summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/61793-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/61793-8.txt')
-rw-r--r--old/61793-8.txt3736
1 files changed, 0 insertions, 3736 deletions
diff --git a/old/61793-8.txt b/old/61793-8.txt
deleted file mode 100644
index 409ba7d..0000000
--- a/old/61793-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3736 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Seul à travers l'Atlantique
-
-Author: Alain Gerbault
-
-Release Date: April 9, 2020 [EBook #61793]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- ALAIN GERBAULT
-
- Seul,
- à travers
- l'Atlantique
-
- [Illustration]
-
- A PARIS
- BERNARD GRASSET
- MCMXXIV
-
-
-
-
-[Illustration: I.--Alain Gerbault.]
-
-
-
-
- ALAIN GERBAULT
-
- SEUL
- A TRAVERS
- L'ATLANTIQUE
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
-
- MCMXXIV
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
- QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON
- IMPÉRIAL NUMÉROTÉS JAPON 1 A 15;
- TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
- MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS
- MADAGASCAR 1 A 30; CENT EXEMPLAIRES
- SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER
- NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 A 100 ET ONZE
- CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN
- PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT
- AUTHENTIQUEMENT ET PROPREMENT
- LA PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS
- VÉLIN PUR FIL 1 A 1100
-
-
-_Tous droits de traduction, de reproduction, et d'adaptation réservés
-pour tous pays._
-
-_Copyright by Bernard Grasset, 1924._
-
-
-
-
-A PIERRE ALBARRAN, MON AMI;
-
-AU MARIN FRANÇAIS, MON FRÈRE.
-
-
-
-
-SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Qui est une Préface.
-
-
-Dans une maison amie près de New-York, une soirée calme, si calme que je
-me demande si mon extraordinaire aventure des mois derniers est bien
-arrivée.
-
-Par la fenêtre, j'aperçois le détroit de Long Island et le mât de mon
-petit _Firecrest_, à quelques centaines de mètres de là, le long de la
-jetée de Fort Totten.
-
-Ce n'est pas un rêve. J'ai traversé seul l'Atlantique et je suis
-maintenant aux Etats-Unis. Il y a moins d'un mois, dans les tempêtes au
-milieu de vagues immenses, j'avais à lutter à chaque instant pour
-défendre ma vie contre les éléments.
-
-J'ai là, sous la main, mon livre de bord que j'ai fidèlement tenu, même
-par les plus gros temps. J'en tourne les pages, où l'eau de mer n'a pas
-encore tout à fait séché, et mes yeux tombent sur ce passage de ma
-croisière:
-
-«A bord du _Firecrest_, le 14 août, en mer par 34 degrés 45 minutes de
-latitude nord et 56 degrés 10 minutes de longitude ouest, fort veut
-d'ouest. Le bateau a été terriblement secoué toute la nuit, et des
-paquets de mer viennent s'y briser à chaque instant. A quatre heures du
-matin, l'écoute de foc casse et je dois faire une épissure. Le pont est
-complètement submergé. Bien que toutes les issues soient closes, tout
-est trempé à l'intérieur. Ce n'est pas une petite affaire que de
-préparer mon déjeuner, et il m'a fallu deux heures d'efforts
-acrobatiques avant d'avoir réussi à préparer une tasse de thé et
-quelques tranches de lard grillé, et cela non sans m'être maintes fois
-cogné la tête contre les panneaux.
-
-«A neuf heures, la trinquette se déchire. Le bateau est tellement secoué
-à ce moment et le vent est si violent que je ne puis tenter de la
-réparer. Tous mes verres et toutes mes tasses sont en miettes.
-
-«A midi, une vague monstrueuse s'abat sur le pont et emporte le panneau
-de la soute aux voiles. Les vagues vont grossissant, la mer est
-maintenant énorme et le vent souffle en furie. Il vente si fort que mes
-voiles ne peuvent tenir. Un trou apparaît dans ma trinquette et ma
-grand'voile se déchire le long de la couture médiane, laissant
-apparaître une fente de trois mètres. Il faut que j'amène mes voiles
-pour les sauver. C'est très difficile par un tel vent, par une telle
-mer, sans m'exposer à tomber par-dessus bord!
-
-«Sur le pont mouillé et glissant, je puis à peine me tenir, et il me
-faut une bonne heure pour accomplir ma tâche périlleuse. J'ai envie de
-hisser la voile de cape, mais le vent augmente encore. C'est maintenant
-une vraie tempête. Aucune voile ne supportera pareil temps. La vibration
-des haubans rend exactement la même note qu'un train rapide. Cela veut
-dire que le vent a acquis une vitesse de plus de soixante milles à
-l'heure.
-
-C'est ou jamais l'occasion de me servir de mon ancre flottante, qui est
-un grand sac de toile conique dont l'ouverture est maintenue béante par
-un cerceau de fer. Attachant une extrémité d'une corde de quarante
-brasses à l'ancre marine et l'autre à la chaîne de mon ancre, je jette
-le sac à la mer, le reliant à une petite bouée en guise de flotteur. Le
-sac s'emplit sous l'eau, la corde se raidit et, très lentement, l'étrave
-de mon bateau se tourne face au vent.
-
-«Le _Firecrest_ maintenant roule moins fort, bien que je sois encore
-très secoué par la mer. Il me faut mettre de vieilles toiles sur la
-soute aux voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Je suis à bout de
-forces, mais j'ai encore beaucoup à faire. J'emporte dans ma cabine mes
-voiles déchirées et, refermant derrière moi toutes les issues, je passe
-la soirée et la plus grande partie de la nuit à les réparer avec une
-paumelle et une aiguille.
-
-«Maintenant, il pleut à torrents. Dans le salon, l'eau est au niveau du
-plancher. Et je m'aperçois, à mon grand dépit, que ma pompe ne marche
-pas. Il pleut de plus en plus fort; je suis trempé jusqu'aux os; il n'y
-a plus un seul endroit sec à bord, et je n'arrive pas à empêcher la
-pluie de pénétrer en plusieurs endroits par les claires-voies et la
-soute aux voiles.»
-
- *
-
- * *
-
-Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est qu'une journée ordinaire pendant
-le mois de tempêtes que j'eus à supporter vers le milieu du voyage.
-
-Mais quelle merveilleuse existence!
-
-Bien que je n'aie atterri que depuis quelques jours, j'aspire déjà à
-lever l'ancre et à reprendre le large et la vie de marin. Et, je me mets
-à rêver. Comment donc suis-je devenu marin? Comment ce goût de la mer
-m'est-il venu?
-
-J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Dinard, près du port
-de pêche qu'est Saint-Malo, le pays des fameux corsaires, gloire de
-notre marine, il y a deux cents ans. Lorsque mon père ne m'emmenait pas
-avec lui sur son yacht, je m'arrangeais toujours pour passer la journée
-sur la barque d'un pêcheur.
-
-C'est à Saint-Malo que les rudes pêcheurs bretons équipent leurs bateaux
-pour les voyages périlleux aux bancs de Terre-Neuve, ou aux zones
-poissonneuses d'Islande.
-
-Déjà mon ambition était de posséder une petite embarcation. Une fois,
-mon frère et moi avons économisé assez d'argent pour acheter un bateau
-dont un autre se rendit propriétaire avant nous.
-
-J'enviais la vie des pêcheurs bretons et je frémissais au récit de leurs
-prouesses d'endurance et d'audace.
-
-C'est là, à Saint-Malo et à Dinard, que j'appris à aimer la mer, les
-vagues et les vents tumultueux. Mes livres préférés étaient des livres
-d'aventures. Beaucoup d'entre eux racontaient la chasse à l'or, les
-aventures des mineurs de l'Alaska et du Klondike. Le mot Et Dorado
-exerçait un grand charme sur moi. Je pensais parfois: «Lorsque je serai
-un homme, je découvrirai l'El Dorado.»
-
-Etant enfant, Joseph Conrad mit un jour le doigt sur une carte de la
-partie inexplorée de l'Afrique centrale et dit: «Quand je serai grand,
-j'irai là-bas.» Il réalisa son rêve. Il alla là-bas. Moins heureux que
-Conrad, je ne réaliserai jamais mon rêve d'enfant; je subirai bien
-plutôt le destin du héros d'Edgar Allan Poe.
-
-«A gallant Knight--Had journeyed long--Singing a song.--In search of El
-Dorado--But he grew old--This Knight so bold.
-
-«As he found.--No spot of ground--That looked like El Dorado.»
-
-«Un vaillant chevalier--avait longtemps voyagé--chantant sa chanson--à
-la recherche de l'El Dorado.--Mais il devint vieux--le courageux
-chevalier! Et il ne trouva--aucune trace d'un pays--qui ressemblât à El
-Dorado.»
-
-Après mes heureuses années d'enfance à Dinard, on m'envoya à Paris pour
-mes études et je devins interne à Stanislas. C'est là que je passai les
-années les plus malheureuses de ma vie, enfermé entre de hauts murs,
-rêvant de vaste monde, de liberté et d'aventures. Mais il fallait
-étudier pour devenir ingénieur.
-
-La guerre survint.
-
-J'entrai dans l'aviation. Après avoir éprouvé l'ivresse de l'espace sur
-mon appareil de chasse, à travers les nuages, je savais que je ne
-pourrais jamais plus mener dans une cité une existence sédentaire. La
-guerre me fit sortir de la civilisation. Je n'aspirai plus à y
-retourner.
-
-Un jeune Américain, camarade d'escadrille, me prêta un jour un livre de
-Jack London, la _Croisière du «Snark»_. Ce livre m'apprit qu'il était
-possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut
-pour moi une révélation et je décidai à l'instant que je tenterais
-l'aventure, si j'étais assez heureux pour survivre à la guerre.
-
-Plus tard, j'associai deux camarades à mes projets. Nous devions armer
-un bateau à nous trois et faire route vers les îles du Pacifique.
-
-Mais ces deux amis moururent bravement dans les airs!
-
-Ce fut alors que je pris la décision de partir seul. Abandonnant ma
-carrière d'ingénieur, je cherchai, une année durant, dans tous les ports
-français, un bateau dont je pusse assurer la manoeuvre sans aide. Il y a
-deux ans et demi, visitant sur son yacht mon ami Ralph Stock, auteur de
-la _Croisière du «Dream-Ship»_, je découvris à l'ancre, dans un port
-anglais, un petit bateau. C'était le _Firecrest_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-«Firecrest».
-
-
-Avant de commencer le récit de mon voyage, je tiens à vous présenter mon
-_Firecrest_. C'est un cotre dessiné par feu Dixon Kemp et construit par
-P. T. Harris, à Rowhedge, Essex (Angleterre), en 1892. M. Kemp serait
-certes bien étonné, s'il vivait encore, d'apprendre que son bateau de
-course, conçu sous les règlements de longueur et surface de voilure du
-Yacht Club britannique a traversé l'Atlantique et s'est révélé l'une des
-meilleures embarcations de tous les temps.
-
-C'est un cutter anglais typique, étroit et profond si l'on considère sa
-longueur.
-
-Il a onze mètres de long et neuf mètres à la flottaison. Son plus grand
-bau est deux mètres soixante. C'est probablement le bateau le plus
-étroit qui ait franchi l'Océan. Un mètre quatre-vingts de tirant d'eau
-est une profondeur exceptionnelle pour sa taille. Son tirant d'eau et
-les trois tonnes et demie de plomb qu'il porte dans sa quille ajoutées
-aux trois tonnes de lest intérieur, font qu'il lui est impossible de
-chavirer. Le pont n'a que deux claires-voies et deux panneaux et peut
-supporter la pression des vagues qui déferlent à bord.
-
-Il est gréé en cotre, c'est-à-dire qu'il n'a qu'un mât. Et j'entends la
-grande armée des yachtmen théoriques s'exclamer: «Un cotre est trop
-difficile à manier seul. Pourquoi pas un yawl ou un ketch!» C'est
-affaire de goût. Personnellement j'aime mieux prendre des ris que
-changer mes voiles. J'estime que le cotre est le meilleur gréement,
-parce qu'avec une surface de voiles réduite au minimum il donne un
-maximum de vitesse.
-
-[Illustration: Le plan de voilure du _Firecrest_ (dessiné par
-Alain Gerbault).
-
- 1, Ecoute.
- 2, Etai de flèche.
- 3, Bras d'étai.
- 4, Point d'amure.]
-
-Il n'y a pas assez de place sur le pont pour un vrai bateau de
-sauvetage. D'ailleurs, j'aime tellement mon bateau, que je crois que je
-ne me soucierais guère d'être sauvé s'il devait couler. Mais pour me
-conformer aux conventions et me permettre d'aller à terre quand je suis
-à l'ancre dans un port, je transporte le plus petit canot possible. Il a
-1m,80 de long, c'est un Berthon analogue à ceux que l'on emploie sur les
-sous-marins, une fois plié il ne tient aucune place le long des
-claires-voies.
-
-[Illustration: II.--Plan du _Firecrest_.
-
- COUPE VERTICALE
-
- 1, Boussole. 8, Coffres.
- 2, Livres. 9, Sofa.
- 3, Claires-voies. 10, Cuisine.
- 4, Couchettes. 11, Cadre pliant.
- 5, Lavabo. 12, Coffres.
- 6, Echelle. 13, Placards.
- 7, Armoires. 14, Etrave.
-
- COUPE HORIZONTALE
-
- 1, Soute aux voiles. 7, Mât.
- 2, Couchettes. 8, Pompe.
- 3, Lavabo. 9, Réchauds.
- 4, Placard. 10. Coffres.
- 5, Table. 11. Placards.
- 6, Sofas.]
-
-[Illustration: III.--Plan du _Firecrest_.
-
- COUPE DE LA CABINE
- _Regardant vers l'avant_
-
- 1, Claires-voies. 5, Portes
- 2, Pont. 6, Livres.
- 3, Couchettes. 7, Quille.
- 4, Tiroirs.
-
- COUPE DE LA CABINE
- _Regardant vers l'arrière_
-
- 1, Pont. 5, Porte sur le salon.
- 2, Réchaud. 6, Pompe à eau douce.
- 3, Coffre. 7, Mât.
- 4, Eau douce.
-
- LE PONT DU FIRECREST
-
- 1, Soute aux voiles. 5, Panneau du poste avant.
- 2, Claires-voies. 6, Beaupré.
- 3, Descente. 7, Boussole.
- 4, Mât.]
-
-Le _Firecrest_ est solidement construit en chêne et en bois de teck.
-Bien qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait état et je pourrais
-m'étendre sur sa résistance. Mais il vaut mieux s'abstenir et décrire
-l'intérieur de mon gîte flottant.
-
-Il se compose de trois compartiments.
-
-A l'arrière, ma cabine avec deux couchettes, sous lesquelles il y a deux
-coffres. Un lavabo reçoit l'eau d'un réservoir de 50 litres établi sous
-le pont. Les boiseries de la chambre sont en acajou et en érable
-moucheté. Des deux côtés, des casiers sont pleins de livres.
-
-En avant de la cabine et au centre du bateau, un salon aux boiseries
-d'acajou et d'érable. De chaque côté, des placards renferment mes
-trophées de tennis. Au centre, une table pliante.
-
-A l'avant, le poste d'équipage avec deux couchettes pliantes et la
-cuisine. C'est là que je prépare mes repas sur un poêle à pétrole
-norvégien qui est suspendu à la cardan, afin de rester vertical quand le
-bateau roule. De nombreux coffres sont remplis de provisions: biscuits
-de mer, riz, pommes de terre. A bâbord, il y a une pompe communiquant
-avec deux réservoirs d'eau douce. Comme éclairage, j'ai une lampe à
-pétrole et des bougies suspendues à la cardan.
-
-Mon bateau est ma seule résidence. J'ai à bord tous les objets familiers
-que j'aime, mes prix de tennis et mes livres. Qu'importe s'il n'y a pas
-de vent! Je ne suis pas pressé.
-
-Je n'ai pas grand'place à bord, mais je puis transporter quatre mètres
-de littérature, ce qui signifie environ deux cents volumes. Ma
-bibliothèque est donc forcément limitée, c'est pourquoi mes livres sont
-tous des livres d'aventure ou de poèmes.
-
-Parmi eux je citerai la _Vie de Jésus_ de Renan, la plus belle aventure
-qui fut jamais au monde; les poèmes d'E. A. Poe, artiste incomparable,
-car il joint à la perfection du rythme la noblesse de la pensée.
-
-Loti, Farrère, Conrad, Stevenson, Connoley, Jack London, Shakespeare et
-Kipling sont largement représentés ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley,
-Villon, lord Tennyson et John Masefield.
-
-Lorsque je veux classer mes auteurs préférés, je pense toujours à la
-manière dont ils ont compris la mer. Le marin qui est en moi critique
-toujours l'écrivain, et seuls me plaisent entièrement ceux qui furent à
-la fois de grands marins et de grands poètes.
-
-J'aime passionnément Jack London, le grand maître du conte et de
-l'histoire courte, qui eut une vie mouvementée et belle et sut toujours
-écrire avec puissance et simplicité. Bien qu'embarqué tout jeune à bord
-d'un trois-mâts barque, et malgré une croisière qu'il fit dans le
-Pacifique à bord de son yacht _le Snark_, Jack London ne fut jamais au
-fond de l'âme un marin. Il fut cependant toute sa vie un amoureux de
-l'aventure et du grand air, et c'est pourquoi je l'aime et l'admire.
-
-Je me souviens qu'un jour, à la suite d'une tempête, je jetai par-dessus
-bord tous mes livres d'Oscar Wilde dont le peu de sincérité ne pouvait
-plaire au simple matelot que j'étais devenu. Je ne conservai avec moi
-que la ballade de _la Geôle_ de Reading.
-
-Stevenson était tout proche de London par son amour de la vie au grand
-air et de l'aventure. Lui aussi ne fut jamais un marin dans l'âme, et si
-l'on excepte son remarquable poème _Christmas at Sea_ il ne décrivit
-jamais la vie et les souffrances des matelots.
-
-Victor Hugo a souvent d'étonnantes descriptions. Celle de la tempête
-dans l'_Homme qui Rit_ a produit sur moi une profonde impression.
-Cependant, presque tous les termes techniques sont faux. Le cyclone
-tourne dans le sens inverse de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains
-tableaux de peintres sont admirables, bien qu'ils violent toutes les
-lois de la perspective.
-
-Shakespeare et Kipling furent d'excellents peintres de la mer
-connaissant à fond tous les termes maritimes. Les erreurs techniques
-dans leurs oeuvres sont fort peu nombreuses. Cependant Shakespeare fait
-partir les navires de ports de Bohême et Kipling commet une erreur
-similaire dans son fameux poème de la route vers Mandaley. Kipling est
-parfois un poète admirable; par l'opposition et le contraste entre les
-vers il parvient à faire dire aux mots beaucoup plus qu'ils ne veulent
-dire. Parmi ses poèmes marins je préfère _The last chantey_.
-
-Jones Connoley sut décrire merveilleusement la vie des pêcheurs de la
-côte, et ses nombreuses histoires de marins sont remarquables.
-
-Pierre Loti est un de mes écrivains préférés. _Pêcheur d'Islande_ et
-_Mon frère Yves_ sont à la place d'honneur; et pourtant Pierre Loti
-considère souvent la mer en officier du haut de la passerelle d'un
-navire.
-
-Herman Melville écrivit il y a près d'un siècle de remarquables livres
-sur la mer, et l'on commence seulement à le découvrir.
-
-Conrad sut décrire en artiste les tempêtes et les typhons. Cependant,
-bien que j'aime beaucoup _Jeunesse_, il n'est pas un de mes auteurs
-préférés, car à mes yeux il présente tous les défauts des écrivains
-slaves. La psychologie de ses héros est beaucoup trop compliquée.
-Lui-même ne sut jamais écrire avec assez de simplicité pour me plaire
-tout à fait.
-
-Dans une petite ville de Californie s'est retiré un ancien marin appelé
-Bill Adams. Il occupe les loisirs que lui laisse la culture de son
-verger à écrire des contes maritimes et des entretiens sur l'amitié que
-le divin Platon n'aurait pas désavoués. Malgré beaucoup d'imperfections
-littéraires, il est à mes yeux un des plus grands écrivains de la mer.
