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-Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres complètes, tome 3/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: April 17, 2020 [EBook #61856]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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- ŒUVRES
- COMPLÈTES
- DE
- LAURENT STERNE.
-
- NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.
-
- TOME TROISIÈME.
-
- A PARIS,
- Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
- AN XI.--1803.
-
-
-
-
-_Ce volume contient_
-
-
-La troisième partie des Opinions de Tristram Shandy.
-
-
-
-
-VIE
-
-ET OPINIONS
-
-DE
-
-TRISTRAM SHANDY.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-_L'embarras du choix._
-
-
-Ces dissertations subtiles et savantes avoient charmé mon père; et
-cependant, à proprement parler, elles n'avoient fait que verser du baume
-sur sa blessure.--Son attente se trouvoit trompée.--La tache du nom de
-Tristram restoit indélébile;--et quand mon père fut de retour chez lui,
-le poids de ses maux lui parut plus insupportable qu'auparavant. C'est
-ce qui arrive toujours quand la ressource sur laquelle nous avions
-compté nous échappe.
-
-Il devint pensif.--Il sortit, et se promena d'un air agité le long de
-son canal; il rabattit son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup,
-mais sans laisser éclater son ressentiment;--et comme, suivant
-Hippocrate, les étincelles rapides de la colère favorisent
-singulièrement la digestion et la transpiration, et qu'il est, par
-conséquent, infiniment dangereux d'en arrêter l'explosion,--mon père,
-pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement tombé malade, si,
-dans ce moment critique, il ne lui étoit survenu une diversion, qui
-détourna ses idées et rétablit sa santé.--Cette diversion étoit un
-nouvel embarras, et ce nouvel embarras étoit occasionné par un legs de
-mille livres sterlings que lui laissoit ma tante Dinach.
-
-Mon père n'eut pas sitôt achevé la lettre qui lui en apportoit la
-nouvelle, qu'il se mit à se creuser et à se tourmenter l'esprit, pour
-trouver à son legs l'emploi le plus avantageux et le plus honorable pour
-sa famille.--Cent cinquante projets, plus bizarres les uns que les
-autres, lui passèrent par la cervelle.--Il vouloit faire ceci, et puis
-cela, et puis cela encore.--Il vouloit aller à Rome;--il vouloit
-plaider.--«Non, disoit-il, j'acheterai des effets publics,--ou
-j'acheterai la ferme de John Hobson;--ou plutôt, il faut que je
-rebâtisse la façade de mon château, et que j'ajoute une aile à celle qui
-y est déjà.--Cependant voici un beau moulin à eau de ce côté, si je
-construisois au-delà de la rivière un beau moulin à vent, que je verrais
-tourner de mes fenêtres:--mais il faut,--il faut avant tout, que
-j'ajoute le grand _Oxmoor_ à mon enclos, et que je fasse partir mon fils
-Robert pour ses voyages.»
-
-Malheureusement la somme étoit bornée, et ses projets ne l'étoient
-pas.--Ne pouvant tout exécuter, il falloit choisir.--De tous les projets
-qui s'offroient à lui, les deux derniers sembloient lui tenir le plus au
-cœur; et il s'y seroit infailliblement arrêté, s'il eût pu les embrasser
-tous deux à-la-fois: mais le petit inconvénient que j'ai déjà fait
-entendre, l'obligeoit à se décider pour l'un ou pour l'autre.
-
-C'est ce qui n'étoit pas facile.
-
-Mon père, à la vérité, avoit depuis long-temps reconnu la nécessité
-indispensable de faire voyager mon frère Robert.--Il avoit même destiné
-à cette dépense les premiers fonds qui lui rentreraient des actions
-qu'il avoit dans l'affaire du Mississipi.
-
-Mais _Oxmoor_ étoit une commune si belle, si vaste, si bien située!--une
-commune qui ne demandoit qu'à être défrichée et desséchée!--qui touchoit
-au domaine des Shandy, sur laquelle même nous avions quelque espèce de
-droits! une commune enfin que depuis long-temps mon père avoit résolu de
-tourner à son profit de manière ou d'autre!
-
-Comme jusques-là rien ne l'avoit mis dans la nécessité de justifier
-l'ancienneté ou la justice de ses droits, mon père, en homme sage, en
-avoit toujours renvoyé la discussion au premier moment favorable.--Mais
-ce moment étoit arrivé; et les deux projets favoris de mon père,
-_Oxmoor_ et les voyages de mon frère, se présentant à-la-fois, ce
-n'étoit pas une petite affaire que de savoir auquel donner la
-préférence.--
-
-Ce que je vais dire paroîtra ridicule; mais la chose étoit ainsi.
-
-Nous avions dans la famille une coutume si ancienne, qu'elle étoit
-presque passée en loi. Le fils aîné de la maison, avant son mariage,
-avoit la liberté de partir, d'aller et de revenir à son gré d'un bout de
-l'Europe à l'autre.--Ce n'étoit pas seulement pour s'instruire, ou pour
-fortifier sa santé par le changement d'air;--c'étoit pour satisfaire sa
-fantaisie,--pour rapporter un plumet à son chapeau: que sais-je? _Tantum
-valet_, disoit mon père, _quantum sonat_. C'est l'opinion qui met le
-prix à tout.
-
-Il n'y avoit rien dans cet usage qui pût choquer la raison ou les bonnes
-mœurs;--et priver mon frère de son droit d'aînesse,--l'en priver sans
-motif suffisant,--et, par-là, en faire un exemple du premier Shandy qui
-n'auroit pas été roulé dans sa chaise de poste par toute l'Europe,
-uniquement parce qu'il étoit un peu bête, c'eût été le traiter dix fois
-pis que n'auroit fait un Turc.
-
-D'ailleurs l'affaire d'_Oxmoor_ n'étoit pas sans difficulté.
-
-La seule acquisition étoit un objet de plus de huit cents guinées; et ce
-n'étoit pas tout. Ce bien avoit été quinze ans auparavant l'occasion
-d'un procès, qui avoit coûté à la famille huit cents autres guinées,
-sans compter la peine et le tourment.
-
-Ajoutez à ces raisons que cette commune si belle, si attrayante, avoit
-été jusques-là honteusement négligée.--Malgré son voisinage de
-Shandy,--malgré le droit que chacun avoit de s'en occuper, comme d'un
-bien qui, n'étant à personne, appartenoit nécessairement à tout le
-monde, cette pauvre commune avoit été tellement abandonnée, qu'il y
-avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner le cœur d'un galant homme,
-qui en auroit connu la valeur, et qui se seroit seulement promené sur ce
-malheureux terrein.
-
-A dire vrai, personne n'en étoit directement responsable; et mon père
-auroit vu la chose avec indifférence, et ne se seroit jamais occupé
-d'_Oxmoor_, sans ce maudit procès qui s'éleva à cause de ses limites, et
-qui lui fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins pour son honneur)
-la ferme résolution d'acquérir cette portion de domaine, sitôt que
-l'occasion s'en présenteroit; et l'occasion en étoit venue, ou jamais.
-
-Cette parité de raisons et d'avantages dans les deux plus importans
-projets de mon père, étoit certainement marquée au coin du guignon.--Mon
-père avoit beau les peser ensemble, puis séparément,--sous toutes leurs
-faces, et sous tous leurs rapports,--consacrant des heures entières à
-des calculs pénibles,--se livrant à la méditation la plus
-abstraite,--lisant un jour des ouvrages d'agriculture, et des voyages le
-lendemain,--se dépouillant de tout système et de toute passion,--se
-consultant chaque jour avec mon oncle Tobie,--argumentant avec
-Yorick,--et résumant toute l'affaire d'_Oxmoor_ avec Obadiah;--rien au
-bout du compte ne paroissoit si décidément en faveur de l'un, qui ne fût
-également en faveur de l'autre; les meilleurs argumens pouvoient
-s'appliquer à tous deux; les considérations étoient les mêmes des deux
-côtés; et les balances restoient dans un fatal équilibre.
-
-On ne pouvoit, par exemple, s'empêcher de convenir avec Obadiah que la
-commune d'_Oxmoor_, avec des soins bien entendus, et entre les mains de
-certaines gens, feroit certainement dans le monde une toute autre figure
-que celle qu'elle y avoit jamais faite, et qu'elle y feroit jamais, si
-on la laissoit à elle-même.--Mais ces mêmes raisons n'étoient-elles pas
-strictement applicables à mon frère Robert?
-
-A l'égard de l'intérêt, la question, je l'avoue, ne paroissoit pas si
-indécise au premier coup d'œil. En effet, toutes les fois que mon père
-prenoit la plume, et calculoit l'unique dépense de brûler, fossoyer et
-enclorre _Oxmoor_, et qu'il comparoit cette dépense au profit certain
-qu'il en retiroit,--le profit grossissoit tellement sous sa main, que
-vous auriez juré que toute autre considération alloit disparoître.--Il
-étoit clair qu'il recueilleroit, dès la première année, au moins cent
-mesures de raves à vingt livres,--une excellente récolte de froment
-l'année suivante;--et l'année d'après, cent (pour ne rien exagérer),
-mais, suivant toute vraisemblance, cent cinquante, sinon deux cents
-quartauts de poids et de fèves,--et ensuite des patates sans fin.--Mais
-alors, venant à penser que, pour manger des patates, il falloit se
-résoudre à laisser mon frère sans éducation, sa tête se troubloit
-derechef; et finalement le vieux gentilhomme étoit dans un tel état
-d'embarras, d'indécision et d'incertitude, comme il l'a souvent déclaré
-à mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus que ses talons, ce qu'il
-avoit à faire.--
-
-Il faut l'avoir éprouvé, pour concevoir quel tourment c'est pour un
-homme, de se sentir ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également
-pressans, et tous deux entièrement opposés.--Car sans compter le ravage
-qui en résulte nécessairement dans tout le système des nerfs, desquels
-la fonction, comme vous savez, est de conduire les esprits animaux, et
-les sucs les plus subtils, du cœur à la tête, et de la tête au cœur,--on
-ne sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte si terrible opère sur
-les parties plus solides et plus grossières, détruisant l'embonpoint, et
-anéantissant les forces du malheureux, qui flotte ainsi entre deux
-projets qui le contrarient.
-
-Mon père auroit infailliblement succombé sous ce malheur, comme il avoit
-pensé faire sous celui de mon nom de baptême, sans un nouvel accident
-qui vint heureusement à son secours.--Ce fut la mort de mon frère
-Robert.
-
-Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un homme? Une agitation
-perpétuelle!--un passage continuel d'un chagrin à un
-autre!--Munissez-vous contre un malheur, vous restez en prise à mille
-autres.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-_Chapitre des Choses._
-
-
-Dès ce moment on doit me considérer comme l'héritier apparent de la
-famille Shandy,--et c'est proprement ici que commence l'histoire de ma
-vie et de mes opinions. Malgré toute ma diligence et mon empressement,
-je n'ai fait encore que préparer le terrein sur lequel doit s'élever
-l'édifice;--et je prévois que l'édifice qui s'élevera sera tel, que,
-depuis Adam, on n'en a jamais conçu ni exécuté un pareil.--
-
-Je veux reprendre haleine avant de commencer; et dans cinq minutes je
-jette ma plume au feu, et avec elle la petite goutte d'encre épaisse qui
-est restée au fond du cornet.--Mais dans ces cinq minutes j'ai dix
-choses à faire.--J'ai une chose à nommer, une chose à regretter, une à
-espérer, une à promettre, une à faire craindre;--j'ai une chose à
-supposer, une chose à déclarer, une à cacher, une à choisir, et une à
-demander.--Ce chapitre, donc, je le _nomme_ le chapitre des choses;--et
-mon prochain chapitre, si je vis, sera mon chapitre sur les moustaches,
-afin de garder une sorte de liaison dans mes ouvrages.
-
-Et premièrement la chose que je _regrette_, c'est d'avoir été tellement
-pressé par la foule des événemens qui se sont trouvés devant moi, qu'il
-m'a été impossible, malgré tout le désir que j'en avois, de faire entrer
-dans cette partie de mon ouvrage les campagnes, et surtout les amours de
-mon oncle Tobie.--L'histoire en est si originale, si _cervantique_, que
-si je puis parvenir à lui faire opérer sur les autres cervelles les
-mêmes effets qu'elle produit sur la mienne, je réponds que, pour cela
-seul, mon livre fera son chemin dans le monde, beaucoup mieux que son
-maître ne l'a jamais fait.--O Tristram, Tristram! quel moment fortuné!
-amène-le seulement; et la réputation qui t'attend, comme auteur,
-effacera tous les malheurs que tu as éprouvés, comme homme; et tu
-triompheras d'un côté, si tu peux perdre de l'autre le souvenir et le
-sentiment de tes chagrins passés.
-
-Ne soyez pas surpris de l'impatience que je témoigne pour arriver à ces
-amours. C'est le morceau le plus exquis de toute mon histoire.--Et quand
-j'y serai parvenu, je serai peu délicat sur le choix des mots, et je
-m'embarrasserai peu des oreilles chatouilleuses qui pourroient s'en
-offenser. C'est la chose que j'avois à _déclarer_.--Mais jamais je
-n'aurai fini en cinq minutes!--La chose que _j'espère_, milords
-et messieurs, c'est que vous voudrez bien ne pas vous en
-choquer:--autrement, je pourrois bien vous donner de quoi vous choquer
-tout de bon. L'histoire de ma Jenny, par exemple.--Mais qu'est-ce que ma
-Jenny, et qu'est-ce que le bon et le mauvais côté d'une femme? C'est la
-chose que je veux _cacher_. Je vous le dirai dans le chapitre qui suivra
-celui des boutonnières, et pas une ligne plutôt.
-
-Maintenant, madame, la chose que j'ai à vous _demander_, c'est: comment
-va votre migraine?--mais ne me répondez point. Je suis sûr qu'elle est
-passée;--et quant à votre santé, je sais qu'elle est beaucoup
-meilleure.--On a beau dire, le vrai Shandéisme dilate le cœur et les
-poumons; il facilite la circulation du sang et de tous les autres
-fluides, et fait mouvoir joyeusement et long-temps tous les ressorts de
-la vie.
-
-Si l'on me donnoit, comme à Sancho-Pança, un royaume à choisir, je ne
-chercherois ni la gloire ni les richesses; je demanderois un royaume où
-l'on rît du matin au soir.--Les passions bilieuses et mélancoliques, par
-le désordre qu'elles apportent dans le sang et dans les humeurs, sont
-ordinairement aussi contraires au corps politique qu'au corps humain.
-Mais comme l'habitude de la vertu peut seule les contenir et les
-vaincre:--«Seigneur, dirois-je à Dieu, faites que mes sujets soient
-toujours aussi sages qu'ils sont gais; et alors ils seront le peuple le
-plus heureux, et moi le plus heureux monarque de la terre.»
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-_Préambule._
-
-
-Sans ces deux vigoureux petits bidets, montés par ce fou de postillon
-qui me mena de Stilton à Stamford, l'idée ne m'en seroit jamais
-venue.--Nous allions comme le vent.--Il y avoit une côte de trois milles
-et demi:--nous touchions à peine la terre.--C'étoit le mouvement le plus
-rapide, le plus impétueux! il se communiquoit à ma cervelle.--Mon cœur
-même y participoit.
-
-Tant de force et de vîtesse dans deux petites haridelles, confondoit
-tous les calculs de ma raison et de ma géométrie.--
-
-«Par le grand Dieu du jour! m'écriai-je, en regardant le soleil et lui
-tendant les bras, par la portière de ma chaise,--je fais vœu, en
-rentrant chez moi, de brûler tous mes livres, et de jeter la clef de mon
-cabinet d'étude quatre-vingt-dix pieds sous terre, dans le puits qui est
-derrière ma maison.»
-
-Le coche de Londres me confirma dans cette résolution.--Il suivoit le
-même chemin que nous, avançant à peine, et lourdement traîné par huit
-colosses qui le guindoient à pas lents au haut de la côte.--Il se
-traînoit sur notre piste, et nous étions déjà bien loin.--«Oui, je les
-brûlerai, m'écriai-je, je brûlerai jusqu'au dernier volume. Suivra le
-chemin battu qui voudra; je veux ou me frayer une nouvelle route, ou me
-tenir tranquille.»
-
-La plupart de nos auteurs ressemblent trop au coche de Londres.
-
-Dites moi, messieurs, compterons-nous toujours la quantité pour tout, et
-la qualité pour rien?
-
-Ferons-nous toujours de nouveaux livres, comme les apothicaires font de
-nouvelles drogues avec d'autres drogues toutes faites?
-
-Ne ferons-nous jamais que nous traîner sur la même piste?--toujours au
-même pas?--
-
-Passerons-nous éternellement notre vie à montrer les reliques des
-savans, comme les moines montrent les reliques des saints,--sans pouvoir
-en obtenir un seul miracle?
-
-Comment se fait-il que l'homme, dont la pensée s'élance jusques dans les
-cieux,--l'homme, la plus belle, la plus excellente et la plus noble des
-créatures,--le miracle de la nature, comme l'appelle Zoroastre, (dans
-son livre sur la nature de l'ame),--le miroir de la présence divine,
-selon Saint Chrysostôme,--l'image de Dieu, suivant Moyse,--le rayon de
-la divinité, comme dit Platon,--la merveille des merveilles, suivant
-Aristote; comment, dis-je, se fait-il, que l'homme se dégrade ainsi
-lui-même, en se vouant à une imitation servile?
-
-_O imitatores!_ dit Horace... mais je ne m'abaisserai point aux mêmes
-invectives que lui.--Tout ce que je demanderois à Dieu, si cela peut se
-désirer sans péché, c'est que tout imitateur ou plagiaire anglois,
-françois ou irlandois, fût puni par le farcin, et renfermé dans un
-hôpital assez vaste pour les contenir tous.--C'est ce qui me conduit à
-l'affaire des moustaches; mais par quelle succession d'idées? en bonne
-foi, croyez-vous que je le sache?
-
-
-_Sur les Moustaches._
-
-De quoi diantre me suis-je avisé? quelle promesse étourdie! un chapitre
-sur les moustaches! le public ne le supportera jamais. C'est un public
-délicat.--Mais je n'avois jamais lu le fragment que voici; je ne le
-croyois pas aussi scabreux:--autrement, aussi sûrement que des nez sont
-des nez, et que des moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoyé de
-manière à ne pas rencontrer ce dangereux chapitre.
-
-
-_Fragment._
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-... «Je crois que vous dormez un peu, ma belle dame,» dit le vieux
-gentilhomme, en lui serrant doucement la main comme il prononçoit le mot
-_moustache_.--«Changerons-nous de sujet? Gardez-vous-en bien, dit la
-vieille dame. Je vous écoute avec le plus grand plaisir.» Alors se
-penchant en arrière sur sa chaise, la tête appuyée sur le dossier,
-portant en même-temps ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir de
-gaze sur son visage, elle le pria de continuer.--Le vieux gentilhomme
-continua ainsi:
-
-Des _moustaches_! s'écria la reine de Navarre, en laissant tomber sa
-pelote de nœuds.--Oui, madame, des _moustaches_, dit la _Fosseuse_, en
-ramassant respectueusement les nœuds de la reine.
-
-La voix de la _Fosseuse_ étoit naturellement douce et moëlleuse, mais
-cependant distincte et articulée; et chaque lettre du mot
-_moustaches_ avoit frappé directement l'oreille de la reine de
-Navarre.--_Moustaches!_ s'écria encore la reine, pouvant d'autant moins
-se persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit d'un de ses pages
-qu'elle voyoit tous les jours.--_Moustaches_, répéta la _Fosseuse_ une
-troisième fois. J'ose assurer votre majesté, continua la fille
-d'honneur, en prenant vivement l'intérêt du page, que dans toute la
-Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier qui possède une aussi belle
-paire... De quoi? s'écria Marguerite en souriant.--De _moustaches_, dit
-la _Fosseuse_ avec une modestie infinie.
-
-Le mot tint bon, malgré l'usage indiscret que la _Fosseuse_ venoit d'en
-faire; et on continua de s'en servir dans la meilleure compagnie du
-petit royaume de Navarre.
-
-La _Fosseuse_ l'avoit déjà prononcé, non-seulement devant la reine, mais
-en plusieurs autres occasions à la cour; et toujours avec un accent qui
-renfermoit quelque chose de mystérieux. Ce genre devoit parfaitement
-réussir à la cour de Marguerite, qui, dans ce temps-là, étoit, comme on
-sait, un mélange de galanterie et de dévotion.--Le mot _moustaches_ fit
-donc une espèce de fortune, ou du moins il gagna justement autant qu'il
-perdit.--Le clergé fut pour lui, les laïques contre,--et les femmes...
-se partagèrent.
-
-Il y avoit dans ce temps-là à la cour de Navarre un jeune marquis _de
-Croix_, officier des gardes de la reine, qui, par sa mine, sa taille et
-sa tournure, se faisoit remarquer des filles d'honneur, et attiroit leur
-attention vers la terrasse, devant la porte du palais où la garde se
-montoit.
-
-Madame _de Beaussiere_ fut la première qui en devint éprise.--La
-_Battarelle_ suivit.--C'étoit le plus beau temps pour faire l'amour,
-dont on ait gardé le souvenir en Navarre.--Le jeune _de Croix_ faisoit
-toutes les conquêtes qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la
-tête à la _Guyol_, à la _Maronnette_, à la _Sabatiere_, à toutes en un
-mot, excepté à la _Rebours_ et à la _Fosseuse_.--Celles-ci savoient à
-quoi s'en tenir sur son compte. _De Croix_ avoit donné mince opinion de
-lui à la _Rebours_ dans une occasion essentielle; et la _Rebours_ avoit
-tout dit à la _Fosseuse_, dont elle étoit l'amie inséparable.
-
-La reine de Navarre étoit assise un soir avec ses dames à une fenêtre
-qui faisoit face à la porte du palais, comme _de Croix_ traversoit la
-cour.--Qu'il est beau! dit la _Beaussiere_.--Qu'il a bon air! dit la
-_Battarelle_.--Qu'il est bien fait! dit la _Guyol_.--Montrez-moi, dit la
-_Maronnette_, un officier de la garde à cheval qui ait deux jambes comme
-celles-là!--ou qui s'en serve si bien! dit la _Sabatiere_.--Mais il n'a
-pas de _moustaches_! s'écria la _Fosseuse_.--Oh! pas l'apparence, dit la
-_Rebours_.
-
-La reine s'en alla droit à son oratoire, pour méditer sur ce
-texte.--Elle y rêva tout le long de la galerie.--_Ave Maria_, dit-elle
-en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut dire la _Fosseuse_ avec
-ses _moustaches_?
-
-Toutes les filles d'honneur se retirèrent à l'instant dans leurs
-chambres.--Des _moustaches_! dirent-elles en elles-mêmes, en fermant
-leur porte au verrou.
-
-Madame _de Carnavalette_ prit son chapelet. On ne l'auroit pas
-soupçonnée sous son grand capuchon.--De saint Antoine à sainte Ursule,
-il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui n'eût des
-_moustaches_.--Saint François, saint Dominique, saint Benoît, saint
-Basile, sainte Brigitte, tous avoient des _moustaches_.
-
-Madame _de Beaussiere_ brouilla toutes ses idées à force de
-commentaires. Elle monta sur son palefroi, et se fit suivre par son
-page.--Un régiment vint à défiler...--
-
-Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.
-
-«Un denier, un seul denier! cria l'ordre de la Merci;--secourez ces
-pauvres captifs, qui gémissent loin de vous, et qui tournent les yeux
-vers le ciel et vers vous, pour obtenir leur rachat.»
-
-Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.
-
-«Ayez pitié du malheureux, ma bonne dame, dit un vieillard vénérable à
-cheveux blancs, tenant dans ses mains desséchées une petite tasse de
-bois cerclée de fer;--je demande pour l'infortuné,--pour une
-prison,--pour un hôpital.--Ma bonne et charitable princesse, c'est pour
-un vieillard,--pour des noyés,--pour des brûlés.--J'appelle Dieu et tous
-ses anges à témoin.--C'est pour couvrir celui qui est nu,--pour
-rassasier celui qui a faim,--pour soulager celui qui est malade et
-affligé.»
-
-Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.
-
-Un parent dans la misère se prosterna jusqu'à terre.--
-
-Madame _de Beaussiere_ passa son chemin.
-
-Il courut tête nue à côté du palefroi, en la priant, en la conjurant par
-les premiers liens de l'amitié, de l'alliance, de la parenté.--«Ma
-cousine, ma sœur, ma tante, ma mère,--au nom de la vertu, pour l'amour
-de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour de Jésus-Christ,
-souvenez-vous de moi, ayez pitié de moi!»--
-
-Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. Elle s'arrêta à la fin.--Prenez
-mes _moustaches_, dit-elle à son page.--Le page prit son palefroi.--Elle
-mit pied à terre sur la terrasse.
-
-Quand la cour fut rassemblée le soir, ce fut à qui parleroit, ou plutôt
-à qui ne parleroit pas des _moustaches_. La _Fosseuse_ tira une aiguille
-de sa tête, et se mit à dessiner le contour d'une petite moustache sur
-un côté de sa lèvre supérieure, et remit l'aiguille à la _Rebours_.--La
-_Rebours_ secoua la tête.--Madame _de Carnavalette_ soupira: c'étoit
-elle qui avoit donné des _moustaches_ à sainte Brigitte.
-
-Madame _de Beaussiere_ toussa trois fois dans son manchon.--La _Guyol_
-sourit.--Fi! dit madame _de Beaussiere_.--La reine de Navarre comprit
-enfin l'énigme, et passa son doigt sur ses yeux, avec un geste qui
-vouloit dire: je vous entends bien.
-
-«Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame, en soulevant sa gaze, et
-regardant le vieux gentilhomme.»--
-
-«Ce que vous entendez vous-même, répondit le vieux gentilhomme;» et il
-continua de lire.
-
---Toutes ces conversations, loin d'être favorables au mot _moustaches_,
-préparoient sa ruine. La _Fosseuse_ lui avoit porté le premier coup;--il
-s'étoit pourtant soutenu, et pendant quelques mois il fit une assez
-belle résistance;--mais, au bout de ce terme, le jeune marquis _de
-Croix_ ayant été forcé de quitter la Navarre, faute de _moustaches_, le
-mot devint bientôt indécent, et ne tarda pas à être entièrement hors
-d'usage.
-
-Les meilleurs termes du meilleur langage de la meilleure compagnie
-peuvent être exposés à la même disgrace. Il ne faut qu'un esprit
-mal-fait pour exciter tous les esprits.--Le curé d'Estelle écrivit dans
-le temps un gros livre sur les équivoques, afin de prémunir les
-Navarrois contre leur danger.
-
-«Tout le monde ne sait-il pas, dit le curé d'Estelle à la fin de son
-ouvrage, que les _nez_ ont éprouvé, il y a quelques siècles, dans la
-plus grande partie de l'Europe, le même sort que les _moustaches_
-éprouvent aujourd'hui dans le royaume de Navarre? Le mal, à la vérité,
-ne s'étendit pas alors plus loin.--Mais les _oreilles_ n'ont-elles pas
-couru depuis le même risque?--Vingt autres mots différens, les
-_hauts-de-chausse_, les _fichus_, les _boutonnieres_, le nom même qu'on
-donne à nos chevaux de poste,--ne sont-ils pas encore au moment de leur
-ruine?--La chasteté, par sa nature, la plus douce des vertus, la
-chasteté, si vous lui laissez une liberté absolue, deviendra la plus
-tyrannique des passions.
-
-»Que vos cœurs cessent d'être corrompus, s'écrioit le curé d'Estelle; et
-vos oreilles ne trouveront plus d'expressions indécentes.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-_Peine perdue._
-
-
-Mon père étoit occupé à calculer les frais de poste du voyage de mon
-frère Robert, de Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment même
-qu'il reçut la lettre qui lui apportoit la nouvelle de sa mort.--C'étoit
-un voyage à tous égards bien malencontreux, et dont mon père avoit bien
-de la peine à venir à bout.--Il l'avoit cependant à-peu-près achevé,
-quand Obadiah ouvrit brusquement la porte pour lui dire qu'il n'y avoit
-plus de levure dans la maison.--«Monsieur veut-il, demanda Obadiah, que
-je prenne demain de grand matin le cheval de carosse, et que j'en aille
-chercher?--De tout mon cœur, dit mon père sans interrompre son voyage;
-prends le cheval de carrosse et laisse-moi en repos.--Mais, dit Obadiah,
-il lui manque un fer.»--
-
-«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle Tobie!--Et bien, dit brusquement
-mon père, prends l'écossois.--Il ne veut pas souffrir la selle, dit
-Obadiah.--Je crois qu'il a le diable au corps, dit mon père: prends donc
-le patriote, et ferme la porte.--Le patriote est vendu, dit
-Obadiah.--Vendu, s'écria mon père!--Voilà de vos tours, monsieur le
-drôle, continua-t-il, en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le visage
-tourné vers mon oncle Tobie!--Monsieur doit se rappeler, dit Obadiah,
-qu'il m'a ordonné de le vendre au mois d'avril dernier.--Eh bien,
-s'écria mon père, pour votre peine, vous irez à pied.--C'est tout ce que
-je demandois, dit Obadiah en fermant la porte.»--
-
-«Ah! quel tourment, dit mon père!»
-
-Et il reprenoit déjà son calcul, quand Obadiah vint encore
-l'interrompre.--«Comment Monsieur veut-il que j'aille à pied, dit
-Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»--
-
-Jusques-là mon père, qui avoit devant lui une carte de _Samson_, et un
-livre de poste, avoit gardé trois doigts sur la tête de son compas, dont
-une pointe étoit posée sur Nevers. C'étoit la dernière poste pour
-laquelle il eût payé; et il se proposoit de reprendre de là son calcul
-et son voyage, aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.--Mais il ne
-put tenir à cette seconde entrée d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour
-mettre tout le pays sous l'eau.--Il laissa aller son compas,--ou plutôt,
-avec un mouvement de colère, il le jeta sur la table; et alors tout ce
-qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir à Calais comme bien
-d'autres, aussi sage qu'il en étoit parti.
-
-Enfin quand la lettre fatale arriva, mon père, à l'aide de son compas,
-d'enjambées en enjambées, étoit revenu à ce même gîte de Nevers.--Il fit
-signe à mon oncle Tobie de voir ce que contenoit la lettre.--«Avec votre
-permission, monsieur Samson,» s'écria mon père, en frappant la table
-tout au travers de Nevers avec son compas,--«il est dur, monsieur
-Samson, pour un gentilhomme anglois et pour son fils, d'être ramenés
-deux fois dans un jour à une bicoque comme Nevers.--Qu'en penses-tu,
-Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?--A moins, dit mon oncle Tobie,
-que ce ne soit une ville de garnison; car en ce cas... mon père
-sourit.--Lis, lis cette lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»--et
-tenant toujours son compas sur Nevers d'une main, et son livre de poste
-de l'autre, lisant d'un œil, écoutant d'une oreille, et les deux coudes
-appuyés sur la table, il attendit que mon oncle Tobie eût achevé la
-lettre qu'il lisoit entre ses dents...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle Tobie!--Qui? quoi? s'écria mon
-père.--Mon neveu, dit mon oncle Tobie.--Comment! mon fils! sans
-permission! sans argent! sans gouverneur!--Hélas, mon cher frère! il est
-mort, dit mon oncle Tobie.--Mort! s'écria mon père, sans avoir été
-malade?--Le pauvre garçon! dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, et
-avec un profond soupir!--le pauvre garçon! il a bien été assez malade,
-puisqu'il en est mort.»
-
-Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine apprit la mort de
-Germanicus, ne pouvant modérer la violence de sa douleur, elle quitta
-brusquement son ouvrage.--Mon père, au contraire, frappa une seconde
-fois de son compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort que la
-première.--Quels effets différens produits par la même cause! et
-mêlez-vous après cela de raisonner sur l'histoire.
-
-Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon avis, un chapitre
-particulier.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-_Pensées sur la Mort._
-
-
-C'est un des moralistes anciens,--Platon, Plutarque, ou Sénèque,
-Xénophon, ou Epictète, Théophraste, ou Lucien,--ou quelqu'un d'une date
-plus moderne,--Cardan ou Budæus, Pétrarque ou Stelle, peut-être même
-est-ce quelque père de l'église,--Saint-Augustin, Saint-Cyprien ou
-Saint-Bernard;... mais enfin c'est un de ceux-là qui nous apprend, qui
-nous assure qu'il existe en nous je ne sais quel penchant naturel et
-irrésistible, lequel nous porte à pleurer la mort de nos amis et de nos
-enfans.--Celui-là, quel qu'il soit, connoissoit bien le cœur humain.
-
-Et Sénèque a dit quelque part, que de pareils chagrins se dissipoient
-mieux par la voie des larmes, que par toute autre.
-
-Aussi trouvons-nous que David a pleuré son fils Absalon,--Adrien son
-Antinoüs,--Niobé ses enfans,--et qu'Apollodore et Criton ont tous deux
-versé des larmes pour Socrate avant sa mort.
-
-Mon père ne prit exemple ni sur les anciens, ni sur les modernes, et se
-gouverna d'une façon toute particulière.
-
-On vient de voir que les Hébreux pleuroient ainsi que les
-Romains.--On prétend que les Lapons s'endorment quand ils sont dans
-l'affliction;--les Allemands, dit-on, s'enivrent;--et l'on sait que les
-Anglois se pendent.--Mon père ne pleura, ni ne s'endormit, ni ne
-s'enivra, ni se pendit;--il ne jura, ni ne maudit, ni n'excommunia, ni
-ne chanta, ni ne siffla:--que fit-il donc de sa douleur?
-
-Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser.--Mais souffrez, monsieur,
-que j'insère ici une petite histoire.
-
-Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullie, il n'écouta d'abord que son
-cœur, et modula sa voix sur la voix de la nature.--_O ma Tullie!_
-s'écrioit-il, _ô ma fille! mon enfant! O dieux!--dieux! j'ai perdu ma
-Tullie!--Partout je crois voir encore ma Tullie. Je crois
-l'entendre;--je crois lui parler._--Mais dès qu'il eut ouvert les
-trésors de la philosophie, dès qu'elle lui eut appris la quantité de
-choses excellentes qu'il y avoit à dire sur ce sujet,--on ne sauroit
-croire, dit ce grand orateur, combien, en un instant, je me trouvai
-heureux et consolé.
-
-Mon père étoit aussi vain de son éloquence, que Cicéron pouvoit l'être
-de la sienne; et je commence à croire qu'il avoit raison.--L'éloquence
-étoit en vérité son fort;--c'étoit son foible aussi.--Son fort; car la
-nature l'avoit fait naître éloquent.--Son foible; car il en étoit dupe à
-toute heure.
-
-Excepté dans ce qui contrarioit trop fort ses systèmes, dès que mon père
-trouvoit une occasion de déployer ses talens, ou de dire quelque chose
-de sage, de spirituel ou de fin, il étoit souverainement heureux.--Un
-événement agréable qui ne lui laissoit rien à dire, ou un événement
-fâcheux sur lequel il trouvoit à parler, revenoient à-peu-près au même
-pour lui.--Bien plus, si l'accident n'étoit que comme cinq, et le
-plaisir de parler comme dix, mon père y gagnoit moitié pour moitié, et
-préféroit l'accident.
-
-Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement sembleroit contradictoire
-dans le caractère de mon père.--Il expliquera comment, dans les petites
-impatiences qui naissoient des négligences inévitables, ou des
-étourderies de ceux qui le servoient, sa colère, ou plutôt la durée de
-sa colère, étoit toujours à rebours de toutes les conjectures.
-
-Il avoit une petite jument favorite, dont il souhaitoit beaucoup d'avoir
-de la race. Il l'avoit confiée à un très-beau cheval arabe, et il avoit
-destiné à son usage le poulain qui devoit en naître.--Mon père étoit
-ardent dans ses projets. Tous les jours il parloit de son cheval futur
-avec une confiance, une sécurité aussi entières, que s'il eût été déjà
-dressé, bridé, sellé, et devant sa porte tout prêt à être monté.--Il
-défioit d'avance mon oncle Tobie à la course.--Au bout du terme, la
-jument fit un mulet, et le plus laid mulet qu'il y eût en son espèce.
-
-Il y avoit sûrement de la faute d'Obadiah.--Ma mère et mon oncle Tobie
-s'attendoient que mon père alloit l'exterminer, et que sa colère et ses
-lamentations n'auroient point de fin.--«Regardez, coquin que vous êtes,
-s'écrioit mon père, en montrant le mulet;--regardez ce que vous avez
-fait.--Ce n'est pas moi, dit Obadiah.--Eh! qu'en sais-je? répliqua mon
-père.»--
-
-Le triomphe étincela dans les yeux de mon père à cette repartie; tout
-son visage s'épanouit; et Obadiah n'en entendit plus reparler.
-
---Revenons à la mort de mon frère.--
-
-La philosophie a beaucoup de belles choses à dire sur tous les sujets.
-Elle en a un magasin sur la mort.--Mais comme elles se jetoient toutes
-à-la-fois dans la tête de mon père, l'embarras auroit été de bien
-choisir, et d'en faire un tout également pompeux et bien assorti.--Mon
-père les prit comme elles vinrent.
-
-«Tout doit mourir, mon cher frère.--C'est un accident inévitable.--C'est
-le premier statut de la grande charte.--C'est une loi éternelle du
-parlement.--Tout doit mourir.
-
-»Si mon fils n'étoit pas mort, ce seroit le cas de s'étonner,--et non
-pas de ce qu'il est mort.
-
-»Les monarques et les princes dansent le même branle que nous.
-
-»Mourir est la grande dette et le tribut qu'il faut payer à la nature.
-Les tombes et les monumens, destinés à perpétuer notre mémoire, le
-paient eux-mêmes; et les pyramides, les plus orgueilleuses de toutes
-celles que l'art et les richesses ont élevées, ont aujourd'hui perdu
-leur sommet, et n'offrent plus au voyageur qu'un amas de débris
-mutilés.--(Mon père trouvoit qu'il s'exprimoit avec facilité, et
-poursuivit.) Les cités et les villes, les provinces et les royaumes,
-n'ont-ils pas leurs périodes?--Et ne viennent-ils pas eux-mêmes à
-décliner, quand les principes et les pouvoirs, qui, au commencement les
-cimentèrent et les réunirent, ont achevé leurs évolutions?--
-
-»Frère Shandy, dit mon oncle Tobie, quittant sa pipe au mot
-_évolutions_...--_révolutions_, j'ai voulu dire, reprit mon père.--Par
-le ciel! frère Tobie, j'ai voulu dire _révolutions_.--_Evolutions_ n'a
-pas de sens.--Il a plus de sens que vous ne croyez, dit mon oncle
-Tobie.--Mais, s'écria mon père, il n'y a du moins pas de sens à couper
-le fil d'un pareil discours, et dans une pareille occasion.--De grâce,
-frère Tobie, continua-t-il en lui prenant la main, je t'en prie,
-frère,--je t'en prie, ne m'interromps pas dans cette crise.--Mon oncle
-Tobie remit sa pipe dans sa bouche.
-
-»Où sont Troye et Micènes, et Thèbes et Délos, et Persépolis et
-Agrigente? continua mon père, en ramassant son livre de poste qu'il
-avoit laissé tomber.--Que sont devenues, frère Tobie, Ninive et
-Babylone, Cizicum et Mitilène? Les plus belles villes qu'ait jamais
-éclairées le soleil, maintenant ne sont plus;--leurs noms seulement sont
-demeurés; et ceux-ci, (car déjà plusieurs d'entre eux s'écrivent
-incorrectement), s'en vont eux-mêmes par lambeaux; et dans le laps du
-temps ils seront oubliés et enveloppés avec toutes choses dans la nuit
-éternelle.--Le monde lui-même, frère Tobie, le monde lui-même finira.
-
-»A mon retour d'Asie, dans ma traversée d'Egine à Mégare,--(dans quel
-temps donc? pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux autour de
-moi.--Egine restoit derrière, Mégare étoit devant, Pirée à main droite,
-et Corinthe à main gauche.--Que de villes jadis florissantes, et
-maintenant couchées dans la poussière!--Hélas! hélas! dis-je en
-moi-même, quel homme pourrait permettre à son ame de se troubler pour la
-perte d'un enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement
-ensevelies?--Ressouviens-toi, me dis-je encore à moi-même,
-ressouviens-toi que tu es homme.»
-
-Mon oncle Tobie ne s'aperçut pas que ce dernier paragraphe étoit
-l'extrait d'une lettre, que Servius Sulpicius écrivoit à Cicéron, pour
-le consoler de la mort de sa fille.--Mon bon oncle étoit aussi peu versé
-dans les fragmens de l'antiquité, que dans toute autre branche de
-littérature;--et comme mon père, dans le temps de son commerce de
-Turquie, avoit fait trois ou quatre voyages au Levant, mon oncle Tobie
-conclut tout naturellement qu'il avoit poussé ses courses jusqu'en Asie
-par l'Archipel; et de-là sa traversée d'Egine à Mégare, et le reste.
-
-Cette conjecture n'avoit rien d'étrange, et tous les jours un critique
-entreprenant bâtit bien d'autres histoires sur de pires fondemens.--«Et
-je vous prie, frère, dit mon oncle Tobie, quand mon père eut fini,--je
-vous prie, dit-il, en appuyant le bout de sa pipe sur la main de mon
-père;--en quelle année de notre Seigneur cela s'est-il passé?--Innocent!
-dit mon père, c'étoit quarante ans avant Jésus-Christ.»
-
-Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions à faire, ou que son frère
-étoit le juif-errant, ou que le malheur avoit dérangé sa
-cervelle.--Puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, le protéger
-et le guérir! dit mon oncle Tobie, en priant en silence pour mon père,
-avec les larmes aux yeux.
-
-Mon père attribua ces larmes au pouvoir de son éloquence, et poursuivit
-sa harangue avec un nouveau courage.
-
-«Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande différence que l'on
-s'imagine entre le bien et le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant,
-n'étoit pas propre à guérir les soupçons de mon oncle Tobie). Le
-travail, la tristesse, le chagrin, la maladie, la misère et le malheur
-sont le cortége ordinaire de la vie.--Grand bien leur fasse! dit en
-lui-même mon oncle Tobie.
-
-»Mon fils est mort!--il ne pouvoit mieux faire. Il a jeté l'ancre à
-propos au milieu de la tempête.
-
-»Mais il nous a quittés pour jamais.--Eh bien! il a échappé à la main du
-barbier, avant d'être chauve;--il a quitté la fête, avant d'être
-repu,--le banquet, avant d'être ivre.
-
-»Les Thraces pleuroient quand un enfant venoit au monde... (Ma foi! dit
-mon oncle Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal; témoin la naissance
-de Tristram). Et ils se réjouissoient quand un homme mouroit.--Ils
-avoient raison. La mort ouvre la porte à la renommée, et la ferme à
-l'envie.--Elle brise les chaînes du captif; il a rempli sa tâche: il est
-libre.
-
-»Montrez-moi un homme qui connoisse la vie, et qui craigne la mort; et
-je vous montrerai un prisonnier qui craint sa liberté.
-
-»Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne sont que des maladies.--Ne
-vaudroit-il pas mieux en effet n'avoir pas faim, que d'être forcé de
-manger?--n'avoir pas soif, que d'être forcé de boire?
-
-»Ne vaudroit-il pas mieux être tout d'un coup délivré des soucis, de la
-fièvre, de l'amour, de la goutte, et de tous les autres maux de la vie,
-que d'être comme un voyageur, qui arrive fatigué tous les soirs à son
-auberge, forcé d'en repartir tous les matins?»
-
-»Ce sont les gémissemens et les convulsions, frère Tobie, ce sont les
-larmes qu'on verse dans la chambre d'un malade, ce sont les médecins,
-les prêtres, et tout l'appareil de la mort, qui rendent la mort
-effrayante. Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?
-
-»--Elle est préférable dans une bataille, dit mon oncle Tobie. Il n'y a
-là ni cercueil, ni silence, ni deuil, ni pompe funèbre. Elle est réduite
-à rien.--
-
-»Préférable dans une bataille! mon cher frère Tobie, dit mon père en
-souriant. (Il avoit entiérement oublié mon frère Robert). Va, elle n'est
-mauvaise nulle part.--Car enfin, frère Tobie, remarque bien.--Tant que
-nous sommes, la mort n'est pas encore; et, quand elle est, nous ne
-sommes plus.» Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner la
-proposition. Mais l'éloquence de mon père étoit trop rapide pour
-s'arrêter par aucune considération. Il entraîna les idées de mon oncle
-Tobie malgré lui.
-
-»Pour nous affermir dans notre mépris de la mort, continua mon père, il
-est à propos de remarquer le peu d'altération que ses approches ont
-produit dans les grands hommes.»
-
-»Vespasien mourut sur sa chaise percée, en disant un bon mot;--Galba, en
-prononçant une maxime;--Septime Sévère, en faisant un compliment.--
-
-»J'espère qu'il étoit sincère, dit mon oncle Tobie.--C'étoit à sa femme,
-dit mon père.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-_Nouveau genre de mort._
-
-
-«Et finalement,--car de toutes les anecdotes que l'histoire peut fournir
-sur ce sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante, elle
-couronne toutes les autres.
-
-»Cornélius Gallus le préteur... Mais j'ose assurer, frère Tobie, que
-vous l'avez lu.--J'ose assurer que non, dit mon oncle Tobie.--Eh bien,
-dit mon père, il mourut dans les bras d'une femme.--
-
-»Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'étoit de la sienne, il n'y avoit
-pas de péché.--Ma foi! dit mon père, c'est plus que je n'en sais.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Ma mère est aux écoutes._
-
-
-Ma mère traversoit le corridor vis-à-vis la porte de la salle, au moment
-où mon père prononçoit le mot femme. Il étoit assez simple qu'elle en
-fût frappée; et elle ne douta point qu'elle ne fût le sujet de la
-conversation. Elle mit donc un doigt en travers sur sa bouche, retint sa
-respiration; et par une inflexion du cou, alongeant et baissant la tête,
-non pas vis-à-vis la porte, mais de côté, de sorte que son oreille se
-trouvoit sur la fente, elle se mit à écouter de tout son pouvoir.
-
-L'esclave qui écoute, avec la déesse du silence derrière lui, n'auroit
-pu fournir une plus belle idée à un artiste.
-
-Je vais la laisser dans cette attitude pendant cinq minutes, jusqu'à ce
-que j'aie ramené les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin Thoiras
-ramène les affaires de l'église) au même point.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Parallèle de deux Orateurs._
-
-
-A proprement parler, l'intérieur de notre famille étoit une machine
-simple, et composée d'un petit nombre de roues. Mais ces roues étoient
-mises en mouvement par tant de ressorts différens, elles agissoient
-l'une sur l'autre avec une telle variété de principes et d'impulsions
-étranges, que la machine, quoique simple, avoit tout l'honneur et même
-les avantages d'une machine compliquée.--On pouvoit y remarquer presque
-autant de mouvemens particuliers, que dans la mécanique intérieure d'une
-pendule à secondes.
-
-Parmi ces mouvemens il y en avoit un, et c'est celui dont je parle, qui
-peut-être n'étoit pas, à tout prendre, aussi singulier que beaucoup
-d'autres; mais dont l'effet étoit tel, qu'il ne pouvoit se passer dans
-le sallon aucune motion, querelle, harangue, dialogue, projet, ou
-dissertation, que sur le champ il n'y en eût la copie, le pendant, la
-parodie, dans la cuisine.
-
-Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes les fois que quelque
-message extraordinaire ou quelque lettre arrivoit au sallon,--ou que
-l'entrée d'un domestique sembloit interrompre la conversation, et qu'on
-avoit l'air d'attendre qu'il fût sorti pour la continuer,--ou que l'on
-appercevoit quelque apparence de nuage sur le front de mon père ou de ma
-mère;--enfin, dès que l'on supposoit que l'affaire qui se traitoit dans
-le sallon valoit la peine qu'on l'écoutât, la règle étoit de ne pas
-fermer entièrement la porte, et de la laisser tant soit peu
-entr'ouverte,--de trois ou quatre lignes seulement,--précisément comme
-ma mère la trouva en passant dans le corridor.--Le mauvais état des
-gonds, (état auquel on se donnoit bien de garde de remédier) servoit de
-prétexte et d'excuse à cette manœuvre, laquelle se répétoit aussi
-souvent qu'il étoit nécessaire.--On laissoit donc un passage, non pas
-aussi large à la vérité que celui des Dardanelles, mais suffisant pour
-qu'on pût apprendre par ce moyen tout ce qu'il étoit intéressant de
-savoir, et éviter par-là à mon père l'embarras de gouverner lui-même sa
-maison.--
-
-Ma mère en profita dans cette occasion.--Obadiah en avoit fait autant,
-après avoir laissé sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle de
-mon frère.--De sorte qu'avant que mon père fût revenu de sa surprise, et
-eût commencé sa harangue,--Trim, debout dans la cuisine, s'étoit mis à
-pérorer sur le même sujet.
-
-Il y a tel curieux, de ceux qui aiment à observer la nature, qui, s'il
-eût eu en sa possession toutes les richesses de Job, en auroit donné la
-moitié avec plaisir, pour entendre le caporal Trim et mon père, deux
-orateurs si opposés par leur nature et leur éducation, haranguer sur la
-même tombe.
-
-Mon père, homme prodigieusement instruit, à l'aide d'une mémoire sûre et
-d'une lecture immense, à qui tous les grands philosophes de l'antiquité
-étoient familiers, citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète.--
-
-Le caporal,--avec rien,--ne se souvenant de rien,--n'ayant rien lu que
-son livre de revue,--et n'ayant de grands noms à citer, que ceux qui
-étoient contenus dans le contrôle de sa compagnie.--
-
-L'un, procédant de période en période, par métaphore et par allusion, et
-frappant l'imagination de l'auditeur, comme doit faire tout bon orateur,
-par l'agrément et les charmes de ses peintures et de ses images.--
-
-L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore ni allusion, sans
-aucune ressource de l'art, instruit par la nature, conduit par la
-nature, alloit droit devant lui comme la nature le menoit;--et la nature
-le menoit au cœur.--O Trim! si le ciel eût voulu que tu eusses un
-meilleur historien... s'il l'eût voulu... ton historien auroit roulé
-carosse.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_Trim monte en chaire._
-
-
-«Notre jeune maître est mort à Londres, dit Obadiah.»
-
-Une robe de chambre de satin vert de ma mère, qui avoit déjà été
-décrassée deux fois, fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah
-excita dans l'esprit de Suzanne.--«Eh bien, dit Suzanne, nous allons
-tous être en deuil.»
-
-Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que tu manques l'occasion d'écrire
-un si beau chapitre sur l'imperfection des mots?--Le mot _deuil_,
-quoique prononcé par Suzanne elle-même, manqua son objet, et n'excita
-pas en elle une seule idée teinte de noir ou de gris.--Tout étoit vert;
-elle ne voyoit que la robe de chambre de satin vert.
-
-«Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!» s'écria Suzanne; et déjà elle
-voyoit défiler toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession!--son
-damas rouge,--ses toiles de Perse,--ses lustrines jaunes et
-blanches,--son taffetas brun,--ses bonnets de dentelle,--ses manteaux de
-lit et ses consolantes jupes de dessous.--Elle n'oublioit pas un
-chiffon. «Non, disoit Suzanne, ma maîtresse ne les reverra jamais.»
-
-Nous avions un pataud de marmiton, qui faisoit le facétieux; mon père le
-gardoit, je pense, à cause de sa bêtise.--Il avoit été toute l'automne
-aux prises avec une hydropisie.--«Notre jeune maître est mort! dit
-Obadiah;--il est mort bien certainement.--Et moi je ne le suis pas, dit
-le marmiton.»--
-
-«Voici de fâcheuses nouvelles, Trim, cria Suzanne, en essuyant ses yeux
-au moment où Trim entra dans la cuisine:--notre jeune maître Robert est
-mort et enterré.--(L'enterrement étoit un embellissement de la façon de
-Suzanne).--Nous allons être tous en deuil, ajouta Suzanne.»--
-
-«J'espère que non, dit Trim.--Vous espérez que non, reprit vivement
-Suzanne.--(L'idée du deuil ne faisoit pas sur la tête de Trim la même
-impression que sur celle de Suzanne).--J'espère, dit Trim, expliquant sa
-pensée, j'espère en Dieu que la nouvelle n'est pas vraie.--J'ai entendu
-lire la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah; et nous allons avoir
-une rude besogne pour défricher _Oxmoor_.--Oh! il est bien mort, dit
-Suzanne.--Aussi sûr que je suis en vie, dit le marmiton.»--
-
-«Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, je le regrette de tout mon
-cœur et de toute mon ame.--Pauvre créature!--pauvre garçon!--pauvre
-gentilhomme!»--
-
-«Il étoit en vie à la Pentecôte dernière, dit le cocher.--A la
-Pentecôte!--hélas! s'écria Trim, en étendant le bras droit, et prenant
-sur le champ la même attitude dans laquelle il avoit lu le sermon,--eh!
-que fait la Pentecôte, Jonathan?--(C'étoit le nom du cocher).--Que fait
-le temps de Pâques, ou toute autre saison de l'année?--Nous voilà tous
-ici, continua le caporal, (en frappant perpendiculairement le plancher
-du bout de sa canne, pour donner une idée de stabilité et de
-force),--nous voilà tous ici, et en un moment, (ouvrant la main et
-laissant tomber son chapeau), nous ne sommes plus.»--
-
-Cette image étoit infiniment frappante.--Suzanne fondit en larmes.--Nous
-ne sommes pas des plantes ni des pierres.--Jonathan, Obadiah, la
-cuisinière, tout pleura. Le pataud de marmiton lui-même, qui écuroit un
-chaudron sur ses genoux, se sentit ému. Toute la cuisine se pressa
-autour du caporal.
-
-Or, comme je vois clairement que la constitution de l'église et de
-l'état, ou du moins leur durée,--peut-être la durée du monde entier, ou,
-ce qui revient au même, la distribution et la balance de la propriété et
-du pouvoir, vont dépendre de la manière dont l'on saisira l'éloquence de
-ce geste du caporal,--je vous demande votre attention, messieurs, pour
-une dixaine de pages; et je vous les donne à reprendre dans tout autre
-endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à votre aise.
-
-J'ai dit que nous n'étions ni des plantes, ni des pierres, et j'ai bien
-dit;--mais j'aurois dû ajouter que nous n'étions pas des anges.--Hélas!
-que nous sommes loin de cet état de perfection!--Nous sommes des hommes
-grossiers, enveloppés dans la matière, et gouvernés par nos idées, qui
-le sont elles-mêmes par nos sens; et je rougis de dire à quel point va
-cette influence secrète.--Mais de tous nos sens, je ne crains pas
-d'affirmer que la vue (quoique je sache très-bien que la plupart de nos
-philosophes soient pour le toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a
-le commerce le plus intime avec l'ame, qui frappe davantage
-l'imagination, et qui lui laisse des impressions plus profondes.--Son
-influence surpasse et détruit toutes les autres. Horace l'a dit avant
-moi: _Segniùs irritant_, etc.
-
-Appliquons ces réflexions à la chûte du chapeau de Trim.--
-
-_Nous voilà tous ici, et en un moment nous ne sommes plus._
-
-Cette phrase n'avoit rien de bien saillant. C'étoit une de ces vérités
-triviales à force d'être connues, et telles qu'on nous en débite tous
-les jours.--Et si Trim ne s'en fût pas plus reposé sur son chapeau que
-sur son éloquence, il n'auroit produit aucun effet.
-
-_Nous voilà tous ici_, continua le caporal, _et en un moment..._
-(laissant tomber perpendiculairement son chapeau, et s'arrêtant avant
-d'achever), _en un moment nous ne sommes plus_.--Le chapeau tomba comme
-si c'eût été une masse de plomb.--Rien ne pouvant mieux exprimer l'idée
-de la mort, dont ce chapeau étoit comme la figure et le type.--La main
-de Trim sembla se paralyser,--le chapeau tomba mort.--Trim resta les
-yeux fixés dessus, comme sur un cadavre.--Et Suzanne fondit en larmes.
-
-Or, il y a mille,--dix mille,--et comme la matière et le mouvement sont
-infinis, dix mille fois, dix mille manières, dont un chapeau peut tomber
-à terre sans produire aucun effet.
-
-Si Trim l'eût jeté avec force ou colère, avec négligence ou
-mal-adresse,--s'il l'eût jeté devant lui, ou de côté, ou en arrière, ou
-dans une autre direction quelconque,--ou si, en lui donnant la meilleure
-direction possible, il l'eût laissé tomber d'un air gauche, hébêté,
-effaré;--enfin si, pendant ou après la chute, Trim n'eût pas eu
-l'expression de tête et l'attitude qui devoit l'accompagner, tout étoit
-manqué, et l'effet du chapeau sur le cœur étoit perdu.
-
-O vous, qui gouvernez ce grand univers et ses grands intérêts avec les
-machines de l'éloquence, vous qui tenez dans vos mains la clef des
-cœurs, qui les échauffez, et les refroidissez, et les adoucissez, et les
-amolissez à votre gré:--
-
-Vous qui tournez et retournez les passions avec cette grande manivelle,
-et qui, par ce moyen, conduisez les hommes où il vous plaît:--
-
-Vous enfin qui menez,--et (pourquoi pas aussi) vous qui êtes menés comme
-des dindons au marché, avec un bâton et un chaperon rouge,--méditez,
-méditez, je vous en prie, sur le vieux chapeau de Trim!
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-_Sur les vieux chapeaux._
-
-
-Un moment. J'ai un petit compte à régler avec le lecteur, avant que Trim
-continue sa harangue. J'aurai fini en deux minutes.
-
-Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractées avec le public, et
-dont je m'acquitterai à mesure que leur tour viendra, je confesse que je
-suis en retard pour deux _items_; un chapitre sur les femmes de chambre
-et les boutonnières.--Je m'y suis engagé dans la première partie de mon
-ouvrage, et l'on pourroit me reprocher de manquer à ma parole.--Mais
-plusieurs personnes vénérables du clergé m'ayant représenté que deux
-sujets pareils, surtout aussi rapprochés l'un de l'autre, pouvoient
-mettre la morale en danger, j'ai cru devoir déférer à leurs
-remontrances.--Je supplie donc qu'on veuille bien me faire grâce du
-chapitre sur les femmes de chambre et les boutonnières, et recevoir à sa
-place celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre sur les
-soubrettes, les robes de chambre et les vieux chapeaux.
-
-Trim ramassa le sien,--le mit sur sa tête,--et reprit ensuite son
-discours sur la mort, en la manière et la forme qui suit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-_Trim continue._
-
-
-«Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons ni la peine ni le besoin,--nous
-qui vivons ici au service des deux meilleurs maîtres,--(j'en excepte
-seulement pour ma part le roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de
-servir, tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous, dis-je, qu'est-ce que
-l'intervalle de la Pentecôte à Noël? C'est bien peu de chose,--ce n'est
-rien. Mais pour ceux, Jonathan, qui savent ce que c'est que la mort, qui
-savent quel ravage, quel carnage elle peut faire, avant qu'on ait
-seulement le temps d'y songer,--c'est comme un siècle entier.--O
-Jonathan! quel est le bon cœur qui ne saigneroit pas, voyant combien de
-braves gens, qui se tenoient aussi droits et aussi fermes que nous,--(le
-caporal se redressa), et que la mort a abattus dans cet intervalle qui
-nous semble si court?--Et crois-moi, Suzanne, ajouta le caporal en se
-tournant vers elle, dont les yeux nageoient dans l'eau,--avant que
-l'année ait achevé son tour, plus d'un œil brillant sera terni.--Un œil
-brillant! dit Suzanne.--Suzanne pleura, mais d'un œil de reconnoissance.
-
-»Ne sommes-nous pas, continua Trim, en fixant toujours Suzanne,--ne
-sommes-nous pas comme la fleur des champs?»--(Ici une larme d'orgueil se
-glissa dans l'œil de Suzanne entre deux larmes d'humilité,--c'est la
-seule manière d'expliquer son affliction). «Toute la chair n'est-elle
-pas comme du foin?--comme de l'argile? (--comme de la boue?»)--(Tous
-regardèrent le marmiton; il continuoit à écurer son chaudron:--il
-n'étoit pas beau).
-
-«Qu'est-ce que la beauté? continua Trim.--(Je passerois ma vie à
-entendre le caporal, disoit Suzanne).--Qu'est-ce que le plus beau visage
-qu'on ait jamais vu?--(Suzanne avoit mis sa main sur l'épaule du
-caporal).--Qu'est-ce autre chose que de la corruption?»--(Suzanne la
-retira).
-
-Mais c'est pour cela même que je vous aime, ô femmes!--c'est ce
-délicieux mélange qui vous rend de si chères et de si charmantes
-créatures.--Eh! qui pourroit vous en faire un crime?--qui pourroit vous
-en vouloir?--Celui-là, s'il en existe un seul, reçut une citrouille au
-lieu d'un cœur; et qu'on le dissèque, on verra si j'ai menti.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-_Trim achève._
-
-
-Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit senti un peu choqué, rompit la
-chaîne des idées du caporal, en retirant ainsi brusquement sa main de
-dessus son épaule.--
-
-Ou le caporal commença à soupçonner qu'il avoit été sur les brisées du
-docteur, et qu'il avoit parlé plutôt comme un chapelain que comme un
-soldat.--
-
-Ou bien... ou bien... car dans de semblables cas, avec un peu d'esprit
-et d'invention, on pourroit aisément remplir dix pages de
-suppositions.--Que les physiologistes ou tous autres curieux
-déterminent, s'ils le peuvent, quelle en fut la véritable cause;--il
-n'en est pas moins certain que le caporal reprit ainsi sa harangue:
-
-«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne je me ris de la mort. Dieu
-me damne! ajouta le caporal, en faisant craquer ses doigts, mais avec un
-air que lui seul pouvoit donner au sentiment,--un jour de bataille, je
-ne m'en soucie non plus que de cela.--Pourvu toutefois qu'elle ne me
-prenne pas en traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut tué en lavant
-son fusil.--Qu'est-ce en effet que la mort? Une détente lâchée,--un
-pouce ou deux de bayonnette dans le poumon ou dans le cœur;--tout cela
-revient au même.
-
-»Regardez le long de la ligne,--à main droite,--voyez:--le coup
-part,--Richard tombe;--non, c'est Jacques:--eh bien, s'il est mort, il
-ne souffre plus.--Mais qu'importe lequel? Daigne-t-on s'en informer en
-marchant à l'ennemi?--Que dis-je? dans la chaleur de la poursuite, on ne
-sent pas même le coup qui donne la mort.--La mort! il ne s'agit que de
-la braver. Celui qui la fuit court dix fois plus de danger que celui qui
-va au-devant d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, ajouta le caporal,
-et je sais ce que c'est.--Dans un champ de bataille, Obadiah, en vérité,
-ce n'est rien.--Mais au logis, dit Obadiah, elle a une laide mine.--Pour
-moi, dit le cocher, je n'y pense jamais quand je suis sur mon siége.--A
-mon avis, dit Suzanne, c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.--Si
-elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper, il fallût me fourrer
-dans le plus chétif havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le ferois
-tout à l'heure; mais cela est dans la nature.»
-
-«La nature est la nature, dit Jonathan.--Et c'est ce qui fait, s'écria
-Suzanne, que j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.--Elle n'en
-reviendra jamais.--Moi, dit le caporal, de toute la maison, c'est le
-capitaine que je plains davantage.--Madame soulagera sa douleur en
-pleurant, et monsieur à force d'en parler.--Mais mon pauvre maître, il
-gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai soupirer dans son lit
-pendant un mois entier, comme il fit pour le lieutenant le Fevre.--Si
-j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige trop, et qu'il devroit se
-faire une raison.--C'est plus fort que moi, Trim, dira mon maître. C'est
-un accident si triste; je ne saurois l'ôter de là, dira-t-il en montrant
-son cœur.--Mais monsieur cependant ne craint pas la mort pour
-lui-même?--J'espère, Trim, répondra-t-il vivement, que je ne crains rien
-au monde que de faire le mal.--Eh bien! ajoutera-t-il, quelque chose qui
-arrive, j'aurois soin du fils de le Fevre.--Et avec cette pensée, comme
-avec une potion calmante, monsieur s'endormira.»
-
-J'aime à entendre les histoires de Trim sur le capitaine, dit
-Suzanne.--C'est bien le gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur
-naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.--«Oui, sans doute, dit le
-caporal; et aussi brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un
-peloton.--Jamais le roi n'a eu un meilleur officier, ni Dieu un meilleur
-serviteur.--Il marcheroit sur la bouche d'un canon, quand il verroit la
-mêche allumée, prête à mettre le feu.--Eh bien, ôtez-le de-là, ce même
-homme est doux comme un enfant, il ne voudroit pas faire de mal à un
-poulet.»
-
-J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce gentilhomme-là pour sept livres
-sterlings par an, que tout autre pour huit.--«Grand merci pour les vingt
-schelings, Jonathan.--Oui, Jonathan, ajouta le caporal, en lui secouant
-la main, c'est comme si tu avois mis cet argent dans ma poche. Pour mon
-compte, je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma mort, et je lui
-dois bien cette marque d'attachement.--O le bon maître! il est pour moi
-comme un ami, comme un frère;--et si j'étois sûr que mon pauvre frère
-Tom mourût, ajouta le caporal en tirant son mouchoir,--quand j'aurois
-dix mille livres sterlings, je les laisserois au capitaine jusqu'au
-dernier scheling.»
-
-Trim ne put retenir ses larmes en donnant à son maître cette preuve
-testamentaire de son affection.--Toute la cuisine fut émue.--Conte-nous
-l'histoire du pauvre lieutenant, dit Suzanne.--De tout mon cœur, dit le
-caporal.
-
-Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et le caporal Trim, formèrent
-un cercle autour du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé la porte
-de la _cuisine_, le caporal commença en ces termes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-_Je reviens à ma mère._
-
-
-Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié ma mère autant que si je n'en
-avois jamais eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et m'eût déposé
-tout nu sur les bords du Nil!
-
-Ma foi, madame (c'est à la nature que je parle)--si c'est vous qui
-m'avez façonné, il n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché de la
-peine que vous avez prise; mais vous avez commis bien des
-gaucheries,--et par devant et par derrière, et par dedans et par dehors.
-
-Comment, Tristram! et cette disposition d'esprit qui te porte à n'être
-étonné de rien!--A la bonne heure; je vous la passe.--
-
-Et cette défiance modeste et habituelle de ton propre jugement, qui fait
-que tu ne t'échauffes jamais, au moins pour des sujets qui n'en valent
-pas la peine!--Oh! pour mon jugement, il m'a si souvent trompé, que je
-serois un sot de me fier à lui.--
-
-Et cet amour, ce respect pour la vérité, qui te conduiroit au bout du
-monde pour la retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!--Oui, j'aime la
-vérité; mais je hais encore plus la dispute.--Et si cette vérité
-n'intéresse ni la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner
-lâchement, et souscrire aux opinions les plus extravagantes, que
-d'entrer en lice pour les attaquer.--
-
-D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;--et il n'y a pas d'opinion
-si sacrée, que je voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi me
-suis-je de tout temps promis de ne jamais m'enrôler dans aucune armée de
-martyrs, soit que l'on en lève une nouvelle, soit que l'on se contente
-de recruter l'ancienne.
-
-Mais il est temps que je retire ma mère de l'attitude pénible où je l'ai
-laissée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-_Itinéraire du Commerce._
-
-
-L'opinion de mon oncle Tobie, madame, étoit, si vous vous en rappelez,
-que si le préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les bras de sa femme,
-il n'y avoit pas eu de péché.--Ma mère n'en avoit entendu qu'un seul
-mot, et ce mot l'avoit prise par la partie la plus foible de son sexe...
-j'espère que vous ne prenez pas le change.--Je veux dire, la
-_curiosité_.--Elle arrangea à sa guise tout le sujet de la
-conversation;--et une fois son imagination préoccupée, vous pouvez
-croire que mon père ne dit pas un mot qui ne fût attribué par ma mère
-soit à elle, soit aux affaires de sa famille.
-
-Et je vous prie, madame, où demeure la femme qui n'en eût pas fait
-autant?
-
-Du genre de mort étrange de Cornélius, mon père avoit fait une
-transition à la mort de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie un
-extrait de la harangue de ce philosophe devant ses juges.--Elle étoit
-irrésistible, non pas la harangue de Socrate, mais la tentation que mon
-père avoit d'en parler.--Il avoit lui-même écrit la vie de Socrate,
-l'année qui précéda sa retraite du commerce.--Je crains même que cette
-raison n'ait contribué à le lui faire quitter plutôt; si bien que
-personne n'étoit en état de pérorer sur ce sujet avec autant de pompe,
-d'abondance et de facilité que lui.
-
-Il se livra donc à toute son éloquence; et s'adressant à mon oncle
-Tobie, comme s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha la
-trompette héroïque.--Pas une période qui fût terminée par un mot plus
-court, que _transmigration_ ou _annihilation_.--Pas une moindre pensée
-que celle d'_être_ ou de ne _pas être_.--Dans l'exorde, pas une idée qui
-ne fût entièrement neuve.--Comparant la mort à un sommeil long et
-tranquille,--sans rêves, sans réveil.--Disant que _nous et nos enfans
-étions nés pour mourir, mais qu'aucun de nous n'étoit né pour être
-esclave_.--Non, je me trompe, ceci est tiré du discours d'Eléazar, tel
-qu'il est rapporté par Joseph (_Histoire de la guerre des Juifs_).
-Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée des philosophes Indiens. Il est
-à présumer qu'Alexandre le grand, dans son expédition des Indes, au
-retour de la Perse qu'il avoit soumise, s'empara de cette maxime, ainsi
-qu'il fit de bien d'autres choses.--Ce fut lui qui la rapporta en Grèce,
-sinon par lui-même, (car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)--au
-moins par ses lieutenans.--De la Grèce elle arriva à Rome;--de Rome elle
-passa en France, et de France en Angleterre.--Je n'imagine pas quel
-autre chemin elle pourroit avoir suivi par terre.
-
-Par eau, elle a pu facilement descendre le Gange jusqu'au sinus
-gangique, ou baie de Bengale,--et de-là dans la mer des Indes.--Suivant
-ensuite la voie du commerce, (comme on ne connoissoit pas alors le
-passage par le Cap de Bonne-Espérance), elle aura été portée avec
-d'autres drogues et épices par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque, ou
-même à Tor ou Suez, villes situées au fond du golfe;--et de-là, par les
-caravanes, à Coptos, qui n'en est distant que de trois jours de
-marche;--de Coptos, le Nil l'aura amenée droit à Alexandrie, où elle
-sera débarquée précisément au pied du grand escalier de la bibliothèque
-d'Alexandrie.--Et c'est dans ce magasin qu'on aura été la chercher.
-
-Bonté du ciel!--combien les savans de nos jours ont étendu le commerce!
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-_Méprise de ma mère._
-
-
-Mon père avoit une manière à-peu-près semblable à celle de Job.--Je fais
-cette comparaison, d'après la persuasion religieuse où je suis qu'il a
-existé un très-saint et très-malheureux personnage du nom de Job.--Mais
-n'admirez-vous pas l'audace de ces petits incrédules, qui se trouvant
-embarrassés à fixer l'ère précise où ce grand homme a vécu,--ne sachant,
-par exemple, s'il faut le placer avant ou après les patriarches,--aiment
-mieux, pour trancher toute difficulté, décider qu'il n'a jamais existé?
-Est-ce là un raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire justement à
-autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.--Mais je reviens
-à la manière de mon père.
-
-Quand les choses tournoient mal pour lui, et surtout dans le premier
-mouvement de son impatience,--pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. Eh! que
-fais-je sur la terre? Je voudrois être mort.--C'étoit-là ses moindres
-imprécations.--Mais quand sa peine devenoit excessive, et qu'elle
-passoit toute mesure,--monsieur, vous auriez cru entendre Socrate
-lui-même.--Tout respiroit en lui le mépris de la vie, et l'indifférence
-sur les moyens d'en sortir.
-
-Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce que je viens de dire, l'extrait du
-discours de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. Elle le prit à
-la lettre. Elle écoutoit avec attention et recueillement, et auroit
-écouté ainsi jusqu'au bout,--si mon père ne s'étoit jeté, sans trop
-savoir pourquoi, dans cette partie du plaidoyer, où le grand philosophe
-récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; mais sans se flatter
-que le tableau puisse le sauver, ou faire impression sur ses
-juges.--«J'ai des amis, s'écrioit mon père;--j'ai des parens; j'ai trois
-malheureux enfans!»--
-
-«Comment donc! monsieur Shandy, dit ma mère en ouvrant la porte, c'est
-un de plus que je ne vous connoissois.»--
-
-«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon père, en se levant et en
-quittant la chambre.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-_Question chronologique._
-
-
-«Ce sont les enfans de Socrate, dit mon oncle Tobie.--Bon! dit ma mère,
-n'y a-t-il pas cent ans qu'il est mort?»--
-
-Mon oncle Tobie n'étoit pas chronologiste; mais ne voulant pas admettre
-légérement une époque de cette importance, il posa tranquillement sa
-pipe sur la table, il se leva; et prenant doucement ma mère par la main,
-sans lui dire une parole, il sortit pour aller trouver mon père, et le
-prier d'éclaircir ses doutes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-_Entr'actes._
-
-
-Si cet ouvrage étoit une farce, ce qu'à Dieu ne plaise, à moins qu'on ne
-veuille dire avec Rousseau:
-
- Ce monde-ci n'est qu'un œuvre comique.
-
-Si cet ouvrage, dis-je, étoit une farce, ce seroit le cas de faire
-disparoître les acteurs pour un moment, et de faire jouer les violons.
-
-Tous les regards, toutes les oreilles se portent vers
-l'orchestre.--Chacun y déploie ses talens.--On s'accorde, on n'est pas
-d'accord.--On part, on va sans mesure.--Le maître de musique frappe du
-pied,--marque les temps.--Peu-à-peu les traîneurs arrivent; et les
-petits défauts, comme les petits agrémens de l'exécution totale, sont
-couverts par le bruit du parterre.
-
-Le parterre!--descendons-y pour un moment, je vous prie.
-
-_Premier Interlocuteur._ Que dites-vous de ce dernier acte?
-
-_Second Interlocuteur._ Pitoyable!
-
-_Premier._ Vous avez bien raison; on n'y comprend rien.
-
-_Second._ Bon! est-ce que l'auteur s'est compris lui-même?
-
-_Premier._ Aucun plan, aucune méthode.
-
-_Second._ Nulle connoissance de l'art dramatique.
-
-_Premier._ Que dites-vous des caractères?
-
-_Troisième Interlocuteur._ Pour moi, j'aimerois assez celui de l'oncle.
-
-_Second._ Fi donc! un vieux fou! et puis si bête!... j'aimerois mieux le
-père. Au moins il est instruit, et il parle bien.
-
-_Premier._ Vous moquez-vous? La plupart du temps il ne sait ce qu'il
-dit. Quant au caporal...
-
-_Second et Troisième._ Oh! nous vous l'abandonnons.
-
-_Premier._ Eh bien! je l'abandonne aussi.
-
-_Troisième._ Que pensez-vous de la mère?
-
-_Second._ Ma foi! c'est une femme de bon sens, et celle qui dit le moins
-de sottises.
-
-_Premier._ Oui, parce que c'est elle qui parle le moins.
-
-_Troisième._ Pas mal trouvé! eh bien! je m'en tiens à madame Shandy.
-
-_Premier._ Et moi aussi.
-
-_Second._ Et moi aussi.
-
-_Premier._ Sifflons les autres à mesure qu'ils paroîtront.
-
-_Second et Troisième._ De tout mon cœur.
-
-Et bien, messieurs, il faut vous en donner le plaisir: les voilà qui
-reviennent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-_Avis aux Ecrivains._
-
-
-Après que l'ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne
-eut été mise en possession de sa robe de satin vert,--la première chose
-qui vint à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de
-Xénophon, et de composer une _Tristrapédie_, ou système d'éducation pour
-moi.--Il s'agissoit de rassembler toutes ses idées éparses, ses
-connoissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui
-pût embrasser toutes les différentes époques de mon enfance.
-
-J'étois le dernier rejeton de mon père.--Il avoit, à son compte, perdu
-mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts;--c'est-à-dire,
-qu'il avoit été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus
-essentielles.--Conception interrompue par une sotte question de ma
-mère,--nez coupé par la mal-adresse du docteur Slop,--nom de baptême
-tronqué par l'imbécillité de Suzanne.--Il ne restoit à mon père d'autre
-ressource que celle de mon éducation;--aussi s'y adonna-t-il avec autant
-de zèle que mon oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine des
-projectiles; mais il y avoit entre eux une grande différence.--Mon oncle
-Tobie avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon père n'avoit pas de
-maître; il tiroit tout de son propre fonds;--ou, s'il empruntoit quelque
-chose des autres, il se donnoit tant de peine pour le tourner et le
-retourner, jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, que c'étoit
-presque le même embarras pour lui.
-
-Mon père y travailla pendant trois ans et plus; et, au bout de ce temps,
-il étoit à peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.--Comme tous les
-écrivains, il rencontra des difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il
-pourroit rassembler et faire relier tout ce qu'il avoit à dire dans un
-seul volume, assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi
-ses clefs:--la matière s'étendoit, grossissoit sous sa main... Qu'aucun
-homme ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais écrire un _in_-12.
