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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres complètes, tome 3/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: April 17, 2020 [EBook #61856] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>ŒUVRES<br /> -COMPLÈTES<br /> -DE<br /> -LAURENT STERNE.</h1> - -<p class="c">NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.</p> - -<p class="c">TOME TROISIÈME.</p> - -<p class="c">A PARIS,<br /> -Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.<br /> -AN XI.—1803.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p> - - -<p>La troisième partie des Opinions de -Tristram Shandy.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large"><span class="large">VIE</span><br /> -ET OPINIONS<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -TRISTRAM SHANDY.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br /> -<i>L'embarras du choix.</i></h2> - - -<p>Ces dissertations subtiles et savantes avoient -charmé mon père; et cependant, à proprement -parler, elles n'avoient fait que verser -du baume sur sa blessure.—Son attente se -trouvoit trompée.—La tache du nom de -Tristram restoit indélébile;—et quand mon -père fut de retour chez lui, le poids de ses -maux lui parut plus insupportable qu'auparavant. -C'est ce qui arrive toujours quand -la ressource sur laquelle nous avions compté -nous échappe.</p> - -<p>Il devint pensif.—Il sortit, et se promena -d'un air agité le long de son canal; il rabattit -son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup, -mais sans laisser éclater son ressentiment;—et -comme, suivant Hippocrate, -les étincelles rapides de la colère favorisent -singulièrement la digestion et la transpiration, -et qu'il est, par conséquent, infiniment dangereux -d'en arrêter l'explosion,—mon père, -pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement -tombé malade, si, dans ce moment -critique, il ne lui étoit survenu une diversion, -qui détourna ses idées et rétablit sa santé.—Cette -diversion étoit un nouvel embarras, -et ce nouvel embarras étoit occasionné par -un legs de mille livres sterlings que lui laissoit -ma tante Dinach.</p> - -<p>Mon père n'eut pas sitôt achevé la lettre -qui lui en apportoit la nouvelle, qu'il se mit -à se creuser et à se tourmenter l'esprit, pour -trouver à son legs l'emploi le plus avantageux -et le plus honorable pour sa famille.—Cent -cinquante projets, plus bizarres les uns -que les autres, lui passèrent par la cervelle.—Il -vouloit faire ceci, et puis cela, et puis -cela encore.—Il vouloit aller à Rome;—il -vouloit plaider.—«Non, disoit-il, j'acheterai -des effets publics,—ou j'acheterai -la ferme de John Hobson;—ou plutôt, -il faut que je rebâtisse la façade de mon -château, et que j'ajoute une aile à celle -qui y est déjà.—Cependant voici un beau -moulin à eau de ce côté, si je construisois -au-delà de la rivière un beau moulin à vent, -que je verrais tourner de mes fenêtres:—mais -il faut,—il faut avant tout, que -j'ajoute le grand <i>Oxmoor</i> à mon enclos, -et que je fasse partir mon fils Robert pour -ses voyages.»</p> - -<p>Malheureusement la somme étoit bornée, -et ses projets ne l'étoient pas.—Ne pouvant -tout exécuter, il falloit choisir.—De tous -les projets qui s'offroient à lui, les deux derniers -sembloient lui tenir le plus au cœur; -et il s'y seroit infailliblement arrêté, s'il eût -pu les embrasser tous deux à-la-fois: mais -le petit inconvénient que j'ai déjà fait entendre, -l'obligeoit à se décider pour l'un ou -pour l'autre.</p> - -<p>C'est ce qui n'étoit pas facile.</p> - -<p>Mon père, à la vérité, avoit depuis long-temps -reconnu la nécessité indispensable de -faire voyager mon frère Robert.—Il avoit -même destiné à cette dépense les premiers -fonds qui lui rentreraient des actions qu'il -avoit dans l'affaire du Mississipi.</p> - -<p>Mais <i>Oxmoor</i> étoit une commune si belle, -si vaste, si bien située!—une commune qui -ne demandoit qu'à être défrichée et desséchée!—qui -touchoit au domaine des Shandy, -sur laquelle même nous avions quelque espèce -de droits! une commune enfin que depuis -long-temps mon père avoit résolu de tourner -à son profit de manière ou d'autre!</p> - -<p>Comme jusques-là rien ne l'avoit mis dans -la nécessité de justifier l'ancienneté ou la -justice de ses droits, mon père, en homme -sage, en avoit toujours renvoyé la discussion -au premier moment favorable.—Mais ce -moment étoit arrivé; et les deux projets -favoris de mon père, <i>Oxmoor</i> et les voyages -de mon frère, se présentant à-la-fois, ce n'étoit -pas une petite affaire que de savoir auquel -donner la préférence.—</p> - -<p>Ce que je vais dire paroîtra ridicule; mais -la chose étoit ainsi.</p> - -<p>Nous avions dans la famille une coutume -si ancienne, qu'elle étoit presque passée en loi. -Le fils aîné de la maison, avant son mariage, -avoit la liberté de partir, d'aller et de revenir -à son gré d'un bout de l'Europe à l'autre.—Ce -n'étoit pas seulement pour s'instruire, -ou pour fortifier sa santé par le changement -d'air;—c'étoit pour satisfaire sa fantaisie,—pour -rapporter un plumet à son chapeau: -que sais-je? <i lang="la" xml:lang="la">Tantum valet</i>, disoit mon père, -<i lang="la" xml:lang="la">quantum sonat</i>. C'est l'opinion qui met le -prix à tout.</p> - -<p>Il n'y avoit rien dans cet usage qui pût -choquer la raison ou les bonnes mœurs;—et -priver mon frère de son droit d'aînesse,—l'en -priver sans motif suffisant,—et, par-là, -en faire un exemple du premier Shandy -qui n'auroit pas été roulé dans sa chaise de -poste par toute l'Europe, uniquement parce -qu'il étoit un peu bête, c'eût été le traiter -dix fois pis que n'auroit fait un Turc.</p> - -<p>D'ailleurs l'affaire d'<i>Oxmoor</i> n'étoit pas -sans difficulté.</p> - -<p>La seule acquisition étoit un objet de plus -de huit cents guinées; et ce n'étoit pas tout. -Ce bien avoit été quinze ans auparavant l'occasion -d'un procès, qui avoit coûté à la -famille huit cents autres guinées, sans compter -la peine et le tourment.</p> - -<p>Ajoutez à ces raisons que cette commune -si belle, si attrayante, avoit été jusques-là -honteusement négligée.—Malgré son voisinage -de Shandy,—malgré le droit que chacun -avoit de s'en occuper, comme d'un bien qui, -n'étant à personne, appartenoit nécessairement -à tout le monde, cette pauvre commune -avoit été tellement abandonnée, qu'il -y avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner -le cœur d'un galant homme, qui en auroit -connu la valeur, et qui se seroit seulement -promené sur ce malheureux terrein.</p> - -<p>A dire vrai, personne n'en étoit directement -responsable; et mon père auroit vu la -chose avec indifférence, et ne se seroit jamais -occupé d'<i>Oxmoor</i>, sans ce maudit procès -qui s'éleva à cause de ses limites, et qui lui -fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins -pour son honneur) la ferme résolution d'acquérir -cette portion de domaine, sitôt que -l'occasion s'en présenteroit; et l'occasion en -étoit venue, ou jamais.</p> - -<p>Cette parité de raisons et d'avantages dans -les deux plus importans projets de mon père, -étoit certainement marquée au coin du guignon.—Mon -père avoit beau les peser ensemble, -puis séparément,—sous toutes leurs -faces, et sous tous leurs rapports,—consacrant -des heures entières à des calculs pénibles,—se -livrant à la méditation la plus -abstraite,—lisant un jour des ouvrages d'agriculture, -et des voyages le lendemain,—se -dépouillant de tout système et de toute -passion,—se consultant chaque jour avec -mon oncle Tobie,—argumentant avec Yorick,—et -résumant toute l'affaire d'<i>Oxmoor</i> avec -Obadiah;—rien au bout du compte ne paroissoit -si décidément en faveur de l'un, qui -ne fût également en faveur de l'autre; les -meilleurs argumens pouvoient s'appliquer à -tous deux; les considérations étoient les -mêmes des deux côtés; et les balances restoient -dans un fatal équilibre.</p> - -<p>On ne pouvoit, par exemple, s'empêcher -de convenir avec Obadiah que la commune -d'<i>Oxmoor</i>, avec des soins bien entendus, -et entre les mains de certaines gens, feroit -certainement dans le monde une toute autre -figure que celle qu'elle y avoit jamais faite, -et qu'elle y feroit jamais, si on la laissoit -à elle-même.—Mais ces mêmes raisons n'étoient-elles -pas strictement applicables à mon -frère Robert?</p> - -<p>A l'égard de l'intérêt, la question, je l'avoue, -ne paroissoit pas si indécise au premier -coup d'œil. En effet, toutes les fois que -mon père prenoit la plume, et calculoit l'unique -dépense de brûler, fossoyer et enclorre -<i>Oxmoor</i>, et qu'il comparoit cette dépense -au profit certain qu'il en retiroit,—le profit -grossissoit tellement sous sa main, que vous -auriez juré que toute autre considération alloit -disparoître.—Il étoit clair qu'il recueilleroit, -dès la première année, au moins cent -mesures de raves à vingt livres,—une excellente -récolte de froment l'année suivante;—et -l'année d'après, cent (pour ne rien -exagérer), mais, suivant toute vraisemblance, -cent cinquante, sinon deux cents -quartauts de poids et de fèves,—et ensuite -des patates sans fin.—Mais alors, venant -à penser que, pour manger des patates, -il falloit se résoudre à laisser mon frère sans -éducation, sa tête se troubloit derechef; et -finalement le vieux gentilhomme étoit dans -un tel état d'embarras, d'indécision et d'incertitude, -comme il l'a souvent déclaré à -mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus -que ses talons, ce qu'il avoit à faire.—</p> - -<p>Il faut l'avoir éprouvé, pour concevoir quel -tourment c'est pour un homme, de se sentir -ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également -pressans, et tous deux entièrement -opposés.—Car sans compter le ravage qui -en résulte nécessairement dans tout le système -des nerfs, desquels la fonction, comme -vous savez, est de conduire les esprits animaux, -et les sucs les plus subtils, du cœur -à la tête, et de la tête au cœur,—on ne -sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte -si terrible opère sur les parties plus solides -et plus grossières, détruisant l'embonpoint, -et anéantissant les forces du malheureux, -qui flotte ainsi entre deux projets qui le contrarient.</p> - -<p>Mon père auroit infailliblement succombé -sous ce malheur, comme il avoit pensé faire -sous celui de mon nom de baptême, sans un -nouvel accident qui vint heureusement à son -secours.—Ce fut la mort de mon frère Robert.</p> - -<p>Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un -homme? Une agitation perpétuelle!—un -passage continuel d'un chagrin à un autre!—Munissez-vous -contre un malheur, vous restez -en prise à mille autres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br /> -<i>Chapitre des Choses.</i></h2> - - -<p>Dès ce moment on doit me considérer -comme l'héritier apparent de la famille Shandy,—et -c'est proprement ici que commence -l'histoire de ma vie et de mes opinions. Malgré -toute ma diligence et mon empressement, -je n'ai fait encore que préparer le terrein -sur lequel doit s'élever l'édifice;—et je prévois -que l'édifice qui s'élevera sera tel, que, -depuis Adam, on n'en a jamais conçu ni -exécuté un pareil.—</p> - -<p>Je veux reprendre haleine avant de commencer; -et dans cinq minutes je jette ma -plume au feu, et avec elle la petite goutte -d'encre épaisse qui est restée au fond du -cornet.—Mais dans ces cinq minutes j'ai dix -choses à faire.—J'ai une chose à nommer, -une chose à regretter, une à espérer, une -à promettre, une à faire craindre;—j'ai une -chose à supposer, une chose à déclarer, une -à cacher, une à choisir, et une à demander.—Ce -chapitre, donc, je le <i>nomme</i> le chapitre -des choses;—et mon prochain chapitre, si -je vis, sera mon chapitre sur les moustaches, -afin de garder une sorte de liaison dans mes -ouvrages.</p> - -<p>Et premièrement la chose que je <i>regrette</i>, -c'est d'avoir été tellement pressé par la foule -des événemens qui se sont trouvés devant -moi, qu'il m'a été impossible, malgré tout -le désir que j'en avois, de faire entrer dans -cette partie de mon ouvrage les campagnes, -et surtout les amours de mon oncle Tobie.—L'histoire -en est si originale, si <i>cervantique</i>, -que si je puis parvenir à lui faire opérer -sur les autres cervelles les mêmes effets qu'elle -produit sur la mienne, je réponds que, pour -cela seul, mon livre fera son chemin dans -le monde, beaucoup mieux que son maître -ne l'a jamais fait.—O Tristram, Tristram! -quel moment fortuné! amène-le seulement; -et la réputation qui t'attend, comme auteur, -effacera tous les malheurs que tu as éprouvés, -comme homme; et tu triompheras d'un côté, -si tu peux perdre de l'autre le souvenir et -le sentiment de tes chagrins passés.</p> - -<p>Ne soyez pas surpris de l'impatience que -je témoigne pour arriver à ces amours. C'est -le morceau le plus exquis de toute mon histoire.—Et -quand j'y serai parvenu, je serai -peu délicat sur le choix des mots, et je m'embarrasserai -peu des oreilles chatouilleuses qui -pourroient s'en offenser. C'est la chose que -j'avois à <i>déclarer</i>.—Mais jamais je n'aurai -fini en cinq minutes!—La chose que <i>j'espère</i>, -milords et messieurs, c'est que vous -voudrez bien ne pas vous en choquer:—autrement, -je pourrois bien vous donner de -quoi vous choquer tout de bon. L'histoire -de ma Jenny, par exemple.—Mais qu'est-ce -que ma Jenny, et qu'est-ce que le bon et le -mauvais côté d'une femme? C'est la chose -que je veux <i>cacher</i>. Je vous le dirai dans -le chapitre qui suivra celui des boutonnières, -et pas une ligne plutôt.</p> - -<p>Maintenant, madame, la chose que j'ai à -vous <i>demander</i>, c'est: comment va votre migraine?—mais -ne me répondez point. Je suis -sûr qu'elle est passée;—et quant à votre -santé, je sais qu'elle est beaucoup meilleure.—On -a beau dire, le vrai Shandéisme dilate -le cœur et les poumons; il facilite la circulation -du sang et de tous les autres fluides, -et fait mouvoir joyeusement et long-temps -tous les ressorts de la vie.</p> - -<p>Si l'on me donnoit, comme à Sancho-Pança, -un royaume à choisir, je ne chercherois ni -la gloire ni les richesses; je demanderois un -royaume où l'on rît du matin au soir.—Les -passions bilieuses et mélancoliques, par -le désordre qu'elles apportent dans le sang -et dans les humeurs, sont ordinairement -aussi contraires au corps politique qu'au corps -humain. Mais comme l'habitude de la vertu -peut seule les contenir et les vaincre:—«Seigneur, -dirois-je à Dieu, faites que mes -sujets soient toujours aussi sages qu'ils sont -gais; et alors ils seront le peuple le plus -heureux, et moi le plus heureux monarque -de la terre.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br /> -<i>Préambule.</i></h2> - - -<p>Sans ces deux vigoureux petits bidets, montés -par ce fou de postillon qui me mena de -Stilton à Stamford, l'idée ne m'en seroit jamais -venue.—Nous allions comme le vent.—Il -y avoit une côte de trois milles et demi:—nous -touchions à peine la terre.—C'étoit -le mouvement le plus rapide, le plus impétueux! -il se communiquoit à ma cervelle.—Mon -cœur même y participoit.</p> - -<p>Tant de force et de vîtesse dans deux petites -haridelles, confondoit tous les calculs -de ma raison et de ma géométrie.—</p> - -<p>«Par le grand Dieu du jour! m'écriai-je, -en regardant le soleil et lui tendant les bras, -par la portière de ma chaise,—je fais vœu, -en rentrant chez moi, de brûler tous mes -livres, et de jeter la clef de mon cabinet -d'étude quatre-vingt-dix pieds sous terre, -dans le puits qui est derrière ma maison.»</p> - -<p>Le coche de Londres me confirma dans -cette résolution.—Il suivoit le même chemin -que nous, avançant à peine, et lourdement -traîné par huit colosses qui le guindoient à -pas lents au haut de la côte.—Il se traînoit -sur notre piste, et nous étions déjà bien loin.—«Oui, -je les brûlerai, m'écriai-je, je brûlerai -jusqu'au dernier volume. Suivra le -chemin battu qui voudra; je veux ou me -frayer une nouvelle route, ou me tenir -tranquille.»</p> - -<p>La plupart de nos auteurs ressemblent trop -au coche de Londres.</p> - -<p>Dites moi, messieurs, compterons-nous -toujours la quantité pour tout, et la qualité -pour rien?</p> - -<p>Ferons-nous toujours de nouveaux livres, -comme les apothicaires font de nouvelles -drogues avec d'autres drogues toutes faites?</p> - -<p>Ne ferons-nous jamais que nous traîner sur -la même piste?—toujours au même pas?—</p> - -<p>Passerons-nous éternellement notre vie à -montrer les reliques des savans, comme les -moines montrent les reliques des saints,—sans -pouvoir en obtenir un seul miracle?</p> - -<p>Comment se fait-il que l'homme, dont la -pensée s'élance jusques dans les cieux,—l'homme, -la plus belle, la plus excellente -et la plus noble des créatures,—le miracle -de la nature, comme l'appelle Zoroastre, -(dans son livre sur la nature de l'ame),—le -miroir de la présence divine, selon Saint -Chrysostôme,—l'image de Dieu, suivant -Moyse,—le rayon de la divinité, comme -dit Platon,—la merveille des merveilles, -suivant Aristote; comment, dis-je, se fait-il, -que l'homme se dégrade ainsi lui-même, en -se vouant à une imitation servile?</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">O imitatores!</i> dit Horace… mais je ne -m'abaisserai point aux mêmes invectives que -lui.—Tout ce que je demanderois à Dieu, -si cela peut se désirer sans péché, c'est que -tout imitateur ou plagiaire anglois, françois -ou irlandois, fût puni par le farcin, et renfermé -dans un hôpital assez vaste pour les -contenir tous.—C'est ce qui me conduit à -l'affaire des moustaches; mais par quelle succession -d'idées? en bonne foi, croyez-vous -que je le sache?</p> - - -<p class="c ugap"><i>Sur les Moustaches.</i></p> - -<p>De quoi diantre me suis-je avisé? quelle -promesse étourdie! un chapitre sur les moustaches! -le public ne le supportera jamais. C'est -un public délicat.—Mais je n'avois jamais -lu le fragment que voici; je ne le croyois -pas aussi scabreux:—autrement, aussi sûrement -que des nez sont des nez, et que des -moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoyé -de manière à ne pas rencontrer ce dangereux -chapitre.</p> - - -<p class="c ugap"><i>Fragment.</i></p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>… «Je crois que vous dormez -un peu, ma belle dame,» dit le vieux gentilhomme, -en lui serrant doucement la main -comme il prononçoit le mot <i>moustache</i>.—«Changerons-nous -de sujet? Gardez-vous-en -bien, dit la vieille dame. Je vous écoute -avec le plus grand plaisir.» Alors se penchant -en arrière sur sa chaise, la tête appuyée -sur le dossier, portant en même-temps -ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir -de gaze sur son visage, elle le pria de continuer.—Le -vieux gentilhomme continua -ainsi:</p> - -<p>Des <i>moustaches</i>! s'écria la reine de Navarre, -en laissant tomber sa pelote de nœuds.—Oui, -madame, des <i>moustaches</i>, dit la <i>Fosseuse</i>, -en ramassant respectueusement les -nœuds de la reine.</p> - -<p>La voix de la <i>Fosseuse</i> étoit naturellement -douce et moëlleuse, mais cependant distincte -et articulée; et chaque lettre du mot <i>moustaches</i> -avoit frappé directement l'oreille de -la reine de Navarre.—<i>Moustaches!</i> s'écria -encore la reine, pouvant d'autant moins se -persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit -d'un de ses pages qu'elle voyoit tous les -jours.—<i>Moustaches</i>, répéta la <i>Fosseuse</i> une -troisième fois. J'ose assurer votre majesté, -continua la fille d'honneur, en prenant vivement -l'intérêt du page, que dans toute la -Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier -qui possède une aussi belle paire… De quoi? -s'écria Marguerite en souriant.—De <i>moustaches</i>, -dit la <i>Fosseuse</i> avec une modestie -infinie.</p> - -<p>Le mot tint bon, malgré l'usage indiscret -que la <i>Fosseuse</i> venoit d'en faire; et on continua -de s'en servir dans la meilleure compagnie -du petit royaume de Navarre.</p> - -<p>La <i>Fosseuse</i> l'avoit déjà prononcé, non-seulement -devant la reine, mais en plusieurs -autres occasions à la cour; et toujours avec -un accent qui renfermoit quelque chose de -mystérieux. Ce genre devoit parfaitement -réussir à la cour de Marguerite, qui, dans -ce temps-là, étoit, comme on sait, un mélange -de galanterie et de dévotion.—Le -mot <i>moustaches</i> fit donc une espèce de fortune, -ou du moins il gagna justement autant -qu'il perdit.—Le clergé fut pour lui, les -laïques contre,—et les femmes… se partagèrent.</p> - -<p>Il y avoit dans ce temps-là à la cour de -Navarre un jeune marquis <i>de Croix</i>, officier -des gardes de la reine, qui, par sa mine, -sa taille et sa tournure, se faisoit remarquer -des filles d'honneur, et attiroit leur attention -vers la terrasse, devant la porte du palais où -la garde se montoit.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> fut la première qui -en devint éprise.—La <i>Battarelle</i> suivit.—C'étoit -le plus beau temps pour faire l'amour, -dont on ait gardé le souvenir en Navarre.—Le -jeune <i>de Croix</i> faisoit toutes les conquêtes -qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la -tête à la <i>Guyol</i>, à la <i>Maronnette</i>, à la <i>Sabatiere</i>, -à toutes en un mot, excepté à la -<i>Rebours</i> et à la <i>Fosseuse</i>.—Celles-ci savoient -à quoi s'en tenir sur son compte. <i>De Croix</i> -avoit donné mince opinion de lui à la <i>Rebours</i> -dans une occasion essentielle; et la <i>Rebours</i> -avoit tout dit à la <i>Fosseuse</i>, dont elle étoit -l'amie inséparable.</p> - -<p>La reine de Navarre étoit assise un soir -avec ses dames à une fenêtre qui faisoit face -à la porte du palais, comme <i>de Croix</i> traversoit -la cour.—Qu'il est beau! dit la <i>Beaussiere</i>.—Qu'il -a bon air! dit la <i>Battarelle</i>.—Qu'il -est bien fait! dit la <i>Guyol</i>.—Montrez-moi, -dit la <i>Maronnette</i>, un officier de la garde à -cheval qui ait deux jambes comme celles-là!—ou -qui s'en serve si bien! dit la <i>Sabatiere</i>.—Mais -il n'a pas de <i>moustaches</i>! s'écria la -<i>Fosseuse</i>.—Oh! pas l'apparence, dit la -<i>Rebours</i>.</p> - -<p>La reine s'en alla droit à son oratoire, -pour méditer sur ce texte.—Elle y rêva tout -le long de la galerie.—<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, dit-elle -en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut -dire la <i>Fosseuse</i> avec ses <i>moustaches</i>?</p> - -<p>Toutes les filles d'honneur se retirèrent à -l'instant dans leurs chambres.—Des <i>moustaches</i>! -dirent-elles en elles-mêmes, en fermant -leur porte au verrou.</p> - -<p>Madame <i>de Carnavalette</i> prit son chapelet. -On ne l'auroit pas soupçonnée sous son grand -capuchon.—De saint Antoine à sainte Ursule, -il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui -n'eût des <i>moustaches</i>.—Saint François, saint -Dominique, saint Benoît, saint Basile, sainte -Brigitte, tous avoient des <i>moustaches</i>.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> brouilla toutes ses -idées à force de commentaires. Elle monta -sur son palefroi, et se fit suivre par son page.—Un -régiment vint à défiler…—</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>«Un denier, un seul denier! cria l'ordre -de la Merci;—secourez ces pauvres captifs, -qui gémissent loin de vous, et qui -tournent les yeux vers le ciel et vers vous, -pour obtenir leur rachat.»</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>«Ayez pitié du malheureux, ma bonne -dame, dit un vieillard vénérable à cheveux -blancs, tenant dans ses mains desséchées -une petite tasse de bois cerclée de fer;—je -demande pour l'infortuné,—pour une -prison,—pour un hôpital.—Ma bonne -et charitable princesse, c'est pour un -vieillard,—pour des noyés,—pour des -brûlés.—J'appelle Dieu et tous ses anges -à témoin.—C'est pour couvrir celui qui -est nu,—pour rassasier celui qui a faim,—pour -soulager celui qui est malade et -affligé.»</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>Un parent dans la misère se prosterna jusqu'à -terre.—</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>Il courut tête nue à côté du palefroi, en -la priant, en la conjurant par les premiers -liens de l'amitié, de l'alliance, de la parenté.—«Ma -cousine, ma sœur, ma tante, ma -mère,—au nom de la vertu, pour l'amour -de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour -de Jésus-Christ, souvenez-vous de -moi, ayez pitié de moi!»—</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin. -Elle s'arrêta à la fin.—Prenez mes <i>moustaches</i>, -dit-elle à son page.—Le page prit -son palefroi.—Elle mit pied à terre sur la -terrasse.</p> - -<p>Quand la cour fut rassemblée le soir, ce -fut à qui parleroit, ou plutôt à qui ne parleroit -pas des <i>moustaches</i>. La <i>Fosseuse</i> tira -une aiguille de sa tête, et se mit à dessiner -le contour d'une petite moustache sur un -côté de sa lèvre supérieure, et remit l'aiguille -à la <i>Rebours</i>.—La <i>Rebours</i> secoua la tête.—Madame -<i>de Carnavalette</i> soupira: c'étoit -elle qui avoit donné des <i>moustaches</i> à sainte -Brigitte.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> toussa trois fois -dans son manchon.—La <i>Guyol</i> sourit.—Fi! -dit madame <i>de Beaussiere</i>.—La reine -de Navarre comprit enfin l'énigme, et passa -son doigt sur ses yeux, avec un geste qui -vouloit dire: je vous entends bien.</p> - -<p>«Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame, -en soulevant sa gaze, et regardant le vieux -gentilhomme.»—</p> - -<p>«Ce que vous entendez vous-même, répondit -le vieux gentilhomme;» et il continua -de lire.</p> - -<p>—Toutes ces conversations, loin d'être -favorables au mot <i>moustaches</i>, préparoient -sa ruine. La <i>Fosseuse</i> lui avoit porté le premier -coup;—il s'étoit pourtant soutenu, -et pendant quelques mois il fit une assez belle -résistance;—mais, au bout de ce terme, le -jeune marquis <i>de Croix</i> ayant été forcé de -quitter la Navarre, faute de <i>moustaches</i>, le -mot devint bientôt indécent, et ne tarda pas -à être entièrement hors d'usage.</p> - -<p>Les meilleurs termes du meilleur langage -de la meilleure compagnie peuvent être exposés -à la même disgrace. Il ne faut qu'un -esprit mal-fait pour exciter tous les esprits.—Le -curé d'Estelle écrivit dans le temps un -gros livre sur les équivoques, afin de prémunir -les Navarrois contre leur danger.</p> - -<p>«Tout le monde ne sait-il pas, dit le curé -d'Estelle à la fin de son ouvrage, que les -<i>nez</i> ont éprouvé, il y a quelques siècles, -dans la plus grande partie de l'Europe, le -même sort que les <i>moustaches</i> éprouvent -aujourd'hui dans le royaume de Navarre? -Le mal, à la vérité, ne s'étendit pas alors -plus loin.—Mais les <i>oreilles</i> n'ont-elles -pas couru depuis le même risque?—Vingt -autres mots différens, les <i>hauts-de-chausse</i>, -les <i>fichus</i>, les <i>boutonnieres</i>, le nom même -qu'on donne à nos chevaux de poste,—ne -sont-ils pas encore au moment de leur -ruine?—La chasteté, par sa nature, la -plus douce des vertus, la chasteté, si vous -lui laissez une liberté absolue, deviendra -la plus tyrannique des passions.</p> - -<p>»Que vos cœurs cessent d'être corrompus, -s'écrioit le curé d'Estelle; et vos oreilles ne -trouveront plus d'expressions indécentes.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br /> -<i>Peine perdue.</i></h2> - - -<p>Mon père étoit occupé à calculer les frais -de poste du voyage de mon frère Robert, de -Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment -même qu'il reçut la lettre qui lui apportoit -la nouvelle de sa mort.—C'étoit un voyage -à tous égards bien malencontreux, et dont -mon père avoit bien de la peine à venir à -bout.—Il l'avoit cependant à-peu-près achevé, -quand Obadiah ouvrit brusquement la porte -pour lui dire qu'il n'y avoit plus de levure -dans la maison.—«Monsieur veut-il, demanda -Obadiah, que je prenne demain -de grand matin le cheval de carosse, et -que j'en aille chercher?—De tout mon -cœur, dit mon père sans interrompre son -voyage; prends le cheval de carrosse et -laisse-moi en repos.—Mais, dit Obadiah, -il lui manque un fer.»—</p> - -<p>«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle -Tobie!—Et bien, dit brusquement mon -père, prends l'écossois.—Il ne veut pas -souffrir la selle, dit Obadiah.—Je crois -qu'il a le diable au corps, dit mon père: -prends donc le patriote, et ferme la porte.—Le -patriote est vendu, dit Obadiah.—Vendu, -s'écria mon père!—Voilà de vos -tours, monsieur le drôle, continua-t-il, -en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le -visage tourné vers mon oncle Tobie!—Monsieur -doit se rappeler, dit Obadiah, -qu'il m'a ordonné de le vendre au mois -d'avril dernier.—Eh bien, s'écria mon -père, pour votre peine, vous irez à pied.—C'est -tout ce que je demandois, dit -Obadiah en fermant la porte.»—</p> - -<p>«Ah! quel tourment, dit mon père!»</p> - -<p>Et il reprenoit déjà son calcul, quand -Obadiah vint encore l'interrompre.—«Comment -Monsieur veut-il que j'aille à pied, -dit Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»—</p> - -<p>Jusques-là mon père, qui avoit devant lui -une carte de <i>Samson</i>, et un livre de poste, -avoit gardé trois doigts sur la tête de son -compas, dont une pointe étoit posée sur -Nevers. C'étoit la dernière poste pour laquelle -il eût payé; et il se proposoit de -reprendre de là son calcul et son voyage, -aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.—Mais -il ne put tenir à cette seconde entrée -d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour mettre -tout le pays sous l'eau.—Il laissa aller son -compas,—ou plutôt, avec un mouvement -de colère, il le jeta sur la table; et alors tout -ce qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir -à Calais comme bien d'autres, aussi sage -qu'il en étoit parti.</p> - -<p>Enfin quand la lettre fatale arriva, mon -père, à l'aide de son compas, d'enjambées -en enjambées, étoit revenu à ce même gîte -de Nevers.—Il fit signe à mon oncle Tobie -de voir ce que contenoit la lettre.—«Avec -votre permission, monsieur Samson,» -s'écria mon père, en frappant la table tout -au travers de Nevers avec son compas,—«il -est dur, monsieur Samson, pour un -gentilhomme anglois et pour son fils, d'être -ramenés deux fois dans un jour à une bicoque -comme Nevers.—Qu'en penses-tu, -Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?—A -moins, dit mon oncle Tobie, que ce -ne soit une ville de garnison; car en ce -cas… mon père sourit.—Lis, lis cette -lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»—et -tenant toujours son compas sur Nevers -d'une main, et son livre de poste de l'autre, -lisant d'un œil, écoutant d'une oreille, et -les deux coudes appuyés sur la table, il attendit -que mon oncle Tobie eût achevé la -lettre qu'il lisoit entre ses dents…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle -Tobie!—Qui? quoi? s'écria mon père.—Mon -neveu, dit mon oncle Tobie.—Comment! -mon fils! sans permission! sans -argent! sans gouverneur!—Hélas, mon -cher frère! il est mort, dit mon oncle -Tobie.—Mort! s'écria mon père, sans -avoir été malade?—Le pauvre garçon! -dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, -et avec un profond soupir!—le pauvre -garçon! il a bien été assez malade, puisqu'il -en est mort.»</p> - -<p>Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine -apprit la mort de Germanicus, ne pouvant -modérer la violence de sa douleur, elle quitta -brusquement son ouvrage.—Mon père, au -contraire, frappa une seconde fois de son -compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort -que la première.—Quels effets différens -produits par la même cause! et mêlez-vous -après cela de raisonner sur l'histoire.</p> - -<p>Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon -avis, un chapitre particulier.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br /> -<i>Pensées sur la Mort.</i></h2> - - -<p>C'est un des moralistes anciens,—Platon, -Plutarque, ou Sénèque, Xénophon, ou Epictète, -Théophraste, ou Lucien,—ou quelqu'un -d'une date plus moderne,—Cardan -ou Budæus, Pétrarque ou Stelle, peut-être -même est-ce quelque père de l'église,—Saint-Augustin, -Saint-Cyprien ou Saint-Bernard;… -mais enfin c'est un de ceux-là qui -nous apprend, qui nous assure qu'il existe -en nous je ne sais quel penchant naturel et -irrésistible, lequel nous porte à pleurer la -mort de nos amis et de nos enfans.—Celui-là, -quel qu'il soit, connoissoit bien le cœur -humain.</p> - -<p>Et Sénèque a dit quelque part, que de pareils -chagrins se dissipoient mieux par la -voie des larmes, que par toute autre.</p> - -<p>Aussi trouvons-nous que David a pleuré -son fils Absalon,—Adrien son Antinoüs,—Niobé -ses enfans,—et qu'Apollodore et -Criton ont tous deux versé des larmes pour -Socrate avant sa mort.</p> - -<p>Mon père ne prit exemple ni sur les anciens, -ni sur les modernes, et se gouverna -d'une façon toute particulière.</p> - -<p>On vient de voir que les Hébreux pleuroient -ainsi que les Romains.—On prétend que les -Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction;—les -Allemands, dit-on, s'enivrent;—et -l'on sait que les Anglois se pendent.—Mon -père ne pleura, ni ne s'endormit, -ni ne s'enivra, ni se pendit;—il ne jura, -ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanta, -ni ne siffla:—que fit-il donc de sa douleur?</p> - -<p>Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser.—Mais -souffrez, monsieur, que j'insère ici -une petite histoire.</p> - -<p>Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullie, -il n'écouta d'abord que son cœur, et modula -sa voix sur la voix de la nature.—<i>O ma -Tullie!</i> s'écrioit-il, <i>ô ma fille! mon enfant! O -dieux!—dieux! j'ai perdu ma Tullie!—Partout -je crois voir encore ma Tullie. Je -crois l'entendre;—je crois lui parler.</i>—Mais -dès qu'il eut ouvert les trésors de la -philosophie, dès qu'elle lui eut appris la -quantité de choses excellentes qu'il y avoit -à dire sur ce sujet,—on ne sauroit croire, -dit ce grand orateur, combien, en un instant, -je me trouvai heureux et consolé.</p> - -<p>Mon père étoit aussi vain de son éloquence, -que Cicéron pouvoit l'être de la sienne; et -je commence à croire qu'il avoit raison.—L'éloquence -étoit en vérité son fort;—c'étoit -son foible aussi.—Son fort; car la nature -l'avoit fait naître éloquent.—Son foible; -car il en étoit dupe à toute heure.</p> - -<p>Excepté dans ce qui contrarioit trop fort -ses systèmes, dès que mon père trouvoit -une occasion de déployer ses talens, ou de -dire quelque chose de sage, de spirituel ou -de fin, il étoit souverainement heureux.—Un -événement agréable qui ne lui laissoit -rien à dire, ou un événement fâcheux sur -lequel il trouvoit à parler, revenoient à-peu-près -au même pour lui.—Bien plus, si l'accident -n'étoit que comme cinq, et le plaisir -de parler comme dix, mon père y gagnoit -moitié pour moitié, et préféroit l'accident.</p> - -<p>Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement -sembleroit contradictoire dans le caractère -de mon père.—Il expliquera comment, -dans les petites impatiences qui naissoient -des négligences inévitables, ou des étourderies -de ceux qui le servoient, sa colère, ou -plutôt la durée de sa colère, étoit toujours -à rebours de toutes les conjectures.</p> - -<p>Il avoit une petite jument favorite, dont -il souhaitoit beaucoup d'avoir de la race. -Il l'avoit confiée à un très-beau cheval arabe, -et il avoit destiné à son usage le poulain -qui devoit en naître.—Mon père étoit ardent -dans ses projets. Tous les jours il parloit de -son cheval futur avec une confiance, une -sécurité aussi entières, que s'il eût été déjà -dressé, bridé, sellé, et devant sa porte tout -prêt à être monté.—Il défioit d'avance mon -oncle Tobie à la course.—Au bout du terme, -la jument fit un mulet, et le plus laid mulet -qu'il y eût en son espèce.</p> - -<p>Il y avoit sûrement de la faute d'Obadiah.—Ma -mère et mon oncle Tobie s'attendoient -que mon père alloit l'exterminer, et que -sa colère et ses lamentations n'auroient point -de fin.—«Regardez, coquin que vous êtes, -s'écrioit mon père, en montrant le mulet;—regardez -ce que vous avez fait.—Ce n'est -pas moi, dit Obadiah.—Eh! qu'en sais-je? -répliqua mon père.»—</p> - -<p>Le triomphe étincela dans les yeux de mon -père à cette repartie; tout son visage s'épanouit; -et Obadiah n'en entendit plus reparler.</p> - -<p>—Revenons à la mort de mon frère.—</p> - -<p>La philosophie a beaucoup de belles choses -à dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin -sur la mort.—Mais comme elles se -jetoient toutes à-la-fois dans la tête de mon -père, l'embarras auroit été de bien choisir, -et d'en faire un tout également pompeux et -bien assorti.—Mon père les prit comme -elles vinrent.</p> - -<p>«Tout doit mourir, mon cher frère.—C'est -un accident inévitable.—C'est le premier -statut de la grande charte.—C'est -une loi éternelle du parlement.—Tout doit -mourir.</p> - -<p>»Si mon fils n'étoit pas mort, ce seroit -le cas de s'étonner,—et non pas de ce qu'il -est mort.</p> - -<p>»Les monarques et les princes dansent -le même branle que nous.</p> - -<p>»Mourir est la grande dette et le tribut -qu'il faut payer à la nature. Les tombes et -les monumens, destinés à perpétuer notre -mémoire, le paient eux-mêmes; et les pyramides, -les plus orgueilleuses de toutes celles -que l'art et les richesses ont élevées, ont aujourd'hui -perdu leur sommet, et n'offrent -plus au voyageur qu'un amas de débris mutilés.—(Mon -père trouvoit qu'il s'exprimoit -avec facilité, et poursuivit.) Les cités et les -villes, les provinces et les royaumes, n'ont-ils -pas leurs périodes?—Et ne viennent-ils -pas eux-mêmes à décliner, quand les principes -et les pouvoirs, qui, au commencement -les cimentèrent et les réunirent, ont achevé -leurs évolutions?—</p> - -<p>»Frère Shandy, dit mon oncle Tobie, -quittant sa pipe au mot <i>évolutions</i>…—<i>révolutions</i>, -j'ai voulu dire, reprit mon père.—Par -le ciel! frère Tobie, j'ai voulu dire -<i>révolutions</i>.—<i>Evolutions</i> n'a pas de sens.—Il -a plus de sens que vous ne croyez, dit -mon oncle Tobie.—Mais, s'écria mon père, -il n'y a du moins pas de sens à couper le -fil d'un pareil discours, et dans une pareille -occasion.—De grâce, frère Tobie, continua-t-il -en lui prenant la main, je t'en prie, -frère,—je t'en prie, ne m'interromps pas -dans cette crise.—Mon oncle Tobie remit -sa pipe dans sa bouche.</p> - -<p>»Où sont Troye et Micènes, et Thèbes -et Délos, et Persépolis et Agrigente? continua -mon père, en ramassant son livre de poste -qu'il avoit laissé tomber.—Que sont devenues, -frère Tobie, Ninive et Babylone, Cizicum -et Mitilène? Les plus belles villes qu'ait -jamais éclairées le soleil, maintenant ne sont -plus;—leurs noms seulement sont demeurés; -et ceux-ci, (car déjà plusieurs d'entre eux -s'écrivent incorrectement), s'en vont eux-mêmes -par lambeaux; et dans le laps du -temps ils seront oubliés et enveloppés avec -toutes choses dans la nuit éternelle.