-Quelques-uns de ses contes sont de petits chefs-d'oeuvre.
-
-Enfin dans un rayon au-dessus de ma couchette, sont quelques livres de
-chevet. Ce sont tous mes livres favoris: des poèmes et des ballades. La
-ballade est en effet la forme poétique la plus propre à dépeindre la vie
-des marins. Et si François Villon avait été marin, il nous aurait donné
-les plus beaux poèmes de la mer.
-
-Il y a là toutes les anciennes complaintes de matelots et les vieux
-chants de la marine en bois qui servaient à accompagner la manoeuvre des
-voiles.
-
-Il y a la ballade de l'ancien marinier de Samuel Taylor Coleridge qui
-n'a d'égale dans la langue anglaise, pour la beauté de la composition et
-la perfection du rythme, que le poème du _Corbeau_, d'Edgar Allan Poe.
-
-Il y a enfin John Masefield, le poète que j'aime entre tous, avec ses
-poèmes et ballades d'eau salée parmi lesquelles je dois citer _Fièvre
-marine_ et la complainte du _Cap Horn_. Ayant longtemps vécu à bord de
-voiliers, il sut mieux que tout autre décrire la mer et la vie des
-marins.
-
-Et pourtant, bien des siècles avant, Antiphile de Byzance avait déjà
-écrit:
-
-«_Oh! avoir une natte au plus mauvais coin du bateau, entendre résonner
-sur ma tête les panneaux de cuir sous le choc des embruns!_...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«_Donne! Prends! Jeux et bavardages de matelots._
-
-«_J'avais tout ce bonheur, moi qui suis de goûts simples._»
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Le départ et la traversée de la Méditerranée.
-
-
-J'achetai donc le _Firecrest_ ainsi que je l'ai dit plus haut dans un
-port anglais, et je conduisis mon bateau immédiatement au sud de la
-France, quittant l'Angleterre au moment où Shackleton partait pour son
-dernier voyage. Mon bateau supporta fort bien les tempêtes terribles du
-golfe de Gascogne. Dès lors, je ne pouvais concevoir une tempête capable
-d'arrêter le _Firecrest_.
-
-Pendant plus d'une année, je fis de nombreuses croisières au sud de la
-France, ayant pour tout équipage un mousse anglais; entre-temps, je
-jouais les tournois de tennis de la Côte d'Azur. Le tennis avait été,
-pendant longtemps, mon sport favori. Mais après avoir vécu à bord, et
-fait des croisières durant plus de deux ans, les choses de la terre
-prirent une importance secondaire à mes yeux. Je devins un marin et
-seulement un marin.
-
-Ce fut pour mon plaisir et pour me prouver à moi-même que je pouvais le
-faire que j'entrepris mon voyage d'Amérique. Pendant plus d'un an, je
-m'entraînai physiquement, croisant par tous les temps, me préparant à
-manoeuvrer seul les voiles. Ce n'est que lorsque je me sentis prêt et
-que je fus certain de pouvoir supporter la fatigue morale et physique,
-que je partis pour la grande aventure.
-
-Enfin, le jour du départ arriva. Le joli port de Cannes était inondé de
-soleil; c'était le printemps. D'un côté la vieille ville et ses deux
-grandes tours carrées qui dominent le port. De l'autre, l'arrière amarré
-au quai, cinquante petits yachts aux voiles blanches.
-
-A côté de mon _Firecrest_, se trouve _Perlette_, un petit bateau de 7
-mètres de long appartenant à deux jeunes filles qui en constituent tout
-l'équipage. Leur audace est très admirée de tous les pêcheurs et les
-flâneurs le long du quai s'attardent à les contempler, grimpant pieds
-nus dans la mâture.
-
-[Illustration: IV.--Le _Firecrest_ dans le port de Monaco.]
-
-Un peu plus loin, le _Lavengro_, un ketch de 120 tonneaux, se prépare à
-faire voile pour Gibraltar. C'est également ma première étape. J'ai bien
-peu de chances de battre un bateau dix fois plus grand que le mien et
-dont l'équipage compte sept hommes, mais je ne veux pas être battu au
-départ. Je réussis à lever l'ancre le premier et à prendre le vent
-toutes toiles dehors; Le vent s'élève et il me faut amener la flèche
-avant de passer entre les môles; c'est de là que je fis mes derniers
-signes d'adieu aux deux petites «matelotes» françaises et à l'équipage
-du yacht breton _Eblis_ qui agitaient leurs mouchoirs sur le quai.
-
-Hors du port, il vente encore plus fort; il me faut changer de foc et
-prendre un ris dans ma grande voile et cela rapidement, car j'aperçois
-maintenant le _Lavengro_ qui quitte le port et me donne la chasse. Nous
-tirons des bordées contre un fort vent debout, et, quoique moins vite,
-je peux serrer le vent de plus près.
-
-Nous nous élançons vers le large. Une fois sortis de la baie abritée,
-les vagues et le vent augmentent. Le _Firecrest_ donne une forte bande,
-l'écume jaillit sur le pont et je suis trempé par les embruns, mais j'ai
-le coeur en joie, et comme l'étrave du _Firecrest_ fend les flots, je
-chante le refrain d'une complainte de pêcheurs bretons:
-
- La bonne sainte lui a répondu: il vente.
- C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
-
-Le baromètre baisse et la terre disparaît derrière l'horizon. A 4 h. 30,
-je coupe le _Lavengro_ au plus près sur l'autre amure, quand un fort
-grain arrive. En hâte, j'amène la grand'voile et le foc et j'aperçois le
-_Lavengro_ fuyant devant la tempête dans une direction opposée.
-
-Je suis très fatigué des efforts de la journée et décide de mettre à la
-cape. Réduisant la voilure et attachant la barre de manière que mon
-navire revienne de lui-même dans le vent, je descends prendre un repos
-bien gagné.
-
-Voici quelques extraits de mon journal de bord:
-
-«_26 avril._--Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma
-route, fuyant devant la tempête sous une fortune carrée. Je fais, à ce
-moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30
-milles en trois heures. Le baromètre baisse. Le vent augmente; à 18
-heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le
-_Firecrest_ va presque à la vitesse des vagues, et quand une vague brise
-à bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'écouler.
-
-«Je dois amener la fortune carrée, opération difficile dans une mer
-démontée. Mon bateau est ballotté dans le creux des vagues. La fortune a
-été faite en toile trop lourde, et la manoeuvre est si difficile que je
-décide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué par seize heures
-consécutives à la barre, je mets mon navire à la cape.
-
-«_27 avril._--Tempête continue, vagues brisent à bord toute la nuit.
-Baromètre baisse encore. A 6 heures, je découvre que la ferrure du
-rouleau du gui est brisée. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a
-été faite plus petite que je ne l'avais demandée.
-
-«_28 avril._--Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent
-tombe; répare une balancine cassée.
-
-«Seize heures quarante, fort coup de mistral m'oblige d'amener ma
-grand'voile. En quelques minutes, une véritable tempête souffle, et la
-mer est démontée. Mets à la cape et dors jusqu'à 7 heures le lendemain
-matin. Effroyablement secoué toute la nuit, vagues déferlent à bord tous
-les quarts d'heure.
-
-«_29 avril._--Mer démontée; tempête nord-est halant ouest vers le soir;
-très fatigué; essaie dans l'après-midi de reprendre ma route, mais dans
-une mer aussi heurtée, je ne fais qu'un chemin très faible contre le
-vent. Drisse de foc casse et le foc tombe à la mer. Après quelques
-acrobaties sur le beaupré, j'arrive à le ramener à bord.
-
-«_30 avril._--Fin de la tempête.»
-
-Le baromètre remonte et pendant les vingt jours qui suivront, la brise
-sera très faible.
-
-Le 1er mai, sixième jour de mon départ de Cannes, je devais, d'après mes
-observations, me trouver à proximité de la terre. Quoique ce fût loin
-d'être ma première expérience, j'étais très intéressé. Après quelques
-jours entre le ciel et l'eau, un atterrissage est toujours passionnant.
-Il semble miraculeux que la vue de la terre vienne confirmer les calculs
-et que la terre soit exactement où elle doit se trouver.
-
-Montant au haut de la mâture, j'aperçus vers midi un petit cône, puis
-plusieurs autres sortir de l'eau exactement où ils devaient apparaître.
-C'était la terre. Ma navigation était correcte. Je me sentis fier, bien
-que le travail du navigateur ne soit rien sur un petit navire, en
-comparaison du travail du matelot. Un profane aurait pu croire que ces
-cônes étaient autant d'îles différentes, mais je savais que c'étaient
-des pics d'environ mille mètres de hauteur dont les bases se
-rejoignaient sous l'horizon. Là, à quarante milles de distance, était
-Minorque, la deuxième des îles Baléares.
-
-Le jour suivant d'autres pics apparurent directement en avant, et, vers
-le soir, l'île entière de Majorque sortit de la mer.
-
-Le vent devint une brise très légère, et le lendemain je pus distinguer
-les toits et les maisons. Pendant quelques jours, je glissai le long de
-la rive nord de Majorque. Je me souviendrai toujours de la merveilleuse
-vision que j'eus un jour d'un petit estuaire entre des pics de deux
-mille mètres recouverts de neige. Me rapprochant de la terre, je
-découvris soudain le vieux village de Port Soler au flanc d'une montagne
-surplombant la rivière, et me trouvai au milieu d'une flottille de
-petits bateaux de pêche qui sortaient de l'estuaire.
-
-Les pêcheurs me faisaient de grands signes et se préparaient à
-accueillir le petit yacht français, mais soudain je virai de bord,
-reprenant le large, emportant avec moi la merveilleuse vision de ces
-vieilles maisons au flanc de cette montagne aride. Les villages, les
-villes ne sont rien de plus à nous, marins, que n'est à l'ordinaire
-passant une maison entrevue au détour d'un chemin. Nous passons et
-emportons avec nous le souvenir.
-
-De nombreux jours de calme suivirent; je glissais lentement devant les
-îles de Beauté: Dragonera, Iviza, Formentera, heureux de la brise légère
-qui me permettait de contempler plus longuement leurs merveilles. Si
-faible était le vent que je ne faisais pas plus de 15 milles par jour.
-
-Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de la brume, un roc monstrueux coupé
-de lignes géométriques. C'était la face est de Gibraltar, qu'on ne peut
-contempler de la mer sans un sentiment de stupeur, tant le travail de
-l'homme a modifié la nature.
-
-Vers midi, je doublai la pointe d'Europe et entrai dans le port comme
-une bourrasque du Levant arrivait. Je jetai l'ancre près de la splendide
-goélette à trois mâts _l'Atlantic_ appartenant actuellement à Vanderbilt
-et gagnante en 1911 d'une course fameuse à travers l'Atlantique. J'avais
-traversé la Méditerranée et terminé la première partie de ma croisière.
-
-Presque aussitôt, la police, la santé et les autorités navales
-arrivèrent à bord. Chacun semblait étonné de voir que j'étais seul et
-venais de France.
-
-Je fus surpris de ne compter que très peu de bateaux de guerre pour
-représenter en ce lieu la gloire de l'Angleterre sur mer; seulement deux
-destroyers et un vaisseau-dépôt portant le nom une fois célèbre de
-_Cormorant_. Comme j'aurais aimé vivre au temps de Nelson, quand les
-bateaux de guerre étaient de belles frégates aux voiles blanches, et les
-marins de vrais gabiers!
-
-Maintenant, le marin est plus ou moins un mécanicien conduisant un train
-sur l'eau. Les voiliers de commerce font graduellement place aux
-vapeurs. Seuls, quelques amoureux de la mer continuent la tradition de
-manier les voiles et les cordages sur les grands océans.
-
-Pendant les quinze jours que je passai à Gibraltar, je travaillai dur,
-préparant ma longue traversée. Les autorités britanniques furent fort
-obligeantes et me donnèrent la permission d'utiliser les ouvriers de
-l'arsenal.
-
-Enfin, tout fut prêt, j'étais «paré». Avant d'appareiller, j'envoyai à
-quelques amis la carte postale suivante:
-
- 300 litres d'eau;
- 40 kilos de boeuf salé;
- 30 kilos de biscuit de mer;
- 15 kilos de beurre;
- 24 pots de confiture;
- 30 kilos de pommes de terre;
-
-avec une petite flèche pointée vers un but mystérieux et cette vague
-indication: 4.500 milles.
-
-Je désirais qu'en cas d'insuccès ma tentative demeurât ignorée, et si
-quelques amis savaient que j'étais parti pour une longue croisière, deux
-intimes seuls connaissaient mon projet de tenter la traversée de
-l'Atlantique sans escale.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'Atlantique.
-
-
-Ce fut le 6 juin à midi que je levai l'ancre. La grande aventure
-commençait seulement.
-
-Avant de quitter la France, j'avais fait l'acquisition de cartes qui
-montrent la direction et l'intensité des vents dans l'Atlantique nord.
-
-Un bateau faisant route sud-ouest à la sortie du détroit de Gibraltar
-doit rencontrer les alizés du nord-ouest et descendre sous les
-tropiques. Ensuite il fera route vers l'ouest et attendra d'être au sud
-des îles Bermudes avant de remonter vers New-York.
-
-La ligne droite n'est pas sur un voilier le plus court chemin d'un point
-à un autre. Un navire allant de New-York à Gibraltar rencontre des vents
-d'ouest et n'aura guère à couvrir plus de 3.000 milles marins; au
-contraire, de Gibraltar à New-York un voilier aura à parcourir au moins
-4.500 milles.
-
-Deux Américains, Slocum et Blackburn, traversèrent l'Atlantique
-d'Amérique en Europe à des époques différentes, seuls, sur des petits
-bateaux, en s'arrêtant aux Açores. Leur plus long passage sans escale
-fut de 2.000 milles.
-
-Jamais personne n'avait tenté seul la traversée de l'Atlantique nord de
-l'est à l'ouest.
-
-Slocum avait accompli un exploit jamais égalé en restant seul
-soixante-douze jours en mer dans le Pacifique.
-
-J'ai toujours eu pour ce grand navigateur la plus profonde admiration.
-Je savais que ma traversée durerait probablement plus qu'aucune des
-siennes et cependant je partais joyeux à la pensée des difficultés à
-surmonter.
-
-A bord d'un voilier on ne sait jamais quand on arrivera, et c'est
-pourquoi je partis avec plus de quatre mois de vivres; les vents ne me
-furent guère favorables et j'eus bien souvent à me louer de ma
-prévoyance.
-
-Je quittai donc Gibraltar le 6 juin à midi. Il faisait très beau.
-Laissant derrière moi le port, et poussé par une brise légère, j'étais
-étendu sur le pont, rêvant des jours qui allaient venir.
-
-J'avais une confiance absolue dans mon vaillant navire et ma navigation.
-J'envisageais avec joie mon passage dans les vents alizés où je
-trouverais un soleil ardent et les poissons volants des mers tropicales.
-Je jetai mes derniers regards à la terre, au roc de Gibraltar étincelant
-de soleil.
-
-La brise augmentait lorsque, sortant de la baie d'Algésiras, je mis le
-cap sur la sortie du détroit.
-
-Les poissons étaient si nombreux autour de moi que l'eau semblait
-bouillonner. Des marsouins jouaient autour de mon bateau et les albatros
-plongeaient. C'était le moment d'essayer le winchester automatique qu'un
-ami m'avait offert à Gibraltar et bientôt un marsouin coulait, laissant
-une trace rouge dans l'eau. J'aurais été heureux de pêcher à la traîne,
-mais j'allais trop vite.
-
-Vers le soir, la brise augmenta, et vers 10 heures c'était une véritable
-tempête. Le vent hala subitement sud-ouest, et mon grand foc se déchira
-en lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle. Etant fatigué par mes
-préparatifs de départ, je mis à la cape et décidai de prendre une bonne
-nuit de repos. Le vent soufflait furieux, mais le _Firecrest_ se
-conduisait merveilleusement, la barre attachée, dans les eaux si
-heurtées du détroit, pendant qu'en bas, dans ma cabine, je dormais
-confiant dans mon navire.
-
-Le lendemain, le vent était toujours sud-ouest. Pendant tout le jour une
-pluie torrentielle tomba et je continuai à tenir la cape sous une
-voilure réduite.
-
-J'avais fait réparer le rouleau de mon gui à Gibraltar, mais après
-quelques jours de mauvais temps, je ne fus pas surpris de constater que
-la plupart des dents du rouleau étaient brisées. Cet appareil destiné à
-réduire la surface de ma grande voile m'avait été livré à Cannes
-quelques jours avant mon départ. La roue avait quatre centimètres de
-diamètre de moins que je ne l'avais prescrit et le métal n'était pas
-l'alliage voulu de bronze et de manganèse. Ce défaut de construction, dû
-à la mauvaise foi du fabricant, rendit mon voyage plus pénible, et
-m'obligea à amener complètement la grand'voile chaque fois qu'un grain
-m'obligeait à réduire la voilure.
-
-Ma grand'voile commence à se découdre et je dois l'amener pour la
-réparer avant qu'elle ne se déchire dans toute sa largeur. Le jour
-suivant était beau et je hissai ma grand'voile réparée et toutes mes
-voiles de beau temps. A midi, une observation me donna ma position comme
-50 milles ouest de Gibraltar.
-
-A 14 heures, ce jour, le cap Spartel, promontoire avancé de la côte
-africaine, disparut derrière l'horizon. J'étais maintenant seul entre le
-ciel et l'eau.
-
-J'eus bientôt la satisfaction de rencontrer les vents alizés, qui furent
-une légère brise d'est le premier jour, et soufflèrent ensuite très
-frais du nord-est. Depuis le départ, j'attendais avec impatience
-l'apparition des premiers poissons volants. Aussi, je fus joyeux quand,
-le 10 juin, un petit poisson éblouissant de lumière sortit de l'eau et
-vola une centaine de mètres en avant de mon bateau avant de disparaître.
-
-Vent arrière et portant toute sa voilure, mon bateau ne pouvait rester
-de lui-même sur sa course. En ceci, j'étais moins heureux que le
-capitaine Slocum, qui put faire de longs parcours vent arrière à bord du
-_Spray_ sans toucher à la barre.
-
-C'est pourquoi, pendant ces premiers jours de vents alizés, après avoir
-tenu la barre pendant douze heures, je mis mon navire à la cape pour
-pouvoir prendre du repos.
-
-Dans la marine, les quarts sont de quatre heures. Tenir la barre pendant
-douze heures de suite est très dur, surtout vent arrière, car il faut
-une attention soutenue pour éviter l'empannage, aventure désagréable qui
-arrive quand le bateau reçoit tout à coup le vent de l'autre bord; la
-grand'voile change de bord si brusquement que le poids du gui entre les
-haubans entraîne souvent la perte du mât.
-
-Voici quelle était la routine de ma vie dans ces premiers jours de vents
-alizés. Le matin, à 5 heures, je sautais de ma couchette pour cuire mon
-déjeuner qui comportait invariablement du porridge, du lard, du biscuit
-de mer, du beurre salé, du thé et du lait stérilisé.
-
-Je découvris bien vite que j'avais été volé par certains fournisseurs de
-Gibraltar qui m'avaient vendu un baril de boeuf salé dont la partie
-supérieure contenait d'excellents morceaux, mais dont le reste n'était
-qu'os et graisse. De même, j'avais commandé une marque connue de thé, et
-le thé qu'on me livra était un mélange de très pauvre qualité.
-
-Ceci, d'ailleurs, fut une bonne leçon pour moi; à l'avenir je ne me
-fierai plus qu'à moi-même et inspecterai minutieusement toute la
-nourriture que j'embarquerai à bord.
-
-Je faisais la cuisine sur un réchaud Primus à pétrole dans le poste
-d'équipage. Ce réchaud est suspendu à la cardan, de manière que les
-casseroles restent horizontales quelle que soit la position du bateau.
-En pratique, le gîte du navire était souvent si grand que la poêle à
-frire tombait du réchaud, inondant mes jambes nues d'huile bouillante.
-
-Il était, dans une tempête, souvent très difficile de faire la cuisine.
-Il y avait loin de la coupe aux lèvres, et le boeuf salé couvrait
-maintes fois le plancher, et dans un bateau si étroit, qu'un gros marin
-ne pourrait s'y retourner qu'avec peine, il est difficile de se mouvoir
-sans entrer parfois fort brutalement en contact avec les parois du
-navire.
