summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/61489-8.txt7788
-rw-r--r--old/61489-8.zipbin135974 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61489-h.zipbin212943 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/61489-h/61489-h.htm10591
-rw-r--r--old/61489-h/images/cover.jpgbin67323 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 18379 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..195178f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #61489 (https://www.gutenberg.org/ebooks/61489)
diff --git a/old/61489-8.txt b/old/61489-8.txt
deleted file mode 100644
index 710bfec..0000000
--- a/old/61489-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,7788 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les naufragés
-
-Author: Edmond Haraucourt
-
-Release Date: February 23, 2020 [EBook #61489]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- EDMOND HARAUCOURT
-
- LES
- NAUFRAGÉS
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1902
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-à 3 fr. 50 le volume.
-
-
- L'Ame nue, poésies 1 vol.
- Amis, roman 1 vol.
- Seul, poésies 1 vol.
-
- Le XIXe Siècle, prix de poésie de l'Académie française,
- en 1901 1 fr. »
-
-THÉATRE
-
- Shylock, pièce en 5 actes, en vers 2 fr. 50
- La Passion, mystère en 2 chants et 6 parties, en vers 2 fr. 50
- Héro et Léandre, poème dramatique en 3 actes 1 fr. 50
- Don Juan de Manara, drame en 5 actes, en vers 2 fr. 50
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires numérotés sur papier de
-Hollande._
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
-compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.
-
-
-
-
-ENVOI
-
-
- Épaves que le flot emporte, il est des vies
- Que le flot de la vie emporte on ne sait où
- Et qui voguent à la dérive, d'un air fou,
- Loin des hâvres connus et des routes suivies.
-
- Loques d'espoirs, lambeaux d'âmes inassouvies,
- Vieilles planches portant la blessure d'un clou,
- Elles s'en vont couler à pic dans quelque trou
- Avec tout ce qui fut leurs voeux ou leurs envies.
-
- On les voit s'agiter au creux des tourbillons,
- Puis, douloureusement grotesques, ces haillons
- S'enfoncent, et plus rien ne reste à la surface.
-
- Courages morts, projets défunts, rêves déçus,
- Tout disparaît: le flot qui passe les efface,
- Et le grand flot des jours repasse par-dessus...
-
-
-
-
-LES NAUFRAGÉS
-
-
-
-
-MADAME HÉLÈNE
-
-
-Madame Bonnavent, née de Romell de Candeleus, méprisait son mari.
-
- *
-
- * *
-
-Elle atteignait vingt ans lorsqu'on lui donna cet époux.
-
-Orpheline et fille unique, n'ayant connu ni père ni mère, elle sortait
-alors du couvent, où son enfance et sa jeunesse avaient grandi dans une
-longue piété. Elle ne savait rien du monde, mais elle possédait sur les
-choses des idées catégoriques, qui étaient droites, plates et solides
-comme des murs.
-
-Avec son teint mat et ses yeux noirs, sa chevelure opaque et sa taille
-élancée, elle pouvait paraître jolie, mais sans charme. Elle s'inclinait
-toute, par l'habitude de la prière et de l'humilité, tenait le dos
-courbé, le cou tendu, ne regardait que le sol, jamais rien autour
-d'elle, glissait à petits pas, et semblait toujours s'éloigner dans
-l'ombre d'un couloir; parfois, elle risquait vers les gens un coup
-d'oeil rapide et en-dessous, aussitôt rabaissé vers la terre; elle
-parlait peu, souriait court, et s'habillait de noir.
-
-Qu'elle fût née pour devenir la compagne d'Eugène Bonnavent, cela
-n'était guère probable.
-
-Avant leurs fiançailles, elle n'eût pas daigné le saluer dans la rue;
-l'aristocratique demoiselle, héritière des preux, se fût tenue pour
-offensée par un simple regard de ce plébéien, et jamais le millionnaire
-sans-culotte, fils d'un industriel et petit-neveu d'un conventionnel,
-n'eût été accueilli dans sa maison, s'il n'y fût entré comme époux.
-
-Mais Monseigneur l'Évêque et le Chanoine de Saint-Gérôme avaient combiné
-ce mariage, fort convenable à tous points de vue, puisqu'il allait
-réunir, sous la tutelle de l'Église, deux familles notables du
-département, et, du même coup, englober dans la Société Bien-Pensante,
-la grosse fortune industrielle des Bonnavent.
-
-D'ailleurs, un projet de Monseigneur et de M. le Chanoine ne pouvait
-être que de haute sagesse, et indiscutable; une jeune fille, à peine
-sortie du couvent, n'avait qu'à entendre, sans le discuter, l'avis de
-ces graves personnages, alors qu'ils voulaient bien s'occuper d'elle.
-C'est pourquoi, en apprenant la décision de l'évêché, Hélène de Romell
-n'éprouva qu'un étonnement respectueux.
-
-Elle ne protesta pas d'un seul mot: ses principes, joints à son
-excellente éducation, ne l'eussent pas permis. On daigna lui exposer les
-raisons d'ordre supérieur qui rendaient souhaitable cette union: elle
-s'honora doublement d'une confidence épiscopale qui la flattait, et d'un
-mariage qui prenait à ses yeux l'importance des nécessités politiques;
-par-delà son bon plaisir, elle entrevit l'intérêt de la Foi: c'était
-plus qu'il n'en fallait pour la convaincre. Elle avoua, en souriant, que
-le prétendu, personnellement, lui agréait peu, et que jamais elle n'eût
-songé à lui; mais elle s'empressa d'ajouter que ce détail était de
-minime importance.
-
-Elle ne pensa point qu'on la sacrifiait, mais elle se plut à croire
-qu'elle se sacrifiait un peu, en faisant abstraction de ses goûts, pour
-le bien de la religion et de la société. Elle avait appris de longue
-date l'horreur qu'il convient de professer pour les tentations de Satan,
-surtout pour la plus honteuse et la plus avilissante, ce péché qu'on
-n'ose même pas nommer dans les saints lieux, et que les libertins du
-monde ont appelé l'_Amour_. Heureusement pour elle, et par faveur
-spéciale, elle allait se mettre à l'abri de tout danger, en épousant un
-homme antipathique à sa nature, dont la détournaient tous les instincts
-de son coeur et de son esprit. Auprès d'un être si inférieur à elle, par
-la naissance, par l'âme, par l'éducation, fils de roturiers enrichis, la
-noble et sainte fille n'aurait pas à craindre les surprises de l'amour
-terrestre, et jamais son intimité avec un homme tel ne la mettrait en
-péril de déchoir. Leur union resterait catholique, austère, sans
-souillure; dans cette existence côte à côte, la femme demeurerait libre,
-indemne de toute contagion basse, et sa supériorité même, grâce à Dieu,
-lui assurerait une domination sans conteste, qui serait utile à tous.
-Pour les cas difficiles, Monseigneur et le Chanoine ne lui refuseraient
-pas leurs lumières: elle en demanda l'assurance, elle en obtint la
-promesse: dès lors, sûre et tranquille, elle considéra que tout
-s'organisait au mieux.
-
-Elle s'enquit de savoir s'il ne serait pas inconvenant de rencontrer son
-prétendu dans quelque réunion familiale, avant le mariage, et de causer
-avec lui. Tout le monde approuva ce désir, et la tante de Conflans
-organisa une soirée intime où l'on chanterait peut-être une romance.
-
-Hélène y parut sans contrainte ni malaise: sa parfaite innocence en
-matière conjugale ne lui suggérait aucun souci qui pût alarmer la pudeur
-d'une novice, et la vierge se présenta sans rougir ni baisser les yeux.
-Elle ne voyait, dans le futur époux, qu'un parent futur, une sorte de
-cousin ajouté sur le tard aux membres de la famille, un associé, son
-collaborateur dans une affaire grave; ils auraient ensemble des devoirs
-à remplir, des décisions à prendre, des intérêts à gérer, toutes choses
-sévères. La blanche Hélène, en regardant le lustre, songeait aux jours
-passés, à l'heureuse insouciance du couvent, aux bonnes soeurs qui
-parlent bas et sourient, rondes et glabres sous leurs coiffes, et qu'il
-fallait quitter maintenant, pour vivre parmi les êtres sans idéal qui
-dansent, boivent, rient, remuent, et ne vont à la messe qu'une fois par
-semaine.
-
-D'ailleurs, mademoiselle de Romell constata sans déplaisir que son
-fiancé, bien qu'indigne et méprisable, n'était pas repoussant.
-L'arrière-neveu d'un Régicide pouvait être une brute abreuvée de sang:
-Hélène s'étonna de le trouver simplement lourd et commun.
-
-C'était un solide garçon masqué de barbe jusque sous les cils, casqué de
-cheveux jusque vers les sourcils; ses yeux, au fond de cette
-broussaille, étaient bleus, doux et timides; on n'y lisait qu'une santé
-heureuse, la sérénité canine: tout de suite, et surtout pour un regard
-de femme, l'ensemble de cet homme dégageait l'impression d'une faiblesse
-morale enfermée dans une force physique, et tout de suite Hélène sentit
-qu'elle régnerait.
-
-De cela, d'ailleurs, elle avait la volonté ferme: non pas qu'elle fût
-despotique par nature; mais sa conviction de posséder la vérité lui
-créait un devoir d'inculquer cette vérité tout entière dans les
-créatures que Dieu confierait à son gouvernement.
-
-L'époux, premier disciple, lui parut malléable à souhait: elle comprit
-la profonde sagesse qui avait inspiré les combinaisons de Monseigneur et
-de M. le Chanoine; elle les admira d'avoir inventé une union si bien
-assortie, et le rapide examen du jeune homme la confirma dans sa
-résolution d'obéir aux sacrés conseils.
-
-Elle voulut donner aussitôt une marque publique de son consentement, et,
-pour bien prouver que d'ores et déjà elle classait M. Bonnavent dans une
-catégorie particulière, elle ne lui adressa aucune parole. Lorsque, par
-deux fois, le malheureux garçon essaya d'entamer avec elle une
-conversation banale, elle ne lui répondit que par une silencieuse
-inclinaison de tête, et se détourna de lui.
-
---Allons, disait la tante, ça va bien...
-
-Et la famille entière se réjouissait et louangeait le tact d'une jeune
-fille bien élevée, qui se fait comprendre en évitant de se commettre.
-
---On a beau dire: une bonne éducation, cela se reconnaît toujours.
-
-Lors de la deuxième rencontre, mademoiselle de Romell de Candeleus se
-maintint dans cette significative réserve. Mais la troisième fois, sans
-transition, elle parla catégoriquement à son fiancé, et, comme une
-matrone, elle formula ses dogmes, posa ses conditions, organisa
-l'avenir. On eût dit qu'elle énumérait les articles d'un pacte appris
-par coeur, et certainement sa monastique cervelle n'avait pas, à elle
-seule et sans aide, analysé ainsi les prévisions de l'existence ou
-l'installation d'un foyer: la prudence du clergé se manifestait dans ses
-propos, relatifs à la belle ordonnance d'une famille; le futur écoutait,
-abasourdi, ravi, balbutiait des assentiments, acquiesçait aux projets.
-Quand cette virginale créature lui déclara qu'elle entendait se réserver
-l'éducation des filles et des fils, une subite lueur gaie crépita dans
-les yeux du mâle. Mais Hélène, en son ignorance des choses, ne vit dans
-cet éclair qu'un frémissement d'enthousiasme, et fut toute fière d'avoir
-éclairé un esprit sur les beautés de la saine éducation. La petite
-flamme qui aurait dû l'inquiéter ne lui donna que la certitude de ses
-prochains triomphes. Mademoiselle de Romell de Candeleus tendit la main
-à M. Bonnavent, et neuf jours après les bans se publièrent.
-
-La noce fut somptueuse. Monseigneur officia lui-même. Toute la ville
-était sur pied, et l'on vint des trois arrondissements. Pour la première
-fois, on vit le préfet entrer à la cathédrale, où sa dame, d'ordinaire,
-allait seule. La fille du général fut au nombre des quêteuses, et les
-robes de soie verte, puce, bleue, violette, resplendissaient sur le
-parvis.
-
-Après le lunch, la mariée exigea que M. Bonnavent vînt avec elle saluer
-la Supérieure du couvent.
-
---Ma première visite doit être pour celle que j'ai toujours appelée: «Ma
-mère...»
-
-La sainte femme reçut ces enfants avec bonté. Elle embrassa Hélène qui
-l'embrassa, et toutes deux pleuraient; le mari, correct et debout,
-souriait niaisement, portant le poids de son corps sur une jambe et sur
-l'autre, alternativement; la bonne religieuse fit à sa chère Fille des
-recommandations vagues sur les devoirs multiples, et se retira pour
-prier Dieu de bénir cette union.
-
-Nulle autre voix n'instruisit la brune orpheline, car personne ne se
-souciait de scandaliser l'innocence, et c'est pourquoi, le lendemain,
-dès la pointe du jour, l'épousée, rasant les murs et cachée sous un
-voile épais, revenait sonner au couvent.
-
---Ma mère ayez pitié de moi! J'ai épousé un fou! Je ne peux pas vous
-dire la preuve, mais il est fou, ma mère! Il va falloir qu'on l'enferme,
-et c'est affreux, si vous saviez!
-
-Sans savoir, la bonne Soeur soupçonnait un peu la vérité; par crainte
-d'en apprendre trop, elle conseilla à la douloureuse enfant de se rendre
-au tribunal de la pénitence, et le Chanoine entendit la confession d'une
-nuit de noces.
-
-Hélène s'en revint honteuse et désolée, ne comprenant plus rien au
-monde.
-
-Le digne Chanoine lui avait enseigné que l'Église ne réprouve point
-l'oeuvre de chair, entre les époux bénis par Elle; mais cette assurance
-déconcertante, qui bouleversait toutes les notions de la pieuse fille,
-arrivait trop tard. L'atroce attentat de la nuit, outrageant ses
-pudeurs, révoltant sa conscience, l'avait emplie d'horreur et
-d'épouvante: elle avait cru se débattre sous les attaques d'une bête
-sauvage, et les angoisses de ce cauchemar avaient été si vives, qu'un
-frisson de froid la glaçait toute, à la seule pensée qu'il faudrait les
-subir encore.
-
-Ah! non, certes, elle n'aurait pas accepté le mariage, si elle avait
-soupçonné à quelles profanations il condamne une femme! Surtout, elle
-n'aurait pas accepté ce mariage-ci, et du moins elle aurait choisi un
-homme de son monde, car l'insulte n'eût alors offensé qu'elle seule,
-sans déshonorer toute une race! Et très naïvement, la noble fille
-souffrait pour ses aïeux presque autant que pour sa pudeur.
-
-Une chose évidente, c'est qu'on avait abusé de son ignorance:
-Monseigneur, en cela, n'avait pas bien agi. Il aurait dû comprendre, et
-l'avertir! Dans son indignation, elle osait juger un prélat, et même
-elle se demanda si les évêques de la République n'étaient pas, peu ou
-prou, entachés d'hérésie: ce qui expliquerait tout, même les trahisons.
-
-Cette pensée lui fit du bien; non parce qu'elle s'y complut, mais au
-contraire parce qu'elle la réprouva bientôt, comme une irrévérence dont
-elle se sentit coupable: la notion de sa faute l'amena promptement à
-conclure qu'il y avait péril à penser toute seule, et elle résolut de
-s'en référer toute aux conseils de son directeur.
-
-Elle s'en retournait vers lui, presque chaque matin; le révérend, alors,
-travaillait de son mieux à calmer les scrupules de sa pénitente, lui
-assurait que le Seigneur nous conduit dans ses voies par des épreuves
-auxquelles nous devons nous soumettre, et lui recommandait la patience,
-la douceur, l'aménité, l'obéissance: ce mot révoltait la fierté
-d'Hélène; le Chanoine en proposa un autre, et désormais il ne conseilla
-plus que la résignation.