—Le -monde lui-même, frère Tobie, le monde -lui-même finira.</p> - -<p>»A mon retour d'Asie, dans ma traversée -d'Egine à Mégare,—(dans quel temps donc? -pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux -autour de moi.—Egine restoit derrière, Mégare -étoit devant, Pirée à main droite, et -Corinthe à main gauche.—Que de villes -jadis florissantes, et maintenant couchées -dans la poussière!—Hélas! hélas! dis-je en -moi-même, quel homme pourrait permettre -à son ame de se troubler pour la perte d'un -enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement -ensevelies?—Ressouviens-toi, me -dis-je encore à moi-même, ressouviens-toi -que tu es homme.»</p> - -<p>Mon oncle Tobie ne s'aperçut pas que ce -dernier paragraphe étoit l'extrait d'une lettre, -que Servius Sulpicius écrivoit à Cicéron, pour -le consoler de la mort de sa fille.—Mon -bon oncle étoit aussi peu versé dans les fragmens -de l'antiquité, que dans toute autre -branche de littérature;—et comme mon père, -dans le temps de son commerce de Turquie, -avoit fait trois ou quatre voyages au Levant, -mon oncle Tobie conclut tout naturellement -qu'il avoit poussé ses courses jusqu'en Asie -par l'Archipel; et de-là sa traversée d'Egine -à Mégare, et le reste.</p> - -<p>Cette conjecture n'avoit rien d'étrange, et -tous les jours un critique entreprenant bâtit -bien d'autres histoires sur de pires fondemens.—«Et -je vous prie, frère, dit mon -oncle Tobie, quand mon père eut fini,—je -vous prie, dit-il, en appuyant le bout de -sa pipe sur la main de mon père;—en -quelle année de notre Seigneur cela s'est-il -passé?—Innocent! dit mon père, c'étoit -quarante ans avant Jésus-Christ.»</p> - -<p>Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions -à faire, ou que son frère étoit le juif-errant, -ou que le malheur avoit dérangé sa -cervelle.—Puisse le Seigneur, Dieu du ciel -et de la terre, le protéger et le guérir! dit -mon oncle Tobie, en priant en silence pour -mon père, avec les larmes aux yeux.</p> - -<p>Mon père attribua ces larmes au pouvoir -de son éloquence, et poursuivit sa harangue -avec un nouveau courage.</p> - -<p>«Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande -différence que l'on s'imagine entre le bien et -le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant, -n'étoit pas propre à guérir les soupçons de -mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse, -le chagrin, la maladie, la misère et le malheur -sont le cortége ordinaire de la vie.—Grand -bien leur fasse! dit en lui-même mon -oncle Tobie.</p> - -<p>»Mon fils est mort!—il ne pouvoit mieux -faire. Il a jeté l'ancre à propos au milieu de -la tempête.</p> - -<p>»Mais il nous a quittés pour jamais.—Eh -bien! il a échappé à la main du barbier, -avant d'être chauve;—il a quitté la fête, -avant d'être repu,—le banquet, avant d'être -ivre.</p> - -<p>»Les Thraces pleuroient quand un enfant -venoit au monde… (Ma foi! dit mon oncle -Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal; -témoin la naissance de Tristram). Et ils se -réjouissoient quand un homme mouroit.—Ils -avoient raison. La mort ouvre la porte -à la renommée, et la ferme à l'envie.—Elle -brise les chaînes du captif; il a rempli sa -tâche: il est libre.</p> - -<p>»Montrez-moi un homme qui connoisse -la vie, et qui craigne la mort; et je vous -montrerai un prisonnier qui craint sa liberté.</p> - -<p>»Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne -sont que des maladies.—Ne vaudroit-il pas -mieux en effet n'avoir pas faim, que d'être -forcé de manger?—n'avoir pas soif, que -d'être forcé de boire?</p> - -<p>»Ne vaudroit-il pas mieux être tout d'un -coup délivré des soucis, de la fièvre, de -l'amour, de la goutte, et de tous les autres -maux de la vie, que d'être comme un voyageur, -qui arrive fatigué tous les soirs à son -auberge, forcé d'en repartir tous les matins?»</p> - -<p>»Ce sont les gémissemens et les convulsions, -frère Tobie, ce sont les larmes qu'on -verse dans la chambre d'un malade, ce sont -les médecins, les prêtres, et tout l'appareil -de la mort, qui rendent la mort effrayante. -Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?</p> - -<p>»—Elle est préférable dans une bataille, -dit mon oncle Tobie. Il n'y a là ni cercueil, -ni silence, ni deuil, ni pompe funèbre. Elle -est réduite à rien.—</p> - -<p>»Préférable dans une bataille! mon cher -frère Tobie, dit mon père en souriant. (Il -avoit entiérement oublié mon frère Robert). -Va, elle n'est mauvaise nulle part.—Car -enfin, frère Tobie, remarque bien.—Tant -que nous sommes, la mort n'est pas encore; -et, quand elle est, nous ne sommes plus.» -Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner -la proposition. Mais l'éloquence de mon père -étoit trop rapide pour s'arrêter par aucune -considération. Il entraîna les idées de mon -oncle Tobie malgré lui.</p> - -<p>»Pour nous affermir dans notre mépris de -la mort, continua mon père, il est à propos -de remarquer le peu d'altération que ses approches -ont produit dans les grands hommes.»</p> - -<p>»Vespasien mourut sur sa chaise percée, -en disant un bon mot;—Galba, en prononçant -une maxime;—Septime Sévère, en -faisant un compliment.—</p> - -<p>»J'espère qu'il étoit sincère, dit mon oncle -Tobie.—C'étoit à sa femme, dit mon père.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br /> -<i>Nouveau genre de mort.</i></h2> - - -<p>«Et finalement,—car de toutes les -anecdotes que l'histoire peut fournir sur ce -sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante, -elle couronne toutes les autres.</p> - -<p>»Cornélius Gallus le préteur… Mais j'ose -assurer, frère Tobie, que vous l'avez lu.—J'ose -assurer que non, dit mon oncle Tobie.—Eh -bien, dit mon père, il mourut dans les -bras d'une femme.—</p> - -<p>»Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'étoit -de la sienne, il n'y avoit pas de péché.—Ma -foi! dit mon père, c'est plus que je n'en sais.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br /> -<i>Ma mère est aux écoutes.</i></h2> - - -<p>Ma mère traversoit le corridor vis-à-vis -la porte de la salle, au moment où mon père -prononçoit le mot femme. Il étoit assez simple -qu'elle en fût frappée; et elle ne douta point -qu'elle ne fût le sujet de la conversation. Elle -mit donc un doigt en travers sur sa bouche, -retint sa respiration; et par une inflexion -du cou, alongeant et baissant la tête, non -pas vis-à-vis la porte, mais de côté, de sorte -que son oreille se trouvoit sur la fente, elle -se mit à écouter de tout son pouvoir.</p> - -<p>L'esclave qui écoute, avec la déesse du -silence derrière lui, n'auroit pu fournir une -plus belle idée à un artiste.</p> - -<p>Je vais la laisser dans cette attitude pendant -cinq minutes, jusqu'à ce que j'aie ramené -les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin -Thoiras ramène les affaires de l'église) au -même point.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br /> -<i>Parallèle de deux Orateurs.</i></h2> - - -<p>A proprement parler, l'intérieur de notre -famille étoit une machine simple, et composée -d'un petit nombre de roues. Mais ces -roues étoient mises en mouvement par tant -de ressorts différens, elles agissoient l'une -sur l'autre avec une telle variété de principes -et d'impulsions étranges, que la machine, -quoique simple, avoit tout l'honneur et même -les avantages d'une machine compliquée.—On -pouvoit y remarquer presque autant de -mouvemens particuliers, que dans la mécanique -intérieure d'une pendule à secondes.</p> - -<p>Parmi ces mouvemens il y en avoit un, -et c'est celui dont je parle, qui peut-être -n'étoit pas, à tout prendre, aussi singulier -que beaucoup d'autres; mais dont l'effet étoit -tel, qu'il ne pouvoit se passer dans le sallon -aucune motion, querelle, harangue, dialogue, -projet, ou dissertation, que sur le champ il -n'y en eût la copie, le pendant, la parodie, -dans la cuisine.</p> - -<p>Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes -les fois que quelque message extraordinaire -ou quelque lettre arrivoit au sallon,—ou -que l'entrée d'un domestique sembloit interrompre -la conversation, et qu'on avoit -l'air d'attendre qu'il fût sorti pour la continuer,—ou -que l'on appercevoit quelque apparence -de nuage sur le front de mon père -ou de ma mère;—enfin, dès que l'on supposoit -que l'affaire qui se traitoit dans le -sallon valoit la peine qu'on l'écoutât, la règle -étoit de ne pas fermer entièrement la porte, -et de la laisser tant soit peu entr'ouverte,—de -trois ou quatre lignes seulement,—précisément -comme ma mère la trouva en -passant dans le corridor.—Le mauvais état -des gonds, (état auquel on se donnoit bien -de garde de remédier) servoit de prétexte -et d'excuse à cette manœuvre, laquelle se -répétoit aussi souvent qu'il étoit nécessaire.—On -laissoit donc un passage, non pas -aussi large à la vérité que celui des Dardanelles, -mais suffisant pour qu'on pût apprendre -par ce moyen tout ce qu'il étoit intéressant -de savoir, et éviter par-là à mon père l'embarras -de gouverner lui-même sa maison.—</p> - -<p>Ma mère en profita dans cette occasion.—Obadiah -en avoit fait autant, après avoir laissé -sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle -de mon frère.—De sorte qu'avant que -mon père fût revenu de sa surprise, et eût -commencé sa harangue,—Trim, debout -dans la cuisine, s'étoit mis à pérorer sur -le même sujet.</p> - -<p>Il y a tel curieux, de ceux qui aiment à -observer la nature, qui, s'il eût eu en sa -possession toutes les richesses de Job, en -auroit donné la moitié avec plaisir, pour -entendre le caporal Trim et mon père, deux -orateurs si opposés par leur nature et leur -éducation, haranguer sur la même tombe.</p> - -<p>Mon père, homme prodigieusement instruit, -à l'aide d'une mémoire sûre et d'une -lecture immense, à qui tous les grands philosophes -de l'antiquité étoient familiers, -citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète.—</p> - -<p>Le caporal,—avec rien,—ne se souvenant -de rien,—n'ayant rien lu que son livre de -revue,—et n'ayant de grands noms à citer, -que ceux qui étoient contenus dans le contrôle -de sa compagnie.—</p> - -<p>L'un, procédant de période en période, -par métaphore et par allusion, et frappant -l'imagination de l'auditeur, comme doit faire -tout bon orateur, par l'agrément et les charmes -de ses peintures et de ses images.—</p> - -<p>L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore -ni allusion, sans aucune ressource -de l'art, instruit par la nature, conduit par -la nature, alloit droit devant lui comme la -nature le menoit;—et la nature le menoit -au cœur.—O Trim! si le ciel eût voulu que -tu eusses un meilleur historien… s'il l'eût -voulu… ton historien auroit roulé carosse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br /> -<i>Trim monte en chaire.</i></h2> - - -<p>«Notre jeune maître est mort à Londres, -dit Obadiah.»</p> - -<p>Une robe de chambre de satin vert de ma -mère, qui avoit déjà été décrassée deux fois, -fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah -excita dans l'esprit de Suzanne.—«Eh -bien, dit Suzanne, nous allons tous être en -deuil.»</p> - -<p>Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que -tu manques l'occasion d'écrire un si beau -chapitre sur l'imperfection des mots?—Le -mot <i>deuil</i>, quoique prononcé par Suzanne -elle-même, manqua son objet, et n'excita -pas en elle une seule idée teinte de noir ou -de gris.—Tout étoit vert; elle ne voyoit -que la robe de chambre de satin vert.</p> - -<p>«Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!» -s'écria Suzanne; et déjà elle voyoit défiler -toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession!—son -damas rouge,—ses toiles de -Perse,—ses lustrines jaunes et blanches,—son -taffetas brun,—ses bonnets de dentelle,—ses -manteaux de lit et ses consolantes -jupes de dessous.—Elle n'oublioit pas un -chiffon. «Non, disoit Suzanne, ma maîtresse -ne les reverra jamais.»</p> - -<p>Nous avions un pataud de marmiton, qui -faisoit le facétieux; mon père le gardoit, je -pense, à cause de sa bêtise.—Il avoit été -toute l'automne aux prises avec une hydropisie.—«Notre -jeune maître est mort! dit -Obadiah;—il est mort bien certainement.—Et -moi je ne le suis pas, dit le marmiton.»—</p> - -<p>«Voici de fâcheuses nouvelles, Trim, -cria Suzanne, en essuyant ses yeux au moment -où Trim entra dans la cuisine:—notre -jeune maître Robert est mort et enterré.—(L'enterrement -étoit un embellissement de -la façon de Suzanne).—Nous allons être -tous en deuil, ajouta Suzanne.»—</p> - -<p>«J'espère que non, dit Trim.—Vous -espérez que non, reprit vivement Suzanne.—(L'idée -du deuil ne faisoit pas sur la tête -de Trim la même impression que sur celle -de Suzanne).—J'espère, dit Trim, expliquant -sa pensée, j'espère en Dieu que la -nouvelle n'est pas vraie.—J'ai entendu lire -la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah; -et nous allons avoir une rude besogne pour -défricher <i>Oxmoor</i>.—Oh! il est bien mort, -dit Suzanne.—Aussi sûr que je suis en vie, -dit le marmiton.»—</p> - -<p>«Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, -je le regrette de tout mon cœur et de -toute mon ame.—Pauvre créature!—pauvre -garçon!—pauvre gentilhomme!»—</p> - -<p>«Il étoit en vie à la Pentecôte dernière, -dit le cocher.—A la Pentecôte!—hélas! -s'écria Trim, en étendant le bras droit, et -prenant sur le champ la même attitude dans -laquelle il avoit lu le sermon,—eh! que fait -la Pentecôte, Jonathan?—(C'étoit le nom -du cocher).—Que fait le temps de Pâques, -ou toute autre saison de l'année?—Nous -voilà tous ici, continua le caporal, (en frappant -perpendiculairement le plancher du bout -de sa canne, pour donner une idée de stabilité -et de force),—nous voilà tous ici, -et en un moment, (ouvrant la main et laissant -tomber son chapeau), nous ne sommes -plus.»—</p> - -<p>Cette image étoit infiniment frappante.—Suzanne -fondit en larmes.—Nous ne sommes -pas des plantes ni des pierres.—Jonathan, -Obadiah, la cuisinière, tout pleura. Le pataud -de marmiton lui-même, qui écuroit un chaudron -sur ses genoux, se sentit ému. Toute -la cuisine se pressa autour du caporal.</p> - -<p>Or, comme je vois clairement que la constitution -de l'église et de l'état, ou du moins -leur durée,—peut-être la durée du monde -entier, ou, ce qui revient au même, la distribution -et la balance de la propriété et du -pouvoir, vont dépendre de la manière dont -l'on saisira l'éloquence de ce geste du caporal,—je -vous demande votre attention, messieurs, -pour une dixaine de pages; et je -vous les donne à reprendre dans tout autre -endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à -votre aise.</p> - -<p>J'ai dit que nous n'étions ni des plantes, -ni des pierres, et j'ai bien dit;—mais j'aurois -dû ajouter que nous n'étions pas des anges.—Hélas! -que nous sommes loin de cet état -de perfection!—Nous sommes des hommes -grossiers, enveloppés dans la matière, et -gouvernés par nos idées, qui le sont elles-mêmes -par nos sens; et je rougis de dire à -quel point va cette influence secrète.—Mais -de tous nos sens, je ne crains pas d'affirmer -que la vue (quoique je sache très-bien que -la plupart de nos philosophes soient pour le -toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a -le commerce le plus intime avec l'ame, qui -frappe davantage l'imagination, et qui lui -laisse des impressions plus profondes.—Son -influence surpasse et détruit toutes les autres. -Horace l'a dit avant moi: <i lang="la" xml:lang="la">Segniùs irritant</i>, etc.</p> - -<p>Appliquons ces réflexions à la chûte du -chapeau de Trim.—</p> - -<p><i>Nous voilà tous ici, et en un moment nous -ne sommes plus.</i></p> - -<p>Cette phrase n'avoit rien de bien saillant. -C'étoit une de ces vérités triviales à force -d'être connues, et telles qu'on nous en débite -tous les jours.—Et si Trim ne s'en fût pas -plus reposé sur son chapeau que sur son -éloquence, il n'auroit produit aucun effet.</p> - -<p><i>Nous voilà tous ici</i>, continua le caporal, -<i>et en un moment…</i> (laissant tomber perpendiculairement -son chapeau, et s'arrêtant avant -d'achever), <i>en un moment nous ne sommes -plus</i>.—Le chapeau tomba comme si c'eût -été une masse de plomb.—Rien ne pouvant -mieux exprimer l'idée de la mort, dont ce -chapeau étoit comme la figure et le type.—La -main de Trim sembla se paralyser,—le -chapeau tomba mort.—Trim resta les yeux -fixés dessus, comme sur un cadavre.—Et -Suzanne fondit en larmes.</p> - -<p>Or, il y a mille,—dix mille,—et comme -la matière et le mouvement sont infinis, dix -mille fois, dix mille manières, dont un chapeau -peut tomber à terre sans produire aucun -effet.</p> - -<p>Si Trim l'eût jeté avec force ou colère, -avec négligence ou mal-adresse,—s'il l'eût -jeté devant lui, ou de côté, ou en arrière, -ou dans une autre direction quelconque,—ou -si, en lui donnant la meilleure direction possible, -il l'eût laissé tomber d'un air gauche, -hébêté, effaré;—enfin si, pendant ou après -la chute, Trim n'eût pas eu l'expression de -tête et l'attitude qui devoit l'accompagner, -tout étoit manqué, et l'effet du chapeau sur -le cœur étoit perdu.</p> - -<p>O vous, qui gouvernez ce grand univers -et ses grands intérêts avec les machines de -l'éloquence, vous qui tenez dans vos mains -la clef des cœurs, qui les échauffez, et les -refroidissez, et les adoucissez, et les amolissez -à votre gré:—</p> - -<p>Vous qui tournez et retournez les passions -avec cette grande manivelle, et qui, par ce -moyen, conduisez les hommes où il vous -plaît:—</p> - -<p>Vous enfin qui menez,—et (pourquoi pas -aussi) vous qui êtes menés comme des dindons -au marché, avec un bâton et un chaperon -rouge,—méditez, méditez, je vous -en prie, sur le vieux chapeau de Trim!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br /> -<i>Sur les vieux chapeaux.</i></h2> - - -<p>Un moment. J'ai un petit compte à régler -avec le lecteur, avant que Trim continue sa -harangue. J'aurai fini en deux minutes.</p> - -<p>Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractées -avec le public, et dont je m'acquitterai -à mesure que leur tour viendra, je confesse -que je suis en retard pour deux <i>items</i>; un -chapitre sur les femmes de chambre et les -boutonnières.—Je m'y suis engagé dans la -première partie de mon ouvrage, et l'on pourroit -me reprocher de manquer à ma parole.—Mais -plusieurs personnes vénérables du -clergé m'ayant représenté que deux sujets -pareils, surtout aussi rapprochés l'un de -l'autre, pouvoient mettre la morale en danger, -j'ai cru devoir déférer à leurs remontrances.—Je -supplie donc qu'on veuille bien me faire -grâce du chapitre sur les femmes de chambre -et les boutonnières, et recevoir à sa place -celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre -sur les soubrettes, les robes de chambre -et les vieux chapeaux.</p> - -<p>Trim ramassa le sien,—le mit sur sa tête,—et -reprit ensuite son discours sur la mort, -en la manière et la forme qui suit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br /> -<i>Trim continue.</i></h2> - - -<p>«Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons -ni la peine ni le besoin,—nous qui vivons -ici au service des deux meilleurs maîtres,—(j'en -excepte seulement pour ma part le -roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de servir, -tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous, -dis-je, qu'est-ce que l'intervalle de la Pentecôte -à Noël? C'est bien peu de chose,—ce -n'est rien. Mais pour ceux, Jonathan, -qui savent ce que c'est que la mort, qui -savent quel ravage, quel carnage elle peut -faire, avant qu'on ait seulement le temps d'y -songer,—c'est comme un siècle entier.—O -Jonathan! quel est le bon cœur qui ne saigneroit -pas, voyant combien de braves gens, -qui se tenoient aussi droits et aussi fermes -que nous,—(le caporal se redressa), et que -la mort a abattus dans cet intervalle qui nous -semble si court?—Et crois-moi, Suzanne, -ajouta le caporal en se tournant vers elle, -dont les yeux nageoient dans l'eau,—avant -que l'année ait achevé son tour, plus d'un -œil brillant sera terni.—Un œil brillant! dit -Suzanne.—Suzanne pleura, mais d'un œil -de reconnoissance.</p> - -<p>»Ne sommes-nous pas, continua Trim, -en fixant toujours Suzanne,—ne sommes-nous -pas comme la fleur des champs?»—(Ici -une larme d'orgueil se glissa dans l'œil de -Suzanne entre deux larmes d'humilité,—c'est -la seule manière d'expliquer son affliction). -«Toute la chair n'est-elle pas comme -du foin?—comme de l'argile? (—comme -de la boue?»)—(Tous regardèrent le marmiton; -il continuoit à écurer son chaudron:—il -n'étoit pas beau).</p> - -<p>«Qu'est-ce que la beauté? continua Trim.—(Je -passerois ma vie à entendre le caporal, -disoit Suzanne).—Qu'est-ce que le -plus beau visage qu'on ait jamais vu?—(Suzanne -avoit mis sa main sur l'épaule du caporal).—Qu'est-ce -autre chose que de la -corruption?»—(Suzanne la retira).</p> - -<p>Mais c'est pour cela même que je vous -aime, ô femmes!—c'est ce délicieux mélange -qui vous rend de si chères et de si -charmantes créatures.—Eh! qui pourroit vous -en faire un crime?—qui pourroit vous en -vouloir?—Celui-là, s'il en existe un seul, -reçut une citrouille au lieu d'un cœur; et -qu'on le dissèque, on verra si j'ai menti.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.<br /> -<i>Trim achève.</i></h2> - - -<p>Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit -senti un peu choqué, rompit la chaîne des -idées du caporal, en retirant ainsi brusquement -sa main de dessus son épaule.—</p> - -<p>Ou le caporal commença à soupçonner qu'il -avoit été sur les brisées du docteur, et qu'il -avoit parlé plutôt comme un chapelain que -comme un soldat.—</p> - -<p>Ou bien… ou bien… car dans de semblables -cas, avec un peu d'esprit et d'invention, -on pourroit aisément remplir dix pages -de suppositions.—Que les physiologistes ou -tous autres curieux déterminent, s'ils le peuvent, -quelle en fut la véritable cause;—il -n'en est pas moins certain que le caporal -reprit ainsi sa harangue:</p> - -<p>«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne -je me ris de la mort. Dieu me damne! -ajouta le caporal, en faisant craquer ses -doigts, mais avec un air que lui seul pouvoit -donner au sentiment,—un jour de bataille, -je ne m'en soucie non plus que de cela.—Pourvu -toutefois qu'elle ne me prenne pas en -traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut -tué en lavant son fusil.—Qu'est-ce en effet -que la mort? Une détente lâchée,—un pouce -ou deux de bayonnette dans le poumon ou -dans le cœur;—tout cela revient au même.</p> - -<p>»Regardez le long de la ligne,—à main -droite,—voyez:—le coup part,—Richard -tombe;—non, c'est Jacques:—eh bien, -s'il est mort, il ne souffre plus.—Mais qu'importe -lequel? Daigne-t-on s'en informer en -marchant à l'ennemi?—Que dis-je? dans la -chaleur de la poursuite, on ne sent pas même -le coup qui donne la mort.—La mort! il ne -s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court -dix fois plus de danger que celui qui va au-devant -d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, -ajouta le caporal, et je sais ce que c'est.—Dans -un champ de bataille, Obadiah, en -vérité, ce n'est rien.—Mais au logis, dit -Obadiah, elle a une laide mine.—Pour moi, -dit le cocher, je n'y pense jamais quand je -suis sur mon siége.—A mon avis, dit Suzanne, -c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.—Si -elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper, -il fallût me fourrer dans le plus chétif -havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le -ferois tout à l'heure; mais cela est dans la -nature.»</p> - -<p>«La nature est la nature, dit Jonathan.—Et -c'est ce qui fait, s'écria Suzanne, que -j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.—Elle -n'en reviendra jamais.—Moi, dit le -caporal, de toute la maison, c'est le capitaine -que je plains davantage.—Madame soulagera -sa douleur en pleurant, et monsieur à force -d'en parler.—Mais mon pauvre maître, il -gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai -soupirer dans son lit pendant un mois entier, -comme il fit pour le lieutenant le Fevre.—Si -j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige -trop, et qu'il devroit se faire une raison.—C'est -plus fort que moi, Trim, dira mon -maître. C'est un accident si triste; je ne saurois -l'ôter de là, dira-t-il en montrant son -cœur.—Mais monsieur cependant ne craint -pas la mort pour lui-même?—J'espère, Trim, -répondra-t-il vivement, que je ne crains rien -au monde que de faire le mal.—Eh bien! -ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j'aurois -soin du fils de le Fevre.—Et avec cette -pensée, comme avec une potion calmante, -monsieur s'endormira.»</p> - -<p>J'aime à entendre les histoires de Trim -sur le capitaine, dit Suzanne.—C'est bien le -gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur -naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.—«Oui, -sans doute, dit le caporal; et aussi -brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un -peloton.—Jamais le roi n'a eu un meilleur -officier, ni Dieu un meilleur serviteur.—Il -marcheroit sur la bouche d'un canon, quand -il verroit la mêche allumée, prête à mettre -le feu.—Eh bien, ôtez-le de-là, ce même -homme est doux comme un enfant, il ne -voudroit pas faire de mal à un poulet.»</p> - -<p>J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce -gentilhomme-là pour sept livres sterlings par -an, que tout autre pour huit.—«Grand -merci pour les vingt schelings, Jonathan.—Oui, -Jonathan, ajouta le caporal, en lui -secouant la main, c'est comme si tu avois mis -cet argent dans ma poche. Pour mon compte, -je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma -mort, et je lui dois bien cette marque d'attachement.—O -le bon maître! il est pour moi -comme un ami, comme un frère;—et si j'étois -sûr que mon pauvre frère Tom mourût, -ajouta le caporal en tirant son mouchoir,—quand -j'aurois dix mille livres sterlings, -je les laisserois au capitaine jusqu'au dernier -scheling.»</p> - -<p>Trim ne put retenir ses larmes en donnant -à son maître cette preuve testamentaire de -son affection.—Toute la cuisine fut émue.—Conte-nous -l'histoire du pauvre lieutenant, -dit Suzanne.—De tout mon cœur, dit le -caporal.</p> - -<p>Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et -le caporal Trim, formèrent un cercle autour -du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé -la porte de la <i>cuisine</i>, le caporal commença -en ces termes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br /> -<i>Je reviens à ma mère.</i></h2> - - -<p>Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié -ma mère autant que si je n'en avois jamais -eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et -m'eût déposé tout nu sur les bords du Nil!</p> - -<p>Ma foi, madame (c'est à la nature que je -parle)—si c'est vous qui m'avez façonné, il -n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché -de la peine que vous avez prise; mais vous -avez commis bien des gaucheries,—et par -devant et par derrière, et par dedans et par -dehors.</p> - -<p>Comment, Tristram! et cette disposition -d'esprit qui te porte à n'être étonné de rien!—A -la bonne heure; je vous la passe.—</p> - -<p>Et cette défiance modeste et habituelle de -ton propre jugement, qui fait que tu ne -t'échauffes jamais, au moins pour des sujets -qui n'en valent pas la peine!—Oh! pour -mon jugement, il m'a si souvent trompé, que -je serois un sot de me fier à lui.—</p> - -<p>Et cet amour, ce respect pour la vérité, -qui te conduiroit au bout du monde pour la -retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!—Oui, -j'aime la vérité; mais je hais encore plus -la dispute.—Et si cette vérité n'intéresse ni -la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner -lâchement, et souscrire aux opinions -les plus extravagantes, que d'entrer en lice -pour les attaquer.—</p> - -<p>D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;—et -il n'y a pas d'opinion si sacrée, que je -voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi -me suis-je de tout temps promis de ne jamais -m'enrôler dans aucune armée de martyrs, -soit que l'on en lève une nouvelle, soit que -l'on se contente de recruter l'ancienne.</p> - -<p>Mais il est temps que je retire ma mère de -l'attitude pénible où je l'ai laissée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.<br /> -<i>Itinéraire du Commerce.</i></h2> - - -<p>L'opinion de mon oncle Tobie, madame, -étoit, si vous vous en rappelez, que si le -préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les -bras de sa femme, il n'y avoit pas eu de -péché.—Ma mère n'en avoit entendu qu'un -seul mot, et ce mot l'avoit prise par la partie -la plus foible de son sexe… j'espère que -vous ne prenez pas le change.—Je veux dire, -la <i>curiosité</i>.—Elle arrangea à sa guise tout -le sujet de la conversation;—et une fois son -imagination préoccupée, vous pouvez croire -que mon père ne dit pas un mot qui ne fût -attribué par ma mère soit à elle, soit aux -affaires de sa famille.</p> - -<p>Et je vous prie, madame, où demeure la -femme qui n'en eût pas fait autant?</p> - -<p>Du genre de mort étrange de Cornélius, -mon père avoit fait une transition à la mort -de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie -un extrait de la harangue de ce philosophe -devant ses juges.—Elle étoit irrésistible, -non pas la harangue de Socrate, mais la -tentation que mon père avoit d'en parler.—Il -avoit lui-même écrit la vie de Socrate, l'année -qui précéda sa retraite du commerce.—Je -crains même que cette raison n'ait contribué -à le lui faire quitter plutôt; si bien que personne -n'étoit en état de pérorer sur ce sujet -avec autant de pompe, d'abondance et de -facilité que lui.</p> - -<p>Il se livra donc à toute son éloquence; -et s'adressant à mon oncle Tobie, comme -s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha -la trompette héroïque.—Pas une période -qui fût terminée par un mot plus court, -que <i>transmigration</i> ou <i>annihilation</i>.—Pas -une moindre pensée que celle d'<i>être</i> ou de -ne <i>pas être</i>.—Dans l'exorde, pas une idée -qui ne fût entièrement neuve.—Comparant -la mort à un sommeil long et tranquille,—sans -rêves, sans réveil.—Disant que <i>nous -et nos enfans étions nés pour mourir, mais -qu'aucun de nous n'étoit né pour être esclave</i>.—Non, -je me trompe, ceci est tiré -du discours d'Eléazar, tel qu'il est rapporté -par Joseph (<i>Histoire de la guerre des Juifs</i>). -Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée -des philosophes Indiens. Il est à présumer -qu'Alexandre le grand, dans son expédition -des Indes, au retour de la Perse qu'il avoit -soumise, s'empara de cette maxime, ainsi -qu'il fit de bien d'autres choses.—Ce fut lui -qui la rapporta en Grèce, sinon par lui-même, -(car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)—au -moins par ses lieutenans.—De -la Grèce elle arriva à Rome;—de Rome -elle passa en France, et de France en Angleterre.—Je -n'imagine pas quel autre chemin -elle pourroit avoir suivi par terre.</p> - -<p>Par eau, elle a pu facilement descendre -le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie -de Bengale,—et de-là dans la mer des Indes.—Suivant -ensuite la voie du commerce, -(comme on ne connoissoit pas alors le passage -par le Cap de Bonne-Espérance), elle -aura été portée avec d'autres drogues et épices -par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque, -ou même à Tor ou Suez, villes situées au -fond du golfe;—et de-là, par les caravanes, -à Coptos, qui n'en est distant que de trois -jours de marche;—de Coptos, le Nil l'aura -amenée droit à Alexandrie, où elle sera débarquée -précisément au pied du grand escalier -de la bibliothèque d'Alexandrie.—Et c'est -dans ce magasin qu'on aura été la chercher.</p> - -<p>Bonté du ciel!—combien les savans de -nos jours ont étendu le commerce!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br /> -<i>Méprise de ma mère.</i></h2> - - -<p>Mon père avoit une manière à-peu-près -semblable à celle de Job.—Je fais cette comparaison, -d'après la persuasion religieuse où -je suis qu'il a existé un très-saint et très-malheureux -personnage du nom de Job.—Mais -n'admirez-vous pas l'audace de ces -petits incrédules, qui se trouvant embarrassés -à fixer l'ère précise où ce grand homme a -vécu,—ne sachant, par exemple, s'il faut -le placer avant ou après les patriarches,—aiment -mieux, pour trancher toute difficulté, -décider qu'il n'a jamais existé? Est-ce là un -raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire -justement à autrui ce que nous ne voudrions -pas qui nous fût fait.—Mais je reviens à -la manière de mon père.</p> - -<p>Quand les choses tournoient mal pour lui, -et surtout dans le premier mouvement de -son impatience,—pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. -Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois -être mort.—C'étoit-là ses moindres -imprécations.—Mais quand sa peine devenoit -excessive, et qu'elle passoit toute mesure,—monsieur, -vous auriez cru entendre Socrate -lui-même.—Tout respiroit en lui le mépris -de la vie, et l'indifférence sur les moyens -d'en sortir.</p> - -<p>Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce -que je viens de dire, l'extrait du discours -de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. -Elle le prit à la lettre. Elle écoutoit avec -attention et recueillement, et auroit écouté -ainsi jusqu'au bout,—si mon père ne s'étoit -jeté, sans trop savoir pourquoi, dans cette -partie du plaidoyer, où le grand philosophe -récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; -mais sans se flatter que le tableau puisse -le sauver, ou faire impression sur ses juges.—«J'ai -des amis, s'écrioit mon père;—j'ai -des parens; j'ai trois malheureux enfans!»—</p> - -<p>«Comment donc! monsieur Shandy, dit -ma mère en ouvrant la porte, c'est un de -plus que je ne vous connoissois.»—</p> - -<p>«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon -père, en se levant et en quittant la chambre.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br /> -<i>Question chronologique.</i></h2> - - -<p>«Ce sont les enfans de Socrate, dit mon -oncle Tobie.—Bon! dit ma mère, n'y a-t-il -pas cent ans qu'il est mort?»—</p> - -<p>Mon oncle Tobie n'étoit pas chronologiste; -mais ne voulant pas admettre légérement une -époque de cette importance, il posa tranquillement -sa pipe sur la table, il se leva; -et prenant doucement ma mère par la main, -sans lui dire une parole, il sortit pour aller -trouver mon père, et le prier d'éclaircir ses -doutes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br /> -<i>Entr'actes.</i></h2> - - -<p>Si cet ouvrage étoit une farce, ce qu'à -Dieu ne plaise, à moins qu'on ne veuille -dire avec Rousseau:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce monde-ci n'est qu'un œuvre comique.</div> -</div> - -<p class="noindent">Si cet ouvrage, dis-je, étoit une farce, ce -seroit le cas de faire disparoître les acteurs -pour un moment, et de faire jouer les violons.</p> - -<p>Tous les regards, toutes les oreilles se -portent vers l'orchestre.—Chacun y déploie -ses talens.—On s'accorde, on n'est pas -d'accord.—On part, on va sans mesure.—Le -maître de musique frappe du pied,—marque -les temps.—Peu-à-peu les traîneurs -arrivent; et les petits défauts, comme les -petits agrémens de l'exécution totale, sont -couverts par le bruit du parterre.</p> - -<p>Le parterre!—descendons-y pour un moment, -je vous prie.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier Interlocuteur.</i> Que dites-vous de -ce dernier acte?</p> - -<p class="ugap"><i>Second Interlocuteur.</i> Pitoyable!</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous avez bien raison; on n'y -comprend rien.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Bon! est-ce que l'auteur s'est -compris lui-même?</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Aucun plan, aucune méthode.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Nulle connoissance de l'art dramatique.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Que dites-vous des caractères?</p> - -<p class="ugap"><i>Troisième Interlocuteur.</i> Pour moi, j'aimerois -assez celui de l'oncle.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Fi donc! un vieux fou! et puis si -bête!… j'aimerois mieux le père. -Au moins il est instruit, et il parle bien.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous moquez-vous? La plupart -du temps il ne sait ce qu'il dit. Quant au -caporal…</p> - -<p class="ugap"><i>Second et Troisième.</i> Oh! nous vous l'abandonnons.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Eh bien! je l'abandonne aussi.</p> - -<p class="ugap"><i>Troisième.</i> Que pensez-vous de la mère?</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Ma foi! c'est une femme de bon -sens, et celle qui dit le moins de sottises.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Oui, parce que c'est elle qui -parle le moins.</p> - -<p class="ugap"><i>Troisième.</i> Pas mal trouvé! eh bien! je -m'en tiens à madame Shandy.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Et moi aussi.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Et moi aussi.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Sifflons les autres à mesure qu'ils -paroîtront.</p> - -<p class="ugap"><i>Second et Troisième.</i> De tout mon cœur.</p> - -<p class="ugap">Et bien, messieurs, il faut vous en donner -le plaisir: les voilà qui reviennent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br /> -<i>Avis aux Ecrivains.</i></h2> - - -<p>Après que l'ordre eut été un peu rétabli -dans la famille, et que Suzanne eut été mise -en possession de sa robe de satin vert,—la -première chose qui vint à l'esprit de mon -père, fut de prendre la plume, à l'exemple -de Xénophon, et de composer une <i>Tristrapédie</i>, -ou système d'éducation pour moi.—Il -s'agissoit de rassembler toutes ses idées -éparses, ses connoissances, ses principes, -et d'en faire un corps d'instruction qui pût -embrasser toutes les différentes époques de -mon enfance.</p> - -<p>J'étois le dernier rejeton de mon père.—Il -avoit, à son compte, perdu mon frère -Robert en entier, et moi aux trois quarts;—c'est-à-dire, -qu'il avoit été malheureux à -mon égard dans les trois choses les plus essentielles.—Conception -interrompue par une -sotte question de ma mère,—nez coupé par -la mal-adresse du docteur Slop,—nom de -baptême tronqué par l'imbécillité de Suzanne.—Il -ne restoit à mon père d'autre ressource -que celle de mon éducation;—aussi -s'y adonna-t-il avec autant de zèle que mon -oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine -des projectiles; mais il y avoit entre eux -une grande différence.