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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Seul à travers l'Atlantique - -Author: Alain Gerbault - -Release Date: April 9, 2020 [EBook #61793] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - - - ALAIN GERBAULT - - Seul, - à travers - l'Atlantique - - [Illustration] - - A PARIS - BERNARD GRASSET - MCMXXIV - - - - -[Illustration: I.--Alain Gerbault.] - - - - - ALAIN GERBAULT - - SEUL - A TRAVERS - L'ATLANTIQUE - - PARIS - BERNARD GRASSET, ÉDITEUR - 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61 - - MCMXXIV - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON - IMPÉRIAL NUMÉROTÉS JAPON 1 A 15; - TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER - MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS - MADAGASCAR 1 A 30; CENT EXEMPLAIRES - SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER - NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 A 100 ET ONZE - CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN - PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT - AUTHENTIQUEMENT ET PROPREMENT - LA PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS - VÉLIN PUR FIL 1 A 1100 - - -_Tous droits de traduction, de reproduction, et d'adaptation réservés -pour tous pays._ - -_Copyright by Bernard Grasset, 1924._ - - - - -A PIERRE ALBARRAN, MON AMI; - -AU MARIN FRANÇAIS, MON FRÈRE. - - - - -SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Qui est une Préface. - - -Dans une maison amie près de New-York, une soirée calme, si calme que je -me demande si mon extraordinaire aventure des mois derniers est bien -arrivée. - -Par la fenêtre, j'aperçois le détroit de Long Island et le mât de mon -petit _Firecrest_, à quelques centaines de mètres de là, le long de la -jetée de Fort Totten. - -Ce n'est pas un rêve. J'ai traversé seul l'Atlantique et je suis -maintenant aux Etats-Unis. Il y a moins d'un mois, dans les tempêtes au -milieu de vagues immenses, j'avais à lutter à chaque instant pour -défendre ma vie contre les éléments. - -J'ai là, sous la main, mon livre de bord que j'ai fidèlement tenu, même -par les plus gros temps. J'en tourne les pages, où l'eau de mer n'a pas -encore tout à fait séché, et mes yeux tombent sur ce passage de ma -croisière: - -«A bord du _Firecrest_, le 14 août, en mer par 34 degrés 45 minutes de -latitude nord et 56 degrés 10 minutes de longitude ouest, fort veut -d'ouest. Le bateau a été terriblement secoué toute la nuit, et des -paquets de mer viennent s'y briser à chaque instant. A quatre heures du -matin, l'écoute de foc casse et je dois faire une épissure. Le pont est -complètement submergé. Bien que toutes les issues soient closes, tout -est trempé à l'intérieur. Ce n'est pas une petite affaire que de -préparer mon déjeuner, et il m'a fallu deux heures d'efforts -acrobatiques avant d'avoir réussi à préparer une tasse de thé et -quelques tranches de lard grillé, et cela non sans m'être maintes fois -cogné la tête contre les panneaux. - -«A neuf heures, la trinquette se déchire. Le bateau est tellement secoué -à ce moment et le vent est si violent que je ne puis tenter de la -réparer. Tous mes verres et toutes mes tasses sont en miettes. - -«A midi, une vague monstrueuse s'abat sur le pont et emporte le panneau -de la soute aux voiles. Les vagues vont grossissant, la mer est -maintenant énorme et le vent souffle en furie. Il vente si fort que mes -voiles ne peuvent tenir. Un trou apparaît dans ma trinquette et ma -grand'voile se déchire le long de la couture médiane, laissant -apparaître une fente de trois mètres. Il faut que j'amène mes voiles -pour les sauver. C'est très difficile par un tel vent, par une telle -mer, sans m'exposer à tomber par-dessus bord! - -«Sur le pont mouillé et glissant, je puis à peine me tenir, et il me -faut une bonne heure pour accomplir ma tâche périlleuse. J'ai envie de -hisser la voile de cape, mais le vent augmente encore. C'est maintenant -une vraie tempête. Aucune voile ne supportera pareil temps. La vibration -des haubans rend exactement la même note qu'un train rapide. Cela veut -dire que le vent a acquis une vitesse de plus de soixante milles à -l'heure. - -C'est ou jamais l'occasion de me servir de mon ancre flottante, qui est -un grand sac de toile conique dont l'ouverture est maintenue béante par -un cerceau de fer. Attachant une extrémité d'une corde de quarante -brasses à l'ancre marine et l'autre à la chaîne de mon ancre, je jette -le sac à la mer, le reliant à une petite bouée en guise de flotteur. Le -sac s'emplit sous l'eau, la corde se raidit et, très lentement, l'étrave -de mon bateau se tourne face au vent. - -«Le _Firecrest_ maintenant roule moins fort, bien que je sois encore -très secoué par la mer. Il me faut mettre de vieilles toiles sur la -soute aux voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Je suis à bout de -forces, mais j'ai encore beaucoup à faire. J'emporte dans ma cabine mes -voiles déchirées et, refermant derrière moi toutes les issues, je passe -la soirée et la plus grande partie de la nuit à les réparer avec une -paumelle et une aiguille. - -«Maintenant, il pleut à torrents. Dans le salon, l'eau est au niveau du -plancher. Et je m'aperçois, à mon grand dépit, que ma pompe ne marche -pas. Il pleut de plus en plus fort; je suis trempé jusqu'aux os; il n'y -a plus un seul endroit sec à bord, et je n'arrive pas à empêcher la -pluie de pénétrer en plusieurs endroits par les claires-voies et la -soute aux voiles.» - - * - - * * - -Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est qu'une journée ordinaire pendant -le mois de tempêtes que j'eus à supporter vers le milieu du voyage. - -Mais quelle merveilleuse existence! - -Bien que je n'aie atterri que depuis quelques jours, j'aspire déjà à -lever l'ancre et à reprendre le large et la vie de marin. Et, je me mets -à rêver. Comment donc suis-je devenu marin? Comment ce goût de la mer -m'est-il venu? - -J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Dinard, près du port -de pêche qu'est Saint-Malo, le pays des fameux corsaires, gloire de -notre marine, il y a deux cents ans. Lorsque mon père ne m'emmenait pas -avec lui sur son yacht, je m'arrangeais toujours pour passer la journée -sur la barque d'un pêcheur. - -C'est à Saint-Malo que les rudes pêcheurs bretons équipent leurs bateaux -pour les voyages périlleux aux bancs de Terre-Neuve, ou aux zones -poissonneuses d'Islande. - -Déjà mon ambition était de posséder une petite embarcation. Une fois, -mon frère et moi avons économisé assez d'argent pour acheter un bateau -dont un autre se rendit propriétaire avant nous. - -J'enviais la vie des pêcheurs bretons et je frémissais au récit de leurs -prouesses d'endurance et d'audace. - -C'est là, à Saint-Malo et à Dinard, que j'appris à aimer la mer, les -vagues et les vents tumultueux. Mes livres préférés étaient des livres -d'aventures. Beaucoup d'entre eux racontaient la chasse à l'or, les -aventures des mineurs de l'Alaska et du Klondike. Le mot Et Dorado -exerçait un grand charme sur moi. Je pensais parfois: «Lorsque je serai -un homme, je découvrirai l'El Dorado.» - -Etant enfant, Joseph Conrad mit un jour le doigt sur une carte de la -partie inexplorée de l'Afrique centrale et dit: «Quand je serai grand, -j'irai là-bas.» Il réalisa son rêve. Il alla là-bas. Moins heureux que -Conrad, je ne réaliserai jamais mon rêve d'enfant; je subirai bien -plutôt le destin du héros d'Edgar Allan Poe. - -«A gallant Knight--Had journeyed long--Singing a song.--In search of El -Dorado--But he grew old--This Knight so bold. - -«As he found.--No spot of ground--That looked like El Dorado.» - -«Un vaillant chevalier--avait longtemps voyagé--chantant sa chanson--à -la recherche de l'El Dorado.--Mais il devint vieux--le courageux -chevalier! Et il ne trouva--aucune trace d'un pays--qui ressemblât à El -Dorado.» - -Après mes heureuses années d'enfance à Dinard, on m'envoya à Paris pour -mes études et je devins interne à Stanislas. C'est là que je passai les -années les plus malheureuses de ma vie, enfermé entre de hauts murs, -rêvant de vaste monde, de liberté et d'aventures. Mais il fallait -étudier pour devenir ingénieur. - -La guerre survint. - -J'entrai dans l'aviation. Après avoir éprouvé l'ivresse de l'espace sur -mon appareil de chasse, à travers les nuages, je savais que je ne -pourrais jamais plus mener dans une cité une existence sédentaire. La -guerre me fit sortir de la civilisation. Je n'aspirai plus à y -retourner. - -Un jeune Américain, camarade d'escadrille, me prêta un jour un livre de -Jack London, la _Croisière du «Snark»_. Ce livre m'apprit qu'il était -possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut -pour moi une révélation et je décidai à l'instant que je tenterais -l'aventure, si j'étais assez heureux pour survivre à la guerre. - -Plus tard, j'associai deux camarades à mes projets. Nous devions armer -un bateau à nous trois et faire route vers les îles du Pacifique. - -Mais ces deux amis moururent bravement dans les airs! - -Ce fut alors que je pris la décision de partir seul. Abandonnant ma -carrière d'ingénieur, je cherchai, une année durant, dans tous les ports -français, un bateau dont je pusse assurer la manoeuvre sans aide. Il y a -deux ans et demi, visitant sur son yacht mon ami Ralph Stock, auteur de -la _Croisière du «Dream-Ship»_, je découvris à l'ancre, dans un port -anglais, un petit bateau. C'était le _Firecrest_. - - - - -CHAPITRE II - -«Firecrest». - - -Avant de commencer le récit de mon voyage, je tiens à vous présenter mon -_Firecrest_. C'est un cotre dessiné par feu Dixon Kemp et construit par -P. T. Harris, à Rowhedge, Essex (Angleterre), en 1892. M. Kemp serait -certes bien étonné, s'il vivait encore, d'apprendre que son bateau de -course, conçu sous les règlements de longueur et surface de voilure du -Yacht Club britannique a traversé l'Atlantique et s'est révélé l'une des -meilleures embarcations de tous les temps. - -C'est un cutter anglais typique, étroit et profond si l'on considère sa -longueur. - -Il a onze mètres de long et neuf mètres à la flottaison. Son plus grand -bau est deux mètres soixante. C'est probablement le bateau le plus -étroit qui ait franchi l'Océan. Un mètre quatre-vingts de tirant d'eau -est une profondeur exceptionnelle pour sa taille. Son tirant d'eau et -les trois tonnes et demie de plomb qu'il porte dans sa quille ajoutées -aux trois tonnes de lest intérieur, font qu'il lui est impossible de -chavirer. Le pont n'a que deux claires-voies et deux panneaux et peut -supporter la pression des vagues qui déferlent à bord. - -Il est gréé en cotre, c'est-à-dire qu'il n'a qu'un mât. Et j'entends la -grande armée des yachtmen théoriques s'exclamer: «Un cotre est trop -difficile à manier seul. Pourquoi pas un yawl ou un ketch!» C'est -affaire de goût. Personnellement j'aime mieux prendre des ris que -changer mes voiles. J'estime que le cotre est le meilleur gréement, -parce qu'avec une surface de voiles réduite au minimum il donne un -maximum de vitesse. - -[Illustration: Le plan de voilure du _Firecrest_ (dessiné par -Alain Gerbault). - - 1, Ecoute. - 2, Etai de flèche. - 3, Bras d'étai. - 4, Point d'amure.] - -Il n'y a pas assez de place sur le pont pour un vrai bateau de -sauvetage. D'ailleurs, j'aime tellement mon bateau, que je crois que je -ne me soucierais guère d'être sauvé s'il devait couler. Mais pour me -conformer aux conventions et me permettre d'aller à terre quand je suis -à l'ancre dans un port, je transporte le plus petit canot possible. Il a -1m,80 de long, c'est un Berthon analogue à ceux que l'on emploie sur les -sous-marins, une fois plié il ne tient aucune place le long des -claires-voies. - -[Illustration: II.--Plan du _Firecrest_. - - COUPE VERTICALE - - 1, Boussole. 8, Coffres. - 2, Livres. 9, Sofa. - 3, Claires-voies. 10, Cuisine. - 4, Couchettes. 11, Cadre pliant. - 5, Lavabo. 12, Coffres. - 6, Echelle. 13, Placards. - 7, Armoires. 14, Etrave. - - COUPE HORIZONTALE - - 1, Soute aux voiles. 7, Mât. - 2, Couchettes. 8, Pompe. - 3, Lavabo. 9, Réchauds. - 4, Placard. 10. Coffres. - 5, Table. 11. Placards. - 6, Sofas.] - -[Illustration: III.--Plan du _Firecrest_. - - COUPE DE LA CABINE - _Regardant vers l'avant_ - - 1, Claires-voies. 5, Portes - 2, Pont. 6, Livres. - 3, Couchettes. 7, Quille. - 4, Tiroirs. - - COUPE DE LA CABINE - _Regardant vers l'arrière_ - - 1, Pont. 5, Porte sur le salon. - 2, Réchaud. 6, Pompe à eau douce. - 3, Coffre. 7, Mât. - 4, Eau douce. - - LE PONT DU FIRECREST - - 1, Soute aux voiles. 5, Panneau du poste avant. - 2, Claires-voies. 6, Beaupré. - 3, Descente. 7, Boussole. - 4, Mât.] - -Le _Firecrest_ est solidement construit en chêne et en bois de teck. -Bien qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait état et je pourrais -m'étendre sur sa résistance. Mais il vaut mieux s'abstenir et décrire -l'intérieur de mon gîte flottant. - -Il se compose de trois compartiments. - -A l'arrière, ma cabine avec deux couchettes, sous lesquelles il y a deux -coffres. Un lavabo reçoit l'eau d'un réservoir de 50 litres établi sous -le pont. Les boiseries de la chambre sont en acajou et en érable -moucheté. Des deux côtés, des casiers sont pleins de livres. - -En avant de la cabine et au centre du bateau, un salon aux boiseries -d'acajou et d'érable. De chaque côté, des placards renferment mes -trophées de tennis. Au centre, une table pliante. - -A l'avant, le poste d'équipage avec deux couchettes pliantes et la -cuisine. C'est là que je prépare mes repas sur un poêle à pétrole -norvégien qui est suspendu à la cardan, afin de rester vertical quand le -bateau roule. De nombreux coffres sont remplis de provisions: biscuits -de mer, riz, pommes de terre. A bâbord, il y a une pompe communiquant -avec deux réservoirs d'eau douce. Comme éclairage, j'ai une lampe à -pétrole et des bougies suspendues à la cardan. - -Mon bateau est ma seule résidence. J'ai à bord tous les objets familiers -que j'aime, mes prix de tennis et mes livres. Qu'importe s'il n'y a pas -de vent! Je ne suis pas pressé. - -Je n'ai pas grand'place à bord, mais je puis transporter quatre mètres -de littérature, ce qui signifie environ deux cents volumes. Ma -bibliothèque est donc forcément limitée, c'est pourquoi mes livres sont -tous des livres d'aventure ou de poèmes. - -Parmi eux je citerai la _Vie de Jésus_ de Renan, la plus belle aventure -qui fut jamais au monde; les poèmes d'E. A. Poe, artiste incomparable, -car il joint à la perfection du rythme la noblesse de la pensée. - -Loti, Farrère, Conrad, Stevenson, Connoley, Jack London, Shakespeare et -Kipling sont largement représentés ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley, -Villon, lord Tennyson et John Masefield. - -Lorsque je veux classer mes auteurs préférés, je pense toujours à la -manière dont ils ont compris la mer. Le marin qui est en moi critique -toujours l'écrivain, et seuls me plaisent entièrement ceux qui furent à -la fois de grands marins et de grands poètes. - -J'aime passionnément Jack London, le grand maître du conte et de -l'histoire courte, qui eut une vie mouvementée et belle et sut toujours -écrire avec puissance et simplicité. Bien qu'embarqué tout jeune à bord -d'un trois-mâts barque, et malgré une croisière qu'il fit dans le -Pacifique à bord de son yacht _le Snark_, Jack London ne fut jamais au -fond de l'âme un marin. Il fut cependant toute sa vie un amoureux de -l'aventure et du grand air, et c'est pourquoi je l'aime et l'admire. - -Je me souviens qu'un jour, à la suite d'une tempête, je jetai par-dessus -bord tous mes livres d'Oscar Wilde dont le peu de sincérité ne pouvait -plaire au simple matelot que j'étais devenu. Je ne conservai avec moi -que la ballade de _la Geôle_ de Reading. - -Stevenson était tout proche de London par son amour de la vie au grand -air et de l'aventure. Lui aussi ne fut jamais un marin dans l'âme, et si -l'on excepte son remarquable poème _Christmas at Sea_ il ne décrivit -jamais la vie et les souffrances des matelots. - -Victor Hugo a souvent d'étonnantes descriptions. Celle de la tempête -dans l'_Homme qui Rit_ a produit sur moi une profonde impression. -Cependant, presque tous les termes techniques sont faux. Le cyclone -tourne dans le sens inverse de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains -tableaux de peintres sont admirables, bien qu'ils violent toutes les -lois de la perspective. - -Shakespeare et Kipling furent d'excellents peintres de la mer -connaissant à fond tous les termes maritimes. Les erreurs techniques -dans leurs oeuvres sont fort peu nombreuses. Cependant Shakespeare fait -partir les navires de ports de Bohême et Kipling commet une erreur -similaire dans son fameux poème de la route vers Mandaley. Kipling est -parfois un poète admirable; par l'opposition et le contraste entre les -vers il parvient à faire dire aux mots beaucoup plus qu'ils ne veulent -dire. Parmi ses poèmes marins je préfère _The last chantey_. - -Jones Connoley sut décrire merveilleusement la vie des pêcheurs de la -côte, et ses nombreuses histoires de marins sont remarquables. - -Pierre Loti est un de mes écrivains préférés. _Pêcheur d'Islande_ et -_Mon frère Yves_ sont à la place d'honneur; et pourtant Pierre Loti -considère souvent la mer en officier du haut de la passerelle d'un -navire. - -Herman Melville écrivit il y a près d'un siècle de remarquables livres -sur la mer, et l'on commence seulement à le découvrir. - -Conrad sut décrire en artiste les tempêtes et les typhons. Cependant, -bien que j'aime beaucoup _Jeunesse_, il n'est pas un de mes auteurs -préférés, car à mes yeux il présente tous les défauts des écrivains -slaves. La psychologie de ses héros est beaucoup trop compliquée. -Lui-même ne sut jamais écrire avec assez de simplicité pour me plaire -tout à fait. - -Dans une petite ville de Californie s'est retiré un ancien marin appelé -Bill Adams. Il occupe les loisirs que lui laisse la culture de son -verger à écrire des contes maritimes et des entretiens sur l'amitié que -le divin Platon n'aurait pas désavoués. Malgré beaucoup d'imperfections -littéraires, il est à mes yeux un des plus grands écrivains de la mer. -Quelques-uns de ses contes sont de petits chefs-d'oeuvre. - -Enfin dans un rayon au-dessus de ma couchette, sont quelques livres de -chevet. Ce sont tous mes livres favoris: des poèmes et des ballades. La -ballade est en effet la forme poétique la plus propre à dépeindre la vie -des marins. Et si François Villon avait été marin, il nous aurait donné -les plus beaux poèmes de la mer. - -Il y a là toutes les anciennes complaintes de matelots et les vieux -chants de la marine en bois qui servaient à accompagner la manoeuvre des -voiles. - -Il y a la ballade de l'ancien marinier de Samuel Taylor Coleridge qui -n'a d'égale dans la langue anglaise, pour la beauté de la composition et -la perfection du rythme, que le poème du _Corbeau_, d'Edgar Allan Poe. - -Il y a enfin John Masefield, le poète que j'aime entre tous, avec ses -poèmes et ballades d'eau salée parmi lesquelles je dois citer _Fièvre -marine_ et la complainte du _Cap Horn_. Ayant longtemps vécu à bord de -voiliers, il sut mieux que tout autre décrire la mer et la vie des -marins. - -Et pourtant, bien des siècles avant, Antiphile de Byzance avait déjà -écrit: - -«_Oh! avoir une natte au plus mauvais coin du bateau, entendre résonner -sur ma tête les panneaux de cuir sous le choc des embruns!_... