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-The Project Gutenberg EBook of Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Seul à travers l'Atlantique
-
-Author: Alain Gerbault
-
-Release Date: April 9, 2020 [EBook #61793]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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-
-
- ALAIN GERBAULT
-
- Seul,
- à travers
- l'Atlantique
-
- [Illustration]
-
- A PARIS
- BERNARD GRASSET
- MCMXXIV
-
-
-
-
-[Illustration: I.--Alain Gerbault.]
-
-
-
-
- ALAIN GERBAULT
-
- SEUL
- A TRAVERS
- L'ATLANTIQUE
-
- PARIS
- BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
- 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
-
- MCMXXIV
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
- QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON
- IMPÉRIAL NUMÉROTÉS JAPON 1 A 15;
- TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
- MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS
- MADAGASCAR 1 A 30; CENT EXEMPLAIRES
- SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER
- NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 A 100 ET ONZE
- CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN
- PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT
- AUTHENTIQUEMENT ET PROPREMENT
- LA PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS
- VÉLIN PUR FIL 1 A 1100
-
-
-_Tous droits de traduction, de reproduction, et d'adaptation réservés
-pour tous pays._
-
-_Copyright by Bernard Grasset, 1924._
-
-
-
-
-A PIERRE ALBARRAN, MON AMI;
-
-AU MARIN FRANÇAIS, MON FRÈRE.
-
-
-
-
-SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Qui est une Préface.
-
-
-Dans une maison amie près de New-York, une soirée calme, si calme que je
-me demande si mon extraordinaire aventure des mois derniers est bien
-arrivée.
-
-Par la fenêtre, j'aperçois le détroit de Long Island et le mât de mon
-petit _Firecrest_, à quelques centaines de mètres de là, le long de la
-jetée de Fort Totten.
-
-Ce n'est pas un rêve. J'ai traversé seul l'Atlantique et je suis
-maintenant aux Etats-Unis. Il y a moins d'un mois, dans les tempêtes au
-milieu de vagues immenses, j'avais à lutter à chaque instant pour
-défendre ma vie contre les éléments.
-
-J'ai là, sous la main, mon livre de bord que j'ai fidèlement tenu, même
-par les plus gros temps. J'en tourne les pages, où l'eau de mer n'a pas
-encore tout à fait séché, et mes yeux tombent sur ce passage de ma
-croisière:
-
-«A bord du _Firecrest_, le 14 août, en mer par 34 degrés 45 minutes de
-latitude nord et 56 degrés 10 minutes de longitude ouest, fort veut
-d'ouest. Le bateau a été terriblement secoué toute la nuit, et des
-paquets de mer viennent s'y briser à chaque instant. A quatre heures du
-matin, l'écoute de foc casse et je dois faire une épissure. Le pont est
-complètement submergé. Bien que toutes les issues soient closes, tout
-est trempé à l'intérieur. Ce n'est pas une petite affaire que de
-préparer mon déjeuner, et il m'a fallu deux heures d'efforts
-acrobatiques avant d'avoir réussi à préparer une tasse de thé et
-quelques tranches de lard grillé, et cela non sans m'être maintes fois
-cogné la tête contre les panneaux.
-
-«A neuf heures, la trinquette se déchire. Le bateau est tellement secoué
-à ce moment et le vent est si violent que je ne puis tenter de la
-réparer. Tous mes verres et toutes mes tasses sont en miettes.
-
-«A midi, une vague monstrueuse s'abat sur le pont et emporte le panneau
-de la soute aux voiles. Les vagues vont grossissant, la mer est
-maintenant énorme et le vent souffle en furie. Il vente si fort que mes
-voiles ne peuvent tenir. Un trou apparaît dans ma trinquette et ma
-grand'voile se déchire le long de la couture médiane, laissant
-apparaître une fente de trois mètres. Il faut que j'amène mes voiles
-pour les sauver. C'est très difficile par un tel vent, par une telle
-mer, sans m'exposer à tomber par-dessus bord!
-
-«Sur le pont mouillé et glissant, je puis à peine me tenir, et il me
-faut une bonne heure pour accomplir ma tâche périlleuse. J'ai envie de
-hisser la voile de cape, mais le vent augmente encore. C'est maintenant
-une vraie tempête. Aucune voile ne supportera pareil temps. La vibration
-des haubans rend exactement la même note qu'un train rapide. Cela veut
-dire que le vent a acquis une vitesse de plus de soixante milles à
-l'heure.
-
-C'est ou jamais l'occasion de me servir de mon ancre flottante, qui est
-un grand sac de toile conique dont l'ouverture est maintenue béante par
-un cerceau de fer. Attachant une extrémité d'une corde de quarante
-brasses à l'ancre marine et l'autre à la chaîne de mon ancre, je jette
-le sac à la mer, le reliant à une petite bouée en guise de flotteur. Le
-sac s'emplit sous l'eau, la corde se raidit et, très lentement, l'étrave
-de mon bateau se tourne face au vent.
-
-«Le _Firecrest_ maintenant roule moins fort, bien que je sois encore
-très secoué par la mer. Il me faut mettre de vieilles toiles sur la
-soute aux voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Je suis à bout de
-forces, mais j'ai encore beaucoup à faire. J'emporte dans ma cabine mes
-voiles déchirées et, refermant derrière moi toutes les issues, je passe
-la soirée et la plus grande partie de la nuit à les réparer avec une
-paumelle et une aiguille.
-
-«Maintenant, il pleut à torrents. Dans le salon, l'eau est au niveau du
-plancher. Et je m'aperçois, à mon grand dépit, que ma pompe ne marche
-pas. Il pleut de plus en plus fort; je suis trempé jusqu'aux os; il n'y
-a plus un seul endroit sec à bord, et je n'arrive pas à empêcher la
-pluie de pénétrer en plusieurs endroits par les claires-voies et la
-soute aux voiles.»
-
- *
-
- * *
-
-Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est qu'une journée ordinaire pendant
-le mois de tempêtes que j'eus à supporter vers le milieu du voyage.
-
-Mais quelle merveilleuse existence!
-
-Bien que je n'aie atterri que depuis quelques jours, j'aspire déjà à
-lever l'ancre et à reprendre le large et la vie de marin. Et, je me mets
-à rêver. Comment donc suis-je devenu marin? Comment ce goût de la mer
-m'est-il venu?
-
-J'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Dinard, près du port
-de pêche qu'est Saint-Malo, le pays des fameux corsaires, gloire de
-notre marine, il y a deux cents ans. Lorsque mon père ne m'emmenait pas
-avec lui sur son yacht, je m'arrangeais toujours pour passer la journée
-sur la barque d'un pêcheur.
-
-C'est à Saint-Malo que les rudes pêcheurs bretons équipent leurs bateaux
-pour les voyages périlleux aux bancs de Terre-Neuve, ou aux zones
-poissonneuses d'Islande.
-
-Déjà mon ambition était de posséder une petite embarcation. Une fois,
-mon frère et moi avons économisé assez d'argent pour acheter un bateau
-dont un autre se rendit propriétaire avant nous.
-
-J'enviais la vie des pêcheurs bretons et je frémissais au récit de leurs
-prouesses d'endurance et d'audace.
-
-C'est là, à Saint-Malo et à Dinard, que j'appris à aimer la mer, les
-vagues et les vents tumultueux. Mes livres préférés étaient des livres
-d'aventures. Beaucoup d'entre eux racontaient la chasse à l'or, les
-aventures des mineurs de l'Alaska et du Klondike. Le mot Et Dorado
-exerçait un grand charme sur moi. Je pensais parfois: «Lorsque je serai
-un homme, je découvrirai l'El Dorado.»
-
-Etant enfant, Joseph Conrad mit un jour le doigt sur une carte de la
-partie inexplorée de l'Afrique centrale et dit: «Quand je serai grand,
-j'irai là-bas.» Il réalisa son rêve. Il alla là-bas. Moins heureux que
-Conrad, je ne réaliserai jamais mon rêve d'enfant; je subirai bien
-plutôt le destin du héros d'Edgar Allan Poe.
-
-«A gallant Knight--Had journeyed long--Singing a song.--In search of El
-Dorado--But he grew old--This Knight so bold.
-
-«As he found.--No spot of ground--That looked like El Dorado.»
-
-«Un vaillant chevalier--avait longtemps voyagé--chantant sa chanson--à
-la recherche de l'El Dorado.--Mais il devint vieux--le courageux
-chevalier! Et il ne trouva--aucune trace d'un pays--qui ressemblât à El
-Dorado.»
-
-Après mes heureuses années d'enfance à Dinard, on m'envoya à Paris pour
-mes études et je devins interne à Stanislas. C'est là que je passai les
-années les plus malheureuses de ma vie, enfermé entre de hauts murs,
-rêvant de vaste monde, de liberté et d'aventures. Mais il fallait
-étudier pour devenir ingénieur.
-
-La guerre survint.
-
-J'entrai dans l'aviation. Après avoir éprouvé l'ivresse de l'espace sur
-mon appareil de chasse, à travers les nuages, je savais que je ne
-pourrais jamais plus mener dans une cité une existence sédentaire. La
-guerre me fit sortir de la civilisation. Je n'aspirai plus à y
-retourner.
-
-Un jeune Américain, camarade d'escadrille, me prêta un jour un livre de
-Jack London, la _Croisière du «Snark»_. Ce livre m'apprit qu'il était
-possible de parcourir le monde sur un bateau relativement petit. Ce fut
-pour moi une révélation et je décidai à l'instant que je tenterais
-l'aventure, si j'étais assez heureux pour survivre à la guerre.
-
-Plus tard, j'associai deux camarades à mes projets. Nous devions armer
-un bateau à nous trois et faire route vers les îles du Pacifique.
-
-Mais ces deux amis moururent bravement dans les airs!
-
-Ce fut alors que je pris la décision de partir seul. Abandonnant ma
-carrière d'ingénieur, je cherchai, une année durant, dans tous les ports
-français, un bateau dont je pusse assurer la manoeuvre sans aide. Il y a
-deux ans et demi, visitant sur son yacht mon ami Ralph Stock, auteur de
-la _Croisière du «Dream-Ship»_, je découvris à l'ancre, dans un port
-anglais, un petit bateau. C'était le _Firecrest_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-«Firecrest».
-
-
-Avant de commencer le récit de mon voyage, je tiens à vous présenter mon
-_Firecrest_. C'est un cotre dessiné par feu Dixon Kemp et construit par
-P. T. Harris, à Rowhedge, Essex (Angleterre), en 1892. M. Kemp serait
-certes bien étonné, s'il vivait encore, d'apprendre que son bateau de
-course, conçu sous les règlements de longueur et surface de voilure du
-Yacht Club britannique a traversé l'Atlantique et s'est révélé l'une des
-meilleures embarcations de tous les temps.
-
-C'est un cutter anglais typique, étroit et profond si l'on considère sa
-longueur.
-
-Il a onze mètres de long et neuf mètres à la flottaison. Son plus grand
-bau est deux mètres soixante. C'est probablement le bateau le plus
-étroit qui ait franchi l'Océan. Un mètre quatre-vingts de tirant d'eau
-est une profondeur exceptionnelle pour sa taille. Son tirant d'eau et
-les trois tonnes et demie de plomb qu'il porte dans sa quille ajoutées
-aux trois tonnes de lest intérieur, font qu'il lui est impossible de
-chavirer. Le pont n'a que deux claires-voies et deux panneaux et peut
-supporter la pression des vagues qui déferlent à bord.
-
-Il est gréé en cotre, c'est-à-dire qu'il n'a qu'un mât. Et j'entends la
-grande armée des yachtmen théoriques s'exclamer: «Un cotre est trop
-difficile à manier seul. Pourquoi pas un yawl ou un ketch!» C'est
-affaire de goût. Personnellement j'aime mieux prendre des ris que
-changer mes voiles. J'estime que le cotre est le meilleur gréement,
-parce qu'avec une surface de voiles réduite au minimum il donne un
-maximum de vitesse.
-
-[Illustration: Le plan de voilure du _Firecrest_ (dessiné par
-Alain Gerbault).
-
- 1, Ecoute.
- 2, Etai de flèche.
- 3, Bras d'étai.
- 4, Point d'amure.]
-
-Il n'y a pas assez de place sur le pont pour un vrai bateau de
-sauvetage. D'ailleurs, j'aime tellement mon bateau, que je crois que je
-ne me soucierais guère d'être sauvé s'il devait couler. Mais pour me
-conformer aux conventions et me permettre d'aller à terre quand je suis
-à l'ancre dans un port, je transporte le plus petit canot possible. Il a
-1m,80 de long, c'est un Berthon analogue à ceux que l'on emploie sur les
-sous-marins, une fois plié il ne tient aucune place le long des
-claires-voies.
-
-[Illustration: II.--Plan du _Firecrest_.
-
- COUPE VERTICALE
-
- 1, Boussole. 8, Coffres.
- 2, Livres. 9, Sofa.
- 3, Claires-voies. 10, Cuisine.
- 4, Couchettes. 11, Cadre pliant.
- 5, Lavabo. 12, Coffres.
- 6, Echelle. 13, Placards.
- 7, Armoires. 14, Etrave.
-
- COUPE HORIZONTALE
-
- 1, Soute aux voiles. 7, Mât.
- 2, Couchettes. 8, Pompe.
- 3, Lavabo. 9, Réchauds.
- 4, Placard. 10. Coffres.
- 5, Table. 11. Placards.
- 6, Sofas.]
-
-[Illustration: III.--Plan du _Firecrest_.
-
- COUPE DE LA CABINE
- _Regardant vers l'avant_
-
- 1, Claires-voies. 5, Portes
- 2, Pont. 6, Livres.
- 3, Couchettes. 7, Quille.
- 4, Tiroirs.
-
- COUPE DE LA CABINE
- _Regardant vers l'arrière_
-
- 1, Pont. 5, Porte sur le salon.
- 2, Réchaud. 6, Pompe à eau douce.
- 3, Coffre. 7, Mât.
- 4, Eau douce.
-
- LE PONT DU FIRECREST
-
- 1, Soute aux voiles. 5, Panneau du poste avant.
- 2, Claires-voies. 6, Beaupré.
- 3, Descente. 7, Boussole.
- 4, Mât.]
-
-Le _Firecrest_ est solidement construit en chêne et en bois de teck.
-Bien qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait état et je pourrais
-m'étendre sur sa résistance. Mais il vaut mieux s'abstenir et décrire
-l'intérieur de mon gîte flottant.
-
-Il se compose de trois compartiments.
-
-A l'arrière, ma cabine avec deux couchettes, sous lesquelles il y a deux
-coffres. Un lavabo reçoit l'eau d'un réservoir de 50 litres établi sous
-le pont. Les boiseries de la chambre sont en acajou et en érable
-moucheté. Des deux côtés, des casiers sont pleins de livres.
-
-En avant de la cabine et au centre du bateau, un salon aux boiseries
-d'acajou et d'érable. De chaque côté, des placards renferment mes
-trophées de tennis. Au centre, une table pliante.
-
-A l'avant, le poste d'équipage avec deux couchettes pliantes et la
-cuisine. C'est là que je prépare mes repas sur un poêle à pétrole
-norvégien qui est suspendu à la cardan, afin de rester vertical quand le
-bateau roule. De nombreux coffres sont remplis de provisions: biscuits
-de mer, riz, pommes de terre. A bâbord, il y a une pompe communiquant
-avec deux réservoirs d'eau douce. Comme éclairage, j'ai une lampe à
-pétrole et des bougies suspendues à la cardan.
-
-Mon bateau est ma seule résidence. J'ai à bord tous les objets familiers
-que j'aime, mes prix de tennis et mes livres. Qu'importe s'il n'y a pas
-de vent! Je ne suis pas pressé.
-
-Je n'ai pas grand'place à bord, mais je puis transporter quatre mètres
-de littérature, ce qui signifie environ deux cents volumes. Ma
-bibliothèque est donc forcément limitée, c'est pourquoi mes livres sont
-tous des livres d'aventure ou de poèmes.
-
-Parmi eux je citerai la _Vie de Jésus_ de Renan, la plus belle aventure
-qui fut jamais au monde; les poèmes d'E. A. Poe, artiste incomparable,
-car il joint à la perfection du rythme la noblesse de la pensée.
-
-Loti, Farrère, Conrad, Stevenson, Connoley, Jack London, Shakespeare et
-Kipling sont largement représentés ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley,
-Villon, lord Tennyson et John Masefield.
-
-Lorsque je veux classer mes auteurs préférés, je pense toujours à la
-manière dont ils ont compris la mer. Le marin qui est en moi critique
-toujours l'écrivain, et seuls me plaisent entièrement ceux qui furent à
-la fois de grands marins et de grands poètes.
-
-J'aime passionnément Jack London, le grand maître du conte et de
-l'histoire courte, qui eut une vie mouvementée et belle et sut toujours
-écrire avec puissance et simplicité. Bien qu'embarqué tout jeune à bord
-d'un trois-mâts barque, et malgré une croisière qu'il fit dans le
-Pacifique à bord de son yacht _le Snark_, Jack London ne fut jamais au
-fond de l'âme un marin. Il fut cependant toute sa vie un amoureux de
-l'aventure et du grand air, et c'est pourquoi je l'aime et l'admire.
-
-Je me souviens qu'un jour, à la suite d'une tempête, je jetai par-dessus
-bord tous mes livres d'Oscar Wilde dont le peu de sincérité ne pouvait
-plaire au simple matelot que j'étais devenu. Je ne conservai avec moi
-que la ballade de _la Geôle_ de Reading.
-
-Stevenson était tout proche de London par son amour de la vie au grand
-air et de l'aventure. Lui aussi ne fut jamais un marin dans l'âme, et si
-l'on excepte son remarquable poème _Christmas at Sea_ il ne décrivit
-jamais la vie et les souffrances des matelots.
-
-Victor Hugo a souvent d'étonnantes descriptions. Celle de la tempête
-dans l'_Homme qui Rit_ a produit sur moi une profonde impression.
-Cependant, presque tous les termes techniques sont faux. Le cyclone
-tourne dans le sens inverse de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains
-tableaux de peintres sont admirables, bien qu'ils violent toutes les
-lois de la perspective.
-
-Shakespeare et Kipling furent d'excellents peintres de la mer
-connaissant à fond tous les termes maritimes. Les erreurs techniques
-dans leurs oeuvres sont fort peu nombreuses. Cependant Shakespeare fait
-partir les navires de ports de Bohême et Kipling commet une erreur
-similaire dans son fameux poème de la route vers Mandaley. Kipling est
-parfois un poète admirable; par l'opposition et le contraste entre les
-vers il parvient à faire dire aux mots beaucoup plus qu'ils ne veulent
-dire. Parmi ses poèmes marins je préfère _The last chantey_.
-
-Jones Connoley sut décrire merveilleusement la vie des pêcheurs de la
-côte, et ses nombreuses histoires de marins sont remarquables.
-
-Pierre Loti est un de mes écrivains préférés. _Pêcheur d'Islande_ et
-_Mon frère Yves_ sont à la place d'honneur; et pourtant Pierre Loti
-considère souvent la mer en officier du haut de la passerelle d'un
-navire.
-
-Herman Melville écrivit il y a près d'un siècle de remarquables livres
-sur la mer, et l'on commence seulement à le découvrir.
-
-Conrad sut décrire en artiste les tempêtes et les typhons. Cependant,
-bien que j'aime beaucoup _Jeunesse_, il n'est pas un de mes auteurs
-préférés, car à mes yeux il présente tous les défauts des écrivains
-slaves. La psychologie de ses héros est beaucoup trop compliquée.
-Lui-même ne sut jamais écrire avec assez de simplicité pour me plaire
-tout à fait.
-
-Dans une petite ville de Californie s'est retiré un ancien marin appelé
-Bill Adams. Il occupe les loisirs que lui laisse la culture de son
-verger à écrire des contes maritimes et des entretiens sur l'amitié que
-le divin Platon n'aurait pas désavoués. Malgré beaucoup d'imperfections
-littéraires, il est à mes yeux un des plus grands écrivains de la mer.
-Quelques-uns de ses contes sont de petits chefs-d'oeuvre.
-
-Enfin dans un rayon au-dessus de ma couchette, sont quelques livres de
-chevet. Ce sont tous mes livres favoris: des poèmes et des ballades. La
-ballade est en effet la forme poétique la plus propre à dépeindre la vie
-des marins. Et si François Villon avait été marin, il nous aurait donné
-les plus beaux poèmes de la mer.
-
-Il y a là toutes les anciennes complaintes de matelots et les vieux
-chants de la marine en bois qui servaient à accompagner la manoeuvre des
-voiles.
-
-Il y a la ballade de l'ancien marinier de Samuel Taylor Coleridge qui
-n'a d'égale dans la langue anglaise, pour la beauté de la composition et
-la perfection du rythme, que le poème du _Corbeau_, d'Edgar Allan Poe.
-
-Il y a enfin John Masefield, le poète que j'aime entre tous, avec ses
-poèmes et ballades d'eau salée parmi lesquelles je dois citer _Fièvre
-marine_ et la complainte du _Cap Horn_. Ayant longtemps vécu à bord de
-voiliers, il sut mieux que tout autre décrire la mer et la vie des
-marins.
-
-Et pourtant, bien des siècles avant, Antiphile de Byzance avait déjà
-écrit:
-
-«_Oh! avoir une natte au plus mauvais coin du bateau, entendre résonner
-sur ma tête les panneaux de cuir sous le choc des embruns!_...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«_Donne! Prends! Jeux et bavardages de matelots._
-
-«_J'avais tout ce bonheur, moi qui suis de goûts simples._»
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Le départ et la traversée de la Méditerranée.
-
-
-J'achetai donc le _Firecrest_ ainsi que je l'ai dit plus haut dans un
-port anglais, et je conduisis mon bateau immédiatement au sud de la
-France, quittant l'Angleterre au moment où Shackleton partait pour son
-dernier voyage. Mon bateau supporta fort bien les tempêtes terribles du
-golfe de Gascogne. Dès lors, je ne pouvais concevoir une tempête capable
-d'arrêter le _Firecrest_.
-
-Pendant plus d'une année, je fis de nombreuses croisières au sud de la
-France, ayant pour tout équipage un mousse anglais; entre-temps, je
-jouais les tournois de tennis de la Côte d'Azur. Le tennis avait été,
-pendant longtemps, mon sport favori. Mais après avoir vécu à bord, et
-fait des croisières durant plus de deux ans, les choses de la terre
-prirent une importance secondaire à mes yeux. Je devins un marin et
-seulement un marin.
-
-Ce fut pour mon plaisir et pour me prouver à moi-même que je pouvais le
-faire que j'entrepris mon voyage d'Amérique. Pendant plus d'un an, je
-m'entraînai physiquement, croisant par tous les temps, me préparant à
-manoeuvrer seul les voiles. Ce n'est que lorsque je me sentis prêt et
-que je fus certain de pouvoir supporter la fatigue morale et physique,
-que je partis pour la grande aventure.
-
-Enfin, le jour du départ arriva. Le joli port de Cannes était inondé de
-soleil; c'était le printemps. D'un côté la vieille ville et ses deux
-grandes tours carrées qui dominent le port. De l'autre, l'arrière amarré
-au quai, cinquante petits yachts aux voiles blanches.
-
-A côté de mon _Firecrest_, se trouve _Perlette_, un petit bateau de 7
-mètres de long appartenant à deux jeunes filles qui en constituent tout
-l'équipage. Leur audace est très admirée de tous les pêcheurs et les
-flâneurs le long du quai s'attardent à les contempler, grimpant pieds
-nus dans la mâture.
-
-[Illustration: IV.--Le _Firecrest_ dans le port de Monaco.]
-
-Un peu plus loin, le _Lavengro_, un ketch de 120 tonneaux, se prépare à
-faire voile pour Gibraltar. C'est également ma première étape. J'ai bien
-peu de chances de battre un bateau dix fois plus grand que le mien et
-dont l'équipage compte sept hommes, mais je ne veux pas être battu au
-départ. Je réussis à lever l'ancre le premier et à prendre le vent
-toutes toiles dehors; Le vent s'élève et il me faut amener la flèche
-avant de passer entre les môles; c'est de là que je fis mes derniers
-signes d'adieu aux deux petites «matelotes» françaises et à l'équipage
-du yacht breton _Eblis_ qui agitaient leurs mouchoirs sur le quai.
-
-Hors du port, il vente encore plus fort; il me faut changer de foc et
-prendre un ris dans ma grande voile et cela rapidement, car j'aperçois
-maintenant le _Lavengro_ qui quitte le port et me donne la chasse. Nous
-tirons des bordées contre un fort vent debout, et, quoique moins vite,
-je peux serrer le vent de plus près.
-
-Nous nous élançons vers le large. Une fois sortis de la baie abritée,
-les vagues et le vent augmentent. Le _Firecrest_ donne une forte bande,
-l'écume jaillit sur le pont et je suis trempé par les embruns, mais j'ai
-le coeur en joie, et comme l'étrave du _Firecrest_ fend les flots, je
-chante le refrain d'une complainte de pêcheurs bretons:
-
- La bonne sainte lui a répondu: il vente.
- C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
-
-Le baromètre baisse et la terre disparaît derrière l'horizon. A 4 h. 30,
-je coupe le _Lavengro_ au plus près sur l'autre amure, quand un fort
-grain arrive. En hâte, j'amène la grand'voile et le foc et j'aperçois le
-_Lavengro_ fuyant devant la tempête dans une direction opposée.
-
-Je suis très fatigué des efforts de la journée et décide de mettre à la
-cape. Réduisant la voilure et attachant la barre de manière que mon
-navire revienne de lui-même dans le vent, je descends prendre un repos
-bien gagné.
-
-Voici quelques extraits de mon journal de bord:
-
-«_26 avril._--Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma
-route, fuyant devant la tempête sous une fortune carrée. Je fais, à ce
-moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30
-milles en trois heures. Le baromètre baisse. Le vent augmente; à 18
-heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le
-_Firecrest_ va presque à la vitesse des vagues, et quand une vague brise
-à bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'écouler.
-
-«Je dois amener la fortune carrée, opération difficile dans une mer
-démontée. Mon bateau est ballotté dans le creux des vagues. La fortune a
-été faite en toile trop lourde, et la manoeuvre est si difficile que je
-décide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué par seize heures
-consécutives à la barre, je mets mon navire à la cape.
-
-«_27 avril._--Tempête continue, vagues brisent à bord toute la nuit.
-Baromètre baisse encore. A 6 heures, je découvre que la ferrure du
-rouleau du gui est brisée. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a
-été faite plus petite que je ne l'avais demandée.
-
-«_28 avril._--Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent
-tombe; répare une balancine cassée.
-
-«Seize heures quarante, fort coup de mistral m'oblige d'amener ma
-grand'voile. En quelques minutes, une véritable tempête souffle, et la
-mer est démontée. Mets à la cape et dors jusqu'à 7 heures le lendemain
-matin. Effroyablement secoué toute la nuit, vagues déferlent à bord tous
-les quarts d'heure.
-
-«_29 avril._--Mer démontée; tempête nord-est halant ouest vers le soir;
-très fatigué; essaie dans l'après-midi de reprendre ma route, mais dans
-une mer aussi heurtée, je ne fais qu'un chemin très faible contre le
-vent. Drisse de foc casse et le foc tombe à la mer. Après quelques
-acrobaties sur le beaupré, j'arrive à le ramener à bord.
-
-«_30 avril._--Fin de la tempête.»
-
-Le baromètre remonte et pendant les vingt jours qui suivront, la brise
-sera très faible.
-
-Le 1er mai, sixième jour de mon départ de Cannes, je devais, d'après mes
-observations, me trouver à proximité de la terre. Quoique ce fût loin
-d'être ma première expérience, j'étais très intéressé. Après quelques
-jours entre le ciel et l'eau, un atterrissage est toujours passionnant.
-Il semble miraculeux que la vue de la terre vienne confirmer les calculs
-et que la terre soit exactement où elle doit se trouver.
-
-Montant au haut de la mâture, j'aperçus vers midi un petit cône, puis
-plusieurs autres sortir de l'eau exactement où ils devaient apparaître.
-C'était la terre. Ma navigation était correcte. Je me sentis fier, bien
-que le travail du navigateur ne soit rien sur un petit navire, en
-comparaison du travail du matelot. Un profane aurait pu croire que ces
-cônes étaient autant d'îles différentes, mais je savais que c'étaient
-des pics d'environ mille mètres de hauteur dont les bases se
-rejoignaient sous l'horizon. Là, à quarante milles de distance, était
-Minorque, la deuxième des îles Baléares.
-
-Le jour suivant d'autres pics apparurent directement en avant, et, vers
-le soir, l'île entière de Majorque sortit de la mer.
-
-Le vent devint une brise très légère, et le lendemain je pus distinguer
-les toits et les maisons. Pendant quelques jours, je glissai le long de
-la rive nord de Majorque. Je me souviendrai toujours de la merveilleuse
-vision que j'eus un jour d'un petit estuaire entre des pics de deux
-mille mètres recouverts de neige. Me rapprochant de la terre, je
-découvris soudain le vieux village de Port Soler au flanc d'une montagne
-surplombant la rivière, et me trouvai au milieu d'une flottille de
-petits bateaux de pêche qui sortaient de l'estuaire.
-
-Les pêcheurs me faisaient de grands signes et se préparaient à
-accueillir le petit yacht français, mais soudain je virai de bord,
-reprenant le large, emportant avec moi la merveilleuse vision de ces
-vieilles maisons au flanc de cette montagne aride. Les villages, les
-villes ne sont rien de plus à nous, marins, que n'est à l'ordinaire
-passant une maison entrevue au détour d'un chemin. Nous passons et
-emportons avec nous le souvenir.
-
-De nombreux jours de calme suivirent; je glissais lentement devant les
-îles de Beauté: Dragonera, Iviza, Formentera, heureux de la brise légère
-qui me permettait de contempler plus longuement leurs merveilles. Si
-faible était le vent que je ne faisais pas plus de 15 milles par jour.
-
-Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de la brume, un roc monstrueux coupé
-de lignes géométriques. C'était la face est de Gibraltar, qu'on ne peut
-contempler de la mer sans un sentiment de stupeur, tant le travail de
-l'homme a modifié la nature.
-
-Vers midi, je doublai la pointe d'Europe et entrai dans le port comme
-une bourrasque du Levant arrivait. Je jetai l'ancre près de la splendide
-goélette à trois mâts _l'Atlantic_ appartenant actuellement à Vanderbilt
-et gagnante en 1911 d'une course fameuse à travers l'Atlantique. J'avais
-traversé la Méditerranée et terminé la première partie de ma croisière.
-
-Presque aussitôt, la police, la santé et les autorités navales
-arrivèrent à bord. Chacun semblait étonné de voir que j'étais seul et
-venais de France.
-
-Je fus surpris de ne compter que très peu de bateaux de guerre pour
-représenter en ce lieu la gloire de l'Angleterre sur mer; seulement deux
-destroyers et un vaisseau-dépôt portant le nom une fois célèbre de
-_Cormorant_. Comme j'aurais aimé vivre au temps de Nelson, quand les
-bateaux de guerre étaient de belles frégates aux voiles blanches, et les
-marins de vrais gabiers!
-
-Maintenant, le marin est plus ou moins un mécanicien conduisant un train
-sur l'eau. Les voiliers de commerce font graduellement place aux
-vapeurs. Seuls, quelques amoureux de la mer continuent la tradition de
-manier les voiles et les cordages sur les grands océans.
-
-Pendant les quinze jours que je passai à Gibraltar, je travaillai dur,
-préparant ma longue traversée. Les autorités britanniques furent fort
-obligeantes et me donnèrent la permission d'utiliser les ouvriers de
-l'arsenal.
-
-Enfin, tout fut prêt, j'étais «paré». Avant d'appareiller, j'envoyai à
-quelques amis la carte postale suivante:
-
- 300 litres d'eau;
- 40 kilos de boeuf salé;
- 30 kilos de biscuit de mer;
- 15 kilos de beurre;
- 24 pots de confiture;
- 30 kilos de pommes de terre;
-
-avec une petite flèche pointée vers un but mystérieux et cette vague
-indication: 4.500 milles.
-
-Je désirais qu'en cas d'insuccès ma tentative demeurât ignorée, et si
-quelques amis savaient que j'étais parti pour une longue croisière, deux
-intimes seuls connaissaient mon projet de tenter la traversée de
-l'Atlantique sans escale.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'Atlantique.
-
-
-Ce fut le 6 juin à midi que je levai l'ancre. La grande aventure
-commençait seulement.
-
-Avant de quitter la France, j'avais fait l'acquisition de cartes qui
-montrent la direction et l'intensité des vents dans l'Atlantique nord.
-
-Un bateau faisant route sud-ouest à la sortie du détroit de Gibraltar
-doit rencontrer les alizés du nord-ouest et descendre sous les
-tropiques. Ensuite il fera route vers l'ouest et attendra d'être au sud
-des îles Bermudes avant de remonter vers New-York.
-
-La ligne droite n'est pas sur un voilier le plus court chemin d'un point
-à un autre. Un navire allant de New-York à Gibraltar rencontre des vents
-d'ouest et n'aura guère à couvrir plus de 3.000 milles marins; au
-contraire, de Gibraltar à New-York un voilier aura à parcourir au moins
-4.500 milles.
-
-Deux Américains, Slocum et Blackburn, traversèrent l'Atlantique
-d'Amérique en Europe à des époques différentes, seuls, sur des petits
-bateaux, en s'arrêtant aux Açores. Leur plus long passage sans escale
-fut de 2.000 milles.
-
-Jamais personne n'avait tenté seul la traversée de l'Atlantique nord de
-l'est à l'ouest.
-
-Slocum avait accompli un exploit jamais égalé en restant seul
-soixante-douze jours en mer dans le Pacifique.
-
-J'ai toujours eu pour ce grand navigateur la plus profonde admiration.
-Je savais que ma traversée durerait probablement plus qu'aucune des
-siennes et cependant je partais joyeux à la pensée des difficultés à
-surmonter.
-
-A bord d'un voilier on ne sait jamais quand on arrivera, et c'est
-pourquoi je partis avec plus de quatre mois de vivres; les vents ne me
-furent guère favorables et j'eus bien souvent à me louer de ma
-prévoyance.
-
-Je quittai donc Gibraltar le 6 juin à midi. Il faisait très beau.
-Laissant derrière moi le port, et poussé par une brise légère, j'étais
-étendu sur le pont, rêvant des jours qui allaient venir.
-
-J'avais une confiance absolue dans mon vaillant navire et ma navigation.
-J'envisageais avec joie mon passage dans les vents alizés où je
-trouverais un soleil ardent et les poissons volants des mers tropicales.
-Je jetai mes derniers regards à la terre, au roc de Gibraltar étincelant
-de soleil.
-
-La brise augmentait lorsque, sortant de la baie d'Algésiras, je mis le
-cap sur la sortie du détroit.
-
-Les poissons étaient si nombreux autour de moi que l'eau semblait
-bouillonner. Des marsouins jouaient autour de mon bateau et les albatros
-plongeaient. C'était le moment d'essayer le winchester automatique qu'un
-ami m'avait offert à Gibraltar et bientôt un marsouin coulait, laissant
-une trace rouge dans l'eau. J'aurais été heureux de pêcher à la traîne,
-mais j'allais trop vite.
-
-Vers le soir, la brise augmenta, et vers 10 heures c'était une véritable
-tempête. Le vent hala subitement sud-ouest, et mon grand foc se déchira
-en lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle. Etant fatigué par mes
-préparatifs de départ, je mis à la cape et décidai de prendre une bonne
-nuit de repos. Le vent soufflait furieux, mais le _Firecrest_ se
-conduisait merveilleusement, la barre attachée, dans les eaux si
-heurtées du détroit, pendant qu'en bas, dans ma cabine, je dormais
-confiant dans mon navire.
-
-Le lendemain, le vent était toujours sud-ouest. Pendant tout le jour une
-pluie torrentielle tomba et je continuai à tenir la cape sous une
-voilure réduite.
-
-J'avais fait réparer le rouleau de mon gui à Gibraltar, mais après
-quelques jours de mauvais temps, je ne fus pas surpris de constater que
-la plupart des dents du rouleau étaient brisées. Cet appareil destiné à
-réduire la surface de ma grande voile m'avait été livré à Cannes
-quelques jours avant mon départ. La roue avait quatre centimètres de
-diamètre de moins que je ne l'avais prescrit et le métal n'était pas
-l'alliage voulu de bronze et de manganèse. Ce défaut de construction, dû
-à la mauvaise foi du fabricant, rendit mon voyage plus pénible, et
-m'obligea à amener complètement la grand'voile chaque fois qu'un grain
-m'obligeait à réduire la voilure.
-
-Ma grand'voile commence à se découdre et je dois l'amener pour la
-réparer avant qu'elle ne se déchire dans toute sa largeur. Le jour
-suivant était beau et je hissai ma grand'voile réparée et toutes mes
-voiles de beau temps. A midi, une observation me donna ma position comme
-50 milles ouest de Gibraltar.
-
-A 14 heures, ce jour, le cap Spartel, promontoire avancé de la côte
-africaine, disparut derrière l'horizon. J'étais maintenant seul entre le
-ciel et l'eau.
-
-J'eus bientôt la satisfaction de rencontrer les vents alizés, qui furent
-une légère brise d'est le premier jour, et soufflèrent ensuite très
-frais du nord-est. Depuis le départ, j'attendais avec impatience
-l'apparition des premiers poissons volants. Aussi, je fus joyeux quand,
-le 10 juin, un petit poisson éblouissant de lumière sortit de l'eau et
-vola une centaine de mètres en avant de mon bateau avant de disparaître.
-
-Vent arrière et portant toute sa voilure, mon bateau ne pouvait rester
-de lui-même sur sa course. En ceci, j'étais moins heureux que le
-capitaine Slocum, qui put faire de longs parcours vent arrière à bord du
-_Spray_ sans toucher à la barre.
-
-C'est pourquoi, pendant ces premiers jours de vents alizés, après avoir
-tenu la barre pendant douze heures, je mis mon navire à la cape pour
-pouvoir prendre du repos.
-
-Dans la marine, les quarts sont de quatre heures. Tenir la barre pendant
-douze heures de suite est très dur, surtout vent arrière, car il faut
-une attention soutenue pour éviter l'empannage, aventure désagréable qui
-arrive quand le bateau reçoit tout à coup le vent de l'autre bord; la
-grand'voile change de bord si brusquement que le poids du gui entre les
-haubans entraîne souvent la perte du mât.
-
-Voici quelle était la routine de ma vie dans ces premiers jours de vents
-alizés. Le matin, à 5 heures, je sautais de ma couchette pour cuire mon
-déjeuner qui comportait invariablement du porridge, du lard, du biscuit
-de mer, du beurre salé, du thé et du lait stérilisé.
-
-Je découvris bien vite que j'avais été volé par certains fournisseurs de
-Gibraltar qui m'avaient vendu un baril de boeuf salé dont la partie
-supérieure contenait d'excellents morceaux, mais dont le reste n'était
-qu'os et graisse. De même, j'avais commandé une marque connue de thé, et
-le thé qu'on me livra était un mélange de très pauvre qualité.
-
-Ceci, d'ailleurs, fut une bonne leçon pour moi; à l'avenir je ne me
-fierai plus qu'à moi-même et inspecterai minutieusement toute la
-nourriture que j'embarquerai à bord.
-
-Je faisais la cuisine sur un réchaud Primus à pétrole dans le poste
-d'équipage. Ce réchaud est suspendu à la cardan, de manière que les
-casseroles restent horizontales quelle que soit la position du bateau.
-En pratique, le gîte du navire était souvent si grand que la poêle à
-frire tombait du réchaud, inondant mes jambes nues d'huile bouillante.
-
-Il était, dans une tempête, souvent très difficile de faire la cuisine.
-Il y avait loin de la coupe aux lèvres, et le boeuf salé couvrait
-maintes fois le plancher, et dans un bateau si étroit, qu'un gros marin
-ne pourrait s'y retourner qu'avec peine, il est difficile de se mouvoir
-sans entrer parfois fort brutalement en contact avec les parois du
-navire.
-
-A 6 heures, j'allais sur le pont, déroulais le tour de ma grand'voile,
-abandonnais la cape et reprenais ma course vent arrière.
-
-Pendant douze heures consécutives, je tenais la barre et, dans les vents
-alizés, je couvrais de 50 à 90 milles marins par jour. Cette moyenne est
-excellente pour un yacht de 8 tonneaux. Avec un équipage de deux hommes
-et des vents plus favorables, j'aurais certainement fait plus de 100
-milles de moyenne par vingt-quatre heures.
-
-Pendant ces douze heures de barre, dans les vents très frais, je devais
-exercer une attention soutenue. Il ne m'était pas possible de lire, et
-cependant, je ne m'ennuyais jamais. J'admirais la beauté de la mer et
-des vagues, la tenue de mon navire, et disais tout haut les oeuvres de
-mes poètes préférés: Alan Cunningham, Kipling, John Masefield, Shelley,
-Verhaeren, Edgar Poe.
-
-Quand venait la nuit, j'étais mort de fatigue. Je réduisais la surface
-de voilure de la grand'voile, mettant mon navire à la cape, attachant la
-barre. Je préparais mon deuxième repas de la journée, qui consistait
-habituellement en boeuf salé et en pommes de terre bouillies dans l'eau
-de mer, dont elles prenaient une délicieuse saveur. L'air marin me
-donnait un appétit féroce et naturellement, je ne pouvais me plaindre de
-mon cuisinier.
-
-Enfin, je tombais épuisé dans ma couchette et dormais durement bercé par
-les vagues.
-
-Quelques extraits de mon journal donneront une bonne idée de ma vie à
-bord dans ces premiers jours de vents alizés.
-
-«_Lundi 11 juin._--Vent très frais nord-est, nuageux, forte mer. Douze
-heures 30, prends un ris dans trinquette, enroule deux tours de
-grand'voile, remplace le deuxième foc par le foc de cape. A 12 heures,
-distance enregistrée au loch en vingt-quatre heures, dont douze heures à
-la cape: 90 milles. Fraîche brise devient une tempête environ 10
-Beaufort. Dix-neuf heures trente, à la cape.
-
-«_Mardi 12 juin._--Sept heures, cap sud-ouest, vent grand frais, nord,
-distance enregistrée au loch à midi, 75 milles un quart, tempête à midi,
-mer démontée, à la cape à 13 heures.
-
-«_Mercredi 13 juin._--A la cape toute la nuit, 6 heures du matin W. S.
-W. vent grand frais N. W.; dans l'après-midi, croise vapeur qui roule
-fortement.
-
-«_Jeudi 14 juin._--Vent nord plus modéré, distance au loch à midi 54
-milles. Latitude par observation: 34° 21'.
-
-«_Vendredi 15 juin._--Vent frais, ciel bleu, loch à midi, 68 milles. A
-13 heures la sous-barbe se brise. La sous-barbe est une manoeuvre
-dormante qui, partant de l'extrémité du beaupré, vient se raidir sur
-l'étrave et sert à contre-tenir le beaupré contre les efforts de bas en
-haut qui lui sont transmis par les étais.
-
-«Pour la réparer, je dois me rendre à l'extrémité du beaupré, difficile
-manoeuvre dans une forte mer. Les risques d'être enlevé par une lame
-sont grands.
-
-«J'avais à travailler avec mes mains, me cramponnant avec les jambes. De
-temps en temps, le _Firecrest_ tanguait et je disparaissais entièrement
-dans l'eau, mais la mer était chaude et ce bain forcé nullement
-désagréable.
-
-«Je me souviens d'avoir lu que le yacht d'un célèbre navigateur
-solitaire fut trouvé après une tempête à la dérive sans personne à bord.
-Le livre de bord portait cette inscription: «Je dois me rendre à
-l'extrémité du beaupré. Reviendrai-je?»
-
-«_Samedi 16 juin._--Vent très frais, loch enregistre à 12 heures: 72
-milles. Quatorze heures, la bordure de la grand'voile se déchire et je
-dois l'amener et hisser la voile de cape.
-
-«_17 juin._--Vent très frais nord, cap sud-ouest; à 12 heures le vent
-souffle en tempête puis se calme subitement vers dix-sept heures.
-D'après mes observations, je suis à environ six cent vingt milles de
-Gibraltar et quarante milles au sud-ouest de Madère, que je ne peux
-apercevoir.
-
-«La mer devient calme et le ciel se dégage. J'en profite pour faire
-sécher mes vêtements et ma literie.»
-
-Le lendemain, par une mer d'huile et calme plat, je suis occupé toute la
-journée à réparer mes voiles. Après quelques jours de fort temps, il y a
-toujours beaucoup de travail à bord. C'est un cordage à épisser, une
-manoeuvre à changer. Le travail du matelot est beaucoup plus important
-que celui du navigateur. Sans connaître la navigation, j'aurais pu très
-bien traverser l'Atlantique. Si j'avais été un marin inexpérimenté,
-incapable de réparer mes voiles et mes cordages, je n'aurais pu
-atteindre d'autre port que celui des navires perdus; et toutes mes
-connaissances astronomiques n'auraient pu me servir à rien.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Découvertes alarmantes.