-
-Quant à l'époux, bien sain, quelque peu sot, content de tout, même de
-lui, invitant des amis et saluant les dames, allant de son automobile au
-Cercle et du Cercle au lit conjugal, il savourait le présent et
-attendait l'avenir.
-
- *
-
- * *
-
-Vainement, sur ses premières cartes de visite, elle avait joint, au nom
-roturier des Bonnavent, l'illustre nom de ses propres ancêtres: le
-pauvre garçon n'y avait rien gagné, et rustre il demeurait, malgré son
-million et son air jovial. Tel du moins il apparaissait à son
-aristocratique épouse: l'héritière des preux ne voyait en lui qu'un
-homme de la race destinée à produire les fermiers ou les fournisseurs;
-on eût dit qu'elle le tolérait dans sa maison, à la manière d'un parent
-pauvre recueilli par condescendance, d'un majordome inamovible, chef des
-domestiques, intermédiaire entre la dame et les serviteurs. Elle ne
-parvenait pas à s'accoutumer aux familiarités de cet intrus, et ses
-manques de tact, son oubli des convenances, des distances, la
-torturaient sans cesse. Non seulement elle ne le tutoya jamais et l'idée
-ne lui en serait pas venue, mais elle souffrait comme d'un affront,
-chaque fois qu'il la tutoyait, en public ou en tête-à-tête. Pour un peu,
-elle eût souhaité qu'il lui parlât à la troisième personne, et quand le
-solide gaillard s'approchait de cette épouse pour lui témoigner sa
-tendresse, quand elle sentait venir vers sa poitrine presque nue une
-main de serf enrichi, elle souffrait pour ses aïeux presque autant que
-pour sa pudeur. Mais elle se répétait alors les exhortations du
-Chanoine, et, soumise au devoir, elle fermait les yeux, avec une
-répugnance visible, acceptait son martyre comme une pénitence, et disait
-sa prière en attendant la fin.
-
---Elle se formera! Les femmes, c'est comme le vin: ça ne se fait qu'avec
-le temps.
-
-Hélène ne se faisait pas.
-
-Sèche, froide, elle gardait la rancoeur de la première nuit; même ce fut
-en elle une recrudescence d'horreur, quand un soir elle crut, pendant sa
-prière d'absence, percevoir au fond de son être le trouble stupéfiant
-d'un plaisir qui naissait.
-
-Elle s'indigna contre elle-même, et pleura de honte.
-
---Suis-je donc tombée si bas, Seigneur, par ma promiscuité avec
-l'ordure, et suis-je donc coupable pour avoir obéi, puisque vous me
-châtiez, Seigneur, par cette humiliation nouvelle?
-
-Hélène se confessa, dès le matin venu, et sans doute Dieu lui pardonna
-son péché, car aussitôt elle reçut avis d'une maternité prochaine.
-
-Le soir, elle en informa gravement son époux, qui fut d'abord très
-satisfait, mais qui le fut moins quand Mademoiselle de Romell lui
-déclara que, les fins du Créateur se trouvant désormais atteintes, M.
-Bonnavent ne l'approcherait plus. Le gros garçon, hilare, protesta, et
-sa femme lui sut mauvais gré de plaisanter en de telles circonstances,
-sur de telles matières: cette suprême indécence d'ailleurs, ne l'étonna
-nullement de la part d'un rustre et d'un impie; dans la querelle qui
-suivit, elle rappela fort à propos le forfait du grand oncle qui avait
-voté la mort de Louis XVI; enfin, elle congédia son mari avec hauteur,
-ajoutant que toute tentative analogue, renouvelée quand Dieu venait de
-bénir leur union, serait considérée par elle comme une offense envers le
-Ciel, offense doublée d'ingratitude.
-
-Eugène Bonnavent se résigna sous la boutade, pendant une semaine
-entière; au bout de huit jours, il tenta de renouveler l'offense; mais
-son audace n'eut d'autre résultat que d'installer, au coeur de la pieuse
-dame, une aversion définitive.
-
-Donc, quatre mois après son mariage, Eugène Bonnavent prit une
-maîtresse, et les trois arrondissements furent d'accord pour s'apitoyer
-sur l'épouse trompée. La pitié publique alla même jusqu'à souffrir que
-Madame Bonnavent ignorât ses malheurs, pendant toute la durée de sa
-grossesse. Mais après les relevailles, on lui laissa connaître la vérité
-entière.
-
-Hélène en fut plus émue qu'elle n'aurait pensé devoir l'être, et son
-déplaisir ne manqua pas de lui occasionner une surprise: quel que fût
-son mécontentement, elle n'imagina point de l'attribuer à la jalousie,
-car elle ignorait l'existence de ce sentiment, et même la signification
-de ce vocable. Elle pensa seulement qu'on lui infligeait une avanie de
-plus, avanie publique, et elle offrit sa peine au Seigneur, en expiation
-de ses fautes.
-
-Pour le surplus, elle se réjouit d'avoir dorénavant un prétexte qui
-l'autorisait à refuser son corps aux devoirs d'incongruité.
-
-Comme il sied à une nature droite et sans complaisance, qui aime les
-situations nettes et qui prétend faire porter à chacun la responsabilité
-de ses fautes, elle provoqua une explication entre elle et son mari.
-Très froidement, elle lui déclara qu'elle connaissait sa conduite, et ne
-daigna point la lui reprocher; mais elle l'informa que dorénavant il
-n'était plus qu'un étranger, et qu'elle se considérait comme veuve. Le
-mari, honteux, essaya, par son humilité, d'atténuer les choses, mais il
-parlait à une statue. Pendant qu'il s'excusait, la statue se retira avec
-dignité.
-
-Le gros garçon resta en plan, sur ses phrases inachevées. Il fit une
-moue, hocha la tête, mit les mains dans ses poches; mais comme, au fond,
-tout cela lui importait peu, il en prit son parti, et vogue la galère!
-
---Chacun de son côté! C'est peut-être le mieux.
-
-M. Bonnavent vécut au dehors, et Mademoiselle de Romell de Candeleus,
-son épouse, purifiée du mariage passé par la maternité présente, rentra,
-comme après un voyage au loin, dans le recueillement heureux de sa
-jeunesse.
-
-Des attaches mondaines, elle ne connaissait plus que son rôle de mère;
-encore devait-elle s'efforcer pour donner des marques de tendresse à cet
-enfant du réprouvé qui ressemblait trop à son père, et qui, vivant
-souvenir du cauchemar, portait au front la tache originelle: il ne
-fallut rien moins que le baptême pour que sa mère l'agréât, à l'exemple
-du Rédempteur, et l'enfant de sa chair n'eut grâce devant elle que comme
-un chrétien dont le Ciel lui commettait la garde.
-
-L'enfant mourut bientôt. La mère ressentit un chagrin noble et sans
-violence.
-
---Dieu l'avait donné, Dieu l'a repris.
-
-Bonnavent pleurait. Il montra le désespoir aigu et déplacé d'un
-matérialiste qui ne sait pas d'où nous viennent les coups, et qui entre
-en rébellion contre le Ciel.
-
-Hélène ne lui sut aucun gré de sa douleur, et ce deuil ne les rapprocha
-point. Au contraire, elle perçut là un décret de la Providence qui avait
-voulu, en brisant ce frêle lien, ratifier la séparation de deux êtres
-mal assortis.
-
-Elle fut définitivement la veuve autant que l'orpheline; seule désormais
-sur la terre, elle fit de l'église sa véritable maison, et le
-confessionnal fut l'unique endroit où l'on parle.
-
- *
-
- * *
-
-Des années passèrent ainsi. Repliée sur elle-même et concentrant son
-âme, Madame Hélène, vêtue de noir, devenait maigre avec des yeux
-ardents, et sa religion s'exaltait jusqu'au mysticisme.
-
-Ses nerfs, tendus dans la solitude, se crispaient, amenant les nuits
-d'insomnie, et des visions la hantèrent. Trop pieuse pour concevoir et
-surtout pour admettre que l'âme est susceptible de se médicamenter par
-l'hygiène, elle garda pour la confession le secret de ses troubles, de
-ses rêves et de ses extases.
-
-Cependant, le vieux Chanoine était mort.
-
-Un prêtre béarnais, violent, âpre, d'éloquence chaude et rude, l'avait
-remplacé, et sa parole terrorisait les coeurs dévots. Son arrivée dans
-le pays ayant coïncidé avec l'ouverture du Carême, ses premiers sermons
-avaient émerveillé la ville, et les sceptiques eux-mêmes voulurent
-l'entendre: les membres de la magistrature et du barreau furent unanimes
-à reconnaître son talent, et ceux qui pensaient bien lui donnèrent du
-génie.
-
---Il ira loin, celui-là!
-
-Cet homme de trente-cinq ans était large d'épaules, haut de taille; il
-avait le teint brun, le front blanc, le nez droit, les yeux profonds, la
-bouche hautaine; il marchait avec majesté; on le sentait dédaigneux, sûr
-de lui, et né pour le commandement.
-
-Hélène lui présenta sa conscience.
-
-Elle avait peur de lui, quand elle s'agenouilla pour la première fois au
-confessionnal, près de cette grille derrière laquelle frémissait, au
-fond des ténèbres, une âme trop puissante pour compatir aux misères des
-femmes. Mais sa surprise n'en fut que plus rassurante, lorsqu'elle
-entendit la grande voix du prédicateur se faire douce et fraternelle: il
-lui sembla que le noble esprit se baissait vers elle pour la comprendre,
-et la pauvre femme écoutait les mots d'apaisement qui tombaient en
-murmure, dans l'ombre, du haut de la bouche inspirée.
-
-Une suave quiétude pénétra tout son être; elle sortit du confessionnal
-avec une sensation pareille à celle qu'on éprouve au retour de la
-Sainte-Table: elle marchait, allégée, toute neuve, le coeur épanoui; une
-lumière paisible baignait ses pensées, et le monde lui parut meilleur.
-
-On eût dit que la nature elle-même s'éclairait de cette fête intérieure.
-C'était un matin de printemps, un jeudi. Hélène se promena dans son
-jardin, ce qu'elle faisait rarement, et cueillit des fleurs, ce qu'elle
-ne faisait jamais. Plusieurs fois, elle s'arrêta pour respirer
-largement, avec la joie inconnue jusqu'alors de sentir qu'elle
-respirait.
-
-Elle regarda le ciel, où passaient de fins nuages blancs, et elle les
-vit.
-
-Il lui parut que des choses s'éveillaient autour d'elle, changeant de
-formes ou de couleurs. Elle calcula qu'elle aurait trente ans bientôt,
-et, sans savoir de quoi elle se trouvait heureuse, elle remercia Dieu de
-l'avoir mise en ce bas monde.
-
-On put, à partir de ce jour, constater que Madame Bonnavent devenait une
-autre femme. On la vit moins sévère, plus affable, presque gaie. La
-ville fut unanime à reconnaître qu'elle gagnait beaucoup, au moral, au
-physique.
-
-Depuis qu'un prêtre jeune dirigeait sa conscience, elle rajeunissait.
-Son âme catholique, faite à la fois pour l'obéissance et l'exaltation,
-était comme un miroir où les images se grossissent: aussi longtemps
-qu'un vieux chanoine y avait reflété sa quiétude sénile, elle était
-restée morne, terne, et plus impassible encore que le vieillard; mais en
-s'approchant d'une flamme, elle frémit toute, et s'illumina.
-
-L'abbé Gilbert, du premier coup d'oeil, avait aperçu les ressources
-profondes de cette nature, encore ignorée d'elle-même, et qui n'avait
-vécu ni pour elle, ni pour autrui; il s'était pris de pitié pour une
-existence stérile, que la religion congelait, et son esprit dominateur
-n'hésitait point à réprouver la froide influence des nonnes et du
-chanoine, qui s'étaient succédé pour réduire à l'inertie l'âme ardente
-et riche d'une femme. La tâche d'éteindre une créature lui apparaissait
-comme un crime sacerdotal et comme une offense envers Dieu. Il pensait:
-«Le prêtre ne doit point étouffer l'oeuvre du Créateur; toutes les
-forces sont bonnes pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent un
-péril quand on les comprime au lieu de les conduire, car on a rompu
-l'équilibre de la nature, et l'équilibre rompu expose à tous les
-dangers.»
-
-Dans cette certitude, il résolut de réparer lentement l'homicide de ses
-devanciers, de ranimer l'âme engourdie qu'il venait de découvrir, de
-l'appeler à la vie, à la lumière, à la chaleur, de la régénérer, de la
-recréer, de la remettre au monde et telle que Dieu l'avait faite.
-
-Il crut que la tâche serait délicate et ardue, à cause du bouleversement
-qu'il allait apporter dans les idées de sa pénitente. Mais il eut la
-surprise d'être compris dès qu'il parlait.
-
-A vrai dire, il avait espéré beaucoup du crédit que la parole d'un
-prêtre trouve au fond des âmes chrétiennes, toujours prêtes à résonner
-comme un écho. Mais l'influence dépassa tout espoir. Sa pensée entrait
-dans cet esprit comme si rien n'y eût été mis autrefois; il s'y avançait
-en tâtonnant et ne rencontrait que le vide; ainsi que la clarté du
-soleil dans une maison close et qu'on ouvre, il pénétrait partout, et ne
-réveillait que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau au couvent,
-du couvent au mariage, avait vécu trente ans de solitude sans rien
-apprendre de la famille, ni de l'amitié, ni de l'amour, était neuve à
-tous les émois intérieurs. Le prêtre constata bientôt que de Dieu même
-la pauvre dévote n'avait point connaissance, sinon par des formules de
-catéchisme, et qu'elle n'en avait point l'amour, mais seulement le culte
-superstitieux.
-
-Il éclaira les mots, il vivifia les sentences. Après les textes, il fut
-le Verbe: les phrases apprises sortaient des limbes, au son de sa voix,
-pour devenir des idées qui vibraient, et les choses mortes s'animèrent;
-les préceptes que maintes fois la pieuse femme avait répétés dans ses
-prières tout à coup chantaient en elle avec un sens révélateur, par cela
-seul qu'il les proférait. Le Seigneur, dont elle avait adoré les
-statues, apparut dans son humanité divine, et elle l'entendit, et elle
-le vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs voulues, balbutiant
-des mots qui consolent, tendant les mains pour aider, marchant là, près
-de la Vierge et de la Madeleine, mêlée aux saintes Femmes, et Femme pour
-la première fois!
-
-Le vicaire suivait avec complaisance les progrès de son oeuvre, et il en
-était heureux sans vanité: qui ne se passionnerait pour les destinées
-qu'il transforme? Une tendresse d'auteur l'attachait à sa créature, et,
-bien que la pénitente fût tout juste de cinq ans moins âgée que le
-prêtre, il aimait en elle l'enfant de son esprit.
-
-Hélène, avec avidité, s'assimilait la pensée du maître: cette esseulée,
-qui, pour la première fois, venait de communier avec une âme vivante, se
-livrait toute, dans la joie de s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait,
-elle buvait, elle absorbait. Par un instinct de femme, enfin satisfait,
-elle tendait son âme à la fécondation, comme d'autres tendent leurs
-corps...