-
-A 6 heures, j'allais sur le pont, déroulais le tour de ma grand'voile,
-abandonnais la cape et reprenais ma course vent arrière.
-
-Pendant douze heures consécutives, je tenais la barre et, dans les vents
-alizés, je couvrais de 50 à 90 milles marins par jour. Cette moyenne est
-excellente pour un yacht de 8 tonneaux. Avec un équipage de deux hommes
-et des vents plus favorables, j'aurais certainement fait plus de 100
-milles de moyenne par vingt-quatre heures.
-
-Pendant ces douze heures de barre, dans les vents très frais, je devais
-exercer une attention soutenue. Il ne m'était pas possible de lire, et
-cependant, je ne m'ennuyais jamais. J'admirais la beauté de la mer et
-des vagues, la tenue de mon navire, et disais tout haut les oeuvres de
-mes poètes préférés: Alan Cunningham, Kipling, John Masefield, Shelley,
-Verhaeren, Edgar Poe.
-
-Quand venait la nuit, j'étais mort de fatigue. Je réduisais la surface
-de voilure de la grand'voile, mettant mon navire à la cape, attachant la
-barre. Je préparais mon deuxième repas de la journée, qui consistait
-habituellement en boeuf salé et en pommes de terre bouillies dans l'eau
-de mer, dont elles prenaient une délicieuse saveur. L'air marin me
-donnait un appétit féroce et naturellement, je ne pouvais me plaindre de
-mon cuisinier.
-
-Enfin, je tombais épuisé dans ma couchette et dormais durement bercé par
-les vagues.
-
-Quelques extraits de mon journal donneront une bonne idée de ma vie à
-bord dans ces premiers jours de vents alizés.
-
-«_Lundi 11 juin._--Vent très frais nord-est, nuageux, forte mer. Douze
-heures 30, prends un ris dans trinquette, enroule deux tours de
-grand'voile, remplace le deuxième foc par le foc de cape. A 12 heures,
-distance enregistrée au loch en vingt-quatre heures, dont douze heures à
-la cape: 90 milles. Fraîche brise devient une tempête environ 10
-Beaufort. Dix-neuf heures trente, à la cape.
-
-«_Mardi 12 juin._--Sept heures, cap sud-ouest, vent grand frais, nord,
-distance enregistrée au loch à midi, 75 milles un quart, tempête à midi,
-mer démontée, à la cape à 13 heures.
-
-«_Mercredi 13 juin._--A la cape toute la nuit, 6 heures du matin W. S.
-W. vent grand frais N. W.; dans l'après-midi, croise vapeur qui roule
-fortement.
-
-«_Jeudi 14 juin._--Vent nord plus modéré, distance au loch à midi 54
-milles. Latitude par observation: 34° 21'.
-
-«_Vendredi 15 juin._--Vent frais, ciel bleu, loch à midi, 68 milles. A
-13 heures la sous-barbe se brise. La sous-barbe est une manoeuvre
-dormante qui, partant de l'extrémité du beaupré, vient se raidir sur
-l'étrave et sert à contre-tenir le beaupré contre les efforts de bas en
-haut qui lui sont transmis par les étais.
-
-«Pour la réparer, je dois me rendre à l'extrémité du beaupré, difficile
-manoeuvre dans une forte mer. Les risques d'être enlevé par une lame
-sont grands.
-
-«J'avais à travailler avec mes mains, me cramponnant avec les jambes. De
-temps en temps, le _Firecrest_ tanguait et je disparaissais entièrement
-dans l'eau, mais la mer était chaude et ce bain forcé nullement
-désagréable.
-
-«Je me souviens d'avoir lu que le yacht d'un célèbre navigateur
-solitaire fut trouvé après une tempête à la dérive sans personne à bord.
-Le livre de bord portait cette inscription: «Je dois me rendre à
-l'extrémité du beaupré. Reviendrai-je?»
-
-«_Samedi 16 juin._--Vent très frais, loch enregistre à 12 heures: 72
-milles. Quatorze heures, la bordure de la grand'voile se déchire et je
-dois l'amener et hisser la voile de cape.
-
-«_17 juin._--Vent très frais nord, cap sud-ouest; à 12 heures le vent
-souffle en tempête puis se calme subitement vers dix-sept heures.
-D'après mes observations, je suis à environ six cent vingt milles de
-Gibraltar et quarante milles au sud-ouest de Madère, que je ne peux
-apercevoir.
-
-«La mer devient calme et le ciel se dégage. J'en profite pour faire
-sécher mes vêtements et ma literie.»
-
-Le lendemain, par une mer d'huile et calme plat, je suis occupé toute la
-journée à réparer mes voiles. Après quelques jours de fort temps, il y a
-toujours beaucoup de travail à bord. C'est un cordage à épisser, une
-manoeuvre à changer. Le travail du matelot est beaucoup plus important
-que celui du navigateur. Sans connaître la navigation, j'aurais pu très
-bien traverser l'Atlantique. Si j'avais été un marin inexpérimenté,
-incapable de réparer mes voiles et mes cordages, je n'aurais pu
-atteindre d'autre port que celui des navires perdus; et toutes mes
-connaissances astronomiques n'auraient pu me servir à rien.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Découvertes alarmantes.
-
-
-Dans cette première période de vents alizés, j'avais fait d'assez bonnes
-moyennes, mais le 18 juin la brise devint légère et le vent variable. Je
-rencontrai une forte proportion de vents du sud-ouest, ce qui est tout à
-fait exceptionnel pour cette région de l'Atlantique et cette période de
-l'année.
-
-En fait, ma carte des vents montre que mille observations ont été prises
-dans cette région en juin et juillet et pas une fois un vent du
-sud-ouest n'a été constaté. Or, j'eus plus de huit jours de vent debout.
-
-Un autre fait étrange était la complète absence de toute vie. Ni
-marsouins, ni dauphins, ni poissons volants. Autour de moi, de l'eau,
-rien que de l'eau, et le _Firecrest_. Je suis seul, absolument seul. Les
-récits de croisière qui sont dans ma bibliothèque de bord mentionnent
-tous un grand nombre de poissons volants au nord de Madère. J'attends
-avec impatience ces curieux échantillons de la faune marine dont la
-chair est si vantée. Je suis bien au sud de Madère et, depuis le
-lendemain de mon départ de Gibraltar, je n'ai pas aperçu un seul poisson
-volant.
-
-Pendant cette période de vents légers, je fis des expériences, cherchant
-un équilibre pour que le _Firecrest_ puisse rester de lui-même sur sa
-course vent arrière.
-
-En réduisant la surface de ma voilure et en utilisant, au lieu de ma
-grand'voile, la voile de cape, qui est une voile triangulaire, sans
-corne et sans gui, je découvris que mon navire pouvait rester sur sa
-course de lui-même, vent grand largue. Naturellement, sous cette voilure
-réduite, la vitesse était moindre mais je n'avais plus besoin de rester
-constamment à la barre et pouvais employer tout mon temps à réparer les
-voiles ou faire la cuisine, et la distance couverte en vingt-quatre
-heures se trouvait à peu près la même. En fait, les jours de beau temps,
-j'avais même des heures libres pour relire longuement tous mes auteurs
-favoris.
-
-Ce fut dorénavant une vie moins dure, et si j'avais eu plus de chance
-avec les vents, j'aurais pu faire la traversée entière dans ma cabine,
-le _Firecrest_ se gouvernant de lui-même, comme fit une fois le _Spray_
-du capitaine Slocum, qui resta près de quarante-deux jours de suite sans
-sortir de sa cabine.
-
-Je pris bien vite l'habitude de dormir d'un sommeil très léger. Allongé
-sur ma couchette, la tête contre les parois du bateau, l'eau à quelques
-centimètres de mes oreilles, je pouvais apprécier la vitesse du navire
-par le bruit de l'eau contre ses flancs.
-
-Par le mouvement du navire, la proportion de tangage ou de roulis, je
-savais immédiatement que le _Firecrest_ avait changé sa position par
-rapport au vent, et je venais sur le pont modifier l'angle de la barre
-du gouvernail.
-
-_22 juin._--Bonne brise N. cap. W. S. W., froid et nuageux. Suis sur les
-grandes profondeurs et la Fosse de Monaco plus de 6.000 mètres. A midi,
-au loch, 80 milles et demi. Position par calcul d'heure et ex-méridien.
-Latitude 30° 41' N., longitude 21° 3' W., calme toute la journée et la
-nuit. M'occupe tout l'après-midi à trouver les solutions des problèmes
-d'échecs du journal anglais _le Field_.
-
-_23 juin._--Légère brise nord. Cap sud-sud-ouest, _Firecrest_ se
-gouverne lui-même depuis quatre jours. Voile de cape se déchire, hisse
-grand'voile et en gouvernant avec le pied passe tout l'après-midi à
-réparer l'avarie. Mes voiles s'usent si rapidement que je me demande si
-j'aurai assez de fil, d'aiguilles et de toile pour les réparer. Mais
-qu'importe!... J'utiliserai mes couvertures et je souris malgré moi en
-pensant à la stupéfaction des New-Yorkais s'ils voyaient entrer dans
-leur port un petit yacht français ayant, en place de voiles, des
-couvertures de toutes les couleurs. Au loch, à midi, 37 milles un quart.
-
-_24 juin._--Nuit très calme, légère brise du nord-ouest, monté en haut
-du mât pour changer la poulie d'une balancine. Très occupé, ce dimanche,
-par des travaux de propreté et le nettoyage du bateau; essayai les
-pompes, et constatai que le _Firecrest_ n'avait pas fait d'eau depuis
-mon départ. Me rasai avec de la crème sans employer d'eau ni de savon.
-C'était le premier jour depuis Gibraltar, et je passai un dimanche fort
-agréable, travaillant sans vêtement sur le pont, me baignant dans le
-chaud soleil de juin.
-
-_25 juin._--Légère brise du nord, route W.-S.-W. J'aperçois de
-nombreuses méduses tricolores que les Anglais appellent _portuguese men
-of war_. Ce sont des masses gélatineuses qui portent à leur partie
-supérieure un écran en guise de voiles.
-
-Je suis maintenant à dix-neuf jours de Gibraltar et j'ai couvert plus du
-quart de la distance vers New-York.
-
-_26 juin._--Légère brise nord-est; utilise ma trinquette-ballon comme un
-spinnaker et barre toute la journée. Le soleil est presque au zénith, à
-midi, et vers le soir je souffre d'un violent mal de tête, commencement
-d'insolation. Au loch, à midi, 62 milles.
-
-_27 juin._--Légère brise N.-E., je répare deux trinquettes déchirées.
-Calme presque plat tout l'après-midi. Le _Firecrest_ fait à peine un
-noeud, mais je ne m'en soucie guère. La vie est belle, allongé sur le
-pont, sous le soleil des tropiques.
-
-_28 juin._--Légère brise E. Je remarque, pour la première fois, trois
-gros poissons dans le sillage du navire. Ce sont des daurades
-(_coryphoenae hippuris_ des naturalistes) que les Portugais appellent
-dorado et les pêcheurs anglais improprement dolphins. J'admire leurs
-couleurs éblouissantes, qui changent du bleu électrique au vert.
-
-_1er, 2 et 3 juillet._--Forts vents du sud et sud-ouest, pluie, nombreux
-grains; la mer est très dure et hachée et me rappelle le golfe du Lion.
-Je fais route plein sud cherchant à retrouver les vents alizés.
-
-Le 4 juillet fut fort mouvementé. Montant sur le pont à 2 heures du
-matin pour parer à un très fort grain du sud-ouest et prendre plusieurs
-ris dans ma grand'voile et ma trinquette, je découvris sur le pont deux
-poissons volants mesurant une dizaine de centimètres de long. Peu après
-ils sautaient dans ma poêle à frire et je pouvais apprécier leur
-délicate saveur.
-
-Toute la journée, mer très dure, forte tempête du sud-ouest; je fais
-route au plus près sous voilure réduite. Des lames déferlent à bord
-toute la journée. La mer est très heurtée, le _Firecrest_ tangue
-fortement et plonge constamment son long beaupré dans les vagues.
-
-La direction des vents pourrait faire croire à la mousson du sud-ouest,
-mais mes instructions nautiques disent qu'on ne rencontre pas la mousson
-du sud-ouest au nord du cap Vert et je suis par 29° de latitude nord.
-Tout se passe décidément d'une manière anormale pendant cette traversée.
-
-Dans l'après-midi du 5 juillet, la tempête devint moins forte et j'en
-profitai pour raccourcir mon beaupré. Le lendemain, je retrouvai enfin
-les vents alizés. La mer était toujours forte, je remplaçai ma
-sous-barbe de beaupré qui s'était brisée dans la tempête et réparai ma
-grand'voile et ma voile de cape. Je roidis aussi mes étais qui avaient
-pris du mou.
-
-De nombreuses algues flottaient tout autour de mon navire, ce qui ne me
-surprit pas, car mes cartes m'apprenaient que je venais d'entrer dans la
-mer des Sargasses. J'aperçus aussi un morceau de bois rongé par les vers
-et incrusté de coquillages, peut-être l'épave d'un naufrage au milieu de
-l'Atlantique.
-
-Je suis heureux, le ciel est de nouveau clair, j'ai retrouvé les vents
-alizés et me vois déjà près de la côte d'Amérique, quand je fais soudain
-une découverte alarmante. La plus grande partie de ma réserve d'eau
-douce est devenue imbuvable.
-
-A mon départ de Gibraltar, j'emportais trois cents litres d'eau douce
-contenus dans deux réservoirs en fer galvanisé et trois barils de chêne.
-Ayant épuisé l'eau de mes réservoirs en fer, je découvris que l'eau de
-mes deux barils de chêne avait pris une teinte rouge sombre, était
-devenue saumâtre et, même bouillie et filtrée, absolument imbuvable. Ces
-deux barils étaient construits en bois trop neuf et l'acide tannique du
-chêne avait complètement corrompu l'eau.
-
-Il me restait environ 50 litres d'eau et j'étais à 2.500 milles de
-New-York. Si j'avais fait cette découverte trois jours plus tôt, il
-pleuvait à torrents et j'aurais pu laver et remplir mes barils avec de
-l'eau de pluie. J'étais maintenant presque sous les tropiques et pouvais
-fort bien rester plus d'un mois sans pluie.
-
-J'estimai le nombre maximum de jours que pouvait durer ma traversée et
-décidai de ne boire dorénavant qu'un verre d'eau par jour et de faire
-toute la cuisine possible à l'eau de mer.
-
-Je possède bien un petit appareil à distiller, mais mon combustible
-m'est nécessaire pour cuire mes repas. Le soleil, à midi, est presque au
-zénith et ses rayons me brûlent. Tout est maintenant sec à bord, ma
-gorge me fait très mal et j'ai constamment soif.
-
-[Illustration: V.--A bord.]
-
-[Illustration: VI.--Une goélette à trois mâts.]
-
-Je scrute anxieusement l'horizon cherchant des nuages de pluie, mais le
-ciel est clair et le baromètre très haut. Ne pleuvra-t-il jamais?
-
-Quelques albatros suivent mon navire et les vers du fameux poème de
-Coleridge hantent ma mémoire:
-
- De l'eau, de l'eau tout autour
- Et rien, rien à boire.
-
-Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans eau ni savon, et me coupai les
-cheveux. Je réparai encore ma grand'voile dont les coutures ne tenaient
-plus. Ce jour, une de mes balancines cassa dans la forte brise du
-nord-est. Le lendemain, mon clinfoc part en lambeaux dans un coup de
-vent. Mes écoutes cassent les unes après les autres et je dois les
-changer; mes voiles s'usent de plus en plus. Ma provision de fil à voile
-diminue trop vite à mesure que je répare.
-
-Les sargasses sont de plus en plus nombreuses et s'enroulent autour de
-mon loch. Les poissons volants ont complètement disparu. Il fait chaud,
-trop chaud; ma soif augmente; j'ai la fièvre et ma gorge est très
-enflée. Du baril de boeuf salé monte une odeur insupportable. Vais-je
-aussi manquer de viande?
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Dans les vents alizés.
-
-
-Le 6 juillet je découvrais donc qu'il me restait seulement 50 litres
-d'eau douce; j'étais encore à 2.500 milles de New-York; j'avais couvert
-en moyenne 50 milles par jour, de sorte que, même avec des vents
-favorables, il me faudrait au moins un mois pour finir mon voyage, et
-probablement beaucoup plus longtemps. En fait, ce fut seulement
-soixante-dix jours plus tard que je jetai l'ancre.
-
-Le temps me sembla très long avant que la pluie tombât en quantité
-suffisante pour remplir mes réservoirs vides. J'étais obligé de
-continuer à ne boire qu'un verre d'eau par jour, car je n'osais pas
-compter sur la pluie et j'étais décidé à ne faire escale nulle part
-avant la côte américaine.
-
-Dans l'intervalle, j'avais beaucoup de travail, ma grand'voile se
-décousait constamment lorsque la brise était forte. Maintenant, il n'y a
-pas une seule de ses coutures que je n'aie recousue au moins une fois.
-
-Voici un exemple d'une journée bien remplie. Je lis le 7 juillet dans
-mon livre de bord:
-
-«Vent nord-est, forte brise. Route ouest à la boussole. Me rasai,
-essayai de couper mes cheveux. Nettoyai les cabines. Le bateau se
-gouverne lui-même sous la voile de cape et les focs. A midi, j'ai
-couvert 40 milles dans mes dernières vingt-quatre heures. Treize heures,
-répare la grand'voile. Je répare la balancine de bâbord, qui supporte le
-gui, quand la grand'voile est abaissée. A 4 heures, le vent tourne vers
-l'est. Je change ma course vers le sud-ouest. Les sargasses deviennent
-de plus en plus nombreuses. Le lendemain, mon clinfoc fut déchiré en
-lambeaux et je dus aller à l'extrémité du beaupré pour sauver ce qui en
-restait.»
-
-Je courais devant un fort vent d'est et à midi, le 9 juillet, j'avais
-couvert 72 milles dans les dernières vingt-quatre heures. Ce n'était
-qu'une moyenne de trois milles par heure, j'étais satisfait pourtant,
-car le bateau se gouvernait lui-même la plupart du temps.
-
-Je couvris 77 milles le 10 juin. Cette nuit, je dormis dans le poste
-avant. Je fus éveillé par une vague sur ma figure; elle entra à travers
-le panneau que j'avais laissé ouvert pour me donner de l'air.
-
-Je faisais souvent des expériences avec mes voiles afin de découvrir le
-meilleur moyen pour le _Firecrest_ de se barrer lui-même, sans que ma
-main fût sur la barre. Avec un vent arrière, j'avais la grand'voile d'un
-côté et la trinquette-ballon de l'autre. Je faisais une bonne vitesse
-sous ce gréement, mais devais garder une attention de tous les instants.
-La nuit, je rentrais la grand'voile et, modifiant la route, je laissais
-le navire fuir de lui-même devant le vent sous les voiles d'avant.
-
-Chaque fois que le vent atteignait la force d'une tempête, quelque chose
-se brisait à bord.
-
-Par exemple, si j'amenais la grand'voile pour la réparer et hissais à sa
-place la voile de cape, j'avais à peine fini de réparer la grand'voile
-que la voile de cape se déchirait, et je devais accomplir la manoeuvre
-inverse.
-
-Dans l'intervalle, d'autres choses cassaient, et je ne compte plus le
-nombre de fois que j'eus à réparer ou changer les écoutes de foc ou de
-trinquette.
-
-Je ne suis pas enclin à la superstition, mais le vendredi 13 juillet fut
-exceptionnellement mauvais. Le _Firecrest_ roulait effroyablement. Les
-vagues étaient très hautes et tout cassait à bord depuis le matin. Un
-grand trou fit son apparition dans la trinquette. Je venais de la
-rentrer à bord, quand la drisse de foc se brisa et la voile tomba
-par-dessus bord.