-
-
-Dans cette première période de vents alizés, j'avais fait d'assez bonnes
-moyennes, mais le 18 juin la brise devint légère et le vent variable. Je
-rencontrai une forte proportion de vents du sud-ouest, ce qui est tout à
-fait exceptionnel pour cette région de l'Atlantique et cette période de
-l'année.
-
-En fait, ma carte des vents montre que mille observations ont été prises
-dans cette région en juin et juillet et pas une fois un vent du
-sud-ouest n'a été constaté. Or, j'eus plus de huit jours de vent debout.
-
-Un autre fait étrange était la complète absence de toute vie. Ni
-marsouins, ni dauphins, ni poissons volants. Autour de moi, de l'eau,
-rien que de l'eau, et le _Firecrest_. Je suis seul, absolument seul. Les
-récits de croisière qui sont dans ma bibliothèque de bord mentionnent
-tous un grand nombre de poissons volants au nord de Madère. J'attends
-avec impatience ces curieux échantillons de la faune marine dont la
-chair est si vantée. Je suis bien au sud de Madère et, depuis le
-lendemain de mon départ de Gibraltar, je n'ai pas aperçu un seul poisson
-volant.
-
-Pendant cette période de vents légers, je fis des expériences, cherchant
-un équilibre pour que le _Firecrest_ puisse rester de lui-même sur sa
-course vent arrière.
-
-En réduisant la surface de ma voilure et en utilisant, au lieu de ma
-grand'voile, la voile de cape, qui est une voile triangulaire, sans
-corne et sans gui, je découvris que mon navire pouvait rester sur sa
-course de lui-même, vent grand largue. Naturellement, sous cette voilure
-réduite, la vitesse était moindre mais je n'avais plus besoin de rester
-constamment à la barre et pouvais employer tout mon temps à réparer les
-voiles ou faire la cuisine, et la distance couverte en vingt-quatre
-heures se trouvait à peu près la même. En fait, les jours de beau temps,
-j'avais même des heures libres pour relire longuement tous mes auteurs
-favoris.
-
-Ce fut dorénavant une vie moins dure, et si j'avais eu plus de chance
-avec les vents, j'aurais pu faire la traversée entière dans ma cabine,
-le _Firecrest_ se gouvernant de lui-même, comme fit une fois le _Spray_
-du capitaine Slocum, qui resta près de quarante-deux jours de suite sans
-sortir de sa cabine.
-
-Je pris bien vite l'habitude de dormir d'un sommeil très léger. Allongé
-sur ma couchette, la tête contre les parois du bateau, l'eau à quelques
-centimètres de mes oreilles, je pouvais apprécier la vitesse du navire
-par le bruit de l'eau contre ses flancs.
-
-Par le mouvement du navire, la proportion de tangage ou de roulis, je
-savais immédiatement que le _Firecrest_ avait changé sa position par
-rapport au vent, et je venais sur le pont modifier l'angle de la barre
-du gouvernail.
-
-_22 juin._--Bonne brise N. cap. W. S. W., froid et nuageux. Suis sur les
-grandes profondeurs et la Fosse de Monaco plus de 6.000 mètres. A midi,
-au loch, 80 milles et demi. Position par calcul d'heure et ex-méridien.
-Latitude 30° 41' N., longitude 21° 3' W., calme toute la journée et la
-nuit. M'occupe tout l'après-midi à trouver les solutions des problèmes
-d'échecs du journal anglais _le Field_.
-
-_23 juin._--Légère brise nord. Cap sud-sud-ouest, _Firecrest_ se
-gouverne lui-même depuis quatre jours. Voile de cape se déchire, hisse
-grand'voile et en gouvernant avec le pied passe tout l'après-midi à
-réparer l'avarie. Mes voiles s'usent si rapidement que je me demande si
-j'aurai assez de fil, d'aiguilles et de toile pour les réparer. Mais
-qu'importe!... J'utiliserai mes couvertures et je souris malgré moi en
-pensant à la stupéfaction des New-Yorkais s'ils voyaient entrer dans
-leur port un petit yacht français ayant, en place de voiles, des
-couvertures de toutes les couleurs. Au loch, à midi, 37 milles un quart.
-
-_24 juin._--Nuit très calme, légère brise du nord-ouest, monté en haut
-du mât pour changer la poulie d'une balancine. Très occupé, ce dimanche,
-par des travaux de propreté et le nettoyage du bateau; essayai les
-pompes, et constatai que le _Firecrest_ n'avait pas fait d'eau depuis
-mon départ. Me rasai avec de la crème sans employer d'eau ni de savon.
-C'était le premier jour depuis Gibraltar, et je passai un dimanche fort
-agréable, travaillant sans vêtement sur le pont, me baignant dans le
-chaud soleil de juin.
-
-_25 juin._--Légère brise du nord, route W.-S.-W. J'aperçois de
-nombreuses méduses tricolores que les Anglais appellent _portuguese men
-of war_. Ce sont des masses gélatineuses qui portent à leur partie
-supérieure un écran en guise de voiles.
-
-Je suis maintenant à dix-neuf jours de Gibraltar et j'ai couvert plus du
-quart de la distance vers New-York.
-
-_26 juin._--Légère brise nord-est; utilise ma trinquette-ballon comme un
-spinnaker et barre toute la journée. Le soleil est presque au zénith, à
-midi, et vers le soir je souffre d'un violent mal de tête, commencement
-d'insolation. Au loch, à midi, 62 milles.
-
-_27 juin._--Légère brise N.-E., je répare deux trinquettes déchirées.
-Calme presque plat tout l'après-midi. Le _Firecrest_ fait à peine un
-noeud, mais je ne m'en soucie guère. La vie est belle, allongé sur le
-pont, sous le soleil des tropiques.
-
-_28 juin._--Légère brise E. Je remarque, pour la première fois, trois
-gros poissons dans le sillage du navire. Ce sont des daurades
-(_coryphoenae hippuris_ des naturalistes) que les Portugais appellent
-dorado et les pêcheurs anglais improprement dolphins. J'admire leurs
-couleurs éblouissantes, qui changent du bleu électrique au vert.
-
-_1er, 2 et 3 juillet._--Forts vents du sud et sud-ouest, pluie, nombreux
-grains; la mer est très dure et hachée et me rappelle le golfe du Lion.
-Je fais route plein sud cherchant à retrouver les vents alizés.
-
-Le 4 juillet fut fort mouvementé. Montant sur le pont à 2 heures du
-matin pour parer à un très fort grain du sud-ouest et prendre plusieurs
-ris dans ma grand'voile et ma trinquette, je découvris sur le pont deux
-poissons volants mesurant une dizaine de centimètres de long. Peu après
-ils sautaient dans ma poêle à frire et je pouvais apprécier leur
-délicate saveur.
-
-Toute la journée, mer très dure, forte tempête du sud-ouest; je fais
-route au plus près sous voilure réduite. Des lames déferlent à bord
-toute la journée. La mer est très heurtée, le _Firecrest_ tangue
-fortement et plonge constamment son long beaupré dans les vagues.
-
-La direction des vents pourrait faire croire à la mousson du sud-ouest,
-mais mes instructions nautiques disent qu'on ne rencontre pas la mousson
-du sud-ouest au nord du cap Vert et je suis par 29° de latitude nord.
-Tout se passe décidément d'une manière anormale pendant cette traversée.
-
-Dans l'après-midi du 5 juillet, la tempête devint moins forte et j'en
-profitai pour raccourcir mon beaupré. Le lendemain, je retrouvai enfin
-les vents alizés. La mer était toujours forte, je remplaçai ma
-sous-barbe de beaupré qui s'était brisée dans la tempête et réparai ma
-grand'voile et ma voile de cape. Je roidis aussi mes étais qui avaient
-pris du mou.
-
-De nombreuses algues flottaient tout autour de mon navire, ce qui ne me
-surprit pas, car mes cartes m'apprenaient que je venais d'entrer dans la
-mer des Sargasses. J'aperçus aussi un morceau de bois rongé par les vers
-et incrusté de coquillages, peut-être l'épave d'un naufrage au milieu de
-l'Atlantique.
-
-Je suis heureux, le ciel est de nouveau clair, j'ai retrouvé les vents
-alizés et me vois déjà près de la côte d'Amérique, quand je fais soudain
-une découverte alarmante. La plus grande partie de ma réserve d'eau
-douce est devenue imbuvable.
-
-A mon départ de Gibraltar, j'emportais trois cents litres d'eau douce
-contenus dans deux réservoirs en fer galvanisé et trois barils de chêne.
-Ayant épuisé l'eau de mes réservoirs en fer, je découvris que l'eau de
-mes deux barils de chêne avait pris une teinte rouge sombre, était
-devenue saumâtre et, même bouillie et filtrée, absolument imbuvable. Ces
-deux barils étaient construits en bois trop neuf et l'acide tannique du
-chêne avait complètement corrompu l'eau.
-
-Il me restait environ 50 litres d'eau et j'étais à 2.500 milles de
-New-York. Si j'avais fait cette découverte trois jours plus tôt, il
-pleuvait à torrents et j'aurais pu laver et remplir mes barils avec de
-l'eau de pluie. J'étais maintenant presque sous les tropiques et pouvais
-fort bien rester plus d'un mois sans pluie.
-
-J'estimai le nombre maximum de jours que pouvait durer ma traversée et
-décidai de ne boire dorénavant qu'un verre d'eau par jour et de faire
-toute la cuisine possible à l'eau de mer.
-
-Je possède bien un petit appareil à distiller, mais mon combustible
-m'est nécessaire pour cuire mes repas. Le soleil, à midi, est presque au
-zénith et ses rayons me brûlent. Tout est maintenant sec à bord, ma
-gorge me fait très mal et j'ai constamment soif.
-
-[Illustration: V.--A bord.]
-
-[Illustration: VI.--Une goélette à trois mâts.]
-
-Je scrute anxieusement l'horizon cherchant des nuages de pluie, mais le
-ciel est clair et le baromètre très haut. Ne pleuvra-t-il jamais?
-
-Quelques albatros suivent mon navire et les vers du fameux poème de
-Coleridge hantent ma mémoire:
-
- De l'eau, de l'eau tout autour
- Et rien, rien à boire.
-
-Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans eau ni savon, et me coupai les
-cheveux. Je réparai encore ma grand'voile dont les coutures ne tenaient
-plus. Ce jour, une de mes balancines cassa dans la forte brise du
-nord-est. Le lendemain, mon clinfoc part en lambeaux dans un coup de
-vent. Mes écoutes cassent les unes après les autres et je dois les
-changer; mes voiles s'usent de plus en plus. Ma provision de fil à voile
-diminue trop vite à mesure que je répare.
-
-Les sargasses sont de plus en plus nombreuses et s'enroulent autour de
-mon loch. Les poissons volants ont complètement disparu. Il fait chaud,
-trop chaud; ma soif augmente; j'ai la fièvre et ma gorge est très
-enflée. Du baril de boeuf salé monte une odeur insupportable. Vais-je
-aussi manquer de viande?
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Dans les vents alizés.
-
-
-Le 6 juillet je découvrais donc qu'il me restait seulement 50 litres
-d'eau douce; j'étais encore à 2.500 milles de New-York; j'avais couvert
-en moyenne 50 milles par jour, de sorte que, même avec des vents
-favorables, il me faudrait au moins un mois pour finir mon voyage, et
-probablement beaucoup plus longtemps. En fait, ce fut seulement
-soixante-dix jours plus tard que je jetai l'ancre.
-
-Le temps me sembla très long avant que la pluie tombât en quantité
-suffisante pour remplir mes réservoirs vides. J'étais obligé de
-continuer à ne boire qu'un verre d'eau par jour, car je n'osais pas
-compter sur la pluie et j'étais décidé à ne faire escale nulle part
-avant la côte américaine.
-
-Dans l'intervalle, j'avais beaucoup de travail, ma grand'voile se
-décousait constamment lorsque la brise était forte. Maintenant, il n'y a
-pas une seule de ses coutures que je n'aie recousue au moins une fois.
-
-Voici un exemple d'une journée bien remplie. Je lis le 7 juillet dans
-mon livre de bord:
-
-«Vent nord-est, forte brise. Route ouest à la boussole. Me rasai,
-essayai de couper mes cheveux. Nettoyai les cabines. Le bateau se
-gouverne lui-même sous la voile de cape et les focs. A midi, j'ai
-couvert 40 milles dans mes dernières vingt-quatre heures. Treize heures,
-répare la grand'voile. Je répare la balancine de bâbord, qui supporte le
-gui, quand la grand'voile est abaissée. A 4 heures, le vent tourne vers
-l'est. Je change ma course vers le sud-ouest. Les sargasses deviennent
-de plus en plus nombreuses. Le lendemain, mon clinfoc fut déchiré en
-lambeaux et je dus aller à l'extrémité du beaupré pour sauver ce qui en
-restait.»
-
-Je courais devant un fort vent d'est et à midi, le 9 juillet, j'avais
-couvert 72 milles dans les dernières vingt-quatre heures. Ce n'était
-qu'une moyenne de trois milles par heure, j'étais satisfait pourtant,
-car le bateau se gouvernait lui-même la plupart du temps.
-
-Je couvris 77 milles le 10 juin. Cette nuit, je dormis dans le poste
-avant. Je fus éveillé par une vague sur ma figure; elle entra à travers
-le panneau que j'avais laissé ouvert pour me donner de l'air.
-
-Je faisais souvent des expériences avec mes voiles afin de découvrir le
-meilleur moyen pour le _Firecrest_ de se barrer lui-même, sans que ma
-main fût sur la barre. Avec un vent arrière, j'avais la grand'voile d'un
-côté et la trinquette-ballon de l'autre. Je faisais une bonne vitesse
-sous ce gréement, mais devais garder une attention de tous les instants.
-La nuit, je rentrais la grand'voile et, modifiant la route, je laissais
-le navire fuir de lui-même devant le vent sous les voiles d'avant.
-
-Chaque fois que le vent atteignait la force d'une tempête, quelque chose
-se brisait à bord.
-
-Par exemple, si j'amenais la grand'voile pour la réparer et hissais à sa
-place la voile de cape, j'avais à peine fini de réparer la grand'voile
-que la voile de cape se déchirait, et je devais accomplir la manoeuvre
-inverse.
-
-Dans l'intervalle, d'autres choses cassaient, et je ne compte plus le
-nombre de fois que j'eus à réparer ou changer les écoutes de foc ou de
-trinquette.
-
-Je ne suis pas enclin à la superstition, mais le vendredi 13 juillet fut
-exceptionnellement mauvais. Le _Firecrest_ roulait effroyablement. Les
-vagues étaient très hautes et tout cassait à bord depuis le matin. Un
-grand trou fit son apparition dans la trinquette. Je venais de la
-rentrer à bord, quand la drisse de foc se brisa et la voile tomba
-par-dessus bord.
-
-Marchant sur le beaupré pour essayer de la remonter, je mis mon pied sur
-les arcs-boutants de beaupré, quand l'un des haubans se brisa sous moi
-et je tombai à la mer. Je fus assez heureux pour attraper la sous-barbe,
-et regagnai le pont. J'en fus quitte pour un bain forcé de quelques
-secondes, mais mon navire faisait à ce moment plus de 3 milles à
-l'heure, et si je n'avais eu la chance de trouver la sous-barbe sous ma
-main, je restais seul en plein océan. Le pont étroit de mon navire,
-balayé par les vagues, me parut ensuite extrêmement confortable.
-
-Ce jour, je trouvai que ma position était 27° nord de latitude. Je
-décidai que j'avais été assez au sud et je changeai ma route du
-sud-ouest à l'ouest. Selon toute probabilité, si j'en crois ma carte, je
-dois avoir des vents favorables jusqu'à 32° de latitude nord.
-
-Ayant échappé au danger du vendredi 13, je me sentis prêt à faire face à
-tout, le jour suivant. C'était la fête nationale, et je hissai les
-couleurs françaises et le pavillon du Yacht-Club de France, dont je suis
-membre.
-
-A 10 heures, le _Firecrest_ fuyait devant une très fraîche brise du
-nord-est, quand un fort coup de vent arriva; je dus amener la
-trinquette-ballon pour la sauver et mettre à sa place une voile plus
-petite.
-
-Des vagues, qui semblaient avoir au moins dix mètres de hauteur,
-arrivaient en rugissant. Le petit _Firecrest_ plongeait son nez au
-milieu d'elles et des torrents d'eau balayaient le pont de l'avant à
-l'arrière. C'était un dur travail de rester sur le pont sans être
-emporté, et quand la nuit vint j'étais très fatigué.
-
-Laissant le _Firecrest_ se gouverner lui-même, je descendis dans la
-cabine pendant que la tempête se déchaînait. Je trouvai tout en bas dans
-un grand désordre, car je n'avais eu le temps de rien nettoyer depuis
-deux jours. Le bateau roula effroyablement toute la nuit. Si je n'avais
-pas eu d'autres expériences et si ma confiance en mon navire n'avait pas
-été aussi entière, j'aurais pu penser qu'il allait chavirer. Le
-mouvement de roulis était si violent qu'il était extrêmement difficile
-de rester dans la couchette sans être jeté sur le plancher. Néanmoins,
-je trouvais toujours le moyen de dormir et de me reposer.
-
-Quand je retournai sur le pont, le lendemain matin, le vaillant petit
-navire était resté sur sa route comme si ma main avait été au gouvernail
-toute la nuit. Si les gens de terre savaient, ils ne s'étonneraient pas
-qu'un marin aime son navire et le considère comme un être vivant
-intelligent et sensible.
-
-Il y avait des poissons volants sur le pont, aussi je déjeunai de
-nourriture fraîche, pour la première fois depuis bien des semaines. Le
-lendemain, ils étaient plus nombreux. Il faut un homme ayant vécu des
-semaines de biscuit et de boeuf salé pour apprécier pleinement la
-délicieuse saveur des poissons volants.
-
-Pendant encore deux jours je fuis, poursuivi par la tempête. Le matin du
-16 la force du vent diminua et je pus continuer à réparer mes voiles. La
-trinquette était déchirée. La mer était très forte, il était vraiment
-dur de manier l'aiguille tandis que le _Firecrest_ était secoué
-terriblement.
-
-Ce jour-là j'eus plus d'eau à pomper que de coutume, car une grande
-vague avait déferlé à travers l'écoutille entr'ouverte.
-
-Une période de vents variables, de calme et de rafale suivit; j'étais
-toujours très occupé à réparer mes voiles éprouvées par le mauvais
-temps. Je mis trois jours à réparer la trinquette-ballon, gouvernant la
-plupart du temps avec un pied pendant que je cousais.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-La soif.--Les Daurades.
-
-
-Il faisait très chaud. Au milieu du jour, le soleil était presque à la
-verticale au-dessus de ma tête, et j'avais toujours très soif, mais je
-devais me contenter d'un verre d'eau par jour. Ce fut seulement plus de
-trois semaines après la découverte de ma perte d'eau potable que je pus
-attraper un tout petit peu d'eau dans mes voiles. Dans la nuit du 17
-juillet, une petite pluie tomba, et je pus recueillir environ un litre
-d'eau. Je pris un bain sous la pluie dont je goûtai fort la fraîcheur.
-
-Dans le jour, sous le soleil torride des tropiques, je m'aspergeais
-fréquemment d'eau de mer avec un seau de toile, mais l'effet passait
-très vite et j'avais bientôt aussi soif qu'avant.
-
-Je venais de réparer la trinquette-ballon, quand la grand'voile se
-déchira le long d'une couture sur une longueur de plus de cinq mètres.
-Il n'y avait rien à faire d'autre que d'amener la grand'voile, la
-réparer et mettre à sa place la voile de cape. Cela voulait dire au
-moins vingt-quatre heures de travail avec le fil et les aiguilles.
-
-Ce fut alors que je commençai à souffrir de la gorge. Le jour suivant,
-ma gorge enfla si fort que je ne pus rien avaler qu'un peu d'eau et de
-lait condensé. Pendant quatre jours, ce mal continua. Le 26 juillet,
-j'étais si faible et fiévreux que j'amenai tout sauf les voiles d'avant
-et me couchai dans la cabine, laissant le _Firecrest_ prendre soin de
-lui-même.
-
-Des poissons volants tombaient de temps en temps sur le pont, mais ils
-m'intéressaient peu. Je souffrais trop pour pouvoir manger, et la
-chaleur était si forte qu'il était très pénible de rester sur le pont,
-même étendu.
-
-La lumière des tropiques m'éblouissait et, lorsque je regardais vers
-l'horizon, il me semblait souvent voir la terre: mirage qui se dissipait
-presque aussitôt.
-
-Le soir, des petits nuages apparaissaient souvent à l'horizon et
-prenaient à mes yeux l'apparence trompeuse de voiles blanches.
-
-Mon mal augmentait ma soif; il était dur pour moi de ne pas dépasser ma
-ration d'un verre d'eau par jour.
-
-Le matin du 29 juillet, j'étais un peu mieux, mais extrêmement faible
-après quatre jours de diète. Le maniement de mes voiles me prenait
-quatre fois plus de temps que de coutume en raison de ma faiblesse. Je
-fis route droit vers l'ouest ce jour-là et la nuit je pus trouver un
-sommeil réparateur, car le vent était tombé, la mer calme.
-
-Pendant une semaine, des jours calmes et très chauds se succédèrent et
-il me semblait que mon cerveau brûlait.
-
-Ma situation, à ce moment, n'était guère enviable; de vieilles voiles en
-mauvais état qui demandaient des réparations constantes, de l'eau
-mauvaise, la fièvre et pas de vent. Ce n'était pas entièrement plaisant,
-mais cela me donnait une sorte de satisfaction d'avoir à rencontrer et à
-surmonter ces obstacles; j'avais confiance et je savais qu'avant
-d'atteindre la côte américaine je trouverais suffisamment de vent,
-prévision qui fut justifiée par la suite. Je lis dans mon livre de bord,
-à cette époque:
-
-«Très chaud et terriblement soif. Aimerais nager autour de mon bateau
-mais, en raison de la fièvre dont je souffre, j'abandonne ce projet.
-J'ai certainement perdu les vents alizés. Pour la seconde fois, le vent
-est exactement à l'opposé de ce qu'il devrait être d'après la carte. Je
-suis seulement au 29e degré de latitude et le _Firecrest_ roule dans un
-calme plat. Sans les promesses mensongères de la carte des vents, je
-serais allé beaucoup plus au sud et j'aurais rencontré des vents
-favorables.»
-
-Comme on l'a vu, rien ne se passe, dans cette croisière, selon les
-prévisions ordinaires; aucune de celles qu'on admet comme probables ne
-s'est réalisée.
-
-Il y en a une, en tout cas, que je n'avais pas faite; c'est que mon
-baril de boeuf salé pourrirait si vite. Le dernier jour de juillet, je
-me vois obligé de le jeter par-dessus bord. Sous la chaleur des
-tropiques, je ne pouvais en supporter plus longtemps ni le goût, ni
-l'odeur.
-
-Jouant autour de mon bateau, il y avait un grand nombre de petits
-poissons dont j'ignore le nom. Ils avaient d'énormes têtes, en
-comparaison de leurs corps, et une bouche minuscule. J'essayai en vain
-de les attraper avec une ligne, ils ne voulaient pas mordre. Je parvins
-à harponner l'un d'eux. Mais je trouvai qu'il ne donnait presque aucune
-chair mangeable.
-
-Le 1er août, ma gorge était mieux et je considérai que je pouvais
-prendre un bain. L'eau était calme, fraîche et transparente comme celle
-d'un lac et le _Firecrest_ roulait paresseusement dans une longue
-ondulation; aussi je plongeai par-dessus bord dans la fraîcheur de
-l'océan.
-
-Tout le jour avait été calme et le coucher du soleil fut merveilleux.
-Quelques petites bandes de nuages apparaissaient vers l'ouest,
-floconneuses comme une toison de mouton. Quand le soleil disparut dans
-l'Océan, ses rayons le teintèrent de rouge, jusqu'à ce que toute la
-partie ouest du ciel devînt extrêmement brillante.
-
-J'admirai ce magnifique spectacle, jusqu'à ce que le jour tombât. La
-nuit vint et Vénus apparut à l'horizon.
-
-Au-dessus de moi étincelait Véga et, plus à l'ouest, Altaïr, tandis que
-dans le sud j'apercevais le Poisson austral.
-
-Ce n'était pas trop de venir de 3.000 milles pour admirer un tel
-spectacle.
-
-Pendant deux jours j'eus un très fort vent du nord. Mes voiles, usées,
-continuèrent à se déchirer et j'eus à nouveau à recommencer mon travail
-avec le fil et l'aiguille.
-
-Malgré les vents debout, je faisais lentement un chemin ouest, et, le 2
-août, cinquante-quatre jours de mer, j'étais par 54° de longitude ouest
-et 29°30 de latitude nord. J'étais à environ 1.700 milles de New-York.
-J'avais l'intention de passer au sud des îles Bermudes, mais j'avais
-encore plus de 1.000 milles à couvrir avant d'être dans leur voisinage.
-Contre ce fort vent et la forte mer, le _Firecrest_ faisait peu de
-chemin. La pluie tomba à torrents, mais il était impossible d'en
-recueillir parmi les tourbillons d'écume de mer qui volaient partout.
-
-[Illustration: VII.--Le _Firecrest_ au port.]
-
-Je n'avais pas le temps d'être paresseux maintenant, j'étais trop occupé
-à réparer mes voiles et mes cordages.
-
-Le _Firecrest_ portait deux balancines. La corne de la grand'voile
-devait être hissée entre elles et, comme elles sont seulement à quelques
-centimètres de distance, c'était un travail difficile quand le navire
-roulait dans une mer très dure.
-
-La place de l'équipage, en hissant la grand'voile, est près du mât, mais
-j'avais constamment, tout en hissant la voile, à courir en arrière pour
-guider l'extrémité de la corne entre les deux balancines.
-
-Il faisait toujours chaud et le temps était beau. Le bateau se
-gouvernait lui-même et j'étais allongé, un jour, sur le pont regardant
-par-dessus bord, essayant de percer les insondables profondeurs: plus de
-6.000 mètres. C'est alors que je remarquai, pour la première fois, trois
-formes suivant mon bateau. Nageant à quelques mètres de la surface, dans
-l'ombre du _Firecrest_, était un trio de daurades qui sont d'énormes
-poissons du genre maquereaux dépassant souvent un mètre de longueur.
-
-Deux semaines auparavant j'avais jeté mon boeuf salé. Je n'avais pas
-goûté de nourriture fraîche depuis mon départ de Gibraltar et, seuls,
-quelques poissons volants m'avaient permis de changer mon régime. Et là,
-nageant près de moi, il y avait plusieurs kilogrammes de poisson frais.
-
-Sortant un hameçon et une ligne, j'essayai d'en attraper un, employant
-comme appât un petit poisson volant, mais ils n'y firent aucune
-attention. Et pourtant, en avant de mon bateau, les poissons volent et
-les daurades sautent après. Les gros sont rapides comme l'éclair et les
-poissons volants n'ont qu'une très faible chance d'échapper, car
-au-dessus d'eux les albatros les guettent du haut des airs.
-
-Si les daurades se nourrissent de poissons volants, pourquoi ne
-mordent-elles pas les miens? Cette extrême timidité de la daurade avait
-été remarquée par deux de mes amis dans leur traversée de l'Atlantique.
-
-Et pourtant je désire ces poissons et j'ai besoin d'en prendre un, mais
-comment? J'essaie de les tirer à la carabine, mais ils coulent si
-rapidement que même si le bateau ne remuait pas je ne pourrais pas les
-attraper en plongeant.
-
-Je me demande si je pourrai en prendre un avec mon harpon à trois
-branches, mais ils restent toujours hors de mon atteinte.
-
-Découragé, j'abandonnai mon projet et je m'assis sur le bord de mon
-navire, plongeant les pieds nus dans l'eau. C'est alors que l'inattendu
-arriva: trois daurades se précipitèrent vers mes pieds. Elles furent
-rapides, mais je fus plus rapide encore. J'en perçai une de mon harpon
-et bientôt j'avais un poisson de près d'un mètre sur le pont.
-
-C'était de la nourriture fraîche à profusion et je savais maintenant la
-manière de m'en procurer.
-
-Je connaissais la curiosité des daurades et savais que pour en attraper
-je devais attirer leur attention. Mais bientôt elles furent accoutumées
-à voir mes pieds le long du bord. J'eus à trouver quelque chose de
-nouveau et découvris qu'une assiette blanche tournoyant dans l'eau
-excitait leur curiosité. Je pris alors plus de poisson que je n'en
-pouvais manger.
-
-Les couleurs de ces animaux, comme ils gisaient mourants sur le pont du
-_Firecrest_, étaient étonnantes. Leurs corps bleu électrique, avec de
-longues queues d'or, passaient par toutes les nuances de l'arc-en-ciel,
-pour se fixer finalement au vert avec des points dorés. C'était une des
-nombreuses merveilles de la mer que je connaissais par mes livres, mais
-que je n'avais jamais vue auparavant.
-
-Les daurades sont d'excellents poissons, mais elles n'ont pas la saveur
-délicieuse de leurs frères ailés dont elles se nourrissent presque
-exclusivement. Souvent je trouvais dans leur estomac les restes de
-nombreux poissons volants.
-
-Ce fut à cette époque que je découvris une curieuse espèce d'algues sur
-les flancs de mon bateau; elles avaient l'apparence de fleurs noires et
-blanches attachées à la coque par une longue tige flexible. Ceci
-m'explique pourquoi tant de poissons suivaient le _Firecrest_; en mer,
-ils escortent toujours les navires dont la carène est sale.
-
-J'avais maintenant suffisamment à manger, mais presque rien à boire.
-J'avais à filtrer tout ce que je buvais à travers un linge et le goût de
-l'eau était très mauvais.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Journées d'orages.
-
-
-Enfin, vint la pluie. Je n'ai pas de mots pour dire ma joie à l'approche
-de l'orage.
-
-Des nuages sombres se rassemblèrent vers l'occident, la nuit du 4 août.
-Dans la pénombre, ils se levaient majestueusement au-dessus de la mer
-comme d'immenses montagnes noires, semblant vouloir écraser mon petit
-navire dans un affreux désastre.
-
-Mais je pouvais rire en face d'eux, car je connaissais la robustesse de
-mon vaillant _Firecrest_. Qu'importe la tempête, si je peux avoir de
-l'eau... Des éclairs zigzaguaient parmi les amas de nuages et
-éclairaient par moments l'océan d'une lumière sinistre.
-
-J'étais assis sur le pont, admirant le déploiement de ces forces
-naturelles. Aussi impressionnant que cela pût être pour un marin, je
-n'avais aucune crainte de ce qui allait venir. Après les longs jours
-torrides et sans vent, j'envisageais avec joie le changement qui se
-préparait.
-
-Le grand rideau de nuages arrivait en roulant de l'occident, éteignant
-les étoiles les unes après les autres, comme pour cacher une tragédie
-qui allait se jouer dans cette petite partie du monde et dont le
-_Firecrest_ et moi attendions le dénouement. Il n'y avait rien à faire
-que réduire ma voilure et me préparer à attraper la pluie qui devait
-tomber. Bientôt j'entendis le bruit des gouttes précipitées sur le pont
-et je me souvins du vieux proverbe de marin qui recommande de se méfier
-quand la pluie arrive avant le vent; mais le _Firecrest_ était prêt à
-tout. L'orage arriva comme un tourbillon et coucha presque entièrement
-mon navire; mais, quand le premier coup de vent passa, je fus capable,
-en utilisant ma grand'voile comme une sorte de poche, de recueillir
-l'eau de pluie que je laissai s'écouler dans un baril au pied du mât.
-Les grains continuèrent toute la nuit. Je parvins à recueillir plus de
-50 litres. C'était plus important pour moi que la pêche. Je me sentais
-maintenant assuré de ne jamais manquer de nourriture ni d'eau, car le
-ciel et la mer m'apportaient l'un et l'autre.
-
-J'étais tout à fait satisfait, même heureux. Je n'avais aucune hâte
-d'arriver à New-York et je me sentais chez moi sur l'océan.
-
-Le vent est toujours ouest, ce qui veut dire très lente progression,
-mais je ne m'en soucie pas. Voilà plus de trois semaines que je n'ai eu
-un temps favorable en dépit des flèches pleines de promesses de la carte
-des vents. J'ai suffisamment de poisson et d'eau pour mes besoins
-actuels, et de nombreux nuages noirs encerclent l'horizon, promettant
-plus de pluie.
-
-J'ai mangé trop de poisson dans les derniers jours. Je souffre: mes
-lèvres sont enflées et mes jambes me font très mal. Le _Firecrest_
-tangue fortement dans une mer très dure et fait à peine quelques
-progrès.
-
-Le 8 août, le vent et la mer augmentent, mais à midi j'avais couvert 66
-milles dans les dernières vingt-quatre heures, ce qui n'était pas mal.
-
-Je remarque des nuages assez gros dans l'air, se déplaçant en sens
-inverse du vent, et j'en conclus qu'une période de mauvais temps va
-venir. Le laçage qui attache la grand'voile par en haut se casse et j'ai
-de nouveau beaucoup de travail.
-
-Deux mois s'étaient écoulés depuis que j'avais quitté Gibraltar, le 6
-juin. Jusque-là mon voyage s'était déroulé comme je l'avais prévu,
-chaque jour quelque chose de nouveau arrivait et la vie n'était jamais
-monotone. Les privations que j'endurais n'étaient que celles qu'un
-ancien marin considérait comme faisant partie de la journée de travail
-dans la vieille marine à voile.
-
-J'avais trouvé que je pouvais bien manier mon navire. Nous étions bons
-compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me
-sentais de plus en plus attaché à lui et admirais sa vaillance.
-
-A vrai dire, 1.500 milles me séparaient encore du port de New-York, mais
-j'avais suffisamment de nourriture et d'eau.
-
-Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la côte nord
-d'Amérique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pût arriver. Les
-tempêtes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de
-ses vieilles voiles allaient pourtant dépasser en violence tout ce que
-j'avais pu prévoir.
-
-La navigation de mon navire était sans aucun doute une importante partie
-de mon voyage transatlantique, mais c'était le travail le moins
-fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'être un bon matelot,
-d'être capable de réparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma
-latitude et ma longitude.
-
-Je préférais de beaucoup être appelé Alain le matelot que capitaine. Je
-crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait
-traverser l'océan seul, à condition de savoir manier son navire.
-Naviguant droit vers l'ouest à la boussole, il ne manquera pas
-l'Amérique. Il devra la rencontrer quelque part.
-
-Un écrivain américain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, _le
-Matelot de la dame Loulou_, une très curieuse description de la
-navigation d'un bateau. Il nous montre l'héroïne de son livre, couchée
-sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une étoile vers
-l'horizon, puis se précipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres,
-pendant toute la nuit, les quatre côtés de la table de loch... Au matin,
-dit-il, elle avait trouvé sa position et réglé le chronomètre.
-
-Aussi attrayante que cette description puisse paraître au profane, elle
-est fort loin de la vérité.
-
-Certainement Frank Norris n'eût jamais écrit cela s'il avait été un
-marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite
-embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour
-diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une
-étoile, on regarde à travers le télescope du sextant vers l'horizon et
-l'on voit dans un miroir la réflection de l'astre.
-
-Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes
-pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomètre.
-Ayant des connaissances mathématiques suffisantes, j'employais les plus
-modernes procédés de navigation qui sont adoptés sur les paquebots et
-dans la marine de guerre.
-
-La difficulté est de prendre une observation dans une tempête et par une
-forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et
-tangue fortement; les deux mains sont nécessaires pour tenir le sextant
-et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas
-tomber à la mer. C'est alors qu'il me fut très utile d'être toujours
-pieds nus.
-
-Je suis prêt, l'instrument en mains. Où est l'horizon? Une vague énorme
-apparaît dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'être
-élevé verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au
-sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon réel. Avant d'avoir pris
-mon observation, une nouvelle vague se brise à bord et moi et mon
-sextant disparaissons dans l'écume. La minute suivante, j'ai pris
-l'observation, mais j'ai perdu mon équilibre et je dois tout lâcher pour
-ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux
-me précipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomètre.
-
-Maintenant je n'ai plus qu'à consulter mes tables de navigation; mais il
-faut encore avoir quelque esprit mathématique pour être capable de
-calculer pendant la tempête, au milieu des fortes secousses du navire.
-
-Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position à
-dix milles près, on peut se flatter d'avoir une excellente
-approximation.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Une nuit à la barre.
-
-
-Deux mois auparavant j'avais quitté Gibraltar pour mon voyage de 4.600
-milles, seul à travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant
-soixante jours je n'avais parlé à aucun être vivant. Les lecteurs de ce
-récit peuvent penser que cette période de solitude me sembla très dure à
-supporter: il n'en était rien. Le fait que je n'avais personne à qui
-parler ne me troublait jamais. J'étais accoutumé à être moi-même mon
-seul compagnon: mon bonheur tenait en effet à la grande fascination que
-l'océan exerçait sur moi.
-
-La plupart du temps, j'étais très occupé à réparer les ravages du vent
-dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des
-coutures et je travaillais sur un pont glissant et incliné sur lequel je
-devais me tenir en équilibre.
-
-J'aurais pu faire des voiles neuves complètes avec beaucoup moins de
-travail, si j'avais transporté la toile de rechange nécessaire; mais
-j'en avais juste assez pour réparer les déchirures. Ma provision
-d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon
-arrivée au port.
-
-En raison du mauvais état de mes voiles j'avais souvent à les changer.
-Les amener et les hisser suivant les différentes conditions du vent
-représentait déjà suffisamment de travail, mais j'avais en outre à
-amener souvent une voile pour la réparer et, ensuite, en hisser une
-autre à sa place.
-
-D'autre part, j'avais deux ou trois repas à cuire par jour. J'avais peu
-de temps pour la lecture, quoique la bibliothèque du bord fût
-abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'étais
-trop fatigué pour lire et je tombais dans ma couchette à moitié endormi.
-Mon sommeil était fort léger, car, au moindre changement de vent, je
-devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre.
-
-Et pendant que mon navire était secoué sur l'océan, j'avais des rêves
-étranges. Parfois ces rêves se passaient sur terre, mais l'idée fixe du
-but que je m'étais proposé me poursuivait toujours, et je pensais en
-dormant: Si je suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique, c'est
-donc que je ne serais pas parti. Le rêve devenait alors un atroce
-cauchemar. Je me réveillais baigné d'une sueur froide pour constater
-avec joie que j'étais à bord du _Firecrest_. Vite je jetais un coup
-d'oeil sur le pont pour voir si tout allait bien à bord et je me
-rendormais en souriant à la pensée que mon navire se rapprochait sans
-cesse du but.
-
-Bien souvent aussi c'était pendant le jour que je cherchais à prendre du
-repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la
-nuit à la barre. Il était toujours difficile de résister au sommeil;
-mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le
-_Firecrest_ glissait doucement laissant derrière lui un sillage
-phosphorescent et je gouvernais sur une étoile. Seul sur la mer, je
-regardais la voûte céleste et les mondes de lumière en occupant mon
-esprit à des considérations sur la faiblesse de l'homme et la pauvreté
-des systèmes philosophiques.
-
-Je pensais à la théorie si incomplète de l'évolution, qui veut que tout
-évolue presque toujours dans un sens de progrès. Je pensais aux
-histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie
-progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour
-arriver à la période actuelle. Ceci n'est, comme tout système, qu'une
-hypothèse émise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux
-qu'une autre les phénomènes que nos faibles moyens nous ont permis de
-constater pendant notre époque.
-
-On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas existé il y a des millions
-de siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement refroidie et
-réchauffée. Le monde a peut-être connu à maintes reprises des degrés de
-civilisation très supérieurs aux nôtres. Des catastrophes périodiques
-ont pu à différents intervalles anéantir complètement toute civilisation
-et la presque totalité de la race humaine, qui recommencerait toujours
-indéfiniment le même cycle de l'âge de pierre à l'âge des grandes
-inventions. Tout en somme n'est qu'hypothèse et incertitude.
-
-La connaissance absolue est interdite à l'homme. Parce qu'il est
-entraîné dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des
-notions relatives.
-
-Pour connaître l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace
-libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il
-serait Dieu.
-
-Parfois aussi les différentes périodes de ma vie défilaient devant moi
-ainsi que tous les événements qui modifièrent ma conception de
-l'existence et firent que j'étais là à la barre de mon navire au milieu
-de l'océan.
-
-C'est d'abord la trop grande sensibilité et les déceptions de mon
-enfance éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne heure à vivre en
-moi-même, puis la triste vie de pensionnaire au collège, la guerre et la
-mort de ma mère qui brisa ma vie par l'épouvantable tristesse du jamais
-plus.
-
-Les souvenirs de guerre se précipitent devant ma mémoire: un combat du
-haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon
-appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentanée de
-la victoire. De retour à terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant qui
-a perdu sa mère.
-
-[Illustration: VIII.--Le Sillage du _Firecrest_, de Gibraltar à
-New-York.]
-
-Le temps ne comble pas le vide immense. Les uns après les autres mes
-meilleurs compagnons meurent dans les airs. L'armistice vint et je pense
-à ces héros qu'on oublie trop facilement, à la vanité de tous ceux qui
-portent trop ostensiblement les insignes d'une victoire qui n'appartient
-qu'aux morts, car, lorsqu'on n'a pas donné sa vie pour la Patrie, on n'a
-rien donné.
-
-De nouveau, d'autres épisodes de ma vie se présentent à ma mémoire.
-Certains, insignifiants en apparence, ont laissé en moi une impression
-profonde. Je ne sais trop pourquoi, je me vois soudain reporté à trois
-années en arrière.
-
-Un train de luxe qui se dirigeait vers Madrid ralentissait sa marche le
-long d'une courbe aux approches de la ville. C'est alors que, regardant
-par la fenêtre de mon wagon, j'aperçus un jeune mendiant. Il courait
-pieds nus le long de la voie ferrée. Sa peau brunie brillait au soleil
-entre les haillons qui le couvraient. Il était plus beau que le jeune
-mendiant de Murillo, plus réel que l'enfant au pied bot de Ribera. Il
-mendiait comme l'on mendie en Espagne, car il avait l'air de faire une
-faveur en demandant l'aumône.
-
-Sale et déguenillé, c'était cependant lui le prince de la vie, qui
-courait libre, inondé de soleil et de lumière, et non l'un quelconque
-des voyageurs que le train emportait prisonnier. Je pensais alors que
-j'aurais aimé être comme lui pour pouvoir recommencer ma vie en partant
-de très bas avec quinze ans de moins, moi qui cours inlassablement à la
-recherche de ma jeunesse.
-
-Mais parce que depuis des siècles les hommes ont coutume de vivre
-esclaves de la civilisation, je ne serais pas obligé de mener la même
-vie servile et conventionnelle. Maître de mon navire, je voguerai autour
-du monde, ivre de grand air, d'espace et de lumière, menant la vie
-simple de matelot, baignant dans le soleil un corps qui ne fut pas créé
-pour être enfermé dans les maisons des hommes.
-
-Et, tout heureux d'avoir trouvé ma voie et réalisé mon rêve, je récite à
-la barre mes poèmes préférés de la mer...
-
-La nuit passait ainsi très vite. Une à une les étoiles disparaissaient.
-Une clarté grise arrivait de l'orient et je voyais apparaître les formes
-et les lignes du _Firecrest_.
-
-Mon navire était beau lorsque venait le jour.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Premières tempêtes dans la zone des ouragans.
-
-
-Le 9 août (soixante-quatre jours de Gibraltar) trouva le _Firecrest_ à
-environ 500 milles est des îles Bermudes et approximativement, 1.200
-milles de New-York, mon port de destination. Si je devais en croire mon
-expérience, il me faudrait environ un mois pour terminer mon voyage.
-Mais je savais que le passé n'était pas une indication certaine pour
-l'avenir.
-
-Je pressentais que de fortes tempêtes d'ouest se trouvaient entre ma
-position présente et la côte américaine, prévision qui fut pleinement
-justifiée par la suite.
-
-En fait, j'eus, dès ce jour, une indication de ce qui allait arriver.
-
-Il y avait eu des orages et une forte mer toute la nuit. Le vent était
-ouest et très fort, je voulais passer au sud des îles Bermudes pour
-rencontrer le Gulf-Stream et profiter de son courant nord-est pour
-remonter vers New-York. Aussi je tournai le _Firecrest_ vers le sud-est.
-
-Durant l'après-midi, mon navire était resté pratiquement à la cape,
-pendant que je réparais les déchirures dans la grand'voile.
-L'après-midi, au moment de la hisser de nouveau, le vent avait atteint
-la force d'une tempête.