-
-Au sortir du confessionnal, elle rentrait chez elle avec lenteur,
-craignant les secousses de son pas, évitant les gestes, fuyant les
-rencontres, appréhendant tout ce qui pouvait exposer le trésor qu'elle
-emportait en elle: et le verbe, en frémissant, s'irradiait au fond de
-son cerveau et de ses nerfs. La voix de l'apôtre était devenue sa vie,
-le fleuve de vie qui réchauffait le sang de ses veines, courait en elle
-et l'inondait de son flot. L'abbé Gilbert, à ses yeux, était plus qu'un
-homme, et déjà aussi plus qu'un prêtre: émanation directe du Sauveur,
-l'envoyé spécial, un don du ciel, le pourvoyeur de grâce entre la
-Providence et la Pécheresse, et, par mission d'en haut, celui qui sait,
-celui qui peut, celui qui daigne, un rédempteur!
-
-Malgré ce caractère hiératique, elle ne l'adorait pas; elle ne se
-permettait même pas de l'aimer: dire qu'elle le vénérait, ce serait trop
-peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme se mêlait à sa déférence; et
-ce serait trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en dépit de sa propre
-indignité, tout proche d'elle et presque à elle...
-
-N'était-elle pas devenue, pour lui, un peu, et peu à peu, l'âme qu'on
-distingue entre toutes, la disciple choisie? Elle se flattait de devenir
-plus tard une amie, une confidente, un peu la soeur cadette, rien qu'un
-peu... Un grand orgueil, à cette pensée, lui gonflait le coeur.
-
-Il lui parlait, en effet, comme à nulle autre! Il avait pour elle des
-regards affectueux qui réconfortent les timides, et, sous la tiédeur de
-cette sympathie tutélaire, elle se sentait plus sûre, heureuse,
-meilleure, délivrée!
-
-De quel danger la sauvait-il donc? A quelle détresse l'avait-il
-arrachée? Elle ne savait pas, mais elle avait la sensation d'être
-sauvée, et sa confiance l'épanouissait.
-
- *
-
- * *
-
-Enfin, un jour, l'abbé Gilbert lui fit honneur d'une visite.
-
-Alors, sa maison même se fit autre, plus belle, plus intime, et le seuil
-en fut purifié. Le petit salon, où elle l'avait reçu, désormais fut un
-sanctuaire, et le fauteuil dans lequel il s'était assis devint une
-relique. Le siège vide ne changea plus de place. Elle s'installait en
-face, avec son ouvrage sur les genoux, et, pendant des heures, elle
-travaillait en sa compagnie, levant parfois les yeux vers le visage
-absent, et souriant à une présence qu'elle revoyait.
-
-Parfois, aussi, quand elle redressait la tête, ses lèvres remuaient
-imperceptiblement: dans ces minutes-là, elle posait des questions,
-demandait des avis, et pour attendre la réponse, son aiguille restait en
-l'air. Lorsque l'absent avait parlé et qu'elle avait compris, elle
-rabaissait le front vers la tapisserie, et l'aiguille à nouveau se
-piquait dans le canevas.
-
-Car elle répondait pour lui: elle s'était si bien assimilé son âme
-qu'elle pouvait trouver d'elle-même les répliques qu'il eût faites, et
-donner à sa place les conseils qu'elle souhaitait. Il était proprement
-une conscience qu'elle avait substituée à la sienne. Elle l'interrogeait
-comme une voix intérieure, qui ne se trompe pas et ne trompe jamais.
-Quand un doute la prenait sur quelque devoir à remplir, elle ne se
-demandait point: «Ceci est-il bien? Cela est-il mal?» Mais: «Que
-penserait-il de ceci? Que dirait-il de cela?» De la sorte, elle
-répondait sans hésitation ni incertitude; car elle concevait ce qu'il
-eût pensé plus aisément qu'elle ne lisait en sa propre pensée. Cette
-substitution avait un charme exquis, mystérieux, et candidement Hélène
-connut l'ivresse d'être possédée.
-
-L'abbé revint la voir. Ils se connurent mieux.
-
-Aux sermons du vicaire, qui faisaient accourir tout le pays, elle
-écoutait, perdue dans la foule. Elle reconnaissait les idées, les
-accents, pour les avoir entendus déjà ou devinés, elle les prévoyait et
-les saluait. Au milieu d'un peuple attentif à la belle éloquence du
-prédicateur, elle croyait encore être seule avec lui, dans l'intimité du
-confessionnal ou du petit salon, et c'est elle qu'il enseignait. Des
-phrases de lui avaient pour elle un sens qui échappait à tous...
-
-Un jour, bien évidemment, il lui parla du haut de la chaire: il
-paraphrasait une conversation antérieure, et quand il proféra: «Mais,
-direz-vous...» elle eut l'émotion d'entendre gronder, sous les voûtes de
-la cathédrale, les paroles qu'elle avait dites; elle rougit jusqu'aux
-oreilles, baissa la tête, et crut que la ville entière avait les yeux
-fixés sur elle. Mais personne ne la regardait. Alors un grand trouble
-lui vint, à la pensée délicieuse qu'il y avait entre elle et lui un
-secret ignoré du monde, un invisible lien qu'ils cachaient tous les
-deux, une entente inavouée, presque un mensonge, et sûrement du mystère.
-
-Les mots de soeur et de frère hantaient son imagination.
-
-Elle s'en faisait une gloire, à cause du génie reconnu de ce noble
-orateur; elle s'en faisait une délectation, à cause du désir déjà
-naissant d'être utile à son tour, si peu que ce fût.
-
---Que lui manque-t-il? De quoi aurait-il besoin?
-
-L'instinct du dévouement maternel, imprescriptible au coeur des femmes,
-s'éveillait dans le clair-obscur d'une affection qui s'humanisait de
-plus en plus, et déjà la femme s'évertuait inconsciemment à trouver dans
-l'homme fort une faiblesse qu'elle pût secourir.
-
-Hélène s'abandonnait sans crainte à un sentiment si pur: la charité
-chrétienne est un commandement de Dieu! C'est si bon de servir son
-prochain, et la gratitude envers ceux qui nous ont fait du bien, c'est
-un devoir!
-
-Pendant toute une année, elle chercha le moyen d'être utile: enfin, elle
-le découvrit. Dans un de ces jours veules qui affadissent les âmes les
-mieux trempées, l'abbé Gilbert avait parlé de lui, et raconté la
-solitude de son enfance, celle de sa maturité, les mesquines envies
-qu'il rencontrait dans le clergé, les petitesses, les rancunes, les
-entraves...
-
-Hélène écoutait, avec une stupeur désolée.
-
-Pour la première fois, devant elle, quelqu'un proférait sur les gens
-d'Église des propos irrévérencieux. Les assertions de l'abbé Gilbert,
-dans toute autre bouche, l'eussent indignée, mais elle les accueillait
-de lui comme une vérité sans conteste. Jamais encore elle n'avait
-imaginé qu'il y eût, dans les saints prêtres, des hommes, et elle hocha
-la tête tristement.
-
-L'abbé Gilbert, à ses yeux, ne participait pas encore de cette humanité.
-Cependant, Hélène eut pitié de lui: d'un geste machinal, elle posa, sur
-la main de l'abbé, le bout de ses doigts.
-
---Ne vous désolez pas, soyez digne de vous...
-
-Elle retira presque aussitôt ses doigts minces et blancs.
-
-Le grand homme parla encore, plus véhément et plus navré.
-
-De nouveau, Hélène étendit le bras, et posa sa main de nouveau, mais
-elle ne la retira plus.
-
---Voyons, mon ami...
-
-Elle avait dit cela, dans un élan de son coeur apitoyé, et sans le
-vouloir, car elle n'aurait pas osé un tel propos, pour peu qu'elle y eût
-réfléchi tout d'abord. Mais il y avait dans sa voix tant de tendresse et
-de chagrin que le vicaire s'arrêta, ému, et tous les deux se regardèrent
-en silence.
-
-Puis, d'une voix ferme, il dit:
-
---Merci!
-
-Il serra loyalement cette main amie, et reprit en souriant:
-
---Vous voyez, chacun a ses misères.
-
-Ensuite, il se tut, parla de choses indifférentes, et sortit peu
-d'instants après.
-
-Quand elle fut seule, Hélène, debout dans le salon, regarda longuement
-sa main.
-
-Et cette nuit-là, elle ne put dormir.
-
- *
-
- * *
-
-L'abbé Gilbert faisait à madame Bonnavent de Romell de fréquentes
-visites.
-
-La profonde piété d'Hélène, aussi bien que l'austérité du vicaire, les
-mettaient tous deux à l'abri des médisances provinciales, et la
-raillerie eût été mal venue. On trouvait naturel que cette demi-nonne,
-épouse délaissée, et mère dont l'enfant était mort au berceau, eût
-inspiré au jeune prêtre une commisération spéciale; on approuvait chez
-lui cette condescendance pour une femme si digne d'intérêt, et, dans le
-monde bien pensant, le salon de madame Hélène gagnait une considération
-nouvelle, depuis qu'on y rencontrait l'orateur catholique.
-
-Cette maison était la sienne; il y trônait, dans le prestige de sa
-gloire naissante et du haut avenir qu'on annonçait pour lui. Les hommes
-véritablement supérieurs restent simples sans qu'il leur en coûte, car
-la simplicité est pour eux un repos; mais le public s'étonne volontiers
-de les voir naturels et semblables à tous; c'est pourquoi le monde
-savait gré à l'abbé Gilbert de se montrer si différent de ce qu'il
-apparaissait dans l'église; même, on savait gré à madame Bonnavent
-d'avoir procuré à tout un cénacle l'occasion d'approcher le grand homme,
-et les dames le fêtaient à l'envi.
-
-Hélène, fière de le voir adulé, jouissait plus que lui de la
-respectueuse déférence dont l'aristocratie entourait ce beau front. Elle
-triomphait en lui; il était son unique orgueil. Lorsqu'il parlait,
-attentive aux moindres mots, elle les enregistrait pieusement en elle.
-Pour qu'on ne jasât point de son admiration et que son culte demeurât
-ignoré, elle feignait alors de s'occuper de quelque menu soin, et
-tendait l'oreille, concentrant son attention dans l'effort de ne laisser
-perdre aucune des phrases précieuses; puis, dès qu'elle était seule,
-elle descendait dans son trésor et reprenait l'une après l'autre les
-perles recueillies, ainsi qu'un joaillier qui se cache au fond d'une
-cave. Au reste, comme un peu d'égoïsme toujours s'insinue dans les plus
-pures abnégations, elle s'exaltait de joie à la pensée d'occuper, elle,
-si humble et si indigne, une place, sa petite place, parmi les grandes
-idées qui peuplaient ce cerveau puissant.
-
-M. Bonnavent n'aimait point l'abbé Gilbert, et se donnait le tort d'être
-injuste, tout seul. Les sots se plaisent à mépriser le génie; ils n'en
-ont le droit que lorsqu'ils sont en nombre. M. Bonnavent commettait la
-faute d'être seul quand il affectait l'indépendance d'un homme «qu'on
-n'épate pas pour si peu». Tous ceux qui s'inclinaient le blâmèrent de se
-refuser à ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Comme il traitait d'égal à égal
-avec le vicaire, lui tapait familièrement l'épaule, lui jetait des
-objections lourdes, et, pour l'embarrasser, tirait au comique et même au
-graveleux, on tomba d'accord sur le manque de tact de M. Bonnavent; en
-constatant l'infériorité de cet homme, chacun put aisément devenir
-supérieur, et n'y manqua pas. On convint que le gros Eugène ne se
-rendait pas compte de la distinction qu'une célébrité future apportait à
-sa maison, et, dès lors, l'abbé Gilbert put y pénétrer à toute heure,
-aussi souvent qu'il lui convenait, sans que personne y trouvât rien à
-reprendre: au contraire.
-
-On disait de M. Bonnavent: «C'est un parvenu!»
-
-Il disait de l'abbé: «C'est un poseur.»
-
-Quand Hélène entendit ce mot, elle en reçut un choc, comme si on l'eût
-frappée; sous l'insulte, elle sursauta et pâlit. Mais, à la réflexion,
-ce mépris formulé par un lourdaud qu'elle méprisait lui parut un nouvel
-honneur, comme la couronne d'épines au front du Christ; finalement,
-l'injure lui plut, parce qu'elle augmentait la distance entre ces deux
-hommes, et parce qu'une offense infligée chez elle à son grand ami lui
-créait le devoir d'en réparer l'ignominie, et de la compenser par plus
-de dévouement.
-
-Elle ne songeait pas à se défier d'elle-même.
-
-Bien que l'abbé occupât sa pensée constante, et bien que le nom de
-Gilbert, prononcé devant elle, lui donnât une palpitation suave, elle
-était loin d'imaginer que cette obsession pût être ou devenir coupable;
-on l'eût indignée en lui révélant que cette hantise était de l'amour,
-l'immonde amour. La prude femme éprouvait pour le péché la plus haineuse
-répugnance: comment eût-elle pu assimiler, sous un nom commun, le
-sentiment qui l'élevait et le vice qui avilit les humains?
-
-Dans cette sécurité, elle vivait joyeuse: l'influence du prêtre,
-pensait-elle, l'avait ennoblie et grandie; grâce à lui, elle allait vers
-la sainteté, par un chemin de lumière, et dans sa gratitude pour
-l'homme, elle remerciait Dieu d'avoir mis sur sa route un élu qui la
-conduisait.
-
-Aussi fut-elle grandement étonnée, le jour où l'abbé déclara qu'il lui
-serait désormais impossible de l'entendre au tribunal de la confession.
-
---Pourquoi?
-
---Nos rapports ne sont plus d'un pasteur et de son ouaille, mais de deux
-amis, je dirais volontiers: d'un frère et d'une soeur.
-
-Le mot passa en elle avec un frisson doux. L'abbé continua:
-
---Nous avons perdu, l'un vis-à-vis de l'autre, le caractère impersonnel
-du prêtre et de la pénitente; par la confidence de mes soucis et de mes
-petitesses, je suis descendu du sacerdoce; je ne m'en plains pas, car
-cette amitié m'est douce, mais je ne confesserai plus celle à qui je me
-confesse.
-
-Elle essaya de protester.
-
---N'insistez pas, dit-il, je connais mon devoir. Il nous est loisible
-d'opter: je cesserai ou bien de vous recevoir en confession, ou bien
-d'entrer ici en ami trop intime. Réfléchissez, et choisissez vous-même.
-
-Il s'abstint de toute visite, pendant quinze jours entiers.
-
-Un matin, il rencontra Hélène sous le porche de l'église. Elle baissa
-les yeux, rougit, et, confuse, elle murmura:
-
---Je sors de confesse...
-
-Ce fut pour tous les deux une émotion poignante: elle tremblait au fond
-d'elle, comme une coupable; et il reçut, au fond de lui, la furtive
-secousse d'une colère. Il lui sembla qu'on l'avait volé ou trahi. Et,
-pourtant, d'autre part, dans cet acte qui les éloignait, ils aperçurent
-ensemble la disparition d'un obstacle ou d'une distance, et l'amertume
-de cette séparation voulue avait le charme vague d'un aveu qui les
-rapprochait.
-
-Il demanda:
-
---Confessée... près de M. le curé?
-
---De M. le second vicaire.
-
-Il le détesta aussitôt.
-
- *
-
- * *
-
-Désormais, il revint plus librement chez madame Hélène. Mais il s'y
-montrait différent de lui-même, plus réservé, plus froid, et comme
-soucieux.
-
-La curiosité publique en fut bientôt avertie, et les dames, en visite,
-supputaient les causes de ce changement. On pensa que le jeune
-prédicateur commençait à trouver le temps long, et que sans doute,
-ambitieux comme le sont tous les gens de mérite, il rêvait à son talent
-un théâtre plus vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette hypothèse
-s'accrédita bien davantage, lorsqu'on eut connaissance d'une démarche
-que l'abbé avait faite auprès de l'archevêque; et l'on en douta moins
-encore, car, à dater de ce temps, on ne le vit plus que sombre et
-d'humeur acariâtre. Il avait des gestes brusques, des mots qui mordent.