—Mon oncle Tobie -avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon -père n'avoit pas de maître; il tiroit tout de -son propre fonds;—ou, s'il empruntoit -quelque chose des autres, il se donnoit tant -de peine pour le tourner et le retourner, -jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, -que c'étoit presque le même embarras pour -lui.</p> - -<p>Mon père y travailla pendant trois ans et -plus; et, au bout de ce temps, il étoit à -peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.—Comme -tous les écrivains, il rencontra des -difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il pourroit -rassembler et faire relier tout ce qu'il -avoit à dire dans un seul volume, assez petit -pour être pendu au trousseau de ma mère -parmi ses clefs:—la matière s'étendoit, -grossissoit sous sa main… Qu'aucun homme -ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais -écrire un <i>in</i>-12.</p> - -<p>Mon père cependant s'y livra tout entier, -et avec un zèle infatigable;—composant, -méditant, travaillant chaque ligne et chaque -mot avec autant de précaution et de circonspection -(quoique non pas peut-être par un -principe si religieux) que Jean de la Casa, cet -archevêque de Bénévent, qui passa quarante -ans de sa vie à composer sa <i>Galathée</i>, laquelle -Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas -la moitié de volume et d'épaisseur du Messager -boiteux.—</p> - -<p>A moins d'être comme moi dans le secret, -on ne devineroit jamais comment ce saint -homme put y employer tant de temps;—hors -qu'il n'en passât la plus grande partie -à peigner ses moustaches, ou à jouer à la -<i>prime</i> avec son chapelain.—Mais je veux -le dire à la face de l'univers, je veux expliquer -la méthode de Jean de la Casa;—ne fût-ce -que pour l'encouragement du petit nombre -d'auteurs, qui écrivent pour la gloire plus -que pour l'argent.</p> - -<p>J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, -(dont j'honore et respecte infiniment la mémoire -au dépit de sa Galathée), n'eût été -qu'un clerc obscur, d'un génie étroit, d'un -esprit lourd, qu'un homme médiocre enfin,—lui -et sa Galathée auroient pu rouler ensemble -pendant neuf cents soixante-cinq ans, -ce qui, je crois, est l'âge que vécut Mathusalem,—je -n'aurois pas pris la peine de relever -ce phénomène.</p> - -<p>Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit -rien moins qu'un homme médiocre. Il avoit -un génie facile, un esprit élégant, une imagination -riche.—Mais avec tous ces grands -avantages qu'il avoit reçus de la nature, et -qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée, -croiriez-vous, monsieur, que le jour -le plus long de l'été lui suffisoit à peine pour -en écrire une ligne et demie.—Oh! dites-vous, -c'est abuser de la patience des gens.</p> - -<p>Non, monsieur, voici le fait.</p> - -<p>Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit -mis dans la tête que les premières idées -de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non -pas pour son amusement particulier, mais -avec le projet de donner son ouvrage au -public, étoient toujours une suggestion du -diable.—C'étoit-là le sort des écrivains ordinaires. -Mais quand cet écrivain se trouvoit -être un personnage important, un homme -revêtu d'un caractère vénérable, soit dans -l'église, soit dans l'état,—«alors, disoit l'archevêque -de Bénévent, du moment qu'il prend -la plume, tous les diables de l'enfer sortent -de leurs cachots pour venir le tenter;—ils -tiennent leurs assises autour de lui;—il n'a -plus une pensée dont il puisse être assuré: -elles sont toutes l'ouvrage du démon.—Elles -ont beau lui paroître bonnes, excellentes -même, il n'importe.—Quelque forme qu'elles -prennent, c'est toujours quelque suggestion -diabolique, contre laquelle il doit se tenir -en garde.—Oui, s'écrioit l'archevêque, la -vie d'un auteur, quoiqu'il se persuade peut-être -le contraire, doit se passer à combattre -plus qu'à écrire; et son noviciat est le même -que celui d'un guerrier.—La mesure de leur -résistance est, pour l'un comme pour l'autre, -la mesure de leur talent.»</p> - -<p>Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa -transportoit mon père; et s'il avoit pu l'accorder -entièrement avec sa croyance, je ne -doute point qu'il n'eût donné de grand cœur -les dix meilleurs arpens de son domaine de -Shandy pour en avoir été l'inventeur.—J'expliquerai -quelque jour, en parlant des opinions -religieuses de mon père, jusqu'à quel -point il croyoit au diable.—Pour le moment, -il suffit de dire que, n'ayant pas cet honneur-là, -dans le sens littéral de la doctrine reçue, -il se contentoit d'en prendre l'allégorie.—Il -disoit souvent, surtout lorsque sa plume étoit -un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de -sens, de vérité et de connoissance cachées -dans la parabole de Jean de la Casa, que dans -aucune des fictions poëtiques, ou des annales -mystérieuses de l'antiquité.</p> - -<p>«Le diable, disoit-il, n'est autre chose -que le préjugé: la quantité de préjugés que -nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, -frère Tobie, les diables qui rodent autour -de nous, qui président à nos veilles; et si -un écrivain s'abandonne lâchement à leur -impulsion, que sortira-t-il de sa plume?—Rien, -s'écrioit-il, en jetant la sienne avec -colère,—rien que le résultat trivial du caquet -des nourrices, et des absurdités de toutes -les bonnes femmes (je dis des deux sexes), -dont le royaume est peuplé.»</p> - -<p>Je n'entreprendrai pas de donner une -meilleure raison de la lenteur avec laquelle -mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà -dit qu'après trois ans et plus d'un travail opiniâtre, -il en étoit à peine à la moitié.—Ce -qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant -tout ce temps, je fus négligé, et entièrement -abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas -un moindre inconvénient, c'est que la première -partie de l'ouvrage, qui étoit la plus -soignée, et à laquelle mon père avoit pris le -plus de peine, devenoit absolument perdue -pour moi.—Chaque jour, chaque heure en -rendoit une ou deux pages inutiles.</p> - -<p>Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil -de l'humaine sagesse, que la Providence permit -qu'un des plus sages d'entre les hommes -s'abusât ainsi lui-même, et manquât son but -en le poursuivant trop vivement.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement -ses actes de <i>résistance</i>; ou, pour parler -autrement, il avança si lentement dans -son ouvrage, et je me mis à vivre et à croître -si vîte, que je l'aurois laissé tout-à-fait derrière -moi, et que son instruction eût été perdue -pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, -sans un petit accident, que je ne veux -pas cacher un seul moment au lecteur, si -je peux trouver le moyen de le raconter avec -décence.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br /> -<i>Patatras.</i></h2> - - -<p>Ce n'étoit rien.—Je ne perdis pas deux -gouttes de sang.—Ce que je souffris par -accident, mille le souffrent par choix.—Cela -ne méritoit pas d'appeler un chirurgien, eût-il -demeuré tout proche.—Le docteur Slop en -fit dix fois plus de bruit que la chose n'en -valoit la peine.—</p> - -<p>Quelques hommes se sont fait un nom par -l'art de suspendre de grands poids avec de -petits fils de métal; et moi, Tristram Shandy, -je paie encore aujourd'hui (10 août mil sept -cent soixante-un), ma part de leur réputation.</p> - -<p>Oh! il y auroit de quoi faire damner un -saint, de voir l'enchaînement de tout ce qui -arrive en ce monde!—La servante avoit oublié -de mettre un pot de chambre sous le lit.—Ne -pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant -le châssis de la fenêtre d'une main, -et m'amenant tout près de la banquette avec -l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer -pour une fois de vous en passer?</p> - -<p>J'avois alors cinq ans.—Suzanne ne fit pas -réflexion que de père en fils nous portions -un nez ridiculement raccourci; témoin mon -bisayeul.—Pan,—le châssis retomba sur nous -comme un éclair.—Tout est perdu! s'écria -Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'à -me sauver.</p> - -<p>Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la -maison de mon oncle Tobie lui parut un -asile plus assuré.—Suzanne y vola.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br /> -<i>Complices découverts.</i></h2> - - -<p>Le caporal pâlit d'effroi quand Suzanne -lui raconta l'accident de la fenêtre, avec -toutes les circonstances de ce meurtre (car -c'est ainsi qu'elle l'appelloit). Comme dans -les affaires de cette nature, ce sont souvent -les complices qui sont tout, la conscience -de Trim l'avertit qu'il étoit aussi coupable -que Suzanne;—et, suivant ce principe, mon -oncle Tobie avoit autant de part au meurtre -que chacun d'eux.—Ainsi la raison ni l'instinct, -ensemble ou séparés, ne pouvoient -avoir guidé les pas de Suzanne vers un asile -plus propice.</p> - -<p>Je pourrois laisser cette énigme à deviner -au lecteur; mais pour former seulement une -hypothèse un peu vraisemblable, il faudroit -qu'il se cassât la tête pendant trois semaines; -à moins qu'il ne fût doué d'une sagacité que -lecteur n'a jamais eue.—Je ne veux pas le -mettre à cette épreuve, ou plutôt à cette -torture; et comme l'affaire me regarde seul, -c'est à moi seul de l'expliquer.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br /> -<i>A qui la faute?</i></h2> - - -<p>«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit -un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur -l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter -leurs ouvrages,—que nous n'ayons pas deux -pièces de campagne à monter dans la gorge -de cette nouvelle redoute?—elles assureroient -toute la longueur des lignes, et rendroient -de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.—Ne -pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre -une couple?—</p> - -<p>»—Monsieur les aura, répliqua Trim, -avant qu'il soit demain.»—</p> - -<p>C'étoit la joie du cœur de Trim, (et jamais -sa fertile tête ne manqua d'expédiens pour -y parvenir);—c'étoit, dis-je, la joie de son -cœur, de satisfaire les moindres fantaisies -de mon oncle Tobie, et celles surtout qui -étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes. -Eût-ce été son dernier écu, Trim -en auroit fait joyeusement le sacrifice pour -prévenir un seul désir de son maître. Déjà -en rognant le bout des tuyaux de mon oncle -Tobie,—hachant et ciselant les bords de ses -gouttières de plomb,—fondant son plat à barbe -d'étain, montant enfin, comme Louis XIV, -jusques sur les clochers, pour épargner le -trésor public,—déjà, dis-je, cette même -campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles -batteries de canon, sans compter deux -demi-coulevrines.—Mais mon oncle Tobie -demande encore deux pièces de campagne -pour la redoute. Trim a promis de les fournir; -que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles -épuisées?</p> - -<p>Non, il prendra les deux contre-poids de -plomb, qui suspendent et soutiennent le châssis -de la fenêtre de la chambre de la nourrice; -et comme, les contre-poids étant ôtés, -les poulies ne servent plus à rien, il s'en -emparera aussi, et il en fabriquera une paire -de roues pour un de ses affûts.</p> - -<p>Il y avoit long-temps que le caporal avoit -démantelé toutes les fenêtres de la maison -de mon oncle Tobie pour le même objet, -mais non pas toujours dans le même ordre; -car quelquefois il avoit eu besoin des poulies -et non du plomb:—alors il commençoit -par les poulies. Celles-ci ôtées, le plomb -devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et -de fondu.</p> - -<p>On pourroit tirer de-là une belle et grande -morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est -assez de dire que, de quelque façon que la -démolition commençât, elle étoit également -fatale à la fenêtre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br /> -<i>Procédé généreux.</i></h2> - - -<p>En fabriquant son artillerie, le caporal -s'étoit bien gardé de confier son secret à -personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer -d'affaire sans se compromettre, et de laisser -supporter à Suzanne, comme elle pourroit, -tout le poids de la chûte de ce maudit châssis. -Mais le vrai courage est trop au-dessus de -cette lâche politique.—Le caporal, soit -comme général, soit comme contrôleur d'artillerie, -étoit la véritable origine du mal; il -pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne -seroit arrivé, du moins de la façon de Suzanne.—Comment -vous seriez-vous conduit, -monsieur l'abbé?—Le caporal se décida sur-le-champ, -non pas à se mettre à l'abri derrière -Suzanne, mais à lui en servir lui-même; -et avec résolution dans l'ame, il marcha -droit au sallon, pour exposer toute cette -manœuvre devant mon oncle Tobie.</p> - -<p>Mon oncle Tobie venoit précisément de -raconter à Yorick les détails de la bataille -de Steinkerque, et de l'étrange conduite du -comte de Solme, qui fit faire halte à l'infanterie, -et fit marcher la cavalerie dans un -terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit -directement contraire à l'ordre du roi, et fut -cause de la perte de cette journée.</p> - -<p>Il y a quelques familles où tous les incidens -se trouvent liés entr'eux si naturellement, que -leur enchaînement va presque au-delà de -l'invention d'un écrivain dramatique.—Je ne -parle pas des dramatiques modernes.</p> - -<p>Trim posa son premier doigt à plat sur la -table, puis en le frappant à angle droit avec -le tranchant de son autre main, il trouva -moyen de raconter mon histoire, de manière -que les prêtres et les vierges auroient pu -l'écouter sans rougir.—Après quoi le dialogue -continua comme il suit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br /> -<i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></h2> - - -<p>«J'aimerois mieux passer dix fois par les -baguettes, s'écria le caporal en finissant l'histoire -de Suzanne, que de souffrir qu'il lui -fût fait aucun mal. Avec la permission de -monsieur, c'est ma faute, et nullement la -sienne».</p> - -<p>«Caporal Trim, répondit mon oncle Tobie, -en prenant son chapeau sur la table et le -posant sur sa tête,—si on peut appeler -faute ce que la nécessité du service exige, -je suis le seul à blâmer.—Vous avez dû -obéir à vos ordres.»—</p> - -<p>«—Si le comte de Solme, mon pauvre -Trim, eût obéi aux siens à la bataille de -Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu -le caporal, qui avoit été houspillé par un -dragon dans la retraite)—il t'auroit sauvé.—Sauvé! -s'écria Trim, interrompant Yorick; -il auroit, ne vous en déplaise, sauvé cinq -bataillons entiers.—Ces pauvres régimens de -Cut, continua le caporal, en posant le premier -doigt de sa main droite sur le pouce de -sa main gauche, et les comptant sur chacun -de ses doigts,—ces pauvres régimens de Cut,—Mackay,—Augus,—Graham,—et -Leven, -furent entièrement taillés en pièces.—Et les -gardes angloises l'eussent été de même, sans -quelques régimens de la droite qui marchèrent -courageusement à leur secours, et reçurent -à bout portant le feu de l'ennemi, -avant de tirer un seul coup de fusil.—J'espère, -ajouta Trim, qu'ils iront au ciel pour -cette seule action.—Trim a raison, dit mon -oncle Tobie, il a parfaitement raison.»</p> - -<p>«Que signifioit, continua le caporal, de -faire marcher la cavalerie dans un terrein -si étroit, et où les François étoient couverts, -comme ils le sont toujours, d'une multitude -de haies, de broussailles, de fossés, et d'arbres -renversés çà et là?—Si le comte de -Solme nous eût envoyés, nous autres gens -de pied,—nous aurions tiraillé avec eux, -et nous leur aurions tenu tête.—Il n'y avoit -rien à faire pour la cavalerie. Aussi, continua -le caporal, le comte de Solme, pour sa peine, -eut son infanterie mise en déroute à Landen, -la campagne d'après.—C'est-là, dit mon -oncle Tobie, que le pauvre Trim reçut sa -blessure.</p> - -<p>»Sauf le respect de monsieur, c'est au -comte de Solme que j'en ai toute l'obligation.—Si -nous les avions étrillés d'importance à -Steinkerque, ils ne nous auroient pas battus -à Landen.»</p> - -<p>«Cela est très-possible, dit mon oncle Tobie, -quoique les François eussent à Landen l'avantage -d'un bois.—Or, si vous laissez à ces -gens-là le temps de se retrancher, il est certain -qu'ils vous accableront de leur feu. Il n'y a -d'autre moyen que de marcher à eux, recevoir -leur décharge, et tomber dessus la bayonnette -au bout du fusil.—Pêle-mêle, ajouta -Trim.—Hommes et chevaux, dit mon oncle -Tobie.—Tête baissée et la pointe en avant, -dit le caporal.—D'estoc et de taille, dit mon -oncle Tobie.—Sang et mort, bataille enragée, -s'écria le caporal.—Point de quartier.—Tue, -tue, tue! s'écria mon oncle Tobie.»—</p> - -<p>Yorick rangea un peu sa chaise de côté, -pour s'éloigner de la mêlée; et après une -pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant -la voix de deux ou trois tons, reprit son -discours comme vous allez voir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br /> -<i>Il s'échauffe de plus en plus.</i></h2> - - -<p>«Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie, -s'adressant à Yorick,—fut si terriblement -irrité contre le comte de Solme, de ce qu'il -avoit désobéi à ses ordres, qu'il lui défendit -de paroître devant lui, et qu'il ne consentit -à le voir que plusieurs mois après.»</p> - -<p>«J'ai bien peur, répondit Yorick, que -monsieur Shandy ne soit aussi irrité contre -le caporal, que le roi Guillaume le fut contre -le pauvre comte. Mais, continua-t-il, il seroit -bien dur pour le caporal, dont la conduite -a été si diamétralement opposée à celle du -comte de Solme, de n'obtenir pour récompense -que la même disgrâce.—Ces exemples-là -ne sont que trop fréquens dans le monde.»—</p> - -<p>«J'aimerois mieux, s'écria mon oncle Tobie -en se levant, j'aimerois mieux faire jouer la -mine, faire sauter mes fortifications, mon -château, et m'ensevelir avec le caporal sous -leurs ruines, que d'être témoin d'une telle -indignité.»—Le caporal fit à son maître une -demi-révérence;—mais si affectueuse et si -reconnoissante, qu'une révérence entière en -auroit moins dit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br /> -<i>Il part, il arrive.</i></h2> - - -<p>«Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie, -vous et moi nous ouvrirons la marche de -front;—vous, caporal, vous suivrez à quelques -pas derrière nous, et vous serez la -seconde ligne.—Et avec la permission de -monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrière-garde.»</p> - -<p>C'étoit une excellente disposition.—Et -dans cet ordre, sans tambour battant, ni -enseignes déployés, ils marchèrent lentement -de la maison de mon oncle Tobie au château -de Shandy.—</p> - -<p>«Encore, monsieur Yorick, dit Trim, -comme ils entroient dans la cour, si au lieu -du contre-poids de la fenêtre, j'avois un peu -rogné le coq de votre église, comme j'en -avois eu l'idée!—Ne serez-vous jamais las -de rogner?» répondit Yorick.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br /> -<i>Chacun a sa marotte.</i></h2> - - -<p>En vain j'ai fait de mon père vingt portraits -différens.—En vain je l'ai représenté sous -toutes sortes de formes et d'attitudes.—Vous -n'êtes pas encore, monsieur, et vous ne serez -jamais en état de prévoir ce que mon père -pourra penser, dire ou faire, à chaque nouvelle -circonstance.—Il y avoit en lui tant -de bizarrerie; sa manière étoit si imprévue, -si peu calculée, qu'il venoit toujours à bout -de confondre vos plus sages combinaisons.</p> - -<p>A dire vrai, le sentier qu'il suivoit étoit si -éloigné du chemin battu, qu'il ne voyoit rien -comme les autres hommes.—Tout s'offroit -à lui sous une forme et sous une face nouvelle.—Les -objets n'étoient plus les mêmes.—En -un mot, il les considéroit différemment.</p> - -<p>C'est ce qui fait que ma chère Jenny et moi -(aussi-bien que tant d'autres qui ont été -avant nous, et que tant d'autres qui seront -après) avons sans cesse des disputes interminables -sur rien.—Elle regarde une chose -par un côté; je la regarde par un autre; et -nous ne pouvons jamais nous entendre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br /> -<i>Digression sans digression.</i></h2> - - -<p>C'est une affaire réglée, et je n'en fais -mention que par égard pour certain membre -que je connois à la chambre des pairs, lequel -porte aussi loin qu'il se puisse le talent de -s'embrouiller, même en dissertant sur le fait -le plus simple.—</p> - -<p>—Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet -que l'on traite, on peut faire telles excursions -que l'on veut, à droite ou à gauche, cela ne -sauroit proprement s'appeler une digression.</p> - -<p>Ceci étant bien convenu, je prends moi-même -la liberté de revenir un peu sur mes -pas.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br /> -<i>On y court.</i></h2> - - -<p>Cinquante mille diables aspergés d'eau -bénite (je ne dis pas les diables de l'archevêque -de Bénévent, mais ceux de Rabelais), -n'auroient pas fait un cri si diabolique que -je fis à la chute de la fenêtre.—Ce cri fit -accourir ma mère chez la nourrice; et Suzanne -n'eut que le temps tout juste de s'échapper -par l'escalier de derrière, tandis que -ma mère montoit l'autre.</p> - -<p>Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir -raconter mon histoire, et assez jeune, -j'espère, pour la raconter sans malice,—cependant -Suzanne, en traversant la cuisine, -l'avoit dite en abrégé à la cuisinière, de crainte -d'accident. La cuisinière l'avoit rendue à -Jonathan, avec un commentaire, et Jonathan -à Obadiah;—de sorte qu'après que mon -père eût sonné une demi-douzaine de fois -pour savoir ce qui étoit arrivé, Obadiah fut -en état de lui en rendre un compte exact, et -de lui dire tout ce qui s'étoit passé.—Ma -foi! j'y pensois, dit mon père, en retroussant -sa robe de chambre, et il monta l'escalier.</p> - -<p>De ce <i>j'y pensois</i> de mon père, on voudroit -peut-être inférer (quoiqu'à dire vrai je ne -sache pas trop pourquoi), que mon père en -ce moment venoit d'écrire ce chapitre remarquable -de la Tristrapédie, lequel est pour -moi le plus original et le plus amusant de -tout le livre;—je veux dire, le chapitre sur -les fenêtres à coulisse, avec une diatribe -mordante sur la négligence des femmes de -chambre.—Mais j'ai deux raisons pour penser -autrement.</p> - -<p>La première, c'est que si mon père s'en -fût occupé avant l'accident, il n'eût pas manqué -de faire clouer et condamner la fenêtre. -Cette opération, vu la difficulté avec laquelle -on a vu qu'il composoit son livre, lui auroit -pris dix fois moins de temps que le chapitre -qu'il auroit fallu écrire.—Je pense que ce -petit argument paroîtra convainquant, et qu'il -éloignera même l'idée que mon père ait jamais -de sa vie songé à écrire un chapitre -sur les fenêtres à coulisse et sur les pots de -chambre.—Mais pour prévenir toute objection, -voici la seconde raison que j'ai promise -au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre -à son jugement.—</p> - -<p>—C'est que, pour compléter la Tristrapédie -à qui ce chapitre manquoit, je l'ai écrit -moi-même.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br /> -<i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></h2> - - -<p>Mon père mit ses lunettes; il regarda,—il -ôta ses lunettes,—les mit dans leur étui, -le tout en moins d'une minute bien comptée; -et, sans ouvrir la bouche, il se retourna, -et descendit précipitamment l'escalier.</p> - -<p>Ma mère s'imagina qu'il alloit chercher de -la charpie et du basilicum; mais le voyant -revenir avec une couple d'<i>in-folio</i> sous le -bras, suivi d'Obadiah qui portoit un grand -pupitre,—elle ne douta point que ce ne fût -un traité de botanique; et elle tira une chaise -à côté du lit, pour qu'il pût consulter le cas -à son aise.—</p> - -<p>—Si l'opération est bien faite, dit mon -père en reprenant la section: <i lang="la" xml:lang="la">De sede vel -subjecto circumcisionis</i>;—car ces gros livres -qu'il avoit montés dans le dessein de les examiner -et de les confronter ensemble, n'étoient -autres que Spencer, <i lang="la" xml:lang="la">de legibus Hebræorum -ritualibus</i>, et Maimonides.</p> - -<p>Si l'opération est bien faite, dit-il…—Dites-nous -seulement, cria ma mère, quel est le -meilleur vulnéraire?—Ma foi! dit mon père, -c'est l'affaire du docteur Slop; envoyez-le -chercher si vous voulez.</p> - -<p>Ma mère descendit, et mon père continua -à lire la section:—… bien—… -fort bien… très-bien, dit mon père.—… -à merveille—… Mais -puisque cette méthode est si utile, tout est -le mieux du monde.—Et ainsi, sans s'arrêter -à discuter si les Juifs avoient pris cet -usage des Egyptiens, ou les Egyptiens des -Juifs, mon père se leva; puis se frottant le -front deux ou trois fois avec la paume de -sa main (comme nous avons coutume de faire -pour effacer les vestiges du chagrin, quand le -mal qui nous arrive se trouve moindre que -nous ne l'avions prévu), il ferma le livre, -et descendit l'escalier.</p> - -<p>«Eh quoi! dit-il, (en prononçant le nom -d'un peuple, à chaque marche sur laquelle -il posoit le pied), si les Egyptiens,—les -Syriens,—les Phéniciens,—les Arabes,—les -Cappadociens;—si les habitans de la Colchide,—si -les Troglodites,—ont eu cette -coutume;—si Solon et Pythagore s'y sont -soumis,—qu'est-ce que Tristram, et qui -suis-je moi-même, pour m'en affliger ou m'en -plaindre un seul moment?»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br /> -<i>On s'y perd.</i></h2> - - -<p>«Cher Yorick, dit mon père en souriant,—(Yorick -avoit rompu la ligne, et le peu -de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler, -il étoit entré le premier) cher Yorick, -dit mon père, il me semble que notre Tristram -accomplit bien durement tous ses rites -religieux.—Jamais il n'y eut fils de Juif, de -chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une -manière aussi oblique et aussi maussade.»—</p> - -<p>«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a -point de danger.—Il faut, continua mon -père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange -dans quelque recoin de l'écliptique, -au moment de sa formation.—Sur ce point, -dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour -juge.—Ce sont les astrologues, dit mon père, -qu'il faudroit consulter. Mais certainement -les aspects des planètes qui auroient dû être -favorables, ne se sont pas rencontrés comme -ils devoient; l'opposition de leur ascendance -a manqué,—ou les génies qui président à -la naissance étoient occupés ailleurs.—Enfin -il est sûr que quelque chose a été de travers, -soit au-dessus, soit au-dessous de nous.»—</p> - -<p>«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.»</p> - -<p>«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il -du danger pour l'enfant?—Les Troglodites -disent que non, répliqua mon père.—Et les -théologiens…—Dans quel chapitre, demanda -Yorick?»—</p> - -<p>«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.—Mais -ils nous disent, frère Tobie, que -cette méthode est très-bonne.—Pourvu, dit -Yorick, que vous fassiez voyager votre fils en -Egypte.—Je l'espère bien, dit mon père.»—</p> - -<p>«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est -de l'arabe pour moi.—Il le seroit pour bien -d'autres, dit Yorick.»—</p> - -<p>«Ilus, continua mon père, fit circoncire -un matin toute son armée.—Sans cour martiale! -sans conseil de guerre! s'écria mon -oncle Tobie.—Je sais, continua mon père, -en s'adressant à Yorick, et sans faire attention -à la remarque de mon oncle Tobie,—je -sais que les savans ne sont pas d'accord -sur Ilus.—Les uns le prennent pour Saturne, -d'autres pour l'Être suprême; quelques-uns -même veulent que ce fut simplement un général -de Pharao-néco.—Fût-ce Pharao-néco -lui-même, dit mon oncle Tobie, je ne sais -par quel article du code militaire il pourroit -se justifier.»—</p> - -<p>«Les controversistes, poursuivit mon père, -assignent vingt-deux raisons en faveur de la -circoncision.—A la vérité, d'autres qui ont -soutenu l'avis opposé, ont montré combien -la plupart de ces raisons étoient foibles.—Mais -nos meilleurs théologiens polémiques.»…—</p> - -<p>«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il -n'y en eût pas un dans le royaume, les subtilités -de l'école ne servent qu'à embrouiller -l'esprit; et une once de théologie-pratique -vaut mieux que tout l'ergotage des théologiens -polémiques.—Ne puis-je savoir, demanda -mon oncle Tobie à Yorick, ce que c'est -qu'un théologien polémique?—Ma foi! capitaine -Shandy, répondit Yorick, c'est une -espèce de charlatan qui ne vaut guère mieux -que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai -dans ma poche le récit d'un combat singulier -entre Gymnast et le capitaine Tripet, où l'on -en trouve la meilleure définition que j'aie -jamais vue.—Je voudrois entendre ce récit, -reprit vivement mon oncle Tobie.—Tout à -l'heure, si vous voulez, dit Yorick.—Mais -le caporal m'attend à la porte, continua mon -oncle Tobie; et comme je suis sûr que la -relation d'un combat rendra le pauvre garçon -plus joyeux que son souper,—de grâce, -frère, permettez-lui d'entrer.—De tout mon -cœur, dit mon père.»</p> - -<p>Trim entra droit et heureux comme un -empereur; et quand il eut fermé la porte, -Yorick tira son livre de la poche droite de -son habit, commença sa lecture, et l'acheva -sans être interrompu.—Tout le monde dormit -dès la dixième ligne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.<br /> -<i>La Tristrapédie.</i></h2> - - -<p>«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, -dit mon père quand il fut réveillé, c'est de -ne rien avancer sans preuve;—autrement, -et s'il se livre à tous les écarts de son imagination, -son ouvrage ne sera qu'un amas -bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont -l'assemblage sera monstrueux.</p> - -<p>»Mais dans ma Tristrapédie!—je pose en -fait que je n'ai pas avancé un seul mot qui -ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une -proposition d'Euclide.—Va, Trim, va me -chercher ce livre sur mon bureau.—J'ai -souvent eu le projet, continua mon père, -de le lire, tant à vous, Yorick, qu'à mon -frère Tobie; et je crains même d'avoir -manqué à l'amitié en différant aussi long-temps. -Mais si vous le voulez, nous en lirons -un ou deux chapitres aujourd'hui, autant -demain, et ainsi de suite, jusqu'à ce -que nous l'ayons achevé».—Mon oncle Tobie -qui étoit la complaisance même, et Yorick -qui étoit sans fiel, approuvèrent par une -inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût -pas compris dans le compliment, mit la -main sur sa poitrine, et salua comme les -autres.</p> - -<p>La compagnie sourit.—Ce garçon, dit -Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.—Le -pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a -été si fort occupé tout le jour au boulingrin;—et -moi-même… Je ne sais comment -cela s'est fait; mais je suis bien sûr que cela -ne nous arrivera plus.—En même-temps -mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick -rapprocha sa chaise de la table,—Trim -moucha la chandelle,—mon père ranima -le feu, prit le livre, toussa deux fois, et -commença.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.<br /> -<i>Origine des fortifications.</i></h2> - - -<p>«Les trente premières pages, dit mon père -en retournant les feuillets, sont un peu -abstraites; et comme elles ne sont pas intimement -liées au sujet, nous les passerons -pour le moment.—C'est une introduction -servant de préface, continua mon père, ou -une préface servant d'introduction,—(car -je n'ai pas encore déterminé le nom que je -lui donnerai) sur le gouvernement civil et -politique;—et comme on en trouve l'origine -dans la première association du mâle et -de la femelle, je m'y suis trouvé insensiblement -amené.—Cela étoit naturel, dit -Yorick.</p> - -<p>»Il me suffit, dit mon père, que l'origine -de la société soit (comme nous le dit Politien) -proprement <i>conjugale</i>, c'est-à-dire, -consistant uniquement dans la réunion d'un -homme et d'une femme,—auxquels Hésiode -ajoute un esclave. Mais comme il est à croire -que dans ces premiers commencemens il -n'existoit pas encore d'esclaves, le premier -principe de toute société se trouve réduit à -un homme, une femme, et un taureau.</p> - -<p>«Il me semble que c'est un bœuf, dit -Yorick, citant le passage (οἶκον -μὲν πρώτιστα -γυναῖκά τε -βοῦν τ' ἀροτῆρα)—Un -taureau eût été -trop farouche, trop indocile.—Il y a encore -une meilleure raison, dit mon père, en trempant -sa plume dans l'encrier; c'est que le -bœuf étant le plus patient des animaux, et -le plus propre à labourer la terre, d'où -l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit -à-la-fois l'instrument et l'emblême le plus -convenable, que le créateur pût associer au -couple nouvellement joint.»—</p> - -<p>«—Mais voici, dit mon oncle Tobie, une -raison en faveur du bœuf, plus forte que -toutes les autres.—(Mon père ne put prendre -sur lui de retirer sa plume du cornet, avant -d'avoir entendu la raison de mon oncle -Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon -oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et -qu'il fut question de les renfermer, alors les -hommes eurent recours aux palissades, aux -murs, aux fossés; et ce fut-là l'origine des -fortifications.—Bien!—bien! cher Tobie, -s'écria mon père».—Il effaça le mot <i>taureau</i>, -et mit <i>bœuf</i> à sa place.</p> - -<p>Mon père fit signe à Trim de moucher la -chandelle, et résuma ainsi son discours.</p> - -<p>«Ce qui m'a amené à cette dissertation, -poursuivit-il négligemment, et fermant à -moitié son livre, c'est que je voulois montrer -l'origine de cette relation que la nature a -mise entre le père et son enfant; aussi-bien -que le principe du droit et de la jurisdiction -que le premier acquiert sur l'autre: par le -mariage,—par l'adoption,—par la légitimation,—enfin -par la procréation.</p> - -<p>»—Je considère chaque moyen à son -rang».—</p> - -<p>«Il en est un, répliqua Yorick, qui ne -me semble pas d'un grand poids.—C'est -du dernier que je parle; et en effet, si les -soins du père se bornent à la procréation, -je ne vois pas quels si grands droits il acquiert -sur son enfant, ni quels si grands devoirs -celui-ci contracte envers lui.—Quels devoirs! -s'écria mon père, ceux de la créature -à l'égard du créateur;—ceux de l'homme -à l'égard de Dieu.</p> - -<p>»—J'avoue, continua-t-il, qu'à ce compte -l'enfant n'est pas autant sous la puissance -et la jurisdiction de la mère.—Il me semble -pourtant, dit Yorick, que les droits de la -mère sont les mêmes.—Elle est elle-même -sous l'autorité, dit mon père; et d'ailleurs, -ajouta-t-il, en secouant la tête, elle n'est -pas, Yorick, le principal agent.—Comment -cela? dit mon oncle Tobie, en quittant sa -pipe.—Cependant, dit mon père, sans écouter -mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect -envers elle, comme vous pouvez le lire, -Yorick, dans le premier livre des Instituts -de Justinien, au onzième titre de la dixième -section.—Je puis, dit Yorick, le lire aussi -bien dans le catéchisme».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.<br /> -<i>Cathéchisme de Trim.</i></h2> - - -<p>«Quant au catéchisme, dit mon oncle -Tobie, Trim le sait sur le bout de son doigt.—Eh! -que diantre cela me fait-il, dit mon -père?—Il le sait sur ma parole, reprit mon -oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez -qu'à l'interroger.</p> - -<p>»Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de -bonté et d'un ton de voix radouci, le cinquième -commandement»?</p> - -<p>Le caporal ne répondit rien. «Ce n'est -pas-là le ton, répondit mon oncle Tobie, -élevant la voix et parlant bref, comme s'il -eût commandé l'exercice.—Le cinquième? -cria mon oncle Tobie.—Avec la permission -de monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer -par le premier».</p> - -<p>—Yorick ne put s'empêcher de sourire.—</p> - -<p>«Monsieur le pasteur ne considère pas, -dit le caporal, en portant sa canne à l'épaule, -en guise de mousqueton, et s'allant camper -au milieu de l'appartement pour être mieux -vu,—il ne considère pas que le catéchisme -est précisément comme le maniement des -armes.—</p> - -<p>»—<i>Portez la main droite au fusil</i>, cria -le caporal, prenant le ton de commandement, -et exécutant le mouvement…</p> - -<p>»—<i>Reposez-vous sur le fusil</i>, cria le caporal, -faisant à-la-fois l'office d'aide-major -et de soldat…</p> - -<p>»—<i>Posez le fusil à terre.</i>—Avec la permission -de monsieur le pasteur, un mouvement, -comme il peut voir, en amène un -autre.—Si monsieur avoit voulu commencer -par le premier!…».</p> - -<p>«—Le premier? cria mon oncle Tobie, -posant sa main gauche sur sa hanche…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant -sa pipe, comme il auroit fait son épée -à la tête d'un régiment…». Le caporal -satisfit à tout avec précision; et ayant dit -qu'il falloit honorer son père et sa mère, il -s'inclina profondément, et fut reprendre sa -place au fond de la chambre—.</p> - -<p>«On se tire de tout, dit mon père, avec -un bon mot. Il y a de l'esprit en cela, et -même de l'instruction, si nous pouvons l'y -découvrir.</p> - -<p>»Mais ce que nous venons de voir n'est -proprement que l'échaffaud de la science, -c'est-à-dire, son plus haut point de folie, -si l'édifice ne s'élève pas en même-temps.</p> - -<p>»C'est le miroir où peuvent se voir dans -leur vrai jour et au naturel les pédagogues, -précepteurs, gouverneurs et grammairiens.</p> - -<p>»Oh! il y a une coquille en écaille, Yorick, -qui croît avec l'étude, et que tous ces gens-là -ne savent comment détacher.—</p> - -<p>»Ils deviennent savants par routine; mais -ce n'est pas ainsi que s'apprend la sagesse».</p> - -<p>—Yorick écoutait avec admiration.—</p> - -<p>«Oui, dit mon père, je m'engage dès à -présent à employer en œuvres pies le legs -entier de ma tante Dinah,—(et l'on saura -que mon père n'avoit pas grande opinion des -œuvres pies) si le caporal attache une seule -idée déterminée à aucun des mots qu'il vient -de prononcer.—Et je te prie, Trim, continua -mon père en se retournant vers lui, qu'entends-tu -par honorer ton père et ta mère»?—</p> - -<p>«J'entends, dit le caporal, leur donner -trois sous par jour sur ma paie quand ils -sont vieux.—Et cela, Trim, dit Yorick, -l'as-tu fait?—Oui, en vérité, répliqua mon -oncle Tobie.—Eh bien! Trim, dit Yorick, -en s'élançant de sa chaise et prenant le caporal -par la main,—tu es le meilleur commentateur -de cet endroit du Décalogue; et -je t'honore davantage pour une telle action, -que si tu avois composé le Talmud».—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.<br /> -<i>Sur la santé.