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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres complètes, tome 3/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: April 17, 2020 [EBook #61856] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - - ŒUVRES - COMPLÈTES - DE - LAURENT STERNE. - - NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES. - - TOME TROISIÈME. - - A PARIS, - Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN. - AN XI.--1803. - - - - -_Ce volume contient_ - - -La troisième partie des Opinions de Tristram Shandy. - - - - -VIE - -ET OPINIONS - -DE - -TRISTRAM SHANDY. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -_L'embarras du choix._ - - -Ces dissertations subtiles et savantes avoient charmé mon père; et -cependant, à proprement parler, elles n'avoient fait que verser du baume -sur sa blessure.--Son attente se trouvoit trompée.--La tache du nom de -Tristram restoit indélébile;--et quand mon père fut de retour chez lui, -le poids de ses maux lui parut plus insupportable qu'auparavant. C'est -ce qui arrive toujours quand la ressource sur laquelle nous avions -compté nous échappe. - -Il devint pensif.--Il sortit, et se promena d'un air agité le long de -son canal; il rabattit son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup, -mais sans laisser éclater son ressentiment;--et comme, suivant -Hippocrate, les étincelles rapides de la colère favorisent -singulièrement la digestion et la transpiration, et qu'il est, par -conséquent, infiniment dangereux d'en arrêter l'explosion,--mon père, -pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement tombé malade, si, -dans ce moment critique, il ne lui étoit survenu une diversion, qui -détourna ses idées et rétablit sa santé.--Cette diversion étoit un -nouvel embarras, et ce nouvel embarras étoit occasionné par un legs de -mille livres sterlings que lui laissoit ma tante Dinach. - -Mon père n'eut pas sitôt achevé la lettre qui lui en apportoit la -nouvelle, qu'il se mit à se creuser et à se tourmenter l'esprit, pour -trouver à son legs l'emploi le plus avantageux et le plus honorable pour -sa famille.--Cent cinquante projets, plus bizarres les uns que les -autres, lui passèrent par la cervelle.--Il vouloit faire ceci, et puis -cela, et puis cela encore.--Il vouloit aller à Rome;--il vouloit -plaider.--«Non, disoit-il, j'acheterai des effets publics,--ou -j'acheterai la ferme de John Hobson;--ou plutôt, il faut que je -rebâtisse la façade de mon château, et que j'ajoute une aile à celle qui -y est déjà.--Cependant voici un beau moulin à eau de ce côté, si je -construisois au-delà de la rivière un beau moulin à vent, que je verrais -tourner de mes fenêtres:--mais il faut,--il faut avant tout, que -j'ajoute le grand _Oxmoor_ à mon enclos, et que je fasse partir mon fils -Robert pour ses voyages.» - -Malheureusement la somme étoit bornée, et ses projets ne l'étoient -pas.--Ne pouvant tout exécuter, il falloit choisir.--De tous les projets -qui s'offroient à lui, les deux derniers sembloient lui tenir le plus au -cœur; et il s'y seroit infailliblement arrêté, s'il eût pu les embrasser -tous deux à-la-fois: mais le petit inconvénient que j'ai déjà fait -entendre, l'obligeoit à se décider pour l'un ou pour l'autre. - -C'est ce qui n'étoit pas facile. - -Mon père, à la vérité, avoit depuis long-temps reconnu la nécessité -indispensable de faire voyager mon frère Robert.--Il avoit même destiné -à cette dépense les premiers fonds qui lui rentreraient des actions -qu'il avoit dans l'affaire du Mississipi. - -Mais _Oxmoor_ étoit une commune si belle, si vaste, si bien située!--une -commune qui ne demandoit qu'à être défrichée et desséchée!--qui touchoit -au domaine des Shandy, sur laquelle même nous avions quelque espèce de -droits! une commune enfin que depuis long-temps mon père avoit résolu de -tourner à son profit de manière ou d'autre! - -Comme jusques-là rien ne l'avoit mis dans la nécessité de justifier -l'ancienneté ou la justice de ses droits, mon père, en homme sage, en -avoit toujours renvoyé la discussion au premier moment favorable.--Mais -ce moment étoit arrivé; et les deux projets favoris de mon père, -_Oxmoor_ et les voyages de mon frère, se présentant à-la-fois, ce -n'étoit pas une petite affaire que de savoir auquel donner la -préférence.-- - -Ce que je vais dire paroîtra ridicule; mais la chose étoit ainsi. - -Nous avions dans la famille une coutume si ancienne, qu'elle étoit -presque passée en loi. Le fils aîné de la maison, avant son mariage, -avoit la liberté de partir, d'aller et de revenir à son gré d'un bout de -l'Europe à l'autre.--Ce n'étoit pas seulement pour s'instruire, ou pour -fortifier sa santé par le changement d'air;--c'étoit pour satisfaire sa -fantaisie,--pour rapporter un plumet à son chapeau: que sais-je? _Tantum -valet_, disoit mon père, _quantum sonat_. C'est l'opinion qui met le -prix à tout. - -Il n'y avoit rien dans cet usage qui pût choquer la raison ou les bonnes -mœurs;--et priver mon frère de son droit d'aînesse,--l'en priver sans -motif suffisant,--et, par-là, en faire un exemple du premier Shandy qui -n'auroit pas été roulé dans sa chaise de poste par toute l'Europe, -uniquement parce qu'il étoit un peu bête, c'eût été le traiter dix fois -pis que n'auroit fait un Turc. - -D'ailleurs l'affaire d'_Oxmoor_ n'étoit pas sans difficulté. - -La seule acquisition étoit un objet de plus de huit cents guinées; et ce -n'étoit pas tout. Ce bien avoit été quinze ans auparavant l'occasion -d'un procès, qui avoit coûté à la famille huit cents autres guinées, -sans compter la peine et le tourment. - -Ajoutez à ces raisons que cette commune si belle, si attrayante, avoit -été jusques-là honteusement négligée.--Malgré son voisinage de -Shandy,--malgré le droit que chacun avoit de s'en occuper, comme d'un -bien qui, n'étant à personne, appartenoit nécessairement à tout le -monde, cette pauvre commune avoit été tellement abandonnée, qu'il y -avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner le cœur d'un galant homme, -qui en auroit connu la valeur, et qui se seroit seulement promené sur ce -malheureux terrein. - -A dire vrai, personne n'en étoit directement responsable; et mon père -auroit vu la chose avec indifférence, et ne se seroit jamais occupé -d'_Oxmoor_, sans ce maudit procès qui s'éleva à cause de ses limites, et -qui lui fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins pour son honneur) -la ferme résolution d'acquérir cette portion de domaine, sitôt que -l'occasion s'en présenteroit; et l'occasion en étoit venue, ou jamais. - -Cette parité de raisons et d'avantages dans les deux plus importans -projets de mon père, étoit certainement marquée au coin du guignon.--Mon -père avoit beau les peser ensemble, puis séparément,--sous toutes leurs -faces, et sous tous leurs rapports,--consacrant des heures entières à -des calculs pénibles,--se livrant à la méditation la plus -abstraite,--lisant un jour des ouvrages d'agriculture, et des voyages le -lendemain,--se dépouillant de tout système et de toute passion,--se -consultant chaque jour avec mon oncle Tobie,--argumentant avec -Yorick,--et résumant toute l'affaire d'_Oxmoor_ avec Obadiah;--rien au -bout du compte ne paroissoit si décidément en faveur de l'un, qui ne fût -également en faveur de l'autre; les meilleurs argumens pouvoient -s'appliquer à tous deux; les considérations étoient les mêmes des deux -côtés; et les balances restoient dans un fatal équilibre. - -On ne pouvoit, par exemple, s'empêcher de convenir avec Obadiah que la -commune d'_Oxmoor_, avec des soins bien entendus, et entre les mains de -certaines gens, feroit certainement dans le monde une toute autre figure -que celle qu'elle y avoit jamais faite, et qu'elle y feroit jamais, si -on la laissoit à elle-même.--Mais ces mêmes raisons n'étoient-elles pas -strictement applicables à mon frère Robert? - -A l'égard de l'intérêt, la question, je l'avoue, ne paroissoit pas si -indécise au premier coup d'œil. En effet, toutes les fois que mon père -prenoit la plume, et calculoit l'unique dépense de brûler, fossoyer et -enclorre _Oxmoor_, et qu'il comparoit cette dépense au profit certain -qu'il en retiroit,--le profit grossissoit tellement sous sa main, que -vous auriez juré que toute autre considération alloit disparoître.--Il -étoit clair qu'il recueilleroit, dès la première année, au moins cent -mesures de raves à vingt livres,--une excellente récolte de froment -l'année suivante;--et l'année d'après, cent (pour ne rien exagérer), -mais, suivant toute vraisemblance, cent cinquante, sinon deux cents -quartauts de poids et de fèves,--et ensuite des patates sans fin.--Mais -alors, venant à penser que, pour manger des patates, il falloit se -résoudre à laisser mon frère sans éducation, sa tête se troubloit -derechef; et finalement le vieux gentilhomme étoit dans un tel état -d'embarras, d'indécision et d'incertitude, comme il l'a souvent déclaré -à mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus que ses talons, ce qu'il -avoit à faire.-- - -Il faut l'avoir éprouvé, pour concevoir quel tourment c'est pour un -homme, de se sentir ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également -pressans, et tous deux entièrement opposés.--Car sans compter le ravage -qui en résulte nécessairement dans tout le système des nerfs, desquels -la fonction, comme vous savez, est de conduire les esprits animaux, et -les sucs les plus subtils, du cœur à la tête, et de la tête au cœur,--on -ne sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte si terrible opère sur -les parties plus solides et plus grossières, détruisant l'embonpoint, et -anéantissant les forces du malheureux, qui flotte ainsi entre deux -projets qui le contrarient. - -Mon père auroit infailliblement succombé sous ce malheur, comme il avoit -pensé faire sous celui de mon nom de baptême, sans un nouvel accident -qui vint heureusement à son secours.--Ce fut la mort de mon frère -Robert. - -Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un homme? Une agitation -perpétuelle!--un passage continuel d'un chagrin à un -autre!--Munissez-vous contre un malheur, vous restez en prise à mille -autres. - - - - -CHAPITRE II. - -_Chapitre des Choses._ - - -Dès ce moment on doit me considérer comme l'héritier apparent de la -famille Shandy,--et c'est proprement ici que commence l'histoire de ma -vie et de mes opinions. Malgré toute ma diligence et mon empressement, -je n'ai fait encore que préparer le terrein sur lequel doit s'élever -l'édifice;--et je prévois que l'édifice qui s'élevera sera tel, que, -depuis Adam, on n'en a jamais conçu ni exécuté un pareil.-- - -Je veux reprendre haleine avant de commencer; et dans cinq minutes je -jette ma plume au feu, et avec elle la petite goutte d'encre épaisse qui -est restée au fond du cornet.--Mais dans ces cinq minutes j'ai dix -choses à faire.--J'ai une chose à nommer, une chose à regretter, une à -espérer, une à promettre, une à faire craindre;--j'ai une chose à -supposer, une chose à déclarer, une à cacher, une à choisir, et une à -demander.--Ce chapitre, donc, je le _nomme_ le chapitre des choses;--et -mon prochain chapitre, si je vis, sera mon chapitre sur les moustaches, -afin de garder une sorte de liaison dans mes ouvrages. - -Et premièrement la chose que je _regrette_, c'est d'avoir été tellement -pressé par la foule des événemens qui se sont trouvés devant moi, qu'il -m'a été impossible, malgré tout le désir que j'en avois, de faire entrer -dans cette partie de mon ouvrage les campagnes, et surtout les amours de -mon oncle Tobie.--L'histoire en est si originale, si _cervantique_, que -si je puis parvenir à lui faire opérer sur les autres cervelles les -mêmes effets qu'elle produit sur la mienne, je réponds que, pour cela -seul, mon livre fera son chemin dans le monde, beaucoup mieux que son -maître ne l'a jamais fait.--O Tristram, Tristram! quel moment fortuné! -amène-le seulement; et la réputation qui t'attend, comme auteur, -effacera tous les malheurs que tu as éprouvés, comme homme; et tu -triompheras d'un côté, si tu peux perdre de l'autre le souvenir et le -sentiment de tes chagrins passés. - -Ne soyez pas surpris de l'impatience que je témoigne pour arriver à ces -amours. C'est le morceau le plus exquis de toute mon histoire.--Et quand -j'y serai parvenu, je serai peu délicat sur le choix des mots, et je -m'embarrasserai peu des oreilles chatouilleuses qui pourroient s'en -offenser. C'est la chose que j'avois à _déclarer_.--Mais jamais je -n'aurai fini en cinq minutes!--La chose que _j'espère_, milords -et messieurs, c'est que vous voudrez bien ne pas vous en -choquer:--autrement, je pourrois bien vous donner de quoi vous choquer -tout de bon. L'histoire de ma Jenny, par exemple.--Mais qu'est-ce que ma -Jenny, et qu'est-ce que le bon et le mauvais côté d'une femme? C'est la -chose que je veux _cacher_. Je vous le dirai dans le chapitre qui suivra -celui des boutonnières, et pas une ligne plutôt. - -Maintenant, madame, la chose que j'ai à vous _demander_, c'est: comment -va votre migraine?--mais ne me répondez point. Je suis sûr qu'elle est -passée;--et quant à votre santé, je sais qu'elle est beaucoup -meilleure.--On a beau dire, le vrai Shandéisme dilate le cœur et les -poumons; il facilite la circulation du sang et de tous les autres -fluides, et fait mouvoir joyeusement et long-temps tous les ressorts de -la vie. - -Si l'on me donnoit, comme à Sancho-Pança, un royaume à choisir, je ne -chercherois ni la gloire ni les richesses; je demanderois un royaume où -l'on rît du matin au soir.--Les passions bilieuses et mélancoliques, par -le désordre qu'elles apportent dans le sang et dans les humeurs, sont -ordinairement aussi contraires au corps politique qu'au corps humain. -Mais comme l'habitude de la vertu peut seule les contenir et les -vaincre:--«Seigneur, dirois-je à Dieu, faites que mes sujets soient -toujours aussi sages qu'ils sont gais; et alors ils seront le peuple le -plus heureux, et moi le plus heureux monarque de la terre.» - - - - -CHAPITRE III. - -_Préambule._ - - -Sans ces deux vigoureux petits bidets, montés par ce fou de postillon -qui me mena de Stilton à Stamford, l'idée ne m'en seroit jamais -venue.--Nous allions comme le vent.--Il y avoit une côte de trois milles -et demi:--nous touchions à peine la terre.--C'étoit le mouvement le plus -rapide, le plus impétueux! il se communiquoit à ma cervelle.--Mon cœur -même y participoit. - -Tant de force et de vîtesse dans deux petites haridelles, confondoit -tous les calculs de ma raison et de ma géométrie.-- - -«Par le grand Dieu du jour! m'écriai-je, en regardant le soleil et lui -tendant les bras, par la portière de ma chaise,--je fais vœu, en -rentrant chez moi, de brûler tous mes livres, et de jeter la clef de mon -cabinet d'étude quatre-vingt-dix pieds sous terre, dans le puits qui est -derrière ma maison.» - -Le coche de Londres me confirma dans cette résolution.--Il suivoit le -même chemin que nous, avançant à peine, et lourdement traîné par huit -colosses qui le guindoient à pas lents au haut de la côte.--Il se -traînoit sur notre piste, et nous étions déjà bien loin.--«Oui, je les -brûlerai, m'écriai-je, je brûlerai jusqu'au dernier volume. Suivra le -chemin battu qui voudra; je veux ou me frayer une nouvelle route, ou me -tenir tranquille.» - -La plupart de nos auteurs ressemblent trop au coche de Londres. - -Dites moi, messieurs, compterons-nous toujours la quantité pour tout, et -la qualité pour rien? - -Ferons-nous toujours de nouveaux livres, comme les apothicaires font de -nouvelles drogues avec d'autres drogues toutes faites? - -Ne ferons-nous jamais que nous traîner sur la même piste?--toujours au -même pas?-- - -Passerons-nous éternellement notre vie à montrer les reliques des -savans, comme les moines montrent les reliques des saints,--sans pouvoir -en obtenir un seul miracle? - -Comment se fait-il que l'homme, dont la pensée s'élance jusques dans les -cieux,--l'homme, la plus belle, la plus excellente et la plus noble des -créatures,--le miracle de la nature, comme l'appelle Zoroastre, (dans -son livre sur la nature de l'ame),--le miroir de la présence divine, -selon Saint Chrysostôme,--l'image de Dieu, suivant Moyse,--le rayon de -la divinité, comme dit Platon,--la merveille des merveilles, suivant -Aristote; comment, dis-je, se fait-il, que l'homme se dégrade ainsi -lui-même, en se vouant à une imitation servile? - -_O imitatores!_ dit Horace... mais je ne m'abaisserai point aux mêmes -invectives que lui.--Tout ce que je demanderois à Dieu, si cela peut se -désirer sans péché, c'est que tout imitateur ou plagiaire anglois, -françois ou irlandois, fût puni par le farcin, et renfermé dans un -hôpital assez vaste pour les contenir tous.--C'est ce qui me conduit à -l'affaire des moustaches; mais par quelle succession d'idées? en bonne -foi, croyez-vous que je le sache? - - -_Sur les Moustaches._ - -De quoi diantre me suis-je avisé? quelle promesse étourdie! un chapitre -sur les moustaches! le public ne le supportera jamais. C'est un public -délicat.--Mais je n'avois jamais lu le fragment que voici; je ne le -croyois pas aussi scabreux:--autrement, aussi sûrement que des nez sont -des nez, et que des moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoyé de -manière à ne pas rencontrer ce dangereux chapitre. - - -_Fragment._ - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -... «Je crois que vous dormez un peu, ma belle dame,» dit le vieux -gentilhomme, en lui serrant doucement la main comme il prononçoit le mot -_moustache_.--«Changerons-nous de sujet? Gardez-vous-en bien, dit la -vieille dame. Je vous écoute avec le plus grand plaisir.» Alors se -penchant en arrière sur sa chaise, la tête appuyée sur le dossier, -portant en même-temps ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir de -gaze sur son visage, elle le pria de continuer.--Le vieux gentilhomme -continua ainsi: - -Des _moustaches_! s'écria la reine de Navarre, en laissant tomber sa -pelote de nœuds.--Oui, madame, des _moustaches_, dit la _Fosseuse_, en -ramassant respectueusement les nœuds de la reine. - -La voix de la _Fosseuse_ étoit naturellement douce et moëlleuse, mais -cependant distincte et articulée; et chaque lettre du mot -_moustaches_ avoit frappé directement l'oreille de la reine de -Navarre.--_Moustaches!_ s'écria encore la reine, pouvant d'autant moins -se persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit d'un de ses pages -qu'elle voyoit tous les jours.--_Moustaches_, répéta la _Fosseuse_ une -troisième fois. J'ose assurer votre majesté, continua la fille -d'honneur, en prenant vivement l'intérêt du page, que dans toute la -Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier qui possède une aussi belle -paire... De quoi? s'écria Marguerite en souriant.--De _moustaches_, dit -la _Fosseuse_ avec une modestie infinie. - -Le mot tint bon, malgré l'usage indiscret que la _Fosseuse_ venoit d'en -faire; et on continua de s'en servir dans la meilleure compagnie du -petit royaume de Navarre. - -La _Fosseuse_ l'avoit déjà prononcé, non-seulement devant la reine, mais -en plusieurs autres occasions à la cour; et toujours avec un accent qui -renfermoit quelque chose de mystérieux. Ce genre devoit parfaitement -réussir à la cour de Marguerite, qui, dans ce temps-là, étoit, comme on -sait, un mélange de galanterie et de dévotion.--Le mot _moustaches_ fit -donc une espèce de fortune, ou du moins il gagna justement autant qu'il -perdit.--Le clergé fut pour lui, les laïques contre,--et les femmes... -se partagèrent. - -Il y avoit dans ce temps-là à la cour de Navarre un jeune marquis _de -Croix_, officier des gardes de la reine, qui, par sa mine, sa taille et -sa tournure, se faisoit remarquer des filles d'honneur, et attiroit leur -attention vers la terrasse, devant la porte du palais où la garde se -montoit. - -Madame _de Beaussiere_ fut la première qui en devint éprise.--La -_Battarelle_ suivit.--C'étoit le plus beau temps pour faire l'amour, -dont on ait gardé le souvenir en Navarre.--Le jeune _de Croix_ faisoit -toutes les conquêtes qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la -tête à la _Guyol_, à la _Maronnette_, à la _Sabatiere_, à toutes en un -mot, excepté à la _Rebours_ et à la _Fosseuse_.--Celles-ci savoient à -quoi s'en tenir sur son compte. _De Croix_ avoit donné mince opinion de -lui à la _Rebours_ dans une occasion essentielle; et la _Rebours_ avoit -tout dit à la _Fosseuse_, dont elle étoit l'amie inséparable. - -La reine de Navarre étoit assise un soir avec ses dames à une fenêtre -qui faisoit face à la porte du palais, comme _de Croix_ traversoit la -cour.--Qu'il est beau! dit la _Beaussiere_.--Qu'il a bon air! dit la -_Battarelle_.--Qu'il est bien fait! dit la _Guyol_.--Montrez-moi, dit la -_Maronnette_, un officier de la garde à cheval qui ait deux jambes comme -celles-là!--ou qui s'en serve si bien! dit la _Sabatiere_.--Mais il n'a -pas de _moustaches_! s'écria la _Fosseuse_.--Oh! pas l'apparence, dit la -_Rebours_. - -La reine s'en alla droit à son oratoire, pour méditer sur ce -texte.--Elle y rêva tout le long de la galerie.--_Ave Maria_, dit-elle -en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut dire la _Fosseuse_ avec -ses _moustaches_? - -Toutes les filles d'honneur se retirèrent à l'instant dans leurs -chambres.--Des _moustaches_! dirent-elles en elles-mêmes, en fermant -leur porte au verrou. - -Madame _de Carnavalette_ prit son chapelet. On ne l'auroit pas -soupçonnée sous son grand capuchon.--De saint Antoine à sainte Ursule, -il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui n'eût des -_moustaches_.--Saint François, saint Dominique, saint Benoît, saint -Basile, sainte Brigitte, tous avoient des _moustaches_. - -Madame _de Beaussiere_ brouilla toutes ses idées à force de -commentaires. Elle monta sur son palefroi, et se fit suivre par son -page.--Un régiment vint à défiler...-- - -Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. - -«Un denier, un seul denier! cria l'ordre de la Merci;--secourez ces -pauvres captifs, qui gémissent loin de vous, et qui tournent les yeux -vers le ciel et vers vous, pour obtenir leur rachat.» - -Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. - -«Ayez pitié du malheureux, ma bonne dame, dit un vieillard vénérable à -cheveux blancs, tenant dans ses mains desséchées une petite tasse de -bois cerclée de fer;--je demande pour l'infortuné,--pour une -prison,--pour un hôpital.--Ma bonne et charitable princesse, c'est pour -un vieillard,--pour des noyés,--pour des brûlés.--J'appelle Dieu et tous -ses anges à témoin.--C'est pour couvrir celui qui est nu,--pour -rassasier celui qui a faim,--pour soulager celui qui est malade et -affligé.» - -Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. - -Un parent dans la misère se prosterna jusqu'à terre.-- - -Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. - -Il courut tête nue à côté du palefroi, en la priant, en la conjurant par -les premiers liens de l'amitié, de l'alliance, de la parenté.--«Ma -cousine, ma sœur, ma tante, ma mère,--au nom de la vertu, pour l'amour -de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour de Jésus-Christ, -souvenez-vous de moi, ayez pitié de moi!»-- - -Madame _de Beaussiere_ passa son chemin. Elle s'arrêta à la fin.--Prenez -mes _moustaches_, dit-elle à son page.--Le page prit son palefroi.--Elle -mit pied à terre sur la terrasse. - -Quand la cour fut rassemblée le soir, ce fut à qui parleroit, ou plutôt -à qui ne parleroit pas des _moustaches_. La _Fosseuse_ tira une aiguille -de sa tête, et se mit à dessiner le contour d'une petite moustache sur -un côté de sa lèvre supérieure, et remit l'aiguille à la _Rebours_.--La -_Rebours_ secoua la tête.--Madame _de Carnavalette_ soupira: c'étoit -elle qui avoit donné des _moustaches_ à sainte Brigitte. - -Madame _de Beaussiere_ toussa trois fois dans son manchon.--La _Guyol_ -sourit.--Fi! dit madame _de Beaussiere_.--La reine de Navarre comprit -enfin l'énigme, et passa son doigt sur ses yeux, avec un geste qui -vouloit dire: je vous entends bien. - -«Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame, en soulevant sa gaze, et -regardant le vieux gentilhomme.»-- - -«Ce que vous entendez vous-même, répondit le vieux gentilhomme;» et il -continua de lire. - ---Toutes ces conversations, loin d'être favorables au mot _moustaches_, -préparoient sa ruine. La _Fosseuse_ lui avoit porté le premier coup;--il -s'étoit pourtant soutenu, et pendant quelques mois il fit une assez -belle résistance;--mais, au bout de ce terme, le jeune marquis _de -Croix_ ayant été forcé de quitter la Navarre, faute de _moustaches_, le -mot devint bientôt indécent, et ne tarda pas à être entièrement hors -d'usage. - -Les meilleurs termes du meilleur langage de la meilleure compagnie -peuvent être exposés à la même disgrace. Il ne faut qu'un esprit -mal-fait pour exciter tous les esprits.--Le curé d'Estelle écrivit dans -le temps un gros livre sur les équivoques, afin de prémunir les -Navarrois contre leur danger. - -«Tout le monde ne sait-il pas, dit le curé d'Estelle à la fin de son -ouvrage, que les _nez_ ont éprouvé, il y a quelques siècles, dans la -plus grande partie de l'Europe, le même sort que les _moustaches_ -éprouvent aujourd'hui dans le royaume de Navarre? Le mal, à la vérité, -ne s'étendit pas alors plus loin.--Mais les _oreilles_ n'ont-elles pas -couru depuis le même risque?--Vingt autres mots différens, les -_hauts-de-chausse_, les _fichus_, les _boutonnieres_, le nom même qu'on -donne à nos chevaux de poste,--ne sont-ils pas encore au moment de leur -ruine?--La chasteté, par sa nature, la plus douce des vertus, la -chasteté, si vous lui laissez une liberté absolue, deviendra la plus -tyrannique des passions. - -»Que vos cœurs cessent d'être corrompus, s'écrioit le curé d'Estelle; et -vos oreilles ne trouveront plus d'expressions indécentes.» - - - - -CHAPITRE IV. - -_Peine perdue._ - - -Mon père étoit occupé à calculer les frais de poste du voyage de mon -frère Robert, de Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment même -qu'il reçut la lettre qui lui apportoit la nouvelle de sa mort.--C'étoit -un voyage à tous égards bien malencontreux, et dont mon père avoit bien -de la peine à venir à bout.--Il l'avoit cependant à-peu-près achevé, -quand Obadiah ouvrit brusquement la porte pour lui dire qu'il n'y avoit -plus de levure dans la maison.--«Monsieur veut-il, demanda Obadiah, que -je prenne demain de grand matin le cheval de carosse, et que j'en aille -chercher?--De tout mon cœur, dit mon père sans interrompre son voyage; -prends le cheval de carrosse et laisse-moi en repos.--Mais, dit Obadiah, -il lui manque un fer.»-- - -«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle Tobie!--Et bien, dit brusquement -mon père, prends l'écossois.--Il ne veut pas souffrir la selle, dit -Obadiah.--Je crois qu'il a le diable au corps, dit mon père: prends donc -le patriote, et ferme la porte.--Le patriote est vendu, dit -Obadiah.--Vendu, s'écria mon père!--Voilà de vos tours, monsieur le -drôle, continua-t-il, en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le visage -tourné vers mon oncle Tobie!--Monsieur doit se rappeler, dit Obadiah, -qu'il m'a ordonné de le vendre au mois d'avril dernier.--Eh bien, -s'écria mon père, pour votre peine, vous irez à pied.--C'est tout ce que -je demandois, dit Obadiah en fermant la porte.»-- - -«Ah! quel tourment, dit mon père!» - -Et il reprenoit déjà son calcul, quand Obadiah vint encore -l'interrompre.--«Comment Monsieur veut-il que j'aille à pied, dit -Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»-- - -Jusques-là mon père, qui avoit devant lui une carte de _Samson_, et un -livre de poste, avoit gardé trois doigts sur la tête de son compas, dont -une pointe étoit posée sur Nevers. C'étoit la dernière poste pour -laquelle il eût payé; et il se proposoit de reprendre de là son calcul -et son voyage, aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.--Mais il ne -put tenir à cette seconde entrée d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour -mettre tout le pays sous l'eau.--Il laissa aller son compas,--ou plutôt, -avec un mouvement de colère, il le jeta sur la table; et alors tout ce -qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir à Calais comme bien -d'autres, aussi sage qu'il en étoit parti. - -Enfin quand la lettre fatale arriva, mon père, à l'aide de son compas, -d'enjambées en enjambées, étoit revenu à ce même gîte de Nevers.--Il fit -signe à mon oncle Tobie de voir ce que contenoit la lettre.--«Avec votre -permission, monsieur Samson,» s'écria mon père, en frappant la table -tout au travers de Nevers avec son compas,--«il est dur, monsieur -Samson, pour un gentilhomme anglois et pour son fils, d'être ramenés -deux fois dans un jour à une bicoque comme Nevers.--Qu'en penses-tu, -Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?--A moins, dit mon oncle Tobie, -que ce ne soit une ville de garnison; car en ce cas... mon père -sourit.--Lis, lis cette lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»--et -tenant toujours son compas sur Nevers d'une main, et son livre de poste -de l'autre, lisant d'un œil, écoutant d'une oreille, et les deux coudes -appuyés sur la table, il attendit que mon oncle Tobie eût achevé la -lettre qu'il lisoit entre ses dents... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle Tobie!--Qui? quoi? s'écria mon -père.--Mon neveu, dit mon oncle Tobie.--Comment! mon fils! sans -permission! sans argent! sans gouverneur!--Hélas, mon cher frère! il est -mort, dit mon oncle Tobie.--Mort! s'écria mon père, sans avoir été -malade?--Le pauvre garçon! dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, et -avec un profond soupir!--le pauvre garçon! il a bien été assez malade, -puisqu'il en est mort.» - -Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine apprit la mort de -Germanicus, ne pouvant modérer la violence de sa douleur, elle quitta -brusquement son ouvrage.--Mon père, au contraire, frappa une seconde -fois de son compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort que la -première.--Quels effets différens produits par la même cause! et -mêlez-vous après cela de raisonner sur l'histoire. - -Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon avis, un chapitre -particulier. - - - - -CHAPITRE V. - -_Pensées sur la Mort._ - - -C'est un des moralistes anciens,--Platon, Plutarque, ou Sénèque, -Xénophon, ou Epictète, Théophraste, ou Lucien,--ou quelqu'un d'une date -plus moderne,--Cardan ou Budæus, Pétrarque ou Stelle, peut-être même -est-ce quelque père de l'église,--Saint-Augustin, Saint-Cyprien ou -Saint-Bernard;... mais enfin c'est un de ceux-là qui nous apprend, qui -nous assure qu'il existe en nous je ne sais quel penchant naturel et -irrésistible, lequel nous porte à pleurer la mort de nos amis et de nos -enfans.--Celui-là, quel qu'il soit, connoissoit bien le cœur humain. - -Et Sénèque a dit quelque part, que de pareils chagrins se dissipoient -mieux par la voie des larmes, que par toute autre. - -Aussi trouvons-nous que David a pleuré son fils Absalon,--Adrien son -Antinoüs,--Niobé ses enfans,--et qu'Apollodore et Criton ont tous deux -versé des larmes pour Socrate avant sa mort. - -Mon père ne prit exemple ni sur les anciens, ni sur les modernes, et se -gouverna d'une façon toute particulière. - -On vient de voir que les Hébreux pleuroient ainsi que les -Romains.--On prétend que les Lapons s'endorment quand ils sont dans -l'affliction;--les Allemands, dit-on, s'enivrent;--et l'on sait que les -Anglois se pendent.--Mon père ne pleura, ni ne s'endormit, ni ne -s'enivra, ni se pendit;--il ne jura, ni ne maudit, ni n'excommunia, ni -ne chanta, ni ne siffla:--que fit-il donc de sa douleur? - -Il vint toutefois à bout de s'en débarrasser.--Mais souffrez, monsieur, -que j'insère ici une petite histoire. - -Quand Cicéron perdit sa chère fille Tullie, il n'écouta d'abord que son -cœur, et modula sa voix sur la voix de la nature.--_O ma Tullie!_ -s'écrioit-il, _ô ma fille! mon enfant! O dieux!--dieux! j'ai perdu ma -Tullie!--Partout je crois voir encore ma Tullie. Je crois -l'entendre;--je crois lui parler._--Mais dès qu'il eut ouvert les -trésors de la philosophie, dès qu'elle lui eut appris la quantité de -choses excellentes qu'il y avoit à dire sur ce sujet,--on ne sauroit -croire, dit ce grand orateur, combien, en un instant, je me trouvai -heureux et consolé. - -Mon père étoit aussi vain de son éloquence, que Cicéron pouvoit l'être -de la sienne; et je commence à croire qu'il avoit raison.--L'éloquence -étoit en vérité son fort;--c'étoit son foible aussi.--Son fort; car la -nature l'avoit fait naître éloquent.--Son foible; car il en étoit dupe à -toute heure. - -Excepté dans ce qui contrarioit trop fort ses systèmes, dès que mon père -trouvoit une occasion de déployer ses talens, ou de dire quelque chose -de sage, de spirituel ou de fin, il étoit souverainement heureux.--Un -événement agréable qui ne lui laissoit rien à dire, ou un événement -fâcheux sur lequel il trouvoit à parler, revenoient à-peu-près au même -pour lui.--Bien plus, si l'accident n'étoit que comme cinq, et le -plaisir de parler comme dix, mon père y gagnoit moitié pour moitié, et -préféroit l'accident. - -Ce fil servira à débrouiller ce qui autrement sembleroit contradictoire -dans le caractère de mon père.--Il expliquera comment, dans les petites -impatiences qui naissoient des négligences inévitables, ou des -étourderies de ceux qui le servoient, sa colère, ou plutôt la durée de -sa colère, étoit toujours à rebours de toutes les conjectures. - -Il avoit une petite jument favorite, dont il souhaitoit beaucoup d'avoir -de la race. Il l'avoit confiée à un très-beau cheval arabe, et il avoit -destiné à son usage le poulain qui devoit en naître.--Mon père étoit -ardent dans ses projets. Tous les jours il parloit de son cheval futur -avec une confiance, une sécurité aussi entières, que s'il eût été déjà -dressé, bridé, sellé, et devant sa porte tout prêt à être monté.--Il -défioit d'avance mon oncle Tobie à la course.--Au bout du terme, la -jument fit un mulet, et le plus laid mulet qu'il y eût en son espèce. - -Il y avoit sûrement de la faute d'Obadiah.--Ma mère et mon oncle Tobie -s'attendoient que mon père alloit l'exterminer, et que sa colère et ses -lamentations n'auroient point de fin.--«Regardez, coquin que vous êtes, -s'écrioit mon père, en montrant le mulet;--regardez ce que vous avez -fait.--Ce n'est pas moi, dit Obadiah.--Eh! qu'en sais-je? répliqua mon -père.»-- - -Le triomphe étincela dans les yeux de mon père à cette repartie; tout -son visage s'épanouit; et Obadiah n'en entendit plus reparler. - ---Revenons à la mort de mon frère.-- - -La philosophie a beaucoup de belles choses à dire sur tous les sujets. -Elle en a un magasin sur la mort.--Mais comme elles se jetoient toutes -à-la-fois dans la tête de mon père, l'embarras auroit été de bien -choisir, et d'en faire un tout également pompeux et bien assorti.--Mon -père les prit comme elles vinrent. - -«Tout doit mourir, mon cher frère.--C'est un accident inévitable.--C'est -le premier statut de la grande charte.--C'est une loi éternelle du -parlement.--Tout doit mourir. - -»Si mon fils n'étoit pas mort, ce seroit le cas de s'étonner,--et non -pas de ce qu'il est mort. - -»Les monarques et les princes dansent le même branle que nous. - -»Mourir est la grande dette et le tribut qu'il faut payer à la nature. -Les tombes et les monumens, destinés à perpétuer notre mémoire, le -paient eux-mêmes; et les pyramides, les plus orgueilleuses de toutes -celles que l'art et les richesses ont élevées, ont aujourd'hui perdu -leur sommet, et n'offrent plus au voyageur qu'un amas de débris -mutilés.--(Mon père trouvoit qu'il s'exprimoit avec facilité, et -poursuivit.) Les cités et les villes, les provinces et les royaumes, -n'ont-ils pas leurs périodes?--Et ne viennent-ils pas eux-mêmes à -décliner, quand les principes et les pouvoirs, qui, au commencement les -cimentèrent et les réunirent, ont achevé leurs évolutions?-- - -»Frère Shandy, dit mon oncle Tobie, quittant sa pipe au mot -_évolutions_...--_révolutions_, j'ai voulu dire, reprit mon père.--Par -le ciel! frère Tobie, j'ai voulu dire _révolutions_.--_Evolutions_ n'a -pas de sens.--Il a plus de sens que vous ne croyez, dit mon oncle -Tobie.--Mais, s'écria mon père, il n'y a du moins pas de sens à couper -le fil d'un pareil discours, et dans une pareille occasion.--De grâce, -frère Tobie, continua-t-il en lui prenant la main, je t'en prie, -frère,--je t'en prie, ne m'interromps pas dans cette crise.--Mon oncle -Tobie remit sa pipe dans sa bouche. - -»Où sont Troye et Micènes, et Thèbes et Délos, et Persépolis et -Agrigente? continua mon père, en ramassant son livre de poste qu'il -avoit laissé tomber.--Que sont devenues, frère Tobie, Ninive et -Babylone, Cizicum et Mitilène? Les plus belles villes qu'ait jamais -éclairées le soleil, maintenant ne sont plus;--leurs noms seulement sont -demeurés; et ceux-ci, (car déjà plusieurs d'entre eux s'écrivent -incorrectement), s'en vont eux-mêmes par lambeaux; et dans le laps du -temps ils seront oubliés et enveloppés avec toutes choses dans la nuit -éternelle.--Le monde lui-même, frère Tobie, le monde lui-même finira. - -»A mon retour d'Asie, dans ma traversée d'Egine à Mégare,--(dans quel -temps donc? pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux autour de -moi.--Egine restoit derrière, Mégare étoit devant, Pirée à main droite, -et Corinthe à main gauche.--Que de villes jadis florissantes, et -maintenant couchées dans la poussière!--Hélas! hélas! dis-je en -moi-même, quel homme pourrait permettre à son ame de se troubler pour la -perte d'un enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement -ensevelies?--Ressouviens-toi, me dis-je encore à moi-même, -ressouviens-toi que tu es homme.» - -Mon oncle Tobie ne s'aperçut pas que ce dernier paragraphe étoit -l'extrait d'une lettre, que Servius Sulpicius écrivoit à Cicéron, pour -le consoler de la mort de sa fille.--Mon bon oncle étoit aussi peu versé -dans les fragmens de l'antiquité, que dans toute autre branche de -littérature;--et comme mon père, dans le temps de son commerce de -Turquie, avoit fait trois ou quatre voyages au Levant, mon oncle Tobie -conclut tout naturellement qu'il avoit poussé ses courses jusqu'en Asie -par l'Archipel; et de-là sa traversée d'Egine à Mégare, et le reste. - -Cette conjecture n'avoit rien d'étrange, et tous les jours un critique -entreprenant bâtit bien d'autres histoires sur de pires fondemens.--«Et -je vous prie, frère, dit mon oncle Tobie, quand mon père eut fini,--je -vous prie, dit-il, en appuyant le bout de sa pipe sur la main de mon -père;--en quelle année de notre Seigneur cela s'est-il passé?--Innocent! -dit mon père, c'étoit quarante ans avant Jésus-Christ.» - -Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions à faire, ou que son frère -étoit le juif-errant, ou que le malheur avoit dérangé sa -cervelle.--Puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, le protéger -et le guérir! dit mon oncle Tobie, en priant en silence pour mon père, -avec les larmes aux yeux. - -Mon père attribua ces larmes au pouvoir de son éloquence, et poursuivit -sa harangue avec un nouveau courage. - -«Il n'y a pas, frère Tobie, une aussi grande différence que l'on -s'imagine entre le bien et le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant, -n'étoit pas propre à guérir les soupçons de mon oncle Tobie). Le -travail, la tristesse, le chagrin, la maladie, la misère et le malheur -sont le cortége ordinaire de la vie.--Grand bien leur fasse! dit en -lui-même mon oncle Tobie. - -»Mon fils est mort!--il ne pouvoit mieux faire. Il a jeté l'ancre à -propos au milieu de la tempête. - -»Mais il nous a quittés pour jamais.--Eh bien! il a échappé à la main du -barbier, avant d'être chauve;--il a quitté la fête, avant d'être -repu,--le banquet, avant d'être ivre. - -»Les Thraces pleuroient quand un enfant venoit au monde... (Ma foi! dit -mon oncle Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal; témoin la naissance -de Tristram). Et ils se réjouissoient quand un homme mouroit.--Ils -avoient raison. La mort ouvre la porte à la renommée, et la ferme à -l'envie.--Elle brise les chaînes du captif; il a rempli sa tâche: il est -libre. - -»Montrez-moi un homme qui connoisse la vie, et qui craigne la mort; et -je vous montrerai un prisonnier qui craint sa liberté. - -»Nos besoins, mon cher frère Tobie, ne sont que des maladies.--Ne -vaudroit-il pas mieux en effet n'avoir pas faim, que d'être forcé de -manger?--n'avoir pas soif, que d'être forcé de boire? - -»Ne vaudroit-il pas mieux être tout d'un coup délivré des soucis, de la -fièvre, de l'amour, de la goutte, et de tous les autres maux de la vie, -que d'être comme un voyageur, qui arrive fatigué tous les soirs à son -auberge, forcé d'en repartir tous les matins?» - -»Ce sont les gémissemens et les convulsions, frère Tobie, ce sont les -larmes qu'on verse dans la chambre d'un malade, ce sont les médecins, -les prêtres, et tout l'appareil de la mort, qui rendent la mort -effrayante. Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste? - -»--Elle est préférable dans une bataille, dit mon oncle Tobie. Il n'y a -là ni cercueil, ni silence, ni deuil, ni pompe funèbre. Elle est réduite -à rien.-- - -»Préférable dans une bataille! mon cher frère Tobie, dit mon père en -souriant. (Il avoit entiérement oublié mon frère Robert). Va, elle n'est -mauvaise nulle part.--Car enfin, frère Tobie, remarque bien.--Tant que -nous sommes, la mort n'est pas encore; et, quand elle est, nous ne -sommes plus.» Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner la -proposition. Mais l'éloquence de mon père étoit trop rapide pour -s'arrêter par aucune considération. Il entraîna les idées de mon oncle -Tobie malgré lui. - -»Pour nous affermir dans notre mépris de la mort, continua mon père, il -est à propos de remarquer le peu d'altération que ses approches ont -produit dans les grands hommes.» - -»Vespasien mourut sur sa chaise percée, en disant un bon mot;--Galba, en -prononçant une maxime;--Septime Sévère, en faisant un compliment.-- - -»J'espère qu'il étoit sincère, dit mon oncle Tobie.--C'étoit à sa femme, -dit mon père.» - - - - -CHAPITRE VI. - -_Nouveau genre de mort._ - - -«Et finalement,--car de toutes les anecdotes que l'histoire peut fournir -sur ce sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante, elle -couronne toutes les autres. - -»Cornélius Gallus le préteur... Mais j'ose assurer, frère Tobie, que -vous l'avez lu.--J'ose assurer que non, dit mon oncle Tobie.--Eh bien, -dit mon père, il mourut dans les bras d'une femme.-- - -»Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'étoit de la sienne, il n'y avoit -pas de péché.--Ma foi! dit mon père, c'est plus que je n'en sais.» - - - - -CHAPITRE VII. - -_Ma mère est aux écoutes._ - - -Ma mère traversoit le corridor vis-à-vis la porte de la salle, au moment -où mon père prononçoit le mot femme. Il étoit assez simple qu'elle en -fût frappée; et elle ne douta point qu'elle ne fût le sujet de la -conversation. Elle mit donc un doigt en travers sur sa bouche, retint sa -respiration; et par une inflexion du cou, alongeant et baissant la tête, -non pas vis-à-vis la porte, mais de côté, de sorte que son oreille se -trouvoit sur la fente, elle se mit à écouter de tout son pouvoir. - -L'esclave qui écoute, avec la déesse du silence derrière lui, n'auroit -pu fournir une plus belle idée à un artiste. - -Je vais la laisser dans cette attitude pendant cinq minutes, jusqu'à ce -que j'aie ramené les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin Thoiras -ramène les affaires de l'église) au même point. - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Parallèle de deux Orateurs._ - - -A proprement parler, l'intérieur de notre famille étoit une machine -simple, et composée d'un petit nombre de roues. Mais ces roues étoient -mises en mouvement par tant de ressorts différens, elles agissoient -l'une sur l'autre avec une telle variété de principes et d'impulsions -étranges, que la machine, quoique simple, avoit tout l'honneur et même -les avantages d'une machine compliquée.--On pouvoit y remarquer presque -autant de mouvemens particuliers, que dans la mécanique intérieure d'une -pendule à secondes. - -Parmi ces mouvemens il y en avoit un, et c'est celui dont je parle, qui -peut-être n'étoit pas, à tout prendre, aussi singulier que beaucoup -d'autres; mais dont l'effet étoit tel, qu'il ne pouvoit se passer dans -le sallon aucune motion, querelle, harangue, dialogue, projet, ou -dissertation, que sur le champ il n'y en eût la copie, le pendant, la -parodie, dans la cuisine. - -Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes les fois que quelque -message extraordinaire ou quelque lettre arrivoit au sallon,--ou que -l'entrée d'un domestique sembloit interrompre la conversation, et qu'on -avoit l'air d'attendre qu'il fût sorti pour la continuer,--ou que l'on -appercevoit quelque apparence de nuage sur le front de mon père ou de ma -mère;--enfin, dès que l'on supposoit que l'affaire qui se traitoit dans -le sallon valoit la peine qu'on l'écoutât, la règle étoit de ne pas -fermer entièrement la porte, et de la laisser tant soit peu -entr'ouverte,--de trois ou quatre lignes seulement,--précisément comme -ma mère la trouva en passant dans le corridor.--Le mauvais état des -gonds, (état auquel on se donnoit bien de garde de remédier) servoit de -prétexte et d'excuse à cette manœuvre, laquelle se répétoit aussi -souvent qu'il étoit nécessaire.--On laissoit donc un passage, non pas -aussi large à la vérité que celui des Dardanelles, mais suffisant pour -qu'on pût apprendre par ce moyen tout ce qu'il étoit intéressant de -savoir, et éviter par-là à mon père l'embarras de gouverner lui-même sa -maison.-- - -Ma mère en profita dans cette occasion.--Obadiah en avoit fait autant, -après avoir laissé sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle de -mon frère.--De sorte qu'avant que mon père fût revenu de sa surprise, et -eût commencé sa harangue,--Trim, debout dans la cuisine, s'étoit mis à -pérorer sur le même sujet. - -Il y a tel curieux, de ceux qui aiment à observer la nature, qui, s'il -eût eu en sa possession toutes les richesses de Job, en auroit donné la -moitié avec plaisir, pour entendre le caporal Trim et mon père, deux -orateurs si opposés par leur nature et leur éducation, haranguer sur la -même tombe. - -Mon père, homme prodigieusement instruit, à l'aide d'une mémoire sûre et -d'une lecture immense, à qui tous les grands philosophes de l'antiquité -étoient familiers, citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète.-- - -Le caporal,--avec rien,--ne se souvenant de rien,--n'ayant rien lu que -son livre de revue,--et n'ayant de grands noms à citer, que ceux qui -étoient contenus dans le contrôle de sa compagnie.-- - -L'un, procédant de période en période, par métaphore et par allusion, et -frappant l'imagination de l'auditeur, comme doit faire tout bon orateur, -par l'agrément et les charmes de ses peintures et de ses images.-- - -L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore ni allusion, sans -aucune ressource de l'art, instruit par la nature, conduit par la -nature, alloit droit devant lui comme la nature le menoit;--et la nature -le menoit au cœur.--O Trim! si le ciel eût voulu que tu eusses un -meilleur historien... s'il l'eût voulu... ton historien auroit roulé -carosse. - - - - -CHAPITRE IX. - -_Trim monte en chaire._ - - -«Notre jeune maître est mort à Londres, dit Obadiah.» - -Une robe de chambre de satin vert de ma mère, qui avoit déjà été -décrassée deux fois, fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah -excita dans l'esprit de Suzanne.--«Eh bien, dit Suzanne, nous allons -tous être en deuil.» - -Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que tu manques l'occasion d'écrire -un si beau chapitre sur l'imperfection des mots?--Le mot _deuil_, -quoique prononcé par Suzanne elle-même, manqua son objet, et n'excita -pas en elle une seule idée teinte de noir ou de gris.--Tout étoit vert; -elle ne voyoit que la robe de chambre de satin vert. - -«Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!» s'écria Suzanne; et déjà elle -voyoit défiler toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession!--son -damas rouge,--ses toiles de Perse,--ses lustrines jaunes et -blanches,--son taffetas brun,--ses bonnets de dentelle,--ses manteaux de -lit et ses consolantes jupes de dessous.--Elle n'oublioit pas un -chiffon. «Non, disoit Suzanne, ma maîtresse ne les reverra jamais.» - -Nous avions un pataud de marmiton, qui faisoit le facétieux; mon père le -gardoit, je pense, à cause de sa bêtise.--Il avoit été toute l'automne -aux prises avec une hydropisie.--«Notre jeune maître est mort! dit -Obadiah;--il est mort bien certainement.--Et moi je ne le suis pas, dit -le marmiton.»-- - -«Voici de fâcheuses nouvelles, Trim, cria Suzanne, en essuyant ses yeux -au moment où Trim entra dans la cuisine:--notre jeune maître Robert est -mort et enterré.--(L'enterrement étoit un embellissement de la façon de -Suzanne).--Nous allons être tous en deuil, ajouta Suzanne.»-- - -«J'espère que non, dit Trim.--Vous espérez que non, reprit vivement -Suzanne.--(L'idée du deuil ne faisoit pas sur la tête de Trim la même -impression que sur celle de Suzanne).--J'espère, dit Trim, expliquant sa -pensée, j'espère en Dieu que la nouvelle n'est pas vraie.--J'ai entendu -lire la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah; et nous allons avoir -une rude besogne pour défricher _Oxmoor_.--Oh! il est bien mort, dit -Suzanne.--Aussi sûr que je suis en vie, dit le marmiton.»-- - -«Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, je le regrette de tout mon -cœur et de toute mon ame.--Pauvre créature!--pauvre garçon!--pauvre -gentilhomme!»-- - -«Il étoit en vie à la Pentecôte dernière, dit le cocher.--A la -Pentecôte!--hélas! s'écria Trim, en étendant le bras droit, et prenant -sur le champ la même attitude dans laquelle il avoit lu le sermon,--eh! -que fait la Pentecôte, Jonathan?--(C'étoit le nom du cocher).--Que fait -le temps de Pâques, ou toute autre saison de l'année?--Nous voilà tous -ici, continua le caporal, (en frappant perpendiculairement le plancher -du bout de sa canne, pour donner une idée de stabilité et de -force),--nous voilà tous ici, et en un moment, (ouvrant la main et -laissant tomber son chapeau), nous ne sommes plus.»-- - -Cette image étoit infiniment frappante.--Suzanne fondit en larmes.--Nous -ne sommes pas des plantes ni des pierres.--Jonathan, Obadiah, la -cuisinière, tout pleura. Le pataud de marmiton lui-même, qui écuroit un -chaudron sur ses genoux, se sentit ému. Toute la cuisine se pressa -autour du caporal. - -Or, comme je vois clairement que la constitution de l'église et de -l'état, ou du moins leur durée,--peut-être la durée du monde entier, ou, -ce qui revient au même, la distribution et la balance de la propriété et -du pouvoir, vont dépendre de la manière dont l'on saisira l'éloquence de -ce geste du caporal,--je vous demande votre attention, messieurs, pour -une dixaine de pages; et je vous les donne à reprendre dans tout autre -endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à votre aise. - -J'ai dit que nous n'étions ni des plantes, ni des pierres, et j'ai bien -dit;--mais j'aurois dû ajouter que nous n'étions pas des anges.--Hélas! -que nous sommes loin de cet état de perfection!--Nous sommes des hommes -grossiers, enveloppés dans la matière, et gouvernés par nos idées, qui -le sont elles-mêmes par nos sens; et je rougis de dire à quel point va -cette influence secrète.--Mais de tous nos sens, je ne crains pas -d'affirmer que la vue (quoique je sache très-bien que la plupart de nos -philosophes soient pour le toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a -le commerce le plus intime avec l'ame, qui frappe davantage -l'imagination, et qui lui laisse des impressions plus profondes.--Son -influence surpasse et détruit toutes les autres. Horace l'a dit avant -moi: _Segniùs irritant_, etc. - -Appliquons ces réflexions à la chûte du chapeau de Trim.-- - -_Nous voilà tous ici, et en un moment nous ne sommes plus._ - -Cette phrase n'avoit rien de bien saillant. C'étoit une de ces vérités -triviales à force d'être connues, et telles qu'on nous en débite tous -les jours.--Et si Trim ne s'en fût pas plus reposé sur son chapeau que -sur son éloquence, il n'auroit produit aucun effet. - -_Nous voilà tous ici_, continua le caporal, _et en un moment..._ -(laissant tomber perpendiculairement son chapeau, et s'arrêtant avant -d'achever), _en un moment nous ne sommes plus_.--Le chapeau tomba comme -si c'eût été une masse de plomb.--Rien ne pouvant mieux exprimer l'idée -de la mort, dont ce chapeau étoit comme la figure et le type.--La main -de Trim sembla se paralyser,--le chapeau tomba mort.--Trim resta les -yeux fixés dessus, comme sur un cadavre.--Et Suzanne fondit en larmes. - -Or, il y a mille,--dix mille,--et comme la matière et le mouvement sont -infinis, dix mille fois, dix mille manières, dont un chapeau peut tomber -à terre sans produire aucun effet. - -Si Trim l'eût jeté avec force ou colère, avec négligence ou -mal-adresse,--s'il l'eût jeté devant lui, ou de côté, ou en arrière, ou -dans une autre direction quelconque,--ou si, en lui donnant la meilleure -direction possible, il l'eût laissé tomber d'un air gauche, hébêté, -effaré;--enfin si, pendant ou après la chute, Trim n'eût pas eu -l'expression de tête et l'attitude qui devoit l'accompagner, tout étoit -manqué, et l'effet du chapeau sur le cœur étoit perdu. - -O vous, qui gouvernez ce grand univers et ses grands intérêts avec les -machines de l'éloquence, vous qui tenez dans vos mains la clef des -cœurs, qui les échauffez, et les refroidissez, et les adoucissez, et les -amolissez à votre gré:-- - -Vous qui tournez et retournez les passions avec cette grande manivelle, -et qui, par ce moyen, conduisez les hommes où il vous plaît:-- - -Vous enfin qui menez,--et (pourquoi pas aussi) vous qui êtes menés comme -des dindons au marché, avec un bâton et un chaperon rouge,--méditez, -méditez, je vous en prie, sur le vieux chapeau de Trim! - - - - -CHAPITRE X. - -_Sur les vieux chapeaux._ - - -Un moment. J'ai un petit compte à régler avec le lecteur, avant que Trim -continue sa harangue. J'aurai fini en deux minutes. - -Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractées avec le public, et -dont je m'acquitterai à mesure que leur tour viendra, je confesse que je -suis en retard pour deux _items_; un chapitre sur les femmes de chambre -et les boutonnières.--Je m'y suis engagé dans la première partie de mon -ouvrage, et l'on pourroit me reprocher de manquer à ma parole.--Mais -plusieurs personnes vénérables du clergé m'ayant représenté que deux -sujets pareils, surtout aussi rapprochés l'un de l'autre, pouvoient -mettre la morale en danger, j'ai cru devoir déférer à leurs -remontrances.--Je supplie donc qu'on veuille bien me faire grâce du -chapitre sur les femmes de chambre et les boutonnières, et recevoir à sa -place celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre sur les -soubrettes, les robes de chambre et les vieux chapeaux. - -Trim ramassa le sien,--le mit sur sa tête,--et reprit ensuite son -discours sur la mort, en la manière et la forme qui suit. - - - - -CHAPITRE XI. - -_Trim continue._ - - -«Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons ni la peine ni le besoin,--nous -qui vivons ici au service des deux meilleurs maîtres,--(j'en excepte -seulement pour ma part le roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de -servir, tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous, dis-je, qu'est-ce que -l'intervalle de la Pentecôte à Noël? C'est bien peu de chose,--ce n'est -rien. Mais pour ceux, Jonathan, qui savent ce que c'est que la mort, qui -savent quel ravage, quel carnage elle peut faire, avant qu'on ait -seulement le temps d'y songer,--c'est comme un siècle entier.--O -Jonathan! quel est le bon cœur qui ne saigneroit pas, voyant combien de -braves gens, qui se tenoient aussi droits et aussi fermes que nous,--(le -caporal se redressa), et que la mort a abattus dans cet intervalle qui -nous semble si court?--Et crois-moi, Suzanne, ajouta le caporal en se -tournant vers elle, dont les yeux nageoient dans l'eau,--avant que -l'année ait achevé son tour, plus d'un œil brillant sera terni.--Un œil -brillant! dit Suzanne.--Suzanne pleura, mais d'un œil de reconnoissance. - -»Ne sommes-nous pas, continua Trim, en fixant toujours Suzanne,--ne -sommes-nous pas comme la fleur des champs?»--(Ici une larme d'orgueil se -glissa dans l'œil de Suzanne entre deux larmes d'humilité,--c'est la -seule manière d'expliquer son affliction). «Toute la chair n'est-elle -pas comme du foin?--comme de l'argile? (--comme de la boue?»)--(Tous -regardèrent le marmiton; il continuoit à écurer son chaudron:--il -n'étoit pas beau). - -«Qu'est-ce que la beauté? continua Trim.--(Je passerois ma vie à -entendre le caporal, disoit Suzanne).--Qu'est-ce que le plus beau visage -qu'on ait jamais vu?--(Suzanne avoit mis sa main sur l'épaule du -caporal).--Qu'est-ce autre chose que de la corruption?»--(Suzanne la -retira). - -Mais c'est pour cela même que je vous aime, ô femmes!--c'est ce -délicieux mélange qui vous rend de si chères et de si charmantes -créatures.--Eh! qui pourroit vous en faire un crime?--qui pourroit vous -en vouloir?--Celui-là, s'il en existe un seul, reçut une citrouille au -lieu d'un cœur; et qu'on le dissèque, on verra si j'ai menti. - - - - -CHAPITRE XII. - -_Trim achève._ - - -Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit senti un peu choqué, rompit la -chaîne des idées du caporal, en retirant ainsi brusquement sa main de -dessus son épaule.-- - -Ou le caporal commença à soupçonner qu'il avoit été sur les brisées du -docteur, et qu'il avoit parlé plutôt comme un chapelain que comme un -soldat.-- - -Ou bien... ou bien... car dans de semblables cas, avec un peu d'esprit -et d'invention, on pourroit aisément remplir dix pages de -suppositions.--Que les physiologistes ou tous autres curieux -déterminent, s'ils le peuvent, quelle en fut la véritable cause;--il -n'en est pas moins certain que le caporal reprit ainsi sa harangue: - -«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne je me ris de la mort. Dieu -me damne! ajouta le caporal, en faisant craquer ses doigts, mais avec un -air que lui seul pouvoit donner au sentiment,--un jour de bataille, je -ne m'en soucie non plus que de cela.--Pourvu toutefois qu'elle ne me -prenne pas en traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut tué en lavant -son fusil.--Qu'est-ce en effet que la mort? Une détente lâchée,--un -pouce ou deux de bayonnette dans le poumon ou dans le cœur;--tout cela -revient au même. - -»Regardez le long de la ligne,--à main droite,--voyez:--le coup -part,--Richard tombe;--non, c'est Jacques:--eh bien, s'il est mort, il -ne souffre plus.--Mais qu'importe lequel? Daigne-t-on s'en informer en -marchant à l'ennemi?--Que dis-je? dans la chaleur de la poursuite, on ne -sent pas même le coup qui donne la mort.--La mort! il ne s'agit que de -la braver. Celui qui la fuit court dix fois plus de danger que celui qui -va au-devant d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, ajouta le caporal, -et je sais ce que c'est.--Dans un champ de bataille, Obadiah, en vérité, -ce n'est rien.--Mais au logis, dit Obadiah, elle a une laide mine.--Pour -moi, dit le cocher, je n'y pense jamais quand je suis sur mon siége.--A -mon avis, dit Suzanne, c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.--Si -elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper, il fallût me fourrer -dans le plus chétif havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le ferois -tout à l'heure; mais cela est dans la nature.» - -«La nature est la nature, dit Jonathan.--Et c'est ce qui fait, s'écria -Suzanne, que j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.--Elle n'en -reviendra jamais.--Moi, dit le caporal, de toute la maison, c'est le -capitaine que je plains davantage.--Madame soulagera sa douleur en -pleurant, et monsieur à force d'en parler.--Mais mon pauvre maître, il -gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai soupirer dans son lit -pendant un mois entier, comme il fit pour le lieutenant le Fevre.--Si -j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige trop, et qu'il devroit se -faire une raison.--C'est plus fort que moi, Trim, dira mon maître. C'est -un accident si triste; je ne saurois l'ôter de là, dira-t-il en montrant -son cœur.--Mais monsieur cependant ne craint pas la mort pour -lui-même?--J'espère, Trim, répondra-t-il vivement, que je ne crains rien -au monde que de faire le mal.--Eh bien! ajoutera-t-il, quelque chose qui -arrive, j'aurois soin du fils de le Fevre.--Et avec cette pensée, comme -avec une potion calmante, monsieur s'endormira.» - -J'aime à entendre les histoires de Trim sur le capitaine, dit -Suzanne.--C'est bien le gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur -naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.--«Oui, sans doute, dit le -caporal; et aussi brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un -peloton.--Jamais le roi n'a eu un meilleur officier, ni Dieu un meilleur -serviteur.--Il marcheroit sur la bouche d'un canon, quand il verroit la -mêche allumée, prête à mettre le feu.--Eh bien, ôtez-le de-là, ce même -homme est doux comme un enfant, il ne voudroit pas faire de mal à un -poulet.» - -J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce gentilhomme-là pour sept livres -sterlings par an, que tout autre pour huit.--«Grand merci pour les vingt -schelings, Jonathan.--Oui, Jonathan, ajouta le caporal, en lui secouant -la main, c'est comme si tu avois mis cet argent dans ma poche. Pour mon -compte, je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma mort, et je lui -dois bien cette marque d'attachement.--O le bon maître! il est pour moi -comme un ami, comme un frère;--et si j'étois sûr que mon pauvre frère -Tom mourût, ajouta le caporal en tirant son mouchoir,--quand j'aurois -dix mille livres sterlings, je les laisserois au capitaine jusqu'au -dernier scheling.» - -Trim ne put retenir ses larmes en donnant à son maître cette preuve -testamentaire de son affection.--Toute la cuisine fut émue.--Conte-nous -l'histoire du pauvre lieutenant, dit Suzanne.--De tout mon cœur, dit le -caporal. - -Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et le caporal Trim, formèrent -un cercle autour du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé la porte -de la _cuisine_, le caporal commença en ces termes. - - - - -CHAPITRE XIII. - -_Je reviens à ma mère._ - - -Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié ma mère autant que si je n'en -avois jamais eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et m'eût déposé -tout nu sur les bords du Nil! - -Ma foi, madame (c'est à la nature que je parle)--si c'est vous qui -m'avez façonné, il n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché de la -peine que vous avez prise; mais vous avez commis bien des -gaucheries,--et par devant et par derrière, et par dedans et par dehors. - -Comment, Tristram! et cette disposition d'esprit qui te porte à n'être -étonné de rien!--A la bonne heure; je vous la passe.-- - -Et cette défiance modeste et habituelle de ton propre jugement, qui fait -que tu ne t'échauffes jamais, au moins pour des sujets qui n'en valent -pas la peine!--Oh! pour mon jugement, il m'a si souvent trompé, que je -serois un sot de me fier à lui.-- - -Et cet amour, ce respect pour la vérité, qui te conduiroit au bout du -monde pour la retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!--Oui, j'aime la -vérité; mais je hais encore plus la dispute.--Et si cette vérité -n'intéresse ni la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner -lâchement, et souscrire aux opinions les plus extravagantes, que -d'entrer en lice pour les attaquer.-- - -D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;--et il n'y a pas d'opinion -si sacrée, que je voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi me -suis-je de tout temps promis de ne jamais m'enrôler dans aucune armée de -martyrs, soit que l'on en lève une nouvelle, soit que l'on se contente -de recruter l'ancienne. - -Mais il est temps que je retire ma mère de l'attitude pénible où je l'ai -laissée. - - - - -CHAPITRE XIV. - -_Itinéraire du Commerce._ - - -L'opinion de mon oncle Tobie, madame, étoit, si vous vous en rappelez, -que si le préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les bras de sa femme, -il n'y avoit pas eu de péché.--Ma mère n'en avoit entendu qu'un seul -mot, et ce mot l'avoit prise par la partie la plus foible de son sexe... -j'espère que vous ne prenez pas le change.--Je veux dire, la -_curiosité_.--Elle arrangea à sa guise tout le sujet de la -conversation;--et une fois son imagination préoccupée, vous pouvez -croire que mon père ne dit pas un mot qui ne fût attribué par ma mère -soit à elle, soit aux affaires de sa famille. - -Et je vous prie, madame, où demeure la femme qui n'en eût pas fait -autant? - -Du genre de mort étrange de Cornélius, mon père avoit fait une -transition à la mort de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie un -extrait de la harangue de ce philosophe devant ses juges.--Elle étoit -irrésistible, non pas la harangue de Socrate, mais la tentation que mon -père avoit d'en parler.--Il avoit lui-même écrit la vie de Socrate, -l'année qui précéda sa retraite du commerce.--Je crains même que cette -raison n'ait contribué à le lui faire quitter plutôt; si bien que -personne n'étoit en état de pérorer sur ce sujet avec autant de pompe, -d'abondance et de facilité que lui. - -Il se livra donc à toute son éloquence; et s'adressant à mon oncle -Tobie, comme s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha la -trompette héroïque.--Pas une période qui fût terminée par un mot plus -court, que _transmigration_ ou _annihilation_.--Pas une moindre pensée -que celle d'_être_ ou de ne _pas être_.--Dans l'exorde, pas une idée qui -ne fût entièrement neuve.--Comparant la mort à un sommeil long et -tranquille,--sans rêves, sans réveil.--Disant que _nous et nos enfans -étions nés pour mourir, mais qu'aucun de nous n'étoit né pour être -esclave_.--Non, je me trompe, ceci est tiré du discours d'Eléazar, tel -qu'il est rapporté par Joseph (_Histoire de la guerre des Juifs_). -Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée des philosophes Indiens. Il est -à présumer qu'Alexandre le grand, dans son expédition des Indes, au -retour de la Perse qu'il avoit soumise, s'empara de cette maxime, ainsi -qu'il fit de bien d'autres choses.--Ce fut lui qui la rapporta en Grèce, -sinon par lui-même, (car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)--au -moins par ses lieutenans.--De la Grèce elle arriva à Rome;--de Rome elle -passa en France, et de France en Angleterre.--Je n'imagine pas quel -autre chemin elle pourroit avoir suivi par terre. - -Par eau, elle a pu facilement descendre le Gange jusqu'au sinus -gangique, ou baie de Bengale,--et de-là dans la mer des Indes.--Suivant -ensuite la voie du commerce, (comme on ne connoissoit pas alors le -passage par le Cap de Bonne-Espérance), elle aura été portée avec -d'autres drogues et épices par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque, ou -même à Tor ou Suez, villes situées au fond du golfe;--et de-là, par les -caravanes, à Coptos, qui n'en est distant que de trois jours de -marche;--de Coptos, le Nil l'aura amenée droit à Alexandrie, où elle -sera débarquée précisément au pied du grand escalier de la bibliothèque -d'Alexandrie.--Et c'est dans ce magasin qu'on aura été la chercher. - -Bonté du ciel!--combien les savans de nos jours ont étendu le commerce! - - - - -CHAPITRE XV. - -_Méprise de ma mère._ - - -Mon père avoit une manière à-peu-près semblable à celle de Job.--Je fais -cette comparaison, d'après la persuasion religieuse où je suis qu'il a -existé un très-saint et très-malheureux personnage du nom de Job.--Mais -n'admirez-vous pas l'audace de ces petits incrédules, qui se trouvant -embarrassés à fixer l'ère précise où ce grand homme a vécu,--ne sachant, -par exemple, s'il faut le placer avant ou après les patriarches,--aiment -mieux, pour trancher toute difficulté, décider qu'il n'a jamais existé? -Est-ce là un raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire justement à -autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.--Mais je reviens -à la manière de mon père. - -Quand les choses tournoient mal pour lui, et surtout dans le premier -mouvement de son impatience,--pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. Eh! que -fais-je sur la terre? Je voudrois être mort.--C'étoit-là ses moindres -imprécations.--Mais quand sa peine devenoit excessive, et qu'elle -passoit toute mesure,--monsieur, vous auriez cru entendre Socrate -lui-même.--Tout respiroit en lui le mépris de la vie, et l'indifférence -sur les moyens d'en sortir. - -Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce que je viens de dire, l'extrait du -discours de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. Elle le prit à -la lettre. Elle écoutoit avec attention et recueillement, et auroit -écouté ainsi jusqu'au bout,--si mon père ne s'étoit jeté, sans trop -savoir pourquoi, dans cette partie du plaidoyer, où le grand philosophe -récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; mais sans se flatter -que le tableau puisse le sauver, ou faire impression sur ses -juges.--«J'ai des amis, s'écrioit mon père;--j'ai des parens; j'ai trois -malheureux enfans!»-- - -«Comment donc! monsieur Shandy, dit ma mère en ouvrant la porte, c'est -un de plus que je ne vous connoissois.»-- - -«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon père, en se levant et en -quittant la chambre.-- - - - - -CHAPITRE XVI. - -_Question chronologique._ - - -«Ce sont les enfans de Socrate, dit mon oncle Tobie.--Bon! dit ma mère, -n'y a-t-il pas cent ans qu'il est mort?»-- - -Mon oncle Tobie n'étoit pas chronologiste; mais ne voulant pas admettre -légérement une époque de cette importance, il posa tranquillement sa -pipe sur la table, il se leva; et prenant doucement ma mère par la main, -sans lui dire une parole, il sortit pour aller trouver mon père, et le -prier d'éclaircir ses doutes. - - - - -CHAPITRE XVII. - -_Entr'actes._ - - -Si cet ouvrage étoit une farce, ce qu'à Dieu ne plaise, à moins qu'on ne -veuille dire avec Rousseau: - - Ce monde-ci n'est qu'un œuvre comique. - -Si cet ouvrage, dis-je, étoit une farce, ce seroit le cas de faire -disparoître les acteurs pour un moment, et de faire jouer les violons. - -Tous les regards, toutes les oreilles se portent vers -l'orchestre.--Chacun y déploie ses talens.--On s'accorde, on n'est pas -d'accord.--On part, on va sans mesure.--Le maître de musique frappe du -pied,--marque les temps.--Peu-à-peu les traîneurs arrivent; et les -petits défauts, comme les petits agrémens de l'exécution totale, sont -couverts par le bruit du parterre. - -Le parterre!--descendons-y pour un moment, je vous prie. - -_Premier Interlocuteur._ Que dites-vous de ce dernier acte? - -_Second Interlocuteur._ Pitoyable! - -_Premier._ Vous avez bien raison; on n'y comprend rien. - -_Second._ Bon! est-ce que l'auteur s'est compris lui-même? - -_Premier._ Aucun plan, aucune méthode. - -_Second._ Nulle connoissance de l'art dramatique. - -_Premier._ Que dites-vous des caractères? - -_Troisième Interlocuteur._ Pour moi, j'aimerois assez celui de l'oncle. - -_Second._ Fi donc! un vieux fou! et puis si bête!... j'aimerois mieux le -père. Au moins il est instruit, et il parle bien. - -_Premier._ Vous moquez-vous? La plupart du temps il ne sait ce qu'il -dit. Quant au caporal... - -_Second et Troisième._ Oh! nous vous l'abandonnons. - -_Premier._ Eh bien! je l'abandonne aussi. - -_Troisième._ Que pensez-vous de la mère? - -_Second._ Ma foi! c'est une femme de bon sens, et celle qui dit le moins -de sottises. - -_Premier._ Oui, parce que c'est elle qui parle le moins. - -_Troisième._ Pas mal trouvé! eh bien! je m'en tiens à madame Shandy. - -_Premier._ Et moi aussi. - -_Second._ Et moi aussi. - -_Premier._ Sifflons les autres à mesure qu'ils paroîtront. - -_Second et Troisième._ De tout mon cœur. - -Et bien, messieurs, il faut vous en donner le plaisir: les voilà qui -reviennent. - - - - -CHAPITRE XVIII. - -_Avis aux Ecrivains._ - - -Après que l'ordre eut été un peu rétabli dans la famille, et que Suzanne -eut été mise en possession de sa robe de satin vert,--la première chose -qui vint à l'esprit de mon père, fut de prendre la plume, à l'exemple de -Xénophon, et de composer une _Tristrapédie_, ou système d'éducation pour -moi.