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«_Donne! Prends! Jeux et bavardages de matelots._ - -«_J'avais tout ce bonheur, moi qui suis de goûts simples._» - - - - -CHAPITRE III - -Le départ et la traversée de la Méditerranée. - - -J'achetai donc le _Firecrest_ ainsi que je l'ai dit plus haut dans un -port anglais, et je conduisis mon bateau immédiatement au sud de la -France, quittant l'Angleterre au moment où Shackleton partait pour son -dernier voyage. Mon bateau supporta fort bien les tempêtes terribles du -golfe de Gascogne. Dès lors, je ne pouvais concevoir une tempête capable -d'arrêter le _Firecrest_. - -Pendant plus d'une année, je fis de nombreuses croisières au sud de la -France, ayant pour tout équipage un mousse anglais; entre-temps, je -jouais les tournois de tennis de la Côte d'Azur. Le tennis avait été, -pendant longtemps, mon sport favori. Mais après avoir vécu à bord, et -fait des croisières durant plus de deux ans, les choses de la terre -prirent une importance secondaire à mes yeux. Je devins un marin et -seulement un marin. - -Ce fut pour mon plaisir et pour me prouver à moi-même que je pouvais le -faire que j'entrepris mon voyage d'Amérique. Pendant plus d'un an, je -m'entraînai physiquement, croisant par tous les temps, me préparant à -manoeuvrer seul les voiles. Ce n'est que lorsque je me sentis prêt et -que je fus certain de pouvoir supporter la fatigue morale et physique, -que je partis pour la grande aventure. - -Enfin, le jour du départ arriva. Le joli port de Cannes était inondé de -soleil; c'était le printemps. D'un côté la vieille ville et ses deux -grandes tours carrées qui dominent le port. De l'autre, l'arrière amarré -au quai, cinquante petits yachts aux voiles blanches. - -A côté de mon _Firecrest_, se trouve _Perlette_, un petit bateau de 7 -mètres de long appartenant à deux jeunes filles qui en constituent tout -l'équipage. Leur audace est très admirée de tous les pêcheurs et les -flâneurs le long du quai s'attardent à les contempler, grimpant pieds -nus dans la mâture. - -[Illustration: IV.--Le _Firecrest_ dans le port de Monaco.] - -Un peu plus loin, le _Lavengro_, un ketch de 120 tonneaux, se prépare à -faire voile pour Gibraltar. C'est également ma première étape. J'ai bien -peu de chances de battre un bateau dix fois plus grand que le mien et -dont l'équipage compte sept hommes, mais je ne veux pas être battu au -départ. Je réussis à lever l'ancre le premier et à prendre le vent -toutes toiles dehors; Le vent s'élève et il me faut amener la flèche -avant de passer entre les môles; c'est de là que je fis mes derniers -signes d'adieu aux deux petites «matelotes» françaises et à l'équipage -du yacht breton _Eblis_ qui agitaient leurs mouchoirs sur le quai. - -Hors du port, il vente encore plus fort; il me faut changer de foc et -prendre un ris dans ma grande voile et cela rapidement, car j'aperçois -maintenant le _Lavengro_ qui quitte le port et me donne la chasse. Nous -tirons des bordées contre un fort vent debout, et, quoique moins vite, -je peux serrer le vent de plus près. - -Nous nous élançons vers le large. Une fois sortis de la baie abritée, -les vagues et le vent augmentent. Le _Firecrest_ donne une forte bande, -l'écume jaillit sur le pont et je suis trempé par les embruns, mais j'ai -le coeur en joie, et comme l'étrave du _Firecrest_ fend les flots, je -chante le refrain d'une complainte de pêcheurs bretons: - - La bonne sainte lui a répondu: il vente. - C'est le vent de la mer qui nous tourmente. - -Le baromètre baisse et la terre disparaît derrière l'horizon. A 4 h. 30, -je coupe le _Lavengro_ au plus près sur l'autre amure, quand un fort -grain arrive. En hâte, j'amène la grand'voile et le foc et j'aperçois le -_Lavengro_ fuyant devant la tempête dans une direction opposée. - -Je suis très fatigué des efforts de la journée et décide de mettre à la -cape. Réduisant la voilure et attachant la barre de manière que mon -navire revienne de lui-même dans le vent, je descends prendre un repos -bien gagné. - -Voici quelques extraits de mon journal de bord: - -«_26 avril._--Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma -route, fuyant devant la tempête sous une fortune carrée. Je fais, à ce -moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30 -milles en trois heures. Le baromètre baisse. Le vent augmente; à 18 -heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le -_Firecrest_ va presque à la vitesse des vagues, et quand une vague brise -à bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'écouler. - -«Je dois amener la fortune carrée, opération difficile dans une mer -démontée. Mon bateau est ballotté dans le creux des vagues. La fortune a -été faite en toile trop lourde, et la manoeuvre est si difficile que je -décide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué par seize heures -consécutives à la barre, je mets mon navire à la cape. - -«_27 avril._--Tempête continue, vagues brisent à bord toute la nuit. -Baromètre baisse encore. A 6 heures, je découvre que la ferrure du -rouleau du gui est brisée. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a -été faite plus petite que je ne l'avais demandée. - -«_28 avril._--Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent -tombe; répare une balancine cassée. - -«Seize heures quarante, fort coup de mistral m'oblige d'amener ma -grand'voile. En quelques minutes, une véritable tempête souffle, et la -mer est démontée. Mets à la cape et dors jusqu'à 7 heures le lendemain -matin. Effroyablement secoué toute la nuit, vagues déferlent à bord tous -les quarts d'heure. - -«_29 avril._--Mer démontée; tempête nord-est halant ouest vers le soir; -très fatigué; essaie dans l'après-midi de reprendre ma route, mais dans -une mer aussi heurtée, je ne fais qu'un chemin très faible contre le -vent. Drisse de foc casse et le foc tombe à la mer. Après quelques -acrobaties sur le beaupré, j'arrive à le ramener à bord. - -«_30 avril._--Fin de la tempête.» - -Le baromètre remonte et pendant les vingt jours qui suivront, la brise -sera très faible. - -Le 1er mai, sixième jour de mon départ de Cannes, je devais, d'après mes -observations, me trouver à proximité de la terre. Quoique ce fût loin -d'être ma première expérience, j'étais très intéressé. Après quelques -jours entre le ciel et l'eau, un atterrissage est toujours passionnant. -Il semble miraculeux que la vue de la terre vienne confirmer les calculs -et que la terre soit exactement où elle doit se trouver. - -Montant au haut de la mâture, j'aperçus vers midi un petit cône, puis -plusieurs autres sortir de l'eau exactement où ils devaient apparaître. -C'était la terre. Ma navigation était correcte. Je me sentis fier, bien -que le travail du navigateur ne soit rien sur un petit navire, en -comparaison du travail du matelot. Un profane aurait pu croire que ces -cônes étaient autant d'îles différentes, mais je savais que c'étaient -des pics d'environ mille mètres de hauteur dont les bases se -rejoignaient sous l'horizon. Là, à quarante milles de distance, était -Minorque, la deuxième des îles Baléares. - -Le jour suivant d'autres pics apparurent directement en avant, et, vers -le soir, l'île entière de Majorque sortit de la mer. - -Le vent devint une brise très légère, et le lendemain je pus distinguer -les toits et les maisons. Pendant quelques jours, je glissai le long de -la rive nord de Majorque. Je me souviendrai toujours de la merveilleuse -vision que j'eus un jour d'un petit estuaire entre des pics de deux -mille mètres recouverts de neige. Me rapprochant de la terre, je -découvris soudain le vieux village de Port Soler au flanc d'une montagne -surplombant la rivière, et me trouvai au milieu d'une flottille de -petits bateaux de pêche qui sortaient de l'estuaire. - -Les pêcheurs me faisaient de grands signes et se préparaient à -accueillir le petit yacht français, mais soudain je virai de bord, -reprenant le large, emportant avec moi la merveilleuse vision de ces -vieilles maisons au flanc de cette montagne aride. Les villages, les -villes ne sont rien de plus à nous, marins, que n'est à l'ordinaire -passant une maison entrevue au détour d'un chemin. Nous passons et -emportons avec nous le souvenir. - -De nombreux jours de calme suivirent; je glissais lentement devant les -îles de Beauté: Dragonera, Iviza, Formentera, heureux de la brise légère -qui me permettait de contempler plus longuement leurs merveilles. Si -faible était le vent que je ne faisais pas plus de 15 milles par jour. - -Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de la brume, un roc monstrueux coupé -de lignes géométriques. C'était la face est de Gibraltar, qu'on ne peut -contempler de la mer sans un sentiment de stupeur, tant le travail de -l'homme a modifié la nature. - -Vers midi, je doublai la pointe d'Europe et entrai dans le port comme -une bourrasque du Levant arrivait. Je jetai l'ancre près de la splendide -goélette à trois mâts _l'Atlantic_ appartenant actuellement à Vanderbilt -et gagnante en 1911 d'une course fameuse à travers l'Atlantique. J'avais -traversé la Méditerranée et terminé la première partie de ma croisière. - -Presque aussitôt, la police, la santé et les autorités navales -arrivèrent à bord. Chacun semblait étonné de voir que j'étais seul et -venais de France. - -Je fus surpris de ne compter que très peu de bateaux de guerre pour -représenter en ce lieu la gloire de l'Angleterre sur mer; seulement deux -destroyers et un vaisseau-dépôt portant le nom une fois célèbre de -_Cormorant_. Comme j'aurais aimé vivre au temps de Nelson, quand les -bateaux de guerre étaient de belles frégates aux voiles blanches, et les -marins de vrais gabiers! - -Maintenant, le marin est plus ou moins un mécanicien conduisant un train -sur l'eau. Les voiliers de commerce font graduellement place aux -vapeurs. Seuls, quelques amoureux de la mer continuent la tradition de -manier les voiles et les cordages sur les grands océans. - -Pendant les quinze jours que je passai à Gibraltar, je travaillai dur, -préparant ma longue traversée. Les autorités britanniques furent fort -obligeantes et me donnèrent la permission d'utiliser les ouvriers de -l'arsenal. - -Enfin, tout fut prêt, j'étais «paré». Avant d'appareiller, j'envoyai à -quelques amis la carte postale suivante: - - 300 litres d'eau; - 40 kilos de boeuf salé; - 30 kilos de biscuit de mer; - 15 kilos de beurre; - 24 pots de confiture; - 30 kilos de pommes de terre; - -avec une petite flèche pointée vers un but mystérieux et cette vague -indication: 4.500 milles. - -Je désirais qu'en cas d'insuccès ma tentative demeurât ignorée, et si -quelques amis savaient que j'étais parti pour une longue croisière, deux -intimes seuls connaissaient mon projet de tenter la traversée de -l'Atlantique sans escale. - - - - -CHAPITRE IV - -L'Atlantique. - - -Ce fut le 6 juin à midi que je levai l'ancre. La grande aventure -commençait seulement. - -Avant de quitter la France, j'avais fait l'acquisition de cartes qui -montrent la direction et l'intensité des vents dans l'Atlantique nord. - -Un bateau faisant route sud-ouest à la sortie du détroit de Gibraltar -doit rencontrer les alizés du nord-ouest et descendre sous les -tropiques. Ensuite il fera route vers l'ouest et attendra d'être au sud -des îles Bermudes avant de remonter vers New-York. - -La ligne droite n'est pas sur un voilier le plus court chemin d'un point -à un autre. Un navire allant de New-York à Gibraltar rencontre des vents -d'ouest et n'aura guère à couvrir plus de 3.000 milles marins; au -contraire, de Gibraltar à New-York un voilier aura à parcourir au moins -4.500 milles. - -Deux Américains, Slocum et Blackburn, traversèrent l'Atlantique -d'Amérique en Europe à des époques différentes, seuls, sur des petits -bateaux, en s'arrêtant aux Açores. Leur plus long passage sans escale -fut de 2.000 milles. - -Jamais personne n'avait tenté seul la traversée de l'Atlantique nord de -l'est à l'ouest. - -Slocum avait accompli un exploit jamais égalé en restant seul -soixante-douze jours en mer dans le Pacifique. - -J'ai toujours eu pour ce grand navigateur la plus profonde admiration. -Je savais que ma traversée durerait probablement plus qu'aucune des -siennes et cependant je partais joyeux à la pensée des difficultés à -surmonter. - -A bord d'un voilier on ne sait jamais quand on arrivera, et c'est -pourquoi je partis avec plus de quatre mois de vivres; les vents ne me -furent guère favorables et j'eus bien souvent à me louer de ma -prévoyance. - -Je quittai donc Gibraltar le 6 juin à midi. Il faisait très beau. -Laissant derrière moi le port, et poussé par une brise légère, j'étais -étendu sur le pont, rêvant des jours qui allaient venir. - -J'avais une confiance absolue dans mon vaillant navire et ma navigation. -J'envisageais avec joie mon passage dans les vents alizés où je -trouverais un soleil ardent et les poissons volants des mers tropicales. -Je jetai mes derniers regards à la terre, au roc de Gibraltar étincelant -de soleil. - -La brise augmentait lorsque, sortant de la baie d'Algésiras, je mis le -cap sur la sortie du détroit. - -Les poissons étaient si nombreux autour de moi que l'eau semblait -bouillonner. Des marsouins jouaient autour de mon bateau et les albatros -plongeaient. C'était le moment d'essayer le winchester automatique qu'un -ami m'avait offert à Gibraltar et bientôt un marsouin coulait, laissant -une trace rouge dans l'eau. J'aurais été heureux de pêcher à la traîne, -mais j'allais trop vite. - -Vers le soir, la brise augmenta, et vers 10 heures c'était une véritable -tempête. Le vent hala subitement sud-ouest, et mon grand foc se déchira -en lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle. Etant fatigué par mes -préparatifs de départ, je mis à la cape et décidai de prendre une bonne -nuit de repos. Le vent soufflait furieux, mais le _Firecrest_ se -conduisait merveilleusement, la barre attachée, dans les eaux si -heurtées du détroit, pendant qu'en bas, dans ma cabine, je dormais -confiant dans mon navire. - -Le lendemain, le vent était toujours sud-ouest. Pendant tout le jour une -pluie torrentielle tomba et je continuai à tenir la cape sous une -voilure réduite. - -J'avais fait réparer le rouleau de mon gui à Gibraltar, mais après -quelques jours de mauvais temps, je ne fus pas surpris de constater que -la plupart des dents du rouleau étaient brisées. Cet appareil destiné à -réduire la surface de ma grande voile m'avait été livré à Cannes -quelques jours avant mon départ. La roue avait quatre centimètres de -diamètre de moins que je ne l'avais prescrit et le métal n'était pas -l'alliage voulu de bronze et de manganèse. Ce défaut de construction, dû -à la mauvaise foi du fabricant, rendit mon voyage plus pénible, et -m'obligea à amener complètement la grand'voile chaque fois qu'un grain -m'obligeait à réduire la voilure. - -Ma grand'voile commence à se découdre et je dois l'amener pour la -réparer avant qu'elle ne se déchire dans toute sa largeur. Le jour -suivant était beau et je hissai ma grand'voile réparée et toutes mes -voiles de beau temps. A midi, une observation me donna ma position comme -50 milles ouest de Gibraltar. - -A 14 heures, ce jour, le cap Spartel, promontoire avancé de la côte -africaine, disparut derrière l'horizon. J'étais maintenant seul entre le -ciel et l'eau. - -J'eus bientôt la satisfaction de rencontrer les vents alizés, qui furent -une légère brise d'est le premier jour, et soufflèrent ensuite très -frais du nord-est. Depuis le départ, j'attendais avec impatience -l'apparition des premiers poissons volants. Aussi, je fus joyeux quand, -le 10 juin, un petit poisson éblouissant de lumière sortit de l'eau et -vola une centaine de mètres en avant de mon bateau avant de disparaître. - -Vent arrière et portant toute sa voilure, mon bateau ne pouvait rester -de lui-même sur sa course. En ceci, j'étais moins heureux que le -capitaine Slocum, qui put faire de longs parcours vent arrière à bord du -_Spray_ sans toucher à la barre. - -C'est pourquoi, pendant ces premiers jours de vents alizés, après avoir -tenu la barre pendant douze heures, je mis mon navire à la cape pour -pouvoir prendre du repos. - -Dans la marine, les quarts sont de quatre heures. Tenir la barre pendant -douze heures de suite est très dur, surtout vent arrière, car il faut -une attention soutenue pour éviter l'empannage, aventure désagréable qui -arrive quand le bateau reçoit tout à coup le vent de l'autre bord; la -grand'voile change de bord si brusquement que le poids du gui entre les -haubans entraîne souvent la perte du mât. - -Voici quelle était la routine de ma vie dans ces premiers jours de vents -alizés. Le matin, à 5 heures, je sautais de ma couchette pour cuire mon -déjeuner qui comportait invariablement du porridge, du lard, du biscuit -de mer, du beurre salé, du thé et du lait stérilisé. - -Je découvris bien vite que j'avais été volé par certains fournisseurs de -Gibraltar qui m'avaient vendu un baril de boeuf salé dont la partie -supérieure contenait d'excellents morceaux, mais dont le reste n'était -qu'os et graisse. De même, j'avais commandé une marque connue de thé, et -le thé qu'on me livra était un mélange de très pauvre qualité. - -Ceci, d'ailleurs, fut une bonne leçon pour moi; à l'avenir je ne me -fierai plus qu'à moi-même et inspecterai minutieusement toute la -nourriture que j'embarquerai à bord. - -Je faisais la cuisine sur un réchaud Primus à pétrole dans le poste -d'équipage. Ce réchaud est suspendu à la cardan, de manière que les -casseroles restent horizontales quelle que soit la position du bateau. -En pratique, le gîte du navire était souvent si grand que la poêle à -frire tombait du réchaud, inondant mes jambes nues d'huile bouillante. - -Il était, dans une tempête, souvent très difficile de faire la cuisine. -Il y avait loin de la coupe aux lèvres, et le boeuf salé couvrait -maintes fois le plancher, et dans un bateau si étroit, qu'un gros marin -ne pourrait s'y retourner qu'avec peine, il est difficile de se mouvoir -sans entrer parfois fort brutalement en contact avec les parois du -navire. - -A 6 heures, j'allais sur le pont, déroulais le tour de ma grand'voile, -abandonnais la cape et reprenais ma course vent arrière. - -Pendant douze heures consécutives, je tenais la barre et, dans les vents -alizés, je couvrais de 50 à 90 milles marins par jour. Cette moyenne est -excellente pour un yacht de 8 tonneaux. Avec un équipage de deux hommes -et des vents plus favorables, j'aurais certainement fait plus de 100 -milles de moyenne par vingt-quatre heures. - -Pendant ces douze heures de barre, dans les vents très frais, je devais -exercer une attention soutenue. Il ne m'était pas possible de lire, et -cependant, je ne m'ennuyais jamais. J'admirais la beauté de la mer et -des vagues, la tenue de mon navire, et disais tout haut les oeuvres de -mes poètes préférés: Alan Cunningham, Kipling, John Masefield, Shelley, -Verhaeren, Edgar Poe. - -Quand venait la nuit, j'étais mort de fatigue. Je réduisais la surface -de voilure de la grand'voile, mettant mon navire à la cape, attachant la -barre. Je préparais mon deuxième repas de la journée, qui consistait -habituellement en boeuf salé et en pommes de terre bouillies dans l'eau -de mer, dont elles prenaient une délicieuse saveur. L'air marin me -donnait un appétit féroce et naturellement, je ne pouvais me plaindre de -mon cuisinier. - -Enfin, je tombais épuisé dans ma couchette et dormais durement bercé par -les vagues. - -Quelques extraits de mon journal donneront une bonne idée de ma vie à -bord dans ces premiers jours de vents alizés. - -«_Lundi 11 juin._--Vent très frais nord-est, nuageux, forte mer. Douze -heures 30, prends un ris dans trinquette, enroule deux tours de -grand'voile, remplace le deuxième foc par le foc de cape. A 12 heures, -distance enregistrée au loch en vingt-quatre heures, dont douze heures à -la cape: 90 milles. Fraîche brise devient une tempête environ 10 -Beaufort. Dix-neuf heures trente, à la cape. - -«_Mardi 12 juin._--Sept heures, cap sud-ouest, vent grand frais, nord, -distance enregistrée au loch à midi, 75 milles un quart, tempête à midi, -mer démontée, à la cape à 13 heures. - -«_Mercredi 13 juin._--A