-
-Marchant sur le beaupré pour essayer de la remonter, je mis mon pied sur
-les arcs-boutants de beaupré, quand l'un des haubans se brisa sous moi
-et je tombai à la mer. Je fus assez heureux pour attraper la sous-barbe,
-et regagnai le pont. J'en fus quitte pour un bain forcé de quelques
-secondes, mais mon navire faisait à ce moment plus de 3 milles à
-l'heure, et si je n'avais eu la chance de trouver la sous-barbe sous ma
-main, je restais seul en plein océan. Le pont étroit de mon navire,
-balayé par les vagues, me parut ensuite extrêmement confortable.
-
-Ce jour, je trouvai que ma position était 27° nord de latitude. Je
-décidai que j'avais été assez au sud et je changeai ma route du
-sud-ouest à l'ouest. Selon toute probabilité, si j'en crois ma carte, je
-dois avoir des vents favorables jusqu'à 32° de latitude nord.
-
-Ayant échappé au danger du vendredi 13, je me sentis prêt à faire face à
-tout, le jour suivant. C'était la fête nationale, et je hissai les
-couleurs françaises et le pavillon du Yacht-Club de France, dont je suis
-membre.
-
-A 10 heures, le _Firecrest_ fuyait devant une très fraîche brise du
-nord-est, quand un fort coup de vent arriva; je dus amener la
-trinquette-ballon pour la sauver et mettre à sa place une voile plus
-petite.
-
-Des vagues, qui semblaient avoir au moins dix mètres de hauteur,
-arrivaient en rugissant. Le petit _Firecrest_ plongeait son nez au
-milieu d'elles et des torrents d'eau balayaient le pont de l'avant à
-l'arrière. C'était un dur travail de rester sur le pont sans être
-emporté, et quand la nuit vint j'étais très fatigué.
-
-Laissant le _Firecrest_ se gouverner lui-même, je descendis dans la
-cabine pendant que la tempête se déchaînait. Je trouvai tout en bas dans
-un grand désordre, car je n'avais eu le temps de rien nettoyer depuis
-deux jours. Le bateau roula effroyablement toute la nuit. Si je n'avais
-pas eu d'autres expériences et si ma confiance en mon navire n'avait pas
-été aussi entière, j'aurais pu penser qu'il allait chavirer. Le
-mouvement de roulis était si violent qu'il était extrêmement difficile
-de rester dans la couchette sans être jeté sur le plancher. Néanmoins,
-je trouvais toujours le moyen de dormir et de me reposer.
-
-Quand je retournai sur le pont, le lendemain matin, le vaillant petit
-navire était resté sur sa route comme si ma main avait été au gouvernail
-toute la nuit. Si les gens de terre savaient, ils ne s'étonneraient pas
-qu'un marin aime son navire et le considère comme un être vivant
-intelligent et sensible.
-
-Il y avait des poissons volants sur le pont, aussi je déjeunai de
-nourriture fraîche, pour la première fois depuis bien des semaines. Le
-lendemain, ils étaient plus nombreux. Il faut un homme ayant vécu des
-semaines de biscuit et de boeuf salé pour apprécier pleinement la
-délicieuse saveur des poissons volants.
-
-Pendant encore deux jours je fuis, poursuivi par la tempête. Le matin du
-16 la force du vent diminua et je pus continuer à réparer mes voiles. La
-trinquette était déchirée. La mer était très forte, il était vraiment
-dur de manier l'aiguille tandis que le _Firecrest_ était secoué
-terriblement.
-
-Ce jour-là j'eus plus d'eau à pomper que de coutume, car une grande
-vague avait déferlé à travers l'écoutille entr'ouverte.
-
-Une période de vents variables, de calme et de rafale suivit; j'étais
-toujours très occupé à réparer mes voiles éprouvées par le mauvais
-temps. Je mis trois jours à réparer la trinquette-ballon, gouvernant la
-plupart du temps avec un pied pendant que je cousais.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-La soif.--Les Daurades.
-
-
-Il faisait très chaud. Au milieu du jour, le soleil était presque à la
-verticale au-dessus de ma tête, et j'avais toujours très soif, mais je
-devais me contenter d'un verre d'eau par jour. Ce fut seulement plus de
-trois semaines après la découverte de ma perte d'eau potable que je pus
-attraper un tout petit peu d'eau dans mes voiles. Dans la nuit du 17
-juillet, une petite pluie tomba, et je pus recueillir environ un litre
-d'eau. Je pris un bain sous la pluie dont je goûtai fort la fraîcheur.
-
-Dans le jour, sous le soleil torride des tropiques, je m'aspergeais
-fréquemment d'eau de mer avec un seau de toile, mais l'effet passait
-très vite et j'avais bientôt aussi soif qu'avant.
-
-Je venais de réparer la trinquette-ballon, quand la grand'voile se
-déchira le long d'une couture sur une longueur de plus de cinq mètres.
-Il n'y avait rien à faire d'autre que d'amener la grand'voile, la
-réparer et mettre à sa place la voile de cape. Cela voulait dire au
-moins vingt-quatre heures de travail avec le fil et les aiguilles.
-
-Ce fut alors que je commençai à souffrir de la gorge. Le jour suivant,
-ma gorge enfla si fort que je ne pus rien avaler qu'un peu d'eau et de
-lait condensé. Pendant quatre jours, ce mal continua. Le 26 juillet,
-j'étais si faible et fiévreux que j'amenai tout sauf les voiles d'avant
-et me couchai dans la cabine, laissant le _Firecrest_ prendre soin de
-lui-même.
-
-Des poissons volants tombaient de temps en temps sur le pont, mais ils
-m'intéressaient peu. Je souffrais trop pour pouvoir manger, et la
-chaleur était si forte qu'il était très pénible de rester sur le pont,
-même étendu.
-
-La lumière des tropiques m'éblouissait et, lorsque je regardais vers
-l'horizon, il me semblait souvent voir la terre: mirage qui se dissipait
-presque aussitôt.
-
-Le soir, des petits nuages apparaissaient souvent à l'horizon et
-prenaient à mes yeux l'apparence trompeuse de voiles blanches.
-
-Mon mal augmentait ma soif; il était dur pour moi de ne pas dépasser ma
-ration d'un verre d'eau par jour.
-
-Le matin du 29 juillet, j'étais un peu mieux, mais extrêmement faible
-après quatre jours de diète. Le maniement de mes voiles me prenait
-quatre fois plus de temps que de coutume en raison de ma faiblesse. Je
-fis route droit vers l'ouest ce jour-là et la nuit je pus trouver un
-sommeil réparateur, car le vent était tombé, la mer calme.
-
-Pendant une semaine, des jours calmes et très chauds se succédèrent et
-il me semblait que mon cerveau brûlait.
-
-Ma situation, à ce moment, n'était guère enviable; de vieilles voiles en
-mauvais état qui demandaient des réparations constantes, de l'eau
-mauvaise, la fièvre et pas de vent. Ce n'était pas entièrement plaisant,
-mais cela me donnait une sorte de satisfaction d'avoir à rencontrer et à
-surmonter ces obstacles; j'avais confiance et je savais qu'avant
-d'atteindre la côte américaine je trouverais suffisamment de vent,
-prévision qui fut justifiée par la suite. Je lis dans mon livre de bord,
-à cette époque:
-
-«Très chaud et terriblement soif. Aimerais nager autour de mon bateau
-mais, en raison de la fièvre dont je souffre, j'abandonne ce projet.
-J'ai certainement perdu les vents alizés. Pour la seconde fois, le vent
-est exactement à l'opposé de ce qu'il devrait être d'après la carte. Je
-suis seulement au 29e degré de latitude et le _Firecrest_ roule dans un
-calme plat. Sans les promesses mensongères de la carte des vents, je
-serais allé beaucoup plus au sud et j'aurais rencontré des vents
-favorables.»
-
-Comme on l'a vu, rien ne se passe, dans cette croisière, selon les
-prévisions ordinaires; aucune de celles qu'on admet comme probables ne
-s'est réalisée.
-
-Il y en a une, en tout cas, que je n'avais pas faite; c'est que mon
-baril de boeuf salé pourrirait si vite. Le dernier jour de juillet, je
-me vois obligé de le jeter par-dessus bord. Sous la chaleur des
-tropiques, je ne pouvais en supporter plus longtemps ni le goût, ni
-l'odeur.
-
-Jouant autour de mon bateau, il y avait un grand nombre de petits
-poissons dont j'ignore le nom. Ils avaient d'énormes têtes, en
-comparaison de leurs corps, et une bouche minuscule. J'essayai en vain
-de les attraper avec une ligne, ils ne voulaient pas mordre. Je parvins
-à harponner l'un d'eux. Mais je trouvai qu'il ne donnait presque aucune
-chair mangeable.
-
-Le 1er août, ma gorge était mieux et je considérai que je pouvais
-prendre un bain. L'eau était calme, fraîche et transparente comme celle
-d'un lac et le _Firecrest_ roulait paresseusement dans une longue
-ondulation; aussi je plongeai par-dessus bord dans la fraîcheur de
-l'océan.
-
-Tout le jour avait été calme et le coucher du soleil fut merveilleux.
-Quelques petites bandes de nuages apparaissaient vers l'ouest,
-floconneuses comme une toison de mouton. Quand le soleil disparut dans
-l'Océan, ses rayons le teintèrent de rouge, jusqu'à ce que toute la
-partie ouest du ciel devînt extrêmement brillante.
-
-J'admirai ce magnifique spectacle, jusqu'à ce que le jour tombât. La
-nuit vint et Vénus apparut à l'horizon.
-
-Au-dessus de moi étincelait Véga et, plus à l'ouest, Altaïr, tandis que
-dans le sud j'apercevais le Poisson austral.
-
-Ce n'était pas trop de venir de 3.000 milles pour admirer un tel
-spectacle.
-
-Pendant deux jours j'eus un très fort vent du nord. Mes voiles, usées,
-continuèrent à se déchirer et j'eus à nouveau à recommencer mon travail
-avec le fil et l'aiguille.
-
-Malgré les vents debout, je faisais lentement un chemin ouest, et, le 2
-août, cinquante-quatre jours de mer, j'étais par 54° de longitude ouest
-et 29°30 de latitude nord. J'étais à environ 1.700 milles de New-York.
-J'avais l'intention de passer au sud des îles Bermudes, mais j'avais
-encore plus de 1.000 milles à couvrir avant d'être dans leur voisinage.
-Contre ce fort vent et la forte mer, le _Firecrest_ faisait peu de
-chemin. La pluie tomba à torrents, mais il était impossible d'en
-recueillir parmi les tourbillons d'écume de mer qui volaient partout.
-
-[Illustration: VII.--Le _Firecrest_ au port.]
-
-Je n'avais pas le temps d'être paresseux maintenant, j'étais trop occupé
-à réparer mes voiles et mes cordages.
-
-Le _Firecrest_ portait deux balancines. La corne de la grand'voile
-devait être hissée entre elles et, comme elles sont seulement à quelques
-centimètres de distance, c'était un travail difficile quand le navire
-roulait dans une mer très dure.
-
-La place de l'équipage, en hissant la grand'voile, est près du mât, mais
-j'avais constamment, tout en hissant la voile, à courir en arrière pour
-guider l'extrémité de la corne entre les deux balancines.
-
-Il faisait toujours chaud et le temps était beau. Le bateau se
-gouvernait lui-même et j'étais allongé, un jour, sur le pont regardant
-par-dessus bord, essayant de percer les insondables profondeurs: plus de
-6.000 mètres. C'est alors que je remarquai, pour la première fois, trois
-formes suivant mon bateau. Nageant à quelques mètres de la surface, dans
-l'ombre du _Firecrest_, était un trio de daurades qui sont d'énormes
-poissons du genre maquereaux dépassant souvent un mètre de longueur.
-
-Deux semaines auparavant j'avais jeté mon boeuf salé. Je n'avais pas
-goûté de nourriture fraîche depuis mon départ de Gibraltar et, seuls,
-quelques poissons volants m'avaient permis de changer mon régime. Et là,
-nageant près de moi, il y avait plusieurs kilogrammes de poisson frais.
-
-Sortant un hameçon et une ligne, j'essayai d'en attraper un, employant
-comme appât un petit poisson volant, mais ils n'y firent aucune
-attention. Et pourtant, en avant de mon bateau, les poissons volent et
-les daurades sautent après. Les gros sont rapides comme l'éclair et les
-poissons volants n'ont qu'une très faible chance d'échapper, car
-au-dessus d'eux les albatros les guettent du haut des airs.
-
-Si les daurades se nourrissent de poissons volants, pourquoi ne
-mordent-elles pas les miens? Cette extrême timidité de la daurade avait
-été remarquée par deux de mes amis dans leur traversée de l'Atlantique.
-
-Et pourtant je désire ces poissons et j'ai besoin d'en prendre un, mais
-comment? J'essaie de les tirer à la carabine, mais ils coulent si
-rapidement que même si le bateau ne remuait pas je ne pourrais pas les
-attraper en plongeant.
-
-Je me demande si je pourrai en prendre un avec mon harpon à trois
-branches, mais ils restent toujours hors de mon atteinte.
-
-Découragé, j'abandonnai mon projet et je m'assis sur le bord de mon
-navire, plongeant les pieds nus dans l'eau. C'est alors que l'inattendu
-arriva: trois daurades se précipitèrent vers mes pieds. Elles furent
-rapides, mais je fus plus rapide encore. J'en perçai une de mon harpon
-et bientôt j'avais un poisson de près d'un mètre sur le pont.
-
-C'était de la nourriture fraîche à profusion et je savais maintenant la
-manière de m'en procurer.
-
-Je connaissais la curiosité des daurades et savais que pour en attraper
-je devais attirer leur attention. Mais bientôt elles furent accoutumées
-à voir mes pieds le long du bord. J'eus à trouver quelque chose de
-nouveau et découvris qu'une assiette blanche tournoyant dans l'eau
-excitait leur curiosité. Je pris alors plus de poisson que je n'en
-pouvais manger.
-
-Les couleurs de ces animaux, comme ils gisaient mourants sur le pont du
-_Firecrest_, étaient étonnantes. Leurs corps bleu électrique, avec de
-longues queues d'or, passaient par toutes les nuances de l'arc-en-ciel,
-pour se fixer finalement au vert avec des points dorés. C'était une des
-nombreuses merveilles de la mer que je connaissais par mes livres, mais
-que je n'avais jamais vue auparavant.
-
-Les daurades sont d'excellents poissons, mais elles n'ont pas la saveur
-délicieuse de leurs frères ailés dont elles se nourrissent presque
-exclusivement. Souvent je trouvais dans leur estomac les restes de
-nombreux poissons volants.
-
-Ce fut à cette époque que je découvris une curieuse espèce d'algues sur
-les flancs de mon bateau; elles avaient l'apparence de fleurs noires et
-blanches attachées à la coque par une longue tige flexible. Ceci
-m'explique pourquoi tant de poissons suivaient le _Firecrest_; en mer,
-ils escortent toujours les navires dont la carène est sale.
-
-J'avais maintenant suffisamment à manger, mais presque rien à boire.
-J'avais à filtrer tout ce que je buvais à travers un linge et le goût de
-l'eau était très mauvais.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Journées d'orages.
-
-
-Enfin, vint la pluie. Je n'ai pas de mots pour dire ma joie à l'approche
-de l'orage.
-
-Des nuages sombres se rassemblèrent vers l'occident, la nuit du 4 août.
-Dans la pénombre, ils se levaient majestueusement au-dessus de la mer
-comme d'immenses montagnes noires, semblant vouloir écraser mon petit
-navire dans un affreux désastre.
-
-Mais je pouvais rire en face d'eux, car je connaissais la robustesse de
-mon vaillant _Firecrest_. Qu'importe la tempête, si je peux avoir de
-l'eau... Des éclairs zigzaguaient parmi les amas de nuages et
-éclairaient par moments l'océan d'une lumière sinistre.
-
-J'étais assis sur le pont, admirant le déploiement de ces forces
-naturelles. Aussi impressionnant que cela pût être pour un marin, je
-n'avais aucune crainte de ce qui allait venir. Après les longs jours
-torrides et sans vent, j'envisageais avec joie le changement qui se
-préparait.
-
-Le grand rideau de nuages arrivait en roulant de l'occident, éteignant
-les étoiles les unes après les autres, comme pour cacher une tragédie
-qui allait se jouer dans cette petite partie du monde et dont le
-_Firecrest_ et moi attendions le dénouement. Il n'y avait rien à faire
-que réduire ma voilure et me préparer à attraper la pluie qui devait
-tomber. Bientôt j'entendis le bruit des gouttes précipitées sur le pont
-et je me souvins du vieux proverbe de marin qui recommande de se méfier
-quand la pluie arrive avant le vent; mais le _Firecrest_ était prêt à
-tout. L'orage arriva comme un tourbillon et coucha presque entièrement
-mon navire; mais, quand le premier coup de vent passa, je fus capable,
-en utilisant ma grand'voile comme une sorte de poche, de recueillir
-l'eau de pluie que je laissai s'écouler dans un baril au pied du mât.
-Les grains continuèrent toute la nuit. Je parvins à recueillir plus de
-50 litres. C'était plus important pour moi que la pêche. Je me sentais
-maintenant assuré de ne jamais manquer de nourriture ni d'eau, car le
-ciel et la mer m'apportaient l'un et l'autre.
-
-J'étais tout à fait satisfait, même heureux. Je n'avais aucune hâte
-d'arriver à New-York et je me sentais chez moi sur l'océan.
-
-Le vent est toujours ouest, ce qui veut dire très lente progression,
-mais je ne m'en soucie pas. Voilà plus de trois semaines que je n'ai eu
-un temps favorable en dépit des flèches pleines de promesses de la carte
-des vents. J'ai suffisamment de poisson et d'eau pour mes besoins
-actuels, et de nombreux nuages noirs encerclent l'horizon, promettant
-plus de pluie.
-
-J'ai mangé trop de poisson dans les derniers jours. Je souffre: mes
-lèvres sont enflées et mes jambes me font très mal. Le _Firecrest_
-tangue fortement dans une mer très dure et fait à peine quelques
-progrès.
-
-Le 8 août, le vent et la mer augmentent, mais à midi j'avais couvert 66
-milles dans les dernières vingt-quatre heures, ce qui n'était pas mal.
-
-Je remarque des nuages assez gros dans l'air, se déplaçant en sens
-inverse du vent, et j'en conclus qu'une période de mauvais temps va
-venir. Le laçage qui attache la grand'voile par en haut se casse et j'ai
-de nouveau beaucoup de travail.
-
-Deux mois s'étaient écoulés depuis que j'avais quitté Gibraltar, le 6
-juin. Jusque-là mon voyage s'était déroulé comme je l'avais prévu,
-chaque jour quelque chose de nouveau arrivait et la vie n'était jamais
-monotone. Les privations que j'endurais n'étaient que celles qu'un
-ancien marin considérait comme faisant partie de la journée de travail
-dans la vieille marine à voile.
-
-J'avais trouvé que je pouvais bien manier mon navire. Nous étions bons
-compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me
-sentais de plus en plus attaché à lui et admirais sa vaillance.
-
-A vrai dire, 1.500 milles me séparaient encore du port de New-York, mais
-j'avais suffisamment de nourriture et d'eau.
-
-Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la côte nord
-d'Amérique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pût arriver. Les
-tempêtes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de
-ses vieilles voiles allaient pourtant dépasser en violence tout ce que
-j'avais pu prévoir.
-
-La navigation de mon navire était sans aucun doute une importante partie
-de mon voyage transatlantique, mais c'était le travail le moins
-fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'être un bon matelot,
-d'être capable de réparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma
-latitude et ma longitude.
-
-Je préférais de beaucoup être appelé Alain le matelot que capitaine. Je
-crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait
-traverser l'océan seul, à condition de savoir manier son navire.
-Naviguant droit vers l'ouest à la boussole, il ne manquera pas
-l'Amérique. Il devra la rencontrer quelque part.
-
-Un écrivain américain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, _le
-Matelot de la dame Loulou_, une très curieuse description de la
-navigation d'un bateau. Il nous montre l'héroïne de son livre, couchée
-sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une étoile vers
-l'horizon, puis se précipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres,
-pendant toute la nuit, les quatre côtés de la table de loch... Au matin,
-dit-il, elle avait trouvé sa position et réglé le chronomètre.
-
-Aussi attrayante que cette description puisse paraître au profane, elle
-est fort loin de la vérité.