--Il s'agissoit de rassembler toutes ses idées éparses, ses -connoissances, ses principes, et d'en faire un corps d'instruction qui -pût embrasser toutes les différentes époques de mon enfance. - -J'étois le dernier rejeton de mon père.--Il avoit, à son compte, perdu -mon frère Robert en entier, et moi aux trois quarts;--c'est-à-dire, -qu'il avoit été malheureux à mon égard dans les trois choses les plus -essentielles.--Conception interrompue par une sotte question de ma -mère,--nez coupé par la mal-adresse du docteur Slop,--nom de baptême -tronqué par l'imbécillité de Suzanne.--Il ne restoit à mon père d'autre -ressource que celle de mon éducation;--aussi s'y adonna-t-il avec autant -de zèle que mon oncle Tobie en eût jamais mis à sa doctrine des -projectiles; mais il y avoit entre eux une grande différence.--Mon oncle -Tobie avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon père n'avoit pas de -maître; il tiroit tout de son propre fonds;--ou, s'il empruntoit quelque -chose des autres, il se donnoit tant de peine pour le tourner et le -retourner, jusqu'à ce qu'il devînt propre à son usage, que c'étoit -presque le même embarras pour lui. - -Mon père y travailla pendant trois ans et plus; et, au bout de ce temps, -il étoit à peine parvenu à la moitié de l'ouvrage.--Comme tous les -écrivains, il rencontra des difficultés. Il s'étoit d'abord flatté qu'il -pourroit rassembler et faire relier tout ce qu'il avoit à dire dans un -seul volume, assez petit pour être pendu au trousseau de ma mère parmi -ses clefs:--la matière s'étendoit, grossissoit sous sa main... Qu'aucun -homme ne dise en s'asseyant à son bureau: Je vais écrire un _in_-12. - -Mon père cependant s'y livra tout entier, et avec un zèle -infatigable;--composant, méditant, travaillant chaque ligne et chaque -mot avec autant de précaution et de circonspection (quoique non pas -peut-être par un principe si religieux) que Jean de la Casa, cet -archevêque de Bénévent, qui passa quarante ans de sa vie à composer sa -_Galathée_, laquelle Galathée, au bout de ce temps, n'avoit pas la -moitié de volume et d'épaisseur du Messager boiteux.-- - -A moins d'être comme moi dans le secret, on ne devineroit jamais comment -ce saint homme put y employer tant de temps;--hors qu'il n'en passât la -plus grande partie à peigner ses moustaches, ou à jouer à la _prime_ -avec son chapelain.--Mais je veux le dire à la face de l'univers, je -veux expliquer la méthode de Jean de la Casa;--ne fût-ce que pour -l'encouragement du petit nombre d'auteurs, qui écrivent pour la gloire -plus que pour l'argent. - -J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, (dont j'honore et respecte -infiniment la mémoire au dépit de sa Galathée), n'eût été qu'un clerc -obscur, d'un génie étroit, d'un esprit lourd, qu'un homme médiocre -enfin,--lui et sa Galathée auroient pu rouler ensemble pendant neuf -cents soixante-cinq ans, ce qui, je crois, est l'âge que vécut -Mathusalem,--je n'aurois pas pris la peine de relever ce phénomène. - -Mais, monsieur, Jean de la Casa n'étoit rien moins qu'un homme médiocre. -Il avoit un génie facile, un esprit élégant, une imagination -riche.--Mais avec tous ces grands avantages qu'il avoit reçus de la -nature, et qui devoient l'encourager à poursuivre sa Galathée, -croiriez-vous, monsieur, que le jour le plus long de l'été lui suffisoit -à peine pour en écrire une ligne et demie.--Oh! dites-vous, c'est abuser -de la patience des gens. - -Non, monsieur, voici le fait. - -Monseigneur l'archevêque de Bénévent s'étoit mis dans la tête que les -premières idées de tout chrétien qui se mêloit d'écrire, non pas pour -son amusement particulier, mais avec le projet de donner son ouvrage au -public, étoient toujours une suggestion du diable.--C'étoit-là le sort -des écrivains ordinaires. Mais quand cet écrivain se trouvoit être un -personnage important, un homme revêtu d'un caractère vénérable, soit -dans l'église, soit dans l'état,--«alors, disoit l'archevêque de -Bénévent, du moment qu'il prend la plume, tous les diables de l'enfer -sortent de leurs cachots pour venir le tenter;--ils tiennent leurs -assises autour de lui;--il n'a plus une pensée dont il puisse être -assuré: elles sont toutes l'ouvrage du démon.--Elles ont beau lui -paroître bonnes, excellentes même, il n'importe.--Quelque forme qu'elles -prennent, c'est toujours quelque suggestion diabolique, contre laquelle -il doit se tenir en garde.--Oui, s'écrioit l'archevêque, la vie d'un -auteur, quoiqu'il se persuade peut-être le contraire, doit se passer à -combattre plus qu'à écrire; et son noviciat est le même que celui d'un -guerrier.--La mesure de leur résistance est, pour l'un comme pour -l'autre, la mesure de leur talent.» - -Cette théorie lumineuse de Jean de la Casa transportoit mon père; et -s'il avoit pu l'accorder entièrement avec sa croyance, je ne doute point -qu'il n'eût donné de grand cœur les dix meilleurs arpens de son domaine -de Shandy pour en avoir été l'inventeur.--J'expliquerai quelque jour, en -parlant des opinions religieuses de mon père, jusqu'à quel point il -croyoit au diable.--Pour le moment, il suffit de dire que, n'ayant pas -cet honneur-là, dans le sens littéral de la doctrine reçue, il se -contentoit d'en prendre l'allégorie.--Il disoit souvent, surtout lorsque -sa plume étoit un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de sens, de -vérité et de connoissance cachées dans la parabole de Jean de la Casa, -que dans aucune des fictions poëtiques, ou des annales mystérieuses de -l'antiquité. - -«Le diable, disoit-il, n'est autre chose que le préjugé: la quantité de -préjugés que nous suçons avec le lait de nos mères, voilà, frère Tobie, -les diables qui rodent autour de nous, qui président à nos veilles; et -si un écrivain s'abandonne lâchement à leur impulsion, que sortira-t-il -de sa plume?--Rien, s'écrioit-il, en jetant la sienne avec colère,--rien -que le résultat trivial du caquet des nourrices, et des absurdités de -toutes les bonnes femmes (je dis des deux sexes), dont le royaume est -peuplé.» - -Je n'entreprendrai pas de donner une meilleure raison de la lenteur avec -laquelle mon père avançoit sa Tristrapédie. J'ai déjà dit qu'après trois -ans et plus d'un travail opiniâtre, il en étoit à peine à la moitié.--Ce -qu'il y eut de fâcheux, c'est que, pendant tout ce temps, je fus -négligé, et entièrement abandonné à ma mère; et ce qui n'étoit pas un -moindre inconvénient, c'est que la première partie de l'ouvrage, qui -étoit la plus soignée, et à laquelle mon père avoit pris le plus de -peine, devenoit absolument perdue pour moi.--Chaque jour, chaque heure -en rendoit une ou deux pages inutiles. - -Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil de l'humaine sagesse, que -la Providence permit qu'un des plus sages d'entre les hommes s'abusât -ainsi lui-même, et manquât son but en le poursuivant trop vivement. - -Quoi qu'il en soit, mon père multiplia tellement ses actes de -_résistance_; ou, pour parler autrement, il avança si lentement dans son -ouvrage, et je me mis à vivre et à croître si vîte, que je l'aurois -laissé tout-à-fait derrière moi, et que son instruction eût été perdue -pour la génération à laquelle il l'avoit destinée, sans un petit -accident, que je ne veux pas cacher un seul moment au lecteur, si je -peux trouver le moyen de le raconter avec décence. - - - - -CHAPITRE XIX. - -_Patatras._ - - -Ce n'étoit rien.--Je ne perdis pas deux gouttes de sang.--Ce que je -souffris par accident, mille le souffrent par choix.--Cela ne méritoit -pas d'appeler un chirurgien, eût-il demeuré tout proche.--Le docteur -Slop en fit dix fois plus de bruit que la chose n'en valoit la peine.-- - -Quelques hommes se sont fait un nom par l'art de suspendre de grands -poids avec de petits fils de métal; et moi, Tristram Shandy, je paie -encore aujourd'hui (10 août mil sept cent soixante-un), ma part de leur -réputation. - -Oh! il y auroit de quoi faire damner un saint, de voir l'enchaînement de -tout ce qui arrive en ce monde!--La servante avoit oublié de mettre un -pot de chambre sous le lit.--Ne pouvez-vous, me dit Suzanne, en -soulevant le châssis de la fenêtre d'une main, et m'amenant tout près de -la banquette avec l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer pour -une fois de vous en passer? - -J'avois alors cinq ans.--Suzanne ne fit pas réflexion que de père en -fils nous portions un nez ridiculement raccourci; témoin mon -bisayeul.--Pan,--le châssis retomba sur nous comme un éclair.--Tout est -perdu! s'écria Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu'à me sauver. - -Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la maison de mon oncle Tobie lui -parut un asile plus assuré.--Suzanne y vola. - - - - -CHAPITRE XX. - -_Complices découverts._ - - -Le caporal pâlit d'effroi quand Suzanne lui raconta l'accident de la -fenêtre, avec toutes les circonstances de ce meurtre (car c'est ainsi -qu'elle l'appelloit). Comme dans les affaires de cette nature, ce sont -souvent les complices qui sont tout, la conscience de Trim l'avertit -qu'il étoit aussi coupable que Suzanne;--et, suivant ce principe, mon -oncle Tobie avoit autant de part au meurtre que chacun d'eux.--Ainsi la -raison ni l'instinct, ensemble ou séparés, ne pouvoient avoir guidé les -pas de Suzanne vers un asile plus propice. - -Je pourrois laisser cette énigme à deviner au lecteur; mais pour former -seulement une hypothèse un peu vraisemblable, il faudroit qu'il se -cassât la tête pendant trois semaines; à moins qu'il ne fût doué d'une -sagacité que lecteur n'a jamais eue.--Je ne veux pas le mettre à cette -épreuve, ou plutôt à cette torture; et comme l'affaire me regarde seul, -c'est à moi seul de l'expliquer. - - - - -CHAPITRE XXI. - -_A qui la faute?_ - - -«N'est-ce pas une honte, Trim, disoit un jour mon oncle Tobie, en -s'appuyant sur l'épaule du caporal, comme ils étoient à visiter leurs -ouvrages,--que nous n'ayons pas deux pièces de campagne à monter dans la -gorge de cette nouvelle redoute?--elles assureroient toute la longueur -des lignes, et rendroient de ce côté l'attaque tout-à-fait complète.--Ne -pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre une couple?-- - -»--Monsieur les aura, répliqua Trim, avant qu'il soit demain.»-- - -C'étoit la joie du cœur de Trim, (et jamais sa fertile tête ne manqua -d'expédiens pour y parvenir);--c'étoit, dis-je, la joie de son cœur, de -satisfaire les moindres fantaisies de mon oncle Tobie, et celles surtout -qui étoient relatives à ses siéges et à ses campagnes. Eût-ce été son -dernier écu, Trim en auroit fait joyeusement le sacrifice pour prévenir -un seul désir de son maître. Déjà en rognant le bout des tuyaux de mon -oncle Tobie,--hachant et ciselant les bords de ses gouttières de -plomb,--fondant son plat à barbe d'étain, montant enfin, comme Louis -XIV, jusques sur les clochers, pour épargner le trésor public,--déjà, -dis-je, cette même campagne, le caporal avoit établi huit nouvelles -batteries de canon, sans compter deux demi-coulevrines.--Mais mon oncle -Tobie demande encore deux pièces de campagne pour la redoute. Trim a -promis de les fournir; que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles -épuisées? - -Non, il prendra les deux contre-poids de plomb, qui suspendent et -soutiennent le châssis de la fenêtre de la chambre de la nourrice; et -comme, les contre-poids étant ôtés, les poulies ne servent plus à rien, -il s'en emparera aussi, et il en fabriquera une paire de roues pour un -de ses affûts. - -Il y avoit long-temps que le caporal avoit démantelé toutes les fenêtres -de la maison de mon oncle Tobie pour le même objet, mais non pas -toujours dans le même ordre; car quelquefois il avoit eu besoin des -poulies et non du plomb:--alors il commençoit par les poulies. Celles-ci -ôtées, le plomb devenoit inutile; et c'étoit autant de pris et de fondu. - -On pourroit tirer de-là une belle et grande morale; mais je n'en ai pas -le temps. C'est assez de dire que, de quelque façon que la démolition -commençât, elle étoit également fatale à la fenêtre. - - - - -CHAPITRE XXII. - -_Procédé généreux._ - - -En fabriquant son artillerie, le caporal s'étoit bien gardé de confier -son secret à personne; ainsi il lui étoit facile de se tirer d'affaire -sans se compromettre, et de laisser supporter à Suzanne, comme elle -pourroit, tout le poids de la chûte de ce maudit châssis. Mais le vrai -courage est trop au-dessus de cette lâche politique.--Le caporal, soit -comme général, soit comme contrôleur d'artillerie, étoit la véritable -origine du mal; il pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne seroit -arrivé, du moins de la façon de Suzanne.--Comment vous seriez-vous -conduit, monsieur l'abbé?--Le caporal se décida sur-le-champ, non pas à -se mettre à l'abri derrière Suzanne, mais à lui en servir lui-même; et -avec résolution dans l'ame, il marcha droit au sallon, pour exposer -toute cette manœuvre devant mon oncle Tobie. - -Mon oncle Tobie venoit précisément de raconter à Yorick les détails de -la bataille de Steinkerque, et de l'étrange conduite du comte de Solme, -qui fit faire halte à l'infanterie, et fit marcher la cavalerie dans un -terrein où elle ne pouvoit agir; ce qui étoit directement contraire à -l'ordre du roi, et fut cause de la perte de cette journée. - -Il y a quelques familles où tous les incidens se trouvent liés entr'eux -si naturellement, que leur enchaînement va presque au-delà de -l'invention d'un écrivain dramatique.--Je ne parle pas des dramatiques -modernes. - -Trim posa son premier doigt à plat sur la table, puis en le frappant à -angle droit avec le tranchant de son autre main, il trouva moyen de -raconter mon histoire, de manière que les prêtres et les vierges -auroient pu l'écouter sans rougir.--Après quoi le dialogue continua -comme il suit. - - - - -CHAPITRE XXIII. - -_Mon oncle Tobie s'emporte._ - - -«J'aimerois mieux passer dix fois par les baguettes, s'écria le caporal -en finissant l'histoire de Suzanne, que de souffrir qu'il lui fût fait -aucun mal. Avec la permission de monsieur, c'est ma faute, et nullement -la sienne». - -«Caporal Trim, répondit mon oncle Tobie, en prenant son chapeau sur la -table et le posant sur sa tête,--si on peut appeler faute ce que la -nécessité du service exige, je suis le seul à blâmer.--Vous avez dû -obéir à vos ordres.»-- - -«--Si le comte de Solme, mon pauvre Trim, eût obéi aux siens à la -bataille de Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu le caporal, qui -avoit été houspillé par un dragon dans la retraite)--il t'auroit -sauvé.--Sauvé! s'écria Trim, interrompant Yorick; il auroit, ne vous en -déplaise, sauvé cinq bataillons entiers.--Ces pauvres régimens de Cut, -continua le caporal, en posant le premier doigt de sa main droite sur le -pouce de sa main gauche, et les comptant sur chacun de ses doigts,--ces -pauvres régimens de Cut,--Mackay,--Augus,--Graham,--et Leven, furent -entièrement taillés en pièces.--Et les gardes angloises l'eussent été de -même, sans quelques régimens de la droite qui marchèrent courageusement -à leur secours, et reçurent à bout portant le feu de l'ennemi, avant de -tirer un seul coup de fusil.--J'espère, ajouta Trim, qu'ils iront au -ciel pour cette seule action.--Trim a raison, dit mon oncle Tobie, il a -parfaitement raison.» - -«Que signifioit, continua le caporal, de faire marcher la cavalerie dans -un terrein si étroit, et où les François étoient couverts, comme ils le -sont toujours, d'une multitude de haies, de broussailles, de fossés, et -d'arbres renversés çà et là?--Si le comte de Solme nous eût envoyés, -nous autres gens de pied,--nous aurions tiraillé avec eux, et nous leur -aurions tenu tête.--Il n'y avoit rien à faire pour la cavalerie. Aussi, -continua le caporal, le comte de Solme, pour sa peine, eut son -infanterie mise en déroute à Landen, la campagne d'après.--C'est-là, dit -mon oncle Tobie, que le pauvre Trim reçut sa blessure. - -»Sauf le respect de monsieur, c'est au comte de Solme que j'en ai toute -l'obligation.--Si nous les avions étrillés d'importance à Steinkerque, -ils ne nous auroient pas battus à Landen.» - -«Cela est très-possible, dit mon oncle Tobie, quoique les François -eussent à Landen l'avantage d'un bois.--Or, si vous laissez à ces -gens-là le temps de se retrancher, il est certain qu'ils vous -accableront de leur feu. Il n'y a d'autre moyen que de marcher à eux, -recevoir leur décharge, et tomber dessus la bayonnette au bout du -fusil.--Pêle-mêle, ajouta Trim.--Hommes et chevaux, dit mon oncle -Tobie.--Tête baissée et la pointe en avant, dit le caporal.--D'estoc et -de taille, dit mon oncle Tobie.--Sang et mort, bataille enragée, s'écria -le caporal.--Point de quartier.--Tue, tue, tue! s'écria mon oncle -Tobie.»-- - -Yorick rangea un peu sa chaise de côté, pour s'éloigner de la mêlée; et -après une pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant la voix de deux -ou trois tons, reprit son discours comme vous allez voir. - - - - -CHAPITRE XXIV. - -_Il s'échauffe de plus en plus._ - - -«Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie, s'adressant à Yorick,--fut si -terriblement irrité contre le comte de Solme, de ce qu'il avoit désobéi -à ses ordres, qu'il lui défendit de paroître devant lui, et qu'il ne -consentit à le voir que plusieurs mois après.» - -«J'ai bien peur, répondit Yorick, que monsieur Shandy ne soit aussi -irrité contre le caporal, que le roi Guillaume le fut contre le pauvre -comte. Mais, continua-t-il, il seroit bien dur pour le caporal, dont la -conduite a été si diamétralement opposée à celle du comte de Solme, de -n'obtenir pour récompense que la même disgrâce.--Ces exemples-là ne sont -que trop fréquens dans le monde.»-- - -«J'aimerois mieux, s'écria mon oncle Tobie en se levant, j'aimerois -mieux faire jouer la mine, faire sauter mes fortifications, mon château, -et m'ensevelir avec le caporal sous leurs ruines, que d'être témoin -d'une telle indignité.»--Le caporal fit à son maître une -demi-révérence;--mais si affectueuse et si reconnoissante, qu'une -révérence entière en auroit moins dit. - - - - -CHAPITRE XXV. - -_Il part, il arrive._ - - -«Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie, vous et moi nous ouvrirons la -marche de front;--vous, caporal, vous suivrez à quelques pas derrière -nous, et vous serez la seconde ligne.--Et avec la permission de -monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrière-garde.» - -C'étoit une excellente disposition.--Et dans cet ordre, sans tambour -battant, ni enseignes déployés, ils marchèrent lentement de la maison de -mon oncle Tobie au château de Shandy.-- - -«Encore, monsieur Yorick, dit Trim, comme ils entroient dans la cour, si -au lieu du contre-poids de la fenêtre, j'avois un peu rogné le coq de -votre église, comme j'en avois eu l'idée!--Ne serez-vous jamais las de -rogner?» répondit Yorick. - - - - -CHAPITRE XXVI. - -_Chacun a sa marotte._ - - -En vain j'ai fait de mon père vingt portraits différens.--En vain je -l'ai représenté sous toutes sortes de formes et d'attitudes.--Vous -n'êtes pas encore, monsieur, et vous ne serez jamais en état de prévoir -ce que mon père pourra penser, dire ou faire, à chaque nouvelle -circonstance.--Il y avoit en lui tant de bizarrerie; sa manière étoit si -imprévue, si peu calculée, qu'il venoit toujours à bout de confondre vos -plus sages combinaisons. - -A dire vrai, le sentier qu'il suivoit étoit si éloigné du chemin battu, -qu'il ne voyoit rien comme les autres hommes.--Tout s'offroit à lui sous -une forme et sous une face nouvelle.--Les objets n'étoient plus les -mêmes.--En un mot, il les considéroit différemment. - -C'est ce qui fait que ma chère Jenny et moi (aussi-bien que tant -d'autres qui ont été avant nous, et que tant d'autres qui seront après) -avons sans cesse des disputes interminables sur rien.--Elle regarde une -chose par un côté; je la regarde par un autre; et nous ne pouvons jamais -nous entendre. - - - - -CHAPITRE XXVII. - -_Digression sans digression._ - - -C'est une affaire réglée, et je n'en fais mention que par égard pour -certain membre que je connois à la chambre des pairs, lequel porte aussi -loin qu'il se puisse le talent de s'embrouiller, même en dissertant sur -le fait le plus simple.-- - ---Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet que l'on traite, on peut faire -telles excursions que l'on veut, à droite ou à gauche, cela ne sauroit -proprement s'appeler une digression. - -Ceci étant bien convenu, je prends moi-même la liberté de revenir un peu -sur mes pas. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - -_On y court._ - - -Cinquante mille diables aspergés d'eau bénite (je ne dis pas les diables -de l'archevêque de Bénévent, mais ceux de Rabelais), n'auroient pas fait -un cri si diabolique que je fis à la chute de la fenêtre.--Ce cri fit -accourir ma mère chez la nourrice; et Suzanne n'eut que le temps tout -juste de s'échapper par l'escalier de derrière, tandis que ma mère -montoit l'autre. - -Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir raconter mon histoire, et -assez jeune, j'espère, pour la raconter sans malice,--cependant Suzanne, -en traversant la cuisine, l'avoit dite en abrégé à la cuisinière, de -crainte d'accident. La cuisinière l'avoit rendue à Jonathan, avec un -commentaire, et Jonathan à Obadiah;--de sorte qu'après que mon père eût -sonné une demi-douzaine de fois pour savoir ce qui étoit arrivé, Obadiah -fut en état de lui en rendre un compte exact, et de lui dire tout ce qui -s'étoit passé.--Ma foi! j'y pensois, dit mon père, en retroussant sa -robe de chambre, et il monta l'escalier. - -De ce _j'y pensois_ de mon père, on voudroit peut-être inférer (quoiqu'à -dire vrai je ne sache pas trop pourquoi), que mon père en ce moment -venoit d'écrire ce chapitre remarquable de la Tristrapédie, lequel est -pour moi le plus original et le plus amusant de tout le livre;--je veux -dire, le chapitre sur les fenêtres à coulisse, avec une diatribe -mordante sur la négligence des femmes de chambre.--Mais j'ai deux -raisons pour penser autrement. - -La première, c'est que si mon père s'en fût occupé avant l'accident, il -n'eût pas manqué de faire clouer et condamner la fenêtre. Cette -opération, vu la difficulté avec laquelle on a vu qu'il composoit son -livre, lui auroit pris dix fois moins de temps que le chapitre qu'il -auroit fallu écrire.--Je pense que ce petit argument paroîtra -convainquant, et qu'il éloignera même l'idée que mon père ait jamais de -sa vie songé à écrire un chapitre sur les fenêtres à coulisse et sur les -pots de chambre.--Mais pour prévenir toute objection, voici la seconde -raison que j'ai promise au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre à -son jugement.-- - ---C'est que, pour compléter la Tristrapédie à qui ce chapitre manquoit, -je l'ai écrit moi-même. - - - - -CHAPITRE XXIX. - -_Recette merveilleuse pour les contusions._ - - -Mon père mit ses lunettes; il regarda,--il ôta ses lunettes,--les mit -dans leur étui, le tout en moins d'une minute bien comptée; et, sans -ouvrir la bouche, il se retourna, et descendit précipitamment -l'escalier. - -Ma mère s'imagina qu'il alloit chercher de la charpie et du basilicum; -mais le voyant revenir avec une couple d'_in-folio_ sous le bras, suivi -d'Obadiah qui portoit un grand pupitre,--elle ne douta point que ce ne -fût un traité de botanique; et elle tira une chaise à côté du lit, pour -qu'il pût consulter le cas à son aise.-- - ---Si l'opération est bien faite, dit mon père en reprenant la section: -_De sede vel subjecto circumcisionis_;--car ces gros livres qu'il avoit -montés dans le dessein de les examiner et de les confronter ensemble, -n'étoient autres que Spencer, _de legibus Hebræorum ritualibus_, et -Maimonides. - -Si l'opération est bien faite, dit-il...--Dites-nous seulement, cria ma -mère, quel est le meilleur vulnéraire?--Ma foi! dit mon père, c'est -l'affaire du docteur Slop; envoyez-le chercher si vous voulez. - -Ma mère descendit, et mon père continua à lire la section:--... -bien--... fort bien... très-bien, dit mon père.--... à merveille--... -Mais puisque cette méthode est si utile, tout est le mieux du monde.--Et -ainsi, sans s'arrêter à discuter si les Juifs avoient pris cet usage des -Egyptiens, ou les Egyptiens des Juifs, mon père se leva; puis se -frottant le front deux ou trois fois avec la paume de sa main (comme -nous avons coutume de faire pour effacer les vestiges du chagrin, quand -le mal qui nous arrive se trouve moindre que nous ne l'avions prévu), il -ferma le livre, et descendit l'escalier. - -«Eh quoi! dit-il, (en prononçant le nom d'un peuple, à chaque marche sur -laquelle il posoit le pied), si les Egyptiens,--les Syriens,--les -Phéniciens,--les Arabes,--les Cappadociens;--si les habitans de la -Colchide,--si les Troglodites,--ont eu cette coutume;--si Solon et -Pythagore s'y sont soumis,--qu'est-ce que Tristram, et qui suis-je -moi-même, pour m'en affliger ou m'en plaindre un seul moment?» - - - - -CHAPITRE XXX. - -_On s'y perd._ - - -«Cher Yorick, dit mon père en souriant,--(Yorick avoit rompu la ligne, -et le peu de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler, il étoit -entré le premier) cher Yorick, dit mon père, il me semble que notre -Tristram accomplit bien durement tous ses rites religieux.--Jamais il -n'y eut fils de Juif, de chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une -manière aussi oblique et aussi maussade.»-- - -«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a point de danger.--Il faut, -continua mon père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange dans -quelque recoin de l'écliptique, au moment de sa formation.--Sur ce -point, dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour juge.--Ce sont les -astrologues, dit mon père, qu'il faudroit consulter. Mais certainement -les aspects des planètes qui auroient dû être favorables, ne se sont pas -rencontrés comme ils devoient; l'opposition de leur ascendance a -manqué,--ou les génies qui président à la naissance étoient occupés -ailleurs.--Enfin il est sûr que quelque chose a été de travers, soit -au-dessus, soit au-dessous de nous.»-- - -«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.» - -«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il du danger pour -l'enfant?--Les Troglodites disent que non, répliqua mon père.--Et les -théologiens...--Dans quel chapitre, demanda Yorick?»-- - -«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.--Mais ils nous disent, frère -Tobie, que cette méthode est très-bonne.--Pourvu, dit Yorick, que vous -fassiez voyager votre fils en Egypte.--Je l'espère bien, dit mon -père.»-- - -«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est de l'arabe pour moi.--Il le seroit -pour bien d'autres, dit Yorick.»-- - -«Ilus, continua mon père, fit circoncire un matin toute son armée.--Sans -cour martiale! sans conseil de guerre! s'écria mon oncle Tobie.--Je -sais, continua mon père, en s'adressant à Yorick, et sans faire -attention à la remarque de mon oncle Tobie,--je sais que les savans ne -sont pas d'accord sur Ilus.--Les uns le prennent pour Saturne, d'autres -pour l'Être suprême; quelques-uns même veulent que ce fut simplement un -général de Pharao-néco.--Fût-ce Pharao-néco lui-même, dit mon oncle -Tobie, je ne sais par quel article du code militaire il pourroit se -justifier.»-- - -«Les controversistes, poursuivit mon père, assignent vingt-deux raisons -en faveur de la circoncision.--A la vérité, d'autres qui ont soutenu -l'avis opposé, ont montré combien la plupart de ces raisons étoient -foibles.--Mais nos meilleurs théologiens polémiques.»...-- - -«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il n'y en eût pas un dans le -royaume, les subtilités de l'école ne servent qu'à embrouiller l'esprit; -et une once de théologie-pratique vaut mieux que tout l'ergotage des -théologiens polémiques.--Ne puis-je savoir, demanda mon oncle Tobie à -Yorick, ce que c'est qu'un théologien polémique?--Ma foi! capitaine -Shandy, répondit Yorick, c'est une espèce de charlatan qui ne vaut guère -mieux que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai dans ma poche le -récit d'un combat singulier entre Gymnast et le capitaine Tripet, où -l'on en trouve la meilleure définition que j'aie jamais vue.--Je -voudrois entendre ce récit, reprit vivement mon oncle Tobie.--Tout à -l'heure, si vous voulez, dit Yorick.--Mais le caporal m'attend à la -porte, continua mon oncle Tobie; et comme je suis sûr que la relation -d'un combat rendra le pauvre garçon plus joyeux que son souper,--de -grâce, frère, permettez-lui d'entrer.--De tout mon cœur, dit mon père.» - -Trim entra droit et heureux comme un empereur; et quand il eut fermé la -porte, Yorick tira son livre de la poche droite de son habit, commença -sa lecture, et l'acheva sans être interrompu.--Tout le monde dormit dès -la dixième ligne. - - - - -CHAPITRE XXXI. - -_La Tristrapédie._ - - -«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut -réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;--autrement, et s'il se -livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un -amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera -monstrueux. - -»Mais dans ma Tristrapédie!--je pose en fait que je n'ai pas avancé un -seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition -d'Euclide.--Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.--J'ai -souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous, -Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à -l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en -lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de -suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».--Mon oncle Tobie qui étoit -la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par -une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le -compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres. - -La compagnie sourit.--Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de -dormir.--Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé -tout le jour au boulingrin;--et moi-même... Je ne sais comment cela -s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.--En -même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de -la table,--Trim moucha la chandelle,--mon père ranima le feu, prit le -livre, toussa deux fois, et commença. - - - - -CHAPITRE XXXII. - -_Origine des fortifications._ - - -«Les trente premières pages, dit mon père en retournant les feuillets, -sont un peu abstraites; et comme elles ne sont pas intimement liées au -sujet, nous les passerons pour le moment.--C'est une introduction -servant de préface, continua mon père, ou une préface servant -d'introduction,--(car je n'ai pas encore déterminé le nom que je lui -donnerai) sur le gouvernement civil et politique;--et comme on en trouve -l'origine dans la première association du mâle et de la femelle, je m'y -suis trouvé insensiblement amené.--Cela étoit naturel, dit Yorick. - -»Il me suffit, dit mon père, que l'origine de la société soit (comme -nous le dit Politien) proprement _conjugale_, c'est-à-dire, consistant -uniquement dans la réunion d'un homme et d'une femme,--auxquels Hésiode -ajoute un esclave. Mais comme il est à croire que dans ces premiers -commencemens il n'existoit pas encore d'esclaves, le premier principe de -toute société se trouve réduit à un homme, une femme, et un taureau. - -«Il me semble que c'est un bœuf, dit Yorick, citant le passage (οἶκον -μὲν πρώτιστα γυναῖκά τε βοῦν τ' ἀροτῆρα)--Un taureau eût été trop -farouche, trop indocile.--Il y a encore une meilleure raison, dit mon -père, en trempant sa plume dans l'encrier; c'est que le bœuf étant le -plus patient des animaux, et le plus propre à labourer la terre, d'où -l'homme devoit tirer sa subsistance, il étoit à-la-fois l'instrument et -l'emblême le plus convenable, que le créateur pût associer au couple -nouvellement joint.»-- - -«--Mais voici, dit mon oncle Tobie, une raison en faveur du bœuf, plus -forte que toutes les autres.--(Mon père ne put prendre sur lui de -retirer sa plume du cornet, avant d'avoir entendu la raison de mon oncle -Tobie). Quand la terre fut labourée, dit mon oncle Tobie, que les -moissons eurent paru, et qu'il fut question de les renfermer, alors les -hommes eurent recours aux palissades, aux murs, aux fossés; et ce fut-là -l'origine des fortifications.--Bien!--bien! cher Tobie, s'écria mon -père».--Il effaça le mot _taureau_, et mit _bœuf_ à sa place. - -Mon père fit signe à Trim de moucher la chandelle, et résuma ainsi son -discours. - -«Ce qui m'a amené à cette dissertation, poursuivit-il négligemment, et -fermant à moitié son livre, c'est que je voulois montrer l'origine de -cette relation que la nature a mise entre le père et son enfant; -aussi-bien que le principe du droit et de la jurisdiction que le premier -acquiert sur l'autre: par le mariage,--par l'adoption,--par la -légitimation,--enfin par la procréation. - -»--Je considère chaque moyen à son rang».-- - -«Il en est un, répliqua Yorick, qui ne me semble pas d'un grand -poids.--C'est du dernier que je parle; et en effet, si les soins du père -se bornent à la procréation, je ne vois pas quels si grands droits il -acquiert sur son enfant, ni quels si grands devoirs celui-ci contracte -envers lui.--Quels devoirs! s'écria mon père, ceux de la créature à -l'égard du créateur;--ceux de l'homme à l'égard de Dieu. - -»--J'avoue, continua-t-il, qu'à ce compte l'enfant n'est pas autant sous -la puissance et la jurisdiction de la mère.--Il me semble pourtant, dit -Yorick, que les droits de la mère sont les mêmes.--Elle est elle-même -sous l'autorité, dit mon père; et d'ailleurs, ajouta-t-il, en secouant -la tête, elle n'est pas, Yorick, le principal agent.--Comment cela? dit -mon oncle Tobie, en quittant sa pipe.--Cependant, dit mon père, sans -écouter mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect envers elle, comme -vous pouvez le lire, Yorick, dans le premier livre des Instituts de -Justinien, au onzième titre de la dixième section.--Je puis, dit Yorick, -le lire aussi bien dans le catéchisme». - - - - -CHAPITRE XXXIII. - -_Cathéchisme de Trim._ - - -«Quant au catéchisme, dit mon oncle Tobie, Trim le sait sur le bout de -son doigt.--Eh! que diantre cela me fait-il, dit mon père?--Il le sait -sur ma parole, reprit mon oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez qu'à -l'interroger. - -»Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de bonté et d'un ton de voix -radouci, le cinquième commandement»? - -Le caporal ne répondit rien. «Ce n'est pas-là le ton, répondit mon oncle -Tobie, élevant la voix et parlant bref, comme s'il eût commandé -l'exercice.--Le cinquième? cria mon oncle Tobie.--Avec la permission de -monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer par le premier». - ---Yorick ne put s'empêcher de sourire.-- - -«Monsieur le pasteur ne considère pas, dit le caporal, en portant sa -canne à l'épaule, en guise de mousqueton, et s'allant camper au milieu -de l'appartement pour être mieux vu,--il ne considère pas que le -catéchisme est précisément comme le maniement des armes.-- - -»--_Portez la main droite au fusil_, cria le caporal, prenant le ton de -commandement, et exécutant le mouvement... - -»--_Reposez-vous sur le fusil_, cria le caporal, faisant à-la-fois -l'office d'aide-major et de soldat... - -»--_Posez le fusil à terre._--Avec la permission de monsieur le pasteur, -un mouvement, comme il peut voir, en amène un autre.--Si monsieur avoit -voulu commencer par le premier!...». - -«--Le premier? cria mon oncle Tobie, posant sa main gauche sur sa -hanche... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant sa pipe, comme il auroit -fait son épée à la tête d'un régiment...». Le caporal satisfit à tout -avec précision; et ayant dit qu'il falloit honorer son père et sa mère, -il s'inclina profondément, et fut reprendre sa place au fond de la -chambre--. - -«On se tire de tout, dit mon père, avec un bon mot. Il y a de l'esprit -en cela, et même de l'instruction, si nous pouvons l'y découvrir. - -»Mais ce que nous venons de voir n'est proprement que l'échaffaud de la -science, c'est-à-dire, son plus haut point de folie, si l'édifice ne -s'élève pas en même-temps. - -»C'est le miroir où peuvent se voir dans leur vrai jour et au naturel -les pédagogues, précepteurs, gouverneurs et grammairiens. - -»Oh! il y a une coquille en écaille, Yorick, qui croît avec l'étude, et -que tous ces gens-là ne savent comment détacher.-- - -»Ils deviennent savants par routine; mais ce n'est pas ainsi que -s'apprend la sagesse». - ---Yorick écoutait avec admiration.-- - -«Oui, dit mon père, je m'engage dès à présent à employer en œuvres pies -le legs entier de ma tante Dinah,--(et l'on saura que mon père n'avoit -pas grande opinion des œuvres pies) si le caporal attache une seule idée -déterminée à aucun des mots qu'il vient de prononcer.--Et je te prie, -Trim, continua mon père en se retournant vers lui, qu'entends-tu par -honorer ton père et ta mère»?-- - -«J'entends, dit le caporal, leur donner trois sous par jour sur ma paie -quand ils sont vieux.--Et cela, Trim, dit Yorick, l'as-tu fait?--Oui, en -vérité, répliqua mon oncle Tobie.--Eh bien! Trim, dit Yorick, en -s'élançant de sa chaise et prenant le caporal par la main,--tu es le -meilleur commentateur de cet endroit du Décalogue; et je t'honore -davantage pour une telle action, que si tu avois composé le Talmud».-- - - - - -CHAPITRE XXXIV. - -_Sur la santé._ - - -«O bienheureuse santé! s'écria mon père, en tournant la page pour passer -au chapitre suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes les richesses. -C'est toi qui dilates l'ame, et qui disposes toutes ses facultés à -recevoir l'instruction et à goûter la vertu. Celui qui te possède a peu -de désirs à former; et le malheureux à qui tu manques, manque de tout au -monde.»-- - -«J'ai resserré, continua mon père, tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet -important, dans un très-petit espace; ainsi nous lirons le chapitre en -entier.»-- - -Mon père lut comme il suit: - -«_Tout le secret de la santé dépend des efforts mutuels que font le -chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre._» - -«Je suppose, dit Yorick, que vous avez commencé par prouver ce -fait.--Suffisamment, dit mon père.»-- - -En disant cela, mon père ferma le livre;--non pas comme s'il avoit -résolu de ne plus lire, car il garda son premier doigt dans le -chapitre;--ni d'un air fâché, car il ferma le livre doucement, son pouce -restant sur la couverture de dessus, et ses trois derniers doigts -soutenant celle de dessous, sans aucune pression violente.-- - -«J'ai démontré la vérité de cette assertion, dit mon père, faisant signe -de la tête à Yorick, plus que suffisamment dans le précédent -chapitre.»-- - -Or, si on disoit maintenant à un habitant de la lune, qu'un habitant du -monde sublunaire a écrit un chapitre, démontrant suffisamment que _tout -le secret de la santé consiste dans les efforts mutuels que font le -chaud et l'humide radical pour l'emporter l'un sur l'autre_;--et qu'il a -prouvé la chose avec tant de ménagement, que dans tout le chapitre il -n'y a pas un mot de sec ni d'humide sur le chaud ou l'humide -radical,--ni une seule syllabe, directement ou indirectement, pour ou -contre la rivalité de ces deux puissances dans l'économie animale--... - -«O toi! éternel créateur de tous les êtres, s'écrieroit-il, en frappant -sa poitrine de sa main droite (en supposant qu'il eût une poitrine et -une main droite)--toi, dont le pouvoir et la bonté peuvent étendre les -facultés de tes créatures jusqu'à ce degré infini d'excellence et de -perfection! que t'ont fait les habitans de la lune?» - - - - -CHAPITRE XXXV. - -_Sur les charlatans._ - - -Mon père finit par deux apostrophes dirigées, l'une contre Hippocrate, -l'autre contre le lord Vérulam. - -Il commença par le prince de la médecine, en lui faisant une légère -apostrophe sur sa lamentation chagrine: _Ars longa, vita brevis._ «La -vie courte, s'écria mon père, et l'art de guérir difficile!--Eh! qui -devons-nous en remercier? et à qui faut-il nous en prendre? si ce n'est -à l'ignorance de ces maudits charlatans eux-mêmes,--et à leurs -tréteaux,--et à leurs drogues,--et à leur étalage philosophique, avec -lequel, dans tous les temps, ils ont commencé par flatter le monde, et -ont fini par le tromper!--» - -«Et toi, lord Vérulam, s'écria mon père, (quittant Hippocrate pour lui -adresser sa seconde apostrophe, comme au premier des vendeurs -d'orviétan, et le plus propre à servir d'exemples aux autres)--que te -dirai-je, grand lord Vérulam? que dirai-je de ton esprit intérieur,--de -ton opium,--de ton salpêtre,--de tes onctions grasses,--de tes -médecines,--de tes clystères,--et de tous leurs accompagnemens?» - -Mon père n'étoit jamais embarrassé de savoir que dire à qui que ce fût, -ni sur quoi que ce fût,--et il avoit plus de facilité pour l'exorde -qu'aucun homme vivant.--Comment il traita l'opinion du lord Vérulam? -vous le verrez:--mais quand? je ne sais pas. Il faut que nous voyions -d'abord ce que c'étoit que l'opinion du lord Vérulam. - - - - -CHAPITRE XXXVI - -_Régime de longue vie._ - - -«Les deux grandes causes, dit le lord Vérulam, qui conspirent ensemble à -racourcir la vie, sont premièrement: - -»L'air intérieur, lequel, comme une flamme légère, consume sourdement le -corps, et le dévoue à la mort;--secondement, l'air extérieur, qui -dessèche le corps peu-à-peu, et le réduit en cendres.--Ces deux ennemis, -s'attachant à nos corps des deux côtés à-la-fois, détruisent à la fin -nos organes, et les rendent inhabiles à continuer les fonctions de la -vie.» - -Cette proposition une fois prouvée ou admise, le moyen de prolonger la -vie étoit simple.--Il ne s'agissoit, disoit le lord Vérulam, que de -réparer le ravage causé par l'air intérieur, en rendant d'un côté la -substance du corps plus dense et plus robuste, par un usage habituel -d'opiat convenable; et en tempérant de l'autre l'excès de la chaleur, au -moyen de trois grains et demi de salpêtre pris à jeun tous les matins.-- - -Ainsi garantie des assauts de l'air intérieur, déjà même la surface de -notre corps se trouvoit moins exposée à ceux de l'air extérieur. Mais on -l'en préservoit mieux encore par une suite d'onctions grasses, -lesquelles saturoient tellement les pores de la peau, qu'une particule -d'air n'y pouvoit pénétrer, et que rien ne pouvoit en sortir.--Par-là, à -la vérité, toute transpiration sensible et insensible étoit arrêtée; et -il pouvoit s'ensuivre plusieurs inconvéniens fâcheux.--Mais l'usage des -clystères pourvoyoit à tout, entraînoit les humeurs qui pouvoient -refluer, et rendoit le système complet. - -Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon père avoit à dire sur les -opiats du lord Vérulam, son salpêtre, ses onctions grasses, et ses -clystères.--Vous le lirez: mais non pas aujourd'hui, ni même demain, le -temps me presse. Le lecteur est impatient, il faut que j'aille.--Vous -lirez ce chapitre à votre loisir (si cela vous convient) aussitôt que la -Tristrapédie sera publiée.-- - -Qu'il suffise pour le moment de dire que mon père traita la conséquence -comme le principe.--Et par-là les savans peuvent conclure qu'il éleva -son propre système sur les ruines de l'autre. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - -_Panacée universelle._ - - -«_Tout le secret de la santé_, dit mon père en recommençant sa phrase, -_dépend évidemment de la rivalité du chaud et de l'humide radical qui se -trouvent en nous.--Ainsi la science la plus légère eût suffi pour -l'entretenir, si les gens de l'école n'avoient pas tout confondu, -surtout (comme Vanhelmont, fameux chimiste, l'a prouvé), en prenant -pendant long-temps la graisse et le suif des animaux pour l'humide -radical._ - -»_Or, l'humide radical n'est pas la graisse ni le suif des animaux, mais -une substance huileuse et balsamique. Car la graisse et le suif, de même -que le phlegme et les parties aqueuses, sont froids. Au lieu que les -parties huileuses et balsamiques sont pleines de vie, d'esprit et de -feu.--Ce qui se rapporte à l'observation d'Aristote:_ POST COITUM OMNE -ANIMAL TRISTE.»-- - -»_Il est donc certain que le chaud radical se trouve dans l'humide -radical; mais il n'est pas prouvé que celui-ci se trouve dans l'autre: -cependant quand l'un dépérit, l'autre dépérit aussi; et il en résulte, -ou une chaleur démesurée qui produit une étisie sèche, ou une humidité -surabondante qui amène l'hydropisie.--Donc, pour résumer en deux mots -tout mon système relativement à la santé, si l'on peut apprendre à un -enfant comment il doit éviter les excès de l'eau et du feu, qui tous -deux tendent à sa destruction, on aura obtenu tout ce qui est nécessaire -sur ce point essentiel._»-- - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - -_Mon Père n'y est plus._ - - -La description du siége de Jéricho n'auroit pas attiré l'attention de -mon oncle Tobie plus puissamment que ce dernier chapitre. Il tint -constamment ses yeux fixés sur mon père tant que dura la lecture. Chaque -fois que le mot de chaud ou d'humide radical fut prononcé, mon oncle -Tobie ôta sa pipe de sa bouche et secoua la tête;--et aussitôt que le -chapitre fut fini, il fit signe au caporal de s'approcher, et lui -demanda à l'oreille... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«--C'étoit au siége de Limérick, dit le caporal en faisant une -révérence.»-- - -«--Le pauvre diable et moi, dit mon oncle Tobie en s'adressant à mon -père, pouvions à peine nous traîner hors de nos tentes quand le siége de -Limerick fut levé; et cela par la raison que vous venez de dire.»-- - -«Quelle idée crochue peut s'être fourrée dans ta précieuse caboche, mon -pauvre frère Tobie, s'écria mon père mentalement? Par le ciel! -ajouta-t-il, en continuant de se parler à lui-même, Œdipe seroit -embarrassé à le deviner.» - -«Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, je crois que sans la -quantité de brandevin que nous faisions brûler tous les soirs, et sans -le vin blanc et la canelle que je ne cessois de donner à monsieur...--Et -le genièvre, Trim, ajouta mon oncle Tobie, qui nous fit plus de bien que -tout le reste.--Je crois en vérité, continua le caporal, que nous -aurions tous deux laissé nos os dans la tranchée.»-- - -«Caporal, dit mon oncle Tobie avec des yeux étincelans, pour un soldat, -est-il un plus beau tombeau?»-- - -«J'en aimerois autant un autre, répliqua le caporal.» - -Tout cela étoit de l'arabe pour mon père, comme les rites des -Troglodytes et des habitans de la Colchide l'avoient été pour mon oncle -Tobie. Mon père ne sut s'il devoit sourire ou froncer le sourcil.-- - -Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, acheva le détail du siége de -Limerick plus intelligiblement qu'il ne l'avoit commencé; ce qui -soulagea infiniment mon père. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - -_Siége de Limerick._ - - -«Ce fut sans doute un grand bonheur pour le caporal et pour moi, dit mon -oncle Tobie, de ce que la fièvre ne nous quitta pas un instant, pendant -les vingt-cinq jours entiers que nous campâmes presque sous l'eau.--Nous -l'eûmes constamment et de la plus grande violence. Heureusement encore -il s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à l'ardeur de la fièvre, -empêcha ce que mon frère appelle l'humide radical, de prendre le dessus, -comme il seroit infailliblement arrivé sans cela.»--Ici mon père gorgea -ses poumons d'air, et levant les yeux au plancher, il fit une -respiration qui dura deux minutes. - -«--Le ciel eut pitié de nous, continua mon oncle Tobie. Ce fut lui qui -inspira au caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre entre le -chaud et l'humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit pendant -tout ce temps, avec du vin chaud et des épices. Par ce moyen, il vint à -bout d'entretenir un feu si ardent et si soutenu, que le chaud radical -tint bon du commencement à la fin du siége, et que l'humide radical, -malgré sa violence, ne put le surmonter.--Sur mon honneur, ajouta mon -oncle Tobie, vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt toises les -assauts qu'ils se livroient dans notre corps.»-- - -«Eh bien! dit mon père, avec une forte aspiration qui fut suivie d'une -pause,--si j'étois juge, et que la loi du pays me le permît, je voudrois -condamner quelqu'un des malfaiteurs les plus insignes...»--Yorick prévit -que la sentence alloit être sévère et sans miséricorde.--Il posa la main -sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques minutes de répit, -pour une question qu'il avoit à faire au caporal.--Je te prie, Trim, dit -Yorick, sans attendre la permission de mon père, dis-nous naturellement -ce que tu entends par ce chaud et cet humide radical dont il est -question?»-- - -«En me référant humblement au meilleur avis de mon maître, dit le -caporal, faisant une révérence à mon oncle Tobie.--Dis ton opinion -librement, dit mon oncle Tobie.--Frère Shandy, continua-t-il, le pauvre -garçon est mon serviteur, et non pas mon esclave.»-- - -Le caporal passa son chapeau sous son bras gauche, et laissa pendre sa -canne à son poignet, au moyen d'un cordon de cuir noir dont les deux -bouts noués ensemble formoient une espèce de gland. Il s'avança sur le -terrein où il avoit subi l'examen du catéchisme, et se prenant le menton -avec le pouce et les autres doigts de sa main droite, il exposa son -sentiment en ces termes.-- - - - - -CHAPITRE XL. - -_Consultation._ - - -Le caporal ouvroit déjà la bouche pour commencer, quand le docteur Slop -entra en tortillant.--Trim resta la bouche ouverte.--Mais vienne qui -voudra, il poursuivra dans le prochain chapitre. - -Slop avoit été mandé par ma mère, et il sortoit en ce moment de la -chambre de la nourrice où je criois encore. - -«Eh bien! vieux docteur, s'écria mon père, (car les transitions de son -humeur se succédoient d'une manière aussi brusque qu'inconcevable), -qu'est-ce que ta chienne de mine nous dira là-dessus?»-- - -Mon père n'auroit pas demandé d'un air plus dégagé si l'on avoit coupé -la queue de son chien.--Une question ainsi faite ne convenoit pas à la -gravité du docteur, ni au traitement qu'il comptoit employer;--le -docteur s'assit sans répondre.-- - -«Je vous prie, monsieur, dit mon oncle Tobie d'un ton qui demandoit -réponse,--que pensez-vous de l'état de l'enfant?--Il finira par un -phimosis, répondit le docteur Slop.» - -«Je ne suis pas plus avancé, dit mon oncle Tobie; et il remit sa pipe -dans sa bouche.--Laissons donc, dit mon père, poursuivre le caporal, et -écoutons-le raisonner sur la médecine.»--Le caporal salua son vieil ami, -le docteur Slop, et exposa ensuite son opinion sur le chaud et l'humide -radical, dans les termes suivans. - - - - -CHAPITRE XLI. - -_Dissertation savante._ - - -«La ville de Limerick, de laquelle on commença le siége sous les ordres -du roi Guillaume, en personne, l'année d'après que je fus entré au -service,--est située au milieu d'un marais diabolique, et dans un pays -couvert d'eau.--Elle est, dit mon oncle Tobie, toute entourée par le -Shannon, et sa situation la rend une des places les mieux fortifiées -d'Irlande.»-- - -«Je trouve, dit le docteur Slop, que cette façon de commencer un -discours sur la médecine est tout-à-fait nouvelle.--Ce que je dis là -n'en est pas moins vrai, répondit Trim.--En ce cas, dit Yorick, la -faculté feroit bien d'adopter cette méthode.»-- - -«Avec la permission de monsieur le pasteur, dit le caporal, tout le pays -est coupé de tranchées et de fondrières; et d'ailleurs il tomba pendant -le siége une telle quantité de pluie, que tout étoit boue.--Ce fut cela -et cela seul, qui fut cause de l'inondation, et qui pensa nous faire -périr, monsieur et moi.--Au bout de dix jours, continua le caporal, il -n'y avoit pas un soldat qui pût se coucher à sec dans sa tente, sans -avoir creusé un fossé tout autour pour égoutter l'eau.--Mais pour ceux -qui, comme monsieur, en avoient le moyen, il falloit tous les soirs -faire brûler une écuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit -l'humidité de l'air, et rendoit le dedans de la tente aussi chaud qu'un -poële.»-- - -«Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal, s'écria mon père? et quelle -conclusion en tires-tu?»-- - -«J'en conclus, n'en déplaise à votre seigneurie, répliqua Trim, que -l'humide radical n'est autre chose que de l'eau de fossé, et que le -chaud radical (pour ceux qui peuvent en faire la dépense) est de -l'eau-de-vie brûlée.--Oui, messieurs, avec votre permission, le chaud et -l'humide radical d'un homme ne sont que de l'eau bourbeuse et une dragme -de genièvre.--Que le genièvre ne nous manque pas, ajouta-t-il, et qu'on -nous donne une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits et dissiper -les vapeurs.--Vienne ensuite la mort quand elle voudra, elle trouvera à -qui parler.»-- - -«Je suis en peine, capitaine Shandy, dit le docteur Slop, de déterminer -dans quelle branche de connoissance votre valet brille davantage; de la -physiologie ou de la théologie.--(Slop n'avoit pas oublié les -commentaires de Trim sur le sermon.)»-- - -«Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick, que le caporal a subi un -examen en théologie, et qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'honneur.»-- - -«Il faut que vous sachiez, dit le docteur Slop en s'adressant à mon -père, que le chaud et l'humide radical sont la base et l'appui de notre -existence, comme les racines d'un arbre sont la source et le principe de -sa végétation.--Ils sont inhérens au germe de tous les animaux; et l'on -peut les maintenir dans l'équilibre qu'ils doivent conserver par -plusieurs moyens, mais principalement, à mon avis, par ceux que l'on dit -_consubstantiels, incisifs et corroborans_.--Ce pauvre garçon, continua -le docteur Slop en montrant le caporal, aura entendu quelque empyrique -raisonner sur ces matières, et il aura retenu ses absurdités.--Voilà le -fait, dit mon père.--Il y a toute apparence, dit mon oncle Tobie.--Je le -parierois, dit Yorick.»-- - - - - -CHAPITRE XLII. - -_Relâche au théâtre._ - - -On appela le docteur Slop, pour voir le cataplasme qu'il avoit -ordonné;--et mon père saisit ce moment pour lire un autre chapitre de la -Tristrapédie.--Allons, mes amis, de la joie! je vous ferai voir du -pays.--Mais quand nous aurons fini ce chapitre, nous ne r'ouvrirons pas -le livre du reste de l'année.--Vive le roi!-- - - - - -CHAPITRE XLIII. - -_Verbes auxiliaires._ - - -«_Cinq ans avec une bavette sous le menton!_ - -»_Quatre ans à lire son alphabet, et à étudier son cathéchisme!_-- - -»_Un an et demi pour apprendre à signer son nom!_-- - -»_Sept longues années et plus pour apprendre à décliner en grec et en -latin!_-- - -»_Quatre ans pour le jargon de ses thèses philosophiques!--et au bout de -ce temps, la statue, ce beau chef-d'œuvre, est encore informe au milieu -du bloc de marbre; l'artiste n'a fait qu'aiguiser ses outils.--Quelle -marche ridicule!_-- - -»_Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au moment de rester au fond du -bloc toute sa vie? Il étoit âgé de quarante-quatre ans quand il eut -achevé ses études grecques.--Et Pierre Damien, évêque d'Ostie, avoit -atteint l'âge d'homme, qu'il ne savoit pas lire.--Et Baldus lui-même, -qui devint dans la suite un si grand personnage, étoit si vieux quand il -se mit à étudier le droit, que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour -l'autre monde.--Il ne faut pas s'étonner qu'Eudamidas, fils -d'Archidamus, entendant Xénocrate disputer sur la sagesse à l'âge de -soixante-quinze ans, lui ait demandé gravement quand il comptoit la -mettre en pratique, puisqu'à son âge, il en étoit encore à la -chercher._»-- - -Yorick écoutoit mon père avec grande attention. Il y avoit un -assaisonnement de sagesse mêlée d'une manière inconcevable à ses plus -étranges boutades; et au milieu de ses éclipses les plus obscures, on -apercevoit quelquefois des clartés qui les faisoient presque -disparoître.--Je conseille à tout le monde de ne l'imiter qu'avec -circonspection. - -«Je suis convaincu, Yorick, continua mon père, (moitié lisant, moitié -discourant) qu'il existe au nord-ouest un passage au monde intellectuel, -et que l'esprit humain, en puisant en lui-même toutes ses connoissances, -trouveroit pour les acquérir une méthode beaucoup plus facile que celle -qu'on a coutume d'employer.--Mais hélas, tous les champs n'ont pas une -source ou un ruisseau pour les arroser; tous les enfans, Yorick, n'ont -pas un père capable de les diriger».-- - -«Tout, ajouta mon père en baissant la voix, tout dépend entièrement des -verbes auxiliaires, monsieur Yorick».-- - -Si Yorick eût marché sur le serpent décrit par Virgile, il n'auroit pas -témoigné plus d'effroi.--«Je suis étonné moi-même, dit mon père qui s'en -aperçut (et je le cite comme une des plus grandes calamités qui soient -jamais arrivées à la république des lettres),--je suis étonné que ceux -qui jusqu'ici ont été chargés de l'éducation de la jeunesse, et dont -l'unique devoir étoit d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de -bonne heure un magasin d'idées, et de laisser ensuite leur imagination -travailler en liberté sur ces idées;--je suis étonné, dis-je, Yorick, -que ces gens-là se soient aussi peu servi des verbes auxiliaires, qu'ils -l'ont fait pour arriver à leur but.--Je ne connois que Raimond Lulle et -l'aîné Pellegrin, dont le dernier surtout en porta l'usage à un tel -point de perfection, qu'avec sa méthode il n'étoit point de jeune homme -à qui il ne pût apprendre en peu de leçons à discourir d'une manière -satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce fût,--à traiter une -question sur toutes ses faces;--enfin, à dire et à écrire sur une -matière quelconque tout ce qu'il étoit possible de dire ou d'écrire, -sans qu'il lui échapât la faute la plus légère, le tout à l'admiration -des spectateurs.--Je serois bien aisé, dit Yorick, interrompant mon -père, que vous puissiez me faire comprendre la chose.--Volontiers, dit -mon père».-- - -«Un mot peut être pris dans le sens littéral ou dans le sens figuré. Le -sens figuré est une _allusion_ ou _métaphore_.--Or, quoique je trouve, -moi, que par cette _métaphore_ l'idée perd plus qu'elle n'acquiert, il -n'en est pas moins vrai que la plus grande extension d'idées dont un mot -isolé soit susceptible, est une _métaphore_.--Mais qu'en résulte-t-il? -Quand l'esprit a conçu le mot dans toute son étendue, tout est -fini.--L'esprit et l'idée peuvent se reposer, jusqu'à ce qu'une seconde -idée succède, et ainsi de suite.-- - -»Or, à l'aide des auxiliaires, l'ame est en état de travailler -d'elle-même sur toutes les matières qu'on lui présente; et, par la -flexibilité de ce puissant moyen, de se frayer de nouveaux chemins, -d'aller à la recherche des choses par de nouvelles routes, et de faire -qu'une seule idée en engendre des millions.»-- - -«Vous excitez grandement ma curiosité, dit Yorick».-- - -«Quant à moi, dit mon oncle Tobie, je renonce à en rien deviner.--Avec -la permission de monsieur, dit le caporal, les Danois, qui se trouvoient -à notre gauche au siége de Limerick, n'étoient-ils pas des -auxiliaires?--et de très-bonnes troupes, dit mon oncle Tobie; mais je -crois que les auxiliaires dont parle mon frère sont autre chose».-- - -«Croyez-vous, dit mon père en se levant».-- - - - - -CHAPITRE XLIV. - -_Il fait danser l'ours._ - - -Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le -chapitre. - -«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont: -_je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je -devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il -faudroit, j'ai coutume_:--on les emploie suivant les temps; au passé, au -présent, au futur:--on les conjugue avec le verbe _avoir_;--on les -applique à des questions: _cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il? -cela seroit-il? cela peut-il être?--cela pourroit-il être?_--Ou avec un -doute négatif: _n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?_ Ou -affirmativement: _c'est, c'étoit, ce devoit être_. Ou suivant un ordre -chronologique: _cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis -quand?_ Ou comme hypothèse: _si cela étoit? si cela n'étoit pas?_ Qu'en -arriveroit-il, _si les François battoient les Anglois? si le soleil -sortoit du zodiaque_»?-- - -»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de -ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans -laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne -sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle -puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une -foule de conclusions et de conceptions nouvelles.-- - -»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers -Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?--Jamais, répondit le -caporal.--Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de -besoin?--Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le -caporal n'en a jamais vu?--C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père; -et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes -auxiliaires font raisonner.-- - -»Un ours blanc!--très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais -vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir? - -»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement quelle idée puis-je m'en -faire? - -»Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je -n'en vois pas? - -»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive -jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait, -la description? en ai-je jamais rêvé? - -»Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs, -ont-ils jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils donné pour en voir un? -qu'auroient-ils fait s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours -blanc?--Est-il féroce,--apprivoisé,--méchant,--grondeur,--caressant? - -»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu? - -»N'y a-t-il point de péché à le voir? - -»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?» - - - - -CHAPITRE XLV. - -_Intermède._ - - -A présent, mon cher monsieur, arrêtons-nous encore deux minutes, et -rentrons dans la salle pour recueillir les suffrages.--Vous savez comme -mon amour-propre y trouve son compte. - -Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut être juste. Les dissertations -savantes de mon père, ses verbes auxiliaires, son ours blanc, peuvent -très-bien ne pas plaire à tout le monde.--Je vois là un gros abbé qui -dort, et je ne lui en veux point de mal. Et cette dame, non pas cette -vieille présidente qui prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris tout -ce que vous venez d'entendre, que son mari n'a compris le procès qu'il a -jugé ce matin;--mais cette jeune marquise qui est dans la même loge, -avec ce duc qui lui parle à l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait -entendus? Elle ne nous a pas même écoutés.--Cependant, voyez comme elle -applaudit.--Et je m'en plaindrois et je lui en ferois un reproche!--Non, -mon cher monsieur.--Le public est partagé en deux classes, dont l'une -admire tout ce qu'elle ne comprend pas, et l'autre déchire tout ce -qu'elle comprend.--Il y a encore une troisième classe, mais réduite à un -si petit nombre!--Ce sont ceux qui, comme vous, monsieur, jugent sans -prévention, critiquent sans humeur, et louent sans partialité. C'est -pour ceux-là que j'écris; ce sont ceux qui me consolent des autres. - - - - -CHAPITRE XLVI. - -_Conclusion._ - - -Quand mon père eut fait danser et redanser son ours blanc pendant une -demi-douzaine de pages, il ferma le livre tout de bon; et d'un air -triomphant il le remit à Trim, avec signe de le reporter sur le bureau -où il l'avoit trouvé.--«Voilà, dit-il, la méthode avec laquelle Tristram -apprendra à décliner et à conjuguer tous les mots du dictionnaire.--Vous -sentez, Yorick, que de cette façon chaque mot amènera une thèse ou une -hypothèse.--Chaque thèse ou hypothèse est une source de -propositions.--Chaque proposition a sa conséquence et conclusion.--Et -chaque conséquence et conclusion ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre -une nouvelle route de recherches et d'études.--La force de cette méthode -est incroyable pour ouvrir la tête d'un enfant.--Pour ouvrir sa tête, -frère Shandy! s'écria mon oncle Tobie; il y a de quoi la faire sauter en -mille pièces.»-- - -«Je présume, dit Yorick en souriant, que c'est par votre méthode que le -fameux Vincent Quirino, (parmi les autres prodiges de son enfance, -desquels le cardinal Bembo a donné au public une histoire si exacte) se -mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher dans les écoles publiques -de Rome quatre mille cinq cents soixante thèses différentes, sur les -points les plus abstraits de la plus abstraite théologie,--et de les -défendre et de les soutenir, de manière à terrasser et à réduire au -silence tous ses adversaires.»-- - -«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père, auprès de ce qui nous est -rapporté d'Alphonse Tostatus, lequel, presque dans les bras de sa -nourrice, avoit appris toutes les sciences et tous les arts libéraux, -sans qu'on lui en eût rien enseigné?--Que dirons-nous du grand -Peireskius?...--C'est le même, s'écria mon oncle Tobie, duquel je vous -ai parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une promenade de cinq cents -lieues, en comptant l'aller et le retour de Paris à Schewling[1] -uniquement pour voir le chariot à voiles de Stévinus.--C'étoit un grand -homme, ajouta mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).--Oui, un grand -homme! dit mon père, (songeant à Peireskius)--et qui multiplia ses idées -si rapidement, et se fit un si prodigieux amas de connoissances, que (si -nous pouvons ajouter foi à une anecdote qui le regarde, et que nous ne -saurions rejeter sans secouer l'autorité de toutes les anecdotes -quelconques);--à l'âge de sept ans, son père lui remit entièrement -l'éducation de son frère, qui n'en avoit que cinq.--Le père étoit-il -aussi sage que son fils, dit mon oncle Tobie?--Je croirois que non, dit -Yorick. - - [1] Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling. - -«Mais que sont tous ces exemples, continua mon père, entrant dans une -sorte d'enthousiasme,--que sont tous ces exemples auprès des prodiges de -l'enfance des _Grotius_, _Scioppius_, _Heinsius_, _Politien_, _Pascal_, -_Joseph Scaliger_, _Ferdinand de Cordoue_, et autres?--Les uns se -dégageant des formes scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même -plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.--Les autres ayant fini -leurs classes à sept ans, et écrit des tragédies à huit.--A neuf ans, -Ferdinand de Cordoue étoit si savant, que l'on crut qu'il étoit possédé -du démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition et de vertu, que les -moines le prirent pour l'antechrist.--D'autres eurent appris quatorze -langues à l'âge dix ans;--à onze, eurent fini leurs cours de rhétorique, -poëtique, logique, et morale;--à douze donnèrent leurs commentaires sur -Servius et sur Martianus Capella;--et à treize, reçurent leurs degrés de -philosophie, de droit et de théologie.»-- - -«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand Juste Lipse, qui composa un -ouvrage le jour de sa naissance.--Bon Dieu, dit mon oncle Tobie!»-- - - - - -CHAPITRE XLVII. - -_Bataille._ - - -Quand le cataplasme fut prêt, un scrupule de _decorum_ s'éleva hors de -propos dans la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit à tenir la -chandelle pendant le pansement.--Slop n'avoit pas coutume de ménager les -caprices de Suzanne; et la querelle s'établit promptement entre eux. - -«--Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'œil familier sur le visage -de Suzanne,--vous faites la prude! mais je vous connois, -mademoiselle.--Vous me connoissez! monsieur, s'écria Suzanne -dédaigneusement, et avec un air de tête qui s'adressoit évidemment, non -pas à la profession, mais à la personne du docteur,--vous me connoissez! -répéta Suzanne.--Le docteur Slop se boucha le nez, comme pour dire que -la réputation de Suzanne n'étoit pas en bonne odeur.--A ce geste, la -bile de Suzanne s'allume. Vous en avez menti, s'écria Suzanne.--Allons, -allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier du succès de la botte qu'il -venoit de porter,--s'il en coûte trop à votre pudeur de tenir la -chandelle en regardant, qui vous empêche de la tenir en fermant les -yeux?--C'est-là une de vos défaites papistes, dit Suzanne. Le bel -expédient!--Ma belle enfant, dit Slop en hochant la tête, ne méprisez -pas si fort les expédiens; vous pourriez en avoir besoin tout comme une -autre.--Insolent! s'écria Suzanne, approche, si tu l'oses.--Je t'en -défie, continua-t-elle, en retroussant les manches de sa chemise -jusqu'au-dessus de son coude.»-- - -Il étoit impossible à deux personnages de procéder ensemble à une -opération de chirurgie, avec une cordialité plus colérique. - -[Illustration] - -Slop s'empara du cataplasme.--Suzanne se saisit de la -chandelle.--Approche toi-même, dit Slop.--Suzanne feignit un mouvement -sur la gauche; et portant brusquement sa chandelle à droite, elle mit le -feu à la perruque du docteur, laquelle étant fort grasse et fort -touffue, fut consumée en entier avant d'être bien allumée.--«Catin! -salope! s'écria Slop (car la passion nous rend comme des bêtes féroces), -catin fieffée que vous êtes! s'écria Slop avec le cataplasme à la -main.--Allez, allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné le nez de -personne, et vous n'en sauriez dire autant.--Que veut-elle dire avec son -nez? s'écria Slop.--Un nez est un nez, dit Suzanne.--Eh bien! voilà pour -le tien, s'écria Slop, en lui lançant le cataplasme à la face.--Et voilà -pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui rendant son compliment avec le -reste du cataplasme.» - - - - -CHAPITRE XLVIII. - -_Armistice._ - - -Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi d'injures et de -cataplasme.--Quand celui-ci fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine -pour en préparer un autre;--et pendant qu'ils y procédoient, mon père -prit sa résolution comme vous allez voir. - - - - -CHAPITRE XLIX. - -_Qualités d'un Gouverneur._ - - -«Vous voyez, dit mon père, s'adressant à-la-fois à mon oncle Tobie et à -Yorick, qu'il est temps de retirer Tristram des mains des femmes, et de -le mettre dans celles d'un gouverneur. - -»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin en prit quatorze -à-la-fois pour surveiller l'éducation de son fils Commode; et, en moins -de six semaines, il en congédia cinq. Je sais très-bien, continua mon -père, que la mère de Commode aimoit un gladiateur au temps où elle -conçut; et c'est ce qui explique en grande partie les cruautés de -Commode, quand il devint empereur.--Mais je n'en suis pas moins persuadé -qu'il dut la férocité de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui, dans -le peu de temps qu'ils passèrent auprès de lui, lui donnèrent de plus -mauvais principes, que les neuf autres n'en purent réformer dans la -suite. - -»Lorsque j'envisage la personne que je mettrai auprès de mon fils, comme -un miroir dans lequel il doit se regarder du matin au soir, comme le -modèle sur lequel il doit régler son maintien, ses mœurs, et peut-être -les plus secrets sentimens de son cœur,--je voudrois, Yorick, s'il étoit -possible, en trouver un qui fût accompli de tout point, et tel que mon -fils trouvât toujours à profiter avec lui.»--Mais vraiment, dit en -lui-même mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon sens. - -«Il y a là, continua mon père, un certain air, un certain mouvement du -corps et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui -annonce ce qu'un homme est au-dedans.--Et je ne suis pas du tout surpris -que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et sinistres -de Julien, ait prédit qu'il apostasieroit un jour;--ni que saint -Ambroise ait chassé un de ses disciples de sa maison, à cause d'un -mouvement indécent de sa tête, qui alloit et venoit comme un fléau; ni -que Démocrite ait jugé Protagoras digne d'être son disciple, à voir la -manière dont il lioit un fagot. - -»Un œil pénétrant trouve, pour descendre au fond de l'ame d'un homme, -mille chemins que le vulgaire n'aperçoit pas; et je maintiens, -ajouta-t-il, qu'un homme de mérite n'ôte pas son chapeau en entrant dans -une chambre, ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe -quelque chose qui le fasse connoître pour ce qu'il est. - -»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur que je choisirai pour mon -fils ne doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, ni parler haut, ni -regarder d'un air farouche ou niais.