</i></h2> - - -<p>«O bienheureuse santé! s'écria mon père, -en tournant la page pour passer au chapitre -suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes -les richesses. C'est toi qui dilates l'ame, et -qui disposes toutes ses facultés à recevoir -l'instruction et à goûter la vertu. Celui qui -te possède a peu de désirs à former; et le -malheureux à qui tu manques, manque de -tout au monde.»—</p> - -<p>«J'ai resserré, continua mon père, tout -ce qu'il y a à dire sur ce sujet important, -dans un très-petit espace; ainsi nous lirons -le chapitre en entier.»—</p> - -<p>Mon père lut comme il suit:</p> - -<p>«<i>Tout le secret de la santé dépend des -efforts mutuels que font le chaud et l'humide -radical pour l'emporter l'un sur l'autre.</i>»</p> - -<p>«Je suppose, dit Yorick, que vous avez -commencé par prouver ce fait.—Suffisamment, -dit mon père.»—</p> - -<p>En disant cela, mon père ferma le livre;—non -pas comme s'il avoit résolu de ne plus -lire, car il garda son premier doigt dans le -chapitre;—ni d'un air fâché, car il ferma -le livre doucement, son pouce restant sur la -couverture de dessus, et ses trois derniers -doigts soutenant celle de dessous, sans aucune -pression violente.—</p> - -<p>«J'ai démontré la vérité de cette assertion, -dit mon père, faisant signe de la tête à -Yorick, plus que suffisamment dans le précédent -chapitre.»—</p> - -<p>Or, si on disoit maintenant à un habitant -de la lune, qu'un habitant du monde sublunaire -a écrit un chapitre, démontrant suffisamment -que <i>tout le secret de la santé consiste -dans les efforts mutuels que font le -chaud et l'humide radical pour l'emporter -l'un sur l'autre</i>;—et qu'il a prouvé la chose -avec tant de ménagement, que dans tout le -chapitre il n'y a pas un mot de sec ni d'humide -sur le chaud ou l'humide radical,—ni une -seule syllabe, directement ou indirectement, -pour ou contre la rivalité de ces deux puissances -dans l'économie animale—…</p> - -<p>«O toi! éternel créateur de tous les êtres, -s'écrieroit-il, en frappant sa poitrine de sa -main droite (en supposant qu'il eût une -poitrine et une main droite)—toi, dont le -pouvoir et la bonté peuvent étendre les facultés -de tes créatures jusqu'à ce degré infini -d'excellence et de perfection! que t'ont fait -les habitans de la lune?»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.<br /> -<i>Sur les charlatans.</i></h2> - - -<p>Mon père finit par deux apostrophes dirigées, -l'une contre Hippocrate, l'autre contre -le lord Vérulam.</p> - -<p>Il commença par le prince de la médecine, -en lui faisant une légère apostrophe sur sa -lamentation chagrine: <i lang="la" xml:lang="la">Ars longa, vita brevis.</i> -«La vie courte, s'écria mon père, et l'art -de guérir difficile!—Eh! qui devons-nous -en remercier? et à qui faut-il nous en prendre? -si ce n'est à l'ignorance de ces maudits charlatans -eux-mêmes,—et à leurs tréteaux,—et -à leurs drogues,—et à leur étalage philosophique, -avec lequel, dans tous les temps, -ils ont commencé par flatter le monde, et -ont fini par le tromper!—»</p> - -<p>«Et toi, lord Vérulam, s'écria mon père, -(quittant Hippocrate pour lui adresser sa -seconde apostrophe, comme au premier des -vendeurs d'orviétan, et le plus propre à servir -d'exemples aux autres)—que te dirai-je, -grand lord Vérulam? que dirai-je de ton -esprit intérieur,—de ton opium,—de ton -salpêtre,—de tes onctions grasses,—de tes -médecines,—de tes clystères,—et de tous -leurs accompagnemens?»</p> - -<p>Mon père n'étoit jamais embarrassé de savoir -que dire à qui que ce fût, ni sur quoi -que ce fût,—et il avoit plus de facilité pour -l'exorde qu'aucun homme vivant.—Comment -il traita l'opinion du lord Vérulam? -vous le verrez:—mais quand? je ne sais pas. -Il faut que nous voyions d'abord ce que c'étoit -que l'opinion du lord Vérulam.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI</h2> - -<p><i>Régime de longue vie.</i></p> - - -<p>«Les deux grandes causes, dit le lord -Vérulam, qui conspirent ensemble à racourcir -la vie, sont premièrement:</p> - -<p>»L'air intérieur, lequel, comme une flamme -légère, consume sourdement le corps, et le -dévoue à la mort;—secondement, l'air extérieur, -qui dessèche le corps peu-à-peu, et -le réduit en cendres.—Ces deux ennemis, -s'attachant à nos corps des deux côtés à-la-fois, -détruisent à la fin nos organes, et les -rendent inhabiles à continuer les fonctions -de la vie.»</p> - -<p>Cette proposition une fois prouvée ou admise, -le moyen de prolonger la vie étoit -simple.—Il ne s'agissoit, disoit le lord Vérulam, -que de réparer le ravage causé par -l'air intérieur, en rendant d'un côté la substance -du corps plus dense et plus robuste, -par un usage habituel d'opiat convenable; -et en tempérant de l'autre l'excès de la chaleur, -au moyen de trois grains et demi de -salpêtre pris à jeun tous les matins.—</p> - -<p>Ainsi garantie des assauts de l'air intérieur, -déjà même la surface de notre corps se trouvoit -moins exposée à ceux de l'air extérieur. -Mais on l'en préservoit mieux encore par -une suite d'onctions grasses, lesquelles saturoient -tellement les pores de la peau, qu'une -particule d'air n'y pouvoit pénétrer, et que -rien ne pouvoit en sortir.—Par-là, à la vérité, -toute transpiration sensible et insensible -étoit arrêtée; et il pouvoit s'ensuivre -plusieurs inconvéniens fâcheux.—Mais l'usage -des clystères pourvoyoit à tout, entraînoit -les humeurs qui pouvoient refluer, et -rendoit le système complet.</p> - -<p>Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon -père avoit à dire sur les opiats du lord Vérulam, -son salpêtre, ses onctions grasses, et -ses clystères.—Vous le lirez: mais non pas -aujourd'hui, ni même demain, le temps me -presse. Le lecteur est impatient, il faut que -j'aille.—Vous lirez ce chapitre à votre loisir -(si cela vous convient) aussitôt que la Tristrapédie -sera publiée.—</p> - -<p>Qu'il suffise pour le moment de dire que -mon père traita la conséquence comme le -principe.—Et par-là les savans peuvent conclure -qu'il éleva son propre système sur les -ruines de l'autre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.<br /> -<i>Panacée universelle.</i></h2> - - -<p>«<i>Tout le secret de la santé</i>, dit mon père -en recommençant sa phrase, <i>dépend évidemment -de la rivalité du chaud et de l'humide -radical qui se trouvent en nous.—Ainsi la -science la plus légère eût suffi pour l'entretenir, -si les gens de l'école n'avoient pas -tout confondu, surtout (comme Vanhelmont, -fameux chimiste, l'a prouvé), en prenant -pendant long-temps la graisse et le suif des -animaux pour l'humide radical.</i></p> - -<p>»<i>Or, l'humide radical n'est pas la graisse -ni le suif des animaux, mais une substance -huileuse et balsamique. Car la graisse et -le suif, de même que le phlegme et les parties -aqueuses, sont froids. Au lieu que les -parties huileuses et balsamiques sont pleines -de vie, d'esprit et de feu.—Ce qui se rapporte -à l'observation d'Aristote:</i> <span class="sc" lang="la" xml:lang="la">Post coitum -omne animal triste</span>.»—</p> - -<p>»<i>Il est donc certain que le chaud radical -se trouve dans l'humide radical; mais il n'est -pas prouvé que celui-ci se trouve dans l'autre: -cependant quand l'un dépérit, l'autre dépérit -aussi; et il en résulte, ou une chaleur -démesurée qui produit une étisie sèche, ou -une humidité surabondante qui amène l'hydropisie.—Donc, -pour résumer en deux -mots tout mon système relativement à la -santé, si l'on peut apprendre à un enfant -comment il doit éviter les excès de l'eau et -du feu, qui tous deux tendent à sa destruction, -on aura obtenu tout ce qui est nécessaire -sur ce point essentiel.</i>»—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.<br /> -<i>Mon Père n'y est plus.</i></h2> - - -<p>La description du siége de Jéricho n'auroit -pas attiré l'attention de mon oncle Tobie -plus puissamment que ce dernier chapitre. -Il tint constamment ses yeux fixés sur mon -père tant que dura la lecture. Chaque fois -que le mot de chaud ou d'humide radical -fut prononcé, mon oncle Tobie ôta sa pipe -de sa bouche et secoua la tête;—et aussitôt -que le chapitre fut fini, il fit signe au caporal -de s'approcher, et lui demanda à l'oreille…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">«—C'étoit au siége de Limérick, dit le caporal -en faisant une révérence.»—</p> - -<p>«—Le pauvre diable et moi, dit mon oncle -Tobie en s'adressant à mon père, pouvions -à peine nous traîner hors de nos tentes quand -le siége de Limerick fut levé; et cela par -la raison que vous venez de dire.»—</p> - -<p>«Quelle idée crochue peut s'être fourrée -dans ta précieuse caboche, mon pauvre frère -Tobie, s'écria mon père mentalement? Par -le ciel! ajouta-t-il, en continuant de se parler -à lui-même, Œdipe seroit embarrassé à le -deviner.»</p> - -<p>«Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, -je crois que sans la quantité de brandevin -que nous faisions brûler tous les soirs, -et sans le vin blanc et la canelle que je ne -cessois de donner à monsieur…—Et le -genièvre, Trim, ajouta mon oncle Tobie, -qui nous fit plus de bien que tout le reste.—Je -crois en vérité, continua le caporal, que -nous aurions tous deux laissé nos os dans -la tranchée.»—</p> - -<p>«Caporal, dit mon oncle Tobie avec des -yeux étincelans, pour un soldat, est-il un -plus beau tombeau?»—</p> - -<p>«J'en aimerois autant un autre, répliqua -le caporal.»</p> - -<p>Tout cela étoit de l'arabe pour mon père, -comme les rites des Troglodytes et des habitans -de la Colchide l'avoient été pour mon oncle -Tobie. Mon père ne sut s'il devoit sourire ou -froncer le sourcil.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, -acheva le détail du siége de Limerick plus -intelligiblement qu'il ne l'avoit commencé; -ce qui soulagea infiniment mon père.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.<br /> -<i>Siége de Limerick.</i></h2> - - -<p>«Ce fut sans doute un grand bonheur pour -le caporal et pour moi, dit mon oncle Tobie, -de ce que la fièvre ne nous quitta pas un -instant, pendant les vingt-cinq jours entiers -que nous campâmes presque sous l'eau.—Nous -l'eûmes constamment et de la plus -grande violence. Heureusement encore il -s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à -l'ardeur de la fièvre, empêcha ce que mon -frère appelle l'humide radical, de prendre -le dessus, comme il seroit infailliblement arrivé -sans cela.»—Ici mon père gorgea ses -poumons d'air, et levant les yeux au plancher, -il fit une respiration qui dura deux -minutes.</p> - -<p>«—Le ciel eut pitié de nous, continua -mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au -caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre -entre le chaud et l'humide radical, en -renforçant la fièvre, comme il fit pendant -tout ce temps, avec du vin chaud et des -épices. Par ce moyen, il vint à bout d'entretenir -un feu si ardent et si soutenu, que -le chaud radical tint bon du commencement -à la fin du siége, et que l'humide radical, -malgré sa violence, ne put le surmonter.—Sur -mon honneur, ajouta mon oncle Tobie, -vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt -toises les assauts qu'ils se livroient dans notre -corps.»—</p> - -<p>«Eh bien! dit mon père, avec une forte -aspiration qui fut suivie d'une pause,—si -j'étois juge, et que la loi du pays me le -permît, je voudrois condamner quelqu'un -des malfaiteurs les plus insignes…»—Yorick -prévit que la sentence alloit être sévère -et sans miséricorde.—Il posa la main -sur la poitrine de mon père, et lui demanda -quelques minutes de répit, pour une question -qu'il avoit à faire au caporal.—Je te -prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la -permission de mon père, dis-nous naturellement -ce que tu entends par ce chaud et -cet humide radical dont il est question?»—</p> - -<p>«En me référant humblement au meilleur -avis de mon maître, dit le caporal, faisant -une révérence à mon oncle Tobie.—Dis ton -opinion librement, dit mon oncle Tobie.—Frère -Shandy, continua-t-il, le pauvre garçon -est mon serviteur, et non pas mon esclave.»—</p> - -<p>Le caporal passa son chapeau sous son -bras gauche, et laissa pendre sa canne à -son poignet, au moyen d'un cordon de cuir -noir dont les deux bouts noués ensemble -formoient une espèce de gland. Il s'avança -sur le terrein où il avoit subi l'examen du -catéchisme, et se prenant le menton avec -le pouce et les autres doigts de sa main droite, -il exposa son sentiment en ces termes.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.<br /> -<i>Consultation.</i></h2> - - -<p>Le caporal ouvroit déjà la bouche pour -commencer, quand le docteur Slop entra en -tortillant.—Trim resta la bouche ouverte.—Mais -vienne qui voudra, il poursuivra dans -le prochain chapitre.</p> - -<p>Slop avoit été mandé par ma mère, et il -sortoit en ce moment de la chambre de la -nourrice où je criois encore.</p> - -<p>«Eh bien! vieux docteur, s'écria mon père, -(car les transitions de son humeur se succédoient -d'une manière aussi brusque qu'inconcevable), -qu'est-ce que ta chienne de -mine nous dira là-dessus?»—</p> - -<p>Mon père n'auroit pas demandé d'un air -plus dégagé si l'on avoit coupé la queue de -son chien.—Une question ainsi faite ne convenoit -pas à la gravité du docteur, ni au -traitement qu'il comptoit employer;—le docteur -s'assit sans répondre.—</p> - -<p>«Je vous prie, monsieur, dit mon oncle -Tobie d'un ton qui demandoit réponse,—que -pensez-vous de l'état de l'enfant?—Il -finira par un phimosis, répondit le docteur -Slop.»</p> - -<p>«Je ne suis pas plus avancé, dit mon -oncle Tobie; et il remit sa pipe dans sa -bouche.—Laissons donc, dit mon père, -poursuivre le caporal, et écoutons-le raisonner -sur la médecine.»—Le caporal salua son -vieil ami, le docteur Slop, et exposa ensuite -son opinion sur le chaud et l'humide radical, -dans les termes suivans.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.<br /> -<i>Dissertation savante.</i></h2> - - -<p>«La ville de Limerick, de laquelle on -commença le siége sous les ordres du roi -Guillaume, en personne, l'année d'après -que je fus entré au service,—est située au -milieu d'un marais diabolique, et dans un -pays couvert d'eau.—Elle est, dit mon oncle -Tobie, toute entourée par le Shannon, et sa -situation la rend une des places les mieux -fortifiées d'Irlande.»—</p> - -<p>«Je trouve, dit le docteur Slop, que cette -façon de commencer un discours sur la médecine -est tout-à-fait nouvelle.—Ce que -je dis là n'en est pas moins vrai, répondit -Trim.—En ce cas, dit Yorick, la faculté -feroit bien d'adopter cette méthode.»—</p> - -<p>«Avec la permission de monsieur le pasteur, -dit le caporal, tout le pays est coupé -de tranchées et de fondrières; et d'ailleurs il -tomba pendant le siége une telle quantité de -pluie, que tout étoit boue.—Ce fut cela et -cela seul, qui fut cause de l'inondation, et -qui pensa nous faire périr, monsieur et moi.—Au -bout de dix jours, continua le caporal, -il n'y avoit pas un soldat qui pût se coucher -à sec dans sa tente, sans avoir creusé un -fossé tout autour pour égoutter l'eau.—Mais -pour ceux qui, comme monsieur, en avoient -le moyen, il falloit tous les soirs faire brûler -une écuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit -l'humidité de l'air, et rendoit le dedans -de la tente aussi chaud qu'un poële.»—</p> - -<p>«Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal, -s'écria mon père? et quelle conclusion en -tires-tu?»—</p> - -<p>«J'en conclus, n'en déplaise à votre seigneurie, -répliqua Trim, que l'humide radical -n'est autre chose que de l'eau de fossé, et -que le chaud radical (pour ceux qui peuvent -en faire la dépense) est de l'eau-de-vie brûlée.—Oui, -messieurs, avec votre permission, le -chaud et l'humide radical d'un homme ne -sont que de l'eau bourbeuse et une dragme -de genièvre.—Que le genièvre ne nous -manque pas, ajouta-t-il, et qu'on nous donne -une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits -et dissiper les vapeurs.—Vienne ensuite -la mort quand elle voudra, elle trouvera à -qui parler.»—</p> - -<p>«Je suis en peine, capitaine Shandy, dit -le docteur Slop, de déterminer dans quelle -branche de connoissance votre valet brille -davantage; de la physiologie ou de la théologie.—(Slop -n'avoit pas oublié les commentaires -de Trim sur le sermon.)»—</p> - -<p>«Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick, -que le caporal a subi un examen en théologie, -et qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'honneur.»—</p> - -<p>«Il faut que vous sachiez, dit le docteur -Slop en s'adressant à mon père, que le chaud -et l'humide radical sont la base et l'appui de -notre existence, comme les racines d'un arbre -sont la source et le principe de sa végétation.—Ils -sont inhérens au germe de tous les -animaux; et l'on peut les maintenir dans -l'équilibre qu'ils doivent conserver par plusieurs -moyens, mais principalement, à mon -avis, par ceux que l'on dit <i>consubstantiels, -incisifs et corroborans</i>.—Ce pauvre garçon, -continua le docteur Slop en montrant le -caporal, aura entendu quelque empyrique -raisonner sur ces matières, et il aura retenu -ses absurdités.—Voilà le fait, dit mon père.—Il -y a toute apparence, dit mon oncle -Tobie.—Je le parierois, dit Yorick.»—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.<br /> -<i>Relâche au théâtre.</i></h2> - - -<p>On appela le docteur Slop, pour voir le -cataplasme qu'il avoit ordonné;—et mon -père saisit ce moment pour lire un autre -chapitre de la Tristrapédie.—Allons, mes -amis, de la joie! je vous ferai voir du pays.—Mais -quand nous aurons fini ce chapitre, -nous ne r'ouvrirons pas le livre du reste de -l'année.—Vive le roi!—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.<br /> -<i>Verbes auxiliaires.</i></h2> - - -<p>«<i>Cinq ans avec une bavette sous le menton!</i></p> - -<p>»<i>Quatre ans à lire son alphabet, et à -étudier son cathéchisme!</i>—</p> - -<p>»<i>Un an et demi pour apprendre à signer -son nom!</i>—</p> - -<p>»<i>Sept longues années et plus pour apprendre -à décliner en grec et en latin!</i>—</p> - -<p>»<i>Quatre ans pour le jargon de ses thèses -philosophiques!—et au bout de ce temps, -la statue, ce beau chef-d'œuvre, est encore -informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste -n'a fait qu'aiguiser ses outils.—Quelle -marche ridicule!</i>—</p> - -<p>»<i>Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au -moment de rester au fond du bloc toute sa -vie? Il étoit âgé de quarante-quatre ans -quand il eut achevé ses études grecques.—Et -Pierre Damien, évêque d'Ostie, avoit -atteint l'âge d'homme, qu'il ne savoit pas -lire.—Et Baldus lui-même, qui devint dans -la suite un si grand personnage, étoit si -vieux quand il se mit à étudier le droit, -que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour -l'autre monde.—Il ne faut pas s'étonner -qu'Eudamidas, fils d'Archidamus, entendant -Xénocrate disputer sur la sagesse à -l'âge de soixante-quinze ans, lui ait demandé -gravement quand il comptoit la mettre -en pratique, puisqu'à son âge, il en étoit -encore à la chercher.</i>»—</p> - -<p>Yorick écoutoit mon père avec grande -attention. Il y avoit un assaisonnement de -sagesse mêlée d'une manière inconcevable -à ses plus étranges boutades; et au milieu -de ses éclipses les plus obscures, on apercevoit -quelquefois des clartés qui les faisoient -presque disparoître.—Je conseille à -tout le monde de ne l'imiter qu'avec circonspection.</p> - -<p>«Je suis convaincu, Yorick, continua mon -père, (moitié lisant, moitié discourant) qu'il -existe au nord-ouest un passage au monde -intellectuel, et que l'esprit humain, en puisant -en lui-même toutes ses connoissances, -trouveroit pour les acquérir une méthode -beaucoup plus facile que celle qu'on a coutume -d'employer.—Mais hélas, tous les -champs n'ont pas une source ou un ruisseau -pour les arroser; tous les enfans, Yorick, -n'ont pas un père capable de les diriger».—</p> - -<p>«Tout, ajouta mon père en baissant la -voix, tout dépend entièrement des verbes -auxiliaires, monsieur Yorick».—</p> - -<p>Si Yorick eût marché sur le serpent décrit -par Virgile, il n'auroit pas témoigné plus -d'effroi.—«Je suis étonné moi-même, dit -mon père qui s'en aperçut (et je le cite -comme une des plus grandes calamités qui -soient jamais arrivées à la république des -lettres),—je suis étonné que ceux qui -jusqu'ici ont été chargés de l'éducation de -la jeunesse, et dont l'unique devoir étoit -d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de -bonne heure un magasin d'idées, et de laisser -ensuite leur imagination travailler en liberté -sur ces idées;—je suis étonné, dis-je, Yorick, -que ces gens-là se soient aussi peu servi des -verbes auxiliaires, qu'ils l'ont fait pour arriver -à leur but.—Je ne connois que Raimond -Lulle et l'aîné Pellegrin, dont le dernier surtout -en porta l'usage à un tel point de perfection, -qu'avec sa méthode il n'étoit point -de jeune homme à qui il ne pût apprendre -en peu de leçons à discourir d'une manière -satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce -fût,—à traiter une question sur toutes ses -faces;—enfin, à dire et à écrire sur une -matière quelconque tout ce qu'il étoit possible -de dire ou d'écrire, sans qu'il lui échapât -la faute la plus légère, le tout à l'admiration -des spectateurs.—Je serois bien aisé, dit -Yorick, interrompant mon père, que vous -puissiez me faire comprendre la chose.—Volontiers, -dit mon père».—</p> - -<p>«Un mot peut être pris dans le sens littéral -ou dans le sens figuré. Le sens figuré -est une <i>allusion</i> ou <i>métaphore</i>.—Or, quoique -je trouve, moi, que par cette <i>métaphore</i> -l'idée perd plus qu'elle n'acquiert, il n'en -est pas moins vrai que la plus grande extension -d'idées dont un mot isolé soit susceptible, -est une <i>métaphore</i>.—Mais qu'en résulte-t-il? -Quand l'esprit a conçu le mot dans -toute son étendue, tout est fini.—L'esprit -et l'idée peuvent se reposer, jusqu'à ce -qu'une seconde idée succède, et ainsi de -suite.—</p> - -<p>»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en -état de travailler d'elle-même sur toutes les -matières qu'on lui présente; et, par la flexibilité -de ce puissant moyen, de se frayer -de nouveaux chemins, d'aller à la recherche -des choses par de nouvelles routes, et de -faire qu'une seule idée en engendre des millions.»—</p> - -<p>«Vous excitez grandement ma curiosité, -dit Yorick».—</p> - -<p>«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je -renonce à en rien deviner.—Avec la permission -de monsieur, dit le caporal, les -Danois, qui se trouvoient à notre gauche -au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des -auxiliaires?—et de très-bonnes troupes, dit -mon oncle Tobie; mais je crois que les -auxiliaires dont parle mon frère sont autre -chose».—</p> - -<p>«Croyez-vous, dit mon père en se levant».—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.<br /> -<i>Il fait danser l'ours.</i></h2> - - -<p>Mon père fit un tour par la chambre, -revint s'asseoir, et finit le chapitre.</p> - -<p>«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, -continua mon père, sont: <i>je suis, -j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, -je dois, je devrois, je veux, je voudrois, -je puis, je pourrois, il faut, il faudroit, -j'ai coutume</i>:—on les emploie suivant les -temps; au passé, au présent, au futur:—on -les conjugue avec le verbe <i>avoir</i>;—on -les applique à des questions: <i>cela est-il? -cela étoit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il? -cela peut-il être?—cela pourroit-il être?</i>—Ou -avec un doute négatif: <i>n'est-il pas? -n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?</i> Ou -affirmativement: <i>c'est, c'étoit, ce devoit -être</i>. Ou suivant un ordre chronologique: -<i>cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? -depuis quand?</i> Ou comme hypothèse: <i>si -cela étoit? si cela n'étoit pas?</i> Qu'en arriveroit-il, -<i>si les François battoient les Anglois? -si le soleil sortoit du zodiaque</i>»?—</p> - -<p>»Or, continua mon père, par l'usage familier -et l'application juste de ces verbes -auxiliaires, et au moyen de cette méthode -simple, dans laquelle l'esprit et la mémoire -d'un enfant doivent être exercées, il ne sauroit -entrer dans sa tête une seule idée, quelque -stérile qu'elle puisse être, que l'enfant -ne puisse aisément lui faire engendrer une -foule de conclusions et de conceptions nouvelles.—</p> - -<p>»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria -mon père, en se retournant vers Trim qui -se tenoit debout derrière sa chaise?—Jamais, -répondit le caporal.—Mais tu pourrois, -Trim, dit mon père, en raisonner en cas -de besoin?—Comment cela se pourroit-il, -frère, dit mon oncle Tobie, si le caporal -n'en a jamais vu?—C'est ce qu'il me falloit, -répliqua mon père; et vous allez voir comment -je raisonne, et comment les verbes auxiliaires -font raisonner.—</p> - -<p>»Un ours blanc!—très-bien. En ai-je -jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en -verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? -puis-je jamais en voir?</p> - -<p>»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement -quelle idée puis-je m'en faire?</p> - -<p>»Et si je vois jamais un ours blanc, que -dirai-je? et que dirai-je si je n'en vois pas?</p> - -<p>»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que -je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en -ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait, -la description? en ai-je jamais rêvé?</p> - -<p>»Mon père, ma mère, mon oncle, ma -tante, mes frères ou mes sœurs, ont-ils -jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils -donné pour en voir un? qu'auroient-ils fait -s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours blanc?—Est-il -féroce,—apprivoisé,—méchant,—grondeur,—caressant?</p> - -<p>»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?</p> - -<p>»N'y a-t-il point de péché à le voir?</p> - -<p>»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.<br /> -<i>Intermède.</i></h2> - - -<p>A présent, mon cher monsieur, arrêtons-nous -encore deux minutes, et rentrons dans -la salle pour recueillir les suffrages.—Vous -savez comme mon amour-propre y trouve -son compte.</p> - -<p>Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut -être juste. Les dissertations savantes de mon -père, ses verbes auxiliaires, son ours blanc, -peuvent très-bien ne pas plaire à tout le -monde.—Je vois là un gros abbé qui dort, -et je ne lui en veux point de mal. Et cette -dame, non pas cette vieille présidente qui -prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris -tout ce que vous venez d'entendre, que -son mari n'a compris le procès qu'il a jugé -ce matin;—mais cette jeune marquise qui -est dans la même loge, avec ce duc qui lui -parle à l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait -entendus? Elle ne nous a pas même écoutés.—Cependant, -voyez comme elle applaudit.—Et -je m'en plaindrois et je lui en ferois -un reproche!—Non, mon cher monsieur.—Le -public est partagé en deux classes, -dont l'une admire tout ce qu'elle ne comprend -pas, et l'autre déchire tout ce qu'elle -comprend.—Il y a encore une troisième -classe, mais réduite à un si petit nombre!—Ce -sont ceux qui, comme vous, monsieur, -jugent sans prévention, critiquent sans humeur, -et louent sans partialité. C'est pour -ceux-là que j'écris; ce sont ceux qui me consolent -des autres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.<br /> -<i>Conclusion.</i></h2> - - -<p>Quand mon père eut fait danser et redanser -son ours blanc pendant une demi-douzaine -de pages, il ferma le livre tout de -bon; et d'un air triomphant il le remit à -Trim, avec signe de le reporter sur le bureau -où il l'avoit trouvé.—«Voilà, dit-il, la -méthode avec laquelle Tristram apprendra -à décliner et à conjuguer tous les mots du -dictionnaire.—Vous sentez, Yorick, que de -cette façon chaque mot amènera une thèse -ou une hypothèse.—Chaque thèse ou hypothèse -est une source de propositions.—Chaque -proposition a sa conséquence et conclusion.—Et -chaque conséquence et conclusion -ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre -une nouvelle route de recherches et d'études.—La -force de cette méthode est incroyable -pour ouvrir la tête d'un enfant.—Pour ouvrir -sa tête, frère Shandy! s'écria mon oncle -Tobie; il y a de quoi la faire sauter en mille -pièces.»—</p> - -<p>«Je présume, dit Yorick en souriant, que -c'est par votre méthode que le fameux Vincent -Quirino, (parmi les autres prodiges de -son enfance, desquels le cardinal Bembo a -donné au public une histoire si exacte) se -mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher -dans les écoles publiques de Rome quatre -mille cinq cents soixante thèses différentes, -sur les points les plus abstraits de la plus -abstraite théologie,—et de les défendre et -de les soutenir, de manière à terrasser et à -réduire au silence tous ses adversaires.»—</p> - -<p>«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père, -auprès de ce qui nous est rapporté d'Alphonse -Tostatus, lequel, presque dans les bras de -sa nourrice, avoit appris toutes les sciences -et tous les arts libéraux, sans qu'on lui en -eût rien enseigné?—Que dirons-nous du -grand Peireskius?…—C'est le même, s'écria -mon oncle Tobie, duquel je vous ai -parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une -promenade de cinq cents lieues, en comptant -l'aller et le retour de Paris à Schewling<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> -uniquement pour voir le chariot à voiles de -Stévinus.—C'étoit un grand homme, ajouta -mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).—Oui, -un grand homme! dit mon père, (songeant -à Peireskius)—et qui multiplia ses -idées si rapidement, et se fit un si prodigieux -amas de connoissances, que (si nous -pouvons ajouter foi à une anecdote qui le -regarde, et que nous ne saurions rejeter sans -secouer l'autorité de toutes les anecdotes -quelconques);—à l'âge de sept ans, son -père lui remit entièrement l'éducation de son -frère, qui n'en avoit que cinq.—Le père -étoit-il aussi sage que son fils, dit mon oncle -Tobie?—Je croirois que non, dit Yorick.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling.</p> -</div> -<p>«Mais que sont tous ces exemples, continua -mon père, entrant dans une sorte d'enthousiasme,—que -sont tous ces exemples -auprès des prodiges de l'enfance des <i>Grotius</i>, -<i>Scioppius</i>, <i>Heinsius</i>, <i>Politien</i>, <i>Pascal</i>, -<i>Joseph Scaliger</i>, <i>Ferdinand de Cordoue</i>, et -autres?—Les uns se dégageant des formes -scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même -plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.—Les -autres ayant fini leurs classes -à sept ans, et écrit des tragédies à huit.—A -neuf ans, Ferdinand de Cordoue étoit si -savant, que l'on crut qu'il étoit possédé du -démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition -et de vertu, que les moines le prirent -pour l'antechrist.—D'autres eurent appris -quatorze langues à l'âge dix ans;—à onze, -eurent fini leurs cours de rhétorique, poëtique, -logique, et morale;—à douze donnèrent -leurs commentaires sur Servius et sur -Martianus Capella;—et à treize, reçurent -leurs degrés de philosophie, de droit et de -théologie.»—</p> - -<p>«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand -Juste Lipse, qui composa un ouvrage le -jour de sa naissance.—Bon Dieu, dit mon -oncle Tobie!»—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.<br /> -<i>Bataille.</i></h2> - - -<p>Quand le cataplasme fut prêt, un scrupule -de <i lang="la" xml:lang="la">decorum</i> s'éleva hors de propos dans -la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit -à tenir la chandelle pendant le pansement.—Slop -n'avoit pas coutume de ménager -les caprices de Suzanne; et la querelle -s'établit promptement entre eux.</p> - -<p>«—Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'œil -familier sur le visage de Suzanne,—vous -faites la prude! mais je vous connois, -mademoiselle.—Vous me connoissez! monsieur, -s'écria Suzanne dédaigneusement, et -avec un air de tête qui s'adressoit évidemment, -non pas à la profession, mais à la -personne du docteur,—vous me connoissez! -répéta Suzanne.—Le docteur Slop se boucha -le nez, comme pour dire que la réputation -de Suzanne n'étoit pas en bonne odeur.—A -ce geste, la bile de Suzanne s'allume. Vous -en avez menti, s'écria Suzanne.—Allons, -allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier -du succès de la botte qu'il venoit de porter,—s'il -en coûte trop à votre pudeur de tenir -la chandelle en regardant, qui vous empêche -de la tenir en fermant les yeux?—C'est-là -une de vos défaites papistes, dit Suzanne. -Le bel expédient!—Ma belle enfant, dit -Slop en hochant la tête, ne méprisez pas -si fort les expédiens; vous pourriez en avoir -besoin tout comme une autre.—Insolent! -s'écria Suzanne, approche, si tu l'oses.—Je -t'en défie, continua-t-elle, en retroussant -les manches de sa chemise jusqu'au-dessus -de son coude.»—</p> - -<p>Il étoit impossible à deux personnages de -procéder ensemble à une opération de chirurgie, -avec une cordialité plus colérique.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div> -<p>Slop s'empara du cataplasme.—Suzanne -se saisit de la chandelle.—Approche toi-même, -dit Slop.—Suzanne feignit un mouvement -sur la gauche; et portant brusquement -sa chandelle à droite, elle mit le feu -à la perruque du docteur, laquelle étant fort -grasse et fort touffue, fut consumée en entier -avant d'être bien allumée.—«Catin! salope! -s'écria Slop (car la passion nous rend comme -des bêtes féroces), catin fieffée que vous êtes! -s'écria Slop avec le cataplasme à la main.—Allez, -allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné -le nez de personne, et vous n'en sauriez dire -autant.—Que veut-elle dire avec son nez? -s'écria Slop.—Un nez est un nez, dit Suzanne.—Eh -bien! voilà pour le tien, s'écria Slop, -en lui lançant le cataplasme à la face.—Et -voilà pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui -rendant son compliment avec le reste du cataplasme.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.<br /> -<i>Armistice.</i></h2> - - -<p>Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi -d'injures et de cataplasme.—Quand celui-ci -fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine -pour en préparer un autre;—et pendant qu'ils -y procédoient, mon père prit sa résolution -comme vous allez voir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.<br /> -<i>Qualités d'un Gouverneur.</i></h2> - - -<p>«Vous voyez, dit mon père, s'adressant -à-la-fois à mon oncle Tobie et à Yorick, -qu'il est temps de retirer Tristram des mains -des femmes, et de le mettre dans celles d'un -gouverneur.</p> - -<p>»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin -en prit quatorze à-la-fois pour surveiller -l'éducation de son fils Commode; et, en moins -de six semaines, il en congédia cinq. Je sais -très-bien, continua mon père, que la mère -de Commode aimoit un gladiateur au temps -où elle conçut; et c'est ce qui explique en -grande partie les cruautés de Commode, -quand il devint empereur.—Mais je n'en -suis pas moins persuadé qu'il dut la férocité -de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui, -dans le peu de temps qu'ils passèrent auprès -de lui, lui donnèrent de plus mauvais principes, -que les neuf autres n'en purent réformer -dans la suite.</p> - -<p>»Lorsque j'envisage la personne que je -mettrai auprès de mon fils, comme un miroir -dans lequel il doit se regarder du matin au -soir, comme le modèle sur lequel il doit -régler son maintien, ses mœurs, et peut-être -les plus secrets sentimens de son cœur,—je -voudrois, Yorick, s'il étoit possible, -en trouver un qui fût accompli de tout point, -et tel que mon fils trouvât toujours à profiter -avec lui.»—Mais vraiment, dit en lui-même -mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon -sens.</p> - -<p>«Il y a là, continua mon père, un certain -air, un certain mouvement du corps et de -toutes ses parties, soit en agissant, soit en -parlant, qui annonce ce qu'un homme est -au-dedans.—Et je ne suis pas du tout surpris -que Grégoire de Nazianze, en observant les -gestes brusques et sinistres de Julien, ait -prédit qu'il apostasieroit un jour;—ni que -saint Ambroise ait chassé un de ses disciples -de sa maison, à cause d'un mouvement indécent -de sa tête, qui alloit et venoit comme -un fléau; ni que Démocrite ait jugé Protagoras -digne d'être son disciple, à voir la manière -dont il lioit un fagot.</p> - -<p>»Un œil pénétrant trouve, pour descendre -au fond de l'ame d'un homme, mille chemins -que le vulgaire n'aperçoit pas; et je -maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mérite -n'ôte pas son chapeau en entrant dans -une chambre, ne le reprend pas quand il -en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose -qui le fasse connoître pour ce qu'il est.</p> - -<p>»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur -que je choisirai pour mon fils ne -doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, -ni parler haut, ni regarder d'un air farouche -ou niais.—Il ne doit ni mordre ses lèvres, -ni grincer des dents, ni parler du nez.</p> - -<p>»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte, -ni trop lentement.—Je ne veux pas qu'il -marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;—ni -balant, ce qui a l'air hébété;—ni -les mains dans ses poches, ce qui annonce -un imbécille.</p> - -<p>»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de -pincer, de chatouiller, de mordre ou couper -ses ongles en compagnie,—comme aussi de -se curer les dents, de se gratter la tête, etc.»—Que -diantre signifie tout ce bavardage, dit -en lui-même mon oncle Tobie?»</p> - -<p>«Je veux, continua mon père, qu'il soit -joyeux, gai, plaisant; et en même-temps -prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, -subtil, inventif, prompt à résoudre -les questions douteuses et spéculatives. Je -veux qu'il soit sage, judicieux, instruit…»—Et -pourquoi pas humble, modéré et doux? -dit Yorick.—Et pourquoi pas, s'écria mon -oncle Tobie, franc et généreux, brave et -bon?—«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua -mon père, en se levant et lui prenant une -de ses mains,—il le sera.»—</p> - -<p>«Eh bien! frère Shandy, répondit mon -oncle Tobie, en se levant à son tour, et -quittant sa pipe pour prendre l'autre main -de mon père,—eh bien! frère, souffrez que -je vous recommande le fils de Lefèvre.» En -disant ces mots, une larme de joie étincela -dans l'œil de mon oncle Tobie, et paya le -tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et -une autre larme, compagne de la première, -parut dans l'œil du caporal.—Vous en verrez -la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre.</p> - -<p>Etourdi que je suis! j'avois promis de vous -la faire dire par le caporal à sa manière. -Mais le moment est passé; je vais tous la -raconter à la mienne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.<br /> -<i>Histoire de Lefèvre.</i></h2> - - -<p>C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde -fut pris par les alliés,—c'est-à-dire, -environ sept ans avant que mon père -vînt habiter la campagne, et environ sept -ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y -furent secrétement retirés, dans le dessein -d'exécuter quelques-uns des plus beaux siéges -qu'ils avoient en tête.</p> - -<p>Mon oncle Tobie étoit un soir à souper, -et Trim étoit assis derrière lui près d'un petit -buffet.—Je dis assis, car, par égard pour -son genou blessé, dont le caporal souffroit -quelquefois excessivement, toutes les fois que -mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il -ne souffroit pas que le caporal se tînt debout. -Mais la vénération du pauvre garçon pour -son maître lui opposoit une résistance opiniâtre.—Mon -oncle Tobie, avec une artillerie -convenable, auroit eu moins de peine à -s'emparer de Dendermonde.—Souvent, au -moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon -oncle Tobie venoit à retourner la tête, il -l'apercevoit debout derrière lui, avec toutes -les marques du respect le plus soumis.</p> - -<p>Cela seul engendra plus de petites querelles -entr'eux, pendant vingt cinq ans entiers, que -tout autre sujet.—Mais à quoi cela revient-il? -qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi -en fais-je mention?—Demandez-le à -ma plume; c'est elle qui me gouverne, je -ne la gouverne pas.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie étoit donc un soir à -souper, quand le maître d'une petite auberge -du village entra dans la salle avec une fiole -vide à la main, pour demander un verre ou -deux de vin de Madère.—«C'est, dit-il, -pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé -malade dans ma maison il y a quatre jours. -Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête, -ni manger, ni boire, ni goûter de quoi que -ce soit au monde; mais tout à l'heure il vient -de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère -sec et d'une petite rôtie.—Il me semble, a-t-il -dit en ôtant sa main de dessus son front, -que cela me soulageroit.—</p> - -<p>»Je suis venu chez le capitaine, ajouta -l'aubergiste, persuadé qu'il ne me refusera -pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois -personne qui voulût m'en donner, m'en prêter -ou m'en vendre,—je crois que j'en volerois, -plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre -gentilhomme.—Il est en vérité bien malade.—J'espère -pourtant, continua-t-il, qu'il se -rétablira; mais nous sommes tous affligés de -son état.»</p> - -<p>«Tu es bon et galant homme, s'écria mon -oncle Tobie, j'en réponds; et je veux que -tu boives toi-même à la santé du pauvre gentilhomme -avec du vin sec.—Et prends-en -une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui -avec mes complimens, et dis-lui qu'elles -sont fort à son service; et même une douzaine -de plus, si elles lui font du bien.»</p> - -<p>«Quand l'aubergiste eut fermé la porte,—cet -homme-là, Trim, dit mon oncle Tobie, -porte à coup sûr un cœur compatissant;—mais -j'ai conçu aussi la meilleure opinion de -son hôte: il faut que cet étranger ait un mérite -rare, pour avoir su gagner en si peu -de temps l'affection de l'aubergiste.—Et de -toute sa famille, ajouta le caporal; car ils -sont tous affligés de son état.—Cours après -lui, dit mon oncle Tobie;—va, Trim, et -demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.»—</p> - -<p>«Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec -le caporal, je l'ai oublié; mais je puis le -demander à son fils.—Il a donc son fils avec -lui, dit mon oncle Tobie?—Un garçon d'environ -onze ou douze ans, répliqua l'aubergiste; -mais le pauvre enfant n'a goûté de rien, -pas plus que son père.—Il ne fait que pleurer -et se désoler jour et nuit.—Depuis que son -père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son -chevet.»—</p> - -<p>Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle -Tobie posa sa fourchette et son couteau sur -la table, et repoussa son assiette.—Trim n'attendit -point ses ordres, il desservit sans dire -mot; et quelques minutes après il apporta -à son maître une pipe et du tabac.—Reste -un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.</p> - -<p>«—Trim! dit mon oncle Tobie, quand -il eut allumé sa pipe et commencé à fumer.» -Trim s'avança en faisant une révérence. Mon -oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.—«Caporal, -dit mon oncle Tobie.» Le caporal -fit sa révérence.—Mon oncle Tobie -ne dit pas un mot, et finit sa pipe.</p> - -<p>«—Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un -projet dans la tête.—J'ai envie, comme la -nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement -dans ma roquelaure, et d'aller rendre -visite à ce pauvre gentilhomme.—La roquelaure -de monsieur, répliqua le caporal, n'a -pas été mise une seule fois depuis la nuit où -nous montions la garde dans la tranchée -devant la porte saint-Nicolas;—et c'étoit la -veille du jour où monsieur reçut sa blessure.—D'ailleurs -la nuit est si froide, si pluvieuse, -que soit la roquelaure, soit le mauvais temps, -il y auroit de quoi faire mal à l'aine de monsieur, -et peut-être lui donner la mort.—Cela -se pourroit bien, dit mon oncle Tobie.—Mais, -Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis -ce que m'a dit l'aubergiste.—Je voudrois -qu'il ne m'en eût pas tant appris, ou qu'il -m'en eût appris davantage.—Comment ferons-nous -pour arranger tout cela?—Que monsieur -s'en rapporte à moi, dit le caporal, et -il saura bientôt tout le détail de cette affaire.—Je -vais prendre ma canne et mon chapeau; -j'irai reconnoître ce qui se passe, j'agirai -d'après ce que j'aurai découvert; et en moins -d'une heure je serai de retour ici.—Va donc, -Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce -scheling que tu boiras avec son domestique.—C'est -bien de lui que je compte tout savoir, -dit le caporal en fermant la porte.»—</p> - -<p>Mon oncle remplit sa seconde pipe;—et -l'on peut dire que tant qu'elle dura, il -ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de -son fils;—excepté toutefois quelques petites -excursions militaires; comme, par exemple, -pour considérer s'il n'étoit pas tout aussi bien -d'avoir la courtine de la tenaille en ligne -droite qu'en ligne courbe.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.<br /> -<i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué -les cendres de sa troisième pipe, quand le -caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit -le récit suivant.</p> - -<p>«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, -de pouvoir rapporter à monsieur aucun détail -sur le pauvre lieutenant malade.—C'est donc -un officier, dit mon oncle Tobie?—C'est -un officier, dit le caporal.—Et de quel régiment, -dit mon oncle Tobie?—Si monsieur -veut me laisser dire, répliqua le caporal -je lui raconterai chaque chose à son rang, -dans le même ordre que je l'ai apprise.—Eh -bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je -ne t'interromprai point que tu n'aies fini.—Je -vais remplir une autre pipe; et toi, Trim, -tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette -de la fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.» -Le caporal fit sa révérence accoutumée, -laquelle disoit, aussi intelligiblement -qu'une révérence peut dire quelque chose: -<i>monsieur a bien de la bonté.</i>—Il s'assit -ensuite comme on le lui avoit ordonné, et -reprit son histoire à-peu-près dans les mêmes -termes.</p> - -<p>«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, -de pouvoir rapporter à monsieur aucune lumière -sur le lieutenant et sur son fils.—Car -quand j'ai demandé où étoit son domestique, -(duquel je m'étois promis de savoir tout ce -qu'il étoit convenable de demander)—sage -distinction! dit mon oncle Tobie;—on m'a -répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il -n'avoit point de domestique, qu'il étoit arrivé -à l'auberge avec des chevaux de louage, -et que ne se trouvant pas en état d'aller plus -loin, il les avoit renvoyés le matin d'après -son arrivée.—Si je me porte mieux, mon -cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant -sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons -en louer d'autres ici.—Mais, hélas! -m'a dit la maîtresse de l'auberge, ce pauvre -gentilhomme ne se tirera jamais de là; car -j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.—Et -quand il mourra, son malheureux enfant -mourra aussi.—Il a déjà le cœur brisé.—</p> - -<p>»J'écoutois ce récit, continua le caporal, -quand le jeune homme est entré dans la cuisine -pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste -avoit parlé.—Mais je veux, a-t-il -dit, je veux la faire moi-même.—Permettez, -lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour -le faire asseoir auprès du feu,—permettez, -mon jeune gentilhomme, que je vous en évite -la peine.—En même-temps j'ai pris une -fourchette pour faire griller la rôtie.—Je -crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un -air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera -mieux de ma façon.—Je suis sûr, ai-je -répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas -la rôtie plus mauvaise de la façon d'un vieux -soldat.—Le jeune homme m'a pris la main, -et aussitôt a fondu en larmes.»—</p> - -<p>«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il -a été élevé dans l'armée depuis le berceau; -et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses -oreilles comme le nom d'un ami.—Je voudrois -l'avoir ici.—</p> - -<p>»Dans les plus longues marches de l'armée, -continua le caporal, dans le besoin -le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience -pour mon dîner, que j'en ai ressenti -aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec -ce jeune homme.—Mais, je le demande à -monsieur, en quoi la chose me touchoit-elle?—En -rien au monde, Trim, dit mon oncle -Tobie en se mouchant; mais la bonté de -ton cœur te fait ressentir vivement la peine -d'autrui.—</p> - -<p>»En lui donnant la rôtie, poursuivit le -caporal, j'ai pensé qu'il étoit à propos de -lui dire que j'étois domestique du capitaine -Shandy;—et que monsieur (sans connoître -son père) étoit fort touché de son état;—et -que tout ce qui étoit dans la cave ou dans -la maison de monsieur étoit fort à son service.—Tu -pouvois ajouter, dans ma bourse, -dit mon oncle Tobie.—Le jeune homme, -reprit le caporal, a fait une profonde révérence, -(laquelle sûrement se rapportoit à -monsieur); mais son cœur étoit trop plein: -il n'a rien répondu.—Il a monté l'escalier -avec la rôtie; et, comme je lui ouvrois la -porte, prenez courage, lui ai-je dit; et soyez -sûr, mon brave jeune homme, que monsieur -votre père sera bientôt guéri.—</p> - -<p>»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit -une pipe au coin du feu; mais il n'a pas -adressé à ce pauvre jeune homme un seul -mot de consolation.—J'ai trouvé cela fort -mal.»—Je le trouve de même, dit mon oncle -Tobie.—</p> - -<p>«Le lieutenant a pris son verre de vin et -sa rôtie, et s'est trouvé un peu ranimé. Il -m'a fait dire que, si je voulois monter dans -dix minutes, je lui ferois plaisir.—Je pense, -a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire ses prières, -car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès -du lit; et comme je fermois la porte, -j'ai vu son fils prendre un coussin.»—</p> - -<p>«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, -monsieur Trim, prie Dieu quelquefois? -J'aurois parié que non.—Oh! celui-ci, -a répliqué la maîtresse de l'auberge, dit ses -prières, et même très-dévotement. Je l'ai encore -entendu hier au soir de mes propres -oreilles; sans cela, je n'aurois pu le croire.—Mais -en êtes-vous bien sûre, a répliqué -le vicaire?»—</p> - -<p>«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez -qu'un soldat prie, ne vous en déplaise, et -de son propre mouvement, tout aussi souvent -qu'un prêtre.—Et quand il se bat pour -son roi, pour sa vie, pour son honneur,—il -a plus de raisons de prier Dieu, que qui -que ce soit au monde.»—</p> - -<p>«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon -oncle Tobie.—Mais, ai-je dit, reprit le caporal, -quand ce même soldat vient de passer -douze heures de suite dans la tranchée, et -jusqu'aux genoux dans l'eau froide,—quand -il se trouve embarqué pendant des mois entiers -dans des marches longues et périlleuses, -harcelé aujourd'hui par les ennemis,—les -harcelant demain,—détaché ici,—contre-mandé-là,—passant -sous les armes cette -nuit,—surpris en chemise celle d'après,—transi -jusques dans ses jointures,—sans paille -peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;—il -n'est pas toujours le maître de choisir -le lieu et l'heure pour prier.—Mais quand -il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté, -(car j'étois piqué pour la réputation de l'armée) -je crois, ne vous en déplaise, qu'un -soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, -quoique avec moins d'étalage et d'hypocrisie.»—</p> - -<p>«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû -dire, reprit mon oncle Tobie.—Dieu seul, -caporal, connoît celui qui est hypocrite, et -celui qui ne l'est pas. A la grande et générale -revue, au jour du jugement, mais non pas -plutôt,—on verra ceux qui auront fait leur -devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas -fait; et chacun sera traité selon ses œuvres.—Je -l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est -dans l'écriture, dit mon oncle Tobie, et je -te le montrerai demain.—Mais, Trim, il -est une chose sur laquelle nous pouvons compter -pour notre consolation; c'est que Dieu -est un maître si bon et si juste, que, si nous -avons toujours fait notre devoir sur la terre, -il ne s'informera pas si nous nous en sommes -acquittés en habit rouge ou en habit noir.—Oh! -non, sans doute, dit le caporal.—Mais -poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle -Tobie.»—</p> - -<p>«J'ai attendu, continua le caporal, que -les dix minutes fussent expirées, pour monter -dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé -dans son lit, la tête appuyée sur sa main, -et le coude sur son oreiller; il avoit un mouchoir -blanc à côté de lui.—Le jeune homme -étoit encore baissé pour ramasser le coussin -sur lequel je suppose qu'il avoit été à genoux; -et comme il se relevoit en tenant le coussin -d'une main, il essayoit avec l'autre de prendre -le livre qui étoit posé sur le lit.—Laisse-le -là, mon ami, a dit le lieutenant.</p> - -<p>»Je me suis avancé tout près du lit.—Si -vous êtes le domestique du capitaine Shandy, -a dit le lieutenant, faites-lui, je vous -prie, tous mes remercîmens et ceux de mon -fils, pour sa politesse envers moi.—S'il étoit -de Leven, a-t-il ajouté… (je lui ai dit que -monsieur avoit servi dans ce régiment.) Et -bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes -ensemble, et je me rappelle fort bien -le capitaine; mais, comme je n'avois pas -l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute -apparence qu'il ne me connoît pas.—Vous -lui direz pourtant que celui qui vient de contracter -tant d'obligations envers lui, et qui -est touché de ses bontés comme il le doit, -est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.—Mais -il ne me connoît pas, a-t-il répété, après -avoir un peu rêvé.—Il se pourroit pourtant, -a-t-il ajouté, que mon histoire… Je vous -prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne, -dont la femme fut si malheureusement tuée -à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit -dans la tente de son mari, comme -elle reposoit dans ses bras.</p> - -<p>»Avec la permission de monsieur, ai-je -dit, je me rappelle très-bien cette histoire.—Vous -vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant -les yeux avec son mouchoir;—jugez -si je puis jamais l'oublier!</p> - -<p>»En disant cela, il a tiré de son sein une -petite bague, qui paroissoit attachée autour -de son cou avec un ruban noir; et il l'a -baisée deux fois.—Voilà Billy, a-t-il dit.—L'enfant -est accouru du bout de la chambre, -et tombant à genoux, il a pris la bague et -l'a baisée aussi. Ensuite il a embrassé son père; -il s'est assis sur le lit, et s'est mis à pleurer.»</p> - -<p>«—Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec -un profond soupir,—je voudrois, Trim, -être déjà à demain.»</p> - -<p>«En vérité, répliqua le caporal, monsieur -s'afflige trop.—Monsieur veut-il que je lui -verse un verre de vin sec, qu'il boira en -fumant sa pipe?—A la bonne heure, Trim, -dit mon oncle Tobie.»</p> - -<p>«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle -Tobie en soupirant encore, l'histoire de l'enseigne -et de sa femme. Il y a même une -circonstance qui est en sa faveur, et que sa -modestie a passée sous silence.—C'est qu'ils -furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment -et par toute l'armée.—Mais achève -ton histoire, caporal.—Elle est achevée, dit -le caporal.—Je n'ai pas voulu rester plus -long-temps; j'ai souhaité une bonne nuit au -pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus -le lit, et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; -et comme nous descendions ensemble, -il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils -étoient en route pour rejoindre le régiment -en Flandre.—Mais hélas! dit le caporal, tous -les voyages du lieutenant sont finis.—Et que -deviendra son pauvre enfant, s'écria mon -oncle Tobie?»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.<br /> -<i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></h2> - - -<p>La plupart des hommes, quand ils se trouvent -renfermés entre la loi naturelle et la loi positive, -ne savent à quoi se déterminer;—bien -moins encore s'ils se trouvent entre la loi -et leur penchant.</p> - -<p>Mais je dois le dire pour eux,—je dois -le dire à l'honneur éternel de mon oncle Tobie;—mon -oncle Tobie n'hésita pas un instant. -Quoiqu'il fût chaudement occupé à poursuivre -le siége de Dendermonde parallèlement -avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient -si vigoureusement leurs ouvrage, qu'ils lui -laissoient à peine le temps de dîner;—quoiqu'il -eût établi un logement sur la contr'escarpe, -il laissa-là Dendermonde, et tendit -toutes ses pensées vers <i>les détresses particulières</i> -de l'auberge.—Tout ce qu'il se permit, -fut de faire fermer la porte du jardin -au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit -dire qu'il avoit converti le siége en blocus.—Après -quoi il abandonna Dendermonde à -lui même, pour être secouru ou non par le -roi de France, suivant que le roi de France -le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à -voir comment, de son côté, il pourroit secourir -le lieutenant Lefèvre et son fils.</p> - -<p>Que l'Être souverainement bon, qui est -l'ami de celui qui est sans amis, puisse un -jour te récompenser!</p> - -<p>«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois -dû faire, dit mon oncle Tobie au caporal, -en se mettant au lit; et je vais te dire en -quoi tu as manqué. En premier lieu, quand -tu as fait offre de mes services à Lefèvre, -comme la maladie et le voyage sont deux -choses coûteuses, et que le pauvre lieutenant -n'a sans doute que sa paie pour vivre et -pour faire vivre son fils,—tu devois aussi -lui offrir ma bourse.—Ne savois-tu pas, -Trim, que, puisqu'il étoit dans le besoin, -il y avoit autant de droit que moi-même?—Monsieur -sait bien que je n'avois point -d'ordre, dit le caporal.—Il est vrai, dit mon -oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi -comme soldat, mais certainement très-mal -comme homme.</p> - -<p>»—En second lieu… mais tu as encore -la même excuse, continua mon oncle Tobie… -Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans -ma maison, tu devois lui offrir ma maison -aussi.—Un frère d'armes, Trim, un officier -malade, n'a-t-il pas droit au meilleur -logement? Et si nous l'avions avec nous, -nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; -tu es toi-même une excellente garde; et avec -tes soins, ceux de la servante, ceux de son -fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être -le rétablir et le remettre sur pied.</p> - -<p>»Dans quinze jours peut être, ajouta mon -oncle Tobie en souriant, il pourroit marcher.—Sauf -le respect que je dois à monsieur, -dit le caporal, il ne marchera de sa vie.—Il -marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant -de dessus son lit avec un soulier ôté.—Avec -la permission de monsieur, dit le caporal, -il ne marchera jamais que vers sa fosse.—Et -moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria -mon oncle Tobie, en marchant lui-même -avec le pied qui avoit encore un soulier, mais -sans avancer d'un pouce;—il marchera avec -son régiment.—Il ne peut pas se porter, -dit le caporal!—Eh bien! on le portera, -dit mon oncle Tobie.—Il tombera à la fin, -dit le caporal; et que deviendra son pauvre -garçon?—Non,—il ne tombera pas, dit mon -oncle Tobie d'un ton assuré.—Hélas! reprit -Trim soutenant son opinion, faisons pour -lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre -homme n'en mourra pas moins.—Il ne mourra -pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le -Dieu vivant! il ne mourra pas.»—</p> - -<p>L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie -du ciel avec le jurement de mon oncle -Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui -tient les registres, laissa tomber une larme -sur le mot en l'écrivant, et l'effaça pour -jamais.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.<br /> -<i>Suite de L'Histoire de Lefèvre.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit -sa bourse,—ordonna au caporal d'aller de -grand matin chercher le médecin, se coucha -et s'endormit.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch54">CHAPITRE LIV.<br /> -<i>Fin de l'Histoire de Lefèvre.</i></h2> - - -<p>Le lendemain matin, le soleil brilloit dans -tout son éclat à tous les yeux du village, -excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.—La -pesante main de la mort pressoit -les paupières du pauvre lieutenant; et les -ressorts qui chassent le sang aux extrémités, -et le rappellent sans cesse au cœur, perdoient -en lui la force et le mouvement.—</p> - -<p>En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit -levé une heure plutôt que de coutume, -entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit -à côté de son lit, et sans préface ni apologie, -sans nul égard pour toutes les modes -et coutumes, il ouvrit son rideau, comme -auroit fait un ancien ami ou un camarade; -et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,—s'il -avoit reposé la nuit,—de quoi -il se plaignoit,—où étoit son mal,—ce qu'il -pouvoit faire pour le soulager;—et, sans -lui donner le temps de répondre à une seule -question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient -concerté pour lui la veille avec le caporal.</p> - -<p>«—Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit -mon oncle Tobie,—dans ma maison,—tout-à-l'heure;—et -nous enverrons chercher -un médecin, pour voir ce qu'il y a à faire;—nous -aurons aussi un apothicaire;—le -caporal sera votre garde,—et moi, Lefèvre, -votre domestique.»</p> - -<p>Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise -qui n'étoit pas l'effet, mais la cause -de sa familiarité.—Elle vous introduisoit -sur le champ dans son ame, et vous faisoit -voir toute la bonté de son naturel.—A cela, -il se joignoit dans ses regards, dans sa voix -et dans ses manières, je ne sais quoi d'humain, -qui, dans tous les momens, invitoit -le malheureux à s'approcher et à chercher -un asile auprès de lui.—Avant que mon -oncle Tobie eût achevé la moitié des offres -obligeantes qu'il faisoit au père, le fils s'étoit -insensiblement pressé contre lui; puis étendant -ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de -mon oncle Tobie à la hauteur de la poitrine, -et l'attiroit doucement vers lui… Le sang -et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis, -et qui s'étoient retirés dans leur -dernière citadelle,—le cœur,—firent un -effort pour se rallier.—Le nuage qui couvroit -ses yeux les quitta pour un moment.—Il -regarda mon oncle Tobie avec l'expression -de la reconnoissance, du regret et du -désir:—il jeta un autre regard sur son fils;—et -ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible -qu'il étoit) n'a jamais été rompu.</p> - -<p>La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.—Le -nuage reprit sa place.—Le -pouls frémit,—s'arrêta;—se releva,—s'affaissa,—s'arrêta -encore;—hésita, s'arrêta… -Acheverai-je?—Non.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch55">CHAPITRE LV.<br /> -<i>Convoi et Oraison funèbre.</i></h2> - - -<p>Je rapporterai en peu de mots, dans le -prochain chapitre, tout ce qui me reste à -dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend -tout l'espace qui s'écoula depuis la mort de -son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie -proposa au mien de me le donner pour gouverneur;—et -je n'ajouterai que très-peu de -détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où -je suis de retourner à ma propre histoire.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie, comme gouverneur de -Dendermonde, rendit au pauvre lieutenant -tous les honneurs de la guerre;—il accompagna -le corps au tombeau, conduisant lui-même -le deuil, et menant le jeune Lefèvre -par la main.</p> - -<p>Yorick, de son côté, pour n'être pas en -reste, rendit au défunt tous les honneurs de -l'église, et l'enterra en grande pompe au -milieu du chœur.—Il paroît même qu'il prononça -son oraison funèbre. Je dis, <i>il paroît</i>; -et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur -l'un de ses sermons.</p> - -<p>C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose -qu'elle lui étoit commune avec tous ceux -de sa profession) de noter sur la première -page de chacun de ses sermons le lieu, le -temps, et l'occasion où il avoit été prêché.—Il -y joignoit toujours un petit commentaire -sur le sermon lui-même; et en vérité -rarement à sa louange.—Par exemple:—<i>Sermon -sur la dispersion des Juifs. Je n'en -fais pas le moindre cas: je conviens que c'est -un prodige d'érudition; mais d'une érudition -triviale, et mise en œuvre plus trivialement -encore.</i></p> - -<p>—<i>Celui-ci est d'une composition lâche. -Je ne sais ce que diantre j'avois dans la -tête quand je le fis.</i></p> - -<p>—N. B. <i>L'excellence de ce texte, c'est -qu'il convient à tous les sermons; et de ce -sermon, c'est qu'il convient à tous les textes.</i></p> - -<p>—<i>Pour celui-ci, je mérite d'être pendu; -j'en ai volé la plus grande partie;</i> et le docteur -Pidigunes m'a dénoncé.—<i>Rien n'est -tel qu'un voleur pour en découvrir un autre.</i></p> - -<p>Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve -écrit <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, et rien de plus;—et sur les deux -autres, <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>.—Ils sont tous huit dans -un seul paquet rattaché avec un bout de -ficelle verte, qui semble avoir jadis appartenu -au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure -que par <i lang="en" xml:lang="en">so so</i> et par <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>, Yorick entendoit -à-peu-près la même chose; et en cela -il étoit d'accord avec le dictionnaire italien -d'Altieri.—</p> - -<p>Il faut pourtant convenir que les deux -sermons étiquetés <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> sont cinq fois -meilleurs que les <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>,—montrent dix fois -plus de connoissance du cœur humain,—renferment -soixante et dix fois plus d'esprit -et de feu;—et pour m'élever par une gradation -convenable, découvrent mille fois plus -de génie.—Aussi quand je donnerai au public -les sermons <i>dramatiques</i> d'Yorick, quoique -je ne compte en admettre qu'un de tout le -nombre des <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, je n'hésiterai pas à faire -imprimer les deux <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> dans leur entier.</p> - -<p>Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick -pouvoit entendre par ces mots, <i lang="it" xml:lang="it">lentamente</i>, -<i lang="it" xml:lang="it">tenute</i>, <i lang="it" xml:lang="it">grave</i>, et quelquefois <i lang="it" xml:lang="it">adagio</i>, -tels que je les trouve sur quelques-uns de ses -sermons.—Je serois encore plus embarrassé -d'expliquer: <i lang="it" xml:lang="it">à l'octava alta</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con strepito</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con -l'arco</i>, <i lang="it" xml:lang="it">senza l'arco</i>, et autres termes de musique -avec lesquels il en a désigné d'autres.—Ce -que je sais, c'est que ces mots ont -sûrement un sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois -musicien et prédicateur, les appliquoit -de ses sonates à ses sermons.—Je ne doute -même point que chacun de ces signes qui -nous échappent, n'eût pour lui une signification -distincte et précise.</p> - -<p>—Parmi tous ses sermons, il y en a un, -(et c'est lui qui m'a conduit à cette longue -digression); il est sur la mort, et il a sans -doute été fait à l'occasion du pauvre Lefèvre. -Il est écrit d'une plus belle main que les autres, -ce qui annonce une sorte de prédilection -en sa faveur. Du reste, il est négligemment -rattaché avec une lisière de laine, et enveloppé -dans une feuille de papier bleu, qui -sent encore le droguiste. Mais je doute que -ces marques apparentes d'humilité aient été -mises à dessein, d'autant que tout à la fin -du sermon et non au commencement, (ce -qui est contre l'usage invariable d'Yorick), -je trouve écrit de sa main le mot:</p> - -<p class="c"><i>Bravo.</i></p> - -<p>Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce -que cette expression peut avoir de choquant.—Le -mot est placé à deux pouces et demi -au moins de distance de la dernière ligne, -tout en bas de la page, et dans ce coin à -droite qui est ordinairement recouvert par -le pouce. Il est écrit avec une plume de corbeau, -en petits caractères, et d'une encre -si pâle, qu'en vérité on peut à peine se douter -qu'il est là.—C'est plutôt l'ombre de la vanité, -que la vanité elle-même;—c'est plutôt -une secrète complaisance, un mouvement -passager de satisfaction, qui s'élève dans le -cœur du compositeur à son insu, qu'une marque -grossière d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie -d'offrir au public.—</p> - -<p>Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, -j'ai rendu un mauvais service à -Yorick en entrant dans toutes ces particularités, -et que j'aurois dû les taire pour l'honneur -de sa modestie;—mais quel homme -n'a pas ses foiblesses?—Yorick n'en étoit pas -plus exempt qu'un autre.—Mais ce qui excuse -la sienne en cette occasion, ce qui la -réduit presque à rien, c'est que le mot fut -barré quelque temps après par lui-même par -une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, -comme s'il s'étoit rétracté, ou qu'il -eût été honteux de sa première opinion.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch56">CHAPITRE LVI.<br /> -<i>Départ du jeune Lefèvre.</i></h2> - - -<p>Après que mon oncle Tobie eut converti -en argent la succession de Lefèvre, et qu'il -eut réglé ses comptes avec son régiment, -l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui -resta entre les mains qu'un vieil uniforme -et une épée de cuivre;—de sorte qu'il ne -rencontra aucune opposition à prendre l'entière -administration des biens du jeune orphelin.</p> - -<p>—Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, -Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu'à ce qu'il -tombe en lambeaux… porte-le en mémoire -du pauvre lieutenant.»—Il prit l'épée, et -la tirant du fourreau: «Cette épée, Lefèvre, -je la garderai pour toi.—Voilà, mon cher -Lefèvre, continua-t-il, en suspendant l'épée -à un clou, voilà toute la fortune que Dieu -t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et -un bras dignes de la porter,—je n'en demande -pas davantage.»</p> - -<p>Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture -de fortification, et qu'il eut appris à -insérer un polygone régulier dans un cercle, -mon oncle Tobie le mit dans une école publique, -d'où il ne sortoit qu'au temps de -Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie -ne manquoit jamais de l'envoyer chercher -par le caporal.—Il y demeura jusqu'à son -dix-septième printemps. Mais alors les bruits -de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui -faisoit marcher une armée contre les Turcs, -enflammant son jeune courage, Lefèvre partit -un beau jour sans congé; et laissant là son -grec et son latin, il alla se jeter aux genoux -de mon oncle Tobie, lui demanda l'épée de -son père, et le pria de lui laisser tenter la -fortune des armes sous le prince Eugène.—Deux -fois mon oncle Tobie oublia sa blessure, -et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu combattras -à mes côtés.—Deux fois il porta la -main sur son aine, et laissa retomber sa -tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.</p> - -<p>—Mon oncle Tobie descendit l'épée du -clou où elle avoit été constamment suspendue -depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en -porta la pointe près de son œil en soupirant, -et la donna au caporal pour l'éclaircir.—Il -retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, -et pour régler son passage à Livourne.—Puis, -en lui remettant son épée: «Si tu es -brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle -ne te manquera pas.—Mais si la fortune, -ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, -si la fortune trahit ton courage… reviens -à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en l'embrassant; -tu me retrouveras toujours.»—</p> - -<p>La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré -le cœur du jeune Lefèvre, autant que -la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. -Ils se séparèrent l'un de l'autre, comme le -meilleur des fils du meilleur des pères. Ils -pleurèrent tous deux.—Enfin mon oncle -Tobie, en lui donnant son dernier baiser, -lui glissa dans la main une vieille bourse qui -contenoit la bague de sa mère et soixante -guinées,—et il pria Dieu de le bénir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch57">CHAPITRE LVII.<br /> -<i>Malheur du jeune Lefèvre.</i></h2> - - -<p>Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant -Belgrade, à temps pour essayer la -trempe de son épée à la défaite des Turcs.—Il -s'y comporta en digne élève de mon -oncle Tobie.—Mais le malheur sembla -s'attacher à lui sans qu'il l'eût mérité, et le -poursuivit partout pendant les quatre années -qui suivirent.—Il soutint l'adversité avec -courage, et sans se laisser abattre; mais enfin -il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit -à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, -ses services, sa santé, et en un mot tout, -excepté son épée; et qu'il attendoit le premier -vaisseau pour retourner à lui.</p> - -<p>Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ -six semaines avant l'accident de Suzanne; de -sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure. -Il s'étoit présenté à l'esprit de mon oncle -Tobie, dès que mon père avoit parlé d'un -gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre -de toutes les perfections que mon père exigeoit, -mon oncle Tobie avoit cru devoir -garder le silence,—jusqu'à ce qu'enfin -Yorick ayant ramené mon père à des idées -plus raisonnables, et mon père étant convenu -que mon gouverneur devoit être bon, juste, -humain et généreux, l'image et l'intérêt de -Lefèvre agirent si puissamment sur mon -oncle Tobie, que se levant aussitôt, et quittant -sa pipe pour prendre l'autre main de -mon père, qui tenoit déjà une des siennes:—«Frère -Shandy, s'écria mon oncle Tobie, -souffrez que je vous recommande le fils de -Lefèvre.—Je me joins au capitaine, dit -Yorick.—Je réponds de la bonté de son -cœur, dit mon oncle Tobie.—Et moi de sa -bravoure, s'écria le caporal.—Les meilleurs -cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, -dit mon oncle Tobie.»—</p> - -<p>«Sans doute, dit le caporal.—Et monsieur -a pu voir également que les plus mauvais -sujets du régiment en étoient les plus lâches.—Et -monsieur peut se souvenir d'un certain -sergent, nommé Kumber…»—</p> - -<p>«—Nous traiterons ce sujet une autre fois, -dit mon père.»—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch58">CHAPITRE LVIII.<br /> -<i>Calomnie.</i></h2> - - -<p>Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant, -sans ce labyrinthe inextricable de dettes, de -soins, de procès, de soucis, de devoirs, de -gros douaires et de charlatans!—</p> - -<p>Ce dernier mot me ramène au docteur -Slop.—Il étoit vrai fils de sa mère (Sancho -avoit une autre expression pour rendre la -même idée).—Dès l'inspection du mal, il -m'avoit condamné à mort;—il falloit un -miracle ou l'excellence de son art pour me -tirer de là.—L'accident étoit aussi complet -que mes héritiers collatéraux pouvoient le -désirer.—Il le disoit ainsi: tout le monde -le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y -eut personne aux environs qui ne dît avec -compassion: <i>Ce pauvre petit Shandy est -entièrement mutilé!</i>—La renommée en -porta la nouvelle partout, et jura qu'elle -l'avoit vu.—Enfin, il passa pour constant -que la fenêtre de la chambre de la nourrice -avoit non-seulement… mais encore…</p> - -<p>—On ne peut guère prendre le public à -partie, ni lui intenter un procès en corps; -autrement mon père n'y auroit pas manqué, -tant il étoit irrité des bruits qui couroient à -mon désavantage. Mais de tomber lâchement -sur quelques individus, c'étoit avoir l'air de -craindre les autres. D'ailleurs, la plupart de -ceux qui avoient parlé de mon accident avoient -témoigné toute sorte de pitié: les attaquer, -c'étoit s'en prendre à ses meilleurs amis, et -peut-être en même-temps les confirmer, ainsi -que le public, dans leur opinion.—D'un -autre côté, se taire, c'étoit presque acquiescer -à tous les bruits fâcheux qui se répandoient -sur mon compte.</p> - -<p>«—Y eut-il jamais, s'écrioit mon père, -en frappant du pied,—y eut-il jamais, frère -Tobie, un pauvre diable aussi embarrassé que -moi?»—</p> - -<p>«A votre place, frère, disoit mon oncle -Tobie, je le montrerois à la foire.»—</p> - -<p>«Et qu'y verroit-on, s'écrioit mon père?»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch59">CHAPITRE LIX.<br /> -<i>Grande résolution.