-
-Certainement Frank Norris n'eût jamais écrit cela s'il avait été un
-marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite
-embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour
-diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une
-étoile, on regarde à travers le télescope du sextant vers l'horizon et
-l'on voit dans un miroir la réflection de l'astre.
-
-Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes
-pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomètre.
-Ayant des connaissances mathématiques suffisantes, j'employais les plus
-modernes procédés de navigation qui sont adoptés sur les paquebots et
-dans la marine de guerre.
-
-La difficulté est de prendre une observation dans une tempête et par une
-forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et
-tangue fortement; les deux mains sont nécessaires pour tenir le sextant
-et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas
-tomber à la mer. C'est alors qu'il me fut très utile d'être toujours
-pieds nus.
-
-Je suis prêt, l'instrument en mains. Où est l'horizon? Une vague énorme
-apparaît dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'être
-élevé verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au
-sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon réel. Avant d'avoir pris
-mon observation, une nouvelle vague se brise à bord et moi et mon
-sextant disparaissons dans l'écume. La minute suivante, j'ai pris
-l'observation, mais j'ai perdu mon équilibre et je dois tout lâcher pour
-ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux
-me précipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomètre.
-
-Maintenant je n'ai plus qu'à consulter mes tables de navigation; mais il
-faut encore avoir quelque esprit mathématique pour être capable de
-calculer pendant la tempête, au milieu des fortes secousses du navire.
-
-Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position à
-dix milles près, on peut se flatter d'avoir une excellente
-approximation.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Une nuit à la barre.
-
-
-Deux mois auparavant j'avais quitté Gibraltar pour mon voyage de 4.600
-milles, seul à travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant
-soixante jours je n'avais parlé à aucun être vivant. Les lecteurs de ce
-récit peuvent penser que cette période de solitude me sembla très dure à
-supporter: il n'en était rien. Le fait que je n'avais personne à qui
-parler ne me troublait jamais. J'étais accoutumé à être moi-même mon
-seul compagnon: mon bonheur tenait en effet à la grande fascination que
-l'océan exerçait sur moi.
-
-La plupart du temps, j'étais très occupé à réparer les ravages du vent
-dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des
-coutures et je travaillais sur un pont glissant et incliné sur lequel je
-devais me tenir en équilibre.
-
-J'aurais pu faire des voiles neuves complètes avec beaucoup moins de
-travail, si j'avais transporté la toile de rechange nécessaire; mais
-j'en avais juste assez pour réparer les déchirures. Ma provision
-d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon
-arrivée au port.
-
-En raison du mauvais état de mes voiles j'avais souvent à les changer.
-Les amener et les hisser suivant les différentes conditions du vent
-représentait déjà suffisamment de travail, mais j'avais en outre à
-amener souvent une voile pour la réparer et, ensuite, en hisser une
-autre à sa place.
-
-D'autre part, j'avais deux ou trois repas à cuire par jour. J'avais peu
-de temps pour la lecture, quoique la bibliothèque du bord fût
-abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'étais
-trop fatigué pour lire et je tombais dans ma couchette à moitié endormi.
-Mon sommeil était fort léger, car, au moindre changement de vent, je
-devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre.
-
-Et pendant que mon navire était secoué sur l'océan, j'avais des rêves
-étranges. Parfois ces rêves se passaient sur terre, mais l'idée fixe du
-but que je m'étais proposé me poursuivait toujours, et je pensais en
-dormant: Si je suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique, c'est
-donc que je ne serais pas parti. Le rêve devenait alors un atroce
-cauchemar. Je me réveillais baigné d'une sueur froide pour constater
-avec joie que j'étais à bord du _Firecrest_. Vite je jetais un coup
-d'oeil sur le pont pour voir si tout allait bien à bord et je me
-rendormais en souriant à la pensée que mon navire se rapprochait sans
-cesse du but.
-
-Bien souvent aussi c'était pendant le jour que je cherchais à prendre du
-repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la
-nuit à la barre. Il était toujours difficile de résister au sommeil;
-mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le
-_Firecrest_ glissait doucement laissant derrière lui un sillage
-phosphorescent et je gouvernais sur une étoile. Seul sur la mer, je
-regardais la voûte céleste et les mondes de lumière en occupant mon
-esprit à des considérations sur la faiblesse de l'homme et la pauvreté
-des systèmes philosophiques.
-
-Je pensais à la théorie si incomplète de l'évolution, qui veut que tout
-évolue presque toujours dans un sens de progrès. Je pensais aux
-histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie
-progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour
-arriver à la période actuelle. Ceci n'est, comme tout système, qu'une
-hypothèse émise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux
-qu'une autre les phénomènes que nos faibles moyens nous ont permis de
-constater pendant notre époque.
-
-On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas existé il y a des millions
-de siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement refroidie et
-réchauffée. Le monde a peut-être connu à maintes reprises des degrés de
-civilisation très supérieurs aux nôtres. Des catastrophes périodiques
-ont pu à différents intervalles anéantir complètement toute civilisation
-et la presque totalité de la race humaine, qui recommencerait toujours
-indéfiniment le même cycle de l'âge de pierre à l'âge des grandes
-inventions. Tout en somme n'est qu'hypothèse et incertitude.
-
-La connaissance absolue est interdite à l'homme. Parce qu'il est
-entraîné dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des
-notions relatives.
-
-Pour connaître l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace
-libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il
-serait Dieu.
-
-Parfois aussi les différentes périodes de ma vie défilaient devant moi
-ainsi que tous les événements qui modifièrent ma conception de
-l'existence et firent que j'étais là à la barre de mon navire au milieu
-de l'océan.
-
-C'est d'abord la trop grande sensibilité et les déceptions de mon
-enfance éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne heure à vivre en
-moi-même, puis la triste vie de pensionnaire au collège, la guerre et la
-mort de ma mère qui brisa ma vie par l'épouvantable tristesse du jamais
-plus.
-
-Les souvenirs de guerre se précipitent devant ma mémoire: un combat du
-haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon
-appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentanée de
-la victoire. De retour à terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant qui
-a perdu sa mère.
-
-[Illustration: VIII.--Le Sillage du _Firecrest_, de Gibraltar à
-New-York.]
-
-Le temps ne comble pas le vide immense. Les uns après les autres mes
-meilleurs compagnons meurent dans les airs. L'armistice vint et je pense
-à ces héros qu'on oublie trop facilement, à la vanité de tous ceux qui
-portent trop ostensiblement les insignes d'une victoire qui n'appartient
-qu'aux morts, car, lorsqu'on n'a pas donné sa vie pour la Patrie, on n'a
-rien donné.
-
-De nouveau, d'autres épisodes de ma vie se présentent à ma mémoire.
-Certains, insignifiants en apparence, ont laissé en moi une impression
-profonde. Je ne sais trop pourquoi, je me vois soudain reporté à trois
-années en arrière.
-
-Un train de luxe qui se dirigeait vers Madrid ralentissait sa marche le
-long d'une courbe aux approches de la ville. C'est alors que, regardant
-par la fenêtre de mon wagon, j'aperçus un jeune mendiant. Il courait
-pieds nus le long de la voie ferrée. Sa peau brunie brillait au soleil
-entre les haillons qui le couvraient. Il était plus beau que le jeune
-mendiant de Murillo, plus réel que l'enfant au pied bot de Ribera. Il
-mendiait comme l'on mendie en Espagne, car il avait l'air de faire une
-faveur en demandant l'aumône.
-
-Sale et déguenillé, c'était cependant lui le prince de la vie, qui
-courait libre, inondé de soleil et de lumière, et non l'un quelconque
-des voyageurs que le train emportait prisonnier. Je pensais alors que
-j'aurais aimé être comme lui pour pouvoir recommencer ma vie en partant
-de très bas avec quinze ans de moins, moi qui cours inlassablement à la
-recherche de ma jeunesse.
-
-Mais parce que depuis des siècles les hommes ont coutume de vivre
-esclaves de la civilisation, je ne serais pas obligé de mener la même
-vie servile et conventionnelle. Maître de mon navire, je voguerai autour
-du monde, ivre de grand air, d'espace et de lumière, menant la vie
-simple de matelot, baignant dans le soleil un corps qui ne fut pas créé
-pour être enfermé dans les maisons des hommes.
-
-Et, tout heureux d'avoir trouvé ma voie et réalisé mon rêve, je récite à
-la barre mes poèmes préférés de la mer...
-
-La nuit passait ainsi très vite. Une à une les étoiles disparaissaient.
-Une clarté grise arrivait de l'orient et je voyais apparaître les formes
-et les lignes du _Firecrest_.
-
-Mon navire était beau lorsque venait le jour.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Premières tempêtes dans la zone des ouragans.
-
-
-Le 9 août (soixante-quatre jours de Gibraltar) trouva le _Firecrest_ à
-environ 500 milles est des îles Bermudes et approximativement, 1.200
-milles de New-York, mon port de destination. Si je devais en croire mon
-expérience, il me faudrait environ un mois pour terminer mon voyage.
-Mais je savais que le passé n'était pas une indication certaine pour
-l'avenir.
-
-Je pressentais que de fortes tempêtes d'ouest se trouvaient entre ma
-position présente et la côte américaine, prévision qui fut pleinement
-justifiée par la suite.
-
-En fait, j'eus, dès ce jour, une indication de ce qui allait arriver.
-
-Il y avait eu des orages et une forte mer toute la nuit. Le vent était
-ouest et très fort, je voulais passer au sud des îles Bermudes pour
-rencontrer le Gulf-Stream et profiter de son courant nord-est pour
-remonter vers New-York. Aussi je tournai le _Firecrest_ vers le sud-est.
-
-Durant l'après-midi, mon navire était resté pratiquement à la cape,
-pendant que je réparais les déchirures dans la grand'voile.
-L'après-midi, au moment de la hisser de nouveau, le vent avait atteint
-la force d'une tempête.
-
-Les vagues étaient hautes et déferlaient à bord. Le pont était
-constamment sous l'eau, le cotre étroit se couchait sous la force du
-vent et plongeait dans la mer, ensevelissant le pont.
-
-Celui-ci avait l'inclinaison du toit d'une maison, et je devais faire
-très attention pour me déplacer. Une glissade, et j'aurais été
-par-dessus bord, tandis que mon navire, sans maître désormais, s'en
-serait allé au loin, me laissant pour nourriture aux requins et aux
-daurades.
-
-Le pont était tellement balayé par les vagues que je devais garder
-toutes les claires-voies et panneaux fermés. Il faisait chaud dans les
-cabines; dans de telles conditions, faire la cuisine était une tâche
-extrêmement difficile. Le poste était juste assez large pour me
-permettre de me tenir entre le réchaud à tribord et les barils d'eau de
-l'autre côté.
-
-Si, dans un moment d'inattention, je posais une tasse ou un plat, il
-roulait immédiatement par terre du côté opposé. Mon réchaud avait aussi
-la mauvaise habitude de renverser de l'eau bouillante sur mes jambes et
-mes pieds nus; je devais garder une attention constante pendant que mon
-navire roulait dans les vagues.
-
-Cet après-midi-là je vis une énorme baleine couper ma route à l'avant du
-navire, déplaçant des montagnes d'eau; le monstre marchait en ligne
-droite, à une vitesse de plus de dix noeuds; probablement poursuivi par
-des narvals, qui sont ses ennemis naturels, il se souciait peu des
-obstacles qu'il pouvait rencontrer sur sa route.
-
-La tempête continua toute la nuit. J'avais changé de bord, me dirigeant
-vers le nord-nord-ouest, et, après avoir établi les voiles de manière
-que le _Firecrest_ conservât sa route, je dormis dans une couchette qui
-semblait vouloir se sauver sous moi.
-
-J'étais debout à 4 heures, le lendemain matin, juste à temps pour amener
-la grand'voile devant un fort coup de vent qui faisait tourbillonner
-l'écume à la surface de la mer et aurait sûrement déchiré toute ma
-toile.
-
-Il faisait un sale temps, vraiment. Un vent vicieux poussait devant lui
-d'énormes vagues avec des crêtes moutonneuses. Quand mon navire
-plongeait au milieu d'elles, il ensevelissait son avant sous un
-tourbillon d'écume qui volait dans les voiles et courait le long du pont
-pour s'écouler à l'arrière.
-
-Une grande armée de nuages noirs cachait le ciel d'un horizon à l'autre,
-et des amas de nuages d'orage étaient épars à de plus basses altitudes;
-la pluie frappait durement ma figure avec un rythme lancinant.
-
-J'étais trempé, saturé d'eau de mer, lavé alternativement par l'écume et
-la pluie, mais il faisait chaud et je ne portais aucun vêtement qui
-aurait été de peu d'utilité en de telles circonstances. Sans vêtement,
-je séchais plus vite.
-
-Je ne me plaignais jamais du mauvais temps, qui était la sorte de temps
-que j'attendais, celui qui met à l'épreuve l'habileté et l'endurance du
-marin et la force de son navire. Loin d'être impressionné par la majesté
-de l'océan en furie, je tressaillais à l'approche du combat: j'avais un
-adversaire redoutable, et, tout joyeux dans la tempête, je chantais
-toutes les chansons de mer dont je pouvais me souvenir.
-
-Le _Firecrest_ plongeait dans l'écume comme s'il voulait se faire
-sous-marin, et se couchait lourdement sous les coups de vent; la tempête
-soufflait droit de la direction où je désirais aller, et le cotre avait
-à combattre pour chaque mètre qu'il gagnait.
-
-Il ne se comportait vraiment pas mal dans ce mauvais temps. Mais le
-beaupré était enseveli complètement dans la mer, et quand il sortait de
-l'eau, je pouvais sentir tout le gréement, le mât et les voiles
-trembler, et le cotre secoué. Ma confiance dans les haubans du beaupré
-était faible, si l'un d'eux cédait, je pouvais perdre le beaupré.
-
-Les vagues étaient si hautes qu'il était difficile de prendre une
-observation; quand, par brefs moments, l'écran de nuages s'entr'ouvrait
-pour laisser apparaître le soleil, je devais attendre d'être au sommet
-d'une vague avant d'apercevoir l'horizon.
-
-Cependant, je pus me prouver que j'étais dans la latitude 33° et la
-longitude 56°.
-
-L'orage continuait, violent; je descendis sous le pont et je découvris
-que le _Firecrest_ avait embarqué énormément d'eau; les couvertures des
-claire-voies étaient attachées aussi serrées que possible, mais de temps
-en temps, un peu d'eau entrait; en bas, tout était saturé d'eau de mer.
-
-La tempête tourna au sud-ouest dans l'après-midi, mais ne diminua
-nullement; à 7 heures, au moment où j'allais prendre un ris dans la
-trinquette, celle-ci se déchira de haut en bas. Il était difficile de
-travailler sur le pont qui était si souvent balayé par les vagues mais
-je parvins à rentrer en bas la trinquette et à rouler le gui pour
-réduire la surface de ma grand'voile.
-
-Fatigué et trempé comme je l'étais, je ne pouvais me reposer, mais
-travaillai une partie de la nuit pour recoudre la voile déchirée.
-Pendant toute la nuit, ce fut une succession d'orages et de coups de
-vent.
-
-Le lendemain, la tempête diminua, mais la mer était toujours très forte;
-pendant environ vingt-quatre heures, le temps fut plus calme, et j'en
-profitai pour réparer toutes mes voiles.
-
-Le lundi 13 août, mes observations me montrèrent que j'avais couvert
-environ 45 milles en vingt-quatre heures. Je ne pouvais faire beaucoup
-de chemin ouest contre ces tempêtes qui me transportaient au nord des
-Bermudes; je ne pouvais désormais que couper le courant du Gulf-Stream
-trop à l'est.
-
-L'après-midi de ce lundi, le _Firecrest_ tanguait violemment dans un
-nouveau vent de tempête et une mer démontée; il ensevelissait
-constamment son beaupré dans les vagues, et l'effort transmis au mât
-était très grand; j'étais convaincu à ce moment qu'un long beaupré et la
-corne de la grand'voile n'étaient qu'une source d'ennuis pour un
-navigateur solitaire. Je pris la décision de modifier mon gréement après
-avoir atteint New-York, et de le remplacer par une voilure triangulaire
-Marconi qui sera équilibrée par un beaupré plus court.
-
-Je renonçai à réparer une de mes trinquettes, car la réparation aurait
-absorbé tout le fil à voile qui me restait.
-
-Des mers furieuses se brisaient à bord toute la nuit; le lendemain matin
-tout était mouillé dans le poste d'équipage. A 4 heures du matin je
-trouvai le _Firecrest_ qui plongeait dans une forte mer et essayait de
-battre son chemin contre une tempête d'ouest.
-
-Le baromètre baissait, indiquant que, je n'étais pas encore au plus
-mauvais de l'orage; dans la matinée, la tempête augmenta encore, et vers
-11 heures sa force était extraordinaire; en bas, tout était dans un
-désordre extrême. Il était très difficile de cuire le déjeuner;
-j'essayai vainement de bouillir du riz quand une vague déferla à bord,
-et je reçus l'eau bouillante sur mes genoux. Montant sur le pont, je
-découvris que la vague avait emporté le panneau de ma soute aux voiles,
-à l'arrière du bateau.
-
-Des trous commencèrent à apparaître dans la grand'voile et la
-trinquette, et je dus les amener. C'était pour moi l'occasion d'essayer
-mon ancre flottante et je laissai mon navire dériver dans la tempête,
-mais je trouvai qu'il y avait peu de différence et qu'il se comportait
-aussi bien sans elle.
-
-Beaucoup de marins prétendent qu'une ancre flottante est très utile
-quand il est impossible de porter aucune toile pour maintenir l'avant du
-navire dans le vent, mais je fus loin de trouver qu'il en était ainsi.
-Mon expérience est contre tout ce qui a été écrit sur les navires dans
-les tempêtes. Je pense que le danger d'être roulé dans le creux des
-vagues ne s'applique pas à un navire de la taille du _Firecrest_. Je
-trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup de différence à présenter l'avant,
-le côté ou l'arrière aux lames, aussi longtemps que le bateau dérivait
-sans avancer. Si je pouvais porter un peu de toile, c'est à la
-cape--sous voilure réduite--que je trouvais le moindre danger.
-
-Je fus obligé de couvrir la soute aux voiles avec de vieilles voiles
-pour empêcher l'eau d'y pénétrer.
-
-Comme j'essayais cette nuit-là de cuire mon dîner, la pompe de mon
-réchaud qui force le pétrole sous pression à travers un petit trou se
-brisa, et je dus abandonner la cuisine; quoique très fatigué, je passai
-une partie de la nuit à réparer la trinquette.
-
-Les nuages de tempête disparurent le lendemain matin, 15 août, et la
-force du vent diminua un peu. Toute la nuit le _Firecrest_ était resté
-amarré à l'ancre flottante. Juste avant midi je la ramenai à bord,
-hissai les voiles, et à midi je reprenais ma route vers le nord-ouest.
-
-C'était la dernière fois que j'employais l'ancre flottante, car je
-l'avais trouvée de peu d'utilité.
-
-Vingt minutes après avoir repris ma route, un coup de vent frappa le
-cotre et déchira en lambeaux la trinquette que j'avais réparée toute la
-nuit, pendant dix longues heures. Elle partit en un instant, dans un
-seul coup de vent. Je fus cependant capable de sourire tout en pensant
-aux heures que j'avais passées à coudre tous les morceaux ensemble.
-N'ayant plus de trinquette, je hissai un foc à sa place.
-
-A ce moment, je n'avais pas dormi depuis trente heures. Le _Firecrest_
-prenait soin de lui-même et je pus dormir pendant deux heures; le jour
-suivant, la tempête était moins forte et je mis tout en ordre, jetant
-par-dessus bord tout ce que je trouvais inutile. Ceci me fait toujours
-un vrai plaisir et c'est une des grandes joies de la mer de pouvoir
-ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on n'aime plus.
-
-Des daurades suivaient encore le _Firecrest_, mais maintenant elles
-étaient très timides et n'osaient plus venir à portée de mon harpon. Le
-jour suivant, je fus cependant capable d'en percer une qui avait près
-d'un mètre de long.