--Il ne doit ni mordre ses lèvres, -ni grincer des dents, ni parler du nez. - -»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte, ni trop lentement.--Je ne veux -pas qu'il marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;--ni -balant, ce qui a l'air hébété;--ni les mains dans ses poches, ce qui -annonce un imbécille. - -»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de pincer, de chatouiller, de -mordre ou couper ses ongles en compagnie,--comme aussi de se curer les -dents, de se gratter la tête, etc.»--Que diantre signifie tout ce -bavardage, dit en lui-même mon oncle Tobie?» - -«Je veux, continua mon père, qu'il soit joyeux, gai, plaisant; et en -même-temps prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, subtil, -inventif, prompt à résoudre les questions douteuses et spéculatives. Je -veux qu'il soit sage, judicieux, instruit...»--Et pourquoi pas humble, -modéré et doux? dit Yorick.--Et pourquoi pas, s'écria mon oncle Tobie, -franc et généreux, brave et bon?--«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua -mon père, en se levant et lui prenant une de ses mains,--il le sera.»-- - -«Eh bien! frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en se levant à son -tour, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père,--eh -bien! frère, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.» En -disant ces mots, une larme de joie étincela dans l'œil de mon oncle -Tobie, et paya le tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et une autre -larme, compagne de la première, parut dans l'œil du caporal.--Vous en -verrez la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre. - -Etourdi que je suis! j'avois promis de vous la faire dire par le caporal -à sa manière. Mais le moment est passé; je vais tous la raconter à la -mienne. - - - - -CHAPITRE L. - -_Histoire de Lefèvre._ - - -C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde fut pris par les -alliés,--c'est-à-dire, environ sept ans avant que mon père vînt habiter -la campagne, et environ sept ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y -furent secrétement retirés, dans le dessein d'exécuter quelques-uns des -plus beaux siéges qu'ils avoient en tête. - -Mon oncle Tobie étoit un soir à souper, et Trim étoit assis derrière lui -près d'un petit buffet.--Je dis assis, car, par égard pour son genou -blessé, dont le caporal souffroit quelquefois excessivement, toutes les -fois que mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il ne souffroit pas que -le caporal se tînt debout. Mais la vénération du pauvre garçon pour son -maître lui opposoit une résistance opiniâtre.--Mon oncle Tobie, avec une -artillerie convenable, auroit eu moins de peine à s'emparer de -Dendermonde.--Souvent, au moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon -oncle Tobie venoit à retourner la tête, il l'apercevoit debout derrière -lui, avec toutes les marques du respect le plus soumis. - -Cela seul engendra plus de petites querelles entr'eux, pendant vingt -cinq ans entiers, que tout autre sujet.--Mais à quoi cela revient-il? -qu'est-ce que cela fait à mon histoire? pourquoi en fais-je -mention?--Demandez-le à ma plume; c'est elle qui me gouverne, je ne la -gouverne pas.-- - -Mon oncle Tobie étoit donc un soir à souper, quand le maître d'une -petite auberge du village entra dans la salle avec une fiole vide à la -main, pour demander un verre ou deux de vin de Madère.--«C'est, dit-il, -pour un pauvre gentilhomme qui est arrivé malade dans ma maison il y a -quatre jours. Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tête, ni manger, ni -boire, ni goûter de quoi que ce soit au monde; mais tout à l'heure il -vient de lui prendre fantaisie d'un verre de Madère sec et d'une petite -rôtie.--Il me semble, a-t-il dit en ôtant sa main de dessus son front, -que cela me soulageroit.-- - -»Je suis venu chez le capitaine, ajouta l'aubergiste, persuadé qu'il ne -me refusera pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois personne qui -voulût m'en donner, m'en prêter ou m'en vendre,--je crois que j'en -volerois, plutôt que de ne pas en rapporter à ce pauvre gentilhomme.--Il -est en vérité bien malade.--J'espère pourtant, continua-t-il, qu'il se -rétablira; mais nous sommes tous affligés de son état.» - -«Tu es bon et galant homme, s'écria mon oncle Tobie, j'en réponds; et je -veux que tu boives toi-même à la santé du pauvre gentilhomme avec du vin -sec.--Et prends-en une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui -avec mes complimens, et dis-lui qu'elles sont fort à son service; et -même une douzaine de plus, si elles lui font du bien.» - -«Quand l'aubergiste eut fermé la porte,--cet homme-là, Trim, dit mon -oncle Tobie, porte à coup sûr un cœur compatissant;--mais j'ai conçu -aussi la meilleure opinion de son hôte: il faut que cet étranger ait un -mérite rare, pour avoir su gagner en si peu de temps l'affection de -l'aubergiste.--Et de toute sa famille, ajouta le caporal; car ils sont -tous affligés de son état.--Cours après lui, dit mon oncle Tobie;--va, -Trim, et demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.»-- - -«Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec le caporal, je l'ai oublié; -mais je puis le demander à son fils.--Il a donc son fils avec lui, dit -mon oncle Tobie?--Un garçon d'environ onze ou douze ans, répliqua -l'aubergiste; mais le pauvre enfant n'a goûté de rien, pas plus que son -père.--Il ne fait que pleurer et se désoler jour et nuit.--Depuis que -son père s'est mis au lit, il n'a pas quitté son chevet.»-- - -Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle Tobie posa sa fourchette et -son couteau sur la table, et repoussa son assiette.--Trim n'attendit -point ses ordres, il desservit sans dire mot; et quelques minutes après -il apporta à son maître une pipe et du tabac.--Reste un peu dans la -salle, dit mon oncle Tobie. - -«--Trim! dit mon oncle Tobie, quand il eut allumé sa pipe et commencé à -fumer.» Trim s'avança en faisant une révérence. Mon oncle Tobie continua -de fumer sans rien dire.--«Caporal, dit mon oncle Tobie.» Le caporal fit -sa révérence.--Mon oncle Tobie ne dit pas un mot, et finit sa pipe. - -«--Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un projet dans la tête.--J'ai envie, -comme la nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement dans ma -roquelaure, et d'aller rendre visite à ce pauvre gentilhomme.--La -roquelaure de monsieur, répliqua le caporal, n'a pas été mise une seule -fois depuis la nuit où nous montions la garde dans la tranchée devant la -porte saint-Nicolas;--et c'étoit la veille du jour où monsieur reçut sa -blessure.--D'ailleurs la nuit est si froide, si pluvieuse, que soit la -roquelaure, soit le mauvais temps, il y auroit de quoi faire mal à -l'aine de monsieur, et peut-être lui donner la mort.--Cela se pourroit -bien, dit mon oncle Tobie.--Mais, Trim, je n'ai pas l'esprit en repos -depuis ce que m'a dit l'aubergiste.--Je voudrois qu'il ne m'en eût pas -tant appris, ou qu'il m'en eût appris davantage.--Comment ferons-nous -pour arranger tout cela?--Que monsieur s'en rapporte à moi, dit le -caporal, et il saura bientôt tout le détail de cette affaire.--Je vais -prendre ma canne et mon chapeau; j'irai reconnoître ce qui se passe, -j'agirai d'après ce que j'aurai découvert; et en moins d'une heure je -serai de retour ici.--Va donc, Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce -scheling que tu boiras avec son domestique.--C'est bien de lui que je -compte tout savoir, dit le caporal en fermant la porte.»-- - -Mon oncle remplit sa seconde pipe;--et l'on peut dire que tant qu'elle -dura, il ne fut occupé que du pauvre Lefèvre et de son fils;--excepté -toutefois quelques petites excursions militaires; comme, par exemple, -pour considérer s'il n'étoit pas tout aussi bien d'avoir la courtine de -la tenaille en ligne droite qu'en ligne courbe. - - - - -CHAPITRE LI. - -_Suite de l'Histoire de Lefèvre._ - - -Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué les cendres de sa troisième -pipe, quand le caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit le récit -suivant. - -«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur -aucun détail sur le pauvre lieutenant malade.--C'est donc un officier, -dit mon oncle Tobie?--C'est un officier, dit le caporal.--Et de quel -régiment, dit mon oncle Tobie?--Si monsieur veut me laisser dire, -répliqua le caporal je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le -même ordre que je l'ai apprise.--Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je -ne t'interromprai point que tu n'aies fini.--Je vais remplir une autre -pipe; et toi, Trim, tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette de la -fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.» Le caporal fit sa révérence -accoutumée, laquelle disoit, aussi intelligiblement qu'une révérence -peut dire quelque chose: _monsieur a bien de la bonté._--Il s'assit -ensuite comme on le lui avoit ordonné, et reprit son histoire à-peu-près -dans les mêmes termes. - -«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur -aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils.--Car quand j'ai -demandé où étoit son domestique, (duquel je m'étois promis de savoir -tout ce qu'il étoit convenable de demander)--sage distinction! dit mon -oncle Tobie;--on m'a répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il n'avoit -point de domestique, qu'il étoit arrivé à l'auberge avec des chevaux de -louage, et que ne se trouvant pas en état d'aller plus loin, il les -avoit renvoyés le matin d'après son arrivée.--Si je me porte mieux, mon -cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant sa bourse pour payer -l'homme, nous pourrons en louer d'autres ici.--Mais, hélas! m'a dit la -maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là; -car j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.--Et quand il mourra, -son malheureux enfant mourra aussi.--Il a déjà le cœur brisé.-- - -»J'écoutois ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est -entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste -avoit parlé.--Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire -moi-même.--Permettez, lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour le -faire asseoir auprès du feu,--permettez, mon jeune gentilhomme, que je -vous en évite la peine.--En même-temps j'ai pris une fourchette pour -faire griller la rôtie.--Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un -air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon.--Je -suis sûr, ai-je répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus -mauvaise de la façon d'un vieux soldat.--Le jeune homme m'a pris la -main, et aussitôt a fondu en larmes.»-- - -«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l'armée depuis -le berceau; et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le -nom d'un ami.--Je voudrois l'avoir ici.-- - -»Dans les plus longues marches de l'armée, continua le caporal, dans le -besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience pour mon -dîner, que j'en ai ressenti aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec -ce jeune homme.--Mais, je le demande à monsieur, en quoi la chose me -touchoit-elle?--En rien au monde, Trim, dit mon oncle Tobie en se -mouchant; mais la bonté de ton cœur te fait ressentir vivement la peine -d'autrui.-- - -»En lui donnant la rôtie, poursuivit le caporal, j'ai pensé qu'il étoit -à propos de lui dire que j'étois domestique du capitaine Shandy;--et que -monsieur (sans connoître son père) étoit fort touché de son état;--et -que tout ce qui étoit dans la cave ou dans la maison de monsieur étoit -fort à son service.--Tu pouvois ajouter, dans ma bourse, dit mon oncle -Tobie.--Le jeune homme, reprit le caporal, a fait une profonde -révérence, (laquelle sûrement se rapportoit à monsieur); mais son cœur -étoit trop plein: il n'a rien répondu.--Il a monté l'escalier avec la -rôtie; et, comme je lui ouvrois la porte, prenez courage, lui ai-je dit; -et soyez sûr, mon brave jeune homme, que monsieur votre père sera -bientôt guéri.-- - -»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit une pipe au coin du feu; mais -il n'a pas adressé à ce pauvre jeune homme un seul mot de -consolation.--J'ai trouvé cela fort mal.»--Je le trouve de même, dit mon -oncle Tobie.-- - -«Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, et s'est trouvé un -peu ranimé. Il m'a fait dire que, si je voulois monter dans dix minutes, -je lui ferois plaisir.--Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire -ses prières, car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès du lit; -et comme je fermois la porte, j'ai vu son fils prendre un coussin.»-- - -«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, monsieur Trim, prie Dieu -quelquefois? J'aurois parié que non.--Oh! celui-ci, a répliqué la -maîtresse de l'auberge, dit ses prières, et même très-dévotement. Je -l'ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles; sans cela, je -n'aurois pu le croire.--Mais en êtes-vous bien sûre, a répliqué le -vicaire?»-- - -«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez qu'un soldat prie, ne vous en -déplaise, et de son propre mouvement, tout aussi souvent qu'un -prêtre.--Et quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son -honneur,--il a plus de raisons de prier Dieu, que qui que ce soit au -monde.»-- - -«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie.--Mais, ai-je dit, -reprit le caporal, quand ce même soldat vient de passer douze heures de -suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l'eau froide,--quand il -se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longues et -périlleuses, harcelé aujourd'hui par les ennemis,--les harcelant -demain,--détaché ici,--contre-mandé-là,--passant sous les armes cette -nuit,--surpris en chemise celle d'après,--transi jusques dans ses -jointures,--sans paille peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;--il -n'est pas toujours le maître de choisir le lieu et l'heure pour -prier.--Mais quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté, (car -j'étois piqué pour la réputation de l'armée) je crois, ne vous en -déplaise, qu'un soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, quoique avec -moins d'étalage et d'hypocrisie.»-- - -«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû dire, reprit mon oncle -Tobie.--Dieu seul, caporal, connoît celui qui est hypocrite, et celui -qui ne l'est pas. A la grande et générale revue, au jour du jugement, -mais non pas plutôt,--on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce -monde, et ceux qui ne l'ont pas fait; et chacun sera traité selon ses -œuvres.--Je l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est dans l'écriture, dit -mon oncle Tobie, et je te le montrerai demain.--Mais, Trim, il est une -chose sur laquelle nous pouvons compter pour notre consolation; c'est -que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours -fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous nous en -sommes acquittés en habit rouge ou en habit noir.--Oh! non, sans doute, -dit le caporal.--Mais poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle -Tobie.»-- - -«J'ai attendu, continua le caporal, que les dix minutes fussent -expirées, pour monter dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé dans -son lit, la tête appuyée sur sa main, et le coude sur son oreiller; il -avoit un mouchoir blanc à côté de lui.--Le jeune homme étoit encore -baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avoit été à -genoux; et comme il se relevoit en tenant le coussin d'une main, il -essayoit avec l'autre de prendre le livre qui étoit posé sur le -lit.--Laisse-le là, mon ami, a dit le lieutenant. - -»Je me suis avancé tout près du lit.--Si vous êtes le domestique du -capitaine Shandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous -mes remercîmens et ceux de mon fils, pour sa politesse envers moi.--S'il -étoit de Leven, a-t-il ajouté... (je lui ai dit que monsieur avoit servi -dans ce régiment.) Et bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes -ensemble, et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je -n'avois pas l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute apparence qu'il -ne me connoît pas.--Vous lui direz pourtant que celui qui vient de -contracter tant d'obligations envers lui, et qui est touché de ses -bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.--Mais il -ne me connoît pas, a-t-il répété, après avoir un peu rêvé.--Il se -pourroit pourtant, a-t-il ajouté, que mon histoire... Je vous prie, -dites au capitaine que je suis l'enseigne, dont la femme fut si -malheureusement tuée à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit dans -la tente de son mari, comme elle reposoit dans ses bras. - -»Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien -cette histoire.--Vous vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant les -yeux avec son mouchoir;--jugez si je puis jamais l'oublier! - -»En disant cela, il a tiré de son sein une petite bague, qui paroissoit -attachée autour de son cou avec un ruban noir; et il l'a baisée deux -fois.--Voilà Billy, a-t-il dit.--L'enfant est accouru du bout de la -chambre, et tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi. -Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit, et s'est mis -à pleurer.» - -«--Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir,--je -voudrois, Trim, être déjà à demain.» - -«En vérité, répliqua le caporal, monsieur s'afflige trop.--Monsieur -veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu'il boira en fumant sa -pipe?--A la bonne heure, Trim, dit mon oncle Tobie.» - -«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle Tobie en soupirant encore, -l'histoire de l'enseigne et de sa femme. Il y a même une circonstance -qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence.--C'est -qu'ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute -l'armée.--Mais achève ton histoire, caporal.--Elle est achevée, dit le -caporal.--Je n'ai pas voulu rester plus long-temps; j'ai souhaité une -bonne nuit au pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus le lit, -et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; et comme nous descendions -ensemble, il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils étoient en -route pour rejoindre le régiment en Flandre.--Mais hélas! dit le -caporal, tous les voyages du lieutenant sont finis.--Et que deviendra -son pauvre enfant, s'écria mon oncle Tobie?» - - - - -CHAPITRE LII. - -_Suite de l'Histoire de Lefèvre._ - - -La plupart des hommes, quand ils se trouvent renfermés entre la loi -naturelle et la loi positive, ne savent à quoi se déterminer;--bien -moins encore s'ils se trouvent entre la loi et leur penchant. - -Mais je dois le dire pour eux,--je dois le dire à l'honneur éternel de -mon oncle Tobie;--mon oncle Tobie n'hésita pas un instant. Quoiqu'il fût -chaudement occupé à poursuivre le siége de Dendermonde parallèlement -avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient si vigoureusement leurs -ouvrage, qu'ils lui laissoient à peine le temps de dîner;--quoiqu'il eût -établi un logement sur la contr'escarpe, il laissa-là Dendermonde, et -tendit toutes ses pensées vers _les détresses particulières_ de -l'auberge.--Tout ce qu'il se permit, fut de faire fermer la porte du -jardin au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit dire qu'il avoit -converti le siége en blocus.--Après quoi il abandonna Dendermonde à lui -même, pour être secouru ou non par le roi de France, suivant que le roi -de France le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à voir comment, -de son côté, il pourroit secourir le lieutenant Lefèvre et son fils. - -Que l'Être souverainement bon, qui est l'ami de celui qui est sans amis, -puisse un jour te récompenser! - -«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois dû faire, dit mon oncle Tobie au -caporal, en se mettant au lit; et je vais te dire en quoi tu as manqué. -En premier lieu, quand tu as fait offre de mes services à Lefèvre, comme -la maladie et le voyage sont deux choses coûteuses, et que le pauvre -lieutenant n'a sans doute que sa paie pour vivre et pour faire vivre son -fils,--tu devois aussi lui offrir ma bourse.--Ne savois-tu pas, Trim, -que, puisqu'il étoit dans le besoin, il y avoit autant de droit que -moi-même?--Monsieur sait bien que je n'avois point d'ordre, dit le -caporal.--Il est vrai, dit mon oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi -comme soldat, mais certainement très-mal comme homme. - -»--En second lieu... mais tu as encore la même excuse, continua mon -oncle Tobie... Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans ma maison, -tu devois lui offrir ma maison aussi.--Un frère d'armes, Trim, un -officier malade, n'a-t-il pas droit au meilleur logement? Et si nous -l'avions avec nous, nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; tu es -toi-même une excellente garde; et avec tes soins, ceux de la servante, -ceux de son fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être le -rétablir et le remettre sur pied. - -»Dans quinze jours peut être, ajouta mon oncle Tobie en souriant, il -pourroit marcher.--Sauf le respect que je dois à monsieur, dit le -caporal, il ne marchera de sa vie.--Il marchera, dit mon oncle Tobie, se -relevant de dessus son lit avec un soulier ôté.--Avec la permission de -monsieur, dit le caporal, il ne marchera jamais que vers sa fosse.--Et -moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria mon oncle Tobie, en marchant -lui-même avec le pied qui avoit encore un soulier, mais sans avancer -d'un pouce;--il marchera avec son régiment.--Il ne peut pas se porter, -dit le caporal!--Eh bien! on le portera, dit mon oncle Tobie.--Il -tombera à la fin, dit le caporal; et que deviendra son pauvre -garçon?--Non,--il ne tombera pas, dit mon oncle Tobie d'un ton -assuré.--Hélas! reprit Trim soutenant son opinion, faisons pour lui tout -ce que nous pourrons; mais le pauvre homme n'en mourra pas moins.--Il ne -mourra pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le Dieu vivant! il ne -mourra pas.»-- - -L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie du ciel avec le jurement -de mon oncle Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui tient les -registres, laissa tomber une larme sur le mot en l'écrivant, et l'effaça -pour jamais. - - - - -CHAPITRE LIII. - -_Suite de L'Histoire de Lefèvre._ - - -Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit sa bourse,--ordonna au caporal -d'aller de grand matin chercher le médecin, se coucha et s'endormit.-- - - - - -CHAPITRE LIV. - -_Fin de l'Histoire de Lefèvre._ - - -Le lendemain matin, le soleil brilloit dans tout son éclat à tous les -yeux du village, excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.--La -pesante main de la mort pressoit les paupières du pauvre lieutenant; et -les ressorts qui chassent le sang aux extrémités, et le rappellent sans -cesse au cœur, perdoient en lui la force et le mouvement.-- - -En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit levé une heure plutôt que de -coutume, entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit à côté de son -lit, et sans préface ni apologie, sans nul égard pour toutes les modes -et coutumes, il ouvrit son rideau, comme auroit fait un ancien ami ou un -camarade; et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,--s'il avoit -reposé la nuit,--de quoi il se plaignoit,--où étoit son mal,--ce qu'il -pouvoit faire pour le soulager;--et, sans lui donner le temps de -répondre à une seule question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient -concerté pour lui la veille avec le caporal. - -«--Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit mon oncle Tobie,--dans ma -maison,--tout-à-l'heure;--et nous enverrons chercher un médecin, pour -voir ce qu'il y a à faire;--nous aurons aussi un apothicaire;--le -caporal sera votre garde,--et moi, Lefèvre, votre domestique.» - -Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise qui n'étoit pas l'effet, -mais la cause de sa familiarité.--Elle vous introduisoit sur le champ -dans son ame, et vous faisoit voir toute la bonté de son naturel.--A -cela, il se joignoit dans ses regards, dans sa voix et dans ses -manières, je ne sais quoi d'humain, qui, dans tous les momens, invitoit -le malheureux à s'approcher et à chercher un asile auprès de lui.--Avant -que mon oncle Tobie eût achevé la moitié des offres obligeantes qu'il -faisoit au père, le fils s'étoit insensiblement pressé contre lui; puis -étendant ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de mon oncle Tobie à -la hauteur de la poitrine, et l'attiroit doucement vers lui... Le sang -et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis, et qui s'étoient -retirés dans leur dernière citadelle,--le cœur,--firent un effort pour -se rallier.--Le nuage qui couvroit ses yeux les quitta pour un -moment.--Il regarda mon oncle Tobie avec l'expression de la -reconnoissance, du regret et du désir:--il jeta un autre regard sur son -fils;--et ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible qu'il étoit) n'a -jamais été rompu. - -La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.--Le nuage reprit sa -place.--Le pouls frémit,--s'arrêta;--se releva,--s'affaissa,--s'arrêta -encore;--hésita, s'arrêta... Acheverai-je?--Non. - - - - -CHAPITRE LV. - -_Convoi et Oraison funèbre._ - - -Je rapporterai en peu de mots, dans le prochain chapitre, tout ce qui me -reste à dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend tout l'espace qui -s'écoula depuis la mort de son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie -proposa au mien de me le donner pour gouverneur;--et je n'ajouterai que -très-peu de détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où je suis de -retourner à ma propre histoire.-- - -Mon oncle Tobie, comme gouverneur de Dendermonde, rendit au pauvre -lieutenant tous les honneurs de la guerre;--il accompagna le corps au -tombeau, conduisant lui-même le deuil, et menant le jeune Lefèvre par la -main. - -Yorick, de son côté, pour n'être pas en reste, rendit au défunt tous les -honneurs de l'église, et l'enterra en grande pompe au milieu du -chœur.--Il paroît même qu'il prononça son oraison funèbre. Je dis, _il -paroît_; et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur l'un de ses -sermons. - -C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose qu'elle lui étoit commune -avec tous ceux de sa profession) de noter sur la première page de chacun -de ses sermons le lieu, le temps, et l'occasion où il avoit été -prêché.--Il y joignoit toujours un petit commentaire sur le sermon -lui-même; et en vérité rarement à sa louange.--Par exemple:--_Sermon sur -la dispersion des Juifs. Je n'en fais pas le moindre cas: je conviens -que c'est un prodige d'érudition; mais d'une érudition triviale, et mise -en œuvre plus trivialement encore._ - ---_Celui-ci est d'une composition lâche. Je ne sais ce que diantre -j'avois dans la tête quand je le fis._ - ---N. B. _L'excellence de ce texte, c'est qu'il convient à tous les -sermons; et de ce sermon, c'est qu'il convient à tous les textes._ - ---_Pour celui-ci, je mérite d'être pendu; j'en ai volé la plus grande -partie;_ et le docteur Pidigunes m'a dénoncé.--_Rien n'est tel qu'un -voleur pour en découvrir un autre._ - -Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve écrit _so so_, et rien de -plus;--et sur les deux autres, _moderato_.--Ils sont tous huit dans un -seul paquet rattaché avec un bout de ficelle verte, qui semble avoir -jadis appartenu au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure que par _so -so_ et par _moderato_, Yorick entendoit à-peu-près la même chose; et en -cela il étoit d'accord avec le dictionnaire italien d'Altieri.-- - -Il faut pourtant convenir que les deux sermons étiquetés _moderato_ sont -cinq fois meilleurs que les _so so_,--montrent dix fois plus de -connoissance du cœur humain,--renferment soixante et dix fois plus -d'esprit et de feu;--et pour m'élever par une gradation convenable, -découvrent mille fois plus de génie.--Aussi quand je donnerai au public -les sermons _dramatiques_ d'Yorick, quoique je ne compte en admettre -qu'un de tout le nombre des _so so_, je n'hésiterai pas à faire imprimer -les deux _moderato_ dans leur entier. - -Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick pouvoit entendre par ces -mots, _lentamente_, _tenute_, _grave_, et quelquefois _adagio_, tels que -je les trouve sur quelques-uns de ses sermons.--Je serois encore plus -embarrassé d'expliquer: _à l'octava alta_, _con strepito_, _con l'arco_, -_senza l'arco_, et autres termes de musique avec lesquels il en a -désigné d'autres.--Ce que je sais, c'est que ces mots ont sûrement un -sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois musicien et prédicateur, les -appliquoit de ses sonates à ses sermons.--Je ne doute même point que -chacun de ces signes qui nous échappent, n'eût pour lui une -signification distincte et précise. - ---Parmi tous ses sermons, il y en a un, (et c'est lui qui m'a conduit à -cette longue digression); il est sur la mort, et il a sans doute été -fait à l'occasion du pauvre Lefèvre. Il est écrit d'une plus belle main -que les autres, ce qui annonce une sorte de prédilection en sa faveur. -Du reste, il est négligemment rattaché avec une lisière de laine, et -enveloppé dans une feuille de papier bleu, qui sent encore le droguiste. -Mais je doute que ces marques apparentes d'humilité aient été mises à -dessein, d'autant que tout à la fin du sermon et non au commencement, -(ce qui est contre l'usage invariable d'Yorick), je trouve écrit de sa -main le mot: - - _Bravo._ - -Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce que cette expression peut -avoir de choquant.--Le mot est placé à deux pouces et demi au moins de -distance de la dernière ligne, tout en bas de la page, et dans ce coin à -droite qui est ordinairement recouvert par le pouce. Il est écrit avec -une plume de corbeau, en petits caractères, et d'une encre si pâle, -qu'en vérité on peut à peine se douter qu'il est là.--C'est plutôt -l'ombre de la vanité, que la vanité elle-même;--c'est plutôt une secrète -complaisance, un mouvement passager de satisfaction, qui s'élève dans le -cœur du compositeur à son insu, qu'une marque grossière -d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie d'offrir au public.-- - -Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, j'ai rendu un mauvais -service à Yorick en entrant dans toutes ces particularités, et que -j'aurois dû les taire pour l'honneur de sa modestie;--mais quel homme -n'a pas ses foiblesses?--Yorick n'en étoit pas plus exempt qu'un -autre.--Mais ce qui excuse la sienne en cette occasion, ce qui la réduit -presque à rien, c'est que le mot fut barré quelque temps après par -lui-même par une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, comme -s'il s'étoit rétracté, ou qu'il eût été honteux de sa première opinion. - - - - -CHAPITRE LVI. - -_Départ du jeune Lefèvre._ - - -Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de -Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste -et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil -uniforme et une épée de cuivre;--de sorte qu'il ne rencontra aucune -opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune -orphelin. - ---Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie, -jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux... porte-le en mémoire du pauvre -lieutenant.»--Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée, -Lefèvre, je la garderai pour toi.--Voilà, mon cher Lefèvre, -continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune -que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de -la porter,--je n'en demande pas davantage.» - -Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et -qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon -oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au -temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais -de l'envoyer chercher par le caporal.--Il y demeura jusqu'à son -dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les -nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs, -enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et -laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon -oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser -tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.--Deux fois mon oncle -Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu -combattras à mes côtés.--Deux fois il porta la main sur son aine, et -laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir. - ---Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment -suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe -près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour -l'éclaircir.--Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour -régler son passage à Livourne.--Puis, en lui remettant son épée: «Si tu -es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.--Mais -si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune -trahit ton courage... reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en -l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»-- - -La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre, -autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent -l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils -pleurèrent tous deux.--Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier -baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la -bague de sa mère et soixante guinées,--et il pria Dieu de le bénir. - - - - -CHAPITRE LVII. - -_Malheur du jeune Lefèvre._ - - -Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant Belgrade, à temps pour -essayer la trempe de son épée à la défaite des Turcs.--Il s'y comporta -en digne élève de mon oncle Tobie.--Mais le malheur sembla s'attacher à -lui sans qu'il l'eût mérité, et le poursuivit partout pendant les quatre -années qui suivirent.--Il soutint l'adversité avec courage, et sans se -laisser abattre; mais enfin il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit -à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, ses services, sa santé, -et en un mot tout, excepté son épée; et qu'il attendoit le premier -vaisseau pour retourner à lui. - -Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ six semaines avant l'accident -de Suzanne; de sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure. Il s'étoit -présenté à l'esprit de mon oncle Tobie, dès que mon père avoit parlé -d'un gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre de toutes les -perfections que mon père exigeoit, mon oncle Tobie avoit cru devoir -garder le silence,--jusqu'à ce qu'enfin Yorick ayant ramené mon père à -des idées plus raisonnables, et mon père étant convenu que mon -gouverneur devoit être bon, juste, humain et généreux, l'image et -l'intérêt de Lefèvre agirent si puissamment sur mon oncle Tobie, que se -levant aussitôt, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon -père, qui tenoit déjà une des siennes:--«Frère Shandy, s'écria mon oncle -Tobie, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.--Je me joins -au capitaine, dit Yorick.--Je réponds de la bonté de son cœur, dit mon -oncle Tobie.--Et moi de sa bravoure, s'écria le caporal.--Les meilleurs -cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, dit mon oncle Tobie.»-- - -«Sans doute, dit le caporal.--Et monsieur a pu voir également que les -plus mauvais sujets du régiment en étoient les plus lâches.--Et monsieur -peut se souvenir d'un certain sergent, nommé Kumber...»-- - -«--Nous traiterons ce sujet une autre fois, dit mon père.»-- - - - - -CHAPITRE LVIII. - -_Calomnie._ - - -Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant, sans ce labyrinthe -inextricable de dettes, de soins, de procès, de soucis, de devoirs, de -gros douaires et de charlatans!-- - -Ce dernier mot me ramène au docteur Slop.--Il étoit vrai fils de sa mère -(Sancho avoit une autre expression pour rendre la même idée).--Dès -l'inspection du mal, il m'avoit condamné à mort;--il falloit un miracle -ou l'excellence de son art pour me tirer de là.--L'accident étoit aussi -complet que mes héritiers collatéraux pouvoient le désirer.--Il le -disoit ainsi: tout le monde le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y -eut personne aux environs qui ne dît avec compassion: _Ce pauvre petit -Shandy est entièrement mutilé!_--La renommée en porta la nouvelle -partout, et jura qu'elle l'avoit vu.--Enfin, il passa pour constant que -la fenêtre de la chambre de la nourrice avoit non-seulement... mais -encore... - ---On ne peut guère prendre le public à partie, ni lui intenter un procès -en corps; autrement mon père n'y auroit pas manqué, tant il étoit irrité -des bruits qui couroient à mon désavantage. Mais de tomber lâchement sur -quelques individus, c'étoit avoir l'air de craindre les autres. -D'ailleurs, la plupart de ceux qui avoient parlé de mon accident avoient -témoigné toute sorte de pitié: les attaquer, c'étoit s'en prendre à ses -meilleurs amis, et peut-être en même-temps les confirmer, ainsi que le -public, dans leur opinion.--D'un autre côté, se taire, c'étoit presque -acquiescer à tous les bruits fâcheux qui se répandoient sur mon compte. - -«--Y eut-il jamais, s'écrioit mon père, en frappant du pied,--y eut-il -jamais, frère Tobie, un pauvre diable aussi embarrassé que moi?»-- - -«A votre place, frère, disoit mon oncle Tobie, je le montrerois à la -foire.»-- - -«Et qu'y verroit-on, s'écrioit mon père?» - - - - -CHAPITRE LIX. - -_Grande résolution._ - - -«Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, dit mon père, je ne le mettrai pas -moins en culottes.» - - - - -CHAPITRE LX. - -_Ne jugeons pas si vîte._ - - -Il y a, monsieur, mille résolutions importantes, soit dans l'église, -soit dans l'état,--aussi-bien, madame, que dans les choses qui nous -regardent plus personnellement,--que vous jureriez avoir été prises -d'une manière étourdie, légère et inconsidérée, et qui pourtant ont été -pesées et repesées, examinées, discutées, disputées, revues, corrigées -et considérées sous toutes leurs faces,--avec un tel sang-froid, que le -dieu du sang-froid lui-même (s'il existe) n'auroit pu ni mieux désirer, -ni mieux faire. - ---Si nous eussions été cachés, vous ou moi, dans quelque coin du -cabinet, nous serions forcés d'en convenir.-- - -Telle étoit la résolution que prit mon père de me mettre en culottes. - -«Comment! monsieur, cette résolution prise en un moment, avec humeur, -emportement même, et qui sembloit une espèce de défi à tout le genre -humain!» - -Eh bien! oui, madame, cette résolution elle-même.--Apprenez qu'un mois -auparavant elle avoit été raisonnée, débattue et approfondie entre mon -père et ma mère, dans deux différens lits de justice, tenus exprès pour -ce sujet.-- - -J'expliquerai la nature de ces lits de justice dans le prochain -chapitre; et dans celui d'après, je vous supplierai, madame, de vouloir -bien me suivre, et vous tenir cachée dans la ruelle de ma mère.--Là, -vous entendrez comment mon père et elle débattirent l'affaire de mes -culottes, et vous pourrez vous former une idée de la manière dont ils -débattoient les autres affaires. - - - - -CHAPITRE LXI. - -_Lit de justice de mon père._ - - -Les anciens Goths de Germanie, qui les premiers s'établirent dans ce -pays qui est entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent dans la -suite les Bulgares et quelques autres peuplades vandales, avoient tous -la sage coutume de débattre deux fois toutes les affaires importantes: -une fois ivres et une fois à jeun;--à jeun, pour que leurs conseils ne -manquassent pas de prudence;--ivres, pour qu'ils ne manquassent pas de -vigueur.-- - -Mon père ne buvoit que de l'eau.--Il n'y avoit pas moyen de prendre -cette méthode, ni de la tourner à son profit, comme il avoit coutume de -faire de toutes celles des anciens.--Que n'eût-il pas donné pour trouver -un biais favorable, et pour se rapprocher au moins un peu de la méthode -des anciens Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout-à-fait! il y rêva -long-temps, et long-temps sans fruit;--enfin, la septième année de son -mariage, il inventa l'expédient que voici. - ---Toutes les fois qu'il y avoit dans la famille quelque point délicat à -régler, quelque affaire importante à débattre, en un mot, quelque -résolution importante à prendre, résolution qui demandât à-la-fois -beaucoup de vigueur et de sagesse,--mon père réservoit et assignoit la -nuit du premier dimanche du mois, et celle du samedi précédent, pour -discuter l'affaire dans son lit avec ma mère.--Que de choses il avoit à -faire le premier dimanche du mois! Sa pendule à monter, sa...--Mais -c'est se défier de la mémoire du lecteur, que d'en faire l'énumération. - -Voilà ce que mon père appeloit assez plaisamment ses lits de -justice.--Entre ces deux conseils, tenus dans ces deux positions -différentes, il trouvoit nécessairement ce juste milieu qui est le vrai -point de sagesse. Il se seroit enivré et désenivré cent fois, qu'il -n'auroit pas mieux rencontré. - -Mais, chut! le lit de justice va commencer.--Venez, madame, il est temps -d'approcher. - - - - -CHAPITRE LXII. - -_Me mettra-t-on en culottes?_ - - -«Nous devrions, dit mon père, en se retournant à moitié dans son lit, et -rapprochant son oreiller de ma mère, nous devrions penser, madame -Shandy, à mettre cet enfant en culottes.»-- - -«Vous avez raison, monsieur Shandy, dit ma mère.»-- - -«Il est même honteux, ma chère, dit mon père, que nous ayions différé si -long-temps.»-- - -«Je le pense comme vous, dit ma mère.»-- - -«Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant ne soit très-bien comme il -est.»-- - -«Il est très-bien comme il est, dit ma mère.»-- - -«Et en vérité, dit mon père, c'est presque un péché de l'habiller -autrement.»-- - -«Oui, en vérité, dit ma mère.»-- - -«Mais il grandit à vue d'œil, ce petit garçon-là! répliqua mon père.»-- - -«Il est très-grand pour son âge, dit ma mère.»-- - -«Je--ne--puis, dit mon père, appuyant sur chaque syllabe, je ne puis pas -imaginer à qui diantre il ressemble.»-- - -«Je ne saurois l'imaginer, dit ma mère.»-- - -«Ouais! dit mon père.» - -Le dialogue cessa pour un moment.-- - -«Je suis fort petit, continua mon père gravement.»-- - -«Très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.»-- - -«Ouais! dit mon père. En même-temps il se retourna brusquement, et -retira l'oreiller.»--Ici il y eut un silence de trois minutes et -demie.-- - -«Si on le met en culottes, dit mon père en élevant la voix, je crois -qu'il sera bien embarrassé à les porter.»-- - -«Très-embarrassé au commencement, dit ma mère.»-- - -«Et nous serons bien heureux, ajouta mon père, si c'est-là le pis.»-- - -«Oh! très-heureux, répondit ma mère.»-- - -«Apparemment, dit mon père, après une pause d'un moment, qu'il est fait -comme tous les enfans des hommes?»-- - -«Exactement, dit ma mère.»-- - -«Ma foi! j'en suis fâché, dit mon père; et le débat s'arrêta encore une -fois.» - -«Du moins, dit mon père, en se retournant de nouveau,--si j'en viens-là, -je les lui ferai faire de peau.»-- - -«Elles dureront plus long-temps, dit ma mère.»-- - -«Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il se passe de doublure.»-- - -«J'en conviens, dit ma mère.»-- - -«Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles soient de futaine.»-- - -«Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.»-- - -«Excepté le basin, répliqua mon père.»-- - -«Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.»-- - -«Cependant, interrompit mon père, il ne faut pas risquer de lui donner -la mort.»-- - -«Il faut bien s'en garder, dit ma mère; et le dialogue fut encore -suspendu.»-- - -«Quoi qu'il en soit, dit mon père, en rompant le silence, pour la -quatrième fois, il n'y aura certainement point de poches.»-- - -«Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.»-- - -«J'entends à sa veste et à son habit, dit mon père.»-- - -«Je le pense bien ainsi, répliqua ma mère.»-- - -«Car s'il possède jamais un sabot et une toupie... (à cet âge, pauvres -enfans! c'est comme un sceptre et une couronne) il faut bien qu'il ait -de quoi les serrer.»-- - -«Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez tout comme vous le voudrez.»-- - -«Mais, dit mon père en insistant, ne trouvez-vous pas que cela est -bien?»-- - -«Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît ainsi, monsieur Shandy.»-- - -«S'il me plaît! s'écria mon père, perdant toute patience, parbleu! vous -voilà bien. S'il me plaît!--ne distinguerez-vous jamais, madame Shandy, -ne vous apprendrai-je jamais à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui -convient?»--Minuit vint à sonner; c'étoit le dimanche qui commençoit, et -le chapitre n'alla pas plus loin. - - - - -CHAPITRE LXIII. - -_Mon père se décide._ - - -Après que mon père eut ainsi débattu avec ma mère l'histoire des -culottes, il consulta Albertus Rubénius; mais ce fut cent fois pis. -Quoique Albertus Rubénius ait écrit un _in-quarto_ sur l'habillement des -anciens, et que par conséquent mon père dût s'attendre à trouver chez -lui l'éclaircissement de tous ses doutes, on auroit tout aussi -facilement extrait d'un capucin les quatre vertus cardinales, que -d'Albertus Rubénius un seul mot sur les culottes. - -Sur toute autre partie de l'habillement des anciens, mon père obtint de -Rubénius tout ce qu'il voulut.--On ne lui cacha rien.--On lui dit dans -le plus grand détail ce que c'étoit que la toge ou robe flottante,--le -clamys,--l'éphode,--la tunique ou manteau court,--la synthèse,--la -pœnula,--la lacema avec son capuchon,--le paludamentum, la prétexte,--le -sagum ou jacquette de soldat,--la trabæa, dont il y avoit trois espèces, -suivant Suétone.-- - -«Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les culottes, disoit mon père?» - ---Rubénius lui fit l'énumération un peu longue de toutes les sortes de -souliers qui avoient été à la mode chez les Romains. Il y avoit: le -soulier ouvert,--le soulier fermé,--le soulier sans quartier,--le -soulier à semelle de bois,--la socque, le brodequin,--et le soulier -militaire dont parle Juvénal, avec des clous par-dessous.-- - -Il y avoit: les sabots,--les patins,--les pantouffles,--les -échasses,--les sandales avec leurs courroies. - -Il y avoit: le soulier de feutre,--le soulier de toile,--le soulier -lacé,--le soulier tressé,--le calcéus incisus,--et le calcéus -rostratus.-- - -Rubénius apprit à mon père comment on les chaussoit, et de quelle -manière on les rattachoit.--Avec quelles pointes, agrafes, boucles, -cordons, rubans, courroies.-- - -«Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon père, et parlons des -culottes.» - ---Mon père trouva encore que les Romains avoient différentes -manufactures; qu'ils fabriquoient des étoffes unies, rayées, tissues -d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commencé à faire un usage commun de -la toile, que vers la décadence de l'empire, lorsque les Egyptiens -vinrent à s'établir parmi eux, et à la mettre en vogue.-- - -Il vit que les riches et les nobles se distinguoient par la finesse et -la blancheur de leurs habits.--Le blanc étoit, après le pourpre, la -couleur la plus recherchée; les Romains la réservoient pour le jour de -leur naissance, et pour les réjouissances publiques.--Le pourpre étoit -affecté aux grandes charges.-- - -«Et les culottes, disoit mon père?» - -«Il paroît, poursuivoit Rubénius, il paroît, d'après les meilleurs -historiens de ces temps-là, qu'ils envoyoient souvent leurs habits au -foulon pour être nettoyés et blanchis. Mais le menu peuple, pour éviter -cette dépense, portoit communément des étoffes brunes, et d'un tissu un -peu plus grossier. Ce ne fut que vers le règne d'Auguste, que toute -distinction dans les habillemens fut détruite; les esclaves -s'habillèrent comme les maîtres. Il n'y eut de conservé que le -lati-clave.» - -«Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon père?» - -Oh! c'est ici le point le plus débattu parmi les savans, et sur lequel -ils sont moins d'accord.--Egnatius, Sigonius, Bossius, Ticinenses, -Baysius, Budœus, Salmasius, Lipsius, Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph -Scaliger, diffèrent tous les uns des autres; et Albertius Rubénius d'eux -tous. Les uns l'ont pris pour le bouton, d'autres pour l'habit -même,--quelques-uns pour la couleur de l'habit.--Le grand Baysius, (dans -sa garde-robe des anciens, chapitre douze) avoue modestement son -ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'étoit un clou à tête, un bouton, -une ganse, un crochet, une boucle, ou une agrafe avec son fermoir. - -Mon père perdit le cheval, mais non pas la selle.--«Ce sont des -bretelles, dit-il.» Et il ordonna que mes culottes eussent des -bretelles.-- - - - - -CHAPITRE LXIV. - -_Bon soir la Compagnie._ - - -Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux événemens se présentent devant -moi.-- - -Laissons mes culottes entre les mains du tailleur, et le tailleur -accroupi, prêtant l'oreille aux dissertations de mon père qu'il ne -comprend point.-- - -Laissons mon père debout devant lui, appuyé sur sa canne, son traité du -lati-clave à la main, et lui désignant l'endroit précis de la ceinture, -où il avoit résolu de faire attacher mes bretelles.-- - -Laissons ma mère, la plus insouciante des femmes (je dirai presque la -plus philosophe) sans souci sur mes culottes, comme sur toutes les -choses de la vie, indifférente sur les moyens, et ne s'occupant que des -résultats.-- - -Laissons le docteur Slop figurer dans le monde à mes dépens, et bâtir sa -fortune et sa réputation sur un accident qui n'existe pas.-- - -Laissons le jeune Lefèvre à Marseille, et donnons-lui le temps de se -guérir et de revenir à mon oncle Tobie.-- - -Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy... Mais pour celui-là il n'y a -pas moyen; souffrez, messieurs, qu'il vous accompagne jusqu'à la fin du -voyage.-- - - - - -CHAPITRE LXV. - -_Campagne de mon oncle Tobie._ - - -Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de ce demi-arpent de terre -qui se trouvoit au fond du jardin potager de mon oncle Tobie, et qui fut -pour lui le théâtre de tant d'heures délicieuses, je déclare que c'est -entièrement la faute de son imagination, et non pas la mienne. Je suis -certain d'en avoir donné une description si exacte, que j'en avois -presque honte.-- - -Un jour dans ses momens de loisir, le destin s'amusoit à regarder dans -le vaste dépôt où sont inscrits tous les événemens des temps futurs.--En -jetant les yeux sur un gros livre relié en fer, il vit à quels grands -projets étoit destiné ce petit coin de terre, qui devoit être un jour le -boulingrin de mon oncle Tobie.--Il fit aussitôt signe à la nature; c'en -fut assez.--La nature y répandit une demi-pelletée de ses engrais les -plus doux, auxquels elle joignit justement assez d'argile pour conserver -la forme des angles et de tous les points saillans, et en même-temps -trop peu pour que la terre pût coller à la bêche, et rendre le théâtre -de tant de gloire impraticable par le mauvais temps. - -Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, il y porta, comme on a pu -voir, les plans de presque toutes les places fortifiées d'Italie et de -Flandre. Ainsi devant quelque ville que le duc de Malborough ou les -alliés allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle Tobie tout -préparé.--Et voici quelle étoit sa méthode; elle paroîtra au lecteur la -plus simple du monde.-- - ---Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,--plutôt même, si le projet -étoit connu, mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au moyen d'une -échelle, il lui étoit facile de l'adapter à la grandeur exacte de son -boulingrin.--Il s'agissoit ensuite de transporter les lignes du papier -sur le terrein; c'est ce qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton de -ficelle, et d'un certain nombre de petits piquets que l'on enfonçoit en -terre à tous les angles saillans et rentrans.--Ensuite, prenant le -profil de la place et de ses ouvrages, pour déterminer la profondeur et -l'inclinaison des fossés, le talus du glacis, et la hauteur précise de -toutes les banquettes, parapets, etc.--mon oncle Tobie mettoit le -caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit tranquillement.-- - -La nature du sol,--la nature de l'ouvrage lui-même, et par-dessus tout -l'excellente nature de mon oncle Tobie, assis près du caporal du matin -au soir, et causant familiérement avec lui sur les faits du temps -passé;--tout cela réduisoit le travail à n'en avoir presque que le -nom.-- - -Dès que la place étoit ainsi achevée, et mise en un état de défense -convenable, elle étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du caporal, -commençoit à ouvrir la première parallèle.--De grace, qu'on ne vienne -pas m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne vienne pas me dire que j'ai -fait occuper tout le terrein par le corps de la place et de ses -ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour cette première parallèle, qui -ne doit s'ouvrir qu'à trois cents toises au moins du corps principal de -la place!--Ne restoit-il pas à mon oncle Tobie tout son potager -adjacent? C'est là, et ordinairement entre deux planches de choux, qu'il -établissoit ses première et seconde parallèles.--Je considérerai tout au -long les avantages et les inconvéniens de cette méthode, quand j'écrirai -plus en détail l'histoire des campagnes de mon oncle Tobie et du -caporal, dont ceci n'est, à proprement parler, qu'un extrait; et ce seul -examen occupera au moins trois pages. On peut juger par-là de -l'importance et de l'étendue des campagnes elles-mêmes.--Aussi -j'appréhende que ce ne soit en quelque sorte les profaner, que d'en -donner, comme je fais, des lambeaux, dans un ouvrage aussi frivole que -celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux les faire imprimer à part? -J'y songerai; et, en attendant, reprenons notre esquisse. - - - - -CHAPITRE LXVI. - -_Il se met dans ses meubles._ - - -Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi achevée avec tous ses -ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençoient à ouvrir leur -premiere parallèle.--Non pas au hasard, ni suivant leur caprice; mais -des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avoient commencé -les leurs. Ils régloient leurs approches et leurs attaques sur les -détails que mon oncle Tobie recevoit par la voie des journaux; et -pendant toute la durée du siége ils suivoient les alliés pas à pas. - -Le duc de Malborough établissoit-il un logement? mon oncle Tobie -établissoit un logement aussi.--Le front d'un bastion étoit-il renversé, -ou une défense ruinée? le caporal prenoit sa pioche, et en faisoit -autant.--C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, ils se -rendoient successivement maîtres de tous les ouvrages, jusqu'à ce -qu'enfin la place tombât entre leurs mains.-- - -Où sont-ils ces hommes rares, ces bons cœurs que le bonheur des autres -rend heureux?--Je les invite à me suivre derrière la haie d'épine du -boulingrin de mon oncle Tobie. La poste est arrivée;--il a reçu la -gazette:--la brêche est praticable;--le duc de Malborough va tenter -l'assaut.--Mon oncle Tobie et le caporal paroissent.--Avec quelle ardeur -ils s'avancent, l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche -sur l'épaule!--Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon -oncle Tobie, au moment qu'il monte sur les remparts!--quel excès de -plaisir brille dans ses yeux, lorsque debout devant le caporal, -l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe, -de crainte que la brêche ne soit d'un pouce trop large ou trop -étroite!--Mais, dieux! la chamade est battue;--mon oncle Tobie s'élance -sur la brêche, soutenu du caporal:--le caporal lui-même s'avance les -drapeaux à la main;--il les arbore sur les remparts.--Quel moment! -quelle délice! ciel! terre! mer!--Mais à quoi servent les apostrophes? -avec tous les élémens, on ne parviendra jamais à composer une liqueur -aussi enivrante. - -C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées, c'est dans cette -route délicieuse, que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus -douces années de leur vie. Si quelquefois leur bonheur étoit troublé par -le vent d'ouest, qui venant à souffler une semaine de suite, retardoit -la malle de Flandre, et tenoit mon oncle Tobie à la torture,--c'étoit -encore là la torture du bonheur.--C'est ainsi, dis-je, que pendant -longues années, et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque -année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent dans l'art des -siéges;--variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions, -s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de perfection, et trouvant dans -chacune de leurs découvertes une nouvelle source de délices.-- - -La première campagne s'exécuta du commencement à la fin, suivant la -méthode simple et facile que j'ai rapportée. - ---Dans la seconde campagne, qui fut celle où mon oncle Tobie prit Liége -et Ruremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux -pont-levis, de deux desquels j'ai donné une description si exacte dans -la première partie de cet ouvrage. - ---Tout à la fin de la même année, il ajouta deux portes avec des herses. -(Ces dernières furent dans la suite remplacées par des _orgues_, comme -préférables aux _herses_.) Et vers Noël de cette même année, mon oncle -Tobie, qui avoit coutume de se donner un habit complet à cette époque, -préféra de se refuser cette dépense, et de traiter pour une belle -guérite.-- - -Il y avoit dans le boulingrin une espèce de petite esplanade, que mon -oncle Tobie s'étoit ménagée entre la naissance du glacis, et le coin de -la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit ses conseils de guerre avec le -caporal. La guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, et devoit -servir de retraite en cas de pluie.-- - -Les pont-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc, et à -trois couches, pendant le printemps suivant; ce qui mit mon oncle Tobie -en état d'entrer en campagne avec la plus grande splendeur.-- - -Mon père disoit souvent à Yorick, que si dans toute l'Europe, tout autre -que mon oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, on l'auroit -regardée comme une des satyres les plus amères et les plus raffinées de -la manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement de la guerre, mais -principalement cette même année, étoit entré en campagne.--«Mais, -ajoutoit mon père, mon frère Tobie! il n'est pas dans sa nature -d'insulter qui que ce soit.--Rare et excellent homme!» - ---Revenons à ses campagnes.-- - - - - -CHAPITRE LXVII. - -_Son arsenal se monte._ - - -Il faut que je fasse ici un petit aveu au lecteur. Quoique dans -l'histoire de la première campagne de mon oncle Tobie le mot _ville_ -soit souvent répété, la vérité est qu'il n'y avoit alors dans le -polygone rien qui ressemblât à une ville. Cet embellissement n'eut lieu -que dans l'été qui suivit la peinture des ponts et de la guérite; -c'est-à-dire, dans la troisième campagne de mon oncle Tobie;--et ce fut -au caporal qu'en vint la première idée. - -Par l'effort de son bras et sous les ordres de mon oncle Tobie, il avoit -pris Amberg, Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; il vint alors avec -raison à penser que c'étoit une dérision de se vanter de la prise d'un -si grand nombre de villes, sans avoir une seule ville à montrer pour -attester tant de conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie de se -faire bâtir une petite ville à son usage, en planches de sapin qui -seroient assemblées, peintes, montées et placées dans le polygone, de -manière à faire l'illusion la plus complette.-- - -Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence du projet, et l'agréa sur le -champ; il y joignit même deux idées nouvelles et assez bizarres, mais -dont il étoit presque aussi vain, que s'il eût eu l'honneur de la -première invention. - ---Il voulut d'abord que la ville fût bâtie dans le genre de celles -qu'elle devoit le plus vraisemblablement représenter;--avec des fenêtres -grillées, et le toît des maisons tourné vers la rue, etc. comme à Gand, -à Bruges, et dans tout le reste du Brabant et de la Flandre.-- - -Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons réunies, comme le caporal -le proposoit, que chacune d'elles fût isolée et indépendante, afin de -pouvoir être accrochée ou décrochée à volonté, de manière à exécuter -tous les plans de villes possibles.-- - -On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers furent appelés; et mon -oncle Tobie et le caporal, témoins assidus de leurs travaux, n'en -détournoient les yeux que pour s'applaudir réciproquement dans leurs -regards du succès de leur invention. - -Il en résulta un merveilleux effet pour la campagne suivante.-- - -La ville de mon oncle Tobie se prêtoit à tout. C'étoit un vrai -Prothée.--Tantôt c'étoit Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen ou -Haguenau;--tantôt c'étoit Ostende, et Menin, et Ath, et Dendermonde.-- - -Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune ville n'a fait tant de -personnages différens.-- - -La quatrième année, mon oncle Tobie songea qu'une ville sans église -avoit l'air nu et presque ridicule; il en ajouta une très-belle avec son -clocher.--Trim opinoit pour avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa -qu'il valoit mieux en employer le métal en artillerie. - ---Le métal fut fondu, et produisit pour la campagne d'après une -demi-douzaine de canons de bronze.--On en plaça trois de chaque côté de -la guérite.--Le train d'artillerie augmenta peu-à-peu; et (comme il -arrive toujours dans les choses qui regardent notre califourchon chéri) -on en vint graduellement depuis les pièces d'un demi-pouce de calibre -jusqu'aux bottes fortes de mon père.-- - -L'année d'après, qui fut celle du siége de Lille, et qui se termina par -la prise de Gand et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans un cruel -embarras.--Il ne savoit où prendre des munitions convenables. Sa grosse -artillerie ne pouvoit soutenir la poudre à canon, et ce fut un grand -bonheur pour la famille Shandy;--car du commencement à la fin du siége -de Lille, les assiégeans entretinrent un feu si continuel,--les papiers -publics en firent de telles descriptions,--et ces descriptions -enflammèrent tellement l'imagination de mon oncle Tobie, que tout son -bien y auroit infailliblement passé. - -Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il manquoit quelque chose aux -inventions de mon oncle Tobie, surtout pendant un ou deux des plus -violens paroxysmes du siége.--Tout étoit en feu sous les murs de Lille; -et où étoit l'équivalent autour du polygone de mon oncle Tobie? Ne -pouvoit-on rien imaginer qui donnât au moins quelque idée d'un feu -soutenu, et qui en imposât à l'imagination?--Oui, on le pouvoit; et le -caporal, dont le génie brilloit surtout pour l'invention, suppléa au -défaut de munitions par un système de batterie entièrement neuf, et -qu'il puisa dans son propre fonds. Par-là, il fit taire les critiques, -qui auroient reproché jusqu'à la fin du monde à mon oncle Tobie, qu'il -manquoit à son appareil de guerre la chose la plus essentielle. - -Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen imaginé par le caporal?--Non, -la chose ne perdra rien à être renvoyée, comme je fais ordinairement, à -quelque distance du sujet. - - - - -CHAPITRE LXVIII. - -_Présens de noce._ - - -On n'a pas oublié sans doute le pauvre Tom, ce malheureux frère de Trim, -qui avoit épousé la veuve d'un Juif.--En faisant part de son mariage au -caporal, il lui avoit envoyé quelques bagatelles, de peu de valeur en -elles-mêmes, mais d'un grand prix par l'intention, et dans le nombre -desquelles il se trouvoit: - -Un bonnet de houssard et deux pipes turques. - -Je décrirai le bonnet de houssard dans un moment.--Les pipes turques -n'avoient rien de particulier. Le corps de la pipe étoit un long tuyau -de maroquin, orné et rattaché avec du fil d'or; et elles étoient -montées, l'une en ivoire, l'autre en ébène garni d'argent. - -Mon père ne voyoit rien comme le commun des hommes.--«Le cadeau de ton -frère, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalité d'usage, dont tu -dois lui savoir peu de gré.--Il ne se soucioit pas mon cher Trim, de -porter le bonnet d'un Juif, ni de fumer dans sa pipe.--Eh! monsieur, -disoit le caporal, il n'a pas craint d'épouser sa veuve.» - -Le bonnet étoit écarlate, et d'un drap d'Espagne superfin, avec un -rebord de fourrure tout autour, excepté sur le front, où l'on avoit -ménagé un espace d'environ quatre pouces, dont le fond étoit -bleu-céleste, recouvert d'une légère broderie. Il sembloit que le tout -eût appartenu à quelque quartier-maître Portugais. - -Le caporal, soit pour la chose en elle-même, soit pour la main de qui il -la tenoit, étoit extrêmement vain de son bonnet.--Il ne le portoit guère -qu'aux grands jours, aux jours de gala; et cependant jamais bonnet de -houssard n'avoit servi à tant d'usages. Car dans tous les points de -dispute qui s'élevoient dans la cuisine, soit sur la guerre, soit sur -autre chose, le caporal (pourvu qu'il fût assuré d'avoir raison) n'avoit -que son bonnet à la bouche.--Il parioit son bonnet,--il consentoit à -donner son bonnet,--il juroit sur son bonnet;--enfin, c'étoit son enjeu, -son gage, ou son serment. - -Ce fut son gage dans le cas présent. - ---Oui, dit-il en lui-même, je donne mon bonnet au premier pauvre qui -viendra à la porte, si je ne viens pas à bout d'arranger la chose à la -satisfaction de monsieur.-- - -L'exécution de son projet ne fut différée que jusqu'au lendemain matin. - -Or, ce lendemain étoit le jour de l'assaut de contr'escarpe, entre la -porte Saint-André et le Lowerdeule par la droite, et par la gauche entre -la porte Sainte-Magdeleine et la rivière. - -Comme ce fut la plus mémorable attaque de toute la guerre, la plus -vive,--et la plus opiniâtre de part et d'autre,--(il faut même ajouter -la plus sanglante, car cette matinée coûta aux alliés seuls plus de -douze cents hommes) mon oncle Tobie s'y prépara avec plus de solennité -que de coutume. - -A côté de son lit, et tout au fond d'un vieux bahut de campagne, gisoit -depuis de longues années la perruque à la Ramillies de mon oncle -Tobie.--Mon oncle Tobie, en se mettant au lit la veille de ce fameux -assaut, ordonna que sa perruque fût tirée du bahut, posée sur la table -de nuit, et prête pour le lendemain matin.--A son réveil, à peine hors -du lit et tout en chemise, il la retourna du beau côté et la mit sur sa -tête.--Il procéda ensuite à mettre ses culottes; et à peine en eut-il -attaché le dernier bouton, qu'il ceignit son ceinturon;--et il y avoit -déjà engagé son épée plus d'à-moitié, quand il s'aperçut que sa barbe -n'étoit pas faite.--Or, comme il n'est guère d'usage de se raser l'épée -au côté, mon oncle Tobie ôta son épée.--Bientôt après, en voulant mettre -son habit uniforme et sa soubreveste, il se trouva gêné par sa perruque; -et il fut obligé de la quitter aussi.--Enfin, soit un embarras, soit un -autre (ainsi qu'il en arrive toujours quand on se presse trop), il étoit -près de dix heures, c'est-à-dire une demi-heure plus tard qu'à -l'ordinaire, quand mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et qu'il -s'avança enfin vers son boulingrin. - - - - -CHAPITRE LXIX. - -_Pompe funèbre._ - - -A peine mon oncle Tobie eut-il tourné le coin de la haie d'ifs qui -séparoit le potager du boulingrin, qu'il apperçut le caporal, et qu'il -vit que l'attaque étoit déjà commencée. - -Souffrez que je m'arrête un moment pour vous dépeindre l'appareil du -caporal, et le caporal lui-même dans la chaleur de son attaque, tel -qu'il parut aux yeux de mon oncle Tobie, quand mon oncle Tobie tourna -vers la guérite où se passoit la scène.--Il n'y eut jamais rien de -pareil au monde;--et aucune combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre -et de grotesque dans la nature ne sauroit en approcher.-- - -Le caporal-- - -Marchez légérement sur ses cendres, vous, hommes de génie.--Il étoit -votre parent. - -Arrachez soigneusement les herbes qui croissent sur sa fosse, vous -hommes de bonté.--Il étoit votre frère. - -O caporal! si je t'avois aujourd'hui!--aujourd'hui que je pourrois -t'offrir un asyle et pourvoir à tes besoins! combien tu me serois -cher!--tu porterois ton bonnet de houssard chaque heure du jour et -chaque jour de la semaine;--et quand ton bonnet de houssard seroit usé, -je le remplacerois par deux autres tout pareils. Mais, hélas! hélas! -maintenant que je pourrois être ton ami, ton protecteur;--il n'est plus -temps: car tu n'es plus... Hélas! tu n'es plus: ton génie a revolé au -ciel, sa patrie; et ton cœur généreux et bienfaisant, ton cœur que -dilatoit sans cesse l'amour de tes semblables, est humblement resserré -sous le monceau de terre qui te couvre au fond de la vallée.-- - -Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que cette image, auprès de cette -scène de terreur que je découvre avec effroi dans l'éloignement!...--de -cette scène, où j'aperçois le poële de velours, décoré des marques -militaires de ton maître!--de ton maître! le premier,--le meilleur des -êtres créés!--où je te vois, fidèle serviteur, poser d'une main -tremblante son épée et son fourreau sur le cercueil; puis retourner plus -pâle que la mort vers la porte; et abîmé dans ta douleur, prendre par la -bride son cheval de deuil, et marcher lentement à la suite du -convoi!--Là, tous les systèmes de mon père sont renversés par la -douleur.--Là, je le vois, en dépit de sa philosophie, deux fois jeter -les yeux sur l'écusson funèbre,--et deux fois ôter ses lunettes, pour -essuyer les larmes que lui arrache la nature.--Là, enfin, je le vois -jeter le romarin d'un air de désespoir, qui semble dire:--ô Tobie! dans -quel coin de la terre pourrois-je trouver ton semblable? - ---Puissances célestes, vous qui jadis avez ouvert les lèvres du muet -dans sa détresse, et délié la langue du bègue,--quand j'arriverai à -cette page de terreur, faites pour moi un nouveau miracle, et répandez -sur mes lèvres tous les trésors de l'éloquence. - - - - -CHAPITRE LXX. - -_O Newton! ô Trim!_ - - -Quand le caporal forma la résolution de suppléer au point essentiel qui -manquoit à l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir une espèce -de feu continuel sur l'ennemi pendant la chaleur de l'attaque, il ne -songeoit d'abord qu'à diriger sur la ville une fumée de tabac par une -des six pièces de campagne, qui étoient, comme on l'a vu, à droite et à -gauche de la guérite de mon oncle Tobie.--Son idée n'alla pas plus loin -pour le moment;--et l'invention de ce stratagême, et les moyens de -l'exécuter se présentant à son esprit tout-à-la-fois, il se tint assuré -du succès, et fut sans la moindre inquiétude sur le bonnet de houssard -qu'il avoit mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en souvenir.-- - -Mais en tournant et retournant son projet dans sa tête, il ne tarda pas -à concevoir une idée plus vaste. Il comprit qu'en attachant au bas de -chacune de ses pipes turques trois petits tuyaux de cuir préparé, d'où -descendroient trois autres pipes de fer-blanc, dont la bouche -s'adapteroit et se mastiqueroit avec de l'argile sur la lumière de -chaque canon, il lui seroit aussi facile de mettre le feu aux six pièces -à-la-fois, qu'à une seule.--Il ne s'agissoit que de fermer tout passage -à l'air, en liant hermétiquement avec de la soie cirée les pipes avec -leurs tuyaux, à leurs différentes insertions. - ---Telle fut l'invention du caporal;--et que les savans n'aillent pas -s'en moquer.--Est-il un d'eux qui ose dire de quelle espèce de puérilité -il est impossible de tirer quelque ouverture pour le progrès des -connoissances humaines?--Est-il un de ceux qui ont assisté au premier et -au second lit de justice de mon père, qui puisse prononcer de quelle -espèce de corps on ne sauroit faire jaillir la lumière pour porter les -arts et les sciences à leur perfection?