-
-Son beau sermon sur les âmes qui se partagent entre Dieu et le monde fut
-d'une éloquence féroce et terrifia les dévotes: on n'y retrouva plus
-rien de cette indulgence qui lui gagnait les coeurs.
-
---Vous souffrez? demanda Hélène.
-
---Souffrir? Pourquoi?
-
---Je le sens. Je vous sens.
-
---J'ignore.
-
---Vous pouvez dire, maintenant que vous ne me confessez plus... Vous
-pouvez dire... à votre soeur...
-
-Il lui prit la main, et la serra fort, sans répondre.
-
-Alors commença une ère nouvelle.
-
-La voix qui réconforte, ce fut celle d'Hélène; la parole qui apaise,
-c'est elle qui la disait; le fort devint le faible, et la femme
-conduisit.
-
-Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux de l'abbé Gilbert.
-
---Que vous a-t-on fait encore?
-
---Rien. Je ne sais pas. Je suis mal à l'aise, toujours.
-
---Vous couvez quelque maladie?
-
---Je le crois.
-
---Mon Dieu!
-
-Elle le choya davantage; elle fut la mère; parce qu'il avait besoin de
-secours, elle osa l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la dirigeait
-plus, elle osa le soutenir; son grand homme lui parut tout petit, et ce
-fut en elle une joie savoureuse.
-
-Elle se permit, une fois, de lui poser la main sur le front. Ils
-s'accoutumaient à ces attitudes nouvelles. Hélène se crut une Soeur des
-Pauvres, en examinant le mal de son ami, en cherchant des remèdes, en
-proposant des soins.
-
---Il vous faudrait du repos... Vous ferez telle chose, ce soir, en vous
-couchant... Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, à la campagne, cet
-été? Cela vous ferait du bien...
-
-L'idée leur parut attrayante. Déjà Hélène se faisait fête de l'avoir
-auprès d'elle, et de veiller sur lui.
-
-Mais un jour, il arriva, plus sombre, et, lentement, d'une voix qu'il
-s'efforçait de rendre ferme, il proféra:
-
---Je ne viendrai plus vous voir. Je vous vois trop souvent.
-
-Elle se récria. Elle dut s'asseoir.
-
-Il poursuivit:
-
---Écoutez bien, ma soeur. Par votre supériorité morale vous m'avez
-intéressé à vous; par les misères de votre existence, vous m'avez
-inspiré la compassion qui veut guérir, et par mes propres misères, j'ai
-connu votre bonté. Mais le Démon est fin: il se sert de Dieu contre
-Dieu, et notre route est semée de ses embûches.
-
---Que dites-vous là?
-
---Je dis que nul n'est infaillible, et que je ne vous verrai plus.
-
-Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert, et les muscles de ses bras
-bougeaient pour les tendre vers lui. Mais elle avait parlé si bas qu'il
-n'entendit point son nom, et Hélène ne tendit point les bras.
-
-Elle restait atterrée sur son siège. Longtemps il se tint debout devant
-elle. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Enfin elle éclata en sanglots.
-
-Il dit:
-
---Vous voyez bien...
-
-Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les mains et les serra dans les
-siennes.
-
-Puis il s'en alla.
-
-C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle osa lui tendre les bras.
-
-Durant trois mois, l'abbé Gilbert demeura invisible, sinon dans
-l'église, aux offices.
-
-On disait: «Il écrit un livre.» On disait encore: «L'abbé Gilbert
-travaille trop; il se fatigue, il change.»
-
-Et, plus tard, on disait: «Avez-vous vu l'abbé Gilbert? Il n'est pas
-reconnaissable.»
-
-Hélène guettait les propos. Maintenant, lorsqu'on prononçait le nom du
-vicaire, elle éprouvait une angoisse, comme si quelque désastre eût
-menacé son ami. Elle souffrait sans cesse.
-
-Elle appréhendait la saison des vacances, qui davantage les éloignerait
-l'un de l'autre. Bien qu'elle ne le vît plus, elle respirait du moins
-l'air de la même ville.
-
-L'été, cependant, était venu: Hélène retardait son départ, de jour en
-jour.
-
-Les riches désertaient la ville, intolérable de chaleur. Bonnavent était
-parti depuis une semaine. Hélène inventait des prétextes.
-
-Enfin, elle se décida, et fixa son départ au lendemain.
-
-Elle se demanda si elle n'écrirait pas à Gilbert un petit mot d'adieu,
-un simple mot, trois lignes. N'était-ce pas bien de le faire? N'était-ce
-pas mieux de s'abstenir? Serait-il content ou la blâmerait-il? Elle y
-réfléchissait sans raisonner, au hasard, implorant une réponse plus
-qu'elle ne cherchait un devoir.
-
-Puis, brusquement, elle se résolut, écrivit.
-
-Sa lettre, à force de discrétion et de crainte, était sèche; Hélène la
-déchira, en fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes
-recommencèrent.
-
-Vingt fois, dans le jour, elle revint vers cette enveloppe, qu'elle
-tournait et retournait entre ses doigts.
-
-La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire entra.
-
-Dieu! qu'il avait changé!
-
-Hélène sursauta, droite. Elle tremblait de tout son corps; elle ne dit
-pas un mot, elle n'eut pas un cri.
-
-C'était vers le soir; une clarté indécise, entrant par l'unique fenêtre,
-se tamisait dans les rideaux verts.
-
-Hélène regardait Gilbert, maigre, blême, les yeux brûlés au fond de
-leurs orbites. Elle joignit les mains, et ses doigts croisés se
-crispaient de douleur.
-
-Il fit trois pas vers elle, et s'arrêta.
-
-Ses paroles furent celles-ci:
-
---Avant votre départ, j'ai voulu vous dire adieu. J'ai cru que nous le
-pouvions.
-
-Elle balbutia:
-
---Oui.
-
-Il ajouta:
-
---Nous ne nous verrons plus, ma soeur...
-
---Nous ne...
-
---Quand vous reviendrez dans la ville, je l'aurai quittée.
-
---Vous l'...
-
---J'ai demandé mon déplacement. Il le faut ainsi.
-
---Vous...
-
---Je pars et je vous dis adieu, chère soeur, jusqu'en l'autre monde.
-
-Cette fois, elle poussa un cri, et chancela. Il dut la soutenir.
-Haletante, avec un bras pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'épaule
-de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec les sanglots, inachevées,
-sans suite:
-
---M'abandonner... Toute seule... Moi qui croyais... n'être plus toute
-seule... sur la terre... Mourir comme un pauvre, toute seule... Sans
-toi... Charité, pitié!... Je ne pourrai pas... Reste!...
-
-Insensiblement son bras gauche avait accroché le cou de Gilbert, et se
-cramponnait au jeune homme, pour l'empêcher de partir.
-
-Il dit avec douceur: «Adieu, n'est-ce pas, pour toujours?»
-
-Elle se serra plus près. Il reprit, désolément: «Tu vois bien...»
-
-Elle n'entendait plus. Sa tête glissa sur le côté, et ce ne fut plus des
-mots qui bruissaient entre ses lèvres, mais un zézaiement de syllabes,
-un sifflement doux et faible, et le prêtre en sentait la tiédeur
-au-dessous de son oreille. Les cheveux noirs d'Hélène lui effleuraient
-la joue. Un peu, il tourna la tête vers elle, et vit sa face
-douloureuse, toute baignée de larmes.
-
-Sentant qu'il la regardait, elle entr'ouvrit les paupières: ses yeux
-renversés ressemblaient à ceux des Madeleines en prière.
-
-Il murmura:
-
---Ma sainte!
-
-Elle le serra plus fort, se souleva vers lui et leurs lèvres se
-touchèrent. Ils voulurent fuir, tous les deux, et déjà ils
-s'étreignaient. Le crépuscule, dans la chambre, s'était fait pâle et
-recueillant.
-
-C'est ainsi qu'ils faillirent.
-
- *
-
- * *
-
-Stupéfaits tous les deux du gouffre où ils étaient tombés, ravis
-d'extase et d'épouvante, ils s'étaient relevés en pleurant, dans la
-double révélation du bonheur et du crime: ç'avait été en eux une minute
-d'ivresse terrifiée, le vertige d'une horreur suave, un monde qui venait
-de s'ouvrir au bord du paradis perdu! Dans cette folie de gratitude et
-d'angoisse, ils se cachaient la face, et chacun d'eux bénissait l'autre
-en le plaignant, comme son bienfaiteur et sa victime.
-
---Par ma faute, disait-il.
-
---Par ma faute, disait-elle.
-
-Dans l'ombre, ils se tenaient les mains et n'osaient pas se regarder.
-
-Gilbert partit comme un voleur. Hélène resta seule.
-
---Orgueil, criait le prêtre, orgueil! Voilà où tu nous mènes. J'ai voulu
-faire mieux qu'autrui, et je croyais en moi. Fou, qui te confiais en ta
-force, voilà ton oeuvre! Tu as damné deux âmes!
-
-L'abbé Gilbert et madame Hélène ne se revirent plus.
-
-L'été fut lourd et long.
-
-Le 18 août, jour de sainte Hélène, le vicaire célébra un office des
-morts. Le 15, pour l'Assomption, il était monté en chaire. On estima
-généralement que le grand orateur commençait à faiblir, et que son génie
-s'épuisait. Erreur: il s'affinait, au contraire, et dans l'humiliation
-il venait de grandir en se faisant plus humain; une tendresse émue
-tremblait dans sa parole; il ne prêchait que les pardons, et sa voix
-n'osait plus tonner dans l'église. Mais comme il faisait moins de bruit,
-on crut qu'il avait moins de mérite.
-
-Hélène avait résisté à l'envie de l'entendre; elle pria chez elle, quand
-elle sut qu'il devait parler. Sa campagne, pourtant, n'était pas loin de
-la ville, mais aucune raison ne l'aurait décidée à sortir de sa retraite
-pour se rapprocher de lui. Elle attendait, dans son obéissance aveugle,
-un ordre. Puisqu'il ne se montrait plus, c'est qu'il voulait ne plus la
-voir: elle acceptait la décision du maître, sans la discuter ni se
-plaindre. Elle ne plaignait que lui.
-
---Il doit souffrir tant!
-
-Cette pensée était son unique remords. Quant au repentir de la faute
-elle-même, elle ne l'éprouvait nullement, et ne songeait même pas à
-s'étonner du calme que le péché avait mis dans sa conscience.
-
-Elle était calme, en effet, et plus qu'auparavant.
-
-Le souci d'avoir trompé la foi conjugale ne l'effleura pas une fois: son
-mari n'avait rien à voir en ce drame; le mariage depuis trop d'années,
-n'était plus entre eux qu'une association d'intérêts où les âmes
-n'avaient nulle part, et jamais l'époux ni l'épouse n'avaient éprouvé
-l'un pour l'autre qu'une antipathie réciproque: Hélène en arrivait donc
-tout naturellement au sophisme de croire que son mari, n'ayant rien
-possédé, n'était dépossédé de rien. Un reproche de lui n'eût constitué
-qu'une injure de plus, et une sottise grossière ajoutée à tant d'autres.
-Libre, elle avait usé de sa liberté; sans appui et seule au monde, elle
-s'était unie, de par son droit: leur acte appartenait à eux seuls, et
-relevait de Dieu seul! Certes, la faute était atroce d'avoir égaré un
-serviteur du Christ, et de s'être fait dans l'Église l'instrument du
-Démon! Elle se frappait la poitrine, désespérée d'avoir acheté son
-bonheur par la damnation d'autrui: et qui, celui-là? Un saint! Le
-bien-aimé!
-
---Mon Dieu! suis-je donc, ô mon Dieu! d'une immonde égoïsme, pour me
-sentir heureuse après un tel forfait?
-
-Car au fond de son coeur, malgré elle, malgré son remords, elle adorait
-l'instant éphémère qui rayonnait sur sa vie, et malgré elle, malgré son
-remords, elle retournait sans cesse au souvenir qui la remplissait de
-délices.
-
-S'il fût venu lui dire: «Partons ensemble», elle serait partie, avec
-sérénité, sans honte, et sans regarder en arrière. Elle y songeait
-parfois, et presque le souhaitait.
-
---Peut-être décidera-t-il cela? Peut-être jugera-t-il qu'il ne lui
-convient plus de rester dans les ordres? Il est le maître: il sait.
-
-Elle attendait, prête à tout.
-
-Mais les semaines passèrent, et firent un mois, deux mois.
-
-Hélène attendait toujours, soumise et sans impatience.
-
-Chaque soir, au crépuscule, elle se rappelait l'instant: elle n'aspirait
-pas à le revivre, ne sachant pas que cet émoi profond de toute la chair
-éveillée pût se renouveler une seconde fois au cours des existences:
-elle imaginait, dans sa candeur, qu'il était la minute unique,
-l'hyménée, l'accord de deux âmes, la secousse intime, irrévocable, que
-les êtres éprouvent, le jour où ils s'attachent l'un à l'autre pour la
-vie. Donc, elle était à lui; elle n'avait jamais été qu'à lui. Donc,
-elle attendait: peut-être ne se rejoindraient-ils qu'en l'autre monde?
-Sans doute, il déciderait ainsi. Elle commençait à le croire, devant son
-absence obstinée. Elle se résignait: c'était bien.
-
-L'automne arriva. Hélène revint en ville. Elle apprit que l'abbé Gilbert
-était parti depuis trois jours.
-
---En voyage?
-
---Non: parti.
-
---Tout à fait?
-
---Oui.
-
-Une marée de tristesse lui noya le coeur, malgré sa résignation.
-
-Elle voulut savoir. Elle vit Monseigneur, et l'évêque se récria:
-
---Comment? Il ne vous a point avisés, vous, ses meilleurs amis? Il
-devient bizarre, vraiment. Il a sollicité de moi sa nomination à une
-cure de village, et j'ai tenté de faire valoir auprès de lui les
-intérêts de la religion, à qui ses talents sont utiles dans une grande
-cité plus que dans un petit bourg. Il a répondu: «J'ai péché par orgueil
-et j'en dois faire pénitence.» J'ai résisté autant que j'ai pu, mais
-monseigneur l'Archevêque, après avoir reçu la confession de l'abbé,
-approuvait son voeu, et je me suis incliné.
-
-Hélène, semblablement, s'inclina devant les décisions de son maître, et
-elle le bénit dans son coeur. Elle dit:
-
---Ce sera donc pour l'autre monde...
-
---Quoi? demanda l'évêque.
-
-Hélène le regarda sans répondre, étonnée d'avoir parlé tout haut.
-
- *
-
- * *
-
-L'abbé Gilbert était dans un village perdu de la montagne: toutes les
-photographies qu'elle put trouver de ce pays, Hélène les acheta et en
-décora le petit salon, pour voir sans cesse les sites qu'il voyait.
-
-L'hiver s'écoula, et le Carême vint. Hélène, afin de ne dire à personne
-le secret de sa vie, ne se confessa pas. Pour la première fois, à
-Pâques, elle ne s'approcha point de la Sainte-Table.
-
-Ce fut, dans son âme, une profonde misère, et dans la ville un scandale.
-
-Dès lors, on ne la rencontra plus nulle part. Elle fermait sa porte. Le
-dimanche de Quasimodo, on ne la vit pas à la messe, et les dimanches qui
-suivirent, on ne la vit pas davantage.
-
---Que se passe-t-il?
-
-L'évêque la visita, et seul, il fut reçu.
-
---Elle n'est pas bien.
-
-Un matin, le bruit courut que madame Bonnavent était sortie de chez
-elle, allant vers la cathédrale...
