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-<title>
- The Project Gutenberg eBook of &OElig;uvres complètes, tome 3, by Laurence Sterne.
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-<body>
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-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres complètes, tome 3/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: April 17, 2020 [EBook #61856]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>&OElig;UVRES<br />
-COMPLÈTES<br />
-DE<br />
-LAURENT STERNE.</h1>
-
-<p class="c">NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.</p>
-
-<p class="c">TOME TROISIÈME.</p>
-
-<p class="c">A PARIS,<br />
-Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.<br />
-AN XI.&mdash;1803.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p>
-
-
-<p>La troisième partie des Opinions de
-Tristram Shandy.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large"><span class="large">VIE</span><br />
-ET OPINIONS<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-TRISTRAM SHANDY.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<i>L'embarras du choix.</i></h2>
-
-
-<p>Ces dissertations subtiles et savantes avoient
-charmé mon père; et cependant, à proprement
-parler, elles n'avoient fait que verser
-du baume sur sa blessure.&mdash;Son attente se
-trouvoit trompée.&mdash;La tache du nom de
-Tristram restoit indélébile;&mdash;et quand mon
-père fut de retour chez lui, le poids de ses
-maux lui parut plus insupportable qu'auparavant.
-C'est ce qui arrive toujours quand
-la ressource sur laquelle nous avions compté
-nous échappe.</p>
-
-<p>Il devint pensif.&mdash;Il sortit, et se promena
-d'un air agité le long de son canal; il rabattit
-son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup,
-mais sans laisser éclater son ressentiment;&mdash;et
-comme, suivant Hippocrate,
-les étincelles rapides de la colère favorisent
-singulièrement la digestion et la transpiration,
-et qu'il est, par conséquent, infiniment dangereux
-d'en arrêter l'explosion,&mdash;mon père,
-pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement
-tombé malade, si, dans ce moment
-critique, il ne lui étoit survenu une diversion,
-qui détourna ses idées et rétablit sa santé.&mdash;Cette
-diversion étoit un nouvel embarras,
-et ce nouvel embarras étoit occasionné par
-un legs de mille livres sterlings que lui laissoit
-ma tante Dinach.</p>
-
-<p>Mon père n'eut pas sitôt achevé la lettre
-qui lui en apportoit la nouvelle, qu'il se mit
-à se creuser et à se tourmenter l'esprit, pour
-trouver à son legs l'emploi le plus avantageux
-et le plus honorable pour sa famille.&mdash;Cent
-cinquante projets, plus bizarres les uns
-que les autres, lui passèrent par la cervelle.&mdash;Il
-vouloit faire ceci, et puis cela, et puis
-cela encore.&mdash;Il vouloit aller à Rome;&mdash;il
-vouloit plaider.&mdash;«Non, disoit-il, j'acheterai
-des effets publics,&mdash;ou j'acheterai
-la ferme de John Hobson;&mdash;ou plutôt,
-il faut que je rebâtisse la façade de mon
-château, et que j'ajoute une aile à celle
-qui y est déjà.&mdash;Cependant voici un beau
-moulin à eau de ce côté, si je construisois
-au-delà de la rivière un beau moulin à vent,
-que je verrais tourner de mes fenêtres:&mdash;mais
-il faut,&mdash;il faut avant tout, que
-j'ajoute le grand <i>Oxmoor</i> à mon enclos,
-et que je fasse partir mon fils Robert pour
-ses voyages.»</p>
-
-<p>Malheureusement la somme étoit bornée,
-et ses projets ne l'étoient pas.&mdash;Ne pouvant
-tout exécuter, il falloit choisir.&mdash;De tous
-les projets qui s'offroient à lui, les deux derniers
-sembloient lui tenir le plus au c&oelig;ur;
-et il s'y seroit infailliblement arrêté, s'il eût
-pu les embrasser tous deux à-la-fois: mais
-le petit inconvénient que j'ai déjà fait entendre,
-l'obligeoit à se décider pour l'un ou
-pour l'autre.</p>
-
-<p>C'est ce qui n'étoit pas facile.</p>
-
-<p>Mon père, à la vérité, avoit depuis long-temps
-reconnu la nécessité indispensable de
-faire voyager mon frère Robert.&mdash;Il avoit
-même destiné à cette dépense les premiers
-fonds qui lui rentreraient des actions qu'il
-avoit dans l'affaire du Mississipi.</p>
-
-<p>Mais <i>Oxmoor</i> étoit une commune si belle,
-si vaste, si bien située!&mdash;une commune qui
-ne demandoit qu'à être défrichée et desséchée!&mdash;qui
-touchoit au domaine des Shandy,
-sur laquelle même nous avions quelque espèce
-de droits! une commune enfin que depuis
-long-temps mon père avoit résolu de tourner
-à son profit de manière ou d'autre!</p>
-
-<p>Comme jusques-là rien ne l'avoit mis dans
-la nécessité de justifier l'ancienneté ou la
-justice de ses droits, mon père, en homme
-sage, en avoit toujours renvoyé la discussion
-au premier moment favorable.&mdash;Mais ce
-moment étoit arrivé; et les deux projets
-favoris de mon père, <i>Oxmoor</i> et les voyages
-de mon frère, se présentant à-la-fois, ce n'étoit
-pas une petite affaire que de savoir auquel
-donner la préférence.&mdash;</p>
-
-<p>Ce que je vais dire paroîtra ridicule; mais
-la chose étoit ainsi.</p>
-
-<p>Nous avions dans la famille une coutume
-si ancienne, qu'elle étoit presque passée en loi.
-Le fils aîné de la maison, avant son mariage,
-avoit la liberté de partir, d'aller et de revenir
-à son gré d'un bout de l'Europe à l'autre.&mdash;Ce
-n'étoit pas seulement pour s'instruire,
-ou pour fortifier sa santé par le changement
-d'air;&mdash;c'étoit pour satisfaire sa fantaisie,&mdash;pour
-rapporter un plumet à son chapeau:
-que sais-je? <i lang="la" xml:lang="la">Tantum valet</i>, disoit mon père,
-<i lang="la" xml:lang="la">quantum sonat</i>. C'est l'opinion qui met le
-prix à tout.</p>
-
-<p>Il n'y avoit rien dans cet usage qui pût
-choquer la raison ou les bonnes m&oelig;urs;&mdash;et
-priver mon frère de son droit d'aînesse,&mdash;l'en
-priver sans motif suffisant,&mdash;et, par-là,
-en faire un exemple du premier Shandy
-qui n'auroit pas été roulé dans sa chaise de
-poste par toute l'Europe, uniquement parce
-qu'il étoit un peu bête, c'eût été le traiter
-dix fois pis que n'auroit fait un Turc.</p>
-
-<p>D'ailleurs l'affaire d'<i>Oxmoor</i> n'étoit pas
-sans difficulté.</p>
-
-<p>La seule acquisition étoit un objet de plus
-de huit cents guinées; et ce n'étoit pas tout.
-Ce bien avoit été quinze ans auparavant l'occasion
-d'un procès, qui avoit coûté à la
-famille huit cents autres guinées, sans compter
-la peine et le tourment.</p>
-
-<p>Ajoutez à ces raisons que cette commune
-si belle, si attrayante, avoit été jusques-là
-honteusement négligée.&mdash;Malgré son voisinage
-de Shandy,&mdash;malgré le droit que chacun
-avoit de s'en occuper, comme d'un bien qui,
-n'étant à personne, appartenoit nécessairement
-à tout le monde, cette pauvre commune
-avoit été tellement abandonnée, qu'il
-y avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner
-le c&oelig;ur d'un galant homme, qui en auroit
-connu la valeur, et qui se seroit seulement
-promené sur ce malheureux terrein.</p>
-
-<p>A dire vrai, personne n'en étoit directement
-responsable; et mon père auroit vu la
-chose avec indifférence, et ne se seroit jamais
-occupé d'<i>Oxmoor</i>, sans ce maudit procès
-qui s'éleva à cause de ses limites, et qui lui
-fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins
-pour son honneur) la ferme résolution d'acquérir
-cette portion de domaine, sitôt que
-l'occasion s'en présenteroit; et l'occasion en
-étoit venue, ou jamais.</p>
-
-<p>Cette parité de raisons et d'avantages dans
-les deux plus importans projets de mon père,
-étoit certainement marquée au coin du guignon.&mdash;Mon
-père avoit beau les peser ensemble,
-puis séparément,&mdash;sous toutes leurs
-faces, et sous tous leurs rapports,&mdash;consacrant
-des heures entières à des calculs pénibles,&mdash;se
-livrant à la méditation la plus
-abstraite,&mdash;lisant un jour des ouvrages d'agriculture,
-et des voyages le lendemain,&mdash;se
-dépouillant de tout système et de toute
-passion,&mdash;se consultant chaque jour avec
-mon oncle Tobie,&mdash;argumentant avec Yorick,&mdash;et
-résumant toute l'affaire d'<i>Oxmoor</i> avec
-Obadiah;&mdash;rien au bout du compte ne paroissoit
-si décidément en faveur de l'un, qui
-ne fût également en faveur de l'autre; les
-meilleurs argumens pouvoient s'appliquer à
-tous deux; les considérations étoient les
-mêmes des deux côtés; et les balances restoient
-dans un fatal équilibre.</p>
-
-<p>On ne pouvoit, par exemple, s'empêcher
-de convenir avec Obadiah que la commune
-d'<i>Oxmoor</i>, avec des soins bien entendus,
-et entre les mains de certaines gens, feroit
-certainement dans le monde une toute autre
-figure que celle qu'elle y avoit jamais faite,
-et qu'elle y feroit jamais, si on la laissoit
-à elle-même.&mdash;Mais ces mêmes raisons n'étoient-elles
-pas strictement applicables à mon
-frère Robert?</p>
-
-<p>A l'égard de l'intérêt, la question, je l'avoue,
-ne paroissoit pas si indécise au premier
-coup d'&oelig;il. En effet, toutes les fois que
-mon père prenoit la plume, et calculoit l'unique
-dépense de brûler, fossoyer et enclorre
-<i>Oxmoor</i>, et qu'il comparoit cette dépense
-au profit certain qu'il en retiroit,&mdash;le profit
-grossissoit tellement sous sa main, que vous
-auriez juré que toute autre considération alloit
-disparoître.&mdash;Il étoit clair qu'il recueilleroit,
-dès la première année, au moins cent
-mesures de raves à vingt livres,&mdash;une excellente
-récolte de froment l'année suivante;&mdash;et
-l'année d'après, cent (pour ne rien
-exagérer), mais, suivant toute vraisemblance,
-cent cinquante, sinon deux cents
-quartauts de poids et de fèves,&mdash;et ensuite
-des patates sans fin.&mdash;Mais alors, venant
-à penser que, pour manger des patates,
-il falloit se résoudre à laisser mon frère sans
-éducation, sa tête se troubloit derechef; et
-finalement le vieux gentilhomme étoit dans
-un tel état d'embarras, d'indécision et d'incertitude,
-comme il l'a souvent déclaré à
-mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus
-que ses talons, ce qu'il avoit à faire.&mdash;</p>
-
-<p>Il faut l'avoir éprouvé, pour concevoir quel
-tourment c'est pour un homme, de se sentir
-ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également
-pressans, et tous deux entièrement
-opposés.&mdash;Car sans compter le ravage qui
-en résulte nécessairement dans tout le système
-des nerfs, desquels la fonction, comme
-vous savez, est de conduire les esprits animaux,
-et les sucs les plus subtils, du c&oelig;ur
-à la tête, et de la tête au c&oelig;ur,&mdash;on ne
-sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte
-si terrible opère sur les parties plus solides
-et plus grossières, détruisant l'embonpoint,
-et anéantissant les forces du malheureux,
-qui flotte ainsi entre deux projets qui le contrarient.</p>
-
-<p>Mon père auroit infailliblement succombé
-sous ce malheur, comme il avoit pensé faire
-sous celui de mon nom de baptême, sans un
-nouvel accident qui vint heureusement à son
-secours.&mdash;Ce fut la mort de mon frère Robert.</p>
-
-<p>Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un
-homme? Une agitation perpétuelle!&mdash;un
-passage continuel d'un chagrin à un autre!&mdash;Munissez-vous
-contre un malheur, vous restez
-en prise à mille autres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br />
-<i>Chapitre des Choses.</i></h2>
-
-
-<p>Dès ce moment on doit me considérer
-comme l'héritier apparent de la famille Shandy,&mdash;et
-c'est proprement ici que commence
-l'histoire de ma vie et de mes opinions. Malgré
-toute ma diligence et mon empressement,
-je n'ai fait encore que préparer le terrein
-sur lequel doit s'élever l'édifice;&mdash;et je prévois
-que l'édifice qui s'élevera sera tel, que,
-depuis Adam, on n'en a jamais conçu ni
-exécuté un pareil.&mdash;</p>
-
-<p>Je veux reprendre haleine avant de commencer;
-et dans cinq minutes je jette ma
-plume au feu, et avec elle la petite goutte
-d'encre épaisse qui est restée au fond du
-cornet.&mdash;Mais dans ces cinq minutes j'ai dix
-choses à faire.&mdash;J'ai une chose à nommer,
-une chose à regretter, une à espérer, une
-à promettre, une à faire craindre;&mdash;j'ai une
-chose à supposer, une chose à déclarer, une
-à cacher, une à choisir, et une à demander.&mdash;Ce
-chapitre, donc, je le <i>nomme</i> le chapitre
-des choses;&mdash;et mon prochain chapitre, si
-je vis, sera mon chapitre sur les moustaches,
-afin de garder une sorte de liaison dans mes
-ouvrages.</p>
-
-<p>Et premièrement la chose que je <i>regrette</i>,
-c'est d'avoir été tellement pressé par la foule
-des événemens qui se sont trouvés devant
-moi, qu'il m'a été impossible, malgré tout
-le désir que j'en avois, de faire entrer dans
-cette partie de mon ouvrage les campagnes,
-et surtout les amours de mon oncle Tobie.&mdash;L'histoire
-en est si originale, si <i>cervantique</i>,
-que si je puis parvenir à lui faire opérer
-sur les autres cervelles les mêmes effets qu'elle
-produit sur la mienne, je réponds que, pour
-cela seul, mon livre fera son chemin dans
-le monde, beaucoup mieux que son maître
-ne l'a jamais fait.&mdash;O Tristram, Tristram!
-quel moment fortuné! amène-le seulement;
-et la réputation qui t'attend, comme auteur,
-effacera tous les malheurs que tu as éprouvés,
-comme homme; et tu triompheras d'un côté,
-si tu peux perdre de l'autre le souvenir et
-le sentiment de tes chagrins passés.</p>
-
-<p>Ne soyez pas surpris de l'impatience que
-je témoigne pour arriver à ces amours. C'est
-le morceau le plus exquis de toute mon histoire.&mdash;Et
-quand j'y serai parvenu, je serai
-peu délicat sur le choix des mots, et je m'embarrasserai
-peu des oreilles chatouilleuses qui
-pourroient s'en offenser. C'est la chose que
-j'avois à <i>déclarer</i>.&mdash;Mais jamais je n'aurai
-fini en cinq minutes!&mdash;La chose que <i>j'espère</i>,
-milords et messieurs, c'est que vous
-voudrez bien ne pas vous en choquer:&mdash;autrement,
-je pourrois bien vous donner de
-quoi vous choquer tout de bon. L'histoire
-de ma Jenny, par exemple.&mdash;Mais qu'est-ce
-que ma Jenny, et qu'est-ce que le bon et le
-mauvais côté d'une femme? C'est la chose
-que je veux <i>cacher</i>. Je vous le dirai dans
-le chapitre qui suivra celui des boutonnières,
-et pas une ligne plutôt.</p>
-
-<p>Maintenant, madame, la chose que j'ai à
-vous <i>demander</i>, c'est: comment va votre migraine?&mdash;mais
-ne me répondez point. Je suis
-sûr qu'elle est passée;&mdash;et quant à votre
-santé, je sais qu'elle est beaucoup meilleure.&mdash;On
-a beau dire, le vrai Shandéisme dilate
-le c&oelig;ur et les poumons; il facilite la circulation
-du sang et de tous les autres fluides,
-et fait mouvoir joyeusement et long-temps
-tous les ressorts de la vie.</p>
-
-<p>Si l'on me donnoit, comme à Sancho-Pança,
-un royaume à choisir, je ne chercherois ni
-la gloire ni les richesses; je demanderois un
-royaume où l'on rît du matin au soir.&mdash;Les
-passions bilieuses et mélancoliques, par
-le désordre qu'elles apportent dans le sang
-et dans les humeurs, sont ordinairement
-aussi contraires au corps politique qu'au corps
-humain. Mais comme l'habitude de la vertu
-peut seule les contenir et les vaincre:&mdash;«Seigneur,
-dirois-je à Dieu, faites que mes
-sujets soient toujours aussi sages qu'ils sont
-gais; et alors ils seront le peuple le plus
-heureux, et moi le plus heureux monarque
-de la terre.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br />
-<i>Préambule.</i></h2>
-
-
-<p>Sans ces deux vigoureux petits bidets, montés
-par ce fou de postillon qui me mena de
-Stilton à Stamford, l'idée ne m'en seroit jamais
-venue.&mdash;Nous allions comme le vent.&mdash;Il
-y avoit une côte de trois milles et demi:&mdash;nous
-touchions à peine la terre.&mdash;C'étoit
-le mouvement le plus rapide, le plus impétueux!
-il se communiquoit à ma cervelle.&mdash;Mon
-c&oelig;ur même y participoit.</p>
-
-<p>Tant de force et de vîtesse dans deux petites
-haridelles, confondoit tous les calculs
-de ma raison et de ma géométrie.&mdash;</p>
-
-<p>«Par le grand Dieu du jour! m'écriai-je,
-en regardant le soleil et lui tendant les bras,
-par la portière de ma chaise,&mdash;je fais v&oelig;u,
-en rentrant chez moi, de brûler tous mes
-livres, et de jeter la clef de mon cabinet
-d'étude quatre-vingt-dix pieds sous terre,
-dans le puits qui est derrière ma maison.»</p>
-
-<p>Le coche de Londres me confirma dans
-cette résolution.&mdash;Il suivoit le même chemin
-que nous, avançant à peine, et lourdement
-traîné par huit colosses qui le guindoient à
-pas lents au haut de la côte.&mdash;Il se traînoit
-sur notre piste, et nous étions déjà bien loin.&mdash;«Oui,
-je les brûlerai, m'écriai-je, je brûlerai
-jusqu'au dernier volume. Suivra le
-chemin battu qui voudra; je veux ou me
-frayer une nouvelle route, ou me tenir
-tranquille.»</p>
-
-<p>La plupart de nos auteurs ressemblent trop
-au coche de Londres.</p>
-
-<p>Dites moi, messieurs, compterons-nous
-toujours la quantité pour tout, et la qualité
-pour rien?</p>
-
-<p>Ferons-nous toujours de nouveaux livres,
-comme les apothicaires font de nouvelles
-drogues avec d'autres drogues toutes faites?</p>
-
-<p>Ne ferons-nous jamais que nous traîner sur
-la même piste?&mdash;toujours au même pas?&mdash;</p>
-
-<p>Passerons-nous éternellement notre vie à
-montrer les reliques des savans, comme les
-moines montrent les reliques des saints,&mdash;sans
-pouvoir en obtenir un seul miracle?</p>
-
-<p>Comment se fait-il que l'homme, dont la
-pensée s'élance jusques dans les cieux,&mdash;l'homme,
-la plus belle, la plus excellente
-et la plus noble des créatures,&mdash;le miracle
-de la nature, comme l'appelle Zoroastre,
-(dans son livre sur la nature de l'ame),&mdash;le
-miroir de la présence divine, selon Saint
-Chrysostôme,&mdash;l'image de Dieu, suivant
-Moyse,&mdash;le rayon de la divinité, comme
-dit Platon,&mdash;la merveille des merveilles,
-suivant Aristote; comment, dis-je, se fait-il,
-que l'homme se dégrade ainsi lui-même, en
-se vouant à une imitation servile?</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">O imitatores!</i> dit Horace&hellip; mais je ne
-m'abaisserai point aux mêmes invectives que
-lui.&mdash;Tout ce que je demanderois à Dieu,
-si cela peut se désirer sans péché, c'est que
-tout imitateur ou plagiaire anglois, françois
-ou irlandois, fût puni par le farcin, et renfermé
-dans un hôpital assez vaste pour les
-contenir tous.&mdash;C'est ce qui me conduit à
-l'affaire des moustaches; mais par quelle succession
-d'idées? en bonne foi, croyez-vous
-que je le sache?</p>
-
-
-<p class="c ugap"><i>Sur les Moustaches.</i></p>
-
-<p>De quoi diantre me suis-je avisé? quelle
-promesse étourdie! un chapitre sur les moustaches!
-le public ne le supportera jamais. C'est
-un public délicat.&mdash;Mais je n'avois jamais
-lu le fragment que voici; je ne le croyois
-pas aussi scabreux:&mdash;autrement, aussi sûrement
-que des nez sont des nez, et que des
-moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoyé
-de manière à ne pas rencontrer ce dangereux
-chapitre.</p>
-
-
-<p class="c ugap"><i>Fragment.</i></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&hellip; «Je crois que vous dormez
-un peu, ma belle dame,» dit le vieux gentilhomme,
-en lui serrant doucement la main
-comme il prononçoit le mot <i>moustache</i>.&mdash;«Changerons-nous
-de sujet? Gardez-vous-en
-bien, dit la vieille dame. Je vous écoute
-avec le plus grand plaisir.» Alors se penchant
-en arrière sur sa chaise, la tête appuyée
-sur le dossier, portant en même-temps
-ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir
-de gaze sur son visage, elle le pria de continuer.&mdash;Le
-vieux gentilhomme continua
-ainsi:</p>
-
-<p>Des <i>moustaches</i>! s'écria la reine de Navarre,
-en laissant tomber sa pelote de n&oelig;uds.&mdash;Oui,
-madame, des <i>moustaches</i>, dit la <i>Fosseuse</i>,
-en ramassant respectueusement les
-n&oelig;uds de la reine.</p>
-
-<p>La voix de la <i>Fosseuse</i> étoit naturellement
-douce et moëlleuse, mais cependant distincte
-et articulée; et chaque lettre du mot <i>moustaches</i>
-avoit frappé directement l'oreille de
-la reine de Navarre.&mdash;<i>Moustaches!</i> s'écria
-encore la reine, pouvant d'autant moins se
-persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit
-d'un de ses pages qu'elle voyoit tous les
-jours.&mdash;<i>Moustaches</i>, répéta la <i>Fosseuse</i> une
-troisième fois. J'ose assurer votre majesté,
-continua la fille d'honneur, en prenant vivement
-l'intérêt du page, que dans toute la
-Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier
-qui possède une aussi belle paire&hellip; De quoi?
-s'écria Marguerite en souriant.&mdash;De <i>moustaches</i>,
-dit la <i>Fosseuse</i> avec une modestie
-infinie.</p>
-
-<p>Le mot tint bon, malgré l'usage indiscret
-que la <i>Fosseuse</i> venoit d'en faire; et on continua
-de s'en servir dans la meilleure compagnie
-du petit royaume de Navarre.</p>
-
-<p>La <i>Fosseuse</i> l'avoit déjà prononcé, non-seulement
-devant la reine, mais en plusieurs
-autres occasions à la cour; et toujours avec
-un accent qui renfermoit quelque chose de
-mystérieux. Ce genre devoit parfaitement
-réussir à la cour de Marguerite, qui, dans
-ce temps-là, étoit, comme on sait, un mélange
-de galanterie et de dévotion.&mdash;Le
-mot <i>moustaches</i> fit donc une espèce de fortune,
-ou du moins il gagna justement autant
-qu'il perdit.&mdash;Le clergé fut pour lui, les
-laïques contre,&mdash;et les femmes&hellip; se partagèrent.</p>
-
-<p>Il y avoit dans ce temps-là à la cour de
-Navarre un jeune marquis <i>de Croix</i>, officier
-des gardes de la reine, qui, par sa mine,
-sa taille et sa tournure, se faisoit remarquer
-des filles d'honneur, et attiroit leur attention
-vers la terrasse, devant la porte du palais où
-la garde se montoit.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> fut la première qui
-en devint éprise.&mdash;La <i>Battarelle</i> suivit.&mdash;C'étoit
-le plus beau temps pour faire l'amour,
-dont on ait gardé le souvenir en Navarre.&mdash;Le
-jeune <i>de Croix</i> faisoit toutes les conquêtes
-qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la
-tête à la <i>Guyol</i>, à la <i>Maronnette</i>, à la <i>Sabatiere</i>,
-à toutes en un mot, excepté à la
-<i>Rebours</i> et à la <i>Fosseuse</i>.&mdash;Celles-ci savoient
-à quoi s'en tenir sur son compte. <i>De Croix</i>
-avoit donné mince opinion de lui à la <i>Rebours</i>
-dans une occasion essentielle; et la <i>Rebours</i>
-avoit tout dit à la <i>Fosseuse</i>, dont elle étoit
-l'amie inséparable.</p>
-
-<p>La reine de Navarre étoit assise un soir
-avec ses dames à une fenêtre qui faisoit face
-à la porte du palais, comme <i>de Croix</i> traversoit
-la cour.&mdash;Qu'il est beau! dit la <i>Beaussiere</i>.&mdash;Qu'il
-a bon air! dit la <i>Battarelle</i>.&mdash;Qu'il
-est bien fait! dit la <i>Guyol</i>.&mdash;Montrez-moi,
-dit la <i>Maronnette</i>, un officier de la garde à
-cheval qui ait deux jambes comme celles-là!&mdash;ou
-qui s'en serve si bien! dit la <i>Sabatiere</i>.&mdash;Mais
-il n'a pas de <i>moustaches</i>! s'écria la
-<i>Fosseuse</i>.&mdash;Oh! pas l'apparence, dit la
-<i>Rebours</i>.</p>
-
-<p>La reine s'en alla droit à son oratoire,
-pour méditer sur ce texte.&mdash;Elle y rêva tout
-le long de la galerie.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, dit-elle
-en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut
-dire la <i>Fosseuse</i> avec ses <i>moustaches</i>?</p>
-
-<p>Toutes les filles d'honneur se retirèrent à
-l'instant dans leurs chambres.&mdash;Des <i>moustaches</i>!
-dirent-elles en elles-mêmes, en fermant
-leur porte au verrou.</p>
-
-<p>Madame <i>de Carnavalette</i> prit son chapelet.
-On ne l'auroit pas soupçonnée sous son grand
-capuchon.&mdash;De saint Antoine à sainte Ursule,
-il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui
-n'eût des <i>moustaches</i>.&mdash;Saint François, saint
-Dominique, saint Benoît, saint Basile, sainte
-Brigitte, tous avoient des <i>moustaches</i>.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> brouilla toutes ses
-idées à force de commentaires. Elle monta
-sur son palefroi, et se fit suivre par son page.&mdash;Un
-régiment vint à défiler&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>«Un denier, un seul denier! cria l'ordre
-de la Merci;&mdash;secourez ces pauvres captifs,
-qui gémissent loin de vous, et qui
-tournent les yeux vers le ciel et vers vous,
-pour obtenir leur rachat.»</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>«Ayez pitié du malheureux, ma bonne
-dame, dit un vieillard vénérable à cheveux
-blancs, tenant dans ses mains desséchées
-une petite tasse de bois cerclée de fer;&mdash;je
-demande pour l'infortuné,&mdash;pour une
-prison,&mdash;pour un hôpital.&mdash;Ma bonne
-et charitable princesse, c'est pour un
-vieillard,&mdash;pour des noyés,&mdash;pour des
-brûlés.&mdash;J'appelle Dieu et tous ses anges
-à témoin.&mdash;C'est pour couvrir celui qui
-est nu,&mdash;pour rassasier celui qui a faim,&mdash;pour
-soulager celui qui est malade et
-affligé.»</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>Un parent dans la misère se prosterna jusqu'à
-terre.&mdash;</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>Il courut tête nue à côté du palefroi, en
-la priant, en la conjurant par les premiers
-liens de l'amitié, de l'alliance, de la parenté.&mdash;«Ma
-cousine, ma s&oelig;ur, ma tante, ma
-mère,&mdash;au nom de la vertu, pour l'amour
-de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour
-de Jésus-Christ, souvenez-vous de
-moi, ayez pitié de moi!»&mdash;</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.
-Elle s'arrêta à la fin.&mdash;Prenez mes <i>moustaches</i>,
-dit-elle à son page.&mdash;Le page prit
-son palefroi.&mdash;Elle mit pied à terre sur la
-terrasse.</p>
-
-<p>Quand la cour fut rassemblée le soir, ce
-fut à qui parleroit, ou plutôt à qui ne parleroit
-pas des <i>moustaches</i>. La <i>Fosseuse</i> tira
-une aiguille de sa tête, et se mit à dessiner
-le contour d'une petite moustache sur un
-côté de sa lèvre supérieure, et remit l'aiguille
-à la <i>Rebours</i>.&mdash;La <i>Rebours</i> secoua la tête.&mdash;Madame
-<i>de Carnavalette</i> soupira: c'étoit
-elle qui avoit donné des <i>moustaches</i> à sainte
-Brigitte.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> toussa trois fois
-dans son manchon.&mdash;La <i>Guyol</i> sourit.&mdash;Fi!
-dit madame <i>de Beaussiere</i>.&mdash;La reine
-de Navarre comprit enfin l'énigme, et passa
-son doigt sur ses yeux, avec un geste qui
-vouloit dire: je vous entends bien.</p>
-
-<p>«Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame,
-en soulevant sa gaze, et regardant le vieux
-gentilhomme.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ce que vous entendez vous-même, répondit
-le vieux gentilhomme;» et il continua
-de lire.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes ces conversations, loin d'être
-favorables au mot <i>moustaches</i>, préparoient
-sa ruine. La <i>Fosseuse</i> lui avoit porté le premier
-coup;&mdash;il s'étoit pourtant soutenu,
-et pendant quelques mois il fit une assez belle
-résistance;&mdash;mais, au bout de ce terme, le
-jeune marquis <i>de Croix</i> ayant été forcé de
-quitter la Navarre, faute de <i>moustaches</i>, le
-mot devint bientôt indécent, et ne tarda pas
-à être entièrement hors d'usage.</p>
-
-<p>Les meilleurs termes du meilleur langage
-de la meilleure compagnie peuvent être exposés
-à la même disgrace. Il ne faut qu'un
-esprit mal-fait pour exciter tous les esprits.&mdash;Le
-curé d'Estelle écrivit dans le temps un
-gros livre sur les équivoques, afin de prémunir
-les Navarrois contre leur danger.</p>
-
-<p>«Tout le monde ne sait-il pas, dit le curé
-d'Estelle à la fin de son ouvrage, que les
-<i>nez</i> ont éprouvé, il y a quelques siècles,
-dans la plus grande partie de l'Europe, le
-même sort que les <i>moustaches</i> éprouvent
-aujourd'hui dans le royaume de Navarre?
-Le mal, à la vérité, ne s'étendit pas alors
-plus loin.&mdash;Mais les <i>oreilles</i> n'ont-elles
-pas couru depuis le même risque?&mdash;Vingt
-autres mots différens, les <i>hauts-de-chausse</i>,
-les <i>fichus</i>, les <i>boutonnieres</i>, le nom même
-qu'on donne à nos chevaux de poste,&mdash;ne
-sont-ils pas encore au moment de leur
-ruine?&mdash;La chasteté, par sa nature, la
-plus douce des vertus, la chasteté, si vous
-lui laissez une liberté absolue, deviendra
-la plus tyrannique des passions.</p>
-
-<p>»Que vos c&oelig;urs cessent d'être corrompus,
-s'écrioit le curé d'Estelle; et vos oreilles ne
-trouveront plus d'expressions indécentes.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br />
-<i>Peine perdue.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père étoit occupé à calculer les frais
-de poste du voyage de mon frère Robert, de
-Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment
-même qu'il reçut la lettre qui lui apportoit
-la nouvelle de sa mort.&mdash;C'étoit un voyage
-à tous égards bien malencontreux, et dont
-mon père avoit bien de la peine à venir à
-bout.&mdash;Il l'avoit cependant à-peu-près achevé,
-quand Obadiah ouvrit brusquement la porte
-pour lui dire qu'il n'y avoit plus de levure
-dans la maison.&mdash;«Monsieur veut-il, demanda
-Obadiah, que je prenne demain
-de grand matin le cheval de carosse, et
-que j'en aille chercher?&mdash;De tout mon
-c&oelig;ur, dit mon père sans interrompre son
-voyage; prends le cheval de carrosse et
-laisse-moi en repos.&mdash;Mais, dit Obadiah,
-il lui manque un fer.»&mdash;</p>
-
-<p>«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle
-Tobie!&mdash;Et bien, dit brusquement mon
-père, prends l'écossois.&mdash;Il ne veut pas
-souffrir la selle, dit Obadiah.&mdash;Je crois
-qu'il a le diable au corps, dit mon père:
-prends donc le patriote, et ferme la porte.&mdash;Le
-patriote est vendu, dit Obadiah.&mdash;Vendu,
-s'écria mon père!&mdash;Voilà de vos
-tours, monsieur le drôle, continua-t-il,
-en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le
-visage tourné vers mon oncle Tobie!&mdash;Monsieur
-doit se rappeler, dit Obadiah,
-qu'il m'a ordonné de le vendre au mois
-d'avril dernier.&mdash;Eh bien, s'écria mon
-père, pour votre peine, vous irez à pied.&mdash;C'est
-tout ce que je demandois, dit
-Obadiah en fermant la porte.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ah! quel tourment, dit mon père!»</p>
-
-<p>Et il reprenoit déjà son calcul, quand
-Obadiah vint encore l'interrompre.&mdash;«Comment
-Monsieur veut-il que j'aille à pied,
-dit Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»&mdash;</p>
-
-<p>Jusques-là mon père, qui avoit devant lui
-une carte de <i>Samson</i>, et un livre de poste,
-avoit gardé trois doigts sur la tête de son
-compas, dont une pointe étoit posée sur
-Nevers. C'étoit la dernière poste pour laquelle
-il eût payé; et il se proposoit de
-reprendre de là son calcul et son voyage,
-aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.&mdash;Mais
-il ne put tenir à cette seconde entrée
-d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour mettre
-tout le pays sous l'eau.&mdash;Il laissa aller son
-compas,&mdash;ou plutôt, avec un mouvement
-de colère, il le jeta sur la table; et alors tout
-ce qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir
-à Calais comme bien d'autres, aussi sage
-qu'il en étoit parti.</p>
-
-<p>Enfin quand la lettre fatale arriva, mon
-père, à l'aide de son compas, d'enjambées
-en enjambées, étoit revenu à ce même gîte
-de Nevers.&mdash;Il fit signe à mon oncle Tobie
-de voir ce que contenoit la lettre.&mdash;«Avec
-votre permission, monsieur Samson,»
-s'écria mon père, en frappant la table tout
-au travers de Nevers avec son compas,&mdash;«il
-est dur, monsieur Samson, pour un
-gentilhomme anglois et pour son fils, d'être
-ramenés deux fois dans un jour à une bicoque
-comme Nevers.&mdash;Qu'en penses-tu,
-Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?&mdash;A
-moins, dit mon oncle Tobie, que ce
-ne soit une ville de garnison; car en ce
-cas&hellip; mon père sourit.&mdash;Lis, lis cette
-lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»&mdash;et
-tenant toujours son compas sur Nevers
-d'une main, et son livre de poste de l'autre,
-lisant d'un &oelig;il, écoutant d'une oreille, et
-les deux coudes appuyés sur la table, il attendit
-que mon oncle Tobie eût achevé la
-lettre qu'il lisoit entre ses dents&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle
-Tobie!&mdash;Qui? quoi? s'écria mon père.&mdash;Mon
-neveu, dit mon oncle Tobie.&mdash;Comment!
-mon fils! sans permission! sans
-argent! sans gouverneur!&mdash;Hélas, mon
-cher frère! il est mort, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Mort! s'écria mon père, sans
-avoir été malade?&mdash;Le pauvre garçon!
-dit mon oncle Tobie, en baissant la voix,
-et avec un profond soupir!&mdash;le pauvre
-garçon! il a bien été assez malade, puisqu'il
-en est mort.»</p>
-
-<p>Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine
-apprit la mort de Germanicus, ne pouvant
-modérer la violence de sa douleur, elle quitta
-brusquement son ouvrage.&mdash;Mon père, au
-contraire, frappa une seconde fois de son
-compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort
-que la première.&mdash;Quels effets différens
-produits par la même cause! et mêlez-vous
-après cela de raisonner sur l'histoire.</p>
-
-<p>Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon
-avis, un chapitre particulier.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br />
-<i>Pensées sur la Mort.</i></h2>
-
-
-<p>C'est un des moralistes anciens,&mdash;Platon,
-Plutarque, ou Sénèque, Xénophon, ou Epictète,
-Théophraste, ou Lucien,&mdash;ou quelqu'un
-d'une date plus moderne,&mdash;Cardan
-ou Budæus, Pétrarque ou Stelle, peut-être
-même est-ce quelque père de l'église,&mdash;Saint-Augustin,
-Saint-Cyprien ou Saint-Bernard;&hellip;
-mais enfin c'est un de ceux-là qui
-nous apprend, qui nous assure qu'il existe
-en nous je ne sais quel penchant naturel et
-irrésistible, lequel nous porte à pleurer la
-mort de nos amis et de nos enfans.&mdash;Celui-là,
-quel qu'il soit, connoissoit bien le c&oelig;ur
-humain.</p>
-
-<p>Et Sénèque a dit quelque part, que de pareils
-chagrins se dissipoient mieux par la
-voie des larmes, que par toute autre.</p>
-
-<p>Aussi trouvons-nous que David a pleuré
-son fils Absalon,&mdash;Adrien son Antinoüs,&mdash;Niobé
-ses enfans,&mdash;et qu'Apollodore et
-Criton ont tous deux versé des larmes pour
-Socrate avant sa mort.</p>
-
-<p>Mon père ne prit exemple ni sur les anciens,
-ni sur les modernes, et se gouverna
-d'une façon toute particulière.</p>
-
-<p>On vient de voir que les Hébreux pleuroient
-ainsi que les Romains.&mdash;On prétend que les
-Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction;&mdash;les
-Allemands, dit-on, s'enivrent;&mdash;et
-l'on sait que les Anglois se pendent.&mdash;Mon
-père ne pleura, ni ne s'endormit,
-ni ne s'enivra, ni se pendit;&mdash;il ne jura,
-ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanta,
-ni ne siffla:&mdash;que fit-il donc de sa douleur?</p>
-
-<p>Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser.&mdash;Mais
-souffrez, monsieur, que j'insère ici
-une petite histoire.</p>
-
-<p>Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullie,
-il n'écouta d'abord que son c&oelig;ur, et modula
-sa voix sur la voix de la nature.&mdash;<i>O ma
-Tullie!</i> s'écrioit-il, <i>ô ma fille! mon enfant! O
-dieux!&mdash;dieux! j'ai perdu ma Tullie!&mdash;Partout
-je crois voir encore ma Tullie. Je
-crois l'entendre;&mdash;je crois lui parler.</i>&mdash;Mais
-dès qu'il eut ouvert les trésors de la
-philosophie, dès qu'elle lui eut appris la
-quantité de choses excellentes qu'il y avoit
-à dire sur ce sujet,&mdash;on ne sauroit croire,
-dit ce grand orateur, combien, en un instant,
-je me trouvai heureux et consolé.</p>
-
-<p>Mon père étoit aussi vain de son éloquence,
-que Cicéron pouvoit l'être de la sienne; et
-je commence à croire qu'il avoit raison.&mdash;L'éloquence
-étoit en vérité son fort;&mdash;c'étoit
-son foible aussi.&mdash;Son fort; car la nature
-l'avoit fait naître éloquent.&mdash;Son foible;
-car il en étoit dupe à toute heure.</p>
-
-<p>Excepté dans ce qui contrarioit trop fort
-ses systèmes, dès que mon père trouvoit
-une occasion de déployer ses talens, ou de
-dire quelque chose de sage, de spirituel ou
-de fin, il étoit souverainement heureux.&mdash;Un
-événement agréable qui ne lui laissoit
-rien à dire, ou un événement fâcheux sur
-lequel il trouvoit à parler, revenoient à-peu-près
-au même pour lui.&mdash;Bien plus, si l'accident
-n'étoit que comme cinq, et le plaisir
-de parler comme dix, mon père y gagnoit
-moitié pour moitié, et préféroit l'accident.</p>
-
-<p>Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement
-sembleroit contradictoire dans le caractère
-de mon père.&mdash;Il expliquera comment,
-dans les petites impatiences qui naissoient
-des négligences inévitables, ou des étourderies
-de ceux qui le servoient, sa colère, ou
-plutôt la durée de sa colère, étoit toujours
-à rebours de toutes les conjectures.</p>
-
-<p>Il avoit une petite jument favorite, dont
-il souhaitoit beaucoup d'avoir de la race.
-Il l'avoit confiée à un très-beau cheval arabe,
-et il avoit destiné à son usage le poulain
-qui devoit en naître.&mdash;Mon père étoit ardent
-dans ses projets. Tous les jours il parloit de
-son cheval futur avec une confiance, une
-sécurité aussi entières, que s'il eût été déjà
-dressé, bridé, sellé, et devant sa porte tout
-prêt à être monté.&mdash;Il défioit d'avance mon
-oncle Tobie à la course.&mdash;Au bout du terme,
-la jument fit un mulet, et le plus laid mulet
-qu'il y eût en son espèce.</p>
-
-<p>Il y avoit sûrement de la faute d'Obadiah.&mdash;Ma
-mère et mon oncle Tobie s'attendoient
-que mon père alloit l'exterminer, et que
-sa colère et ses lamentations n'auroient point
-de fin.&mdash;«Regardez, coquin que vous êtes,
-s'écrioit mon père, en montrant le mulet;&mdash;regardez
-ce que vous avez fait.&mdash;Ce n'est
-pas moi, dit Obadiah.&mdash;Eh! qu'en sais-je?