--Rien n'est perdu pour l'homme -de génie, et la chute d'une pomme découvrit à Newton le système de la -gravitation. - -O Newton! ô Trim! - ---Trim veilla la plus grande partie de la nuit pour assurer le succès de -son projet, et le conduire au point de perfection;--et ayant fait une -épreuve suffisante de ses canons, il les chargea de tabac jusqu'au -comble, et il s'alla coucher fort satisfait. - - - - -CHAPITRE LXXI. - -_On s'échauffe à moins._ - - -Le caporal s'étoit levé sans bruit environ dix minutes avant mon oncle -Tobie, dans le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer une ou -deux volées à l'ennemi avant l'arrivée de mon oncle Tobie. - -A cette fin, il avoit traîné les six pièces de campagne tout près et en -face de la guérite de mon oncle Tobie, laissant seulement, entre les -trois de la droite et les trois de la gauche, un intervalle de quelques -pieds, pour la commodité du service, et afin de pouvoir faire jouer -à-la-fois les deux batteries, dont il espéroit tirer deux fois plus -d'honneur que d'une seule. - -Le caporal se plaça vis-à-vis cet intervalle et un peu en arrière, le -dos sagement appuyé à la porte de la guérite, de crainte d'être tourné -par l'ennemi.--Il prit la pipe d'ivoire, appartenant à la batterie de -droite, entre le premier doigt et le pouce de la main droite;--il prit -la pipe d'ébène garnie d'argent, laquelle appartenoit à la batterie -gauche, entre le premier doigt et le pouce de l'autre main:--il posa le -genou droit en terre, comme s'il eût été au premier rang de son -peloton.--Et là, son bonnet de houssard sur la tête, le caporal se mit à -faire jouer vigoureusement ses deux batteries sur la contre-garde qui -faisoit face à la contr'escarpe où l'attaque devoit se faire le matin. - -Sa première intention, comme je l'ai dit, étoit de n'envoyer d'abord à -l'ennemi qu'une ou deux _bouffées_ de tabac. Mais le succès des -_bouffées_, aussi-bien que le plaisir de _bouffer_, s'étoit -insensiblement emparé de lui, et, de _bouffées_ en _bouffées_, l'avoit -engagé dans la plus grande chaleur de l'attaque.--Ce fut en ce moment -que mon oncle Tobie le rejoignit. - -Il fut heureux pour mon père que mon oncle Tobie n'eût pas à faire son -testament ce jour-là. - - - - -CHAPITRE LXXII. - -_Il n'y tient pas._ - - -Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des mains du caporal;--il la -regarda pendant une demi-minute, et la lui rendit. - -Moins de deux minutes après, mon oncle Tobie reprit la pipe du -caporal;--il la porta jusqu'à moitié chemin de sa bouche:--mais bien -vîte il la lui rendit encore. - -Le caporal redoubla l'attaque:--mon oncle Tobie sourit;--puis il prit un -air grave:--il sourit encore un moment;--puis il reprit l'air sérieux, -et le garda.--«Donne-moi la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle -Tobie.»--Il la porta à ses lèvres, et la retira sur-le-champ.--Il jeta -un coup-d'œil par-dessus la haie d'ifs.--Jamais pipe ne l'avoit si -vivement tenté.--Mon oncle Tobie se jeta dans la guérite avec sa pipe à -la main. - ---Arrête, cher oncle Tobie!--Où cours-tu avec ta pipe?--N'entre pas dans -la guérite.--Il n'y a nulle sûreté pour toi...--Mais il m'échappe; il ne -m'entend plus. - - - - -CHAPITRE LXXIII. - -_La scène change._ - - -A présent, mon cher lecteur, aidez-moi, je vous prie, à traîner -l'artillerie de mon oncle Tobie hors de la scène.--Transportons sa -guérite ailleurs, et débarrassons le théâtre, s'il est possible, des -ouvrages à corne, des demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.-- - -Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons les chandelles, nous -balaierons la salle, nous lèverons la toile, et nous ferons voir mon -oncle Tobie revêtu d'un nouveau caractère, d'après lequel personne -sûrement ne se doute comment il agira. - -Et cependant,--si la pitié est parente de l'amour,--et si le courage ne -lui est point étranger, vous avez assez connu mon oncle Tobie sous ces -deux rapports, pour en suivre la trace plus loin, et pour démêler dans -sa nouvelle passion ces ressemblances de famille. - -Vaine science! de quoi nous sers-tu dans une telle recherche?--Tu n'es -le plus souvent propre qu'à nous égarer. - -Il y avoit, madame, dans mon oncle Tobie une telle simplicité de -cœur,--elle le tenoit si loin de ces petites voies détournées, que les -affaires de galanterie ont coutume de prendre, que vous n'en avez, que -vous ne pouvez en avoir la moindre idée.--Sa façon de penser étoit si -droite et si naturelle,--il connoissoit si peu les plis et les replis du -cœur d'une femme,--il étoit si loin de s'en méfier, et (hors qu'il ne -fût question de siéges) il se présentoit devant vous tellement à -découvert et sans défense,--que vous auriez pu, madame, vous tenir -cachée derrière une de ces petites voies détournées dont j'ai parlé, et -de-là lui tirer dix coups de suite à bout portant, si neuf ne vous -avoient pas suffi. - -Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui d'un autre côté faisoit échouer -tous vos projets), ajoutez cette modestie sans pareille dont je vous ai -une fois parlé, et que mon oncle Tobie avoit reçue de la nature, cette -modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations, et le tenoit -toujours en garde... - -Mais où vais-je? et pourquoi me permettre des réflexions qui se -présentent au moins dix pages trop tôt, et qui me prendroient tout le -temps que je dois employer à raconter les faits? - - - - -CHAPITRE LXXIV. - -_Paix d'Utrecht._ - - -Dans le petit nombre des enfans d'Adam, dont le cœur n'a jamais senti -l'aiguillon de l'amour... (--je dis, _enfans légitimes_, maintenant pour -bâtards tous ceux qui n'ont pour les femmes que de l'aversion)--dans ce -petit nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve les noms des plus -grands héros de l'histoire ancienne et moderne. - -Il me seroit facile d'en retrouver la liste, depuis le chaste Joseph -jusqu'à Scipion l'africain; sans parler de Charles XII au cœur de fer, -sur qui la comtesse de Konismarck ne put jamais rien gagner.--Ni -ceux-là, ni tant d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais fléchi le -genou devant la déesse; mais c'est qu'ils avoient toute autre chose à -faire.--Ainsi avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il échappé au sort -commun,--jusqu'à ce que le destin... jusqu'à ce que le destin, dis-je, -enviant à son nom la gloire de passer à la postérité avec celui de -Scipion, fit le replâtrage honteux de la paix d'Utrecht. - -Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui arriva cette année-là par ordre -du destin, la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis. - - - - -CHAPITRE LXXV. - -_Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._ - - -Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu -s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des siéges;--et -quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que -Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice -plus profonde, qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle -Tobie.--Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le -nom d'_Utrecht_.--Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht -le faisoit soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux. - -Mon père avoit la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose; -ce qui en faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou -pleurer.--Il savoit toujours mieux que vous-même vos raisons d'être -triste ou gai.--Il consoloit mon oncle Tobie; mais toujours en lui -faisant entendre que son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son -califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, frère Tobie; il faut -espérer que nous aurons bientôt la guerre.--Et si la guerre vient, les -puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont -assurés.--Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrein sans prendre de -villes, et de prendre des villes sans faire de siéges.» - -Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers cette espèce d'attaque que -faisoit mon père à son califourchon.--Il trouvoit ce procédé peu -généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retomboit sur -le cavalier, et portoit sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en -ces occasions mon oncle Tobie posoit sa pipe sur la table plus -brusquement, et se disposoit à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.-- - ---Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie -n'étoit pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du -contraire.--Je répète ici la même observation, et j'ajoute un fait qui -la contredit encore.--Il n'étoit pas éloquent;--il lui étoit difficile -de faire de longues phrases,--et il détestoit les belles phrases.--Mais -il y avoit des occasions qui l'entraînoient malgré lui, et l'emportoient -bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie étoit, à -quelques égards, égal à Tertullien, et à quelques autres, infiniment -supérieur. - -Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie -prononça un soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute entière -avant de se coucher. - -J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon -père, avec quelques remarques de sa façon, soulignées et mises entre -deux parenthèses. - -Au dos du cahier est écrit: _Justification des principes de mon frère -Tobie, et des motifs qui le portent à désirer la continuation de la -guerre._ - -Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois cette apologie de mon -oncle Tobie;--et je la regarde comme un si beau modèle de défense; elle -fait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons -principes,--que je la donne au public, mot pour mot, telle que je l'ai -trouvée, en y joignant les remarques de mon père. - - - - -CHAPITRE LXXVI. - -_Apologie de mon oncle Tobie._ - - -Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un homme qui suit le métier des armes -est vu de très-mauvais œil dans le monde, quand il montre pour la guerre -un désir pareil à celui que j'ai laissé voir.--En vain se reposeroit-il -sur la justice et la droiture de ses intentions, on le soupçonnera -toujours de vues particulières et intéressées. - -Donc, si cet homme est prudent (et la prudence peut très-bien s'allier -avec le courage) il se gardera de témoigner ce désir en présence d'un -ennemi. Quelque chose qu'il ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le -croiroit pas.--Il évitera même de s'expliquer devant un ami, de crainte -de perdre quelque chose dans son estime.--Mais si son cœur est -surchargé,--s'il faut que les soupirs secrets qu'il pousse pour les -armes s'échappent,--il réservera sa confidence pour l'oreille d'un -frère, de qui son caractère soit bien connu, ainsi que ses vraies -notions, dispositions et principes sur l'honneur.-- - -Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy, de dire quel je me flatte -d'avoir été sous tous ces rapports,--fort au-dessous, je le sais, de ce -que j'aurois dû, au-dessous peut-être de ce que je crois avoir -été;--mais enfin tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez -sucé le même lait que moi,--vous avec qui j'ai été élevé depuis le -berceau;--vous, dis-je, à qui, depuis les premiers instans des jeux de -notre enfance, je n'ai caché aucune action de ma vie, et à peine une -seule pensée,--tel que je suis, frère, vous devez me connoître; vous -devez connoître tous mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit -qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère, de mes passions ou de -mon jugement. - -Dites-moi donc, mon cher frère Shandy, ce qu'il y a en moi qui ait pu -vous faire penser que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht que -par des vues indignes?--Si en effet j'ai paru regretter que la guerre ne -fût pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps, comment avez-vous -pu vous tromper sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser que je -désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage d'un plus grand nombre de mes -frères; que je désirasse (uniquement pour mon plaisir) de voir un plus -grand nombre de familles arrachées à leurs paisibles habitations? Dites, -dites, frère Shandy, sur quelle action de ma vie avez-vous pu me juger -si défavorablement?--(_Comment diable! cher Tobie, quelle action!--et -ces cent livres sterling que tu m'as empruntées pour continuer ces -maudits siéges!_) - -Si, dès ma plus tendre enfance, je ne pouvois entendre battre un -tambour, que mon cœur ne battît aussi, étoit-ce ma faute? M'étois-je -donné ce penchant? Est-ce la nature ou moi, dont la voix m'appeloit aux -armes? - -Quand Guy, comte de Warwick, quand Parisme et Parismène, quand Valentin -et Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre se promenoient -de main en main autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent qu'ils -avoient été tous achetés?--Et étoit-ce là, frère Shandy, le fait d'une -ame intéressée? - -Quand nous lisions le siége de Troie, ce fameux siége qui a duré dix ans -et huit mois,--(quoique je gage qu'avec un train d'artillerie semblable -à celui que nous avions à Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours) y -avoit-il dans toute la classe un écolier plus touché que moi du carnage -des Grecs et des Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux dans ma -main droite, et une dans ma main gauche, pour avoir traité Hélène de -salope, en songeant à tous les maux dont elle avoit été cause? Aucun de -vous a-t-il versé plus de larmes pour Hector?--Et quand le roi Priam -venoit au camp des Grecs pour redemander le corps de son fils, et s'en -retournoit en pleurant sans l'avoir obtenu, vous savez, frère, que je ne -pouvois dîner. - -Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que je fusse cruel?--Ou, parce que -mon sang bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon cœur ne respiroit que -la guerre, falloit-il conclure que je ne pusse pas m'attendrir sur les -calamités qu'elle entraîne? - -O frère! pour un soldat, il est un temps pour cueillir des lauriers, et -un autre pour planter des cyprès. (_Eh! d'où diable as-tu su, cher -Tobie, que le cyprès étoit employé par les anciens dans les cérémonies -funèbres?_) - -Pour un soldat, frère Shandy, il est un temps, comme il est un devoir, -de hasarder sa propre vie,--de sauter le premier dans la tranchée, -quoique assuré d'y être taillé en pièces;--puis, animé de l'esprit -public, dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer le premier sur la -brêche,--de se tenir au premier rang,--et d'y marcher fièrement avec les -enseignes déployées, au bruit des tambours et des trompettes.--Il est un -temps, ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire ainsi;--il en est un -autre pour réfléchir sur les malheurs de la guerre,--pour gémir sur les -contrées qu'elle ravage,--pour considérer les travaux et les fatigues -incroyables, que le soldat lui-même qui exerce toutes ces horreurs est -obligé de supporter, pour six sous par jour, dont il est souvent mal -payé.-- - -Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète ce que vous m'avez déjà -dit dans l'oraison funèbre de Lefèvre:--_Qu'une créature telle que -l'homme, si douce, si paisible, née pour l'amour, la pitié, la bonté, -n'étoit pas taillée pour la guerre?_--Mais vous deviez ajouter, Yorick, -que si la nature ne nous y a pas destinés, au moins la nécessité peut -quelquefois nous y contraindre.--En effet, Yorick, qu'est-ce que la -guerre?--qu'est-ce surtout qu'une guerre comme ont été les nôtres, -fondées sur les principes de l'honneur et de la liberté,--sinon les -armes mises à la main d'un peuple innocent et paisible, pour contenir -dans de justes bornes l'ambitieux et le turbulent?--Quant à moi, frère -Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir que j'ai pris à tout ce qui -concerne la guerre, et en particulier cette satisfaction infinie qui a -accompagné les siéges que j'ai exécutés dans mon boulingrin, ne s'est -élevée en moi, (et j'espère aussi dans le caporal) que de la conscience -que nous avions tous deux, qu'en agissant ainsi, nous répondions aux -grandes vues du créateur. - - - - -CHAPITRE LXXVII. - -_L'Auteur s'égare._ - - -Je disois au lecteur chrétien... chrétien!... sans doute, et j'espère -qu'il l'est.--Et s'il ne l'est pas, j'en suis fâché pour lui. Mais qu'il -s'examine sérieusement lui-même, et qu'il ne s'en prenne pas à mon -livre.-- - ---Je lui disois, monsieur... car, en bonne foi, quand on raconte une -histoire, suivant l'étrange méthode que j'ai prise, on est sans cesse -obligé d'aller et de revenir sur ses pas, pour empêcher le lecteur de -perdre le fil du discours.--Et si je n'avois pas eu le soin d'en user -ainsi,--j'ai traité de choses si variées et si équivoques;--il y a dans -mon ouvrage tant de vides et de lacunes;--les étoiles que j'ai placées -dans quelques-uns des passages les plus obscurs, éclairent si peu un -lecteur, disposé à perdre son chemin en plein midi, que... vous voyez -que j'ai perdu le mien. - -Oh! la faute vient uniquement de mon père et de sa pendule.--Et si -jamais on dissèque mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque lacune, -produite par l'impertinente question de ma mère. - -_Quantò id diligentiùs in liberis procreandis cavendum_, dit Cardan. - -Donc, messieurs, vous voyez qu'il est moralement impossible que je -retrouve le point d'où j'étois parti. - -Il vaut mieux recommencer entièrement le chapitre. - - - - -CHAPITRE LXXVIII. - -_Derniers exploits de mon oncle Tobie._ - - -Je disois au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé -celui de l'apologie de mon oncle Tobie,--(je le disois en termes et dans -un trope différens) que la paix d'Utrecht fut au moment de faire naître, -entre mon oncle Tobie et son califourchon, le même éloignement qu'entre -la reine et les confédérés. - -Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon qu'avec humeur et -dépit, en lui disant: _Monsieur, j'aimerois mieux aller à pied toute ma -vie, que de faire désormais un seul quart de lieue avec vous._--Ce n'est -pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien; que dis-je? il n'en -descendit point.--Il fut jeté par terre, et même avec malice; ce qui lui -donna dix fois plus d'humeur.--Mais cette affaire est du ressort des -Jockeis. - -Quoi qu'il en soit, il est certain que la paix d'Utrecht produisit une -sorte de brouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon.--Depuis -la signature des articles, qui se fit en mars jusqu'au mois de novembre, -ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie fit-il de -temps en temps quelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si -le Havre et les fortifications de Dunkerque se démolissoient suivant les -termes du traité. - -Mais les François s'y portèrent avec tant de lenteur pendant tout -l'été,--et M. Tugghes, député des magistrats de Dunkerque, présenta à la -reine des suppliques si touchantes!--suppliant sa majesté de réserver sa -foudre pour les fortifications qui pouvoient avoir encouru sa disgrâce, -mais d'épargner... ah! d'épargner le môle en faveur du môle lui-même, -lequel, dans sa situation dénuée de toute défense, ne pouvoit plus être -qu'un objet de pitié;--et la reine (qui étoit femme) se laissa émouvoir -si facilement, ainsi que ses ministres, qui avoient leurs raisons -particulières pour ne pas désirer que la ville fût démantelée.--Enfin -tout alla si lentement au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut bâtie -par le caporal, et toute prête à être démolie, plus de trois mois avant -que les différens commissaires, commandans, députés, médiateurs et -intendans leur permissent d'y travailler.-- - -Fatale inaction! - -Le caporal étoit d'avis de commencer la démolition par les remparts du -corps même de la place.--«Non pas, caporal, disoit mon oncle Tobie. Si -nous commencions par la ville, la garnison angloise n'y seroit pas en -sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.--Et si les François étoient -de mauvaise foi...--ma foi, dit le caporal, je ne m'y fierois pas.--Ces -gens-là ne sont pas sûrs.--Tu me fâches toujours de parler ainsi, Trim, -dit mon oncle Tobie. Le François est naturellement brave; et dès qu'il -trouve une brêche praticable, c'est le premier peuple du monde pour -s'élancer dans une place et s'en rendre maître.--Qu'ils y viennent, -morbleu! s'écria le caporal, en levant sa bêche à deux mains, comme s'il -alloit les renverser à ses pieds!--Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»-- - -«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle Tobie, en faisant glisser sa -main jusqu'au milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme un bâton de -commandement, le premier doigt en avant,--dans ces cas-là, un commandant -ne doit pas calculer ce que l'ennemi osera ou n'osera pas; il doit agir -avec prudence.--Ainsi nous commencerons par les ouvrages extérieurs, -tant du côté de la terre que du côté de la mer; le fort Louis, le plus -éloigné de tous, sera démoli le premier,--le reste sautera l'un après -l'autre, de droite et de gauche, toujours en nous retirant vers la -ville;--après quoi nous détruirons le môle, nous comblerons le port; -enfin nous rentrerons dans la citadelle que nous ferons sauter, et nous -voguerons pour l'Angleterre.--Où nous voilà débarqués, dit le -caporal.--Tu as raison, dit mon oncle Tobie, en reconnoissant son -clocher.» - - - - -CHAPITRE LXXIX. - -_La scène change._ - - -C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de ce genre avec Trim sur la -démolition de Dunkerque,--entretiens charmans, mais trop -courts!--rappelèrent pour un moment à mon oncle Tobie le souvenir des -plaisirs qu'il avoit perdus.-- - -Mais ce souvenir n'en étoit qu'une foible image.--La magie avoit -disparu; et l'ame de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.-- - -Le calme, accompagné du silence, avoit pénétré dans le cabinet solitaire -de mon oncle Tobie.--Ils avoient étendu leurs voiles de gaze sur sa -tête; et l'indifférence, au regard vague et à la fibre lâche, s'étoit -assise tranquillement à ses côtés.-- - -Son sang circuloit lentement dans ses veines, sans que Amberg, et -Rimberg, et Limbourg, et Huis, et Bonn, pour une année,--et Landen, et -Trarebach, et Drusen, et Dendermonde, en perspective pour celle d'après, -en accélérassent le mouvement.--Les sappes, et les mines, et les -blindes, et les gabions, et les palissades, n'éloignoient plus ce bel -ennemi de l'homme, le repos.--En mangeant son œuf à souper, mon oncle -Tobie ne forçoit plus les lignes françoises, d'où tant de fois -traversant l'Oise, et voyant toute la Picardie ouverte devant lui, il -marchoit aux portes de Paris, et s'endormoit au sein de la gloire.--Dans -ses songes, il ne se voyoit plus arborant l'étendard d'Angleterre sur -les tours de la Bastille, et ne se réveilloit plus la tête remplie de -magnifiques idées.-- - -De plus douces rêveries, des vibrations plus chatouillantes, le -berçoient mollement dans ses instans de sommeil.--La trompette de la -guerre tomboit de ses mains.--Un luth la remplaçoit.--Un luth! doux -instrument! le plus délicat, et le plus difficile de tous!--Eh! comment -en joueras-tu, mon cher oncle Tobie? - - - - -CHAPITRE LXXX. - -_Dissertation sur l'Amour._ - - -Oui, je l'ai dit,--je me le rappelle;--je ne sais plus où;--je ne sais -plus quand.--Mais il n'importe.--Une ou deux fois avec mon étourderie -ordinaire, j'ai dit que si je trouvois jamais le temps de donner au -public l'histoire que l'on va lire des amours de mon oncle Tobie et de -la veuve Wadman, j'étois assuré que l'on y trouveroit le système le plus -complet qui ait jamais été donné au public, soit de la théorie, soit de -la pratique de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute de la manière -de faire l'amour. - -Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois une définition précise -de l'amour? Ou que je déterminerois avec Plotin la part que Dieu et la -part que le Diable peut y avoir?-- - -Ou, par une équation plus exacte, en supposant que l'amour est comme -dix, que j'en assignerois avec Ficinius six parties à l'un, et quatre à -l'autre?-- - -Ou que je déciderois avec Platon, que de la tête à la queue le Diable -prend tout?-- - ---Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? Est-ce que Platon se -connoissoit en amour?-- - -Auroit-on cru que je perdrois mon temps à examiner si l'amour est une -maladie?--Ou que je m'embrouillerois avec Rhazez et Dioscoride, à -rechercher s'il a son siége dans la cervelle ou dans le foie?--Ce qui me -conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées pour le traitement -de ceux qui en sont attaqués. - ---Une de ces méthodes est celle d'Aœtius, qui commençoit par des -lavemens rafraîchissans, composés de chenevis et de concombre -pilés,--qu'il faisoit suivre par de légères émulsions de lis et de -pourpier, auxquelles il ajoutoit une prise de tabac, et quand il osoit -s'y risquer, sa bague de topaze. - -L'autre méthode, qui est celle de Gordonius, (chapitre 15. _de amore_) -consiste à battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en pourriture: _ad -putorem usquè_. - -Insensé qui prétend concilier les systèmes de deux savans!--Mon père, -qui étoit extrêmement versé dans les connoissances de ce genre, médita -long-temps et sans fruit sur les traitemens proposés par Aœtius et -Gordonius.--Enfin, au moyen d'une toile cirée et camphrée, qu'il -substitua au bougran que le tailleur devoit employer pour mon oncle -Tobie dans la ceinture d'une culotte neuve, mon père obtint le même -effet que vouloit produire Gordonius, et d'une manière moins brutale. - -On lira en leur temps les événemens qui en résultèrent. - - - - -CHAPITRE LXXXI. - -_Mon oncle Tobie devient amoureux._ - - -Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses amours de mon oncle -Tobie et de la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, elles auront -leur tour.--Quant à présent, je prétends seulement être dispensé de -définir ce que c'est que l'amour, et tant que je pourrai me faire -entendre à l'aide du mot, sans y ajouter d'autres idées que celles que -j'ai en commun avec le reste des hommes; que me serviroit de dire ce que -je pense de la chose?--Quand je ne pourrai plus aller, et que je me -trouverai empêtré de tout côté dans ce labyrinthe mystique, alors je -m'expliquerai avec plus de précision, et l'on verra ce que je pense sur -l'amour. - -Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment entendu, en disant au -lecteur que mon oncle Tobie tomba amoureux.-- - -Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait de mon goût. Car, dire qu'un -homme est tombé amoureux,--ou qu'il est profondément amoureux,--ou qu'il -est dans l'amour jusqu'aux oreilles,--ou qu'il y est par-dessus la -tête,--(ce qui, par l'analogie du langage, semble impliquer que l'amour -est au-dessous de l'homme) c'est rentrer dans le système de Platon. Or, -quoique l'on ait donné à Platon l'épithète de divin, je le déclare pour -cela seul hérétique et digne de l'enfer. - -Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, mon oncle Tobie n'en devint pas -moins amoureux. - -Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez été tenté de même, vous -auriez succombé comme lui.--Car jamais vos yeux n'ont vu, jamais votre -concupiscence n'a convoité un objet aussi séduisant que la veuve Wadman. - - - - -CHAPITRE LXXXII. - -_Portait de la veuve Wadman._ - - -La veuve Wadman...--Mais je veux que vous fassiez vous-même son -portrait.--Voici une plume, de l'encre et du papier: asseyez-vous, -monsieur, et peignez-la à votre fantaisie.--Comme votre maîtresse, si -vous pouvez,--et non comme votre femme, si votre conscience vous le -permet.--Au reste, ne suivez que votre goût; je ne prétends point gêner -votre imagination.-- - - * * * * * - -Eh bien, monsieur! - -La nature forma-t-elle jamais rien de si charmant et de si parfait? - -Vous voyez cette veuve Wadman!--comment mon oncle Tobie lui auroit-il -résisté? - ---O trois fois, quatre fois heureux livre! tu contiendras donc une page -au moins que la malice et l'ignorance ne pourront noircir ni falsifier. - - - - -CHAPITRE LXXXIII. - -_Dialogue._ - - -Mistriss Brigitte apprit à Suzanne que mon oncle Tobie étoit amoureux de -sa maîtresse, quinze jours au moins avant qu'il y eût pensé.--Suzanne en -parla dès le lendemain à ma mère. D'après cela, je puis bien entamer -l'histoire des amours de mon oncle Tobie, quinze jours avant leur -existence. - ---«J'ai à vous dire une nouvelle, monsieur Shandy, dit ma mère, qui vous -surprendra beaucoup.» - -Or, mon père étoit alors occupé à tenir son second lit de justice, et il -réfléchissoit intérieurement sur les fatigues du mariage, quand ma mère -rompit le silence.-- - -«Votre frère Tobie, dit ma mère, épouse mistriss Wadman.»-- - -«Le pauvre homme! dit mon père, il n'aura donc plus la liberté de se -coucher en travers dans son lit!» - -C'étoit un supplice cruel pour mon père, de ce que ma mère ne demandoit -jamais l'explication des choses qu'elle ne comprenoit pas. - ---Qu'elle soit ignorante, disoit mon père, c'est un malheur pour -elle.--Mais elle peut faire une question.-- - -Ma mère n'en faisoit jamais.--Enfin elle est morte sans savoir si la -terre tournoit ou ne tournoit pas; mon père le lui avoit expliqué plus -de mille fois:--mais elle l'oublioit toujours. - -Aussi la conversation alloit rarement plus loin entr'eux qu'une demande, -une réponse et une réplique.--Ensuite ils reprenoient haleine pendant -quelques minutes (comme dans l'affaire des culottes) et puis le -dialogue. - -«S'il se marie, dit ma mère, ce sera tant pis pour nous.»-- - -«Je n'en donnerois pas deux sous, dit mon père; il peut manger son bien -de cette façon aussi-bien que d'une autre.»-- - -«J'en conviens, dit ma mère.» Là finit la _demande_, la _réponse_ et la -_réplique_ dont je vous ai parlé.-- - -«Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon père.»-- - -«Surtout, répondit ma mère, s'il peut avoir des enfans.»-- - -«Des enfans! s'écria mon père, le ciel ait pitié de moi!» - - - - -CHAPITRE LXXXIV. - -_Sur les lignes droites._ - - -Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes courbes, pour prouver -l'excellence des lignes droites... - -Une ligne droite! le sentier où doivent marcher les vrais chrétiens, -disent les pères de l'église.-- - -L'emblême de la droiture morale, dit Cicéron.-- - -La meilleure de toutes les lignes, disent les planteurs de choux.-- - -La ligne la plus courte, dit Archimède, que l'on puisse tirer d'un point -à un autre.-- - -Mais un auteur tel que moi, et tel que bien d'autres, n'est pas un -géomètre; et j'ai abandonné la ligne droite.-- - - - - -CHAPITRE LXXXV. - -_Je prends la poste._ - - -J'ai promis quelque part au lecteur que je lui donnerois deux volumes de -cet ouvrage par an, pourvu que mon maudit asthme, que je redoute à -présent plus que le diable, voulût me le permettre.--Et, dans un autre -endroit (je veux être pendu si je sais où) j'ai posé ma plume et ma -règle en croix sur ma table, pour donner plus de poids à mon serment; et -j'ai juré que je soutiendrois cette allure quarante ans de suite, s'il -plaisoit à la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps bonne -santé, bon courage, et joyeuse humeur. - -Pour mon humeur, je n'ai qu'à m'en louer; quoiqu'il lui arrive de me -promener à cheval sur un bâton dix-neuf heures sur les vingt-quatre, je -n'ai que des remercîmens à lui faire.--O mon humeur, que ne vous dois-je -pas!--c'est vous qui m'avez fait parcourir joyeusement l'âpre sentier de -la vie, et qui, parmi tous les maux qu'elle entraîne, ne m'avez jamais -laissé connoître les soucis.--Jamais vous ne m'avez abandonné; jamais -vous ne m'avez teint les objets en noir ni en pâles couleurs.--Au -contraire, dans les dangers, vous avez toujours doré mon horizon avec -les rayons de l'espérance; et quand la mort elle-même est venue frapper -à ma porte, vous l'avez congédiée d'un ton si gai et d'un air si dégagé, -qu'elle a cru s'être trompée.-- - -«--Il y a ici quelque méprise, a-t-elle dit.» - ---Je ne crains rien tant au monde que d'être interrompu au milieu d'une -histoire; et quand la mort se présenta, je racontois à mon ami Eugène le -vieux conte d'une religieuse qui se croyoit changée en poisson, et celui -d'un moine condamné juridiquement pour avoir mangé un missel;--et je -discutois plaisamment l'importance du cas et la justice de la -procédure.-- - -«Ce ne sauroit être, dit-elle, le grave personnage que je cherche; -voyons ailleurs.» - -«--Tu l'as échappé belle, Tristram, me dit Eugène, en me prenant la -main, après que j'eus fini mon histoire.»-- - -«Je ne tiens rien encore, Eugène, répliquai-je; et puisque l'infâme -bâtarde a découvert mon logis...»-- - -«Bâtarde est le mot, interrompit Eugène; car c'est par le péché qu'elle -est entrée dans le monde.--Il ne m'importe guère, lui dis-je, par où -elle y est entrée; ce que je lui demande, c'est de ne pas m'en faire -sortir si brusquement.--J'ai quarante volumes à écrire, et quarante -mille choses à dire et à faire, que toi seul au monde, mon cher Eugène, -pourrois dire et faire pour moi. Tu vois comme elle m'a déjà pris à la -gorge; (en effet, je pouvois à peine me faire entendre d'Eugène à -travers une petite table).--Tu vois que je ne suis pas un champion de sa -force en champ clos.--Ne ferois-je pas mieux, tandis qu'il me reste -encore quelques esprits épars, et que ces deux jambes (soulevant une des -miennes) et que ces deux jambes d'araignée peuvent encore me porter,--ne -ferois-je pas mieux de gagner pays, et de chercher mon salut dans la -fuite?--C'est mon avis, mon cher Tristram, dit Eugène.--Eh bien! dis-je, -par le ciel! je vais la mener un train dont elle ne se doute guère. Je -galoperai sans retourner la tête jusqu'aux bords de la Garonne;--je -m'enfuirai au plus haut du Vésuve,--et de-là à Joppé,--et de Joppé au -bout du monde.--Viens, mon ami, dit Eugène, en me tendant la main.» - -Le mouvement d'Eugène et sa tendre affection pour moi, rappelèrent dans -mes joues le sang qui en avoit été banni si long-temps.--C'étoit un -cruel moment pour lui dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je montai -en le regardant:--il me tendit encore la main.--Allons! m'écriai-je.--Le -postillon enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous partîmes comme -l'éclair; et en six tours de roue nous fûmes à Douvres. - - - - -CHAPITRE LXXXVI. - -_Je m'embarque._ - - -«Cependant, dis-je, en regardant les côtes de France, il seroit à propos -qu'un homme connût son propre pays, avant d'aller chercher celui des -autres.--Or, je n'ai visité ni l'église de Rochester, ni les chantiers -de Chatham, ni Saint-Thomas de Cantorbery,--quoique tout cela se trouvât -sur ma route. - ---»Mais, à la vérité, je suis dans un cas particulier.»-- - -Ainsi, sans autres réflexions, je sautai dans le paquebot; en cinq -minutes nous fûmes sous voile, et nous voguâmes comme le vent. - ---«Dites-moi, capitaine, lui dis-je en entrant dans la cabine, est-il -jamais arrivé à quelqu'un de mourir dans votre paquebot?»-- - -«Bon! répliqua-t-il, on n'a seulement pas le temps d'y être malade.»-- - -«Chien de menteur! m'écriai-je, je suis déjà malade comme un -cheval.--Qu'est-ce ceci? Aye!--aye!--tous mes vaisseaux sont rompus;--le -sang, la lymphe, le fluide nerveux, les sels fixes et volatils, tout est -confondu pêle-mêle.--Bon Dieu!--tout tourne autour de moi comme cent -mille tourbillons.--Je ne sais plus ce que je veux dire. - -»Aye,--aye,--aye,--aye!--Capitaine, quand serons-nous à terre?--Ces -marins ont des cœurs de roche.--Oh! je suis bien malade.--Garçon, -apporte-moi de l'eau chaude.--Madame, comment vous trouvez-vous?--Mal, -monsieur, très-mal.--Oh! très-mal.--Je suis,--je suis morte.--Est-ce la -première fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la troisième, la -sixième, la dixième.--Diable!--Oh! oh! quel tapage sur notre tête! Holà! -garçon, qu'est-ce qui arrive?»-- - -«Le vent ne cesse de tourner.--La mer est grosse.--Est-ce la mort? eh -bien! je verrai comme elle est faite.--Eh bien! garçon?»-- - -«Quel bonheur! le vent tourne encore. Nous voilà dans le port.--Oh! le -diable te tourne!»-- - -«Capitaine, dit la dame, pour l'amour de Dieu! que je descende la -première.» - - - - -CHAPITRE LXXXVII. - -_Elles sont trois._ - - -De Calais à Paris, il y a trois routes différentes; et rien n'est plus -fâcheux pour un homme qui est pressé.--Il faut écouter tant de choses en -faveur de chaque route, de la part des députés des différentes villes -qui s'y rencontrent, qu'un voyageur perd communément une demi-journée -pour se décider par où il passera.-- - -La première de ces routes est par Lille et Arras; c'est la plus longue, -mais la plus intéressante et la plus instructive. - -La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il faut prendre si l'on veut -voir Chantilly.-- - -Et la troisième est par Beauvais; on la prend si l'on veut.-- - ---C'est ce qui fait que beaucoup de gens la préfèrent. - - - - -CHAPITRE LXXXVIII. - -_J'accepte le défi._ - - -_Avant de quitter Calais_, diroit un voyageur écrivain, _il ne sera pas -mal à-propos de donner quelques détails sur cette ville._--Et moi je -pense que ce seroit très-mal à-propos.--Ne peut-on traverser -paisiblement une ville, et la laisser comme on l'a prise, quand on n'a -rien à démêler avec elle?--A quoi sert d'en visiter toutes les rues, et -de tirer sa plume à chaque ruisseau que l'on saute (uniquement, à mon -avis, pour le plaisir de la tirer)?--En effet, si nous pouvons en juger -d'après tout ce qui a été écrit dans ce genre, par tous ceux qui ont -écrit et puis galopé,--ou qui ont galopé et puis écrit, ce qui est -encore différent;--ou qui, comme je fais en ce moment, ont écrit en -galopant;--depuis le grand Adisson, qui fit ce métier avec ses livres -d'école sous le bras, jusqu'à ceux qui le font encore sans avoir jamais -été à l'école,--nous trouverons qu'il n'y a pas un galopeur d'entre -nous, qui n'eût mieux fait de se promener au pas autour de son champ (en -supposant qu'il eût un champ) et d'écrire à pied sec ce qu'il avoit à -écrire, plutôt que de courir les mers pour n'écrire que les mêmes -choses.-- - -Quant à moi, comme le ciel est mon juge (et c'est toujours à lui que je -porte mon dernier appel) excepté le peu que m'en a dit mon barbier en -repassant mes rasoirs, je ne connois non plus Calais que le -Grand-Caire.--Il étoit nuit close quand j'y arrivai, et il n'étoit pas -jour quand j'en repartis. - ---Cependant, avec le peu que j'en sais, avec ce que je ramasserai de -droite et de gauche, et que je coudrai ensemble,--je gage dix contre un -que je m'en vais écrire sur Calais un chapitre aussi long que mon bras, -et que j'en ferai un détail si circonstancié et si satisfaisant, sans -omettre une seule particularité digne de la curiosité d'un voyageur que -l'on me prendra pour un clerc de ville de Calais.--Et où seroit la -merveille, monsieur? Démocrite qui rioit dix fois plus que je n'ose -faire, n'étoit-il pas clerc de ville d'Abdère?--Et cet autre dont j'ai -oublié le nom, et qui étoit plus sage que Démocrite et que moi, -n'étoit-il pas clerc de ville d'Ephèse? - ---Et de plus, monsieur, ce que je dirai de Calais aura tant de bon sens, -d'érudition, de vérité et de précision... - -Mais je vois à votre air que vous ne m'en croyez pas.--Eh bien! -monsieur, lisez pour votre peine le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE LXXXIX. - -_Calais._ - - -_Calais_, _Calatium_, _Calusium_, _Calesium_. - -Cette ville, si vous en croyez ses archives, (et je ne vois aucune -raison de les révoquer en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village -appartenant aux anciens comtes de Guines. Elle contient aujourd'hui près -de quatorze mille habitans, sans compter quatre cents vingt feux dans la -ville basse ou les faubourgs. Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée -que par degré à sa grandeur actuelle. - -Il y a dans la ville quatre couvens et une seule église paroissiale. -J'avoue que je n'en ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé d'en -approcher par conjecture.--Car, comme la ville renferme quatorze mille -habitans, si l'église peut les contenir, elle doit être d'une grandeur -considérable;--et si elle ne le peut pas, il est ridicule de n'en avoir -pas une autre.--Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la vierge -Marie. Le clocher, au haut duquel est une flèche, est placé au milieu de -l'église, et porté sur quatre piliers de forme élégante et assez légère, -mais cependant suffisamment solides. - -L'église est ornée de onze autels, dont la plupart sont plus élégans que -riches. Le maître-autel est un chef-d'œuvre en son genre. Il est de -marbre blanc; et, suivant ce qu'on m'a dit, il a près de soixante pieds -de haut. S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut que le mont -Calvaire; d'où je conclus qu'en conscience il est d'une hauteur -raisonnable.-- - -Rien ne m'a frappé davantage que la grande place, que nous appelons en -anglois _carrée_. Je ne saurois dire si elle est bien pavée et bien -bâtie; mais elle est au centre de la ville, et la plupart des rues (du -moins celles de ce quartier) y aboutissent.--Si l'on avoit pu avoir une -fontaine à Calais, ce qui paroît impossible, il n'est pas douteux qu'on -l'eût placée au centre de ce _carré_, où elle auroit fait un très bel -effet;--quoique ce _carré_ ne soit pas précisément un _carré_: car il -est de quarante pieds plus long de l'est à l'ouest, que du nord au -sud.--Aussi les François en général ont-ils plus de raison de les -appeler des _places_, n'étant presque jamais des carrés parfaits. - -La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment peu digne d'être -mise en vue; sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, à côté de -la fontaine. Mais elle suffit pour sa destination, et est assez -spacieuse pour contenir les magistrats qui s'y rassemblent de temps en -temps.--De sorte que l'on peut présumer que la justice y est -réguliérement distribuée. - -Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur ce qui concerne la ville; -mais comme il n'y a rien de curieux dans le Courgain, je m'en suis peu -occupé. C'est un quartier séparé de la ville, qui n'est habité que par -des matelots et des pêcheurs. Il consiste en une quantité de petites -rues proprement bâties; la plupart des maisons sont en brique. Il est -extrêmement peuplé; mais cette population s'explique par le genre de -nourriture de l'espèce de gens qui y demeurent. - -Au reste, un voyageur peut l'aller visiter pour se satisfaire. - -Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du guet; elle mérite d'être -vue. On l'appelle ainsi à cause de sa destination; parce qu'en temps de -guerre elle sert à découvrir les ennemis, qui pourroient s'approcher de -la place du côté de terre, ou du côté de mer, et à en donner avis.--Mais -elle est d'une hauteur si prodigieuse, et attire vos regards si -continuellement, que l'on ne peut s'empêcher d'y faire attention malgré -soi. - -Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les -fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis -qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis -Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle, -ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur Gascon) plus de cent -millions de livres.--Il est à remarquer que c'est à la tête de -Graveline, du côté où la ville est naturellement la plus foible, qu'on a -dépensé le plus d'argent; tellement que les ouvrages extérieurs -s'étendent beaucoup dans la campagne, et occupent un grand terrein. - -Cependant, quoique l'on ait pu dire et faire, il faut convenir que -Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position, -et cette entrée facile qui a été tant de fois fournie à nos ancêtres -pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'étoit pas même sans -inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre dans ces temps-là une -source de querelles, aussi répétées que Dunkerque dans le nôtre. On -regardoit à bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes; et -c'est de-là que sont venus tant de débats, pour savoir qui la garderoit. - -De ces débats, le plus mémorable fut le siége, ou plutôt le blocus de -Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts -de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine -seule l'obligea de se rendre.--Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, -qui s'offrit le premier comme victime, pour sauver ses concitoyens, a -placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros.--Et, comme -ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce seroit -faire au lecteur une injustice criante, que de ne pas lui donner le -détail exact de cet événement romanesque et du siége lui-même, dans les -propres mots de Rapin Thoiras. - - - - -CHAPITRE XC. - -_Plus de peur que de mal._ - - -Mais ne craignez rien, ami lecteur, je dédaigne d'en user ainsi.--Il -suffit que je vous aie en mon pouvoir.--Mais faire usage de l'avantage -que le hasard et la plume m'ont donné sur vous! la chose seroit indigne -de moi. Non, par ce feu tout-puissant qui échauffe les cervelles -visionnaires, et illumine les esprits dans les méditations extatiques, -avant que j'abuse ainsi d'une créature innocente qui se trouve à ma -merci,--avant que j'exige de vous le prix de cinquante pages que je n'ai -aucun droit de vous vendre,--nu comme je suis, j'aimerois mieux brouter -l'herbe des montagnes, et sourire de ce que le vent du nord ne -m'apporteroit ni abri ni souper.-- - ---Ainsi, camarade, partons; et mène-moi ventre à terre à Boulogne. - - - - -CHAPITRE XCI. - -_Boulogne._ - - -»A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une recrue, nous voyagerons -ensemble.--Messieurs, leur dis-je, j'en suis fâché. Mais je ne saurois -m'arrêter, ni boire rasade avec vous.--Je suis poursuivi de trop -près.--A peine aurai-je le temps de changer de chevaux. Holà, garçon! -pour l'amour de Dieu, dépêche.-- - -C'est quelque criminel de haute trahison, dit le plus bas qu'il pût un -très-petit homme, à l'oreille de son voisin qui étoit très-grand.--Ou -peut-être, dit le grand homme, quelque assassin.--Bien trouvé, leur -dis-je, Messieurs.--Non, dit un troisième, il est chargé de dépêches de -la cour.-- - ---Ma belle enfant, dis-je à une jeune fille qui passoit légérement avec -ses heures sous le bras, vous êtes fraîche et vermeille comme le -matin.--(Le soleil qui se levoit alors donnoit du prix à ce -compliment).--Chargé de dépêches, dit un quatrième!--(La jeune fille me -fit un salut gracieux, je lui envoyai un baiser.)--Chargé de dépêches, -continua-t-il, je n'en crois rien: il est chargé de dettes.--Oh! oui, de -dettes certainement, dit un cinquième.--Je ne voudrois pas, dit le nain -qui avoit parlé le premier, je ne voudrois pas payer ses dettes pour -mille louis.--Ni moi, dit le géant, pour dix mille.--Encore bien trouvé, -dis-je, Messieurs. - -Hélas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes que celle que je dois à la -nature. Je ne lui demande que du temps, et je promets de lui tout -payer.--Mais, ô ciel! madame, auriez-vous le cœur assez dur pour arrêter -un pauvre voyageur, qui suit son chemin sans nuire à personne? -Arrêtez,--arrêtez-moi plutôt ce squelette hideux, l'effroi du pécheur, -dont les jambes si longues menacent sans cesse de m'atteindre. C'est -vous, madame, qui l'avez mis à ma poursuite:--de grâce, s'il n'est plus -qu'à quelques postes, madame, ma chère dame, arrêtez-le, arrêtez-le.-- - -Mon hôte irlandois crut que je m'adressois encore à la jeune fille. -«C'est dommage, dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie est -perdue pour elle.» - -Peste soit du nigaud! - -Est-ce là tout ce que vous avez de curieux à Boulogne?-- - -Par Jésus! il y a le plus beau séminaire...-- - -Un séminaire est une belle chose, dis-je.» - - - - -CHAPITRE XCII. - -_Il y a toujours quelque fer qui cloche._ - - -Quand l'impatience des désirs d'un homme précipite ses idées -quatre-vingt-dix fois plus vîte que le véhicule qui le porte, il perd -toute retenue; et malheur au véhicule, malheur à tous ses accessoires, -de quelque nature qu'ils soient, sur lesquels il exhale le -mécontentement de son ame. - -J'évite le plus qu'il m'est possible de porter un jugement définitif sur -les hommes et sur les choses, quand je suis dans un mouvement de -colère.-- - -Ainsi la première fois que la chose m'arriva, je me contentai de dire: -_Plus on se presse, plus on fait de sottises._ La seconde, troisième, -quatrième et cinquième fois, je m'en tins à cette réflexion, et je ne -m'en pris qu'au second, troisième, quatrième et cinquième -postillon.--Mais la même marotte durant toujours, et durant sans -exception de la cinquième à la sixième, septième, et jusqu'à la dixième -fois, je ne pus m'abstenir d'englober toute la nation dans une réflexion -générique que je fis en ces termes: - -_Il y a toujours dans une voiture françoise quelque chose qui va mal à -la sortie de chaque poste._ - -Ou bien en changeant la proposition: - -_Un postillon François ne sauroit faire un quart de lieue sans avoir -besoin de descendre._ - -Et quoi encore de nouveau?--Diable! une soupente cassée! une dent de -loup rompue! un trait défait! une bande, un écrou, une courroie, une -boucle, un ardillon... - -N'imaginez pas pourtant que je me croie en droit de maudire la chaise de -poste ni le postillon pour des accidens de cette espèce;--ni que je jure -par le Dieu vivant que je ferai plutôt le reste du chemin à pied;--ni -que je consente à être damné si l'on me voit remonter dans une pareille -voiture,--non, je m'arme du plus beau sang froid, et je reconnois qu'en -quelque pays que je voyage, il y aura toujours quelque écrou, courroie, -boucle, ou ardillon qui viendra à manquer.--Ainsi je ne m'échauffe -jamais, je prends le bon et le mauvais selon qu'ils se présentent, et je -poursuis mon chemin.-- - ---«Fais-en de même, mon garçon, lui dis-je.» Il avoit déjà perdu cinq -minutes en descendant de cheval pour prendre un morceau de pain bis -qu'il avoit fourré dans une des poches de la voiture: puis il étoit -remonté, et cheminoit à son aise pour le mieux savourer. «Allons, -postillon, dis-je, plus vivement.» Mais pour cela je pris un ton -tout-à-fait persuasif; je fis sonner une pièce de vingt-quatre sols -contre la glace, prenant soin de lui en présenter le côté plat, comme il -retournoit la tête.--Le drôle, pour me montrer qu'il me comprenoit, me -fit une grimace qui s'étendit d'une oreille à l'autre, et qui, derrière -son museau de suie, me découvrit une rangée de perles, telles qu'une -reine auroit donné tous les joyaux de sa couronne pour en avoir autant. - ---Juste ciel! à qui dépars-tu de tels trésors! quelles dents pour du -pain bis! - -Et comme il finissoit sa dernière bouchée, nous entrâmes à Montreuil. - - - - -CHAPITRE XCIII. - -_Jeanneton._ - - -Il n'y a point à mon gré de ville en France qui se présente mieux sur la -carte que Montreuil. J'avoue qu'elle ne se présente pas si bien sur le -livre de poste, ni même sur le chemin; et si vous y passez jamais, vous -serez de mon avis: elle est pitoyable à voir. - -Cependant Montreuil en ce moment possède une merveille;--c'est la fille -du maître de poste. Elle a passé dix-huit mois à Amiens, et six à Paris; -elle y a fait son apprentissage; ainsi elle tricotte, elle coud, danse -et joue de la prunelle en perfection. - -Mais voyez l'étourdie avec ses œillades! pendant les cinq minutes que je -me suis arrêté à la regarder, elle a laissé échapper au moins une -douzaine de mailles à son bas de fil blanc!--Oui, oui, je vous vois, -fine matoise, et je vois votre bas. Il est long et étroit; il est -inutile que vous l'attachiez avec une épingle sur votre genou.--Le bas -est fait pour votre jambe, il vous ira le mieux du monde. - ---Où cette créature a-t-elle pris ces belles proportions qui -fourniroient des modèles au statuaire? La nature lui auroit-elle révélé -son secret? - -O nature! tes ouvrages effacent tous ceux de l'art.--Jeanneton est belle -sans connoître les _faces_ et les _tiers de face_.--Elle est belle comme -toi et par toi...--Mais que son attitude est heureuse! Saisissons cet -instant pour la peindre; c'en est fait, je tire mes crayons;--et -puissé-je n'en faire usage de ma vie, si je ne viens pas à bout de vous -montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je voyois ses formes à -travers un linge mouillé!-- - ---Mais ces messieurs préfèrent peut-être que je leur donne la longueur, -la largeur et la hauteur de l'église de Montreuil;--ou le plan de la -façade de l'abbaye de Saint-Austreberte?--Eh, messieurs! tout y est, je -suppose, dans l'état où les charpentiers et les maçons l'ont laissé; et -tout y restera ainsi pendant cent ans encore, si la foi en Jésus-Christ -dure aussi long-temps.--Vous pouvez prendre ces mesures-là à votre -aise.-- - -Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut te mesurer doit s'y prendre à -l'heure même.--Tu portes en toi les principes du changement; et quand je -considère les vicissitudes de cette vie passagère, je frémis de l'avenir -qui t'attend.--Avant deux ans peut-être, tes belles formes seront -détruites, et ta jolie taille sera perdue.--Tu passeras comme une fleur, -et ta beauté disparoîtra comme l'ombre.--Eh! que sais-je? cette -innocence qui t'embellit encore, tu la perdras peut-être! qui peut -répondre d'une foiblesse?--Je ne serois pas caution de ma tante Dinach, -si elle vivoit encore;--que dis-je? je le serois à peine de son -portrait, s'il eût été fait par Reynolds. - ---Mais le nom seul de ce maître de l'art me fait tomber le pinceau des -mains.--Je ne ferai point le portrait de Jeanneton. - -Il faut, monsieur, que vous vous contentiez de l'original; et si la -soirée est belle, quand vous passerez à Montreuil, vous pourrez le voir -par votre portière, tandis que vous changerez de chevaux.--Mais faites -mieux: et à moins que vous ne soyez aussi pressé que moi, et par d'aussi -fâcheuses raisons, arrêtez-vous une nuit, vous trouverez Jeanneton tant -soit peu dévote;--mais, monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre -besogne de fait. - -Bon Dieu! cette fille a brouillé toutes mes idées: je ne saurois -m'arrêter plus long-temps à la regarder. - - - - -CHAPITRE XCIV. - -_Abbeville._ - - -Dès que j'eus fait cette réflexion, et puis cette autre: que la mort -étoit peut-être déjà sur mes talons,--ô ciel, m'écriai-je! que ne -suis-je déjà à Abbeville, ne fût-ce que pour voir les cardeurs et les -fileuses de ce pays-là! Nous partîmes pour Abbeville. - -De Montreuil à Nampont,--poste et demie. - -De Nampont à Bernay,--poste. - -De Bernay à Nouvion,--poste. - -De Nouvion à Abbeville,--poste et demie.-- - -Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville étoient tous couchés. - - - - -CHAPITRE XCV. - -_Le remède à côté du mal._ - - -De quel avantage infini ne sont pas les voyages!--ils échauffent -quelquefois; mais il est un remède innocent, dont le chapitre suivant -nous donnera l'idée. - - - - -CHAPITRE XCVI. - -_L'Apothicaire._ - - -Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez dans ma garde-robe.--Je ne -vous demande que cinq minutes. - ---Si je pouvois faire ainsi mes conditions avec la mort comme avec mon -apothicaire, et décider le temps et le lieu où elle doit me prendre,--je -lui déclarerois que je ne veux point que ce soit en présence de mes -amis.--Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive de penser au genre et aux -circonstances de cette grande catastrophe, (circonstances qui m'occupent -et me tourmentent dix fois plus que la catastrophe elle-même,) je ne -manque pas de supplier ardemment le souverain dispensateur de toutes -choses, qu'il arrange les miennes de façon que la mort ne me surprenne -pas dans ma propre maison; mais plutôt dans quelque auberge commode.-- - -Dans ma maison, je sais ce que c'est.--L'affliction des miens, leur -empressement à m'essuyer le front, à arranger mon oreiller,--ces petits -et derniers services que me rendroit la main frissonnante de la pâle -amitié, me déchireroient le cœur au point que je mourrois d'un mal dont -mon médecin ne se douteroit pas.--Au lieu que dans une auberge, je suis -assuré de mourir en paix; j'achète avec quelques guinées le peu de -services dont j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec une -attention froide, mais exacte. - -Prenez garde pourtant: cette auberge ne doit pas être celle d'Abbeville. -Elle est par trop mauvaise.--N'y eût-il pas d'autre auberge dans le -monde entier, j'excepterai celle-ci de la capitulation. - ---Ainsi, garçon, - -«Que les chevaux soient prêts demain matin à quatre heures.--A quatre -heures; oui, monsieur.--Si tu me manques d'une minute, par sainte -Geneviève! je ferai un tel carillon dans la maison, que les morts s'y -réveilleront.» - - - - -CHAPITRE XCVII. - -_Prédiction de David._ - - -_Rendez-les, mon Dieu, semblables à une roue._ C'est un sarcasme amer -que David, par un esprit prophétique, lançoit contre ceux qui -entreprennent le grand tour, et contre cet esprit turbulent qui les y -porte;--cet esprit qui, suivant la prédiction de ce même David, doit -accompagner les enfans des hommes jusqu'à la consommation des siècles. - -«Aussi, suivant l'opinion du célèbre évêque Hall, c'est une des plus -sévères imprécations que le saint roi ait jamais proférées contre les -ennemis du Seigneur.--C'est comme s'il eût dit: _Je désire qu'ils -tournent éternellement._--Un mouvement si violent, continue le saint -évêque, qui étoit d'une grosse corpulence, un mouvement si violent est -l'image de l'enfer, de même que le repos est l'image du paradis.» - -Moi qui suis d'une corpulence chétive, je pense tout différemment; et je -trouve au rebours que le mouvement est l'ame de la vie, et que -l'inaction et la lenteur sont le partage de la mort. - ---«Holà! oh! ils sont tous endormis!--atelez les chevaux;--graissez les -roues;--attachez la malle;--remettez ce clou qui manque:--je ne veux pas -perdre une minute.» - -Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle, et non pas sur laquelle, -(car c'eût été en faire la roue d'Ixion) dans laquelle, dis-je, David -maudissoit ses ennemis, devoit (dans l'opinion de l'évêque Hall, et vu -sa conformation) être une roue de chaise de poste; soit qu'il y eût des -chaises de poste en Palestine ou non.--Et d'après ma façon de penser, ce -devroit être une roue de charrette mal graissée, criant à chaque pas, et -gravissant lentement les montagnes dont ce pays étoit rempli.--Si jamais -je deviens commentateur, je rapporterai les preuves de cette opinion. - -J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que je n'ai jamais osé en -convenir avec ma chère Jenny.--J'aime leur χωρισμὸν ἀπὸ τοῦ Σώματος, εἰς -τὸ καλῶς φιλοσοφεῖν. _Commencez par vous séparer de ce corps terrestre, -si vous voulez apprendre à raisonner._ - -C'est notre corps en effet qui nuit à notre raison. Nous sommes dominés -par les humeurs qui nous composent;--entraînés d'un côté ou de l'autre, -comme nous l'avons été l'évêque Hall et moi, en raison de notre fibre -trop lâche ou trop tendue.--Nos sens partagent l'empire avec la raison. -La mesure du ciel même n'est que la mesure de nos appétits; et nous nous -créons un paradis d'après la grossiéreté de nos désirs. - -Mais, en cette occasion, qui de l'évêque ou de moi pensez-vous qui ait -tort?-- - -«Vous, certainement, dit-elle, d'aller déranger toute une maison à -l'heure qu'il est.» - - - - -CHAPITRE XCVIII. - -_Traité de l'âme._ - - -Ma charmante hôtesse ignoroit que j'eusse fait le vœu de ne me faire -faire la barbe que lorsque je serois rendu à Paris.-- - -Mais je hais de faire des mystères _pour rien_.--Je laisse cette froide -circonspection à ces petites ames, d'après lesquelles Leissius (lib. 13, -_de moribus divinis_, cap. 24) a fait son calcul, dans lequel il avance -qu'un mille cube d'Allemagne seroit assez vaste, et même de reste, pour -contenir huit cents millions d'ames, ne faisant monter qu'à ce nombre la -plus grande quantité possible des ames damnées et à damner, depuis la -chute d'Adam jusqu'à la fin du monde. - -Je ne sais d'où il avoit puisé ce second calcul,--à moins qu'il ne se -fût fondé sur la bonté paternelle de Dieu.--Je suis bien plus en peine -de savoir ce qui se passoit dans la tête de François de Ribéira, qui -prétendoit que, pour contenir tous les damnés, il ne faudroit pas moins -d'un ou de deux cents mille carrés d'Italie.--Il avoit sans doute -travaillé d'après ces anciennes ames romaines qu'il avoit trouvées dans -ses lectures. Il n'avoit pas fait réflexion que, par une pente graduelle -et insensible, dans le cours de dix-huit cents ans, les ames devoient -nécessairement s'être rétrécies assez, pour être réduites à peu de chose -dans le temps où il écrivoit. - -Au temps de Leissius, qui paroît avoir eu l'imagination moins vive, -elles étoient aussi petites qu'on puisse l'imaginer.-- - -Elles sont encore diminuées aujourd'hui, et l'hiver prochain nous -trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose.--Tellement que si -nous allons toujours de peu à moins, et de moins à rien,--je n'hésite -pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons plus d'ame du -tout.--Mais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère -au-delà, il sera assez avantageux pour celles-là, comme pour celles-ci, -de finir en même-temps. - ---Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la -fable! ils vont tous reparoître sur la scène, sans oublier le dieu des -jardins.--O le bon temps!--Mais où suis-je? Et à quelle téméraire -licence osé-je me livrer? Moi, moi qui ai si peu de jours à espérer, et -qui ne puis vivre que dans l'avenir que j'emprunte de mon -imagination!--Reviens à toi, pauvre Shandy, et sois sage une fois, si tu -le peux. - - -_Fin du Tome troisième._ - - - - -TABLE - -DES CHAPITRES - -Contenus dans ce Volume. - - - Chapitre premier. _L'embarras du choix._ Page 1 - Chap. II. _Chapitre des Choses._ 9 - Chap. III. _Préambule._ 13 - Chap. IV. _Peine perdue._ 23 - Chap. V. _Pensées sur la Mort._ 27 - Chap. VI. _Nouveau genre de mort._ 38 - Chap. VII. _Ma mère est aux écoutes._ _ibid._ - Chap. VIII. _Parallèle de deux Orateurs._ 39 - Chap. IX. _Trim monte en chaire._ 43 - Chap. X. _Sur les vieux chapeaux._ 49 - Chap. XI. _Trim continue._ 50 - Chap. XII. _Trim achève._ 52 - Chap. XIII. _Je reviens à ma mère._ 57 - Chap. XIV. _Itinéraire du Commerce._ 58 - Chap. XV. _Méprise de ma mère._ 61 - Chap. XVI. _Question chronologique._ 63 - Chap. XVII. _Entr'actes._ _ibid._ - Chap. XVIII. _Avis aux Ecrivains._ 66 - Chap. XIX. _Patatras._ 73 - Chap. XX. _Complices découverts._ 74 - Chap. XXI. _A qui la faute?_ 75 - Chap. XXII. _Procédé généreux._ 77 - Chap. XXIII. _Mon oncle Tobie s'emporte._ 79 - Chap. XXIV. _Il s'échauffe de plus en plus._ 82 - Chap. XXV. _Il part, il arrive._ 83 - Chap. XXVI. _Chacun a sa marotte._ 84 - Chap. XXVII. _Digression sans digression._ 85 - Chap. XXVIII. _On y court._ _ibid._ - Chap. XXIX. _Recette merveilleuse pour les contusions._ 88 - Chap. XXX. _On s'y perd._ 90 - Chap. XXXI. _La Tristrapédie._ 93 - Chap. XXXII. _Origine des fortifications._ 95 - Chap. XXXIII. _Cathéchisme de Trim._ 98 - Chap. XXXIV. _Sur la santé._ 101 - Chap. XXXV. _Sur les charlatans._ 103 - Chap. XXXVI. _Régime de longue vie._ 105 - Chap. XXXVII. _Panacée universelle._ 107 - Chap. XXXVIII. _Mon Père n'y est plus._ 108 - Chap. XXXIX. _Siége de Limerick._ 110 - Chap. XL. _Consultation._ 112 - Chap. XLI. _Dissertation savante._ 114 - Chap. XLII. _Relâche au théâtre._ 117 - Chap. XLIII. _Verbes auxiliaires._ _ibid._ - Chap. XLIV. _Il fait danser l'ours._ 122 - Chap. XLV. _Intermède._ 124 - Chap. XLVI. _Conclusion._ 126 - Chap. XLVII. _Bataille._ 129 - Chap. XLVIII. _Armistice._ 131 - Chap. XLIX. _Qualités d'un gouverneur._ 132 - Chap. L. _Histoire de Lefèvre._ 136 - Chap. LI. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 141 - Chap. LII. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 150 - Chap. LIII. _Suite de l'Histoire de Lefèvre._ 153 - Chap. LIV. _Fin de l'Histoire de Lefèvre._ _ibid._ - Chap. LV. _Convoi et Oraison funèbre._ 156 - Chap. LVI. _Départ du jeune Lefèvre._ 161 - Chap. LVII. _Malheur du jeune Lefèvre._ 163 - Chap. LVIII. _Calomnie._ 165 - Chap. LIX. _Grande résolution._ 167 - Chap. LX. _Ne jugeons pas si vîte._ _ibid._ - Chap. LXI. _Lit de justice de mon père._ 169 - Chap. LXII. _Me mettra-t-on en culottes?_ 171 - Chap. LXIII. _Mon père se décide._ 174 - Chap. LXIV. _Bon soir la Compagnie._ 178 - Chap. LXV. _Campagne de mon oncle Tobie._ 179 - Chap. LXVI. _Il se met dans ses meubles._ 182 - Chap. LXVII. _Son Arsenal se monte._ 186 - Chap. LXVIII. _Présens de noce._ 190 - Chap. LXIX. _Pompe funèbre._ 194 - Chap. LXX. _O Newton! ô Trim!_ 196 - Chap. LXXI. _On s'échauffe à moins._ 198 - Chap. LXXII. _Il n'y tient pas._ 200 - Chap. LXXIII. _La scène change._ 201 - Chap. LXXIV. _Paix d'Utrecht._ 203 - Chap. LXXV. _Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._ 204 - Chap. LXXVI. _Apologie de mon oncle Tobie._ 207 - Chap. LXXVII. _L'Auteur s'égare._ 212 - Chap. LXXVIII. _Derniers exploits de mon oncle Tobie._ 213 - Chap. LXXIX. _La scène change._ 217 - Chap. LXXX. _Dissertation sur l'Amour._ 218 - Chap. LXXXI. _Mon oncle Tobie devient amoureux._ 221 - Chap. LXXXII. _Portrait de la veuve Wadman._ 222 - Chap. LXXXIII. _Dialogue._ 223 - Chap. LXXXIV. _Sur les lignes droites._ 225 - Chap. LXXXV. _Je prends la poste._ 226 - Chap. LXXXVI. _Je m'embarque._ 229 - Chap. LXXXVII. _Elles sont trois._ 231 - Chap. LXXXVIII. _J'accepte le défi._ 232 - Chap. LXXXIX. _Calais._ 234 - Chap. XC. _Plus de peur que de mal._ 239 - Chap. XCI. _Boulogne._ 240 - Chap. XCII. _Il y a toujours quelque fer qui cloche._ 242 - Chap. XCIII. _Jeanneton._ 245 - Chap. XCIV. _Abbeville._ 248 - Chap. XCV. _Le remède à côté du mal._ _ibid._ - Chap. XCVI. _L'Apothicaire._ 249 - Chap. XCVII. _Prédiction de David._ 250 - Chap. XCVIII. _Traité de l'âme._ 253 - - -Fin de la Table du Tome troisième. - - - - -Note du transcripteur - -On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par -ex. cathéchisme/catéchisme, Troglodytes/Troglodites, Limérick/Limerick, -chute/chûte, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe -ont été corrigées. Les passages en italique sont indiqués entre -_caractères soulignés_. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Oeuvres complètes, tome 3/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 3/6 *** - -***** This file should be named 61856-0.txt or 61856-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/8/5/61856/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres compltes, tome 3/6 - -Author: Laurence Sterne - -Release Date: April 17, 2020 [EBook #61856] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES, TOME 3/6 *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>ŒUVRES<br /> -COMPLTES<br /> -DE<br /> -LAURENT STERNE.</h1> - -<p class="c">NOUVELLE DITION AVEC XVI GRAVURES.</p> - -<p class="c">TOME TROISIME.</p> - -<p class="c">A PARIS,<br /> -Chez JEAN-FRANOIS BASTIEN.<br /> -AN XI.—1803.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Ce volume contient</i></p> - - -<p>La troisime partie des Opinions de -Tristram Shandy.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large"><span class="large">VIE</span><br /> -ET OPINIONS<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -TRISTRAM SHANDY.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER.<br /> -<i>L'embarras du choix.</i></h2> - - -<p>Ces dissertations subtiles et savantes avoient -charm mon pre; et cependant, proprement -parler, elles n'avoient fait que verser -du baume sur sa blessure.—Son attente se -trouvoit trompe.—La tache du nom de -Tristram restoit indlbile;—et quand mon -pre fut de retour chez lui, le poids de ses -maux lui parut plus insupportable qu'auparavant. -C'est ce qui arrive toujours quand -la ressource sur laquelle nous avions compt -nous chappe.</p> - -<p>Il devint pensif.—Il sortit, et se promena -d'un air agit le long de son canal; il rabattit -son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup, -mais sans laisser clater son ressentiment;—et -comme, suivant Hippocrate, -les tincelles rapides de la colre favorisent -singulirement la digestion et la transpiration, -et qu'il est, par consquent, infiniment dangereux -d'en arrter l'explosion,—mon pre, -pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement -tomb malade, si, dans ce moment -critique, il ne lui toit survenu une diversion, -qui dtourna ses ides et rtablit sa sant.—Cette -diversion toit un nouvel embarras, -et ce nouvel embarras toit occasionn par -un legs de mille livres sterlings que lui laissoit -ma tante Dinach.</p> - -<p>Mon pre n'eut pas sitt achev la lettre -qui lui en apportoit la nouvelle, qu'il se mit - se creuser et se tourmenter l'esprit, pour -trouver son legs l'emploi le plus avantageux -et le plus honorable pour sa famille.—Cent -cinquante projets, plus bizarres les uns -que les autres, lui passrent par la cervelle.—Il -vouloit faire ceci, et puis cela, et puis -cela encore.—Il vouloit aller Rome;—il -vouloit plaider.—Non, disoit-il, j'acheterai -des effets publics,—ou j'acheterai -la ferme de John Hobson;—ou plutt, -il faut que je rebtisse la faade de mon -chteau, et que j'ajoute une aile celle -qui y est dj.—Cependant voici un beau -moulin eau de ce ct, si je construisois -au-del de la rivire un beau moulin vent, -que je verrais tourner de mes fentres:—mais -il faut,—il faut avant tout, que -j'ajoute le grand <i>Oxmoor</i> mon enclos, -et que je fasse partir mon fils Robert pour -ses voyages.</p> - -<p>Malheureusement la somme toit borne, -et ses projets ne l'toient pas.—Ne pouvant -tout excuter, il falloit choisir.—De tous -les projets qui s'offroient lui, les deux derniers -sembloient lui tenir le plus au cœur; -et il s'y seroit infailliblement arrt, s'il et -pu les embrasser tous deux -la-fois: mais -le petit inconvnient que j'ai dj fait entendre, -l'obligeoit se dcider pour l'un ou -pour l'autre.</p> - -<p>C'est ce qui n'toit pas facile.</p> - -<p>Mon pre, la vrit, avoit depuis long-temps -reconnu la ncessit indispensable de -faire voyager mon frre Robert.—Il avoit -mme destin cette dpense les premiers -fonds qui lui rentreraient des actions qu'il -avoit dans l'affaire du Mississipi.</p> - -<p>Mais <i>Oxmoor</i> toit une commune si belle, -si vaste, si bien situe!—une commune qui -ne demandoit qu' tre dfriche et dessche!—qui -touchoit au domaine des Shandy, -sur laquelle mme nous avions quelque espce -de droits! une commune enfin que depuis -long-temps mon pre avoit rsolu de tourner - son profit de manire ou d'autre!</p> - -<p>Comme jusques-l rien ne l'avoit mis dans -la ncessit de justifier l'anciennet ou la -justice de ses droits, mon pre, en homme -sage, en avoit toujours renvoy la discussion -au premier moment favorable.—Mais ce -moment toit arriv; et les deux projets -favoris de mon pre, <i>Oxmoor</i> et les voyages -de mon frre, se prsentant -la-fois, ce n'toit -pas une petite affaire que de savoir auquel -donner la prfrence.—</p> - -<p>Ce que je vais dire parotra ridicule; mais -la chose toit ainsi.</p> - -<p>Nous avions dans la famille une coutume -si ancienne, qu'elle toit presque passe en loi. -Le fils an de la maison, avant son mariage, -avoit la libert de partir, d'aller et de revenir - son gr d'un bout de l'Europe l'autre.—Ce -n'toit pas seulement pour s'instruire, -ou pour fortifier sa sant par le changement -d'air;—c'toit pour satisfaire sa fantaisie,—pour -rapporter un plumet son chapeau: -que sais-je? <i lang="la" xml:lang="la">Tantum valet</i>, disoit mon pre, -<i lang="la" xml:lang="la">quantum sonat</i>. C'est l'opinion qui met le -prix tout.</p> - -<p>Il n'y avoit rien dans cet usage qui pt -choquer la raison ou les bonnes mœurs;—et -priver mon frre de son droit d'anesse,—l'en -priver sans motif suffisant,—et, par-l, -en faire un exemple du premier Shandy -qui n'auroit pas t roul dans sa chaise de -poste par toute l'Europe, uniquement parce -qu'il toit un peu bte, c'et t le traiter -dix fois pis que n'auroit fait un Turc.</p> - -<p>D'ailleurs l'affaire d'<i>Oxmoor</i> n'toit pas -sans difficult.</p> - -<p>La seule acquisition toit un objet de plus -de huit cents guines; et ce n'toit pas tout. -Ce bien avoit t quinze ans auparavant l'occasion -d'un procs, qui avoit cot la -famille huit cents autres guines, sans compter -la peine et le tourment.</p> - -<p>Ajoutez ces raisons que cette commune -si belle, si attrayante, avoit t jusques-l -honteusement nglige.—Malgr son voisinage -de Shandy,—malgr le droit que chacun -avoit de s'en occuper, comme d'un bien qui, -n'tant personne, appartenoit ncessairement - tout le monde, cette pauvre commune -avoit t tellement abandonne, qu'il -y avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner -le cœur d'un galant homme, qui en auroit -connu la valeur, et qui se seroit seulement -promen sur ce malheureux terrein.</p> - -<p>A dire vrai, personne n'en toit directement -responsable; et mon pre auroit vu la -chose avec indiffrence, et ne se seroit jamais -occup d'<i>Oxmoor</i>, sans ce maudit procs -qui s'leva cause de ses limites, et qui lui -fit prendre (sinon pour son intrt, du moins -pour son honneur) la ferme rsolution d'acqurir -cette portion de domaine, sitt que -l'occasion s'en prsenteroit; et l'occasion en -toit venue, ou jamais.