-
-Je pensais avec un sourire à ma supériorité actuelle, mais qu'un jour
-peut-être les poissons voraces auraient leur revanche: récompense de
-leur inlassable et patiente poursuite.
-
-Le 18 août, la tempête revint très forte, mes voiles recommencèrent à
-s'ouvrir, des parties du gréement se brisèrent sous l'effort. Ma pompe
-était hors d'usage; les vagues étaient très fortes et très hautes et, à
-la nuit, j'étais froid-mouillé et exténué de fatigue; je pris de la
-quinine pour prévenir les refroidissements. Après avoir été à court
-d'eau pendant un mois, j'en avais tant maintenant que je ne pouvais plus
-la garder hors de mon navire; il était impossible d'empêcher la forte
-pluie et l'écume de mer de trouver un passage à travers les toiles qui
-fermaient la soute aux voiles.
-
-L'eau était maintenant au niveau du plancher dans la cabine, et, quand
-le _Firecrest_ s'inclinait sur un bord, elle sautait dans les tiroirs et
-les couchettes, mouillant et gâtant tout.
-
-Au dehors, maintenant, soufflait un véritable ouragan. Le ciel était
-entièrement obscurci de nuages noirs si bas et si épais que le jour
-semblait être la nuit. J'eus à rouler ma grand'voile jusqu'à ce que rien
-ne se montrât que la corne et fort peu de toile. Les vagues étaient si
-hautes et le navire battait son chemin si lourdement qu'il semblait, par
-moments, qu'il voulût rejeter son mât loin de lui. La pluie tombait à
-torrents, lancinante, poussée par la force de l'orage et m'aveuglant
-presque, je pouvais à peine ouvrir mes yeux et, quand je le faisais, je
-voyais à peine d'une extrémité à l'autre du navire. Pendant plusieurs
-jours, je m'étais exposé à la pluie et à l'écume. La peau de mes mains
-était devenue si molle que je souffrais terriblement quand j'avais à
-tirer sur les cordages.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-L'Epreuve.
-
-
-Ni les tempêtes, qui déchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans
-la cabine, ni la pluie d'écume qui me fouettait constamment ne pouvaient
-apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'océan doit
-s'attendre à de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le
-tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et
-souffraient plus du froid que moi.
-
-Je savais qu'il était possible qu'un jour le _Firecrest_ et moi
-rencontrions une tempête qui serait trop forte et nous entraînerait au
-fond ensemble, mais c'est une fin à laquelle tous les gens de mer
-doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin?
-
-La tempête continua à travers la nuit du 19 août; l'une après l'autre
-les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'étais
-souvent réveillé par le choc de la mer et la grande inclinaison du
-navire.
-
-Dès le matin du 20 août, je compris que ce jour allait voir le point
-culminant de toutes les tempêtes que j'avais rencontrées. Le _Firecrest_
-fut en effet tout près d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin
-que l'oeil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon
-d'eau que surplombait une armée de nuages noirs comme de l'encre,
-poussés par la tempête.
-
-A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues
-étaient démontées, courtes et vicieuses; leur crête était déchirée par
-le vent en petits tourbillons qui déferlaient et devenaient blancs
-d'écume; ils se précipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient
-le détruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues,
-si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'était la vie.
-
-Tout d'un coup, un désastre sembla m'engloutir; il était juste midi; le
-_Firecrest_ faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa
-grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague
-énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle
-dépassait toutes les autres. Je pouvais à peine en croire mes yeux.
-C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait
-sur moi avec un roulement de tonnerre.
-
-Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort
-certaine, car je ne pouvais pas ne pas être balayé par-dessus bord,
-j'eus juste le temps de monter dans le gréement et j'étais environ à
-mi-hauteur du mât quand la vague déferla, furieuse, sur le _Firecrest_
-qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'écume. Le navire
-hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir
-revenir à la surface.
-
-Lentement, il sortit de l'écume et l'énorme vague passa. Je glissai du
-mât pour découvrir que la vague avait emporté la partie extérieure du
-beaupré. Retenu par l'étai de foc, un amas de cordages et de voiles
-restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient
-comme un bélier contre le bordage, menaçant à chaque coup de percer un
-trou dans la coque et d'envoyer le _Firecrest_ et moi au fond de la mer.
-
-Le mât était secoué dangereusement; les haubans de bâbord étaient
-devenus lâches. Il était fort possible que le mât se brisât, même si la
-partie cassée du beaupré ne perçait pas un trou dans la coque. Le vent
-me coupait la figure avec une force incroyable et le pont était la
-plupart du temps sous les vagues.
-
-Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la
-grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de
-tribord qu'il fut extrêmement difficile d'amener la grand'voile et de la
-rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser
-l'épave à bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je
-devais ramper sur le pont pour ne pas être emporté par la tempête. Je me
-tenais aux haubans avec les mains. La partie cassée du beaupré était
-terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant
-qu'elle était secouée par les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna
-presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir à bord le foc et le beaupré
-que j'attachai sur le pont. Il était presque nuit et je me sentais très
-fatigué. J'avais encore à essayer de réparer le mât et ne pouvais
-prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mât
-qui se secouait d'une vague à l'autre, je découvris que le laçage qui
-tient les haubans de bâbord dans une sorte d'oeil avait cédé et que les
-haubans avaient glissé le long du mât.
-
-Deux fois, je perdis prise et fus enlevé; suspendu à une drisse je
-revins contre le mât avec un grand choc. J'étais trop fatigué pour
-pouvoir réparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier
-vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît
-sous l'effort.
-
-Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de
-manière à laisser les haubans de tribord recevoir la force de la
-tempête.
-
-Maintenant les secousses n'étaient pas aussi fortes; il faisait nuit,
-et, fermant tout, je descendis dans la cabine.
-
-J'étais exténué.
-
-J'essayai de faire du feu, mais découvris qu'aucun de mes deux réchauds
-ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affamé, transi et saturé
-d'eau: pour la première fois de ma carrière, un triste et misérable
-marin.
-
-Les îles Bermudes étaient seulement à 300 milles au sud, et New-York,
-avec le détour que le Gulf-Stream allait m'obliger à faire, à 1.000 au
-moins. Je savais qu'il était plus sûr de me diriger vers les îles
-Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et là réparer mes
-avaries, avant d'aller vers l'Amérique. J'avais décidé de faire le
-voyage de Gibraltar à la côte américaine sans escale. Abandonner ce
-projet me brisait le coeur et je me sentais triste à mourir.
-
-A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague précipitât le
-_Firecrest_ et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les
-secousses du mât étaient si fortes que je craignais qu'il ne se brisât
-avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, étendu épuisé sur ma
-couchette, en proie à un profond désespoir. Et pourtant malgré la fièvre
-qui brûlait dans mon cerveau une idée fixe persistait toujours. Je
-savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'à
-New-York qui était le port que je voulais atteindre.
-
-Soudain je décidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et,
-comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commençai par réparer
-mes réchauds. Je brisai trois aiguilles l'une après l'autre avant de
-pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou à travers
-lequel le pétrole se vaporise.
-
-Quand le jour arriva, j'avais été capable de cuire un déjeuner de lard
-et de thé; alors je me sentis tout à fait honteux de moi-même d'avoir
-pensé, même quelques heures, à me diriger vers les Bermudes.
-
-Quoique la tempête fût un peu moins forte, il ventait encore très fort
-ce matin du 21 août et la mer était toujours démontée. Je devais
-consolider le mât et en réparer les dommages. Il était très dur de
-grimper à ce mât qui branlait; il était plus dur encore d'y pouvoir
-rester. Avec mes jambes autour de la barre de flèche je devais
-travailler la tête en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure à
-saisir ensemble les deux haubans pour les empêcher de glisser.
-
-Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mât était sauvé.
-
-Il fallait encore réparer le beaupré cassé. C'était un travail pour la
-scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie
-cassée du beaupré et fus capable de le fixer à sa place, mais ce beaupré
-de fortune était de trois mètres trop court.
-
-La plus dure partie du travail n'était pas encore accomplie. Je devais
-faire une sous-barbe pour tenir l'extrémité du beaupré en coupant un
-morceau de la chaîne de l'ancre et en fixant une de ses extrémités à un
-anneau fixé à l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison.
-
-Je devais pendre, la tête en bas, mes jambes autour du beaupré, et,
-comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je
-sortais de l'eau pour être plongé à un mètre de profondeur. Je ne sais
-pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de même.
-
-J'avais à peine fini de réparer, que la tempête devint soudain plus
-modérée, comme si elle avouait qu'elle était vaincue et ne pouvait rien
-contre mon vaillant navire.
-
-Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'étais dans la
-latitude 36° nord et la longitude 62° ouest; j'étais à environ 800
-milles de New-York, à vol d'oiseau, mais à une distance réelle de 1.000
-ou 1.200 milles.
-
-J'étais absolument épuisé, mais le plaisir de la victoire me donnait des
-forces illimitées. Aussi je revins au travail pour réparer la pompe et
-trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empêchait le
-fonctionnement. Après deux heures de travail mon navire était sec.
-Montant en haut du mât pour vérifier ma réparation, je m'aperçus que les
-haubans étaient très usés et que j'allais avoir besoin de toute mon
-attention pour conserver mon mât jusqu'à New-York.
-
-Sous le court beaupré et la voilure réduite de l'avant, le _Firecrest_
-était très mal équilibré. Je faisais route avec la barre entièrement
-d'un côté, et près du vent la dérive était grande.
-
-Toutes les réparations étaient maintenant terminées. Attachant la barre,
-je disposai les toiles de manière que le _Firecrest_ fît route de
-lui-même vers New-York.
-
-Enfin je me jetai exténué sur ma couchette pour prendre un repos que
-j'avais bien gagné.
-
-J'avais été successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et
-satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en
-souriant à la pensée que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait
-maintenant du but lointain que je ne désespérais plus d'atteindre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Traversée du Gulf-Stream.--Une rencontre en mer.
-
-
-La tempête dura encore quatre jours et, le 22 août, je lis dans mon
-livre de bord:
-
-«Trois heures, grain; cinq heures, le vent augmente, vagues déferlent à
-bord; huit heures, la mer augmente; dix heures, fort coup de vent et
-pluie; midi, mer très agitée. Balancine de bâbord se brise; grand'voile
-s'ouvre aux coutures. Trois heures, fort coup de vent; quatre heures,
-vent de tempête, mer démontée; navire se conduit admirablement. Vent
-ouest, sud-ouest, route nord-ouest. A court de pommes de terre. Eu cinq
-pommes de terre bouillies pour dîner. Ai dû me contenter de riz. Sept
-heures, ouragan. Le vent hurle et siffle furieusement. Suis obligé de me
-mettre à la cape. Ciel très sombre et menaçant vers l'ouest. Rentré foc.
-La tempête est si furieuse que le foc se déchire dans cette opération.
-La mer est plus chaude maintenant et je dois être dans le Gulf-Stream.»
-
-Le jour suivant, je n'eus pas de chance; je réparais mes voiles, quand,
-à 10 heures, apercevant un poisson d'un mètre cinquante, je le perçai
-avec mon harpon; mais, en même temps, je perdis l'équilibre et dus
-laisser aller mon harpon pour ne pas être emporté par-dessus bord. Je ne
-pourrai plus maintenant attraper de poisson, et j'aurai à me nourrir
-presque exclusivement de riz.
-
-De nombreux poissons volants qui tombèrent sur le pont me dédommagèrent
-amplement. C'était le vingtième jour des tempêtes; j'étais saturé d'eau
-et prenais constamment de la quinine.
-
-Quand je me remémore tous ces événements, je pense que si une seconde
-vague semblable à celle du 20 août s'était abattue sur le _Firecrest_,
-il aurait pu être laissé comme une épave à des centaines de milles de la
-route des paquebots; pourtant, j'ai le sentiment que j'aurais pu le
-mener à New-York en faisant, avec les débris du mât, un mât de fortune
-et en utilisant une petite voile carrée. Peut-être alors aurais-je mis
-deux ou trois mois de plus pour atteindre la côte américaine.
-
-Mais l'énorme vague fut, en réalité, comme disent les marins, une vague
-de beau temps. Elle marquait le point culminant de la tempête et
-annonçait l'approche d'un temps plus favorable.
-
-Pendant vingt jours consécutifs, le _Firecrest_ avait lutté contre des
-orages et des tempêtes et, finalement, contre cet ouragan qui terminait
-presque la croisière. Le cotre portait des traces de la bataille qu'il
-avait livrée contre l'océan.
-
-Des déchirures couraient en zigzags au travers de ses voiles. Un des
-panneaux avait été emporté par une vague et le beaupré de fortune
-diminuait tellement la voilure d'avant que tout le plan de voilure était
-déséquilibré.
-
-J'étais fier de mon navire.
-
-Dessiné et bâti pour la vitesse, il avait prouvé qu'il était un
-splendide navire de croisière.
-
-Les marques de mon travail de matelot étaient sur les voiles et le
-gréement. Pourtant, tout était net et en bon ordre.
-
-Incapable de faire beaucoup de chemin ouest contre les tempêtes et le
-Gulf-Stream, le _Firecrest_ avait dévié au nord et maintenant il était à
-peu près dans la latitude de l'île de Nantucket, à 360 milles à l'est.
-
-Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai de la route suivie par les
-grands paquebots qui vont de New-York aux ports européens. Je
-m'attendais à voir leurs nuages de fumée et leurs innombrables lumières,
-s'ils me dépassaient pendant la nuit. Il commençait à faire froid et je
-compris que j'étais sorti du courant du Gulf-Stream.
-
-Les avaries à mes voiles se succédaient toujours. Le 25 août, comme je
-réparais le laçage de la voilure de cape, un vicieux coup de vent la
-déchira et je dus l'amener et la rentrer dans la cabine pour la réparer.
-
-Naturellement, à la mer, un orage n'est pas un incident de très grande
-importance, pourvu qu'il ne vous attrape pas quand vous avez trop de
-toile; vous devez en hâte abaisser votre voile, ou, suivant la vieille
-expression des marins: saluer le grain.
-
-A midi, j'avais réparé la voile de cape et déterminé ma position, par le
-sextant et le chronomètre, comme étant 62° de longitude ouest et 38° de
-latitude nord.
-
-Cela prouvait que j'avais perdu du chemin ouest, mais je désirais faire
-le plus de route nord possible pour sortir du courant contraire du
-Gulf-Stream. Il y avait un fort vent d'ouest après l'orage et le ciel
-s'éclaircit, montrant des bandes d'un bleu éblouissant. Sous la voile de
-cape, le _Firecrest_ se comportait très bien, jusqu'à ce que, tard dans
-l'après-midi, le vent diminuât; je pus alors hisser la grand'voile.
-
-Le lendemain matin 26, je trouvai deux poissons volants sur le pont et,
-pour la dernière fois, pus cuire un déjeuner de leur chair délicieuse.
-Le vent avait viré au nord-ouest; je changeai de bord et dirigeai ma
-route ouest-sud-ouest. Je passai la journée à tout mettre en ordre et à
-réparer la grand'voile qui s'était de nouveau ouverte aux coutures. La
-nuit, ce fut le calme plat.
-
-Le jour suivant, j'aperçus, pour la première fois dans mon voyage, un
-des plus étranges spectacles de la mer: une trombe d'eau. Un grain passa
-à environ un mille de distance emportant un nuage bas et noir.
-Réunissant ce nuage à l'océan, une colonne d'eau en forme de
-tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonçant dans la mer. C'était un
-spectacle magnifique, mais il m'était impossible de voir où l'eau
-commençait, où les nuages finissaient, et je ne puis dire comment le
-tout s'en alla avec le vent dans un roulement de tonnerre.
-
-Quoique je fusse très au nord, les daurades suivaient encore mon navire;
-le 27 août j'en tuai une à la carabine, et elle s'enfonça comme une
-pierre. Les poissons volants avaient disparu. Sans harpon pour pouvoir
-pêcher, j'en étais réduit à un régime de céréales, lard, riz et pommes
-de terre.
-
-Le jour suivant, le vent était favorable. Hissant la trinquette-ballon,
-je fus capable de faire beaucoup de chemin ouest, et, à midi, j'étais
-dans la longitude 65° 40.
-
-La mer et les poissons sont maintenant d'une couleur tout à fait
-différente et les algues marines ne sont plus les mêmes. Je suis
-certainement hors du Gulf-Stream. Le loch que je traîne ne fonctionne
-plus. Il est probablement plein de sel et devrait être lavé dans de
-l'eau douce bouillante. La terre doit se rapprocher, car les oiseaux de
-mer deviennent plus nombreux.
-
-Cette nuit, le 28 août, j'aperçus pour la première fois, un bateau
-passant vers l'ouest avec toutes ses lumières. Après plusieurs mois de
-solitude, c'était une sensation étrange de trouver d'autres navires sur
-la mer. Je ne me sentais plus seul maître sur l'océan, et je considérais
-ce paquebot avec un sentiment un peu triste.
-
-J'étais réellement dans la route des vapeurs, car le matin suivant j'en
-aperçus un autre. Je hissai les couleurs nationales, fier de montrer aux
-étrangers qu'il y avait encore des marins en France. Le _Firecrest_
-avait accompli un vaillant voyage; j'en désirais partager les honneurs,
-avec mon pays. Quand le vapeur fut suffisamment près, je fis des signaux
-avec mes bras. Voici le message que j'envoyai:
-
-«Yacht _Firecrest_, 84 jours de Gibraltar.»
-
-Il était très difficile de signaler, car la houle était forte et je
-devais me tenir dans le gréement avec les jambes et les pieds pendant
-que j'agitais mes bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre mon message,
-mais ralentit ses machines et se rapprocha.
-
-De la passerelle de commandement, le capitaine se servant d'un mégaphone
-me demanda en mauvais français et anglais ce que je désirais; je n'avais
-pas de porte-voix, mais je lui criai que je ne voulais pas l'arrêter et
-lui demandais seulement de me signaler à New-York; j'ajoutai que j'étais
-parti pour une promenade à la voile, que j'étais parfaitement heureux et
-que je n'avais besoin de rien. Mais comme un millier d'émigrants
-parlaient tous à la fois, je ne pouvais me faire comprendre.
-
-Les passagers semblaient très excités et surpris de voir un petit navire
-et son solitaire équipage, et ils parlaient avec bruit, tous ensemble.
-Quand je me souviens maintenant que je ne portais presque aucun vêtement
-et étais entièrement bruni par le soleil, je comprends leur étonnement.
-
-En vain, j'essayai de leur signaler de poursuivre leur route, que je
-n'avais pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha dangereusement près
-et stoppa ses machines. Sa grande coque m'abritait du vent, je ne
-pouvais plus avancer et nous dérivions ensemble. La houle poussait le
-_Firecrest_ contre les flancs d'acier du vapeur.
-
-Le _Firecrest_ était maintenant en plus grand danger d'avoir des avaries
-que dans aucune des tempêtes qu'il avait rencontrées. Ils me jetèrent un
-câble et je l'amarrai au mât. Je leur demandai de me tirer un peu en
-avant pour sortir de leur dangereux voisinage, mais fus très étonné de
-voir qu'ils avaient remis leurs machines en marche et essayaient de
-remorquer le _Firecrest_. En vain, je leur criai que je ne désirais pas
-d'aide pour atteindre New-York. Finalement, je fus obligé de couper
-l'amarre avec un couteau. Mais maintenant, avec l'élan, mon gouvernail
-put avoir de l'action, et je parvins à m'écarter du vapeur.
-
-Je croyais être tranquille, mais je découvris qu'ils mettaient une
-embarcation à la mer; je mis mon navire en panne et attendis. Deux
-jeunes officiers grecs, couverts d'or comme des généraux sud-américains,
-s'approchèrent; ils étaient très effrayés de monter à bord avec la houle
-assez forte, mais, finalement, prirent leur élan et roulèrent à mes
-pieds.
-
-L'un d'eux me demanda pourquoi je ne gouvernais pas quand le _Firecrest_
-était contre le vapeur et me dit qu'un capitaine devait toujours rester
-à la barre. Je lui répondis que s'il était un réel marin au lieu d'un
-mécanicien à bord d'un train sur l'eau, il saurait qu'un bateau à voiles
-ne peut gouverner sans vent dans les voiles, et que je n'avais pas
-traversé seul l'Atlantique pour recevoir des leçons sur la manière de
-conduire mon bateau.
