisait, avant. Il n'eut pas un mot pour -la plaindre; il avait l'air de ne pas même s'apercevoir qu'elle était -aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu'elle ne pouvait -voir; il lui parlait de tout ce qu'elle pouvait entendre, ou remarquer, -dans son état; et il faisait cela, simplement, comme une chose -naturelle: on eût dit qu'il était, lui aussi, aveugle. D'abord, elle -n'écoutait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, elle -écouta mieux, et même elle lui parla un peu...</p> - -<p>—Et, continuait la mère, je ne sais pas ce qu'il a bien pu lui dire. -Car nous avions les foins à faire, et je n'avais pas le temps de -m'occuper d'elle. Mais, le soir, quand nous sommes revenus des champs, -nous l'avons trouvée qui causait tranquillement. Et depuis, elle a -toujours été mieux. Elle semblait oublier son mal. De temps en temps, -cela la reprenait encore: elle pleurait, ou bien elle essayait de parler -à Gottfried de choses tristes; mais celui-ci ne semblait pas entendre; -il continuait de causer posément de choses qui la calmaient et qui -l'intéressaient. Il la décida enfin à se promener hors de la maison, -d'où elle n'avait plus voulu sortir depuis l'accident. Il lui fit faire -quelques pas d'abord autour du jardin, puis des courses plus longues -dans les champs. Et elle est arrivée maintenant à se reconnaître -partout et à tout distinguer, comme si elle voyait. Elle remarque même -des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle -s'intéresse à tout, elle qui ne s'intéressait pas, avant, à -grand'chose en dehors d'elle. Cette fois-là, Gottfried s'attarda chez -nous plus longtemps que d'habitude. Nous n'osions pas lui demander de -remettre son départ; mais il resta, de lui-même, jusqu'à ce qu'il -l'eût vue plus tranquille. Et un jour,—elle était là, dans la -cour,—je l'ai entendue rire. Je ne peux pas vous dire l'effet que cela -m'a fait. Gottfried avait l'air bien content aussi. Il était assis -près de moi. Nous nous sommes regardés, et je n'ai pas de honte à -vous dire, Monsieur, que je l'ai embrassé, et de bien bon cœur. Alors, -il m'a dit:</p> - -<p>—Maintenant, je crois que je puis m'en aller. On n'a plus besoin -de moi.</p> - -<p>J'ai essayé de le retenir. Mais il m'a dit:</p> - -<p>—Non. Maintenant, il faut que je m'en aille. Je ne peux plus -rester.</p> - -<p>Tout le monde savait qu'il était comme le Juif errant: il ne pouvait -demeurer en place; on n'a pas insisté. Alors, il est parti; mais il -faisait en sorte de repasser plus souvent par ici; et c'était, à -chaque fois, une joie pour Modesta: après chacun de ses passages, elle -était toujours mieux. Elle s'est remise au ménage; son frère s'est -marié; elle s'occupe des enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus -jamais, elle a toujours l'air contente. Je me demande quelquefois si -elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux yeux. Oui, ma foi, -Monsieur, il y a bien des jours où on se dit qu'il vaudrait mieux être -comme elle, et ne pas voir certaines vilaines gens et certaines -méchantes choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour en -jour... Pourtant, j'aurais grand peur que le bon Dieu me prît au mot; -et, pour moi, à vrai dire, j'aime encore mieux continuer à voir le -monde, tout vilain qu'il est...</p> - - -<p>Modesta reparut, et l'entretien changea. Christophe voulait repartir, -maintenant que le temps était rétabli; mais ils n'y consentirent pas. -Il fallut qu'il acceptât de rester souper et de passer la nuit avec -eux. Modesta s'assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de la -soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune fille, dont le -sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui en offrit aucune -occasion. Elle cherchait seulement à l'interroger sur Gottfried. Quand -Christophe lui en apprenait des choses qu'elle ignorait, elle était -contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried -qu'à regret: on sentait qu'elle ne disait pas tout; ou, quand elle -avait parlé, elle le regrettait ensuite: ses souvenirs étaient sa -propriété, elle n'aimait pas à les partager avec un autre; elle -mettait à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa -terre: il lui eût été désagréable de penser qu'un autre aimât -Gottfried, aussi bien qu'elle. Elle n'en voulait rien croire; et -Christophe, qui lisait en elle, lui laissa cette satisfaction. En -l'écoutant parler, il s'apercevait que, bien qu'elle eût vu jadis -Gottfried avec des yeux sans indulgence, elle s'était fait de lui, -depuis qu'elle était aveugle, une image différente de la réalité; et -elle avait reporté sur ce fantôme le besoin d'amour qui était en -elle. Rien n'était venu contrarier ce travail d'illusion. Avec -l'intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tranquillement ce -qu'ils ne savent pas, elle dit à Christophe:</p> - -<p>—Vous lui ressemblez.</p> - -<p>Il comprit que, depuis des années, elle avait pris l'habitude de vivre -dans sa maison aux volets clos, où n'entrait plus la vérité. Et -maintenant qu'elle avait appris à voir dans l'ombre qui l'entourait, et -même à oublier l'ombre, peut-être qu'elle aurait eu peur d'un rayon -de lumière filtrant dans ses ténèbres. Elle évoquait devant -Christophe une foule de petits riens un peu niais, dans une conversation -décousue et souriante, où Christophe ne trouvait pas son compte. Il -était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu'un être qui -avait tant souffert, n'eût pas puisé plus de sérieux dans sa -souffrance et se complût à ces futilités; il faisait de temps en -temps un essai pour parler de choses plus graves; mais elles ne -trouvaient aucun écho: Modesta ne pouvait pas—ou ne voulait -pas—l'y suivre.</p> - -<p>On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant de pouvoir dormir. -Il pensait à Gottfried, dont il s'efforçait de dégager l'image des -souvenirs puérils de Modesta. Il n'y parvenait pas sans peine, et il -s'en irritait. Il avait le cœur serré, en songeant que l'oncle était -mort ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. Il -tâchait de revivre l'angoisse de ses derniers instants, lorsque, ne -pouvant parler et se faire comprendre de l'aveugle, il avait fermé les -yeux, pour mourir. Qu'il eût voulu lever ces paupières et lire les -pensées qui se cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s'en -était allée, sans se faire connaître, sans se connaître peut-être! -Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse était de ne pas vouloir -la sagesse, de ne jamais prétendre imposer sa volonté aux choses, mais -de s'abandonner à leur cours, de l'accepter et de l'aimer. Ainsi, il -s'assimilait leur essence mystérieuse; et s'il avait fait tant de bien -à l'aveugle, à Christophe, à tant d'autres sans doute qu'on -ignorerait toujours, c'est qu'au lieu d'apporter les paroles habituelles -de révolte humaine contre la nature, il apportait la paix de la nature, -la réconciliation. Il était bienfaisant, à la façon des champs et -des bois... Christophe évoquait le souvenir des soirs passés avec -Gottfried dans la campagne, de ses promenades d'enfant, des récits et -des chants dans la nuit. Il se rappelait la dernière course qu'il avait -faite avec l'oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un matin -désespéré d'hiver; et les larmes lui remontaient aux yeux. Il ne -voulait pas dormir; il ne voulait rien perdre de cette veillée sacrée, -dans ce petit pays, plein de l'âme de Gottfried, où ses pas l'avaient -conduit. Mais tandis qu'il écoutait le bruit de la fontaine, qui -coulait par saccades, et le cri aigu des chauves-souris, la robuste -fatigue de la jeunesse l'emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit.</p> - -<p>Quand il se réveilla, le soleil brillait; tout le monde à la ferme -était déjà au travail. Il ne trouva dans la salle du bas que la -vieille et les petits. Le jeune ménage était aux champs, et Modesta -était allée traire; on la chercha en vain. Christophe ne consentit pas -à attendre son retour: il tenait peu à la, revoir, et il se dit -pressé. Il se remit en route, après avoir chargé la bonne femme de -ses saluts pour les autres.</p> - -<p>Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur un talus, au -pied d'une haie d'aubépine, il vit l'aveugle assise. Elle se leva au -bruit de ses pas, vint à lui, en souriant, lui prit la main, et dit:</p> - -<p>—Venez!</p> - -<p>Ils montèrent à travers prés, jusqu'à un petit champ fleuri, tout -parsemé de croix, qui dominait le village. Elle l'emmena près d'une -tombe, et elle lui dit:</p> - -<p>—C'est là.</p> - -<p>Ils s'agenouillèrent. Christophe se souvenait d'une autre tombe, sur -laquelle il s'était agenouillé avec Gottfried; et il pensait:</p> - -<p>—Bientôt ce sera mon tour.</p> - -<p>Mais cette pensée n'avait, en ce moment, rien de triste. La paix -montait de la terre. Christophe, penché sur la fosse, criait tout bas -à Gottfried:</p> - -<p>—Entre en moi!...</p> - -<p>Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres en silence. Puis -elle fit le tour de la tombe, à genoux, tâtant avec ses mains les -herbes et les fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts -intelligents voyaient: ils arrachaient doucement les tiges de lierre -mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle appuya sa main -sur la dalle: Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de -Gottfried, effleurant chaque lettre. Elle dit:</p> - -<p>—La terre est douce, ce matin.</p> - -<p>Elle lui tendit la main; il donna la sienne. Elle lui fit toucher le sol -humide et tiède. Il ne lâcha point sa main; leurs doigts entrelacés -s'enfonçaient dans la terre. Il embrassa Modesta. Elle lui baisa les -lèvres.</p> - -<p>Ils se relevèrent. Elle lui tendit quelques violettes fraîches qu'elle -avait cueillies, et garda les fanées dans son sein. Après avoir -épousseté leurs genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un -mot. Dans les champs gazouillaient les alouettes. Des papillons blancs -dansaient autour de leur tête. Ils s'assirent dans un pré. Les fumées -du village montaient toutes droites dans le ciel lavé par la pluie. Le -canal immobile miroitait entre les peupliers. Une buée de lumière -bleue duvetait les prairies et les bois.</p> - -<p>Après un silence, Modesta parla à mi-voix de la beauté du jour, comme -si elle le voyait. Les lèvres entr'ouvertes, elle buvait l'air; elle -épiait le bruit des êtres. Christophe savait aussi le prix de cette -musique. Il dit les mots qu'elle pensait, qu'elle n'aurait pu dire. Il -nomma certains des cris et des frémissements imperceptibles, qu'on -entendait sous l'herbe ou dans les profondeurs de l'air. Elle dit:</p> - -<p>—Ah! vous voyez cela aussi?</p> - -<p>Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.</p> - -<p>—Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.</p> - -<p>Il avait envie de lui dire:</p> - -<p>—Ne soyez pas jalouse!</p> - -<p>Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d'eux, il regarda -ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié.</p> - -<p>—Ainsi, demanda-t-il, c'est Gottfried qui vous a appris?</p> - -<p>Elle dit que oui, qu'elle en jouissait maintenant plus -qu'avant...—(Elle ne dit pas: «avant quoi»; elle évitait de -prononcer le mot d'«aveugle».)</p> - -<p>Ils se turent, un moment. Christophe la regardait avec commisération. -Elle se sentait regardée. Il eût voulu lui dire qu'il la plaignait, il -eût voulu qu'elle se confiât à lui. Il demanda affectueusement:</p> - -<p>—Vous avez souffert?</p> - -<p>Elle resta muette et raidie. Elle arrachait des brins d'herbe et les -mâchait en silence. Après quelques instants,—(le chant de l'alouette -s'enfonçait dans le ciel),—Christophe raconta que, lui aussi, avait -souffert, et que Gottfried l'avait aidé. Il dit ses chagrins, ses -épreuves, comme s'il pensait tout haut. Le visage de l'aveugle -s'éclairait à ce récit, qu'elle suivait attentivement. Christophe, -qui l'observait, la vit près de parler: elle fit un mouvement pour se -rapprocher et lui tendre la main. Il s'avança aussi;—mais déjà, elle -était rentrée dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne -répondit à son récit que quelques mots banals. Derrière son front -bombé, sans un pli, on sentait une obstination de paysan, dure comme un -caillou. Elle dit qu'il lui fallait revenir à la maison, pour s'occuper -des enfants de son frère: elle en parlait avec une tranquillité -riante.</p> - -<p>Il lui demanda:</p> - -<p>—Vous êtes heureuse?</p> - -<p>Elle sembla l'être davantage de le lui entendre dire. Elle dit que oui, -elle insista sur les raisons qu'elle avait de l'être; elle essayait de -le lui persuader; elle parlait des enfants, de la maison...</p> - -<p>—Oui, dit-elle, je suis très heureuse!</p> - -<p>Elle se leva pour partir; il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d'un -ton indifférent et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la -main de Christophe. Elle dit:</p> - -<p>—Vous aurez beau temps aujourd'hui, pour la marche.</p> - -<p>Et elle lui fit des recommandations pour un tournant de chemin, où -il ne fallait pas se tromper.</p> - -<p>Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut au bas, il se -retourna. Elle était sur le sommet, debout, à la même place: elle -agitait son mouchoir, et lui faisait des signaux, comme si elle le -voyait.</p> - -<p>Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque chose -d'héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, et qui lui était -pénible. Il sentait combien Modesta était digne de pitié et même -d'admiration; et il n'aurait pu vivre deux jours avec elle.—Tout en -continuant sa route, entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher -vieux Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant -lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne voulaient pas les -voir, qui ne voyaient pas la réalité blessante.</p> - -<p>—Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. Je suis si -différent de l'idée qu'il a de moi! Je suis pour lui, comme il veut que je -sois. Tout est à son image, pur et noble comme lui. Il ne pourrait -supporter la vie, s'il l'apercevait telle qu'elle est.</p> - -<p>Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres, qui niait ses -ténèbres et voulait se persuader que ce qui était n'était pas, et -que ce qui n'était pas était.</p> - -<p>Alors, il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de -fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source -d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un -monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot dans -l'océan.—Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui-même, il -refusait de se réfugier dans cette Ile des Morts... La vie! La -vérité! Il ne voulait pas être un héros qui ment. Peut-être ce -mensonge optimiste était-il nécessaire aux êtres faibles, pour vivre; -et Christophe eût regardé comme un crime d'arracher à ces malheureux -l'illusion qui les soutenait. Mais pour lui-même, il n'eût pu recourir -à de tels subterfuges: il aimait mieux mourir que vivre d'illusions... -L'art n'était-il donc pas une illusion aussi?—Non, il ne devait pas -l'être. La vérité! La vérité! Les yeux grands ouverts, aspirer par -tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme -elles sont, voir l'infortune en face,—et rire!</p> - - - - -<p>Plusieurs mois passèrent. Christophe avait perdu l'espoir de sortir de -sa ville. Le seul qui eût pu le sauver, Hassler, lui avait refusé son -aide. Et l'amitié du vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour -lui être aussitôt retirée.</p> - -<p>Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait reçu deux -lettres affectueuses; mais par un sentiment de lassitude, et surtout à -cause de la difficulté qu'il avait à s'exprimer par lettre, il tarda -à le remercier de ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa -réponse. Et comme il allait enfin se décider à écrire, il reçut un -mot de Kunz, lui annonçant la mort de son vieux compagnon. Schulz avait -eu, disait-il, une rechute de bronchite, qui dégénéra en pneumonie; -il avait défendu qu'on inquiétât Christophe, dont il parlait sans -cesse. En dépit de sa faiblesse extrême et de tant d'années de -maladie, une longue et pénible fin ne lui avait pas été épargnée. -Il avait chargé Kunz d'apprendre la nouvelle à Christophe, en lui -disant que jusqu'à la dernière heure il avait pensé à lui, qu'il le -remerciait de tout le bonheur qu'il lui devait, et que sa bénédiction -le suivrait, tant que Christophe vivrait.—Ce que Kunz ne disait pas, -c'était que la journée passée avec Christophe avait été -probablement l'origine de la rechute et la cause de la mort.</p> - -<p>Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l'ami -qu'il avait perdu, et combien il l'aimait; il souffrit, comme toujours, -de ne le lui avoir pas mieux dit. Maintenant, il était trop tard. Et -que lui restait-il? Le bon Schulz n'avait fait que paraître, juste -assez pour que le vide semblât plus vide, après qu'il n'était -plus.—Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n'avaient d'autre prix -que l'amitié qu'ils avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue -pour eux. Christophe leur écrivit une fois; et leurs relations en -restèrent là.—Il essaya aussi d'écrire à Modesta; mais elle lui fit -répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de choses -indifférentes. Il renonça à poursuivre l'entretien. Il n'écrivit -plus à personne, et personne ne lui écrivit.</p> - -<p>Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du silence -s'abattait sur Christophe. C'était comme une pluie de cendres qui -tombait sur lui. Le soir semblait venir déjà; et Christophe -commençait à peine à vivre: il ne voulait pas se résigner déjà! -L'heure de dormir n'était pas venue. Il fallait vivre...</p> - -<p>Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. La souffrance de son génie -comprimé par l'étroitesse de la petite ville l'exaspérait jusqu'à -l'injustice. Ses nerfs étaient à nu: tout le blessait, au sang. Il -était comme une de ces misérables bêtes sauvages, qui agonisaient -d'ennui dans les trous et les cages où on les avait enfermées, -au <i>Stadtgarten</i> (jardin de la ville). Christophe allait les -voir, par sympathie; il contemplait leurs admirables yeux, où -brûlaient—s'éteignaient de jour en jour—des flammes farouches -et désespérées. Ah! comme eût mieux valu le coup de fusil brutal, qui -délivre! Tout, plutôt que l'indifférence féroce de ces hommes qui -les empêchaient de vivre et de mourir!</p> - -<p>Le plus oppressant, pour Christophe, n'était pas l'hostilité des gens: -c'était leur nature inconsistante, sans forme et sans fond. Que -n'avait-il affaire à l'opposition têtue d'une de ces races au crâne -étroit et dur, qui se refusent à comprendre toute pensée nouvelle! -Contre la force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font -sauter la roche. Mais que peut on contre une masse amorphe; qui cède -comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression, et ne garde aucune -empreinte? Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaissait -dans la fondrière: à peine si, quand une pierre tombait, quelques -rides tressaillaient à la surface du gouffre; la mâchoire s'ouvrait, -se refermait: et de ce qui avait été, il ne restait plus aucune trace.</p> - -<p>Ils n'étaient pas des ennemis. Plût à Dieu qu'ils fussent des -ennemis! Ils étaient des gens qui n'avaient la force ni d'aimer, ni de -haïr, ni de croire, ni de ne pas croire,—en religion, en art, en -politique, dans la vie journalière:—toute leur vigueur se dépensait -à tâcher de concilier l'inconciliable. Surtout depuis les victoires -allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un mic-mac -écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil -idéalisme n'avait pas été renoncé: c'eût été là un effort de -franchise, dont on n'était pas capable; on s'était contenté de le -fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. À l'exemple de -Hegel, serein et double, qui avait attendu jusqu'après Leipzig et -Waterloo pour assimiler la cause de sa philosophie avec l'État -prussien,—l'intérêt ayant changé, les principes avaient changé. -Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait l'humanité pour -idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne -était l'idéal de l'humanité. Quand les autres patries étaient les -plus puissantes, on disait, avec Lessing, que «<i>l'amour de la patrie -était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien</i>», et -l'on s'appelait: un «<i>citoyen du monde</i>». À présent qu'on -l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies «<i>à la -française</i>»: paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits -de l'homme, égalité naturelle; on disait que le peuple le plus fort -avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus -faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et -l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la -violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on -l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute -intelligence.</p> - -<p>À vrai dire, l'Allemagne avait tant souffert, pendant des siècles, -d'avoir l'idéalisme et de n'avoir pas la force, qu'elle était -excusable, après tant d'épreuves, de faire le triste aveu qu'avant -tout, il fallait la Force. Mais quelle amertume cachée dans cette -confession du peuple de Herder et de Gœthe! Cette victoire allemande -était une abdication, une dégradation de l'idéal allemand... Hélas! -Il n'y avait que trop de facilités à cette abdication dans la -déplorable tendance des meilleurs Allemands à se soumettre.</p> - -<p>—«<i>Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà -plus d'un siècle, c'est l'obéissance.</i>»</p> - -<p>Et madame de Staël:</p> - -<p>—«<i>Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements -philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au -monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui -change ce respect, en admiration.</i>»</p> - -<p>Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en -Allemagne,—depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois -compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif -Bœrne, «<i>pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau -du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir -alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi</i>»,—jusqu'au vieux -et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des -savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un -<i>Herr Lieutenant</i>, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de -descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il -était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en -souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les -manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur -raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne -point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant, -l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne -s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il -était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles -bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte -perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne -se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à -commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait -encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme -brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé, -de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes, -la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à -scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption -des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres -malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient -qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire -les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur -autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé -de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas, -non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en -subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas -quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce -qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force, -de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal -employés, gâchés,—le non-sens d'une carrière, qui, si elle est -simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est -plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite, -sans croire à ce qu'on dit...</p> - -<p>La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force -inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux, -à des époques précises, comme le flux et le reflux de la -mer:—l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder -et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait -des âmes comme la sienne,—non «<i>des fils de la terre</i>», servilement -attachés à la glèbe, mais «<i>des esprits, fils du soleil</i>», qui se -tournent invinciblement vers la lumière.</p> - -<p>Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi -latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de -l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était -servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle -attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et -broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art -les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé -tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des -inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands -dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des -Français?—Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela -lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de -bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la -jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y -croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi.</p> - - - - -<p>Il résolut de partir.—Mais il ne pouvait partir, à cause de sa -mère.</p> - -<p>Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et -elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se -faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe, -et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de -l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur -admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait -quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils, -parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il -fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute -sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils -vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait -pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il -pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser -la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à -l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle -voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu -qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux -homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon.</p> - -<p>Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,—une grandeur -morale—dans cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne -pouvait comprendre l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans -les affections de famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme -qui voulait aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la -raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet -amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait -tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement -des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui -fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un -génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une civilisation -qui se meurt, concluent après une vie—des siècles—de -luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux, -qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait -une autre sagesse.</p> - -<p>Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais -il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de -parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois, -il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au -sérieux:—peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux, -pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait -poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait -qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme, -qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait -peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir, -quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la -lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de -terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe -de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix, -il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait -trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se -plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés, -de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se -disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était -pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet -reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était -fatigué, qu'il allait se coucher.</p> - -<p>Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa longtemps. Un soir -qu'elle y avait de nouveau recours, Christophe ramassa son courage, et, -posant sa main sur celle de la vieille femme, il lui dit:</p> - -<p>—Non, mère, j'ai quelque chose à te dire.</p> - -<p>Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air riant, pour -répondre,—la gorge contractée:</p> - -<p>—Et quoi donc, mon petit?</p> - -<p>Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta -bien de prendre la chose en plaisanterie et de détourner la -conversation, comme à l'ordinaire; mais il ne se déridait pas, et -continuait, cette fois, d'un air si volontaire et si sérieux qu'il n'y -avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son sang s'arrêta, -et elle restait muette et glacée, à le regarder avec des yeux -épouvantés. Une telle douleur montait dans ces yeux que la parole lui -manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous deux sans voix. Quand -elle put enfin retrouver le souffle, elle dit,—(ses lèvres -tremblaient):</p> - -<p>—Ce n'est pas possible... Ce n'est pas possible...</p> - -<p>Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il détourna la -tête avec découragement, et se cacha la figure dans ses mains. Ils -pleurèrent. Après quelque temps, il s'en alla dans sa chambre et s'y -enferma jusqu'au lendemain. Ils ne firent plus allusion à ce qui -s'était passé; et comme il n'en parlait plus, elle voulut se -convaincre qu'il avait renoncé. Mais elle vivait dans des transes.</p> - -<p>Vint un moment où il ne put plus se taire. Il fallait parler, dût-il -lui déchirer le cœur: il souffrait trop. L'égoïsme de sa peine -l'emportait sur la pensée de celle qu'il ferait. Il parla. Il alla -jusqu'au bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser -troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour n'avoir plus à -soutenir une seconde discussion:—(il ne savait pas s'il -retrouverait, une seconde fois, le triste courage qu'il avait -aujourd'hui).—Louisa criait:</p> - -<p>—Non, non, tais-toi!...</p> - -<p>Il se raidissait, et continuait avec une résolution implacable. Quand -il eut fini,—(elle sanglotait),—il lui prit les mains et tâcha -de lui faire comprendre comment il était absolument nécessaire à son art, -à sa vie, qu'il partît pour quelque temps. Elle se refusait à écouler, -elle pleurait, et répétait:</p> - -<p>—Non, non!... Je ne veux pas...</p> - -<p>Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, il la laissa, -pensant que la nuit changerait le cours de ses idées. Mais lorsqu'ils -se retrouvèrent, le lendemain, à table, il recommença sans pitié à -reparler de son projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain qu'elle -portait à ses lèvres, et dit, d'un ton de reproche douloureux:</p> - -<p>—Tu veux donc me torturer?</p> - -<p>Il fut ému, mais il dit:</p> - -<p>—Chère maman, il le faut.</p> - -<p>—Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas... C'est -pour me faire de la peine... C'est une folie...</p> - -<p>Ils voulurent se convaincre l'un l'autre; mais ils ne s'écoutaient pas. -Il comprit qu'il était inutile de discuter: cela ne servait qu'à se -faire souffrir davantage; et il commença, ostensiblement, ses -préparatifs de départ.</p> - -<p>Quand elle vit qu'aucune de ses prières ne l'arrêtait, Louisa tomba -dans une tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa -chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle -ne mangeait plus; la nuit, il l'entendait pleurer. Il en était -crucifié. Il eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait, -toute la nuit, sans dormir, en proie à ses remords. Il l'aimait tant! -Pourquoi fallait-il qu'il la fît souffrir?... Hélas! Elle ne serait -pas la seule; il le voyait clairement... Pourquoi le destin avait-il mis -en lui le désir et la force d'une mission, qui devait faire souffrir -ceux qu'il aimait?</p> - -<p>—Ah! pensait-il, si j'étais libre, si je n'étais pas contraint -par cette force cruelle d'être ce que je dois être, ou sinon, de mourir -dans la honte et le dégoût de moi-même, comme je vous rendrais -heureux, vous que j'aime! Laissez-moi vivre d'abord, agir, lutter, -souffrir; et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne -faire qu'aimer, aimer, aimer!...</p> - -<p>Jamais il n'eût résisté au reproche perpétuel de cette âme -désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa, -faible et un peu bavarde, ne put garder pour elle la peine qui -l'étouffait. Elle la dit à ses voisines. Elle la dit à ses deux -autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre -Christophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n'avait pas cessé de -jalouser son frère aîné, quoiqu'il n'en eût guère de raisons pour -le moment,—Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au -vif, et qui redoutait en secret, sans oser s'avouer cette basse pensée, -ses succès à venir,—(car il était assez intelligent pour sentir la -force de son frère, et pour craindre que d'autres ne la sentissent, -comme lui),—Rodolphe fut trop heureux d'écraser Christophe sous le -poids de sa supériorité. Il ne s'était jamais préoccupé de sa -mère, dont il savait la gêne; bien qu'il fût largement en situation -de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais, -quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ -des trésors d'affection. Il s'indigna contre cette prétention -d'abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut -le front d'aller le répéter à Christophe. Il lui fit la leçon, de -très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela, -d'un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices -qu'elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il -flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de -polisson et de chien d'hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la -tête à sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se persuader -que Christophe agissait en mauvais fils. Elle entendait répéter qu'il -n'avait pas le droit de partir, et elle ne demandait qu'à le croire. Au -lieu de s'en tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte, -elle fit à Christophe des reproches injustes, qui le révoltèrent. Ils -se dirent l'un à l'autre des choses pénibles; et le résultat fut que -Christophe, qui jusque-là hésitait encore, ne pensa plus qu'à presser -ses préparatifs de départ. Il sut que les charitables voisins -s'apitoyaient sur sa mère, et que l'opinion du quartier la -représentait comme une victime, et lui comme un bourreau. Il serra les -dents, et ne démordit plus de sa résolution.</p> - -<p>Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu -de jouir, jusqu'à la moindre goutte, des derniers jours passés -ensemble, ces deux êtres qui s'aimaient perdaient le temps qui leur -restait,—comme c'est trop souvent le cas,—en une de ces -stériles bouderies, où s'engloutissent tant d'affections. Ils ne se -voyaient qu'à table, où ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se -regardant pas, ne se parlant pas, se forçant à manger quelques -bouchées, moins pour manger que pour se donner une contenance. À -grand'peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots de sa gorge: -mais Louisa ne répondait pas; et quand, à son tour, elle voulait -parler, c'était lui qui se taisait. Cet état de choses était -intolérable pour tous deux; et plus il se prolongeait, plus il devenait -difficile d'en sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se -rendait compte maintenant qu'elle avait été injuste et maladroite; -mais elle souffrait trop pour savoir comment regagner le cœur de son -fils, qu'elle pensait avoir perdu, et empêcher ce départ, dont elle se -refusait à envisager l'idée. Christophe regardait à la dérobée le -visage blême et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords; -mais décidé à partir, et, sachant qu'il y allait de sa vie, il -souhaitait lâchement d'être déjà parti, pour s'enfuir de ses -remords.</p> - -<p>Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes -tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ils ne -s'étaient pas dit un mot, Christophe s'était retiré dans sa chambre; -et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d'aucun -travail, il se rongeait l'esprit. La nuit s'avançait; il était près -d'une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise -renversée, dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et sa mère, en -chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en sanglotant. Elle brûlait de -fièvre, elle embrassait son fils, et elle gémissait, au milieu de ses -hoquets de désespoir:</p> - -<p>—Ne pars pas! ne pars pas! Je t'en supplie! Je t'en supplie! Mon -petit, ne pars pas!... J'en mourrai... Je ne peux pas, je ne peux pas le -supporter!...</p> - -<p>Bouleversé et effrayé, il l'embrassait, répétant:</p> - -<p>—Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t'en prie!</p> - -<p>Mais elle continuait:</p> - -<p>—Je ne peux pas le supporter... Je n'ai plus que toi. Si tu pars, -qu'est-ce que je deviendrai? Je mourrai si tu pars. Je ne veux pas -mourir loin de toi. Je ne veux pas mourir seule. Attends que je sois -morte!...</p> - -<p>Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que dire pour la -consoler. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement -d'amour et de douleur! Il la prit sur ses genoux, et tâcha de la -calmer, avec des baisers et des mots affectueux. La vieille femme se -taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle fut un peu -apaisée, il lui dit:</p> - -<p>—Recouche-toi: tu vas prendre froid.</p> - -<p>Elle répéta:</p> - -<p>—Ne pars pas!</p> - -<p>Il dit, tout bas:</p> - -<p>—Je ne partirai pas.</p> - -<p>Elle tressaillit, et lui saisit la main:</p> - -<p>—C'est vrai? dit-elle. C'est vrai?</p> - -<p>Il détourna la tête, avec découragement:</p> - -<p>—Demain, dit-il, demain, je te dirai... Laisse-moi, je t'en -supplie!...</p> - -<p>Elle se leva docilement, et regagna sa chambre.</p> - -<p>Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de désespoir qui -s'était emparée d'elle, comme une folie, au milieu de la nuit; et elle -tremblait de ce que son fils allait lui dire. Elle l'attendait, assise, -dans un coin de sa chambre; elle avait pris un tricot pour s'occuper; -mais ses mains se refusaient à le tenir: elle le laissa tomber. -Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans se regarder en -face. Il était sombre, il alla se poster devant la fenêtre, le dos -tourné à sa mère, et il resta sans parler. Un combat se livrait en -lui; il en savait trop le résultat d'avance, et il cherchait à le -retarder. Louisa n'osait lui adresser la parole et provoquer la réponse -qu'elle attendait et redoutait. Elle se força à reprendre le tricot; -mais elle ne voyait pas ce qu'elle faisait, et ses mailles allaient de -travers. Dehors, il pleuvait. Après un long silence, Christophe vint -près d'elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur battait. -Christophe la regardait, immobile; puis, brusquement, il se jeta à -genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot, -il pleura. Alors, elle comprit qu'il restait; et son cœur s'allégea -d'une angoisse mortelle;—mais aussitôt, le remords y entra: car elle -sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de -souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c'était elle -qu'il sacrifiait. Elle se pencha sur lui et couvrit de baisers son front -et ses cheveux. Ils mêlèrent en silence leurs larmes et leur peine. -Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses -mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire:</p> - -<p>—Pars!</p> - -<p>Et elle ne le pouvait pas.</p> - -<p>Il eût voulu lui dire:</p> - -<p>—Je suis heureux de rester.</p> - -<p>Et il ne le pouvait pas.</p> - -<p>La situation était inextricable; ni l'un ni l'autre n'y pouvait rien -changer. Elle soupira, dans son douloureux amour:</p> - -<p>—Ah! si l'on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous -ensemble!</p> - -<p>Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et, -s'efforçant de sourire, il dit:</p> - -<p>—On mourra tous ensemble.</p> - -<p>Elle insistait:</p> - -<p>—Bien sûr? Tu ne pars pas?</p> - -<p>Il se releva:</p> - -<p>—C'est dit. N'en parlons plus. Il n'y a plus à y revenir.</p> - -<p>Christophe tint parole: il ne parla plus de départ; mais il ne -dépendait pas de lui qu'il n'y pensât plus. Il resta; mais il fit -chèrement payer son sacrifice à sa mère, par sa tristesse et sa -mauvaise humeur. Et Louisa, maladroite,—d'autant plus maladroite -qu'elle savait qu'elle l'était et faisait immanquablement ce qu'il ne -fallait pas faire,—Louisa, qui ne connaissait que trop la cause de son -chagrin, insistait pour qu'il la dît. Elle le harcelait de sa chère -affection, inquiète, vexante, raisonneuse, qui lui rappelait, à tout -instant, qu'ils étaient différents l'un de l'autre,—ce qu'il tâchait -d'oublier. Combien de fois avait-il voulu s'ouvrir à elle avec -confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de Chine se relevait -entre eux; et il renfonçait ses secrets. Elle le devinait; mais elle -n'osait pas provoquer ses confidences, ou elle ne savait pas le faire. -Quand elle essayait, elle ne réussissait qu'à refouler encore plus -profondément ces secrets qui lui pesaient tant et qu'il brûlait de -dire.</p> - -<p>Mille petites choses, d'innocentes manies, la séparaient aussi de -Christophe, qu'elles irritaient. La bonne vieille radotait un peu. Elle -avait un besoin de répéter les commérages du voisinage, ou cette -tendresse de nourrice, qui s'obstine à rappeler les niaiseries des -premières années, tout ce qui vous rattache au berceau. On a eu tant -de peine à en sortir, à devenir un homme! Et il faut que la nourrice -de Juliette vienne vous étaler les langes salis, les médiocres -pensées, toute cette époque néfaste, où une âme naissante se débat -contre l'oppression de la vile matière et du milieu étouffant!</p> - -<p>Au milieu de tout cela, elle avait des élans de tendresse -touchante,—comme avec un petit enfant,—qui lui prenaient le -cœur; et il s'y abandonnait,—comme un petit enfant.</p> - -<p>Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils faisaient, -ensemble, toujours ensemble, isolés du reste des gens. Lorsqu'on -souffre, étant deux, et qu'on ne peut remédier à la souffrance l'un -de l'autre, il est fatal qu'on l'exaspère: chacun finit par rendre -l'autre responsable de ce qu'il souffre; et chacun finit par le croire. -Mieux vaudrait être seul: on est seul à souffrir.</p> - -<p>C'était pour tous deux une torture de chaque jour. Ils n'en seraient -jamais sortis, si le hasard n'était venu, comme il arrive souvent, -trancher, d'une façon malheureuse en apparence,—intelligente au -fond,—l'indécision cruelle, où ils se débattaient.</p> - - - - -<p>Un dimanche d'octobre. Quatre heures de l'après-midi. Le temps était -radieux. Christophe était resté, tout le jour, dans sa chambre, -replié sur lui-même, «suçant sa mélancolie».</p> - -<p>Il n'y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de marcher, de -dépenser sa force, de s'exténuer de fatigue, afin de ne plus penser.</p> - -<p>Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut sur le point -de s'en aller, sans lui dire au revoir. Mais, déjà sur le palier, il -pensa au chagrin qu'elle en aurait, pour toute la soirée, où elle -resterait seule. Il rentra, se donnant le prétexte qu'il avait oublié -quelque chose. La porte de la chambre de sa mère était entrebâillée. -Il passa la tête par l'ouverture. Il vit sa mère, quelques secondes... -Quelle place ces secondes devaient tenir dans le reste de sa vie!...</p> - -<p>Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place -favorite, dans l'angle de la fenêtre. Le mur de la maison d'en face, -d'un blanc sale et crevassé, masquait la vue; mais, de l'encoignure où -elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des -maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme un mouchoir de -poche. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de volubilis grimpait le -long de ficelles et tendait sur l'échelle aérienne son fin réseau, -qu'un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise -basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne -lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre,—ses mains -aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu -recourbés,—elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le -lambeau de ciel qu'on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les -feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d'un peu -de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche -entr'ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos. -C'était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se -plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l'on ne pense -à rien: dans la torpeur de l'être, rien ne parle plus que le cœur, à -demi endormi.</p> - -<p>—Maman, dit-il, j'ai envie de sortir. Je vais faire un tour du -côté de Buir; je rentrerai un peu tard.</p> - -<p>Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la -tête vers lui, et le regarda de ses bons yeux paisibles.</p> - -<p>—Va, mon petit, lui dit-elle: tu as raison, profite du beau -temps.</p> - -<p>Elle lui sourit. Il lui sourit. Ils restèrent un instant à se regarder; -puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des -yeux.</p> - -<p>Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où -le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon du -soleil sur les feuilles pâles du volubilis.</p> - -<p>Ainsi, il la laissa—pour toute sa vie.</p> - - - - -<p>Soir d'octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne languissante -s'assoupit. De petites cloches de villages tintent sans se presser dans -le silence des champs. Au milieu des labours, des colonnes de fumées -montent lentement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards -blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l'approche -de la nuit... Un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des -circuits dans un champ de betteraves. Des troupes de corneilles -tournaient dans le ciel gris.</p> - -<p>Christophe, tout en rêvant et sans s'être fixé de but, allait, -d'instinct, vers un but. Depuis quelques semaines, ses promenades autour -de la ville gravitaient vers un village, où il était sûr de -rencontrer une belle fille qui l'attirait. Ce n'était qu'un attrait, -mais fort vif et un peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer -d'aimer quelqu'un; son cœur restait rarement vide: toujours il était -meublé de quelque image qui en était l'idole. Peu lui importait, le -plus souvent, que cette idole sût qu'il l'aimait: mais il avait besoin -d'aimer; il fallait qu'il ne fît jamais nuit dans son cœur.</p> - -<p>L'objet de la flamme nouvelle était la fille d'un paysan, qu'il avait -rencontrée, comme Éliézer rencontra Rébecca, auprès d'une fontaine; -mais elle ne lui avait pas offert à boire: elle lui avait jeté de -l'eau à la figure. Agenouillée au bord d'un ruisseau, dans un creux de -la berge, entre deux saules dont les racines formaient autour d'elle -comme un nid, elle lavait du linge avec vigueur; et sa langue n'était -pas moins active que ses bras: elle causait et riait très fort avec -d'autres filles du village, qui lavaient, de l'autre côté du ruisseau. -Christophe s'était couché sur l'herbe, à quelques pas; et, le menton -appuyé sur ses mains, il les regardait. Cela ne les intimidait guère: -elles continuaient leur bavardage, en un style qui ne manquait pas de -verdeur. À peine écoutait-il: il entendait seulement le son de leurs -voix riantes, mêlé au bruit des battoirs, au lointain meuglement des -vaches dans les prés; et il rêvassait, ne quittant pas des yeux la -belle lavandière.—Les filles ne tardèrent pas à distinguer l'objet -de ses attentions; elles y firent entre elles des allusions malignes; sa -préférée ne lançait pas à son adresse les remarques les moins -mordantes. Comme il ne bougeait toujours point, elle se leva, prit un -paquet de linge lavé et tordu, et se mit à l'étendre sur les -buissons, en se rapprochant de lui, afin d'avoir un prétexte pour le -dévisager. En passant à côté, elle s'arrangea de façon à -l'éclabousser avec ses draps mouillés, et elle le regarda -effrontément, en riant. Elle était maigre et robuste, le menton fort, -un peu en galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les yeux -bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche belle, aux lèvres -grosses, avançant un peu, comme celles d'un masque grec, une masse de -cheveux blonds tordus sur la nuque, et le teint halé. Elle portait la -tête très droite, ricanait à chaque mot qu'elle disait, et marchait -comme un homme, en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait -d'étendre son linge, en regardant Christophe, d'un regard -provocant,—attendant qu'il parlât. Christophe la fixait aussi; mais il -ne désirait aucunement lui parler. À la fin, elle lui éclata de rire -au nez, et s'en retourna vers ses compagnes. Il resta à sa place, -étendu, jusqu'à ce que le soir tombât, et qu'il la vît partir, sa -hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l'échine, toujours -causant et riant.</p> - -<p>Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au -milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux. -Il flânait, regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout, -alignées devant leurs paniers, comme des esclaves à vendre. L'homme de -la police passait devant chacune, avec son escarcelle et son rouleau de -tickets, recevant une piécette, délivrant un papier. La marchande de -café allait de rang en rang, avec une corbeille pleine de petites -cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le -tour du marché, deux grands paniers au bras, et, sans humilité, -quémandait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les -antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et -tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux -petites voitures, aboyaient joyeusement, tout fiers de leur importance. -Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca.—De son vrai nom, -elle s'appelait Lorchen.—Sur son blond chignon, elle avait mis une -feuille de chou, blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé. -Assise sur un panier, devant des tas d'oignons dorés, de petites raves -roses, de haricots verts, et de pommes rubicondes, elle croquait ses -pommes, l'une après l'autre, sans s'occuper de les vendre. Elle ne -cessait pas de manger. De temps en temps, elle s'essuyait le menton et -le cou avec son tablier, relevait ses cheveux avec son bras, se frottait -la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains -sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l'une à l'autre -une poignée de petits pois. Et elle regardait à droite, à gauche, -d'un air désœuvré. Mais elle ne perdait rien de ce qui se faisait -autour d'elle, et, sans en avoir l'air, elle cueillait tous les regards -qui lui étaient destinés. Elle vit parfaitement Christophe. En causant -avec les acheteurs, elle fronçait le sourcil pour observer, par-dessus -leurs têtes, son admirateur. Elle semblait digne et grave, comme un -pape; mais sous cape, elle se moquait de Christophe. Il le méritait -bien: il restait là planté, h quelques pas, la dévorant des yeux; et -puis, il s'en alla, sans lui avoir parlé.</p> - -<p>Il revint plus d'une fois rôder autour du village où elle habitait. -Elle allait et venait dans la cour de sa ferme: il s'arrêtait sur la -route pour la regarder. Il ne s'avouait pas que c'était pour elle qu'il -venait; et, en vérité, c'était presque sans y penser. Quand il était -absorbé par la composition d'une œuvre, il se trouvait dans un état -de somnambule: tandis que son âme consciente suivait ses pensées -musicales, le reste de son être demeurait livré à l'autre âme -inconsciente, qui guette la moindre distraction de l'esprit pour prendre -la clef des champs. Il était souvent étourdi par le bourdonnement de -sa musique, quand il se trouvait en face d'elle; et il continuait de -rêvasser, en la regardant. Il n'eût pu dire qu'il l'aimât, il n'y -songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se -rendait pas compte du désir qui le ramenait vers elle.</p> - -<p>Cette insistance faisait jaser. On s'en gaussait à la ferme, où l'on -avait fini par savoir qui était Christophe. On le laissait tranquille, -d'ailleurs; car il était inoffensif. Pour tout dire, il avait l'air -d'un sot: et il ne s'en inquiétait pas.</p> - - - - -<p>C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants -entre deux cailloux, en criant: «Vive l'Empereur!» (<i>Kaiser lebe! -Hoch!</i>) On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les -chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes -frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient -avec frénésie le fumier d'or: le vent s'engouffrait dans leurs plumes, -comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait -voluptueusement sur le flanc, au soleil.</p> - -<p>Christophe se dirigea vers le toit rouge de l'auberge des <i>Trois Rois</i>, -au-dessus duquel flottait un petit drapeau. Des chapelets d'oignons -étaient pendus à la façade, et les fenêtres étaient garnies de -fleurs de capucines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de -fumée de tabac, où s'étalaient aux murs des chromos jaunies, et, à -la place d'honneur, le portrait colorié de l'Empereur-Roi, entouré -d'une guirlande de feuilles de chêne. On dansait. Christophe était -bien sûr que sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première -figure qu'il aperçut. Il s'établit dans un angle de la pièce, d'où -il pouvait suivre en paix les évolutions des danseurs. Mais, quelque -soin qu'il eut pris pour ne pas être remarqué, Lorchen sut bien le -découvrir dans son coin. Tout en tournant d'interminables valses, elle -lui lançait par-dessus l'épaule de son danseur de rapides œillades; -et, pour mieux l'exciter, elle coquetait avec les garçons du village, -en riant de sa grande bouche bien fendue. Elle parlait fort et disait -des niaiseries, ne différant point en cela de ces jeunes filles du -monde, qui, lorsqu'on les regarde, se croient obligées de rire, de -s'agiter, d'être sottes pour la galerie, au lieu de le rester pour -elles seules.—En quoi elles ne sont pas si sottes: car elles savent que -la galerie les regarde et ne les écoute pas.—Christophe, les coudes -sur la table et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille -avec des yeux ardents et furieux: il avait l'esprit assez libre pour -n'être pas dupe de ses roueries; mais il ne l'avait pas assez pour ne -pas s'y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou -bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le -panneau.</p> - -<p>Un autre l'observait: c'était le père de Lorchen. Petit et trapu, une -grosse tête au nez court, le crâne chauve rissolé par le soleil, avec -une couronne de cheveux qui avaient été blonds et frisottaient par -boucles épaisses comme un Saint-Jean de Dürer, bien rasé, la figure -impassible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causait très -lentement avec d'autres paysans, tout en suivant du coin de l'œil la -mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il -toussota; un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il -vint s'asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe, -mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné: il rencontra le regard -narquois du vieux qui, sans extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa -familièrement la parole. Christophe le connaissait: il le tenait pour -une vieille canaille; mais le faible qu'il avait pour la fille le -rendait indulgent pour le père, et même lui inspirait un bizarre -plaisir à se trouver avec lui: le vieux malin s'en doutait. Après -avoir parlé de la pluie et du beau temps, et fait une allusion -goguenarde aux belles filles, et à ce qu'il ne dansait pas, il conclut -que Christophe avait bien raison de ne pas se donner de mal, et qu'on -était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter -sans façon à en vider un. En buvant, le vieux causait, sans se -presser. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu'on -avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe ne -répondait que par quelques grognements: cela ne l'intéressait pas; il -regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence: le paysan -attendait un mot; nulle réponse ne venait: il reprenait tranquillement. -Christophe se demandait ce qui lui valait l'honneur de la société du -vieux et de ses confidences. Il finit par comprendre. Le vieux, après -avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre: il vanta -l'excellence de ses produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses -œufs, de son lait; et brusquement, il demanda si Christophe ne pourrait -pas lui procurer la clientèle du château. Christophe sursauta:</p> - -<p>—Comment diable savait-il?... Il le connaissait donc?</p> - -<p>—Oui bien, disait le vieux. Tout se sait...</p> - -<p>Il n'ajoutait pas:</p> - -<p>—... quand on se donne la peine de faire sa petite police -soi-même.</p> - -<p>Christophe se fit un malin plaisir de lui apprendre que, bien que «tout -se sût», on ne savait pas sans doute qu'il venait de se brouiller avec -la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flatter de quelque -crédit auprès de l'office et des cuisines du château,—(ce dont il -doutait fort)—ce crédit, à l'heure présente, était mort et -enterré. Le vieux eut un froncement imperceptible de la bouche. Il ne -se découragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda si -Christophe ne pourrait pas du moins le recommander à telle et telle -famille. Et il lui nomma toutes celles avec qui Christophe se trouvait -en relations: car il s'était renseigné très exactement, au marché. -Christophe eût été furieux de cet espionnage, s'il n'avait eu plutôt -envie de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré toute sa -malice: (car il ne se doutait pas que la recommandation qu'il demandait -était plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que de lui en -procurer de nouvelle). Il le laissa donc dévider en pure perte son -écheveau de petites ruses grossières; et il ne répondait ni oui, ni -non. Mais le paysan insistait; et, s'attaquant enfin à Christophe -lui-même et à Louisa, qu'il avait gardés pour la fin, il voulut à -toute force leur colloquer son lait, son beurre, et sa crème. Il -ajoutait que, puisque Christophe était musicien, rien ne faisait plus -de bien pour la voix qu'un œuf frais avalé cru, matin et soir: et il -se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sortis du cul de la -poule. Cette idée que le vieux le prenait pour un chanteur fit éclater -de rire Christophe. Le paysan en profita pour faire venir une autre -bouteille. Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu'il pouvait -pour l'instant, il s'en alla, sans autre cérémonie.</p> - -<p>La nuit était venue. Les danses étaient de plus en plus animées. -Lorchen ne prêtait aucune attention à Christophe: elle avait trop à -faire de tourner la tête a un jeune drôle du village, fils d'un riche -fermier, que toutes les filles se disputaient. Christophe s'intéressait -à la lutte: ces demoiselles se souriaient, et elles se fussent -griffées avec délices. Christophe, bon enfant, s'oubliait, et faisait -des vœux pour le triomphe de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut -obtenu, il se sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n'aimait pas -Lorchen: il était bien naturel qu'elle aimât qui elle voulait.</p> - -<p>—Sans doute. Mais il n'était pas gai de se sentir si seul. Tous -ces gens ne s'intéressaient à lui que pour l'exploiter, et se moquer de -lui ensuite. Il soupira, sourit en regardant Lorchen, que la joie de -faire enrager ses rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa -à partir. Il était près de neuf heures: il avait deux bonnes lieues -à faire pour rentrer en ville.</p> - -<p>Il se levait de table, quand la porte s'ouvrit; et une dizaine de -soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les -gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient -s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux -arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur -tourner le dos et de causer entre eux; mais, sans en avoir l'air, ils -eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer.</p> - -<p>—Depuis quelque temps, tout le pays était en lutte sourde avec la -garnison des forts qui entouraient la ville. Les soldats s'ennuyaient à -périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se moquaient d'eux -grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en -pays conquis. La semaine d'avant, quelques-uns d'entre eux, pris de vin, -avaient troublé une fête dans un village voisin, et assommé à -moitié un fermier. Christophe, au courant des choses, partageait -l'état d'esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit -ce qui allait se passer.</p> - -<p>Les soldats, sans s'inquiéter de la malveillance qui accueillait leur -entrée, allèrent bruyamment s'asseoir aux tables pleines, d'où ils -bousculèrent les gens, pour se faire place: ce fut l'affaire d'un -moment. La plupart s'écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout -d'un banc, ne se rangea pas assez vite: ils soulevèrent le banc, et le -vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe se leva, -indigné; mais, comme il était sur le point d'intervenir, il vit le -vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se -confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de -Christophe: il les regardait venir, serrant les poings. Mais il n'eut -pas à se défendre. C'étaient deux grands diables athlétiques et -bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et -tâchaient de les imiter. Ils furent intimidés par l'air hautain de -Christophe; et, quand il leur dit, d'un ton sec:</p> - -<p>—La place est prise...</p> - -<p>ils s'excusèrent précipitamment, et se reculèrent au bout du banc, -afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu les inflexions du maître: la -servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que -Christophe n'était pas un paysan.</p> - -<p>Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, put observer les -choses avec plus de sang-froid. Il n'eut pas de peine à voir que toute -la bande était menée par un sous-officier,—un petit boule-dogue, aux -yeux durs,—face de larbin hypocrite et méchant: un des héros de la -bagarre de l'autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe, -et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes -injurieux, qu'ils affectaient de ne pas entendre. Il s'attaquait surtout -aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts -physiques, avec une ignominie d'expressions qui soulevait les rires de -ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur venaient aux -yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le -regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en -n'épargnant personne: Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa -chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le -verre à la tête, à la première insulte. Il se disait:</p> - -<p>—Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire -ouvrir le ventre; et après, si j'en réchappe, on me mettra en prison: le -jeu n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué.</p> - -<p>Mais son orgueil s'y refusait: il ne voulait pas avoir l'air de fuir -devant ces oiseaux-là.—Le regard sournois et brutal se posa sur lui. -Christophe, raidi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra, -un instant: la figure de Christophe le mit en verve; il poussa du coude -son voisin, lui désigna le jeune homme, en ricanant; et déjà il -ouvrait la bouche pour l'injurier. Christophe, ramassé sur lui-même, -allait lancer son verre à toute volée.—Cette fois encore, le hasard -le sauva. Au moment où l'ivrogne allait parler, un couple maladroit de -danseurs vint buter contre lui et fit tomber son verre. Il se retourna -furieux, et déversa sur eux un tombereau d'injures. Son attention -était détournée: il ne pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit -encore quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne cherchait plus -à reprendre l'entretien, il se leva, prit lentement son chapeau, et -s'achemina sans se presser vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le -banc où l'autre était assis, pour bien lui faire sentir qu'il ne -cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l'avait décidément -oublié: personne ne s'occupait de lui.</p> - -<p>Il tournait la poignée de la porte: quelques secondes encore, et il -était dehors. Mais il était dit qu'il n'en sortirait pas indemne. Un -brouhaha s'élevait dans le fond de la salle. Les soldats, après avoir -bu, avaient décidé de danser. Et comme toutes les filles avaient leurs -cavaliers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire. Mais -Lorchen ne l'entendait pas ainsi. Ce n'était pas pour rien qu'elle -avait ces yeux hardis et ce menton volontaire, qui plaisaient à -Christophe. Elle valsait comme une folle, quand le sous-officier, qui -avait jeté son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle -tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara que jamais -elle ne danserait avec un malotru comme lui. L'autre la poursuivit. Il -bourrait de coups de poing les gens derrière lesquels elle cherchait à -s'abriter. Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là, -protégée de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour -l'injurier; elle voyait que sa résistance ne servirait à rien et elle -trépignait de fureur, cherchait les mots les plus blessants, et -comparait sa tête à celle de divers animaux de la basse-cour. Lui, -penché vers elle, de l'autre côté de la table, avait un mauvais -sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il prit son -élan, et sauta par-dessus la table. Il l'empoigna. Elle se débattit, -comme une vachère, à coups de poing et de pied. Il n'était pas trop -bien d'aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l'équilibre. Furieux, -il la poussa contre le mur, et la gifla. Il ne recommença pas: -quelqu'un lui avait sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le -lançait d'un coup de pied, au milieu des buveurs. C'était Christophe, -qui s'était rué sur lui, bousculant tables et gens. Le sous-officier -se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en -servir, Christophe l'assomma d'un coup d'escabeau. Le tout avait été -si prompt qu'aucun des spectateurs n'eut l'idée d'intervenir. Mais -quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau, comme un bœuf, un -tumulte épouvantable s'éleva. Les autres soldats coururent sur -Christophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se jetèrent sur eux. -La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les -tables étaient renversées. Les paysans se réveillaient: il y avait de -vieilles rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se -mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet -de ferme, avait empoigné la tête d'un soldat qui l'avait insulté tout -à l'heure, et la martelait contre un mur. Lorchen, armée d'une trique, -tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient en hurlant, sauf -deux ou trois gaillardes, qui s'en donnaient à cœur-joie. L'une -d'elles, une grosse petite blonde, voyant un soldat gigantesque,—le -même qui s'était assis à la table de Christophe,—défoncer à coups -de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer, -revint, et tirant en arrière la tête de la brute, elle lui appliqua -dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L'homme poussa des -mugissements. La fille jubilait, insultant l'ennemi désarmé, que les -paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les soldats, trop -faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d'entre eux sur le -carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient -irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient -tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs fourches; ils -lançaient sur l'ennemi leurs chiens hargneux. Un troisième soldat -tomba, le ventre troué d'un coup de trident. Les autres durent -s'enfuir, pourchassés jusqu'au delà du village; et, de loin, ils -criaient, en se sauvant à travers champs, qu'ils allaient chercher les -camarades et qu'ils reviendraient tout à l'heure.</p> - -<p>Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l'auberge: -ils exultaient; c'était la revanche, depuis longtemps attendue, des -avanies qu'ils avaient subies. Ils ne pensaient pas encore aux -conséquences de l'échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et -chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Christophe, tout -joyeux de se sentir rapproché d'eux. Lorchen vint lui prendre la main, -et resta un instant à la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au -nez. Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure.</p> - -<p>On s'occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n'y avait que -des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus, -sans grave conséquence. Mais il n'en était pas de même des soldats. -Trois étaient sérieusement atteints: le colosse aux yeux brûlés, qui -avait eu l'épaule à moitié emportée d'un coup de hache; l'homme -éventré, qui râlait, et le sous-officier, assommé par Christophe. On -les avait étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins -blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda longuement, -d'un regard chargé de haine, le cercle des paysans penchés autour de -lui. À peine eut-il repris conscience de ce qui s'était passé qu'il -commença à les insulter. Il jurait qu'il se vengerait, qu'il leur -ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on sentait que s'il -pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire -était forcé. Un jeune paysan cria au blessé:</p> - -<p>—Ferme ta gueule, ou je te tue!</p> - -<p>Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui qui venait -de parler, avec ses yeux injectés de sang:</p> - -<p>—Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête.</p> - -<p>Il continuait à vociférer. L'homme éventré poussait des cris aigus, -comme un cochon qu'on saigne. Le troisième était immobile et rigide -comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et -quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les -vociférations du sous-officier et les cris du mourant s'assourdirent. -Les paysans se taisaient: ils demeuraient à la même place, faisant le -cercle, comme si les trois corps étaient toujours étendus à leurs -pieds; ils n'osaient pas bouger et se regardaient, épeurés. À la fin, -le père de Lorchen dit:</p> - -<p>—Vous avez fait de bel ouvrage!</p> - -<p>Il y eut un murmure angoissé: ils avalaient leur salive. Puis, ils se -mirent à parler tous à la fois. D'abord, ils chuchotaient, comme s'ils -avaient peur qu'on ne les écoutât à la porte; mais bientôt, le ton -s'éleva et devint plus âpre: ils s'accusaient l'un l'autre; ils se -reprochaient mutuellement les coups qu'ils avaient donnés. La dispute -s'envenimait: ils semblaient sur le point d'en venir aux mains. Le père -de Lorchen les mit tous d'accord. Les bras croisés, se tournant vers -Christophe, il le désigna du menton:</p> - -<p>—Et celui-là, dit-il, qu'est-ce qu'il est venu faire ici?</p> - -<p>Toute la colère de la foule se retourna contre Christophe:</p> - -<p>—C'est vrai! C'est vrai! criait-on, c'est lui qui a commencé! -Sans lui, rien ne serait arrivé!</p> - -<p>Christophe, abasourdi, essaya de répondre:</p> - -<p>—Ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, -vous le savez bien.</p> - -<p>Mais ils lui répliquaient, furieux:</p> - -<p>—Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous défendre seuls? -Est-ce que nous avions besoin qu'un monsieur de la ville vînt nous dire ce -qu'il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d'abord, qui -vous a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez vous?</p> - -<p>Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la porte. Mais le -père de Lorchen lui barra le chemin, en glapissant.</p> - -<p>—C'est ça! c'est ça! criait-il, il voudrait filer maintenant, après -qu'il nous a tous mis dans le pétrin. Il ne partira pas!</p> - -<p>Les paysans hurlèrent:</p> - -<p>—Il ne partira pas! C'est lui qui est cause de tout. C'est lui -qui doit payer pour tout!</p> - -<p>Ils l'entouraient, en lui montrant le poing. Christophe voyait se -resserrer le cercle de figures menaçantes: la peur les rendait -enragés. Il ne dit pas un mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant -son chapeau sur une table, il alla s'asseoir au fond de la salle, et -leur tourna le dos.</p> - -<p>Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. Sa jolie figure -était rouge et froncée de colère. Elle repoussa rudement ceux qui -entouraient Christophe:</p> - -<p>—Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous n'êtes pas -honteux? Vous voudriez faire croire que c'est lui qui a tout fait! Comme si -on ne vous avait pas vus! Comme s'il y en avait un seul qui n'avait pas -cogné de son mieux!... S'il y en avait un seul qui était resté les bras -croisés, pendant que les autres se battaient, je lui cracherais à la -figure, et je l'appellerais: Lâche! Lâche!...</p> - -<p>Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, restèrent, un -instant, silencieux; puis, ils se remirent à crier:</p> - -<p>—C'est lui qui a commencé! Sans lui, il n'y aurait rien eu.</p> - -<p>Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa fille. Elle reprit:</p> - -<p>—Bien sûr que c'est lui qui a commencé! Il n'y a pas de quoi vous -vanter. Sans lui, vous vous laissiez insulter, vous nous laissiez -insulter, poltrons! froussards!</p> - -<p>Elle apostropha son ami:</p> - -<p>—Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en cœur, tu -tendais le derrière aux coups de botte; pour un peu, tu aurais remercié! -Tu n'as pas honte?... Vous n'avez pas honte, tous? Vous n'êtes pas des -hommes! Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que -celui-là vous donnât l'exemple!—Et maintenant, vous voudriez lui -faire tout retomber sur le dos?... Eh bien, cela ne sera pas, c'est moi -qui vous le dis! Il s'est battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou -bien vous trinquerez avec lui: je vous en donne ma parole!</p> - -<p>Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors de lui et -criait:</p> - -<p>—Tais-toi! tais-toi!... Te tairas-tu, bougre de chienne!</p> - -<p>Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans -vociféraient. Elle criait plus fort qu'eux, d'une voix aiguë, qui -crevait le tympan:</p> - -<p>—D'abord, toi, qu'est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne -t'ai pas vu tout à l'heure piler à coups de talons celui-là qui est quasi -comme mort dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes -mains!... Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne t'ai pas vu -avec ton couteau? Je dirai tout ce que j'ai vu, tout, si vous faites la -moindre chose contre lui. Je vous ferai tous condamner.</p> - -<p>Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure furieuse de la figure -de Lorchen, et lui braillaient au nez. Un d'eux fit mine de la calotter; -mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent -tous deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen:</p> - -<p>—Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi.</p> - -<p>—Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que vous.</p> - -<p>Et elle reprit sa musique.</p> - -<p>Ils ne savaient plus que faire. Ils s'adressaient au père:</p> - -<p>—Est-ce que tu ne la feras pas taire?</p> - -<p>Le vieux avait compris qu'il n'était pas prudent de pousser à bout -Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. Le silence tomba. Lorchen seule -continua de parler; puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans -aliment, elle s'arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit:</p> - -<p>—Eh bien, donc, qu'est-ce que tu veux? Tu ne veux pourtant pas -nous perdre?</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Je veux qu'on le sauve.</p> - -<p>Ils se mirent à réfléchir. Christophe n'avait pas bougé de place: -raidi dans son orgueil, il semblait ne pas entendre qu'il s'agissait de -lui; mais il était ému de l'intervention de Lorchen. Lorchen ne -paraissait pas davantage savoir qu'il était là: adossée à la table -où il était assis, elle fixait d'un air de défi les paysans, qui -fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après avoir -mâchonné sa pipe, dit:</p> - -<p>—Qu'on dise ou qu'on ne dise pas quelque chose,—s'il reste, -son affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu: il ne lui fera -pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de -suite, de l'autre côté de la frontière.</p> - -<p>Il avait réfléchi qu'après tout, il serait plus avantageux pour eux -que Christophe se sauvât: il se dénonçait ainsi lui-même; et, quand -il ne serait plus là pour se défendre, on n'aurait pas de peine à se -décharger sur lui de tout le gros de l'affaire. Les autres -approuvèrent. Ils se comprenaient parfaitement.—Maintenant qu'ils -étaient décidés, ils avaient hâte que Christophe fut déjà parti. -Sans manifester aucune gêne de ce qu'ils avaient dit, un moment avant, -ils se rapprochèrent de lui, feignant de s'intéresser vivement à son -salut.</p> - -<p>—Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils -vont revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour -retourner... Il n'y a que le temps de filer.</p> - -<p>Christophe s'était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que -s'il restait, il était perdu. Mais partir, partir sans revoir sa -mère?... Non, ce n'était pas possible. Il dit qu'il retournerait -d'abord en ville, qu'il aurait encore le temps d'en repartir dans la -nuit, et de passer la frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris. -Tout à l'heure, ils lui avaient barré la porte, pour l'empêcher de -fuir: maintenant, ils s'opposaient à ce qu'il ne prit pas la fuite. -Rentrer en ville, c'était se faire pincer, à coup sûr: avant qu'il -fut seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l'arrêterait chez -lui.—Il s'obstinait. Lorchen l'avait compris:</p> - -<p>—C'est votre maman que vous voulez voir?... J'irai à votre -place.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Cette nuit.</p> - -<p>—C'est vrai? Vous feriez cela?</p> - -<p>—J'y vais.</p> - -<p>Elle prit son fichu, et s'en enveloppa.</p> - -<p>—Écrivez quelque chose, je lui porterai... Venez par ici, je vais -vous donner de l'encre.</p> - -<p>Elle l'entraîna dans la pièce du fond. Sur le seuil, elle se retourna; -et, apostrophant son galant:</p> - -<p>—Et toi, prépare-toi, dit-elle, c'est toi qui le conduiras. Tu ne -le quitteras pas, que tu ne l'aies vu de l'autre côté de la frontière.</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon, fit l'autre.</p> - -<p>Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe en France, et -même plus loin, s'il était possible.</p> - -<p>Lorchen entra avec Christophe dans l'autre pièce. Christophe hésitait -encore. Il était déchiré de douleur, à la pensée qu'il n'embrasserait -plus sa mère. Quand la reverrait-il? Elle était si vieille, si fatiguée, -si seule! Ce nouveau coup l'achèverait. Que deviendrait-elle sans lui?... -Mais que deviendrait-elle, s'il restait, s'il se faisait condamner, -enfermer pendant des années? Ne serait-ce pas plus sûrement encore pour -elle l'abandon, la misère? Libre du moins, si loin qu'il fût, il pouvait -lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre.—Il n'eut pas le temps de -voir clair dans ses pensées. Lorchen lui avait pris les mains; debout, -près de lui, elle le regardait; leur figure se touchait presque; elle -lui jeta les bras autour du cou, et lui baisa la bouche:</p> - -<p>—Vite! vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la table.</p> - -<p>Il ne chercha plus à réfléchir. Il s'assit. Elle arracha à un livre -de comptes une feuille de papier quadrillé, avec des barres rouges.</p> - -<p>Il écrivit:</p> - -<p>«Ma chère maman. Pardon! Je vais te causer une grande peine. Je ne -pouvais agir autrement. Je n'ai rien fait d'injuste. Mais maintenant, je -dois fuir, et quitter le pays. Celle qui te portera ce mot te racontera -tout. Je voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que je -serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n'ai plus de -volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près, -jusqu'à ce que tu m'aies écrit; celle qui te remet ma lettre me -rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me -dises, je le ferai. Veux-tu que je revienne? Dis-moi de revenir! Je ne -puis supporter l'idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre? -Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je t'aime et je t'embrasse...»</p> - -<p>—Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi, il serait trop tard, dit -le bon ami de Lorchen, en entr'ouvrant la porte.</p> - -<p>Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à Lorchen:</p> - -<p>—Vous la remettrez vous-même?</p> - -<p>—J'y vais, dit-elle.</p> - -<p>Elle était déjà prête à partir.</p> - -<p>—Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse: -vous m'attendrez à Leiden,—(la première station, au sortir -d'Allemagne)—sur le quai de la gare.</p> - -<p>(La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par-dessus son épaule, -tandis qu'il écrivait.)</p> - -<p>—Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup, -et tout ce qu'elle aura dit? Vous ne me cacherezrien? disait Christophe, -suppliant.</p> - -<p>—Je vous dirai tout.</p> - -<p>Ils n'étaient plus aussi libres de se parler: sur le seuil de la porte, -l'homme les regardait.</p> - -<p>—Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j'irai la voir -quelquefois, je vous enverrai de ses nouvelles: n'ayez point -d'inquiétude.</p> - -<p>Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, comme un homme.</p> - -<p>—Allons! fit le paysan.</p> - -<p>—Allons! dit Christophe.</p> - -<p>Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen -alla d'un côté, et Christophe avec son guide, de l'autre. Ils ne -causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs, -disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur -les champs. Dans les creux, les brouillards s'étaient levés, épais et -blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l'air -humide... Quelques minutes à peine après la sortie du village, le -paysan se rejeta brusquement en arrière, et fit signe à Christophe de -s'arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s'approchait le -pas cadencé d'une troupe. Le paysan enjamba la haie et entra dans les -champs. Christophe fit comme lui. Ils s'éloignèrent à travers les -labours. Ils entendirent passer sur le chemin les soldats. Dans la nuit, -le paysan leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme -l'animal traqué. Ils se remirent en route, évitant les villages et les -fermes isolées, où les aboiements des chiens les dénonçaient à tout -le pays. Au revers d'une colline boisée, ils aperçurent dans le -lointain les feux rouges de la ligne du chemin de fer. S'orientant -d'après ces phares, ils décidèrent de se diriger vers la première -station. Ce ne fut pas aisé. À mesure qu'ils descendaient dans la -vallée, ils s'enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent à sauter -deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trouvèrent ensuite dans -d'immenses champs de betteraves et de terre labourée; ils crurent -qu'ils n'en sortiraient jamais. La plaine était bosselée: c'était une -suite de renflements et de creux, où l'on risquait de tomber. Enfin, -après avoir erré au hasard, noyés dans la brume, ils aperçurent tout -à coup, à quelques pas, les fanaux de la voie ferrée sur le faîte -d'un remblais. Ils grimpèrent le talus. Au risque d'être surpris, ils -suivirent le long des rails, jusqu'à une centaine de mètres de la -station: là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt -minutes avant le passage du train. Malgré les recommandations de -Lorchen, le paysan laissa Christophe: il avait hâte d'être revenu, -pour voir ce qu'on avait fait des autres et de son bien.</p> - -<p>Christophe prit une place pour Leiden, et il attendit seul dans la salle -des troisièmes déserte. Un employé, qui somnolait sur une banquette, -vint regarder le billet de Christophe et lui ouvrir la porte, à -l'arrivée du train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout -dormait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ne dormait -point, malgré sa fatigue. À mesure que les lourdes roues de fer le -rapprochaient de la frontière, il sentait le désir trépidant d'être -hors d'atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d'ici là, il -suffisait d'un mot pour qu'il fût arrêté... Arrêté! Tout son être -se révoltait. Être étouffé par la force odieuse!... Il n'en -respirait plus. Sa mère, son pays qu'il quittait, avaient disparu de sa -pensée. Dans l'égoïsme de sa liberté menacée, il ne pensait qu'à -cette liberté qu'il voulait sauver. À quelque prix que ce fût! Oui, -même au prix d'un crime... Il se reprochait amèrement d'avoir pris ce -train, au lieu d'avoir continué sa route à pied jusqu'à la -frontière. Il avait voulu gagner quelques heures. Belle avance! Il -allait se jeter dans la gueule du loup. Sûrement, on l'attendait à la -gare frontière; des ordres devaient être donnés... Il songea, un -moment, à descendre du train en marche, avant la station; il ouvrit -même la portière du wagon; mais il était trop tard: on arrivait. Le -train s'arrêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté dans -le fond de son compartiment, abrité derrière le rideau, regardait -anxieusement le quai, où se tenait immobile un gendarme. Le chef de -gare sortit de son bureau, une dépêche à la main, et se dirigea -précipitamment du côté du gendarme. Christophe ne douta point qu'il -ne s'agît de lui. Il chercha une arme. Nulle autre qu'un fort couteau -à deux lames. Il l'ouvrit dans sa poche. Un employé, avec une lanterne -attachée sur la poitrine, avait croisé le chef et courut le long du -train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans sa poche, sur le -manche du couteau, il pensa:</p> - -<p>—Je suis perdu!</p> - -<p>Il était dans un tel état de surexcitation qu'il eût été capable de -plonger son couteau dans la poitrine de l'homme, si celui-ci avait eu la -malencontreuse idée de venir à lui et d'ouvrir son compartiment. Mais -l'employé s'arrêta au wagon voisin, pour vérifier le billet d'un -voyageur qui venait de monter. Le train se remit en marche. Christophe -comprimait les battements de son cœur. Il ne bougeait pas. Il osait à -peine se dire qu'il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, tant -que la frontière ne serait point passée... Le jour commençait à -poindre. Les silhouettes des arbres sortaient de la nuit. L'ombre -fantastique d'une voiture passa sur la route, avec un bruit de grelots -et un œil clignotant... La figure collée contre la vitre, Christophe -tâchait de voir le poteau aux armes impériales, qui marquait les -bornes de sa servitude. Il le cherchait encore dans la lumière -naissante, quand le train siffla pour annoncer l'arrivée à la -première station belge.</p> - -<p>Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but l'air glacé. -Libre! Toute sa vie devant lui! Joie de vivre!...—Et aussitôt tomba -sur lui, d'un coup, la tristesse de ce qu'il laissait, la tristesse de -ce qu'il allait trouver; et la lassitude de cette nuit d'émotions le -terrassa. Il s'affaissa sur la banquette. Une minute à peine le -séparait de l'arrivée en gare. Quand, une minute plus tard, un -employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi. -Secoué par le bras, Christophe s'éveilla, confus, croyant avoir dormi -une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et, -définitivement accepté sur le territoire étranger, n'ayant plus à se -défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle -d'attente, et se laissa tomber dans le sommeil, comme une masse.</p> - - - - -<p>Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère venir avant deux ou -trois heures. En attendant l'arrivée des trains, il faisait les cent -pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des -prairies. C'était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches -de l'hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif d'un train -en manœuvre rompait seul le triste silence. Christophe s'arrêta à -quelques pas de la frontière, dans la campagne déserte. Devant lui une -toute petite mare, une flaque d'eau très claire, où se reflétait le -ciel mélancolique. Elle était close d'une palissade, et bordée de -deux arbres. À droite, un peuplier, à la cime dépouillée, qui -tremblait. Derrière, un grand noyer, aux branches noires et nues, comme -un polype monstrueux. Des grappes de corbeaux s'y balançaient -lourdement. Les dernières feuilles exsangues se détachaient -d'elles-mêmes, et tombaient une à une sur l'étang immobile...</p> - -<p>Il lui semblait qu'il avait déjà vu cela: ces deux arbres, cet -étang...—Et brusquement, il eut une de ces minutes de vertige, qui -s'ouvrent de loin en loin dans la plaine de la vie. Une trouée dans le -Temps. On ne sait plus où on est, qui on est, dans quel siècle l'on -vit, depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait le -sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était maintenant -n'était pas maintenant, mais dans un autre temps. Il n'était plus -lui-même. Il se voyait du dehors, de très loin, comme un autre qui -déjà s'était tenu debout, ici, à cette place. Il entendait une ruche -de souvenirs inconnus; ses artères bruissaient:</p> - -<p>«Ainsi... Ainsi... Ainsi...»</p> - -<p>Le grondement des siècles...</p> - -<p>Bien d'autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves qu'il -subissait aujourd'hui, et goûté la détresse de cette dernière heure -sur la terre natale. Race toujours errante, et de partout bannie par son -indépendance et son inquiétude. Race toujours en proie à un démon -intérieur, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée -pourtant au sol d'où on l'arrachait, et ne pouvant s'en déprendre...</p> - -<p>Christophe repassait à son tour par les mêmes étapes; et ses pas -retrouvaient sur le chemin les traces de ceux qui l'avaient précédé. -Il regardait, les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la -terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu... N'avait-il pas -désiré ardemment la quitter?—Oui; mais à présent qu'il la quittait -vraiment, il se sentait étreint d'angoisse. Il n'y a qu'un cœur de -bête qui puisse se séparer sans émotion de la terre maternelle. -Heureux ou malheureux, on a vécu ensemble; elle a été la compagne et -la mère: on a dormi en elle, on a dormi sur elle, on en est imprégné; -elle garde dans son sein le trésor de nos rêves, de notre vie passée, -et la poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. Christophe -revoyait la suite de ses jours et les chères images qu'il laissait sur -cette terre, ou dessous. Ses souffrances ne lui étaient pas moins -chères que ses joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l'oncle -Gottfried, le vieux Schulz,—tout reparut à ses yeux, en l'espace de -quelques minutes. Il ne pouvait s'arracher à ses morts: (car il -comptait aussi Ada parmi les morts). L'idée de sa mère, qu'il -laissait, seule vivante de tous ceux qu'il aimait, au milieu de ces -fantômes, lui était intolérable. Il fut sur le point de repasser la -frontière, tant il se trouvait lâche d'avoir cherché la fuite. Il -était décidé, si la réponse que Lorchen devait lui apporter de sa -mère trahissait une douleur trop grande, à revenir coûte que coûte. -Mais s'il ne recevait rien? Si Lorchen n'avait pu arriver jusqu'à -Louisa, ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait.</p> - -<p>Il retourna à la gare. Après une morne attente, le train parut enfin. -Christophe guettait à une portière la figure hardie de Lorchen: car il -était certain qu'elle tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra -pas. Il courut, inquiet, d'un compartiment à l'autre. Comme il se -heurtait dans sa course au flot des voyageurs, il remarqua une figure, -qui ne lui parut pas inconnue. C'était une petite fille de treize à -quatorze ans, joufflue, courtaude, et rouge comme une pomme, avec un -gros petit nez retroussé, une grande bouche, et une natte épaisse -enroulée autour de la tête. En la regardant mieux, il vit qu'elle -tenait à la main une vieille valise qui ressemblait à la sienne. Elle -l'observait aussi, de côté, comme un moineau; et quand elle vit qu'il -la regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta plantée -en face de Christophe, et le dévisagea de ses petits yeux de souris, -sans dire un mot. Christophe la reconnut: c'était une petite vachère -de la ferme de Lorchen. Montrant la valise, il dit:</p> - -<p>—C'est à moi, n'est-ce pas?</p> - -<p>La petite ne bougea pas, et répondit d'un air nigaud:</p> - -<p>—Savoir. D'où que vous venez, d'abord?</p> - -<p>—De Buir.</p> - -<p>—Et qui qui vous l'envoie?</p> - -<p>—Lorchen. Allons, donne!</p> - -<p>La gamine tendit la valise:</p> - -<p>—La v'là!</p> - -<p>Et elle ajouta:</p> - -<p>—Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite!</p> - -<p>—Alors, qu'est-ce que tu attendais?</p> - -<p>—J'attendais que vous me disiez que c'était vous.</p> - -<p>—Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n'est-elle pas -venue?</p> - -<p>La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu'elle ne voulait rien -dire, au milieu de cette foule. Ils durent passer d'abord à la visite -des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à -l'extrémité du quai:</p> - -<p>—La police est venue, raconta la gamine, à présent très loquace. -Ils sont arrivés presque tout de suite après votre départ. Ils sont -entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont -arrêté le grand Sami, et Christian, et le père Kaspar. Et aussi, -Mélanie et Gertrude, bien qu'elles criaient qu'elles n'avaient rien -fait; et elles pleuraient; et Gertrude a griffé les gendarmes. On avait -beau leur dire que c'était vous qui aviez tout fait.</p> - -<p>—Comment, moi! s'exclama Christophe.</p> - -<p>—Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait rien, -n'est-ce pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils vous ont cherché -partout, et on a envoyé après vous, de tous les côtés.</p> - -<p>—Et Lorchen?</p> - -<p>—Lorchen n'était pas là. Elle est revenue plus tard, après -avoir été en ville.</p> - -<p>—Est-ce qu'elle a vu ma mère?</p> - -<p>—Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir; mais on l'a arrêtée -aussi.</p> - -<p>—Alors, comment as-tu pu?</p> - -<p>—Voilà: elle est rentrée au village, sans que la police l'ait -vue; et elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de Gertrude, l'a -dénoncée. On est venu pour la prendre. Alors, quand elle a vu venir les -gendarmes, elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu'elle -descendait tout de suite, qu'elle s'habillait. Moi, j'étais dans la -vigne, derrière la maison; elle m'a appelée tout bas par la fenêtre: -«Lydia! Lydia!» Je suis venue; elle m'a passé votre valise et la -lettre que votre mère lui avait données; et elle m'a expliqué où je -vous trouverais; elle m'a dit de courir et de ne pas me laisser prendre. -J'ai couru, et me voilà.</p> - -<p>—Elle n'a rien dit de plus?</p> - -<p>—Si. Elle m'a dit de vous remettre aussi ce fichu, pour vous -montrer que je venais de sa part.</p> - -<p>Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées, -que Lorchen, en le quittant, la veille, avait noué autour de sa tête. -L'invraisemblance naïve du prétexte, dont elle s'était servie pour -lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire.</p> - -<p>—Maintenant, fit la petite, voilà l'autre train qui remonte. Il -faut que je rentre chez nous. Bonsoir.</p> - -<p>—Attends donc, dit Christophe. Et l'argent pour venir, comment -as-tu fait?</p> - -<p>—Lorchen me l'a donné.</p> - -<p>—Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant quelques -pièces dans la main.</p> - -<p>Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver.</p> - -<p>—Et puis,... fit-il.</p> - -<p>Il se pencha, et l'embrassa sur les deux joues. La fillette faisait -mine de protester.</p> - -<p>—Ne te défends donc pas, dit Christophe. Ce n'est pas pour -toi.</p> - -<p>—Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c'est pour -Lorchen.</p> - -<p>Ce n'était pas seulement Lorchen, que Christophe embrassait sur les -joues rebondies de la petite vachère: c'était toute son Allemagne.</p> - -<p>La petite s'échappa, et courut vers le train qui partait. Elle resta à -la portière et lui fit des signaux avec son mouchoir, jusqu'à ce -qu'elle ne le vît plus. Il suivit des yeux la rustique messagère, qui -venait de lui apporter, pour la dernière fois, le souffle de son pays -et de ceux qu'il aimait.</p> - -<p>Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, cette fois, -étranger sur une terre étrangère. Il tenait à la main la lettre de -sa mère et le fichu amoureux. Il serra celui-ci sur sa poitrine, et il -voulut ouvrir la lettre; mais sa main tremblait. Qu'allait-il lire? -Quelle souffrance allait-il trouver? ... Non, il ne supporterait pas le -reproche douloureux, qu'il croyait déjà entendre: il reviendrait sur -ses pas.</p> - -<p>Il déplia enfin la lettre et lut:</p> - - -<blockquote> -<p>«Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je serai sage. Le bon -Dieu m'a punie. Je ne devais pas être égoïste et te garder ici. Va à -Paris. Peut-être que ce sera mieux pour toi. Ne t'occupe pas de moi. Je -sais me tirer d'affaire. L'essentiel, c'est que tu sois heureux. Je -t'embrasse.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">Maman.</p> - -<p>«Écris-moi, quand tu pourras.»</p></blockquote> - - -<p>Christophe s'assit sur sa valise, et pleura.</p> - - - - -<p>Le portier de la gare appelait les voyageurs pour Paris. Le train -pesant arrivait avec fracas. Christophe essuya ses larmes, se leva, et se -dit:</p> - -<p>—Il le faut.</p> - -<p>Il regarda le ciel, du côté où devait se trouver Paris. Le ciel, -sombre partout, était plus sombre là. C'était comme un gouffre -d'ombre. Christophe eut le cœur serré; mais il se répéta:</p> - -<p>—Il le faut.</p> - -<p>Il monta dans le train, et, penché à la fenêtre, il continuait de -regarder l'horizon menaçant:</p> - -<p>—Ô Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! Sauve-moi! -Sauve mes pensées!</p> - -<p>L'obscur brouillard s'épaississait. Derrière Christophe, au-dessus du -pays qu'il quittait, un petit coin de ciel, bleu pâle, large comme deux -yeux,—comme les yeux de Sabine,—sourit tristement au milieu -des voiles lourds des nuées, et s'éteignit. Le train partit. La pluie -tomba.—La nuit tomba.</p> - - - - -<hr class="chap" /> - - -<h4><a id="LA_FOIRE_SUR_LA_PLACE">LA FOIRE SUR LA PLACE</a></h4> - - - - -<h4>PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION</h4> - -<h4>DIALOGUE DE L'AUTEUR<br /> -AVEC SON OMBRE</h4> - - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Décidément, c'est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me -brouiller avec le monde entier?</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Ne fais donc pas l'étonné. Dès le premier instant, tu savais où je -te menais.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles -tes amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne -sais-tu pas qu'il est de bon goût de ne pas en parler?</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Qu'y faire? Je n'ai point de goût.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Je le sais: tu es un Huron. Maladroit! Ils te feront passer pour -l'ennemi de tout le monde. Déjà, en Allemagne, tu t'es acquis la -réputation d'être un anti-Allemand. Tu te feras, en France, celle -d'être un anti-Français, ou—ce qui est plus grave—d'être un -antisémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs</i>...</p> - -<p>Ils t'ont fait trop de bien pour en dire du mal....</p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Pourquoi n'en dirais-je pas tout le bien et tout le mal que j'en -pense?</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Tu en dis surtout le mal.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Le bien viendra ensuite. Faut-il les ménager plus que les chrétiens? -Si je leur fais bonne mesure, c'est qu'ils en valent la peine. Je leur -dois une place d'honneur, puisqu'ils l'ont prise à la tête de notre -Occident, où la lumière s'éteint. Certains d'entre eux menacent de -mort notre civilisation. Mais je n'ignore pas que d'autres, parmi eux, -sont une de nos richesses d'action et de pensée. Je sais ce qu'il y a -encore de grandeur dans leur race. Je sais toutes les puissances de -dévouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout l'amour et le -désir du mieux, l'énergie inlassable, le travail opiniâtre et obscur -de milliers d'entre eux. Je sais qu'il y a en eux un Dieu. Et c'est pour -cela que j'en veux à ceux qui l'ont renié, à ceux qui, pour un -succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de -leur peuple. Les combattre, c'est prendre le parti de leur peuple contre -eux, de même qu'en attaquant les Français corrompus, c'est la France -que je défends.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Mon garçon, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de -la femme de Sganarelle, qui veut être rossée.</i> «Entre l'arbre et le -doigt...» <i>Les affaires d'Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à -celles de la France, la France est comme Martine, elle consent à être -battue; mais elle n'admet point qu'on lui dise qu'elle l'est.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Il faut pourtant lui dire la vérité, et d'autant plus qu'on l'aime. -Qui la dira, si ce n'est moi?—Ce ne sera pas toi. Vous êtes tous liés -entre vous par des relations de société, des égards y des scrupules. -Moi, je n'ai pas de liens, je ne suis pas de votre monde. Je n'ai jamais -fait partie d'aucune de vos coteries, d'aucune de vos querelles. Je ne -suis pas forcé de faire chorus avec vous, ou d'être complice de votre -silence.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Tu es un étranger.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Oui, l'on dira, n'est-ce pas? qu'un musicien allemand n'a pas le droit -de vous juger et ne saurait vous comprendre?—Bon, je me trompe -peut-être. Mais du moins, je vous dirai ce que pensent de vous certains -grands étrangers, que tu connais comme moi,—des plus grands parmi -nos amis morts, et parmi les vivants.—S'ils se trompent, leurs -pensées valent pourtant la peine d'être connues; et elles peuvent vous -servir. Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme -vous le faites, que tout le monde vous admire, et de vous admirer -vous-mêmes,—ou de vous dénigrer,—alternativement. À quoi sert -de crier, par accès périodiques, comme c'est la mode chez vous, que vous -êtes le plus grand peuple du monde,—et puis, que la décadence des -races latines est irrémédiable,—que toutes les grandes idées -viennent de France,—et puis, que vous n'êtes plus bons qu'à amuser -l'Europe? Il s'agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui vous -ronge, et de ne pas être accablés, mais exaltés au contraire par le -sentiment de la bataille à livrer pour la vie et l'honneur de votre -race. Qui a senti l'âme chevillée au corps de cette race qui ne veut -pas mourir, peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses -ridicules, afin de les combattre,—afin de combattre surtout ceux qui -les exploitent et qui en vivent.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Ne touche pas à la France, même pour la défendre. Tu troubles les -braves gens.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Les braves gens,—sans doute!—les braves gens, à qui cela -fait de la peine qu'on ne trouve pas tout très bien, qu'on leur montre -tant de choses tristes et laides! Eux-mêmes sont exploités; mais ils n'en -veulent pas convenir. Ils ont tant de chagrin de constater le mal chez -les autres qu'ils aiment encore mieux être victimes. Ils veulent qu'on -leur répète, au moins une fois par jour, que tout est pour le mieux -dans la meilleure des nations et que</i></p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«...tu resteras, ô France, la première...»</span></p> - - -<p><i>Après quoi, les braves gens rassurés se remettent à dormir,—et -les autres à faire leurs affaires... Bonnes et excellentes gens! Je leur -ai fait de la peine. Je leur en ferai bien davantage. Je leur demande -pardon... Mais s'ils ne veulent pas qu'on les aide contre ceux qui les -oppriment, qu'ils pensent que d'autres sont opprimés comme eux et n'ont -pas leur résignation, ni leur puissance d'illusion,—d'autres, que -cette résignation et cette puissance d'illusion livrent aux -oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là! Souviens-toi! Combien nous -avons souffert! Et tant d'autres avec nous, quand nous voyions -s'amasser, chaque jour, une atmosphère plus lourde, un art corrompu, -une politique immorale et cynique, une pensée veule s'abandonnant au -souffle du néant, avec un rire satisfait... Nous étions là, -angoissés, nous serrant l'un contre l'autre... Ah! nous avons passé de -dures années ensemble. Ils ne s'en doutent pas, nos maîtres, des -affres où notre jeunesse s'est débattue sous leur ombre!... Nous avons -résisté. Nous nous sommes sauvés... Et nous ne sauverions pas les -autres! Nous les laisserions se traîner à leur tour dans les mêmes -douleurs, sans leur tendre la main! Non, leur sort et le nôtre sont -liés. Nous sommes des milliers d'hommes en France, qui pensons ce que -je dis tout haut. J'ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je -parlerai d'eux. J'ai hâte de montrer la vraie France, la France -opprimée, la France profonde;—juifs, chrétiens, âmes libres, de -toute foi, de tout sang.—Mais pour arriver à elle, il faut d'abord -faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison. -Puisse la belle captive secouer son apathie et renverser enfin les murs -de sa prison! Elle ne connaît pas sa force et la médiocrité de ses -adversaires.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, prends garde de -haïr.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Je n'ai aucune haine. Même quand je pense aux plus méchants des -hommes, je sais bien qu'ils sont des hommes, qui souffrent comme nous, -et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Lutter, c'est faire le mal, même pour faire le bien. La peine qu'on -risque de faire à un seul être vivant vaut-elle le bien qu'on se -promet défaire à ces belles idoles: «l'art»—ou «l'humanité»?</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Si tu penses ainsi, renonce à l'art, et renonce à moi-même.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Non, ne me laisse pas! Que deviendrais-je, sans toi?—Mais -quand viendra la paix?</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Quand tu l'auras gagnée. Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer -au-dessus de nos têtes l'hirondelle du printemps.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/illustration01.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Ne rêve point, donne-moi la main, viens.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Il faut bien que je te suive, mon ombre.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Lequel de nous deux est l'ombre de l'autre?</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Comme tu as grandi! Je ne te reconnais plus.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>C'est le soleil qui descend.</i></p> - -<p class="actor">MOI</p> - -<p><i>Je l'aimais mieux enfant.</i></p> - -<p class="actor">CHRISTOPHE</p> - -<p><i>Allons! nous n'avons plus que quelques heures de jour.</i></p> - - -<p style="margin-left: 70%;"><i>R. R.</i></p> - -<p style="margin-left: 10%;">Mars 1908.</p> - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="PREMIERE_PARTIE_II"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>Le désordre dans l'ordre. Des employés de chemin de fer débraillés -et familiers. Des voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout -en s'y soumettant.—Christophe était en France.</p> - -<p>Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il reprit le train -pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les -lumières brutales des gares faisaient ressortir plus durement la -tristesse de l'interminable plaine ensevelie dans l'ombre. Les trains -que l'on croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient l'air de leurs -sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On -approchait de Paris.</p> - -<p>Une heure avant l'arrivée, Christophe était prêt à descendre: il -avait enfoncé son chapeau sur sa tête; il s'était boutonné jusqu'au -cou, par crainte des voleurs, dont on lui avait dit que Paris était -plein; il s'était levé et rassis vingt fois; il avait vingt fois -déplacé sa valise, du filet à la banquette, et de la banquette au -filet, pour l'agacement de ses voisins, qu'avec sa maladresse il -heurtait, à chaque fois.</p> - -<p>Au moment d'entrer en gare, le train s'arrêta en pleine nuit. -Christophe s'écrasait la figure contre les vitres, et tâchait -vainement de voir. Il se retournait vers ses compagnons de voyage, -quêtant un regard qui lui permît d'engager la conversation, de -demander où l'on était. Mais ils sommeillaient, ou ils faisaient -semblant, l'air renfrognés et ennuyés; aucun ne faisait un mouvement -pour s'expliquer l'arrêt. Christophe était surpris de cette inertie: -ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si peu aux Français qu'il -imaginait! Il finit par s'asseoir, découragé, sur sa valise, culbutant -à chaque cahot du train, et il s'assoupissait à son tour, quand il fut -réveillé par le bruit des portières qu'on ouvrait... Paris!... Ses -voisins descendaient.</p> - -<p>Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, repoussant les -facteurs qui s'offraient à porter son bagage. Soupçonneux comme un -paysan, il pensait que chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son -épaule sa précieuse valise, et il allait son chemin, sans se soucier -des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage. -Enfin il se trouva sur le pavé gluant de Paris.</p> - -<p>Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu'il allait choisir, -et de l'embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à -rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d'une -chambre. Ce n'étaient pas les hôtels qui manquaient: ils bloquaient la -gare, de tous côtés; leurs noms flamboyaient en lettres de gaz. -Christophe chercha le moins brillant: aucun ne lui semblait assez humble -pour sa bourse. Enfin, dans une rue latérale, il vit une sale auberge, -avec une gargote au rez-de-chaussée. Elle s'intitulait <i>Hôtel de la -Civilisation.</i> Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une -table; il accourut, en voyant entrer Christophe. Il ne comprit rien à -son jargon; mais il jugea du premier coup d'œil l'Allemand gauche et -enfantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et s'évertuait à -lui faire un discours, en une langue invraisemblable. Il le conduisit -par un escalier mal odorant à une pièce sans air, qui donnait sur une -cour intérieure. Il ne manqua pas de vanter la tranquillité d'un lieu, -où ne parvenait aucun des bruits du dehors; et il lui en demanda un bon -prix. Christophe, comprenant mal, ignorant les conditions de la vie à -Paris, l'épaule cassée par sa charge, accepta tout: il avait hâte -d'être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté des choses le -saisit; et pour ne pas s'abandonner à la tristesse qui montait en lui, -il se hâta de ressortir, après s'être trempé la tête dans l'eau -poussiéreuse, qui était grasse au toucher. Il s'efforçait de ne pas -voir et de ne pas sentir, pour échapper au dégoût.</p> - -<p>Il descendit dans la rue. Le brouillard d'octobre était épais et -piquant; il avait cette odeur fade de Paris, où se mêlent les -exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville. -On ne voyait point à dix pas. La lueur des becs de gaz tremblait comme -une bougie qui va s'éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de -gens roulait en flots contraires. Les voitures se croisaient, se -heurtaient, obstruant le passage, refoulant la circulation comme une -digue. Les chevaux glissaient sur la boue glacée. Les injures des -cochers, les trompes et les cloches des tramways faisaient un vacarme -assourdissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent -Christophe. Il s'arrêta un instant, fut aussitôt poussé par ceux qui -marchaient derrière lui, emporté par le courant. Il descendit le -boulevard de Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre les -passants. Il n'avait pas mangé depuis le matin. Les cafés qu'il -rencontrait à chaque pas l'intimidaient et le dégoûtaient, à cause -de la foule qui y était entassée. Il s'adressa à un sergent de ville. -Mais il était si lent à trouver ses mots que l'autre ne se donna même -pas la peine de l'écouter jusqu'au bout, et lui tourna le dos, au -milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement -à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il -s'arrêta machinalement comme eux. C'était un magasin de photographies -et de cartes postales: elles représentaient des filles en chemise, ou -sans chemise; des journaux illustrés étalaient des plaisanteries -obscènes. Des enfants, de jeunes femmes regardaient tranquillement. Une -fille maigre aux cheveux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa -contemplation, lui fit des offres. Il la regarda sans comprendre. Elle -lui prit le bras, avec un sourire stupide. Il secoua son étreinte, et -s'éloigna, rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient; -à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule -était toujours plus dense; Christophe était frappé du nombre de -figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles -plâtrées aux odeurs écœurantes. Il se sentait glacé. La fatigue, la -faiblesse, et l'horrible dégoût qui l'étreignait de plus en plus lui -donnaient le vertige. Il serra les dents et marcha plus vite. Le -brouillard augmentait, à mesure qu'on approchait de la Seine. La cohue -des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et tomba sur le -flanc; le cocher le roua de coups pour le faire relever; la malheureuse -bête, étranglée par ses sangles, s'agitait et retombait -lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour -Christophe la goutte d'eau qui fait déborder l'âme. Les convulsions de -cet être misérable sous les regards indifférents lui firent sentir -avec une telle angoisse son propre néant parmi ces milliers -d'êtres,—la répulsion que depuis une heure il s'efforçait -d'étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée, -pour ce monde moral ennemi, fit irruption avec une telle violence qu'il -suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les passants regardaient, -étonnés, ce grand garçon au visage convulsé de douleur. Il marchait, -les larmes ruisselant le long de ses joues, sans chercher à les -essuyer. On s'arrêtait pour le suivre des yeux, un instant; et, s'il -eût été capable de lire dans l'âme de cette foule qui lui semblait -hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns,—mêlée sans -doute à un peu d'ironie parisienne—une compassion fraternelle. Mais -il ne voyait plus rien: ses pleurs l'aveuglaient.</p> - -<p>Il se trouva sur une place, près d'une grande fontaine. Il y baigna ses -mains, il y plongea sa figure. Un petit marchand de journaux le -regardait faire curieusement, avec des réflexions gouailleuses, mais -sans méchanceté; et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait -laissé tomber. Le froid glacial de l'eau ranima Christophe. Il se -ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de regarder; il ne pensait -même plus à manger: il lui eût été impossible de parler à qui que -ce fût; un rien eût suffi pour rouvrir la source des larmes. Il était -épuisé. Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva devant sa -maison, au moment où il se croyait définitivement perdu:—il avait -oublié jusqu'au nom de la rue où il habitait.</p> - -<p>Il rentra dans son infâme logis. À jeun, les yeux brûlants, le cœur -et le corps courbaturés, il s'affaissa sur une chaise, dans un coin de -sa chambre; il y resta deux heures, incapable de bouger. Enfin il -s'arracha à cette apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur -fiévreuse, d'où il s'éveillait à chaque minute, avec l'illusion -d'avoir dormi des heures. La chambre était étouffante; il brûlait des -pieds à la tête; il avait une soif horrible; il était en proie à des -cauchemars stupides, qui continuaient de s'accrocher à lui, même quand -il avait les yeux ouverts; des angoisses aiguës le pénétraient comme -des coups de couteau. Au milieu de la nuit, il s'éveilla, pris d'un -désespoir si atroce qu'il en aurait hurlé; il s'enfonça les draps -dans la bouche, pour qu'on ne l'entendît pas: il se sentait devenir -fou. Il s'assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur. -Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mouchoir. Il mit la -main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son -linge. Christophe n'avait jamais beaucoup lu ce livre; mais ce lui fut -un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait -appartenu au grand-père, et au père du grand-père. Les chefs de la -famille y avaient inscrit, sur une feuille blanche à la fin, leurs noms -et les dates importantes de leur vie: naissances, mariages, morts. Le -grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates -des jours où il avait lu et relu chaque chapitre; le livre était -rempli de bouts de papier jauni, où le vieux avait noté ses naïves -réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de -son lit; il la prenait pendant ses longues insomnies, conversant avec -elle, plutôt qu'il ne la lisait. Elle lui avait tenu compagnie jusqu'à -l'heure de la mort, comme elle avait tenu déjà compagnie à son père. -Un siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait de ce -livre. Christophe se sentit moins seul, avec lui.</p> - -<p>Il l'ouvrit aux plus sombres passages:</p> - - -<p><i>La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle, et ses -jours sont comme les jours d'un mercenaire...</i></p> - -<p><i>Si je me couche, je dis: Quand me lèverai-je? Et, étant levé, -j'attends le soir avec impatience, et je suis rempli de douleur -jusqu'à la nuit</i>...</p> - -<p><i>Quand je dis: Mon lit me consolera, le repos assoupira ma plainte, -alors tu m'épouvantes par des songes, et tu me troubles par des -visions</i>...</p> - -<p><i>Jusqu'à quand ne m'épargneras-tu point? Ne me donneras-tu point -quelque relâche, pour que je puisse respirer? Ai-je péché? Que t'ai-je -fait, ô gardien des hommes?</i>...</p> - -<p><i>Tout revient au même: Dieu afflige le juste aussi bien que le -méchant</i>...</p> - -<p><i>Qu'Il me tue! Je ne laisserai pas d'espérer en Lui</i>...</p> - - -<p>Les cœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bienfait, pour un -malheureux, de cette tristesse sans bornes. Toute grandeur est bonne, et -le comble de la douleur atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui -accable, ce qui détruit irrémédiablement l'âme, c'est la -médiocrité de la douleur et de la joie, la souffrance égoïste et -mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu, et prête -secrètement à tous les avilissements pour un plaisir nouveau. -Christophe était ranimé par l'âpre souffle qui montait du vieux -livre: le vent du Sinaï, des vastes solitudes et de la mer puissante, -balayait les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se recoucha, -plus calme, et il dormit d'un trait jusqu'au lendemain. Quand il rouvrit -les yeux, le jour était venu. Il vit plus nettement encore l'ignominie -de sa chambre; il sentit sa misère et son isolement; mais il les -regarda en face. Le découragement était parti; il ne lui restait plus -qu'une virile mélancolie. Il redit la parole de Job:</p> - - -<p><i>Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en -Lui</i>...</p> - - -<p>Il se leva, et commença le combat, avec tranquillité.</p> - - - - -<p>Il décida, le matin même, de faire les premières démarches. Il -connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son -pays: son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle, -marchand de draps, dans le quartier du Mail; et un petit juif de -Mayence, Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande maison -de librairie, dont il n'avait pas l'adresse.</p> - - -<p>Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou quinze ans<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>. -Il avait eu pour lui une de ces amitiés d'enfance, qui devancent -l'amour, et qui sont déjà de l'amour. Diener aussi l'avait aimé. Ce -gros garçon timide et compassé avait été séduit par la fougueuse -indépendance de Christophe; il s'était évertué à l'imiter, d'une -façon ridicule: ce qui irritait Christophe et le flattait. Alors ils -faisaient des projets qui bouleversaient le monde. Puis Diener avait -voyagé, pour son éducation commerciale, et ils ne s'étaient plus -revus; mais Christophe avait de ses nouvelles par les gens du pays, avec -qui Diener était resté en relations régulières.</p> - -<p>Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe avaient eu un autre -caractère. Ils s'étaient connus, tout gamins, à l'école, où le -petit singe avait joué des tours à Christophe, qui l'étrillait en -échange, quand il voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se -défendait pas; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la -poussière, en pleurnichant; mais il recommençait aussitôt après, -avec une malice inlassable,—jusqu'au jour où il prit peur, -Christophe l'ayant menacé sérieusement de le tuer.</p> - -<p>Christophe sortit de bonne heure. Il s'arrêta en route, pour déjeuner -à un café. Il s'obligeait, malgré son amour-propre, à ne perdre -aucune occasion de parler en français. Puisqu'il devait vivre à Paris, -peut-être des années, il lui fallait s'adapter le plus vite possible -aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Il s'imposa donc -de ne pas prendre garde, bien qu'il en souffrît cruellement, à l'air -goguenard du garçon, qui écoutait son charabia; et sans se -décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu'il -répétait avec ténacité, jusqu'à ce qu'il fût compris.</p> - -<p>Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, quand il -avait une idée en tête, il ne voyait rien autour de lui. Paris lui -faisait, dans cette première promenade, l'impression d'une ville -vieille et mal tenue. Christophe était habitué à ses villes du nouvel -Empire allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où -l'on sent monter l'orgueil d'une force nouvelle: et il était -désagréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées -boueuses, la bousculade des gens, le désordre des voitures,—des -véhicules de toute sorte, de toute forme: de vénérables omnibus à -chevaux, des tramways à vapeur, à électricité, et de tous les -systèmes,—des baraques sur les trottoirs, des manèges de chevaux de -bois (ou plutôt de monstres, de gargouilles), sur les places -encombrées de statues en redingote: je ne sais quelle pouillasserie de -ville du moyen âge, initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais -qui ne peut se défaire de son vieux fond truand. Le brouillard de la -veille s'était changé en une petite pluie pénétrante. Dans beaucoup -de boutiques, le gaz était allumé, bien qu'il fût plus de dix heures.</p> - -<p>Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale de rues qui -avoisinent la place des Victoires, au magasin qu'il cherchait, rue de la -Banque. En entrant, il crut voir, au fond de la boutique longue et -obscure, Diener occupé à ranger des ballots, au milieu d'employés. -Mais il était un peu myope et se défiait de ses yeux, bien que leur -intuition le trompât rarement. Il y eut un remue-ménage parmi les gens -du fond, quand Christophe eut dit son nom au commis qui le recevait; et, -après un conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et dit en -allemand:</p> - -<p>—Monsieur Diener est sorti.</p> - -<p>—Sorti? Pour longtemps?</p> - -<p>—Je crois. Il vient de sortir.</p> - -<p>Christophe réfléchit un instant; puis il dit:</p> - -<p>—Très bien. J'attendrai.</p> - -<p>L'employé, surpris, se hâta d'ajouter:</p> - -<p>—C'est qu'il ne rentrera peut-être pas avant deux ou trois -heures.</p> - -<p>—Oh! cela ne fait rien, répondit Christophe avec placidité. Je -n'ai rien à faire à Paris. Je puis attendre, tout le jour, s'il le faut.</p> - -<p>Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant qu'il plaisantait. -Mais Christophe ne songeait déjà plus à lui. Il s'était assis -tranquillement dans un coin, le dos tourné à la rue; et il semblait -prêt à y camper.</p> - -<p>Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues; -ils cherchaient, avec une consternation comique, un moyen de se -débarrasser de l'importun.</p> - -<p>Après quelques minutes d'incertitude, la porte du bureau s'ouvrit. -Monsieur Diener parut. Il avait une large figure rouge, balafrée sur la -joue et le menton d'une cicatrice violette, la moustache blonde, les -cheveux aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d'or, des -boutons d'or à son plastron de chemise, et des bagues à ses gros -doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie. Il vint à Christophe, -d'un air dégagé. Christophe, qui rêvassait sur sa chaise, eut un -sursaut d'étonnement. Il saisit les mains de Diener, et s'exclama, avec -une cordialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés et rougir -Diener. Le majestueux personnage avait ses raisons pour ne pas vouloir -reprendre avec Christophe ses relations d'autrefois; et il s'était -promis de le tenir à distance, dès le premier abord, par ses manières -imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de Christophe, qu'il -se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence; il en était -furieux et honteux. Il bredouilla précipitamment:</p> - -<p>—Dans mon cabinet... Nous serons mieux pour causer.</p> - -<p>Christophe reconnut sa prudence habituelle.</p> - -<p>Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener -ne s'empressait pas de lui offrir une chaise. Il restait debout, -expliquant, avec une lourde maladresse:</p> - -<p>—Bien content... J'allais sortir... On croyait que j'étais sorti... -Mais il faut que je sorte... Je n'ai qu'une minute... Un rendez-vous -urgent...</p> - -<p>Christophe comprit que l'employé lui avait menti tout à l'heure, et -que le mensonge était convenu avec Diener, pour le mettre à la porte. -Le sang lui monta à la tête; mais il se contint, et dit sèchement:</p> - -<p>—Rien ne presse.</p> - -<p>Diener en eut un haut-le-corps. Il était révolté d'un tel -sans-gêne.</p> - -<p>—Comment! rien ne presse! dit-il. Une affaire...