</p> - -<p>Cette parit de raisons et d'avantages dans -les deux plus importans projets de mon pre, -toit certainement marque au coin du guignon.—Mon -pre avoit beau les peser ensemble, -puis sparment,—sous toutes leurs -faces, et sous tous leurs rapports,—consacrant -des heures entires des calculs pnibles,—se -livrant la mditation la plus -abstraite,—lisant un jour des ouvrages d'agriculture, -et des voyages le lendemain,—se -dpouillant de tout systme et de toute -passion,—se consultant chaque jour avec -mon oncle Tobie,—argumentant avec Yorick,—et -rsumant toute l'affaire d'<i>Oxmoor</i> avec -Obadiah;—rien au bout du compte ne paroissoit -si dcidment en faveur de l'un, qui -ne ft galement en faveur de l'autre; les -meilleurs argumens pouvoient s'appliquer -tous deux; les considrations toient les -mmes des deux cts; et les balances restoient -dans un fatal quilibre.</p> - -<p>On ne pouvoit, par exemple, s'empcher -de convenir avec Obadiah que la commune -d'<i>Oxmoor</i>, avec des soins bien entendus, -et entre les mains de certaines gens, feroit -certainement dans le monde une toute autre -figure que celle qu'elle y avoit jamais faite, -et qu'elle y feroit jamais, si on la laissoit - elle-mme.—Mais ces mmes raisons n'toient-elles -pas strictement applicables mon -frre Robert?</p> - -<p>A l'gard de l'intrt, la question, je l'avoue, -ne paroissoit pas si indcise au premier -coup d'œil. En effet, toutes les fois que -mon pre prenoit la plume, et calculoit l'unique -dpense de brler, fossoyer et enclorre -<i>Oxmoor</i>, et qu'il comparoit cette dpense -au profit certain qu'il en retiroit,—le profit -grossissoit tellement sous sa main, que vous -auriez jur que toute autre considration alloit -disparotre.—Il toit clair qu'il recueilleroit, -ds la premire anne, au moins cent -mesures de raves vingt livres,—une excellente -rcolte de froment l'anne suivante;—et -l'anne d'aprs, cent (pour ne rien -exagrer), mais, suivant toute vraisemblance, -cent cinquante, sinon deux cents -quartauts de poids et de fves,—et ensuite -des patates sans fin.—Mais alors, venant - penser que, pour manger des patates, -il falloit se rsoudre laisser mon frre sans -ducation, sa tte se troubloit derechef; et -finalement le vieux gentilhomme toit dans -un tel tat d'embarras, d'indcision et d'incertitude, -comme il l'a souvent dclar -mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus -que ses talons, ce qu'il avoit faire.—</p> - -<p>Il faut l'avoir prouv, pour concevoir quel -tourment c'est pour un homme, de se sentir -ainsi tiraill par deux projets, tous deux galement -pressans, et tous deux entirement -opposs.—Car sans compter le ravage qui -en rsulte ncessairement dans tout le systme -des nerfs, desquels la fonction, comme -vous savez, est de conduire les esprits animaux, -et les sucs les plus subtils, du cœur - la tte, et de la tte au cœur,—on ne -sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte -si terrible opre sur les parties plus solides -et plus grossires, dtruisant l'embonpoint, -et anantissant les forces du malheureux, -qui flotte ainsi entre deux projets qui le contrarient.</p> - -<p>Mon pre auroit infailliblement succomb -sous ce malheur, comme il avoit pens faire -sous celui de mon nom de baptme, sans un -nouvel accident qui vint heureusement son -secours.—Ce fut la mort de mon frre Robert.</p> - -<p>Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un -homme? Une agitation perptuelle!—un -passage continuel d'un chagrin un autre!—Munissez-vous -contre un malheur, vous restez -en prise mille autres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II.<br /> -<i>Chapitre des Choses.</i></h2> - - -<p>Ds ce moment on doit me considrer -comme l'hritier apparent de la famille Shandy,—et -c'est proprement ici que commence -l'histoire de ma vie et de mes opinions. Malgr -toute ma diligence et mon empressement, -je n'ai fait encore que prparer le terrein -sur lequel doit s'lever l'difice;—et je prvois -que l'difice qui s'levera sera tel, que, -depuis Adam, on n'en a jamais conu ni -excut un pareil.—</p> - -<p>Je veux reprendre haleine avant de commencer; -et dans cinq minutes je jette ma -plume au feu, et avec elle la petite goutte -d'encre paisse qui est reste au fond du -cornet.—Mais dans ces cinq minutes j'ai dix -choses faire.—J'ai une chose nommer, -une chose regretter, une esprer, une - promettre, une faire craindre;—j'ai une -chose supposer, une chose dclarer, une - cacher, une choisir, et une demander.—Ce -chapitre, donc, je le <i>nomme</i> le chapitre -des choses;—et mon prochain chapitre, si -je vis, sera mon chapitre sur les moustaches, -afin de garder une sorte de liaison dans mes -ouvrages.</p> - -<p>Et premirement la chose que je <i>regrette</i>, -c'est d'avoir t tellement press par la foule -des vnemens qui se sont trouvs devant -moi, qu'il m'a t impossible, malgr tout -le dsir que j'en avois, de faire entrer dans -cette partie de mon ouvrage les campagnes, -et surtout les amours de mon oncle Tobie.—L'histoire -en est si originale, si <i>cervantique</i>, -que si je puis parvenir lui faire oprer -sur les autres cervelles les mmes effets qu'elle -produit sur la mienne, je rponds que, pour -cela seul, mon livre fera son chemin dans -le monde, beaucoup mieux que son matre -ne l'a jamais fait.—O Tristram, Tristram! -quel moment fortun! amne-le seulement; -et la rputation qui t'attend, comme auteur, -effacera tous les malheurs que tu as prouvs, -comme homme; et tu triompheras d'un ct, -si tu peux perdre de l'autre le souvenir et -le sentiment de tes chagrins passs.</p> - -<p>Ne soyez pas surpris de l'impatience que -je tmoigne pour arriver ces amours. C'est -le morceau le plus exquis de toute mon histoire.—Et -quand j'y serai parvenu, je serai -peu dlicat sur le choix des mots, et je m'embarrasserai -peu des oreilles chatouilleuses qui -pourroient s'en offenser. C'est la chose que -j'avois <i>dclarer</i>.—Mais jamais je n'aurai -fini en cinq minutes!—La chose que <i>j'espre</i>, -milords et messieurs, c'est que vous -voudrez bien ne pas vous en choquer:—autrement, -je pourrois bien vous donner de -quoi vous choquer tout de bon. L'histoire -de ma Jenny, par exemple.—Mais qu'est-ce -que ma Jenny, et qu'est-ce que le bon et le -mauvais ct d'une femme? C'est la chose -que je veux <i>cacher</i>. Je vous le dirai dans -le chapitre qui suivra celui des boutonnires, -et pas une ligne plutt.</p> - -<p>Maintenant, madame, la chose que j'ai -vous <i>demander</i>, c'est: comment va votre migraine?—mais -ne me rpondez point. Je suis -sr qu'elle est passe;—et quant votre -sant, je sais qu'elle est beaucoup meilleure.—On -a beau dire, le vrai Shandisme dilate -le cœur et les poumons; il facilite la circulation -du sang et de tous les autres fluides, -et fait mouvoir joyeusement et long-temps -tous les ressorts de la vie.</p> - -<p>Si l'on me donnoit, comme Sancho-Pana, -un royaume choisir, je ne chercherois ni -la gloire ni les richesses; je demanderois un -royaume o l'on rt du matin au soir.—Les -passions bilieuses et mlancoliques, par -le dsordre qu'elles apportent dans le sang -et dans les humeurs, sont ordinairement -aussi contraires au corps politique qu'au corps -humain. Mais comme l'habitude de la vertu -peut seule les contenir et les vaincre:—Seigneur, -dirois-je Dieu, faites que mes -sujets soient toujours aussi sages qu'ils sont -gais; et alors ils seront le peuple le plus -heureux, et moi le plus heureux monarque -de la terre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III.<br /> -<i>Prambule.</i></h2> - - -<p>Sans ces deux vigoureux petits bidets, monts -par ce fou de postillon qui me mena de -Stilton Stamford, l'ide ne m'en seroit jamais -venue.—Nous allions comme le vent.—Il -y avoit une cte de trois milles et demi:—nous -touchions peine la terre.—C'toit -le mouvement le plus rapide, le plus imptueux! -il se communiquoit ma cervelle.—Mon -cœur mme y participoit.</p> - -<p>Tant de force et de vtesse dans deux petites -haridelles, confondoit tous les calculs -de ma raison et de ma gomtrie.—</p> - -<p>Par le grand Dieu du jour! m'criai-je, -en regardant le soleil et lui tendant les bras, -par la portire de ma chaise,—je fais vœu, -en rentrant chez moi, de brler tous mes -livres, et de jeter la clef de mon cabinet -d'tude quatre-vingt-dix pieds sous terre, -dans le puits qui est derrire ma maison.</p> - -<p>Le coche de Londres me confirma dans -cette rsolution.—Il suivoit le mme chemin -que nous, avanant peine, et lourdement -tran par huit colosses qui le guindoient -pas lents au haut de la cte.—Il se tranoit -sur notre piste, et nous tions dj bien loin.—Oui, -je les brlerai, m'criai-je, je brlerai -jusqu'au dernier volume. Suivra le -chemin battu qui voudra; je veux ou me -frayer une nouvelle route, ou me tenir -tranquille.</p> - -<p>La plupart de nos auteurs ressemblent trop -au coche de Londres.</p> - -<p>Dites moi, messieurs, compterons-nous -toujours la quantit pour tout, et la qualit -pour rien?</p> - -<p>Ferons-nous toujours de nouveaux livres, -comme les apothicaires font de nouvelles -drogues avec d'autres drogues toutes faites?</p> - -<p>Ne ferons-nous jamais que nous traner sur -la mme piste?—toujours au mme pas?—</p> - -<p>Passerons-nous ternellement notre vie -montrer les reliques des savans, comme les -moines montrent les reliques des saints,—sans -pouvoir en obtenir un seul miracle?</p> - -<p>Comment se fait-il que l'homme, dont la -pense s'lance jusques dans les cieux,—l'homme, -la plus belle, la plus excellente -et la plus noble des cratures,—le miracle -de la nature, comme l'appelle Zoroastre, -(dans son livre sur la nature de l'ame),—le -miroir de la prsence divine, selon Saint -Chrysostme,—l'image de Dieu, suivant -Moyse,—le rayon de la divinit, comme -dit Platon,—la merveille des merveilles, -suivant Aristote; comment, dis-je, se fait-il, -que l'homme se dgrade ainsi lui-mme, en -se vouant une imitation servile?</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">O imitatores!</i> dit Horace… mais je ne -m'abaisserai point aux mmes invectives que -lui.—Tout ce que je demanderois Dieu, -si cela peut se dsirer sans pch, c'est que -tout imitateur ou plagiaire anglois, franois -ou irlandois, ft puni par le farcin, et renferm -dans un hpital assez vaste pour les -contenir tous.—C'est ce qui me conduit -l'affaire des moustaches; mais par quelle succession -d'ides? en bonne foi, croyez-vous -que je le sache?</p> - - -<p class="c ugap"><i>Sur les Moustaches.</i></p> - -<p>De quoi diantre me suis-je avis? quelle -promesse tourdie! un chapitre sur les moustaches! -le public ne le supportera jamais. C'est -un public dlicat.—Mais je n'avois jamais -lu le fragment que voici; je ne le croyois -pas aussi scabreux:—autrement, aussi srement -que des nez sont des nez, et que des -moustaches sont des moustaches, j'aurois louvoy -de manire ne pas rencontrer ce dangereux -chapitre.</p> - - -<p class="c ugap"><i>Fragment.</i></p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>… Je crois que vous dormez -un peu, ma belle dame, dit le vieux gentilhomme, -en lui serrant doucement la main -comme il prononoit le mot <i>moustache</i>.—Changerons-nous -de sujet? Gardez-vous-en -bien, dit la vieille dame. Je vous coute -avec le plus grand plaisir. Alors se penchant -en arrire sur sa chaise, la tte appuye -sur le dossier, portant en mme-temps -ses deux pieds en avant, et jetant un mouchoir -de gaze sur son visage, elle le pria de continuer.—Le -vieux gentilhomme continua -ainsi:</p> - -<p>Des <i>moustaches</i>! s'cria la reine de Navarre, -en laissant tomber sa pelote de nœuds.—Oui, -madame, des <i>moustaches</i>, dit la <i>Fosseuse</i>, -en ramassant respectueusement les -nœuds de la reine.</p> - -<p>La voix de la <i>Fosseuse</i> toit naturellement -douce et molleuse, mais cependant distincte -et articule; et chaque lettre du mot <i>moustaches</i> -avoit frapp directement l'oreille de -la reine de Navarre.—<i>Moustaches!</i> s'cria -encore la reine, pouvant d'autant moins se -persuader d'avoir bien entendu, qu'il s'agissoit -d'un de ses pages qu'elle voyoit tous les -jours.—<i>Moustaches</i>, rpta la <i>Fosseuse</i> une -troisime fois. J'ose assurer votre majest, -continua la fille d'honneur, en prenant vivement -l'intrt du page, que dans toute la -Navarre il n'y a pas aujourd'hui un cavalier -qui possde une aussi belle paire… De quoi? -s'cria Marguerite en souriant.—De <i>moustaches</i>, -dit la <i>Fosseuse</i> avec une modestie -infinie.</p> - -<p>Le mot tint bon, malgr l'usage indiscret -que la <i>Fosseuse</i> venoit d'en faire; et on continua -de s'en servir dans la meilleure compagnie -du petit royaume de Navarre.</p> - -<p>La <i>Fosseuse</i> l'avoit dj prononc, non-seulement -devant la reine, mais en plusieurs -autres occasions la cour; et toujours avec -un accent qui renfermoit quelque chose de -mystrieux. Ce genre devoit parfaitement -russir la cour de Marguerite, qui, dans -ce temps-l, toit, comme on sait, un mlange -de galanterie et de dvotion.—Le -mot <i>moustaches</i> fit donc une espce de fortune, -ou du moins il gagna justement autant -qu'il perdit.—Le clerg fut pour lui, les -laques contre,—et les femmes… se partagrent.</p> - -<p>Il y avoit dans ce temps-l la cour de -Navarre un jeune marquis <i>de Croix</i>, officier -des gardes de la reine, qui, par sa mine, -sa taille et sa tournure, se faisoit remarquer -des filles d'honneur, et attiroit leur attention -vers la terrasse, devant la porte du palais o -la garde se montoit.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> fut la premire qui -en devint prise.—La <i>Battarelle</i> suivit.—C'toit -le plus beau temps pour faire l'amour, -dont on ait gard le souvenir en Navarre.—Le -jeune <i>de Croix</i> faisoit toutes les conqutes -qu'il vouloit. Il fit tourner successivement la -tte la <i>Guyol</i>, la <i>Maronnette</i>, la <i>Sabatiere</i>, - toutes en un mot, except la -<i>Rebours</i> et la <i>Fosseuse</i>.—Celles-ci savoient - quoi s'en tenir sur son compte. <i>De Croix</i> -avoit donn mince opinion de lui la <i>Rebours</i> -dans une occasion essentielle; et la <i>Rebours</i> -avoit tout dit la <i>Fosseuse</i>, dont elle toit -l'amie insparable.</p> - -<p>La reine de Navarre toit assise un soir -avec ses dames une fentre qui faisoit face - la porte du palais, comme <i>de Croix</i> traversoit -la cour.—Qu'il est beau! dit la <i>Beaussiere</i>.—Qu'il -a bon air! dit la <i>Battarelle</i>.—Qu'il -est bien fait! dit la <i>Guyol</i>.—Montrez-moi, -dit la <i>Maronnette</i>, un officier de la garde -cheval qui ait deux jambes comme celles-l!—ou -qui s'en serve si bien! dit la <i>Sabatiere</i>.—Mais -il n'a pas de <i>moustaches</i>! s'cria la -<i>Fosseuse</i>.—Oh! pas l'apparence, dit la -<i>Rebours</i>.</p> - -<p>La reine s'en alla droit son oratoire, -pour mditer sur ce texte.—Elle y rva tout -le long de la galerie.—<i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, dit-elle -en s'agenouillant sur son prie-dieu, que veut -dire la <i>Fosseuse</i> avec ses <i>moustaches</i>?</p> - -<p>Toutes les filles d'honneur se retirrent -l'instant dans leurs chambres.—Des <i>moustaches</i>! -dirent-elles en elles-mmes, en fermant -leur porte au verrou.</p> - -<p>Madame <i>de Carnavalette</i> prit son chapelet. -On ne l'auroit pas souponne sous son grand -capuchon.—De saint Antoine sainte Ursule, -il ne lui passa pas un saint par les doigts, qui -n'et des <i>moustaches</i>.—Saint Franois, saint -Dominique, saint Benot, saint Basile, sainte -Brigitte, tous avoient des <i>moustaches</i>.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> brouilla toutes ses -ides force de commentaires. Elle monta -sur son palefroi, et se fit suivre par son page.—Un -rgiment vint dfiler…—</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>Un denier, un seul denier! cria l'ordre -de la Merci;—secourez ces pauvres captifs, -qui gmissent loin de vous, et qui -tournent les yeux vers le ciel et vers vous, -pour obtenir leur rachat.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>Ayez piti du malheureux, ma bonne -dame, dit un vieillard vnrable cheveux -blancs, tenant dans ses mains dessches -une petite tasse de bois cercle de fer;—je -demande pour l'infortun,—pour une -prison,—pour un hpital.—Ma bonne -et charitable princesse, c'est pour un -vieillard,—pour des noys,—pour des -brls.—J'appelle Dieu et tous ses anges - tmoin.—C'est pour couvrir celui qui -est nu,—pour rassasier celui qui a faim,—pour -soulager celui qui est malade et -afflig.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>Un parent dans la misre se prosterna jusqu' -terre.—</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin.</p> - -<p>Il courut tte nue ct du palefroi, en -la priant, en la conjurant par les premiers -liens de l'amiti, de l'alliance, de la parent.—Ma -cousine, ma sœur, ma tante, ma -mre,—au nom de la vertu, pour l'amour -de vous, pour l'amour de moi, pour l'amour -de Jsus-Christ, souvenez-vous de -moi, ayez piti de moi!—</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> passa son chemin. -Elle s'arrta la fin.—Prenez mes <i>moustaches</i>, -dit-elle son page.—Le page prit -son palefroi.—Elle mit pied terre sur la -terrasse.</p> - -<p>Quand la cour fut rassemble le soir, ce -fut qui parleroit, ou plutt qui ne parleroit -pas des <i>moustaches</i>. La <i>Fosseuse</i> tira -une aiguille de sa tte, et se mit dessiner -le contour d'une petite moustache sur un -ct de sa lvre suprieure, et remit l'aiguille - la <i>Rebours</i>.—La <i>Rebours</i> secoua la tte.—Madame -<i>de Carnavalette</i> soupira: c'toit -elle qui avoit donn des <i>moustaches</i> sainte -Brigitte.</p> - -<p>Madame <i>de Beaussiere</i> toussa trois fois -dans son manchon.—La <i>Guyol</i> sourit.—Fi! -dit madame <i>de Beaussiere</i>.—La reine -de Navarre comprit enfin l'nigme, et passa -son doigt sur ses yeux, avec un geste qui -vouloit dire: je vous entends bien.</p> - -<p>Et qu'entendoit-elle? dit la vieille dame, -en soulevant sa gaze, et regardant le vieux -gentilhomme.—</p> - -<p>Ce que vous entendez vous-mme, rpondit -le vieux gentilhomme; et il continua -de lire.</p> - -<p>—Toutes ces conversations, loin d'tre -favorables au mot <i>moustaches</i>, prparoient -sa ruine. La <i>Fosseuse</i> lui avoit port le premier -coup;—il s'toit pourtant soutenu, -et pendant quelques mois il fit une assez belle -rsistance;—mais, au bout de ce terme, le -jeune marquis <i>de Croix</i> ayant t forc de -quitter la Navarre, faute de <i>moustaches</i>, le -mot devint bientt indcent, et ne tarda pas - tre entirement hors d'usage.</p> - -<p>Les meilleurs termes du meilleur langage -de la meilleure compagnie peuvent tre exposs - la mme disgrace. Il ne faut qu'un -esprit mal-fait pour exciter tous les esprits.—Le -cur d'Estelle crivit dans le temps un -gros livre sur les quivoques, afin de prmunir -les Navarrois contre leur danger.</p> - -<p>Tout le monde ne sait-il pas, dit le cur -d'Estelle la fin de son ouvrage, que les -<i>nez</i> ont prouv, il y a quelques sicles, -dans la plus grande partie de l'Europe, le -mme sort que les <i>moustaches</i> prouvent -aujourd'hui dans le royaume de Navarre? -Le mal, la vrit, ne s'tendit pas alors -plus loin.—Mais les <i>oreilles</i> n'ont-elles -pas couru depuis le mme risque?—Vingt -autres mots diffrens, les <i>hauts-de-chausse</i>, -les <i>fichus</i>, les <i>boutonnieres</i>, le nom mme -qu'on donne nos chevaux de poste,—ne -sont-ils pas encore au moment de leur -ruine?—La chastet, par sa nature, la -plus douce des vertus, la chastet, si vous -lui laissez une libert absolue, deviendra -la plus tyrannique des passions.</p> - -<p>Que vos cœurs cessent d'tre corrompus, -s'crioit le cur d'Estelle; et vos oreilles ne -trouveront plus d'expressions indcentes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV.<br /> -<i>Peine perdue.</i></h2> - - -<p>Mon pre toit occup calculer les frais -de poste du voyage de mon frre Robert, de -Calais Paris, et de Paris Lyon, au moment -mme qu'il reut la lettre qui lui apportoit -la nouvelle de sa mort.—C'toit un voyage - tous gards bien malencontreux, et dont -mon pre avoit bien de la peine venir -bout.—Il l'avoit cependant -peu-prs achev, -quand Obadiah ouvrit brusquement la porte -pour lui dire qu'il n'y avoit plus de levure -dans la maison.—Monsieur veut-il, demanda -Obadiah, que je prenne demain -de grand matin le cheval de carosse, et -que j'en aille chercher?—De tout mon -cœur, dit mon pre sans interrompre son -voyage; prends le cheval de carrosse et -laisse-moi en repos.—Mais, dit Obadiah, -il lui manque un fer.—</p> - -<p>Un fer! pauvre crature, dit mon oncle -Tobie!—Et bien, dit brusquement mon -pre, prends l'cossois.—Il ne veut pas -souffrir la selle, dit Obadiah.—Je crois -qu'il a le diable au corps, dit mon pre: -prends donc le patriote, et ferme la porte.—Le -patriote est vendu, dit Obadiah.—Vendu, -s'cria mon pre!—Voil de vos -tours, monsieur le drle, continua-t-il, -en s'adressant Obadiah, quoiqu'avec le -visage tourn vers mon oncle Tobie!—Monsieur -doit se rappeler, dit Obadiah, -qu'il m'a ordonn de le vendre au mois -d'avril dernier.—Eh bien, s'cria mon -pre, pour votre peine, vous irez pied.—C'est -tout ce que je demandois, dit -Obadiah en fermant la porte.—</p> - -<p>Ah! quel tourment, dit mon pre!</p> - -<p>Et il reprenoit dj son calcul, quand -Obadiah vint encore l'interrompre.—Comment -Monsieur veut-il que j'aille pied, -dit Obadiah? toutes les rivires sont dbordes.—</p> - -<p>Jusques-l mon pre, qui avoit devant lui -une carte de <i>Samson</i>, et un livre de poste, -avoit gard trois doigts sur la tte de son -compas, dont une pointe toit pose sur -Nevers. C'toit la dernire poste pour laquelle -il et pay; et il se proposoit de -reprendre de l son calcul et son voyage, -aussitt qu'Obadiah auroit quitt la chambre.—Mais -il ne put tenir cette seconde entre -d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour mettre -tout le pays sous l'eau.—Il laissa aller son -compas,—ou plutt, avec un mouvement -de colre, il le jeta sur la table; et alors tout -ce qui lui restoit faire, c'toit de revenir - Calais comme bien d'autres, aussi sage -qu'il en toit parti.</p> - -<p>Enfin quand la lettre fatale arriva, mon -pre, l'aide de son compas, d'enjambes -en enjambes, toit revenu ce mme gte -de Nevers.—Il fit signe mon oncle Tobie -de voir ce que contenoit la lettre.—Avec -votre permission, monsieur Samson, -s'cria mon pre, en frappant la table tout -au travers de Nevers avec son compas,—il -est dur, monsieur Samson, pour un -gentilhomme anglois et pour son fils, d'tre -ramens deux fois dans un jour une bicoque -comme Nevers.—Qu'en penses-tu, -Tobie, ajouta mon pre d'un air enjou?—A -moins, dit mon oncle Tobie, que ce -ne soit une ville de garnison; car en ce -cas… mon pre sourit.—Lis, lis cette -lettre, mon cher Tobie, dit mon pre:—et -tenant toujours son compas sur Nevers -d'une main, et son livre de poste de l'autre, -lisant d'un œil, coutant d'une oreille, et -les deux coudes appuys sur la table, il attendit -que mon oncle Tobie et achev la -lettre qu'il lisoit entre ses dents…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">O ciel! il est parti, s'cria mon oncle -Tobie!—Qui? quoi? s'cria mon pre.—Mon -neveu, dit mon oncle Tobie.—Comment! -mon fils! sans permission! sans -argent! sans gouverneur!—Hlas, mon -cher frre! il est mort, dit mon oncle -Tobie.—Mort! s'cria mon pre, sans -avoir t malade?—Le pauvre garon! -dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, -et avec un profond soupir!—le pauvre -garon! il a bien t assez malade, puisqu'il -en est mort.</p> - -<p>Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine -apprit la mort de Germanicus, ne pouvant -modrer la violence de sa douleur, elle quitta -brusquement son ouvrage.—Mon pre, au -contraire, frappa une seconde fois de son -compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort -que la premire.—Quels effets diffrens -produits par la mme cause! et mlez-vous -aprs cela de raisonner sur l'histoire.</p> - -<p>Ce que fit ensuite mon pre, mrite, mon -avis, un chapitre particulier.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V.<br /> -<i>Penses sur la Mort.</i></h2> - - -<p>C'est un des moralistes anciens,—Platon, -Plutarque, ou Snque, Xnophon, ou Epictte, -Thophraste, ou Lucien,—ou quelqu'un -d'une date plus moderne,—Cardan -ou Budus, Ptrarque ou Stelle, peut-tre -mme est-ce quelque pre de l'glise,—Saint-Augustin, -Saint-Cyprien ou Saint-Bernard;… -mais enfin c'est un de ceux-l qui -nous apprend, qui nous assure qu'il existe -en nous je ne sais quel penchant naturel et -irrsistible, lequel nous porte pleurer la -mort de nos amis et de nos enfans.—Celui-l, -quel qu'il soit, connoissoit bien le cœur -humain.</p> - -<p>Et Snque a dit quelque part, que de pareils -chagrins se dissipoient mieux par la -voie des larmes, que par toute autre.</p> - -<p>Aussi trouvons-nous que David a pleur -son fils Absalon,—Adrien son Antinos,—Niob -ses enfans,—et qu'Apollodore et -Criton ont tous deux vers des larmes pour -Socrate avant sa mort.</p> - -<p>Mon pre ne prit exemple ni sur les anciens, -ni sur les modernes, et se gouverna -d'une faon toute particulire.</p> - -<p>On vient de voir que les Hbreux pleuroient -ainsi que les Romains.—On prtend que les -Lapons s'endorment quand ils sont dans l'affliction;—les -Allemands, dit-on, s'enivrent;—et -l'on sait que les Anglois se pendent.—Mon -pre ne pleura, ni ne s'endormit, -ni ne s'enivra, ni se pendit;—il ne jura, -ni ne maudit, ni n'excommunia, ni ne chanta, -ni ne siffla:—que fit-il donc de sa douleur?</p> - -<p>Il vint toutefois bout de s'en dbarrasser.—Mais -souffrez, monsieur, que j'insre ici -une petite histoire.</p> - -<p>Quand Cicron perdit sa chre fille Tullie, -il n'couta d'abord que son cœur, et modula -sa voix sur la voix de la nature.—<i>O ma -Tullie!</i> s'crioit-il, <i> ma fille! mon enfant! O -dieux!—dieux! j'ai perdu ma Tullie!—Partout -je crois voir encore ma Tullie. Je -crois l'entendre;—je crois lui parler.</i>—Mais -ds qu'il eut ouvert les trsors de la -philosophie, ds qu'elle lui eut appris la -quantit de choses excellentes qu'il y avoit - dire sur ce sujet,—on ne sauroit croire, -dit ce grand orateur, combien, en un instant, -je me trouvai heureux et consol.</p> - -<p>Mon pre toit aussi vain de son loquence, -que Cicron pouvoit l'tre de la sienne; et -je commence croire qu'il avoit raison.—L'loquence -toit en vrit son fort;—c'toit -son foible aussi.—Son fort; car la nature -l'avoit fait natre loquent.—Son foible; -car il en toit dupe toute heure.</p> - -<p>Except dans ce qui contrarioit trop fort -ses systmes, ds que mon pre trouvoit -une occasion de dployer ses talens, ou de -dire quelque chose de sage, de spirituel ou -de fin, il toit souverainement heureux.—Un -vnement agrable qui ne lui laissoit -rien dire, ou un vnement fcheux sur -lequel il trouvoit parler, revenoient -peu-prs -au mme pour lui.—Bien plus, si l'accident -n'toit que comme cinq, et le plaisir -de parler comme dix, mon pre y gagnoit -moiti pour moiti, et prfroit l'accident.</p> - -<p>Ce fil servira dbrouiller ce qui autrement -sembleroit contradictoire dans le caractre -de mon pre.—Il expliquera comment, -dans les petites impatiences qui naissoient -des ngligences invitables, ou des tourderies -de ceux qui le servoient, sa colre, ou -plutt la dure de sa colre, toit toujours - rebours de toutes les conjectures.</p> - -<p>Il avoit une petite jument favorite, dont -il souhaitoit beaucoup d'avoir de la race. -Il l'avoit confie un trs-beau cheval arabe, -et il avoit destin son usage le poulain -qui devoit en natre.—Mon pre toit ardent -dans ses projets. Tous les jours il parloit de -son cheval futur avec une confiance, une -scurit aussi entires, que s'il et t dj -dress, brid, sell, et devant sa porte tout -prt tre mont.—Il dfioit d'avance mon -oncle Tobie la course.—Au bout du terme, -la jument fit un mulet, et le plus laid mulet -qu'il y et en son espce.</p> - -<p>Il y avoit srement de la faute d'Obadiah.—Ma -mre et mon oncle Tobie s'attendoient -que mon pre alloit l'exterminer, et que -sa colre et ses lamentations n'auroient point -de fin.—Regardez, coquin que vous tes, -s'crioit mon pre, en montrant le mulet;—regardez -ce que vous avez fait.—Ce n'est -pas moi, dit Obadiah.—Eh! qu'en sais-je? -rpliqua mon pre.—</p> - -<p>Le triomphe tincela dans les yeux de mon -pre cette repartie; tout son visage s'panouit; -et Obadiah n'en entendit plus reparler.</p> - -<p>—Revenons la mort de mon frre.—</p> - -<p>La philosophie a beaucoup de belles choses - dire sur tous les sujets. Elle en a un magasin -sur la mort.—Mais comme elles se -jetoient toutes -la-fois dans la tte de mon -pre, l'embarras auroit t de bien choisir, -et d'en faire un tout galement pompeux et -bien assorti.—Mon pre les prit comme -elles vinrent.</p> - -<p>Tout doit mourir, mon cher frre.—C'est -un accident invitable.—C'est le premier -statut de la grande charte.—C'est -une loi ternelle du parlement.—Tout doit -mourir.</p> - -<p>Si mon fils n'toit pas mort, ce seroit -le cas de s'tonner,—et non pas de ce qu'il -est mort.</p> - -<p>Les monarques et les princes dansent -le mme branle que nous.</p> - -<p>Mourir est la grande dette et le tribut -qu'il faut payer la nature. Les tombes et -les monumens, destins perptuer notre -mmoire, le paient eux-mmes; et les pyramides, -les plus orgueilleuses de toutes celles -que l'art et les richesses ont leves, ont aujourd'hui -perdu leur sommet, et n'offrent -plus au voyageur qu'un amas de dbris mutils.—(Mon -pre trouvoit qu'il s'exprimoit -avec facilit, et poursuivit.) Les cits et les -villes, les provinces et les royaumes, n'ont-ils -pas leurs priodes?—Et ne viennent-ils -pas eux-mmes dcliner, quand les principes -et les pouvoirs, qui, au commencement -les cimentrent et les runirent, ont achev -leurs volutions?—</p> - -<p>Frre Shandy, dit mon oncle Tobie, -quittant sa pipe au mot <i>volutions</i>…—<i>rvolutions</i>, -j'ai voulu dire, reprit mon pre.—Par -le ciel! frre Tobie, j'ai voulu dire -<i>rvolutions</i>.—<i>Evolutions</i> n'a pas de sens.—Il -a plus de sens que vous ne croyez, dit -mon oncle Tobie.—Mais, s'cria mon pre, -il n'y a du moins pas de sens couper le -fil d'un pareil discours, et dans une pareille -occasion.—De grce, frre Tobie, continua-t-il -en lui prenant la main, je t'en prie, -frre,—je t'en prie, ne m'interromps pas -dans cette crise.—Mon oncle Tobie remit -sa pipe dans sa bouche.</p> - -<p>O sont Troye et Micnes, et Thbes -et Dlos, et Perspolis et Agrigente? continua -mon pre, en ramassant son livre de poste -qu'il avoit laiss tomber.—Que sont devenues, -frre Tobie, Ninive et Babylone, Cizicum -et Mitilne? Les plus belles villes qu'ait -jamais claires le soleil, maintenant ne sont -plus;—leurs noms seulement sont demeurs; -et ceux-ci, (car dj plusieurs d'entre eux -s'crivent incorrectement), s'en vont eux-mmes -par lambeaux; et dans le laps du -temps ils seront oublis et envelopps avec -toutes choses dans la nuit ternelle.—Le -monde lui-mme, frre Tobie, le monde -lui-mme finira.</p> - -<p>A mon retour d'Asie, dans ma traverse -d'Egine Mgare,—(dans quel temps donc? -pensa mon oncle Tobie), je jetai les yeux -autour de moi.—Egine restoit derrire, Mgare -toit devant, Pire main droite, et -Corinthe main gauche.—Que de villes -jadis florissantes, et maintenant couches -dans la poussire!—Hlas! hlas! dis-je en -moi-mme, quel homme pourrait permettre - son ame de se troubler pour la perte d'un -enfant, quand il voit de telles merveilles honteusement -ensevelies?—Ressouviens-toi, me -dis-je encore moi-mme, ressouviens-toi -que tu es homme.</p> - -<p>Mon oncle Tobie ne s'aperut pas que ce -dernier paragraphe toit l'extrait d'une lettre, -que Servius Sulpicius crivoit Cicron, pour -le consoler de la mort de sa fille.—Mon -bon oncle toit aussi peu vers dans les fragmens -de l'antiquit, que dans toute autre -branche de littrature;—et comme mon pre, -dans le temps de son commerce de Turquie, -avoit fait trois ou quatre voyages au Levant, -mon oncle Tobie conclut tout naturellement -qu'il avoit pouss ses courses jusqu'en Asie -par l'Archipel; et de-l sa traverse d'Egine - Mgare, et le reste.</p> - -<p>Cette conjecture n'avoit rien d'trange, et -tous les jours un critique entreprenant btit -bien d'autres histoires sur de pires fondemens.—Et -je vous prie, frre, dit mon -oncle Tobie, quand mon pre eut fini,—je -vous prie, dit-il, en appuyant le bout de -sa pipe sur la main de mon pre;—en -quelle anne de notre Seigneur cela s'est-il -pass?—Innocent! dit mon pre, c'toit -quarante ans avant Jsus-Christ.</p> - -<p>Mon oncle Tobie n'avoit que deux suppositions - faire, ou que son frre toit le juif-errant, -ou que le malheur avoit drang sa -cervelle.—Puisse le Seigneur, Dieu du ciel -et de la terre, le protger et le gurir! dit -mon oncle Tobie, en priant en silence pour -mon pre, avec les larmes aux yeux.</p> - -<p>Mon pre attribua ces larmes au pouvoir -de son loquence, et poursuivit sa harangue -avec un nouveau courage.</p> - -<p>Il n'y a pas, frre Tobie, une aussi grande -diffrence que l'on s'imagine entre le bien et -le mal. (Ce bel exorde, soit dit en passant, -n'toit pas propre gurir les soupons de -mon oncle Tobie). Le travail, la tristesse, -le chagrin, la maladie, la misre et le malheur -sont le cortge ordinaire de la vie.—Grand -bien leur fasse! dit en lui-mme mon -oncle Tobie.</p> - -<p>Mon fils est mort!—il ne pouvoit mieux -faire. Il a jet l'ancre propos au milieu de -la tempte.</p> - -<p>Mais il nous a quitts pour jamais.—Eh -bien! il a chapp la main du barbier, -avant d'tre chauve;—il a quitt la fte, -avant d'tre repu,—le banquet, avant d'tre -ivre.</p> - -<p>Les Thraces pleuroient quand un enfant -venoit au monde… (Ma foi! dit mon oncle -Tobie, nous ne leur ressemblons pas mal; -tmoin la naissance de Tristram). Et ils se -rjouissoient quand un homme mouroit.—Ils -avoient raison. La mort ouvre la porte - la renomme, et la ferme l'envie.—Elle -brise les chanes du captif; il a rempli sa -tche: il est libre.</p> - -<p>Montrez-moi un homme qui connoisse -la vie, et qui craigne la mort; et je vous -montrerai un prisonnier qui craint sa libert.</p> - -<p>Nos besoins, mon cher frre Tobie, ne -sont que des maladies.—Ne vaudroit-il pas -mieux en effet n'avoir pas faim, que d'tre -forc de manger?—n'avoir pas soif, que -d'tre forc de boire?</p> - -<p>Ne vaudroit-il pas mieux tre tout d'un -coup dlivr des soucis, de la fivre, de -l'amour, de la goutte, et de tous les autres -maux de la vie, que d'tre comme un voyageur, -qui arrive fatigu tous les soirs son -auberge, forc d'en repartir tous les matins?</p> - -<p>Ce sont les gmissemens et les convulsions, -frre Tobie, ce sont les larmes qu'on -verse dans la chambre d'un malade, ce sont -les mdecins, les prtres, et tout l'appareil -de la mort, qui rendent la mort effrayante. -Otez-en le spectacle, qu'est-ce qui reste?</p> - -<p>—Elle est prfrable dans une bataille, -dit mon oncle Tobie. Il n'y a l ni cercueil, -ni silence, ni deuil, ni pompe funbre. Elle -est rduite rien.—</p> - -<p>Prfrable dans une bataille! mon cher -frre Tobie, dit mon pre en souriant. (Il -avoit entirement oubli mon frre Robert). -Va, elle n'est mauvaise nulle part.—Car -enfin, frre Tobie, remarque bien.—Tant -que nous sommes, la mort n'est pas encore; -et, quand elle est, nous ne sommes plus. -Mon oncle Tobie quitta sa pipe pour examiner -la proposition. Mais l'loquence de mon pre -toit trop rapide pour s'arrter par aucune -considration. Il entrana les ides de mon -oncle Tobie malgr lui.</p> - -<p>Pour nous affermir dans notre mpris de -la mort, continua mon pre, il est propos -de remarquer le peu d'altration que ses approches -ont produit dans les grands hommes.</p> - -<p>Vespasien mourut sur sa chaise perce, -en disant un bon mot;—Galba, en prononant -une maxime;—Septime Svre, en -faisant un compliment.—</p> - -<p>J'espre qu'il toit sincre, dit mon oncle -Tobie.—C'toit sa femme, dit mon pre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI.<br /> -<i>Nouveau genre de mort.</i></h2> - - -<p>Et finalement,—car de toutes les -anecdotes que l'histoire peut fournir sur ce -sujet, celle-ci sans contredit est la plus frappante, -elle couronne toutes les autres.</p> - -<p>Cornlius Gallus le prteur… Mais j'ose -assurer, frre Tobie, que vous l'avez lu.—J'ose -assurer que non, dit mon oncle Tobie.—Eh -bien, dit mon pre, il mourut dans les -bras d'une femme.—</p> - -<p>Au moins, dit mon oncle Tobie, si c'toit -de la sienne, il n'y avoit pas de pch.—Ma -foi! dit mon pre, c'est plus que je n'en sais.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII.<br /> -<i>Ma mre est aux coutes.</i></h2> - - -<p>Ma mre traversoit le corridor vis--vis -la porte de la salle, au moment o mon pre -prononoit le mot femme. Il toit assez simple -qu'elle en ft frappe; et elle ne douta point -qu'elle ne ft le sujet de la conversation. Elle -mit donc un doigt en travers sur sa bouche, -retint sa respiration; et par une inflexion -du cou, alongeant et baissant la tte, non -pas vis--vis la porte, mais de ct, de sorte -que son oreille se trouvoit sur la fente, elle -se mit couter de tout son pouvoir.</p> - -<p>L'esclave qui coute, avec la desse du -silence derrire lui, n'auroit pu fournir une -plus belle ide un artiste.</p> - -<p>Je vais la laisser dans cette attitude pendant -cinq minutes, jusqu' ce que j'aie ramen -les affaires de la cuisine (ainsi que Rapin -Thoiras ramne les affaires de l'glise) au -mme point.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII.<br /> -<i>Parallle de deux Orateurs.</i></h2> - - -<p>A proprement parler, l'intrieur de notre -famille toit une machine simple, et compose -d'un petit nombre de roues. Mais ces -roues toient mises en mouvement par tant -de ressorts diffrens, elles agissoient l'une -sur l'autre avec une telle varit de principes -et d'impulsions tranges, que la machine, -quoique simple, avoit tout l'honneur et mme -les avantages d'une machine complique.—On -pouvoit y remarquer presque autant de -mouvemens particuliers, que dans la mcanique -intrieure d'une pendule secondes.</p> - -<p>Parmi ces mouvemens il y en avoit un, -et c'est celui dont je parle, qui peut-tre -n'toit pas, tout prendre, aussi singulier -que beaucoup d'autres; mais dont l'effet toit -tel, qu'il ne pouvoit se passer dans le sallon -aucune motion, querelle, harangue, dialogue, -projet, ou dissertation, que sur le champ il -n'y en et la copie, le pendant, la parodie, -dans la cuisine.</p> - -<p>Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes -les fois que quelque message extraordinaire -ou quelque lettre arrivoit au sallon,—ou -que l'entre d'un domestique sembloit interrompre -la conversation, et qu'on avoit -l'air d'attendre qu'il ft sorti pour la continuer,—ou -que l'on appercevoit quelque apparence -de nuage sur le front de mon pre -ou de ma mre;—enfin, ds que l'on supposoit -que l'affaire qui se traitoit dans le -sallon valoit la peine qu'on l'coutt, la rgle -toit de ne pas fermer entirement la porte, -et de la laisser tant soit peu entr'ouverte,—de -trois ou quatre lignes seulement,—prcisment -comme ma mre la trouva en -passant dans le corridor.—Le mauvais tat -des gonds, (tat auquel on se donnoit bien -de garde de remdier) servoit de prtexte -et d'excuse cette manœuvre, laquelle se -rptoit aussi souvent qu'il toit ncessaire.—On -laissoit donc un passage, non pas -aussi large la vrit que celui des Dardanelles, -mais suffisant pour qu'on pt apprendre -par ce moyen tout ce qu'il toit intressant -de savoir, et viter par-l mon pre l'embarras -de gouverner lui-mme sa maison.—</p> - -<p>Ma mre en profita dans cette occasion.—Obadiah -en avoit fait autant, aprs avoir laiss -sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle -de mon frre.—De sorte qu'avant que -mon pre ft revenu de sa surprise, et et -commenc sa harangue,—Trim, debout -dans la cuisine, s'toit mis prorer sur -le mme sujet.</p> - -<p>Il y a tel curieux, de ceux qui aiment -observer la nature, qui, s'il et eu en sa -possession toutes les richesses de Job, en -auroit donn la moiti avec plaisir, pour -entendre le caporal Trim et mon pre, deux -orateurs si opposs par leur nature et leur -ducation, haranguer sur la mme tombe.</p> - -<p>Mon pre, homme prodigieusement instruit, - l'aide d'une mmoire sre et d'une -lecture immense, qui tous les grands philosophes -de l'antiquit toient familiers, -citant sans cesse Caton, Snque, Epictte.—</p> - -<p>Le caporal,—avec rien,—ne se souvenant -de rien,—n'ayant rien lu que son livre de -revue,—et n'ayant de grands noms citer, -que ceux qui toient contenus dans le contrle -de sa compagnie.—</p> - -<p>L'un, procdant de priode en priode, -par mtaphore et par allusion, et frappant -l'imagination de l'auditeur, comme doit faire -tout bon orateur, par l'agrment et les charmes -de ses peintures et de ses images.—</p> - -<p>L'autre, sans esprit ni antithse, sans mtaphore -ni allusion, sans aucune ressource -de l'art, instruit par la nature, conduit par -la nature, alloit droit devant lui comme la -nature le menoit;—et la nature le menoit -au cœur.—O Trim! si le ciel et voulu que -tu eusses un meilleur historien… s'il l'et -voulu… ton historien auroit roul carosse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX.<br /> -<i>Trim monte en chaire.</i></h2> - - -<p>Notre jeune matre est mort Londres, -dit Obadiah.</p> - -<p>Une robe de chambre de satin vert de ma -mre, qui avoit dj t dcrasse deux fois, -fut la premire ide que l'exclamation d'Obadiah -excita dans l'esprit de Suzanne.—Eh -bien, dit Suzanne, nous allons tous tre en -deuil.</p> - -<p>Divin Locke, o es-tu? et se peut-il que -tu manques l'occasion d'crire un si beau -chapitre sur l'imperfection des mots?—Le -mot <i>deuil</i>, quoique prononc par Suzanne -elle-mme, manqua son objet, et n'excita -pas en elle une seule ide teinte de noir ou -de gris.—Tout toit vert; elle ne voyoit -que la robe de chambre de satin vert.</p> - -<p>Oh! ma pauvre matresse en mourra! -s'cria Suzanne; et dj elle voyoit dfiler -toute la garde-robe de ma mre. Quelle procession!—son -damas rouge,—ses toiles de -Perse,—ses lustrines jaunes et blanches,—son -taffetas brun,—ses bonnets de dentelle,—ses -manteaux de lit et ses consolantes -jupes de dessous.—Elle n'oublioit pas un -chiffon. Non, disoit Suzanne, ma matresse -ne les reverra jamais.</p> - -<p>Nous avions un pataud de marmiton, qui -faisoit le factieux; mon pre le gardoit, je -pense, cause de sa btise.—Il avoit t -toute l'automne aux prises avec une hydropisie.—Notre -jeune matre est mort! dit -Obadiah;—il est mort bien certainement.—Et -moi je ne le suis pas, dit le marmiton.—</p> - -<p>Voici de fcheuses nouvelles, Trim, -cria Suzanne, en essuyant ses yeux au moment -o Trim entra dans la cuisine:—notre -jeune matre Robert est mort et enterr.—(L'enterrement -toit un embellissement de -la faon de Suzanne).—Nous allons tre -tous en deuil, ajouta Suzanne.—</p> - -<p>J'espre que non, dit Trim.—Vous -esprez que non, reprit vivement Suzanne.—(L'ide -du deuil ne faisoit pas sur la tte -de Trim la mme impression que sur celle -de Suzanne).—J'espre, dit Trim, expliquant -sa pense, j'espre en Dieu que la -nouvelle n'est pas vraie.—J'ai entendu lire -la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah; -et nous allons avoir une rude besogne pour -dfricher <i>Oxmoor</i>.—Oh! il est bien mort, -dit Suzanne.—Aussi sr que je suis en vie, -dit le marmiton.—</p> - -<p>Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, -je le regrette de tout mon cœur et de -toute mon ame.—Pauvre crature!—pauvre -garon!—pauvre gentilhomme!—</p> - -<p>Il toit en vie la Pentecte dernire, -dit le cocher.—A la Pentecte!—hlas! -s'cria Trim, en tendant le bras droit, et -prenant sur le champ la mme attitude dans -laquelle il avoit lu le sermon,—eh! que fait -la Pentecte, Jonathan?—(C'toit le nom -du cocher).—Que fait le temps de Pques, -ou toute autre saison de l'anne?—Nous -voil tous ici, continua le caporal, (en frappant -perpendiculairement le plancher du bout -de sa canne, pour donner une ide de stabilit -et de force),—nous voil tous ici, -et en un moment, (ouvrant la main et laissant -tomber son chapeau), nous ne sommes -plus.—</p> - -<p>Cette image toit infiniment frappante.—Suzanne -fondit en larmes.—Nous ne sommes -pas des plantes ni des pierres.—Jonathan, -Obadiah, la cuisinire, tout pleura. Le pataud -de marmiton lui-mme, qui curoit un chaudron -sur ses genoux, se sentit mu. Toute -la cuisine se pressa autour du caporal.</p> - -<p>Or, comme je vois clairement que la constitution -de l'glise et de l'tat, ou du moins -leur dure,—peut-tre la dure du monde -entier, ou, ce qui revient au mme, la distribution -et la balance de la proprit et du -pouvoir, vont dpendre de la manire dont -l'on saisira l'loquence de ce geste du caporal,—je -vous demande votre attention, messieurs, -pour une dixaine de pages; et je -vous les donne reprendre dans tout autre -endroit de l'ouvrage, pour dormir tout -votre aise.</p> - -<p>J'ai dit que nous n'tions ni des plantes, -ni des pierres, et j'ai bien dit;—mais j'aurois -d ajouter que nous n'tions pas des anges.—Hlas! -que nous sommes loin de cet tat -de perfection!—Nous sommes des hommes -grossiers, envelopps dans la matire, et -gouverns par nos ides, qui le sont elles-mmes -par nos sens; et je rougis de dire -quel point va cette influence secrte.—Mais -de tous nos sens, je ne crains pas d'affirmer -que la vue (quoique je sache trs-bien que -la plupart de nos philosophes soient pour le -toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a -le commerce le plus intime avec l'ame, qui -frappe davantage l'imagination, et qui lui -laisse des impressions plus profondes.—Son -influence surpasse et dtruit toutes les autres. -Horace l'a dit avant moi: <i lang="la" xml:lang="la">Segnis irritant</i>, etc.</p> - -<p>Appliquons ces rflexions la chte du -chapeau de Trim.—</p> - -<p><i>Nous voil tous ici, et en un moment nous -ne sommes plus.</i></p> - -<p>Cette phrase n'avoit rien de bien saillant. -C'toit une de ces vrits triviales force -d'tre connues, et telles qu'on nous en dbite -tous les jours.—Et si Trim ne s'en ft pas -plus repos sur son chapeau que sur son -loquence, il n'auroit produit aucun effet.</p> - -<p><i>Nous voil tous ici</i>, continua le caporal, -<i>et en un moment…</i> (laissant tomber perpendiculairement -son chapeau, et s'arrtant avant -d'achever), <i>en un moment nous ne sommes -plus</i>.—Le chapeau tomba comme si c'et -t une masse de plomb.—Rien ne pouvant -mieux exprimer l'ide de la mort, dont ce -chapeau toit comme la figure et le type.—La -main de Trim sembla se paralyser,—le -chapeau tomba mort.—Trim resta les yeux -fixs dessus, comme sur un cadavre.—Et -Suzanne fondit en larmes.</p> - -<p>Or, il y a mille,—dix mille,—et comme -la matire et le mouvement sont infinis, dix -mille fois, dix mille manires, dont un chapeau -peut tomber terre sans produire aucun -effet.</p> - -<p>Si Trim l'et jet avec force ou colre, -avec ngligence ou mal-adresse,—s'il l'et -jet devant lui, ou de ct, ou en arrire, -ou dans une autre direction quelconque,—ou -si, en lui donnant la meilleure direction possible, -il l'et laiss tomber d'un air gauche, -hbt, effar;—enfin si, pendant ou aprs -la chute, Trim n'et pas eu l'expression de -tte et l'attitude qui devoit l'accompagner, -tout toit manqu, et l'effet du chapeau sur -le cœur toit perdu.</p> - -<p>O vous, qui gouvernez ce grand univers -et ses grands intrts avec les machines de -l'loquence, vous qui tenez dans vos mains -la clef des cœurs, qui les chauffez, et les -refroidissez, et les adoucissez, et les amolissez - votre gr:—</p> - -<p>Vous qui tournez et retournez les passions -avec cette grande manivelle, et qui, par ce -moyen, conduisez les hommes o il vous -plat:—</p> - -<p>Vous enfin qui menez,—et (pourquoi pas -aussi) vous qui tes mens comme des dindons -au march, avec un bton et un chaperon -rouge,—mditez, mditez, je vous -en prie, sur le vieux chapeau de Trim!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X.<br /> -<i>Sur les vieux chapeaux.</i></h2> - - -<p>Un moment. J'ai un petit compte rgler -avec le lecteur, avant que Trim continue sa -harangue. J'aurai fini en deux minutes.</p> - -<p>Parmi plusieurs petites dettes que j'ai contractes -avec le public, et dont je m'acquitterai - mesure que leur tour viendra, je confesse -que je suis en retard pour deux <i>items</i>; un -chapitre sur les femmes de chambre et les -boutonnires.—Je m'y suis engag dans la -premire partie de mon ouvrage, et l'on pourroit -me reprocher de manquer ma parole.—Mais -plusieurs personnes vnrables du -clerg m'ayant reprsent que deux sujets -pareils, surtout aussi rapprochs l'un de -l'autre, pouvoient mettre la morale en danger, -j'ai cru devoir dfrer leurs remontrances.—Je -supplie donc qu'on veuille bien me faire -grce du chapitre sur les femmes de chambre -et les boutonnires, et recevoir sa place -celui-ci, lequel n'est autre chose qu'un chapitre -sur les soubrettes, les robes de chambre -et les vieux chapeaux.</p> - -<p>Trim ramassa le sien,—le mit sur sa tte,—et -reprit ensuite son discours sur la mort, -en la manire et la forme qui suit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI.<br /> -<i>Trim continue.</i></h2> - - -<p>Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons -ni la peine ni le besoin,—nous qui vivons -ici au service des deux meilleurs matres,—(j'en -excepte seulement pour ma part le -roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de servir, -tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous, -dis-je, qu'est-ce que l'intervalle de la Pentecte - Nol? C'est bien peu de chose,—ce -n'est rien. Mais pour ceux, Jonathan, -qui savent ce que c'est que la mort, qui -savent quel ravage, quel carnage elle peut -faire, avant qu'on ait seulement le temps d'y -songer,—c'est comme un sicle entier.—O -Jonathan! quel est le bon cœur qui ne saigneroit -pas, voyant combien de braves gens, -qui se tenoient aussi droits et aussi fermes -que nous,—(le caporal se redressa), et que -la mort a abattus dans cet intervalle qui nous -semble si court?—Et crois-moi, Suzanne, -ajouta le caporal en se tournant vers elle, -dont les yeux nageoient dans l'eau,—avant -que l'anne ait achev son tour, plus d'un -œil brillant sera terni.—Un œil brillant! dit -Suzanne.—Suzanne pleura, mais d'un œil -de reconnoissance.</p> - -<p>Ne sommes-nous pas, continua Trim, -en fixant toujours Suzanne,—ne sommes-nous -pas comme la fleur des champs?—(Ici -une larme d'orgueil se glissa dans l'œil de -Suzanne entre deux larmes d'humilit,—c'est -la seule manire d'expliquer son affliction). -Toute la chair n'est-elle pas comme -du foin?—comme de l'argile? (—comme -de la boue?)—(Tous regardrent le marmiton; -il continuoit curer son chaudron:—il -n'toit pas beau).</p> - -<p>Qu'est-ce que la beaut? continua Trim.—(Je -passerois ma vie entendre le caporal, -disoit Suzanne).—Qu'est-ce que le -plus beau visage qu'on ait jamais vu?—(Suzanne -avoit mis sa main sur l'paule du caporal).—Qu'est-ce -autre chose que de la -corruption?—(Suzanne la retira).</p> - -<p>Mais c'est pour cela mme que je vous -aime, femmes!—c'est ce dlicieux mlange -qui vous rend de si chres et de si -charmantes cratures.—Eh! qui pourroit vous -en faire un crime?—qui pourroit vous en -vouloir?—Celui-l, s'il en existe un seul, -reut une citrouille au lieu d'un cœur; et -qu'on le dissque, on verra si j'ai menti.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII.<br /> -<i>Trim achve.</i></h2> - - -<p>Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'toit -senti un peu choqu, rompit la chane des -ides du caporal, en retirant ainsi brusquement -sa main de dessus son paule.—</p> - -<p>Ou le caporal commena souponner qu'il -avoit t sur les brises du docteur, et qu'il -avoit parl plutt comme un chapelain que -comme un soldat.—</p> - -<p>Ou bien… ou bien… car dans de semblables -cas, avec un peu d'esprit et d'invention, -on pourroit aisment remplir dix pages -de suppositions.—Que les physiologistes ou -tous autres curieux dterminent, s'ils le peuvent, -quelle en fut la vritable cause;—il -n'en est pas moins certain que le caporal -reprit ainsi sa harangue:</p> - -<p>Quant moi, je dclare qu'en rase campagne -je me ris de la mort. Dieu me damne! -ajouta le caporal, en faisant craquer ses -doigts, mais avec un air que lui seul pouvoit -donner au sentiment,—un jour de bataille, -je ne m'en soucie non plus que de cela.—Pourvu -toutefois qu'elle ne me prenne pas en -tratre, comme ce pauvre Gibbons, qui fut -tu en lavant son fusil.—Qu'est-ce en effet -que la mort? Une dtente lche,—un pouce -ou deux de bayonnette dans le poumon ou -dans le cœur;—tout cela revient au mme.</p> - -<p>Regardez le long de la ligne,— main -droite,—voyez:—le coup part,—Richard -tombe;—non, c'est Jacques:—eh bien, -s'il est mort, il ne souffre plus.—Mais qu'importe -lequel? Daigne-t-on s'en informer en -marchant l'ennemi?—Que dis-je? dans la -chaleur de la poursuite, on ne sent pas mme -le coup qui donne la mort.—La mort! il ne -s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court -dix fois plus de danger que celui qui va au-devant -d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, -ajouta le caporal, et je sais ce que c'est.—Dans -un champ de bataille, Obadiah, en -vrit, ce n'est rien.—Mais au logis, dit -Obadiah, elle a une laide mine.—Pour moi, -dit le cocher, je n'y pense jamais quand je -suis sur mon sige.—A mon avis, dit Suzanne, -c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.—Si -elle toit l, dit Trim, et que pour lui chapper, -il fallt me fourrer dans le plus chtif -havresac qu'un soldat ait jamais port, je le -ferois tout l'heure; mais cela est dans la -nature.</p> - -<p>La nature est la nature, dit Jonathan.—Et -c'est ce qui fait, s'cria Suzanne, que -j'ai tant de piti de ma pauvre matresse.—Elle -n'en reviendra jamais.—Moi, dit le -caporal, de toute la maison, c'est le capitaine -que je plains davantage.—Madame soulagera -sa douleur en pleurant, et monsieur force -d'en parler.—Mais mon pauvre matre, il -gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai -soupirer dans son lit pendant un mois entier, -comme il fit pour le lieutenant le Fevre.—Si -j'osois reprsenter monsieur qu'il s'afflige -trop, et qu'il devroit se faire une raison.—C'est -plus fort que moi, Trim, dira mon -matre. C'est un accident si triste; je ne saurois -l'ter de l, dira-t-il en montrant son -cœur.—Mais monsieur cependant ne craint -pas la mort pour lui-mme?—J'espre, Trim, -rpondra-t-il vivement, que je ne crains rien -au monde que de faire le mal.—Eh bien! -ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j'aurois -soin du fils de le Fevre.—Et avec cette -pense, comme avec une potion calmante, -monsieur s'endormira.</p> - -<p>J'aime entendre les histoires de Trim -sur le capitaine, dit Suzanne.—C'est bien le -gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur -naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.—Oui, -sans doute, dit le caporal; et aussi -brave qu'on en ait jamais vu la tte d'un -peloton.—Jamais le roi n'a eu un meilleur -officier, ni Dieu un meilleur serviteur.—Il -marcheroit sur la bouche d'un canon, quand -il verroit la mche allume, prte mettre -le feu.—Eh bien, tez-le de-l, ce mme -homme est doux comme un enfant, il ne -voudroit pas faire de mal un poulet.</p> - -<p>J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce -gentilhomme-l pour sept livres sterlings par -an, que tout autre pour huit.—Grand -merci pour les vingt schelings, Jonathan.—Oui, -Jonathan, ajouta le caporal, en lui -secouant la main, c'est comme si tu avois mis -cet argent dans ma poche. Pour mon compte, -je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma -mort, et je lui dois bien cette marque d'attachement.—O -le bon matre! il est pour moi -comme un ami, comme un frre;—et si j'tois -sr que mon pauvre frre Tom mourt, -ajouta le caporal en tirant son mouchoir,—quand -j'aurois dix mille livres sterlings, -je les laisserois au capitaine jusqu'au dernier -scheling.</p> - -<p>Trim ne put retenir ses larmes en donnant - son matre cette preuve testamentaire de -son affection.—Toute la cuisine fut mue.—Conte-nous -l'histoire du pauvre lieutenant, -dit Suzanne.—De tout mon cœur, dit le -caporal.</p> - -<p>Suzanne, la cuisinire, Jonathan, Obadiah et -le caporal Trim, formrent un cercle autour -du feu; et aussitt que le marmiton eut ferm -la porte de la <i>cuisine</i>, le caporal commena -en ces termes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII.<br /> -<i>Je reviens ma mre.</i></h2> - - -<p>Que je sois pendu, si je n'ai pas oubli -ma mre autant que si je n'en avois jamais -eu, et que la nature m'et jet en moule, et -m'et dpos tout nu sur les bords du Nil!</p> - -<p>Ma foi, madame (c'est la nature que je -parle)—si c'est vous qui m'avez faonn, il -n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fch -de la peine que vous avez prise; mais vous -avez commis bien des gaucheries,—et par -devant et par derrire, et par dedans et par -dehors.</p> - -<p>Comment, Tristram! et cette disposition -d'esprit qui te porte n'tre tonn de rien!—A -la bonne heure; je vous la passe.—</p> - -<p>Et cette dfiance modeste et habituelle de -ton propre jugement, qui fait que tu ne -t'chauffes jamais, au moins pour des sujets -qui n'en valent pas la peine!—Oh! pour -mon jugement, il m'a si souvent tromp, que -je serois un sot de me fier lui.—</p> - -<p>Et cet amour, ce respect pour la vrit, -qui te conduiroit au bout du monde pour la -retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!—Oui, -j'aime la vrit; mais je hais encore plus -la dispute.—Et si cette vrit n'intresse ni -la religion ni la socit, j'aime mieux l'abandonner -lchement, et souscrire aux opinions -les plus extravagantes, que d'entrer en lice -pour les attaquer.—</p> - -<p>D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;—et -il n'y a pas d'opinion si sacre, que je -voulusse me laisser gratigner pour elle. Aussi -me suis-je de tout temps promis de ne jamais -m'enrler dans aucune arme de martyrs, -soit que l'on en lve une nouvelle, soit que -l'on se contente de recruter l'ancienne.</p> - -<p>Mais il est temps que je retire ma mre de -l'attitude pnible o je l'ai laisse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV.<br /> -<i>Itinraire du Commerce.</i></h2> - - -<p>L'opinion de mon oncle Tobie, madame, -toit, si vous vous en rappelez, que si le -prteur Cornlius Gallus toit mort dans les -bras de sa femme, il n'y avoit pas eu de -pch.—Ma mre n'en avoit entendu qu'un -seul mot, et ce mot l'avoit prise par la partie -la plus foible de son sexe… j'espre que -vous ne prenez pas le change.—Je veux dire, -la <i>curiosit</i>.—Elle arrangea sa guise tout -le sujet de la conversation;—et une fois son -imagination proccupe, vous pouvez croire -que mon pre ne dit pas un mot qui ne ft -attribu par ma mre soit elle, soit aux -affaires de sa famille.</p> - -<p>Et je vous prie, madame, o demeure la -femme qui n'en et pas fait autant?</p> - -<p>Du genre de mort trange de Cornlius, -mon pre avoit fait une transition la mort -de Socrate; et il donnoit mon oncle Tobie -un extrait de la harangue de ce philosophe -devant ses juges.—Elle toit irrsistible, -non pas la harangue de Socrate, mais la -tentation que mon pre avoit d'en parler.—Il -avoit lui-mme crit la vie de Socrate, l'anne -qui prcda sa retraite du commerce.—Je -crains mme que cette raison n'ait contribu - le lui faire quitter plutt; si bien que personne -n'toit en tat de prorer sur ce sujet -avec autant de pompe, d'abondance et de -facilit que lui.</p> - -<p>Il se livra donc toute son loquence; -et s'adressant mon oncle Tobie, comme -s'il et t Socrate devant l'aropage, il emboucha -la trompette hroque.—Pas une priode -qui ft termine par un mot plus court, -que <i>transmigration</i> ou <i>annihilation</i>.—Pas -une moindre pense que celle d'<i>tre</i> ou de -ne <i>pas tre</i>.—Dans l'exorde, pas une ide -qui ne ft entirement neuve.—Comparant -la mort un sommeil long et tranquille,—sans -rves, sans rveil.—Disant que <i>nous -et nos enfans tions ns pour mourir, mais -qu'aucun de nous n'toit n pour tre esclave</i>.—Non, -je me trompe, ceci est tir -du discours d'Elazar, tel qu'il est rapport -par Joseph (<i>Histoire de la guerre des Juifs</i>). -Elazar avoue qu'il a pris cette pense -des philosophes Indiens. Il est prsumer -qu'Alexandre le grand, dans son expdition -des Indes, au retour de la Perse qu'il avoit -soumise, s'empara de cette maxime, ainsi -qu'il fit de bien d'autres choses.—Ce fut lui -qui la rapporta en Grce, sinon par lui-mme, -(car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)—au -moins par ses lieutenans.—De -la Grce elle arriva Rome;—de Rome -elle passa en France, et de France en Angleterre.—Je -n'imagine pas quel autre chemin -elle pourroit avoir suivi par terre.</p> - -<p>Par eau, elle a pu facilement descendre -le Gange jusqu'au sinus gangique, ou baie -de Bengale,—et de-l dans la mer des Indes.—Suivant -ensuite la voie du commerce, -(comme on ne connoissoit pas alors le passage -par le Cap de Bonne-Esprance), elle -aura t porte avec d'autres drogues et pices -par la mer Rouge Jedda, la Mecque, -ou mme Tor ou Suez, villes situes au -fond du golfe;—et de-l, par les caravanes, - Coptos, qui n'en est distant que de trois -jours de marche;—de Coptos, le Nil l'aura -amene droit Alexandrie, o elle sera dbarque -prcisment au pied du grand escalier -de la bibliothque d'Alexandrie.—Et c'est -dans ce magasin qu'on aura t la chercher.</p> - -<p>Bont du ciel!—combien les savans de -nos jours ont tendu le commerce!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV.<br /> -<i>Mprise de ma mre.</i></h2> - - -<p>Mon pre avoit une manire -peu-prs -semblable celle de Job.—Je fais cette comparaison, -d'aprs la persuasion religieuse o -je suis qu'il a exist un trs-saint et trs-malheureux -personnage du nom de Job.—Mais -n'admirez-vous pas l'audace de ces -petits incrdules, qui se trouvant embarrasss - fixer l're prcise o ce grand homme a -vcu,—ne sachant, par exemple, s'il faut -le placer avant ou aprs les patriarches,—aiment -mieux, pour trancher toute difficult, -dcider qu'il n'a jamais exist? Est-ce l un -raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire -justement autrui ce que nous ne voudrions -pas qui nous ft fait.—Mais je reviens -la manire de mon pre.</p> - -<p>Quand les choses tournoient mal pour lui, -et surtout dans le premier mouvement de -son impatience,—pourquoi suis-je n? s'crioit-il. -Eh! que fais-je sur la terre? Je voudrois -tre mort.—C'toit-l ses moindres -imprcations.—Mais quand sa peine devenoit -excessive, et qu'elle passoit toute mesure,—monsieur, -vous auriez cru entendre Socrate -lui-mme.—Tout respiroit en lui le mpris -de la vie, et l'indiffrence sur les moyens -d'en sortir.</p> - -<p>Ma mre avoit peu lu; mais d'aprs ce -que je viens de dire, l'extrait du discours -de Socrate ne devoit pas lui paratre tranger. -Elle le prit la lettre. Elle coutoit avec -attention et recueillement, et auroit cout -ainsi jusqu'au bout,—si mon pre ne s'toit -jet, sans trop savoir pourquoi, dans cette -partie du plaidoyer, o le grand philosophe -rcapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; -mais sans se flatter que le tableau puisse -le sauver, ou faire impression sur ses juges.—J'ai -des amis, s'crioit mon pre;—j'ai -des parens; j'ai trois malheureux enfans!—</p> - -<p>Comment donc! monsieur Shandy, dit -ma mre en ouvrant la porte, c'est un de -plus que je ne vous connoissois.—</p> - -<p>Par le ciel! c'est un de moins, dit mon -pre, en se levant et en quittant la chambre.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI.<br /> -<i>Question chronologique.</i></h2> - - -<p>Ce sont les enfans de Socrate, dit mon -oncle Tobie.—Bon! dit ma mre, n'y a-t-il -pas cent ans qu'il est mort?—</p> - -<p>Mon oncle Tobie n'toit pas chronologiste; -mais ne voulant pas admettre lgrement une -poque de cette importance, il posa tranquillement -sa pipe sur la table, il se leva; -et prenant doucement ma mre par la main, -sans lui dire une parole, il sortit pour aller -trouver mon pre, et le prier d'claircir ses -doutes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII.<br /> -<i>Entr'actes.</i></h2> - - -<p>Si cet ouvrage toit une farce, ce qu' -Dieu ne plaise, moins qu'on ne veuille -dire avec Rousseau:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce monde-ci n'est qu'un œuvre comique.</div> -</div> - -<p class="noindent">Si cet ouvrage, dis-je, toit une farce, ce -seroit le cas de faire disparotre les acteurs -pour un moment, et de faire jouer les violons.</p> - -<p>Tous les regards, toutes les oreilles se -portent vers l'orchestre.—Chacun y dploie -ses talens.—On s'accorde, on n'est pas -d'accord.—On part, on va sans mesure.—Le -matre de musique frappe du pied,—marque -les temps.—Peu--peu les traneurs -arrivent; et les petits dfauts, comme les -petits agrmens de l'excution totale, sont -couverts par le bruit du parterre.</p> - -<p>Le parterre!—descendons-y pour un moment, -je vous prie.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier Interlocuteur.</i> Que dites-vous de -ce dernier acte?</p> - -<p class="ugap"><i>Second Interlocuteur.</i> Pitoyable!</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous avez bien raison; on n'y -comprend rien.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Bon! est-ce que l'auteur s'est -compris lui-mme?</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Aucun plan, aucune mthode.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Nulle connoissance de l'art dramatique.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Que dites-vous des caractres?</p> - -<p class="ugap"><i>Troisime Interlocuteur.</i> Pour moi, j'aimerois -assez celui de l'oncle.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Fi donc! un vieux fou! et puis si -bte!… j'aimerois mieux le pre. -Au moins il est instruit, et il parle bien.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Vous moquez-vous? La plupart -du temps il ne sait ce qu'il dit. Quant au -caporal…</p> - -<p class="ugap"><i>Second et Troisime.</i> Oh! nous vous l'abandonnons.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Eh bien! je l'abandonne aussi.</p> - -<p class="ugap"><i>Troisime.</i> Que pensez-vous de la mre?</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Ma foi! c'est une femme de bon -sens, et celle qui dit le moins de sottises.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Oui, parce que c'est elle qui -parle le moins.</p> - -<p class="ugap"><i>Troisime.</i> Pas mal trouv! eh bien! je -m'en tiens madame Shandy.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Et moi aussi.</p> - -<p class="ugap"><i>Second.</i> Et moi aussi.</p> - -<p class="ugap"><i>Premier.</i> Sifflons les autres mesure qu'ils -parotront.</p> - -<p class="ugap"><i>Second et Troisime.</i> De tout mon cœur.</p> - -<p class="ugap">Et bien, messieurs, il faut vous en donner -le plaisir: les voil qui reviennent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII.<br /> -<i>Avis aux Ecrivains.</i></h2> - - -<p>Aprs que l'ordre eut t un peu rtabli -dans la famille, et que Suzanne eut t mise -en possession de sa robe de satin vert,—la -premire chose qui vint l'esprit de mon -pre, fut de prendre la plume, l'exemple -de Xnophon, et de composer une <i>Tristrapdie</i>, -ou systme d'ducation pour moi.—Il -s'agissoit de rassembler toutes ses ides -parses, ses connoissances, ses principes, -et d'en faire un corps d'instruction qui pt -embrasser toutes les diffrentes poques de -mon enfance.</p> - -<p>J'tois le dernier rejeton de mon pre.—Il -avoit, son compte, perdu mon frre -Robert en entier, et moi aux trois quarts;—c'est--dire, -qu'il avoit t malheureux -mon gard dans les trois choses les plus essentielles.—Conception -interrompue par une -sotte question de ma mre,—nez coup par -la mal-adresse du docteur Slop,—nom de -baptme tronqu par l'imbcillit de Suzanne.—Il -ne restoit mon pre d'autre ressource -que celle de mon ducation;—aussi -s'y adonna-t-il avec autant de zle que mon -oncle Tobie en et jamais mis sa doctrine -des projectiles; mais il y avoit entre eux -une grande diffrence.—Mon oncle Tobie -avoit tout appris de Nicolas Tartaglia; mon -pre n'avoit pas de matre; il tiroit tout de -son propre fonds;—ou, s'il empruntoit -quelque chose des autres, il se donnoit tant -de peine pour le tourner et le retourner, -jusqu' ce qu'il devnt propre son usage, -que c'toit presque le mme embarras pour -lui.</p> - -<p>Mon pre y travailla pendant trois ans et -plus; et, au bout de ce temps, il toit -peine parvenu la moiti de l'ouvrage.—Comme -tous les crivains, il rencontra des -difficults. Il s'toit d'abord flatt qu'il pourroit -rassembler et faire relier tout ce qu'il -avoit dire dans un seul volume, assez petit -pour tre pendu au trousseau de ma mre -parmi ses clefs:—la matire s'tendoit, -grossissoit sous sa main… Qu'aucun homme -ne dise en s'asseyant son bureau: Je vais -crire un <i>in</i>-12.</p> - -<p>Mon pre cependant s'y livra tout entier, -et avec un zle infatigable;—composant, -mditant, travaillant chaque ligne et chaque -mot avec autant de prcaution et de circonspection -(quoique non pas peut-tre par un -principe si religieux) que Jean de la Casa, cet -archevque de Bnvent, qui passa quarante -ans de sa vie composer sa <i>Galathe</i>, laquelle -Galathe, au bout de ce temps, n'avoit pas -la moiti de volume et d'paisseur du Messager -boiteux.—</p> - -<p>A moins d'tre comme moi dans le secret, -on ne devineroit jamais comment ce saint -homme put y employer tant de temps;—hors -qu'il n'en passt la plus grande partie - peigner ses moustaches, ou jouer la -<i>prime</i> avec son chapelain.—Mais je veux -le dire la face de l'univers, je veux expliquer -la mthode de Jean de la Casa;—ne ft-ce -que pour l'encouragement du petit nombre -d'auteurs, qui crivent pour la gloire plus -que pour l'argent.</p> - -<p>J'avoue, monsieur, que si Jean de la Casa, -(dont j'honore et respecte infiniment la mmoire -au dpit de sa Galathe), n'et t -qu'un clerc obscur, d'un gnie troit, d'un -esprit lourd, qu'un homme mdiocre enfin,—lui -et sa Galathe auroient pu rouler ensemble -pendant neuf cents soixante-cinq ans, -ce qui, je crois, est l'ge que vcut Mathusalem,—je -n'aurois pas pris la peine de relever -ce phnomne.</p> - -<p>Mais, monsieur, Jean de la Casa n'toit -rien moins qu'un homme mdiocre. Il avoit -un gnie facile, un esprit lgant, une imagination -riche.—Mais avec tous ces grands -avantages qu'il avoit reus de la nature, et -qui devoient l'encourager poursuivre sa Galathe, -croiriez-vous, monsieur, que le jour -le plus long de l't lui suffisoit peine pour -en crire une ligne et demie.—Oh! dites-vous, -c'est abuser de la patience des gens.</p> - -<p>Non, monsieur, voici le fait.</p> - -<p>Monseigneur l'archevque de Bnvent s'toit -mis dans la tte que les premires ides -de tout chrtien qui se mloit d'crire, non -pas pour son amusement particulier, mais -avec le projet de donner son ouvrage au -public, toient toujours une suggestion du -diable.—C'toit-l le sort des crivains ordinaires. -Mais quand cet crivain se trouvoit -tre un personnage important, un homme -revtu d'un caractre vnrable, soit dans -l'glise, soit dans l'tat,—alors, disoit l'archevque -de Bnvent, du moment qu'il prend -la plume, tous les diables de l'enfer sortent -de leurs cachots pour venir le tenter;—ils -tiennent leurs assises autour de lui;—il n'a -plus une pense dont il puisse tre assur: -elles sont toutes l'ouvrage du dmon.—Elles -ont beau lui parotre bonnes, excellentes -mme, il n'importe.—Quelque forme qu'elles -prennent, c'est toujours quelque suggestion -diabolique, contre laquelle il doit se tenir -en garde.—Oui, s'crioit l'archevque, la -vie d'un auteur, quoiqu'il se persuade peut-tre -le contraire, doit se passer combattre -plus qu' crire; et son noviciat est le mme -que celui d'un guerrier.—La mesure de leur -rsistance est, pour l'un comme pour l'autre, -la mesure de leur talent.</p> - -<p>Cette thorie lumineuse de Jean de la Casa -transportoit mon pre; et s'il avoit pu l'accorder -entirement avec sa croyance, je ne -doute point qu'il n'et donn de grand cœur -les dix meilleurs arpens de son domaine de -Shandy pour en avoir t l'inventeur.—J'expliquerai -quelque jour, en parlant des opinions -religieuses de mon pre, jusqu' quel -point il croyoit au diable.—Pour le moment, -il suffit de dire que, n'ayant pas cet honneur-l, -dans le sens littral de la doctrine reue, -il se contentoit d'en prendre l'allgorie.—Il -disoit souvent, surtout lorsque sa plume toit -un peu paresseuse, qu'il y avoit autant de -sens, de vrit et de connoissance caches -dans la parabole de Jean de la Casa, que dans -aucune des fictions potiques, ou des annales -mystrieuses de l'antiquit.</p> - -<p>Le diable, disoit-il, n'est autre chose -que le prjug: la quantit de prjugs que -nous suons avec le lait de nos mres, voil, -frre Tobie, les diables qui rodent autour -de nous, qui prsident nos veilles; et si -un crivain s'abandonne lchement leur -impulsion, que sortira-t-il de sa plume?