-
-Les vagues étaient hautes et déferlaient à bord. Le pont était
-constamment sous l'eau, le cotre étroit se couchait sous la force du
-vent et plongeait dans la mer, ensevelissant le pont.
-
-Celui-ci avait l'inclinaison du toit d'une maison, et je devais faire
-très attention pour me déplacer. Une glissade, et j'aurais été
-par-dessus bord, tandis que mon navire, sans maître désormais, s'en
-serait allé au loin, me laissant pour nourriture aux requins et aux
-daurades.
-
-Le pont était tellement balayé par les vagues que je devais garder
-toutes les claires-voies et panneaux fermés. Il faisait chaud dans les
-cabines; dans de telles conditions, faire la cuisine était une tâche
-extrêmement difficile. Le poste était juste assez large pour me
-permettre de me tenir entre le réchaud à tribord et les barils d'eau de
-l'autre côté.
-
-Si, dans un moment d'inattention, je posais une tasse ou un plat, il
-roulait immédiatement par terre du côté opposé. Mon réchaud avait aussi
-la mauvaise habitude de renverser de l'eau bouillante sur mes jambes et
-mes pieds nus; je devais garder une attention constante pendant que mon
-navire roulait dans les vagues.
-
-Cet après-midi-là je vis une énorme baleine couper ma route à l'avant du
-navire, déplaçant des montagnes d'eau; le monstre marchait en ligne
-droite, à une vitesse de plus de dix noeuds; probablement poursuivi par
-des narvals, qui sont ses ennemis naturels, il se souciait peu des
-obstacles qu'il pouvait rencontrer sur sa route.
-
-La tempête continua toute la nuit. J'avais changé de bord, me dirigeant
-vers le nord-nord-ouest, et, après avoir établi les voiles de manière
-que le _Firecrest_ conservât sa route, je dormis dans une couchette qui
-semblait vouloir se sauver sous moi.
-
-J'étais debout à 4 heures, le lendemain matin, juste à temps pour amener
-la grand'voile devant un fort coup de vent qui faisait tourbillonner
-l'écume à la surface de la mer et aurait sûrement déchiré toute ma
-toile.
-
-Il faisait un sale temps, vraiment. Un vent vicieux poussait devant lui
-d'énormes vagues avec des crêtes moutonneuses. Quand mon navire
-plongeait au milieu d'elles, il ensevelissait son avant sous un
-tourbillon d'écume qui volait dans les voiles et courait le long du pont
-pour s'écouler à l'arrière.
-
-Une grande armée de nuages noirs cachait le ciel d'un horizon à l'autre,
-et des amas de nuages d'orage étaient épars à de plus basses altitudes;
-la pluie frappait durement ma figure avec un rythme lancinant.
-
-J'étais trempé, saturé d'eau de mer, lavé alternativement par l'écume et
-la pluie, mais il faisait chaud et je ne portais aucun vêtement qui
-aurait été de peu d'utilité en de telles circonstances. Sans vêtement,
-je séchais plus vite.
-
-Je ne me plaignais jamais du mauvais temps, qui était la sorte de temps
-que j'attendais, celui qui met à l'épreuve l'habileté et l'endurance du
-marin et la force de son navire. Loin d'être impressionné par la majesté
-de l'océan en furie, je tressaillais à l'approche du combat: j'avais un
-adversaire redoutable, et, tout joyeux dans la tempête, je chantais
-toutes les chansons de mer dont je pouvais me souvenir.
-
-Le _Firecrest_ plongeait dans l'écume comme s'il voulait se faire
-sous-marin, et se couchait lourdement sous les coups de vent; la tempête
-soufflait droit de la direction où je désirais aller, et le cotre avait
-à combattre pour chaque mètre qu'il gagnait.
-
-Il ne se comportait vraiment pas mal dans ce mauvais temps. Mais le
-beaupré était enseveli complètement dans la mer, et quand il sortait de
-l'eau, je pouvais sentir tout le gréement, le mât et les voiles
-trembler, et le cotre secoué. Ma confiance dans les haubans du beaupré
-était faible, si l'un d'eux cédait, je pouvais perdre le beaupré.
-
-Les vagues étaient si hautes qu'il était difficile de prendre une
-observation; quand, par brefs moments, l'écran de nuages s'entr'ouvrait
-pour laisser apparaître le soleil, je devais attendre d'être au sommet
-d'une vague avant d'apercevoir l'horizon.
-
-Cependant, je pus me prouver que j'étais dans la latitude 33° et la
-longitude 56°.
-
-L'orage continuait, violent; je descendis sous le pont et je découvris
-que le _Firecrest_ avait embarqué énormément d'eau; les couvertures des
-claire-voies étaient attachées aussi serrées que possible, mais de temps
-en temps, un peu d'eau entrait; en bas, tout était saturé d'eau de mer.
-
-La tempête tourna au sud-ouest dans l'après-midi, mais ne diminua
-nullement; à 7 heures, au moment où j'allais prendre un ris dans la
-trinquette, celle-ci se déchira de haut en bas. Il était difficile de
-travailler sur le pont qui était si souvent balayé par les vagues mais
-je parvins à rentrer en bas la trinquette et à rouler le gui pour
-réduire la surface de ma grand'voile.
-
-Fatigué et trempé comme je l'étais, je ne pouvais me reposer, mais
-travaillai une partie de la nuit pour recoudre la voile déchirée.
-Pendant toute la nuit, ce fut une succession d'orages et de coups de
-vent.
-
-Le lendemain, la tempête diminua, mais la mer était toujours très forte;
-pendant environ vingt-quatre heures, le temps fut plus calme, et j'en
-profitai pour réparer toutes mes voiles.
-
-Le lundi 13 août, mes observations me montrèrent que j'avais couvert
-environ 45 milles en vingt-quatre heures. Je ne pouvais faire beaucoup
-de chemin ouest contre ces tempêtes qui me transportaient au nord des
-Bermudes; je ne pouvais désormais que couper le courant du Gulf-Stream
-trop à l'est.
-
-L'après-midi de ce lundi, le _Firecrest_ tanguait violemment dans un
-nouveau vent de tempête et une mer démontée; il ensevelissait
-constamment son beaupré dans les vagues, et l'effort transmis au mât
-était très grand; j'étais convaincu à ce moment qu'un long beaupré et la
-corne de la grand'voile n'étaient qu'une source d'ennuis pour un
-navigateur solitaire. Je pris la décision de modifier mon gréement après
-avoir atteint New-York, et de le remplacer par une voilure triangulaire
-Marconi qui sera équilibrée par un beaupré plus court.
-
-Je renonçai à réparer une de mes trinquettes, car la réparation aurait
-absorbé tout le fil à voile qui me restait.
-
-Des mers furieuses se brisaient à bord toute la nuit; le lendemain matin
-tout était mouillé dans le poste d'équipage. A 4 heures du matin je
-trouvai le _Firecrest_ qui plongeait dans une forte mer et essayait de
-battre son chemin contre une tempête d'ouest.
-
-Le baromètre baissait, indiquant que, je n'étais pas encore au plus
-mauvais de l'orage; dans la matinée, la tempête augmenta encore, et vers
-11 heures sa force était extraordinaire; en bas, tout était dans un
-désordre extrême. Il était très difficile de cuire le déjeuner;
-j'essayai vainement de bouillir du riz quand une vague déferla à bord,
-et je reçus l'eau bouillante sur mes genoux. Montant sur le pont, je
-découvris que la vague avait emporté le panneau de ma soute aux voiles,
-à l'arrière du bateau.
-
-Des trous commencèrent à apparaître dans la grand'voile et la
-trinquette, et je dus les amener. C'était pour moi l'occasion d'essayer
-mon ancre flottante et je laissai mon navire dériver dans la tempête,
-mais je trouvai qu'il y avait peu de différence et qu'il se comportait
-aussi bien sans elle.
-
-Beaucoup de marins prétendent qu'une ancre flottante est très utile
-quand il est impossible de porter aucune toile pour maintenir l'avant du
-navire dans le vent, mais je fus loin de trouver qu'il en était ainsi.
-Mon expérience est contre tout ce qui a été écrit sur les navires dans
-les tempêtes. Je pense que le danger d'être roulé dans le creux des
-vagues ne s'applique pas à un navire de la taille du _Firecrest_. Je
-trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup de différence à présenter l'avant,
-le côté ou l'arrière aux lames, aussi longtemps que le bateau dérivait
-sans avancer. Si je pouvais porter un peu de toile, c'est à la
-cape--sous voilure réduite--que je trouvais le moindre danger.
-
-Je fus obligé de couvrir la soute aux voiles avec de vieilles voiles
-pour empêcher l'eau d'y pénétrer.
-
-Comme j'essayais cette nuit-là de cuire mon dîner, la pompe de mon
-réchaud qui force le pétrole sous pression à travers un petit trou se
-brisa, et je dus abandonner la cuisine; quoique très fatigué, je passai
-une partie de la nuit à réparer la trinquette.
-
-Les nuages de tempête disparurent le lendemain matin, 15 août, et la
-force du vent diminua un peu. Toute la nuit le _Firecrest_ était resté
-amarré à l'ancre flottante. Juste avant midi je la ramenai à bord,
-hissai les voiles, et à midi je reprenais ma route vers le nord-ouest.
-
-C'était la dernière fois que j'employais l'ancre flottante, car je
-l'avais trouvée de peu d'utilité.
-
-Vingt minutes après avoir repris ma route, un coup de vent frappa le
-cotre et déchira en lambeaux la trinquette que j'avais réparée toute la
-nuit, pendant dix longues heures. Elle partit en un instant, dans un
-seul coup de vent. Je fus cependant capable de sourire tout en pensant
-aux heures que j'avais passées à coudre tous les morceaux ensemble.
-N'ayant plus de trinquette, je hissai un foc à sa place.
-
-A ce moment, je n'avais pas dormi depuis trente heures. Le _Firecrest_
-prenait soin de lui-même et je pus dormir pendant deux heures; le jour
-suivant, la tempête était moins forte et je mis tout en ordre, jetant
-par-dessus bord tout ce que je trouvais inutile. Ceci me fait toujours
-un vrai plaisir et c'est une des grandes joies de la mer de pouvoir
-ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on n'aime plus.
-
-Des daurades suivaient encore le _Firecrest_, mais maintenant elles
-étaient très timides et n'osaient plus venir à portée de mon harpon. Le
-jour suivant, je fus cependant capable d'en percer une qui avait près
-d'un mètre de long.
-
-Je pensais avec un sourire à ma supériorité actuelle, mais qu'un jour
-peut-être les poissons voraces auraient leur revanche: récompense de
-leur inlassable et patiente poursuite.
-
-Le 18 août, la tempête revint très forte, mes voiles recommencèrent à
-s'ouvrir, des parties du gréement se brisèrent sous l'effort. Ma pompe
-était hors d'usage; les vagues étaient très fortes et très hautes et, à
-la nuit, j'étais froid-mouillé et exténué de fatigue; je pris de la
-quinine pour prévenir les refroidissements. Après avoir été à court
-d'eau pendant un mois, j'en avais tant maintenant que je ne pouvais plus
-la garder hors de mon navire; il était impossible d'empêcher la forte
-pluie et l'écume de mer de trouver un passage à travers les toiles qui
-fermaient la soute aux voiles.
-
-L'eau était maintenant au niveau du plancher dans la cabine, et, quand
-le _Firecrest_ s'inclinait sur un bord, elle sautait dans les tiroirs et
-les couchettes, mouillant et gâtant tout.
-
-Au dehors, maintenant, soufflait un véritable ouragan. Le ciel était
-entièrement obscurci de nuages noirs si bas et si épais que le jour
-semblait être la nuit. J'eus à rouler ma grand'voile jusqu'à ce que rien
-ne se montrât que la corne et fort peu de toile. Les vagues étaient si
-hautes et le navire battait son chemin si lourdement qu'il semblait, par
-moments, qu'il voulût rejeter son mât loin de lui. La pluie tombait à
-torrents, lancinante, poussée par la force de l'orage et m'aveuglant
-presque, je pouvais à peine ouvrir mes yeux et, quand je le faisais, je
-voyais à peine d'une extrémité à l'autre du navire. Pendant plusieurs
-jours, je m'étais exposé à la pluie et à l'écume. La peau de mes mains
-était devenue si molle que je souffrais terriblement quand j'avais à
-tirer sur les cordages.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-L'Epreuve.
-
-
-Ni les tempêtes, qui déchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans
-la cabine, ni la pluie d'écume qui me fouettait constamment ne pouvaient
-apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'océan doit
-s'attendre à de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le
-tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et
-souffraient plus du froid que moi.
-
-Je savais qu'il était possible qu'un jour le _Firecrest_ et moi
-rencontrions une tempête qui serait trop forte et nous entraînerait au
-fond ensemble, mais c'est une fin à laquelle tous les gens de mer
-doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin?
-
-La tempête continua à travers la nuit du 19 août; l'une après l'autre
-les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'étais
-souvent réveillé par le choc de la mer et la grande inclinaison du
-navire.
-
-Dès le matin du 20 août, je compris que ce jour allait voir le point
-culminant de toutes les tempêtes que j'avais rencontrées. Le _Firecrest_
-fut en effet tout près d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin
-que l'oeil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon
-d'eau que surplombait une armée de nuages noirs comme de l'encre,
-poussés par la tempête.
-
-A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues
-étaient démontées, courtes et vicieuses; leur crête était déchirée par
-le vent en petits tourbillons qui déferlaient et devenaient blancs
-d'écume; ils se précipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient
-le détruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues,
-si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'était la vie.
-
-Tout d'un coup, un désastre sembla m'engloutir; il était juste midi; le
-_Firecrest_ faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa
-grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague
-énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle
-dépassait toutes les autres. Je pouvais à peine en croire mes yeux.
-C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait
-sur moi avec un roulement de tonnerre.
-
-Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort
-certaine, car je ne pouvais pas ne pas être balayé par-dessus bord,
-j'eus juste le temps de monter dans le gréement et j'étais environ à
-mi-hauteur du mât quand la vague déferla, furieuse, sur le _Firecrest_
-qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'écume. Le navire
-hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir
-revenir à la surface.
-
-Lentement, il sortit de l'écume et l'énorme vague passa. Je glissai du
-mât pour découvrir que la vague avait emporté la partie extérieure du
-beaupré. Retenu par l'étai de foc, un amas de cordages et de voiles
-restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient
-comme un bélier contre le bordage, menaçant à chaque coup de percer un
-trou dans la coque et d'envoyer le _Firecrest_ et moi au fond de la mer.
-
-Le mât était secoué dangereusement; les haubans de bâbord étaient
-devenus lâches. Il était fort possible que le mât se brisât, même si la
-partie cassée du beaupré ne perçait pas un trou dans la coque. Le vent
-me coupait la figure avec une force incroyable et le pont était la
-plupart du temps sous les vagues.
-
-Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la
-grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de
-tribord qu'il fut extrêmement difficile d'amener la grand'voile et de la
-rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser
-l'épave à bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je
-devais ramper sur le pont pour ne pas être emporté par la tempête. Je me
-tenais aux haubans avec les mains. La partie cassée du beaupré était
-terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant
-qu'elle était secouée par les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna
-presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir à bord le foc et le beaupré
-que j'attachai sur le pont. Il était presque nuit et je me sentais très
-fatigué. J'avais encore à essayer de réparer le mât et ne pouvais
-prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mât
-qui se secouait d'une vague à l'autre, je découvris que le laçage qui
-tient les haubans de bâbord dans une sorte d'oeil avait cédé et que les
-haubans avaient glissé le long du mât.
-
-Deux fois, je perdis prise et fus enlevé; suspendu à une drisse je
-revins contre le mât avec un grand choc. J'étais trop fatigué pour
-pouvoir réparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier
-vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît
-sous l'effort.
-
-Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de
-manière à laisser les haubans de tribord recevoir la force de la
-tempête.
-
-Maintenant les secousses n'étaient pas aussi fortes; il faisait nuit,
-et, fermant tout, je descendis dans la cabine.
-
-J'étais exténué.
-
-J'essayai de faire du feu, mais découvris qu'aucun de mes deux réchauds
-ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affamé, transi et saturé
-d'eau: pour la première fois de ma carrière, un triste et misérable
-marin.
-
-Les îles Bermudes étaient seulement à 300 milles au sud, et New-York,
-avec le détour que le Gulf-Stream allait m'obliger à faire, à 1.000 au
-moins. Je savais qu'il était plus sûr de me diriger vers les îles
-Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et là réparer mes
-avaries, avant d'aller vers l'Amérique. J'avais décidé de faire le
-voyage de Gibraltar à la côte américaine sans escale. Abandonner ce
-projet me brisait le coeur et je me sentais triste à mourir.
-
-A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague précipitât le
-_Firecrest_ et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les
-secousses du mât étaient si fortes que je craignais qu'il ne se brisât
-avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, étendu épuisé sur ma
-couchette, en proie à un profond désespoir. Et pourtant malgré la fièvre
-qui brûlait dans mon cerveau une idée fixe persistait toujours. Je
-savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'à
-New-York qui était le port que je voulais atteindre.
-
-Soudain je décidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et,
-comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commençai par réparer
-mes réchauds. Je brisai trois aiguilles l'une après l'autre avant de
-pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou à travers
-lequel le pétrole se vaporise.
-
-Quand le jour arriva, j'avais été capable de cuire un déjeuner de lard
-et de thé; alors je me sentis tout à fait honteux de moi-même d'avoir
-pensé, même quelques heures, à me diriger vers les Bermudes.
-
-Quoique la tempête fût un peu moins forte, il ventait encore très fort
-ce matin du 21 août et la mer était toujours démontée. Je devais
-consolider le mât et en réparer les dommages. Il était très dur de
-grimper à ce mât qui branlait; il était plus dur encore d'y pouvoir
-rester. Avec mes jambes autour de la barre de flèche je devais
-travailler la tête en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure à
-saisir ensemble les deux haubans pour les empêcher de glisser.
-
-Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mât était sauvé.
-
-Il fallait encore réparer le beaupré cassé. C'était un travail pour la
-scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie
-cassée du beaupré et fus capable de le fixer à sa place, mais ce beaupré
-de fortune était de trois mètres trop court.
-
-La plus dure partie du travail n'était pas encore accomplie. Je devais
-faire une sous-barbe pour tenir l'extrémité du beaupré en coupant un
-morceau de la chaîne de l'ancre et en fixant une de ses extrémités à un
-anneau fixé à l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison.
-
-Je devais pendre, la tête en bas, mes jambes autour du beaupré, et,
-comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je
-sortais de l'eau pour être plongé à un mètre de profondeur. Je ne sais
-pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de même.
-
-J'avais à peine fini de réparer, que la tempête devint soudain plus
-modérée, comme si elle avouait qu'elle était vaincue et ne pouvait rien
-contre mon vaillant navire.
-
-Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'étais dans la
-latitude 36° nord et la longitude 62° ouest; j'étais à environ 800
-milles de New-York, à vol d'oiseau, mais à une distance réelle de 1.000
-ou 1.200 milles.
-
-J'étais absolument épuisé, mais le plaisir de la victoire me donnait des
-forces illimitées. Aussi je revins au travail pour réparer la pompe et
-trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empêchait le
-fonctionnement. Après deux heures de travail mon navire était sec.
-Montant en haut du mât pour vérifier ma réparation, je m'aperçus que les
-haubans étaient très usés et que j'allais avoir besoin de toute mon
-attention pour conserver mon mât jusqu'à New-York.
-
-Sous le court beaupré et la voilure réduite de l'avant, le _Firecrest_
-était très mal équilibré. Je faisais route avec la barre entièrement
-d'un côté, et près du vent la dérive était grande.
-
-Toutes les réparations étaient maintenant terminées. Attachant la barre,
-je disposai les toiles de manière que le _Firecrest_ fît route de
-lui-même vers New-York.
-
-Enfin je me jetai exténué sur ma couchette pour prendre un repos que
-j'avais bien gagné.
-
-J'avais été successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et
-satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en
-souriant à la pensée que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait
-maintenant du but lointain que je ne désespérais plus d'atteindre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Traversée du Gulf-Stream.--Une rencontre en mer.
-
-
-La tempête dura encore quatre jours et, le 22 août, je lis dans mon
-livre de bord:
-
-«Trois heures, grain; cinq heures, le vent augmente, vagues déferlent à
-bord; huit heures, la mer augmente; dix heures, fort coup de vent et
-pluie; midi, mer très agitée. Balancine de bâbord se brise; grand'voile
-s'ouvre aux coutures. Trois heures, fort coup de vent; quatre heures,
-vent de tempête, mer démontée; navire se conduit admirablement. Vent
-ouest, sud-ouest, route nord-ouest. A court de pommes de terre. Eu cinq
-pommes de terre bouillies pour dîner. Ai dû me contenter de riz. Sept
-heures, ouragan. Le vent hurle et siffle furieusement. Suis obligé de me
-mettre à la cape. Ciel très sombre et menaçant vers l'ouest. Rentré foc.
-La tempête est si furieuse que le foc se déchire dans cette opération.
-La mer est plus chaude maintenant et je dois être dans le Gulf-Stream.»
-
-Le jour suivant, je n'eus pas de chance; je réparais mes voiles, quand,
-à 10 heures, apercevant un poisson d'un mètre cinquante, je le perçai
-avec mon harpon; mais, en même temps, je perdis l'équilibre et dus
-laisser aller mon harpon pour ne pas être emporté par-dessus bord. Je ne
-pourrai plus maintenant attraper de poisson, et j'aurai à me nourrir
-presque exclusivement de riz.
-
-De nombreux poissons volants qui tombèrent sur le pont me dédommagèrent
-amplement. C'était le vingtième jour des tempêtes; j'étais saturé d'eau
-et prenais constamment de la quinine.
-
-Quand je me remémore tous ces événements, je pense que si une seconde
-vague semblable à celle du 20 août s'était abattue sur le _Firecrest_,
-il aurait pu être laissé comme une épave à des centaines de milles de la
-route des paquebots; pourtant, j'ai le sentiment que j'aurais pu le
-mener à New-York en faisant, avec les débris du mât, un mât de fortune
-et en utilisant une petite voile carrée. Peut-être alors aurais-je mis
-deux ou trois mois de plus pour atteindre la côte américaine.
-
-Mais l'énorme vague fut, en réalité, comme disent les marins, une vague
-de beau temps. Elle marquait le point culminant de la tempête et
-annonçait l'approche d'un temps plus favorable.
-
-Pendant vingt jours consécutifs, le _Firecrest_ avait lutté contre des
-orages et des tempêtes et, finalement, contre cet ouragan qui terminait
-presque la croisière. Le cotre portait des traces de la bataille qu'il
-avait livrée contre l'océan.
-
-Des déchirures couraient en zigzags au travers de ses voiles. Un des
-panneaux avait été emporté par une vague et le beaupré de fortune
-diminuait tellement la voilure d'avant que tout le plan de voilure était
-déséquilibré.
-
-J'étais fier de mon navire.
-
-Dessiné et bâti pour la vitesse, il avait prouvé qu'il était un
-splendide navire de croisière.
-
-Les marques de mon travail de matelot étaient sur les voiles et le
-gréement. Pourtant, tout était net et en bon ordre.
-
-Incapable de faire beaucoup de chemin ouest contre les tempêtes et le
-Gulf-Stream, le _Firecrest_ avait dévié au nord et maintenant il était à
-peu près dans la latitude de l'île de Nantucket, à 360 milles à l'est.
-
-Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai de la route suivie par les
-grands paquebots qui vont de New-York aux ports européens. Je
-m'attendais à voir leurs nuages de fumée et leurs innombrables lumières,
-s'ils me dépassaient pendant la nuit. Il commençait à faire froid et je
-compris que j'étais sorti du courant du Gulf-Stream.
-
-Les avaries à mes voiles se succédaient toujours. Le 25 août, comme je
-réparais le laçage de la voilure de cape, un vicieux coup de vent la
-déchira et je dus l'amener et la rentrer dans la cabine pour la réparer.
-
-Naturellement, à la mer, un orage n'est pas un incident de très grande
-importance, pourvu qu'il ne vous attrape pas quand vous avez trop de
-toile; vous devez en hâte abaisser votre voile, ou, suivant la vieille
-expression des marins: saluer le grain.
-
-A midi, j'avais réparé la voile de cape et déterminé ma position, par le
-sextant et le chronomètre, comme étant 62° de longitude ouest et 38° de
-latitude nord.
-
-Cela prouvait que j'avais perdu du chemin ouest, mais je désirais faire
-le plus de route nord possible pour sortir du courant contraire du
-Gulf-Stream. Il y avait un fort vent d'ouest après l'orage et le ciel
-s'éclaircit, montrant des bandes d'un bleu éblouissant. Sous la voile de
-cape, le _Firecrest_ se comportait très bien, jusqu'à ce que, tard dans
-l'après-midi, le vent diminuât; je pus alors hisser la grand'voile.
-
-Le lendemain matin 26, je trouvai deux poissons volants sur le pont et,
-pour la dernière fois, pus cuire un déjeuner de leur chair délicieuse.
-Le vent avait viré au nord-ouest; je changeai de bord et dirigeai ma
-route ouest-sud-ouest. Je passai la journée à tout mettre en ordre et à
-réparer la grand'voile qui s'était de nouveau ouverte aux coutures. La
-nuit, ce fut le calme plat.
-
-Le jour suivant, j'aperçus, pour la première fois dans mon voyage, un
-des plus étranges spectacles de la mer: une trombe d'eau. Un grain passa
-à environ un mille de distance emportant un nuage bas et noir.
-Réunissant ce nuage à l'océan, une colonne d'eau en forme de
-tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonçant dans la mer. C'était un
-spectacle magnifique, mais il m'était impossible de voir où l'eau
-commençait, où les nuages finissaient, et je ne puis dire comment le
-tout s'en alla avec le vent dans un roulement de tonnerre.
-
-Quoique je fusse très au nord, les daurades suivaient encore mon navire;
-le 27 août j'en tuai une à la carabine, et elle s'enfonça comme une
-pierre. Les poissons volants avaient disparu. Sans harpon pour pouvoir
-pêcher, j'en étais réduit à un régime de céréales, lard, riz et pommes
-de terre.
-
-Le jour suivant, le vent était favorable. Hissant la trinquette-ballon,
-je fus capable de faire beaucoup de chemin ouest, et, à midi, j'étais
-dans la longitude 65° 40.
-
-La mer et les poissons sont maintenant d'une couleur tout à fait
-différente et les algues marines ne sont plus les mêmes. Je suis
-certainement hors du Gulf-Stream. Le loch que je traîne ne fonctionne
-plus. Il est probablement plein de sel et devrait être lavé dans de
-l'eau douce bouillante. La terre doit se rapprocher, car les oiseaux de
-mer deviennent plus nombreux.
-
-Cette nuit, le 28 août, j'aperçus pour la première fois, un bateau
-passant vers l'ouest avec toutes ses lumières. Après plusieurs mois de
-solitude, c'était une sensation étrange de trouver d'autres navires sur
-la mer. Je ne me sentais plus seul maître sur l'océan, et je considérais
-ce paquebot avec un sentiment un peu triste.
-
-J'étais réellement dans la route des vapeurs, car le matin suivant j'en
-aperçus un autre. Je hissai les couleurs nationales, fier de montrer aux
-étrangers qu'il y avait encore des marins en France. Le _Firecrest_
-avait accompli un vaillant voyage; j'en désirais partager les honneurs,
-avec mon pays. Quand le vapeur fut suffisamment près, je fis des signaux
-avec mes bras. Voici le message que j'envoyai:
-
-«Yacht _Firecrest_, 84 jours de Gibraltar.»
-
-Il était très difficile de signaler, car la houle était forte et je
-devais me tenir dans le gréement avec les jambes et les pieds pendant
-que j'agitais mes bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre mon message,
-mais ralentit ses machines et se rapprocha.
-
-De la passerelle de commandement, le capitaine se servant d'un mégaphone
-me demanda en mauvais français et anglais ce que je désirais; je n'avais
-pas de porte-voix, mais je lui criai que je ne voulais pas l'arrêter et
-lui demandais seulement de me signaler à New-York; j'ajoutai que j'étais
-parti pour une promenade à la voile, que j'étais parfaitement heureux et
-que je n'avais besoin de rien. Mais comme un millier d'émigrants
-parlaient tous à la fois, je ne pouvais me faire comprendre.
-
-Les passagers semblaient très excités et surpris de voir un petit navire
-et son solitaire équipage, et ils parlaient avec bruit, tous ensemble.
-Quand je me souviens maintenant que je ne portais presque aucun vêtement
-et étais entièrement bruni par le soleil, je comprends leur étonnement.
-
-En vain, j'essayai de leur signaler de poursuivre leur route, que je
-n'avais pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha dangereusement près
-et stoppa ses machines. Sa grande coque m'abritait du vent, je ne
-pouvais plus avancer et nous dérivions ensemble. La houle poussait le
-_Firecrest_ contre les flancs d'acier du vapeur.
-
-Le _Firecrest_ était maintenant en plus grand danger d'avoir des avaries
-que dans aucune des tempêtes qu'il avait rencontrées. Ils me jetèrent un
-câble et je l'amarrai au mât. Je leur demandai de me tirer un peu en
-avant pour sortir de leur dangereux voisinage, mais fus très étonné de
-voir qu'ils avaient remis leurs machines en marche et essayaient de
-remorquer le _Firecrest_. En vain, je leur criai que je ne désirais pas
-d'aide pour atteindre New-York. Finalement, je fus obligé de couper
-l'amarre avec un couteau. Mais maintenant, avec l'élan, mon gouvernail
-put avoir de l'action, et je parvins à m'écarter du vapeur.
-
-Je croyais être tranquille, mais je découvris qu'ils mettaient une
-embarcation à la mer; je mis mon navire en panne et attendis. Deux
-jeunes officiers grecs, couverts d'or comme des généraux sud-américains,
-s'approchèrent; ils étaient très effrayés de monter à bord avec la houle
-assez forte, mais, finalement, prirent leur élan et roulèrent à mes
-pieds.
-
-L'un d'eux me demanda pourquoi je ne gouvernais pas quand le _Firecrest_
-était contre le vapeur et me dit qu'un capitaine devait toujours rester
-à la barre. Je lui répondis que s'il était un réel marin au lieu d'un
-mécanicien à bord d'un train sur l'eau, il saurait qu'un bateau à voiles
-ne peut gouverner sans vent dans les voiles, et que je n'avais pas
-traversé seul l'Atlantique pour recevoir des leçons sur la manière de
-conduire mon bateau.
-
-Je leur dis ensuite que je n'avais pas voulu les arrêter, mais seulement
-leur demander de transmettre un message à New-York, et je leur traçai
-mon nom et le nom de mon navire sur un morceau de papier.
-
-L'un d'eux me dit qu'il avait apporté de l'eau et des vivres et me
-demanda si j'en avais besoin. Je leur répondis que j'avais suffisamment
-de vivres, mais que néanmoins j'acceptais ce qu'ils avaient eu
-l'amabilité de m'apporter.
-
-Un de ces jeunes officiers me demanda si je désirais savoir ma position
-et l'inscrivit sur un morceau de papier comme étant 41° de latitude et
-62° 30 de longitude. Mes propres observations m'avaient donné une
-longitude de 66° 40 et j'étais très étonné de constater qu'il y avait
-une différence de 200 milles. Ils insistèrent sur l'exactitude de leur
-point. Naturellement, je pouvais penser que mon chronomètre était hors
-d'usage après avoir été si longtemps secoué à la mer. C'est pourquoi,
-bien que très confiant dans ma navigation, je gardai sur mon livre de
-bord les deux positions. Je pus vérifier plus tard que la mienne était
-correcte, mais je ne saurai jamais si les jeunes officiers se trompèrent
-ou si le vapeur était lui-même en erreur sur sa route.
-
-Comme mes visiteurs regagnaient leur bord, je découvris que les vivres
-qu'ils m'avaient apportés ne pouvaient m'être d'aucune utilité.
-C'étaient trois bouteilles de cognac et des boîtes de conserves que je
-n'aime pas.
-
-Quelques instants après le vapeur s'éloignait, tous ses émigrants
-acclamant le _Firecrest_. Je répondis en saluant de mon pavillon.
-
-Bientôt l'horizon était libre et j'étais heureux d'être seul à nouveau.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Le brouillard.--L'arrivée à New-York.
-
-
-Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_
-était au milieu de la route des longs-courriers.
-
-Toutes mes voiles de beau temps avaient été emportées. Avec son court
-beaupré et sa coque incrustée d'algues, le _Firecrest_ n'avançait pas
-très vite.
-
-Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages
-fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde
-tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.
-
-La brume était si épaisse, que de l'arrière du _Firecrest_ je ne pouvais
-apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient
-plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume
-des voiliers résonnaient comme un glas.
-
-La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de
-sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la
-proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler
-dans ma corne de brume.
-
-Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un
-paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et
-j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_
-n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa
-route.
-
-Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que
-le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que
-j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux
-navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais
-finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait
-vers tribord.
-
-Ce jour-là, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20
-milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas
-eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me
-rapprocher de terre.
-
-Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour
-suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les
-marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts
-flottant sur l'eau.
-
-Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une
-goélette passa loin de moi.
-
-Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité
-innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à
-3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une
-véritable armée de mouettes.
-
-La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la
-goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses
-embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le
-_Firecrest_. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa
-et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston.
-
-Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se
-dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à
-bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le
-_Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un
-pays».
-
-Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant
-mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves
-gens.
-
-Je sautai à bord de l'_Henrietta_ et tombai dans le poisson jusqu'à la
-ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au
-vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que
-j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, _Capitaines courageux_.
-
-Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et
-d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus
-chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais
-marins.
-
-Je descendis dans le poste d'équipage et, pour la première fois depuis
-quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande
-fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains.
-Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai
-presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.
-
-Après avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps
-avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le
-_Firecrest_. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon
-navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à
-craindre que le moteur de la goélette ne s'arrêtât. Au plus près, dans
-une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau.
-
-Le capitaine était un réel loup de mer. C'était plaisir de rencontrer un
-homme comme lui, connaissant à fond la mer et son navire. Il me donna
-une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île
-Nantucket, et un rouleau de fil à voile.
-
-J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était
-absolument correcte.
-
-A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par
-moments, le _Firecrest_ disparaissait à ma vue. Je commençais à être
-inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les
-bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les
-pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions
-des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous
-cacha l'un à l'autre.
-
-Ma visite à l'_Henrietta_ fut un intermède plaisant dans mon voyage.
-J'étais très intéressé par les pêcheurs, autant qu'ils l'étaient
-eux-mêmes par le long voyage du _Firecrest_.
-
-Avec le moindre vent, je n'aurais pas dû mettre plus de quelques jours
-pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200
-milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement
-calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant
-une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.
-
-La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le _Firecrest_ en
-arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais
-en vue de quelques bateaux de pêche.
-
-En me servant de la carte que le capitaine m'avait donnée et en sondant
-constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket.
-J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que
-le _Firecrest_; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a
-fort peu de points vulnérables. Elles furent tellement effrayées
-qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 noeuds.
-
-Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'île de
-Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine,
-quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le
-monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que
-cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que
-j'avais vécus sur l'océan seraient bientôt terminés et que je serais
-obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être
-seul maître à bord de mon petit navire, mais parmi les humains,
-prisonnier de la civilisation.
-
-Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits
-canots de pêche à moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs
-guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le
-plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de
-grandes manoeuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux
-et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une
-vitesse de plus de 30 noeuds.
-
-J'avais décidé de m'approcher de New-York par le détroit de Long-Island,
-car je ne voulais pas passer à travers la rivière d'Est. Pour la
-première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des
-îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit,
-quittant l'océan avec regret.
-
-Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec
-leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit.
-Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande
-fascination.
-
-Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au
-large; j'étais trop près de terre et je devais suivre le chenal entre
-les bouées pour ne pas échouer le _Firecrest_.
-
-Tout près du but, j'avais maintenant peur de ne pas réussir.
-
-Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les
-magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes.
-
-Le détroit se rétrécissait: j'étais maintenant à l'embouchure d'East
-River. A 2 heures, le matin du 15 septembre, je jetai l'ancre devant le
-fort Totten; je n'avais pas quitté la barre ni dormi depuis
-soixante-douze heures. La croisière du _Firecrest_ était terminée: cent
-un jours auparavant j'avais quitté le port de Gibraltar.
-
-J'avais accompli ce que je voulais accomplir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Premiers jours à terre.--L'esprit d'aventure.
-
-
-J'avais jeté l'ancre devant un fort américain. Au petit jour, des
-soldats m'aidèrent à amarrer le _Firecrest_ le long d'une jetée. Presque
-aussitôt un grand nombre de curieux, de photographes et de reporters
-montèrent à bord. Tous furent très surpris d'apprendre que je venais de
-France. Le vapeur grec que j'avais rencontré en mer avait bien signalé
-mon arrivée; mais on avait cru à une farce d'un bateau de pêche français
-égaré sur les bancs. Quelques-uns aussi me soupçonnèrent de me livrer à
-la contrebande de l'alcool. Moi qui n'avais pas parlé depuis trois mois,
-je dus répondre pendant toute une journée aux interminables questions
-des journalistes. Je dus aussi me prêter aux fantaisies des
-photographes, et il me fallut même, alors que je n'avais pas dormi
-depuis trois jours, monter plusieurs fois au haut du mât pour satisfaire
-aux exigences des opérateurs cinématographistes.
-
-[Illustration: IX.--Alain Gerbault à la barre.]
-
-[Illustration: X.--Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la terre
-américaine.]
-
-Je n'étais plus chez moi à bord, et mon domaine était constamment envahi
-par une foule de visiteurs. Je dus de nouveau me soumettre aux tyrannies
-de la vie civilisée. Entre autres choses, je me souviens qu'il me fut
-très pénible de me remettre à porter des souliers.
-
-Je passai après mon arrivée par une grande période de dépression. Le
-succès me laissait complètement indifférent. J'avais vécu trop longtemps
-dans un monde d'idéal et de rêve et toutes les exigences de la vie
-quotidienne dans une grande ville me blessaient profondément. Je pensais
-sans cesse à mes jours heureux sur l'océan: à peine arrivé, je ne
-songeais plus qu'à repartir.
-
-Et pourtant que de souvenirs charmants je conserve de mon séjour à
-New-York. Je ne trouve pas de mots pour dire ce que je dois au capitaine
-et Mme Snidow, une Française venue la première à bord, qui s'ingénièrent
-à me rendre le séjour de Fort Totten le plus agréable possible.
-
-Les yachtmen américains me traitèrent comme un frère. Bill Nutting,
-héros d'une fameuse traversée transatlantique, devint un de mes
-meilleurs amis.
-
-Je garderai toujours un souvenir ému d'une conférence que je fis à
-l'Académie militaire de West-Point, quand deux Cadets s'approchèrent de
-moi et me dirent qu'ils avaient l'intention de quitter leur carrière
-militaire pour parcourir le monde à deux sur un bateau.
-
-Dès le lendemain de mon arrivée, les journaux de New-York s'étaient
-emparés de mon aventure. Il m'était pénible de voir tous les incidents
-de mon voyage déformés par les reporters. Chaque journal voulait avoir
-la primeur d'un événement sensationnel. Je fus ainsi très surpris de
-lire que j'étais resté évanoui pendant trois jours.
-
-Je devins célèbre du jour au lendemain et les lettres et télégrammes
-commencèrent à me parvenir de toutes les parties du monde en si grand
-nombre que plusieurs secrétaires m'auraient été nécessaires pour
-répondre.
-
-Nombreuses étaient les lettres d'amis, amis sincères réellement joyeux
-de ma réussite, amis envieux qui auraient mieux fait de ne pas m'écrire.
-Plus nombreuses encore étaient les lettres d'inconnus, qui savaient que
-j'allais repartir et me proposaient de m'accompagner dans un prochain
-voyage, lettres d'excentriques cherchant la publicité, lettres de jeunes
-gens et d'hommes mûrs attirés par le mirage de l'aventure.
-
-Très originale cette Californienne de vingt-deux ans qui m'écrit:
-
-«Je suis apte à faire tout ce qui sort de l'ordinaire. Au récit de votre
-traversée, j'ai senti que je devais faire moi-même quelque chose. Vous
-savez qu'un homme est supposé avoir plus de courage qu'une femme. Je
-suis à peine femme, n'ayant que vingt ans, et je viens d'arriver ici à
-pied de Los Angeles ayant couvert seule la distance de 3.600 kilomètres
-et traversé un désert. Plus la nuit est sombre, plus j'aime être seule.
-J'aime entendre hurler les coyotes la nuit quand je suis seule..., je ne
-sais pas ce que c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espère aller en
-Afrique. Je ne sais pas ce que j'y ferai; mais je ferai tout ce que le
-monde a peur de faire.»
-
-Elle termine en me disant qu'un emploi de garçon de cabine comblerait
-ses rêves les plus chers.
-
-Une autre jeune fille américaine a certainement une conception assez
-fantaisiste de mon existence à bord; car, après m'avoir longuement
-démontré que je ne pouvais repartir seul, elle me dit être la personne
-la plus qualifiée pour venir à bord et que n'importe quel emploi de
-garçon de cabine à secrétaire mondain lui conviendrait.
-
-Très sincère semble être la jeune fille, qui me dit avoir gâché les
-vingt-cinq premières années de sa vie, regrettant d'être née une fille
-et pas un garçon. Aussi, me dit-elle, je vais agir dorénavant comme si
-j'étais un garçon. Etre un marin et faire voile vers les îles du
-Pacifique a toujours été mon idéal. Evidemment je sais que partir seule
-avec vous ne semblera pas très comme il faut; mais pourquoi ferions-nous
-attention aux conventions, si nous faisons ce que nous jugeons être
-bien. Si vous n'avez aucun sens de l'humour, conclut-elle, vous me
-jugerez peut-être folle; si vous en avez un vous penserez peut-être de
-même.
-
-Charmante, la lettre de cette jeune Française qui m'écrit d'un
-restaurant et se propose pour m'accompagner, cuire mes repas et recoudre
-mes voiles. Elle m'offre sa photographie et termine par un post-scriptum
-d'une touchante naïveté.
-
-D'Australie je reçois une lettre écrite par un Français capitaine au
-long cours, lettre contenant une seule phrase de 5.000 mots, sur 16
-pages d'une écriture très serrée avec de nombreuses additions entre les
-lignes. Un médecin pourrait y découvrir tous les signes de l'aliénation
-mentale. Je n'ai jamais pu lire cette lettre jusqu'au bout. Ce
-malheureux dément me dit être persécuté par le consul de France et,
-après m'avoir conté de nombreux épisodes de sa vie en mer, il me dit
-qu'il est inadmissible que les îles de la Manche, si proches de la côte
-française, ne nous appartiennent pas. Il me suggère d'écrire au roi
-d'Angleterre en lui demandant de restituer ces îles à la France, et
-m'affirme qu'après mon bel exploit Georges V ne pourrait refuser ma
-demande. Il me propose aussi une de ses inventions pour augmenter la
-course et la vélocité des navires, invention qui lui aurait été volée
-par le consul de France.
-
-Je reçois aussi de nombreux poèmes sur ma traversée, où l'intention est
-en général très supérieure à l'exécution.
-
-Invraisemblable la lettre qui m'arrive de Genève et dont je dois citer
-quelques extraits:
-
-«Je suis d'un âge mûr, mais très robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai
-forte instruction. Je suis minéralogiste, connais toutes les lois de la
-nature et j'aimerais explorer régions inconnues, Alors comme le journal
-dit que vous pensez visiter les îles vierges, je serais votre homme.»
-
-Cette lettre est signée:
-
-Un bon Suisse!
-
-Toutes les lettres ne sont pas des lettres de volontaires. Beaucoup
-d'enfants m'envoient leurs félicitations, et ce sont ces lettres les
-plus émouvantes, celles que l'on conserve précieusement et qui vous
-donnent le sentiment d'avoir fait oeuvre utile, en élevant l'idéal de la
-jeunesse.
-
-Un enfant de huit ans me conseille de ne pas aller dans le Pacifique
-qu'il sait très dangereux, car il a peur que je fasse naufrage.
-
-La plus jolie est la lettre d'un écolier américain qui me dit avoir
-pensé à moi en voyant un aéroplane passer au-dessus de sa fenêtre. Je
-vais, me confie-t-il, travailler pour gagner beaucoup d'argent, acheter
-un bateau et comme vous parcourir le monde; mais je dois vous quitter
-pour apprendre mes leçons.
-
-Un professeur de sciences transcendentales me propose de me prédire tout
-ce qui m'arrivera dans mes prochaines croisières, offre que je ne puis
-accepter; car en supprimant l'imprévu de l'aventure elle lui enlèverait
-son principal attrait.