la cape toute la nuit, 6 heures du matin W. S. -W. vent grand frais N. W.; dans l'après-midi, croise vapeur qui roule -fortement. - -«_Jeudi 14 juin._--Vent nord plus modéré, distance au loch à midi 54 -milles. Latitude par observation: 34° 21'. - -«_Vendredi 15 juin._--Vent frais, ciel bleu, loch à midi, 68 milles. A -13 heures la sous-barbe se brise. La sous-barbe est une manoeuvre -dormante qui, partant de l'extrémité du beaupré, vient se raidir sur -l'étrave et sert à contre-tenir le beaupré contre les efforts de bas en -haut qui lui sont transmis par les étais. - -«Pour la réparer, je dois me rendre à l'extrémité du beaupré, difficile -manoeuvre dans une forte mer. Les risques d'être enlevé par une lame -sont grands. - -«J'avais à travailler avec mes mains, me cramponnant avec les jambes. De -temps en temps, le _Firecrest_ tanguait et je disparaissais entièrement -dans l'eau, mais la mer était chaude et ce bain forcé nullement -désagréable. - -«Je me souviens d'avoir lu que le yacht d'un célèbre navigateur -solitaire fut trouvé après une tempête à la dérive sans personne à bord. -Le livre de bord portait cette inscription: «Je dois me rendre à -l'extrémité du beaupré. Reviendrai-je?» - -«_Samedi 16 juin._--Vent très frais, loch enregistre à 12 heures: 72 -milles. Quatorze heures, la bordure de la grand'voile se déchire et je -dois l'amener et hisser la voile de cape. - -«_17 juin._--Vent très frais nord, cap sud-ouest; à 12 heures le vent -souffle en tempête puis se calme subitement vers dix-sept heures. -D'après mes observations, je suis à environ six cent vingt milles de -Gibraltar et quarante milles au sud-ouest de Madère, que je ne peux -apercevoir. - -«La mer devient calme et le ciel se dégage. J'en profite pour faire -sécher mes vêtements et ma literie.» - -Le lendemain, par une mer d'huile et calme plat, je suis occupé toute la -journée à réparer mes voiles. Après quelques jours de fort temps, il y a -toujours beaucoup de travail à bord. C'est un cordage à épisser, une -manoeuvre à changer. Le travail du matelot est beaucoup plus important -que celui du navigateur. Sans connaître la navigation, j'aurais pu très -bien traverser l'Atlantique. Si j'avais été un marin inexpérimenté, -incapable de réparer mes voiles et mes cordages, je n'aurais pu -atteindre d'autre port que celui des navires perdus; et toutes mes -connaissances astronomiques n'auraient pu me servir à rien. - - - - -CHAPITRE V - -Découvertes alarmantes. - - -Dans cette première période de vents alizés, j'avais fait d'assez bonnes -moyennes, mais le 18 juin la brise devint légère et le vent variable. Je -rencontrai une forte proportion de vents du sud-ouest, ce qui est tout à -fait exceptionnel pour cette région de l'Atlantique et cette période de -l'année. - -En fait, ma carte des vents montre que mille observations ont été prises -dans cette région en juin et juillet et pas une fois un vent du -sud-ouest n'a été constaté. Or, j'eus plus de huit jours de vent debout. - -Un autre fait étrange était la complète absence de toute vie. Ni -marsouins, ni dauphins, ni poissons volants. Autour de moi, de l'eau, -rien que de l'eau, et le _Firecrest_. Je suis seul, absolument seul. Les -récits de croisière qui sont dans ma bibliothèque de bord mentionnent -tous un grand nombre de poissons volants au nord de Madère. J'attends -avec impatience ces curieux échantillons de la faune marine dont la -chair est si vantée. Je suis bien au sud de Madère et, depuis le -lendemain de mon départ de Gibraltar, je n'ai pas aperçu un seul poisson -volant. - -Pendant cette période de vents légers, je fis des expériences, cherchant -un équilibre pour que le _Firecrest_ puisse rester de lui-même sur sa -course vent arrière. - -En réduisant la surface de ma voilure et en utilisant, au lieu de ma -grand'voile, la voile de cape, qui est une voile triangulaire, sans -corne et sans gui, je découvris que mon navire pouvait rester sur sa -course de lui-même, vent grand largue. Naturellement, sous cette voilure -réduite, la vitesse était moindre mais je n'avais plus besoin de rester -constamment à la barre et pouvais employer tout mon temps à réparer les -voiles ou faire la cuisine, et la distance couverte en vingt-quatre -heures se trouvait à peu près la même. En fait, les jours de beau temps, -j'avais même des heures libres pour relire longuement tous mes auteurs -favoris. - -Ce fut dorénavant une vie moins dure, et si j'avais eu plus de chance -avec les vents, j'aurais pu faire la traversée entière dans ma cabine, -le _Firecrest_ se gouvernant de lui-même, comme fit une fois le _Spray_ -du capitaine Slocum, qui resta près de quarante-deux jours de suite sans -sortir de sa cabine. - -Je pris bien vite l'habitude de dormir d'un sommeil très léger. Allongé -sur ma couchette, la tête contre les parois du bateau, l'eau à quelques -centimètres de mes oreilles, je pouvais apprécier la vitesse du navire -par le bruit de l'eau contre ses flancs. - -Par le mouvement du navire, la proportion de tangage ou de roulis, je -savais immédiatement que le _Firecrest_ avait changé sa position par -rapport au vent, et je venais sur le pont modifier l'angle de la barre -du gouvernail. - -_22 juin._--Bonne brise N. cap. W. S. W., froid et nuageux. Suis sur les -grandes profondeurs et la Fosse de Monaco plus de 6.000 mètres. A midi, -au loch, 80 milles et demi. Position par calcul d'heure et ex-méridien. -Latitude 30° 41' N., longitude 21° 3' W., calme toute la journée et la -nuit. M'occupe tout l'après-midi à trouver les solutions des problèmes -d'échecs du journal anglais _le Field_. - -_23 juin._--Légère brise nord. Cap sud-sud-ouest, _Firecrest_ se -gouverne lui-même depuis quatre jours. Voile de cape se déchire, hisse -grand'voile et en gouvernant avec le pied passe tout l'après-midi à -réparer l'avarie. Mes voiles s'usent si rapidement que je me demande si -j'aurai assez de fil, d'aiguilles et de toile pour les réparer. Mais -qu'importe!... J'utiliserai mes couvertures et je souris malgré moi en -pensant à la stupéfaction des New-Yorkais s'ils voyaient entrer dans -leur port un petit yacht français ayant, en place de voiles, des -couvertures de toutes les couleurs. Au loch, à midi, 37 milles un quart. - -_24 juin._--Nuit très calme, légère brise du nord-ouest, monté en haut -du mât pour changer la poulie d'une balancine. Très occupé, ce dimanche, -par des travaux de propreté et le nettoyage du bateau; essayai les -pompes, et constatai que le _Firecrest_ n'avait pas fait d'eau depuis -mon départ. Me rasai avec de la crème sans employer d'eau ni de savon. -C'était le premier jour depuis Gibraltar, et je passai un dimanche fort -agréable, travaillant sans vêtement sur le pont, me baignant dans le -chaud soleil de juin. - -_25 juin._--Légère brise du nord, route W.-S.-W. J'aperçois de -nombreuses méduses tricolores que les Anglais appellent _portuguese men -of war_. Ce sont des masses gélatineuses qui portent à leur partie -supérieure un écran en guise de voiles. - -Je suis maintenant à dix-neuf jours de Gibraltar et j'ai couvert plus du -quart de la distance vers New-York. - -_26 juin._--Légère brise nord-est; utilise ma trinquette-ballon comme un -spinnaker et barre toute la journée. Le soleil est presque au zénith, à -midi, et vers le soir je souffre d'un violent mal de tête, commencement -d'insolation. Au loch, à midi, 62 milles. - -_27 juin._--Légère brise N.-E., je répare deux trinquettes déchirées. -Calme presque plat tout l'après-midi. Le _Firecrest_ fait à peine un -noeud, mais je ne m'en soucie guère. La vie est belle, allongé sur le -pont, sous le soleil des tropiques. - -_28 juin._--Légère brise E. Je remarque, pour la première fois, trois -gros poissons dans le sillage du navire. Ce sont des daurades -(_coryphoenae hippuris_ des naturalistes) que les Portugais appellent -dorado et les pêcheurs anglais improprement dolphins. J'admire leurs -couleurs éblouissantes, qui changent du bleu électrique au vert. - -_1er, 2 et 3 juillet._--Forts vents du sud et sud-ouest, pluie, nombreux -grains; la mer est très dure et hachée et me rappelle le golfe du Lion. -Je fais route plein sud cherchant à retrouver les vents alizés. - -Le 4 juillet fut fort mouvementé. Montant sur le pont à 2 heures du -matin pour parer à un très fort grain du sud-ouest et prendre plusieurs -ris dans ma grand'voile et ma trinquette, je découvris sur le pont deux -poissons volants mesurant une dizaine de centimètres de long. Peu après -ils sautaient dans ma poêle à frire et je pouvais apprécier leur -délicate saveur. - -Toute la journée, mer très dure, forte tempête du sud-ouest; je fais -route au plus près sous voilure réduite. Des lames déferlent à bord -toute la journée. La mer est très heurtée, le _Firecrest_ tangue -fortement et plonge constamment son long beaupré dans les vagues. - -La direction des vents pourrait faire croire à la mousson du sud-ouest, -mais mes instructions nautiques disent qu'on ne rencontre pas la mousson -du sud-ouest au nord du cap Vert et je suis par 29° de latitude nord. -Tout se passe décidément d'une manière anormale pendant cette traversée. - -Dans l'après-midi du 5 juillet, la tempête devint moins forte et j'en -profitai pour raccourcir mon beaupré. Le lendemain, je retrouvai enfin -les vents alizés. La mer était toujours forte, je remplaçai ma -sous-barbe de beaupré qui s'était brisée dans la tempête et réparai ma -grand'voile et ma voile de cape. Je roidis aussi mes étais qui avaient -pris du mou. - -De nombreuses algues flottaient tout autour de mon navire, ce qui ne me -surprit pas, car mes cartes m'apprenaient que je venais d'entrer dans la -mer des Sargasses. J'aperçus aussi un morceau de bois rongé par les vers -et incrusté de coquillages, peut-être l'épave d'un naufrage au milieu de -l'Atlantique. - -Je suis heureux, le ciel est de nouveau clair, j'ai retrouvé les vents -alizés et me vois déjà près de la côte d'Amérique, quand je fais soudain -une découverte alarmante. La plus grande partie de ma réserve d'eau -douce est devenue imbuvable. - -A mon départ de Gibraltar, j'emportais trois cents litres d'eau douce -contenus dans deux réservoirs en fer galvanisé et trois barils de chêne. -Ayant épuisé l'eau de mes réservoirs en fer, je découvris que l'eau de -mes deux barils de chêne avait pris une teinte rouge sombre, était -devenue saumâtre et, même bouillie et filtrée, absolument imbuvable. Ces -deux barils étaient construits en bois trop neuf et l'acide tannique du -chêne avait complètement corrompu l'eau. - -Il me restait environ 50 litres d'eau et j'étais à 2.500 milles de -New-York. Si j'avais fait cette découverte trois jours plus tôt, il -pleuvait à torrents et j'aurais pu laver et remplir mes barils avec de -l'eau de pluie. J'étais maintenant presque sous les tropiques et pouvais -fort bien rester plus d'un mois sans pluie. - -J'estimai le nombre maximum de jours que pouvait durer ma traversée et -décidai de ne boire dorénavant qu'un verre d'eau par jour et de faire -toute la cuisine possible à l'eau de mer. - -Je possède bien un petit appareil à distiller, mais mon combustible -m'est nécessaire pour cuire mes repas. Le soleil, à midi, est presque au -zénith et ses rayons me brûlent. Tout est maintenant sec à bord, ma -gorge me fait très mal et j'ai constamment soif. - -[Illustration: V.--A bord.] - -[Illustration: VI.--Une goélette à trois mâts.] - -Je scrute anxieusement l'horizon cherchant des nuages de pluie, mais le -ciel est clair et le baromètre très haut. Ne pleuvra-t-il jamais? - -Quelques albatros suivent mon navire et les vers du fameux poème de -Coleridge hantent ma mémoire: - - De l'eau, de l'eau tout autour - Et rien, rien à boire. - -Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans eau ni savon, et me coupai les -cheveux. Je réparai encore ma grand'voile dont les coutures ne tenaient -plus. Ce jour, une de mes balancines cassa dans la forte brise du -nord-est. Le lendemain, mon clinfoc part en lambeaux dans un coup de -vent. Mes écoutes cassent les unes après les autres et je dois les -changer; mes voiles s'usent de plus en plus. Ma provision de fil à voile -diminue trop vite à mesure que je répare. - -Les sargasses sont de plus en plus nombreuses et s'enroulent autour de -mon loch. Les poissons volants ont complètement disparu. Il fait chaud, -trop chaud; ma soif augmente; j'ai la fièvre et ma gorge est très -enflée. Du baril de boeuf salé monte une odeur insupportable. Vais-je -aussi manquer de viande? - - - - -CHAPITRE VI - -Dans les vents alizés. - - -Le 6 juillet je découvrais donc qu'il me restait seulement 50 litres -d'eau douce; j'étais encore à 2.500 milles de New-York; j'avais couvert -en moyenne 50 milles par jour, de sorte que, même avec des vents -favorables, il me faudrait au moins un mois pour finir mon voyage, et -probablement beaucoup plus longtemps. En fait, ce fut seulement -soixante-dix jours plus tard que je jetai l'ancre. - -Le temps me sembla très long avant que la pluie tombât en quantité -suffisante pour remplir mes réservoirs vides. J'étais obligé de -continuer à ne boire qu'un verre d'eau par jour, car je n'osais pas -compter sur la pluie et j'étais décidé à ne faire escale nulle part -avant la côte américaine. - -Dans l'intervalle, j'avais beaucoup de travail, ma grand'voile se -décousait constamment lorsque la brise était forte. Maintenant, il n'y a -pas une seule de ses coutures que je n'aie recousue au moins une fois. - -Voici un exemple d'une journée bien remplie. Je lis le 7 juillet dans -mon livre de bord: - -«Vent nord-est, forte brise. Route ouest à la boussole. Me rasai, -essayai de couper mes cheveux. Nettoyai les cabines. Le bateau se -gouverne lui-même sous la voile de cape et les focs. A midi, j'ai -couvert 40 milles dans mes dernières vingt-quatre heures. Treize heures, -répare la grand'voile. Je répare la balancine de bâbord, qui supporte le -gui, quand la grand'voile est abaissée. A 4 heures, le vent tourne vers -l'est. Je change ma course vers le sud-ouest. Les sargasses deviennent -de plus en plus nombreuses. Le lendemain, mon clinfoc fut déchiré en -lambeaux et je dus aller à l'extrémité du beaupré pour sauver ce qui en -restait.» - -Je courais devant un fort vent d'est et à midi, le 9 juillet, j'avais -couvert 72 milles dans les dernières vingt-quatre heures. Ce n'était -qu'une moyenne de trois milles par heure, j'étais satisfait pourtant, -car le bateau se gouvernait lui-même la plupart du temps. - -Je couvris 77 milles le 10 juin. Cette nuit, je dormis dans le poste -avant. Je fus éveillé par une vague sur ma figure; elle entra à travers -le panneau que j'avais laissé ouvert pour me donner de l'air. - -Je faisais souvent des expériences avec mes voiles afin de découvrir le -meilleur moyen pour le _Firecrest_ de se barrer lui-même, sans que ma -main fût sur la barre. Avec un vent arrière, j'avais la grand'voile d'un -côté et la trinquette-ballon de l'autre. Je faisais une bonne vitesse -sous ce gréement, mais devais garder une attention de tous les instants. -La nuit, je rentrais la grand'voile et, modifiant la route, je laissais -le navire fuir de lui-même devant le vent sous les voiles d'avant. - -Chaque fois que le vent atteignait la force d'une tempête, quelque chose -se brisait à bord. - -Par exemple, si j'amenais la grand'voile pour la réparer et hissais à sa -place la voile de cape, j'avais à peine fini de réparer la grand'voile -que la voile de cape se déchirait, et je devais accomplir la manoeuvre -inverse. - -Dans l'intervalle, d'autres choses cassaient, et je ne compte plus le -nombre de fois que j'eus à réparer ou changer les écoutes de foc ou de -trinquette. - -Je ne suis pas enclin à la superstition, mais le vendredi 13 juillet fut -exceptionnellement mauvais. Le _Firecrest_ roulait effroyablement. Les -vagues étaient très hautes et tout cassait à bord depuis le matin. Un -grand trou fit son apparition dans la trinquette. Je venais de la -rentrer à bord, quand la drisse de foc se brisa et la voile tomba -par-dessus bord. - -Marchant sur le beaupré pour essayer de la remonter, je mis mon pied sur -les arcs-boutants de beaupré, quand l'un des haubans se brisa sous moi -et je tombai à la mer. Je fus assez heureux pour attraper la sous-barbe, -et regagnai le pont. J'en fus quitte pour un bain forcé de quelques -secondes, mais mon navire faisait à ce moment plus de 3 milles à -l'heure, et si je n'avais eu la chance de trouver la sous-barbe sous ma -main, je restais seul en plein océan. Le pont étroit de mon navire, -balayé par les vagues, me parut ensuite extrêmement confortable. - -Ce jour, je trouvai que ma position était 27° nord de latitude. Je -décidai que j'avais été assez au sud et je changeai ma route du -sud-ouest à l'ouest. Selon toute probabilité, si j'en crois ma carte, je -dois avoir des vents favorables jusqu'à 32° de latitude nord. - -Ayant échappé au danger du vendredi 13, je me sentis prêt à faire face à -tout, le jour suivant. C'était la fête nationale, et je hissai les -couleurs françaises et le pavillon du Yacht-Club de France, dont je suis -membre. - -A 10 heures, le _Firecrest_ fuyait devant une très fraîche brise du -nord-est, quand un fort coup de vent arriva; je dus amener la -trinquette-ballon pour la sauver et mettre à sa place une voile plus -petite. - -Des vagues, qui semblaient avoir au moins dix mètres de hauteur, -arrivaient en rugissant. Le petit _Firecrest_ plongeait son nez au -milieu d'elles et des torrents d'eau balayaient le pont de l'avant à -l'arrière. C'était un dur travail de rester sur le pont sans être -emporté, et quand la nuit vint j'étais très fatigué. - -Laissant le _Firecrest_ se gouverner lui-même, je descendis dans la -cabine pendant que la tempête se déchaînait. Je trouvai tout en bas dans -un grand désordre, car je n'avais eu le temps de rien nettoyer depuis -deux jours. Le bateau roula effroyablement toute la nuit. Si je n'avais -pas eu d'autres expériences et si ma confiance en mon navire n'avait pas -été aussi entière, j'aurais pu penser qu'il allait chavirer. Le -mouvement de roulis était si violent qu'il était extrêmement difficile -de rester dans la couchette sans être jeté sur le plancher. Néanmoins, -je trouvais toujours le moyen de dormir et de me reposer. - -Quand je retournai sur le pont, le lendemain matin, le vaillant petit -navire était resté sur sa route comme si ma main avait été au gouvernail -toute la nuit. Si les gens de terre savaient, ils ne s'étonneraient pas -qu'un marin aime son navire et le considère comme un être vivant -intelligent et sensible. - -Il y avait des poissons volants sur le pont, aussi je déjeunai de -nourriture fraîche, pour la première fois depuis bien des semaines. Le -lendemain, ils étaient plus nombreux. Il faut un homme ayant vécu des -semaines de biscuit et de boeuf salé pour apprécier pleinement la -délicieuse saveur des poissons volants. - -Pendant encore deux jours je fuis, poursuivi par la tempête. Le matin du -16 la force du vent diminua et je pus continuer à réparer mes voiles. La -trinquette était déchirée. La mer était très forte, il était vraiment -dur de manier l'aiguille tandis que le _Firecrest_ était secoué -terriblement. - -Ce jour-là j'eus plus d'eau à pomper que de coutume, car une grande -vague avait déferlé à travers l'écoutille entr'ouverte. - -Une période de vents variables, de calme et de rafale suivit; j'étais -toujours très occupé à réparer mes voiles éprouvées par le mauvais -temps. Je mis trois jours à réparer la trinquette-ballon, gouvernant la -plupart du temps avec un pied pendant que je cousais. - - - - -CHAPITRE VII - -La soif.