-répliqua mon père.»&mdash;</p>
-
-<p>Le triomphe étincela dans les yeux de mon
-père à cette repartie; tout son visage s'épanouit;
-et Obadiah n'en entendit plus reparler.</p>
-
-<p>&mdash;Revenons à la mort de mon frère.&mdash;</p>
-
-<p>La philosophie a beaucoup de belles choses
-à dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin
-sur la mort.&mdash;Mais comme elles se
-jetoient toutes à-la-fois dans la tête de mon
-père, l'embarras auroit été de bien choisir,
-et d'en faire un tout également pompeux et
-bien assorti.&mdash;Mon père les prit comme
-elles vinrent.</p>
-
-<p>«Tout doit mourir, mon cher frère.&mdash;C'est
-un accident inévitable.&mdash;C'est le premier
-statut de la grande charte.&mdash;C'est
-une loi éternelle du parlement.&mdash;Tout doit
-mourir.</p>
-
-<p>»Si mon fils n'étoit pas mort, ce seroit
-le cas de s'étonner,&mdash;et non pas de ce qu'il
-est mort.</p>
-
-<p>»Les monarques et les princes dansent
-le même branle que nous.</p>
-
-<p>»Mourir est la grande dette et le tribut
-qu'il faut payer à la nature. Les tombes et
-les monumens, destinés à perpétuer notre
-mémoire, le paient eux-mêmes; et les pyramides,
-les plus orgueilleuses de toutes celles
-que l'art et les richesses ont élevées, ont aujourd'hui
-perdu leur sommet, et n'offrent
-plus au voyageur qu'un amas de débris mutilés.&mdash;(Mon
-père trouvoit qu'il s'exprimoit
-avec facilité, et poursuivit.) Les cités et les
-villes, les provinces et les royaumes, n'ont-ils
-pas leurs périodes?&mdash;Et ne viennent-ils
-pas eux-mêmes à décliner, quand les principes
-et les pouvoirs, qui, au commencement
-les cimentèrent et les réunirent, ont achevé
-leurs évolutions?&mdash;</p>
-
-<p>»Frère Shandy, dit mon oncle Tobie,
-quittant sa pipe au mot <i>évolutions</i>&hellip;&mdash;<i>révolutions</i>,
-j'ai voulu dire, reprit mon père.&mdash;Par
-le ciel! frère Tobie, j'ai voulu dire
-<i>révolutions</i>.&mdash;<i>Evolutions</i> n'a pas de sens.&mdash;Il
-a plus de sens que vous ne croyez, dit
-mon oncle Tobie.&mdash;Mais, s'écria mon père,
-il n'y a du moins pas de sens à couper le
-fil d'un pareil discours, et dans une pareille
-occasion.&mdash;De grâce, frère Tobie, continua-t-il
-en lui prenant la main, je t'en prie,
-frère,&mdash;je t'en prie, ne m'interromps pas
-dans cette crise.&mdash;Mon oncle Tobie remit
-sa pipe dans sa bouche.</p>
-
-<p>»Où sont Troye et Micènes, et Thèbes
-et Délos, et Persépolis et Agrigente? continua
-mon père, en ramassant son livre de poste
-qu'il avoit laissé tomber.&mdash;Que sont devenues,
-frère Tobie, Ninive et Babylone, Cizicum
-et Mitilène? Les plus belles villes qu'ait
-jamais éclairées le soleil, maintenant ne sont
-plus;&mdash;leurs noms seulement sont demeurés;
-et ceux-ci, (car déjà plusieurs d'entre eux
-s'écrivent incorrectement), s'en vont eux-mêmes
-par lambeaux; et dans le laps du
-temps ils seront oubliés et enveloppés avec
-toutes choses dans la nuit éternelle.&mdash;Le
-monde lui-même, frère Tobie, le monde
-lui-même finira.</p>
-
-<p>»A mon retour d'Asie, dans ma traversée
-d'Egine à Mégare,&mdash;(dans quel temps donc?
-pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux
-autour de moi.&mdash;Egine restoit derrière, Mégare
-étoit devant, Pirée à main droite, et
-Corinthe à main gauche.&mdash;Que de villes
-jadis florissantes, et maintenant couchées
-dans la poussière!&mdash;Hélas! hélas! dis-je en
-moi-même, quel homme pourrait permettre
-à son ame de se troubler pour la perte d'un
-enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement
-ensevelies?&mdash;Ressouviens-toi, me
-dis-je encore à moi-même, ressouviens-toi
-que tu es homme.»</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie ne s'aperçut pas que ce
-dernier paragraphe étoit l'extrait d'une lettre,
-que Servius Sulpicius écrivoit à Cicéron, pour
-le consoler de la mort de sa fille.&mdash;Mon
-bon oncle étoit aussi peu versé dans les fragmens
-de l'antiquité, que dans toute autre
-branche de littérature;&mdash;et comme mon père,
-dans le temps de son commerce de Turquie,
-avoit fait trois ou quatre voyages au Levant,
-mon oncle Tobie conclut tout naturellement
-qu'il avoit poussé ses courses jusqu'en Asie
-par l'Archipel; et de-là sa traversée d'Egine
-à Mégare, et le reste.</p>
-
-<p>Cette conjecture n'avoit rien d'étrange, et
-tous les jours un critique entreprenant bâtit
-bien d'autres histoires sur de pires fondemens.&mdash;«Et
-je vous prie, frère, dit mon
-oncle Tobie, quand mon père eut fini,&mdash;je
-vous prie, dit-il, en appuyant le bout de
-sa pipe sur la main de mon père;&mdash;en
-quelle année de notre Seigneur cela s'est-il
-passé?&mdash;Innocent! dit mon père, c'étoit
-quarante ans avant Jésus-Christ.»</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions
-à faire, ou que son frère étoit le juif-errant,
-ou que le malheur avoit dérangé sa
-cervelle.&mdash;Puisse le Seigneur, Dieu du ciel
-et de la terre, le protéger et le guérir! dit
-mon oncle Tobie, en priant en silence pour
-mon père, avec les larmes aux yeux.</p>
-
-<p>Mon père attribua ces larmes au pouvoir
-de son éloquence, et poursuivit sa harangue
-avec un nouveau courage.</p>
-
-<p>«Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande
-différence que l'on s'imagine entre le bien et
-le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant,
-n'étoit pas propre à guérir les soupçons de
-mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse,
-le chagrin, la maladie, la misère et le malheur
-sont le cortége ordinaire de la vie.&mdash;Grand
-bien leur fasse! dit en lui-même mon
-oncle Tobie.</p>
-
-<p>»Mon fils est mort!&mdash;il ne pouvoit mieux
-faire. Il a jeté l'ancre à propos au milieu de
-la tempête.</p>
-
-<p>»Mais il nous a quittés pour jamais.&mdash;Eh
-bien! il a échappé à la main du barbier,
-avant d'être chauve;&mdash;il a quitté la fête,
-avant d'être repu,&mdash;le banquet, avant d'être
-ivre.</p>
-
-<p>»Les Thraces pleuroient quand un enfant
-venoit au monde&hellip; (Ma foi! dit mon oncle
-Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal;
-témoin la naissance de Tristram). Et ils se
-réjouissoient quand un homme mouroit.&mdash;Ils
-avoient raison. La mort ouvre la porte
-à la renommée, et la ferme à l'envie.&mdash;Elle
-brise les chaînes du captif; il a rempli sa
-tâche: il est libre.</p>
-
-<p>»Montrez-moi un homme qui connoisse
-la vie, et qui craigne la mort; et je vous
-montrerai un prisonnier qui craint sa liberté.</p>
-
-<p>»Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne
-sont que des maladies.&mdash;Ne vaudroit-il pas
-mieux en effet n'avoir pas faim, que d'être
-forcé de manger?&mdash;n'avoir pas soif, que
-d'être forcé de boire?</p>
-
-<p>»Ne vaudroit-il pas mieux être tout d'un
-coup délivré des soucis, de la fièvre, de
-l'amour, de la goutte, et de tous les autres
-maux de la vie, que d'être comme un voyageur,
-qui arrive fatigué tous les soirs à son
-auberge, forcé d'en repartir tous les matins?»</p>
-
-<p>»Ce sont les gémissemens et les convulsions,
-frère Tobie, ce sont les larmes qu'on
-verse dans la chambre d'un malade, ce sont
-les médecins, les prêtres, et tout l'appareil
-de la mort, qui rendent la mort effrayante.
-Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?</p>
-
-<p>»&mdash;Elle est préférable dans une bataille,
-dit mon oncle Tobie. Il n'y a là ni cercueil,
-ni silence, ni deuil, ni pompe funèbre. Elle
-est réduite à rien.&mdash;</p>
-
-<p>»Préférable dans une bataille! mon cher
-frère Tobie, dit mon père en souriant. (Il
-avoit entiérement oublié mon frère Robert).
-Va, elle n'est mauvaise nulle part.&mdash;Car
-enfin, frère Tobie, remarque bien.&mdash;Tant
-que nous sommes, la mort n'est pas encore;
-et, quand elle est, nous ne sommes plus.»
-Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner
-la proposition. Mais l'éloquence de mon père
-étoit trop rapide pour s'arrêter par aucune
-considération. Il entraîna les idées de mon
-oncle Tobie malgré lui.</p>
-
-<p>»Pour nous affermir dans notre mépris de
-la mort, continua mon père, il est à propos
-de remarquer le peu d'altération que ses approches
-ont produit dans les grands hommes.»</p>
-
-<p>»Vespasien mourut sur sa chaise percée,
-en disant un bon mot;&mdash;Galba, en prononçant
-une maxime;&mdash;Septime Sévère, en
-faisant un compliment.&mdash;</p>
-
-<p>»J'espère qu'il étoit sincère, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;C'étoit à sa femme, dit mon père.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br />
-<i>Nouveau genre de mort.</i></h2>
-
-
-<p>«Et finalement,&mdash;car de toutes les
-anecdotes que l'histoire peut fournir sur ce
-sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante,
-elle couronne toutes les autres.</p>
-
-<p>»Cornélius Gallus le préteur&hellip; Mais j'ose
-assurer, frère Tobie, que vous l'avez lu.&mdash;J'ose
-assurer que non, dit mon oncle Tobie.&mdash;Eh
-bien, dit mon père, il mourut dans les
-bras d'une femme.&mdash;</p>
-
-<p>»Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'étoit
-de la sienne, il n'y avoit pas de péché.&mdash;Ma
-foi! dit mon père, c'est plus que je n'en sais.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br />
-<i>Ma mère est aux écoutes.</i></h2>
-
-
-<p>Ma mère traversoit le corridor vis-à-vis
-la porte de la salle, au moment où mon père
-prononçoit le mot femme. Il étoit assez simple
-qu'elle en fût frappée; et elle ne douta point
-qu'elle ne fût le sujet de la conversation. Elle
-mit donc un doigt en travers sur sa bouche,
-retint sa respiration; et par une inflexion
-du cou, alongeant et baissant la tête, non
-pas vis-à-vis la porte, mais de côté, de sorte
-que son oreille se trouvoit sur la fente, elle
-se mit à écouter de tout son pouvoir.</p>
-
-<p>L'esclave qui écoute, avec la déesse du
-silence derrière lui, n'auroit pu fournir une
-plus belle idée à un artiste.</p>
-
-<p>Je vais la laisser dans cette attitude pendant
-cinq minutes, jusqu'à ce que j'aie ramené
-les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin
-Thoiras ramène les affaires de l'église) au
-même point.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br />
-<i>Parallèle de deux Orateurs.</i></h2>
-
-
-<p>A proprement parler, l'intérieur de notre
-famille étoit une machine simple, et composée
-d'un petit nombre de roues. Mais ces
-roues étoient mises en mouvement par tant
-de ressorts différens, elles agissoient l'une
-sur l'autre avec une telle variété de principes
-et d'impulsions étranges, que la machine,
-quoique simple, avoit tout l'honneur et même
-les avantages d'une machine compliquée.&mdash;On
-pouvoit y remarquer presque autant de
-mouvemens particuliers, que dans la mécanique
-intérieure d'une pendule à secondes.</p>
-
-<p>Parmi ces mouvemens il y en avoit un,
-et c'est celui dont je parle, qui peut-être
-n'étoit pas, à tout prendre, aussi singulier
-que beaucoup d'autres; mais dont l'effet étoit
-tel, qu'il ne pouvoit se passer dans le sallon
-aucune motion, querelle, harangue, dialogue,
-projet, ou dissertation, que sur le champ il
-n'y en eût la copie, le pendant, la parodie,
-dans la cuisine.</p>
-
-<p>Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes
-les fois que quelque message extraordinaire
-ou quelque lettre arrivoit au sallon,&mdash;ou
-que l'entrée d'un domestique sembloit interrompre
-la conversation, et qu'on avoit
-l'air d'attendre qu'il fût sorti pour la continuer,&mdash;ou
-que l'on appercevoit quelque apparence
-de nuage sur le front de mon père
-ou de ma mère;&mdash;enfin, dès que l'on supposoit
-que l'affaire qui se traitoit dans le
-sallon valoit la peine qu'on l'écoutât, la règle
-étoit de ne pas fermer entièrement la porte,
-et de la laisser tant soit peu entr'ouverte,&mdash;de
-trois ou quatre lignes seulement,&mdash;précisément
-comme ma mère la trouva en
-passant dans le corridor.&mdash;Le mauvais état
-des gonds, (état auquel on se donnoit bien
-de garde de remédier) servoit de prétexte
-et d'excuse à cette man&oelig;uvre, laquelle se
-répétoit aussi souvent qu'il étoit nécessaire.&mdash;On
-laissoit donc un passage, non pas
-aussi large à la vérité que celui des Dardanelles,
-mais suffisant pour qu'on pût apprendre
-par ce moyen tout ce qu'il étoit intéressant
-de savoir, et éviter par-là à mon père l'embarras
-de gouverner lui-même sa maison.&mdash;</p>
-
-<p>Ma mère en profita dans cette occasion.&mdash;Obadiah
-en avoit fait autant, après avoir laissé
-sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle
-de mon frère.&mdash;De sorte qu'avant que
-mon père fût revenu de sa surprise, et eût
-commencé sa harangue,&mdash;Trim, debout
-dans la cuisine, s'étoit mis à pérorer sur
-le même sujet.</p>
-
-<p>Il y a tel curieux, de ceux qui aiment à
-observer la nature, qui, s'il eût eu en sa
-possession toutes les richesses de Job, en
-auroit donné la moitié avec plaisir, pour
-entendre le caporal Trim et mon père, deux
-orateurs si opposés par leur nature et leur
-éducation, haranguer sur la même tombe.</p>
-
-<p>Mon père, homme prodigieusement instruit,
-à l'aide d'une mémoire sûre et d'une
-lecture immense, à qui tous les grands philosophes
-de l'antiquité étoient familiers,
-citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète.&mdash;</p>
-
-<p>Le caporal,&mdash;avec rien,&mdash;ne se souvenant
-de rien,&mdash;n'ayant rien lu que son livre de
-revue,&mdash;et n'ayant de grands noms à citer,
-que ceux qui étoient contenus dans le contrôle
-de sa compagnie.&mdash;</p>
-
-<p>L'un, procédant de période en période,
-par métaphore et par allusion, et frappant
-l'imagination de l'auditeur, comme doit faire
-tout bon orateur, par l'agrément et les charmes
-de ses peintures et de ses images.&mdash;</p>
-
-<p>L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore
-ni allusion, sans aucune ressource
-de l'art, instruit par la nature, conduit par
-la nature, alloit droit devant lui comme la
-nature le menoit;&mdash;et la nature le menoit
-au c&oelig;ur.&mdash;O Trim! si le ciel eût voulu que
-tu eusses un meilleur historien&hellip; s'il l'eût
-voulu&hellip; ton historien auroit roulé carosse.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br />
-<i>Trim monte en chaire.</i></h2>
-
-
-<p>«Notre jeune maître est mort à Londres,
-dit Obadiah.»</p>
-
-<p>Une robe de chambre de satin vert de ma
-mère, qui avoit déjà été décrassée deux fois,
-fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah
-excita dans l'esprit de Suzanne.&mdash;«Eh
-bien, dit Suzanne, nous allons tous être en
-deuil.»</p>
-
-<p>Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que
-tu manques l'occasion d'écrire un si beau
-chapitre sur l'imperfection des mots?&mdash;Le
-mot <i>deuil</i>, quoique prononcé par Suzanne
-elle-même, manqua son objet, et n'excita
-pas en elle une seule idée teinte de noir ou
-de gris.&mdash;Tout étoit vert; elle ne voyoit
-que la robe de chambre de satin vert.</p>
-
-<p>«Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!»
-s'écria Suzanne; et déjà elle voyoit défiler
-toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession!&mdash;son
-damas rouge,&mdash;ses toiles de
-Perse,&mdash;ses lustrines jaunes et blanches,&mdash;son
-taffetas brun,&mdash;ses bonnets de dentelle,&mdash;ses
-manteaux de lit et ses consolantes
-jupes de dessous.&mdash;Elle n'oublioit pas un
-chiffon. «Non, disoit Suzanne, ma maîtresse
-ne les reverra jamais.»</p>
-
-<p>Nous avions un pataud de marmiton, qui
-faisoit le facétieux; mon père le gardoit, je
-pense, à cause de sa bêtise.&mdash;Il avoit été
-toute l'automne aux prises avec une hydropisie.&mdash;«Notre
-jeune maître est mort! dit
-Obadiah;&mdash;il est mort bien certainement.&mdash;Et
-moi je ne le suis pas, dit le marmiton.»&mdash;</p>
-
-<p>«Voici de fâcheuses nouvelles, Trim,
-cria Suzanne, en essuyant ses yeux au moment
-où Trim entra dans la cuisine:&mdash;notre
-jeune maître Robert est mort et enterré.&mdash;(L'enterrement
-étoit un embellissement de
-la façon de Suzanne).&mdash;Nous allons être
-tous en deuil, ajouta Suzanne.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'espère que non, dit Trim.&mdash;Vous
-espérez que non, reprit vivement Suzanne.&mdash;(L'idée
-du deuil ne faisoit pas sur la tête
-de Trim la même impression que sur celle
-de Suzanne).&mdash;J'espère, dit Trim, expliquant
-sa pensée, j'espère en Dieu que la
-nouvelle n'est pas vraie.&mdash;J'ai entendu lire
-la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah;
-et nous allons avoir une rude besogne pour
-défricher <i>Oxmoor</i>.&mdash;Oh! il est bien mort,
-dit Suzanne.&mdash;Aussi sûr que je suis en vie,
-dit le marmiton.»&mdash;</p>
-
-<p>«Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir,
-je le regrette de tout mon c&oelig;ur et de
-toute mon ame.&mdash;Pauvre créature!&mdash;pauvre
-garçon!&mdash;pauvre gentilhomme!»&mdash;</p>
-
-<p>«Il étoit en vie à la Pentecôte dernière,
-dit le cocher.&mdash;A la Pentecôte!&mdash;hélas!
-s'écria Trim, en étendant le bras droit, et
-prenant sur le champ la même attitude dans
-laquelle il avoit lu le sermon,&mdash;eh! que fait
-la Pentecôte, Jonathan?&mdash;(C'étoit le nom
-du cocher).&mdash;Que fait le temps de Pâques,
-ou toute autre saison de l'année?&mdash;Nous
-voilà tous ici, continua le caporal, (en frappant
-perpendiculairement le plancher du bout
-de sa canne, pour donner une idée de stabilité
-et de force),&mdash;nous voilà tous ici,
-et en un moment, (ouvrant la main et laissant
-tomber son chapeau), nous ne sommes
-plus.»&mdash;</p>
-
-<p>Cette image étoit infiniment frappante.&mdash;Suzanne
-fondit en larmes.&mdash;Nous ne sommes
-pas des plantes ni des pierres.&mdash;Jonathan,
-Obadiah, la cuisinière, tout pleura. Le pataud
-de marmiton lui-même, qui écuroit un chaudron
-sur ses genoux, se sentit ému. Toute
-la cuisine se pressa autour du caporal.</p>
-
-<p>Or, comme je vois clairement que la constitution
-de l'église et de l'état, ou du moins
-leur durée,&mdash;peut-être la durée du monde
-entier, ou, ce qui revient au même, la distribution
-et la balance de la propriété et du
-pouvoir, vont dépendre de la manière dont
-l'on saisira l'éloquence de ce geste du caporal,&mdash;je
-vous demande votre attention, messieurs,
-pour une dixaine de pages; et je
-vous les donne à reprendre dans tout autre
-endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à
-votre aise.</p>
-
-<p>J'ai dit que nous n'étions ni des plantes,
-ni des pierres, et j'ai bien dit;&mdash;mais j'aurois
-dû ajouter que nous n'étions pas des anges.&mdash;Hélas!
-que nous sommes loin de cet état
-de perfection!&mdash;Nous sommes des hommes
-grossiers, enveloppés dans la matière, et
-gouvernés par nos idées, qui le sont elles-mêmes
-par nos sens; et je rougis de dire à
-quel point va cette influence secrète.&mdash;Mais
-de tous nos sens, je ne crains pas d'affirmer
-que la vue (quoique je sache très-bien que
-la plupart de nos philosophes soient pour le
-toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a
-le commerce le plus intime avec l'ame, qui
-frappe davantage l'imagination, et qui lui
-laisse des impressions plus profondes.&mdash;Son
-influence surpasse et détruit toutes les autres.
-Horace l'a dit avant moi: <i lang="la" xml:lang="la">Segniùs irritant</i>, etc.</p>
-
-<p>Appliquons ces réflexions à la chûte du
-chapeau de Trim.&mdash;</p>
-
-<p><i>Nous voilà tous ici, et en un moment nous
-ne sommes plus.</i></p>
-
-<p>Cette phrase n'avoit rien de bien saillant.
-C'étoit une de ces vérités triviales à force
-d'être connues, et telles qu'on nous en débite
-tous les jours.&mdash;Et si Trim ne s'en fût pas
-plus reposé sur son chapeau que sur son
-éloquence, il n'auroit produit aucun effet.</p>
-
-<p><i>Nous voilà tous ici</i>, continua le caporal,
-<i>et en un moment&hellip;</i> (laissant tomber perpendiculairement
-son chapeau, et s'arrêtant avant
-d'achever), <i>en un moment nous ne sommes
-plus</i>.&mdash;Le chapeau tomba comme si c'eût
-été une masse de plomb.&mdash;Rien ne pouvant
-mieux exprimer l'idée de la mort, dont ce
-chapeau étoit comme la figure et le type.&mdash;La
-main de Trim sembla se paralyser,&mdash;le
-chapeau tomba mort.&mdash;Trim resta les yeux
-fixés dessus, comme sur un cadavre.&mdash;Et
-Suzanne fondit en larmes.</p>
-
-<p>Or, il y a mille,&mdash;dix mille,&mdash;et comme
-la matière et le mouvement sont infinis, dix
-mille fois, dix mille manières, dont un chapeau
-peut tomber à terre sans produire aucun
-effet.</p>
-
-<p>Si Trim l'eût jeté avec force ou colère,
-avec négligence ou mal-adresse,&mdash;s'il l'eût
-jeté devant lui, ou de côté, ou en arrière,
-ou dans une autre direction quelconque,&mdash;ou
-si, en lui donnant la meilleure direction possible,
-il l'eût laissé tomber d'un air gauche,
-hébêté, effaré;&mdash;enfin si, pendant ou après
-la chute, Trim n'eût pas eu l'expression de
-tête et l'attitude qui devoit l'accompagner,
-tout étoit manqué, et l'effet du chapeau sur
-le c&oelig;ur étoit perdu.</p>
-
-<p>O vous, qui gouvernez ce grand univers
-et ses grands intérêts avec les machines de
-l'éloquence, vous qui tenez dans vos mains
-la clef des c&oelig;urs, qui les échauffez, et les
-refroidissez, et les adoucissez, et les amolissez
-à votre gré:&mdash;</p>
-
-<p>Vous qui tournez et retournez les passions
-avec cette grande manivelle, et qui, par ce
-moyen, conduisez les hommes où il vous
-plaît:&mdash;</p>
-
-<p>Vous enfin qui menez,&mdash;et (pourquoi pas
-aussi) vous qui êtes menés comme des dindons
-au marché, avec un bâton et un chaperon
-rouge,&mdash;méditez, méditez, je vous
-en prie, sur le vieux chapeau de Trim!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br />
-<i>Sur les vieux chapeaux.</i></h2>
-
-
-<p>Un moment. J'ai un petit compte à régler
-avec le lecteur, avant que Trim continue sa
-harangue. J'aurai fini en deux minutes.</p>
-
-<p>Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractées
-avec le public, et dont je m'acquitterai
-à mesure que leur tour viendra, je confesse
-que je suis en retard pour deux <i>items</i>; un
-chapitre sur les femmes de chambre et les
-boutonnières.&mdash;Je m'y suis engagé dans la
-première partie de mon ouvrage, et l'on pourroit
-me reprocher de manquer à ma parole.&mdash;Mais
-plusieurs personnes vénérables du
-clergé m'ayant représenté que deux sujets
-pareils, surtout aussi rapprochés l'un de
-l'autre, pouvoient mettre la morale en danger,
-j'ai cru devoir déférer à leurs remontrances.&mdash;Je
-supplie donc qu'on veuille bien me faire
-grâce du chapitre sur les femmes de chambre
-et les boutonnières, et recevoir à sa place
-celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre
-sur les soubrettes, les robes de chambre
-et les vieux chapeaux.</p>
-
-<p>Trim ramassa le sien,&mdash;le mit sur sa tête,&mdash;et
-reprit ensuite son discours sur la mort,
-en la manière et la forme qui suit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br />
-<i>Trim continue.</i></h2>
-
-
-<p>«Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons
-ni la peine ni le besoin,&mdash;nous qui vivons
-ici au service des deux meilleurs maîtres,&mdash;(j'en
-excepte seulement pour ma part le
-roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de servir,
-tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous,
-dis-je, qu'est-ce que l'intervalle de la Pentecôte
-à Noël? C'est bien peu de chose,&mdash;ce
-n'est rien. Mais pour ceux, Jonathan,
-qui savent ce que c'est que la mort, qui
-savent quel ravage, quel carnage elle peut
-faire, avant qu'on ait seulement le temps d'y
-songer,&mdash;c'est comme un siècle entier.&mdash;O
-Jonathan! quel est le bon c&oelig;ur qui ne saigneroit
-pas, voyant combien de braves gens,
-qui se tenoient aussi droits et aussi fermes
-que nous,&mdash;(le caporal se redressa), et que
-la mort a abattus dans cet intervalle qui nous
-semble si court?&mdash;Et crois-moi, Suzanne,
-ajouta le caporal en se tournant vers elle,
-dont les yeux nageoient dans l'eau,&mdash;avant
-que l'année ait achevé son tour, plus d'un
-&oelig;il brillant sera terni.&mdash;Un &oelig;il brillant! dit
-Suzanne.&mdash;Suzanne pleura, mais d'un &oelig;il
-de reconnoissance.</p>
-
-<p>»Ne sommes-nous pas, continua Trim,
-en fixant toujours Suzanne,&mdash;ne sommes-nous
-pas comme la fleur des champs?»&mdash;(Ici
-une larme d'orgueil se glissa dans l'&oelig;il de
-Suzanne entre deux larmes d'humilité,&mdash;c'est
-la seule manière d'expliquer son affliction).
-«Toute la chair n'est-elle pas comme
-du foin?&mdash;comme de l'argile? (&mdash;comme
-de la boue?»)&mdash;(Tous regardèrent le marmiton;
-il continuoit à écurer son chaudron:&mdash;il
-n'étoit pas beau).</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que la beauté? continua Trim.&mdash;(Je
-passerois ma vie à entendre le caporal,
-disoit Suzanne).&mdash;Qu'est-ce que le
-plus beau visage qu'on ait jamais vu?&mdash;(Suzanne
-avoit mis sa main sur l'épaule du caporal).&mdash;Qu'est-ce
-autre chose que de la
-corruption?»&mdash;(Suzanne la retira).</p>
-
-<p>Mais c'est pour cela même que je vous
-aime, ô femmes!&mdash;c'est ce délicieux mélange
-qui vous rend de si chères et de si
-charmantes créatures.&mdash;Eh! qui pourroit vous
-en faire un crime?&mdash;qui pourroit vous en
-vouloir?&mdash;Celui-là, s'il en existe un seul,
-reçut une citrouille au lieu d'un c&oelig;ur; et
-qu'on le dissèque, on verra si j'ai menti.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.<br />
-<i>Trim achève.</i></h2>
-
-
-<p>Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit
-senti un peu choqué, rompit la chaîne des
-idées du caporal, en retirant ainsi brusquement
-sa main de dessus son épaule.&mdash;</p>
-
-<p>Ou le caporal commença à soupçonner qu'il
-avoit été sur les brisées du docteur, et qu'il
-avoit parlé plutôt comme un chapelain que
-comme un soldat.&mdash;</p>
-
-<p>Ou bien&hellip; ou bien&hellip; car dans de semblables
-cas, avec un peu d'esprit et d'invention,
-on pourroit aisément remplir dix pages
-de suppositions.&mdash;Que les physiologistes ou
-tous autres curieux déterminent, s'ils le peuvent,
-quelle en fut la véritable cause;&mdash;il
-n'en est pas moins certain que le caporal
-reprit ainsi sa harangue:</p>
-
-<p>«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne
-je me ris de la mort. Dieu me damne!
-ajouta le caporal, en faisant craquer ses
-doigts, mais avec un air que lui seul pouvoit
-donner au sentiment,&mdash;un jour de bataille,
-je ne m'en soucie non plus que de cela.&mdash;Pourvu
-toutefois qu'elle ne me prenne pas en
-traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut
-tué en lavant son fusil.&mdash;Qu'est-ce en effet
-que la mort? Une détente lâchée,&mdash;un pouce
-ou deux de bayonnette dans le poumon ou
-dans le c&oelig;ur;&mdash;tout cela revient au même.</p>
-
-<p>»Regardez le long de la ligne,&mdash;à main
-droite,&mdash;voyez:&mdash;le coup part,&mdash;Richard
-tombe;&mdash;non, c'est Jacques:&mdash;eh bien,
-s'il est mort, il ne souffre plus.&mdash;Mais qu'importe
-lequel? Daigne-t-on s'en informer en
-marchant à l'ennemi?&mdash;Que dis-je? dans la
-chaleur de la poursuite, on ne sent pas même
-le coup qui donne la mort.&mdash;La mort! il ne
-s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court
-dix fois plus de danger que celui qui va au-devant
-d'elle. Cent fois je l'ai vue en face,
-ajouta le caporal, et je sais ce que c'est.&mdash;Dans
-un champ de bataille, Obadiah, en
-vérité, ce n'est rien.&mdash;Mais au logis, dit
-Obadiah, elle a une laide mine.&mdash;Pour moi,
-dit le cocher, je n'y pense jamais quand je
-suis sur mon siége.&mdash;A mon avis, dit Suzanne,
-c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.&mdash;Si
-elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper,
-il fallût me fourrer dans le plus chétif
-havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le
-ferois tout à l'heure; mais cela est dans la
-nature.»</p>
-
-<p>«La nature est la nature, dit Jonathan.&mdash;Et
-c'est ce qui fait, s'écria Suzanne, que
-j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.&mdash;Elle
-n'en reviendra jamais.&mdash;Moi, dit le
-caporal, de toute la maison, c'est le capitaine
-que je plains davantage.&mdash;Madame soulagera
-sa douleur en pleurant, et monsieur à force
-d'en parler.&mdash;Mais mon pauvre maître, il
-gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai
-soupirer dans son lit pendant un mois entier,
-comme il fit pour le lieutenant le Fevre.&mdash;Si
-j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige
-trop, et qu'il devroit se faire une raison.&mdash;C'est
-plus fort que moi, Trim, dira mon
-maître. C'est un accident si triste; je ne saurois
-l'ôter de là, dira-t-il en montrant son
-c&oelig;ur.&mdash;Mais monsieur cependant ne craint
-pas la mort pour lui-même?&mdash;J'espère, Trim,
-répondra-t-il vivement, que je ne crains rien
-au monde que de faire le mal.&mdash;Eh bien!
-ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j'aurois
-soin du fils de le Fevre.&mdash;Et avec cette
-pensée, comme avec une potion calmante,
-monsieur s'endormira.»</p>
-
-<p>J'aime à entendre les histoires de Trim
-sur le capitaine, dit Suzanne.&mdash;C'est bien le
-gentilhomme du meilleur c&oelig;ur et du meilleur
-naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.&mdash;«Oui,
-sans doute, dit le caporal; et aussi
-brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un
-peloton.&mdash;Jamais le roi n'a eu un meilleur
-officier, ni Dieu un meilleur serviteur.&mdash;Il
-marcheroit sur la bouche d'un canon, quand
-il verroit la mêche allumée, prête à mettre
-le feu.&mdash;Eh bien, ôtez-le de-là, ce même
-homme est doux comme un enfant, il ne
-voudroit pas faire de mal à un poulet.»</p>
-
-<p>J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce
-gentilhomme-là pour sept livres sterlings par
-an, que tout autre pour huit.&mdash;«Grand
-merci pour les vingt schelings, Jonathan.&mdash;Oui,
-Jonathan, ajouta le caporal, en lui
-secouant la main, c'est comme si tu avois mis
-cet argent dans ma poche. Pour mon compte,
-je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma
-mort, et je lui dois bien cette marque d'attachement.&mdash;O
-le bon maître! il est pour moi
-comme un ami, comme un frère;&mdash;et si j'étois
-sûr que mon pauvre frère Tom mourût,
-ajouta le caporal en tirant son mouchoir,&mdash;quand
-j'aurois dix mille livres sterlings,
-je les laisserois au capitaine jusqu'au dernier
-scheling.»</p>
-
-<p>Trim ne put retenir ses larmes en donnant
-à son maître cette preuve testamentaire de
-son affection.&mdash;Toute la cuisine fut émue.&mdash;Conte-nous
-l'histoire du pauvre lieutenant,
-dit Suzanne.&mdash;De tout mon c&oelig;ur, dit le
-caporal.</p>
-
-<p>Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et
-le caporal Trim, formèrent un cercle autour
-du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé
-la porte de la <i>cuisine</i>, le caporal commença
-en ces termes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br />
-<i>Je reviens à ma mère.</i></h2>
-
-
-<p>Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié
-ma mère autant que si je n'en avois jamais
-eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et
-m'eût déposé tout nu sur les bords du Nil!</p>
-
-<p>Ma foi, madame (c'est à la nature que je
-parle)&mdash;si c'est vous qui m'avez façonné, il
-n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché
-de la peine que vous avez prise; mais vous
-avez commis bien des gaucheries,&mdash;et par
-devant et par derrière, et par dedans et par
-dehors.</p>
-
-<p>Comment, Tristram! et cette disposition
-d'esprit qui te porte à n'être étonné de rien!&mdash;A
-la bonne heure; je vous la passe.&mdash;</p>
-
-<p>Et cette défiance modeste et habituelle de
-ton propre jugement, qui fait que tu ne
-t'échauffes jamais, au moins pour des sujets
-qui n'en valent pas la peine!&mdash;Oh! pour
-mon jugement, il m'a si souvent trompé, que
-je serois un sot de me fier à lui.&mdash;</p>
-
-<p>Et cet amour, ce respect pour la vérité,
-qui te conduiroit au bout du monde pour la
-retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!&mdash;Oui,
-j'aime la vérité; mais je hais encore plus
-la dispute.&mdash;Et si cette vérité n'intéresse ni
-la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner
-lâchement, et souscrire aux opinions
-les plus extravagantes, que d'entrer en lice
-pour les attaquer.&mdash;</p>
-
-<p>D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;&mdash;et
-il n'y a pas d'opinion si sacrée, que je
-voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi
-me suis-je de tout temps promis de ne jamais
-m'enrôler dans aucune armée de martyrs,
-soit que l'on en lève une nouvelle, soit que
-l'on se contente de recruter l'ancienne.</p>
-
-<p>Mais il est temps que je retire ma mère de
-l'attitude pénible où je l'ai laissée.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.<br />
-<i>Itinéraire du Commerce.</i></h2>
-
-
-<p>L'opinion de mon oncle Tobie, madame,
-étoit, si vous vous en rappelez, que si le
-préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les
-bras de sa femme, il n'y avoit pas eu de
-péché.&mdash;Ma mère n'en avoit entendu qu'un
-seul mot, et ce mot l'avoit prise par la partie
-la plus foible de son sexe&hellip; j'espère que
-vous ne prenez pas le change.&mdash;Je veux dire,
-la <i>curiosité</i>.&mdash;Elle arrangea à sa guise tout
-le sujet de la conversation;&mdash;et une fois son
-imagination préoccupée, vous pouvez croire
-que mon père ne dit pas un mot qui ne fût
-attribué par ma mère soit à elle, soit aux
-affaires de sa famille.</p>
-
-<p>Et je vous prie, madame, où demeure la
-femme qui n'en eût pas fait autant?</p>
-
-<p>Du genre de mort étrange de Cornélius,
-mon père avoit fait une transition à la mort
-de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie
-un extrait de la harangue de ce philosophe
-devant ses juges.&mdash;Elle étoit irrésistible,
-non pas la harangue de Socrate, mais la
-tentation que mon père avoit d'en parler.&mdash;Il
-avoit lui-même écrit la vie de Socrate, l'année
-qui précéda sa retraite du commerce.&mdash;Je
-crains même que cette raison n'ait contribué
-à le lui faire quitter plutôt; si bien que personne
-n'étoit en état de pérorer sur ce sujet
-avec autant de pompe, d'abondance et de
-facilité que lui.</p>
-
-<p>Il se livra donc à toute son éloquence;
-et s'adressant à mon oncle Tobie, comme
-s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha
-la trompette héroïque.&mdash;Pas une période
-qui fût terminée par un mot plus court,
-que <i>transmigration</i> ou <i>annihilation</i>.&mdash;Pas
-une moindre pensée que celle d'<i>être</i> ou de
-ne <i>pas être</i>.&mdash;Dans l'exorde, pas une idée
-qui ne fût entièrement neuve.&mdash;Comparant
-la mort à un sommeil long et tranquille,&mdash;sans
-rêves, sans réveil.&mdash;Disant que <i>nous
-et nos enfans étions nés pour mourir, mais
-qu'aucun de nous n'étoit né pour être esclave</i>.&mdash;Non,
-je me trompe, ceci est tiré
-du discours d'Eléazar, tel qu'il est rapporté
-par Joseph (<i>Histoire de la guerre des Juifs</i>).
-Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée
-des philosophes Indiens. Il est à présumer
-qu'Alexandre le grand, dans son expédition
-des Indes, au retour de la Perse qu'il avoit
-soumise, s'empara de cette maxime, ainsi
-qu'il fit de bien d'autres choses.&mdash;Ce fut lui
-qui la rapporta en Grèce, sinon par lui-même,
-(car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)&mdash;au
-moins par ses lieutenans.&mdash;De
-la Grèce elle arriva à Rome;&mdash;de Rome
-elle passa en France, et de France en Angleterre.&mdash;Je
-n'imagine pas quel autre chemin
-elle pourroit avoir suivi par terre.</p>
-
-<p>Par eau, elle a pu facilement descendre
-le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie
-de Bengale,&mdash;et de-là dans la mer des Indes.&mdash;Suivant
-ensuite la voie du commerce,
-(comme on ne connoissoit pas alors le passage
-par le Cap de Bonne-Espérance), elle
-aura été portée avec d'autres drogues et épices
-par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque,
-ou même à Tor ou Suez, villes situées au
-fond du golfe;&mdash;et de-là, par les caravanes,
-à Coptos, qui n'en est distant que de trois
-jours de marche;&mdash;de Coptos, le Nil l'aura
-amenée droit à Alexandrie, où elle sera débarquée
-précisément au pied du grand escalier
-de la bibliothèque d'Alexandrie.&mdash;Et c'est
-dans ce magasin qu'on aura été la chercher.</p>
-
-<p>Bonté du ciel!&mdash;combien les savans de
-nos jours ont étendu le commerce!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br />
-<i>Méprise de ma mère.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père avoit une manière à-peu-près
-semblable à celle de Job.&mdash;Je fais cette comparaison,
-d'après la persuasion religieuse où
-je suis qu'il a existé un très-saint et très-malheureux
-personnage du nom de Job.&mdash;Mais
-n'admirez-vous pas l'audace de ces
-petits incrédules, qui se trouvant embarrassés
-à fixer l'ère précise où ce grand homme a
-vécu,&mdash;ne sachant, par exemple, s'il faut
-le placer avant ou après les patriarches,&mdash;aiment
-mieux, pour trancher toute difficulté,
-décider qu'il n'a jamais existé? Est-ce là un
-raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire
-justement à autrui ce que nous ne voudrions
-pas qui nous fût fait.&mdash;Mais je reviens à
-la manière de mon père.</p>
-
-<p>Quand les choses tournoient mal pour lui,
-et surtout dans le premier mouvement de
-son impatience,&mdash;pourquoi suis-je né? s'écrioit-il.
-Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois
-être mort.&mdash;C'étoit-là ses moindres
-imprécations.&mdash;Mais quand sa peine devenoit
-excessive, et qu'elle passoit toute mesure,&mdash;monsieur,
-vous auriez cru entendre Socrate
-lui-même.&mdash;Tout respiroit en lui le mépris
-de la vie, et l'indifférence sur les moyens
-d'en sortir.</p>
-
-<p>Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce
-que je viens de dire, l'extrait du discours
-de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger.
-Elle le prit à la lettre. Elle écoutoit avec
-attention et recueillement, et auroit écouté
-ainsi jusqu'au bout,&mdash;si mon père ne s'étoit
-jeté, sans trop savoir pourquoi, dans cette
-partie du plaidoyer, où le grand philosophe
-récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans;
-mais sans se flatter que le tableau puisse
-le sauver, ou faire impression sur ses juges.&mdash;«J'ai
-des amis, s'écrioit mon père;&mdash;j'ai
-des parens; j'ai trois malheureux enfans!»&mdash;</p>
-
-<p>«Comment donc! monsieur Shandy, dit
-ma mère en ouvrant la porte, c'est un de
-plus que je ne vous connoissois.»&mdash;</p>
-
-<p>«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon
-père, en se levant et en quittant la chambre.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br />
-<i>Question chronologique.</i></h2>
-
-
-<p>«Ce sont les enfans de Socrate, dit mon
-oncle Tobie.&mdash;Bon! dit ma mère, n'y a-t-il
-pas cent ans qu'il est mort?»&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie n'étoit pas chronologiste;
-mais ne voulant pas admettre légérement une
-époque de cette importance, il posa tranquillement
-sa pipe sur la table, il se leva;
-et prenant doucement ma mère par la main,
-sans lui dire une parole, il sortit pour aller
-trouver mon père, et le prier d'éclaircir ses
-doutes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br />
-<i>Entr'actes.</i></h2>
-
-
-<p>Si cet ouvrage étoit une farce, ce qu'à
-Dieu ne plaise, à moins qu'on ne veuille
-dire avec Rousseau:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce monde-ci n'est qu'un &oelig;uvre comique.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Si cet ouvrage, dis-je, étoit une farce, ce
-seroit le cas de faire disparoître les acteurs
-pour un moment, et de faire jouer les violons.</p>
-
-<p>Tous les regards, toutes les oreilles se
-portent vers l'orchestre.&mdash;Chacun y déploie
-ses talens.&mdash;On s'accorde, on n'est pas
-d'accord.&mdash;On part, on va sans mesure.&mdash;Le
-maître de musique frappe du pied,&mdash;marque
-les temps.&mdash;Peu-à-peu les traîneurs
-arrivent; et les petits défauts, comme les
-petits agrémens de l'exécution totale, sont
-couverts par le bruit du parterre.</p>
-
-<p>Le parterre!&mdash;descendons-y pour un moment,
-je vous prie.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier Interlocuteur.</i> Que dites-vous de
-ce dernier acte?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second Interlocuteur.</i> Pitoyable!</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous avez bien raison; on n'y
-comprend rien.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Bon! est-ce que l'auteur s'est
-compris lui-même?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Aucun plan, aucune méthode.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Nulle connoissance de l'art dramatique.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Que dites-vous des caractères?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Troisième Interlocuteur.</i> Pour moi, j'aimerois
-assez celui de l'oncle.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Fi donc! un vieux fou! et puis si
-bête!&hellip; j'aimerois mieux le père.
-Au moins il est instruit, et il parle bien.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous moquez-vous? La plupart
-du temps il ne sait ce qu'il dit. Quant au
-caporal&hellip;</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second et Troisième.</i> Oh! nous vous l'abandonnons.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Eh bien! je l'abandonne aussi.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Troisième.</i> Que pensez-vous de la mère?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Ma foi! c'est une femme de bon
-sens, et celle qui dit le moins de sottises.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Oui, parce que c'est elle qui
-parle le moins.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Troisième.</i> Pas mal trouvé! eh bien! je
-m'en tiens à madame Shandy.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Et moi aussi.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Et moi aussi.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Sifflons les autres à mesure qu'ils
-paroîtront.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second et Troisième.</i> De tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="ugap">Et bien, messieurs, il faut vous en donner
-le plaisir: les voilà qui reviennent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br />
-<i>Avis aux Ecrivains.</i></h2>
-
-
-<p>Après que l'ordre eut été un peu rétabli
-dans la famille, et que Suzanne eut été mise
-en possession de sa robe de satin vert,&mdash;la
-première chose qui vint à l'esprit de mon
-père, fut de prendre la plume, à l'exemple
-de Xénophon, et de composer une <i>Tristrapédie</i>,
-ou système d'éducation pour moi.&mdash;Il
-s'agissoit de rassembler toutes ses idées
-éparses, ses connoissances, ses principes,
-et d'en faire un corps d'instruction qui pût
-embrasser toutes les différentes époques de
-mon enfance.</p>
-
-<p>J'étois le dernier rejeton de mon père.&mdash;Il
-avoit, à son compte, perdu mon frère
-Robert en entier, et moi aux trois quarts;&mdash;c'est-à-dire,
-qu'il avoit été malheureux à
-mon égard dans les trois choses les plus essentielles.&mdash;Conception
-interrompue par une
-sotte question de ma mère,&mdash;nez coupé par
-la mal-adresse du docteur Slop,&mdash;nom de
-baptême tronqué par l'imbécillité de Suzanne.&mdash;Il
-ne restoit à mon père d'autre ressource
-que celle de mon éducation;&mdash;aussi
-s'y adonna-t-il avec autant de zèle que mon
-oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine
-des projectiles; mais il y avoit entre eux
-une grande différence.&mdash;Mon oncle Tobie
-avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon
-père n'avoit pas de maître; il tiroit tout de
-son propre fonds;&mdash;ou, s'il empruntoit
-quelque chose des autres, il se donnoit tant
-de peine pour le tourner et le retourner,
-jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage,
-que c'étoit presque le même embarras pour
-lui.</p>
-
-<p>Mon père y travailla pendant trois ans et
-plus; et, au bout de ce temps, il étoit à
-peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.&mdash;Comme
-tous les écrivains, il rencontra des
-difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il pourroit
-rassembler et faire relier tout ce qu'il
-avoit à dire dans un seul volume, assez petit
-pour être pendu au trousseau de ma mère
-parmi ses clefs:&mdash;la matière s'étendoit,
-grossissoit sous sa main&hellip; Qu'aucun homme
-ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais
-écrire un <i>in</i>-12.</p>
-
-<p>Mon père cependant s'y livra tout entier,
-et avec un zèle infatigable;&mdash;composant,
-méditant, travaillant chaque ligne et chaque
-mot avec autant de précaution et de circonspection
-(quoique non pas peut-être par un
-principe si religieux) que Jean de la Casa, cet
-archevêque de Bénévent, qui passa quarante
-ans de sa vie à composer sa <i>Galathée</i>, laquelle
-Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas
-la moitié de volume et d'épaisseur du Messager
-boiteux.&mdash;</p>
-
-<p>A moins d'être comme moi dans le secret,
-on ne devineroit jamais comment ce saint
-homme put y employer tant de temps;&mdash;hors
-qu'il n'en passât la plus grande partie
-à peigner ses moustaches, ou à jouer à la
-<i>prime</i> avec son chapelain.&mdash;Mais je veux
-le dire à la face de l'univers, je veux expliquer
-la méthode de Jean de la Casa;&mdash;ne fût-ce
-que pour l'encouragement du petit nombre
-d'auteurs, qui écrivent pour la gloire plus
-que pour l'argent.</p>
-
-<p>J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa,
-(dont j'honore et respecte infiniment la mémoire
-au dépit de sa Galathée), n'eût été
-qu'un clerc obscur, d'un génie étroit, d'un
-esprit lourd, qu'un homme médiocre enfin,&mdash;lui
-et sa Galathée auroient pu rouler ensemble
-pendant neuf cents soixante-cinq ans,
-ce qui, je crois, est l'âge que vécut Mathusalem,&mdash;je
-n'aurois pas pris la peine de relever
-ce phénomène.</p>
-
-<p>Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit
-rien moins qu'un homme médiocre. Il avoit
-un génie facile, un esprit élégant, une imagination
-riche.&mdash;Mais avec tous ces grands
-avantages qu'il avoit reçus de la nature, et
-qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée,
-croiriez-vous, monsieur, que le jour
-le plus long de l'été lui suffisoit à peine pour
-en écrire une ligne et demie.&mdash;Oh! dites-vous,
-c'est abuser de la patience des gens.</p>
-
-<p>Non, monsieur, voici le fait.</p>
-
-<p>Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit
-mis dans la tête que les premières idées
-de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non
-pas pour son amusement particulier, mais
-avec le projet de donner son ouvrage au
-public, étoient toujours une suggestion du
-diable.&mdash;C'étoit-là le sort des écrivains ordinaires.
-Mais quand cet écrivain se trouvoit
-être un personnage important, un homme
-revêtu d'un caractère vénérable, soit dans
-l'église, soit dans l'état,&mdash;«alors, disoit l'archevêque
-de Bénévent, du moment qu'il prend
-la plume, tous les diables de l'enfer sortent
-de leurs cachots pour venir le tenter;&mdash;ils
-tiennent leurs assises autour de lui;&mdash;il n'a
-plus une pensée dont il puisse être assuré:
-elles sont toutes l'ouvrage du démon.&mdash;Elles
-ont beau lui paroître bonnes, excellentes
-même, il n'importe.&mdash;Quelque forme qu'elles
-prennent, c'est toujours quelque suggestion
-diabolique, contre laquelle il doit se tenir
-en garde.&mdash;Oui, s'écrioit l'archevêque, la
-vie d'un auteur, quoiqu'il se persuade peut-être
-le contraire, doit se passer à combattre
-plus qu'à écrire; et son noviciat est le même
-que celui d'un guerrier.&mdash;La mesure de leur
-résistance est, pour l'un comme pour l'autre,
-la mesure de leur talent.»</p>
-
-<p>Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa
-transportoit mon père; et s'il avoit pu l'accorder
-entièrement avec sa croyance, je ne
-doute point qu'il n'eût donné de grand c&oelig;ur
-les dix meilleurs arpens de son domaine de
-Shandy pour en avoir été l'inventeur.&mdash;J'expliquerai
-quelque jour, en parlant des opinions
-religieuses de mon père, jusqu'à quel
-point il croyoit au diable.&mdash;Pour le moment,
-il suffit de dire que, n'ayant pas cet honneur-là,
-dans le sens littéral de la doctrine reçue,
-il se contentoit d'en prendre l'allégorie.&mdash;Il
-disoit souvent, surtout lorsque sa plume étoit
-un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de
-sens, de vérité et de connoissance cachées
-dans la parabole de Jean de la Casa, que dans
-aucune des fictions poëtiques, ou des annales
-mystérieuses de l'antiquité.</p>
-
-<p>«Le diable, disoit-il, n'est autre chose
-que le préjugé: la quantité de préjugés que
-nous suçons avec le lait de nos mères, voilà,
-frère Tobie, les diables qui rodent autour
-de nous, qui président à nos veilles; et si
-un écrivain s'abandonne lâchement à leur
-impulsion, que sortira-t-il de sa plume?&mdash;Rien,
-s'écrioit-il, en jetant la sienne avec
-colère,&mdash;rien que le résultat trivial du caquet
-des nourrices, et des absurdités de toutes
-les bonnes femmes (je dis des deux sexes),
-dont le royaume est peuplé.»</p>
-
-<p>Je n'entreprendrai pas de donner une
-meilleure raison de la lenteur avec laquelle
-mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà
-dit qu'après trois ans et plus d'un travail opiniâtre,
-il en étoit à peine à la moitié.&mdash;Ce
-qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant
-tout ce temps, je fus négligé, et entièrement
-abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas
-un moindre inconvénient, c'est que la première
-partie de l'ouvrage, qui étoit la plus
-soignée, et à laquelle mon père avoit pris le
-plus de peine, devenoit absolument perdue
-pour moi.&mdash;Chaque jour, chaque heure en
-rendoit une ou deux pages inutiles.</p>
-
-<p>Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil
-de l'humaine sagesse, que la Providence permit
-qu'un des plus sages d'entre les hommes
-s'abusât ainsi lui-même, et manquât son but
-en le poursuivant trop vivement.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement
-ses actes de <i>résistance</i>; ou, pour parler
-autrement, il avança si lentement dans
-son ouvrage, et je me mis à vivre et à croître
-si vîte, que je l'aurois laissé tout-à-fait derrière
-moi, et que son instruction eût été perdue
-pour la génération à laquelle il l'avoit destinée,
-sans un petit accident, que je ne veux
-pas cacher un seul moment au lecteur, si
-je peux trouver le moyen de le raconter avec
-décence.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br />
-<i>Patatras.</i></h2>
-
-
-<p>Ce n'étoit rien.&mdash;Je ne perdis pas deux
-gouttes de sang.&mdash;Ce que je souffris par
-accident, mille le souffrent par choix.&mdash;Cela
-ne méritoit pas d'appeler un chirurgien, eût-il
-demeuré tout proche.&mdash;Le docteur Slop en
-fit dix fois plus de bruit que la chose n'en
-valoit la peine.&mdash;</p>
-
-<p>Quelques hommes se sont fait un nom par
-l'art de suspendre de grands poids avec de
-petits fils de métal; et moi, Tristram Shandy,
-je paie encore aujourd'hui (10 août mil sept
-cent soixante-un), ma part de leur réputation.</p>
-
-<p>Oh! il y auroit de quoi faire damner un
-saint, de voir l'enchaînement de tout ce qui
-arrive en ce monde!&mdash;La servante avoit oublié
-de mettre un pot de chambre sous le lit.&mdash;Ne
-pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant
-le châssis de la fenêtre d'une main,
-et m'amenant tout près de la banquette avec
-l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer
-pour une fois de vous en passer?</p>
-
-<p>J'avois alors cinq ans.&mdash;Suzanne ne fit pas
-réflexion que de père en fils nous portions
-un nez ridiculement raccourci; témoin mon
-bisayeul.&mdash;Pan,&mdash;le châssis retomba sur nous
-comme un éclair.&mdash;Tout est perdu! s'écria
-Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'à
-me sauver.</p>
-
-<p>Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la
-maison de mon oncle Tobie lui parut un
-asile plus assuré.&mdash;Suzanne y vola.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br />
-<i>Complices découverts.</i></h2>
-
-
-<p>Le caporal pâlit d'effroi quand Suzanne
-lui raconta l'accident de la fenêtre, avec
-toutes les circonstances de ce meurtre (car
-c'est ainsi qu'elle l'appelloit). Comme dans
-les affaires de cette nature, ce sont souvent
-les complices qui sont tout, la conscience
-de Trim l'avertit qu'il étoit aussi coupable
-que Suzanne;&mdash;et, suivant ce principe, mon
-oncle Tobie avoit autant de part au meurtre
-que chacun d'eux.&mdash;Ainsi la raison ni l'instinct,
-ensemble ou séparés, ne pouvoient
-avoir guidé les pas de Suzanne vers un asile
-plus propice.</p>
-
-<p>Je pourrois laisser cette énigme à deviner
-au lecteur; mais pour former seulement une
-hypothèse un peu vraisemblable, il faudroit
-qu'il se cassât la tête pendant trois semaines;
-à moins qu'il ne fût doué d'une sagacité que
-lecteur n'a jamais eue.&mdash;Je ne veux pas le
-mettre à cette épreuve, ou plutôt à cette
-torture; et comme l'affaire me regarde seul,
-c'est à moi seul de l'expliquer.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br />
-<i>A qui la faute?</i></h2>
-
-
-<p>«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit
-un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur
-l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter
-leurs ouvrages,&mdash;que nous n'ayons pas deux
-pièces de campagne à monter dans la gorge
-de cette nouvelle redoute?&mdash;elles assureroient
-toute la longueur des lignes, et rendroient
-de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.&mdash;Ne
-pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre
-une couple?&mdash;</p>
-
-<p>»&mdash;Monsieur les aura, répliqua Trim,
-avant qu'il soit demain.»&mdash;</p>
-
-<p>C'étoit la joie du c&oelig;ur de Trim, (et jamais
-sa fertile tête ne manqua d'expédiens pour
-y parvenir);&mdash;c'étoit, dis-je, la joie de son
-c&oelig;ur, de satisfaire les moindres fantaisies
-de mon oncle Tobie, et celles surtout qui
-étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes.
-Eût-ce été son dernier écu, Trim
-en auroit fait joyeusement le sacrifice pour
-prévenir un seul désir de son maître. Déjà
-en rognant le bout des tuyaux de mon oncle
-Tobie,&mdash;hachant et ciselant les bords de ses
-gouttières de plomb,&mdash;fondant son plat à barbe
-d'étain, montant enfin, comme Louis XIV,
-jusques sur les clochers, pour épargner le
-trésor public,&mdash;déjà, dis-je, cette même
-campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles
-batteries de canon, sans compter deux
-demi-coulevrines.&mdash;Mais mon oncle Tobie
-demande encore deux pièces de campagne
-pour la redoute. Trim a promis de les fournir;
-que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles
-épuisées?</p>
-
-<p>Non, il prendra les deux contre-poids de
-plomb, qui suspendent et soutiennent le châssis
-de la fenêtre de la chambre de la nourrice;
-et comme, les contre-poids étant ôtés,
-les poulies ne servent plus à rien, il s'en
-emparera aussi, et il en fabriquera une paire
-de roues pour un de ses affûts.</p>
-
-<p>Il y avoit long-temps que le caporal avoit
-démantelé toutes les fenêtres de la maison
-de mon oncle Tobie pour le même objet,
-mais non pas toujours dans le même ordre;
-car quelquefois il avoit eu besoin des poulies
-et non du plomb:&mdash;alors il commençoit
-par les poulies. Celles-ci ôtées, le plomb
-devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et
-de fondu.</p>
-
-<p>On pourroit tirer de-là une belle et grande
-morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est
-assez de dire que, de quelque façon que la
-démolition commençât, elle étoit également
-fatale à la fenêtre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br />
-<i>Procédé généreux.</i></h2>
-
-
-<p>En fabriquant son artillerie, le caporal
-s'étoit bien gardé de confier son secret à
-personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer
-d'affaire sans se compromettre, et de laisser
-supporter à Suzanne, comme elle pourroit,
-tout le poids de la chûte de ce maudit châssis.
-Mais le vrai courage est trop au-dessus de
-cette lâche politique.&mdash;Le caporal, soit
-comme général, soit comme contrôleur d'artillerie,
-étoit la véritable origine du mal; il
-pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne
-seroit arrivé, du moins de la façon de Suzanne.&mdash;Comment
-vous seriez-vous conduit,
-monsieur l'abbé?&mdash;Le caporal se décida sur-le-champ,
-non pas à se mettre à l'abri derrière
-Suzanne, mais à lui en servir lui-même;
-et avec résolution dans l'ame, il marcha
-droit au sallon, pour exposer toute cette
-man&oelig;uvre devant mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie venoit précisément de
-raconter à Yorick les détails de la bataille
-de Steinkerque, et de l'étrange conduite du
-comte de Solme, qui fit faire halte à l'infanterie,
-et fit marcher la cavalerie dans un
-terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit
-directement contraire à l'ordre du roi, et fut
-cause de la perte de cette journée.</p>
-
-<p>Il y a quelques familles où tous les incidens
-se trouvent liés entr'eux si naturellement, que
-leur enchaînement va presque au-delà de
-l'invention d'un écrivain dramatique.&mdash;Je ne
-parle pas des dramatiques modernes.</p>
-
-<p>Trim posa son premier doigt à plat sur la
-table, puis en le frappant à angle droit avec
-le tranchant de son autre main, il trouva
-moyen de raconter mon histoire, de manière
-que les prêtres et les vierges auroient pu
-l'écouter sans rougir.&mdash;Après quoi le dialogue
-continua comme il suit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br />
-<i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></h2>
-
-
-<p>«J'aimerois mieux passer dix fois par les
-baguettes, s'écria le caporal en finissant l'histoire
-de Suzanne, que de souffrir qu'il lui
-fût fait aucun mal. Avec la permission de
-monsieur, c'est ma faute, et nullement la
-sienne».</p>
-
-<p>«Caporal Trim, répondit mon oncle Tobie,
-en prenant son chapeau sur la table et le
-posant sur sa tête,&mdash;si on peut appeler
-faute ce que la nécessité du service exige,
-je suis le seul à blâmer.&mdash;Vous avez dû
-obéir à vos ordres.»&mdash;</p>
-
-<p>«&mdash;Si le comte de Solme, mon pauvre
-Trim, eût obéi aux siens à la bataille de
-Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu
-le caporal, qui avoit été houspillé par un
-dragon dans la retraite)&mdash;il t'auroit sauvé.&mdash;Sauvé!
-s'écria Trim, interrompant Yorick;
-il auroit, ne vous en déplaise, sauvé cinq
-bataillons entiers.&mdash;Ces pauvres régimens de
-Cut, continua le caporal, en posant le premier
-doigt de sa main droite sur le pouce de
-sa main gauche, et les comptant sur chacun
-de ses doigts,&mdash;ces pauvres régimens de Cut,&mdash;Mackay,&mdash;Augus,&mdash;Graham,&mdash;et
-Leven,
-furent entièrement taillés en pièces.&mdash;Et les
-gardes angloises l'eussent été de même, sans
-quelques régimens de la droite qui marchèrent
-courageusement à leur secours, et reçurent
-à bout portant le feu de l'ennemi,
-avant de tirer un seul coup de fusil.&mdash;J'espère,
-ajouta Trim, qu'ils iront au ciel pour
-cette seule action.&mdash;Trim a raison, dit mon
-oncle Tobie, il a parfaitement raison.»</p>
-
-<p>«Que signifioit, continua le caporal, de
-faire marcher la cavalerie dans un terrein
-si étroit, et où les François étoient couverts,
-comme ils le sont toujours, d'une multitude
-de haies, de broussailles, de fossés, et d'arbres
-renversés çà et là?&mdash;Si le comte de
-Solme nous eût envoyés, nous autres gens
-de pied,&mdash;nous aurions tiraillé avec eux,
-et nous leur aurions tenu tête.&mdash;Il n'y avoit
-rien à faire pour la cavalerie. Aussi, continua
-le caporal, le comte de Solme, pour sa peine,
-eut son infanterie mise en déroute à Landen,
-la campagne d'après.&mdash;C'est-là, dit mon
-oncle Tobie, que le pauvre Trim reçut sa
-blessure.</p>
-
-<p>»Sauf le respect de monsieur, c'est au
-comte de Solme que j'en ai toute l'obligation.&mdash;Si
-nous les avions étrillés d'importance à
-Steinkerque, ils ne nous auroient pas battus
-à Landen.»</p>
-
-<p>«Cela est très-possible, dit mon oncle Tobie,
-quoique les François eussent à Landen l'avantage
-d'un bois.&mdash;Or, si vous laissez à ces
-gens-là le temps de se retrancher, il est certain
-qu'ils vous accableront de leur feu. Il n'y a
-d'autre moyen que de marcher à eux, recevoir
-leur décharge, et tomber dessus la bayonnette
-au bout du fusil.&mdash;Pêle-mêle, ajouta
-Trim.&mdash;Hommes et chevaux, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Tête baissée et la pointe en avant,
-dit le caporal.&mdash;D'estoc et de taille, dit mon
-oncle Tobie.&mdash;Sang et mort, bataille enragée,
-s'écria le caporal.&mdash;Point de quartier.&mdash;Tue,
-tue, tue! s'écria mon oncle Tobie.»&mdash;</p>
-
-<p>Yorick rangea un peu sa chaise de côté,
-pour s'éloigner de la mêlée; et après une
-pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant
-la voix de deux ou trois tons, reprit son
-discours comme vous allez voir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br />
-<i>Il s'échauffe de plus en plus.</i></h2>
-
-
-<p>«Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie,
-s'adressant à Yorick,&mdash;fut si terriblement
-irrité contre le comte de Solme, de ce qu'il
-avoit désobéi à ses ordres, qu'il lui défendit
-de paroître devant lui, et qu'il ne consentit
-à le voir que plusieurs mois après.»</p>
-
-<p>«J'ai bien peur, répondit Yorick, que
-monsieur Shandy ne soit aussi irrité contre
-le caporal, que le roi Guillaume le fut contre
-le pauvre comte. Mais, continua-t-il, il seroit
-bien dur pour le caporal, dont la conduite
-a été si diamétralement opposée à celle du
-comte de Solme, de n'obtenir pour récompense
-que la même disgrâce.&mdash;Ces exemples-là
-ne sont que trop fréquens dans le monde.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'aimerois mieux, s'écria mon oncle Tobie
-en se levant, j'aimerois mieux faire jouer la
-mine, faire sauter mes fortifications, mon
-château, et m'ensevelir avec le caporal sous
-leurs ruines, que d'être témoin d'une telle
-indignité.»&mdash;Le caporal fit à son maître une
-demi-révérence;&mdash;mais si affectueuse et si
-reconnoissante, qu'une révérence entière en
-auroit moins dit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br />
-<i>Il part, il arrive.</i></h2>
-
-
-<p>«Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie,
-vous et moi nous ouvrirons la marche de
-front;&mdash;vous, caporal, vous suivrez à quelques
-pas derrière nous, et vous serez la
-seconde ligne.&mdash;Et avec la permission de
-monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrière-garde.»</p>
-
-<p>C'étoit une excellente disposition.&mdash;Et
-dans cet ordre, sans tambour battant, ni
-enseignes déployés, ils marchèrent lentement
-de la maison de mon oncle Tobie au château
-de Shandy.&mdash;</p>
-
-<p>«Encore, monsieur Yorick, dit Trim,
-comme ils entroient dans la cour, si au lieu
-du contre-poids de la fenêtre, j'avois un peu
-rogné le coq de votre église, comme j'en
-avois eu l'idée!&mdash;Ne serez-vous jamais las
-de rogner?» répondit Yorick.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br />
-<i>Chacun a sa marotte.</i></h2>
-
-
-<p>En vain j'ai fait de mon père vingt portraits
-différens.&mdash;En vain je l'ai représenté sous
-toutes sortes de formes et d'attitudes.&mdash;Vous
-n'êtes pas encore, monsieur, et vous ne serez
-jamais en état de prévoir ce que mon père
-pourra penser, dire ou faire, à chaque nouvelle
-circonstance.&mdash;Il y avoit en lui tant
-de bizarrerie; sa manière étoit si imprévue,
-si peu calculée, qu'il venoit toujours à bout
-de confondre vos plus sages combinaisons.</p>
-
-<p>A dire vrai, le sentier qu'il suivoit étoit si
-éloigné du chemin battu, qu'il ne voyoit rien
-comme les autres hommes.&mdash;Tout s'offroit
-à lui sous une forme et sous une face nouvelle.&mdash;Les
-objets n'étoient plus les mêmes.&mdash;En
-un mot, il les considéroit différemment.</p>
-
-<p>C'est ce qui fait que ma chère Jenny et moi
-(aussi-bien que tant d'autres qui ont été
-avant nous, et que tant d'autres qui seront
-après) avons sans cesse des disputes interminables
-sur rien.&mdash;Elle regarde une chose
-par un côté; je la regarde par un autre; et
-nous ne pouvons jamais nous entendre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br />
-<i>Digression sans digression.</i></h2>
-
-
-<p>C'est une affaire réglée, et je n'en fais
-mention que par égard pour certain membre
-que je connois à la chambre des pairs, lequel
-porte aussi loin qu'il se puisse le talent de
-s'embrouiller, même en dissertant sur le fait
-le plus simple.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet
-que l'on traite, on peut faire telles excursions
-que l'on veut, à droite ou à gauche, cela ne
-sauroit proprement s'appeler une digression.</p>
-
-<p>Ceci étant bien convenu, je prends moi-même
-la liberté de revenir un peu sur mes
-pas.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br />
-<i>On y court.</i></h2>
-
-
-<p>Cinquante mille diables aspergés d'eau
-bénite (je ne dis pas les diables de l'archevêque
-de Bénévent, mais ceux de Rabelais),
-n'auroient pas fait un cri si diabolique que
-je fis à la chute de la fenêtre.&mdash;Ce cri fit
-accourir ma mère chez la nourrice; et Suzanne
-n'eut que le temps tout juste de s'échapper
-par l'escalier de derrière, tandis que
-ma mère montoit l'autre.</p>
-
-<p>Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir
-raconter mon histoire, et assez jeune,
-j'espère, pour la raconter sans malice,&mdash;cependant
-Suzanne, en traversant la cuisine,
-l'avoit dite en abrégé à la cuisinière, de crainte
-d'accident. La cuisinière l'avoit rendue à
-Jonathan, avec un commentaire, et Jonathan
-à Obadiah;&mdash;de sorte qu'après que mon
-père eût sonné une demi-douzaine de fois
-pour savoir ce qui étoit arrivé, Obadiah fut
-en état de lui en rendre un compte exact, et
-de lui dire tout ce qui s'étoit passé.&mdash;Ma
-foi! j'y pensois, dit mon père, en retroussant
-sa robe de chambre, et il monta l'escalier.</p>
-
-<p>De ce <i>j'y pensois</i> de mon père, on voudroit
-peut-être inférer (quoiqu'à dire vrai je ne
-sache pas trop pourquoi), que mon père en
-ce moment venoit d'écrire ce chapitre remarquable
-de la Tristrapédie, lequel est pour
-moi le plus original et le plus amusant de
-tout le livre;&mdash;je veux dire, le chapitre sur
-les fenêtres à coulisse, avec une diatribe
-mordante sur la négligence des femmes de
-chambre.&mdash;Mais j'ai deux raisons pour penser
-autrement.</p>
-
-<p>La première, c'est que si mon père s'en
-fût occupé avant l'accident, il n'eût pas manqué
-de faire clouer et condamner la fenêtre.
-Cette opération, vu la difficulté avec laquelle
-on a vu qu'il composoit son livre, lui auroit
-pris dix fois moins de temps que le chapitre
-qu'il auroit fallu écrire.&mdash;Je pense que ce
-petit argument paroîtra convainquant, et qu'il
-éloignera même l'idée que mon père ait jamais
-de sa vie songé à écrire un chapitre
-sur les fenêtres à coulisse et sur les pots de
-chambre.&mdash;Mais pour prévenir toute objection,
-voici la seconde raison que j'ai promise
-au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre
-à son jugement.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, pour compléter la Tristrapédie
-à qui ce chapitre manquoit, je l'ai écrit
-moi-même.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br />
-<i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père mit ses lunettes; il regarda,&mdash;il
-ôta ses lunettes,&mdash;les mit dans leur étui,
-le tout en moins d'une minute bien comptée;
-et, sans ouvrir la bouche, il se retourna,
-et descendit précipitamment l'escalier.</p>
-
-<p>Ma mère s'imagina qu'il alloit chercher de
-la charpie et du basilicum; mais le voyant
-revenir avec une couple d'<i>in-folio</i> sous le
-bras, suivi d'Obadiah qui portoit un grand
-pupitre,&mdash;elle ne douta point que ce ne fût
-un traité de botanique; et elle tira une chaise
-à côté du lit, pour qu'il pût consulter le cas
-à son aise.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Si l'opération est bien faite, dit mon
-père en reprenant la section: <i lang="la" xml:lang="la">De sede vel
-subjecto circumcisionis</i>;&mdash;car ces gros livres
-qu'il avoit montés dans le dessein de les examiner
-et de les confronter ensemble, n'étoient
-autres que Spencer, <i lang="la" xml:lang="la">de legibus Hebræorum
-ritualibus</i>, et Maimonides.</p>
-
-<p>Si l'opération est bien faite, dit-il&hellip;&mdash;Dites-nous
-seulement, cria ma mère, quel est le
-meilleur vulnéraire?&mdash;Ma foi! dit mon père,
-c'est l'affaire du docteur Slop; envoyez-le
-chercher si vous voulez.</p>
-
-<p>Ma mère descendit, et mon père continua
-à lire la section:&mdash;&hellip; bien&mdash;&hellip;
-fort bien&hellip; très-bien, dit mon père.&mdash;&hellip;
-à merveille&mdash;&hellip; Mais
-puisque cette méthode est si utile, tout est
-le mieux du monde.&mdash;Et ainsi, sans s'arrêter
-à discuter si les Juifs avoient pris cet
-usage des Egyptiens, ou les Egyptiens des
-Juifs, mon père se leva; puis se frottant le
-front deux ou trois fois avec la paume de
-sa main (comme nous avons coutume de faire
-pour effacer les vestiges du chagrin, quand le
-mal qui nous arrive se trouve moindre que
-nous ne l'avions prévu), il ferma le livre,
-et descendit l'escalier.</p>
-
-<p>«Eh quoi! dit-il, (en prononçant le nom
-d'un peuple, à chaque marche sur laquelle
-il posoit le pied), si les Egyptiens,&mdash;les
-Syriens,&mdash;les Phéniciens,&mdash;les Arabes,&mdash;les
-Cappadociens;&mdash;si les habitans de la Colchide,&mdash;si
-les Troglodites,&mdash;ont eu cette
-coutume;&mdash;si Solon et Pythagore s'y sont
-soumis,&mdash;qu'est-ce que Tristram, et qui
-suis-je moi-même, pour m'en affliger ou m'en
-plaindre un seul moment?»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br />
-<i>On s'y perd.</i></h2>
-
-
-<p>«Cher Yorick, dit mon père en souriant,&mdash;(Yorick
-avoit rompu la ligne, et le peu
-de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler,
-il étoit entré le premier) cher Yorick,
-dit mon père, il me semble que notre Tristram
-accomplit bien durement tous ses rites
-religieux.&mdash;Jamais il n'y eut fils de Juif, de
-chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une
-manière aussi oblique et aussi maussade.»&mdash;</p>
-
-<p>«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a
-point de danger.&mdash;Il faut, continua mon
-père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange
-dans quelque recoin de l'écliptique,
-au moment de sa formation.&mdash;Sur ce point,
-dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour
-juge.&mdash;Ce sont les astrologues, dit mon père,
-qu'il faudroit consulter. Mais certainement
-les aspects des planètes qui auroient dû être
-favorables, ne se sont pas rencontrés comme
-ils devoient; l'opposition de leur ascendance
-a manqué,&mdash;ou les génies qui président à
-la naissance étoient occupés ailleurs.&mdash;Enfin
-il est sûr que quelque chose a été de travers,
-soit au-dessus, soit au-dessous de nous.»&mdash;</p>
-
-<p>«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.»</p>
-
-<p>«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il
-du danger pour l'enfant?&mdash;Les Troglodites
-disent que non, répliqua mon père.&mdash;Et les
-théologiens&hellip;&mdash;Dans quel chapitre, demanda
-Yorick?»&mdash;</p>
-
-<p>«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.&mdash;Mais
-ils nous disent, frère Tobie, que
-cette méthode est très-bonne.&mdash;Pourvu, dit
-Yorick, que vous fassiez voyager votre fils en
-Egypte.&mdash;Je l'espère bien, dit mon père.»&mdash;</p>
-
-<p>«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est
-de l'arabe pour moi.&mdash;Il le seroit pour bien
-d'autres, dit Yorick.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ilus, continua mon père, fit circoncire
-un matin toute son armée.&mdash;Sans cour martiale!
-sans conseil de guerre! s'écria mon
-oncle Tobie.&mdash;Je sais, continua mon père,
-en s'adressant à Yorick, et sans faire attention
-à la remarque de mon oncle Tobie,&mdash;je
-sais que les savans ne sont pas d'accord
-sur Ilus.&mdash;Les uns le prennent pour Saturne,
-d'autres pour l'Être suprême; quelques-uns
-même veulent que ce fut simplement un général
-de Pharao-néco.&mdash;Fût-ce Pharao-néco
-lui-même, dit mon oncle Tobie, je ne sais
-par quel article du code militaire il pourroit
-se justifier.»&mdash;</p>
-
-<p>«Les controversistes, poursuivit mon père,
-assignent vingt-deux raisons en faveur de la
-circoncision.&mdash;A la vérité, d'autres qui ont
-soutenu l'avis opposé, ont montré combien
-la plupart de ces raisons étoient foibles.&mdash;Mais
-nos meilleurs théologiens polémiques.»&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il
-n'y en eût pas un dans le royaume, les subtilités
-de l'école ne servent qu'à embrouiller
-l'esprit; et une once de théologie-pratique
-vaut mieux que tout l'ergotage des théologiens
-polémiques.&mdash;Ne puis-je savoir, demanda
-mon oncle Tobie à Yorick, ce que c'est
-qu'un théologien polémique?&mdash;Ma foi! capitaine
-Shandy, répondit Yorick, c'est une
-espèce de charlatan qui ne vaut guère mieux
-que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai
-dans ma poche le récit d'un combat singulier
-entre Gymnast et le capitaine Tripet, où l'on
-en trouve la meilleure définition que j'aie
-jamais vue.&mdash;Je voudrois entendre ce récit,
-reprit vivement mon oncle Tobie.&mdash;Tout à
-l'heure, si vous voulez, dit Yorick.&mdash;Mais
-le caporal m'attend à la porte, continua mon
-oncle Tobie; et comme je suis sûr que la
-relation d'un combat rendra le pauvre garçon
-plus joyeux que son souper,&mdash;de grâce,
-frère, permettez-lui d'entrer.&mdash;De tout mon
-c&oelig;ur, dit mon père.»</p>
-
-<p>Trim entra droit et heureux comme un
-empereur; et quand il eut fermé la porte,
-Yorick tira son livre de la poche droite de
-son habit, commença sa lecture, et l'acheva
-sans être interrompu.&mdash;Tout le monde dormit
-dès la dixième ligne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.<br />
-<i>La Tristrapédie.</i></h2>
-
-
-<p>«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick,
-dit mon père quand il fut réveillé, c'est de
-ne rien avancer sans preuve;&mdash;autrement,
-et s'il se livre à tous les écarts de son imagination,
-son ouvrage ne sera qu'un amas
-bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont
-l'assemblage sera monstrueux.</p>
-
-<p>»Mais dans ma Tristrapédie!&mdash;je pose en
-fait que je n'ai pas avancé un seul mot qui
-ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une
-proposition d'Euclide.&mdash;Va, Trim, va me
-chercher ce livre sur mon bureau.&mdash;J'ai
-souvent eu le projet, continua mon père,
-de le lire, tant à vous, Yorick, qu'à mon
-frère Tobie; et je crains même d'avoir
-manqué à l'amitié en différant aussi long-temps.
-Mais si vous le voulez, nous en lirons
-un ou deux chapitres aujourd'hui, autant
-demain, et ainsi de suite, jusqu'à ce
-que nous l'ayons achevé».&mdash;Mon oncle Tobie
-qui étoit la complaisance même, et Yorick
-qui étoit sans fiel, approuvèrent par une
-inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût
-pas compris dans le compliment, mit la
-main sur sa poitrine, et salua comme les
-autres.</p>
-
-<p>La compagnie sourit.&mdash;Ce garçon, dit
-Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.&mdash;Le
-pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a
-été si fort occupé tout le jour au boulingrin;&mdash;et
-moi-même&hellip; Je ne sais comment
-cela s'est fait; mais je suis bien sûr que cela
-ne nous arrivera plus.&mdash;En même-temps
-mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick
-rapprocha sa chaise de la table,&mdash;Trim
-moucha la chandelle,&mdash;mon père ranima
-le feu, prit le livre, toussa deux fois, et
-commença.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.<br />
-<i>Origine des fortifications.</i></h2>
-
-
-<p>«Les trente premières pages, dit mon père
-en retournant les feuillets, sont un peu
-abstraites; et comme elles ne sont pas intimement
-liées au sujet, nous les passerons
-pour le moment.&mdash;C'est une introduction
-servant de préface, continua mon père, ou
-une préface servant d'introduction,&mdash;(car
-je n'ai pas encore déterminé le nom que je
-lui donnerai) sur le gouvernement civil et
-politique;&mdash;et comme on en trouve l'origine
-dans la première association du mâle et
-de la femelle, je m'y suis trouvé insensiblement
-amené.&mdash;Cela étoit naturel, dit
-Yorick.</p>
-
-<p>»Il me suffit, dit mon père, que l'origine
-de la société soit (comme nous le dit Politien)
-proprement <i>conjugale</i>, c'est-à-dire,
-consistant uniquement dans la réunion d'un
-homme et d'une femme,&mdash;auxquels Hésiode
-ajoute un esclave. Mais comme il est à croire
-que dans ces premiers commencemens il
-n'existoit pas encore d'esclaves, le premier
-principe de toute société se trouve réduit à
-un homme, une femme, et un taureau.</p>
-
-<p>«Il me semble que c'est un b&oelig;uf, dit
-Yorick, citant le passage (&omicron;&#7990;&kappa;&omicron;&nu;
-&mu;&#8050;&nu; &pi;&rho;&#974;&tau;&iota;&sigma;&tau;&alpha;
-&gamma;&upsilon;&nu;&alpha;&#8150;&kappa;&#940; &tau;&epsilon;
-&beta;&omicron;&#8166;&nu; &tau;' &#7936;&rho;&omicron;&tau;&#8134;&rho;&alpha;)&mdash;Un
-taureau eût été
-trop farouche, trop indocile.&mdash;Il y a encore
-une meilleure raison, dit mon père, en trempant
-sa plume dans l'encrier; c'est que le
-b&oelig;uf étant le plus patient des animaux, et
-le plus propre à labourer la terre, d'où
-l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit
-à-la-fois l'instrument et l'emblême le plus
-convenable, que le créateur pût associer au
-couple nouvellement joint.»&mdash;</p>
-
-<p>«&mdash;Mais voici, dit mon oncle Tobie, une
-raison en faveur du b&oelig;uf, plus forte que
-toutes les autres.&mdash;(Mon père ne put prendre
-sur lui de retirer sa plume du cornet, avant
-d'avoir entendu la raison de mon oncle
-Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon
-oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et
-qu'il fut question de les renfermer, alors les
-hommes eurent recours aux palissades, aux
-murs, aux fossés; et ce fut-là l'origine des
-fortifications.&mdash;Bien!&mdash;bien! cher Tobie,
-s'écria mon père».&mdash;Il effaça le mot <i>taureau</i>,
-et mit <i>b&oelig;uf</i> à sa place.</p>
-
-<p>Mon père fit signe à Trim de moucher la
-chandelle, et résuma ainsi son discours.</p>
-
-<p>«Ce qui m'a amené à cette dissertation,
-poursuivit-il négligemment, et fermant à
-moitié son livre, c'est que je voulois montrer
-l'origine de cette relation que la nature a
-mise entre le père et son enfant; aussi-bien
-que le principe du droit et de la jurisdiction
-que le premier acquiert sur l'autre: par le
-mariage,&mdash;par l'adoption,&mdash;par la légitimation,&mdash;enfin
-par la procréation.</p>
-
-<p>»&mdash;Je considère chaque moyen à son
-rang».&mdash;</p>
-
-<p>«Il en est un, répliqua Yorick, qui ne
-me semble pas d'un grand poids.&mdash;C'est
-du dernier que je parle; et en effet, si les
-soins du père se bornent à la procréation,
-je ne vois pas quels si grands droits il acquiert
-sur son enfant, ni quels si grands devoirs
-celui-ci contracte envers lui.&mdash;Quels devoirs!