</i></h2> - - -<p>«Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, -dit mon père, je ne le mettrai pas moins en -culottes.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch60">CHAPITRE LX.<br /> -<i>Ne jugeons pas si vîte.</i></h2> - - -<p>Il y a, monsieur, mille résolutions importantes, -soit dans l'église, soit dans l'état,—aussi-bien, -madame, que dans les choses -qui nous regardent plus personnellement,—que -vous jureriez avoir été prises d'une manière -étourdie, légère et inconsidérée, et qui -pourtant ont été pesées et repesées, examinées, -discutées, disputées, revues, corrigées -et considérées sous toutes leurs faces,—avec -un tel sang-froid, que le dieu du sang-froid -lui-même (s'il existe) n'auroit pu ni mieux -désirer, ni mieux faire.</p> - -<p>—Si nous eussions été cachés, vous ou -moi, dans quelque coin du cabinet, nous -serions forcés d'en convenir.—</p> - -<p>Telle étoit la résolution que prit mon père -de me mettre en culottes.</p> - -<p>«Comment! monsieur, cette résolution -prise en un moment, avec humeur, emportement -même, et qui sembloit une espèce -de défi à tout le genre humain!»</p> - -<p>Eh bien! oui, madame, cette résolution -elle-même.—Apprenez qu'un mois auparavant -elle avoit été raisonnée, débattue et -approfondie entre mon père et ma mère, -dans deux différens lits de justice, tenus exprès -pour ce sujet.—</p> - -<p>J'expliquerai la nature de ces lits de justice -dans le prochain chapitre; et dans celui -d'après, je vous supplierai, madame, de -vouloir bien me suivre, et vous tenir cachée -dans la ruelle de ma mère.—Là, vous entendrez -comment mon père et elle débattirent -l'affaire de mes culottes, et vous pourrez -vous former une idée de la manière dont ils -débattoient les autres affaires.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch61">CHAPITRE LXI.<br /> -<i>Lit de justice de mon père.</i></h2> - - -<p>Les anciens Goths de Germanie, qui les -premiers s'établirent dans ce pays qui est -entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent -dans la suite les Bulgares et quelques autres -peuplades vandales, avoient tous la sage -coutume de débattre deux fois toutes les affaires -importantes: une fois ivres et une fois -à jeun;—à jeun, pour que leurs conseils ne -manquassent pas de prudence;—ivres, pour -qu'ils ne manquassent pas de vigueur.—</p> - -<p>Mon père ne buvoit que de l'eau.—Il n'y -avoit pas moyen de prendre cette méthode, -ni de la tourner à son profit, comme il avoit -coutume de faire de toutes celles des anciens.—Que -n'eût-il pas donné pour trouver un -biais favorable, et pour se rapprocher au -moins un peu de la méthode des anciens -Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait! -il y rêva long-temps, et long-temps -sans fruit;—enfin, la septième année de -son mariage, il inventa l'expédient que voici.</p> - -<p>—Toutes les fois qu'il y avoit dans la -famille quelque point délicat à régler, quelque -affaire importante à débattre, en un mot, -quelque résolution importante à prendre, -résolution qui demandât à-la-fois beaucoup -de vigueur et de sagesse,—mon père réservoit -et assignoit la nuit du premier dimanche -du mois, et celle du samedi précédent, pour -discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.—Que -de choses il avoit à faire le premier -dimanche du mois! Sa pendule à monter, -sa…—Mais c'est se défier de la mémoire -du lecteur, que d'en faire l'énumération.</p> - -<p>Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment -ses lits de justice.—Entre ces deux -conseils, tenus dans ces deux positions différentes, -il trouvoit nécessairement ce juste -milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se -seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il -n'auroit pas mieux rencontré.</p> - -<p>Mais, chut! le lit de justice va commencer.—Venez, -madame, il est temps -d'approcher.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch62">CHAPITRE LXII.<br /> -<i>Me mettra-t-on en culottes?</i></h2> - - -<p>«Nous devrions, dit mon père, en se -retournant à moitié dans son lit, et rapprochant -son oreiller de ma mère, nous -devrions penser, madame Shandy, à mettre -cet enfant en culottes.»—</p> - -<p>«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit -ma mère.»—</p> - -<p>«Il est même honteux, ma chère, dit -mon père, que nous ayions différé si long-temps.»—</p> - -<p>«Je le pense comme vous, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant -ne soit très-bien comme il est.»—</p> - -<p>«Il est très-bien comme il est, dit ma -mère.»—</p> - -<p>«Et en vérité, dit mon père, c'est presque -un péché de l'habiller autrement.»—</p> - -<p>«Oui, en vérité, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Mais il grandit à vue d'œil, ce petit garçon-là! -répliqua mon père.»—</p> - -<p>«Il est très-grand pour son âge, dit ma -mère.»—</p> - -<p>«Je—ne—puis, dit mon père, appuyant -sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer -à qui diantre il ressemble.»—</p> - -<p>«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Ouais! dit mon père.»</p> - -<p>Le dialogue cessa pour un moment.—</p> - -<p>«Je suis fort petit, continua mon père -gravement.»—</p> - -<p>«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma -mère.»—</p> - -<p>«Ouais! dit mon père. En même-temps -il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.»—Ici -il y eut un silence de trois -minutes et demie.—</p> - -<p>«Si on le met en culottes, dit mon père -en élevant la voix, je crois qu'il sera bien -embarrassé à les porter.»—</p> - -<p>«Très-embarrassé au commencement, dit -ma mère.»—</p> - -<p>«Et nous serons bien heureux, ajouta -mon père, si c'est-là le pis.»—</p> - -<p>«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»—</p> - -<p>«Apparemment, dit mon père, après une -pause d'un moment, qu'il est fait comme -tous les enfans des hommes?»—</p> - -<p>«Exactement, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père; -et le débat s'arrêta encore une fois.»</p> - -<p>«Du moins, dit mon père, en se retournant -de nouveau,—si j'en viens-là, je les -lui ferai faire de peau.»—</p> - -<p>«Elles dureront plus long-temps, dit ma -mère.»—</p> - -<p>«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il -se passe de doublure.»—</p> - -<p>«J'en conviens, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles -soient de futaine.»—</p> - -<p>«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Excepté le basin, répliqua mon père.»—</p> - -<p>«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»—</p> - -<p>«Cependant, interrompit mon père, il ne -faut pas risquer de lui donner la mort.»—</p> - -<p>«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et -le dialogue fut encore suspendu.»—</p> - -<p>«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en -rompant le silence, pour la quatrième fois, -il n'y aura certainement point de poches.»—</p> - -<p>«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»—</p> - -<p>«J'entends à sa veste et à son habit, dit -mon père.»—</p> - -<p>«Je le pense bien ainsi, répliqua ma -mère.»—</p> - -<p>«Car s'il possède jamais un sabot et une -toupie… (à cet âge, pauvres enfans! c'est -comme un sceptre et une couronne) il faut -bien qu'il ait de quoi les serrer.»—</p> - -<p>«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez -tout comme vous le voudrez.»—</p> - -<p>«Mais, dit mon père en insistant, ne -trouvez-vous pas que cela est bien?»—</p> - -<p>«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît -ainsi, monsieur Shandy.»—</p> - -<p>«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant -toute patience, parbleu! vous voilà bien. -S'il me plaît!—ne distinguerez-vous jamais, -madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais -à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui convient?»—Minuit -vint à sonner; c'étoit le -dimanche qui commençoit, et le chapitre -n'alla pas plus loin.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch63">CHAPITRE LXIII.<br /> -<i>Mon père se décide.</i></h2> - - -<p>Après que mon père eut ainsi débattu avec -ma mère l'histoire des culottes, il consulta -Albertus Rubénius; mais ce fut cent fois pis. -Quoique Albertus Rubénius ait écrit un <i>in-quarto</i> -sur l'habillement des anciens, et que -par conséquent mon père dût s'attendre à -trouver chez lui l'éclaircissement de tous ses -doutes, on auroit tout aussi facilement extrait d'un -capucin les quatre vertus cardinales, -que d'Albertus Rubénius un seul mot sur les -culottes.</p> - -<p>Sur toute autre partie de l'habillement des -anciens, mon père obtint de Rubénius tout -ce qu'il voulut.—On ne lui cacha rien.—On -lui dit dans le plus grand détail ce que c'étoit -que la toge ou robe flottante,—le clamys,—l'éphode,—la -tunique ou manteau court,—la -synthèse,—la pœnula,—la lacema avec -son capuchon,—le paludamentum, la prétexte,—le -sagum ou jacquette de soldat,—la -trabæa, dont il y avoit trois espèces, suivant -Suétone.—</p> - -<p>«Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les -culottes, disoit mon père?»</p> - -<p>—Rubénius lui fit l'énumération un peu -longue de toutes les sortes de souliers qui -avoient été à la mode chez les Romains. Il -y avoit: le soulier ouvert,—le soulier fermé,—le -soulier sans quartier,—le soulier à semelle -de bois,—la socque, le brodequin,—et -le soulier militaire dont parle Juvénal, avec -des clous par-dessous.—</p> - -<p>Il y avoit: les sabots,—les patins,—les -pantouffles,—les échasses,—les sandales -avec leurs courroies.</p> - -<p>Il y avoit: le soulier de feutre,—le soulier -de toile,—le soulier lacé,—le soulier tressé,—le -calcéus incisus,—et le calcéus rostratus.—</p> - -<p>Rubénius apprit à mon père comment on -les chaussoit, et de quelle manière on les -rattachoit.—Avec quelles pointes, agrafes, -boucles, cordons, rubans, courroies.—</p> - -<p>«Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon -père, et parlons des culottes.»</p> - -<p>—Mon père trouva encore que les Romains -avoient différentes manufactures; qu'ils fabriquoient -des étoffes unies, rayées, tissues -d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commencé -à faire un usage commun de la toile, que -vers la décadence de l'empire, lorsque les -Egyptiens vinrent à s'établir parmi eux, et à -la mettre en vogue.—</p> - -<p>Il vit que les riches et les nobles se distinguoient -par la finesse et la blancheur de -leurs habits.—Le blanc étoit, après le pourpre, -la couleur la plus recherchée; les Romains -la réservoient pour le jour de leur naissance, -et pour les réjouissances publiques.—Le -pourpre étoit affecté aux grandes charges.—</p> - -<p>«Et les culottes, disoit mon père?»</p> - -<p>«Il paroît, poursuivoit Rubénius, il paroît, -d'après les meilleurs historiens de ces temps-là, -qu'ils envoyoient souvent leurs habits au -foulon pour être nettoyés et blanchis. Mais le -menu peuple, pour éviter cette dépense, portoit -communément des étoffes brunes, et d'un -tissu un peu plus grossier. Ce ne fut que -vers le règne d'Auguste, que toute distinction -dans les habillemens fut détruite; les -esclaves s'habillèrent comme les maîtres. Il -n'y eut de conservé que le lati-clave.»</p> - -<p>«Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon -père?»</p> - -<p>Oh! c'est ici le point le plus débattu parmi -les savans, et sur lequel ils sont moins d'accord.—Egnatius, -Sigonius, Bossius, Ticinenses, -Baysius, Budœus, Salmasius, Lipsius, -Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph Scaliger, -diffèrent tous les uns des autres; et Albertius -Rubénius d'eux tous. Les uns l'ont pris pour -le bouton, d'autres pour l'habit même,—quelques-uns -pour la couleur de l'habit.—Le -grand Baysius, (dans sa garde-robe des -anciens, chapitre douze) avoue modestement -son ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'étoit -un clou à tête, un bouton, une ganse, un -crochet, une boucle, ou une agrafe avec son -fermoir.</p> - -<p>Mon père perdit le cheval, mais non pas -la selle.—«Ce sont des bretelles, dit-il.» -Et il ordonna que mes culottes eussent des -bretelles.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch64">CHAPITRE LXIV.<br /> -<i>Bon soir la Compagnie.</i></h2> - - -<p>Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux -événemens se présentent devant moi.—</p> - -<p>Laissons mes culottes entre les mains du -tailleur, et le tailleur accroupi, prêtant l'oreille -aux dissertations de mon père qu'il ne -comprend point.—</p> - -<p>Laissons mon père debout devant lui, appuyé -sur sa canne, son traité du lati-clave -à la main, et lui désignant l'endroit précis -de la ceinture, où il avoit résolu de faire -attacher mes bretelles.—</p> - -<p>Laissons ma mère, la plus insouciante des -femmes (je dirai presque la plus philosophe) -sans souci sur mes culottes, comme sur toutes -les choses de la vie, indifférente sur les -moyens, et ne s'occupant que des résultats.—</p> - -<p>Laissons le docteur Slop figurer dans le -monde à mes dépens, et bâtir sa fortune et -sa réputation sur un accident qui n'existe -pas.—</p> - -<p>Laissons le jeune Lefèvre à Marseille, et -donnons-lui le temps de se guérir et de revenir -à mon oncle Tobie.—</p> - -<p>Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy… -Mais pour celui-là il n'y a pas moyen; souffrez, -messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'à -la fin du voyage.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch65">CHAPITRE LXV.<br /> -<i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de -ce demi-arpent de terre qui se trouvoit au -fond du jardin potager de mon oncle Tobie, -et qui fut pour lui le théâtre de tant d'heures -délicieuses, je déclare que c'est entièrement -la faute de son imagination, et non pas la -mienne. Je suis certain d'en avoir donné une -description si exacte, que j'en avois presque -honte.—</p> - -<p>Un jour dans ses momens de loisir, le -destin s'amusoit à regarder dans le vaste dépôt -où sont inscrits tous les événemens des temps -futurs.—En jetant les yeux sur un gros livre -relié en fer, il vit à quels grands projets étoit -destiné ce petit coin de terre, qui devoit -être un jour le boulingrin de mon oncle Tobie.—Il -fit aussitôt signe à la nature; c'en fut -assez.—La nature y répandit une demi-pelletée -de ses engrais les plus doux, auxquels -elle joignit justement assez d'argile pour conserver -la forme des angles et de tous les points -saillans, et en même-temps trop peu pour -que la terre pût coller à la bêche, et rendre -le théâtre de tant de gloire impraticable par -le mauvais temps.</p> - -<p>Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, -il y porta, comme on a pu voir, -les plans de presque toutes les places fortifiées -d'Italie et de Flandre. Ainsi devant quelque -ville que le duc de Malborough ou les alliés -allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle -Tobie tout préparé.—Et voici quelle étoit -sa méthode; elle paroîtra au lecteur la plus -simple du monde.—</p> - -<p>—Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,—plutôt -même, si le projet étoit connu, -mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au -moyen d'une échelle, il lui étoit facile de -l'adapter à la grandeur exacte de son boulingrin.—Il -s'agissoit ensuite de transporter -les lignes du papier sur le terrein; c'est ce -qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton -de ficelle, et d'un certain nombre de petits -piquets que l'on enfonçoit en terre à tous -les angles saillans et rentrans.—Ensuite, -prenant le profil de la place et de ses ouvrages, -pour déterminer la profondeur et -l'inclinaison des fossés, le talus du glacis, -et la hauteur précise de toutes les banquettes, -parapets, etc.—mon oncle Tobie mettoit -le caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit -tranquillement.—</p> - -<p>La nature du sol,—la nature de l'ouvrage -lui-même, et par-dessus tout l'excellente -nature de mon oncle Tobie, assis près du -caporal du matin au soir, et causant familiérement -avec lui sur les faits du temps passé;—tout -cela réduisoit le travail à n'en avoir presque -que le nom.—</p> - -<p>Dès que la place étoit ainsi achevée, et -mise en un état de défense convenable, elle -étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du -caporal, commençoit à ouvrir la première -parallèle.—De grace, qu'on ne vienne pas -m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne -vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout -le terrein par le corps de la place et de ses -ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour -cette première parallèle, qui ne doit s'ouvrir -qu'à trois cents toises au moins du corps -principal de la place!—Ne restoit-il pas à -mon oncle Tobie tout son potager adjacent? -C'est là, et ordinairement entre deux planches -de choux, qu'il établissoit ses première et -seconde parallèles.—Je considérerai tout au -long les avantages et les inconvéniens de cette -méthode, quand j'écrirai plus en détail l'histoire -des campagnes de mon oncle Tobie et -du caporal, dont ceci n'est, à proprement -parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera -au moins trois pages. On peut juger -par-là de l'importance et de l'étendue des -campagnes elles-mêmes.—Aussi j'appréhende -que ce ne soit en quelque sorte les profaner, -que d'en donner, comme je fais, des lambeaux, -dans un ouvrage aussi frivole que -celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux -les faire imprimer à part? J'y songerai; et, -en attendant, reprenons notre esquisse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch66">CHAPITRE LXVI.<br /> -<i>Il se met dans ses meubles.</i></h2> - - -<p>Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi -achevée avec tous ses ouvrages, mon oncle -Tobie et le caporal Trim commençoient à -ouvrir leur premiere parallèle.—Non pas au -hasard, ni suivant leur caprice; mais des -mêmes points et des mêmes distances que -les alliés avoient commencé les leurs. Ils régloient -leurs approches et leurs attaques sur -les détails que mon oncle Tobie recevoit par -la voie des journaux; et pendant toute la durée -du siége ils suivoient les alliés pas à pas.</p> - -<p>Le duc de Malborough établissoit-il un -logement? mon oncle Tobie établissoit un -logement aussi.—Le front d'un bastion étoit-il -renversé, ou une défense ruinée? le caporal -prenoit sa pioche, et en faisoit autant.—C'est -ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, -ils se rendoient successivement maîtres de -tous les ouvrages, jusqu'à ce qu'enfin la place -tombât entre leurs mains.—</p> - -<p>Où sont-ils ces hommes rares, ces bons -cœurs que le bonheur des autres rend heureux?—Je -les invite à me suivre derrière -la haie d'épine du boulingrin de mon oncle -Tobie. La poste est arrivée;—il a reçu la -gazette:—la brêche est praticable;—le duc -de Malborough va tenter l'assaut.—Mon -oncle Tobie et le caporal paroissent.—Avec -quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la -gazette à la main, l'autre avec la bêche sur -l'épaule!—Quel triomphe modeste se glisse -dans les regards de mon oncle Tobie, au -moment qu'il monte sur les remparts!—quel -excès de plaisir brille dans ses yeux, -lorsque debout devant le caporal, l'animant -de la voix et du geste, il lui relit dix fois -le paragraphe, de crainte que la brêche ne -soit d'un pouce trop large ou trop étroite!—Mais, -dieux! la chamade est battue;—mon -oncle Tobie s'élance sur la brêche, soutenu -du caporal:—le caporal lui-même s'avance -les drapeaux à la main;—il les arbore sur -les remparts.—Quel moment! quelle délice! -ciel! terre! mer!—Mais à quoi servent les -apostrophes? avec tous les élémens, on ne -parviendra jamais à composer une liqueur -aussi enivrante.</p> - -<p>C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases -répétées, c'est dans cette route délicieuse, -que mon oncle Tobie et le caporal passèrent -les plus douces années de leur vie. Si quelquefois -leur bonheur étoit troublé par le vent -d'ouest, qui venant à souffler une semaine -de suite, retardoit la malle de Flandre, et -tenoit mon oncle Tobie à la torture,—c'étoit -encore là la torture du bonheur.—C'est ainsi, -dis-je, que pendant longues années, et chaque -année de ces années, et chaque mois de chaque -année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent -dans l'art des siéges;—variant sans cesse -leurs plaisirs par de nouvelles inventions, -s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de -perfection, et trouvant dans chacune de leurs -découvertes une nouvelle source de délices.—</p> - -<p>La première campagne s'exécuta du commencement -à la fin, suivant la méthode -simple et facile que j'ai rapportée.</p> - -<p>—Dans la seconde campagne, qui fut celle -où mon oncle Tobie prit Liége et Ruremonde, -il se décida à faire la dépense de quatre -beaux pont-levis, de deux desquels j'ai donné -une description si exacte dans la première -partie de cet ouvrage.</p> - -<p>—Tout à la fin de la même année, il -ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernières -furent dans la suite remplacées par -des <i>orgues</i>, comme préférables aux <i>herses</i>.) -Et vers Noël de cette même année, mon -oncle Tobie, qui avoit coutume de se donner -un habit complet à cette époque, préféra -de se refuser cette dépense, et de traiter pour -une belle guérite.—</p> - -<p>Il y avoit dans le boulingrin une espèce -de petite esplanade, que mon oncle Tobie -s'étoit ménagée entre la naissance du glacis, -et le coin de la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit -ses conseils de guerre avec le caporal. La -guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, -et devoit servir de retraite en cas de pluie.—</p> - -<p>Les pont-levis, les portes, la guérite, tout -fut peint en blanc, et à trois couches, pendant -le printemps suivant; ce qui mit mon -oncle Tobie en état d'entrer en campagne -avec la plus grande splendeur.—</p> - -<p>Mon père disoit souvent à Yorick, que -si dans toute l'Europe, tout autre que mon -oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, -on l'auroit regardée comme une des satyres -les plus amères et les plus raffinées de la -manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement -de la guerre, mais principalement -cette même année, étoit entré en campagne.—«Mais, -ajoutoit mon père, mon -frère Tobie! il n'est pas dans sa nature d'insulter -qui que ce soit.—Rare et excellent -homme!»</p> - -<p>—Revenons à ses campagnes.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch67">CHAPITRE LXVII.<br /> -<i>Son arsenal se monte.</i></h2> - - -<p>Il faut que je fasse ici un petit aveu au -lecteur. Quoique dans l'histoire de la première -campagne de mon oncle Tobie le mot -<i>ville</i> soit souvent répété, la vérité est qu'il -n'y avoit alors dans le polygone rien qui ressemblât -à une ville. Cet embellissement n'eut -lieu que dans l'été qui suivit la peinture des -ponts et de la guérite; c'est-à-dire, dans la -troisième campagne de mon oncle Tobie;—et -ce fut au caporal qu'en vint la première -idée.</p> - -<p>Par l'effort de son bras et sous les ordres -de mon oncle Tobie, il avoit pris Amberg, -Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; -il vint alors avec raison à penser que c'étoit -une dérision de se vanter de la prise d'un -si grand nombre de villes, sans avoir une -seule ville à montrer pour attester tant de -conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie -de se faire bâtir une petite ville à son usage, -en planches de sapin qui seroient assemblées, -peintes, montées et placées dans le polygone, -de manière à faire l'illusion la plus complette.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence -du projet, et l'agréa sur le champ; il y joignit -même deux idées nouvelles et assez bizarres, -mais dont il étoit presque aussi vain, que s'il -eût eu l'honneur de la première invention.</p> - -<p>—Il voulut d'abord que la ville fût bâtie -dans le genre de celles qu'elle devoit le plus -vraisemblablement représenter;—avec des -fenêtres grillées, et le toît des maisons tourné -vers la rue, etc. comme à Gand, à Bruges, -et dans tout le reste du Brabant et de la -Flandre.—</p> - -<p>Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons -réunies, comme le caporal le proposoit, -que chacune d'elles fût isolée et indépendante, -afin de pouvoir être accrochée ou -décrochée à volonté, de manière à exécuter -tous les plans de villes possibles.—</p> - -<p>On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers -furent appelés; et mon oncle Tobie -et le caporal, témoins assidus de leurs travaux, -n'en détournoient les yeux que pour -s'applaudir réciproquement dans leurs regards -du succès de leur invention.</p> - -<p>Il en résulta un merveilleux effet pour la -campagne suivante.—</p> - -<p>La ville de mon oncle Tobie se prêtoit à -tout. C'étoit un vrai Prothée.—Tantôt c'étoit -Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen -ou Haguenau;—tantôt c'étoit Ostende, et -Menin, et Ath, et Dendermonde.—</p> - -<p>Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune -ville n'a fait tant de personnages différens.—</p> - -<p>La quatrième année, mon oncle Tobie -songea qu'une ville sans église avoit l'air nu -et presque ridicule; il en ajouta une très-belle -avec son clocher.—Trim opinoit pour -avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa -qu'il valoit mieux en employer le métal en -artillerie.</p> - -<p>—Le métal fut fondu, et produisit pour -la campagne d'après une demi-douzaine de -canons de bronze.—On en plaça trois de -chaque côté de la guérite.—Le train d'artillerie -augmenta peu-à-peu; et (comme il -arrive toujours dans les choses qui regardent -notre califourchon chéri) on en vint graduellement -depuis les pièces d'un demi-pouce -de calibre jusqu'aux bottes fortes de mon -père.—</p> - -<p>L'année d'après, qui fut celle du siége de -Lille, et qui se termina par la prise de Gand -et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans -un cruel embarras.—Il ne savoit où prendre -des munitions convenables. Sa grosse artillerie -ne pouvoit soutenir la poudre à canon, -et ce fut un grand bonheur pour la famille -Shandy;—car du commencement à la fin -du siége de Lille, les assiégeans entretinrent -un feu si continuel,—les papiers publics en -firent de telles descriptions,—et ces descriptions -enflammèrent tellement l'imagination -de mon oncle Tobie, que tout son bien y -auroit infailliblement passé.</p> - -<p>Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il -manquoit quelque chose aux inventions de -mon oncle Tobie, surtout pendant un ou -deux des plus violens paroxysmes du siége.—Tout -étoit en feu sous les murs de Lille; -et où étoit l'équivalent autour du polygone -de mon oncle Tobie? Ne pouvoit-on rien -imaginer qui donnât au moins quelque idée -d'un feu soutenu, et qui en imposât à l'imagination?—Oui, -on le pouvoit; et le caporal, -dont le génie brilloit surtout pour -l'invention, suppléa au défaut de munitions -par un système de batterie entièrement neuf, -et qu'il puisa dans son propre fonds. Par-là, -il fit taire les critiques, qui auroient reproché -jusqu'à la fin du monde à mon oncle -Tobie, qu'il manquoit à son appareil de guerre -la chose la plus essentielle.</p> - -<p>Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen -imaginé par le caporal?—Non, la chose -ne perdra rien à être renvoyée, comme je -fais ordinairement, à quelque distance du -sujet.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch68">CHAPITRE LXVIII.<br /> -<i>Présens de noce.</i></h2> - - -<p>On n'a pas oublié sans doute le pauvre -Tom, ce malheureux frère de Trim, qui avoit -épousé la veuve d'un Juif.—En faisant part -de son mariage au caporal, il lui avoit envoyé -quelques bagatelles, de peu de valeur -en elles-mêmes, mais d'un grand prix par -l'intention, et dans le nombre desquelles il se -trouvoit:</p> - -<p>Un bonnet de houssard et deux pipes turques.</p> - -<p>Je décrirai le bonnet de houssard dans un -moment.—Les pipes turques n'avoient -rien de particulier. Le corps de la pipe étoit -un long tuyau de maroquin, orné et rattaché -avec du fil d'or; et elles étoient montées, -l'une en ivoire, l'autre en ébène garni d'argent.</p> - -<p>Mon père ne voyoit rien comme le commun -des hommes.—«Le cadeau de ton -frère, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalité -d'usage, dont tu dois lui savoir peu -de gré.—Il ne se soucioit pas mon cher -Trim, de porter le bonnet d'un Juif, ni -de fumer dans sa pipe.—Eh! monsieur, -disoit le caporal, il n'a pas craint d'épouser -sa veuve.»</p> - -<p>Le bonnet étoit écarlate, et d'un drap -d'Espagne superfin, avec un rebord de fourrure -tout autour, excepté sur le front, où -l'on avoit ménagé un espace d'environ quatre -pouces, dont le fond étoit bleu-céleste, recouvert -d'une légère broderie. Il sembloit -que le tout eût appartenu à quelque quartier-maître -Portugais.</p> - -<p>Le caporal, soit pour la chose en elle-même, -soit pour la main de qui il la tenoit, -étoit extrêmement vain de son bonnet.—Il -ne le portoit guère qu'aux grands jours, -aux jours de gala; et cependant jamais bonnet -de houssard n'avoit servi à tant d'usages. -Car dans tous les points de dispute qui s'élevoient -dans la cuisine, soit sur la guerre, -soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il -fût assuré d'avoir raison) n'avoit que son -bonnet à la bouche.—Il parioit son bonnet,—il -consentoit à donner son bonnet,—il -juroit sur son bonnet;—enfin, c'étoit son -enjeu, son gage, ou son serment.</p> - -<p>Ce fut son gage dans le cas présent.</p> - -<p>—Oui, dit-il en lui-même, je donne mon -bonnet au premier pauvre qui viendra à la -porte, si je ne viens pas à bout d'arranger -la chose à la satisfaction de monsieur.—</p> - -<p>L'exécution de son projet ne fut différée -que jusqu'au lendemain matin.</p> - -<p>Or, ce lendemain étoit le jour de l'assaut -de contr'escarpe, entre la porte Saint-André -et le Lowerdeule par la droite, et par la -gauche entre la porte Sainte-Magdeleine et -la rivière.</p> - -<p>Comme ce fut la plus mémorable attaque -de toute la guerre, la plus vive,—et la -plus opiniâtre de part et d'autre,—(il faut -même ajouter la plus sanglante, car cette -matinée coûta aux alliés seuls plus de douze -cents hommes) mon oncle Tobie s'y prépara -avec plus de solennité que de coutume.</p> - -<p>A côté de son lit, et tout au fond d'un -vieux bahut de campagne, gisoit depuis -de longues années la perruque à la Ramillies -de mon oncle Tobie.—Mon oncle Tobie, -en se mettant au lit la veille de ce fameux -assaut, ordonna que sa perruque fût tirée -du bahut, posée sur la table de nuit, et -prête pour le lendemain matin.—A son -réveil, à peine hors du lit et tout en chemise, -il la retourna du beau côté et la mit -sur sa tête.—Il procéda ensuite à mettre ses -culottes; et à peine en eut-il attaché le dernier -bouton, qu'il ceignit son ceinturon;—et -il y avoit déjà engagé son épée plus d'à-moitié, -quand il s'aperçut que sa barbe -n'étoit pas faite.—Or, comme il n'est guère -d'usage de se raser l'épée au côté, mon oncle -Tobie ôta son épée.—Bientôt après, en voulant -mettre son habit uniforme et sa soubreveste, -il se trouva gêné par sa perruque; -et il fut obligé de la quitter aussi.—Enfin, -soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il -en arrive toujours quand on se presse trop), -il étoit près de dix heures, c'est-à-dire une -demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire, quand -mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et -qu'il s'avança enfin vers son boulingrin.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch69">CHAPITRE LXIX.<br /> -<i>Pompe funèbre.</i></h2> - - -<p>A peine mon oncle Tobie eut-il tourné le -coin de la haie d'ifs qui séparoit le potager -du boulingrin, qu'il apperçut le caporal, et -qu'il vit que l'attaque étoit déjà commencée.</p> - -<p>Souffrez que je m'arrête un moment pour -vous dépeindre l'appareil du caporal, et le -caporal lui-même dans la chaleur de son attaque, -tel qu'il parut aux yeux de mon oncle -Tobie, quand mon oncle Tobie tourna vers -la guérite où se passoit la scène.—Il n'y -eut jamais rien de pareil au monde;—et aucune -combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre -et de grotesque dans la nature ne sauroit -en approcher.—</p> - -<p>Le caporal—</p> - -<p>Marchez légérement sur ses cendres, vous, -hommes de génie.—Il étoit votre parent.</p> - -<p>Arrachez soigneusement les herbes qui -croissent sur sa fosse, vous hommes de bonté.—Il -étoit votre frère.</p> - -<p>O caporal! si je t'avois aujourd'hui!—aujourd'hui -que je pourrois t'offrir un asyle et -pourvoir à tes besoins! combien tu me serois -cher!—tu porterois ton bonnet de houssard -chaque heure du jour et chaque jour de la -semaine;—et quand ton bonnet de houssard -seroit usé, je le remplacerois par deux autres -tout pareils. Mais, hélas! hélas! maintenant -que je pourrois être ton ami, ton protecteur;—il -n'est plus temps: car tu n'es plus… -Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au -ciel, sa patrie; et ton cœur généreux et bienfaisant, -ton cœur que dilatoit sans cesse -l'amour de tes semblables, est humblement -resserré sous le monceau de terre qui te couvre -au fond de la vallée.—</p> - -<p>Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que -cette image, auprès de cette scène de terreur -que je découvre avec effroi dans l'éloignement!…—de -cette scène, où j'aperçois -le poële de velours, décoré des marques militaires -de ton maître!—de ton maître! le -premier,—le meilleur des êtres créés!—où -je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main -tremblante son épée et son fourreau sur le -cercueil; puis retourner plus pâle que la mort -vers la porte; et abîmé dans ta douleur, -prendre par la bride son cheval de deuil, -et marcher lentement à la suite du convoi!—Là, -tous les systèmes de mon père sont -renversés par la douleur.—Là, je le vois, -en dépit de sa philosophie, deux fois jeter -les yeux sur l'écusson funèbre,—et deux -fois ôter ses lunettes, pour essuyer les larmes -que lui arrache la nature.—Là, enfin, je le -vois jeter le romarin d'un air de désespoir, -qui semble dire:—ô Tobie! dans quel coin -de la terre pourrois-je trouver ton semblable?</p> - -<p>—Puissances célestes, vous qui jadis avez -ouvert les lèvres du muet dans sa détresse, -et délié la langue du bègue,—quand j'arriverai -à cette page de terreur, faites pour -moi un nouveau miracle, et répandez sur -mes lèvres tous les trésors de l'éloquence.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch70">CHAPITRE LXX.<br /> -<i>O Newton! ô Trim!</i></h2> - - -<p>Quand le caporal forma la résolution de -suppléer au point essentiel qui manquoit à -l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir -une espèce de feu continuel sur l'ennemi -pendant la chaleur de l'attaque, il ne -songeoit d'abord qu'à diriger sur la ville une -fumée de tabac par une des six pièces de -campagne, qui étoient, comme on l'a vu, -à droite et à gauche de la guérite de mon -oncle Tobie.—Son idée n'alla pas plus loin -pour le moment;—et l'invention de ce stratagême, -et les moyens de l'exécuter se présentant -à son esprit tout-à-la-fois, il se tint -assuré du succès, et fut sans la moindre inquiétude -sur le bonnet de houssard qu'il avoit -mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en -souvenir.—</p> - -<p>Mais en tournant et retournant son projet -dans sa tête, il ne tarda pas à concevoir -une idée plus vaste. Il comprit qu'en attachant -au bas de chacune de ses pipes turques -trois petits tuyaux de cuir préparé, d'où -descendroient trois autres pipes de fer-blanc, -dont la bouche s'adapteroit et se mastiqueroit -avec de l'argile sur la lumière de chaque -canon, il lui seroit aussi facile de mettre le -feu aux six pièces à-la-fois, qu'à une seule.—Il -ne s'agissoit que de fermer tout passage -à l'air, en liant hermétiquement avec de la -soie cirée les pipes avec leurs tuyaux, à leurs -différentes insertions.</p> - -<p>—Telle fut l'invention du caporal;—et -que les savans n'aillent pas s'en moquer.—Est-il -un d'eux qui ose dire de quelle espèce -de puérilité il est impossible de tirer quelque -ouverture pour le progrès des connoissances -humaines?—Est-il un de ceux qui ont assisté -au premier et au second lit de justice de -mon père, qui puisse prononcer de quelle -espèce de corps on ne sauroit faire jaillir la -lumière pour porter les arts et les sciences -à leur perfection?—Rien n'est perdu pour -l'homme de génie, et la chute d'une pomme -découvrit à Newton le système de la gravitation.</p> - -<p>O Newton! ô Trim!</p> - -<p>—Trim veilla la plus grande partie de la -nuit pour assurer le succès de son projet, et -le conduire au point de perfection;—et -ayant fait une épreuve suffisante de ses canons, -il les chargea de tabac jusqu'au comble, -et il s'alla coucher fort satisfait.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch71">CHAPITRE LXXI.<br /> -<i>On s'échauffe à moins.</i></h2> - - -<p>Le caporal s'étoit levé sans bruit environ -dix minutes avant mon oncle Tobie, dans -le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer -une ou deux volées à l'ennemi avant -l'arrivée de mon oncle Tobie.</p> - -<p>A cette fin, il avoit traîné les six pièces -de campagne tout près et en face de la guérite -de mon oncle Tobie, laissant seulement, -entre les trois de la droite et les trois de la -gauche, un intervalle de quelques pieds, -pour la commodité du service, et afin de -pouvoir faire jouer à-la-fois les deux batteries, -dont il espéroit tirer deux fois plus -d'honneur que d'une seule.</p> - -<p>Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle -et un peu en arrière, le dos sagement appuyé -à la porte de la guérite, de crainte d'être -tourné par l'ennemi.—Il prit la pipe d'ivoire, -appartenant à la batterie de droite, entre le -premier doigt et le pouce de la main droite;—il -prit la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle -appartenoit à la batterie gauche, entre -le premier doigt et le pouce de l'autre main:—il -posa le genou droit en terre, comme -s'il eût été au premier rang de son peloton.—Et -là, son bonnet de houssard sur la tête, -le caporal se mit à faire jouer vigoureusement -ses deux batteries sur la contre-garde qui faisoit -face à la contr'escarpe où l'attaque devoit -se faire le matin.</p> - -<p>Sa première intention, comme je l'ai dit, -étoit de n'envoyer d'abord à l'ennemi qu'une -ou deux <i>bouffées</i> de tabac. Mais le succès -des <i>bouffées</i>, aussi-bien que le plaisir de -<i>bouffer</i>, s'étoit insensiblement emparé de lui, -et, de <i>bouffées</i> en <i>bouffées</i>, l'avoit engagé -dans la plus grande chaleur de l'attaque.—Ce -fut en ce moment que mon oncle Tobie -le rejoignit.</p> - -<p>Il fut heureux pour mon père que mon -oncle Tobie n'eût pas à faire son testament -ce jour-là.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch72">CHAPITRE LXXII.<br /> -<i>Il n'y tient pas.