-
-Mon père cependant s'y livra tout entier, et avec un zèle
-infatigable;--composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque
-mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas
-peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa, cet
-archevêque de Bénévent, qui passa quarante ans de sa vie à composer sa
-_Galathée_, laquelle Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas la
-moitié de volume et d'épaisseur du Messager boiteux.--
-
-A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devineroit jamais comment
-ce saint homme put y employer tant de temps;--hors qu'il n'en passât la
-plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la _prime_
-avec son chapelain.--Mais je veux le dire à la face de l'univers, je
-veux expliquer la méthode de Jean de la Casa;--ne fût-ce que pour
-l'encouragement du petit nombre d'auteurs, qui écrivent pour la gloire
-plus que pour l'argent.
-
-J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, (dont j'honore et respecte
-infiniment la mémoire au dépit de sa Galathée), n'eût été qu'un clerc
-obscur, d'un génie étroit, d'un esprit lourd, qu'un homme médiocre
-enfin,--lui et sa Galathée auroient pu rouler ensemble pendant neuf
-cents soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l'âge que vécut
-Mathusalem,--je n'aurois pas pris la peine de relever ce phénomène.
-
-Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit rien moins qu'un homme médiocre.
-Il avoit un génie facile, un esprit élégant, une imagination
-riche.--Mais avec tous ces grands avantages qu'il avoit reçus de la
-nature, et qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée,
-croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l'été lui suffisoit
-à peine pour en écrire une ligne et demie.--Oh! dites-vous, c'est abuser
-de la patience des gens.
-
-Non, monsieur, voici le fait.
-
-Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit mis dans la tête que les
-premières idées de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non pas pour
-son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au
-public, étoient toujours une suggestion du diable.--C'étoit-là le sort
-des écrivains ordinaires. Mais quand cet écrivain se trouvoit être un
-personnage important, un homme revêtu d'un caractère vénérable, soit
-dans l'église, soit dans l'état,--«alors, disoit l'archevêque de
-Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous les diables de l'enfer
-sortent de leurs cachots pour venir le tenter;--ils tiennent leurs
-assises autour de lui;--il n'a plus une pensée dont il puisse être
-assuré: elles sont toutes l'ouvrage du démon.--Elles ont beau lui
-paroître bonnes, excellentes même, il n'importe.--Quelque forme qu'elles
-prennent, c'est toujours quelque suggestion diabolique, contre laquelle
-il doit se tenir en garde.--Oui, s'écrioit l'archevêque, la vie d'un
-auteur, quoiqu'il se persuade peut-être le contraire, doit se passer à
-combattre plus qu'à écrire; et son noviciat est le même que celui d'un
-guerrier.--La mesure de leur résistance est, pour l'un comme pour
-l'autre, la mesure de leur talent.»
-
-Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa transportoit mon père; et
-s'il avoit pu l'accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point
-qu'il n'eût donné de grand cœur les dix meilleurs arpens de son domaine
-de Shandy pour en avoir été l'inventeur.--J'expliquerai quelque jour, en
-parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu'à quel point il
-croyoit au diable.--Pour le moment, il suffit de dire que, n'ayant pas
-cet honneur-là, dans le sens littéral de la doctrine reçue, il se
-contentoit d'en prendre l'allégorie.--Il disoit souvent, surtout lorsque
-sa plume étoit un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de sens, de
-vérité et de connoissance cachées dans la parabole de Jean de la Casa,
-que dans aucune des fictions poëtiques, ou des annales mystérieuses de
-l'antiquité.
-
-«Le diable, disoit-il, n'est autre chose que le préjugé: la quantité de
-préjugés que nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tobie,
-les diables qui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et
-si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il
-de sa plume?--Rien, s'écrioit-il, en jetant la sienne avec colère,--rien
-que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de
-toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes), dont le royaume est
-peuplé.»
-
-Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec
-laquelle mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà dit qu'après trois
-ans et plus d'un travail opiniâtre, il en étoit à peine à la moitié.--Ce
-qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant tout ce temps, je fus
-négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas un
-moindre inconvénient, c'est que la première partie de l'ouvrage, qui
-étoit la plus soignée, et à laquelle mon père avoit pris le plus de
-peine, devenoit absolument perdue pour moi.--Chaque jour, chaque heure
-en rendoit une ou deux pages inutiles.
-
-Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil de l'humaine sagesse, que
-la Providence permit qu'un des plus sages d'entre les hommes s'abusât
-ainsi lui-même, et manquât son but en le poursuivant trop vivement.
-
-Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de
-_résistance_; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son
-ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vîte, que je l'aurois
-laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue
-pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, sans un petit
-accident, que je ne veux pas cacher un seul moment au lecteur, si je
-peux trouver le moyen de le raconter avec décence.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-_Patatras._
-
-
-Ce n'étoit rien.--Je ne perdis pas deux gouttes de sang.--Ce que je
-souffris par accident, mille le souffrent par choix.--Cela ne méritoit
-pas d'appeler un chirurgien, eût-il demeuré tout proche.--Le docteur
-Slop en fit dix fois plus de bruit que la chose n'en valoit la peine.--
-
-Quelques hommes se sont fait un nom par l'art de suspendre de grands
-poids avec de petits fils de métal; et moi, Tristram Shandy, je paie
-encore aujourd'hui (10 août mil sept cent soixante-un), ma part de leur
-réputation.
-
-Oh! il y auroit de quoi faire damner un saint, de voir l'enchaînement de
-tout ce qui arrive en ce monde!--La servante avoit oublié de mettre un
-pot de chambre sous le lit.--Ne pouvez-vous, me dit Suzanne, en
-soulevant le châssis de la fenêtre d'une main, et m'amenant tout près de
-la banquette avec l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer pour
-une fois de vous en passer?
-
-J'avois alors cinq ans.--Suzanne ne fit pas réflexion que de père en
-fils nous portions un nez ridiculement raccourci; témoin mon
-bisayeul.--Pan,--le châssis retomba sur nous comme un éclair.--Tout est
-perdu! s'écria Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'à me sauver.
-
-Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la maison de mon oncle Tobie lui
-parut un asile plus assuré.--Suzanne y vola.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-_Complices découverts._
-
-
-Le caporal pâlit d'effroi quand Suzanne lui raconta l'accident de la
-fenêtre, avec toutes les circonstances de ce meurtre (car c'est ainsi
-qu'elle l'appelloit). Comme dans les affaires de cette nature, ce sont
-souvent les complices qui sont tout, la conscience de Trim l'avertit
-qu'il étoit aussi coupable que Suzanne;--et, suivant ce principe, mon
-oncle Tobie avoit autant de part au meurtre que chacun d'eux.--Ainsi la
-raison ni l'instinct, ensemble ou séparés, ne pouvoient avoir guidé les
-pas de Suzanne vers un asile plus propice.
-
-Je pourrois laisser cette énigme à deviner au lecteur; mais pour former
-seulement une hypothèse un peu vraisemblable, il faudroit qu'il se
-cassât la tête pendant trois semaines; à moins qu'il ne fût doué d'une
-sagacité que lecteur n'a jamais eue.--Je ne veux pas le mettre à cette
-épreuve, ou plutôt à cette torture; et comme l'affaire me regarde seul,
-c'est à moi seul de l'expliquer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-_A qui la faute?_
-
-
-«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit un jour mon oncle Tobie, en
-s'appuyant sur l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter leurs
-ouvrages,--que nous n'ayons pas deux pièces de campagne à monter dans la
-gorge de cette nouvelle redoute?--elles assureroient toute la longueur
-des lignes, et rendroient de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.--Ne
-pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre une couple?--
-
-»--Monsieur les aura, répliqua Trim, avant qu'il soit demain.»--
-
-C'étoit la joie du cœur de Trim, (et jamais sa fertile tête ne manqua
-d'expédiens pour y parvenir);--c'étoit, dis-je, la joie de son cœur, de
-satisfaire les moindres fantaisies de mon oncle Tobie, et celles surtout
-qui étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes. Eût-ce été son
-dernier écu, Trim en auroit fait joyeusement le sacrifice pour prévenir
-un seul désir de son maître. Déjà en rognant le bout des tuyaux de mon
-oncle Tobie,--hachant et ciselant les bords de ses gouttières de
-plomb,--fondant son plat à barbe d'étain, montant enfin, comme Louis
-XIV, jusques sur les clochers, pour épargner le trésor public,--déjà,
-dis-je, cette même campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles
-batteries de canon, sans compter deux demi-coulevrines.--Mais mon oncle
-Tobie demande encore deux pièces de campagne pour la redoute. Trim a
-promis de les fournir; que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles
-épuisées?
-
-Non, il prendra les deux contre-poids de plomb, qui suspendent et
-soutiennent le châssis de la fenêtre de la chambre de la nourrice; et
-comme, les contre-poids étant ôtés, les poulies ne servent plus à rien,
-il s'en emparera aussi, et il en fabriquera une paire de roues pour un
-de ses affûts.
-
-Il y avoit long-temps que le caporal avoit démantelé toutes les fenêtres
-de la maison de mon oncle Tobie pour le même objet, mais non pas
-toujours dans le même ordre; car quelquefois il avoit eu besoin des
-poulies et non du plomb:--alors il commençoit par les poulies. Celles-ci
-ôtées, le plomb devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et de fondu.
-
-On pourroit tirer de-là une belle et grande morale; mais je n'en ai pas
-le temps. C'est assez de dire que, de quelque façon que la démolition
-commençât, elle étoit également fatale à la fenêtre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-_Procédé généreux._
-
-
-En fabriquant son artillerie, le caporal s'étoit bien gardé de confier
-son secret à personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer d'affaire
-sans se compromettre, et de laisser supporter à Suzanne, comme elle
-pourroit, tout le poids de la chûte de ce maudit châssis. Mais le vrai
-courage est trop au-dessus de cette lâche politique.--Le caporal, soit
-comme général, soit comme contrôleur d'artillerie, étoit la véritable
-origine du mal; il pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne seroit
-arrivé, du moins de la façon de Suzanne.--Comment vous seriez-vous
-conduit, monsieur l'abbé?--Le caporal se décida sur-le-champ, non pas à
-se mettre à l'abri derrière Suzanne, mais à lui en servir lui-même; et
-avec résolution dans l'ame, il marcha droit au sallon, pour exposer
-toute cette manœuvre devant mon oncle Tobie.
-
-Mon oncle Tobie venoit précisément de raconter à Yorick les détails de
-la bataille de Steinkerque, et de l'étrange conduite du comte de Solme,
-qui fit faire halte à l'infanterie, et fit marcher la cavalerie dans un
-terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit directement contraire à
-l'ordre du roi, et fut cause de la perte de cette journée.
-
-Il y a quelques familles où tous les incidens se trouvent liés entr'eux
-si naturellement, que leur enchaînement va presque au-delà de
-l'invention d'un écrivain dramatique.--Je ne parle pas des dramatiques
-modernes.
-
-Trim posa son premier doigt à plat sur la table, puis en le frappant à
-angle droit avec le tranchant de son autre main, il trouva moyen de
-raconter mon histoire, de manière que les prêtres et les vierges
-auroient pu l'écouter sans rougir.--Après quoi le dialogue continua
-comme il suit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-_Mon oncle Tobie s'emporte._
-
-
-«J'aimerois mieux passer dix fois par les baguettes, s'écria le caporal
-en finissant l'histoire de Suzanne, que de souffrir qu'il lui fût fait
-aucun mal. Avec la permission de monsieur, c'est ma faute, et nullement
-la sienne».
-
-«Caporal Trim, répondit mon oncle Tobie, en prenant son chapeau sur la
-table et le posant sur sa tête,--si on peut appeler faute ce que la
-nécessité du service exige, je suis le seul à blâmer.--Vous avez dû
-obéir à vos ordres.»--
-
-«--Si le comte de Solme, mon pauvre Trim, eût obéi aux siens à la
-bataille de Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu le caporal, qui
-avoit été houspillé par un dragon dans la retraite)--il t'auroit
-sauvé.--Sauvé! s'écria Trim, interrompant Yorick; il auroit, ne vous en
-déplaise, sauvé cinq bataillons entiers.--Ces pauvres régimens de Cut,
-continua le caporal, en posant le premier doigt de sa main droite sur le
-pouce de sa main gauche, et les comptant sur chacun de ses doigts,--ces
-pauvres régimens de Cut,--Mackay,--Augus,--Graham,--et Leven, furent
-entièrement taillés en pièces.--Et les gardes angloises l'eussent été de
-même, sans quelques régimens de la droite qui marchèrent courageusement
-à leur secours, et reçurent à bout portant le feu de l'ennemi, avant de
-tirer un seul coup de fusil.--J'espère, ajouta Trim, qu'ils iront au
-ciel pour cette seule action.--Trim a raison, dit mon oncle Tobie, il a
-parfaitement raison.»
-
-«Que signifioit, continua le caporal, de faire marcher la cavalerie dans
-un terrein si étroit, et où les François étoient couverts, comme ils le
-sont toujours, d'une multitude de haies, de broussailles, de fossés, et
-d'arbres renversés çà et là?--Si le comte de Solme nous eût envoyés,
-nous autres gens de pied,--nous aurions tiraillé avec eux, et nous leur
-aurions tenu tête.--Il n'y avoit rien à faire pour la cavalerie. Aussi,
-continua le caporal, le comte de Solme, pour sa peine, eut son
-infanterie mise en déroute à Landen, la campagne d'après.--C'est-là, dit
-mon oncle Tobie, que le pauvre Trim reçut sa blessure.
-
-»Sauf le respect de monsieur, c'est au comte de Solme que j'en ai toute
-l'obligation.--Si nous les avions étrillés d'importance à Steinkerque,
-ils ne nous auroient pas battus à Landen.»
-
-«Cela est très-possible, dit mon oncle Tobie, quoique les François
-eussent à Landen l'avantage d'un bois.--Or, si vous laissez à ces
-gens-là le temps de se retrancher, il est certain qu'ils vous
-accableront de leur feu. Il n'y a d'autre moyen que de marcher à eux,
-recevoir leur décharge, et tomber dessus la bayonnette au bout du
-fusil.--Pêle-mêle, ajouta Trim.--Hommes et chevaux, dit mon oncle
-Tobie.--Tête baissée et la pointe en avant, dit le caporal.--D'estoc et
-de taille, dit mon oncle Tobie.--Sang et mort, bataille enragée, s'écria
-le caporal.--Point de quartier.--Tue, tue, tue! s'écria mon oncle
-Tobie.»--
-
-Yorick rangea un peu sa chaise de côté, pour s'éloigner de la mêlée; et
-après une pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant la voix de deux
-ou trois tons, reprit son discours comme vous allez voir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-_Il s'échauffe de plus en plus._
-
-
-«Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie, s'adressant à Yorick,--fut si
-terriblement irrité contre le comte de Solme, de ce qu'il avoit désobéi
-à ses ordres, qu'il lui défendit de paroître devant lui, et qu'il ne
-consentit à le voir que plusieurs mois après.»
-
-«J'ai bien peur, répondit Yorick, que monsieur Shandy ne soit aussi
-irrité contre le caporal, que le roi Guillaume le fut contre le pauvre
-comte. Mais, continua-t-il, il seroit bien dur pour le caporal, dont la
-conduite a été si diamétralement opposée à celle du comte de Solme, de
-n'obtenir pour récompense que la même disgrâce.--Ces exemples-là ne sont
-que trop fréquens dans le monde.»--
-
-«J'aimerois mieux, s'écria mon oncle Tobie en se levant, j'aimerois
-mieux faire jouer la mine, faire sauter mes fortifications, mon château,
-et m'ensevelir avec le caporal sous leurs ruines, que d'être témoin
-d'une telle indignité.»--Le caporal fit à son maître une
-demi-révérence;--mais si affectueuse et si reconnoissante, qu'une
-révérence entière en auroit moins dit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-_Il part, il arrive._
-
-
-«Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie, vous et moi nous ouvrirons la
-marche de front;--vous, caporal, vous suivrez à quelques pas derrière
-nous, et vous serez la seconde ligne.--Et avec la permission de
-monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrière-garde.»
-
-C'étoit une excellente disposition.--Et dans cet ordre, sans tambour
-battant, ni enseignes déployés, ils marchèrent lentement de la maison de
-mon oncle Tobie au château de Shandy.--
-
-«Encore, monsieur Yorick, dit Trim, comme ils entroient dans la cour, si
-au lieu du contre-poids de la fenêtre, j'avois un peu rogné le coq de
-votre église, comme j'en avois eu l'idée!--Ne serez-vous jamais las de
-rogner?» répondit Yorick.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-_Chacun a sa marotte._
-
-
-En vain j'ai fait de mon père vingt portraits différens.--En vain je
-l'ai représenté sous toutes sortes de formes et d'attitudes.--Vous
-n'êtes pas encore, monsieur, et vous ne serez jamais en état de prévoir
-ce que mon père pourra penser, dire ou faire, à chaque nouvelle
-circonstance.--Il y avoit en lui tant de bizarrerie; sa manière étoit si
-imprévue, si peu calculée, qu'il venoit toujours à bout de confondre vos
-plus sages combinaisons.
-
-A dire vrai, le sentier qu'il suivoit étoit si éloigné du chemin battu,
-qu'il ne voyoit rien comme les autres hommes.--Tout s'offroit à lui sous
-une forme et sous une face nouvelle.--Les objets n'étoient plus les
-mêmes.--En un mot, il les considéroit différemment.
-
-C'est ce qui fait que ma chère Jenny et moi (aussi-bien que tant
-d'autres qui ont été avant nous, et que tant d'autres qui seront après)
-avons sans cesse des disputes interminables sur rien.--Elle regarde une
-chose par un côté; je la regarde par un autre; et nous ne pouvons jamais
-nous entendre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-_Digression sans digression._
-
-
-C'est une affaire réglée, et je n'en fais mention que par égard pour
-certain membre que je connois à la chambre des pairs, lequel porte aussi
-loin qu'il se puisse le talent de s'embrouiller, même en dissertant sur
-le fait le plus simple.--
-
---Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet que l'on traite, on peut faire
-telles excursions que l'on veut, à droite ou à gauche, cela ne sauroit
-proprement s'appeler une digression.
-
-Ceci étant bien convenu, je prends moi-même la liberté de revenir un peu
-sur mes pas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-_On y court._
-
-
-Cinquante mille diables aspergés d'eau bénite (je ne dis pas les diables
-de l'archevêque de Bénévent, mais ceux de Rabelais), n'auroient pas fait
-un cri si diabolique que je fis à la chute de la fenêtre.--Ce cri fit
-accourir ma mère chez la nourrice; et Suzanne n'eut que le temps tout
-juste de s'échapper par l'escalier de derrière, tandis que ma mère
-montoit l'autre.
-
-Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir raconter mon histoire, et
-assez jeune, j'espère, pour la raconter sans malice,--cependant Suzanne,
-en traversant la cuisine, l'avoit dite en abrégé à la cuisinière, de
-crainte d'accident. La cuisinière l'avoit rendue à Jonathan, avec un
-commentaire, et Jonathan à Obadiah;--de sorte qu'après que mon père eût
-sonné une demi-douzaine de fois pour savoir ce qui étoit arrivé, Obadiah
-fut en état de lui en rendre un compte exact, et de lui dire tout ce qui
-s'étoit passé.--Ma foi! j'y pensois, dit mon père, en retroussant sa
-robe de chambre, et il monta l'escalier.
-
-De ce _j'y pensois_ de mon père, on voudroit peut-être inférer (quoiqu'à
-dire vrai je ne sache pas trop pourquoi), que mon père en ce moment
-venoit d'écrire ce chapitre remarquable de la Tristrapédie, lequel est
-pour moi le plus original et le plus amusant de tout le livre;--je veux
-dire, le chapitre sur les fenêtres à coulisse, avec une diatribe
-mordante sur la négligence des femmes de chambre.--Mais j'ai deux
-raisons pour penser autrement.
-
-La première, c'est que si mon père s'en fût occupé avant l'accident, il
-n'eût pas manqué de faire clouer et condamner la fenêtre. Cette
-opération, vu la difficulté avec laquelle on a vu qu'il composoit son
-livre, lui auroit pris dix fois moins de temps que le chapitre qu'il
-auroit fallu écrire.--Je pense que ce petit argument paroîtra
-convainquant, et qu'il éloignera même l'idée que mon père ait jamais de
-sa vie songé à écrire un chapitre sur les fenêtres à coulisse et sur les
-pots de chambre.--Mais pour prévenir toute objection, voici la seconde
-raison que j'ai promise au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre à
-son jugement.--
-
---C'est que, pour compléter la Tristrapédie à qui ce chapitre manquoit,
-je l'ai écrit moi-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-_Recette merveilleuse pour les contusions._
-
-
-Mon père mit ses lunettes; il regarda,--il ôta ses lunettes,--les mit
-dans leur étui, le tout en moins d'une minute bien comptée; et, sans
-ouvrir la bouche, il se retourna, et descendit précipitamment
-l'escalier.
-
-Ma mère s'imagina qu'il alloit chercher de la charpie et du basilicum;
-mais le voyant revenir avec une couple d'_in-folio_ sous le bras, suivi
-d'Obadiah qui portoit un grand pupitre,--elle ne douta point que ce ne
-fût un traité de botanique; et elle tira une chaise à côté du lit, pour
-qu'il pût consulter le cas à son aise.--
-
---Si l'opération est bien faite, dit mon père en reprenant la section:
-_De sede vel subjecto circumcisionis_;--car ces gros livres qu'il avoit
-montés dans le dessein de les examiner et de les confronter ensemble,
-n'étoient autres que Spencer, _de legibus Hebræorum ritualibus_, et
-Maimonides.
-
-Si l'opération est bien faite, dit-il...--Dites-nous seulement, cria ma
-mère, quel est le meilleur vulnéraire?--Ma foi! dit mon père, c'est
-l'affaire du docteur Slop; envoyez-le chercher si vous voulez.
-
-Ma mère descendit, et mon père continua à lire la section:--...
-bien--... fort bien... très-bien, dit mon père.--... à merveille--...
-Mais puisque cette méthode est si utile, tout est le mieux du monde.--Et
-ainsi, sans s'arrêter à discuter si les Juifs avoient pris cet usage des
-Egyptiens, ou les Egyptiens des Juifs, mon père se leva; puis se
-frottant le front deux ou trois fois avec la paume de sa main (comme
-nous avons coutume de faire pour effacer les vestiges du chagrin, quand
-le mal qui nous arrive se trouve moindre que nous ne l'avions prévu), il
-ferma le livre, et descendit l'escalier.
-
-«Eh quoi! dit-il, (en prononçant le nom d'un peuple, à chaque marche sur
-laquelle il posoit le pied), si les Egyptiens,--les Syriens,--les
-Phéniciens,--les Arabes,--les Cappadociens;--si les habitans de la
-Colchide,--si les Troglodites,--ont eu cette coutume;--si Solon et
-Pythagore s'y sont soumis,--qu'est-ce que Tristram, et qui suis-je
-moi-même, pour m'en affliger ou m'en plaindre un seul moment?»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-_On s'y perd._
-
-
-«Cher Yorick, dit mon père en souriant,--(Yorick avoit rompu la ligne,
-et le peu de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler, il étoit
-entré le premier) cher Yorick, dit mon père, il me semble que notre
-Tristram accomplit bien durement tous ses rites religieux.--Jamais il
-n'y eut fils de Juif, de chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une
-manière aussi oblique et aussi maussade.»--
-
-«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a point de danger.--Il faut,
-continua mon père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange dans
-quelque recoin de l'écliptique, au moment de sa formation.--Sur ce
-point, dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour juge.--Ce sont les
-astrologues, dit mon père, qu'il faudroit consulter. Mais certainement
-les aspects des planètes qui auroient dû être favorables, ne se sont pas
-rencontrés comme ils devoient; l'opposition de leur ascendance a
-manqué,--ou les génies qui président à la naissance étoient occupés
-ailleurs.--Enfin il est sûr que quelque chose a été de travers, soit
-au-dessus, soit au-dessous de nous.»--
-
-«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.»
-
-«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il du danger pour
-l'enfant?--Les Troglodites disent que non, répliqua mon père.--Et les
-théologiens...--Dans quel chapitre, demanda Yorick?»--
-
-«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.--Mais ils nous disent, frère
-Tobie, que cette méthode est très-bonne.--Pourvu, dit Yorick, que vous
-fassiez voyager votre fils en Egypte.--Je l'espère bien, dit mon
-père.»--
-
-«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est de l'arabe pour moi.--Il le seroit
-pour bien d'autres, dit Yorick.»--
-
-«Ilus, continua mon père, fit circoncire un matin toute son armée.--Sans
-cour martiale! sans conseil de guerre! s'écria mon oncle Tobie.--Je
-sais, continua mon père, en s'adressant à Yorick, et sans faire
-attention à la remarque de mon oncle Tobie,--je sais que les savans ne
-sont pas d'accord sur Ilus.--Les uns le prennent pour Saturne, d'autres
-pour l'Être suprême; quelques-uns même veulent que ce fut simplement un
-général de Pharao-néco.--Fût-ce Pharao-néco lui-même, dit mon oncle
-Tobie, je ne sais par quel article du code militaire il pourroit se
-justifier.»--
-
-«Les controversistes, poursuivit mon père, assignent vingt-deux raisons
-en faveur de la circoncision.--A la vérité, d'autres qui ont soutenu
-l'avis opposé, ont montré combien la plupart de ces raisons étoient
-foibles.--Mais nos meilleurs théologiens polémiques.»...--
-
-«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il n'y en eût pas un dans le
-royaume, les subtilités de l'école ne servent qu'à embrouiller l'esprit;
-et une once de théologie-pratique vaut mieux que tout l'ergotage des
-théologiens polémiques.--Ne puis-je savoir, demanda mon oncle Tobie à
-Yorick, ce que c'est qu'un théologien polémique?--Ma foi! capitaine
-Shandy, répondit Yorick, c'est une espèce de charlatan qui ne vaut guère
-mieux que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai dans ma poche le
-récit d'un combat singulier entre Gymnast et le capitaine Tripet, où
-l'on en trouve la meilleure définition que j'aie jamais vue.--Je
-voudrois entendre ce récit, reprit vivement mon oncle Tobie.--Tout à
-l'heure, si vous voulez, dit Yorick.--Mais le caporal m'attend à la
-porte, continua mon oncle Tobie; et comme je suis sûr que la relation
-d'un combat rendra le pauvre garçon plus joyeux que son souper,--de
-grâce, frère, permettez-lui d'entrer.--De tout mon cœur, dit mon père.»
-
-Trim entra droit et heureux comme un empereur; et quand il eut fermé la
-porte, Yorick tira son livre de la poche droite de son habit, commença
-sa lecture, et l'acheva sans être interrompu.--Tout le monde dormit dès
-la dixième ligne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-_La Tristrapédie._
-
-
-«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut
-réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;--autrement, et s'il se
-livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un
-amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera
-monstrueux.
-
-»Mais dans ma Tristrapédie!--je pose en fait que je n'ai pas avancé un
-seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition
-d'Euclide.--Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.--J'ai
-souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous,
-Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à
-l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en
-lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de
-suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».--Mon oncle Tobie qui étoit
-la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par
-une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le
-compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres.
-
-La compagnie sourit.--Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de
-dormir.--Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé
-tout le jour au boulingrin;--et moi-même... Je ne sais comment cela
-s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.--En
-même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de
-la table,--Trim moucha la chandelle,--mon père ranima le feu, prit le
-livre, toussa deux fois, et commença.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-_Origine des fortifications._
-
-
-«Les trente premières pages, dit mon père en retournant les feuillets,
-sont un peu abstraites; et comme elles ne sont pas intimement liées au
-sujet, nous les passerons pour le moment.--C'est une introduction
-servant de préface, continua mon père, ou une préface servant
-d'introduction,--(car je n'ai pas encore déterminé le nom que je lui
-donnerai) sur le gouvernement civil et politique;--et comme on en trouve
-l'origine dans la première association du mâle et de la femelle, je m'y
-suis trouvé insensiblement amené.--Cela étoit naturel, dit Yorick.
-
-»Il me suffit, dit mon père, que l'origine de la société soit (comme
-nous le dit Politien) proprement _conjugale_, c'est-à-dire, consistant
-uniquement dans la réunion d'un homme et d'une femme,--auxquels Hésiode
-ajoute un esclave. Mais comme il est à croire que dans ces premiers
-commencemens il n'existoit pas encore d'esclaves, le premier principe de
-toute société se trouve réduit à un homme, une femme, et un taureau.
-
-«Il me semble que c'est un bœuf, dit Yorick, citant le passage (οἶκον
-μὲν πρώτιστα γυναῖκά τε βοῦν τ' ἀροτῆρα)--Un taureau eût été trop
-farouche, trop indocile.--Il y a encore une meilleure raison, dit mon
-père, en trempant sa plume dans l'encrier; c'est que le bœuf étant le
-plus patient des animaux, et le plus propre à labourer la terre, d'où
-l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit à-la-fois l'instrument et
-l'emblême le plus convenable, que le créateur pût associer au couple
-nouvellement joint.»--
-
-«--Mais voici, dit mon oncle Tobie, une raison en faveur du bœuf, plus
-forte que toutes les autres.--(Mon père ne put prendre sur lui de
-retirer sa plume du cornet, avant d'avoir entendu la raison de mon oncle
-Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon oncle Tobie, que les
-moissons eurent paru, et qu'il fut question de les renfermer, alors les
-hommes eurent recours aux palissades, aux murs, aux fossés; et ce fut-là
-l'origine des fortifications.--Bien!--bien! cher Tobie, s'écria mon
-père».--Il effaça le mot _taureau_, et mit _bœuf_ à sa place.
-
-Mon père fit signe à Trim de moucher la chandelle, et résuma ainsi son
-discours.
-
-«Ce qui m'a amené à cette dissertation, poursuivit-il négligemment, et
-fermant à moitié son livre, c'est que je voulois montrer l'origine de
-cette relation que la nature a mise entre le père et son enfant;
-aussi-bien que le principe du droit et de la jurisdiction que le premier
-acquiert sur l'autre: par le mariage,--par l'adoption,--par la
-légitimation,--enfin par la procréation.
-
-»--Je considère chaque moyen à son rang».--
-
-«Il en est un, répliqua Yorick, qui ne me semble pas d'un grand
-poids.--C'est du dernier que je parle; et en effet, si les soins du père
-se bornent à la procréation, je ne vois pas quels si grands droits il
-acquiert sur son enfant, ni quels si grands devoirs celui-ci contracte
-envers lui.--Quels devoirs! s'écria mon père, ceux de la créature à
-l'égard du créateur;--ceux de l'homme à l'égard de Dieu.
-
-»--J'avoue, continua-t-il, qu'à ce compte l'enfant n'est pas autant sous
-la puissance et la jurisdiction de la mère.--Il me semble pourtant, dit
-Yorick, que les droits de la mère sont les mêmes.--Elle est elle-même
-sous l'autorité, dit mon père; et d'ailleurs, ajouta-t-il, en secouant
-la tête, elle n'est pas, Yorick, le principal agent.--Comment cela? dit
-mon oncle Tobie, en quittant sa pipe.--Cependant, dit mon père, sans
-écouter mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect envers elle, comme
-vous pouvez le lire, Yorick, dans le premier livre des Instituts de
-Justinien, au onzième titre de la dixième section.--Je puis, dit Yorick,
-le lire aussi bien dans le catéchisme».
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-_Cathéchisme de Trim._
-
-
-«Quant au catéchisme, dit mon oncle Tobie, Trim le sait sur le bout de
-son doigt.--Eh! que diantre cela me fait-il, dit mon père?--Il le sait
-sur ma parole, reprit mon oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez qu'à
-l'interroger.
-
-»Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de bonté et d'un ton de voix
-radouci, le cinquième commandement»?
-
-Le caporal ne répondit rien. «Ce n'est pas-là le ton, répondit mon oncle
-Tobie, élevant la voix et parlant bref, comme s'il eût commandé
-l'exercice.--Le cinquième? cria mon oncle Tobie.--Avec la permission de
-monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer par le premier».
-
---Yorick ne put s'empêcher de sourire.--
-
-«Monsieur le pasteur ne considère pas, dit le caporal, en portant sa
-canne à l'épaule, en guise de mousqueton, et s'allant camper au milieu
-de l'appartement pour être mieux vu,--il ne considère pas que le
-catéchisme est précisément comme le maniement des armes.--
-
-»--_Portez la main droite au fusil_, cria le caporal, prenant le ton de
-commandement, et exécutant le mouvement...
-
-»--_Reposez-vous sur le fusil_, cria le caporal, faisant à-la-fois
-l'office d'aide-major et de soldat...
-
-»--_Posez le fusil à terre._--Avec la permission de monsieur le pasteur,
-un mouvement, comme il peut voir, en amène un autre.--Si monsieur avoit
-voulu commencer par le premier!...».
-
-«--Le premier? cria mon oncle Tobie, posant sa main gauche sur sa
-hanche...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant sa pipe, comme il auroit
-fait son épée à la tête d'un régiment...». Le caporal satisfit à tout
-avec précision; et ayant dit qu'il falloit honorer son père et sa mère,
-il s'inclina profondément, et fut reprendre sa place au fond de la
-chambre--.
-
-«On se tire de tout, dit mon père, avec un bon mot. Il y a de l'esprit
-en cela, et même de l'instruction, si nous pouvons l'y découvrir.
-
-»Mais ce que nous venons de voir n'est proprement que l'échaffaud de la
-science, c'est-à-dire, son plus haut point de folie, si l'édifice ne
-s'élève pas en même-temps.
-
-»C'est le miroir où peuvent se voir dans leur vrai jour et au naturel
-les pédagogues, précepteurs, gouverneurs et grammairiens.
-
-»Oh! il y a une coquille en écaille, Yorick, qui croît avec l'étude, et
-que tous ces gens-là ne savent comment détacher.--
-
-»Ils deviennent savants par routine; mais ce n'est pas ainsi que
-s'apprend la sagesse».
-
---Yorick écoutait avec admiration.--
-
-«Oui, dit mon père, je m'engage dès à présent à employer en œuvres pies
-le legs entier de ma tante Dinah,--(et l'on saura que mon père n'avoit
-pas grande opinion des œuvres pies) si le caporal attache une seule idée
-déterminée à aucun des mots qu'il vient de prononcer.--Et je te prie,
-Trim, continua mon père en se retournant vers lui, qu'entends-tu par
-honorer ton père et ta mère»?--
-
-«J'entends, dit le caporal, leur donner trois sous par jour sur ma paie
-quand ils sont vieux.--Et cela, Trim, dit Yorick, l'as-tu fait?--Oui, en
-vérité, répliqua mon oncle Tobie.--Eh bien! Trim, dit Yorick, en
-s'élançant de sa chaise et prenant le caporal par la main,--tu es le
-meilleur commentateur de cet endroit du Décalogue; et je t'honore
-davantage pour une telle action, que si tu avois composé le Talmud».--
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-_Sur la santé._
-
-
-«O bienheureuse santé! s'écria mon père, en tournant la page pour passer
-au chapitre suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes les richesses.
-C'est toi qui dilates l'ame, et qui disposes toutes ses facultés à
-recevoir l'instruction et à goûter la vertu. Celui qui te possède a peu
-de désirs à former; et le malheureux à qui tu manques, manque de tout au
-monde.»--
-
-«J'ai resserré, continua mon père, tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet
-important, dans un très-petit espace; ainsi nous lirons le chapitre en
-entier.»--
-
-Mon père lut comme il suit:
-
-«_Tout le secret de la santé dépend des efforts mutuels que font le
-chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre._»
-
-«Je suppose, dit Yorick, que vous avez commencé par prouver ce
-fait.--Suffisamment, dit mon père.»--
-
-En disant cela, mon père ferma le livre;--non pas comme s'il avoit
-résolu de ne plus lire, car il garda son premier doigt dans le
-chapitre;--ni d'un air fâché, car il ferma le livre doucement, son pouce
-restant sur la couverture de dessus, et ses trois derniers doigts
-soutenant celle de dessous, sans aucune pression violente.--
-
-«J'ai démontré la vérité de cette assertion, dit mon père, faisant signe
-de la tête à Yorick, plus que suffisamment dans le précédent
-chapitre.»--
-
-Or, si on disoit maintenant à un habitant de la lune, qu'un habitant du
-monde sublunaire a écrit un chapitre, démontrant suffisamment que _tout
-le secret de la santé consiste dans les efforts mutuels que font le
-chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre_;--et qu'il a
-prouvé la chose avec tant de ménagement, que dans tout le chapitre il
-n'y a pas un mot de sec ni d'humide sur le chaud ou l'humide
-radical,--ni une seule syllabe, directement ou indirectement, pour ou
-contre la rivalité de ces deux puissances dans l'économie animale--...
-
-«O toi! éternel créateur de tous les êtres, s'écrieroit-il, en frappant
-sa poitrine de sa main droite (en supposant qu'il eût une poitrine et
-une main droite)--toi, dont le pouvoir et la bonté peuvent étendre les
-facultés de tes créatures jusqu'à ce degré infini d'excellence et de
-perfection! que t'ont fait les habitans de la lune?»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-_Sur les charlatans._
-
-
-Mon père finit par deux apostrophes dirigées, l'une contre Hippocrate,
-l'autre contre le lord Vérulam.
-
-Il commença par le prince de la médecine, en lui faisant une légère
-apostrophe sur sa lamentation chagrine: _Ars longa, vita brevis._ «La
-vie courte, s'écria mon père, et l'art de guérir difficile!--Eh! qui
-devons-nous en remercier? et à qui faut-il nous en prendre? si ce n'est
-à l'ignorance de ces maudits charlatans eux-mêmes,--et à leurs
-tréteaux,--et à leurs drogues,--et à leur étalage philosophique, avec
-lequel, dans tous les temps, ils ont commencé par flatter le monde, et
-ont fini par le tromper!--»
-
-«Et toi, lord Vérulam, s'écria mon père, (quittant Hippocrate pour lui
-adresser sa seconde apostrophe, comme au premier des vendeurs
-d'orviétan, et le plus propre à servir d'exemples aux autres)--que te
-dirai-je, grand lord Vérulam? que dirai-je de ton esprit intérieur,--de
-ton opium,--de ton salpêtre,--de tes onctions grasses,--de tes
-médecines,--de tes clystères,--et de tous leurs accompagnemens?»
-
-Mon père n'étoit jamais embarrassé de savoir que dire à qui que ce fût,
-ni sur quoi que ce fût,--et il avoit plus de facilité pour l'exorde
-qu'aucun homme vivant.--Comment il traita l'opinion du lord Vérulam?
-vous le verrez:--mais quand? je ne sais pas. Il faut que nous voyions
-d'abord ce que c'étoit que l'opinion du lord Vérulam.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI
-
-_Régime de longue vie._
-
-
-«Les deux grandes causes, dit le lord Vérulam, qui conspirent ensemble à
-racourcir la vie, sont premièrement:
-
-»L'air intérieur, lequel, comme une flamme légère, consume sourdement le
-corps, et le dévoue à la mort;--secondement, l'air extérieur, qui
-dessèche le corps peu-à-peu, et le réduit en cendres.--Ces deux ennemis,
-s'attachant à nos corps des deux côtés à-la-fois, détruisent à la fin
-nos organes, et les rendent inhabiles à continuer les fonctions de la
-vie.»
-
-Cette proposition une fois prouvée ou admise, le moyen de prolonger la
-vie étoit simple.--Il ne s'agissoit, disoit le lord Vérulam, que de
-réparer le ravage causé par l'air intérieur, en rendant d'un côté la
-substance du corps plus dense et plus robuste, par un usage habituel
-d'opiat convenable; et en tempérant de l'autre l'excès de la chaleur, au
-moyen de trois grains et demi de salpêtre pris à jeun tous les matins.--
-
-Ainsi garantie des assauts de l'air intérieur, déjà même la surface de
-notre corps se trouvoit moins exposée à ceux de l'air extérieur. Mais on
-l'en préservoit mieux encore par une suite d'onctions grasses,
-lesquelles saturoient tellement les pores de la peau, qu'une particule
-d'air n'y pouvoit pénétrer, et que rien ne pouvoit en sortir.--Par-là, à
-la vérité, toute transpiration sensible et insensible étoit arrêtée; et
-il pouvoit s'ensuivre plusieurs inconvéniens fâcheux.--Mais l'usage des
-clystères pourvoyoit à tout, entraînoit les humeurs qui pouvoient
-refluer, et rendoit le système complet.
-
-Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon père avoit à dire sur les
-opiats du lord Vérulam, son salpêtre, ses onctions grasses, et ses
-clystères.--Vous le lirez: mais non pas aujourd'hui, ni même demain, le
-temps me presse. Le lecteur est impatient, il faut que j'aille.--Vous
-lirez ce chapitre à votre loisir (si cela vous convient) aussitôt que la
-Tristrapédie sera publiée.--
-
-Qu'il suffise pour le moment de dire que mon père traita la conséquence
-comme le principe.--Et par-là les savans peuvent conclure qu'il éleva
-son propre système sur les ruines de l'autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-_Panacée universelle._
-
-
-«_Tout le secret de la santé_, dit mon père en recommençant sa phrase,
-_dépend évidemment de la rivalité du chaud et de l'humide radical qui se
-trouvent en nous.--Ainsi la science la plus légère eût suffi pour
-l'entretenir, si les gens de l'école n'avoient pas tout confondu,
-surtout (comme Vanhelmont, fameux chimiste, l'a prouvé), en prenant
-pendant long-temps la graisse et le suif des animaux pour l'humide
-radical._
-
-»_Or, l'humide radical n'est pas la graisse ni le suif des animaux, mais
-une substance huileuse et balsamique. Car la graisse et le suif, de même
-que le phlegme et les parties aqueuses, sont froids. Au lieu que les
-parties huileuses et balsamiques sont pleines de vie, d'esprit et de
-feu.--Ce qui se rapporte à l'observation d'Aristote:_ POST COITUM OMNE
-ANIMAL TRISTE.»--
-
-»_Il est donc certain que le chaud radical se trouve dans l'humide
-radical; mais il n'est pas prouvé que celui-ci se trouve dans l'autre:
-cependant quand l'un dépérit, l'autre dépérit aussi; et il en résulte,
-ou une chaleur démesurée qui produit une étisie sèche, ou une humidité
-surabondante qui amène l'hydropisie.--Donc, pour résumer en deux mots
-tout mon système relativement à la santé, si l'on peut apprendre à un
-enfant comment il doit éviter les excès de l'eau et du feu, qui tous
-deux tendent à sa destruction, on aura obtenu tout ce qui est nécessaire
-sur ce point essentiel._»--
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-_Mon Père n'y est plus._
-
-
-La description du siége de Jéricho n'auroit pas attiré l'attention de
-mon oncle Tobie plus puissamment que ce dernier chapitre. Il tint
-constamment ses yeux fixés sur mon père tant que dura la lecture. Chaque
-fois que le mot de chaud ou d'humide radical fut prononcé, mon oncle
-Tobie ôta sa pipe de sa bouche et secoua la tête;--et aussitôt que le
-chapitre fut fini, il fit signe au caporal de s'approcher, et lui
-demanda à l'oreille...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«--C'étoit au siége de Limérick, dit le caporal en faisant une
-révérence.»--
-
-«--Le pauvre diable et moi, dit mon oncle Tobie en s'adressant à mon
-père, pouvions à peine nous traîner hors de nos tentes quand le siége de
-Limerick fut levé; et cela par la raison que vous venez de dire.»--
-
-«Quelle idée crochue peut s'être fourrée dans ta précieuse caboche, mon
-pauvre frère Tobie, s'écria mon père mentalement? Par le ciel!
-ajouta-t-il, en continuant de se parler à lui-même, Œdipe seroit
-embarrassé à le deviner.»
-
-«Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, je crois que sans la
-quantité de brandevin que nous faisions brûler tous les soirs, et sans
-le vin blanc et la canelle que je ne cessois de donner à monsieur...--Et
-le genièvre, Trim, ajouta mon oncle Tobie, qui nous fit plus de bien que
-tout le reste.--Je crois en vérité, continua le caporal, que nous
-aurions tous deux laissé nos os dans la tranchée.»--
-
-«Caporal, dit mon oncle Tobie avec des yeux étincelans, pour un soldat,
-est-il un plus beau tombeau?»--
-
-«J'en aimerois autant un autre, répliqua le caporal.»
-
-Tout cela étoit de l'arabe pour mon père, comme les rites des
-Troglodytes et des habitans de la Colchide l'avoient été pour mon oncle
-Tobie. Mon père ne sut s'il devoit sourire ou froncer le sourcil.--
-
-Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, acheva le détail du siége de
-Limerick plus intelligiblement qu'il ne l'avoit commencé; ce qui
-soulagea infiniment mon père.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-_Siége de Limerick._
-
-
-«Ce fut sans doute un grand bonheur pour le caporal et pour moi, dit mon
-oncle Tobie, de ce que la fièvre ne nous quitta pas un instant, pendant
-les vingt-cinq jours entiers que nous campâmes presque sous l'eau.--Nous
-l'eûmes constamment et de la plus grande violence. Heureusement encore
-il s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à l'ardeur de la fièvre,
-empêcha ce que mon frère appelle l'humide radical, de prendre le dessus,
-comme il seroit infailliblement arrivé sans cela.»--Ici mon père gorgea
-ses poumons d'air, et levant les yeux au plancher, il fit une
-respiration qui dura deux minutes.
-
-«--Le ciel eut pitié de nous, continua mon oncle Tobie. Ce fut lui qui
-inspira au caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre entre le
-chaud et l'humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit pendant
-tout ce temps, avec du vin chaud et des épices. Par ce moyen, il vint à
-bout d'entretenir un feu si ardent et si soutenu, que le chaud radical
-tint bon du commencement à la fin du siége, et que l'humide radical,
-malgré sa violence, ne put le surmonter.--Sur mon honneur, ajouta mon
-oncle Tobie, vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt toises les
-assauts qu'ils se livroient dans notre corps.»--
-
-«Eh bien! dit mon père, avec une forte aspiration qui fut suivie d'une
-pause,--si j'étois juge, et que la loi du pays me le permît, je voudrois
-condamner quelqu'un des malfaiteurs les plus insignes...»--Yorick prévit
-que la sentence alloit être sévère et sans miséricorde.--Il posa la main
-sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques minutes de répit,
-pour une question qu'il avoit à faire au caporal.--Je te prie, Trim, dit
-Yorick, sans attendre la permission de mon père, dis-nous naturellement
-ce que tu entends par ce chaud et cet humide radical dont il est
-question?»--
-
-«En me référant humblement au meilleur avis de mon maître, dit le
-caporal, faisant une révérence à mon oncle Tobie.--Dis ton opinion
-librement, dit mon oncle Tobie.--Frère Shandy, continua-t-il, le pauvre
-garçon est mon serviteur, et non pas mon esclave.»--
-
-Le caporal passa son chapeau sous son bras gauche, et laissa pendre sa
-canne à son poignet, au moyen d'un cordon de cuir noir dont les deux
-bouts noués ensemble formoient une espèce de gland. Il s'avança sur le
-terrein où il avoit subi l'examen du catéchisme, et se prenant le menton
-avec le pouce et les autres doigts de sa main droite, il exposa son
-sentiment en ces termes.--
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-_Consultation._
-
-
-Le caporal ouvroit déjà la bouche pour commencer, quand le docteur Slop
-entra en tortillant.--Trim resta la bouche ouverte.--Mais vienne qui
-voudra, il poursuivra dans le prochain chapitre.
-
-Slop avoit été mandé par ma mère, et il sortoit en ce moment de la
-chambre de la nourrice où je criois encore.
-
-«Eh bien! vieux docteur, s'écria mon père, (car les transitions de son
-humeur se succédoient d'une manière aussi brusque qu'inconcevable),
-qu'est-ce que ta chienne de mine nous dira là-dessus?»--
-
-Mon père n'auroit pas demandé d'un air plus dégagé si l'on avoit coupé
-la queue de son chien.--Une question ainsi faite ne convenoit pas à la
-gravité du docteur, ni au traitement qu'il comptoit employer;--le
-docteur s'assit sans répondre.--
-
-«Je vous prie, monsieur, dit mon oncle Tobie d'un ton qui demandoit
-réponse,--que pensez-vous de l'état de l'enfant?--Il finira par un
-phimosis, répondit le docteur Slop.»
-
-«Je ne suis pas plus avancé, dit mon oncle Tobie; et il remit sa pipe
-dans sa bouche.--Laissons donc, dit mon père, poursuivre le caporal, et
-écoutons-le raisonner sur la médecine.»--Le caporal salua son vieil ami,
-le docteur Slop, et exposa ensuite son opinion sur le chaud et l'humide
-radical, dans les termes suivans.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-_Dissertation savante._
-
-
-«La ville de Limerick, de laquelle on commença le siége sous les ordres
-du roi Guillaume, en personne, l'année d'après que je fus entré au
-service,--est située au milieu d'un marais diabolique, et dans un pays
-couvert d'eau.--Elle est, dit mon oncle Tobie, toute entourée par le
-Shannon, et sa situation la rend une des places les mieux fortifiées
-d'Irlande.»--
-
-«Je trouve, dit le docteur Slop, que cette façon de commencer un
-discours sur la médecine est tout-à-fait nouvelle.--Ce que je dis là
-n'en est pas moins vrai, répondit Trim.--En ce cas, dit Yorick, la
-faculté feroit bien d'adopter cette méthode.»--
-
-«Avec la permission de monsieur le pasteur, dit le caporal, tout le pays
-est coupé de tranchées et de fondrières; et d'ailleurs il tomba pendant
-le siége une telle quantité de pluie, que tout étoit boue.--Ce fut cela
-et cela seul, qui fut cause de l'inondation, et qui pensa nous faire
-périr, monsieur et moi.--Au bout de dix jours, continua le caporal, il
-n'y avoit pas un soldat qui pût se coucher à sec dans sa tente, sans
-avoir creusé un fossé tout autour pour égoutter l'eau.--Mais pour ceux
-qui, comme monsieur, en avoient le moyen, il falloit tous les soirs
-faire brûler une écuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit
-l'humidité de l'air, et rendoit le dedans de la tente aussi chaud qu'un
-poële.»--
-
-«Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal, s'écria mon père? et quelle
-conclusion en tires-tu?»--
-
-«J'en conclus, n'en déplaise à votre seigneurie, répliqua Trim, que
-l'humide radical n'est autre chose que de l'eau de fossé, et que le
-chaud radical (pour ceux qui peuvent en faire la dépense) est de
-l'eau-de-vie brûlée.--Oui, messieurs, avec votre permission, le chaud et
-l'humide radical d'un homme ne sont que de l'eau bourbeuse et une dragme
-de genièvre.--Que le genièvre ne nous manque pas, ajouta-t-il, et qu'on
-nous donne une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits et dissiper
-les vapeurs.--Vienne ensuite la mort quand elle voudra, elle trouvera à
-qui parler.»--
-
-«Je suis en peine, capitaine Shandy, dit le docteur Slop, de déterminer
-dans quelle branche de connoissance votre valet brille davantage; de la
-physiologie ou de la théologie.--(Slop n'avoit pas oublié les
-commentaires de Trim sur le sermon.)»--
-
-«Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick, que le caporal a subi un
-examen en théologie, et qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'honneur.»--
-
-«Il faut que vous sachiez, dit le docteur Slop en s'adressant à mon
-père, que le chaud et l'humide radical sont la base et l'appui de notre
-existence, comme les racines d'un arbre sont la source et le principe de
-sa végétation.--Ils sont inhérens au germe de tous les animaux; et l'on
-peut les maintenir dans l'équilibre qu'ils doivent conserver par
-plusieurs moyens, mais principalement, à mon avis, par ceux que l'on dit
-_consubstantiels, incisifs et corroborans_.--Ce pauvre garçon, continua
-le docteur Slop en montrant le caporal, aura entendu quelque empyrique
-raisonner sur ces matières, et il aura retenu ses absurdités.--Voilà le
-fait, dit mon père.--Il y a toute apparence, dit mon oncle Tobie.--Je le
-parierois, dit Yorick.»--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-_Relâche au théâtre._
-
-
-On appela le docteur Slop, pour voir le cataplasme qu'il avoit
-ordonné;--et mon père saisit ce moment pour lire un autre chapitre de la
-Tristrapédie.--Allons, mes amis, de la joie! je vous ferai voir du
-pays.--Mais quand nous aurons fini ce chapitre, nous ne r'ouvrirons pas
-le livre du reste de l'année.--Vive le roi!--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII.
-
-_Verbes auxiliaires._
-
-
-«_Cinq ans avec une bavette sous le menton!_
-
-»_Quatre ans à lire son alphabet, et à étudier son cathéchisme!_--
-
-»_Un an et demi pour apprendre à signer son nom!_--
-
-»_Sept longues années et plus pour apprendre à décliner en grec et en
-latin!_--
-
-»_Quatre ans pour le jargon de ses thèses philosophiques!--et au bout de
-ce temps, la statue, ce beau chef-d'œuvre, est encore informe au milieu
-du bloc de marbre; l'artiste n'a fait qu'aiguiser ses outils.--Quelle
-marche ridicule!_--
-
-»_Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au moment de rester au fond du
-bloc toute sa vie? Il étoit âgé de quarante-quatre ans quand il eut
-achevé ses études grecques.--Et Pierre Damien, évêque d'Ostie, avoit
-atteint l'âge d'homme, qu'il ne savoit pas lire.--Et Baldus lui-même,
-qui devint dans la suite un si grand personnage, étoit si vieux quand il
-se mit à étudier le droit, que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour
-l'autre monde.--Il ne faut pas s'étonner qu'Eudamidas, fils
-d'Archidamus, entendant Xénocrate disputer sur la sagesse à l'âge de
-soixante-quinze ans, lui ait demandé gravement quand il comptoit la
-mettre en pratique, puisqu'à son âge, il en étoit encore à la
-chercher._»--
-
-Yorick écoutoit mon père avec grande attention. Il y avoit un
-assaisonnement de sagesse mêlée d'une manière inconcevable à ses plus
-étranges boutades; et au milieu de ses éclipses les plus obscures, on
-apercevoit quelquefois des clartés qui les faisoient presque
-disparoître.--Je conseille à tout le monde de ne l'imiter qu'avec
-circonspection.
-
-«Je suis convaincu, Yorick, continua mon père, (moitié lisant, moitié
-discourant) qu'il existe au nord-ouest un passage au monde intellectuel,
-et que l'esprit humain, en puisant en lui-même toutes ses connoissances,
-trouveroit pour les acquérir une méthode beaucoup plus facile que celle
-qu'on a coutume d'employer.--Mais hélas, tous les champs n'ont pas une
-source ou un ruisseau pour les arroser; tous les enfans, Yorick, n'ont
-pas un père capable de les diriger».--
-
-«Tout, ajouta mon père en baissant la voix, tout dépend entièrement des
-verbes auxiliaires, monsieur Yorick».--
-
-Si Yorick eût marché sur le serpent décrit par Virgile, il n'auroit pas
-témoigné plus d'effroi.--«Je suis étonné moi-même, dit mon père qui s'en
-aperçut (et je le cite comme une des plus grandes calamités qui soient
-jamais arrivées à la république des lettres),--je suis étonné que ceux
-qui jusqu'ici ont été chargés de l'éducation de la jeunesse, et dont
-l'unique devoir étoit d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de
-bonne heure un magasin d'idées, et de laisser ensuite leur imagination
-travailler en liberté sur ces idées;--je suis étonné, dis-je, Yorick,
-que ces gens-là se soient aussi peu servi des verbes auxiliaires, qu'ils
-l'ont fait pour arriver à leur but.--Je ne connois que Raimond Lulle et
-l'aîné Pellegrin, dont le dernier surtout en porta l'usage à un tel
-point de perfection, qu'avec sa méthode il n'étoit point de jeune homme
-à qui il ne pût apprendre en peu de leçons à discourir d'une manière
-satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce fût,--à traiter une
-question sur toutes ses faces;--enfin, à dire et à écrire sur une
-matière quelconque tout ce qu'il étoit possible de dire ou d'écrire,
-sans qu'il lui échapât la faute la plus légère, le tout à l'admiration
-des spectateurs.--Je serois bien aisé, dit Yorick, interrompant mon
-père, que vous puissiez me faire comprendre la chose.--Volontiers, dit
-mon père».--
-
-«Un mot peut être pris dans le sens littéral ou dans le sens figuré. Le
-sens figuré est une _allusion_ ou _métaphore_.--Or, quoique je trouve,
-moi, que par cette _métaphore_ l'idée perd plus qu'elle n'acquiert, il
-n'en est pas moins vrai que la plus grande extension d'idées dont un mot
-isolé soit susceptible, est une _métaphore_.--Mais qu'en résulte-t-il?
-Quand l'esprit a conçu le mot dans toute son étendue, tout est
-fini.--L'esprit et l'idée peuvent se reposer, jusqu'à ce qu'une seconde
-idée succède, et ainsi de suite.--
-
-»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en état de travailler
-d'elle-même sur toutes les matières qu'on lui présente; et, par la
-flexibilité de ce puissant moyen, de se frayer de nouveaux chemins,
-d'aller à la recherche des choses par de nouvelles routes, et de faire
-qu'une seule idée en engendre des millions.»--
-
-«Vous excitez grandement ma curiosité, dit Yorick».--
-
-«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je renonce à en rien deviner.--Avec
-la permission de monsieur, dit le caporal, les Danois, qui se trouvoient
-à notre gauche au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des
-auxiliaires?--et de très-bonnes troupes, dit mon oncle Tobie; mais je
-crois que les auxiliaires dont parle mon frère sont autre chose».--
-
-«Croyez-vous, dit mon père en se levant».--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV.
-
-_Il fait danser l'ours._
-
-
-Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le
-chapitre.
-
-«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont:
-_je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je
-devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il
-faudroit, j'ai coutume_:--on les emploie suivant les temps; au passé, au
-présent, au futur:--on les conjugue avec le verbe _avoir_;--on les
-applique à des questions: _cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il?
-cela seroit-il? cela peut-il être?--cela pourroit-il être?_--Ou avec un
-doute négatif: _n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?_ Ou
-affirmativement: _c'est, c'étoit, ce devoit être_. Ou suivant un ordre
-chronologique: _cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis
-quand?_ Ou comme hypothèse: _si cela étoit? si cela n'étoit pas?_ Qu'en
-arriveroit-il, _si les François battoient les Anglois? si le soleil
-sortoit du zodiaque_»?--
-
-»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de
-ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans
-laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne
-sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle
-puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une
-foule de conclusions et de conceptions nouvelles.--
-
-»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers
-Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?--Jamais, répondit le
-caporal.--Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de
-besoin?--Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le
-caporal n'en a jamais vu?--C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père;
-et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes
-auxiliaires font raisonner.--
-
-»Un ours blanc!--très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais
-vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir?
-
-»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement quelle idée puis-je m'en
-faire?
-
-»Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je
-n'en vois pas?
-
-»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive
-jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait,
-la description? en ai-je jamais rêvé?
-
-»Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs,
-ont-ils jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils donné pour en voir un?
-qu'auroient-ils fait s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours
-blanc?--Est-il féroce,--apprivoisé,--méchant,--grondeur,--caressant?
-
-»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?
-
-»N'y a-t-il point de péché à le voir?
-
-»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV.
-
-_Intermède._
-
-
-A présent, mon cher monsieur, arrêtons-nous encore deux minutes, et
-rentrons dans la salle pour recueillir les suffrages.--Vous savez comme
-mon amour-propre y trouve son compte.
-
-Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut être juste. Les dissertations
-savantes de mon père, ses verbes auxiliaires, son ours blanc, peuvent
-très-bien ne pas plaire à tout le monde.--Je vois là un gros abbé qui
-dort, et je ne lui en veux point de mal. Et cette dame, non pas cette
-vieille présidente qui prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris tout
-ce que vous venez d'entendre, que son mari n'a compris le procès qu'il a
-jugé ce matin;--mais cette jeune marquise qui est dans la même loge,
-avec ce duc qui lui parle à l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait
-entendus? Elle ne nous a pas même écoutés.--Cependant, voyez comme elle
-applaudit.--Et je m'en plaindrois et je lui en ferois un reproche!--Non,
-mon cher monsieur.--Le public est partagé en deux classes, dont l'une
-admire tout ce qu'elle ne comprend pas, et l'autre déchire tout ce
-qu'elle comprend.--Il y a encore une troisième classe, mais réduite à un
-si petit nombre!--Ce sont ceux qui, comme vous, monsieur, jugent sans
-prévention, critiquent sans humeur, et louent sans partialité. C'est
-pour ceux-là que j'écris; ce sont ceux qui me consolent des autres.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI.
-
-_Conclusion._
-
-
-Quand mon père eut fait danser et redanser son ours blanc pendant une
-demi-douzaine de pages, il ferma le livre tout de bon; et d'un air
-triomphant il le remit à Trim, avec signe de le reporter sur le bureau
-où il l'avoit trouvé.--«Voilà, dit-il, la méthode avec laquelle Tristram
-apprendra à décliner et à conjuguer tous les mots du dictionnaire.--Vous
-sentez, Yorick, que de cette façon chaque mot amènera une thèse ou une
-hypothèse.--Chaque thèse ou hypothèse est une source de
-propositions.--Chaque proposition a sa conséquence et conclusion.--Et
-chaque conséquence et conclusion ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre
-une nouvelle route de recherches et d'études.--La force de cette méthode
-est incroyable pour ouvrir la tête d'un enfant.--Pour ouvrir sa tête,
-frère Shandy! s'écria mon oncle Tobie; il y a de quoi la faire sauter en
-mille pièces.»--
-
-«Je présume, dit Yorick en souriant, que c'est par votre méthode que le
-fameux Vincent Quirino, (parmi les autres prodiges de son enfance,
-desquels le cardinal Bembo a donné au public une histoire si exacte) se
-mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher dans les écoles publiques
-de Rome quatre mille cinq cents soixante thèses différentes, sur les
-points les plus abstraits de la plus abstraite théologie,--et de les
-défendre et de les soutenir, de manière à terrasser et à réduire au
-silence tous ses adversaires.»--
-
-«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père, auprès de ce qui nous est
-rapporté d'Alphonse Tostatus, lequel, presque dans les bras de sa
-nourrice, avoit appris toutes les sciences et tous les arts libéraux,
-sans qu'on lui en eût rien enseigné?--Que dirons-nous du grand
-Peireskius?...--C'est le même, s'écria mon oncle Tobie, duquel je vous
-ai parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une promenade de cinq cents
-lieues, en comptant l'aller et le retour de Paris à Schewling[1]
-uniquement pour voir le chariot à voiles de Stévinus.--C'étoit un grand
-homme, ajouta mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).--Oui, un grand
-homme! dit mon père, (songeant à Peireskius)--et qui multiplia ses idées
-si rapidement, et se fit un si prodigieux amas de connoissances, que (si
-nous pouvons ajouter foi à une anecdote qui le regarde, et que nous ne
-saurions rejeter sans secouer l'autorité de toutes les anecdotes
-quelconques);--à l'âge de sept ans, son père lui remit entièrement
-l'éducation de son frère, qui n'en avoit que cinq.--Le père étoit-il
-aussi sage que son fils, dit mon oncle Tobie?--Je croirois que non, dit
-Yorick.
-
- [1] Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling.
-
-«Mais que sont tous ces exemples, continua mon père, entrant dans une
-sorte d'enthousiasme,--que sont tous ces exemples auprès des prodiges de
-l'enfance des _Grotius_, _Scioppius_, _Heinsius_, _Politien_, _Pascal_,
-_Joseph Scaliger_, _Ferdinand de Cordoue_, et autres?--Les uns se
-dégageant des formes scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même
-plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.--Les autres ayant fini
-leurs classes à sept ans, et écrit des tragédies à huit.--A neuf ans,
-Ferdinand de Cordoue étoit si savant, que l'on crut qu'il étoit possédé
-du démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition et de vertu, que les
-moines le prirent pour l'antechrist.--D'autres eurent appris quatorze
-langues à l'âge dix ans;--à onze, eurent fini leurs cours de rhétorique,
-poëtique, logique, et morale;--à douze donnèrent leurs commentaires sur
-Servius et sur Martianus Capella;--et à treize, reçurent leurs degrés de
-philosophie, de droit et de théologie.»--
-
-«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand Juste Lipse, qui composa un
-ouvrage le jour de sa naissance.--Bon Dieu, dit mon oncle Tobie!»--
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII.
-
-_Bataille._
-
-
-Quand le cataplasme fut prêt, un scrupule de _decorum_ s'éleva hors de
-propos dans la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit à tenir la
-chandelle pendant le pansement.--Slop n'avoit pas coutume de ménager les
-caprices de Suzanne; et la querelle s'établit promptement entre eux.
-
-«--Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'œil familier sur le visage
-de Suzanne,--vous faites la prude! mais je vous connois,
-mademoiselle.--Vous me connoissez! monsieur, s'écria Suzanne
-dédaigneusement, et avec un air de tête qui s'adressoit évidemment, non
-pas à la profession, mais à la personne du docteur,--vous me connoissez!
-répéta Suzanne.--Le docteur Slop se boucha le nez, comme pour dire que
-la réputation de Suzanne n'étoit pas en bonne odeur.--A ce geste, la
-bile de Suzanne s'allume. Vous en avez menti, s'écria Suzanne.--Allons,
-allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier du succès de la botte qu'il
-venoit de porter,--s'il en coûte trop à votre pudeur de tenir la
-chandelle en regardant, qui vous empêche de la tenir en fermant les
-yeux?--C'est-là une de vos défaites papistes, dit Suzanne. Le bel
-expédient!--Ma belle enfant, dit Slop en hochant la tête, ne méprisez
-pas si fort les expédiens; vous pourriez en avoir besoin tout comme une
-autre.--Insolent! s'écria Suzanne, approche, si tu l'oses.--Je t'en
-défie, continua-t-elle, en retroussant les manches de sa chemise
-jusqu'au-dessus de son coude.»--
-
-Il étoit impossible à deux personnages de procéder ensemble à une
-opération de chirurgie, avec une cordialité plus colérique.
-
-[Illustration]
-
-Slop s'empara du cataplasme.--Suzanne se saisit de la
-chandelle.--Approche toi-même, dit Slop.--Suzanne feignit un mouvement
-sur la gauche; et portant brusquement sa chandelle à droite, elle mit le
-feu à la perruque du docteur, laquelle étant fort grasse et fort
-touffue, fut consumée en entier avant d'être bien allumée.--«Catin!
-salope! s'écria Slop (car la passion nous rend comme des bêtes féroces),
-catin fieffée que vous êtes! s'écria Slop avec le cataplasme à la
-main.--Allez, allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné le nez de
-personne, et vous n'en sauriez dire autant.--Que veut-elle dire avec son
-nez? s'écria Slop.--Un nez est un nez, dit Suzanne.--Eh bien! voilà pour
-le tien, s'écria Slop, en lui lançant le cataplasme à la face.--Et voilà
-pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui rendant son compliment avec le
-reste du cataplasme.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII.
-
-_Armistice._
-
-
-Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi d'injures et de
-cataplasme.--Quand celui-ci fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine
-pour en préparer un autre;--et pendant qu'ils y procédoient, mon père
-prit sa résolution comme vous allez voir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX.
-
-_Qualités d'un Gouverneur._
-
-
-«Vous voyez, dit mon père, s'adressant à-la-fois à mon oncle Tobie et à
-Yorick, qu'il est temps de retirer Tristram des mains des femmes, et de
-le mettre dans celles d'un gouverneur.
-
-»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin en prit quatorze
-à-la-fois pour surveiller l'éducation de son fils Commode; et, en moins
-de six semaines, il en congédia cinq. Je sais très-bien, continua mon
-père, que la mère de Commode aimoit un gladiateur au temps où elle
-conçut; et c'est ce qui explique en grande partie les cruautés de
-Commode, quand il devint empereur.--Mais je n'en suis pas moins persuadé
-qu'il dut la férocité de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui, dans
-le peu de temps qu'ils passèrent auprès de lui, lui donnèrent de plus
-mauvais principes, que les neuf autres n'en purent réformer dans la
-suite.
-
-»Lorsque j'envisage la personne que je mettrai auprès de mon fils, comme
-un miroir dans lequel il doit se regarder du matin au soir, comme le
-modèle sur lequel il doit régler son maintien, ses mœurs, et peut-être
-les plus secrets sentimens de son cœur,--je voudrois, Yorick, s'il étoit
-possible, en trouver un qui fût accompli de tout point, et tel que mon
-fils trouvât toujours à profiter avec lui.»--Mais vraiment, dit en
-lui-même mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon sens.
-
-«Il y a là, continua mon père, un certain air, un certain mouvement du
-corps et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui
-annonce ce qu'un homme est au-dedans.--Et je ne suis pas du tout surpris
-que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et sinistres
-de Julien, ait prédit qu'il apostasieroit un jour;--ni que saint
-Ambroise ait chassé un de ses disciples de sa maison, à cause d'un
-mouvement indécent de sa tête, qui alloit et venoit comme un fléau; ni
-que Démocrite ait jugé Protagoras digne d'être son disciple, à voir la
-manière dont il lioit un fagot.
-
-»Un œil pénétrant trouve, pour descendre au fond de l'ame d'un homme,
-mille chemins que le vulgaire n'aperçoit pas; et je maintiens,
-ajouta-t-il, qu'un homme de mérite n'ôte pas son chapeau en entrant dans
-une chambre, ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe
-quelque chose qui le fasse connoître pour ce qu'il est.
-
-»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur que je choisirai pour mon
-fils ne doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, ni parler haut, ni
-regarder d'un air farouche ou niais.--Il ne doit ni mordre ses lèvres,
-ni grincer des dents, ni parler du nez.
-
-»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte, ni trop lentement.--Je ne veux
-pas qu'il marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;--ni
-balant, ce qui a l'air hébété;--ni les mains dans ses poches, ce qui
-annonce un imbécille.
-
-»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de pincer, de chatouiller, de
-mordre ou couper ses ongles en compagnie,--comme aussi de se curer les
-dents, de se gratter la tête, etc.»--Que diantre signifie tout ce
-bavardage, dit en lui-même mon oncle Tobie?»
-
-«Je veux, continua mon père, qu'il soit joyeux, gai, plaisant; et en
-même-temps prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, subtil,
-inventif, prompt à résoudre les questions douteuses et spéculatives. Je
-veux qu'il soit sage, judicieux, instruit...»--Et pourquoi pas humble,
-modéré et doux? dit Yorick.--Et pourquoi pas, s'écria mon oncle Tobie,
-franc et généreux, brave et bon?--«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua
-mon père, en se levant et lui prenant une de ses mains,--il le sera.»--
-
-«Eh bien! frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en se levant à son
-tour, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père,--eh
-bien! frère, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.» En
-disant ces mots, une larme de joie étincela dans l'œil de mon oncle
-Tobie, et paya le tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et une autre
-larme, compagne de la première, parut dans l'œil du caporal.--Vous en
-verrez la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre.
-
-Etourdi que je suis! j'avois promis de vous la faire dire par le caporal
-à sa manière. Mais le moment est passé; je vais tous la raconter à la
-mienne.
-
-
-
-
-CHAPITRE L.
-
-_Histoire de Lefèvre._
-
-
-C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde fut pris par les
-alliés,--c'est-à-dire, environ sept ans avant que mon père vînt habiter
-la campagne, et environ sept ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y
-furent secrétement retirés, dans le dessein d'exécuter quelques-uns des
-plus beaux siéges qu'ils avoient en tête.
-
-Mon oncle Tobie étoit un soir à souper, et Trim étoit assis derrière lui
-près d'un petit buffet.--Je dis assis, car, par égard pour son genou
-blessé, dont le caporal souffroit quelquefois excessivement, toutes les
-fois que mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il ne souffroit pas que
-le caporal se tînt debout. Mais la vénération du pauvre garçon pour son
-maître lui opposoit une résistance opiniâtre.--Mon oncle Tobie, avec une
-artillerie convenable, auroit eu moins de peine à s'emparer de
-Dendermonde.--Souvent, au moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon
-oncle Tobie venoit à retourner la tête, il l'apercevoit debout derrière
-lui, avec toutes les marques du respect le plus soumis.
-
-Cela seul engendra plus de petites querelles entr'eux, pendant vingt
-cinq ans entiers, que tout autre sujet.--Mais à quoi cela revient-il?
-qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi en fais-je
-mention?--Demandez-le à ma plume; c'est elle qui me gouverne, je ne la
-gouverne pas.--
-
-Mon oncle Tobie étoit donc un soir à souper, quand le maître d'une
-petite auberge du village entra dans la salle avec une fiole vide à la
-main, pour demander un verre ou deux de vin de Madère.--«C'est, dit-il,
-pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé malade dans ma maison il y a
-quatre jours. Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête, ni manger, ni
-boire, ni goûter de quoi que ce soit au monde; mais tout à l'heure il
-vient de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère sec et d'une petite
-rôtie.--Il me semble, a-t-il dit en ôtant sa main de dessus son front,
-que cela me soulageroit.--
-
-»Je suis venu chez le capitaine, ajouta l'aubergiste, persuadé qu'il ne
-me refusera pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois personne qui
-voulût m'en donner, m'en prêter ou m'en vendre,--je crois que j'en
-volerois, plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre gentilhomme.--Il
-est en vérité bien malade.--J'espère pourtant, continua-t-il, qu'il se
-rétablira; mais nous sommes tous affligés de son état.»
-
-«Tu es bon et galant homme, s'écria mon oncle Tobie, j'en réponds; et je
-veux que tu boives toi-même à la santé du pauvre gentilhomme avec du vin
-sec.--Et prends-en une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui
-avec mes complimens, et dis-lui qu'elles sont fort à son service; et
-même une douzaine de plus, si elles lui font du bien.»
-
-«Quand l'aubergiste eut fermé la porte,--cet homme-là, Trim, dit mon
-oncle Tobie, porte à coup sûr un cœur compatissant;--mais j'ai conçu
-aussi la meilleure opinion de son hôte: il faut que cet étranger ait un
-mérite rare, pour avoir su gagner en si peu de temps l'affection de
-l'aubergiste.--Et de toute sa famille, ajouta le caporal; car ils sont
-tous affligés de son état.--Cours après lui, dit mon oncle Tobie;--va,
-Trim, et demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.»--
-
-«Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec le caporal, je l'ai oublié;
-mais je puis le demander à son fils.--Il a donc son fils avec lui, dit
-mon oncle Tobie?--Un garçon d'environ onze ou douze ans, répliqua
-l'aubergiste; mais le pauvre enfant n'a goûté de rien, pas plus que son
-père.--Il ne fait que pleurer et se désoler jour et nuit.--Depuis que
-son père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son chevet.»--
-
-Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle Tobie posa sa fourchette et
-son couteau sur la table, et repoussa son assiette.--Trim n'attendit
-point ses ordres, il desservit sans dire mot; et quelques minutes après
-il apporta à son maître une pipe et du tabac.--Reste un peu dans la
-salle, dit mon oncle Tobie.
-
-«--Trim! dit mon oncle Tobie, quand il eut allumé sa pipe et commencé à
-fumer.» Trim s'avança en faisant une révérence. Mon oncle Tobie continua
-de fumer sans rien dire.--«Caporal, dit mon oncle Tobie.» Le caporal fit
-sa révérence.--Mon oncle Tobie ne dit pas un mot, et finit sa pipe.
-
-«--Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un projet dans la tête.--J'ai envie,
-comme la nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement dans ma
-roquelaure, et d'aller rendre visite à ce pauvre gentilhomme.--La
-roquelaure de monsieur, répliqua le caporal, n'a pas été mise une seule
-fois depuis la nuit où nous montions la garde dans la tranchée devant la
-porte saint-Nicolas;--et c'étoit la veille du jour où monsieur reçut sa
-blessure.--D'ailleurs la nuit est si froide, si pluvieuse, que soit la
-roquelaure, soit le mauvais temps, il y auroit de quoi faire mal à
-l'aine de monsieur, et peut-être lui donner la mort.--Cela se pourroit
-bien, dit mon oncle Tobie.--Mais, Trim, je n'ai pas l'esprit en repos
-depuis ce que m'a dit l'aubergiste.--Je voudrois qu'il ne m'en eût pas
-tant appris, ou qu'il m'en eût appris davantage.--Comment ferons-nous
-pour arranger tout cela?--Que monsieur s'en rapporte à moi, dit le
-caporal, et il saura bientôt tout le détail de cette affaire.--Je vais
-prendre ma canne et mon chapeau; j'irai reconnoître ce qui se passe,
-j'agirai d'après ce que j'aurai découvert; et en moins d'une heure je
-serai de retour ici.--Va donc, Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce
-scheling que tu boiras avec son domestique.--C'est bien de lui que je
-compte tout savoir, dit le caporal en fermant la porte.»--
-
-Mon oncle remplit sa seconde pipe;--et l'on peut dire que tant qu'elle
-dura, il ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de son fils;--excepté
-toutefois quelques petites excursions militaires; comme, par exemple,
-pour considérer s'il n'étoit pas tout aussi bien d'avoir la courtine de
-la tenaille en ligne droite qu'en ligne courbe.
-
-
-
-
-CHAPITRE LI.
-
-_Suite de l'Histoire de Lefèvre._
-
-
-Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué les cendres de sa troisième
-pipe, quand le caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit le récit
-suivant.
-
-«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur
-aucun détail sur le pauvre lieutenant malade.--C'est donc un officier,
-dit mon oncle Tobie?--C'est un officier, dit le caporal.--Et de quel
-régiment, dit mon oncle Tobie?--Si monsieur veut me laisser dire,
-répliqua le caporal je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le
-même ordre que je l'ai apprise.--Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je
-ne t'interromprai point que tu n'aies fini.--Je vais remplir une autre
-pipe; et toi, Trim, tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette de la
-fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.» Le caporal fit sa révérence
-accoutumée, laquelle disoit, aussi intelligiblement qu'une révérence
-peut dire quelque chose: _monsieur a bien de la bonté._--Il s'assit
-ensuite comme on le lui avoit ordonné, et reprit son histoire à-peu-près
-dans les mêmes termes.