-s'écria mon père, ceux de la créature
-à l'égard du créateur;&mdash;ceux de l'homme
-à l'égard de Dieu.</p>
-
-<p>»&mdash;J'avoue, continua-t-il, qu'à ce compte
-l'enfant n'est pas autant sous la puissance
-et la jurisdiction de la mère.&mdash;Il me semble
-pourtant, dit Yorick, que les droits de la
-mère sont les mêmes.&mdash;Elle est elle-même
-sous l'autorité, dit mon père; et d'ailleurs,
-ajouta-t-il, en secouant la tête, elle n'est
-pas, Yorick, le principal agent.&mdash;Comment
-cela? dit mon oncle Tobie, en quittant sa
-pipe.&mdash;Cependant, dit mon père, sans écouter
-mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect
-envers elle, comme vous pouvez le lire,
-Yorick, dans le premier livre des Instituts
-de Justinien, au onzième titre de la dixième
-section.&mdash;Je puis, dit Yorick, le lire aussi
-bien dans le catéchisme».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.<br />
-<i>Cathéchisme de Trim.</i></h2>
-
-
-<p>«Quant au catéchisme, dit mon oncle
-Tobie, Trim le sait sur le bout de son doigt.&mdash;Eh!
-que diantre cela me fait-il, dit mon
-père?&mdash;Il le sait sur ma parole, reprit mon
-oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez
-qu'à l'interroger.</p>
-
-<p>»Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de
-bonté et d'un ton de voix radouci, le cinquième
-commandement»?</p>
-
-<p>Le caporal ne répondit rien. «Ce n'est
-pas-là le ton, répondit mon oncle Tobie,
-élevant la voix et parlant bref, comme s'il
-eût commandé l'exercice.&mdash;Le cinquième?
-cria mon oncle Tobie.&mdash;Avec la permission
-de monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer
-par le premier».</p>
-
-<p>&mdash;Yorick ne put s'empêcher de sourire.&mdash;</p>
-
-<p>«Monsieur le pasteur ne considère pas,
-dit le caporal, en portant sa canne à l'épaule,
-en guise de mousqueton, et s'allant camper
-au milieu de l'appartement pour être mieux
-vu,&mdash;il ne considère pas que le catéchisme
-est précisément comme le maniement des
-armes.&mdash;</p>
-
-<p>»&mdash;<i>Portez la main droite au fusil</i>, cria
-le caporal, prenant le ton de commandement,
-et exécutant le mouvement&hellip;</p>
-
-<p>»&mdash;<i>Reposez-vous sur le fusil</i>, cria le caporal,
-faisant à-la-fois l'office d'aide-major
-et de soldat&hellip;</p>
-
-<p>»&mdash;<i>Posez le fusil à terre.</i>&mdash;Avec la permission
-de monsieur le pasteur, un mouvement,
-comme il peut voir, en amène un
-autre.&mdash;Si monsieur avoit voulu commencer
-par le premier!&hellip;».</p>
-
-<p>«&mdash;Le premier? cria mon oncle Tobie,
-posant sa main gauche sur sa hanche&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant
-sa pipe, comme il auroit fait son épée
-à la tête d'un régiment&hellip;». Le caporal
-satisfit à tout avec précision; et ayant dit
-qu'il falloit honorer son père et sa mère, il
-s'inclina profondément, et fut reprendre sa
-place au fond de la chambre&mdash;.</p>
-
-<p>«On se tire de tout, dit mon père, avec
-un bon mot. Il y a de l'esprit en cela, et
-même de l'instruction, si nous pouvons l'y
-découvrir.</p>
-
-<p>»Mais ce que nous venons de voir n'est
-proprement que l'échaffaud de la science,
-c'est-à-dire, son plus haut point de folie,
-si l'édifice ne s'élève pas en même-temps.</p>
-
-<p>»C'est le miroir où peuvent se voir dans
-leur vrai jour et au naturel les pédagogues,
-précepteurs, gouverneurs et grammairiens.</p>
-
-<p>»Oh! il y a une coquille en écaille, Yorick,
-qui croît avec l'étude, et que tous ces gens-là
-ne savent comment détacher.&mdash;</p>
-
-<p>»Ils deviennent savants par routine; mais
-ce n'est pas ainsi que s'apprend la sagesse».</p>
-
-<p>&mdash;Yorick écoutait avec admiration.&mdash;</p>
-
-<p>«Oui, dit mon père, je m'engage dès à
-présent à employer en &oelig;uvres pies le legs
-entier de ma tante Dinah,&mdash;(et l'on saura
-que mon père n'avoit pas grande opinion des
-&oelig;uvres pies) si le caporal attache une seule
-idée déterminée à aucun des mots qu'il vient
-de prononcer.&mdash;Et je te prie, Trim, continua
-mon père en se retournant vers lui, qu'entends-tu
-par honorer ton père et ta mère»?&mdash;</p>
-
-<p>«J'entends, dit le caporal, leur donner
-trois sous par jour sur ma paie quand ils
-sont vieux.&mdash;Et cela, Trim, dit Yorick,
-l'as-tu fait?&mdash;Oui, en vérité, répliqua mon
-oncle Tobie.&mdash;Eh bien! Trim, dit Yorick,
-en s'élançant de sa chaise et prenant le caporal
-par la main,&mdash;tu es le meilleur commentateur
-de cet endroit du Décalogue; et
-je t'honore davantage pour une telle action,
-que si tu avois composé le Talmud».&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.<br />
-<i>Sur la santé.</i></h2>
-
-
-<p>«O bienheureuse santé! s'écria mon père,
-en tournant la page pour passer au chapitre
-suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes
-les richesses. C'est toi qui dilates l'ame, et
-qui disposes toutes ses facultés à recevoir
-l'instruction et à goûter la vertu. Celui qui
-te possède a peu de désirs à former; et le
-malheureux à qui tu manques, manque de
-tout au monde.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'ai resserré, continua mon père, tout
-ce qu'il y a à dire sur ce sujet important,
-dans un très-petit espace; ainsi nous lirons
-le chapitre en entier.»&mdash;</p>
-
-<p>Mon père lut comme il suit:</p>
-
-<p>«<i>Tout le secret de la santé dépend des
-efforts mutuels que font le chaud et l'humide
-radical pour l'emporter l'un sur l'autre.</i>»</p>
-
-<p>«Je suppose, dit Yorick, que vous avez
-commencé par prouver ce fait.&mdash;Suffisamment,
-dit mon père.»&mdash;</p>
-
-<p>En disant cela, mon père ferma le livre;&mdash;non
-pas comme s'il avoit résolu de ne plus
-lire, car il garda son premier doigt dans le
-chapitre;&mdash;ni d'un air fâché, car il ferma
-le livre doucement, son pouce restant sur la
-couverture de dessus, et ses trois derniers
-doigts soutenant celle de dessous, sans aucune
-pression violente.&mdash;</p>
-
-<p>«J'ai démontré la vérité de cette assertion,
-dit mon père, faisant signe de la tête à
-Yorick, plus que suffisamment dans le précédent
-chapitre.»&mdash;</p>
-
-<p>Or, si on disoit maintenant à un habitant
-de la lune, qu'un habitant du monde sublunaire
-a écrit un chapitre, démontrant suffisamment
-que <i>tout le secret de la santé consiste
-dans les efforts mutuels que font le
-chaud et l'humide radical pour l'emporter
-l'un sur l'autre</i>;&mdash;et qu'il a prouvé la chose
-avec tant de ménagement, que dans tout le
-chapitre il n'y a pas un mot de sec ni d'humide
-sur le chaud ou l'humide radical,&mdash;ni une
-seule syllabe, directement ou indirectement,
-pour ou contre la rivalité de ces deux puissances
-dans l'économie animale&mdash;&hellip;</p>
-
-<p>«O toi! éternel créateur de tous les êtres,
-s'écrieroit-il, en frappant sa poitrine de sa
-main droite (en supposant qu'il eût une
-poitrine et une main droite)&mdash;toi, dont le
-pouvoir et la bonté peuvent étendre les facultés
-de tes créatures jusqu'à ce degré infini
-d'excellence et de perfection! que t'ont fait
-les habitans de la lune?»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.<br />
-<i>Sur les charlatans.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père finit par deux apostrophes dirigées,
-l'une contre Hippocrate, l'autre contre
-le lord Vérulam.</p>
-
-<p>Il commença par le prince de la médecine,
-en lui faisant une légère apostrophe sur sa
-lamentation chagrine: <i lang="la" xml:lang="la">Ars longa, vita brevis.</i>
-«La vie courte, s'écria mon père, et l'art
-de guérir difficile!&mdash;Eh! qui devons-nous
-en remercier? et à qui faut-il nous en prendre?
-si ce n'est à l'ignorance de ces maudits charlatans
-eux-mêmes,&mdash;et à leurs tréteaux,&mdash;et
-à leurs drogues,&mdash;et à leur étalage philosophique,
-avec lequel, dans tous les temps,
-ils ont commencé par flatter le monde, et
-ont fini par le tromper!&mdash;»</p>
-
-<p>«Et toi, lord Vérulam, s'écria mon père,
-(quittant Hippocrate pour lui adresser sa
-seconde apostrophe, comme au premier des
-vendeurs d'orviétan, et le plus propre à servir
-d'exemples aux autres)&mdash;que te dirai-je,
-grand lord Vérulam? que dirai-je de ton
-esprit intérieur,&mdash;de ton opium,&mdash;de ton
-salpêtre,&mdash;de tes onctions grasses,&mdash;de tes
-médecines,&mdash;de tes clystères,&mdash;et de tous
-leurs accompagnemens?»</p>
-
-<p>Mon père n'étoit jamais embarrassé de savoir
-que dire à qui que ce fût, ni sur quoi
-que ce fût,&mdash;et il avoit plus de facilité pour
-l'exorde qu'aucun homme vivant.&mdash;Comment
-il traita l'opinion du lord Vérulam?
-vous le verrez:&mdash;mais quand? je ne sais pas.
-Il faut que nous voyions d'abord ce que c'étoit
-que l'opinion du lord Vérulam.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI</h2>
-
-<p><i>Régime de longue vie.</i></p>
-
-
-<p>«Les deux grandes causes, dit le lord
-Vérulam, qui conspirent ensemble à racourcir
-la vie, sont premièrement:</p>
-
-<p>»L'air intérieur, lequel, comme une flamme
-légère, consume sourdement le corps, et le
-dévoue à la mort;&mdash;secondement, l'air extérieur,
-qui dessèche le corps peu-à-peu, et
-le réduit en cendres.&mdash;Ces deux ennemis,
-s'attachant à nos corps des deux côtés à-la-fois,
-détruisent à la fin nos organes, et les
-rendent inhabiles à continuer les fonctions
-de la vie.»</p>
-
-<p>Cette proposition une fois prouvée ou admise,
-le moyen de prolonger la vie étoit
-simple.&mdash;Il ne s'agissoit, disoit le lord Vérulam,
-que de réparer le ravage causé par
-l'air intérieur, en rendant d'un côté la substance
-du corps plus dense et plus robuste,
-par un usage habituel d'opiat convenable;
-et en tempérant de l'autre l'excès de la chaleur,
-au moyen de trois grains et demi de
-salpêtre pris à jeun tous les matins.&mdash;</p>
-
-<p>Ainsi garantie des assauts de l'air intérieur,
-déjà même la surface de notre corps se trouvoit
-moins exposée à ceux de l'air extérieur.
-Mais on l'en préservoit mieux encore par
-une suite d'onctions grasses, lesquelles saturoient
-tellement les pores de la peau, qu'une
-particule d'air n'y pouvoit pénétrer, et que
-rien ne pouvoit en sortir.&mdash;Par-là, à la vérité,
-toute transpiration sensible et insensible
-étoit arrêtée; et il pouvoit s'ensuivre
-plusieurs inconvéniens fâcheux.&mdash;Mais l'usage
-des clystères pourvoyoit à tout, entraînoit
-les humeurs qui pouvoient refluer, et
-rendoit le système complet.</p>
-
-<p>Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon
-père avoit à dire sur les opiats du lord Vérulam,
-son salpêtre, ses onctions grasses, et
-ses clystères.&mdash;Vous le lirez: mais non pas
-aujourd'hui, ni même demain, le temps me
-presse. Le lecteur est impatient, il faut que
-j'aille.&mdash;Vous lirez ce chapitre à votre loisir
-(si cela vous convient) aussitôt que la Tristrapédie
-sera publiée.&mdash;</p>
-
-<p>Qu'il suffise pour le moment de dire que
-mon père traita la conséquence comme le
-principe.&mdash;Et par-là les savans peuvent conclure
-qu'il éleva son propre système sur les
-ruines de l'autre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.<br />
-<i>Panacée universelle.</i></h2>
-
-
-<p>«<i>Tout le secret de la santé</i>, dit mon père
-en recommençant sa phrase, <i>dépend évidemment
-de la rivalité du chaud et de l'humide
-radical qui se trouvent en nous.&mdash;Ainsi la
-science la plus légère eût suffi pour l'entretenir,
-si les gens de l'école n'avoient pas
-tout confondu, surtout (comme Vanhelmont,
-fameux chimiste, l'a prouvé), en prenant
-pendant long-temps la graisse et le suif des
-animaux pour l'humide radical.</i></p>
-
-<p>»<i>Or, l'humide radical n'est pas la graisse
-ni le suif des animaux, mais une substance
-huileuse et balsamique. Car la graisse et
-le suif, de même que le phlegme et les parties
-aqueuses, sont froids. Au lieu que les
-parties huileuses et balsamiques sont pleines
-de vie, d'esprit et de feu.&mdash;Ce qui se rapporte
-à l'observation d'Aristote:</i> <span class="sc" lang="la" xml:lang="la">Post coitum
-omne animal triste</span>.»&mdash;</p>
-
-<p>»<i>Il est donc certain que le chaud radical
-se trouve dans l'humide radical; mais il n'est
-pas prouvé que celui-ci se trouve dans l'autre:
-cependant quand l'un dépérit, l'autre dépérit
-aussi; et il en résulte, ou une chaleur
-démesurée qui produit une étisie sèche, ou
-une humidité surabondante qui amène l'hydropisie.&mdash;Donc,
-pour résumer en deux
-mots tout mon système relativement à la
-santé, si l'on peut apprendre à un enfant
-comment il doit éviter les excès de l'eau et
-du feu, qui tous deux tendent à sa destruction,
-on aura obtenu tout ce qui est nécessaire
-sur ce point essentiel.</i>»&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.<br />
-<i>Mon Père n'y est plus.</i></h2>
-
-
-<p>La description du siége de Jéricho n'auroit
-pas attiré l'attention de mon oncle Tobie
-plus puissamment que ce dernier chapitre.
-Il tint constamment ses yeux fixés sur mon
-père tant que dura la lecture. Chaque fois
-que le mot de chaud ou d'humide radical
-fut prononcé, mon oncle Tobie ôta sa pipe
-de sa bouche et secoua la tête;&mdash;et aussitôt
-que le chapitre fut fini, il fit signe au caporal
-de s'approcher, et lui demanda à l'oreille&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">«&mdash;C'étoit au siége de Limérick, dit le caporal
-en faisant une révérence.»&mdash;</p>
-
-<p>«&mdash;Le pauvre diable et moi, dit mon oncle
-Tobie en s'adressant à mon père, pouvions
-à peine nous traîner hors de nos tentes quand
-le siége de Limerick fut levé; et cela par
-la raison que vous venez de dire.»&mdash;</p>
-
-<p>«Quelle idée crochue peut s'être fourrée
-dans ta précieuse caboche, mon pauvre frère
-Tobie, s'écria mon père mentalement? Par
-le ciel! ajouta-t-il, en continuant de se parler
-à lui-même, &OElig;dipe seroit embarrassé à le
-deviner.»</p>
-
-<p>«Sauf le respect de monsieur, dit le caporal,
-je crois que sans la quantité de brandevin
-que nous faisions brûler tous les soirs,
-et sans le vin blanc et la canelle que je ne
-cessois de donner à monsieur&hellip;&mdash;Et le
-genièvre, Trim, ajouta mon oncle Tobie,
-qui nous fit plus de bien que tout le reste.&mdash;Je
-crois en vérité, continua le caporal, que
-nous aurions tous deux laissé nos os dans
-la tranchée.»&mdash;</p>
-
-<p>«Caporal, dit mon oncle Tobie avec des
-yeux étincelans, pour un soldat, est-il un
-plus beau tombeau?»&mdash;</p>
-
-<p>«J'en aimerois autant un autre, répliqua
-le caporal.»</p>
-
-<p>Tout cela étoit de l'arabe pour mon père,
-comme les rites des Troglodytes et des habitans
-de la Colchide l'avoient été pour mon oncle
-Tobie. Mon père ne sut s'il devoit sourire ou
-froncer le sourcil.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick,
-acheva le détail du siége de Limerick plus
-intelligiblement qu'il ne l'avoit commencé;
-ce qui soulagea infiniment mon père.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.<br />
-<i>Siége de Limerick.</i></h2>
-
-
-<p>«Ce fut sans doute un grand bonheur pour
-le caporal et pour moi, dit mon oncle Tobie,
-de ce que la fièvre ne nous quitta pas un
-instant, pendant les vingt-cinq jours entiers
-que nous campâmes presque sous l'eau.&mdash;Nous
-l'eûmes constamment et de la plus
-grande violence. Heureusement encore il
-s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à
-l'ardeur de la fièvre, empêcha ce que mon
-frère appelle l'humide radical, de prendre
-le dessus, comme il seroit infailliblement arrivé
-sans cela.»&mdash;Ici mon père gorgea ses
-poumons d'air, et levant les yeux au plancher,
-il fit une respiration qui dura deux
-minutes.</p>
-
-<p>«&mdash;Le ciel eut pitié de nous, continua
-mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au
-caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre
-entre le chaud et l'humide radical, en
-renforçant la fièvre, comme il fit pendant
-tout ce temps, avec du vin chaud et des
-épices. Par ce moyen, il vint à bout d'entretenir
-un feu si ardent et si soutenu, que
-le chaud radical tint bon du commencement
-à la fin du siége, et que l'humide radical,
-malgré sa violence, ne put le surmonter.&mdash;Sur
-mon honneur, ajouta mon oncle Tobie,
-vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt
-toises les assauts qu'ils se livroient dans notre
-corps.»&mdash;</p>
-
-<p>«Eh bien! dit mon père, avec une forte
-aspiration qui fut suivie d'une pause,&mdash;si
-j'étois juge, et que la loi du pays me le
-permît, je voudrois condamner quelqu'un
-des malfaiteurs les plus insignes&hellip;»&mdash;Yorick
-prévit que la sentence alloit être sévère
-et sans miséricorde.&mdash;Il posa la main
-sur la poitrine de mon père, et lui demanda
-quelques minutes de répit, pour une question
-qu'il avoit à faire au caporal.&mdash;Je te
-prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la
-permission de mon père, dis-nous naturellement
-ce que tu entends par ce chaud et
-cet humide radical dont il est question?»&mdash;</p>
-
-<p>«En me référant humblement au meilleur
-avis de mon maître, dit le caporal, faisant
-une révérence à mon oncle Tobie.&mdash;Dis ton
-opinion librement, dit mon oncle Tobie.&mdash;Frère
-Shandy, continua-t-il, le pauvre garçon
-est mon serviteur, et non pas mon esclave.»&mdash;</p>
-
-<p>Le caporal passa son chapeau sous son
-bras gauche, et laissa pendre sa canne à
-son poignet, au moyen d'un cordon de cuir
-noir dont les deux bouts noués ensemble
-formoient une espèce de gland. Il s'avança
-sur le terrein où il avoit subi l'examen du
-catéchisme, et se prenant le menton avec
-le pouce et les autres doigts de sa main droite,
-il exposa son sentiment en ces termes.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.<br />
-<i>Consultation.</i></h2>
-
-
-<p>Le caporal ouvroit déjà la bouche pour
-commencer, quand le docteur Slop entra en
-tortillant.&mdash;Trim resta la bouche ouverte.&mdash;Mais
-vienne qui voudra, il poursuivra dans
-le prochain chapitre.</p>
-
-<p>Slop avoit été mandé par ma mère, et il
-sortoit en ce moment de la chambre de la
-nourrice où je criois encore.</p>
-
-<p>«Eh bien! vieux docteur, s'écria mon père,
-(car les transitions de son humeur se succédoient
-d'une manière aussi brusque qu'inconcevable),
-qu'est-ce que ta chienne de
-mine nous dira là-dessus?»&mdash;</p>
-
-<p>Mon père n'auroit pas demandé d'un air
-plus dégagé si l'on avoit coupé la queue de
-son chien.&mdash;Une question ainsi faite ne convenoit
-pas à la gravité du docteur, ni au
-traitement qu'il comptoit employer;&mdash;le docteur
-s'assit sans répondre.&mdash;</p>
-
-<p>«Je vous prie, monsieur, dit mon oncle
-Tobie d'un ton qui demandoit réponse,&mdash;que
-pensez-vous de l'état de l'enfant?&mdash;Il
-finira par un phimosis, répondit le docteur
-Slop.»</p>
-
-<p>«Je ne suis pas plus avancé, dit mon
-oncle Tobie; et il remit sa pipe dans sa
-bouche.&mdash;Laissons donc, dit mon père,
-poursuivre le caporal, et écoutons-le raisonner
-sur la médecine.»&mdash;Le caporal salua son
-vieil ami, le docteur Slop, et exposa ensuite
-son opinion sur le chaud et l'humide radical,
-dans les termes suivans.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.<br />
-<i>Dissertation savante.</i></h2>
-
-
-<p>«La ville de Limerick, de laquelle on
-commença le siége sous les ordres du roi
-Guillaume, en personne, l'année d'après
-que je fus entré au service,&mdash;est située au
-milieu d'un marais diabolique, et dans un
-pays couvert d'eau.&mdash;Elle est, dit mon oncle
-Tobie, toute entourée par le Shannon, et sa
-situation la rend une des places les mieux
-fortifiées d'Irlande.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je trouve, dit le docteur Slop, que cette
-façon de commencer un discours sur la médecine
-est tout-à-fait nouvelle.&mdash;Ce que
-je dis là n'en est pas moins vrai, répondit
-Trim.&mdash;En ce cas, dit Yorick, la faculté
-feroit bien d'adopter cette méthode.»&mdash;</p>
-
-<p>«Avec la permission de monsieur le pasteur,
-dit le caporal, tout le pays est coupé
-de tranchées et de fondrières; et d'ailleurs il
-tomba pendant le siége une telle quantité de
-pluie, que tout étoit boue.&mdash;Ce fut cela et
-cela seul, qui fut cause de l'inondation, et
-qui pensa nous faire périr, monsieur et moi.&mdash;Au
-bout de dix jours, continua le caporal,
-il n'y avoit pas un soldat qui pût se coucher
-à sec dans sa tente, sans avoir creusé un
-fossé tout autour pour égoutter l'eau.&mdash;Mais
-pour ceux qui, comme monsieur, en avoient
-le moyen, il falloit tous les soirs faire brûler
-une écuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit
-l'humidité de l'air, et rendoit le dedans
-de la tente aussi chaud qu'un poële.»&mdash;</p>
-
-<p>«Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal,
-s'écria mon père? et quelle conclusion en
-tires-tu?»&mdash;</p>
-
-<p>«J'en conclus, n'en déplaise à votre seigneurie,
-répliqua Trim, que l'humide radical
-n'est autre chose que de l'eau de fossé, et
-que le chaud radical (pour ceux qui peuvent
-en faire la dépense) est de l'eau-de-vie brûlée.&mdash;Oui,
-messieurs, avec votre permission, le
-chaud et l'humide radical d'un homme ne
-sont que de l'eau bourbeuse et une dragme
-de genièvre.&mdash;Que le genièvre ne nous
-manque pas, ajouta-t-il, et qu'on nous donne
-une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits
-et dissiper les vapeurs.&mdash;Vienne ensuite
-la mort quand elle voudra, elle trouvera à
-qui parler.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je suis en peine, capitaine Shandy, dit
-le docteur Slop, de déterminer dans quelle
-branche de connoissance votre valet brille
-davantage; de la physiologie ou de la théologie.&mdash;(Slop
-n'avoit pas oublié les commentaires
-de Trim sur le sermon.)»&mdash;</p>
-
-<p>«Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick,
-que le caporal a subi un examen en théologie,
-et qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'honneur.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il faut que vous sachiez, dit le docteur
-Slop en s'adressant à mon père, que le chaud
-et l'humide radical sont la base et l'appui de
-notre existence, comme les racines d'un arbre
-sont la source et le principe de sa végétation.&mdash;Ils
-sont inhérens au germe de tous les
-animaux; et l'on peut les maintenir dans
-l'équilibre qu'ils doivent conserver par plusieurs
-moyens, mais principalement, à mon
-avis, par ceux que l'on dit <i>consubstantiels,
-incisifs et corroborans</i>.&mdash;Ce pauvre garçon,
-continua le docteur Slop en montrant le
-caporal, aura entendu quelque empyrique
-raisonner sur ces matières, et il aura retenu
-ses absurdités.&mdash;Voilà le fait, dit mon père.&mdash;Il
-y a toute apparence, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Je le parierois, dit Yorick.»&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.<br />
-<i>Relâche au théâtre.</i></h2>
-
-
-<p>On appela le docteur Slop, pour voir le
-cataplasme qu'il avoit ordonné;&mdash;et mon
-père saisit ce moment pour lire un autre
-chapitre de la Tristrapédie.&mdash;Allons, mes
-amis, de la joie! je vous ferai voir du pays.&mdash;Mais
-quand nous aurons fini ce chapitre,
-nous ne r'ouvrirons pas le livre du reste de
-l'année.&mdash;Vive le roi!&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.<br />
-<i>Verbes auxiliaires.</i></h2>
-
-
-<p>«<i>Cinq ans avec une bavette sous le menton!</i></p>
-
-<p>»<i>Quatre ans à lire son alphabet, et à
-étudier son cathéchisme!</i>&mdash;</p>
-
-<p>»<i>Un an et demi pour apprendre à signer
-son nom!</i>&mdash;</p>
-
-<p>»<i>Sept longues années et plus pour apprendre
-à décliner en grec et en latin!</i>&mdash;</p>
-
-<p>»<i>Quatre ans pour le jargon de ses thèses
-philosophiques!&mdash;et au bout de ce temps,
-la statue, ce beau chef-d'&oelig;uvre, est encore
-informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste
-n'a fait qu'aiguiser ses outils.&mdash;Quelle
-marche ridicule!</i>&mdash;</p>
-
-<p>»<i>Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au
-moment de rester au fond du bloc toute sa
-vie? Il étoit âgé de quarante-quatre ans
-quand il eut achevé ses études grecques.&mdash;Et
-Pierre Damien, évêque d'Ostie, avoit
-atteint l'âge d'homme, qu'il ne savoit pas
-lire.&mdash;Et Baldus lui-même, qui devint dans
-la suite un si grand personnage, étoit si
-vieux quand il se mit à étudier le droit,
-que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour
-l'autre monde.&mdash;Il ne faut pas s'étonner
-qu'Eudamidas, fils d'Archidamus, entendant
-Xénocrate disputer sur la sagesse à
-l'âge de soixante-quinze ans, lui ait demandé
-gravement quand il comptoit la mettre
-en pratique, puisqu'à son âge, il en étoit
-encore à la chercher.</i>»&mdash;</p>
-
-<p>Yorick écoutoit mon père avec grande
-attention. Il y avoit un assaisonnement de
-sagesse mêlée d'une manière inconcevable
-à ses plus étranges boutades; et au milieu
-de ses éclipses les plus obscures, on apercevoit
-quelquefois des clartés qui les faisoient
-presque disparoître.&mdash;Je conseille à
-tout le monde de ne l'imiter qu'avec circonspection.</p>
-
-<p>«Je suis convaincu, Yorick, continua mon
-père, (moitié lisant, moitié discourant) qu'il
-existe au nord-ouest un passage au monde
-intellectuel, et que l'esprit humain, en puisant
-en lui-même toutes ses connoissances,
-trouveroit pour les acquérir une méthode
-beaucoup plus facile que celle qu'on a coutume
-d'employer.&mdash;Mais hélas, tous les
-champs n'ont pas une source ou un ruisseau
-pour les arroser; tous les enfans, Yorick,
-n'ont pas un père capable de les diriger».&mdash;</p>
-
-<p>«Tout, ajouta mon père en baissant la
-voix, tout dépend entièrement des verbes
-auxiliaires, monsieur Yorick».&mdash;</p>
-
-<p>Si Yorick eût marché sur le serpent décrit
-par Virgile, il n'auroit pas témoigné plus
-d'effroi.&mdash;«Je suis étonné moi-même, dit
-mon père qui s'en aperçut (et je le cite
-comme une des plus grandes calamités qui
-soient jamais arrivées à la république des
-lettres),&mdash;je suis étonné que ceux qui
-jusqu'ici ont été chargés de l'éducation de
-la jeunesse, et dont l'unique devoir étoit
-d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de
-bonne heure un magasin d'idées, et de laisser
-ensuite leur imagination travailler en liberté
-sur ces idées;&mdash;je suis étonné, dis-je, Yorick,
-que ces gens-là se soient aussi peu servi des
-verbes auxiliaires, qu'ils l'ont fait pour arriver
-à leur but.&mdash;Je ne connois que Raimond
-Lulle et l'aîné Pellegrin, dont le dernier surtout
-en porta l'usage à un tel point de perfection,
-qu'avec sa méthode il n'étoit point
-de jeune homme à qui il ne pût apprendre
-en peu de leçons à discourir d'une manière
-satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce
-fût,&mdash;à traiter une question sur toutes ses
-faces;&mdash;enfin, à dire et à écrire sur une
-matière quelconque tout ce qu'il étoit possible
-de dire ou d'écrire, sans qu'il lui échapât
-la faute la plus légère, le tout à l'admiration
-des spectateurs.&mdash;Je serois bien aisé, dit
-Yorick, interrompant mon père, que vous
-puissiez me faire comprendre la chose.&mdash;Volontiers,
-dit mon père».&mdash;</p>
-
-<p>«Un mot peut être pris dans le sens littéral
-ou dans le sens figuré. Le sens figuré
-est une <i>allusion</i> ou <i>métaphore</i>.&mdash;Or, quoique
-je trouve, moi, que par cette <i>métaphore</i>
-l'idée perd plus qu'elle n'acquiert, il n'en
-est pas moins vrai que la plus grande extension
-d'idées dont un mot isolé soit susceptible,
-est une <i>métaphore</i>.&mdash;Mais qu'en résulte-t-il?
-Quand l'esprit a conçu le mot dans
-toute son étendue, tout est fini.&mdash;L'esprit
-et l'idée peuvent se reposer, jusqu'à ce
-qu'une seconde idée succède, et ainsi de
-suite.&mdash;</p>
-
-<p>»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en
-état de travailler d'elle-même sur toutes les
-matières qu'on lui présente; et, par la flexibilité
-de ce puissant moyen, de se frayer
-de nouveaux chemins, d'aller à la recherche
-des choses par de nouvelles routes, et de
-faire qu'une seule idée en engendre des millions.»&mdash;</p>
-
-<p>«Vous excitez grandement ma curiosité,
-dit Yorick».&mdash;</p>
-
-<p>«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je
-renonce à en rien deviner.&mdash;Avec la permission
-de monsieur, dit le caporal, les
-Danois, qui se trouvoient à notre gauche
-au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des
-auxiliaires?&mdash;et de très-bonnes troupes, dit
-mon oncle Tobie; mais je crois que les
-auxiliaires dont parle mon frère sont autre
-chose».&mdash;</p>
-
-<p>«Croyez-vous, dit mon père en se levant».&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.<br />
-<i>Il fait danser l'ours.</i></h2>
-
-
-<p>Mon père fit un tour par la chambre,
-revint s'asseoir, et finit le chapitre.</p>
-
-<p>«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent,
-continua mon père, sont: <i>je suis,
-j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre,
-je dois, je devrois, je veux, je voudrois,
-je puis, je pourrois, il faut, il faudroit,
-j'ai coutume</i>:&mdash;on les emploie suivant les
-temps; au passé, au présent, au futur:&mdash;on
-les conjugue avec le verbe <i>avoir</i>;&mdash;on
-les applique à des questions: <i>cela est-il?
-cela étoit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il?
-cela peut-il être?&mdash;cela pourroit-il être?</i>&mdash;Ou
-avec un doute négatif: <i>n'est-il pas?
-n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?</i> Ou
-affirmativement: <i>c'est, c'étoit, ce devoit
-être</i>. Ou suivant un ordre chronologique:
-<i>cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps?
-depuis quand?</i> Ou comme hypothèse: <i>si
-cela étoit? si cela n'étoit pas?</i> Qu'en arriveroit-il,
-<i>si les François battoient les Anglois?
-si le soleil sortoit du zodiaque</i>»?&mdash;</p>
-
-<p>»Or, continua mon père, par l'usage familier
-et l'application juste de ces verbes
-auxiliaires, et au moyen de cette méthode
-simple, dans laquelle l'esprit et la mémoire
-d'un enfant doivent être exercées, il ne sauroit
-entrer dans sa tête une seule idée, quelque
-stérile qu'elle puisse être, que l'enfant
-ne puisse aisément lui faire engendrer une
-foule de conclusions et de conceptions nouvelles.&mdash;</p>
-
-<p>»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria
-mon père, en se retournant vers Trim qui
-se tenoit debout derrière sa chaise?&mdash;Jamais,
-répondit le caporal.&mdash;Mais tu pourrois,
-Trim, dit mon père, en raisonner en cas
-de besoin?&mdash;Comment cela se pourroit-il,
-frère, dit mon oncle Tobie, si le caporal
-n'en a jamais vu?&mdash;C'est ce qu'il me falloit,
-répliqua mon père; et vous allez voir comment
-je raisonne, et comment les verbes auxiliaires
-font raisonner.&mdash;</p>
-
-<p>»Un ours blanc!&mdash;très-bien. En ai-je
-jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en
-verrai-je jamais? dois-je en voir jamais?
-puis-je jamais en voir?</p>
-
-<p>»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement
-quelle idée puis-je m'en faire?</p>
-
-<p>»Et si je vois jamais un ours blanc, que
-dirai-je? et que dirai-je si je n'en vois pas?</p>
-
-<p>»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que
-je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en
-ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait,
-la description? en ai-je jamais rêvé?</p>
-
-<p>»Mon père, ma mère, mon oncle, ma
-tante, mes frères ou mes s&oelig;urs, ont-ils
-jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils
-donné pour en voir un? qu'auroient-ils fait
-s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours blanc?&mdash;Est-il
-féroce,&mdash;apprivoisé,&mdash;méchant,&mdash;grondeur,&mdash;caressant?</p>
-
-<p>»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?</p>
-
-<p>»N'y a-t-il point de péché à le voir?</p>
-
-<p>»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.<br />
-<i>Intermède.</i></h2>
-
-
-<p>A présent, mon cher monsieur, arrêtons-nous
-encore deux minutes, et rentrons dans
-la salle pour recueillir les suffrages.&mdash;Vous
-savez comme mon amour-propre y trouve
-son compte.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut
-être juste. Les dissertations savantes de mon
-père, ses verbes auxiliaires, son ours blanc,
-peuvent très-bien ne pas plaire à tout le
-monde.&mdash;Je vois là un gros abbé qui dort,
-et je ne lui en veux point de mal. Et cette
-dame, non pas cette vieille présidente qui
-prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris
-tout ce que vous venez d'entendre, que
-son mari n'a compris le procès qu'il a jugé
-ce matin;&mdash;mais cette jeune marquise qui
-est dans la même loge, avec ce duc qui lui
-parle à l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait
-entendus? Elle ne nous a pas même écoutés.&mdash;Cependant,
-voyez comme elle applaudit.&mdash;Et
-je m'en plaindrois et je lui en ferois
-un reproche!&mdash;Non, mon cher monsieur.&mdash;Le
-public est partagé en deux classes,
-dont l'une admire tout ce qu'elle ne comprend
-pas, et l'autre déchire tout ce qu'elle
-comprend.&mdash;Il y a encore une troisième
-classe, mais réduite à un si petit nombre!&mdash;Ce
-sont ceux qui, comme vous, monsieur,
-jugent sans prévention, critiquent sans humeur,
-et louent sans partialité. C'est pour
-ceux-là que j'écris; ce sont ceux qui me consolent
-des autres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.<br />
-<i>Conclusion.</i></h2>
-
-
-<p>Quand mon père eut fait danser et redanser
-son ours blanc pendant une demi-douzaine
-de pages, il ferma le livre tout de
-bon; et d'un air triomphant il le remit à
-Trim, avec signe de le reporter sur le bureau
-où il l'avoit trouvé.&mdash;«Voilà, dit-il, la
-méthode avec laquelle Tristram apprendra
-à décliner et à conjuguer tous les mots du
-dictionnaire.&mdash;Vous sentez, Yorick, que de
-cette façon chaque mot amènera une thèse
-ou une hypothèse.&mdash;Chaque thèse ou hypothèse
-est une source de propositions.&mdash;Chaque
-proposition a sa conséquence et conclusion.&mdash;Et
-chaque conséquence et conclusion
-ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre
-une nouvelle route de recherches et d'études.&mdash;La
-force de cette méthode est incroyable
-pour ouvrir la tête d'un enfant.&mdash;Pour ouvrir
-sa tête, frère Shandy! s'écria mon oncle
-Tobie; il y a de quoi la faire sauter en mille
-pièces.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je présume, dit Yorick en souriant, que
-c'est par votre méthode que le fameux Vincent
-Quirino, (parmi les autres prodiges de
-son enfance, desquels le cardinal Bembo a
-donné au public une histoire si exacte) se
-mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher
-dans les écoles publiques de Rome quatre
-mille cinq cents soixante thèses différentes,
-sur les points les plus abstraits de la plus
-abstraite théologie,&mdash;et de les défendre et
-de les soutenir, de manière à terrasser et à
-réduire au silence tous ses adversaires.»&mdash;</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père,
-auprès de ce qui nous est rapporté d'Alphonse
-Tostatus, lequel, presque dans les bras de
-sa nourrice, avoit appris toutes les sciences
-et tous les arts libéraux, sans qu'on lui en
-eût rien enseigné?&mdash;Que dirons-nous du
-grand Peireskius?&hellip;&mdash;C'est le même, s'écria
-mon oncle Tobie, duquel je vous ai
-parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une
-promenade de cinq cents lieues, en comptant
-l'aller et le retour de Paris à Schewling<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
-uniquement pour voir le chariot à voiles de
-Stévinus.&mdash;C'étoit un grand homme, ajouta
-mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).&mdash;Oui,
-un grand homme! dit mon père, (songeant
-à Peireskius)&mdash;et qui multiplia ses
-idées si rapidement, et se fit un si prodigieux
-amas de connoissances, que (si nous
-pouvons ajouter foi à une anecdote qui le
-regarde, et que nous ne saurions rejeter sans
-secouer l'autorité de toutes les anecdotes
-quelconques);&mdash;à l'âge de sept ans, son
-père lui remit entièrement l'éducation de son
-frère, qui n'en avoit que cinq.&mdash;Le père
-étoit-il aussi sage que son fils, dit mon oncle
-Tobie?&mdash;Je croirois que non, dit Yorick.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling.</p>
-</div>
-<p>«Mais que sont tous ces exemples, continua
-mon père, entrant dans une sorte d'enthousiasme,&mdash;que
-sont tous ces exemples
-auprès des prodiges de l'enfance des <i>Grotius</i>,
-<i>Scioppius</i>, <i>Heinsius</i>, <i>Politien</i>, <i>Pascal</i>,
-<i>Joseph Scaliger</i>, <i>Ferdinand de Cordoue</i>, et
-autres?&mdash;Les uns se dégageant des formes
-scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même
-plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.&mdash;Les
-autres ayant fini leurs classes
-à sept ans, et écrit des tragédies à huit.&mdash;A
-neuf ans, Ferdinand de Cordoue étoit si
-savant, que l'on crut qu'il étoit possédé du
-démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition
-et de vertu, que les moines le prirent
-pour l'antechrist.&mdash;D'autres eurent appris
-quatorze langues à l'âge dix ans;&mdash;à onze,
-eurent fini leurs cours de rhétorique, poëtique,
-logique, et morale;&mdash;à douze donnèrent
-leurs commentaires sur Servius et sur
-Martianus Capella;&mdash;et à treize, reçurent
-leurs degrés de philosophie, de droit et de
-théologie.»&mdash;</p>
-
-<p>«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand
-Juste Lipse, qui composa un ouvrage le
-jour de sa naissance.&mdash;Bon Dieu, dit mon
-oncle Tobie!»&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.<br />
-<i>Bataille.</i></h2>
-
-
-<p>Quand le cataplasme fut prêt, un scrupule
-de <i lang="la" xml:lang="la">decorum</i> s'éleva hors de propos dans
-la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit
-à tenir la chandelle pendant le pansement.&mdash;Slop
-n'avoit pas coutume de ménager
-les caprices de Suzanne; et la querelle
-s'établit promptement entre eux.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'&oelig;il
-familier sur le visage de Suzanne,&mdash;vous
-faites la prude! mais je vous connois,
-mademoiselle.&mdash;Vous me connoissez! monsieur,
-s'écria Suzanne dédaigneusement, et
-avec un air de tête qui s'adressoit évidemment,
-non pas à la profession, mais à la
-personne du docteur,&mdash;vous me connoissez!