-
-Un sourcier se fait fort, moyennant la remise du grand prix de
-l'Académie des Sports, de m'initier aux secrets de sa science, qui me
-permettra dans ma prochaine croisière de découvrir les trésors enfouis
-jadis par les pirates dans les îles lointaines.
-
-Un inventeur me décrit un moyen de propulsion par une hélice au lieu
-d'une voile et espère que je l'emploierai.
-
-Toutes ces lettres extraordinaires ne sont cependant que l'exception. La
-plupart sont des lettres très sérieuses de gens tentés par l'aventure,
-voulant lâcher leur situation pour courir des risques--lettres de gens
-appartenant à tous les milieux, de matelots, d'artisans, de collégiens,
-d'industriels et de désoeuvrés. La plupart veulent tout abandonner et ne
-me demandent rien. Ce sont toutes ces offres qu'il me coûte le plus de
-refuser.
-
-Un Français lieutenant de vaisseau, commandant un aviso, veut donner sa
-démission pour s'embarquer et servir sous mes ordres, offre qui me
-comble de fierté, mais que je ne puis accepter.
-
-Un ancien commandant de la marine impériale russe me demande de le
-prendre à mon bord comme simple matelot.
-
-D'une concision émouvante est la lettre de ce volontaire qui m'écrit:
-
-«Je suis un vieux loup de mer, natif de Norvège, âgé de cinquante ans,
-actif comme un jeune garçon. Je peux faire bien deux choses: mener un
-bateau à voile et faire la cuisine. Pouvez-vous m'employer?»
-
-Un volontaire que je n'aurais jamais pu accepter est l'ancien marin qui
-se croit qualifié pour me joindre, car il est un grand malheureux,
-désespéré de la vie et cela par sa faute. Il désire m'accompagner dans
-une croisière dangereuse, espérant y rester.
-
-Certes il avait pleine conscience de sa valeur le mécanicien de vingt
-ans qui m'écrivit:
-
-«Je n'ai peur de rien et possède un rare sang-froid. Vous pourrez
-disposer de ma vie comme vous l'entendrez. Examinez bien ma proposition
-car elle en vaut la peine.»
-
-Il y avait aussi le «lycéen retraité» de dix-sept ans, qui donne de lui
-une longue et complète description:
-
-«Depuis de longues années, je m'étais senti le goût de l'aventure.
-J'étais jeune encore que je rêvais de voyages et de naufrages. J'ai
-laissé mes études car je ne me sens aucune disposition pour un métier
-sédentaire. J'étudie donc seul l'anglais et les mathématiques en
-attendant l'occasion de satisfaire mes goûts de sauvage. J'adore la mer,
-les pampas, les aventures avec ce qu'elles ont d'imprévu, de
-pittoresque. Voulez-vous de moi? Malheureusement je ne peux vous donner
-une fortune pour votre entreprise; mais je vous apporterai mon
-instruction, ma bonne volonté et mon amitié.»
-
-Encore un ancien matelot, ce polyglotte remarquable, actuellement garçon
-de café ignoré dans un restaurant Duval et qui connaît la navigation,
-sait réparer les voiles et affirme parler couramment le français,
-l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le norvégien, le suédois,
-le danois et l'américain!
-
-Peut-être aurait-il été un excellent compagnon l'ouvrier mouleur qui
-avoue ne rien connaître aux choses de la mer, mais pratique un peu la
-course à pied et beaucoup le vélo. Il met à ma disposition tout ce qu'il
-possède: deux mille francs et sa santé.
-
-Un autre volontaire avoue posséder, quand il le veut, un talent
-d'écrivain, qui pourrait m'être utile dans la rédaction de mon livre.
-
-Et bien que ma décision de ne pas accepter de volontaires soit prise, je
-pense aux grandes choses que j'aurais pu faire avec cet inscrit maritime
-qui navigue depuis l'âge de quinze ans sur des navires à voile, ne me
-demande pas de gages et veut me suivre jusqu'à la mort.
-
-Encore un ancien matelot, le volontaire âgé de trente ans qui a traversé
-douze fois la ligne sur des trois-mâts barques. Après m'avoir fait un
-tableau impressionnant des dangers du Pacifique, d'un cyclone aux îles
-Tonga, des mangeurs d'hommes aux Salomon, il me dit vouloir
-m'accompagner et ne me rendre responsable de rien quoi qu'il arrive.
-
-J'ai beaucoup aimé la lettre très américaine de cet enfant de dix-sept
-ans qui m'écrit:
-
-«J'aimerais partir avec vous. J'ai été en mer à bord de vapeurs et j'ai
-travaillé sur une goélette pendant deux mois. Naturellement j'ai des
-papiers pour le prouver. Je suis âgé de dix-huit ans, mesure 5 pieds dix
-pouces et pèse 150 livres. Je suis fort, jeune, plein de bonne volonté
-et ne suis pas effrayé par le travail. Si vous avez besoin d'argent, je
-pense pouvoir vous en donner, mais naturellement, à mon âge, je ne peux
-pas encore être très riche.»
-
-Quelle grande valeur dans des pays neufs que ce quartier-maître de la
-marine, qui navigue à voile depuis l'âge de dix-sept ans, a doublé
-quatre fois le cap Horn, a fait des traversées de 123 jours, sait faire
-le point et me dit:
-
-«Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur de rien; je vous obéirai toujours.
-Revenus plus tard en France nous pourrions enseigner aux Français à
-aimer la mer. Si vous le voulez, je suis vôtre corps et âme pour une
-grande oeuvre.»
-
-Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur dans une grande firme
-d'automobiles, voulait lâcher sa situation pour m'accompagner. Il aurait
-été, j'en suis sûr, un auxiliaire précieux:
-
-«Quoique j'aie une belle situation, je gâche ma vie quand la mer et
-l'aventure m'appellent de plus en plus fort chaque jour. Pendant la
-guerre, j'ai servi dans la marine croisant sur des bateaux à peine plus
-gros que le vôtre le long de la côte nord de l'Ecosse. J'ai soif
-d'aventures et de voir les îles où vous allez justement. Pouvez-vous
-m'emmener aux conditions que vous voudrez. Je suis préparé à tout
-endurer pour l'amour de l'entreprise. Si j'avais de l'argent, je vous
-donnerais tout ce que je possède.»
-
-J'ai longuement hésité à désappointer le mousse irlandais de treize ans
-qui me supplie de l'emmener et me dit:
-
-«Vous me trouverez très utile quand des choses devront être faites fort
-vite. Je ne voudrais pas de gages.»
-
-La lettre est signée: «Respectivement vôtre!»
-
-En relisant toutes ces lettres que je garderai toujours, je pense que
-mon geste ne fut pas vain, quand tant d'hommes forts et énergiques
-n'attendent qu'un mot de moi pour me suivre et m'obéir. Peut-être
-rendrais-je, en les emmenant, plus de services à mon pays; mais alors ma
-croisière ne serait plus mienne et je n'aurais plus la satisfaction
-d'être le seul matelot de mon navire. Si je prenais quelqu'un avec moi,
-ce serait pour avoir un compagnon. J'aimerais qu'il ne me rende que peu
-de services et je voudrais faire moi-même tout le travail du bord.
-
-Eu lisant certaines lettres, je reste triste et rêveur, car je devine
-que leurs auteurs aiment réellement la mer. Je pense à ma tristesse
-d'être à terre. Je les comprends et les aime comme des frères. Lorsque
-j'ai refusé la demande de cet ancien matelot, j'ai été fort triste:
-
-«Je regrette la mer, je voudrais parcourir encore ses flots immenses. Je
-voudrais encore vivre cette vie de matelot avec ses angoisses et ses
-peines; c'est pourquoi je vous supplie de m'emmener avec vous. Je
-supporterai à vos côtés sans me plaindre les angoisses des tempêtes, je
-voudrais être avec vous pour cette vie sans lendemain. Je ne vous
-demande rien, je n'emporterai rien, je ne veux rien rapporter. Je vous
-supplie de me prendre à votre service.»
-
-Cette lettre dont je supprime certains passages trop élogieux pour moi
-est une lettre admirable. Je ne peux la relire sans être ému jusqu'aux
-larmes. Dans ma bibliothèque de bord elle aura sa place à côté de mes
-poètes préférés, à côté des ballades de John Masefield et des contes de
-Bill Adams. C'est une lettre écrite par un vrai marin qui sut décrire
-simplement son amour de la mer.
-
-L'esprit d'aventure maritime qui avait poussé les Normands nos aïeux à
-la conquête du monde existe toujours. Je serais heureux si mes
-prochaines croisières pouvaient faire connaître nos belles colonies à
-tous ces jeunes et audacieux Français qui pourraient là mieux qu'en
-France satisfaire librement à leur amour de l'aventure.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-L'appel de la mer.
-
-
-Bientôt une année aura passé depuis mon arrivée à New-York. Dans une
-petite ville au bord de la mer, je viens de terminer ce livre. Je me
-promène le long du rivage, les yeux tournés vers le large, et je suis
-joyeux car je sais que je pourrai bientôt repartir.
-
-Je pense à tous les incidents de ma traversée, à ma vie rude sur mer, à
-mon confort actuel, et je me demande ce qui me pousse à reprendre la
-mer...
-
-La vie était très dure pendant ma traversée. J'eus à supporter d'abord
-toutes les souffrances de la soif, puis la pluie des ouragans vint
-torrentielle. Constamment exposée aux intempéries, la peau de mon corps
-et de mes mains devint si molle qu'il était extrêmement pénible de
-manoeuvrer mon navire. J'avais à peine achevé de réparer mes voiles que
-la tempête les déchirait à nouveau. Quand les jours de gros temps se
-suivaient sans accalmie, je ne pouvais ni me reposer, ni réparer les
-voiles et cordages aussi vite qu'ils cassaient.
-
-[Illustration: XI.--Dans le port de New-York.]
-
-Cette lutte perpétuelle de son intelligence et de sa force physique
-contre la tempête constitue la vie du marin.
-
-Ayant commencé ma vie avec tous les avantages de la fortune, j'aime
-maintenant cette existence simple du matelot, avec ses souffrances et
-ses angoisses.
-
-Ceux qui crurent que ma tentative était un exploit sportif destiné à
-conquérir la célébrité se sont trompés:
-
- _Ils ne comprirent, rien à ce grand songe,
- Qui charma la mer de son voyage,
- Puisqu'il n'était pas le même mensonge
- Qu'on enseignait dans leur village._
-
-Au milieu de mes amis, joyeux de me revoir, je pourrais jouir en paix
-d'un succès que je n'ai pas cherché; mais je ne suis pas complètement
-heureux sur terre, je pense sans cesse à la forte odeur du goudron, à
-l'âpre brise marine, à mon _Firecrest_ qui m'attend là-bas de l'autre
-côté de la mer océane.
-
-Il y a trois ans, pour la première fois, à bord de mon navire, j'avais
-pris la mer; maintenant je sais qu'elle m'a pris pour toujours. Quoi
-qu'il advienne, je retournerai vers elle et je pense au jour heureux,
-maintenant très proche, où le _Firecrest_ et moi nous repartirons
-ensemble vers le Pacifique et ses îles de beauté, et les vers du poète
-anglais hantent ma mémoire:
-
- _Je dois reprendre la mer,
- car l'appel de la marée montante est un appel clair
- et c'est un appel sauvage
- auquel on ne peut qu'obéir.
- Et tout ce que je demande
- est un jour de vent
- avec les nuages blancs qui volent,
- la vague déferlante, l'écume jaillissante et les goëlands criards._
-
-
-
-
-LEXIQUE
-
-destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer.
-
-
-_Amure._ Manoeuvre qui retient le point inférieur d'une voile du côté
-d'où vient le vent. Faire route tribord ou bâbord amures, c'est recevoir
-le vent par tribord ou par bâbord.
-
-_Atterrissage._ Le fait de se rapprocher de la terre en venant du large.
-
-_Bâbord._ Côté gauche du bateau pour un observateur regardant d'arrière
-en avant.
-
-_Balancines._ Manoeuvres supportant le gui.
-
-_Bau._ Employé dans le sens de largeur d'un navire.
-
-_Beaupré._ Mât horizontal placé sur l'avant.
-
-_Bôme._ Vergue située à la partie inférieure de la grand'voile.
-
-_Bord._ S'emploie presque toujours à la place du mot côté.
-
-_Bordure._ Côté inférieur d'une voile.
-
-_Cap._ La direction de l'axe du bateau de l'arrière à l'avant.
-
-_Cape._ (être à la) Situation d'un bâtiment qui par gros temps réduit sa
-voilure et la dispose de manière qu'il dérive autant qu'il marche. Le
-remous qu'il laisse dans son sillage amollit les lames. _Voile de cape_:
-voile triangulaire réduite employée souvent en place de la grand'voile
-pour tenir la cape.
-
-_Corne._ Espars sur lequel est enverguée la partie supérieure de la
-grand'voile. Voir plan de voilure.
-
-_Claires-voies._ Châssis mobiles et vitrés recouvrant les ouvertures
-ménagées sur le pont pour donner du jour et de l'air.
-
-_Drisses._ Manoeuvres servant à hisser les vergues, voiles et pavillons.
-
-_Ecoute._ Manoeuvre courante frappée à l'angle inférieur arrière d'une
-voile.
-
-_Epissure._ (faire une) Joindre ensemble deux bouts de cordage en
-entrelaçant leurs torons les uns dans les autres.
-
-_Espars._ Pièce de bois servant de mât, de vergue, etc.
-
-_Etais._ Manoeuvres en fil d'acier soutenant les mâts vers l'avant. Voir
-plan de voilure.
-
-_Etrave._ Avant du navire.
-
-_Foc._ Voile triangulaire entre le mât et le beaupré. Voir plan de
-voilure.
-
-_Flèche._ Voile triangulaire entre la corne et la partie supérieure du
-mât. Voir plan de voilure. La barre de flèche sert à écarter les
-galhaubans ou haubans partant de la tête du mât.
-
-_Fortune carrée._ Petite voile carrée employée pour courir vent arrière.
-
-_Gui._ Voir Bôme.
-
-_Haubans._ Manoeuvres dormantes servant à tenir un mât latéralement.
-
-_Loch._ Instrument traîné dans l'eau servant à enregistrer le nombre de
-milles parcourus.
-
-_Louvoyer._ Un bateau à voiles ne pouvant remonter directement dans le
-vent est obligé de faire des bordées en recevant successivement le vent
-d'un côté et de l'autre.
-
-_Manoeuvre._ Tout cordage entrant dans le gréement d'un bateau. Les
-manoeuvres courantes servent à orienter les voiles, les manoeuvres
-dormantes servent à la tenue de la mâture.
-
-_Paumelle._ Gant en cuir dont se servent les voiliers pour pousser
-l'aiguille.
-
-_Sous-barbe._ Etais servant à tenir le beaupré.
-
-_Tribord._ Droite du navire pour un observateur à l'arrière tourné vers
-l'avant.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-à l'usage de ceux qui connaissent la mer.
-
-
-Ce chapitre un peu technique, qui s'adresse surtout aux yachtsmen,
-traite des enseignements de ma traversée et des modifications que je
-compte faire subir au _Firecrest_ avant ma prochaine croisière.
-
-Ayant avec lui bravé de nombreuses tempêtes, ayant réalisé cette
-traversée que j'avais longtemps rêvée, j'ai naturellement pour mon
-vaillant navire la plus grande admiration. Cependant je ne suis pas
-dogmatique et je ne prétends pas que _Firecrest_ était parfait.--En
-fait, il n'existe pas de yacht parfait.--Chaque type, chaque forme de
-coque, chaque gréement présente des avantages et des inconvénients. Le
-bon marin est celui qui connaît les qualités et les défauts de son
-navire, ses réactions dans la tempête, et qui sait quel effort limite il
-peut lui demander. Il est souvent de bons navires, il n'est pas toujours
-de bons marins, et on pourrait citer les vers de Kipling:
-
- _Le jeu est plus que le joueur,
- Le navire est plus que l'équipage._
-
-Comme on peut le voir d'après ses lignes, _Firecrest_ est un navire
-assez étroit pour sa longueur, et d'un tirant d'eau relativement
-considérable. Ayant en outre une forte quille en plomb, il est
-pratiquement inchavirable, mais l'effort supporté par le mât est
-certainement plus grand que sur un bateau large et peu profond.
-
-Il tient très bien la cape et avance au plus près, même dans de fortes
-mers. Par contre, vent arrière, il est certainement plus délicat à
-manoeuvrer qu'un bateau à arrière très large.
-
-Mes principaux ennuis pendant ma traversée furent les suivants:
-
-Les voiles étaient trop vieilles, le rouleau en bronze pour le gui
-beaucoup trop faible, le beaupré trop long. La sous-barbe cassait
-constamment. L'eau se conservait très mal dans les barils en chêne. La
-grand'voile était assez difficile à amener et à hisser pendant une
-tempête par suite de l'encombrement du gui et de la corne.
-
-Après avoir longuement étudié ces inconvénients, j'apporte à mon navire
-quelques modifications.
-
-D'abord il me sera possible de me procurer des voiles neuves. Je
-conserverai un rouleau pour le gui, qui sera non plus en bronze mais en
-fer galvanisé et du modèle des bateaux pilotes du canal de Bristol. Le
-_Firecrest_ ne sera plus gréé en cotre franc mais en bermudien, ce qui
-me permettra de réduire la longueur de mon beaupré de quatre-vingt-dix
-centimètres. Le beaupré sera fixe ainsi que la sous-barbe qui sera une
-barre de fer forgé et ne transmettra pas ainsi à la partie supérieure du
-mât des efforts de flexion.
-
-Le gui sera creux, d'un diamètre de quinze centimètres, construit par
-Mac Gruer et formé de cinq épaisseurs de bois cimentées ensemble.
-
-Une des difficultés de ma traversée avait été pour moi, quand je voulais
-hisser la grand'voile par gros temps, de faire passer la corne entre les
-balancines. Le poids de la corne rendait souvent aussi très difficile la
-manoeuvre d'amener la grand'voile.
-
-Si je voulais utiliser la voile de cape, il me fallait amener le gui sur
-le pont, ce qui est une manoeuvre très difficile et dangereuse, même
-avec un bon équipage. Le poids réduit du gui creux facilitera beaucoup
-la manoeuvre d'amener la voile, et me permettra de ne plus utiliser de
-voile de cape. Le gréement bermudien supprime d'ailleurs tous les
-inconvénients de la corne. Un chemin de fer le long du gui me permettra
-de rentrer complètement et très vite la grand'voile, et d'avoir ainsi
-deux voilures l'une de petit temps et l'autre de gros temps qui
-remplacera la voile de cape.
-
-Le mât de flèche sera creux--et j'utiliserai des cercles de mât
-jusqu'aux jottereaux. La grande simplicité du gréement bermudien m'a
-beaucoup séduit. L'idéal serait d'avoir seulement deux voiles,
-grand'voile et foc, et pas de beaupré. Cependant je conserverai un foc
-et une trinquette et deux étais.
-
-L'eau ne sera plus renfermée dans des barils en chêne mais dans des
-réservoirs en fer galvanisé. Dans ma prochaine grande traversée, je
-n'emporterai pas de viande sauf du lard fumé ou bacon. Pas de conserves
-en boîtes sauf du lait, du riz, des pommes de terre, du beurre salé, des
-confitures et du biscuit. Le nouveau réchaud à pétrole sous pression que
-j'emploierai est entièrement démontable et m'évitera les ennuis de ma
-première traversée.
-
-J'emporte cette fois en outre une arbalète à poissons, des armes à feu,
-un petit cinéma et deux kilomètres de films contenus par rouleau de
-vingt-cinq mètres dans quatre-vingts boîtes en zinc, un appareil à
-pellicules entièrement métallique.
-
-Une autre question un peu technique que je n'ai pu traiter au cours de
-mon récit est celle de la navigation. Je me servirai encore d'un sextant
-à micromètre sans vernier du type utilisé par l'amirauté britannique à
-bord de ses torpilleurs. Ce sextant ne donne que la demi-minute qui est
-une approximation inférieure à l'erreur d'observation due à la faible
-hauteur de l'oeil au-dessus de l'horizon. J'utilise les tables du
-lieutenant Johnson, R. N., qui permettent avec une approximation
-suffisante des calculs très rapides. J'emploie aussi les nouvelles
-méthodes de navigation de la Summers Line.
-
-Je n'emporte pas de chronomètres proprement dits, mais deux montres de
-torpilleurs du type en usage dans la marine.
-
-Un autre des inconvénients du _Firecrest_ est sa taille. Je l'aime
-tellement que je le conserverai toujours, mais si je devais me faire
-construire un navire pour une traversée semblable, je le ferais faire
-beaucoup plus petit. Bien construit, il pourrait très bien tenir la mer,
-et éviterait au navigateur solitaire une grande fatigue physique.
-
-J'ai dessiné dernièrement les lignes générales d'un tel yacht, qui
-correspond à peu près à mon idéal de ce que doit être une embarcation de
-cinq tonneaux pouvant être facilement manoeuvrée par un ou deux hommes.
-
-[Illustration: XII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault»,
-plan de voilure.]
-
- PLAN DU YACHT
- à moteur
- Type "ALAIN GERBAULT"
- Construit par
- Les Chantiers Maritimes Janin et Cie
- à Royan
-
-[Illustration: XIII.--Yacht à moteur auxiliaire, type «Alain Gerbault»,
-plan et coupe.
-
- YACHT à MOTEUR AUXILIAIRE de 8m,50 de longueur TYPE 'ALAIN GERBAULT'
- CONSTRUIT PAR
- CHANTIERS MARITIMES JANIN et Cie ROYAN (Charente inférieure)
-
- Echelle 1/20e
-
- Longueur totale 8m,50
- Largeur 2m,80
- Creux 1m,40
- Tirant d'eau maximal 1m,25]
-
-D'une longueur de huit mètres cinquante de bout en bout et d'une largeur
-de deux mètres quatre-vingts, il a, comme les anciens bateaux des
-Vikings et les bateaux plus récents de Colin Archer, une forte portion
-de quille droite qui donne une grande stabilité à la mer. Entièrement
-ponté sauf un cockpit étanche et un roof solide sans claire-voie, il
-peut tenir la cape sans rien craindre des paquets de mer. Le
-constructeur Janin à qui j'avais montré mon projet fut si enthousiaste
-de l'idée qu'il décida de la réaliser et de construire ce type de yacht
-en grande série. Ce bateau répond à un besoin en France, il permet de
-naviguer sans équipage professionnel. Il présente un grand logement pour
-sa taille (1m,80 pour le roof). Trois amateurs pourraient y habiter
-confortablement sans avoir l'ennui de rentrer le soir pour trouver un
-hôtel.
-
-Ils pourraient par exemple avec des risques minimes croiser l'été dans
-la Manche sur les côtes anglaise et française, remonter la Seine jusqu'à
-Paris et s'amarrer près du pont de la Concorde, puis descendre jusqu'à
-Marseille et faire une croisière en Sicile.
-
-Il m'est agréable de penser que, si un malheur arrive au _Firecrest_, je
-pourrai avoir dans un délai rapide un navire pour continuer mon voyage
-et je serais en même temps très heureux si le producteur de ce monotype
-pouvait développer en France le goût de la croisière et de l'aventure
-maritime.
-
-
-
-
-TABLE DES HORS-TEXTE
-
-
-I.--ALAIN GERBAULT.
-
-II.--PLAN DU _Firecrest_ (dessiné par Alain Gerbault), coupe verticale
-et coupe horizontale.
-
-III.--PLAN DU _Firecrest_ (dessiné par Alain Gerbault), coupe de la
-cabine regardant vers l'avant, coupe de la cabine regardant vers
-l'arrière et le pont, du _Firecrest_.
-
-IV.--LE _Firecrest_ DANS LE PORT DE MONACO.
-
-V.--A BORD.
-
-VI.--UNE GOÉLETTE À TROIS MATS (photographie prise par Alain Gerbault
-non loin des Iles Baléares).
-
-VII.--LE _FIRECREST_ AU PORT.
-
-VIII.--LE SILLAGE DU _Firecrest_, DE GIBRALTAR A NEW-YORK (dessin
-d'Alain Gerbault).
-
-IX.--ALAIN GERBAULT A LA BARRE.
-
-X.--LES PREMIERS PAS D'ALAIN GERBAULT SUR LA TERRE AMÉRICAINE.
-
-XI.--DANS LE PORT DE NEW-YORK.
-
-XII.--YACHT À MOTEUR AUXILIAIRE, type «Alain Gerbault», plan de voilure.
-
-XIII.--YACHT À MOTEUR AUXILIAIRE, type «Alain Gerbault», plan et coupe.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Table des hors-texte VII
- Chapitre I.--Qui est une préface 1
- -- II.--_Firecrest_ 13
- -- III.--Le départ et la traversée de la Méditerranée 26
- -- IV.--L'Atlantique 41
- -- V.--Découvertes alarmantes 57
- -- VI.--Dans les vents alizés 71
- -- VII.--La soif.--Les Daurades 81
- -- VIII.--Journées d'orages 95
- -- IX.--Une nuit à la barre 106
- -- X.--Premières tempêtes dans la zone des ouragans 117
- -- XI.--L'Epreuve 134
- -- XII.--Traversée du Gulf Stream.--Une rencontre en mer 148
- -- XIII.--Le Brouillard.--L'arrivée à New-York 164
- -- XIV.--Premiers jours à terre.--L'Esprit d'aventure 176
- -- XV.--L'Appel de la mer 198
- Lexique destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer 203
- Appendice à l'usage de ceux qui connaissent la mer 209
- Table des hors-texte 219
-
-
-
-
- _ACHEVÉ D'IMPRIMER_
- le vingt octobre mil neuf cent vingt-quatre
- PAR
- E. ARRAULT ET Cie
- A TOURS
- pour
- BERNARD GRASSET
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault.
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Seul à travers l'Atlantique
-
-Author: Alain Gerbault
-
-Release Date: April 9, 2020 [EBook #61793]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="figc hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c top4em">ALAIN GERBAULT</p>
-
-<h1><i><span class="large">Seul,</span><br />
-à travers
-l'Atlantique</i></h1>
-
-<p class="c">A PARIS<br />
-BERNARD GRASSET<br />
-MCMXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc" id="ht1"><img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="legende">I.&mdash;<span class="sc">Alain Gerbault</span>.</div>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">ALAIN GERBAULT</p>
-
-<p class="c t1"><span class="large">SEUL</span><br />
-A TRAVERS<br />
-L'ATLANTIQUE</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-BERNARD GRASSET, ÉDITEUR<br />
-61, <span class="small">RUE DES SAINTS-PÈRES</span>, 61</p>
-
-<p class="c small">MCMXXIV</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="narrow noindent top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span>:
-<span class="small">QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON
-IMPÉRIAL NUMÉROTÉS JAPON</span> 1 <span class="small">A</span> 15;
-<span class="small">TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER
-MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS
-MADAGASCAR</span> 1 <span class="small">A</span> 30;
-<span class="small">CENT EXEMPLAIRES
-SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER
-NUMÉROTÉS HOLLANDE</span> 1 <span class="small">A</span> 100
-<span class="small">ET ONZE
-CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN
-PUR FIL LAFUMA, CONSTITUANT
-AUTHENTIQUEMENT ET PROPREMENT
-LA PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS
-VÉLIN PUR FIL</span> 1 <span class="small">A</span> 1100</p>
-
-
-<p class="c small gap"><i>Tous droits de traduction, de reproduction, et d'adaptation
-réservés pour tous pays.</i></p>
-
-<p class="c small"><i>Copyright by Bernard Grasset, 1924.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="sc">A Pierre ALBARRAN, mon ami;<br />
-Au marin français, mon frère.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">SEUL A TRAVERS L'ATLANTIQUE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER<br />
-<b>Qui est une Préface.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu2.png" alt="D" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">ANS</span> une maison
-amie près de New-York,
-une soirée
-calme, si calme que
-je me demande si
-mon extraordinaire
-aventure des mois
-derniers est bien arrivée.</p>
-
-<p>Par la fenêtre, j'aperçois le détroit
-de Long Island et le mât de mon petit
-<i>Firecrest</i>, à quelques centaines de
-mètres de là, le long de la jetée de
-Fort Totten.</p>
-
-<p>Ce n'est pas un rêve. J'ai traversé
-seul l'Atlantique et je suis maintenant
-aux Etats-Unis. Il y a moins d'un
-mois, dans les tempêtes au milieu de
-vagues immenses, j'avais à lutter à
-chaque instant pour défendre ma vie
-contre les éléments.</p>
-
-<p>J'ai là, sous la main, mon livre de
-bord que j'ai fidèlement tenu, même
-par les plus gros temps. J'en tourne
-les pages, où l'eau de mer n'a pas encore
-tout à fait séché, et mes yeux
-tombent sur ce passage de ma croisière:</p>
-
-<p>«A bord du <i>Firecrest</i>, le 14 août,
-en mer par 34 degrés 45 minutes de
-latitude nord et 56 degrés 10 minutes
-de longitude ouest, fort veut d'ouest.
-Le bateau a été terriblement secoué
-toute la nuit, et des paquets de mer
-viennent s'y briser à chaque instant.
-A quatre heures du matin, l'écoute
-de foc casse et je dois faire une épissure.
-Le pont est complètement submergé.
-Bien que toutes les issues soient
-closes, tout est trempé à l'intérieur.
-Ce n'est pas une petite affaire que de
-préparer mon déjeuner, et il m'a fallu
-deux heures d'efforts acrobatiques avant
-d'avoir réussi à préparer une tasse de
-thé et quelques tranches de lard grillé,
-et cela non sans m'être maintes fois
-cogné la tête contre les panneaux.</p>
-
-<p>«A neuf heures, la trinquette se déchire.
-Le bateau est tellement secoué
-à ce moment et le vent est si violent
-que je ne puis tenter de la réparer.
-Tous mes verres et toutes mes tasses
-sont en miettes.</p>
-
-<p>«A midi, une vague monstrueuse
-s'abat sur le pont et emporte le panneau
-de la soute aux voiles. Les vagues
-vont grossissant, la mer est maintenant
-énorme et le vent souffle en furie.
-Il vente si fort que mes voiles ne
-peuvent tenir. Un trou apparaît dans
-ma trinquette et ma grand'voile se
-déchire le long de la couture médiane,
-laissant apparaître une fente de trois
-mètres. Il faut que j'amène mes voiles
-pour les sauver. C'est très difficile
-par un tel vent, par une telle mer,
-sans m'exposer à tomber par-dessus
-bord!</p>
-
-<p>«Sur le pont mouillé et glissant, je
-puis à peine me tenir, et il me faut
-une bonne heure pour accomplir ma
-tâche périlleuse. J'ai envie de hisser
-la voile de cape, mais le vent augmente
-encore. C'est maintenant une
-vraie tempête. Aucune voile ne supportera
-pareil temps. La vibration des
-haubans rend exactement la même
-note qu'un train rapide. Cela veut dire
-que le vent a acquis une vitesse de
-plus de soixante milles à l'heure.</p>
-
-<p>C'est ou jamais l'occasion de me
-servir de mon ancre flottante, qui est
-un grand sac de toile conique dont
-l'ouverture est maintenue béante par
-un cerceau de fer. Attachant une extrémité
-d'une corde de quarante brasses
-à l'ancre marine et l'autre à la chaîne
-de mon ancre, je jette le sac à la mer,
-le reliant à une petite bouée en guise
-de flotteur. Le sac s'emplit sous l'eau,
-la corde se raidit et, très lentement,
-l'étrave de mon bateau se tourne face
-au vent.</p>
-
-<p>«Le <i>Firecrest</i> maintenant roule moins
-fort, bien que je sois encore très secoué
-par la mer. Il me faut mettre de
-vieilles toiles sur la soute aux voiles
-pour empêcher l'eau d'y pénétrer. Je
-suis à bout de forces, mais j'ai encore
-beaucoup à faire. J'emporte dans ma
-cabine mes voiles déchirées et, refermant
-derrière moi toutes les issues,
-je passe la soirée et la plus grande
-partie de la nuit à les réparer avec
-une paumelle et une aiguille.</p>
-
-<p>«Maintenant, il pleut à torrents. Dans
-le salon, l'eau est au niveau du plancher.
-Et je m'aperçois, à mon grand
-dépit, que ma pompe ne marche pas.
-Il pleut de plus en plus fort; je suis
-trempé jusqu'aux os; il n'y a plus un
-seul endroit sec à bord, et je n'arrive
-pas à empêcher la pluie de pénétrer
-en plusieurs endroits par les claires-voies
-et la soute aux voiles.»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp; *</div>
-<p>Je ferme mon livre de bord. Ceci n'est
-qu'une journée ordinaire pendant le
-mois de tempêtes que j'eus à supporter
-vers le milieu du voyage.</p>
-
-<p>Mais quelle merveilleuse existence!</p>
-
-<p>Bien que je n'aie atterri que depuis
-quelques jours, j'aspire déjà à lever
-l'ancre et à reprendre le large et la
-vie de marin. Et, je me mets à rêver.
-Comment donc suis-je devenu marin?
-Comment ce goût de la mer m'est-il
-venu?</p>
-
-<p>J'ai passé la plus grande partie de ma
-jeunesse à Dinard, près du port de
-pêche qu'est Saint-Malo, le pays des
-fameux corsaires, gloire de notre marine,
-il y a deux cents ans. Lorsque
-mon père ne m'emmenait pas avec lui
-sur son yacht, je m'arrangeais toujours
-pour passer la journée sur la barque
-d'un pêcheur.</p>
-
-<p>C'est à Saint-Malo que les rudes pêcheurs
-bretons équipent leurs bateaux
-pour les voyages périlleux aux bancs
-de Terre-Neuve, ou aux zones poissonneuses
-d'Islande.</p>
-
-<p>Déjà mon ambition était de posséder
-une petite embarcation. Une fois, mon
-frère et moi avons économisé assez
-d'argent pour acheter un bateau dont un
-autre se rendit propriétaire avant nous.</p>
-
-<p>J'enviais la vie des pêcheurs bretons
-et je frémissais au récit de leurs
-prouesses d'endurance et d'audace.</p>
-
-<p>C'est là, à Saint-Malo et à Dinard,
-que j'appris à aimer la mer, les vagues
-et les vents tumultueux. Mes livres
-préférés étaient des livres d'aventures.
-Beaucoup d'entre eux racontaient la
-chasse à l'or, les aventures des mineurs
-de l'Alaska et du Klondike. Le mot
-Et Dorado exerçait un grand charme
-sur moi. Je pensais parfois: «Lorsque
-je serai un homme, je découvrirai l'El
-Dorado.»</p>
-
-<p>Etant enfant, Joseph Conrad mit
-un jour le doigt sur une carte de la partie
-inexplorée de l'Afrique centrale et
-dit: «Quand je serai grand, j'irai là-bas.»
-Il réalisa son rêve. Il alla là-bas.
-Moins heureux que Conrad, je ne réaliserai
-jamais mon rêve d'enfant; je subirai
-bien plutôt le destin du héros d'Edgar
-Allan Poe.</p>
-
-<p>«<span lang="en" xml:lang="en">A gallant Knight&mdash;Had journeyed
-long&mdash;Singing a song.&mdash;In search of
-El Dorado&mdash;But he grew old&mdash;This
-Knight so bold.</span></p>
-
-<p>«<span lang="en" xml:lang="en">As he found.&mdash;No spot of ground&mdash;That
-looked like El Dorado.</span>»</p>
-
-<p>«Un vaillant chevalier&mdash;avait longtemps
-voyagé&mdash;chantant sa chanson&mdash;à
-la recherche de l'El Dorado.&mdash;Mais
-il devint vieux&mdash;le courageux
-chevalier! Et il ne trouva&mdash;aucune
-trace d'un pays&mdash;qui ressemblât à
-El Dorado.»</p>
-
-<p>Après mes heureuses années d'enfance
-à Dinard, on m'envoya à Paris
-pour mes études et je devins interne à
-Stanislas. C'est là que je passai les années
-les plus malheureuses de ma vie,
-enfermé entre de hauts murs, rêvant
-de vaste monde, de liberté et d'aventures.
-Mais il fallait étudier pour devenir
-ingénieur.</p>
-
-<p>La guerre survint.</p>
-
-<p>J'entrai dans l'aviation. Après avoir
-éprouvé l'ivresse de l'espace sur mon
-appareil de chasse, à travers les nuages,
-je savais que je ne pourrais jamais plus
-mener dans une cité une existence sédentaire.
-La guerre me fit sortir de la civilisation.
-Je n'aspirai plus à y retourner.</p>
-
-<p>Un jeune Américain, camarade d'escadrille,
-me prêta un jour un livre de
-Jack London, la <i>Croisière du «Snark»</i>.
-Ce livre m'apprit qu'il était possible
-de parcourir le monde sur un bateau
-relativement petit. Ce fut pour moi
-une révélation et je décidai à l'instant
-que je tenterais l'aventure, si j'étais
-assez heureux pour survivre à la guerre.</p>
-
-<p>Plus tard, j'associai deux camarades
-à mes projets. Nous devions armer un
-bateau à nous trois et faire route vers
-les îles du Pacifique.</p>
-
-<p>Mais ces deux amis moururent bravement
-dans les airs!</p>
-
-<p>Ce fut alors que je pris la décision
-de partir seul. Abandonnant ma carrière
-d'ingénieur, je cherchai, une année
-durant, dans tous les ports français,
-un bateau dont je pusse assurer la
-man&oelig;uvre sans aide. Il y a deux ans
-et demi, visitant sur son yacht mon
-ami Ralph Stock, auteur de la <i>Croisière
-du «Dream-Ship»</i>, je découvris à
-l'ancre, dans un port anglais, un petit
-bateau. C'était le <i>Firecrest</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br />
-<b>«Firecrest».</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu3.png" alt="A" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">VANT</span> de commencer
-le récit de mon
-voyage, je tiens à
-vous présenter mon
-<i>Firecrest</i>. C'est un
-cotre dessiné par
-feu Dixon Kemp et
-construit par P. T. Harris, à Rowhedge,
-Essex (Angleterre), en 1892. M. Kemp
-serait certes bien étonné, s'il vivait
-encore, d'apprendre que son bateau de
-course, conçu sous les règlements de
-longueur et surface de voilure du Yacht
-Club britannique a traversé l'Atlantique
-et s'est révélé l'une des meilleures embarcations
-de tous les temps.</p>
-
-<p>C'est un cutter anglais typique, étroit
-et profond si l'on considère sa longueur.</p>
-
-<p>Il a onze mètres de long et neuf
-mètres à la flottaison. Son plus grand
-bau est deux mètres soixante. C'est
-probablement le bateau le plus étroit
-qui ait franchi l'Océan. Un mètre
-quatre-vingts de tirant d'eau est une
-profondeur exceptionnelle pour sa taille.
-Son tirant d'eau et les trois tonnes et
-demie de plomb qu'il porte dans sa
-quille ajoutées aux trois tonnes de lest
-intérieur, font qu'il lui est impossible
-de chavirer. Le pont n'a que deux
-claires-voies et deux panneaux et peut
-supporter la pression des vagues qui
-déferlent à bord.</p>
-
-<p>Il est gréé en cotre, c'est-à-dire qu'il
-n'a qu'un mât. Et j'entends la grande
-armée des yachtmen théoriques s'exclamer:
-«Un cotre est trop difficile à
-manier seul. Pourquoi pas un yawl ou
-un ketch!» C'est affaire de goût. Personnellement
-j'aime mieux prendre des
-ris que changer mes voiles. J'estime
-que le cotre est le meilleur gréement,
-parce qu'avec une surface de voiles réduite
-au minimum il donne un maximum
-de vitesse.</p>
-
-<div class="figc" id="plan"><img src="images/illu4.png" alt="" />
-<div class="legende"><span class="sc">Le plan de voilure du <i>Firecrest</i></span> (dessiné par
-Alain Gerbault).</div>
-<ul class="ligne"><li>1, Ecoute.</li>
-<li>2, Etai de flèche.</li>
-<li>3, Bras d'étai.</li>
-<li>4, Point d'amure.</li></ul>
-</div>
-<p>Il n'y a pas assez de place sur le pont
-pour un vrai bateau de sauvetage.
-D'ailleurs, j'aime tellement mon bateau,
-que je crois que je ne me soucierais guère
-d'être sauvé s'il devait couler. Mais pour
-me conformer aux conventions et me
-permettre d'aller à terre quand je suis
-à l'ancre dans un port, je transporte
-le plus petit canot possible. Il a 1<sup>m</sup>,80
-de long, c'est un Berthon analogue à
-ceux que l'on emploie sur les sous-marins,
-une fois plié il ne tient aucune
-place le long des claires-voies.</p>
-
-<div class="legende">II.&mdash;<span class="sc">Plan du <i>Firecrest</i>.</span></div>
-<div class="figc" id="ht2">
-<img src="images/illu5.png" alt="" />
-<div class="legende small">COUPE VERTICALE</div>
-<ul class="ligne">
-<li>1, Boussole.</li>
-<li>2, Livres.</li>
-<li>3, Claires-voies.</li>
-<li>4, Couchettes.</li>
-<li>5, Lavabo.</li>
-<li>6, Echelle.</li>
-<li>7, Armoires.</li>
-<li>8, Coffres.</li>
-<li>9, Sofa.</li>
-<li>10, Cuisine.</li>
-<li>11, Cadre pliant.</li>
-<li>12, Coffres.</li>
-<li>13, Placards.</li>
-<li>14, Etrave.</li>
-</ul>
-</div>
-<div class="figc">
-<img src="images/illu6.png" alt="" />
-<div class="legende small">COUPE HORIZONTALE</div>
-<ul class="ligne">
-<li>1, Soute aux voiles.</li>
-<li>2, Couchettes.</li>
-<li>3, Lavabo.</li>
-<li>4, Placard.</li>
-<li>5, Table.</li>
-<li>6, Sofas.</li>
-<li>7, Mât.</li>
-<li>8, Pompe.</li>
-<li>9, Réchauds.</li>
-<li>10, Coffres.</li>
-<li>11, Placards.</li>
-</ul>
-</div>
-<div class="c gap">III.&mdash;<span class="sc">Plan du <i>Firecrest</i>.</span></div>
-<div class="figc" id="ht3">
-<img src="images/illu7.png" alt="" />
-<div class="legende"><span class="small">COUPE DE LA CABINE</span><br />
-<i>Regardant vers l'avant</i></div>
-<ul class="ligne">
-<li>1, Claires-voies.</li>
-<li>2, Pont.</li>
-<li>3, Couchettes.</li>
-<li>4, Tiroirs.</li>
-<li>5, Portes.</li>
-<li>6, Livres.</li>
-<li>7, Quille.</li>
-</ul>
-</div>
-<div class="figc">
-<img src="images/illu8.png" alt="" />
-<div class="legende"><span class="small">COUPE DE LA CABINE</span><br />
-<i>Regardant vers l'arrière</i></div>
-<ul class="ligne">
-<li>1, Pont.</li>
-<li>2, Réchaud.</li>
-<li>3, Coffre.</li>
-<li>4, Eau douce.</li>
-<li>5, Porte sur le salon.</li>
-<li>6, Pompe à eau douce.</li>
-<li>7, Mât.</li>
-</ul>
-</div>
-<div class="figc">
-<img src="images/illu9.png" alt="" />
-<div class="legende small">LE PONT DU FIRECREST</div>
-<ul class="ligne">
-<li>1, Soute aux voiles.</li>
-<li>2, Claires-voies.</li>
-<li>3, Descente.</li>
-<li>4, Mât.</li>
-<li>5, Panneau du poste avant.</li>
-<li>6, Beaupré.</li>
-<li>7, Boussole.</li>
-</ul>
-</div>
-<p>Le <i>Firecrest</i> est solidement construit
-en chêne et en bois de teck. Bien
-qu'il ait trente-deux ans, il est en parfait
-état et je pourrais m'étendre sur
-sa résistance. Mais il vaut mieux s'abstenir
-et décrire l'intérieur de mon gîte
-flottant.</p>
-
-<p>Il se compose de trois compartiments.</p>
-
-<p>A l'arrière, ma cabine avec deux
-couchettes, sous lesquelles il y a deux
-coffres. Un lavabo reçoit l'eau d'un
-réservoir de 50 litres établi sous le
-pont. Les boiseries de la chambre sont en
-acajou et en érable moucheté. Des deux
-côtés, des casiers sont pleins de livres.</p>
-
-<p>En avant de la cabine et au centre
-du bateau, un salon aux boiseries d'acajou
-et d'érable. De chaque côté, des
-placards renferment mes trophées de
-tennis. Au centre, une table pliante.</p>
-
-<p>A l'avant, le poste d'équipage avec
-deux couchettes pliantes et la cuisine.