-
-C'était l'anniversaire de l'hyménée: elle le passa tout entier dans
-l'église, en prières, et ne rentra que pour l'heure du crépuscule:
-alors, elle s'enferma dans le petit salon, et agenouillée près du divan,
-elle pria longuement.
-
-Le lendemain, elle dut garder la chambre; elle voulut se lever et n'en
-eut pas la force. Le médecin diagnostiqua une grave neurasthénie, avec
-une anémie profonde. On apprit, des servantes, que madame jeûnait depuis
-des mois et portait un cilice.
-
-Elle languit pendant un semestre. Le docteur exprima de sérieuses
-inquiétudes.
-
-La malade ne s'épouvantait nullement: elle témoigna d'une admirable
-sérénité.
-
---Docteur, dites-moi, je vais mourir, n'est-ce pas?
-
---Non, madame, non certes!...
-
-Il eut le sourire professionnel de la confiance, mais elle insista.
-
---Pour raisons importantes, docteur, il faut absolument que je sache si
-je suis condamnée, et pour quelle époque, à peu près.
-
---Mon Dieu, madame...
-
---Me reste-t-il trois semaines, quinze jours, un mois?
-
---Peut-être... Mais, rassurez-vous, j'ai de l'espoir.
-
-Elle sourit à son tour, et répondit: «Moi aussi, j'ai l'espoir.»
-
-Elle fit un testament charitable. Puis, elle eut apparemment des accès
-de délire, car on l'entendit maintes fois qui marmonnait:
-
---Dans l'autre monde...
-
-Elle avait cependant conservé toute sa raison. Elle le prouva en
-exprimant le souhait que l'abbé Gilbert reçût sa confession suprême.
-
-Elle pensait:
-
---Viendra-t-il?
-
-Toutes les deux heures, elle demandait:
-
---A-t-on prévenu l'abbé Gilbert? Est-ce bien sûr?
-
-Elle ajoutait:
-
---Il faut se dépêcher.
-
-Ou encore:
-
---J'irai bientôt dans l'autre monde.
-
-Le deuxième jour, elle eut une fièvre violente, dans l'angoisse de
-mourir sans confession. On lui proposa d'appeler le second vicaire, mais
-cette idée l'effraya tellement que le docteur dut intercéder et
-prescrire le repos.
-
---Je vivrai bien jusqu'à demain, docteur? Je vous en supplie, jusqu'à
-demain...
-
-Le troisième jour enfin, la servante entra et dit:
-
---Voici l'abbé Gilbert.
-
-Il parut dans le cadre de la porte.
-
-Elle poussa un petit cri d'enfant, et voulut tendre ses bras, qui
-étaient si maigres, mais elle n'en eut pas la force.
-
-Elle le contemplait avidement: il lui parut grandi.
-
-L'abbé attendait que la servante et la garde se fussent retirées. Seule
-alors, en présence de l'aimé, Hélène lui sourit, et de nouveau elle
-essaya de tendre ses pauvres mains.
-
-Mais il dit, grave et de loin:
-
---Ma soeur, récitez votre _Confiteor_.
-
-Aussitôt, elle répondit:
-
---_In nomine patris et filii_...
-
-Elle vit, du coin de l'oeil, qu'il s'était émacié, et ses prunelles, au
-fond de l'orbite, étaient plus noires.
-
-Elle continua:
-
---_Confiteor Deo omnipotenti_...
-
-Il fixait quelque chose, droit devant lui, sans la voir.
-
---_Mariæ Virgini_...
-
-Elle aurait pourtant bien voulu rencontrer son regard, une fois, avant
-de mourir...
-
-Malgré cela, lorsqu'elle eut fini la prière et qu'il fallut dire sa
-faute, elle ferma les yeux de honte. Puis, faiblement, elle confessa son
-amour pour un homme qui n'était pas libre, et elle n'osait dire qu'il
-fût prêtre. Le confesseur, immobile et les yeux clos, attendait. Enfin,
-elle avoua cette chose... Elle tremblait. Elle dit la surprise d'une
-minute, la faiblesse imprévue...
-
---Lui, l'avez-vous revu?
-
---Jamais, mon père...
-
---Vous êtes tous deux de grands coupables, et lui, plus que vous.
-
---Non, mon père, c'est moi!
-
---Inclinez-vous, sans discuter! C'est le péché d'orgueil qui vous a
-perdus tous les deux. Humiliez votre orgueil et ne discutez pas!
-Inclinez-vous dans la pénitence. Dieu vous juge. Puisse-t-il pardonner,
-au moins à vous, qui comparaissez devant lui.
-
-Elle dit: «_Amen_.»
-
-Il reprit: «Mais vous n'avez pas offensé que le Seigneur. Un homme a
-pâti par ce crime, et c'est l'époux qui se reposait en votre foi reçue
-au pied des autels. Vous ne devez vous présenter au Tribunal de Dieu
-qu'avec le pardon de celui-là!
-
---Mon...
-
---Humiliez-vous, pécheresse d'orgueil, par l'aveu de la faute à celui
-que la faute offensait! C'est la pénitence que je vous impose. Je ne
-vous donnerai l'absolution qu'à ce prix.
-
---Mon père... j'avouerai.
-
---Achevez le _Confiteor_.
-
---Mon père... devrai-je dire... aussi, le nom... de Lui?
-
---Vous direz le nom du coupable. Achevez le _Confiteor_.
-
---_Ideo precor_...
-
-Il l'entendait à peine; elle termina la prière, et se tut. Il lui donna
-l'absolution.
-
-Ensuite, s'étant levé, il ouvrit la porte et appela une servante.
-
---Priez M. Bonnavent de venir.
-
-Pendant qu'ils attendaient, ils ne bougèrent ni l'un ni l'autre.
-
-Hélène haletait. Elle entrouvrait et refermait ses lèvres sèches. Elle
-passait ses doigts sur son front.
-
-Le mari entra, silencieux, gêné.
-
---Monsieur, dit le prêtre, votre épouse souhaite, avant la mort, de vous
-faire un aveu et d'obtenir votre pardon.
-
-Hélène rassembla toutes ses forces pour se soulever sur les coussins.
-
-Le prêtre s'agenouilla au pied du lit, et, les mains jointes sur la
-poitrine, il baissa la tête, dans l'attitude de l'amende honorable.
-
-Bonnavent les examinait, mal à l'aise et tâchant de comprendre.
-
-Hélène murmura:
-
---Monsieur... j'ai failli... Pardonnez-moi... s'il vous plaît...
-
-Elle se tut: elle ne trouvait pas les mots pour dire le reste. Le prêtre
-attendit; puis, comme elle ne parlait plus, il releva un peu le visage,
-et ordonna:
-
---Continuez.
-
-Hélène, obéissante, reprit, avec effort:
-
---Monsieur... j'ai failli... avec... l'abbé Gilbert.
-
-Elle retomba sur son lit, épuisée.
-
---Je sais, dit Bonnavent.
-
-Hélène poussa un sanglot faible, et se cacha la face dans les mains,
-prise de honte à l'idée que, de tout temps, un regard profane avait
-violé son auguste secret.
-
-Le mari ajouta: «Calmez-vous... Je savais, depuis des années.»
-
-Hélène cria: «Non!» et l'abbé se redressa, sous l'injure du soupçon qui
-les avait calomniés longtemps avant la faute.
-
-Mais il rabattit son orgueil, se frappa la poitrine, et dit:
-
---_Meâ culpa!_
-
-La moribonde frissonna toute et voulut se lever encore; elle put crier,
-comme une protestation:
-
---_Meâ culpa!_
-
-Puis, de nouveau, elle tomba.
-
-Bonnavent se rapprocha du lit.
-
---Pauvre femme! dit-il.
-
---Monsieur, demanda l'abbé, pardonnez-vous à votre épouse?
-
-Bonnavent répondit:
-
---Je lui pardonne.
-
-Il se pencha au chevet, et répéta:
-
---Je vous pardonne, Hélène, vraiment.
-
-Elle fit signe, des paupières, qu'elle entendait.
-
-On annonça le vicaire, avec les Saintes Huiles...
-
-M. Bonnavent sortit de la chambre, parce qu'il pleurait.
-
-Madame Hélène se tourna lentement vers l'abbé Gilbert.
-
-Elle balbutia:
-
---Dans l'autre monde...
-
-Puis, elle mourut en souriant, et l'abbé lui ferma les yeux.
-
-
-
-
-LA MARATRE
-
-
-«Ma chère amie, je t'écris parce que je suis trop malheureuse, parce que
-je deviens folle. Il faut que je me confie et que tu m'aides. J'ai honte
-de moi, j'ai peur de moi. Je ne suis pourtant pas méchante, n'est-ce pas
-et tu le sais bien?
-
-Je dois remonter loin, pour que tu me comprennes.
-
-Tu n'as jamais connu les circonstances qui, l'automne dernier, amenèrent
-mon mariage, si imprévu, si brusquement décidé. Tu m'accusais
-alors,--oh! gentiment, et je ne te reproche rien,--d'être une amie peu
-confiante, dissimulée; tu te trompais, car j'étais simplement une femme
-heureuse, et d'un bonheur inespéré, que je n'osais pas dire, osant à
-peine y croire.
-
-On s'est rencontré, on s'est aimé, alors que ni lui ni moi n'attendions
-plus rien de la vie.
-
-Moi, tu le sais, pauvre, ayant vécu tristement ma jeunesse, dans le
-travail, la solitude, sans amour, j'avais déjà vingt-sept ans, et trop
-de raison pour espérer quoi que ce fût de l'avenir.
-
-Lui, au contraire, avait eu l'espérance, et dix ans de félicité, mais la
-mort tragique de sa femme avait tout brisé en lui, autour de lui, et,
-par un chemin de fleurs il était arrivé à la même détresse morale où dix
-années de souffrance m'avaient si lentement conduite...
-
-Alors, nous nous sommes rencontrés sur le bord de la mer, dans le cadre
-odieux d'une villégiature bourgeoise, où le médecin m'envoyait pour
-rétablir mes forces, où le médecin l'envoyait pour soigner son enfant.
-Il se promenait tout seul, tenant son petit par la main, comme une
-maman; et moi aussi, je vivais à l'écart, n'ayant aucun goût pour les
-ragots de la plage et les niaises médisances de ces gens qui trouvent
-moyen de se jalouser, quand ils méritent si peu de faire envie.
-
-Tous les jours, plusieurs fois par jour, je le voyais passer, regardant
-devant lui, loin, dans le vague; lui seul m'intéressait en ce pays, mais
-nous ne nous parlions pas, et même il ne m'avait point remarquée: je ne
-songeais nullement à m'en offusquer, car je ne suis guère coquette, et
-ce couple d'un père et d'un enfant m'inspirait tout juste la
-commisération que l'on a pour un malheur rencontré dans la rue.
-
-Le petit être surtout me faisait peine à voir.
-
-Il était si joli, si beau, avec ses cheveux bouclés et ses yeux où le
-rire ne durait qu'un instant; il avait des gravités subites, le pauvre
-baby, comme s'il eût compris son malheur de n'avoir pas de mère: et
-j'aurais voulu l'embrasser.
-
-J'ai toujours adoré les enfants, et peut-être ma grande tristesse de
-vieille fille venait moins d'une jeunesse sans amour que d'une maturité
-sans berceau. Tu te rappelles comme on riait de mes poupées, à la
-pension? J'étais le modèle des mères. Hélas! je donnais, par avance, à
-des chérubins de carton, la tendresse qui, plus tard, allait m'être
-interdite, les caresses que ne devait jamais recevoir un enfant sorti de
-ma chair. Peut-être est-ce par une revanche de cette passion déçue, et
-pour vivre auprès des enfants, que j'ai choisi, à l'heure de gagner mon
-pain, le dur métier d'institutrice?
-
-Mais, je divague, et je ne te raconte pas. Voici. Je me dépêche. Un
-matin, le mignon petit, en trottant sur la plage, tomba devant moi et je
-courus le relever. Son père accourait aussi. L'enfant pleura très fort
-et le père en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu peux voir pleurer
-un homme, toi? Je fus toute bouleversée, et quand nos regards se
-croisèrent, j'en eus au coeur une secousse. Je dis: «Oh! monsieur,
-rassurez-vous: ce n'est rien; il n'a pas de mal.» M. Lanjorais me
-remercia beaucoup, et s'éloigna.
-
-Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant venait m'embrasser.
-
-Un jour, on se rencontra dans le bois. J'étais assise et je lisais,
-quand ils survinrent. Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le père
-s'excusa d'abord; puis, on parla du pays et des paysages, qui nous
-plaisaient par leur tristesse grave, et tout de suite on comprit que
-l'on se ressemblait un peu. Pourtant, la conversation n'avait duré
-guère, car M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue dans ce lieu
-écarté, et je lui sus gré de sa discrétion. Tout de même, pour la
-première fois de ma vie, je m'étais trouvée seule au fond d'un bois, en
-présence d'un homme, et j'en avais ressenti une bizarre impression,
-faite d'un peu de malaise avec un peu de charme...
-
-Tu devines que désormais on se parla fréquemment, sur la plage. Nous y
-trouvions tous les deux un plaisir discret, qui nous reposait des
-banalités ou des sottises proférées autour de nous, et de notre ennui.
-
-L'enfant m'adorait. Sitôt qu'il m'avait aperçue, son petit air rêveur se
-changeait en gaieté; il ne riait qu'avec moi. Cela nous rapprocha
-beaucoup. Au bord de la mer, l'intimité se fait vite. Notre sympathie
-devint bientôt une confiance. L'un après l'autre, j'avais raconté tous
-mes pauvres secrets, et ma solitude, ma résignation; je me montrais sans
-arrière pensée, comme à toi, et tu seras peut-être jalouse si je t'avoue
-que je trouvais à ces confidences, un soulagement qu'elles ne m'ont
-jamais procuré à ce point, quand je les faisais à ton amitié de femme.
-
-Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait à son tour: c'était comme
-d'entendre ma peine formulée par une autre voix, et je me reconnaissais
-en lui. Il ne parlait point de sa femme, mais seulement de sa détresse.
-Je m'abandonnais sans contrainte au charme de cette amitié, et je n'y
-soupçonnais aucun péril, n'ayant jamais pensé qu'un homme veuf fût un
-homme libre. J'imaginais naïvement que nous avions agrémenté, l'un par
-l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour de mon départ, je fus
-toute surprise du vide nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et qui
-m'épouvantait déjà. Le petit Albert pleura, cria: «Je ne veux pas que tu
-t'en ailles! Je veux que tu restes!»
-
-Il eut presque une crise de nerfs, et nous restions là, devant lui, son
-père et moi, gênés, regardant l'enfant, regardant en nous, n'osant nous
-regarder l'un l'autre.
-
-Ce soir-là, il m'a dit: «Je vous aime.» J'ai failli m'évanouir, en
-entendant ces trois mots, dits pour moi, dits à moi, et que je croyais
-ne devoir jamais entendre que dans les vers des poètes, ou sur la scène
-des théâtres. Alors, comme par enchantement, je me suis aperçue que je
-l'aimais.
-
-Ce fut une grande joie douce, une espèce d'ivresse sereine, et je
-n'avais rien éprouvé de tel, depuis le jour de ma première communion. Je
-me suis jetée sur l'enfant, que j'ai pris dans mes bras, et je cachais
-dans ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai bien tendrement, et même
-un peu follement, baisé son mince cou blanc et ses joues roses, brunies
-de hâle marin. Je n'étais plus une exilée, dans le monde. J'étais une
-autre femme, presque une mère. La vie s'ouvrait, délicieuse, et je
-venais de naître. Comme c'est bon, d'avoir gardé toute la pureté de son
-coeur, de sa pensée, et de sentir qu'on est la vierge d'un unique amour!