-
-«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur
-aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils.--Car quand j'ai
-demandé où étoit son domestique, (duquel je m'étois promis de savoir
-tout ce qu'il étoit convenable de demander)--sage distinction! dit mon
-oncle Tobie;--on m'a répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il n'avoit
-point de domestique, qu'il étoit arrivé à l'auberge avec des chevaux de
-louage, et que ne se trouvant pas en état d'aller plus loin, il les
-avoit renvoyés le matin d'après son arrivée.--Si je me porte mieux, mon
-cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant sa bourse pour payer
-l'homme, nous pourrons en louer d'autres ici.--Mais, hélas! m'a dit la
-maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là;
-car j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.--Et quand il mourra,
-son malheureux enfant mourra aussi.--Il a déjà le cœur brisé.--
-
-»J'écoutois ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est
-entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste
-avoit parlé.--Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire
-moi-même.--Permettez, lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour le
-faire asseoir auprès du feu,--permettez, mon jeune gentilhomme, que je
-vous en évite la peine.--En même-temps j'ai pris une fourchette pour
-faire griller la rôtie.--Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un
-air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon.--Je
-suis sûr, ai-je répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus
-mauvaise de la façon d'un vieux soldat.--Le jeune homme m'a pris la
-main, et aussitôt a fondu en larmes.»--
-
-«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l'armée depuis
-le berceau; et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le
-nom d'un ami.--Je voudrois l'avoir ici.--
-
-»Dans les plus longues marches de l'armée, continua le caporal, dans le
-besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience pour mon
-dîner, que j'en ai ressenti aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec
-ce jeune homme.--Mais, je le demande à monsieur, en quoi la chose me
-touchoit-elle?--En rien au monde, Trim, dit mon oncle Tobie en se
-mouchant; mais la bonté de ton cœur te fait ressentir vivement la peine
-d'autrui.--
-
-»En lui donnant la rôtie, poursuivit le caporal, j'ai pensé qu'il étoit
-à propos de lui dire que j'étois domestique du capitaine Shandy;--et que
-monsieur (sans connoître son père) étoit fort touché de son état;--et
-que tout ce qui étoit dans la cave ou dans la maison de monsieur étoit
-fort à son service.--Tu pouvois ajouter, dans ma bourse, dit mon oncle
-Tobie.--Le jeune homme, reprit le caporal, a fait une profonde
-révérence, (laquelle sûrement se rapportoit à monsieur); mais son cœur
-étoit trop plein: il n'a rien répondu.--Il a monté l'escalier avec la
-rôtie; et, comme je lui ouvrois la porte, prenez courage, lui ai-je dit;
-et soyez sûr, mon brave jeune homme, que monsieur votre père sera
-bientôt guéri.--
-
-»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit une pipe au coin du feu; mais
-il n'a pas adressé à ce pauvre jeune homme un seul mot de
-consolation.--J'ai trouvé cela fort mal.»--Je le trouve de même, dit mon
-oncle Tobie.--
-
-«Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, et s'est trouvé un
-peu ranimé. Il m'a fait dire que, si je voulois monter dans dix minutes,
-je lui ferois plaisir.--Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire
-ses prières, car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès du lit;
-et comme je fermois la porte, j'ai vu son fils prendre un coussin.»--
-
-«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, monsieur Trim, prie Dieu
-quelquefois? J'aurois parié que non.--Oh! celui-ci, a répliqué la
-maîtresse de l'auberge, dit ses prières, et même très-dévotement. Je
-l'ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles; sans cela, je
-n'aurois pu le croire.--Mais en êtes-vous bien sûre, a répliqué le
-vicaire?»--
-
-«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez qu'un soldat prie, ne vous en
-déplaise, et de son propre mouvement, tout aussi souvent qu'un
-prêtre.--Et quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son
-honneur,--il a plus de raisons de prier Dieu, que qui que ce soit au
-monde.»--
-
-«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie.--Mais, ai-je dit,
-reprit le caporal, quand ce même soldat vient de passer douze heures de
-suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l'eau froide,--quand il
-se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longues et
-périlleuses, harcelé aujourd'hui par les ennemis,--les harcelant
-demain,--détaché ici,--contre-mandé-là,--passant sous les armes cette
-nuit,--surpris en chemise celle d'après,--transi jusques dans ses
-jointures,--sans paille peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;--il
-n'est pas toujours le maître de choisir le lieu et l'heure pour
-prier.--Mais quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté, (car
-j'étois piqué pour la réputation de l'armée) je crois, ne vous en
-déplaise, qu'un soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, quoique avec
-moins d'étalage et d'hypocrisie.»--
-
-«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû dire, reprit mon oncle
-Tobie.--Dieu seul, caporal, connoît celui qui est hypocrite, et celui
-qui ne l'est pas. A la grande et générale revue, au jour du jugement,
-mais non pas plutôt,--on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce
-monde, et ceux qui ne l'ont pas fait; et chacun sera traité selon ses
-œuvres.--Je l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est dans l'écriture, dit
-mon oncle Tobie, et je te le montrerai demain.--Mais, Trim, il est une
-chose sur laquelle nous pouvons compter pour notre consolation; c'est
-que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours
-fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous nous en
-sommes acquittés en habit rouge ou en habit noir.--Oh! non, sans doute,
-dit le caporal.--Mais poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle
-Tobie.»--
-
-«J'ai attendu, continua le caporal, que les dix minutes fussent
-expirées, pour monter dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé dans
-son lit, la tête appuyée sur sa main, et le coude sur son oreiller; il
-avoit un mouchoir blanc à côté de lui.--Le jeune homme étoit encore
-baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avoit été à
-genoux; et comme il se relevoit en tenant le coussin d'une main, il
-essayoit avec l'autre de prendre le livre qui étoit posé sur le
-lit.--Laisse-le là, mon ami, a dit le lieutenant.
-
-»Je me suis avancé tout près du lit.--Si vous êtes le domestique du
-capitaine Shandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous
-mes remercîmens et ceux de mon fils, pour sa politesse envers moi.--S'il
-étoit de Leven, a-t-il ajouté... (je lui ai dit que monsieur avoit servi
-dans ce régiment.) Et bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes
-ensemble, et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je
-n'avois pas l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute apparence qu'il
-ne me connoît pas.--Vous lui direz pourtant que celui qui vient de
-contracter tant d'obligations envers lui, et qui est touché de ses
-bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.--Mais il
-ne me connoît pas, a-t-il répété, après avoir un peu rêvé.--Il se
-pourroit pourtant, a-t-il ajouté, que mon histoire... Je vous prie,
-dites au capitaine que je suis l'enseigne, dont la femme fut si
-malheureusement tuée à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit dans
-la tente de son mari, comme elle reposoit dans ses bras.
-
-»Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien
-cette histoire.--Vous vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant les
-yeux avec son mouchoir;--jugez si je puis jamais l'oublier!
-
-»En disant cela, il a tiré de son sein une petite bague, qui paroissoit
-attachée autour de son cou avec un ruban noir; et il l'a baisée deux
-fois.--Voilà Billy, a-t-il dit.--L'enfant est accouru du bout de la
-chambre, et tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi.
-Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit, et s'est mis
-à pleurer.»
-
-«--Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir,--je
-voudrois, Trim, être déjà à demain.»
-
-«En vérité, répliqua le caporal, monsieur s'afflige trop.--Monsieur
-veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu'il boira en fumant sa
-pipe?--A la bonne heure, Trim, dit mon oncle Tobie.»
-
-«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle Tobie en soupirant encore,
-l'histoire de l'enseigne et de sa femme. Il y a même une circonstance
-qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence.--C'est
-qu'ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute
-l'armée.--Mais achève ton histoire, caporal.--Elle est achevée, dit le
-caporal.--Je n'ai pas voulu rester plus long-temps; j'ai souhaité une
-bonne nuit au pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus le lit,
-et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; et comme nous descendions
-ensemble, il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils étoient en
-route pour rejoindre le régiment en Flandre.--Mais hélas! dit le
-caporal, tous les voyages du lieutenant sont finis.--Et que deviendra
-son pauvre enfant, s'écria mon oncle Tobie?»
-
-
-
-
-CHAPITRE LII.
-
-_Suite de l'Histoire de Lefèvre._
-
-
-La plupart des hommes, quand ils se trouvent renfermés entre la loi
-naturelle et la loi positive, ne savent à quoi se déterminer;--bien
-moins encore s'ils se trouvent entre la loi et leur penchant.
-
-Mais je dois le dire pour eux,--je dois le dire à l'honneur éternel de
-mon oncle Tobie;--mon oncle Tobie n'hésita pas un instant. Quoiqu'il fût
-chaudement occupé à poursuivre le siége de Dendermonde parallèlement
-avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient si vigoureusement leurs
-ouvrage, qu'ils lui laissoient à peine le temps de dîner;--quoiqu'il eût
-établi un logement sur la contr'escarpe, il laissa-là Dendermonde, et
-tendit toutes ses pensées vers _les détresses particulières_ de
-l'auberge.--Tout ce qu'il se permit, fut de faire fermer la porte du
-jardin au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit dire qu'il avoit
-converti le siége en blocus.--Après quoi il abandonna Dendermonde à lui
-même, pour être secouru ou non par le roi de France, suivant que le roi
-de France le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à voir comment,
-de son côté, il pourroit secourir le lieutenant Lefèvre et son fils.
-
-Que l'Être souverainement bon, qui est l'ami de celui qui est sans amis,
-puisse un jour te récompenser!
-
-«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois dû faire, dit mon oncle Tobie au
-caporal, en se mettant au lit; et je vais te dire en quoi tu as manqué.
-En premier lieu, quand tu as fait offre de mes services à Lefèvre, comme
-la maladie et le voyage sont deux choses coûteuses, et que le pauvre
-lieutenant n'a sans doute que sa paie pour vivre et pour faire vivre son
-fils,--tu devois aussi lui offrir ma bourse.--Ne savois-tu pas, Trim,
-que, puisqu'il étoit dans le besoin, il y avoit autant de droit que
-moi-même?--Monsieur sait bien que je n'avois point d'ordre, dit le
-caporal.--Il est vrai, dit mon oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi
-comme soldat, mais certainement très-mal comme homme.
-
-»--En second lieu... mais tu as encore la même excuse, continua mon
-oncle Tobie... Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans ma maison,
-tu devois lui offrir ma maison aussi.--Un frère d'armes, Trim, un
-officier malade, n'a-t-il pas droit au meilleur logement? Et si nous
-l'avions avec nous, nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; tu es
-toi-même une excellente garde; et avec tes soins, ceux de la servante,
-ceux de son fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être le
-rétablir et le remettre sur pied.
-
-»Dans quinze jours peut être, ajouta mon oncle Tobie en souriant, il
-pourroit marcher.--Sauf le respect que je dois à monsieur, dit le
-caporal, il ne marchera de sa vie.--Il marchera, dit mon oncle Tobie, se
-relevant de dessus son lit avec un soulier ôté.--Avec la permission de
-monsieur, dit le caporal, il ne marchera jamais que vers sa fosse.--Et
-moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria mon oncle Tobie, en marchant
-lui-même avec le pied qui avoit encore un soulier, mais sans avancer
-d'un pouce;--il marchera avec son régiment.--Il ne peut pas se porter,
-dit le caporal!--Eh bien! on le portera, dit mon oncle Tobie.--Il
-tombera à la fin, dit le caporal; et que deviendra son pauvre
-garçon?--Non,--il ne tombera pas, dit mon oncle Tobie d'un ton
-assuré.--Hélas! reprit Trim soutenant son opinion, faisons pour lui tout
-ce que nous pourrons; mais le pauvre homme n'en mourra pas moins.--Il ne
-mourra pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le Dieu vivant! il ne
-mourra pas.»--
-
-L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie du ciel avec le jurement
-de mon oncle Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui tient les
-registres, laissa tomber une larme sur le mot en l'écrivant, et l'effaça
-pour jamais.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII.
-
-_Suite de L'Histoire de Lefèvre._
-
-
-Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit sa bourse,--ordonna au caporal
-d'aller de grand matin chercher le médecin, se coucha et s'endormit.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV.
-
-_Fin de l'Histoire de Lefèvre._
-
-
-Le lendemain matin, le soleil brilloit dans tout son éclat à tous les
-yeux du village, excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.--La
-pesante main de la mort pressoit les paupières du pauvre lieutenant; et
-les ressorts qui chassent le sang aux extrémités, et le rappellent sans
-cesse au cœur, perdoient en lui la force et le mouvement.--
-
-En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit levé une heure plutôt que de
-coutume, entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit à côté de son
-lit, et sans préface ni apologie, sans nul égard pour toutes les modes
-et coutumes, il ouvrit son rideau, comme auroit fait un ancien ami ou un
-camarade; et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,--s'il avoit
-reposé la nuit,--de quoi il se plaignoit,--où étoit son mal,--ce qu'il
-pouvoit faire pour le soulager;--et, sans lui donner le temps de
-répondre à une seule question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient
-concerté pour lui la veille avec le caporal.
-
-«--Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit mon oncle Tobie,--dans ma
-maison,--tout-à-l'heure;--et nous enverrons chercher un médecin, pour
-voir ce qu'il y a à faire;--nous aurons aussi un apothicaire;--le
-caporal sera votre garde,--et moi, Lefèvre, votre domestique.»
-
-Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise qui n'étoit pas l'effet,
-mais la cause de sa familiarité.--Elle vous introduisoit sur le champ
-dans son ame, et vous faisoit voir toute la bonté de son naturel.--A
-cela, il se joignoit dans ses regards, dans sa voix et dans ses
-manières, je ne sais quoi d'humain, qui, dans tous les momens, invitoit
-le malheureux à s'approcher et à chercher un asile auprès de lui.--Avant
-que mon oncle Tobie eût achevé la moitié des offres obligeantes qu'il
-faisoit au père, le fils s'étoit insensiblement pressé contre lui; puis
-étendant ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de mon oncle Tobie à
-la hauteur de la poitrine, et l'attiroit doucement vers lui... Le sang
-et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis, et qui s'étoient
-retirés dans leur dernière citadelle,--le cœur,--firent un effort pour
-se rallier.--Le nuage qui couvroit ses yeux les quitta pour un
-moment.--Il regarda mon oncle Tobie avec l'expression de la
-reconnoissance, du regret et du désir:--il jeta un autre regard sur son
-fils;--et ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible qu'il étoit) n'a
-jamais été rompu.
-
-La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.--Le nuage reprit sa
-place.--Le pouls frémit,--s'arrêta;--se releva,--s'affaissa,--s'arrêta
-encore;--hésita, s'arrêta... Acheverai-je?--Non.
-
-
-
-
-CHAPITRE LV.
-
-_Convoi et Oraison funèbre._
-
-
-Je rapporterai en peu de mots, dans le prochain chapitre, tout ce qui me
-reste à dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend tout l'espace qui
-s'écoula depuis la mort de son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie
-proposa au mien de me le donner pour gouverneur;--et je n'ajouterai que
-très-peu de détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où je suis de
-retourner à ma propre histoire.--
-
-Mon oncle Tobie, comme gouverneur de Dendermonde, rendit au pauvre
-lieutenant tous les honneurs de la guerre;--il accompagna le corps au
-tombeau, conduisant lui-même le deuil, et menant le jeune Lefèvre par la
-main.
-
-Yorick, de son côté, pour n'être pas en reste, rendit au défunt tous les
-honneurs de l'église, et l'enterra en grande pompe au milieu du
-chœur.--Il paroît même qu'il prononça son oraison funèbre. Je dis, _il
-paroît_; et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur l'un de ses
-sermons.
-
-C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose qu'elle lui étoit commune
-avec tous ceux de sa profession) de noter sur la première page de chacun
-de ses sermons le lieu, le temps, et l'occasion où il avoit été
-prêché.--Il y joignoit toujours un petit commentaire sur le sermon
-lui-même; et en vérité rarement à sa louange.--Par exemple:--_Sermon sur
-la dispersion des Juifs. Je n'en fais pas le moindre cas: je conviens
-que c'est un prodige d'érudition; mais d'une érudition triviale, et mise
-en œuvre plus trivialement encore._
-
---_Celui-ci est d'une composition lâche. Je ne sais ce que diantre
-j'avois dans la tête quand je le fis._
-
---N. B. _L'excellence de ce texte, c'est qu'il convient à tous les
-sermons; et de ce sermon, c'est qu'il convient à tous les textes._
-
---_Pour celui-ci, je mérite d'être pendu; j'en ai volé la plus grande
-partie;_ et le docteur Pidigunes m'a dénoncé.--_Rien n'est tel qu'un
-voleur pour en découvrir un autre._
-
-Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve écrit _so so_, et rien de
-plus;--et sur les deux autres, _moderato_.--Ils sont tous huit dans un
-seul paquet rattaché avec un bout de ficelle verte, qui semble avoir
-jadis appartenu au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure que par _so
-so_ et par _moderato_, Yorick entendoit à-peu-près la même chose; et en
-cela il étoit d'accord avec le dictionnaire italien d'Altieri.--
-
-Il faut pourtant convenir que les deux sermons étiquetés _moderato_ sont
-cinq fois meilleurs que les _so so_,--montrent dix fois plus de
-connoissance du cœur humain,--renferment soixante et dix fois plus
-d'esprit et de feu;--et pour m'élever par une gradation convenable,
-découvrent mille fois plus de génie.--Aussi quand je donnerai au public
-les sermons _dramatiques_ d'Yorick, quoique je ne compte en admettre
-qu'un de tout le nombre des _so so_, je n'hésiterai pas à faire imprimer
-les deux _moderato_ dans leur entier.
-
-Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick pouvoit entendre par ces
-mots, _lentamente_, _tenute_, _grave_, et quelquefois _adagio_, tels que
-je les trouve sur quelques-uns de ses sermons.--Je serois encore plus
-embarrassé d'expliquer: _à l'octava alta_, _con strepito_, _con l'arco_,
-_senza l'arco_, et autres termes de musique avec lesquels il en a
-désigné d'autres.--Ce que je sais, c'est que ces mots ont sûrement un
-sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois musicien et prédicateur, les
-appliquoit de ses sonates à ses sermons.--Je ne doute même point que
-chacun de ces signes qui nous échappent, n'eût pour lui une
-signification distincte et précise.
-
---Parmi tous ses sermons, il y en a un, (et c'est lui qui m'a conduit à
-cette longue digression); il est sur la mort, et il a sans doute été
-fait à l'occasion du pauvre Lefèvre. Il est écrit d'une plus belle main
-que les autres, ce qui annonce une sorte de prédilection en sa faveur.
-Du reste, il est négligemment rattaché avec une lisière de laine, et
-enveloppé dans une feuille de papier bleu, qui sent encore le droguiste.
-Mais je doute que ces marques apparentes d'humilité aient été mises à
-dessein, d'autant que tout à la fin du sermon et non au commencement,
-(ce qui est contre l'usage invariable d'Yorick), je trouve écrit de sa
-main le mot:
-
- _Bravo._
-
-Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce que cette expression peut
-avoir de choquant.--Le mot est placé à deux pouces et demi au moins de
-distance de la dernière ligne, tout en bas de la page, et dans ce coin à
-droite qui est ordinairement recouvert par le pouce. Il est écrit avec
-une plume de corbeau, en petits caractères, et d'une encre si pâle,
-qu'en vérité on peut à peine se douter qu'il est là.--C'est plutôt
-l'ombre de la vanité, que la vanité elle-même;--c'est plutôt une secrète
-complaisance, un mouvement passager de satisfaction, qui s'élève dans le
-cœur du compositeur à son insu, qu'une marque grossière
-d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie d'offrir au public.--
-
-Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, j'ai rendu un mauvais
-service à Yorick en entrant dans toutes ces particularités, et que
-j'aurois dû les taire pour l'honneur de sa modestie;--mais quel homme
-n'a pas ses foiblesses?--Yorick n'en étoit pas plus exempt qu'un
-autre.--Mais ce qui excuse la sienne en cette occasion, ce qui la réduit
-presque à rien, c'est que le mot fut barré quelque temps après par
-lui-même par une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, comme
-s'il s'étoit rétracté, ou qu'il eût été honteux de sa première opinion.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVI.
-
-_Départ du jeune Lefèvre._
-
-
-Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de
-Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste
-et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil
-uniforme et une épée de cuivre;--de sorte qu'il ne rencontra aucune
-opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune
-orphelin.
-
---Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie,
-jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux... porte-le en mémoire du pauvre
-lieutenant.»--Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée,
-Lefèvre, je la garderai pour toi.--Voilà, mon cher Lefèvre,
-continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune
-que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de
-la porter,--je n'en demande pas davantage.»
-
-Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et
-qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon
-oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au
-temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais
-de l'envoyer chercher par le caporal.--Il y demeura jusqu'à son
-dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les
-nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs,
-enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et
-laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon
-oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser
-tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.--Deux fois mon oncle
-Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu
-combattras à mes côtés.--Deux fois il porta la main sur son aine, et
-laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.
-
---Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment
-suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe
-près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour
-l'éclaircir.--Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour
-régler son passage à Livourne.--Puis, en lui remettant son épée: «Si tu
-es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.--Mais
-si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune
-trahit ton courage... reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en
-l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»--
-
-La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre,
-autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent
-l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils
-pleurèrent tous deux.--Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier
-baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la
-bague de sa mère et soixante guinées,--et il pria Dieu de le bénir.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVII.
-
-_Malheur du jeune Lefèvre._
-
-
-Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant Belgrade, à temps pour
-essayer la trempe de son épée à la défaite des Turcs.--Il s'y comporta
-en digne élève de mon oncle Tobie.--Mais le malheur sembla s'attacher à
-lui sans qu'il l'eût mérité, et le poursuivit partout pendant les quatre
-années qui suivirent.--Il soutint l'adversité avec courage, et sans se
-laisser abattre; mais enfin il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit
-à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, ses services, sa santé,
-et en un mot tout, excepté son épée; et qu'il attendoit le premier
-vaisseau pour retourner à lui.
-
-Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ six semaines avant l'accident
-de Suzanne; de sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure. Il s'étoit
-présenté à l'esprit de mon oncle Tobie, dès que mon père avoit parlé
-d'un gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre de toutes les
-perfections que mon père exigeoit, mon oncle Tobie avoit cru devoir
-garder le silence,--jusqu'à ce qu'enfin Yorick ayant ramené mon père à
-des idées plus raisonnables, et mon père étant convenu que mon
-gouverneur devoit être bon, juste, humain et généreux, l'image et
-l'intérêt de Lefèvre agirent si puissamment sur mon oncle Tobie, que se
-levant aussitôt, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon
-père, qui tenoit déjà une des siennes:--«Frère Shandy, s'écria mon oncle
-Tobie, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.--Je me joins
-au capitaine, dit Yorick.--Je réponds de la bonté de son cœur, dit mon
-oncle Tobie.--Et moi de sa bravoure, s'écria le caporal.--Les meilleurs
-cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, dit mon oncle Tobie.»--
-
-«Sans doute, dit le caporal.--Et monsieur a pu voir également que les
-plus mauvais sujets du régiment en étoient les plus lâches.--Et monsieur
-peut se souvenir d'un certain sergent, nommé Kumber...»--
-
-«--Nous traiterons ce sujet une autre fois, dit mon père.»--
-
-
-
-
-CHAPITRE LVIII.
-
-_Calomnie._
-
-
-Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant, sans ce labyrinthe
-inextricable de dettes, de soins, de procès, de soucis, de devoirs, de
-gros douaires et de charlatans!--
-
-Ce dernier mot me ramène au docteur Slop.--Il étoit vrai fils de sa mère
-(Sancho avoit une autre expression pour rendre la même idée).--Dès
-l'inspection du mal, il m'avoit condamné à mort;--il falloit un miracle
-ou l'excellence de son art pour me tirer de là.--L'accident étoit aussi
-complet que mes héritiers collatéraux pouvoient le désirer.--Il le
-disoit ainsi: tout le monde le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y
-eut personne aux environs qui ne dît avec compassion: _Ce pauvre petit
-Shandy est entièrement mutilé!_--La renommée en porta la nouvelle
-partout, et jura qu'elle l'avoit vu.--Enfin, il passa pour constant que
-la fenêtre de la chambre de la nourrice avoit non-seulement... mais
-encore...
-
---On ne peut guère prendre le public à partie, ni lui intenter un procès
-en corps; autrement mon père n'y auroit pas manqué, tant il étoit irrité
-des bruits qui couroient à mon désavantage. Mais de tomber lâchement sur
-quelques individus, c'étoit avoir l'air de craindre les autres.
-D'ailleurs, la plupart de ceux qui avoient parlé de mon accident avoient
-témoigné toute sorte de pitié: les attaquer, c'étoit s'en prendre à ses
-meilleurs amis, et peut-être en même-temps les confirmer, ainsi que le
-public, dans leur opinion.--D'un autre côté, se taire, c'étoit presque
-acquiescer à tous les bruits fâcheux qui se répandoient sur mon compte.
-
-«--Y eut-il jamais, s'écrioit mon père, en frappant du pied,--y eut-il
-jamais, frère Tobie, un pauvre diable aussi embarrassé que moi?»--
-
-«A votre place, frère, disoit mon oncle Tobie, je le montrerois à la
-foire.»--
-
-«Et qu'y verroit-on, s'écrioit mon père?»
-
-
-
-
-CHAPITRE LIX.
-
-_Grande résolution._
-
-
-«Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, dit mon père, je ne le mettrai pas
-moins en culottes.»
-
-
-
-
-CHAPITRE LX.
-
-_Ne jugeons pas si vîte._
-
-
-Il y a, monsieur, mille résolutions importantes, soit dans l'église,
-soit dans l'état,--aussi-bien, madame, que dans les choses qui nous
-regardent plus personnellement,--que vous jureriez avoir été prises
-d'une manière étourdie, légère et inconsidérée, et qui pourtant ont été
-pesées et repesées, examinées, discutées, disputées, revues, corrigées
-et considérées sous toutes leurs faces,--avec un tel sang-froid, que le
-dieu du sang-froid lui-même (s'il existe) n'auroit pu ni mieux désirer,
-ni mieux faire.
-
---Si nous eussions été cachés, vous ou moi, dans quelque coin du
-cabinet, nous serions forcés d'en convenir.--
-
-Telle étoit la résolution que prit mon père de me mettre en culottes.
-
-«Comment! monsieur, cette résolution prise en un moment, avec humeur,
-emportement même, et qui sembloit une espèce de défi à tout le genre
-humain!»
-
-Eh bien! oui, madame, cette résolution elle-même.--Apprenez qu'un mois
-auparavant elle avoit été raisonnée, débattue et approfondie entre mon
-père et ma mère, dans deux différens lits de justice, tenus exprès pour
-ce sujet.--
-
-J'expliquerai la nature de ces lits de justice dans le prochain
-chapitre; et dans celui d'après, je vous supplierai, madame, de vouloir
-bien me suivre, et vous tenir cachée dans la ruelle de ma mère.--Là,
-vous entendrez comment mon père et elle débattirent l'affaire de mes
-culottes, et vous pourrez vous former une idée de la manière dont ils
-débattoient les autres affaires.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXI.
-
-_Lit de justice de mon père._
-
-
-Les anciens Goths de Germanie, qui les premiers s'établirent dans ce
-pays qui est entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent dans la
-suite les Bulgares et quelques autres peuplades vandales, avoient tous
-la sage coutume de débattre deux fois toutes les affaires importantes:
-une fois ivres et une fois à jeun;--à jeun, pour que leurs conseils ne
-manquassent pas de prudence;--ivres, pour qu'ils ne manquassent pas de
-vigueur.--
-
-Mon père ne buvoit que de l'eau.--Il n'y avoit pas moyen de prendre
-cette méthode, ni de la tourner à son profit, comme il avoit coutume de
-faire de toutes celles des anciens.--Que n'eût-il pas donné pour trouver
-un biais favorable, et pour se rapprocher au moins un peu de la méthode
-des anciens Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait! il y rêva
-long-temps, et long-temps sans fruit;--enfin, la septième année de son
-mariage, il inventa l'expédient que voici.
-
---Toutes les fois qu'il y avoit dans la famille quelque point délicat à
-régler, quelque affaire importante à débattre, en un mot, quelque
-résolution importante à prendre, résolution qui demandât à-la-fois
-beaucoup de vigueur et de sagesse,--mon père réservoit et assignoit la
-nuit du premier dimanche du mois, et celle du samedi précédent, pour
-discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.--Que de choses il avoit à
-faire le premier dimanche du mois! Sa pendule à monter, sa...--Mais
-c'est se défier de la mémoire du lecteur, que d'en faire l'énumération.
-
-Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment ses lits de
-justice.--Entre ces deux conseils, tenus dans ces deux positions
-différentes, il trouvoit nécessairement ce juste milieu qui est le vrai
-point de sagesse. Il se seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il
-n'auroit pas mieux rencontré.
-
-Mais, chut! le lit de justice va commencer.--Venez, madame, il est temps
-d'approcher.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXII.
-
-_Me mettra-t-on en culottes?_
-
-
-«Nous devrions, dit mon père, en se retournant à moitié dans son lit, et
-rapprochant son oreiller de ma mère, nous devrions penser, madame
-Shandy, à mettre cet enfant en culottes.»--
-
-«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit ma mère.»--
-
-«Il est même honteux, ma chère, dit mon père, que nous ayions différé si
-long-temps.»--
-
-«Je le pense comme vous, dit ma mère.»--
-
-«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant ne soit très-bien comme il
-est.»--
-
-«Il est très-bien comme il est, dit ma mère.»--
-
-«Et en vérité, dit mon père, c'est presque un péché de l'habiller
-autrement.»--
-
-«Oui, en vérité, dit ma mère.»--
-
-«Mais il grandit à vue d'œil, ce petit garçon-là! répliqua mon père.»--
-
-«Il est très-grand pour son âge, dit ma mère.»--
-
-«Je--ne--puis, dit mon père, appuyant sur chaque syllabe, je ne puis pas
-imaginer à qui diantre il ressemble.»--
-
-«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»--
-
-«Ouais! dit mon père.»
-
-Le dialogue cessa pour un moment.--
-
-«Je suis fort petit, continua mon père gravement.»--
-
-«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.»--
-
-«Ouais! dit mon père. En même-temps il se retourna brusquement, et
-retira l'oreiller.»--Ici il y eut un silence de trois minutes et
-demie.--
-
-«Si on le met en culottes, dit mon père en élevant la voix, je crois
-qu'il sera bien embarrassé à les porter.»--
-
-«Très-embarrassé au commencement, dit ma mère.»--
-
-«Et nous serons bien heureux, ajouta mon père, si c'est-là le pis.»--
-
-«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»--
-
-«Apparemment, dit mon père, après une pause d'un moment, qu'il est fait
-comme tous les enfans des hommes?»--
-
-«Exactement, dit ma mère.»--
-
-«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père; et le débat s'arrêta encore une
-fois.»
-
-«Du moins, dit mon père, en se retournant de nouveau,--si j'en viens-là,
-je les lui ferai faire de peau.»--
-
-«Elles dureront plus long-temps, dit ma mère.»--
-
-«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il se passe de doublure.»--
-
-«J'en conviens, dit ma mère.»--
-
-«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles soient de futaine.»--
-
-«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»--
-
-«Excepté le basin, répliqua mon père.»--
-
-«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»--
-
-«Cependant, interrompit mon père, il ne faut pas risquer de lui donner
-la mort.»--
-
-«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et le dialogue fut encore
-suspendu.»--
-
-«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en rompant le silence, pour la
-quatrième fois, il n'y aura certainement point de poches.»--
-
-«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»--
-
-«J'entends à sa veste et à son habit, dit mon père.»--
-
-«Je le pense bien ainsi, répliqua ma mère.»--
-
-«Car s'il possède jamais un sabot et une toupie... (à cet âge, pauvres
-enfans! c'est comme un sceptre et une couronne) il faut bien qu'il ait
-de quoi les serrer.»--
-
-«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez tout comme vous le voudrez.»--
-
-«Mais, dit mon père en insistant, ne trouvez-vous pas que cela est
-bien?»--
-
-«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît ainsi, monsieur Shandy.»--
-
-«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant toute patience, parbleu! vous
-voilà bien. S'il me plaît!--ne distinguerez-vous jamais, madame Shandy,
-ne vous apprendrai-je jamais à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui
-convient?»--Minuit vint à sonner; c'étoit le dimanche qui commençoit, et
-le chapitre n'alla pas plus loin.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIII.
-
-_Mon père se décide._
-
-
-Après que mon père eut ainsi débattu avec ma mère l'histoire des
-culottes, il consulta Albertus Rubénius; mais ce fut cent fois pis.
-Quoique Albertus Rubénius ait écrit un _in-quarto_ sur l'habillement des
-anciens, et que par conséquent mon père dût s'attendre à trouver chez
-lui l'éclaircissement de tous ses doutes, on auroit tout aussi
-facilement extrait d'un capucin les quatre vertus cardinales, que
-d'Albertus Rubénius un seul mot sur les culottes.
-
-Sur toute autre partie de l'habillement des anciens, mon père obtint de
-Rubénius tout ce qu'il voulut.--On ne lui cacha rien.--On lui dit dans
-le plus grand détail ce que c'étoit que la toge ou robe flottante,--le
-clamys,--l'éphode,--la tunique ou manteau court,--la synthèse,--la
-pœnula,--la lacema avec son capuchon,--le paludamentum, la prétexte,--le
-sagum ou jacquette de soldat,--la trabæa, dont il y avoit trois espèces,
-suivant Suétone.--
-
-«Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les culottes, disoit mon père?»
-
---Rubénius lui fit l'énumération un peu longue de toutes les sortes de
-souliers qui avoient été à la mode chez les Romains. Il y avoit: le
-soulier ouvert,--le soulier fermé,--le soulier sans quartier,--le
-soulier à semelle de bois,--la socque, le brodequin,--et le soulier
-militaire dont parle Juvénal, avec des clous par-dessous.--
-
-Il y avoit: les sabots,--les patins,--les pantouffles,--les
-échasses,--les sandales avec leurs courroies.
-
-Il y avoit: le soulier de feutre,--le soulier de toile,--le soulier
-lacé,--le soulier tressé,--le calcéus incisus,--et le calcéus
-rostratus.--
-
-Rubénius apprit à mon père comment on les chaussoit, et de quelle
-manière on les rattachoit.--Avec quelles pointes, agrafes, boucles,
-cordons, rubans, courroies.--
-
-«Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon père, et parlons des
-culottes.»
-
---Mon père trouva encore que les Romains avoient différentes
-manufactures; qu'ils fabriquoient des étoffes unies, rayées, tissues
-d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commencé à faire un usage commun de
-la toile, que vers la décadence de l'empire, lorsque les Egyptiens
-vinrent à s'établir parmi eux, et à la mettre en vogue.--
-
-Il vit que les riches et les nobles se distinguoient par la finesse et
-la blancheur de leurs habits.--Le blanc étoit, après le pourpre, la
-couleur la plus recherchée; les Romains la réservoient pour le jour de
-leur naissance, et pour les réjouissances publiques.--Le pourpre étoit
-affecté aux grandes charges.--
-
-«Et les culottes, disoit mon père?»
-
-«Il paroît, poursuivoit Rubénius, il paroît, d'après les meilleurs
-historiens de ces temps-là, qu'ils envoyoient souvent leurs habits au
-foulon pour être nettoyés et blanchis. Mais le menu peuple, pour éviter
-cette dépense, portoit communément des étoffes brunes, et d'un tissu un
-peu plus grossier. Ce ne fut que vers le règne d'Auguste, que toute
-distinction dans les habillemens fut détruite; les esclaves
-s'habillèrent comme les maîtres. Il n'y eut de conservé que le
-lati-clave.»
-
-«Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon père?»
-
-Oh! c'est ici le point le plus débattu parmi les savans, et sur lequel
-ils sont moins d'accord.--Egnatius, Sigonius, Bossius, Ticinenses,
-Baysius, Budœus, Salmasius, Lipsius, Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph
-Scaliger, diffèrent tous les uns des autres; et Albertius Rubénius d'eux
-tous. Les uns l'ont pris pour le bouton, d'autres pour l'habit
-même,--quelques-uns pour la couleur de l'habit.--Le grand Baysius, (dans
-sa garde-robe des anciens, chapitre douze) avoue modestement son
-ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'étoit un clou à tête, un bouton,
-une ganse, un crochet, une boucle, ou une agrafe avec son fermoir.
-
-Mon père perdit le cheval, mais non pas la selle.--«Ce sont des
-bretelles, dit-il.» Et il ordonna que mes culottes eussent des
-bretelles.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIV.
-
-_Bon soir la Compagnie._
-
-
-Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux événemens se présentent devant
-moi.--
-
-Laissons mes culottes entre les mains du tailleur, et le tailleur
-accroupi, prêtant l'oreille aux dissertations de mon père qu'il ne
-comprend point.--
-
-Laissons mon père debout devant lui, appuyé sur sa canne, son traité du
-lati-clave à la main, et lui désignant l'endroit précis de la ceinture,
-où il avoit résolu de faire attacher mes bretelles.--
-
-Laissons ma mère, la plus insouciante des femmes (je dirai presque la
-plus philosophe) sans souci sur mes culottes, comme sur toutes les
-choses de la vie, indifférente sur les moyens, et ne s'occupant que des
-résultats.--
-
-Laissons le docteur Slop figurer dans le monde à mes dépens, et bâtir sa
-fortune et sa réputation sur un accident qui n'existe pas.--
-
-Laissons le jeune Lefèvre à Marseille, et donnons-lui le temps de se
-guérir et de revenir à mon oncle Tobie.--
-
-Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy... Mais pour celui-là il n'y a
-pas moyen; souffrez, messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'à la fin du
-voyage.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LXV.
-
-_Campagne de mon oncle Tobie._
-
-
-Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de ce demi-arpent de terre
-qui se trouvoit au fond du jardin potager de mon oncle Tobie, et qui fut
-pour lui le théâtre de tant d'heures délicieuses, je déclare que c'est
-entièrement la faute de son imagination, et non pas la mienne. Je suis
-certain d'en avoir donné une description si exacte, que j'en avois
-presque honte.--
-
-Un jour dans ses momens de loisir, le destin s'amusoit à regarder dans
-le vaste dépôt où sont inscrits tous les événemens des temps futurs.--En
-jetant les yeux sur un gros livre relié en fer, il vit à quels grands
-projets étoit destiné ce petit coin de terre, qui devoit être un jour le
-boulingrin de mon oncle Tobie.--Il fit aussitôt signe à la nature; c'en
-fut assez.--La nature y répandit une demi-pelletée de ses engrais les
-plus doux, auxquels elle joignit justement assez d'argile pour conserver
-la forme des angles et de tous les points saillans, et en même-temps
-trop peu pour que la terre pût coller à la bêche, et rendre le théâtre
-de tant de gloire impraticable par le mauvais temps.
-
-Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, il y porta, comme on a pu
-voir, les plans de presque toutes les places fortifiées d'Italie et de
-Flandre. Ainsi devant quelque ville que le duc de Malborough ou les
-alliés allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle Tobie tout
-préparé.--Et voici quelle étoit sa méthode; elle paroîtra au lecteur la
-plus simple du monde.--
-
---Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,--plutôt même, si le projet
-étoit connu, mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au moyen d'une
-échelle, il lui étoit facile de l'adapter à la grandeur exacte de son
-boulingrin.--Il s'agissoit ensuite de transporter les lignes du papier
-sur le terrein; c'est ce qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton de
-ficelle, et d'un certain nombre de petits piquets que l'on enfonçoit en
-terre à tous les angles saillans et rentrans.--Ensuite, prenant le
-profil de la place et de ses ouvrages, pour déterminer la profondeur et
-l'inclinaison des fossés, le talus du glacis, et la hauteur précise de
-toutes les banquettes, parapets, etc.--mon oncle Tobie mettoit le
-caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit tranquillement.--
-
-La nature du sol,--la nature de l'ouvrage lui-même, et par-dessus tout
-l'excellente nature de mon oncle Tobie, assis près du caporal du matin
-au soir, et causant familiérement avec lui sur les faits du temps
-passé;--tout cela réduisoit le travail à n'en avoir presque que le
-nom.--
-
-Dès que la place étoit ainsi achevée, et mise en un état de défense
-convenable, elle étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du caporal,
-commençoit à ouvrir la première parallèle.--De grace, qu'on ne vienne
-pas m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne vienne pas me dire que j'ai
-fait occuper tout le terrein par le corps de la place et de ses
-ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour cette première parallèle, qui
-ne doit s'ouvrir qu'à trois cents toises au moins du corps principal de
-la place!--Ne restoit-il pas à mon oncle Tobie tout son potager
-adjacent? C'est là, et ordinairement entre deux planches de choux, qu'il
-établissoit ses première et seconde parallèles.--Je considérerai tout au
-long les avantages et les inconvéniens de cette méthode, quand j'écrirai
-plus en détail l'histoire des campagnes de mon oncle Tobie et du
-caporal, dont ceci n'est, à proprement parler, qu'un extrait; et ce seul
-examen occupera au moins trois pages. On peut juger par-là de
-l'importance et de l'étendue des campagnes elles-mêmes.--Aussi
-j'appréhende que ce ne soit en quelque sorte les profaner, que d'en
-donner, comme je fais, des lambeaux, dans un ouvrage aussi frivole que
-celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux les faire imprimer à part?
-J'y songerai; et, en attendant, reprenons notre esquisse.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVI.
-
-_Il se met dans ses meubles._
-
-
-Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi achevée avec tous ses
-ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençoient à ouvrir leur
-premiere parallèle.--Non pas au hasard, ni suivant leur caprice; mais
-des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avoient commencé
-les leurs. Ils régloient leurs approches et leurs attaques sur les
-détails que mon oncle Tobie recevoit par la voie des journaux; et
-pendant toute la durée du siége ils suivoient les alliés pas à pas.
-
-Le duc de Malborough établissoit-il un logement? mon oncle Tobie
-établissoit un logement aussi.--Le front d'un bastion étoit-il renversé,
-ou une défense ruinée? le caporal prenoit sa pioche, et en faisoit
-autant.--C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, ils se
-rendoient successivement maîtres de tous les ouvrages, jusqu'à ce
-qu'enfin la place tombât entre leurs mains.--
-
-Où sont-ils ces hommes rares, ces bons cœurs que le bonheur des autres
-rend heureux?--Je les invite à me suivre derrière la haie d'épine du
-boulingrin de mon oncle Tobie. La poste est arrivée;--il a reçu la
-gazette:--la brêche est praticable;--le duc de Malborough va tenter
-l'assaut.--Mon oncle Tobie et le caporal paroissent.--Avec quelle ardeur
-ils s'avancent, l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche
-sur l'épaule!--Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon
-oncle Tobie, au moment qu'il monte sur les remparts!--quel excès de
-plaisir brille dans ses yeux, lorsque debout devant le caporal,
-l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe,
-de crainte que la brêche ne soit d'un pouce trop large ou trop
-étroite!--Mais, dieux! la chamade est battue;--mon oncle Tobie s'élance
-sur la brêche, soutenu du caporal:--le caporal lui-même s'avance les
-drapeaux à la main;--il les arbore sur les remparts.--Quel moment!
-quelle délice! ciel! terre! mer!--Mais à quoi servent les apostrophes?
-avec tous les élémens, on ne parviendra jamais à composer une liqueur
-aussi enivrante.
-
-C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées, c'est dans cette
-route délicieuse, que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus
-douces années de leur vie. Si quelquefois leur bonheur étoit troublé par
-le vent d'ouest, qui venant à souffler une semaine de suite, retardoit
-la malle de Flandre, et tenoit mon oncle Tobie à la torture,--c'étoit
-encore là la torture du bonheur.--C'est ainsi, dis-je, que pendant
-longues années, et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque
-année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent dans l'art des
-siéges;--variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions,
-s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de perfection, et trouvant dans
-chacune de leurs découvertes une nouvelle source de délices.--
-
-La première campagne s'exécuta du commencement à la fin, suivant la
-méthode simple et facile que j'ai rapportée.
-
---Dans la seconde campagne, qui fut celle où mon oncle Tobie prit Liége
-et Ruremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux
-pont-levis, de deux desquels j'ai donné une description si exacte dans
-la première partie de cet ouvrage.
-
---Tout à la fin de la même année, il ajouta deux portes avec des herses.
-(Ces dernières furent dans la suite remplacées par des _orgues_, comme
-préférables aux _herses_.) Et vers Noël de cette même année, mon oncle
-Tobie, qui avoit coutume de se donner un habit complet à cette époque,
-préféra de se refuser cette dépense, et de traiter pour une belle
-guérite.--
-
-Il y avoit dans le boulingrin une espèce de petite esplanade, que mon
-oncle Tobie s'étoit ménagée entre la naissance du glacis, et le coin de
-la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit ses conseils de guerre avec le
-caporal. La guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, et devoit
-servir de retraite en cas de pluie.--
-
-Les pont-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc, et à
-trois couches, pendant le printemps suivant; ce qui mit mon oncle Tobie
-en état d'entrer en campagne avec la plus grande splendeur.--
-
-Mon père disoit souvent à Yorick, que si dans toute l'Europe, tout autre
-que mon oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, on l'auroit
-regardée comme une des satyres les plus amères et les plus raffinées de
-la manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement de la guerre, mais
-principalement cette même année, étoit entré en campagne.--«Mais,
-ajoutoit mon père, mon frère Tobie! il n'est pas dans sa nature
-d'insulter qui que ce soit.--Rare et excellent homme!»
-
---Revenons à ses campagnes.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVII.
-
-_Son arsenal se monte._
-
-
-Il faut que je fasse ici un petit aveu au lecteur. Quoique dans
-l'histoire de la première campagne de mon oncle Tobie le mot _ville_
-soit souvent répété, la vérité est qu'il n'y avoit alors dans le
-polygone rien qui ressemblât à une ville. Cet embellissement n'eut lieu
-que dans l'été qui suivit la peinture des ponts et de la guérite;
-c'est-à-dire, dans la troisième campagne de mon oncle Tobie;--et ce fut
-au caporal qu'en vint la première idée.
-
-Par l'effort de son bras et sous les ordres de mon oncle Tobie, il avoit
-pris Amberg, Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; il vint alors avec
-raison à penser que c'étoit une dérision de se vanter de la prise d'un
-si grand nombre de villes, sans avoir une seule ville à montrer pour
-attester tant de conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie de se
-faire bâtir une petite ville à son usage, en planches de sapin qui
-seroient assemblées, peintes, montées et placées dans le polygone, de
-manière à faire l'illusion la plus complette.--
-
-Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence du projet, et l'agréa sur le
-champ; il y joignit même deux idées nouvelles et assez bizarres, mais
-dont il étoit presque aussi vain, que s'il eût eu l'honneur de la
-première invention.
-
---Il voulut d'abord que la ville fût bâtie dans le genre de celles
-qu'elle devoit le plus vraisemblablement représenter;--avec des fenêtres
-grillées, et le toît des maisons tourné vers la rue, etc. comme à Gand,
-à Bruges, et dans tout le reste du Brabant et de la Flandre.--
-
-Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons réunies, comme le caporal
-le proposoit, que chacune d'elles fût isolée et indépendante, afin de
-pouvoir être accrochée ou décrochée à volonté, de manière à exécuter
-tous les plans de villes possibles.--
-
-On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers furent appelés; et mon
-oncle Tobie et le caporal, témoins assidus de leurs travaux, n'en
-détournoient les yeux que pour s'applaudir réciproquement dans leurs
-regards du succès de leur invention.
-
-Il en résulta un merveilleux effet pour la campagne suivante.--
-
-La ville de mon oncle Tobie se prêtoit à tout. C'étoit un vrai
-Prothée.--Tantôt c'étoit Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen ou
-Haguenau;--tantôt c'étoit Ostende, et Menin, et Ath, et Dendermonde.--
-
-Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune ville n'a fait tant de
-personnages différens.--
-
-La quatrième année, mon oncle Tobie songea qu'une ville sans église
-avoit l'air nu et presque ridicule; il en ajouta une très-belle avec son
-clocher.--Trim opinoit pour avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa
-qu'il valoit mieux en employer le métal en artillerie.
-
---Le métal fut fondu, et produisit pour la campagne d'après une
-demi-douzaine de canons de bronze.--On en plaça trois de chaque côté de
-la guérite.--Le train d'artillerie augmenta peu-à-peu; et (comme il
-arrive toujours dans les choses qui regardent notre califourchon chéri)
-on en vint graduellement depuis les pièces d'un demi-pouce de calibre
-jusqu'aux bottes fortes de mon père.--
-
-L'année d'après, qui fut celle du siége de Lille, et qui se termina par
-la prise de Gand et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans un cruel
-embarras.--Il ne savoit où prendre des munitions convenables. Sa grosse
-artillerie ne pouvoit soutenir la poudre à canon, et ce fut un grand
-bonheur pour la famille Shandy;--car du commencement à la fin du siége
-de Lille, les assiégeans entretinrent un feu si continuel,--les papiers
-publics en firent de telles descriptions,--et ces descriptions
-enflammèrent tellement l'imagination de mon oncle Tobie, que tout son
-bien y auroit infailliblement passé.
-
-Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il manquoit quelque chose aux
-inventions de mon oncle Tobie, surtout pendant un ou deux des plus
-violens paroxysmes du siége.--Tout étoit en feu sous les murs de Lille;
-et où étoit l'équivalent autour du polygone de mon oncle Tobie? Ne
-pouvoit-on rien imaginer qui donnât au moins quelque idée d'un feu
-soutenu, et qui en imposât à l'imagination?--Oui, on le pouvoit; et le
-caporal, dont le génie brilloit surtout pour l'invention, suppléa au
-défaut de munitions par un système de batterie entièrement neuf, et
-qu'il puisa dans son propre fonds. Par-là, il fit taire les critiques,
-qui auroient reproché jusqu'à la fin du monde à mon oncle Tobie, qu'il
-manquoit à son appareil de guerre la chose la plus essentielle.
-
-Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen imaginé par le caporal?--Non,
-la chose ne perdra rien à être renvoyée, comme je fais ordinairement, à
-quelque distance du sujet.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVIII.
-
-_Présens de noce._
-
-
-On n'a pas oublié sans doute le pauvre Tom, ce malheureux frère de Trim,
-qui avoit épousé la veuve d'un Juif.--En faisant part de son mariage au
-caporal, il lui avoit envoyé quelques bagatelles, de peu de valeur en
-elles-mêmes, mais d'un grand prix par l'intention, et dans le nombre
-desquelles il se trouvoit:
-
-Un bonnet de houssard et deux pipes turques.
-
-Je décrirai le bonnet de houssard dans un moment.--Les pipes turques
-n'avoient rien de particulier. Le corps de la pipe étoit un long tuyau
-de maroquin, orné et rattaché avec du fil d'or; et elles étoient
-montées, l'une en ivoire, l'autre en ébène garni d'argent.
-
-Mon père ne voyoit rien comme le commun des hommes.--«Le cadeau de ton
-frère, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalité d'usage, dont tu
-dois lui savoir peu de gré.--Il ne se soucioit pas mon cher Trim, de
-porter le bonnet d'un Juif, ni de fumer dans sa pipe.--Eh! monsieur,
-disoit le caporal, il n'a pas craint d'épouser sa veuve.»
-
-Le bonnet étoit écarlate, et d'un drap d'Espagne superfin, avec un
-rebord de fourrure tout autour, excepté sur le front, où l'on avoit
-ménagé un espace d'environ quatre pouces, dont le fond étoit
-bleu-céleste, recouvert d'une légère broderie. Il sembloit que le tout
-eût appartenu à quelque quartier-maître Portugais.
-
-Le caporal, soit pour la chose en elle-même, soit pour la main de qui il
-la tenoit, étoit extrêmement vain de son bonnet.--Il ne le portoit guère
-qu'aux grands jours, aux jours de gala; et cependant jamais bonnet de
-houssard n'avoit servi à tant d'usages. Car dans tous les points de
-dispute qui s'élevoient dans la cuisine, soit sur la guerre, soit sur
-autre chose, le caporal (pourvu qu'il fût assuré d'avoir raison) n'avoit
-que son bonnet à la bouche.--Il parioit son bonnet,--il consentoit à
-donner son bonnet,--il juroit sur son bonnet;--enfin, c'étoit son enjeu,
-son gage, ou son serment.
-
-Ce fut son gage dans le cas présent.
-
---Oui, dit-il en lui-même, je donne mon bonnet au premier pauvre qui
-viendra à la porte, si je ne viens pas à bout d'arranger la chose à la
-satisfaction de monsieur.--
-
-L'exécution de son projet ne fut différée que jusqu'au lendemain matin.
-
-Or, ce lendemain étoit le jour de l'assaut de contr'escarpe, entre la
-porte Saint-André et le Lowerdeule par la droite, et par la gauche entre
-la porte Sainte-Magdeleine et la rivière.
-
-Comme ce fut la plus mémorable attaque de toute la guerre, la plus
-vive,--et la plus opiniâtre de part et d'autre,--(il faut même ajouter
-la plus sanglante, car cette matinée coûta aux alliés seuls plus de
-douze cents hommes) mon oncle Tobie s'y prépara avec plus de solennité
-que de coutume.
-
-A côté de son lit, et tout au fond d'un vieux bahut de campagne, gisoit
-depuis de longues années la perruque à la Ramillies de mon oncle
-Tobie.--Mon oncle Tobie, en se mettant au lit la veille de ce fameux
-assaut, ordonna que sa perruque fût tirée du bahut, posée sur la table
-de nuit, et prête pour le lendemain matin.--A son réveil, à peine hors
-du lit et tout en chemise, il la retourna du beau côté et la mit sur sa
-tête.--Il procéda ensuite à mettre ses culottes; et à peine en eut-il
-attaché le dernier bouton, qu'il ceignit son ceinturon;--et il y avoit
-déjà engagé son épée plus d'à-moitié, quand il s'aperçut que sa barbe
-n'étoit pas faite.--Or, comme il n'est guère d'usage de se raser l'épée
-au côté, mon oncle Tobie ôta son épée.--Bientôt après, en voulant mettre
-son habit uniforme et sa soubreveste, il se trouva gêné par sa perruque;
-et il fut obligé de la quitter aussi.--Enfin, soit un embarras, soit un
-autre (ainsi qu'il en arrive toujours quand on se presse trop), il étoit
-près de dix heures, c'est-à-dire une demi-heure plus tard qu'à
-l'ordinaire, quand mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et qu'il
-s'avança enfin vers son boulingrin.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIX.
-
-_Pompe funèbre._
-
-
-A peine mon oncle Tobie eut-il tourné le coin de la haie d'ifs qui
-séparoit le potager du boulingrin, qu'il apperçut le caporal, et qu'il
-vit que l'attaque étoit déjà commencée.
-
-Souffrez que je m'arrête un moment pour vous dépeindre l'appareil du
-caporal, et le caporal lui-même dans la chaleur de son attaque, tel
-qu'il parut aux yeux de mon oncle Tobie, quand mon oncle Tobie tourna
-vers la guérite où se passoit la scène.--Il n'y eut jamais rien de
-pareil au monde;--et aucune combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre
-et de grotesque dans la nature ne sauroit en approcher.--
-
-Le caporal--
-
-Marchez légérement sur ses cendres, vous, hommes de génie.--Il étoit
-votre parent.
-
-Arrachez soigneusement les herbes qui croissent sur sa fosse, vous
-hommes de bonté.--Il étoit votre frère.
-
-O caporal! si je t'avois aujourd'hui!--aujourd'hui que je pourrois
-t'offrir un asyle et pourvoir à tes besoins! combien tu me serois
-cher!--tu porterois ton bonnet de houssard chaque heure du jour et
-chaque jour de la semaine;--et quand ton bonnet de houssard seroit usé,
-je le remplacerois par deux autres tout pareils. Mais, hélas! hélas!
-maintenant que je pourrois être ton ami, ton protecteur;--il n'est plus
-temps: car tu n'es plus... Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au
-ciel, sa patrie; et ton cœur généreux et bienfaisant, ton cœur que
-dilatoit sans cesse l'amour de tes semblables, est humblement resserré
-sous le monceau de terre qui te couvre au fond de la vallée.--
-
-Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que cette image, auprès de cette
-scène de terreur que je découvre avec effroi dans l'éloignement!...--de
-cette scène, où j'aperçois le poële de velours, décoré des marques
-militaires de ton maître!--de ton maître! le premier,--le meilleur des
-êtres créés!--où je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main
-tremblante son épée et son fourreau sur le cercueil; puis retourner plus
-pâle que la mort vers la porte; et abîmé dans ta douleur, prendre par la
-bride son cheval de deuil, et marcher lentement à la suite du
-convoi!--Là, tous les systèmes de mon père sont renversés par la
-douleur.--Là, je le vois, en dépit de sa philosophie, deux fois jeter
-les yeux sur l'écusson funèbre,--et deux fois ôter ses lunettes, pour
-essuyer les larmes que lui arrache la nature.--Là, enfin, je le vois
-jeter le romarin d'un air de désespoir, qui semble dire:--ô Tobie! dans
-quel coin de la terre pourrois-je trouver ton semblable?
-
---Puissances célestes, vous qui jadis avez ouvert les lèvres du muet
-dans sa détresse, et délié la langue du bègue,--quand j'arriverai à
-cette page de terreur, faites pour moi un nouveau miracle, et répandez
-sur mes lèvres tous les trésors de l'éloquence.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXX.
-
-_O Newton! ô Trim!_
-
-
-Quand le caporal forma la résolution de suppléer au point essentiel qui
-manquoit à l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir une espèce
-de feu continuel sur l'ennemi pendant la chaleur de l'attaque, il ne
-songeoit d'abord qu'à diriger sur la ville une fumée de tabac par une
-des six pièces de campagne, qui étoient, comme on l'a vu, à droite et à
-gauche de la guérite de mon oncle Tobie.--Son idée n'alla pas plus loin
-pour le moment;--et l'invention de ce stratagême, et les moyens de
-l'exécuter se présentant à son esprit tout-à-la-fois, il se tint assuré
-du succès, et fut sans la moindre inquiétude sur le bonnet de houssard
-qu'il avoit mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en souvenir.--
-
-Mais en tournant et retournant son projet dans sa tête, il ne tarda pas
-à concevoir une idée plus vaste. Il comprit qu'en attachant au bas de
-chacune de ses pipes turques trois petits tuyaux de cuir préparé, d'où
-descendroient trois autres pipes de fer-blanc, dont la bouche
-s'adapteroit et se mastiqueroit avec de l'argile sur la lumière de
-chaque canon, il lui seroit aussi facile de mettre le feu aux six pièces
-à-la-fois, qu'à une seule.--Il ne s'agissoit que de fermer tout passage
-à l'air, en liant hermétiquement avec de la soie cirée les pipes avec
-leurs tuyaux, à leurs différentes insertions.
-
---Telle fut l'invention du caporal;--et que les savans n'aillent pas
-s'en moquer.--Est-il un d'eux qui ose dire de quelle espèce de puérilité
-il est impossible de tirer quelque ouverture pour le progrès des
-connoissances humaines?--Est-il un de ceux qui ont assisté au premier et
-au second lit de justice de mon père, qui puisse prononcer de quelle
-espèce de corps on ne sauroit faire jaillir la lumière pour porter les
-arts et les sciences à leur perfection?--Rien n'est perdu pour l'homme
-de génie, et la chute d'une pomme découvrit à Newton le système de la
-gravitation.
-
-O Newton! ô Trim!
-
---Trim veilla la plus grande partie de la nuit pour assurer le succès de
-son projet, et le conduire au point de perfection;--et ayant fait une
-épreuve suffisante de ses canons, il les chargea de tabac jusqu'au
-comble, et il s'alla coucher fort satisfait.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXI.
-
-_On s'échauffe à moins._
-
-
-Le caporal s'étoit levé sans bruit environ dix minutes avant mon oncle
-Tobie, dans le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer une ou
-deux volées à l'ennemi avant l'arrivée de mon oncle Tobie.
-
-A cette fin, il avoit traîné les six pièces de campagne tout près et en
-face de la guérite de mon oncle Tobie, laissant seulement, entre les
-trois de la droite et les trois de la gauche, un intervalle de quelques
-pieds, pour la commodité du service, et afin de pouvoir faire jouer
-à-la-fois les deux batteries, dont il espéroit tirer deux fois plus
-d'honneur que d'une seule.
-
-Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle et un peu en arrière, le
-dos sagement appuyé à la porte de la guérite, de crainte d'être tourné
-par l'ennemi.--Il prit la pipe d'ivoire, appartenant à la batterie de
-droite, entre le premier doigt et le pouce de la main droite;--il prit
-la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle appartenoit à la batterie
-gauche, entre le premier doigt et le pouce de l'autre main:--il posa le
-genou droit en terre, comme s'il eût été au premier rang de son
-peloton.--Et là, son bonnet de houssard sur la tête, le caporal se mit à
-faire jouer vigoureusement ses deux batteries sur la contre-garde qui
-faisoit face à la contr'escarpe où l'attaque devoit se faire le matin.
-
-Sa première intention, comme je l'ai dit, étoit de n'envoyer d'abord à
-l'ennemi qu'une ou deux _bouffées_ de tabac. Mais le succès des
-_bouffées_, aussi-bien que le plaisir de _bouffer_, s'étoit
-insensiblement emparé de lui, et, de _bouffées_ en _bouffées_, l'avoit
-engagé dans la plus grande chaleur de l'attaque.--Ce fut en ce moment
-que mon oncle Tobie le rejoignit.
-
-Il fut heureux pour mon père que mon oncle Tobie n'eût pas à faire son
-testament ce jour-là.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXII.
-
-_Il n'y tient pas._
-
-
-Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des mains du caporal;--il la
-regarda pendant une demi-minute, et la lui rendit.
-
-Moins de deux minutes après, mon oncle Tobie reprit la pipe du
-caporal;--il la porta jusqu'à moitié chemin de sa bouche:--mais bien
-vîte il la lui rendit encore.
-
-Le caporal redoubla l'attaque:--mon oncle Tobie sourit;--puis il prit un
-air grave:--il sourit encore un moment;--puis il reprit l'air sérieux,
-et le garda.--«Donne-moi la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle
-Tobie.»--Il la porta à ses lèvres, et la retira sur-le-champ.--Il jeta
-un coup-d'œil par-dessus la haie d'ifs.--Jamais pipe ne l'avoit si
-vivement tenté.--Mon oncle Tobie se jeta dans la guérite avec sa pipe à
-la main.
-
---Arrête, cher oncle Tobie!--Où cours-tu avec ta pipe?--N'entre pas dans
-la guérite.--Il n'y a nulle sûreté pour toi...--Mais il m'échappe; il ne
-m'entend plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIII.
-
-_La scène change._
-
-
-A présent, mon cher lecteur, aidez-moi, je vous prie, à traîner
-l'artillerie de mon oncle Tobie hors de la scène.--Transportons sa
-guérite ailleurs, et débarrassons le théâtre, s'il est possible, des
-ouvrages à corne, des demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.--
-
-Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons les chandelles, nous
-balaierons la salle, nous lèverons la toile, et nous ferons voir mon
-oncle Tobie revêtu d'un nouveau caractère, d'après lequel personne
-sûrement ne se doute comment il agira.
-
-Et cependant,--si la pitié est parente de l'amour,--et si le courage ne
-lui est point étranger, vous avez assez connu mon oncle Tobie sous ces
-deux rapports, pour en suivre la trace plus loin, et pour démêler dans
-sa nouvelle passion ces ressemblances de famille.
-
-Vaine science! de quoi nous sers-tu dans une telle recherche?--Tu n'es
-le plus souvent propre qu'à nous égarer.
-
-Il y avoit, madame, dans mon oncle Tobie une telle simplicité de
-cœur,--elle le tenoit si loin de ces petites voies détournées, que les
-affaires de galanterie ont coutume de prendre, que vous n'en avez, que
-vous ne pouvez en avoir la moindre idée.--Sa façon de penser étoit si
-droite et si naturelle,--il connoissoit si peu les plis et les replis du
-cœur d'une femme,--il étoit si loin de s'en méfier, et (hors qu'il ne
-fût question de siéges) il se présentoit devant vous tellement à
-découvert et sans défense,--que vous auriez pu, madame, vous tenir
-cachée derrière une de ces petites voies détournées dont j'ai parlé, et
-de-là lui tirer dix coups de suite à bout portant, si neuf ne vous
-avoient pas suffi.
-
-Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui d'un autre côté faisoit échouer
-tous vos projets), ajoutez cette modestie sans pareille dont je vous ai
-une fois parlé, et que mon oncle Tobie avoit reçue de la nature, cette
-modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations, et le tenoit
-toujours en garde...
-
-Mais où vais-je? et pourquoi me permettre des réflexions qui se
-présentent au moins dix pages trop tôt, et qui me prendroient tout le
-temps que je dois employer à raconter les faits?
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIV.
-
-_Paix d'Utrecht._
-
-
-Dans le petit nombre des enfans d'Adam, dont le cœur n'a jamais senti
-l'aiguillon de l'amour... (--je dis, _enfans légitimes_, maintenant pour
-bâtards tous ceux qui n'ont pour les femmes que de l'aversion)--dans ce
-petit nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve les noms des plus
-grands héros de l'histoire ancienne et moderne.
-
-Il me seroit facile d'en retrouver la liste, depuis le chaste Joseph
-jusqu'à Scipion l'africain; sans parler de Charles XII au cœur de fer,
-sur qui la comtesse de Konismarck ne put jamais rien gagner.--Ni
-ceux-là, ni tant d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais fléchi le
-genou devant la déesse; mais c'est qu'ils avoient toute autre chose à
-faire.--Ainsi avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il échappé au sort
-commun,--jusqu'à ce que le destin... jusqu'à ce que le destin, dis-je,
-enviant à son nom la gloire de passer à la postérité avec celui de
-Scipion, fit le replâtrage honteux de la paix d'Utrecht.
-
-Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui arriva cette année-là par ordre
-du destin, la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXV.
-
-_Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._
-
-
-Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu
-s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des siéges;--et
-quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que
-Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice
-plus profonde, qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle
-Tobie.--Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le
-nom d'_Utrecht_.--Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht
-le faisoit soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux.
-
-Mon père avoit la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose;
-ce qui en faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou
-pleurer.--Il savoit toujours mieux que vous-même vos raisons d'être
-triste ou gai.--Il consoloit mon oncle Tobie; mais toujours en lui
-faisant entendre que son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son
-califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, frère Tobie; il faut
-espérer que nous aurons bientôt la guerre.--Et si la guerre vient, les
-puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont
-assurés.--Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrein sans prendre de
-villes, et de prendre des villes sans faire de siéges.»
-
-Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers cette espèce d'attaque que
-faisoit mon père à son califourchon.--Il trouvoit ce procédé peu
-généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retomboit sur
-le cavalier, et portoit sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en
-ces occasions mon oncle Tobie posoit sa pipe sur la table plus
-brusquement, et se disposoit à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.--
-
---Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie
-n'étoit pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du
-contraire.--Je répète ici la même observation, et j'ajoute un fait qui
-la contredit encore.--Il n'étoit pas éloquent;--il lui étoit difficile
-de faire de longues phrases,--et il détestoit les belles phrases.--Mais
-il y avoit des occasions qui l'entraînoient malgré lui, et l'emportoient
-bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie étoit, à
-quelques égards, égal à Tertullien, et à quelques autres, infiniment
-supérieur.
-
-Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie
-prononça un soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute entière
-avant de se coucher.
-
-J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon
-père, avec quelques remarques de sa façon, soulignées et mises entre
-deux parenthèses.
-
-Au dos du cahier est écrit: _Justification des principes de mon frère
-Tobie, et des motifs qui le portent à désirer la continuation de la
-guerre._
-
-Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois cette apologie de mon
-oncle Tobie;--et je la regarde comme un si beau modèle de défense; elle
-fait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons
-principes,--que je la donne au public, mot pour mot, telle que je l'ai
-trouvée, en y joignant les remarques de mon père.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVI.
-
-_Apologie de mon oncle Tobie._
-
-
-Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un homme qui suit le métier des armes
-est vu de très-mauvais œil dans le monde, quand il montre pour la guerre
-un désir pareil à celui que j'ai laissé voir.--En vain se reposeroit-il
-sur la justice et la droiture de ses intentions, on le soupçonnera
-toujours de vues particulières et intéressées.
-
-Donc, si cet homme est prudent (et la prudence peut très-bien s'allier
-avec le courage) il se gardera de témoigner ce désir en présence d'un
-ennemi. Quelque chose qu'il ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le
-croiroit pas.--Il évitera même de s'expliquer devant un ami, de crainte
-de perdre quelque chose dans son estime.--Mais si son cœur est
-surchargé,--s'il faut que les soupirs secrets qu'il pousse pour les
-armes s'échappent,--il réservera sa confidence pour l'oreille d'un
-frère, de qui son caractère soit bien connu, ainsi que ses vraies
-notions, dispositions et principes sur l'honneur.--
-
-Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy, de dire quel je me flatte
-d'avoir été sous tous ces rapports,--fort au-dessous, je le sais, de ce
-que j'aurois dû, au-dessous peut-être de ce que je crois avoir
-été;--mais enfin tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez
-sucé le même lait que moi,--vous avec qui j'ai été élevé depuis le
-berceau;--vous, dis-je, à qui, depuis les premiers instans des jeux de
-notre enfance, je n'ai caché aucune action de ma vie, et à peine une
-seule pensée,--tel que je suis, frère, vous devez me connoître; vous
-devez connoître tous mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit
-qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère, de mes passions ou de
-mon jugement.
-
-Dites-moi donc, mon cher frère Shandy, ce qu'il y a en moi qui ait pu
-vous faire penser que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht que
-par des vues indignes?--Si en effet j'ai paru regretter que la guerre ne
-fût pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps, comment avez-vous
-pu vous tromper sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser que je
-désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage d'un plus grand nombre de mes
-frères; que je désirasse (uniquement pour mon plaisir) de voir un plus
-grand nombre de familles arrachées à leurs paisibles habitations? Dites,
-dites, frère Shandy, sur quelle action de ma vie avez-vous pu me juger
-si défavorablement?--(_Comment diable! cher Tobie, quelle action!--et
-ces cent livres sterling que tu m'as empruntées pour continuer ces
-maudits siéges!_)
-
-Si, dès ma plus tendre enfance, je ne pouvois entendre battre un
-tambour, que mon cœur ne battît aussi, étoit-ce ma faute? M'étois-je
-donné ce penchant? Est-ce la nature ou moi, dont la voix m'appeloit aux
-armes?
-
-Quand Guy, comte de Warwick, quand Parisme et Parismène, quand Valentin
-et Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre se promenoient
-de main en main autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent qu'ils
-avoient été tous achetés?--Et étoit-ce là, frère Shandy, le fait d'une
-ame intéressée?
-
-Quand nous lisions le siége de Troie, ce fameux siége qui a duré dix ans
-et huit mois,--(quoique je gage qu'avec un train d'artillerie semblable
-à celui que nous avions à Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours) y
-avoit-il dans toute la classe un écolier plus touché que moi du carnage
-des Grecs et des Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux dans ma
-main droite, et une dans ma main gauche, pour avoir traité Hélène de
-salope, en songeant à tous les maux dont elle avoit été cause? Aucun de
-vous a-t-il versé plus de larmes pour Hector?--Et quand le roi Priam
-venoit au camp des Grecs pour redemander le corps de son fils, et s'en
-retournoit en pleurant sans l'avoir obtenu, vous savez, frère, que je ne
-pouvois dîner.
-
-Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que je fusse cruel?--Ou, parce que
-mon sang bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon cœur ne respiroit que
-la guerre, falloit-il conclure que je ne pusse pas m'attendrir sur les
-calamités qu'elle entraîne?
-
-O frère! pour un soldat, il est un temps pour cueillir des lauriers, et
-un autre pour planter des cyprès. (_Eh! d'où diable as-tu su, cher
-Tobie, que le cyprès étoit employé par les anciens dans les cérémonies
-funèbres?_)
-
-Pour un soldat, frère Shandy, il est un temps, comme il est un devoir,
-de hasarder sa propre vie,--de sauter le premier dans la tranchée,
-quoique assuré d'y être taillé en pièces;--puis, animé de l'esprit
-public, dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer le premier sur la
-brêche,--de se tenir au premier rang,--et d'y marcher fièrement avec les
-enseignes déployées, au bruit des tambours et des trompettes.--Il est un
-temps, ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire ainsi;--il en est un
-autre pour réfléchir sur les malheurs de la guerre,--pour gémir sur les
-contrées qu'elle ravage,--pour considérer les travaux et les fatigues
-incroyables, que le soldat lui-même qui exerce toutes ces horreurs est
-obligé de supporter, pour six sous par jour, dont il est souvent mal
-payé.--
-
-Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète ce que vous m'avez déjà
-dit dans l'oraison funèbre de Lefèvre:--_Qu'une créature telle que
-l'homme, si douce, si paisible, née pour l'amour, la pitié, la bonté,
-n'étoit pas taillée pour la guerre?_--Mais vous deviez ajouter, Yorick,
-que si la nature ne nous y a pas destinés, au moins la nécessité peut
-quelquefois nous y contraindre.--En effet, Yorick, qu'est-ce que la
-guerre?--qu'est-ce surtout qu'une guerre comme ont été les nôtres,
-fondées sur les principes de l'honneur et de la liberté,--sinon les
-armes mises à la main d'un peuple innocent et paisible, pour contenir
-dans de justes bornes l'ambitieux et le turbulent?--Quant à moi, frère
-Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir que j'ai pris à tout ce qui
-concerne la guerre, et en particulier cette satisfaction infinie qui a
-accompagné les siéges que j'ai exécutés dans mon boulingrin, ne s'est
-élevée en moi, (et j'espère aussi dans le caporal) que de la conscience
-que nous avions tous deux, qu'en agissant ainsi, nous répondions aux
-grandes vues du créateur.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVII.
-
-_L'Auteur s'égare._
-
-
-Je disois au lecteur chrétien... chrétien!... sans doute, et j'espère
-qu'il l'est.--Et s'il ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais qu'il
-s'examine sérieusement lui-même, et qu'il ne s'en prenne pas à mon
-livre.--
-
---Je lui disois, monsieur... car, en bonne foi, quand on raconte une
-histoire, suivant l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans cesse
-obligé d'aller et de revenir sur ses pas, pour empêcher le lecteur de
-perdre le fil du discours.--Et si je n'avois pas eu le soin d'en user
-ainsi,--j'ai traité de choses si variées et si équivoques;--il y a dans
-mon ouvrage tant de vides et de lacunes;--les étoiles que j'ai placées
-dans quelques-uns des passages les plus obscurs, éclairent si peu un
-lecteur, disposé à perdre son chemin en plein midi, que... vous voyez
-que j'ai perdu le mien.
-
-Oh! la faute vient uniquement de mon père et de sa pendule.--Et si
-jamais on dissèque mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque lacune,
-produite par l'impertinente question de ma mère.
-
-_Quantò id diligentiùs in liberis procreandis cavendum_, dit Cardan.
-
-Donc, messieurs, vous voyez qu'il est moralement impossible que je
-retrouve le point d'où j'étois parti.
-
-Il vaut mieux recommencer entièrement le chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXVIII.
-
-_Derniers exploits de mon oncle Tobie._
-
-
-Je disois au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé
-celui de l'apologie de mon oncle Tobie,--(je le disois en termes et dans
-un trope différens) que la paix d'Utrecht fut au moment de faire naître,
-entre mon oncle Tobie et son califourchon, le même éloignement qu'entre
-la reine et les confédérés.
-
-Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon qu'avec humeur et
-dépit, en lui disant: _Monsieur, j'aimerois mieux aller à pied toute ma
-vie, que de faire désormais un seul quart de lieue avec vous._--Ce n'est
-pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien; que dis-je? il n'en
-descendit point.--Il fut jeté par terre, et même avec malice; ce qui lui
-donna dix fois plus d'humeur.--Mais cette affaire est du ressort des
-Jockeis.
-
-Quoi qu'il en soit, il est certain que la paix d'Utrecht produisit une
-sorte de brouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon.--Depuis
-la signature des articles, qui se fit en mars jusqu'au mois de novembre,
-ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie fit-il de
-temps en temps quelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si
-le Havre et les fortifications de Dunkerque se démolissoient suivant les
-termes du traité.
-
-Mais les François s'y portèrent avec tant de lenteur pendant tout
-l'été,--et M. Tugghes, député des magistrats de Dunkerque, présenta à la
-reine des suppliques si touchantes!--suppliant sa majesté de réserver sa
-foudre pour les fortifications qui pouvoient avoir encouru sa disgrâce,
-mais d'épargner... ah! d'épargner le môle en faveur du môle lui-même,
-lequel, dans sa situation dénuée de toute défense, ne pouvoit plus être
-qu'un objet de pitié;--et la reine (qui étoit femme) se laissa émouvoir
-si facilement, ainsi que ses ministres, qui avoient leurs raisons
-particulières pour ne pas désirer que la ville fût démantelée.--Enfin
-tout alla si lentement au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut bâtie
-par le caporal, et toute prête à être démolie, plus de trois mois avant
-que les différens commissaires, commandans, députés, médiateurs et
-intendans leur permissent d'y travailler.--
-
-Fatale inaction!