-répéta Suzanne.&mdash;Le docteur Slop se boucha
-le nez, comme pour dire que la réputation
-de Suzanne n'étoit pas en bonne odeur.&mdash;A
-ce geste, la bile de Suzanne s'allume. Vous
-en avez menti, s'écria Suzanne.&mdash;Allons,
-allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier
-du succès de la botte qu'il venoit de porter,&mdash;s'il
-en coûte trop à votre pudeur de tenir
-la chandelle en regardant, qui vous empêche
-de la tenir en fermant les yeux?&mdash;C'est-là
-une de vos défaites papistes, dit Suzanne.
-Le bel expédient!&mdash;Ma belle enfant, dit
-Slop en hochant la tête, ne méprisez pas
-si fort les expédiens; vous pourriez en avoir
-besoin tout comme une autre.&mdash;Insolent!
-s'écria Suzanne, approche, si tu l'oses.&mdash;Je
-t'en défie, continua-t-elle, en retroussant
-les manches de sa chemise jusqu'au-dessus
-de son coude.»&mdash;</p>
-
-<p>Il étoit impossible à deux personnages de
-procéder ensemble à une opération de chirurgie,
-avec une cordialité plus colérique.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<p>Slop s'empara du cataplasme.&mdash;Suzanne
-se saisit de la chandelle.&mdash;Approche toi-même,
-dit Slop.&mdash;Suzanne feignit un mouvement
-sur la gauche; et portant brusquement
-sa chandelle à droite, elle mit le feu
-à la perruque du docteur, laquelle étant fort
-grasse et fort touffue, fut consumée en entier
-avant d'être bien allumée.&mdash;«Catin! salope!
-s'écria Slop (car la passion nous rend comme
-des bêtes féroces), catin fieffée que vous êtes!
-s'écria Slop avec le cataplasme à la main.&mdash;Allez,
-allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné
-le nez de personne, et vous n'en sauriez dire
-autant.&mdash;Que veut-elle dire avec son nez?
-s'écria Slop.&mdash;Un nez est un nez, dit Suzanne.&mdash;Eh
-bien! voilà pour le tien, s'écria Slop,
-en lui lançant le cataplasme à la face.&mdash;Et
-voilà pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui
-rendant son compliment avec le reste du cataplasme.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.<br />
-<i>Armistice.</i></h2>
-
-
-<p>Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi
-d'injures et de cataplasme.&mdash;Quand celui-ci
-fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine
-pour en préparer un autre;&mdash;et pendant qu'ils
-y procédoient, mon père prit sa résolution
-comme vous allez voir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.<br />
-<i>Qualités d'un Gouverneur.</i></h2>
-
-
-<p>«Vous voyez, dit mon père, s'adressant
-à-la-fois à mon oncle Tobie et à Yorick,
-qu'il est temps de retirer Tristram des mains
-des femmes, et de le mettre dans celles d'un
-gouverneur.</p>
-
-<p>»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin
-en prit quatorze à-la-fois pour surveiller
-l'éducation de son fils Commode; et, en moins
-de six semaines, il en congédia cinq. Je sais
-très-bien, continua mon père, que la mère
-de Commode aimoit un gladiateur au temps
-où elle conçut; et c'est ce qui explique en
-grande partie les cruautés de Commode,
-quand il devint empereur.&mdash;Mais je n'en
-suis pas moins persuadé qu'il dut la férocité
-de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui,
-dans le peu de temps qu'ils passèrent auprès
-de lui, lui donnèrent de plus mauvais principes,
-que les neuf autres n'en purent réformer
-dans la suite.</p>
-
-<p>»Lorsque j'envisage la personne que je
-mettrai auprès de mon fils, comme un miroir
-dans lequel il doit se regarder du matin au
-soir, comme le modèle sur lequel il doit
-régler son maintien, ses m&oelig;urs, et peut-être
-les plus secrets sentimens de son c&oelig;ur,&mdash;je
-voudrois, Yorick, s'il étoit possible,
-en trouver un qui fût accompli de tout point,
-et tel que mon fils trouvât toujours à profiter
-avec lui.»&mdash;Mais vraiment, dit en lui-même
-mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon
-sens.</p>
-
-<p>«Il y a là, continua mon père, un certain
-air, un certain mouvement du corps et de
-toutes ses parties, soit en agissant, soit en
-parlant, qui annonce ce qu'un homme est
-au-dedans.&mdash;Et je ne suis pas du tout surpris
-que Grégoire de Nazianze, en observant les
-gestes brusques et sinistres de Julien, ait
-prédit qu'il apostasieroit un jour;&mdash;ni que
-saint Ambroise ait chassé un de ses disciples
-de sa maison, à cause d'un mouvement indécent
-de sa tête, qui alloit et venoit comme
-un fléau; ni que Démocrite ait jugé Protagoras
-digne d'être son disciple, à voir la manière
-dont il lioit un fagot.</p>
-
-<p>»Un &oelig;il pénétrant trouve, pour descendre
-au fond de l'ame d'un homme, mille chemins
-que le vulgaire n'aperçoit pas; et je
-maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mérite
-n'ôte pas son chapeau en entrant dans
-une chambre, ne le reprend pas quand il
-en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose
-qui le fasse connoître pour ce qu'il est.</p>
-
-<p>»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur
-que je choisirai pour mon fils ne
-doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter,
-ni parler haut, ni regarder d'un air farouche
-ou niais.&mdash;Il ne doit ni mordre ses lèvres,
-ni grincer des dents, ni parler du nez.</p>
-
-<p>»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte,
-ni trop lentement.&mdash;Je ne veux pas qu'il
-marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;&mdash;ni
-balant, ce qui a l'air hébété;&mdash;ni
-les mains dans ses poches, ce qui annonce
-un imbécille.</p>
-
-<p>»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de
-pincer, de chatouiller, de mordre ou couper
-ses ongles en compagnie,&mdash;comme aussi de
-se curer les dents, de se gratter la tête, etc.»&mdash;Que
-diantre signifie tout ce bavardage, dit
-en lui-même mon oncle Tobie?»</p>
-
-<p>«Je veux, continua mon père, qu'il soit
-joyeux, gai, plaisant; et en même-temps
-prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant,
-subtil, inventif, prompt à résoudre
-les questions douteuses et spéculatives. Je
-veux qu'il soit sage, judicieux, instruit&hellip;»&mdash;Et
-pourquoi pas humble, modéré et doux?
-dit Yorick.&mdash;Et pourquoi pas, s'écria mon
-oncle Tobie, franc et généreux, brave et
-bon?&mdash;«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua
-mon père, en se levant et lui prenant une
-de ses mains,&mdash;il le sera.»&mdash;</p>
-
-<p>«Eh bien! frère Shandy, répondit mon
-oncle Tobie, en se levant à son tour, et
-quittant sa pipe pour prendre l'autre main
-de mon père,&mdash;eh bien! frère, souffrez que
-je vous recommande le fils de Lefèvre.» En
-disant ces mots, une larme de joie étincela
-dans l'&oelig;il de mon oncle Tobie, et paya le
-tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et
-une autre larme, compagne de la première,
-parut dans l'&oelig;il du caporal.&mdash;Vous en verrez
-la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre.</p>
-
-<p>Etourdi que je suis! j'avois promis de vous
-la faire dire par le caporal à sa manière.
-Mais le moment est passé; je vais tous la
-raconter à la mienne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.<br />
-<i>Histoire de Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde
-fut pris par les alliés,&mdash;c'est-à-dire,
-environ sept ans avant que mon père
-vînt habiter la campagne, et environ sept
-ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y
-furent secrétement retirés, dans le dessein
-d'exécuter quelques-uns des plus beaux siéges
-qu'ils avoient en tête.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie étoit un soir à souper,
-et Trim étoit assis derrière lui près d'un petit
-buffet.&mdash;Je dis assis, car, par égard pour
-son genou blessé, dont le caporal souffroit
-quelquefois excessivement, toutes les fois que
-mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il
-ne souffroit pas que le caporal se tînt debout.
-Mais la vénération du pauvre garçon pour
-son maître lui opposoit une résistance opiniâtre.&mdash;Mon
-oncle Tobie, avec une artillerie
-convenable, auroit eu moins de peine à
-s'emparer de Dendermonde.&mdash;Souvent, au
-moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon
-oncle Tobie venoit à retourner la tête, il
-l'apercevoit debout derrière lui, avec toutes
-les marques du respect le plus soumis.</p>
-
-<p>Cela seul engendra plus de petites querelles
-entr'eux, pendant vingt cinq ans entiers, que
-tout autre sujet.&mdash;Mais à quoi cela revient-il?
-qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi
-en fais-je mention?&mdash;Demandez-le à
-ma plume; c'est elle qui me gouverne, je
-ne la gouverne pas.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie étoit donc un soir à
-souper, quand le maître d'une petite auberge
-du village entra dans la salle avec une fiole
-vide à la main, pour demander un verre ou
-deux de vin de Madère.&mdash;«C'est, dit-il,
-pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé
-malade dans ma maison il y a quatre jours.
-Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête,
-ni manger, ni boire, ni goûter de quoi que
-ce soit au monde; mais tout à l'heure il vient
-de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère
-sec et d'une petite rôtie.&mdash;Il me semble, a-t-il
-dit en ôtant sa main de dessus son front,
-que cela me soulageroit.&mdash;</p>
-
-<p>»Je suis venu chez le capitaine, ajouta
-l'aubergiste, persuadé qu'il ne me refusera
-pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois
-personne qui voulût m'en donner, m'en prêter
-ou m'en vendre,&mdash;je crois que j'en volerois,
-plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre
-gentilhomme.&mdash;Il est en vérité bien malade.&mdash;J'espère
-pourtant, continua-t-il, qu'il se
-rétablira; mais nous sommes tous affligés de
-son état.»</p>
-
-<p>«Tu es bon et galant homme, s'écria mon
-oncle Tobie, j'en réponds; et je veux que
-tu boives toi-même à la santé du pauvre gentilhomme
-avec du vin sec.&mdash;Et prends-en
-une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui
-avec mes complimens, et dis-lui qu'elles
-sont fort à son service; et même une douzaine
-de plus, si elles lui font du bien.»</p>
-
-<p>«Quand l'aubergiste eut fermé la porte,&mdash;cet
-homme-là, Trim, dit mon oncle Tobie,
-porte à coup sûr un c&oelig;ur compatissant;&mdash;mais
-j'ai conçu aussi la meilleure opinion de
-son hôte: il faut que cet étranger ait un mérite
-rare, pour avoir su gagner en si peu
-de temps l'affection de l'aubergiste.&mdash;Et de
-toute sa famille, ajouta le caporal; car ils
-sont tous affligés de son état.&mdash;Cours après
-lui, dit mon oncle Tobie;&mdash;va, Trim, et
-demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec
-le caporal, je l'ai oublié; mais je puis le
-demander à son fils.&mdash;Il a donc son fils avec
-lui, dit mon oncle Tobie?&mdash;Un garçon d'environ
-onze ou douze ans, répliqua l'aubergiste;
-mais le pauvre enfant n'a goûté de rien,
-pas plus que son père.&mdash;Il ne fait que pleurer
-et se désoler jour et nuit.&mdash;Depuis que son
-père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son
-chevet.»&mdash;</p>
-
-<p>Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle
-Tobie posa sa fourchette et son couteau sur
-la table, et repoussa son assiette.&mdash;Trim n'attendit
-point ses ordres, il desservit sans dire
-mot; et quelques minutes après il apporta
-à son maître une pipe et du tabac.&mdash;Reste
-un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>«&mdash;Trim! dit mon oncle Tobie, quand
-il eut allumé sa pipe et commencé à fumer.»
-Trim s'avança en faisant une révérence. Mon
-oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.&mdash;«Caporal,
-dit mon oncle Tobie.» Le caporal
-fit sa révérence.&mdash;Mon oncle Tobie
-ne dit pas un mot, et finit sa pipe.</p>
-
-<p>«&mdash;Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un
-projet dans la tête.&mdash;J'ai envie, comme la
-nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement
-dans ma roquelaure, et d'aller rendre
-visite à ce pauvre gentilhomme.&mdash;La roquelaure
-de monsieur, répliqua le caporal, n'a
-pas été mise une seule fois depuis la nuit où
-nous montions la garde dans la tranchée
-devant la porte saint-Nicolas;&mdash;et c'étoit la
-veille du jour où monsieur reçut sa blessure.&mdash;D'ailleurs
-la nuit est si froide, si pluvieuse,
-que soit la roquelaure, soit le mauvais temps,
-il y auroit de quoi faire mal à l'aine de monsieur,
-et peut-être lui donner la mort.&mdash;Cela
-se pourroit bien, dit mon oncle Tobie.&mdash;Mais,
-Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis
-ce que m'a dit l'aubergiste.&mdash;Je voudrois
-qu'il ne m'en eût pas tant appris, ou qu'il
-m'en eût appris davantage.&mdash;Comment ferons-nous
-pour arranger tout cela?&mdash;Que monsieur
-s'en rapporte à moi, dit le caporal, et
-il saura bientôt tout le détail de cette affaire.&mdash;Je
-vais prendre ma canne et mon chapeau;
-j'irai reconnoître ce qui se passe, j'agirai
-d'après ce que j'aurai découvert; et en moins
-d'une heure je serai de retour ici.&mdash;Va donc,
-Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce
-scheling que tu boiras avec son domestique.&mdash;C'est
-bien de lui que je compte tout savoir,
-dit le caporal en fermant la porte.»&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle remplit sa seconde pipe;&mdash;et
-l'on peut dire que tant qu'elle dura, il
-ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de
-son fils;&mdash;excepté toutefois quelques petites
-excursions militaires; comme, par exemple,
-pour considérer s'il n'étoit pas tout aussi bien
-d'avoir la courtine de la tenaille en ligne
-droite qu'en ligne courbe.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.<br />
-<i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué
-les cendres de sa troisième pipe, quand le
-caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit
-le récit suivant.</p>
-
-<p>«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal,
-de pouvoir rapporter à monsieur aucun détail
-sur le pauvre lieutenant malade.&mdash;C'est donc
-un officier, dit mon oncle Tobie?&mdash;C'est
-un officier, dit le caporal.&mdash;Et de quel régiment,
-dit mon oncle Tobie?&mdash;Si monsieur
-veut me laisser dire, répliqua le caporal
-je lui raconterai chaque chose à son rang,
-dans le même ordre que je l'ai apprise.&mdash;Eh
-bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je
-ne t'interromprai point que tu n'aies fini.&mdash;Je
-vais remplir une autre pipe; et toi, Trim,
-tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette
-de la fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.»
-Le caporal fit sa révérence accoutumée,
-laquelle disoit, aussi intelligiblement
-qu'une révérence peut dire quelque chose:
-<i>monsieur a bien de la bonté.</i>&mdash;Il s'assit
-ensuite comme on le lui avoit ordonné, et
-reprit son histoire à-peu-près dans les mêmes
-termes.</p>
-
-<p>«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal,
-de pouvoir rapporter à monsieur aucune lumière
-sur le lieutenant et sur son fils.&mdash;Car
-quand j'ai demandé où étoit son domestique,
-(duquel je m'étois promis de savoir tout ce
-qu'il étoit convenable de demander)&mdash;sage
-distinction! dit mon oncle Tobie;&mdash;on m'a
-répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il
-n'avoit point de domestique, qu'il étoit arrivé
-à l'auberge avec des chevaux de louage,
-et que ne se trouvant pas en état d'aller plus
-loin, il les avoit renvoyés le matin d'après
-son arrivée.&mdash;Si je me porte mieux, mon
-cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant
-sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons
-en louer d'autres ici.&mdash;Mais, hélas!
-m'a dit la maîtresse de l'auberge, ce pauvre
-gentilhomme ne se tirera jamais de là; car
-j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.&mdash;Et
-quand il mourra, son malheureux enfant
-mourra aussi.&mdash;Il a déjà le c&oelig;ur brisé.&mdash;</p>
-
-<p>»J'écoutois ce récit, continua le caporal,
-quand le jeune homme est entré dans la cuisine
-pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste
-avoit parlé.&mdash;Mais je veux, a-t-il
-dit, je veux la faire moi-même.&mdash;Permettez,
-lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour
-le faire asseoir auprès du feu,&mdash;permettez,
-mon jeune gentilhomme, que je vous en évite
-la peine.&mdash;En même-temps j'ai pris une
-fourchette pour faire griller la rôtie.&mdash;Je
-crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un
-air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera
-mieux de ma façon.&mdash;Je suis sûr, ai-je
-répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas
-la rôtie plus mauvaise de la façon d'un vieux
-soldat.&mdash;Le jeune homme m'a pris la main,
-et aussitôt a fondu en larmes.»&mdash;</p>
-
-<p>«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il
-a été élevé dans l'armée depuis le berceau;
-et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses
-oreilles comme le nom d'un ami.&mdash;Je voudrois
-l'avoir ici.&mdash;</p>
-
-<p>»Dans les plus longues marches de l'armée,
-continua le caporal, dans le besoin
-le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience
-pour mon dîner, que j'en ai ressenti
-aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec
-ce jeune homme.&mdash;Mais, je le demande à
-monsieur, en quoi la chose me touchoit-elle?&mdash;En
-rien au monde, Trim, dit mon oncle
-Tobie en se mouchant; mais la bonté de
-ton c&oelig;ur te fait ressentir vivement la peine
-d'autrui.&mdash;</p>
-
-<p>»En lui donnant la rôtie, poursuivit le
-caporal, j'ai pensé qu'il étoit à propos de
-lui dire que j'étois domestique du capitaine
-Shandy;&mdash;et que monsieur (sans connoître
-son père) étoit fort touché de son état;&mdash;et
-que tout ce qui étoit dans la cave ou dans
-la maison de monsieur étoit fort à son service.&mdash;Tu
-pouvois ajouter, dans ma bourse,
-dit mon oncle Tobie.&mdash;Le jeune homme,
-reprit le caporal, a fait une profonde révérence,
-(laquelle sûrement se rapportoit à
-monsieur); mais son c&oelig;ur étoit trop plein:
-il n'a rien répondu.&mdash;Il a monté l'escalier
-avec la rôtie; et, comme je lui ouvrois la
-porte, prenez courage, lui ai-je dit; et soyez
-sûr, mon brave jeune homme, que monsieur
-votre père sera bientôt guéri.&mdash;</p>
-
-<p>»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit
-une pipe au coin du feu; mais il n'a pas
-adressé à ce pauvre jeune homme un seul
-mot de consolation.&mdash;J'ai trouvé cela fort
-mal.»&mdash;Je le trouve de même, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>«Le lieutenant a pris son verre de vin et
-sa rôtie, et s'est trouvé un peu ranimé. Il
-m'a fait dire que, si je voulois monter dans
-dix minutes, je lui ferois plaisir.&mdash;Je pense,
-a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire ses prières,
-car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès
-du lit; et comme je fermois la porte,
-j'ai vu son fils prendre un coussin.»&mdash;</p>
-
-<p>«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire,
-monsieur Trim, prie Dieu quelquefois?
-J'aurois parié que non.&mdash;Oh! celui-ci,
-a répliqué la maîtresse de l'auberge, dit ses
-prières, et même très-dévotement. Je l'ai encore
-entendu hier au soir de mes propres
-oreilles; sans cela, je n'aurois pu le croire.&mdash;Mais
-en êtes-vous bien sûre, a répliqué
-le vicaire?»&mdash;</p>
-
-<p>«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez
-qu'un soldat prie, ne vous en déplaise, et
-de son propre mouvement, tout aussi souvent
-qu'un prêtre.&mdash;Et quand il se bat pour
-son roi, pour sa vie, pour son honneur,&mdash;il
-a plus de raisons de prier Dieu, que qui
-que ce soit au monde.»&mdash;</p>
-
-<p>«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon
-oncle Tobie.&mdash;Mais, ai-je dit, reprit le caporal,
-quand ce même soldat vient de passer
-douze heures de suite dans la tranchée, et
-jusqu'aux genoux dans l'eau froide,&mdash;quand
-il se trouve embarqué pendant des mois entiers
-dans des marches longues et périlleuses,
-harcelé aujourd'hui par les ennemis,&mdash;les
-harcelant demain,&mdash;détaché ici,&mdash;contre-mandé-là,&mdash;passant
-sous les armes cette
-nuit,&mdash;surpris en chemise celle d'après,&mdash;transi
-jusques dans ses jointures,&mdash;sans paille
-peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;&mdash;il
-n'est pas toujours le maître de choisir
-le lieu et l'heure pour prier.&mdash;Mais quand
-il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté,
-(car j'étois piqué pour la réputation de l'armée)
-je crois, ne vous en déplaise, qu'un
-soldat prie d'aussi bon c&oelig;ur qu'un prêtre,
-quoique avec moins d'étalage et d'hypocrisie.»&mdash;</p>
-
-<p>«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû
-dire, reprit mon oncle Tobie.&mdash;Dieu seul,
-caporal, connoît celui qui est hypocrite, et
-celui qui ne l'est pas. A la grande et générale
-revue, au jour du jugement, mais non pas
-plutôt,&mdash;on verra ceux qui auront fait leur
-devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas
-fait; et chacun sera traité selon ses &oelig;uvres.&mdash;Je
-l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est
-dans l'écriture, dit mon oncle Tobie, et je
-te le montrerai demain.&mdash;Mais, Trim, il
-est une chose sur laquelle nous pouvons compter
-pour notre consolation; c'est que Dieu
-est un maître si bon et si juste, que, si nous
-avons toujours fait notre devoir sur la terre,
-il ne s'informera pas si nous nous en sommes
-acquittés en habit rouge ou en habit noir.&mdash;Oh!
-non, sans doute, dit le caporal.&mdash;Mais
-poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle
-Tobie.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'ai attendu, continua le caporal, que
-les dix minutes fussent expirées, pour monter
-dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé
-dans son lit, la tête appuyée sur sa main,
-et le coude sur son oreiller; il avoit un mouchoir
-blanc à côté de lui.&mdash;Le jeune homme
-étoit encore baissé pour ramasser le coussin
-sur lequel je suppose qu'il avoit été à genoux;
-et comme il se relevoit en tenant le coussin
-d'une main, il essayoit avec l'autre de prendre
-le livre qui étoit posé sur le lit.&mdash;Laisse-le
-là, mon ami, a dit le lieutenant.</p>
-
-<p>»Je me suis avancé tout près du lit.&mdash;Si
-vous êtes le domestique du capitaine Shandy,
-a dit le lieutenant, faites-lui, je vous
-prie, tous mes remercîmens et ceux de mon
-fils, pour sa politesse envers moi.&mdash;S'il étoit
-de Leven, a-t-il ajouté&hellip; (je lui ai dit que
-monsieur avoit servi dans ce régiment.) Et
-bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes
-ensemble, et je me rappelle fort bien
-le capitaine; mais, comme je n'avois pas
-l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute
-apparence qu'il ne me connoît pas.&mdash;Vous
-lui direz pourtant que celui qui vient de contracter
-tant d'obligations envers lui, et qui
-est touché de ses bontés comme il le doit,
-est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.&mdash;Mais
-il ne me connoît pas, a-t-il répété, après
-avoir un peu rêvé.&mdash;Il se pourroit pourtant,
-a-t-il ajouté, que mon histoire&hellip; Je vous
-prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne,
-dont la femme fut si malheureusement tuée
-à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit
-dans la tente de son mari, comme
-elle reposoit dans ses bras.</p>
-
-<p>»Avec la permission de monsieur, ai-je
-dit, je me rappelle très-bien cette histoire.&mdash;Vous
-vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant
-les yeux avec son mouchoir;&mdash;jugez
-si je puis jamais l'oublier!</p>
-
-<p>»En disant cela, il a tiré de son sein une
-petite bague, qui paroissoit attachée autour
-de son cou avec un ruban noir; et il l'a
-baisée deux fois.&mdash;Voilà Billy, a-t-il dit.&mdash;L'enfant
-est accouru du bout de la chambre,
-et tombant à genoux, il a pris la bague et
-l'a baisée aussi. Ensuite il a embrassé son père;
-il s'est assis sur le lit, et s'est mis à pleurer.»</p>
-
-<p>«&mdash;Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec
-un profond soupir,&mdash;je voudrois, Trim,
-être déjà à demain.»</p>
-
-<p>«En vérité, répliqua le caporal, monsieur
-s'afflige trop.&mdash;Monsieur veut-il que je lui
-verse un verre de vin sec, qu'il boira en
-fumant sa pipe?&mdash;A la bonne heure, Trim,
-dit mon oncle Tobie.»</p>
-
-<p>«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle
-Tobie en soupirant encore, l'histoire de l'enseigne
-et de sa femme. Il y a même une
-circonstance qui est en sa faveur, et que sa
-modestie a passée sous silence.&mdash;C'est qu'ils
-furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment
-et par toute l'armée.&mdash;Mais achève
-ton histoire, caporal.&mdash;Elle est achevée, dit
-le caporal.&mdash;Je n'ai pas voulu rester plus
-long-temps; j'ai souhaité une bonne nuit au
-pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus
-le lit, et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier;
-et comme nous descendions ensemble,
-il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils
-étoient en route pour rejoindre le régiment
-en Flandre.&mdash;Mais hélas! dit le caporal, tous
-les voyages du lieutenant sont finis.&mdash;Et que
-deviendra son pauvre enfant, s'écria mon
-oncle Tobie?»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.<br />
-<i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>La plupart des hommes, quand ils se trouvent
-renfermés entre la loi naturelle et la loi positive,
-ne savent à quoi se déterminer;&mdash;bien
-moins encore s'ils se trouvent entre la loi
-et leur penchant.</p>
-
-<p>Mais je dois le dire pour eux,&mdash;je dois
-le dire à l'honneur éternel de mon oncle Tobie;&mdash;mon
-oncle Tobie n'hésita pas un instant.
-Quoiqu'il fût chaudement occupé à poursuivre
-le siége de Dendermonde parallèlement
-avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient
-si vigoureusement leurs ouvrage, qu'ils lui
-laissoient à peine le temps de dîner;&mdash;quoiqu'il
-eût établi un logement sur la contr'escarpe,
-il laissa-là Dendermonde, et tendit
-toutes ses pensées vers <i>les détresses particulières</i>
-de l'auberge.&mdash;Tout ce qu'il se permit,
-fut de faire fermer la porte du jardin
-au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit
-dire qu'il avoit converti le siége en blocus.&mdash;Après
-quoi il abandonna Dendermonde à
-lui même, pour être secouru ou non par le
-roi de France, suivant que le roi de France
-le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à
-voir comment, de son côté, il pourroit secourir
-le lieutenant Lefèvre et son fils.</p>
-
-<p>Que l'Être souverainement bon, qui est
-l'ami de celui qui est sans amis, puisse un
-jour te récompenser!</p>
-
-<p>«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois
-dû faire, dit mon oncle Tobie au caporal,
-en se mettant au lit; et je vais te dire en
-quoi tu as manqué. En premier lieu, quand
-tu as fait offre de mes services à Lefèvre,
-comme la maladie et le voyage sont deux
-choses coûteuses, et que le pauvre lieutenant
-n'a sans doute que sa paie pour vivre et
-pour faire vivre son fils,&mdash;tu devois aussi
-lui offrir ma bourse.&mdash;Ne savois-tu pas,
-Trim, que, puisqu'il étoit dans le besoin,
-il y avoit autant de droit que moi-même?&mdash;Monsieur
-sait bien que je n'avois point
-d'ordre, dit le caporal.&mdash;Il est vrai, dit mon
-oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi
-comme soldat, mais certainement très-mal
-comme homme.</p>
-
-<p>»&mdash;En second lieu&hellip; mais tu as encore
-la même excuse, continua mon oncle Tobie&hellip;
-Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans
-ma maison, tu devois lui offrir ma maison
-aussi.&mdash;Un frère d'armes, Trim, un officier
-malade, n'a-t-il pas droit au meilleur
-logement? Et si nous l'avions avec nous,
-nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner;
-tu es toi-même une excellente garde; et avec
-tes soins, ceux de la servante, ceux de son
-fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être
-le rétablir et le remettre sur pied.</p>
-
-<p>»Dans quinze jours peut être, ajouta mon
-oncle Tobie en souriant, il pourroit marcher.&mdash;Sauf
-le respect que je dois à monsieur,
-dit le caporal, il ne marchera de sa vie.&mdash;Il
-marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant
-de dessus son lit avec un soulier ôté.&mdash;Avec
-la permission de monsieur, dit le caporal,
-il ne marchera jamais que vers sa fosse.&mdash;Et
-moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria
-mon oncle Tobie, en marchant lui-même
-avec le pied qui avoit encore un soulier, mais
-sans avancer d'un pouce;&mdash;il marchera avec
-son régiment.&mdash;Il ne peut pas se porter,
-dit le caporal!&mdash;Eh bien! on le portera,
-dit mon oncle Tobie.&mdash;Il tombera à la fin,
-dit le caporal; et que deviendra son pauvre
-garçon?&mdash;Non,&mdash;il ne tombera pas, dit mon
-oncle Tobie d'un ton assuré.&mdash;Hélas! reprit
-Trim soutenant son opinion, faisons pour
-lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre
-homme n'en mourra pas moins.&mdash;Il ne mourra
-pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le
-Dieu vivant! il ne mourra pas.»&mdash;</p>
-
-<p>L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie
-du ciel avec le jurement de mon oncle
-Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui
-tient les registres, laissa tomber une larme
-sur le mot en l'écrivant, et l'effaça pour
-jamais.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.<br />
-<i>Suite de L'Histoire de Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit
-sa bourse,&mdash;ordonna au caporal d'aller de
-grand matin chercher le médecin, se coucha
-et s'endormit.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch54">CHAPITRE LIV.<br />
-<i>Fin de l'Histoire de Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin, le soleil brilloit dans
-tout son éclat à tous les yeux du village,
-excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.&mdash;La
-pesante main de la mort pressoit
-les paupières du pauvre lieutenant; et les
-ressorts qui chassent le sang aux extrémités,
-et le rappellent sans cesse au c&oelig;ur, perdoient
-en lui la force et le mouvement.&mdash;</p>
-
-<p>En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit
-levé une heure plutôt que de coutume,
-entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit
-à côté de son lit, et sans préface ni apologie,
-sans nul égard pour toutes les modes
-et coutumes, il ouvrit son rideau, comme
-auroit fait un ancien ami ou un camarade;
-et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,&mdash;s'il
-avoit reposé la nuit,&mdash;de quoi
-il se plaignoit,&mdash;où étoit son mal,&mdash;ce qu'il
-pouvoit faire pour le soulager;&mdash;et, sans
-lui donner le temps de répondre à une seule
-question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient
-concerté pour lui la veille avec le caporal.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit
-mon oncle Tobie,&mdash;dans ma maison,&mdash;tout-à-l'heure;&mdash;et
-nous enverrons chercher
-un médecin, pour voir ce qu'il y a à faire;&mdash;nous
-aurons aussi un apothicaire;&mdash;le
-caporal sera votre garde,&mdash;et moi, Lefèvre,
-votre domestique.»</p>
-
-<p>Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise
-qui n'étoit pas l'effet, mais la cause
-de sa familiarité.&mdash;Elle vous introduisoit
-sur le champ dans son ame, et vous faisoit
-voir toute la bonté de son naturel.&mdash;A cela,
-il se joignoit dans ses regards, dans sa voix
-et dans ses manières, je ne sais quoi d'humain,
-qui, dans tous les momens, invitoit
-le malheureux à s'approcher et à chercher
-un asile auprès de lui.&mdash;Avant que mon
-oncle Tobie eût achevé la moitié des offres
-obligeantes qu'il faisoit au père, le fils s'étoit
-insensiblement pressé contre lui; puis étendant
-ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de
-mon oncle Tobie à la hauteur de la poitrine,
-et l'attiroit doucement vers lui&hellip; Le sang
-et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis,
-et qui s'étoient retirés dans leur
-dernière citadelle,&mdash;le c&oelig;ur,&mdash;firent un
-effort pour se rallier.&mdash;Le nuage qui couvroit
-ses yeux les quitta pour un moment.&mdash;Il
-regarda mon oncle Tobie avec l'expression
-de la reconnoissance, du regret et du
-désir:&mdash;il jeta un autre regard sur son fils;&mdash;et
-ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible
-qu'il étoit) n'a jamais été rompu.</p>
-
-<p>La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.&mdash;Le
-nuage reprit sa place.&mdash;Le
-pouls frémit,&mdash;s'arrêta;&mdash;se releva,&mdash;s'affaissa,&mdash;s'arrêta
-encore;&mdash;hésita, s'arrêta&hellip;
-Acheverai-je?&mdash;Non.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch55">CHAPITRE LV.<br />
-<i>Convoi et Oraison funèbre.</i></h2>
-
-
-<p>Je rapporterai en peu de mots, dans le
-prochain chapitre, tout ce qui me reste à
-dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend
-tout l'espace qui s'écoula depuis la mort de
-son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie
-proposa au mien de me le donner pour gouverneur;&mdash;et
-je n'ajouterai que très-peu de
-détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où
-je suis de retourner à ma propre histoire.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, comme gouverneur de
-Dendermonde, rendit au pauvre lieutenant
-tous les honneurs de la guerre;&mdash;il accompagna
-le corps au tombeau, conduisant lui-même
-le deuil, et menant le jeune Lefèvre
-par la main.</p>
-
-<p>Yorick, de son côté, pour n'être pas en
-reste, rendit au défunt tous les honneurs de
-l'église, et l'enterra en grande pompe au
-milieu du ch&oelig;ur.&mdash;Il paroît même qu'il prononça
-son oraison funèbre. Je dis, <i>il paroît</i>;
-et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur
-l'un de ses sermons.</p>
-
-<p>C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose
-qu'elle lui étoit commune avec tous ceux
-de sa profession) de noter sur la première
-page de chacun de ses sermons le lieu, le
-temps, et l'occasion où il avoit été prêché.&mdash;Il
-y joignoit toujours un petit commentaire
-sur le sermon lui-même; et en vérité
-rarement à sa louange.&mdash;Par exemple:&mdash;<i>Sermon
-sur la dispersion des Juifs. Je n'en
-fais pas le moindre cas: je conviens que c'est
-un prodige d'érudition; mais d'une érudition
-triviale, et mise en &oelig;uvre plus trivialement
-encore.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Celui-ci est d'une composition lâche.
-Je ne sais ce que diantre j'avois dans la
-tête quand je le fis.</i></p>
-
-<p>&mdash;N. B. <i>L'excellence de ce texte, c'est
-qu'il convient à tous les sermons; et de ce
-sermon, c'est qu'il convient à tous les textes.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Pour celui-ci, je mérite d'être pendu;
-j'en ai volé la plus grande partie;</i> et le docteur
-Pidigunes m'a dénoncé.&mdash;<i>Rien n'est
-tel qu'un voleur pour en découvrir un autre.</i></p>
-
-<p>Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve
-écrit <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, et rien de plus;&mdash;et sur les deux
-autres, <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>.&mdash;Ils sont tous huit dans
-un seul paquet rattaché avec un bout de
-ficelle verte, qui semble avoir jadis appartenu
-au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure
-que par <i lang="en" xml:lang="en">so so</i> et par <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>, Yorick entendoit
-à-peu-près la même chose; et en cela
-il étoit d'accord avec le dictionnaire italien
-d'Altieri.&mdash;</p>
-
-<p>Il faut pourtant convenir que les deux
-sermons étiquetés <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> sont cinq fois
-meilleurs que les <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>,&mdash;montrent dix fois
-plus de connoissance du c&oelig;ur humain,&mdash;renferment
-soixante et dix fois plus d'esprit
-et de feu;&mdash;et pour m'élever par une gradation
-convenable, découvrent mille fois plus
-de génie.&mdash;Aussi quand je donnerai au public
-les sermons <i>dramatiques</i> d'Yorick, quoique
-je ne compte en admettre qu'un de tout le
-nombre des <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, je n'hésiterai pas à faire
-imprimer les deux <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> dans leur entier.</p>
-
-<p>Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick
-pouvoit entendre par ces mots, <i lang="it" xml:lang="it">lentamente</i>,
-<i lang="it" xml:lang="it">tenute</i>, <i lang="it" xml:lang="it">grave</i>, et quelquefois <i lang="it" xml:lang="it">adagio</i>,
-tels que je les trouve sur quelques-uns de ses
-sermons.&mdash;Je serois encore plus embarrassé
-d'expliquer: <i lang="it" xml:lang="it">à l'octava alta</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con strepito</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con
-l'arco</i>, <i lang="it" xml:lang="it">senza l'arco</i>, et autres termes de musique
-avec lesquels il en a désigné d'autres.&mdash;Ce
-que je sais, c'est que ces mots ont
-sûrement un sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois
-musicien et prédicateur, les appliquoit
-de ses sonates à ses sermons.&mdash;Je ne doute
-même point que chacun de ces signes qui
-nous échappent, n'eût pour lui une signification
-distincte et précise.</p>
-
-<p>&mdash;Parmi tous ses sermons, il y en a un,
-(et c'est lui qui m'a conduit à cette longue
-digression); il est sur la mort, et il a sans
-doute été fait à l'occasion du pauvre Lefèvre.
-Il est écrit d'une plus belle main que les autres,
-ce qui annonce une sorte de prédilection
-en sa faveur. Du reste, il est négligemment
-rattaché avec une lisière de laine, et enveloppé
-dans une feuille de papier bleu, qui
-sent encore le droguiste. Mais je doute que
-ces marques apparentes d'humilité aient été
-mises à dessein, d'autant que tout à la fin
-du sermon et non au commencement, (ce
-qui est contre l'usage invariable d'Yorick),
-je trouve écrit de sa main le mot:</p>
-
-<p class="c"><i>Bravo.</i></p>
-
-<p>Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce
-que cette expression peut avoir de choquant.&mdash;Le
-mot est placé à deux pouces et demi
-au moins de distance de la dernière ligne,
-tout en bas de la page, et dans ce coin à
-droite qui est ordinairement recouvert par
-le pouce. Il est écrit avec une plume de corbeau,
-en petits caractères, et d'une encre
-si pâle, qu'en vérité on peut à peine se douter
-qu'il est là.&mdash;C'est plutôt l'ombre de la vanité,
-que la vanité elle-même;&mdash;c'est plutôt
-une secrète complaisance, un mouvement
-passager de satisfaction, qui s'élève dans le
-c&oelig;ur du compositeur à son insu, qu'une marque
-grossière d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie
-d'offrir au public.&mdash;</p>
-
-<p>Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens,
-j'ai rendu un mauvais service à
-Yorick en entrant dans toutes ces particularités,
-et que j'aurois dû les taire pour l'honneur
-de sa modestie;&mdash;mais quel homme
-n'a pas ses foiblesses?&mdash;Yorick n'en étoit pas
-plus exempt qu'un autre.&mdash;Mais ce qui excuse
-la sienne en cette occasion, ce qui la
-réduit presque à rien, c'est que le mot fut
-barré quelque temps après par lui-même par
-une ligne d'une encre plus noire qui le traverse,
-comme s'il s'étoit rétracté, ou qu'il
-eût été honteux de sa première opinion.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch56">CHAPITRE LVI.<br />
-<i>Départ du jeune Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>Après que mon oncle Tobie eut converti
-en argent la succession de Lefèvre, et qu'il
-eut réglé ses comptes avec son régiment,
-l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui
-resta entre les mains qu'un vieil uniforme
-et une épée de cuivre;&mdash;de sorte qu'il ne
-rencontra aucune opposition à prendre l'entière
-administration des biens du jeune orphelin.</p>
-
-<p>&mdash;Il donna l'habit au caporal: «Porte-le,
-Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu'à ce qu'il
-tombe en lambeaux&hellip; porte-le en mémoire
-du pauvre lieutenant.»&mdash;Il prit l'épée, et
-la tirant du fourreau: «Cette épée, Lefèvre,
-je la garderai pour toi.&mdash;Voilà, mon cher
-Lefèvre, continua-t-il, en suspendant l'épée
-à un clou, voilà toute la fortune que Dieu
-t'a laissée; mais s'il t'a donné un c&oelig;ur et
-un bras dignes de la porter,&mdash;je n'en demande
-pas davantage.»</p>
-
-<p>Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture
-de fortification, et qu'il eut appris à
-insérer un polygone régulier dans un cercle,
-mon oncle Tobie le mit dans une école publique,
-d'où il ne sortoit qu'au temps de
-Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie
-ne manquoit jamais de l'envoyer chercher
-par le caporal.&mdash;Il y demeura jusqu'à son
-dix-septième printemps. Mais alors les bruits
-de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui
-faisoit marcher une armée contre les Turcs,
-enflammant son jeune courage, Lefèvre partit
-un beau jour sans congé; et laissant là son
-grec et son latin, il alla se jeter aux genoux
-de mon oncle Tobie, lui demanda l'épée de
-son père, et le pria de lui laisser tenter la
-fortune des armes sous le prince Eugène.&mdash;Deux
-fois mon oncle Tobie oublia sa blessure,
-et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu combattras
-à mes côtés.&mdash;Deux fois il porta la
-main sur son aine, et laissa retomber sa
-tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle Tobie descendit l'épée du
-clou où elle avoit été constamment suspendue
-depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en
-porta la pointe près de son &oelig;il en soupirant,
-et la donna au caporal pour l'éclaircir.&mdash;Il
-retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper,
-et pour régler son passage à Livourne.&mdash;Puis,
-en lui remettant son épée: «Si tu es
-brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle
-ne te manquera pas.&mdash;Mais si la fortune,
-ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu,
-si la fortune trahit ton courage&hellip; reviens
-à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en l'embrassant;
-tu me retrouveras toujours.»&mdash;</p>
-
-<p>La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré
-le c&oelig;ur du jeune Lefèvre, autant que
-la tendresse paternelle de mon oncle Tobie.