-C'est là que je prépare mes repas sur
-un poêle à pétrole norvégien qui est suspendu
-à la cardan, afin de rester vertical
-quand le bateau roule. De nombreux
-coffres sont remplis de provisions:
-biscuits de mer, riz, pommes de
-terre. A bâbord, il y a une pompe communiquant
-avec deux réservoirs d'eau
-douce. Comme éclairage, j'ai une lampe
-à pétrole et des bougies suspendues à
-la cardan.</p>
-
-<p>Mon bateau est ma seule résidence.
-J'ai à bord tous les objets familiers que
-j'aime, mes prix de tennis et mes
-livres. Qu'importe s'il n'y a pas de
-vent! Je ne suis pas pressé.</p>
-
-<p>Je n'ai pas grand'place à bord, mais
-je puis transporter quatre mètres de
-littérature, ce qui signifie environ deux
-cents volumes. Ma bibliothèque est
-donc forcément limitée, c'est pourquoi
-mes livres sont tous des livres d'aventure
-ou de poèmes.</p>
-
-<p>Parmi eux je citerai la <i>Vie de Jésus</i>
-de Renan, la plus belle aventure qui fut
-jamais au monde; les poèmes d'E. A. Poe,
-artiste incomparable, car il joint à la
-perfection du rythme la noblesse de la
-pensée.</p>
-
-<p>Loti, Farrère, Conrad, Stevenson,
-Connoley, Jack London, Shakespeare
-et Kipling sont largement représentés
-ainsi que Verhaeren, Platon, Shelley,
-Villon, lord Tennyson et John Masefield.</p>
-
-<p>Lorsque je veux classer mes auteurs
-préférés, je pense toujours à la manière
-dont ils ont compris la mer. Le marin
-qui est en moi critique toujours l'écrivain,
-et seuls me plaisent entièrement
-ceux qui furent à la fois de grands marins
-et de grands poètes.</p>
-
-<p>J'aime passionnément Jack London,
-le grand maître du conte et de l'histoire
-courte, qui eut une vie mouvementée et
-belle et sut toujours écrire avec puissance
-et simplicité. Bien qu'embarqué
-tout jeune à bord d'un trois-mâts barque,
-et malgré une croisière qu'il fit dans le
-Pacifique à bord de son yacht <i>le Snark</i>,
-Jack London ne fut jamais au fond de
-l'âme un marin. Il fut cependant toute
-sa vie un amoureux de l'aventure et du
-grand air, et c'est pourquoi je l'aime
-et l'admire.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'un jour, à la suite
-d'une tempête, je jetai par-dessus bord
-tous mes livres d'Oscar Wilde dont le
-peu de sincérité ne pouvait plaire au
-simple matelot que j'étais devenu. Je
-ne conservai avec moi que la ballade
-de <i>la Geôle</i> de Reading.</p>
-
-<p>Stevenson était tout proche de London
-par son amour de la vie au grand
-air et de l'aventure. Lui aussi ne fut
-jamais un marin dans l'âme, et si
-l'on excepte son remarquable poème
-<i>Christmas at Sea</i> il ne décrivit jamais
-la vie et les souffrances des matelots.</p>
-
-<p>Victor Hugo a souvent d'étonnantes
-descriptions. Celle de la tempête dans
-l'<i>Homme qui Rit</i> a produit sur moi une
-profonde impression. Cependant, presque
-tous les termes techniques sont faux.
-Le cyclone tourne dans le sens inverse
-de celui qu'exige la nature. Ainsi, certains
-tableaux de peintres sont admirables,
-bien qu'ils violent toutes les
-lois de la perspective.</p>
-
-<p>Shakespeare et Kipling furent d'excellents
-peintres de la mer connaissant
-à fond tous les termes maritimes. Les
-erreurs techniques dans leurs &oelig;uvres
-sont fort peu nombreuses. Cependant
-Shakespeare fait partir les navires de
-ports de Bohême et Kipling commet
-une erreur similaire dans son fameux
-poème de la route vers Mandaley.
-Kipling est parfois un poète admirable;
-par l'opposition et le contraste entre
-les vers il parvient à faire dire aux
-mots beaucoup plus qu'ils ne veulent
-dire. Parmi ses poèmes marins je préfère
-<i lang="en" xml:lang="en">The last chantey</i>.</p>
-
-<p>Jones Connoley sut décrire merveilleusement
-la vie des pêcheurs de la
-côte, et ses nombreuses histoires de
-marins sont remarquables.</p>
-
-<p>Pierre Loti est un de mes écrivains
-préférés. <i>Pêcheur d'Islande</i> et <i>Mon frère
-Yves</i> sont à la place d'honneur; et pourtant
-Pierre Loti considère souvent la mer
-en officier du haut de la passerelle d'un
-navire.</p>
-
-<p>Herman Melville écrivit il y a près
-d'un siècle de remarquables livres sur la
-mer, et l'on commence seulement à le
-découvrir.</p>
-
-<p>Conrad sut décrire en artiste les tempêtes
-et les typhons. Cependant, bien
-que j'aime beaucoup <i>Jeunesse</i>, il n'est
-pas un de mes auteurs préférés, car à
-mes yeux il présente tous les défauts
-des écrivains slaves. La psychologie de
-ses héros est beaucoup trop compliquée.
-Lui-même ne sut jamais écrire avec
-assez de simplicité pour me plaire tout
-à fait.</p>
-
-<p>Dans une petite ville de Californie
-s'est retiré un ancien marin appelé Bill
-Adams. Il occupe les loisirs que lui
-laisse la culture de son verger à écrire
-des contes maritimes et des entretiens
-sur l'amitié que le divin Platon n'aurait
-pas désavoués. Malgré beaucoup
-d'imperfections littéraires, il est à mes
-yeux un des plus grands écrivains de
-la mer. Quelques-uns de ses contes
-sont de petits chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Enfin dans un rayon au-dessus de
-ma couchette, sont quelques livres de
-chevet. Ce sont tous mes livres favoris:
-des poèmes et des ballades. La ballade
-est en effet la forme poétique la plus
-propre à dépeindre la vie des marins.
-Et si François Villon avait été marin,
-il nous aurait donné les plus beaux
-poèmes de la mer.</p>
-
-<p>Il y a là toutes les anciennes complaintes
-de matelots et les vieux chants de la
-marine en bois qui servaient à accompagner
-la man&oelig;uvre des voiles.</p>
-
-<p>Il y a la ballade de l'ancien marinier
-de Samuel Taylor Coleridge qui
-n'a d'égale dans la langue anglaise, pour
-la beauté de la composition et la perfection
-du rythme, que le poème du
-<i>Corbeau</i>, d'Edgar Allan Poe.</p>
-
-<p>Il y a enfin John Masefield, le poète
-que j'aime entre tous, avec ses poèmes et
-ballades d'eau salée parmi lesquelles je
-dois citer <i>Fièvre marine</i> et la complainte
-du <i>Cap Horn</i>. Ayant longtemps vécu à
-bord de voiliers, il sut mieux que tout
-autre décrire la mer et la vie des marins.</p>
-
-<p>Et pourtant, bien des siècles avant,
-Antiphile de Byzance avait déjà écrit:</p>
-
-<p>«<i>Oh! avoir une natte au plus mauvais
-coin du bateau, entendre résonner
-sur ma tête les panneaux de cuir sous
-le choc des embruns!</i>&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«<i>Donne! Prends! Jeux et bavardages
-de matelots.</i></p>
-
-<p>«<i>J'avais tout ce bonheur, moi qui
-suis de goûts simples.</i>»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br />
-<b>Le départ et la traversée de la Méditerranée.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu10.png" alt="J" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">'ACHETAI</span> donc le <i>Firecrest</i>
-ainsi que je
-l'ai dit plus haut
-dans un port anglais,
-et je conduisis mon
-bateau immédiatement
-au sud de la
-France, quittant l'Angleterre au moment
-où Shackleton partait pour son
-dernier voyage. Mon bateau supporta
-fort bien les tempêtes terribles du golfe
-de Gascogne. Dès lors, je ne pouvais
-concevoir une tempête capable d'arrêter
-le <i>Firecrest</i>.</p>
-
-<p>Pendant plus d'une année, je fis de
-nombreuses croisières au sud de la France,
-ayant pour tout équipage un mousse
-anglais; entre-temps, je jouais les
-tournois de tennis de la Côte d'Azur.
-Le tennis avait été, pendant longtemps,
-mon sport favori. Mais après avoir vécu
-à bord, et fait des croisières durant
-plus de deux ans, les choses de la
-terre prirent une importance secondaire
-à mes yeux. Je devins un
-marin et seulement un marin.</p>
-
-<p>Ce fut pour mon plaisir et pour me
-prouver à moi-même que je pouvais
-le faire que j'entrepris mon voyage
-d'Amérique. Pendant plus d'un an, je
-m'entraînai physiquement, croisant
-par tous les temps, me préparant à
-man&oelig;uvrer seul les voiles. Ce n'est que
-lorsque je me sentis prêt et que je fus
-certain de pouvoir supporter la fatigue
-morale et physique, que je partis pour
-la grande aventure.</p>
-
-<p>Enfin, le jour du départ arriva. Le
-joli port de Cannes était inondé de soleil;
-c'était le printemps. D'un côté la
-vieille ville et ses deux grandes tours
-carrées qui dominent le port. De l'autre,
-l'arrière amarré au quai, cinquante
-petits yachts aux voiles blanches.</p>
-
-<p>A côté de mon <i>Firecrest</i>, se trouve
-<i>Perlette</i>, un petit bateau de 7 mètres
-de long appartenant à deux jeunes
-filles qui en constituent tout l'équipage.
-Leur audace est très admirée de
-tous les pêcheurs et les flâneurs le
-long du quai s'attardent à les contempler,
-grimpant pieds nus dans la mâture.</p>
-
-<div class="figc" id="ht4"><img src="images/illu11.jpg" alt="" />
-<div class="legende">IV.&mdash;<span class="sc">Le <i>Firecrest</i> dans le port de Monaco</span>.</div>
-</div>
-<p>Un peu plus loin, le <i>Lavengro</i>, un
-ketch de 120 tonneaux, se prépare à
-faire voile pour Gibraltar. C'est également
-ma première étape. J'ai bien
-peu de chances de battre un bateau dix
-fois plus grand que le mien et dont
-l'équipage compte sept hommes, mais
-je ne veux pas être battu au départ.
-Je réussis à lever l'ancre le premier et
-à prendre le vent toutes toiles dehors;
-Le vent s'élève et il me faut amener
-la flèche avant de passer entre les môles;
-c'est de là que je fis mes derniers signes
-d'adieu aux deux petites «matelotes»
-françaises et à l'équipage du yacht
-breton <i>Eblis</i> qui agitaient leurs mouchoirs
-sur le quai.</p>
-
-<p>Hors du port, il vente encore plus
-fort; il me faut changer de foc et prendre
-un ris dans ma grande voile et cela rapidement,
-car j'aperçois maintenant le
-<i>Lavengro</i> qui quitte le port et me donne
-la chasse. Nous tirons des bordées
-contre un fort vent debout, et, quoique
-moins vite, je peux serrer le vent de
-plus près.</p>
-
-<p>Nous nous élançons vers le large.
-Une fois sortis de la baie abritée, les
-vagues et le vent augmentent. Le <i>Firecrest</i>
-donne une forte bande, l'écume
-jaillit sur le pont et je suis trempé par
-les embruns, mais j'ai le c&oelig;ur en joie,
-et comme l'étrave du <i>Firecrest</i> fend
-les flots, je chante le refrain d'une
-complainte de pêcheurs bretons:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La bonne sainte lui a répondu: il vente.</div>
-<div class="verse">C'est le vent de la mer qui nous tourmente.</div>
-</div>
-
-<p>Le baromètre baisse et la terre disparaît
-derrière l'horizon. A 4 h. 30, je
-coupe le <i>Lavengro</i> au plus près sur l'autre
-amure, quand un fort grain arrive. En
-hâte, j'amène la grand'voile et le foc et
-j'aperçois le <i>Lavengro</i> fuyant devant la
-tempête dans une direction opposée.</p>
-
-<p>Je suis très fatigué des efforts de la
-journée et décide de mettre à la cape.
-Réduisant la voilure et attachant la
-barre de manière que mon navire revienne
-de lui-même dans le vent, je
-descends prendre un repos bien gagné.</p>
-
-<p>Voici quelques extraits de mon journal
-de bord:</p>
-
-<p>«<i>26 avril.</i>&mdash;Deux heures, le vent
-hale nord-ouest et je reprends ma route,
-fuyant devant la tempête sous une fortune
-carrée. Je fais, à ce moment, la
-meilleure vitesse de mon passage. Mon
-loch enregistre 30 milles en trois heures.
-Le baromètre baisse. Le vent augmente;
-à 18 heures, il devient dangereux
-de fuir plus longtemps devant
-l'orage. Le <i>Firecrest</i> va presque à la
-vitesse des vagues, et quand une vague
-brise à bord, l'eau reste longtemps
-sur le pont avant de s'écouler.</p>
-
-<p>«Je dois amener la fortune carrée,
-opération difficile dans une mer démontée.
-Mon bateau est ballotté dans
-le creux des vagues. La fortune a été
-faite en toile trop lourde, et la man&oelig;uvre
-est si difficile que je décide de
-ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué
-par seize heures consécutives à
-la barre, je mets mon navire à la cape.</p>
-
-<p>«<i>27 avril.</i>&mdash;Tempête continue, vagues
-brisent à bord toute la nuit. Baromètre
-baisse encore. A 6 heures, je découvre
-que la ferrure du rouleau du
-gui est brisée. Je ne suis pas surpris,
-car cette ferrure a été faite plus petite
-que je ne l'avais demandée.</p>
-
-<p>«<i>28 avril.</i>&mdash;Quatre heures, reprends
-ma course; vers midi le vent tombe;
-répare une balancine cassée.</p>
-
-<p>«Seize heures quarante, fort coup de
-mistral m'oblige d'amener ma grand'voile.
-En quelques minutes, une véritable
-tempête souffle, et la mer est démontée.
-Mets à la cape et dors jusqu'à 7 heures
-le lendemain matin. Effroyablement
-secoué toute la nuit, vagues déferlent
-à bord tous les quarts d'heure.</p>
-
-<p>«<i>29 avril.</i>&mdash;Mer démontée; tempête
-nord-est halant ouest vers le soir; très
-fatigué; essaie dans l'après-midi de
-reprendre ma route, mais dans une mer
-aussi heurtée, je ne fais qu'un chemin
-très faible contre le vent. Drisse de foc
-casse et le foc tombe à la mer. Après
-quelques acrobaties sur le beaupré,
-j'arrive à le ramener à bord.</p>
-
-<p>«<i>30 avril.</i>&mdash;Fin de la tempête.»</p>
-
-<p>Le baromètre remonte et pendant
-les vingt jours qui suivront, la brise
-sera très faible.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> mai, sixième jour de mon
-départ de Cannes, je devais, d'après
-mes observations, me trouver à proximité
-de la terre. Quoique ce fût loin
-d'être ma première expérience, j'étais
-très intéressé. Après quelques jours
-entre le ciel et l'eau, un atterrissage
-est toujours passionnant. Il semble
-miraculeux que la vue de la terre
-vienne confirmer les calculs et que la
-terre soit exactement où elle doit se
-trouver.</p>
-
-<p>Montant au haut de la mâture, j'aperçus
-vers midi un petit cône, puis plusieurs
-autres sortir de l'eau exactement
-où ils devaient apparaître. C'était la
-terre. Ma navigation était correcte. Je
-me sentis fier, bien que le travail du
-navigateur ne soit rien sur un petit navire,
-en comparaison du travail du
-matelot. Un profane aurait pu croire
-que ces cônes étaient autant d'îles différentes,
-mais je savais que c'étaient des
-pics d'environ mille mètres de hauteur
-dont les bases se rejoignaient sous l'horizon.
-Là, à quarante milles de distance,
-était Minorque, la deuxième des îles
-Baléares.</p>
-
-<p>Le jour suivant d'autres pics apparurent
-directement en avant, et, vers
-le soir, l'île entière de Majorque sortit
-de la mer.</p>
-
-<p>Le vent devint une brise très légère,
-et le lendemain je pus distinguer les
-toits et les maisons. Pendant quelques
-jours, je glissai le long de la rive nord
-de Majorque. Je me souviendrai toujours
-de la merveilleuse vision que j'eus
-un jour d'un petit estuaire entre des
-pics de deux mille mètres recouverts
-de neige. Me rapprochant de la terre,
-je découvris soudain le vieux village
-de Port Soler au flanc d'une montagne
-surplombant la rivière, et me trouvai
-au milieu d'une flottille de petits bateaux
-de pêche qui sortaient de l'estuaire.</p>
-
-<p>Les pêcheurs me faisaient de grands
-signes et se préparaient à accueillir le
-petit yacht français, mais soudain je
-virai de bord, reprenant le large, emportant
-avec moi la merveilleuse vision
-de ces vieilles maisons au flanc de cette
-montagne aride. Les villages, les villes
-ne sont rien de plus à nous, marins, que
-n'est à l'ordinaire passant une maison
-entrevue au détour d'un chemin. Nous
-passons et emportons avec nous le
-souvenir.</p>
-
-<p>De nombreux jours de calme suivirent;
-je glissais lentement devant les
-îles de Beauté: Dragonera, Iviza, Formentera,
-heureux de la brise légère qui
-me permettait de contempler plus longuement
-leurs merveilles. Si faible était
-le vent que je ne faisais pas plus de
-15 milles par jour.</p>
-
-<p>Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de
-la brume, un roc monstrueux coupé
-de lignes géométriques. C'était la face
-est de Gibraltar, qu'on ne peut contempler
-de la mer sans un sentiment
-de stupeur, tant le travail de l'homme
-a modifié la nature.</p>
-
-<p>Vers midi, je doublai la pointe d'Europe
-et entrai dans le port comme une
-bourrasque du Levant arrivait. Je jetai
-l'ancre près de la splendide goélette à
-trois mâts <i>l'Atlantic</i> appartenant actuellement
-à Vanderbilt et gagnante
-en 1911 d'une course fameuse à travers
-l'Atlantique. J'avais traversé la Méditerranée
-et terminé la première partie
-de ma croisière.</p>
-
-<p>Presque aussitôt, la police, la santé
-et les autorités navales arrivèrent
-à bord. Chacun semblait étonné de
-voir que j'étais seul et venais de
-France.</p>
-
-<p>Je fus surpris de ne compter que très
-peu de bateaux de guerre pour représenter
-en ce lieu la gloire de l'Angleterre
-sur mer; seulement deux destroyers
-et un vaisseau-dépôt portant le nom
-une fois célèbre de <i>Cormorant</i>. Comme
-j'aurais aimé vivre au temps de Nelson,
-quand les bateaux de guerre étaient de
-belles frégates aux voiles blanches, et
-les marins de vrais gabiers!</p>
-
-<p>Maintenant, le marin est plus ou
-moins un mécanicien conduisant un train
-sur l'eau. Les voiliers de commerce
-font graduellement place aux vapeurs.
-Seuls, quelques amoureux de la mer
-continuent la tradition de manier les
-voiles et les cordages sur les grands
-océans.</p>
-
-<p>Pendant les quinze jours que je passai
-à Gibraltar, je travaillai dur, préparant
-ma longue traversée. Les autorités
-britanniques furent fort obligeantes
-et me donnèrent la permission d'utiliser
-les ouvriers de l'arsenal.</p>
-
-<p>Enfin, tout fut prêt, j'étais «paré».
-Avant d'appareiller, j'envoyai à quelques
-amis la carte postale suivante:</p>
-
-<ul>
-<li><span class="ritem">300</span> litres d'eau;</li>
-<li><span class="ritem">40</span> kilos de b&oelig;uf salé;</li>
-<li><span class="ritem">30</span> kilos de biscuit de mer;</li>
-<li><span class="ritem">15</span> kilos de beurre;</li>
-<li><span class="ritem">24</span> pots de confiture;</li>
-<li><span class="ritem">30</span> kilos de pommes de terre;</li>
-</ul>
-<p class="noindent">avec une petite flèche pointée vers un
-but mystérieux et cette vague indication:
-4.500 milles.</p>
-
-<p>Je désirais qu'en cas d'insuccès ma
-tentative demeurât ignorée, et si
-quelques amis savaient que j'étais parti
-pour une longue croisière, deux intimes
-seuls connaissaient mon projet de tenter
-la traversée de l'Atlantique sans
-escale.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br />
-<b>L'Atlantique.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu12.png" alt="C" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">E</span> fut le 6 juin à
-midi que je levai
-l'ancre. La grande
-aventure commençait
-seulement.</p>
-
-<p>Avant de quitter
-la France, j'avais
-fait l'acquisition de cartes qui montrent
-la direction et l'intensité des vents dans
-l'Atlantique nord.</p>
-
-<p>Un bateau faisant route sud-ouest
-à la sortie du détroit de Gibraltar doit
-rencontrer les alizés du nord-ouest et
-descendre sous les tropiques. Ensuite
-il fera route vers l'ouest et attendra
-d'être au sud des îles Bermudes avant
-de remonter vers New-York.</p>
-
-<p>La ligne droite n'est pas sur un voilier
-le plus court chemin d'un point à
-un autre. Un navire allant de New-York
-à Gibraltar rencontre des vents
-d'ouest et n'aura guère à couvrir plus
-de 3.000 milles marins; au contraire,
-de Gibraltar à New-York un voilier
-aura à parcourir au moins 4.500 milles.</p>
-
-<p>Deux Américains, Slocum et Blackburn,
-traversèrent l'Atlantique d'Amérique
-en Europe à des époques différentes,
-seuls, sur des petits bateaux, en s'arrêtant
-aux Açores. Leur plus long passage
-sans escale fut de 2.000 milles.</p>
-
-<p>Jamais personne n'avait tenté seul
-la traversée de l'Atlantique nord de
-l'est à l'ouest.</p>
-
-<p>Slocum avait accompli un exploit
-jamais égalé en restant seul soixante-douze
-jours en mer dans le Pacifique.</p>
-
-<p>J'ai toujours eu pour ce grand navigateur
-la plus profonde admiration. Je
-savais que ma traversée durerait probablement
-plus qu'aucune des siennes
-et cependant je partais joyeux à la pensée
-des difficultés à surmonter.</p>
-
-<p>A bord d'un voilier on ne sait jamais
-quand on arrivera, et c'est pourquoi je
-partis avec plus de quatre mois de
-vivres; les vents ne me furent guère
-favorables et j'eus bien souvent à me
-louer de ma prévoyance.</p>
-
-<p>Je quittai donc Gibraltar le 6 juin
-à midi. Il faisait très beau. Laissant
-derrière moi le port, et poussé par une
-brise légère, j'étais étendu sur le pont,
-rêvant des jours qui allaient venir.</p>
-
-<p>J'avais une confiance absolue dans
-mon vaillant navire et ma navigation.
-J'envisageais avec joie mon passage
-dans les vents alizés où je trouverais
-un soleil ardent et les poissons volants
-des mers tropicales. Je jetai mes derniers
-regards à la terre, au roc de Gibraltar
-étincelant de soleil.</p>
-
-<p>La brise augmentait lorsque, sortant
-de la baie d'Algésiras, je mis le cap sur
-la sortie du détroit.</p>
-
-<p>Les poissons étaient si nombreux
-autour de moi que l'eau semblait bouillonner.
-Des marsouins jouaient autour
-de mon bateau et les albatros plongeaient.
-C'était le moment d'essayer
-le winchester automatique qu'un ami
-m'avait offert à Gibraltar et bientôt un
-marsouin coulait, laissant une trace
-rouge dans l'eau. J'aurais été heureux
-de pêcher à la traîne, mais j'allais trop
-vite.</p>
-
-<p>Vers le soir, la brise augmenta, et
-vers 10 heures c'était une véritable
-tempête. Le vent hala subitement sud-ouest,
-et mon grand foc se déchira en
-lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle.
-Etant fatigué par mes préparatifs
-de départ, je mis à la cape et décidai
-de prendre une bonne nuit de repos.
-Le vent soufflait furieux, mais le <i>Firecrest</i>
-se conduisait merveilleusement,
-la barre attachée, dans les eaux si heurtées
-du détroit, pendant qu'en bas,
-dans ma cabine, je dormais confiant
-dans mon navire.</p>
-
-<p>Le lendemain, le vent était toujours
-sud-ouest. Pendant tout le jour une
-pluie torrentielle tomba et je continuai
-à tenir la cape sous une voilure réduite.</p>
-
-<p>J'avais fait réparer le rouleau de mon
-gui à Gibraltar, mais après quelques
-jours de mauvais temps, je ne fus pas
-surpris de constater que la plupart des
-dents du rouleau étaient brisées. Cet
-appareil destiné à réduire la surface
-de ma grande voile m'avait été livré
-à Cannes quelques jours avant mon départ.
-La roue avait quatre centimètres
-de diamètre de moins que je ne l'avais
-prescrit et le métal n'était pas l'alliage
-voulu de bronze et de manganèse. Ce
-défaut de construction, dû à la mauvaise
-foi du fabricant, rendit mon
-voyage plus pénible, et m'obligea à
-amener complètement la grand'voile
-chaque fois qu'un grain m'obligeait à
-réduire la voilure.</p>
-
-<p>Ma grand'voile commence à se découdre
-et je dois l'amener pour la réparer
-avant qu'elle ne se déchire dans toute
-sa largeur. Le jour suivant était beau
-et je hissai ma grand'voile réparée et
-toutes mes voiles de beau temps. A
-midi, une observation me donna ma
-position comme 50 milles ouest de Gibraltar.</p>
-
-<p>A 14 heures, ce jour, le cap Spartel,
-promontoire avancé de la côte
-africaine, disparut derrière l'horizon.
-J'étais maintenant seul entre le ciel et
-l'eau.</p>
-
-<p>J'eus bientôt la satisfaction de rencontrer
-les vents alizés, qui furent une
-légère brise d'est le premier jour, et
-soufflèrent ensuite très frais du nord-est.
-Depuis le départ, j'attendais avec
-impatience l'apparition des premiers
-poissons volants. Aussi, je fus joyeux
-quand, le 10 juin, un petit poisson
-éblouissant de lumière sortit de l'eau et
-vola une centaine de mètres en avant
-de mon bateau avant de disparaître.</p>
-
-<p>Vent arrière et portant toute sa
-voilure, mon bateau ne pouvait rester
-de lui-même sur sa course. En ceci,
-j'étais moins heureux que le capitaine
-Slocum, qui put faire de longs parcours
-vent arrière à bord du <i>Spray</i> sans toucher
-à la barre.</p>
-
-<p>C'est pourquoi, pendant ces premiers
-jours de vents alizés, après avoir tenu
-la barre pendant douze heures, je mis
-mon navire à la cape pour pouvoir
-prendre du repos.</p>
-
-<p>Dans la marine, les quarts sont de
-quatre heures. Tenir la barre pendant
-douze heures de suite est très dur, surtout
-vent arrière, car il faut une attention
-soutenue pour éviter l'empannage,
-aventure désagréable qui arrive quand
-le bateau reçoit tout à coup le vent de
-l'autre bord; la grand'voile change de
-bord si brusquement que le poids du
-gui entre les haubans entraîne souvent
-la perte du mât.</p>
-
-<p>Voici quelle était la routine de ma
-vie dans ces premiers jours de vents
-alizés. Le matin, à 5 heures, je sautais
-de ma couchette pour cuire mon déjeuner
-qui comportait invariablement du
-porridge, du lard, du biscuit de mer, du
-beurre salé, du thé et du lait stérilisé.</p>
-
-<p>Je découvris bien vite que j'avais été
-volé par certains fournisseurs de Gibraltar
-qui m'avaient vendu un baril
-de b&oelig;uf salé dont la partie supérieure
-contenait d'excellents morceaux, mais
-dont le reste n'était qu'os et graisse. De
-même, j'avais commandé une marque
-connue de thé, et le thé qu'on me livra
-était un mélange de très pauvre qualité.</p>
-
-<p>Ceci, d'ailleurs, fut une bonne leçon
-pour moi; à l'avenir je ne me fierai
-plus qu'à moi-même et inspecterai minutieusement
-toute la nourriture que
-j'embarquerai à bord.</p>
-
-<p>Je faisais la cuisine sur un réchaud
-Primus à pétrole dans le poste d'équipage.
-Ce réchaud est suspendu à la
-cardan, de manière que les casseroles
-restent horizontales quelle que soit la
-position du bateau. En pratique, le gîte
-du navire était souvent si grand que
-la poêle à frire tombait du réchaud, inondant
-mes jambes nues d'huile bouillante.</p>
-
-<p>Il était, dans une tempête, souvent
-très difficile de faire la cuisine. Il y
-avait loin de la coupe aux lèvres, et
-le b&oelig;uf salé couvrait maintes fois le
-plancher, et dans un bateau si étroit,
-qu'un gros marin ne pourrait s'y retourner
-qu'avec peine, il est difficile de
-se mouvoir sans entrer parfois fort brutalement
-en contact avec les parois du
-navire.</p>
-
-<p>A 6 heures, j'allais sur le pont, déroulais
-le tour de ma grand'voile, abandonnais
-la cape et reprenais ma course
-vent arrière.</p>
-
-<p>Pendant douze heures consécutives, je
-tenais la barre et, dans les vents alizés,
-je couvrais de 50 à 90 milles marins
-par jour. Cette moyenne est excellente
-pour un yacht de 8 tonneaux. Avec un
-équipage de deux hommes et des vents
-plus favorables, j'aurais certainement
-fait plus de 100 milles de moyenne par
-vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Pendant ces douze heures de barre,
-dans les vents très frais, je devais exercer
-une attention soutenue. Il ne m'était
-pas possible de lire, et cependant, je
-ne m'ennuyais jamais. J'admirais la
-beauté de la mer et des vagues, la tenue
-de mon navire, et disais tout haut les
-&oelig;uvres de mes poètes préférés: Alan
-Cunningham, Kipling, John Masefield,
-Shelley, Verhaeren, Edgar Poe.</p>
-
-<p>Quand venait la nuit, j'étais mort
-de fatigue. Je réduisais la surface de
-voilure de la grand'voile, mettant mon
-navire à la cape, attachant la barre. Je
-préparais mon deuxième repas de la
-journée, qui consistait habituellement en
-b&oelig;uf salé et en pommes de terre bouillies
-dans l'eau de mer, dont elles prenaient
-une délicieuse saveur. L'air marin me
-donnait un appétit féroce et naturellement,
-je ne pouvais me plaindre de mon
-cuisinier.</p>
-
-<p>Enfin, je tombais épuisé dans ma
-couchette et dormais durement bercé
-par les vagues.</p>
-
-<p>Quelques extraits de mon journal
-donneront une bonne idée de ma vie
-à bord dans ces premiers jours de
-vents alizés.</p>
-
-<p>«<i>Lundi 11 juin.</i>&mdash;Vent très frais
-nord-est, nuageux, forte mer. Douze
-heures 30, prends un ris dans trinquette,
-enroule deux tours de grand'voile, remplace
-le deuxième foc par le foc de cape.
-A 12 heures, distance enregistrée au
-loch en vingt-quatre heures, dont douze
-heures à la cape: 90 milles. Fraîche
-brise devient une tempête environ 10
-Beaufort. Dix-neuf heures trente, à la
-cape.</p>
-
-<p>«<i>Mardi 12 juin.</i>&mdash;Sept heures, cap
-sud-ouest, vent grand frais, nord, distance
-enregistrée au loch à midi,
-75 milles un quart, tempête à midi, mer
-démontée, à la cape à 13 heures.</p>
-
-<p>«<i>Mercredi 13 juin.</i>&mdash;A la cape toute
-la nuit, 6 heures du matin W. S. W.
-vent grand frais N. W.; dans l'après-midi,
-croise vapeur qui roule fortement.</p>
-
-<p>«<i>Jeudi 14 juin.</i>&mdash;Vent nord plus modéré,
-distance au loch à midi 54 milles.
-Latitude par observation: 34° 21&prime;.</p>
-
-<p>«<i>Vendredi 15 juin.</i>&mdash;Vent frais, ciel
-bleu, loch à midi, 68 milles. A 13 heures
-la sous-barbe se brise. La sous-barbe
-est une man&oelig;uvre dormante qui, partant
-de l'extrémité du beaupré, vient
-se raidir sur l'étrave et sert à contre-tenir
-le beaupré contre les efforts de bas
-en haut qui lui sont transmis par les
-étais.</p>
-
-<p>«Pour la réparer, je dois me rendre à
-l'extrémité du beaupré, difficile man&oelig;uvre
-dans une forte mer. Les risques
-d'être enlevé par une lame sont grands.</p>
-
-<p>«J'avais à travailler avec mes mains,
-me cramponnant avec les jambes. De
-temps en temps, le <i>Firecrest</i> tanguait
-et je disparaissais entièrement dans l'eau,
-mais la mer était chaude et ce bain
-forcé nullement désagréable.</p>
-
-<p>«Je me souviens d'avoir lu que le
-yacht d'un célèbre navigateur solitaire
-fut trouvé après une tempête à la dérive
-sans personne à bord. Le livre de
-bord portait cette inscription: «Je dois
-me rendre à l'extrémité du beaupré.
-Reviendrai-je?»</p>
-
-<p>«<i>Samedi 16 juin.</i>&mdash;Vent très frais,
-loch enregistre à 12 heures: 72 milles.
-Quatorze heures, la bordure de la
-grand'voile se déchire et je dois l'amener
-et hisser la voile de cape.</p>
-
-<p>«<i>17 juin.</i>&mdash;Vent très frais nord, cap
-sud-ouest; à 12 heures le vent souffle
-en tempête puis se calme subitement
-vers dix-sept heures. D'après mes observations,
-je suis à environ six cent
-vingt milles de Gibraltar et quarante
-milles au sud-ouest de Madère, que je
-ne peux apercevoir.</p>
-
-<p>«La mer devient calme et le ciel se
-dégage. J'en profite pour faire sécher
-mes vêtements et ma literie.»</p>
-
-<p>Le lendemain, par une mer d'huile et
-calme plat, je suis occupé toute la journée
-à réparer mes voiles. Après quelques
-jours de fort temps, il y a toujours beaucoup
-de travail à bord. C'est un cordage
-à épisser, une man&oelig;uvre à changer. Le
-travail du matelot est beaucoup plus
-important que celui du navigateur.
-Sans connaître la navigation, j'aurais
-pu très bien traverser l'Atlantique. Si
-j'avais été un marin inexpérimenté, incapable
-de réparer mes voiles et mes cordages,
-je n'aurais pu atteindre d'autre
-port que celui des navires perdus; et
-toutes mes connaissances astronomiques
-n'auraient pu me servir à rien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br />
-<b>Découvertes alarmantes.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu13.png" alt="D" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">ANS</span> cette première
-période de vents
-alizés, j'avais fait
-d'assez bonnes moyennes,
-mais le 18
-juin la brise devint
-légère et le vent
-variable. Je rencontrai une forte proportion
-de vents du sud-ouest, ce qui est
-tout à fait exceptionnel pour cette région
-de l'Atlantique et cette période de
-l'année.</p>
-
-<p>En fait, ma carte des vents montre
-que mille observations ont été prises
-dans cette région en juin et juillet et
-pas une fois un vent du sud-ouest n'a
-été constaté. Or, j'eus plus de huit
-jours de vent debout.</p>
-
-<p>Un autre fait étrange était la complète
-absence de toute vie. Ni marsouins,
-ni dauphins, ni poissons volants.
-Autour de moi, de l'eau, rien que
-de l'eau, et le <i>Firecrest</i>. Je suis seul,
-absolument seul. Les récits de croisière
-qui sont dans ma bibliothèque de
-bord mentionnent tous un grand nombre
-de poissons volants au nord de Madère.
-J'attends avec impatience ces curieux
-échantillons de la faune marine dont
-la chair est si vantée. Je suis bien au
-sud de Madère et, depuis le lendemain
-de mon départ de Gibraltar, je n'ai
-pas aperçu un seul poisson volant.</p>
-
-<p>Pendant cette période de vents légers,
-je fis des expériences, cherchant
-un équilibre pour que le <i>Firecrest</i> puisse
-rester de lui-même sur sa course vent
-arrière.</p>
-
-<p>En réduisant la surface de ma voilure
-et en utilisant, au lieu de ma grand'voile,
-la voile de cape, qui est une voile
-triangulaire, sans corne et sans gui, je
-découvris que mon navire pouvait rester
-sur sa course de lui-même, vent
-grand largue. Naturellement, sous cette
-voilure réduite, la vitesse était moindre
-mais je n'avais plus besoin de rester
-constamment à la barre et pouvais
-employer tout mon temps à réparer les
-voiles ou faire la cuisine, et la distance
-couverte en vingt-quatre heures se trouvait
-à peu près la même. En fait, les
-jours de beau temps, j'avais même des
-heures libres pour relire longuement
-tous mes auteurs favoris.</p>
-
-<p>Ce fut dorénavant une vie moins
-dure, et si j'avais eu plus de chance
-avec les vents, j'aurais pu faire la
-traversée entière dans ma cabine, le
-<i>Firecrest</i> se gouvernant de lui-même,
-comme fit une fois le <i>Spray</i> du capitaine
-Slocum, qui resta près de quarante-deux
-jours de suite sans sortir
-de sa cabine.</p>
-
-<p>Je pris bien vite l'habitude de dormir
-d'un sommeil très léger. Allongé
-sur ma couchette, la tête contre les
-parois du bateau, l'eau à quelques
-centimètres de mes oreilles, je pouvais
-apprécier la vitesse du navire par le
-bruit de l'eau contre ses flancs.</p>
-
-<p>Par le mouvement du navire, la
-proportion de tangage ou de roulis,
-je savais immédiatement que le <i>Firecrest</i>
-avait changé sa position par rapport
-au vent, et je venais sur le pont
-modifier l'angle de la barre du gouvernail.</p>
-
-<p><i>22 juin.</i>&mdash;Bonne brise N. cap. W.
-S. W., froid et nuageux. Suis sur les
-grandes profondeurs et la Fosse de Monaco
-plus de 6.000 mètres. A midi, au
-loch, 80 milles et demi. Position par calcul
-d'heure et ex-méridien. Latitude
-30° 41&prime; N., longitude 21° 3&prime; W., calme
-toute la journée et la nuit. M'occupe
-tout l'après-midi à trouver les solutions
-des problèmes d'échecs du journal
-anglais <i>le Field</i>.</p>
-
-<p><i>23 juin.</i>&mdash;Légère brise nord. Cap
-sud-sud-ouest, <i>Firecrest</i> se gouverne
-lui-même depuis quatre jours. Voile de
-cape se déchire, hisse grand'voile et en
-gouvernant avec le pied passe tout
-l'après-midi à réparer l'avarie. Mes
-voiles s'usent si rapidement que je
-me demande si j'aurai assez de fil,
-d'aiguilles et de toile pour les réparer.
-Mais qu'importe!&hellip; J'utiliserai mes couvertures
-et je souris malgré moi en
-pensant à la stupéfaction des New-Yorkais
-s'ils voyaient entrer dans leur
-port un petit yacht français ayant, en
-place de voiles, des couvertures de
-toutes les couleurs. Au loch, à midi,
-37 milles un quart.</p>
-
-<p><i>24 juin.</i>&mdash;Nuit très calme, légère
-brise du nord-ouest, monté en haut du
-mât pour changer la poulie d'une balancine.
-Très occupé, ce dimanche, par
-des travaux de propreté et le nettoyage
-du bateau; essayai les pompes, et constatai
-que le <i>Firecrest</i> n'avait pas fait
-d'eau depuis mon départ. Me rasai avec
-de la crème sans employer d'eau ni de
-savon. C'était le premier jour depuis
-Gibraltar, et je passai un dimanche
-fort agréable, travaillant sans vêtement
-sur le pont, me baignant dans le
-chaud soleil de juin.</p>
-
-<p><i>25 juin.</i>&mdash;Légère brise du nord,
-route W.-S.-W. J'aperçois de nombreuses
-méduses tricolores que les Anglais
-appellent <i lang="en" xml:lang="en">portuguese men of war</i>.
-Ce sont des masses gélatineuses qui
-portent à leur partie supérieure un
-écran en guise de voiles.</p>
-
-<p>Je suis maintenant à dix-neuf jours
-de Gibraltar et j'ai couvert plus du quart
-de la distance vers New-York.</p>
-
-<p><i>26 juin.</i>&mdash;Légère brise nord-est;
-utilise ma trinquette-ballon comme un
-spinnaker et barre toute la journée. Le
-soleil est presque au zénith, à midi, et
-vers le soir je souffre d'un violent mal
-de tête, commencement d'insolation.
-Au loch, à midi, 62 milles.</p>
-
-<p><i>27 juin.</i>&mdash;Légère brise N.-E., je
-répare deux trinquettes déchirées. Calme
-presque plat tout l'après-midi. Le <i>Firecrest</i>
-fait à peine un n&oelig;ud, mais je
-ne m'en soucie guère. La vie est belle,
-allongé sur le pont, sous le soleil des
-tropiques.</p>
-
-<p><i>28 juin.</i>&mdash;Légère brise E. Je remarque,
-pour la première fois, trois
-gros poissons dans le sillage du navire.
-Ce sont des daurades (<i lang="la" xml:lang="la">coryphoenae
-hippuris</i> des naturalistes) que les Portugais
-appellent <span lang="pt" xml:lang="pt">dorado</span> et les pêcheurs
-anglais improprement <span lang="en" xml:lang="en">dolphins</span>. J'admire
-leurs couleurs éblouissantes, qui
-changent du bleu électrique au vert.</p>
-
-<p><i>1<sup>er</sup>, 2 et 3 juillet.</i>&mdash;Forts vents du
-sud et sud-ouest, pluie, nombreux grains;
-la mer est très dure et hachée et me
-rappelle le golfe du Lion. Je fais route
-plein sud cherchant à retrouver les
-vents alizés.</p>
-
-<p>Le 4 juillet fut fort mouvementé.
-Montant sur le pont à 2 heures du
-matin pour parer à un très fort grain
-du sud-ouest et prendre plusieurs ris
-dans ma grand'voile et ma trinquette,
-je découvris sur le pont deux poissons
-volants mesurant une dizaine de
-centimètres de long. Peu après ils
-sautaient dans ma poêle à frire et je
-pouvais apprécier leur délicate saveur.</p>
-
-<p>Toute la journée, mer très dure,
-forte tempête du sud-ouest; je fais
-route au plus près sous voilure réduite.
-Des lames déferlent à bord toute la
-journée. La mer est très heurtée, le
-<i>Firecrest</i> tangue fortement et plonge
-constamment son long beaupré dans
-les vagues.</p>
-
-<p>La direction des vents pourrait faire
-croire à la mousson du sud-ouest, mais
-mes instructions nautiques disent qu'on
-ne rencontre pas la mousson du sud-ouest
-au nord du cap Vert et je suis
-par 29° de latitude nord. Tout se passe
-décidément d'une manière anormale
-pendant cette traversée.</p>
-
-<p>Dans l'après-midi du 5 juillet, la tempête
-devint moins forte et j'en profitai
-pour raccourcir mon beaupré. Le lendemain,
-je retrouvai enfin les vents alizés.
-La mer était toujours forte, je remplaçai
-ma sous-barbe de beaupré qui
-s'était brisée dans la tempête et réparai
-ma grand'voile et ma voile de cape.
-Je roidis aussi mes étais qui avaient
-pris du mou.</p>
-
-<p>De nombreuses algues flottaient tout
-autour de mon navire, ce qui ne me
-surprit pas, car mes cartes m'apprenaient
-que je venais d'entrer dans la
-mer des Sargasses. J'aperçus aussi un
-morceau de bois rongé par les vers et
-incrusté de coquillages, peut-être l'épave
-d'un naufrage au milieu de l'Atlantique.</p>
-
-<p>Je suis heureux, le ciel est de nouveau
-clair, j'ai retrouvé les vents alizés et
-me vois déjà près de la côte d'Amérique,
-quand je fais soudain une découverte
-alarmante. La plus grande partie
-de ma réserve d'eau douce est devenue
-imbuvable.</p>
-
-<p>A mon départ de Gibraltar, j'emportais
-trois cents litres d'eau douce
-contenus dans deux réservoirs en fer
-galvanisé et trois barils de chêne. Ayant
-épuisé l'eau de mes réservoirs en fer,
-je découvris que l'eau de mes deux barils
-de chêne avait pris une teinte rouge
-sombre, était devenue saumâtre et,
-même bouillie et filtrée, absolument
-imbuvable. Ces deux barils étaient construits
-en bois trop neuf et l'acide tannique
-du chêne avait complètement
-corrompu l'eau.</p>
-
-<p>Il me restait environ 50 litres d'eau
-et j'étais à 2.500 milles de New-York.