-
-Le caporal étoit d'avis de commencer la démolition par les remparts du
-corps même de la place.--«Non pas, caporal, disoit mon oncle Tobie. Si
-nous commencions par la ville, la garnison angloise n'y seroit pas en
-sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.--Et si les François étoient
-de mauvaise foi...--ma foi, dit le caporal, je ne m'y fierois pas.--Ces
-gens-là ne sont pas sûrs.--Tu me fâches toujours de parler ainsi, Trim,
-dit mon oncle Tobie. Le François est naturellement brave; et dès qu'il
-trouve une brêche praticable, c'est le premier peuple du monde pour
-s'élancer dans une place et s'en rendre maître.--Qu'ils y viennent,
-morbleu! s'écria le caporal, en levant sa bêche à deux mains, comme s'il
-alloit les renverser à ses pieds!--Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»--
-
-«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle Tobie, en faisant glisser sa
-main jusqu'au milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme un bâton de
-commandement, le premier doigt en avant,--dans ces cas-là, un commandant
-ne doit pas calculer ce que l'ennemi osera ou n'osera pas; il doit agir
-avec prudence.--Ainsi nous commencerons par les ouvrages extérieurs,
-tant du côté de la terre que du côté de la mer; le fort Louis, le plus
-éloigné de tous, sera démoli le premier,--le reste sautera l'un après
-l'autre, de droite et de gauche, toujours en nous retirant vers la
-ville;--après quoi nous détruirons le môle, nous comblerons le port;
-enfin nous rentrerons dans la citadelle que nous ferons sauter, et nous
-voguerons pour l'Angleterre.--Où nous voilà débarqués, dit le
-caporal.--Tu as raison, dit mon oncle Tobie, en reconnoissant son
-clocher.»
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIX.
-
-_La scène change._
-
-
-C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de ce genre avec Trim sur la
-démolition de Dunkerque,--entretiens charmans, mais trop
-courts!--rappelèrent pour un moment à mon oncle Tobie le souvenir des
-plaisirs qu'il avoit perdus.--
-
-Mais ce souvenir n'en étoit qu'une foible image.--La magie avoit
-disparu; et l'ame de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.--
-
-Le calme, accompagné du silence, avoit pénétré dans le cabinet solitaire
-de mon oncle Tobie.--Ils avoient étendu leurs voiles de gaze sur sa
-tête; et l'indifférence, au regard vague et à la fibre lâche, s'étoit
-assise tranquillement à ses côtés.--
-
-Son sang circuloit lentement dans ses veines, sans que Amberg, et
-Rimberg, et Limbourg, et Huis, et Bonn, pour une année,--et Landen, et
-Trarebach, et Drusen, et Dendermonde, en perspective pour celle d'après,
-en accélérassent le mouvement.--Les sappes, et les mines, et les
-blindes, et les gabions, et les palissades, n'éloignoient plus ce bel
-ennemi de l'homme, le repos.--En mangeant son œuf à souper, mon oncle
-Tobie ne forçoit plus les lignes françoises, d'où tant de fois
-traversant l'Oise, et voyant toute la Picardie ouverte devant lui, il
-marchoit aux portes de Paris, et s'endormoit au sein de la gloire.--Dans
-ses songes, il ne se voyoit plus arborant l'étendard d'Angleterre sur
-les tours de la Bastille, et ne se réveilloit plus la tête remplie de
-magnifiques idées.--
-
-De plus douces rêveries, des vibrations plus chatouillantes, le
-berçoient mollement dans ses instans de sommeil.--La trompette de la
-guerre tomboit de ses mains.--Un luth la remplaçoit.--Un luth! doux
-instrument! le plus délicat, et le plus difficile de tous!--Eh! comment
-en joueras-tu, mon cher oncle Tobie?
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXX.
-
-_Dissertation sur l'Amour._
-
-
-Oui, je l'ai dit,--je me le rappelle;--je ne sais plus où;--je ne sais
-plus quand.--Mais il n'importe.--Une ou deux fois avec mon étourderie
-ordinaire, j'ai dit que si je trouvois jamais le temps de donner au
-public l'histoire que l'on va lire des amours de mon oncle Tobie et de
-la veuve Wadman, j'étois assuré que l'on y trouveroit le système le plus
-complet qui ait jamais été donné au public, soit de la théorie, soit de
-la pratique de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute de la manière
-de faire l'amour.
-
-Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois une définition précise
-de l'amour? Ou que je déterminerois avec Plotin la part que Dieu et la
-part que le Diable peut y avoir?--
-
-Ou, par une équation plus exacte, en supposant que l'amour est comme
-dix, que j'en assignerois avec Ficinius six parties à l'un, et quatre à
-l'autre?--
-
-Ou que je déciderois avec Platon, que de la tête à la queue le Diable
-prend tout?--
-
---Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? Est-ce que Platon se
-connoissoit en amour?--
-
-Auroit-on cru que je perdrois mon temps à examiner si l'amour est une
-maladie?--Ou que je m'embrouillerois avec Rhazez et Dioscoride, à
-rechercher s'il a son siége dans la cervelle ou dans le foie?--Ce qui me
-conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées pour le traitement
-de ceux qui en sont attaqués.
-
---Une de ces méthodes est celle d'Aœtius, qui commençoit par des
-lavemens rafraîchissans, composés de chenevis et de concombre
-pilés,--qu'il faisoit suivre par de légères émulsions de lis et de
-pourpier, auxquelles il ajoutoit une prise de tabac, et quand il osoit
-s'y risquer, sa bague de topaze.
-
-L'autre méthode, qui est celle de Gordonius, (chapitre 15. _de amore_)
-consiste à battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en pourriture: _ad
-putorem usquè_.
-
-Insensé qui prétend concilier les systèmes de deux savans!--Mon père,
-qui étoit extrêmement versé dans les connoissances de ce genre, médita
-long-temps et sans fruit sur les traitemens proposés par Aœtius et
-Gordonius.--Enfin, au moyen d'une toile cirée et camphrée, qu'il
-substitua au bougran que le tailleur devoit employer pour mon oncle
-Tobie dans la ceinture d'une culotte neuve, mon père obtint le même
-effet que vouloit produire Gordonius, et d'une manière moins brutale.
-
-On lira en leur temps les événemens qui en résultèrent.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXI.
-
-_Mon oncle Tobie devient amoureux._
-
-
-Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses amours de mon oncle
-Tobie et de la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, elles auront
-leur tour.--Quant à présent, je prétends seulement être dispensé de
-définir ce que c'est que l'amour, et tant que je pourrai me faire
-entendre à l'aide du mot, sans y ajouter d'autres idées que celles que
-j'ai en commun avec le reste des hommes; que me serviroit de dire ce que
-je pense de la chose?--Quand je ne pourrai plus aller, et que je me
-trouverai empêtré de tout côté dans ce labyrinthe mystique, alors je
-m'expliquerai avec plus de précision, et l'on verra ce que je pense sur
-l'amour.
-
-Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment entendu, en disant au
-lecteur que mon oncle Tobie tomba amoureux.--
-
-Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait de mon goût. Car, dire qu'un
-homme est tombé amoureux,--ou qu'il est profondément amoureux,--ou qu'il
-est dans l'amour jusqu'aux oreilles,--ou qu'il y est par-dessus la
-tête,--(ce qui, par l'analogie du langage, semble impliquer que l'amour
-est au-dessous de l'homme) c'est rentrer dans le système de Platon. Or,
-quoique l'on ait donné à Platon l'épithète de divin, je le déclare pour
-cela seul hérétique et digne de l'enfer.
-
-Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, mon oncle Tobie n'en devint pas
-moins amoureux.
-
-Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez été tenté de même, vous
-auriez succombé comme lui.--Car jamais vos yeux n'ont vu, jamais votre
-concupiscence n'a convoité un objet aussi séduisant que la veuve Wadman.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXII.
-
-_Portait de la veuve Wadman._
-
-
-La veuve Wadman...--Mais je veux que vous fassiez vous-même son
-portrait.--Voici une plume, de l'encre et du papier: asseyez-vous,
-monsieur, et peignez-la à votre fantaisie.--Comme votre maîtresse, si
-vous pouvez,--et non comme votre femme, si votre conscience vous le
-permet.--Au reste, ne suivez que votre goût; je ne prétends point gêner
-votre imagination.--
-
- * * * * *
-
-Eh bien, monsieur!
-
-La nature forma-t-elle jamais rien de si charmant et de si parfait?
-
-Vous voyez cette veuve Wadman!--comment mon oncle Tobie lui auroit-il
-résisté?
-
---O trois fois, quatre fois heureux livre! tu contiendras donc une page
-au moins que la malice et l'ignorance ne pourront noircir ni falsifier.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIII.
-
-_Dialogue._
-
-
-Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon oncle Tobie étoit amoureux de
-sa maîtresse, quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.--Suzanne en
-parla dès le lendemain à ma mère. D'après cela, je puis bien entamer
-l'histoire des amours de mon oncle Tobie, quinze jours avant leur
-existence.
-
---«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur Shandy, dit ma mère, qui vous
-surprendra beaucoup.»
-
-Or, mon père étoit alors occupé à tenir son second lit de justice, et il
-réfléchissoit intérieurement sur les fatigues du mariage, quand ma mère
-rompit le silence.--
-
-«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse mistriss Wadman.»--
-
-«Le pauvre homme! dit mon père, il n'aura donc plus la liberté de se
-coucher en travers dans son lit!»
-
-C'étoit un supplice cruel pour mon père, de ce que ma mère ne demandoit
-jamais l'explication des choses qu'elle ne comprenoit pas.
-
---Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, c'est un malheur pour
-elle.--Mais elle peut faire une question.--
-
-Ma mère n'en faisoit jamais.--Enfin elle est morte sans savoir si la
-terre tournoit ou ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué plus
-de mille fois:--mais elle l'oublioit toujours.
-
-Aussi la conversation alloit rarement plus loin entr'eux qu'une demande,
-une réponse et une réplique.--Ensuite ils reprenoient haleine pendant
-quelques minutes (comme dans l'affaire des culottes) et puis le
-dialogue.
-
-«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant pis pour nous.»--
-
-«Je n'en donnerois pas deux sous, dit mon père; il peut manger son bien
-de cette façon aussi-bien que d'une autre.»--
-
-«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la _demande_, la _réponse_ et la
-_réplique_ dont je vous ai parlé.--
-
-«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon père.»--
-
-«Surtout, répondit ma mère, s'il peut avoir des enfans.»--
-
-«Des enfans! s'écria mon père, le ciel ait pitié de moi!»
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIV.
-
-_Sur les lignes droites._
-
-
-Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes courbes, pour prouver
-l'excellence des lignes droites...
-
-Une ligne droite! le sentier où doivent marcher les vrais chrétiens,
-disent les pères de l'église.--
-
-L'emblême de la droiture morale, dit Cicéron.--
-
-La meilleure de toutes les lignes, disent les planteurs de choux.--
-
-La ligne la plus courte, dit Archimède, que l'on puisse tirer d'un point
-à un autre.--
-
-Mais un auteur tel que moi, et tel que bien d'autres, n'est pas un
-géomètre; et j'ai abandonné la ligne droite.--
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXV.
-
-_Je prends la poste._
-
-
-J'ai promis quelque part au lecteur que je lui donnerois deux volumes de
-cet ouvrage par an, pourvu que mon maudit asthme, que je redoute à
-présent plus que le diable, voulût me le permettre.--Et, dans un autre
-endroit (je veux être pendu si je sais où) j'ai posé ma plume et ma
-règle en croix sur ma table, pour donner plus de poids à mon serment; et
-j'ai juré que je soutiendrois cette allure quarante ans de suite, s'il
-plaisoit à la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps bonne
-santé, bon courage, et joyeuse humeur.
-
-Pour mon humeur, je n'ai qu'à m'en louer; quoiqu'il lui arrive de me
-promener à cheval sur un bâton dix-neuf heures sur les vingt-quatre, je
-n'ai que des remercîmens à lui faire.--O mon humeur, que ne vous dois-je
-pas!--c'est vous qui m'avez fait parcourir joyeusement l'âpre sentier de
-la vie, et qui, parmi tous les maux qu'elle entraîne, ne m'avez jamais
-laissé connoître les soucis.--Jamais vous ne m'avez abandonné; jamais
-vous ne m'avez teint les objets en noir ni en pâles couleurs.--Au
-contraire, dans les dangers, vous avez toujours doré mon horizon avec
-les rayons de l'espérance; et quand la mort elle-même est venue frapper
-à ma porte, vous l'avez congédiée d'un ton si gai et d'un air si dégagé,
-qu'elle a cru s'être trompée.--
-
-«--Il y a ici quelque méprise, a-t-elle dit.»
-
---Je ne crains rien tant au monde que d'être interrompu au milieu d'une
-histoire; et quand la mort se présenta, je racontois à mon ami Eugène le
-vieux conte d'une religieuse qui se croyoit changée en poisson, et celui
-d'un moine condamné juridiquement pour avoir mangé un missel;--et je
-discutois plaisamment l'importance du cas et la justice de la
-procédure.--
-
-«Ce ne sauroit être, dit-elle, le grave personnage que je cherche;
-voyons ailleurs.»
-
-«--Tu l'as échappé belle, Tristram, me dit Eugène, en me prenant la
-main, après que j'eus fini mon histoire.»--
-
-«Je ne tiens rien encore, Eugène, répliquai-je; et puisque l'infâme
-bâtarde a découvert mon logis...»--
-
-«Bâtarde est le mot, interrompit Eugène; car c'est par le péché qu'elle
-est entrée dans le monde.--Il ne m'importe guère, lui dis-je, par où
-elle y est entrée; ce que je lui demande, c'est de ne pas m'en faire
-sortir si brusquement.--J'ai quarante volumes à écrire, et quarante
-mille choses à dire et à faire, que toi seul au monde, mon cher Eugène,
-pourrois dire et faire pour moi. Tu vois comme elle m'a déjà pris à la
-gorge; (en effet, je pouvois à peine me faire entendre d'Eugène à
-travers une petite table).--Tu vois que je ne suis pas un champion de sa
-force en champ clos.--Ne ferois-je pas mieux, tandis qu'il me reste
-encore quelques esprits épars, et que ces deux jambes (soulevant une des
-miennes) et que ces deux jambes d'araignée peuvent encore me porter,--ne
-ferois-je pas mieux de gagner pays, et de chercher mon salut dans la
-fuite?--C'est mon avis, mon cher Tristram, dit Eugène.--Eh bien! dis-je,
-par le ciel! je vais la mener un train dont elle ne se doute guère. Je
-galoperai sans retourner la tête jusqu'aux bords de la Garonne;--je
-m'enfuirai au plus haut du Vésuve,--et de-là à Joppé,--et de Joppé au
-bout du monde.--Viens, mon ami, dit Eugène, en me tendant la main.»
-
-Le mouvement d'Eugène et sa tendre affection pour moi, rappelèrent dans
-mes joues le sang qui en avoit été banni si long-temps.--C'étoit un
-cruel moment pour lui dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je montai
-en le regardant:--il me tendit encore la main.--Allons! m'écriai-je.--Le
-postillon enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous partîmes comme
-l'éclair; et en six tours de roue nous fûmes à Douvres.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVI.
-
-_Je m'embarque._
-
-
-«Cependant, dis-je, en regardant les côtes de France, il seroit à propos
-qu'un homme connût son propre pays, avant d'aller chercher celui des
-autres.--Or, je n'ai visité ni l'église de Rochester, ni les chantiers
-de Chatham, ni Saint-Thomas de Cantorbery,--quoique tout cela se trouvât
-sur ma route.
-
---»Mais, à la vérité, je suis dans un cas particulier.»--
-
-Ainsi, sans autres réflexions, je sautai dans le paquebot; en cinq
-minutes nous fûmes sous voile, et nous voguâmes comme le vent.
-
---«Dites-moi, capitaine, lui dis-je en entrant dans la cabine, est-il
-jamais arrivé à quelqu'un de mourir dans votre paquebot?»--
-
-«Bon! répliqua-t-il, on n'a seulement pas le temps d'y être malade.»--
-
-«Chien de menteur! m'écriai-je, je suis déjà malade comme un
-cheval.--Qu'est-ce ceci? Aye!--aye!--tous mes vaisseaux sont rompus;--le
-sang, la lymphe, le fluide nerveux, les sels fixes et volatils, tout est
-confondu pêle-mêle.--Bon Dieu!--tout tourne autour de moi comme cent
-mille tourbillons.--Je ne sais plus ce que je veux dire.
-
-»Aye,--aye,--aye,--aye!--Capitaine, quand serons-nous à terre?--Ces
-marins ont des cœurs de roche.--Oh! je suis bien malade.--Garçon,
-apporte-moi de l'eau chaude.--Madame, comment vous trouvez-vous?--Mal,
-monsieur, très-mal.--Oh! très-mal.--Je suis,--je suis morte.--Est-ce la
-première fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la troisième, la
-sixième, la dixième.--Diable!--Oh! oh! quel tapage sur notre tête! Holà!
-garçon, qu'est-ce qui arrive?»--
-
-«Le vent ne cesse de tourner.--La mer est grosse.--Est-ce la mort? eh
-bien! je verrai comme elle est faite.--Eh bien! garçon?»--
-
-«Quel bonheur! le vent tourne encore. Nous voilà dans le port.--Oh! le
-diable te tourne!»--
-
-«Capitaine, dit la dame, pour l'amour de Dieu! que je descende la
-première.»
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVII.
-
-_Elles sont trois._
-
-
-De Calais à Paris, il y a trois routes différentes; et rien n'est plus
-fâcheux pour un homme qui est pressé.--Il faut écouter tant de choses en
-faveur de chaque route, de la part des députés des différentes villes
-qui s'y rencontrent, qu'un voyageur perd communément une demi-journée
-pour se décider par où il passera.--
-
-La première de ces routes est par Lille et Arras; c'est la plus longue,
-mais la plus intéressante et la plus instructive.
-
-La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il faut prendre si l'on veut
-voir Chantilly.--
-
-Et la troisième est par Beauvais; on la prend si l'on veut.--
-
---C'est ce qui fait que beaucoup de gens la préfèrent.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXVIII.
-
-_J'accepte le défi._
-
-
-_Avant de quitter Calais_, diroit un voyageur écrivain, _il ne sera pas
-mal à-propos de donner quelques détails sur cette ville._--Et moi je
-pense que ce seroit très-mal à-propos.--Ne peut-on traverser
-paisiblement une ville, et la laisser comme on l'a prise, quand on n'a
-rien à démêler avec elle?--A quoi sert d'en visiter toutes les rues, et
-de tirer sa plume à chaque ruisseau que l'on saute (uniquement, à mon
-avis, pour le plaisir de la tirer)?--En effet, si nous pouvons en juger
-d'après tout ce qui a été écrit dans ce genre, par tous ceux qui ont
-écrit et puis galopé,--ou qui ont galopé et puis écrit, ce qui est
-encore différent;--ou qui, comme je fais en ce moment, ont écrit en
-galopant;--depuis le grand Adisson, qui fit ce métier avec ses livres
-d'école sous le bras, jusqu'à ceux qui le font encore sans avoir jamais
-été à l'école,--nous trouverons qu'il n'y a pas un galopeur d'entre
-nous, qui n'eût mieux fait de se promener au pas autour de son champ (en
-supposant qu'il eût un champ) et d'écrire à pied sec ce qu'il avoit à
-écrire, plutôt que de courir les mers pour n'écrire que les mêmes
-choses.--
-
-Quant à moi, comme le ciel est mon juge (et c'est toujours à lui que je
-porte mon dernier appel) excepté le peu que m'en a dit mon barbier en
-repassant mes rasoirs, je ne connois non plus Calais que le
-Grand-Caire.--Il étoit nuit close quand j'y arrivai, et il n'étoit pas
-jour quand j'en repartis.
-
---Cependant, avec le peu que j'en sais, avec ce que je ramasserai de
-droite et de gauche, et que je coudrai ensemble,--je gage dix contre un
-que je m'en vais écrire sur Calais un chapitre aussi long que mon bras,
-et que j'en ferai un détail si circonstancié et si satisfaisant, sans
-omettre une seule particularité digne de la curiosité d'un voyageur que
-l'on me prendra pour un clerc de ville de Calais.--Et où seroit la
-merveille, monsieur? Démocrite qui rioit dix fois plus que je n'ose
-faire, n'étoit-il pas clerc de ville d'Abdère?--Et cet autre dont j'ai
-oublié le nom, et qui étoit plus sage que Démocrite et que moi,
-n'étoit-il pas clerc de ville d'Ephèse?
-
---Et de plus, monsieur, ce que je dirai de Calais aura tant de bon sens,
-d'érudition, de vérité et de précision...
-
-Mais je vois à votre air que vous ne m'en croyez pas.--Eh bien!
-monsieur, lisez pour votre peine le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXXIX.
-
-_Calais._
-
-
-_Calais_, _Calatium_, _Calusium_, _Calesium_.
-
-Cette ville, si vous en croyez ses archives, (et je ne vois aucune
-raison de les révoquer en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village
-appartenant aux anciens comtes de Guines. Elle contient aujourd'hui près
-de quatorze mille habitans, sans compter quatre cents vingt feux dans la
-ville basse ou les faubourgs. Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée
-que par degré à sa grandeur actuelle.
-
-Il y a dans la ville quatre couvens et une seule église paroissiale.
-J'avoue que je n'en ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé d'en
-approcher par conjecture.--Car, comme la ville renferme quatorze mille
-habitans, si l'église peut les contenir, elle doit être d'une grandeur
-considérable;--et si elle ne le peut pas, il est ridicule de n'en avoir
-pas une autre.--Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la vierge
-Marie. Le clocher, au haut duquel est une flèche, est placé au milieu de
-l'église, et porté sur quatre piliers de forme élégante et assez légère,
-mais cependant suffisamment solides.
-
-L'église est ornée de onze autels, dont la plupart sont plus élégans que
-riches. Le maître-autel est un chef-d'œuvre en son genre. Il est de
-marbre blanc; et, suivant ce qu'on m'a dit, il a près de soixante pieds
-de haut. S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut que le mont
-Calvaire; d'où je conclus qu'en conscience il est d'une hauteur
-raisonnable.--
-
-Rien ne m'a frappé davantage que la grande place, que nous appelons en
-anglois _carrée_. Je ne saurois dire si elle est bien pavée et bien
-bâtie; mais elle est au centre de la ville, et la plupart des rues (du
-moins celles de ce quartier) y aboutissent.--Si l'on avoit pu avoir une
-fontaine à Calais, ce qui paroît impossible, il n'est pas douteux qu'on
-l'eût placée au centre de ce _carré_, où elle auroit fait un très bel
-effet;--quoique ce _carré_ ne soit pas précisément un _carré_: car il
-est de quarante pieds plus long de l'est à l'ouest, que du nord au
-sud.--Aussi les François en général ont-ils plus de raison de les
-appeler des _places_, n'étant presque jamais des carrés parfaits.
-
-La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment peu digne d'être
-mise en vue; sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, à côté de
-la fontaine. Mais elle suffit pour sa destination, et est assez
-spacieuse pour contenir les magistrats qui s'y rassemblent de temps en
-temps.--De sorte que l'on peut présumer que la justice y est
-réguliérement distribuée.
-
-Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur ce qui concerne la ville;
-mais comme il n'y a rien de curieux dans le Courgain, je m'en suis peu
-occupé. C'est un quartier séparé de la ville, qui n'est habité que par
-des matelots et des pêcheurs. Il consiste en une quantité de petites
-rues proprement bâties; la plupart des maisons sont en brique. Il est
-extrêmement peuplé; mais cette population s'explique par le genre de
-nourriture de l'espèce de gens qui y demeurent.
-
-Au reste, un voyageur peut l'aller visiter pour se satisfaire.
-
-Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du guet; elle mérite d'être
-vue. On l'appelle ainsi à cause de sa destination; parce qu'en temps de
-guerre elle sert à découvrir les ennemis, qui pourroient s'approcher de
-la place du côté de terre, ou du côté de mer, et à en donner avis.--Mais
-elle est d'une hauteur si prodigieuse, et attire vos regards si
-continuellement, que l'on ne peut s'empêcher d'y faire attention malgré
-soi.
-
-Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les
-fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis
-qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis
-Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle,
-ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur Gascon) plus de cent
-millions de livres.--Il est à remarquer que c'est à la tête de
-Graveline, du côté où la ville est naturellement la plus foible, qu'on a
-dépensé le plus d'argent; tellement que les ouvrages extérieurs
-s'étendent beaucoup dans la campagne, et occupent un grand terrein.
-
-Cependant, quoique l'on ait pu dire et faire, il faut convenir que
-Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position,
-et cette entrée facile qui a été tant de fois fournie à nos ancêtres
-pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'étoit pas même sans
-inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre dans ces temps-là une
-source de querelles, aussi répétées que Dunkerque dans le nôtre. On
-regardoit à bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes; et
-c'est de-là que sont venus tant de débats, pour savoir qui la garderoit.
-
-De ces débats, le plus mémorable fut le siége, ou plutôt le blocus de
-Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts
-de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine
-seule l'obligea de se rendre.--Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre,
-qui s'offrit le premier comme victime, pour sauver ses concitoyens, a
-placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros.--Et, comme
-ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce seroit
-faire au lecteur une injustice criante, que de ne pas lui donner le
-détail exact de cet événement romanesque et du siége lui-même, dans les
-propres mots de Rapin Thoiras.
-
-
-
-
-CHAPITRE XC.
-
-_Plus de peur que de mal._
-
-
-Mais ne craignez rien, ami lecteur, je dédaigne d'en user ainsi.--Il
-suffit que je vous aie en mon pouvoir.--Mais faire usage de l'avantage
-que le hasard et la plume m'ont donné sur vous! la chose seroit indigne
-de moi. Non, par ce feu tout-puissant qui échauffe les cervelles
-visionnaires, et illumine les esprits dans les méditations extatiques,
-avant que j'abuse ainsi d'une créature innocente qui se trouve à ma
-merci,--avant que j'exige de vous le prix de cinquante pages que je n'ai
-aucun droit de vous vendre,--nu comme je suis, j'aimerois mieux brouter
-l'herbe des montagnes, et sourire de ce que le vent du nord ne
-m'apporteroit ni abri ni souper.--
-
---Ainsi, camarade, partons; et mène-moi ventre à terre à Boulogne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCI.
-
-_Boulogne._
-
-
-»A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une recrue, nous voyagerons
-ensemble.--Messieurs, leur dis-je, j'en suis fâché. Mais je ne saurois
-m'arrêter, ni boire rasade avec vous.--Je suis poursuivi de trop
-près.--A peine aurai-je le temps de changer de chevaux. Holà, garçon!
-pour l'amour de Dieu, dépêche.--
-
-C'est quelque criminel de haute trahison, dit le plus bas qu'il pût un
-très-petit homme, à l'oreille de son voisin qui étoit très-grand.--Ou
-peut-être, dit le grand homme, quelque assassin.--Bien trouvé, leur
-dis-je, Messieurs.--Non, dit un troisième, il est chargé de dépêches de
-la cour.--
-
---Ma belle enfant, dis-je à une jeune fille qui passoit légérement avec
-ses heures sous le bras, vous êtes fraîche et vermeille comme le
-matin.--(Le soleil qui se levoit alors donnoit du prix à ce
-compliment).--Chargé de dépêches, dit un quatrième!--(La jeune fille me
-fit un salut gracieux, je lui envoyai un baiser.)--Chargé de dépêches,
-continua-t-il, je n'en crois rien: il est chargé de dettes.--Oh! oui, de
-dettes certainement, dit un cinquième.--Je ne voudrois pas, dit le nain
-qui avoit parlé le premier, je ne voudrois pas payer ses dettes pour
-mille louis.--Ni moi, dit le géant, pour dix mille.--Encore bien trouvé,
-dis-je, Messieurs.
-
-Hélas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes que celle que je dois à la
-nature. Je ne lui demande que du temps, et je promets de lui tout
-payer.--Mais, ô ciel! madame, auriez-vous le cœur assez dur pour arrêter
-un pauvre voyageur, qui suit son chemin sans nuire à personne?
-Arrêtez,--arrêtez-moi plutôt ce squelette hideux, l'effroi du pécheur,
-dont les jambes si longues menacent sans cesse de m'atteindre. C'est
-vous, madame, qui l'avez mis à ma poursuite:--de grâce, s'il n'est plus
-qu'à quelques postes, madame, ma chère dame, arrêtez-le, arrêtez-le.--
-
-Mon hôte irlandois crut que je m'adressois encore à la jeune fille.
-«C'est dommage, dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie est
-perdue pour elle.»
-
-Peste soit du nigaud!
-
-Est-ce là tout ce que vous avez de curieux à Boulogne?--
-
-Par Jésus! il y a le plus beau séminaire...--
-
-Un séminaire est une belle chose, dis-je.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XCII.
-
-_Il y a toujours quelque fer qui cloche._
-
-
-Quand l'impatience des désirs d'un homme précipite ses idées
-quatre-vingt-dix fois plus vîte que le véhicule qui le porte, il perd
-toute retenue; et malheur au véhicule, malheur à tous ses accessoires,
-de quelque nature qu'ils soient, sur lesquels il exhale le
-mécontentement de son ame.
-
-J'évite le plus qu'il m'est possible de porter un jugement définitif sur
-les hommes et sur les choses, quand je suis dans un mouvement de
-colère.--
-
-Ainsi la première fois que la chose m'arriva, je me contentai de dire:
-_Plus on se presse, plus on fait de sottises._ La seconde, troisième,
-quatrième et cinquième fois, je m'en tins à cette réflexion, et je ne
-m'en pris qu'au second, troisième, quatrième et cinquième
-postillon.--Mais la même marotte durant toujours, et durant sans
-exception de la cinquième à la sixième, septième, et jusqu'à la dixième
-fois, je ne pus m'abstenir d'englober toute la nation dans une réflexion
-générique que je fis en ces termes:
-
-_Il y a toujours dans une voiture françoise quelque chose qui va mal à
-la sortie de chaque poste._
-
-Ou bien en changeant la proposition:
-
-_Un postillon François ne sauroit faire un quart de lieue sans avoir
-besoin de descendre._
-
-Et quoi encore de nouveau?--Diable! une soupente cassée! une dent de
-loup rompue! un trait défait! une bande, un écrou, une courroie, une
-boucle, un ardillon...
-
-N'imaginez pas pourtant que je me croie en droit de maudire la chaise de
-poste ni le postillon pour des accidens de cette espèce;--ni que je jure
-par le Dieu vivant que je ferai plutôt le reste du chemin à pied;--ni
-que je consente à être damné si l'on me voit remonter dans une pareille
-voiture,--non, je m'arme du plus beau sang froid, et je reconnois qu'en
-quelque pays que je voyage, il y aura toujours quelque écrou, courroie,
-boucle, ou ardillon qui viendra à manquer.--Ainsi je ne m'échauffe
-jamais, je prends le bon et le mauvais selon qu'ils se présentent, et je
-poursuis mon chemin.--
-
---«Fais-en de même, mon garçon, lui dis-je.» Il avoit déjà perdu cinq
-minutes en descendant de cheval pour prendre un morceau de pain bis
-qu'il avoit fourré dans une des poches de la voiture: puis il étoit
-remonté, et cheminoit à son aise pour le mieux savourer. «Allons,
-postillon, dis-je, plus vivement.» Mais pour cela je pris un ton
-tout-à-fait persuasif; je fis sonner une pièce de vingt-quatre sols
-contre la glace, prenant soin de lui en présenter le côté plat, comme il
-retournoit la tête.--Le drôle, pour me montrer qu'il me comprenoit, me
-fit une grimace qui s'étendit d'une oreille à l'autre, et qui, derrière
-son museau de suie, me découvrit une rangée de perles, telles qu'une
-reine auroit donné tous les joyaux de sa couronne pour en avoir autant.
-
---Juste ciel! à qui dépars-tu de tels trésors! quelles dents pour du
-pain bis!
-
-Et comme il finissoit sa dernière bouchée, nous entrâmes à Montreuil.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIII.
-
-_Jeanneton._
-
-
-Il n'y a point à mon gré de ville en France qui se présente mieux sur la
-carte que Montreuil. J'avoue qu'elle ne se présente pas si bien sur le
-livre de poste, ni même sur le chemin; et si vous y passez jamais, vous
-serez de mon avis: elle est pitoyable à voir.
-
-Cependant Montreuil en ce moment possède une merveille;--c'est la fille
-du maître de poste. Elle a passé dix-huit mois à Amiens, et six à Paris;
-elle y a fait son apprentissage; ainsi elle tricotte, elle coud, danse
-et joue de la prunelle en perfection.
-
-Mais voyez l'étourdie avec ses œillades! pendant les cinq minutes que je
-me suis arrêté à la regarder, elle a laissé échapper au moins une
-douzaine de mailles à son bas de fil blanc!--Oui, oui, je vous vois,
-fine matoise, et je vois votre bas. Il est long et étroit; il est
-inutile que vous l'attachiez avec une épingle sur votre genou.--Le bas
-est fait pour votre jambe, il vous ira le mieux du monde.
-
---Où cette créature a-t-elle pris ces belles proportions qui
-fourniroient des modèles au statuaire? La nature lui auroit-elle révélé
-son secret?
-
-O nature! tes ouvrages effacent tous ceux de l'art.--Jeanneton est belle
-sans connoître les _faces_ et les _tiers de face_.--Elle est belle comme
-toi et par toi...--Mais que son attitude est heureuse! Saisissons cet
-instant pour la peindre; c'en est fait, je tire mes crayons;--et
-puissé-je n'en faire usage de ma vie, si je ne viens pas à bout de vous
-montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je voyois ses formes à
-travers un linge mouillé!--
-
---Mais ces messieurs préfèrent peut-être que je leur donne la longueur,
-la largeur et la hauteur de l'église de Montreuil;--ou le plan de la
-façade de l'abbaye de Saint-Austreberte?--Eh, messieurs! tout y est, je
-suppose, dans l'état où les charpentiers et les maçons l'ont laissé; et
-tout y restera ainsi pendant cent ans encore, si la foi en Jésus-Christ
-dure aussi long-temps.--Vous pouvez prendre ces mesures-là à votre
-aise.--
-
-Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut te mesurer doit s'y prendre à
-l'heure même.--Tu portes en toi les principes du changement; et quand je
-considère les vicissitudes de cette vie passagère, je frémis de l'avenir
-qui t'attend.--Avant deux ans peut-être, tes belles formes seront
-détruites, et ta jolie taille sera perdue.--Tu passeras comme une fleur,
-et ta beauté disparoîtra comme l'ombre.--Eh! que sais-je? cette
-innocence qui t'embellit encore, tu la perdras peut-être! qui peut
-répondre d'une foiblesse?--Je ne serois pas caution de ma tante Dinach,
-si elle vivoit encore;--que dis-je? je le serois à peine de son
-portrait, s'il eût été fait par Reynolds.
-
---Mais le nom seul de ce maître de l'art me fait tomber le pinceau des
-mains.--Je ne ferai point le portrait de Jeanneton.
-
-Il faut, monsieur, que vous vous contentiez de l'original; et si la
-soirée est belle, quand vous passerez à Montreuil, vous pourrez le voir
-par votre portière, tandis que vous changerez de chevaux.--Mais faites
-mieux: et à moins que vous ne soyez aussi pressé que moi, et par d'aussi
-fâcheuses raisons, arrêtez-vous une nuit, vous trouverez Jeanneton tant
-soit peu dévote;--mais, monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre
-besogne de fait.
-
-Bon Dieu! cette fille a brouillé toutes mes idées: je ne saurois
-m'arrêter plus long-temps à la regarder.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCIV.
-
-_Abbeville._
-
-
-Dès que j'eus fait cette réflexion, et puis cette autre: que la mort
-étoit peut-être déjà sur mes talons,--ô ciel, m'écriai-je! que ne
-suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour voir les cardeurs et les
-fileuses de ce pays-là! Nous partîmes pour Abbeville.
-
-De Montreuil à Nampont,--poste et demie.
-
-De Nampont à Bernay,--poste.
-
-De Bernay à Nouvion,--poste.
-
-De Nouvion à Abbeville,--poste et demie.--
-
-Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville étoient tous couchés.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCV.
-
-_Le remède à côté du mal._
-
-
-De quel avantage infini ne sont pas les voyages!--ils échauffent
-quelquefois; mais il est un remède innocent, dont le chapitre suivant
-nous donnera l'idée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVI.
-
-_L'Apothicaire._
-
-
-Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez dans ma garde-robe.--Je ne
-vous demande que cinq minutes.
-
---Si je pouvois faire ainsi mes conditions avec la mort comme avec mon
-apothicaire, et décider le temps et le lieu où elle doit me prendre,--je
-lui déclarerois que je ne veux point que ce soit en présence de mes
-amis.--Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive de penser au genre et aux
-circonstances de cette grande catastrophe, (circonstances qui m'occupent
-et me tourmentent dix fois plus que la catastrophe elle-même,) je ne
-manque pas de supplier ardemment le souverain dispensateur de toutes
-choses, qu'il arrange les miennes de façon que la mort ne me surprenne
-pas dans ma propre maison; mais plutôt dans quelque auberge commode.--
-
-Dans ma maison, je sais ce que c'est.--L'affliction des miens, leur
-empressement à m'essuyer le front, à arranger mon oreiller,--ces petits
-et derniers services que me rendroit la main frissonnante de la pâle
-amitié, me déchireroient le cœur au point que je mourrois d'un mal dont
-mon médecin ne se douteroit pas.--Au lieu que dans une auberge, je suis
-assuré de mourir en paix; j'achète avec quelques guinées le peu de
-services dont j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec une
-attention froide, mais exacte.
-
-Prenez garde pourtant: cette auberge ne doit pas être celle d'Abbeville.
-Elle est par trop mauvaise.--N'y eût-il pas d'autre auberge dans le
-monde entier, j'excepterai celle-ci de la capitulation.
-
---Ainsi, garçon,
-
-«Que les chevaux soient prêts demain matin à quatre heures.--A quatre
-heures; oui, monsieur.--Si tu me manques d'une minute, par sainte
-Geneviève! je ferai un tel carillon dans la maison, que les morts s'y
-réveilleront.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVII.
-
-_Prédiction de David._
-
-
-_Rendez-les, mon Dieu, semblables à une roue._ C'est un sarcasme amer
-que David, par un esprit prophétique, lançoit contre ceux qui
-entreprennent le grand tour, et contre cet esprit turbulent qui les y
-porte;--cet esprit qui, suivant la prédiction de ce même David, doit
-accompagner les enfans des hommes jusqu'à la consommation des siècles.
-
-«Aussi, suivant l'opinion du célèbre évêque Hall, c'est une des plus
-sévères imprécations que le saint roi ait jamais proférées contre les
-ennemis du Seigneur.--C'est comme s'il eût dit: _Je désire qu'ils
-tournent éternellement._--Un mouvement si violent, continue le saint
-évêque, qui étoit d'une grosse corpulence, un mouvement si violent est
-l'image de l'enfer, de même que le repos est l'image du paradis.»
-
-Moi qui suis d'une corpulence chétive, je pense tout différemment; et je
-trouve au rebours que le mouvement est l'ame de la vie, et que
-l'inaction et la lenteur sont le partage de la mort.
-
---«Holà! oh! ils sont tous endormis!--atelez les chevaux;--graissez les
-roues;--attachez la malle;--remettez ce clou qui manque:--je ne veux pas
-perdre une minute.»
-
-Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle, et non pas sur laquelle,
-(car c'eût été en faire la roue d'Ixion) dans laquelle, dis-je, David
-maudissoit ses ennemis, devoit (dans l'opinion de l'évêque Hall, et vu
-sa conformation) être une roue de chaise de poste; soit qu'il y eût des
-chaises de poste en Palestine ou non.--Et d'après ma façon de penser, ce
-devroit être une roue de charrette mal graissée, criant à chaque pas, et
-gravissant lentement les montagnes dont ce pays étoit rempli.--Si jamais
-je deviens commentateur, je rapporterai les preuves de cette opinion.
-
-J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que je n'ai jamais osé en
-convenir avec ma chère Jenny.--J'aime leur χωρισμὸν ἀπὸ τοῦ Σώματος, εἰς
-τὸ καλῶς φιλοσοφεῖν. _Commencez par vous séparer de ce corps terrestre,
-si vous voulez apprendre à raisonner._
-
-C'est notre corps en effet qui nuit à notre raison. Nous sommes dominés
-par les humeurs qui nous composent;--entraînés d'un côté ou de l'autre,
-comme nous l'avons été l'évêque Hall et moi, en raison de notre fibre
-trop lâche ou trop tendue.--Nos sens partagent l'empire avec la raison.
-La mesure du ciel même n'est que la mesure de nos appétits; et nous nous
-créons un paradis d'après la grossiéreté de nos désirs.
-
-Mais, en cette occasion, qui de l'évêque ou de moi pensez-vous qui ait
-tort?--
-
-«Vous, certainement, dit-elle, d'aller déranger toute une maison à
-l'heure qu'il est.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XCVIII.
-
-_Traité de l'âme._
-
-
-Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse fait le vœu de ne me faire
-faire la barbe que lorsque je serois rendu à Paris.--
-
-Mais je hais de faire des mystères _pour rien_.--Je laisse cette froide
-circonspection à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius (lib. 13,
-_de moribus divinis_, cap. 24) a fait son calcul, dans lequel il avance
-qu'un mille cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même de reste, pour
-contenir huit cents millions d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre la
-plus grande quantité possible des ames damnées et à damner, depuis la
-chute d'Adam jusqu'à la fin du monde.
-
-Je ne sais d'où il avoit puisé ce second calcul,--à moins qu'il ne se
-fût fondé sur la bonté paternelle de Dieu.--Je suis bien plus en peine
-de savoir ce qui se passoit dans la tête de François de Ribéira, qui
-prétendoit que, pour contenir tous les damnés, il ne faudroit pas moins
-d'un ou de deux cents mille carrés d'Italie.--Il avoit sans doute
-travaillé d'après ces anciennes ames romaines qu'il avoit trouvées dans
-ses lectures. Il n'avoit pas fait réflexion que, par une pente graduelle
-et insensible, dans le cours de dix-huit cents ans, les ames devoient
-nécessairement s'être rétrécies assez, pour être réduites à peu de chose
-dans le temps où il écrivoit.
-
-Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu l'imagination moins vive,
-elles étoient aussi petites qu'on puisse l'imaginer.--
-
-Elles sont encore diminuées aujourd'hui, et l'hiver prochain nous
-trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose.--Tellement que si
-nous allons toujours de peu à moins, et de moins à rien,--je n'hésite
-pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons plus d'ame du
-tout.--Mais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère
-au-delà, il sera assez avantageux pour celles-là, comme pour celles-ci,
-de finir en même-temps.
-
---Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la
-fable! ils vont tous reparoître sur la scène, sans oublier le dieu des
-jardins.--O le bon temps!--Mais où suis-je? Et à quelle téméraire
-licence osé-je me livrer? Moi, moi qui ai si peu de jours à espérer, et
-qui ne puis vivre que dans l'avenir que j'emprunte de mon
-imagination!--Reviens à toi, pauvre Shandy, et sois sage une fois, si tu
-le peux.
-
-
-_Fin du Tome troisième._
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES CHAPITRES
-
-Contenus dans ce Volume.
-
-
- Chapitre premier. _L'embarras du choix._ Page 1
- Chap. II. _Chapitre des Choses._ 9
- Chap. III. _Préambule._ 13
- Chap. IV. _Peine perdue._ 23
- Chap. V. _Pensées sur la Mort._ 27
- Chap. VI. _Nouveau genre de mort._ 38
- Chap. VII. _Ma mère est aux écoutes._ _ibid._
- Chap. VIII. _Parallèle de deux Orateurs._ 39
- Chap. IX. _Trim monte en chaire._ 43
- Chap. X. _Sur les vieux chapeaux._ 49
- Chap. XI. _Trim continue._ 50
- Chap. XII. _Trim achève._ 52
- Chap. XIII. _Je reviens à ma mère._ 57
- Chap. XIV. _Itinéraire du Commerce._ 58
- Chap. XV. _Méprise de ma mère._ 61
- Chap. XVI. _Question chronologique._ 63
- Chap. XVII. _Entr'actes._ _ibid._
- Chap. XVIII. _Avis aux Ecrivains._ 66
- Chap. XIX. _Patatras._ 73
- Chap. XX. _Complices découverts._ 74
- Chap. XXI. _A qui la faute?_ 75
- Chap. XXII. _Procédé généreux._ 77
- Chap. XXIII. _Mon oncle Tobie s'emporte._ 79
- Chap. XXIV. _Il s'échauffe de plus en plus._ 82
- Chap. XXV. _Il part, il arrive._ 83
- Chap. XXVI. _Chacun a sa marotte._ 84
- Chap. XXVII. _Digression sans digression._ 85
- Chap. XXVIII. _On y court._ _ibid._
- Chap. XXIX. _Recette merveilleuse pour les contusions._ 88
- Chap. XXX. _On s'y perd._ 90
- Chap. XXXI. _La Tristrapédie._ 93
- Chap. XXXII. _Origine des fortifications._ 95
- Chap. XXXIII. _Cathéchisme de Trim._ 98
- Chap. XXXIV. _Sur la santé._ 101
- Chap. XXXV. _Sur les charlatans._ 103
- Chap. XXXVI. _Régime de longue vie._ 105
- Chap. XXXVII. _Panacée universelle._ 107
- Chap. XXXVIII. _Mon Père n'y est plus._ 108
- Chap. XXXIX. _Siége de Limerick._ 110
- Chap. XL. _Consultation._ 112
- Chap. XLI. _Dissertation savante._ 114
- Chap. XLII. _Relâche au théâtre._ 117
- Chap. XLIII. _Verbes auxiliaires._ _ibid._
- Chap. XLIV. _Il fait danser l'ours._ 122
- Chap. XLV. _Intermède._ 124
- Chap. XLVI. _Conclusion._ 126
- Chap. XLVII. _Bataille._ 129
- Chap. XLVIII. _Armistice._ 131
- Chap. XLIX. _Qualités d'un gouverneur._ 132
- Chap. L. _Histoire de Lefèvre._ 136
- Chap. LI. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 141
- Chap. LII. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 150
- Chap. LIII. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 153
- Chap. LIV. _Fin de l'Histoire de Lefèvre._ _ibid._
- Chap. LV. _Convoi et Oraison funèbre._ 156
- Chap. LVI. _Départ du jeune Lefèvre._ 161
- Chap. LVII. _Malheur du jeune Lefèvre._ 163
- Chap. LVIII. _Calomnie._ 165
- Chap. LIX. _Grande résolution._ 167
- Chap. LX. _Ne jugeons pas si vîte._ _ibid._
- Chap. LXI. _Lit de justice de mon père._ 169
- Chap. LXII. _Me mettra-t-on en culottes?_ 171
- Chap. LXIII. _Mon père se décide._ 174
- Chap. LXIV. _Bon soir la Compagnie._ 178
- Chap. LXV. _Campagne de mon oncle Tobie._ 179
- Chap. LXVI. _Il se met dans ses meubles._ 182
- Chap. LXVII. _Son Arsenal se monte._ 186
- Chap. LXVIII. _Présens de noce._ 190
- Chap. LXIX. _Pompe funèbre._ 194
- Chap. LXX. _O Newton! ô Trim!_ 196
- Chap. LXXI. _On s'échauffe à moins._ 198
- Chap. LXXII. _Il n'y tient pas._ 200
- Chap. LXXIII. _La scène change._ 201
- Chap. LXXIV. _Paix d'Utrecht._ 203
- Chap. LXXV. _Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._ 204
- Chap. LXXVI. _Apologie de mon oncle Tobie._ 207
- Chap. LXXVII. _L'Auteur s'égare._ 212
- Chap. LXXVIII. _Derniers exploits de mon oncle Tobie._ 213
- Chap. LXXIX. _La scène change._ 217
- Chap. LXXX. _Dissertation sur l'Amour._ 218
- Chap. LXXXI. _Mon oncle Tobie devient amoureux._ 221
- Chap. LXXXII. _Portrait de la veuve Wadman._ 222
- Chap. LXXXIII. _Dialogue._ 223
- Chap. LXXXIV. _Sur les lignes droites._ 225
- Chap. LXXXV. _Je prends la poste._ 226
- Chap. LXXXVI. _Je m'embarque._ 229
- Chap. LXXXVII. _Elles sont trois._ 231
- Chap. LXXXVIII. _J'accepte le défi._ 232
- Chap. LXXXIX. _Calais._ 234
- Chap. XC. _Plus de peur que de mal._ 239
- Chap. XCI. _Boulogne._ 240
- Chap. XCII. _Il y a toujours quelque fer qui cloche._ 242
- Chap. XCIII. _Jeanneton._ 245
- Chap. XCIV. _Abbeville._ 248
- Chap. XCV. _Le remède à côté du mal._ _ibid._
- Chap. XCVI. _L'Apothicaire._ 249
- Chap. XCVII. _Prédiction de David._ 250
- Chap. XCVIII. _Traité de l'âme._ 253
-
-
-Fin de la Table du Tome troisième.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par
-ex. cathéchisme/catéchisme, Troglodytes/Troglodites, Limérick/Limerick,
-chute/chûte, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe
-ont été corrigées. Les passages en italique sont indiqués entre
-_caractères soulignés_.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne
-
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- The Project Gutenberg eBook of &OElig;uvres compltes, tome 3, by Laurence Sterne.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Oeuvres compltes, tome 3/6, by Laurence Sterne
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres compltes, tome 3/6
-
-Author: Laurence Sterne
-
-Release Date: April 17, 2020 [EBook #61856]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES, TOME 3/6 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>&OElig;UVRES<br />
-COMPLTES<br />
-DE<br />
-LAURENT STERNE.</h1>
-
-<p class="c">NOUVELLE DITION AVEC XVI GRAVURES.</p>
-
-<p class="c">TOME TROISIME.</p>
-
-<p class="c">A PARIS,<br />
-Chez JEAN-FRANOIS BASTIEN.<br />
-AN XI.&mdash;1803.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p>
-
-
-<p>La troisime partie des Opinions de
-Tristram Shandy.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large"><span class="large">VIE</span><br />
-ET OPINIONS<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-TRISTRAM SHANDY.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<i>L'embarras du choix.</i></h2>
-
-
-<p>Ces dissertations subtiles et savantes avoient
-charm mon pre; et cependant, proprement
-parler, elles n'avoient fait que verser
-du baume sur sa blessure.&mdash;Son attente se
-trouvoit trompe.&mdash;La tache du nom de
-Tristram restoit indlbile;&mdash;et quand mon
-pre fut de retour chez lui, le poids de ses
-maux lui parut plus insupportable qu'auparavant.
-C'est ce qui arrive toujours quand
-la ressource sur laquelle nous avions compt
-nous chappe.</p>
-
-<p>Il devint pensif.&mdash;Il sortit, et se promena
-d'un air agit le long de son canal; il rabattit
-son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup,
-mais sans laisser clater son ressentiment;&mdash;et
-comme, suivant Hippocrate,
-les tincelles rapides de la colre favorisent
-singulirement la digestion et la transpiration,
-et qu'il est, par consquent, infiniment dangereux
-d'en arrter l'explosion,&mdash;mon pre,
-pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement
-tomb malade, si, dans ce moment
-critique, il ne lui toit survenu une diversion,
-qui dtourna ses ides et rtablit sa sant.&mdash;Cette
-diversion toit un nouvel embarras,
-et ce nouvel embarras toit occasionn par
-un legs de mille livres sterlings que lui laissoit
-ma tante Dinach.</p>
-
-<p>Mon pre n'eut pas sitt achev la lettre
-qui lui en apportoit la nouvelle, qu'il se mit
- se creuser et se tourmenter l'esprit, pour
-trouver son legs l'emploi le plus avantageux
-et le plus honorable pour sa famille.&mdash;Cent
-cinquante projets, plus bizarres les uns
-que les autres, lui passrent par la cervelle.&mdash;Il
-vouloit faire ceci, et puis cela, et puis
-cela encore.&mdash;Il vouloit aller Rome;&mdash;il
-vouloit plaider.&mdash;Non, disoit-il, j'acheterai
-des effets publics,&mdash;ou j'acheterai
-la ferme de John Hobson;&mdash;ou plutt,
-il faut que je rebtisse la faade de mon
-chteau, et que j'ajoute une aile celle
-qui y est dj.&mdash;Cependant voici un beau
-moulin eau de ce ct, si je construisois
-au-del de la rivire un beau moulin vent,
-que je verrais tourner de mes fentres:&mdash;mais
-il faut,&mdash;il faut avant tout, que
-j'ajoute le grand <i>Oxmoor</i> mon enclos,
-et que je fasse partir mon fils Robert pour
-ses voyages.</p>
-
-<p>Malheureusement la somme toit borne,
-et ses projets ne l'toient pas.&mdash;Ne pouvant
-tout excuter, il falloit choisir.&mdash;De tous
-les projets qui s'offroient lui, les deux derniers
-sembloient lui tenir le plus au c&oelig;ur;
-et il s'y seroit infailliblement arrt, s'il et
-pu les embrasser tous deux -la-fois: mais
-le petit inconvnient que j'ai dj fait entendre,
-l'obligeoit se dcider pour l'un ou
-pour l'autre.</p>
-
-<p>C'est ce qui n'toit pas facile.</p>
-
-<p>Mon pre, la vrit, avoit depuis long-temps
-reconnu la ncessit indispensable de
-faire voyager mon frre Robert.&mdash;Il avoit
-mme destin cette dpense les premiers
-fonds qui lui rentreraient des actions qu'il
-avoit dans l'affaire du Mississipi.</p>
-
-<p>Mais <i>Oxmoor</i> toit une commune si belle,
-si vaste, si bien situe!&mdash;une commune qui
-ne demandoit qu' tre dfriche et dessche!&mdash;qui
-touchoit au domaine des Shandy,
-sur laquelle mme nous avions quelque espce
-de droits! une commune enfin que depuis
-long-temps mon pre avoit rsolu de tourner
- son profit de manire ou d'autre!</p>
-
-<p>Comme jusques-l rien ne l'avoit mis dans
-la ncessit de justifier l'anciennet ou la
-justice de ses droits, mon pre, en homme
-sage, en avoit toujours renvoy la discussion
-au premier moment favorable.&mdash;Mais ce
-moment toit arriv; et les deux projets
-favoris de mon pre, <i>Oxmoor</i> et les voyages
-de mon frre, se prsentant -la-fois, ce n'toit
-pas une petite affaire que de savoir auquel
-donner la prfrence.&mdash;</p>
-
-<p>Ce que je vais dire parotra ridicule; mais
-la chose toit ainsi.</p>
-
-<p>Nous avions dans la famille une coutume
-si ancienne, qu'elle toit presque passe en loi.
-Le fils an de la maison, avant son mariage,
-avoit la libert de partir, d'aller et de revenir
- son gr d'un bout de l'Europe l'autre.&mdash;Ce
-n'toit pas seulement pour s'instruire,
-ou pour fortifier sa sant par le changement
-d'air;&mdash;c'toit pour satisfaire sa fantaisie,&mdash;pour
-rapporter un plumet son chapeau:
-que sais-je? <i lang="la" xml:lang="la">Tantum valet</i>, disoit mon pre,
-<i lang="la" xml:lang="la">quantum sonat</i>. C'est l'opinion qui met le
-prix tout.</p>
-
-<p>Il n'y avoit rien dans cet usage qui pt
-choquer la raison ou les bonnes m&oelig;urs;&mdash;et
-priver mon frre de son droit d'anesse,&mdash;l'en
-priver sans motif suffisant,&mdash;et, par-l,
-en faire un exemple du premier Shandy
-qui n'auroit pas t roul dans sa chaise de
-poste par toute l'Europe, uniquement parce
-qu'il toit un peu bte, c'et t le traiter
-dix fois pis que n'auroit fait un Turc.</p>
-
-<p>D'ailleurs l'affaire d'<i>Oxmoor</i> n'toit pas
-sans difficult.</p>
-
-<p>La seule acquisition toit un objet de plus
-de huit cents guines; et ce n'toit pas tout.
-Ce bien avoit t quinze ans auparavant l'occasion
-d'un procs, qui avoit cot la
-famille huit cents autres guines, sans compter
-la peine et le tourment.</p>
-
-<p>Ajoutez ces raisons que cette commune
-si belle, si attrayante, avoit t jusques-l
-honteusement nglige.&mdash;Malgr son voisinage
-de Shandy,&mdash;malgr le droit que chacun
-avoit de s'en occuper, comme d'un bien qui,
-n'tant personne, appartenoit ncessairement
- tout le monde, cette pauvre commune
-avoit t tellement abandonne, qu'il
-y avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner
-le c&oelig;ur d'un galant homme, qui en auroit
-connu la valeur, et qui se seroit seulement
-promen sur ce malheureux terrein.</p>
-
-<p>A dire vrai, personne n'en toit directement
-responsable; et mon pre auroit vu la
-chose avec indiffrence, et ne se seroit jamais
-occup d'<i>Oxmoor</i>, sans ce maudit procs
-qui s'leva cause de ses limites, et qui lui
-fit prendre (sinon pour son intrt, du moins
-pour son honneur) la ferme rsolution d'acqurir
-cette portion de domaine, sitt que
-l'occasion s'en prsenteroit; et l'occasion en
-toit venue, ou jamais.</p>
-
-<p>Cette parit de raisons et d'avantages dans
-les deux plus importans projets de mon pre,
-toit certainement marque au coin du guignon.&mdash;Mon
-pre avoit beau les peser ensemble,
-puis sparment,&mdash;sous toutes leurs
-faces, et sous tous leurs rapports,&mdash;consacrant
-des heures entires des calculs pnibles,&mdash;se
-livrant la mditation la plus
-abstraite,&mdash;lisant un jour des ouvrages d'agriculture,
-et des voyages le lendemain,&mdash;se
-dpouillant de tout systme et de toute
-passion,&mdash;se consultant chaque jour avec
-mon oncle Tobie,&mdash;argumentant avec Yorick,&mdash;et
-rsumant toute l'affaire d'<i>Oxmoor</i> avec
-Obadiah;&mdash;rien au bout du compte ne paroissoit
-si dcidment en faveur de l'un, qui
-ne ft galement en faveur de l'autre; les
-meilleurs argumens pouvoient s'appliquer
-tous deux; les considrations toient les
-mmes des deux cts; et les balances restoient
-dans un fatal quilibre.</p>
-
-<p>On ne pouvoit, par exemple, s'empcher
-de convenir avec Obadiah que la commune
-d'<i>Oxmoor</i>, avec des soins bien entendus,
-et entre les mains de certaines gens, feroit
-certainement dans le monde une toute autre
-figure que celle qu'elle y avoit jamais faite,
-et qu'elle y feroit jamais, si on la laissoit
- elle-mme.&mdash;Mais ces mmes raisons n'toient-elles
-pas strictement applicables mon
-frre Robert?</p>
-
-<p>A l'gard de l'intrt, la question, je l'avoue,
-ne paroissoit pas si indcise au premier
-coup d'&oelig;il. En effet, toutes les fois que
-mon pre prenoit la plume, et calculoit l'unique
-dpense de brler, fossoyer et enclorre
-<i>Oxmoor</i>, et qu'il comparoit cette dpense
-au profit certain qu'il en retiroit,&mdash;le profit
-grossissoit tellement sous sa main, que vous
-auriez jur que toute autre considration alloit
-disparotre.&mdash;Il toit clair qu'il recueilleroit,
-ds la premire anne, au moins cent
-mesures de raves vingt livres,&mdash;une excellente
-rcolte de froment l'anne suivante;&mdash;et
-l'anne d'aprs, cent (pour ne rien
-exagrer), mais, suivant toute vraisemblance,
-cent cinquante, sinon deux cents
-quartauts de poids et de fves,&mdash;et ensuite
-des patates sans fin.&mdash;Mais alors, venant
- penser que, pour manger des patates,
-il falloit se rsoudre laisser mon frre sans
-ducation, sa tte se troubloit derechef; et
-finalement le vieux gentilhomme toit dans
-un tel tat d'embarras, d'indcision et d'incertitude,
-comme il l'a souvent dclar
-mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus
-que ses talons, ce qu'il avoit faire.&mdash;</p>
-
-<p>Il faut l'avoir prouv, pour concevoir quel
-tourment c'est pour un homme, de se sentir
-ainsi tiraill par deux projets, tous deux galement
-pressans, et tous deux entirement
-opposs.&mdash;Car sans compter le ravage qui
-en rsulte ncessairement dans tout le systme
-des nerfs, desquels la fonction, comme
-vous savez, est de conduire les esprits animaux,
-et les sucs les plus subtils, du c&oelig;ur
- la tte, et de la tte au c&oelig;ur,&mdash;on ne
-sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte
-si terrible opre sur les parties plus solides
-et plus grossires, dtruisant l'embonpoint,
-et anantissant les forces du malheureux,
-qui flotte ainsi entre deux projets qui le contrarient.</p>
-
-<p>Mon pre auroit infailliblement succomb
-sous ce malheur, comme il avoit pens faire
-sous celui de mon nom de baptme, sans un
-nouvel accident qui vint heureusement son
-secours.&mdash;Ce fut la mort de mon frre Robert.</p>
-
-<p>Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un
-homme? Une agitation perptuelle!&mdash;un
-passage continuel d'un chagrin un autre!&mdash;Munissez-vous
-contre un malheur, vous restez
-en prise mille autres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br />
-<i>Chapitre des Choses.</i></h2>
-
-
-<p>Ds ce moment on doit me considrer
-comme l'hritier apparent de la famille Shandy,&mdash;et
-c'est proprement ici que commence
-l'histoire de ma vie et de mes opinions. Malgr
-toute ma diligence et mon empressement,
-je n'ai fait encore que prparer le terrein
-sur lequel doit s'lever l'difice;&mdash;et je prvois
-que l'difice qui s'levera sera tel, que,
-depuis Adam, on n'en a jamais conu ni
-excut un pareil.&mdash;</p>
-
-<p>Je veux reprendre haleine avant de commencer;
-et dans cinq minutes je jette ma
-plume au feu, et avec elle la petite goutte
-d'encre paisse qui est reste au fond du
-cornet.&mdash;Mais dans ces cinq minutes j'ai dix
-choses faire.&mdash;J'ai une chose nommer,
-une chose regretter, une esprer, une
- promettre, une faire craindre;&mdash;j'ai une
-chose supposer, une chose dclarer, une
- cacher, une choisir, et une demander.&mdash;Ce
-chapitre, donc, je le <i>nomme</i> le chapitre
-des choses;&mdash;et mon prochain chapitre, si
-je vis, sera mon chapitre sur les moustaches,
-afin de garder une sorte de liaison dans mes
-ouvrages.</p>
-
-<p>Et premirement la chose que je <i>regrette</i>,
-c'est d'avoir t tellement press par la foule
-des vnemens qui se sont trouvs devant
-moi, qu'il m'a t impossible, malgr tout
-le dsir que j'en avois, de faire entrer dans
-cette partie de mon ouvrage les campagnes,
-et surtout les amours de mon oncle Tobie.&mdash;L'histoire
-en est si originale, si <i>cervantique</i>,
-que si je puis parvenir lui faire oprer
-sur les autres cervelles les mmes effets qu'elle
-produit sur la mienne, je rponds que, pour
-cela seul, mon livre fera son chemin dans
-le monde, beaucoup mieux que son matre
-ne l'a jamais fait.&mdash;O Tristram, Tristram!
-quel moment fortun! amne-le seulement;
-et la rputation qui t'attend, comme auteur,
-effacera tous les malheurs que tu as prouvs,
-comme homme; et tu triompheras d'un ct,
-si tu peux perdre de l'autre le souvenir et
-le sentiment de tes chagrins passs.</p>
-
-<p>Ne soyez pas surpris de l'impatience que
-je tmoigne pour arriver ces amours. C'est
-le morceau le plus exquis de toute mon histoire.&mdash;Et
-quand j'y serai parvenu, je serai
-peu dlicat sur le choix des mots, et je m'embarrasserai
-peu des oreilles chatouilleuses qui
-pourroient s'en offenser. C'est la chose que
-j'avois <i>dclarer</i>.&mdash;Mais jamais je n'aurai
-fini en cinq minutes!&mdash;La chose que <i>j'espre</i>,
-milords et messieurs, c'est que vous
-voudrez bien ne pas vous en choquer:&mdash;autrement,
-je pourrois bien vous donner de
-quoi vous choquer tout de bon. L'histoire
-de ma Jenny, par exemple.&mdash;Mais qu'est-ce
-que ma Jenny, et qu'est-ce que le bon et le
-mauvais ct d'une femme? C'est la chose
-que je veux <i>cacher</i>. Je vous le dirai dans
-le chapitre qui suivra celui des boutonnires,
-et pas une ligne plutt.</p>
-
-<p>Maintenant, madame, la chose que j'ai
-vous <i>demander</i>, c'est: comment va votre migraine?&mdash;mais
-ne me rpondez point. Je suis
-sr qu'elle est passe;&mdash;et quant votre
-sant, je sais qu'elle est beaucoup meilleure.&mdash;On
-a beau dire, le vrai Shandisme dilate
-le c&oelig;ur et les poumons; il facilite la circulation
-du sang et de tous les autres fluides,
-et fait mouvoir joyeusement et long-temps
-tous les ressorts de la vie.</p>
-
-<p>Si l'on me donnoit, comme Sancho-Pana,
-un royaume choisir, je ne chercherois ni
-la gloire ni les richesses; je demanderois un
-royaume o l'on rt du matin au soir.&mdash;Les
-passions bilieuses et mlancoliques, par
-le dsordre qu'elles apportent dans le sang
-et dans les humeurs, sont ordinairement
-aussi contraires au corps politique qu'au corps
-humain. Mais comme l'habitude de la vertu
-peut seule les contenir et les vaincre:&mdash;Seigneur,
-dirois-je Dieu, faites que mes
-sujets soient toujours aussi sages qu'ils sont
-gais; et alors ils seront le peuple le plus
-heureux, et moi le plus heureux monarque
-de la terre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br />
-<i>Prambule.</i></h2>
-
-
-<p>Sans ces deux vigoureux petits bidets, monts
-par ce fou de postillon qui me mena de
-Stilton Stamford, l'ide ne m'en seroit jamais
-venue.&mdash;Nous allions comme le vent.&mdash;Il
-y avoit une cte de trois milles et demi:&mdash;nous
-touchions peine la terre.&mdash;C'toit
-le mouvement le plus rapide, le plus imptueux!
-il se communiquoit ma cervelle.&mdash;Mon
-c&oelig;ur mme y participoit.</p>
-
-<p>Tant de force et de vtesse dans deux petites
-haridelles, confondoit tous les calculs
-de ma raison et de ma gomtrie.&mdash;</p>
-
-<p>Par le grand Dieu du jour! m'criai-je,
-en regardant le soleil et lui tendant les bras,
-par la portire de ma chaise,&mdash;je fais v&oelig;u,
-en rentrant chez moi, de brler tous mes
-livres, et de jeter la clef de mon cabinet
-d'tude quatre-vingt-dix pieds sous terre,
-dans le puits qui est derrire ma maison.</p>
-
-<p>Le coche de Londres me confirma dans
-cette rsolution.&mdash;Il suivoit le mme chemin
-que nous, avanant peine, et lourdement
-tran par huit colosses qui le guindoient
-pas lents au haut de la cte.&mdash;Il se tranoit
-sur notre piste, et nous tions dj bien loin.&mdash;Oui,
-je les brlerai, m'criai-je, je brlerai
-jusqu'au dernier volume. Suivra le
-chemin battu qui voudra; je veux ou me
-frayer une nouvelle route, ou me tenir
-tranquille.</p>
-
-<p>La plupart de nos auteurs ressemblent trop
-au coche de Londres.</p>
-
-<p>Dites moi, messieurs, compterons-nous
-toujours la quantit pour tout, et la qualit
-pour rien?</p>
-
-<p>Ferons-nous toujours de nouveaux livres,
-comme les apothicaires font de nouvelles
-drogues avec d'autres drogues toutes faites?</p>
-
-<p>Ne ferons-nous jamais que nous traner sur
-la mme piste?&mdash;toujours au mme pas?&mdash;</p>
-
-<p>Passerons-nous ternellement notre vie
-montrer les reliques des savans, comme les
-moines montrent les reliques des saints,&mdash;sans
-pouvoir en obtenir un seul miracle?</p>
-
-<p>Comment se fait-il que l'homme, dont la
-pense s'lance jusques dans les cieux,&mdash;l'homme,
-la plus belle, la plus excellente
-et la plus noble des cratures,&mdash;le miracle
-de la nature, comme l'appelle Zoroastre,
-(dans son livre sur la nature de l'ame),&mdash;le
-miroir de la prsence divine, selon Saint
-Chrysostme,&mdash;l'image de Dieu, suivant
-Moyse,&mdash;le rayon de la divinit, comme
-dit Platon,&mdash;la merveille des merveilles,
-suivant Aristote; comment, dis-je, se fait-il,
-que l'homme se dgrade ainsi lui-mme, en
-se vouant une imitation servile?</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">O imitatores!</i> dit Horace&hellip; mais je ne
-m'abaisserai point aux mmes invectives que
-lui.&mdash;Tout ce que je demanderois Dieu,
-si cela peut se dsirer sans pch, c'est que
-tout imitateur ou plagiaire anglois, franois
-ou irlandois, ft puni par le farcin, et renferm
-dans un hpital assez vaste pour les
-contenir tous.&mdash;C'est ce qui me conduit
-l'affaire des moustaches; mais par quelle succession
-d'ides? en bonne foi, croyez-vous
-que je le sache?</p>
-
-
-<p class="c ugap"><i>Sur les Moustaches.</i></p>
-
-<p>De quoi diantre me suis-je avis? quelle
-promesse tourdie! un chapitre sur les moustaches!
-le public ne le supportera jamais. C'est
-un public dlicat.&mdash;Mais je n'avois jamais
-lu le fragment que voici; je ne le croyois
-pas aussi scabreux:&mdash;autrement, aussi srement
-que des nez sont des nez, et que des
-moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoy
-de manire ne pas rencontrer ce dangereux
-chapitre.</p>
-
-
-<p class="c ugap"><i>Fragment.</i></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&hellip; Je crois que vous dormez
-un peu, ma belle dame, dit le vieux gentilhomme,
-en lui serrant doucement la main
-comme il prononoit le mot <i>moustache</i>.&mdash;Changerons-nous
-de sujet? Gardez-vous-en
-bien, dit la vieille dame. Je vous coute
-avec le plus grand plaisir. Alors se penchant
-en arrire sur sa chaise, la tte appuye
-sur le dossier, portant en mme-temps
-ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir
-de gaze sur son visage, elle le pria de continuer.&mdash;Le
-vieux gentilhomme continua
-ainsi:</p>
-
-<p>Des <i>moustaches</i>! s'cria la reine de Navarre,
-en laissant tomber sa pelote de n&oelig;uds.&mdash;Oui,
-madame, des <i>moustaches</i>, dit la <i>Fosseuse</i>,
-en ramassant respectueusement les
-n&oelig;uds de la reine.</p>
-
-<p>La voix de la <i>Fosseuse</i> toit naturellement
-douce et molleuse, mais cependant distincte
-et articule; et chaque lettre du mot <i>moustaches</i>
-avoit frapp directement l'oreille de
-la reine de Navarre.&mdash;<i>Moustaches!</i> s'cria
-encore la reine, pouvant d'autant moins se
-persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit
-d'un de ses pages qu'elle voyoit tous les
-jours.&mdash;<i>Moustaches</i>, rpta la <i>Fosseuse</i> une
-troisime fois. J'ose assurer votre majest,
-continua la fille d'honneur, en prenant vivement
-l'intrt du page, que dans toute la
-Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier
-qui possde une aussi belle paire&hellip; De quoi?
-s'cria Marguerite en souriant.&mdash;De <i>moustaches</i>,
-dit la <i>Fosseuse</i> avec une modestie
-infinie.</p>
-
-<p>Le mot tint bon, malgr l'usage indiscret
-que la <i>Fosseuse</i> venoit d'en faire; et on continua
-de s'en servir dans la meilleure compagnie
-du petit royaume de Navarre.</p>
-
-<p>La <i>Fosseuse</i> l'avoit dj prononc, non-seulement
-devant la reine, mais en plusieurs
-autres occasions la cour; et toujours avec
-un accent qui renfermoit quelque chose de
-mystrieux. Ce genre devoit parfaitement
-russir la cour de Marguerite, qui, dans
-ce temps-l, toit, comme on sait, un mlange
-de galanterie et de dvotion.&mdash;Le
-mot <i>moustaches</i> fit donc une espce de fortune,
-ou du moins il gagna justement autant
-qu'il perdit.&mdash;Le clerg fut pour lui, les
-laques contre,&mdash;et les femmes&hellip; se partagrent.</p>
-
-<p>Il y avoit dans ce temps-l la cour de
-Navarre un jeune marquis <i>de Croix</i>, officier
-des gardes de la reine, qui, par sa mine,
-sa taille et sa tournure, se faisoit remarquer
-des filles d'honneur, et attiroit leur attention
-vers la terrasse, devant la porte du palais o
-la garde se montoit.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> fut la premire qui
-en devint prise.&mdash;La <i>Battarelle</i> suivit.&mdash;C'toit
-le plus beau temps pour faire l'amour,
-dont on ait gard le souvenir en Navarre.&mdash;Le
-jeune <i>de Croix</i> faisoit toutes les conqutes
-qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la
-tte la <i>Guyol</i>, la <i>Maronnette</i>, la <i>Sabatiere</i>,
- toutes en un mot, except la
-<i>Rebours</i> et la <i>Fosseuse</i>.&mdash;Celles-ci savoient
- quoi s'en tenir sur son compte. <i>De Croix</i>
-avoit donn mince opinion de lui la <i>Rebours</i>
-dans une occasion essentielle; et la <i>Rebours</i>
-avoit tout dit la <i>Fosseuse</i>, dont elle toit
-l'amie insparable.</p>
-
-<p>La reine de Navarre toit assise un soir
-avec ses dames une fentre qui faisoit face
- la porte du palais, comme <i>de Croix</i> traversoit
-la cour.&mdash;Qu'il est beau! dit la <i>Beaussiere</i>.&mdash;Qu'il
-a bon air! dit la <i>Battarelle</i>.&mdash;Qu'il
-est bien fait! dit la <i>Guyol</i>.&mdash;Montrez-moi,
-dit la <i>Maronnette</i>, un officier de la garde
-cheval qui ait deux jambes comme celles-l!&mdash;ou
-qui s'en serve si bien! dit la <i>Sabatiere</i>.&mdash;Mais
-il n'a pas de <i>moustaches</i>! s'cria la
-<i>Fosseuse</i>.&mdash;Oh! pas l'apparence, dit la
-<i>Rebours</i>.</p>
-
-<p>La reine s'en alla droit son oratoire,
-pour mditer sur ce texte.&mdash;Elle y rva tout
-le long de la galerie.&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, dit-elle
-en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut
-dire la <i>Fosseuse</i> avec ses <i>moustaches</i>?</p>
-
-<p>Toutes les filles d'honneur se retirrent
-l'instant dans leurs chambres.&mdash;Des <i>moustaches</i>!
-dirent-elles en elles-mmes, en fermant
-leur porte au verrou.</p>
-
-<p>Madame <i>de Carnavalette</i> prit son chapelet.
-On ne l'auroit pas souponne sous son grand
-capuchon.&mdash;De saint Antoine sainte Ursule,
-il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui
-n'et des <i>moustaches</i>.&mdash;Saint Franois, saint
-Dominique, saint Benot, saint Basile, sainte
-Brigitte, tous avoient des <i>moustaches</i>.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> brouilla toutes ses
-ides force de commentaires. Elle monta
-sur son palefroi, et se fit suivre par son page.&mdash;Un
-rgiment vint dfiler&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>Un denier, un seul denier! cria l'ordre
-de la Merci;&mdash;secourez ces pauvres captifs,
-qui gmissent loin de vous, et qui
-tournent les yeux vers le ciel et vers vous,
-pour obtenir leur rachat.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>Ayez piti du malheureux, ma bonne
-dame, dit un vieillard vnrable cheveux
-blancs, tenant dans ses mains dessches
-une petite tasse de bois cercle de fer;&mdash;je
-demande pour l'infortun,&mdash;pour une
-prison,&mdash;pour un hpital.&mdash;Ma bonne
-et charitable princesse, c'est pour un
-vieillard,&mdash;pour des noys,&mdash;pour des
-brls.&mdash;J'appelle Dieu et tous ses anges
- tmoin.&mdash;C'est pour couvrir celui qui
-est nu,&mdash;pour rassasier celui qui a faim,&mdash;pour
-soulager celui qui est malade et
-afflig.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>Un parent dans la misre se prosterna jusqu'
-terre.&mdash;</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p>
-
-<p>Il courut tte nue ct du palefroi, en
-la priant, en la conjurant par les premiers
-liens de l'amiti, de l'alliance, de la parent.&mdash;Ma
-cousine, ma s&oelig;ur, ma tante, ma
-mre,&mdash;au nom de la vertu, pour l'amour
-de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour
-de Jsus-Christ, souvenez-vous de
-moi, ayez piti de moi!&mdash;</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.
-Elle s'arrta la fin.&mdash;Prenez mes <i>moustaches</i>,
-dit-elle son page.&mdash;Le page prit
-son palefroi.&mdash;Elle mit pied terre sur la
-terrasse.</p>
-
-<p>Quand la cour fut rassemble le soir, ce
-fut qui parleroit, ou plutt qui ne parleroit
-pas des <i>moustaches</i>. La <i>Fosseuse</i> tira
-une aiguille de sa tte, et se mit dessiner
-le contour d'une petite moustache sur un
-ct de sa lvre suprieure, et remit l'aiguille
- la <i>Rebours</i>.&mdash;La <i>Rebours</i> secoua la tte.&mdash;Madame
-<i>de Carnavalette</i> soupira: c'toit
-elle qui avoit donn des <i>moustaches</i> sainte
-Brigitte.</p>
-
-<p>Madame <i>de Beaussiere</i> toussa trois fois
-dans son manchon.&mdash;La <i>Guyol</i> sourit.&mdash;Fi!