-Il m'a semblé qu'alors seulement je comprenais le pourquoi de ma vie
-passée, et le but de la route solitaire que j'avais désespérément
-suivie, sans savoir où j'allais.
-
-Voilà comment nous nous sommes mariés. J'étais pauvre, et mon fiancé,
-sans être riche, possédait le nécessaire: mais nous n'avons, ni l'un ni
-l'autre, pensé à ces choses. Il a changé d'appartement, car tous deux,
-et sans en rien dire, nous le souhaitions également, lui pour ne pas
-m'introduire dans le logis de la morte, et moi pour ne point me heurter
-aux perpétuels souvenirs de celle qui m'avait précédée.
-
-Je n'étais pas jalouse, pourtant, et je me livrais toute à mon bonheur.
-
-Car mon bonheur, tout d'abord, me parut sans tache. Notre vie était
-délicieuse. J'aimais infiniment notre petit Albert, et presque avec
-reconnaissance, car ma félicité me semblait être un peu son oeuvre.
-
-Puis, tout a changé. Brusquement? Petit à petit? Je ne sais pas, je ne
-peux pas te dire. Il y a des choses qui s'arrangent au fond de nous,
-lentement: on ne s'aperçoit de rien, et le travail se continue; un beau
-jour il est fini.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je reprends cette lettre interrompue. Que te disais-je? Je me souviens:
-j'allais parler du petit Albert.
-
-Comment ai-je pu en venir à détester ce pauvre enfant?
-
-Écoute! Je t'en prie, avant de me condamner, écoute-moi!
-
-Il faut que tu saches une chose: ce petit ressemblait à sa mère,
-crois-moi, beaucoup trop.
-
-D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier: j'aimais d'amour,
-moi, avec toute la passion contenue de toute ma jeunesse; j'adorais mon
-mari, il était mon culte, mon obsession, te l'avouerai-je? mon désir! Il
-était tout!
-
-Or voilà que, peu à peu, je sentais une dissonance entre nous, et une
-gêne que je ne m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes où j'avais
-honte d'aimer: oui, honte, devant lui, à cause de lui! Une pudeur me
-prenait tout à coup, et j'aurais voulu me cacher de son regard. Je sais
-pourquoi maintenant, et je vais te le dire. Nos coeurs ne battaient pas
-ensemble! A l'enthousiasme de mon premier amour, il répondait par une
-affectueuse camaraderie. Nous étions deux créatures qui ne parlent pas
-la même langue. C'est tout. Et c'est atroce.
-
-Oh, bien sûr, je n'en ai pas souffert, au commencement... Comment
-veux-tu qu'une pauvre vierge, toute neuve, devine rien à ces choses? On
-va de toute son âme, et le bonheur semble si bon, quand on s'est cru
-condamnée pour la vie à n'en jamais connaître aucun!
-
-C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aidée à comprendre. Te rappelles-tu
-cette parole sinistre, que tu m'as dite un jour, et qui me révoltait si
-fort? Tu prétendais que les hommes ne savent pas vivre dans la chasteté,
-qu'ils sont capables de se donner sans amour, et que la continence les
-amène à se croire épris d'une femme, alors que simplement ils ont le
-désir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce joli cynisme que tu affectes
-pour m'étonner: «Vois-tu, ma chère, on est sûre d'être désirée, la
-veille; mais on n'est sûre d'être aimée que le lendemain.»
-
-Cette phrase-là m'est revenue à la mémoire, un jour; et, depuis lors,
-elle m'a hantée. Elle expliquait tout! Est-ce que M. Lanjorais, après un
-an de veuvage, halluciné par la solitude physique, ne s'est pas leurré
-sur lui-même et la nature des sentiments qu'il éprouvait pour moi?
-Peut-être a-t-il pris pour un amour ce qui n'était qu'un besoin, et son
-erreur a fait notre mariage. Maintenant, dans l'existence commune, la
-vérité nous apparaît... A tous deux, elle apparaît, mais trop tard, et
-nous en souffrons, nous allons en souffrir! De plus en plus, nous en
-souffrirons: lui par ma présence qui le fatigue, par mon amour qui
-l'obsède, et moi par sa froideur, par son visible effort d'être aimable,
-poli!
-
-Poli! Comprends-tu ce mot-là! La politesse d'amour! Oh, l'exécrable
-idée! Elle est entrée en moi, cette idée-là, comme un poison, et je la
-chassais, sans pouvoir m'en défaire.
-
-Je me défendais contre moi-même, et je me disais: «Il est froid, voilà
-tout; sa nature est ainsi faite.»
-
-Mais j'ai appris, un jour, que sa nature était tout au contraire, et
-qu'il pouvait connaître, comme moi, et qu'il avait connu, avant moi,
-l'exaltation, l'ardente folie, le double élan de l'âme et de la chair,
-l'amour total, l'amour complet, l'amour semblable au mien!
-
-Près d'une autre, hélas!
-
-Je te jure que je n'ai rien cherché, et que le hasard seul m'a fait
-trouver des lettres adressées par lui à sa première femme.
-
-Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai résisté pendant trois
-jours. J'ai passé des heures devant le tiroir que j'ouvrais et que je
-refermais, sans pouvoir m'en aller de là. Sur la première enveloppe, je
-voyais mon propre nom, écrit par la main de Charles: «Madame
-Lanjorais...» Je palpais le lien de soie, l'épaisseur du paquet de
-lettres, et je me sauvais en tremblant.
-
-A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu...
-
-Oh! ces lettres! Elles me brûlaient les doigts et les yeux! Il les avait
-écrites au cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes, reprises dix
-fois chaque jour, étaient datées d'heure en heure, pour marquer mieux la
-perpétuelle obsession. En lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait
-pas, il murmurait: «Tu es ma vie, je t'aime plus que je ne m'aime, et
-plus que tu ne m'aimes...--Quand on me force à t'oublier un instant, je
-ne vis plus; dès qu'on me laisse libre, je ressuscite: la vision de toi
-donne la vie...--Avant d'entrer dans ce lit d'hôtel, je ferme les yeux,
-et je te rêve couchée là, endormie; puis, je m'approche doucement, et je
-me penche vers toi, pour baiser ton front calme, tes yeux clos, tes
-lèvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise: réveille-toi, ma mie, et
-vois que je suis là! Tu sens le thé, ma fleur de thé!...--Je me suis
-assis sur le bord du fossé, et j'ai cueilli des fraises sauvages; je les
-ai pressées, les fraises roses, bien fort entre mes lèvres, mais elles
-n'ont pas dit: Encore!...--Demain! demain! Il n'y a plus de mots pour
-crier ma joie, quand je pense à ce retour; il faudrait pleurer...»
-
-Je les ai tant lues ces phrases, que je les sais par coeur. L'autre
-aussi les avait bien lues, car les feuilles sont toutes froissées: elles
-ont gardé les plis du corsage où cette femme les cachait, sur son coeur,
-et, si elles ont pu se refroidir avec le temps, c'est parce que la femme
-est morte!
-
-Eh bien, non! Elle vit!
-
-Elle vit, te dis-je! Elle est présente malgré la tombe, comme elle
-l'était malgré l'absence!
-
---Il l'aime encore!
-
-J'en ai eu la preuve, et j'ai vu.
-
-Ce que j'ai vu? Il l'a embrassée devant moi!
-
-Oui, il l'a baisée sur les paupières, devant moi!
-
-C'était un soir. Le petit allait se coucher. Mon mari, assis devant la
-cheminée, regardait les tisons; il se souvenait, sans doute, il pensait
-à elle... Tiré de sa rêverie par l'enfant qui l'appelait, il releva la
-tête avec cette stupeur des gens endormis qu'on réveille; il contempla
-son fils, et tout à coup il se mit à le serrer dans ses bras, comme s'il
-le retrouvait: il le serra si fort que l'enfant eut un cri.
-
-Il lui baisa les yeux, entends-tu, les deux yeux, longuement, et lorsque
-l'héritier de la morte, enfin, eut dégagé sa tête et qu'il tourna vers
-moi ses prunelles étonnées, il avait un regard de femme: les yeux de sa
-mère, ressuscités, et je sentis que leur étonnement venait de me voir
-là!
-
- * * * * *
-
-Maintenant, je le déteste, leur petit!
-
-Mon Dieu! N'était-ce pas assez des tortures que la jalousie me fait
-souffrir, sans y ajouter encore les aigreurs de la haine et le remords
-d'exécrer une créature innocente?
-
-Car c'est épouvantable! Ma haine, que j'essayais d'abord de refréner et
-d'étouffer, est devenue plus forte que ma raison, et je ne sais plus ni
-la cacher, ni la contraindre! Ce baby que j'aimais tant, que je
-soignais, que j'endormais, dont je me croyais la vraie mère, et qui
-m'adorait, lui aussi, je ne peux plus le voir, depuis qu'il incarne la
-morte. Son aspect seul et son regard me bouleversent, me crispent. Il
-n'est point jusqu'à sa voix qui ne m'affole, car j'en suis venue à
-imaginer qu'il a la voix de sa mère, comme il en a les yeux, et dès
-qu'il parle, c'est elle que j'entends! Quand il rit, c'est pour me
-narguer! Quand il pleure, ses cris m'entrent dans la chair, dans tout le
-corps, comme des aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgré cette
-douleur physique, j'éprouve une volupté maladive à l'entendre crier ou
-pleurer, parce que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je me venge!
-
-Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je me ressemble encore? Comment
-peut-on changer ainsi?
-
-L'enfant a bien senti que je changeais, et, lui non plus ne me
-reconnaissait pas. Il m'a d'abord recherchée un peu moins. Ensuite, il a
-pris peur de moi, vaguement, et bientôt, il m'évitait. Ces ruptures-là
-vont très vite, avec les enfants et les bêtes. Il s'est mis à me
-craindre tout à fait: maintenant, il me fuit.
-
-Son éloignement m'a rendue plus nerveuse encore: et voilà qu'un jour je
-l'ai battu!
-
-Son père était là. Il a vu. Il n'a rien dit, mais il est devenu très
-pâle. Il a pris son enfant, il l'a embrassé et l'a emmené. Il l'a couché
-lui-même, et je n'osais bouger.
-
-J'avais peur de me retrouver en présence de mon mari. J'ai pleuré
-beaucoup. Quand M. Lanjorais rentra dans le salon, il me trouva dans les
-larmes. J'ai demandé pardon, bien sincèrement. Il a été très bon et m'a
-calmée avec des paroles indulgentes. Moi-même, j'ai confessé toutes mes
-peines, leurs causes, ma misère.
-
-Ce fut alors entre nos âmes une espèce de rapprochement glacial, une de
-ces rencontres trop brusques à la suite desquelles on est plus loin l'un
-de l'autre, plus loin qu'auparavant. Quelque chose venait de se rompre:
-l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi comme j'avais vu en lui,
-et nous comprenions nettement que nos deux esprits ne communiaient plus.
-
-A cause de ce petit!
-
-Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu que je ne lui garde pas
-rancune? Est-ce que je suis maîtresse d'aimer, de ne pas aimer? On sent,
-on a du mal, on crie. Quelque chose, en moi, crie contre cet enfant qui
-est le spectre d'une femme, et j'ai beau me raisonner, me désoler, il a
-pris de jour en jour une importance plus terrible et presque
-fantastique: il n'est plus maintenant, à mes yeux, une simple évocation
-de sa mère, il est devenu elle; elle-même, entends-tu? l'Autre, celle à
-cause de qui on ne m'aime pas, celle qui m'empêche d'être aimée, qui
-m'en empêchera toujours, la morte qui me fait veuve!
-
-Je suis folle, peut-être? Soit! Mais qu'importe, si je ne puis plus ne
-pas l'être? Je sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est brisé, et
-voilà ce qui me révolte! Est-ce que je n'avais pas mon droit à du
-bonheur, comme une autre? Je ne l'ai pas cherché: on est venu me
-l'offrir, et l'on m'a dit: «Voilà ta part!» Alors, j'ai cru, et je me
-suis donnée toute, et maintenant, mon Dieu, je me trouve seule, plus
-seule qu'auparavant, puisque je l'ai touchée et que j'ai cru
-l'étreindre, la félicité qui m'échappe!
-
-Plains-moi!
-
-Je t'embrasse.
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Chère amie, j'ai bien tardé à te répondre.
-
-Tu me demandes comment je vais?
-
-Mal: la douleur m'a rendue impressionnable à tout, et nerveuse. Ajoute à
-cela que j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse qui commence. Je
-ne suis pas encore bien certaine du fait, et déjà pourtant cette idée me
-trouble et me tracasse.
-
-D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est pour moi un sujet
-d'inquiétude, et je redoute tout ce que je prévois. Je ne pense aux
-choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rêve et je me
-réveille en sursaut. Pendant la nuit, des idées tournent dans ma tête,
-vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent; je
-cherche des remèdes à mon mal, des arrangements à notre vie, des
-hypothèses qui ramèneraient le calme dans mon esprit, des drames où mon
-dévouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort à mon côté.
-J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais
-le petit, et je dirais, en le rapportant à son père: «Tu me le dois un
-peu, aime-moi donc aussi.»
-
-Mais toutes ces belles choses de la nuit n'arrivent jamais en plein
-jour, et, lorsque je rentre au matin, dans l'existence banale, j'y
-arrive avec des nerfs crispés, un cerveau las qui tournoie encore: la
-fatigue des nuits me fait des journées dolentes, et personne ne vient à
-moi.
-
-On a raison, car je suis irritable; mais, à force d'être exilée, je
-deviens plus acariâtre encore. Je m'en rends compte: on n'est pas bien,
-près de moi; je communique mon mal, et c'est tout juste qu'on me fuie;
-je voudrais redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je souffre trop,
-et ma tête s'en va. J'ai des colères subites qui me laissent dans le
-crâne une grande souffrance.
-
-Et puis, il y a maintenant une idée qui me harcèle et qui me revient dès
-que je l'ai chassée. Je me dis: «Si l'enfant n'était plus là!» Alors,
-j'imagine une maison calme, une existence à deux, et l'amour reconquis,
-et la paix dans mon coeur...
-
---Si l'enfant n'était plus là!...
-
-Et je voudrais qu'il disparût, ce vivant portrait de la morte! Je le
-voudrais tant, je le veux tant que... C'est horrible! J'ai peur de moi,
-et de cette idée fixe.
-
-Au revoir. Écris-moi un peu.
-
-Ton amie,
-
- LOUISE.
-
- * * * * *
-
-«J'ai reçu tes lettres, ma chère amie. Merci, pour tes bonnes paroles,
-pour la bonne amitié. Je te sais gré de la peine que tu as prise de me
-donner des conseils: mais ils étaient inutiles, vois-tu, et bien
-dangereux aussi. Imagine un peu les malheurs nouveaux que tu pouvais
-amener dans mon ménage, si mon mari avait lu des phrases dans lesquelles
-tu plaides pour l'enfant de sa première femme: on dirait que tu me
-dissuades de le tuer, ce chérubin! Mon Dieu, quelle horreur! Se peut-il
-que mes pauvres lettres t'aient donné de moi une semblable idée?
-Brûle-les vite, alors, et qu'il n'en reste rien! N'est-ce pas, tu vas
-les brûler? Jette encore celle-ci au feu, et ne parlons plus de mes
-misères, puisque je les explique si mal...
-
-Je t'embrasse.
-
- LOUISE.
-
-_P.-S._--J'en ai maintenant la certitude: je suis enceinte.
-
- L.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Ma chère, ma chère, je t'avais menti, je mentais honteusement, lorsque,
-il y a six mois, je protestais contre un soupçon trop juste, contre des
-conseils trop sages. Si je t'ai demandé de brûler mes lettres, c'était
-déjà pour détruire des preuves, et je me reprochais d'avoir écrit, parce
-que je commençais à entrer dans le crime.