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des -mains du caporal;—il la regarda pendant -une demi-minute, et la lui rendit.</p> - -<p>Moins de deux minutes après, mon oncle -Tobie reprit la pipe du caporal;—il la porta -jusqu'à moitié chemin de sa bouche:—mais -bien vîte il la lui rendit encore.</p> - -<p>Le caporal redoubla l'attaque:—mon -oncle Tobie sourit;—puis il prit un air grave:—il -sourit encore un moment;—puis il -reprit l'air sérieux, et le garda.—«Donne-moi -la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle -Tobie.»—Il la porta à ses lèvres, et la -retira sur-le-champ.—Il jeta un coup-d'œil -par-dessus la haie d'ifs.—Jamais pipe ne -l'avoit si vivement tenté.—Mon oncle Tobie -se jeta dans la guérite avec sa pipe à la main.</p> - -<p>—Arrête, cher oncle Tobie!—Où cours-tu -avec ta pipe?—N'entre pas dans la guérite.—Il -n'y a nulle sûreté pour toi…—Mais -il m'échappe; il ne m'entend plus.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch73">CHAPITRE LXXIII.<br /> -<i>La scène change.</i></h2> - - -<p>A présent, mon cher lecteur, aidez-moi, -je vous prie, à traîner l'artillerie de mon -oncle Tobie hors de la scène.—Transportons -sa guérite ailleurs, et débarrassons le théâtre, -s'il est possible, des ouvrages à corne, des -demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.—</p> - -<p>Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons -les chandelles, nous balaierons la -salle, nous lèverons la toile, et nous ferons -voir mon oncle Tobie revêtu d'un nouveau -caractère, d'après lequel personne sûrement -ne se doute comment il agira.</p> - -<p>Et cependant,—si la pitié est parente de -l'amour,—et si le courage ne lui est point -étranger, vous avez assez connu mon oncle -Tobie sous ces deux rapports, pour en suivre -la trace plus loin, et pour démêler dans sa -nouvelle passion ces ressemblances de famille.</p> - -<p>Vaine science! de quoi nous sers-tu dans -une telle recherche?—Tu n'es le plus souvent -propre qu'à nous égarer.</p> - -<p>Il y avoit, madame, dans mon oncle -Tobie une telle simplicité de cœur,—elle le -tenoit si loin de ces petites voies détournées, -que les affaires de galanterie ont coutume de -prendre, que vous n'en avez, que vous ne -pouvez en avoir la moindre idée.—Sa façon -de penser étoit si droite et si naturelle,—il -connoissoit si peu les plis et les replis du -cœur d'une femme,—il étoit si loin de s'en -méfier, et (hors qu'il ne fût question de siéges) -il se présentoit devant vous tellement à découvert -et sans défense,—que vous auriez -pu, madame, vous tenir cachée derrière une -de ces petites voies détournées dont j'ai parlé, -et de-là lui tirer dix coups de suite à bout -portant, si neuf ne vous avoient pas suffi.</p> - -<p>Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui -d'un autre côté faisoit échouer tous vos projets), -ajoutez cette modestie sans pareille -dont je vous ai une fois parlé, et que mon -oncle Tobie avoit reçue de la nature, cette -modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations, -et le tenoit toujours en garde…</p> - -<p>Mais où vais-je? et pourquoi me permettre -des réflexions qui se présentent au moins dix -pages trop tôt, et qui me prendroient tout le -temps que je dois employer à raconter les -faits?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch74">CHAPITRE LXXIV.<br /> -<i>Paix d'Utrecht.</i></h2> - - -<p>Dans le petit nombre des enfans d'Adam, -dont le cœur n'a jamais senti l'aiguillon de -l'amour… (—je dis, <i>enfans légitimes</i>, maintenant -pour bâtards tous ceux qui n'ont pour -les femmes que de l'aversion)—dans ce petit -nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve -les noms des plus grands héros de l'histoire -ancienne et moderne.</p> - -<p>Il me seroit facile d'en retrouver la liste, -depuis le chaste Joseph jusqu'à Scipion l'africain; -sans parler de Charles XII au cœur de -fer, sur qui la comtesse de Konismarck ne -put jamais rien gagner.—Ni ceux-là, ni tant -d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais -fléchi le genou devant la déesse; mais c'est -qu'ils avoient toute autre chose à faire.—Ainsi -avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il -échappé au sort commun,—jusqu'à ce que -le destin… jusqu'à ce que le destin, dis-je, -enviant à son nom la gloire de passer à la -postérité avec celui de Scipion, fit le replâtrage -honteux de la paix d'Utrecht.</p> - -<p>Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui -arriva cette année-là par ordre du destin, -la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch75">CHAPITRE LXXV.<br /> -<i>Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht.</i></h2> - - -<p>Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle -pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en -fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle -Tobie des siéges;—et quoiqu'il en soit venu -à se raviser dans la suite, il est certain que -Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la -reine Anne une cicatrice plus profonde, -qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon -oncle Tobie.—Du reste de sa vie il ne put -entendre sans horreur prononcer le nom -d'<i>Utrecht</i>.—Que dis-je? une nouvelle tirée -de la gazette d'Utrecht le faisoit soupirer, -comme si son cœur eût voulu se rompre en -deux.</p> - -<p>Mon père avoit la prétention de trouver -le vrai motif de chaque chose; ce qui en -faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on -voulût rire ou pleurer.—Il savoit toujours -mieux que vous-même vos raisons d'être -triste ou gai.—Il consoloit mon oncle Tobie; -mais toujours en lui faisant entendre que -son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son -califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, -frère Tobie; il faut espérer que nous aurons -bientôt la guerre.—Et si la guerre vient, -les puissances belligérantes auront beau faire, -tes plaisirs sont assurés.—Je les défie, cher -Tobie, de gagner du terrein sans prendre de -villes, et de prendre des villes sans faire de -siéges.»</p> - -<p>Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers -cette espèce d'attaque que faisoit mon père -à son califourchon.—Il trouvoit ce procédé -peu généreux, d'autant qu'en frappant sur -le cheval, le coup retomboit sur le cavalier, -et portoit sur l'endroit le plus sensible; de -sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie -posoit sa pipe sur la table plus brusquement, -et se disposoit à une défense plus vive qu'à -l'ordinaire.—</p> - -<p>—Il y a environ deux ans que je dis au -lecteur que mon oncle Tobie n'étoit pas éloquent; -et dans la même page je donnai un -exemple du contraire.—Je répète ici la -même observation, et j'ajoute un fait qui la -contredit encore.—Il n'étoit pas éloquent;—il -lui étoit difficile de faire de longues -phrases,—et il détestoit les belles phrases.—Mais -il y avoit des occasions qui l'entraînoient -malgré lui, et l'emportoient bien loin de -ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie -étoit, à quelques égards, égal à Tertullien, -et à quelques autres, infiniment supérieur.</p> - -<p>Mon père goûta tellement une de ces défenses, -que mon oncle Tobie prononça un -soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute -entière avant de se coucher.</p> - -<p>J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense -parmi les papiers de mon père, avec -quelques remarques de sa façon, soulignées -et mises entre deux parenthèses.</p> - -<p>Au dos du cahier est écrit: <i>Justification -des principes de mon frère Tobie, et des -motifs qui le portent à désirer la continuation -de la guerre.</i></p> - -<p>Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois -cette apologie de mon oncle Tobie;—et je -la regarde comme un si beau modèle de défense; -elle fait voir en lui un accord si heureux -de douceur, de courage et de bons -principes,—que je la donne au public, mot -pour mot, telle que je l'ai trouvée, en y -joignant les remarques de mon père.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch76">CHAPITRE LXXVI.<br /> -<i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un -homme qui suit le métier des armes est vu -de très-mauvais œil dans le monde, quand -il montre pour la guerre un désir pareil à -celui que j'ai laissé voir.—En vain se reposeroit-il -sur la justice et la droiture de ses -intentions, on le soupçonnera toujours de -vues particulières et intéressées.</p> - -<p>Donc, si cet homme est prudent (et la -prudence peut très-bien s'allier avec le courage) -il se gardera de témoigner ce désir en -présence d'un ennemi. Quelque chose qu'il -ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le -croiroit pas.—Il évitera même de s'expliquer -devant un ami, de crainte de perdre quelque -chose dans son estime.—Mais si son cœur -est surchargé,—s'il faut que les soupirs secrets -qu'il pousse pour les armes s'échappent,—il -réservera sa confidence pour l'oreille -d'un frère, de qui son caractère soit -bien connu, ainsi que ses vraies notions, -dispositions et principes sur l'honneur.—</p> - -<p>Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy, -de dire quel je me flatte d'avoir été sous tous -ces rapports,—fort au-dessous, je le sais, -de ce que j'aurois dû, au-dessous peut-être -de ce que je crois avoir été;—mais enfin tel -que je suis, vous, mon cher frère Shandy, -qui avez sucé le même lait que moi,—vous -avec qui j'ai été élevé depuis le berceau;—vous, -dis-je, à qui, depuis les premiers instans -des jeux de notre enfance, je n'ai caché -aucune action de ma vie, et à peine une seule -pensée,—tel que je suis, frère, vous devez -me connoître; vous devez connoître tous -mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit -qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère, -de mes passions ou de mon jugement.</p> - -<p>Dites-moi donc, mon cher frère Shandy, -ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser -que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht -que par des vues indignes?—Si en -effet j'ai paru regretter que la guerre ne fût -pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps, -comment avez-vous pu vous tromper -sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser -que je désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage -d'un plus grand nombre de mes frères; -que je désirasse (uniquement pour mon -plaisir) de voir un plus grand nombre de familles -arrachées à leurs paisibles habitations? -Dites, dites, frère Shandy, sur quelle action -de ma vie avez-vous pu me juger si défavorablement?—(<i>Comment -diable! cher Tobie, -quelle action!—et ces cent livres sterling -que tu m'as empruntées pour continuer ces -maudits siéges!</i>)</p> - -<p>Si, dès ma plus tendre enfance, je ne -pouvois entendre battre un tambour, que -mon cœur ne battît aussi, étoit-ce ma faute? -M'étois-je donné ce penchant? Est-ce la nature -ou moi, dont la voix m'appeloit aux -armes?</p> - -<p>Quand Guy, comte de Warwick, quand -Parisme et Parismène, quand Valentin et -Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre -se promenoient de main en main -autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent -qu'ils avoient été tous achetés?—Et étoit-ce -là, frère Shandy, le fait d'une ame intéressée?</p> - -<p>Quand nous lisions le siége de Troie, ce -fameux siége qui a duré dix ans et huit mois,—(quoique -je gage qu'avec un train d'artillerie -semblable à celui que nous avions à -Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours) -y avoit-il dans toute la classe un écolier plus -touché que moi du carnage des Grecs et des -Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux -dans ma main droite, et une dans ma main -gauche, pour avoir traité Hélène de salope, -en songeant à tous les maux dont elle avoit -été cause? Aucun de vous a-t-il versé plus -de larmes pour Hector?—Et quand le roi -Priam venoit au camp des Grecs pour redemander -le corps de son fils, et s'en retournoit -en pleurant sans l'avoir obtenu, vous -savez, frère, que je ne pouvois dîner.</p> - -<p>Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que -je fusse cruel?—Ou, parce que mon sang -bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon cœur -ne respiroit que la guerre, falloit-il conclure -que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamités -qu'elle entraîne?</p> - -<p>O frère! pour un soldat, il est un temps -pour cueillir des lauriers, et un autre pour -planter des cyprès. (<i>Eh! d'où diable as-tu -su, cher Tobie, que le cyprès étoit employé -par les anciens dans les cérémonies funèbres?</i>)</p> - -<p>Pour un soldat, frère Shandy, il est un -temps, comme il est un devoir, de hasarder -sa propre vie,—de sauter le premier dans -la tranchée, quoique assuré d'y être taillé -en pièces;—puis, animé de l'esprit public, -dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer -le premier sur la brêche,—de se tenir au -premier rang,—et d'y marcher fièrement -avec les enseignes déployées, au bruit des -tambours et des trompettes.—Il est un temps, -ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire -ainsi;—il en est un autre pour réfléchir sur -les malheurs de la guerre,—pour gémir sur -les contrées qu'elle ravage,—pour considérer -les travaux et les fatigues incroyables, -que le soldat lui-même qui exerce toutes -ces horreurs est obligé de supporter, pour -six sous par jour, dont il est souvent mal -payé.—</p> - -<p>Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète -ce que vous m'avez déjà dit dans l'oraison -funèbre de Lefèvre:—<i>Qu'une créature telle -que l'homme, si douce, si paisible, née -pour l'amour, la pitié, la bonté, n'étoit -pas taillée pour la guerre?</i>—Mais vous deviez -ajouter, Yorick, que si la nature ne nous -y a pas destinés, au moins la nécessité peut -quelquefois nous y contraindre.—En effet, -Yorick, qu'est-ce que la guerre?—qu'est-ce -surtout qu'une guerre comme ont été les -nôtres, fondées sur les principes de l'honneur -et de la liberté,—sinon les armes mises -à la main d'un peuple innocent et paisible, -pour contenir dans de justes bornes l'ambitieux -et le turbulent?—Quant à moi, frère -Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir -que j'ai pris à tout ce qui concerne la guerre, -et en particulier cette satisfaction infinie qui -a accompagné les siéges que j'ai exécutés -dans mon boulingrin, ne s'est élevée en moi, -(et j'espère aussi dans le caporal) que de la -conscience que nous avions tous deux, qu'en -agissant ainsi, nous répondions aux grandes -vues du créateur.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch77">CHAPITRE LXXVII.<br /> -<i>L'Auteur s'égare.</i></h2> - - -<p>Je disois au lecteur chrétien… chrétien!… -sans doute, et j'espère qu'il l'est.—Et s'il -ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais -qu'il s'examine sérieusement lui-même, et -qu'il ne s'en prenne pas à mon livre.—</p> - -<p>—Je lui disois, monsieur… car, en bonne -foi, quand on raconte une histoire, suivant -l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans -cesse obligé d'aller et de revenir sur ses pas, -pour empêcher le lecteur de perdre le fil -du discours.—Et si je n'avois pas eu le soin -d'en user ainsi,—j'ai traité de choses si -variées et si équivoques;—il y a dans mon -ouvrage tant de vides et de lacunes;—les -étoiles que j'ai placées dans quelques-uns -des passages les plus obscurs, éclairent si -peu un lecteur, disposé à perdre son chemin -en plein midi, que… vous voyez que j'ai -perdu le mien.</p> - -<p>Oh! la faute vient uniquement de mon père -et de sa pendule.—Et si jamais on dissèque -mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque -lacune, produite par l'impertinente question -de ma mère.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quantò id diligentiùs in liberis procreandis -cavendum</i>, dit Cardan.</p> - -<p>Donc, messieurs, vous voyez qu'il est -moralement impossible que je retrouve le -point d'où j'étois parti.</p> - -<p>Il vaut mieux recommencer entièrement -le chapitre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch78">CHAPITRE LXXVIII.<br /> -<i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Je disois au lecteur chrétien, au commencement -du chapitre qui a précédé celui de -l'apologie de mon oncle Tobie,—(je le disois -en termes et dans un trope différens) que -la paix d'Utrecht fut au moment de faire -naître, entre mon oncle Tobie et son califourchon, -le même éloignement qu'entre la -reine et les confédérés.</p> - -<p>Il est des gens qui ne descendent de leur -califourchon qu'avec humeur et dépit, en lui -disant: <i>Monsieur, j'aimerois mieux aller à -pied toute ma vie, que de faire désormais -un seul quart de lieue avec vous.</i>—Ce n'est -pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du -sien; que dis-je? il n'en descendit point.—Il -fut jeté par terre, et même avec malice; -ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.—Mais -cette affaire est du ressort des Jockeis.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que la -paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie -entre mon oncle Tobie et son califourchon.—Depuis -la signature des articles, qui -se fit en mars jusqu'au mois de novembre, -ils n'eurent aucun commerce ensemble. A -peine mon oncle Tobie fit-il de temps en -temps quelques tours de promenade avec lui, -pour s'assurer si le Havre et les fortifications -de Dunkerque se démolissoient suivant les -termes du traité.</p> - -<p>Mais les François s'y portèrent avec tant de -lenteur pendant tout l'été,—et M. Tugghes, -député des magistrats de Dunkerque, présenta -à la reine des suppliques si touchantes!—suppliant -sa majesté de réserver sa foudre -pour les fortifications qui pouvoient avoir -encouru sa disgrâce, mais d'épargner… -ah! d'épargner le môle en faveur du môle -lui-même, lequel, dans sa situation dénuée -de toute défense, ne pouvoit plus être qu'un -objet de pitié;—et la reine (qui étoit femme) -se laissa émouvoir si facilement, ainsi que -ses ministres, qui avoient leurs raisons particulières -pour ne pas désirer que la ville -fût démantelée.—Enfin tout alla si lentement -au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut -bâtie par le caporal, et toute prête à être -démolie, plus de trois mois avant que les -différens commissaires, commandans, députés, -médiateurs et intendans leur permissent -d'y travailler.—</p> - -<p>Fatale inaction!</p> - -<p>Le caporal étoit d'avis de commencer la -démolition par les remparts du corps même -de la place.—«Non pas, caporal, disoit -mon oncle Tobie. Si nous commencions par -la ville, la garnison angloise n'y seroit pas -en sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.—Et -si les François étoient de mauvaise -foi…—ma foi, dit le caporal, je -ne m'y fierois pas.—Ces gens-là ne sont pas -sûrs.—Tu me fâches toujours de parler ainsi, -Trim, dit mon oncle Tobie. Le François -est naturellement brave; et dès qu'il trouve -une brêche praticable, c'est le premier peuple -du monde pour s'élancer dans une place et -s'en rendre maître.—Qu'ils y viennent, morbleu! -s'écria le caporal, en levant sa bêche -à deux mains, comme s'il alloit les renverser -à ses pieds!—Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»—</p> - -<p>«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle -Tobie, en faisant glisser sa main jusqu'au -milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme -un bâton de commandement, le premier doigt -en avant,—dans ces cas-là, un commandant -ne doit pas calculer ce que l'ennemi -osera ou n'osera pas; il doit agir avec prudence.—Ainsi -nous commencerons par les -ouvrages extérieurs, tant du côté de la terre -que du côté de la mer; le fort Louis, le -plus éloigné de tous, sera démoli le premier,—le -reste sautera l'un après l'autre, de droite -et de gauche, toujours en nous retirant vers -la ville;—après quoi nous détruirons le môle, -nous comblerons le port; enfin nous rentrerons -dans la citadelle que nous ferons -sauter, et nous voguerons pour l'Angleterre.—Où -nous voilà débarqués, dit le caporal.—Tu -as raison, dit mon oncle Tobie, en -reconnoissant son clocher.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch79">CHAPITRE LXXIX.<br /> -<i>La scène change.</i></h2> - - -<p>C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de -ce genre avec Trim sur la démolition de Dunkerque,—entretiens -charmans, mais trop -courts!—rappelèrent pour un moment à -mon oncle Tobie le souvenir des plaisirs qu'il -avoit perdus.—</p> - -<p>Mais ce souvenir n'en étoit qu'une foible -image.—La magie avoit disparu; et l'ame -de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.—</p> - -<p>Le calme, accompagné du silence, avoit -pénétré dans le cabinet solitaire de mon oncle -Tobie.—Ils avoient étendu leurs voiles de -gaze sur sa tête; et l'indifférence, au regard -vague et à la fibre lâche, s'étoit assise tranquillement -à ses côtés.—</p> - -<p>Son sang circuloit lentement dans ses veines, -sans que Amberg, et Rimberg, et Limbourg, -et Huis, et Bonn, pour une année,—et -Landen, et Trarebach, et Drusen, et Dendermonde, -en perspective pour celle d'après, -en accélérassent le mouvement.—Les -sappes, et les mines, et les blindes, et les -gabions, et les palissades, n'éloignoient plus -ce bel ennemi de l'homme, le repos.—En -mangeant son œuf à souper, mon oncle Tobie -ne forçoit plus les lignes françoises, d'où -tant de fois traversant l'Oise, et voyant toute -la Picardie ouverte devant lui, il marchoit -aux portes de Paris, et s'endormoit au sein -de la gloire.—Dans ses songes, il ne se -voyoit plus arborant l'étendard d'Angleterre -sur les tours de la Bastille, et ne se réveilloit -plus la tête remplie de magnifiques idées.—</p> - -<p>De plus douces rêveries, des vibrations -plus chatouillantes, le berçoient mollement -dans ses instans de sommeil.—La trompette -de la guerre tomboit de ses mains.—Un luth -la remplaçoit.—Un luth! doux instrument! -le plus délicat, et le plus difficile de tous!—Eh! -comment en joueras-tu, mon cher -oncle Tobie?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch80">CHAPITRE LXXX.<br /> -<i>Dissertation sur l'Amour.</i></h2> - - -<p>Oui, je l'ai dit,—je me le rappelle;—je -ne sais plus où;—je ne sais plus quand.—Mais -il n'importe.—Une ou deux fois avec -mon étourderie ordinaire, j'ai dit que si je -trouvois jamais le temps de donner au public -l'histoire que l'on va lire des amours de mon -oncle Tobie et de la veuve Wadman, j'étois -assuré que l'on y trouveroit le système le -plus complet qui ait jamais été donné au -public, soit de la théorie, soit de la pratique -de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute -de la manière de faire l'amour.</p> - -<p>Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois -une définition précise de l'amour? Ou -que je déterminerois avec Plotin la part que -Dieu et la part que le Diable peut y avoir?—</p> - -<p>Ou, par une équation plus exacte, en supposant -que l'amour est comme dix, que j'en -assignerois avec Ficinius six parties à l'un, -et quatre à l'autre?—</p> - -<p>Ou que je déciderois avec Platon, que de -la tête à la queue le Diable prend tout?—</p> - -<p>—Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? -Est-ce que Platon se connoissoit en -amour?—</p> - -<p>Auroit-on cru que je perdrois mon temps -à examiner si l'amour est une maladie?—Ou -que je m'embrouillerois avec Rhazez et -Dioscoride, à rechercher s'il a son siége dans -la cervelle ou dans le foie?—Ce qui me -conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées -pour le traitement de ceux qui en -sont attaqués.</p> - -<p>—Une de ces méthodes est celle d'Aœtius, -qui commençoit par des lavemens rafraîchissans, -composés de chenevis et de concombre -pilés,—qu'il faisoit suivre par de légères -émulsions de lis et de pourpier, auxquelles -il ajoutoit une prise de tabac, et quand il -osoit s'y risquer, sa bague de topaze.</p> - -<p>L'autre méthode, qui est celle de Gordonius, -(chapitre 15. <i lang="la" xml:lang="la">de amore</i>) consiste à -battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en -pourriture: <i lang="la" xml:lang="la">ad putorem usquè</i>.</p> - -<p>Insensé qui prétend concilier les systèmes -de deux savans!—Mon père, qui étoit extrêmement -versé dans les connoissances de -ce genre, médita long-temps et sans fruit -sur les traitemens proposés par Aœtius et -Gordonius.—Enfin, au moyen d'une toile -cirée et camphrée, qu'il substitua au bougran -que le tailleur devoit employer pour mon -oncle Tobie dans la ceinture d'une culotte -neuve, mon père obtint le même effet que -vouloit produire Gordonius, et d'une manière -moins brutale.</p> - -<p>On lira en leur temps les événemens qui -en résultèrent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch81">CHAPITRE LXXXI.<br /> -<i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></h2> - - -<p>Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses -amours de mon oncle Tobie et de -la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, -elles auront leur tour.—Quant à présent, -je prétends seulement être dispensé de -définir ce que c'est que l'amour, et tant que -je pourrai me faire entendre à l'aide du mot, -sans y ajouter d'autres idées que celles que -j'ai en commun avec le reste des hommes; -que me serviroit de dire ce que je pense de -la chose?—Quand je ne pourrai plus aller, et -que je me trouverai empêtré de tout côté dans -ce labyrinthe mystique, alors je m'expliquerai -avec plus de précision, et l'on verra ce que -je pense sur l'amour.</p> - -<p>Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment -entendu, en disant au lecteur que -mon oncle Tobie tomba amoureux.—</p> - -<p>Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait -de mon goût. Car, dire qu'un homme est -tombé amoureux,—ou qu'il est profondément -amoureux,—ou qu'il est dans l'amour -jusqu'aux oreilles,—ou qu'il y est par-dessus -la tête,—(ce qui, par l'analogie du langage, -semble impliquer que l'amour est au-dessous -de l'homme) c'est rentrer dans le -système de Platon. Or, quoique l'on ait donné -à Platon l'épithète de divin, je le déclare -pour cela seul hérétique et digne de l'enfer.</p> - -<p>Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, -mon oncle Tobie n'en devint pas moins -amoureux.</p> - -<p>Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez -été tenté de même, vous auriez succombé -comme lui.—Car jamais vos yeux n'ont vu, -jamais votre concupiscence n'a convoité un -objet aussi séduisant que la veuve Wadman.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch82">CHAPITRE LXXXII.<br /> -<i>Portait de la veuve Wadman.</i></h2> - - -<p>La veuve Wadman…—Mais je veux -que vous fassiez vous-même son portrait.—Voici -une plume, de l'encre et du papier: -asseyez-vous, monsieur, et peignez-la à votre -fantaisie.—Comme votre maîtresse, si vous -pouvez,—et non comme votre femme, si -votre conscience vous le permet.—Au reste, -ne suivez que votre goût; je ne prétends -point gêner votre imagination.—</p> - -<hr /> - - -<p>Eh bien, monsieur!</p> - -<p>La nature forma-t-elle jamais rien de si -charmant et de si parfait?</p> - -<p>Vous voyez cette veuve Wadman!—comment -mon oncle Tobie lui auroit-il résisté?</p> - -<p>—O trois fois, quatre fois heureux livre! -tu contiendras donc une page au moins que -la malice et l'ignorance ne pourront noircir -ni falsifier.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch83">CHAPITRE LXXXIII.<br /> -<i>Dialogue.</i></h2> - - -<p>Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon -oncle Tobie étoit amoureux de sa maîtresse, -quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.—Suzanne -en parla dès le lendemain à ma -mère. D'après cela, je puis bien entamer -l'histoire des amours de mon oncle Tobie, -quinze jours avant leur existence.</p> - -<p>—«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur -Shandy, dit ma mère, qui vous surprendra -beaucoup.»</p> - -<p>Or, mon père étoit alors occupé à tenir -son second lit de justice, et il réfléchissoit -intérieurement sur les fatigues du mariage, -quand ma mère rompit le silence.—</p> - -<p>«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse -mistriss Wadman.»—</p> - -<p>«Le pauvre homme! dit mon père, il -n'aura donc plus la liberté de se coucher en -travers dans son lit!»</p> - -<p>C'étoit un supplice cruel pour mon père, -de ce que ma mère ne demandoit jamais -l'explication des choses qu'elle ne comprenoit -pas.</p> - -<p>—Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, -c'est un malheur pour elle.—Mais elle peut -faire une question.—</p> - -<p>Ma mère n'en faisoit jamais.—Enfin elle -est morte sans savoir si la terre tournoit ou -ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué -plus de mille fois:—mais elle l'oublioit -toujours.</p> - -<p>Aussi la conversation alloit rarement plus -loin entr'eux qu'une demande, une réponse -et une réplique.—Ensuite ils reprenoient -haleine pendant quelques minutes (comme -dans l'affaire des culottes) et puis le dialogue.</p> - -<p>«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant -pis pour nous.»—</p> - -<p>«Je n'en donnerois pas deux sous, dit -mon père; il peut manger son bien de cette -façon aussi-bien que d'une autre.»—</p> - -<p>«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la -<i>demande</i>, la <i>réponse</i> et la <i>réplique</i> dont je -vous ai parlé.—</p> - -<p>«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon -père.»—</p> - -<p>«Surtout, répondit ma mère, s'il peut -avoir des enfans.»—</p> - -<p>«Des enfans! s'écria mon père, le ciel -ait pitié de moi!»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch84">CHAPITRE LXXXIV.<br /> -<i>Sur les lignes droites.</i></h2> - - -<p>Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes -courbes, pour prouver l'excellence des lignes -droites…</p> - -<p>Une ligne droite! le sentier où doivent -marcher les vrais chrétiens, disent les pères -de l'église.—</p> - -<p>L'emblême de la droiture morale, dit Cicéron.—</p> - -<p>La meilleure de toutes les lignes, disent -les planteurs de choux.—</p> - -<p>La ligne la plus courte, dit Archimède, -que l'on puisse tirer d'un point à un autre.—</p> - -<p>Mais un auteur tel que moi, et tel que -bien d'autres, n'est pas un géomètre; et j'ai -abandonné la ligne droite.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch85">CHAPITRE LXXXV.<br /> -<i>Je prends la poste.</i></h2> - - -<p>J'ai promis quelque part au lecteur que je -lui donnerois deux volumes de cet ouvrage -par an, pourvu que mon maudit asthme, -que je redoute à présent plus que le diable, -voulût me le permettre.—Et, dans un autre -endroit (je veux être pendu si je sais où) -j'ai posé ma plume et ma règle en croix sur -ma table, pour donner plus de poids à mon -serment; et j'ai juré que je soutiendrois cette -allure quarante ans de suite, s'il plaisoit à -la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps -bonne santé, bon courage, et joyeuse -humeur.</p> - -<p>Pour mon humeur, je n'ai qu'à m'en louer; -quoiqu'il lui arrive de me promener à cheval -sur un bâton dix-neuf heures sur les vingt-quatre, -je n'ai que des remercîmens à lui -faire.—O mon humeur, que ne vous dois-je -pas!—c'est vous qui m'avez fait parcourir -joyeusement l'âpre sentier de la vie, et qui, -parmi tous les maux qu'elle entraîne, ne -m'avez jamais laissé connoître les soucis.—Jamais -vous ne m'avez abandonné; jamais -vous ne m'avez teint les objets en noir ni en -pâles couleurs.—Au contraire, dans les -dangers, vous avez toujours doré mon horizon -avec les rayons de l'espérance; et quand la -mort elle-même est venue frapper à ma porte, -vous l'avez congédiée d'un ton si gai et d'un -air si dégagé, qu'elle a cru s'être trompée.—</p> - -<p>«—Il y a ici quelque méprise, a-t-elle -dit.»</p> - -<p>—Je ne crains rien tant au monde que -d'être interrompu au milieu d'une histoire; -et quand la mort se présenta, je racontois -à mon ami Eugène le vieux conte d'une religieuse -qui se croyoit changée en poisson, -et celui d'un moine condamné juridiquement -pour avoir mangé un missel;—et je discutois -plaisamment l'importance du cas et la justice -de la procédure.—</p> - -<p>«Ce ne sauroit être, dit-elle, le grave -personnage que je cherche; voyons ailleurs.»</p> - -<p>«—Tu l'as échappé belle, Tristram, me -dit Eugène, en me prenant la main, après -que j'eus fini mon histoire.»—</p> - -<p>«Je ne tiens rien encore, Eugène, répliquai-je; -et puisque l'infâme bâtarde a découvert -mon logis…»—</p> - -<p>«Bâtarde est le mot, interrompit Eugène; -car c'est par le péché qu'elle est entrée dans -le monde.—Il ne m'importe guère, lui dis-je, -par où elle y est entrée; ce que je lui -demande, c'est de ne pas m'en faire sortir -si brusquement.—J'ai quarante volumes à -écrire, et quarante mille choses à dire et à -faire, que toi seul au monde, mon cher -Eugène, pourrois dire et faire pour moi. -Tu vois comme elle m'a déjà pris à la gorge; -(en effet, je pouvois à peine me faire entendre -d'Eugène à travers une petite table).—Tu -vois que je ne suis pas un champion -de sa force en champ clos.—Ne ferois-je pas -mieux, tandis qu'il me reste encore quelques -esprits épars, et que ces deux jambes (soulevant -une des miennes) et que ces deux -jambes d'araignée peuvent encore me porter,—ne -ferois-je pas mieux de gagner pays, et -de chercher mon salut dans la fuite?—C'est -mon avis, mon cher Tristram, dit Eugène.—Eh -bien! dis-je, par le ciel! je vais la -mener un train dont elle ne se doute guère. -Je galoperai sans retourner la tête jusqu'aux -bords de la Garonne;—je m'enfuirai au -plus haut du Vésuve,—et de-là à Joppé,—et -de Joppé au bout du monde.—Viens, -mon ami, dit Eugène, en me tendant la -main.»</p> - -<p>Le mouvement d'Eugène et sa tendre -affection pour moi, rappelèrent dans mes -joues le sang qui en avoit été banni si long-temps.—C'étoit -un cruel moment pour lui -dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je -montai en le regardant:—il me tendit encore -la main.—Allons! m'écriai-je.—Le postillon -enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous -partîmes comme l'éclair; et en six tours de -roue nous fûmes à Douvres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch86">CHAPITRE LXXXVI.<br /> -<i>Je m'embarque.</i></h2> - - -<p>«Cependant, dis-je, en regardant les -côtes de France, il seroit à propos qu'un -homme connût son propre pays, avant -d'aller chercher celui des autres.—Or, je -n'ai visité ni l'église de Rochester, ni les -chantiers de Chatham, ni Saint-Thomas de -Cantorbery,—quoique tout cela se trouvât -sur ma route.</p> - -<p>—»Mais, à la vérité, je suis dans un cas -particulier.»—</p> - -<p>Ainsi, sans autres réflexions, je sautai -dans le paquebot; en cinq minutes nous -fûmes sous voile, et nous voguâmes comme -le vent.</p> - -<p>—«Dites-moi, capitaine, lui dis-je en -entrant dans la cabine, est-il jamais arrivé à -quelqu'un de mourir dans votre paquebot?»—</p> - -<p>«Bon! répliqua-t-il, on n'a seulement -pas le temps d'y être malade.»—</p> - -<p>«Chien de menteur! m'écriai-je, je suis -déjà malade comme un cheval.—Qu'est-ce -ceci? Aye!—aye!—tous mes vaisseaux -sont rompus;—le sang, la lymphe, le fluide -nerveux, les sels fixes et volatils, tout est -confondu pêle-mêle.—Bon Dieu!—tout -tourne autour de moi comme cent mille -tourbillons.—Je ne sais plus ce que je veux -dire.</p> - -<p>»Aye,—aye,—aye,—aye!—Capitaine, -quand serons-nous à terre?—Ces marins ont -des cœurs de roche.—Oh! je suis bien malade.—Garçon, -apporte-moi de l'eau chaude.—Madame, -comment vous trouvez-vous?—Mal, -monsieur, très-mal.—Oh! très-mal.—Je -suis,—je suis morte.—Est-ce la première -fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la -troisième, la sixième, la dixième.—Diable!—Oh! -oh! quel tapage sur notre tête! Holà! -garçon, qu'est-ce qui arrive?»—</p> - -<p>«Le vent ne cesse de tourner.—La mer -est grosse.—Est-ce la mort? eh bien! je -verrai comme elle est faite.—Eh bien! -garçon?»—</p> - -<p>«Quel bonheur! le vent tourne encore. -Nous voilà dans le port.—Oh! le diable te -tourne!»—</p> - -<p>«Capitaine, dit la dame, pour l'amour -de Dieu! que je descende la première.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch87">CHAPITRE LXXXVII.<br /> -<i>Elles sont trois.</i></h2> - - -<p>De Calais à Paris, il y a trois routes différentes; -et rien n'est plus fâcheux pour un -homme qui est pressé.—Il faut écouter tant -de choses en faveur de chaque route, de la -part des députés des différentes villes qui s'y -rencontrent, qu'un voyageur perd communément -une demi-journée pour se décider -par où il passera.—</p> - -<p>La première de ces routes est par Lille et -Arras; c'est la plus longue, mais la plus -intéressante et la plus instructive.</p> - -<p>La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il -faut prendre si l'on veut voir Chantilly.—</p> - -<p>Et la troisième est par Beauvais; on la -prend si l'on veut.—</p> - -<p>—C'est ce qui fait que beaucoup de gens -la préfèrent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch88">CHAPITRE LXXXVIII.<br /> -<i>J'accepte le défi.</i></h2> - - -<p><i>Avant de quitter Calais</i>, diroit un -voyageur écrivain, <i>il ne sera pas mal à-propos -de donner quelques détails sur cette -ville.</i>—Et moi je pense que ce seroit très-mal -à-propos.—Ne peut-on traverser paisiblement -une ville, et la laisser comme on l'a -prise, quand on n'a rien à démêler avec elle?—A -quoi sert d'en visiter toutes les rues, -et de tirer sa plume à chaque ruisseau que -l'on saute (uniquement, à mon avis, pour -le plaisir de la tirer)?—En effet, si nous -pouvons en juger d'après tout ce qui a été -écrit dans ce genre, par tous ceux qui ont -écrit et puis galopé,—ou qui ont galopé et -puis écrit, ce qui est encore différent;—ou -qui, comme je fais en ce moment, ont écrit -en galopant;—depuis le grand Adisson, qui -fit ce métier avec ses livres d'école sous le -bras, jusqu'à ceux qui le font encore sans -avoir jamais été à l'école,—nous trouverons -qu'il n'y a pas un galopeur d'entre nous, qui -n'eût mieux fait de se promener au pas autour -de son champ (en supposant qu'il eût -un champ) et d'écrire à pied sec ce qu'il -avoit à écrire, plutôt que de courir les mers -pour n'écrire que les mêmes choses.—</p> - -<p>Quant à moi, comme le ciel est mon juge -(et c'est toujours à lui que je porte mon -dernier appel) excepté le peu que m'en a -dit mon barbier en repassant mes rasoirs, -je ne connois non plus Calais que le Grand-Caire.—Il -étoit nuit close quand j'y arrivai, -et il n'étoit pas jour quand j'en repartis.</p> - -<p>—Cependant, avec le peu que j'en sais, avec -ce que je ramasserai de droite et de gauche, -et que je coudrai ensemble,—je gage dix -contre un que je m'en vais écrire sur Calais -un chapitre aussi long que mon bras, et que -j'en ferai un détail si circonstancié et si satisfaisant, -sans omettre une seule particularité -digne de la curiosité d'un voyageur que -l'on me prendra pour un clerc de ville de -Calais.