-dit madame <i>de Beaussiere</i>.&mdash;La reine
-de Navarre comprit enfin l'nigme, et passa
-son doigt sur ses yeux, avec un geste qui
-vouloit dire: je vous entends bien.</p>
-
-<p>Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame,
-en soulevant sa gaze, et regardant le vieux
-gentilhomme.&mdash;</p>
-
-<p>Ce que vous entendez vous-mme, rpondit
-le vieux gentilhomme; et il continua
-de lire.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes ces conversations, loin d'tre
-favorables au mot <i>moustaches</i>, prparoient
-sa ruine. La <i>Fosseuse</i> lui avoit port le premier
-coup;&mdash;il s'toit pourtant soutenu,
-et pendant quelques mois il fit une assez belle
-rsistance;&mdash;mais, au bout de ce terme, le
-jeune marquis <i>de Croix</i> ayant t forc de
-quitter la Navarre, faute de <i>moustaches</i>, le
-mot devint bientt indcent, et ne tarda pas
- tre entirement hors d'usage.</p>
-
-<p>Les meilleurs termes du meilleur langage
-de la meilleure compagnie peuvent tre exposs
- la mme disgrace. Il ne faut qu'un
-esprit mal-fait pour exciter tous les esprits.&mdash;Le
-cur d'Estelle crivit dans le temps un
-gros livre sur les quivoques, afin de prmunir
-les Navarrois contre leur danger.</p>
-
-<p>Tout le monde ne sait-il pas, dit le cur
-d'Estelle la fin de son ouvrage, que les
-<i>nez</i> ont prouv, il y a quelques sicles,
-dans la plus grande partie de l'Europe, le
-mme sort que les <i>moustaches</i> prouvent
-aujourd'hui dans le royaume de Navarre?
-Le mal, la vrit, ne s'tendit pas alors
-plus loin.&mdash;Mais les <i>oreilles</i> n'ont-elles
-pas couru depuis le mme risque?&mdash;Vingt
-autres mots diffrens, les <i>hauts-de-chausse</i>,
-les <i>fichus</i>, les <i>boutonnieres</i>, le nom mme
-qu'on donne nos chevaux de poste,&mdash;ne
-sont-ils pas encore au moment de leur
-ruine?&mdash;La chastet, par sa nature, la
-plus douce des vertus, la chastet, si vous
-lui laissez une libert absolue, deviendra
-la plus tyrannique des passions.</p>
-
-<p>Que vos c&oelig;urs cessent d'tre corrompus,
-s'crioit le cur d'Estelle; et vos oreilles ne
-trouveront plus d'expressions indcentes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br />
-<i>Peine perdue.</i></h2>
-
-
-<p>Mon pre toit occup calculer les frais
-de poste du voyage de mon frre Robert, de
-Calais Paris, et de Paris Lyon, au moment
-mme qu'il reut la lettre qui lui apportoit
-la nouvelle de sa mort.&mdash;C'toit un voyage
- tous gards bien malencontreux, et dont
-mon pre avoit bien de la peine venir
-bout.&mdash;Il l'avoit cependant -peu-prs achev,
-quand Obadiah ouvrit brusquement la porte
-pour lui dire qu'il n'y avoit plus de levure
-dans la maison.&mdash;Monsieur veut-il, demanda
-Obadiah, que je prenne demain
-de grand matin le cheval de carosse, et
-que j'en aille chercher?&mdash;De tout mon
-c&oelig;ur, dit mon pre sans interrompre son
-voyage; prends le cheval de carrosse et
-laisse-moi en repos.&mdash;Mais, dit Obadiah,
-il lui manque un fer.&mdash;</p>
-
-<p>Un fer! pauvre crature, dit mon oncle
-Tobie!&mdash;Et bien, dit brusquement mon
-pre, prends l'cossois.&mdash;Il ne veut pas
-souffrir la selle, dit Obadiah.&mdash;Je crois
-qu'il a le diable au corps, dit mon pre:
-prends donc le patriote, et ferme la porte.&mdash;Le
-patriote est vendu, dit Obadiah.&mdash;Vendu,
-s'cria mon pre!&mdash;Voil de vos
-tours, monsieur le drle, continua-t-il,
-en s'adressant Obadiah, quoiqu'avec le
-visage tourn vers mon oncle Tobie!&mdash;Monsieur
-doit se rappeler, dit Obadiah,
-qu'il m'a ordonn de le vendre au mois
-d'avril dernier.&mdash;Eh bien, s'cria mon
-pre, pour votre peine, vous irez pied.&mdash;C'est
-tout ce que je demandois, dit
-Obadiah en fermant la porte.&mdash;</p>
-
-<p>Ah! quel tourment, dit mon pre!</p>
-
-<p>Et il reprenoit dj son calcul, quand
-Obadiah vint encore l'interrompre.&mdash;Comment
-Monsieur veut-il que j'aille pied,
-dit Obadiah? toutes les rivires sont dbordes.&mdash;</p>
-
-<p>Jusques-l mon pre, qui avoit devant lui
-une carte de <i>Samson</i>, et un livre de poste,
-avoit gard trois doigts sur la tte de son
-compas, dont une pointe toit pose sur
-Nevers. C'toit la dernire poste pour laquelle
-il et pay; et il se proposoit de
-reprendre de l son calcul et son voyage,
-aussitt qu'Obadiah auroit quitt la chambre.&mdash;Mais
-il ne put tenir cette seconde entre
-d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour mettre
-tout le pays sous l'eau.&mdash;Il laissa aller son
-compas,&mdash;ou plutt, avec un mouvement
-de colre, il le jeta sur la table; et alors tout
-ce qui lui restoit faire, c'toit de revenir
- Calais comme bien d'autres, aussi sage
-qu'il en toit parti.</p>
-
-<p>Enfin quand la lettre fatale arriva, mon
-pre, l'aide de son compas, d'enjambes
-en enjambes, toit revenu ce mme gte
-de Nevers.&mdash;Il fit signe mon oncle Tobie
-de voir ce que contenoit la lettre.&mdash;Avec
-votre permission, monsieur Samson,
-s'cria mon pre, en frappant la table tout
-au travers de Nevers avec son compas,&mdash;il
-est dur, monsieur Samson, pour un
-gentilhomme anglois et pour son fils, d'tre
-ramens deux fois dans un jour une bicoque
-comme Nevers.&mdash;Qu'en penses-tu,
-Tobie, ajouta mon pre d'un air enjou?&mdash;A
-moins, dit mon oncle Tobie, que ce
-ne soit une ville de garnison; car en ce
-cas&hellip; mon pre sourit.&mdash;Lis, lis cette
-lettre, mon cher Tobie, dit mon pre:&mdash;et
-tenant toujours son compas sur Nevers
-d'une main, et son livre de poste de l'autre,
-lisant d'un &oelig;il, coutant d'une oreille, et
-les deux coudes appuys sur la table, il attendit
-que mon oncle Tobie et achev la
-lettre qu'il lisoit entre ses dents&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">O ciel! il est parti, s'cria mon oncle
-Tobie!&mdash;Qui? quoi? s'cria mon pre.&mdash;Mon
-neveu, dit mon oncle Tobie.&mdash;Comment!
-mon fils! sans permission! sans
-argent! sans gouverneur!&mdash;Hlas, mon
-cher frre! il est mort, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Mort! s'cria mon pre, sans
-avoir t malade?&mdash;Le pauvre garon!
-dit mon oncle Tobie, en baissant la voix,
-et avec un profond soupir!&mdash;le pauvre
-garon! il a bien t assez malade, puisqu'il
-en est mort.</p>
-
-<p>Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine
-apprit la mort de Germanicus, ne pouvant
-modrer la violence de sa douleur, elle quitta
-brusquement son ouvrage.&mdash;Mon pre, au
-contraire, frappa une seconde fois de son
-compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort
-que la premire.&mdash;Quels effets diffrens
-produits par la mme cause! et mlez-vous
-aprs cela de raisonner sur l'histoire.</p>
-
-<p>Ce que fit ensuite mon pre, mrite, mon
-avis, un chapitre particulier.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br />
-<i>Penses sur la Mort.</i></h2>
-
-
-<p>C'est un des moralistes anciens,&mdash;Platon,
-Plutarque, ou Snque, Xnophon, ou Epictte,
-Thophraste, ou Lucien,&mdash;ou quelqu'un
-d'une date plus moderne,&mdash;Cardan
-ou Budus, Ptrarque ou Stelle, peut-tre
-mme est-ce quelque pre de l'glise,&mdash;Saint-Augustin,
-Saint-Cyprien ou Saint-Bernard;&hellip;
-mais enfin c'est un de ceux-l qui
-nous apprend, qui nous assure qu'il existe
-en nous je ne sais quel penchant naturel et
-irrsistible, lequel nous porte pleurer la
-mort de nos amis et de nos enfans.&mdash;Celui-l,
-quel qu'il soit, connoissoit bien le c&oelig;ur
-humain.</p>
-
-<p>Et Snque a dit quelque part, que de pareils
-chagrins se dissipoient mieux par la
-voie des larmes, que par toute autre.</p>
-
-<p>Aussi trouvons-nous que David a pleur
-son fils Absalon,&mdash;Adrien son Antinos,&mdash;Niob
-ses enfans,&mdash;et qu'Apollodore et
-Criton ont tous deux vers des larmes pour
-Socrate avant sa mort.</p>
-
-<p>Mon pre ne prit exemple ni sur les anciens,
-ni sur les modernes, et se gouverna
-d'une faon toute particulire.</p>
-
-<p>On vient de voir que les Hbreux pleuroient
-ainsi que les Romains.&mdash;On prtend que les
-Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction;&mdash;les
-Allemands, dit-on, s'enivrent;&mdash;et
-l'on sait que les Anglois se pendent.&mdash;Mon
-pre ne pleura, ni ne s'endormit,
-ni ne s'enivra, ni se pendit;&mdash;il ne jura,
-ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanta,
-ni ne siffla:&mdash;que fit-il donc de sa douleur?</p>
-
-<p>Il vint toutefois bout de s'en dbarrasser.&mdash;Mais
-souffrez, monsieur, que j'insre ici
-une petite histoire.</p>
-
-<p>Quand Cicron perdit sa chre fille Tullie,
-il n'couta d'abord que son c&oelig;ur, et modula
-sa voix sur la voix de la nature.&mdash;<i>O ma
-Tullie!</i> s'crioit-il, <i> ma fille! mon enfant! O
-dieux!&mdash;dieux! j'ai perdu ma Tullie!&mdash;Partout
-je crois voir encore ma Tullie. Je
-crois l'entendre;&mdash;je crois lui parler.</i>&mdash;Mais
-ds qu'il eut ouvert les trsors de la
-philosophie, ds qu'elle lui eut appris la
-quantit de choses excellentes qu'il y avoit
- dire sur ce sujet,&mdash;on ne sauroit croire,
-dit ce grand orateur, combien, en un instant,
-je me trouvai heureux et consol.</p>
-
-<p>Mon pre toit aussi vain de son loquence,
-que Cicron pouvoit l'tre de la sienne; et
-je commence croire qu'il avoit raison.&mdash;L'loquence
-toit en vrit son fort;&mdash;c'toit
-son foible aussi.&mdash;Son fort; car la nature
-l'avoit fait natre loquent.&mdash;Son foible;
-car il en toit dupe toute heure.</p>
-
-<p>Except dans ce qui contrarioit trop fort
-ses systmes, ds que mon pre trouvoit
-une occasion de dployer ses talens, ou de
-dire quelque chose de sage, de spirituel ou
-de fin, il toit souverainement heureux.&mdash;Un
-vnement agrable qui ne lui laissoit
-rien dire, ou un vnement fcheux sur
-lequel il trouvoit parler, revenoient -peu-prs
-au mme pour lui.&mdash;Bien plus, si l'accident
-n'toit que comme cinq, et le plaisir
-de parler comme dix, mon pre y gagnoit
-moiti pour moiti, et prfroit l'accident.</p>
-
-<p>Ce fil servira dbrouiller ce qui autrement
-sembleroit contradictoire dans le caractre
-de mon pre.&mdash;Il expliquera comment,
-dans les petites impatiences qui naissoient
-des ngligences invitables, ou des tourderies
-de ceux qui le servoient, sa colre, ou
-plutt la dure de sa colre, toit toujours
- rebours de toutes les conjectures.</p>
-
-<p>Il avoit une petite jument favorite, dont
-il souhaitoit beaucoup d'avoir de la race.
-Il l'avoit confie un trs-beau cheval arabe,
-et il avoit destin son usage le poulain
-qui devoit en natre.&mdash;Mon pre toit ardent
-dans ses projets. Tous les jours il parloit de
-son cheval futur avec une confiance, une
-scurit aussi entires, que s'il et t dj
-dress, brid, sell, et devant sa porte tout
-prt tre mont.&mdash;Il dfioit d'avance mon
-oncle Tobie la course.&mdash;Au bout du terme,
-la jument fit un mulet, et le plus laid mulet
-qu'il y et en son espce.</p>
-
-<p>Il y avoit srement de la faute d'Obadiah.&mdash;Ma
-mre et mon oncle Tobie s'attendoient
-que mon pre alloit l'exterminer, et que
-sa colre et ses lamentations n'auroient point
-de fin.&mdash;Regardez, coquin que vous tes,
-s'crioit mon pre, en montrant le mulet;&mdash;regardez
-ce que vous avez fait.&mdash;Ce n'est
-pas moi, dit Obadiah.&mdash;Eh! qu'en sais-je?
-rpliqua mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>Le triomphe tincela dans les yeux de mon
-pre cette repartie; tout son visage s'panouit;
-et Obadiah n'en entendit plus reparler.</p>
-
-<p>&mdash;Revenons la mort de mon frre.&mdash;</p>
-
-<p>La philosophie a beaucoup de belles choses
- dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin
-sur la mort.&mdash;Mais comme elles se
-jetoient toutes -la-fois dans la tte de mon
-pre, l'embarras auroit t de bien choisir,
-et d'en faire un tout galement pompeux et
-bien assorti.&mdash;Mon pre les prit comme
-elles vinrent.</p>
-
-<p>Tout doit mourir, mon cher frre.&mdash;C'est
-un accident invitable.&mdash;C'est le premier
-statut de la grande charte.&mdash;C'est
-une loi ternelle du parlement.&mdash;Tout doit
-mourir.</p>
-
-<p>Si mon fils n'toit pas mort, ce seroit
-le cas de s'tonner,&mdash;et non pas de ce qu'il
-est mort.</p>
-
-<p>Les monarques et les princes dansent
-le mme branle que nous.</p>
-
-<p>Mourir est la grande dette et le tribut
-qu'il faut payer la nature. Les tombes et
-les monumens, destins perptuer notre
-mmoire, le paient eux-mmes; et les pyramides,
-les plus orgueilleuses de toutes celles
-que l'art et les richesses ont leves, ont aujourd'hui
-perdu leur sommet, et n'offrent
-plus au voyageur qu'un amas de dbris mutils.&mdash;(Mon
-pre trouvoit qu'il s'exprimoit
-avec facilit, et poursuivit.) Les cits et les
-villes, les provinces et les royaumes, n'ont-ils
-pas leurs priodes?&mdash;Et ne viennent-ils
-pas eux-mmes dcliner, quand les principes
-et les pouvoirs, qui, au commencement
-les cimentrent et les runirent, ont achev
-leurs volutions?&mdash;</p>
-
-<p>Frre Shandy, dit mon oncle Tobie,
-quittant sa pipe au mot <i>volutions</i>&hellip;&mdash;<i>rvolutions</i>,
-j'ai voulu dire, reprit mon pre.&mdash;Par
-le ciel! frre Tobie, j'ai voulu dire
-<i>rvolutions</i>.&mdash;<i>Evolutions</i> n'a pas de sens.&mdash;Il
-a plus de sens que vous ne croyez, dit
-mon oncle Tobie.&mdash;Mais, s'cria mon pre,
-il n'y a du moins pas de sens couper le
-fil d'un pareil discours, et dans une pareille
-occasion.&mdash;De grce, frre Tobie, continua-t-il
-en lui prenant la main, je t'en prie,
-frre,&mdash;je t'en prie, ne m'interromps pas
-dans cette crise.&mdash;Mon oncle Tobie remit
-sa pipe dans sa bouche.</p>
-
-<p>O sont Troye et Micnes, et Thbes
-et Dlos, et Perspolis et Agrigente? continua
-mon pre, en ramassant son livre de poste
-qu'il avoit laiss tomber.&mdash;Que sont devenues,
-frre Tobie, Ninive et Babylone, Cizicum
-et Mitilne? Les plus belles villes qu'ait
-jamais claires le soleil, maintenant ne sont
-plus;&mdash;leurs noms seulement sont demeurs;
-et ceux-ci, (car dj plusieurs d'entre eux
-s'crivent incorrectement), s'en vont eux-mmes
-par lambeaux; et dans le laps du
-temps ils seront oublis et envelopps avec
-toutes choses dans la nuit ternelle.&mdash;Le
-monde lui-mme, frre Tobie, le monde
-lui-mme finira.</p>
-
-<p>A mon retour d'Asie, dans ma traverse
-d'Egine Mgare,&mdash;(dans quel temps donc?
-pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux
-autour de moi.&mdash;Egine restoit derrire, Mgare
-toit devant, Pire main droite, et
-Corinthe main gauche.&mdash;Que de villes
-jadis florissantes, et maintenant couches
-dans la poussire!&mdash;Hlas! hlas! dis-je en
-moi-mme, quel homme pourrait permettre
- son ame de se troubler pour la perte d'un
-enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement
-ensevelies?&mdash;Ressouviens-toi, me
-dis-je encore moi-mme, ressouviens-toi
-que tu es homme.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie ne s'aperut pas que ce
-dernier paragraphe toit l'extrait d'une lettre,
-que Servius Sulpicius crivoit Cicron, pour
-le consoler de la mort de sa fille.&mdash;Mon
-bon oncle toit aussi peu vers dans les fragmens
-de l'antiquit, que dans toute autre
-branche de littrature;&mdash;et comme mon pre,
-dans le temps de son commerce de Turquie,
-avoit fait trois ou quatre voyages au Levant,
-mon oncle Tobie conclut tout naturellement
-qu'il avoit pouss ses courses jusqu'en Asie
-par l'Archipel; et de-l sa traverse d'Egine
- Mgare, et le reste.</p>
-
-<p>Cette conjecture n'avoit rien d'trange, et
-tous les jours un critique entreprenant btit
-bien d'autres histoires sur de pires fondemens.&mdash;Et
-je vous prie, frre, dit mon
-oncle Tobie, quand mon pre eut fini,&mdash;je
-vous prie, dit-il, en appuyant le bout de
-sa pipe sur la main de mon pre;&mdash;en
-quelle anne de notre Seigneur cela s'est-il
-pass?&mdash;Innocent! dit mon pre, c'toit
-quarante ans avant Jsus-Christ.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions
- faire, ou que son frre toit le juif-errant,
-ou que le malheur avoit drang sa
-cervelle.&mdash;Puisse le Seigneur, Dieu du ciel
-et de la terre, le protger et le gurir! dit
-mon oncle Tobie, en priant en silence pour
-mon pre, avec les larmes aux yeux.</p>
-
-<p>Mon pre attribua ces larmes au pouvoir
-de son loquence, et poursuivit sa harangue
-avec un nouveau courage.</p>
-
-<p>Il n'y a pas, frre Tobie, une aussi grande
-diffrence que l'on s'imagine entre le bien et
-le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant,
-n'toit pas propre gurir les soupons de
-mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse,
-le chagrin, la maladie, la misre et le malheur
-sont le cortge ordinaire de la vie.&mdash;Grand
-bien leur fasse! dit en lui-mme mon
-oncle Tobie.</p>
-
-<p>Mon fils est mort!&mdash;il ne pouvoit mieux
-faire. Il a jet l'ancre propos au milieu de
-la tempte.</p>
-
-<p>Mais il nous a quitts pour jamais.&mdash;Eh
-bien! il a chapp la main du barbier,
-avant d'tre chauve;&mdash;il a quitt la fte,
-avant d'tre repu,&mdash;le banquet, avant d'tre
-ivre.</p>
-
-<p>Les Thraces pleuroient quand un enfant
-venoit au monde&hellip; (Ma foi! dit mon oncle
-Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal;
-tmoin la naissance de Tristram). Et ils se
-rjouissoient quand un homme mouroit.&mdash;Ils
-avoient raison. La mort ouvre la porte
- la renomme, et la ferme l'envie.&mdash;Elle
-brise les chanes du captif; il a rempli sa
-tche: il est libre.</p>
-
-<p>Montrez-moi un homme qui connoisse
-la vie, et qui craigne la mort; et je vous
-montrerai un prisonnier qui craint sa libert.</p>
-
-<p>Nos besoins, mon cher frre Tobie, ne
-sont que des maladies.&mdash;Ne vaudroit-il pas
-mieux en effet n'avoir pas faim, que d'tre
-forc de manger?&mdash;n'avoir pas soif, que
-d'tre forc de boire?</p>
-
-<p>Ne vaudroit-il pas mieux tre tout d'un
-coup dlivr des soucis, de la fivre, de
-l'amour, de la goutte, et de tous les autres
-maux de la vie, que d'tre comme un voyageur,
-qui arrive fatigu tous les soirs son
-auberge, forc d'en repartir tous les matins?</p>
-
-<p>Ce sont les gmissemens et les convulsions,
-frre Tobie, ce sont les larmes qu'on
-verse dans la chambre d'un malade, ce sont
-les mdecins, les prtres, et tout l'appareil
-de la mort, qui rendent la mort effrayante.
-Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est prfrable dans une bataille,
-dit mon oncle Tobie. Il n'y a l ni cercueil,
-ni silence, ni deuil, ni pompe funbre. Elle
-est rduite rien.&mdash;</p>
-
-<p>Prfrable dans une bataille! mon cher
-frre Tobie, dit mon pre en souriant. (Il
-avoit entirement oubli mon frre Robert).
-Va, elle n'est mauvaise nulle part.&mdash;Car
-enfin, frre Tobie, remarque bien.&mdash;Tant
-que nous sommes, la mort n'est pas encore;
-et, quand elle est, nous ne sommes plus.
-Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner
-la proposition. Mais l'loquence de mon pre
-toit trop rapide pour s'arrter par aucune
-considration. Il entrana les ides de mon
-oncle Tobie malgr lui.</p>
-
-<p>Pour nous affermir dans notre mpris de
-la mort, continua mon pre, il est propos
-de remarquer le peu d'altration que ses approches
-ont produit dans les grands hommes.</p>
-
-<p>Vespasien mourut sur sa chaise perce,
-en disant un bon mot;&mdash;Galba, en prononant
-une maxime;&mdash;Septime Svre, en
-faisant un compliment.&mdash;</p>
-
-<p>J'espre qu'il toit sincre, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;C'toit sa femme, dit mon pre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br />
-<i>Nouveau genre de mort.</i></h2>
-
-
-<p>Et finalement,&mdash;car de toutes les
-anecdotes que l'histoire peut fournir sur ce
-sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante,
-elle couronne toutes les autres.</p>
-
-<p>Cornlius Gallus le prteur&hellip; Mais j'ose
-assurer, frre Tobie, que vous l'avez lu.&mdash;J'ose
-assurer que non, dit mon oncle Tobie.&mdash;Eh
-bien, dit mon pre, il mourut dans les
-bras d'une femme.&mdash;</p>
-
-<p>Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'toit
-de la sienne, il n'y avoit pas de pch.&mdash;Ma
-foi! dit mon pre, c'est plus que je n'en sais.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br />
-<i>Ma mre est aux coutes.</i></h2>
-
-
-<p>Ma mre traversoit le corridor vis--vis
-la porte de la salle, au moment o mon pre
-prononoit le mot femme. Il toit assez simple
-qu'elle en ft frappe; et elle ne douta point
-qu'elle ne ft le sujet de la conversation. Elle
-mit donc un doigt en travers sur sa bouche,
-retint sa respiration; et par une inflexion
-du cou, alongeant et baissant la tte, non
-pas vis--vis la porte, mais de ct, de sorte
-que son oreille se trouvoit sur la fente, elle
-se mit couter de tout son pouvoir.</p>
-
-<p>L'esclave qui coute, avec la desse du
-silence derrire lui, n'auroit pu fournir une
-plus belle ide un artiste.</p>
-
-<p>Je vais la laisser dans cette attitude pendant
-cinq minutes, jusqu' ce que j'aie ramen
-les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin
-Thoiras ramne les affaires de l'glise) au
-mme point.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br />
-<i>Parallle de deux Orateurs.</i></h2>
-
-
-<p>A proprement parler, l'intrieur de notre
-famille toit une machine simple, et compose
-d'un petit nombre de roues. Mais ces
-roues toient mises en mouvement par tant
-de ressorts diffrens, elles agissoient l'une
-sur l'autre avec une telle varit de principes
-et d'impulsions tranges, que la machine,
-quoique simple, avoit tout l'honneur et mme
-les avantages d'une machine complique.&mdash;On
-pouvoit y remarquer presque autant de
-mouvemens particuliers, que dans la mcanique
-intrieure d'une pendule secondes.</p>
-
-<p>Parmi ces mouvemens il y en avoit un,
-et c'est celui dont je parle, qui peut-tre
-n'toit pas, tout prendre, aussi singulier
-que beaucoup d'autres; mais dont l'effet toit
-tel, qu'il ne pouvoit se passer dans le sallon
-aucune motion, querelle, harangue, dialogue,
-projet, ou dissertation, que sur le champ il
-n'y en et la copie, le pendant, la parodie,
-dans la cuisine.</p>
-
-<p>Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes
-les fois que quelque message extraordinaire
-ou quelque lettre arrivoit au sallon,&mdash;ou
-que l'entre d'un domestique sembloit interrompre
-la conversation, et qu'on avoit
-l'air d'attendre qu'il ft sorti pour la continuer,&mdash;ou
-que l'on appercevoit quelque apparence
-de nuage sur le front de mon pre
-ou de ma mre;&mdash;enfin, ds que l'on supposoit
-que l'affaire qui se traitoit dans le
-sallon valoit la peine qu'on l'coutt, la rgle
-toit de ne pas fermer entirement la porte,
-et de la laisser tant soit peu entr'ouverte,&mdash;de
-trois ou quatre lignes seulement,&mdash;prcisment
-comme ma mre la trouva en
-passant dans le corridor.&mdash;Le mauvais tat
-des gonds, (tat auquel on se donnoit bien
-de garde de remdier) servoit de prtexte
-et d'excuse cette man&oelig;uvre, laquelle se
-rptoit aussi souvent qu'il toit ncessaire.&mdash;On
-laissoit donc un passage, non pas
-aussi large la vrit que celui des Dardanelles,
-mais suffisant pour qu'on pt apprendre
-par ce moyen tout ce qu'il toit intressant
-de savoir, et viter par-l mon pre l'embarras
-de gouverner lui-mme sa maison.&mdash;</p>
-
-<p>Ma mre en profita dans cette occasion.&mdash;Obadiah
-en avoit fait autant, aprs avoir laiss
-sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle
-de mon frre.&mdash;De sorte qu'avant que
-mon pre ft revenu de sa surprise, et et
-commenc sa harangue,&mdash;Trim, debout
-dans la cuisine, s'toit mis prorer sur
-le mme sujet.</p>
-
-<p>Il y a tel curieux, de ceux qui aiment
-observer la nature, qui, s'il et eu en sa
-possession toutes les richesses de Job, en
-auroit donn la moiti avec plaisir, pour
-entendre le caporal Trim et mon pre, deux
-orateurs si opposs par leur nature et leur
-ducation, haranguer sur la mme tombe.</p>
-
-<p>Mon pre, homme prodigieusement instruit,
- l'aide d'une mmoire sre et d'une
-lecture immense, qui tous les grands philosophes
-de l'antiquit toient familiers,
-citant sans cesse Caton, Snque, Epictte.&mdash;</p>
-
-<p>Le caporal,&mdash;avec rien,&mdash;ne se souvenant
-de rien,&mdash;n'ayant rien lu que son livre de
-revue,&mdash;et n'ayant de grands noms citer,
-que ceux qui toient contenus dans le contrle
-de sa compagnie.&mdash;</p>
-
-<p>L'un, procdant de priode en priode,
-par mtaphore et par allusion, et frappant
-l'imagination de l'auditeur, comme doit faire
-tout bon orateur, par l'agrment et les charmes
-de ses peintures et de ses images.&mdash;</p>
-
-<p>L'autre, sans esprit ni antithse, sans mtaphore
-ni allusion, sans aucune ressource
-de l'art, instruit par la nature, conduit par
-la nature, alloit droit devant lui comme la
-nature le menoit;&mdash;et la nature le menoit
-au c&oelig;ur.&mdash;O Trim! si le ciel et voulu que
-tu eusses un meilleur historien&hellip; s'il l'et
-voulu&hellip; ton historien auroit roul carosse.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br />
-<i>Trim monte en chaire.</i></h2>
-
-
-<p>Notre jeune matre est mort Londres,
-dit Obadiah.</p>
-
-<p>Une robe de chambre de satin vert de ma
-mre, qui avoit dj t dcrasse deux fois,
-fut la premire ide que l'exclamation d'Obadiah
-excita dans l'esprit de Suzanne.&mdash;Eh
-bien, dit Suzanne, nous allons tous tre en
-deuil.</p>
-
-<p>Divin Locke, o es-tu? et se peut-il que
-tu manques l'occasion d'crire un si beau
-chapitre sur l'imperfection des mots?&mdash;Le
-mot <i>deuil</i>, quoique prononc par Suzanne
-elle-mme, manqua son objet, et n'excita
-pas en elle une seule ide teinte de noir ou
-de gris.&mdash;Tout toit vert; elle ne voyoit
-que la robe de chambre de satin vert.</p>
-
-<p>Oh! ma pauvre matresse en mourra!
-s'cria Suzanne; et dj elle voyoit dfiler
-toute la garde-robe de ma mre. Quelle procession!&mdash;son
-damas rouge,&mdash;ses toiles de
-Perse,&mdash;ses lustrines jaunes et blanches,&mdash;son
-taffetas brun,&mdash;ses bonnets de dentelle,&mdash;ses
-manteaux de lit et ses consolantes
-jupes de dessous.&mdash;Elle n'oublioit pas un
-chiffon. Non, disoit Suzanne, ma matresse
-ne les reverra jamais.</p>
-
-<p>Nous avions un pataud de marmiton, qui
-faisoit le factieux; mon pre le gardoit, je
-pense, cause de sa btise.&mdash;Il avoit t
-toute l'automne aux prises avec une hydropisie.&mdash;Notre
-jeune matre est mort! dit
-Obadiah;&mdash;il est mort bien certainement.&mdash;Et
-moi je ne le suis pas, dit le marmiton.&mdash;</p>
-
-<p>Voici de fcheuses nouvelles, Trim,
-cria Suzanne, en essuyant ses yeux au moment
-o Trim entra dans la cuisine:&mdash;notre
-jeune matre Robert est mort et enterr.&mdash;(L'enterrement
-toit un embellissement de
-la faon de Suzanne).&mdash;Nous allons tre
-tous en deuil, ajouta Suzanne.&mdash;</p>
-
-<p>J'espre que non, dit Trim.&mdash;Vous
-esprez que non, reprit vivement Suzanne.&mdash;(L'ide
-du deuil ne faisoit pas sur la tte
-de Trim la mme impression que sur celle
-de Suzanne).&mdash;J'espre, dit Trim, expliquant
-sa pense, j'espre en Dieu que la
-nouvelle n'est pas vraie.&mdash;J'ai entendu lire
-la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah;
-et nous allons avoir une rude besogne pour
-dfricher <i>Oxmoor</i>.&mdash;Oh! il est bien mort,
-dit Suzanne.&mdash;Aussi sr que je suis en vie,
-dit le marmiton.&mdash;</p>
-
-<p>Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir,
-je le regrette de tout mon c&oelig;ur et de
-toute mon ame.&mdash;Pauvre crature!&mdash;pauvre
-garon!&mdash;pauvre gentilhomme!&mdash;</p>
-
-<p>Il toit en vie la Pentecte dernire,
-dit le cocher.&mdash;A la Pentecte!&mdash;hlas!
-s'cria Trim, en tendant le bras droit, et
-prenant sur le champ la mme attitude dans
-laquelle il avoit lu le sermon,&mdash;eh! que fait
-la Pentecte, Jonathan?&mdash;(C'toit le nom
-du cocher).&mdash;Que fait le temps de Pques,
-ou toute autre saison de l'anne?&mdash;Nous
-voil tous ici, continua le caporal, (en frappant
-perpendiculairement le plancher du bout
-de sa canne, pour donner une ide de stabilit
-et de force),&mdash;nous voil tous ici,
-et en un moment, (ouvrant la main et laissant
-tomber son chapeau), nous ne sommes
-plus.&mdash;</p>
-
-<p>Cette image toit infiniment frappante.&mdash;Suzanne
-fondit en larmes.&mdash;Nous ne sommes
-pas des plantes ni des pierres.&mdash;Jonathan,
-Obadiah, la cuisinire, tout pleura. Le pataud
-de marmiton lui-mme, qui curoit un chaudron
-sur ses genoux, se sentit mu. Toute
-la cuisine se pressa autour du caporal.</p>
-
-<p>Or, comme je vois clairement que la constitution
-de l'glise et de l'tat, ou du moins
-leur dure,&mdash;peut-tre la dure du monde
-entier, ou, ce qui revient au mme, la distribution
-et la balance de la proprit et du
-pouvoir, vont dpendre de la manire dont
-l'on saisira l'loquence de ce geste du caporal,&mdash;je
-vous demande votre attention, messieurs,
-pour une dixaine de pages; et je
-vous les donne reprendre dans tout autre
-endroit de l'ouvrage, pour dormir tout
-votre aise.</p>
-
-<p>J'ai dit que nous n'tions ni des plantes,
-ni des pierres, et j'ai bien dit;&mdash;mais j'aurois
-d ajouter que nous n'tions pas des anges.&mdash;Hlas!
-que nous sommes loin de cet tat
-de perfection!&mdash;Nous sommes des hommes
-grossiers, envelopps dans la matire, et
-gouverns par nos ides, qui le sont elles-mmes
-par nos sens; et je rougis de dire
-quel point va cette influence secrte.&mdash;Mais
-de tous nos sens, je ne crains pas d'affirmer
-que la vue (quoique je sache trs-bien que
-la plupart de nos philosophes soient pour le
-toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a
-le commerce le plus intime avec l'ame, qui
-frappe davantage l'imagination, et qui lui
-laisse des impressions plus profondes.&mdash;Son
-influence surpasse et dtruit toutes les autres.
-Horace l'a dit avant moi: <i lang="la" xml:lang="la">Segnis irritant</i>, etc.</p>
-
-<p>Appliquons ces rflexions la chte du
-chapeau de Trim.&mdash;</p>
-
-<p><i>Nous voil tous ici, et en un moment nous
-ne sommes plus.</i></p>
-
-<p>Cette phrase n'avoit rien de bien saillant.
-C'toit une de ces vrits triviales force
-d'tre connues, et telles qu'on nous en dbite
-tous les jours.&mdash;Et si Trim ne s'en ft pas
-plus repos sur son chapeau que sur son
-loquence, il n'auroit produit aucun effet.</p>
-
-<p><i>Nous voil tous ici</i>, continua le caporal,
-<i>et en un moment&hellip;</i> (laissant tomber perpendiculairement
-son chapeau, et s'arrtant avant
-d'achever), <i>en un moment nous ne sommes
-plus</i>.&mdash;Le chapeau tomba comme si c'et
-t une masse de plomb.&mdash;Rien ne pouvant
-mieux exprimer l'ide de la mort, dont ce
-chapeau toit comme la figure et le type.&mdash;La
-main de Trim sembla se paralyser,&mdash;le
-chapeau tomba mort.&mdash;Trim resta les yeux
-fixs dessus, comme sur un cadavre.&mdash;Et
-Suzanne fondit en larmes.</p>
-
-<p>Or, il y a mille,&mdash;dix mille,&mdash;et comme
-la matire et le mouvement sont infinis, dix
-mille fois, dix mille manires, dont un chapeau
-peut tomber terre sans produire aucun
-effet.</p>
-
-<p>Si Trim l'et jet avec force ou colre,
-avec ngligence ou mal-adresse,&mdash;s'il l'et
-jet devant lui, ou de ct, ou en arrire,
-ou dans une autre direction quelconque,&mdash;ou
-si, en lui donnant la meilleure direction possible,
-il l'et laiss tomber d'un air gauche,
-hbt, effar;&mdash;enfin si, pendant ou aprs
-la chute, Trim n'et pas eu l'expression de
-tte et l'attitude qui devoit l'accompagner,
-tout toit manqu, et l'effet du chapeau sur
-le c&oelig;ur toit perdu.</p>
-
-<p>O vous, qui gouvernez ce grand univers
-et ses grands intrts avec les machines de
-l'loquence, vous qui tenez dans vos mains
-la clef des c&oelig;urs, qui les chauffez, et les
-refroidissez, et les adoucissez, et les amolissez
- votre gr:&mdash;</p>
-
-<p>Vous qui tournez et retournez les passions
-avec cette grande manivelle, et qui, par ce
-moyen, conduisez les hommes o il vous
-plat:&mdash;</p>
-
-<p>Vous enfin qui menez,&mdash;et (pourquoi pas
-aussi) vous qui tes mens comme des dindons
-au march, avec un bton et un chaperon
-rouge,&mdash;mditez, mditez, je vous
-en prie, sur le vieux chapeau de Trim!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br />
-<i>Sur les vieux chapeaux.</i></h2>
-
-
-<p>Un moment. J'ai un petit compte rgler
-avec le lecteur, avant que Trim continue sa
-harangue. J'aurai fini en deux minutes.</p>
-
-<p>Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractes
-avec le public, et dont je m'acquitterai
- mesure que leur tour viendra, je confesse
-que je suis en retard pour deux <i>items</i>; un
-chapitre sur les femmes de chambre et les
-boutonnires.&mdash;Je m'y suis engag dans la
-premire partie de mon ouvrage, et l'on pourroit
-me reprocher de manquer ma parole.&mdash;Mais
-plusieurs personnes vnrables du
-clerg m'ayant reprsent que deux sujets
-pareils, surtout aussi rapprochs l'un de
-l'autre, pouvoient mettre la morale en danger,
-j'ai cru devoir dfrer leurs remontrances.&mdash;Je
-supplie donc qu'on veuille bien me faire
-grce du chapitre sur les femmes de chambre
-et les boutonnires, et recevoir sa place
-celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre
-sur les soubrettes, les robes de chambre
-et les vieux chapeaux.</p>
-
-<p>Trim ramassa le sien,&mdash;le mit sur sa tte,&mdash;et
-reprit ensuite son discours sur la mort,
-en la manire et la forme qui suit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br />
-<i>Trim continue.</i></h2>
-
-
-<p>Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons
-ni la peine ni le besoin,&mdash;nous qui vivons
-ici au service des deux meilleurs matres,&mdash;(j'en
-excepte seulement pour ma part le
-roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de servir,
-tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous,
-dis-je, qu'est-ce que l'intervalle de la Pentecte
- Nol? C'est bien peu de chose,&mdash;ce
-n'est rien. Mais pour ceux, Jonathan,
-qui savent ce que c'est que la mort, qui
-savent quel ravage, quel carnage elle peut
-faire, avant qu'on ait seulement le temps d'y
-songer,&mdash;c'est comme un sicle entier.&mdash;O
-Jonathan! quel est le bon c&oelig;ur qui ne saigneroit
-pas, voyant combien de braves gens,
-qui se tenoient aussi droits et aussi fermes
-que nous,&mdash;(le caporal se redressa), et que
-la mort a abattus dans cet intervalle qui nous
-semble si court?&mdash;Et crois-moi, Suzanne,
-ajouta le caporal en se tournant vers elle,
-dont les yeux nageoient dans l'eau,&mdash;avant
-que l'anne ait achev son tour, plus d'un
-&oelig;il brillant sera terni.&mdash;Un &oelig;il brillant! dit
-Suzanne.&mdash;Suzanne pleura, mais d'un &oelig;il
-de reconnoissance.</p>
-
-<p>Ne sommes-nous pas, continua Trim,
-en fixant toujours Suzanne,&mdash;ne sommes-nous
-pas comme la fleur des champs?&mdash;(Ici
-une larme d'orgueil se glissa dans l'&oelig;il de
-Suzanne entre deux larmes d'humilit,&mdash;c'est
-la seule manire d'expliquer son affliction).
-Toute la chair n'est-elle pas comme
-du foin?&mdash;comme de l'argile? (&mdash;comme
-de la boue?)&mdash;(Tous regardrent le marmiton;
-il continuoit curer son chaudron:&mdash;il
-n'toit pas beau).</p>
-
-<p>Qu'est-ce que la beaut? continua Trim.&mdash;(Je
-passerois ma vie entendre le caporal,
-disoit Suzanne).&mdash;Qu'est-ce que le
-plus beau visage qu'on ait jamais vu?&mdash;(Suzanne
-avoit mis sa main sur l'paule du caporal).&mdash;Qu'est-ce
-autre chose que de la
-corruption?&mdash;(Suzanne la retira).</p>
-
-<p>Mais c'est pour cela mme que je vous
-aime, femmes!&mdash;c'est ce dlicieux mlange
-qui vous rend de si chres et de si
-charmantes cratures.&mdash;Eh! qui pourroit vous
-en faire un crime?&mdash;qui pourroit vous en
-vouloir?&mdash;Celui-l, s'il en existe un seul,
-reut une citrouille au lieu d'un c&oelig;ur; et
-qu'on le dissque, on verra si j'ai menti.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.<br />
-<i>Trim achve.</i></h2>
-
-
-<p>Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'toit
-senti un peu choqu, rompit la chane des
-ides du caporal, en retirant ainsi brusquement
-sa main de dessus son paule.&mdash;</p>
-
-<p>Ou le caporal commena souponner qu'il
-avoit t sur les brises du docteur, et qu'il
-avoit parl plutt comme un chapelain que
-comme un soldat.&mdash;</p>
-
-<p>Ou bien&hellip; ou bien&hellip; car dans de semblables
-cas, avec un peu d'esprit et d'invention,
-on pourroit aisment remplir dix pages
-de suppositions.&mdash;Que les physiologistes ou
-tous autres curieux dterminent, s'ils le peuvent,
-quelle en fut la vritable cause;&mdash;il
-n'en est pas moins certain que le caporal
-reprit ainsi sa harangue:</p>
-
-<p>Quant moi, je dclare qu'en rase campagne
-je me ris de la mort. Dieu me damne!
-ajouta le caporal, en faisant craquer ses
-doigts, mais avec un air que lui seul pouvoit
-donner au sentiment,&mdash;un jour de bataille,
-je ne m'en soucie non plus que de cela.&mdash;Pourvu
-toutefois qu'elle ne me prenne pas en
-tratre, comme ce pauvre Gibbons, qui fut
-tu en lavant son fusil.&mdash;Qu'est-ce en effet
-que la mort? Une dtente lche,&mdash;un pouce
-ou deux de bayonnette dans le poumon ou
-dans le c&oelig;ur;&mdash;tout cela revient au mme.</p>
-
-<p>Regardez le long de la ligne,&mdash; main
-droite,&mdash;voyez:&mdash;le coup part,&mdash;Richard
-tombe;&mdash;non, c'est Jacques:&mdash;eh bien,
-s'il est mort, il ne souffre plus.&mdash;Mais qu'importe
-lequel? Daigne-t-on s'en informer en
-marchant l'ennemi?&mdash;Que dis-je? dans la
-chaleur de la poursuite, on ne sent pas mme
-le coup qui donne la mort.&mdash;La mort! il ne
-s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court
-dix fois plus de danger que celui qui va au-devant
-d'elle. Cent fois je l'ai vue en face,
-ajouta le caporal, et je sais ce que c'est.&mdash;Dans
-un champ de bataille, Obadiah, en
-vrit, ce n'est rien.&mdash;Mais au logis, dit
-Obadiah, elle a une laide mine.&mdash;Pour moi,
-dit le cocher, je n'y pense jamais quand je
-suis sur mon sige.&mdash;A mon avis, dit Suzanne,
-c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.&mdash;Si
-elle toit l, dit Trim, et que pour lui chapper,
-il fallt me fourrer dans le plus chtif
-havresac qu'un soldat ait jamais port, je le
-ferois tout l'heure; mais cela est dans la
-nature.</p>
-
-<p>La nature est la nature, dit Jonathan.&mdash;Et
-c'est ce qui fait, s'cria Suzanne, que
-j'ai tant de piti de ma pauvre matresse.&mdash;Elle
-n'en reviendra jamais.&mdash;Moi, dit le
-caporal, de toute la maison, c'est le capitaine
-que je plains davantage.&mdash;Madame soulagera
-sa douleur en pleurant, et monsieur force
-d'en parler.&mdash;Mais mon pauvre matre, il
-gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai
-soupirer dans son lit pendant un mois entier,
-comme il fit pour le lieutenant le Fevre.&mdash;Si
-j'osois reprsenter monsieur qu'il s'afflige
-trop, et qu'il devroit se faire une raison.&mdash;C'est
-plus fort que moi, Trim, dira mon
-matre. C'est un accident si triste; je ne saurois
-l'ter de l, dira-t-il en montrant son
-c&oelig;ur.&mdash;Mais monsieur cependant ne craint
-pas la mort pour lui-mme?&mdash;J'espre, Trim,
-rpondra-t-il vivement, que je ne crains rien
-au monde que de faire le mal.&mdash;Eh bien!
-ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j'aurois
-soin du fils de le Fevre.&mdash;Et avec cette
-pense, comme avec une potion calmante,
-monsieur s'endormira.</p>
-
-<p>J'aime entendre les histoires de Trim
-sur le capitaine, dit Suzanne.&mdash;C'est bien le
-gentilhomme du meilleur c&oelig;ur et du meilleur
-naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.&mdash;Oui,
-sans doute, dit le caporal; et aussi
-brave qu'on en ait jamais vu la tte d'un
-peloton.&mdash;Jamais le roi n'a eu un meilleur
-officier, ni Dieu un meilleur serviteur.&mdash;Il
-marcheroit sur la bouche d'un canon, quand
-il verroit la mche allume, prte mettre
-le feu.&mdash;Eh bien, tez-le de-l, ce mme
-homme est doux comme un enfant, il ne
-voudroit pas faire de mal un poulet.</p>
-
-<p>J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce
-gentilhomme-l pour sept livres sterlings par
-an, que tout autre pour huit.&mdash;Grand
-merci pour les vingt schelings, Jonathan.&mdash;Oui,
-Jonathan, ajouta le caporal, en lui
-secouant la main, c'est comme si tu avois mis
-cet argent dans ma poche. Pour mon compte,
-je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma
-mort, et je lui dois bien cette marque d'attachement.&mdash;O
-le bon matre! il est pour moi
-comme un ami, comme un frre;&mdash;et si j'tois
-sr que mon pauvre frre Tom mourt,
-ajouta le caporal en tirant son mouchoir,&mdash;quand
-j'aurois dix mille livres sterlings,
-je les laisserois au capitaine jusqu'au dernier
-scheling.</p>
-
-<p>Trim ne put retenir ses larmes en donnant
- son matre cette preuve testamentaire de
-son affection.&mdash;Toute la cuisine fut mue.&mdash;Conte-nous
-l'histoire du pauvre lieutenant,
-dit Suzanne.&mdash;De tout mon c&oelig;ur, dit le
-caporal.</p>
-
-<p>Suzanne, la cuisinire, Jonathan, Obadiah et
-le caporal Trim, formrent un cercle autour
-du feu; et aussitt que le marmiton eut ferm
-la porte de la <i>cuisine</i>, le caporal commena
-en ces termes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br />
-<i>Je reviens ma mre.</i></h2>
-
-
-<p>Que je sois pendu, si je n'ai pas oubli
-ma mre autant que si je n'en avois jamais
-eu, et que la nature m'et jet en moule, et
-m'et dpos tout nu sur les bords du Nil!</p>
-
-<p>Ma foi, madame (c'est la nature que je
-parle)&mdash;si c'est vous qui m'avez faonn, il
-n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fch
-de la peine que vous avez prise; mais vous
-avez commis bien des gaucheries,&mdash;et par
-devant et par derrire, et par dedans et par
-dehors.</p>
-
-<p>Comment, Tristram! et cette disposition
-d'esprit qui te porte n'tre tonn de rien!&mdash;A
-la bonne heure; je vous la passe.&mdash;</p>
-
-<p>Et cette dfiance modeste et habituelle de
-ton propre jugement, qui fait que tu ne
-t'chauffes jamais, au moins pour des sujets
-qui n'en valent pas la peine!&mdash;Oh! pour
-mon jugement, il m'a si souvent tromp, que
-je serois un sot de me fier lui.&mdash;</p>
-
-<p>Et cet amour, ce respect pour la vrit,
-qui te conduiroit au bout du monde pour la
-retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!&mdash;Oui,
-j'aime la vrit; mais je hais encore plus
-la dispute.&mdash;Et si cette vrit n'intresse ni
-la religion ni la socit, j'aime mieux l'abandonner
-lchement, et souscrire aux opinions
-les plus extravagantes, que d'entrer en lice
-pour les attaquer.&mdash;</p>
-
-<p>D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;&mdash;et
-il n'y a pas d'opinion si sacre, que je
-voulusse me laisser gratigner pour elle. Aussi
-me suis-je de tout temps promis de ne jamais
-m'enrler dans aucune arme de martyrs,
-soit que l'on en lve une nouvelle, soit que
-l'on se contente de recruter l'ancienne.</p>
-
-<p>Mais il est temps que je retire ma mre de
-l'attitude pnible o je l'ai laisse.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.<br />
-<i>Itinraire du Commerce.</i></h2>
-
-
-<p>L'opinion de mon oncle Tobie, madame,
-toit, si vous vous en rappelez, que si le
-prteur Cornlius Gallus toit mort dans les
-bras de sa femme, il n'y avoit pas eu de
-pch.&mdash;Ma mre n'en avoit entendu qu'un
-seul mot, et ce mot l'avoit prise par la partie
-la plus foible de son sexe&hellip; j'espre que
-vous ne prenez pas le change.&mdash;Je veux dire,
-la <i>curiosit</i>.&mdash;Elle arrangea sa guise tout
-le sujet de la conversation;&mdash;et une fois son
-imagination proccupe, vous pouvez croire
-que mon pre ne dit pas un mot qui ne ft
-attribu par ma mre soit elle, soit aux
-affaires de sa famille.</p>
-
-<p>Et je vous prie, madame, o demeure la
-femme qui n'en et pas fait autant?</p>
-
-<p>Du genre de mort trange de Cornlius,
-mon pre avoit fait une transition la mort
-de Socrate; et il donnoit mon oncle Tobie
-un extrait de la harangue de ce philosophe
-devant ses juges.&mdash;Elle toit irrsistible,
-non pas la harangue de Socrate, mais la
-tentation que mon pre avoit d'en parler.&mdash;Il
-avoit lui-mme crit la vie de Socrate, l'anne
-qui prcda sa retraite du commerce.&mdash;Je
-crains mme que cette raison n'ait contribu
- le lui faire quitter plutt; si bien que personne
-n'toit en tat de prorer sur ce sujet
-avec autant de pompe, d'abondance et de
-facilit que lui.</p>
-
-<p>Il se livra donc toute son loquence;
-et s'adressant mon oncle Tobie, comme
-s'il et t Socrate devant l'aropage, il emboucha
-la trompette hroque.&mdash;Pas une priode
-qui ft termine par un mot plus court,
-que <i>transmigration</i> ou <i>annihilation</i>.&mdash;Pas
-une moindre pense que celle d'<i>tre</i> ou de
-ne <i>pas tre</i>.&mdash;Dans l'exorde, pas une ide
-qui ne ft entirement neuve.&mdash;Comparant
-la mort un sommeil long et tranquille,&mdash;sans
-rves, sans rveil.&mdash;Disant que <i>nous
-et nos enfans tions ns pour mourir, mais
-qu'aucun de nous n'toit n pour tre esclave</i>.&mdash;Non,
-je me trompe, ceci est tir
-du discours d'Elazar, tel qu'il est rapport
-par Joseph (<i>Histoire de la guerre des Juifs</i>).
-Elazar avoue qu'il a pris cette pense
-des philosophes Indiens. Il est prsumer
-qu'Alexandre le grand, dans son expdition
-des Indes, au retour de la Perse qu'il avoit
-soumise, s'empara de cette maxime, ainsi
-qu'il fit de bien d'autres choses.&mdash;Ce fut lui
-qui la rapporta en Grce, sinon par lui-mme,
-(car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)&mdash;au
-moins par ses lieutenans.&mdash;De
-la Grce elle arriva Rome;&mdash;de Rome
-elle passa en France, et de France en Angleterre.&mdash;Je
-n'imagine pas quel autre chemin
-elle pourroit avoir suivi par terre.</p>
-
-<p>Par eau, elle a pu facilement descendre
-le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie
-de Bengale,&mdash;et de-l dans la mer des Indes.&mdash;Suivant
-ensuite la voie du commerce,
-(comme on ne connoissoit pas alors le passage
-par le Cap de Bonne-Esprance), elle
-aura t porte avec d'autres drogues et pices
-par la mer Rouge Jedda, la Mecque,
-ou mme Tor ou Suez, villes situes au
-fond du golfe;&mdash;et de-l, par les caravanes,
- Coptos, qui n'en est distant que de trois
-jours de marche;&mdash;de Coptos, le Nil l'aura
-amene droit Alexandrie, o elle sera dbarque
-prcisment au pied du grand escalier
-de la bibliothque d'Alexandrie.&mdash;Et c'est
-dans ce magasin qu'on aura t la chercher.</p>
-
-<p>Bont du ciel!&mdash;combien les savans de
-nos jours ont tendu le commerce!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br />
-<i>Mprise de ma mre.</i></h2>
-
-
-<p>Mon pre avoit une manire -peu-prs
-semblable celle de Job.&mdash;Je fais cette comparaison,
-d'aprs la persuasion religieuse o
-je suis qu'il a exist un trs-saint et trs-malheureux
-personnage du nom de Job.&mdash;Mais
-n'admirez-vous pas l'audace de ces
-petits incrdules, qui se trouvant embarrasss
- fixer l're prcise o ce grand homme a
-vcu,&mdash;ne sachant, par exemple, s'il faut
-le placer avant ou aprs les patriarches,&mdash;aiment
-mieux, pour trancher toute difficult,
-dcider qu'il n'a jamais exist? Est-ce l un
-raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire
-justement autrui ce que nous ne voudrions
-pas qui nous ft fait.&mdash;Mais je reviens
-la manire de mon pre.</p>
-
-<p>Quand les choses tournoient mal pour lui,
-et surtout dans le premier mouvement de
-son impatience,&mdash;pourquoi suis-je n? s'crioit-il.
-Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois
-tre mort.&mdash;C'toit-l ses moindres
-imprcations.&mdash;Mais quand sa peine devenoit
-excessive, et qu'elle passoit toute mesure,&mdash;monsieur,
-vous auriez cru entendre Socrate
-lui-mme.&mdash;Tout respiroit en lui le mpris
-de la vie, et l'indiffrence sur les moyens
-d'en sortir.</p>
-
-<p>Ma mre avoit peu lu; mais d'aprs ce
-que je viens de dire, l'extrait du discours
-de Socrate ne devoit pas lui paratre tranger.
-Elle le prit la lettre. Elle coutoit avec
-attention et recueillement, et auroit cout
-ainsi jusqu'au bout,&mdash;si mon pre ne s'toit
-jet, sans trop savoir pourquoi, dans cette
-partie du plaidoyer, o le grand philosophe
-rcapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans;
-mais sans se flatter que le tableau puisse
-le sauver, ou faire impression sur ses juges.&mdash;J'ai
-des amis, s'crioit mon pre;&mdash;j'ai
-des parens; j'ai trois malheureux enfans!&mdash;</p>
-
-<p>Comment donc! monsieur Shandy, dit
-ma mre en ouvrant la porte, c'est un de
-plus que je ne vous connoissois.&mdash;</p>
-
-<p>Par le ciel! c'est un de moins, dit mon
-pre, en se levant et en quittant la chambre.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br />
-<i>Question chronologique.</i></h2>
-
-
-<p>Ce sont les enfans de Socrate, dit mon
-oncle Tobie.&mdash;Bon! dit ma mre, n'y a-t-il
-pas cent ans qu'il est mort?&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie n'toit pas chronologiste;
-mais ne voulant pas admettre lgrement une
-poque de cette importance, il posa tranquillement
-sa pipe sur la table, il se leva;
-et prenant doucement ma mre par la main,
-sans lui dire une parole, il sortit pour aller
-trouver mon pre, et le prier d'claircir ses
-doutes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br />
-<i>Entr'actes.</i></h2>
-
-
-<p>Si cet ouvrage toit une farce, ce qu'
-Dieu ne plaise, moins qu'on ne veuille
-dire avec Rousseau:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce monde-ci n'est qu'un &oelig;uvre comique.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Si cet ouvrage, dis-je, toit une farce, ce
-seroit le cas de faire disparotre les acteurs
-pour un moment, et de faire jouer les violons.</p>
-
-<p>Tous les regards, toutes les oreilles se
-portent vers l'orchestre.&mdash;Chacun y dploie
-ses talens.&mdash;On s'accorde, on n'est pas
-d'accord.&mdash;On part, on va sans mesure.&mdash;Le
-matre de musique frappe du pied,&mdash;marque
-les temps.&mdash;Peu--peu les traneurs
-arrivent; et les petits dfauts, comme les
-petits agrmens de l'excution totale, sont
-couverts par le bruit du parterre.</p>
-
-<p>Le parterre!&mdash;descendons-y pour un moment,
-je vous prie.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier Interlocuteur.</i> Que dites-vous de
-ce dernier acte?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second Interlocuteur.</i> Pitoyable!</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous avez bien raison; on n'y
-comprend rien.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Bon! est-ce que l'auteur s'est
-compris lui-mme?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Aucun plan, aucune mthode.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Nulle connoissance de l'art dramatique.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Que dites-vous des caractres?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Troisime Interlocuteur.</i> Pour moi, j'aimerois
-assez celui de l'oncle.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Fi donc! un vieux fou! et puis si
-bte!&hellip; j'aimerois mieux le pre.
-Au moins il est instruit, et il parle bien.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous moquez-vous? La plupart
-du temps il ne sait ce qu'il dit. Quant au
-caporal&hellip;</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second et Troisime.</i> Oh! nous vous l'abandonnons.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Eh bien! je l'abandonne aussi.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Troisime.</i> Que pensez-vous de la mre?</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Ma foi! c'est une femme de bon
-sens, et celle qui dit le moins de sottises.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Oui, parce que c'est elle qui
-parle le moins.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Troisime.</i> Pas mal trouv! eh bien! je
-m'en tiens madame Shandy.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Et moi aussi.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second.</i> Et moi aussi.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Premier.</i> Sifflons les autres mesure qu'ils
-parotront.</p>
-
-<p class="ugap"><i>Second et Troisime.</i> De tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="ugap">Et bien, messieurs, il faut vous en donner
-le plaisir: les voil qui reviennent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br />
-<i>Avis aux Ecrivains.</i></h2>
-
-
-<p>Aprs que l'ordre eut t un peu rtabli
-dans la famille, et que Suzanne eut t mise
-en possession de sa robe de satin vert,&mdash;la
-premire chose qui vint l'esprit de mon
-pre, fut de prendre la plume, l'exemple
-de Xnophon, et de composer une <i>Tristrapdie</i>,
-ou systme d'ducation pour moi.&mdash;Il
-s'agissoit de rassembler toutes ses ides
-parses, ses connoissances, ses principes,
-et d'en faire un corps d'instruction qui pt
-embrasser toutes les diffrentes poques de
-mon enfance.</p>
-
-<p>J'tois le dernier rejeton de mon pre.&mdash;Il
-avoit, son compte, perdu mon frre
-Robert en entier, et moi aux trois quarts;&mdash;c'est--dire,
-qu'il avoit t malheureux
-mon gard dans les trois choses les plus essentielles.&mdash;Conception
-interrompue par une
-sotte question de ma mre,&mdash;nez coup par
-la mal-adresse du docteur Slop,&mdash;nom de
-baptme tronqu par l'imbcillit de Suzanne.&mdash;Il
-ne restoit mon pre d'autre ressource
-que celle de mon ducation;&mdash;aussi
-s'y adonna-t-il avec autant de zle que mon
-oncle Tobie en et jamais mis sa doctrine
-des projectiles; mais il y avoit entre eux
-une grande diffrence.&mdash;Mon oncle Tobie
-avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon
-pre n'avoit pas de matre; il tiroit tout de
-son propre fonds;&mdash;ou, s'il empruntoit
-quelque chose des autres, il se donnoit tant
-de peine pour le tourner et le retourner,
-jusqu' ce qu'il devnt propre son usage,
-que c'toit presque le mme embarras pour
-lui.</p>
-
-<p>Mon pre y travailla pendant trois ans et
-plus; et, au bout de ce temps, il toit
-peine parvenu la moiti de l'ouvrage.&mdash;Comme
-tous les crivains, il rencontra des
-difficults. Il s'toit d'abord flatt qu'il pourroit
-rassembler et faire relier tout ce qu'il
-avoit dire dans un seul volume, assez petit
-pour tre pendu au trousseau de ma mre
-parmi ses clefs:&mdash;la matire s'tendoit,
-grossissoit sous sa main&hellip; Qu'aucun homme
-ne dise en s'asseyant son bureau: Je vais
-crire un <i>in</i>-12.</p>
-
-<p>Mon pre cependant s'y livra tout entier,
-et avec un zle infatigable;&mdash;composant,
-mditant, travaillant chaque ligne et chaque
-mot avec autant de prcaution et de circonspection
-(quoique non pas peut-tre par un
-principe si religieux) que Jean de la Casa, cet
-archevque de Bnvent, qui passa quarante
-ans de sa vie composer sa <i>Galathe</i>, laquelle
-Galathe, au bout de ce temps, n'avoit pas
-la moiti de volume et d'paisseur du Messager
-boiteux.&mdash;</p>
-
-<p>A moins d'tre comme moi dans le secret,
-on ne devineroit jamais comment ce saint
-homme put y employer tant de temps;&mdash;hors
-qu'il n'en passt la plus grande partie
- peigner ses moustaches, ou jouer la
-<i>prime</i> avec son chapelain.&mdash;Mais je veux
-le dire la face de l'univers, je veux expliquer
-la mthode de Jean de la Casa;&mdash;ne ft-ce
-que pour l'encouragement du petit nombre
-d'auteurs, qui crivent pour la gloire plus
-que pour l'argent.</p>
-
-<p>J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa,
-(dont j'honore et respecte infiniment la mmoire
-au dpit de sa Galathe), n'et t
-qu'un clerc obscur, d'un gnie troit, d'un
-esprit lourd, qu'un homme mdiocre enfin,&mdash;lui
-et sa Galathe auroient pu rouler ensemble
-pendant neuf cents soixante-cinq ans,
-ce qui, je crois, est l'ge que vcut Mathusalem,&mdash;je
-n'aurois pas pris la peine de relever
-ce phnomne.</p>
-
-<p>Mais, monsieur, Jean de la Casa n'toit
-rien moins qu'un homme mdiocre. Il avoit
-un gnie facile, un esprit lgant, une imagination
-riche.&mdash;Mais avec tous ces grands
-avantages qu'il avoit reus de la nature, et
-qui devoient l'encourager poursuivre sa Galathe,
-croiriez-vous, monsieur, que le jour
-le plus long de l't lui suffisoit peine pour
-en crire une ligne et demie.&mdash;Oh! dites-vous,
-c'est abuser de la patience des gens.</p>
-
-<p>Non, monsieur, voici le fait.</p>
-
-<p>Monseigneur l'archevque de Bnvent s'toit
-mis dans la tte que les premires ides
-de tout chrtien qui se mloit d'crire, non
-pas pour son amusement particulier, mais
-avec le projet de donner son ouvrage au
-public, toient toujours une suggestion du
-diable.&mdash;C'toit-l le sort des crivains ordinaires.
-Mais quand cet crivain se trouvoit
-tre un personnage important, un homme
-revtu d'un caractre vnrable, soit dans
-l'glise, soit dans l'tat,&mdash;alors, disoit l'archevque
-de Bnvent, du moment qu'il prend
-la plume, tous les diables de l'enfer sortent
-de leurs cachots pour venir le tenter;&mdash;ils
-tiennent leurs assises autour de lui;&mdash;il n'a
-plus une pense dont il puisse tre assur:
-elles sont toutes l'ouvrage du dmon.&mdash;Elles
-ont beau lui parotre bonnes, excellentes
-mme, il n'importe.&mdash;Quelque forme qu'elles
-prennent, c'est toujours quelque suggestion
-diabolique, contre laquelle il doit se tenir
-en garde.&mdash;Oui, s'crioit l'archevque, la
-vie d'un auteur, quoiqu'il se persuade peut-tre
-le contraire, doit se passer combattre
-plus qu' crire; et son noviciat est le mme
-que celui d'un guerrier.&mdash;La mesure de leur
-rsistance est, pour l'un comme pour l'autre,
-la mesure de leur talent.</p>
-
-<p>Cette thorie lumineuse de Jean de la Casa
-transportoit mon pre; et s'il avoit pu l'accorder
-entirement avec sa croyance, je ne
-doute point qu'il n'et donn de grand c&oelig;ur
-les dix meilleurs arpens de son domaine de
-Shandy pour en avoir t l'inventeur.&mdash;J'expliquerai
-quelque jour, en parlant des opinions
-religieuses de mon pre, jusqu' quel
-point il croyoit au diable.&mdash;Pour le moment,
-il suffit de dire que, n'ayant pas cet honneur-l,
-dans le sens littral de la doctrine reue,
-il se contentoit d'en prendre l'allgorie.&mdash;Il
-disoit souvent, surtout lorsque sa plume toit
-un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de
-sens, de vrit et de connoissance caches
-dans la parabole de Jean de la Casa, que dans
-aucune des fictions potiques, ou des annales
-mystrieuses de l'antiquit.</p>
-
-<p>Le diable, disoit-il, n'est autre chose
-que le prjug: la quantit de prjugs que
-nous suons avec le lait de nos mres, voil,
-frre Tobie, les diables qui rodent autour
-de nous, qui prsident nos veilles; et si
-un crivain s'abandonne lchement leur
-impulsion, que sortira-t-il de sa plume?&mdash;Rien,
-s'crioit-il, en jetant la sienne avec
-colre,&mdash;rien que le rsultat trivial du caquet
-des nourrices, et des absurdits de toutes
-les bonnes femmes (je dis des deux sexes),
-dont le royaume est peupl.</p>
-
-<p>Je n'entreprendrai pas de donner une
-meilleure raison de la lenteur avec laquelle
-mon pre avanoit sa Tristrapdie. J'ai dj
-dit qu'aprs trois ans et plus d'un travail opinitre,
-il en toit peine la moiti.&mdash;Ce
-qu'il y eut de fcheux, c'est que, pendant
-tout ce temps, je fus nglig, et entirement
-abandonn ma mre; et ce qui n'toit pas
-un moindre inconvnient, c'est que la premire
-partie de l'ouvrage, qui toit la plus
-soigne, et laquelle mon pre avoit pris le
-plus de peine, devenoit absolument perdue
-pour moi.&mdash;Chaque jour, chaque heure en
-rendoit une ou deux pages inutiles.</p>
-
-<p>Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil
-de l'humaine sagesse, que la Providence permit
-qu'un des plus sages d'entre les hommes
-s'abust ainsi lui-mme, et manqut son but
-en le poursuivant trop vivement.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, mon pre multiplia tellement
-ses actes de <i>rsistance</i>; ou, pour parler
-autrement, il avana si lentement dans
-son ouvrage, et je me mis vivre et crotre
-si vte, que je l'aurois laiss tout--fait derrire
-moi, et que son instruction et t perdue
-pour la gnration laquelle il l'avoit destine,
-sans un petit accident, que je ne veux
-pas cacher un seul moment au lecteur, si
-je peux trouver le moyen de le raconter avec
-dcence.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br />
-<i>Patatras.</i></h2>
-
-
-<p>Ce n'toit rien.&mdash;Je ne perdis pas deux
-gouttes de sang.&mdash;Ce que je souffris par
-accident, mille le souffrent par choix.&mdash;Cela
-ne mritoit pas d'appeler un chirurgien, et-il
-demeur tout proche.&mdash;Le docteur Slop en
-fit dix fois plus de bruit que la chose n'en
-valoit la peine.&mdash;</p>
-
-<p>Quelques hommes se sont fait un nom par
-l'art de suspendre de grands poids avec de
-petits fils de mtal; et moi, Tristram Shandy,
-je paie encore aujourd'hui (10 aot mil sept
-cent soixante-un), ma part de leur rputation.</p>
-
-<p>Oh! il y auroit de quoi faire damner un
-saint, de voir l'enchanement de tout ce qui
-arrive en ce monde!&mdash;La servante avoit oubli
-de mettre un pot de chambre sous le lit.&mdash;Ne
-pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant
-le chssis de la fentre d'une main,
-et m'amenant tout prs de la banquette avec
-l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer
-pour une fois de vous en passer?</p>
-
-<p>J'avois alors cinq ans.&mdash;Suzanne ne fit pas
-rflexion que de pre en fils nous portions
-un nez ridiculement raccourci; tmoin mon
-bisayeul.&mdash;Pan,&mdash;le chssis retomba sur nous
-comme un clair.&mdash;Tout est perdu! s'cria
-Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'
-me sauver.</p>
-
-<p>Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la
-maison de mon oncle Tobie lui parut un
-asile plus assur.&mdash;Suzanne y vola.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br />
-<i>Complices dcouverts.</i></h2>
-
-
-<p>Le caporal plit d'effroi quand Suzanne
-lui raconta l'accident de la fentre, avec
-toutes les circonstances de ce meurtre (car
-c'est ainsi qu'elle l'appelloit). Comme dans
-les affaires de cette nature, ce sont souvent
-les complices qui sont tout, la conscience
-de Trim l'avertit qu'il toit aussi coupable
-que Suzanne;&mdash;et, suivant ce principe, mon
-oncle Tobie avoit autant de part au meurtre
-que chacun d'eux.&mdash;Ainsi la raison ni l'instinct,
-ensemble ou spars, ne pouvoient
-avoir guid les pas de Suzanne vers un asile
-plus propice.</p>
-
-<p>Je pourrois laisser cette nigme deviner
-au lecteur; mais pour former seulement une
-hypothse un peu vraisemblable, il faudroit
-qu'il se casst la tte pendant trois semaines;
- moins qu'il ne ft dou d'une sagacit que
-lecteur n'a jamais eue.&mdash;Je ne veux pas le
-mettre cette preuve, ou plutt cette
-torture; et comme l'affaire me regarde seul,
-c'est moi seul de l'expliquer.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br />
-<i>A qui la faute?</i></h2>
-
-
-<p>N'est-ce pas une honte, Trim, disoit
-un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur
-l'paule du caporal, comme ils toient visiter
-leurs ouvrages,&mdash;que nous n'ayons pas deux
-pices de campagne monter dans la gorge
-de cette nouvelle redoute?&mdash;elles assureroient
-toute la longueur des lignes, et rendroient
-de ce ct l'attaque tout--fait complte.&mdash;Ne
-pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre
-une couple?&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur les aura, rpliqua Trim,
-avant qu'il soit demain.&mdash;</p>
-
-<p>C'toit la joie du c&oelig;ur de Trim, (et jamais
-sa fertile tte ne manqua d'expdiens pour
-y parvenir);&mdash;c'toit, dis-je, la joie de son
-c&oelig;ur, de satisfaire les moindres fantaisies
-de mon oncle Tobie, et celles surtout qui
-toient relatives ses siges et ses campagnes.
-Et-ce t son dernier cu, Trim
-en auroit fait joyeusement le sacrifice pour
-prvenir un seul dsir de son matre. Dj
-en rognant le bout des tuyaux de mon oncle
-Tobie,&mdash;hachant et ciselant les bords de ses
-gouttires de plomb,&mdash;fondant son plat barbe
-d'tain, montant enfin, comme Louis XIV,
-jusques sur les clochers, pour pargner le
-trsor public,&mdash;dj, dis-je, cette mme
-campagne, le caporal avoit tabli huit nouvelles
-batteries de canon, sans compter deux
-demi-coulevrines.&mdash;Mais mon oncle Tobie
-demande encore deux pices de campagne
-pour la redoute. Trim a promis de les fournir;
-que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles
-puises?</p>
-
-<p>Non, il prendra les deux contre-poids de
-plomb, qui suspendent et soutiennent le chssis
-de la fentre de la chambre de la nourrice;
-et comme, les contre-poids tant ts,
-les poulies ne servent plus rien, il s'en
-emparera aussi, et il en fabriquera une paire
-de roues pour un de ses affts.</p>
-
-<p>Il y avoit long-temps que le caporal avoit
-dmantel toutes les fentres de la maison
-de mon oncle Tobie pour le mme objet,
-mais non pas toujours dans le mme ordre;
-car quelquefois il avoit eu besoin des poulies
-et non du plomb:&mdash;alors il commenoit
-par les poulies. Celles-ci tes, le plomb
-devenoit inutile; et c'toit autant de pris et
-de fondu.</p>
-
-<p>On pourroit tirer de-l une belle et grande
-morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est
-assez de dire que, de quelque faon que la
-dmolition comment, elle toit galement
-fatale la fentre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br />
-<i>Procd gnreux.</i></h2>
-
-
-<p>En fabriquant son artillerie, le caporal
-s'toit bien gard de confier son secret
-personne; ainsi il lui toit facile de se tirer
-d'affaire sans se compromettre, et de laisser
-supporter Suzanne, comme elle pourroit,
-tout le poids de la chte de ce maudit chssis.
-Mais le vrai courage est trop au-dessus de
-cette lche politique.&mdash;Le caporal, soit
-comme gnral, soit comme contrleur d'artillerie,
-toit la vritable origine du mal; il
-pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne
-seroit arriv, du moins de la faon de Suzanne.&mdash;Comment
-vous seriez-vous conduit,
-monsieur l'abb?&mdash;Le caporal se dcida sur-le-champ,
-non pas se mettre l'abri derrire
-Suzanne, mais lui en servir lui-mme;
-et avec rsolution dans l'ame, il marcha
-droit au sallon, pour exposer toute cette
-man&oelig;uvre devant mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie venoit prcisment de
-raconter Yorick les dtails de la bataille
-de Steinkerque, et de l'trange conduite du
-comte de Solme, qui fit faire halte l'infanterie,
-et fit marcher la cavalerie dans un
-terrein o elle ne pouvoit agir; ce qui toit
-directement contraire l'ordre du roi, et fut
-cause de la perte de cette journe.</p>
-
-<p>Il y a quelques familles o tous les incidens
-se trouvent lis entr'eux si naturellement, que
-leur enchanement va presque au-del de
-l'invention d'un crivain dramatique.&mdash;Je ne
-parle pas des dramatiques modernes.</p>
-
-<p>Trim posa son premier doigt plat sur la
-table, puis en le frappant angle droit avec
-le tranchant de son autre main, il trouva
-moyen de raconter mon histoire, de manire
-que les prtres et les vierges auroient pu
-l'couter sans rougir.&mdash;Aprs quoi le dialogue
-continua comme il suit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br />
-<i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></h2>
-
-
-<p>J'aimerois mieux passer dix fois par les
-baguettes, s'cria le caporal en finissant l'histoire
-de Suzanne, que de souffrir qu'il lui
-ft fait aucun mal. Avec la permission de
-monsieur, c'est ma faute, et nullement la
-sienne.</p>
-
-<p>Caporal Trim, rpondit mon oncle Tobie,
-en prenant son chapeau sur la table et le
-posant sur sa tte,&mdash;si on peut appeler
-faute ce que la ncessit du service exige,
-je suis le seul blmer.&mdash;Vous avez d
-obir vos ordres.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Si le comte de Solme, mon pauvre
-Trim, et obi aux siens la bataille de
-Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu
-le caporal, qui avoit t houspill par un
-dragon dans la retraite)&mdash;il t'auroit sauv.&mdash;Sauv!