-Si j'avais fait cette découverte trois
-jours plus tôt, il pleuvait à torrents et
-j'aurais pu laver et remplir mes barils
-avec de l'eau de pluie. J'étais maintenant
-presque sous les tropiques et pouvais
-fort bien rester plus d'un mois
-sans pluie.</p>
-
-<p>J'estimai le nombre maximum de
-jours que pouvait durer ma traversée
-et décidai de ne boire dorénavant qu'un
-verre d'eau par jour et de faire toute
-la cuisine possible à l'eau de mer.</p>
-
-<p>Je possède bien un petit appareil à
-distiller, mais mon combustible m'est
-nécessaire pour cuire mes repas. Le soleil,
-à midi, est presque au zénith et ses rayons
-me brûlent. Tout est maintenant sec à
-bord, ma gorge me fait très mal et j'ai
-constamment soif.</p>
-
-<div class="figc" id="ht5"><img src="images/illu14.jpg" alt="" />
-<div class="legende">V.&mdash;<span class="sc">A bord</span>.</div>
-</div>
-<div class="figc" id="ht6"><img src="images/illu15.jpg" alt="" />
-<div class="legende">VI.&mdash;<span class="sc">Une goélette à trois mâts</span>.</div>
-</div>
-<p>Je scrute anxieusement l'horizon
-cherchant des nuages de pluie, mais le
-ciel est clair et le baromètre très haut.
-Ne pleuvra-t-il jamais?</p>
-
-<p>Quelques albatros suivent mon navire
-et les vers du fameux poème de
-Coleridge hantent ma mémoire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De l'eau, de l'eau tout autour</div>
-<div class="verse i2">Et rien, rien à boire.</div>
-</div>
-
-<p>Le 7 juillet, je me rasai, toujours sans
-eau ni savon, et me coupai les cheveux.
-Je réparai encore ma grand'voile dont les
-coutures ne tenaient plus. Ce jour, une
-de mes balancines cassa dans la forte
-brise du nord-est. Le lendemain, mon
-clinfoc part en lambeaux dans un
-coup de vent. Mes écoutes cassent les
-unes après les autres et je dois les changer;
-mes voiles s'usent de plus en plus.
-Ma provision de fil à voile diminue trop
-vite à mesure que je répare.</p>
-
-<p>Les sargasses sont de plus en plus
-nombreuses et s'enroulent autour de
-mon loch. Les poissons volants ont
-complètement disparu. Il fait chaud,
-trop chaud; ma soif augmente; j'ai la
-fièvre et ma gorge est très enflée. Du
-baril de b&oelig;uf salé monte une odeur
-insupportable. Vais-je aussi manquer
-de viande?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br />
-<b>Dans les vents alizés.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu16.png" alt="L" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">E</span> 6 juillet je découvrais
-donc qu'il me
-restait seulement 50
-litres d'eau douce;
-j'étais encore à
-2.500 milles de New-York;
-j'avais couvert
-en moyenne 50 milles par jour,
-de sorte que, même avec des vents favorables,
-il me faudrait au moins un
-mois pour finir mon voyage, et probablement
-beaucoup plus longtemps. En
-fait, ce fut seulement soixante-dix jours
-plus tard que je jetai l'ancre.</p>
-
-<p>Le temps me sembla très long avant
-que la pluie tombât en quantité suffisante
-pour remplir mes réservoirs vides.
-J'étais obligé de continuer à ne boire
-qu'un verre d'eau par jour, car je
-n'osais pas compter sur la pluie et
-j'étais décidé à ne faire escale nulle
-part avant la côte américaine.</p>
-
-<p>Dans l'intervalle, j'avais beaucoup
-de travail, ma grand'voile se décousait
-constamment lorsque la brise était forte.
-Maintenant, il n'y a pas une seule de
-ses coutures que je n'aie recousue au
-moins une fois.</p>
-
-<p>Voici un exemple d'une journée bien
-remplie. Je lis le 7 juillet dans mon livre
-de bord:</p>
-
-<p>«Vent nord-est, forte brise. Route
-ouest à la boussole. Me rasai, essayai
-de couper mes cheveux. Nettoyai les
-cabines. Le bateau se gouverne lui-même
-sous la voile de cape et les focs.
-A midi, j'ai couvert 40 milles dans mes
-dernières vingt-quatre heures. Treize
-heures, répare la grand'voile. Je répare
-la balancine de bâbord, qui supporte le
-gui, quand la grand'voile est abaissée.
-A 4 heures, le vent tourne vers l'est. Je
-change ma course vers le sud-ouest.
-Les sargasses deviennent de plus en
-plus nombreuses. Le lendemain, mon
-clinfoc fut déchiré en lambeaux et je
-dus aller à l'extrémité du beaupré pour
-sauver ce qui en restait.»</p>
-
-<p>Je courais devant un fort vent d'est
-et à midi, le 9 juillet, j'avais couvert
-72 milles dans les dernières vingt-quatre
-heures. Ce n'était qu'une
-moyenne de trois milles par heure,
-j'étais satisfait pourtant, car le bateau
-se gouvernait lui-même la plupart du
-temps.</p>
-
-<p>Je couvris 77 milles le 10 juin. Cette
-nuit, je dormis dans le poste avant. Je
-fus éveillé par une vague sur ma figure;
-elle entra à travers le panneau que
-j'avais laissé ouvert pour me donner
-de l'air.</p>
-
-<p>Je faisais souvent des expériences
-avec mes voiles afin de découvrir le
-meilleur moyen pour le <i>Firecrest</i> de se
-barrer lui-même, sans que ma main
-fût sur la barre. Avec un vent arrière,
-j'avais la grand'voile d'un côté et la
-trinquette-ballon de l'autre. Je faisais
-une bonne vitesse sous ce gréement,
-mais devais garder une attention de
-tous les instants. La nuit, je rentrais
-la grand'voile et, modifiant la route,
-je laissais le navire fuir de lui-même
-devant le vent sous les voiles d'avant.</p>
-
-<p>Chaque fois que le vent atteignait
-la force d'une tempête, quelque chose
-se brisait à bord.</p>
-
-<p>Par exemple, si j'amenais la grand'voile
-pour la réparer et hissais à sa
-place la voile de cape, j'avais à peine
-fini de réparer la grand'voile que la
-voile de cape se déchirait, et je devais
-accomplir la man&oelig;uvre inverse.</p>
-
-<p>Dans l'intervalle, d'autres choses cassaient,
-et je ne compte plus le nombre
-de fois que j'eus à réparer ou changer
-les écoutes de foc ou de trinquette.</p>
-
-<p>Je ne suis pas enclin à la superstition,
-mais le vendredi 13 juillet fut
-exceptionnellement mauvais. Le <i>Firecrest</i>
-roulait effroyablement. Les vagues
-étaient très hautes et tout cassait à
-bord depuis le matin. Un grand trou
-fit son apparition dans la trinquette.
-Je venais de la rentrer à bord, quand
-la drisse de foc se brisa et la voile tomba
-par-dessus bord.</p>
-
-<p>Marchant sur le beaupré pour essayer
-de la remonter, je mis mon pied
-sur les arcs-boutants de beaupré, quand
-l'un des haubans se brisa sous moi et
-je tombai à la mer. Je fus assez heureux
-pour attraper la sous-barbe, et regagnai
-le pont. J'en fus quitte pour un
-bain forcé de quelques secondes, mais
-mon navire faisait à ce moment plus
-de 3 milles à l'heure, et si je n'avais eu
-la chance de trouver la sous-barbe sous
-ma main, je restais seul en plein océan.
-Le pont étroit de mon navire, balayé
-par les vagues, me parut ensuite extrêmement
-confortable.</p>
-
-<p>Ce jour, je trouvai que ma position
-était 27° nord de latitude. Je décidai
-que j'avais été assez au sud et je changeai
-ma route du sud-ouest à l'ouest.
-Selon toute probabilité, si j'en crois
-ma carte, je dois avoir des vents favorables
-jusqu'à 32° de latitude nord.</p>
-
-<p>Ayant échappé au danger du vendredi
-13, je me sentis prêt à faire face
-à tout, le jour suivant. C'était la fête
-nationale, et je hissai les couleurs françaises
-et le pavillon du Yacht-Club de
-France, dont je suis membre.</p>
-
-<p>A 10 heures, le <i>Firecrest</i> fuyait devant
-une très fraîche brise du nord-est,
-quand un fort coup de vent arriva;
-je dus amener la trinquette-ballon pour
-la sauver et mettre à sa place une voile
-plus petite.</p>
-
-<p>Des vagues, qui semblaient avoir
-au moins dix mètres de hauteur, arrivaient
-en rugissant. Le petit <i>Firecrest</i>
-plongeait son nez au milieu d'elles et
-des torrents d'eau balayaient le pont
-de l'avant à l'arrière. C'était un dur
-travail de rester sur le pont sans être
-emporté, et quand la nuit vint j'étais
-très fatigué.</p>
-
-<p>Laissant le <i>Firecrest</i> se gouverner
-lui-même, je descendis dans la cabine
-pendant que la tempête se déchaînait.
-Je trouvai tout en bas dans un grand
-désordre, car je n'avais eu le temps
-de rien nettoyer depuis deux jours.
-Le bateau roula effroyablement toute
-la nuit. Si je n'avais pas eu d'autres
-expériences et si ma confiance en mon
-navire n'avait pas été aussi entière,
-j'aurais pu penser qu'il allait chavirer.
-Le mouvement de roulis était si violent
-qu'il était extrêmement difficile de
-rester dans la couchette sans être jeté
-sur le plancher. Néanmoins, je trouvais
-toujours le moyen de dormir et de me
-reposer.</p>
-
-<p>Quand je retournai sur le pont, le
-lendemain matin, le vaillant petit navire
-était resté sur sa route comme si
-ma main avait été au gouvernail toute
-la nuit. Si les gens de terre savaient, ils
-ne s'étonneraient pas qu'un marin aime
-son navire et le considère comme un
-être vivant intelligent et sensible.</p>
-
-<p>Il y avait des poissons volants sur le
-pont, aussi je déjeunai de nourriture
-fraîche, pour la première fois depuis
-bien des semaines. Le lendemain, ils
-étaient plus nombreux. Il faut un
-homme ayant vécu des semaines de biscuit
-et de b&oelig;uf salé pour apprécier
-pleinement la délicieuse saveur des poissons
-volants.</p>
-
-<p>Pendant encore deux jours je fuis,
-poursuivi par la tempête. Le matin du
-16 la force du vent diminua et je pus
-continuer à réparer mes voiles. La trinquette
-était déchirée. La mer était
-très forte, il était vraiment dur de manier
-l'aiguille tandis que le <i>Firecrest</i>
-était secoué terriblement.</p>
-
-<p>Ce jour-là j'eus plus d'eau à pomper
-que de coutume, car une grande
-vague avait déferlé à travers l'écoutille
-entr'ouverte.</p>
-
-<p>Une période de vents variables, de
-calme et de rafale suivit; j'étais toujours
-très occupé à réparer mes voiles
-éprouvées par le mauvais temps. Je
-mis trois jours à réparer la trinquette-ballon,
-gouvernant la plupart
-du temps avec un pied pendant que
-je cousais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br />
-<b>La soif.&mdash;Les Daurades.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu17.png" alt="I" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">L</span> faisait très chaud.
-Au milieu du jour,
-le soleil était presque
-à la verticale au-dessus
-de ma tête, et
-j'avais toujours très
-soif, mais je devais
-me contenter d'un verre d'eau par jour.
-Ce fut seulement plus de trois semaines
-après la découverte de ma perte d'eau
-potable que je pus attraper un tout
-petit peu d'eau dans mes voiles. Dans
-la nuit du 17 juillet, une petite pluie
-tomba, et je pus recueillir environ un
-litre d'eau. Je pris un bain sous la pluie
-dont je goûtai fort la fraîcheur.</p>
-
-<p>Dans le jour, sous le soleil torride
-des tropiques, je m'aspergeais fréquemment
-d'eau de mer avec un seau de
-toile, mais l'effet passait très vite et
-j'avais bientôt aussi soif qu'avant.</p>
-
-<p>Je venais de réparer la trinquette-ballon,
-quand la grand'voile se déchira
-le long d'une couture sur une longueur
-de plus de cinq mètres. Il n'y avait rien
-à faire d'autre que d'amener la grand'voile,
-la réparer et mettre à sa place la
-voile de cape. Cela voulait dire au
-moins vingt-quatre heures de travail
-avec le fil et les aiguilles.</p>
-
-<p>Ce fut alors que je commençai à souffrir
-de la gorge. Le jour suivant, ma
-gorge enfla si fort que je ne pus rien avaler
-qu'un peu d'eau et de lait condensé.
-Pendant quatre jours, ce mal continua.
-Le 26 juillet, j'étais si faible et fiévreux
-que j'amenai tout sauf les voiles d'avant
-et me couchai dans la cabine, laissant
-le <i>Firecrest</i> prendre soin de lui-même.</p>
-
-<p>Des poissons volants tombaient de
-temps en temps sur le pont, mais ils
-m'intéressaient peu. Je souffrais trop
-pour pouvoir manger, et la chaleur
-était si forte qu'il était très pénible de
-rester sur le pont, même étendu.</p>
-
-<p>La lumière des tropiques m'éblouissait
-et, lorsque je regardais vers l'horizon,
-il me semblait souvent voir la
-terre: mirage qui se dissipait presque
-aussitôt.</p>
-
-<p>Le soir, des petits nuages apparaissaient
-souvent à l'horizon et prenaient
-à mes yeux l'apparence trompeuse de
-voiles blanches.</p>
-
-<p>Mon mal augmentait ma soif; il
-était dur pour moi de ne pas dépasser
-ma ration d'un verre d'eau par jour.</p>
-
-<p>Le matin du 29 juillet, j'étais un peu
-mieux, mais extrêmement faible après
-quatre jours de diète. Le maniement
-de mes voiles me prenait quatre fois
-plus de temps que de coutume en raison
-de ma faiblesse. Je fis route droit
-vers l'ouest ce jour-là et la nuit je pus
-trouver un sommeil réparateur, car le
-vent était tombé, la mer calme.</p>
-
-<p>Pendant une semaine, des jours calmes
-et très chauds se succédèrent et il
-me semblait que mon cerveau brûlait.</p>
-
-<p>Ma situation, à ce moment, n'était
-guère enviable; de vieilles voiles en
-mauvais état qui demandaient des réparations
-constantes, de l'eau mauvaise,
-la fièvre et pas de vent. Ce n'était
-pas entièrement plaisant, mais cela
-me donnait une sorte de satisfaction
-d'avoir à rencontrer et à surmonter
-ces obstacles; j'avais confiance et je
-savais qu'avant d'atteindre la côte américaine
-je trouverais suffisamment de
-vent, prévision qui fut justifiée par
-la suite. Je lis dans mon livre de bord,
-à cette époque:</p>
-
-<p>«Très chaud et terriblement soif.
-Aimerais nager autour de mon bateau
-mais, en raison de la fièvre dont je
-souffre, j'abandonne ce projet. J'ai certainement
-perdu les vents alizés. Pour
-la seconde fois, le vent est exactement
-à l'opposé de ce qu'il devrait être
-d'après la carte. Je suis seulement au
-29<sup>e</sup> degré de latitude et le <i>Firecrest</i>
-roule dans un calme plat. Sans les promesses
-mensongères de la carte des
-vents, je serais allé beaucoup plus au
-sud et j'aurais rencontré des vents favorables.»</p>
-
-<p>Comme on l'a vu, rien ne se passe,
-dans cette croisière, selon les prévisions
-ordinaires; aucune de celles qu'on
-admet comme probables ne s'est réalisée.</p>
-
-<p>Il y en a une, en tout cas, que je
-n'avais pas faite; c'est que mon baril
-de b&oelig;uf salé pourrirait si vite. Le dernier
-jour de juillet, je me vois obligé
-de le jeter par-dessus bord. Sous la
-chaleur des tropiques, je ne pouvais
-en supporter plus longtemps ni le goût,
-ni l'odeur.</p>
-
-<p>Jouant autour de mon bateau, il y
-avait un grand nombre de petits poissons
-dont j'ignore le nom. Ils avaient
-d'énormes têtes, en comparaison de
-leurs corps, et une bouche minuscule.
-J'essayai en vain de les attraper avec
-une ligne, ils ne voulaient pas mordre.
-Je parvins à harponner l'un d'eux.
-Mais je trouvai qu'il ne donnait
-presque aucune chair mangeable.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> août, ma gorge était mieux et
-je considérai que je pouvais prendre
-un bain. L'eau était calme, fraîche et
-transparente comme celle d'un lac et
-le <i>Firecrest</i> roulait paresseusement dans
-une longue ondulation; aussi je plongeai
-par-dessus bord dans la fraîcheur
-de l'océan.</p>
-
-<p>Tout le jour avait été calme et le
-coucher du soleil fut merveilleux.
-Quelques petites bandes de nuages apparaissaient
-vers l'ouest, floconneuses
-comme une toison de mouton. Quand
-le soleil disparut dans l'Océan, ses
-rayons le teintèrent de rouge, jusqu'à
-ce que toute la partie ouest du ciel devînt
-extrêmement brillante.</p>
-
-<p>J'admirai ce magnifique spectacle,
-jusqu'à ce que le jour tombât. La
-nuit vint et Vénus apparut à l'horizon.</p>
-
-<p>Au-dessus de moi étincelait Véga et,
-plus à l'ouest, Altaïr, tandis que dans
-le sud j'apercevais le Poisson austral.</p>
-
-<p>Ce n'était pas trop de venir de 3.000
-milles pour admirer un tel spectacle.</p>
-
-<p>Pendant deux jours j'eus un très
-fort vent du nord. Mes voiles, usées,
-continuèrent à se déchirer et j'eus à
-nouveau à recommencer mon travail
-avec le fil et l'aiguille.</p>
-
-<p>Malgré les vents debout, je faisais
-lentement un chemin ouest, et, le 2 août,
-cinquante-quatre jours de mer, j'étais
-par 54° de longitude ouest et 29°30 de
-latitude nord. J'étais à environ 1.700
-milles de New-York. J'avais l'intention
-de passer au sud des îles Bermudes,
-mais j'avais encore plus de 1.000 milles
-à couvrir avant d'être dans leur voisinage.
-Contre ce fort vent et la forte
-mer, le <i>Firecrest</i> faisait peu de chemin.
-La pluie tomba à torrents, mais il était
-impossible d'en recueillir parmi les tourbillons
-d'écume de mer qui volaient
-partout.</p>
-
-<div class="figc" id="ht7"><img src="images/illu18.jpg" alt="" />
-<div class="legende">VII.&mdash;<span class="sc">Le <i>Firecrest</i> au port</span>.</div>
-</div>
-<p>Je n'avais pas le temps d'être paresseux
-maintenant, j'étais trop occupé
-à réparer mes voiles et mes cordages.</p>
-
-<p>Le <i>Firecrest</i> portait deux balancines.
-La corne de la grand'voile devait être
-hissée entre elles et, comme elles sont
-seulement à quelques centimètres de
-distance, c'était un travail difficile quand
-le navire roulait dans une mer très
-dure.</p>
-
-<p>La place de l'équipage, en hissant la
-grand'voile, est près du mât, mais
-j'avais constamment, tout en hissant
-la voile, à courir en arrière pour guider
-l'extrémité de la corne entre les deux
-balancines.</p>
-
-<p>Il faisait toujours chaud et le temps
-était beau. Le bateau se gouvernait
-lui-même et j'étais allongé, un jour,
-sur le pont regardant par-dessus bord,
-essayant de percer les insondables profondeurs:
-plus de 6.000 mètres. C'est
-alors que je remarquai, pour la première
-fois, trois formes suivant mon
-bateau. Nageant à quelques mètres de
-la surface, dans l'ombre du <i>Firecrest</i>,
-était un trio de daurades qui sont
-d'énormes poissons du genre maquereaux
-dépassant souvent un mètre de
-longueur.</p>
-
-<p>Deux semaines auparavant j'avais
-jeté mon b&oelig;uf salé. Je n'avais pas
-goûté de nourriture fraîche depuis mon
-départ de Gibraltar et, seuls, quelques
-poissons volants m'avaient permis de
-changer mon régime. Et là, nageant
-près de moi, il y avait plusieurs kilogrammes
-de poisson frais.</p>
-
-<p>Sortant un hameçon et une ligne,
-j'essayai d'en attraper un, employant
-comme appât un petit poisson volant,
-mais ils n'y firent aucune attention. Et
-pourtant, en avant de mon bateau, les
-poissons volent et les daurades sautent
-après. Les gros sont rapides comme
-l'éclair et les poissons volants n'ont
-qu'une très faible chance d'échapper,
-car au-dessus d'eux les albatros les
-guettent du haut des airs.</p>
-
-<p>Si les daurades se nourrissent de
-poissons volants, pourquoi ne mordent-elles
-pas les miens? Cette extrême timidité
-de la daurade avait été remarquée
-par deux de mes amis dans leur traversée
-de l'Atlantique.</p>
-
-<p>Et pourtant je désire ces poissons
-et j'ai besoin d'en prendre un, mais
-comment? J'essaie de les tirer à la carabine,
-mais ils coulent si rapidement que
-même si le bateau ne remuait pas je ne
-pourrais pas les attraper en plongeant.</p>
-
-<p>Je me demande si je pourrai en
-prendre un avec mon harpon à trois
-branches, mais ils restent toujours hors
-de mon atteinte.</p>
-
-<p>Découragé, j'abandonnai mon projet
-et je m'assis sur le bord de mon navire,
-plongeant les pieds nus dans l'eau.
-C'est alors que l'inattendu arriva: trois
-daurades se précipitèrent vers mes pieds.
-Elles furent rapides, mais je fus plus
-rapide encore. J'en perçai une de mon
-harpon et bientôt j'avais un poisson
-de près d'un mètre sur le pont.</p>
-
-<p>C'était de la nourriture fraîche à
-profusion et je savais maintenant la
-manière de m'en procurer.</p>
-
-<p>Je connaissais la curiosité des daurades
-et savais que pour en attraper
-je devais attirer leur attention. Mais
-bientôt elles furent accoutumées à voir
-mes pieds le long du bord. J'eus à trouver
-quelque chose de nouveau et découvris
-qu'une assiette blanche tournoyant
-dans l'eau excitait leur curiosité.
-Je pris alors plus de poisson que
-je n'en pouvais manger.</p>
-
-<p>Les couleurs de ces animaux, comme
-ils gisaient mourants sur le pont du
-<i>Firecrest</i>, étaient étonnantes. Leurs
-corps bleu électrique, avec de longues
-queues d'or, passaient par toutes les
-nuances de l'arc-en-ciel, pour se fixer
-finalement au vert avec des points dorés.
-C'était une des nombreuses merveilles
-de la mer que je connaissais par
-mes livres, mais que je n'avais jamais
-vue auparavant.</p>
-
-<p>Les daurades sont d'excellents poissons,
-mais elles n'ont pas la saveur délicieuse
-de leurs frères ailés dont elles se
-nourrissent presque exclusivement. Souvent
-je trouvais dans leur estomac les
-restes de nombreux poissons volants.</p>
-
-<p>Ce fut à cette époque que je découvris
-une curieuse espèce d'algues sur
-les flancs de mon bateau; elles avaient
-l'apparence de fleurs noires et blanches
-attachées à la coque par une longue
-tige flexible. Ceci m'explique pourquoi
-tant de poissons suivaient le <i>Firecrest</i>;
-en mer, ils escortent toujours les navires
-dont la carène est sale.</p>
-
-<p>J'avais maintenant suffisamment à
-manger, mais presque rien à boire.
-J'avais à filtrer tout ce que je buvais
-à travers un linge et le goût de l'eau
-était très mauvais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br />
-<b>Journées d'orages.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu19.png" alt="E" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">NFIN</span>, vint la pluie.
-Je n'ai pas de mots
-pour dire ma joie
-à l'approche de
-l'orage.</p>
-
-<p>Des nuages sombres
-se rassemblèrent
-vers l'occident, la nuit du 4 août.
-Dans la pénombre, ils se levaient majestueusement
-au-dessus de la mer
-comme d'immenses montagnes noires,
-semblant vouloir écraser mon petit
-navire dans un affreux désastre.</p>
-
-<p>Mais je pouvais rire en face d'eux,
-car je connaissais la robustesse de mon
-vaillant <i>Firecrest</i>. Qu'importe la tempête,
-si je peux avoir de l'eau&hellip; Des
-éclairs zigzaguaient parmi les amas de
-nuages et éclairaient par moments
-l'océan d'une lumière sinistre.</p>
-
-<p>J'étais assis sur le pont, admirant
-le déploiement de ces forces naturelles.
-Aussi impressionnant que cela pût être
-pour un marin, je n'avais aucune crainte
-de ce qui allait venir. Après les longs
-jours torrides et sans vent, j'envisageais
-avec joie le changement qui se
-préparait.</p>
-
-<p>Le grand rideau de nuages arrivait
-en roulant de l'occident, éteignant les
-étoiles les unes après les autres, comme
-pour cacher une tragédie qui allait se
-jouer dans cette petite partie du monde
-et dont le <i>Firecrest</i> et moi attendions
-le dénouement. Il n'y avait rien à
-faire que réduire ma voilure et me préparer
-à attraper la pluie qui devait
-tomber. Bientôt j'entendis le bruit des
-gouttes précipitées sur le pont et je me
-souvins du vieux proverbe de marin
-qui recommande de se méfier quand
-la pluie arrive avant le vent; mais le
-<i>Firecrest</i> était prêt à tout. L'orage arriva
-comme un tourbillon et coucha
-presque entièrement mon navire; mais,
-quand le premier coup de vent passa,
-je fus capable, en utilisant ma grand'voile
-comme une sorte de poche, de
-recueillir l'eau de pluie que je laissai
-s'écouler dans un baril au pied du mât.
-Les grains continuèrent toute la nuit.
-Je parvins à recueillir plus de 50 litres.
-C'était plus important pour moi que
-la pêche. Je me sentais maintenant
-assuré de ne jamais manquer de nourriture
-ni d'eau, car le ciel et la mer m'apportaient
-l'un et l'autre.</p>
-
-<p>J'étais tout à fait satisfait, même
-heureux. Je n'avais aucune hâte d'arriver
-à New-York et je me sentais
-chez moi sur l'océan.</p>
-
-<p>Le vent est toujours ouest, ce qui
-veut dire très lente progression, mais
-je ne m'en soucie pas. Voilà plus de
-trois semaines que je n'ai eu un temps
-favorable en dépit des flèches pleines
-de promesses de la carte des vents. J'ai
-suffisamment de poisson et d'eau pour
-mes besoins actuels, et de nombreux
-nuages noirs encerclent l'horizon, promettant
-plus de pluie.</p>
-
-<p>J'ai mangé trop de poisson dans les
-derniers jours. Je souffre: mes lèvres
-sont enflées et mes jambes me font
-très mal. Le <i>Firecrest</i> tangue fortement
-dans une mer très dure et fait à peine
-quelques progrès.</p>
-
-<p>Le 8 août, le vent et la mer augmentent,
-mais à midi j'avais couvert
-66 milles dans les dernières vingt-quatre
-heures, ce qui n'était pas mal.</p>
-
-<p>Je remarque des nuages assez gros
-dans l'air, se déplaçant en sens inverse
-du vent, et j'en conclus qu'une période
-de mauvais temps va venir. Le laçage
-qui attache la grand'voile par en haut
-se casse et j'ai de nouveau beaucoup
-de travail.</p>
-
-<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis
-que j'avais quitté Gibraltar, le 6 juin.
-Jusque-là mon voyage s'était déroulé
-comme je l'avais prévu, chaque jour
-quelque chose de nouveau arrivait et
-la vie n'était jamais monotone. Les
-privations que j'endurais n'étaient que
-celles qu'un ancien marin considérait
-comme faisant partie de la journée de
-travail dans la vieille marine à voile.</p>
-
-<p>J'avais trouvé que je pouvais bien
-manier mon navire. Nous étions bons
-compagnons. Il faisait sa part du travail
-et moi la mienne. Je me sentais
-de plus en plus attaché à lui et admirais
-sa vaillance.</p>
-
-<p>A vrai dire, 1.500 milles me séparaient
-encore du port de New-York,
-mais j'avais suffisamment de nourriture
-et d'eau.</p>
-
-<p>Je ne savais pas quel temps j'allais
-rencontrer vers la côte nord d'Amérique,
-mais je gardais pleine confiance
-quoi qu'il pût arriver. Les tempêtes
-et l'ouragan qui attendaient la venue
-de mon petit cotre et de ses vieilles
-voiles allaient pourtant dépasser en violence
-tout ce que j'avais pu prévoir.</p>
-
-<p>La navigation de mon navire était
-sans aucun doute une importante partie
-de mon voyage transatlantique,
-mais c'était le travail le moins fatigant.
-Je trouvais beaucoup plus essentiel
-d'être un bon matelot, d'être
-capable de réparer mes voiles et mes
-cordages que de prendre ma latitude
-et ma longitude.</p>
-
-<p>Je préférais de beaucoup être appelé
-Alain le matelot que capitaine. Je crois
-qu'un marin qui ne saurait pas trouver
-sa position pourrait traverser l'océan
-seul, à condition de savoir manier son
-navire. Naviguant droit vers l'ouest
-à la boussole, il ne manquera pas l'Amérique.
-Il devra la rencontrer quelque
-part.</p>
-
-<p>Un écrivain américain, Frank Norris,
-donne dans un de ses livres, <i>le
-Matelot de la dame Loulou</i>, une très curieuse
-description de la navigation d'un
-bateau. Il nous montre l'héroïne de
-son livre, couchée sur le pont, essayant
-d'amener, avec le sextant, une étoile
-vers l'horizon, puis se précipitant dans
-la cabine pour couvrir de chiffres, pendant
-toute la nuit, les quatre côtés de
-la table de loch&hellip; Au matin, dit-il, elle
-avait trouvé sa position et réglé le
-chronomètre.</p>
-
-<p>Aussi attrayante que cette description
-puisse paraître au profane, elle est
-fort loin de la vérité.</p>
-
-<p>Certainement Frank Norris n'eût jamais
-écrit cela s'il avait été un marin.
-En prenant une observation, le navigateur
-d'une petite embarcation doit
-se tenir aussi haut que possible au-dessus
-du pont pour diminuer l'erreur
-d'observation; au lieu de regarder le
-soleil ou une étoile, on regarde à travers
-le télescope du sextant vers l'horizon
-et l'on voit dans un miroir la réflection
-de l'astre.</p>
-
-<p>Une fois que l'observation est prise,
-il ne faut que quelques minutes pour
-trouver la position. J'utilisais un sextant
-et un chronomètre. Ayant des connaissances
-mathématiques suffisantes, j'employais
-les plus modernes procédés de
-navigation qui sont adoptés sur les paquebots
-et dans la marine de guerre.</p>
-
-<p>La difficulté est de prendre une observation
-dans une tempête et par une
-forte mer, car le pont glisse sous les
-pieds et le navire roule et tangue fortement;
-les deux mains sont nécessaires
-pour tenir le sextant et le navigateur
-solitaire doit se maintenir avec ses pieds
-pour ne pas tomber à la mer. C'est alors
-qu'il me fut très utile d'être toujours
-pieds nus.</p>
-
-<p>Je suis prêt, l'instrument en mains.
-Où est l'horizon? Une vague énorme
-apparaît dans mon champ de vision
-et l'horizon semble subitement s'être
-élevé verticalement vers le ciel. C'est
-seulement, lorsque je suis au sommet
-d'une vague, que je peux voir l'horizon
-réel. Avant d'avoir pris mon observation,
-une nouvelle vague se brise à
-bord et moi et mon sextant disparaissons
-dans l'écume. La minute suivante,
-j'ai pris l'observation, mais j'ai perdu
-mon équilibre et je dois tout lâcher pour
-ne pas passer par-dessus bord. Enfin
-l'observation est prise et je peux me
-précipiter dans la cabine pour noter
-l'heure au chronomètre.</p>
-
-<p>Maintenant je n'ai plus qu'à consulter
-mes tables de navigation; mais il faut
-encore avoir quelque esprit mathématique
-pour être capable de calculer
-pendant la tempête, au milieu des fortes
-secousses du navire.</p>
-
-<p>Certainement, sur un petit bateau,
-si l'on peut trouver sa position à dix
-milles près, on peut se flatter d'avoir
-une excellente approximation.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br />
-<b>Une nuit à la barre.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu20.png" alt="D" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">EUX</span> mois auparavant
-j'avais quitté
-Gibraltar pour mon
-voyage de 4.600
-milles, seul à travers
-l'Atlantique, par la
-longue route du sud.
-Pendant soixante jours je n'avais parlé à
-aucun être vivant. Les lecteurs de ce
-récit peuvent penser que cette période
-de solitude me sembla très dure à supporter:
-il n'en était rien. Le fait que
-je n'avais personne à qui parler ne me
-troublait jamais. J'étais accoutumé à
-être moi-même mon seul compagnon:
-mon bonheur tenait en effet à la grande
-fascination que l'océan exerçait sur moi.</p>
-
-<p>La plupart du temps, j'étais très occupé
-à réparer les ravages du vent dans
-mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment
-le long des coutures et je travaillais
-sur un pont glissant et incliné
-sur lequel je devais me tenir en équilibre.</p>
-
-<p>J'aurais pu faire des voiles neuves
-complètes avec beaucoup moins de travail,
-si j'avais transporté la toile de rechange
-nécessaire; mais j'en avais juste
-assez pour réparer les déchirures. Ma
-provision d'aiguilles diminuait et j'avais
-peur de manquer de fil avant mon arrivée
-au port.</p>
-
-<p>En raison du mauvais état de mes
-voiles j'avais souvent à les changer. Les
-amener et les hisser suivant les différentes
-conditions du vent représentait déjà
-suffisamment de travail, mais j'avais
-en outre à amener souvent une voile
-pour la réparer et, ensuite, en hisser
-une autre à sa place.</p>
-
-<p>D'autre part, j'avais deux ou trois
-repas à cuire par jour. J'avais peu de
-temps pour la lecture, quoique la bibliothèque
-du bord fût abondamment
-fournie de livres d'aventures maritimes.
-La nuit j'étais trop fatigué pour lire et
-je tombais dans ma couchette à moitié
-endormi. Mon sommeil était fort léger,
-car, au moindre changement de vent,
-je devais monter sur le pont pour modifier
-l'angle de la barre.</p>
-
-<p>Et pendant que mon navire était secoué
-sur l'océan, j'avais des rêves
-étranges. Parfois ces rêves se passaient
-sur terre, mais l'idée fixe du but que
-je m'étais proposé me poursuivait toujours,
-et je pensais en dormant: Si je
-suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique,
-c'est donc que je ne serais pas
-parti. Le rêve devenait alors un atroce
-cauchemar. Je me réveillais baigné d'une
-sueur froide pour constater avec joie
-que j'étais à bord du <i>Firecrest</i>. Vite je
-jetais un coup d'&oelig;il sur le pont pour
-voir si tout allait bien à bord et je me
-rendormais en souriant à la pensée que
-mon navire se rapprochait sans cesse
-du but.</p>
-
-<p>Bien souvent aussi c'était pendant le
-jour que je cherchais à prendre du repos.
-Souvent alors vers le soir la brise
-se levait et je passais la nuit à la barre.
-Il était toujours difficile de résister au
-sommeil; mais je ne m'ennuyais jamais
-pendant ces longues heures de veille.
-Le <i>Firecrest</i> glissait doucement laissant
-derrière lui un sillage phosphorescent
-et je gouvernais sur une étoile. Seul sur
-la mer, je regardais la voûte céleste et
-les mondes de lumière en occupant mon
-esprit à des considérations sur la faiblesse
-de l'homme et la pauvreté des
-systèmes philosophiques.</p>
-
-<p>Je pensais à la théorie si incomplète
-de l'évolution, qui veut que tout évolue
-presque toujours dans un sens de progrès.
-Je pensais aux histoires des mondes
-qui veulent que la terre se soit refroidie
-progressivement et que l'homme soit
-parti du stage le plus bas pour arriver
-à la période actuelle. Ceci n'est, comme
-tout système, qu'une hypothèse émise
-par des hommes parce qu'elle semble
-expliquer mieux qu'une autre les phénomènes
-que nos faibles moyens nous
-ont permis de constater pendant notre
-époque.</p>
-
-<p>On ne peut pas prouver que la terre
-n'ait pas existé il y a des millions de
-siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement
-refroidie et réchauffée. Le
-monde a peut-être connu à maintes
-reprises des degrés de civilisation très
-supérieurs aux nôtres. Des catastrophes
-périodiques ont pu à différents intervalles
-anéantir complètement toute civilisation
-et la presque totalité de la
-race humaine, qui recommencerait toujours
-indéfiniment le même cycle de
-l'âge de pierre à l'âge des grandes inventions.
-Tout en somme n'est qu'hypothèse
-et incertitude.</p>
-
-<p>La connaissance absolue est interdite
-à l'homme. Parce qu'il est entraîné
-dans le mouvement relatif de la terre,
-il ne peut avoir que des notions relatives.</p>
-
-<p>Pour connaître l'absolu, il faudrait
-qu'il puisse se tenir dans l'espace libre
-de tout mouvement. Mais alors il ne
-serait plus un homme, il serait Dieu.</p>
-
-<p>Parfois aussi les différentes périodes
-de ma vie défilaient devant moi ainsi
-que tous les événements qui modifièrent
-ma conception de l'existence et
-firent que j'étais là à la barre de mon
-navire au milieu de l'océan.</p>
-
-<p>C'est d'abord la trop grande sensibilité
-et les déceptions de mon enfance
-éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne
-heure à vivre en moi-même, puis la
-triste vie de pensionnaire au collège,
-la guerre et la mort de ma mère qui
-brisa ma vie par l'épouvantable tristesse
-du jamais plus.</p>
-
-<p>Les souvenirs de guerre se précipitent
-devant ma mémoire: un combat du
-haut des airs, les balles incendiaires qui
-percent les flancs de mon appareil, l'avion
-ennemi qui descend en flammes, l'ivresse
-momentanée de la victoire. De retour à
-terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant
-qui a perdu sa mère.</p>
-
-<div class="figc" id="ht8"><img src="images/illu21.jpg" alt="" />
-<div class="legende">VIII.&mdash;<span class="sc">Le Sillage du <i>Firecrest</i>, de Gibraltar à
-New-York.</span></div>
-</div>
-<p>Le temps ne comble pas le vide immense.
-Les uns après les autres mes
-meilleurs compagnons meurent dans les
-airs. L'armistice vint et je pense à ces
-héros qu'on oublie trop facilement, à la
-vanité de tous ceux qui portent trop
-ostensiblement les insignes d'une victoire
-qui n'appartient qu'aux morts,
-car, lorsqu'on n'a pas donné sa vie pour
-la Patrie, on n'a rien donné.</p>
-
-<p>De nouveau, d'autres épisodes de
-ma vie se présentent à ma mémoire.
-Certains, insignifiants en apparence, ont
-laissé en moi une impression profonde.
-Je ne sais trop pourquoi, je me vois
-soudain reporté à trois années en
-arrière.</p>
-
-<p>Un train de luxe qui se dirigeait
-vers Madrid ralentissait sa marche le
-long d'une courbe aux approches de la
-ville. C'est alors que, regardant par la
-fenêtre de mon wagon, j'aperçus un
-jeune mendiant. Il courait pieds nus
-le long de la voie ferrée. Sa peau brunie
-brillait au soleil entre les haillons qui
-le couvraient. Il était plus beau que le
-jeune mendiant de Murillo, plus réel
-que l'enfant au pied bot de Ribera. Il
-mendiait comme l'on mendie en Espagne,
-car il avait l'air de faire une
-faveur en demandant l'aumône.</p>
-
-<p>Sale et déguenillé, c'était cependant
-lui le prince de la vie, qui courait libre,
-inondé de soleil et de lumière, et non
-l'un quelconque des voyageurs que le
-train emportait prisonnier. Je pensais
-alors que j'aurais aimé être comme lui
-pour pouvoir recommencer ma vie en
-partant de très bas avec quinze ans de
-moins, moi qui cours inlassablement à
-la recherche de ma jeunesse.</p>
-
-<p>Mais parce que depuis des siècles les
-hommes ont coutume de vivre esclaves
-de la civilisation, je ne serais pas obligé
-de mener la même vie servile et conventionnelle.
-Maître de mon navire, je
-voguerai autour du monde, ivre de
-grand air, d'espace et de lumière, menant
-la vie simple de matelot, baignant
-dans le soleil un corps qui ne fut pas
-créé pour être enfermé dans les maisons
-des hommes.</p>
-
-<p>Et, tout heureux d'avoir trouvé ma
-voie et réalisé mon rêve, je récite à
-la barre mes poèmes préférés de la
-mer&hellip;</p>
-
-<p>La nuit passait ainsi très vite. Une
-à une les étoiles disparaissaient. Une
-clarté grise arrivait de l'orient et je
-voyais apparaître les formes et les
-lignes du <i>Firecrest</i>.</p>
-
-<p>Mon navire était beau lorsque venait
-le jour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br />
-<b>Premières tempêtes dans la zone
-des ouragans.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img class="dcap" src="images/illu22.png" alt="L" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">E</span> 9 août (soixante-quatre
-jours de Gibraltar)
-trouva le
-<i>Firecrest</i> à environ
-500 milles est des
-îles Bermudes et
-approximativement,
-1.200 milles de New-York, mon port
-de destination. Si je devais en croire
-mon expérience, il me faudrait environ
-un mois pour terminer mon voyage.
-Mais je savais que le passé n'était
-pas une indication certaine pour l'avenir.</p>
-
-<p>Je pressentais que de fortes tempêtes
-d'ouest se trouvaient entre ma position
-présente et la côte américaine, prévision
-qui fut pleinement justifiée par
-la suite.</p>
-
-<p>En fait, j'eus, dès ce jour, une indication
-de ce qui allait arriver.</p>
-
-<p>Il y avait eu des orages et une forte
-mer toute la nuit. Le vent était ouest
-et très fort, je voulais passer au sud
-des îles Bermudes pour rencontrer le
-Gulf-Stream et profiter de son courant
-nord-est pour remonter vers New-York.
-Aussi je tournai le <i>Firecrest</i> vers
-le sud-est.</p>
-
-<p>Durant l'après-midi, mon navire était
-resté pratiquement à la cape, pendant
-que je réparais les déchirures dans la
-grand'voile. L'après-midi, au moment
-de la hisser de nouveau, le vent avait
-atteint la force d'une tempête.</p>
-
-<p>Les vagues étaient hautes et déferlaient
-à bord. Le pont était constamment
-sous l'eau, le cotre étroit se couchait
-sous la force du vent et plongeait
-dans la mer, ensevelissant le pont.</p>
-
-<p>Celui-ci avait l'inclinaison du toit
-d'une maison, et je devais faire très
-attention pour me déplacer. Une glissade,
-et j'aurais été par-dessus bord,
-tandis que mon navire, sans maître désormais,
-s'en serait allé au loin, me laissant
-pour nourriture aux requins et
-aux daurades.</p>
-
-<p>Le pont était tellement balayé par
-les vagues que je devais garder toutes
-les claires-voies et panneaux fermés. Il
-faisait chaud dans les cabines; dans de
-telles conditions, faire la cuisine était
-une tâche extrêmement difficile. Le
-poste était juste assez large pour me
-permettre de me tenir entre le réchaud à
-tribord et les barils d'eau de l'autre côté.</p>
-
-<p>Si, dans un moment d'inattention,
-je posais une tasse ou un plat, il roulait
-immédiatement par terre du côté
-opposé. Mon réchaud avait aussi la
-mauvaise habitude de renverser de l'eau
-bouillante sur mes jambes et mes pieds
-nus; je devais garder une attention
-constante pendant que mon navire roulait
-dans les vagues.</p>
-
-<p>Cet après-midi-là je vis une énorme
-baleine couper ma route à l'avant du
-navire, déplaçant des montagnes d'eau;
-le monstre marchait en ligne droite, à
-une vitesse de plus de dix n&oelig;uds; probablement
-poursuivi par des narvals,
-qui sont ses ennemis naturels, il se souciait
-peu des obstacles qu'il pouvait
-rencontrer sur sa route.</p>
-
-<p>La tempête continua toute la nuit.
-J'avais changé de bord, me dirigeant
-vers le nord-nord-ouest, et, après avoir
-établi les voiles de manière que le <i>Firecrest</i>
-conservât sa route, je dormis dans
-une couchette qui semblait vouloir se
-sauver sous moi.</p>
-
-<p>J'étais debout à 4 heures, le lendemain
-matin, juste à temps pour amener
-la grand'voile devant un fort coup
-de vent qui faisait tourbillonner l'écume
-à la surface de la mer et aurait sûrement
-déchiré toute ma toile.</p>
-
-<p>Il faisait un sale temps, vraiment.
-Un vent vicieux poussait devant lui
-d'énormes vagues avec des crêtes moutonneuses.