—Rien, -s'crioit-il, en jetant la sienne avec -colre,—rien que le rsultat trivial du caquet -des nourrices, et des absurdits de toutes -les bonnes femmes (je dis des deux sexes), -dont le royaume est peupl.</p> - -<p>Je n'entreprendrai pas de donner une -meilleure raison de la lenteur avec laquelle -mon pre avanoit sa Tristrapdie. J'ai dj -dit qu'aprs trois ans et plus d'un travail opinitre, -il en toit peine la moiti.—Ce -qu'il y eut de fcheux, c'est que, pendant -tout ce temps, je fus nglig, et entirement -abandonn ma mre; et ce qui n'toit pas -un moindre inconvnient, c'est que la premire -partie de l'ouvrage, qui toit la plus -soigne, et laquelle mon pre avoit pris le -plus de peine, devenoit absolument perdue -pour moi.—Chaque jour, chaque heure en -rendoit une ou deux pages inutiles.</p> - -<p>Ce fut certainement pour rabaisser l'orgueil -de l'humaine sagesse, que la Providence permit -qu'un des plus sages d'entre les hommes -s'abust ainsi lui-mme, et manqut son but -en le poursuivant trop vivement.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, mon pre multiplia tellement -ses actes de <i>rsistance</i>; ou, pour parler -autrement, il avana si lentement dans -son ouvrage, et je me mis vivre et crotre -si vte, que je l'aurois laiss tout--fait derrire -moi, et que son instruction et t perdue -pour la gnration laquelle il l'avoit destine, -sans un petit accident, que je ne veux -pas cacher un seul moment au lecteur, si -je peux trouver le moyen de le raconter avec -dcence.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX.<br /> -<i>Patatras.</i></h2> - - -<p>Ce n'toit rien.—Je ne perdis pas deux -gouttes de sang.—Ce que je souffris par -accident, mille le souffrent par choix.—Cela -ne mritoit pas d'appeler un chirurgien, et-il -demeur tout proche.—Le docteur Slop en -fit dix fois plus de bruit que la chose n'en -valoit la peine.—</p> - -<p>Quelques hommes se sont fait un nom par -l'art de suspendre de grands poids avec de -petits fils de mtal; et moi, Tristram Shandy, -je paie encore aujourd'hui (10 aot mil sept -cent soixante-un), ma part de leur rputation.</p> - -<p>Oh! il y auroit de quoi faire damner un -saint, de voir l'enchanement de tout ce qui -arrive en ce monde!—La servante avoit oubli -de mettre un pot de chambre sous le lit.—Ne -pouvez-vous, me dit Suzanne, en soulevant -le chssis de la fentre d'une main, -et m'amenant tout prs de la banquette avec -l'autre, ne pouvez-vous, mon petit ami, essayer -pour une fois de vous en passer?</p> - -<p>J'avois alors cinq ans.—Suzanne ne fit pas -rflexion que de pre en fils nous portions -un nez ridiculement raccourci; tmoin mon -bisayeul.—Pan,—le chssis retomba sur nous -comme un clair.—Tout est perdu! s'cria -Suzanne, tout est perdu! je n'ai plus qu' -me sauver.</p> - -<p>Elle vouloit s'enfuir chez ses parens; la -maison de mon oncle Tobie lui parut un -asile plus assur.—Suzanne y vola.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX.<br /> -<i>Complices dcouverts.</i></h2> - - -<p>Le caporal plit d'effroi quand Suzanne -lui raconta l'accident de la fentre, avec -toutes les circonstances de ce meurtre (car -c'est ainsi qu'elle l'appelloit). Comme dans -les affaires de cette nature, ce sont souvent -les complices qui sont tout, la conscience -de Trim l'avertit qu'il toit aussi coupable -que Suzanne;—et, suivant ce principe, mon -oncle Tobie avoit autant de part au meurtre -que chacun d'eux.—Ainsi la raison ni l'instinct, -ensemble ou spars, ne pouvoient -avoir guid les pas de Suzanne vers un asile -plus propice.</p> - -<p>Je pourrois laisser cette nigme deviner -au lecteur; mais pour former seulement une -hypothse un peu vraisemblable, il faudroit -qu'il se casst la tte pendant trois semaines; - moins qu'il ne ft dou d'une sagacit que -lecteur n'a jamais eue.—Je ne veux pas le -mettre cette preuve, ou plutt cette -torture; et comme l'affaire me regarde seul, -c'est moi seul de l'expliquer.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI.<br /> -<i>A qui la faute?</i></h2> - - -<p>N'est-ce pas une honte, Trim, disoit -un jour mon oncle Tobie, en s'appuyant sur -l'paule du caporal, comme ils toient visiter -leurs ouvrages,—que nous n'ayons pas deux -pices de campagne monter dans la gorge -de cette nouvelle redoute?—elles assureroient -toute la longueur des lignes, et rendroient -de ce ct l'attaque tout--fait complte.—Ne -pourrois-tu, Trim, m'en faire fondre -une couple?—</p> - -<p>—Monsieur les aura, rpliqua Trim, -avant qu'il soit demain.—</p> - -<p>C'toit la joie du cœur de Trim, (et jamais -sa fertile tte ne manqua d'expdiens pour -y parvenir);—c'toit, dis-je, la joie de son -cœur, de satisfaire les moindres fantaisies -de mon oncle Tobie, et celles surtout qui -toient relatives ses siges et ses campagnes. -Et-ce t son dernier cu, Trim -en auroit fait joyeusement le sacrifice pour -prvenir un seul dsir de son matre. Dj -en rognant le bout des tuyaux de mon oncle -Tobie,—hachant et ciselant les bords de ses -gouttires de plomb,—fondant son plat barbe -d'tain, montant enfin, comme Louis XIV, -jusques sur les clochers, pour pargner le -trsor public,—dj, dis-je, cette mme -campagne, le caporal avoit tabli huit nouvelles -batteries de canon, sans compter deux -demi-coulevrines.—Mais mon oncle Tobie -demande encore deux pices de campagne -pour la redoute. Trim a promis de les fournir; -que fera-t-il? Toutes ses ressources sont-elles -puises?</p> - -<p>Non, il prendra les deux contre-poids de -plomb, qui suspendent et soutiennent le chssis -de la fentre de la chambre de la nourrice; -et comme, les contre-poids tant ts, -les poulies ne servent plus rien, il s'en -emparera aussi, et il en fabriquera une paire -de roues pour un de ses affts.</p> - -<p>Il y avoit long-temps que le caporal avoit -dmantel toutes les fentres de la maison -de mon oncle Tobie pour le mme objet, -mais non pas toujours dans le mme ordre; -car quelquefois il avoit eu besoin des poulies -et non du plomb:—alors il commenoit -par les poulies. Celles-ci tes, le plomb -devenoit inutile; et c'toit autant de pris et -de fondu.</p> - -<p>On pourroit tirer de-l une belle et grande -morale; mais je n'en ai pas le temps. C'est -assez de dire que, de quelque faon que la -dmolition comment, elle toit galement -fatale la fentre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII.<br /> -<i>Procd gnreux.</i></h2> - - -<p>En fabriquant son artillerie, le caporal -s'toit bien gard de confier son secret -personne; ainsi il lui toit facile de se tirer -d'affaire sans se compromettre, et de laisser -supporter Suzanne, comme elle pourroit, -tout le poids de la chte de ce maudit chssis. -Mais le vrai courage est trop au-dessus de -cette lche politique.—Le caporal, soit -comme gnral, soit comme contrleur d'artillerie, -toit la vritable origine du mal; il -pensoit que, sans lui, jamais l'accident ne -seroit arriv, du moins de la faon de Suzanne.—Comment -vous seriez-vous conduit, -monsieur l'abb?—Le caporal se dcida sur-le-champ, -non pas se mettre l'abri derrire -Suzanne, mais lui en servir lui-mme; -et avec rsolution dans l'ame, il marcha -droit au sallon, pour exposer toute cette -manœuvre devant mon oncle Tobie.</p> - -<p>Mon oncle Tobie venoit prcisment de -raconter Yorick les dtails de la bataille -de Steinkerque, et de l'trange conduite du -comte de Solme, qui fit faire halte l'infanterie, -et fit marcher la cavalerie dans un -terrein o elle ne pouvoit agir; ce qui toit -directement contraire l'ordre du roi, et fut -cause de la perte de cette journe.</p> - -<p>Il y a quelques familles o tous les incidens -se trouvent lis entr'eux si naturellement, que -leur enchanement va presque au-del de -l'invention d'un crivain dramatique.—Je ne -parle pas des dramatiques modernes.</p> - -<p>Trim posa son premier doigt plat sur la -table, puis en le frappant angle droit avec -le tranchant de son autre main, il trouva -moyen de raconter mon histoire, de manire -que les prtres et les vierges auroient pu -l'couter sans rougir.—Aprs quoi le dialogue -continua comme il suit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII.<br /> -<i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></h2> - - -<p>J'aimerois mieux passer dix fois par les -baguettes, s'cria le caporal en finissant l'histoire -de Suzanne, que de souffrir qu'il lui -ft fait aucun mal. Avec la permission de -monsieur, c'est ma faute, et nullement la -sienne.</p> - -<p>Caporal Trim, rpondit mon oncle Tobie, -en prenant son chapeau sur la table et le -posant sur sa tte,—si on peut appeler -faute ce que la ncessit du service exige, -je suis le seul blmer.—Vous avez d -obir vos ordres.—</p> - -<p>—Si le comte de Solme, mon pauvre -Trim, et obi aux siens la bataille de -Steinkerque, dit Yorick (en raillant un peu -le caporal, qui avoit t houspill par un -dragon dans la retraite)—il t'auroit sauv.—Sauv! -s'cria Trim, interrompant Yorick; -il auroit, ne vous en dplaise, sauv cinq -bataillons entiers.—Ces pauvres rgimens de -Cut, continua le caporal, en posant le premier -doigt de sa main droite sur le pouce de -sa main gauche, et les comptant sur chacun -de ses doigts,—ces pauvres rgimens de Cut,—Mackay,—Augus,—Graham,—et -Leven, -furent entirement taills en pices.—Et les -gardes angloises l'eussent t de mme, sans -quelques rgimens de la droite qui marchrent -courageusement leur secours, et reurent - bout portant le feu de l'ennemi, -avant de tirer un seul coup de fusil.—J'espre, -ajouta Trim, qu'ils iront au ciel pour -cette seule action.—Trim a raison, dit mon -oncle Tobie, il a parfaitement raison.</p> - -<p>Que signifioit, continua le caporal, de -faire marcher la cavalerie dans un terrein -si troit, et o les Franois toient couverts, -comme ils le sont toujours, d'une multitude -de haies, de broussailles, de fosss, et d'arbres -renverss et l?—Si le comte de -Solme nous et envoys, nous autres gens -de pied,—nous aurions tiraill avec eux, -et nous leur aurions tenu tte.—Il n'y avoit -rien faire pour la cavalerie. Aussi, continua -le caporal, le comte de Solme, pour sa peine, -eut son infanterie mise en droute Landen, -la campagne d'aprs.—C'est-l, dit mon -oncle Tobie, que le pauvre Trim reut sa -blessure.</p> - -<p>Sauf le respect de monsieur, c'est au -comte de Solme que j'en ai toute l'obligation.—Si -nous les avions trills d'importance -Steinkerque, ils ne nous auroient pas battus - Landen.</p> - -<p>Cela est trs-possible, dit mon oncle Tobie, -quoique les Franois eussent Landen l'avantage -d'un bois.—Or, si vous laissez ces -gens-l le temps de se retrancher, il est certain -qu'ils vous accableront de leur feu. Il n'y a -d'autre moyen que de marcher eux, recevoir -leur dcharge, et tomber dessus la bayonnette -au bout du fusil.—Ple-mle, ajouta -Trim.—Hommes et chevaux, dit mon oncle -Tobie.—Tte baisse et la pointe en avant, -dit le caporal.—D'estoc et de taille, dit mon -oncle Tobie.—Sang et mort, bataille enrage, -s'cria le caporal.—Point de quartier.—Tue, -tue, tue! s'cria mon oncle Tobie.—</p> - -<p>Yorick rangea un peu sa chaise de ct, -pour s'loigner de la mle; et aprs une -pause d'un moment, mon oncle Tobie, baissant -la voix de deux ou trois tons, reprit son -discours comme vous allez voir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV.<br /> -<i>Il s'chauffe de plus en plus.</i></h2> - - -<p>Le roi Guillaume, dit mon oncle Tobie, -s'adressant Yorick,—fut si terriblement -irrit contre le comte de Solme, de ce qu'il -avoit dsobi ses ordres, qu'il lui dfendit -de parotre devant lui, et qu'il ne consentit - le voir que plusieurs mois aprs.</p> - -<p>J'ai bien peur, rpondit Yorick, que -monsieur Shandy ne soit aussi irrit contre -le caporal, que le roi Guillaume le fut contre -le pauvre comte. Mais, continua-t-il, il seroit -bien dur pour le caporal, dont la conduite -a t si diamtralement oppose celle du -comte de Solme, de n'obtenir pour rcompense -que la mme disgrce.—Ces exemples-l -ne sont que trop frquens dans le monde.—</p> - -<p>J'aimerois mieux, s'cria mon oncle Tobie -en se levant, j'aimerois mieux faire jouer la -mine, faire sauter mes fortifications, mon -chteau, et m'ensevelir avec le caporal sous -leurs ruines, que d'tre tmoin d'une telle -indignit.—Le caporal fit son matre une -demi-rvrence;—mais si affectueuse et si -reconnoissante, qu'une rvrence entire en -auroit moins dit.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV.<br /> -<i>Il part, il arrive.</i></h2> - - -<p>Eh bien! Yorick, dit mon oncle Tobie, -vous et moi nous ouvrirons la marche de -front;—vous, caporal, vous suivrez quelques -pas derrire nous, et vous serez la -seconde ligne.—Et avec la permission de -monsieur, dit Trim, Suzanne fera l'arrire-garde.</p> - -<p>C'toit une excellente disposition.—Et -dans cet ordre, sans tambour battant, ni -enseignes dploys, ils marchrent lentement -de la maison de mon oncle Tobie au chteau -de Shandy.—</p> - -<p>Encore, monsieur Yorick, dit Trim, -comme ils entroient dans la cour, si au lieu -du contre-poids de la fentre, j'avois un peu -rogn le coq de votre glise, comme j'en -avois eu l'ide!—Ne serez-vous jamais las -de rogner? rpondit Yorick.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI.<br /> -<i>Chacun a sa marotte.</i></h2> - - -<p>En vain j'ai fait de mon pre vingt portraits -diffrens.—En vain je l'ai reprsent sous -toutes sortes de formes et d'attitudes.—Vous -n'tes pas encore, monsieur, et vous ne serez -jamais en tat de prvoir ce que mon pre -pourra penser, dire ou faire, chaque nouvelle -circonstance.—Il y avoit en lui tant -de bizarrerie; sa manire toit si imprvue, -si peu calcule, qu'il venoit toujours bout -de confondre vos plus sages combinaisons.</p> - -<p>A dire vrai, le sentier qu'il suivoit toit si -loign du chemin battu, qu'il ne voyoit rien -comme les autres hommes.—Tout s'offroit - lui sous une forme et sous une face nouvelle.—Les -objets n'toient plus les mmes.—En -un mot, il les considroit diffremment.</p> - -<p>C'est ce qui fait que ma chre Jenny et moi -(aussi-bien que tant d'autres qui ont t -avant nous, et que tant d'autres qui seront -aprs) avons sans cesse des disputes interminables -sur rien.—Elle regarde une chose -par un ct; je la regarde par un autre; et -nous ne pouvons jamais nous entendre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII.<br /> -<i>Digression sans digression.</i></h2> - - -<p>C'est une affaire rgle, et je n'en fais -mention que par gard pour certain membre -que je connois la chambre des pairs, lequel -porte aussi loin qu'il se puisse le talent de -s'embrouiller, mme en dissertant sur le fait -le plus simple.—</p> - -<p>—Pourvu que l'on ne sorte pas du sujet -que l'on traite, on peut faire telles excursions -que l'on veut, droite ou gauche, cela ne -sauroit proprement s'appeler une digression.</p> - -<p>Ceci tant bien convenu, je prends moi-mme -la libert de revenir un peu sur mes -pas.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII.<br /> -<i>On y court.</i></h2> - - -<p>Cinquante mille diables aspergs d'eau -bnite (je ne dis pas les diables de l'archevque -de Bnvent, mais ceux de Rabelais), -n'auroient pas fait un cri si diabolique que -je fis la chute de la fentre.—Ce cri fit -accourir ma mre chez la nourrice; et Suzanne -n'eut que le temps tout juste de s'chapper -par l'escalier de derrire, tandis que -ma mre montoit l'autre.</p> - -<p>Or, quoique je fusse assez vieux pour pouvoir -raconter mon histoire, et assez jeune, -j'espre, pour la raconter sans malice,—cependant -Suzanne, en traversant la cuisine, -l'avoit dite en abrg la cuisinire, de crainte -d'accident. La cuisinire l'avoit rendue -Jonathan, avec un commentaire, et Jonathan - Obadiah;—de sorte qu'aprs que mon -pre et sonn une demi-douzaine de fois -pour savoir ce qui toit arriv, Obadiah fut -en tat de lui en rendre un compte exact, et -de lui dire tout ce qui s'toit pass.—Ma -foi! j'y pensois, dit mon pre, en retroussant -sa robe de chambre, et il monta l'escalier.</p> - -<p>De ce <i>j'y pensois</i> de mon pre, on voudroit -peut-tre infrer (quoiqu' dire vrai je ne -sache pas trop pourquoi), que mon pre en -ce moment venoit d'crire ce chapitre remarquable -de la Tristrapdie, lequel est pour -moi le plus original et le plus amusant de -tout le livre;—je veux dire, le chapitre sur -les fentres coulisse, avec une diatribe -mordante sur la ngligence des femmes de -chambre.—Mais j'ai deux raisons pour penser -autrement.</p> - -<p>La premire, c'est que si mon pre s'en -ft occup avant l'accident, il n'et pas manqu -de faire clouer et condamner la fentre. -Cette opration, vu la difficult avec laquelle -on a vu qu'il composoit son livre, lui auroit -pris dix fois moins de temps que le chapitre -qu'il auroit fallu crire.—Je pense que ce -petit argument parotra convainquant, et qu'il -loignera mme l'ide que mon pre ait jamais -de sa vie song crire un chapitre -sur les fentres coulisse et sur les pots de -chambre.—Mais pour prvenir toute objection, -voici la seconde raison que j'ai promise -au lecteur, et que j'ai l'honneur de soumettre - son jugement.—</p> - -<p>—C'est que, pour complter la Tristrapdie - qui ce chapitre manquoit, je l'ai crit -moi-mme.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX.<br /> -<i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></h2> - - -<p>Mon pre mit ses lunettes; il regarda,—il -ta ses lunettes,—les mit dans leur tui, -le tout en moins d'une minute bien compte; -et, sans ouvrir la bouche, il se retourna, -et descendit prcipitamment l'escalier.</p> - -<p>Ma mre s'imagina qu'il alloit chercher de -la charpie et du basilicum; mais le voyant -revenir avec une couple d'<i>in-folio</i> sous le -bras, suivi d'Obadiah qui portoit un grand -pupitre,—elle ne douta point que ce ne ft -un trait de botanique; et elle tira une chaise - ct du lit, pour qu'il pt consulter le cas - son aise.—</p> - -<p>—Si l'opration est bien faite, dit mon -pre en reprenant la section: <i lang="la" xml:lang="la">De sede vel -subjecto circumcisionis</i>;—car ces gros livres -qu'il avoit monts dans le dessein de les examiner -et de les confronter ensemble, n'toient -autres que Spencer, <i lang="la" xml:lang="la">de legibus Hebrorum -ritualibus</i>, et Maimonides.</p> - -<p>Si l'opration est bien faite, dit-il…—Dites-nous -seulement, cria ma mre, quel est le -meilleur vulnraire?—Ma foi! dit mon pre, -c'est l'affaire du docteur Slop; envoyez-le -chercher si vous voulez.</p> - -<p>Ma mre descendit, et mon pre continua - lire la section:—… bien—… -fort bien… trs-bien, dit mon pre.—… - merveille—… Mais -puisque cette mthode est si utile, tout est -le mieux du monde.—Et ainsi, sans s'arrter - discuter si les Juifs avoient pris cet -usage des Egyptiens, ou les Egyptiens des -Juifs, mon pre se leva; puis se frottant le -front deux ou trois fois avec la paume de -sa main (comme nous avons coutume de faire -pour effacer les vestiges du chagrin, quand le -mal qui nous arrive se trouve moindre que -nous ne l'avions prvu), il ferma le livre, -et descendit l'escalier.</p> - -<p>Eh quoi! dit-il, (en prononant le nom -d'un peuple, chaque marche sur laquelle -il posoit le pied), si les Egyptiens,—les -Syriens,—les Phniciens,—les Arabes,—les -Cappadociens;—si les habitans de la Colchide,—si -les Troglodites,—ont eu cette -coutume;—si Solon et Pythagore s'y sont -soumis,—qu'est-ce que Tristram, et qui -suis-je moi-mme, pour m'en affliger ou m'en -plaindre un seul moment?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX.<br /> -<i>On s'y perd.</i></h2> - - -<p>Cher Yorick, dit mon pre en souriant,—(Yorick -avoit rompu la ligne, et le peu -de largeur de la porte l'ayant forc de dfiler, -il toit entr le premier) cher Yorick, -dit mon pre, il me semble que notre Tristram -accomplit bien durement tous ses rites -religieux.—Jamais il n'y eut fils de Juif, de -chrtien, de Turc ou d'infidelle, initi d'une -manire aussi oblique et aussi maussade.—</p> - -<p>Mais j'espre, dit Yorick, qu'il n'y a -point de danger.—Il faut, continua mon -pre, qu'il se soit pass quelque chose d'trange -dans quelque recoin de l'cliptique, -au moment de sa formation.—Sur ce point, -dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour -juge.—Ce sont les astrologues, dit mon pre, -qu'il faudroit consulter. Mais certainement -les aspects des plantes qui auroient d tre -favorables, ne se sont pas rencontrs comme -ils devoient; l'opposition de leur ascendance -a manqu,—ou les gnies qui prsident -la naissance toient occups ailleurs.—Enfin -il est sr que quelque chose a t de travers, -soit au-dessus, soit au-dessous de nous.—</p> - -<p>Cela se pourroit bien, rpondit Yorick.</p> - -<p>Mais, s'cria mon oncle Tobie, y a-t-il -du danger pour l'enfant?—Les Troglodites -disent que non, rpliqua mon pre.—Et les -thologiens…—Dans quel chapitre, demanda -Yorick?—</p> - -<p>Je ne suis pas sr duquel, dit mon pre.—Mais -ils nous disent, frre Tobie, que -cette mthode est trs-bonne.—Pourvu, dit -Yorick, que vous fassiez voyager votre fils en -Egypte.—Je l'espre bien, dit mon pre.—</p> - -<p>Tout cela, dit mon oncle Tobie, est -de l'arabe pour moi.—Il le seroit pour bien -d'autres, dit Yorick.—</p> - -<p>Ilus, continua mon pre, fit circoncire -un matin toute son arme.—Sans cour martiale! -sans conseil de guerre! s'cria mon -oncle Tobie.—Je sais, continua mon pre, -en s'adressant Yorick, et sans faire attention - la remarque de mon oncle Tobie,—je -sais que les savans ne sont pas d'accord -sur Ilus.—Les uns le prennent pour Saturne, -d'autres pour l'tre suprme; quelques-uns -mme veulent que ce fut simplement un gnral -de Pharao-nco.—Ft-ce Pharao-nco -lui-mme, dit mon oncle Tobie, je ne sais -par quel article du code militaire il pourroit -se justifier.—</p> - -<p>Les controversistes, poursuivit mon pre, -assignent vingt-deux raisons en faveur de la -circoncision.—A la vrit, d'autres qui ont -soutenu l'avis oppos, ont montr combien -la plupart de ces raisons toient foibles.—Mais -nos meilleurs thologiens polmiques.…—</p> - -<p>Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il -n'y en et pas un dans le royaume, les subtilits -de l'cole ne servent qu' embrouiller -l'esprit; et une once de thologie-pratique -vaut mieux que tout l'ergotage des thologiens -polmiques.—Ne puis-je savoir, demanda -mon oncle Tobie Yorick, ce que c'est -qu'un thologien polmique?—Ma foi! capitaine -Shandy, rpondit Yorick, c'est une -espce de charlatan qui ne vaut gure mieux -que ceux qui montent sur les trteaux; et j'ai -dans ma poche le rcit d'un combat singulier -entre Gymnast et le capitaine Tripet, o l'on -en trouve la meilleure dfinition que j'aie -jamais vue.—Je voudrois entendre ce rcit, -reprit vivement mon oncle Tobie.—Tout -l'heure, si vous voulez, dit Yorick.—Mais -le caporal m'attend la porte, continua mon -oncle Tobie; et comme je suis sr que la -relation d'un combat rendra le pauvre garon -plus joyeux que son souper,—de grce, -frre, permettez-lui d'entrer.—De tout mon -cœur, dit mon pre.</p> - -<p>Trim entra droit et heureux comme un -empereur; et quand il eut ferm la porte, -Yorick tira son livre de la poche droite de -son habit, commena sa lecture, et l'acheva -sans tre interrompu.—Tout le monde dormit -ds la dixime ligne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI.<br /> -<i>La Tristrapdie.</i></h2> - - -<p>Le premier devoir d'un crivain, Yorick, -dit mon pre quand il fut rveill, c'est de -ne rien avancer sans preuve;—autrement, -et s'il se livre tous les carts de son imagination, -son ouvrage ne sera qu'un amas -bizarre de faits et d'ides sans liaison, dont -l'assemblage sera monstrueux.</p> - -<p>Mais dans ma Tristrapdie!—je pose en -fait que je n'ai pas avanc un seul mot qui -ne soit aussi clair et aussi dmontr qu'une -proposition d'Euclide.—Va, Trim, va me -chercher ce livre sur mon bureau.—J'ai -souvent eu le projet, continua mon pre, -de le lire, tant vous, Yorick, qu' mon -frre Tobie; et je crains mme d'avoir -manqu l'amiti en diffrant aussi long-temps. -Mais si vous le voulez, nous en lirons -un ou deux chapitres aujourd'hui, autant -demain, et ainsi de suite, jusqu' ce -que nous l'ayons achev.—Mon oncle Tobie -qui toit la complaisance mme, et Yorick -qui toit sans fiel, approuvrent par une -inclination; et le caporal, quoiqu'il ne ft -pas compris dans le compliment, mit la -main sur sa poitrine, et salua comme les -autres.</p> - -<p>La compagnie sourit.—Ce garon, dit -Yorick, paroissoit avoir envie de dormir.—Le -pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a -t si fort occup tout le jour au boulingrin;—et -moi-mme… Je ne sais comment -cela s'est fait; mais je suis bien sr que cela -ne nous arrivera plus.—En mme-temps -mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick -rapprocha sa chaise de la table,—Trim -moucha la chandelle,—mon pre ranima -le feu, prit le livre, toussa deux fois, et -commena.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch32">CHAPITRE XXXII.<br /> -<i>Origine des fortifications.</i></h2> - - -<p>Les trente premires pages, dit mon pre -en retournant les feuillets, sont un peu -abstraites; et comme elles ne sont pas intimement -lies au sujet, nous les passerons -pour le moment.—C'est une introduction -servant de prface, continua mon pre, ou -une prface servant d'introduction,—(car -je n'ai pas encore dtermin le nom que je -lui donnerai) sur le gouvernement civil et -politique;—et comme on en trouve l'origine -dans la premire association du mle et -de la femelle, je m'y suis trouv insensiblement -amen.—Cela toit naturel, dit -Yorick.</p> - -<p>Il me suffit, dit mon pre, que l'origine -de la socit soit (comme nous le dit Politien) -proprement <i>conjugale</i>, c'est--dire, -consistant uniquement dans la runion d'un -homme et d'une femme,—auxquels Hsiode -ajoute un esclave. Mais comme il est croire -que dans ces premiers commencemens il -n'existoit pas encore d'esclaves, le premier -principe de toute socit se trouve rduit -un homme, une femme, et un taureau.</p> - -<p>Il me semble que c'est un bœuf, dit -Yorick, citant le passage (οἶκον -μὲν πρώτιστα -γυναῖκά τε -βοῦν τ' ἀροτῆρα)—Un -taureau et t -trop farouche, trop indocile.—Il y a encore -une meilleure raison, dit mon pre, en trempant -sa plume dans l'encrier; c'est que le -bœuf tant le plus patient des animaux, et -le plus propre labourer la terre, d'o -l'homme devoit tirer sa subsistance, il toit --la-fois l'instrument et l'emblme le plus -convenable, que le crateur pt associer au -couple nouvellement joint.—</p> - -<p>—Mais voici, dit mon oncle Tobie, une -raison en faveur du bœuf, plus forte que -toutes les autres.—(Mon pre ne put prendre -sur lui de retirer sa plume du cornet, avant -d'avoir entendu la raison de mon oncle -Tobie). Quand la terre fut laboure, dit mon -oncle Tobie, que les moissons eurent paru, et -qu'il fut question de les renfermer, alors les -hommes eurent recours aux palissades, aux -murs, aux fosss; et ce fut-l l'origine des -fortifications.—Bien!—bien! cher Tobie, -s'cria mon pre.—Il effaa le mot <i>taureau</i>, -et mit <i>bœuf</i> sa place.</p> - -<p>Mon pre fit signe Trim de moucher la -chandelle, et rsuma ainsi son discours.</p> - -<p>Ce qui m'a amen cette dissertation, -poursuivit-il ngligemment, et fermant -moiti son livre, c'est que je voulois montrer -l'origine de cette relation que la nature a -mise entre le pre et son enfant; aussi-bien -que le principe du droit et de la jurisdiction -que le premier acquiert sur l'autre: par le -mariage,—par l'adoption,—par la lgitimation,—enfin -par la procration.</p> - -<p>—Je considre chaque moyen son -rang.—</p> - -<p>Il en est un, rpliqua Yorick, qui ne -me semble pas d'un grand poids.—C'est -du dernier que je parle; et en effet, si les -soins du pre se bornent la procration, -je ne vois pas quels si grands droits il acquiert -sur son enfant, ni quels si grands devoirs -celui-ci contracte envers lui.—Quels devoirs! -s'cria mon pre, ceux de la crature - l'gard du crateur;—ceux de l'homme - l'gard de Dieu.</p> - -<p>—J'avoue, continua-t-il, qu' ce compte -l'enfant n'est pas autant sous la puissance -et la jurisdiction de la mre.—Il me semble -pourtant, dit Yorick, que les droits de la -mre sont les mmes.—Elle est elle-mme -sous l'autorit, dit mon pre; et d'ailleurs, -ajouta-t-il, en secouant la tte, elle n'est -pas, Yorick, le principal agent.—Comment -cela? dit mon oncle Tobie, en quittant sa -pipe.—Cependant, dit mon pre, sans couter -mon oncle Tobie, le fils est tenu au respect -envers elle, comme vous pouvez le lire, -Yorick, dans le premier livre des Instituts -de Justinien, au onzime titre de la dixime -section.—Je puis, dit Yorick, le lire aussi -bien dans le catchisme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch33">CHAPITRE XXXIII.<br /> -<i>Cathchisme de Trim.</i></h2> - - -<p>Quant au catchisme, dit mon oncle -Tobie, Trim le sait sur le bout de son doigt.—Eh! -que diantre cela me fait-il, dit mon -pre?—Il le sait sur ma parole, reprit mon -oncle Tobie. Monsieur Yorick, vous n'avez -qu' l'interroger.</p> - -<p>Eh bien! Trim, dit Yorick, d'un air de -bont et d'un ton de voix radouci, le cinquime -commandement?</p> - -<p>Le caporal ne rpondit rien. Ce n'est -pas-l le ton, rpondit mon oncle Tobie, -levant la voix et parlant bref, comme s'il -et command l'exercice.—Le cinquime? -cria mon oncle Tobie.—Avec la permission -de monsieur, dit le caporal, il faudroit commencer -par le premier.</p> - -<p>—Yorick ne put s'empcher de sourire.—</p> - -<p>Monsieur le pasteur ne considre pas, -dit le caporal, en portant sa canne l'paule, -en guise de mousqueton, et s'allant camper -au milieu de l'appartement pour tre mieux -vu,—il ne considre pas que le catchisme -est prcisment comme le maniement des -armes.—</p> - -<p>—<i>Portez la main droite au fusil</i>, cria -le caporal, prenant le ton de commandement, -et excutant le mouvement…</p> - -<p>—<i>Reposez-vous sur le fusil</i>, cria le caporal, -faisant -la-fois l'office d'aide-major -et de soldat…</p> - -<p>—<i>Posez le fusil terre.</i>—Avec la permission -de monsieur le pasteur, un mouvement, -comme il peut voir, en amne un -autre.—Si monsieur avoit voulu commencer -par le premier!….</p> - -<p>—Le premier? cria mon oncle Tobie, -posant sa main gauche sur sa hanche…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">Le second? cria mon oncle Tobie, brandissant -sa pipe, comme il auroit fait son pe - la tte d'un rgiment…. Le caporal -satisfit tout avec prcision; et ayant dit -qu'il falloit honorer son pre et sa mre, il -s'inclina profondment, et fut reprendre sa -place au fond de la chambre—.</p> - -<p>On se tire de tout, dit mon pre, avec -un bon mot. Il y a de l'esprit en cela, et -mme de l'instruction, si nous pouvons l'y -dcouvrir.</p> - -<p>Mais ce que nous venons de voir n'est -proprement que l'chaffaud de la science, -c'est--dire, son plus haut point de folie, -si l'difice ne s'lve pas en mme-temps.</p> - -<p>C'est le miroir o peuvent se voir dans -leur vrai jour et au naturel les pdagogues, -prcepteurs, gouverneurs et grammairiens.</p> - -<p>Oh! il y a une coquille en caille, Yorick, -qui crot avec l'tude, et que tous ces gens-l -ne savent comment dtacher.—</p> - -<p>Ils deviennent savants par routine; mais -ce n'est pas ainsi que s'apprend la sagesse.</p> - -<p>—Yorick coutait avec admiration.—</p> - -<p>Oui, dit mon pre, je m'engage ds -prsent employer en œuvres pies le legs -entier de ma tante Dinah,—(et l'on saura -que mon pre n'avoit pas grande opinion des -œuvres pies) si le caporal attache une seule -ide dtermine aucun des mots qu'il vient -de prononcer.—Et je te prie, Trim, continua -mon pre en se retournant vers lui, qu'entends-tu -par honorer ton pre et ta mre?—</p> - -<p>J'entends, dit le caporal, leur donner -trois sous par jour sur ma paie quand ils -sont vieux.—Et cela, Trim, dit Yorick, -l'as-tu fait?—Oui, en vrit, rpliqua mon -oncle Tobie.—Eh bien! Trim, dit Yorick, -en s'lanant de sa chaise et prenant le caporal -par la main,—tu es le meilleur commentateur -de cet endroit du Dcalogue; et -je t'honore davantage pour une telle action, -que si tu avois compos le Talmud.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch34">CHAPITRE XXXIV.<br /> -<i>Sur la sant.</i></h2> - - -<p>O bienheureuse sant! s'cria mon pre, -en tournant la page pour passer au chapitre -suivant, tu es au-dessus de l'or et de toutes -les richesses. C'est toi qui dilates l'ame, et -qui disposes toutes ses facults recevoir -l'instruction et goter la vertu. Celui qui -te possde a peu de dsirs former; et le -malheureux qui tu manques, manque de -tout au monde.—</p> - -<p>J'ai resserr, continua mon pre, tout -ce qu'il y a dire sur ce sujet important, -dans un trs-petit espace; ainsi nous lirons -le chapitre en entier.—</p> - -<p>Mon pre lut comme il suit:</p> - -<p><i>Tout le secret de la sant dpend des -efforts mutuels que font le chaud et l'humide -radical pour l'emporter l'un sur l'autre.</i></p> - -<p>Je suppose, dit Yorick, que vous avez -commenc par prouver ce fait.—Suffisamment, -dit mon pre.—</p> - -<p>En disant cela, mon pre ferma le livre;—non -pas comme s'il avoit rsolu de ne plus -lire, car il garda son premier doigt dans le -chapitre;—ni d'un air fch, car il ferma -le livre doucement, son pouce restant sur la -couverture de dessus, et ses trois derniers -doigts soutenant celle de dessous, sans aucune -pression violente.—</p> - -<p>J'ai dmontr la vrit de cette assertion, -dit mon pre, faisant signe de la tte -Yorick, plus que suffisamment dans le prcdent -chapitre.—</p> - -<p>Or, si on disoit maintenant un habitant -de la lune, qu'un habitant du monde sublunaire -a crit un chapitre, dmontrant suffisamment -que <i>tout le secret de la sant consiste -dans les efforts mutuels que font le -chaud et l'humide radical pour l'emporter -l'un sur l'autre</i>;—et qu'il a prouv la chose -avec tant de mnagement, que dans tout le -chapitre il n'y a pas un mot de sec ni d'humide -sur le chaud ou l'humide radical,—ni une -seule syllabe, directement ou indirectement, -pour ou contre la rivalit de ces deux puissances -dans l'conomie animale—…</p> - -<p>O toi! ternel crateur de tous les tres, -s'crieroit-il, en frappant sa poitrine de sa -main droite (en supposant qu'il et une -poitrine et une main droite)—toi, dont le -pouvoir et la bont peuvent tendre les facults -de tes cratures jusqu' ce degr infini -d'excellence et de perfection! que t'ont fait -les habitans de la lune?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch35">CHAPITRE XXXV.<br /> -<i>Sur les charlatans.</i></h2> - - -<p>Mon pre finit par deux apostrophes diriges, -l'une contre Hippocrate, l'autre contre -le lord Vrulam.</p> - -<p>Il commena par le prince de la mdecine, -en lui faisant une lgre apostrophe sur sa -lamentation chagrine: <i lang="la" xml:lang="la">Ars longa, vita brevis.</i> -La vie courte, s'cria mon pre, et l'art -de gurir difficile!—Eh! qui devons-nous -en remercier? et qui faut-il nous en prendre? -si ce n'est l'ignorance de ces maudits charlatans -eux-mmes,—et leurs trteaux,—et - leurs drogues,—et leur talage philosophique, -avec lequel, dans tous les temps, -ils ont commenc par flatter le monde, et -ont fini par le tromper!—</p> - -<p>Et toi, lord Vrulam, s'cria mon pre, -(quittant Hippocrate pour lui adresser sa -seconde apostrophe, comme au premier des -vendeurs d'orvitan, et le plus propre servir -d'exemples aux autres)—que te dirai-je, -grand lord Vrulam? que dirai-je de ton -esprit intrieur,—de ton opium,—de ton -salptre,—de tes onctions grasses,—de tes -mdecines,—de tes clystres,—et de tous -leurs accompagnemens?</p> - -<p>Mon pre n'toit jamais embarrass de savoir -que dire qui que ce ft, ni sur quoi -que ce ft,—et il avoit plus de facilit pour -l'exorde qu'aucun homme vivant.—Comment -il traita l'opinion du lord Vrulam? -vous le verrez:—mais quand? je ne sais pas. -Il faut que nous voyions d'abord ce que c'toit -que l'opinion du lord Vrulam.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch36">CHAPITRE XXXVI</h2> - -<p><i>Rgime de longue vie.</i></p> - - -<p>Les deux grandes causes, dit le lord -Vrulam, qui conspirent ensemble racourcir -la vie, sont premirement:</p> - -<p>L'air intrieur, lequel, comme une flamme -lgre, consume sourdement le corps, et le -dvoue la mort;—secondement, l'air extrieur, -qui dessche le corps peu--peu, et -le rduit en cendres.—Ces deux ennemis, -s'attachant nos corps des deux cts -la-fois, -dtruisent la fin nos organes, et les -rendent inhabiles continuer les fonctions -de la vie.</p> - -<p>Cette proposition une fois prouve ou admise, -le moyen de prolonger la vie toit -simple.—Il ne s'agissoit, disoit le lord Vrulam, -que de rparer le ravage caus par -l'air intrieur, en rendant d'un ct la substance -du corps plus dense et plus robuste, -par un usage habituel d'opiat convenable; -et en temprant de l'autre l'excs de la chaleur, -au moyen de trois grains et demi de -salptre pris jeun tous les matins.—</p> - -<p>Ainsi garantie des assauts de l'air intrieur, -dj mme la surface de notre corps se trouvoit -moins expose ceux de l'air extrieur. -Mais on l'en prservoit mieux encore par -une suite d'onctions grasses, lesquelles saturoient -tellement les pores de la peau, qu'une -particule d'air n'y pouvoit pntrer, et que -rien ne pouvoit en sortir.—Par-l, la vrit, -toute transpiration sensible et insensible -toit arrte; et il pouvoit s'ensuivre -plusieurs inconvniens fcheux.—Mais l'usage -des clystres pourvoyoit tout, entranoit -les humeurs qui pouvoient refluer, et -rendoit le systme complet.</p> - -<p>Je l'ai promis; vous lirez tout ce que mon -pre avoit dire sur les opiats du lord Vrulam, -son salptre, ses onctions grasses, et -ses clystres.—Vous le lirez: mais non pas -aujourd'hui, ni mme demain, le temps me -presse. Le lecteur est impatient, il faut que -j'aille.—Vous lirez ce chapitre votre loisir -(si cela vous convient) aussitt que la Tristrapdie -sera publie.—</p> - -<p>Qu'il suffise pour le moment de dire que -mon pre traita la consquence comme le -principe.—Et par-l les savans peuvent conclure -qu'il leva son propre systme sur les -ruines de l'autre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch37">CHAPITRE XXXVII.<br /> -<i>Panace universelle.</i></h2> - - -<p><i>Tout le secret de la sant</i>, dit mon pre -en recommenant sa phrase, <i>dpend videmment -de la rivalit du chaud et de l'humide -radical qui se trouvent en nous.—Ainsi la -science la plus lgre et suffi pour l'entretenir, -si les gens de l'cole n'avoient pas -tout confondu, surtout (comme Vanhelmont, -fameux chimiste, l'a prouv), en prenant -pendant long-temps la graisse et le suif des -animaux pour l'humide radical.</i></p> - -<p><i>Or, l'humide radical n'est pas la graisse -ni le suif des animaux, mais une substance -huileuse et balsamique. Car la graisse et -le suif, de mme que le phlegme et les parties -aqueuses, sont froids. Au lieu que les -parties huileuses et balsamiques sont pleines -de vie, d'esprit et de feu.—Ce qui se rapporte - l'observation d'Aristote:</i> <span class="sc" lang="la" xml:lang="la">Post coitum -omne animal triste</span>.—</p> - -<p><i>Il est donc certain que le chaud radical -se trouve dans l'humide radical; mais il n'est -pas prouv que celui-ci se trouve dans l'autre: -cependant quand l'un dprit, l'autre dprit -aussi; et il en rsulte, ou une chaleur -dmesure qui produit une tisie sche, ou -une humidit surabondante qui amne l'hydropisie.—Donc, -pour rsumer en deux -mots tout mon systme relativement la -sant, si l'on peut apprendre un enfant -comment il doit viter les excs de l'eau et -du feu, qui tous deux tendent sa destruction, -on aura obtenu tout ce qui est ncessaire -sur ce point essentiel.</i>—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch38">CHAPITRE XXXVIII.<br /> -<i>Mon Pre n'y est plus.</i></h2> - - -<p>La description du sige de Jricho n'auroit -pas attir l'attention de mon oncle Tobie -plus puissamment que ce dernier chapitre. -Il tint constamment ses yeux fixs sur mon -pre tant que dura la lecture. Chaque fois -que le mot de chaud ou d'humide radical -fut prononc, mon oncle Tobie ta sa pipe -de sa bouche et secoua la tte;—et aussitt -que le chapitre fut fini, il fit signe au caporal -de s'approcher, et lui demanda l'oreille…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p class="noindent">—C'toit au sige de Limrick, dit le caporal -en faisant une rvrence.—</p> - -<p>—Le pauvre diable et moi, dit mon oncle -Tobie en s'adressant mon pre, pouvions - peine nous traner hors de nos tentes quand -le sige de Limerick fut lev; et cela par -la raison que vous venez de dire.—</p> - -<p>Quelle ide crochue peut s'tre fourre -dans ta prcieuse caboche, mon pauvre frre -Tobie, s'cria mon pre mentalement? Par -le ciel! ajouta-t-il, en continuant de se parler - lui-mme, Œdipe seroit embarrass le -deviner.</p> - -<p>Sauf le respect de monsieur, dit le caporal, -je crois que sans la quantit de brandevin -que nous faisions brler tous les soirs, -et sans le vin blanc et la canelle que je ne -cessois de donner monsieur…—Et le -genivre, Trim, ajouta mon oncle Tobie, -qui nous fit plus de bien que tout le reste.—Je -crois en vrit, continua le caporal, que -nous aurions tous deux laiss nos os dans -la tranche.—</p> - -<p>Caporal, dit mon oncle Tobie avec des -yeux tincelans, pour un soldat, est-il un -plus beau tombeau?—</p> - -<p>J'en aimerois autant un autre, rpliqua -le caporal.</p> - -<p>Tout cela toit de l'arabe pour mon pre, -comme les rites des Troglodytes et des habitans -de la Colchide l'avoient t pour mon oncle -Tobie. Mon pre ne sut s'il devoit sourire ou -froncer le sourcil.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie, se retournant vers Yorick, -acheva le dtail du sige de Limerick plus -intelligiblement qu'il ne l'avoit commenc; -ce qui soulagea infiniment mon pre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch39">CHAPITRE XXXIX.<br /> -<i>Sige de Limerick.</i></h2> - - -<p>Ce fut sans doute un grand bonheur pour -le caporal et pour moi, dit mon oncle Tobie, -de ce que la fivre ne nous quitta pas un -instant, pendant les vingt-cinq jours entiers -que nous campmes presque sous l'eau.—Nous -l'emes constamment et de la plus -grande violence. Heureusement encore il -s'y joignit une soif dvorante, qui, jointe -l'ardeur de la fivre, empcha ce que mon -frre appelle l'humide radical, de prendre -le dessus, comme il seroit infailliblement arriv -sans cela.—Ici mon pre gorgea ses -poumons d'air, et levant les yeux au plancher, -il fit une respiration qui dura deux -minutes.</p> - -<p>—Le ciel eut piti de nous, continua -mon oncle Tobie. Ce fut lui qui inspira au -caporal l'ide salutaire de maintenir l'quilibre -entre le chaud et l'humide radical, en -renforant la fivre, comme il fit pendant -tout ce temps, avec du vin chaud et des -pices. Par ce moyen, il vint bout d'entretenir -un feu si ardent et si soutenu, que -le chaud radical tint bon du commencement - la fin du sige, et que l'humide radical, -malgr sa violence, ne put le surmonter.—Sur -mon honneur, ajouta mon oncle Tobie, -vous auriez, frre Shandy, entendu de vingt -toises les assauts qu'ils se livroient dans notre -corps.—</p> - -<p>Eh bien! dit mon pre, avec une forte -aspiration qui fut suivie d'une pause,—si -j'tois juge, et que la loi du pays me le -permt, je voudrois condamner quelqu'un -des malfaiteurs les plus insignes…—Yorick -prvit que la sentence alloit tre svre -et sans misricorde.—Il posa la main -sur la poitrine de mon pre, et lui demanda -quelques minutes de rpit, pour une question -qu'il avoit faire au caporal.—Je te -prie, Trim, dit Yorick, sans attendre la -permission de mon pre, dis-nous naturellement -ce que tu entends par ce chaud et -cet humide radical dont il est question?—</p> - -<p>En me rfrant humblement au meilleur -avis de mon matre, dit le caporal, faisant -une rvrence mon oncle Tobie.—Dis ton -opinion librement, dit mon oncle Tobie.—Frre -Shandy, continua-t-il, le pauvre garon -est mon serviteur, et non pas mon esclave.—</p> - -<p>Le caporal passa son chapeau sous son -bras gauche, et laissa pendre sa canne -son poignet, au moyen d'un cordon de cuir -noir dont les deux bouts nous ensemble -formoient une espce de gland. Il s'avana -sur le terrein o il avoit subi l'examen du -catchisme, et se prenant le menton avec -le pouce et les autres doigts de sa main droite, -il exposa son sentiment en ces termes.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch40">CHAPITRE XL.<br /> -<i>Consultation.</i></h2> - - -<p>Le caporal ouvroit dj la bouche pour -commencer, quand le docteur Slop entra en -tortillant.—Trim resta la bouche ouverte.—Mais -vienne qui voudra, il poursuivra dans -le prochain chapitre.</p> - -<p>Slop avoit t mand par ma mre, et il -sortoit en ce moment de la chambre de la -nourrice o je criois encore.</p> - -<p>Eh bien! vieux docteur, s'cria mon pre, -(car les transitions de son humeur se succdoient -d'une manire aussi brusque qu'inconcevable), -qu'est-ce que ta chienne de -mine nous dira l-dessus?—</p> - -<p>Mon pre n'auroit pas demand d'un air -plus dgag si l'on avoit coup la queue de -son chien.—Une question ainsi faite ne convenoit -pas la gravit du docteur, ni au -traitement qu'il comptoit employer;—le docteur -s'assit sans rpondre.—</p> - -<p>Je vous prie, monsieur, dit mon oncle -Tobie d'un ton qui demandoit rponse,—que -pensez-vous de l'tat de l'enfant?—Il -finira par un phimosis, rpondit le docteur -Slop.</p> - -<p>Je ne suis pas plus avanc, dit mon -oncle Tobie; et il remit sa pipe dans sa -bouche.—Laissons donc, dit mon pre, -poursuivre le caporal, et coutons-le raisonner -sur la mdecine.—Le caporal salua son -vieil ami, le docteur Slop, et exposa ensuite -son opinion sur le chaud et l'humide radical, -dans les termes suivans.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch41">CHAPITRE XLI.<br /> -<i>Dissertation savante.</i></h2> - - -<p>La ville de Limerick, de laquelle on -commena le sige sous les ordres du roi -Guillaume, en personne, l'anne d'aprs -que je fus entr au service,—est situe au -milieu d'un marais diabolique, et dans un -pays couvert d'eau.—Elle est, dit mon oncle -Tobie, toute entoure par le Shannon, et sa -situation la rend une des places les mieux -fortifies d'Irlande.—</p> - -<p>Je trouve, dit le docteur Slop, que cette -faon de commencer un discours sur la mdecine -est tout--fait nouvelle.—Ce que -je dis l n'en est pas moins vrai, rpondit -Trim.—En ce cas, dit Yorick, la facult -feroit bien d'adopter cette mthode.—</p> - -<p>Avec la permission de monsieur le pasteur, -dit le caporal, tout le pays est coup -de tranches et de fondrires; et d'ailleurs il -tomba pendant le sige une telle quantit de -pluie, que tout toit boue.—Ce fut cela et -cela seul, qui fut cause de l'inondation, et -qui pensa nous faire prir, monsieur et moi.—Au -bout de dix jours, continua le caporal, -il n'y avoit pas un soldat qui pt se coucher - sec dans sa tente, sans avoir creus un -foss tout autour pour goutter l'eau.—Mais -pour ceux qui, comme monsieur, en avoient -le moyen, il falloit tous les soirs faire brler -une cuelle pleine d'eau-de-vie; ce qui absorboit -l'humidit de l'air, et rendoit le dedans -de la tente aussi chaud qu'un pole.—</p> - -<p>Et qu'est-ce que tout cela prouve, caporal, -s'cria mon pre? et quelle conclusion en -tires-tu?—</p> - -<p>J'en conclus, n'en dplaise votre seigneurie, -rpliqua Trim, que l'humide radical -n'est autre chose que de l'eau de foss, et -que le chaud radical (pour ceux qui peuvent -en faire la dpense) est de l'eau-de-vie brle.—Oui, -messieurs, avec votre permission, le -chaud et l'humide radical d'un homme ne -sont que de l'eau bourbeuse et une dragme -de genivre.—Que le genivre ne nous -manque pas, ajouta-t-il, et qu'on nous donne -une pipe et du tabac, pour ranimer nos esprits -et dissiper les vapeurs.—Vienne ensuite -la mort quand elle voudra, elle trouvera -qui parler.—</p> - -<p>Je suis en peine, capitaine Shandy, dit -le docteur Slop, de dterminer dans quelle -branche de connoissance votre valet brille -davantage; de la physiologie ou de la thologie.—(Slop -n'avoit pas oubli les commentaires -de Trim sur le sermon.)—</p> - -<p>Il n'y a pas plus d'une heure, dit Yorick, -que le caporal a subi un examen en thologie, -et qu'il s'en est tir avec beaucoup d'honneur.—</p> - -<p>Il faut que vous sachiez, dit le docteur -Slop en s'adressant mon pre, que le chaud -et l'humide radical sont la base et l'appui de -notre existence, comme les racines d'un arbre -sont la source et le principe de sa vgtation.—Ils -sont inhrens au germe de tous les -animaux; et l'on peut les maintenir dans -l'quilibre qu'ils doivent conserver par plusieurs -moyens, mais principalement, mon -avis, par ceux que l'on dit <i>consubstantiels, -incisifs et corroborans</i>.—Ce pauvre garon, -continua le docteur Slop en montrant le -caporal, aura entendu quelque empyrique -raisonner sur ces matires, et il aura retenu -ses absurdits.—Voil le fait, dit mon pre.—Il -y a toute apparence, dit mon oncle -Tobie.—Je le parierois, dit Yorick.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch42">CHAPITRE XLII.<br /> -<i>Relche au thtre.</i></h2> - - -<p>On appela le docteur Slop, pour voir le -cataplasme qu'il avoit ordonn;—et mon -pre saisit ce moment pour lire un autre -chapitre de la Tristrapdie.—Allons, mes -amis, de la joie! je vous ferai voir du pays.—Mais -quand nous aurons fini ce chapitre, -nous ne r'ouvrirons pas le livre du reste de -l'anne.—Vive le roi!—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch43">CHAPITRE XLIII.<br /> -<i>Verbes auxiliaires.</i></h2> - - -<p><i>Cinq ans avec une bavette sous le menton!</i></p> - -<p><i>Quatre ans lire son alphabet, et -tudier son cathchisme!</i>—</p> - -<p><i>Un an et demi pour apprendre signer -son nom!</i>—</p> - -<p><i>Sept longues annes et plus pour apprendre - dcliner en grec et en latin!</i>—</p> - -<p><i>Quatre ans pour le jargon de ses thses -philosophiques!—et au bout de ce temps, -la statue, ce beau chef-d'œuvre, est encore -informe au milieu du bloc de marbre; l'artiste -n'a fait qu'aiguiser ses outils.—Quelle -marche ridicule!</i>—</p> - -<p><i>Le grand juge Scaliger ne fut-il pas au -moment de rester au fond du bloc toute sa -vie? Il toit g de quarante-quatre ans -quand il eut achev ses tudes grecques.—Et -Pierre Damien, vque d'Ostie, avoit -atteint l'ge d'homme, qu'il ne savoit pas -lire.—Et Baldus lui-mme, qui devint dans -la suite un si grand personnage, toit si -vieux quand il se mit tudier le droit, -que chacun crut qu'il se faisoit avocat pour -l'autre monde.—Il ne faut pas s'tonner -qu'Eudamidas, fils d'Archidamus, entendant -Xnocrate disputer sur la sagesse -l'ge de soixante-quinze ans, lui ait demand -gravement quand il comptoit la mettre -en pratique, puisqu' son ge, il en toit -encore la chercher.</i>—</p> - -<p>Yorick coutoit mon pre avec grande -attention. Il y avoit un assaisonnement de -sagesse mle d'une manire inconcevable - ses plus tranges boutades; et au milieu -de ses clipses les plus obscures, on apercevoit -quelquefois des clarts qui les faisoient -presque disparotre.—Je conseille -tout le monde de ne l'imiter qu'avec circonspection.</p> - -<p>Je suis convaincu, Yorick, continua mon -pre, (moiti lisant, moiti discourant) qu'il -existe au nord-ouest un passage au monde -intellectuel, et que l'esprit humain, en puisant -en lui-mme toutes ses connoissances, -trouveroit pour les acqurir une mthode -beaucoup plus facile que celle qu'on a coutume -d'employer.—Mais hlas, tous les -champs n'ont pas une source ou un ruisseau -pour les arroser; tous les enfans, Yorick, -n'ont pas un pre capable de les diriger.—</p> - -<p>Tout, ajouta mon pre en baissant la -voix, tout dpend entirement des verbes -auxiliaires, monsieur Yorick.—</p> - -<p>Si Yorick et march sur le serpent dcrit -par Virgile, il n'auroit pas tmoign plus -d'effroi.—Je suis tonn moi-mme, dit -mon pre qui s'en aperut (et je le cite -comme une des plus grandes calamits qui -soient jamais arrives la rpublique des -lettres),—je suis tonn que ceux qui -jusqu'ici ont t chargs de l'ducation de -la jeunesse, et dont l'unique devoir toit -d'ouvrir l'esprit des enfans, de leur faire de -bonne heure un magasin d'ides, et de laisser -ensuite leur imagination travailler en libert -sur ces ides;—je suis tonn, dis-je, Yorick, -que ces gens-l se soient aussi peu servi des -verbes auxiliaires, qu'ils l'ont fait pour arriver - leur but.—Je ne connois que Raimond -Lulle et l'an Pellegrin, dont le dernier surtout -en porta l'usage un tel point de perfection, -qu'avec sa mthode il n'toit point -de jeune homme qui il ne pt apprendre -en peu de leons discourir d'une manire -satisfaisante pour ou contre tel sujet que ce -ft,— traiter une question sur toutes ses -faces;—enfin, dire et crire sur une -matire quelconque tout ce qu'il toit possible -de dire ou d'crire, sans qu'il lui chapt -la faute la plus lgre, le tout l'admiration -des spectateurs.—Je serois bien ais, dit -Yorick, interrompant mon pre, que vous -puissiez me faire comprendre la chose.—Volontiers, -dit mon pre.—</p> - -<p>Un mot peut tre pris dans le sens littral -ou dans le sens figur. Le sens figur -est une <i>allusion</i> ou <i>mtaphore</i>.—Or, quoique -je trouve, moi, que par cette <i>mtaphore</i> -l'ide perd plus qu'elle n'acquiert, il n'en -est pas moins vrai que la plus grande extension -d'ides dont un mot isol soit susceptible, -est une <i>mtaphore</i>.—Mais qu'en rsulte-t-il? -Quand l'esprit a conu le mot dans -toute son tendue, tout est fini.—L'esprit -et l'ide peuvent se reposer, jusqu' ce -qu'une seconde ide succde, et ainsi de -suite.—</p> - -<p>Or, l'aide des auxiliaires, l'ame est en -tat de travailler d'elle-mme sur toutes les -matires qu'on lui prsente; et, par la flexibilit -de ce puissant moyen, de se frayer -de nouveaux chemins, d'aller la recherche -des choses par de nouvelles routes, et de -faire qu'une seule ide en engendre des millions.—</p> - -<p>Vous excitez grandement ma curiosit, -dit Yorick.—</p> - -<p>Quant moi, dit mon oncle Tobie, je -renonce en rien deviner.—Avec la permission -de monsieur, dit le caporal, les -Danois, qui se trouvoient notre gauche -au sige de Limerick, n'toient-ils pas des -auxiliaires?—et de trs-bonnes troupes, dit -mon oncle Tobie; mais je crois que les -auxiliaires dont parle mon frre sont autre -chose.—</p> - -<p>Croyez-vous, dit mon pre en se levant.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch44">CHAPITRE XLIV.<br /> -<i>Il fait danser l'ours.</i></h2> - - -<p>Mon pre fit un tour par la chambre, -revint s'asseoir, et finit le chapitre.</p> - -<p>Les verbes auxiliaires qui nous intressent, -continua mon pre, sont: <i>je suis, -j'ai t, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, -je dois, je devrois, je veux, je voudrois, -je puis, je pourrois, il faut, il faudroit, -j'ai coutume</i>:—on les emploie suivant les -temps; au pass, au prsent, au futur:—on -les conjugue avec le verbe <i>avoir</i>;—on -les applique des questions: <i>cela est-il? -cela toit-il? cela sera-t-il? cela seroit-il? -cela peut-il tre?—cela pourroit-il tre?</i>—Ou -avec un doute ngatif: <i>n'est-il pas? -n'toit-il pas? ne devoit-il pas tre?</i> Ou -affirmativement: <i>c'est, c'toit, ce devoit -tre</i>. Ou suivant un ordre chronologique: -<i>cela a-t-il toujours t? y a-t-il long-temps? -depuis quand?</i> Ou comme hypothse: <i>si -cela toit? si cela n'toit pas?</i> Qu'en arriveroit-il, -<i>si les Franois battoient les Anglois? -si le soleil sortoit du zodiaque</i>?—</p> - -<p>Or, continua mon pre, par l'usage familier -et l'application juste de ces verbes -auxiliaires, et au moyen de cette mthode -simple, dans laquelle l'esprit et la mmoire -d'un enfant doivent tre exerces, il ne sauroit -entrer dans sa tte une seule ide, quelque -strile qu'elle puisse tre, que l'enfant -ne puisse aisment lui faire engendrer une -foule de conclusions et de conceptions nouvelles.—</p> - -<p>As-tu jamais vu un ours blanc, s'cria -mon pre, en se retournant vers Trim qui -se tenoit debout derrire sa chaise?—Jamais, -rpondit le caporal.—Mais tu pourrois, -Trim, dit mon pre, en raisonner en cas -de besoin?—Comment cela se pourroit-il, -frre, dit mon oncle Tobie, si le caporal -n'en a jamais vu?—C'est ce qu'il me falloit, -rpliqua mon pre; et vous allez voir comment -je raisonne, et comment les verbes auxiliaires -font raisonner.—</p> - -<p>Un ours blanc!—trs-bien. En ai-je -jamais vu? puis-je en avoir jamais vu? en -verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? -puis-je jamais en voir?</p> - -<p>Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement -quelle ide puis-je m'en faire?</p> - -<p>Et si je vois jamais un ours blanc, que -dirai-je? et que dirai-je si je n'en vois pas?</p> - -<p>Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que -je ne puisse ni ne doive jamais en voir, en -ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait, -la description? en ai-je jamais rv?</p> - -<p>Mon pre, ma mre, mon oncle, ma -tante, mes frres ou mes sœurs, ont-ils -jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils -donn pour en voir un? qu'auroient-ils fait -s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours blanc?—Est-il -froce,—apprivois,—mchant,—grondeur,—caressant?</p> - -<p>Un ours blanc mrite-t-il d'tre vu?</p> - -<p>N'y a-t-il point de pch le voir?</p> - -<p>Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch45">CHAPITRE XLV.<br /> -<i>Intermde.</i></h2> - - -<p>A prsent, mon cher monsieur, arrtons-nous -encore deux minutes, et rentrons dans -la salle pour recueillir les suffrages.—Vous -savez comme mon amour-propre y trouve -son compte.</p> - -<p>Ce n'est pas que je m'en plaigne; il faut -tre juste. Les dissertations savantes de mon -pre, ses verbes auxiliaires, son ours blanc, -peuvent trs-bien ne pas plaire tout le -monde.—Je vois l un gros abb qui dort, -et je ne lui en veux point de mal. Et cette -dame, non pas cette vieille prsidente qui -prend du tabac, et qui n'a pas mieux compris -tout ce que vous venez d'entendre, que -son mari n'a compris le procs qu'il a jug -ce matin;—mais cette jeune marquise qui -est dans la mme loge, avec ce duc qui lui -parle l'oreille, croyez-vous qu'elle nous ait -entendus? Elle ne nous a pas mme couts.—Cependant, -voyez comme elle applaudit.—Et -je m'en plaindrois et je lui en ferois -un reproche!—Non, mon cher monsieur.—Le -public est partag en deux classes, -dont l'une admire tout ce qu'elle ne comprend -pas, et l'autre dchire tout ce qu'elle -comprend.—Il y a encore une troisime -classe, mais rduite un si petit nombre!—Ce -sont ceux qui, comme vous, monsieur, -jugent sans prvention, critiquent sans humeur, -et louent sans partialit. C'est pour -ceux-l que j'cris; ce sont ceux qui me consolent -des autres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch46">CHAPITRE XLVI.<br /> -<i>Conclusion.</i></h2> - - -<p>Quand mon pre eut fait danser et redanser -son ours blanc pendant une demi-douzaine -de pages, il ferma le livre tout de -bon; et d'un air triomphant il le remit -Trim, avec signe de le reporter sur le bureau -o il l'avoit trouv.—Voil, dit-il, la -mthode avec laquelle Tristram apprendra - dcliner et conjuguer tous les mots du -dictionnaire.—Vous sentez, Yorick, que de -cette faon chaque mot amnera une thse -ou une hypothse.—Chaque thse ou hypothse -est une source de propositions.—Chaque -proposition a sa consquence et conclusion.—Et -chaque consquence et conclusion -ramne l'ame sur l'objet, et lui ouvre -une nouvelle route de recherches et d'tudes.—La -force de cette mthode est incroyable -pour ouvrir la tte d'un enfant.—Pour ouvrir -sa tte, frre Shandy! s'cria mon oncle -Tobie; il y a de quoi la faire sauter en mille -pices.—</p> - -<p>Je prsume, dit Yorick en souriant, que -c'est par votre mthode que le fameux Vincent -Quirino, (parmi les autres prodiges de -son enfance, desquels le cardinal Bembo a -donn au public une histoire si exacte) se -mit en tat, ds l'ge de huit ans, d'afficher -dans les coles publiques de Rome quatre -mille cinq cents soixante thses diffrentes, -sur les points les plus abstraits de la plus -abstraite thologie,—et de les dfendre et -de les soutenir, de manire terrasser et -rduire au silence tous ses adversaires.—</p> - -<p>Qu'est-ce que cela, s'cria mon pre, -auprs de ce qui nous est rapport d'Alphonse -Tostatus, lequel, presque dans les bras de -sa nourrice, avoit appris toutes les sciences -et tous les arts libraux, sans qu'on lui en -et rien enseign?—Que dirons-nous du -grand Peireskius?…—C'est le mme, s'cria -mon oncle Tobie, duquel je vous ai -parl une fois, frre Shandy, et qui fit une -promenade de cinq cents lieues, en comptant -l'aller et le retour de Paris Schewling<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> -uniquement pour voir le chariot voiles de -Stvinus.—C'toit un grand homme, ajouta -mon oncle Tobie! (il pensoit Stvinus).—Oui, -un grand homme! dit mon pre, (songeant - Peireskius)—et qui multiplia ses -ides si rapidement, et se fit un si prodigieux -amas de connoissances, que (si nous -pouvons ajouter foi une anecdote qui le -regarde, et que nous ne saurions rejeter sans -secouer l'autorit de toutes les anecdotes -quelconques);— l'ge de sept ans, son -pre lui remit entirement l'ducation de son -frre, qui n'en avoit que cinq.—Le pre -toit-il aussi sage que son fils, dit mon oncle -Tobie?—Je croirois que non, dit Yorick.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris Schewling.</p> -</div> -<p>Mais que sont tous ces exemples, continua -mon pre, entrant dans une sorte d'enthousiasme,—que -sont tous ces exemples -auprs des prodiges de l'enfance des <i>Grotius</i>, -<i>Scioppius</i>, <i>Heinsius</i>, <i>Politien</i>, <i>Pascal</i>, -<i>Joseph Scaliger</i>, <i>Ferdinand de Cordoue</i>, et -autres?—Les uns se dgageant des formes -scholastiques ds l'ge de neuf ans, et mme -plutt, et parvenant raisonner sans ce secours.—Les -autres ayant fini leurs classes - sept ans, et crit des tragdies huit.—A -neuf ans, Ferdinand de Cordoue toit si -savant, que l'on crut qu'il toit possd du -dmon; et Venise il fit voir tant d'rudition -et de vertu, que les moines le prirent -pour l'antechrist.—D'autres eurent appris -quatorze langues l'ge dix ans;— onze, -eurent fini leurs cours de rhtorique, potique, -logique, et morale;— douze donnrent -leurs commentaires sur Servius et sur -Martianus Capella;—et treize, reurent -leurs degrs de philosophie, de droit et de -thologie.—</p> - -<p>Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand -Juste Lipse, qui composa un ouvrage le -jour de sa naissance.—Bon Dieu, dit mon -oncle Tobie!—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch47">CHAPITRE XLVII.<br /> -<i>Bataille.</i></h2> - - -<p>Quand le cataplasme fut prt, un scrupule -de <i lang="la" xml:lang="la">decorum</i> s'leva hors de propos dans -la conscience de Suzanne, sur ce qu'elle auroit - tenir la chandelle pendant le pansement.—Slop -n'avoit pas coutume de mnager -les caprices de Suzanne; et la querelle -s'tablit promptement entre eux.</p> - -<p>—Ah! ah! dit Slop, en jetant un coup-d'œil -familier sur le visage de Suzanne,—vous -faites la prude! mais je vous connois, -mademoiselle.—Vous me connoissez! monsieur, -s'cria Suzanne ddaigneusement, et -avec un air de tte qui s'adressoit videmment, -non pas la profession, mais la -personne du docteur,—vous me connoissez! -rpta Suzanne.—Le docteur Slop se boucha -le nez, comme pour dire que la rputation -de Suzanne n'toit pas en bonne odeur.—A -ce geste, la bile de Suzanne s'allume. Vous -en avez menti, s'cria Suzanne.—Allons, -allons, sainte modeste, dit Slop, tout fier -du succs de la botte qu'il venoit de porter,—s'il -en cote trop votre pudeur de tenir -la chandelle en regardant, qui vous empche -de la tenir en fermant les yeux?—C'est-l -une de vos dfaites papistes, dit Suzanne. -Le bel expdient!—Ma belle enfant, dit -Slop en hochant la tte, ne mprisez pas -si fort les expdiens; vous pourriez en avoir -besoin tout comme une autre.—Insolent! -s'cria Suzanne, approche, si tu l'oses.—Je -t'en dfie, continua-t-elle, en retroussant -les manches de sa chemise jusqu'au-dessus -de son coude.—</p> - -<p>Il toit impossible deux personnages de -procder ensemble une opration de chirurgie, -avec une cordialit plus colrique.</p> - -<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div> -<p>Slop s'empara du cataplasme.—Suzanne -se saisit de la chandelle.—Approche toi-mme, -dit Slop.—Suzanne feignit un mouvement -sur la gauche; et portant brusquement -sa chandelle droite, elle mit le feu - la perruque du docteur, laquelle tant fort -grasse et fort touffue, fut consume en entier -avant d'tre bien allume.—Catin! salope! -s'cria Slop (car la passion nous rend comme -des btes froces), catin fieffe que vous tes! -s'cria Slop avec le cataplasme la main.—Allez, -allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogn -le nez de personne, et vous n'en sauriez dire -autant.—Que veut-elle dire avec son nez? -s'cria Slop.—Un nez est un nez, dit Suzanne.—Eh -bien! voil pour le tien, s'cria Slop, -en lui lanant le cataplasme la face.—Et -voil pour le vtre, s'cria Suzanne, en lui -rendant son compliment avec le reste du cataplasme.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch48">CHAPITRE XLVIII.<br /> -<i>Armistice.</i></h2> - - -<p>Le docteur et Suzanne s'accablrent ainsi -d'injures et de cataplasme.—Quand celui-ci -fut puis, il fallut retourner la cuisine -pour en prparer un autre;—et pendant qu'ils -y procdoient, mon pre prit sa rsolution -comme vous allez voir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch49">CHAPITRE XLIX.<br /> -<i>Qualits d'un Gouverneur.</i></h2> - - -<p>Vous voyez, dit mon pre, s'adressant --la-fois mon oncle Tobie et Yorick, -qu'il est temps de retirer Tristram des mains -des femmes, et de le mettre dans celles d'un -gouverneur.</p> - -<p>Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin -en prit quatorze -la-fois pour surveiller -l'ducation de son fils Commode; et, en moins -de six semaines, il en congdia cinq. Je sais -trs-bien, continua mon pre, que la mre -de Commode aimoit un gladiateur au temps -o elle conut; et c'est ce qui explique en -grande partie les cruauts de Commode, -quand il devint empereur.—Mais je n'en -suis pas moins persuad qu'il dut la frocit -de son caractre ces cinq gouverneurs, qui, -dans le peu de temps qu'ils passrent auprs -de lui, lui donnrent de plus mauvais principes, -que les neuf autres n'en purent rformer -dans la suite.</p> - -<p>Lorsque j'envisage la personne que je -mettrai auprs de mon fils, comme un miroir -dans lequel il doit se regarder du matin au -soir, comme le modle sur lequel il doit -rgler son maintien, ses mœurs, et peut-tre -les plus secrets sentimens de son cœur,—je -voudrois, Yorick, s'il toit possible, -en trouver un qui ft accompli de tout point, -et tel que mon fils trouvt toujours profiter -avec lui.—Mais vraiment, dit en lui-mme -mon oncle Tobie, voil qui est de fort bon -sens.</p> - -<p>Il y a l, continua mon pre, un certain -air, un certain mouvement du corps et de -toutes ses parties, soit en agissant, soit en -parlant, qui annonce ce qu'un homme est -au-dedans.—Et je ne suis pas du tout surpris -que Grgoire de Nazianze, en observant les -gestes brusques et sinistres de Julien, ait -prdit qu'il apostasieroit un jour;—ni que -saint Ambroise ait chass un de ses disciples -de sa maison, cause d'un mouvement indcent -de sa tte, qui alloit et venoit comme -un flau; ni que Dmocrite ait jug Protagoras -digne d'tre son disciple, voir la manire -dont il lioit un fagot.</p> - -<p>Un œil pntrant trouve, pour descendre -au fond de l'ame d'un homme, mille chemins -que le vulgaire n'aperoit pas; et je -maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mrite -n'te pas son chapeau en entrant dans -une chambre, ne le reprend pas quand il -en sort, sans qu'il lui chappe quelque chose -qui le fasse connotre pour ce qu'il est.</p> - -<p>Ainsi donc, continua mon pre, le gouverneur -que je choisirai pour mon fils ne -doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, -ni parler haut, ni regarder d'un air farouche -ou niais.—Il ne doit ni mordre ses lvres, -ni grincer des dents, ni parler du nez.</p> - -<p>Je ne veux qu'il ne marche ni trop vte, -ni trop lentement.—Je ne veux pas qu'il -marche les bras croiss, ce qui montre l'indolence;—ni -balant, ce qui a l'air hbt;—ni -les mains dans ses poches, ce qui annonce -un imbcille.</p> - -<p>Il faut qu'il s'abstienne de battre, de -pincer, de chatouiller, de mordre ou couper -ses ongles en compagnie,—comme aussi de -se curer les dents, de se gratter la tte, etc.—Que -diantre signifie tout ce bavardage, dit -en lui-mme mon oncle Tobie?</p> - -<p>Je veux, continua mon pre, qu'il soit -joyeux, gai, plaisant; et en mme-temps -prudent, attentif aux affaires, vigilant, pntrant, -subtil, inventif, prompt rsoudre -les questions douteuses et spculatives. Je -veux qu'il soit sage, judicieux, instruit…—Et -pourquoi pas humble, modr et doux? -dit Yorick.—Et pourquoi pas, s'cria mon -oncle Tobie, franc et gnreux, brave et -bon?—Il le sera, mon cher Tobie, rpliqua -mon pre, en se levant et lui prenant une -de ses mains,—il le sera.—</p> - -<p>Eh bien! frre Shandy, rpondit mon -oncle Tobie, en se levant son tour, et -quittant sa pipe pour prendre l'autre main -de mon pre,—eh bien! frre, souffrez que -je vous recommande le fils de Lefvre. En -disant ces mots, une larme de joie tincela -dans l'œil de mon oncle Tobie, et paya le -tribut la mmoire d'un ancien ami. Et -une autre larme, compagne de la premire, -parut dans l'œil du caporal.—Vous en verrez -la raison quand vous lirez l'histoire de Lefvre.</p> - -<p>Etourdi que je suis! j'avois promis de vous -la faire dire par le caporal sa manire. -Mais le moment est pass; je vais tous la -raconter la mienne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch50">CHAPITRE L.<br /> -<i>Histoire de Lefvre.</i></h2> - - -<p>C'toit pendant l't de l'anne o Dendermonde -fut pris par les allis,—c'est--dire, -environ sept ans avant que mon pre -vnt habiter la campagne, et environ sept -ans aprs que mon oncle Tobie et Trim s'y -furent secrtement retirs, dans le dessein -d'excuter quelques-uns des plus beaux siges -qu'ils avoient en tte.</p> - -<p>Mon oncle Tobie toit un soir souper, -et Trim toit assis derrire lui prs d'un petit -buffet.—Je dis assis, car, par gard pour -son genou bless, dont le caporal souffroit -quelquefois excessivement, toutes les fois que -mon oncle Tobie dnoit ou soupoit seul, il -ne souffroit pas que le caporal se tnt debout. -Mais la vnration du pauvre garon pour -son matre lui opposoit une rsistance opinitre.—Mon -oncle Tobie, avec une artillerie -convenable, auroit eu moins de peine -s'emparer de Dendermonde.—Souvent, au -moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon -oncle Tobie venoit retourner la tte, il -l'apercevoit debout derrire lui, avec toutes -les marques du respect le plus soumis.</p> - -<p>Cela seul engendra plus de petites querelles -entr'eux, pendant vingt cinq ans entiers, que -tout autre sujet.—Mais quoi cela revient-il? -qu'est-ce que cela fait mon histoire? pourquoi -en fais-je mention?—Demandez-le -ma plume; c'est elle qui me gouverne, je -ne la gouverne pas.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie toit donc un soir -souper, quand le matre d'une petite auberge -du village entra dans la salle avec une fiole -vide la main, pour demander un verre ou -deux de vin de Madre.—C'est, dit-il, -pour un pauvre gentilhomme qui est arriv -malade dans ma maison il y a quatre jours. -Depuis ce temps, il n'a pu soulever sa tte, -ni manger, ni boire, ni goter de quoi que -ce soit au monde; mais tout l'heure il vient -de lui prendre fantaisie d'un verre de Madre -sec et d'une petite rtie.—Il me semble, a-t-il -dit en tant sa main de dessus son front, -que cela me soulageroit.—</p> - -<p>Je suis venu chez le capitaine, ajouta -l'aubergiste, persuad qu'il ne me refusera -pas si peu de chose. Mais si je ne trouvois -personne qui voult m'en donner, m'en prter -ou m'en vendre,—je crois que j'en volerois, -plutt que de ne pas en rapporter ce pauvre -gentilhomme.—Il est en vrit bien malade.—J'espre -pourtant, continua-t-il, qu'il se -rtablira; mais nous sommes tous affligs de -son tat.</p> - -<p>Tu es bon et galant homme, s'cria mon -oncle Tobie, j'en rponds; et je veux que -tu boives toi-mme la sant du pauvre gentilhomme -avec du vin sec.—Et prends-en -une couple de bouteilles, mon ami, et porte-les-lui -avec mes complimens, et dis-lui qu'elles -sont fort son service; et mme une douzaine -de plus, si elles lui font du bien.</p> - -<p>Quand l'aubergiste eut ferm la porte,—cet -homme-l, Trim, dit mon oncle Tobie, -porte coup sr un cœur compatissant;—mais -j'ai conu aussi la meilleure opinion de -son hte: il faut que cet tranger ait un mrite -rare, pour avoir su gagner en si peu -de temps l'affection de l'aubergiste.—Et de -toute sa famille, ajouta le caporal; car ils -sont tous affligs de son tat.—Cours aprs -lui, dit mon oncle Tobie;—va, Trim, et -demande-lui s'il sait le nom du pauvre gentilhomme.