-s'cria Trim, interrompant Yorick;
-il auroit, ne vous en dplaise, sauv cinq
-bataillons entiers.&mdash;Ces pauvres rgimens de
-Cut, continua le caporal, en posant le premier
-doigt de sa main droite sur le pouce de
-sa main gauche, et les comptant sur chacun
-de ses doigts,&mdash;ces pauvres rgimens de Cut,&mdash;Mackay,&mdash;Augus,&mdash;Graham,&mdash;et
-Leven,
-furent entirement taills en pices.&mdash;Et les
-gardes angloises l'eussent t de mme, sans
-quelques rgimens de la droite qui marchrent
-courageusement leur secours, et reurent
- bout portant le feu de l'ennemi,
-avant de tirer un seul coup de fusil.&mdash;J'espre,
-ajouta Trim, qu'ils iront au ciel pour
-cette seule action.&mdash;Trim a raison, dit mon
-oncle Tobie, il a parfaitement raison.</p>
-
-<p>Que signifioit, continua le caporal, de
-faire marcher la cavalerie dans un terrein
-si troit, et o les Franois toient couverts,
-comme ils le sont toujours, d'une multitude
-de haies, de broussailles, de fosss, et d'arbres
-renverss et l?&mdash;Si le comte de
-Solme nous et envoys, nous autres gens
-de pied,&mdash;nous aurions tiraill avec eux,
-et nous leur aurions tenu tte.&mdash;Il n'y avoit
-rien faire pour la cavalerie. Aussi, continua
-le caporal, le comte de Solme, pour sa peine,
-eut son infanterie mise en droute Landen,
-la campagne d'aprs.&mdash;C'est-l, dit mon
-oncle Tobie, que le pauvre Trim reut sa
-blessure.</p>
-
-<p>Sauf le respect de monsieur, c'est au
-comte de Solme que j'en ai toute l'obligation.&mdash;Si
-nous les avions trills d'importance
-Steinkerque, ils ne nous auroient pas battus
- Landen.</p>
-
-<p>Cela est trs-possible, dit mon oncle Tobie,
-quoique les Franois eussent Landen l'avantage
-d'un bois.&mdash;Or, si vous laissez ces
-gens-l le temps de se retrancher, il est certain
-qu'ils vous accableront de leur feu. Il n'y a
-d'autre moyen que de marcher eux, recevoir
-leur dcharge, et tomber dessus la bayonnette
-au bout du fusil.&mdash;Ple-mle, ajouta
-Trim.&mdash;Hommes et chevaux, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Tte baisse et la pointe en avant,
-dit le caporal.&mdash;D'estoc et de taille, dit mon
-oncle Tobie.&mdash;Sang et mort, bataille enrage,
-s'cria le caporal.&mdash;Point de quartier.&mdash;Tue,
-tue, tue! s'cria mon oncle Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>Yorick rangea un peu sa chaise de ct,
-pour s'loigner de la mle; et aprs une
-pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant
-la voix de deux ou trois tons, reprit son
-discours comme vous allez voir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br />
-<i>Il s'chauffe de plus en plus.</i></h2>
-
-
-<p>Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie,
-s'adressant Yorick,&mdash;fut si terriblement
-irrit contre le comte de Solme, de ce qu'il
-avoit dsobi ses ordres, qu'il lui dfendit
-de parotre devant lui, et qu'il ne consentit
- le voir que plusieurs mois aprs.</p>
-
-<p>J'ai bien peur, rpondit Yorick, que
-monsieur Shandy ne soit aussi irrit contre
-le caporal, que le roi Guillaume le fut contre
-le pauvre comte. Mais, continua-t-il, il seroit
-bien dur pour le caporal, dont la conduite
-a t si diamtralement oppose celle du
-comte de Solme, de n'obtenir pour rcompense
-que la mme disgrce.&mdash;Ces exemples-l
-ne sont que trop frquens dans le monde.&mdash;</p>
-
-<p>J'aimerois mieux, s'cria mon oncle Tobie
-en se levant, j'aimerois mieux faire jouer la
-mine, faire sauter mes fortifications, mon
-chteau, et m'ensevelir avec le caporal sous
-leurs ruines, que d'tre tmoin d'une telle
-indignit.&mdash;Le caporal fit son matre une
-demi-rvrence;&mdash;mais si affectueuse et si
-reconnoissante, qu'une rvrence entire en
-auroit moins dit.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br />
-<i>Il part, il arrive.</i></h2>
-
-
-<p>Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie,
-vous et moi nous ouvrirons la marche de
-front;&mdash;vous, caporal, vous suivrez quelques
-pas derrire nous, et vous serez la
-seconde ligne.&mdash;Et avec la permission de
-monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrire-garde.</p>
-
-<p>C'toit une excellente disposition.&mdash;Et
-dans cet ordre, sans tambour battant, ni
-enseignes dploys, ils marchrent lentement
-de la maison de mon oncle Tobie au chteau
-de Shandy.&mdash;</p>
-
-<p>Encore, monsieur Yorick, dit Trim,
-comme ils entroient dans la cour, si au lieu
-du contre-poids de la fentre, j'avois un peu
-rogn le coq de votre glise, comme j'en
-avois eu l'ide!&mdash;Ne serez-vous jamais las
-de rogner? rpondit Yorick.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br />
-<i>Chacun a sa marotte.</i></h2>
-
-
-<p>En vain j'ai fait de mon pre vingt portraits
-diffrens.&mdash;En vain je l'ai reprsent sous
-toutes sortes de formes et d'attitudes.&mdash;Vous
-n'tes pas encore, monsieur, et vous ne serez
-jamais en tat de prvoir ce que mon pre
-pourra penser, dire ou faire, chaque nouvelle
-circonstance.&mdash;Il y avoit en lui tant
-de bizarrerie; sa manire toit si imprvue,
-si peu calcule, qu'il venoit toujours bout
-de confondre vos plus sages combinaisons.</p>
-
-<p>A dire vrai, le sentier qu'il suivoit toit si
-loign du chemin battu, qu'il ne voyoit rien
-comme les autres hommes.&mdash;Tout s'offroit
- lui sous une forme et sous une face nouvelle.&mdash;Les
-objets n'toient plus les mmes.&mdash;En
-un mot, il les considroit diffremment.</p>
-
-<p>C'est ce qui fait que ma chre Jenny et moi
-(aussi-bien que tant d'autres qui ont t
-avant nous, et que tant d'autres qui seront
-aprs) avons sans cesse des disputes interminables
-sur rien.&mdash;Elle regarde une chose
-par un ct; je la regarde par un autre; et
-nous ne pouvons jamais nous entendre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br />
-<i>Digression sans digression.</i></h2>
-
-
-<p>C'est une affaire rgle, et je n'en fais
-mention que par gard pour certain membre
-que je connois la chambre des pairs, lequel
-porte aussi loin qu'il se puisse le talent de
-s'embrouiller, mme en dissertant sur le fait
-le plus simple.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet
-que l'on traite, on peut faire telles excursions
-que l'on veut, droite ou gauche, cela ne
-sauroit proprement s'appeler une digression.</p>
-
-<p>Ceci tant bien convenu, je prends moi-mme
-la libert de revenir un peu sur mes
-pas.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br />
-<i>On y court.</i></h2>
-
-
-<p>Cinquante mille diables aspergs d'eau
-bnite (je ne dis pas les diables de l'archevque
-de Bnvent, mais ceux de Rabelais),
-n'auroient pas fait un cri si diabolique que
-je fis la chute de la fentre.&mdash;Ce cri fit
-accourir ma mre chez la nourrice; et Suzanne
-n'eut que le temps tout juste de s'chapper
-par l'escalier de derrire, tandis que
-ma mre montoit l'autre.</p>
-
-<p>Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir
-raconter mon histoire, et assez jeune,
-j'espre, pour la raconter sans malice,&mdash;cependant
-Suzanne, en traversant la cuisine,
-l'avoit dite en abrg la cuisinire, de crainte
-d'accident. La cuisinire l'avoit rendue
-Jonathan, avec un commentaire, et Jonathan
- Obadiah;&mdash;de sorte qu'aprs que mon
-pre et sonn une demi-douzaine de fois
-pour savoir ce qui toit arriv, Obadiah fut
-en tat de lui en rendre un compte exact, et
-de lui dire tout ce qui s'toit pass.&mdash;Ma
-foi! j'y pensois, dit mon pre, en retroussant
-sa robe de chambre, et il monta l'escalier.</p>
-
-<p>De ce <i>j'y pensois</i> de mon pre, on voudroit
-peut-tre infrer (quoiqu' dire vrai je ne
-sache pas trop pourquoi), que mon pre en
-ce moment venoit d'crire ce chapitre remarquable
-de la Tristrapdie, lequel est pour
-moi le plus original et le plus amusant de
-tout le livre;&mdash;je veux dire, le chapitre sur
-les fentres coulisse, avec une diatribe
-mordante sur la ngligence des femmes de
-chambre.&mdash;Mais j'ai deux raisons pour penser
-autrement.</p>
-
-<p>La premire, c'est que si mon pre s'en
-ft occup avant l'accident, il n'et pas manqu
-de faire clouer et condamner la fentre.
-Cette opration, vu la difficult avec laquelle
-on a vu qu'il composoit son livre, lui auroit
-pris dix fois moins de temps que le chapitre
-qu'il auroit fallu crire.&mdash;Je pense que ce
-petit argument parotra convainquant, et qu'il
-loignera mme l'ide que mon pre ait jamais
-de sa vie song crire un chapitre
-sur les fentres coulisse et sur les pots de
-chambre.&mdash;Mais pour prvenir toute objection,
-voici la seconde raison que j'ai promise
-au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre
- son jugement.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;C'est que, pour complter la Tristrapdie
- qui ce chapitre manquoit, je l'ai crit
-moi-mme.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br />
-<i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></h2>
-
-
-<p>Mon pre mit ses lunettes; il regarda,&mdash;il
-ta ses lunettes,&mdash;les mit dans leur tui,
-le tout en moins d'une minute bien compte;
-et, sans ouvrir la bouche, il se retourna,
-et descendit prcipitamment l'escalier.</p>
-
-<p>Ma mre s'imagina qu'il alloit chercher de
-la charpie et du basilicum; mais le voyant
-revenir avec une couple d'<i>in-folio</i> sous le
-bras, suivi d'Obadiah qui portoit un grand
-pupitre,&mdash;elle ne douta point que ce ne ft
-un trait de botanique; et elle tira une chaise
- ct du lit, pour qu'il pt consulter le cas
- son aise.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Si l'opration est bien faite, dit mon
-pre en reprenant la section: <i lang="la" xml:lang="la">De sede vel
-subjecto circumcisionis</i>;&mdash;car ces gros livres
-qu'il avoit monts dans le dessein de les examiner
-et de les confronter ensemble, n'toient
-autres que Spencer, <i lang="la" xml:lang="la">de legibus Hebrorum
-ritualibus</i>, et Maimonides.</p>
-
-<p>Si l'opration est bien faite, dit-il&hellip;&mdash;Dites-nous
-seulement, cria ma mre, quel est le
-meilleur vulnraire?&mdash;Ma foi! dit mon pre,
-c'est l'affaire du docteur Slop; envoyez-le
-chercher si vous voulez.</p>
-
-<p>Ma mre descendit, et mon pre continua
- lire la section:&mdash;&hellip; bien&mdash;&hellip;
-fort bien&hellip; trs-bien, dit mon pre.&mdash;&hellip;
- merveille&mdash;&hellip; Mais
-puisque cette mthode est si utile, tout est
-le mieux du monde.&mdash;Et ainsi, sans s'arrter
- discuter si les Juifs avoient pris cet
-usage des Egyptiens, ou les Egyptiens des
-Juifs, mon pre se leva; puis se frottant le
-front deux ou trois fois avec la paume de
-sa main (comme nous avons coutume de faire
-pour effacer les vestiges du chagrin, quand le
-mal qui nous arrive se trouve moindre que
-nous ne l'avions prvu), il ferma le livre,
-et descendit l'escalier.</p>
-
-<p>Eh quoi! dit-il, (en prononant le nom
-d'un peuple, chaque marche sur laquelle
-il posoit le pied), si les Egyptiens,&mdash;les
-Syriens,&mdash;les Phniciens,&mdash;les Arabes,&mdash;les
-Cappadociens;&mdash;si les habitans de la Colchide,&mdash;si
-les Troglodites,&mdash;ont eu cette
-coutume;&mdash;si Solon et Pythagore s'y sont
-soumis,&mdash;qu'est-ce que Tristram, et qui
-suis-je moi-mme, pour m'en affliger ou m'en
-plaindre un seul moment?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br />
-<i>On s'y perd.</i></h2>
-
-
-<p>Cher Yorick, dit mon pre en souriant,&mdash;(Yorick
-avoit rompu la ligne, et le peu
-de largeur de la porte l'ayant forc de dfiler,
-il toit entr le premier) cher Yorick,
-dit mon pre, il me semble que notre Tristram
-accomplit bien durement tous ses rites
-religieux.&mdash;Jamais il n'y eut fils de Juif, de
-chrtien, de Turc ou d'infidelle, initi d'une
-manire aussi oblique et aussi maussade.&mdash;</p>
-
-<p>Mais j'espre, dit Yorick, qu'il n'y a
-point de danger.&mdash;Il faut, continua mon
-pre, qu'il se soit pass quelque chose d'trange
-dans quelque recoin de l'cliptique,
-au moment de sa formation.&mdash;Sur ce point,
-dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour
-juge.&mdash;Ce sont les astrologues, dit mon pre,
-qu'il faudroit consulter. Mais certainement
-les aspects des plantes qui auroient d tre
-favorables, ne se sont pas rencontrs comme
-ils devoient; l'opposition de leur ascendance
-a manqu,&mdash;ou les gnies qui prsident
-la naissance toient occups ailleurs.&mdash;Enfin
-il est sr que quelque chose a t de travers,
-soit au-dessus, soit au-dessous de nous.&mdash;</p>
-
-<p>Cela se pourroit bien, rpondit Yorick.</p>
-
-<p>Mais, s'cria mon oncle Tobie, y a-t-il
-du danger pour l'enfant?&mdash;Les Troglodites
-disent que non, rpliqua mon pre.&mdash;Et les
-thologiens&hellip;&mdash;Dans quel chapitre, demanda
-Yorick?&mdash;</p>
-
-<p>Je ne suis pas sr duquel, dit mon pre.&mdash;Mais
-ils nous disent, frre Tobie, que
-cette mthode est trs-bonne.&mdash;Pourvu, dit
-Yorick, que vous fassiez voyager votre fils en
-Egypte.&mdash;Je l'espre bien, dit mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>Tout cela, dit mon oncle Tobie, est
-de l'arabe pour moi.&mdash;Il le seroit pour bien
-d'autres, dit Yorick.&mdash;</p>
-
-<p>Ilus, continua mon pre, fit circoncire
-un matin toute son arme.&mdash;Sans cour martiale!
-sans conseil de guerre! s'cria mon
-oncle Tobie.&mdash;Je sais, continua mon pre,
-en s'adressant Yorick, et sans faire attention
- la remarque de mon oncle Tobie,&mdash;je
-sais que les savans ne sont pas d'accord
-sur Ilus.&mdash;Les uns le prennent pour Saturne,
-d'autres pour l'tre suprme; quelques-uns
-mme veulent que ce fut simplement un gnral
-de Pharao-nco.&mdash;Ft-ce Pharao-nco
-lui-mme, dit mon oncle Tobie, je ne sais
-par quel article du code militaire il pourroit
-se justifier.&mdash;</p>
-
-<p>Les controversistes, poursuivit mon pre,
-assignent vingt-deux raisons en faveur de la
-circoncision.&mdash;A la vrit, d'autres qui ont
-soutenu l'avis oppos, ont montr combien
-la plupart de ces raisons toient foibles.&mdash;Mais
-nos meilleurs thologiens polmiques.&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il
-n'y en et pas un dans le royaume, les subtilits
-de l'cole ne servent qu' embrouiller
-l'esprit; et une once de thologie-pratique
-vaut mieux que tout l'ergotage des thologiens
-polmiques.&mdash;Ne puis-je savoir, demanda
-mon oncle Tobie Yorick, ce que c'est
-qu'un thologien polmique?&mdash;Ma foi! capitaine
-Shandy, rpondit Yorick, c'est une
-espce de charlatan qui ne vaut gure mieux
-que ceux qui montent sur les trteaux; et j'ai
-dans ma poche le rcit d'un combat singulier
-entre Gymnast et le capitaine Tripet, o l'on
-en trouve la meilleure dfinition que j'aie
-jamais vue.&mdash;Je voudrois entendre ce rcit,
-reprit vivement mon oncle Tobie.&mdash;Tout
-l'heure, si vous voulez, dit Yorick.&mdash;Mais
-le caporal m'attend la porte, continua mon
-oncle Tobie; et comme je suis sr que la
-relation d'un combat rendra le pauvre garon
-plus joyeux que son souper,&mdash;de grce,
-frre, permettez-lui d'entrer.&mdash;De tout mon
-c&oelig;ur, dit mon pre.</p>
-
-<p>Trim entra droit et heureux comme un
-empereur; et quand il eut ferm la porte,
-Yorick tira son livre de la poche droite de
-son habit, commena sa lecture, et l'acheva
-sans tre interrompu.&mdash;Tout le monde dormit
-ds la dixime ligne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.<br />
-<i>La Tristrapdie.</i></h2>
-
-
-<p>Le premier devoir d'un crivain, Yorick,
-dit mon pre quand il fut rveill, c'est de
-ne rien avancer sans preuve;&mdash;autrement,
-et s'il se livre tous les carts de son imagination,
-son ouvrage ne sera qu'un amas
-bizarre de faits et d'ides sans liaison, dont
-l'assemblage sera monstrueux.</p>
-
-<p>Mais dans ma Tristrapdie!&mdash;je pose en
-fait que je n'ai pas avanc un seul mot qui
-ne soit aussi clair et aussi dmontr qu'une
-proposition d'Euclide.&mdash;Va, Trim, va me
-chercher ce livre sur mon bureau.&mdash;J'ai
-souvent eu le projet, continua mon pre,
-de le lire, tant vous, Yorick, qu' mon
-frre Tobie; et je crains mme d'avoir
-manqu l'amiti en diffrant aussi long-temps.
-Mais si vous le voulez, nous en lirons
-un ou deux chapitres aujourd'hui, autant
-demain, et ainsi de suite, jusqu' ce
-que nous l'ayons achev.&mdash;Mon oncle Tobie
-qui toit la complaisance mme, et Yorick
-qui toit sans fiel, approuvrent par une
-inclination; et le caporal, quoiqu'il ne ft
-pas compris dans le compliment, mit la
-main sur sa poitrine, et salua comme les
-autres.</p>
-
-<p>La compagnie sourit.&mdash;Ce garon, dit
-Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.&mdash;Le
-pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a
-t si fort occup tout le jour au boulingrin;&mdash;et
-moi-mme&hellip; Je ne sais comment
-cela s'est fait; mais je suis bien sr que cela
-ne nous arrivera plus.&mdash;En mme-temps
-mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick
-rapprocha sa chaise de la table,&mdash;Trim
-moucha la chandelle,&mdash;mon pre ranima
-le feu, prit le livre, toussa deux fois, et
-commena.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.<br />
-<i>Origine des fortifications.</i></h2>
-
-
-<p>Les trente premires pages, dit mon pre
-en retournant les feuillets, sont un peu
-abstraites; et comme elles ne sont pas intimement
-lies au sujet, nous les passerons
-pour le moment.&mdash;C'est une introduction
-servant de prface, continua mon pre, ou
-une prface servant d'introduction,&mdash;(car
-je n'ai pas encore dtermin le nom que je
-lui donnerai) sur le gouvernement civil et
-politique;&mdash;et comme on en trouve l'origine
-dans la premire association du mle et
-de la femelle, je m'y suis trouv insensiblement
-amen.&mdash;Cela toit naturel, dit
-Yorick.</p>
-
-<p>Il me suffit, dit mon pre, que l'origine
-de la socit soit (comme nous le dit Politien)
-proprement <i>conjugale</i>, c'est--dire,
-consistant uniquement dans la runion d'un
-homme et d'une femme,&mdash;auxquels Hsiode
-ajoute un esclave. Mais comme il est croire
-que dans ces premiers commencemens il
-n'existoit pas encore d'esclaves, le premier
-principe de toute socit se trouve rduit
-un homme, une femme, et un taureau.</p>
-
-<p>Il me semble que c'est un b&oelig;uf, dit
-Yorick, citant le passage (&omicron;&#7990;&kappa;&omicron;&nu;
-&mu;&#8050;&nu; &pi;&rho;&#974;&tau;&iota;&sigma;&tau;&alpha;
-&gamma;&upsilon;&nu;&alpha;&#8150;&kappa;&#940; &tau;&epsilon;
-&beta;&omicron;&#8166;&nu; &tau;' &#7936;&rho;&omicron;&tau;&#8134;&rho;&alpha;)&mdash;Un
-taureau et t
-trop farouche, trop indocile.&mdash;Il y a encore
-une meilleure raison, dit mon pre, en trempant
-sa plume dans l'encrier; c'est que le
-b&oelig;uf tant le plus patient des animaux, et
-le plus propre labourer la terre, d'o
-l'homme devoit tirer sa subsistance, il toit
--la-fois l'instrument et l'emblme le plus
-convenable, que le crateur pt associer au
-couple nouvellement joint.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Mais voici, dit mon oncle Tobie, une
-raison en faveur du b&oelig;uf, plus forte que
-toutes les autres.&mdash;(Mon pre ne put prendre
-sur lui de retirer sa plume du cornet, avant
-d'avoir entendu la raison de mon oncle
-Tobie). Quand la terre fut laboure, dit mon
-oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et
-qu'il fut question de les renfermer, alors les
-hommes eurent recours aux palissades, aux
-murs, aux fosss; et ce fut-l l'origine des
-fortifications.&mdash;Bien!&mdash;bien! cher Tobie,
-s'cria mon pre.&mdash;Il effaa le mot <i>taureau</i>,
-et mit <i>b&oelig;uf</i> sa place.</p>
-
-<p>Mon pre fit signe Trim de moucher la
-chandelle, et rsuma ainsi son discours.</p>
-
-<p>Ce qui m'a amen cette dissertation,
-poursuivit-il ngligemment, et fermant
-moiti son livre, c'est que je voulois montrer
-l'origine de cette relation que la nature a
-mise entre le pre et son enfant; aussi-bien
-que le principe du droit et de la jurisdiction
-que le premier acquiert sur l'autre: par le
-mariage,&mdash;par l'adoption,&mdash;par la lgitimation,&mdash;enfin
-par la procration.</p>
-
-<p>&mdash;Je considre chaque moyen son
-rang.&mdash;</p>
-
-<p>Il en est un, rpliqua Yorick, qui ne
-me semble pas d'un grand poids.&mdash;C'est
-du dernier que je parle; et en effet, si les
-soins du pre se bornent la procration,
-je ne vois pas quels si grands droits il acquiert
-sur son enfant, ni quels si grands devoirs
-celui-ci contracte envers lui.&mdash;Quels devoirs!
-s'cria mon pre, ceux de la crature
- l'gard du crateur;&mdash;ceux de l'homme
- l'gard de Dieu.</p>
-
-<p>&mdash;J'avoue, continua-t-il, qu' ce compte
-l'enfant n'est pas autant sous la puissance
-et la jurisdiction de la mre.&mdash;Il me semble
-pourtant, dit Yorick, que les droits de la
-mre sont les mmes.&mdash;Elle est elle-mme
-sous l'autorit, dit mon pre; et d'ailleurs,
-ajouta-t-il, en secouant la tte, elle n'est
-pas, Yorick, le principal agent.&mdash;Comment
-cela? dit mon oncle Tobie, en quittant sa
-pipe.&mdash;Cependant, dit mon pre, sans couter
-mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect
-envers elle, comme vous pouvez le lire,
-Yorick, dans le premier livre des Instituts
-de Justinien, au onzime titre de la dixime
-section.&mdash;Je puis, dit Yorick, le lire aussi
-bien dans le catchisme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.<br />
-<i>Cathchisme de Trim.</i></h2>
-
-
-<p>Quant au catchisme, dit mon oncle
-Tobie, Trim le sait sur le bout de son doigt.&mdash;Eh!
-que diantre cela me fait-il, dit mon
-pre?&mdash;Il le sait sur ma parole, reprit mon
-oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez
-qu' l'interroger.</p>
-
-<p>Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de
-bont et d'un ton de voix radouci, le cinquime
-commandement?</p>
-
-<p>Le caporal ne rpondit rien. Ce n'est
-pas-l le ton, rpondit mon oncle Tobie,
-levant la voix et parlant bref, comme s'il
-et command l'exercice.&mdash;Le cinquime?
-cria mon oncle Tobie.&mdash;Avec la permission
-de monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer
-par le premier.</p>
-
-<p>&mdash;Yorick ne put s'empcher de sourire.&mdash;</p>
-
-<p>Monsieur le pasteur ne considre pas,
-dit le caporal, en portant sa canne l'paule,
-en guise de mousqueton, et s'allant camper
-au milieu de l'appartement pour tre mieux
-vu,&mdash;il ne considre pas que le catchisme
-est prcisment comme le maniement des
-armes.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;<i>Portez la main droite au fusil</i>, cria
-le caporal, prenant le ton de commandement,
-et excutant le mouvement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;<i>Reposez-vous sur le fusil</i>, cria le caporal,
-faisant -la-fois l'office d'aide-major
-et de soldat&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;<i>Posez le fusil terre.</i>&mdash;Avec la permission
-de monsieur le pasteur, un mouvement,
-comme il peut voir, en amne un
-autre.&mdash;Si monsieur avoit voulu commencer
-par le premier!&hellip;.</p>
-
-<p>&mdash;Le premier? cria mon oncle Tobie,
-posant sa main gauche sur sa hanche&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant
-sa pipe, comme il auroit fait son pe
- la tte d'un rgiment&hellip;. Le caporal
-satisfit tout avec prcision; et ayant dit
-qu'il falloit honorer son pre et sa mre, il
-s'inclina profondment, et fut reprendre sa
-place au fond de la chambre&mdash;.</p>
-
-<p>On se tire de tout, dit mon pre, avec
-un bon mot. Il y a de l'esprit en cela, et
-mme de l'instruction, si nous pouvons l'y
-dcouvrir.</p>
-
-<p>Mais ce que nous venons de voir n'est
-proprement que l'chaffaud de la science,
-c'est--dire, son plus haut point de folie,
-si l'difice ne s'lve pas en mme-temps.</p>
-
-<p>C'est le miroir o peuvent se voir dans
-leur vrai jour et au naturel les pdagogues,
-prcepteurs, gouverneurs et grammairiens.</p>
-
-<p>Oh! il y a une coquille en caille, Yorick,
-qui crot avec l'tude, et que tous ces gens-l
-ne savent comment dtacher.&mdash;</p>
-
-<p>Ils deviennent savants par routine; mais
-ce n'est pas ainsi que s'apprend la sagesse.</p>
-
-<p>&mdash;Yorick coutait avec admiration.&mdash;</p>
-
-<p>Oui, dit mon pre, je m'engage ds
-prsent employer en &oelig;uvres pies le legs
-entier de ma tante Dinah,&mdash;(et l'on saura
-que mon pre n'avoit pas grande opinion des
-&oelig;uvres pies) si le caporal attache une seule
-ide dtermine aucun des mots qu'il vient
-de prononcer.&mdash;Et je te prie, Trim, continua
-mon pre en se retournant vers lui, qu'entends-tu
-par honorer ton pre et ta mre?&mdash;</p>
-
-<p>J'entends, dit le caporal, leur donner
-trois sous par jour sur ma paie quand ils
-sont vieux.&mdash;Et cela, Trim, dit Yorick,
-l'as-tu fait?&mdash;Oui, en vrit, rpliqua mon
-oncle Tobie.&mdash;Eh bien! Trim, dit Yorick,
-en s'lanant de sa chaise et prenant le caporal
-par la main,&mdash;tu es le meilleur commentateur
-de cet endroit du Dcalogue; et
-je t'honore davantage pour une telle action,
-que si tu avois compos le Talmud.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.<br />
-<i>Sur la sant.</i></h2>
-
-
-<p>O bienheureuse sant! s'cria mon pre,
-en tournant la page pour passer au chapitre
-suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes
-les richesses. C'est toi qui dilates l'ame, et
-qui disposes toutes ses facults recevoir
-l'instruction et goter la vertu. Celui qui
-te possde a peu de dsirs former; et le
-malheureux qui tu manques, manque de
-tout au monde.&mdash;</p>
-
-<p>J'ai resserr, continua mon pre, tout
-ce qu'il y a dire sur ce sujet important,
-dans un trs-petit espace; ainsi nous lirons
-le chapitre en entier.&mdash;</p>
-
-<p>Mon pre lut comme il suit:</p>
-
-<p><i>Tout le secret de la sant dpend des
-efforts mutuels que font le chaud et l'humide
-radical pour l'emporter l'un sur l'autre.</i></p>
-
-<p>Je suppose, dit Yorick, que vous avez
-commenc par prouver ce fait.&mdash;Suffisamment,
-dit mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>En disant cela, mon pre ferma le livre;&mdash;non
-pas comme s'il avoit rsolu de ne plus
-lire, car il garda son premier doigt dans le
-chapitre;&mdash;ni d'un air fch, car il ferma
-le livre doucement, son pouce restant sur la
-couverture de dessus, et ses trois derniers
-doigts soutenant celle de dessous, sans aucune
-pression violente.&mdash;</p>
-
-<p>J'ai dmontr la vrit de cette assertion,
-dit mon pre, faisant signe de la tte
-Yorick, plus que suffisamment dans le prcdent
-chapitre.&mdash;</p>
-
-<p>Or, si on disoit maintenant un habitant
-de la lune, qu'un habitant du monde sublunaire
-a crit un chapitre, dmontrant suffisamment
-que <i>tout le secret de la sant consiste
-dans les efforts mutuels que font le
-chaud et l'humide radical pour l'emporter
-l'un sur l'autre</i>;&mdash;et qu'il a prouv la chose
-avec tant de mnagement, que dans tout le
-chapitre il n'y a pas un mot de sec ni d'humide
-sur le chaud ou l'humide radical,&mdash;ni une
-seule syllabe, directement ou indirectement,
-pour ou contre la rivalit de ces deux puissances
-dans l'conomie animale&mdash;&hellip;</p>
-
-<p>O toi! ternel crateur de tous les tres,
-s'crieroit-il, en frappant sa poitrine de sa
-main droite (en supposant qu'il et une
-poitrine et une main droite)&mdash;toi, dont le
-pouvoir et la bont peuvent tendre les facults
-de tes cratures jusqu' ce degr infini
-d'excellence et de perfection! que t'ont fait
-les habitans de la lune?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.<br />
-<i>Sur les charlatans.</i></h2>
-
-
-<p>Mon pre finit par deux apostrophes diriges,
-l'une contre Hippocrate, l'autre contre
-le lord Vrulam.</p>
-
-<p>Il commena par le prince de la mdecine,
-en lui faisant une lgre apostrophe sur sa
-lamentation chagrine: <i lang="la" xml:lang="la">Ars longa, vita brevis.</i>
-La vie courte, s'cria mon pre, et l'art
-de gurir difficile!&mdash;Eh! qui devons-nous
-en remercier? et qui faut-il nous en prendre?
-si ce n'est l'ignorance de ces maudits charlatans
-eux-mmes,&mdash;et leurs trteaux,&mdash;et
- leurs drogues,&mdash;et leur talage philosophique,
-avec lequel, dans tous les temps,
-ils ont commenc par flatter le monde, et
-ont fini par le tromper!&mdash;</p>
-
-<p>Et toi, lord Vrulam, s'cria mon pre,
-(quittant Hippocrate pour lui adresser sa
-seconde apostrophe, comme au premier des
-vendeurs d'orvitan, et le plus propre servir
-d'exemples aux autres)&mdash;que te dirai-je,
-grand lord Vrulam? que dirai-je de ton
-esprit intrieur,&mdash;de ton opium,&mdash;de ton
-salptre,&mdash;de tes onctions grasses,&mdash;de tes
-mdecines,&mdash;de tes clystres,&mdash;et de tous
-leurs accompagnemens?</p>
-
-<p>Mon pre n'toit jamais embarrass de savoir
-que dire qui que ce ft, ni sur quoi
-que ce ft,&mdash;et il avoit plus de facilit pour
-l'exorde qu'aucun homme vivant.&mdash;Comment
-il traita l'opinion du lord Vrulam?
-vous le verrez:&mdash;mais quand? je ne sais pas.
-Il faut que nous voyions d'abord ce que c'toit
-que l'opinion du lord Vrulam.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI</h2>
-
-<p><i>Rgime de longue vie.</i></p>
-
-
-<p>Les deux grandes causes, dit le lord
-Vrulam, qui conspirent ensemble racourcir
-la vie, sont premirement:</p>
-
-<p>L'air intrieur, lequel, comme une flamme
-lgre, consume sourdement le corps, et le
-dvoue la mort;&mdash;secondement, l'air extrieur,
-qui dessche le corps peu--peu, et
-le rduit en cendres.&mdash;Ces deux ennemis,
-s'attachant nos corps des deux cts -la-fois,
-dtruisent la fin nos organes, et les
-rendent inhabiles continuer les fonctions
-de la vie.</p>
-
-<p>Cette proposition une fois prouve ou admise,
-le moyen de prolonger la vie toit
-simple.&mdash;Il ne s'agissoit, disoit le lord Vrulam,
-que de rparer le ravage caus par
-l'air intrieur, en rendant d'un ct la substance
-du corps plus dense et plus robuste,
-par un usage habituel d'opiat convenable;
-et en temprant de l'autre l'excs de la chaleur,
-au moyen de trois grains et demi de
-salptre pris jeun tous les matins.&mdash;</p>
-
-<p>Ainsi garantie des assauts de l'air intrieur,
-dj mme la surface de notre corps se trouvoit
-moins expose ceux de l'air extrieur.
-Mais on l'en prservoit mieux encore par
-une suite d'onctions grasses, lesquelles saturoient
-tellement les pores de la peau, qu'une
-particule d'air n'y pouvoit pntrer, et que
-rien ne pouvoit en sortir.&mdash;Par-l, la vrit,
-toute transpiration sensible et insensible
-toit arrte; et il pouvoit s'ensuivre
-plusieurs inconvniens fcheux.&mdash;Mais l'usage
-des clystres pourvoyoit tout, entranoit
-les humeurs qui pouvoient refluer, et
-rendoit le systme complet.</p>
-
-<p>Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon
-pre avoit dire sur les opiats du lord Vrulam,
-son salptre, ses onctions grasses, et
-ses clystres.&mdash;Vous le lirez: mais non pas
-aujourd'hui, ni mme demain, le temps me
-presse. Le lecteur est impatient, il faut que
-j'aille.&mdash;Vous lirez ce chapitre votre loisir
-(si cela vous convient) aussitt que la Tristrapdie
-sera publie.&mdash;</p>
-
-<p>Qu'il suffise pour le moment de dire que
-mon pre traita la consquence comme le
-principe.&mdash;Et par-l les savans peuvent conclure
-qu'il leva son propre systme sur les
-ruines de l'autre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.<br />
-<i>Panace universelle.</i></h2>
-
-
-<p><i>Tout le secret de la sant</i>, dit mon pre
-en recommenant sa phrase, <i>dpend videmment
-de la rivalit du chaud et de l'humide
-radical qui se trouvent en nous.&mdash;Ainsi la
-science la plus lgre et suffi pour l'entretenir,
-si les gens de l'cole n'avoient pas
-tout confondu, surtout (comme Vanhelmont,
-fameux chimiste, l'a prouv), en prenant
-pendant long-temps la graisse et le suif des
-animaux pour l'humide radical.</i></p>
-
-<p><i>Or, l'humide radical n'est pas la graisse
-ni le suif des animaux, mais une substance
-huileuse et balsamique. Car la graisse et
-le suif, de mme que le phlegme et les parties
-aqueuses, sont froids. Au lieu que les
-parties huileuses et balsamiques sont pleines
-de vie, d'esprit et de feu.&mdash;Ce qui se rapporte
- l'observation d'Aristote:</i> <span class="sc" lang="la" xml:lang="la">Post coitum
-omne animal triste</span>.&mdash;</p>
-
-<p><i>Il est donc certain que le chaud radical
-se trouve dans l'humide radical; mais il n'est
-pas prouv que celui-ci se trouve dans l'autre:
-cependant quand l'un dprit, l'autre dprit
-aussi; et il en rsulte, ou une chaleur
-dmesure qui produit une tisie sche, ou
-une humidit surabondante qui amne l'hydropisie.&mdash;Donc,
-pour rsumer en deux
-mots tout mon systme relativement la
-sant, si l'on peut apprendre un enfant
-comment il doit viter les excs de l'eau et
-du feu, qui tous deux tendent sa destruction,
-on aura obtenu tout ce qui est ncessaire
-sur ce point essentiel.</i>&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.<br />
-<i>Mon Pre n'y est plus.</i></h2>
-
-
-<p>La description du sige de Jricho n'auroit
-pas attir l'attention de mon oncle Tobie
-plus puissamment que ce dernier chapitre.
-Il tint constamment ses yeux fixs sur mon
-pre tant que dura la lecture. Chaque fois
-que le mot de chaud ou d'humide radical
-fut prononc, mon oncle Tobie ta sa pipe
-de sa bouche et secoua la tte;&mdash;et aussitt
-que le chapitre fut fini, il fit signe au caporal
-de s'approcher, et lui demanda l'oreille&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p class="noindent">&mdash;C'toit au sige de Limrick, dit le caporal
-en faisant une rvrence.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Le pauvre diable et moi, dit mon oncle
-Tobie en s'adressant mon pre, pouvions
- peine nous traner hors de nos tentes quand
-le sige de Limerick fut lev; et cela par
-la raison que vous venez de dire.&mdash;</p>
-
-<p>Quelle ide crochue peut s'tre fourre
-dans ta prcieuse caboche, mon pauvre frre
-Tobie, s'cria mon pre mentalement? Par
-le ciel! ajouta-t-il, en continuant de se parler
- lui-mme, &OElig;dipe seroit embarrass le
-deviner.</p>
-
-<p>Sauf le respect de monsieur, dit le caporal,
-je crois que sans la quantit de brandevin
-que nous faisions brler tous les soirs,
-et sans le vin blanc et la canelle que je ne
-cessois de donner monsieur&hellip;&mdash;Et le
-genivre, Trim, ajouta mon oncle Tobie,
-qui nous fit plus de bien que tout le reste.&mdash;Je
-crois en vrit, continua le caporal, que
-nous aurions tous deux laiss nos os dans
-la tranche.&mdash;</p>
-
-<p>Caporal, dit mon oncle Tobie avec des
-yeux tincelans, pour un soldat, est-il un
-plus beau tombeau?&mdash;</p>
-
-<p>J'en aimerois autant un autre, rpliqua
-le caporal.</p>
-
-<p>Tout cela toit de l'arabe pour mon pre,
-comme les rites des Troglodytes et des habitans
-de la Colchide l'avoient t pour mon oncle
-Tobie. Mon pre ne sut s'il devoit sourire ou
-froncer le sourcil.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick,
-acheva le dtail du sige de Limerick plus
-intelligiblement qu'il ne l'avoit commenc;
-ce qui soulagea infiniment mon pre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.<br />
-<i>Sige de Limerick.</i></h2>
-
-
-<p>Ce fut sans doute un grand bonheur pour
-le caporal et pour moi, dit mon oncle Tobie,
-de ce que la fivre ne nous quitta pas un
-instant, pendant les vingt-cinq jours entiers
-que nous campmes presque sous l'eau.&mdash;Nous
-l'emes constamment et de la plus
-grande violence. Heureusement encore il
-s'y joignit une soif dvorante, qui, jointe
-l'ardeur de la fivre, empcha ce que mon
-frre appelle l'humide radical, de prendre
-le dessus, comme il seroit infailliblement arriv
-sans cela.&mdash;Ici mon pre gorgea ses
-poumons d'air, et levant les yeux au plancher,
-il fit une respiration qui dura deux
-minutes.</p>
-
-<p>&mdash;Le ciel eut piti de nous, continua
-mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au
-caporal l'ide salutaire de maintenir l'quilibre
-entre le chaud et l'humide radical, en
-renforant la fivre, comme il fit pendant
-tout ce temps, avec du vin chaud et des
-pices. Par ce moyen, il vint bout d'entretenir
-un feu si ardent et si soutenu, que
-le chaud radical tint bon du commencement
- la fin du sige, et que l'humide radical,
-malgr sa violence, ne put le surmonter.&mdash;Sur
-mon honneur, ajouta mon oncle Tobie,
-vous auriez, frre Shandy, entendu de vingt
-toises les assauts qu'ils se livroient dans notre
-corps.&mdash;</p>
-
-<p>Eh bien! dit mon pre, avec une forte
-aspiration qui fut suivie d'une pause,&mdash;si
-j'tois juge, et que la loi du pays me le
-permt, je voudrois condamner quelqu'un
-des malfaiteurs les plus insignes&hellip;&mdash;Yorick
-prvit que la sentence alloit tre svre
-et sans misricorde.&mdash;Il posa la main
-sur la poitrine de mon pre, et lui demanda
-quelques minutes de rpit, pour une question
-qu'il avoit faire au caporal.&mdash;Je te
-prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la
-permission de mon pre, dis-nous naturellement
-ce que tu entends par ce chaud et
-cet humide radical dont il est question?&mdash;</p>
-
-<p>En me rfrant humblement au meilleur
-avis de mon matre, dit le caporal, faisant
-une rvrence mon oncle Tobie.&mdash;Dis ton
-opinion librement, dit mon oncle Tobie.&mdash;Frre
-Shandy, continua-t-il, le pauvre garon
-est mon serviteur, et non pas mon esclave.&mdash;</p>
-
-<p>Le caporal passa son chapeau sous son
-bras gauche, et laissa pendre sa canne
-son poignet, au moyen d'un cordon de cuir
-noir dont les deux bouts nous ensemble
-formoient une espce de gland. Il s'avana
-sur le terrein o il avoit subi l'examen du
-catchisme, et se prenant le menton avec
-le pouce et les autres doigts de sa main droite,
-il exposa son sentiment en ces termes.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.<br />
-<i>Consultation.</i></h2>
-
-
-<p>Le caporal ouvroit dj la bouche pour
-commencer, quand le docteur Slop entra en
-tortillant.&mdash;Trim resta la bouche ouverte.&mdash;Mais
-vienne qui voudra, il poursuivra dans
-le prochain chapitre.</p>
-
-<p>Slop avoit t mand par ma mre, et il
-sortoit en ce moment de la chambre de la
-nourrice o je criois encore.</p>
-
-<p>Eh bien! vieux docteur, s'cria mon pre,
-(car les transitions de son humeur se succdoient
-d'une manire aussi brusque qu'inconcevable),
-qu'est-ce que ta chienne de
-mine nous dira l-dessus?&mdash;</p>
-
-<p>Mon pre n'auroit pas demand d'un air
-plus dgag si l'on avoit coup la queue de
-son chien.&mdash;Une question ainsi faite ne convenoit
-pas la gravit du docteur, ni au
-traitement qu'il comptoit employer;&mdash;le docteur
-s'assit sans rpondre.&mdash;</p>
-
-<p>Je vous prie, monsieur, dit mon oncle
-Tobie d'un ton qui demandoit rponse,&mdash;que
-pensez-vous de l'tat de l'enfant?&mdash;Il
-finira par un phimosis, rpondit le docteur
-Slop.</p>
-
-<p>Je ne suis pas plus avanc, dit mon
-oncle Tobie; et il remit sa pipe dans sa
-bouche.&mdash;Laissons donc, dit mon pre,
-poursuivre le caporal, et coutons-le raisonner
-sur la mdecine.&mdash;Le caporal salua son
-vieil ami, le docteur Slop, et exposa ensuite
-son opinion sur le chaud et l'humide radical,
-dans les termes suivans.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.<br />
-<i>Dissertation savante.</i></h2>
-
-
-<p>La ville de Limerick, de laquelle on
-commena le sige sous les ordres du roi
-Guillaume, en personne, l'anne d'aprs
-que je fus entr au service,&mdash;est situe au
-milieu d'un marais diabolique, et dans un
-pays couvert d'eau.&mdash;Elle est, dit mon oncle
-Tobie, toute entoure par le Shannon, et sa
-situation la rend une des places les mieux
-fortifies d'Irlande.&mdash;</p>
-
-<p>Je trouve, dit le docteur Slop, que cette
-faon de commencer un discours sur la mdecine
-est tout--fait nouvelle.&mdash;Ce que
-je dis l n'en est pas moins vrai, rpondit
-Trim.&mdash;En ce cas, dit Yorick, la facult
-feroit bien d'adopter cette mthode.&mdash;</p>
-
-<p>Avec la permission de monsieur le pasteur,
-dit le caporal, tout le pays est coup
-de tranches et de fondrires; et d'ailleurs il
-tomba pendant le sige une telle quantit de
-pluie, que tout toit boue.&mdash;Ce fut cela et
-cela seul, qui fut cause de l'inondation, et
-qui pensa nous faire prir, monsieur et moi.&mdash;Au
-bout de dix jours, continua le caporal,
-il n'y avoit pas un soldat qui pt se coucher
- sec dans sa tente, sans avoir creus un
-foss tout autour pour goutter l'eau.&mdash;Mais
-pour ceux qui, comme monsieur, en avoient
-le moyen, il falloit tous les soirs faire brler
-une cuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit
-l'humidit de l'air, et rendoit le dedans
-de la tente aussi chaud qu'un pole.&mdash;</p>
-
-<p>Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal,
-s'cria mon pre? et quelle conclusion en
-tires-tu?&mdash;</p>
-
-<p>J'en conclus, n'en dplaise votre seigneurie,
-rpliqua Trim, que l'humide radical
-n'est autre chose que de l'eau de foss, et
-que le chaud radical (pour ceux qui peuvent
-en faire la dpense) est de l'eau-de-vie brle.&mdash;Oui,
-messieurs, avec votre permission, le
-chaud et l'humide radical d'un homme ne
-sont que de l'eau bourbeuse et une dragme
-de genivre.&mdash;Que le genivre ne nous
-manque pas, ajouta-t-il, et qu'on nous donne
-une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits
-et dissiper les vapeurs.&mdash;Vienne ensuite
-la mort quand elle voudra, elle trouvera
-qui parler.&mdash;</p>
-
-<p>Je suis en peine, capitaine Shandy, dit
-le docteur Slop, de dterminer dans quelle
-branche de connoissance votre valet brille
-davantage; de la physiologie ou de la thologie.&mdash;(Slop
-n'avoit pas oubli les commentaires
-de Trim sur le sermon.)&mdash;</p>
-
-<p>Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick,
-que le caporal a subi un examen en thologie,
-et qu'il s'en est tir avec beaucoup d'honneur.&mdash;</p>
-
-<p>Il faut que vous sachiez, dit le docteur
-Slop en s'adressant mon pre, que le chaud
-et l'humide radical sont la base et l'appui de
-notre existence, comme les racines d'un arbre
-sont la source et le principe de sa vgtation.&mdash;Ils
-sont inhrens au germe de tous les
-animaux; et l'on peut les maintenir dans
-l'quilibre qu'ils doivent conserver par plusieurs
-moyens, mais principalement, mon
-avis, par ceux que l'on dit <i>consubstantiels,
-incisifs et corroborans</i>.&mdash;Ce pauvre garon,
-continua le docteur Slop en montrant le
-caporal, aura entendu quelque empyrique
-raisonner sur ces matires, et il aura retenu
-ses absurdits.&mdash;Voil le fait, dit mon pre.&mdash;Il
-y a toute apparence, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Je le parierois, dit Yorick.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.<br />
-<i>Relche au thtre.</i></h2>
-
-
-<p>On appela le docteur Slop, pour voir le
-cataplasme qu'il avoit ordonn;&mdash;et mon
-pre saisit ce moment pour lire un autre
-chapitre de la Tristrapdie.&mdash;Allons, mes
-amis, de la joie! je vous ferai voir du pays.&mdash;Mais
-quand nous aurons fini ce chapitre,
-nous ne r'ouvrirons pas le livre du reste de
-l'anne.&mdash;Vive le roi!&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.<br />
-<i>Verbes auxiliaires.</i></h2>
-
-
-<p><i>Cinq ans avec une bavette sous le menton!</i></p>
-
-<p><i>Quatre ans lire son alphabet, et
-tudier son cathchisme!</i>&mdash;</p>
-
-<p><i>Un an et demi pour apprendre signer
-son nom!</i>&mdash;</p>
-
-<p><i>Sept longues annes et plus pour apprendre
- dcliner en grec et en latin!</i>&mdash;</p>
-
-<p><i>Quatre ans pour le jargon de ses thses
-philosophiques!&mdash;et au bout de ce temps,
-la statue, ce beau chef-d'&oelig;uvre, est encore
-informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste
-n'a fait qu'aiguiser ses outils.&mdash;Quelle
-marche ridicule!</i>&mdash;</p>
-
-<p><i>Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au
-moment de rester au fond du bloc toute sa
-vie? Il toit g de quarante-quatre ans
-quand il eut achev ses tudes grecques.&mdash;Et
-Pierre Damien, vque d'Ostie, avoit
-atteint l'ge d'homme, qu'il ne savoit pas
-lire.&mdash;Et Baldus lui-mme, qui devint dans
-la suite un si grand personnage, toit si
-vieux quand il se mit tudier le droit,
-que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour
-l'autre monde.&mdash;Il ne faut pas s'tonner
-qu'Eudamidas, fils d'Archidamus, entendant
-Xnocrate disputer sur la sagesse
-l'ge de soixante-quinze ans, lui ait demand
-gravement quand il comptoit la mettre
-en pratique, puisqu' son ge, il en toit
-encore la chercher.</i>&mdash;</p>
-
-<p>Yorick coutoit mon pre avec grande
-attention. Il y avoit un assaisonnement de
-sagesse mle d'une manire inconcevable
- ses plus tranges boutades; et au milieu
-de ses clipses les plus obscures, on apercevoit
-quelquefois des clarts qui les faisoient
-presque disparotre.&mdash;Je conseille
-tout le monde de ne l'imiter qu'avec circonspection.</p>
-
-<p>Je suis convaincu, Yorick, continua mon
-pre, (moiti lisant, moiti discourant) qu'il
-existe au nord-ouest un passage au monde
-intellectuel, et que l'esprit humain, en puisant
-en lui-mme toutes ses connoissances,
-trouveroit pour les acqurir une mthode
-beaucoup plus facile que celle qu'on a coutume
-d'employer.&mdash;Mais hlas, tous les
-champs n'ont pas une source ou un ruisseau
-pour les arroser; tous les enfans, Yorick,
-n'ont pas un pre capable de les diriger.&mdash;</p>
-
-<p>Tout, ajouta mon pre en baissant la
-voix, tout dpend entirement des verbes
-auxiliaires, monsieur Yorick.&mdash;</p>
-
-<p>Si Yorick et march sur le serpent dcrit
-par Virgile, il n'auroit pas tmoign plus
-d'effroi.&mdash;Je suis tonn moi-mme, dit
-mon pre qui s'en aperut (et je le cite
-comme une des plus grandes calamits qui
-soient jamais arrives la rpublique des
-lettres),&mdash;je suis tonn que ceux qui
-jusqu'ici ont t chargs de l'ducation de
-la jeunesse, et dont l'unique devoir toit
-d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de
-bonne heure un magasin d'ides, et de laisser
-ensuite leur imagination travailler en libert
-sur ces ides;&mdash;je suis tonn, dis-je, Yorick,
-que ces gens-l se soient aussi peu servi des
-verbes auxiliaires, qu'ils l'ont fait pour arriver
- leur but.&mdash;Je ne connois que Raimond
-Lulle et l'an Pellegrin, dont le dernier surtout
-en porta l'usage un tel point de perfection,
-qu'avec sa mthode il n'toit point
-de jeune homme qui il ne pt apprendre
-en peu de leons discourir d'une manire
-satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce
-ft,&mdash; traiter une question sur toutes ses
-faces;&mdash;enfin, dire et crire sur une
-matire quelconque tout ce qu'il toit possible
-de dire ou d'crire, sans qu'il lui chapt
-la faute la plus lgre, le tout l'admiration
-des spectateurs.&mdash;Je serois bien ais, dit
-Yorick, interrompant mon pre, que vous
-puissiez me faire comprendre la chose.&mdash;Volontiers,
-dit mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>Un mot peut tre pris dans le sens littral
-ou dans le sens figur. Le sens figur
-est une <i>allusion</i> ou <i>mtaphore</i>.&mdash;Or, quoique
-je trouve, moi, que par cette <i>mtaphore</i>
-l'ide perd plus qu'elle n'acquiert, il n'en
-est pas moins vrai que la plus grande extension
-d'ides dont un mot isol soit susceptible,
-est une <i>mtaphore</i>.&mdash;Mais qu'en rsulte-t-il?
-Quand l'esprit a conu le mot dans
-toute son tendue, tout est fini.&mdash;L'esprit
-et l'ide peuvent se reposer, jusqu' ce
-qu'une seconde ide succde, et ainsi de
-suite.&mdash;</p>
-
-<p>Or, l'aide des auxiliaires, l'ame est en
-tat de travailler d'elle-mme sur toutes les
-matires qu'on lui prsente; et, par la flexibilit
-de ce puissant moyen, de se frayer
-de nouveaux chemins, d'aller la recherche
-des choses par de nouvelles routes, et de
-faire qu'une seule ide en engendre des millions.&mdash;</p>
-
-<p>Vous excitez grandement ma curiosit,
-dit Yorick.&mdash;</p>
-
-<p>Quant moi, dit mon oncle Tobie, je
-renonce en rien deviner.&mdash;Avec la permission
-de monsieur, dit le caporal, les
-Danois, qui se trouvoient notre gauche
-au sige de Limerick, n'toient-ils pas des
-auxiliaires?&mdash;et de trs-bonnes troupes, dit
-mon oncle Tobie; mais je crois que les
-auxiliaires dont parle mon frre sont autre
-chose.&mdash;</p>
-
-<p>Croyez-vous, dit mon pre en se levant.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.<br />
-<i>Il fait danser l'ours.</i></h2>
-
-
-<p>Mon pre fit un tour par la chambre,
-revint s'asseoir, et finit le chapitre.</p>
-
-<p>Les verbes auxiliaires qui nous intressent,
-continua mon pre, sont: <i>je suis,
-j'ai t, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre,
-je dois, je devrois, je veux, je voudrois,
-je puis, je pourrois, il faut, il faudroit,
-j'ai coutume</i>:&mdash;on les emploie suivant les
-temps; au pass, au prsent, au futur:&mdash;on
-les conjugue avec le verbe <i>avoir</i>;&mdash;on
-les applique des questions: <i>cela est-il?
-cela toit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il?
-cela peut-il tre?&mdash;cela pourroit-il tre?</i>&mdash;Ou
-avec un doute ngatif: <i>n'est-il pas?
-n'toit-il pas? ne devoit-il pas tre?</i> Ou
-affirmativement: <i>c'est, c'toit, ce devoit
-tre</i>. Ou suivant un ordre chronologique:
-<i>cela a-t-il toujours t? y a-t-il long-temps?
-depuis quand?</i> Ou comme hypothse: <i>si
-cela toit? si cela n'toit pas?</i> Qu'en arriveroit-il,
-<i>si les Franois battoient les Anglois?
-si le soleil sortoit du zodiaque</i>?&mdash;</p>
-
-<p>Or, continua mon pre, par l'usage familier
-et l'application juste de ces verbes
-auxiliaires, et au moyen de cette mthode
-simple, dans laquelle l'esprit et la mmoire
-d'un enfant doivent tre exerces, il ne sauroit
-entrer dans sa tte une seule ide, quelque
-strile qu'elle puisse tre, que l'enfant
-ne puisse aisment lui faire engendrer une
-foule de conclusions et de conceptions nouvelles.&mdash;</p>
-
-<p>As-tu jamais vu un ours blanc, s'cria
-mon pre, en se retournant vers Trim qui
-se tenoit debout derrire sa chaise?&mdash;Jamais,
-rpondit le caporal.&mdash;Mais tu pourrois,
-Trim, dit mon pre, en raisonner en cas
-de besoin?&mdash;Comment cela se pourroit-il,
-frre, dit mon oncle Tobie, si le caporal
-n'en a jamais vu?&mdash;C'est ce qu'il me falloit,
-rpliqua mon pre; et vous allez voir comment
-je raisonne, et comment les verbes auxiliaires
-font raisonner.&mdash;</p>
-
-<p>Un ours blanc!&mdash;trs-bien. En ai-je
-jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en
-verrai-je jamais? dois-je en voir jamais?
-puis-je jamais en voir?</p>
-
-<p>Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement
-quelle ide puis-je m'en faire?</p>
-
-<p>Et si je vois jamais un ours blanc, que
-dirai-je? et que dirai-je si je n'en vois pas?</p>
-
-<p>Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que
-je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en
-ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait,
-la description? en ai-je jamais rv?</p>
-
-<p>Mon pre, ma mre, mon oncle, ma
-tante, mes frres ou mes s&oelig;urs, ont-ils
-jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils
-donn pour en voir un? qu'auroient-ils fait
-s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours blanc?&mdash;Est-il
-froce,&mdash;apprivois,&mdash;mchant,&mdash;grondeur,&mdash;caressant?</p>
-
-<p>Un ours blanc mrite-t-il d'tre vu?</p>
-
-<p>N'y a-t-il point de pch le voir?</p>
-
-<p>Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.<br />
-<i>Intermde.</i></h2>
-
-
-<p>A prsent, mon cher monsieur, arrtons-nous
-encore deux minutes, et rentrons dans
-la salle pour recueillir les suffrages.&mdash;Vous
-savez comme mon amour-propre y trouve
-son compte.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut
-tre juste. Les dissertations savantes de mon
-pre, ses verbes auxiliaires, son ours blanc,
-peuvent trs-bien ne pas plaire tout le
-monde.&mdash;Je vois l un gros abb qui dort,
-et je ne lui en veux point de mal. Et cette
-dame, non pas cette vieille prsidente qui
-prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris
-tout ce que vous venez d'entendre, que
-son mari n'a compris le procs qu'il a jug
-ce matin;&mdash;mais cette jeune marquise qui
-est dans la mme loge, avec ce duc qui lui
-parle l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait
-entendus? Elle ne nous a pas mme couts.&mdash;Cependant,
-voyez comme elle applaudit.&mdash;Et
-je m'en plaindrois et je lui en ferois
-un reproche!&mdash;Non, mon cher monsieur.&mdash;Le
-public est partag en deux classes,
-dont l'une admire tout ce qu'elle ne comprend
-pas, et l'autre dchire tout ce qu'elle
-comprend.&mdash;Il y a encore une troisime
-classe, mais rduite un si petit nombre!&mdash;Ce
-sont ceux qui, comme vous, monsieur,
-jugent sans prvention, critiquent sans humeur,
-et louent sans partialit. C'est pour
-ceux-l que j'cris; ce sont ceux qui me consolent
-des autres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.<br />
-<i>Conclusion.</i></h2>
-
-
-<p>Quand mon pre eut fait danser et redanser
-son ours blanc pendant une demi-douzaine
-de pages, il ferma le livre tout de
-bon; et d'un air triomphant il le remit
-Trim, avec signe de le reporter sur le bureau
-o il l'avoit trouv.&mdash;Voil, dit-il, la
-mthode avec laquelle Tristram apprendra
- dcliner et conjuguer tous les mots du
-dictionnaire.&mdash;Vous sentez, Yorick, que de
-cette faon chaque mot amnera une thse
-ou une hypothse.&mdash;Chaque thse ou hypothse
-est une source de propositions.&mdash;Chaque
-proposition a sa consquence et conclusion.&mdash;Et
-chaque consquence et conclusion
-ramne l'ame sur l'objet, et lui ouvre
-une nouvelle route de recherches et d'tudes.&mdash;La
-force de cette mthode est incroyable
-pour ouvrir la tte d'un enfant.&mdash;Pour ouvrir
-sa tte, frre Shandy! s'cria mon oncle
-Tobie; il y a de quoi la faire sauter en mille
-pices.&mdash;</p>
-
-<p>Je prsume, dit Yorick en souriant, que
-c'est par votre mthode que le fameux Vincent
-Quirino, (parmi les autres prodiges de
-son enfance, desquels le cardinal Bembo a
-donn au public une histoire si exacte) se
-mit en tat, ds l'ge de huit ans, d'afficher
-dans les coles publiques de Rome quatre
-mille cinq cents soixante thses diffrentes,
-sur les points les plus abstraits de la plus
-abstraite thologie,&mdash;et de les dfendre et
-de les soutenir, de manire terrasser et
-rduire au silence tous ses adversaires.&mdash;</p>
-
-<p>Qu'est-ce que cela, s'cria mon pre,
-auprs de ce qui nous est rapport d'Alphonse
-Tostatus, lequel, presque dans les bras de
-sa nourrice, avoit appris toutes les sciences
-et tous les arts libraux, sans qu'on lui en
-et rien enseign?&mdash;Que dirons-nous du
-grand Peireskius?&hellip;&mdash;C'est le mme, s'cria
-mon oncle Tobie, duquel je vous ai
-parl une fois, frre Shandy, et qui fit une
-promenade de cinq cents lieues, en comptant
-l'aller et le retour de Paris Schewling<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
-uniquement pour voir le chariot voiles de
-Stvinus.&mdash;C'toit un grand homme, ajouta
-mon oncle Tobie! (il pensoit Stvinus).&mdash;Oui,
-un grand homme! dit mon pre, (songeant
- Peireskius)&mdash;et qui multiplia ses
-ides si rapidement, et se fit un si prodigieux
-amas de connoissances, que (si nous
-pouvons ajouter foi une anecdote qui le
-regarde, et que nous ne saurions rejeter sans
-secouer l'autorit de toutes les anecdotes
-quelconques);&mdash; l'ge de sept ans, son
-pre lui remit entirement l'ducation de son
-frre, qui n'en avoit que cinq.&mdash;Le pre
-toit-il aussi sage que son fils, dit mon oncle
-Tobie?&mdash;Je croirois que non, dit Yorick.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris Schewling.</p>
-</div>
-<p>Mais que sont tous ces exemples, continua
-mon pre, entrant dans une sorte d'enthousiasme,&mdash;que
-sont tous ces exemples
-auprs des prodiges de l'enfance des <i>Grotius</i>,
-<i>Scioppius</i>, <i>Heinsius</i>, <i>Politien</i>, <i>Pascal</i>,
-<i>Joseph Scaliger</i>, <i>Ferdinand de Cordoue</i>, et
-autres?&mdash;Les uns se dgageant des formes
-scholastiques ds l'ge de neuf ans, et mme
-plutt, et parvenant raisonner sans ce secours.&mdash;Les
-autres ayant fini leurs classes
- sept ans, et crit des tragdies huit.&mdash;A
-neuf ans, Ferdinand de Cordoue toit si
-savant, que l'on crut qu'il toit possd du
-dmon; et Venise il fit voir tant d'rudition
-et de vertu, que les moines le prirent
-pour l'antechrist.&mdash;D'autres eurent appris
-quatorze langues l'ge dix ans;&mdash; onze,
-eurent fini leurs cours de rhtorique, potique,
-logique, et morale;&mdash; douze donnrent
-leurs commentaires sur Servius et sur
-Martianus Capella;&mdash;et treize, reurent
-leurs degrs de philosophie, de droit et de
-thologie.&mdash;</p>
-
-<p>Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand
-Juste Lipse, qui composa un ouvrage le
-jour de sa naissance.&mdash;Bon Dieu, dit mon
-oncle Tobie!&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.<br />
-<i>Bataille.</i></h2>
-
-
-<p>Quand le cataplasme fut prt, un scrupule
-de <i lang="la" xml:lang="la">decorum</i> s'leva hors de propos dans
-la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit
- tenir la chandelle pendant le pansement.&mdash;Slop
-n'avoit pas coutume de mnager
-les caprices de Suzanne; et la querelle
-s'tablit promptement entre eux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'&oelig;il
-familier sur le visage de Suzanne,&mdash;vous
-faites la prude! mais je vous connois,
-mademoiselle.&mdash;Vous me connoissez! monsieur,
-s'cria Suzanne ddaigneusement, et
-avec un air de tte qui s'adressoit videmment,
-non pas la profession, mais la
-personne du docteur,&mdash;vous me connoissez!
-rpta Suzanne.&mdash;Le docteur Slop se boucha
-le nez, comme pour dire que la rputation
-de Suzanne n'toit pas en bonne odeur.&mdash;A
-ce geste, la bile de Suzanne s'allume. Vous
-en avez menti, s'cria Suzanne.&mdash;Allons,
-allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier
-du succs de la botte qu'il venoit de porter,&mdash;s'il
-en cote trop votre pudeur de tenir
-la chandelle en regardant, qui vous empche
-de la tenir en fermant les yeux?&mdash;C'est-l
-une de vos dfaites papistes, dit Suzanne.
-Le bel expdient!&mdash;Ma belle enfant, dit
-Slop en hochant la tte, ne mprisez pas
-si fort les expdiens; vous pourriez en avoir
-besoin tout comme une autre.&mdash;Insolent!
-s'cria Suzanne, approche, si tu l'oses.&mdash;Je
-t'en dfie, continua-t-elle, en retroussant
-les manches de sa chemise jusqu'au-dessus
-de son coude.&mdash;</p>
-
-<p>Il toit impossible deux personnages de
-procder ensemble une opration de chirurgie,
-avec une cordialit plus colrique.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<p>Slop s'empara du cataplasme.&mdash;Suzanne
-se saisit de la chandelle.&mdash;Approche toi-mme,
-dit Slop.&mdash;Suzanne feignit un mouvement
-sur la gauche; et portant brusquement
-sa chandelle droite, elle mit le feu
- la perruque du docteur, laquelle tant fort
-grasse et fort touffue, fut consume en entier
-avant d'tre bien allume.&mdash;Catin! salope!
-s'cria Slop (car la passion nous rend comme
-des btes froces), catin fieffe que vous tes!
-s'cria Slop avec le cataplasme la main.&mdash;Allez,
-allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogn
-le nez de personne, et vous n'en sauriez dire
-autant.&mdash;Que veut-elle dire avec son nez?
-s'cria Slop.&mdash;Un nez est un nez, dit Suzanne.&mdash;Eh
-bien! voil pour le tien, s'cria Slop,
-en lui lanant le cataplasme la face.&mdash;Et
-voil pour le vtre, s'cria Suzanne, en lui
-rendant son compliment avec le reste du cataplasme.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.<br />
-<i>Armistice.</i></h2>
-
-
-<p>Le docteur et Suzanne s'accablrent ainsi
-d'injures et de cataplasme.&mdash;Quand celui-ci
-fut puis, il fallut retourner la cuisine
-pour en prparer un autre;&mdash;et pendant qu'ils
-y procdoient, mon pre prit sa rsolution
-comme vous allez voir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.<br />
-<i>Qualits d'un Gouverneur.</i></h2>
-
-
-<p>Vous voyez, dit mon pre, s'adressant
--la-fois mon oncle Tobie et Yorick,
-qu'il est temps de retirer Tristram des mains
-des femmes, et de le mettre dans celles d'un
-gouverneur.</p>
-
-<p>Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin
-en prit quatorze -la-fois pour surveiller
-l'ducation de son fils Commode; et, en moins
-de six semaines, il en congdia cinq. Je sais
-trs-bien, continua mon pre, que la mre
-de Commode aimoit un gladiateur au temps
-o elle conut; et c'est ce qui explique en
-grande partie les cruauts de Commode,
-quand il devint empereur.&mdash;Mais je n'en
-suis pas moins persuad qu'il dut la frocit
-de son caractre ces cinq gouverneurs, qui,
-dans le peu de temps qu'ils passrent auprs
-de lui, lui donnrent de plus mauvais principes,
-que les neuf autres n'en purent rformer
-dans la suite.</p>
-
-<p>Lorsque j'envisage la personne que je
-mettrai auprs de mon fils, comme un miroir
-dans lequel il doit se regarder du matin au
-soir, comme le modle sur lequel il doit
-rgler son maintien, ses m&oelig;urs, et peut-tre
-les plus secrets sentimens de son c&oelig;ur,&mdash;je
-voudrois, Yorick, s'il toit possible,
-en trouver un qui ft accompli de tout point,
-et tel que mon fils trouvt toujours profiter
-avec lui.&mdash;Mais vraiment, dit en lui-mme
-mon oncle Tobie, voil qui est de fort bon
-sens.</p>
-
-<p>Il y a l, continua mon pre, un certain
-air, un certain mouvement du corps et de
-toutes ses parties, soit en agissant, soit en
-parlant, qui annonce ce qu'un homme est
-au-dedans.&mdash;Et je ne suis pas du tout surpris
-que Grgoire de Nazianze, en observant les
-gestes brusques et sinistres de Julien, ait
-prdit qu'il apostasieroit un jour;&mdash;ni que
-saint Ambroise ait chass un de ses disciples
-de sa maison, cause d'un mouvement indcent
-de sa tte, qui alloit et venoit comme
-un flau; ni que Dmocrite ait jug Protagoras
-digne d'tre son disciple, voir la manire
-dont il lioit un fagot.</p>
-
-<p>Un &oelig;il pntrant trouve, pour descendre
-au fond de l'ame d'un homme, mille chemins
-que le vulgaire n'aperoit pas; et je
-maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mrite
-n'te pas son chapeau en entrant dans
-une chambre, ne le reprend pas quand il
-en sort, sans qu'il lui chappe quelque chose
-qui le fasse connotre pour ce qu'il est.</p>
-
-<p>Ainsi donc, continua mon pre, le gouverneur
-que je choisirai pour mon fils ne
-doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter,
-ni parler haut, ni regarder d'un air farouche
-ou niais.&mdash;Il ne doit ni mordre ses lvres,
-ni grincer des dents, ni parler du nez.</p>
-
-<p>Je ne veux qu'il ne marche ni trop vte,
-ni trop lentement.&mdash;Je ne veux pas qu'il
-marche les bras croiss, ce qui montre l'indolence;&mdash;ni
-balant, ce qui a l'air hbt;&mdash;ni
-les mains dans ses poches, ce qui annonce
-un imbcille.</p>
-
-<p>Il faut qu'il s'abstienne de battre, de
-pincer, de chatouiller, de mordre ou couper
-ses ongles en compagnie,&mdash;comme aussi de
-se curer les dents, de se gratter la tte, etc.&mdash;Que
-diantre signifie tout ce bavardage, dit
-en lui-mme mon oncle Tobie?</p>
-
-<p>Je veux, continua mon pre, qu'il soit
-joyeux, gai, plaisant; et en mme-temps
-prudent, attentif aux affaires, vigilant, pntrant,
-subtil, inventif, prompt rsoudre
-les questions douteuses et spculatives. Je
-veux qu'il soit sage, judicieux, instruit&hellip;&mdash;Et
-pourquoi pas humble, modr et doux?
-dit Yorick.&mdash;Et pourquoi pas, s'cria mon
-oncle Tobie, franc et gnreux, brave et
-bon?&mdash;Il le sera, mon cher Tobie, rpliqua
-mon pre, en se levant et lui prenant une
-de ses mains,&mdash;il le sera.&mdash;</p>
-
-<p>Eh bien! frre Shandy, rpondit mon
-oncle Tobie, en se levant son tour, et
-quittant sa pipe pour prendre l'autre main
-de mon pre,&mdash;eh bien! frre, souffrez que
-je vous recommande le fils de Lefvre. En
-disant ces mots, une larme de joie tincela
-dans l'&oelig;il de mon oncle Tobie, et paya le
-tribut la mmoire d'un ancien ami. Et
-une autre larme, compagne de la premire,
-parut dans l'&oelig;il du caporal.&mdash;Vous en verrez
-la raison quand vous lirez l'histoire de Lefvre.</p>
-
-<p>Etourdi que je suis! j'avois promis de vous
-la faire dire par le caporal sa manire.
-Mais le moment est pass; je vais tous la
-raconter la mienne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.<br />
-<i>Histoire de Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>C'toit pendant l't de l'anne o Dendermonde
-fut pris par les allis,&mdash;c'est--dire,
-environ sept ans avant que mon pre
-vnt habiter la campagne, et environ sept
-ans aprs que mon oncle Tobie et Trim s'y
-furent secrtement retirs, dans le dessein
-d'excuter quelques-uns des plus beaux siges
-qu'ils avoient en tte.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie toit un soir souper,
-et Trim toit assis derrire lui prs d'un petit
-buffet.&mdash;Je dis assis, car, par gard pour
-son genou bless, dont le caporal souffroit
-quelquefois excessivement, toutes les fois que
-mon oncle Tobie dnoit ou soupoit seul, il
-ne souffroit pas que le caporal se tnt debout.
-Mais la vnration du pauvre garon pour
-son matre lui opposoit une rsistance opinitre.&mdash;Mon
-oncle Tobie, avec une artillerie
-convenable, auroit eu moins de peine
-s'emparer de Dendermonde.&mdash;Souvent, au
-moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon
-oncle Tobie venoit retourner la tte, il
-l'apercevoit debout derrire lui, avec toutes
-les marques du respect le plus soumis.</p>
-
-<p>Cela seul engendra plus de petites querelles
-entr'eux, pendant vingt cinq ans entiers, que
-tout autre sujet.&mdash;Mais quoi cela revient-il?
-qu'est-ce que cela fait mon histoire? pourquoi
-en fais-je mention?&mdash;Demandez-le
-ma plume; c'est elle qui me gouverne, je
-ne la gouverne pas.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie toit donc un soir
-souper, quand le matre d'une petite auberge
-du village entra dans la salle avec une fiole
-vide la main, pour demander un verre ou
-deux de vin de Madre.&mdash;C'est, dit-il,
-pour un pauvre gentilhomme qui est arriv
-malade dans ma maison il y a quatre jours.
-Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tte,
-ni manger, ni boire, ni goter de quoi que
-ce soit au monde; mais tout l'heure il vient
-de lui prendre fantaisie d'un verre de Madre
-sec et d'une petite rtie.&mdash;Il me semble, a-t-il
-dit en tant sa main de dessus son front,
-que cela me soulageroit.&mdash;</p>
-
-<p>Je suis venu chez le capitaine, ajouta
-l'aubergiste, persuad qu'il ne me refusera
-pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois
-personne qui voult m'en donner, m'en prter
-ou m'en vendre,&mdash;je crois que j'en volerois,
-plutt que de ne pas en rapporter ce pauvre
-gentilhomme.&mdash;Il est en vrit bien malade.&mdash;J'espre
-pourtant, continua-t-il, qu'il se
-rtablira; mais nous sommes tous affligs de
-son tat.</p>
-
-<p>Tu es bon et galant homme, s'cria mon
-oncle Tobie, j'en rponds; et je veux que
-tu boives toi-mme la sant du pauvre gentilhomme
-avec du vin sec.&mdash;Et prends-en
-une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui
-avec mes complimens, et dis-lui qu'elles
-sont fort son service; et mme une douzaine
-de plus, si elles lui font du bien.</p>
-
-<p>Quand l'aubergiste eut ferm la porte,&mdash;cet
-homme-l, Trim, dit mon oncle Tobie,
-porte coup sr un c&oelig;ur compatissant;&mdash;mais
-j'ai conu aussi la meilleure opinion de
-son hte: il faut que cet tranger ait un mrite
-rare, pour avoir su gagner en si peu
-de temps l'affection de l'aubergiste.&mdash;Et de
-toute sa famille, ajouta le caporal; car ils
-sont tous affligs de son tat.&mdash;Cours aprs
-lui, dit mon oncle Tobie;&mdash;va, Trim, et
-demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.&mdash;</p>
-
-<p>Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec
-le caporal, je l'ai oubli; mais je puis le
-demander son fils.&mdash;Il a donc son fils avec
-lui, dit mon oncle Tobie?&mdash;Un garon d'environ
-onze ou douze ans, rpliqua l'aubergiste;
-mais le pauvre enfant n'a got de rien,
-pas plus que son pre.&mdash;Il ne fait que pleurer
-et se dsoler jour et nuit.&mdash;Depuis que son
-pre s'est mis au lit, il n'a pas quitt son
-chevet.&mdash;</p>
-
-<p>Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle
-Tobie posa sa fourchette et son couteau sur
-la table, et repoussa son assiette.&mdash;Trim n'attendit
-point ses ordres, il desservit sans dire
-mot; et quelques minutes aprs il apporta
- son matre une pipe et du tabac.&mdash;Reste
-un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>&mdash;Trim! dit mon oncle Tobie, quand
-il eut allum sa pipe et commenc fumer.
-Trim s'avana en faisant une rvrence. Mon
-oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.&mdash;Caporal,
-dit mon oncle Tobie. Le caporal
-fit sa rvrence.&mdash;Mon oncle Tobie
-ne dit pas un mot, et finit sa pipe.</p>
-
-<p>&mdash;Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un
-projet dans la tte.&mdash;J'ai envie, comme la
-nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement
-dans ma roquelaure, et d'aller rendre
-visite ce pauvre gentilhomme.&mdash;La roquelaure
-de monsieur, rpliqua le caporal, n'a
-pas t mise une seule fois depuis la nuit o
-nous montions la garde dans la tranche
-devant la porte saint-Nicolas;&mdash;et c'toit la
-veille du jour o monsieur reut sa blessure.&mdash;D'ailleurs
-la nuit est si froide, si pluvieuse,
-que soit la roquelaure, soit le mauvais temps,
-il y auroit de quoi faire mal l'aine de monsieur,
-et peut-tre lui donner la mort.&mdash;Cela
-se pourroit bien, dit mon oncle Tobie.&mdash;Mais,
-Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis
-ce que m'a dit l'aubergiste.&mdash;Je voudrois
-qu'il ne m'en et pas tant appris, ou qu'il
-m'en et appris davantage.&mdash;Comment ferons-nous
-pour arranger tout cela?&mdash;Que monsieur
-s'en rapporte moi, dit le caporal, et
-il saura bientt tout le dtail de cette affaire.&mdash;Je
-vais prendre ma canne et mon chapeau;
-j'irai reconnotre ce qui se passe, j'agirai
-d'aprs ce que j'aurai dcouvert; et en moins
-d'une heure je serai de retour ici.&mdash;Va donc,
-Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce
-scheling que tu boiras avec son domestique.&mdash;C'est
-bien de lui que je compte tout savoir,
-dit le caporal en fermant la porte.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle remplit sa seconde pipe;&mdash;et
-l'on peut dire que tant qu'elle dura, il
-ne fut occup que du pauvre Lefvre et de
-son fils;&mdash;except toutefois quelques petites
-excursions militaires; comme, par exemple,
-pour considrer s'il n'toit pas tout aussi bien
-d'avoir la courtine de la tenaille en ligne
-droite qu'en ligne courbe.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.<br />
-<i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secou
-les cendres de sa troisime pipe, quand le
-caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit
-le rcit suivant.</p>
-
-<p>J'ai d'abord dsespr, dit le caporal,
-de pouvoir rapporter monsieur aucun dtail
-sur le pauvre lieutenant malade.&mdash;C'est donc
-un officier, dit mon oncle Tobie?&mdash;C'est
-un officier, dit le caporal.&mdash;Et de quel rgiment,
-dit mon oncle Tobie?&mdash;Si monsieur
-veut me laisser dire, rpliqua le caporal
-je lui raconterai chaque chose son rang,
-dans le mme ordre que je l'ai apprise.&mdash;Eh
-bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je
-ne t'interromprai point que tu n'aies fini.&mdash;Je
-vais remplir une autre pipe; et toi, Trim,
-tu vas t'asseoir ton aise sur la banquette
-de la fentre, et tu recommenceras ton histoire.