</p> - -<p>Christophe le regarda en face:</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, de se sentir -si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l'interrompit:</p> - -<p>—Voici, dit-il. Tu sais...</p> - -<p>(Ce tutoiement blessait Diener, qui s'était vainement efforcé, dès -les premiers mots, d'établir entre Christophe et lui la barrière du: -vous.)</p> - -<p>—... Tu sais pourquoi je suis ici?</p> - -<p>—Oui, je sais, dit Diener.</p> - -<p>(Il avait été informé par ses correspondants de l'algarade de -Christophe, et des poursuites dirigées contre lui.)</p> - -<p>—Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas ici pour -mon plaisir. J'ai dû fuir. Je n'ai rien. Il faut que je vive.</p> - -<p>Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mélange de -satisfaction—(car elle lui permettait de reprendre sa supériorité -sur Christophe)—et de gêne—(car il n'osait pas lui faire -sentir cette supériorité, comme il l'eût voulu.)</p> - -<p>—Ah! fit-il avec importance, c'est bien fâcheux, bien fâcheux. -La vie est difficile ici. Tout est cher. Nous avons des frais énormes. Et -tous ces employés...</p> - -<p>Christophe l'interrompit avec mépris:</p> - -<p>—Je ne te demande pas d'argent.</p> - -<p>Diener fut décontenancé. Christophe continua:</p> - -<p>—Tes affaires vont bien? Tu as une belle clientèle?</p> - -<p>—Oui, oui, pas mal, Dieu merci... dit prudemment Diener. (Il se -méfiait.)</p> - -<p>Christophe lui lança un regard furieux, et reprit:</p> - -<p>—Tu connais beaucoup de monde dans la colonie allemande?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. Ils ont des -enfants. Je donnerai des leçons.</p> - -<p>Diener prit un air embarrassé.</p> - -<p>—Qu'est-ce encore? fit Christophe. Est-ce que tu doutes par -hasard que j'en sache assez pour un pareil métier?</p> - -<p>Il demandait un service, comme si c'était lui qui le rendait. Diener, -qui n'eût jamais rien fait pour Christophe que pour avoir le plaisir de -le sentir son obligé, était bien résolu à ne pas remuer un doigt -pour lui.</p> - -<p>—Tu en sais mille fois plus qu'il n'en faut... Seulement...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, c'est difficile, très difficile, vois-tu, à cause de ta -situation.</p> - -<p>—Ma situation?</p> - -<p>—Oui... Enfin, cette affaire, ce procès... Si cela venait à se -savoir... C'est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort.</p> - -<p>Il s'arrêta, voyant le visage de Christophe se décomposer de colère; -et il se hâta d'ajouter:</p> - -<p>—Ce n'est pas pour moi... Je n'ai pas peur... Ah! si j'étais seul!... -C'est mon oncle... Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans -lui...</p> - -<p>De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l'explosion -qui se préparait, il dit précipitamment—(il n'était pas mauvais an -fond; l'avarice et la vanité luttaient en lui: il eût voulu obliger -Christophe, mais à bon compte):</p> - -<p>—Veux-tu cinquante francs?</p> - -<p>Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d'une telle façon -que celui-ci recula en toute hâte jusqu'à la porte, qu'il ouvrit, -prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d'approcher de lui sa -tête congestionnée:</p> - -<p>—Cochon! dit-il, d'une voix retentissante.</p> - -<p>Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le -seuil, il cracha de dégoût.</p> - - - - -<p>Il marchait à grands pas dans la rue. Il était ivre de colère. La -pluie le dégrisa. Où allait-il? Il ne savait. Il ne connaissait -personne. Il s'arrêta, pour réfléchir, devant une librairie, et il -regardait, sans voir, les livres à l'étalage. Sur une couverture, un -nom d'éditeur le frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après -un instant, que c'était le nom de la maison où était employé Sylvain -Kohn. Il prit note de l'adresse... Que lui importait? Il n'irait -certainement pas... Pourquoi n'irait-il pas?... Si ce gueux de Diener, -qui avait été son ami, le recevait ainsi, qu'avait-il à attendre d'un -drôle qu'il avait traité sans ménagement et qui devait le haïr? -D'inutiles humiliations? Son sang se révoltait.—Mais un fond de -pessimisme natif, qui lui venait peut-être de son éducation -chrétienne, le poussait à éprouver jusqu'au bout la vilenie des gens.</p> - -<p>—Je n'ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout -tenté, avant de crever.</p> - -<p>Une voix ajoutait en lui:</p> - -<p>—Et je ne crèverai pas.</p> - -<p>Il s'assura de nouveau de l'adresse, et il alla chez Kohn. Il était -décidé à lui casser la figure, à la première impertinence.</p> - -<p>La maison d'édition se trouvait dans le quartier de la Madeleine. -Christophe monta à un salon du premier étage, et demanda Sylvain Kohn. -Un employé à livrée lui répondit «qu'il ne connaissait pas». -Christophe, étonné, crut qu'il prononçait mal, et il répéta sa -question; mais l'employé, après avoir écouté attentivement, affirma -qu'il n'y avait personne de ce nom dans la maison. Tout décontenancé, -Christophe s'excusait, et il allait sortir, quand au fond d'un corridor -une porte s'ouvrit; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame. -Sous le coup de l'affront qu'il venait de subir de Diener, il était -disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa -première pensée fut donc que Kohn l'avait vu venir, et qu'il avait -donné l'ordre au garçon de dire qu'il n'était pas là. Une telle -impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu'il s'entendit -appeler. Kohn, de ses yeux perçants, l'avait reconnu de loin; et il -courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains tendues, avec toutes -les marques d'une joie exagérée.</p> - -<p>Sylvain Kohn était petit, trapu, la face entièrement rasée, à -l'américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure -large et massive, aux traits gras, les yeux petits, plissés, fureteurs, -la bouche un peu de travers, un sourire lourd et malin. Il était mis -avec une élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de -sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. C'était -là l'unique chose qui chagrinât son amour-propre; il eût accepté de -bon cœur quelques coups de pied au derrière pour avoir deux ou trois -pouces de plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort -satisfait de lui; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu'il -l'était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, s'était fait le -chroniqueur et l'arbitre des élégances parisiennes. Il écrivait de -fades courriers mondains, d'un raffinement compliqué. Il était le -champion du beau style français, de l'élégance française, de la -galanterie française, de l'esprit français,—Régence, talon rouge, -Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne l'empêchait point de -réussir. Ceux qui disent que le ridicule tue à Paris ne connaissent -point Paris: bien loin d'en mourir, il y a des gens qui en vivent; à -Paris, le ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux bonnes -fortunes. Sylvain Kohn n'en était plus à compter les déclarations que -lui valaient, chaque jour, ses marivaudages francfortois.</p> - -<p>Il parlait, avec un accent lourd et une voix de tête.</p> - -<p>—Ah! voilà une surprise! criait-il gaiement, en secouant la main -de Christophe dans ses mains boudinées, aux doigts courts, qui semblaient -tassés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider à -lâcher Christophe. On eût dit qu'il retrouvait son meilleur ami. -Christophe, interloqué, se demandait si Kohn se moquait de lui. Mais -Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s'il se moquait, ce n'était pas plus -qu'à l'ordinaire. Kohn n'avait pas de rancune: il était trop -intelligent pour cela. Il y avait beau temps qu'il avait oublié les -mauvais traitements de Christophe; et, s'il s'en était souvenu, il ne -s'en fût guère soucié. Il était ravi de cette occasion de se faire -voir à un ancien camarade, dans l'importance de ses fonctions nouvelles -et l'élégance de ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en -disant sa surprise: la dernière chose du monde à laquelle il se fût -attendu était bien une visite de Christophe; et s'il était trop avisé -pour ne pas savoir d'avance qu'elle avait un but intéressé, il était -des mieux disposés à l'accueillir, par ce seul fait qu'elle était un -hommage rendu à son pouvoir.</p> - -<p>—Et vous venez du pays? Comment va la maman? demandait-il, avec -une familiarité qui, en un autre jour, eût choqué Christophe, mais qui -lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère.</p> - -<p>—Mais comment se fait-il, demanda Christophe, encore un peu -soupçonneux, qu'on m'ait répondu tout à l'heure que Monsieur Kohn n'était -pas là?</p> - -<p>—Monsieur Kohn n'est pas là, dit Sylvain Kohn, en riant. Je ne me -nomme plus Kohn. Je m'appelle Hamilton.</p> - -<p>Il s'interrompit.</p> - -<p>—Pardon, fit-il.</p> - -<p>Il alla serrer la main à une dame qui passait, et grimaça des -sourires. Puis il revint. Il expliqua que c'était une femme de lettres, -célèbre par des romans d'une volupté brûlante. La moderne Sapho -avait une décoration violette à son corsage, des formes plantureuses, -et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et plâtrée; elle -disait des choses prétentieuses, d'une voix mâle, qui avait un accent -franc-comtois.</p> - -<p>Kohn se remit à questionner Christophe. Il s'informait de tous les gens -du pays, demandait ce qu'était devenu celui-ci, celui-là, mettant une -coquetterie à montrer qu'il se souvenait de tous. Christophe avait -oublié son antipathie; il répondait, avec une cordialité -reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument -indifférents à Kohn, et qu'il interrompit de nouveau.</p> - -<p>—Pardon, fit-il encore.</p> - -<p>Et il alla saluer une autre visiteuse.</p> - -<p>—Ah! ça, demanda Christophe, il n'y a donc que les femmes qui -écrivent en France?</p> - -<p>Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité:</p> - -<p>—La France est femme, mon cher. Si vous voulez arriver, faites-en -votre profit.</p> - -<p>Christophe n'écouta point l'explication, et continua les siennes. Kohn, -pour y mettre fin, demanda:</p> - -<p>—Mais comment diable êtes-vous ici?</p> - -<p>Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C'est pourquoi il était si -aimable. Tout va changer, quand il saura.</p> - -<p>Il mit un point d'honneur à conter tout ce qui pouvait le compromettre: -la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays.</p> - -<p>Kohn se tordit de rire:</p> - -<p>—Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire!</p> - -<p>Il lui serra la main chaleureusement. Il était enchanté de tout pied -de nez à l'autorité; et celui-ci l'amusait d'autant plus qu'il -connaissait les héros de l'histoire: le côté comique lui en -apparaissait.</p> - -<p>—Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi le -plaisir... Déjeunez avec moi.</p> - -<p>Christophe accepta avec reconnaissance. Il pensait:</p> - -<p>—C'est un brave homme, décidément. Je me suis trompé.</p> - -<p>Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa -requête:</p> - -<p>—Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je suis venu ici -chercher du travail, des leçons de musique, en attendant que je me sois -fait connaître. Pourriez-vous me recommander?</p> - -<p>—Comment donc! fit Kohn. À qui vous voudrez. Je connais tout le -monde ici. Tout à votre service.</p> - -<p>Il était heureux de faire montre de son crédit.</p> - -<p>Christophe se confondait en remerciements. Il se sentait le cœur -déchargé d'un grand poids.</p> - -<p>À table, il dévora, de l'appétit d'un homme qui ne s'était pas repu -depuis deux jours. Il s'était noué sa serviette autour du cou, et -mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par -sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins blessé du -peu d'attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait -l'éblouir par le récit de ses belles relations et de ses bonnes -fortunes; mais c'était peine perdue: Christophe n'écoutait pas, il -interrompait sans façons. Sa langue se déliait; il devenait familier. -Il avait le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui -confiant naïvement ses projets d'avenir. Surtout, il l'exaspérait par -son insistance à lui prendre la main par-dessus la table et à la -presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant -à la fin trinquer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles -sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au <i>Vater Rhein.</i> Kohn -vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de -table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations -urgentes, et se leva. Christophe s'accrochait à lui; il voulait savoir -quand il pourrait avoir une recommandation, se présenter chez -quelqu'un, commencer ses leçons.</p> - -<p>—Je vais m'en occuper. Aujourd'hui. Ce soir même, promettait -Kohn. J'en parlerai tout à l'heure. Vous pouvez être tranquille.</p> - -<p>Christophe insistait.</p> - -<p>—Quand saurai-je?</p> - -<p>—Demain... Demain... ou après-demain.</p> - -<p>—Très bien. Je reviendrai demain.</p> - -<p>—Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai savoir. Ne vous -dérangez pas.</p> - -<p>—Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N'est-ce pas? Je n'ai -rien d'autre à faire à Paris, en attendant.</p> - -<p>—Diable! pensa Kohn... Non, reprit-il tout haut, j'aime mieux -vous écrire. Vous ne me trouveriez pas, ces jours-ci. Donnez-moi votre -adresse.</p> - -<p>Christophe la lui dicta.</p> - -<p>—Parfait. Je vous écrirai demain.</p> - -<p>—Demain?</p> - -<p>—Demain. Vous pouvez y compter.</p> - -<p>Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et il se sauva.</p> - -<p>—Ouf! pensait-il. Voilà un raseur!</p> - -<p>Il avertit, en rentrant, le garçon de bureau qu'il ne serait pas là, -quand «l'Allemand» viendrait le voir.—Dix minutes après, il l'avait -oublié.</p> - -<p>Christophe revint à son taudis. Il était attendri.</p> - -<p>—Le bon garçon! pensait-il. Comme j'ai été injuste envers lui! Et -il ne m'en veut pas!</p> - -<p>Ce remords lui pesait; il fut sur le point d'écrire à Kohn combien il -était peiné de l'avoir mal jugé autrefois, et qu'il lui demandait -pardon du tort qu'il lui avait fait. Il avait les larmes aux yeux, en y -pensant. Mais il lui était moins aisé d'écrire une lettre qu'une -partition; et après avoir pesté dix fois contre l'encre et la plume de -l'hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé, -raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, il s'impatienta et -envoya tout promener.</p> - -<p>Le reste de la journée fut long à passer; mais Christophe était si -fatigué par sa mauvaise nuit et par les courses du matin qu'il finit -par s'assoupir sur sa chaise. Il ne sortit de sa torpeur, vers le soir, -que pour se coucher; et il dormit douze heures de suite, sans -s'arrêter.</p> - - - - -<p>Le lendemain, dès huit heures, il commença d'attendre la réponse -promise. Il ne doutait pas de l'exactitude de Kohn. Il ne bougea point -de chez lui, se disant que Kohn passerait peut-être à l'hôtel, avant -de se rendre au bureau. Pour ne pas s'éloigner, vers midi, il se fit -monter son déjeuner de la gargote d'en bas. Puis, il attendit de -nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du restaurant. Il marchait -dans sa chambre, s'asseyait, se remettait à marcher, ouvrant sa porte, -quand il entendait monter des pas dans l'escalier. Il n'avait aucun -désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit -sur son lit. Sa pensée revenait constamment vers la vieille maman, qui -pensait aussi à lui, en ce moment,—qui seule pensait à lui. Il se -sentait pour elle une tendresse infinie et un remords de l'avoir -quittée. Mais il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir lui -apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré leur profond -amour, il ne leur serait pas venu à l'idée, ni à l'un ni à l'autre, -de s'écrire pour se dire simplement qu'ils s'aimaient: une lettre -était faite pour dire des choses précises.</p> - -<p>—Couché sur le lit, les mains jointes sous sa tête, il rêvassait. -Bien que sa chambre fût éloignée de la rue, le grondement de Paris -remplissait le silence; la maison trépidait.</p> - -<p>—La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre.</p> - -<p>Une journée recommença, semblable à la précédente.</p> - -<p>Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion volontaire -commençait à rendre enragé, se décida à sortir. Mais Paris lui -causait, depuis le premier soir, une répulsion instinctive. Il n'avait -envie de rien voir: nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa -vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les souvenirs -du passé, les monuments d'une ville, le laissaient indifférent. À -peine dehors, il s'ennuya tellement que, quoiqu'il eût décidé de ne -pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y alla, tout d'une traite.</p> - -<p>Le garçon, qui avait le mot d'ordre, dit que M. Hamilton était parti -de Paris pour affaires. Ce fut un coup pour Christophe. Il demanda en -bégayant quand M. Hamilton devait revenir. L'employé répondit, au -hasard:</p> - -<p>—Dans une dizaine de jours.</p> - -<p>Christophe s'en retourna, consterné, et se terra chez lui, pendant les -jours suivants. Il lui était impossible de se remettre au travail. Il -s'aperçut avec terreur que ses petites économies,—le peu d'argent -que sa mère lui avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, au -fond de sa valise,—diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime -sévère. Il descendait seulement, vers le soir pour dîner, dans le -cabaret d'en bas, où il avait été rapidement connu des clients, sous -le nom du «Prussien», ou de «Choucroute».—Il écrivit, au prix de -pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens français, -dont le nom lui était vaguement connu. Un d'eux était mort depuis dix -ans. Il leur demandait de vouloir bien lui donner audience. -L'orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ces -longues inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont -habituelles en allemand. Il adressait l'épître: «Au Palais de -l'Académie de France.»—Le seul qui la lut en fit des gorges chaudes -avec ses amis.</p> - -<p>Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le -servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Sylvain Kohn, qui sortait. -Kohn fit la grimace, en se voyant pincé; mais Christophe était si -heureux qu'il ne s'en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains, -suivant son habitude agaçante, et il demandait, joyeux:</p> - -<p>—Vous étiez en voyage? Vous avez fait bon voyage?</p> - -<p>Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe continua:</p> - -<p>—Je suis venu, vous savez... On vous a dit, n'est-ce pas?... Eh -bien, quoi de nouveau? Vous avez parlé de moi? Qu'est-ce qu'on a -répondu?</p> - -<p>Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ses -manières guindées: ce n'était plus le même homme.</p> - -<p>—J'ai parlé de vous, dit Kohn; mais je ne sais rien encore; je -n'ai pas eu le temps. J'ai été très pris, depuis que je vous ai vu. Des -affaires par-dessus la tête. Je ne sais comment j'en viendrai à bout. -C'est écrasant. Je finirai par tomber malade.</p> - -<p>—Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? demanda Christophe, -d'un ton de sollicitude inquiète.</p> - -<p>Kohn lui jeta un coup d'œil narquois, et répondit:</p> - -<p>—Pas bien du tout. Je ne sais ce que j'ai, depuis quelques jours. -Je me sens très souffrant.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le bras. -Soignez-vous bien! Il faut vous reposer. Comme je suis fâché de vous -avoir donné encore cette peine de plus! Il fallait me le dire. Qu'est-ce -que vous sentez, au juste?</p> - -<p>Il prenait tellement au sérieux les mauvaises raisons de l'autre que -Kohn, gagné par une douce hilarité qu'il cachait de son mieux, fut -désarmé par cette candeur comique. L'ironie est un plaisir si cher aux -Juifs—(et nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce -point)—qu'ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et pour -les ennemis même, qui leur offrent une occasion de l'exercer à leurs -dépens. D'ailleurs, Kohn ne laissait pas d'être touché par -l'intérêt que Christophe prenait à sa personne. Il se sentit disposé -à lui rendre service.</p> - -<p>—Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, -feriez-vous des travaux d'édition musicale?</p> - -<p>Christophe accepta avec empressement.</p> - -<p>—J'ai votre affaire, dit Kohn. Je connais intimement un des -chefs d'une grande maison d'éditions musicales, Daniel Hecht. Je vais -vous présenter; vous verrez ce qu'il y aura à faire. Moi, vous savez, je -n'y connais rien. Mais lui est un vrai musicien. Vous n'aurez pas de -peine à vous entendre.</p> - -<p>Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn n'était pas fâché -de se débarrasser de Christophe, tout en l'obligeant.</p> - - - - -<p>Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son bureau. Il avait, sur -son conseil, emporté quelques compositions pour les montrer à Hecht. -Ils trouvèrent celui-ci à son magasin de musique, près de l'Opéra. -Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux -doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut -cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec -eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s'asseoir. Il -resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur.</p> - -<p>Daniel Hecht était un homme d'une quarantaine d'années, grand, froid, -correctement mis, un type phénicien très marqué, l'air intelligent et -désagréable, figure renfrognée, poil noir, barbe de roi assyrien, -longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait -une façon de parler glaciale et brutale, qui frappait comme une -insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus -apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à une disposition -méprisante de son caractère; mais elle tenait encore plus à ce qu'il -y avait en lui d'automatique et de guindé. Les Juifs de cette espèce -ne sont point rares; et l'opinion n'est pas tendre pour eux: elle taxe -d'arrogance cette raideur cassante, qui est souvent le fait d'une -gaucherie incurable de corps et d'âme.</p> - -<p>Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux -badinage, avec des éloges exagérés. Christophe, décontenancé par -l'accueil, se balançait, son chapeau et ses manuscrits à la main. -Lorsque Kohn eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s'être -douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement la tête vers -lui, et, sans le regarder, dit:</p> - -<p>—Krafft... Christophe Krafft... Je n'ai jamais entendu ce -nom.</p> - -<p>Christophe reçut cette parole, comme un coup de poing en pleine -poitrine. Le rouge lui monta au visage. Il répondit avec colère:</p> - -<p>—Vous l'entendrez plus tard.</p> - -<p>Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbablement, comme si -Christophe n'existait pas:</p> - -<p>—Krafft... Non. Je ne connais pas.</p> - -<p>Il était de ces gens, pour qui c'est déjà une mauvaise note que de -n'être pas connu d'eux.</p> - -<p>Il continua, en allemand:</p> - -<p>—Et vous êtes du <i>Rhein-Land?</i>... C'est étonnant combien il -y a de gens là-bas qui se mêlent de musique! Je crois qu'il n'y en a pas -un qui ne prétende être musicien.</p> - -<p>Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; mais Christophe -le prit autrement. Il eût répliqué, si Kohn ne l'avait devancé.</p> - -<p>—Ah! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me rendrez cette -justice que moi, je n'y entends rien.</p> - -<p>—Cela fait votre éloge, répondit Hecht.</p> - -<p>—S'il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit sèchement -Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l'affaire.</p> - -<p>Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec la même -indifférence:</p> - -<p>—Vous avez déjà écrit de la musique? Qu'est-ce que vous avez -écrit? Des <i>lieder</i>, naturellement?</p> - -<p>—Des <i>lieder</i>, deux symphonies, des poèmes symphoniques, -des quatuors, des suites pour piano, de la musique de scène, dit -Christophe, bouillonnant.</p> - -<p>—On écrit beaucoup en Allemagne, fit Hecht, avec une politesse -dédaigneuse.</p> - -<p>Il était d'autant plus méfiant, à l'égard du nouveau venu, que celui-ci -avait écrit tant d'œuvres, et que lui, Daniel Hecht, ne les connaissait -pas.</p> - -<p>—Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, puisque -vous m'êtes recommandé par mon ami Hamilton. Nous faisons en ce moment une -collection, une <i>Bibliothèque de la jeunesse</i>, où nous publions des -morceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous «simplifier» le -<i>Carnaval</i> de Schumann, et l'arranger à quatre, six et huit -mains?</p> - -<p>Christophe tressauta:</p> - -<p>—Et voilà ce que vous m'offrez, à moi, à moi!...</p> - -<p>Ce «moi» naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit un air offensé:</p> - -<p>—Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce n'est point -là un travail si facile! S'il vous paraît trop aisé, tant mieux! Nous -verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous -croire. Mais enfin, je ne vous connais pas.</p> - -<p>Il pensait, à part lui:</p> - -<p>—Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la barbe à -Johannes Brahms lui-même.</p> - -<p>Christophe, sans répondre,—(car il s'était promis de réprimer ses -emportements)—enfonça son chapeau sur sa tête, et se dirigea vers la -porte. Kohn l'arrêta, en riant:</p> - -<p>—Attendez, attendez donc! dit-il.</p> - -<p>Et, se tournant vers Hecht:</p> - -<p>—Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que -vous puissiez vous faire une idée.</p> - -<p>—Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela.</p> - -<p>Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht y jeta les -yeux, négligemment.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est? <i>Une Suite pour piano</i>... (Lisant:) -<i>Une journée</i>... Ah! toujours de la musique à programme!...</p> - -<p>Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il -était excellent musicien, possédait son métier, d'ailleurs ne voyait -rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à -qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l'œuvre, d'un air -dédaigneux; il était très frappé du talent qu'elle révélait; mais -sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de -Christophe lui défendaient d'en rien montrer. Il alla jusqu'au bout, en -silence, ne perdant pas une note:</p> - -<p>—Oui, dit-il enfin, d'un ton protecteur, c'est assez bien -écrit.</p> - -<p>Une critique violente eût moins blessé Christophe.</p> - -<p>—Je n'ai pas besoin qu'on me le dise, fit-il, exaspéré.</p> - -<p>—J'imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce -morceau, c'est pour que je vous dise ce que j'en pense.</p> - -<p>—En aucune façon.</p> - -<p>—Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous venez me -demander.</p> - -<p>—Je vous demande du travail, pas autre chose.</p> - -<p>—Je n'ai rien autre à vous offrir, pour le moment, que ce que je -vous ai dit. Encore n'en suis-je pas sûr. J'ai dit que cela se pourrait.</p> - -<p>—Et vous n'avez pas d'autre moyen d'occuper un musicien comme -moi?</p> - -<p>—Un musicien comme vous? dit Hecht, d'un ton d'ironie blessante. -D'aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n'ont pas cru cette -occupation au-dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais -nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m'en ont été -reconnaissants.</p> - -<p>—C'est qu'ils sont des jean-foutre, éclata Christophe.—(Il -connaissait déjà des finesses de la langue française.)—Vous vous -trompez, si vous croyez que vous avez affaire à quelqu'un de leur -espèce. Croyez-vous m'en imposer avec vos façons de ne pas me regarder -en face et de me parler du bout des dents? Vous n'avez même pas daigné -répondre à mon salut, quand je suis entré... Mais qu'est-ce que vous -êtes donc, pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien? -Avez-vous jamais rien écrit?... Et vous prétendez m'apprendre comment -on écrit, à moi, dont c'est la vie d'écrire!... Et vous ne trouvez -rien de mieux à m'offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer -de grands musiciens et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour -faire danser les petites filles!... Adressez-vous à vos Parisiens, -s'ils sont assez lâches pour se laisser faire la leçon par vous! Pour -moi, j'aime mieux crever!</p> - -<p>Impossible d'arrêter le torrent.</p> - -<p>Hecht dit, glacial:</p> - -<p>—Vous êtes libre.</p> - -<p>Christophe sortit, en faisant claquer les portes. Hecht haussa les -épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui riait:</p> - -<p>—Il y viendra, comme les autres.</p> - -<p>Au fond, il l'estimait. Il était assez intelligent pour sentir la -valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l'emportement -injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la -rareté,—dans le monde artistique plus qu'ailleurs. Mais son -amour-propre s'était buté: à aucun prix, il n'eût consenti à -reconnaître ses torts. Il avait le besoin loyal de rendre justice à -Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe -ne s'humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revînt: son -triste scepticisme et son expérience de la vie lui avaient fait -connaître l'avilissement inévitable des volontés par la misère.</p> - - - - -<p>Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place à l'abattement. -Il se sentait perdu. Le faible appui sur lequel il comptait s'était -écroulé. Il ne doutait pas qu'il ne se fût fait un ennemi mortel, non -seulement de Hecht, mais de Kohn qui l'avait présenté. C'était la -solitude absolue dans une ville ennemie. En dehors de Diener et de Kohn, -il ne connaissait personne. Son amie Corinne, la belle actrice, avec qui -il s'était lié en Allemagne, n'était pas à Paris,—elle faisait -encore une tournée à l'étranger, en Amérique, et cette fois pour son -compte: car elle était devenue célèbre; les journaux publiaient de -bruyants échos de son voyage. Quant à la petite institutrice -française, qu'il avait, sans le vouloir, fait renvoyer de sa place, et -dont la pensée avait été longtemps pour lui un remords, combien de -fois s'était-il promis de la retrouver, quand il serait à Paris! Mais -maintenant qu'il était à Paris, il s'apercevait qu'il n'avait oublié -qu'une chose: son nom. Impossible de se le rappeler. Il ne se souvenait -que du prénom: Antoinette. Au reste, quand la mémoire lui serait -revenue, le moyen de retrouver une pauvre petite institutrice, dans -cette fourmilière humaine!</p> - -<p>Il fallait s'assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait à -Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa répugnance, de -demander à son hôte, le gros cabaretier, s'il ne connaîtrait pas dans -le quartier des gens à qui il pourrait donner des leçons de piano. -L'homme tenait déjà en médiocre estime un locataire qui ne mangeait -qu'une fois par jour, et qui parlait allemand; il perdit tout respect, -quand il sut que ce n'était qu'un musicien. Il était un Français de -la vieille race, pour qui la musique est un métier de feignant. Il se -gaussa:</p> - -<p>—Du piano!... Vous tapez de ça? Compliments!... C'est-y curieux -tout de même de faire ce métier-là par goût! Moi, toute musique me fait -l'effet, comme s'il pleuvait... Après ça, vous pourriez peut-être -m'apprendre. Qu'est-ce que vous en diriez, vous autres? cria-t-il, en se -tournant vers des ouvriers qui buvaient.</p> - -<p>Ils rirent bruyamment.</p> - -<p>—C'est un joli métier, fit l'un. Pas salissant. Et puis, ça plaît -aux dames.</p> - -<p>Christophe comprenait mal le français, et plus mal la moquerie: il -cherchait ses mots; il ne savait pas s'il devait se fâcher. La femme du -patron eut pitié de lui:</p> - -<p>—Allons, allons, Philippe, tu n'es pas sérieux, dit-elle à son -mari.—Tout de même, continua-t-elle, en s'adressant à Christophe, il -y aurait peut-être bien quelqu'un qui ferait votre affaire.</p> - -<p>—Qui donc? demanda le mari.</p> - -<p>—La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un piano.</p> - -<p>—Ah! ces poseurs! C'est vrai.</p> - -<p>On apprit à Christophe qu'il s'agissait de la fille du boucher: ses -parents voulaient en faire une demoiselle; ils consentiraient à ce -qu'elle prît des leçons, quand ce ne serait que pour faire jaser. La -femme de l'hôtelier promit de s'en occuper.</p> - -<p>Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère voulait le voir. -Il alla chez elle. Il la trouva à son comptoir, au milieu des cadavres -de bêtes. Cette belle femme, au teint fleuri, au sourire doucereux, -prit un air digne, quand elle sut pourquoi il venait. Tout de suite, -elle aborda la question de prix, se hâtant d'ajouter qu'elle ne voulait -pas y mettre beaucoup, parce que le piano est une chose agréable, mais -pas nécessaire: elle lui offrit un franc l'heure. Après quoi, elle -demanda à Christophe, d'un air méfiant, si au moins il savait bien la -musique. Elle parut se rassurer et devint plus aimable, quand il dit que -non seulement il la savait, mais qu'il en écrivait: son amour-propre en -fut flatté; elle se promit de répandre dans le quartier la nouvelle -que sa fille prenait des leçons avec un compositeur.</p> - -<p>Quand Christophe se vit; le lendemain, assis près du piano,—un -horrible instrument, acheté d'occasion, et qui sonnait comme une -guitare,—avec la petite bouchère, dont les doigts courts et gros -trébuchaient sur les touches,—qui était incapable de distinguer un -son d'un autre,—qui se tortillait d'ennui,—qui lui bâillait au -nez, dès les premières minutes,—quand il eut à subir la surveillance -de la mère et sa conversation, ses idées sur la musique et sur -l'éducation musicale,—il se sentit si misérable, si misérablement -humilié qu'il n'avait même plus la force de s'indigner. Il rentrait -dans un état d'accablement; certains soirs, il ne pouvait dîner. S'il -en était tombé là au bout de quelques semaines, où ne descendrait-il -pas, par la suite? À quoi lui avait-il servi de se révolter contre -l'offre de Hecht? Ce qu'il avait accepté était plus dégradant encore.</p> - -<p>Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent; il se jeta -désespérément à genoux devant son lit, il pria... Qui priait-il? Qui -pouvait-il prier? Il ne croyait pas en Dieu, il croyait qu'il n'y avait -point de Dieu... Mais il fallait prier, il fallait se prier. Il n'y a -que les médiocres qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la -nécessité où sont les âmes fortes de faire retraite dans leur -sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée, Christophe -sentit, dans le silence bourdonnant de son cœur, la présence de son -Être éternel. Les flots de la misérable vie s'agitaient au-dessous de -Lui: qu'y avait-il de commun entre elle et Lui? Toutes les douleurs du -monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre son roc. -Christophe entendait battre ses artères, comme une mer intérieure; et -une voix répétait:</p> - -<p>—Éternel... Je suis... Je suis...</p> - -<p>Il la connaissait bien: si loin qu'il se souvînt, il avait toujours -entendu cette voix. Il lui arrivait de l'oublier; pendant des mois, il -cessait d'avoir conscience de son rythme puissant et monotone; mais il -savait qu'elle était là, qu'elle ne cessait jamais, pareille à -l'Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva dans cette musique le -calme et l'énergie qu'il y puisait, chaque fois qu'il s'y retrempait. -Il se releva, apaisé. Non, la dure vie qu'il menait n'avait rien du -moins dont il dût avoir honte; il pouvait manger son pain sans rougir; -ceux qui le lui faisaient acheter à ce prix, c'était à eux de rougir. -Patience! Le temps viendrait...</p> - -<p>Mais le lendemain, la patience recommençait à lui manquer; et malgré -ses efforts, il finit par éclater de rage, un jour pendant la leçon, -contre la stupide pécore, impertinente par surcroît, qui se moquait de -son accent, et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce -qu'il disait. Aux cris de colère de Christophe répondirent les -hurlements de la donzelle, effrayée et indignée qu'un homme qu'elle -payait osât lui manquer de respect. Elle cria qu'il l'avait -battue:—(Christophe lui avait secoué le bras assez rudement.)—La -mère se précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et -Christophe d'invectives. Le boucher parut à son tour, et déclara qu'il -n'admettait pas qu'un gueux de Prussien se permît de toucher à sa -fille. Christophe, blême de colère, honteux, incertain s'il -n'étranglerait pas l'homme, la femme, et la fille, se sauva sous -l'averse. Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n'eurent pas -de peine à se faire raconter l'histoire; et leur malveillance pour les -voisins en fut réjouie. Mais le soir, tout le quartier répétait que -l'Allemand était une brute, qui battait les enfants.</p> - - - - -<p>Christophe fit de nouvelles démarches chez des marchands de musique: -elles ne servirent à rien. Il trouvait les Français peu accueillants; -et leur agitation désordonnée l'ahurissait. Il avait l'impression -d'une société anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue et -despotique.</p> - -<p>Un soir qu'il errait sur les boulevards, découragé de l'inutilité de -ses efforts, il vit Sylvain Kohn, qui venait en sens inverse. Convaincu -qu'ils étaient brouillés, il détourna les yeux, et tâcha de passer -inaperçu. Mais Kohn l'appela:</p> - -<p>—Et qu'étiez-vous devenu depuis ce fameux jour? demanda-t-il en -riant. Je voulais aller chez vous; mais je n'ai plus votre adresse... -Tudieu, mon cher, je ne vous connaissais pas. Vous avez été épique.</p> - -<p>Christophe le regarda, surpris et un peu honteux:</p> - -<p>—Vous ne m'en voulez pas?</p> - -<p>—Vous en vouloir? Quelle idée!</p> - -<p>Bien loin de lui en vouloir, il avait été réjoui de la façon dont -Christophe avait étrillé Hecht: il avait passé un bon moment. Il lui -était fort indifférent que Hecht ou que Christophe eût raison; il -n'envisageait les gens que d'après le degré d'amusement qu'ils -pouvaient avoir pour lui; et il avait entrevu en Christophe une source -de haut comique, dont il se promettait bien de profiter.</p> - -<p>—Il fallait venir me voir, continuait-il. Je vous attendais. -Qu'est-ce que vous faites, ce soir? Vous allez venir diner. Je ne vous -lâche plus. Nous serons entre nous: quelques artistes, qui nous -réunissons, une fois par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce -monde-là. Venez. Je vous présenterai.</p> - -<p>Christophe s'excusait en vain sur sa tenue. Sylvain Kohn l'emmena.</p> - -<p>Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et montèrent au -premier. Christophe se trouva au milieu d'une trentaine de jeunes gens, -de vingt a trente-cinq ans, qui discutaient avec animation. Kohn le -présenta, comme venant de s'échapper des prisons d'Allemagne. Ils ne -firent aucune attention à lui, et n'interrompirent même pas leur -discussion passionnée, où Kohn, à peine arrivé, se jeta à la nage.</p> - -<p>Christophe, intimidé par cette société d'élite, se taisait, et il -était tout oreilles. Il ne réussissait pas à comprendre—ayant peine -à suivre la volubilité de parole française—quels grands intérêts -artistiques étaient débattus. Il avait beau écouter, il ne -distinguait que des mots comme «<i>trust</i>», «accaparement», «baisse -des prix», «chiffres des recettes», mêlés à ceux de «dignité de -l'art» et de «droits de l'écrivain». Il finit par s'apercevoir qu'il -s'agissait d'affaires commerciales. Un certain nombre d'auteurs, -appartenant, semblait-il, à une société financière, s'indignaient -contre les tentatives qui étaient faites pour constituer une société -rivale, disputant à la leur son monopole d'exploitation. La défection -de quelques-uns de leurs associés, qui avaient trouvé avantageux de -passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les jetait dans des -transports de fureur. Ils ne parlaient de guère moins que de couper des -têtes. «... Déchéance... Trahison... Flétrissure... Vendus...»</p> - -<p>D'autres ne s'en prenaient pas aux vivants: ils en avaient aux morts, -dont la copie gratuite obstruait le marché. L'œuvre de Musset venait -de tomber dans le domaine public, et, à ce qu'il paraissait, on -l'achetait beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l'État une -protection énergique, frappant de lourdes taxes les chefs-d'œuvre du -passé, afin de s'opposer à leur diffusion à prix réduits, qu'ils -taxaient aigrement de concurrence déloyale pour la marchandise des -artistes d'à présent.</p> - -<p>Ils s'interrompirent les uns et les autres pour écouter les chiffres -des recettes qu'avaient faites telle et telle pièce dans la soirée -d'hier. Tous s'extasièrent sur la chance d'un vétéran de l'art -dramatique, célèbre dans les deux mondes,—qu'ils méprisaient, mais -qu'ils enviaient encore plus.—Des rentes des auteurs ils passèrent à -celles des critiques. Ils s'entretinrent de celles que touchait—(pure -calomnie, sans doute?)—un de leurs confrères connu, pour chaque -première représentation d'un théâtre des boulevards, afin d'en dire -du bien. C'était un honnête homme: une fois le marché conclu, il le -tenait loyalement; mais son grand art était—(à ce qu'ils -prétendaient)—de faire de la pièce des éloges qui la fissent tomber -le plus promptement possible, afin qu'il y eût des premières souvent. -Le conte—(le compte)—fit rire, mais n'étonna point.</p> - -<p>Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots; ils parlaient de -«poésie», d'«art pour l'art». Dans ce bruit de gros sous, cela -sonnait: «l'art pour l'argent»; et ces mœurs de maquignons, -nouvellement introduites dans la littérature française, scandalisaient -Christophe. Comme il ne comprenait rien aux questions d'argent, il avait -renoncé à suivre la discussion, quand ils finirent par parler de -littérature,—ou, plutôt, de littérateurs.—Christophe dressa -l'oreille, en entendant le nom de Victor Hugo.</p> - -<p>Il s'agissait de savoir s'il avait été cocu. Ils discutèrent -longuement sur les amours de Sainte-Beuve et de madame Hugo. Après -quoi, ils parlèrent des amants de George Sand et de leurs mérites -respectifs. C'était la grande occupation de la critique littéraire -d'alors: après avoir tout exploré dans la maison des grands hommes, -visité les placards, retourné les tiroirs, et vidé les armoires, elle -fouillait l'alcôve. La pose de monsieur de Lauzun, à plat ventre sous -le lit du roi et de la Montespan, était de celles qu'elle -affectionnait, dans son culte pour l'histoire et pour la vérité:—(ils -avaient tous, en ce temps, le culte de la vérité).—Les convives de -Christophe montrèrent qu'ils en étaient possédés: rien ne les -lassait dans cette recherche du vrai. Ils l'étendaient à l'art -d'aujourd'hui, comme à l'art du passé; et ils analysèrent la vie -privée de certains des plus notoires contemporains, avec la même -passion d'exactitude. C'était une chose curieuse qu'ils connussent les -moindres détails de scènes, qui d'habitude se passent de tout témoin. -C'était à croire que les intéressés avaient été les premiers à -fournir le public de renseignements exacts, par dévouement pour la -vérité.</p> - -<p>Christophe, de plus en plus gêné, essayait de causer d'autre -chose avec ses voisins. Mais aucun ne s'occupait de lui. Ils -avaient bien commencé par lui poser quelques vagues questions sur -l'Allemagne,—questions qui lui avaient révélé, à son grand -étonnement, l'ignorance absolue, où étaient ces gens distingués et -qui semblaient instruits, des choses les plus élémentaires de leur -métier—littérature et art—en dehors de Paris; tout au plus -s'ils avaient entendu parler de quelques grands noms: Hauptmann, -Sudermann, Liebermann, Strauss (David, Johann, ou Richard?) parmi lesquels -ils s'aventuraient prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse -confusion. Au reste, s'ils avaient questionné Christophe, c'était par -politesse, non par curiosité: ils n'en avaient aucune; à peine s'ils -prirent garde à ce qu'il répondit; ils se hâtèrent de revenir aux -questions parisiennes qui délectaient le reste de la table.</p> - -<p>Christophe timidement tenta de parler de musique. Aucun de ces -littérateurs n'était musicien. Au fond, ils regardaient la musique -comme un art inférieur. Mais soi! succès croissant, depuis quelques -années, leur causait un secret dépit; et, puisqu'elle était à la -mode, ils feignaient de s'y intéresser. Ils faisaient grand bruit -surtout d'un récent opéra, dont ils n'étaient pas loin de faire dater -la musique, ou tout au moins l'ère nouvelle de la musique. Leur -ignorance et leur snobisme s'accommodaient de cette idée, qui les -dispensait de connaître le reste. L'auteur de cet opéra, un Parisien, -dont Christophe entendait le nom pour la première fois, avait, disaient -certains, fait table rase de tout ce qui était avant lui, renouvelé de -toutes pièces, re-créé la musique. Christophe sursauta. Il ne -demandait pas mieux que de croire au génie. Mais un génie de cette -trempe, qui d'un coup anéantissait le passé!... Nom de nom! C'était -un gaillard; comment diable avait-il pu faire?—Il demanda des -explications. Les autres, qui eussent été bien embarrassés pour lui -en donner, et que Christophe assommait, l'adressèrent au musicien de la -bande, le grand critique musical, Théophile Goujart, qui lui parla -aussitôt de septièmes et de neuvièmes. Christophe le suivit sur ce -terrain. Goujart savait la musique à peu près comme Sganarelle savait -le latin...</p> - -<p>—... <i>Vous n'entendez point le latin?</i></p> - -<p>—<i>Non.</i></p> - -<p>—(Avec enthousiasme) <i>Cabricias, arci thuram, catalamus, -singulariter... bonus, bona, bonum</i>...</p> - -<p>Se trouvant en présence d'un homme, qui «entendait le latin», il se -replia prudemment dans le maquis de l'esthétique. De ce refuge -inexpugnable, il se mit à fusiller Beethoven, Wagner, et l'art -classique, qui n'étaient pas en cause: (mais, en France, on ne peut -louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux qui ne sont -pas comme lui). Il proclamait l'avènement d'un art nouveau, foulant aux -pieds les conventions du passé. Il parlait d'une langue musicale, qui -venait d'être découverte par le Christophe Colomb de la musique -parisienne, et qui supprimait totalement la langue des classiques, en -faisait une langue morte.</p> - -<p>Christophe, tout en réservant son opinion sur le génie novateur, dont -il attendait d'avoir vu les œuvres, se sentait en défiance contre ce -Baal musical, à qui l'on sacrifiait la musique tout entière. Il était -scandalisé d'entendre parler ainsi des maîtres; et il ne se rappelait -pas que naguère, en Allemagne, il en avait dit bien d'autres. Lui qui -se croyait là-bas un révolutionnaire en art, lui qui scandalisait par -sa hardiesse de jugement et sa verte franchise,—dès les premiers -mots en France, il se sentait devenu conservateur. Il voulut discuter, et -il eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien élevé, qui -avance des arguments et ne les démontre pas, mais en homme du métier, -qui va chercher des faits précis, et qui vous en assomme. Il ne -craignit pas d'entrer dans des explications techniques; et sa voix, en -discutant, montait à des intonations, bien faites pour blesser les -oreilles d'une société d'élite, où ses arguments et la chaleur qu'il -mettait à les soutenir paraissaient également ridicules. Le critique -se hâta de mettre fin par un mot, dit d'esprit, à une discussion -fastidieuse, où Christophe venait de s'apercevoir avec stupéfaction -que son interlocuteur ne savait rien de ce dont il parlait. L'opinion -était faite désormais sur l'Allemand pédantesque et suranné; et, -sans qu'on la connût, sa musique fut jugée détestable. Mais -l'attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux railleurs, -prompts à saisir les ridicules, avait été ramenée vers ce personnage -bizarre, qui agitait avec des mouvements gauches et violents des bras -maigres aux mains énormes, et qui dardait des regards furibonds, en -criant d'une voix suraiguë. Sylvain Kohn entreprit d'en donner la -comédie à ses amis.</p> - -<p>La conversation s'était définitivement écartée de la littérature -pour s'attacher aux femmes. À vrai dire, c'étaient les deux faces d'un -même sujet: car dans leur littérature il n'était guère question que -de femmes, et dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient -frottées de choses ou de gens de lettres.</p> - -<p>On parlait d'une honnête dame, connue dans le monde parisien, qui -venait de faire épouser son amant à sa fille, pour mieux se le -réserver. Christophe s'agitait sur sa chaise et faisait une grimace de -dégoût. Kohn s'en aperçut; et, poussant du coude son voisin, il fit -remarquer que le sujet semblait passionner l'Allemand, qui sans doute -brûlait d'envie de connaître la dame. Christophe rougit, balbutia, -puis finit par dire avec colère que de telles femmes il fallait les -fouetter. Un éclat de rire homérique accueillit sa proposition; et -Sylvain Kohn, d'un ton flûté, protesta qu'on ne devait pas toucher une -femme, même avec une fleur... etc... etc... (Il était à Paris le -chevalier de l'Amour.)—Christophe répondit qu'une femme de cette -espèce n'était ni plus ni moins qu'une chienne, et qu'avec les chiens -vicieux il n'y avait qu'un remède: le fouet. On se récria bruyamment. -Christophe dit que leur galanterie était de l'hypocrisie, que -c'étaient toujours ceux qui respectaient le moins les femmes, qui -parlaient le plus de les respecter; et il s'indigna contre leurs récits -scandaleux. On lui opposa qu'il n'y avait là aucun scandale, rien que -de naturel; et tous furent d'accord pour reconnaître en l'héroïne de -l'histoire non seulement une femme charmante, mais <i>la</i> Femme, par -excellence. L'Allemand s'exclama. Sylvain Kohn lui demanda sournoisement -comment était donc la Femme, telle qu'il l'imaginait. Christophe sentit -qu'on lui tendait un panneau; mais il y donna en plein, emporté par sa -violence et par sa conviction. Il se mit à expliquer à ces Parisiens -gouailleurs ses idées sur l'amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les -cherchait pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des -expressions invraisemblables, disant des énormités qui faisaient la -joie de l'auditoire, et ne se troublant pas, avec un sérieux admirable, -une insouciance touchante du ridicule: car il ne pouvait pas ne pas voir -qu'ils se moquaient de lui effrontément. À la fin, il s'empêtra dans -une phrase, n'en put sortir, donna un coup de poing sur la table, et se -tut.</p> - -<p>On essaya de le relancer dans la discussion; mais il fronça les -sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur la table, honteux et -irrité. Il ne desserra plus les dents jusqu'à la fin du diner, si ce -n'est pour manger et pour boire. Il buvait énormément, au contraire de -ces Français, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin l'y -encourageait malignement, et remplissait son verre, qu'il vidait sans y -penser. Mais, quoiqu'il ne fût pas habitué à ces excès de table, -surtout après les semaines de privations qu'il venait de passer, il -tint bon et ne donna pas le spectacle ridicule que les autres -espéraient. Il restait absorbé; on ne faisait plus attention à lui: -on pensait qu'il était assoupi par le vin. En outre de la fatigue qu'il -avait à suivre une conversation française, il était las de n'entendre -parler que de littérature,—acteurs, auteurs, éditeurs, bavardages de -coulisses ou d'alcôves littéraires: à cela se réduisait le monde! Au -milieu de ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne -parvenait à fixer en lui ni une physionomie, ni une pensée. Ses yeux -de myope, vagues et absorbés, faisaient le tour de la table lentement, -se posant sur les gens, et ne semblant pas les voir. Il les voyait -pourtant mieux que quiconque; mais il n'en avait pas conscience. Son -regard n'était point comme celui de ces Parisiens et de ces Juifs, qui -happe à coups de bec des lambeaux d'objets, menus, menus, menus, et les -dépèce en un instant. Il s'imprégnait longuement, en silence, des -êtres, comme une éponge; et il les emportait. Il lui semblait n'avoir -rien vu, et ne se souvenir de rien. Longtemps après,—des heures, -souvent des jours,—lorsqu'il était seul et regardait en lui, il -s'apercevait qu'il avait tout raflé.</p> - -<p>Pour l'instant, il n'avait l'air que d'un lourdaud d'Allemand, qui -s'empiffrait de mangeaille, attentif seulement à ne pas perdre une -goulée. Et il ne distinguait rien, sinon qu'en écoutant les convives -s'interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une insistance -d'ivrogne, pourquoi tant de ces Français avaient des noms étrangers: -flamands, allemands, juifs, levantins, anglo ou hispano-américains...</p> - -<p>Il ne s'aperçut pas que l'on se levait de table. Il restait seul assis; -et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs -labourés, des prairies au bord de l'eau, de la vieille maman. Quelques -convives causaient encore, debout, à l'autre bout de la salle. La -plupart étaient déjà partis. Enfin il se décida, se leva, à son -tour, et, ne regardant personne, il alla chercher son manteau et son -chapeau accrochés à l'entrée. Après les avoir mis, il partait sans -dire bonsoir, quand, par l'entrebâillement d'une porte, il aperçut -dans un cabinet voisin un objet qui le fascina: un piano. Il y avait -plusieurs semaines qu'il n'avait touché à un instrument de musique. Il -entra, caressa amoureusement les touches, s'assit, et, son chapeau sur -la tête, son manteau sur le dos, il commença de jouer. Il avait -parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux -personnes se glissaient dans la pièce pour l'entendre. L'une était -Sylvain Kohn, passionné de musique,—Dieu sait pourquoi! car il n'y -comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. L'autre -était le critique musical, Théophile Goujart. Celui-là—(c'était -plus simple)—ne comprenait ni n'aimait la musique; mais cela ne le -gênait point pour en parler. Au contraire: il n'y a pas d'esprits plus -libres que ceux qui ne savent point ce dont ils parlent: car il leur est -indifférent d'en dire une chose plutôt qu'une autre.</p> - -<p>Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe -noire, de lourds accroche-cœur sur le front, un front qui se fronçait -de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme -grossièrement sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes -courtes, une grasse poitrine: une sorte de marchand de bois, ou de -portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe -arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans -ce temps-là, en France, était le seul moyen d'arriver. Il s'était -attaché à la fortune d'un ministre de sa province, dont il s'était -découvert vaguement parent ou allié,—quelque fils «du bâtard de son -apothicaire».—Les ministres ne sont pas éternels. Quand le sien -avait paru près de sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau, -après en avoir emporté tout ce qu'il pouvait prendre, notamment des -décorations: car il aimait la gloire. Las de la politique, où depuis -quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron, -et même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait cherché, à -l'abri des orages, une situation de tout repos, où il pourrait ennuyer -les autres, sans être ennuyé lui-même. La critique était tout -indiquée. Justement, une place de critique musical était vacante dans -un des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune compositeur de -talent, avait été congédié, parce qu'il s'obstinait à dire ce qu'il -pensait des œuvres et des auteurs. Goujart ne s'était jamais occupé -de musique, et il ne savait rien: on le choisit sans hésiter. On en -avait assez des gens compétents; au moins, avec Goujart, on n'avait -rien à craindre; il n'attachait pas une importance ridicule à ses -opinions; toujours aux ordres de la direction, et prêt à en faire -passer les éreintements et les réclames. Qu'il ne fût pas musicien, -c'était une considération secondaire. La musique, chacun en sait assez -en France. Goujart avait vite acquis la science indispensable. Le moyen -était simple: il s'agissait, aux concerts, de prendre pour voisin -quelque bon musicien, si possible un compositeur, et de lui faire dire -ce qu'il pensait des œuvres qu'on jouait. Au bout de quelques mois de -cet apprentissage, on connaissait le métier: l'oison pouvait voler. À -la vérité, ce n'était pas comme un aigle; et Dieu sait les sottises -que Goujart déposait dans sa feuille, avec autorité! Il écoutait et -lisait à tort et à travers, embrouillait tout dans sa lourde cervelle, -et faisait arrogamment la leçon aux autres; il écrivait dans un style -prétentieux, bariolé de calembours, et lardé de pédantismes -agressifs; il avait une mentalité de pion de collège. Parfois, de loin -en loin, il s'était attiré de cruelles ripostes: dans ces cas-là, il -faisait le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à la fois -un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les -circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus -d'une situation ou d'une gloire officielle: (c'était le seul moyen -qu'il eût d'évaluer sûrement le mérite musical.) Il traitait -dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques.—Ce n'était -pas une bête.</p> - -<p>Malgré l'autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur -il savait qu'il ne savait rien en musique; et il avait conscience que -Christophe s'y connaissait très bien. Il se serait gardé de le dire; -mais cela lui en imposait.—Et maintenant, il écoutait Christophe, -qui jouait; et il s'évertuait à comprendre, l'air absorbé, profond, ne -pensant à rien; il ne voyait goutte dans ce brouillard de notes, et il -hochait la tête en connaisseur, mesurant ses signes d'approbation sur -les clignements d'yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand'peine à rester -tranquille.</p> - -<p>Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées -du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui -avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs. -Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains avec -énergie,—Sylvain Kohn glapissant qu'il avait joué comme un dieu, -Goujart affirmant d'un air doctoral qu'il avait la main gauche de -Rubinstein et la main droite de Paderewski—(à moins que ce ne fût le -contraire).—Ils s'accordaient tous deux pour déclarer qu'un tel talent -ne devrait pas rester sous le boisseau, et ils s'engagèrent à le -mettre en valeur. Pour commencer, tous deux comptaient bien en tirer -pour eux-mêmes tout l'honneur et le profit possibles.</p> - - - - -<p>Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à venir chez lui, -mettant aimablement à sa disposition l'excellent piano qu'il avait, et -dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée, -accepta, sans se faire prier; et il usa de l'invitation.</p> - -<p>Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de -jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l'en laisser -jouir en paix. Lui-même en jouissait sincèrement. Par un de ces -phénomènes bizarres, que chacun peut observer, cet homme qui n'était -pas musicien, qui n'était pas artiste, qui avait le cœur le plus sec, -le plus dénué de toute poésie, de toute bonté profonde, était pris -sensuellement par ces musiques, qu'il ne comprenait pas, mais d'où se -dégageait pour lui une force de volupté. Malheureusement, il ne -pouvait pas se taire. Il fallait qu'il parlât, tout haut, pendant que -Christophe jouait. Il soulignait la musique d'exclamations emphatiques, -comme un snob au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues. -Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu'il ne pouvait pas -continuer ainsi. Kohn s'évertuait à se taire; mais c'était plus fort -que lui: il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siffloter, -tapoter, fredonner, imiter les instruments. Et quand le morceau était -fini, il eût crevé, s'il n'avait fait part à Christophe de ses -ineptes réflexions.</p> - -<p>Il était un curieux mélange de sentimentalité germanique, de blague -parisienne, et de fatuité qui lui appartenait en propre. Tantôt -c'étaient des jugements apprêtés et précieux, tantôt des -comparaisons extravagantes, tantôt des indécences, des obscénités, -des insanités, des coquecigrues. Pour louer Beethoven, il y voyait des -polissonneries, une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant -badinage dans de sombres pensées. Le <i>quatuor en ut dièze mineur</i> lui -semblait aimablement crâne. Le sublime adagio de la <i>Neuvième -Symphonie</i> lui rappelait Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent -la Symphonie en ut mineur, il criait: «N'entrez pas! Il y a -quelqu'un!» Il admirait la bataille de <i>Heldenleben</i>, parce qu'il -prétendait y reconnaître le ronflement d'une automobile. Et partout, -des images pour expliquer les morceaux, et des images puériles, -incongrues. On se demandait comment il pouvait aimer la musique. -Cependant, il l'aimait; à certaines de ces pages, qu'il comprenait de -la façon la plus cocasse, les larmes lui venaient aux yeux. Mais, -après avoir été ému par une scène de Wagner, il tapotait sur le -piano un galop d'Offenbach, ou chantonnait une scie de café-concert, -après l'<i>Ode à la joie.</i> Alors Christophe bondissait, et il hurlait de -colère.—Mais le pire n'était pas quand Sylvain Kohn était absurde; -c'était quand il voulait dire des choses profondes et délicates, quand -il voulait poser aux yeux de Christophe, quand c'était Hamilton, et non -Sylvain Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe dardait sur -lui un regard chargé de haine, et il l'écrasait sous des paroles -froidement injurieuses, qui blessaient l'amour-propre de Hamilton: les -séances de piano se terminaient fréquemment par des brouilles. Mais, -le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, qui avait remords de sa -violence, s'obligeait à revenir.</p> - -<p>Tout cela n'eût encore été rien, si Kohn avait pu se retenir -d'inviter des amis à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire -montre de son musicien.—La première fois que Christophe trouva chez -Kohn trois ou quatre petits Juifs et la maîtresse de Kohn, une grande -fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours -ineptes et parlait de ce qu'elle avait mangé, mais qui se croyait -musicienne, parce qu'elle étalait ses cuisses, chaque soir, dans une -Revue des Variétés,—Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il -déclara tout net à Sylvain Kohn qu'il ne jouerait plus chez lui. -Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu'il n'inviterait plus personne. -Mais il continua en cachette, installant ses invités dans une pièce -voisine. Naturellement, Christophe finit par s'en apercevoir; il s'en -alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus.</p> - -<p>Toutefois, il devait ménager Kohn, qui le présentait dans des familles -cosmopolites et lui trouvait des leçons.</p> - - - - -<p>De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours après, chercher -Christophe dans son taudis. Il ne se montra pas offusqué de le trouver -si mal logé. Au contraire: il fut charmant. Il lui dit:</p> - -<p>—J'ai pensé que cela vous ferait plaisir d'entendre un peu de -musique; et comme j'ai mes entrées partout, je suis venu vous prendre.</p> - -<p>Christophe fut ravi. Il trouva l'attention délicate, et remercia avec -effusion. Goujart était tout différent de ce qu'il l'avait vu, le -premier soir. Seul à seul avec lui, il était sans morgue, bon enfant, -timide, cherchant à s'instruire. Ce n'était que lorsqu'il se trouvait -avec d'autres qu'il reprenait instantanément son air supérieur et son -ton cassant. D'ailleurs, son désir de s'instruire avait toujours un -caractère pratique. Il n'était pas curieux de ce qui n'était pas -d'actualité. Pour le moment, il voulait savoir ce que Christophe -pensait d'une partition qu'il avait reçue, et dont il eut été bien -embarrassé pour rendre compte: car il lisait à peine ses notes.</p> - -<p>Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. L'entrée en était -commune avec un music-hall. Par un boyau sinueux, on accédait à une -salle sans dégagements: l'atmosphère était étouffante; les sièges, -trop étroits, entassés; une partie du public se tenait debout, -bloquant toutes les issues:—l'inconfortable français. Un homme, qui -semblait rongé d'un incurable ennui, dirigeait au galop une symphonie -de Beethoven, comme s'il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons -d'une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêlera la -marche funèbre de <i>l'Héroïque.