—</p> - -<p>Ma foi! dit l'aubergiste en rentrant avec -le caporal, je l'ai oubli; mais je puis le -demander son fils.—Il a donc son fils avec -lui, dit mon oncle Tobie?—Un garon d'environ -onze ou douze ans, rpliqua l'aubergiste; -mais le pauvre enfant n'a got de rien, -pas plus que son pre.—Il ne fait que pleurer -et se dsoler jour et nuit.—Depuis que son -pre s'est mis au lit, il n'a pas quitt son -chevet.—</p> - -<p>Tandis que l'aubergiste parloit, mon oncle -Tobie posa sa fourchette et son couteau sur -la table, et repoussa son assiette.—Trim n'attendit -point ses ordres, il desservit sans dire -mot; et quelques minutes aprs il apporta - son matre une pipe et du tabac.—Reste -un peu dans la salle, dit mon oncle Tobie.</p> - -<p>—Trim! dit mon oncle Tobie, quand -il eut allum sa pipe et commenc fumer. -Trim s'avana en faisant une rvrence. Mon -oncle Tobie continua de fumer sans rien dire.—Caporal, -dit mon oncle Tobie. Le caporal -fit sa rvrence.—Mon oncle Tobie -ne dit pas un mot, et finit sa pipe.</p> - -<p>—Trim, dit mon oncle Tobie, j'ai un -projet dans la tte.—J'ai envie, comme la -nuit est mauvaise, de m'envelopper chaudement -dans ma roquelaure, et d'aller rendre -visite ce pauvre gentilhomme.—La roquelaure -de monsieur, rpliqua le caporal, n'a -pas t mise une seule fois depuis la nuit o -nous montions la garde dans la tranche -devant la porte saint-Nicolas;—et c'toit la -veille du jour o monsieur reut sa blessure.—D'ailleurs -la nuit est si froide, si pluvieuse, -que soit la roquelaure, soit le mauvais temps, -il y auroit de quoi faire mal l'aine de monsieur, -et peut-tre lui donner la mort.—Cela -se pourroit bien, dit mon oncle Tobie.—Mais, -Trim, je n'ai pas l'esprit en repos depuis -ce que m'a dit l'aubergiste.—Je voudrois -qu'il ne m'en et pas tant appris, ou qu'il -m'en et appris davantage.—Comment ferons-nous -pour arranger tout cela?—Que monsieur -s'en rapporte moi, dit le caporal, et -il saura bientt tout le dtail de cette affaire.—Je -vais prendre ma canne et mon chapeau; -j'irai reconnotre ce qui se passe, j'agirai -d'aprs ce que j'aurai dcouvert; et en moins -d'une heure je serai de retour ici.—Va donc, -Trim, dit mon oncle Tobie, et prends ce -scheling que tu boiras avec son domestique.—C'est -bien de lui que je compte tout savoir, -dit le caporal en fermant la porte.—</p> - -<p>Mon oncle remplit sa seconde pipe;—et -l'on peut dire que tant qu'elle dura, il -ne fut occup que du pauvre Lefvre et de -son fils;—except toutefois quelques petites -excursions militaires; comme, par exemple, -pour considrer s'il n'toit pas tout aussi bien -d'avoir la courtine de la tenaille en ligne -droite qu'en ligne courbe.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch51">CHAPITRE LI.<br /> -<i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secou -les cendres de sa troisime pipe, quand le -caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit -le rcit suivant.</p> - -<p>J'ai d'abord dsespr, dit le caporal, -de pouvoir rapporter monsieur aucun dtail -sur le pauvre lieutenant malade.—C'est donc -un officier, dit mon oncle Tobie?—C'est -un officier, dit le caporal.—Et de quel rgiment, -dit mon oncle Tobie?—Si monsieur -veut me laisser dire, rpliqua le caporal -je lui raconterai chaque chose son rang, -dans le mme ordre que je l'ai apprise.—Eh -bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je -ne t'interromprai point que tu n'aies fini.—Je -vais remplir une autre pipe; et toi, Trim, -tu vas t'asseoir ton aise sur la banquette -de la fentre, et tu recommenceras ton histoire. -Le caporal fit sa rvrence accoutume, -laquelle disoit, aussi intelligiblement -qu'une rvrence peut dire quelque chose: -<i>monsieur a bien de la bont.</i>—Il s'assit -ensuite comme on le lui avoit ordonn, et -reprit son histoire -peu-prs dans les mmes -termes.</p> - -<p>J'ai d'abord dsespr, dit le caporal, -de pouvoir rapporter monsieur aucune lumire -sur le lieutenant et sur son fils.—Car -quand j'ai demand o toit son domestique, -(duquel je m'tois promis de savoir tout ce -qu'il toit convenable de demander)—sage -distinction! dit mon oncle Tobie;—on m'a -rpondu, sauf le respect de monsieur, qu'il -n'avoit point de domestique, qu'il toit arriv - l'auberge avec des chevaux de louage, -et que ne se trouvant pas en tat d'aller plus -loin, il les avoit renvoys le matin d'aprs -son arrive.—Si je me porte mieux, mon -cher, avoit-il dit son fils, en lui donnant -sa bourse pour payer l'homme, nous pourrons -en louer d'autres ici.—Mais, hlas! -m'a dit la matresse de l'auberge, ce pauvre -gentilhomme ne se tirera jamais de l; car -j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.—Et -quand il mourra, son malheureux enfant -mourra aussi.—Il a dj le cœur bris.—</p> - -<p>J'coutois ce rcit, continua le caporal, -quand le jeune homme est entr dans la cuisine -pour ordonner la petite rtie dont l'aubergiste -avoit parl.—Mais je veux, a-t-il -dit, je veux la faire moi-mme.—Permettez, -lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour -le faire asseoir auprs du feu,—permettez, -mon jeune gentilhomme, que je vous en vite -la peine.—En mme-temps j'ai pris une -fourchette pour faire griller la rtie.—Je -crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un -air tout--fait modeste, que mon pre l'aimera -mieux de ma faon.—Je suis sr, ai-je -rpondu, que sa seigneurie ne trouvera pas -la rtie plus mauvaise de la faon d'un vieux -soldat.—Le jeune homme m'a pris la main, -et aussitt a fondu en larmes.—</p> - -<p>Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il -a t lev dans l'arme depuis le berceau; -et le nom d'un soldat, Trim, sonne ses -oreilles comme le nom d'un ami.—Je voudrois -l'avoir ici.—</p> - -<p>Dans les plus longues marches de l'arme, -continua le caporal, dans le besoin -le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience -pour mon dner, que j'en ai ressenti -aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec -ce jeune homme.—Mais, je le demande -monsieur, en quoi la chose me touchoit-elle?—En -rien au monde, Trim, dit mon oncle -Tobie en se mouchant; mais la bont de -ton cœur te fait ressentir vivement la peine -d'autrui.—</p> - -<p>En lui donnant la rtie, poursuivit le -caporal, j'ai pens qu'il toit propos de -lui dire que j'tois domestique du capitaine -Shandy;—et que monsieur (sans connotre -son pre) toit fort touch de son tat;—et -que tout ce qui toit dans la cave ou dans -la maison de monsieur toit fort son service.—Tu -pouvois ajouter, dans ma bourse, -dit mon oncle Tobie.—Le jeune homme, -reprit le caporal, a fait une profonde rvrence, -(laquelle srement se rapportoit -monsieur); mais son cœur toit trop plein: -il n'a rien rpondu.—Il a mont l'escalier -avec la rtie; et, comme je lui ouvrois la -porte, prenez courage, lui ai-je dit; et soyez -sr, mon brave jeune homme, que monsieur -votre pre sera bientt guri.—</p> - -<p>Le vicaire de monsieur Yorick fumoit -une pipe au coin du feu; mais il n'a pas -adress ce pauvre jeune homme un seul -mot de consolation.—J'ai trouv cela fort -mal.—Je le trouve de mme, dit mon oncle -Tobie.—</p> - -<p>Le lieutenant a pris son verre de vin et -sa rtie, et s'est trouv un peu ranim. Il -m'a fait dire que, si je voulois monter dans -dix minutes, je lui ferois plaisir.—Je pense, -a ajout l'aubergiste, qu'il va dire ses prires, -car il y avoit un livre pos sur la chaise auprs -du lit; et comme je fermois la porte, -j'ai vu son fils prendre un coussin.—</p> - -<p>Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, -monsieur Trim, prie Dieu quelquefois? -J'aurois pari que non.—Oh! celui-ci, -a rpliqu la matresse de l'auberge, dit ses -prires, et mme trs-dvotement. Je l'ai encore -entendu hier au soir de mes propres -oreilles; sans cela, je n'aurois pu le croire.—Mais -en tes-vous bien sre, a rpliqu -le vicaire?—</p> - -<p>Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez -qu'un soldat prie, ne vous en dplaise, et -de son propre mouvement, tout aussi souvent -qu'un prtre.—Et quand il se bat pour -son roi, pour sa vie, pour son honneur,—il -a plus de raisons de prier Dieu, que qui -que ce soit au monde.—</p> - -<p>Tu as parl merveille, Trim, dit mon -oncle Tobie.—Mais, ai-je dit, reprit le caporal, -quand ce mme soldat vient de passer -douze heures de suite dans la tranche, et -jusqu'aux genoux dans l'eau froide,—quand -il se trouve embarqu pendant des mois entiers -dans des marches longues et prilleuses, -harcel aujourd'hui par les ennemis,—les -harcelant demain,—dtach ici,—contre-mand-l,—passant -sous les armes cette -nuit,—surpris en chemise celle d'aprs,—transi -jusques dans ses jointures,—sans paille -peut-tre dans sa tente pour s'agenouiller;—il -n'est pas toujours le matre de choisir -le lieu et l'heure pour prier.—Mais quand -il en trouve le moment, je crois, ai-je ajout, -(car j'tois piqu pour la rputation de l'arme) -je crois, ne vous en dplaise, qu'un -soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prtre, -quoique avec moins d'talage et d'hypocrisie.—</p> - -<p>Voil, Trim, ce que tu n'aurois pas d -dire, reprit mon oncle Tobie.—Dieu seul, -caporal, connot celui qui est hypocrite, et -celui qui ne l'est pas. A la grande et gnrale -revue, au jour du jugement, mais non pas -plutt,—on verra ceux qui auront fait leur -devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas -fait; et chacun sera trait selon ses œuvres.—Je -l'espre ainsi, rpondit Trim. Cela est -dans l'criture, dit mon oncle Tobie, et je -te le montrerai demain.—Mais, Trim, il -est une chose sur laquelle nous pouvons compter -pour notre consolation; c'est que Dieu -est un matre si bon et si juste, que, si nous -avons toujours fait notre devoir sur la terre, -il ne s'informera pas si nous nous en sommes -acquitts en habit rouge ou en habit noir.—Oh! -non, sans doute, dit le caporal.—Mais -poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle -Tobie.—</p> - -<p>J'ai attendu, continua le caporal, que -les dix minutes fussent expires, pour monter -dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouv -dans son lit, la tte appuye sur sa main, -et le coude sur son oreiller; il avoit un mouchoir -blanc ct de lui.—Le jeune homme -toit encore baiss pour ramasser le coussin -sur lequel je suppose qu'il avoit t genoux; -et comme il se relevoit en tenant le coussin -d'une main, il essayoit avec l'autre de prendre -le livre qui toit pos sur le lit.—Laisse-le -l, mon ami, a dit le lieutenant.</p> - -<p>Je me suis avanc tout prs du lit.—Si -vous tes le domestique du capitaine Shandy, -a dit le lieutenant, faites-lui, je vous -prie, tous mes remercmens et ceux de mon -fils, pour sa politesse envers moi.—S'il toit -de Leven, a-t-il ajout… (je lui ai dit que -monsieur avoit servi dans ce rgiment.) Et -bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes -ensemble, et je me rappelle fort bien -le capitaine; mais, comme je n'avois pas -l'honneur d'tre li avec lui, il y a toute -apparence qu'il ne me connot pas.—Vous -lui direz pourtant que celui qui vient de contracter -tant d'obligations envers lui, et qui -est touch de ses bonts comme il le doit, -est un Lefvre, lieutenant dans Augus.—Mais -il ne me connot pas, a-t-il rpt, aprs -avoir un peu rv.—Il se pourroit pourtant, -a-t-il ajout, que mon histoire… Je vous -prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne, -dont la femme fut si malheureusement tue - Brda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit -dans la tente de son mari, comme -elle reposoit dans ses bras.</p> - -<p>Avec la permission de monsieur, ai-je -dit, je me rappelle trs-bien cette histoire.—Vous -vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant -les yeux avec son mouchoir;—jugez -si je puis jamais l'oublier!</p> - -<p>En disant cela, il a tir de son sein une -petite bague, qui paroissoit attache autour -de son cou avec un ruban noir; et il l'a -baise deux fois.—Voil Billy, a-t-il dit.—L'enfant -est accouru du bout de la chambre, -et tombant genoux, il a pris la bague et -l'a baise aussi. Ensuite il a embrass son pre; -il s'est assis sur le lit, et s'est mis pleurer.</p> - -<p>—Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec -un profond soupir,—je voudrois, Trim, -tre dj demain.</p> - -<p>En vrit, rpliqua le caporal, monsieur -s'afflige trop.—Monsieur veut-il que je lui -verse un verre de vin sec, qu'il boira en -fumant sa pipe?—A la bonne heure, Trim, -dit mon oncle Tobie.</p> - -<p>Je me rappelle trs-bien, dit mon oncle -Tobie en soupirant encore, l'histoire de l'enseigne -et de sa femme. Il y a mme une -circonstance qui est en sa faveur, et que sa -modestie a passe sous silence.—C'est qu'ils -furent plaints l'un et l'autre par tout le rgiment -et par toute l'arme.—Mais achve -ton histoire, caporal.—Elle est acheve, dit -le caporal.—Je n'ai pas voulu rester plus -long-temps; j'ai souhait une bonne nuit au -pauvre lieutenant: son fils s'est lev de dessus -le lit, et m'a clair jusqu'au bas de l'escalier; -et comme nous descendions ensemble, -il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils -toient en route pour rejoindre le rgiment -en Flandre.—Mais hlas! dit le caporal, tous -les voyages du lieutenant sont finis.—Et que -deviendra son pauvre enfant, s'cria mon -oncle Tobie?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch52">CHAPITRE LII.<br /> -<i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></h2> - - -<p>La plupart des hommes, quand ils se trouvent -renferms entre la loi naturelle et la loi positive, -ne savent quoi se dterminer;—bien -moins encore s'ils se trouvent entre la loi -et leur penchant.</p> - -<p>Mais je dois le dire pour eux,—je dois -le dire l'honneur ternel de mon oncle Tobie;—mon -oncle Tobie n'hsita pas un instant. -Quoiqu'il ft chaudement occup poursuivre -le sige de Dendermonde paralllement -avec les allis, qui, de leur ct, pressoient -si vigoureusement leurs ouvrage, qu'ils lui -laissoient peine le temps de dner;—quoiqu'il -et tabli un logement sur la contr'escarpe, -il laissa-l Dendermonde, et tendit -toutes ses penses vers <i>les dtresses particulires</i> -de l'auberge.—Tout ce qu'il se permit, -fut de faire fermer la porte du jardin -au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit -dire qu'il avoit converti le sige en blocus.—Aprs -quoi il abandonna Dendermonde -lui mme, pour tre secouru ou non par le -roi de France, suivant que le roi de France -le jugeroit propos; et il ne songea plus qu' -voir comment, de son ct, il pourroit secourir -le lieutenant Lefvre et son fils.</p> - -<p>Que l'tre souverainement bon, qui est -l'ami de celui qui est sans amis, puisse un -jour te rcompenser!</p> - -<p>Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois -d faire, dit mon oncle Tobie au caporal, -en se mettant au lit; et je vais te dire en -quoi tu as manqu. En premier lieu, quand -tu as fait offre de mes services Lefvre, -comme la maladie et le voyage sont deux -choses coteuses, et que le pauvre lieutenant -n'a sans doute que sa paie pour vivre et -pour faire vivre son fils,—tu devois aussi -lui offrir ma bourse.—Ne savois-tu pas, -Trim, que, puisqu'il toit dans le besoin, -il y avoit autant de droit que moi-mme?—Monsieur -sait bien que je n'avois point -d'ordre, dit le caporal.—Il est vrai, dit mon -oncle Tobie; tu as, Trim, trs-bien agi -comme soldat, mais certainement trs-mal -comme homme.</p> - -<p>—En second lieu… mais tu as encore -la mme excuse, continua mon oncle Tobie… -Quand tu lui as offert tout ce qui toit dans -ma maison, tu devois lui offrir ma maison -aussi.—Un frre d'armes, Trim, un officier -malade, n'a-t-il pas droit au meilleur -logement? Et si nous l'avions avec nous, -nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; -tu es toi-mme une excellente garde; et avec -tes soins, ceux de la servante, ceux de son -fils et les miens runis, nous pourrions peut-tre -le rtablir et le remettre sur pied.</p> - -<p>Dans quinze jours peut tre, ajouta mon -oncle Tobie en souriant, il pourroit marcher.—Sauf -le respect que je dois monsieur, -dit le caporal, il ne marchera de sa vie.—Il -marchera, dit mon oncle Tobie, se relevant -de dessus son lit avec un soulier t.—Avec -la permission de monsieur, dit le caporal, -il ne marchera jamais que vers sa fosse.—Et -moi, je soutiens qu'il marchera, s'cria -mon oncle Tobie, en marchant lui-mme -avec le pied qui avoit encore un soulier, mais -sans avancer d'un pouce;—il marchera avec -son rgiment.—Il ne peut pas se porter, -dit le caporal!—Eh bien! on le portera, -dit mon oncle Tobie.—Il tombera la fin, -dit le caporal; et que deviendra son pauvre -garon?—Non,—il ne tombera pas, dit mon -oncle Tobie d'un ton assur.—Hlas! reprit -Trim soutenant son opinion, faisons pour -lui tout ce que nous pourrons; mais le pauvre -homme n'en mourra pas moins.—Il ne mourra -pas! s'cria mon oncle Tobie. Non, par le -Dieu vivant! il ne mourra pas.—</p> - -<p>L'esprit dlateur, qui vola la chancellerie -du ciel avec le jurement de mon oncle -Tobie, rougit en le dposant; et l'ange qui -tient les registres, laissa tomber une larme -sur le mot en l'crivant, et l'effaa pour -jamais.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch53">CHAPITRE LIII.<br /> -<i>Suite de L'Histoire de Lefvre.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie ouvrit son bureau, prit -sa bourse,—ordonna au caporal d'aller de -grand matin chercher le mdecin, se coucha -et s'endormit.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch54">CHAPITRE LIV.<br /> -<i>Fin de l'Histoire de Lefvre.</i></h2> - - -<p>Le lendemain matin, le soleil brilloit dans -tout son clat tous les yeux du village, -except ceux de Lefvre et de son fils afflig.—La -pesante main de la mort pressoit -les paupires du pauvre lieutenant; et les -ressorts qui chassent le sang aux extrmits, -et le rappellent sans cesse au cœur, perdoient -en lui la force et le mouvement.—</p> - -<p>En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'toit -lev une heure plutt que de coutume, -entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit - ct de son lit, et sans prface ni apologie, -sans nul gard pour toutes les modes -et coutumes, il ouvrit son rideau, comme -auroit fait un ancien ami ou un camarade; -et aussitt il lui demanda comment il se portoit,—s'il -avoit repos la nuit,—de quoi -il se plaignoit,—o toit son mal,—ce qu'il -pouvoit faire pour le soulager;—et, sans -lui donner le temps de rpondre une seule -question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient -concert pour lui la veille avec le caporal.</p> - -<p>—Vous viendrez chez moi, Lefvre, dit -mon oncle Tobie,—dans ma maison,—tout--l'heure;—et -nous enverrons chercher -un mdecin, pour voir ce qu'il y a faire;—nous -aurons aussi un apothicaire;—le -caporal sera votre garde,—et moi, Lefvre, -votre domestique.</p> - -<p>Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise -qui n'toit pas l'effet, mais la cause -de sa familiarit.—Elle vous introduisoit -sur le champ dans son ame, et vous faisoit -voir toute la bont de son naturel.—A cela, -il se joignoit dans ses regards, dans sa voix -et dans ses manires, je ne sais quoi d'humain, -qui, dans tous les momens, invitoit -le malheureux s'approcher et chercher -un asile auprs de lui.—Avant que mon -oncle Tobie et achev la moiti des offres -obligeantes qu'il faisoit au pre, le fils s'toit -insensiblement press contre lui; puis tendant -ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de -mon oncle Tobie la hauteur de la poitrine, -et l'attiroit doucement vers lui… Le sang -et les esprits de Lefvre, dj froids et engourdis, -et qui s'toient retirs dans leur -dernire citadelle,—le cœur,—firent un -effort pour se rallier.—Le nuage qui couvroit -ses yeux les quitta pour un moment.—Il -regarda mon oncle Tobie avec l'expression -de la reconnoissance, du regret et du -dsir:—il jeta un autre regard sur son fils;—et -ce lien qu'il tablit entr'eux, (tout foible -qu'il toit) n'a jamais t rompu.</p> - -<p>La nature, aprs cet effort, reflua sur elle-mme.—Le -nuage reprit sa place.—Le -pouls frmit,—s'arrta;—se releva,—s'affaissa,—s'arrta -encore;—hsita, s'arrta… -Acheverai-je?—Non.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch55">CHAPITRE LV.<br /> -<i>Convoi et Oraison funbre.</i></h2> - - -<p>Je rapporterai en peu de mots, dans le -prochain chapitre, tout ce qui me reste -dire sur le jeune Lefvre; ce qui comprend -tout l'espace qui s'coula depuis la mort de -son pre jusqu' l'poque o mon oncle Tobie -proposa au mien de me le donner pour gouverneur;—et -je n'ajouterai que trs-peu de -dtails ce chapitre-ci, dans l'impatience o -je suis de retourner ma propre histoire.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie, comme gouverneur de -Dendermonde, rendit au pauvre lieutenant -tous les honneurs de la guerre;—il accompagna -le corps au tombeau, conduisant lui-mme -le deuil, et menant le jeune Lefvre -par la main.</p> - -<p>Yorick, de son ct, pour n'tre pas en -reste, rendit au dfunt tous les honneurs de -l'glise, et l'enterra en grande pompe au -milieu du chœur.—Il parot mme qu'il pronona -son oraison funbre. Je dis, <i>il parot</i>; -et j'en juge par une note que j'ai trouve sur -l'un de ses sermons.</p> - -<p>C'toit la coutume d'Yorick, (et je suppose -qu'elle lui toit commune avec tous ceux -de sa profession) de noter sur la premire -page de chacun de ses sermons le lieu, le -temps, et l'occasion o il avoit t prch.—Il -y joignoit toujours un petit commentaire -sur le sermon lui-mme; et en vrit -rarement sa louange.—Par exemple:—<i>Sermon -sur la dispersion des Juifs. Je n'en -fais pas le moindre cas: je conviens que c'est -un prodige d'rudition; mais d'une rudition -triviale, et mise en œuvre plus trivialement -encore.</i></p> - -<p>—<i>Celui-ci est d'une composition lche. -Je ne sais ce que diantre j'avois dans la -tte quand je le fis.</i></p> - -<p>—N. B. <i>L'excellence de ce texte, c'est -qu'il convient tous les sermons; et de ce -sermon, c'est qu'il convient tous les textes.</i></p> - -<p>—<i>Pour celui-ci, je mrite d'tre pendu; -j'en ai vol la plus grande partie;</i> et le docteur -Pidigunes m'a dnonc.—<i>Rien n'est -tel qu'un voleur pour en dcouvrir un autre.</i></p> - -<p>Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve -crit <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, et rien de plus;—et sur les deux -autres, <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>.—Ils sont tous huit dans -un seul paquet rattach avec un bout de -ficelle verte, qui semble avoir jadis appartenu -au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure -que par <i lang="en" xml:lang="en">so so</i> et par <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i>, Yorick entendoit --peu-prs la mme chose; et en cela -il toit d'accord avec le dictionnaire italien -d'Altieri.—</p> - -<p>Il faut pourtant convenir que les deux -sermons tiquets <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> sont cinq fois -meilleurs que les <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>,—montrent dix fois -plus de connoissance du cœur humain,—renferment -soixante et dix fois plus d'esprit -et de feu;—et pour m'lever par une gradation -convenable, dcouvrent mille fois plus -de gnie.—Aussi quand je donnerai au public -les sermons <i>dramatiques</i> d'Yorick, quoique -je ne compte en admettre qu'un de tout le -nombre des <i lang="en" xml:lang="en">so so</i>, je n'hsiterai pas faire -imprimer les deux <i lang="it" xml:lang="it">moderato</i> dans leur entier.</p> - -<p>Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick -pouvoit entendre par ces mots, <i lang="it" xml:lang="it">lentamente</i>, -<i lang="it" xml:lang="it">tenute</i>, <i lang="it" xml:lang="it">grave</i>, et quelquefois <i lang="it" xml:lang="it">adagio</i>, -tels que je les trouve sur quelques-uns de ses -sermons.—Je serois encore plus embarrass -d'expliquer: <i lang="it" xml:lang="it"> l'octava alta</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con strepito</i>, <i lang="it" xml:lang="it">con -l'arco</i>, <i lang="it" xml:lang="it">senza l'arco</i>, et autres termes de musique -avec lesquels il en a dsign d'autres.—Ce -que je sais, c'est que ces mots ont -srement un sens; et Yorick, qui toit -la-fois -musicien et prdicateur, les appliquoit -de ses sonates ses sermons.—Je ne doute -mme point que chacun de ces signes qui -nous chappent, n'et pour lui une signification -distincte et prcise.</p> - -<p>—Parmi tous ses sermons, il y en a un, -(et c'est lui qui m'a conduit cette longue -digression); il est sur la mort, et il a sans -doute t fait l'occasion du pauvre Lefvre. -Il est crit d'une plus belle main que les autres, -ce qui annonce une sorte de prdilection -en sa faveur. Du reste, il est ngligemment -rattach avec une lisire de laine, et envelopp -dans une feuille de papier bleu, qui -sent encore le droguiste. Mais je doute que -ces marques apparentes d'humilit aient t -mises dessein, d'autant que tout la fin -du sermon et non au commencement, (ce -qui est contre l'usage invariable d'Yorick), -je trouve crit de sa main le mot:</p> - -<p class="c"><i>Bravo.</i></p> - -<p>Tout, la vrit, concourt radoucir ce -que cette expression peut avoir de choquant.—Le -mot est plac deux pouces et demi -au moins de distance de la dernire ligne, -tout en bas de la page, et dans ce coin -droite qui est ordinairement recouvert par -le pouce. Il est crit avec une plume de corbeau, -en petits caractres, et d'une encre -si ple, qu'en vrit on peut peine se douter -qu'il est l.—C'est plutt l'ombre de la vanit, -que la vanit elle-mme;—c'est plutt -une secrte complaisance, un mouvement -passager de satisfaction, qui s'lve dans le -cœur du compositeur son insu, qu'une marque -grossire d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie -d'offrir au public.—</p> - -<p>Je sens bien que, malgr tous ces adoucissemens, -j'ai rendu un mauvais service -Yorick en entrant dans toutes ces particularits, -et que j'aurois d les taire pour l'honneur -de sa modestie;—mais quel homme -n'a pas ses foiblesses?—Yorick n'en toit pas -plus exempt qu'un autre.—Mais ce qui excuse -la sienne en cette occasion, ce qui la -rduit presque rien, c'est que le mot fut -barr quelque temps aprs par lui-mme par -une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, -comme s'il s'toit rtract, ou qu'il -et t honteux de sa premire opinion.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch56">CHAPITRE LVI.<br /> -<i>Dpart du jeune Lefvre.</i></h2> - - -<p>Aprs que mon oncle Tobie eut converti -en argent la succession de Lefvre, et qu'il -eut rgl ses comptes avec son rgiment, -l'aubergiste et le reste du monde, il ne lui -resta entre les mains qu'un vieil uniforme -et une pe de cuivre;—de sorte qu'il ne -rencontra aucune opposition prendre l'entire -administration des biens du jeune orphelin.</p> - -<p>—Il donna l'habit au caporal: Porte-le, -Trim, dit mon oncle Tobie, jusqu' ce qu'il -tombe en lambeaux… porte-le en mmoire -du pauvre lieutenant.—Il prit l'pe, et -la tirant du fourreau: Cette pe, Lefvre, -je la garderai pour toi.—Voil, mon cher -Lefvre, continua-t-il, en suspendant l'pe - un clou, voil toute la fortune que Dieu -t'a laisse; mais s'il t'a donn un cœur et -un bras dignes de la porter,—je n'en demande -pas davantage.</p> - -<p>Ds que le jeune Lefvre eut pris une teinture -de fortification, et qu'il eut appris -insrer un polygone rgulier dans un cercle, -mon oncle Tobie le mit dans une cole publique, -d'o il ne sortoit qu'au temps de -Nol et la Pentecte, o mon oncle Tobie -ne manquoit jamais de l'envoyer chercher -par le caporal.—Il y demeura jusqu' son -dix-septime printemps. Mais alors les bruits -de guerre, et les nouvelles de l'empereur qui -faisoit marcher une arme contre les Turcs, -enflammant son jeune courage, Lefvre partit -un beau jour sans cong; et laissant l son -grec et son latin, il alla se jeter aux genoux -de mon oncle Tobie, lui demanda l'pe de -son pre, et le pria de lui laisser tenter la -fortune des armes sous le prince Eugne.—Deux -fois mon oncle Tobie oublia sa blessure, -et s'cria: Lefvre, j'irai avec toi, et tu combattras - mes cts.—Deux fois il porta la -main sur son aine, et laissa retomber sa -tte avec l'air de l'abattement et du dsespoir.</p> - -<p>—Mon oncle Tobie descendit l'pe du -clou o elle avoit t constamment suspendue -depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en -porta la pointe prs de son œil en soupirant, -et la donna au caporal pour l'claircir.—Il -retint Lefvre quinze jours pour l'quiper, -et pour rgler son passage Livourne.—Puis, -en lui remettant son pe: Si tu es -brave, Lefvre, dit mon oncle Tobie, elle -ne te manquera pas.—Mais si la fortune, -ajouta mon oncle Tobie en rvant un peu, -si la fortune trahit ton courage… reviens - moi, Lefvre, s'cria-t-il en l'embrassant; -tu me retrouveras toujours.—</p> - -<p>La plus mortelle injure n'auroit pas dchir -le cœur du jeune Lefvre, autant que -la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. -Ils se sparrent l'un de l'autre, comme le -meilleur des fils du meilleur des pres. Ils -pleurrent tous deux.—Enfin mon oncle -Tobie, en lui donnant son dernier baiser, -lui glissa dans la main une vieille bourse qui -contenoit la bague de sa mre et soixante -guines,—et il pria Dieu de le bnir.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch57">CHAPITRE LVII.<br /> -<i>Malheur du jeune Lefvre.</i></h2> - - -<p>Lefvre rejoignit l'arme impriale devant -Belgrade, temps pour essayer la -trempe de son pe la dfaite des Turcs.—Il -s'y comporta en digne lve de mon -oncle Tobie.—Mais le malheur sembla -s'attacher lui sans qu'il l'et mrit, et le -poursuivit partout pendant les quatre annes -qui suivirent.—Il soutint l'adversit avec -courage, et sans se laisser abattre; mais enfin -il tomba malade Marseille, d'o il crivit - mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, -ses services, sa sant, et en un mot tout, -except son pe; et qu'il attendoit le premier -vaisseau pour retourner lui.</p> - -<p>Mon oncle Tobie reut cette lettre environ -six semaines avant l'accident de Suzanne; de -sorte que Lefvre toit attendu toute heure. -Il s'toit prsent l'esprit de mon oncle -Tobie, ds que mon pre avoit parl d'un -gouverneur pour moi; mais, au dtail bizarre -de toutes les perfections que mon pre exigeoit, -mon oncle Tobie avoit cru devoir -garder le silence,—jusqu' ce qu'enfin -Yorick ayant ramen mon pre des ides -plus raisonnables, et mon pre tant convenu -que mon gouverneur devoit tre bon, juste, -humain et gnreux, l'image et l'intrt de -Lefvre agirent si puissamment sur mon -oncle Tobie, que se levant aussitt, et quittant -sa pipe pour prendre l'autre main de -mon pre, qui tenoit dj une des siennes:—Frre -Shandy, s'cria mon oncle Tobie, -souffrez que je vous recommande le fils de -Lefvre.—Je me joins au capitaine, dit -Yorick.—Je rponds de la bont de son -cœur, dit mon oncle Tobie.—Et moi de sa -bravoure, s'cria le caporal.—Les meilleurs -cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, -dit mon oncle Tobie.—</p> - -<p>Sans doute, dit le caporal.—Et monsieur -a pu voir galement que les plus mauvais -sujets du rgiment en toient les plus lches.—Et -monsieur peut se souvenir d'un certain -sergent, nomm Kumber…—</p> - -<p>—Nous traiterons ce sujet une autre fois, -dit mon pre.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch58">CHAPITRE LVIII.<br /> -<i>Calomnie.</i></h2> - - -<p>Que ce monde-ci seroit joyeux et plaisant, -sans ce labyrinthe inextricable de dettes, de -soins, de procs, de soucis, de devoirs, de -gros douaires et de charlatans!—</p> - -<p>Ce dernier mot me ramne au docteur -Slop.—Il toit vrai fils de sa mre (Sancho -avoit une autre expression pour rendre la -mme ide).—Ds l'inspection du mal, il -m'avoit condamn mort;—il falloit un -miracle ou l'excellence de son art pour me -tirer de l.—L'accident toit aussi complet -que mes hritiers collatraux pouvoient le -dsirer.—Il le disoit ainsi: tout le monde -le crut; et, en moins d'une semaine, il n'y -eut personne aux environs qui ne dt avec -compassion: <i>Ce pauvre petit Shandy est -entirement mutil!</i>—La renomme en -porta la nouvelle partout, et jura qu'elle -l'avoit vu.—Enfin, il passa pour constant -que la fentre de la chambre de la nourrice -avoit non-seulement… mais encore…</p> - -<p>—On ne peut gure prendre le public -partie, ni lui intenter un procs en corps; -autrement mon pre n'y auroit pas manqu, -tant il toit irrit des bruits qui couroient -mon dsavantage. Mais de tomber lchement -sur quelques individus, c'toit avoir l'air de -craindre les autres. D'ailleurs, la plupart de -ceux qui avoient parl de mon accident avoient -tmoign toute sorte de piti: les attaquer, -c'toit s'en prendre ses meilleurs amis, et -peut-tre en mme-temps les confirmer, ainsi -que le public, dans leur opinion.—D'un -autre ct, se taire, c'toit presque acquiescer - tous les bruits fcheux qui se rpandoient -sur mon compte.</p> - -<p>—Y eut-il jamais, s'crioit mon pre, -en frappant du pied,—y eut-il jamais, frre -Tobie, un pauvre diable aussi embarrass que -moi?—</p> - -<p>A votre place, frre, disoit mon oncle -Tobie, je le montrerois la foire.—</p> - -<p>Et qu'y verroit-on, s'crioit mon pre?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch59">CHAPITRE LIX.<br /> -<i>Grande rsolution.</i></h2> - - -<p>Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, -dit mon pre, je ne le mettrai pas moins en -culottes.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch60">CHAPITRE LX.<br /> -<i>Ne jugeons pas si vte.</i></h2> - - -<p>Il y a, monsieur, mille rsolutions importantes, -soit dans l'glise, soit dans l'tat,—aussi-bien, -madame, que dans les choses -qui nous regardent plus personnellement,—que -vous jureriez avoir t prises d'une manire -tourdie, lgre et inconsidre, et qui -pourtant ont t peses et repeses, examines, -discutes, disputes, revues, corriges -et considres sous toutes leurs faces,—avec -un tel sang-froid, que le dieu du sang-froid -lui-mme (s'il existe) n'auroit pu ni mieux -dsirer, ni mieux faire.</p> - -<p>—Si nous eussions t cachs, vous ou -moi, dans quelque coin du cabinet, nous -serions forcs d'en convenir.—</p> - -<p>Telle toit la rsolution que prit mon pre -de me mettre en culottes.</p> - -<p>Comment! monsieur, cette rsolution -prise en un moment, avec humeur, emportement -mme, et qui sembloit une espce -de dfi tout le genre humain!</p> - -<p>Eh bien! oui, madame, cette rsolution -elle-mme.—Apprenez qu'un mois auparavant -elle avoit t raisonne, dbattue et -approfondie entre mon pre et ma mre, -dans deux diffrens lits de justice, tenus exprs -pour ce sujet.—</p> - -<p>J'expliquerai la nature de ces lits de justice -dans le prochain chapitre; et dans celui -d'aprs, je vous supplierai, madame, de -vouloir bien me suivre, et vous tenir cache -dans la ruelle de ma mre.—L, vous entendrez -comment mon pre et elle dbattirent -l'affaire de mes culottes, et vous pourrez -vous former une ide de la manire dont ils -dbattoient les autres affaires.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch61">CHAPITRE LXI.<br /> -<i>Lit de justice de mon pre.</i></h2> - - -<p>Les anciens Goths de Germanie, qui les -premiers s'tablirent dans ce pays qui est -entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associrent -dans la suite les Bulgares et quelques autres -peuplades vandales, avoient tous la sage -coutume de dbattre deux fois toutes les affaires -importantes: une fois ivres et une fois - jeun;— jeun, pour que leurs conseils ne -manquassent pas de prudence;—ivres, pour -qu'ils ne manquassent pas de vigueur.—</p> - -<p>Mon pre ne buvoit que de l'eau.—Il n'y -avoit pas moyen de prendre cette mthode, -ni de la tourner son profit, comme il avoit -coutume de faire de toutes celles des anciens.—Que -n'et-il pas donn pour trouver un -biais favorable, et pour se rapprocher au -moins un peu de la mthode des anciens -Germains, s'il ne pouvoit l'adopter tout--fait! -il y rva long-temps, et long-temps -sans fruit;—enfin, la septime anne de -son mariage, il inventa l'expdient que voici.</p> - -<p>—Toutes les fois qu'il y avoit dans la -famille quelque point dlicat rgler, quelque -affaire importante dbattre, en un mot, -quelque rsolution importante prendre, -rsolution qui demandt -la-fois beaucoup -de vigueur et de sagesse,—mon pre rservoit -et assignoit la nuit du premier dimanche -du mois, et celle du samedi prcdent, pour -discuter l'affaire dans son lit avec ma mre.—Que -de choses il avoit faire le premier -dimanche du mois! Sa pendule monter, -sa…—Mais c'est se dfier de la mmoire -du lecteur, que d'en faire l'numration.</p> - -<p>Voil ce que mon pre appeloit assez plaisamment -ses lits de justice.—Entre ces deux -conseils, tenus dans ces deux positions diffrentes, -il trouvoit ncessairement ce juste -milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se -seroit enivr et dsenivr cent fois, qu'il -n'auroit pas mieux rencontr.</p> - -<p>Mais, chut! le lit de justice va commencer.—Venez, -madame, il est temps -d'approcher.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch62">CHAPITRE LXII.<br /> -<i>Me mettra-t-on en culottes?</i></h2> - - -<p>Nous devrions, dit mon pre, en se -retournant moiti dans son lit, et rapprochant -son oreiller de ma mre, nous -devrions penser, madame Shandy, mettre -cet enfant en culottes.—</p> - -<p>Vous avez raison, monsieur Shandy, dit -ma mre.—</p> - -<p>Il est mme honteux, ma chre, dit -mon pre, que nous ayions diffr si long-temps.—</p> - -<p>Je le pense comme vous, dit ma mre.—</p> - -<p>Ce n'est pas, dit mon pre, que l'enfant -ne soit trs-bien comme il est.—</p> - -<p>Il est trs-bien comme il est, dit ma -mre.—</p> - -<p>Et en vrit, dit mon pre, c'est presque -un pch de l'habiller autrement.—</p> - -<p>Oui, en vrit, dit ma mre.—</p> - -<p>Mais il grandit vue d'œil, ce petit garon-l! -rpliqua mon pre.—</p> - -<p>Il est trs-grand pour son ge, dit ma -mre.—</p> - -<p>Je—ne—puis, dit mon pre, appuyant -sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer - qui diantre il ressemble.—</p> - -<p>Je ne saurois l'imaginer, dit ma mre.—</p> - -<p>Ouais! dit mon pre.</p> - -<p>Le dialogue cessa pour un moment.—</p> - -<p>Je suis fort petit, continua mon pre -gravement.—</p> - -<p>Trs-petit, monsieur Shandy, dit ma -mre.—</p> - -<p>Ouais! dit mon pre. En mme-temps -il se retourna brusquement, et retira l'oreiller.—Ici -il y eut un silence de trois -minutes et demie.—</p> - -<p>Si on le met en culottes, dit mon pre -en levant la voix, je crois qu'il sera bien -embarrass les porter.—</p> - -<p>Trs-embarrass au commencement, dit -ma mre.—</p> - -<p>Et nous serons bien heureux, ajouta -mon pre, si c'est-l le pis.—</p> - -<p>Oh! trs-heureux, rpondit ma mre.—</p> - -<p>Apparemment, dit mon pre, aprs une -pause d'un moment, qu'il est fait comme -tous les enfans des hommes?—</p> - -<p>Exactement, dit ma mre.—</p> - -<p>Ma foi! j'en suis fch, dit mon pre; -et le dbat s'arrta encore une fois.</p> - -<p>Du moins, dit mon pre, en se retournant -de nouveau,—si j'en viens-l, je les -lui ferai faire de peau.—</p> - -<p>Elles dureront plus long-temps, dit ma -mre.—</p> - -<p>Mais alors, dit mon pre, il faudra qu'il -se passe de doublure.—</p> - -<p>J'en conviens, dit ma mre.—</p> - -<p>Il vaut mieux, dit mon pre, qu'elles -soient de futaine.—</p> - -<p>Il n'y a rien de meilleur, dit ma mre.—</p> - -<p>Except le basin, rpliqua mon pre.—</p> - -<p>Oui, le basin vaut mieux, dit ma mre.—</p> - -<p>Cependant, interrompit mon pre, il ne -faut pas risquer de lui donner la mort.—</p> - -<p>Il faut bien s'en garder, dit ma mre; et -le dialogue fut encore suspendu.—</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, dit mon pre, en -rompant le silence, pour la quatrime fois, -il n'y aura certainement point de poches.—</p> - -<p>Il n'en a aucun besoin, dit ma mre.—</p> - -<p>J'entends sa veste et son habit, dit -mon pre.—</p> - -<p>Je le pense bien ainsi, rpliqua ma -mre.—</p> - -<p>Car s'il possde jamais un sabot et une -toupie… ( cet ge, pauvres enfans! c'est -comme un sceptre et une couronne) il faut -bien qu'il ait de quoi les serrer.—</p> - -<p>Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez -tout comme vous le voudrez.—</p> - -<p>Mais, dit mon pre en insistant, ne -trouvez-vous pas que cela est bien?—</p> - -<p>Trs-bien, dit ma mre, s'il vous plat -ainsi, monsieur Shandy.—</p> - -<p>S'il me plat! s'cria mon pre, perdant -toute patience, parbleu! vous voil bien. -S'il me plat!—ne distinguerez-vous jamais, -madame Shandy, ne vous apprendrai-je jamais - distinguer ce qui plat d'avec ce qui convient?—Minuit -vint sonner; c'toit le -dimanche qui commenoit, et le chapitre -n'alla pas plus loin.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch63">CHAPITRE LXIII.<br /> -<i>Mon pre se dcide.</i></h2> - - -<p>Aprs que mon pre eut ainsi dbattu avec -ma mre l'histoire des culottes, il consulta -Albertus Rubnius; mais ce fut cent fois pis. -Quoique Albertus Rubnius ait crit un <i>in-quarto</i> -sur l'habillement des anciens, et que -par consquent mon pre dt s'attendre -trouver chez lui l'claircissement de tous ses -doutes, on auroit tout aussi facilement extrait d'un -capucin les quatre vertus cardinales, -que d'Albertus Rubnius un seul mot sur les -culottes.</p> - -<p>Sur toute autre partie de l'habillement des -anciens, mon pre obtint de Rubnius tout -ce qu'il voulut.—On ne lui cacha rien.—On -lui dit dans le plus grand dtail ce que c'toit -que la toge ou robe flottante,—le clamys,—l'phode,—la -tunique ou manteau court,—la -synthse,—la pœnula,—la lacema avec -son capuchon,—le paludamentum, la prtexte,—le -sagum ou jacquette de soldat,—la -traba, dont il y avoit trois espces, suivant -Sutone.—</p> - -<p>Mais quel rapport tout cela a-t-il avec les -culottes, disoit mon pre?</p> - -<p>—Rubnius lui fit l'numration un peu -longue de toutes les sortes de souliers qui -avoient t la mode chez les Romains. Il -y avoit: le soulier ouvert,—le soulier ferm,—le -soulier sans quartier,—le soulier semelle -de bois,—la socque, le brodequin,—et -le soulier militaire dont parle Juvnal, avec -des clous par-dessous.—</p> - -<p>Il y avoit: les sabots,—les patins,—les -pantouffles,—les chasses,—les sandales -avec leurs courroies.</p> - -<p>Il y avoit: le soulier de feutre,—le soulier -de toile,—le soulier lac,—le soulier tress,—le -calcus incisus,—et le calcus rostratus.—</p> - -<p>Rubnius apprit mon pre comment on -les chaussoit, et de quelle manire on les -rattachoit.—Avec quelles pointes, agrafes, -boucles, cordons, rubans, courroies.—</p> - -<p>Laissez-moi tous ces souliers, disoit mon -pre, et parlons des culottes.</p> - -<p>—Mon pre trouva encore que les Romains -avoient diffrentes manufactures; qu'ils fabriquoient -des toffes unies, rayes, tissues -d'or et d'argent; qu'ils n'avoient commenc - faire un usage commun de la toile, que -vers la dcadence de l'empire, lorsque les -Egyptiens vinrent s'tablir parmi eux, et -la mettre en vogue.—</p> - -<p>Il vit que les riches et les nobles se distinguoient -par la finesse et la blancheur de -leurs habits.—Le blanc toit, aprs le pourpre, -la couleur la plus recherche; les Romains -la rservoient pour le jour de leur naissance, -et pour les rjouissances publiques.—Le -pourpre toit affect aux grandes charges.—</p> - -<p>Et les culottes, disoit mon pre?</p> - -<p>Il parot, poursuivoit Rubnius, il parot, -d'aprs les meilleurs historiens de ces temps-l, -qu'ils envoyoient souvent leurs habits au -foulon pour tre nettoys et blanchis. Mais le -menu peuple, pour viter cette dpense, portoit -communment des toffes brunes, et d'un -tissu un peu plus grossier. Ce ne fut que -vers le rgne d'Auguste, que toute distinction -dans les habillemens fut dtruite; les -esclaves s'habillrent comme les matres. Il -n'y eut de conserv que le lati-clave.</p> - -<p>Et qu'est-ce que le lati-clave, dit mon -pre?</p> - -<p>Oh! c'est ici le point le plus dbattu parmi -les savans, et sur lequel ils sont moins d'accord.—Egnatius, -Sigonius, Bossius, Ticinenses, -Baysius, Budœus, Salmasius, Lipsius, -Lazius, Isaac Casaubon, et Joseph Scaliger, -diffrent tous les uns des autres; et Albertius -Rubnius d'eux tous. Les uns l'ont pris pour -le bouton, d'autres pour l'habit mme,—quelques-uns -pour la couleur de l'habit.—Le -grand Baysius, (dans sa garde-robe des -anciens, chapitre douze) avoue modestement -son ignorance. Il dit qu'il ne sait si c'toit -un clou tte, un bouton, une ganse, un -crochet, une boucle, ou une agrafe avec son -fermoir.</p> - -<p>Mon pre perdit le cheval, mais non pas -la selle.—Ce sont des bretelles, dit-il. -Et il ordonna que mes culottes eussent des -bretelles.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch64">CHAPITRE LXIV.<br /> -<i>Bon soir la Compagnie.</i></h2> - - -<p>Un nouvel ordre de choses, et de nouveaux -vnemens se prsentent devant moi.—</p> - -<p>Laissons mes culottes entre les mains du -tailleur, et le tailleur accroupi, prtant l'oreille -aux dissertations de mon pre qu'il ne -comprend point.—</p> - -<p>Laissons mon pre debout devant lui, appuy -sur sa canne, son trait du lati-clave - la main, et lui dsignant l'endroit prcis -de la ceinture, o il avoit rsolu de faire -attacher mes bretelles.—</p> - -<p>Laissons ma mre, la plus insouciante des -femmes (je dirai presque la plus philosophe) -sans souci sur mes culottes, comme sur toutes -les choses de la vie, indiffrente sur les -moyens, et ne s'occupant que des rsultats.—</p> - -<p>Laissons le docteur Slop figurer dans le -monde mes dpens, et btir sa fortune et -sa rputation sur un accident qui n'existe -pas.—</p> - -<p>Laissons le jeune Lefvre Marseille, et -donnons-lui le temps de se gurir et de revenir - mon oncle Tobie.—</p> - -<p>Laissons enfin le pauvre Tristram Shandy… -Mais pour celui-l il n'y a pas moyen; souffrez, -messieurs, qu'il vous accompagne jusqu' -la fin du voyage.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch65">CHAPITRE LXV.<br /> -<i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Si le lecteur n'a pas l'ide la plus parfaite de -ce demi-arpent de terre qui se trouvoit au -fond du jardin potager de mon oncle Tobie, -et qui fut pour lui le thtre de tant d'heures -dlicieuses, je dclare que c'est entirement -la faute de son imagination, et non pas la -mienne. Je suis certain d'en avoir donn une -description si exacte, que j'en avois presque -honte.—</p> - -<p>Un jour dans ses momens de loisir, le -destin s'amusoit regarder dans le vaste dpt -o sont inscrits tous les vnemens des temps -futurs.—En jetant les yeux sur un gros livre -reli en fer, il vit quels grands projets toit -destin ce petit coin de terre, qui devoit -tre un jour le boulingrin de mon oncle Tobie.—Il -fit aussitt signe la nature; c'en fut -assez.—La nature y rpandit une demi-pellete -de ses engrais les plus doux, auxquels -elle joignit justement assez d'argile pour conserver -la forme des angles et de tous les points -saillans, et en mme-temps trop peu pour -que la terre pt coller la bche, et rendre -le thtre de tant de gloire impraticable par -le mauvais temps.</p> - -<p>Quand mon oncle Tobie se retira la campagne, -il y porta, comme on a pu voir, -les plans de presque toutes les places fortifies -d'Italie et de Flandre. Ainsi devant quelque -ville que le duc de Malborough ou les allis -allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle -Tobie tout prpar.—Et voici quelle toit -sa mthode; elle parotra au lecteur la plus -simple du monde.—</p> - -<p>—Tout aussitt qu'une ville toit investie,—plutt -mme, si le projet toit connu, -mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au -moyen d'une chelle, il lui toit facile de -l'adapter la grandeur exacte de son boulingrin.—Il -s'agissoit ensuite de transporter -les lignes du papier sur le terrein; c'est ce -qui s'excutoit au moyen d'un gros peloton -de ficelle, et d'un certain nombre de petits -piquets que l'on enfonoit en terre tous -les angles saillans et rentrans.—Ensuite, -prenant le profil de la place et de ses ouvrages, -pour dterminer la profondeur et -l'inclinaison des fosss, le talus du glacis, -et la hauteur prcise de toutes les banquettes, -parapets, etc.—mon oncle Tobie mettoit -le caporal l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit -tranquillement.—</p> - -<p>La nature du sol,—la nature de l'ouvrage -lui-mme, et par-dessus tout l'excellente -nature de mon oncle Tobie, assis prs du -caporal du matin au soir, et causant familirement -avec lui sur les faits du temps pass;—tout -cela rduisoit le travail n'en avoir presque -que le nom.—</p> - -<p>Ds que la place toit ainsi acheve, et -mise en un tat de dfense convenable, elle -toit investie; et mon oncle Tobie, aid du -caporal, commenoit ouvrir la premire -parallle.—De grace, qu'on ne vienne pas -m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne -vienne pas me dire que j'ai fait occuper tout -le terrein par le corps de la place et de ses -ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour -cette premire parallle, qui ne doit s'ouvrir -qu' trois cents toises au moins du corps -principal de la place!—Ne restoit-il pas -mon oncle Tobie tout son potager adjacent? -C'est l, et ordinairement entre deux planches -de choux, qu'il tablissoit ses premire et -seconde parallles.—Je considrerai tout au -long les avantages et les inconvniens de cette -mthode, quand j'crirai plus en dtail l'histoire -des campagnes de mon oncle Tobie et -du caporal, dont ceci n'est, proprement -parler, qu'un extrait; et ce seul examen occupera -au moins trois pages. On peut juger -par-l de l'importance et de l'tendue des -campagnes elles-mmes.—Aussi j'apprhende -que ce ne soit en quelque sorte les profaner, -que d'en donner, comme je fais, des lambeaux, -dans un ouvrage aussi frivole que -celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux -les faire imprimer part? J'y songerai; et, -en attendant, reprenons notre esquisse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch66">CHAPITRE LXVI.<br /> -<i>Il se met dans ses meubles.</i></h2> - - -<p>Aussitt, dis-je, que la ville toit ainsi -acheve avec tous ses ouvrages, mon oncle -Tobie et le caporal Trim commenoient -ouvrir leur premiere parallle.—Non pas au -hasard, ni suivant leur caprice; mais des -mmes points et des mmes distances que -les allis avoient commenc les leurs. Ils rgloient -leurs approches et leurs attaques sur -les dtails que mon oncle Tobie recevoit par -la voie des journaux; et pendant toute la dure -du sige ils suivoient les allis pas pas.</p> - -<p>Le duc de Malborough tablissoit-il un -logement? mon oncle Tobie tablissoit un -logement aussi.—Le front d'un bastion toit-il -renvers, ou une dfense ruine? le caporal -prenoit sa pioche, et en faisoit autant.—C'est -ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, -ils se rendoient successivement matres de -tous les ouvrages, jusqu' ce qu'enfin la place -tombt entre leurs mains.—</p> - -<p>O sont-ils ces hommes rares, ces bons -cœurs que le bonheur des autres rend heureux?—Je -les invite me suivre derrire -la haie d'pine du boulingrin de mon oncle -Tobie. La poste est arrive;—il a reu la -gazette:—la brche est praticable;—le duc -de Malborough va tenter l'assaut.—Mon -oncle Tobie et le caporal paroissent.—Avec -quelle ardeur ils s'avancent, l'un avec la -gazette la main, l'autre avec la bche sur -l'paule!—Quel triomphe modeste se glisse -dans les regards de mon oncle Tobie, au -moment qu'il monte sur les remparts!—quel -excs de plaisir brille dans ses yeux, -lorsque debout devant le caporal, l'animant -de la voix et du geste, il lui relit dix fois -le paragraphe, de crainte que la brche ne -soit d'un pouce trop large ou trop troite!—Mais, -dieux! la chamade est battue;—mon -oncle Tobie s'lance sur la brche, soutenu -du caporal:—le caporal lui-mme s'avance -les drapeaux la main;—il les arbore sur -les remparts.—Quel moment! quelle dlice! -ciel! terre! mer!—Mais quoi servent les -apostrophes? avec tous les lmens, on ne -parviendra jamais composer une liqueur -aussi enivrante.</p> - -<p>C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases -rptes, c'est dans cette route dlicieuse, -que mon oncle Tobie et le caporal passrent -les plus douces annes de leur vie. Si quelquefois -leur bonheur toit troubl par le vent -d'ouest, qui venant souffler une semaine -de suite, retardoit la malle de Flandre, et -tenoit mon oncle Tobie la torture,—c'toit -encore l la torture du bonheur.—C'est ainsi, -dis-je, que pendant longues annes, et chaque -anne de ces annes, et chaque mois de chaque -anne, mon oncle Tobie et Trim s'exercrent -dans l'art des siges;—variant sans cesse -leurs plaisirs par de nouvelles inventions, -s'excitant l'envi de nouveaux moyens de -perfection, et trouvant dans chacune de leurs -dcouvertes une nouvelle source de dlices.—</p> - -<p>La premire campagne s'excuta du commencement - la fin, suivant la mthode -simple et facile que j'ai rapporte.</p> - -<p>—Dans la seconde campagne, qui fut celle -o mon oncle Tobie prit Lige et Ruremonde, -il se dcida faire la dpense de quatre -beaux pont-levis, de deux desquels j'ai donn -une description si exacte dans la premire -partie de cet ouvrage.</p> - -<p>—Tout la fin de la mme anne, il -ajouta deux portes avec des herses. (Ces dernires -furent dans la suite remplaces par -des <i>orgues</i>, comme prfrables aux <i>herses</i>.) -Et vers Nol de cette mme anne, mon -oncle Tobie, qui avoit coutume de se donner -un habit complet cette poque, prfra -de se refuser cette dpense, et de traiter pour -une belle gurite.—</p> - -<p>Il y avoit dans le boulingrin une espce -de petite esplanade, que mon oncle Tobie -s'toit mnage entre la naissance du glacis, -et le coin de la haie d'ifs; c'est l qu'il tenoit -ses conseils de guerre avec le caporal. La -gurite fut place au coin de la haie d'ifs, -et devoit servir de retraite en cas de pluie.—</p> - -<p>Les pont-levis, les portes, la gurite, tout -fut peint en blanc, et trois couches, pendant -le printemps suivant; ce qui mit mon -oncle Tobie en tat d'entrer en campagne -avec la plus grande splendeur.—</p> - -<p>Mon pre disoit souvent Yorick, que -si dans toute l'Europe, tout autre que mon -oncle Tobie se ft avis d'une chose pareille, -on l'auroit regarde comme une des satyres -les plus amres et les plus raffines de la -manire fanfaronne dont Louis XIV, au commencement -de la guerre, mais principalement -cette mme anne, toit entr en campagne.—Mais, -ajoutoit mon pre, mon -frre Tobie! il n'est pas dans sa nature d'insulter -qui que ce soit.—Rare et excellent -homme!</p> - -<p>—Revenons ses campagnes.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch67">CHAPITRE LXVII.<br /> -<i>Son arsenal se monte.</i></h2> - - -<p>Il faut que je fasse ici un petit aveu au -lecteur. Quoique dans l'histoire de la premire -campagne de mon oncle Tobie le mot -<i>ville</i> soit souvent rpt, la vrit est qu'il -n'y avoit alors dans le polygone rien qui ressemblt - une ville. Cet embellissement n'eut -lieu que dans l't qui suivit la peinture des -ponts et de la gurite; c'est--dire, dans la -troisime campagne de mon oncle Tobie;—et -ce fut au caporal qu'en vint la premire -ide.</p> - -<p>Par l'effort de son bras et sous les ordres -de mon oncle Tobie, il avoit pris Amberg, -Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; -il vint alors avec raison penser que c'toit -une drision de se vanter de la prise d'un -si grand nombre de villes, sans avoir une -seule ville montrer pour attester tant de -conqutes. Il proposa donc mon oncle Tobie -de se faire btir une petite ville son usage, -en planches de sapin qui seroient assembles, -peintes, montes et places dans le polygone, -de manire faire l'illusion la plus complette.—</p> - -<p>Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence -du projet, et l'agra sur le champ; il y joignit -mme deux ides nouvelles et assez bizarres, -mais dont il toit presque aussi vain, que s'il -et eu l'honneur de la premire invention.</p> - -<p>—Il voulut d'abord que la ville ft btie -dans le genre de celles qu'elle devoit le plus -vraisemblablement reprsenter;—avec des -fentres grilles, et le tot des maisons tourn -vers la rue, etc. comme Gand, Bruges, -et dans tout le reste du Brabant et de la -Flandre.—</p> - -<p>Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons -runies, comme le caporal le proposoit, -que chacune d'elles ft isole et indpendante, -afin de pouvoir tre accroche ou -dcroche volont, de manire excuter -tous les plans de villes possibles.—</p> - -<p>On se mit aussitt l'ouvrage; les charpentiers -furent appels; et mon oncle Tobie -et le caporal, tmoins assidus de leurs travaux, -n'en dtournoient les yeux que pour -s'applaudir rciproquement dans leurs regards -du succs de leur invention.</p> - -<p>Il en rsulta un merveilleux effet pour la -campagne suivante.—</p> - -<p>La ville de mon oncle Tobie se prtoit -tout. C'toit un vrai Prothe.—Tantt c'toit -Landen ou Trarebach, Saut-Vliet, Drusen -ou Haguenau;—tantt c'toit Ostende, et -Menin, et Ath, et Dendermonde.—</p> - -<p>Jamais, depuis Sodome et Gomorre, aucune -ville n'a fait tant de personnages diffrens.—</p> - -<p>La quatrime anne, mon oncle Tobie -songea qu'une ville sans glise avoit l'air nu -et presque ridicule; il en ajouta une trs-belle -avec son clocher.—Trim opinoit pour -avoir des cloches; mon oncle Tobie pensa -qu'il valoit mieux en employer le mtal en -artillerie.</p> - -<p>—Le mtal fut fondu, et produisit pour -la campagne d'aprs une demi-douzaine de -canons de bronze.—On en plaa trois de -chaque ct de la gurite.—Le train d'artillerie -augmenta peu--peu; et (comme il -arrive toujours dans les choses qui regardent -notre califourchon chri) on en vint graduellement -depuis les pices d'un demi-pouce -de calibre jusqu'aux bottes fortes de mon -pre.—</p> - -<p>L'anne d'aprs, qui fut celle du sige de -Lille, et qui se termina par la prise de Gand -et de Bruges, jeta mon oncle Tobie dans -un cruel embarras.—Il ne savoit o prendre -des munitions convenables. Sa grosse artillerie -ne pouvoit soutenir la poudre canon, -et ce fut un grand bonheur pour la famille -Shandy;—car du commencement la fin -du sige de Lille, les assigeans entretinrent -un feu si continuel,—les papiers publics en -firent de telles descriptions,—et ces descriptions -enflammrent tellement l'imagination -de mon oncle Tobie, que tout son bien y -auroit infailliblement pass.</p> - -<p>Cependant on ne pouvoit se dissimuler qu'il -manquoit quelque chose aux inventions de -mon oncle Tobie, surtout pendant un ou -deux des plus violens paroxysmes du sige.—Tout -toit en feu sous les murs de Lille; -et o toit l'quivalent autour du polygone -de mon oncle Tobie? Ne pouvoit-on rien -imaginer qui donnt au moins quelque ide -d'un feu soutenu, et qui en impost l'imagination?—Oui, -on le pouvoit; et le caporal, -dont le gnie brilloit surtout pour -l'invention, suppla au dfaut de munitions -par un systme de batterie entirement neuf, -et qu'il puisa dans son propre fonds. Par-l, -il fit taire les critiques, qui auroient reproch -jusqu' la fin du monde mon oncle -Tobie, qu'il manquoit son appareil de guerre -la chose la plus essentielle.</p> - -<p>Dirai-je en ce moment au lecteur le moyen -imagin par le caporal?—Non, la chose -ne perdra rien tre renvoye, comme je -fais ordinairement, quelque distance du -sujet.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch68">CHAPITRE LXVIII.<br /> -<i>Prsens de noce.</i></h2> - - -<p>On n'a pas oubli sans doute le pauvre -Tom, ce malheureux frre de Trim, qui avoit -pous la veuve d'un Juif.—En faisant part -de son mariage au caporal, il lui avoit envoy -quelques bagatelles, de peu de valeur -en elles-mmes, mais d'un grand prix par -l'intention, et dans le nombre desquelles il se -trouvoit:</p> - -<p>Un bonnet de houssard et deux pipes turques.</p> - -<p>Je dcrirai le bonnet de houssard dans un -moment.—Les pipes turques n'avoient -rien de particulier. Le corps de la pipe toit -un long tuyau de maroquin, orn et rattach -avec du fil d'or; et elles toient montes, -l'une en ivoire, l'autre en bne garni d'argent.</p> - -<p>Mon pre ne voyoit rien comme le commun -des hommes.—Le cadeau de ton -frre, disoit-il au caporal, n'est qu'une formalit -d'usage, dont tu dois lui savoir peu -de gr.—Il ne se soucioit pas mon cher -Trim, de porter le bonnet d'un Juif, ni -de fumer dans sa pipe.—Eh! monsieur, -disoit le caporal, il n'a pas craint d'pouser -sa veuve.</p> - -<p>Le bonnet toit carlate, et d'un drap -d'Espagne superfin, avec un rebord de fourrure -tout autour, except sur le front, o -l'on avoit mnag un espace d'environ quatre -pouces, dont le fond toit bleu-cleste, recouvert -d'une lgre broderie. Il sembloit -que le tout et appartenu quelque quartier-matre -Portugais.</p> - -<p>Le caporal, soit pour la chose en elle-mme, -soit pour la main de qui il la tenoit, -toit extrmement vain de son bonnet.—Il -ne le portoit gure qu'aux grands jours, -aux jours de gala; et cependant jamais bonnet -de houssard n'avoit servi tant d'usages. -Car dans tous les points de dispute qui s'levoient -dans la cuisine, soit sur la guerre, -soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il -ft assur d'avoir raison) n'avoit que son -bonnet la bouche.—Il parioit son bonnet,—il -consentoit donner son bonnet,—il -juroit sur son bonnet;—enfin, c'toit son -enjeu, son gage, ou son serment.</p> - -<p>Ce fut son gage dans le cas prsent.</p> - -<p>—Oui, dit-il en lui-mme, je donne mon -bonnet au premier pauvre qui viendra la -porte, si je ne viens pas bout d'arranger -la chose la satisfaction de monsieur.—</p> - -<p>L'excution de son projet ne fut diffre -que jusqu'au lendemain matin.</p> - -<p>Or, ce lendemain toit le jour de l'assaut -de contr'escarpe, entre la porte Saint-Andr -et le Lowerdeule par la droite, et par la -gauche entre la porte Sainte-Magdeleine et -la rivire.</p> - -<p>Comme ce fut la plus mmorable attaque -de toute la guerre, la plus vive,—et la -plus opinitre de part et d'autre,—(il faut -mme ajouter la plus sanglante, car cette -matine cota aux allis seuls plus de douze -cents hommes) mon oncle Tobie s'y prpara -avec plus de solennit que de coutume.</p> - -<p>A ct de son lit, et tout au fond d'un -vieux bahut de campagne, gisoit depuis -de longues annes la perruque la Ramillies -de mon oncle Tobie.—Mon oncle Tobie, -en se mettant au lit la veille de ce fameux -assaut, ordonna que sa perruque ft tire -du bahut, pose sur la table de nuit, et -prte pour le lendemain matin.—A son -rveil, peine hors du lit et tout en chemise, -il la retourna du beau ct et la mit -sur sa tte.—Il procda ensuite mettre ses -culottes; et peine en eut-il attach le dernier -bouton, qu'il ceignit son ceinturon;—et -il y avoit dj engag son pe plus d'-moiti, -quand il s'aperut que sa barbe -n'toit pas faite.—Or, comme il n'est gure -d'usage de se raser l'pe au ct, mon oncle -Tobie ta son pe.—Bientt aprs, en voulant -mettre son habit uniforme et sa soubreveste, -il se trouva gn par sa perruque; -et il fut oblig de la quitter aussi.—Enfin, -soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il -en arrive toujours quand on se presse trop), -il toit prs de dix heures, c'est--dire une -demi-heure plus tard qu' l'ordinaire, quand -mon oncle Tobie eut achev sa toilette, et -qu'il s'avana enfin vers son boulingrin.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch69">CHAPITRE LXIX.<br /> -<i>Pompe funbre.</i></h2> - - -<p>A peine mon oncle Tobie eut-il tourn le -coin de la haie d'ifs qui sparoit le potager -du boulingrin, qu'il apperut le caporal, et -qu'il vit que l'attaque toit dj commence.</p> - -<p>Souffrez que je m'arrte un moment pour -vous dpeindre l'appareil du caporal, et le -caporal lui-mme dans la chaleur de son attaque, -tel qu'il parut aux yeux de mon oncle -Tobie, quand mon oncle Tobie tourna vers -la gurite o se passoit la scne.—Il n'y -eut jamais rien de pareil au monde;—et aucune -combinaison de tout ce qu'il y a de bizarre -et de grotesque dans la nature ne sauroit -en approcher.—</p> - -<p>Le caporal—</p> - -<p>Marchez lgrement sur ses cendres, vous, -hommes de gnie.—Il toit votre parent.</p> - -<p>Arrachez soigneusement les herbes qui -croissent sur sa fosse, vous hommes de bont.—Il -toit votre frre.</p> - -<p>O caporal! si je t'avois aujourd'hui!—aujourd'hui -que je pourrois t'offrir un asyle et -pourvoir tes besoins! combien tu me serois -cher!—tu porterois ton bonnet de houssard -chaque heure du jour et chaque jour de la -semaine;—et quand ton bonnet de houssard -seroit us, je le remplacerois par deux autres -tout pareils. Mais, hlas! hlas! maintenant -que je pourrois tre ton ami, ton protecteur;—il -n'est plus temps: car tu n'es plus… -Hlas! tu n'es plus: ton gnie a revol au -ciel, sa patrie; et ton cœur gnreux et bienfaisant, -ton cœur que dilatoit sans cesse -l'amour de tes semblables, est humblement -resserr sous le monceau de terre qui te couvre -au fond de la valle.—</p> - -<p>Mais qu'est-ce, grand dieux! qu'est-ce que -cette image, auprs de cette scne de terreur -que je dcouvre avec effroi dans l'loignement!…—de -cette scne, o j'aperois -le pole de velours, dcor des marques militaires -de ton matre!—de ton matre! le -premier,—le meilleur des tres crs!—o -je te vois, fidle serviteur, poser d'une main -tremblante son pe et son fourreau sur le -cercueil; puis retourner plus ple que la mort -vers la porte; et abm dans ta douleur, -prendre par la bride son cheval de deuil, -et marcher lentement la suite du convoi!—L, -tous les systmes de mon pre sont -renverss par la douleur.—L, je le vois, -en dpit de sa philosophie, deux fois jeter -les yeux sur l'cusson funbre,—et deux -fois ter ses lunettes, pour essuyer les larmes -que lui arrache la nature.—L, enfin, je le -vois jeter le romarin d'un air de dsespoir, -qui semble dire:— Tobie! dans quel coin -de la terre pourrois-je trouver ton semblable?</p> - -<p>—Puissances clestes, vous qui jadis avez -ouvert les lvres du muet dans sa dtresse, -et dli la langue du bgue,—quand j'arriverai - cette page de terreur, faites pour -moi un nouveau miracle, et rpandez sur -mes lvres tous les trsors de l'loquence.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch70">CHAPITRE LXX.<br /> -<i>O Newton! Trim!</i></h2> - - -<p>Quand le caporal forma la rsolution de -suppler au point essentiel qui manquoit -l'artillerie de mon oncle Tobie, et d'entretenir -une espce de feu continuel sur l'ennemi -pendant la chaleur de l'attaque, il ne -songeoit d'abord qu' diriger sur la ville une -fume de tabac par une des six pices de -campagne, qui toient, comme on l'a vu, - droite et gauche de la gurite de mon -oncle Tobie.—Son ide n'alla pas plus loin -pour le moment;—et l'invention de ce stratagme, -et les moyens de l'excuter se prsentant - son esprit tout--la-fois, il se tint -assur du succs, et fut sans la moindre inquitude -sur le bonnet de houssard qu'il avoit -mis au jeu, ainsi que le lecteur peut s'en -souvenir.—</p> - -<p>Mais en tournant et retournant son projet -dans sa tte, il ne tarda pas concevoir -une ide plus vaste. Il comprit qu'en attachant -au bas de chacune de ses pipes turques -trois petits tuyaux de cuir prpar, d'o -descendroient trois autres pipes de fer-blanc, -dont la bouche s'adapteroit et se mastiqueroit -avec de l'argile sur la lumire de chaque -canon, il lui seroit aussi facile de mettre le -feu aux six pices -la-fois, qu' une seule.—Il -ne s'agissoit que de fermer tout passage - l'air, en liant hermtiquement avec de la -soie cire les pipes avec leurs tuyaux, leurs -diffrentes insertions.</p> - -<p>—Telle fut l'invention du caporal;—et -que les savans n'aillent pas s'en moquer.—Est-il -un d'eux qui ose dire de quelle espce -de purilit il est impossible de tirer quelque -ouverture pour le progrs des connoissances -humaines?—Est-il un de ceux qui ont assist -au premier et au second lit de justice de -mon pre, qui puisse prononcer de quelle -espce de corps on ne sauroit faire jaillir la -lumire pour porter les arts et les sciences - leur perfection?—Rien n'est perdu pour -l'homme de gnie, et la chute d'une pomme -dcouvrit Newton le systme de la gravitation.</p> - -<p>O Newton! Trim!</p> - -<p>—Trim veilla la plus grande partie de la -nuit pour assurer le succs de son projet, et -le conduire au point de perfection;—et -ayant fait une preuve suffisante de ses canons, -il les chargea de tabac jusqu'au comble, -et il s'alla coucher fort satisfait.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch71">CHAPITRE LXXI.<br /> -<i>On s'chauffe moins.</i></h2> - - -<p>Le caporal s'toit lev sans bruit environ -dix minutes avant mon oncle Tobie, dans -le dessein de disposer son appareil, et d'envoyer -une ou deux voles l'ennemi avant -l'arrive de mon oncle Tobie.</p> - -<p>A cette fin, il avoit tran les six pices -de campagne tout prs et en face de la gurite -de mon oncle Tobie, laissant seulement, -entre les trois de la droite et les trois de la -gauche, un intervalle de quelques pieds, -pour la commodit du service, et afin de -pouvoir faire jouer -la-fois les deux batteries, -dont il esproit tirer deux fois plus -d'honneur que d'une seule.</p> - -<p>Le caporal se plaa vis--vis cet intervalle -et un peu en arrire, le dos sagement appuy - la porte de la gurite, de crainte d'tre -tourn par l'ennemi.—Il prit la pipe d'ivoire, -appartenant la batterie de droite, entre le -premier doigt et le pouce de la main droite;—il -prit la pipe d'bne garnie d'argent, laquelle -appartenoit la batterie gauche, entre -le premier doigt et le pouce de l'autre main:—il -posa le genou droit en terre, comme -s'il et t au premier rang de son peloton.—Et -l, son bonnet de houssard sur la tte, -le caporal se mit faire jouer vigoureusement -ses deux batteries sur la contre-garde qui faisoit -face la contr'escarpe o l'attaque devoit -se faire le matin.</p> - -<p>Sa premire intention, comme je l'ai dit, -toit de n'envoyer d'abord l'ennemi qu'une -ou deux <i>bouffes</i> de tabac. Mais le succs -des <i>bouffes</i>, aussi-bien que le plaisir de -<i>bouffer</i>, s'toit insensiblement empar de lui, -et, de <i>bouffes</i> en <i>bouffes</i>, l'avoit engag -dans la plus grande chaleur de l'attaque.—Ce -fut en ce moment que mon oncle Tobie -le rejoignit.</p> - -<p>Il fut heureux pour mon pre que mon -oncle Tobie n'et pas faire son testament -ce jour-l.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch72">CHAPITRE LXXII.<br /> -<i>Il n'y tient pas.</i></h2> - - -<p>Mon oncle Tobie prit la pipe d'ivoire des -mains du caporal;—il la regarda pendant -une demi-minute, et la lui rendit.</p> - -<p>Moins de deux minutes aprs, mon oncle -Tobie reprit la pipe du caporal;—il la porta -jusqu' moiti chemin de sa bouche:—mais -bien vte il la lui rendit encore.</p> - -<p>Le caporal redoubla l'attaque:—mon -oncle Tobie sourit;—puis il prit un air grave:—il -sourit encore un moment;—puis il -reprit l'air srieux, et le garda.—Donne-moi -la pipe d'ivoire, Trim, dit mon oncle -Tobie.—Il la porta ses lvres, et la -retira sur-le-champ.—Il jeta un coup-d'œil -par-dessus la haie d'ifs.—Jamais pipe ne -l'avoit si vivement tent.—Mon oncle Tobie -se jeta dans la gurite avec sa pipe la main.</p> - -<p>—Arrte, cher oncle Tobie!—O cours-tu -avec ta pipe?—N'entre pas dans la gurite.—Il -n'y a nulle sret pour toi…—Mais -il m'chappe; il ne m'entend plus.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch73">CHAPITRE LXXIII.<br /> -<i>La scne change.</i></h2> - - -<p>A prsent, mon cher lecteur, aidez-moi, -je vous prie, traner l'artillerie de mon -oncle Tobie hors de la scne.—Transportons -sa gurite ailleurs, et dbarrassons le thtre, -s'il est possible, des ouvrages corne, des -demi-lunes, et de tout cet attirail de guerre.—</p> - -<p>Cela fait, mon ami Garrick, nous moucherons -les chandelles, nous balaierons la -salle, nous lverons la toile, et nous ferons -voir mon oncle Tobie revtu d'un nouveau -caractre, d'aprs lequel personne srement -ne se doute comment il agira.</p> - -<p>Et cependant,—si la piti est parente de -l'amour,—et si le courage ne lui est point -tranger, vous avez assez connu mon oncle -Tobie sous ces deux rapports, pour en suivre -la trace plus loin, et pour dmler dans sa -nouvelle passion ces ressemblances de famille.</p> - -<p>Vaine science! de quoi nous sers-tu dans -une telle recherche?—Tu n'es le plus souvent -propre qu' nous garer.</p> - -<p>Il y avoit, madame, dans mon oncle -Tobie une telle simplicit de cœur,—elle le -tenoit si loin de ces petites voies dtournes, -que les affaires de galanterie ont coutume de -prendre, que vous n'en avez, que vous ne -pouvez en avoir la moindre ide.—Sa faon -de penser toit si droite et si naturelle,—il -connoissoit si peu les plis et les replis du -cœur d'une femme,—il toit si loin de s'en -mfier, et (hors qu'il ne ft question de siges) -il se prsentoit devant vous tellement dcouvert -et sans dfense,—que vous auriez -pu, madame, vous tenir cache derrire une -de ces petites voies dtournes dont j'ai parl, -et de-l lui tirer dix coups de suite bout -portant, si neuf ne vous avoient pas suffi.