-Le caporal fit sa rvrence accoutume,
-laquelle disoit, aussi intelligiblement
-qu'une rvrence peut dire quelque chose:
-<i>monsieur a bien de la bont.</i>&mdash;Il s'assit
-ensuite comme on le lui avoit ordonn, et
-reprit son histoire -peu-prs dans les mmes
-termes.</p>
-
-<p>J'ai d'abord dsespr, dit le caporal,
-de pouvoir rapporter monsieur aucune lumire
-sur le lieutenant et sur son fils.&mdash;Car
-quand j'ai demand o toit son domestique,
-(duquel je m'tois promis de savoir tout ce
-qu'il toit convenable de demander)&mdash;sage
-distinction! dit mon oncle Tobie;&mdash;on m'a
-rpondu, sauf le respect de monsieur, qu'il
-n'avoit point de domestique, qu'il toit arriv
- l'auberge avec des chevaux de louage,
-et que ne se trouvant pas en tat d'aller plus
-loin, il les avoit renvoys le matin d'aprs
-son arrive.&mdash;Si je me porte mieux, mon
-cher, avoit-il dit son fils, en lui donnant
-sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons
-en louer d'autres ici.&mdash;Mais, hlas!
-m'a dit la matresse de l'auberge, ce pauvre
-gentilhomme ne se tirera jamais de l; car
-j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.&mdash;Et
-quand il mourra, son malheureux enfant
-mourra aussi.&mdash;Il a dj le c&oelig;ur bris.&mdash;</p>
-
-<p>J'coutois ce rcit, continua le caporal,
-quand le jeune homme est entr dans la cuisine
-pour ordonner la petite rtie dont l'aubergiste
-avoit parl.&mdash;Mais je veux, a-t-il
-dit, je veux la faire moi-mme.&mdash;Permettez,
-lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour
-le faire asseoir auprs du feu,&mdash;permettez,
-mon jeune gentilhomme, que je vous en vite
-la peine.&mdash;En mme-temps j'ai pris une
-fourchette pour faire griller la rtie.&mdash;Je
-crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un
-air tout--fait modeste, que mon pre l'aimera
-mieux de ma faon.&mdash;Je suis sr, ai-je
-rpondu, que sa seigneurie ne trouvera pas
-la rtie plus mauvaise de la faon d'un vieux
-soldat.&mdash;Le jeune homme m'a pris la main,
-et aussitt a fondu en larmes.&mdash;</p>
-
-<p>Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il
-a t lev dans l'arme depuis le berceau;
-et le nom d'un soldat, Trim, sonne ses
-oreilles comme le nom d'un ami.&mdash;Je voudrois
-l'avoir ici.&mdash;</p>
-
-<p>Dans les plus longues marches de l'arme,
-continua le caporal, dans le besoin
-le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience
-pour mon dner, que j'en ai ressenti
-aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec
-ce jeune homme.&mdash;Mais, je le demande
-monsieur, en quoi la chose me touchoit-elle?&mdash;En
-rien au monde, Trim, dit mon oncle
-Tobie en se mouchant; mais la bont de
-ton c&oelig;ur te fait ressentir vivement la peine
-d'autrui.&mdash;</p>
-
-<p>En lui donnant la rtie, poursuivit le
-caporal, j'ai pens qu'il toit propos de
-lui dire que j'tois domestique du capitaine
-Shandy;&mdash;et que monsieur (sans connotre
-son pre) toit fort touch de son tat;&mdash;et
-que tout ce qui toit dans la cave ou dans
-la maison de monsieur toit fort son service.&mdash;Tu
-pouvois ajouter, dans ma bourse,
-dit mon oncle Tobie.&mdash;Le jeune homme,
-reprit le caporal, a fait une profonde rvrence,
-(laquelle srement se rapportoit
-monsieur); mais son c&oelig;ur toit trop plein:
-il n'a rien rpondu.&mdash;Il a mont l'escalier
-avec la rtie; et, comme je lui ouvrois la
-porte, prenez courage, lui ai-je dit; et soyez
-sr, mon brave jeune homme, que monsieur
-votre pre sera bientt guri.&mdash;</p>
-
-<p>Le vicaire de monsieur Yorick fumoit
-une pipe au coin du feu; mais il n'a pas
-adress ce pauvre jeune homme un seul
-mot de consolation.&mdash;J'ai trouv cela fort
-mal.&mdash;Je le trouve de mme, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>Le lieutenant a pris son verre de vin et
-sa rtie, et s'est trouv un peu ranim. Il
-m'a fait dire que, si je voulois monter dans
-dix minutes, je lui ferois plaisir.&mdash;Je pense,
-a ajout l'aubergiste, qu'il va dire ses prires,
-car il y avoit un livre pos sur la chaise auprs
-du lit; et comme je fermois la porte,
-j'ai vu son fils prendre un coussin.&mdash;</p>
-
-<p>Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire,
-monsieur Trim, prie Dieu quelquefois?
-J'aurois pari que non.&mdash;Oh! celui-ci,
-a rpliqu la matresse de l'auberge, dit ses
-prires, et mme trs-dvotement. Je l'ai encore
-entendu hier au soir de mes propres
-oreilles; sans cela, je n'aurois pu le croire.&mdash;Mais
-en tes-vous bien sre, a rpliqu
-le vicaire?&mdash;</p>
-
-<p>Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez
-qu'un soldat prie, ne vous en dplaise, et
-de son propre mouvement, tout aussi souvent
-qu'un prtre.&mdash;Et quand il se bat pour
-son roi, pour sa vie, pour son honneur,&mdash;il
-a plus de raisons de prier Dieu, que qui
-que ce soit au monde.&mdash;</p>
-
-<p>Tu as parl merveille, Trim, dit mon
-oncle Tobie.&mdash;Mais, ai-je dit, reprit le caporal,
-quand ce mme soldat vient de passer
-douze heures de suite dans la tranche, et
-jusqu'aux genoux dans l'eau froide,&mdash;quand
-il se trouve embarqu pendant des mois entiers
-dans des marches longues et prilleuses,
-harcel aujourd'hui par les ennemis,&mdash;les
-harcelant demain,&mdash;dtach ici,&mdash;contre-mand-l,&mdash;passant
-sous les armes cette
-nuit,&mdash;surpris en chemise celle d'aprs,&mdash;transi
-jusques dans ses jointures,&mdash;sans paille
-peut-tre dans sa tente pour s'agenouiller;&mdash;il
-n'est pas toujours le matre de choisir
-le lieu et l'heure pour prier.&mdash;Mais quand
-il en trouve le moment, je crois, ai-je ajout,
-(car j'tois piqu pour la rputation de l'arme)
-je crois, ne vous en dplaise, qu'un
-soldat prie d'aussi bon c&oelig;ur qu'un prtre,
-quoique avec moins d'talage et d'hypocrisie.&mdash;</p>
-
-<p>Voil, Trim, ce que tu n'aurois pas d
-dire, reprit mon oncle Tobie.&mdash;Dieu seul,
-caporal, connot celui qui est hypocrite, et
-celui qui ne l'est pas. A la grande et gnrale
-revue, au jour du jugement, mais non pas
-plutt,&mdash;on verra ceux qui auront fait leur
-devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas
-fait; et chacun sera trait selon ses &oelig;uvres.&mdash;Je
-l'espre ainsi, rpondit Trim. Cela est
-dans l'criture, dit mon oncle Tobie, et je
-te le montrerai demain.&mdash;Mais, Trim, il
-est une chose sur laquelle nous pouvons compter
-pour notre consolation; c'est que Dieu
-est un matre si bon et si juste, que, si nous
-avons toujours fait notre devoir sur la terre,
-il ne s'informera pas si nous nous en sommes
-acquitts en habit rouge ou en habit noir.&mdash;Oh!
-non, sans doute, dit le caporal.&mdash;Mais
-poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>J'ai attendu, continua le caporal, que
-les dix minutes fussent expires, pour monter
-dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouv
-dans son lit, la tte appuye sur sa main,
-et le coude sur son oreiller; il avoit un mouchoir
-blanc ct de lui.&mdash;Le jeune homme
-toit encore baiss pour ramasser le coussin
-sur lequel je suppose qu'il avoit t genoux;
-et comme il se relevoit en tenant le coussin
-d'une main, il essayoit avec l'autre de prendre
-le livre qui toit pos sur le lit.&mdash;Laisse-le
-l, mon ami, a dit le lieutenant.</p>
-
-<p>Je me suis avanc tout prs du lit.&mdash;Si
-vous tes le domestique du capitaine Shandy,
-a dit le lieutenant, faites-lui, je vous
-prie, tous mes remercmens et ceux de mon
-fils, pour sa politesse envers moi.&mdash;S'il toit
-de Leven, a-t-il ajout&hellip; (je lui ai dit que
-monsieur avoit servi dans ce rgiment.) Et
-bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes
-ensemble, et je me rappelle fort bien
-le capitaine; mais, comme je n'avois pas
-l'honneur d'tre li avec lui, il y a toute
-apparence qu'il ne me connot pas.&mdash;Vous
-lui direz pourtant que celui qui vient de contracter
-tant d'obligations envers lui, et qui
-est touch de ses bonts comme il le doit,
-est un Lefvre, lieutenant dans Augus.&mdash;Mais
-il ne me connot pas, a-t-il rpt, aprs
-avoir un peu rv.&mdash;Il se pourroit pourtant,
-a-t-il ajout, que mon histoire&hellip; Je vous
-prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne,
-dont la femme fut si malheureusement tue
- Brda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit
-dans la tente de son mari, comme
-elle reposoit dans ses bras.</p>
-
-<p>Avec la permission de monsieur, ai-je
-dit, je me rappelle trs-bien cette histoire.&mdash;Vous
-vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant
-les yeux avec son mouchoir;&mdash;jugez
-si je puis jamais l'oublier!</p>
-
-<p>En disant cela, il a tir de son sein une
-petite bague, qui paroissoit attache autour
-de son cou avec un ruban noir; et il l'a
-baise deux fois.&mdash;Voil Billy, a-t-il dit.&mdash;L'enfant
-est accouru du bout de la chambre,
-et tombant genoux, il a pris la bague et
-l'a baise aussi. Ensuite il a embrass son pre;
-il s'est assis sur le lit, et s'est mis pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec
-un profond soupir,&mdash;je voudrois, Trim,
-tre dj demain.</p>
-
-<p>En vrit, rpliqua le caporal, monsieur
-s'afflige trop.&mdash;Monsieur veut-il que je lui
-verse un verre de vin sec, qu'il boira en
-fumant sa pipe?&mdash;A la bonne heure, Trim,
-dit mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>Je me rappelle trs-bien, dit mon oncle
-Tobie en soupirant encore, l'histoire de l'enseigne
-et de sa femme. Il y a mme une
-circonstance qui est en sa faveur, et que sa
-modestie a passe sous silence.&mdash;C'est qu'ils
-furent plaints l'un et l'autre par tout le rgiment
-et par toute l'arme.&mdash;Mais achve
-ton histoire, caporal.&mdash;Elle est acheve, dit
-le caporal.&mdash;Je n'ai pas voulu rester plus
-long-temps; j'ai souhait une bonne nuit au
-pauvre lieutenant: son fils s'est lev de dessus
-le lit, et m'a clair jusqu'au bas de l'escalier;
-et comme nous descendions ensemble,
-il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils
-toient en route pour rejoindre le rgiment
-en Flandre.&mdash;Mais hlas! dit le caporal, tous
-les voyages du lieutenant sont finis.&mdash;Et que
-deviendra son pauvre enfant, s'cria mon
-oncle Tobie?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.<br />
-<i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>La plupart des hommes, quand ils se trouvent
-renferms entre la loi naturelle et la loi positive,
-ne savent quoi se dterminer;&mdash;bien
-moins encore s'ils se trouvent entre la loi
-et leur penchant.</p>
-
-<p>Mais je dois le dire pour eux,&mdash;je dois
-le dire l'honneur ternel de mon oncle Tobie;&mdash;mon
-oncle Tobie n'hsita pas un instant.
-Quoiqu'il ft chaudement occup poursuivre
-le sige de Dendermonde paralllement
-avec les allis, qui, de leur ct, pressoient
-si vigoureusement leurs ouvrage, qu'ils lui
-laissoient peine le temps de dner;&mdash;quoiqu'il
-et tabli un logement sur la contr'escarpe,
-il laissa-l Dendermonde, et tendit
-toutes ses penses vers <i>les dtresses particulires</i>
-de l'auberge.&mdash;Tout ce qu'il se permit,
-fut de faire fermer la porte du jardin
-au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit
-dire qu'il avoit converti le sige en blocus.&mdash;Aprs
-quoi il abandonna Dendermonde
-lui mme, pour tre secouru ou non par le
-roi de France, suivant que le roi de France
-le jugeroit propos; et il ne songea plus qu'
-voir comment, de son ct, il pourroit secourir
-le lieutenant Lefvre et son fils.</p>
-
-<p>Que l'tre souverainement bon, qui est
-l'ami de celui qui est sans amis, puisse un
-jour te rcompenser!</p>
-
-<p>Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois
-d faire, dit mon oncle Tobie au caporal,
-en se mettant au lit; et je vais te dire en
-quoi tu as manqu. En premier lieu, quand
-tu as fait offre de mes services Lefvre,
-comme la maladie et le voyage sont deux
-choses coteuses, et que le pauvre lieutenant
-n'a sans doute que sa paie pour vivre et
-pour faire vivre son fils,&mdash;tu devois aussi
-lui offrir ma bourse.&mdash;Ne savois-tu pas,
-Trim, que, puisqu'il toit dans le besoin,
-il y avoit autant de droit que moi-mme?&mdash;Monsieur
-sait bien que je n'avois point
-d'ordre, dit le caporal.&mdash;Il est vrai, dit mon
-oncle Tobie; tu as, Trim, trs-bien agi
-comme soldat, mais certainement trs-mal
-comme homme.</p>
-
-<p>&mdash;En second lieu&hellip; mais tu as encore
-la mme excuse, continua mon oncle Tobie&hellip;
-Quand tu lui as offert tout ce qui toit dans
-ma maison, tu devois lui offrir ma maison
-aussi.&mdash;Un frre d'armes, Trim, un officier
-malade, n'a-t-il pas droit au meilleur
-logement? Et si nous l'avions avec nous,
-nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner;
-tu es toi-mme une excellente garde; et avec
-tes soins, ceux de la servante, ceux de son
-fils et les miens runis, nous pourrions peut-tre
-le rtablir et le remettre sur pied.</p>
-
-<p>Dans quinze jours peut tre, ajouta mon
-oncle Tobie en souriant, il pourroit marcher.&mdash;Sauf
-le respect que je dois monsieur,
-dit le caporal, il ne marchera de sa vie.&mdash;Il
-marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant
-de dessus son lit avec un soulier t.&mdash;Avec
-la permission de monsieur, dit le caporal,
-il ne marchera jamais que vers sa fosse.&mdash;Et
-moi, je soutiens qu'il marchera, s'cria
-mon oncle Tobie, en marchant lui-mme
-avec le pied qui avoit encore un soulier, mais
-sans avancer d'un pouce;&mdash;il marchera avec
-son rgiment.&mdash;Il ne peut pas se porter,
-dit le caporal!&mdash;Eh bien! on le portera,
-dit mon oncle Tobie.&mdash;Il tombera la fin,
-dit le caporal; et que deviendra son pauvre
-garon?&mdash;Non,&mdash;il ne tombera pas, dit mon
-oncle Tobie d'un ton assur.&mdash;Hlas! reprit
-Trim soutenant son opinion, faisons pour
-lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre
-homme n'en mourra pas moins.&mdash;Il ne mourra
-pas! s'cria mon oncle Tobie. Non, par le
-Dieu vivant! il ne mourra pas.&mdash;</p>
-
-<p>L'esprit dlateur, qui vola la chancellerie
-du ciel avec le jurement de mon oncle
-Tobie, rougit en le dposant; et l'ange qui
-tient les registres, laissa tomber une larme
-sur le mot en l'crivant, et l'effaa pour
-jamais.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.<br />
-<i>Suite de L'Histoire de Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit
-sa bourse,&mdash;ordonna au caporal d'aller de
-grand matin chercher le mdecin, se coucha
-et s'endormit.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch54">CHAPITRE LIV.<br />
-<i>Fin de l'Histoire de Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin, le soleil brilloit dans
-tout son clat tous les yeux du village,
-except ceux de Lefvre et de son fils afflig.&mdash;La
-pesante main de la mort pressoit
-les paupires du pauvre lieutenant; et les
-ressorts qui chassent le sang aux extrmits,
-et le rappellent sans cesse au c&oelig;ur, perdoient
-en lui la force et le mouvement.&mdash;</p>
-
-<p>En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'toit
-lev une heure plutt que de coutume,
-entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit
- ct de son lit, et sans prface ni apologie,
-sans nul gard pour toutes les modes
-et coutumes, il ouvrit son rideau, comme
-auroit fait un ancien ami ou un camarade;
-et aussitt il lui demanda comment il se portoit,&mdash;s'il
-avoit repos la nuit,&mdash;de quoi
-il se plaignoit,&mdash;o toit son mal,&mdash;ce qu'il
-pouvoit faire pour le soulager;&mdash;et, sans
-lui donner le temps de rpondre une seule
-question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient
-concert pour lui la veille avec le caporal.</p>
-
-<p>&mdash;Vous viendrez chez moi, Lefvre, dit
-mon oncle Tobie,&mdash;dans ma maison,&mdash;tout--l'heure;&mdash;et
-nous enverrons chercher
-un mdecin, pour voir ce qu'il y a faire;&mdash;nous
-aurons aussi un apothicaire;&mdash;le
-caporal sera votre garde,&mdash;et moi, Lefvre,
-votre domestique.</p>
-
-<p>Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise
-qui n'toit pas l'effet, mais la cause
-de sa familiarit.&mdash;Elle vous introduisoit
-sur le champ dans son ame, et vous faisoit
-voir toute la bont de son naturel.&mdash;A cela,
-il se joignoit dans ses regards, dans sa voix
-et dans ses manires, je ne sais quoi d'humain,
-qui, dans tous les momens, invitoit
-le malheureux s'approcher et chercher
-un asile auprs de lui.&mdash;Avant que mon
-oncle Tobie et achev la moiti des offres
-obligeantes qu'il faisoit au pre, le fils s'toit
-insensiblement press contre lui; puis tendant
-ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de
-mon oncle Tobie la hauteur de la poitrine,
-et l'attiroit doucement vers lui&hellip; Le sang
-et les esprits de Lefvre, dj froids et engourdis,
-et qui s'toient retirs dans leur
-dernire citadelle,&mdash;le c&oelig;ur,&mdash;firent un
-effort pour se rallier.&mdash;Le nuage qui couvroit
-ses yeux les quitta pour un moment.&mdash;Il
-regarda mon oncle Tobie avec l'expression
-de la reconnoissance, du regret et du
-dsir:&mdash;il jeta un autre regard sur son fils;&mdash;et
-ce lien qu'il tablit entr'eux, (tout foible
-qu'il toit) n'a jamais t rompu.</p>
-
-<p>La nature, aprs cet effort, reflua sur elle-mme.&mdash;Le
-nuage reprit sa place.&mdash;Le
-pouls frmit,&mdash;s'arrta;&mdash;se releva,&mdash;s'affaissa,&mdash;s'arrta
-encore;&mdash;hsita, s'arrta&hellip;
-Acheverai-je?&mdash;Non.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch55">CHAPITRE LV.<br />
-<i>Convoi et Oraison funbre.</i></h2>
-
-
-<p>Je rapporterai en peu de mots, dans le
-prochain chapitre, tout ce qui me reste
-dire sur le jeune Lefvre; ce qui comprend
-tout l'espace qui s'coula depuis la mort de
-son pre jusqu' l'poque o mon oncle Tobie
-proposa au mien de me le donner pour gouverneur;&mdash;et
-je n'ajouterai que trs-peu de
-dtails ce chapitre-ci, dans l'impatience o
-je suis de retourner ma propre histoire.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie, comme gouverneur de
-Dendermonde, rendit au pauvre lieutenant
-tous les honneurs de la guerre;&mdash;il accompagna
-le corps au tombeau, conduisant lui-mme
-le deuil, et menant le jeune Lefvre
-par la main.</p>
-
-<p>Yorick, de son ct, pour n'tre pas en
-reste, rendit au dfunt tous les honneurs de
-l'glise, et l'enterra en grande pompe au
-milieu du ch&oelig;ur.&mdash;Il parot mme qu'il pronona
-son oraison funbre. Je dis, <i>il parot</i>;
-et j'en juge par une note que j'ai trouve sur
-l'un de ses sermons.</p>
-
-<p>C'toit la coutume d'Yorick, (et je suppose
-qu'elle lui toit commune avec tous ceux
-de sa profession) de noter sur la premire
-page de chacun de ses sermons le lieu, le
-temps, et l'occasion o il avoit t prch.&mdash;Il
-y joignoit toujours un petit commentaire
-sur le sermon lui-mme; et en vrit
-rarement sa louange.&mdash;Par exemple:&mdash;<i>Sermon
-sur la dispersion des Juifs. Je n'en
-fais pas le moindre cas: je conviens que c'est
-un prodige d'rudition; mais d'une rudition
-triviale, et mise en &oelig;uvre plus trivialement
-encore.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Celui-ci est d'une composition lche.
-Je ne sais ce que diantre j'avois dans la
-tte quand je le fis.</i></p>
-
-<p>&mdash;N. B. <i>L'excellence de ce texte, c'est
-qu'il convient tous les sermons; et de ce
-sermon, c'est qu'il convient tous les textes.</i></p>
-
-<p>&mdash;<i>Pour celui-ci, je mrite d'tre pendu;
-j'en ai vol la plus grande partie;</i> et le docteur
-Pidigunes m'a dnonc.&mdash;<i>Rien n'est
-tel qu'un voleur pour en dcouvrir un autre.</i></p>
-
-<p>Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve
-crit <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, et rien de plus;&mdash;et sur les deux
-autres, <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>.&mdash;Ils sont tous huit dans
-un seul paquet rattach avec un bout de
-ficelle verte, qui semble avoir jadis appartenu
-au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure
-que par <i lang="en" xml:lang="en">so so</i> et par <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>, Yorick entendoit
--peu-prs la mme chose; et en cela
-il toit d'accord avec le dictionnaire italien
-d'Altieri.&mdash;</p>
-
-<p>Il faut pourtant convenir que les deux
-sermons tiquets <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> sont cinq fois
-meilleurs que les <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>,&mdash;montrent dix fois
-plus de connoissance du c&oelig;ur humain,&mdash;renferment
-soixante et dix fois plus d'esprit
-et de feu;&mdash;et pour m'lever par une gradation
-convenable, dcouvrent mille fois plus
-de gnie.&mdash;Aussi quand je donnerai au public
-les sermons <i>dramatiques</i> d'Yorick, quoique
-je ne compte en admettre qu'un de tout le
-nombre des <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, je n'hsiterai pas faire
-imprimer les deux <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> dans leur entier.</p>
-
-<p>Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick
-pouvoit entendre par ces mots, <i lang="it" xml:lang="it">lentamente</i>,
-<i lang="it" xml:lang="it">tenute</i>, <i lang="it" xml:lang="it">grave</i>, et quelquefois <i lang="it" xml:lang="it">adagio</i>,
-tels que je les trouve sur quelques-uns de ses
-sermons.&mdash;Je serois encore plus embarrass
-d'expliquer: <i lang="it" xml:lang="it"> l'octava alta</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con strepito</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con
-l'arco</i>, <i lang="it" xml:lang="it">senza l'arco</i>, et autres termes de musique
-avec lesquels il en a dsign d'autres.&mdash;Ce
-que je sais, c'est que ces mots ont
-srement un sens; et Yorick, qui toit -la-fois
-musicien et prdicateur, les appliquoit
-de ses sonates ses sermons.&mdash;Je ne doute
-mme point que chacun de ces signes qui
-nous chappent, n'et pour lui une signification
-distincte et prcise.</p>
-
-<p>&mdash;Parmi tous ses sermons, il y en a un,
-(et c'est lui qui m'a conduit cette longue
-digression); il est sur la mort, et il a sans
-doute t fait l'occasion du pauvre Lefvre.
-Il est crit d'une plus belle main que les autres,
-ce qui annonce une sorte de prdilection
-en sa faveur. Du reste, il est ngligemment
-rattach avec une lisire de laine, et envelopp
-dans une feuille de papier bleu, qui
-sent encore le droguiste. Mais je doute que
-ces marques apparentes d'humilit aient t
-mises dessein, d'autant que tout la fin
-du sermon et non au commencement, (ce
-qui est contre l'usage invariable d'Yorick),
-je trouve crit de sa main le mot:</p>
-
-<p class="c"><i>Bravo.</i></p>
-
-<p>Tout, la vrit, concourt radoucir ce
-que cette expression peut avoir de choquant.&mdash;Le
-mot est plac deux pouces et demi
-au moins de distance de la dernire ligne,
-tout en bas de la page, et dans ce coin
-droite qui est ordinairement recouvert par
-le pouce. Il est crit avec une plume de corbeau,
-en petits caractres, et d'une encre
-si ple, qu'en vrit on peut peine se douter
-qu'il est l.&mdash;C'est plutt l'ombre de la vanit,
-que la vanit elle-mme;&mdash;c'est plutt
-une secrte complaisance, un mouvement
-passager de satisfaction, qui s'lve dans le
-c&oelig;ur du compositeur son insu, qu'une marque
-grossire d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie
-d'offrir au public.&mdash;</p>
-
-<p>Je sens bien que, malgr tous ces adoucissemens,
-j'ai rendu un mauvais service
-Yorick en entrant dans toutes ces particularits,
-et que j'aurois d les taire pour l'honneur
-de sa modestie;&mdash;mais quel homme
-n'a pas ses foiblesses?&mdash;Yorick n'en toit pas
-plus exempt qu'un autre.&mdash;Mais ce qui excuse
-la sienne en cette occasion, ce qui la
-rduit presque rien, c'est que le mot fut
-barr quelque temps aprs par lui-mme par
-une ligne d'une encre plus noire qui le traverse,
-comme s'il s'toit rtract, ou qu'il
-et t honteux de sa premire opinion.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch56">CHAPITRE LVI.<br />
-<i>Dpart du jeune Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>Aprs que mon oncle Tobie eut converti
-en argent la succession de Lefvre, et qu'il
-eut rgl ses comptes avec son rgiment,
-l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui
-resta entre les mains qu'un vieil uniforme
-et une pe de cuivre;&mdash;de sorte qu'il ne
-rencontra aucune opposition prendre l'entire
-administration des biens du jeune orphelin.</p>
-
-<p>&mdash;Il donna l'habit au caporal: Porte-le,
-Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu' ce qu'il
-tombe en lambeaux&hellip; porte-le en mmoire
-du pauvre lieutenant.&mdash;Il prit l'pe, et
-la tirant du fourreau: Cette pe, Lefvre,
-je la garderai pour toi.&mdash;Voil, mon cher
-Lefvre, continua-t-il, en suspendant l'pe
- un clou, voil toute la fortune que Dieu
-t'a laisse; mais s'il t'a donn un c&oelig;ur et
-un bras dignes de la porter,&mdash;je n'en demande
-pas davantage.</p>
-
-<p>Ds que le jeune Lefvre eut pris une teinture
-de fortification, et qu'il eut appris
-insrer un polygone rgulier dans un cercle,
-mon oncle Tobie le mit dans une cole publique,
-d'o il ne sortoit qu'au temps de
-Nol et la Pentecte, o mon oncle Tobie
-ne manquoit jamais de l'envoyer chercher
-par le caporal.&mdash;Il y demeura jusqu' son
-dix-septime printemps. Mais alors les bruits
-de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui
-faisoit marcher une arme contre les Turcs,
-enflammant son jeune courage, Lefvre partit
-un beau jour sans cong; et laissant l son
-grec et son latin, il alla se jeter aux genoux
-de mon oncle Tobie, lui demanda l'pe de
-son pre, et le pria de lui laisser tenter la
-fortune des armes sous le prince Eugne.&mdash;Deux
-fois mon oncle Tobie oublia sa blessure,
-et s'cria: Lefvre, j'irai avec toi, et tu combattras
- mes cts.&mdash;Deux fois il porta la
-main sur son aine, et laissa retomber sa
-tte avec l'air de l'abattement et du dsespoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mon oncle Tobie descendit l'pe du
-clou o elle avoit t constamment suspendue
-depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en
-porta la pointe prs de son &oelig;il en soupirant,
-et la donna au caporal pour l'claircir.&mdash;Il
-retint Lefvre quinze jours pour l'quiper,
-et pour rgler son passage Livourne.&mdash;Puis,
-en lui remettant son pe: Si tu es
-brave, Lefvre, dit mon oncle Tobie, elle
-ne te manquera pas.&mdash;Mais si la fortune,
-ajouta mon oncle Tobie en rvant un peu,
-si la fortune trahit ton courage&hellip; reviens
- moi, Lefvre, s'cria-t-il en l'embrassant;
-tu me retrouveras toujours.&mdash;</p>
-
-<p>La plus mortelle injure n'auroit pas dchir
-le c&oelig;ur du jeune Lefvre, autant que
-la tendresse paternelle de mon oncle Tobie.
-Ils se sparrent l'un de l'autre, comme le
-meilleur des fils du meilleur des pres. Ils
-pleurrent tous deux.&mdash;Enfin mon oncle
-Tobie, en lui donnant son dernier baiser,
-lui glissa dans la main une vieille bourse qui
-contenoit la bague de sa mre et soixante
-guines,&mdash;et il pria Dieu de le bnir.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch57">CHAPITRE LVII.<br />
-<i>Malheur du jeune Lefvre.</i></h2>
-
-
-<p>Lefvre rejoignit l'arme impriale devant
-Belgrade, temps pour essayer la
-trempe de son pe la dfaite des Turcs.&mdash;Il
-s'y comporta en digne lve de mon
-oncle Tobie.&mdash;Mais le malheur sembla
-s'attacher lui sans qu'il l'et mrit, et le
-poursuivit partout pendant les quatre annes
-qui suivirent.&mdash;Il soutint l'adversit avec
-courage, et sans se laisser abattre; mais enfin
-il tomba malade Marseille, d'o il crivit
- mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps,
-ses services, sa sant, et en un mot tout,
-except son pe; et qu'il attendoit le premier
-vaisseau pour retourner lui.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie reut cette lettre environ
-six semaines avant l'accident de Suzanne; de
-sorte que Lefvre toit attendu toute heure.
-Il s'toit prsent l'esprit de mon oncle
-Tobie, ds que mon pre avoit parl d'un
-gouverneur pour moi; mais, au dtail bizarre
-de toutes les perfections que mon pre exigeoit,
-mon oncle Tobie avoit cru devoir
-garder le silence,&mdash;jusqu' ce qu'enfin
-Yorick ayant ramen mon pre des ides
-plus raisonnables, et mon pre tant convenu
-que mon gouverneur devoit tre bon, juste,
-humain et gnreux, l'image et l'intrt de
-Lefvre agirent si puissamment sur mon
-oncle Tobie, que se levant aussitt, et quittant
-sa pipe pour prendre l'autre main de
-mon pre, qui tenoit dj une des siennes:&mdash;Frre
-Shandy, s'cria mon oncle Tobie,
-souffrez que je vous recommande le fils de
-Lefvre.&mdash;Je me joins au capitaine, dit
-Yorick.&mdash;Je rponds de la bont de son
-c&oelig;ur, dit mon oncle Tobie.&mdash;Et moi de sa
-bravoure, s'cria le caporal.&mdash;Les meilleurs
-c&oelig;urs, Trim, sont toujours les plus braves,
-dit mon oncle Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>Sans doute, dit le caporal.&mdash;Et monsieur
-a pu voir galement que les plus mauvais
-sujets du rgiment en toient les plus lches.&mdash;Et
-monsieur peut se souvenir d'un certain
-sergent, nomm Kumber&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Nous traiterons ce sujet une autre fois,
-dit mon pre.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch58">CHAPITRE LVIII.<br />
-<i>Calomnie.</i></h2>
-
-
-<p>Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant,
-sans ce labyrinthe inextricable de dettes, de
-soins, de procs, de soucis, de devoirs, de
-gros douaires et de charlatans!&mdash;</p>
-
-<p>Ce dernier mot me ramne au docteur
-Slop.&mdash;Il toit vrai fils de sa mre (Sancho
-avoit une autre expression pour rendre la
-mme ide).&mdash;Ds l'inspection du mal, il
-m'avoit condamn mort;&mdash;il falloit un
-miracle ou l'excellence de son art pour me
-tirer de l.&mdash;L'accident toit aussi complet
-que mes hritiers collatraux pouvoient le
-dsirer.&mdash;Il le disoit ainsi: tout le monde
-le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y
-eut personne aux environs qui ne dt avec
-compassion: <i>Ce pauvre petit Shandy est
-entirement mutil!</i>&mdash;La renomme en
-porta la nouvelle partout, et jura qu'elle
-l'avoit vu.&mdash;Enfin, il passa pour constant
-que la fentre de la chambre de la nourrice
-avoit non-seulement&hellip; mais encore&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;On ne peut gure prendre le public
-partie, ni lui intenter un procs en corps;
-autrement mon pre n'y auroit pas manqu,
-tant il toit irrit des bruits qui couroient
-mon dsavantage. Mais de tomber lchement
-sur quelques individus, c'toit avoir l'air de
-craindre les autres. D'ailleurs, la plupart de
-ceux qui avoient parl de mon accident avoient
-tmoign toute sorte de piti: les attaquer,
-c'toit s'en prendre ses meilleurs amis, et
-peut-tre en mme-temps les confirmer, ainsi
-que le public, dans leur opinion.&mdash;D'un
-autre ct, se taire, c'toit presque acquiescer
- tous les bruits fcheux qui se rpandoient
-sur mon compte.</p>
-
-<p>&mdash;Y eut-il jamais, s'crioit mon pre,
-en frappant du pied,&mdash;y eut-il jamais, frre
-Tobie, un pauvre diable aussi embarrass que
-moi?&mdash;</p>
-
-<p>A votre place, frre, disoit mon oncle
-Tobie, je le montrerois la foire.&mdash;</p>
-
-<p>Et qu'y verroit-on, s'crioit mon pre?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch59">CHAPITRE LIX.<br />
-<i>Grande rsolution.</i></h2>
-
-
-<p>Qu'on en dise tout ce qu'on voudra,
-dit mon pre, je ne le mettrai pas moins en
-culottes.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch60">CHAPITRE LX.<br />
-<i>Ne jugeons pas si vte.</i></h2>
-
-
-<p>Il y a, monsieur, mille rsolutions importantes,
-soit dans l'glise, soit dans l'tat,&mdash;aussi-bien,
-madame, que dans les choses
-qui nous regardent plus personnellement,&mdash;que
-vous jureriez avoir t prises d'une manire
-tourdie, lgre et inconsidre, et qui
-pourtant ont t peses et repeses, examines,
-discutes, disputes, revues, corriges
-et considres sous toutes leurs faces,&mdash;avec
-un tel sang-froid, que le dieu du sang-froid
-lui-mme (s'il existe) n'auroit pu ni mieux
-dsirer, ni mieux faire.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous eussions t cachs, vous ou
-moi, dans quelque coin du cabinet, nous
-serions forcs d'en convenir.&mdash;</p>
-
-<p>Telle toit la rsolution que prit mon pre
-de me mettre en culottes.</p>
-
-<p>Comment! monsieur, cette rsolution
-prise en un moment, avec humeur, emportement
-mme, et qui sembloit une espce
-de dfi tout le genre humain!</p>
-
-<p>Eh bien! oui, madame, cette rsolution
-elle-mme.&mdash;Apprenez qu'un mois auparavant
-elle avoit t raisonne, dbattue et
-approfondie entre mon pre et ma mre,
-dans deux diffrens lits de justice, tenus exprs
-pour ce sujet.&mdash;</p>
-
-<p>J'expliquerai la nature de ces lits de justice
-dans le prochain chapitre; et dans celui
-d'aprs, je vous supplierai, madame, de
-vouloir bien me suivre, et vous tenir cache
-dans la ruelle de ma mre.&mdash;L, vous entendrez
-comment mon pre et elle dbattirent
-l'affaire de mes culottes, et vous pourrez
-vous former une ide de la manire dont ils
-dbattoient les autres affaires.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch61">CHAPITRE LXI.<br />
-<i>Lit de justice de mon pre.</i></h2>
-
-
-<p>Les anciens Goths de Germanie, qui les
-premiers s'tablirent dans ce pays qui est
-entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associrent
-dans la suite les Bulgares et quelques autres
-peuplades vandales, avoient tous la sage
-coutume de dbattre deux fois toutes les affaires
-importantes: une fois ivres et une fois
- jeun;&mdash; jeun, pour que leurs conseils ne
-manquassent pas de prudence;&mdash;ivres, pour
-qu'ils ne manquassent pas de vigueur.&mdash;</p>
-
-<p>Mon pre ne buvoit que de l'eau.&mdash;Il n'y
-avoit pas moyen de prendre cette mthode,
-ni de la tourner son profit, comme il avoit
-coutume de faire de toutes celles des anciens.&mdash;Que
-n'et-il pas donn pour trouver un
-biais favorable, et pour se rapprocher au
-moins un peu de la mthode des anciens
-Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout--fait!
-il y rva long-temps, et long-temps
-sans fruit;&mdash;enfin, la septime anne de
-son mariage, il inventa l'expdient que voici.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les fois qu'il y avoit dans la
-famille quelque point dlicat rgler, quelque
-affaire importante dbattre, en un mot,
-quelque rsolution importante prendre,
-rsolution qui demandt -la-fois beaucoup
-de vigueur et de sagesse,&mdash;mon pre rservoit
-et assignoit la nuit du premier dimanche
-du mois, et celle du samedi prcdent, pour
-discuter l'affaire dans son lit avec ma mre.&mdash;Que
-de choses il avoit faire le premier
-dimanche du mois! Sa pendule monter,
-sa&hellip;&mdash;Mais c'est se dfier de la mmoire
-du lecteur, que d'en faire l'numration.</p>
-
-<p>Voil ce que mon pre appeloit assez plaisamment
-ses lits de justice.&mdash;Entre ces deux
-conseils, tenus dans ces deux positions diffrentes,
-il trouvoit ncessairement ce juste
-milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se
-seroit enivr et dsenivr cent fois, qu'il
-n'auroit pas mieux rencontr.</p>
-
-<p>Mais, chut! le lit de justice va commencer.&mdash;Venez,
-madame, il est temps
-d'approcher.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch62">CHAPITRE LXII.<br />
-<i>Me mettra-t-on en culottes?</i></h2>
-
-
-<p>Nous devrions, dit mon pre, en se
-retournant moiti dans son lit, et rapprochant
-son oreiller de ma mre, nous
-devrions penser, madame Shandy, mettre
-cet enfant en culottes.&mdash;</p>
-
-<p>Vous avez raison, monsieur Shandy, dit
-ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Il est mme honteux, ma chre, dit
-mon pre, que nous ayions diffr si long-temps.&mdash;</p>
-
-<p>Je le pense comme vous, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Ce n'est pas, dit mon pre, que l'enfant
-ne soit trs-bien comme il est.&mdash;</p>
-
-<p>Il est trs-bien comme il est, dit ma
-mre.&mdash;</p>
-
-<p>Et en vrit, dit mon pre, c'est presque
-un pch de l'habiller autrement.&mdash;</p>
-
-<p>Oui, en vrit, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Mais il grandit vue d'&oelig;il, ce petit garon-l!
-rpliqua mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>Il est trs-grand pour son ge, dit ma
-mre.&mdash;</p>
-
-<p>Je&mdash;ne&mdash;puis, dit mon pre, appuyant
-sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer
- qui diantre il ressemble.&mdash;</p>
-
-<p>Je ne saurois l'imaginer, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Ouais! dit mon pre.</p>
-
-<p>Le dialogue cessa pour un moment.&mdash;</p>
-
-<p>Je suis fort petit, continua mon pre
-gravement.&mdash;</p>
-
-<p>Trs-petit, monsieur Shandy, dit ma
-mre.&mdash;</p>
-
-<p>Ouais! dit mon pre. En mme-temps
-il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.&mdash;Ici
-il y eut un silence de trois
-minutes et demie.&mdash;</p>
-
-<p>Si on le met en culottes, dit mon pre
-en levant la voix, je crois qu'il sera bien
-embarrass les porter.&mdash;</p>
-
-<p>Trs-embarrass au commencement, dit
-ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Et nous serons bien heureux, ajouta
-mon pre, si c'est-l le pis.&mdash;</p>
-
-<p>Oh! trs-heureux, rpondit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Apparemment, dit mon pre, aprs une
-pause d'un moment, qu'il est fait comme
-tous les enfans des hommes?&mdash;</p>
-
-<p>Exactement, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Ma foi! j'en suis fch, dit mon pre;
-et le dbat s'arrta encore une fois.</p>
-
-<p>Du moins, dit mon pre, en se retournant
-de nouveau,&mdash;si j'en viens-l, je les
-lui ferai faire de peau.&mdash;</p>
-
-<p>Elles dureront plus long-temps, dit ma
-mre.&mdash;</p>
-
-<p>Mais alors, dit mon pre, il faudra qu'il
-se passe de doublure.&mdash;</p>
-
-<p>J'en conviens, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Il vaut mieux, dit mon pre, qu'elles
-soient de futaine.&mdash;</p>
-
-<p>Il n'y a rien de meilleur, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Except le basin, rpliqua mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>Oui, le basin vaut mieux, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>Cependant, interrompit mon pre, il ne
-faut pas risquer de lui donner la mort.&mdash;</p>
-
-<p>Il faut bien s'en garder, dit ma mre; et
-le dialogue fut encore suspendu.&mdash;</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, dit mon pre, en
-rompant le silence, pour la quatrime fois,
-il n'y aura certainement point de poches.&mdash;</p>
-
-<p>Il n'en a aucun besoin, dit ma mre.&mdash;</p>
-
-<p>J'entends sa veste et son habit, dit
-mon pre.&mdash;</p>
-
-<p>Je le pense bien ainsi, rpliqua ma
-mre.&mdash;</p>
-
-<p>Car s'il possde jamais un sabot et une
-toupie&hellip; ( cet ge, pauvres enfans! c'est
-comme un sceptre et une couronne) il faut
-bien qu'il ait de quoi les serrer.&mdash;</p>
-
-<p>Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez
-tout comme vous le voudrez.&mdash;</p>
-
-<p>Mais, dit mon pre en insistant, ne
-trouvez-vous pas que cela est bien?&mdash;</p>
-
-<p>Trs-bien, dit ma mre, s'il vous plat
-ainsi, monsieur Shandy.&mdash;</p>
-
-<p>S'il me plat! s'cria mon pre, perdant
-toute patience, parbleu! vous voil bien.
-S'il me plat!&mdash;ne distinguerez-vous jamais,
-madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais
- distinguer ce qui plat d'avec ce qui convient?&mdash;Minuit
-vint sonner; c'toit le
-dimanche qui commenoit, et le chapitre
-n'alla pas plus loin.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch63">CHAPITRE LXIII.<br />
-<i>Mon pre se dcide.</i></h2>
-
-
-<p>Aprs que mon pre eut ainsi dbattu avec
-ma mre l'histoire des culottes, il consulta
-Albertus Rubnius; mais ce fut cent fois pis.
-Quoique Albertus Rubnius ait crit un <i>in-quarto</i>
-sur l'habillement des anciens, et que
-par consquent mon pre dt s'attendre
-trouver chez lui l'claircissement de tous ses
-doutes, on auroit tout aussi facilement extrait d'un
-capucin les quatre vertus cardinales,
-que d'Albertus Rubnius un seul mot sur les
-culottes.</p>
-
-<p>Sur toute autre partie de l'habillement des
-anciens, mon pre obtint de Rubnius tout
-ce qu'il voulut.&mdash;On ne lui cacha rien.&mdash;On
-lui dit dans le plus grand dtail ce que c'toit
-que la toge ou robe flottante,&mdash;le clamys,&mdash;l'phode,&mdash;la
-tunique ou manteau court,&mdash;la
-synthse,&mdash;la p&oelig;nula,&mdash;la lacema avec
-son capuchon,&mdash;le paludamentum, la prtexte,&mdash;le
-sagum ou jacquette de soldat,&mdash;la
-traba, dont il y avoit trois espces, suivant
-Sutone.&mdash;</p>
-
-<p>Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les
-culottes, disoit mon pre?</p>
-
-<p>&mdash;Rubnius lui fit l'numration un peu
-longue de toutes les sortes de souliers qui
-avoient t la mode chez les Romains. Il
-y avoit: le soulier ouvert,&mdash;le soulier ferm,&mdash;le
-soulier sans quartier,&mdash;le soulier semelle
-de bois,&mdash;la socque, le brodequin,&mdash;et
-le soulier militaire dont parle Juvnal, avec
-des clous par-dessous.&mdash;</p>
-
-<p>Il y avoit: les sabots,&mdash;les patins,&mdash;les
-pantouffles,&mdash;les chasses,&mdash;les sandales
-avec leurs courroies.</p>
-
-<p>Il y avoit: le soulier de feutre,&mdash;le soulier
-de toile,&mdash;le soulier lac,&mdash;le soulier tress,&mdash;le
-calcus incisus,&mdash;et le calcus rostratus.&mdash;</p>
-
-<p>Rubnius apprit mon pre comment on
-les chaussoit, et de quelle manire on les
-rattachoit.&mdash;Avec quelles pointes, agrafes,
-boucles, cordons, rubans, courroies.&mdash;</p>
-
-<p>Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon
-pre, et parlons des culottes.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pre trouva encore que les Romains
-avoient diffrentes manufactures; qu'ils fabriquoient
-des toffes unies, rayes, tissues
-d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commenc
- faire un usage commun de la toile, que
-vers la dcadence de l'empire, lorsque les
-Egyptiens vinrent s'tablir parmi eux, et
-la mettre en vogue.&mdash;</p>
-
-<p>Il vit que les riches et les nobles se distinguoient
-par la finesse et la blancheur de
-leurs habits.&mdash;Le blanc toit, aprs le pourpre,
-la couleur la plus recherche; les Romains
-la rservoient pour le jour de leur naissance,
-et pour les rjouissances publiques.&mdash;Le
-pourpre toit affect aux grandes charges.&mdash;</p>
-
-<p>Et les culottes, disoit mon pre?</p>
-
-<p>Il parot, poursuivoit Rubnius, il parot,
-d'aprs les meilleurs historiens de ces temps-l,
-qu'ils envoyoient souvent leurs habits au
-foulon pour tre nettoys et blanchis. Mais le
-menu peuple, pour viter cette dpense, portoit
-communment des toffes brunes, et d'un
-tissu un peu plus grossier. Ce ne fut que
-vers le rgne d'Auguste, que toute distinction
-dans les habillemens fut dtruite; les
-esclaves s'habillrent comme les matres. Il
-n'y eut de conserv que le lati-clave.</p>
-
-<p>Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon
-pre?</p>
-
-<p>Oh! c'est ici le point le plus dbattu parmi
-les savans, et sur lequel ils sont moins d'accord.&mdash;Egnatius,
-Sigonius, Bossius, Ticinenses,
-Baysius, Bud&oelig;us, Salmasius, Lipsius,
-Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph Scaliger,
-diffrent tous les uns des autres; et Albertius
-Rubnius d'eux tous. Les uns l'ont pris pour
-le bouton, d'autres pour l'habit mme,&mdash;quelques-uns
-pour la couleur de l'habit.&mdash;Le
-grand Baysius, (dans sa garde-robe des
-anciens, chapitre douze) avoue modestement
-son ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'toit
-un clou tte, un bouton, une ganse, un
-crochet, une boucle, ou une agrafe avec son
-fermoir.</p>
-
-<p>Mon pre perdit le cheval, mais non pas
-la selle.&mdash;Ce sont des bretelles, dit-il.
-Et il ordonna que mes culottes eussent des
-bretelles.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch64">CHAPITRE LXIV.<br />
-<i>Bon soir la Compagnie.</i></h2>
-
-
-<p>Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux
-vnemens se prsentent devant moi.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons mes culottes entre les mains du
-tailleur, et le tailleur accroupi, prtant l'oreille
-aux dissertations de mon pre qu'il ne
-comprend point.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons mon pre debout devant lui, appuy
-sur sa canne, son trait du lati-clave
- la main, et lui dsignant l'endroit prcis
-de la ceinture, o il avoit rsolu de faire
-attacher mes bretelles.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons ma mre, la plus insouciante des
-femmes (je dirai presque la plus philosophe)
-sans souci sur mes culottes, comme sur toutes
-les choses de la vie, indiffrente sur les
-moyens, et ne s'occupant que des rsultats.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons le docteur Slop figurer dans le
-monde mes dpens, et btir sa fortune et
-sa rputation sur un accident qui n'existe
-pas.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons le jeune Lefvre Marseille, et
-donnons-lui le temps de se gurir et de revenir
- mon oncle Tobie.&mdash;</p>
-
-<p>Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy&hellip;
-Mais pour celui-l il n'y a pas moyen; souffrez,
-messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'
-la fin du voyage.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch65">CHAPITRE LXV.<br />
-<i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Si le lecteur n'a pas l'ide la plus parfaite de
-ce demi-arpent de terre qui se trouvoit au
-fond du jardin potager de mon oncle Tobie,
-et qui fut pour lui le thtre de tant d'heures
-dlicieuses, je dclare que c'est entirement
-la faute de son imagination, et non pas la
-mienne. Je suis certain d'en avoir donn une
-description si exacte, que j'en avois presque
-honte.&mdash;</p>
-
-<p>Un jour dans ses momens de loisir, le
-destin s'amusoit regarder dans le vaste dpt
-o sont inscrits tous les vnemens des temps
-futurs.&mdash;En jetant les yeux sur un gros livre
-reli en fer, il vit quels grands projets toit
-destin ce petit coin de terre, qui devoit
-tre un jour le boulingrin de mon oncle Tobie.&mdash;Il
-fit aussitt signe la nature; c'en fut
-assez.&mdash;La nature y rpandit une demi-pellete
-de ses engrais les plus doux, auxquels
-elle joignit justement assez d'argile pour conserver
-la forme des angles et de tous les points
-saillans, et en mme-temps trop peu pour
-que la terre pt coller la bche, et rendre
-le thtre de tant de gloire impraticable par
-le mauvais temps.</p>
-
-<p>Quand mon oncle Tobie se retira la campagne,
-il y porta, comme on a pu voir,
-les plans de presque toutes les places fortifies
-d'Italie et de Flandre. Ainsi devant quelque
-ville que le duc de Malborough ou les allis
-allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle
-Tobie tout prpar.&mdash;Et voici quelle toit
-sa mthode; elle parotra au lecteur la plus
-simple du monde.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Tout aussitt qu'une ville toit investie,&mdash;plutt
-mme, si le projet toit connu,
-mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au
-moyen d'une chelle, il lui toit facile de
-l'adapter la grandeur exacte de son boulingrin.&mdash;Il
-s'agissoit ensuite de transporter
-les lignes du papier sur le terrein; c'est ce
-qui s'excutoit au moyen d'un gros peloton
-de ficelle, et d'un certain nombre de petits
-piquets que l'on enfonoit en terre tous
-les angles saillans et rentrans.&mdash;Ensuite,
-prenant le profil de la place et de ses ouvrages,
-pour dterminer la profondeur et
-l'inclinaison des fosss, le talus du glacis,
-et la hauteur prcise de toutes les banquettes,
-parapets, etc.&mdash;mon oncle Tobie mettoit
-le caporal l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit
-tranquillement.&mdash;</p>
-
-<p>La nature du sol,&mdash;la nature de l'ouvrage
-lui-mme, et par-dessus tout l'excellente
-nature de mon oncle Tobie, assis prs du
-caporal du matin au soir, et causant familirement
-avec lui sur les faits du temps pass;&mdash;tout
-cela rduisoit le travail n'en avoir presque
-que le nom.&mdash;</p>
-
-<p>Ds que la place toit ainsi acheve, et
-mise en un tat de dfense convenable, elle
-toit investie; et mon oncle Tobie, aid du
-caporal, commenoit ouvrir la premire
-parallle.&mdash;De grace, qu'on ne vienne pas
-m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne
-vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout
-le terrein par le corps de la place et de ses
-ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour
-cette premire parallle, qui ne doit s'ouvrir
-qu' trois cents toises au moins du corps
-principal de la place!&mdash;Ne restoit-il pas
-mon oncle Tobie tout son potager adjacent?
-C'est l, et ordinairement entre deux planches
-de choux, qu'il tablissoit ses premire et
-seconde parallles.&mdash;Je considrerai tout au
-long les avantages et les inconvniens de cette
-mthode, quand j'crirai plus en dtail l'histoire
-des campagnes de mon oncle Tobie et
-du caporal, dont ceci n'est, proprement
-parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera
-au moins trois pages. On peut juger
-par-l de l'importance et de l'tendue des
-campagnes elles-mmes.&mdash;Aussi j'apprhende
-que ce ne soit en quelque sorte les profaner,
-que d'en donner, comme je fais, des lambeaux,
-dans un ouvrage aussi frivole que
-celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux
-les faire imprimer part? J'y songerai; et,
-en attendant, reprenons notre esquisse.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch66">CHAPITRE LXVI.<br />
-<i>Il se met dans ses meubles.</i></h2>
-
-
-<p>Aussitt, dis-je, que la ville toit ainsi
-acheve avec tous ses ouvrages, mon oncle
-Tobie et le caporal Trim commenoient
-ouvrir leur premiere parallle.&mdash;Non pas au
-hasard, ni suivant leur caprice; mais des
-mmes points et des mmes distances que
-les allis avoient commenc les leurs. Ils rgloient
-leurs approches et leurs attaques sur
-les dtails que mon oncle Tobie recevoit par
-la voie des journaux; et pendant toute la dure
-du sige ils suivoient les allis pas pas.</p>
-
-<p>Le duc de Malborough tablissoit-il un
-logement? mon oncle Tobie tablissoit un
-logement aussi.&mdash;Le front d'un bastion toit-il
-renvers, ou une dfense ruine? le caporal
-prenoit sa pioche, et en faisoit autant.&mdash;C'est
-ainsi que, gagnant sans cesse du terrein,
-ils se rendoient successivement matres de
-tous les ouvrages, jusqu' ce qu'enfin la place
-tombt entre leurs mains.&mdash;</p>
-
-<p>O sont-ils ces hommes rares, ces bons
-c&oelig;urs que le bonheur des autres rend heureux?&mdash;Je
-les invite me suivre derrire
-la haie d'pine du boulingrin de mon oncle
-Tobie. La poste est arrive;&mdash;il a reu la
-gazette:&mdash;la brche est praticable;&mdash;le duc
-de Malborough va tenter l'assaut.&mdash;Mon
-oncle Tobie et le caporal paroissent.&mdash;Avec
-quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la
-gazette la main, l'autre avec la bche sur
-l'paule!&mdash;Quel triomphe modeste se glisse
-dans les regards de mon oncle Tobie, au
-moment qu'il monte sur les remparts!&mdash;quel
-excs de plaisir brille dans ses yeux,
-lorsque debout devant le caporal, l'animant
-de la voix et du geste, il lui relit dix fois
-le paragraphe, de crainte que la brche ne
-soit d'un pouce trop large ou trop troite!&mdash;Mais,
-dieux! la chamade est battue;&mdash;mon
-oncle Tobie s'lance sur la brche, soutenu
-du caporal:&mdash;le caporal lui-mme s'avance
-les drapeaux la main;&mdash;il les arbore sur
-les remparts.&mdash;Quel moment! quelle dlice!
-ciel! terre! mer!&mdash;Mais quoi servent les
-apostrophes? avec tous les lmens, on ne
-parviendra jamais composer une liqueur
-aussi enivrante.</p>
-
-<p>C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases
-rptes, c'est dans cette route dlicieuse,
-que mon oncle Tobie et le caporal passrent
-les plus douces annes de leur vie. Si quelquefois
-leur bonheur toit troubl par le vent
-d'ouest, qui venant souffler une semaine
-de suite, retardoit la malle de Flandre, et
-tenoit mon oncle Tobie la torture,&mdash;c'toit
-encore l la torture du bonheur.&mdash;C'est ainsi,
-dis-je, que pendant longues annes, et chaque
-anne de ces annes, et chaque mois de chaque
-anne, mon oncle Tobie et Trim s'exercrent
-dans l'art des siges;&mdash;variant sans cesse
-leurs plaisirs par de nouvelles inventions,
-s'excitant l'envi de nouveaux moyens de
-perfection, et trouvant dans chacune de leurs
-dcouvertes une nouvelle source de dlices.&mdash;</p>
-
-<p>La premire campagne s'excuta du commencement
- la fin, suivant la mthode
-simple et facile que j'ai rapporte.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la seconde campagne, qui fut celle
-o mon oncle Tobie prit Lige et Ruremonde,
-il se dcida faire la dpense de quatre
-beaux pont-levis, de deux desquels j'ai donn
-une description si exacte dans la premire
-partie de cet ouvrage.</p>
-
-<p>&mdash;Tout la fin de la mme anne, il
-ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernires
-furent dans la suite remplaces par
-des <i>orgues</i>, comme prfrables aux <i>herses</i>.)
-Et vers Nol de cette mme anne, mon
-oncle Tobie, qui avoit coutume de se donner
-un habit complet cette poque, prfra
-de se refuser cette dpense, et de traiter pour
-une belle gurite.&mdash;</p>
-
-<p>Il y avoit dans le boulingrin une espce
-de petite esplanade, que mon oncle Tobie
-s'toit mnage entre la naissance du glacis,
-et le coin de la haie d'ifs; c'est l qu'il tenoit
-ses conseils de guerre avec le caporal. La
-gurite fut place au coin de la haie d'ifs,
-et devoit servir de retraite en cas de pluie.&mdash;</p>
-
-<p>Les pont-levis, les portes, la gurite, tout
-fut peint en blanc, et trois couches, pendant
-le printemps suivant; ce qui mit mon
-oncle Tobie en tat d'entrer en campagne
-avec la plus grande splendeur.&mdash;</p>
-
-<p>Mon pre disoit souvent Yorick, que
-si dans toute l'Europe, tout autre que mon
-oncle Tobie se ft avis d'une chose pareille,
-on l'auroit regarde comme une des satyres
-les plus amres et les plus raffines de la
-manire fanfaronne dont Louis XIV, au commencement
-de la guerre, mais principalement
-cette mme anne, toit entr en campagne.&mdash;Mais,
-ajoutoit mon pre, mon
-frre Tobie! il n'est pas dans sa nature d'insulter
-qui que ce soit.&mdash;Rare et excellent
-homme!</p>
-
-<p>&mdash;Revenons ses campagnes.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch67">CHAPITRE LXVII.<br />
-<i>Son arsenal se monte.</i></h2>
-
-
-<p>Il faut que je fasse ici un petit aveu au
-lecteur. Quoique dans l'histoire de la premire
-campagne de mon oncle Tobie le mot
-<i>ville</i> soit souvent rpt, la vrit est qu'il
-n'y avoit alors dans le polygone rien qui ressemblt
- une ville. Cet embellissement n'eut
-lieu que dans l't qui suivit la peinture des
-ponts et de la gurite; c'est--dire, dans la
-troisime campagne de mon oncle Tobie;&mdash;et
-ce fut au caporal qu'en vint la premire
-ide.</p>
-
-<p>Par l'effort de son bras et sous les ordres
-de mon oncle Tobie, il avoit pris Amberg,
-Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg;
-il vint alors avec raison penser que c'toit
-une drision de se vanter de la prise d'un
-si grand nombre de villes, sans avoir une
-seule ville montrer pour attester tant de
-conqutes. Il proposa donc mon oncle Tobie
-de se faire btir une petite ville son usage,
-en planches de sapin qui seroient assembles,
-peintes, montes et places dans le polygone,
-de manire faire l'illusion la plus complette.&mdash;</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence
-du projet, et l'agra sur le champ; il y joignit
-mme deux ides nouvelles et assez bizarres,
-mais dont il toit presque aussi vain, que s'il
-et eu l'honneur de la premire invention.</p>
-
-<p>&mdash;Il voulut d'abord que la ville ft btie
-dans le genre de celles qu'elle devoit le plus
-vraisemblablement reprsenter;&mdash;avec des
-fentres grilles, et le tot des maisons tourn
-vers la rue, etc. comme Gand, Bruges,
-et dans tout le reste du Brabant et de la
-Flandre.&mdash;</p>
-
-<p>Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons
-runies, comme le caporal le proposoit,
-que chacune d'elles ft isole et indpendante,
-afin de pouvoir tre accroche ou
-dcroche volont, de manire excuter
-tous les plans de villes possibles.&mdash;</p>
-
-<p>On se mit aussitt l'ouvrage; les charpentiers
-furent appels; et mon oncle Tobie
-et le caporal, tmoins assidus de leurs travaux,
-n'en dtournoient les yeux que pour
-s'applaudir rciproquement dans leurs regards
-du succs de leur invention.</p>
-
-<p>Il en rsulta un merveilleux effet pour la
-campagne suivante.&mdash;</p>
-
-<p>La ville de mon oncle Tobie se prtoit
-tout. C'toit un vrai Prothe.&mdash;Tantt c'toit
-Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen
-ou Haguenau;&mdash;tantt c'toit Ostende, et
-Menin, et Ath, et Dendermonde.&mdash;</p>
-
-<p>Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune
-ville n'a fait tant de personnages diffrens.&mdash;</p>
-
-<p>La quatrime anne, mon oncle Tobie
-songea qu'une ville sans glise avoit l'air nu
-et presque ridicule; il en ajouta une trs-belle
-avec son clocher.&mdash;Trim opinoit pour
-avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa
-qu'il valoit mieux en employer le mtal en
-artillerie.</p>
-
-<p>&mdash;Le mtal fut fondu, et produisit pour
-la campagne d'aprs une demi-douzaine de
-canons de bronze.&mdash;On en plaa trois de
-chaque ct de la gurite.&mdash;Le train d'artillerie
-augmenta peu--peu; et (comme il
-arrive toujours dans les choses qui regardent
-notre califourchon chri) on en vint graduellement
-depuis les pices d'un demi-pouce
-de calibre jusqu'aux bottes fortes de mon
-pre.&mdash;</p>
-
-<p>L'anne d'aprs, qui fut celle du sige de
-Lille, et qui se termina par la prise de Gand
-et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans
-un cruel embarras.&mdash;Il ne savoit o prendre
-des munitions convenables. Sa grosse artillerie
-ne pouvoit soutenir la poudre canon,
-et ce fut un grand bonheur pour la famille
-Shandy;&mdash;car du commencement la fin
-du sige de Lille, les assigeans entretinrent
-un feu si continuel,&mdash;les papiers publics en
-firent de telles descriptions,&mdash;et ces descriptions
-enflammrent tellement l'imagination
-de mon oncle Tobie, que tout son bien y
-auroit infailliblement pass.</p>
-
-<p>Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il
-manquoit quelque chose aux inventions de
-mon oncle Tobie, surtout pendant un ou
-deux des plus violens paroxysmes du sige.&mdash;Tout
-toit en feu sous les murs de Lille;
-et o toit l'quivalent autour du polygone
-de mon oncle Tobie? Ne pouvoit-on rien
-imaginer qui donnt au moins quelque ide
-d'un feu soutenu, et qui en impost l'imagination?&mdash;Oui,
-on le pouvoit; et le caporal,
-dont le gnie brilloit surtout pour
-l'invention, suppla au dfaut de munitions
-par un systme de batterie entirement neuf,
-et qu'il puisa dans son propre fonds. Par-l,
-il fit taire les critiques, qui auroient reproch
-jusqu' la fin du monde mon oncle
-Tobie, qu'il manquoit son appareil de guerre
-la chose la plus essentielle.</p>
-
-<p>Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen
-imagin par le caporal?&mdash;Non, la chose
-ne perdra rien tre renvoye, comme je
-fais ordinairement, quelque distance du
-sujet.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch68">CHAPITRE LXVIII.<br />
-<i>Prsens de noce.</i></h2>
-
-
-<p>On n'a pas oubli sans doute le pauvre
-Tom, ce malheureux frre de Trim, qui avoit
-pous la veuve d'un Juif.&mdash;En faisant part
-de son mariage au caporal, il lui avoit envoy
-quelques bagatelles, de peu de valeur
-en elles-mmes, mais d'un grand prix par
-l'intention, et dans le nombre desquelles il se
-trouvoit:</p>
-
-<p>Un bonnet de houssard et deux pipes turques.</p>
-
-<p>Je dcrirai le bonnet de houssard dans un
-moment.&mdash;Les pipes turques n'avoient
-rien de particulier. Le corps de la pipe toit
-un long tuyau de maroquin, orn et rattach
-avec du fil d'or; et elles toient montes,
-l'une en ivoire, l'autre en bne garni d'argent.</p>
-
-<p>Mon pre ne voyoit rien comme le commun
-des hommes.&mdash;Le cadeau de ton
-frre, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalit
-d'usage, dont tu dois lui savoir peu
-de gr.&mdash;Il ne se soucioit pas mon cher
-Trim, de porter le bonnet d'un Juif, ni
-de fumer dans sa pipe.&mdash;Eh! monsieur,
-disoit le caporal, il n'a pas craint d'pouser
-sa veuve.</p>
-
-<p>Le bonnet toit carlate, et d'un drap
-d'Espagne superfin, avec un rebord de fourrure
-tout autour, except sur le front, o
-l'on avoit mnag un espace d'environ quatre
-pouces, dont le fond toit bleu-cleste, recouvert
-d'une lgre broderie. Il sembloit
-que le tout et appartenu quelque quartier-matre
-Portugais.</p>
-
-<p>Le caporal, soit pour la chose en elle-mme,
-soit pour la main de qui il la tenoit,
-toit extrmement vain de son bonnet.&mdash;Il
-ne le portoit gure qu'aux grands jours,
-aux jours de gala; et cependant jamais bonnet
-de houssard n'avoit servi tant d'usages.