--Les Daurades. - - -Il faisait très chaud. Au milieu du jour, le soleil était presque à la -verticale au-dessus de ma tête, et j'avais toujours très soif, mais je -devais me contenter d'un verre d'eau par jour. Ce fut seulement plus de -trois semaines après la découverte de ma perte d'eau potable que je pus -attraper un tout petit peu d'eau dans mes voiles. Dans la nuit du 17 -juillet, une petite pluie tomba, et je pus recueillir environ un litre -d'eau. Je pris un bain sous la pluie dont je goûtai fort la fraîcheur. - -Dans le jour, sous le soleil torride des tropiques, je m'aspergeais -fréquemment d'eau de mer avec un seau de toile, mais l'effet passait -très vite et j'avais bientôt aussi soif qu'avant. - -Je venais de réparer la trinquette-ballon, quand la grand'voile se -déchira le long d'une couture sur une longueur de plus de cinq mètres. -Il n'y avait rien à faire d'autre que d'amener la grand'voile, la -réparer et mettre à sa place la voile de cape. Cela voulait dire au -moins vingt-quatre heures de travail avec le fil et les aiguilles. - -Ce fut alors que je commençai à souffrir de la gorge. Le jour suivant, -ma gorge enfla si fort que je ne pus rien avaler qu'un peu d'eau et de -lait condensé. Pendant quatre jours, ce mal continua. Le 26 juillet, -j'étais si faible et fiévreux que j'amenai tout sauf les voiles d'avant -et me couchai dans la cabine, laissant le _Firecrest_ prendre soin de -lui-même. - -Des poissons volants tombaient de temps en temps sur le pont, mais ils -m'intéressaient peu. Je souffrais trop pour pouvoir manger, et la -chaleur était si forte qu'il était très pénible de rester sur le pont, -même étendu. - -La lumière des tropiques m'éblouissait et, lorsque je regardais vers -l'horizon, il me semblait souvent voir la terre: mirage qui se dissipait -presque aussitôt. - -Le soir, des petits nuages apparaissaient souvent à l'horizon et -prenaient à mes yeux l'apparence trompeuse de voiles blanches. - -Mon mal augmentait ma soif; il était dur pour moi de ne pas dépasser ma -ration d'un verre d'eau par jour. - -Le matin du 29 juillet, j'étais un peu mieux, mais extrêmement faible -après quatre jours de diète. Le maniement de mes voiles me prenait -quatre fois plus de temps que de coutume en raison de ma faiblesse. Je -fis route droit vers l'ouest ce jour-là et la nuit je pus trouver un -sommeil réparateur, car le vent était tombé, la mer calme. - -Pendant une semaine, des jours calmes et très chauds se succédèrent et -il me semblait que mon cerveau brûlait. - -Ma situation, à ce moment, n'était guère enviable; de vieilles voiles en -mauvais état qui demandaient des réparations constantes, de l'eau -mauvaise, la fièvre et pas de vent. Ce n'était pas entièrement plaisant, -mais cela me donnait une sorte de satisfaction d'avoir à rencontrer et à -surmonter ces obstacles; j'avais confiance et je savais qu'avant -d'atteindre la côte américaine je trouverais suffisamment de vent, -prévision qui fut justifiée par la suite. Je lis dans mon livre de bord, -à cette époque: - -«Très chaud et terriblement soif. Aimerais nager autour de mon bateau -mais, en raison de la fièvre dont je souffre, j'abandonne ce projet. -J'ai certainement perdu les vents alizés. Pour la seconde fois, le vent -est exactement à l'opposé de ce qu'il devrait être d'après la carte. Je -suis seulement au 29e degré de latitude et le _Firecrest_ roule dans un -calme plat. Sans les promesses mensongères de la carte des vents, je -serais allé beaucoup plus au sud et j'aurais rencontré des vents -favorables.» - -Comme on l'a vu, rien ne se passe, dans cette croisière, selon les -prévisions ordinaires; aucune de celles qu'on admet comme probables ne -s'est réalisée. - -Il y en a une, en tout cas, que je n'avais pas faite; c'est que mon -baril de boeuf salé pourrirait si vite. Le dernier jour de juillet, je -me vois obligé de le jeter par-dessus bord. Sous la chaleur des -tropiques, je ne pouvais en supporter plus longtemps ni le goût, ni -l'odeur. - -Jouant autour de mon bateau, il y avait un grand nombre de petits -poissons dont j'ignore le nom. Ils avaient d'énormes têtes, en -comparaison de leurs corps, et une bouche minuscule. J'essayai en vain -de les attraper avec une ligne, ils ne voulaient pas mordre. Je parvins -à harponner l'un d'eux. Mais je trouvai qu'il ne donnait presque aucune -chair mangeable. - -Le 1er août, ma gorge était mieux et je considérai que je pouvais -prendre un bain. L'eau était calme, fraîche et transparente comme celle -d'un lac et le _Firecrest_ roulait paresseusement dans une longue -ondulation; aussi je plongeai par-dessus bord dans la fraîcheur de -l'océan. - -Tout le jour avait été calme et le coucher du soleil fut merveilleux. -Quelques petites bandes de nuages apparaissaient vers l'ouest, -floconneuses comme une toison de mouton. Quand le soleil disparut dans -l'Océan, ses rayons le teintèrent de rouge, jusqu'à ce que toute la -partie ouest du ciel devînt extrêmement brillante. - -J'admirai ce magnifique spectacle, jusqu'à ce que le jour tombât. La -nuit vint et Vénus apparut à l'horizon. - -Au-dessus de moi étincelait Véga et, plus à l'ouest, Altaïr, tandis que -dans le sud j'apercevais le Poisson austral. - -Ce n'était pas trop de venir de 3.000 milles pour admirer un tel -spectacle. - -Pendant deux jours j'eus un très fort vent du nord. Mes voiles, usées, -continuèrent à se déchirer et j'eus à nouveau à recommencer mon travail -avec le fil et l'aiguille. - -Malgré les vents debout, je faisais lentement un chemin ouest, et, le 2 -août, cinquante-quatre jours de mer, j'étais par 54° de longitude ouest -et 29°30 de latitude nord. J'étais à environ 1.700 milles de New-York. -J'avais l'intention de passer au sud des îles Bermudes, mais j'avais -encore plus de 1.000 milles à couvrir avant d'être dans leur voisinage. -Contre ce fort vent et la forte mer, le _Firecrest_ faisait peu de -chemin. La pluie tomba à torrents, mais il était impossible d'en -recueillir parmi les tourbillons d'écume de mer qui volaient partout. - -[Illustration: VII.--Le _Firecrest_ au port.] - -Je n'avais pas le temps d'être paresseux maintenant, j'étais trop occupé -à réparer mes voiles et mes cordages. - -Le _Firecrest_ portait deux balancines. La corne de la grand'voile -devait être hissée entre elles et, comme elles sont seulement à quelques -centimètres de distance, c'était un travail difficile quand le navire -roulait dans une mer très dure. - -La place de l'équipage, en hissant la grand'voile, est près du mât, mais -j'avais constamment, tout en hissant la voile, à courir en arrière pour -guider l'extrémité de la corne entre les deux balancines. - -Il faisait toujours chaud et le temps était beau. Le bateau se -gouvernait lui-même et j'étais allongé, un jour, sur le pont regardant -par-dessus bord, essayant de percer les insondables profondeurs: plus de -6.000 mètres. C'est alors que je remarquai, pour la première fois, trois -formes suivant mon bateau. Nageant à quelques mètres de la surface, dans -l'ombre du _Firecrest_, était un trio de daurades qui sont d'énormes -poissons du genre maquereaux dépassant souvent un mètre de longueur. - -Deux semaines auparavant j'avais jeté mon boeuf salé. Je n'avais pas -goûté de nourriture fraîche depuis mon départ de Gibraltar et, seuls, -quelques poissons volants m'avaient permis de changer mon régime. Et là, -nageant près de moi, il y avait plusieurs kilogrammes de poisson frais. - -Sortant un hameçon et une ligne, j'essayai d'en attraper un, employant -comme appât un petit poisson volant, mais ils n'y firent aucune -attention. Et pourtant, en avant de mon bateau, les poissons volent et -les daurades sautent après. Les gros sont rapides comme l'éclair et les -poissons volants n'ont qu'une très faible chance d'échapper, car -au-dessus d'eux les albatros les guettent du haut des airs. - -Si les daurades se nourrissent de poissons volants, pourquoi ne -mordent-elles pas les miens? Cette extrême timidité de la daurade avait -été remarquée par deux de mes amis dans leur traversée de l'Atlantique. - -Et pourtant je désire ces poissons et j'ai besoin d'en prendre un, mais -comment? J'essaie de les tirer à la carabine, mais ils coulent si -rapidement que même si le bateau ne remuait pas je ne pourrais pas les -attraper en plongeant. - -Je me demande si je pourrai en prendre un avec mon harpon à trois -branches, mais ils restent toujours hors de mon atteinte. - -Découragé, j'abandonnai mon projet et je m'assis sur le bord de mon -navire, plongeant les pieds nus dans l'eau. C'est alors que l'inattendu -arriva: trois daurades se précipitèrent vers mes pieds. Elles furent -rapides, mais je fus plus rapide encore. J'en perçai une de mon harpon -et bientôt j'avais un poisson de près d'un mètre sur le pont. - -C'était de la nourriture fraîche à profusion et je savais maintenant la -manière de m'en procurer. - -Je connaissais la curiosité des daurades et savais que pour en attraper -je devais attirer leur attention. Mais bientôt elles furent accoutumées -à voir mes pieds le long du bord. J'eus à trouver quelque chose de -nouveau et découvris qu'une assiette blanche tournoyant dans l'eau -excitait leur curiosité. Je pris alors plus de poisson que je n'en -pouvais manger. - -Les couleurs de ces animaux, comme ils gisaient mourants sur le pont du -_Firecrest_, étaient étonnantes. Leurs corps bleu électrique, avec de -longues queues d'or, passaient par toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -pour se fixer finalement au vert avec des points dorés. C'était une des -nombreuses merveilles de la mer que je connaissais par mes livres, mais -que je n'avais jamais vue auparavant. - -Les daurades sont d'excellents poissons, mais elles n'ont pas la saveur -délicieuse de leurs frères ailés dont elles se nourrissent presque -exclusivement. Souvent je trouvais dans leur estomac les restes de -nombreux poissons volants. - -Ce fut à cette époque que je découvris une curieuse espèce d'algues sur -les flancs de mon bateau; elles avaient l'apparence de fleurs noires et -blanches attachées à la coque par une longue tige flexible. Ceci -m'explique pourquoi tant de poissons suivaient le _Firecrest_; en mer, -ils escortent toujours les navires dont la carène est sale. - -J'avais maintenant suffisamment à manger, mais presque rien à boire. -J'avais à filtrer tout ce que je buvais à travers un linge et le goût de -l'eau était très mauvais. - - - - -CHAPITRE VIII - -Journées d'orages. - - -Enfin, vint la pluie. Je n'ai pas de mots pour dire ma joie à l'approche -de l'orage. - -Des nuages sombres se rassemblèrent vers l'occident, la nuit du 4 août. -Dans la pénombre, ils se levaient majestueusement au-dessus de la mer -comme d'immenses montagnes noires, semblant vouloir écraser mon petit -navire dans un affreux désastre. - -Mais je pouvais rire en face d'eux, car je connaissais la robustesse de -mon vaillant _Firecrest_. Qu'importe la tempête, si je peux avoir de -l'eau... Des éclairs zigzaguaient parmi les amas de nuages et -éclairaient par moments l'océan d'une lumière sinistre. - -J'étais assis sur le pont, admirant le déploiement de ces forces -naturelles. Aussi impressionnant que cela pût être pour un marin, je -n'avais aucune crainte de ce qui allait venir. Après les longs jours -torrides et sans vent, j'envisageais avec joie le changement qui se -préparait. - -Le grand rideau de nuages arrivait en roulant de l'occident, éteignant -les étoiles les unes après les autres, comme pour cacher une tragédie -qui allait se jouer dans cette petite partie du monde et dont le -_Firecrest_ et moi attendions le dénouement. Il n'y avait rien à faire -que réduire ma voilure et me préparer à attraper la pluie qui devait -tomber. Bientôt j'entendis le bruit des gouttes précipitées sur le pont -et je me souvins du vieux proverbe de marin qui recommande de se méfier -quand la pluie arrive avant le vent; mais le _Firecrest_ était prêt à -tout. L'orage arriva comme un tourbillon et coucha presque entièrement -mon navire; mais, quand le premier coup de vent passa, je fus capable, -en utilisant ma grand'voile comme une sorte de poche, de recueillir -l'eau de pluie que je laissai s'écouler dans un baril au pied du mât. -Les grains continuèrent toute la nuit. Je parvins à recueillir plus de -50 litres. C'était plus important pour moi que la pêche. Je me sentais -maintenant assuré de ne jamais manquer de nourriture ni d'eau, car le -ciel et la mer m'apportaient l'un et l'autre. - -J'étais tout à fait satisfait, même heureux. Je n'avais aucune hâte -d'arriver à New-York et je me sentais chez moi sur l'océan. - -Le vent est toujours ouest, ce qui veut dire très lente progression, -mais je ne m'en soucie pas. Voilà plus de trois semaines que je n'ai eu -un temps favorable en dépit des flèches pleines de promesses de la carte -des vents. J'ai suffisamment de poisson et d'eau pour mes besoins -actuels, et de nombreux nuages noirs encerclent l'horizon, promettant -plus de pluie. - -J'ai mangé trop de poisson dans les derniers jours. Je souffre: mes -lèvres sont enflées et mes jambes me font très mal. Le _Firecrest_ -tangue fortement dans une mer très dure et fait à peine quelques -progrès. - -Le 8 août, le vent et la mer augmentent, mais à midi j'avais couvert 66 -milles dans les dernières vingt-quatre heures, ce qui n'était pas mal. - -Je remarque des nuages assez gros dans l'air, se déplaçant en sens -inverse du vent, et j'en conclus qu'une période de mauvais temps va -venir. Le laçage qui attache la grand'voile par en haut se casse et j'ai -de nouveau beaucoup de travail. - -Deux mois s'étaient écoulés depuis que j'avais quitté Gibraltar, le 6 -juin. Jusque-là mon voyage s'était déroulé comme je l'avais prévu, -chaque jour quelque chose de nouveau arrivait et la vie n'était jamais -monotone. Les privations que j'endurais n'étaient que celles qu'un -ancien marin considérait comme faisant partie de la journée de travail -dans la vieille marine à voile. - -J'avais trouvé que je pouvais bien manier mon navire. Nous étions bons -compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me -sentais de plus en plus attaché à lui et admirais sa vaillance. - -A vrai dire, 1.500 milles me séparaient encore du port de New-York, mais -j'avais suffisamment de nourriture et d'eau. - -Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la côte nord -d'Amérique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pût arriver. Les -tempêtes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de -ses vieilles voiles allaient pourtant dépasser en violence tout ce que -j'avais pu prévoir. - -La navigation de mon navire était sans aucun doute une importante partie -de mon voyage transatlantique, mais c'était le travail le moins -fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'être un bon matelot, -d'être capable de réparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma -latitude et ma longitude. - -Je préférais de beaucoup être appelé Alain le matelot que capitaine. Je -crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait -traverser l'océan seul, à condition de savoir manier son navire. -Naviguant droit vers l'ouest à la boussole, il ne manquera pas -l'Amérique. Il devra la rencontrer quelque part. - -Un écrivain américain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, _le -Matelot de la dame Loulou_, une très curieuse description de la -navigation d'un bateau. Il nous montre l'héroïne de son livre, couchée -sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une étoile vers -l'horizon, puis se précipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres, -pendant toute la nuit, les quatre côtés de la table de loch... Au matin, -dit-il, elle avait trouvé sa position et réglé le chronomètre. - -Aussi attrayante que cette description puisse paraître au profane, elle -est fort loin de la vérité. - -Certainement Frank Norris n'eût jamais écrit cela s'il avait été un -marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite -embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour -diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une -étoile, on regarde à travers le télescope du sextant vers l'horizon et -l'on voit dans un miroir la réflection de l'astre. - -Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes -pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomètre. -Ayant des connaissances mathématiques suffisantes, j'employais les plus -modernes procédés de navigation qui sont adoptés sur les paquebots et -dans la marine de guerre. - -La difficulté est de prendre une observation dans une tempête et par une -forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et -tangue fortement; les deux mains sont nécessaires pour tenir le sextant -et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas -tomber à la mer. C'est alors qu'il me fut très utile d'être toujours -pieds nus. - -Je suis prêt, l'instrument en mains. Où est l'horizon? Une vague énorme -apparaît dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'être -élevé verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au -sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon réel. Avant d'avoir pris -mon observation, une nouvelle vague se brise à bord et moi et mon -sextant disparaissons dans l'écume. La minute suivante, j'ai pris -l'observation, mais j'ai perdu mon équilibre et je dois tout lâcher pour -ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux -me précipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomètre. - -Maintenant je n'ai plus qu'à consulter mes tables de navigation; mais il -faut encore avoir quelque esprit mathématique pour être capable de -calculer pendant la tempête, au milieu des fortes secousses du navire. - -Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position à -dix milles près, on peut se flatter d'avoir une excellente -approximation. - - - - -CHAPITRE IX - -Une nuit à la barre. - - -Deux mois auparavant j'avais quitté Gibraltar pour mon voyage de 4.600 -milles, seul à travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant -soixante jours je n'avais parlé à aucun être vivant. Les lecteurs de ce -récit peuvent penser que cette période de solitude me sembla très dure à -supporter: il n'en était rien. Le fait que je n'avais personne à qui -parler ne me troublait jamais. J'étais accoutumé à être moi-même mon -seul compagnon: mon bonheur tenait en effet à la grande fascination que -l'océan exerçait sur moi. - -La plupart du temps, j'étais très occupé à réparer les ravages du vent -dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des -coutures et je travaillais sur un pont glissant et incliné sur lequel je -devais me tenir en équilibre. - -J'aurais pu faire des voiles neuves complètes avec beaucoup moins de -travail, si j'avais transporté la toile de rechange nécessaire; mais -j'en avais juste assez pour réparer les déchirures. Ma provision -d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon -arrivée au port. - -En raison du mauvais état de mes voiles j'avais souvent à les changer. -Les amener et les hisser suivant les différentes conditions du vent -représentait déjà suffisamment de travail, mais j'avais en outre à -amener souvent une voile pour la réparer et, ensuite, en hisser une -autre à sa place. - -D'autre part, j'avais deux ou trois repas à cuire par jour. J'avais peu -de temps pour la lecture, quoique la bibliothèque du bord fût -abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'étais -trop fatigué pour lire et je tombais dans ma couchette à moitié endormi. -Mon sommeil était fort léger, car, au moindre changement de vent, je -devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre. - -Et pendant que mon navire était secoué sur l'océan, j'avais des rêves -étranges. Parfois ces rêves se passaient sur terre, mais l'idée fixe du -but que je m'étais proposé me poursuivait toujours, et je pensais en -dormant: Si je suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique, c'est -donc que je ne serais pas parti. Le rêve devenait alors un atroce -cauchemar. Je me