</i> Le public arrivait toujours, -s'installait, se lorgnait. Quand il eut fini d'arriver, il commença de -partir. Christophe tendait les forces de son cerveau pour suivre -le fil de l'œuvre, à travers cette foire; et, au prix d'efforts -énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir,—(car l'orchestre -était habile, et Christophe était sevré depuis longtemps de musique -symphonique),—quand Goujart le prit par le bras, et lui dit, au -milieu du concert.</p> - -<p>—Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre concert.</p> - -<p>Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua point, et il suivit -son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans -une autre salle, qui sentait l'écurie, et où, à d'autres heures, on -jouait des féeries et des pièces populaires:—(la musique, à Paris, -est comme ces ouvriers pauvres qui se mettent à deux pour louer un -logement: lorsque l'un sort du lit, l'autre entre dans les draps -chauds.)—Point d'air, naturellement: depuis le roi Louis XIV, les -Français le jugent malsain; et l'hygiène des théâtres, comme -autrefois celle de Versailles, est qu'on n'y respire point. Un noble -vieillard, avec des gestes de dompteur, déchaînait un acte de Wagner: -la malheureuse bête—l'acte—ressemblait à ces lions de -ménagerie, ahuris d'affronter les feux de la rampe, et qu'il faut -cravacher pour les faire ressouvenir qu'ils sont pourtant des lions. De -grosses pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette -exhibition, le sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau, -que le dompteur eut salué, et qu'ils eurent été récompensés tous deux par -le tapage du public, Goujart eut la prétention d'emmener encore -Christophe à un troisième concert. Mais, cette fois, Christophe fixa -ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu'il ne bougerait -plus: il en avait assez de courir d'un concert à l'autre, attrapant au -passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de concerto. En -vain, Goujart essayait de lui expliquer que la critique musicale à -Paris était un métier, où il était plus essentiel de voir que -d'écouler. Christophe protesta que la musique n'était pas faite pour -être entendue en fiacre, et qu'elle voulait du recueillement. Ce -mélange de concerts lui tournait le cœur: un seul lui suffisait, à la -fois.</p> - -<p>Il était bien surpris de cette incontinence musicale. Il croyait, comme -la plupart des Allemands, que la musique tenait en France peu de place; -et il s'attendait à ce qu'on la lui servît par petites rations, mais -très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze concerts en sept -jours. Il y en avait pour tous les soirs de la semaine, et souvent deux -ou trois par soir, à la même heure, dans des quartiers différents. -Pour le dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, toujours. -Christophe admirait cet appétit de musique. Il n'était pas moins -frappé de l'abondance des programmes. Il pensait jusque-là que ses -compatriotes avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui -avaient plus d'une fois répugné en Allemagne. Il constata que les -Parisiens leur eussent rendu des points à table. On leur faisait bonne -mesure: deux symphonies, un concerto, une ou deux ouvertures, un acte de -drame lyrique. Et de toute provenance: allemand, russe, scandinave, -français,—bière, champagne, orgeat et vin,—ils avalaient tout, -sans broncher. Christophe s'émerveillait que les oiselles de Paris eussent -un aussi vaste estomac. Cela ne les gênait guère! Le tonneau des -Danaïdes... Il ne restait rien au fond.</p> - -<p>Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quantité de musique se -réduisait en somme à fort peu de chose. Il trouvait à tous les -concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes -copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant -Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l'intervalle, que de -lacunes! Il semblait que la musique se réduisît à cinq ou six noms -célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et, depuis -l'alliance franco-russe, à une demi-douzaine de morceaux -moscovites.—Rien des anciens Français. Rien des grands Italiens. -Rien des colosses Allemands du XVII<sup>e</sup> et du XVIII<sup>e</sup> -siècles. Rien de la musique allemande contemporaine, à l'exception du seul -Richard Strauss, qui, plus avisé que les autres, venait lui-même chaque -année imposer ses œuvres nouvelles au public parisien. Rien de la musique -belge. Rien de la musique tchèque. Mais le plus étonnant: presque rien de -la musique française contemporaine.—Cependant, tout le monde en -parlait, en termes mystérieux, comme d'une chose qui révolutionnait le -monde. Christophe était à l'affût des occasions d'en entendre; il avait -une large curiosité, sans parti pris: il brûlait du désir de connaître -du nouveau, d'admirer des œuvres de génie. Mais malgré tous ses -efforts, il ne parvenait pas à en entendre: car il ne comptait pas -trois ou quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids et -sagement compliqués, auxquels il n'avait pas prêté grande attention.</p> - - - - -<p>En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha -à se renseigner auprès de la critique musicale.</p> - -<p>Ce n'était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non -seulement les différentes feuilles musicales se contredisaient l'une -l'autre à cœur-joie; mais chacune d'elles se contredisait elle-même, -d'un article à l'autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si -l'on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses -propres articles, et le public n'en lisait aucun. Mais Christophe, qui -voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s'acharnait -à ne rien passer; et il admirait le calme guilleret de ce peuple, qui -se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l'eau.</p> - -<p>Au milieu de ces divergences d'opinions, une chose le frappa: l'air -doctoral des critiques. Qui donc avait prétendu que les Français -étaient d'aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que -voyait Christophe étaient enharnachés de plus de science -musicale,—même quand ils ne savaient rien,—que toute la -critique d'outre-Rhin.</p> - -<p>En ce temps-là, les critiques musicaux français s'étaient décidés -à apprendre la musique. Il y en avait même quelques-uns qui la -savaient: c'étaient des originaux; ils s'étaient donné la peine de -réfléchir sur leur art et de penser par eux-mêmes. Ceux-là, -naturellement, n'étaient pas très connus: ils restaient cantonnés -dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux -n'étaient pas pour eux. Braves gens, intelligents, intéressants, que -leur isolement inclinait parfois au paradoxe, et l'habitude de causer -tout seuls, à l'intolérance de jugement et au bavardage.—Les autres -avaient appris hâtivement les rudiments de l'harmonie; et ils restaient -ébahis devant leur science récente. Ainsi que monsieur Jourdain, -lorsqu'il vient d'apprendre les règles de la grammaire, ils étaient -dans l'émerveillement:</p> - -<p>—<i>D, a, Da, F, a, Fa, R, a, Ra... Ah! que cela est beau!... -Ah! la belle chose que de savoir quelque chose!</i>...</p> - -<p>Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, d'harmoniques et -de sons résultants, d'enchaînements de neuvièmes et de successions de -tierces majeures. Quand ils avaient nommé les suites d'harmonies qui se -déroulaient dans une page, ils s'épongeaient le front avec fierté: -ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils croyaient presque l'avoir -écrit. À vrai dire, ils n'avaient fait que le répéter, en termes -d'école, comme un collégien qui fait l'analyse grammaticale d'une page -de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs de concevoir la -musique comme une langue naturelle de l'âme que, lorsqu'ils n'en -faisaient pas une succursale de la peinture, ils la logeaient dans les -faubourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes de -construction harmonique. Des gens aussi savants devaient naturellement -en remontrer aux musiciens passés. Ils trouvaient des fautes dans -Beethoven, donnaient de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour -Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n'existait pour eux, à -cette heure de la mode, que Jean-Sébastien Bach, et Claude Debussy. -Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières -années, commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout -dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement -Rameau, et Couperin dit le Grand.</p> - -<p>Entre ces savants hommes, des luttes épiques s'élevaient. Ils étaient -tous musiciens; mais comme ils ne l'étaient pas tous de la même -manière, ils prétendaient, chacun, que sa manière seule était la -bonne, et ils criaient: raca! sur celles de leurs confrères. Ils se -traitaient mutuellement de faux littérateurs et de faux savants; ils se -lançaient à la tête les mots d'idéalisme et de matérialisme, de -symbolisme et de vérisme, de subjectivisme et d'objectivisme. -Christophe se disait que ce n'était pas la peine d'être venu -d'Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d'Allemands. Au lieu de -savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous tant de façons -diverses d'en jouir, ils ne toléraient pas d'autre façon que la leur; -et un nouveau <i>Lutrin</i>, une guerre acharnée, divisait en ce moment -les musiciens en deux armées: celle du contrepoint, et celle de l'harmonie. -Comme les <i>Gros-boutiens</i> et les <i>Petits-boutiens</i>, les uns -soutenaient âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les -autres qu'elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre -parler que d'accords savoureux, d'enchaînements fondants, d'harmonies -succulentes: ils parlaient de musique, comme d'une boutique de -pâtisserie. Ceux-là n'admettaient point qu'on s'occupât de l'oreille, -cette guenille: la musique était pour eux un discours, une Assemblée -parlementaire, où les orateurs parlaient tous à la fois, sans -s'occuper de leurs voisins, jusqu'à ce qu'ils eussent fini; tant pis si -on ne les entendait pas! On pourrait lire leurs discours, le lendemain, -au <i>Journal officiel</i>: la musique était faite pour être lue, et non -pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première -fois, de cette querelle entre les <i>Horizontalistes</i> et les -<i>Verticalistes</i>, il pensa qu'ils étaient tous fous. Sommé de prendre -parti entre l'armée de la <i>Succession</i> et l'armée de la -<i>Superposition</i>, il leur répondit par sa devise habituelle, qui -n'était pas tout à fait celle de Sosie:</p> - -<p>—Messieurs, ennemi de tout le monde!</p> - -<p>Et comme ils insistaient, demandant:</p> - -<p>—De l'harmonie et du contrepoint, qu'est-ce qui importe le plus -en musique?</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—La musique. Montrez-moi donc la vôtre!</p> - -<p>Sur leur musique, ils étaient tous d'accord. Ces batailleurs -intrépides, qui se gourmaient à qui mieux mieux, quand ils ne -gourmaient point quelque vieux mort illustre, dont la célébrité avait -trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune: l'ardeur -de leur patriotisme musical. La France était pour eux le grand peuple -musical. Ils proclamaient sur tous les tons la déchéance de -l'Allemagne.—Christophe n'en était pas blessé. Il l'avait tellement -décrétée lui-même qu'il ne pouvait de bonne foi contredire à ce -jugement. Mais la suprématie de la musique française l'étonnait un -peu: à vrai dire, il en voyait peu de traces dans le passé. Les -musiciens français affirmaient cependant que leur art avait été -admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique -française, ils commençaient par ridiculiser toutes les gloires -françaises du siècle dernier, à part celle d'un seul maître très -bon, très pur, qui était Belge. Cette exécution faite, on en était -plus à l'aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient -oubliés, et dont certains étaient restés jusqu'à ce jour totalement -inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le -monde de la Révolution française, les musiciens regardaient celle-ci -comme une chaîne de montagnes, qu'il fallait gravir pour contempler, -derrière, l'âge d'or de la musique, l'Eldorado de l'art. Après une -longue éclipse, l'âge d'or allait renaître: la dure muraille -s'effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps -merveilleux; le vieux arbre de musique revêtait un jeune plumage -tendre; dans le parterre d'harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux -riants à l'aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines, -le chant frais des ruisseaux: ... C'était une idylle.</p> - -<p>Christophe était ravi. Mais quand il regardait les affiches des -théâtres parisiens, il y voyait toujours les noms de Meyerbeer, de -Gounod, de Massenet, voire de Mascagni et de Leoncavallo, qu'il ne -connaissait que trop; et il demandait à ses amis si cette musique -impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs artificielles, cette -boutique de parfumeur, étaient les jardins d'Armide, qu'ils lui avaient -promis. Ils se récriaient, d'un air offensé: c'étaient, à les en -croire, les derniers vestiges d'un âge moribond; personne n'y -songeait plus.—À la vérité, <i>Cavalleria Rusticana</i> trônait à -l'Opéra-Comique, et <i>Pagliacci</i> à l'Opéra; Massenet et Gounod -faisaient le maximum; et la trinité musicale: <i>Mignon, Les Huguenots</i> -et <i>Faust</i>, avaient gaillardement passé le cap de la millième -représentation.—Mais c'étaient là des accidents sans importance; il -n'y avait qu'à ne pas les voir. Quand un fait impertinent dérange une -théorie, rien n'est plus simple que de le nier. Les critiques français -niaient ces œuvres effrontées, ils niaient le public qui les -applaudissait; et il n'aurait pas fallu les pousser beaucoup pour leur -faire nier le théâtre musical tout entier. Le théâtre musical était -pour eux un genre littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous -littérateurs, ils se défendaient tous de l'être.) Toute musique -expressive, descriptive, suggestive, en un mot toute musique qui voulait -dire quelque chose, était taxée d'impure.—Dans chaque Français, il y -a un Robespierre. Il faut toujours qu'il décapite quelqu'un ou quelque -chose, afin de le rendre pur.—Les grands critiques français -n'admettaient que la musique pure, et laissaient l'autre à la -canaille.</p> - -<p>Christophe se sentait mortifié, en songeant combien son goût était -canaille. Ce qui le consolait un peu, c'était de voir que tous ces -musiciens qui méprisaient le théâtre écrivaient pour le théâtre: -il n'en était pas un qui ne composât des opéras.—Mais c'était là -sans doute encore un accident sans importance. Il fallait les juger, -comme ils le voulaient être, d'après leur musique pure. Christophe -chercha leur musique pure.</p> - - - - -<p>Théophile Goujart le conduisit aux concerts d'une Société qui se -consacrait à l'art national. Là, les gloires nouvelles étaient -élaborées et couvées longuement. C'était un grand cénacle, une -petite église, à plusieurs chapelles. Chaque chapelle avait son saint, -chaque saint avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de -la chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit d'abord -pas grande différence. Comme c'était naturel, avec ses habitudes d'un -art tout autre, il ne comprenait rien à cette musique nouvelle, et -comprenait d'autant moins qu'il croyait la comprendre.</p> - -<p>Tout lui semblait baigné dans un demi-jour perpétuel. On eût dit une -grisaille, où les lignes s'estompaient, s'enfonçaient, émergeaient -par moments, s'effaçaient de nouveau. Parmi ces lignes, il y avait des -dessins raides, rêches et secs, tracés comme à l'équerre, qui se -repliaient avec des angles pointus, comme le coude d'une femme maigre. -Il y en avait d'onduleux, qui se tortillaient comme des fumées de -cigares. Mais tous étaient dans le gris. N'y avait-il donc plus de -soleil en France? Christophe, qui, depuis son arrivée à Paris, n'avait -eu que la pluie et le brouillard, était porté à le croire; mais c'est -le rôle de l'artiste de créer le soleil, lorsqu'il n'y en a pas. -Ceux-ci allumaient bien leur petite lanterne; seulement, elle était -comme celle des vers luisants: elle ne réchauffait rien et éclairait -à peine. Les titres des œuvres changeaient: il était parfois question -de printemps, de midi, d'amour, de joie de vivre, de course à travers -les champs; la musique, elle, ne changeait point; elle était -uniformément douce, pâle, engourdie, anémique, étiolée.—C'était -alors la mode en France, parmi les délicats, de parler bas en musique. -Et l'on avait raison: car dès qu'on parlait haut, c'était pour crier: -pas de milieu. On n'avait le choix qu'entre un assoupissement distingué -et des déclamations de mélo.</p> - -<p>Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le gagner, regarda -son programme; et il fut surpris de voir que ces petits brouillards qui -passaient dans le ciel gris avaient la prétention de représenter des -sujets précis. Car, en dépit des théories, cette musique pure était -presque toujours de la musique à programme, ou tout au moins à sujets. -Ils avaient beau médire de la littérature: il leur fallait une -béquille littéraire sur laquelle s'appuyer. Étranges béquilles! -Christophe remarqua la puérilité bizarre des sujets qu'ils -s'astreignaient à peindre. C'étaient des vergers, des potagers, des -poulaillers, des ménageries musicales, de vrais Jardins des Plantes. -Certains transposaient pour orchestre ou pour piano les tableaux du -Louvre, ou les fresques de l'Opéra; ils mettaient en musique Cuyp, -Baudry, et Paul Potter; des notes explicatives aidaient à reconnaître, -ici la pomme de Pâris, là l'auberge hollandaise, ou la croupe d'un -cheval blanc. Cela semblait à Christophe des jeux de vieux enfants, qui -ne s'intéressaient qu'à des images et qui, ne sachant pas dessiner, -barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait par la tête, -inscrivant naïvement au-dessous, en grosses lettres, que c'était le -portrait d'une maison ou d'un arbre.</p> - -<p>À côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec leurs oreilles, il -y avait aussi des philosophes: ils traitaient en musique des problèmes -métaphysiques; leurs symphonies étaient la lutte de principes -abstraits, l'exposé d'un symbole ou d'une religion. Les mêmes, dans -leurs opéras, abordaient l'étude des questions juridiques et sociales -de leur temps: la Déclaration des Droits de la Femme et du Citoyen. On -ne désespérait pas de mettre sur le chantier la question du divorce, -la recherche de la paternité, et la séparation de l'Église et de -l'État. Ils se divisaient en deux camps: les symbolistes laïques et -les symbolistes cléricaux. Ils faisaient chanter des chiffonniers -philosophes, des grisettes sociologues, des boulangers prophétiques, -des pêcheurs apostoliques. Gœthe parlait déjà des artistes de son -époque, «qui reproduisaient les idées de Kant dans des tableaux -allégoriques». Ceux du temps de Christophe mettaient la sociologie en -doubles croches. Zola, Nietzsche, Maeterlinck, Barrés, Jaurès, -Mendès, l'Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne, où -les auteurs d'opéras et de symphonies venaient puiser leurs pensées. -Nombre d'entre eux, grisés par l'exemple de Wagner, s'étaient -écriés: «Et moi aussi, je suis poète!»—et ils alignaient avec -confiance sous leurs lignes de musique des bouts-rimés, ou non rimés, -en style d'école primaire ou de feuilleton décadent.</p> - -<p>Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans de la musique -pure. Mais ils aimaient mieux en parler qu'en écrire.—Il leur -arrivait pourtant quelquefois d'en écrire. C'était alors de la musique -qui ne voulait rien dire. Le malheur était qu'elle y réussissait souvent: -elle ne disait rien du tout—du moins à Christophe.—Il est -vrai qu'il n'en avait pas la clef.</p> - -<p>Pour comprendre une musique étrangère, on doit se donner la peine d'en -apprendre la langue, et ne pas croire qu'on la sait d'avance. Christophe -le croyait, comme tout bon Allemand. Il était excusable. Beaucoup de -Français eux-mêmes ne la comprenaient pas mieux que lui. Comme ces -Allemands du temps du roi Louis XIV, qui s'évertuaient à parler -français et qui avaient fini par oublier leur langue, les musiciens -français du XIX<sup>e</sup> siècle avaient si longtemps désappris la leur -que leur musique était devenue un idiome étranger. Ce n'était que depuis -peu qu'un mouvement avait commencé pour parler français en France. Ils -n'y réussissaient pas tous: l'habitude était bien forte; et à part -quelques-uns, leur français était belge, ou gardait un fumet -germanique. Il était donc naturel qu'un Allemand s'y trompât et -déclarât, avec son assurance ordinaire, que c'était là du mauvais -allemand, qui ne signifiait rien, puisque lui, n'y comprenait rien.</p> - -<p>Christophe ne s'en faisait pas faute. Les symphonies françaises lui -semblaient une dialectique abstraite, où les thèmes musicaux -s'opposaient ou se superposaient, à la façon d'opérations -arithmétiques: pour exprimer leurs combinaisons, on aurait pu aussi -bien les remplacer par des chiffres, ou par des lettres de l'alphabet. -L'un bâtissait une œuvre sur l'épanouissement progressif d'une -formule sonore, qui, n'apparaissant complète que dans la dernière page -de la dernière partie, restait â l'état de larve pendant les neuf -dixièmes de l'œuvre. L'autre échafaudait des variations sur un -thème, qui ne se montrait qu'à la fin, descendant peu à peu du -compliqué au simple. C'étaient des joujoux très savants. Il fallait -être à la fois très vieux et très enfant pour pouvoir s'en amuser. -Cela avait coûté aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des -années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des cheveux blancs à -chercher de nouvelles combinaisons d'accords,—pour exprimer...? Peu -importe! Des expressions nouvelles. Comme l'organe crée le besoin, -dit-on, l'expression finit toujours par créer la pensée: l'essentiel -est qu'elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout prix! Ils avaient la -frayeur maladive du «déjà dit». Les meilleurs en étaient -paralysés. On sentait qu'ils étaient toujours occupés à se -surveiller peureusement, à effacer ce qu'ils avaient écrit, à se -demander: «Ah! mon Dieu! où est-ce que j'ai déjà lu cela?»... Il y -a des musiciens,—surtout en Allemagne,—qui passent leur temps -à coller bout à bout les phrases des autres. Ceux de France -contrôlaient, pour chacune de leurs phrases, si elle ne se trouvait pas -dans leurs listes de mélodies déjà employées par d'autres, et à -gratter, gratter, changer la forme de son nez, jusqu'à ce qu'il ne -ressemblât plus à aucun nez connu, ni même à aucun nez.</p> - -<p>Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe: ils avaient beau -s'affubler d'un langage compliqué et mimer des emportements surhumains, -des convulsions d'orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques, des -monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah-Bernhardt, qui -partaient à côté du ton, et continuaient, pendant des heures, à -marcher, comme des mulets, à demi assoupis, sur le bord de la pente -glissante,—Christophe retrouvait, sous le masque, de petites âmes -froides et fades, outrageusement parfumées, à la façon de Gounod et -de Massenet, mais avec moins de naturel. Et il se redisait le mot -injuste de Gluck, à propos des Français:</p> - -<p>—Laissez-les faire: ils retourneront toujours à leurs -ponts-neufs.</p> - -<p>Seulement, ils s'appliquaient à les rendre très savants. Ils prenaient -des chansons populaires pour thèmes de symphonies doctorales, comme des -thèses de Sorbonne. C'était le grand jeu du jour. Tous les chants -populaires et de tous les pays y passaient à tour de rôle.—Ils -faisaient avec cela des <i>Neuvième Symphonie</i> et des <i>Quatuor</i> de -Franck, mais beaucoup plus difficiles. L'un d'eux pensait-il une petite -phrase bien claire? Vite, il se hâtait d'en introduire une seconde au -milieu, qui ne signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la -première.—Et l'on sentait que ces pauvres gens étaient si calmes, si -pondérés!...</p> - -<p>Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d'orchestre, correct et hagard, -se démenait, foudroyait, faisait des gestes à la Michel-Ange, comme -s'il s'agissait de soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le -public, composé de mondains qui mouraient d'ennui, mais qui pour rien -au monde n'eussent renoncé à l'honneur de payer chèrement un ennui -glorieux, et de petits apprentis, heureux de se prouver leur science -d'école, en démêlant au passage les ficelles du métier, dépensait -un enthousiasme frénétique, comme les gestes du chef d'orchestre et -les clameurs de la musique...</p> - -<p>—Tu parles!... disait Christophe.</p> - -<p>(Car il était devenu un Parisien accompli.)</p> - - -<p>Mais il est plus facile de pénétrer l'argot de Paris que sa musique. -Christophe jugeait, avec la passion qu'il mettait à tout, et avec -l'incapacité native des Allemands à comprendre l'art français. Du -moins, il était de bonne foi et ne demandait qu'à reconnaître ses -erreurs, si on lui prouvait qu'il s'était trompé. Aussi, ne se -regardait-il point comme lié par son jugement, et il laissait la porte -grande ouverte aux impressions nouvelles, qui pourraient le changer.</p> - -<p>Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans cette musique -beaucoup de talent, un matériel intéressant, de curieuses trouvailles -de rythmes et d'harmonies, un assortiment d'étoffes fines, moelleuses -et brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense continuelle -d'invention et d'esprit. Christophe s'en amusait, et il en faisait son -profit. Tous ces petits maîtres avaient infiniment plus de liberté -d'esprit que les musiciens d'Allemagne; ils quittaient bravement la -grande route, et se lançaient à travers bois. Ils cherchaient à se -perdre. Mais c'étaient de si sages petits enfants qu'ils n'y -parvenaient point. Les uns, au bout de vingt pas, retombaient sur le -grand chemin. Les autres se lassaient tout de suite, s'arrêtaient -n'importe où. Il y en avait qui étaient presque arrivés à des -sentiers nouveaux; mais, au lieu de poursuivre, ils s'asseyaient à la -lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur manquait le plus, -c'était la volonté, la force; ils avaient tous les dons,—moins un: -la vie puissante. Surtout, il semblait que cette quantité d'efforts -fussent utilisés d'une façon confuse et se perdissent en route. Il -était rare que ces artistes sussent prendre nettement conscience de -leur nature et coordonner leurs forces avec constance en vue d'un but -donné. Effet ordinaire de l'anarchie française: elle dépense des -ressources énormes de talent et de bonne volonté à s'annihiler par -ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque sans exemple -qu'un de leurs grands musiciens, un Berlioz, un Saint-Saëns,—pour ne -pas nommer les plus récents,—ne se fût pas embourbé en soi-même, -acharné à se détruire, renié, faute d'énergie, faute de foi, faute -surtout de boussole intérieure.</p> - -<p>Christophe, avec le dédain insolent des Allemands d'alors, pensait:</p> - -<p>—Les Français ne savent que se gaspiller en inventions dont ils -ne font rien. Il leur faut toujours un maître d'une autre race, un Gluck -ou un Napoléon, qui vienne tirer parti de leurs Révolutions.</p> - -<p>Et il souriait a l'idée d'un Dix-huit Brumaire.</p> - - - - -<p>Cependant, au milieu de l'anarchie, un groupe s'efforçait de restaurer -l'ordre et la discipline dans l'esprit des artistes. Pour commencer, il -avait pris un nom latin, évoquant le souvenir d'une institution -cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque quatorze cents ans, au -temps de la grande Invasion des Goths et des Vandales. Christophe était -un peu surpris que l'on remontât si loin. Certes, il est bon de dominer -son temps. Mais on pouvait craindre qu'une tour de quatorze siècles de -haut ne fut un observatoire incommode, d'où il fût plus aisé de -suivre les mouvements des étoiles que ceux des hommes d'aujourd'hui. -Christophe se rassura vite, en voyant que les fils de saint Grégoire ne -restaient que rarement sur leur tour; ils y montaient seulement, afin de -sonneries cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient a l'église -d'en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns des offices, fut un -peu de temps avant de s'apercevoir qu'ils étaient du culte catholique; -il était convaincu d'abord qu'ils appartenaient au rite de quelque -petite secte protestante. Un public prosterné; des disciples peux, -intolérants, volontiers agressifs; à leur tête, un homme très pur, -très froid, volontaire et un peu enfantin, maintenant l'intégrité de -la doctrine religieuse, morale et artistique, expliquant en termes -abstraits l'Évangile de la musique au petit peuple des Élus, et -damnant avec tranquillité l'Orgueil et l'Hérésie. Il leur attribuait -toutes les fautes de l'art et les vices de l'humanité: la Renaissance, -la Réforme, et le judaïsme actuel, qu'il mettait dans le même sac. -Les juifs de la musique étaient brûlés en effigie, après avoir été -affublés de costumes infamants. Le colossal Hændel recevait les -étrivières. Seul, Jean-Sébastien Bach obtenait d'être sauvé, par la -grâce du Seigneur, qui reconnaissait en lui «un protestant par -erreur».</p> - -<p>Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un apostolat: on y sauvait -les âmes et la musique. On enseignait méthodiquement les règles du -génie. De laborieux élèves appliquaient ces recettes, avec beaucoup -de peine et une certitude absolue. On eût dit qu'ils voulaient racheter -par leurs pieuses fatigues la légèreté coupable de leurs -grands-pères: les Auber, les Adam, et cet archidamné, cet âne -diabolique, Berlioz, le diable en personne, <i>diabolus in musica.</i> -Avec une louable ardeur et une piété sincère, on répandait le culte des -maîtres reconnus. En une dizaine d'années, l'œuvre accomplie était -considérable; la musique française en était transformée. Ce -n'étaient pas seulement les critiques français, c'étaient les -musiciens eux-mêmes qui avaient appris la musique. On voyait maintenant -des compositeurs, et jusqu'à des virtuoses, qui connaissaient l'œuvre -de Bach!—Surtout, on avait fait un grand effort pour combattre -l'esprit casanier des Français. Ces gens-là se calfeutrent chez eux; ils -ont peine à sortir. Aussi, leur musique manque d'air: musique de chambre -close, de chaise longue, musique qui ne marche pas. Tout le contraire -d'un Beethoven, composant à travers les champs, dégringolant les -pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et la pluie, et -effrayant les troupeaux par ses gestes et par ses cris! Il n'y avait pas -de danger que les musiciens de Paris dérangeassent leurs voisins par le -fracas de leur inspiration, comme l'ours de Bonn. Ils mettaient, quand -ils composaient, une sourdine à leur pensée; et des tentures -empêchaient les bruits du dehors d'arriver jusqu'à eux.</p> - -<p>La <i>Schola</i> avait tâché de renouveler l'air; elle avait ouvert les -fenêtres sur le passé. Sur le passé seulement. C'était les ouvrir -sur la cour, et non pas sur la rue. Cela ne servait pas à grand'chose. -À peine la fenêtre ouverte, ils repoussaient le battant, comme de -vieilles dames qui ont peur de s'enrhumer. Il entrait par là quelques -bouffées du moyen âge, de Bach, de Palestrina, de chansons populaires. -Mais qu'était-ce que cela? La chambre n'en continuait pas moins de -sentir le renfermé. Au fond, ils s'y trouvaient bien; ils se méfiaient -des grands courants modernes. Et s'ils connaissaient plus de choses que -les autres, ils niaient aussi plus de choses. La musique prenait dans ce -milieu un caractère doctrinal; ce n'était pas un délassement: les -concerts devenaient des leçons d'histoire, ou des exemples -d'édification. On académisait les pensées avancées. Le grand Bach, -torrentueux, était reçu, assagi, dans le giron de l'Église. Sa -musique subissait dans le cerveau scholastique une transformation -analogue à celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des cerveaux -d'Anglais. La doctrine qu'on prônait était un éclectisme aristocratique, -qui s'efforçait d'unir les caractères distinctifs de trois ou quatre -grandes époques musicales, du VI<sup>e</sup> au XX<sup>e</sup> siècle. -S'il avait été possible de la réaliser, on eût obtenu en musique -l'équivalent de ces constructions hybrides, élevées par un vice-roi -des Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux précieux, -ramassés à tous les coins du globe. Mais le bon sens français les -sauvait des excès de cette barbarie érudite; ils se gardaient bien -d'appliquer leurs théories; ils agissaient avec elles, comme Molière -avec ses médecins: ils prenaient l'ordonnance, et ils ne la suivaient -pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le reste du troupeau s'en -tenait dans la pratique à des exercices savants de contrepoint fort -durs: on les nommait sonates, quatuors et symphonies...—«Sonate, que -me veux-tu?»—Elle ne voulait rien du tout, qu'être une sonate. La -pensée en était abstraite et anonyme, appliquée et sans joie. -C'était un art de parfait notaire. Christophe, qui avait d'abord su -gré aux Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent qu'il y -avait beaucoup de petits Brahms en France. Tous ces bons ouvriers, -laborieux, consciencieux, étaient pleins de vertus. Christophe sortit -de leur compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d'ennui. -C'était très bien, très bien...</p> - -<p>Qu'il faisait beau, dehors!</p> - - - - -<p>Il y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens, quelques -indépendants, dégagés de toute école. C'étaient les seuls qui -intéressassent Christophe. Seuls, ils peuvent donner la mesure de la -vitalité d'un art. Écoles et cénacles n'en expriment qu'une mode -superficielle ou des théories fabriquées. Mais les indépendants, qui -se retirent en eux-mêmes, ont plus de chances d'y trouver la pensée -véritable de leur temps et de leur race. Il est vrai que, par là, ils -sont pour un étranger plus difficiles encore à comprendre que les -autres.</p> - -<p>Ce fut ce qui advint, quand Christophe entendit pour la première fois -cette œuvre fameuse, dont les Français disaient mille extravagances, -et que certains proclamaient la plus grande révolution musicale -accomplie depuis dix siècles.—(Les siècles ne leur coûtent guère! -ils sortent peu du leur)...</p> - -<p>Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent Christophe à -l'Opéra-Comique, pour entendre <i>Pelléas et Mélisande</i>. Ils étaient -tout glorieux de lui montrer cette œuvre: on eût dit qu'ils l'avaient -faite. Ils laissaient entendre à Christophe qu'il allait trouver là -son chemin de Damas. Le spectacle était commencé qu'ils continuaient -encore leurs commentaires. Christophe les fit taire, et écouta de -toutes ses oreilles. Après le premier acte, il se pencha vers Sylvain -Kohn, qui lui demandait, les yeux brillants:</p> - -<p>—Eh bien, mon vieux lapin, qu'est-ce que vous en dites? Et -il dit:</p> - -<p>—Est-ce que c'est, tout le temps, comme cela?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Mais il n'y a rien.</p> - -<p>Kohn se récria, et le traita de philistin.</p> - -<p>—Rien du tout, continuait Christophe. Pas de musique. Pas de -développement. Cela ne se suit pas. Cela ne se tient pas. Des harmonies -très fines. De petits effets d'orchestre très bons, de très bon -goût. Mais ce n'est rien, rien du tout...</p> - -<p>Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne s'éclairait; il -commençait a apercevoir quelque chose dans le demi-jour. Oui, il -comprenait bien qu'il y avait là un parti pris de sobriété contre -l'idéal wagnérien, qui engloutissait le drame sous les flots de la -musique; mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal de -sacrifice ne venait pas de ce que l'on sacrifiait ce que l'on ne -possédait pas. Il sentait dans l'œuvre la peur de la peine, la -recherche de l'effet produit avec le minimum de fatigue, le renoncement -par indolence au rude effort que réclament les puissantes constructions -wagnériennes. Il n'était pas sans être frappé par la déclamation -unie, simple, modeste, atténuée, bien qu'elle lui parût monotone et -qu'en sa qualité d'Allemand il ne la trouvât pas vraie:—(il trouvait -que plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir combien -la langue française convenait mal à la musique: trop logique, trop -dessinée, de contours trop définis, un monde parlait en soi, mais -hermétiquement clos.)—Néanmoins, l'essai était curieux, et -Christophe en approuvait l'esprit de réaction révolutionnaire contre -les violences emphatiques de l'art wagnérien. Le musicien français -semblait s'être appliqué, avec une discrétion ironique, à ce que -tous les sentiments passionnés se murmurassent à mi-voix. L'amour, la -mort sans cris. Ce n'était que par un tressaillement imperceptible de -la ligne mélodique, un frisson de l'orchestre comme un pli au coin des -lèvres, que l'on avait conscience du drame qui se jouait dans les -âmes. On eût dit que l'artiste tremblait de se livrer. Il avait le -génie du goût,—sauf à certains instants, où le Massenet qui -sommeille dans tous les cœurs français se réveillait pour faire du -lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux trop blonds, les lèvres trop -rouges,—la bourgeoise de la Troisième République qui joue la grande -amoureuse. Mais ces instants étaient exceptionnels: c'était une -détente à la contrainte que l'auteur s'imposait; dans le reste de -l'œuvre régnait une simplicité raffinée, une simplicité qui -n'était pas simple, qui était le produit de la volonté, la fleur -subtile d'une vieille société. Le jeune Barbare qu'était Christophe -ne la goûtait qu'à demi. Surtout, l'ensemble du drame, le poème -l'agaçait. Il croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait -l'enfant et se faisait raconter des contes de fées. Ce n'était plus le -gnangnan wagnérien, sentimental et lourdaud, comme une grosse fille du -Rhin. Mais le gnangnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses -minauderies et ses bêtasseries de salon:—«les cheveux», «le petit -père», les «colombes»,—et tout ce mystérieux à l'usage des femmes -du monde. Les âmes parisiennes se miraient dans cette pièce, qui leur -renvoyait, comme un tableau flatteur, l'image de leur fatalisme alangui, -de leur nirvana de boudoir, de leur moelleuse mélancolie. De volonté, -aucune trace. Nul ne savait ce qu'il voulait. Nul ne savait ce qu'il -faisait.</p> - -<p>—«Ce n'est pas ma faute! Ce n'est pas ma faute!...» gémissaient -ces grands enfants. Tout le long des cinq actes, qui se déroulaient dans -un crépuscule perpétuel—forêts, cavernes, souterrains, chambre -mortuaire,—de petits oiseaux des îles se débattaient, à peine. -Pauvres petits oiseaux! jolis, tièdes et fins... Quelle peur ils -avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des gestes, des mots, -des passions, de la vie!... La vie n'est pas raffinée. La vie ne se -prend pas avec des gants...</p> - -<p>Christophe entendait venir le roulement des canons, qui allaient broyer -cette civilisation épuisée, cette petite Grèce expirante.</p> - - - - -<p>Était-ce ce sentiment de pitié orgueilleuse qui lui inspirait malgré -tout une sympathie pour cette œuvre? Toujours est-il qu'elle -l'intéressait, plus qu'il n'en voulait convenir. Quoiqu'il persistât -à répondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que «c'était -très fin, très fin, mais que cela manquait de <i>Schwung</i> (d'élan), et -qu'il n'y avait pas là assez de musique pour lui», il se gardait bien -de confondre <i>Pelléas</i> avec les autres œuvres musicales françaises. -Il était attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouillard. -Il apercevait encore d'autres lueurs, vives, fantasques, qui -tremblotaient autour. Ces feux-follets l'intriguaient: il eût voulu -s'en approcher pour savoir com ment ils brillaient; mais ils n'étaient -pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Christophe ne -comprenait pas, et qu'il était d'autant plus curieux d'observer, -étaient peu abordables. Ils semblaient manquer du grand besoin de -sympathie, qui possédait Christophe. À part un ou deux, ils lisaient -peu, connaissaient peu, désiraient peu connaître. Presque tous -vivaient à l'écart, isolés, de fait et de volonté, enfermés dans un -cercle étroit,—par orgueil, par sauvagerie, par dégoût, par apathie. -Si peu nombreux qu'ils fussent, ils étaient divisés en petits groupes -rivaux, qui ne pouvaient vivre ensemble. Ils étaient d'une -susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ennemis, ni leurs -rivaux, ni même leurs amis, quand ceux-ci osaient admirer un autre -musicien, ou quand ils se permettaient de les admirer d'une façon ou -trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il -devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d'eux avait -fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait -jalousement au pied de la statue. Il n'y fallait point toucher.—Pour -n'être compris que d'eux-mêmes, ils n'en étaient pas mieux compris. -Adulés, déformés par l'opinion que leurs partisans avaient d'eux et -qu'ils s'en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience -qu'ils avaient de leur art et de leur génie. D'aimables fantaisistes se -croyaient réformateurs. Des artistes Alexandrins se posaient en rivaux -de Wagner. Presque tous étaient victimes de la surenchère. Il fallait -qu'ils sautassent, chaque jour, plus haut qu'ils n'avaient sauté, la -veille, et que leurs rivaux n'avaient sauté. Ces exercices de haute -voltige ne leur réussissaient pas toujours; et cela n'avait d'attrait -que pour quelques professionnels. Ils ne se souciaient pas du public; le -public ne se souciait pas d'eux. Leur art était un art sans peuple, une -musique qui ne s'alimentait que dans la musique, dans le métier. Or -Christophe avait l'impression, vraie ou fausse, qu'aucune musique, plus -que celle de France, n'aurait eu besoin de chercher un appui en dehors -d'elle. Cette plante souple et grimpante ne pouvait se passer d'étai: -elle ne pouvait se passer de littérature. Elle ne trouvait pas en elle -assez de raisons de vivre. Elle avait le souffle court, peu de sang, pas -de volonté. Elle était comme une femme alanguie, qui attend un mâle -qui la prenne. Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet, -exsangue, et chargé de pierreries, était entourée d'eunuques: snobs, -esthètes, et critiques. La nation n'était pas musicienne; et tout cet -engouement, bruyamment proclamé depuis vingt ans, pour Wagner, -Beethoven, ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste. Cette -multiplication de concerts, cette marée envahissante de musique à tout -prix, ne répondaient pas à un développement réel du goût public. -C'était un surmenage de la mode, qui ne touchait que l'élite et qui la -détraquait. La musique n'était vraiment aimée que d'une poignée de -gens; et ce n'étaient pas toujours ceux qui s'en occupaient le plus: -compositeurs et critiques. Il y a si peu de musiciens en France, qui -aiment vraiment la musique!</p> - -<p>Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que c'est partout -ainsi, que même en Allemagne il n'y a pas beaucoup plus de vrais -musiciens, et que ce qui compte en art, ce ne sont pas les milliers qui -n'y comprennent rien, mais la poignée de gens qui l'aiment et qui le -servent avec une fière humilité. Les avait-il vus, en France? -Créateurs et critiques,—les meilleurs travaillaient en silence, loin -du bruit, comme Franck avait fait, comme faisaient les mieux doués des -compositeurs d'à présent, tant d'artistes qui vivraient toute leur vie -dans l'ombre, pour fournir plus tard à quelque journaliste la gloire de -les découvrir et de se dire leur ami,—et cette petite armée de -savants laborieux, qui, sans ambition, insoucieux d'eux-mêmes, -relevaient pierre à pierre la grandeur de la France passée, ou qui, -s'étant voués à l'éducation musicale du pays, préparaient la -grandeur de la France à venir. Combien il y avait là d'esprits, dont -la richesse, la liberté, la curiosité universelle eût attiré -Christophe, s'il avait pu les connaître! Mais à peine avait-il -entrevu, en passant, deux ou trois d'entre eux; il ne les connaissait -qu'à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs -défauts, copiés, exagérés par les singes de l'art et les commis -voyageurs de la presse.</p> - -<p>Cette plèbe musicale l'écœurait surtout par son formalisme. Jamais il -n'était question entre eux d'autre chose que de la forme. Du sentiment, -du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un ne se doutait que tout vrai -musicien vit dans un univers sonore, et que ses journées se déroulent -en lui, comme un flot de musique. La musique est l'air qu'il respire, le -ciel qui l'enveloppe. Même son âme est musique; musique, tout ce -qu'elle aime, hait, souffre, craint, espère. Une âme musicale, quand -elle aime un beau corps, le voit comme une musique. Les chers yeux qui -la charment ne sont ni bleus, ni gris, ni bruns: ils sont musique; elle -éprouve, à les voir, l'impression d'un accord délicieux. Cette -musique intérieure est mille fois plus riche que celle qui l'exprime, -et le clavier est inférieur à celui qui en joue. Le génie se mesure -à la puissance de la vie, que tâche d'évoquer Part, cet instrument -imparfait.—Mais combien de gens s'en doutent en France? Pour ce -peuple de chimistes, la musique semble n'être que l'art de combiner des -sons. Ils prennent l'alphabet pour le livre. Christophe haussait les -épaules, quand il les entendait dire que, pour comprendre l'art, il faut -faire abstraction de l'homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande -satisfaction: car ils croyaient ainsi se prouver leur musicalité. -Jusqu'à Goujart, ce niais qui n'avait jamais pu comprendre comment on -pouvait faire pour se rappeler par cœur une page de musique!—(il -avait tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe).—Ne -prétendait-il pas maintenant lui enseigner que la grandeur d'âme de -Beethoven et la sensualité de Wagner n'avaient pas plus de part à leur -musique que le modèle d'un peintre n'en a à ses portraits!</p> - -<p>—Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impatienté, que -pour vous un beau corps n'a pas de prix artistique! Pas plus qu'une grande -passion! Pauvre homme!... Vous ne vous doutez pas de tout ce que la -beauté d'une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture qui la -retrace, comme la beauté d'une grande âme à la beauté de la musique -qui la reflète?... Pauvre homme!... Le métier seul vous intéresse? -Pourvu que ça soit de l'ouvrage bien fait, cela vous est égal ce que -l'ouvrage veut dire?... Pauvre homme!... Vous êtes comme ces gens qui -n'écoutent pas ce que dit l'orateur, mais le son de sa voix, qui -regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu'il -parle diablement bien?... Pauvre homme! Pauvre homme!... Bougre de -crétin!</p> - -<p>Mais ce n'était pas seulement telle ou telle théorie qui irritait -Christophe, c'étaient toutes les théories. Il était excédé de ces -disputes byzantines, de ces conversations de musiciens éternellement -sur la musique, uniquement sur la musique. Il y avait de quoi en -dégoûter à jamais le meilleur musicien. Christophe pensait, comme -Moussorgski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser de temps -en temps leur contrepoint et leurs harmonies, pour la lecture des beaux -livres et l'expérience de la vie. La musique ne suffit pas à un -musicien: ce n'est pas ainsi qu'il arrivera à dominer le siècle et à -s'élever au-dessus du néant... La vie! Toute la vie! Tout voir et tout -connaître. Aimer, chercher, étreindre la vérité,—la belle -Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise!</p> - -<p>Assez de parlottes musicales, assez de boutiques à fabriquer des -accords! Tous ces ragots de cuisine harmonique étaient bien incapables -de lui apprendre à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un -monstre, mais un être vivant!</p> - -<p>Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs alambics pour -faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s'évadant de la -musique française, il tâcha de connaître le milieu littéraire et la -société parisienne.</p> - - - - -<p>Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d'abord -connaissance,—comme des millions de gens en France,—avec la -littérature française de son temps. Comme il était désireux de se -mettre le plus vite possible au diapason de la pensée parisienne, en -même temps que de se perfectionner dans la langue, il s'imposa de lire -avec beaucoup de conscience les feuilles qu'on lui disait le plus -parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants, -dont la narration et les instantanés remplissaient plusieurs colonnes, -une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze -ans: la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez -touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur -un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même -fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui -couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux sœurs qui couchaient -ensemble. Le cinquième... Le cinquième, il jeta le journal, avec un -haut-le-cœur, et dit à Sylvain Kohn:</p> - -<p>—Ah! ça, qu'est-ce que vous avez? Vous êtes malades?</p> - -<p>Sylvain Kohn se mit à rire, et dit:</p> - -<p>—C'est de l'art.</p> - -<p>Christophe haussa les épaules:</p> - -<p>—Vous vous moquez de moi.</p> - -<p>Kohn rit de plus belle:</p> - -<p>—En aucune façon. Voyez plutôt.</p> - -<p>Il montra à Christophe une enquête récente sur l'Art et la Morale, -d'où il résultait que «l'Amour sanctifiait tout», que «la -Sensualité était le ferment de l'Art», que «l'Art ne pouvait être -immoral», que «la morale était une convention inculquée par une -éducation jésuitique», et que seule comptait «l'énormité du -Désir».—Une suite de certificats littéraires attestaient dans les -journaux la pureté d'un roman qui peignait les mœurs des souteneurs. -Certains des répondants étaient des plus grands noms de la -littérature, ou d'austères critiques. Un poète des familles, -bourgeois et catholique, donnait sa bénédiction d'artiste à une -peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. Des réclames -lyriques exaltaient des romans, où laborieusement s'étalait la -Débauche à travers les âges: Rome, Alexandrie, Byzance, la -Renaissance italienne et française, le Grand Siècle... c'était un -cours complet. Un autre cycle d'études embrassait les divers pays du -globe: des écrivains consciencieux s'étaient consacrés, avec une -patience de bénédictins, à l'étude des mauvais lieux des cinq -parties du monde. On trouvait, parmi ces géographes et ces historiens -du rut, des poètes distingués et de parfaits écrivains. On ne les -distinguait des autres qu'à leur érudition. Ils disaient en termes -impeccables des polissonneries archaïques.</p> - -<p>L'affligeant était de voir de braves gens et de vrais artistes, des -hommes qui jouissaient dans les lettres françaises d'une juste -notoriété, s'évertuer à ce métier pour lequel ils n'étaient point -doués. Certains s'épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures -que les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pondaient cela -régulièrement, à dates fixes, une ou deux fois par semaine; et cela -durait depuis des années. Ils pondaient, pondaient, pondaient, n'ayant -plus rien à dire, se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque -chose de nouveau, saugrenu, incongru: car le public, gorgé, se lassait -de tous les plats et trouvait bientôt fades les imaginations de -plaisirs les plus dévergondées: il fallait faire l'éternelle -surenchère,—surenchère sur les autres, surenchère sur -soi-même;—et ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs -entrailles: c'était un spectacle lamentable et grotesque.</p> - -<p>Christophe ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier; et -s'il les eût connus, il n'en eût pas été plus indulgent: car rien au -monde n'excusait à ses yeux un artiste de vendre l'art pour trente -deniers...</p> - -<p>—(Même pas d'assurer le bien-être de ceux qu'il aime?</p> - -<p>—Même pas.</p> - -<p>—Ce n'est pas humain.</p> - -<p>—Il ne s'agit pas d'être humain, il s'agit d'être un homme... -Humain!... Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc!... On n'aime -pas vingt choses à la fois, on ne sert pas plusieurs dieux!...)</p> - -<p>Dans sa vie de travail, Christophe n'était guère sorti de l'horizon de -sa petite ville allemande; il ne pouvait se douter que cette -dépravation artistique, qui s'étalait à Paris, était commune à -presque toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de -«la chaste Allemagne» contre «l'immoralité latine» se réveillaient -en lui. Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait -sur les bords de la Sprée, et l'effroyable pourriture d'une élite de -l'Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l'ignominie plus -repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer -avantage; il n'en était pas plus choqué que des mœurs parisiennes. Il -pensait ironiquement: «Chaque peuple a ses usages»; et il trouvait -naturels ceux du monde où il vivait: Christophe pouvait donc croire -qu'ils étaient la nature même de la race. Aussi ne se faisait-il pas -faute, comme ses compatriotes, de voir dans l'ulcère qui dévore les -aristocraties intellectuelles de tous les pays le vice propre de l'art -français, la tare des races latines.</p> - -<p>Ce premier contact avec la littérature parisienne lui fut pénible, et -il lui fallut du temps pour l'oublier, par la suite. Les œuvres ne -manquaient pourtant pas qui n'étaient point uniquement occupées de ce -que l'un de ces écrivains appelait noblement «le goût des -divertissements fondamentaux». Mais des plus belles et des meilleures, -rien ne lui arrivait. Elles n'étaient pas de celles qui cherchent les -suffrages des Sylvain Kohn; elles ne s'inquiétaient pas d'eux, et ils -ne s'inquiétaient pas d'elles: ils s'ignoraient mutuellement. Jamais -Sylvain Kohn n'en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était -convaincu que ses amis et lui incarnaient l'art français, et qu'en -dehors de ceux que leur opinion avait sacrés grands hommes, il n'y -avait point de talent, il n'y avait point d'art, il n'y avait point de -France. Des poètes qui étaient l'honneur des lettres, la couronne de -la France, Christophe ne connut rien. Des romanciers, seuls lui -parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques -livres de Barrès et d'Anatole France. Mais il était trop peu -familiarisé avec la langue pour pouvoir bien goûter l'ironie érudite -de l'un, le sensualisme cérébral de l'autre. Il resta quelque temps à -regarder curieusement les orangers en caisse, qui poussaient dans la -serre d'Anatole France, et les narcisses grêles, qui émaillaient le -cimetière d'âme de Barrès. Il s'arrêta quelques instants devant le -génie, un peu sublime, un peu niais, de Maeterlinck: un mysticisme -monotone, mondain, s'en exhalait. Il se secoua, tomba dans le torrent -épais, le romantisme boueux de Zola, qu'il connaissait déjà, et n'en -sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de -littérature.</p> - -<p>De ces plaines submergées s'exhalait un <i>odor di femina.</i> La -littérature d'alors pullulait de femmes et d'hommes femelles.—Il est -bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de peindre ce -qu'aucun homme n'a su voir tout à fait: le fond de l'âme féminine. -Mais bien peu l'osaient faire; la plupart n'écrivaient que pour attirer -l'homme: elles étaient aussi menteuses dans leurs livres que dans leurs -salons; elles s'embellissaient fadement, et flirtaient avec le lecteur. -Depuis qu'elles n'avaient plus de confesseur à qui raconter leurs -petites malpropretés, elles les racontaient au public. C'était une -pluie de romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, écrits -dans une langue qui avait l'air de zézayer, une langue qui sentait la -boutique à parfums, et l'obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle -était partout dans cette littérature. Christophe pensait, comme -Gœthe: «Que les femmes fassent autant qu'elles veulent des poésies et -des écrits! Mais que les hommes n'écrivent pas comme des femmes! -Voilà ce qui ne me plaît point.» Il ne pouvait voir sans dégoût -cette coquetterie louche, ces minauderies, cette sensiblerie qui se -dépensait de préférence au profit des êtres les moins dignes -d'intérêt, ce style pétri de mignardise et de brutalité, ces -charretiers psychologues.</p> - -<p>Mais Christophe se rendait compte qu'il ne pouvait juger. Il était -assourdi par le bruit de la foire aux paroles. Impossible d'entendre les -jolis airs de flûte, qui se perdaient au milieu. Parmi ces œuvres de -volupté, il en était au fond desquelles souriait sur le ciel limpide -la ligne harmonieuse des collines de l'Attique,—tant de talent et de -grâce, une douceur de vivre, une finesse de style, une pensée pareille -aux langoureux adolescents de Pérugin et du jeune Raphaël, qui, les -yeux à demi-clos, sourient à leur rêve amoureux. Christophe n'en -voyait rien. Rien ne pouvait lui révéler les courants de l'esprit. Un -Français aurait eu lui-même grand'peine à s'y reconnaître. Et la -seule constatation qu'il lui était permis de faire, c'était de ce -débordement d'écriture, qui avait l'air d'une calamité publique. Il -semblait que tout le monde écrivît: hommes, femmes et enfants, -officiers, comédiens, gens du monde et forbans. Une vraie épidémie.</p> - -<p>Christophe renonça, pour l'instant, à se faire une opinion. Il sentait -qu'un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l'égarer tout à fait. -L'expérience qu'il avait eue en Allemagne d'un cénacle littéraire le -mettait justement en défiance; il était sceptique à l'égard des -livres et des revues: savait-on s'ils ne représentaient pas simplement -l'opinion d'une centaine de désœuvrés, ou même si l'auteur n'était -pas tout le public à lui tout seul? Le théâtre donnait une idée plus -exacte de la société. Il tenait à Paris, dans la vie quotidienne, une -place exorbitante. C'était un restaurant pantagruélique, qui ne -suffisait pas à assouvir l'appétit de ces deux millions d'hommes. Une -trentaine de grands théâtres, sans parler des scènes de quartier, des -cafés-concerts, des spectacles divers,—une centaine de salles, -chaque soir, presque toutes pleines. Un peuple d'acteurs et d'employés. -Les quatre théâtres subventionnés occupant à eux seuls près de trois -mille personnes, et dépensant dix millions. Paris entier rempli de la -gloire des cabots. À chaque pas, d'innombrables photos, dessins, -caricatures, répétaient leurs grimaces, les gramophones leur -nasillement, les journaux leurs jugements sur l'art et sur la politique. -Ils avaient leur presse spéciale. Ils publiaient leurs Mémoires -héroïques et familiers. Parmi les autres Parisiens, ces grands enfants -flâneurs qui passaient leur temps à se singer, ces singes complets -tenaient le sceptre; et les auteurs dramatiques étaient leurs -chambellans. Christophe pria Sylvain Kohn de l'introduire dans le -royaume des reflets et des ombres.</p> - - - - -<p>Mais Sylvain Kohn n'était pas un guide plus sûr dans ce pays que dans -celui des livres, et la première impression que Christophe eut, grâce -à lui, des théâtres parisiens, ne fut pas moins repoussante que celle -de ses premières lectures. Il semblait que partout régnât le même -esprit de prostitution cérébrale.</p> - -<p>Il y avait deux écoles parmi les marchands de plaisir. L'une était a -la bonne vieille mode, la façon nationale, le gros plaisir bien sale, -à la bonne franquette, la joie de la laideur, des digestions copieuses, -des difformités physiques, les gens en caleçon, les plaisanteries de -corps de garde, la bisque, le poivre rouge, les viandes faisandées, les -cabinets particuliers,—«cette mâle franchise», comme disent ces -gens-là, qui prétend concilier la gaillardise et la morale, parce -qu'après quatre actes de chienneries, elle ramène le triomphe du Code -en jetant, au hasard de quelque imbroglio, la femme légitime dans le lit -du mari qu'elle voulait cocufier:—(pourvu que la loi soit sauve, la -vertu l'est aussi),—cette honnêteté grivoise, qui défend le mariage, -en lui donnant les allures de la débauche:—le genre gaulois.</p> - -<p>L'autre école était <i>modern-style.</i> Elle était beaucoup plus -raffinée, plus écœurante aussi. Les Juifs parisianisés (et les -chrétiens judaïsés), qui foisonnaient au théâtre, y avaient -introduit le mic-mac de sentiments, qui est le trait distinctif d'un -cosmopolitisme dégénéré. Ces fils qui rougissaient de leur père -s'appliquaient à renier la conscience de leur race; ils n'y -réussissaient que trop. Après avoir dépouillé leur âme séculaire, -il ne leur restait plus de personnalité que pour mêler les valeurs -intellectuelles et morales des autres peuples; ils en faisaient une -macédoine, une <i>olla podrida</i>: c'était leur façon d'en jouir. Ceux -qui étaient les maîtres du théâtre à Paris excellaient à battre -ensemble l'ordure et le sentiment, à donner à la vertu un parfum de -vice, au vice un parfum de vertu, à intervertir toutes les relations -d'âge, de sexe, de famille, d'affections. Leur art avait ainsi une -odeur <i>sui generis</i>, qui sentait bon et mauvais à la fois, -c'est-à-dire très mauvais: ils nommaient cela «amoralisme».</p> - -<p>Un de leurs héros de prédilection était alors le vieillard amoureux. -Leur théâtre en offrait une riche galerie de portraits. Ils trouvaient -dans la peinture de ce type l'occasion d'étaler mille délicatesses. -Tantôt le héros sexagénaire avait sa fille pour confidente; il lui -parlait de sa maîtresse; elle lui parlait de ses amants; ils se -conseillaient fraternellement; le bon père aidait sa fille dans ses -adultères; la bonne fille s'entremettait auprès de la maîtresse -infidèle, la suppliait de revenir, la ramenait au bercail. Tantôt le -digne vieillard se faisait le confident de sa maîtresse; il causait -avec elle des amants qu'elle avait, sollicitait le récit de ses -libertinages, et même il finissait par y trouver plaisir. On voyait des -amants, gentlemen accomplis, qui étaient les intendants gagés de leurs -anciennes maîtresses, veillaient sur leur commerce et leurs -accouplements. Les femmes du monde volaient. Les hommes étaient -maquereaux, les filles lesbiennes. Tout cela, dans le meilleur monde: le -monde riche,—le seul qui comptât. Car il permettait d'offrir aux -clients, sous le couvert des séductions du luxe, une marchandise -avariée. Ainsi maquillée, elle s'enlevait sur la place; les jeunes -femmes et les vieux messieurs en faisaient leurs délices. Il se -dégageait de là un fumet de cadavre et de pastilles du sérail.</p> - -<p>Leur style n'était pas moins mêlé que leurs sentiments. Ils -s'étaient fait un argot composite, d'expressions de toutes classes et -de tous pays, pédantesque, chatnoiresque, classique, lyrique, -précieux, poisseux, poissard, mixture de coq-à-l'âne, d'afféteries, -de grossièretés et de mots d'esprit, qui semblaient avoir un accent -étranger. Ironiques, et doués d'un humour bouffon, ils n'avaient pas -beaucoup d'esprit naturel; mais, adroits comme ils étaient, ils en -fabriquaient assez habilement, à l'instar de Paris. Si la pierre -n'était pas toujours de la plus belle eau, et si presque toujours la -monture était d'un goût baroque et surchargé, du moins cela brillait, -aux lumières: c'était tout ce qu'il fallait. Intelligents d'ailleurs, -bons observateurs, mais observateurs myopes, les yeux déformés depuis -des siècles par la vie de comptoir, examinant les sentiments à la -loupe, grossissant les choses menues et ne voyant pas les grandes, avec -une prédilection marquée pour les oripeaux, ils étaient incapables -de peindre autre chose que ce qui semblait à leur snobisme de -parvenus l'idéal de l'élégance: une poignée de viveurs fatigués et -d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé -et de femelles sans vertu.