-Ils se séparèrent l'un de l'autre, comme le
-meilleur des fils du meilleur des pères. Ils
-pleurèrent tous deux.&mdash;Enfin mon oncle
-Tobie, en lui donnant son dernier baiser,
-lui glissa dans la main une vieille bourse qui
-contenoit la bague de sa mère et soixante
-guinées,&mdash;et il pria Dieu de le bénir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch57">CHAPITRE LVII.<br />
-<i>Malheur du jeune Lefèvre.</i></h2>
-
-
-<p>Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant
-Belgrade, à temps pour essayer la
-trempe de son épée à la défaite des Turcs.&mdash;Il
-s'y comporta en digne élève de mon
-oncle Tobie.&mdash;Mais le malheur sembla
-s'attacher à lui sans qu'il l'eût mérité, et le
-poursuivit partout pendant les quatre années
-qui suivirent.&mdash;Il soutint l'adversité avec
-courage, et sans se laisser abattre; mais enfin
-il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit
-à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps,
-ses services, sa santé, et en un mot tout,
-excepté son épée; et qu'il attendoit le premier
-vaisseau pour retourner à lui.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ
-six semaines avant l'accident de Suzanne; de
-sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure.
-Il s'étoit présenté à l'esprit de mon oncle
-Tobie, dès que mon père avoit parlé d'un
-gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre
-de toutes les perfections que mon père exigeoit,
-mon oncle Tobie avoit cru devoir
-garder le silence,&mdash;jusqu'à ce qu'enfin
-Yorick ayant ramené mon père à des idées
-plus raisonnables, et mon père étant convenu
-que mon gouverneur devoit être bon, juste,
-humain et généreux, l'image et l'intérêt de
-Lefèvre agirent si puissamment sur mon
-oncle Tobie, que se levant aussitôt, et quittant
-sa pipe pour prendre l'autre main de
-mon père, qui tenoit déjà une des siennes:&mdash;«Frère
-Shandy, s'écria mon oncle Tobie,
-souffrez que je vous recommande le fils de
-Lefèvre.&mdash;Je me joins au capitaine, dit
-Yorick.&mdash;Je réponds de la bonté de son
-c&oelig;ur, dit mon oncle Tobie.&mdash;Et moi de sa
-bravoure, s'écria le caporal.&mdash;Les meilleurs
-c&oelig;urs, Trim, sont toujours les plus braves,
-dit mon oncle Tobie.»&mdash;</p>
-
-<p>«Sans doute, dit le caporal.&mdash;Et monsieur
-a pu voir également que les plus mauvais
-sujets du régiment en étoient les plus lâches.&mdash;Et
-monsieur peut se souvenir d'un certain
-sergent, nommé Kumber&hellip;»&mdash;</p>
-
-<p>«&mdash;Nous traiterons ce sujet une autre fois,
-dit mon père.»&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch58">CHAPITRE LVIII.<br />
-<i>Calomnie.</i></h2>
-
-
-<p>Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant,
-sans ce labyrinthe inextricable de dettes, de
-soins, de procès, de soucis, de devoirs, de
-gros douaires et de charlatans!&mdash;</p>
-
-<p>Ce dernier mot me ramène au docteur
-Slop.&mdash;Il étoit vrai fils de sa mère (Sancho
-avoit une autre expression pour rendre la
-même idée).&mdash;Dès l'inspection du mal, il
-m'avoit condamné à mort;&mdash;il falloit un
-miracle ou l'excellence de son art pour me
-tirer de là.&mdash;L'accident étoit aussi complet
-que mes héritiers collatéraux pouvoient le
-désirer.&mdash;Il le disoit ainsi: tout le monde
-le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y
-eut personne aux environs qui ne dît avec
-compassion: <i>Ce pauvre petit Shandy est
-entièrement mutilé!</i>&mdash;La renommée en
-porta la nouvelle partout, et jura qu'elle
-l'avoit vu.&mdash;Enfin, il passa pour constant
-que la fenêtre de la chambre de la nourrice
-avoit non-seulement&hellip; mais encore&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut guère prendre le public à
-partie, ni lui intenter un procès en corps;
-autrement mon père n'y auroit pas manqué,
-tant il étoit irrité des bruits qui couroient à
-mon désavantage. Mais de tomber lâchement
-sur quelques individus, c'étoit avoir l'air de
-craindre les autres. D'ailleurs, la plupart de
-ceux qui avoient parlé de mon accident avoient
-témoigné toute sorte de pitié: les attaquer,
-c'étoit s'en prendre à ses meilleurs amis, et
-peut-être en même-temps les confirmer, ainsi
-que le public, dans leur opinion.&mdash;D'un
-autre côté, se taire, c'étoit presque acquiescer
-à tous les bruits fâcheux qui se répandoient
-sur mon compte.</p>
-
-<p>«&mdash;Y eut-il jamais, s'écrioit mon père,
-en frappant du pied,&mdash;y eut-il jamais, frère
-Tobie, un pauvre diable aussi embarrassé que
-moi?»&mdash;</p>
-
-<p>«A votre place, frère, disoit mon oncle
-Tobie, je le montrerois à la foire.»&mdash;</p>
-
-<p>«Et qu'y verroit-on, s'écrioit mon père?»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch59">CHAPITRE LIX.<br />
-<i>Grande résolution.</i></h2>
-
-
-<p>«Qu'on en dise tout ce qu'on voudra,
-dit mon père, je ne le mettrai pas moins en
-culottes.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch60">CHAPITRE LX.<br />
-<i>Ne jugeons pas si vîte.</i></h2>
-
-
-<p>Il y a, monsieur, mille résolutions importantes,
-soit dans l'église, soit dans l'état,&mdash;aussi-bien,
-madame, que dans les choses
-qui nous regardent plus personnellement,&mdash;que
-vous jureriez avoir été prises d'une manière
-étourdie, légère et inconsidérée, et qui
-pourtant ont été pesées et repesées, examinées,
-discutées, disputées, revues, corrigées
-et considérées sous toutes leurs faces,&mdash;avec
-un tel sang-froid, que le dieu du sang-froid
-lui-même (s'il existe) n'auroit pu ni mieux
-désirer, ni mieux faire.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous eussions été cachés, vous ou
-moi, dans quelque coin du cabinet, nous
-serions forcés d'en convenir.&mdash;</p>
-
-<p>Telle étoit la résolution que prit mon père
-de me mettre en culottes.</p>
-
-<p>«Comment! monsieur, cette résolution
-prise en un moment, avec humeur, emportement
-même, et qui sembloit une espèce
-de défi à tout le genre humain!»</p>
-
-<p>Eh bien! oui, madame, cette résolution
-elle-même.&mdash;Apprenez qu'un mois auparavant
-elle avoit été raisonnée, débattue et
-approfondie entre mon père et ma mère,
-dans deux différens lits de justice, tenus exprès
-pour ce sujet.&mdash;</p>
-
-<p>J'expliquerai la nature de ces lits de justice
-dans le prochain chapitre; et dans celui
-d'après, je vous supplierai, madame, de
-vouloir bien me suivre, et vous tenir cachée
-dans la ruelle de ma mère.&mdash;Là, vous entendrez
-comment mon père et elle débattirent
-l'affaire de mes culottes, et vous pourrez
-vous former une idée de la manière dont ils
-débattoient les autres affaires.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch61">CHAPITRE LXI.<br />
-<i>Lit de justice de mon père.</i></h2>
-
-
-<p>Les anciens Goths de Germanie, qui les
-premiers s'établirent dans ce pays qui est
-entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent
-dans la suite les Bulgares et quelques autres
-peuplades vandales, avoient tous la sage
-coutume de débattre deux fois toutes les affaires
-importantes: une fois ivres et une fois
-à jeun;&mdash;à jeun, pour que leurs conseils ne
-manquassent pas de prudence;&mdash;ivres, pour
-qu'ils ne manquassent pas de vigueur.&mdash;</p>
-
-<p>Mon père ne buvoit que de l'eau.&mdash;Il n'y
-avoit pas moyen de prendre cette méthode,
-ni de la tourner à son profit, comme il avoit
-coutume de faire de toutes celles des anciens.&mdash;Que
-n'eût-il pas donné pour trouver un
-biais favorable, et pour se rapprocher au
-moins un peu de la méthode des anciens
-Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait!
-il y rêva long-temps, et long-temps
-sans fruit;&mdash;enfin, la septième année de
-son mariage, il inventa l'expédient que voici.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les fois qu'il y avoit dans la
-famille quelque point délicat à régler, quelque
-affaire importante à débattre, en un mot,
-quelque résolution importante à prendre,
-résolution qui demandât à-la-fois beaucoup
-de vigueur et de sagesse,&mdash;mon père réservoit
-et assignoit la nuit du premier dimanche
-du mois, et celle du samedi précédent, pour
-discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.&mdash;Que
-de choses il avoit à faire le premier
-dimanche du mois! Sa pendule à monter,
-sa&hellip;&mdash;Mais c'est se défier de la mémoire
-du lecteur, que d'en faire l'énumération.</p>
-
-<p>Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment
-ses lits de justice.&mdash;Entre ces deux
-conseils, tenus dans ces deux positions différentes,
-il trouvoit nécessairement ce juste
-milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se
-seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il
-n'auroit pas mieux rencontré.</p>
-
-<p>Mais, chut! le lit de justice va commencer.&mdash;Venez,
-madame, il est temps
-d'approcher.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch62">CHAPITRE LXII.<br />
-<i>Me mettra-t-on en culottes?</i></h2>
-
-
-<p>«Nous devrions, dit mon père, en se
-retournant à moitié dans son lit, et rapprochant
-son oreiller de ma mère, nous
-devrions penser, madame Shandy, à mettre
-cet enfant en culottes.»&mdash;</p>
-
-<p>«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit
-ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il est même honteux, ma chère, dit
-mon père, que nous ayions différé si long-temps.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je le pense comme vous, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant
-ne soit très-bien comme il est.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il est très-bien comme il est, dit ma
-mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Et en vérité, dit mon père, c'est presque
-un péché de l'habiller autrement.»&mdash;</p>
-
-<p>«Oui, en vérité, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Mais il grandit à vue d'&oelig;il, ce petit garçon-là!
-répliqua mon père.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il est très-grand pour son âge, dit ma
-mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je&mdash;ne&mdash;puis, dit mon père, appuyant
-sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer
-à qui diantre il ressemble.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ouais! dit mon père.»</p>
-
-<p>Le dialogue cessa pour un moment.&mdash;</p>
-
-<p>«Je suis fort petit, continua mon père
-gravement.»&mdash;</p>
-
-<p>«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma
-mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ouais! dit mon père. En même-temps
-il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.»&mdash;Ici
-il y eut un silence de trois
-minutes et demie.&mdash;</p>
-
-<p>«Si on le met en culottes, dit mon père
-en élevant la voix, je crois qu'il sera bien
-embarrassé à les porter.»&mdash;</p>
-
-<p>«Très-embarrassé au commencement, dit
-ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Et nous serons bien heureux, ajouta
-mon père, si c'est-là le pis.»&mdash;</p>
-
-<p>«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Apparemment, dit mon père, après une
-pause d'un moment, qu'il est fait comme
-tous les enfans des hommes?»&mdash;</p>
-
-<p>«Exactement, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père;
-et le débat s'arrêta encore une fois.»</p>
-
-<p>«Du moins, dit mon père, en se retournant
-de nouveau,&mdash;si j'en viens-là, je les
-lui ferai faire de peau.»&mdash;</p>
-
-<p>«Elles dureront plus long-temps, dit ma
-mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il
-se passe de doublure.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'en conviens, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles
-soient de futaine.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Excepté le basin, répliqua mon père.»&mdash;</p>
-
-<p>«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Cependant, interrompit mon père, il ne
-faut pas risquer de lui donner la mort.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et
-le dialogue fut encore suspendu.»&mdash;</p>
-
-<p>«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en
-rompant le silence, pour la quatrième fois,
-il n'y aura certainement point de poches.»&mdash;</p>
-
-<p>«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'entends à sa veste et à son habit, dit
-mon père.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je le pense bien ainsi, répliqua ma
-mère.»&mdash;</p>
-
-<p>«Car s'il possède jamais un sabot et une
-toupie&hellip; (à cet âge, pauvres enfans! c'est
-comme un sceptre et une couronne) il faut
-bien qu'il ait de quoi les serrer.»&mdash;</p>
-
-<p>«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez
-tout comme vous le voudrez.»&mdash;</p>
-
-<p>«Mais, dit mon père en insistant, ne
-trouvez-vous pas que cela est bien?»&mdash;</p>
-
-<p>«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît
-ainsi, monsieur Shandy.»&mdash;</p>
-
-<p>«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant
-toute patience, parbleu! vous voilà bien.
-S'il me plaît!&mdash;ne distinguerez-vous jamais,
-madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais
-à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui convient?»&mdash;Minuit
-vint à sonner; c'étoit le
-dimanche qui commençoit, et le chapitre
-n'alla pas plus loin.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch63">CHAPITRE LXIII.<br />
-<i>Mon père se décide.</i></h2>
-
-
-<p>Après que mon père eut ainsi débattu avec
-ma mère l'histoire des culottes, il consulta
-Albertus Rubénius; mais ce fut cent fois pis.
-Quoique Albertus Rubénius ait écrit un <i>in-quarto</i>
-sur l'habillement des anciens, et que
-par conséquent mon père dût s'attendre à
-trouver chez lui l'éclaircissement de tous ses
-doutes, on auroit tout aussi facilement extrait d'un
-capucin les quatre vertus cardinales,
-que d'Albertus Rubénius un seul mot sur les
-culottes.</p>
-
-<p>Sur toute autre partie de l'habillement des
-anciens, mon père obtint de Rubénius tout
-ce qu'il voulut.&mdash;On ne lui cacha rien.&mdash;On
-lui dit dans le plus grand détail ce que c'étoit
-que la toge ou robe flottante,&mdash;le clamys,&mdash;l'éphode,&mdash;la
-tunique ou manteau court,&mdash;la
-synthèse,&mdash;la p&oelig;nula,&mdash;la lacema avec
-son capuchon,&mdash;le paludamentum, la prétexte,&mdash;le
-sagum ou jacquette de soldat,&mdash;la
-trabæa, dont il y avoit trois espèces, suivant
-Suétone.&mdash;</p>
-
-<p>«Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les
-culottes, disoit mon père?»</p>
-
-<p>&mdash;Rubénius lui fit l'énumération un peu
-longue de toutes les sortes de souliers qui
-avoient été à la mode chez les Romains. Il
-y avoit: le soulier ouvert,&mdash;le soulier fermé,&mdash;le
-soulier sans quartier,&mdash;le soulier à semelle
-de bois,&mdash;la socque, le brodequin,&mdash;et
-le soulier militaire dont parle Juvénal, avec
-des clous par-dessous.&mdash;</p>
-
-<p>Il y avoit: les sabots,&mdash;les patins,&mdash;les
-pantouffles,&mdash;les échasses,&mdash;les sandales
-avec leurs courroies.</p>
-
-<p>Il y avoit: le soulier de feutre,&mdash;le soulier
-de toile,&mdash;le soulier lacé,&mdash;le soulier tressé,&mdash;le
-calcéus incisus,&mdash;et le calcéus rostratus.&mdash;</p>
-
-<p>Rubénius apprit à mon père comment on
-les chaussoit, et de quelle manière on les
-rattachoit.&mdash;Avec quelles pointes, agrafes,
-boucles, cordons, rubans, courroies.&mdash;</p>
-
-<p>«Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon
-père, et parlons des culottes.»</p>
-
-<p>&mdash;Mon père trouva encore que les Romains
-avoient différentes manufactures; qu'ils fabriquoient
-des étoffes unies, rayées, tissues
-d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commencé
-à faire un usage commun de la toile, que
-vers la décadence de l'empire, lorsque les
-Egyptiens vinrent à s'établir parmi eux, et à
-la mettre en vogue.&mdash;</p>
-
-<p>Il vit que les riches et les nobles se distinguoient
-par la finesse et la blancheur de
-leurs habits.&mdash;Le blanc étoit, après le pourpre,
-la couleur la plus recherchée; les Romains
-la réservoient pour le jour de leur naissance,
-et pour les réjouissances publiques.&mdash;Le
-pourpre étoit affecté aux grandes charges.&mdash;</p>
-
-<p>«Et les culottes, disoit mon père?»</p>
-
-<p>«Il paroît, poursuivoit Rubénius, il paroît,
-d'après les meilleurs historiens de ces temps-là,
-qu'ils envoyoient souvent leurs habits au
-foulon pour être nettoyés et blanchis. Mais le
-menu peuple, pour éviter cette dépense, portoit
-communément des étoffes brunes, et d'un
-tissu un peu plus grossier. Ce ne fut que
-vers le règne d'Auguste, que toute distinction
-dans les habillemens fut détruite; les
-esclaves s'habillèrent comme les maîtres. Il
-n'y eut de conservé que le lati-clave.»</p>
-
-<p>«Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon
-père?»</p>
-
-<p>Oh! c'est ici le point le plus débattu parmi
-les savans, et sur lequel ils sont moins d'accord.&mdash;Egnatius,
-Sigonius, Bossius, Ticinenses,
-Baysius, Bud&oelig;us, Salmasius, Lipsius,
-Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph Scaliger,
-diffèrent tous les uns des autres; et Albertius
-Rubénius d'eux tous. Les uns l'ont pris pour
-le bouton, d'autres pour l'habit même,&mdash;quelques-uns
-pour la couleur de l'habit.&mdash;Le
-grand Baysius, (dans sa garde-robe des
-anciens, chapitre douze) avoue modestement
-son ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'étoit
-un clou à tête, un bouton, une ganse, un
-crochet, une boucle, ou une agrafe avec son
-fermoir.</p>
-
-<p>Mon père perdit le cheval, mais non pas
-la selle.&mdash;«Ce sont des bretelles, dit-il.»
-Et il ordonna que mes culottes eussent des
-bretelles.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch64">CHAPITRE LXIV.<br />
-<i>Bon soir la Compagnie.</i></h2>
-
-
-<p>Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux
-événemens se présentent devant moi.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons mes culottes entre les mains du
-tailleur, et le tailleur accroupi, prêtant l'oreille
-aux dissertations de mon père qu'il ne
-comprend point.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons mon père debout devant lui, appuyé
-sur sa canne, son traité du lati-clave
-à la main, et lui désignant l'endroit précis
-de la ceinture, où il avoit résolu de faire
-attacher mes bretelles.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons ma mère, la plus insouciante des
-femmes (je dirai presque la plus philosophe)
-sans souci sur mes culottes, comme sur toutes
-les choses de la vie, indifférente sur les
-moyens, et ne s'occupant que des résultats.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons le docteur Slop figurer dans le
-monde à mes dépens, et bâtir sa fortune et
-sa réputation sur un accident qui n'existe
-pas.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons le jeune Lefèvre à Marseille, et
-donnons-lui le temps de se guérir et de revenir
-à mon oncle Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy&hellip;
-Mais pour celui-là il n'y a pas moyen; souffrez,
-messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'à
-la fin du voyage.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch65">CHAPITRE LXV.<br />
-<i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de
-ce demi-arpent de terre qui se trouvoit au
-fond du jardin potager de mon oncle Tobie,
-et qui fut pour lui le théâtre de tant d'heures
-délicieuses, je déclare que c'est entièrement
-la faute de son imagination, et non pas la
-mienne. Je suis certain d'en avoir donné une
-description si exacte, que j'en avois presque
-honte.&mdash;</p>
-
-<p>Un jour dans ses momens de loisir, le
-destin s'amusoit à regarder dans le vaste dépôt
-où sont inscrits tous les événemens des temps
-futurs.&mdash;En jetant les yeux sur un gros livre
-relié en fer, il vit à quels grands projets étoit
-destiné ce petit coin de terre, qui devoit
-être un jour le boulingrin de mon oncle Tobie.&mdash;Il
-fit aussitôt signe à la nature; c'en fut
-assez.&mdash;La nature y répandit une demi-pelletée
-de ses engrais les plus doux, auxquels
-elle joignit justement assez d'argile pour conserver
-la forme des angles et de tous les points
-saillans, et en même-temps trop peu pour
-que la terre pût coller à la bêche, et rendre
-le théâtre de tant de gloire impraticable par
-le mauvais temps.</p>
-
-<p>Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne,
-il y porta, comme on a pu voir,
-les plans de presque toutes les places fortifiées
-d'Italie et de Flandre. Ainsi devant quelque
-ville que le duc de Malborough ou les alliés
-allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle
-Tobie tout préparé.&mdash;Et voici quelle étoit
-sa méthode; elle paroîtra au lecteur la plus
-simple du monde.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,&mdash;plutôt
-même, si le projet étoit connu,
-mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au
-moyen d'une échelle, il lui étoit facile de
-l'adapter à la grandeur exacte de son boulingrin.&mdash;Il
-s'agissoit ensuite de transporter
-les lignes du papier sur le terrein; c'est ce
-qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton
-de ficelle, et d'un certain nombre de petits
-piquets que l'on enfonçoit en terre à tous
-les angles saillans et rentrans.&mdash;Ensuite,
-prenant le profil de la place et de ses ouvrages,
-pour déterminer la profondeur et
-l'inclinaison des fossés, le talus du glacis,
-et la hauteur précise de toutes les banquettes,
-parapets, etc.&mdash;mon oncle Tobie mettoit
-le caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit
-tranquillement.&mdash;</p>
-
-<p>La nature du sol,&mdash;la nature de l'ouvrage
-lui-même, et par-dessus tout l'excellente
-nature de mon oncle Tobie, assis près du
-caporal du matin au soir, et causant familiérement
-avec lui sur les faits du temps passé;&mdash;tout
-cela réduisoit le travail à n'en avoir presque
-que le nom.&mdash;</p>
-
-<p>Dès que la place étoit ainsi achevée, et
-mise en un état de défense convenable, elle
-étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du
-caporal, commençoit à ouvrir la première
-parallèle.&mdash;De grace, qu'on ne vienne pas
-m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne
-vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout
-le terrein par le corps de la place et de ses
-ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour
-cette première parallèle, qui ne doit s'ouvrir
-qu'à trois cents toises au moins du corps
-principal de la place!&mdash;Ne restoit-il pas à
-mon oncle Tobie tout son potager adjacent?
-C'est là, et ordinairement entre deux planches
-de choux, qu'il établissoit ses première et
-seconde parallèles.&mdash;Je considérerai tout au
-long les avantages et les inconvéniens de cette
-méthode, quand j'écrirai plus en détail l'histoire
-des campagnes de mon oncle Tobie et
-du caporal, dont ceci n'est, à proprement
-parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera
-au moins trois pages. On peut juger
-par-là de l'importance et de l'étendue des
-campagnes elles-mêmes.&mdash;Aussi j'appréhende
-que ce ne soit en quelque sorte les profaner,
-que d'en donner, comme je fais, des lambeaux,
-dans un ouvrage aussi frivole que
-celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux
-les faire imprimer à part? J'y songerai; et,
-en attendant, reprenons notre esquisse.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch66">CHAPITRE LXVI.<br />
-<i>Il se met dans ses meubles.</i></h2>
-
-
-<p>Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi
-achevée avec tous ses ouvrages, mon oncle
-Tobie et le caporal Trim commençoient à
-ouvrir leur premiere parallèle.&mdash;Non pas au
-hasard, ni suivant leur caprice; mais des
-mêmes points et des mêmes distances que
-les alliés avoient commencé les leurs. Ils régloient
-leurs approches et leurs attaques sur
-les détails que mon oncle Tobie recevoit par
-la voie des journaux; et pendant toute la durée
-du siége ils suivoient les alliés pas à pas.</p>
-
-<p>Le duc de Malborough établissoit-il un
-logement? mon oncle Tobie établissoit un
-logement aussi.&mdash;Le front d'un bastion étoit-il
-renversé, ou une défense ruinée? le caporal
-prenoit sa pioche, et en faisoit autant.&mdash;C'est
-ainsi que, gagnant sans cesse du terrein,
-ils se rendoient successivement maîtres de
-tous les ouvrages, jusqu'à ce qu'enfin la place
-tombât entre leurs mains.&mdash;</p>
-
-<p>Où sont-ils ces hommes rares, ces bons
-c&oelig;urs que le bonheur des autres rend heureux?&mdash;Je
-les invite à me suivre derrière
-la haie d'épine du boulingrin de mon oncle
-Tobie. La poste est arrivée;&mdash;il a reçu la
-gazette:&mdash;la brêche est praticable;&mdash;le duc
-de Malborough va tenter l'assaut.&mdash;Mon
-oncle Tobie et le caporal paroissent.&mdash;Avec
-quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la
-gazette à la main, l'autre avec la bêche sur
-l'épaule!&mdash;Quel triomphe modeste se glisse
-dans les regards de mon oncle Tobie, au
-moment qu'il monte sur les remparts!&mdash;quel
-excès de plaisir brille dans ses yeux,
-lorsque debout devant le caporal, l'animant
-de la voix et du geste, il lui relit dix fois
-le paragraphe, de crainte que la brêche ne
-soit d'un pouce trop large ou trop étroite!&mdash;Mais,
-dieux! la chamade est battue;&mdash;mon
-oncle Tobie s'élance sur la brêche, soutenu
-du caporal:&mdash;le caporal lui-même s'avance
-les drapeaux à la main;&mdash;il les arbore sur
-les remparts.&mdash;Quel moment! quelle délice!
-ciel! terre! mer!&mdash;Mais à quoi servent les
-apostrophes? avec tous les élémens, on ne
-parviendra jamais à composer une liqueur
-aussi enivrante.</p>
-
-<p>C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases
-répétées, c'est dans cette route délicieuse,
-que mon oncle Tobie et le caporal passèrent
-les plus douces années de leur vie. Si quelquefois
-leur bonheur étoit troublé par le vent
-d'ouest, qui venant à souffler une semaine
-de suite, retardoit la malle de Flandre, et
-tenoit mon oncle Tobie à la torture,&mdash;c'étoit
-encore là la torture du bonheur.&mdash;C'est ainsi,
-dis-je, que pendant longues années, et chaque
-année de ces années, et chaque mois de chaque
-année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent
-dans l'art des siéges;&mdash;variant sans cesse
-leurs plaisirs par de nouvelles inventions,
-s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de
-perfection, et trouvant dans chacune de leurs
-découvertes une nouvelle source de délices.&mdash;</p>
-
-<p>La première campagne s'exécuta du commencement
-à la fin, suivant la méthode
-simple et facile que j'ai rapportée.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la seconde campagne, qui fut celle
-où mon oncle Tobie prit Liége et Ruremonde,
-il se décida à faire la dépense de quatre
-beaux pont-levis, de deux desquels j'ai donné
-une description si exacte dans la première
-partie de cet ouvrage.</p>
-
-<p>&mdash;Tout à la fin de la même année, il
-ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernières
-furent dans la suite remplacées par
-des <i>orgues</i>, comme préférables aux <i>herses</i>.)
-Et vers Noël de cette même année, mon
-oncle Tobie, qui avoit coutume de se donner
-un habit complet à cette époque, préféra
-de se refuser cette dépense, et de traiter pour
-une belle guérite.&mdash;</p>
-
-<p>Il y avoit dans le boulingrin une espèce
-de petite esplanade, que mon oncle Tobie
-s'étoit ménagée entre la naissance du glacis,
-et le coin de la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit
-ses conseils de guerre avec le caporal. La
-guérite fut placée au coin de la haie d'ifs,
-et devoit servir de retraite en cas de pluie.&mdash;</p>
-
-<p>Les pont-levis, les portes, la guérite, tout
-fut peint en blanc, et à trois couches, pendant
-le printemps suivant; ce qui mit mon
-oncle Tobie en état d'entrer en campagne
-avec la plus grande splendeur.&mdash;</p>
-
-<p>Mon père disoit souvent à Yorick, que
-si dans toute l'Europe, tout autre que mon
-oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille,
-on l'auroit regardée comme une des satyres
-les plus amères et les plus raffinées de la
-manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement
-de la guerre, mais principalement
-cette même année, étoit entré en campagne.&mdash;«Mais,
-ajoutoit mon père, mon
-frère Tobie! il n'est pas dans sa nature d'insulter
-qui que ce soit.&mdash;Rare et excellent
-homme!»</p>
-
-<p>&mdash;Revenons à ses campagnes.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch67">CHAPITRE LXVII.<br />
-<i>Son arsenal se monte.</i></h2>
-
-
-<p>Il faut que je fasse ici un petit aveu au
-lecteur. Quoique dans l'histoire de la première
-campagne de mon oncle Tobie le mot
-<i>ville</i> soit souvent répété, la vérité est qu'il
-n'y avoit alors dans le polygone rien qui ressemblât
-à une ville. Cet embellissement n'eut
-lieu que dans l'été qui suivit la peinture des
-ponts et de la guérite; c'est-à-dire, dans la
-troisième campagne de mon oncle Tobie;&mdash;et
-ce fut au caporal qu'en vint la première
-idée.</p>
-
-<p>Par l'effort de son bras et sous les ordres
-de mon oncle Tobie, il avoit pris Amberg,
-Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg;
-il vint alors avec raison à penser que c'étoit
-une dérision de se vanter de la prise d'un
-si grand nombre de villes, sans avoir une
-seule ville à montrer pour attester tant de
-conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie
-de se faire bâtir une petite ville à son usage,
-en planches de sapin qui seroient assemblées,
-peintes, montées et placées dans le polygone,
-de manière à faire l'illusion la plus complette.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence
-du projet, et l'agréa sur le champ; il y joignit
-même deux idées nouvelles et assez bizarres,
-mais dont il étoit presque aussi vain, que s'il
-eût eu l'honneur de la première invention.</p>
-
-<p>&mdash;Il voulut d'abord que la ville fût bâtie
-dans le genre de celles qu'elle devoit le plus
-vraisemblablement représenter;&mdash;avec des
-fenêtres grillées, et le toît des maisons tourné
-vers la rue, etc. comme à Gand, à Bruges,
-et dans tout le reste du Brabant et de la
-Flandre.&mdash;</p>
-
-<p>Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons
-réunies, comme le caporal le proposoit,
-que chacune d'elles fût isolée et indépendante,
-afin de pouvoir être accrochée ou
-décrochée à volonté, de manière à exécuter
-tous les plans de villes possibles.&mdash;</p>
-
-<p>On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers
-furent appelés; et mon oncle Tobie
-et le caporal, témoins assidus de leurs travaux,
-n'en détournoient les yeux que pour
-s'applaudir réciproquement dans leurs regards
-du succès de leur invention.</p>
-
-<p>Il en résulta un merveilleux effet pour la
-campagne suivante.&mdash;</p>
-
-<p>La ville de mon oncle Tobie se prêtoit à
-tout. C'étoit un vrai Prothée.&mdash;Tantôt c'étoit
-Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen
-ou Haguenau;&mdash;tantôt c'étoit Ostende, et
-Menin, et Ath, et Dendermonde.&mdash;</p>
-
-<p>Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune
-ville n'a fait tant de personnages différens.&mdash;</p>
-
-<p>La quatrième année, mon oncle Tobie
-songea qu'une ville sans église avoit l'air nu
-et presque ridicule; il en ajouta une très-belle
-avec son clocher.&mdash;Trim opinoit pour
-avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa
-qu'il valoit mieux en employer le métal en
-artillerie.</p>
-
-<p>&mdash;Le métal fut fondu, et produisit pour
-la campagne d'après une demi-douzaine de
-canons de bronze.&mdash;On en plaça trois de
-chaque côté de la guérite.&mdash;Le train d'artillerie
-augmenta peu-à-peu; et (comme il
-arrive toujours dans les choses qui regardent
-notre califourchon chéri) on en vint graduellement
-depuis les pièces d'un demi-pouce
-de calibre jusqu'aux bottes fortes de mon
-père.&mdash;</p>
-
-<p>L'année d'après, qui fut celle du siége de
-Lille, et qui se termina par la prise de Gand
-et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans
-un cruel embarras.&mdash;Il ne savoit où prendre
-des munitions convenables. Sa grosse artillerie
-ne pouvoit soutenir la poudre à canon,
-et ce fut un grand bonheur pour la famille
-Shandy;&mdash;car du commencement à la fin
-du siége de Lille, les assiégeans entretinrent
-un feu si continuel,&mdash;les papiers publics en
-firent de telles descriptions,&mdash;et ces descriptions
-enflammèrent tellement l'imagination
-de mon oncle Tobie, que tout son bien y
-auroit infailliblement passé.</p>
-
-<p>Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il
-manquoit quelque chose aux inventions de
-mon oncle Tobie, surtout pendant un ou
-deux des plus violens paroxysmes du siége.&mdash;Tout
-étoit en feu sous les murs de Lille;
-et où étoit l'équivalent autour du polygone
-de mon oncle Tobie? Ne pouvoit-on rien
-imaginer qui donnât au moins quelque idée
-d'un feu soutenu, et qui en imposât à l'imagination?&mdash;Oui,
-on le pouvoit; et le caporal,
-dont le génie brilloit surtout pour
-l'invention, suppléa au défaut de munitions
-par un système de batterie entièrement neuf,
-et qu'il puisa dans son propre fonds. Par-là,
-il fit taire les critiques, qui auroient reproché
-jusqu'à la fin du monde à mon oncle
-Tobie, qu'il manquoit à son appareil de guerre
-la chose la plus essentielle.</p>
-
-<p>Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen
-imaginé par le caporal?&mdash;Non, la chose
-ne perdra rien à être renvoyée, comme je
-fais ordinairement, à quelque distance du
-sujet.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch68">CHAPITRE LXVIII.<br />
-<i>Présens de noce.</i></h2>
-
-
-<p>On n'a pas oublié sans doute le pauvre
-Tom, ce malheureux frère de Trim, qui avoit
-épousé la veuve d'un Juif.&mdash;En faisant part
-de son mariage au caporal, il lui avoit envoyé
-quelques bagatelles, de peu de valeur
-en elles-mêmes, mais d'un grand prix par
-l'intention, et dans le nombre desquelles il se
-trouvoit:</p>
-
-<p>Un bonnet de houssard et deux pipes turques.</p>
-
-<p>Je décrirai le bonnet de houssard dans un
-moment.&mdash;Les pipes turques n'avoient
-rien de particulier. Le corps de la pipe étoit
-un long tuyau de maroquin, orné et rattaché
-avec du fil d'or; et elles étoient montées,
-l'une en ivoire, l'autre en ébène garni d'argent.</p>
-
-<p>Mon père ne voyoit rien comme le commun
-des hommes.&mdash;«Le cadeau de ton
-frère, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalité
-d'usage, dont tu dois lui savoir peu
-de gré.&mdash;Il ne se soucioit pas mon cher
-Trim, de porter le bonnet d'un Juif, ni
-de fumer dans sa pipe.&mdash;Eh! monsieur,
-disoit le caporal, il n'a pas craint d'épouser
-sa veuve.»</p>
-
-<p>Le bonnet étoit écarlate, et d'un drap
-d'Espagne superfin, avec un rebord de fourrure
-tout autour, excepté sur le front, où
-l'on avoit ménagé un espace d'environ quatre
-pouces, dont le fond étoit bleu-céleste, recouvert
-d'une légère broderie. Il sembloit
-que le tout eût appartenu à quelque quartier-maître
-Portugais.</p>
-
-<p>Le caporal, soit pour la chose en elle-même,
-soit pour la main de qui il la tenoit,
-étoit extrêmement vain de son bonnet.&mdash;Il
-ne le portoit guère qu'aux grands jours,
-aux jours de gala; et cependant jamais bonnet
-de houssard n'avoit servi à tant d'usages.