réveillais baigné d'une sueur froide pour constater -avec joie que j'étais à bord du _Firecrest_. Vite je jetais un coup -d'oeil sur le pont pour voir si tout allait bien à bord et je me -rendormais en souriant à la pensée que mon navire se rapprochait sans -cesse du but. - -Bien souvent aussi c'était pendant le jour que je cherchais à prendre du -repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la -nuit à la barre. Il était toujours difficile de résister au sommeil; -mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le -_Firecrest_ glissait doucement laissant derrière lui un sillage -phosphorescent et je gouvernais sur une étoile. Seul sur la mer, je -regardais la voûte céleste et les mondes de lumière en occupant mon -esprit à des considérations sur la faiblesse de l'homme et la pauvreté -des systèmes philosophiques. - -Je pensais à la théorie si incomplète de l'évolution, qui veut que tout -évolue presque toujours dans un sens de progrès. Je pensais aux -histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie -progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour -arriver à la période actuelle. Ceci n'est, comme tout système, qu'une -hypothèse émise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux -qu'une autre les phénomènes que nos faibles moyens nous ont permis de -constater pendant notre époque. - -On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas existé il y a des millions -de siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement refroidie et -réchauffée. Le monde a peut-être connu à maintes reprises des degrés de -civilisation très supérieurs aux nôtres. Des catastrophes périodiques -ont pu à différents intervalles anéantir complètement toute civilisation -et la presque totalité de la race humaine, qui recommencerait toujours -indéfiniment le même cycle de l'âge de pierre à l'âge des grandes -inventions. Tout en somme n'est qu'hypothèse et incertitude. - -La connaissance absolue est interdite à l'homme. Parce qu'il est -entraîné dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des -notions relatives. - -Pour connaître l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace -libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il -serait Dieu. - -Parfois aussi les différentes périodes de ma vie défilaient devant moi -ainsi que tous les événements qui modifièrent ma conception de -l'existence et firent que j'étais là à la barre de mon navire au milieu -de l'océan. - -C'est d'abord la trop grande sensibilité et les déceptions de mon -enfance éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne heure à vivre en -moi-même, puis la triste vie de pensionnaire au collège, la guerre et la -mort de ma mère qui brisa ma vie par l'épouvantable tristesse du jamais -plus. - -Les souvenirs de guerre se précipitent devant ma mémoire: un combat du -haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon -appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentanée de -la victoire. De retour à terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant qui -a perdu sa mère. - -[Illustration: VIII.--Le Sillage du _Firecrest_, de Gibraltar à -New-York.] - -Le temps ne comble pas le vide immense. Les uns après les autres mes -meilleurs compagnons meurent dans les airs. L'armistice vint et je pense -à ces héros qu'on oublie trop facilement, à la vanité de tous ceux qui -portent trop ostensiblement les insignes d'une victoire qui n'appartient -qu'aux morts, car, lorsqu'on n'a pas donné sa vie pour la Patrie, on n'a -rien donné. - -De nouveau, d'autres épisodes de ma vie se présentent à ma mémoire. -Certains, insignifiants en apparence, ont laissé en moi une impression -profonde. Je ne sais trop pourquoi, je me vois soudain reporté à trois -années en arrière. - -Un train de luxe qui se dirigeait vers Madrid ralentissait sa marche le -long d'une courbe aux approches de la ville. C'est alors que, regardant -par la fenêtre de mon wagon, j'aperçus un jeune mendiant. Il courait -pieds nus le long de la voie ferrée. Sa peau brunie brillait au soleil -entre les haillons qui le couvraient. Il était plus beau que le jeune -mendiant de Murillo, plus réel que l'enfant au pied bot de Ribera. Il -mendiait comme l'on mendie en Espagne, car il avait l'air de faire une -faveur en demandant l'aumône. - -Sale et déguenillé, c'était cependant lui le prince de la vie, qui -courait libre, inondé de soleil et de lumière, et non l'un quelconque -des voyageurs que le train emportait prisonnier. Je pensais alors que -j'aurais aimé être comme lui pour pouvoir recommencer ma vie en partant -de très bas avec quinze ans de moins, moi qui cours inlassablement à la -recherche de ma jeunesse. - -Mais parce que depuis des siècles les hommes ont coutume de vivre -esclaves de la civilisation, je ne serais pas obligé de mener la même -vie servile et conventionnelle. Maître de mon navire, je voguerai autour -du monde, ivre de grand air, d'espace et de lumière, menant la vie -simple de matelot, baignant dans le soleil un corps qui ne fut pas créé -pour être enfermé dans les maisons des hommes. - -Et, tout heureux d'avoir trouvé ma voie et réalisé mon rêve, je récite à -la barre mes poèmes préférés de la mer... - -La nuit passait ainsi très vite. Une à une les étoiles disparaissaient. -Une clarté grise arrivait de l'orient et je voyais apparaître les formes -et les lignes du _Firecrest_. - -Mon navire était beau lorsque venait le jour. - - - - -CHAPITRE X - -Premières tempêtes dans la zone des ouragans. - - -Le 9 août (soixante-quatre jours de Gibraltar) trouva le _Firecrest_ à -environ 500 milles est des îles Bermudes et approximativement, 1.200 -milles de New-York, mon port de destination. Si je devais en croire mon -expérience, il me faudrait environ un mois pour terminer mon voyage. -Mais je savais que le passé n'était pas une indication certaine pour -l'avenir. - -Je pressentais que de fortes tempêtes d'ouest se trouvaient entre ma -position présente et la côte américaine, prévision qui fut pleinement -justifiée par la suite. - -En fait, j'eus, dès ce jour, une indication de ce qui allait arriver. - -Il y avait eu des orages et une forte mer toute la nuit. Le vent était -ouest et très fort, je voulais passer au sud des îles Bermudes pour -rencontrer le Gulf-Stream et profiter de son courant nord-est pour -remonter vers New-York. Aussi je tournai le _Firecrest_ vers le sud-est. - -Durant l'après-midi, mon navire était resté pratiquement à la cape, -pendant que je réparais les déchirures dans la grand'voile. -L'après-midi, au moment de la hisser de nouveau, le vent avait atteint -la force d'une tempête. - -Les vagues étaient hautes et déferlaient à bord. Le pont était -constamment sous l'eau, le cotre étroit se couchait sous la force du -vent et plongeait dans la mer, ensevelissant le pont. - -Celui-ci avait l'inclinaison du toit d'une maison, et je devais faire -très attention pour me déplacer. Une glissade, et j'aurais été -par-dessus bord, tandis que mon navire, sans maître désormais, s'en -serait allé au loin, me laissant pour nourriture aux requins et aux -daurades. - -Le pont était tellement balayé par les vagues que je devais garder -toutes les claires-voies et panneaux fermés. Il faisait chaud dans les -cabines; dans de telles conditions, faire la cuisine était une tâche -extrêmement difficile. Le poste était juste assez large pour me -permettre de me tenir entre le réchaud à tribord et les barils d'eau de -l'autre côté. - -Si, dans un moment d'inattention, je posais une tasse ou un plat, il -roulait immédiatement par terre du côté opposé. Mon réchaud avait aussi -la mauvaise habitude de renverser de l'eau bouillante sur mes jambes et -mes pieds nus; je devais garder une attention constante pendant que mon -navire roulait dans les vagues. - -Cet après-midi-là je vis une énorme baleine couper ma route à l'avant du -navire, déplaçant des montagnes d'eau; le monstre marchait en ligne -droite, à une vitesse de plus de dix noeuds; probablement poursuivi par -des narvals, qui sont ses ennemis naturels, il se souciait peu des -obstacles qu'il pouvait rencontrer sur sa route. - -La tempête continua toute la nuit. J'avais changé de bord, me dirigeant -vers le nord-nord-ouest, et, après avoir établi les voiles de manière -que le _Firecrest_ conservât sa route, je dormis dans une couchette qui -semblait vouloir se sauver sous moi. - -J'étais debout à 4 heures, le lendemain matin, juste à temps pour amener -la grand'voile devant un fort coup de vent qui faisait tourbillonner -l'écume à la surface de la mer et aurait sûrement déchiré toute ma -toile. - -Il faisait un sale temps, vraiment. Un vent vicieux poussait devant lui -d'énormes vagues avec des crêtes moutonneuses. Quand mon navire -plongeait au milieu d'elles, il ensevelissait son avant sous un -tourbillon d'écume qui volait dans les voiles et courait le long du pont -pour s'écouler à l'arrière. - -Une grande armée de nuages noirs cachait le ciel d'un horizon à l'autre, -et des amas de nuages d'orage étaient épars à de plus basses altitudes; -la pluie frappait durement ma figure avec un rythme lancinant. - -J'étais trempé, saturé d'eau de mer, lavé alternativement par l'écume et -la pluie, mais il faisait chaud et je ne portais aucun vêtement qui -aurait été de peu d'utilité en de telles circonstances. Sans vêtement, -je séchais plus vite. - -Je ne me plaignais jamais du mauvais temps, qui était la sorte de temps -que j'attendais, celui qui met à l'épreuve l'habileté et l'endurance du -marin et la force de son navire. Loin d'être impressionné par la majesté -de l'océan en furie, je tressaillais à l'approche du combat: j'avais un -adversaire redoutable, et, tout joyeux dans la tempête, je chantais -toutes les chansons de mer dont je pouvais me souvenir. - -Le _Firecrest_ plongeait dans l'écume comme s'il voulait se faire -sous-marin, et se couchait lourdement sous les coups de vent; la tempête -soufflait droit de la direction où je désirais aller, et le cotre avait -à combattre pour chaque mètre qu'il gagnait. - -Il ne se comportait vraiment pas mal dans ce mauvais temps. Mais le -beaupré était enseveli complètement dans la mer, et quand il sortait de -l'eau, je pouvais sentir tout le gréement, le mât et les voiles -trembler, et le cotre secoué. Ma confiance dans les haubans du beaupré -était faible, si l'un d'eux cédait, je pouvais perdre le beaupré. - -Les vagues étaient si hautes qu'il était difficile de prendre une -observation; quand, par brefs moments, l'écran de nuages s'entr'ouvrait -pour laisser apparaître le soleil, je devais attendre d'être au sommet -d'une vague avant d'apercevoir l'horizon. - -Cependant, je pus me prouver que j'étais dans la latitude 33° et la -longitude 56°. - -L'orage continuait, violent; je descendis sous le pont et je découvris -que le _Firecrest_ avait embarqué énormément d'eau; les couvertures des -claire-voies étaient attachées aussi serrées que possible, mais de temps -en temps, un peu d'eau entrait; en bas, tout était saturé d'eau de mer. - -La tempête tourna au sud-ouest dans l'après-midi, mais ne diminua -nullement; à 7 heures, au moment où j'allais prendre un ris dans la -trinquette, celle-ci se déchira de haut en bas. Il était difficile de -travailler sur le pont qui était si souvent balayé par les vagues mais -je parvins à rentrer en bas la trinquette et à rouler le gui pour -réduire la surface de ma grand'voile. - -Fatigué et trempé comme je l'étais, je ne pouvais me reposer, mais -travaillai une partie de la nuit pour recoudre la voile déchirée. -Pendant toute la nuit, ce fut une succession d'orages et de coups de -vent. - -Le lendemain, la tempête diminua, mais la mer était toujours très forte; -pendant environ vingt-quatre heures, le temps fut plus calme, et j'en -profitai pour réparer toutes mes voiles. - -Le lundi 13 août, mes observations me montrèrent que j'avais couvert -environ 45 milles en vingt-quatre heures. Je ne pouvais faire beaucoup -de chemin ouest contre ces tempêtes qui me transportaient au nord des -Bermudes; je ne pouvais désormais que couper le courant du Gulf-Stream -trop à l'est. - -L'après-midi de ce lundi, le _Firecrest_ tanguait violemment dans un -nouveau vent de tempête et une mer démontée; il ensevelissait -constamment son beaupré dans les vagues, et l'effort transmis au mât -était très grand; j'étais convaincu à ce moment qu'un long beaupré et la -corne de la grand'voile n'étaient qu'une source d'ennuis pour un -navigateur solitaire. Je pris la décision de modifier mon gréement après -avoir atteint New-York, et de le remplacer par une voilure triangulaire -Marconi qui sera équilibrée par un beaupré plus court. - -Je renonçai à réparer une de mes trinquettes, car la réparation aurait -absorbé tout le fil à voile qui me restait. - -Des mers furieuses se brisaient à bord toute la nuit; le lendemain matin -tout était mouillé dans le poste d'équipage. A 4 heures du matin je -trouvai le _Firecrest_ qui plongeait dans une forte mer et essayait de -battre son chemin contre une tempête d'ouest. - -Le baromètre baissait, indiquant que, je n'étais pas encore au plus -mauvais de l'orage; dans la matinée, la tempête augmenta encore, et vers -11 heures sa force était extraordinaire; en bas, tout était dans un -désordre extrême. Il était très difficile de cuire le déjeuner; -j'essayai vainement de bouillir du riz quand une vague déferla à bord, -et je reçus l'eau bouillante sur mes genoux. Montant sur le pont, je -découvris que la vague avait emporté le panneau de ma soute aux voiles, -à l'arrière du bateau. - -Des trous commencèrent à apparaître dans la grand'voile et la -trinquette, et je dus les amener. C'était pour moi l'occasion d'essayer -mon ancre flottante et je laissai mon navire dériver dans la tempête, -mais je trouvai qu'il y avait peu de différence et qu'il se comportait -aussi bien sans elle. - -Beaucoup de marins prétendent qu'une ancre flottante est très utile -quand il est impossible de porter aucune toile pour maintenir l'avant du -navire dans le vent, mais je fus loin de trouver qu'il en était ainsi. -Mon expérience est contre tout ce qui a été écrit sur les navires dans -les tempêtes. Je pense que le danger d'être roulé dans le creux des -vagues ne s'applique pas à un navire de la taille du _Firecrest_. Je -trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup de différence à présenter l'avant, -le côté ou l'arrière aux lames, aussi longtemps que le bateau dérivait -sans avancer. Si je pouvais porter un peu de toile, c'est à la -cape--sous voilure réduite--que je trouvais le moindre danger. - -Je fus obligé de couvrir la soute aux voiles avec de vieilles voiles -pour empêcher l'eau d'y pénétrer. - -Comme j'essayais cette nuit-là de cuire mon dîner, la pompe de mon -réchaud qui force le pétrole sous pression à travers un petit trou se -brisa, et je dus abandonner la cuisine; quoique très fatigué, je passai -une partie de la nuit à réparer la trinquette. - -Les nuages de tempête disparurent le lendemain matin, 15 août, et la -force du vent diminua un peu. Toute la nuit le _Firecrest_ était resté -amarré à l'ancre flottante. Juste avant midi je la ramenai à bord, -hissai les voiles, et à midi je reprenais ma route vers le nord-ouest. - -C'était la dernière fois que j'employais l'ancre flottante, car je -l'avais trouvée de peu d'utilité. - -Vingt minutes après avoir repris ma route, un coup de vent frappa le -cotre et déchira en lambeaux la trinquette que j'avais réparée toute la -nuit, pendant dix longues heures. Elle partit en un instant, dans un -seul coup de vent. Je fus cependant capable de sourire tout en pensant -aux heures que j'avais passées à coudre tous les morceaux ensemble. -N'ayant plus de trinquette, je hissai un foc à sa place. - -A ce moment, je n'avais pas dormi depuis trente heures. Le _Firecrest_ -prenait soin de lui-même et je pus dormir pendant deux heures; le jour -suivant, la tempête était moins forte et je mis tout en ordre, jetant -par-dessus bord tout ce que je trouvais inutile. Ceci me fait toujours -un vrai plaisir et c'est une des grandes joies de la mer de pouvoir -ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on n'aime plus. - -Des daurades suivaient encore le _Firecrest_, mais maintenant elles -étaient très timides et n'osaient plus venir à portée de mon harpon. Le -jour suivant, je fus cependant capable d'en percer une qui avait près -d'un mètre de long. - -Je pensais avec un sourire à ma supériorité actuelle, mais qu'un jour -peut-être les poissons voraces auraient leur revanche: récompense de -leur inlassable et patiente poursuite. - -Le 18 août, la tempête revint très forte, mes voiles recommencèrent à -s'ouvrir, des parties du gréement se brisèrent sous l'effort. Ma pompe -était hors d'usage; les vagues étaient très fortes et très hautes et, à -la nuit, j'étais froid-mouillé et exténué de fatigue; je pris de la -quinine pour prévenir les refroidissements. Après avoir été à court -d'eau pendant un mois, j'en avais tant maintenant que je ne pouvais plus -la garder hors de mon navire; il était impossible d'empêcher la forte -pluie et l'écume de mer de trouver un passage à travers les toiles qui -fermaient la soute aux voiles. - -L'eau était maintenant au niveau du plancher dans la cabine, et, quand -le _Firecrest_ s'inclinait sur un bord, elle sautait dans les tiroirs et -les couchettes, mouillant et gâtant tout. - -Au dehors, maintenant, soufflait un véritable ouragan. Le ciel était -entièrement obscurci de nuages noirs si bas et si épais que le jour -semblait être la nuit. J'eus à rouler ma grand'voile jusqu'à ce que rien -ne se montrât que la corne et fort peu de toile. Les vagues étaient si -hautes et le navire battait son chemin si lourdement qu'il semblait, par -moments, qu'il voulût rejeter son mât loin de lui. La pluie tombait à -torrents, lancinante, poussée par la force de l'orage et m'aveuglant -presque, je pouvais à peine ouvrir mes yeux et, quand je le faisais, je -voyais à peine d'une extrémité à l'autre du navire. Pendant plusieurs -jours, je m'étais exposé à la pluie et à l'écume. La peau de mes mains -était devenue si molle que je souffrais terriblement quand j'avais à -tirer sur les cordages. - - - - -CHAPITRE XI - -L'Epreuve. - - -Ni les tempêtes, qui déchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans -la cabine, ni la pluie d'écume qui me fouettait constamment ne pouvaient -apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'océan doit -s'attendre à de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le -tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et -souffraient plus du froid que moi. - -Je savais qu'il était possible qu'un jour le _Firecrest_ et moi -rencontrions une tempête qui serait trop forte et nous entraînerait au -fond ensemble, mais c'est une fin à laquelle tous les gens de mer -doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin? - -La tempête continua à travers la nuit du 19 août; l'une après l'autre -les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'étais -souvent réveillé par le choc de la mer et la grande inclinaison du -navire. - -Dès le matin du 20 août, je compris que ce jour allait voir le point -culminant de toutes les tempêtes que j'avais rencontrées. Le _Firecrest_ -fut en effet tout près d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin -que l'oeil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon -d'eau que surplombait une armée de nuages noirs comme de l'encre, -poussés par la tempête. - -A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues -étaient démontées, courtes et vicieuses; leur crête était déchirée par -le vent en petits tourbillons qui déferlaient et devenaient blancs -d'écume; ils se précipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient -le détruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues, -si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'était la vie. - -Tout d'un coup, un désastre sembla m'engloutir; il était juste midi; le -_Firecrest_ faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa -grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague -énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle -dépassait toutes les autres. Je pouvais à peine en croire mes yeux. -C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait -sur moi avec un roulement de tonnerre. - -Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort -certaine, car je ne pouvais pas ne pas être balayé par-dessus bord, -j'eus juste le temps de monter dans le gréement et j'étais environ à -mi-hauteur du mât quand la vague déferla, furieuse, sur le _Firecrest_ -qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'écume. Le navire -hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir -revenir à la surface. - -Lentement, il sortit de l'écume et l'énorme vague passa. Je glissai du -mât pour découvrir que la vague avait emporté la partie extérieure du -beaupré. Retenu par l'étai de foc, un amas de cordages et de voiles -restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient -comme un bélier contre le bordage, menaçant à chaque coup de percer un -trou dans la coque et d'envoyer le _Firecrest_ et moi au fond de la mer. - -Le mât était secoué dangereusement; les haubans de bâbord étaient -devenus lâches. Il était fort possible que le mât se brisât, même si la -partie cassée du beaupré ne perçait pas un trou dans la coque. Le vent -me coupait la figure avec une force incroyable et le pont était la -plupart du temps sous les vagues. - -Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la -grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de -tribord qu'il fut extrêmement difficile d'amener la grand'voile et de la -rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser -l'épave à bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je -devais ramper sur le pont pour ne pas être emporté par la tempête. Je me -tenais aux haubans avec les mains. La partie cassée du beaupré était -terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant -qu'elle était secouée par les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna -presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir à bord le foc et le beaupré -que j'attachai sur le pont. Il était presque nuit et je me sentais très -fatigué. J'avais encore à essayer de réparer le mât et ne pouvais -prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mât -qui se secouait d'une vague à l'autre, je découvris que le laçage qui -tient les haubans de bâbord dans une sorte d'oeil avait cédé et que les -haubans avaient glissé le long du mât. - -Deux fois, je perdis prise et fus enlevé; suspendu à une drisse je -revins contre le mât avec un grand choc. J'étais trop fatigué pour -pouvoir réparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier -vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît -sous l'effort. - -Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de -manière à laisser les haubans de tribord recevoir la force de la -tempête. - -Maintenant les secousses n'étaient pas aussi fortes; il faisait nuit, -et, fermant tout, je descendis dans la cabine. - -J'étais exténué. - -J'essayai de faire du feu, mais découvris qu'aucun de mes deux réchauds -ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affamé, transi et saturé -d'eau: pour la première fois de ma carrière, un triste et misérable -marin. - -Les îles Bermudes étaient seulement à 300 milles au sud, et New-York, -avec le détour que le Gulf-Stream allait m'obliger à faire, à 1.000 au -moins. Je savais qu'il était plus sûr de me diriger vers les îles -Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et là réparer mes -avaries, avant d'aller vers l'Amérique. J'avais décidé de faire le -voyage de Gibraltar à la côte américaine sans escale. Abandonner ce -projet me brisait le coeur et je me sentais triste à mourir. - -A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague précipitât le -_Firecrest_ et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les -secousses du mât étaient si fortes que je craignais qu'il ne se brisât -avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, étendu épuisé sur ma -couchette, en proie à un profond désespoir. Et pourtant malgré la fièvre -qui brûlait dans mon cerveau une idée fixe persistait toujours. Je -savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'à -New-York qui était le port que je voulais atteindre. - -Soudain je décidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et, -comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commençai par réparer -mes réchauds. Je brisai trois aiguilles l'une après l'autre avant de -pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou à travers -lequel le pétrole se vaporise. - -Quand le jour arriva, j'avais été capable de cuire un déjeuner de lard -et de thé; alors je me sentis tout à fait honteux de moi-même d'avoir -pensé, même quelques heures, à me diriger vers les Bermudes. - -Quoique la tempête fût un peu moins forte, il ventait encore très fort -ce matin du 21 août et la mer était toujours démontée. Je devais -consolider le mât et en réparer les dommages. Il était très dur de -grimper à ce mât qui branlait; il était plus dur encore d'y pouvoir -rester. Avec mes jambes autour de la barre de flèche je devais -travailler la tête en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure à -saisir ensemble les deux haubans pour les empêcher de glisser. - -Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mât était sauvé. - -Il fallait encore réparer le beaupré cassé. C'était un travail pour la -scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie -cassée du beaupré et fus capable de le fixer à sa place, mais ce beaupré -de fortune était de trois mètres trop court. - -La plus dure partie du travail n'était pas encore accomplie. Je devais -faire une sous-barbe pour tenir l'extrémité du beaupré en coupant un -morceau de la chaîne de l'ancre et en fixant une de ses extrémités à un -anneau fixé à l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison. - -Je devais pendre, la tête en bas, mes jambes autour du beaupré, et, -comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je -sortais de l'eau pour être plongé à un mètre de profondeur. Je ne sais -pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de même. - -J'avais à peine fini de réparer, que la tempête devint soudain plus -modérée, comme si elle avouait qu'elle était vaincue et ne pouvait rien -contre mon vaillant navire. - -Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'étais dans la -latitude 36° nord et la longitude 62° ouest; j'étais à environ 800 -milles de New-York, à vol d'oiseau, mais à une distance réelle de 1.000 -ou 1.200 milles. - -J'étais absolument épuisé, mais le plaisir de la victoire me donnait des -forces illimitées. Aussi je revins au travail pour réparer la pompe et -trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empêchait le -fonctionnement. Après deux heures de travail mon navire était sec. -Montant en haut du mât pour vérifier ma réparation, je m'aperçus que les -haubans étaient très usés et que j'allais avoir besoin de toute mon -attention pour conserver mon mât jusqu'à New-York. - -Sous le court beaupré et la voilure réduite de l'avant, le _Firecrest_ -était très mal équilibré. Je faisais route avec la barre entièrement -d'un côté, et près du vent la dérive était grande. - -Toutes les réparations étaient maintenant terminées. Attachant la barre, -je disposai les toiles de manière que le _Firecrest_ fît route de -lui-même vers New-York. - -Enfin je me jetai exténué sur ma couchette pour prendre un repos que -j'avais bien gagné. - -J'avais été successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et -satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en -souriant à la pensée que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait -maintenant du but lointain que je ne désespérais plus d'atteindre. - - - - -CHAPITRE XII - -Traversée du Gulf-Stream.--Une rencontre en mer. - - -La tempête dura encore quatre jours et, le 22 août, je lis dans mon -livre de bord: - -«Trois heures, grain; cinq heures, le vent augmente, vagues déferlent à -bord; huit heures, la mer augmente; dix heures, fort coup de vent et -pluie; midi, mer très agitée. Balancine de bâbord se brise; grand'voile -s'ouvre aux coutures. Trois heures, fort coup de vent; quatre heures, -vent de tempête, mer démontée; navire se conduit admirablement. Vent -ouest, sud-ouest, route nord-ouest. A court de pommes de terre. Eu cinq -pommes de terre bouillies pour dîner. Ai dû me contenter de riz. Sept -heures, ouragan. Le vent hurle et siffle furieusement. Suis obligé de me -mettre à la cape. Ciel très sombre et menaçant vers l'ouest. Rentré foc. -La tempête est si furieuse que le foc se déchire dans cette opération. -La mer est plus chaude maintenant et je dois être dans le Gulf-Stream.» - -Le jour suivant, je n'eus pas de chance; je réparais mes voiles, quand, -à 10 heures, apercevant un poisson d'un mètre cinquante, je le perçai -avec mon harpon; mais, en même temps, je perdis l'équilibre et dus -laisser aller mon harpon pour ne pas être emporté par-dessus bord. Je ne -pourrai plus maintenant attraper de poisson, et j'aurai à me nourrir -presque exclusivement de riz. - -De nombreux poissons volants qui tombèrent sur le pont me dédommagèrent -amplement. C'était le vingtième jour des tempêtes; j'étais saturé d'eau -et prenais constamment de la quinine. - -Quand je me remémore tous ces événements, je pense que si une seconde -vague semblable à celle du 20 août s'était abattue sur le _Firecrest_, -il aurait pu être laissé comme une épave à des centaines de milles de la -route des paquebots; pourtant, j'ai le sentiment que j'aurais pu le -mener à New-York en faisant, avec les débris du mât, un mât de fortune -et en utilisant une petite voile carrée. Peut-être alors aurais-je mis -deux ou trois mois de plus pour atteindre la côte américaine. - -Mais l'énorme vague fut, en réalité, comme disent les marins, une vague -de beau temps. Elle marquait le point culminant de la tempête et -annonçait l'approche d'un temps plus favorable. - -Pendant vingt jours consécutifs, le _Firecrest_ avait lutté contre des -orages et des tempêtes et, finalement, contre cet ouragan qui terminait -presque la croisière. Le cotre portait des traces de la bataille qu'il -avait livrée contre l'océan. - -Des déchirures couraient en zigzags au travers de ses voiles. Un des -panneaux avait été emporté par une vague et le beaupré de fortune -diminuait tellement la voilure d'avant que tout le plan de voilure était -déséquilibré. - -J'étais fier de mon navire. - -Dessiné et bâti pour la vitesse, il avait prouvé qu'il était un -splendide navire de croisière. - -Les marques de mon travail de matelot étaient sur les voiles et le -gréement. Pourtant, tout était net et en bon ordre. - -Incapable de faire beaucoup de chemin ouest contre les tempêtes et le -Gulf-Stream, le _Firecrest_ avait dévié au nord et maintenant il était à -peu près dans la latitude de l'île de Nantucket, à 360 milles à l'est. - -Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai de la route suivie par les -grands paquebots qui vont de New-York aux ports européens. Je -m'attendais à voir leurs nuages de fumée et leurs innombrables lumières, -s'ils me dépassaient pendant la nuit. Il commençait à faire froid et je -compris que j'étais sorti du courant du Gulf-Stream. - -Les avaries à mes voiles se succédaient toujours. Le 25 août, comme je -réparais le laçage de la voilure de cape, un vicieux coup de vent la -déchira et je dus l'amener et la rentrer dans la cabine pour la réparer. - -Naturellement, à la mer, un orage n'est pas un incident de très grande -importance, pourvu qu'il ne vous attrape pas quand vous avez trop de -toile; vous devez en hâte abaisser votre voile, ou, suivant la vieille -expression des marins: saluer le grain. - -A midi, j'avais réparé la voile de cape et déterminé ma position, par le -sextant et le chronomètre, comme étant 62° de longitude ouest et 38° de -latitude nord. - -Cela prouvait que j'avais perdu du chemin ouest, mais je désirais faire -le plus de route nord possible pour sortir du courant contraire du -Gulf-Stream. Il y avait un fort vent d'ouest après l'orage et le ciel -s'éclaircit, montrant des bandes d'un bleu éblouissant. Sous la voile de -cape, le _Firecrest_ se comportait très bien, jusqu'à ce que, tard dans -l'après-midi, le vent diminuât; je pus alors hisser la grand'voile. - -Le lendemain matin 26, je trouvai deux poissons volants sur le pont et, -pour la dernière fois, pus cuire un déjeuner de leur chair délicieuse. -Le vent avait viré au nord-ouest; je changeai de bord et dirigeai ma -route ouest-sud-ouest. Je passai la journée à tout mettre en ordre et à -réparer la grand'voile qui s'était de nouveau ouverte aux coutures. La -nuit, ce fut le calme plat. - -Le jour suivant, j'aperçus, pour la première fois dans mon voyage, un -des plus étranges spectacles de la mer: une trombe d'eau. Un grain passa -à environ un mille de distance emportant un nuage bas et noir. -Réunissant ce nuage à l'océan, une colonne d'eau en forme de -tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonçant dans la mer. C'était un -spectacle magnifique, mais il m'était impossible de voir où l'eau -commençait, où les nuages finissaient, et je ne puis dire comment le -tout s'en alla avec le vent dans un roulement de tonnerre. - -Quoique je fusse très au nord, les daurades suivaient encore mon navire; -le 27 août j'en tuai une à la carabine, et elle s'enfonça comme une -pierre. Les poissons volants avaient disparu. Sans harpon pour pouvoir -pêcher, j'en étais réduit à un régime de céréales, lard, riz et pommes -de terre. - -Le jour suivant, le vent était favorable. Hissant la trinquette-ballon, -je fus capable de faire beaucoup de chemin ouest, et, à midi, j'étais -dans la longitude 65° 40. - -La mer et les poissons sont maintenant d'une couleur tout à fait -différente et les algues marines ne sont plus les mêmes. Je suis -certainement hors du Gulf-Stream. Le loch que je traîne ne fonctionne -plus. Il est probablement plein de sel et devrait être lavé dans de -l'eau douce bouillante. La terre doit se rapprocher, car les oiseaux de -mer deviennent plus nombreux. - -Cette nuit, le 28 août, j'aperçus pour la première fois, un bateau -passant vers l'ouest avec toutes ses lumières. Après plusieurs mois de -solitude, c'était une sensation étrange de trouver d'autres navires sur -la mer. Je ne me sentais plus seul maître sur l'océan, et je considérais -ce paquebot avec un sentiment un peu triste. - -J'étais réellement dans la route des vapeurs, car le matin suivant j'en -aperçus un autre. Je hissai les couleurs nationales, fier de montrer aux -étrangers qu'il y avait encore des marins en France. Le _Firecrest_ -avait accompli un vaillant voyage; j'en désirais partager les honneurs, -avec mon pays. Quand le vapeur fut suffisamment près, je fis des signaux -avec mes bras. Voici le message que j'envoyai: - -«Yacht _Firecrest_, 84 jours de Gibraltar.» - -Il était très difficile de signaler, car la houle était forte et je -devais me tenir dans le gréement avec les jambes et les pieds pendant -que j'agitais mes bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre mon message, -mais ralentit ses machines et se rapprocha. - -De la passerelle de commandement, le capitaine se servant d'un mégaphone -me demanda en mauvais français et anglais ce que je désirais; je n'avais -pas de porte-voix, mais je lui criai que je ne voulais pas l'arrêter et -lui demandais seulement de me signaler à New-York; j'ajoutai que j'étais -parti pour une promenade à la voile, que j'étais parfaitement heureux et -que je n'avais besoin de rien. Mais comme un millier d'émigrants -parlaient tous à la fois, je ne pouvais me faire comprendre. - -Les passagers semblaient très excités et surpris de voir un petit navire -et son solitaire équipage, et ils parlaient avec bruit, tous ensemble. -Quand je me souviens maintenant que je ne portais presque aucun vêtement -et étais entièrement bruni par le soleil, je comprends leur étonnement. - -En vain, j'essayai de leur signaler de poursuivre leur route, que je -n'avais pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha dangereusement près -et stoppa ses machines. Sa grande coque m'abritait du vent, je ne -pouvais plus avancer et nous dérivions ensemble. La houle poussait le -_Firecrest_ contre les flancs d'acier du vapeur. - -Le _Firecrest_ était maintenant en plus grand danger d'avoir des avaries -que dans aucune des tempêtes qu'il avait rencontrées. Ils me jetèrent un -câble et je l'amarrai au mât. Je leur demandai de me tirer un peu en -avant pour sortir de leur dangereux voisinage, mais fus très étonné de -voir qu'ils avaient remis leurs machines en marche et essayaient de -remorquer le _Firecrest_. En vain, je leur criai que je ne désirais pas -d'aide pour atteindre New-York. Finalement, je fus obligé de couper -l'amarre avec un couteau. Mais maintenant, avec l'élan, mon gouvernail -put avoir de l'action, et je parvins à m'écarter du vapeur. - -Je croyais être tranquille, mais je découvris qu'ils mettaient une -embarcation à la mer; je mis mon navire en panne et attendis. Deux -jeunes officiers grecs, couverts d'or comme des généraux sud-américains, -s'approchèrent; ils étaient très effrayés de monter à bord avec la houle -assez forte, mais, finalement, prirent leur élan et roulèrent à mes -pieds. - -L'un d'eux me demanda pourquoi je ne gouvernais pas quand le _Firecrest_ -était contre le vapeur et me dit qu'un capitaine devait toujours rester -à la barre. Je lui répondis que s'il était un réel marin au lieu d'un -mécanicien à bord d'un train sur l'eau, il saurait qu'un bateau à voiles -ne peut gouverner sans vent dans les voiles, et que je n'avais pas -traversé seul l'Atlantique pour recevoir des leçons sur la manière de -conduire mon bateau. - -Je leur dis ensuite que je n'avais pas voulu les arrêter, mais seulement -leur demander de transmettre un message à New-York, et je leur traçai -mon nom et le nom de mon navire sur un morceau de papier. - -L'un d'eux me dit qu'il avait apporté de l'eau et des vivres et me -demanda si j'en avais besoin. Je leur répondis que j'avais suffisamment -de vivres, mais que néanmoins j'acceptais ce qu'ils avaient eu -l'amabilité de m'apporter. - -Un de ces jeunes officiers me demanda si je désirais savoir ma position -et l'inscrivit sur un morceau de papier comme étant 41° de latitude et -62° 30 de longitude. Mes propres observations m'avaient donné une -longitude de 66° 40 et j'étais très étonné de constater qu'il y avait -une différence de 200 milles. Ils insistèrent sur l'exactitude de leur -point. Naturellement, je pouvais penser que mon chronomètre était hors -d'usage après avoir été si longtemps secoué à la mer. C'est pourquoi, -bien que très confiant dans ma navigation, je gardai sur mon livre de -bord les deux positions. Je pus vérifier plus tard que la mienne était -correcte, mais je ne saurai jamais si les jeunes officiers se trompèrent -ou si le vapeur était lui-même en erreur sur sa route. - -Comme mes visiteurs regagnaient leur bord, je découvris que les vivres -qu'ils m'avaient apportés ne pouvaient m'être d'aucune utilité. -C'étaient trois bouteilles de cognac et des boîtes de conserves que je -n'aime pas. - -Quelques instants après le vapeur s'éloignait, tous ses émigrants -acclamant le _Firecrest_. Je répondis en saluant de mon pavillon. - -Bientôt l'horizon était libre et j'étais heureux d'être seul à nouveau. - - - - -CHAPITRE XIII - -Le brouillard.