</p> - -<p>Parfois la vraie nature de ces écrivains juifs se réveillait, montait -des lointains de leur être, à propos d'on ne savait quels échos -mystérieux provoqués par le choc d'un mot. Alors, c'était un amalgame -étrange de siècles et de races, un souffle du Désert qui, par delà -les mers, apportait dans ces alcôves parisiennes des relents de bazar -turc, l'éblouissement des sables, des hallucinations, une sensualité -ivre, une puissance d'invectives, une névrose enragée, à deux doigts -des convulsions, une frénésie de détruire,—Samson, qui brusquement -assis depuis des siècles dans l'ombre se lève comme un lion, et secoue -avec rage les colonnes du Temple, qui s'écroulent sur lui et sur la -race ennemie.</p> - -<p>Christophe se boucha le nez, et dit à Sylvain Kohn:</p> - -<p>—Il y a de la force là-dedans; mais elle pue. Assez! Allons voir -autre chose.</p> - -<p>—Quoi? demanda Sylvain Kohn.</p> - -<p>—La France.</p> - -<p>—La voilà! dit Kohn.</p> - -<p>—Ce n'est pas possible, fit Christophe. La France n'est pas -ainsi.</p> - -<p>—La France, comme l'Allemagne.</p> - -<p>—Je n'en crois rien. Un peuple qui serait ainsi n'en aurait pas -pour vingt ans: il sent déjà le pourri. Il y a autre chose.</p> - -<p>—Il n'y a rien de mieux.</p> - -<p>—Il y a autre chose, s'entêta Christophe.</p> - -<p>—Oh! nous avons aussi de belles âmes, dit Sylvain Kohn, et des -théâtres à leur mesure. Est-ce là ce qu'il vous faut? On peut vous -en offrir.</p> - -<p>Il conduisit Christophe au Théâtre-Français.</p> - - - - -<p>On jouait, ce soir-là, une comédie moderne, en prose, qui traitait -d'une question juridique.</p> - -<p>Dès les premiers mots, Christophe ne sut plus dans quel monde cela se -passait. Les voix des acteurs étaient démesurément amples, lentes, -graves, compassées; elles articulaient toutes les syllabes, comme si -elles voulaient donner des leçons de diction; elles paraissaient -scander perpétuellement des alexandrins, avec des hoquets tragiques. -Les gestes étaient solennels et presque hiératiques. L'héroïne, -drapée de son peignoir comme d'un péplum grec, le bras levé, la tête -baissée, jouait l'Antigone toujours, et souriait d'un sourire -d'éternel sacrifice, en modulant les notes les plus profondes de son -beau contralto. Le père noble marchait d'un pas de maître d'armes, -avec une dignité funèbre, un romantisme en habit noir. Le jeune -premier se contractait froidement la gorge pour en tirer des pleurs. La -pièce était écrite en style de tragédie-feuilleton: c'étaient des -mots abstraits, des épithètes bureaucratiques, des périphrases -académiques. Pas un mouvement, pas un cri imprévu. Du commencement à -la fin, un mécanisme d'horloge, un problème posé, un schéma -dramatique, un squelette de pièce, et dessus, point de chair, des -phrases de livre. Au fond de ces discussions qui voulaient paraître -hardies, des idées timorées, une âme de petit bourgeois gourmé.</p> - -<p>L'héroïne avait divorcé d'avec un mari indigne, dont elle avait un -enfant, et elle s'était remariée avec un honnête homme qu'elle -aimait. Il s'agissait de prouver que, même en ce cas, le divorce était -condamné par la nature, comme par le préjugé. Pour cela, rien de plus -facile: l'auteur s'arrangeait de façon à ce que le premier mari reprit -la femme, une fois, par surprise. Et après, au lieu de la nature toute -simple, qui eût voulu des remords, une honte peut-être, mais le désir -d'aimer d'autant plus le second, l'honnête homme, on présentait un cas -de conscience héroïque, hors nature. Il en coûte si peu d'être -vertueux, hors nature! Les écrivains français n'ont pas l'air -familiers avec la vertu: ils forcent la note, quand ils en parlent; il -n'y a plus moyen d'y croire. On dirait qu'on a toujours affaire à des -héros de Corneille, à des rois de tragédie.—Et ne sont-ils pas des -rois, ces héros millionnaires, ces héroïnes qui, toutes, ont, pour le -moins, un hôtel à Paris et deux ou trois châteaux? La richesse, pour -cette sorte d'écrivains, est une beauté, presque une vertu.</p> - -<p>Le public paraissait à Christophe encore plus étonnant que la pièce. -Aucune invraisemblance ne le troublait. Il riait aux bons endroits, -quand l'acteur disait la phrase qui <i>devait</i> faire rire, en -l'annonçant à l'avance, afin qu'on eût le temps de se préparer à rire. Il -se mouchait, toussait, ému jusques aux larmes, quand les mannequins -tragiques hoquetaient, rugissaient, ou s'évanouissaient, selon des -rites consacrés.</p> - -<p>—Et on dit que les Français sont légers! s'exclama Christophe, au -sortir de la représentation.</p> - -<p>—Il y a temps pour tout, dit Sylvain Kohn, gouaillant. Vous -vouliez de la vertu? Vous voyez qu'il y en a encore en France.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas de la vertu, se récria Christophe, c'est de -l'éloquence!</p> - -<p>—Chez nous, dit Sylvain Kohn, la vertu au théâtre est toujours -éloquente.</p> - -<p>—Vertu de prétoire, dit Christophe, la palme est au plus bavard. -Je hais les avocats. N'avez-vous pas des poètes, en France?</p> - -<p>Sylvain Kohn le mena à des théâtres poétiques.</p> - - - - -<p>Il y avait des poètes en France. Il y avait même de grands poètes. -Mais le théâtre n'était pas pour eux. Il était pour les rimeurs. Le -théâtre est à la poésie ce qu'est l'opéra à la musique. Comme -disait Berlioz: <i>Sicut amori lupanar.</i></p> - -<p>Christophe vit des princesses courtisanes par sainteté, qui mettaient -leur honneur à se prostituer, et que l'on comparait au Christ, -gravissant le calvaire;—des amis qui trompaient leur ami, par -dévouement pour lui;—de vertueux ménages a trois;—des cocus -héroïques: (le type était devenu, comme la chaste prostituée, un -article européen; l'exemple du roi Marke leur avait tourné la tête: -tel le cerf de saint Hubert, ils ne se présentaient plus qu'avec une -auréole).—Christophe vit aussi des filles galantes, qui étaient -partagées, comme Chimène, entre la passion et le devoir: la passion -était de suivre un nouvel amant; le devoir était de rester avec -l'ancien, un vieux qui leur donnait de l'argent, et que d'ailleurs elles -trompaient. À la fin, noblement, elles choisissaient le -devoir.—Christophe trouvait que ce devoir différait peu du sordide -intérêt; mais le public était content. Le mot de Devoir lui -suffisait; il ne tenait pas à la chose: le pavillon couvrait la -marchandise.</p> - -<p>Le comble de l'art était quand pouvaient s'accorder, de la façon la -plus paradoxale, l'immoralité sexuelle avec l'héroïsme cornélien. -Ainsi, tout était satisfait chez ce public parisien: son libertinage -d'esprit, et sa vertu oratoire.—Il faut lui rendre justice: il était -encore plus bavard que paillard. L'éloquence faisait ses délices. Il -se fût fait fouetter pour un beau discours. Vice ou vertu, héroïsme -abracadabrant ou bassesse crapuleuse, il n'était pas de pilule qu'on ne -lui fît avaler, dorée de rimes sonores et de mots ronflants. Tout -était matière à couplets. Tout était phrases. Tout était jeu. Quand -Hugo faisait entendre son tonnerre, vite, (comme disait son apôtre, -Mendès), il y mettait une sourdine, pour ne pas effrayer même -un petit enfant... (L'apôtre était persuadé qu'il faisait un -compliment.)—Jamais on ne sentait dans leur art une force de la -nature. Ils mondanisaient tout: l'amour, la souffrance, la mort. Comme en -musique,—bien plus encore qu'en musique, qui était un art plus jeune -en France et relativement plus naïf,—ils avaient la terreur du -«déjà dit». Les mieux doués s'appliquaient froidement à en prendre -le contrepied. La recette était simple: on faisait choix d'une -légende, ou d'un conte d'enfant, et on leur faisait dire juste le -contraire de ce qu'ils voulaient dire. On obtenait ainsi Barbe-Bleue -battu par ses femmes, ou Polyphème qui se crève l'œil, par bonté, -afin de se sacrifier au bonheur d'Acis et de Galatée. En tout cela, -rien de sérieux, que la forme. Encore semblait-il à Christophe (mais -il était mauvais juge) que ces maîtres de la forme étaient de -petits-maîtres et des maîtres pasticheurs, plutôt que de grands -écrivains, créateurs de leur style, et peignant largement.</p> - -<p>Nulle part, le mensonge poétique ne s'étalait avec plus d'insolence -que dans le drame héroïque. Ils se faisaient du héros une conception -burlesque:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">«<i>L'important, c'est d'avoir une âme magnifique.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Un œil d'aigle, un front large et haut comme un portique,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Un air puissant et grave, émouvant, radieux,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Un cœur plein de frissons, du rêve plein les yeux.</i>»</span></p> - - -<p>De tels vers étaient pris au sérieux. Sous l'affublement des grands -mots, des panaches, des parades de théâtre avec des épées de -fer-blanc et des casques en carton, on retrouvait toujours l'incurable -futilité d'un Sardou, l'intrépide vaudevilliste, qui jouait Guignol -avec l'histoire. À quoi pouvait répondre, dans la réalité, l'absurde -héroïsme d'un Cyrano? Ces gens-là remuaient le ciel et la terre, ils -faisaient sortir de leurs tombeaux l'Empereur et ses légions, les -bandes de la Ligue, les <i>condottieri</i> de la Renaissance, tous les -cyclones humains qui dévastèrent l'univers:—et c'était pour montrer -quelque fantoche, impassible dans les massacres, entouré d'armées de -reîtres et de sérails de captives, qui se consumait d'un amour de -petit bêta romanesque pour une femme qu'il avait vue, dix ou quinze ans -avant,—ou le roi Henri IV, qui allait se faire assassiner, parce que -sa maîtresse ne l'aimait pas!</p> - -<p>C'est ainsi que ces bonnes gens jouaient les rois et les héros -en chambre. Dignes rejetons des illustres benêts du temps du -<i>Grand Cyrus</i>, ces Gascons de l'idéal,—Scudéry, La -Calprenède,—chantres du faux héroïsme, de l'héroïsme impossible, -qui est l'ennemi du vrai... Christophe remarquait avec étonnement que les -Français, qui se disent si fins, n'avaient pas le sens du ridicule.</p> - -<p>Mais ce qui passait tout, c'était quand la religion était à la mode! -Alors, pendant le carême, des comédiens lisaient au théâtre de la -Gaîté les sermons de Bossuet, avec accompagnement d'orgue. Des -auteurs israélites écrivaient pour des actrices israélites des -tragédies sur sainte Thérèse. On jouait <i>Chemin de Croix</i> à -la Bodinière, <i>l'Enfant Jésus</i> à l'Ambigu, <i>la Passion</i> à la -Porte-Saint-Martin, <i>Jésus</i> à l'Odéon, des Suites d'orchestre sur le -<i>Christ</i>, au Jardin d'Acclimatation. Quelque brillant causeur, -un poète de l'amour voluptueux, faisait au Châtelet une conférence -sur <i>la Rédemption.</i> Naturellement, de tout l'Évangile, -ce que ces snobs avaient le mieux retenu, c'était Pilate et la -Madeleine:—«<i>Qu'est-ce que la Vérité?</i>», et la vierge -folle.—Et leurs Christs boulevardiers étaient d'affreux bavards, -au courant des dernières ficelles de la casuistique mondaine.</p> - -<p>Christophe dit:</p> - -<p>—Cela, c'est le pire de tout. C'est le mensonge incarné. -J'étouffe. Sortons d'ici!</p> - - - - -<p>Un grand art classique se maintenait pourtant au milieu de ces -industries modernes, comme les ruines des temples antiques parmi les -constructions prétentieuses de la Rome d'aujourd'hui. Mais, à -l'exception de Molière, Christophe n'était pas encore en état de -l'apprécier. Il lui manquait le sens intime de la langue, donc, du -génie de la race. Rien ne lui était plus incompréhensible que la -tragédie du XVII<sup>e</sup> siècle,—la province de l'art français -la moins accessible aux étrangers, justement parce qu'elle est située au -cœur même de la France. Il la trouvait assommante, froide, sèche, -écœurante de pédantisme et de minauderies. Une action indigente ou -forcée, des personnages abstraits comme des arguments de rhétorique, -ou insipides comme une conversation de femmes du monde. Une caricature -des sujets et des héros antiques. Un étalage de raison, de raisons, -d'arguties, de psychologie, d'archéologie démodée. Des discours, des -discours, des discours: l'éternel bavardage français. Que cela fût -beau ou non, Christophe se refusait ironiquement à en décider: il ne -s'intéressait à rien là-dedans; quelles que fussent les thèses -soutenues tour à tour par les orateurs de <i>Cinna</i>, il lui était -parfaitement indifférent que l'une ou l'autre de ces machines à -harangues l'emportât, à la fin.</p> - -<p>Il constatait d'ailleurs que le public français n'était pas de son -avis et qu'il applaudissait fort. Cela ne contribuait pas à dissiper le -malentendu: il voyait ce théâtre au travers du public; et il -reconnaissait dans les Français modernes certains traits, déformés, -des classiques. Tel un regard trop lucide qui retrouverait dans le -visage flétri d'une vieille coquette les traits purs de sa fille: le -spectacle est peu propre à faire naître l'illusion amoureuse!... Comme -les gens d'une même famille, qui sont habitués à se voir, les -Français ne s'apercevaient pas de la ressemblance. Mais Christophe en -était frappé, et il l'exagérait: il ne voyait plus qu'elle. L'art -d'aujourd'hui lui semblait offrir les caricatures des grands ancêtres; -et les grands ancêtres, à leur tour, lui apparaissaient en -caricatures. Il ne distinguait plus Corneille de sa lignée de rhéteurs -poétiques, enragés à placer partout des cas de conscience sublimes et -absurdes. Et Racine se confondait avec sa postérité de petits -psychologues parisiens, penchés prétentieusement sur leurs cœurs.</p> - -<p>Tous ces vieux écoliers ne sortaient pas de leurs classiques. Les -critiques continuaient indéfiniment à discuter sur <i>Tartuffe</i> et sur -<i>Phèdre.</i> Ils ne s'en lassaient point. Ils se délectaient, vieillards, -des mêmes plaisanteries qui avaient fait leurs délices, quand ils -étaient enfants. Il en serait ainsi jusqu'à la fin de la race. Aucun -pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses -arrière-grands-pères. Le reste de l'univers ne l'intéressait point. -Combien n'avaient rien lu et ne voulaient rien lire, en dehors de ce qui -avait été écrit en France, sous le Grand Roi! Leurs théâtres ne -jouaient ni Gœthe, ni Schiller, ni Kleist, ni Grillparzer, ni Hebbel, -ni Strindberg, ni Lope, ni Calderon, ni aucun des grands hommes d'aucune -des autres nations, à part la Grèce antique, dont ils se disaient les -héritiers,—(comme tous les peuples d'Europe). De loin en loin, ils -éprouvaient le besoin d'enrôler Shakespeare. C'était la pierre de -touche. Il y avait parmi eux deux écoles d'interprètes: les uns -jouaient <i>le Roi Lear</i>, avec un réalisme bourgeois, comme une comédie -d'Émile Augier; les autres faisaient d'<i>Hamlet</i> un opéra, avec des -airs de bravoure et des vocalises à la Victor Hugo. Il ne leur venait -point à l'idée que la réalité pût être poétique, ni la poésie -une langue spontanée, pour des cœurs débordants de vie. Shakespeare -paraissait faux. On en revenait vite à Rostand.</p> - -<p>Cependant, depuis vingt ans, un effort était fait pour renouveler le -théâtre; le cercle étroit de la littérature parisienne s'était -élargi; elle touchait à tout, avec un semblant d'audace. Même, deux -ou trois fois, la mêlée du dehors, la vie publique avait crevé, d'une -poussée, le rideau des conventions. Mais ils se dépêchaient de -recoudre les déchirures. C'étaient des pères douillets, qui avaient -peur de voir les choses comme elles sont. Un esprit de société, une -tradition classique, une routine de l'esprit et de la forme, un manque -de sérieux profond, les empêchaient d'aller jusqu'au bout de leurs -audaces. Les problèmes les plus poignants devenaient des jeux -ingénieux; et tout se ramenait finalement à des questions de -femmes,—de petites femmes. Ô la triste figure que faisaient sur -leurs tréteaux les fantômes des grands hommes: l'Anarchie héroïque -d'Ibsen, l'Évangile de Tolstoy, le Surhomme de Nietzsche!...</p> - -<p>Les écrivains de Paris se donnaient bien du mal pour avoir l'air de -penser des choses nouvelles. Au fond, ils étaient tous conservateurs. -Il n'était pas en Europe de littérature où régnât plus généralement -le passé, «l'éternel hier»: dans les grandes Revues, dans les -grands journaux, dans les théâtres subventionnés, dans les Académies. -Paris était en littérature ce que Londres était en politique: -le frein modérateur de l'esprit européen. L'Académie française -était une Chambre des Lords. Des institutions de l'Ancien Régime -persistaient à imposer leur norme d'autrefois à la société nouvelle. -Les éléments révolutionnaires étaient rejetés ou assimilés promptement. -Ils ne demandaient qu'à l'être. Même quand le gouvernement affectait -en politique des allures socialistes, en art il se mettait à la -remorque des Écoles Académiques. Contre les Académies, on ne luttait -qu'à coups de cénacles; et on luttait fort mal. Car aussitôt qu'un du -cénacle le pouvait, il enjambait dans une Académie et devenait plus -académique que les autres. Au reste, que l'écrivain fût à l'avant-garde, -ou dans les fourgons de l'armée, il était prisonnier de son groupe et -des idées de son groupe. Les uns s'enfermaient dans leur <i>Credo</i> -académique, les autres dans leur <i>Credo</i> révolutionnaire; et, au -bout du compte, c'étaient toujours les mêmes œillères.</p> - - - - -<p>Pour réveiller Christophe, Sylvain Kohn lui proposa encore de le mener -à des théâtres d'un genre spécial,—le dernier mot du raffinement. -On y voyait des meurtres, des viols, des folies, des tortures, yeux -arrachés, ventres étripés, tout ce qui pouvait secouer les nerfs et -satisfaire la barbarie cachée d'une élite trop civilisée. Cela exerçait -un attrait sur un public de jolies femmes et de mondains,—les -mêmes qui allaient bravement s'enfermer pendant des après-midi dans -les salles étouffantes du Palais de Justice, pour suivre des procès -scandaleux, en bavardant, riant, et croquant des bonbons. Mais -Christophe refusa avec indignation. Plus il avançait dans cet art, plus -il sentait se préciser l'odeur, qui, dès les premiers pas, l'avait -saisi, sournoise, puis tenace, suffocante: l'odeur de mort.</p> - -<p>La mort: elle était partout, sous ce luxe, sous ce bruit. Christophe -s'expliquait la répulsion qu'il avait tout d'abord éprouvée pour -certaines de ces œuvres. Ce n'était pas leur immoralité qui le -choquait. Moralité, immoralité, amoralité,—ces mots ne veulent rien -dire. Christophe ne s'était jamais fait de théories morales; il aimait -dans le passé de très grands poètes et de très grands musiciens, qui -n'étaient pas de petits saints; quand il avait la chance de rencontrer -un grand artiste, il ne lui demandait pas son billet de confession; il -lui demandait plutôt:</p> - -<p>—Es-tu sain?</p> - -<p>Être sain, tout est là. «Si le poète est malade, qu'il commence par se -guérir, dit Gœthe. Quand il sera guéri, il écrira.»</p> - -<p>Les écrivains parisiens étaient malades; ou, quand l'un était sain, -il en avait honte; il s'en cachait, il tâchait de se donner une bonne -maladie. Leur mal ne se révélait pas à tel trait de leur art:—à -l'amour du plaisir, à la licence extrême de la pensée, à l'esprit de -critique destructeur. Tous ces traits pouvaient être—étaient, suivant -les cas,—sains ou malsains; il n'y avait en eux aucun germe de mort. -Si la mort était là, elle ne venait pas de ces forces, elle venait de -leur emploi par ces gens, elle était dans ces gens.—Et lui aussi, -Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. Il avait -soulevé contre lui l'opinion de sa petite ville allemande, par sa -franchise à soutenir des idées, qu'il retrouvait maintenant, prônées -par ces Parisiens, et qui, prônées par eux, maintenant le -dégoûtaient. Les mêmes idées, pourtant. Mais elles ne sonnaient plus -de même. Quand Christophe, impatient, secouait le joug des maîtres du -passé, quand il partait en guerre contre l'esthétique et la morale -pharisiennes, ce n'était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux -esprits; il était sérieux, terriblement sérieux; et sa révolte avait -pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. Chez ces -gens, tout allait à la jouissance stérile. Stérile. Stérile. -C'était le mot de l'énigme. Une débauche inféconde de la pensée et -des sens. Un art brillant, plein d'esprit, d'habileté,—une belle -forme, certes, une tradition de la beauté, qui se maintenait -indestructible, en dépit des alluvions étrangères,—un théâtre qui -était du théâtre, un style qui était un style, des auteurs qui -savaient leur métier, des écrivains qui savaient écrire, le squelette -assez beau d'un art, d'une pensée, qui avaient été puissants. Mais un -squelette. Des mots qui tintent, des phrases qui sonnent, des -froissements métalliques d'idées qui se heurtent dans le vide, des -jeux d'esprit, des cerveaux sensuels, et des sens raisonneurs. Tout cela -ne servait à rien, qu'à jouir égoïstement. Cela allait à la mort. -Phénomène analogue à celui de l'effrayante dépopulation de la -France, que l'Europe observait—escomptait—en silence. Tant -d'esprit et d'intelligence, des sens si affinés, se dépensaient en une -sorte d'onanisme honteux! Ils ne s'en doutaient point. Ils riaient. -C'était même la seule chose qui rassurât Christophe: ces gens-là savaient -encore bien rire; tout n'était pas perdu. Il les aimait beaucoup moins, -quand ils voulaient se prendre au sérieux; et rien ne le blessait -autant que de voir des écrivains, qui ne cherchaient dans l'art qu'un -instrument de plaisir, se donner comme les prêtres d'une religion -désintéressée:</p> - -<p>—Nous sommes des artistes, répétait avec complaisance Sylvain -Kohn. Nous faisons de l'art pour l'art. L'art est toujours pur; il n'a -rien que de chaste. Nous explorons la vie, en touristes que tout amuse. -Nous sommes les curieux de rares voluptés, les éternels Don Juan -amoureux de la beauté.</p> - -<p>—Vous êtes des hypocrites, finit par riposter Christophe. -Pardonnez-moi de vous le dire. Je croyais jusqu'ici qu'il n'y avait que -mon pays qui l'était. En Allemagne, nous avons l'hypocrisie de parler -toujours d'idéalisme, en poursuivant toujours notre intérêt; et nous -nous persuadons que nous sommes idéalistes, en ne pensant qu'à notre -égoïsme. Mais vous êtes bien pires: vous couvrez du nom d'Art et de -Beauté (avec une majuscule) votre luxure nationale,—quand vous -n'abritez point votre Pilatisme moral sous le nom de Vérité, de -Science, de Devoir intellectuel, qui se lave les mains des conséquences -possibles de ses recherches hautaines. L'art pour l'art!... Une foi -magnifique! Mais la foi seulement des forts. L'art! Étreindre la vie, -comme l'aigle sa proie, et l'emporter dans l'air, s'élever avec elle -dans l'espace serein!... Pour cela, il faut des serres, de vastes ailes, -et un cœur puissant. Mais vous n'êtes que des moineaux, qui, quand ils -ont trouvé quelque morceau de charogne, le dépècent sur place et se -le disputent en piaillant... L'art pour l'art!... Malheureux! L'art -n'est pas une vile pâture, livrée aux vils passants. Une jouissance, -certes, et de toutes la plus enivrante. Mais elle n'est le prix que -d'une lutte acharnée, et son laurier couronne la victoire de la force. -L'art est la vie domptée. L'empereur de la vie. Quand on veut être -César, il faut en avoir l'âme. Vous n'êtes que des rois de théâtre: -c'est un rôle que vous jouez, vous n'y croyez même pas. Et, comme ces -acteurs, qui se font gloire de leurs difformités, vous faites de la -littérature avec les vôtres. Vous cultivez amoureusement les maladies -de votre peuple, sa peur de l'effort, son amour du plaisir, des -idéologies sensuelles, de l'humanitarisme chimérique, de tout ce qui -engourdit voluptueusement la volonté et peut lui enlever toutes ses -raisons d'agir. Vous le menez droit aux fumeries d'opium. Et vous le -savez bien; mais vous ne le dites point: la mort est au bout.—Eh -bien, moi, je dis: Où est la mort, l'art n'est point. L'art, c'est ce qui -fait vivre. Mais les plus honnêtes d'entre vos écrivains sont si -lâches que, même quand le bandeau leur est tombé des yeux, ils -affectent de ne pas voir; ils ont le front de dire:</p> - -<p>—C'est dangereux, je l'avoue; il y a du poison là-dedans; mais -c'est plein de talent!</p> - -<p>Comme si, en correctionnelle, le juge disait d'un apache:</p> - -<p>—Il est un gredin, c'est vrai; mais il a tant de talent!...</p> - - - - -<p>Christophe se demandait à quoi servait la critique française. Ce -n'étaient pourtant pas les critiques qui manquaient; ils pullulaient -sur l'art. On n'arrivait plus à voir les œuvres: elles disparaissaient -sous eux.</p> - -<p>Christophe n'était pas tendre pour la critique, en général. Il avait -déjà peine à admettre l'utilité de cette multitude d'artistes, qui -formaient comme un quatrième, ou un cinquième État, dans la société -moderne: il y voyait le signe d'une époque fatiguée, qui s'en remet à -d'autres du soin de regarder la vie,—qui sent, par procuration. À -plus forte raison, trouvait-il un peu honteux qu'elle ne fût même plus -capable de voir avec ses yeux ces reflets de la vie, qu'il lui fallût -encore d'autres intermédiaires, des reflets de reflets, en un mot, des -critiques. Au moins, eût-il fallu que ces reflets fussent fidèles. -Mais ils ne reflétaient rien que l'incertitude de la foule, qui faisait -cercle autour. Telles, ces glaces de musée, où se réfléchissent, -avec le plafond peint, les visages des curieux qui tâchent de -l'y voir.</p> - -<p>Il avait été un temps où ces critiques avaient joui en France d'une -immense autorité. Le public s'inclinait devant leurs arrêts; et il -n'était pas loin de les regarder comme supérieurs aux artistes, comme -des artistes intelligents:—(les deux mots ne semblaient pas faits -pour aller ensemble).—Puis, ils s'étaient multipliés à l'excès; ils -étaient trop d'augures: cela gâte le métier. Quand il y a tant de -gens, qui affirment, chacun, qu'il est le seul détenteur de l'unique -vérité, on ne peut plus les croire; et ils finissent par ne plus se -croire eux-mêmes. Le découragement était venu: du jour au lendemain, -suivant l'habitude française, ils avaient passé d'un extrême à -l'autre. Après avoir professé qu'ils savaient tout, ils professaient -maintenant qu'ils ne savaient rien. Ils y mettaient leur point d'honneur -et leur fatuité même. Renan avait enseigné à ces générations -amollies qu'il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt, -ou du moins sans le mettre en doute. Il était de ceux dont parle saint -Paul, «<i>en qui il y a toujours oui, oui, et puis non, non</i>». Toute -l'élite française s'était enthousiasmée pour ce <i>Credo</i> amphibie. La -paresse de l'esprit et la faiblesse du caractère y avaient trouvé leur -compte. On ne disait plus d'une œuvre qu'elle était bonne ou mauvaise, -vraie ou fausse, intelligente ou sotte. On disait:</p> - -<p>—Il se peut faire... Il n'y a pas d'impossibilité... Je n'en -sais rien... Je m'en lave les mains.</p> - -<p>Si l'on jouait une ordure, ils ne disaient pas:</p> - -<p>—Voilà une ordure.</p> - -<p>Ils disaient:</p> - -<p>—Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de -parler. Notre philosophie ordonne de parler de tout avec incertitude; -et, par cette raison, vous ne devez pas dire: «Voilà une ordure», -mais: «Il me semble... Il m'apparaît que voilà une ordure... Mais il -n'est pas assuré que cela soit. Il se pourrait que ce fût un -chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'en est pas un?»</p> - -<p>Il n'y avait plus de danger qu'on les accusât de tyranniser les arts. -Jadis, Schiller leur avait fait la leçon, et il avait rappelé aux -tyranneaux de la presse ce qu'il appelait crûment:</p> - - -<p><i>Le Devoir des Domestiques.</i></p> - -<p>«<i>Avant tout, que la maison soit nette, où la Reine va paraître. -Alerte donc! Balayez les chambres. Voilà pourquoi, Messieurs, vous -êtes là.</i></p> - -<p>«<i>Mais dès qu'Elle paraît, vite à la porte, valets! Que la servante -ne se carre point dans le fauteuil de la dame!</i>»</p> - - -<p>Il fallait rendre justice à ceux d'aujourd'hui. Ils ne s'asseyaient -plus dans le fauteuil de la dame. On voulait qu'ils fussent domestiques: -ils l'étaient.—Mais de mauvais domestiques: ils ne balayaient rien; -la chambre était un taudis. Plutôt que d'y remettre l'ordre et la -propreté, ils se croisaient les bras, et laissaient la tâche au -maître, à la divinité du jour:—le Suffrage Universel.</p> - -<p>À la vérité, il se dessinait depuis quelque temps un mouvement de -réaction contre la veulerie anarchique du jour. Quelques esprits plus -fermes avaient entrepris une campagne—bien faible encore—de -salubrité publique; mais Christophe n'en voyait rien, dans le milieu où il -se trouvait. D'ailleurs, on ne les écoutait pas, ou l'on se moquait d'eux. -Quand il arrivait, de loin en loin, qu'un vigoureux artiste eût un -mouvement de révolte contre la niaiserie malsaine de l'art à la mode, -les auteurs répliquaient avec superbe qu'ils avaient raison, puisque le -public était content. Cela suffisait à fermer la bouche aux -objections. Le public avait parlé: suprême loi de l'art! Il ne venait -à l'idée de personne que l'on pût récuser le témoignage d'un public -dépravé, en faveur de ceux qui le dépravaient, ni que l'artiste fût -fait pour commander au public, et non le public à l'artiste. La -religion du Nombre—du nombre des spectateurs et du chiffre des -recettes—dominait la pensée artistique de cette démocratie -mercantilisée. À la suite des auteurs, les critiques docilement -décrétaient que l'office essentiel de l'œuvre d'art est de plaire. Le -succès est la loi; et quand le succès dure, il n'y a qu'a s'incliner. -Ils s'appliquaient donc à pressentir les fluctuations de la Bourse du -plaisir, à lire dans les yeux du public ce qu'il pensait des œuvres. -Le plaisant, c'était que le public s'évertuait de son côté à lire -dans les yeux de la critique ce qu'il fallait penser des œuvres. Ainsi, -tous deux se regardaient; et ils ne voyaient dans les yeux l'un de -l'autre que leur propre indécision.</p> - -<p>Jamais pourtant une critique intrépide n'eût été aussi nécessaire. -Dans une République anarchique, la mode, toute-puissante, a rarement -des retours en arrière, comme dans un pays conservateur; elle va de -l'avant, toujours; et c'est une surenchère perpétuelle de fausse -liberté d'esprit, à laquelle presque personne n'ose résister. La -foule est incapable de se prononcer; elle est choquée, au fond; mais -aucun n'ose dire ce que chacun sent en secret. Si les critiques étaient -forts, s'ils osaient être forts, quel serait leur pouvoir! Un robuste -critique, (pensait Christophe, ce jeune despote), pourrait, en quelques -années, se faire le Napoléon du goût public, et balayer à Bicêtre -les malades de l'art. Mais vous n'avez plus de Napoléon... D'abord, -tous vos critiques vivent dans cette atmosphère viciée: ils ne s'en -aperçoivent plus. Puis, ils n'osent parler. Ils se connaissent tous, -ils forment une compagnie, et doivent se ménager: il n'est point -d'indépendant. Pour l'être, il faudrait renoncer à la vie de -société, et aux amitiés mêmes. Qui en aurait le courage, dans une -époque affaiblie où les meilleurs doutent que la justesse d'une -franche critique vaille les désagréments qu'elle peut causer à son -auteur? Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer: -oser tenir tête à l'opinion, lutter contre l'imbécillité publique, -mettre à nu la médiocrité des triomphateurs du jour, défendre -l'artiste inconnu, seul, et livré aux bêtes, imposer les esprits-rois -aux esprits faits pour obéir?—Il arrivait à Christophe d'entendre -des critiques se dire, à une première, le soir, dans les couloirs du -théâtre:</p> - -<p>—Hein! Est-ce assez mauvais! Quel four!</p> - -<p>Et, le lendemain, dans leurs chroniques, ils parlaient de chef -d'œuvre, de Shakespeare nouveau, et de l'aile du génie, dont le vent -avait passé sur les têtes.</p> - -<p>—Ce n'est pas le talent qui manque à votre art, disait Christophe -à Sylvain Kohn; c'est le caractère. Vous auriez plus besoin d'un grand -critique, d'un Lessing, d'un...</p> - -<p>—D'un Boileau? dit Sylvain Kohn, goguenardant.</p> - -<p>—D'un Boileau, peut-être bien, que de dix artistes de génie.</p> - -<p>—Si nous avions un Boileau, dit Sylvain Kohn, on ne l'écouterait -pas.</p> - -<p>—Si on ne l'écoutait pas, c'est qu'il ne serait pas un Boileau, -répliqua Christophe. Je vous réponds que, du jour où je voudrais vous -dire vos vérités toutes crues, si maladroit que je sois, vous les -entendriez; et il faudrait bien que vous les avaliez.</p> - -<p>Mon pauvre vieux! ricana Sylvain Kohn.</p> - -<p>Il avait l'air si sûr et si satisfait de la veulerie générale que -Christophe, le regardant, eut soudain l'impression que cet homme était -cent fois plus un étranger en France que lui-même.</p> - -<p>—Ce n'est pas possible, dit-il de nouveau, comme le soir où il -était sorti écœuré d'un théâtre des boulevards. Il y a autre chose.</p> - -<p>—Qu'est'ce que vous voulez de plus? demanda Kohn.</p> - -<p>Christophe répétait avec opiniâtreté:</p> - -<p>—La France.</p> - -<p>—La France, c'est nous, fit Sylvain Kohn, en s'esclaffant.</p> - -<p>Christophe le regarda fixement, un instant, puis secoua la tête, et -reprit son refrain:</p> - -<p>—Il y a autre chose.</p> - -<p>—Eh bien, mon vieux, cherchez, dit Sylvain Kohn, en riant de -plus belle.</p> - - -<p>Christophe pouvait chercher. Ils l'avaient bien cachée.</p> - - - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Voir <i>Le Matin.</i></p></div> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE_II"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></a></h4> - - - - -<p>Une impression plus forte s'imposait à Christophe, à mesure qu'il -voyait plus clair dans la cuve aux idées, où fermentait l'art -parisien: la suprématie de la femme sur cette société cosmopolite. -Elle y tenait une place absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus -d'être la compagne de l'homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir -son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour -l'homme. Et l'homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique -sa volonté, sa foi, toutes ses raisons de vivre, dans les mains de la -dispensatrice de plaisir. Les hommes font les œuvres; mais les femmes -font les hommes,—(quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les -œuvres, comme c'était le cas dans la France d'alors);—et ce qu'elles -font, il serait plus juste de dire qu'elles le défont. L'éternel -féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les -meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques -fatiguées, il y a, comme l'a dit quelqu'un, un autre féminin tout -aussi éternel, qui les attire en bas. Cet autre était le maître de la -pensée, le roi de la République.</p> - - - - -<p>Christophe observait curieusement les Parisiennes, dans les salons où -la présentation de Sylvain Kohn et son talent de virtuose l'avaient -fait accueillir. Comme la plupart des étrangers, il généralisait à -toutes les Françaises ses remarques sans indulgence d'après deux ou -trois types qu'il avait rencontrés: de jeunes femmes, pas très -grandes, sans beaucoup de fraîcheur, la taille souple, les cheveux -teints, un grand chapeau sur leur aimable tête, un peu grosse pour le -corps; les traits nets, la chair un peu soufflée; un nez assez bien -fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours; des yeux en éveil, -mais sans vie profonde, qui tâchaient de se rendre le plus brillants et -le plus grands possible; la bouche bien dessinée, bien maîtresse -d'elle-même; le menton gras; tout le bas de la figure dénotant le -caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées -qu'elles fussent d'intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le -souci du monde et de leur ménage. Jolies, mais point de race. Chez -presque toutes ces mondaines, on sentait la bourgeoise pervertie, ou qui -eût voulu l'être, avec les traditions de sa classe: prudence, -économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir -du plaisir, procédant beaucoup plus d'une curiosité cérébrale que -d'un besoin des sens. Une volonté de qualité médiocre, mais -décidée. Elles étaient supérieurement habillées, et avaient de -menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du -revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats, elles -s'asseyaient toujours de façon à pouvoir se mirer—et surveiller les -autres—dans une glace, voisine ou lointaine, sans compter, au dîner -ou au thé, les cuillers, les couteaux, les cafetières d'argent, polis et -reluisants, où elles attrapaient au passage le reflet de leur visage, -qui les intéressait plus que le reste du monde. Elles observaient à -table une hygiène sévère: buvant de l'eau, et se privant de tous les -mets, qui eussent pu porter atteinte à leur idéal de blancheur -enfarinée.</p> - -<p>La proportion des Juives était assez forte dans les milieux que -fréquentait Christophe; et il était attiré par elles, bien que, -depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il n'eût guère d'illusions -sur leur compte. Sylvain Kohn l'avait introduit dans quelques salons -israélites, où il avait été reçu avec l'intelligence habituelle de -cette race, qui aime l'intelligence. Christophe se rencontrait à dîner -avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des -courtiers internationaux, des espèces de négriers,—les hommes -d'affaires de la République. Ils étaient lucides et énergiques, -indifférents aux autres, souriants, expansifs, et fermés. Christophe -avait le sentiment qu'il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans -le passé et dans l'avenir de ces hommes assemblés autour de la table -somptueuse, chargée de chairs et de fleurs. Presque tous étaient -laids. Mais le troupeau des femmes, dans l'ensemble, était assez -brillant. Il ne fallait pas les regarder de trop près: la plupart -manquaient de finesse dans la ligne ou la couleur. Mais de l'éclat, une -apparence de vie matérielle assez forte, de belles épaules qui -s'épanouissaient orgueilleusement sous les regards, et un génie pour -faire de leur beauté, et même de leur laideur, un piège à prendre -l'homme. Un artiste eût retrouvé en certaines d'entre elles l'ancien -type romain, les femmes du temps de Néron, ou de celui de Hadrien. On -voyait aussi des figures à la Palma, expression charnelle, lourd -menton, fortement attaché dans le cou, non sans beauté bestiale. -D'autres avaient les cheveux abondants et frisés, des yeux brûlants, -hardis: on les devinait fines, incisives, prêtes à tout, plus viriles -que les autres femmes, et cependant plus femmes. Au milieu du troupeau, -se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. Ses traits purs, -par delà Rome, remontaient jusqu'au pays de Laban: on y croyait goûter -une poésie de silence, l'harmonie du Désert. Mais quand Christophe -s'approchait et écoutait les propos qu'échangeait Rébecca avec -Faustine la Romaine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une -juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu'une Parisienne, -plus factice et plus frelatée, qui disait des méchancetés -tranquilles, en déshabillant l'âme et le corps des gens avec ses yeux -de Madone.</p> - -<p>Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun. -Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d'amour avec brutalité, -d'argent seulement avec une sûre justesse, froide et goguenarde. On -prenait des notes d'affaires au fumoir. Christophe entendait dire d'un -bellâtre, qui se promenait entre les fauteuils des dames, une rosette -à la boutonnière, grasseyant de lourdes gracieusetés:</p> - -<p>—Comment! Il est donc en liberté?</p> - -<p>Dans un coin du salon, deux dames s'entretenaient des amours d'une -jeune actrice et d'une femme du monde. Parfois, il y avait concert. On -demandait à Christophe de jouer. Des poétesses, essoufflées, -ruisselantes de sueur, proféraient sur un ton apocalyptique des vers de -Sully-Prudbomme et de Auguste Dorchain. Un illustre cabotin venait -solennellement déclamer une <i>Ballade mystique</i>, avec accompagnement -d'orgue céleste. Musique et vers étaient si bêtes que Christophe en -était malade. Mais les Romaines étaient charmées, et riaient de bon -cœur, en montrant leurs dents magnifiques. On jouait aussi de l'Ibsen. -Épilogue de la lutte d'un grand homme contre les Soutiens de la -Société, aboutissant à les divertir!</p> - -<p>Ensuite, ils se croyaient tenus, naturellement, à deviser sur l'art. -C'était une chose écœurante. Les femmes surtout se mettaient à -parler d'Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt, par politesse, par -ennui, par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain, -plus moyen de l'arrêter. Le mal était contagieux. Il fallait écouter -les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l'art. -Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l'entretien: on -s'acharnait à lui parler musique, haute poésie. Comme disait Berlioz, -«ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on -dirait qu'ils parlent vin, femmes, ou autres cochonneries». Un médecin -aliéniste reconnaissait dans l'héroïne d'Ibsen une de ses clientes, -mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assurait, convaincu, que, dans -<i>Maison de Poupée</i>, le personnage sympathique était le mari. -L'illustre cabotin,—un comique fameux,—ânonnait en -vibrant de profondes pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait à -Christophe qu'il ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,—(c'était -le dieu du jour)—«sans que de grosses larmes lui coulassent sur les -joues». Toutefois, il confiait—à Christophe, toujours,—que, si -haut qu'il mît l'art, il plaçait encore plus haut l'art dans la vie, -l'action, et que s'il avait eu le choix du rôle à jouer, il eût -choisi Bismarck. Parfois, il se trouvait là un de ces hommes dits -d'esprit. La conversation n'en était pas sensiblement relevée. -Christophe faisait le compte de ce qu'ils passaient pour dire, et de ce -qu'ils disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient rien; ils -s'en tenaient à des sourires énigmatiques; ils vivaient sur leur -réputation, et ne la risquaient point. À part quelques discoureurs, en -général, du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des -valeurs; tout était sur le même plan. Tel était un Shakespeare. Tel -était un Molière. Ou tel, un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à -Dumas fils, Tolstoy à George Sand; et naturellement, c'était pour -montrer que la France avait tout inventé. D'ordinaire, ils ne savaient -aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si -peu à leur public, qu'ils disent la vérité! Ce qui importait, -c'était qu'ils disent des choses amusantes, et autant que possible -flatteuses pour l'amour-propre national. Les étrangers avaient bon -dos,—à part l'idole du jour: car il en fallait une pour la mode: que -ce fût Grieg, ou Wagner, ou Nietzsche, ou Gorki, ou d'Annunzio. Cela ne -durait pas longtemps, et l'idole était sûre de passer, un matin, à la -boîte aux ordures.</p> - -<p>Pour le moment, l'idole était Beethoven. Beethoven—qui l'eût -dit?—était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et -les littérateurs: car les musiciens s'étaient sur-le-champ détachés -de lui, suivant le système de bascule, qui est une des lois du goût -artistique en France. Pour savoir ce qu'il pense, un Français a besoin -de savoir ce que pense son voisin, afin de penser de même, ou de penser -le contraire. Voyant Beethoven devenir populaire, les plus distingués -d'entre les musiciens avaient commencé de ne le plus trouver assez -distingué pour eux; ils prétendaient devancer l'opinion, et ne jamais -la suivre; plutôt que d'être d'accord avec elle, ils lui tournaient le -dos. Ils s'étaient donc mis à traiter Beethoven de vieux sourd, qui -criait d'une voix âpre; et certains affirmaient qu'il était peut-être -un moraliste estimable, mais un musicien surfait.—Ces mauvaises -plaisanteries n'étaient pas du goût de Christophe. L'enthousiasme des -gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si Beethoven était venu -à Paris, en ce moment, il eût été le lion du jour: c'était fâcheux -pour lui qu'il fût mort depuis un siècle. Sa musique comptait pour -moins dans cette vogue que les circonstances plus ou moins romanesques -de sa vie, popularisée par des biographies sentimentales. Son masque -violent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les -dames s'apitoyaient sur lui; elles laissaient entendre que, si elles -l'avaient connu, il n'eût pas été si malheureux; et leur grand cœur -était d'autant plus disposé à s'offrir qu'il n'y avait aucun risque -que Beethoven les prît au mot: le vieux bonhomme n'avait plus besoin de -rien.—C'est pourquoi les virtuoses, les chefs d'orchestre, les -<i>impresarii</i> se découvraient des trésors de piété pour lui; et, en -leur qualité de représentants de Beethoven, ils recueillaient les -hommages qui lui étaient destinés. De somptueux festivals, à des prix -fort élevés, donnaient aux gens du monde l'occasion de montrer leur -générosité,—et parfois aussi de découvrir les symphonies de -Beethoven. Des comités de comédiens, de mondains, de demi-mondains, et -de politiciens chargés par la République de présider aux destinées -de l'art, faisaient savoir au monde qu'ils allaient élever un monument -à Beethoven: on voyait sur la liste, avec quelques braves gens qui -servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé -aux pieds Beethoven vivant.</p> - -<p>Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire -une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne -pouvait ni parler, ni se taire. Parler, non par plaisir ou par -nécessité, mais par politesse, parce qu'il faut parler, lui semblait -humiliant. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis. -Dire des banalités, cela ne lui était pas possible. Et il n'avait -même pas le talent d'être poli, quand il ne disait rien. S'il -regardait son voisin, c'était d'une façon trop fixe et trop intense: -malgré lui, il l'étudiait, et l'autre en était blessé. S'il parlait, -il croyait trop à ce qu'il disait: cela choquait tout le monde, et -même lui. Il se rendait compte qu'il n'était pas à sa place; et, -comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l'harmonie du -milieu, où sa présence détonnait, il était aussi choqué de ses -façons d'être que ses hôtes eux-mêmes. Il s'en voulait, et il leur -en voulait.</p> - -<p>Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au milieu de la nuit, il -était si écrasé d'ennui qu'il n'avait pas la force de rentrer à pied -chez lui; il avait envie de se coucher par terre, en pleine rue, comme -il avait été, vingt fois, sur le point de le faire, lorsque, petit -virtuose, il revenait de jouer au château du grand-duc. Parfois, -n'ayant plus que cinq à six francs pour la fin de sa semaine, il en -dépensait deux à une voiture. Il s'y jetait précipitamment, afin de -fuir plus vite; et tandis qu'elle l'emportait, il gémissait -d'énervement. Chez lui, il gémissait encore, dans son lit, en -dormant... Et puis, brusquement, il éclatait de rire, en se rappelant -une parole burlesque. Il se surprenait à la redire, en mimant les -gestes. Le lendemain, et plusieurs jours après, il lui arrivait encore, -se promenant seul, de gronder tout à coup comme une bête... Pourquoi -allait-il voir ces gens? Pourquoi retournait-il les voir? Pourquoi -s'obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à -feindre de s'intéresser à ce qui ne l'intéressait pas?—Est-ce qu'il -était bien vrai que cela ne l'intéressât pas?—Il y a un an, il n'eut -jamais pu supporter cette société. Maintenant, elle l'amusait tout en -l'irritant. Était-ce un peu de l'indifférence parisienne qui -s'insinuait en lui? Il se demandait avec inquiétude s'il était donc -devenu moins fort. Mais c'était au contraire qu'il l'était davantage. -Il était plus libre d'esprit dans un milieu étranger. Ses yeux -s'ouvraient malgré lui a la grande Comédie du monde.</p> - -<p>D'ailleurs, que cela lui plût ou non, il fallait bien continuer cette -vie, s'il voulait que son art fût connu de la société parisienne, qui -ne s'intéresse aux œuvres que dans la mesure où elle connaît les -artistes. Et il fallait bien qu'il cherchât à être connu, s'il -voulait trouver des leçons à donner parmi ces Philistins, dont il -avait besoin pour vivre.</p> - -<p>Et puis, l'on a un cœur; et, malgré soi, le cœur s'attache; il trouve -à s'attacher, dans quelque milieu que ce soit; s'il ne s'attachait, il -ne pourrait vivre.</p> - - - - -<p>Parmi les jeunes filles que Christophe avait pour élèves, était la -fille d'un riche fabricant d'automobiles, Colette Stevens. Son père -était Belge, naturalisé Français, fils d'un Anglo-Américain établi -à Anvers et d'une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C'était une -famille bien parisienne. Pour Christophe,—pour beaucoup -d'autres,—Colette Stevens était le type de la jeune fille -française.</p> - -<p>Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu'elle faisait doux -aux jeunes gens, des prunelles d'Espagnole, qui remplissaient tout -l'orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque, -qu'elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues -mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau -médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l'air -d'un petit chat bouffi.</p> - -<p>De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante, -agacinante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes; -elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à -bascule, poussant des petits cris, des:</p> - -<p>—Non? C'est pas possible?... à table, battant des mains, quand -il y avait un plat qu'elle aimait; au salon, grillant des cigarettes, -affectant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies, -se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à -l'oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés, -admirablement, d'une voix douce et frêle, qui savait même, à -l'occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l'air d'y toucher, -qui savait encore mieux en faire dire,—l'air candide d'une petite -fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et -sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les -potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et -tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.</p> - -<p>Ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée, -ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à -faire qu'à se prêter aux manèges d'une petite fille rouée, ou même -qu'à les considérer, d'un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à -sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de -ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange -de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front -plissé, l'esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire -ni par l'ennui qu'elle lui causait, ni par les agaceries de ses -élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il -ne faisait guère plus d'attention à elle qu'à la petite cousine de -Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens -avaient prise chez eux, et à qui il enseignait aussi le piano.</p> - -<p>Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu'avec lui toutes ses -grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s'adapter -instantanément aux façons de Christophe. Elle n'avait même pas besoin -de s'appliquer pour cela. C'était un instinct de sa nature. Elle était -femme. Elle était une onde sans forme. Toutes les âmes qu'elle -rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par -besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait -toujours qu'elle fût un autre. Toute sa personnalité, c'était qu'elle -ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.</p> - -<p>Christophe l'attirait, pour beaucoup de raisons, dont la première -était qu'il n'était pas attiré par elle. Il l'attirait encore, parce -qu'il était différent de tous les jeunes gens qu'elle connaissait: -elle n'avait jamais essayé encore d'une potiche de cette forme et de -ces aspérités. Il l'attirait enfin, parce qu'experte, de race, à -évaluer du premier coup d'œil le prix exact des potiches et des gens, -elle se rendait parfaitement compte qu'à défaut d'élégance, -Christophe avait une solidité, qu'aucun de ses bibelots parisiens ne -pouvait lui offrir.</p> - -<p>Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives. -Elle en faisait beaucoup et peu. C'est-à-dire qu'elle en était -toujours occupée, et qu'elle n'en connaissait presque rien. Elle -tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose, -par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt -elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme,—(on eût -presque dit qu'elle en avait une: il suffisait qu'elle se mît à la -place de quelqu'un qui en avait une).—Elle était capable d'aimer -Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais -elle était aussi capable de ne plus les aimer, depuis qu'elle -connaissait Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven -très proprement,—(ce qui, à la vérité, n'est pas beaucoup -dire);—mais le plus fort, c'est qu'elle les aimait. Au fond, ce -n'était ni Beethoven, ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu'elle aimait: -c'étaient les notes, les sons, ses doigts qui couraient sur les touches, -les vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant -d'autres cordes, leurs chatouilleries voluptueuses.</p> - -<p>Dans le salon de l'hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu -pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la -robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l'avait -représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants, -le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme -millionnaire,—dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de -vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette -toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes -phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.</p> - -<p>—Ah! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait -encore ronron!</p> - -<p>—Malhonnête! disait-elle, en riant...</p> - -<p>(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)</p> - -<p>—... Écoutez cela. Est-ce que ce n'est pas joli?</p> - -<p>—Très joli, disait-il, d'un ton indifférent.</p> - -<p>—Vous n'écoutez pas!... Voulez-vous bien écouter!</p> - -<p>—J'entends... C'est toujours la même chose.</p> - -<p>—Ah! vous n'êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.</p> - -<p>—Comme si c'était de musique qu'il s'agissait!</p> - -<p>—Comment! ce n'est pas de musique?... Et de quoi, s'il vous -plaît?</p> - -<p>—Vous le savez très bien; et je ne vous le dirai pas, parce que -ce ne serait pas convenable.</p> - -<p>—Raison de plus pour le dire.</p> - -<p>—Vous le voulez?... Tant pis pour vous!... Eh bien, savez-vous ce -que vous faites avec votre piano?... Vous flirtez.</p> - -<p>—Par exemple!</p> - -<p>—Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi -des gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»</p> - -<p>—Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moitié riante, moitié -fâchée. Vous n'avez pas la moindre idée du respect.</p> - -<p>—Pas la moindre.</p> - -<p>—Vous êtes un impertinent... Et puis d'abord, quand cela serait, -est-ce que ce n'est pas la vraie façon d'aimer la musique?</p> - -<p>—Oh! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela!</p> - -<p>—Mais c'est la musique même! Un bel accord, c'est un baiser.</p> - -<p>—Je ne vous l'ai pas fait dire.</p> - -<p>—Est-ce que ce n'est pas vrai?... Pourquoi haussez-vous les -épaules? Pourquoi faites-vous la grimace?</p> - -<p>—Parce que cela me dégoûte.</p> - -<p>—De mieux en mieux!</p> - -<p>—Cela me dégoûte d'entendre parler de la musique, comme d'un -libertinage... Oh! ce n'est pas votre faute. C'est la faute de votre -monde. Toute cette fade société qui vous entoure regarde l'art comme -une sorte de débauche permise... Allons, assez là-dessus! Jouez-moi -votre sonate.</p> - -<p>—Mais non, causons encore un peu.</p> - -<p>—Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des -leçons de piano... En avant, marche!</p> - -<p>—Vous êtes poli! disait Colette, vexée,—ravie, au fond, -d'être ainsi rudoyée.</p> - -<p>Elle jouait son morceau, s'appliquant de son mieux; et, comme elle -était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même -assez bien. Christophe, qui n'était pas dupe, riait en lui-même de -l'adresse «de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait -ce qu'elle jouait, quoiqu'elle n'en sentît rien». Il ne laissait pas -d'en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté, -saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui -l'intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait -beau s'en défendre, prétextant qu'il ne pouvait dire ce qu'il pensait, -sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours à le lui faire dire; -et plus c'était blessant, moins elle était blessée: c'était un -amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n'aimait -rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et -discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.</p> - - - - -<p>Pourtant, jamais Christophe n'eût eu la moindre illusion sur cette -amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre -eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par -surprise que par instinct de séduction.</p> - -<p>La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri, -bavardé, flirté comme une enragée; mais, le matin suivant, quand -Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits -tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine -quelques mots; elle avait l'air éteinte. Elle se mit au piano, joua -mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, -s'interrompit brusquement, et dit:</p> - -<p>—Je ne peux pas... Je vous demande pardon... Voulez-vous, -attendons un peu...</p> - -<p>Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non:</p> - -<p>«Elle n'était pas bien disposée... Elle avait des moments comme cela... -C'était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»</p> - -<p>Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu'il -restât:</p> - -<p>—Un instant seulement... Tout à l'heure, ce sera mieux... Comme -je suis bête, n'est-ce pas?</p> - -<p>Il sentait qu'elle n'était pas dans son état normal; mais il ne voulut -pas la questionner; et, pour parler d'autre chose, il dit:</p> - -<p>—Voilà ce que c'est d'avoir été si brillante, hier soir! Vous -vous êtes trop dépensée.</p> - -<p>Elle eut un petit sourire ironique:</p> - -<p>—On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.</p> - -<p>Il rit franchement.</p> - -<p>—Je crois que vous n'avez pas dit un mot, reprit-elle.</p> - -<p>—Pas un.</p> - -<p>—Il y avait pourtant des gens intéressants.</p> - -<p>—Oui, de fameux bavards, des gens d'esprit. Je suis perdu au -milieu de vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent -tout, qui excusent tout,—qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, -pendant des heures, d'amour et d'art! N'est-ce pas écœurant?</p> - -<p>—Cela devrait pourtant vous intéresser: l'art, sinon l'amour.</p> - -<p>—On ne parle pas de ces choses: on les fait.</p> - -<p>—Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une -petite moue.</p> - -<p>Christophe répondit, en riant:</p> - -<p>—Alors, laissez cela à d'autres. Tout le monde n'est pas fait -pour l'art.</p> - -<p>—Ni pour l'amour?</p> - -<p>—Ni pour l'amour.</p> - -<p>—Miséricorde! Et qu'est-ce qui nous reste?</p> - -<p>—Votre ménage.</p> - -<p>—Merci! dit Colette, piquée.</p> - -<p>Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de -nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit:</p> - -<p>—Je ne peux pas!... Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois -que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.</p> - -<p>—C'est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec -bonhomie.</p> - -<p>Elle le regarda, de l'air penaud d'une petite fille qu'on gronde, et -dit:</p> - -<p>—Ne soyez pas si dur!</p> - -<p>—Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement -Christophe. Une bonne femme, c'est le paradis surterre. Seulement, le -paradis sur terre...</p> - -<p>—Oui, personne ne l'a jamais vu.</p> - -<p>—Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l'ai jamais -vu; mais il se peut bien qu'il existe. Je suis même décidé à le trouver, -s'il existe. Seulement, ce n'est pas facile. Une bonne femme et un homme -de génie, c'est aussi rare l'un que l'autre.</p> - -<p>—Et en dehors d'eux, le reste des hommes et des femmes ne compte -pas?</p> - -<p>—Au contraire! Il n'y a que le reste qui compte... pour le -monde.</p> - -<p>—Mais pour vous?</p> - -<p>—Pour moi, cela n'existe pas.</p> - -<p>—Comme vous êtes dur! répéta Colette.</p> - -<p>—Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne -serait que dans l'intérêt des autres!... S'il n'y avait pas un peu de -caillou, par-ci par-là, dans le monde, il s'en irait en bouillie.</p> - -<p>—Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d'être fort, dit -Colette tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux,—surtout -pour celles qui ne le sont pas... Vous ne savez pas combien notre -faiblesse nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des -singeries, vous croyez que nous n'avons rien de plus en tête, et vous -nous méprisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans -la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont -dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur vie -débordante,—lorsqu'elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des -paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu'elles rient, -lorsqu'elles ont livré un peu d'elles-mêmes à des imbéciles, et -cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu'on n'y trouve -jamais,—si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la -nuit, et s'enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à -genoux dans des agonies de solitude!...</p> - -<p>—Est-ce possible? dit Christophe, stupéfait. Quoi! vous souffrez, -vous souffrez ainsi?</p> - -<p>Colette ne répondit pas; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle -essaya de sourire, et tendit la main à Christophe: il la saisit, ému.</p> - -<p>—Pauvre petite! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne -faites-vous rien pour sortir de cette vie?</p> - -<p>—Que voulez-vous que nous fassions? Il n'y a rien à faire. Vous, -hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous, -nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des -plaisirs mondains: nous ne pouvons en sortir.</p> - -<p>—Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une -tâche qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l'indépendance?</p> - -<p>—Comme à vous? Pauvre monsieur Krafft! Elle ne vous l'assure -pas trop!... Enfin! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour -quelle tâche sommes-nous faites? Il n'y en a pas une qui nous -intéresse.—Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, -nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous -regardent pas; nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose! Je -fais comme les autres. Je m'occupe de patronages, de comités de -bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de -Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées -classiques, et je prends des notes, des notes... je ne sais pas ce que -j'écris!... et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du -moins que c'est utile. Ah! comme je sais bien le contraire, comme tout -cela m'est égal, et comme je m'ennuie!... Ne recommencez pas à me -mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense. -Je ne suis pas plus bécasse qu'une autre. Mais qu'est-ce que la -philosophie, et l'histoire, et la science peuvent bien me faire? Quant -à l'art,—vous voyez—je tapote, je barbouille, je fais des petites -saletés d'aquarelles;—mais est-ce que cela remplit une vie? Il n'y a -qu'un but à la nôtre: c'est le mariage. Mais croyez-vous que c'est gai -de se marier avec l'un ou l'autre de ces individus, que je connais aussi -bien que vous? Je les vois comme ils sont. Je n'ai pas la chance d'être -comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion... -Est-ce que ce n'est pas terrible? Regarder autour de soi, voir celles -qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser -qu'il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d'esprit, -devenir banales comme elles!... Il faut du stoïcisme, je vous assure, -pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n'en sont -pas capables... Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s'en -va; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en -nous,—qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu'il -faudra se résigner à donner à des sots, à des êtres qu'on méprise, -et qui vous mépriseront!... Et personne ne vous comprend! On dirait que -nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui -nous trouvent insipides et baroques! Mais les femmes devraient nous -comprendre! Elles ont été comme nous; elles n'auraient qu'à se -souvenir... Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous -ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne -cherchent qu'à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi -comme tu voudras! La société nous laisse dans un abandon absolu.</p> - -<p>—Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à -son tour, refasse l'expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira -bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore -quelques honnêtes hommes en France.</p> - -<p>—Il y en a. J'en connais. Mais ils sont si ennuyeux!... Et puis, -je vous dirai: le monde où je vis me déplaît; mais je ne crois pas que -je pourrais vivre en dehors, maintenant. J'en ai pris l'habitude. J'ai -besoin d'un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de -société, que l'argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour -lesquels il est indispensable. Ce n'est pas brillant, je le sais. Mais -je me connais, je suis faible... Je vous en prie, ne vous éloignez pas -de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec -bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous! Je sens que vous -êtes fort, que vous êtes sain: j'ai toute confiance en vous. Soyez un -peu mon ami, voulez-vous?</p> - -<p>—Je veux bien, dit Christophe. Mais qu'est-ce que je pourrai -faire?</p> - -<p>—M'écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans -un tel désarroi, souvent! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis: «À -quoi bon lutter? À quoi bon me tourmenter? Ceci ou cela, qu'importe? -N'importe qui! N'importe quoi!» C'est un état affreux. Je ne voudrais -pas y tomber. Aidez-moi! Aidez-moi!...</p> - -<p>Elle avait l'air accablée, vieillie de dix ans; elle regardait -Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce -qu'elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.</p> - -<p>Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l'ordinaire.</p> - - - - -<p>À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes. -Ils étaient seuls ensemble: elle lui confiait ce qu'elle voulait; il se -donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller; elle -écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement, -attentivement, comme une fillette bien sage: cela la distrayait, -l'intéressait, la soutenait même; elle le remerciait d'une œillade -émue et coquette.—Mais à sa vie, rien n'était changé: il n'y avait -qu'une distraction de plus.</p> - -<p>Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait -excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies; elle ne -s'endormait guère qu'à l'aube. De tout le jour, elle ne faisait rien. -Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d'idée, un -souvenir de conversation, une phrase musicale, l'image d'une figure qui -lui avait plu. Elle n'était tout à fait éveillée qu'à partir de -quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières -lourdes, le visage gonflé, l'air boudeur, endormi. Elle se ranimait, -quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle -curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de -vue sur l'amour. La psychologie amoureuse: c'était l'éternel sujet, -avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi -son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer -deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en -porter: car ils avaient des âmes et des conversations de filles. -Christophe avait son heure: l'heure du confesseur. Colette, -instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la -jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal, -«développait un thème tranquillement préparé, modèle d'ordonnance -lumineuse et de clarté, où tout ce qui devait être dit était rangé -en bon ordre, et classé en catégories distinctes».—Après quoi, elle -s'amusait déplus belle. À mesure que la journée s'avançait, elle -redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre; et c'était -l'éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles -figures;—le plaisir, non de la pièce qu'on jouait, mais des acteurs -qu'on connaissait, et dont on relevait, une fois de plus, les travers -bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre -loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou -bien sur les actrices. On trouvait que l'ingénue avait un filet de voix -«comme une mayonnaise tournée», ou que la grande comédienne était -habillée «comme un abat-jour».—Ou bien, on allait en soirée; et -là, le plaisir était de se montrer, si l'on était jolie:—(cela -dépendait des jours: rien de plus capricieux qu'une joliesse de -Paris);—on renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs -toilettes et leurs défauts physiques. De conversation, il n'y en avait -point.—On rentrait tard. On avait peine à se coucher: (c'était -l'heure où l'on était le plus éveillée). On trôlait autour de sa -table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d'une -parole ou d'un geste. On s'ennuyait. On était très malheureuse. On ne -pouvait s'endormir. Et la nuit, brusquement, on avait des crises de -désespoir.</p> - -<p>Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en -temps, et ne pouvait assister qu'à quelques-unes de ses -transformations, avait déjà bien de la peine à s'y reconnaître. Il -se demandait à quel moment elle était sincère,—ou si elle était -sincère toujours,—ou si elle n'était sincère jamais. Colette -elle-même n'aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des -jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit. -Elle ne savait pas ce qu'elle était, parce qu'elle ne savait pas ce -qu'elle voulait, et parce qu'elle ne pouvait pas le savoir, avant de -l'avoir essayé. Alors elle l'essayait, à sa façon, avec le plus de -liberté et le moins de risques possible, entachant de se calquer sur -ceux qui l'entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se -pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter -de tout.</p> - -<p>Mais avec un ami comme Christophe, ce n'était pas commode. Il admettait -qu'on lui préférât des êtres qu'il n'estimait pas, ou même qu'il -méprisait; mais il n'admettait pas qu'on l'égalât à eux. Chacun son -goût; mais au moins, fallait-il en avoir un.</p> - -<p>Il était d'autant moins disposé à la patience que Colette semblait -prendre plaisir à collectionner autour d'elle tous les petits jeunes -gens, qui pouvaient le plus exaspérer Christophe: d'écœurants petits -snobs, riches pour la plupart, en tout cas oisifs, ou lotis de quelque -sinécure dans quelque ministère,—ce qui est tout comme. Tous -écrivaient—prétendaient écrire. C'était une névrose, sous la -Troisième République. C'était surtout une forme de paresse -vaniteuse,—le travail intellectuel étant de tous le plus difficile à -contrôler, et celui qui prête le plus au <i>bluff.</i> Ils ne disaient de -leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils -semblaient pénétrés de l'importance de leur tâche, accablés sous le -fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait une gêne à -ignorer absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il -tâcha de s'informer; il désirait surtout savoir ce qu'avait écrit -l'un d'eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il -fut surpris d'apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul -acte, lequel était extrait d'un roman, qui lui-même était fait d'une -suite de nouvelles, ou plutôt de notations qu'il avait publiées dans -une de leurs Revues, au cours des dix dernières années. Les autres -n'avaient pas un bagage plus lourd: quelques actes, quelques nouvelles, -quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. D'autres -pour un livre, «qu'ils devaient faire». Ils professaient du dédain -pour les œuvres de longue haleine. Ils semblaient attacher une -importance extrême à l'agencement des mots dans la phrase. Cependant, -le mot de «pensée» revenait fréquemment dans leurs propos; mais il -ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant: ils -l'appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi -parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu'ils -écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en <i>italiques</i>, -pour qu'on ne s'y trompât point.</p> - -<p>Tous avaient le culte du moi: le seul culte qu'ils eussent. Ils -cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les -autres étaient déjà pourvus. Ils avaient la préoccupation constante -d'un public dans leur façon de parler, marcher, fumer, lire un journal, -porter la tête et les yeux, se saluer entre eux. Le cabotinage est -naturel aux jeunes gens, et d'autant plus qu'ils sont plus insignifiants, -c'est-à-dire moins occupés. C'est surtout pour la femme qu'ils -se mettent en frais: car ils la convoitent, et désirent—encore -plus—être convoités par elle. Mais même pour le premier venu, ils -font la roue: pour un passant qu'ils croisent, et dont ils ne peuvent -attendre qu'un regard ébahi. Christophe rencontrait souvent de ces -petits paonneaux: rapins, virtuoses, jeunes cabots, qui se font la tête -d'un portrait connu: Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ou d'un -rôle à jouer: le bon peintre, le bon musicien, le bon ouvrier, le -profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l'homme de la -nature... Ils jetaient un regard de côté, en passant, pour voir si on -les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient -près de lui, malicieusement, il tournait, avec indifférence, les yeux -d'un autre côté. Mais leur déconvenue ne durait guère: deux pas plus -loin, ils piaffaient pour le prochain passant.—Ceux du salon de -Colette étaient plus raffinés: c'était surtout leur esprit qu'ils -grimaient: ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n'étaient -pas des originaux. Ou bien, ils mimaient une idée: la Force, la Joie, la -Pitié, la Solidarité, le Socialisme, l'Anarchisme, la Foi, la -Liberté: c'étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire -des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les -plus héroïques élans de l'âme humaine au rôle de cravates à la -mode.</p> - -<p>Où ils étaient tout à fait dans leur élément, c'était dans -l'amour: il leur appartenait. La casuistique du plaisir n'avait point de -secrets pour eux; dans leur virtuosité, ils inventaient des cas -nouveaux, afin d'avoir l'honneur de les résoudre. Ç'a toujours été -l'occupation de ceux qui n'en ont point d'autre: faute d'aimer, ils -«font l'amour»; et surtout, ils l'expliquent. Les commentaires -étaient plus abondants que le texte, qui, chez eux, était fort mince. -La sociologie donnait du ragoût aux pensées les plus scabreuses: tout -se couvrait alors du pavillon de la sociologie; quelque plaisir qu'on -eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l'on ne -s'était persuadé qu'en les satisfaisant, on travaillait pour les temps -nouveaux. Un genre de socialisme éminemment parisien: le socialisme -érotique.</p> - -<p>Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d'amour, -était l'égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs -droits à l'amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, -protestants, un peu ridicules,—Scandinaves ou Suisses,—qui -avaient réclamé l'égalité dans la vertu: les hommes arrivant au -mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient -une égalité d'une autre sorte, l'égalité dans la malpropreté: les femmes -arrivant au mariage, souillées comme les hommes,—le droit aux -amants. Paris avait fait une telle consommation de l'adultère, en -imagination et en pratique, qu'il commençait à sembler insipide: on -cherchait à lui substituer, dans le monde des lettres, une invention plus -originale: la prostitution des jeunes filles,—j'entends la -prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente, familiale, et, -par-dessus le marché, sociale.—Un livre, plein de talent, qui venait -de paraître, faisait loi sur la question: il étudiait en quatre cents -pages d'un pédantisme badin, «selon toutes les règles de la méthode -Baconienne», le «meilleur aménagement du plaisir». Cours complet d'amour -libre, où l'on parlait sans cesse d'élégance, de bienséance, de bon goût, -de noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale,—un Berquin -pour les jeunes filles du monde qui voulaient mal tourner.—C'était, -pour le moment, l'Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses -délices, et qu'elle paraphrasait. Il va de soi qu'à la façon des -disciples, ils laissaient de côté ce qu'il pouvait y avoir, sous ces -paradoxes, de juste, de bien observé et même d'assez humain, pour n'en -retenir que le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne -manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses,—des aphorismes -de ce genre: «que le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du -travail»;—«qu'il est monstrueux qu'une vierge devienne mère avant -d'avoir joui»;—«que la possession d'un homme vierge était pour une -femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie»;—que -c'était le rôle des mères «d'organiser la liberté des filles avec -cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à -protéger la liberté de leurs fils»;—et que le temps viendrait «où -les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel -qu'elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une -amie».</p> - -<p>Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort -raisonnables.</p> - -<p>Christophe avait l'horreur de ces propos. Il s'exagérait leur -importance et le mal qu'ils pouvaient faire. Les Français ont trop -d'esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied, -cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme -le génial Panurge de l'Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes, -voire aussi timorés que les autres. C'est justement parce qu'ils sont -si timides dans l'action qu'ils s'amusent à pousser l'action (en -pensée), jusqu'aux limites du possible. C'est un jeu où l'on ne risque -rien.</p> - -<p>Mais Christophe n'était pas un dilettante français.</p> - - - - -<p>Entre tous les jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un -qu'elle semblait préférer. Naturellement, de tous il était celui qui -était le plus insupportable à Christophe.</p> - -<p>Un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature -aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République. -Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, au regard -vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe blonde taillée en -pointe, à la Van Dyck, un commencement de calvitie précoce, qui ne lui -allait point mal, la parole câline, des manières élégantes, des -mains fines et molles, qui fondaient dans la main. Il affectait toujours -une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux -qu'il n'aimait point, et qu'il cherchait à jeter par-dessus bord.</p> - -<p>Christophe l'avait rencontré déjà, au premier dîner d'hommes de -lettres, où Sylvain Kohn l'avait introduit; et bien qu'ils ne se -fussent point parlé, il lui avait suffi d'entendre le son de sa voix -pour éprouver à son égard une aversion, qu'il ne s'expliquait pas, et -dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. -Il y a des coups de foudre de l'amour. Il y en a aussi de la -haine,—ou,—(pour ne point choquer les âmes douces, qui ont -peur de ce mot, comme de toutes les passions),—c'est l'instinct -de l'être sain, qui sent l'ennemi et se défend.</p> - -<p>En face de Christophe, il représentait l'esprit d'ironie et de -décomposition, qui s'attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout -ce qu'il y avait de grand dans l'ancienne société qui mourait: à la -famille, au mariage, à la religion, à la patrie; en art, à tout ce -qu'il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire; à toute foi dans -les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l'homme. -Au fond de toute cette pensée, il n'y avait qu'un plaisir mécanique -d'analyse, d'analyse à outrance, un besoin animal de ronger la -pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur -intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu: -car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à -littérature: ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il -avait écrit des romans et des pièces où il narrait avec beaucoup de -talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de -ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu'il avait eue -avec la femme de son meilleur ami: les portraits étaient faits avec un -grand art; chacun en louait l'exactitude: le public, la femme, et l'ami. -Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d'une femme, sans -le dire dans un livre.—Il eût semblé naturel que ses indiscrétions -le missent en froid avec ses «associées». Mais il n'en était rien: -elles en étaient à peine un peu gênées; elles protestaient, pour la -forme: au fond, elles étaient ravies qu'on les montrât aux passants, -toutes nues; pourvu qu'on leur laissât un masque sur la figure, leur -pudeur était en repos. De son côté, il n'apportait à ces commérages -aucun esprit de vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n'était -pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens. -Dans les mêmes chapitres où il dévoilait effrontément son père, sa -mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d'eux avec une -tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement -familial; mais de ces gens qui n'ont pas besoin de respecter ce qu'ils -aiment: bien au contraire; ils aiment mieux ce qu'ils peuvent un peu -mépriser; l'objet de leur affection leur en paraît plus près d'eux, -plus humain. Ils sont les gens du monde les moins capables de comprendre -l'héroïsme et surtout la pureté. Ils ne sont pas loin de les -considérer comme un mensonge ou une faiblesse d'esprit. Il va de soi -d'ailleurs qu'ils ont la conviction de comprendre mieux que quiconque -les héros de l'art, et qu'ils les jugent avec une familiarité -protectrice.</p> - -<p>Il s'entendait admirablement avec les ingénues perverties de la -société bourgeoise, riche et fainéante. Il était une compagne pour -elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui -les instruisait, et qu'elles enviaient. Elles ne se gênaient pas avec -lui; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement -l'androgyne nu, qui les laissait faire.</p> - -<p>Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme -Colette, qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant -d'échapper à l'usure dégradante de la vie, pouvait se complaire dans -cette société... Christophe n'était point psychologue. Lucien -Lévy-Cœur l'était cent fois plus que lui. Christophe était le -confident de Colette; mais Colette était la confidente de Lucien -Lévy-Cœur. Grande supériorité pour celui-ci. Il est doux à une -femme de croire qu'elle a affaire à un homme plus faible qu'elle. Elle -trouve à satisfaire, en même temps qu'à ce qu'il y a de moins bon en -elle, à ce qu'il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien -Lévy-Cœur le savait bien: un des moyens les plus sûrs pour toucher le -cœur des femmes est d'éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette -se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts dont elle -n'était pas très fière, mais qu'elle se fût bien gardée de -repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions -audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient de même, -et qu'il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se -donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui -étaient agréables, et le luxe de se dire qu'elle avait raison ainsi, -que la sagesse était de ne pas se révolter et d'être indulgent pour -ce qu'on ne pouvait—«hélas!»—empêcher. C'était là une sagesse -dont la pratique n'avait rien de pénible.</p> - -<p>Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, il y a une forte saveur -dans le contraste perpétuel qui existe, au sein de la société, entre -l'extrême raffinement de la civilisation apparente et l'animalité -profonde. Tout salon, qui n'est point rempli de fossiles et -d'âmes pétrifiées, présente, comme deux couches de terrains, deux -couches de conversations superposées: l'une,—que tout le monde -entend,—entre les intelligences; l'autre,—dont peu de gens -ont conscience, et qui est pourtant la plus forte,—entre les -instincts, entre les bêtes. Ces deux conversations sont souvent -contradictoires. Tandis que les esprits échangent des monnaies de -convention, les corps disent: Désir, Aversion, ou, plus souvent: -Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête, encore que domptée par des siècles -de civilisation, et aussi abrutie que les misérables lions dans la cage, -rêve toujours à sa pâture.</p> - -<p>Mais Christophe n'était pas encore arrivé à ce désintéressement de -l'esprit, que seul apporte l'âge et la mort des passions. Il avait pris -très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait -demandé son aide; et il la voyait s'exposer de gaieté de cœur au -danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilité a Lucien Lévy-Cœur. -Celui-ci s'était tenu d'abord, vis-à-vis de Christophe, dans -l'attitude d'une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi -flairait l'ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le -ridiculisait, sans en avoir l'air. Il n'eût demandé qu'à être -admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c'était -ce qu'il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car -Christophe n'avait pas l'art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur -était passé insensiblement d'une opposition tout abstraite de pensées -à une petite guerre personnelle, soigneusement voilée, dont Colette -devait être le prix.</p> - -<p>Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la -supériorité morale et le talent de Christophe; mais elle goûtait -aussi l'immoralité amusante et l'esprit de Lucien Lévy-Cœur; et, au -fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas -les remontrances: elle les écoutait avec une humilité touchante, qui -le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par -faiblesse, par bonté même. Elle jouait à demi la comédie; elle -feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d'un ami -comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié; -elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne; elle -voulait ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Elle -cachait donc à Christophe qu'elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur; -elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde, -expertes dès l'enfance en cet exercice nécessaire à qui doit -posséder l'art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle -se donnait comme excuse que c'était pour ne pas faire de peine à -Christophe; mais en réalité, c'était parce qu'elle savait qu'il avait -raison; et elle n'en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à -elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le -soupçon de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix. -Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, -un peu triste; elle lui faisait les yeux doux,—<i>feminæ ultima -ratio.</i>—Cela l'attristait vraiment de sentir qu'elle pouvait -perdre l'amitié de Christophe; elle se faisait séduisante et sérieuse; et -elle réussissait à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais tôt ou -tard, il fallait bien en finir par un éclat. Dans l'irritation de -Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans -les ruses enjôleuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu -d'amour. La rupture n'en devait être que plus vive.</p> - -<p>Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de -mensonge, il lui mit marché en main: choisir entre Lucien Lévy-Cœur -et lui. Elle essaya d'éluder la question; et, finalement, elle -revendiqua son droit d'avoir tous les amis qu'il lui plaisait. Elle -avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu'il était -ridicule; mais il savait aussi que ce n'était pas par égoïsme qu'il -se montrait exigeant: il s'était pris pour Colette d'une sincère -affection; il voulait la sauver, fut-ce en violentant sa volonté. Il -insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit:</p> - -<p>—Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous -ne l'étiez plus.</p> - -<p>—Mais vous ne feriez pas à notre amitié le moindre sacrifice?</p> - -<p>—Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il -toujours sacrifier une chose à une autre? Ce sont des bêtes d'idées -chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.</p> - -<p>—Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c'est tout un ou tout -autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, même pour -l'épaisseur d'un cheveu.</p> - -<p>—Oui, je sais, dit-elle. C'est pour cela que je vous aime. Je -vous aime bien, je vous assure; mais...</p> - -<p>—Mais vous aimez bien aussi l'autre?</p> - -<p>Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus câlins et sa voix -la plus douce:</p> - -<p>—Restez!</p> - -<p>Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra; -et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le -recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites -comédies; puis il s'en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur -chagrin. C'était si bête de s'attacher toujours, de se laisser prendre -au piège!</p> - -<p>En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit -par désœuvrement sa Bible, et lut:</p> - - -<p>... <i>Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en -raidissant le cou, en remuant les yeux, en marchant à petits pas -affectés, en faisant résonner les anneaux de leurs pieds</i>,</p> - -<p><i>Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion, -le Seigneur en découvrira la nudité</i>...</p> - - -<p>Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette; et il se -coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu'il fallait qu'il fût bien -atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible fût -devenue pour lui d'une lecture comique. Mais il n'en continua pas moins, -dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur; et -il cherchait à en imaginer l'effet sur la tête de sa jeune amie. Il -s'endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son -nouveau chagrin. Un de plus, un de moins... Il en prenait l'habitude.</p> - - - - -<p>Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette; mais il -évita désormais les occasions qu'elle lui offrait de continuer leurs -entretiens amicaux. Elle eut beau s'attrister, se piquer, jouer de ses -petites roueries: il s'obstina; ils se boudèrent; d'elle-même, elle -finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons; et il en -trouva pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.</p> - -<p>Il en avait assez de la société parisienne; il ne pouvait plus -souffrir ce vide, cette oisiveté, cette impuissance morale, cette -neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se -dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans -cette atmosphère stagnante d'art pour l'art et de plaisir pour le -plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait -encore assez bonne figure dans le monde; pour qui le voyait de loin, il -faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre? Il ne -croyait à rien, à rien qu'au plaisir...</p> - -<p>Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la -rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient -une voiture, où un vieux prêtre était assis, bénissant à droite et -à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui -enfonçaient à coups de hache les portes d'une église, et que des -messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s'aperçut que -les Français croyaient pourtant à quelque chose,—encore qu'il ne -comprît pas à quoi. On lui expliqua que c'était l'État qui se -séparait de l'Église, après un siècle de vie commune, et que, comme -elle ne voulait pas partir de bon gré, fort de son droit et de sa -force, il la mettait à la porte. Christophe ne trouva point le -procédé galant; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique -des artistes parisiens qu'il eut plaisir à rencontrer des gens qui -étaient prêts à se faire casser la tête pour une cause, si inepte -qu'elle fût.</p> - -<p>Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait beaucoup de ces gens en -France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les -héros d'Homère; ils publiaient journellement des appels à la guerre -civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et que l'on en -venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour -mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait -alors à de curieux spectacles: des départements qui prétendaient se -séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures -brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de -gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières -pour défendre les églises, que des libres penseurs défonçaient, au -nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les -arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces -de l'Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d'hommes qui se montraient le -poing, tout rouges d'avoir crié, finissaient tout de bon par se cogner. -La République flattait le peuple; et puis, elle le faisait sabrer. Le -peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du -peuple,—officiers et soldats.—Ainsi, chacun prouvait aux -autres l'excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela -de loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs -siècles en arrière. Christophe découvrait que la France,—cette -France sceptique,—était un peuple fanatique. Mais il lui était -impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion? Pour ou -contre la raison? Pour ou contre la patrie?—Ils l'étaient dans tous -les sens. Ils avaient l'air de l'être, pour le plaisir de l'être.</p> - - - - -<p>Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu'il -rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu'il lui eût -déjà parlé, il ne se doutait point de la qualité de son -interlocuteur: jusque-là, ils ne s'étaient entretenus que de musique. -Il fut très étonné d'apprendre que cet homme du monde était un chef -de parti violent.</p> - -<p>Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler -grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine -élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui -échappaient de temps en temps:—une façon de se faire les ongles en -société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à -quelqu'un sans happer son habit, l'empoigner, lui palper les bras;—il -était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d'un -homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir; souple, habile -à changer de façons, suivant le milieu et l'interlocuteur, exubérant -d'une façon raisonnée, sachant écouter, s'assimilant sur-le-champ -tout ce qu'il entendait; sympathique d'ailleurs, intelligent, -s'intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par -vanité; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait -pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l'être.</p> - -<p>Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement -charpentée, la taille élégante, un peu étriquée dans de luxueuses -toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son -anatomie; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux -grands, noirs et épais; le menton un peu en galoche; la figure grosse, -d'aspect assez mignon toutefois, mais gâté par les petites grimaces -des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul-de-poule. Elle -avait une démarche factice, saccadée, comme certains oiseaux, et une -façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et -d'amabilité. Elle était de riche famille bourgeoise et commerçante, -d'esprit libre et d'espèce vertueuse, attachée aux devoirs -innombrables du monde, comme à une religion, sans parler de ceux -qu'elle s'imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux: avoir un -salon, répandre l'art dans les Universités Populaires, s'occuper d'œuvres -philanthropiques ou de psychologie de l'enfance,—sans chaleur -de cœur, sans intérêt profond,—par bonté naturelle, snobisme, et -pédantisme innocent de jeune femme instruite, qui semble réciter -perpétuellement une leçon, et qui met son amour-propre à ce qu'elle -soit bien sue. Elle avait besoin de s'occuper, mais elle n'avait pas -besoin de s'intéresser à ce dont elle s'occupait. Telle, l'activité -fébrile de ces femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et -qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était -attaché à ce travail, dont elles n'ont même pas l'emploi. Et puis, il -y avait chez elle,—comme chez les «tricoteuses»,—la petite -vanité de l'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres -femmes.</p> - -<p>Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il l'avait fort bien -choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle, -il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus; et elle ne lui -demandait rien de plus. Il l'aimait, et la trompait. Elle s'en -accommodait, pourvu qu'elle eût sa part. Peut-être même y -trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une -mentalité de femme de harem.</p> - -<p>Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle -s'occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable -et froide qu'elle apportait à suivre la politique de son mari et les -dernières manifestations de la mode et de l'art. Et cela faisait, dans -ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d'art -ultra-décadent, d'agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.</p> - -<p>Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était -bonne musicienne, jouait du piano d'une façon charmante; elle avait un -toucher délicat et ferme; avec sa petite tête, qui regardait fixement -les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait -l'air d'une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus -instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était -d'ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique: -c'était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu'elle -écoutait ou récitait avec exactitude; elle n'y cherchait point d'âme, -n'en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme, -intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à -Christophe la bonne grâce accueillante qu'elle avait pour tous. -Christophe lui en savait peu de gré; il n'avait pas beaucoup de -sympathie pour elle: il la trouvait inexistante. Peut-être ne lui -pardonnait-il pas non plus, sans s'en rendre compte, la complaisance -qu'elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari, -dont elle n'ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous -les vices, celui qu'il excusait le moins.</p> - -<p>Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la -musique, comme les autres arts, d'une façon grossière, mais sincère. -Quand il aimait une symphonie, il avait l'air de coucher avec. Il avait -une culture superficielle, et il en tirait très bon parti; sa femme ne -lui avait pas été inutile en cela. Il s'intéressa à Christophe, -parce qu'il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était -lui-même. Il était d'ailleurs curieux d'observer de près un original -de ce genre—(il était d'une curiosité inlassable pour observer les -hommes)—et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et -la rudesse des remarques de Christophe l'amusa. Il était assez sceptique -pour en admettre l'exactitude. Que Christophe fût Allemand n'était pas -pour le gêner: au contraire! Il se vantait d'être au-dessus des -préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement «humain»—(sa -principale qualité);—il sympathisait avec tout ce qui était homme. -Mais cela ne l'empêchait point d'avoir la conviction bien assurée de la -supériorité du Français—vieille race, vieille civilisation—sur -l'Allemand, et de se gausser de l'Allemand.</p> - - - - -<p>Christophe voyait chez Achille Roussin d'autres hommes politiques, -ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d'eux, -individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces -illustres personnages l'en avaient jugé digne. Au contraire de -l'opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus -intéressante que celle des littérateurs qu'il connaissait. Ils avaient -une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands -intérêts de l'humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la -plupart, ils étaient étonnamment dilettantes; pris à part, ils -l'étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils -étaient assez ignorants de l'art, surtout de l'art étranger; mais ils -prétendaient tous plus ou moins s'y connaître; et souvent, ils -l'aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui -ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L'un faisait des -pièces de théâtre. L'autre raclait du violon et était wagnérien -enragé. L'autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les -tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une -coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était l'ennemi -mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres -socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes -affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute, -c'était leur droit; mais cela ne lui semblait pas très loyal.</p> - -<p>Mais le plus curieux, c'était quand ces hommes, qui, pris en -particulier, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes, -touchaient à l'action: aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus -dilettantes, à peine arrivés au pouvoir, se muaient en petits despotes -orientaux; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien -laisser libre: ils avaient l'esprit sceptique et le tempérament -tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable -mécanisme de centralisation administrative, qu'avait jadis construit le -plus grand des despotes, et de n'en pas abuser. Il s'en suivait une -sorte d'impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer, -dans les dernières années, un catholicisme athée.</p> - -<p>Pendant un certain temps, les politiciens n'avaient prétendu qu'à la -domination des corps,—je veux dire des fortunes;—ils -laissaient les âmes à peu près tranquilles, les âmes n'étant pas -monnayables. De leur côté, les âmes ne s'occupaient pas de politique; -elle passait au-dessus ou au-dessous d'elles; la politique, en France, -était considérée comme une branche, lucrative, mais suspecte, du commerce -et de l'industrie; les intellectuels méprisaient les politiciens, les -politiciens méprisaient les intellectuels.—Or, depuis peu un -rapprochement s'était fait, puis bientôt une alliance, entre les -politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir -était entré en scène, qui s'était arrogé le gouvernement absolu des -pensées: c'étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec -l'autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de -despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire -l'Église qu'à la remplacer; et, de fait, ils formaient une église de -la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses -baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles -régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. Inénarrable -bouffonnerie que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de -se réunir en troupeaux, pour «penser librement»! il est vrai que leur -liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de -la Raison: car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la -Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas -plus que la Vierge, n'est rien par elle-même, et que la source est -ailleurs. Et, de même que l'Église catholique avait ses armées de -moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines -de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité -rivale, l'église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la -maison mère, le Grand-Orient, tenait registre fidèle de tous les -rapports secrets que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de -France, ses pieux délateurs. L'État républicain encourageait sous -main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites -de la Raison, qui terrorisaient l'armée, l'Université, tous les corps -de l'État; et il ne s'apercevait point qu'en semblant le servir, ils -visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu'il s'acheminait tout -doucement à une théocratie athée, qui n'aurait rien à envier à -celle des Jésuites du Paraguay.</p> - -<p>Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient -plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient -d'avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir -détruit la religion, parce qu'ils détruisaient quelques morceaux de -bois. D'autres accaparaient Jeanne d'Arc et sa bannière de la Vierge, -qu'ils venaient d'arracher aux catholiques. Un des pères de l'église -nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l'autre -église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l'honneur de -Vercingétorix: il célébrait dans le Brenn gaulois, h qui la Libre -Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier -champion de la France contre Rome (l'église de). Un ministre de la -marine, pour purifier la flotte et faire enrager les catholiques, donnait -à un cuirassé le nom d'<i>Ernest Renan.</i> D'autres libres esprits -s'attachaient à purifier l'art. Ils expurgeaient les classiques du -XVII<sup>e</sup> siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu -souillât les Fables de La Fontaine. Ils ne l'admettaient pas plus dans la -musique ancienne; et Christophe entendit un vieux radical,—(«<i>Être -radical dans sa vieillesse, dit Gœthe, c'est le comble de toute -folie</i>»)—qui s'indignait qu'on osât donner dans un concert -populaire les <i>lieder</i> religieux de Beethoven. Il exigeait qu'on -changeât les paroles.</p> - -<p>D'autres, plus radicaux encore, voulaient qu'on supprimât purement et -simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l'apprenait. -Vainement, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait -pour un Athénien, expliquait qu'il fallait pourtant apprendre la -musique aux musiciens: car, disait-il: «quand vous envoyez un soldat à -la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil -et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur: la tête fourmille -d'idées; mais leur classement n'est pas encore opéré.» Effrayé de -son courage, protestant à chaque phrase: «Je suis un vieux libre -penseur... Je suis un vieux républicain...», il proclamait -audacieusement que «peu lui importait de savoir si les compositions de -Pergolèse étaient des opéras ou des messes; il s'agissait de savoir -si c'étaient des œuvres de l'art humain».—Mais l'implacable logique -de son interlocuteur répliquait au «vieux libre penseur», au «vieux -républicain», qu'«il y avait deux musiques: celle qu'on chantait dans -les églises, et celle qu'on chantait ailleurs». La première était -ennemie de la Raison et de l'État; et la Raison d'État devait la -supprimer.</p> - -<p>Ces imbéciles eussent été plus ridicules que dangereux, s'ils n'avaient -eu derrière eux des hommes d'une réelle valeur, sur qui ils s'appuyaient, -et qui étaient comme eux,—davantage peut-être,—fanatiques -de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces «influences -épidémiques», qui règnent en religion, en philosophie, en politique, -en art et en science, de ces «influences insensées, dont les -hommes ne voient la folie que lorsqu'ils en sont débarrassés, -mais qui, tant qu'ils y sont soumis, leur paraissent si vraies -qu'ils ne croient même pas nécessaire de les discuter». Ainsi, la -passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations -des modes littéraires.—La religion de la Raison était une de ces -folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux -«sous-vétérinaires» de la Chambre et à certains des esprits les -plus intelligents de l'Université. Elle était plus dangereuse encore -chez ceux-ci que chez ceux-là; car, chez ceux-là, elle s'accommodait -d'un optimisme béat et stupide, qui en détendait l'énergie; au lieu -que chez les autres, les ressorts en étaient bandés et le tranchant -aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion -sur l'antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n'en -était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite, -de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature -mauvaise. Il y avait là un fond d'idéalisme calviniste, janséniste, -jacobin, une vieille croyance en l'irrémédiable perversité de -l'homme, que seul peut et doit briser l'orgueil implacable des Élus -chez qui souffle la Raison,—l'Esprit de Dieu. C'était un type bien -français, le Français intelligent, qui n'est pas «humain». Un -caillou dur comme fer: rien n'y peut pénétrer; et il casse tout ce -qu'il touche.</p> - -<p>Christophe fut atterré par les conversations qu'il eut chez Achille -Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Ses idées sur la -France en étaient bouleversées. Il croyait, d'après l'opinion -courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable, -tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d'idées -abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres -à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et -personne n'était moins fait pour la comprendre et pour la supporter. -Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement -despotiques, par passion intellectuelle, ou parce qu'ils voulaient -toujours avoir raison.</p> - -<p>Ce n'était pas le fait d'un parti. Tous les partis étaient de même. -Ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire -politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur -groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisémites, qui -dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée -contre tous les privilégiés de la fortune: car ils haïssaient tons -les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu'ils haïssaient. Il y -avait des nationalistes, qui haïssaient—(quand ils étaient très -bons, ils se contentaient de mépriser)—toutes les autres nations, -et, dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou -traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait des -antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient -Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il -y avait les gens de l'Occident, qui ne voulaient rien admettre à l'Est -de la ligne du Rhin; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre -au Sud de la ligne de la Loire; et les gens du Midi, qui appelaient -Barbares ceux qui étaient au Nord de la ligne de la Loire; et ceux qui -se faisaient gloire d'être de race Germanique; et ceux qui se faisaient -gloire d'être de race Gauloise; et, les plus fous de tous, les -«Romains», qui s'enorgueillissaient de la défaite de leurs pères; et -les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois; et -ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin: chacun -n'admettant que soi, se faisant de son soi un titre de noblesse, et ne -tolérant pas qu'on pût être autrement. Rien à faire contre cette -engeance: ils n'écoutent aucun raisonnement; ils sont faits pour -brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.</p> - -<p>Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel peuple fût en -République: car tous ces petits despotes s'annihilaient mutuellement. -Mais si l'un d'eux avait été roi, il ne fût plus resté assez d'air -pour aucun autre.</p> - - - - -<p>Il ne savait pas que les peuples raisonneurs ont une vertu, qui les -sauve:—l'inconséquence.</p> - -<p>Les politiciens français ne s'en faisaient pas faute. Leur despotisme -se tempérait d'anarchisme; ils oscillaient sans cesse de l'un à -l'autre pôle. S'ils s'appuyaient à gauche sur les fanatiques de la -pensée, à droite ils s'appuyaient sur les anarchistes de la pensée. -On voyait avec eux toute une tourbe de socialistes dilettantes, de -petits arrivistes, qui s'étaient bien gardés de prendre part au -combat, avant qu'il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l'armée -de la Libre Pensée, et, après chacune de ses victoires, s'abattaient -sur les dépouilles des vaincus. Ce n'était pas pour la raison que -travaillaient les champions de la raison... <i>Sic vos non vobis</i>... -C'était pour ces profiteurs cosmopolites, qui piétinaient joyeusement -les traditions du pays, et qui n'entendaient pas détruire une foi pour -en installer une autre à la place, mais pour s'installer eux-mêmes.</p> - -<p>Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné -d'apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa -simplement qu'il fallait que le socialisme fût bien sûr du succès -pour que Lucien Lévy-Cœur vint à lui. Mais il ne savait pas que -Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d'être tout aussi bien vu dans -le camp opposé, où il avait réussi à devenir l'ami des personnalités -de la politique et de l'art les plus antilibérales, voire même -antisémites. Il demanda à Achille Roussin:</p> - -<p>—Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous?</p> - -<p>Roussin répondit:</p> - -<p>—Il a tant de talent! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le -vieux monde.</p> - -<p>—Je vois bien qu'il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que -je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu'il vous -restera assez de charpente pour votre maison nouvelle? Les vers se sont -déjà mis dans votre chantier de construction...</p> - -<p>Lucien Lévy-Cœur n'était pas le seul à ronger le socialisme. Les -feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres, -art pour l'art, anarchistes de luxe, qui s'étaient emparés de toutes -les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils barraient la route -aux autres, et remplissaient de leur dilettantisme décadent et -<i>struggle for life</i> les journaux, qui se disaient les organes du -peuple. Ils ne se contentaient pas des places: il leur fallait la gloire. -Dans aucun temps, on n'avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant -de discours devant des génies de plâtre. Périodiquement, des banquets -étaient offerts aux grands hommes de la confrérie par les habituels -pique-assiette de la gloire, non pas à l'occasion de leurs travaux, -mais de leurs décorations: car c'était là ce qui les touchait le -plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socialistes, se -trouvaient tous d'accord pour fêter une promotion dans la Légion -d'Honneur, instituée par cet officier corse.</p> - -<p>Roussin s'égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point -que l'Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils -étaient seul à seul, les traitait sans ménagements. Il connaissait -mieux que personne leur sottise ou leurs roueries; mais cela ne -l'empêchait pas de les soutenir, afin d'être soutenu par eux. Et si, -dans l'intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes -méprisants, à la tribune il était un autre homme. Il prenait une voix -de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des -trémolos, des bêlements, de grands gestes vastes et tremblotants, -comme des battements d'ailes: il jouait Mounet-Sully.</p> - -<p>Christophe s'évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait -à son socialisme. L'évidence était qu'il n'y croyait pas, au fond: il -était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une part de sa -pensée; et quoiqu'il sût fort bien que ce n'en était qu'une part—(et -pas la plus importante),—il avait organisé d'après cela sa vie et sa -conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt -pratique n'était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa -raison d'être et d'agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même -une sorte de religion d'État.—La majorité des hommes ne vit pas -autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou -sociales, ou purement pratiques,—(croyance à leur métier, à leur -travail, à l'utilité de leur rôle dans la vie),—auxquelles ils ne -croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir: car ils ont -besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, de ce culte officiel, dont -chacun est le prêtre.</p> - - - - -<p>Roussin n'était pas un des pires. Combien d'autres dans le parti -«faisaient» du socialisme ou du radicalisme,—on ne pouvait même pas -dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n'allait -pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection! Ces gens -avaient l'air de croire en une société nouvelle. Peut-être y -avaient-ils cru jadis; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu'à vivre -sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope -était au service d'un nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de -l'avenir étaient sacrifiés à l'égoïsme de l'heure présente. On -démembrait l'armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux -électeurs. Ce n'était point l'intelligence qui manquait: on se rendait -compte de ce qu'il eût fallu faire, mais on ne le faisait point, parce -qu'il en eût coûté trop d'efforts. On voulait arranger sa vie et -celle de la nation avec le minimum de peine. Du haut en bas de -l'échelle, c'était la même morale du plus de plaisir possible avec le -moins d'efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil -conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient -l'exemple de l'anarchie, où l'on voyait une politique incohérente -poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l'un après -l'autre, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de -la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient -l'armée afin de l'épurer, des ministres de la marine qui soulevaient -les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient -l'horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges -dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes -dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendait -de l'État qu'il le pourvût de fonctions, de pensions, de décorations; -et l'État, en effet, ne manquait pas d'en arroser sa clientèle: la -curée des honneurs et des charges était offerte aux fils, aux neveux, -aux petits-neveux, aux valets du pouvoir; les députés se votaient des -augmentations de traitement: un gaspillage effréné des finances, des -places, des titres, de toutes les ressources de l'État.—Et, comme un -sinistre écho de l'exemple d'en haut, le sabotage d'en bas: les -instituteurs enseignant la révolte contre la patrie, les employés des -postes brûlant les lettres et les dépêches, les ouvriers des usines -jetant du sable et de l'émeri dans les engrenages des machines, les -ouvriers des arsenaux détruisant des arsenaux, des navires incendiés, le -gâchage monstrueux du travail par les travailleurs,—la destruction -non pas des riches, mais de la richesse du monde.</p> - -<p>Pour couronner l'œuvre, une élite intellectuelle s'amusait à fonder -en raison et en droit ce suicide d'un peuple, au nom des droits sacrés -au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et -du mal, s'apitoyait devant la personne «irresponsable et sacrée» des -criminels, capitulait devant le crime et lui livrait la société.</p> - -<p>Christophe pensait:</p> - -<p>—La France est soûle de liberté. Après avoir déliré, elle tombera -ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.</p> - - -<p>Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c'était de -voir les pires violences politiques froidement accomplies par des -hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était -trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l'action âpre qu'ils -déchaînaient, ou qu'ils autorisaient. Il semblait qu'il y eût en eux -deux éléments contradictoires: un caractère inconsistant, qui ne -croyait à rien, et une raison raisonnante, qui saccageait la vie, sans -vouloir rien écouter. Christophe se demandait comment la bourgeoisie -paisible, les catholiques, les officiers qu'on harcelait de toutes les -façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Comme il ne savait rien -cacher, Roussin n'eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à -rire, et dit:</p> - -<p>—Sans doute, c'est ce que vous ou moi, nous ferions, n'est-ce -pas? Mais il n'y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, -qui ne sont pas capables de prendre le moindre parti énergique; ils ne -sont bons qu'à récriminer. Une aristocratie gâteuse, abrutie par les -clubs, prostituée aux Américains et aux Juifs, qui, pour prouver son -modernisme, s'amuse du rôle insultant qu'on lui prête dans les romans -et les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie -grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien -comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, -sans résultat pratique,—qui n'a qu'une passion: dormir, sur son sac -aux gros sous, avec la haine de ceux qui la dérangent, ou même de ceux -qui travaillent: car cela la dérange que les autres se remuent, tandis -qu'elle pionce!... Si vous connaissiez ces gens là, vous finiriez par -nous trouver sympathiques...</p> - -<p>Mais Christophe n'éprouvait qu'un grand dégoût pour les uns et pour -les autres: car il ne pensait point que la bassesse des persécutés -fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il avait souvent -rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et -maussade, que lui dépeignait Roussin,</p> - - -<p><span style="margin-left: 7em;">... <i>l'anime triste di coloro,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Che visser senza infamia e senza lodo</i>...</span></p> - - -<p>Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient -d'être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur -droit d'en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point. -Des milliers de fonctionnaires sans volonté, obéissant aveuglément. -Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains; une -presse socialiste, en extase devant les rois en visite; des âmes de -domestiques, aplaties devant les titres, les galons, les décorations: -pour les tenir, il n'y avait qu'à leur jeter en pâture un os à -ronger, ou la Légion d'Honneur. Si un roi eût promis d'anoblir tous -les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été -royalistes.</p> - -<p>Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier -était anéanti; le second était banni ou suspect; le troisième, repu -de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui maintenant se -levait, menaçant et jaloux, il n'était pas difficile encore d'en avoir -raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente -traitait les hordes barbares, qu'elle n'avait plus la force d'expulser -de ses frontières: elle les enrôlait; ils devenaient bientôt ses -meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient -socialistes, attiraient sournoisement, annexaient les plus intelligents -de l'élite ouvrière; ils décapitaient de leurs chefs le parti des -prolétaires, s'infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les -gorgeaient d'idéologie bourgeoise.</p> - - - - -<p>Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la -bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires. -C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de <i>omni re -scibili.</i> On prétendait y enseigner, comme disait un programme, -«toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique: -astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie, -psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique, -logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la -Mirandole.</p> - -<p>Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines -d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la -vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces -ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser -dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir -était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais, -comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres, -intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés -qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans -lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs, -pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits! -Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient -naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques, -qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social -au bout.</p> - -<p>Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un -esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique -décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée -et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous -les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non -parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois. -Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires -par M<sup>me</sup> Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, -entre <i>la Bonne Chanson</i> de Gabriel Fauré et l'un des derniers -quatuors de Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des -dernières œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent -acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à -l'un de ses voisins:</p> - -<p>—Mais est-ce que vous comprenez cela?</p> - -<p>L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit:</p> - -<p>—Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien -que vous?</p> - -<p>Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant -Christophe, d'un air provocant.</p> - -<p>Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient -réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait -plus de peuple.</p> - -<p>—Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves -gens qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant -bourgeois que vous!</p> - - - - -<p>Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux -teintes chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville -assombrie, Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans -la nuit qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de -Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la -Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré -des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade -royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil -couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des -Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son -désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie -de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline, -telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions -impériales.</p> - -<p>Et Christophe eut soudain l'impression d'un géant mort, dont les -membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d'effroi, il -s'arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d'une espèce -fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu -sonner les pas,—la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée -du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses -cathédrales, et qui arc-boutait sur le monde les deux pieds triomphants -de l'Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait -aujourd'hui Lilliput.