-Car dans tous les points de dispute qui s'élevoient
-dans la cuisine, soit sur la guerre,
-soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il
-fût assuré d'avoir raison) n'avoit que son
-bonnet à la bouche.&mdash;Il parioit son bonnet,&mdash;il
-consentoit à donner son bonnet,&mdash;il
-juroit sur son bonnet;&mdash;enfin, c'étoit son
-enjeu, son gage, ou son serment.</p>
-
-<p>Ce fut son gage dans le cas présent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il en lui-même, je donne mon
-bonnet au premier pauvre qui viendra à la
-porte, si je ne viens pas à bout d'arranger
-la chose à la satisfaction de monsieur.&mdash;</p>
-
-<p>L'exécution de son projet ne fut différée
-que jusqu'au lendemain matin.</p>
-
-<p>Or, ce lendemain étoit le jour de l'assaut
-de contr'escarpe, entre la porte Saint-André
-et le Lowerdeule par la droite, et par la
-gauche entre la porte Sainte-Magdeleine et
-la rivière.</p>
-
-<p>Comme ce fut la plus mémorable attaque
-de toute la guerre, la plus vive,&mdash;et la
-plus opiniâtre de part et d'autre,&mdash;(il faut
-même ajouter la plus sanglante, car cette
-matinée coûta aux alliés seuls plus de douze
-cents hommes) mon oncle Tobie s'y prépara
-avec plus de solennité que de coutume.</p>
-
-<p>A côté de son lit, et tout au fond d'un
-vieux bahut de campagne, gisoit depuis
-de longues années la perruque à la Ramillies
-de mon oncle Tobie.&mdash;Mon oncle Tobie,
-en se mettant au lit la veille de ce fameux
-assaut, ordonna que sa perruque fût tirée
-du bahut, posée sur la table de nuit, et
-prête pour le lendemain matin.&mdash;A son
-réveil, à peine hors du lit et tout en chemise,
-il la retourna du beau côté et la mit
-sur sa tête.&mdash;Il procéda ensuite à mettre ses
-culottes; et à peine en eut-il attaché le dernier
-bouton, qu'il ceignit son ceinturon;&mdash;et
-il y avoit déjà engagé son épée plus d'à-moitié,
-quand il s'aperçut que sa barbe
-n'étoit pas faite.&mdash;Or, comme il n'est guère
-d'usage de se raser l'épée au côté, mon oncle
-Tobie ôta son épée.&mdash;Bientôt après, en voulant
-mettre son habit uniforme et sa soubreveste,
-il se trouva gêné par sa perruque;
-et il fut obligé de la quitter aussi.&mdash;Enfin,
-soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il
-en arrive toujours quand on se presse trop),
-il étoit près de dix heures, c'est-à-dire une
-demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire, quand
-mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et
-qu'il s'avança enfin vers son boulingrin.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch69">CHAPITRE LXIX.<br />
-<i>Pompe funèbre.</i></h2>
-
-
-<p>A peine mon oncle Tobie eut-il tourné le
-coin de la haie d'ifs qui séparoit le potager
-du boulingrin, qu'il apperçut le caporal, et
-qu'il vit que l'attaque étoit déjà commencée.</p>
-
-<p>Souffrez que je m'arrête un moment pour
-vous dépeindre l'appareil du caporal, et le
-caporal lui-même dans la chaleur de son attaque,
-tel qu'il parut aux yeux de mon oncle
-Tobie, quand mon oncle Tobie tourna vers
-la guérite où se passoit la scène.&mdash;Il n'y
-eut jamais rien de pareil au monde;&mdash;et aucune
-combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre
-et de grotesque dans la nature ne sauroit
-en approcher.&mdash;</p>
-
-<p>Le caporal&mdash;</p>
-
-<p>Marchez légérement sur ses cendres, vous,
-hommes de génie.&mdash;Il étoit votre parent.</p>
-
-<p>Arrachez soigneusement les herbes qui
-croissent sur sa fosse, vous hommes de bonté.&mdash;Il
-étoit votre frère.</p>
-
-<p>O caporal! si je t'avois aujourd'hui!&mdash;aujourd'hui
-que je pourrois t'offrir un asyle et
-pourvoir à tes besoins! combien tu me serois
-cher!&mdash;tu porterois ton bonnet de houssard
-chaque heure du jour et chaque jour de la
-semaine;&mdash;et quand ton bonnet de houssard
-seroit usé, je le remplacerois par deux autres
-tout pareils. Mais, hélas! hélas! maintenant
-que je pourrois être ton ami, ton protecteur;&mdash;il
-n'est plus temps: car tu n'es plus&hellip;
-Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au
-ciel, sa patrie; et ton c&oelig;ur généreux et bienfaisant,
-ton c&oelig;ur que dilatoit sans cesse
-l'amour de tes semblables, est humblement
-resserré sous le monceau de terre qui te couvre
-au fond de la vallée.&mdash;</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que
-cette image, auprès de cette scène de terreur
-que je découvre avec effroi dans l'éloignement!&hellip;&mdash;de
-cette scène, où j'aperçois
-le poële de velours, décoré des marques militaires
-de ton maître!&mdash;de ton maître! le
-premier,&mdash;le meilleur des êtres créés!&mdash;où
-je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main
-tremblante son épée et son fourreau sur le
-cercueil; puis retourner plus pâle que la mort
-vers la porte; et abîmé dans ta douleur,
-prendre par la bride son cheval de deuil,
-et marcher lentement à la suite du convoi!&mdash;Là,
-tous les systèmes de mon père sont
-renversés par la douleur.&mdash;Là, je le vois,
-en dépit de sa philosophie, deux fois jeter
-les yeux sur l'écusson funèbre,&mdash;et deux
-fois ôter ses lunettes, pour essuyer les larmes
-que lui arrache la nature.&mdash;Là, enfin, je le
-vois jeter le romarin d'un air de désespoir,
-qui semble dire:&mdash;ô Tobie! dans quel coin
-de la terre pourrois-je trouver ton semblable?</p>
-
-<p>&mdash;Puissances célestes, vous qui jadis avez
-ouvert les lèvres du muet dans sa détresse,
-et délié la langue du bègue,&mdash;quand j'arriverai
-à cette page de terreur, faites pour
-moi un nouveau miracle, et répandez sur
-mes lèvres tous les trésors de l'éloquence.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch70">CHAPITRE LXX.<br />
-<i>O Newton! ô Trim!</i></h2>
-
-
-<p>Quand le caporal forma la résolution de
-suppléer au point essentiel qui manquoit à
-l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir
-une espèce de feu continuel sur l'ennemi
-pendant la chaleur de l'attaque, il ne
-songeoit d'abord qu'à diriger sur la ville une
-fumée de tabac par une des six pièces de
-campagne, qui étoient, comme on l'a vu,
-à droite et à gauche de la guérite de mon
-oncle Tobie.&mdash;Son idée n'alla pas plus loin
-pour le moment;&mdash;et l'invention de ce stratagême,
-et les moyens de l'exécuter se présentant
-à son esprit tout-à-la-fois, il se tint
-assuré du succès, et fut sans la moindre inquiétude
-sur le bonnet de houssard qu'il avoit
-mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en
-souvenir.&mdash;</p>
-
-<p>Mais en tournant et retournant son projet
-dans sa tête, il ne tarda pas à concevoir
-une idée plus vaste. Il comprit qu'en attachant
-au bas de chacune de ses pipes turques
-trois petits tuyaux de cuir préparé, d'où
-descendroient trois autres pipes de fer-blanc,
-dont la bouche s'adapteroit et se mastiqueroit
-avec de l'argile sur la lumière de chaque
-canon, il lui seroit aussi facile de mettre le
-feu aux six pièces à-la-fois, qu'à une seule.&mdash;Il
-ne s'agissoit que de fermer tout passage
-à l'air, en liant hermétiquement avec de la
-soie cirée les pipes avec leurs tuyaux, à leurs
-différentes insertions.</p>
-
-<p>&mdash;Telle fut l'invention du caporal;&mdash;et
-que les savans n'aillent pas s'en moquer.&mdash;Est-il
-un d'eux qui ose dire de quelle espèce
-de puérilité il est impossible de tirer quelque
-ouverture pour le progrès des connoissances
-humaines?&mdash;Est-il un de ceux qui ont assisté
-au premier et au second lit de justice de
-mon père, qui puisse prononcer de quelle
-espèce de corps on ne sauroit faire jaillir la
-lumière pour porter les arts et les sciences
-à leur perfection?&mdash;Rien n'est perdu pour
-l'homme de génie, et la chute d'une pomme
-découvrit à Newton le système de la gravitation.</p>
-
-<p>O Newton! ô Trim!</p>
-
-<p>&mdash;Trim veilla la plus grande partie de la
-nuit pour assurer le succès de son projet, et
-le conduire au point de perfection;&mdash;et
-ayant fait une épreuve suffisante de ses canons,
-il les chargea de tabac jusqu'au comble,
-et il s'alla coucher fort satisfait.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch71">CHAPITRE LXXI.<br />
-<i>On s'échauffe à moins.</i></h2>
-
-
-<p>Le caporal s'étoit levé sans bruit environ
-dix minutes avant mon oncle Tobie, dans
-le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer
-une ou deux volées à l'ennemi avant
-l'arrivée de mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>A cette fin, il avoit traîné les six pièces
-de campagne tout près et en face de la guérite
-de mon oncle Tobie, laissant seulement,
-entre les trois de la droite et les trois de la
-gauche, un intervalle de quelques pieds,
-pour la commodité du service, et afin de
-pouvoir faire jouer à-la-fois les deux batteries,
-dont il espéroit tirer deux fois plus
-d'honneur que d'une seule.</p>
-
-<p>Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle
-et un peu en arrière, le dos sagement appuyé
-à la porte de la guérite, de crainte d'être
-tourné par l'ennemi.&mdash;Il prit la pipe d'ivoire,
-appartenant à la batterie de droite, entre le
-premier doigt et le pouce de la main droite;&mdash;il
-prit la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle
-appartenoit à la batterie gauche, entre
-le premier doigt et le pouce de l'autre main:&mdash;il
-posa le genou droit en terre, comme
-s'il eût été au premier rang de son peloton.&mdash;Et
-là, son bonnet de houssard sur la tête,
-le caporal se mit à faire jouer vigoureusement
-ses deux batteries sur la contre-garde qui faisoit
-face à la contr'escarpe où l'attaque devoit
-se faire le matin.</p>
-
-<p>Sa première intention, comme je l'ai dit,
-étoit de n'envoyer d'abord à l'ennemi qu'une
-ou deux <i>bouffées</i> de tabac. Mais le succès
-des <i>bouffées</i>, aussi-bien que le plaisir de
-<i>bouffer</i>, s'étoit insensiblement emparé de lui,
-et, de <i>bouffées</i> en <i>bouffées</i>, l'avoit engagé
-dans la plus grande chaleur de l'attaque.&mdash;Ce
-fut en ce moment que mon oncle Tobie
-le rejoignit.</p>
-
-<p>Il fut heureux pour mon père que mon
-oncle Tobie n'eût pas à faire son testament
-ce jour-là.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch72">CHAPITRE LXXII.<br />
-<i>Il n'y tient pas.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des
-mains du caporal;&mdash;il la regarda pendant
-une demi-minute, et la lui rendit.</p>
-
-<p>Moins de deux minutes après, mon oncle
-Tobie reprit la pipe du caporal;&mdash;il la porta
-jusqu'à moitié chemin de sa bouche:&mdash;mais
-bien vîte il la lui rendit encore.</p>
-
-<p>Le caporal redoubla l'attaque:&mdash;mon
-oncle Tobie sourit;&mdash;puis il prit un air grave:&mdash;il
-sourit encore un moment;&mdash;puis il
-reprit l'air sérieux, et le garda.&mdash;«Donne-moi
-la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle
-Tobie.»&mdash;Il la porta à ses lèvres, et la
-retira sur-le-champ.&mdash;Il jeta un coup-d'&oelig;il
-par-dessus la haie d'ifs.&mdash;Jamais pipe ne
-l'avoit si vivement tenté.&mdash;Mon oncle Tobie
-se jeta dans la guérite avec sa pipe à la main.</p>
-
-<p>&mdash;Arrête, cher oncle Tobie!&mdash;Où cours-tu
-avec ta pipe?&mdash;N'entre pas dans la guérite.&mdash;Il
-n'y a nulle sûreté pour toi&hellip;&mdash;Mais
-il m'échappe; il ne m'entend plus.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch73">CHAPITRE LXXIII.<br />
-<i>La scène change.</i></h2>
-
-
-<p>A présent, mon cher lecteur, aidez-moi,
-je vous prie, à traîner l'artillerie de mon
-oncle Tobie hors de la scène.&mdash;Transportons
-sa guérite ailleurs, et débarrassons le théâtre,
-s'il est possible, des ouvrages à corne, des
-demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.&mdash;</p>
-
-<p>Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons
-les chandelles, nous balaierons la
-salle, nous lèverons la toile, et nous ferons
-voir mon oncle Tobie revêtu d'un nouveau
-caractère, d'après lequel personne sûrement
-ne se doute comment il agira.</p>
-
-<p>Et cependant,&mdash;si la pitié est parente de
-l'amour,&mdash;et si le courage ne lui est point
-étranger, vous avez assez connu mon oncle
-Tobie sous ces deux rapports, pour en suivre
-la trace plus loin, et pour démêler dans sa
-nouvelle passion ces ressemblances de famille.</p>
-
-<p>Vaine science! de quoi nous sers-tu dans
-une telle recherche?&mdash;Tu n'es le plus souvent
-propre qu'à nous égarer.</p>
-
-<p>Il y avoit, madame, dans mon oncle
-Tobie une telle simplicité de c&oelig;ur,&mdash;elle le
-tenoit si loin de ces petites voies détournées,
-que les affaires de galanterie ont coutume de
-prendre, que vous n'en avez, que vous ne
-pouvez en avoir la moindre idée.&mdash;Sa façon
-de penser étoit si droite et si naturelle,&mdash;il
-connoissoit si peu les plis et les replis du
-c&oelig;ur d'une femme,&mdash;il étoit si loin de s'en
-méfier, et (hors qu'il ne fût question de siéges)
-il se présentoit devant vous tellement à découvert
-et sans défense,&mdash;que vous auriez
-pu, madame, vous tenir cachée derrière une
-de ces petites voies détournées dont j'ai parlé,
-et de-là lui tirer dix coups de suite à bout
-portant, si neuf ne vous avoient pas suffi.</p>
-
-<p>Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui
-d'un autre côté faisoit échouer tous vos projets),
-ajoutez cette modestie sans pareille
-dont je vous ai une fois parlé, et que mon
-oncle Tobie avoit reçue de la nature, cette
-modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations,
-et le tenoit toujours en garde&hellip;</p>
-
-<p>Mais où vais-je? et pourquoi me permettre
-des réflexions qui se présentent au moins dix
-pages trop tôt, et qui me prendroient tout le
-temps que je dois employer à raconter les
-faits?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch74">CHAPITRE LXXIV.<br />
-<i>Paix d'Utrecht.</i></h2>
-
-
-<p>Dans le petit nombre des enfans d'Adam,
-dont le c&oelig;ur n'a jamais senti l'aiguillon de
-l'amour&hellip; (&mdash;je dis, <i>enfans légitimes</i>, maintenant
-pour bâtards tous ceux qui n'ont pour
-les femmes que de l'aversion)&mdash;dans ce petit
-nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve
-les noms des plus grands héros de l'histoire
-ancienne et moderne.</p>
-
-<p>Il me seroit facile d'en retrouver la liste,
-depuis le chaste Joseph jusqu'à Scipion l'africain;
-sans parler de Charles XII au c&oelig;ur de
-fer, sur qui la comtesse de Konismarck ne
-put jamais rien gagner.&mdash;Ni ceux-là, ni tant
-d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais
-fléchi le genou devant la déesse; mais c'est
-qu'ils avoient toute autre chose à faire.&mdash;Ainsi
-avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il
-échappé au sort commun,&mdash;jusqu'à ce que
-le destin&hellip; jusqu'à ce que le destin, dis-je,
-enviant à son nom la gloire de passer à la
-postérité avec celui de Scipion, fit le replâtrage
-honteux de la paix d'Utrecht.</p>
-
-<p>Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui
-arriva cette année-là par ordre du destin,
-la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch75">CHAPITRE LXXV.<br />
-<i>Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht.</i></h2>
-
-
-<p>Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle
-pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en
-fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle
-Tobie des siéges;&mdash;et quoiqu'il en soit venu
-à se raviser dans la suite, il est certain que
-Calais n'avoit pas laissé dans le c&oelig;ur de la
-reine Anne une cicatrice plus profonde,
-qu'Utrecht n'en laissa dans le c&oelig;ur de mon
-oncle Tobie.&mdash;Du reste de sa vie il ne put
-entendre sans horreur prononcer le nom
-d'<i>Utrecht</i>.&mdash;Que dis-je? une nouvelle tirée
-de la gazette d'Utrecht le faisoit soupirer,
-comme si son c&oelig;ur eût voulu se rompre en
-deux.</p>
-
-<p>Mon père avoit la prétention de trouver
-le vrai motif de chaque chose; ce qui en
-faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on
-voulût rire ou pleurer.&mdash;Il savoit toujours
-mieux que vous-même vos raisons d'être
-triste ou gai.&mdash;Il consoloit mon oncle Tobie;
-mais toujours en lui faisant entendre que
-son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son
-califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il,
-frère Tobie; il faut espérer que nous aurons
-bientôt la guerre.&mdash;Et si la guerre vient,
-les puissances belligérantes auront beau faire,
-tes plaisirs sont assurés.&mdash;Je les défie, cher
-Tobie, de gagner du terrein sans prendre de
-villes, et de prendre des villes sans faire de
-siéges.»</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers
-cette espèce d'attaque que faisoit mon père
-à son califourchon.&mdash;Il trouvoit ce procédé
-peu généreux, d'autant qu'en frappant sur
-le cheval, le coup retomboit sur le cavalier,
-et portoit sur l'endroit le plus sensible; de
-sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie
-posoit sa pipe sur la table plus brusquement,
-et se disposoit à une défense plus vive qu'à
-l'ordinaire.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Il y a environ deux ans que je dis au
-lecteur que mon oncle Tobie n'étoit pas éloquent;
-et dans la même page je donnai un
-exemple du contraire.&mdash;Je répète ici la
-même observation, et j'ajoute un fait qui la
-contredit encore.&mdash;Il n'étoit pas éloquent;&mdash;il
-lui étoit difficile de faire de longues
-phrases,&mdash;et il détestoit les belles phrases.&mdash;Mais
-il y avoit des occasions qui l'entraînoient
-malgré lui, et l'emportoient bien loin de
-ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie
-étoit, à quelques égards, égal à Tertullien,
-et à quelques autres, infiniment supérieur.</p>
-
-<p>Mon père goûta tellement une de ces défenses,
-que mon oncle Tobie prononça un
-soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute
-entière avant de se coucher.</p>
-
-<p>J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense
-parmi les papiers de mon père, avec
-quelques remarques de sa façon, soulignées
-et mises entre deux parenthèses.</p>
-
-<p>Au dos du cahier est écrit: <i>Justification
-des principes de mon frère Tobie, et des
-motifs qui le portent à désirer la continuation
-de la guerre.</i></p>
-
-<p>Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois
-cette apologie de mon oncle Tobie;&mdash;et je
-la regarde comme un si beau modèle de défense;
-elle fait voir en lui un accord si heureux
-de douceur, de courage et de bons
-principes,&mdash;que je la donne au public, mot
-pour mot, telle que je l'ai trouvée, en y
-joignant les remarques de mon père.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch76">CHAPITRE LXXVI.<br />
-<i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un
-homme qui suit le métier des armes est vu
-de très-mauvais &oelig;il dans le monde, quand
-il montre pour la guerre un désir pareil à
-celui que j'ai laissé voir.&mdash;En vain se reposeroit-il
-sur la justice et la droiture de ses
-intentions, on le soupçonnera toujours de
-vues particulières et intéressées.</p>
-
-<p>Donc, si cet homme est prudent (et la
-prudence peut très-bien s'allier avec le courage)
-il se gardera de témoigner ce désir en
-présence d'un ennemi. Quelque chose qu'il
-ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le
-croiroit pas.&mdash;Il évitera même de s'expliquer
-devant un ami, de crainte de perdre quelque
-chose dans son estime.&mdash;Mais si son c&oelig;ur
-est surchargé,&mdash;s'il faut que les soupirs secrets
-qu'il pousse pour les armes s'échappent,&mdash;il
-réservera sa confidence pour l'oreille
-d'un frère, de qui son caractère soit
-bien connu, ainsi que ses vraies notions,
-dispositions et principes sur l'honneur.&mdash;</p>
-
-<p>Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy,
-de dire quel je me flatte d'avoir été sous tous
-ces rapports,&mdash;fort au-dessous, je le sais,
-de ce que j'aurois dû, au-dessous peut-être
-de ce que je crois avoir été;&mdash;mais enfin tel
-que je suis, vous, mon cher frère Shandy,
-qui avez sucé le même lait que moi,&mdash;vous
-avec qui j'ai été élevé depuis le berceau;&mdash;vous,
-dis-je, à qui, depuis les premiers instans
-des jeux de notre enfance, je n'ai caché
-aucune action de ma vie, et à peine une seule
-pensée,&mdash;tel que je suis, frère, vous devez
-me connoître; vous devez connoître tous
-mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit
-qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère,
-de mes passions ou de mon jugement.</p>
-
-<p>Dites-moi donc, mon cher frère Shandy,
-ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser
-que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht
-que par des vues indignes?&mdash;Si en
-effet j'ai paru regretter que la guerre ne fût
-pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps,
-comment avez-vous pu vous tromper
-sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser
-que je désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage
-d'un plus grand nombre de mes frères;
-que je désirasse (uniquement pour mon
-plaisir) de voir un plus grand nombre de familles
-arrachées à leurs paisibles habitations?
-Dites, dites, frère Shandy, sur quelle action
-de ma vie avez-vous pu me juger si défavorablement?&mdash;(<i>Comment
-diable! cher Tobie,
-quelle action!&mdash;et ces cent livres sterling
-que tu m'as empruntées pour continuer ces
-maudits siéges!</i>)</p>
-
-<p>Si, dès ma plus tendre enfance, je ne
-pouvois entendre battre un tambour, que
-mon c&oelig;ur ne battît aussi, étoit-ce ma faute?
-M'étois-je donné ce penchant? Est-ce la nature
-ou moi, dont la voix m'appeloit aux
-armes?</p>
-
-<p>Quand Guy, comte de Warwick, quand
-Parisme et Parismène, quand Valentin et
-Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre
-se promenoient de main en main
-autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent
-qu'ils avoient été tous achetés?&mdash;Et étoit-ce
-là, frère Shandy, le fait d'une ame intéressée?</p>
-
-<p>Quand nous lisions le siége de Troie, ce
-fameux siége qui a duré dix ans et huit mois,&mdash;(quoique
-je gage qu'avec un train d'artillerie
-semblable à celui que nous avions à
-Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours)
-y avoit-il dans toute la classe un écolier plus
-touché que moi du carnage des Grecs et des
-Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux
-dans ma main droite, et une dans ma main
-gauche, pour avoir traité Hélène de salope,
-en songeant à tous les maux dont elle avoit
-été cause? Aucun de vous a-t-il versé plus
-de larmes pour Hector?&mdash;Et quand le roi
-Priam venoit au camp des Grecs pour redemander
-le corps de son fils, et s'en retournoit
-en pleurant sans l'avoir obtenu, vous
-savez, frère, que je ne pouvois dîner.</p>
-
-<p>Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que
-je fusse cruel?&mdash;Ou, parce que mon sang
-bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon c&oelig;ur
-ne respiroit que la guerre, falloit-il conclure
-que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamités
-qu'elle entraîne?</p>
-
-<p>O frère! pour un soldat, il est un temps
-pour cueillir des lauriers, et un autre pour
-planter des cyprès. (<i>Eh! d'où diable as-tu
-su, cher Tobie, que le cyprès étoit employé
-par les anciens dans les cérémonies funèbres?</i>)</p>
-
-<p>Pour un soldat, frère Shandy, il est un
-temps, comme il est un devoir, de hasarder
-sa propre vie,&mdash;de sauter le premier dans
-la tranchée, quoique assuré d'y être taillé
-en pièces;&mdash;puis, animé de l'esprit public,
-dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer
-le premier sur la brêche,&mdash;de se tenir au
-premier rang,&mdash;et d'y marcher fièrement
-avec les enseignes déployées, au bruit des
-tambours et des trompettes.&mdash;Il est un temps,
-ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire
-ainsi;&mdash;il en est un autre pour réfléchir sur
-les malheurs de la guerre,&mdash;pour gémir sur
-les contrées qu'elle ravage,&mdash;pour considérer
-les travaux et les fatigues incroyables,
-que le soldat lui-même qui exerce toutes
-ces horreurs est obligé de supporter, pour
-six sous par jour, dont il est souvent mal
-payé.&mdash;</p>
-
-<p>Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète
-ce que vous m'avez déjà dit dans l'oraison
-funèbre de Lefèvre:&mdash;<i>Qu'une créature telle
-que l'homme, si douce, si paisible, née
-pour l'amour, la pitié, la bonté, n'étoit
-pas taillée pour la guerre?</i>&mdash;Mais vous deviez
-ajouter, Yorick, que si la nature ne nous
-y a pas destinés, au moins la nécessité peut
-quelquefois nous y contraindre.&mdash;En effet,
-Yorick, qu'est-ce que la guerre?&mdash;qu'est-ce
-surtout qu'une guerre comme ont été les
-nôtres, fondées sur les principes de l'honneur
-et de la liberté,&mdash;sinon les armes mises
-à la main d'un peuple innocent et paisible,
-pour contenir dans de justes bornes l'ambitieux
-et le turbulent?&mdash;Quant à moi, frère
-Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir
-que j'ai pris à tout ce qui concerne la guerre,
-et en particulier cette satisfaction infinie qui
-a accompagné les siéges que j'ai exécutés
-dans mon boulingrin, ne s'est élevée en moi,
-(et j'espère aussi dans le caporal) que de la
-conscience que nous avions tous deux, qu'en
-agissant ainsi, nous répondions aux grandes
-vues du créateur.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch77">CHAPITRE LXXVII.<br />
-<i>L'Auteur s'égare.</i></h2>
-
-
-<p>Je disois au lecteur chrétien&hellip; chrétien!&hellip;
-sans doute, et j'espère qu'il l'est.&mdash;Et s'il
-ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais
-qu'il s'examine sérieusement lui-même, et
-qu'il ne s'en prenne pas à mon livre.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Je lui disois, monsieur&hellip; car, en bonne
-foi, quand on raconte une histoire, suivant
-l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans
-cesse obligé d'aller et de revenir sur ses pas,
-pour empêcher le lecteur de perdre le fil
-du discours.&mdash;Et si je n'avois pas eu le soin
-d'en user ainsi,&mdash;j'ai traité de choses si
-variées et si équivoques;&mdash;il y a dans mon
-ouvrage tant de vides et de lacunes;&mdash;les
-étoiles que j'ai placées dans quelques-uns
-des passages les plus obscurs, éclairent si
-peu un lecteur, disposé à perdre son chemin
-en plein midi, que&hellip; vous voyez que j'ai
-perdu le mien.</p>
-
-<p>Oh! la faute vient uniquement de mon père
-et de sa pendule.&mdash;Et si jamais on dissèque
-mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque
-lacune, produite par l'impertinente question
-de ma mère.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Quantò id diligentiùs in liberis procreandis
-cavendum</i>, dit Cardan.</p>
-
-<p>Donc, messieurs, vous voyez qu'il est
-moralement impossible que je retrouve le
-point d'où j'étois parti.</p>
-
-<p>Il vaut mieux recommencer entièrement
-le chapitre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch78">CHAPITRE LXXVIII.<br />
-<i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Je disois au lecteur chrétien, au commencement
-du chapitre qui a précédé celui de
-l'apologie de mon oncle Tobie,&mdash;(je le disois
-en termes et dans un trope différens) que
-la paix d'Utrecht fut au moment de faire
-naître, entre mon oncle Tobie et son califourchon,
-le même éloignement qu'entre la
-reine et les confédérés.</p>
-
-<p>Il est des gens qui ne descendent de leur
-califourchon qu'avec humeur et dépit, en lui
-disant: <i>Monsieur, j'aimerois mieux aller à
-pied toute ma vie, que de faire désormais
-un seul quart de lieue avec vous.</i>&mdash;Ce n'est
-pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du
-sien; que dis-je? il n'en descendit point.&mdash;Il
-fut jeté par terre, et même avec malice;
-ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.&mdash;Mais
-cette affaire est du ressort des Jockeis.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que la
-paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie
-entre mon oncle Tobie et son califourchon.&mdash;Depuis
-la signature des articles, qui
-se fit en mars jusqu'au mois de novembre,
-ils n'eurent aucun commerce ensemble. A
-peine mon oncle Tobie fit-il de temps en
-temps quelques tours de promenade avec lui,
-pour s'assurer si le Havre et les fortifications
-de Dunkerque se démolissoient suivant les
-termes du traité.</p>
-
-<p>Mais les François s'y portèrent avec tant de
-lenteur pendant tout l'été,&mdash;et M. Tugghes,
-député des magistrats de Dunkerque, présenta
-à la reine des suppliques si touchantes!&mdash;suppliant
-sa majesté de réserver sa foudre
-pour les fortifications qui pouvoient avoir
-encouru sa disgrâce, mais d'épargner&hellip;
-ah! d'épargner le môle en faveur du môle
-lui-même, lequel, dans sa situation dénuée
-de toute défense, ne pouvoit plus être qu'un
-objet de pitié;&mdash;et la reine (qui étoit femme)
-se laissa émouvoir si facilement, ainsi que
-ses ministres, qui avoient leurs raisons particulières
-pour ne pas désirer que la ville
-fût démantelée.&mdash;Enfin tout alla si lentement
-au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut
-bâtie par le caporal, et toute prête à être
-démolie, plus de trois mois avant que les
-différens commissaires, commandans, députés,
-médiateurs et intendans leur permissent
-d'y travailler.&mdash;</p>
-
-<p>Fatale inaction!</p>
-
-<p>Le caporal étoit d'avis de commencer la
-démolition par les remparts du corps même
-de la place.&mdash;«Non pas, caporal, disoit
-mon oncle Tobie. Si nous commencions par
-la ville, la garnison angloise n'y seroit pas
-en sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.&mdash;Et
-si les François étoient de mauvaise
-foi&hellip;&mdash;ma foi, dit le caporal, je
-ne m'y fierois pas.&mdash;Ces gens-là ne sont pas
-sûrs.&mdash;Tu me fâches toujours de parler ainsi,
-Trim, dit mon oncle Tobie. Le François
-est naturellement brave; et dès qu'il trouve
-une brêche praticable, c'est le premier peuple
-du monde pour s'élancer dans une place et
-s'en rendre maître.&mdash;Qu'ils y viennent, morbleu!
-s'écria le caporal, en levant sa bêche
-à deux mains, comme s'il alloit les renverser
-à ses pieds!&mdash;Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»&mdash;</p>
-
-<p>«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle
-Tobie, en faisant glisser sa main jusqu'au
-milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme
-un bâton de commandement, le premier doigt
-en avant,&mdash;dans ces cas-là, un commandant
-ne doit pas calculer ce que l'ennemi
-osera ou n'osera pas; il doit agir avec prudence.&mdash;Ainsi
-nous commencerons par les
-ouvrages extérieurs, tant du côté de la terre
-que du côté de la mer; le fort Louis, le
-plus éloigné de tous, sera démoli le premier,&mdash;le
-reste sautera l'un après l'autre, de droite
-et de gauche, toujours en nous retirant vers
-la ville;&mdash;après quoi nous détruirons le môle,
-nous comblerons le port; enfin nous rentrerons
-dans la citadelle que nous ferons
-sauter, et nous voguerons pour l'Angleterre.&mdash;Où
-nous voilà débarqués, dit le caporal.&mdash;Tu
-as raison, dit mon oncle Tobie, en
-reconnoissant son clocher.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch79">CHAPITRE LXXIX.<br />
-<i>La scène change.</i></h2>
-
-
-<p>C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de
-ce genre avec Trim sur la démolition de Dunkerque,&mdash;entretiens
-charmans, mais trop
-courts!&mdash;rappelèrent pour un moment à
-mon oncle Tobie le souvenir des plaisirs qu'il
-avoit perdus.&mdash;</p>
-
-<p>Mais ce souvenir n'en étoit qu'une foible
-image.&mdash;La magie avoit disparu; et l'ame
-de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.&mdash;</p>
-
-<p>Le calme, accompagné du silence, avoit
-pénétré dans le cabinet solitaire de mon oncle
-Tobie.&mdash;Ils avoient étendu leurs voiles de
-gaze sur sa tête; et l'indifférence, au regard
-vague et à la fibre lâche, s'étoit assise tranquillement
-à ses côtés.&mdash;</p>
-
-<p>Son sang circuloit lentement dans ses veines,
-sans que Amberg, et Rimberg, et Limbourg,
-et Huis, et Bonn, pour une année,&mdash;et
-Landen, et Trarebach, et Drusen, et Dendermonde,
-en perspective pour celle d'après,
-en accélérassent le mouvement.&mdash;Les
-sappes, et les mines, et les blindes, et les
-gabions, et les palissades, n'éloignoient plus
-ce bel ennemi de l'homme, le repos.&mdash;En
-mangeant son &oelig;uf à souper, mon oncle Tobie
-ne forçoit plus les lignes françoises, d'où
-tant de fois traversant l'Oise, et voyant toute
-la Picardie ouverte devant lui, il marchoit
-aux portes de Paris, et s'endormoit au sein
-de la gloire.&mdash;Dans ses songes, il ne se
-voyoit plus arborant l'étendard d'Angleterre
-sur les tours de la Bastille, et ne se réveilloit
-plus la tête remplie de magnifiques idées.&mdash;</p>
-
-<p>De plus douces rêveries, des vibrations
-plus chatouillantes, le berçoient mollement
-dans ses instans de sommeil.&mdash;La trompette
-de la guerre tomboit de ses mains.&mdash;Un luth
-la remplaçoit.&mdash;Un luth! doux instrument!
-le plus délicat, et le plus difficile de tous!&mdash;Eh!
-comment en joueras-tu, mon cher
-oncle Tobie?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch80">CHAPITRE LXXX.<br />
-<i>Dissertation sur l'Amour.</i></h2>
-
-
-<p>Oui, je l'ai dit,&mdash;je me le rappelle;&mdash;je
-ne sais plus où;&mdash;je ne sais plus quand.&mdash;Mais
-il n'importe.&mdash;Une ou deux fois avec
-mon étourderie ordinaire, j'ai dit que si je
-trouvois jamais le temps de donner au public
-l'histoire que l'on va lire des amours de mon
-oncle Tobie et de la veuve Wadman, j'étois
-assuré que l'on y trouveroit le système le
-plus complet qui ait jamais été donné au
-public, soit de la théorie, soit de la pratique
-de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute
-de la manière de faire l'amour.</p>
-
-<p>Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois
-une définition précise de l'amour? Ou
-que je déterminerois avec Plotin la part que
-Dieu et la part que le Diable peut y avoir?&mdash;</p>
-
-<p>Ou, par une équation plus exacte, en supposant
-que l'amour est comme dix, que j'en
-assignerois avec Ficinius six parties à l'un,
-et quatre à l'autre?&mdash;</p>
-
-<p>Ou que je déciderois avec Platon, que de
-la tête à la queue le Diable prend tout?&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu?
-Est-ce que Platon se connoissoit en
-amour?&mdash;</p>
-
-<p>Auroit-on cru que je perdrois mon temps
-à examiner si l'amour est une maladie?&mdash;Ou
-que je m'embrouillerois avec Rhazez et
-Dioscoride, à rechercher s'il a son siége dans
-la cervelle ou dans le foie?&mdash;Ce qui me
-conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées
-pour le traitement de ceux qui en
-sont attaqués.</p>
-
-<p>&mdash;Une de ces méthodes est celle d'A&oelig;tius,
-qui commençoit par des lavemens rafraîchissans,
-composés de chenevis et de concombre
-pilés,&mdash;qu'il faisoit suivre par de légères
-émulsions de lis et de pourpier, auxquelles
-il ajoutoit une prise de tabac, et quand il
-osoit s'y risquer, sa bague de topaze.</p>
-
-<p>L'autre méthode, qui est celle de Gordonius,
-(chapitre 15. <i lang="la" xml:lang="la">de amore</i>) consiste à
-battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en
-pourriture: <i lang="la" xml:lang="la">ad putorem usquè</i>.</p>
-
-<p>Insensé qui prétend concilier les systèmes
-de deux savans!&mdash;Mon père, qui étoit extrêmement
-versé dans les connoissances de
-ce genre, médita long-temps et sans fruit
-sur les traitemens proposés par A&oelig;tius et
-Gordonius.&mdash;Enfin, au moyen d'une toile
-cirée et camphrée, qu'il substitua au bougran
-que le tailleur devoit employer pour mon
-oncle Tobie dans la ceinture d'une culotte
-neuve, mon père obtint le même effet que
-vouloit produire Gordonius, et d'une manière
-moins brutale.</p>
-
-<p>On lira en leur temps les événemens qui
-en résultèrent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch81">CHAPITRE LXXXI.<br />
-<i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></h2>
-
-
-<p>Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses
-amours de mon oncle Tobie et de
-la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience,
-elles auront leur tour.&mdash;Quant à présent,
-je prétends seulement être dispensé de
-définir ce que c'est que l'amour, et tant que
-je pourrai me faire entendre à l'aide du mot,
-sans y ajouter d'autres idées que celles que
-j'ai en commun avec le reste des hommes;
-que me serviroit de dire ce que je pense de
-la chose?&mdash;Quand je ne pourrai plus aller, et
-que je me trouverai empêtré de tout côté dans
-ce labyrinthe mystique, alors je m'expliquerai
-avec plus de précision, et l'on verra ce que
-je pense sur l'amour.</p>
-
-<p>Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment
-entendu, en disant au lecteur que
-mon oncle Tobie tomba amoureux.&mdash;</p>
-
-<p>Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait
-de mon goût. Car, dire qu'un homme est
-tombé amoureux,&mdash;ou qu'il est profondément
-amoureux,&mdash;ou qu'il est dans l'amour
-jusqu'aux oreilles,&mdash;ou qu'il y est par-dessus
-la tête,&mdash;(ce qui, par l'analogie du langage,
-semble impliquer que l'amour est au-dessous
-de l'homme) c'est rentrer dans le
-système de Platon. Or, quoique l'on ait donné
-à Platon l'épithète de divin, je le déclare
-pour cela seul hérétique et digne de l'enfer.</p>
-
-<p>Mais que l'amour soit ce qu'on voudra,
-mon oncle Tobie n'en devint pas moins
-amoureux.</p>
-
-<p>Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez
-été tenté de même, vous auriez succombé
-comme lui.&mdash;Car jamais vos yeux n'ont vu,
-jamais votre concupiscence n'a convoité un
-objet aussi séduisant que la veuve Wadman.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch82">CHAPITRE LXXXII.<br />
-<i>Portait de la veuve Wadman.</i></h2>
-
-
-<p>La veuve Wadman&hellip;&mdash;Mais je veux
-que vous fassiez vous-même son portrait.&mdash;Voici
-une plume, de l'encre et du papier:
-asseyez-vous, monsieur, et peignez-la à votre
-fantaisie.&mdash;Comme votre maîtresse, si vous
-pouvez,&mdash;et non comme votre femme, si
-votre conscience vous le permet.&mdash;Au reste,
-ne suivez que votre goût; je ne prétends
-point gêner votre imagination.&mdash;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Eh bien, monsieur!</p>
-
-<p>La nature forma-t-elle jamais rien de si
-charmant et de si parfait?</p>
-
-<p>Vous voyez cette veuve Wadman!&mdash;comment
-mon oncle Tobie lui auroit-il résisté?</p>
-
-<p>&mdash;O trois fois, quatre fois heureux livre!
-tu contiendras donc une page au moins que
-la malice et l'ignorance ne pourront noircir
-ni falsifier.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch83">CHAPITRE LXXXIII.<br />
-<i>Dialogue.</i></h2>
-
-
-<p>Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon
-oncle Tobie étoit amoureux de sa maîtresse,
-quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.&mdash;Suzanne
-en parla dès le lendemain à ma
-mère. D'après cela, je puis bien entamer
-l'histoire des amours de mon oncle Tobie,
-quinze jours avant leur existence.</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur
-Shandy, dit ma mère, qui vous surprendra
-beaucoup.»</p>
-
-<p>Or, mon père étoit alors occupé à tenir
-son second lit de justice, et il réfléchissoit
-intérieurement sur les fatigues du mariage,
-quand ma mère rompit le silence.&mdash;</p>
-
-<p>«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse
-mistriss Wadman.»&mdash;</p>
-
-<p>«Le pauvre homme! dit mon père, il
-n'aura donc plus la liberté de se coucher en
-travers dans son lit!»</p>
-
-<p>C'étoit un supplice cruel pour mon père,
-de ce que ma mère ne demandoit jamais
-l'explication des choses qu'elle ne comprenoit
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle soit ignorante, disoit mon père,
-c'est un malheur pour elle.&mdash;Mais elle peut
-faire une question.&mdash;</p>
-
-<p>Ma mère n'en faisoit jamais.&mdash;Enfin elle
-est morte sans savoir si la terre tournoit ou
-ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué
-plus de mille fois:&mdash;mais elle l'oublioit
-toujours.</p>
-
-<p>Aussi la conversation alloit rarement plus
-loin entr'eux qu'une demande, une réponse
-et une réplique.&mdash;Ensuite ils reprenoient
-haleine pendant quelques minutes (comme
-dans l'affaire des culottes) et puis le dialogue.</p>
-
-<p>«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant
-pis pour nous.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je n'en donnerois pas deux sous, dit
-mon père; il peut manger son bien de cette
-façon aussi-bien que d'une autre.»&mdash;</p>
-
-<p>«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la
-<i>demande</i>, la <i>réponse</i> et la <i>réplique</i> dont je
-vous ai parlé.&mdash;</p>
-
-<p>«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon
-père.»&mdash;</p>
-
-<p>«Surtout, répondit ma mère, s'il peut
-avoir des enfans.»&mdash;</p>
-
-<p>«Des enfans! s'écria mon père, le ciel
-ait pitié de moi!»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch84">CHAPITRE LXXXIV.<br />
-<i>Sur les lignes droites.</i></h2>
-
-
-<p>Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes
-courbes, pour prouver l'excellence des lignes
-droites&hellip;</p>
-
-<p>Une ligne droite! le sentier où doivent
-marcher les vrais chrétiens, disent les pères
-de l'église.&mdash;</p>
-
-<p>L'emblême de la droiture morale, dit Cicéron.&mdash;</p>
-
-<p>La meilleure de toutes les lignes, disent
-les planteurs de choux.&mdash;</p>
-
-<p>La ligne la plus courte, dit Archimède,
-que l'on puisse tirer d'un point à un autre.&mdash;</p>
-
-<p>Mais un auteur tel que moi, et tel que
-bien d'autres, n'est pas un géomètre; et j'ai
-abandonné la ligne droite.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch85">CHAPITRE LXXXV.<br />
-<i>Je prends la poste.</i></h2>
-
-
-<p>J'ai promis quelque part au lecteur que je
-lui donnerois deux volumes de cet ouvrage
-par an, pourvu que mon maudit asthme,
-que je redoute à présent plus que le diable,
-voulût me le permettre.&mdash;Et, dans un autre
-endroit (je veux être pendu si je sais où)
-j'ai posé ma plume et ma règle en croix sur
-ma table, pour donner plus de poids à mon
-serment; et j'ai juré que je soutiendrois cette
-allure quarante ans de suite, s'il plaisoit à
-la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps
-bonne santé, bon courage, et joyeuse
-humeur.</p>
-
-<p>Pour mon humeur, je n'ai qu'à m'en louer;
-quoiqu'il lui arrive de me promener à cheval
-sur un bâton dix-neuf heures sur les vingt-quatre,
-je n'ai que des remercîmens à lui
-faire.&mdash;O mon humeur, que ne vous dois-je
-pas!&mdash;c'est vous qui m'avez fait parcourir
-joyeusement l'âpre sentier de la vie, et qui,
-parmi tous les maux qu'elle entraîne, ne
-m'avez jamais laissé connoître les soucis.&mdash;Jamais
-vous ne m'avez abandonné; jamais
-vous ne m'avez teint les objets en noir ni en
-pâles couleurs.&mdash;Au contraire, dans les
-dangers, vous avez toujours doré mon horizon
-avec les rayons de l'espérance; et quand la
-mort elle-même est venue frapper à ma porte,
-vous l'avez congédiée d'un ton si gai et d'un
-air si dégagé, qu'elle a cru s'être trompée.&mdash;</p>
-
-<p>«&mdash;Il y a ici quelque méprise, a-t-elle
-dit.»</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crains rien tant au monde que
-d'être interrompu au milieu d'une histoire;
-et quand la mort se présenta, je racontois
-à mon ami Eugène le vieux conte d'une religieuse
-qui se croyoit changée en poisson,
-et celui d'un moine condamné juridiquement
-pour avoir mangé un missel;&mdash;et je discutois
-plaisamment l'importance du cas et la justice
-de la procédure.&mdash;</p>
-
-<p>«Ce ne sauroit être, dit-elle, le grave
-personnage que je cherche; voyons ailleurs.»</p>
-
-<p>«&mdash;Tu l'as échappé belle, Tristram, me
-dit Eugène, en me prenant la main, après
-que j'eus fini mon histoire.»&mdash;</p>
-
-<p>«Je ne tiens rien encore, Eugène, répliquai-je;
-et puisque l'infâme bâtarde a découvert
-mon logis&hellip;»&mdash;</p>
-
-<p>«Bâtarde est le mot, interrompit Eugène;
-car c'est par le péché qu'elle est entrée dans
-le monde.&mdash;Il ne m'importe guère, lui dis-je,
-par où elle y est entrée; ce que je lui
-demande, c'est de ne pas m'en faire sortir
-si brusquement.&mdash;J'ai quarante volumes à
-écrire, et quarante mille choses à dire et à
-faire, que toi seul au monde, mon cher
-Eugène, pourrois dire et faire pour moi.