-
-Je leur dis ensuite que je n'avais pas voulu les arrêter, mais seulement
-leur demander de transmettre un message à New-York, et je leur traçai
-mon nom et le nom de mon navire sur un morceau de papier.
-
-L'un d'eux me dit qu'il avait apporté de l'eau et des vivres et me
-demanda si j'en avais besoin. Je leur répondis que j'avais suffisamment
-de vivres, mais que néanmoins j'acceptais ce qu'ils avaient eu
-l'amabilité de m'apporter.
-
-Un de ces jeunes officiers me demanda si je désirais savoir ma position
-et l'inscrivit sur un morceau de papier comme étant 41° de latitude et
-62° 30 de longitude. Mes propres observations m'avaient donné une
-longitude de 66° 40 et j'étais très étonné de constater qu'il y avait
-une différence de 200 milles. Ils insistèrent sur l'exactitude de leur
-point. Naturellement, je pouvais penser que mon chronomètre était hors
-d'usage après avoir été si longtemps secoué à la mer. C'est pourquoi,
-bien que très confiant dans ma navigation, je gardai sur mon livre de
-bord les deux positions. Je pus vérifier plus tard que la mienne était
-correcte, mais je ne saurai jamais si les jeunes officiers se trompèrent
-ou si le vapeur était lui-même en erreur sur sa route.
-
-Comme mes visiteurs regagnaient leur bord, je découvris que les vivres
-qu'ils m'avaient apportés ne pouvaient m'être d'aucune utilité.
-C'étaient trois bouteilles de cognac et des boîtes de conserves que je
-n'aime pas.
-
-Quelques instants après le vapeur s'éloignait, tous ses émigrants
-acclamant le _Firecrest_. Je répondis en saluant de mon pavillon.
-
-Bientôt l'horizon était libre et j'étais heureux d'être seul à nouveau.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Le brouillard.--L'arrivée à New-York.
-
-
-Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_
-était au milieu de la route des longs-courriers.
-
-Toutes mes voiles de beau temps avaient été emportées. Avec son court
-beaupré et sa coque incrustée d'algues, le _Firecrest_ n'avançait pas
-très vite.
-
-Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages
-fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde
-tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.
-
-La brume était si épaisse, que de l'arrière du _Firecrest_ je ne pouvais
-apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient
-plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume
-des voiliers résonnaient comme un glas.
-
-La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de
-sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la
-proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler
-dans ma corne de brume.
-
-Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un
-paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et
-j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_
-n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa
-route.
-
-Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que
-le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que
-j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux
-navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais
-finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait
-vers tribord.
-
-Ce jour-là, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20
-milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas
-eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me
-rapprocher de terre.
-
-Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour
-suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les
-marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts
-flottant sur l'eau.
-
-Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une
-goélette passa loin de moi.
-
-Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité
-innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à
-3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une
-véritable armée de mouettes.
-
-La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la
-goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses
-embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le
-_Firecrest_. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa
-et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston.
-
-Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se
-dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à
-bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le
-_Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un
-pays».
-
-Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant
-mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves
-gens.
-
-Je sautai à bord de l'_Henrietta_ et tombai dans le poisson jusqu'à la
-ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au
-vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que
-j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, _Capitaines courageux_.
-
-Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et
-d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus
-chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais
-marins.
-
-Je descendis dans le poste d'équipage et, pour la première fois depuis
-quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande
-fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains.
-Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai
-presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.
-
-Après avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps
-avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le
-_Firecrest_. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon
-navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à
-craindre que le moteur de la goélette ne s'arrêtât. Au plus près, dans
-une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau.
-
-Le capitaine était un réel loup de mer. C'était plaisir de rencontrer un
-homme comme lui, connaissant à fond la mer et son navire. Il me donna
-une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île
-Nantucket, et un rouleau de fil à voile.
-
-J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était
-absolument correcte.
-
-A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par
-moments, le _Firecrest_ disparaissait à ma vue. Je commençais à être
-inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les
-bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les
-pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions
-des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous
-cacha l'un à l'autre.
-
-Ma visite à l'_Henrietta_ fut un intermède plaisant dans mon voyage.
-J'étais très intéressé par les pêcheurs, autant qu'ils l'étaient
-eux-mêmes par le long voyage du _Firecrest_.
-
-Avec le moindre vent, je n'aurais pas dû mettre plus de quelques jours
-pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200
-milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement
-calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant
-une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.
-
-La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le _Firecrest_ en
-arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais
-en vue de quelques bateaux de pêche.
-
-En me servant de la carte que le capitaine m'avait donnée et en sondant
-constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket.
-J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que
-le _Firecrest_; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a
-fort peu de points vulnérables. Elles furent tellement effrayées
-qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 noeuds.
-
-Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'île de
-Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine,
-quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le
-monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que
-cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que
-j'avais vécus sur l'océan seraient bientôt terminés et que je serais
-obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être
-seul maître à bord de mon petit navire, mais parmi les humains,
-prisonnier de la civilisation.
-
-Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits
-canots de pêche à moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs
-guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le
-plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de
-grandes manoeuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux
-et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une
-vitesse de plus de 30 noeuds.
-
-J'avais décidé de m'approcher de New-York par le détroit de Long-Island,
-car je ne voulais pas passer à travers la rivière d'Est. Pour la
-première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des
-îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit,
-quittant l'océan avec regret.
-
-Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec
-leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit.
-Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande
-fascination.
-
-Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au
-large; j'étais trop près de terre et je devais suivre le chenal entre
-les bouées pour ne pas échouer le _Firecrest_.
-
-Tout près du but, j'avais maintenant peur de ne pas réussir.
-
-Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les
-magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes.
-
-Le détroit se rétrécissait: j'étais maintenant à l'embouchure d'East
-River. A 2 heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le
-fort Totten; je n'avais pas quitté la barre ni dormi depuis
-soixante-douze heures. La croisière du _Firecrest_ était terminée: cent
-un jours auparavant j'avais quitté le port de Gibraltar.
-
-J'avais accompli ce que je voulais accomplir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Premiers jours à terre.--L'esprit d'aventure.
-
-
-J'avais jeté l'ancre devant un fort américain. Au petit jour, des
-soldats m'aidèrent à amarrer le _Firecrest_ le long d'une jetée. Presque
-aussitôt un grand nombre de curieux, de photographes et de reporters
-montèrent à bord. Tous furent très surpris d'apprendre que je venais de
-France. Le vapeur grec que j'avais rencontré en mer avait bien signalé
-mon arrivée; mais on avait cru à une farce d'un bateau de pêche français
-égaré sur les bancs. Quelques-uns aussi me soupçonnèrent de me livrer à
-la contrebande de l'alcool. Moi qui n'avais pas parlé depuis trois mois,
-je dus répondre pendant toute une journée aux interminables questions
-des journalistes. Je dus aussi me prêter aux fantaisies des
-photographes, et il me fallut même, alors que je n'avais pas dormi
-depuis trois jours, monter plusieurs fois au haut du mât pour satisfaire
-aux exigences des opérateurs cinématographistes.
-
-[Illustration: IX.--Alain Gerbault à la barre.]
-
-[Illustration: X.--Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la terre
-américaine.]
-
-Je n'étais plus chez moi à bord, et mon domaine était constamment envahi
-par une foule de visiteurs. Je dus de nouveau me soumettre aux tyrannies
-de la vie civilisée. Entre autres choses, je me souviens qu'il me fut
-très pénible de me remettre à porter des souliers.
-
-Je passai après mon arrivée par une grande période de dépression. Le
-succès me laissait complètement indifférent. J'avais vécu trop longtemps
-dans un monde d'idéal et de rêve et toutes les exigences de la vie
-quotidienne dans une grande ville me blessaient profondément. Je pensais
-sans cesse à mes jours heureux sur l'océan: à peine arrivé, je ne
-songeais plus qu'à repartir.
-
-Et pourtant que de souvenirs charmants je conserve de mon séjour à
-New-York. Je ne trouve pas de mots pour dire ce que je dois au capitaine
-et Mme Snidow, une Française venue la première à bord, qui s'ingénièrent
-à me rendre le séjour de Fort Totten le plus agréable possible.
-
-Les yachtmen américains me traitèrent comme un frère. Bill Nutting,
-héros d'une fameuse traversée transatlantique, devint un de mes
-meilleurs amis.
-
-Je garderai toujours un souvenir ému d'une conférence que je fis à
-l'Académie militaire de West-Point, quand deux Cadets s'approchèrent de
-moi et me dirent qu'ils avaient l'intention de quitter leur carrière
-militaire pour parcourir le monde à deux sur un bateau.
-
-Dès le lendemain de mon arrivée, les journaux de New-York s'étaient
-emparés de mon aventure. Il m'était pénible de voir tous les incidents
-de mon voyage déformés par les reporters. Chaque journal voulait avoir
-la primeur d'un événement sensationnel. Je fus ainsi très surpris de
-lire que j'étais resté évanoui pendant trois jours.
-
-Je devins célèbre du jour au lendemain et les lettres et télégrammes
-commencèrent à me parvenir de toutes les parties du monde en si grand
-nombre que plusieurs secrétaires m'auraient été nécessaires pour
-répondre.
-
-Nombreuses étaient les lettres d'amis, amis sincères réellement joyeux
-de ma réussite, amis envieux qui auraient mieux fait de ne pas m'écrire.
-Plus nombreuses encore étaient les lettres d'inconnus, qui savaient que
-j'allais repartir et me proposaient de m'accompagner dans un prochain
-voyage, lettres d'excentriques cherchant la publicité, lettres de jeunes
-gens et d'hommes mûrs attirés par le mirage de l'aventure.
-
-Très originale cette Californienne de vingt-deux ans qui m'écrit:
-
-«Je suis apte à faire tout ce qui sort de l'ordinaire. Au récit de votre
-traversée, j'ai senti que je devais faire moi-même quelque chose. Vous
-savez qu'un homme est supposé avoir plus de courage qu'une femme. Je
-suis à peine femme, n'ayant que vingt ans, et je viens d'arriver ici à
-pied de Los Angeles ayant couvert seule la distance de 3.600 kilomètres
-et traversé un désert. Plus la nuit est sombre, plus j'aime être seule.
-J'aime entendre hurler les coyotes la nuit quand je suis seule..., je ne
-sais pas ce que c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espère aller en
-Afrique. Je ne sais pas ce que j'y ferai; mais je ferai tout ce que le
-monde a peur de faire.»
-
-Elle termine en me disant qu'un emploi de garçon de cabine comblerait
-ses rêves les plus chers.
-
-Une autre jeune fille américaine a certainement une conception assez
-fantaisiste de mon existence à bord; car, après m'avoir longuement
-démontré que je ne pouvais repartir seul, elle me dit être la personne
-la plus qualifiée pour venir à bord et que n'importe quel emploi de
-garçon de cabine à secrétaire mondain lui conviendrait.
-
-Très sincère semble être la jeune fille, qui me dit avoir gâché les
-vingt-cinq premières années de sa vie, regrettant d'être née une fille
-et pas un garçon. Aussi, me dit-elle, je vais agir dorénavant comme si
-j'étais un garçon. Etre un marin et faire voile vers les îles du
-Pacifique a toujours été mon idéal. Evidemment je sais que partir seule
-avec vous ne semblera pas très comme il faut; mais pourquoi ferions-nous
-attention aux conventions, si nous faisons ce que nous jugeons être
-bien. Si vous n'avez aucun sens de l'humour, conclut-elle, vous me
-jugerez peut-être folle; si vous en avez un vous penserez peut-être de
-même.
-
-Charmante, la lettre de cette jeune Française qui m'écrit d'un
-restaurant et se propose pour m'accompagner, cuire mes repas et recoudre
-mes voiles. Elle m'offre sa photographie et termine par un post-scriptum
-d'une touchante naïveté.
-
-D'Australie je reçois une lettre écrite par un Français capitaine au
-long cours, lettre contenant une seule phrase de 5.000 mots, sur 16
-pages d'une écriture très serrée avec de nombreuses additions entre les
-lignes. Un médecin pourrait y découvrir tous les signes de l'aliénation
-mentale. Je n'ai jamais pu lire cette lettre jusqu'au bout. Ce
-malheureux dément me dit être persécuté par le consul de France et,
-après m'avoir conté de nombreux épisodes de sa vie en mer, il me dit
-qu'il est inadmissible que les îles de la Manche, si proches de la côte
-française, ne nous appartiennent pas. Il me suggère d'écrire au roi
-d'Angleterre en lui demandant de restituer ces îles à la France, et
-m'affirme qu'après mon bel exploit Georges V ne pourrait refuser ma
-demande. Il me propose aussi une de ses inventions pour augmenter la
-course et la vélocité des navires, invention qui lui aurait été volée
-par le consul de France.
-
-Je reçois aussi de nombreux poèmes sur ma traversée, où l'intention est
-en général très supérieure à l'exécution.
-
-Invraisemblable la lettre qui m'arrive de Genève et dont je dois citer
-quelques extraits:
-
-«Je suis d'un âge mûr, mais très robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai
-forte instruction. Je suis minéralogiste, connais toutes les lois de la
-nature et j'aimerais explorer régions inconnues, Alors comme le journal
-dit que vous pensez visiter les îles vierges, je serais votre homme.»
-
-Cette lettre est signée:
-
-Un bon Suisse!
-
-Toutes les lettres ne sont pas des lettres de volontaires. Beaucoup
-d'enfants m'envoient leurs félicitations, et ce sont ces lettres les
-plus émouvantes, celles que l'on conserve précieusement et qui vous
-donnent le sentiment d'avoir fait oeuvre utile, en élevant l'idéal de la
-jeunesse.
-
-Un enfant de huit ans me conseille de ne pas aller dans le Pacifique
-qu'il sait très dangereux, car il a peur que je fasse naufrage.
-
-La plus jolie est la lettre d'un écolier américain qui me dit avoir
-pensé à moi en voyant un aéroplane passer au-dessus de sa fenêtre. Je
-vais, me confie-t-il, travailler pour gagner beaucoup d'argent, acheter
-un bateau et comme vous parcourir le monde; mais je dois vous quitter
-pour apprendre mes leçons.
-
-Un professeur de sciences transcendentales me propose de me prédire tout
-ce qui m'arrivera dans mes prochaines croisières, offre que je ne puis
-accepter; car en supprimant l'imprévu de l'aventure elle lui enlèverait
-son principal attrait.
-
-Un sourcier se fait fort, moyennant la remise du grand prix de
-l'Académie des Sports, de m'initier aux secrets de sa science, qui me
-permettra dans ma prochaine croisière de découvrir les trésors enfouis
-jadis par les pirates dans les îles lointaines.
-
-Un inventeur me décrit un moyen de propulsion par une hélice au lieu
-d'une voile et espère que je l'emploierai.
-
-Toutes ces lettres extraordinaires ne sont cependant que l'exception. La
-plupart sont des lettres très sérieuses de gens tentés par l'aventure,
-voulant lâcher leur situation pour courir des risques--lettres de gens
-appartenant à tous les milieux, de matelots, d'artisans, de collégiens,
-d'industriels et de désoeuvrés. La plupart veulent tout abandonner et ne
-me demandent rien. Ce sont toutes ces offres qu'il me coûte le plus de
-refuser.
-
-Un Français lieutenant de vaisseau, commandant un aviso, veut donner sa
-démission pour s'embarquer et servir sous mes ordres, offre qui me
-comble de fierté, mais que je ne puis accepter.
-
-Un ancien commandant de la marine impériale russe me demande de le
-prendre à mon bord comme simple matelot.
-
-D'une concision émouvante est la lettre de ce volontaire qui m'écrit:
-
-«Je suis un vieux loup de mer, natif de Norvège, âgé de cinquante ans,
-actif comme un jeune garçon. Je peux faire bien deux choses: mener un
-bateau à voile et faire la cuisine. Pouvez-vous m'employer?»
-
-Un volontaire que je n'aurais jamais pu accepter est l'ancien marin qui
-se croit qualifié pour me joindre, car il est un grand malheureux,
-désespéré de la vie et cela par sa faute. Il désire m'accompagner dans
-une croisière dangereuse, espérant y rester.
-
-Certes il avait pleine conscience de sa valeur le mécanicien de vingt
-ans qui m'écrivit:
-
-«Je n'ai peur de rien et possède un rare sang-froid. Vous pourrez
-disposer de ma vie comme vous l'entendrez. Examinez bien ma proposition
-car elle en vaut la peine.»
-
-Il y avait aussi le «lycéen retraité» de dix-sept ans, qui donne de lui
-une longue et complète description:
-
-«Depuis de longues années, je m'étais senti le goût de l'aventure.
-J'étais jeune encore que je rêvais de voyages et de naufrages. J'ai
-laissé mes études car je ne me sens aucune disposition pour un métier
-sédentaire. J'étudie donc seul l'anglais et les mathématiques en
-attendant l'occasion de satisfaire mes goûts de sauvage. J'adore la mer,
-les pampas, les aventures avec ce qu'elles ont d'imprévu, de
-pittoresque. Voulez-vous de moi? Malheureusement je ne peux vous donner
-une fortune pour votre entreprise; mais je vous apporterai mon
-instruction, ma bonne volonté et mon amitié.»
-
-Encore un ancien matelot, ce polyglotte remarquable, actuellement garçon
-de café ignoré dans un restaurant Duval et qui connaît la navigation,
-sait réparer les voiles et affirme parler couramment le français,
-l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le norvégien, le suédois,
-le danois et l'américain!
-
-Peut-être aurait-il été un excellent compagnon l'ouvrier mouleur qui
-avoue ne rien connaître aux choses de la mer, mais pratique un peu la
-course à pied et beaucoup le vélo. Il met à ma disposition tout ce qu'il
-possède: deux mille francs et sa santé.
-
-Un autre volontaire avoue posséder, quand il le veut, un talent
-d'écrivain, qui pourrait m'être utile dans la rédaction de mon livre.
-
-Et bien que ma décision de ne pas accepter de volontaires soit prise, je
-pense aux grandes choses que j'aurais pu faire avec cet inscrit maritime
-qui navigue depuis l'âge de quinze ans sur des navires à voile, ne me
-demande pas de gages et veut me suivre jusqu'à la mort.
-
-Encore un ancien matelot, le volontaire âgé de trente ans qui a traversé
-douze fois la ligne sur des trois-mâts barques. Après m'avoir fait un
-tableau impressionnant des dangers du Pacifique, d'un cyclone aux îles
-Tonga, des mangeurs d'hommes aux Salomon, il me dit vouloir
-m'accompagner et ne me rendre responsable de rien quoi qu'il arrive.
-
-J'ai beaucoup aimé la lettre très américaine de cet enfant de dix-sept
-ans qui m'écrit:
-
-«J'aimerais partir avec vous. J'ai été en mer à bord de vapeurs et j'ai
-travaillé sur une goélette pendant deux mois. Naturellement j'ai des
-papiers pour le prouver. Je suis âgé de dix-huit ans, mesure 5 pieds dix
-pouces et pèse 150 livres. Je suis fort, jeune, plein de bonne volonté
-et ne suis pas effrayé par le travail. Si vous avez besoin d'argent, je
-pense pouvoir vous en donner, mais naturellement, à mon âge, je ne peux
-pas encore être très riche.»
-
-Quelle grande valeur dans des pays neufs que ce quartier-maître de la
-marine, qui navigue à voile depuis l'âge de dix-sept ans, a doublé
-quatre fois le cap Horn, a fait des traversées de 123 jours, sait faire
-le point et me dit:
-
-«Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur de rien; je vous obéirai toujours.
-Revenus plus tard en France nous pourrions enseigner aux Français à
-aimer la mer. Si vous le voulez, je suis vôtre corps et âme pour une
-grande oeuvre.»