-Car dans tous les points de dispute qui s'levoient
-dans la cuisine, soit sur la guerre,
-soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il
-ft assur d'avoir raison) n'avoit que son
-bonnet la bouche.&mdash;Il parioit son bonnet,&mdash;il
-consentoit donner son bonnet,&mdash;il
-juroit sur son bonnet;&mdash;enfin, c'toit son
-enjeu, son gage, ou son serment.</p>
-
-<p>Ce fut son gage dans le cas prsent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il en lui-mme, je donne mon
-bonnet au premier pauvre qui viendra la
-porte, si je ne viens pas bout d'arranger
-la chose la satisfaction de monsieur.&mdash;</p>
-
-<p>L'excution de son projet ne fut diffre
-que jusqu'au lendemain matin.</p>
-
-<p>Or, ce lendemain toit le jour de l'assaut
-de contr'escarpe, entre la porte Saint-Andr
-et le Lowerdeule par la droite, et par la
-gauche entre la porte Sainte-Magdeleine et
-la rivire.</p>
-
-<p>Comme ce fut la plus mmorable attaque
-de toute la guerre, la plus vive,&mdash;et la
-plus opinitre de part et d'autre,&mdash;(il faut
-mme ajouter la plus sanglante, car cette
-matine cota aux allis seuls plus de douze
-cents hommes) mon oncle Tobie s'y prpara
-avec plus de solennit que de coutume.</p>
-
-<p>A ct de son lit, et tout au fond d'un
-vieux bahut de campagne, gisoit depuis
-de longues annes la perruque la Ramillies
-de mon oncle Tobie.&mdash;Mon oncle Tobie,
-en se mettant au lit la veille de ce fameux
-assaut, ordonna que sa perruque ft tire
-du bahut, pose sur la table de nuit, et
-prte pour le lendemain matin.&mdash;A son
-rveil, peine hors du lit et tout en chemise,
-il la retourna du beau ct et la mit
-sur sa tte.&mdash;Il procda ensuite mettre ses
-culottes; et peine en eut-il attach le dernier
-bouton, qu'il ceignit son ceinturon;&mdash;et
-il y avoit dj engag son pe plus d'-moiti,
-quand il s'aperut que sa barbe
-n'toit pas faite.&mdash;Or, comme il n'est gure
-d'usage de se raser l'pe au ct, mon oncle
-Tobie ta son pe.&mdash;Bientt aprs, en voulant
-mettre son habit uniforme et sa soubreveste,
-il se trouva gn par sa perruque;
-et il fut oblig de la quitter aussi.&mdash;Enfin,
-soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il
-en arrive toujours quand on se presse trop),
-il toit prs de dix heures, c'est--dire une
-demi-heure plus tard qu' l'ordinaire, quand
-mon oncle Tobie eut achev sa toilette, et
-qu'il s'avana enfin vers son boulingrin.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch69">CHAPITRE LXIX.<br />
-<i>Pompe funbre.</i></h2>
-
-
-<p>A peine mon oncle Tobie eut-il tourn le
-coin de la haie d'ifs qui sparoit le potager
-du boulingrin, qu'il apperut le caporal, et
-qu'il vit que l'attaque toit dj commence.</p>
-
-<p>Souffrez que je m'arrte un moment pour
-vous dpeindre l'appareil du caporal, et le
-caporal lui-mme dans la chaleur de son attaque,
-tel qu'il parut aux yeux de mon oncle
-Tobie, quand mon oncle Tobie tourna vers
-la gurite o se passoit la scne.&mdash;Il n'y
-eut jamais rien de pareil au monde;&mdash;et aucune
-combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre
-et de grotesque dans la nature ne sauroit
-en approcher.&mdash;</p>
-
-<p>Le caporal&mdash;</p>
-
-<p>Marchez lgrement sur ses cendres, vous,
-hommes de gnie.&mdash;Il toit votre parent.</p>
-
-<p>Arrachez soigneusement les herbes qui
-croissent sur sa fosse, vous hommes de bont.&mdash;Il
-toit votre frre.</p>
-
-<p>O caporal! si je t'avois aujourd'hui!&mdash;aujourd'hui
-que je pourrois t'offrir un asyle et
-pourvoir tes besoins! combien tu me serois
-cher!&mdash;tu porterois ton bonnet de houssard
-chaque heure du jour et chaque jour de la
-semaine;&mdash;et quand ton bonnet de houssard
-seroit us, je le remplacerois par deux autres
-tout pareils. Mais, hlas! hlas! maintenant
-que je pourrois tre ton ami, ton protecteur;&mdash;il
-n'est plus temps: car tu n'es plus&hellip;
-Hlas! tu n'es plus: ton gnie a revol au
-ciel, sa patrie; et ton c&oelig;ur gnreux et bienfaisant,
-ton c&oelig;ur que dilatoit sans cesse
-l'amour de tes semblables, est humblement
-resserr sous le monceau de terre qui te couvre
-au fond de la valle.&mdash;</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que
-cette image, auprs de cette scne de terreur
-que je dcouvre avec effroi dans l'loignement!&hellip;&mdash;de
-cette scne, o j'aperois
-le pole de velours, dcor des marques militaires
-de ton matre!&mdash;de ton matre! le
-premier,&mdash;le meilleur des tres crs!&mdash;o
-je te vois, fidle serviteur, poser d'une main
-tremblante son pe et son fourreau sur le
-cercueil; puis retourner plus ple que la mort
-vers la porte; et abm dans ta douleur,
-prendre par la bride son cheval de deuil,
-et marcher lentement la suite du convoi!&mdash;L,
-tous les systmes de mon pre sont
-renverss par la douleur.&mdash;L, je le vois,
-en dpit de sa philosophie, deux fois jeter
-les yeux sur l'cusson funbre,&mdash;et deux
-fois ter ses lunettes, pour essuyer les larmes
-que lui arrache la nature.&mdash;L, enfin, je le
-vois jeter le romarin d'un air de dsespoir,
-qui semble dire:&mdash; Tobie! dans quel coin
-de la terre pourrois-je trouver ton semblable?</p>
-
-<p>&mdash;Puissances clestes, vous qui jadis avez
-ouvert les lvres du muet dans sa dtresse,
-et dli la langue du bgue,&mdash;quand j'arriverai
- cette page de terreur, faites pour
-moi un nouveau miracle, et rpandez sur
-mes lvres tous les trsors de l'loquence.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch70">CHAPITRE LXX.<br />
-<i>O Newton! Trim!</i></h2>
-
-
-<p>Quand le caporal forma la rsolution de
-suppler au point essentiel qui manquoit
-l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir
-une espce de feu continuel sur l'ennemi
-pendant la chaleur de l'attaque, il ne
-songeoit d'abord qu' diriger sur la ville une
-fume de tabac par une des six pices de
-campagne, qui toient, comme on l'a vu,
- droite et gauche de la gurite de mon
-oncle Tobie.&mdash;Son ide n'alla pas plus loin
-pour le moment;&mdash;et l'invention de ce stratagme,
-et les moyens de l'excuter se prsentant
- son esprit tout--la-fois, il se tint
-assur du succs, et fut sans la moindre inquitude
-sur le bonnet de houssard qu'il avoit
-mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en
-souvenir.&mdash;</p>
-
-<p>Mais en tournant et retournant son projet
-dans sa tte, il ne tarda pas concevoir
-une ide plus vaste. Il comprit qu'en attachant
-au bas de chacune de ses pipes turques
-trois petits tuyaux de cuir prpar, d'o
-descendroient trois autres pipes de fer-blanc,
-dont la bouche s'adapteroit et se mastiqueroit
-avec de l'argile sur la lumire de chaque
-canon, il lui seroit aussi facile de mettre le
-feu aux six pices -la-fois, qu' une seule.&mdash;Il
-ne s'agissoit que de fermer tout passage
- l'air, en liant hermtiquement avec de la
-soie cire les pipes avec leurs tuyaux, leurs
-diffrentes insertions.</p>
-
-<p>&mdash;Telle fut l'invention du caporal;&mdash;et
-que les savans n'aillent pas s'en moquer.&mdash;Est-il
-un d'eux qui ose dire de quelle espce
-de purilit il est impossible de tirer quelque
-ouverture pour le progrs des connoissances
-humaines?&mdash;Est-il un de ceux qui ont assist
-au premier et au second lit de justice de
-mon pre, qui puisse prononcer de quelle
-espce de corps on ne sauroit faire jaillir la
-lumire pour porter les arts et les sciences
- leur perfection?&mdash;Rien n'est perdu pour
-l'homme de gnie, et la chute d'une pomme
-dcouvrit Newton le systme de la gravitation.</p>
-
-<p>O Newton! Trim!</p>
-
-<p>&mdash;Trim veilla la plus grande partie de la
-nuit pour assurer le succs de son projet, et
-le conduire au point de perfection;&mdash;et
-ayant fait une preuve suffisante de ses canons,
-il les chargea de tabac jusqu'au comble,
-et il s'alla coucher fort satisfait.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch71">CHAPITRE LXXI.<br />
-<i>On s'chauffe moins.</i></h2>
-
-
-<p>Le caporal s'toit lev sans bruit environ
-dix minutes avant mon oncle Tobie, dans
-le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer
-une ou deux voles l'ennemi avant
-l'arrive de mon oncle Tobie.</p>
-
-<p>A cette fin, il avoit tran les six pices
-de campagne tout prs et en face de la gurite
-de mon oncle Tobie, laissant seulement,
-entre les trois de la droite et les trois de la
-gauche, un intervalle de quelques pieds,
-pour la commodit du service, et afin de
-pouvoir faire jouer -la-fois les deux batteries,
-dont il esproit tirer deux fois plus
-d'honneur que d'une seule.</p>
-
-<p>Le caporal se plaa vis--vis cet intervalle
-et un peu en arrire, le dos sagement appuy
- la porte de la gurite, de crainte d'tre
-tourn par l'ennemi.&mdash;Il prit la pipe d'ivoire,
-appartenant la batterie de droite, entre le
-premier doigt et le pouce de la main droite;&mdash;il
-prit la pipe d'bne garnie d'argent, laquelle
-appartenoit la batterie gauche, entre
-le premier doigt et le pouce de l'autre main:&mdash;il
-posa le genou droit en terre, comme
-s'il et t au premier rang de son peloton.&mdash;Et
-l, son bonnet de houssard sur la tte,
-le caporal se mit faire jouer vigoureusement
-ses deux batteries sur la contre-garde qui faisoit
-face la contr'escarpe o l'attaque devoit
-se faire le matin.</p>
-
-<p>Sa premire intention, comme je l'ai dit,
-toit de n'envoyer d'abord l'ennemi qu'une
-ou deux <i>bouffes</i> de tabac. Mais le succs
-des <i>bouffes</i>, aussi-bien que le plaisir de
-<i>bouffer</i>, s'toit insensiblement empar de lui,
-et, de <i>bouffes</i> en <i>bouffes</i>, l'avoit engag
-dans la plus grande chaleur de l'attaque.&mdash;Ce
-fut en ce moment que mon oncle Tobie
-le rejoignit.</p>
-
-<p>Il fut heureux pour mon pre que mon
-oncle Tobie n'et pas faire son testament
-ce jour-l.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch72">CHAPITRE LXXII.<br />
-<i>Il n'y tient pas.</i></h2>
-
-
-<p>Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des
-mains du caporal;&mdash;il la regarda pendant
-une demi-minute, et la lui rendit.</p>
-
-<p>Moins de deux minutes aprs, mon oncle
-Tobie reprit la pipe du caporal;&mdash;il la porta
-jusqu' moiti chemin de sa bouche:&mdash;mais
-bien vte il la lui rendit encore.</p>
-
-<p>Le caporal redoubla l'attaque:&mdash;mon
-oncle Tobie sourit;&mdash;puis il prit un air grave:&mdash;il
-sourit encore un moment;&mdash;puis il
-reprit l'air srieux, et le garda.&mdash;Donne-moi
-la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle
-Tobie.&mdash;Il la porta ses lvres, et la
-retira sur-le-champ.&mdash;Il jeta un coup-d'&oelig;il
-par-dessus la haie d'ifs.&mdash;Jamais pipe ne
-l'avoit si vivement tent.&mdash;Mon oncle Tobie
-se jeta dans la gurite avec sa pipe la main.</p>
-
-<p>&mdash;Arrte, cher oncle Tobie!&mdash;O cours-tu
-avec ta pipe?&mdash;N'entre pas dans la gurite.&mdash;Il
-n'y a nulle sret pour toi&hellip;&mdash;Mais
-il m'chappe; il ne m'entend plus.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch73">CHAPITRE LXXIII.<br />
-<i>La scne change.</i></h2>
-
-
-<p>A prsent, mon cher lecteur, aidez-moi,
-je vous prie, traner l'artillerie de mon
-oncle Tobie hors de la scne.&mdash;Transportons
-sa gurite ailleurs, et dbarrassons le thtre,
-s'il est possible, des ouvrages corne, des
-demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.&mdash;</p>
-
-<p>Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons
-les chandelles, nous balaierons la
-salle, nous lverons la toile, et nous ferons
-voir mon oncle Tobie revtu d'un nouveau
-caractre, d'aprs lequel personne srement
-ne se doute comment il agira.</p>
-
-<p>Et cependant,&mdash;si la piti est parente de
-l'amour,&mdash;et si le courage ne lui est point
-tranger, vous avez assez connu mon oncle
-Tobie sous ces deux rapports, pour en suivre
-la trace plus loin, et pour dmler dans sa
-nouvelle passion ces ressemblances de famille.</p>
-
-<p>Vaine science! de quoi nous sers-tu dans
-une telle recherche?&mdash;Tu n'es le plus souvent
-propre qu' nous garer.</p>
-
-<p>Il y avoit, madame, dans mon oncle
-Tobie une telle simplicit de c&oelig;ur,&mdash;elle le
-tenoit si loin de ces petites voies dtournes,
-que les affaires de galanterie ont coutume de
-prendre, que vous n'en avez, que vous ne
-pouvez en avoir la moindre ide.&mdash;Sa faon
-de penser toit si droite et si naturelle,&mdash;il
-connoissoit si peu les plis et les replis du
-c&oelig;ur d'une femme,&mdash;il toit si loin de s'en
-mfier, et (hors qu'il ne ft question de siges)
-il se prsentoit devant vous tellement dcouvert
-et sans dfense,&mdash;que vous auriez
-pu, madame, vous tenir cache derrire une
-de ces petites voies dtournes dont j'ai parl,
-et de-l lui tirer dix coups de suite bout
-portant, si neuf ne vous avoient pas suffi.</p>
-
-<p>Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui
-d'un autre ct faisoit chouer tous vos projets),
-ajoutez cette modestie sans pareille
-dont je vous ai une fois parl, et que mon
-oncle Tobie avoit reue de la nature, cette
-modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations,
-et le tenoit toujours en garde&hellip;</p>
-
-<p>Mais o vais-je? et pourquoi me permettre
-des rflexions qui se prsentent au moins dix
-pages trop tt, et qui me prendroient tout le
-temps que je dois employer raconter les
-faits?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch74">CHAPITRE LXXIV.<br />
-<i>Paix d'Utrecht.</i></h2>
-
-
-<p>Dans le petit nombre des enfans d'Adam,
-dont le c&oelig;ur n'a jamais senti l'aiguillon de
-l'amour&hellip; (&mdash;je dis, <i>enfans lgitimes</i>, maintenant
-pour btards tous ceux qui n'ont pour
-les femmes que de l'aversion)&mdash;dans ce petit
-nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve
-les noms des plus grands hros de l'histoire
-ancienne et moderne.</p>
-
-<p>Il me seroit facile d'en retrouver la liste,
-depuis le chaste Joseph jusqu' Scipion l'africain;
-sans parler de Charles XII au c&oelig;ur de
-fer, sur qui la comtesse de Konismarck ne
-put jamais rien gagner.&mdash;Ni ceux-l, ni tant
-d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais
-flchi le genou devant la desse; mais c'est
-qu'ils avoient toute autre chose faire.&mdash;Ainsi
-avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il
-chapp au sort commun,&mdash;jusqu' ce que
-le destin&hellip; jusqu' ce que le destin, dis-je,
-enviant son nom la gloire de passer la
-postrit avec celui de Scipion, fit le repltrage
-honteux de la paix d'Utrecht.</p>
-
-<p>Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui
-arriva cette anne-l par ordre du destin,
-la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch75">CHAPITRE LXXV.<br />
-<i>Suites fcheuses de la paix d'Utrecht.</i></h2>
-
-
-<p>Quelles fcheuses consquences n'eut-elle
-pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en
-fallut qu'elle ne dgott jamais mon oncle
-Tobie des siges;&mdash;et quoiqu'il en soit venu
- se raviser dans la suite, il est certain que
-Calais n'avoit pas laiss dans le c&oelig;ur de la
-reine Anne une cicatrice plus profonde,
-qu'Utrecht n'en laissa dans le c&oelig;ur de mon
-oncle Tobie.&mdash;Du reste de sa vie il ne put
-entendre sans horreur prononcer le nom
-d'<i>Utrecht</i>.&mdash;Que dis-je? une nouvelle tire
-de la gazette d'Utrecht le faisoit soupirer,
-comme si son c&oelig;ur et voulu se rompre en
-deux.</p>
-
-<p>Mon pre avoit la prtention de trouver
-le vrai motif de chaque chose; ce qui en
-faisoit un voisin trs-incommode, soit qu'on
-voult rire ou pleurer.&mdash;Il savoit toujours
-mieux que vous-mme vos raisons d'tre
-triste ou gai.&mdash;Il consoloit mon oncle Tobie;
-mais toujours en lui faisant entendre que
-son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son
-califourchon. Ne t'inquite pas, disoit-il,
-frre Tobie; il faut esprer que nous aurons
-bientt la guerre.&mdash;Et si la guerre vient,
-les puissances belligrantes auront beau faire,
-tes plaisirs sont assurs.&mdash;Je les dfie, cher
-Tobie, de gagner du terrein sans prendre de
-villes, et de prendre des villes sans faire de
-siges.</p>
-
-<p>Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers
-cette espce d'attaque que faisoit mon pre
- son califourchon.&mdash;Il trouvoit ce procd
-peu gnreux, d'autant qu'en frappant sur
-le cheval, le coup retomboit sur le cavalier,
-et portoit sur l'endroit le plus sensible; de
-sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie
-posoit sa pipe sur la table plus brusquement,
-et se disposoit une dfense plus vive qu'
-l'ordinaire.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Il y a environ deux ans que je dis au
-lecteur que mon oncle Tobie n'toit pas loquent;
-et dans la mme page je donnai un
-exemple du contraire.&mdash;Je rpte ici la
-mme observation, et j'ajoute un fait qui la
-contredit encore.&mdash;Il n'toit pas loquent;&mdash;il
-lui toit difficile de faire de longues
-phrases,&mdash;et il dtestoit les belles phrases.&mdash;Mais
-il y avoit des occasions qui l'entranoient
-malgr lui, et l'emportoient bien loin de
-ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie
-toit, quelques gards, gal Tertullien,
-et quelques autres, infiniment suprieur.</p>
-
-<p>Mon pre gota tellement une de ces dfenses,
-que mon oncle Tobie pronona un
-soir devant Yorick et lui, qu'il l'crivit toute
-entire avant de se coucher.</p>
-
-<p>J'ai eu le bonheur de retrouver cette dfense
-parmi les papiers de mon pre, avec
-quelques remarques de sa faon, soulignes
-et mises entre deux parenthses.</p>
-
-<p>Au dos du cahier est crit: <i>Justification
-des principes de mon frre Tobie, et des
-motifs qui le portent dsirer la continuation
-de la guerre.</i></p>
-
-<p>Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois
-cette apologie de mon oncle Tobie;&mdash;et je
-la regarde comme un si beau modle de dfense;
-elle fait voir en lui un accord si heureux
-de douceur, de courage et de bons
-principes,&mdash;que je la donne au public, mot
-pour mot, telle que je l'ai trouve, en y
-joignant les remarques de mon pre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch76">CHAPITRE LXXVI.<br />
-<i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Je n'ignore pas, frre Shandy, qu'un
-homme qui suit le mtier des armes est vu
-de trs-mauvais &oelig;il dans le monde, quand
-il montre pour la guerre un dsir pareil
-celui que j'ai laiss voir.&mdash;En vain se reposeroit-il
-sur la justice et la droiture de ses
-intentions, on le souponnera toujours de
-vues particulires et intresses.</p>
-
-<p>Donc, si cet homme est prudent (et la
-prudence peut trs-bien s'allier avec le courage)
-il se gardera de tmoigner ce dsir en
-prsence d'un ennemi. Quelque chose qu'il
-ajoutt pour se justifier, un ennemi ne le
-croiroit pas.&mdash;Il vitera mme de s'expliquer
-devant un ami, de crainte de perdre quelque
-chose dans son estime.&mdash;Mais si son c&oelig;ur
-est surcharg,&mdash;s'il faut que les soupirs secrets
-qu'il pousse pour les armes s'chappent,&mdash;il
-rservera sa confidence pour l'oreille
-d'un frre, de qui son caractre soit
-bien connu, ainsi que ses vraies notions,
-dispositions et principes sur l'honneur.&mdash;</p>
-
-<p>Il ne me siroit aucunement, frre Shandy,
-de dire quel je me flatte d'avoir t sous tous
-ces rapports,&mdash;fort au-dessous, je le sais,
-de ce que j'aurois d, au-dessous peut-tre
-de ce que je crois avoir t;&mdash;mais enfin tel
-que je suis, vous, mon cher frre Shandy,
-qui avez suc le mme lait que moi,&mdash;vous
-avec qui j'ai t lev depuis le berceau;&mdash;vous,
-dis-je, qui, depuis les premiers instans
-des jeux de notre enfance, je n'ai cach
-aucune action de ma vie, et peine une seule
-pense,&mdash;tel que je suis, frre, vous devez
-me connotre; vous devez connotre tous
-mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit
-qu'elles viennent de mon ge, de mon caractre,
-de mes passions ou de mon jugement.</p>
-
-<p>Dites-moi donc, mon cher frre Shandy,
-ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser
-que votre frre ne condamnoit la paix d'Utrecht
-que par des vues indignes?&mdash;Si en
-effet j'ai paru regretter que la guerre ne ft
-pas continue avec vigueur un peu plus long-temps,
-comment avez-vous pu vous tromper
-sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser
-que je dsirasse la ruine, la mort ou l'esclavage
-d'un plus grand nombre de mes frres;
-que je dsirasse (uniquement pour mon
-plaisir) de voir un plus grand nombre de familles
-arraches leurs paisibles habitations?
-Dites, dites, frre Shandy, sur quelle action
-de ma vie avez-vous pu me juger si dfavorablement?&mdash;(<i>Comment
-diable! cher Tobie,
-quelle action!&mdash;et ces cent livres sterling
-que tu m'as empruntes pour continuer ces
-maudits siges!</i>)</p>
-
-<p>Si, ds ma plus tendre enfance, je ne
-pouvois entendre battre un tambour, que
-mon c&oelig;ur ne battt aussi, toit-ce ma faute?
-M'tois-je donn ce penchant? Est-ce la nature
-ou moi, dont la voix m'appeloit aux
-armes?</p>
-
-<p>Quand Guy, comte de Warwick, quand
-Parisme et Parismne, quand Valentin et
-Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre
-se promenoient de main en main
-autour de l'cole, n'est-ce pas de mon argent
-qu'ils avoient t tous achets?&mdash;Et toit-ce
-l, frre Shandy, le fait d'une ame intresse?</p>
-
-<p>Quand nous lisions le sige de Troie, ce
-fameux sige qui a dur dix ans et huit mois,&mdash;(quoique
-je gage qu'avec un train d'artillerie
-semblable celui que nous avions
-Namur, la ville n'et pas tenu huit jours)
-y avoit-il dans toute la classe un colier plus
-touch que moi du carnage des Grecs et des
-Troyens? N'ai-je pas reu trois frules, deux
-dans ma main droite, et une dans ma main
-gauche, pour avoir trait Hlne de salope,
-en songeant tous les maux dont elle avoit
-t cause? Aucun de vous a-t-il vers plus
-de larmes pour Hector?&mdash;Et quand le roi
-Priam venoit au camp des Grecs pour redemander
-le corps de son fils, et s'en retournoit
-en pleurant sans l'avoir obtenu, vous
-savez, frre, que je ne pouvois dner.</p>
-
-<p>Tout cela, frre Shandy, annonoit-il que
-je fusse cruel?&mdash;Ou, parce que mon sang
-bouilloit l'ide d'un camp, et que mon c&oelig;ur
-ne respiroit que la guerre, falloit-il conclure
-que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamits
-qu'elle entrane?</p>
-
-<p>O frre! pour un soldat, il est un temps
-pour cueillir des lauriers, et un autre pour
-planter des cyprs. (<i>Eh! d'o diable as-tu
-su, cher Tobie, que le cyprs toit employ
-par les anciens dans les crmonies funbres?</i>)</p>
-
-<p>Pour un soldat, frre Shandy, il est un
-temps, comme il est un devoir, de hasarder
-sa propre vie,&mdash;de sauter le premier dans
-la tranche, quoique assur d'y tre taill
-en pices;&mdash;puis, anim de l'esprit public,
-dvor de la soif de la gloire, de s'lancer
-le premier sur la brche,&mdash;de se tenir au
-premier rang,&mdash;et d'y marcher firement
-avec les enseignes dployes, au bruit des
-tambours et des trompettes.&mdash;Il est un temps,
-ai-je dit, frre Shandy, pour se conduire
-ainsi;&mdash;il en est un autre pour rflchir sur
-les malheurs de la guerre,&mdash;pour gmir sur
-les contres qu'elle ravage,&mdash;pour considrer
-les travaux et les fatigues incroyables,
-que le soldat lui-mme qui exerce toutes
-ces horreurs est oblig de supporter, pour
-six sous par jour, dont il est souvent mal
-pay.&mdash;</p>
-
-<p>Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me rpte
-ce que vous m'avez dj dit dans l'oraison
-funbre de Lefvre:&mdash;<i>Qu'une crature telle
-que l'homme, si douce, si paisible, ne
-pour l'amour, la piti, la bont, n'toit
-pas taille pour la guerre?</i>&mdash;Mais vous deviez
-ajouter, Yorick, que si la nature ne nous
-y a pas destins, au moins la ncessit peut
-quelquefois nous y contraindre.&mdash;En effet,
-Yorick, qu'est-ce que la guerre?&mdash;qu'est-ce
-surtout qu'une guerre comme ont t les
-ntres, fondes sur les principes de l'honneur
-et de la libert,&mdash;sinon les armes mises
- la main d'un peuple innocent et paisible,
-pour contenir dans de justes bornes l'ambitieux
-et le turbulent?&mdash;Quant moi, frre
-Shandy, le ciel m'est tmoin que le plaisir
-que j'ai pris tout ce qui concerne la guerre,
-et en particulier cette satisfaction infinie qui
-a accompagn les siges que j'ai excuts
-dans mon boulingrin, ne s'est leve en moi,
-(et j'espre aussi dans le caporal) que de la
-conscience que nous avions tous deux, qu'en
-agissant ainsi, nous rpondions aux grandes
-vues du crateur.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch77">CHAPITRE LXXVII.<br />
-<i>L'Auteur s'gare.</i></h2>
-
-
-<p>Je disois au lecteur chrtien&hellip; chrtien!&hellip;
-sans doute, et j'espre qu'il l'est.&mdash;Et s'il
-ne l'est pas, j'en suis fch pour lui. Mais
-qu'il s'examine srieusement lui-mme, et
-qu'il ne s'en prenne pas mon livre.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Je lui disois, monsieur&hellip; car, en bonne
-foi, quand on raconte une histoire, suivant
-l'trange mthode que j'ai prise, on est sans
-cesse oblig d'aller et de revenir sur ses pas,
-pour empcher le lecteur de perdre le fil
-du discours.&mdash;Et si je n'avois pas eu le soin
-d'en user ainsi,&mdash;j'ai trait de choses si
-varies et si quivoques;&mdash;il y a dans mon
-ouvrage tant de vides et de lacunes;&mdash;les
-toiles que j'ai places dans quelques-uns
-des passages les plus obscurs, clairent si
-peu un lecteur, dispos perdre son chemin
-en plein midi, que&hellip; vous voyez que j'ai
-perdu le mien.</p>
-
-<p>Oh! la faute vient uniquement de mon pre
-et de sa pendule.&mdash;Et si jamais on dissque
-mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque
-lacune, produite par l'impertinente question
-de ma mre.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Quant id diligentis in liberis procreandis
-cavendum</i>, dit Cardan.</p>
-
-<p>Donc, messieurs, vous voyez qu'il est
-moralement impossible que je retrouve le
-point d'o j'tois parti.</p>
-
-<p>Il vaut mieux recommencer entirement
-le chapitre.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch78">CHAPITRE LXXVIII.<br />
-<i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></h2>
-
-
-<p>Je disois au lecteur chrtien, au commencement
-du chapitre qui a prcd celui de
-l'apologie de mon oncle Tobie,&mdash;(je le disois
-en termes et dans un trope diffrens) que
-la paix d'Utrecht fut au moment de faire
-natre, entre mon oncle Tobie et son califourchon,
-le mme loignement qu'entre la
-reine et les confdrs.</p>
-
-<p>Il est des gens qui ne descendent de leur
-califourchon qu'avec humeur et dpit, en lui
-disant: <i>Monsieur, j'aimerois mieux aller
-pied toute ma vie, que de faire dsormais
-un seul quart de lieue avec vous.</i>&mdash;Ce n'est
-pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du
-sien; que dis-je? il n'en descendit point.&mdash;Il
-fut jet par terre, et mme avec malice;
-ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.&mdash;Mais
-cette affaire est du ressort des Jockeis.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que la
-paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie
-entre mon oncle Tobie et son califourchon.&mdash;Depuis
-la signature des articles, qui
-se fit en mars jusqu'au mois de novembre,
-ils n'eurent aucun commerce ensemble. A
-peine mon oncle Tobie fit-il de temps en
-temps quelques tours de promenade avec lui,
-pour s'assurer si le Havre et les fortifications
-de Dunkerque se dmolissoient suivant les
-termes du trait.</p>
-
-<p>Mais les Franois s'y portrent avec tant de
-lenteur pendant tout l't,&mdash;et M. Tugghes,
-dput des magistrats de Dunkerque, prsenta
- la reine des suppliques si touchantes!&mdash;suppliant
-sa majest de rserver sa foudre
-pour les fortifications qui pouvoient avoir
-encouru sa disgrce, mais d'pargner&hellip;
-ah! d'pargner le mle en faveur du mle
-lui-mme, lequel, dans sa situation dnue
-de toute dfense, ne pouvoit plus tre qu'un
-objet de piti;&mdash;et la reine (qui toit femme)
-se laissa mouvoir si facilement, ainsi que
-ses ministres, qui avoient leurs raisons particulires
-pour ne pas dsirer que la ville
-ft dmantele.&mdash;Enfin tout alla si lentement
-au gr de mon oncle Tobie, que la ville fut
-btie par le caporal, et toute prte tre
-dmolie, plus de trois mois avant que les
-diffrens commissaires, commandans, dputs,
-mdiateurs et intendans leur permissent
-d'y travailler.&mdash;</p>
-
-<p>Fatale inaction!</p>
-
-<p>Le caporal toit d'avis de commencer la
-dmolition par les remparts du corps mme
-de la place.&mdash;Non pas, caporal, disoit
-mon oncle Tobie. Si nous commencions par
-la ville, la garnison angloise n'y seroit pas
-en sret pendant une heure, en cas d'attaque.&mdash;Et
-si les Franois toient de mauvaise
-foi&hellip;&mdash;ma foi, dit le caporal, je
-ne m'y fierois pas.&mdash;Ces gens-l ne sont pas
-srs.&mdash;Tu me fches toujours de parler ainsi,
-Trim, dit mon oncle Tobie. Le Franois
-est naturellement brave; et ds qu'il trouve
-une brche praticable, c'est le premier peuple
-du monde pour s'lancer dans une place et
-s'en rendre matre.&mdash;Qu'ils y viennent, morbleu!
-s'cria le caporal, en levant sa bche
- deux mains, comme s'il alloit les renverser
- ses pieds!&mdash;Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!&mdash;</p>
-
-<p>Dans ces cas-l, caporal, dit mon oncle
-Tobie, en faisant glisser sa main jusqu'au
-milieu de sa canne, et l'levant ensuite comme
-un bton de commandement, le premier doigt
-en avant,&mdash;dans ces cas-l, un commandant
-ne doit pas calculer ce que l'ennemi
-osera ou n'osera pas; il doit agir avec prudence.&mdash;Ainsi
-nous commencerons par les
-ouvrages extrieurs, tant du ct de la terre
-que du ct de la mer; le fort Louis, le
-plus loign de tous, sera dmoli le premier,&mdash;le
-reste sautera l'un aprs l'autre, de droite
-et de gauche, toujours en nous retirant vers
-la ville;&mdash;aprs quoi nous dtruirons le mle,
-nous comblerons le port; enfin nous rentrerons
-dans la citadelle que nous ferons
-sauter, et nous voguerons pour l'Angleterre.&mdash;O
-nous voil dbarqus, dit le caporal.&mdash;Tu
-as raison, dit mon oncle Tobie, en
-reconnoissant son clocher.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch79">CHAPITRE LXXIX.<br />
-<i>La scne change.</i></h2>
-
-
-<p>C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de
-ce genre avec Trim sur la dmolition de Dunkerque,&mdash;entretiens
-charmans, mais trop
-courts!&mdash;rappelrent pour un moment
-mon oncle Tobie le souvenir des plaisirs qu'il
-avoit perdus.&mdash;</p>
-
-<p>Mais ce souvenir n'en toit qu'une foible
-image.&mdash;La magie avoit disparu; et l'ame
-de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.&mdash;</p>
-
-<p>Le calme, accompagn du silence, avoit
-pntr dans le cabinet solitaire de mon oncle
-Tobie.&mdash;Ils avoient tendu leurs voiles de
-gaze sur sa tte; et l'indiffrence, au regard
-vague et la fibre lche, s'toit assise tranquillement
- ses cts.&mdash;</p>
-
-<p>Son sang circuloit lentement dans ses veines,
-sans que Amberg, et Rimberg, et Limbourg,
-et Huis, et Bonn, pour une anne,&mdash;et
-Landen, et Trarebach, et Drusen, et Dendermonde,
-en perspective pour celle d'aprs,
-en acclrassent le mouvement.&mdash;Les
-sappes, et les mines, et les blindes, et les
-gabions, et les palissades, n'loignoient plus
-ce bel ennemi de l'homme, le repos.&mdash;En
-mangeant son &oelig;uf souper, mon oncle Tobie
-ne foroit plus les lignes franoises, d'o
-tant de fois traversant l'Oise, et voyant toute
-la Picardie ouverte devant lui, il marchoit
-aux portes de Paris, et s'endormoit au sein
-de la gloire.&mdash;Dans ses songes, il ne se
-voyoit plus arborant l'tendard d'Angleterre
-sur les tours de la Bastille, et ne se rveilloit
-plus la tte remplie de magnifiques ides.&mdash;</p>
-
-<p>De plus douces rveries, des vibrations
-plus chatouillantes, le beroient mollement
-dans ses instans de sommeil.&mdash;La trompette
-de la guerre tomboit de ses mains.&mdash;Un luth
-la remplaoit.&mdash;Un luth! doux instrument!
-le plus dlicat, et le plus difficile de tous!&mdash;Eh!
-comment en joueras-tu, mon cher
-oncle Tobie?</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch80">CHAPITRE LXXX.<br />
-<i>Dissertation sur l'Amour.</i></h2>
-
-
-<p>Oui, je l'ai dit,&mdash;je me le rappelle;&mdash;je
-ne sais plus o;&mdash;je ne sais plus quand.&mdash;Mais
-il n'importe.&mdash;Une ou deux fois avec
-mon tourderie ordinaire, j'ai dit que si je
-trouvois jamais le temps de donner au public
-l'histoire que l'on va lire des amours de mon
-oncle Tobie et de la veuve Wadman, j'tois
-assur que l'on y trouveroit le systme le
-plus complet qui ait jamais t donn au
-public, soit de la thorie, soit de la pratique
-de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute
-de la manire de faire l'amour.</p>
-
-<p>Mais se seroit-on imagin de-l que je donnerois
-une dfinition prcise de l'amour? Ou
-que je dterminerois avec Plotin la part que
-Dieu et la part que le Diable peut y avoir?&mdash;</p>
-
-<p>Ou, par une quation plus exacte, en supposant
-que l'amour est comme dix, que j'en
-assignerois avec Ficinius six parties l'un,
-et quatre l'autre?&mdash;</p>
-
-<p>Ou que je dciderois avec Platon, que de
-la tte la queue le Diable prend tout?&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu?
-Est-ce que Platon se connoissoit en
-amour?&mdash;</p>
-
-<p>Auroit-on cru que je perdrois mon temps
- examiner si l'amour est une maladie?&mdash;Ou
-que je m'embrouillerois avec Rhazez et
-Dioscoride, rechercher s'il a son sige dans
-la cervelle ou dans le foie?&mdash;Ce qui me
-conduiroit l'examen de deux mthodes trs-opposes
-pour le traitement de ceux qui en
-sont attaqus.</p>
-
-<p>&mdash;Une de ces mthodes est celle d'A&oelig;tius,
-qui commenoit par des lavemens rafrachissans,
-composs de chenevis et de concombre
-pils,&mdash;qu'il faisoit suivre par de lgres
-mulsions de lis et de pourpier, auxquelles
-il ajoutoit une prise de tabac, et quand il
-osoit s'y risquer, sa bague de topaze.</p>
-
-<p>L'autre mthode, qui est celle de Gordonius,
-(chapitre 15. <i lang="la" xml:lang="la">de amore</i>) consiste
-battre le malade jusqu' ce qu'il tombe en
-pourriture: <i lang="la" xml:lang="la">ad putorem usqu</i>.</p>
-
-<p>Insens qui prtend concilier les systmes
-de deux savans!&mdash;Mon pre, qui toit extrmement
-vers dans les connoissances de
-ce genre, mdita long-temps et sans fruit
-sur les traitemens proposs par A&oelig;tius et
-Gordonius.&mdash;Enfin, au moyen d'une toile
-cire et camphre, qu'il substitua au bougran
-que le tailleur devoit employer pour mon
-oncle Tobie dans la ceinture d'une culotte
-neuve, mon pre obtint le mme effet que
-vouloit produire Gordonius, et d'une manire
-moins brutale.</p>
-
-<p>On lira en leur temps les vnemens qui
-en rsultrent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch81">CHAPITRE LXXXI.<br />
-<i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></h2>
-
-
-<p>Si le lecteur est curieux d'arriver ces fameuses
-amours de mon oncle Tobie et de
-la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience,
-elles auront leur tour.&mdash;Quant prsent,
-je prtends seulement tre dispens de
-dfinir ce que c'est que l'amour, et tant que
-je pourrai me faire entendre l'aide du mot,
-sans y ajouter d'autres ides que celles que
-j'ai en commun avec le reste des hommes;
-que me serviroit de dire ce que je pense de
-la chose?&mdash;Quand je ne pourrai plus aller, et
-que je me trouverai emptr de tout ct dans
-ce labyrinthe mystique, alors je m'expliquerai
-avec plus de prcision, et l'on verra ce que
-je pense sur l'amour.</p>
-
-<p>Pour le moment, je me flatte d'tre suffisamment
-entendu, en disant au lecteur que
-mon oncle Tobie tomba amoureux.&mdash;</p>
-
-<p>Ce n'est pas que la phrase soit tout--fait
-de mon got. Car, dire qu'un homme est
-tomb amoureux,&mdash;ou qu'il est profondment
-amoureux,&mdash;ou qu'il est dans l'amour
-jusqu'aux oreilles,&mdash;ou qu'il y est par-dessus
-la tte,&mdash;(ce qui, par l'analogie du langage,
-semble impliquer que l'amour est au-dessous
-de l'homme) c'est rentrer dans le
-systme de Platon. Or, quoique l'on ait donn
- Platon l'pithte de divin, je le dclare
-pour cela seul hrtique et digne de l'enfer.</p>
-
-<p>Mais que l'amour soit ce qu'on voudra,
-mon oncle Tobie n'en devint pas moins
-amoureux.</p>
-
-<p>Et peut-tre, ami lecteur, que si vous eussiez
-t tent de mme, vous auriez succomb
-comme lui.&mdash;Car jamais vos yeux n'ont vu,
-jamais votre concupiscence n'a convoit un
-objet aussi sduisant que la veuve Wadman.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch82">CHAPITRE LXXXII.<br />
-<i>Portait de la veuve Wadman.</i></h2>
-
-
-<p>La veuve Wadman&hellip;&mdash;Mais je veux
-que vous fassiez vous-mme son portrait.&mdash;Voici
-une plume, de l'encre et du papier:
-asseyez-vous, monsieur, et peignez-la votre
-fantaisie.&mdash;Comme votre matresse, si vous
-pouvez,&mdash;et non comme votre femme, si
-votre conscience vous le permet.&mdash;Au reste,
-ne suivez que votre got; je ne prtends
-point gner votre imagination.&mdash;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Eh bien, monsieur!</p>
-
-<p>La nature forma-t-elle jamais rien de si
-charmant et de si parfait?</p>
-
-<p>Vous voyez cette veuve Wadman!&mdash;comment
-mon oncle Tobie lui auroit-il rsist?</p>
-
-<p>&mdash;O trois fois, quatre fois heureux livre!
-tu contiendras donc une page au moins que
-la malice et l'ignorance ne pourront noircir
-ni falsifier.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch83">CHAPITRE LXXXIII.<br />
-<i>Dialogue.</i></h2>
-
-
-<p>Mistriss Brigitte apprit Suzanne que mon
-oncle Tobie toit amoureux de sa matresse,
-quinze jours au moins avant qu'il y et pens.&mdash;Suzanne
-en parla ds le lendemain ma
-mre. D'aprs cela, je puis bien entamer
-l'histoire des amours de mon oncle Tobie,
-quinze jours avant leur existence.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai vous dire une nouvelle, monsieur
-Shandy, dit ma mre, qui vous surprendra
-beaucoup.</p>
-
-<p>Or, mon pre toit alors occup tenir
-son second lit de justice, et il rflchissoit
-intrieurement sur les fatigues du mariage,
-quand ma mre rompit le silence.&mdash;</p>
-
-<p>Votre frre Tobie, dit ma mre, pouse
-mistriss Wadman.&mdash;</p>
-
-<p>Le pauvre homme! dit mon pre, il
-n'aura donc plus la libert de se coucher en
-travers dans son lit!</p>
-
-<p>C'toit un supplice cruel pour mon pre,
-de ce que ma mre ne demandoit jamais
-l'explication des choses qu'elle ne comprenoit
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle soit ignorante, disoit mon pre,
-c'est un malheur pour elle.&mdash;Mais elle peut
-faire une question.&mdash;</p>
-
-<p>Ma mre n'en faisoit jamais.&mdash;Enfin elle
-est morte sans savoir si la terre tournoit ou
-ne tournoit pas; mon pre le lui avoit expliqu
-plus de mille fois:&mdash;mais elle l'oublioit
-toujours.</p>
-
-<p>Aussi la conversation alloit rarement plus
-loin entr'eux qu'une demande, une rponse
-et une rplique.&mdash;Ensuite ils reprenoient
-haleine pendant quelques minutes (comme
-dans l'affaire des culottes) et puis le dialogue.</p>
-
-<p>S'il se marie, dit ma mre, ce sera tant
-pis pour nous.&mdash;</p>
-
-<p>Je n'en donnerois pas deux sous, dit
-mon pre; il peut manger son bien de cette
-faon aussi-bien que d'une autre.&mdash;</p>
-
-<p>J'en conviens, dit ma mre. L finit la
-<i>demande</i>, la <i>rponse</i> et la <i>rplique</i> dont je
-vous ai parl.&mdash;</p>
-
-<p>Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon
-pre.&mdash;</p>
-
-<p>Surtout, rpondit ma mre, s'il peut
-avoir des enfans.&mdash;</p>
-
-<p>Des enfans! s'cria mon pre, le ciel
-ait piti de moi!</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch84">CHAPITRE LXXXIV.<br />
-<i>Sur les lignes droites.</i></h2>
-
-
-<p>Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes
-courbes, pour prouver l'excellence des lignes
-droites&hellip;</p>
-
-<p>Une ligne droite! le sentier o doivent
-marcher les vrais chrtiens, disent les pres
-de l'glise.&mdash;</p>
-
-<p>L'emblme de la droiture morale, dit Cicron.&mdash;</p>
-
-<p>La meilleure de toutes les lignes, disent
-les planteurs de choux.&mdash;</p>
-
-<p>La ligne la plus courte, dit Archimde,
-que l'on puisse tirer d'un point un autre.&mdash;</p>
-
-<p>Mais un auteur tel que moi, et tel que
-bien d'autres, n'est pas un gomtre; et j'ai
-abandonn la ligne droite.&mdash;</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch85">CHAPITRE LXXXV.<br />
-<i>Je prends la poste.</i></h2>
-
-
-<p>J'ai promis quelque part au lecteur que je
-lui donnerois deux volumes de cet ouvrage
-par an, pourvu que mon maudit asthme,
-que je redoute prsent plus que le diable,
-voult me le permettre.&mdash;Et, dans un autre
-endroit (je veux tre pendu si je sais o)
-j'ai pos ma plume et ma rgle en croix sur
-ma table, pour donner plus de poids mon
-serment; et j'ai jur que je soutiendrois cette
-allure quarante ans de suite, s'il plaisoit
-la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps
-bonne sant, bon courage, et joyeuse
-humeur.</p>
-
-<p>Pour mon humeur, je n'ai qu' m'en louer;
-quoiqu'il lui arrive de me promener cheval
-sur un bton dix-neuf heures sur les vingt-quatre,
-je n'ai que des remercmens lui
-faire.&mdash;O mon humeur, que ne vous dois-je
-pas!&mdash;c'est vous qui m'avez fait parcourir
-joyeusement l'pre sentier de la vie, et qui,
-parmi tous les maux qu'elle entrane, ne
-m'avez jamais laiss connotre les soucis.&mdash;Jamais
-vous ne m'avez abandonn; jamais
-vous ne m'avez teint les objets en noir ni en
-ples couleurs.&mdash;Au contraire, dans les
-dangers, vous avez toujours dor mon horizon
-avec les rayons de l'esprance; et quand la
-mort elle-mme est venue frapper ma porte,
-vous l'avez congdie d'un ton si gai et d'un
-air si dgag, qu'elle a cru s'tre trompe.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Il y a ici quelque mprise, a-t-elle
-dit.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crains rien tant au monde que
-d'tre interrompu au milieu d'une histoire;
-et quand la mort se prsenta, je racontois
- mon ami Eugne le vieux conte d'une religieuse
-qui se croyoit change en poisson,
-et celui d'un moine condamn juridiquement
-pour avoir mang un missel;&mdash;et je discutois
-plaisamment l'importance du cas et la justice
-de la procdure.&mdash;</p>
-
-<p>Ce ne sauroit tre, dit-elle, le grave
-personnage que je cherche; voyons ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Tu l'as chapp belle, Tristram, me
-dit Eugne, en me prenant la main, aprs
-que j'eus fini mon histoire.&mdash;</p>
-
-<p>Je ne tiens rien encore, Eugne, rpliquai-je;
-et puisque l'infme btarde a dcouvert
-mon logis&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>Btarde est le mot, interrompit Eugne;
-car c'est par le pch qu'elle est entre dans
-le monde.&mdash;Il ne m'importe gure, lui dis-je,
-par o elle y est entre; ce que je lui
-demande, c'est de ne pas m'en faire sortir
-si brusquement.&mdash;J'ai quarante volumes
-crire, et quarante mille choses dire et
-faire, que toi seul au monde, mon cher
-Eugne, pourrois dire et faire pour moi.
-Tu vois comme elle m'a dj pris la gorge;
-(en effet, je pouvois peine me faire entendre
-d'Eugne travers une petite table).&mdash;Tu
-vois que je ne suis pas un champion
-de sa force en champ clos.&mdash;Ne ferois-je pas
-mieux, tandis qu'il me reste encore quelques
-esprits pars, et que ces deux jambes (soulevant
-une des miennes) et que ces deux
-jambes d'araigne peuvent encore me porter,&mdash;ne
-ferois-je pas mieux de gagner pays, et
-de chercher mon salut dans la fuite?&mdash;C'est
-mon avis, mon cher Tristram, dit Eugne.&mdash;Eh
-bien! dis-je, par le ciel! je vais la
-mener un train dont elle ne se doute gure.
-Je galoperai sans retourner la tte jusqu'aux
-bords de la Garonne;&mdash;je m'enfuirai au
-plus haut du Vsuve,&mdash;et de-l Jopp,&mdash;et
-de Jopp au bout du monde.&mdash;Viens,
-mon ami, dit Eugne, en me tendant la
-main.</p>
-
-<p>Le mouvement d'Eugne et sa tendre
-affection pour moi, rappelrent dans mes
-joues le sang qui en avoit t banni si long-temps.&mdash;C'toit
-un cruel moment pour lui
-dire adieu. Il me conduisit ma chaise; je
-montai en le regardant:&mdash;il me tendit encore
-la main.&mdash;Allons! m'criai-je.&mdash;Le postillon
-enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous
-partmes comme l'clair; et en six tours de
-roue nous fmes Douvres.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch86">CHAPITRE LXXXVI.<br />
-<i>Je m'embarque.</i></h2>
-
-
-<p>Cependant, dis-je, en regardant les
-ctes de France, il seroit propos qu'un
-homme connt son propre pays, avant
-d'aller chercher celui des autres.&mdash;Or, je
-n'ai visit ni l'glise de Rochester, ni les
-chantiers de Chatham, ni Saint-Thomas de
-Cantorbery,&mdash;quoique tout cela se trouvt
-sur ma route.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, la vrit, je suis dans un cas
-particulier.&mdash;</p>
-
-<p>Ainsi, sans autres rflexions, je sautai
-dans le paquebot; en cinq minutes nous
-fmes sous voile, et nous vogumes comme
-le vent.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, capitaine, lui dis-je en
-entrant dans la cabine, est-il jamais arriv
-quelqu'un de mourir dans votre paquebot?&mdash;</p>
-
-<p>Bon! rpliqua-t-il, on n'a seulement
-pas le temps d'y tre malade.&mdash;</p>
-
-<p>Chien de menteur! m'criai-je, je suis
-dj malade comme un cheval.&mdash;Qu'est-ce
-ceci? Aye!&mdash;aye!&mdash;tous mes vaisseaux
-sont rompus;&mdash;le sang, la lymphe, le fluide
-nerveux, les sels fixes et volatils, tout est
-confondu ple-mle.&mdash;Bon Dieu!&mdash;tout
-tourne autour de moi comme cent mille
-tourbillons.&mdash;Je ne sais plus ce que je veux
-dire.</p>
-
-<p>Aye,&mdash;aye,&mdash;aye,&mdash;aye!&mdash;Capitaine,
-quand serons-nous terre?&mdash;Ces marins ont
-des c&oelig;urs de roche.&mdash;Oh! je suis bien malade.&mdash;Garon,
-apporte-moi de l'eau chaude.&mdash;Madame,
-comment vous trouvez-vous?&mdash;Mal,
-monsieur, trs-mal.&mdash;Oh! trs-mal.&mdash;Je
-suis,&mdash;je suis morte.&mdash;Est-ce la premire
-fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la
-troisime, la sixime, la dixime.&mdash;Diable!&mdash;Oh!
-oh! quel tapage sur notre tte! Hol!
-garon, qu'est-ce qui arrive?&mdash;</p>
-
-<p>Le vent ne cesse de tourner.&mdash;La mer
-est grosse.&mdash;Est-ce la mort? eh bien! je
-verrai comme elle est faite.&mdash;Eh bien!
-garon?&mdash;</p>
-
-<p>Quel bonheur! le vent tourne encore.
-Nous voil dans le port.&mdash;Oh! le diable te
-tourne!&mdash;</p>
-
-<p>Capitaine, dit la dame, pour l'amour
-de Dieu! que je descende la premire.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch87">CHAPITRE LXXXVII.<br />
-<i>Elles sont trois.</i></h2>
-
-
-<p>De Calais Paris, il y a trois routes diffrentes;
-et rien n'est plus fcheux pour un
-homme qui est press.&mdash;Il faut couter tant
-de choses en faveur de chaque route, de la
-part des dputs des diffrentes villes qui s'y
-rencontrent, qu'un voyageur perd communment
-une demi-journe pour se dcider
-par o il passera.&mdash;</p>
-
-<p>La premire de ces routes est par Lille et
-Arras; c'est la plus longue, mais la plus
-intressante et la plus instructive.</p>
-
-<p>La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il
-faut prendre si l'on veut voir Chantilly.&mdash;</p>
-
-<p>Et la troisime est par Beauvais; on la
-prend si l'on veut.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qui fait que beaucoup de gens
-la prfrent.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch88">CHAPITRE LXXXVIII.<br />
-<i>J'accepte le dfi.</i></h2>
-
-
-<p><i>Avant de quitter Calais</i>, diroit un
-voyageur crivain, <i>il ne sera pas mal -propos
-de donner quelques dtails sur cette
-ville.</i>&mdash;Et moi je pense que ce seroit trs-mal
--propos.&mdash;Ne peut-on traverser paisiblement
-une ville, et la laisser comme on l'a
-prise, quand on n'a rien dmler avec elle?&mdash;A
-quoi sert d'en visiter toutes les rues,
-et de tirer sa plume chaque ruisseau que
-l'on saute (uniquement, mon avis, pour
-le plaisir de la tirer)?&mdash;En effet, si nous
-pouvons en juger d'aprs tout ce qui a t
-crit dans ce genre, par tous ceux qui ont
-crit et puis galop,&mdash;ou qui ont galop et
-puis crit, ce qui est encore diffrent;&mdash;ou
-qui, comme je fais en ce moment, ont crit
-en galopant;&mdash;depuis le grand Adisson, qui
-fit ce mtier avec ses livres d'cole sous le
-bras, jusqu' ceux qui le font encore sans
-avoir jamais t l'cole,&mdash;nous trouverons
-qu'il n'y a pas un galopeur d'entre nous, qui
-n'et mieux fait de se promener au pas autour
-de son champ (en supposant qu'il et
-un champ) et d'crire pied sec ce qu'il
-avoit crire, plutt que de courir les mers
-pour n'crire que les mmes choses.&mdash;</p>
-
-<p>Quant moi, comme le ciel est mon juge
-(et c'est toujours lui que je porte mon
-dernier appel) except le peu que m'en a
-dit mon barbier en repassant mes rasoirs,
-je ne connois non plus Calais que le Grand-Caire.&mdash;Il
-toit nuit close quand j'y arrivai,
-et il n'toit pas jour quand j'en repartis.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, avec le peu que j'en sais, avec
-ce que je ramasserai de droite et de gauche,
-et que je coudrai ensemble,&mdash;je gage dix
-contre un que je m'en vais crire sur Calais
-un chapitre aussi long que mon bras, et que
-j'en ferai un dtail si circonstanci et si satisfaisant,
-sans omettre une seule particularit
-digne de la curiosit d'un voyageur que
-l'on me prendra pour un clerc de ville de
-Calais.&mdash;Et o seroit la merveille, monsieur?
-Dmocrite qui rioit dix fois plus que
-je n'ose faire, n'toit-il pas clerc de ville
-d'Abdre?&mdash;Et cet autre dont j'ai oubli le
-nom, et qui toit plus sage que Dmocrite
-et que moi, n'toit-il pas clerc de ville d'Ephse?</p>
-
-<p>&mdash;Et de plus, monsieur, ce que je dirai
-de Calais aura tant de bon sens, d'rudition,
-de vrit et de prcision&hellip;</p>
-
-<p>Mais je vois votre air que vous ne m'en
-croyez pas.&mdash;Eh bien! monsieur, lisez pour
-votre peine le chapitre suivant.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch89">CHAPITRE LXXXIX.<br />
-<i>Calais.</i></h2>
-
-
-<p><i>Calais</i>, <i>Calatium</i>, <i>Calusium</i>, <i>Calesium</i>.</p>
-
-<p>Cette ville, si vous en croyez ses archives,
-(et je ne vois aucune raison de les rvoquer
-en doute) n'toit autrefois qu'un petit village
-appartenant aux anciens comtes de Guines.
-Elle contient aujourd'hui prs de quatorze
-mille habitans, sans compter quatre cents
-vingt feux dans la ville basse ou les faubourgs.
-Il faut supposer qu'elle ne sera arrive que
-par degr sa grandeur actuelle.</p>
-
-<p>Il y a dans la ville quatre couvens et une
-seule glise paroissiale. J'avoue que je n'en
-ai pas pris la mesure exacte; mais il est ais
-d'en approcher par conjecture.&mdash;Car, comme
-la ville renferme quatorze mille habitans, si
-l'glise peut les contenir, elle doit tre d'une
-grandeur considrable;&mdash;et si elle ne le peut
-pas, il est ridicule de n'en avoir pas une
-autre.&mdash;Elle est btie en forme de croix,
-et ddie la vierge Marie. Le clocher, au
-haut duquel est une flche, est plac au milieu
-de l'glise, et port sur quatre piliers
-de forme lgante et assez lgre, mais cependant
-suffisamment solides.</p>
-
-<p>L'glise est orne de onze autels, dont la
-plupart sont plus lgans que riches. Le matre-autel
-est un chef-d'&oelig;uvre en son genre. Il
-est de marbre blanc; et, suivant ce qu'on
-m'a dit, il a prs de soixante pieds de haut.
-S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut
-que le mont Calvaire; d'o je conclus qu'en
-conscience il est d'une hauteur raisonnable.&mdash;</p>
-
-<p>Rien ne m'a frapp davantage que la grande
-place, que nous appelons en anglois <i>carre</i>.
-Je ne saurois dire si elle est bien pave et
-bien btie; mais elle est au centre de la
-ville, et la plupart des rues (du moins celles
-de ce quartier) y aboutissent.&mdash;Si l'on avoit
-pu avoir une fontaine Calais, ce qui parot
-impossible, il n'est pas douteux qu'on l'et
-place au centre de ce <i>carr</i>, o elle auroit
-fait un trs bel effet;&mdash;quoique ce <i>carr</i> ne
-soit pas prcisment un <i>carr</i>: car il est de
-quarante pieds plus long de l'est l'ouest,
-que du nord au sud.&mdash;Aussi les Franois
-en gnral ont-ils plus de raison de les appeler
-des <i>places</i>, n'tant presque jamais des
-carrs parfaits.</p>
-
-<p>La maison-de-ville est assez laide, et consquemment
-peu digne d'tre mise en vue;
-sans quoi elle auroit pu briller sur cette place,
- ct de la fontaine. Mais elle suffit pour
-sa destination, et est assez spacieuse pour
-contenir les magistrats qui s'y rassemblent
-de temps en temps.&mdash;De sorte que l'on peut
-prsumer que la justice y est rgulirement
-distribue.</p>
-
-<p>Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur
-ce qui concerne la ville; mais comme il n'y
-a rien de curieux dans le Courgain, je m'en
-suis peu occup. C'est un quartier spar de
-la ville, qui n'est habit que par des matelots
-et des pcheurs. Il consiste en une quantit
-de petites rues proprement bties; la plupart
-des maisons sont en brique. Il est extrmement
-peupl; mais cette population s'explique
-par le genre de nourriture de l'espce de
-gens qui y demeurent.</p>
-
-<p>Au reste, un voyageur peut l'aller visiter
-pour se satisfaire.</p>
-
-<p>Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du
-guet; elle mrite d'tre vue. On l'appelle ainsi
- cause de sa destination; parce qu'en temps
-de guerre elle sert dcouvrir les ennemis,
-qui pourroient s'approcher de la place du
-ct de terre, ou du ct de mer, et en
-donner avis.&mdash;Mais elle est d'une hauteur si
-prodigieuse, et attire vos regards si continuellement,
-que l'on ne peut s'empcher d'y
-faire attention malgr soi.</p>
-
-<p>Je fus trs-fch de ne pouvoir obtenir
-la permission de visiter les fortifications, qui
-sont les plus fortes du monde, et qui, depuis
-qu'elles ont t commences jusqu' nos jours,
-c'est--dire, depuis Philippe de France, comte
-de Boulogne, jusqu'au moment o j'en parle,
-ont cot (suivant le calcul d'un ingnieur
-Gascon) plus de cent millions de livres.&mdash;Il
-est remarquer que c'est la tte de Graveline,
-du ct o la ville est naturellement
-la plus foible, qu'on a dpens le plus d'argent;
-tellement que les ouvrages extrieurs
-s'tendent beaucoup dans la campagne, et
-occupent un grand terrein.</p>
-
-<p>Cependant, quoique l'on ait pu dire et
-faire, il faut convenir que Calais n'a jamais
-t aussi important par lui-mme que par
-sa position, et cette entre facile qui a t tant
-de fois fournie nos anctres pour pntrer
-en France. Mais cet avantage n'toit pas mme
-sans inconvniens; et Calais a t pour l'Angleterre
-dans ces temps-l une source de querelles,
-aussi rptes que Dunkerque dans
-le ntre. On regardoit bon droit cette ville
-comme la clef des deux royaumes; et c'est
-de-l que sont venus tant de dbats, pour
-savoir qui la garderoit.</p>
-
-<p>De ces dbats, le plus mmorable fut
-le sige, ou plutt le blocus de Calais par
-Edouard III. La ville rsista une anne entire
-aux efforts de ses armes, et se dfendit jusqu'
-la dernire extrmit; la famine seule
-l'obligea de se rendre.&mdash;Le dvouement d'Eustache
-de Saint-Pierre, qui s'offrit le premier
-comme victime, pour sauver ses concitoyens,
-a plac le nom de ce gnreux magistrat parmi
-ceux des hros.&mdash;Et, comme ce dtail ne
-prendra pas plus d'une cinquantaine de pages,
-ce seroit faire au lecteur une injustice criante,
-que de ne pas lui donner le dtail exact de
-cet vnement romanesque et du sige lui-mme,
-dans les propres mots de Rapin
-Thoiras.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch90">CHAPITRE XC.<br />
-<i>Plus de peur que de mal.</i></h2>
-
-
-<p>Mais ne craignez rien, ami lecteur, je
-ddaigne d'en user ainsi.&mdash;Il suffit que je
-vous aie en mon pouvoir.&mdash;Mais faire usage
-de l'avantage que le hasard et la plume m'ont
-donn sur vous! la chose seroit indigne de moi.
-Non, par ce feu tout-puissant qui chauffe
-les cervelles visionnaires, et illumine les esprits
-dans les mditations extatiques, avant
-que j'abuse ainsi d'une crature innocente
-qui se trouve ma merci,&mdash;avant que j'exige
-de vous le prix de cinquante pages que je
-n'ai aucun droit de vous vendre,&mdash;nu comme
-je suis, j'aimerois mieux brouter l'herbe des
-montagnes, et sourire de ce que le vent du
-nord ne m'apporteroit ni abri ni souper.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, camarade, partons; et mne-moi
-ventre terre Boulogne.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch91">CHAPITRE XCI.<br />
-<i>Boulogne.</i></h2>
-
-
-<p>A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une
-recrue, nous voyagerons ensemble.&mdash;Messieurs,
-leur dis-je, j'en suis fch. Mais je
-ne saurois m'arrter, ni boire rasade avec
-vous.&mdash;Je suis poursuivi de trop prs.&mdash;A
-peine aurai-je le temps de changer de chevaux.
-Hol, garon! pour l'amour de Dieu,
-dpche.&mdash;</p>
-
-<p>C'est quelque criminel de haute trahison,
-dit le plus bas qu'il pt un trs-petit homme,
- l'oreille de son voisin qui toit trs-grand.&mdash;Ou
-peut-tre, dit le grand homme, quelque
-assassin.&mdash;Bien trouv, leur dis-je, Messieurs.&mdash;Non,
-dit un troisime, il est charg
-de dpches de la cour.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Ma belle enfant, dis-je une jeune fille
-qui passoit lgrement avec ses heures sous
-le bras, vous tes frache et vermeille comme
-le matin.&mdash;(Le soleil qui se levoit alors
-donnoit du prix ce compliment).&mdash;Charg
-de dpches, dit un quatrime!&mdash;(La jeune
-fille me fit un salut gracieux, je lui envoyai
-un baiser.)&mdash;Charg de dpches, continua-t-il,
-je n'en crois rien: il est charg de
-dettes.&mdash;Oh! oui, de dettes certainement,
-dit un cinquime.&mdash;Je ne voudrois pas, dit
-le nain qui avoit parl le premier, je ne voudrois
-pas payer ses dettes pour mille louis.&mdash;Ni
-moi, dit le gant, pour dix mille.&mdash;Encore
-bien trouv, dis-je, Messieurs.</p>
-
-<p>Hlas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes
-que celle que je dois la nature. Je ne lui
-demande que du temps, et je promets de
-lui tout payer.&mdash;Mais, ciel! madame,
-auriez-vous le c&oelig;ur assez dur pour arrter
-un pauvre voyageur, qui suit son chemin
-sans nuire personne? Arrtez,&mdash;arrtez-moi
-plutt ce squelette hideux, l'effroi du
-pcheur, dont les jambes si longues menacent
-sans cesse de m'atteindre. C'est vous,
-madame, qui l'avez mis ma poursuite:&mdash;de
-grce, s'il n'est plus qu' quelques
-postes, madame, ma chre dame, arrtez-le,
-arrtez-le.&mdash;</p>
-
-<p>Mon hte irlandois crut que je m'adressois
-encore la jeune fille. C'est dommage,
-dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie
-est perdue pour elle.</p>
-
-<p>Peste soit du nigaud!</p>
-
-<p>Est-ce l tout ce que vous avez de curieux
- Boulogne?&mdash;</p>
-
-<p>Par Jsus! il y a le plus beau sminaire&hellip;&mdash;</p>
-
-<p>Un sminaire est une belle chose, dis-je.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch92">CHAPITRE XCII.<br />
-<i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></h2>
-
-
-<p>Quand l'impatience des dsirs d'un homme
-prcipite ses ides quatre-vingt-dix fois plus
-vte que le vhicule qui le porte, il perd toute
-retenue; et malheur au vhicule, malheur
- tous ses accessoires, de quelque nature
-qu'ils soient, sur lesquels il exhale le mcontentement
-de son ame.</p>
-
-<p>J'vite le plus qu'il m'est possible de porter
-un jugement dfinitif sur les hommes et sur
-les choses, quand je suis dans un mouvement
-de colre.&mdash;</p>
-
-<p>Ainsi la premire fois que la chose m'arriva,
-je me contentai de dire: <i>Plus on se
-presse, plus on fait de sottises.</i> La seconde,
-troisime, quatrime et cinquime fois, je
-m'en tins cette rflexion, et je ne m'en
-pris qu'au second, troisime, quatrime et
-cinquime postillon.&mdash;Mais la mme marotte
-durant toujours, et durant sans exception
-de la cinquime la sixime, septime,
-et jusqu' la dixime fois, je ne pus m'abstenir
-d'englober toute la nation dans une
-rflexion gnrique que je fis en ces termes:</p>
-
-<p><i>Il y a toujours dans une voiture franoise
-quelque chose qui va mal la sortie
-de chaque poste.</i></p>
-
-<p>Ou bien en changeant la proposition:</p>
-
-<p><i>Un postillon Franois ne sauroit faire un
-quart de lieue sans avoir besoin de descendre.</i></p>
-
-<p>Et quoi encore de nouveau?&mdash;Diable! une
-soupente casse! une dent de loup rompue!
-un trait dfait! une bande, un crou, une
-courroie, une boucle, un ardillon&hellip;</p>
-
-<p>N'imaginez pas pourtant que je me croie
-en droit de maudire la chaise de poste ni
-le postillon pour des accidens de cette espce;&mdash;ni
-que je jure par le Dieu vivant que je
-ferai plutt le reste du chemin pied;&mdash;ni
-que je consente tre damn si l'on me
-voit remonter dans une pareille voiture,&mdash;non,
-je m'arme du plus beau sang froid,
-et je reconnois qu'en quelque pays que je
-voyage, il y aura toujours quelque crou,
-courroie, boucle, ou ardillon qui viendra
- manquer.&mdash;Ainsi je ne m'chauffe jamais,
-je prends le bon et le mauvais selon qu'ils
-se prsentent, et je poursuis mon chemin.&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Fais-en de mme, mon garon, lui
-dis-je. Il avoit dj perdu cinq minutes en
-descendant de cheval pour prendre un morceau
-de pain bis qu'il avoit fourr dans une
-des poches de la voiture: puis il toit remont,
-et cheminoit son aise pour le mieux
-savourer. Allons, postillon, dis-je, plus
-vivement. Mais pour cela je pris un ton
-tout--fait persuasif; je fis sonner une pice
-de vingt-quatre sols contre la glace, prenant
-soin de lui en prsenter le ct plat, comme
-il retournoit la tte.&mdash;Le drle, pour me
-montrer qu'il me comprenoit, me fit une
-grimace qui s'tendit d'une oreille l'autre,
-et qui, derrire son museau de suie, me
-dcouvrit une range de perles, telles qu'une
-reine auroit donn tous les joyaux de sa
-couronne pour en avoir autant.</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! qui dpars-tu de tels trsors!
-quelles dents pour du pain bis!</p>
-
-<p>Et comme il finissoit sa dernire bouche,
-nous entrmes Montreuil.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch93">CHAPITRE XCIII.<br />
-<i>Jeanneton.</i></h2>
-
-
-<p>Il n'y a point mon gr de ville en France
-qui se prsente mieux sur la carte que Montreuil.
-J'avoue qu'elle ne se prsente pas si
-bien sur le livre de poste, ni mme sur le
-chemin; et si vous y passez jamais, vous
-serez de mon avis: elle est pitoyable voir.</p>
-
-<p>Cependant Montreuil en ce moment possde
-une merveille;&mdash;c'est la fille du matre
-de poste. Elle a pass dix-huit mois Amiens,
-et six Paris; elle y a fait son apprentissage;
-ainsi elle tricotte, elle coud, danse et
-joue de la prunelle en perfection.</p>
-
-<p>Mais voyez l'tourdie avec ses &oelig;illades!
-pendant les cinq minutes que je me suis arrt
- la regarder, elle a laiss chapper au moins
-une douzaine de mailles son bas de fil blanc!&mdash;Oui,
-oui, je vous vois, fine matoise, et
-je vois votre bas. Il est long et troit; il est
-inutile que vous l'attachiez avec une pingle
-sur votre genou.&mdash;Le bas est fait pour votre
-jambe, il vous ira le mieux du monde.</p>
-
-<p>&mdash;O cette crature a-t-elle pris ces belles
-proportions qui fourniroient des modles au
-statuaire? La nature lui auroit-elle rvl son
-secret?</p>
-
-<p>O nature! tes ouvrages effacent tous ceux
-de l'art.&mdash;Jeanneton est belle sans connotre
-les <i>faces</i> et les <i>tiers de face</i>.&mdash;Elle est belle
-comme toi et par toi&hellip;&mdash;Mais que son attitude
-est heureuse! Saisissons cet instant
-pour la peindre; c'en est fait, je tire mes
-crayons;&mdash;et puiss-je n'en faire usage de
-ma vie, si je ne viens pas bout de vous
-montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je
-voyois ses formes travers un linge mouill!&mdash;</p>
-
-<p>&mdash;Mais ces messieurs prfrent peut-tre
-que je leur donne la longueur, la largeur
-et la hauteur de l'glise de Montreuil;&mdash;ou
-le plan de la faade de l'abbaye de Saint-Austreberte?&mdash;Eh,
-messieurs! tout y est,
-je suppose, dans l'tat o les charpentiers
-et les maons l'ont laiss; et tout y restera
-ainsi pendant cent ans encore, si la foi en
-Jsus-Christ dure aussi long-temps.&mdash;Vous
-pouvez prendre ces mesures-l votre aise.&mdash;</p>
-
-<p>Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut
-te mesurer doit s'y prendre l'heure mme.&mdash;Tu
-portes en toi les principes du changement;
-et quand je considre les vicissitudes
-de cette vie passagre, je frmis de l'avenir
-qui t'attend.&mdash;Avant deux ans peut-tre,
-tes belles formes seront dtruites, et ta jolie
-taille sera perdue.&mdash;Tu passeras comme une
-fleur, et ta beaut disparotra comme l'ombre.&mdash;Eh!
-que sais-je? cette innocence qui t'embellit
-encore, tu la perdras peut-tre! qui
-peut rpondre d'une foiblesse?&mdash;Je ne serois
-pas caution de ma tante Dinach, si elle vivoit
-encore;&mdash;que dis-je? je le serois peine de
-son portrait, s'il et t fait par Reynolds.</p>
-
-<p>&mdash;Mais le nom seul de ce matre de l'art
-me fait tomber le pinceau des mains.&mdash;Je
-ne ferai point le portrait de Jeanneton.</p>
-
-<p>Il faut, monsieur, que vous vous contentiez
-de l'original; et si la soire est belle,
-quand vous passerez Montreuil, vous pourrez
-le voir par votre portire, tandis que
-vous changerez de chevaux.&mdash;Mais faites
-mieux: et moins que vous ne soyez aussi
-press que moi, et par d'aussi fcheuses
-raisons, arrtez-vous une nuit, vous trouverez
-Jeanneton tant soit peu dvote;&mdash;mais,
-monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre
-besogne de fait.</p>
-
-<p>Bon Dieu! cette fille a brouill toutes mes
-ides: je ne saurois m'arrter plus long-temps
- la regarder.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch94">CHAPITRE XCIV.<br />
-<i>Abbeville.</i></h2>
-
-
-<p>Ds que j'eus fait cette rflexion, et puis
-cette autre: que la mort toit peut-tre dj
-sur mes talons,&mdash; ciel, m'criai-je! que ne
-suis-je dj Abbeville, ne ft-ce que pour
-voir les cardeurs et les fileuses de ce pays-l!
-Nous partmes pour Abbeville.</p>
-
-<p>De Montreuil Nampont,&mdash;poste et demie.</p>
-
-<p>De Nampont Bernay,&mdash;poste.</p>
-
-<p>De Bernay Nouvion,&mdash;poste.</p>
-
-<p>De Nouvion Abbeville,&mdash;poste et demie.&mdash;</p>
-
-<p>Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville
-toient tous couchs.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch95">CHAPITRE XCV.<br />
-<i>Le remde ct du mal.</i></h2>
-
-
-<p>De quel avantage infini ne sont pas les
-voyages!&mdash;ils chauffent quelquefois; mais
-il est un remde innocent, dont le chapitre
-suivant nous donnera l'ide.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch96">CHAPITRE XCVI.<br />
-<i>L'Apothicaire.</i></h2>
-
-
-<p>Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez
-dans ma garde-robe.&mdash;Je ne vous demande
-que cinq minutes.</p>
-
-<p>&mdash;Si je pouvois faire ainsi mes conditions
-avec la mort comme avec mon apothicaire,
-et dcider le temps et le lieu o elle doit
-me prendre,&mdash;je lui dclarerois que je ne
-veux point que ce soit en prsence de mes
-amis.&mdash;Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive
-de penser au genre et aux circonstances de
-cette grande catastrophe, (circonstances qui
-m'occupent et me tourmentent dix fois plus
-que la catastrophe elle-mme,) je ne manque
-pas de supplier ardemment le souverain dispensateur
-de toutes choses, qu'il arrange
-les miennes de faon que la mort ne me surprenne
-pas dans ma propre maison; mais
-plutt dans quelque auberge commode.&mdash;</p>
-
-<p>Dans ma maison, je sais ce que c'est.&mdash;L'affliction
-des miens, leur empressement
-m'essuyer le front, arranger mon oreiller,&mdash;ces
-petits et derniers services que me rendroit
-la main frissonnante de la ple amiti, me
-dchireroient le c&oelig;ur au point que je mourrois
-d'un mal dont mon mdecin ne se douteroit
-pas.&mdash;Au lieu que dans une auberge,
-je suis assur de mourir en paix; j'achte
-avec quelques guines le peu de services dont
-j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec
-une attention froide, mais exacte.</p>
-
-<p>Prenez garde pourtant: cette auberge ne
-doit pas tre celle d'Abbeville. Elle est par
-trop mauvaise.&mdash;N'y et-il pas d'autre auberge
-dans le monde entier, j'excepterai celle-ci
-de la capitulation.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, garon,</p>
-
-<p>Que les chevaux soient prts demain
-matin quatre heures.&mdash;A quatre heures;
-oui, monsieur.&mdash;Si tu me manques d'une
-minute, par sainte Genevive! je ferai un tel
-carillon dans la maison, que les morts s'y
-rveilleront.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch97">CHAPITRE XCVII.<br />
-<i>Prdiction de David.</i></h2>
-
-
-<p><i>Rendez-les, mon Dieu, semblables une
-roue.</i> C'est un sarcasme amer que David,
-par un esprit prophtique, lanoit contre
-ceux qui entreprennent le grand tour, et
-contre cet esprit turbulent qui les y porte;&mdash;cet
-esprit qui, suivant la prdiction de ce
-mme David, doit accompagner les enfans des
-hommes jusqu' la consommation des sicles.</p>
-
-<p>Aussi, suivant l'opinion du clbre vque
-Hall, c'est une des plus svres imprcations
-que le saint roi ait jamais profres
-contre les ennemis du Seigneur.&mdash;C'est
-comme s'il et dit: <i>Je dsire qu'ils tournent
-ternellement.</i>&mdash;Un mouvement si violent,
-continue le saint vque, qui toit d'une
-grosse corpulence, un mouvement si violent
-est l'image de l'enfer, de mme que le repos
-est l'image du paradis.</p>
-
-<p>Moi qui suis d'une corpulence chtive, je
-pense tout diffremment; et je trouve au
-rebours que le mouvement est l'ame de la
-vie, et que l'inaction et la lenteur sont le
-partage de la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Hol! oh! ils sont tous endormis!&mdash;atelez
-les chevaux;&mdash;graissez les roues;&mdash;attachez
-la malle;&mdash;remettez ce clou
-qui manque:&mdash;je ne veux pas perdre une
-minute.</p>
-
-<p>Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle,
-et non pas sur laquelle, (car c'et
-t en faire la roue d'Ixion) dans laquelle,
-dis-je, David maudissoit ses ennemis, devoit
-(dans l'opinion de l'vque Hall, et vu sa conformation)
-tre une roue de chaise de poste;
-soit qu'il y et des chaises de poste en Palestine
-ou non.&mdash;Et d'aprs ma faon de
-penser, ce devroit tre une roue de charrette
-mal graisse, criant chaque pas, et
-gravissant lentement les montagnes dont ce
-pays toit rempli.&mdash;Si jamais je deviens
-commentateur, je rapporterai les preuves de
-cette opinion.</p>
-
-<p>J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que
-je n'ai jamais os en convenir avec ma chre
-Jenny.&mdash;J'aime leur &chi;&omega;&rho;&iota;&sigma;&mu;&#8056;&nu;
-&#7936;&pi;&#8056; &tau;&omicron;&#8166;
-&Sigma;&#974;&mu;&alpha;&tau;&omicron;&sigmaf;, &epsilon;&#7984;&sigmaf;
-&tau;&#8056; &kappa;&alpha;&lambda;&#8182;&sigmaf;
-&phi;&iota;&lambda;&omicron;&sigma;&omicron;&phi;&epsilon;&#8150;&nu;.
-<i>Commencez par vous sparer
-de ce corps terrestre, si vous voulez apprendre
- raisonner.</i></p>
-
-<p>C'est notre corps en effet qui nuit notre
-raison. Nous sommes domins par les humeurs
-qui nous composent;&mdash;entrans
-d'un ct ou de l'autre, comme nous l'avons
-t l'vque Hall et moi, en raison de notre
-fibre trop lche ou trop tendue.&mdash;Nos sens
-partagent l'empire avec la raison. La mesure
-du ciel mme n'est que la mesure de nos
-apptits; et nous nous crons un paradis
-d'aprs la grossiret de nos dsirs.</p>
-
-<p>Mais, en cette occasion, qui de l'vque
-ou de moi pensez-vous qui ait tort?&mdash;</p>
-
-<p>Vous, certainement, dit-elle, d'aller
-dranger toute une maison l'heure qu'il
-est.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch98">CHAPITRE XCVIII.<br />
-<i>Trait de l'me.</i></h2>
-
-
-<p>Ma charmante htesse ignoroit que j'eusse
-fait le v&oelig;u de ne me faire faire la barbe que
-lorsque je serois rendu Paris.&mdash;</p>
-
-<p>Mais je hais de faire des mystres <i>pour
-rien</i>.&mdash;Je laisse cette froide circonspection
- ces petites ames, d'aprs lesquelles Leissius
-(<span lang="la" xml:lang="la">lib. 13, <i>de moribus divinis</i>, cap. 24</span>) a fait
-son calcul, dans lequel il avance qu'un mille
-cube d'Allemagne seroit assez vaste, et mme
-de reste, pour contenir huit cents millions
-d'ames, ne faisant monter qu' ce nombre
-la plus grande quantit possible des ames
-damnes et damner, depuis la chute d'Adam
-jusqu' la fin du monde.</p>
-
-<p>Je ne sais d'o il avoit puis ce second
-calcul,&mdash; moins qu'il ne se ft fond sur
-la bont paternelle de Dieu.&mdash;Je suis bien
-plus en peine de savoir ce qui se passoit dans
-la tte de Franois de Ribira, qui prtendoit
-que, pour contenir tous les damns,
-il ne faudroit pas moins d'un ou de deux
-cents mille carrs d'Italie.&mdash;Il avoit sans
-doute travaill d'aprs ces anciennes ames
-romaines qu'il avoit trouves dans ses lectures.
-Il n'avoit pas fait rflexion que, par
-une pente graduelle et insensible, dans le
-cours de dix-huit cents ans, les ames devoient
-ncessairement s'tre rtrcies assez,
-pour tre rduites peu de chose dans le
-temps o il crivoit.</p>
-
-<p>Au temps de Leissius, qui parot avoir eu
-l'imagination moins vive, elles toient aussi
-petites qu'on puisse l'imaginer.&mdash;</p>
-
-<p>Elles sont encore diminues aujourd'hui,
-et l'hiver prochain nous trouverons qu'elles
-auront encore perdu quelque chose.&mdash;Tellement
-que si nous allons toujours de peu
- moins, et de moins rien,&mdash;je n'hsite
-pas d'affirmer que, d'ici un demi-sicle,
-nous n'aurons plus d'ame du tout.&mdash;Mais
-si, comme je le crains, la foi de Jsus-Christ
-ne dure gure au-del, il sera assez avantageux
-pour celles-l, comme pour celles-ci,
-de finir en mme-temps.</p>
-
-<p>&mdash;Bni soit Jupiter! et bnis tous les
-autres dieux et desses de la fable! ils vont
-tous reparotre sur la scne, sans oublier le
-dieu des jardins.&mdash;O le bon temps!&mdash;Mais
-o suis-je? Et quelle tmraire licence os-je
-me livrer? Moi, moi qui ai si peu de
-jours esprer, et qui ne puis vivre que dans
-l'avenir que j'emprunte de mon imagination!&mdash;Reviens
- toi, pauvre Shandy, et sois sage
-une fois, si tu le peux.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin du Tome troisime.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE<br />
-DES CHAPITRES<br />
-Contenus dans ce Volume.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>L'embarras du choix.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">Page 1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. <i>Chapitre des Choses.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">9</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. <i>Prambule.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch3">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. <i>Peine perdue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch4">23</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. <i>Penses sur la Mort.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch5">27</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. <i>Nouveau genre de mort.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">38</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. <i>Ma mre est aux coutes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch7"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. <i>Parallle de deux Orateurs.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch8">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. <i>Trim monte en chaire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch9">43</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. <i>Sur les vieux chapeaux.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">49</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. <i>Trim continue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch11">50</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. <i>Trim achve.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch12">52</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. <i>Je reviens ma mre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch13">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. <i>Itinraire du Commerce.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch14">58</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. <i>Mprise de ma mre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch15">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. <i>Question chronologique.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch16">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVII. <i>Entr'actes.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch17"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. <i>Avis aux Ecrivains.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch18">66</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. <i>Patatras.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch19">73</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. <i>Complices dcouverts.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch20">74</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. <i>A qui la faute?</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch21">75</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXII. <i>Procd gnreux.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch22">77</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIII. <i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch23">79</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIV. <i>Il s'chauffe de plus en plus.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch24">82</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. <i>Il part, il arrive.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch25">83</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. <i>Chacun a sa marotte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch26">84</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. <i>Digression sans digression.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch27">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. <i>On y court.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch28"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. <i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch29">88</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. <i>On s'y perd.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch30">90</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXI. <i>La Tristrapdie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch31">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXII. <i>Origine des fortifications.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch32">95</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIII. <i>Cathchisme de Trim.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch33">98</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIV. <i>Sur la sant.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch34">101</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXV. <i>Sur les charlatans.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch35">103</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVI. <i>Rgime de longue vie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch36">105</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVII. <i>Panace universelle.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch37">107</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVIII. <i>Mon Pre n'y est plus.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch38">108</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIX. <i>Sige de Limerick.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch39">110</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XL. <i>Consultation.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch40">112</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLI. <i>Dissertation savante.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch41">114</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLII. <i>Relche au thtre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch42">117</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIII. <i>Verbes auxiliaires.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch43">ibid.</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIV. <i>Il fait danser l'ours.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch44">122</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLV. <i>Intermde.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch45">124</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVI. <i>Conclusion.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch46">126</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVII. <i>Bataille.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch47">129</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVIII. <i>Armistice.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch48">131</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIX. <i>Qualits d'un gouverneur.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch49">132</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> L. <i>Histoire de Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch50">136</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LI. <i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch51">141</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LII. <i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch52">150</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIII. <i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch53">153</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIV. <i>Fin de l'Histoire de Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch54"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LV. <i>Convoi et Oraison funbre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch55">156</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVI. <i>Dpart du jeune Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch56">161</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVII. <i>Malheur du jeune Lefvre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch57">163</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVIII. <i>Calomnie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch58">165</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIX. <i>Grande rsolution.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch59">167</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LX. <i>Ne jugeons pas si vte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch60"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXI. <i>Lit de justice de mon pre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch61">169</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXII. <i>Me mettra-t-on en culottes?</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch62">171</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIII. <i>Mon pre se dcide.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch63">174</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIV. <i>Bon soir la Compagnie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch64">178</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXV. <i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch65">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVI. <i>Il se met dans ses meubles.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch66">182</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVII. <i>Son Arsenal se monte.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch67">186</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVIII. <i>Prsens de noce.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch68">190</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIX. <i>Pompe funbre.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch69">194</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXX. <i>O Newton! Trim!</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch70">196</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXI. <i>On s'chauffe moins.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch71">198</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXII. <i>Il n'y tient pas.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch72">200</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIII. <i>La scne change.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch73">201</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIV. <i>Paix d'Utrecht.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch74">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXV. <i>Suites fcheuses de la paix d'Utrecht.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch75">204</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVI. <i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch76">207</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVII. <i>L'Auteur s'gare.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch77">212</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVIII. <i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch78">213</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIX. <i>La scne change.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch79">217</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXX. <i>Dissertation sur l'Amour.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch80">218</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXI. <i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch81">221</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXII. <i>Portrait de la veuve Wadman.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch82">222</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIII. <i>Dialogue.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch83">223</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIV. <i>Sur les lignes droites.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch84">225</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXV. <i>Je prends la poste.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch85">226</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVI. <i>Je m'embarque.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch86">229</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVII. <i>Elles sont trois.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch87">231</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVIII. <i>J'accepte le dfi.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch88">232</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIX. <i>Calais.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch89">234</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XC. <i>Plus de peur que de mal.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch90">239</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCI. <i>Boulogne.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch91">240</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCII. <i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch92">242</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIII. <i>Jeanneton.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch93">245</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIV. <i>Abbeville.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch94">248</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCV. <i>Le remde ct du mal.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch95"><i>ibid.</i></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVI. <i>L'Apothicaire.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch96">249</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVII. <i>Prdiction de David.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch97">250</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVIII. <i>Trait de l'me.</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch98">253</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap">Fin de la Table du Tome troisime.</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2>
-
-<p>On a conserv l'orthographe de l'original, avec ses incohrences (par
-ex. cathchisme/catchisme, Troglodytes/Troglodites, Limrick/Limerick,
-chute/chte, etc.). Les erreurs clairement
-introduites par le typographe ont t corriges.</p>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Oeuvres compltes, tome 3/6, by Laurence Sterne
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES, TOME 3/6 ***
-
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-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-</html>
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