-
-Je t'épouvante? Ah! quand tu sauras tout!
-
-J'ai appelé la mort, lâchement, sournoisement, une mort traîtresse qui
-venait en cachette, et que j'appelais sans risques. Tu ne peux pas
-supposer à quel point je fus infâme dans la persévérance, et je veux le
-dire à présent, et je veux que tu le saches, pour me châtier devant
-quelqu'un, et ne plus être seule à porter le poids d'un secret qui me
-pèse trop. Dis-moi vite que je peux me confesser à toi! J'en ai besoin.
-Après la hantise du meurtre, c'est maintenant celle du remords! Ah! je
-suis une malheureuse femme! Maudis-moi, mais plains-moi!
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C'est bien. Je vais raconter tout, si je peux.
-
-Des semaines, j'ai lutté. Je ne pensais, je ne pouvais penser à aucune
-autre chose. C'était une obsession de toutes les minutes. Je marchais
-comme dans un rêve, et tout le monde constatait mon air égaré.
-
-Nul ne songeait à attribuer mes bizarreries à un commencement de
-grossesse, car on ignorait mon état.
-
-Cependant, un jour, mon mari en eut l'idée, et il m'interrogea. Mais je
-niai, et même avec énergie, presque avec colère.
-
---Vous êtes étonnants, vous autres hommes, ma parole! Est-ce que nous
-n'avons pas une âme, des sentiments, aussi bien que vous? On dirait, à
-vous entendre, que toutes nos pensées dépendent de notre santé, et quand
-nous sommes tristes, ou quand nous voyons clair, vous nous croyez
-malades!
-
-Il n'insista point, et fit de son mieux pour m'apaiser.
-
-Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en arrière, il me semble qu'en ce
-temps-là je n'ai pas vécu moi-même, et qu'une autre créature s'agitait à
-ma place, qu'une autre âme habitait mon cerveau, et commandait mes
-gestes. Ce temps-là, c'est une espèce de trou noir, dans ma vie: j'y
-vois mal, et je m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar. Je ne
-sais plus qu'une chose: j'avais _besoin_ que l'enfant mourût!
-
-Alors je me suis mise à le tuer.
-
-Comment? Il me fallait une arme qui n'éveillât point de soupçon.
-
-Un simple mouchoir m'a suffi, avec son poison lent, un mouchoir de
-tuberculeux...
-
-J'ai caché cette chose dans le lit de l'enfant, entre la paillasse et le
-matelas, sous la tête; et puis, j'ai attendu.
-
-J'ai attendu des mois. Le poison, sous la chaleur de son petit corps,
-fermentait. Il a fermenté pendant des mois, et je regardais, en
-attendant.
-
-J'attendais sans impatience, et j'étais tranquille, comme on devient
-quand on est sûr.
-
-A vrai dire, mes mains avaient tremblé, et mon coeur avait failli, au
-moment du coup, tandis que je cachais le poison. Je m'étais retournée
-brusquement.
-
---On me voit!
-
-Le portrait de la mère, accroché au mur, me surveillait, d'un regard
-froid. Je m'étais sauvée dans ma chambre. J'avais lavé mes mains et mes
-bras jusqu'au coude, dans une eau sublimée, et cet émoi passé, j'étais
-redevenue tout à fait calme.
-
-Depuis lors, je n'éprouvais plus qu'un grand soulagement, une sorte de
-bien-être, la sensation d'une délivrance. Je n'avais plus rien à faire.
-La nature se chargeait de la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration,
-je me disais: «Tout cela ne me regarde plus; la maladie tombe où elle
-veut; on est atteint, on meurt, on en réchappe. Qu'y peut-on?»
-
-J'arrivais ainsi à me persuader que je n'étais pas coupable! Me
-persuader? Non. Pas même! Je me disais cela, tranquillement. Je ne me
-réfugiais pas derrière un sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre.
-Je me sentais innocente! Et j'attendais.
-
-Se peut-il donc que le crime apaise et rassérène? Il est un fait
-constant, certain, c'est que, à dater du mouchoir, je cessai de
-souffrir. Mes nerfs reposés ne me faisaient plus ces horribles nuits de
-fièvre; ma jalousie avait disparu comme par enchantement; l'existence me
-paraissait meilleure, possible, arrangée; je me montrais beaucoup plus
-douce; même, l'enfant, peu à peu, me redevenait sympathique, et tout au
-moins ne m'inspirait plus de rancune; mon mari, de me voir en meilleur
-état, se réjouissait et se rapprochait; j'annonçai ma grossesse: ce fut
-une joie! Nous eûmes ensemble, à nous trois, des soirs d'intimité et de
-gaieté, comme aux premiers temps de mon mariage. Et j'attendais...
-
-Dans cette sérénité monstrueuse, je me suis dit un jour: «Voilà. Si le
-petit en réchappe, c'est qu'il ne doit pas mourir, et que notre
-existence doit continuer telle qu'elle est: nous continuerons. Si au
-contraire il est pris par le mal, tant pis. Voilà.»
-
-Par cette manière de raisonnement, je me dégageais encore mieux de toute
-responsabilité, et je la rejetais sur la nature, sur Dieu, leur offrant
-de choisir, les laissant maîtres de me donner tort ou raison,
-d'approuver ma conduite ou de la blâmer, et, s'ils me donnaient tort, de
-tuer le mal, au lieu de tuer l'enfant!
-
-J'ai attendu, je te dis, pendant des mois.
-
-Je demandais: «Comment vas-tu, mon petit, ce matin?»
-
-Il allait bien.
-
-Le soir, je le bordais, et j'arrangeais ses cheveux bouclés autour de
-son visage, pour qu'il ne fût point chatouillé par les petites mèches,
-et qu'il fût joli en dormant; il me souriait du fond de ce trou blanc,
-avec les yeux de sa mère.
-
-Alors, je lui disais: «Dors bien, mon petit.»
-
-Puis, je tirais sur lui les rideaux de la couchette, afin de l'enfermer
-avec la mort, et pour que rien ne fût perdu.
-
-Le lendemain, au réveil, je demandais encore:
-
---Comment vas-tu, mon petit, ce matin?
-
-Un jour il a toussé, en s'éveillant.
-
-Cela m'a fait quelque chose. Je suis devenue très pâle, et une sueur m'a
-mouillé les tempes. Je me suis en allée. Je me suis cachée dans ma
-chambre. J'avais froid. Mon coeur battait fort, puis s'arrêtait. J'ai eu
-des frissons, un vertige. Je me suis jetée sur mon lit défait, et
-j'avais peur de la lumière.
-
-Ah! ne crois pas, ma pauvre amie, que c'était le réveil de la
-conscience! Un simple effroi devant la mort apparue, et voilà tout.
-Quand cet instant-là fut passé, je suis retombée dans mon impassibilité
-de bête repue, et je concluais: «Dieu a opté pour la mort.»
-
-Cependant, j'eus besoin ce matin-là d'aller à l'église et de prier. Mais
-j'achevais chaque prière en répétant: «La volonté de Dieu soit faite!»
-
-Ensuite, je rentrai dans mon calme, et, de nouveau, j'attendis pour voir
-si véritablement le petit avait le germe du mal.
-
-Le père, d'abord, n'appréhendait rien, qu'un rhume. Moi, je guettais.
-Bientôt, nous vîmes l'enfant dépérir. Il se fanait, comme une fleur dans
-un vase. Sa peau devint terne. Il eut un air grave et vieillot. En
-vieillissant ainsi, il ressemblait davantage à sa mère: ce fut tout à
-fait, sur l'oreiller, le visage d'une femme, avec des boucles blondes et
-des yeux qui brillaient trop. Mais cette ressemblance ne me torturait
-plus comme autrefois. J'attendais.
-
-Le père voulut consulter un médecin, et je l'approuvai.
-
-Je l'approuvai sincèrement. Je n'aurais pas moi-même proposé l'examen
-médical, parce que cette initiative, venant de moi, comportait une
-répugnante hypocrisie. Mais j'acceptais très volontiers. N'est-ce point
-bizarre, ces contradictions-là? Je tue, avec la plus lâche fourberie, et
-dans l'impunité. Mais jouer la comédie de réclamer un docteur, fi donc!
-Cela serait déshonorant.
-
-Que le médecin vienne, s'il veut, et qu'il guérisse le malade, s'il
-peut. C'est leur affaire. Qu'on se débrouille! Et j'attendais.
-
-Le médecin diagnostiqua la tuberculose, prescrivit la suralimentation,
-le repos, le grand air.
-
-Alors, je devins une garde-malade indifférente, correcte, qui
-remplissait toutes les fonctions de son rôle. Je faisais le nécessaire,
-tout le nécessaire: entre la mort et la vie, je ne voulais pas prendre
-parti.
-
-J'avais retiré le mouchoir, devenu inutile, et maintenant, pour rien au
-monde je n'eusse consenti à aider le mal: j'aurais considéré tout
-mauvais soin comme une action coupable, et la seule. Je faisais mon
-devoir d'épouse; je soignais l'enfant de mon mari, avec loyauté, sans
-dévouement.
-
-On m'admirait pourtant, et l'on disait autour de moi: «Une mère ne
-ferait pas davantage.» Ces éloges me laissaient froide, ne me causant ni
-joie d'avoir trompé les gens, ni honte de mon cynisme, ni remords de mon
-crime. En vérité, ma folie était, je crois, de ne plus rien sentir;
-j'avais perdu ma conscience.
-
-Nous avions retiré les rideaux du lit, et l'enfant dormait avec la
-fenêtre entr'ouverte.
-
-Un soir, debout près de sa couchette, je le regardais dormir: sa
-respiration pénible soulevait le bord de sa couverture, entre-bâillait
-ses lèvres, et ses pommettes étaient roses. Je l'examinais,
-tranquillement, et, je te dis, j'étais debout; puis je me penchai pour
-mieux voir.
-
-Alors, dans ce mouvement, je sentis, au fond de mes entrailles, un choc
-brusque, comme d'un coup de pied, qu'on m'aurait donné au dedans de moi.
-Je me relevai, pour appuyer ma main sur mon ventre douloureux, et je
-compris...
-
-Mon enfant avait remué! J'allais être mère! Moi, mère d'un tout petit,
-plus frêle encore, et frère de celui-ci qui sommeillait, tout doux et
-tout mourant, dans sa couchette.
-
-Alors, je vis clair, je vis tout!
-
-Stupéfaite de ce que j'avais pu vouloir et accomplir, folle,--oui, folle
-de ne plus l'être,--je tombai à genoux, dans ma douleur, et je tendis
-les mains vers l'autre mère, en murmurant: «Pardon...»
-
-Crois-tu qu'elle pardonnera?
-
-Et toi, me permets-tu encore de signer
-
-Ton amie,
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Tu ne m'as pas répondu. Je te fais horreur? Ne t'en défends pas, car je
-te comprends. Excuse-moi si j'ai troublé ton repos avec le récit de mes
-crimes. J'avais tant besoin, ma pauvre amie, d'entendre un cri d'horreur
-qui ne fût pas celui de ma conscience!
-
-J'ai attendu ta réponse: elle n'est pas venue. Alors, je me suis sentie
-trop seule. J'avais peur de me jeter aux pieds de mon mari, d'avouer
-tout.
-
-Je suis allée à confesse, et, dans l'ombre, j'ai dit au prêtre les
-choses qui sont.
-
-Il m'a dit:
-
---Dieu vous éclaire enfin.
-
-Il m'a prescrit, pour toute pénitence, de vouer mes jours et mes nuits à
-sauver ma victime.
-
-Certes, je n'avais pas besoin d'un tel ordre! J'exècre mon aberration
-ancienne, et j'ai beau me dire que je n'étais pas moi, que j'ai traversé
-une crise de folie, que les commencements de ma grossesse, peut-être,
-ont déséquilibré mon cerveau, que je n'ai rien de commun avec la
-misérable à laquelle il fut possible de concevoir et d'exécuter ce que
-j'ai fait... Des mots! C'est des mots, tout cela! Un crime a été, il
-est, et je l'ai conçu avec mon esprit, je l'ai exécuté avec mes mains!
-Oh! tuer un petit, dans sa couchette, quand il dort! Une femme a pu
-cela, et je suis cette femme! Il me semble que j'ai souillé la terre,
-et, quand je rencontre mon visage dans un miroir, j'éprouve une horreur
-qui est presque de l'épouvante!
-
-Mon mari, maintenant, trouve que je me fatigue trop, et que mon
-dévouement passe la mesure. Le docteur n'a-t-il pas eu la maladresse de
-déclarer que j'avais besoin de grands ménagements, que j'étais faible,
-et que mon système nerveux, surmené, exigeait le repos? S'il savait, cet
-homme! Mais il ne peut pas savoir que la fatigue, et même la mort, me
-seraient douces comme une expiation, et que je me plais à voir ma santé
-dépérir, tandis que celle du pauvre petit s'améliore à mesure.
-
-Car il va mieux, vois-tu, beaucoup mieux; et parfois, je me demande si,
-par un miracle, ma vie ne sort pas de moi pour entrer en lui, et pour
-reconstituer la sienne. Cette pensée me fait du bien, comme un pardon
-qui descendrait de Dieu.
-
-Je t'embrasse...
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Un bien douloureux événement, depuis ma dernière lettre! J'ai mis au
-monde un enfant mort. Toi qui sais, ne la vois-tu pas, la main de Dieu?
-Le médecin, pauvre savant, s'imagine et affirme que l'excès des fatigues
-m'avait mis hors d'état de supporter les labeurs d'une grossesse. Ah!
-que la science des hommes est courte! Ne me plains pas trop. J'ai mérité
-le malheur qui m'arrive. Je bénis la bonté qui me frappe. Dieu est
-juste. C'est justice que j'expie. J'ai voulu la mort d'un enfant; la
-mort est venue à mon appel: c'est mon enfant qu'elle a pris. La volonté
-de Dieu soit faite!
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me disais: «Tu n'as pas le droit
-de te plaindre!» J'ai pleuré pendant des nuits, la face sur l'oreiller.
-
-Le jour, devant les autres, je restais calme, parce que j'ai trop de
-honte quand on me plaint, quand on me console, quand on m'admire. Car il
-y a des gens pour m'admirer et pour croire que des soins incessants et
-des nuits d'insomnie furent la cause de mon mal! Il y en a, et mon mari
-est de ceux-là! Quand ils parlent ainsi devant moi, j'ai envie de leur
-crier la vérité, et j'étouffe!
-
-On a fini par comprendre que de tels propos me sont pénibles, et on me
-dispense de les entendre.
-
-Maintenant, je vais mieux. J'ose presque espérer. D'ailleurs, tu ne sais
-pas tout. Il s'est fait peut-être un miracle, dans notre maison, mais
-personne ne s'en doute, excepté moi.
-
-Le jour même où mourut mon enfant, on vit une grande amélioration dans
-la santé de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence. Laisse-moi
-croire que je paie ma dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était de
-bercer une petite créature qui fût mienne, je me suis, par un crime,
-interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus
-avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai
-pas d'autre que celui de la morte, et, désormais, je sens qu'il est à
-nous deux, à elle, à moi, et presque autant à moi, puisque sa vie
-nouvelle, par la grâce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifiée
-du mien.
-
-J'ai demandé qu'on accrochât dans ma chambre le portrait de la morte que
-j'avais tant haïe. La peinture est en face de mon lit, en pleine
-lumière, et je la vois. Je lui parle.
-
-Sans doute tu vas penser que je suis restée un peu folle, après cette
-crise. Peut-être. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et
-j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mère plus que je ne l'ai détestée.