</p> - - - - -<p>Sans qu'il l'eût cherché, Christophe avait acquis une petite -notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart -l'avaient introduit. L'originalité de sa figure, qu'on apercevait -toujours, avec l'un ou l'autre de ses deux amis, aux premières des -théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de -sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les -boutades paradoxales qui parfois lui échappaient, son intelligence mal -dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que -Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses -démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l'avaient désigné -à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d'hôtel -cosmopolite, qu'est devenu le Tout-Paris. Tant qu'il se tint sur la -réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se -prononcer, tant qu'on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il -fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n'avoir pu rester -en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme -d'un hommage qui leur était rendu, de l'injustice des jugements de -Christophe sur la musique allemande:—(il s'agissait, à la vérité, de -jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n'eût plus souscrit -aujourd'hui: quelques articles publiés naguère dans une Revue -allemande, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés -par Sylvain Kohn).—Christophe intéressait, et il ne gênait point; il -ne prenait la place de personne. Il n'eût tenu qu'à lui d'être un -grand homme de cénacle. Il n'avait qu'à ne rien écrire, ou le moins -possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter -d'idées Goujart et ses pareils, tous ceux qui ont pris pour devise un -mot fameux,—en l'arrangeant un peu:</p> - - -<p>«<i>Mon verre n'est pas grand; mais je bois</i>... dans celui des -autres.»</p> - - -<p>Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes -gens, plus occupés de sentir que d'agir. Il n'en manquait pas autour de -Christophe. C'étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté, -sans but, sans raison d'être, qui ont peur de la table de travail, peur -de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s'éternisent dans un fauteuil, -qui errent d'un café à une salle de théâtre, cherchant tous les -prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à -face. Ils venaient, s'installaient, traînaient pendant des heures, dans -ces conversations insipides, d'où l'on sort avec une dilatation -d'estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin et -le dégoût à la fois de continuer. Ils entouraient Christophe, comme -le barbet de Gœthe, les «larves à l'affût», qui guettent une âme -à happer, pour se raccrocher à la vie.</p> - -<p>Un sot vaniteux eût trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais -Christophe n'aimait pas jouer à l'idole. Il était horripilé -d'ailleurs par la prétentieuse bêtise de ses admirateurs, qui -trouvaient dans ce qu'il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes, -Nietzschéennes, Rose-Croix, hermaphrodites. Il les mit à la porte. Il -n'était pas fait pour un rôle passif. Tout chez lui avait l'action -pour but. Il observait, pour comprendre; et il voulait comprendre, pour -agir. Libre de préjugés, il s'informait de tout, étudiait dans la -musique toutes les formes de pensée et les ressources d'expression des -autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient -vraies, il en faisait sa proie. À la différence de ces artistes -français qu'il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles, -qui s'épuisent à inventer sans cesse et laissent leurs inventions en -chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale -qu'à la parler avec plus d'énergie; il n'avait point le souci d'être -rare, mais celui d'être fort. Cette énergie passionnée s'opposait au -génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style -pour le style. Les meilleurs artistes français lui faisaient l'effet -d'ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s'était -amusé lui-même à dresser «la liste ouvrière de la poésie -française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses -soldes»; et il énumérait «les lustres de cristal, les étoffes -d'Orient, les médailles d'or et de bronze, les guipures pour -douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs», qui -sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se -représentait, «dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de -vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors -d'usage».—Cette conception de l'artiste, comme d'un bon ouvrier, -attentif uniquement à la perfection du métier, n'était pas sans -beauté. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe; tout en reconnaissant -sa dignité professionnelle, il avait du mépris pour la pauvreté de -vie qu'elle recouvrait. Il ne concevait pas qu'on écrivît pour écrire. -Il ne disait pas des mots, il disait—il voulait dire—des -choses</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Ei dice cose, e voi dite parole</i>...</span></p> - - -<p>Après une période de repos où il n'avait été occupé qu'à absorber -un monde nouveau, l'esprit de Christophe fut pris brusquement du besoin -de créer. L'antagonisme qui s'accusait entre Paris et lui, centuplait -sa force, en stimulant sa personnalité. C'était un débordement de -passions, qui demandaient impérieusement à s'exprimer. Elles étaient -de toute sorte; par toutes, il était sollicité avec la même ardeur. -Il lui fallait forger des œuvres, où se décharger de l'amour qui lui -gonflait le cœur, et aussi de la haine; et de la volonté, et aussi du -renoncement, et de tous les démons qui s'entrechoquaient en lui, et qui -avaient un droit égal à vivre. À peine s'était-il soulagé d'une -passion dans une œuvre,—(quelquefois, il n'avait même pas la patience -d'aller jusqu'à la fin de l'œuvre)—qu'il se jetait dans une passion -contraire. Mais la contradiction n'était qu'apparente: s'il changeait -toujours, toujours il restait le même. Toutes ses œuvres étaient des -chemins différents qui menaient au même but; son âme était une -montagne: il en prenait toutes les routes; les unes s'attardaient à -l'ombre, en leurs détours moelleux; les autres montaient arides, -âprement au soleil; toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la -cime. Amour, haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines, -portées au paroxysme, touchent à l'éternité, déjà y participent. -Chacun la porte en soi: le religieux et l'athée, celui qui voit partout -la vie, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la -vie et de la négation,—et Christophe, dont l'âme embrassait tous ces -contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l'éternelle -Force. L'important pour Christophe était de réveiller cette Force en -lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier, -de faire flamber l'Éternité. Une grande flamme s'était levée dans -son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait -libre de toute foi, et il n'était tout entier qu'une torche de foi.</p> - -<p>Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l'ironie française. La -foi est un des sentiments que pardonne le moins une société raffinée: -car elle l'a perdu. Dans l'hostilité sourde ou railleuse de la plupart -des hommes pour les rêves des jeunes gens, il entre pour beaucoup -l'amère pensée qu'eux-mêmes furent ainsi, qu'ils eurent ces ambitions -et ne les réalisèrent point. Ceux qui ont renié leur âme, ceux qui -avaient en eux une œuvre, et ne l'ont pas accomplie, pensent:</p> - -<p>—Puisque je n'ai pu faire ce que j'avais rêvé, pourquoi le -feraient-ils, eux? Je ne veux point qu'ils le fassent.</p> - -<p>Combien d'Heddas Gabier parmi les hommes! Quelle sourde malveillance -qui cherche à annihiler les forces neuves et libres, quelle science -pour les tuer par le silence, par l'ironie, par l'usure, par le -découragement,—et par quelque séduction perfide, au bon -moment!...</p> - -<p>Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l'avoir -rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était -cuirassé. Son système de défense était simple: il attaquait, le -premier; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre; il -contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette -franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa -personnalité, elle l'était beaucoup moins à lui faciliter sa -carrière d'artiste. Christophe recommença ses errements d'Allemagne. -C'était plus fort que lui. Une seule chose avait changé: son humeur, -qui était fort gaie.</p> - -<p>Il exprimait gaillardement à qui voulait l'entendre ses critiques peu -mesurées sur les artistes français: il s'attira ainsi beaucoup -d'inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager, -comme font les gens avisés, l'appui d'une petite coterie. Il n'eût pas -eu de peine à trouver des artistes tout prêts à l'admirer, pourvu -qu'il les admirât. Il y en avait même qui l'admiraient d'avance, à -charge de revanche. Ils considéraient celui qu'ils louaient, comme un -débiteur, auquel ils pouvaient, le moment venu, réclamer le -remboursement de leur créance. C'était de l'argent bien -placé.—C'était de l'argent mal placé, avec Christophe. Il ne -remboursait rien. Bien pis, il avait l'effronterie de trouver médiocres -les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient, -sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine -occasion, de lui rendre la même monnaie.</p> - -<p>Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir -en guerre contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route, -et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux, -poli, qui ne faisait aucun mal apparent, qui semblait même avoir plus -de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le -provoquait à des discussions; et, si insignifiant qu'en fût l'objet, -elles prenaient toujours, par le fait de Christophe, une âpreté -subite, qui étonnait l'auditoire. Il semblait que Christophe cherchât -tous les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur; -mais jamais il ne pouvait l'atteindre. Son ennemi avait la suprême -habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le -beau rôle; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir -le manque d'usages de Christophe. Celui-ci, qui d'ailleurs parlait mal -le français, avec des mots d'argot, voire d'assez gros mots, qu'il -avait sus tout de suite, et qu'il employait mal à propos, comme -beaucoup d'étrangers, était incapable de déjouer la tactique de -Lévy-Cœur; et il se débattait furieusement contre cette douceur -ironique. Tout le monde lui donnait tort: car on ne voyait pas ce que -Christophe sentait obscurément: l'hypocrisie de cette douceur, qui, se -heurtant à une force qu'elle ne parvenait pas à entamer, travaillait -à l'étouffer, sans éclat, en silence. Il n'était pas pressé, -étant, comme Christophe, de ceux qui comptaient sur le temps: mais -c'était pour détruire; Christophe, pour édifier. Lévy-Cœur n'eut -pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme -il l'avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide -autour de lui.</p> - -<p>Christophe s'en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne, -n'étant d'aucun parti, ou mieux, étant contre tous. Il n'aimait pas -les Juifs; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté -des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu'elle -est mauvaise, mais parce qu'elle est puissante, cet appel aux bas -instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Les Juifs le -regardaient comme un antisémite, les antisémites comme un Juif. Quant -aux artistes, ils sentaient en lui l'ennemi. Instinctivement, Christophe -se faisait, en art, plus Allemand qu'il n'était. Par opposition avec la -voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la -volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie -paraissait, c'était avec un manque de goût, une fougue plébéienne, -bien faits pour révolter jusqu'aux aristocratiques patrons de l'art -populaire. Sa forme était savante et rude. Même, il n'était pas loin -d'affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et -une insouciance de l'originalité extérieure, qui devaient être très -sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d'entre eux, à qui il -communiqua ses œuvres, l'englobèrent-ils, sans y regarder de plus -près, dans le mépris qu'ils avaient pour le wagnérisme attardé de -l'école allemande. Christophe ne s'en souciait guère; il riait -intérieurement, se répétant ces vers d'un charmant musicien de la -Renaissance française,—adaptés à son usage:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Va, va, ne t'esbahy de ceux la qui diront:</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Ce Christophe n'a pas d'un tel le contrepoint,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>Il n'a pas de cestuy la pareille harmonie.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai quelque chose aussi que les autres n'ont point.</i></span></p> - - -<p>Mais quand il voulut essayer de faire jouer ses œuvres dans les -concerts, il trouva porte close. On avait déjà bien assez à faire de -jouer—ou de ne pas jouer—les œuvres des jeunes musiciens -français. On n'avait pas de place pour un Allemand inconnu.</p> - -<p>Christophe ne s'entêta point à faire des démarches. Il s'enferma chez -lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris -l'entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour -réussir. Le vrai artiste ne s'occupe pas de l'avenir de son œuvre. Il -est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des -façades de maisons, sachant que dans dix ans il n'en resterait rien. -Christophe travaillait donc en paix, attendant des temps meilleurs, -quand lui vint un secours inattendu.</p> - - - - -<p>Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n'osait pas -s'abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait -besoin de le canaliser en des sujets précis. Et, sans doute, est-il bon -pour un jeune génie qui n'est pas encore maître de soi, qui ne sait -même pas encore ce qu'il est exactement, de se fixer des limites -volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à lui. Ce sont les -écluses nécessaires qui permettent de diriger le cours de la -pensée.—Malheureusement, il manquait à Christophe un poète; il -était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou -dans l'histoire.</p> - -<p>Parmi les visions qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient -des images de la Bible.—La Bible, que sa mère lui avait donnée comme -compagne d'exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu'il -ne la lût point dans un esprit religieux, l'énergie morale, ou, pour -mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui était une fontaine, -où, le soir, il lavait son âme nue, salie par les fumées et les boues -de Paris. Il ne s'inquiétait pas du sens sacré du livre; mais ce n'en -était pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de nature -sauvage et d'individualités primitives, qu'il y respirait. Il buvait -ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des -cieux exultants, et des lions humains.</p> - -<p>Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse, était David -adolescent. Il ne lui prêtait pas l'ironique sourire de gamin de -Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient -donnés à leurs œuvres sublimes: il ne les connaissait pas. Il voyait -son David comme un pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait -l'héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus -harmonieux de corps et de pensée.—Car il avait beau se révolter -contre l'esprit latin: cet esprit s'infiltrait en lui. Ce n'est pas -seulement l'art qui influe sur l'art, ce n'est pas seulement la pensée, -c'est tout ce qui nous entoure:—les êtres et les choses, les gestes -et les mouvements, les lignes et la lumière. L'atmosphère de Paris est -bien forte: elle modèle les âmes les plus rebelles. Moins que toute -autre, une âme germanique est capable de résister: elle se drape en -vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes d'Europe, -la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà -commencé, à son insu, de prendre à l'art latin une sobriété, une -clarté du cœur, et même, dans une certaine mesure, une beauté -plastique, qu'elle n'aurait pas eues sans cela. Son <i>David</i> -l'attestait.</p> - -<p>Il avait voulu retracer la rencontre avec Saül; et il l'avait conçue -comme un tableau symphonique, à deux personnages.</p> - -<p>Sur un plateau désert, dans une lande de bruyères en fleurs, le petit -pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le -bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes, les grelots -argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient -la rêverie de l'enfant inconscient de ses divines destinées. -Indolemment, il mêlait sa voix et les sons d'une flûte au silence -harmonieux; ce chant était d'une joie si calme, si limpide que l'on ne -songeait même plus, en l'entendant, à la joie ou à la douleur, mais -qu'il semblait que c'était ainsi, que ce ne pouvait être autrement... -Soudain, de grandes ombres s'étendaient sur la lande; l'air se taisait; -la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Le chant de -flûte, seul, tranquille, continuait. Saül, halluciné, passait. Le roi -dément, rongé par le néant, s'agitait comme une flamme qui se -dévore, et que tord l'ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le -vide qui l'entourait, et qu'il portait en lui. Et lorsque, à bout de -souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le -sourire du chant du pâtre, qui ne s'était pas interrompu. Alors Saül, -écrasant les battements de son cœur tumultueux, venait, en silence, -près de l'enfant couché; en silence, il le contemplait; il s'asseyait -près de lui et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David, -sans se troubler, se retournait et regardait le roi. Il appuyait sa -tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L'ombre du soir -tombait; David s'endormait, en chantant; et Saül pleurait. Et, dans la -nuit étoilée, s'élevait de nouveau l'hymne de la nature ressuscitée, -et le chant de grâces de l'âme convalescente.</p> - -<p>Christophe, en écrivant cette scène, ne s'était occupé que de sa -propre joie; il n'avait pas songé aux moyens d'exécution; et surtout, -il ne lui serait pas venu à l'idée qu'elle put être représentée. Il -la destinait aux concerts, pour le jour où les concerts daigneraient -l'accueillir.</p> - -<p>Un soir qu'il en parlait à Achille Roussin, et que, sur sa demande, il -avait essayé de lui en donner une idée, au piano, il fut bien étonné -de voir Roussin prendre feu et flamme pour l'œuvre, déclarant qu'il -fallait qu'elle fût jouée sur une scène parisienne, et qu'il en -faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit, -quelques jours après, que Roussin prenait la chose au sérieux; et son -étonnement toucha à la stupeur, lorsqu'il apprit que Sylvain Kohn, -Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s'y intéressaient. Il lui -fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens cédaient à -l'amour de l'art: cela le surprenait bien. Le moins empressé à faire -jouer son œuvre, c'était lui. Elle n'était pas faite pour le -théâtre: c'était un non-sens de l'y donner. Mais Roussin fut si -insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et Goujart si affirmatif, que -Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait tellement envie -d'entendre sa musique!</p> - -<p>Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s'empressaient à lui -plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit -d'une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu'on y jouerait le David. -On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait -avoir trouvé pour le rôle de David l'interprète idéal.</p> - -<p>Les répétitions commencèrent. L'orchestre se tira assez bien de la -première lecture, quoiqu'il fût peu discipliné, à la façon -française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable; et -il savait son métier. Pour le David, c'était une belle personne, -grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui -s'étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de -café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures -qu'elle chanta, il fut évident pour lui qu'elle ne pourrait conserver -le rôle. À la première pause de l'orchestre, il alla trouver -l'impresario, qui s'était chargé de l'organisation matérielle du -concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. Ce -personnage, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant:</p> - -<p>—Eh bien, vous êtes content?</p> - -<p>—Oui, dit Christophe, je crois que cela s'arrangera. Il n'y a -qu'une chose qui ne va pas: c'est la chanteuse. Il faudra changer cela. -Dites-le-lui gentiment; vous avez l'habitude... Il vous sera bien facile -de m'en trouver une autre.</p> - -<p>L'impresario eut l'air stupéfait; il regarda Christophe, comme s'il ne -savait pas si Christophe parlait sérieusement; et il dit:</p> - -<p>—Mais ce n'est pas possible!</p> - -<p>—Pourquoi ne serait-ce pas possible? demanda Christophe.</p> - -<p>L'impresario échangea un coup d'œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il -reprit:</p> - -<p>—Mais elle a tant de talent!</p> - -<p>—Elle n'en a aucun, dit Christophe.</p> - -<p>—Comment!... Une si belle voix!</p> - -<p>—Elle n'en a aucune.</p> - -<p>—Et puis, une si belle personne!</p> - -<p>—Je m'en fous.</p> - -<p>—Cela ne nuit pourtant pas, fit Sylvain Kohn, en riant.</p> - -<p>—J'ai besoin d'un David, et d'un David qui sache chanter; je -n'ai pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe.</p> - -<p>L'impresario se frottait le nez avec embarras:</p> - -<p>—C'est bien ennuyeux, bien ennuyeux,... dit-il. C'est pourtant -une excellente artiste... Je vous assure! Elle n'a peut-être pas tous ses -moyens aujourd'hui. Vous devriez encore essayer.</p> - -<p>—Je veux bien, dit Christophe; mais c'est du temps perdu.</p> - -<p>Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il eut peine à aller -jusqu'au bout: il devenait nerveux; ses observations à la chanteuse, -d'abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en -dépit de la peine évidente qu'elle se donnait afin de le satisfaire, -et des œillades qu'elle lui décochait pour conquérir ses bonnes -grâces. L'impresario, prudemment, interrompit la répétition, au -moment où les affaires menaçaient de se gâter. Pour effacer le -mauvais effet des observations de Christophe, il s'empressait auprès de -la chanteuse et lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque -Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non -dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit:</p> - -<p>—Il n'y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C'est -désagréable, je le sais; mais ce n'est pas moi qui l'ai choisie. -Arrangez-vous comme vous voudrez.</p> - -<p>L'impresario s'inclina, d'un air ennuyé, et dit, avec indifférence:</p> - -<p>—Je n'y puis rien. Adressez-vous à M. Roussin.</p> - -<p>—En quoi cela regarde-t-il M. Roussin? demanda Christophe. Je ne -veux pas l'ennuyer de ces affaires.</p> - -<p>—Cela ne l'ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique.</p> - -<p>Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.</p> - -<p>Christophe alla au-devant de lui. Roussin, d'excellente humeur, -s'exclamait:</p> - -<p>—Eh quoi! déjà fini? J'espérais entendre encore une partie. Eh -bien, mon cher maître, qu'est-ce que vous en dites? Êtes-vous -satisfait?</p> - -<p>—Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous -remercier...</p> - -<p>—Du tout! Du tout!</p> - -<p>—Il n'y a qu'une seule chose qui ne peut pas marcher.</p> - -<p>—Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous -soyez content.</p> - -<p>—Eh bien, c'est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable.</p> - -<p>Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d'un air -sévère:</p> - -<p>—Vous m'étonnez, mon cher.</p> - -<p>—Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n'a -ni voix, ni goût, ni métier, pas l'ombre de talent. Vous avez de la -chance de ne pas l'avoir entendue tout à l'heure!...</p> - -<p>Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit, -d'un ton cassant:</p> - -<p>—Je connais M<sup>lle</sup> de Sainte-Ygraine. C'est une artiste -de grand talent. J'ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de -goût, à Paris, pensent comme moi.</p> - -<p>Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à -l'actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain -Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui -dit, en riant, tandis qu'ils descendaient l'escalier du théâtre:</p> - -<p>—Mais vous ne savez donc pas qu'elle est sa maîtresse?</p> - -<p>Christophe comprit. Ainsi, c'était pour elle, ce n'était pas pour lui -que l'on montait la pièce! Il s'expliqua l'enthousiasme de Roussin, ses -dépenses, l'empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui -lui contait l'histoire de la Sainte-Ygraine: une divette de music-hall, -qui, après s'être exhibée avec succès dans des petits théâtres de -genre, avait été prise de l'ambition, commune à beaucoup de ses -pareilles, de se faire entendre sur une scène plus digne de son talent. -Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l'Opéra, ou à -l'Opéra Comique; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé -dans la représentation du <i>David</i> une occasion de révéler sans -risques au public parisien les dons lyriques de la nouvelle -tragédienne, dans un rôle qui n'exigeait presque aucune action -dramatique, et qui mettait en pleine valeur l'élégance de ses formes.</p> - -<p>Christophe écouta l'histoire jusqu'au bout; puis il se dégagea du bras -de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit longuement. Quand -il eut fini de rire, il dit:</p> - -<p>—Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L'art ne compte pas -pour vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra -pour une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un -tel, ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu'à vos cochonneries. -Voyez-vous, je ne vous en veux pas: vous êtes ainsi, restez ainsi, si -cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous: nous -ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir.</p> - -<p>Il le quitta; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu'il retirait -sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre.</p> - -<p>Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences -s'en firent immédiatement sentir. Les journaux avaient mené un certain -bruit autour de la représentation projetée, et l'histoire de la -brouille du compositeur avec son interprète ne manqua pas de faire -jaser. Un directeur de concerts eut la curiosité de donner l'œuvre -dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un -désastre pour Christophe. L'œuvre fut jouée—et sifflée. Tous les -amis de la chanteuse s'étaient donné le mot pour administrer une -leçon à l'insolent musicien; et le reste du public, que le poème -symphonique avait ennuyé, s'associa complaisamment au verdict des gens -compétents. Pour comble de malchance, Christophe avait eu l'imprudence, -afin de faire valoir son talent de virtuose, d'accepter de se faire -entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre. -Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine -mesure, pendant l'exécution du <i>David</i>, par le désir de ménager les -interprètes, se donnèrent libre champ, quand il se trouva en présence -de l'auteur en personne,—dont le jeu n'était pas d'ailleurs trop -correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s'interrompit -brusquement au milieu du morceau; et, regardant, d'un air goguenard, le -public qui s'était tu soudain, il joua: «<i>Malbrough s'en va-t-en -guerre!</i>»—et dit insolemment:</p> - -<p>—Voilà ce qu'il vous faut.</p> - -<p>Là-dessus, il se leva et partit.</p> - -<p>Ce fut un beau tumulte. On criait qu'il avait insulté le public, et -qu'il devait venir faire des excuses à la salle. Les journaux, le -lendemain, exécutèrent avec ensemble l'Allemand grotesque, dont le bon -goût parisien avait fait justice.</p> - -<p>Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se -retrouvait seul, une fois de plus, plus seul que jamais, dans la grande -ville étrangère et hostile. Il ne s'en affectait plus. Il commençait -à croire que c'était sa destinée, et qu'il resterait, toute sa vie, -ainsi.</p> - -<p>Il ne savait pas qu'une grande âme n'est jamais seule, que si dénuée -qu'elle soit d'amis par la fortune, elle finit toujours par les créer, -qu'elle rayonne autour d'elle l'amour dont elle est pleine, et qu'à -cette heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était -plus riche d'amour que les plus heureux du monde.</p> - - - - -<p>Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans, -à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu'à -Colette. Elle était cousine germaine de Colette, et se nommait Grazia -Buontempi. C'était une fillette au teint doré, rosissant délicatement -aux pommettes, les joues pleines, d'une santé campagnarde, un petit nez -un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entrouverte, le -menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le -front rond, encadré d'une profusion de cheveux longs et soyeux, qui -descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et -calmes ondulations. Une petite Vierge d'Andrea del Sarto, figure large, -beau regard silencieux.</p> - -<p>Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l'année, -à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l'Italie: -plaines, prairies, petits canaux. De la terrasse sur le toit, on avait -à ses pieds des flots de vignes d'or, d'où émergeaient de place en -place les fuseaux noirs des cyprès. Au delà, c'étaient les champs, -les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient -le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue:</p> - - -<p>—<i>Ihi!... Fat innanz'!</i>...</p> - - -<p>Les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long de -l'eau. Et, la nuit, c'était l'infini du silence, sous la lune aux flots -d'argent. Au loin, de temps en temps, les gardiens des récoltes, qui -sommeillaient dans des huttes de branchages, tiraient des coups de -fusil, pour avertir les voleurs qu'ils étaient réveillés. Pour ceux -qui les entendaient, à demi-assoupis, ce bruit n'avait plus d'autre -sens que le tintement d'une horloge pacifique, marquant au loin les -heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux -aux vastes plis, sur l'âme.</p> - -<p>Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s'occupait -pas beaucoup d'elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui -la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle -aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des -heures, dans le jardin. Elle se laissait flotter sur le silence, comme -une mouche sur un ruisseau d'été. Et parfois, brusquement, sans -raison, elle se mettait à courir. Elle courait, comme un petit animal, -la tête et le buste légèrement inclinés vers la droite, souplement, -sans raideur. Un vrai cabri, qui grimpait, glissait, parmi les pierres, -pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les -grenouilles, avec les herbes, avec les arbres, avec les paysans, avec -les bêtes de la basse cour. Elle adorait tous les petits êtres qui -l'entouraient, et aussi les grands: mais avec ceux-ci elle se livrait -moins. Elle voyait très peu de monde. La propriété était loin de la -ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas -traînant d'un grave paysan, ou d'une belle campagnarde, aux yeux -lumineux dans la figure hâlée, marchant d'un rythme balancé, la tête -haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées, seule, dans -le parc silencieux; elle ne voyait personne; elle ne s'ennuyait jamais; -elle n'avait peur de rien.</p> - -<p>Une fois, un vagabond entra, pour voler une poule dans la ferme -déserte. Il s'arrêta, interdit, devant la petite fille couchée dans -l'herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson. -Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu'il voulait. Il dit:</p> - -<p>—Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant.</p> - -<p>Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants:</p> - -<p>—Il ne faut pas devenir méchant.</p> - -<p>Alors il s'en alla.</p> - -<p>Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil -Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu -enfantin, et tout à fait incapable de diriger l'éducation de la -petite. La sœur du vieux Buontempi, M<sup>me</sup> Stevens, venue pour -l'enterrement, fut frappée de l'isolement de l'enfant; pour la -distraire de son deuil, elle décida de l'emmener pour quelque temps à -Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi; mais quand M<sup>me</sup> -Stevens avait décidé quelque chose, il n'y avait plus qu'à se résigner: -nul ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille; et, -dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout: son mari, sa fille, et ses -amants;—car elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs: c'était -une femme pratique et passionnée,—au reste, très mondaine et très -agitée.</p> - -<p>Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d'adoration pour sa -belle cousine Colette, qui s'en amusa. On conduisit dans le monde, on -mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la -traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand -déjà elle ne l'était plus. Elle avait des sentiments qu'elle cachait, -et dont elle avait peur: d'immenses élans de tendresse pour un objet, -ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette: elle lui -volait un ruban, un mouchoir; souvent, en sa présence, elle ne pouvait -dire un seul mot; et quand elle l'attendait, quand elle savait qu'elle -allait la voir, elle tremblait d'impatience et de bonheur. Au théâtre, -lorsqu'elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge -où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire, -humble, affectueux, débordant d'amour; et son cœur se fondait, lorsque -Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux -noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout -de ses longs gants, dans l'ouverture desquels elle fourrait le doigt par -désœuvrement,—à tout instant, pendant le spectacle, elle se -retournait vers Colette, pour quêter un regard amical, pour partager le -plaisir qu'elle ressentait, pour dire de ses yeux bruns et limpides:</p> - -<p>—Je vous aime bien.</p> - -<p>En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans -l'ombre de Colette, s'asseyait à ses pieds, courait devant ses pas, -arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au -milieu de la boue. Et, un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui -demanda son fichu, elle poussa un rugissement de plaisir,—(elle en -fut honteuse après),—du bonheur que la bien-aimée s'enveloppât d'un -peu d'elle, et le lui rendit ensuite, imprégné du parfum de son corps.</p> - -<p>Il y avait aussi des livres, certaines pages des poètes, lues -en cachette,—(car on continuait de lui donner des livres -d'enfant),—qui lui causaient des troubles délicieux. Et, plus -encore, certaines musiques, bien qu'on lui dît qu'elle n'y pouvait rien -comprendre; et elle se persuadait qu'elle n'y comprenait rien;—mais -elle était toute pâle et moite d'émotion. Personne ne savait ce qui se -passait en elle, à ces moments.</p> - -<p>En dehors de cela, elle était une fillette docile, étourdie, -paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant -pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant -facilement, ayant de brusques sanglots et un rire d'enfant. Elle aimait -rire et s'amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait a jouer la -dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait -souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot -un peu fâché contre elle. Très modeste, s'effaçant toujours, toute -prête à aimer et à admirer tout ce qu'elle croyait voir de beau et de -bon, elle prêtait aux autres des qualités qu'ils n'avaient pas.</p> - -<p>On s'occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi -qu'elle prit des leçons de piano avec Christophe.</p> - -<p>Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il -y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s'adapter h -aucun public, joua un interminable <i>adagio</i>, qui faisait bâiller tout -le monde: quand cela semblait fini, cela recommençait; on se demandait -si cela finirait jamais. M<sup>me</sup> Stevens bouillait d'impatience. -Colette s'amusait follement: elle dégustait le ridicule de la chose, et -elle ne savait pas mauvais gré à Christophe d'y être, à ce point, -insensible; elle sentait qu'il était une force, et cela lui était -sympathique; mais c'était comique aussi; et elle se fût bien gardée -de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée -jusqu'aux larmes par celte musique. Elle se dissimulait dans un coin du -salon. À la fin, elle se sauva, pour qu'on ne remarquât point son -trouble, et aussi parce qu'elle souffrait de voir qu'on se moquait de -Christophe.</p> - -<p>Quelques jours après, à dîner, M<sup>me</sup> Stevens parla, devant -elle, de lui faire donner des leçons de piano par Christophe. Grazia fut -si troublée qu'elle laissa retomber sa cuiller dans son assiette à soupe, -et qu'elle s'éclaboussa, ainsi que sa cousine. Colette dit qu'elle -aurait bien besoin d'abord de leçons pour se tenir convenablement à -table. M<sup>me</sup> Stevens ajouta qu'en ce cas, ce n'était pas à -Christophe qu'il faudrait s'adresser. Grazia fut heureuse d'être grondée -avec Christophe.</p> - -<p>Christophe commença ses leçons. Elle était toute guindée et glacée, -elle avait les bras collés au corps, elle ne pouvait remuer; et quand -Christophe posait la main sur sa menotte, pour rectifier la position des -doigts et les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle -tremblait de jouer mal devant lui; mais elle avait beau étudier -jusqu'à se rendre malade et jusqu'à faire pousser des cris -d'impatience à sa cousine, toujours elle jouait mal, quand Christophe -était là; le souffle lui manquait, ses doigts étaient raides comme du -bois, ou mous comme du coton; elle accrochait les notes et accentuait à -contre-sens; Christophe la grondait et s'en allait fâché: alors, elle -avait envie de mourir.</p> - -<p>Il ne faisait aucune attention à elle; il n'était occupé que de -Colette. Grazia enviait l'intimité de sa cousine avec Christophe; mais -quoiqu'elle en souffrît, son bon petit cœur s'en réjouissait pour -Colette et pour Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle -qu'il lui semblait naturel qu'elle absorbât tous les hommages.—Ce ne -fut que lorsqu'il fallut choisir entre sa cousine et Christophe qu'elle -sentit son cœur prendre parti contre elle. Son intuition de petite -femme lui fit voir que Christophe souffrait des coquetteries de Colette -et de la cour assidue de Lévy-Cœur. D'instinct, elle n'aimait pas -Lévy-Cœur; et elle le détesta, dès le moment qu'elle sut que -Christophe le détestait. Elle ne pouvait comprendre comment Colette -s'amusait à le mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de -la juger sévèrement en secret; elle surprit certains de ses petits -mensonges, et elle changea soudain de manières avec elle. Colette s'en -aperçut, sans en deviner la cause; elle affectait de l'attribuer à des -caprices de petite fille. Mais le certain, c'est qu'elle avait perdu son -pouvoir sur Grazia: un fait insignifiant le lui montra. Un soir que, se -promenant toutes deux au jardin, Colette voulait, avec une tendresse -coquette, abriter Grazia sous les plis de son manteau contre une petite -ondée qui s'était mise à tomber, Grazia, pour qui c'eût été, -quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se blottir contre le -sein de sa chère cousine, s'écarta froidement. Et quand Colette disait -qu'elle trouvait laid un morceau de musique que jouait Grazia, cela -n'empêchait pas Grazia de le jouer, et de l'aimer.</p> - -<p>Elle n'était plus attentive qu'à Christophe. Elle avait la divination -de la tendresse, et percevait ce qu'il souffrait. Elle se l'exagérait -beaucoup, dans son attention inquiète et enfantine. Elle croyait que -Christophe était amoureux de Colette, quand il n'avait pour elle qu'une -amitié exigeante. Elle pensait qu'il était malheureux, et elle était -malheureuse pour lui. La pauvrette n'était guère récompensée de sa -sollicitude: elle payait pour Colette quand Colette avait fait enrager -Christophe; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur sa petite -élève, en relevant impatiemment les fautes de son jeu. Un matin que -Colette l'avait exaspéré encore plus qu'à l'ordinaire, il s'assit au -piano avec tant de brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de -moyens qu'elle avait: elle pataugea; il lui reprocha ses fausses notes -avec colère; alors, elle se noya tout à fait; il se fâcha, il lui -secoua les mains, il cria qu'elle ne ferait jamais rien de propre, -qu'elle s'occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu'elle voudrait, -mais au nom du ciel! qu'elle ne fit plus de musique! Ce n'était pas la -peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il -la planta là, au milieu de sa leçon. Et la pauvre Grazia pleura toutes -les larmes de son corps, moins encore du chagrin que lui faisaient ces -humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à -Christophe, malgré tout son désir, et même d'ajouter encore par sa -sottise à la peine de celui qu'elle aimait.</p> - -<p>Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les -Stevens. Elle voulut retourner au pays. Cette enfant, si saine jusque -dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité -rustique, se sentait mal à l'aise dans cette ville, au milieu des -Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait -fini par juger assez exactement les gens qui l'entouraient. Mais elle -était timide, faible, comme son père, par bonté, par modestie, par -défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et -par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n'osait pas écrire à -son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres -affectueuses:</p> - -<p>—Je t'en prie, reprends-moi!</p> - -<p>Et le vieux papa n'osait pas la reprendre, malgré tout son désir; car -M<sup>me</sup> Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia -était bien où elle était, beaucoup mieux qu'elle ne serait avec lui, et -que, pour son éducation, il fallait qu'elle restât.</p> - -<p>Mais un moment arriva où l'exil devint trop douloureux à la petite -âme du Midi, et où il fallut qu'elle reprît son vol vers la -lumière.—Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue -avec les Stevens; et ce fut un déchirement pour elle d'assister au -spectacle hideux d'une foule s'amusant à outrager un artiste... Un -artiste? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l'image même de l'art, -la personnification de tout ce qu'il y avait de divin dans la vie. Elle -avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu'au -bout le tapage, les sifflets, les huées, et, au retour chez sa tante, -les réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui -échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée -dans sa chambre, dans son lit, elle sanglota, une partie de la nuit: -elle parlait a Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa -vie pour lui, elle se désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre -heureux. Il lui fut désormais impossible de rester à Paris. Elle -supplia son père de la faire revenir. Elle disait:</p> - -<p>—Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai si tu me -laisses plus longtemps.</p> - -<p>Son père vint aussitôt; et si pénible qu'il leur fût à tous deux de -tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l'énergie dans un -effort de volonté désespérée.</p> - -<p>Grazia revint dans le grand parc endormi. Elle retrouva avec joie la -chère nature et les êtres qu'elle aimait. Elle avait emporté et garda -quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se rassérénait, un -peu de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le -soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe -malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les grenouilles et les -cigales familières, ou assise au piano, avec qui elle s'entretenait -plus souvent qu'autrefois, elle rêvait de l'ami qu'elle s'était -choisi; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures, et il ne -lui eût pas semblé impossible qu'il ouvrît la porte, un jour, et -qu'il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité longtemps, -elle lui envoya une lettre, non signée, qu'elle alla, un matin, en -cachette, le cœur battant, jeter dans la boîte du village, à trois -kilomètres de là, de l'autre côté des grands champs labourés,—une -bonne lettre, touchante, qui lui disait qu'il n'était pas seul, qu'il -ne devait pas se décourager, qu'on pensait à lui, qu'on l'aimait, -qu'on priait Dieu pour lui,—une pauvre lettre, qui s'égara sottement -en route, et qu'il ne reçut jamais.</p> - -<p>Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la -lointaine amie. Et la paix italienne, le génie du calme, du bonheur -tranquille, de la contemplation muette, rentrèrent dans ce cœur chaste -et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une flamme -immobile, le souvenir de Christophe.</p> - - - - -<p>Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur -lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il -ignorait aussi qu'à ce même concert, où il avait été insulté, -assistait celui qui allait être l'ami, le cher compagnon, qui devait -marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.</p> - -<p>Il était seul. Il se croyait seul. D'ailleurs, il n'en était -aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui -l'angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr: il -savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient -tombées: tous les hommes étaient partout les mêmes; il fallait en -prendre son parti, et ne pas s'obstiner dans une lutte enfantine contre -le monde; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait -Beethoven, «si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous -restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur?» Il avait pris -vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu'il avait jugée -si sévèrement jadis. À mesure qu'il était plus oppressé par -l'atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier -auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le -meilleur d'elle-même s'est recueilli. Dès qu'il ouvrait leurs livres, -sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de -l'affectueux sourire des vieux amis délaissés.</p> - -<p>Comme il avait été ingrat envers eux! Comment n'avait-il pas senti -plus tôt le trésor de leur candide bonté? Il se rappelait avec honte -tout ce qu'il avait dit d'injuste et d'outrageant pour eux, quand il -était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs -manières gauches et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs -petits mensonges de pensée, leurs petites lâchetés. Ah! c'était si -peu de chose auprès de leurs grandes vertus! Comment avait-il pu être -aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque -plus touchants à ses yeux: car ils en étaient plus humains! Par -réaction, il était attiré davantage par ceux d'entre eux pour qui il -avait été le plus injuste. Que n'avait-il point dit contre Schubert et -contre Bach! Et voici qu'il se sentait tout près d'eux, à présent. -Voici que ces grandes âmes, dont il avait relevé avec impatience les -ridicules, se penchaient vers lui, exilé loin des siens, et lui -disaient avec un bon sourire:</p> - -<p>—Frère, nous sommes là. Courage! Nous avons eu, nous aussi, -plus que notre lot de misères... Bah! on en vient à bout...</p> - -<p>Il entendait gronder l'Océan de l'âme de Jean-Sébastien Bach: les -ouragans, les vents qui soufflent, les nuages de la vie qui -s'enfuient,—les peuples ivres de joie, de douleur, de fureur, et le -Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, qui plane au-dessus -d'eux,—les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant, -avec des clameurs d'allégresse, au-devant du Fiancé divin, dont les -pas ébranlent le monde,—le prodigieux réservoir de pensées, de -passions, de formes musicales, de vie héroïque, d'hallucinations -shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions -pastorales, épiques, apocalyptiques, enfermées dans le corps étriqué -du petit <i>cantor</i> thuringien, au doublé menton, aux petits yeux -brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés...—il -le voyait si bien! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré -d'allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu, -serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort...—il le -voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves, -sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens -avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un -portefaix, et dont l'un le roua de coups...—il le voyait dans sa -famille, au milieu de ses vingt et un enfants, dont treize moururent -avant lui, dont un fut idiot; les autres, bons musiciens, lui faisaient -de petits concerts... Des maladies, des enterrements, d'aigres disputes, -la gêne, son génie méconnu;—et, par là-dessus, sa musique, sa foi, -la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue, -saisie,—Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil, -foudroyant par sa bouche... Ô Force! Force! Tonnerre bienheureux de -Force!...</p> - -<p>Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de -cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes. -Médiocre souvent, grossière même, qu'importe? L'essentiel, c'est -qu'elle soit, qu'elle coule à pleins bords. En France, la musique est -recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes -soigneusement bouchées. Et ces buveurs d'eau fade font les dégoûtés -devant les fleuves de la musique allemande! Ils épluchent les fautes -des génies allemands!</p> - -<p>—Pauvres petits!—pensait Christophe, sans se souvenir que -lui-même naguère avait été aussi ridicule,—ils trouvent des défauts -dans Wagner et dans Beethoven! Il leur faudrait des génies qui n'eussent -pas de défauts!... Comme si, quand souffle la tempête, elle allait -s'occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses!...</p> - -<p>Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s'il était -incompris! Il en serait plus libre. Pour créer, comme c'est le rôle du -génie, un monde de toutes pièces, organiquement constitué suivant ses -lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n'est jamais -trop seul. Ce qui est redoutable, c'est de voir sa pensée se refléter -dans un miroir qui la déforme et l'amoindrit. Il ne faut rien dire aux -autres de ce qu'on fait, avant de l'avoir fait: sans cela, on n'aurait -plus le courage d'aller jusqu'au bout; car ce ne serait plus son idée, -mais la misérable idée des autres, qu'on verrait en soi.</p> - -<p>Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils -jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme et de -toutes les pierres de sa route. Il vivait dans un état de visionnaire. -Tout ce qu'il voyait et entendait évoquait en lui des êtres et des -choses différents de ce qu'il voyait et entendait. Il n'avait qu'à se -laisser vivre pour retrouver, autour de lui, la vie de ses héros. Leurs -sensations venaient le chercher, d'elles-mêmes. Les yeux de ceux qui -passaient, le son d'une voix que le vent apportait, la lumière sur une -pelouse de gazon, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du -Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le -petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances -des diverses heures du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans -les êtres qu'il rêvait.—Christophe était heureux.</p> - -<p>Cependant, sa situation était plus difficile que jamais. Il avait perdu -les quelques leçons de piano, qui étaient son unique ressource. On -était en septembre, la société parisienne était en vacances; et il -était malaisé de trouver d'autres élèves. Le seul qu'il eût était -un ingénieur, intelligent et braque, qui s'était mis en tête, à -quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe ne jouait pas -très bien du violon; mais il en savait toujours plus que son élève; -et, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par -semaine, à deux francs l'heure. Mais, au bout d'un mois et demi, -l'ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation -principale était pour la peinture.—Le jour qu'il fit part de cette -découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup: mais, quand il eut -bien ri, il fit le compte de ses finances, et constata qu'il avait juste -en poche les douze francs, que son élève venait de lui payer, pour ses -dernières leçons. Cela ne l'émut point; il se dit seulement qu'il -allait falloir décidément se mettre en quête d'autres moyens -d'existence: recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n'était -pas réjouissant... Pff!... Inutile de s'en tourmenter à l'avance! -Aujourd'hui, il faisait beau. Il s'en alla à Meudon.</p> - -<p>Il avait une fringale de marche. La marche faisait lever des moissons -de musique. Il en était plein, comme une ruche de miel; et il riait au -bourdonnement doré de ses abeilles. C'était, à l'ordinaire, une -musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants, -hallucinants... Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi -dans votre chambre! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et -immobiles, comme ces Parisiens!</p> - -<p>Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres -étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe -s'engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la douce -lumière qui tombe des nuages d'octobre. Son sang battait. Il écoutait -passer les flots pressés de ses pensées. Il en venait de tous les -points de l'horizon: mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille, -lambeaux d'âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en -lui, comme le peuple d'une ville. L'ancienne parole de Gottfried devant -la tombe de Melchior lui revenait à l'esprit: il était un tombeau -vivant, plein de morts qui s'agitaient,—toute sa race inconnue. Il -écoutait cette multitude de vies, il se plaisait à faire bruire -l'orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt -de Dante. Il ne les craignait plus maintenant, comme au temps de son -adolescence. Car le maître était là: sa volonté. Il avait une forte -joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et -qu'il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il -n'était pas seul. Il n'y avait pas de risques qu'il le fût jamais. Il -était toute une armée, des siècles de Krafft joyeux et sains. Contre -Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple: la lutte était égale.</p> - - - - -<p>Il avait abandonné sa modeste chambre,—trop chère,—pour -prendre dans le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut -d'autres avantages, était très aérée. Un courant d'air perpétuel. Mais il -lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les -cheminées de Paris. Le déménagement n'avait pas été long: une -charrette à bras suffit; Christophe la poussa lui-même. De tout son -mobilier, l'objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille -malle, un de ces moulages, si vulgarisés depuis, du masque de -Beethoven. Il l'avait empaqueté avec autant de soin que s'il s'était -agi d'une œuvre d'art du plus haut prix. Il ne s'en séparait pas. -C'était son île, au milieu de Paris. Ce lui était aussi un baromètre -moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience, -la température de son âme, ses plus secrètes pensées: tantôt le -ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le -calme puissant.</p> - -<p>Il dut rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par -jour, à une heure de l'après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, -qu'il avait pendu à sa fenêtre; avec une bonne tranche, un solide quignon -de pain, et une tasse de café qu'il fabriquait, il faisait un repas des -dieux. Mais il en eût bien fait deux. Il était fâché d'avoir si bon -appétit. Il s'apostrophait sévèrement; il se traitait de goinfre, qui -ne pense qu'à son ventre. De ventre, il n'en avait guère; il était -plus efflanqué qu'un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de -fer, et la tête toujours libre.</p> - -<p>Il ne s'inquiétait pas trop du lendemain. Tant qu'il avait devant lui -l'argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il -n'eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les -éditeurs. Il ne trouva de travail nulle part. Il revenait chez lui, -bredouille, quand, passant près du magasin de musique où il avait -été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra, -sans se rappeler qu'il y était déjà venu dans des circonstances peu -agréables. La première personne qu'il vit fut Hecht. Il fut sur le -point de rebrousser chemin; mais il était trop tard: Hecht l'avait vu. -Christophe ne voulut pas avoir l'air de reculer; il s'avança vers -Hecht, ne sachant pas ce qu'il allait lui dire, et prêt à lui tenir -tête avec autant d'arrogance qu'il le faudrait: car il était convaincu -que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n'en fut rien. -Hecht, froidement, lui tendit la main: avec une formule de politesse -banale, il s'informa de sa santé, et, sans même attendre que -Christophe lui en fît la demande, il lui désigna la porte de son -cabinet, et s'effaça pour le laisser passer. Il était heureux, -secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu'il -n'attendait plus. Sans en avoir l'air, il avait suivi très -attentivement Christophe; il n'avait manqué aucune occasion de -connaître sa musique; il était au fameux concert du <i>David</i>; et -l'accueil hostile du public l'avait d'autant moins étonné, dans son -mépris du public, qu'il avait parfaitement senti toute la beauté de -l'œuvre. Il n'y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui -fussent plus capables que Hecht d'apprécier l'originalité artistique -de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non -seulement parce qu'il était piqué de l'attitude de Christophe à son -égard, mais parce qu'il lui était impossible d'être aimable: c'était -une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à -aider Christophe; mais il n'eût point fait un pas pour cela: il -attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que -Christophe était venu,—au lieu de saisir généreusement l'occasion -d'effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur -une démarche humiliante, il se donna la satisfaction de le laisser -exposer tout au long sa requête; et il tint à lui imposer, au moins -pour une fois, les travaux que Christophe avait refusés jadis. Il lui -donna, pour le lendemain, cinquante pages de musique à transposer pour -mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l'avoir fait plier, il -lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une -telle absence de bonne grâce qu'il était impossible de lui en savoir -gré; il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir -de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent -par ces travaux, si irritants qu'ils fussent, que le recevoir en don de -Hecht, comme Hecht le lui offrit, une fois:—et certes, c'était de bon -cœur; mais Christophe avait senti l'intention que Hecht avait eue de -l'humilier d'abord; contraint d'accepter ses conditions, il se refusa du -moins à accepter ses bienfaits; il voulait bien travailler pour -lui:—donnant, donnant, il était quitte;—mais il ne voulait -rien lui devoir. Il n'était pas comme Wagner, ce mendiant impudent pour -son art, il ne mettait pas son art au-dessus de son âme; le pain qu'il -n'eût pas gagné lui-même l'eût étouffé.—Un jour qu'il venait de -rapporter la tâche qu'il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht -à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu'il jeta -involontairement sur les plats, eut la certitude qu'il n'avait pas -mangé, et l'invita à déjeuner. L'intention était bonne; mais Hecht -laissa si lourdement sentir qu'il avait vu le dénuement de Christophe, -que son invitation ressemblait à une aumône: Christophe fût mort de -faim, plutôt que d'accepter. Il ne put refuser de s'asseoir à -table—(Hecht avait à lui parler);—mais il ne toucha à rien: il -prétendit qu'il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.</p> - -<p>Christophe eût voulu se passer de Hecht; mais les autres éditeurs -étaient encore pires.—Il y avait aussi les riches dilettantes, qui -accouchaient d'un lambeau de phrase musicale, et qui n'étaient même -pas capables de l'écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui -chantaient leur élucubration:</p> - -<p>—Hein! est-ce beau!</p> - -<p>Ils la lui donnaient à «développer»,—(à écrire en entier);—et -cela paraissait sous leur nom chez un grand éditeur. Après, ils -étaient persuadés que le morceau était d'eux. Christophe en connut -un, gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité, qui lui donna -du: «cher ami», l'empoigna par le bras, lui prodiguant les -démonstrations d'enthousiasme tempétueux, ricanant à son oreille, -bafouillant des coq-à-l'âne et des incongruités mêlées de cris -d'extase: Beethoven, Verlaine, Offenhach, Yvette Guilbert... Il le -faisait travailler, et négligeait de le payer. Il soldait en -invitations à déjeuner et en poignées de mains. À la fin des fins, -il envoya à Christophe vingt francs, que Christophe se donna le luxe -stupide de lui renvoyer. Ce jour-là, il n'avait pas vingt sous en -poche; et il lui avait fallu acheter un timbre de vingt-cinq centimes -pour écrire à sa mère. C'était le jour de fête de la vieille -Louisa; et, pour rien au monde, Christophe n'eût voulu y manquer: la -bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n'aurait pu -s'en passer. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques -semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d'écrire. Elle -souffrait de sa solitude. Mais elle n'aurait pu se décider à venir -rejoindre Christophe à Paris: elle était trop timorée, attachée à -sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des -voyages. Et d'ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n'avait -pas d'argent pour elle; il n'en avait pas tous les jours, pour -lui-même.</p> - -<p>Un envoi qui lui fit bien plaisir, une fois, ce fut de Lorchen, la jeune -paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens: -elle lui écrivait qu'elle se mariait; elle donnait des nouvelles de la -maman, et elle lui expédiait un panier de pommes et une part de -galette, pour manger en son honneur. Cela tomba joliment à propos. Ce -soir-là chez Christophe, c'était jeûne, quatre-temps, et carême: du -saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la -ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu'un corbeau -vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire -sans doute de nourrir tous les anachorètes, car il ne revint plus.</p> - -<p>Malgré tous ces ennuis, Christophe gardait son entrain. Il faisait dans -sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en -sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz: -«Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d'une voix -légère le gai refrain si connu: <i>Dies iræ</i>...»—Il le chantait -parfois, au scandale des voisins, stupéfiés de l'entendre -s'interrompre au milieu par des éclats de rire.</p> - -<p>Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, «la -carrière d'amant est une carrière d'oisif et de riche». La misère de -Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa -fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de -songer au plaisir. Il n'y était pas seulement indifférent; par -réaction contre Paris, il s'était jeté dans une sorte d'ascétisme -moral. Il avait un besoin passionné de pureté, l'horreur de toute -souillure. Ce n'était pas qu'il fût à l'abri des passions. À -d'autres moments, il y avait été livré. Mais ces passions restaient -chastes, même quand il y cédait: car il n'y cherchait pas le plaisir, -mais le don absolu de soi et la plénitude de l'être. Et quand il -voyait qu'il s'était trompé, il les rejetait avec fureur. La luxure -n'était pas pour lui un péché comme les autres. C'était bien le -grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez -qui le vieux fond chrétien n'a pas été totalement enseveli sous les -alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd'hui les -fils des races vigoureuses, qui, au prix d'une discipline héroïque, -édifièrent la civilisation de l'Occident, n'ont pas de peine à le -comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le -plaisir était l'unique but, le <i>credo.