-Quand mon navire plongeait
-au milieu d'elles, il ensevelissait
-son avant sous un tourbillon d'écume
-qui volait dans les voiles et courait le
-long du pont pour s'écouler à l'arrière.</p>
-
-<p>Une grande armée de nuages noirs
-cachait le ciel d'un horizon à l'autre, et
-des amas de nuages d'orage étaient
-épars à de plus basses altitudes; la
-pluie frappait durement ma figure avec
-un rythme lancinant.</p>
-
-<p>J'étais trempé, saturé d'eau de mer,
-lavé alternativement par l'écume et la
-pluie, mais il faisait chaud et je ne
-portais aucun vêtement qui aurait été
-de peu d'utilité en de telles circonstances.
-Sans vêtement, je séchais plus
-vite.</p>
-
-<p>Je ne me plaignais jamais du mauvais
-temps, qui était la sorte de
-temps que j'attendais, celui qui met à
-l'épreuve l'habileté et l'endurance du
-marin et la force de son navire. Loin
-d'être impressionné par la majesté de
-l'océan en furie, je tressaillais à l'approche
-du combat: j'avais un adversaire
-redoutable, et, tout joyeux dans
-la tempête, je chantais toutes les chansons
-de mer dont je pouvais me souvenir.</p>
-
-<p>Le <i>Firecrest</i> plongeait dans l'écume
-comme s'il voulait se faire sous-marin,
-et se couchait lourdement sous les coups
-de vent; la tempête soufflait droit de
-la direction où je désirais aller, et le
-cotre avait à combattre pour chaque
-mètre qu'il gagnait.</p>
-
-<p>Il ne se comportait vraiment pas mal
-dans ce mauvais temps. Mais le beaupré
-était enseveli complètement dans
-la mer, et quand il sortait de l'eau,
-je pouvais sentir tout le gréement,
-le mât et les voiles trembler, et le
-cotre secoué. Ma confiance dans les
-haubans du beaupré était faible, si
-l'un d'eux cédait, je pouvais perdre le
-beaupré.</p>
-
-<p>Les vagues étaient si hautes qu'il
-était difficile de prendre une observation;
-quand, par brefs moments, l'écran
-de nuages s'entr'ouvrait pour laisser
-apparaître le soleil, je devais attendre
-d'être au sommet d'une vague avant
-d'apercevoir l'horizon.</p>
-
-<p>Cependant, je pus me prouver que
-j'étais dans la latitude 33° et la longitude
-56°.</p>
-
-<p>L'orage continuait, violent; je descendis
-sous le pont et je découvris que
-le <i>Firecrest</i> avait embarqué énormément
-d'eau; les couvertures des claire-voies
-étaient attachées aussi serrées
-que possible, mais de temps en temps,
-un peu d'eau entrait; en bas, tout était
-saturé d'eau de mer.</p>
-
-<p>La tempête tourna au sud-ouest dans
-l'après-midi, mais ne diminua nullement;
-à 7 heures, au moment où j'allais
-prendre un ris dans la trinquette,
-celle-ci se déchira de haut en bas. Il
-était difficile de travailler sur le pont
-qui était si souvent balayé par les vagues
-mais je parvins à rentrer en bas la trinquette
-et à rouler le gui pour réduire
-la surface de ma grand'voile.</p>
-
-<p>Fatigué et trempé comme je l'étais,
-je ne pouvais me reposer, mais travaillai
-une partie de la nuit pour recoudre
-la voile déchirée. Pendant toute la nuit,
-ce fut une succession d'orages et de
-coups de vent.</p>
-
-<p>Le lendemain, la tempête diminua,
-mais la mer était toujours très forte;
-pendant environ vingt-quatre heures,
-le temps fut plus calme, et j'en profitai
-pour réparer toutes mes voiles.</p>
-
-<p>Le lundi 13 août, mes observations
-me montrèrent que j'avais couvert environ
-45 milles en vingt-quatre heures.
-Je ne pouvais faire beaucoup de chemin
-ouest contre ces tempêtes qui me transportaient
-au nord des Bermudes; je
-ne pouvais désormais que couper le
-courant du Gulf-Stream trop à l'est.</p>
-
-<p>L'après-midi de ce lundi, le <i>Firecrest</i>
-tanguait violemment dans un nouveau
-vent de tempête et une mer démontée;
-il ensevelissait constamment
-son beaupré dans les vagues, et l'effort
-transmis au mât était très grand; j'étais
-convaincu à ce moment qu'un long
-beaupré et la corne de la grand'voile
-n'étaient qu'une source d'ennuis pour
-un navigateur solitaire. Je pris la décision
-de modifier mon gréement après
-avoir atteint New-York, et de le remplacer
-par une voilure triangulaire Marconi
-qui sera équilibrée par un beaupré
-plus court.</p>
-
-<p>Je renonçai à réparer une de mes
-trinquettes, car la réparation aurait
-absorbé tout le fil à voile qui me restait.</p>
-
-<p>Des mers furieuses se brisaient à bord
-toute la nuit; le lendemain matin tout
-était mouillé dans le poste d'équipage.
-A 4 heures du matin je trouvai le <i>Firecrest</i>
-qui plongeait dans une forte mer
-et essayait de battre son chemin contre
-une tempête d'ouest.</p>
-
-<p>Le baromètre baissait, indiquant que,
-je n'étais pas encore au plus mauvais
-de l'orage; dans la matinée, la tempête
-augmenta encore, et vers 11 heures
-sa force était extraordinaire; en bas,
-tout était dans un désordre extrême.
-Il était très difficile de cuire le déjeuner;
-j'essayai vainement de bouillir
-du riz quand une vague déferla à bord,
-et je reçus l'eau bouillante sur mes genoux.
-Montant sur le pont, je découvris
-que la vague avait emporté le panneau
-de ma soute aux voiles, à l'arrière
-du bateau.</p>
-
-<p>Des trous commencèrent à apparaître
-dans la grand'voile et la trinquette, et
-je dus les amener. C'était pour moi l'occasion
-d'essayer mon ancre flottante et
-je laissai mon navire dériver dans la
-tempête, mais je trouvai qu'il y avait
-peu de différence et qu'il se comportait
-aussi bien sans elle.</p>
-
-<p>Beaucoup de marins prétendent
-qu'une ancre flottante est très utile
-quand il est impossible de porter aucune
-toile pour maintenir l'avant du
-navire dans le vent, mais je fus loin
-de trouver qu'il en était ainsi. Mon
-expérience est contre tout ce qui a été
-écrit sur les navires dans les tempêtes.
-Je pense que le danger d'être roulé dans
-le creux des vagues ne s'applique pas
-à un navire de la taille du <i>Firecrest</i>.
-Je trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup
-de différence à présenter l'avant, le
-côté ou l'arrière aux lames, aussi longtemps
-que le bateau dérivait sans avancer.
-Si je pouvais porter un peu de
-toile, c'est à la cape&mdash;sous voilure
-réduite&mdash;que je trouvais le moindre
-danger.</p>
-
-<p>Je fus obligé de couvrir la soute aux
-voiles avec de vieilles voiles pour empêcher
-l'eau d'y pénétrer.</p>
-
-<p>Comme j'essayais cette nuit-là de
-cuire mon dîner, la pompe de mon réchaud
-qui force le pétrole sous pression
-à travers un petit trou se brisa, et je
-dus abandonner la cuisine; quoique
-très fatigué, je passai une partie de la
-nuit à réparer la trinquette.</p>
-
-<p>Les nuages de tempête disparurent
-le lendemain matin, 15 août, et la force
-du vent diminua un peu. Toute la nuit
-le <i>Firecrest</i> était resté amarré à l'ancre
-flottante. Juste avant midi je la ramenai
-à bord, hissai les voiles, et à midi
-je reprenais ma route vers le nord-ouest.</p>
-
-<p>C'était la dernière fois que j'employais
-l'ancre flottante, car je l'avais trouvée
-de peu d'utilité.</p>
-
-<p>Vingt minutes après avoir repris ma
-route, un coup de vent frappa le cotre
-et déchira en lambeaux la trinquette
-que j'avais réparée toute la nuit, pendant
-dix longues heures. Elle partit
-en un instant, dans un seul coup de
-vent. Je fus cependant capable de sourire
-tout en pensant aux heures que
-j'avais passées à coudre tous les morceaux
-ensemble. N'ayant plus de trinquette,
-je hissai un foc à sa place.</p>
-
-<p>A ce moment, je n'avais pas dormi
-depuis trente heures. Le <i>Firecrest</i> prenait
-soin de lui-même et je pus dormir
-pendant deux heures; le jour suivant,
-la tempête était moins forte et je mis
-tout en ordre, jetant par-dessus bord
-tout ce que je trouvais inutile. Ceci me
-fait toujours un vrai plaisir et c'est
-une des grandes joies de la mer de pouvoir
-ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on
-n'aime plus.</p>
-
-<p>Des daurades suivaient encore le
-<i>Firecrest</i>, mais maintenant elles étaient
-très timides et n'osaient plus venir à
-portée de mon harpon. Le jour suivant,
-je fus cependant capable d'en
-percer une qui avait près d'un mètre
-de long.</p>
-
-<p>Je pensais avec un sourire à ma supériorité
-actuelle, mais qu'un jour peut-être
-les poissons voraces auraient leur
-revanche: récompense de leur inlassable
-et patiente poursuite.</p>
-
-<p>Le 18 août, la tempête revint très
-forte, mes voiles recommencèrent à
-s'ouvrir, des parties du gréement se
-brisèrent sous l'effort. Ma pompe était
-hors d'usage; les vagues étaient très
-fortes et très hautes et, à la nuit, j'étais
-froid-mouillé et exténué de fatigue; je
-pris de la quinine pour prévenir les refroidissements.
-Après avoir été à court d'eau
-pendant un mois, j'en avais tant maintenant
-que je ne pouvais plus la garder
-hors de mon navire; il était impossible
-d'empêcher la forte pluie et l'écume
-de mer de trouver un passage à travers
-les toiles qui fermaient la soute
-aux voiles.</p>
-
-<p>L'eau était maintenant au niveau
-du plancher dans la cabine, et, quand
-le <i>Firecrest</i> s'inclinait sur un bord, elle
-sautait dans les tiroirs et les couchettes,
-mouillant et gâtant tout.</p>
-
-<p>Au dehors, maintenant, soufflait un
-véritable ouragan. Le ciel était entièrement
-obscurci de nuages noirs si bas
-et si épais que le jour semblait être la
-nuit. J'eus à rouler ma grand'voile
-jusqu'à ce que rien ne se montrât que
-la corne et fort peu de toile. Les vagues
-étaient si hautes et le navire battait
-son chemin si lourdement qu'il semblait,
-par moments, qu'il voulût rejeter
-son mât loin de lui. La pluie
-tombait à torrents, lancinante, poussée
-par la force de l'orage et m'aveuglant
-presque, je pouvais à peine ouvrir mes
-yeux et, quand je le faisais, je voyais
-à peine d'une extrémité à l'autre du
-navire. Pendant plusieurs jours, je
-m'étais exposé à la pluie et à l'écume.
-La peau de mes mains était devenue si
-molle que je souffrais terriblement quand
-j'avais à tirer sur les cordages.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI<br />
-<b>L'Epreuve.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu23.png" alt="N" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">I</span> les tempêtes, qui déchiraient
-mes voiles,
-ni l'eau qui entrait
-dans la cabine, ni la
-pluie d'écume qui
-me fouettait constamment
-ne pouvaient
-apaiser mon amour de la mer.
-Un marin qui traverse seul l'océan
-doit s'attendre à de durs moments. Les
-anciens mariniers, qui faisaient le tour
-du cap Horn, devaient combattre constamment
-pour leur existence et souffraient
-plus du froid que moi.</p>
-
-<p>Je savais qu'il était possible qu'un
-jour le <i>Firecrest</i> et moi rencontrions
-une tempête qui serait trop forte et
-nous entraînerait au fond ensemble,
-mais c'est une fin à laquelle tous les
-gens de mer doivent s'attendre. Est-il
-d'ailleurs plus belle mort pour un marin?</p>
-
-<p>La tempête continua à travers la
-nuit du 19 août; l'une après l'autre
-les vagues balayaient le petit cotre qui
-se secouait sous elles. J'étais souvent
-réveillé par le choc de la mer et la
-grande inclinaison du navire.</p>
-
-<p>Dès le matin du 20 août, je compris
-que ce jour allait voir le point culminant
-de toutes les tempêtes que j'avais
-rencontrées. Le <i>Firecrest</i> fut en effet
-tout près d'aborder au port des navires
-perdus. Aussi loin que l'&oelig;il pouvait
-voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon
-d'eau que surplombait une armée
-de nuages noirs comme de l'encre,
-poussés par la tempête.</p>
-
-<p>A 10 heures, le vent avait atteint la
-force de l'ouragan, les vagues étaient
-démontées, courtes et vicieuses; leur
-crête était déchirée par le vent en
-petits tourbillons qui déferlaient et
-devenaient blancs d'écume; ils se
-précipitaient sur mon petit navire
-comme s'ils voulaient le détruire.
-Mais lui battait toujours son chemin
-au travers des vagues, si vaillamment
-que j'avais envie de chanter. C'était
-la vie.</p>
-
-<p>Tout d'un coup, un désastre sembla
-m'engloutir; il était juste midi; le <i>Firecrest</i>
-faisait route presque vent de
-travers sous un morceau de sa grand'voile
-et le foc. Soudain, je vis arriver
-de l'horizon une vague énorme, dont
-la crête blanche et rugissante semblait
-si haute qu'elle dépassait toutes les
-autres. Je pouvais à peine en croire
-mes yeux. C'était une chose de beauté
-aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait
-sur moi avec un roulement de
-tonnerre.</p>
-
-<p>Sachant que, si je restais sur le pont,
-j'y trouverais une mort certaine, car
-je ne pouvais pas ne pas être balayé
-par-dessus bord, j'eus juste le temps
-de monter dans le gréement et j'étais
-environ à mi-hauteur du mât quand
-la vague déferla, furieuse, sur le <i>Firecrest</i>
-qui disparut sous des tonnes d'eau
-et un tourbillon d'écume. Le navire
-hésita et s'inclina sous le choc et je
-me demandai s'il allait pouvoir revenir
-à la surface.</p>
-
-<p>Lentement, il sortit de l'écume et
-l'énorme vague passa. Je glissai du
-mât pour découvrir que la vague avait
-emporté la partie extérieure du beaupré.
-Retenu par l'étai de foc, un amas
-de cordages et de voiles restait contre
-les flancs de mon navire et les vagues
-le poussaient comme un bélier contre
-le bordage, menaçant à chaque coup
-de percer un trou dans la coque et
-d'envoyer le <i>Firecrest</i> et moi au fond
-de la mer.</p>
-
-<p>Le mât était secoué dangereusement;
-les haubans de bâbord étaient
-devenus lâches. Il était fort possible
-que le mât se brisât, même si la partie
-cassée du beaupré ne perçait pas un
-trou dans la coque. Le vent me coupait
-la figure avec une force incroyable et
-le pont était la plupart du temps sous
-les vagues.</p>
-
-<p>Je travaillai ferme pour sauver mon
-navire. D'abord, je dus amener la grand'voile:
-l'ouragan tendait la toile si fort
-contre la balancine de tribord qu'il fut
-extrêmement difficile d'amener la grand'voile
-et de la rouler sur le pont. Plus
-difficile encore fut le travail de hisser
-l'épave à bord; le plancher glissait et
-le vent soufflait si fort que je devais
-ramper sur le pont pour ne pas être
-emporté par la tempête. Je me tenais
-aux haubans avec les mains. La partie
-cassée du beaupré était terriblement
-lourde; je dus passer un filin autour
-d'elle pendant qu'elle était secouée par
-les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna
-presque par-dessus bord. Enfin,
-je pus avoir à bord le foc et le beaupré
-que j'attachai sur le pont. Il était
-presque nuit et je me sentais très fatigué.
-J'avais encore à essayer de réparer
-le mât et ne pouvais prendre aucun
-repos avant d'avoir fait une tentative.
-Montant sur ce mât qui se secouait
-d'une vague à l'autre, je découvris que
-le laçage qui tient les haubans de bâbord
-dans une sorte d'&oelig;il avait cédé
-et que les haubans avaient glissé le
-long du mât.</p>
-
-<p>Deux fois, je perdis prise et fus enlevé;
-suspendu à une drisse je revins
-contre le mât avec un grand choc. J'étais
-trop fatigué pour pouvoir réparer et je
-glissai sur le pont pour trouver le navire
-entier vibrant sous les secousses.
-J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît
-sous l'effort.</p>
-
-<p>Je hissai la voile de cape et amenai
-mon navire sur l'autre bord, de manière
-à laisser les haubans de tribord
-recevoir la force de la tempête.</p>
-
-<p>Maintenant les secousses n'étaient
-pas aussi fortes; il faisait nuit, et,
-fermant tout, je descendis dans la
-cabine.</p>
-
-<p>J'étais exténué.</p>
-
-<p>J'essayai de faire du feu, mais découvris
-qu'aucun de mes deux réchauds
-ne voulait fonctionner. Je dus me coucher,
-affamé, transi et saturé d'eau:
-pour la première fois de ma carrière,
-un triste et misérable marin.</p>
-
-<p>Les îles Bermudes étaient seulement
-à 300 milles au sud, et New-York, avec
-le détour que le Gulf-Stream allait
-m'obliger à faire, à 1.000 au moins. Je
-savais qu'il était plus sûr de me diriger
-vers les îles Bermudes que je pouvais
-atteindre en quelques jours, et là
-réparer mes avaries, avant d'aller vers
-l'Amérique. J'avais décidé de faire le
-voyage de Gibraltar à la côte américaine
-sans escale. Abandonner ce projet
-me brisait le c&oelig;ur et je me sentais
-triste à mourir.</p>
-
-<p>A ce moment je me souciais fort peu
-qu'une vague précipitât le <i>Firecrest</i> et
-moi au fond de la mer. En vain j'essayai
-de dormir; les secousses du mât
-étaient si fortes que je craignais qu'il
-ne se brisât avant le jour. Je restai
-ainsi plusieurs heures, étendu épuisé
-sur ma couchette, en proie à un profond
-désespoir. Et pourtant malgré la fièvre
-qui brûlait dans mon cerveau une idée
-fixe persistait toujours. Je savais que
-je devais aller aux Bermudes et je ne
-pouvais penser qu'à New-York qui était
-le port que je voulais atteindre.</p>
-
-<p>Soudain je décidai de tenter ce qui
-semblait impossible, je me levai et,
-comme avant tout j'avais besoin de
-nourriture, je commençai par réparer
-mes réchauds. Je brisai trois aiguilles
-l'une après l'autre avant de pouvoir
-en limer une suffisamment petite pour
-nettoyer le trou à travers lequel le pétrole
-se vaporise.</p>
-
-<p>Quand le jour arriva, j'avais été
-capable de cuire un déjeuner de lard
-et de thé; alors je me sentis tout à fait
-honteux de moi-même d'avoir pensé,
-même quelques heures, à me diriger
-vers les Bermudes.</p>
-
-<p>Quoique la tempête fût un peu moins
-forte, il ventait encore très fort ce matin
-du 21 août et la mer était toujours
-démontée. Je devais consolider le mât
-et en réparer les dommages. Il était
-très dur de grimper à ce mât qui branlait;
-il était plus dur encore d'y pouvoir
-rester. Avec mes jambes autour
-de la barre de flèche je devais travailler
-la tête en bas. Dans cette position je
-mis plus d'une heure à saisir ensemble
-les deux haubans pour les empêcher
-de glisser.</p>
-
-<p>Descendant alors sur le pont, je roidis
-les haubans: le mât était sauvé.</p>
-
-<p>Il fallait encore réparer le beaupré
-cassé. C'était un travail pour la scie
-et la hache. Avec ces outils, je fis une
-entaille dans la partie cassée du beaupré
-et fus capable de le fixer à sa place,
-mais ce beaupré de fortune était de
-trois mètres trop court.</p>
-
-<p>La plus dure partie du travail n'était
-pas encore accomplie. Je devais faire
-une sous-barbe pour tenir l'extrémité
-du beaupré en coupant un morceau
-de la chaîne de l'ancre et en fixant
-une de ses extrémités à un anneau
-fixé à l'avant du navire, juste au-dessus
-de la flottaison.</p>
-
-<p>Je devais pendre, la tête en bas, mes
-jambes autour du beaupré, et, comme
-l'avant du navire se levait et retombait
-dans les vagues, je sortais de l'eau
-pour être plongé à un mètre de profondeur.
-Je ne sais pas comment je fus
-capable de le faire, mais je le fis tout
-de même.</p>
-
-<p>J'avais à peine fini de réparer, que
-la tempête devint soudain plus modérée,
-comme si elle avouait qu'elle était
-vaincue et ne pouvait rien contre mon
-vaillant navire.</p>
-
-<p>Je pus prendre deux observations
-et me convaincre que j'étais dans la
-latitude 36° nord et la longitude 62°
-ouest; j'étais à environ 800 milles de
-New-York, à vol d'oiseau, mais à une
-distance réelle de 1.000 ou 1.200 milles.</p>
-
-<p>J'étais absolument épuisé, mais le
-plaisir de la victoire me donnait des
-forces illimitées. Aussi je revins au travail
-pour réparer la pompe et trouvai
-qu'un morceau d'allumette dans un
-clapet en empêchait le fonctionnement.
-Après deux heures de travail mon navire
-était sec. Montant en haut du mât
-pour vérifier ma réparation, je m'aperçus
-que les haubans étaient très usés
-et que j'allais avoir besoin de toute
-mon attention pour conserver mon mât
-jusqu'à New-York.</p>
-
-<p>Sous le court beaupré et la voilure
-réduite de l'avant, le <i>Firecrest</i>
-était très mal équilibré. Je faisais
-route avec la barre entièrement d'un
-côté, et près du vent la dérive était
-grande.</p>
-
-<p>Toutes les réparations étaient maintenant
-terminées. Attachant la barre,
-je disposai les toiles de manière que le
-<i>Firecrest</i> fît route de lui-même vers
-New-York.</p>
-
-<p>Enfin je me jetai exténué sur ma
-couchette pour prendre un repos que
-j'avais bien gagné.</p>
-
-<p>J'avais été successivement gabier, voilier,
-menuisier et navigateur, et satisfait
-d'avoir accompli mon rude travail
-de matelot, je m'endormis en souriant
-à la pensée que mon navire sur la mer
-houleuse se rapprochait maintenant du
-but lointain que je ne désespérais plus
-d'atteindre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII<br />
-<b>Traversée du Gulf-Stream.&mdash;Une
-rencontre en mer.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu24.png" alt="L" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">A</span> tempête dura encore
-quatre jours et,
-le 22 août, je lis
-dans mon livre de
-bord:</p>
-
-<p>«Trois heures,
-grain; cinq heures,
-le vent augmente, vagues déferlent à
-bord; huit heures, la mer augmente;
-dix heures, fort coup de vent et pluie;
-midi, mer très agitée. Balancine de bâbord
-se brise; grand'voile s'ouvre aux
-coutures. Trois heures, fort coup de
-vent; quatre heures, vent de tempête,
-mer démontée; navire se conduit admirablement.
-Vent ouest, sud-ouest, route
-nord-ouest. A court de pommes de
-terre. Eu cinq pommes de terre bouillies
-pour dîner. Ai dû me contenter de
-riz. Sept heures, ouragan. Le vent
-hurle et siffle furieusement. Suis obligé
-de me mettre à la cape. Ciel très sombre
-et menaçant vers l'ouest. Rentré foc.
-La tempête est si furieuse que le foc
-se déchire dans cette opération. La mer
-est plus chaude maintenant et je dois
-être dans le Gulf-Stream.»</p>
-
-<p>Le jour suivant, je n'eus pas de
-chance; je réparais mes voiles, quand, à
-10 heures, apercevant un poisson d'un
-mètre cinquante, je le perçai avec mon
-harpon; mais, en même temps, je perdis
-l'équilibre et dus laisser aller mon
-harpon pour ne pas être emporté par-dessus
-bord. Je ne pourrai plus maintenant
-attraper de poisson, et j'aurai
-à me nourrir presque exclusivement
-de riz.</p>
-
-<p>De nombreux poissons volants qui
-tombèrent sur le pont me dédommagèrent
-amplement. C'était le vingtième
-jour des tempêtes; j'étais saturé d'eau
-et prenais constamment de la quinine.</p>
-
-<p>Quand je me remémore tous ces événements,
-je pense que si une seconde
-vague semblable à celle du 20 août
-s'était abattue sur le <i>Firecrest</i>, il aurait
-pu être laissé comme une épave à
-des centaines de milles de la route des
-paquebots; pourtant, j'ai le sentiment
-que j'aurais pu le mener à New-York
-en faisant, avec les débris du mât, un
-mât de fortune et en utilisant une petite
-voile carrée. Peut-être alors aurais-je
-mis deux ou trois mois de plus pour
-atteindre la côte américaine.</p>
-
-<p>Mais l'énorme vague fut, en réalité,
-comme disent les marins, une vague
-de beau temps. Elle marquait le point
-culminant de la tempête et annonçait
-l'approche d'un temps plus favorable.</p>
-
-<p>Pendant vingt jours consécutifs, le
-<i>Firecrest</i> avait lutté contre des orages
-et des tempêtes et, finalement, contre
-cet ouragan qui terminait presque la
-croisière. Le cotre portait des traces de
-la bataille qu'il avait livrée contre
-l'océan.</p>
-
-<p>Des déchirures couraient en zigzags
-au travers de ses voiles. Un des panneaux
-avait été emporté par une vague
-et le beaupré de fortune diminuait
-tellement la voilure d'avant que tout
-le plan de voilure était déséquilibré.</p>
-
-<p>J'étais fier de mon navire.</p>
-
-<p>Dessiné et bâti pour la vitesse, il
-avait prouvé qu'il était un splendide
-navire de croisière.</p>
-
-<p>Les marques de mon travail de matelot
-étaient sur les voiles et le gréement.
-Pourtant, tout était net et en
-bon ordre.</p>
-
-<p>Incapable de faire beaucoup de chemin
-ouest contre les tempêtes et le
-Gulf-Stream, le <i>Firecrest</i> avait dévié
-au nord et maintenant il était à peu
-près dans la latitude de l'île de Nantucket,
-à 360 milles à l'est.</p>
-
-<p>Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai
-de la route suivie par les grands
-paquebots qui vont de New-York aux
-ports européens. Je m'attendais à voir
-leurs nuages de fumée et leurs innombrables
-lumières, s'ils me dépassaient
-pendant la nuit. Il commençait à faire
-froid et je compris que j'étais sorti du
-courant du Gulf-Stream.</p>
-
-<p>Les avaries à mes voiles se succédaient
-toujours. Le 25 août, comme je
-réparais le laçage de la voilure de cape,
-un vicieux coup de vent la déchira et
-je dus l'amener et la rentrer dans la
-cabine pour la réparer.</p>
-
-<p>Naturellement, à la mer, un orage
-n'est pas un incident de très grande importance,
-pourvu qu'il ne vous attrape
-pas quand vous avez trop de toile;
-vous devez en hâte abaisser votre voile,
-ou, suivant la vieille expression des
-marins: saluer le grain.</p>
-
-<p>A midi, j'avais réparé la voile de
-cape et déterminé ma position, par le
-sextant et le chronomètre, comme étant
-62° de longitude ouest et 38° de latitude
-nord.</p>
-
-<p>Cela prouvait que j'avais perdu du
-chemin ouest, mais je désirais faire le
-plus de route nord possible pour sortir
-du courant contraire du Gulf-Stream.
-Il y avait un fort vent d'ouest après
-l'orage et le ciel s'éclaircit, montrant
-des bandes d'un bleu éblouissant. Sous
-la voile de cape, le <i>Firecrest</i> se comportait
-très bien, jusqu'à ce que, tard dans
-l'après-midi, le vent diminuât; je pus
-alors hisser la grand'voile.</p>
-
-<p>Le lendemain matin 26, je trouvai
-deux poissons volants sur le pont et,
-pour la dernière fois, pus cuire un déjeuner
-de leur chair délicieuse. Le vent
-avait viré au nord-ouest; je changeai
-de bord et dirigeai ma route ouest-sud-ouest.
-Je passai la journée à tout mettre
-en ordre et à réparer la grand'voile qui
-s'était de nouveau ouverte aux coutures.
-La nuit, ce fut le calme plat.</p>
-
-<p>Le jour suivant, j'aperçus, pour la
-première fois dans mon voyage, un des
-plus étranges spectacles de la mer: une
-trombe d'eau. Un grain passa à environ
-un mille de distance emportant un
-nuage bas et noir. Réunissant ce nuage
-à l'océan, une colonne d'eau en forme
-de tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonçant
-dans la mer. C'était un spectacle
-magnifique, mais il m'était impossible
-de voir où l'eau commençait,
-où les nuages finissaient, et je ne puis
-dire comment le tout s'en alla avec le
-vent dans un roulement de tonnerre.</p>
-
-<p>Quoique je fusse très au nord, les
-daurades suivaient encore mon navire;
-le 27 août j'en tuai une à la carabine,
-et elle s'enfonça comme une pierre. Les
-poissons volants avaient disparu. Sans
-harpon pour pouvoir pêcher, j'en étais
-réduit à un régime de céréales, lard,
-riz et pommes de terre.</p>
-
-<p>Le jour suivant, le vent était favorable.
-Hissant la trinquette-ballon, je
-fus capable de faire beaucoup de chemin
-ouest, et, à midi, j'étais dans la
-longitude 65° 40.</p>
-
-<p>La mer et les poissons sont maintenant
-d'une couleur tout à fait différente
-et les algues marines ne sont plus
-les mêmes. Je suis certainement hors
-du Gulf-Stream. Le loch que je traîne
-ne fonctionne plus. Il est probablement
-plein de sel et devrait être lavé dans
-de l'eau douce bouillante. La terre doit
-se rapprocher, car les oiseaux de mer
-deviennent plus nombreux.</p>
-
-<p>Cette nuit, le 28 août, j'aperçus pour
-la première fois, un bateau passant vers
-l'ouest avec toutes ses lumières. Après
-plusieurs mois de solitude, c'était une
-sensation étrange de trouver d'autres
-navires sur la mer. Je ne me sentais
-plus seul maître sur l'océan, et je considérais
-ce paquebot avec un sentiment
-un peu triste.</p>
-
-<p>J'étais réellement dans la route des
-vapeurs, car le matin suivant j'en aperçus
-un autre. Je hissai les couleurs nationales,
-fier de montrer aux étrangers
-qu'il y avait encore des marins en
-France. Le <i>Firecrest</i> avait accompli
-un vaillant voyage; j'en désirais partager
-les honneurs, avec mon pays.
-Quand le vapeur fut suffisamment près,
-je fis des signaux avec mes bras. Voici
-le message que j'envoyai:</p>
-
-<p>«Yacht <i>Firecrest</i>, 84 jours de Gibraltar.»</p>
-
-<p>Il était très difficile de signaler, car
-la houle était forte et je devais me tenir
-dans le gréement avec les jambes et
-les pieds pendant que j'agitais mes
-bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre
-mon message, mais ralentit ses
-machines et se rapprocha.</p>
-
-<p>De la passerelle de commandement,
-le capitaine se servant d'un mégaphone
-me demanda en mauvais français et
-anglais ce que je désirais; je n'avais
-pas de porte-voix, mais je lui criai
-que je ne voulais pas l'arrêter et lui
-demandais seulement de me signaler à
-New-York; j'ajoutai que j'étais parti
-pour une promenade à la voile, que
-j'étais parfaitement heureux et que je
-n'avais besoin de rien. Mais comme un
-millier d'émigrants parlaient tous à la
-fois, je ne pouvais me faire comprendre.</p>
-
-<p>Les passagers semblaient très excités
-et surpris de voir un petit navire et
-son solitaire équipage, et ils parlaient
-avec bruit, tous ensemble. Quand je
-me souviens maintenant que je ne portais
-presque aucun vêtement et étais
-entièrement bruni par le soleil, je comprends
-leur étonnement.</p>
-
-<p>En vain, j'essayai de leur signaler
-de poursuivre leur route, que je n'avais
-pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha
-dangereusement près et stoppa
-ses machines. Sa grande coque m'abritait
-du vent, je ne pouvais plus avancer
-et nous dérivions ensemble. La houle
-poussait le <i>Firecrest</i> contre les flancs
-d'acier du vapeur.</p>
-
-<p>Le <i>Firecrest</i> était maintenant en
-plus grand danger d'avoir des avaries
-que dans aucune des tempêtes qu'il
-avait rencontrées. Ils me jetèrent un
-câble et je l'amarrai au mât. Je leur
-demandai de me tirer un peu en avant
-pour sortir de leur dangereux voisinage,
-mais fus très étonné de voir qu'ils
-avaient remis leurs machines en marche
-et essayaient de remorquer le <i>Firecrest</i>.
-En vain, je leur criai que je ne
-désirais pas d'aide pour atteindre New-York.
-Finalement, je fus obligé de
-couper l'amarre avec un couteau. Mais
-maintenant, avec l'élan, mon gouvernail
-put avoir de l'action, et je parvins
-à m'écarter du vapeur.</p>
-
-<p>Je croyais être tranquille, mais je découvris
-qu'ils mettaient une embarcation
-à la mer; je mis mon navire en
-panne et attendis. Deux jeunes officiers
-grecs, couverts d'or comme des généraux
-sud-américains, s'approchèrent;
-ils étaient très effrayés de monter à
-bord avec la houle assez forte, mais,
-finalement, prirent leur élan et roulèrent
-à mes pieds.</p>
-
-<p>L'un d'eux me demanda pourquoi
-je ne gouvernais pas quand le <i>Firecrest</i>
-était contre le vapeur et me dit qu'un
-capitaine devait toujours rester à la
-barre. Je lui répondis que s'il était un
-réel marin au lieu d'un mécanicien à
-bord d'un train sur l'eau, il saurait
-qu'un bateau à voiles ne peut gouverner
-sans vent dans les voiles, et que je
-n'avais pas traversé seul l'Atlantique
-pour recevoir des leçons sur la manière
-de conduire mon bateau.</p>
-
-<p>Je leur dis ensuite que je n'avais pas
-voulu les arrêter, mais seulement leur
-demander de transmettre un message
-à New-York, et je leur traçai mon nom
-et le nom de mon navire sur un morceau
-de papier.</p>
-
-<p>L'un d'eux me dit qu'il avait apporté
-de l'eau et des vivres et me demanda
-si j'en avais besoin. Je leur répondis
-que j'avais suffisamment de vivres,
-mais que néanmoins j'acceptais ce qu'ils
-avaient eu l'amabilité de m'apporter.</p>
-
-<p>Un de ces jeunes officiers me demanda
-si je désirais savoir ma position et l'inscrivit
-sur un morceau de papier comme
-étant 41° de latitude et 62° 30 de
-longitude. Mes propres observations
-m'avaient donné une longitude de 66° 40
-et j'étais très étonné de constater qu'il
-y avait une différence de 200 milles.
-Ils insistèrent sur l'exactitude de leur
-point. Naturellement, je pouvais penser
-que mon chronomètre était hors d'usage
-après avoir été si longtemps secoué à
-la mer. C'est pourquoi, bien que très
-confiant dans ma navigation, je gardai
-sur mon livre de bord les deux positions.
-Je pus vérifier plus tard que la mienne
-était correcte, mais je ne saurai jamais
-si les jeunes officiers se trompèrent ou
-si le vapeur était lui-même en erreur
-sur sa route.</p>
-
-<p>Comme mes visiteurs regagnaient leur
-bord, je découvris que les vivres qu'ils
-m'avaient apportés ne pouvaient m'être
-d'aucune utilité. C'étaient trois bouteilles
-de cognac et des boîtes de conserves
-que je n'aime pas.</p>
-
-<p>Quelques instants après le vapeur
-s'éloignait, tous ses émigrants acclamant
-le <i>Firecrest</i>. Je répondis en saluant
-de mon pavillon.</p>
-
-<p>Bientôt l'horizon était libre et j'étais
-heureux d'être seul à nouveau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII<br />
-<b>Le brouillard.&mdash;L'arrivée à New-York.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu25.png" alt="T" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">ROIS</span> jours de calme
-et de brouillard vinrent
-ensuite. Le <i>Firecrest</i>
-était au milieu
-de la route des
-longs-courriers.</p>
-
-<p>Toutes mes voiles
-de beau temps avaient été emportées.
-Avec son court beaupré et sa coque
-incrustée d'algues, le <i>Firecrest</i> n'avançait
-pas très vite.</p>
-
-<p>Je courais un réel danger enveloppé
-dans le brouillard dans ces parages fréquentés
-par les navires. Je ne saurais
-décrire la lugubre et profonde tristesse
-de ces jours qui ressemblaient aux nuits.</p>
-
-<p>La brume était si épaisse, que de
-l'arrière du <i>Firecrest</i> je ne pouvais
-apercevoir le mât. Les coups de sirène
-des paquebots m'arrivaient plaintifs et
-assourdis par le brouillard. Les appels
-des cornes de brume des voiliers résonnaient
-comme un glas.</p>
-
-<p>La plupart du temps j'étais assoupi,
-cherchant à retrouver les heures de
-sommeil perdues, et j'attendais qu'un
-bruit de machines m'annonçât la proximité
-dangereuse d'un paquebot pour
-sauter sur le pont et souffler dans ma
-corne de brume.</p>
-
-<p>Le troisième jour de brouillard je fus
-très près d'être coulé par un paquebot.
-Je pouvais entendre sa sirène et le bruit
-de ses machines et j'avais la sensation
-qu'il venait droit sur moi; mais le <i>Firecrest</i>
-n'avait pas de vent dans ses
-voiles et je ne pouvais m'éloigner de
-sa route.</p>
-
-<p>Que pouvais-je faire d'autre que sonner
-la cloche du bord et espérer que
-le vapeur m'entende? Pendant plusieurs
-minutes il fut fort probable que
-j'allais partager le destin supposé du
-capitaine Slocum, le fameux navigateur
-solitaire qu'on croit avoir été abordé
-dans la brume, mais finalement le vapeur
-m'entendit et signala avec sa sirène
-qu'il tournait vers tribord.</p>
-
-<p>Ce jour-là, une observation me prouva
-que le <i>Firecrest</i> avait fait 20 milles
-dans les dernières vingt-quatre heures,
-alors que je n'avais pas eu le moindre
-vent. Certainement il y avait un courant
-et je devais me rapprocher de
-terre.</p>
-
-<p>Il y avait beaucoup de marques de l'approche
-de la terre, le jour suivant, dimanche
-2 septembre. La couleur de l'eau
-était différente, les marsouins étaient
-nombreux et j'aperçus même quelques
-papillons morts flottant sur l'eau.</p>
-
-<p>Je savais maintenant que ma navigation
-était correcte. A midi une
-goélette passa loin de moi.</p>
-
-<p>Vers 3 heures de l'après-midi du
-3 septembre, j'aperçus une quantité
-innombrable de mouettes et en découvris
-bientôt la cause: à l'horizon, à
-3 milles de distance, passait une goélette
-de pêche suivie par une véritable armée
-de mouettes.</p>
-
-<p>La brise était très légère et pendant
-deux heures je fis voile vers la goélette
-qui était droit sur ma route vers l'ouest.
-A 4 heures, ses embarcations revinrent
-à bord et le navire se dirigea vers le
-<i>Firecrest</i>. Je hissai alors les couleurs
-françaises. La goélette passa et je pus
-lire son nom, <i>Henrietta</i>, et son port
-d'attache, Boston.</p>
-
-<p>Un de ses canots, un doris, comme
-on les appelle à Terre-Neuve, se dirigea
-vers mon navire, et un pêcheur
-français de Saint-Pierre sauta à bord,
-Je ne vous décris pas son étonnement
-d'apprendre que le <i>Firecrest</i> et moi
-arrivions de France et sa joie de rencontrer
-«un pays».</p>
-
-<p>Il me demanda de venir à bord et de
-partager son dîner; aussi, laissant mon
-bateau se gouverner lui-même, je partis
-rendre visite à ces braves gens.</p>
-
-<p>Je sautai à bord de l'<i>Henrietta</i> et
-tombai dans le poisson jusqu'à la ceinture.
-Tout en regardant le pont et les
-pêcheurs travaillant au vidage et au
-nettoyage du poisson, je me souvins
-des descriptions que j'avais lues dans
-le fameux livre de Kipling, <i>Capitaines
-courageux</i>.</p>
-
-<p>Ils m'accueillirent en souriant, et
-j'étais heureux d'être parmi eux et d'entendre
-l'accent particulier de Boston;
-je me sentais beaucoup plus chez moi
-avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs.
-Ils étaient de vrais marins.</p>
-
-<p>Je descendis dans le poste d'équipage
-et, pour la première fois depuis
-quatre-vingt-dix jours, pus goûter du
-pain frais et de la viande fraîche; ils
-ont de bons cuisiniers sur ces bateaux
-de pêche américains. Ils voulaient m'offrir
-toutes les provisions du bord, mais
-je refusai presque tout et n'acceptai que
-du pain et quelques fruits.</p>
-
-<p>Après avoir déjeuné, je remontai
-sur le pont et parlai quelque temps
-avec le capitaine Albert Hines, qui
-tenait la barre, suivant le <i>Firecrest</i>.
-C'était une sensation étrange de regarder
-de si loin mon navire et de le voir
-rester tout seul sur sa route; je commençais
-à craindre que le moteur de
-la goélette ne s'arrêtât. Au plus près,
-dans une brise légère, je ne pense pas
-qu'elle puisse rejoindre mon bateau.</p>
-
-<p>Le capitaine était un réel loup de
-mer. C'était plaisir de rencontrer un
-homme comme lui, connaissant à fond
-la mer et son navire. Il me donna une
-carte du banc Georges, le grand territoire
-de pêche à l'est de l'île Nantucket,
-et un rouleau de fil à voile.</p>
-
-<p>J'appris que ma position obtenue
-par mes propres observations était absolument
-correcte.</p>
-
-<p>A ce moment, le brouillard devenait
-de plus en plus dense et, par moments,
-le <i>Firecrest</i> disparaissait à ma vue. Je
-commençais à être inquiet et me fis
-amener à bord par deux pêcheurs. Je
-leur donnai les bouteilles de cognac
-que les officiers du vapeur m'avaient
-offertes. Les pêcheurs retournèrent vers
-la goélette et au moment où nous échangions
-des signaux d'adieu sur la corne
-de brume, le brouillard très épais nous
-cacha l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Ma visite à l'<i>Henrietta</i> fut un intermède
-plaisant dans mon voyage. J'étais
-très intéressé par les pêcheurs, autant
-qu'ils l'étaient eux-mêmes par le long
-voyage du <i>Firecrest</i>.</p>
-
-<p>Avec le moindre vent, je n'aurais
-pas dû mettre plus de quelques jours
-pour entrer dans le détroit de Long-Island,
-qui est seulement à 200 milles
-du banc Georges, mais les jours qui
-suivirent furent généralement calmes
-avec quelques souffles de brise qui poussaient
-le cotre pendant une heure ou
-deux pour le laisser ensuite immobile
-sur une mer d'huile.</p>
-
-<p>La marée, très forte sur le banc, ramenait
-par moments le <i>Firecrest</i> en
-arrière pendant que je réparais mes
-voiles. La plupart du temps, j'étais en
-vue de quelques bateaux de pêche.</p>
-
-<p>En me servant de la carte que le
-capitaine m'avait donnée et en sondant
-constamment, je passai au travers
-des bancs de sable de Nantucket.
-J'aperçus un jour un couple de petites
-baleines à peine plus grosses que le
-<i>Firecrest</i>; j'en tirai une avec mon winchester,
-mais une baleine a fort peu
-de points vulnérables. Elles furent tellement
-effrayées qu'elles se sauvèrent
-à une vitesse d'au moins 20 n&oelig;uds.</p>
-
-<p>Ce fut le matin du 10 septembre que
-je découvris l'Amérique et l'île de Nantucket;
-la première terre aperçue depuis
-la côte africaine, quatre-vingt-douze
-jours auparavant. Contrairement
-à ce que tout le monde pourrait croire,
-je me sentis un peu triste. Je comprenais
-que cela annonçait la fin de ma
-croisière, que tous les jours heureux
-que j'avais vécus sur l'océan seraient
-bientôt terminés et que je serais obligé
-de rester à terre pendant quelques
-mois. Je n'allais plus être seul maître à
-bord de mon petit navire, mais parmi
-les humains, prisonnier de la civilisation.</p>
-
-<p>Le jour suivant, je passai à travers
-une flotte d'innombrables petits canots
-de pêche à moteur. Je remarquai
-aussi quelques rapides chasseurs guettant
-les contrebandiers d'alcool. Mercredi
-12 septembre, j'eus le plaisir de
-rencontrer une partie de la flotte des
-Etats-Unis faisant de grandes man&oelig;uvres
-au large de Newport. C'était
-un spectacle merveilleux et j'admirai
-beaucoup les rapides destroyers se déplaçant
-en ligne à une vitesse de plus
-de 30 n&oelig;uds.</p>
-
-<p>J'avais décidé de m'approcher de
-New-York par le détroit de Long-Island,
-car je ne voulais pas passer à travers
-la rivière d'Est. Pour la première fois
-depuis trois semaines, je trouvai une
-forte brise près des îles Block, le 12 septembre,
-et, le soir, j'étais entré dans le
-détroit, quittant l'océan avec regret.</p>
-
-<p>Il y avait de nombreux vapeurs
-maintenant. Les bateaux de passagers
-avec leur pont très élevé étincelant de
-lumières passaient toute la nuit. Pour
-un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent
-une grande fascination.</p>
-
-<p>Il était impossible pour moi, maintenant,
-de quitter la barre comme au
-large; j'étais trop près de terre et je devais
-suivre le chenal entre les bouées
-pour ne pas échouer le <i>Firecrest</i>.</p>
-
-<p>Tout près du but, j'avais maintenant
-peur de ne pas réussir.</p>
-
-<p>Pendant deux jours, je fis voile le
-long de l'île Longue, admirant les magnifiques
-maisons de campagne et leurs
-pelouses vertes.</p>
-
-<p>Le détroit se rétrécissait: j'étais maintenant
-à l'embouchure d'East River.