--L'arrivée à New-York. - - -Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_ -était au milieu de la route des longs-courriers. - -Toutes mes voiles de beau temps avaient été emportées. Avec son court -beaupré et sa coque incrustée d'algues, le _Firecrest_ n'avançait pas -très vite. - -Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages -fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde -tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits. - -La brume était si épaisse, que de l'arrière du _Firecrest_ je ne pouvais -apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient -plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume -des voiliers résonnaient comme un glas. - -La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de -sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la -proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler -dans ma corne de brume. - -Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un -paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et -j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_ -n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa -route. - -Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que -le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que -j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux -navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais -finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait -vers tribord. - -Ce jour-là, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20 -milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas -eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me -rapprocher de terre. - -Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour -suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les -marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts -flottant sur l'eau. - -Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une -goélette passa loin de moi. - -Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité -innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à -3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une -véritable armée de mouettes. - -La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la -goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses -embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le -_Firecrest_. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa -et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston. - -Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se -dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à -bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le -_Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un -pays». - -Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant -mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves -gens. - -Je sautai à bord de l'_Henrietta_ et tombai dans le poisson jusqu'à la -ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au -vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que -j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, _Capitaines courageux_. - -Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et -d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus -chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais -marins. - -Je descendis dans le poste d'équipage et, pour la première fois depuis -quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande -fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains. -Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai -presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits. - -Après avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps -avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le -_Firecrest_. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon -navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à -craindre que le moteur de la goélette ne s'arrêtât. Au plus près, dans -une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau. - -Le capitaine était un réel loup de mer. C'était plaisir de rencontrer un -homme comme lui, connaissant à fond la mer et son navire. Il me donna -une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île -Nantucket, et un rouleau de fil à voile. - -J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était -absolument correcte. - -A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par -moments, le _Firecrest_ disparaissait à ma vue. Je commençais à être -inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les -bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les -pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions -des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous -cacha l'un à l'autre. - -Ma visite à l'_Henrietta_ fut un intermède plaisant dans mon voyage. -J'étais très intéressé par les pêcheurs, autant qu'ils l'étaient -eux-mêmes par le long voyage du _Firecrest_. - -Avec le moindre vent, je n'aurais pas dû mettre plus de quelques jours -pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200 -milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement -calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant -une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile. - -La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le _Firecrest_ en -arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais -en vue de quelques bateaux de pêche. - -En me servant de la carte que le capitaine m'avait donnée et en sondant -constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket. -J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que -le _Firecrest_; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a -fort peu de points vulnérables. Elles furent tellement effrayées -qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 noeuds. - -Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'île de -Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine, -quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le -monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que -cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que -j'avais vécus sur l'océan seraient bientôt terminés et que je serais -obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être -seul maître à bord de mon petit navire, mais parmi les humains, -prisonnier de la civilisation. - -Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits -canots de pêche à moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs -guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le -plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de -grandes manoeuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux -et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une -vitesse de plus de 30 noeuds. - -J'avais décidé de m'approcher de New-York par le détroit de Long-Island, -car je ne voulais pas passer à travers la rivière d'Est. Pour la -première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des -îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit, -quittant l'océan avec regret. - -Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec -leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit. -Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande -fascination. - -Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au -large; j'étais trop près de terre et je devais suivre le chenal entre -les bouées pour ne pas échouer le _Firecrest_. - -Tout près du but, j'avais maintenant peur de ne pas réussir. - -Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les -magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes. - -Le détroit se rétrécissait: j'étais maintenant à l'embouchure d'East -River. A 2 heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le -fort Totten; je n'avais pas quitté la barre ni dormi depuis -soixante-douze heures. La croisière du _Firecrest_ était terminée: cent -un jours auparavant j'avais quitté le port de Gibraltar. - -J'avais accompli ce que je voulais accomplir. - - - - -CHAPITRE XIV - -Premiers jours à terre.--L'esprit d'aventure. - - -J'avais jeté l'ancre devant un fort américain. Au petit jour, des -soldats m'aidèrent à amarrer le _Firecrest_ le long d'une jetée. Presque -aussitôt un grand nombre de curieux, de photographes et de reporters -montèrent à bord. Tous furent très surpris d'apprendre que je venais de -France. Le vapeur grec que j'avais rencontré en mer avait bien signalé -mon arrivée; mais on avait cru à une farce d'un bateau de pêche français -égaré sur les bancs. Quelques-uns aussi me soupçonnèrent de me livrer à -la contrebande de l'alcool. Moi qui n'avais pas parlé depuis trois mois, -je dus répondre pendant toute une journée aux interminables questions -des journalistes. Je dus aussi me prêter aux fantaisies des -photographes, et il me fallut même, alors que je n'avais pas dormi -depuis trois jours, monter plusieurs fois au haut du mât pour satisfaire -aux exigences des opérateurs cinématographistes. - -[Illustration: IX.--Alain Gerbault à la barre.] - -[Illustration: X.--Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la terre -américaine.] - -Je n'étais plus chez moi à bord, et mon domaine était constamment envahi -par une foule de visiteurs. Je dus de nouveau me soumettre aux tyrannies -de la vie civilisée. Entre autres choses, je me souviens qu'il me fut -très pénible de me remettre à porter des souliers. - -Je passai après mon arrivée par une grande période de dépression. Le -succès me laissait complètement indifférent. J'avais vécu trop longtemps -dans un monde d'idéal et de rêve et toutes les exigences de la vie -quotidienne dans une grande ville me blessaient profondément. Je pensais -sans cesse à mes jours heureux sur l'océan: à peine arrivé, je ne -songeais plus qu'à repartir. - -Et pourtant que de souvenirs charmants je conserve de mon séjour à -New-York. Je ne trouve pas de mots pour dire ce que je dois au capitaine -et Mme Snidow, une Française venue la première à bord, qui s'ingénièrent -à me rendre le séjour de Fort Totten le plus agréable possible. - -Les yachtmen américains me traitèrent comme un frère. Bill Nutting, -héros d'une fameuse traversée transatlantique, devint un de mes -meilleurs amis. - -Je garderai toujours un souvenir ému d'une conférence que je fis à -l'Académie militaire de West-Point, quand deux Cadets s'approchèrent de -moi et me dirent qu'ils avaient l'intention de quitter leur carrière -militaire pour parcourir le monde à deux sur un bateau. - -Dès le lendemain de mon arrivée, les journaux de New-York s'étaient -emparés de mon aventure. Il m'était pénible de voir tous les incidents -de mon voyage déformés par les reporters. Chaque journal voulait avoir -la primeur d'un événement sensationnel. Je fus ainsi très surpris de -lire que j'étais resté évanoui pendant trois jours. - -Je devins célèbre du jour au lendemain et les lettres et télégrammes -commencèrent à me parvenir de toutes les parties du monde en si grand -nombre que plusieurs secrétaires m'auraient été nécessaires pour -répondre. - -Nombreuses étaient les lettres d'amis, amis sincères réellement joyeux -de ma réussite, amis envieux qui auraient mieux fait de ne pas m'écrire. -Plus nombreuses encore étaient les lettres d'inconnus, qui savaient que -j'allais repartir et me proposaient de m'accompagner dans un prochain -voyage, lettres d'excentriques cherchant la publicité, lettres de jeunes -gens et d'hommes mûrs attirés par le mirage de l'aventure. - -Très originale cette Californienne de vingt-deux ans qui m'écrit: - -«Je suis apte à faire tout ce qui sort de l'ordinaire. Au récit de votre -traversée, j'ai senti que je devais faire moi-même quelque chose. Vous -savez qu'un homme est supposé avoir plus de courage qu'une femme. Je -suis à peine femme, n'ayant que vingt ans, et je viens d'arriver ici à -pied de Los Angeles ayant couvert seule la distance de 3.600 kilomètres -et traversé un désert. Plus la nuit est sombre, plus j'aime être seule. -J'aime entendre hurler les coyotes la nuit quand je suis seule..., je ne -sais pas ce que c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espère aller en -Afrique. Je ne sais pas ce que j'y ferai; mais je ferai tout ce que le -monde a peur de faire.» - -Elle termine en me disant qu'un emploi de garçon de cabine comblerait -ses rêves les plus chers. - -Une autre jeune fille américaine a certainement une conception assez -fantaisiste de mon existence à bord; car, après m'avoir longuement -démontré que je ne pouvais repartir seul, elle me dit être la personne -la plus qualifiée pour venir à bord et que n'importe quel emploi de -garçon de cabine à secrétaire mondain lui conviendrait. - -Très sincère semble être la jeune fille, qui me dit avoir gâché les -vingt-cinq premières années de sa vie, regrettant d'être née une fille -et pas un garçon. Aussi, me dit-elle, je vais agir dorénavant comme si -j'étais un garçon. Etre un marin et faire voile vers les îles du -Pacifique a toujours été mon idéal. Evidemment je sais que partir seule -avec vous ne semblera pas très comme il faut; mais pourquoi ferions-nous -attention aux conventions, si nous faisons ce que nous jugeons être -bien. Si vous n'avez aucun sens de l'humour, conclut-elle, vous me -jugerez peut-être folle; si vous en avez un vous penserez peut-être de -même. - -Charmante, la lettre de cette jeune Française qui m'écrit d'un -restaurant et se propose pour m'accompagner, cuire mes repas et recoudre -mes voiles. Elle m'offre sa photographie et termine par un post-scriptum -d'une touchante naïveté. - -D'Australie je reçois une lettre écrite par un Français capitaine au -long cours, lettre contenant une seule phrase de 5.000 mots, sur 16 -pages d'une écriture très serrée avec de nombreuses additions entre les -lignes. Un médecin pourrait y découvrir tous les signes de l'aliénation -mentale. Je n'ai jamais pu lire cette lettre jusqu'au bout. Ce -malheureux dément me dit être persécuté par le consul de France et, -après m'avoir conté de nombreux épisodes de sa vie en mer, il me dit -qu'il est inadmissible que les îles de la Manche, si proches de la côte -française, ne nous appartiennent pas. Il me suggère d'écrire au roi -d'Angleterre en lui demandant de restituer ces îles à la France, et -m'affirme qu'après mon bel exploit Georges V ne pourrait refuser ma -demande. Il me propose aussi une de ses inventions pour augmenter la -course et la vélocité des navires, invention qui lui aurait été volée -par le consul de France. - -Je reçois aussi de nombreux poèmes sur ma traversée, où l'intention est -en général très supérieure à l'exécution. - -Invraisemblable la lettre qui m'arrive de Genève et dont je dois citer -quelques extraits: - -«Je suis d'un âge mûr, mais très robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai -forte instruction. Je suis minéralogiste, connais toutes les lois de la -nature et j'aimerais explorer régions inconnues, Alors comme le journal -dit que vous pensez visiter les îles vierges, je serais votre homme.» - -Cette lettre est signée: - -Un bon Suisse! - -Toutes les lettres ne sont pas des lettres de volontaires. Beaucoup -d'enfants m'envoient leurs félicitations, et ce sont ces lettres les -plus émouvantes, celles que l'on conserve précieusement et qui vous -donnent le sentiment d'avoir fait oeuvre utile, en élevant l'idéal de la -jeunesse. - -Un enfant de huit ans me conseille de ne pas aller dans le Pacifique -qu'il sait très dangereux, car il a peur que je fasse naufrage. - -La plus jolie est la lettre d'un écolier américain qui me dit avoir -pensé à moi en voyant un aéroplane passer au-dessus de sa fenêtre. Je -vais, me confie-t-il, travailler pour gagner beaucoup d'argent, acheter -un bateau et comme vous parcourir le monde; mais je dois vous quitter -pour apprendre mes leçons. - -Un professeur de sciences transcendentales me propose de me prédire tout -ce qui m'arrivera dans mes prochaines croisières, offre que je ne puis -accepter; car en supprimant l'imprévu de l'aventure elle lui enlèverait -son principal attrait. - -Un sourcier se fait fort, moyennant la remise du grand prix de -l'Académie des Sports, de m'initier aux secrets de sa science, qui me -permettra dans ma prochaine croisière de découvrir les trésors enfouis -jadis par les pirates dans les îles lointaines. - -Un inventeur me décrit un moyen de propulsion par une hélice au lieu -d'une voile et espère que je l'emploierai. - -Toutes ces lettres extraordinaires ne sont cependant que l'exception. La -plupart sont des lettres très sérieuses de gens tentés par l'aventure, -voulant lâcher leur situation pour courir des risques--lettres de gens -appartenant à tous les milieux, de matelots, d'artisans, de collégiens, -d'industriels et de désoeuvrés. La plupart veulent tout abandonner et ne -me demandent rien. Ce sont toutes ces offres qu'il me coûte le plus de -refuser. - -Un Français lieutenant de vaisseau, commandant un aviso, veut donner sa -démission pour s'embarquer et servir sous mes ordres, offre qui me -comble de fierté, mais que je ne puis accepter. - -Un ancien commandant de la marine impériale russe me demande de le -prendre à mon bord comme simple matelot. - -D'une concision émouvante est la lettre de ce volontaire qui m'écrit: - -«Je suis un vieux loup de mer, natif de Norvège, âgé de cinquante ans, -actif comme un jeune garçon. Je peux faire bien deux choses: mener un -bateau à voile et faire la cuisine. Pouvez-vous m'employer?» - -Un volontaire que je n'aurais jamais pu accepter est l'ancien marin qui -se croit qualifié pour me joindre, car il est un grand malheureux, -désespéré de la vie et cela par sa faute. Il désire m'accompagner dans -une croisière dangereuse, espérant y rester. - -Certes il avait pleine conscience de sa valeur le mécanicien de vingt -ans qui m'écrivit: - -«Je n'ai peur de rien et possède un rare sang-froid. Vous pourrez -disposer de ma vie comme vous l'entendrez. Examinez bien ma proposition -car elle en vaut la peine.» - -Il y avait aussi le «lycéen retraité» de dix-sept ans, qui donne de lui -une longue et complète description: - -«Depuis de longues années, je m'étais senti le goût de l'aventure. -J'étais jeune encore que je rêvais de voyages et de naufrages. J'ai -laissé mes études car je ne me sens aucune disposition pour un métier -sédentaire. J'étudie donc seul l'anglais et les mathématiques en -attendant l'occasion de satisfaire mes goûts de sauvage. J'adore la mer, -les pampas, les aventures avec ce qu'elles ont d'imprévu, de -pittoresque. Voulez-vous de moi? Malheureusement je ne peux vous donner -une fortune pour votre entreprise; mais je vous apporterai mon -instruction, ma bonne volonté et mon amitié.» - -Encore un ancien matelot, ce polyglotte remarquable, actuellement garçon -de café ignoré dans un restaurant Duval et qui connaît la navigation, -sait réparer les voiles et affirme parler couramment le français, -l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le norvégien, le suédois, -le danois et l'américain! - -Peut-être aurait-il été un excellent compagnon l'ouvrier mouleur qui -avoue ne rien connaître aux choses de la mer, mais pratique un peu la -course à pied et beaucoup le vélo. Il met à ma disposition tout ce qu'il -possède: deux mille francs et sa santé. - -Un autre volontaire avoue posséder, quand il le veut, un talent -d'écrivain, qui pourrait m'être utile dans la rédaction de mon livre. - -Et bien que ma décision de ne pas accepter de volontaires soit prise, je -pense aux grandes choses que j'aurais pu faire avec cet inscrit maritime -qui navigue depuis l'âge de quinze ans sur des navires à voile, ne me -demande pas de gages et veut me suivre jusqu'à la mort. - -Encore un ancien matelot, le volontaire âgé de trente ans qui a traversé -douze fois la ligne sur des trois-mâts barques. Après m'avoir fait un -tableau impressionnant des dangers du Pacifique, d'un