—Et où seroit la merveille, monsieur? -Démocrite qui rioit dix fois plus que -je n'ose faire, n'étoit-il pas clerc de ville -d'Abdère?—Et cet autre dont j'ai oublié le -nom, et qui étoit plus sage que Démocrite -et que moi, n'étoit-il pas clerc de ville d'Ephèse?</p> - -<p>—Et de plus, monsieur, ce que je dirai -de Calais aura tant de bon sens, d'érudition, -de vérité et de précision…</p> - -<p>Mais je vois à votre air que vous ne m'en -croyez pas.—Eh bien! monsieur, lisez pour -votre peine le chapitre suivant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch89">CHAPITRE LXXXIX.<br /> -<i>Calais.</i></h2> - - -<p><i>Calais</i>, <i>Calatium</i>, <i>Calusium</i>, <i>Calesium</i>.</p> - -<p>Cette ville, si vous en croyez ses archives, -(et je ne vois aucune raison de les révoquer -en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village -appartenant aux anciens comtes de Guines. -Elle contient aujourd'hui près de quatorze -mille habitans, sans compter quatre cents -vingt feux dans la ville basse ou les faubourgs. -Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée que -par degré à sa grandeur actuelle.</p> - -<p>Il y a dans la ville quatre couvens et une -seule église paroissiale. J'avoue que je n'en -ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé -d'en approcher par conjecture.—Car, comme -la ville renferme quatorze mille habitans, si -l'église peut les contenir, elle doit être d'une -grandeur considérable;—et si elle ne le peut -pas, il est ridicule de n'en avoir pas une -autre.—Elle est bâtie en forme de croix, -et dédiée à la vierge Marie. Le clocher, au -haut duquel est une flèche, est placé au milieu -de l'église, et porté sur quatre piliers -de forme élégante et assez légère, mais cependant -suffisamment solides.</p> - -<p>L'église est ornée de onze autels, dont la -plupart sont plus élégans que riches. Le maître-autel -est un chef-d'œuvre en son genre. Il -est de marbre blanc; et, suivant ce qu'on -m'a dit, il a près de soixante pieds de haut. -S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut -que le mont Calvaire; d'où je conclus qu'en -conscience il est d'une hauteur raisonnable.—</p> - -<p>Rien ne m'a frappé davantage que la grande -place, que nous appelons en anglois <i>carrée</i>. -Je ne saurois dire si elle est bien pavée et -bien bâtie; mais elle est au centre de la -ville, et la plupart des rues (du moins celles -de ce quartier) y aboutissent.—Si l'on avoit -pu avoir une fontaine à Calais, ce qui paroît -impossible, il n'est pas douteux qu'on l'eût -placée au centre de ce <i>carré</i>, où elle auroit -fait un très bel effet;—quoique ce <i>carré</i> ne -soit pas précisément un <i>carré</i>: car il est de -quarante pieds plus long de l'est à l'ouest, -que du nord au sud.—Aussi les François -en général ont-ils plus de raison de les appeler -des <i>places</i>, n'étant presque jamais des -carrés parfaits.</p> - -<p>La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment -peu digne d'être mise en vue; -sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, -à côté de la fontaine. Mais elle suffit pour -sa destination, et est assez spacieuse pour -contenir les magistrats qui s'y rassemblent -de temps en temps.—De sorte que l'on peut -présumer que la justice y est réguliérement -distribuée.</p> - -<p>Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur -ce qui concerne la ville; mais comme il n'y -a rien de curieux dans le Courgain, je m'en -suis peu occupé. C'est un quartier séparé de -la ville, qui n'est habité que par des matelots -et des pêcheurs. Il consiste en une quantité -de petites rues proprement bâties; la plupart -des maisons sont en brique. Il est extrêmement -peuplé; mais cette population s'explique -par le genre de nourriture de l'espèce de -gens qui y demeurent.</p> - -<p>Au reste, un voyageur peut l'aller visiter -pour se satisfaire.</p> - -<p>Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du -guet; elle mérite d'être vue. On l'appelle ainsi -à cause de sa destination; parce qu'en temps -de guerre elle sert à découvrir les ennemis, -qui pourroient s'approcher de la place du -côté de terre, ou du côté de mer, et à en -donner avis.—Mais elle est d'une hauteur si -prodigieuse, et attire vos regards si continuellement, -que l'on ne peut s'empêcher d'y -faire attention malgré soi.</p> - -<p>Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir -la permission de visiter les fortifications, qui -sont les plus fortes du monde, et qui, depuis -qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, -c'est-à-dire, depuis Philippe de France, comte -de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle, -ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur -Gascon) plus de cent millions de livres.—Il -est à remarquer que c'est à la tête de Graveline, -du côté où la ville est naturellement -la plus foible, qu'on a dépensé le plus d'argent; -tellement que les ouvrages extérieurs -s'étendent beaucoup dans la campagne, et -occupent un grand terrein.</p> - -<p>Cependant, quoique l'on ait pu dire et -faire, il faut convenir que Calais n'a jamais -été aussi important par lui-même que par -sa position, et cette entrée facile qui a été tant -de fois fournie à nos ancêtres pour pénétrer -en France. Mais cet avantage n'étoit pas même -sans inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre -dans ces temps-là une source de querelles, -aussi répétées que Dunkerque dans -le nôtre. On regardoit à bon droit cette ville -comme la clef des deux royaumes; et c'est -de-là que sont venus tant de débats, pour -savoir qui la garderoit.</p> - -<p>De ces débats, le plus mémorable fut -le siége, ou plutôt le blocus de Calais par -Edouard III. La ville résista une année entière -aux efforts de ses armes, et se défendit jusqu'à -la dernière extrémité; la famine seule -l'obligea de se rendre.—Le dévouement d'Eustache -de Saint-Pierre, qui s'offrit le premier -comme victime, pour sauver ses concitoyens, -a placé le nom de ce généreux magistrat parmi -ceux des héros.—Et, comme ce détail ne -prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, -ce seroit faire au lecteur une injustice criante, -que de ne pas lui donner le détail exact de -cet événement romanesque et du siége lui-même, -dans les propres mots de Rapin -Thoiras.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch90">CHAPITRE XC.<br /> -<i>Plus de peur que de mal.</i></h2> - - -<p>Mais ne craignez rien, ami lecteur, je -dédaigne d'en user ainsi.—Il suffit que je -vous aie en mon pouvoir.—Mais faire usage -de l'avantage que le hasard et la plume m'ont -donné sur vous! la chose seroit indigne de moi. -Non, par ce feu tout-puissant qui échauffe -les cervelles visionnaires, et illumine les esprits -dans les méditations extatiques, avant -que j'abuse ainsi d'une créature innocente -qui se trouve à ma merci,—avant que j'exige -de vous le prix de cinquante pages que je -n'ai aucun droit de vous vendre,—nu comme -je suis, j'aimerois mieux brouter l'herbe des -montagnes, et sourire de ce que le vent du -nord ne m'apporteroit ni abri ni souper.—</p> - -<p>—Ainsi, camarade, partons; et mène-moi -ventre à terre à Boulogne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch91">CHAPITRE XCI.<br /> -<i>Boulogne.</i></h2> - - -<p>»A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une -recrue, nous voyagerons ensemble.—Messieurs, -leur dis-je, j'en suis fâché. Mais je -ne saurois m'arrêter, ni boire rasade avec -vous.—Je suis poursuivi de trop près.—A -peine aurai-je le temps de changer de chevaux. -Holà, garçon! pour l'amour de Dieu, -dépêche.—</p> - -<p>C'est quelque criminel de haute trahison, -dit le plus bas qu'il pût un très-petit homme, -à l'oreille de son voisin qui étoit très-grand.—Ou -peut-être, dit le grand homme, quelque -assassin.—Bien trouvé, leur dis-je, Messieurs.—Non, -dit un troisième, il est chargé -de dépêches de la cour.—</p> - -<p>—Ma belle enfant, dis-je à une jeune fille -qui passoit légérement avec ses heures sous -le bras, vous êtes fraîche et vermeille comme -le matin.—(Le soleil qui se levoit alors -donnoit du prix à ce compliment).—Chargé -de dépêches, dit un quatrième!—(La jeune -fille me fit un salut gracieux, je lui envoyai -un baiser.)—Chargé de dépêches, continua-t-il, -je n'en crois rien: il est chargé de -dettes.—Oh! oui, de dettes certainement, -dit un cinquième.—Je ne voudrois pas, dit -le nain qui avoit parlé le premier, je ne voudrois -pas payer ses dettes pour mille louis.—Ni -moi, dit le géant, pour dix mille.—Encore -bien trouvé, dis-je, Messieurs.</p> - -<p>Hélas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes -que celle que je dois à la nature. Je ne lui -demande que du temps, et je promets de -lui tout payer.—Mais, ô ciel! madame, -auriez-vous le cœur assez dur pour arrêter -un pauvre voyageur, qui suit son chemin -sans nuire à personne? Arrêtez,—arrêtez-moi -plutôt ce squelette hideux, l'effroi du -pécheur, dont les jambes si longues menacent -sans cesse de m'atteindre. C'est vous, -madame, qui l'avez mis à ma poursuite:—de -grâce, s'il n'est plus qu'à quelques -postes, madame, ma chère dame, arrêtez-le, -arrêtez-le.—</p> - -<p>Mon hôte irlandois crut que je m'adressois -encore à la jeune fille. «C'est dommage, -dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie -est perdue pour elle.»</p> - -<p>Peste soit du nigaud!</p> - -<p>Est-ce là tout ce que vous avez de curieux -à Boulogne?—</p> - -<p>Par Jésus! il y a le plus beau séminaire…—</p> - -<p>Un séminaire est une belle chose, dis-je.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch92">CHAPITRE XCII.<br /> -<i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></h2> - - -<p>Quand l'impatience des désirs d'un homme -précipite ses idées quatre-vingt-dix fois plus -vîte que le véhicule qui le porte, il perd toute -retenue; et malheur au véhicule, malheur -à tous ses accessoires, de quelque nature -qu'ils soient, sur lesquels il exhale le mécontentement -de son ame.</p> - -<p>J'évite le plus qu'il m'est possible de porter -un jugement définitif sur les hommes et sur -les choses, quand je suis dans un mouvement -de colère.—</p> - -<p>Ainsi la première fois que la chose m'arriva, -je me contentai de dire: <i>Plus on se -presse, plus on fait de sottises.</i> La seconde, -troisième, quatrième et cinquième fois, je -m'en tins à cette réflexion, et je ne m'en -pris qu'au second, troisième, quatrième et -cinquième postillon.—Mais la même marotte -durant toujours, et durant sans exception -de la cinquième à la sixième, septième, -et jusqu'à la dixième fois, je ne pus m'abstenir -d'englober toute la nation dans une -réflexion générique que je fis en ces termes:</p> - -<p><i>Il y a toujours dans une voiture françoise -quelque chose qui va mal à la sortie -de chaque poste.</i></p> - -<p>Ou bien en changeant la proposition:</p> - -<p><i>Un postillon François ne sauroit faire un -quart de lieue sans avoir besoin de descendre.</i></p> - -<p>Et quoi encore de nouveau?—Diable! une -soupente cassée! une dent de loup rompue! -un trait défait! une bande, un écrou, une -courroie, une boucle, un ardillon…</p> - -<p>N'imaginez pas pourtant que je me croie -en droit de maudire la chaise de poste ni -le postillon pour des accidens de cette espèce;—ni -que je jure par le Dieu vivant que je -ferai plutôt le reste du chemin à pied;—ni -que je consente à être damné si l'on me -voit remonter dans une pareille voiture,—non, -je m'arme du plus beau sang froid, -et je reconnois qu'en quelque pays que je -voyage, il y aura toujours quelque écrou, -courroie, boucle, ou ardillon qui viendra -à manquer.—Ainsi je ne m'échauffe jamais, -je prends le bon et le mauvais selon qu'ils -se présentent, et je poursuis mon chemin.—</p> - -<p>—«Fais-en de même, mon garçon, lui -dis-je.» Il avoit déjà perdu cinq minutes en -descendant de cheval pour prendre un morceau -de pain bis qu'il avoit fourré dans une -des poches de la voiture: puis il étoit remonté, -et cheminoit à son aise pour le mieux -savourer. «Allons, postillon, dis-je, plus -vivement.» Mais pour cela je pris un ton -tout-à-fait persuasif; je fis sonner une pièce -de vingt-quatre sols contre la glace, prenant -soin de lui en présenter le côté plat, comme -il retournoit la tête.—Le drôle, pour me -montrer qu'il me comprenoit, me fit une -grimace qui s'étendit d'une oreille à l'autre, -et qui, derrière son museau de suie, me -découvrit une rangée de perles, telles qu'une -reine auroit donné tous les joyaux de sa -couronne pour en avoir autant.</p> - -<p>—Juste ciel! à qui dépars-tu de tels trésors! -quelles dents pour du pain bis!</p> - -<p>Et comme il finissoit sa dernière bouchée, -nous entrâmes à Montreuil.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch93">CHAPITRE XCIII.<br /> -<i>Jeanneton.</i></h2> - - -<p>Il n'y a point à mon gré de ville en France -qui se présente mieux sur la carte que Montreuil. -J'avoue qu'elle ne se présente pas si -bien sur le livre de poste, ni même sur le -chemin; et si vous y passez jamais, vous -serez de mon avis: elle est pitoyable à voir.</p> - -<p>Cependant Montreuil en ce moment possède -une merveille;—c'est la fille du maître -de poste. Elle a passé dix-huit mois à Amiens, -et six à Paris; elle y a fait son apprentissage; -ainsi elle tricotte, elle coud, danse et -joue de la prunelle en perfection.</p> - -<p>Mais voyez l'étourdie avec ses œillades! -pendant les cinq minutes que je me suis arrêté -à la regarder, elle a laissé échapper au moins -une douzaine de mailles à son bas de fil blanc!—Oui, -oui, je vous vois, fine matoise, et -je vois votre bas. Il est long et étroit; il est -inutile que vous l'attachiez avec une épingle -sur votre genou.—Le bas est fait pour votre -jambe, il vous ira le mieux du monde.</p> - -<p>—Où cette créature a-t-elle pris ces belles -proportions qui fourniroient des modèles au -statuaire? La nature lui auroit-elle révélé son -secret?</p> - -<p>O nature! tes ouvrages effacent tous ceux -de l'art.—Jeanneton est belle sans connoître -les <i>faces</i> et les <i>tiers de face</i>.—Elle est belle -comme toi et par toi…—Mais que son attitude -est heureuse! Saisissons cet instant -pour la peindre; c'en est fait, je tire mes -crayons;—et puissé-je n'en faire usage de -ma vie, si je ne viens pas à bout de vous -montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je -voyois ses formes à travers un linge mouillé!—</p> - -<p>—Mais ces messieurs préfèrent peut-être -que je leur donne la longueur, la largeur -et la hauteur de l'église de Montreuil;—ou -le plan de la façade de l'abbaye de Saint-Austreberte?—Eh, -messieurs! tout y est, -je suppose, dans l'état où les charpentiers -et les maçons l'ont laissé; et tout y restera -ainsi pendant cent ans encore, si la foi en -Jésus-Christ dure aussi long-temps.—Vous -pouvez prendre ces mesures-là à votre aise.—</p> - -<p>Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut -te mesurer doit s'y prendre à l'heure même.—Tu -portes en toi les principes du changement; -et quand je considère les vicissitudes -de cette vie passagère, je frémis de l'avenir -qui t'attend.—Avant deux ans peut-être, -tes belles formes seront détruites, et ta jolie -taille sera perdue.—Tu passeras comme une -fleur, et ta beauté disparoîtra comme l'ombre.—Eh! -que sais-je? cette innocence qui t'embellit -encore, tu la perdras peut-être! qui -peut répondre d'une foiblesse?—Je ne serois -pas caution de ma tante Dinach, si elle vivoit -encore;—que dis-je? je le serois à peine de -son portrait, s'il eût été fait par Reynolds.</p> - -<p>—Mais le nom seul de ce maître de l'art -me fait tomber le pinceau des mains.—Je -ne ferai point le portrait de Jeanneton.</p> - -<p>Il faut, monsieur, que vous vous contentiez -de l'original; et si la soirée est belle, -quand vous passerez à Montreuil, vous pourrez -le voir par votre portière, tandis que -vous changerez de chevaux.—Mais faites -mieux: et à moins que vous ne soyez aussi -pressé que moi, et par d'aussi fâcheuses -raisons, arrêtez-vous une nuit, vous trouverez -Jeanneton tant soit peu dévote;—mais, -monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre -besogne de fait.</p> - -<p>Bon Dieu! cette fille a brouillé toutes mes -idées: je ne saurois m'arrêter plus long-temps -à la regarder.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch94">CHAPITRE XCIV.<br /> -<i>Abbeville.</i></h2> - - -<p>Dès que j'eus fait cette réflexion, et puis -cette autre: que la mort étoit peut-être déjà -sur mes talons,—ô ciel, m'écriai-je! que ne -suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour -voir les cardeurs et les fileuses de ce pays-là! -Nous partîmes pour Abbeville.</p> - -<p>De Montreuil à Nampont,—poste et demie.</p> - -<p>De Nampont à Bernay,—poste.</p> - -<p>De Bernay à Nouvion,—poste.</p> - -<p>De Nouvion à Abbeville,—poste et demie.—</p> - -<p>Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville -étoient tous couchés.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch95">CHAPITRE XCV.<br /> -<i>Le remède à côté du mal.</i></h2> - - -<p>De quel avantage infini ne sont pas les -voyages!—ils échauffent quelquefois; mais -il est un remède innocent, dont le chapitre -suivant nous donnera l'idée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch96">CHAPITRE XCVI.<br /> -<i>L'Apothicaire.</i></h2> - - -<p>Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez -dans ma garde-robe.—Je ne vous demande -que cinq minutes.</p> - -<p>—Si je pouvois faire ainsi mes conditions -avec la mort comme avec mon apothicaire, -et décider le temps et le lieu où elle doit -me prendre,—je lui déclarerois que je ne -veux point que ce soit en présence de mes -amis.—Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive -de penser au genre et aux circonstances de -cette grande catastrophe, (circonstances qui -m'occupent et me tourmentent dix fois plus -que la catastrophe elle-même,) je ne manque -pas de supplier ardemment le souverain dispensateur -de toutes choses, qu'il arrange -les miennes de façon que la mort ne me surprenne -pas dans ma propre maison; mais -plutôt dans quelque auberge commode.—</p> - -<p>Dans ma maison, je sais ce que c'est.—L'affliction -des miens, leur empressement à -m'essuyer le front, à arranger mon oreiller,—ces -petits et derniers services que me rendroit -la main frissonnante de la pâle amitié, me -déchireroient le cœur au point que je mourrois -d'un mal dont mon médecin ne se douteroit -pas.—Au lieu que dans une auberge, -je suis assuré de mourir en paix; j'achète -avec quelques guinées le peu de services dont -j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec -une attention froide, mais exacte.</p> - -<p>Prenez garde pourtant: cette auberge ne -doit pas être celle d'Abbeville. Elle est par -trop mauvaise.—N'y eût-il pas d'autre auberge -dans le monde entier, j'excepterai celle-ci -de la capitulation.</p> - -<p>—Ainsi, garçon,</p> - -<p>«Que les chevaux soient prêts demain -matin à quatre heures.—A quatre heures; -oui, monsieur.—Si tu me manques d'une -minute, par sainte Geneviève! je ferai un tel -carillon dans la maison, que les morts s'y -réveilleront.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch97">CHAPITRE XCVII.<br /> -<i>Prédiction de David.</i></h2> - - -<p><i>Rendez-les, mon Dieu, semblables à une -roue.</i> C'est un sarcasme amer que David, -par un esprit prophétique, lançoit contre -ceux qui entreprennent le grand tour, et -contre cet esprit turbulent qui les y porte;—cet -esprit qui, suivant la prédiction de ce -même David, doit accompagner les enfans des -hommes jusqu'à la consommation des siècles.</p> - -<p>«Aussi, suivant l'opinion du célèbre évêque -Hall, c'est une des plus sévères imprécations -que le saint roi ait jamais proférées -contre les ennemis du Seigneur.—C'est -comme s'il eût dit: <i>Je désire qu'ils tournent -éternellement.</i>—Un mouvement si violent, -continue le saint évêque, qui étoit d'une -grosse corpulence, un mouvement si violent -est l'image de l'enfer, de même que le repos -est l'image du paradis.»</p> - -<p>Moi qui suis d'une corpulence chétive, je -pense tout différemment; et je trouve au -rebours que le mouvement est l'ame de la -vie, et que l'inaction et la lenteur sont le -partage de la mort.</p> - -<p>—«Holà! oh! ils sont tous endormis!—atelez -les chevaux;—graissez les roues;—attachez -la malle;—remettez ce clou -qui manque:—je ne veux pas perdre une -minute.»</p> - -<p>Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle, -et non pas sur laquelle, (car c'eût -été en faire la roue d'Ixion) dans laquelle, -dis-je, David maudissoit ses ennemis, devoit -(dans l'opinion de l'évêque Hall, et vu sa conformation) -être une roue de chaise de poste; -soit qu'il y eût des chaises de poste en Palestine -ou non.—Et d'après ma façon de -penser, ce devroit être une roue de charrette -mal graissée, criant à chaque pas, et -gravissant lentement les montagnes dont ce -pays étoit rempli.—Si jamais je deviens -commentateur, je rapporterai les preuves de -cette opinion.</p> - -<p>J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que -je n'ai jamais osé en convenir avec ma chère -Jenny.—J'aime leur χωρισμὸν -ἀπὸ τοῦ -Σώματος, εἰς -τὸ καλῶς -φιλοσοφεῖν. -<i>Commencez par vous séparer -de ce corps terrestre, si vous voulez apprendre -à raisonner.</i></p> - -<p>C'est notre corps en effet qui nuit à notre -raison. Nous sommes dominés par les humeurs -qui nous composent;—entraînés -d'un côté ou de l'autre, comme nous l'avons -été l'évêque Hall et moi, en raison de notre -fibre trop lâche ou trop tendue.—Nos sens -partagent l'empire avec la raison. La mesure -du ciel même n'est que la mesure de nos -appétits; et nous nous créons un paradis -d'après la grossiéreté de nos désirs.</p> - -<p>Mais, en cette occasion, qui de l'évêque -ou de moi pensez-vous qui ait tort?—</p> - -<p>«Vous, certainement, dit-elle, d'aller -déranger toute une maison à l'heure qu'il -est.»</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch98">CHAPITRE XCVIII.<br /> -<i>Traité de l'âme.</i></h2> - - -<p>Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse -fait le vœu de ne me faire faire la barbe que -lorsque je serois rendu à Paris.—</p> - -<p>Mais je hais de faire des mystères <i>pour -rien</i>.—Je laisse cette froide circonspection -à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius -(<span lang="la" xml:lang="la">lib. 13, <i>de moribus divinis</i>, cap. 24</span>) a fait -son calcul, dans lequel il avance qu'un mille -cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même -de reste, pour contenir huit cents millions -d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre -la plus grande quantité possible des ames -damnées et à damner, depuis la chute d'Adam -jusqu'à la fin du monde.</p> - -<p>Je ne sais d'où il avoit puisé ce second -calcul,—à moins qu'il ne se fût fondé sur -la bonté paternelle de Dieu.—Je suis bien -plus en peine de savoir ce qui se passoit dans -la tête de François de Ribéira, qui prétendoit -que, pour contenir tous les damnés, -il ne faudroit pas moins d'un ou de deux -cents mille carrés d'Italie.—Il avoit sans -doute travaillé d'après ces anciennes ames -romaines qu'il avoit trouvées dans ses lectures. -Il n'avoit pas fait réflexion que, par -une pente graduelle et insensible, dans le -cours de dix-huit cents ans, les ames devoient -nécessairement s'être rétrécies assez, -pour être réduites à peu de chose dans le -temps où il écrivoit.</p> - -<p>Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu -l'imagination moins vive, elles étoient aussi -petites qu'on puisse l'imaginer.—</p> - -<p>Elles sont encore diminuées aujourd'hui, -et l'hiver prochain nous trouverons qu'elles -auront encore perdu quelque chose.—Tellement -que si nous allons toujours de peu -à moins, et de moins à rien,—je n'hésite -pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, -nous n'aurons plus d'ame du tout.—Mais -si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ -ne dure guère au-delà, il sera assez avantageux -pour celles-là, comme pour celles-ci, -de finir en même-temps.</p> - -<p>—Béni soit Jupiter! et bénis tous les -autres dieux et déesses de la fable! ils vont -tous reparoître sur la scène, sans oublier le -dieu des jardins.—O le bon temps!—Mais -où suis-je? Et à quelle téméraire licence osé-je -me livrer? Moi, moi qui ai si peu de -jours à espérer, et qui ne puis vivre que dans -l'avenir que j'emprunte de mon imagination!—Reviens -à toi, pauvre Shandy, et sois sage -une fois, si tu le peux.</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin du Tome troisième.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE<br /> -DES CHAPITRES<br /> -Contenus dans ce Volume.</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>L'embarras du choix.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch1">Page 1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. <i>Chapitre des Choses.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch2">9</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. <i>Préambule.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch3">13</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. <i>Peine perdue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch4">23</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. <i>Pensées sur la Mort.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch5">27</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. <i>Nouveau genre de mort.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch6">38</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. <i>Ma mère est aux écoutes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch7"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. <i>Parallèle de deux Orateurs.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch8">39</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. <i>Trim monte en chaire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch9">43</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. <i>Sur les vieux chapeaux.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch10">49</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. <i>Trim continue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch11">50</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. <i>Trim achève.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch12">52</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. <i>Je reviens à ma mère.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch13">57</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. <i>Itinéraire du Commerce.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch14">58</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. <i>Méprise de ma mère.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch15">61</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. <i>Question chronologique.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch16">63</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVII. <i>Entr'actes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch17"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. <i>Avis aux Ecrivains.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch18">66</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. <i>Patatras.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch19">73</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. <i>Complices découverts.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch20">74</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. <i>A qui la faute?</i></td> -<td class="num"><a href="#ch21">75</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXII. <i>Procédé généreux.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch22">77</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIII. <i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch23">79</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIV. <i>Il s'échauffe de plus en plus.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch24">82</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. <i>Il part, il arrive.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch25">83</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. <i>Chacun a sa marotte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch26">84</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. <i>Digression sans digression.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch27">85</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. <i>On y court.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch28"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. <i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch29">88</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. <i>On s'y perd.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch30">90</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXI. <i>La Tristrapédie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch31">93</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXII. <i>Origine des fortifications.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch32">95</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIII. <i>Cathéchisme de Trim.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch33">98</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIV. <i>Sur la santé.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch34">101</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXV. <i>Sur les charlatans.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch35">103</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVI. <i>Régime de longue vie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch36">105</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVII. <i>Panacée universelle.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch37">107</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVIII. <i>Mon Père n'y est plus.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch38">108</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIX. <i>Siége de Limerick.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch39">110</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XL. <i>Consultation.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch40">112</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLI. <i>Dissertation savante.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch41">114</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLII. <i>Relâche au théâtre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch42">117</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIII. <i>Verbes auxiliaires.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch43">ibid.</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIV. <i>Il fait danser l'ours.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch44">122</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLV. <i>Intermède.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch45">124</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVI. <i>Conclusion.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch46">126</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVII. <i>Bataille.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch47">129</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVIII. <i>Armistice.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch48">131</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIX. <i>Qualités d'un gouverneur.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch49">132</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> L. <i>Histoire de Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch50">136</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LI. <i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch51">141</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LII. <i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch52">150</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIII. <i>Suite de l'Histoire de Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch53">153</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIV. <i>Fin de l'Histoire de Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch54"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LV. <i>Convoi et Oraison funèbre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch55">156</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVI. <i>Départ du jeune Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch56">161</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVII. <i>Malheur du jeune Lefèvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch57">163</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVIII. <i>Calomnie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch58">165</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIX. <i>Grande résolution.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch59">167</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LX. <i>Ne jugeons pas si vîte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch60"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXI. <i>Lit de justice de mon père.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch61">169</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXII. <i>Me mettra-t-on en culottes?</i></td> -<td class="num"><a href="#ch62">171</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIII. <i>Mon père se décide.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch63">174</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIV. <i>Bon soir la Compagnie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch64">178</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXV. <i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch65">179</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVI. <i>Il se met dans ses meubles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch66">182</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVII. <i>Son Arsenal se monte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch67">186</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVIII. <i>Présens de noce.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch68">190</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIX. <i>Pompe funèbre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch69">194</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXX. <i>O Newton! ô Trim!</i></td> -<td class="num"><a href="#ch70">196</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXI. <i>On s'échauffe à moins.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch71">198</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXII. <i>Il n'y tient pas.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch72">200</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIII. <i>La scène change.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch73">201</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIV. <i>Paix d'Utrecht.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch74">203</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXV. <i>Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch75">204</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVI. <i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch76">207</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVII. <i>L'Auteur s'égare.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch77">212</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVIII. <i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch78">213</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIX. <i>La scène change.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch79">217</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXX. <i>Dissertation sur l'Amour.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch80">218</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXI. <i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch81">221</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXII. <i>Portrait de la veuve Wadman.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch82">222</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIII. <i>Dialogue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch83">223</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIV. <i>Sur les lignes droites.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch84">225</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXV. <i>Je prends la poste.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch85">226</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVI. <i>Je m'embarque.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch86">229</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVII. <i>Elles sont trois.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch87">231</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVIII. <i>J'accepte le défi.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch88">232</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIX. <i>Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch89">234</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XC. <i>Plus de peur que de mal.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch90">239</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCI. <i>Boulogne.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch91">240</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCII. <i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch92">242</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIII. <i>Jeanneton.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch93">245</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIV. <i>Abbeville.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch94">248</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCV. <i>Le remède à côté du mal.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch95"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVI. <i>L'Apothicaire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch96">249</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVII. <i>Prédiction de David.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch97">250</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVIII. <i>Traité de l'âme.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch98">253</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap">Fin de la Table du Tome troisième.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - -<p>On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par -ex. cathéchisme/catéchisme, Troglodytes/Troglodites, Limérick/Limerick, -chute/chûte, etc.). Les erreurs clairement -introduites par le typographe ont été corrigées.</p> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 *** - -***** This file should be named 61856-h.htm or 61856-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/8/5/61856/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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