</i>—Certes, on fait bien de -chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les -déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l'humanité par vingt -siècles de christianisme gothique. Mais c'est à condition que ce soit -une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de -quoi s'agit-il? De l'égoïsme le plus piteux. Une poignée de -jouisseurs cherchent à «faire rendre» à leurs sens le maximum de -plaisirs avec le minimum de risques, en s'accommodant fort bien que les -autres en pâtissent.—Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de -salon!... Mais est-ce qu'ils ne sont pas les premiers à savoir que -leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des «gras», -pour une «élite» à l'engrais, et que pour les pauvres, c'est un -poison?...</p> - -<p>«La carrière du plaisir est une carrière de riches.»</p> - - - - -<p>Christophe n'était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il -venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt -en musique; il se privait de nourriture pour aller au concert. Il -prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet; -et il se remplissait de musique: elle lui tenait lieu de souper et de -maitresse. Il avait une telle faim de bonheur et tant d'aptitude à en -jouir que les imperfections de l'orchestre ne parvenaient pas à le -troubler; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de -béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes -provoquassent en lui autre chose qu'un sourire indulgent: il avait -laissé sa critique à la porte; il venait pour aimer et non pas pour -juger. Autour de lui, le public s'abandonnait, comme lui, immobile, les -yeux à demi-clos, au grand torrent de rêves. Christophe avait la -vision d'un peuple tapi dans l'ombre, ramassé sur lui-même, comme un -énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans -les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement -certaines figures, dont le charme inconnu et l'extase muette attiraient -les regards et le cœur de Christophe; il s'attachait à elles; il -écoutait en elles; il finissait par s'assimiler corps et âme avec -elles. Il arrivait qu'une d'elles s'en aperçût, et qu'il se tissât -entre eux deux, pendant la durée du concert, une de ces sympathies -obscures, qui vont jusqu'au plus profond de l'être, sans qu'il en reste -rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les -âmes. C'est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique, -surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus: l'essence de la -musique est tellement l'amour qu'on ne la goûte complètement que si on -la goûte en un autre; et au concert on cherche instinctivement des -yeux, au milieu de la foule, un ami avec qui partager une joie trop -grande pour soi seul.</p> - -<p>Parmi ces amis d'une heure, dont Christophe faisait choix, afin de -savourer mieux la douceur de la musique, une figure l'attirait, qu'il -revoyait, à chaque concert. C'était une petite grisette, qui devait -adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de -petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la -bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et -levés, des yeux clairs: un de ces minois insouciants, sous le voile -desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d'une paix -indifférente. Ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières, -reflètent peut-être le plus de la sérénité disparue, celle des -statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n'est là qu'un instant -dans leur vie, le premier éveil du plaisir; la flétrissure est proche. -Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.</p> - -<p>Christophe se délectait à la regarder: une gentille figure lui faisait -du bien au cœur; il savait en jouir sans la désirer; il y puisait de -la joie, de la force, de l'apaisement,—oui, presque de la vertu. -Elle,—cela va sans dire,—avait vite remarqué qu'il la -regardait; et il s'était établi entre eux, sans y penser, un courant -magnétique. Et comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, -à presque tous les concerts, ils n'avaient pas tardé à connaître leurs -goûts. À certains passages, ils échangeaient un regard d'intelligence; -lorsqu'elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait -légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres; ou, pour -montrer qu'elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait -dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines -un peu de ce cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se -dégager quand il se sait observé. Elle voulait se donner parfois, -pendant les morceaux sérieux, une expression grave; et, tournée de -profil, l'air absorbé, et la joue souriante, du coin de l'œil elle -regardait s'il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans -s'être jamais dit un mot, et sans avoir même essayé—(Christophe tout -au moins)—de se rencontrer à la sortie.</p> - -<p>Le hasard fit enfin qu'à un concert du soir, ils se trouvèrent placés -l'un à côté de l'autre. Après un instant d'hésitation souriante, -ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et -disait beaucoup de bêtises sur la musique: car elle n'y connaissait -rien, et voulait avoir l'air de s'y connaître; mais elle l'aimait -passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner; -il n'y avait que la médiocre qui l'ennuyât. La musique était une -volupté pour elle; elle la buvait par tous les pores de son corps, -comme Danaé la pluie d'or. Le prélude de <i>Tristan</i> lui donnait la -petite mort; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie -dans la bataille, par la <i>Symphonie Héroïque.</i> Elle apprit à -Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si -elle l'avait connu, elle l'aurait bien aimé, quoiqu'il fût joliment -laid. Christophe protesta que Beethoven n'était pas si laid; alors, ils -discutèrent sur la beauté et sur la laideur; et elle convint que tout -dépendait des goûts; ce qui était beau pour l'un ne l'était pas pour -l'autre: «on n'était pas le louis d'or, on ne pouvait pas plaire à -tout le monde».—Il aimait mieux qu'elle ne parlât point: il -l'entendait bien mieux. Pendant la <i>Mort d'Ysolde</i>, elle lui tendit -sa main; sa main était toute moite; il la garda dans la sienne jusqu'à la -fin du morceau; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés, -couler le flot de la symphonie.</p> - -<p>Ils sortirent ensemble; il était près de minuit. Ils remontèrent, en -causant, vers le quartier Latin; elle lui avait pris le bras, et il la -reconduisit chez elle; mais arrivés à la porte, comme elle se -disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à -ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse; -puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise; puis, rentrée -dans sa chambre et se déshabillant, elle fut de nouveau agacée, et -finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle -voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il -était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à -causer; seulement, elle gardait avec lui maintenant une réserve. Il lui -parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses -sérieuses, de belles choses, de la musique qu'ils entendaient et de ce -que cela signifiait pour lui. Elle l'écoutait attentivement, et -tâchait de penser comme lui. Le sens de ses paroles lui échappait -souvent; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un -respect reconnaissant, qu'elle lui montrait à peine. D'un accord -tacite, ils ne se parlaient qu'au concert. Il la rencontra une fois au -milieu d'étudiants. Ils se saluèrent gravement. À personne elle ne -parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province -sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.</p> - -<p>Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, parle -seul fait qu'il existait, une influence apaisante. Partout où il -passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière -intérieure. Il était le dernier à s'en douter. Il y avait près de -lui, dans sa maison, des gens qu'il n'avait jamais vus, et qui, sans -s'en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement -bienfaisant.</p> - - - - -<p>Depuis plusieurs semaines, Christophe n'avait plus d'argent pour aller -au concert, même en faisant carême; et, dans sa chambre sous les -toits, maintenant que l'hiver venait, il se sentait transi; il ne -pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait -dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d'oublier par -instants la ville grouillante qui l'entourait, et de se sauver dans -l'infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue -tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel, -ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, pour que le -bruit de la rue s'effaçât, pour que Paris s'enfonçât dans le vide -sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le -fantôme d'une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,... -il y avait des siècles... Le moindre petit signe, imperceptible au -commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre -tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire -surgir tout entière à ses yeux. L'herbe qui poussait entre les pavés, -le renouveau d'un arbre étranglé dans son carcan de fonte, sans air et -sans terre, sur un boulevard aride; un chien, un oiseau qui passaient, -derniers vestiges de la faune qui remplissait l'univers primitif, et que -l'homme a détruite; une nuée de moucherons; l'épidémie invisible qui -dévorait un quartier:—c'était assez pour que, dans l'asphyxie de -cette serre-chaude humaine, le souffle de l'Esprit de la Terre vînt le -frapper au visage et fouetter son énergie.</p> - -<p>Dans ces longues promenades, à jeun souvent, et n'ayant pas causé, de -plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les -privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La -nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants: sans cesse, -il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant; il -était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait -avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu'il aimait, les absents et -les morts.</p> - -<p>Une après-midi de décembre humide, que le givre couvrait les pelouses -raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans -le brouillard, et que les arbres, aux branches nues, grêles et -tourmentées, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des -végétations marines au fond e l'Océan,—Christophe, qui, depuis la -veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer, -entra au Louvre, qu'il connaissait à peine.</p> - -<p>Il n'était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était -trop absorbé par l'univers intérieur pour bien saisir le monde des -couleurs et des formes. Elles n'agissaient sur lui que par leurs -résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu'un écho déformé. -Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui -président à l'harmonie des formes visuelles comme des formes sonores, -et les nappes profondes de l'âme, d'où sourdent les deux fleuves de -couleurs et de sons, qui baignent les deux versants opposés de la vie. -Mais il ne connaissait que l'un des deux versants, et il était perdu -dans le royaume de l'œil. Ainsi, lui échappait le secret du charme le -plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard, -reine dans le monde de la lumière.</p> - -<p>Eût-il été plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand -pour s'adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il -n'était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de -sentir germanique, et qui se persuadent qu'ils raffolent de -l'impressionnisme ou du dix-huitième siècle français,—quand, -d'aventure, ils n'ont pas la ferme assurance qu'ils les comprennent -mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être; mais -il l'était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les mentons -gras de Watteau, les bergers ennuyés et les bergères dodues, sanglées -dans leur corset, les âmes de crème fouettée, les vertueuses -œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce -poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d'intérêt -qu'un journal élégant et polisson. Il n'en entendait point la riche et -brillante harmonie; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de -cette vieille civilisation, la plus raffinée de l'Europe, lui étaient -étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas -plus sa dévotion cérémonieuse et ses portraits d'apparat; la réserve -un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de -l'âme répandu sur l'œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les -figures pâles de Philippe de Champaigne, éloignaient Christophe de -l'ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S'il -l'eût connu, il l'eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût, -en Allemagne, subi la fascination, Boecklinle Bâlois, ne l'avait point -préparé à voir l'art latin. Christophe gardait en lui le choc de ce -brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire -héroïque qu'il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par la -lumière crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre, -avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies -morcelées et moelleuses de l'art français.</p> - -<p>Mais ce n'est pas impunément qu'on vit dans un monde étranger. On en -subit l'empreinte. On a beau se murer en soi: on s'aperçoit un jour -qu'il y a quelque chose de changé.</p> - -<p>Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il -errait par les salles du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait -faim, il était seul. Autour de lui, l'ombre descendait dans les -galeries désertes, les formes endormies s'animaient. Christophe -passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d'Égypte, des -monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents gluants de -Palissy. Il se sentait dans une atmosphère de contes de fées; et dans -son cœur montait un émoi mystérieux; Le rêve de l'humanité -l'enveloppait,—les fleurs étranges de l'âme...</p> - -<p>Dans le poudroiement doré des galeries de peinture, les jardins de -couleurs éclatantes et mûres, les prairies de tableaux, où l'air -manque, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut un coup de -foudre.—Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, par la -tiédeur des salles, et par cette orgie d'images: la tête lui tournait. -Arrivé au bout de la galerie du bord de l'eau, devant <i>le Bon -Samaritain</i> de Rembrandt, il s'appuya des deux mains, pour ne pas -tomber, sur la rampe de fer qui entoure les tableaux, il ferma les yeux, -un instant. Quand il les rouvrit sur l'œuvre qui était en face de lui, -tout près de son visage, il fut fasciné...</p> - -<p>Le jour s'éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le -soleil invisible s'effondrait dans la nuit. C'était l'heure magique où -les hallucinations sont sur le point de sortir de l'âme endolorie par -les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait, on n'entend que -le bruit des artères. On n'a plus la force de remuer, à peine de -respirer, on est triste et livré... Un immense besoin de s'abandonner -dans les bras d'un ami... On implore le miracle, on sent qu'il va -venir... Il vient! Dans le crépuscule un flot d'or flamboie, rejaillit -sur le mur, sur l'épaule de l'homme qui porte le mourant, baigne ces -humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une -gloire divine. C'est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et -tendres ces misérables, faibles, laids, pauvres, sales, ce valet -pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes, qui se -pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se -taisent, épeurés,—toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce -troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne -peuvent rien, qu'attendre, trembler, pleurer, prier.—Mais le Maître -est là. On ne Le voit pas Lui-même; on voit son auréole et l'ombre de -lumière qu'il projette sur les hommes...</p> - -<p>Christophe sortit du Louvre, d'un pas mal assuré. La tête lui faisait -mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue, sous la pluie, il remarquait -à peine les flaques entre les pavés et l'eau ruisselant de ses -souliers. Le ciel jaunâtre, sur la Seine, s'allumait, à la tombée du -jour, d'une flamme intérieure,—une lumière de lampe. Christophe -emportait dans ses yeux la fascination d'un regard. Il lui semblait que -rien n'existait: non, les voitures n'ébranlaient pas les pavés, avec -un bruit impitoyable; les passants ne le heurtaient point avec leurs -parapluies mouillés; il ne marchait point dans la rue; peut-être qu'il -était assis chez lui et qu'il rêvait; peut-être qu'il n'existait plus... -Et brusquement,—(il était si faible)!—un étourdissement le -prit, il se sentit tomber comme une masse, la tête en avant... Ce ne -fut qu'un éclair: il serra les poings, et s'arc-boutant sur ses jambes, -il reprit son aplomb.</p> - -<p>À ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du -gouffre, son regard se heurta, de l'autre côté de la rue, à un regard -qu'il connaissait bien, et qui semblait l'appeler. Il s'arrêta, -interdit, cherchant où il l'avait déjà vu. Ce ne fut qu'au bout d'un -moment qu'il reconnut ces yeux tristes et doux: la petite institutrice -française, qu'il avait sans le vouloir fait chasser de sa place, en -Allemagne, et qu'il avait tant cherchée depuis, pour lui demander -pardon. Elle s'était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des -passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter -le courant de la foule, et descendre sur la chaussée, pour venir à -lui. Il se jeta à sa rencontre; mais un encombrement inextricable de -voitures les sépara; il l'aperçut encore un instant, se débattant de -l'autre côté de cette muraille vivante; il voulut traverser quand -même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba sur l'asphalte gluant, -faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit -à passer de l'autre côté, elle avait disparu.</p> - -<p>Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait: il dut -y renoncer. La maladie venait: il le sentait, mais il ne voulait pas en -convenir. Il s'obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le -plus long chemin. Torture inutile: il lui fallut se reconnaître vaincu; -il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir -chez lui. Dans l'escalier, il étouffa, il dut s'asseoir sur les -marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s'entêta à ne pas se -coucher; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et -la poitrine haletante, s'engourdissant dans des musiques courbaturées, -comme lui. Il entendait passer des phrases de la <i>Symphonie inachevée</i> -de Schubert. Pauvre petit Schubert! Quand il écrivait cela, il était -seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l'état de demi-torpeur -qui précède le grand sommeil; il rêvait au coin du feu; des musiques -engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes; -il s'y attardait, tel un enfant à demi endormi qui se complaît à -l'histoire qu'il se raconte, en répète un passage vingt fois; le -sommeil vient... la mort vient...—Et Christophe entendit passer aussi -cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant -d'un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui -délivre:—le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach: «<i>Cher Dieu, -quand mourrai-je?</i>»... Il faisait bon s'enfoncer dans les moelleuses -phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement -des cloches lointaines et voilées... Mourir, se fondre dans la paix de -la terre!... «<i>Und dann selber Erde werden</i>»... «Et puis soi-même -devenir terre...»</p> - -<p>Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la -sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva et essaya de marcher -dans sa chambre; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. -Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c'était sérieux; -mais il ne désarmait pas; il n'était pas de ceux qui, quand ils sont -malades, s'abandonnent à la maladie; il luttait, il ne voulait pas -être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas -mourir. Il avait sa pauvre maman qui l'attendait là-bas. Et il avait -son œuvre à faire: il ne se laisserait pas tuer. Il serrait ses dents -qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait; ainsi, un bon -nageur qui continue de lutter sous les vagues qui le recouvrent. À tout -instant, il plongeait: c'étaient des divagations, des images sans -suite, des souvenirs du pays ou des salons parisiens; aussi, des -obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient -indéfiniment, comme des chevaux de cirque; le choc soudain de la -lumière d'or du <i>Bon Samaritain</i>; les figures d'épouvante dans -l'ombre; et puis, des abîmes, des nuits. Puis, il surnageait de -nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, il crispait les poings -et la mâchoire. Il s'accrochait à tous ceux qu'il aimait dans le -présent et le passé, à la figure amie qu'il avait entrevue tout à -l'heure, à la chère maman, et aussi à son être indestructible, qu'il -sentait comme un roc: «<i>la mort n'y mord</i>»...—Mais le roc était -de nouveau recouvert par la mer; un choc des vagues faisait lâcher prise -à l'âme; elle était balayée par l'écume. Et Christophe se -débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et -jouant un orchestre imaginaire: trombones, trompettes, cymbales, -timbales, bassons, et contrebasses,... il raclait, soufflait, tapait, -avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des -semaines qu'il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme -une chaudière sous pression, près d'éclater. Certaines phrases -obstinées s'enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui -perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces -crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu, -haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à -eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les -portes des mansardes qu'on refermait, le faisaient ressauter. Il avait -le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa -volonté luttait toujours, elle soufflait des fanfares belliqueuses, le -combat contre les diables... «<i>Und wenn die Welt voll Teufel wär, und -wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr...</i>» («Et -quand bien même le monde serait plein de diables, et qu'ils voudraient -nous avaler, cela ne nous ferait pas peur...»)</p> - -<p>Et sur l'océan de ténèbres brûlantes où son être roulait, -s'ouvrait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure -apaisé des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des -trompettes et des cors, tandis que, presque immobile, tel un grand mur, -s'élevait de l'âme malade un chant inébranlable, comme un choral de -J. S. Bach.</p> - - - - -<p>Tandis qu'il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre -l'étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience -qu'on ouvrait la porte de sa chambre, et qu'une femme entrait, une -bougie à la main. Il crut que c'était encore une hallucination. Il -voulut parler. Mais il ne put, et retomba. Quand, de loin en loin, une -vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu'on -avait soulevé son oreiller, qu'on lui avait mis une couverture sur les -pieds, qu'il avait sur le dos quelque chose qui le brûlait; ou il -voyait, assise au pied du lit, cette femme, dont la figure ne lui était -pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin, -qui l'ausculta. Christophe n'entendait pas ce qu'on disait; mais il -devina qu'on parlait de le porter à l'hôpital. Il essaya de protester, -de crier qu'il ne voulait pas, qu'il voulait mourir ici, seul; mais il -ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le -comprit pourtant: car elle prit sa défense, et elle le calma. Il -s'épuisait à savoir qui elle était. Aussitôt qu'il put formuler une -phrase suivie, au prix d'efforts inouïs, il le lui demanda.. Elle lui -répondit qu'elle était sa voisine de mansarde, qu'elle l'avait entendu -gémir de l'autre côté du mur, et qu'elle s'était permis d'entrer, -pensant qu'il avait besoin d'aide. Elle le pria respectueusement de ne -pas se fatiguer à parler. Il lui obéit. Au reste, il était brisé par -l'effort qu'il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son -cerveau continuait de travailler, rassemblant péniblement ses souvenirs -épars. Où donc l'avait-il vue?... Il finit par se rappeler: oui, il -l'avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était -domestique, elle se nommait Sidonie.</p> - -<p>Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu'elle le vît. Elle -était petite, la figure sérieuse, le front bombé, les cheveux -relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles et de -forte ossature, le nez court, les yeux bleu-clair, au regard doux et -obstiné, les lèvres grosses et serrées, le teint anémié, l'air -humble, concentré, un peu raidi. Elle s'occupait de Christophe, avec un -dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir -jamais de la réserve d'une domestique qui n'oublie pas la différence -de classes.</p> - -<p>Peu à peu cependant, lorsqu'il alla mieux et qu'il put causer avec -elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidoine à lui parler -un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours; il y avait -certaines choses (on le voyait), qu'elle ne disait pas. Elle avait un -mélange d'humilité et de fierté. Christophe apprit qu'elle était -bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait avec -beaucoup de discrétion; mais Christophe n'eut pas de peine à deviner -qu'il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa -fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, par orgueil; et elle -ne manquait jamais de lui envoyer une partie de l'argent de son mois; -mais elle n'était pas dupe. Elle avait aussi une sœur plus jeune, qui -se préparait à un examen d'institutrice, et dont elle était très -fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle -s'acharnait au travail, d'une façon entêtée.</p> - -<p>—«Est-ce qu'elle avait une bonne place?» lui demandait -Christophe.</p> - -<p>—«Oui; mais elle pensait à la quitter.»</p> - -<p>—«Pourquoi? Est-ce qu'elle avait à se plaindre de ses -maîtres?»</p> - -<p>—«Oh! non. Ils étaient très bons pour elle.»</p> - -<p>—«Est-ce qu'elle ne gagnait pas assez?»</p> - -<p>—«Si...»</p> - -<p>Il ne comprenait pas bien; il essayait de comprendre, il l'encourageait -à parler. Mais elle n'avait rien à lui raconter que sa vie monotone, -la peine qu'on avait à gagner sa vie, elle n'y insistait point: le -travail ne l'effrayait pas, il lui était un besoin, presque un plaisir. -Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant: l'ennui. Il le -devinait. Peu à peu, il lisait en elle, avec l'intuition d'une grande -sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que rendait plus -pénétrante le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue -par la chère maman. Il voyait, comme s'il l'avait vécue, cette -existence morne, malsaine, contre nature,—l'existence ordinaire, que -la société bourgeoise impose aux domestiques:—des maîtres pas -méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs -jours, sans lui dire un mot, sauf pour le service. Des heures, des -heures, dans l'étouffante cuisine, dont la lucarne, encombrée par un -garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses joies, quand on -lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien -cuit. Une vie murée, sans air, sans avenir, sans une lueur de désir et -d'espoir, sans intérêt à rien.—Le plus mauvais moment pour elle -était quand ses maîtres s'en allaient à la campagne. Ils ne -l'emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois, -mais ne lui payaient pas son voyage pour retourner au pays; ils la -laissaient libre d'y aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne -pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison à peu -près abandonnée. Elle n'avait pas envie de sortir, elle ne causait -même pas avec les autres domestiques, qu'elle méprisait un peu à -cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n'allait pas -s'amuser: elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la -crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine, -ou dans sa chambre, d'où par-dessus les cheminées elle apercevait le -sommet d'un arbre, dans un jardin d'hôpital. Elle ne lisait pas, elle -essayait de travailler, elle s'engourdissait, elle s'ennuyait, elle -pleurait d'ennui; elle avait un pouvoir singulier de pleurer, -indéfiniment: c'était son plaisir. Mais quand elle s'ennuyait trop, -elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur -mort. Puis, elle se secouait; ou la vie revenait d'elle-même. Elle -pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le -lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui -faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle -somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter; -elle dormait. Les jours passaient...</p> - -<p>Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté -enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d'elle-même. -Elle n'était pas sans voir et sans juger ses maîtres, les soucis que -se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses -mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite, -l'intérêt qu'ils prenaient à un tableau, a un morceau de musique, à -un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du -snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des -domestiques provinciaux, qui n'admirent que ce qu'ils ne comprennent -pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces -bavardages, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et -ennuyeuses par surcroît, qui prennent une si grande place dans ces -existences mensongères. Elle ne pouvait s'empêcher de comparer -silencieusement la vie réelle, avec laquelle elle était aux prises, -aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, où tout -semble fabriqué par l'ennui. Au reste, elle n'en était pas révoltée. -C'était ainsi: c'était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens -et les sots. Elle disait:</p> - -<p>—Faut de tout, pour faire un monde.</p> - -<p>Christophe s'imaginait qu'elle était soutenue par sa foi religieuse; -mais un jour, elle dit, à propos des autres, plus riches et plus -heureux:</p> - -<p>—Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.</p> - -<p>—Quand donc? demanda-t-il. Après la révolution sociale?</p> - -<p>—La révolution? dit-elle. Oh! bien, il passera de l'eau sous le pont, -avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.</p> - -<p>—Alors, quand est-ce qu'on sera pareils?</p> - -<p>—Après la mort, bien sûr! Il ne reste rien de personne.</p> - -<p>Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n'osa pas lui -dire:</p> - -<p>—Est-ce que ce n'est pas affreux, en ce cas, si l'on n'a qu'une -vie, qu'elle soit comme la vôtre, tandis qu'il y a d'autres gens qui sont -heureux?</p> - -<p>Mais elle sembla avoir deviné ce qu'il pensait; elle continua, avec un -flegme résigné et un peu ironique:</p> - -<p>—Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas -tirer le gros lot. On est mal tombé: tant pis!</p> - -<p>Elle ne songeait même pas à chercher hors de France (comme on le lui -avait offert en Amérique) une place qui lui rapportât davantage. -L'idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait:</p> - -<p>—C'est partout que les pierres sont dures.</p> - -<p>Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle -était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons -intellectuelles de vivre, et pourtant une tenace vitalité,—de ce -peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et -soumis, qui n'aime pas beaucoup la vie, mais qui y tient, et qui n'a pas -besoin d'encouragements factices pour garder son courage.</p> - -<p>Christophe, qui ne le connaissait pas encore, s'étonnait de trouver -chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait -son attachement à la vie, sans plaisir et sans but, et, plus que tout, -son robuste sens moral, qui ne s'appuyait sur rien. Il n'avait vu -jusque-là les gens du peuple français qu'à travers les romans -naturalistes et les théories des petits hommes de lettres -contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la -Révolution, aimaient à se représenter l'homme de la nature comme un -animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices... Il découvrait -avec surprise l'intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n'était pas -une affaire de morale; c'était une affaire d'instinct et de fierté. -Elle avait son orgueil aristocratique. Car c'est une sottise de croire -que qui dit: peuple, dit: populaire. Le peuple a ses aristocrates, de -même que la bourgeoisie a ses âmes de la plèbe. Des aristocrates, -c'est-à-dire des êtres qui ont des instincts, un sang peut-être, plus -purs que les, autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce -qu'ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minorité; mais, -même tenus à l'écart, on sait bien qu'ils sont les premiers; et leur -seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints -de se modeler sur eux, ou de faire semblant. Chaque province, chaque -village, chaque groupement d'hommes est, dans une certaine mesure, ce -que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu'ils sont, l'opinion est, -ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement -anarchique des majorités, à l'heure actuelle, ne changera rien à -cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour -elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au -loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des -milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de -bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.—De tout -ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi rien, et -ne cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et -malpropre des journaux ne l'atteignait pas plus que les nouvelles -politiques. Elle ne savait même pas qu'il y eût des Universités -Populaires; et, si elle l'avait su, il est probable qu'elle ne s'en -serait pas plus souciée que d'aller au sermon. Elle faisait son -métier, et pensait ses pensées; elle ne s'inquiétait pas de penser -celles des autres. Christophe lui en fit ses compliments.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? dit-elle. Je suis comme tout le -monde. Vous n'avez donc pas vu de Français?</p> - -<p>—Voilà un an que j'habite au milieu d'eux, dit Christophe; et je -n'en ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu'à -s'amuser, ou à singer ceux qui s'amusent.</p> - -<p>—Bien oui, dit Sidonie. Vous n'avez vu que des riches. Les -riches, c'est partout les mêmes. Vous n'avez encore rien vu.</p> - -<p>—Si fait, dit Christophe. Je commence.</p> - -<p>Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne -l'impression d'une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui -a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres -d'un jour, et qui ne passe pas.</p> - - - - -<p>Il allait mieux maintenant et commençait à se lever.</p> - -<p>La première chose dont il s'inquiéta fut de rembourser à Sidonie les -dépenses qu'elle avait faites pour lui, pendant qu'il était malade. -Dans l'impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour -chercher de l'ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht: il -demandait qu'on voulût bien lui faire une avance d'argent sur son -prochain travail. Avec son mélange étonnant d'indifférence et de -bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours, la -réponse,—quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se -refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie, -n'acceptant qu'un peu de lait et de pain qu'elle le forçait à prendre, -et qu'il se reprochait ensuite, parce qu'il ne l'avait pas gagné: -après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas -une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne -chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se -faire aimer, même en faisant du bien. C'était, du reste, qu'en faisant -du bien, il n'aimait pas.</p> - -<p>Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l'après-midi, et le soir. -Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit; -elle s'occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le -délabrement de son linge, sans le dire, elle l'emportait chez elle, -pour le raccommoder. Insensiblement, s'était glissé dans leurs -relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait -longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue; elle se mettait à -la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un -sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s'efforçait de -tromper son besoin d'affection familiale, dont on souffre bien plus, -quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec -Sidonie qu'avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses -chagrins d'artiste. Elle le plaignait doucement, avec un peu d'ironie -pour ces tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère, -et lui faisait du bien.</p> - -<p>Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup -moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait -pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation railleuse, -que «ce n'était pas permis, quand on est domestique: cela complique -trop les choses. Et puis, il faut bien tomber dans son choix, et ce -n'est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent -vous faire la cour, quand vous avez de l'argent; ils mangent votre -argent, et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop -d'exemples autour d'elle: elle n'était pas tentée de faire de -même.»—Elle ne disait pas qu'elle avait eu un mariage manqué: son -«futur» l'avait laissée, quand il avait vu qu'elle donnait tout ce -qu'elle gagnait aux siens.—Christophe la voyait jouer maternellement -dans la cour avec les enfants d'une famille qui habitait la maison. -Quand elle les rencontrait seuls dans l'escalier, il lui arrivait de les -embrasser avec passion. Christophe l'imaginait à la place d'une des -dames qu'il connaissait: elle n'était point sotte, elle n'était pas -plus laide qu'une autre; il se disait qu'à leur place, elle eût été -mieux qu'elles. Tant de puissances de vie enterrées, sans que personne -s'en souciât! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent -la terre, et qui prennent, au soleil, la place et le bonheur des -autres!...</p> - -<p>Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop -affectueux pour elle; il se faisait câliner, comme un grand enfant.</p> - -<p>Sidonie, certains jours, avait l'air abattue; mais il l'attribuait à sa -tâche. Une fois, au milieu d'un entretien, elle se leva brusquement, et -quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, après un jour où -Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu'à -l'ordinaire, elle interrompit ses visites pour quelque temps; et, quand -elle revint, elle ne lui parla plus qu'avec contrainte. Il se demandait -en quoi il avait pu l'offenser. Il le lui demanda. Elle répondit avec -vivacité qu'il ne l'avait offensée en rien; mais elle continua de -s'éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu'elle -partait: elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes -froids et guindés, elle le remercia des bontés qu'il lui avait -témoignées, lui exprima les souhaits qu'elle formait pour sa santé et -pour celle de sa mère, et elle lui fit ses adieux. Il fut si étonné -de ce brusque départ qu'il ne sut que dire; il essaya de connaître les -motifs qui l'y déterminaient: elle répliqua, d'une manière évasive. -Il lui demanda où elle allait se placer: elle évita de répondre; et, -pour couper court à ses questions, elle partit. Sur le seuil de la -porte, il lui tendit la main; elle la serra un peu vivement; mais sa -figure ne se démentit pas; et, jusqu'au bout, elle garda son air raide -et glacé. Elle s'en alla.</p> - -<p>Il ne comprit jamais pourquoi.</p> - - - - -<p>L'hiver s'éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines -sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n'était pas guéri. -Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui -se cicatrisait lentement, et des accès de toux nerveuse, qui -l'empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de -sortir. Il aurait pu tout autant lui ordonner de s'en aller sur la Côte -d'Azur, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu'il sortit! S'il -n'était pas allé chercher son dîner, ce n'était pas son dîner qui -serait venu le chercher.—On lui ordonnait aussi des drogues qu'il -n'avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander -conseil aux médecins: c'était de l'argent perdu; et puis, il se -sentait toujours mal à l'aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se -comprendre: deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et -un peu méprisante pour ce pauvre diable d'artiste, qui prétendait -être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille -par le fleuve de la vie. Il était humilié d'être regardé, palpé, -tripoté par ces hommes. Il avait honte de son corps malade. Il pensait:</p> - -<p>—Comme je serai content, lorsqu'<i>il</i> mourra!</p> - -<p>Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de raisons de -souffrir, Christophe supportait son sort patiemment. Jamais il n'avait -été si patient. Il s'en étonnait lui-même. La maladie est -bienfaisante, souvent. En brisant le corps, elle affranchit l'âme; elle -la purifie: dans les nuits et les jours d'inaction forcée, se lèvent -des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le -soleil de la santé. Qui n'a jamais été malade ne s'est connu jamais -tout entier.</p> - -<p>La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle -l'avait dépouillé de ce qu'il y avait de plus grossier dans son être. Il -sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces -mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie -nous empêche d'entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de -fièvre, dont les moindres souvenirs s'étaient gravés en lui, il -vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt, -chaude, douce et profonde. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les -magiques reflets d'un soleil invisible. Et bien qu'il ne crût point, il -savait qu'il n'était point seul: un Dieu le tenait par la main, le -menait où il fallait qu'il vînt. Il se confiait à lui comme un petit -enfant.</p> - -<p>Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se -reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos, -après l'extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la -maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs -mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se -détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n'en était pas moins -fort; il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu -monstrueuse, du génie, était passée à l'arrière-plan; il se -retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de ses fanatismes -d'esprit, et de tout ce que l'action a de dur et d'impitoyable. Il ne -haïssait plus rien; il ne pensait plus aux choses irritantes, ou -seulement avec un haussement d'épaules; il songeait moins à ses -peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait -rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient -sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s'oubliait en -elles. Lui qui n'était pas sentimental à l'ordinaire, il avait -maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de -la faiblesse. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour, -écoutant les bruits mystérieux de la nuit, ... une voix qui chantait -dans une maison voisine, et que l'éloignement faisait paraître -émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, ... il -pensait:</p> - -<p>—Vous tous que j'aime, et que je ne connais pas! Vous que la vie -n'a point flétris, qui rêvez a de grandes choses que vous savez -impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi,—je veux que -vous ayez le bonheur—il est si bon d'être heureux!... Ô mes amis, je -sais que vous êtes là, et je vous tends les bras... Il y a un mur -entre nous. Pierre à pierre, je l'use; mais je m'use; en même temps. -Nous rejoindrons-nous jamais? Arriverai-je à vous, avant que se soit -dressé l'autre mur: la mort?...—N'importe! Que je sois seul, toute ma -vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et -que vous m'aimiez un peu, plus tard, après ma mort!...</p> - -<p>Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes -nourrices: «<i>Liebe and Not</i>» (Amour et Misère).</p> - - - - -<p>Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se -rapprocher des autres. Et, bien qu'il fût très faible encore, et que -ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l'heure où le -flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain, -ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain -rafraîchissant de la sympathie humaine. Non qu'il parlât à personne. -Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les -gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une -affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, par -avance, la lassitude de la journée,—ces figures de jeunes -hommes, de jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, -aux sourires étranges,—ces visages transparents et mobiles, -sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de soucis, d'ironies -changeantes,—ce peuple si intelligent, trop intelligent, un peu -morbide, des grandes villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes -lisant les journaux, les femmes grignotant un croissant. Christophe -eût bien donné un mois de sa vie pour que la blondine ébouriffée, -aux traits bouffis de sommeil, qui venait de passer près de lui, d'un -petit pas de chèvre, nerveux et sec, pût dormir encore une heure -ou deux de plus. Oh! qu'elle n'eût pas dit non, si on le lui avait -offert! Il eût voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement -clos à cette heure, toutes les riches oisives, qui jouissaient -ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à leur place, dans leurs -lits, dans leur vie reposante, ces petits corps ardents et las, ces âmes -non blasées, pas abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il -se sentait plein d'indulgence pour elles, à présent; et il souriait de -ces minois éveillés et vannés, où il y a de la rouerie et de l'ingénuité, -un désir effronté et naïf du plaisir, et, au fond, une brave petite âme, -honnête et travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes -lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se montrant ce -grand garçon, aux yeux ardents.</p> - -<p>Il s'attardait aussi sur les quais, à rêver. C'était sa promenade de -prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui -avait bercé son enfance. Ah! ce n'était plus sans doute le <i>Vater -Rhein!</i> Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des -vastes plaines, où l'esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux -gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de -grâce, aux souples mouvements, s'étirant avec une spirituelle -nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les -bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa -joliesse, comme une belle flâneuse... La délicieuse lumière de Paris! -C'était la première chose que Christophe avait aimée dans cette -ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle -transformait son cœur, sans qu'il s'en aperçût. Elle était pour lui -la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des -heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l'ancienne -France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés -de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre -patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des -siècles,—cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur -laiteuse, où flotte, dans une poussière d'argent, l'esprit riant de la -race.</p> - -<p>Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel, et, tout en -regardant l'eau, il feuilletait distraitement les livres d'un -bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume -dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet -historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française, -son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce -soir là, dès les premières lignes, il fut saisi: c'était la fin du -procès de Jeanne d'Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle -d'Orléans; mais jusqu'ici, elle n'était pour lui qu'une héroïne -romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté une vie -imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l'étreignit. -Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l'horreur tragique du sublime -récit; et lorsqu'il arriva au moment où Jeanne apprend qu'elle va -mourir le soir et où elle défaille d'effroi, ses mains se mirent à -trembler, les larmes le prirent, et il dut s'interrompre. La maladie -l'avait affaibli: il était devenu d'une sensibilité ridicule, qui -l'exaspérait.—Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et -le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d'acheter le livre; il -chercha dans ses poches: il lui restait six sous. Il n'était pas rare -qu'il fût aussi dénué: il ne s'en inquiétait pas; il venait -d'acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu -d'argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu'au -lendemain, c'était dur! Pourquoi venait-il justement de dépenser à -son dîner le peu qui lui restait? Ah! s'il avait pu offrir en paiement -au bouquiniste le pain et le saucisson, qu'il avait dans sa poche!</p> - -<p>Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher -l'argent; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l'archange -des batailles,—«le frère du paradis» de Jeanne,—il n'eut pas -le courage de ne pas s'arrêter. Il retrouva le précieux volume dans les -caisses du bouquiniste; il le lut en entier; il passa près de deux -heures à le lire; il manqua le rendez-vous chez Hecht; et, pour le -rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il -réussit à avoir sa nouvelle commande et a se faire payer. Aussitôt, -il courut acheter le livre. Il avait peur qu'un autre acheteur ne l'eût -pris. Sans doute, le mal n'eût pas été grand: il était facile de se -procurer d'autres exemplaires; mais Christophe ne savait pas si le livre -était rare ou non; et d'ailleurs, c'était ce volume-là qu'il voulait, -et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers -fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, d'où la source des -rêves a jailli, sont pour eux sacrés.</p> - -<p>Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l'Évangile de la -Passion de Jeanne; et aucun respect humain ne l'obligea plus à contenir -son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le -remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits -rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, rêvant au chant des -cloches,—(elle les aimait comme lui)—avec son beau -sourire, plein de finesse et de bonté, ses larmes toujours prêtes à -couler,—larmes d'amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse: -car elle était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille, -qui domptait les volontés sauvages d'une armée de bandits, et -tranquillement, avec son bon sens intrépide, sa subtilité de femme, -et son doux entêtement, déjouait pendant des mois, seule et -trahie par tous, les menaces et les ruses hypocrites d'une meute -de gens d'église et de loi,—loups et renards, aux yeux -sanglants,—faisant cercle autour d'elle.</p> - -<p>Ce qui pénétrait le plus Christophe, c'était sa bonté, sa tendresse -de cœur,—pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis -morts, sur ceux qui l'avaient insultée, les consolant quand ils -étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui -la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s'élevaient, -ne pensant pas à elle, s'inquiétant du moine qui l'exhortait, et le -forçant à partir. Elle était «douce dans la plus âpre lutte, bonne -parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce -triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu».</p> - -<p>Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait:</p> - -<p>—Je n'y ai pas assez porté l'esprit de Dieu.</p> - -<p>Il relisait les belles paroles de l'évangéliste de Jeanne:</p> - -<p>«Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les -sévérités du sort... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant -d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher -à ce trésor intérieur...»</p> - -<p>Et il se répétait:</p> - -<p>—J'ai péché. Je n'ai pas été bon. J'ai manqué de bienveillance. -J'ai été trop sévère.—Pardon. Ne croyez pas que je sois votre -ennemi, vous que je combats! Je voudrais vous faire du bien, à vous -aussi... Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal...</p> - -<p>Et comme il n'était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux -pour que sa haine se réveillât. Ce qu'il leur pardonnait le moins, -c'était qu'à les voir, à voir la France à travers eux, il était -impossible d'imaginer qu'une telle fleur de pureté et de poésie -héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant, cela était. -Qui pouvait dire qu'elle n'en sortirait pas encore une seconde fois? La -France d'aujourd'hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la -nation prostituée d'où sortit la Pucelle. Le temple était vide à -présent, souillé, à demi ruiné. N'importe! Dieu y avait parlé.</p> - -<p>Christophe cherchait un Français à aimer, pour l'amour de la -France.</p> - - - - -<p>C'était vers la fin de mars. Depuis des mois, Christophe n'avait causé -avec personne, ni reçu aucune lettre, sauf de loin en loin quelques -mots de la vieille maman, qui ne savait point qu'il était malade, qui -ne lui disait point qu'elle était malade. Toutes ses relations avec le -monde se réduisaient à ses courses au magasin de musique, pour prendre -ou rapporter du travail. Il y allait à des heures où il savait que -Hecht n'y était pas,—afin d'éviter de causer avec lui. Précaution -superflue: car la seule fois qu'il avait rencontré Hecht, celui-ci lui -avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet de sa -santé.</p> - -<p>Il était donc bloqué dans une prison de silence, quand, un matin, lui -arriva une invitation de M<sup>me</sup> Roussin à une soirée musicale: un -quatuor fameux devait s'y faire entendre La lettre était fort aimable, et -Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il n'était pas très -fier de sa brouille avec Christophe. Il l'était d'autant moins que, -depuis, il s'était brouillé avec sa chanteuse et la jugeait sans -ménagements. C'était un bon garçon; il n'en voulait jamais à ceux à -qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses victimes -eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi, quand il avait plaisir -à les revoir, n'hésitait-il pas à leur tendre la main.</p> - -<p>Le premier mouvement de Christophe fut de hausser les épaules et de -jurer qu'il n'irait pas. Mais à mesure que le jour du concert -approchait, il était moins décidé. Il étouffait de ne plus entendre -une parole humaine, ni surtout une note de musique. Il se répétait -pourtant que jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là. Mais, -le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.</p> - -<p>Il en fut mal récompensé. À peine se retrouva-t-il dans ce milieu de -politiciens et de snobs qu'il fut ressaisi d'une aversion pour eux plus -violente encore que naguère: car, dans ses mois de solitude, il -s'était déshabitué de cette ménagerie. Impossible d'entendre de la -musique ici: c'était une profanation. Christophe décida de partir, -aussitôt après le premier morceau.</p> - -<p>Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de corps -antipathiques. Il rencontra, à l'autre extrémité du salon, des yeux -qui le regardaient et se détournèrent aussitôt. Il y avait en eux je -ne sais quelle candeur qui le frappa, parmi ces regards blasés. -C'étaient des yeux timides, mais clairs, précis, des yeux à la -française, qui, une fois qu'ils se fixaient sur vous, vous regardaient -avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et à qui rien -de vous n'était peut-être caché. Il connaissait ces yeux. Pourtant, -il ne connaissait pas la figure qu'ils éclairaient. C'était celle d'un -jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, de petite taille, un peu -penché, l'air débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des -cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une certaine -asymétrie, donnant à l'expression quelque chose, non de trouble, mais -d'un peu troublé, qui n'était pas sans charme, et semblait contredire -la tranquillité des yeux. Il était debout dans l'embrasure d'une -porte; et personne ne faisait attention à lui. De nouveau, Christophe -le regarda; et, à chaque fois, il rencontrait ces yeux, qui se -détournaient timidement, avec une aimable maladresse; et à chaque -fois, il les «reconnaissait»: il avait l'impression de les avoir vus -déjà dans un autre visage.</p> - -<p>Incapable de cacher ce qu'il sentait, suivant son habitude, Christophe -se dirigea vers le jeune homme; mais, tout en approchant, il se -demandait ce qu'il pourrait lui dire; et il s'attardait, indécis, -regardant à droite et à gauche, comme s'il allait au hasard. L'autre -n'en était pas dupe, et comprenait que Christophe venait à lui; il -était si intimidé, à la pensée de lui parler, qu'il songeait à -passer dans la pièce voisine; mais il était doué sur place par sa -gaucherie même. Ils se trouvèrent l'un en face de l'autre. Il se passa -quelques moments avant qu'ils réussissent à trouver une entrée en -matière. À mesure que la situation se prolongeait, chacun d'eux se -croyait ridicule aux yeux de l'autre. Enfin, Christophe regarda en face -le jeune homme, et, sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un -ton bourru:</p> - -<p>—Vous n'êtes pas Parisien?</p> - -<p>À cette question inattendue, le jeune homme sourit, malgré sa gêne, -et répondit que non. Sa voix faible et d'une sonorité voilée était -comme un instrument fragile.</p> - -<p>—Je m'en doutais, fit Christophe.</p> - -<p>Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière remarque, il -ajouta:</p> - -<p>—Ce n'est pas un reproche.</p> - -<p>Mais la gêne de l'autre ne fit qu'en augmenter.</p> - -<p>Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait des efforts pour -parler; ses lèvres tremblaient; on sentait qu'il avait une phrase toute -prête à dire, mais qu'il ne pouvait se décider à la prononcer. -Christophe étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l'on voyait -passer de petits frémissements sous la peau transparente; il ne -semblait pas de la même essence que ceux qui l'entouraient dans ce -salon, des faces massives, de lourde matière, qui n'étaient qu'un -prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l'âme affleurait à la -surface; il y avait une vie morale dans chaque parcelle de chair.</p> - -<p>Il ne réussissait pas à parler. Christophe, bonhomme, continua:</p> - -<p>—Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres?</p> - -<p>Il parlait tout haut, avec cette étrange liberté, qui le faisait -haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s'empêcher de regarder autour -d'eux si on ne les entendait pas; et ce mouvement déplut à Christophe. -Puis, au lieu de répondre, il demanda, avec un sourire gauche et -gentil:</p> - -<p>—Et vous?</p> - -<p>Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd.</p> - -<p>—Oui. Et moi? fit-il, de bonne humeur.</p> - -<p>Le jeune homme se décida brusquement:</p> - -<p>—Comme j'aime votre musique! dit-il, d'une voix étranglée.</p> - -<p>Puis, il s'arrêta, faisant de nouveaux et inutiles efforts pour vaincre -sa timidité. Il rougissait; il le sentait; et sa rougeur en augmentait, -gagnait les tempes et les oreilles. Christophe le regardait en souriant, -et il avait envie de l'embrasser. Le jeune homme leva des yeux -découragés vers lui.</p> - -<p>—Non, décidément, dit-il; je ne puis pas, je ne puis pas parler -de cela... pas ici...</p> - -<p>Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa large bouche -fermée. Il sentit les doigts maigres de l'inconnu trembler légèrement -contre sa paume, et l'étreindre avec une tendresse involontaire; et le -jeune homme sentit la robuste main de Christophe qui lui écrasait -affectueusement la main. Le bruit du salon disparut autour d'eux. Ils -étaient seuls ensemble, et ils comprirent qu'ils étaient amis.</p> - -<p>Ce ne fut qu'une seconde, après laquelle M<sup>me</sup> Roussin, -touchant légèrement le bras de Christophe avec son éventail, lui dit:</p> - -<p>—Je vois que vous avez fait connaissance, et qu'il est inutile de -vous présenter. Ce grand garçon est venu pour vous, ce soir.</p> - -<p>Alors, ils s'écartèrent l'un de l'autre, avec un peu de gêne.</p> - -<p>Christophe demanda à M<sup>me</sup> Roussin:</p> - -<p>—Qui est-ce?</p> - -<p>—Comment! fit-elle, vous ne le connaissez pas? C'est un petit -poète, qui écrit gentiment. Un de vos admirateurs. Il est bon musicien, et -joue bien du piano. Il ne fait pas bon vous discuter devant lui: il est -amoureux de vous. L'autre jour, il a failli avoir une altercation, à -votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.</p> - -<p>—Ah! le brave garçon! dit Christophe.</p> - -<p>—Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre Lucien. -Cependant, il vous aime aussi.</p> - -<p>—Ah! ne me dites pas cela! Je me haïrais.</p> - -<p>—Je vous assure.</p> - -<p>—Jamais! Jamais! Je le lui défends.</p> - -<p>—Juste ce qu'a fait votre amoureux. Vous êtes aussi fous l'un que -l'autre. Lucien était en train de nous expliquer une de vos œuvres. Ce -petit timide que vous venez de voir s'est levé, tremblant de colère, -et lui a défendu de parler de vous. Voyez-vous cette prétention!... -Heureusement que j'étais là. J'ai pris le parti de rire; Lucien a fait -comme moi; et l'autre s'est tu, tout confits; et il a fini par faire des -excuses.</p> - -<p>—Pauvre petit! dit Christophe.</p> - -<p>Il était ému.</p> - -<p>—Où est-il passé? continuait-il, sans écouter M<sup>me</sup> -Roussin, qui lui parlait d'autre chose.</p> - -<p>Il se mit à sa recherche. Mais l'ami inconnu avait disparu. Christophe -revint vers M<sup>me</sup> Roussin:</p> - -<p>—Dites-moi comment il se nomme.</p> - -<p>—Qui? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Celui dont vous m'avez parlé.</p> - -<p>—Votre petit poète? dit-elle. Il se nomme Olivier Jeannin.</p> - -<p>L'écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe comme une musique -connue. Une silhouette de jeune fille flotta, une seconde, au fond de -ses yeux. Mais la nouvelle image, l'image de l'ami l'effaça aussitôt.</p> - - - - -<p>Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues de Paris, au -milieu de la foule. Il ne voyait, il n'entendait rien, il avait les sens -fermés à tout ce qui l'entourait. Il était comme un lac, séparé du -reste du monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul bruit, nul -trouble. La paix. Il se répétait:</p> - -<p>—J'ai un ami.</p> - - - - -<p class="center">FIN DU DEUXIÈME VOLUME</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - -<h4>TABLE</h4> - -<p><a href="#LA_REVOLTE">LA RÉVOLTE</a><br /> -<a href="#LA_FOIRE_SUR_LA_PLACE">LA FOIRE SUR LA PLACE</a></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Jean-Christophe Volume 2 (of 4), by Romain Rolland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-CHRISTOPHE VOLUME 2 (OF 4) *** - -***** This file should be named 61876-h.htm or 61876-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/8/7/61876/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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