-Tu vois comme elle m'a déjà pris à la gorge;
-(en effet, je pouvois à peine me faire entendre
-d'Eugène à travers une petite table).&mdash;Tu
-vois que je ne suis pas un champion
-de sa force en champ clos.&mdash;Ne ferois-je pas
-mieux, tandis qu'il me reste encore quelques
-esprits épars, et que ces deux jambes (soulevant
-une des miennes) et que ces deux
-jambes d'araignée peuvent encore me porter,&mdash;ne
-ferois-je pas mieux de gagner pays, et
-de chercher mon salut dans la fuite?&mdash;C'est
-mon avis, mon cher Tristram, dit Eugène.&mdash;Eh
-bien! dis-je, par le ciel! je vais la
-mener un train dont elle ne se doute guère.
-Je galoperai sans retourner la tête jusqu'aux
-bords de la Garonne;&mdash;je m'enfuirai au
-plus haut du Vésuve,&mdash;et de-là à Joppé,&mdash;et
-de Joppé au bout du monde.&mdash;Viens,
-mon ami, dit Eugène, en me tendant la
-main.»</p>
-
-<p>Le mouvement d'Eugène et sa tendre
-affection pour moi, rappelèrent dans mes
-joues le sang qui en avoit été banni si long-temps.&mdash;C'étoit
-un cruel moment pour lui
-dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je
-montai en le regardant:&mdash;il me tendit encore
-la main.&mdash;Allons! m'écriai-je.&mdash;Le postillon
-enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous
-partîmes comme l'éclair; et en six tours de
-roue nous fûmes à Douvres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch86">CHAPITRE LXXXVI.<br />
-<i>Je m'embarque.</i></h2>
-
-
-<p>«Cependant, dis-je, en regardant les
-côtes de France, il seroit à propos qu'un
-homme connût son propre pays, avant
-d'aller chercher celui des autres.&mdash;Or, je
-n'ai visité ni l'église de Rochester, ni les
-chantiers de Chatham, ni Saint-Thomas de
-Cantorbery,&mdash;quoique tout cela se trouvât
-sur ma route.</p>
-
-<p>&mdash;»Mais, à la vérité, je suis dans un cas
-particulier.»&mdash;</p>
-
-<p>Ainsi, sans autres réflexions, je sautai
-dans le paquebot; en cinq minutes nous
-fûmes sous voile, et nous voguâmes comme
-le vent.</p>
-
-<p>&mdash;«Dites-moi, capitaine, lui dis-je en
-entrant dans la cabine, est-il jamais arrivé à
-quelqu'un de mourir dans votre paquebot?»&mdash;</p>
-
-<p>«Bon! répliqua-t-il, on n'a seulement
-pas le temps d'y être malade.»&mdash;</p>
-
-<p>«Chien de menteur! m'écriai-je, je suis
-déjà malade comme un cheval.&mdash;Qu'est-ce
-ceci? Aye!&mdash;aye!&mdash;tous mes vaisseaux
-sont rompus;&mdash;le sang, la lymphe, le fluide
-nerveux, les sels fixes et volatils, tout est
-confondu pêle-mêle.&mdash;Bon Dieu!&mdash;tout
-tourne autour de moi comme cent mille
-tourbillons.&mdash;Je ne sais plus ce que je veux
-dire.</p>
-
-<p>»Aye,&mdash;aye,&mdash;aye,&mdash;aye!&mdash;Capitaine,
-quand serons-nous à terre?&mdash;Ces marins ont
-des c&oelig;urs de roche.&mdash;Oh! je suis bien malade.&mdash;Garçon,
-apporte-moi de l'eau chaude.&mdash;Madame,
-comment vous trouvez-vous?&mdash;Mal,
-monsieur, très-mal.&mdash;Oh! très-mal.&mdash;Je
-suis,&mdash;je suis morte.&mdash;Est-ce la première
-fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la
-troisième, la sixième, la dixième.&mdash;Diable!&mdash;Oh!
-oh! quel tapage sur notre tête! Holà!
-garçon, qu'est-ce qui arrive?»&mdash;</p>
-
-<p>«Le vent ne cesse de tourner.&mdash;La mer
-est grosse.&mdash;Est-ce la mort? eh bien! je
-verrai comme elle est faite.&mdash;Eh bien!
-garçon?»&mdash;</p>
-
-<p>«Quel bonheur! le vent tourne encore.
-Nous voilà dans le port.&mdash;Oh! le diable te
-tourne!»&mdash;</p>
-
-<p>«Capitaine, dit la dame, pour l'amour
-de Dieu! que je descende la première.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch87">CHAPITRE LXXXVII.<br />
-<i>Elles sont trois.</i></h2>
-
-
-<p>De Calais à Paris, il y a trois routes différentes;
-et rien n'est plus fâcheux pour un
-homme qui est pressé.&mdash;Il faut écouter tant
-de choses en faveur de chaque route, de la
-part des députés des différentes villes qui s'y
-rencontrent, qu'un voyageur perd communément
-une demi-journée pour se décider
-par où il passera.&mdash;</p>
-
-<p>La première de ces routes est par Lille et
-Arras; c'est la plus longue, mais la plus
-intéressante et la plus instructive.</p>
-
-<p>La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il
-faut prendre si l'on veut voir Chantilly.&mdash;</p>
-
-<p>Et la troisième est par Beauvais; on la
-prend si l'on veut.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qui fait que beaucoup de gens
-la préfèrent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch88">CHAPITRE LXXXVIII.<br />
-<i>J'accepte le défi.</i></h2>
-
-
-<p><i>Avant de quitter Calais</i>, diroit un
-voyageur écrivain, <i>il ne sera pas mal à-propos
-de donner quelques détails sur cette
-ville.</i>&mdash;Et moi je pense que ce seroit très-mal
-à-propos.&mdash;Ne peut-on traverser paisiblement
-une ville, et la laisser comme on l'a
-prise, quand on n'a rien à démêler avec elle?&mdash;A
-quoi sert d'en visiter toutes les rues,
-et de tirer sa plume à chaque ruisseau que
-l'on saute (uniquement, à mon avis, pour
-le plaisir de la tirer)?&mdash;En effet, si nous
-pouvons en juger d'après tout ce qui a été
-écrit dans ce genre, par tous ceux qui ont
-écrit et puis galopé,&mdash;ou qui ont galopé et
-puis écrit, ce qui est encore différent;&mdash;ou
-qui, comme je fais en ce moment, ont écrit
-en galopant;&mdash;depuis le grand Adisson, qui
-fit ce métier avec ses livres d'école sous le
-bras, jusqu'à ceux qui le font encore sans
-avoir jamais été à l'école,&mdash;nous trouverons
-qu'il n'y a pas un galopeur d'entre nous, qui
-n'eût mieux fait de se promener au pas autour
-de son champ (en supposant qu'il eût
-un champ) et d'écrire à pied sec ce qu'il
-avoit à écrire, plutôt que de courir les mers
-pour n'écrire que les mêmes choses.&mdash;</p>
-
-<p>Quant à moi, comme le ciel est mon juge
-(et c'est toujours à lui que je porte mon
-dernier appel) excepté le peu que m'en a
-dit mon barbier en repassant mes rasoirs,
-je ne connois non plus Calais que le Grand-Caire.&mdash;Il
-étoit nuit close quand j'y arrivai,
-et il n'étoit pas jour quand j'en repartis.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, avec le peu que j'en sais, avec
-ce que je ramasserai de droite et de gauche,
-et que je coudrai ensemble,&mdash;je gage dix
-contre un que je m'en vais écrire sur Calais
-un chapitre aussi long que mon bras, et que
-j'en ferai un détail si circonstancié et si satisfaisant,
-sans omettre une seule particularité
-digne de la curiosité d'un voyageur que
-l'on me prendra pour un clerc de ville de
-Calais.&mdash;Et où seroit la merveille, monsieur?
-Démocrite qui rioit dix fois plus que
-je n'ose faire, n'étoit-il pas clerc de ville
-d'Abdère?&mdash;Et cet autre dont j'ai oublié le
-nom, et qui étoit plus sage que Démocrite
-et que moi, n'étoit-il pas clerc de ville d'Ephèse?</p>
-
-<p>&mdash;Et de plus, monsieur, ce que je dirai
-de Calais aura tant de bon sens, d'érudition,
-de vérité et de précision&hellip;</p>
-
-<p>Mais je vois à votre air que vous ne m'en
-croyez pas.&mdash;Eh bien! monsieur, lisez pour
-votre peine le chapitre suivant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch89">CHAPITRE LXXXIX.<br />
-<i>Calais.</i></h2>
-
-
-<p><i>Calais</i>, <i>Calatium</i>, <i>Calusium</i>, <i>Calesium</i>.</p>
-
-<p>Cette ville, si vous en croyez ses archives,
-(et je ne vois aucune raison de les révoquer
-en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village
-appartenant aux anciens comtes de Guines.
-Elle contient aujourd'hui près de quatorze
-mille habitans, sans compter quatre cents
-vingt feux dans la ville basse ou les faubourgs.
-Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée que
-par degré à sa grandeur actuelle.</p>
-
-<p>Il y a dans la ville quatre couvens et une
-seule église paroissiale. J'avoue que je n'en
-ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé
-d'en approcher par conjecture.&mdash;Car, comme
-la ville renferme quatorze mille habitans, si
-l'église peut les contenir, elle doit être d'une
-grandeur considérable;&mdash;et si elle ne le peut
-pas, il est ridicule de n'en avoir pas une
-autre.&mdash;Elle est bâtie en forme de croix,
-et dédiée à la vierge Marie. Le clocher, au
-haut duquel est une flèche, est placé au milieu
-de l'église, et porté sur quatre piliers
-de forme élégante et assez légère, mais cependant
-suffisamment solides.</p>
-
-<p>L'église est ornée de onze autels, dont la
-plupart sont plus élégans que riches. Le maître-autel
-est un chef-d'&oelig;uvre en son genre. Il
-est de marbre blanc; et, suivant ce qu'on
-m'a dit, il a près de soixante pieds de haut.
-S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut
-que le mont Calvaire; d'où je conclus qu'en
-conscience il est d'une hauteur raisonnable.&mdash;</p>
-
-<p>Rien ne m'a frappé davantage que la grande
-place, que nous appelons en anglois <i>carrée</i>.
-Je ne saurois dire si elle est bien pavée et
-bien bâtie; mais elle est au centre de la
-ville, et la plupart des rues (du moins celles
-de ce quartier) y aboutissent.&mdash;Si l'on avoit
-pu avoir une fontaine à Calais, ce qui paroît
-impossible, il n'est pas douteux qu'on l'eût
-placée au centre de ce <i>carré</i>, où elle auroit
-fait un très bel effet;&mdash;quoique ce <i>carré</i> ne
-soit pas précisément un <i>carré</i>: car il est de
-quarante pieds plus long de l'est à l'ouest,
-que du nord au sud.&mdash;Aussi les François
-en général ont-ils plus de raison de les appeler
-des <i>places</i>, n'étant presque jamais des
-carrés parfaits.</p>
-
-<p>La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment
-peu digne d'être mise en vue;
-sans quoi elle auroit pu briller sur cette place,
-à côté de la fontaine. Mais elle suffit pour
-sa destination, et est assez spacieuse pour
-contenir les magistrats qui s'y rassemblent
-de temps en temps.&mdash;De sorte que l'on peut
-présumer que la justice y est réguliérement
-distribuée.</p>
-
-<p>Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur
-ce qui concerne la ville; mais comme il n'y
-a rien de curieux dans le Courgain, je m'en
-suis peu occupé. C'est un quartier séparé de
-la ville, qui n'est habité que par des matelots
-et des pêcheurs. Il consiste en une quantité
-de petites rues proprement bâties; la plupart
-des maisons sont en brique. Il est extrêmement
-peuplé; mais cette population s'explique
-par le genre de nourriture de l'espèce de
-gens qui y demeurent.</p>
-
-<p>Au reste, un voyageur peut l'aller visiter
-pour se satisfaire.</p>
-
-<p>Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du
-guet; elle mérite d'être vue. On l'appelle ainsi
-à cause de sa destination; parce qu'en temps
-de guerre elle sert à découvrir les ennemis,
-qui pourroient s'approcher de la place du
-côté de terre, ou du côté de mer, et à en
-donner avis.&mdash;Mais elle est d'une hauteur si
-prodigieuse, et attire vos regards si continuellement,
-que l'on ne peut s'empêcher d'y
-faire attention malgré soi.</p>
-
-<p>Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir
-la permission de visiter les fortifications, qui
-sont les plus fortes du monde, et qui, depuis
-qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours,
-c'est-à-dire, depuis Philippe de France, comte
-de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle,
-ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur
-Gascon) plus de cent millions de livres.&mdash;Il
-est à remarquer que c'est à la tête de Graveline,
-du côté où la ville est naturellement
-la plus foible, qu'on a dépensé le plus d'argent;
-tellement que les ouvrages extérieurs
-s'étendent beaucoup dans la campagne, et
-occupent un grand terrein.</p>
-
-<p>Cependant, quoique l'on ait pu dire et
-faire, il faut convenir que Calais n'a jamais
-été aussi important par lui-même que par
-sa position, et cette entrée facile qui a été tant
-de fois fournie à nos ancêtres pour pénétrer
-en France. Mais cet avantage n'étoit pas même
-sans inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre
-dans ces temps-là une source de querelles,
-aussi répétées que Dunkerque dans
-le nôtre. On regardoit à bon droit cette ville
-comme la clef des deux royaumes; et c'est
-de-là que sont venus tant de débats, pour
-savoir qui la garderoit.</p>
-
-<p>De ces débats, le plus mémorable fut
-le siége, ou plutôt le blocus de Calais par
-Edouard III. La ville résista une année entière
-aux efforts de ses armes, et se défendit jusqu'à
-la dernière extrémité; la famine seule
-l'obligea de se rendre.&mdash;Le dévouement d'Eustache
-de Saint-Pierre, qui s'offrit le premier
-comme victime, pour sauver ses concitoyens,
-a placé le nom de ce généreux magistrat parmi
-ceux des héros.&mdash;Et, comme ce détail ne
-prendra pas plus d'une cinquantaine de pages,
-ce seroit faire au lecteur une injustice criante,
-que de ne pas lui donner le détail exact de
-cet événement romanesque et du siége lui-même,
-dans les propres mots de Rapin
-Thoiras.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch90">CHAPITRE XC.<br />
-<i>Plus de peur que de mal.</i></h2>
-
-
-<p>Mais ne craignez rien, ami lecteur, je
-dédaigne d'en user ainsi.&mdash;Il suffit que je
-vous aie en mon pouvoir.&mdash;Mais faire usage
-de l'avantage que le hasard et la plume m'ont
-donné sur vous! la chose seroit indigne de moi.
-Non, par ce feu tout-puissant qui échauffe
-les cervelles visionnaires, et illumine les esprits
-dans les méditations extatiques, avant
-que j'abuse ainsi d'une créature innocente
-qui se trouve à ma merci,&mdash;avant que j'exige
-de vous le prix de cinquante pages que je
-n'ai aucun droit de vous vendre,&mdash;nu comme
-je suis, j'aimerois mieux brouter l'herbe des
-montagnes, et sourire de ce que le vent du
-nord ne m'apporteroit ni abri ni souper.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, camarade, partons; et mène-moi
-ventre à terre à Boulogne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch91">CHAPITRE XCI.<br />
-<i>Boulogne.</i></h2>
-
-
-<p>»A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une
-recrue, nous voyagerons ensemble.&mdash;Messieurs,
-leur dis-je, j'en suis fâché. Mais je
-ne saurois m'arrêter, ni boire rasade avec
-vous.&mdash;Je suis poursuivi de trop près.&mdash;A
-peine aurai-je le temps de changer de chevaux.
-Holà, garçon! pour l'amour de Dieu,
-dépêche.&mdash;</p>
-
-<p>C'est quelque criminel de haute trahison,
-dit le plus bas qu'il pût un très-petit homme,
-à l'oreille de son voisin qui étoit très-grand.&mdash;Ou
-peut-être, dit le grand homme, quelque
-assassin.&mdash;Bien trouvé, leur dis-je, Messieurs.&mdash;Non,
-dit un troisième, il est chargé
-de dépêches de la cour.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Ma belle enfant, dis-je à une jeune fille
-qui passoit légérement avec ses heures sous
-le bras, vous êtes fraîche et vermeille comme
-le matin.&mdash;(Le soleil qui se levoit alors
-donnoit du prix à ce compliment).&mdash;Chargé
-de dépêches, dit un quatrième!&mdash;(La jeune
-fille me fit un salut gracieux, je lui envoyai
-un baiser.)&mdash;Chargé de dépêches, continua-t-il,
-je n'en crois rien: il est chargé de
-dettes.&mdash;Oh! oui, de dettes certainement,
-dit un cinquième.&mdash;Je ne voudrois pas, dit
-le nain qui avoit parlé le premier, je ne voudrois
-pas payer ses dettes pour mille louis.&mdash;Ni
-moi, dit le géant, pour dix mille.&mdash;Encore
-bien trouvé, dis-je, Messieurs.</p>
-
-<p>Hélas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes
-que celle que je dois à la nature. Je ne lui
-demande que du temps, et je promets de
-lui tout payer.&mdash;Mais, ô ciel! madame,
-auriez-vous le c&oelig;ur assez dur pour arrêter
-un pauvre voyageur, qui suit son chemin
-sans nuire à personne? Arrêtez,&mdash;arrêtez-moi
-plutôt ce squelette hideux, l'effroi du
-pécheur, dont les jambes si longues menacent
-sans cesse de m'atteindre. C'est vous,
-madame, qui l'avez mis à ma poursuite:&mdash;de
-grâce, s'il n'est plus qu'à quelques
-postes, madame, ma chère dame, arrêtez-le,
-arrêtez-le.&mdash;</p>
-
-<p>Mon hôte irlandois crut que je m'adressois
-encore à la jeune fille. «C'est dommage,
-dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie
-est perdue pour elle.»</p>
-
-<p>Peste soit du nigaud!</p>
-
-<p>Est-ce là tout ce que vous avez de curieux
-à Boulogne?&mdash;</p>
-
-<p>Par Jésus! il y a le plus beau séminaire&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>Un séminaire est une belle chose, dis-je.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch92">CHAPITRE XCII.<br />
-<i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></h2>
-
-
-<p>Quand l'impatience des désirs d'un homme
-précipite ses idées quatre-vingt-dix fois plus
-vîte que le véhicule qui le porte, il perd toute
-retenue; et malheur au véhicule, malheur
-à tous ses accessoires, de quelque nature
-qu'ils soient, sur lesquels il exhale le mécontentement
-de son ame.</p>
-
-<p>J'évite le plus qu'il m'est possible de porter
-un jugement définitif sur les hommes et sur
-les choses, quand je suis dans un mouvement
-de colère.&mdash;</p>
-
-<p>Ainsi la première fois que la chose m'arriva,
-je me contentai de dire: <i>Plus on se
-presse, plus on fait de sottises.</i> La seconde,
-troisième, quatrième et cinquième fois, je
-m'en tins à cette réflexion, et je ne m'en
-pris qu'au second, troisième, quatrième et
-cinquième postillon.&mdash;Mais la même marotte
-durant toujours, et durant sans exception
-de la cinquième à la sixième, septième,
-et jusqu'à la dixième fois, je ne pus m'abstenir
-d'englober toute la nation dans une
-réflexion générique que je fis en ces termes:</p>
-
-<p><i>Il y a toujours dans une voiture françoise
-quelque chose qui va mal à la sortie
-de chaque poste.</i></p>
-
-<p>Ou bien en changeant la proposition:</p>
-
-<p><i>Un postillon François ne sauroit faire un
-quart de lieue sans avoir besoin de descendre.</i></p>
-
-<p>Et quoi encore de nouveau?&mdash;Diable! une
-soupente cassée! une dent de loup rompue!
-un trait défait! une bande, un écrou, une
-courroie, une boucle, un ardillon&hellip;</p>
-
-<p>N'imaginez pas pourtant que je me croie
-en droit de maudire la chaise de poste ni
-le postillon pour des accidens de cette espèce;&mdash;ni
-que je jure par le Dieu vivant que je
-ferai plutôt le reste du chemin à pied;&mdash;ni
-que je consente à être damné si l'on me
-voit remonter dans une pareille voiture,&mdash;non,
-je m'arme du plus beau sang froid,
-et je reconnois qu'en quelque pays que je
-voyage, il y aura toujours quelque écrou,
-courroie, boucle, ou ardillon qui viendra
-à manquer.&mdash;Ainsi je ne m'échauffe jamais,
-je prends le bon et le mauvais selon qu'ils
-se présentent, et je poursuis mon chemin.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;«Fais-en de même, mon garçon, lui
-dis-je.» Il avoit déjà perdu cinq minutes en
-descendant de cheval pour prendre un morceau
-de pain bis qu'il avoit fourré dans une
-des poches de la voiture: puis il étoit remonté,
-et cheminoit à son aise pour le mieux
-savourer. «Allons, postillon, dis-je, plus
-vivement.» Mais pour cela je pris un ton
-tout-à-fait persuasif; je fis sonner une pièce
-de vingt-quatre sols contre la glace, prenant
-soin de lui en présenter le côté plat, comme
-il retournoit la tête.&mdash;Le drôle, pour me
-montrer qu'il me comprenoit, me fit une
-grimace qui s'étendit d'une oreille à l'autre,
-et qui, derrière son museau de suie, me
-découvrit une rangée de perles, telles qu'une
-reine auroit donné tous les joyaux de sa
-couronne pour en avoir autant.</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! à qui dépars-tu de tels trésors!
-quelles dents pour du pain bis!</p>
-
-<p>Et comme il finissoit sa dernière bouchée,
-nous entrâmes à Montreuil.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch93">CHAPITRE XCIII.<br />
-<i>Jeanneton.</i></h2>
-
-
-<p>Il n'y a point à mon gré de ville en France
-qui se présente mieux sur la carte que Montreuil.
-J'avoue qu'elle ne se présente pas si
-bien sur le livre de poste, ni même sur le
-chemin; et si vous y passez jamais, vous
-serez de mon avis: elle est pitoyable à voir.</p>
-
-<p>Cependant Montreuil en ce moment possède
-une merveille;&mdash;c'est la fille du maître
-de poste. Elle a passé dix-huit mois à Amiens,
-et six à Paris; elle y a fait son apprentissage;
-ainsi elle tricotte, elle coud, danse et
-joue de la prunelle en perfection.</p>
-
-<p>Mais voyez l'étourdie avec ses &oelig;illades!
-pendant les cinq minutes que je me suis arrêté
-à la regarder, elle a laissé échapper au moins
-une douzaine de mailles à son bas de fil blanc!&mdash;Oui,
-oui, je vous vois, fine matoise, et
-je vois votre bas. Il est long et étroit; il est
-inutile que vous l'attachiez avec une épingle
-sur votre genou.&mdash;Le bas est fait pour votre
-jambe, il vous ira le mieux du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Où cette créature a-t-elle pris ces belles
-proportions qui fourniroient des modèles au
-statuaire? La nature lui auroit-elle révélé son
-secret?</p>
-
-<p>O nature! tes ouvrages effacent tous ceux
-de l'art.&mdash;Jeanneton est belle sans connoître
-les <i>faces</i> et les <i>tiers de face</i>.&mdash;Elle est belle
-comme toi et par toi&hellip;&mdash;Mais que son attitude
-est heureuse! Saisissons cet instant
-pour la peindre; c'en est fait, je tire mes
-crayons;&mdash;et puissé-je n'en faire usage de
-ma vie, si je ne viens pas à bout de vous
-montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je
-voyois ses formes à travers un linge mouillé!&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Mais ces messieurs préfèrent peut-être
-que je leur donne la longueur, la largeur
-et la hauteur de l'église de Montreuil;&mdash;ou
-le plan de la façade de l'abbaye de Saint-Austreberte?&mdash;Eh,
-messieurs! tout y est,
-je suppose, dans l'état où les charpentiers
-et les maçons l'ont laissé; et tout y restera
-ainsi pendant cent ans encore, si la foi en
-Jésus-Christ dure aussi long-temps.&mdash;Vous
-pouvez prendre ces mesures-là à votre aise.&mdash;</p>
-
-<p>Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut
-te mesurer doit s'y prendre à l'heure même.&mdash;Tu
-portes en toi les principes du changement;
-et quand je considère les vicissitudes
-de cette vie passagère, je frémis de l'avenir
-qui t'attend.&mdash;Avant deux ans peut-être,
-tes belles formes seront détruites, et ta jolie
-taille sera perdue.&mdash;Tu passeras comme une
-fleur, et ta beauté disparoîtra comme l'ombre.&mdash;Eh!
-que sais-je? cette innocence qui t'embellit
-encore, tu la perdras peut-être! qui
-peut répondre d'une foiblesse?&mdash;Je ne serois
-pas caution de ma tante Dinach, si elle vivoit
-encore;&mdash;que dis-je? je le serois à peine de
-son portrait, s'il eût été fait par Reynolds.</p>
-
-<p>&mdash;Mais le nom seul de ce maître de l'art
-me fait tomber le pinceau des mains.&mdash;Je
-ne ferai point le portrait de Jeanneton.</p>
-
-<p>Il faut, monsieur, que vous vous contentiez
-de l'original; et si la soirée est belle,
-quand vous passerez à Montreuil, vous pourrez
-le voir par votre portière, tandis que
-vous changerez de chevaux.&mdash;Mais faites
-mieux: et à moins que vous ne soyez aussi
-pressé que moi, et par d'aussi fâcheuses
-raisons, arrêtez-vous une nuit, vous trouverez
-Jeanneton tant soit peu dévote;&mdash;mais,
-monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre
-besogne de fait.</p>
-
-<p>Bon Dieu! cette fille a brouillé toutes mes
-idées: je ne saurois m'arrêter plus long-temps
-à la regarder.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch94">CHAPITRE XCIV.<br />
-<i>Abbeville.</i></h2>
-
-
-<p>Dès que j'eus fait cette réflexion, et puis
-cette autre: que la mort étoit peut-être déjà
-sur mes talons,&mdash;ô ciel, m'écriai-je! que ne
-suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour
-voir les cardeurs et les fileuses de ce pays-là!
-Nous partîmes pour Abbeville.</p>
-
-<p>De Montreuil à Nampont,&mdash;poste et demie.</p>
-
-<p>De Nampont à Bernay,&mdash;poste.</p>
-
-<p>De Bernay à Nouvion,&mdash;poste.</p>
-
-<p>De Nouvion à Abbeville,&mdash;poste et demie.&mdash;</p>
-
-<p>Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville
-étoient tous couchés.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch95">CHAPITRE XCV.<br />
-<i>Le remède à côté du mal.</i></h2>
-
-
-<p>De quel avantage infini ne sont pas les
-voyages!&mdash;ils échauffent quelquefois; mais
-il est un remède innocent, dont le chapitre
-suivant nous donnera l'idée.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch96">CHAPITRE XCVI.<br />
-<i>L'Apothicaire.</i></h2>
-
-
-<p>Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez
-dans ma garde-robe.&mdash;Je ne vous demande
-que cinq minutes.</p>
-
-<p>&mdash;Si je pouvois faire ainsi mes conditions
-avec la mort comme avec mon apothicaire,
-et décider le temps et le lieu où elle doit
-me prendre,&mdash;je lui déclarerois que je ne
-veux point que ce soit en présence de mes
-amis.&mdash;Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive
-de penser au genre et aux circonstances de
-cette grande catastrophe, (circonstances qui
-m'occupent et me tourmentent dix fois plus
-que la catastrophe elle-même,) je ne manque
-pas de supplier ardemment le souverain dispensateur
-de toutes choses, qu'il arrange
-les miennes de façon que la mort ne me surprenne
-pas dans ma propre maison; mais
-plutôt dans quelque auberge commode.&mdash;</p>
-
-<p>Dans ma maison, je sais ce que c'est.&mdash;L'affliction
-des miens, leur empressement à
-m'essuyer le front, à arranger mon oreiller,&mdash;ces
-petits et derniers services que me rendroit
-la main frissonnante de la pâle amitié, me
-déchireroient le c&oelig;ur au point que je mourrois
-d'un mal dont mon médecin ne se douteroit
-pas.&mdash;Au lieu que dans une auberge,
-je suis assuré de mourir en paix; j'achète
-avec quelques guinées le peu de services dont
-j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec
-une attention froide, mais exacte.</p>
-
-<p>Prenez garde pourtant: cette auberge ne
-doit pas être celle d'Abbeville. Elle est par
-trop mauvaise.&mdash;N'y eût-il pas d'autre auberge
-dans le monde entier, j'excepterai celle-ci
-de la capitulation.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, garçon,</p>
-
-<p>«Que les chevaux soient prêts demain
-matin à quatre heures.&mdash;A quatre heures;
-oui, monsieur.&mdash;Si tu me manques d'une
-minute, par sainte Geneviève! je ferai un tel
-carillon dans la maison, que les morts s'y
-réveilleront.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch97">CHAPITRE XCVII.<br />
-<i>Prédiction de David.</i></h2>
-
-
-<p><i>Rendez-les, mon Dieu, semblables à une
-roue.</i> C'est un sarcasme amer que David,
-par un esprit prophétique, lançoit contre
-ceux qui entreprennent le grand tour, et
-contre cet esprit turbulent qui les y porte;&mdash;cet
-esprit qui, suivant la prédiction de ce
-même David, doit accompagner les enfans des
-hommes jusqu'à la consommation des siècles.</p>
-
-<p>«Aussi, suivant l'opinion du célèbre évêque
-Hall, c'est une des plus sévères imprécations
-que le saint roi ait jamais proférées
-contre les ennemis du Seigneur.&mdash;C'est
-comme s'il eût dit: <i>Je désire qu'ils tournent
-éternellement.</i>&mdash;Un mouvement si violent,
-continue le saint évêque, qui étoit d'une
-grosse corpulence, un mouvement si violent
-est l'image de l'enfer, de même que le repos
-est l'image du paradis.»</p>
-
-<p>Moi qui suis d'une corpulence chétive, je
-pense tout différemment; et je trouve au
-rebours que le mouvement est l'ame de la
-vie, et que l'inaction et la lenteur sont le
-partage de la mort.</p>
-
-<p>&mdash;«Holà! oh! ils sont tous endormis!&mdash;atelez
-les chevaux;&mdash;graissez les roues;&mdash;attachez
-la malle;&mdash;remettez ce clou
-qui manque:&mdash;je ne veux pas perdre une
-minute.»</p>
-
-<p>Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle,
-et non pas sur laquelle, (car c'eût
-été en faire la roue d'Ixion) dans laquelle,
-dis-je, David maudissoit ses ennemis, devoit
-(dans l'opinion de l'évêque Hall, et vu sa conformation)
-être une roue de chaise de poste;
-soit qu'il y eût des chaises de poste en Palestine
-ou non.&mdash;Et d'après ma façon de
-penser, ce devroit être une roue de charrette
-mal graissée, criant à chaque pas, et
-gravissant lentement les montagnes dont ce
-pays étoit rempli.&mdash;Si jamais je deviens
-commentateur, je rapporterai les preuves de
-cette opinion.</p>
-
-<p>J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que
-je n'ai jamais osé en convenir avec ma chère
-Jenny.&mdash;J'aime leur &chi;&omega;&rho;&iota;&sigma;&mu;&#8056;&nu;
-&#7936;&pi;&#8056; &tau;&omicron;&#8166;
-&Sigma;&#974;&mu;&alpha;&tau;&omicron;&sigmaf;, &epsilon;&#7984;&sigmaf;
-&tau;&#8056; &kappa;&alpha;&lambda;&#8182;&sigmaf;
-&phi;&iota;&lambda;&omicron;&sigma;&omicron;&phi;&epsilon;&#8150;&nu;.
-<i>Commencez par vous séparer
-de ce corps terrestre, si vous voulez apprendre
-à raisonner.</i></p>
-
-<p>C'est notre corps en effet qui nuit à notre
-raison. Nous sommes dominés par les humeurs
-qui nous composent;&mdash;entraînés
-d'un côté ou de l'autre, comme nous l'avons
-été l'évêque Hall et moi, en raison de notre
-fibre trop lâche ou trop tendue.&mdash;Nos sens
-partagent l'empire avec la raison. La mesure
-du ciel même n'est que la mesure de nos
-appétits; et nous nous créons un paradis
-d'après la grossiéreté de nos désirs.</p>
-
-<p>Mais, en cette occasion, qui de l'évêque
-ou de moi pensez-vous qui ait tort?&mdash;</p>
-
-<p>«Vous, certainement, dit-elle, d'aller
-déranger toute une maison à l'heure qu'il
-est.»</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch98">CHAPITRE XCVIII.<br />
-<i>Traité de l'âme.</i></h2>
-
-
-<p>Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse
-fait le v&oelig;u de ne me faire faire la barbe que
-lorsque je serois rendu à Paris.&mdash;</p>
-
-<p>Mais je hais de faire des mystères <i>pour
-rien</i>.&mdash;Je laisse cette froide circonspection
-à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius
-(<span lang="la" xml:lang="la">lib. 13, <i>de moribus divinis</i>, cap. 24</span>) a fait
-son calcul, dans lequel il avance qu'un mille
-cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même
-de reste, pour contenir huit cents millions
-d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre
-la plus grande quantité possible des ames
-damnées et à damner, depuis la chute d'Adam
-jusqu'à la fin du monde.</p>
-
-<p>Je ne sais d'où il avoit puisé ce second
-calcul,&mdash;à moins qu'il ne se fût fondé sur
-la bonté paternelle de Dieu.&mdash;Je suis bien
-plus en peine de savoir ce qui se passoit dans
-la tête de François de Ribéira, qui prétendoit
-que, pour contenir tous les damnés,
-il ne faudroit pas moins d'un ou de deux
-cents mille carrés d'Italie.&mdash;Il avoit sans
-doute travaillé d'après ces anciennes ames
-romaines qu'il avoit trouvées dans ses lectures.
-Il n'avoit pas fait réflexion que, par
-une pente graduelle et insensible, dans le
-cours de dix-huit cents ans, les ames devoient
-nécessairement s'être rétrécies assez,
-pour être réduites à peu de chose dans le
-temps où il écrivoit.</p>
-
-<p>Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu
-l'imagination moins vive, elles étoient aussi
-petites qu'on puisse l'imaginer.&mdash;</p>
-
-<p>Elles sont encore diminuées aujourd'hui,
-et l'hiver prochain nous trouverons qu'elles
-auront encore perdu quelque chose.&mdash;Tellement
-que si nous allons toujours de peu
-à moins, et de moins à rien,&mdash;je n'hésite
-pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle,
-nous n'aurons plus d'ame du tout.&mdash;Mais
-si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ
-ne dure guère au-delà, il sera assez avantageux
-pour celles-là, comme pour celles-ci,
-de finir en même-temps.</p>
-
-<p>&mdash;Béni soit Jupiter! et bénis tous les
-autres dieux et déesses de la fable! ils vont
-tous reparoître sur la scène, sans oublier le
-dieu des jardins.&mdash;O le bon temps!&mdash;Mais
-où suis-je? Et à quelle téméraire licence osé-je
-me livrer? Moi, moi qui ai si peu de
-jours à espérer, et qui ne puis vivre que dans
-l'avenir que j'emprunte de mon imagination!&mdash;Reviens
-à toi, pauvre Shandy, et sois sage
-une fois, si tu le peux.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin du Tome troisième.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE<br />
-DES CHAPITRES<br />
-Contenus dans ce Volume.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>L'embarras du choix.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">Page 1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. <i>Chapitre des Choses.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">9</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. <i>Préambule.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch3">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. <i>Peine perdue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch4">23</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. <i>Pensées sur la Mort.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch5">27</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. <i>Nouveau genre de mort.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">38</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. <i>Ma mère est aux écoutes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch7"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. <i>Parallèle de deux Orateurs.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. <i>Trim monte en chaire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch9">43</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. <i>Sur les vieux chapeaux.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">49</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. <i>Trim continue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch11">50</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. <i>Trim achève.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch12">52</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. <i>Je reviens à ma mère.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch13">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. <i>Itinéraire du Commerce.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch14">58</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. <i>Méprise de ma mère.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch15">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. <i>Question chronologique.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch16">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVII. <i>Entr'actes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch17"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. <i>Avis aux Ecrivains.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch18">66</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. <i>Patatras.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch19">73</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. <i>Complices découverts.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch20">74</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. <i>A qui la faute?</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch21">75</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXII. <i>Procédé généreux.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch22">77</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIII. <i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch23">79</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIV. <i>Il s'échauffe de plus en plus.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch24">82</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. <i>Il part, il arrive.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch25">83</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. <i>Chacun a sa marotte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch26">84</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. <i>Digression sans digression.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch27">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. <i>On y court.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch28"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. <i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch29">88</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. <i>On s'y perd.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch30">90</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXI. <i>La Tristrapédie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch31">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXII. <i>Origine des fortifications.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch32">95</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIII. <i>Cathéchisme de Trim.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch33">98</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIV. <i>Sur la santé.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch34">101</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXV. <i>Sur les charlatans.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch35">103</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVI. <i>Régime de longue vie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch36">105</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVII. <i>Panacée universelle.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch37">107</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVIII. <i>Mon Père n'y est plus.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch38">108</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIX. <i>Siége de Limerick.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch39">110</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XL. <i>Consultation.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch40">112</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLI. <i>Dissertation savante.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch41">114</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLII. <i>Relâche au théâtre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch42">117</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIII. <i>Verbes auxiliaires.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch43">ibid.</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIV. <i>Il fait danser l'ours.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch44">122</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLV. <i>Intermède.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch45">124</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVI. <i>Conclusion.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch46">126</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVII. <i>Bataille.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch47">129</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVIII. <i>Armistice.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch48">131</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIX. <i>Qualités d'un gouverneur.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch49">132</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> L. <i>Histoire de Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch50">136</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LI. <i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch51">141</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LII. <i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch52">150</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIII. <i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch53">153</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIV. <i>Fin de l'Histoire de Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch54"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LV. <i>Convoi et Oraison funèbre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch55">156</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVI. <i>Départ du jeune Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch56">161</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVII. <i>Malheur du jeune Lefèvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch57">163</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVIII. <i>Calomnie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch58">165</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIX. <i>Grande résolution.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch59">167</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LX. <i>Ne jugeons pas si vîte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch60"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXI. <i>Lit de justice de mon père.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch61">169</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXII. <i>Me mettra-t-on en culottes?</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch62">171</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIII. <i>Mon père se décide.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch63">174</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIV. <i>Bon soir la Compagnie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch64">178</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXV. <i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch65">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVI. <i>Il se met dans ses meubles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch66">182</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVII. <i>Son Arsenal se monte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch67">186</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVIII. <i>Présens de noce.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch68">190</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIX. <i>Pompe funèbre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch69">194</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXX. <i>O Newton! ô Trim!</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch70">196</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXI. <i>On s'échauffe à moins.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch71">198</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXII. <i>Il n'y tient pas.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch72">200</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIII. <i>La scène change.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch73">201</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIV. <i>Paix d'Utrecht.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch74">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXV. <i>Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch75">204</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVI. <i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch76">207</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVII. <i>L'Auteur s'égare.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch77">212</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVIII. <i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch78">213</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIX. <i>La scène change.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch79">217</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXX. <i>Dissertation sur l'Amour.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch80">218</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXI. <i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch81">221</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXII. <i>Portrait de la veuve Wadman.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch82">222</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIII. <i>Dialogue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch83">223</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIV. <i>Sur les lignes droites.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch84">225</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXV. <i>Je prends la poste.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch85">226</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVI. <i>Je m'embarque.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch86">229</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVII. <i>Elles sont trois.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch87">231</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVIII. <i>J'accepte le défi.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch88">232</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIX. <i>Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch89">234</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XC. <i>Plus de peur que de mal.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch90">239</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCI. <i>Boulogne.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch91">240</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCII. <i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch92">242</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIII. <i>Jeanneton.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch93">245</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIV. <i>Abbeville.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch94">248</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCV. <i>Le remède à côté du mal.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch95"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVI. <i>L'Apothicaire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch96">249</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVII. <i>Prédiction de David.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch97">250</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVIII. <i>Traité de l'âme.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch98">253</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap">Fin de la Table du Tome troisième.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-<p>On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. cathéchisme/catéchisme, Troglodytes/Troglodites, Limérick/Limerick,
-chute/chûte, etc.). Les erreurs clairement
-introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
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-Foundation
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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