-
-Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur dans une grande firme
-d'automobiles, voulait lâcher sa situation pour m'accompagner. Il aurait
-été, j'en suis sûr, un auxiliaire précieux:
-
-«Quoique j'aie une belle situation, je gâche ma vie quand la mer et
-l'aventure m'appellent de plus en plus fort chaque jour. Pendant la
-guerre, j'ai servi dans la marine croisant sur des bateaux à peine plus
-gros que le vôtre le long de la côte nord de l'Ecosse. J'ai soif
-d'aventures et de voir les îles où vous allez justement. Pouvez-vous
-m'emmener aux conditions que vous voudrez. Je suis préparé à tout
-endurer pour l'amour de l'entreprise. Si j'avais de l'argent, je vous
-donnerais tout ce que je possède.»
-
-J'ai longuement hésité à désappointer le mousse irlandais de treize ans
-qui me supplie de l'emmener et me dit:
-
-«Vous me trouverez très utile quand des choses devront être faites fort
-vite. Je ne voudrais pas de gages.»
-
-La lettre est signée: «Respectivement vôtre!»
-
-En relisant toutes ces lettres que je garderai toujours, je pense que
-mon geste ne fut pas vain, quand tant d'hommes forts et énergiques
-n'attendent qu'un mot de moi pour me suivre et m'obéir. Peut-être
-rendrais-je, en les emmenant, plus de services à mon pays; mais alors ma
-croisière ne serait plus mienne et je n'aurais plus la satisfaction
-d'être le seul matelot de mon navire. Si je prenais quelqu'un avec moi,
-ce serait pour avoir un compagnon. J'aimerais qu'il ne me rende que peu
-de services et je voudrais faire moi-même tout le travail du bord.
-
-Eu lisant certaines lettres, je reste triste et rêveur, car je devine
-que leurs auteurs aiment réellement la mer. Je pense à ma tristesse
-d'être à terre. Je les comprends et les aime comme des frères. Lorsque
-j'ai refusé la demande de cet ancien matelot, j'ai été fort triste:
-
-«Je regrette la mer, je voudrais parcourir encore ses flots immenses. Je
-voudrais encore vivre cette vie de matelot avec ses angoisses et ses
-peines; c'est pourquoi je vous supplie de m'emmener avec vous. Je
-supporterai à vos côtés sans me plaindre les angoisses des tempêtes, je
-voudrais être avec vous pour cette vie sans lendemain. Je ne vous
-demande rien, je n'emporterai rien, je ne veux rien rapporter. Je vous
-supplie de me prendre à votre service.»
-
-Cette lettre dont je supprime certains passages trop élogieux pour moi
-est une lettre admirable. Je ne peux la relire sans être ému jusqu'aux
-larmes. Dans ma bibliothèque de bord elle aura sa place à côté de mes
-poètes préférés, à côté des ballades de John Masefield et des contes de
-Bill Adams. C'est une lettre écrite par un vrai marin qui sut décrire
-simplement son amour de la mer.
-
-L'esprit d'aventure maritime qui avait poussé les Normands nos aïeux à
-la conquête du monde existe toujours. Je serais heureux si mes
-prochaines croisières pouvaient faire connaître nos belles colonies à
-tous ces jeunes et audacieux Français qui pourraient là mieux qu'en
-France satisfaire librement à leur amour de l'aventure.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-L'appel de la mer.
-
-
-Bientôt une année aura passé depuis mon arrivée à New-York. Dans une
-petite ville au bord de la mer, je viens de terminer ce livre. Je me
-promène le long du rivage, les yeux tournés vers le large, et je suis
-joyeux car je sais que je pourrai bientôt repartir.
-
-Je pense à tous les incidents de ma traversée, à ma vie rude sur mer, à
-mon confort actuel, et je me demande ce qui me pousse à reprendre la
-mer...
-
-La vie était très dure pendant ma traversée. J'eus à supporter d'abord
-toutes les souffrances de la soif, puis la pluie des ouragans vint
-torrentielle. Constamment exposée aux intempéries, la peau de mon corps
-et de mes mains devint si molle qu'il était extrêmement pénible de
-manoeuvrer mon navire. J'avais à peine achevé de réparer mes voiles que
-la tempête les déchirait à nouveau. Quand les jours de gros temps se
-suivaient sans accalmie, je ne pouvais ni me reposer, ni réparer les
-voiles et cordages aussi vite qu'ils cassaient.
-
-[Illustration: XI.--Dans le port de New-York.]
-
-Cette lutte perpétuelle de son intelligence et de sa force physique
-contre la tempête constitue la vie du marin.
-
-Ayant commencé ma vie avec tous les avantages de la fortune, j'aime
-maintenant cette existence simple du matelot, avec ses souffrances et
-ses angoisses.
-
-Ceux qui crurent que ma tentative était un exploit sportif destiné à
-conquérir la célébrité se sont trompés:
-
- _Ils ne comprirent, rien à ce grand songe,
- Qui charma la mer de son voyage,
- Puisqu'il n'était pas le même mensonge
- Qu'on enseignait dans leur village._
-
-Au milieu de mes amis, joyeux de me revoir, je pourrais jouir en paix
-d'un succès que je n'ai pas cherché; mais je ne suis pas complètement
-heureux sur terre, je pense sans cesse à la forte odeur du goudron, à
-l'âpre brise marine, à mon _Firecrest_ qui m'attend là-bas de l'autre
-côté de la mer océane.
-
-Il y a trois ans, pour la première fois, à bord de mon navire, j'avais
-pris la mer; maintenant je sais qu'elle m'a pris pour toujours. Quoi
-qu'il advienne, je retournerai vers elle et je pense au jour heureux,
-maintenant très proche, où le _Firecrest_ et moi nous repartirons
-ensemble vers le Pacifique et ses îles de beauté, et les vers du poète
-anglais hantent ma mémoire:
-
- _Je dois reprendre la mer,
- car l'appel de la marée montante est un appel clair
- et c'est un appel sauvage
- auquel on ne peut qu'obéir.
- Et tout ce que je demande
- est un jour de vent
- avec les nuages blancs qui volent,
- la vague déferlante, l'écume jaillissante et les goëlands criards._
-
-
-
-
-LEXIQUE
-
-destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer.
-
-
-_Amure._ Manoeuvre qui retient le point inférieur d'une voile du côté
-d'où vient le vent. Faire route tribord ou bâbord amures, c'est recevoir
-le vent par tribord ou par bâbord.
-
-_Atterrissage._ Le fait de se rapprocher de la terre en venant du large.
-
-_Bâbord._ Côté gauche du bateau pour un observateur regardant d'arrière
-en avant.
-
-_Balancines._ Manoeuvres supportant le gui.
-
-_Bau._ Employé dans le sens de largeur d'un navire.
-
-_Beaupré._ Mât horizontal placé sur l'avant.
-
-_Bôme._ Vergue située à la partie inférieure de la grand'voile.
-
-_Bord._ S'emploie presque toujours à la place du mot côté.
-
-_Bordure._ Côté inférieur d'une voile.
-
-_Cap._ La direction de l'axe du bateau de l'arrière à l'avant.
-
-_Cape._ (être à la) Situation d'un bâtiment qui par gros temps réduit sa
-voilure et la dispose de manière qu'il dérive autant qu'il marche. Le
-remous qu'il laisse dans son sillage amollit les lames. _Voile de cape_:
-voile triangulaire réduite employée souvent en place de la grand'voile
-pour tenir la cape.
-
-_Corne._ Espars sur lequel est enverguée la partie supérieure de la
-grand'voile. Voir plan de voilure.
-
-_Claires-voies._ Châssis mobiles et vitrés recouvrant les ouvertures
-ménagées sur le pont pour donner du jour et de l'air.
-
-_Drisses._ Manoeuvres servant à hisser les vergues, voiles et pavillons.
-
-_Ecoute._ Manoeuvre courante frappée à l'angle inférieur arrière d'une
-voile.
-
-_Epissure._ (faire une) Joindre ensemble deux bouts de cordage en
-entrelaçant leurs torons les uns dans les autres.
-
-_Espars._ Pièce de bois servant de mât, de vergue, etc.
-
-_Etais._ Manoeuvres en fil d'acier soutenant les mâts vers l'avant. Voir
-plan de voilure.
-
-_Etrave._ Avant du navire.
-
-_Foc._ Voile triangulaire entre le mât et le beaupré. Voir plan de
-voilure.
-
-_Flèche._ Voile triangulaire entre la corne et la partie supérieure du
-mât. Voir plan de voilure. La barre de flèche sert à écarter les
-galhaubans ou haubans partant de la tête du mât.
-
-_Fortune carrée._ Petite voile carrée employée pour courir vent arrière.
-
-_Gui._ Voir Bôme.
-
-_Haubans._ Manoeuvres dormantes servant à tenir un mât latéralement.
-
-_Loch._ Instrument traîné dans l'eau servant à enregistrer le nombre de
-milles parcourus.
-
-_Louvoyer._ Un bateau à voiles ne pouvant remonter directement dans le
-vent est obligé de faire des bordées en recevant successivement le vent
-d'un côté et de l'autre.
-
-_Manoeuvre._ Tout cordage entrant dans le gréement d'un bateau. Les
-manoeuvres courantes servent à orienter les voiles, les manoeuvres
-dormantes servent à la tenue de la mâture.
-
-_Paumelle._ Gant en cuir dont se servent les voiliers pour pousser
-l'aiguille.
-
-_Sous-barbe._ Etais servant à tenir le beaupré.
-
-_Tribord._ Droite du navire pour un observateur à l'arrière tourné vers
-l'avant.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-à l'usage de ceux qui connaissent la mer.
-
-
-Ce chapitre un peu technique, qui s'adresse surtout aux yachtsmen,
-traite des enseignements de ma traversée et des modifications que je
-compte faire subir au _Firecrest_ avant ma prochaine croisière.
-
-Ayant avec lui bravé de nombreuses tempêtes, ayant réalisé cette
-traversée que j'avais longtemps rêvée, j'ai naturellement pour mon
-vaillant navire la plus grande admiration. Cependant je ne suis pas
-dogmatique et je ne prétends pas que _Firecrest_ était parfait.--En
-fait, il n'existe pas de yacht parfait.--Chaque type, chaque forme de
-coque, chaque gréement présente des avantages et des inconvénients. Le
-bon marin est celui qui connaît les qualités et les défauts de son
-navire, ses réactions dans la tempête, et qui sait quel effort limite il
-peut lui demander. Il est souvent de bons navires, il n'est pas toujours
-de bons marins, et on pourrait citer les vers de Kipling:
-
- _Le jeu est plus que le joueur,
- Le navire est plus que l'équipage._
-
-Comme on peut le voir d'après ses lignes, _Firecrest_ est un navire
-assez étroit pour sa longueur, et d'un tirant d'eau relativement
-considérable. Ayant en outre une forte quille en plomb, il est
-pratiquement inchavirable, mais l'effort supporté par le mât est
-certainement plus grand que sur un bateau large et peu profond.
-
-Il tient très bien la cape et avance au plus près, même dans de fortes
-mers. Par contre, vent arrière, il est certainement plus délicat à
-manoeuvrer qu'un bateau à arrière très large.
-
-Mes principaux ennuis pendant ma traversée furent les suivants:
-
-Les voiles étaient trop vieilles, le rouleau en bronze pour le gui
-beaucoup trop faible, le beaupré trop long. La sous-barbe cassait
-constamment. L'eau se conservait très mal dans les barils en chêne. La
-grand'voile était assez difficile à amener et à hisser pendant une
-tempête par suite de l'encombrement du gui et de la corne.
-
-Après avoir longuement étudié ces inconvénients, j'apporte à mon navire
-quelques modifications.
-
-D'abord il me sera possible de me procurer des voiles neuves. Je
-conserverai un rouleau pour le gui, qui sera non plus en bronze mais en
-fer galvanisé et du modèle des bateaux pilotes du canal de Bristol. Le
-_Firecrest_ ne sera plus gréé en cotre franc mais en bermudien, ce qui
-me permettra de réduire la longueur de mon beaupré de quatre-vingt-dix
-centimètres. Le beaupré sera fixe ainsi que la sous-barbe qui sera une
-barre de fer forgé et ne transmettra pas ainsi à la partie supérieure du
-mât des efforts de flexion.
-
-Le gui sera creux, d'un diamètre de quinze centimètres, construit par
-Mac Gruer et formé de cinq épaisseurs de bois cimentées ensemble.
-
-Une des difficultés de ma traversée avait été pour moi, quand je voulais
-hisser la grand'voile par gros temps, de faire passer la corne entre les
-balancines. Le poids de la corne rendait souvent aussi très difficile la
-manoeuvre d'amener la grand'voile.
-
-Si je voulais utiliser la voile de cape, il me fallait amener le gui sur
-le pont, ce qui est une manoeuvre très difficile et dangereuse, même
-avec un bon équipage. Le poids réduit du gui creux facilitera beaucoup
-la manoeuvre d'amener la voile, et me permettra de ne plus utiliser de
-voile de cape. Le gréement bermudien supprime d'ailleurs tous les
-inconvénients de la corne. Un chemin de fer le long du gui me permettra
-de rentrer complètement et très vite la grand'voile, et d'avoir ainsi
-deux voilures l'une de petit temps et l'autre de gros temps qui
-remplacera la voile de cape.
-
-Le mât de flèche sera creux--et j'utiliserai des cercles de mât
-jusqu'aux jottereaux. La grande simplicité du gréement bermudien m'a
-beaucoup séduit. L'idéal serait d'avoir seulement deux voiles,
-grand'voile et foc, et pas de beaupré. Cependant je conserverai un foc
-et une trinquette et deux étais.
-
-L'eau ne sera plus renfermée dans des barils en chêne mais dans des
-réservoirs en fer galvanisé. Dans ma prochaine grande traversée, je
-n'emporterai pas de viande sauf du lard fumé ou bacon. Pas de conserves
-en boîtes sauf du lait, du riz, des pommes de terre, du beurre salé, des
-confitures et du biscuit. Le nouveau réchaud à pétrole sous pression que
-j'emploierai est entièrement démontable et m'évitera les ennuis de ma
-première traversée.
-
-J'emporte cette fois en outre une arbalète à poissons, des armes à feu,
-un petit cinéma et deux kilomètres de films contenus par rouleau de
-vingt-cinq mètres dans quatre-vingts boîtes en zinc, un appareil à
-pellicules entièrement métallique.
-
-Une autre question un peu technique que je n'ai pu traiter au cours de
-mon récit est celle de la navigation. Je me servirai encore d'un sextant
-à micromètre sans vernier du type utilisé par l'amirauté britannique à
-bord de ses torpilleurs. Ce sextant ne donne que la demi-minute qui est
-une approximation inférieure à l'erreur d'observation due à la faible
-hauteur de l'oeil au-dessus de l'horizon. J'utilise les tables du
-lieutenant Johnson, R. N., qui permettent avec une approximation
-suffisante des calculs très rapides. J'emploie aussi les nouvelles
-méthodes de navigation de la Summers Line.
-
-Je n'emporte pas de chronomètres proprement dits, mais deux montres de
-torpilleurs du type en usage dans la marine.
-
-Un autre des inconvénients du _Firecrest_ est sa taille. Je l'aime
-tellement que je le conserverai toujours, mais si je devais me faire
-construire un navire pour une traversée semblable, je le ferais faire
-beaucoup plus petit. Bien construit, il pourrait très bien tenir la mer,
-et éviterait au navigateur solitaire une grande fatigue physique.
-
-J'ai dessiné dernièrement les lignes générales d'un tel yacht, qui
-correspond à peu près à mon idéal de ce que doit être une embarcation de
-cinq tonneaux pouvant être facilement manoeuvrée par un ou deux hommes.
-
-[Illustration: XII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault»,
-plan de voilure.]
-
- PLAN DU YACHT
- à moteur
- Type "ALAIN GERBAULT"
- Construit par
- Les Chantiers Maritimes Janin et Cie
- à Royan
-
-[Illustration: XIII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault»,
-plan et coupe.
-
- YACHT à MOTEUR AUXILIAIRE de 8m,50 de longueur TYPE 'ALAIN GERBAULT'
- CONSTRUIT PAR
- CHANTIERS MARITIMES JANIN et Cie ROYAN (Charente inférieure)
-
- Echelle 1/20e
-
- Longueur totale 8m,50
- Largeur 2m,80
- Creux 1m,40
- Tirant d'eau maximal 1m,25]
-
-D'une longueur de huit mètres cinquante de bout en bout et d'une largeur
-de deux mètres quatre-vingts, il a, comme les anciens bateaux des
-Vikings et les bateaux plus récents de Colin Archer, une forte portion
-de quille droite qui donne une grande stabilité à la mer. Entièrement
-ponté sauf un cockpit étanche et un roof solide sans claire-voie, il
-peut tenir la cape sans rien craindre des paquets de mer. Le
-constructeur Janin à qui j'avais montré mon projet fut si enthousiaste
-de l'idée qu'il décida de la réaliser et de construire ce type de yacht
-en grande série. Ce bateau répond à un besoin en France, il permet de
-naviguer sans équipage professionnel. Il présente un grand logement pour
-sa taille (1m,80 pour le roof). Trois amateurs pourraient y habiter
-confortablement sans avoir l'ennui de rentrer le soir pour trouver un
-hôtel.
-
-Ils pourraient par exemple avec des risques minimes croiser l'été dans
-la Manche sur les côtes anglaise et française, remonter la Seine jusqu'à
-Paris et s'amarrer près du pont de la Concorde, puis descendre jusqu'à
-Marseille et faire une croisière en Sicile.
-
-Il m'est agréable de penser que, si un malheur arrive au _Firecrest_, je
-pourrai avoir dans un délai rapide un navire pour continuer mon voyage
-et je serais en même temps très heureux si le producteur de ce monotype
-pouvait développer en France le goût de la croisière et de l'aventure
-maritime.
-
-
-
-
-TABLE DES HORS-TEXTE
-
-
-I.--ALAIN GERBAULT.
-
-II.--PLAN DU _Firecrest_ (dessiné par Alain Gerbault), coupe verticale
-et coupe horizontale.
-
-III.--PLAN DU _Firecrest_ (dessiné par Alain Gerbault), coupe de la
-cabine regardant vers l'avant, coupe de la cabine regardant vers
-l'arrière et le pont, du _Firecrest_.
-
-IV.--LE _Firecrest_ DANS LE PORT DE MONACO.
-
-V.--A BORD.
-
-VI.--UNE GOÉLETTE À TROIS MATS (photographie prise par Alain Gerbault
-non loin des Iles Baléares).
-
-VII.--LE _FIRECREST_ AU PORT.
-
-VIII.--LE SILLAGE DU _Firecrest_, DE GIBRALTAR A NEW-YORK (dessin
-d'Alain Gerbault).
-
-IX.--ALAIN GERBAULT A LA BARRE.
-
-X.--LES PREMIERS PAS D'ALAIN GERBAULT SUR LA TERRE AMÉRICAINE.
-
-XI.--DANS LE PORT DE NEW-YORK.
-
-XII.--YACHT À MOTEUR AUXILIAIRE, type «Alain Gerbault», plan de voilure.
-
-XIII.--YACHT À MOTEUR AUXILIAIRE, type «Alain Gerbault», plan et coupe.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Table des hors-texte VII
- Chapitre I.--Qui est une préface 1
- -- II.--_Firecrest_ 13
- -- III.--Le départ et la traversée de la Méditerranée 26
- -- IV.--L'Atlantique 41
- -- V.--Découvertes alarmantes 57
- -- VI.--Dans les vents alizés 71
- -- VII.--La soif.--Les Daurades 81
- -- VIII.--Journées d'orages 95
- -- IX.--Une nuit à la barre 106
- -- X.--Premières tempêtes dans la zone des ouragans 117
- -- XI.--L'Epreuve 134
- -- XII.--Traversée du Gulf Stream.--Une rencontre en mer 148
- -- XIII.--Le Brouillard.--L'arrivée à New-York 164
- -- XIV.--Premiers jours à terre.--L'Esprit d'aventure 176
- -- XV.--L'Appel de la mer 198
- Lexique destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer 203
- Appendice à l'usage de ceux qui connaissent la mer 209
- Table des hors-texte 219
-
-
-
-
- _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
- le vingt octobre mil neuf cent vingt-quatre
- PAR
- E. ARRAULT ET Cie
- A TOURS
- pour
- BERNARD GRASSET
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE ***
-
-***** This file should be named 61793-8.txt or 61793-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/1/7/9/61793/
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-