-A 2 heures, le matin du 15 septembre,
-je jetai l'ancre devant le fort Totten;
-je n'avais pas quitté la barre ni
-dormi depuis soixante-douze heures.
-La croisière du <i>Firecrest</i> était terminée:
-cent un jours auparavant j'avais
-quitté le port de Gibraltar.</p>
-
-<p>J'avais accompli ce que je voulais
-accomplir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV<br />
-<b>Premiers jours à terre.&mdash;L'esprit
-d'aventure.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu26.png" alt="J" /></div>
-<p class="noindent">'<span class="small">AVAIS</span> jeté l'ancre
-devant un fort américain.
-Au petit jour,
-des soldats m'aidèrent
-à amarrer le
-<i>Firecrest</i> le long
-d'une jetée. Presque
-aussitôt un grand nombre de curieux,
-de photographes et de reporters montèrent
-à bord. Tous furent très surpris
-d'apprendre que je venais de France.
-Le vapeur grec que j'avais rencontré
-en mer avait bien signalé mon arrivée;
-mais on avait cru à une farce d'un bateau
-de pêche français égaré sur les
-bancs. Quelques-uns aussi me soupçonnèrent
-de me livrer à la contrebande
-de l'alcool. Moi qui n'avais pas parlé
-depuis trois mois, je dus répondre pendant
-toute une journée aux interminables
-questions des journalistes. Je
-dus aussi me prêter aux fantaisies des
-photographes, et il me fallut même,
-alors que je n'avais pas dormi depuis
-trois jours, monter plusieurs fois au haut
-du mât pour satisfaire aux exigences
-des opérateurs cinématographistes.</p>
-
-<div class="figc" id="ht9"><img src="images/illu27.jpg" alt="" />
-<div class="legende">IX.&mdash;<span class="sc">Alain Gerbault à la barre</span>.</div>
-</div>
-<div class="figc" id="ht10"><img src="images/illu28.jpg" alt="" />
-<div class="legende">X.&mdash;<span class="sc">Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la terre
-américaine.</span></div>
-</div>
-<p>Je n'étais plus chez moi à bord, et
-mon domaine était constamment envahi
-par une foule de visiteurs. Je dus
-de nouveau me soumettre aux tyrannies
-de la vie civilisée. Entre autres
-choses, je me souviens qu'il me fut très
-pénible de me remettre à porter des
-souliers.</p>
-
-<p>Je passai après mon arrivée par une
-grande période de dépression. Le succès
-me laissait complètement indifférent.
-J'avais vécu trop longtemps dans un
-monde d'idéal et de rêve et toutes les
-exigences de la vie quotidienne dans
-une grande ville me blessaient profondément.
-Je pensais sans cesse à mes
-jours heureux sur l'océan: à peine arrivé,
-je ne songeais plus qu'à repartir.</p>
-
-<p>Et pourtant que de souvenirs charmants
-je conserve de mon séjour à
-New-York. Je ne trouve pas de mots
-pour dire ce que je dois au capitaine et
-Mme Snidow, une Française venue la
-première à bord, qui s'ingénièrent à
-me rendre le séjour de Fort Totten le
-plus agréable possible.</p>
-
-<p>Les yachtmen américains me traitèrent
-comme un frère. Bill Nutting,
-héros d'une fameuse traversée transatlantique,
-devint un de mes meilleurs
-amis.</p>
-
-<p>Je garderai toujours un souvenir ému
-d'une conférence que je fis à l'Académie
-militaire de West-Point, quand deux
-Cadets s'approchèrent de moi et me
-dirent qu'ils avaient l'intention de quitter
-leur carrière militaire pour parcourir
-le monde à deux sur un bateau.</p>
-
-<p>Dès le lendemain de mon arrivée, les
-journaux de New-York s'étaient emparés
-de mon aventure. Il m'était pénible
-de voir tous les incidents de mon
-voyage déformés par les reporters.
-Chaque journal voulait avoir la primeur
-d'un événement sensationnel. Je
-fus ainsi très surpris de lire que j'étais
-resté évanoui pendant trois jours.</p>
-
-<p>Je devins célèbre du jour au lendemain
-et les lettres et télégrammes commencèrent
-à me parvenir de toutes les
-parties du monde en si grand nombre
-que plusieurs secrétaires m'auraient été
-nécessaires pour répondre.</p>
-
-<p>Nombreuses étaient les lettres d'amis,
-amis sincères réellement joyeux de ma
-réussite, amis envieux qui auraient
-mieux fait de ne pas m'écrire. Plus
-nombreuses encore étaient les lettres
-d'inconnus, qui savaient que j'allais
-repartir et me proposaient de m'accompagner
-dans un prochain voyage, lettres
-d'excentriques cherchant la publicité,
-lettres de jeunes gens et d'hommes mûrs
-attirés par le mirage de l'aventure.</p>
-
-<p>Très originale cette Californienne de
-vingt-deux ans qui m'écrit:</p>
-
-<p>«Je suis apte à faire tout ce qui sort
-de l'ordinaire. Au récit de votre traversée,
-j'ai senti que je devais faire
-moi-même quelque chose. Vous savez
-qu'un homme est supposé avoir plus
-de courage qu'une femme. Je suis à
-peine femme, n'ayant que vingt ans,
-et je viens d'arriver ici à pied de Los
-Angeles ayant couvert seule la distance
-de 3.600 kilomètres et traversé
-un désert. Plus la nuit est sombre,
-plus j'aime être seule. J'aime entendre
-hurler les coyotes la nuit quand
-je suis seule&hellip;, je ne sais pas ce que
-c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espère
-aller en Afrique. Je ne sais pas ce
-que j'y ferai; mais je ferai tout ce
-que le monde a peur de faire.»</p>
-
-<p>Elle termine en me disant qu'un
-emploi de garçon de cabine comblerait
-ses rêves les plus chers.</p>
-
-<p>Une autre jeune fille américaine a
-certainement une conception assez fantaisiste
-de mon existence à bord; car,
-après m'avoir longuement démontré que
-je ne pouvais repartir seul, elle me dit
-être la personne la plus qualifiée pour
-venir à bord et que n'importe quel emploi
-de garçon de cabine à secrétaire mondain
-lui conviendrait.</p>
-
-<p>Très sincère semble être la jeune
-fille, qui me dit avoir gâché les vingt-cinq
-premières années de sa vie, regrettant
-d'être née une fille et pas un garçon.
-Aussi, me dit-elle, je vais agir
-dorénavant comme si j'étais un garçon.
-Etre un marin et faire voile vers les
-îles du Pacifique a toujours été mon
-idéal. Evidemment je sais que partir
-seule avec vous ne semblera pas très
-comme il faut; mais pourquoi ferions-nous
-attention aux conventions, si nous
-faisons ce que nous jugeons être bien.
-Si vous n'avez aucun sens de l'humour,
-conclut-elle, vous me jugerez peut-être
-folle; si vous en avez un vous penserez
-peut-être de même.</p>
-
-<p>Charmante, la lettre de cette jeune
-Française qui m'écrit d'un restaurant
-et se propose pour m'accompagner,
-cuire mes repas et recoudre mes voiles.
-Elle m'offre sa photographie et termine
-par un post-scriptum d'une touchante
-naïveté.</p>
-
-<p>D'Australie je reçois une lettre écrite
-par un Français capitaine au long cours,
-lettre contenant une seule phrase de
-5.000 mots, sur 16 pages d'une écriture
-très serrée avec de nombreuses
-additions entre les lignes. Un médecin
-pourrait y découvrir tous les signes de
-l'aliénation mentale. Je n'ai jamais pu
-lire cette lettre jusqu'au bout. Ce malheureux
-dément me dit être persécuté
-par le consul de France et, après m'avoir
-conté de nombreux épisodes de sa vie
-en mer, il me dit qu'il est inadmissible
-que les îles de la Manche, si proches de
-la côte française, ne nous appartiennent
-pas. Il me suggère d'écrire au roi d'Angleterre
-en lui demandant de restituer
-ces îles à la France, et m'affirme qu'après
-mon bel exploit Georges V ne pourrait
-refuser ma demande. Il me propose
-aussi une de ses inventions pour augmenter
-la course et la vélocité des navires,
-invention qui lui aurait été volée
-par le consul de France.</p>
-
-<p>Je reçois aussi de nombreux poèmes
-sur ma traversée, où l'intention est en
-général très supérieure à l'exécution.</p>
-
-<p>Invraisemblable la lettre qui m'arrive
-de Genève et dont je dois citer
-quelques extraits:</p>
-
-<p>«Je suis d'un âge mûr, mais très
-robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai
-forte instruction. Je suis minéralogiste,
-connais toutes les lois de la nature et
-j'aimerais explorer régions inconnues,
-Alors comme le journal dit que vous
-pensez visiter les îles vierges, je serais
-votre homme.»</p>
-
-<p>Cette lettre est signée:</p>
-
-<p>Un bon Suisse!</p>
-
-<p>Toutes les lettres ne sont pas des
-lettres de volontaires. Beaucoup d'enfants
-m'envoient leurs félicitations, et
-ce sont ces lettres les plus émouvantes,
-celles que l'on conserve précieusement
-et qui vous donnent le sentiment d'avoir
-fait &oelig;uvre utile, en élevant l'idéal de
-la jeunesse.</p>
-
-<p>Un enfant de huit ans me conseille
-de ne pas aller dans le Pacifique qu'il
-sait très dangereux, car il a peur que je
-fasse naufrage.</p>
-
-<p>La plus jolie est la lettre d'un écolier
-américain qui me dit avoir pensé à
-moi en voyant un aéroplane passer au-dessus
-de sa fenêtre. Je vais, me confie-t-il,
-travailler pour gagner beaucoup
-d'argent, acheter un bateau et comme
-vous parcourir le monde; mais je dois
-vous quitter pour apprendre mes leçons.</p>
-
-<p>Un professeur de sciences transcendentales
-me propose de me prédire tout
-ce qui m'arrivera dans mes prochaines
-croisières, offre que je ne puis accepter;
-car en supprimant l'imprévu de
-l'aventure elle lui enlèverait son principal
-attrait.</p>
-
-<p>Un sourcier se fait fort, moyennant
-la remise du grand prix de l'Académie
-des Sports, de m'initier aux secrets de
-sa science, qui me permettra dans ma
-prochaine croisière de découvrir les
-trésors enfouis jadis par les pirates dans
-les îles lointaines.</p>
-
-<p>Un inventeur me décrit un moyen de
-propulsion par une hélice au lieu d'une
-voile et espère que je l'emploierai.</p>
-
-<p>Toutes ces lettres extraordinaires ne
-sont cependant que l'exception. La
-plupart sont des lettres très sérieuses
-de gens tentés par l'aventure, voulant
-lâcher leur situation pour courir des
-risques&mdash;lettres de gens appartenant
-à tous les milieux, de matelots, d'artisans,
-de collégiens, d'industriels et
-de dés&oelig;uvrés. La plupart veulent tout
-abandonner et ne me demandent rien.
-Ce sont toutes ces offres qu'il me coûte
-le plus de refuser.</p>
-
-<p>Un Français lieutenant de vaisseau,
-commandant un aviso, veut donner
-sa démission pour s'embarquer et servir
-sous mes ordres, offre qui me
-comble de fierté, mais que je ne puis
-accepter.</p>
-
-<p>Un ancien commandant de la marine
-impériale russe me demande de le prendre
-à mon bord comme simple matelot.</p>
-
-<p>D'une concision émouvante est la
-lettre de ce volontaire qui m'écrit:</p>
-
-<p>«Je suis un vieux loup de mer, natif
-de Norvège, âgé de cinquante ans,
-actif comme un jeune garçon. Je peux
-faire bien deux choses: mener un
-bateau à voile et faire la cuisine. Pouvez-vous
-m'employer?»</p>
-
-<p>Un volontaire que je n'aurais jamais
-pu accepter est l'ancien marin qui se
-croit qualifié pour me joindre, car il est
-un grand malheureux, désespéré de la
-vie et cela par sa faute. Il désire m'accompagner
-dans une croisière dangereuse,
-espérant y rester.</p>
-
-<p>Certes il avait pleine conscience de sa
-valeur le mécanicien de vingt ans qui
-m'écrivit:</p>
-
-<p>«Je n'ai peur de rien et possède un
-rare sang-froid. Vous pourrez disposer
-de ma vie comme vous l'entendrez.
-Examinez bien ma proposition car elle
-en vaut la peine.»</p>
-
-<p>Il y avait aussi le «lycéen retraité»
-de dix-sept ans, qui donne de lui une
-longue et complète description:</p>
-
-<p>«Depuis de longues années, je m'étais
-senti le goût de l'aventure. J'étais
-jeune encore que je rêvais de voyages
-et de naufrages. J'ai laissé mes études
-car je ne me sens aucune disposition
-pour un métier sédentaire. J'étudie
-donc seul l'anglais et les mathématiques
-en attendant l'occasion de satisfaire
-mes goûts de sauvage. J'adore
-la mer, les pampas, les aventures avec
-ce qu'elles ont d'imprévu, de pittoresque.
-Voulez-vous de moi? Malheureusement
-je ne peux vous donner une
-fortune pour votre entreprise; mais je
-vous apporterai mon instruction, ma
-bonne volonté et mon amitié.»</p>
-
-<p>Encore un ancien matelot, ce polyglotte
-remarquable, actuellement garçon
-de café ignoré dans un restaurant Duval
-et qui connaît la navigation, sait
-réparer les voiles et affirme parler
-couramment le français, l'anglais, l'allemand,
-l'italien, l'espagnol, le norvégien,
-le suédois, le danois et l'américain!</p>
-
-<p>Peut-être aurait-il été un excellent
-compagnon l'ouvrier mouleur qui avoue
-ne rien connaître aux choses de la mer,
-mais pratique un peu la course à pied
-et beaucoup le vélo. Il met à ma disposition
-tout ce qu'il possède: deux mille
-francs et sa santé.</p>
-
-<p>Un autre volontaire avoue posséder,
-quand il le veut, un talent d'écrivain,
-qui pourrait m'être utile dans la rédaction
-de mon livre.</p>
-
-<p>Et bien que ma décision de ne pas
-accepter de volontaires soit prise, je
-pense aux grandes choses que j'aurais
-pu faire avec cet inscrit maritime qui
-navigue depuis l'âge de quinze ans sur
-des navires à voile, ne me demande
-pas de gages et veut me suivre jusqu'à
-la mort.</p>
-
-<p>Encore un ancien matelot, le volontaire
-âgé de trente ans qui a traversé
-douze fois la ligne sur des trois-mâts
-barques. Après m'avoir fait un tableau
-impressionnant des dangers du Pacifique,
-d'un cyclone aux îles Tonga, des
-mangeurs d'hommes aux Salomon, il
-me dit vouloir m'accompagner et ne
-me rendre responsable de rien quoi qu'il
-arrive.</p>
-
-<p>J'ai beaucoup aimé la lettre très américaine
-de cet enfant de dix-sept ans
-qui m'écrit:</p>
-
-<p>«J'aimerais partir avec vous. J'ai
-été en mer à bord de vapeurs et j'ai
-travaillé sur une goélette pendant deux
-mois. Naturellement j'ai des papiers
-pour le prouver. Je suis âgé de dix-huit
-ans, mesure 5 pieds dix pouces et pèse
-150 livres. Je suis fort, jeune, plein de
-bonne volonté et ne suis pas effrayé par
-le travail. Si vous avez besoin d'argent,
-je pense pouvoir vous en donner, mais
-naturellement, à mon âge, je ne peux pas
-encore être très riche.»</p>
-
-<p>Quelle grande valeur dans des pays
-neufs que ce quartier-maître de la marine,
-qui navigue à voile depuis l'âge de
-dix-sept ans, a doublé quatre fois le cap
-Horn, a fait des traversées de 123 jours,
-sait faire le point et me dit:</p>
-
-<p>«Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur
-de rien; je vous obéirai toujours. Revenus
-plus tard en France nous pourrions
-enseigner aux Français à aimer la mer.
-Si vous le voulez, je suis vôtre corps et
-âme pour une grande &oelig;uvre.»</p>
-
-<p>Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur
-dans une grande firme d'automobiles,
-voulait lâcher sa situation pour
-m'accompagner. Il aurait été, j'en suis
-sûr, un auxiliaire précieux:</p>
-
-<p>«Quoique j'aie une belle situation,
-je gâche ma vie quand la mer et l'aventure
-m'appellent de plus en plus fort
-chaque jour. Pendant la guerre, j'ai
-servi dans la marine croisant sur des
-bateaux à peine plus gros que le vôtre
-le long de la côte nord de l'Ecosse.
-J'ai soif d'aventures et de voir les
-îles où vous allez justement. Pouvez-vous
-m'emmener aux conditions que
-vous voudrez. Je suis préparé à tout
-endurer pour l'amour de l'entreprise.
-Si j'avais de l'argent, je vous donnerais
-tout ce que je possède.»</p>
-
-<p>J'ai longuement hésité à désappointer
-le mousse irlandais de treize ans qui
-me supplie de l'emmener et me dit:</p>
-
-<p>«Vous me trouverez très utile quand
-des choses devront être faites fort
-vite. Je ne voudrais pas de gages.»</p>
-
-<p>La lettre est signée: «Respectivement
-vôtre!»</p>
-
-<p>En relisant toutes ces lettres que
-je garderai toujours, je pense que mon
-geste ne fut pas vain, quand tant
-d'hommes forts et énergiques n'attendent
-qu'un mot de moi pour me suivre
-et m'obéir. Peut-être rendrais-je, en les
-emmenant, plus de services à mon pays;
-mais alors ma croisière ne serait plus
-mienne et je n'aurais plus la satisfaction
-d'être le seul matelot de mon navire.
-Si je prenais quelqu'un avec moi,
-ce serait pour avoir un compagnon.
-J'aimerais qu'il ne me rende que peu de
-services et je voudrais faire moi-même
-tout le travail du bord.</p>
-
-<p>Eu lisant certaines lettres, je reste
-triste et rêveur, car je devine que leurs
-auteurs aiment réellement la mer. Je
-pense à ma tristesse d'être à terre. Je
-les comprends et les aime comme des
-frères. Lorsque j'ai refusé la demande
-de cet ancien matelot, j'ai été fort
-triste:</p>
-
-<p>«Je regrette la mer, je voudrais parcourir
-encore ses flots immenses. Je
-voudrais encore vivre cette vie de
-matelot avec ses angoisses et ses
-peines; c'est pourquoi je vous supplie
-de m'emmener avec vous. Je supporterai
-à vos côtés sans me plaindre
-les angoisses des tempêtes, je voudrais
-être avec vous pour cette vie
-sans lendemain. Je ne vous demande
-rien, je n'emporterai rien, je ne veux
-rien rapporter. Je vous supplie de
-me prendre à votre service.»</p>
-
-<p>Cette lettre dont je supprime certains
-passages trop élogieux pour moi
-est une lettre admirable. Je ne peux la
-relire sans être ému jusqu'aux larmes.
-Dans ma bibliothèque de bord elle aura
-sa place à côté de mes poètes préférés,
-à côté des ballades de John Masefield
-et des contes de Bill Adams. C'est une
-lettre écrite par un vrai marin qui sut
-décrire simplement son amour de la
-mer.</p>
-
-<p>L'esprit d'aventure maritime qui
-avait poussé les Normands nos aïeux
-à la conquête du monde existe toujours.
-Je serais heureux si mes prochaines
-croisières pouvaient faire connaître
-nos belles colonies à tous ces
-jeunes et audacieux Français qui pourraient
-là mieux qu'en France satisfaire
-librement à leur amour de l'aventure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV<br />
-<b>L'appel de la mer.</b></h2>
-
-<div class="dcap"><img src="images/illu29.png" alt="B" /></div>
-<p class="noindent"><span class="small">IENTOT</span> une année
-aura passé depuis
-mon arrivée à New-York.
-Dans une petite
-ville au bord de
-la mer, je viens de
-terminer ce livre. Je
-me promène le long du rivage, les yeux
-tournés vers le large, et je suis joyeux
-car je sais que je pourrai bientôt repartir.</p>
-
-<p>Je pense à tous les incidents de ma
-traversée, à ma vie rude sur mer, à mon
-confort actuel, et je me demande ce qui
-me pousse à reprendre la mer&hellip;</p>
-
-<p>La vie était très dure pendant ma
-traversée. J'eus à supporter d'abord
-toutes les souffrances de la soif, puis
-la pluie des ouragans vint torrentielle.
-Constamment exposée aux intempéries,
-la peau de mon corps et de mes mains
-devint si molle qu'il était extrêmement
-pénible de man&oelig;uvrer mon navire.
-J'avais à peine achevé de réparer mes
-voiles que la tempête les déchirait à
-nouveau. Quand les jours de gros temps
-se suivaient sans accalmie, je ne pouvais
-ni me reposer, ni réparer les voiles
-et cordages aussi vite qu'ils cassaient.</p>
-
-<div class="figc" id="ht11"><img src="images/illu30.jpg" alt="" />
-<div class="legende">XI.&mdash;<span class="sc">Dans le port de New-York.</span></div>
-</div>
-<p>Cette lutte perpétuelle de son intelligence
-et de sa force physique contre la
-tempête constitue la vie du marin.</p>
-
-<p>Ayant commencé ma vie avec tous
-les avantages de la fortune, j'aime
-maintenant cette existence simple du
-matelot, avec ses souffrances et ses
-angoisses.</p>
-
-<p>Ceux qui crurent que ma tentative
-était un exploit sportif destiné à conquérir
-la célébrité se sont trompés:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ils ne comprirent, rien à ce grand songe,</i></div>
-<div class="verse"><i>Qui charma la mer de son voyage,</i></div>
-<div class="verse"><i>Puisqu'il n'était pas le même mensonge</i></div>
-<div class="verse"><i>Qu'on enseignait dans leur village.</i></div>
-</div>
-
-<p>Au milieu de mes amis, joyeux de me
-revoir, je pourrais jouir en paix d'un
-succès que je n'ai pas cherché; mais je
-ne suis pas complètement heureux sur
-terre, je pense sans cesse à la forte
-odeur du goudron, à l'âpre brise marine,
-à mon <i>Firecrest</i> qui m'attend là-bas
-de l'autre côté de la mer océane.</p>
-
-<p>Il y a trois ans, pour la première fois,
-à bord de mon navire, j'avais pris la
-mer; maintenant je sais qu'elle m'a
-pris pour toujours. Quoi qu'il advienne,
-je retournerai vers elle et je pense au
-jour heureux, maintenant très proche,
-où le <i>Firecrest</i> et moi nous repartirons
-ensemble vers le Pacifique et ses îles
-de beauté, et les vers du poète anglais
-hantent ma mémoire:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Je dois reprendre la mer,</i></div>
-<div class="verse"><i>car l'appel de la marée montante est un appel clair</i></div>
-<div class="verse"><i>et c'est un appel sauvage</i></div>
-<div class="verse"><i>auquel on ne peut qu'obéir.</i></div>
-<div class="verse"><i>Et tout ce que je demande</i></div>
-<div class="verse"><i>est un jour de vent</i></div>
-<div class="verse"><i>avec les nuages blancs qui volent,</i></div>
-<div class="verse"><i>la vague déferlante, l'écume jaillissante et les goëlands criards.</i></div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="lexique">LEXIQUE<br />
-<b class="small">destiné à ceux qui ne connaissent pas la mer.</b></h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td><i>Amure.</i></td>
-<td class="drap">Man&oelig;uvre qui retient le point inférieur d'une
-voile du côté d'où vient le vent.
-Faire route tribord ou bâbord amures, c'est recevoir le vent par tribord
-ou par bâbord.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Atterrissage.</i></td>
-<td class="drap">Le fait de se rapprocher de la terre en venant du large.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Bâbord.</i></td>
-<td class="drap">Côté gauche du bateau pour un observateur
-regardant d'arrière en avant.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Balancines.</i></td>
-<td class="drap">Man&oelig;uvres supportant le gui.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Bau.</i></td>
-<td class="drap">Employé dans le sens de largeur d'un navire.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Beaupré.</i></td>
-<td class="drap">Mât horizontal placé sur l'avant.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td id="bome"><i>Bôme.</i></td>
-<td class="drap">Vergue située à la partie inférieure de la grand'voile.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Bord.</i></td>
-<td class="drap">S'emploie presque toujours à la place du mot côté.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Bordure.</i></td>
-<td class="drap">Côté inférieur d'une voile.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Cap.</i></td>
-<td class="drap">La direction de l'axe du bateau de l'arrière à l'avant.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Cape.</i> (être à la)</td>
-<td class="drap">Situation d'un bâtiment qui par gros temps
-réduit sa voilure et la
-dispose de manière qu'il dérive autant qu'il marche. Le remous
-qu'il laisse dans son sillage amollit les lames.
-<i>Voile de cape</i>: voile triangulaire réduite employée souvent en place
-de la grand'voile pour tenir la cape.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Corne.</i></td>
-<td class="drap">Espars sur lequel est enverguée la partie supérieure de la
-grand'voile. Voir <a href="#plan">plan de voilure</a>.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Claires-voies.</i></td>
-<td class="drap">Châssis mobiles et vitrés recouvrant les ouvertures ménagées
-sur le pont pour donner du jour et de l'air.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Drisses.</i></td>
-<td class="drap">Man&oelig;uvres servant à
-hisser les vergues, voiles et pavillons.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Ecoute.</i></td>
-<td class="drap">Man&oelig;uvre courante frappée à l'angle inférieur arrière d'une voile.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Epissure.</i> (faire une)</td>
-<td class="drap">Joindre ensemble deux bouts de cordage en entrelaçant
-leurs torons les uns dans les autres.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Espars.</i></td>
-<td class="drap">Pièce de bois servant de mât, de vergue, etc.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Etais.</i></td>
-<td class="drap">Man&oelig;uvres en fil d'acier soutenant les mâts
-vers l'avant. Voir <a href="#plan">plan de voilure</a>.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Etrave.</i></td>
-<td class="drap">Avant du navire.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Foc.</i></td>
-<td class="drap">Voile triangulaire entre le mât et le beaupré.
-Voir <a href="#plan">plan de voilure</a>.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Flèche.</i></td>
-<td class="drap">Voile triangulaire entre
-la corne et la partie supérieure du mât. Voir <a href="#plan">plan de voilure</a>. La barre
-de flèche sert à écarter les galhaubans ou haubans partant de la tête du mât.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Fortune carrée.</i></td>
-<td class="drap">Petite voile carrée employée pour courir vent arrière.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Gui.</i></td>
-<td class="drap">Voir <a href="#bome">Bôme</a>.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Haubans.</i></td>
-<td class="drap">Man&oelig;uvres dormantes servant à tenir un mât latéralement.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Loch.</i></td>
-<td class="drap">Instrument traîné dans l'eau servant à enregistrer le
-nombre de milles parcourus.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Louvoyer.</i></td>
-<td class="drap">Un bateau à voiles ne pouvant remonter directement dans le vent
-est obligé de faire des bordées en recevant successivement le vent d'un côté et de l'autre.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Man&oelig;uvre.</i></td>
-<td class="drap">Tout cordage entrant dans le gréement d'un bateau.
-Les man&oelig;uvres courantes servent
-à orienter les voiles, les man&oelig;uvres dormantes servent à la tenue de la mâture.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Paumelle.</i></td>
-<td class="drap">Gant en cuir dont se servent les voiliers pour pousser l'aiguille.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Sous-barbe.</i></td>
-<td class="drap">Etais servant à tenir le beaupré.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><i>Tribord.</i></td>
-<td class="drap">Droite du navire pour un observateur à l'arrière tourné vers l'avant.</td>
-</tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="app">APPENDICE<br />
-<b class="small">à l'usage de ceux qui connaissent la mer.</b></h2>
-
-
-<p>Ce chapitre un peu technique, qui
-s'adresse surtout aux yachtsmen, traite
-des enseignements de ma traversée et
-des modifications que je compte faire
-subir au <i>Firecrest</i> avant ma prochaine
-croisière.</p>
-
-<p>Ayant avec lui bravé de nombreuses
-tempêtes, ayant réalisé cette traversée
-que j'avais longtemps rêvée, j'ai naturellement
-pour mon vaillant navire la
-plus grande admiration. Cependant je
-ne suis pas dogmatique et je ne prétends
-pas que <i>Firecrest</i> était parfait.&mdash;En
-fait, il n'existe pas de yacht parfait.&mdash;Chaque
-type, chaque forme de coque,
-chaque gréement présente des
-avantages et des inconvénients. Le
-bon marin est celui qui connaît les
-qualités et les défauts de son navire,
-ses réactions dans la tempête, et qui
-sait quel effort limite il peut lui demander.
-Il est souvent de bons navires,
-il n'est pas toujours de bons marins,
-et on pourrait citer les vers de
-Kipling:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Le jeu est plus que le joueur,</i></div>
-<div class="verse"><i>Le navire est plus que l'équipage.</i></div>
-</div>
-
-<p>Comme on peut le voir d'après ses
-lignes, <i>Firecrest</i> est un navire assez
-étroit pour sa longueur, et d'un tirant
-d'eau relativement considérable. Ayant
-en outre une forte quille en plomb, il
-est pratiquement inchavirable, mais l'effort
-supporté par le mât est certainement
-plus grand que sur un bateau
-large et peu profond.</p>
-
-<p>Il tient très bien la cape et avance
-au plus près, même dans de fortes mers.
-Par contre, vent arrière, il est certainement
-plus délicat à man&oelig;uvrer qu'un
-bateau à arrière très large.</p>
-
-<p>Mes principaux ennuis pendant ma
-traversée furent les suivants:</p>
-
-<p>Les voiles étaient trop vieilles, le
-rouleau en bronze pour le gui beaucoup
-trop faible, le beaupré trop long. La
-sous-barbe cassait constamment. L'eau
-se conservait très mal dans les barils en
-chêne. La grand'voile était assez difficile
-à amener et à hisser pendant une
-tempête par suite de l'encombrement
-du gui et de la corne.</p>
-
-<p>Après avoir longuement étudié ces
-inconvénients, j'apporte à mon navire
-quelques modifications.</p>
-
-<p>D'abord il me sera possible de me
-procurer des voiles neuves. Je conserverai
-un rouleau pour le gui, qui sera
-non plus en bronze mais en fer galvanisé
-et du modèle des bateaux pilotes
-du canal de Bristol. Le <i>Firecrest</i> ne sera
-plus gréé en cotre franc mais en bermudien,
-ce qui me permettra de réduire
-la longueur de mon beaupré de quatre-vingt-dix
-centimètres. Le beaupré sera
-fixe ainsi que la sous-barbe qui sera
-une barre de fer forgé et ne transmettra
-pas ainsi à la partie supérieure du mât
-des efforts de flexion.</p>
-
-<p>Le gui sera creux, d'un diamètre de
-quinze centimètres, construit par Mac
-Gruer et formé de cinq épaisseurs de
-bois cimentées ensemble.</p>
-
-<p>Une des difficultés de ma traversée
-avait été pour moi, quand je voulais
-hisser la grand'voile par gros temps, de
-faire passer la corne entre les balancines.
-Le poids de la corne rendait souvent
-aussi très difficile la man&oelig;uvre
-d'amener la grand'voile.</p>
-
-<p>Si je voulais utiliser la voile de cape,
-il me fallait amener le gui sur le pont,
-ce qui est une man&oelig;uvre très difficile
-et dangereuse, même avec un bon équipage.
-Le poids réduit du gui creux facilitera
-beaucoup la man&oelig;uvre d'amener
-la voile, et me permettra de ne plus
-utiliser de voile de cape. Le gréement
-bermudien supprime d'ailleurs tous les
-inconvénients de la corne. Un chemin
-de fer le long du gui me permettra de
-rentrer complètement et très vite la
-grand'voile, et d'avoir ainsi deux voilures
-l'une de petit temps et l'autre de
-gros temps qui remplacera la voile de
-cape.</p>
-
-<p>Le mât de flèche sera creux&mdash;et
-j'utiliserai des cercles de mât jusqu'aux
-jottereaux. La grande simplicité du
-gréement bermudien m'a beaucoup séduit.
-L'idéal serait d'avoir seulement
-deux voiles, grand'voile et foc, et pas
-de beaupré. Cependant je conserverai
-un foc et une trinquette et deux étais.</p>
-
-<p>L'eau ne sera plus renfermée dans
-des barils en chêne mais dans des réservoirs
-en fer galvanisé. Dans ma prochaine
-grande traversée, je n'emporterai
-pas de viande sauf du lard fumé
-ou bacon. Pas de conserves en boîtes
-sauf du lait, du riz, des pommes de
-terre, du beurre salé, des confitures et
-du biscuit. Le nouveau réchaud à pétrole
-sous pression que j'emploierai est
-entièrement démontable et m'évitera
-les ennuis de ma première traversée.</p>
-
-<p>J'emporte cette fois en outre une
-arbalète à poissons, des armes à feu,
-un petit cinéma et deux kilomètres de
-films contenus par rouleau de vingt-cinq
-mètres dans quatre-vingts boîtes
-en zinc, un appareil à pellicules entièrement
-métallique.</p>
-
-<p>Une autre question un peu technique
-que je n'ai pu traiter au cours de mon
-récit est celle de la navigation. Je me
-servirai encore d'un sextant à micromètre
-sans vernier du type utilisé par
-l'amirauté britannique à bord de ses
-torpilleurs. Ce sextant ne donne que la
-demi-minute qui est une approximation
-inférieure à l'erreur d'observation
-due à la faible hauteur de l'&oelig;il au-dessus
-de l'horizon. J'utilise les tables du
-lieutenant Johnson, R. N., qui permettent
-avec une approximation suffisante
-des calculs très rapides. J'emploie aussi
-les nouvelles méthodes de navigation
-de la Summers Line.</p>
-
-<p>Je n'emporte pas de chronomètres
-proprement dits, mais deux montres de
-torpilleurs du type en usage dans la
-marine.</p>
-
-<p>Un autre des inconvénients du <i>Firecrest</i>
-est sa taille. Je l'aime tellement
-que je le conserverai toujours, mais si
-je devais me faire construire un navire
-pour une traversée semblable, je le
-ferais faire beaucoup plus petit. Bien
-construit, il pourrait très bien tenir la
-mer, et éviterait au navigateur solitaire
-une grande fatigue physique.</p>
-
-<p>J'ai dessiné dernièrement les lignes
-générales d'un tel yacht, qui correspond
-à peu près à mon idéal de ce que doit
-être une embarcation de cinq tonneaux
-pouvant être facilement man&oelig;uvrée
-par un ou deux hommes.</p>
-
-<div class="c">XII.&mdash;<span class="sc">Yacht à moteur auxiliaire</span>, type «Alain Gerbault»,
-plan de voilure.</div>
-<div class="figc" id="ht12"><img src="images/illu31.png" alt="" />
-<div class="legende"><span class="small">PLAN DU YACHT</span><br />
-à moteur<br />
-<span class="sc">Type</span> &ldquo;ALAIN GERBAULT&rdquo;<br />
-Construit par<br />
-Les Chantiers Maritimes <span class="sc">Janin</span> et C<sup>ie</sup><br />
-à <span class="sc">Royan</span></div>
-</div>
-<div class="c gap">XIII.&mdash;<span class="sc">Yacht à moteur auxiliaire</span>, type «Alain Gerbault»,
-plan et coupe.</div>
-<div class="c" id="ht13">YACHT <span class="sc">à</span> MOTEUR AUXILIAIRE <span class="sc">de</span> 8<sup>m</sup>,50 <span class="sc">de
-longueur</span>
-TYPE &lsquo;ALAIN GERBAULT&rsquo;<br />
-<span class="small">CONSTRUIT PAR</span><br />
-CHANTIERS MARITIMES JANIN <span class="sc">et</span> C<sup>ie</sup> ROYAN (Charente inférieure)</div>
-<div class="sign">Echelle 1/20<sup>e</sup></div>
-<div class="figc"><img src="images/illu32.png" alt="" /></div>
-<div class="figc"><img src="images/illu33.png" alt="" /></div>
-<table summary="">
-<tr><td>Longueur totale</td><td>8<sup>m</sup>,50</td></tr>
-<tr><td>Largeur</td><td>2<sup>m</sup>,80</td></tr>
-<tr><td>Creux</td><td>1<sup>m</sup>,40</td></tr>
-<tr><td>Tirant d'eau maximal</td><td>1<sup>m</sup>,25</td></tr>
-</table>
-<p>D'une longueur de huit mètres cinquante
-de bout en bout et d'une largeur
-de deux mètres quatre-vingts, il a,
-comme les anciens bateaux des Vikings
-et les bateaux plus récents de Colin
-Archer, une forte portion de quille droite
-qui donne une grande stabilité à la
-mer. Entièrement ponté sauf un cockpit
-étanche et un roof solide sans claire-voie,
-il peut tenir la cape sans rien craindre
-des paquets de mer. Le constructeur
-Janin à qui j'avais montré mon projet
-fut si enthousiaste de l'idée qu'il décida
-de la réaliser et de construire ce type de
-yacht en grande série. Ce bateau répond
-à un besoin en France, il permet de
-naviguer sans équipage professionnel.
-Il présente un grand logement pour sa
-taille (1<sup>m</sup>,80 pour le roof). Trois amateurs
-pourraient y habiter confortablement
-sans avoir l'ennui de rentrer le
-soir pour trouver un hôtel.</p>
-
-<p>Ils pourraient par exemple avec des
-risques minimes croiser l'été dans la
-Manche sur les côtes anglaise et française,
-remonter la Seine jusqu'à Paris
-et s'amarrer près du pont de la Concorde,
-puis descendre jusqu'à Marseille
-et faire une croisière en Sicile.</p>
-
-<p>Il m'est agréable de penser que, si
-un malheur arrive au <i>Firecrest</i>, je pourrai
-avoir dans un délai rapide un navire
-pour continuer mon voyage et je serais
-en même temps très heureux si le producteur
-de ce monotype pouvait développer
-en France le goût de la croisière
-et de l'aventure maritime.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ht">TABLE DES HORS-TEXTE</h2>
-
-
-<ul class="ht"><li><span class="ritem"><a href="#ht1">I.</a></span>&mdash;<span class="sc">Alain Gerbault</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht2">II.</a></span>&mdash;<span class="sc">Plan du</span> <i>Firecrest</i> (dessiné par Alain Gerbault),
-coupe verticale et coupe horizontale.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht3">III.</a></span>&mdash;<span class="sc">Plan du</span> <i>Firecrest</i> (dessiné par Alain Gerbault),
-coupe de la cabine regardant vers l'avant,
-coupe de la cabine regardant vers l'arrière
-et le pont, du <i>Firecrest</i>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht4">IV.</a></span>&mdash;<span class="sc">Le</span> <i>Firecrest</i> <span class="sc">dans le port de Monaco</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht5">V.</a></span>&mdash;<span class="sc">A bord</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht6">VI.</a></span>&mdash;<span class="sc">Une goélette à trois mats</span> (photographie
-prise par Alain Gerbault non loin des Iles
-Baléares).</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht7">VII.</a></span>&mdash;<span class="sc">Le <i>Firecrest</i> au port</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht8">VIII.</a></span>&mdash;<span class="sc">Le sillage du</span> <i>Firecrest</i>, <span class="sc">de Gibraltar a
-New-York</span> (dessin d'Alain Gerbault).</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht9">IX.</a></span>&mdash;<span class="sc">Alain Gerbault a la barre</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht10">X.</a></span>&mdash;<span class="sc">Les premiers pas d'Alain Gerbault sur la
-terre américaine</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht11">XI.</a></span>&mdash;<span class="sc">Dans le port de New-York</span>.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht12">XII.</a></span>&mdash;<span class="sc">Yacht à moteur auxiliaire</span>, type «Alain
-Gerbault», plan de voilure.</li>
-<li><span class="ritem"><a href="#ht13">XIII.</a></span>&mdash;<span class="sc">Yacht à moteur auxiliaire</span>, type «Alain
-Gerbault», plan et coupe.</li></ul>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td colspan="3">&nbsp;</td>
-<td class="r small">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3"><span class="sc">Table des hors-texte</span></td>
-<td class="num small">VII</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Chapitre</span></td>
-<td class="r">I.</td>
-<td class="drap">&mdash;Qui est une préface</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">II.</td>
-<td class="drap">&mdash;<i>Firecrest</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch2">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">III.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le départ et la traversée de la Méditerranée</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">26</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">IV.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Atlantique</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">41</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">V.</td>
-<td class="drap">&mdash;Découvertes alarmantes</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">VI.</td>
-<td class="drap">&mdash;Dans les vents alizés</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">71</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">VII.</td>
-<td class="drap">&mdash;La soif.&mdash;Les Daurades</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">81</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">VIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Journées d'orages</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">95</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">IX.</td>
-<td class="drap">&mdash;Une nuit à la barre</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">106</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">X.</td>
-<td class="drap">&mdash;Premières tempêtes dans la zone des ouragans</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">117</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">XI.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Epreuve</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">134</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">XII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Traversée du Gulf Stream.&mdash;Une rencontre en mer</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">148</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">XIII.</td>
-<td class="drap">&mdash;Le Brouillard.&mdash;L'arrivée à New-York</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">164</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">XIV.</td>
-<td class="drap">&mdash;Premiers jours à terre.&mdash;L'Esprit d'aventure</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">176</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c">&mdash;</td>
-<td class="r">XV.</td>
-<td class="drap">&mdash;L'Appel de la mer</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">198</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Lexique destiné à ceux qui ne
-connaissent pas la mer</span></td>
-<td class="num"><a href="#lexique">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Appendice à l'usage de ceux qui
-connaissent la mer</span></td>
-<td class="num"><a href="#app">209</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3" class="drap"><span class="sc">Table des hors-texte</span></td>
-<td class="num"><a href="#ht">219</a></td>
-</tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br />
-le vingt octobre mil neuf cent vingt-quatre<br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-E. ARRAULT <span class="small">ET</span> C<sup>ie</sup><br />
-<span class="small">A TOURS</span><br />
-pour<br />
-BERNARD GRASSET</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Seul à travers l'Atlantique, by Alain Gerbault
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SEUL À TRAVERS L'ATLANTIQUE ***
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index efecc0e..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu26.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu27.jpg b/old/61793-h/images/illu27.jpg
deleted file mode 100644
index 60e10a5..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu27.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu28.jpg b/old/61793-h/images/illu28.jpg
deleted file mode 100644
index 1f2caba..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu28.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu29.png b/old/61793-h/images/illu29.png
deleted file mode 100644
index fa09083..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu29.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu3.png b/old/61793-h/images/illu3.png
deleted file mode 100644
index 4889c1d..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu3.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu30.jpg b/old/61793-h/images/illu30.jpg
deleted file mode 100644
index fee6ebc..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu31.png b/old/61793-h/images/illu31.png
deleted file mode 100644
index 63a01c2..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu31.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu32.png b/old/61793-h/images/illu32.png
deleted file mode 100644
index 3acc696..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu33.png b/old/61793-h/images/illu33.png
deleted file mode 100644
index 94fd76b..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu33.png
+++ /dev/null
Binary files differ
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deleted file mode 100644
index 106bd87..0000000
--- a/old/61793-h/images/illu4.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu5.png b/old/61793-h/images/illu5.png
deleted file mode 100644
index 9181194..0000000
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+++ /dev/null
Binary files differ
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deleted file mode 100644
index f586d13..0000000
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Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu7.png b/old/61793-h/images/illu7.png
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index 40ffc32..0000000
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Binary files differ
diff --git a/old/61793-h/images/illu8.png b/old/61793-h/images/illu8.png
deleted file mode 100644
index 32a2dc5..0000000
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Binary files differ
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deleted file mode 100644
index 516f6bc..0000000
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Binary files differ