</p> - -<p>Ajoutez encore, madame (et c'est ce qui -d'un autre ct faisoit chouer tous vos projets), -ajoutez cette modestie sans pareille -dont je vous ai une fois parl, et que mon -oncle Tobie avoit reue de la nature, cette -modestie qui veilloit sans cesse sur ses sensations, -et le tenoit toujours en garde…</p> - -<p>Mais o vais-je? et pourquoi me permettre -des rflexions qui se prsentent au moins dix -pages trop tt, et qui me prendroient tout le -temps que je dois employer raconter les -faits?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch74">CHAPITRE LXXIV.<br /> -<i>Paix d'Utrecht.</i></h2> - - -<p>Dans le petit nombre des enfans d'Adam, -dont le cœur n'a jamais senti l'aiguillon de -l'amour… (—je dis, <i>enfans lgitimes</i>, maintenant -pour btards tous ceux qui n'ont pour -les femmes que de l'aversion)—dans ce petit -nombre, dis-je, il faut avouer qu'on trouve -les noms des plus grands hros de l'histoire -ancienne et moderne.</p> - -<p>Il me seroit facile d'en retrouver la liste, -depuis le chaste Joseph jusqu' Scipion l'africain; -sans parler de Charles XII au cœur de -fer, sur qui la comtesse de Konismarck ne -put jamais rien gagner.—Ni ceux-l, ni tant -d'autres que je ne cite pas, n'ont jamais -flchi le genou devant la desse; mais c'est -qu'ils avoient toute autre chose faire.—Ainsi -avoit eu mon oncle Tobie; ainsi avoit-il -chapp au sort commun,—jusqu' ce que -le destin… jusqu' ce que le destin, dis-je, -enviant son nom la gloire de passer la -postrit avec celui de Scipion, fit le repltrage -honteux de la paix d'Utrecht.</p> - -<p>Et croyez-moi, messieurs, de tout ce qui -arriva cette anne-l par ordre du destin, -la paix d'Utrecht fut ce qu'il y eut de pis.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch75">CHAPITRE LXXV.<br /> -<i>Suites fcheuses de la paix d'Utrecht.</i></h2> - - -<p>Quelles fcheuses consquences n'eut-elle -pas, cette paix d'Utrecht? Peu s'en -fallut qu'elle ne dgott jamais mon oncle -Tobie des siges;—et quoiqu'il en soit venu - se raviser dans la suite, il est certain que -Calais n'avoit pas laiss dans le cœur de la -reine Anne une cicatrice plus profonde, -qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon -oncle Tobie.—Du reste de sa vie il ne put -entendre sans horreur prononcer le nom -d'<i>Utrecht</i>.—Que dis-je? une nouvelle tire -de la gazette d'Utrecht le faisoit soupirer, -comme si son cœur et voulu se rompre en -deux.</p> - -<p>Mon pre avoit la prtention de trouver -le vrai motif de chaque chose; ce qui en -faisoit un voisin trs-incommode, soit qu'on -voult rire ou pleurer.—Il savoit toujours -mieux que vous-mme vos raisons d'tre -triste ou gai.—Il consoloit mon oncle Tobie; -mais toujours en lui faisant entendre que -son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son -califourchon. Ne t'inquite pas, disoit-il, -frre Tobie; il faut esprer que nous aurons -bientt la guerre.—Et si la guerre vient, -les puissances belligrantes auront beau faire, -tes plaisirs sont assurs.—Je les dfie, cher -Tobie, de gagner du terrein sans prendre de -villes, et de prendre des villes sans faire de -siges.</p> - -<p>Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers -cette espce d'attaque que faisoit mon pre - son califourchon.—Il trouvoit ce procd -peu gnreux, d'autant qu'en frappant sur -le cheval, le coup retomboit sur le cavalier, -et portoit sur l'endroit le plus sensible; de -sorte qu'en ces occasions mon oncle Tobie -posoit sa pipe sur la table plus brusquement, -et se disposoit une dfense plus vive qu' -l'ordinaire.—</p> - -<p>—Il y a environ deux ans que je dis au -lecteur que mon oncle Tobie n'toit pas loquent; -et dans la mme page je donnai un -exemple du contraire.—Je rpte ici la -mme observation, et j'ajoute un fait qui la -contredit encore.—Il n'toit pas loquent;—il -lui toit difficile de faire de longues -phrases,—et il dtestoit les belles phrases.—Mais -il y avoit des occasions qui l'entranoient -malgr lui, et l'emportoient bien loin de -ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie -toit, quelques gards, gal Tertullien, -et quelques autres, infiniment suprieur.</p> - -<p>Mon pre gota tellement une de ces dfenses, -que mon oncle Tobie pronona un -soir devant Yorick et lui, qu'il l'crivit toute -entire avant de se coucher.</p> - -<p>J'ai eu le bonheur de retrouver cette dfense -parmi les papiers de mon pre, avec -quelques remarques de sa faon, soulignes -et mises entre deux parenthses.</p> - -<p>Au dos du cahier est crit: <i>Justification -des principes de mon frre Tobie, et des -motifs qui le portent dsirer la continuation -de la guerre.</i></p> - -<p>Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois -cette apologie de mon oncle Tobie;—et je -la regarde comme un si beau modle de dfense; -elle fait voir en lui un accord si heureux -de douceur, de courage et de bons -principes,—que je la donne au public, mot -pour mot, telle que je l'ai trouve, en y -joignant les remarques de mon pre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch76">CHAPITRE LXXVI.<br /> -<i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Je n'ignore pas, frre Shandy, qu'un -homme qui suit le mtier des armes est vu -de trs-mauvais œil dans le monde, quand -il montre pour la guerre un dsir pareil -celui que j'ai laiss voir.—En vain se reposeroit-il -sur la justice et la droiture de ses -intentions, on le souponnera toujours de -vues particulires et intresses.</p> - -<p>Donc, si cet homme est prudent (et la -prudence peut trs-bien s'allier avec le courage) -il se gardera de tmoigner ce dsir en -prsence d'un ennemi. Quelque chose qu'il -ajoutt pour se justifier, un ennemi ne le -croiroit pas.—Il vitera mme de s'expliquer -devant un ami, de crainte de perdre quelque -chose dans son estime.—Mais si son cœur -est surcharg,—s'il faut que les soupirs secrets -qu'il pousse pour les armes s'chappent,—il -rservera sa confidence pour l'oreille -d'un frre, de qui son caractre soit -bien connu, ainsi que ses vraies notions, -dispositions et principes sur l'honneur.—</p> - -<p>Il ne me siroit aucunement, frre Shandy, -de dire quel je me flatte d'avoir t sous tous -ces rapports,—fort au-dessous, je le sais, -de ce que j'aurois d, au-dessous peut-tre -de ce que je crois avoir t;—mais enfin tel -que je suis, vous, mon cher frre Shandy, -qui avez suc le mme lait que moi,—vous -avec qui j'ai t lev depuis le berceau;—vous, -dis-je, qui, depuis les premiers instans -des jeux de notre enfance, je n'ai cach -aucune action de ma vie, et peine une seule -pense,—tel que je suis, frre, vous devez -me connotre; vous devez connotre tous -mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit -qu'elles viennent de mon ge, de mon caractre, -de mes passions ou de mon jugement.</p> - -<p>Dites-moi donc, mon cher frre Shandy, -ce qu'il y a en moi qui ait pu vous faire penser -que votre frre ne condamnoit la paix d'Utrecht -que par des vues indignes?—Si en -effet j'ai paru regretter que la guerre ne ft -pas continue avec vigueur un peu plus long-temps, -comment avez-vous pu vous tromper -sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser -que je dsirasse la ruine, la mort ou l'esclavage -d'un plus grand nombre de mes frres; -que je dsirasse (uniquement pour mon -plaisir) de voir un plus grand nombre de familles -arraches leurs paisibles habitations? -Dites, dites, frre Shandy, sur quelle action -de ma vie avez-vous pu me juger si dfavorablement?—(<i>Comment -diable! cher Tobie, -quelle action!—et ces cent livres sterling -que tu m'as empruntes pour continuer ces -maudits siges!</i>)</p> - -<p>Si, ds ma plus tendre enfance, je ne -pouvois entendre battre un tambour, que -mon cœur ne battt aussi, toit-ce ma faute? -M'tois-je donn ce penchant? Est-ce la nature -ou moi, dont la voix m'appeloit aux -armes?</p> - -<p>Quand Guy, comte de Warwick, quand -Parisme et Parismne, quand Valentin et -Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre -se promenoient de main en main -autour de l'cole, n'est-ce pas de mon argent -qu'ils avoient t tous achets?—Et toit-ce -l, frre Shandy, le fait d'une ame intresse?</p> - -<p>Quand nous lisions le sige de Troie, ce -fameux sige qui a dur dix ans et huit mois,—(quoique -je gage qu'avec un train d'artillerie -semblable celui que nous avions -Namur, la ville n'et pas tenu huit jours) -y avoit-il dans toute la classe un colier plus -touch que moi du carnage des Grecs et des -Troyens? N'ai-je pas reu trois frules, deux -dans ma main droite, et une dans ma main -gauche, pour avoir trait Hlne de salope, -en songeant tous les maux dont elle avoit -t cause? Aucun de vous a-t-il vers plus -de larmes pour Hector?—Et quand le roi -Priam venoit au camp des Grecs pour redemander -le corps de son fils, et s'en retournoit -en pleurant sans l'avoir obtenu, vous -savez, frre, que je ne pouvois dner.</p> - -<p>Tout cela, frre Shandy, annonoit-il que -je fusse cruel?—Ou, parce que mon sang -bouilloit l'ide d'un camp, et que mon cœur -ne respiroit que la guerre, falloit-il conclure -que je ne pusse pas m'attendrir sur les calamits -qu'elle entrane?</p> - -<p>O frre! pour un soldat, il est un temps -pour cueillir des lauriers, et un autre pour -planter des cyprs. (<i>Eh! d'o diable as-tu -su, cher Tobie, que le cyprs toit employ -par les anciens dans les crmonies funbres?</i>)</p> - -<p>Pour un soldat, frre Shandy, il est un -temps, comme il est un devoir, de hasarder -sa propre vie,—de sauter le premier dans -la tranche, quoique assur d'y tre taill -en pices;—puis, anim de l'esprit public, -dvor de la soif de la gloire, de s'lancer -le premier sur la brche,—de se tenir au -premier rang,—et d'y marcher firement -avec les enseignes dployes, au bruit des -tambours et des trompettes.—Il est un temps, -ai-je dit, frre Shandy, pour se conduire -ainsi;—il en est un autre pour rflchir sur -les malheurs de la guerre,—pour gmir sur -les contres qu'elle ravage,—pour considrer -les travaux et les fatigues incroyables, -que le soldat lui-mme qui exerce toutes -ces horreurs est oblig de supporter, pour -six sous par jour, dont il est souvent mal -pay.—</p> - -<p>Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me rpte -ce que vous m'avez dj dit dans l'oraison -funbre de Lefvre:—<i>Qu'une crature telle -que l'homme, si douce, si paisible, ne -pour l'amour, la piti, la bont, n'toit -pas taille pour la guerre?</i>—Mais vous deviez -ajouter, Yorick, que si la nature ne nous -y a pas destins, au moins la ncessit peut -quelquefois nous y contraindre.—En effet, -Yorick, qu'est-ce que la guerre?—qu'est-ce -surtout qu'une guerre comme ont t les -ntres, fondes sur les principes de l'honneur -et de la libert,—sinon les armes mises - la main d'un peuple innocent et paisible, -pour contenir dans de justes bornes l'ambitieux -et le turbulent?—Quant moi, frre -Shandy, le ciel m'est tmoin que le plaisir -que j'ai pris tout ce qui concerne la guerre, -et en particulier cette satisfaction infinie qui -a accompagn les siges que j'ai excuts -dans mon boulingrin, ne s'est leve en moi, -(et j'espre aussi dans le caporal) que de la -conscience que nous avions tous deux, qu'en -agissant ainsi, nous rpondions aux grandes -vues du crateur.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch77">CHAPITRE LXXVII.<br /> -<i>L'Auteur s'gare.</i></h2> - - -<p>Je disois au lecteur chrtien… chrtien!… -sans doute, et j'espre qu'il l'est.—Et s'il -ne l'est pas, j'en suis fch pour lui. Mais -qu'il s'examine srieusement lui-mme, et -qu'il ne s'en prenne pas mon livre.—</p> - -<p>—Je lui disois, monsieur… car, en bonne -foi, quand on raconte une histoire, suivant -l'trange mthode que j'ai prise, on est sans -cesse oblig d'aller et de revenir sur ses pas, -pour empcher le lecteur de perdre le fil -du discours.—Et si je n'avois pas eu le soin -d'en user ainsi,—j'ai trait de choses si -varies et si quivoques;—il y a dans mon -ouvrage tant de vides et de lacunes;—les -toiles que j'ai places dans quelques-uns -des passages les plus obscurs, clairent si -peu un lecteur, dispos perdre son chemin -en plein midi, que… vous voyez que j'ai -perdu le mien.</p> - -<p>Oh! la faute vient uniquement de mon pre -et de sa pendule.—Et si jamais on dissque -mon cerveau, on y verra sans lunettes quelque -lacune, produite par l'impertinente question -de ma mre.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quant id diligentis in liberis procreandis -cavendum</i>, dit Cardan.</p> - -<p>Donc, messieurs, vous voyez qu'il est -moralement impossible que je retrouve le -point d'o j'tois parti.</p> - -<p>Il vaut mieux recommencer entirement -le chapitre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch78">CHAPITRE LXXVIII.<br /> -<i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></h2> - - -<p>Je disois au lecteur chrtien, au commencement -du chapitre qui a prcd celui de -l'apologie de mon oncle Tobie,—(je le disois -en termes et dans un trope diffrens) que -la paix d'Utrecht fut au moment de faire -natre, entre mon oncle Tobie et son califourchon, -le mme loignement qu'entre la -reine et les confdrs.</p> - -<p>Il est des gens qui ne descendent de leur -califourchon qu'avec humeur et dpit, en lui -disant: <i>Monsieur, j'aimerois mieux aller -pied toute ma vie, que de faire dsormais -un seul quart de lieue avec vous.</i>—Ce n'est -pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du -sien; que dis-je? il n'en descendit point.—Il -fut jet par terre, et mme avec malice; -ce qui lui donna dix fois plus d'humeur.—Mais -cette affaire est du ressort des Jockeis.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que la -paix d'Utrecht produisit une sorte de brouillerie -entre mon oncle Tobie et son califourchon.—Depuis -la signature des articles, qui -se fit en mars jusqu'au mois de novembre, -ils n'eurent aucun commerce ensemble. A -peine mon oncle Tobie fit-il de temps en -temps quelques tours de promenade avec lui, -pour s'assurer si le Havre et les fortifications -de Dunkerque se dmolissoient suivant les -termes du trait.</p> - -<p>Mais les Franois s'y portrent avec tant de -lenteur pendant tout l't,—et M. Tugghes, -dput des magistrats de Dunkerque, prsenta - la reine des suppliques si touchantes!—suppliant -sa majest de rserver sa foudre -pour les fortifications qui pouvoient avoir -encouru sa disgrce, mais d'pargner… -ah! d'pargner le mle en faveur du mle -lui-mme, lequel, dans sa situation dnue -de toute dfense, ne pouvoit plus tre qu'un -objet de piti;—et la reine (qui toit femme) -se laissa mouvoir si facilement, ainsi que -ses ministres, qui avoient leurs raisons particulires -pour ne pas dsirer que la ville -ft dmantele.—Enfin tout alla si lentement -au gr de mon oncle Tobie, que la ville fut -btie par le caporal, et toute prte tre -dmolie, plus de trois mois avant que les -diffrens commissaires, commandans, dputs, -mdiateurs et intendans leur permissent -d'y travailler.—</p> - -<p>Fatale inaction!</p> - -<p>Le caporal toit d'avis de commencer la -dmolition par les remparts du corps mme -de la place.—Non pas, caporal, disoit -mon oncle Tobie. Si nous commencions par -la ville, la garnison angloise n'y seroit pas -en sret pendant une heure, en cas d'attaque.—Et -si les Franois toient de mauvaise -foi…—ma foi, dit le caporal, je -ne m'y fierois pas.—Ces gens-l ne sont pas -srs.—Tu me fches toujours de parler ainsi, -Trim, dit mon oncle Tobie. Le Franois -est naturellement brave; et ds qu'il trouve -une brche praticable, c'est le premier peuple -du monde pour s'lancer dans une place et -s'en rendre matre.—Qu'ils y viennent, morbleu! -s'cria le caporal, en levant sa bche - deux mains, comme s'il alloit les renverser - ses pieds!—Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!—</p> - -<p>Dans ces cas-l, caporal, dit mon oncle -Tobie, en faisant glisser sa main jusqu'au -milieu de sa canne, et l'levant ensuite comme -un bton de commandement, le premier doigt -en avant,—dans ces cas-l, un commandant -ne doit pas calculer ce que l'ennemi -osera ou n'osera pas; il doit agir avec prudence.—Ainsi -nous commencerons par les -ouvrages extrieurs, tant du ct de la terre -que du ct de la mer; le fort Louis, le -plus loign de tous, sera dmoli le premier,—le -reste sautera l'un aprs l'autre, de droite -et de gauche, toujours en nous retirant vers -la ville;—aprs quoi nous dtruirons le mle, -nous comblerons le port; enfin nous rentrerons -dans la citadelle que nous ferons -sauter, et nous voguerons pour l'Angleterre.—O -nous voil dbarqus, dit le caporal.—Tu -as raison, dit mon oncle Tobie, en -reconnoissant son clocher.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch79">CHAPITRE LXXIX.<br /> -<i>La scne change.</i></h2> - - -<p>C'est ainsi qu'un ou deux entretiens de -ce genre avec Trim sur la dmolition de Dunkerque,—entretiens -charmans, mais trop -courts!—rappelrent pour un moment -mon oncle Tobie le souvenir des plaisirs qu'il -avoit perdus.—</p> - -<p>Mais ce souvenir n'en toit qu'une foible -image.—La magie avoit disparu; et l'ame -de mon oncle Tobie avoit perdu son ressort.—</p> - -<p>Le calme, accompagn du silence, avoit -pntr dans le cabinet solitaire de mon oncle -Tobie.—Ils avoient tendu leurs voiles de -gaze sur sa tte; et l'indiffrence, au regard -vague et la fibre lche, s'toit assise tranquillement - ses cts.—</p> - -<p>Son sang circuloit lentement dans ses veines, -sans que Amberg, et Rimberg, et Limbourg, -et Huis, et Bonn, pour une anne,—et -Landen, et Trarebach, et Drusen, et Dendermonde, -en perspective pour celle d'aprs, -en acclrassent le mouvement.—Les -sappes, et les mines, et les blindes, et les -gabions, et les palissades, n'loignoient plus -ce bel ennemi de l'homme, le repos.—En -mangeant son œuf souper, mon oncle Tobie -ne foroit plus les lignes franoises, d'o -tant de fois traversant l'Oise, et voyant toute -la Picardie ouverte devant lui, il marchoit -aux portes de Paris, et s'endormoit au sein -de la gloire.—Dans ses songes, il ne se -voyoit plus arborant l'tendard d'Angleterre -sur les tours de la Bastille, et ne se rveilloit -plus la tte remplie de magnifiques ides.—</p> - -<p>De plus douces rveries, des vibrations -plus chatouillantes, le beroient mollement -dans ses instans de sommeil.—La trompette -de la guerre tomboit de ses mains.—Un luth -la remplaoit.—Un luth! doux instrument! -le plus dlicat, et le plus difficile de tous!—Eh! -comment en joueras-tu, mon cher -oncle Tobie?</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch80">CHAPITRE LXXX.<br /> -<i>Dissertation sur l'Amour.</i></h2> - - -<p>Oui, je l'ai dit,—je me le rappelle;—je -ne sais plus o;—je ne sais plus quand.—Mais -il n'importe.—Une ou deux fois avec -mon tourderie ordinaire, j'ai dit que si je -trouvois jamais le temps de donner au public -l'histoire que l'on va lire des amours de mon -oncle Tobie et de la veuve Wadman, j'tois -assur que l'on y trouveroit le systme le -plus complet qui ait jamais t donn au -public, soit de la thorie, soit de la pratique -de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute -de la manire de faire l'amour.</p> - -<p>Mais se seroit-on imagin de-l que je donnerois -une dfinition prcise de l'amour? Ou -que je dterminerois avec Plotin la part que -Dieu et la part que le Diable peut y avoir?—</p> - -<p>Ou, par une quation plus exacte, en supposant -que l'amour est comme dix, que j'en -assignerois avec Ficinius six parties l'un, -et quatre l'autre?—</p> - -<p>Ou que je dciderois avec Platon, que de -la tte la queue le Diable prend tout?—</p> - -<p>—Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? -Est-ce que Platon se connoissoit en -amour?—</p> - -<p>Auroit-on cru que je perdrois mon temps - examiner si l'amour est une maladie?—Ou -que je m'embrouillerois avec Rhazez et -Dioscoride, rechercher s'il a son sige dans -la cervelle ou dans le foie?—Ce qui me -conduiroit l'examen de deux mthodes trs-opposes -pour le traitement de ceux qui en -sont attaqus.</p> - -<p>—Une de ces mthodes est celle d'Aœtius, -qui commenoit par des lavemens rafrachissans, -composs de chenevis et de concombre -pils,—qu'il faisoit suivre par de lgres -mulsions de lis et de pourpier, auxquelles -il ajoutoit une prise de tabac, et quand il -osoit s'y risquer, sa bague de topaze.</p> - -<p>L'autre mthode, qui est celle de Gordonius, -(chapitre 15. <i lang="la" xml:lang="la">de amore</i>) consiste -battre le malade jusqu' ce qu'il tombe en -pourriture: <i lang="la" xml:lang="la">ad putorem usqu</i>.</p> - -<p>Insens qui prtend concilier les systmes -de deux savans!—Mon pre, qui toit extrmement -vers dans les connoissances de -ce genre, mdita long-temps et sans fruit -sur les traitemens proposs par Aœtius et -Gordonius.—Enfin, au moyen d'une toile -cire et camphre, qu'il substitua au bougran -que le tailleur devoit employer pour mon -oncle Tobie dans la ceinture d'une culotte -neuve, mon pre obtint le mme effet que -vouloit produire Gordonius, et d'une manire -moins brutale.</p> - -<p>On lira en leur temps les vnemens qui -en rsultrent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch81">CHAPITRE LXXXI.<br /> -<i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></h2> - - -<p>Si le lecteur est curieux d'arriver ces fameuses -amours de mon oncle Tobie et de -la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, -elles auront leur tour.—Quant prsent, -je prtends seulement tre dispens de -dfinir ce que c'est que l'amour, et tant que -je pourrai me faire entendre l'aide du mot, -sans y ajouter d'autres ides que celles que -j'ai en commun avec le reste des hommes; -que me serviroit de dire ce que je pense de -la chose?—Quand je ne pourrai plus aller, et -que je me trouverai emptr de tout ct dans -ce labyrinthe mystique, alors je m'expliquerai -avec plus de prcision, et l'on verra ce que -je pense sur l'amour.</p> - -<p>Pour le moment, je me flatte d'tre suffisamment -entendu, en disant au lecteur que -mon oncle Tobie tomba amoureux.—</p> - -<p>Ce n'est pas que la phrase soit tout--fait -de mon got. Car, dire qu'un homme est -tomb amoureux,—ou qu'il est profondment -amoureux,—ou qu'il est dans l'amour -jusqu'aux oreilles,—ou qu'il y est par-dessus -la tte,—(ce qui, par l'analogie du langage, -semble impliquer que l'amour est au-dessous -de l'homme) c'est rentrer dans le -systme de Platon. Or, quoique l'on ait donn - Platon l'pithte de divin, je le dclare -pour cela seul hrtique et digne de l'enfer.</p> - -<p>Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, -mon oncle Tobie n'en devint pas moins -amoureux.</p> - -<p>Et peut-tre, ami lecteur, que si vous eussiez -t tent de mme, vous auriez succomb -comme lui.—Car jamais vos yeux n'ont vu, -jamais votre concupiscence n'a convoit un -objet aussi sduisant que la veuve Wadman.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch82">CHAPITRE LXXXII.<br /> -<i>Portait de la veuve Wadman.</i></h2> - - -<p>La veuve Wadman…—Mais je veux -que vous fassiez vous-mme son portrait.—Voici -une plume, de l'encre et du papier: -asseyez-vous, monsieur, et peignez-la votre -fantaisie.—Comme votre matresse, si vous -pouvez,—et non comme votre femme, si -votre conscience vous le permet.—Au reste, -ne suivez que votre got; je ne prtends -point gner votre imagination.—</p> - -<hr /> - - -<p>Eh bien, monsieur!</p> - -<p>La nature forma-t-elle jamais rien de si -charmant et de si parfait?</p> - -<p>Vous voyez cette veuve Wadman!—comment -mon oncle Tobie lui auroit-il rsist?</p> - -<p>—O trois fois, quatre fois heureux livre! -tu contiendras donc une page au moins que -la malice et l'ignorance ne pourront noircir -ni falsifier.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch83">CHAPITRE LXXXIII.<br /> -<i>Dialogue.</i></h2> - - -<p>Mistriss Brigitte apprit Suzanne que mon -oncle Tobie toit amoureux de sa matresse, -quinze jours au moins avant qu'il y et pens.—Suzanne -en parla ds le lendemain ma -mre. D'aprs cela, je puis bien entamer -l'histoire des amours de mon oncle Tobie, -quinze jours avant leur existence.</p> - -<p>—J'ai vous dire une nouvelle, monsieur -Shandy, dit ma mre, qui vous surprendra -beaucoup.</p> - -<p>Or, mon pre toit alors occup tenir -son second lit de justice, et il rflchissoit -intrieurement sur les fatigues du mariage, -quand ma mre rompit le silence.—</p> - -<p>Votre frre Tobie, dit ma mre, pouse -mistriss Wadman.—</p> - -<p>Le pauvre homme! dit mon pre, il -n'aura donc plus la libert de se coucher en -travers dans son lit!</p> - -<p>C'toit un supplice cruel pour mon pre, -de ce que ma mre ne demandoit jamais -l'explication des choses qu'elle ne comprenoit -pas.</p> - -<p>—Qu'elle soit ignorante, disoit mon pre, -c'est un malheur pour elle.—Mais elle peut -faire une question.—</p> - -<p>Ma mre n'en faisoit jamais.—Enfin elle -est morte sans savoir si la terre tournoit ou -ne tournoit pas; mon pre le lui avoit expliqu -plus de mille fois:—mais elle l'oublioit -toujours.</p> - -<p>Aussi la conversation alloit rarement plus -loin entr'eux qu'une demande, une rponse -et une rplique.—Ensuite ils reprenoient -haleine pendant quelques minutes (comme -dans l'affaire des culottes) et puis le dialogue.</p> - -<p>S'il se marie, dit ma mre, ce sera tant -pis pour nous.—</p> - -<p>Je n'en donnerois pas deux sous, dit -mon pre; il peut manger son bien de cette -faon aussi-bien que d'une autre.—</p> - -<p>J'en conviens, dit ma mre. L finit la -<i>demande</i>, la <i>rponse</i> et la <i>rplique</i> dont je -vous ai parl.—</p> - -<p>Ce sera un passe-temps pour lui, dit mon -pre.—</p> - -<p>Surtout, rpondit ma mre, s'il peut -avoir des enfans.—</p> - -<p>Des enfans! s'cria mon pre, le ciel -ait piti de moi!</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch84">CHAPITRE LXXXIV.<br /> -<i>Sur les lignes droites.</i></h2> - - -<p>Ici j'avois fait un chapitre sur les lignes -courbes, pour prouver l'excellence des lignes -droites…</p> - -<p>Une ligne droite! le sentier o doivent -marcher les vrais chrtiens, disent les pres -de l'glise.—</p> - -<p>L'emblme de la droiture morale, dit Cicron.—</p> - -<p>La meilleure de toutes les lignes, disent -les planteurs de choux.—</p> - -<p>La ligne la plus courte, dit Archimde, -que l'on puisse tirer d'un point un autre.—</p> - -<p>Mais un auteur tel que moi, et tel que -bien d'autres, n'est pas un gomtre; et j'ai -abandonn la ligne droite.—</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch85">CHAPITRE LXXXV.<br /> -<i>Je prends la poste.</i></h2> - - -<p>J'ai promis quelque part au lecteur que je -lui donnerois deux volumes de cet ouvrage -par an, pourvu que mon maudit asthme, -que je redoute prsent plus que le diable, -voult me le permettre.—Et, dans un autre -endroit (je veux tre pendu si je sais o) -j'ai pos ma plume et ma rgle en croix sur -ma table, pour donner plus de poids mon -serment; et j'ai jur que je soutiendrois cette -allure quarante ans de suite, s'il plaisoit -la fontaine de la vie de me fournir aussi long-temps -bonne sant, bon courage, et joyeuse -humeur.</p> - -<p>Pour mon humeur, je n'ai qu' m'en louer; -quoiqu'il lui arrive de me promener cheval -sur un bton dix-neuf heures sur les vingt-quatre, -je n'ai que des remercmens lui -faire.—O mon humeur, que ne vous dois-je -pas!—c'est vous qui m'avez fait parcourir -joyeusement l'pre sentier de la vie, et qui, -parmi tous les maux qu'elle entrane, ne -m'avez jamais laiss connotre les soucis.—Jamais -vous ne m'avez abandonn; jamais -vous ne m'avez teint les objets en noir ni en -ples couleurs.—Au contraire, dans les -dangers, vous avez toujours dor mon horizon -avec les rayons de l'esprance; et quand la -mort elle-mme est venue frapper ma porte, -vous l'avez congdie d'un ton si gai et d'un -air si dgag, qu'elle a cru s'tre trompe.—</p> - -<p>—Il y a ici quelque mprise, a-t-elle -dit.</p> - -<p>—Je ne crains rien tant au monde que -d'tre interrompu au milieu d'une histoire; -et quand la mort se prsenta, je racontois - mon ami Eugne le vieux conte d'une religieuse -qui se croyoit change en poisson, -et celui d'un moine condamn juridiquement -pour avoir mang un missel;—et je discutois -plaisamment l'importance du cas et la justice -de la procdure.—</p> - -<p>Ce ne sauroit tre, dit-elle, le grave -personnage que je cherche; voyons ailleurs.</p> - -<p>—Tu l'as chapp belle, Tristram, me -dit Eugne, en me prenant la main, aprs -que j'eus fini mon histoire.—</p> - -<p>Je ne tiens rien encore, Eugne, rpliquai-je; -et puisque l'infme btarde a dcouvert -mon logis…—</p> - -<p>Btarde est le mot, interrompit Eugne; -car c'est par le pch qu'elle est entre dans -le monde.—Il ne m'importe gure, lui dis-je, -par o elle y est entre; ce que je lui -demande, c'est de ne pas m'en faire sortir -si brusquement.—J'ai quarante volumes -crire, et quarante mille choses dire et -faire, que toi seul au monde, mon cher -Eugne, pourrois dire et faire pour moi. -Tu vois comme elle m'a dj pris la gorge; -(en effet, je pouvois peine me faire entendre -d'Eugne travers une petite table).—Tu -vois que je ne suis pas un champion -de sa force en champ clos.—Ne ferois-je pas -mieux, tandis qu'il me reste encore quelques -esprits pars, et que ces deux jambes (soulevant -une des miennes) et que ces deux -jambes d'araigne peuvent encore me porter,—ne -ferois-je pas mieux de gagner pays, et -de chercher mon salut dans la fuite?—C'est -mon avis, mon cher Tristram, dit Eugne.—Eh -bien! dis-je, par le ciel! je vais la -mener un train dont elle ne se doute gure. -Je galoperai sans retourner la tte jusqu'aux -bords de la Garonne;—je m'enfuirai au -plus haut du Vsuve,—et de-l Jopp,—et -de Jopp au bout du monde.—Viens, -mon ami, dit Eugne, en me tendant la -main.</p> - -<p>Le mouvement d'Eugne et sa tendre -affection pour moi, rappelrent dans mes -joues le sang qui en avoit t banni si long-temps.—C'toit -un cruel moment pour lui -dire adieu. Il me conduisit ma chaise; je -montai en le regardant:—il me tendit encore -la main.—Allons! m'criai-je.—Le postillon -enleva ses chevaux d'un coup de fouet: nous -partmes comme l'clair; et en six tours de -roue nous fmes Douvres.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch86">CHAPITRE LXXXVI.<br /> -<i>Je m'embarque.</i></h2> - - -<p>Cependant, dis-je, en regardant les -ctes de France, il seroit propos qu'un -homme connt son propre pays, avant -d'aller chercher celui des autres.—Or, je -n'ai visit ni l'glise de Rochester, ni les -chantiers de Chatham, ni Saint-Thomas de -Cantorbery,—quoique tout cela se trouvt -sur ma route.</p> - -<p>—Mais, la vrit, je suis dans un cas -particulier.—</p> - -<p>Ainsi, sans autres rflexions, je sautai -dans le paquebot; en cinq minutes nous -fmes sous voile, et nous vogumes comme -le vent.</p> - -<p>—Dites-moi, capitaine, lui dis-je en -entrant dans la cabine, est-il jamais arriv -quelqu'un de mourir dans votre paquebot?—</p> - -<p>Bon! rpliqua-t-il, on n'a seulement -pas le temps d'y tre malade.—</p> - -<p>Chien de menteur! m'criai-je, je suis -dj malade comme un cheval.—Qu'est-ce -ceci? Aye!—aye!—tous mes vaisseaux -sont rompus;—le sang, la lymphe, le fluide -nerveux, les sels fixes et volatils, tout est -confondu ple-mle.—Bon Dieu!—tout -tourne autour de moi comme cent mille -tourbillons.—Je ne sais plus ce que je veux -dire.</p> - -<p>Aye,—aye,—aye,—aye!—Capitaine, -quand serons-nous terre?—Ces marins ont -des cœurs de roche.—Oh! je suis bien malade.—Garon, -apporte-moi de l'eau chaude.—Madame, -comment vous trouvez-vous?—Mal, -monsieur, trs-mal.—Oh! trs-mal.—Je -suis,—je suis morte.—Est-ce la premire -fois? Non, monsieur, c'est la seconde, la -troisime, la sixime, la dixime.—Diable!—Oh! -oh! quel tapage sur notre tte! Hol! -garon, qu'est-ce qui arrive?—</p> - -<p>Le vent ne cesse de tourner.—La mer -est grosse.—Est-ce la mort? eh bien! je -verrai comme elle est faite.—Eh bien! -garon?—</p> - -<p>Quel bonheur! le vent tourne encore. -Nous voil dans le port.—Oh! le diable te -tourne!—</p> - -<p>Capitaine, dit la dame, pour l'amour -de Dieu! que je descende la premire.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch87">CHAPITRE LXXXVII.<br /> -<i>Elles sont trois.</i></h2> - - -<p>De Calais Paris, il y a trois routes diffrentes; -et rien n'est plus fcheux pour un -homme qui est press.—Il faut couter tant -de choses en faveur de chaque route, de la -part des dputs des diffrentes villes qui s'y -rencontrent, qu'un voyageur perd communment -une demi-journe pour se dcider -par o il passera.—</p> - -<p>La premire de ces routes est par Lille et -Arras; c'est la plus longue, mais la plus -intressante et la plus instructive.</p> - -<p>La seconde est par Amiens; c'est celle qu'il -faut prendre si l'on veut voir Chantilly.—</p> - -<p>Et la troisime est par Beauvais; on la -prend si l'on veut.—</p> - -<p>—C'est ce qui fait que beaucoup de gens -la prfrent.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch88">CHAPITRE LXXXVIII.<br /> -<i>J'accepte le dfi.</i></h2> - - -<p><i>Avant de quitter Calais</i>, diroit un -voyageur crivain, <i>il ne sera pas mal -propos -de donner quelques dtails sur cette -ville.</i>—Et moi je pense que ce seroit trs-mal --propos.—Ne peut-on traverser paisiblement -une ville, et la laisser comme on l'a -prise, quand on n'a rien dmler avec elle?—A -quoi sert d'en visiter toutes les rues, -et de tirer sa plume chaque ruisseau que -l'on saute (uniquement, mon avis, pour -le plaisir de la tirer)?—En effet, si nous -pouvons en juger d'aprs tout ce qui a t -crit dans ce genre, par tous ceux qui ont -crit et puis galop,—ou qui ont galop et -puis crit, ce qui est encore diffrent;—ou -qui, comme je fais en ce moment, ont crit -en galopant;—depuis le grand Adisson, qui -fit ce mtier avec ses livres d'cole sous le -bras, jusqu' ceux qui le font encore sans -avoir jamais t l'cole,—nous trouverons -qu'il n'y a pas un galopeur d'entre nous, qui -n'et mieux fait de se promener au pas autour -de son champ (en supposant qu'il et -un champ) et d'crire pied sec ce qu'il -avoit crire, plutt que de courir les mers -pour n'crire que les mmes choses.—</p> - -<p>Quant moi, comme le ciel est mon juge -(et c'est toujours lui que je porte mon -dernier appel) except le peu que m'en a -dit mon barbier en repassant mes rasoirs, -je ne connois non plus Calais que le Grand-Caire.—Il -toit nuit close quand j'y arrivai, -et il n'toit pas jour quand j'en repartis.</p> - -<p>—Cependant, avec le peu que j'en sais, avec -ce que je ramasserai de droite et de gauche, -et que je coudrai ensemble,—je gage dix -contre un que je m'en vais crire sur Calais -un chapitre aussi long que mon bras, et que -j'en ferai un dtail si circonstanci et si satisfaisant, -sans omettre une seule particularit -digne de la curiosit d'un voyageur que -l'on me prendra pour un clerc de ville de -Calais.—Et o seroit la merveille, monsieur? -Dmocrite qui rioit dix fois plus que -je n'ose faire, n'toit-il pas clerc de ville -d'Abdre?—Et cet autre dont j'ai oubli le -nom, et qui toit plus sage que Dmocrite -et que moi, n'toit-il pas clerc de ville d'Ephse?</p> - -<p>—Et de plus, monsieur, ce que je dirai -de Calais aura tant de bon sens, d'rudition, -de vrit et de prcision…</p> - -<p>Mais je vois votre air que vous ne m'en -croyez pas.—Eh bien! monsieur, lisez pour -votre peine le chapitre suivant.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch89">CHAPITRE LXXXIX.<br /> -<i>Calais.</i></h2> - - -<p><i>Calais</i>, <i>Calatium</i>, <i>Calusium</i>, <i>Calesium</i>.</p> - -<p>Cette ville, si vous en croyez ses archives, -(et je ne vois aucune raison de les rvoquer -en doute) n'toit autrefois qu'un petit village -appartenant aux anciens comtes de Guines. -Elle contient aujourd'hui prs de quatorze -mille habitans, sans compter quatre cents -vingt feux dans la ville basse ou les faubourgs. -Il faut supposer qu'elle ne sera arrive que -par degr sa grandeur actuelle.</p> - -<p>Il y a dans la ville quatre couvens et une -seule glise paroissiale. J'avoue que je n'en -ai pas pris la mesure exacte; mais il est ais -d'en approcher par conjecture.—Car, comme -la ville renferme quatorze mille habitans, si -l'glise peut les contenir, elle doit tre d'une -grandeur considrable;—et si elle ne le peut -pas, il est ridicule de n'en avoir pas une -autre.—Elle est btie en forme de croix, -et ddie la vierge Marie. Le clocher, au -haut duquel est une flche, est plac au milieu -de l'glise, et port sur quatre piliers -de forme lgante et assez lgre, mais cependant -suffisamment solides.</p> - -<p>L'glise est orne de onze autels, dont la -plupart sont plus lgans que riches. Le matre-autel -est un chef-d'œuvre en son genre. Il -est de marbre blanc; et, suivant ce qu'on -m'a dit, il a prs de soixante pieds de haut. -S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut -que le mont Calvaire; d'o je conclus qu'en -conscience il est d'une hauteur raisonnable.—</p> - -<p>Rien ne m'a frapp davantage que la grande -place, que nous appelons en anglois <i>carre</i>. -Je ne saurois dire si elle est bien pave et -bien btie; mais elle est au centre de la -ville, et la plupart des rues (du moins celles -de ce quartier) y aboutissent.—Si l'on avoit -pu avoir une fontaine Calais, ce qui parot -impossible, il n'est pas douteux qu'on l'et -place au centre de ce <i>carr</i>, o elle auroit -fait un trs bel effet;—quoique ce <i>carr</i> ne -soit pas prcisment un <i>carr</i>: car il est de -quarante pieds plus long de l'est l'ouest, -que du nord au sud.—Aussi les Franois -en gnral ont-ils plus de raison de les appeler -des <i>places</i>, n'tant presque jamais des -carrs parfaits.</p> - -<p>La maison-de-ville est assez laide, et consquemment -peu digne d'tre mise en vue; -sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, - ct de la fontaine. Mais elle suffit pour -sa destination, et est assez spacieuse pour -contenir les magistrats qui s'y rassemblent -de temps en temps.—De sorte que l'on peut -prsumer que la justice y est rgulirement -distribue.</p> - -<p>Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur -ce qui concerne la ville; mais comme il n'y -a rien de curieux dans le Courgain, je m'en -suis peu occup. C'est un quartier spar de -la ville, qui n'est habit que par des matelots -et des pcheurs. Il consiste en une quantit -de petites rues proprement bties; la plupart -des maisons sont en brique. Il est extrmement -peupl; mais cette population s'explique -par le genre de nourriture de l'espce de -gens qui y demeurent.</p> - -<p>Au reste, un voyageur peut l'aller visiter -pour se satisfaire.</p> - -<p>Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du -guet; elle mrite d'tre vue. On l'appelle ainsi - cause de sa destination; parce qu'en temps -de guerre elle sert dcouvrir les ennemis, -qui pourroient s'approcher de la place du -ct de terre, ou du ct de mer, et en -donner avis.—Mais elle est d'une hauteur si -prodigieuse, et attire vos regards si continuellement, -que l'on ne peut s'empcher d'y -faire attention malgr soi.</p> - -<p>Je fus trs-fch de ne pouvoir obtenir -la permission de visiter les fortifications, qui -sont les plus fortes du monde, et qui, depuis -qu'elles ont t commences jusqu' nos jours, -c'est--dire, depuis Philippe de France, comte -de Boulogne, jusqu'au moment o j'en parle, -ont cot (suivant le calcul d'un ingnieur -Gascon) plus de cent millions de livres.—Il -est remarquer que c'est la tte de Graveline, -du ct o la ville est naturellement -la plus foible, qu'on a dpens le plus d'argent; -tellement que les ouvrages extrieurs -s'tendent beaucoup dans la campagne, et -occupent un grand terrein.</p> - -<p>Cependant, quoique l'on ait pu dire et -faire, il faut convenir que Calais n'a jamais -t aussi important par lui-mme que par -sa position, et cette entre facile qui a t tant -de fois fournie nos anctres pour pntrer -en France. Mais cet avantage n'toit pas mme -sans inconvniens; et Calais a t pour l'Angleterre -dans ces temps-l une source de querelles, -aussi rptes que Dunkerque dans -le ntre. On regardoit bon droit cette ville -comme la clef des deux royaumes; et c'est -de-l que sont venus tant de dbats, pour -savoir qui la garderoit.</p> - -<p>De ces dbats, le plus mmorable fut -le sige, ou plutt le blocus de Calais par -Edouard III. La ville rsista une anne entire -aux efforts de ses armes, et se dfendit jusqu' -la dernire extrmit; la famine seule -l'obligea de se rendre.—Le dvouement d'Eustache -de Saint-Pierre, qui s'offrit le premier -comme victime, pour sauver ses concitoyens, -a plac le nom de ce gnreux magistrat parmi -ceux des hros.—Et, comme ce dtail ne -prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, -ce seroit faire au lecteur une injustice criante, -que de ne pas lui donner le dtail exact de -cet vnement romanesque et du sige lui-mme, -dans les propres mots de Rapin -Thoiras.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch90">CHAPITRE XC.<br /> -<i>Plus de peur que de mal.</i></h2> - - -<p>Mais ne craignez rien, ami lecteur, je -ddaigne d'en user ainsi.—Il suffit que je -vous aie en mon pouvoir.—Mais faire usage -de l'avantage que le hasard et la plume m'ont -donn sur vous! la chose seroit indigne de moi. -Non, par ce feu tout-puissant qui chauffe -les cervelles visionnaires, et illumine les esprits -dans les mditations extatiques, avant -que j'abuse ainsi d'une crature innocente -qui se trouve ma merci,—avant que j'exige -de vous le prix de cinquante pages que je -n'ai aucun droit de vous vendre,—nu comme -je suis, j'aimerois mieux brouter l'herbe des -montagnes, et sourire de ce que le vent du -nord ne m'apporteroit ni abri ni souper.—</p> - -<p>—Ainsi, camarade, partons; et mne-moi -ventre terre Boulogne.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch91">CHAPITRE XCI.<br /> -<i>Boulogne.</i></h2> - - -<p>A Boulogne, dirent-ils! bon! voici une -recrue, nous voyagerons ensemble.—Messieurs, -leur dis-je, j'en suis fch. Mais je -ne saurois m'arrter, ni boire rasade avec -vous.—Je suis poursuivi de trop prs.—A -peine aurai-je le temps de changer de chevaux. -Hol, garon! pour l'amour de Dieu, -dpche.—</p> - -<p>C'est quelque criminel de haute trahison, -dit le plus bas qu'il pt un trs-petit homme, - l'oreille de son voisin qui toit trs-grand.—Ou -peut-tre, dit le grand homme, quelque -assassin.—Bien trouv, leur dis-je, Messieurs.—Non, -dit un troisime, il est charg -de dpches de la cour.—</p> - -<p>—Ma belle enfant, dis-je une jeune fille -qui passoit lgrement avec ses heures sous -le bras, vous tes frache et vermeille comme -le matin.—(Le soleil qui se levoit alors -donnoit du prix ce compliment).—Charg -de dpches, dit un quatrime!—(La jeune -fille me fit un salut gracieux, je lui envoyai -un baiser.)—Charg de dpches, continua-t-il, -je n'en crois rien: il est charg de -dettes.—Oh! oui, de dettes certainement, -dit un cinquime.—Je ne voudrois pas, dit -le nain qui avoit parl le premier, je ne voudrois -pas payer ses dettes pour mille louis.—Ni -moi, dit le gant, pour dix mille.—Encore -bien trouv, dis-je, Messieurs.</p> - -<p>Hlas, Messieurs! je n'ai d'autres dettes -que celle que je dois la nature. Je ne lui -demande que du temps, et je promets de -lui tout payer.—Mais, ciel! madame, -auriez-vous le cœur assez dur pour arrter -un pauvre voyageur, qui suit son chemin -sans nuire personne? Arrtez,—arrtez-moi -plutt ce squelette hideux, l'effroi du -pcheur, dont les jambes si longues menacent -sans cesse de m'atteindre. C'est vous, -madame, qui l'avez mis ma poursuite:—de -grce, s'il n'est plus qu' quelques -postes, madame, ma chre dame, arrtez-le, -arrtez-le.—</p> - -<p>Mon hte irlandois crut que je m'adressois -encore la jeune fille. C'est dommage, -dit-il, qu'elle soit si loin; toute cette galanterie -est perdue pour elle.</p> - -<p>Peste soit du nigaud!</p> - -<p>Est-ce l tout ce que vous avez de curieux - Boulogne?—</p> - -<p>Par Jsus! il y a le plus beau sminaire…—</p> - -<p>Un sminaire est une belle chose, dis-je.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch92">CHAPITRE XCII.<br /> -<i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></h2> - - -<p>Quand l'impatience des dsirs d'un homme -prcipite ses ides quatre-vingt-dix fois plus -vte que le vhicule qui le porte, il perd toute -retenue; et malheur au vhicule, malheur - tous ses accessoires, de quelque nature -qu'ils soient, sur lesquels il exhale le mcontentement -de son ame.</p> - -<p>J'vite le plus qu'il m'est possible de porter -un jugement dfinitif sur les hommes et sur -les choses, quand je suis dans un mouvement -de colre.—</p> - -<p>Ainsi la premire fois que la chose m'arriva, -je me contentai de dire: <i>Plus on se -presse, plus on fait de sottises.</i> La seconde, -troisime, quatrime et cinquime fois, je -m'en tins cette rflexion, et je ne m'en -pris qu'au second, troisime, quatrime et -cinquime postillon.—Mais la mme marotte -durant toujours, et durant sans exception -de la cinquime la sixime, septime, -et jusqu' la dixime fois, je ne pus m'abstenir -d'englober toute la nation dans une -rflexion gnrique que je fis en ces termes:</p> - -<p><i>Il y a toujours dans une voiture franoise -quelque chose qui va mal la sortie -de chaque poste.</i></p> - -<p>Ou bien en changeant la proposition:</p> - -<p><i>Un postillon Franois ne sauroit faire un -quart de lieue sans avoir besoin de descendre.</i></p> - -<p>Et quoi encore de nouveau?—Diable! une -soupente casse! une dent de loup rompue! -un trait dfait! une bande, un crou, une -courroie, une boucle, un ardillon…</p> - -<p>N'imaginez pas pourtant que je me croie -en droit de maudire la chaise de poste ni -le postillon pour des accidens de cette espce;—ni -que je jure par le Dieu vivant que je -ferai plutt le reste du chemin pied;—ni -que je consente tre damn si l'on me -voit remonter dans une pareille voiture,—non, -je m'arme du plus beau sang froid, -et je reconnois qu'en quelque pays que je -voyage, il y aura toujours quelque crou, -courroie, boucle, ou ardillon qui viendra - manquer.—Ainsi je ne m'chauffe jamais, -je prends le bon et le mauvais selon qu'ils -se prsentent, et je poursuis mon chemin.—</p> - -<p>—Fais-en de mme, mon garon, lui -dis-je. Il avoit dj perdu cinq minutes en -descendant de cheval pour prendre un morceau -de pain bis qu'il avoit fourr dans une -des poches de la voiture: puis il toit remont, -et cheminoit son aise pour le mieux -savourer. Allons, postillon, dis-je, plus -vivement. Mais pour cela je pris un ton -tout--fait persuasif; je fis sonner une pice -de vingt-quatre sols contre la glace, prenant -soin de lui en prsenter le ct plat, comme -il retournoit la tte.—Le drle, pour me -montrer qu'il me comprenoit, me fit une -grimace qui s'tendit d'une oreille l'autre, -et qui, derrire son museau de suie, me -dcouvrit une range de perles, telles qu'une -reine auroit donn tous les joyaux de sa -couronne pour en avoir autant.</p> - -<p>—Juste ciel! qui dpars-tu de tels trsors! -quelles dents pour du pain bis!</p> - -<p>Et comme il finissoit sa dernire bouche, -nous entrmes Montreuil.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch93">CHAPITRE XCIII.<br /> -<i>Jeanneton.</i></h2> - - -<p>Il n'y a point mon gr de ville en France -qui se prsente mieux sur la carte que Montreuil. -J'avoue qu'elle ne se prsente pas si -bien sur le livre de poste, ni mme sur le -chemin; et si vous y passez jamais, vous -serez de mon avis: elle est pitoyable voir.</p> - -<p>Cependant Montreuil en ce moment possde -une merveille;—c'est la fille du matre -de poste. Elle a pass dix-huit mois Amiens, -et six Paris; elle y a fait son apprentissage; -ainsi elle tricotte, elle coud, danse et -joue de la prunelle en perfection.</p> - -<p>Mais voyez l'tourdie avec ses œillades! -pendant les cinq minutes que je me suis arrt - la regarder, elle a laiss chapper au moins -une douzaine de mailles son bas de fil blanc!—Oui, -oui, je vous vois, fine matoise, et -je vois votre bas. Il est long et troit; il est -inutile que vous l'attachiez avec une pingle -sur votre genou.—Le bas est fait pour votre -jambe, il vous ira le mieux du monde.</p> - -<p>—O cette crature a-t-elle pris ces belles -proportions qui fourniroient des modles au -statuaire? La nature lui auroit-elle rvl son -secret?</p> - -<p>O nature! tes ouvrages effacent tous ceux -de l'art.—Jeanneton est belle sans connotre -les <i>faces</i> et les <i>tiers de face</i>.—Elle est belle -comme toi et par toi…—Mais que son attitude -est heureuse! Saisissons cet instant -pour la peindre; c'en est fait, je tire mes -crayons;—et puiss-je n'en faire usage de -ma vie, si je ne viens pas bout de vous -montrer Jeanneton aussi au naturel, que si je -voyois ses formes travers un linge mouill!—</p> - -<p>—Mais ces messieurs prfrent peut-tre -que je leur donne la longueur, la largeur -et la hauteur de l'glise de Montreuil;—ou -le plan de la faade de l'abbaye de Saint-Austreberte?—Eh, -messieurs! tout y est, -je suppose, dans l'tat o les charpentiers -et les maons l'ont laiss; et tout y restera -ainsi pendant cent ans encore, si la foi en -Jsus-Christ dure aussi long-temps.—Vous -pouvez prendre ces mesures-l votre aise.—</p> - -<p>Mais pour toi, Jeanneton, celui qui veut -te mesurer doit s'y prendre l'heure mme.—Tu -portes en toi les principes du changement; -et quand je considre les vicissitudes -de cette vie passagre, je frmis de l'avenir -qui t'attend.—Avant deux ans peut-tre, -tes belles formes seront dtruites, et ta jolie -taille sera perdue.—Tu passeras comme une -fleur, et ta beaut disparotra comme l'ombre.—Eh! -que sais-je? cette innocence qui t'embellit -encore, tu la perdras peut-tre! qui -peut rpondre d'une foiblesse?—Je ne serois -pas caution de ma tante Dinach, si elle vivoit -encore;—que dis-je? je le serois peine de -son portrait, s'il et t fait par Reynolds.</p> - -<p>—Mais le nom seul de ce matre de l'art -me fait tomber le pinceau des mains.—Je -ne ferai point le portrait de Jeanneton.</p> - -<p>Il faut, monsieur, que vous vous contentiez -de l'original; et si la soire est belle, -quand vous passerez Montreuil, vous pourrez -le voir par votre portire, tandis que -vous changerez de chevaux.—Mais faites -mieux: et moins que vous ne soyez aussi -press que moi, et par d'aussi fcheuses -raisons, arrtez-vous une nuit, vous trouverez -Jeanneton tant soit peu dvote;—mais, -monsieur, tant mieux. C'est le tiers de votre -besogne de fait.</p> - -<p>Bon Dieu! cette fille a brouill toutes mes -ides: je ne saurois m'arrter plus long-temps - la regarder.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch94">CHAPITRE XCIV.<br /> -<i>Abbeville.</i></h2> - - -<p>Ds que j'eus fait cette rflexion, et puis -cette autre: que la mort toit peut-tre dj -sur mes talons,— ciel, m'criai-je! que ne -suis-je dj Abbeville, ne ft-ce que pour -voir les cardeurs et les fileuses de ce pays-l! -Nous partmes pour Abbeville.</p> - -<p>De Montreuil Nampont,—poste et demie.</p> - -<p>De Nampont Bernay,—poste.</p> - -<p>De Bernay Nouvion,—poste.</p> - -<p>De Nouvion Abbeville,—poste et demie.—</p> - -<p>Mais les cardeurs et les fileuses d'Abbeville -toient tous couchs.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch95">CHAPITRE XCV.<br /> -<i>Le remde ct du mal.</i></h2> - - -<p>De quel avantage infini ne sont pas les -voyages!—ils chauffent quelquefois; mais -il est un remde innocent, dont le chapitre -suivant nous donnera l'ide.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch96">CHAPITRE XCVI.<br /> -<i>L'Apothicaire.</i></h2> - - -<p>Ah! monsieur Clistorel, vous voici; passez -dans ma garde-robe.—Je ne vous demande -que cinq minutes.</p> - -<p>—Si je pouvois faire ainsi mes conditions -avec la mort comme avec mon apothicaire, -et dcider le temps et le lieu o elle doit -me prendre,—je lui dclarerois que je ne -veux point que ce soit en prsence de mes -amis.—Aussi, toutes les fois qu'il m'arrive -de penser au genre et aux circonstances de -cette grande catastrophe, (circonstances qui -m'occupent et me tourmentent dix fois plus -que la catastrophe elle-mme,) je ne manque -pas de supplier ardemment le souverain dispensateur -de toutes choses, qu'il arrange -les miennes de faon que la mort ne me surprenne -pas dans ma propre maison; mais -plutt dans quelque auberge commode.—</p> - -<p>Dans ma maison, je sais ce que c'est.—L'affliction -des miens, leur empressement -m'essuyer le front, arranger mon oreiller,—ces -petits et derniers services que me rendroit -la main frissonnante de la ple amiti, me -dchireroient le cœur au point que je mourrois -d'un mal dont mon mdecin ne se douteroit -pas.—Au lieu que dans une auberge, -je suis assur de mourir en paix; j'achte -avec quelques guines le peu de services dont -j'ai besoin. Ces services me sont rendus avec -une attention froide, mais exacte.</p> - -<p>Prenez garde pourtant: cette auberge ne -doit pas tre celle d'Abbeville. Elle est par -trop mauvaise.—N'y et-il pas d'autre auberge -dans le monde entier, j'excepterai celle-ci -de la capitulation.</p> - -<p>—Ainsi, garon,</p> - -<p>Que les chevaux soient prts demain -matin quatre heures.—A quatre heures; -oui, monsieur.—Si tu me manques d'une -minute, par sainte Genevive! je ferai un tel -carillon dans la maison, que les morts s'y -rveilleront.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch97">CHAPITRE XCVII.<br /> -<i>Prdiction de David.</i></h2> - - -<p><i>Rendez-les, mon Dieu, semblables une -roue.</i> C'est un sarcasme amer que David, -par un esprit prophtique, lanoit contre -ceux qui entreprennent le grand tour, et -contre cet esprit turbulent qui les y porte;—cet -esprit qui, suivant la prdiction de ce -mme David, doit accompagner les enfans des -hommes jusqu' la consommation des sicles.</p> - -<p>Aussi, suivant l'opinion du clbre vque -Hall, c'est une des plus svres imprcations -que le saint roi ait jamais profres -contre les ennemis du Seigneur.—C'est -comme s'il et dit: <i>Je dsire qu'ils tournent -ternellement.</i>—Un mouvement si violent, -continue le saint vque, qui toit d'une -grosse corpulence, un mouvement si violent -est l'image de l'enfer, de mme que le repos -est l'image du paradis.</p> - -<p>Moi qui suis d'une corpulence chtive, je -pense tout diffremment; et je trouve au -rebours que le mouvement est l'ame de la -vie, et que l'inaction et la lenteur sont le -partage de la mort.</p> - -<p>—Hol! oh! ils sont tous endormis!—atelez -les chevaux;—graissez les roues;—attachez -la malle;—remettez ce clou -qui manque:—je ne veux pas perdre une -minute.</p> - -<p>Or, la roue dont nous parlons, dans laquelle, -et non pas sur laquelle, (car c'et -t en faire la roue d'Ixion) dans laquelle, -dis-je, David maudissoit ses ennemis, devoit -(dans l'opinion de l'vque Hall, et vu sa conformation) -tre une roue de chaise de poste; -soit qu'il y et des chaises de poste en Palestine -ou non.—Et d'aprs ma faon de -penser, ce devroit tre une roue de charrette -mal graisse, criant chaque pas, et -gravissant lentement les montagnes dont ce -pays toit rempli.—Si jamais je deviens -commentateur, je rapporterai les preuves de -cette opinion.</p> - -<p>J'aime les Pythagoriciens beaucoup plus que -je n'ai jamais os en convenir avec ma chre -Jenny.—J'aime leur χωρισμὸν -ἀπὸ τοῦ -Σώματος, εἰς -τὸ καλῶς -φιλοσοφεῖν. -<i>Commencez par vous sparer -de ce corps terrestre, si vous voulez apprendre - raisonner.</i></p> - -<p>C'est notre corps en effet qui nuit notre -raison. Nous sommes domins par les humeurs -qui nous composent;—entrans -d'un ct ou de l'autre, comme nous l'avons -t l'vque Hall et moi, en raison de notre -fibre trop lche ou trop tendue.—Nos sens -partagent l'empire avec la raison. La mesure -du ciel mme n'est que la mesure de nos -apptits; et nous nous crons un paradis -d'aprs la grossiret de nos dsirs.</p> - -<p>Mais, en cette occasion, qui de l'vque -ou de moi pensez-vous qui ait tort?—</p> - -<p>Vous, certainement, dit-elle, d'aller -dranger toute une maison l'heure qu'il -est.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch98">CHAPITRE XCVIII.<br /> -<i>Trait de l'me.</i></h2> - - -<p>Ma charmante htesse ignoroit que j'eusse -fait le vœu de ne me faire faire la barbe que -lorsque je serois rendu Paris.—</p> - -<p>Mais je hais de faire des mystres <i>pour -rien</i>.—Je laisse cette froide circonspection - ces petites ames, d'aprs lesquelles Leissius -(<span lang="la" xml:lang="la">lib. 13, <i>de moribus divinis</i>, cap. 24</span>) a fait -son calcul, dans lequel il avance qu'un mille -cube d'Allemagne seroit assez vaste, et mme -de reste, pour contenir huit cents millions -d'ames, ne faisant monter qu' ce nombre -la plus grande quantit possible des ames -damnes et damner, depuis la chute d'Adam -jusqu' la fin du monde.</p> - -<p>Je ne sais d'o il avoit puis ce second -calcul,— moins qu'il ne se ft fond sur -la bont paternelle de Dieu.—Je suis bien -plus en peine de savoir ce qui se passoit dans -la tte de Franois de Ribira, qui prtendoit -que, pour contenir tous les damns, -il ne faudroit pas moins d'un ou de deux -cents mille carrs d'Italie.—Il avoit sans -doute travaill d'aprs ces anciennes ames -romaines qu'il avoit trouves dans ses lectures. -Il n'avoit pas fait rflexion que, par -une pente graduelle et insensible, dans le -cours de dix-huit cents ans, les ames devoient -ncessairement s'tre rtrcies assez, -pour tre rduites peu de chose dans le -temps o il crivoit.</p> - -<p>Au temps de Leissius, qui parot avoir eu -l'imagination moins vive, elles toient aussi -petites qu'on puisse l'imaginer.—</p> - -<p>Elles sont encore diminues aujourd'hui, -et l'hiver prochain nous trouverons qu'elles -auront encore perdu quelque chose.—Tellement -que si nous allons toujours de peu - moins, et de moins rien,—je n'hsite -pas d'affirmer que, d'ici un demi-sicle, -nous n'aurons plus d'ame du tout.—Mais -si, comme je le crains, la foi de Jsus-Christ -ne dure gure au-del, il sera assez avantageux -pour celles-l, comme pour celles-ci, -de finir en mme-temps.</p> - -<p>—Bni soit Jupiter! et bnis tous les -autres dieux et desses de la fable! ils vont -tous reparotre sur la scne, sans oublier le -dieu des jardins.—O le bon temps!—Mais -o suis-je? Et quelle tmraire licence os-je -me livrer? Moi, moi qui ai si peu de -jours esprer, et qui ne puis vivre que dans -l'avenir que j'emprunte de mon imagination!—Reviens - toi, pauvre Shandy, et sois sage -une fois, si tu le peux.</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin du Tome troisime.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE<br /> -DES CHAPITRES<br /> -Contenus dans ce Volume.</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chapitre premier.</span> <i>L'embarras du choix.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch1">Page 1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. <i>Chapitre des Choses.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch2">9</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. <i>Prambule.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch3">13</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. <i>Peine perdue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch4">23</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. <i>Penses sur la Mort.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch5">27</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. <i>Nouveau genre de mort.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch6">38</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. <i>Ma mre est aux coutes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch7"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. <i>Parallle de deux Orateurs.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch8">39</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. <i>Trim monte en chaire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch9">43</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. <i>Sur les vieux chapeaux.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch10">49</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. <i>Trim continue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch11">50</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. <i>Trim achve.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch12">52</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. <i>Je reviens ma mre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch13">57</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. <i>Itinraire du Commerce.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch14">58</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. <i>Mprise de ma mre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch15">61</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. <i>Question chronologique.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch16">63</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVII. <i>Entr'actes.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch17"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. <i>Avis aux Ecrivains.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch18">66</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. <i>Patatras.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch19">73</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. <i>Complices dcouverts.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch20">74</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. <i>A qui la faute?</i></td> -<td class="num"><a href="#ch21">75</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXII. <i>Procd gnreux.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch22">77</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIII. <i>Mon oncle Tobie s'emporte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch23">79</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIV. <i>Il s'chauffe de plus en plus.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch24">82</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. <i>Il part, il arrive.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch25">83</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. <i>Chacun a sa marotte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch26">84</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. <i>Digression sans digression.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch27">85</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. <i>On y court.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch28"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. <i>Recette merveilleuse pour les contusions.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch29">88</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. <i>On s'y perd.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch30">90</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXI. <i>La Tristrapdie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch31">93</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXII. <i>Origine des fortifications.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch32">95</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIII. <i>Cathchisme de Trim.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch33">98</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIV. <i>Sur la sant.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch34">101</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXV. <i>Sur les charlatans.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch35">103</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVI. <i>Rgime de longue vie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch36">105</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVII. <i>Panace universelle.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch37">107</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXVIII. <i>Mon Pre n'y est plus.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch38">108</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXIX. <i>Sige de Limerick.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch39">110</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XL. <i>Consultation.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch40">112</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLI. <i>Dissertation savante.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch41">114</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLII. <i>Relche au thtre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch42">117</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIII. <i>Verbes auxiliaires.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch43">ibid.</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIV. <i>Il fait danser l'ours.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch44">122</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLV. <i>Intermde.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch45">124</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVI. <i>Conclusion.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch46">126</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVII. <i>Bataille.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch47">129</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLVIII. <i>Armistice.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch48">131</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XLIX. <i>Qualits d'un gouverneur.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch49">132</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> L. <i>Histoire de Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch50">136</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LI. <i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch51">141</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LII. <i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch52">150</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIII. <i>Suite de l'Histoire de Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch53">153</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIV. <i>Fin de l'Histoire de Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch54"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LV. <i>Convoi et Oraison funbre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch55">156</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVI. <i>Dpart du jeune Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch56">161</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVII. <i>Malheur du jeune Lefvre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch57">163</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LVIII. <i>Calomnie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch58">165</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LIX. <i>Grande rsolution.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch59">167</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LX. <i>Ne jugeons pas si vte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch60"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXI. <i>Lit de justice de mon pre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch61">169</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXII. <i>Me mettra-t-on en culottes?</i></td> -<td class="num"><a href="#ch62">171</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIII. <i>Mon pre se dcide.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch63">174</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIV. <i>Bon soir la Compagnie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch64">178</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXV. <i>Campagne de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch65">179</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVI. <i>Il se met dans ses meubles.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch66">182</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVII. <i>Son Arsenal se monte.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch67">186</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXVIII. <i>Prsens de noce.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch68">190</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXIX. <i>Pompe funbre.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch69">194</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXX. <i>O Newton! Trim!</i></td> -<td class="num"><a href="#ch70">196</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXI. <i>On s'chauffe moins.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch71">198</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXII. <i>Il n'y tient pas.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch72">200</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIII. <i>La scne change.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch73">201</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIV. <i>Paix d'Utrecht.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch74">203</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXV. <i>Suites fcheuses de la paix d'Utrecht.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch75">204</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVI. <i>Apologie de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch76">207</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVII. <i>L'Auteur s'gare.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch77">212</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXVIII. <i>Derniers exploits de mon oncle Tobie.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch78">213</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXIX. <i>La scne change.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch79">217</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXX. <i>Dissertation sur l'Amour.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch80">218</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXI. <i>Mon oncle Tobie devient amoureux.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch81">221</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXII. <i>Portrait de la veuve Wadman.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch82">222</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIII. <i>Dialogue.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch83">223</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIV. <i>Sur les lignes droites.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch84">225</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXV. <i>Je prends la poste.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch85">226</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVI. <i>Je m'embarque.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch86">229</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVII. <i>Elles sont trois.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch87">231</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXVIII. <i>J'accepte le dfi.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch88">232</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> LXXXIX. <i>Calais.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch89">234</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XC. <i>Plus de peur que de mal.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch90">239</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCI. <i>Boulogne.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch91">240</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCII. <i>Il y a toujours quelque fer qui cloche.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch92">242</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIII. <i>Jeanneton.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch93">245</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCIV. <i>Abbeville.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch94">248</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCV. <i>Le remde ct du mal.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch95"><i>ibid.</i></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVI. <i>L'Apothicaire.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch96">249</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVII. <i>Prdiction de David.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch97">250</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XCVIII. <i>Trait de l'me.</i></td> -<td class="num"><a href="#ch98">253</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap">Fin de la Table du Tome troisime.</p> - - -<div class="trnote"> -<h2 class="nobreak">Note du transcripteur</h2> - -<p>On a conserv l'orthographe de l'original, avec ses incohrences (par -ex. cathchisme/catchisme, Troglodytes/Troglodites, Limrick/Limerick, -chute/chte, etc.). Les erreurs clairement -introduites par le typographe ont t corriges.</p> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Oeuvres compltes, tome 3/6, by Laurence Sterne - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES, TOME 3/6 *** - -***** This file should be named 61856-h.htm or 61856-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/8/5/61856/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/61856-h/images/cover.jpg b/old/61856-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5f0da66..0000000 --- a/old/61856-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/61856-h/images/illu1.jpg b/old/61856-h/images/illu1.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7aeffc3..0000000 --- a/old/61856-h/images/illu1.jpg +++ /dev/null |