cyclone aux îles -Tonga, des mangeurs d'hommes aux Salomon, il me dit vouloir -m'accompagner et ne me rendre responsable de rien quoi qu'il arrive. - -J'ai beaucoup aimé la lettre très américaine de cet enfant de dix-sept -ans qui m'écrit: - -«J'aimerais partir avec vous. J'ai été en mer à bord de vapeurs et j'ai -travaillé sur une goélette pendant deux mois. Naturellement j'ai des -papiers pour le prouver. Je suis âgé de dix-huit ans, mesure 5 pieds dix -pouces et pèse 150 livres. Je suis fort, jeune, plein de bonne volonté -et ne suis pas effrayé par le travail. Si vous avez besoin d'argent, je -pense pouvoir vous en donner, mais naturellement, à mon âge, je ne peux -pas encore être très riche.» - -Quelle grande valeur dans des pays neufs que ce quartier-maître de la -marine, qui navigue à voile depuis l'âge de dix-sept ans, a doublé -quatre fois le cap Horn, a fait des traversées de 123 jours, sait faire -le point et me dit: - -«Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur de rien; je vous obéirai toujours. -Revenus plus tard en France nous pourrions enseigner aux Français à -aimer la mer. Si vous le voulez, je suis vôtre corps et âme pour une -grande oeuvre.» - -Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur dans une grande firme -d'automobiles, voulait lâcher sa situation pour m'accompagner. Il aurait -été, j'en suis sûr, un auxiliaire précieux: - -«Quoique j'aie une belle situation, je gâche ma vie quand la mer et -l'aventure m'appellent de plus en plus fort chaque jour. Pendant la -guerre, j'ai servi dans la marine croisant sur des bateaux à peine plus -gros que le vôtre le long de la côte nord de l'Ecosse. J'ai soif -d'aventures et de voir les îles où vous allez justement. Pouvez-vous -m'emmener aux conditions que vous voudrez. Je suis préparé à tout -endurer pour l'amour de l'entreprise. Si j'avais de l'argent, je vous -donnerais tout ce que je possède.» - -J'ai longuement hésité à désappointer le mousse irlandais de treize ans -qui me supplie de l'emmener et me dit: - -«Vous me trouverez très utile quand des choses devront être faites fort -vite. Je ne voudrais pas de gages.» - -La lettre est signée: «Respectivement vôtre!» - -En relisant toutes ces lettres que je garderai toujours, je pense que -mon geste ne fut pas vain, quand tant d'hommes forts et énergiques -n'attendent qu'un mot de moi pour me suivre et m'obéir. Peut-être -rendrais-je, en les emmenant, plus de services à mon pays; mais alors ma -croisière ne serait plus mienne et je n'aurais plus la satisfaction -d'être le seul matelot de mon navire. Si je prenais quelqu'un avec moi, -ce serait pour avoir un compagnon. J'aimerais qu'il ne me rende que peu -de services et je voudrais faire moi-même tout le travail du bord. - -Eu lisant certaines lettres, je reste triste et rêveur, car je devine -que leurs auteurs aiment réellement la mer. Je pense à ma tristesse -d'être à terre. Je les comprends et les aime comme des frères. Lorsque -j'ai refusé la demande de cet ancien matelot, j'ai été fort triste: - -«Je regrette la mer, je voudrais parcourir encore ses flots immenses. Je -voudrais encore vivre cette vie de matelot avec ses angoisses et ses -peines; c'est pourquoi je vous supplie de m'emmener avec vous. Je -supporterai à vos côtés sans me plaindre les angoisses des tempêtes, je -voudrais être avec vous pour cette vie sans lendemain. Je ne vous -demande rien, je n'emporterai rien, je ne veux rien rapporter. Je vous -supplie de me prendre à votre service.» - -Cette lettre dont je supprime certains passages trop élogieux pour moi -est une lettre admirable. Je ne peux la relire sans être ému jusqu'aux -larmes. Dans ma bibliothèque de bord elle aura sa place à côté de mes -poètes préférés, à côté des ballades de John Masefield et des contes de -Bill Adams. C'est une lettre écrite par un vrai marin qui sut décrire -simplement son amour de la mer. - -L'esprit d'aventure maritime qui avait poussé les Normands nos aïeux à -la conquête du monde existe toujours. Je serais heureux si mes -prochaines croisières pouvaient faire connaître nos belles colonies à -tous ces jeunes et audacieux Français qui pourraient là mieux qu'en -France satisfaire librement à leur amour de l'aventure. - - - - -CHAPITRE XV - -L'appel de la mer. - - -Bientôt une année aura passé depuis mon arrivée à New-York. Dans une -petite ville au bord de la mer, je viens de terminer ce livre. Je me -promène le long du rivage, les yeux tournés vers le large, et je suis -joyeux car je sais que je pourrai bientôt repartir. - -Je pense à tous les incidents de ma traversée, à ma vie rude sur mer, à -mon confort actuel, et je me demande ce qui me pousse à reprendre la -mer... - -La vie était très dure pendant ma traversée. J'eus à supporter d'abord -toutes les souffrances de la soif, puis la pluie des ouragans vint -torrentielle. Constamment exposée aux intempéries, la peau de mon corps -et de mes mains devint si molle qu'il était extrêmement pénible de -manoeuvrer mon navire. J'avais à peine achevé de réparer mes voiles que -la tempête les déchirait à nouveau. Quand les jours de gros temps se -suivaient sans accalmie, je ne pouvais ni me reposer, ni réparer les -voiles et cordages aussi vite qu'ils cassaient. - -[Illustration: XI.--Dans le port de New-York.] - -Cette lutte perpétuelle de son intelligence et de sa force physique -contre la tempête constitue la vie du marin. - -Ayant commencé ma vie avec tous les avantages de la fortune, j'aime -maintenant cette existence simple du matelot, avec ses souffrances et -ses angoisses. - -Ceux qui crurent que ma tentative était un exploit sportif destiné à -conquérir la célébrité se sont trompés: - - _Ils ne comprirent, rien à ce grand songe, - Qui charma la mer de son voyage, - Puisqu'il n'était pas le même mensonge - Qu'on enseignait dans leur village._ - -Au milieu de mes amis, joyeux de me revoir, je pourrais jouir en paix -d'un succès que je n'ai pas cherché; mais je ne suis pas complètement -heureux sur terre, je pense sans cesse à la forte odeur du goudron, à -l'âpre brise marine, à mon _Firecrest_ qui m'attend là-bas de l'autre -côté de la mer océane. - -Il y a trois ans, pour la première fois, à bord de mon navire, j'avais -pris la mer; maintenant je sais qu'elle m'a pris pour toujours. Quoi -qu'il advienne, je retournerai vers elle et je pense au jour heureux, -maintenant très proche, où le _Firecrest_ et moi nous repartirons -ensemble vers le Pacifique et ses îles de beauté, et les vers du poète -anglais hantent ma mémoire: - - _Je dois reprendre la mer, - car l'appel de la marée montante est un appel clair - et c'est un appel sauvage - auquel on ne peut qu'obéir. - Et tout ce que je demande - est un jour de vent - avec les nuages blancs qui volent, - la vague déferlante, l'écume jaillissante et les goëlands criards._ - - - - -LEXIQUE - -destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer. - - -_Amure._ Manoeuvre qui retient le point inférieur d'une voile du côté -d'où vient le vent. Faire route tribord ou bâbord amures, c'est recevoir -le vent par tribord ou par bâbord. - -_Atterrissage._ Le fait de se rapprocher de la terre en venant du large. - -_Bâbord._ Côté gauche du bateau pour un observateur regardant d'arrière -en avant. - -_Balancines._ Manoeuvres supportant le gui. - -_Bau._ Employé dans le sens de largeur d'un navire. - -_Beaupré._ Mât horizontal placé sur l'avant. - -_Bôme._ Vergue située à la partie inférieure de la grand'voile. - -_Bord._ S'emploie presque toujours à la place du mot côté. - -_Bordure._ Côté inférieur d'une voile. - -_Cap._ La direction de l'axe du bateau de l'arrière à l'avant. - -_Cape._ (être à la) Situation d'un bâtiment qui par gros temps réduit sa -voilure et la dispose de manière qu'il dérive autant qu'il marche. Le -remous qu'il laisse dans son sillage amollit les lames. _Voile de cape_: -voile triangulaire réduite employée souvent en place de la grand'voile -pour tenir la cape. - -_Corne._ Espars sur lequel est enverguée la partie supérieure de la -grand'voile. Voir plan de voilure. - -_Claires-voies._ Châssis mobiles et vitrés recouvrant les ouvertures -ménagées sur le pont pour donner du jour et de l'air. - -_Drisses._ Manoeuvres servant à hisser les vergues, voiles et pavillons. - -_Ecoute._ Manoeuvre courante frappée à l'angle inférieur arrière d'une -voile. - -_Epissure._ (faire une) Joindre ensemble deux bouts de cordage en -entrelaçant leurs torons les uns dans les autres. - -_Espars._ Pièce de bois servant de mât, de vergue, etc. - -_Etais._ Manoeuvres en fil d'acier soutenant les mâts vers l'avant. Voir -plan de voilure. - -_Etrave._ Avant du navire. - -_Foc._ Voile triangulaire entre le mât et le beaupré. Voir plan de -voilure. - -_Flèche._ Voile triangulaire entre la corne et la partie supérieure du -mât. Voir plan de voilure. La barre de flèche sert à écarter les -galhaubans ou haubans partant de la tête du mât. - -_Fortune carrée._ Petite voile carrée employée pour courir vent arrière. - -_Gui._ Voir Bôme. - -_Haubans._ Manoeuvres dormantes servant à tenir un mât latéralement. - -_Loch._ Instrument traîné dans l'eau servant à enregistrer le nombre de -milles parcourus. - -_Louvoyer._ Un bateau à voiles ne pouvant remonter directement dans le -vent est obligé de faire des bordées en recevant successivement le vent -d'un côté et de l'autre. - -_Manoeuvre._ Tout cordage entrant dans le gréement d'un bateau. Les -manoeuvres courantes servent à orienter les voiles, les manoeuvres -dormantes servent à la tenue de la mâture. - -_Paumelle._ Gant en cuir dont se servent les voiliers pour pousser -l'aiguille. - -_Sous-barbe._ Etais servant à tenir le beaupré. - -_Tribord._ Droite du navire pour un observateur à l'arrière tourné vers -l'avant. - - - - -APPENDICE - -à l'usage de ceux qui connaissent la mer. - - -Ce chapitre un peu technique, qui s'adresse surtout aux yachtsmen, -traite des enseignements de ma traversée et des modifications que je -compte faire subir au _Firecrest_ avant ma prochaine croisière. - -Ayant avec lui bravé de nombreuses tempêtes, ayant réalisé cette -traversée que j'avais longtemps rêvée, j'ai naturellement pour mon -vaillant navire la plus grande admiration. Cependant je ne suis pas -dogmatique et je ne prétends pas que _Firecrest_ était parfait.--En -fait, il n'existe pas de yacht parfait.--Chaque type, chaque forme de -coque, chaque gréement présente des avantages et des inconvénients. Le -bon marin est celui qui connaît les qualités et les défauts de son -navire, ses réactions dans la tempête, et qui sait quel effort limite il -peut lui demander. Il est souvent de bons navires, il n'est pas toujours -de bons marins, et on pourrait citer les vers de Kipling: - - _Le jeu est plus que le joueur, - Le navire est plus que l'équipage._ - -Comme on peut le voir d'après ses lignes, _Firecrest_ est un navire -assez étroit pour sa longueur, et d'un tirant d'eau relativement -considérable. Ayant en outre une forte quille en plomb, il est -pratiquement inchavirable, mais l'effort supporté par le mât est -certainement plus grand que sur un bateau large et peu profond. - -Il tient très bien la cape et avance au plus près, même dans de fortes -mers. Par contre, vent arrière, il est certainement plus délicat à -manoeuvrer qu'un bateau à arrière très large. - -Mes principaux ennuis pendant ma traversée furent les suivants: - -Les voiles étaient trop vieilles, le rouleau en bronze pour le gui -beaucoup trop faible, le beaupré trop long. La sous-barbe cassait -constamment. L'eau se conservait très mal dans les barils en chêne. La -grand'voile était assez difficile à amener et à hisser pendant une -tempête par suite de l'encombrement du gui et de la corne. - -Après avoir longuement étudié ces inconvénients, j'apporte à mon navire -quelques modifications. - -D'abord il me sera possible de me procurer des voiles neuves. Je -conserverai un rouleau pour le gui, qui sera non plus en bronze mais en -fer galvanisé et du modèle des bateaux pilotes du canal de Bristol. Le -_Firecrest_ ne sera plus gréé en cotre franc mais en bermudien, ce qui -me permettra de réduire la longueur de mon beaupré de quatre-vingt-dix -centimètres. Le beaupré sera fixe ainsi que la sous-barbe qui sera une -barre de fer forgé et ne transmettra pas ainsi à la partie supérieure du -mât des efforts de flexion. - -Le gui sera creux, d'un diamètre de quinze centimètres, construit par -Mac Gruer et formé de cinq épaisseurs de bois cimentées ensemble. - -Une des difficultés de ma traversée avait été pour moi, quand je voulais -hisser la grand'voile par gros temps, de faire passer la corne entre les -balancines. Le poids de la corne rendait souvent aussi très difficile la -manoeuvre d'amener la grand'voile. - -Si je voulais utiliser la voile de cape, il me fallait amener le gui sur -le pont, ce qui est une manoeuvre très difficile et dangereuse, même -avec un bon équipage. Le poids réduit du gui creux facilitera beaucoup -la manoeuvre d'amener la voile, et me permettra de ne plus utiliser de -voile de cape. Le gréement bermudien supprime d'ailleurs tous les -inconvénients de la corne. Un chemin de fer le long du gui me permettra -de rentrer complètement et très vite la grand'voile, et d'avoir ainsi -deux voilures l'une de petit temps et l'autre de gros temps qui -remplacera la voile de cape. - -Le mât de flèche sera creux--et j'utiliserai des cercles de mât -jusqu'aux jottereaux. La grande simplicité du gréement bermudien m'a -beaucoup séduit. L'idéal serait d'avoir seulement deux voiles, -grand'voile et foc, et pas de beaupré. Cependant je conserverai un foc -et une trinquette et deux étais. - -L'eau ne sera plus renfermée dans des barils en chêne mais dans des -réservoirs en fer galvanisé. Dans ma prochaine grande traversée, je -n'emporterai pas de viande sauf du lard fumé ou bacon. Pas de conserves -en boîtes sauf du lait, du riz, des pommes de terre, du beurre salé, des -confitures et du biscuit. Le nouveau réchaud à pétrole sous pression que -j'emploierai est entièrement démontable et m'évitera les ennuis de ma -première traversée. - -J'emporte cette fois en outre une arbalète à poissons, des armes à feu, -un petit cinéma et deux kilomètres de films contenus par rouleau de -vingt-cinq mètres dans quatre-vingts boîtes en zinc, un appareil à -pellicules entièrement métallique. - -Une autre question un peu technique que je n'ai pu traiter au cours de -mon récit est celle de la navigation. Je me servirai encore d'un sextant -à micromètre sans vernier du type utilisé par l'amirauté britannique à -bord de ses torpilleurs. Ce sextant ne donne que la demi-minute qui est -une approximation inférieure à l'erreur d'observation due à la faible -hauteur de l'oeil au-dessus de l'horizon. J'utilise les tables du -lieutenant Johnson, R. N., qui permettent avec une approximation -suffisante des calculs très rapides. J'emploie aussi les nouvelles -méthodes de navigation de la Summers Line. - -Je n'emporte pas de chronomètres proprement dits, mais deux montres de -torpilleurs du type en usage dans la marine. - -Un autre des inconvénients du _Firecrest_ est sa taille. Je l'aime -tellement que je le conserverai toujours, mais si je devais me faire -construire un navire pour une traversée semblable, je le ferais faire -beaucoup plus petit. Bien construit, il pourrait très bien tenir la mer, -et éviterait au navigateur solitaire une grande fatigue physique. - -J'ai dessiné dernièrement les lignes générales d'un tel yacht, qui -correspond à peu près à mon idéal de ce que doit être une embarcation de -cinq tonneaux pouvant être facilement manoeuvrée par un ou deux hommes. - -[Illustration: XII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault», -plan de voilure.] - - PLAN DU YACHT - à moteur - Type "ALAIN GERBAULT" - Construit par - Les Chantiers Maritimes Janin et Cie - à Royan - -[Illustration: XIII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault», -plan et coupe. - - YACHT à MOTEUR AUXILIAIRE de 8m,50 de longueur TYPE 'ALAIN GERBAULT' - CONSTRUIT PAR - CHANTIERS MARITIMES JANIN et Cie ROYAN (Charente inférieure) - - Echelle 1/20e - - Longueur totale 8m,50 - Largeur 2m,80 - Creux 1m,40 - Tirant d'eau maximal 1m,25] - -D'une longueur de huit mètres cinquante de bout en bout et d'une largeur -de deux mètres quatre-vingts, il a, comme les anciens bateaux des -Vikings et les bateaux plus récents de Colin Archer, une forte portion -de quille droite qui donne une grande stabilité à la mer. Entièrement -ponté sauf un cockpit étanche et un roof solide sans claire-voie, il -peut tenir la cape sans rien craindre des paquets de mer. Le -constructeur Janin à qui j'avais montré mon projet fut si enthousiaste -de l'idée qu'il décida de la réaliser et de construire ce type de yacht -en grande série. Ce bateau répond à un besoin en France, il permet de -naviguer sans équipage professionnel. Il présente un grand logement pour -sa taille (1m,80 pour le roof). Trois amateurs pourraient y habiter -confortablement sans avoir l'ennui de rentrer le soir pour trouver un -hôtel. - -Ils pourraient par exemple avec des risques minimes croiser l'été dans -la Manche sur les côtes anglaise et française, remonter la Seine jusqu'à -Paris et s'amarrer près du pont de la Concorde, puis descendre jusqu'à -Marseille et faire une croisière en Sicile. - -Il m'est agréable de penser que, si un malheur arrive au _Firecrest_, je -pourrai avoir dans un délai rapide un navire pour continuer mon voyage -et je serais en même temps très heureux si le producteur de ce monotype -pouvait développer en France le goût de la croisière et de l'aventure -maritime. - - - - -TABLE DES HORS-TEXTE - - -I.--ALAIN GERBAULT. - -II.--PLAN DU _Firecrest_ (dessiné par Alain Gerbault), coupe verticale -et coupe horizontale. - -III.--PLAN DU _Firecrest_ (dessiné par Alain Gerbault), coupe de la -cabine regardant vers l'avant, coupe de la cabine regardant vers -l'arrière et le pont, du _Firecrest_. - -IV.--LE _Firecrest_ DANS LE PORT DE MONACO. - -V.--A BORD. - -VI.--UNE GOÉLETTE À TROIS MATS (photographie prise par Alain Gerbault -non loin des Iles Baléares). - -VII.--LE _FIRECREST_ AU PORT. - -VIII.--LE SILLAGE DU _Firecrest_, DE GIBRALTAR A NEW-YORK (dessin -d'Alain Gerbault). - -IX.--ALAIN GERBAULT A LA BARRE. - -X.--LES PREMIERS PAS D'ALAIN GERBAULT SUR LA TERRE AMÉRICAINE. - -XI.--DANS LE PORT DE NEW-YORK. - -XII.--YACHT À MOTEUR AUXILIAIRE, type «Alain Gerbault», plan de voilure. - -XIII.--YACHT À MOTEUR AUXILIAIRE, type «Alain Gerbault», plan et coupe. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - Table des hors-texte VII - Chapitre I.--Qui est une préface 1 - -- II.--_Firecrest_ 13 - -- III.--Le départ et la traversée de la Méditerranée 26 - -- IV.--L'Atlantique 41 - -- V.--Découvertes alarmantes 57 - -- VI.--Dans les vents alizés 71 - -- VII.--La soif.--Les Daurades 81 - -- VIII.--Journées d'orages 95 - -- IX.--Une nuit à la barre 106 - -- X.--Premières tempêtes dans la zone des ouragans 117 - -- XI.--L'Epreuve 134 - -- XII.--Traversée du Gulf Stream.--Une rencontre en mer 148 - -- XIII.--Le Brouillard.--L'arrivée à New-York 164 - -- XIV.--Premiers jours à terre.--L'Esprit d'aventure 176 - -- XV.--L'Appel de la mer 198 - Lexique destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer 203 - Appendice à l'usage de ceux qui connaissent la mer 209 - Table des hors-texte 219 - - - - - _ACHEVÉ D'IMPRIMER_ - le vingt octobre mil neuf cent vingt-quatre - PAR - E. ARRAULT ET Cie - A TOURS - pour - BERNARD GRASSET - - - - - -End of Project Gutenberg's Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE *** - -***** This file should be named 61793-8.txt or 61793-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/7/9/61793/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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