-
-A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler
-avec mes yeux, les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu? Elle,
-qui sait tout, ne me déteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous.
-Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!
-
-On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mère
-pardonne le meurtre de son petit?
-
-Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle répond:
-
---C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve,
-c'est que je te confie mon enfant: je te le lègue, il est à nous,
-partageons-le, et remplace-moi près de lui, ma soeur!
-
-Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je
-l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon coeur, à
-cause de sa bonté, et dans mon coeur elle passe même avant toi. Plus que
-toi, elle est devenue ma soeur, à cause de notre enfant commun, qui fait
-d'elle et de moi deux êtres en un seul.
-
-Lorsque le petit vient m'embrasser, elle sourit. Elle est heureuse. Elle
-n'est pas jalouse. Le soir, il dit sa prière entre nous deux, à genoux
-au pied de mon lit, avec ses petites mains jointes. Et voilà que,
-l'autre jour, il a demandé à Dieu le bonheur pour ses deux mamans. Il a
-trouvé cela tout seul, le chérubin! Quand je l'ai entendu, une grande
-émotion m'a parcourue tout entière, une émotion si tiède, si longue, que
-j'en restais alanguie et stupéfaite: c'était comme un sang nouveau qui
-venait de couler au fond de moi, de la tête aux pieds, et, du même coup,
-j'étais une autre femme, pardonnée, lavée par le mot d'un enfant!
-
-Mon mari était là, debout, dans la chambre. Malgré sa présence, je n'ai
-pu me contenir. Je me suis tournée vers le mur, parce que j'éclatais en
-sanglots.
-
-M. Lanjorais s'est approché de moi, et il me parlait doucement, avec des
-mots qui ne signifient rien, mais qui calment. J'ai senti qu'il posait
-la main sur ma tête. Enfin, je me suis retournée, et j'ai vu le petit,
-qui me contemplait avec étonnement.
-
-Je lui ai tendu les bras. Il est venu en courant, et j'ai pleuré dans
-ses cheveux. Je l'embrassais de toutes mes forces, et je disais:
-
---Merci!
-
-Il ne comprenait pas, et son père ne comprenait qu'à demi, bien qu'il
-eût entendu le dernier mot de la prière. Sans doute, il attribuait mon
-émoi à l'impressionnabilité d'une malade. J'ai cru, encore une fois, que
-j'allais avouer tout, dans un élan de mon coeur, et déjà j'ouvrais la
-bouche pour parler.
-
-Mais, alors, j'ai vu la mère qui du haut de son cadre, regardait son
-enfant serré sur ma poitrine; et son regard disait:
-
---Tais-toi, ne trouble plus la vie.
-
-J'ai fermé les yeux, et ce fut le premier instant de bonheur pur que ta
-pauvre amie ait jamais connu en ce monde.
-
-Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous sommes heureux, tous les
-quatre, et nous resterons heureux!
-
- LOUISE.
-
-
-
-
-LA BEAUTÉ
-
-
-Jamais un visiteur n'avait pénétré dans la maison ni dans le parc,
-depuis dix ans que cette villa était construite. On racontait qu'un jour
-des architectes et des artistes étaient venus de Londres, avec des plans
-et de l'or, et qu'ils avaient bâti, sur le bord du lac, ce merveilleux
-palais, dans un lieu de beauté, choisi par un acheteur inconnu.
-
-Le cirque des Alpes, alentour, s'étageait depuis les eaux du lac
-jusqu'aux nuages du ciel, pour faire à la demeure un gigantesque rempart
-contre le monde. Le palais, tournant le dos à la ville, ne lui
-présentait qu'un vaste mur sans fenêtres, un mur de forteresse qui ne
-voulait rien voir de la vie extérieure et qui lui défendait d'entrer. La
-vue ne s'ouvrait que vers le lac: quatre terrasses de marbre blanc
-regardaient un paysage de sublime recueillement, où l'on ne percevait
-que des montagnes et du ciel, et puis encore, répétés dans le miroir des
-eaux plates, du ciel et des montagnes.
-
-Personne ne connaissait les deux habitants du château. Ils étaient
-arrivés dans une voiture close, et n'étaient plus sortis. Les
-serviteurs, nombreux et tous venus de l'étranger, parlaient peu aux gens
-du pays. La porte ne s'entre-bâillait que pour un vieux prêtre qui,
-chaque dimanche, venait dire la messe dans une étroite chapelle
-construite au fond du parc, et cette chapelle était édifiée sur un
-caveau, dont la dalle portait deux noms: Ellen, Ary.
-
-Agenouillés sur la pierre de leur propre tombeau, les deux hôtes de la
-villa écoutaient l'office, et communiaient deux fois l'an. Par le vieux
-prêtre, on savait donc qu'ils étaient pieux, riches, jeunes, mais on ne
-savait rien de plus, et dix ans de curiosité n'avaient rien appris
-davantage. Le nom même de ces mystérieux châtelains était ignoré;
-personne ne leur écrivait, ni d'Angleterre ni d'aucun point du monde, et
-les affaires de toute nature se réglaient par l'entremise d'un majordome
-silencieux, qu'on appelait M. Piète. Quand les autorités, sous prétexte
-de bonne police, voulurent essayer quelque indiscrétion officielle, M.
-Piète leur demanda le délai d'une semaine pour se procurer les pièces
-qui leur donneraient pleine satisfaction. Toute la ville espéra qu'elle
-allait savoir. Mais, avant le terme fixé, les autorités reçurent un
-ordre supérieur et formel d'avoir à s'abstenir désormais de toute
-enquête intempestive.
-
-Alors, aux épithètes acquises, faute de mieux on ajouta une épithète
-nouvelle: on déclara que ces deux êtres étaient puissants, étaient des
-princes, et la considération s'augmenta de quelque déférente inquiétude.
-
-On n'osa plus inspecter que de loin. Les barques en promenade sur le lac
-ne manquaient jamais d'observer les fenêtres et les terrasses du
-château. Souvent on aperçut les deux silhouettes rêveuses accoudées aux
-balustrades blanches, ou bien assises sur les gazons, ou cheminant dans
-les allées, et toujours finissant par se perdre dans le refuge des
-arbres. Les lorgnettes braquées avaient pu, à la longue, discerner les
-visages: on savait enfin que la dame était belle et que l'homme était
-beau: même, on les disait tous deux d'une admirable beauté, si parfaite
-et si pure que les mots ne l'exprimaient pas et qu'elle ressemblait à du
-rêve plutôt qu'à une réalité...
-
-Chaque soir, à l'heure où le soleil se couche, les deux hôtes
-apparaissaient, debout sur une terrasse, contemplant la lumière et
-s'abreuvant de splendeur: quiconque les avait vus ainsi, dans le
-majestueux décor de leurs montagnes, ayant au-dessus d'eux le coucher du
-soleil, et devant eux le plat miroir du lac, illuminé de nuages, avait
-cru voir, entre deux ciels, un couple de divinités amantes.
-
-Parfois, sous les étoiles, la femme chantait au bord du lac, et sa voix
-emplissait toute la nuit; les notes de son chant couraient en
-rebondissant sur l'eau, pareilles à un vol de sylphides qui se
-pourchassent en dansant; ceux qui avaient entendu cette voix en
-demeuraient hantés, comme d'avoir surpris le mystère d'une religion
-défendue, et violé le secret d'un dieu.
-
-A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit public en était venu à cette
-sorte de vénération craintive, où le respect se mélange d'effroi, et,
-lorsqu'on devisait du couple, on n'en parlait plus qu'à voix basse. On
-en menaçait les petits enfants pour les rendre sages; mais tant de
-passion aussi se dégageait de ce mystère que, malgré la piété des deux
-amants, on évitait d'y faire allusion en présence des jeunes filles.
-
-Car une légende s'était formée, peu à peu.
-
-Cette légende racontait que deux êtres très beaux, très riches,
-puissants dans leur pays, deux êtres d'élection, et peut-être royaux,
-avaient l'un pour l'autre un amour infini, et leur univers se limitait à
-eux-mêmes. Ils avaient donc résolu de se retrancher des villes et de
-réfugier leur bonheur dans un cloître d'amour. Ils avaient choisi, pour
-la beauté de leur corps, de leurs âmes et de leur tendresse, le plus
-beau paysage. Ensemble, ils avaient dit adieu à toutes les choses, à
-tous les hommes, à toutes les vanités, et seuls dans leur cadre beau,
-ils vivaient de leur beauté.
-
-Amants, époux? Peu importait, car, à vrai dire, ils étaient plus que
-mariés, et n'étaient qu'une seule vie en deux corps. Une effrénée
-passion les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, une passion
-inlassable et mythologique, et dans leur chambre conjugale, et sous les
-dômes de verdure, et sur les lits de mousse, leur perpétuel amour
-exhalait des murmures extasiés.
-
-Les bourgeois de la ville prétendaient même, à voix plus basse, que,
-pendant une chaude nuit d'août, un poète curieux avait réussi à
-débarquer sous les saules du parc, et qu'il avait vu, de tout près, des
-choses, et entendu.
-
-Les deux amants, dans une anse retirée, au clair de lune, se baignaient,
-nus. Blancs et lisses, ils ressemblaient à deux statues de marbre qui,
-tout à coup, se meuvent dans la nuit. Leur nudité était si
-merveilleusement pure que le poète avait pu contempler la femme sans que
-sa propre chair osât se troubler un instant. Devant la majesté
-surhumaine du couple, il avait cru assister par miracle à l'animation
-d'un poème vivant. Et le poème avait parlé.
-
-Ary disait:
-
---Viens dans le clair de lune, Ellen, pour que j'adore mieux la divinité
-de ton corps. Je te sais toute, et cependant il me semble que je
-t'apprends toujours, car ton geste est éternellement nouveau. J'ai
-recueilli dans ma pensée tous les aspects de toi, dans toutes les poses
-de ta vie. Ils sont là, sous mon front, et cent mille statues peuplent
-ce musée de mon esprit. Si bien je t'ai conquise en moi, ô ma beauté,
-que nous pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient plus, mon âme
-immortelle perpétuerait par le souvenir les cent mille images de ta
-chair, que je porte et garde pour l'éternité tout entière!
-
-Ellen répondait:
-
---Mourir est peu de chose, puisque la mort ne nous séparerait pas. Nos
-âmes s'en iront ensemble dans les jardins de Dieu, plus beaux encore que
-les nôtres, et sous les arbres du Paradis nous revivrons par la mémoire
-la religion de nos baisers.
-
-Et l'amant répétait:
-
---Mourir n'est rien.
-
-Elle alors s'était écriée:
-
---Mais vieillir est la déchéance, et je ne veux pas, Ary, je ne veux pas
-être laide devant tes yeux! Je ne veux pas qu'aux chères visions de
-notre amour se substitue une image honteuse de la décrépitude...
-
---Tais-toi! Ne dis jamais de ces paroles qui profanent! Ellen, il est
-des mots interdits à toute phrase où se trouve le nom d'Ellen!
-
---Ami, si l'un de nous mourait, je le sens bien, l'autre mourrait aussi,
-et la tombe, à cause de cela, n'est pas à craindre. Mais
-qu'arriverait-il, si, longtemps, trop longtemps, nous restions sur la
-terre, côte à côte, tous les deux, et si la mort nous oubliait? Dieu
-défend qu'on se tue: comment donc ferons-nous pour ne jamais vieillir,
-et ne jamais nous voir vieillir? Pour empêcher le temps de nous déparer
-jour par jour, et de nous cacher nos précieux souvenirs en leur
-superposant de séniles laideurs, ami, comment ferons-nous?
-
-Le jeune homme, penché vers l'oreille de la jeune femme, murmura une
-réponse qui devait être consolante et douce, car l'amante sourit.
-
---Oui, dit-elle, ainsi nous ferons au premier cheveu blanc qui vienne à
-l'un de nous! Ainsi nous ferons, et ma jeunesse restera intacte en ton
-âme, et nos mémoires éternelles n'emporteront que des souvenirs de
-beauté.
-
-Ils parlaient de la sorte, nus et blancs, au clair de lune: des perles
-d'eau glissaient, comme des larmes de tendresse, sur leurs corps
-magnifiques.
-
- * * * * *
-
-Puis, un jour, la ville apprit que les jeunes amants s'étaient crevé les
-yeux.
-
-
-
-
-LE COEUR
-
-
-Clara Clarck eut un immense chagrin quand elle perdit son enfant.
-L'illustre tragédienne adorait ce petit être: elle avait concentré sur
-lui toutes les ardeurs de sa nature excessive et tenu son rôle de mère
-comme elle les tenait tous, passionnément. Par respect pour cette
-créature issue d'elle, la comédienne avait réformé sa vie, et la
-présence d'un berceau avait donné à toute sa maison un caractère
-auguste; l'amante folle avait prétendu devenir une mère sainte, et le
-baptême du petit avait été, pour elle, un sacre. On ne la voyait plus,
-dans New-York, que vêtue d'étoffes sévères, marchant avec gravité, et
-répondant aux saluts par un sourire plein de réserve.
-
-Toutes les capitales de l'Amérique connurent et louèrent cette
-conversion; l'Europe, plus sceptique, railla un peu; les poètes des deux
-mondes écrivirent des vers sur l'enfant faiseur de miracles, et le
-premier-né de Clara, dans tous les journaux de la terre, reçut un plus
-important accueil que s'il eût été le fils unique d'un empereur,
-héritier présomptif de quelque grand royaume.
-
-Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement survenue, si brusque et
-si terrible, acquit, dans la presse du monde entier, l'importance d'un
-événement international. Plusieurs rois et des reines adressèrent à
-l'actrice des télégrammes de condoléances qu'elle lut à travers ses
-larmes, et qu'elle jeta ostensiblement sur des meubles.
-
---Campbell, n'est-ce pas, vous répondrez à Sa Majesté? Je n'en ai pas la
-force...
-
-Elle fit embaumer le corps de son petit ange d'après les procédés
-égyptiens, car elle ne voulait point que la pourriture osât attenter à
-cette chair créée de sa chair; sans grande peine, elle obtint
-l'autorisation de conserver par devers elle le coeur de son enfant, pour
-lequel un célèbre joaillier cisela une double cassette de verre et d'or.
-
-Elle décidait toutes ces choses d'une voix nette et sacerdotale, la
-seule qui fût convenable entre deux crises de douleur.
-
-Mais lorsque le petit mort apparut, couché dans son cercueil de bois
-précieux, avec sa mignonne tête qui émergeait des dentelles, l'actrice
-fut admirable de désespoir. Agenouillée devant la bière, elle trouva des
-attitudes et des mimiques géniales, qu'elle n'avait pas besoin de
-chercher, et qui lui venaient en trouvailles spontanées, tant la
-situation l'inspirait.
-
-Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck se dressa, pâle, et parut
-grandie; elle leva les deux bras, d'un geste symétrique, et ses doigts
-raides étaient écartés en étoile; elle s'évanouit, et tomba, d'une
-ligne, comme un mât de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant et
-sublime. Les privilégiés qui eurent la bonne fortune d'assister à cette
-scène gardèrent le souvenir d'un inoubliable spectacle. Jamais l'art,
-aidé de la nature, n'avait encore donné une plus complète formule de la
-perfection dans l'anéantissement. Le sculpteur Smithson y trouva le
-sujet de son _Andromède_, qui devait être la gloire de sa vie. Quant au
-poète Hardywill, il admirait, ému, ayant choisi dans un coin de la
-chambre une place commode d'où il pût aisément tout voir, et se
-recueillir sans être dérangé par les poignées de main ou les paroles
-d'un importun; il méditait, enregistrait, immobile dans la pénombre: les
-choses vues, les choses entendues se déposaient en lui, dans les
-profondeurs fécondes de son âme, et déjà ce drame vécu se transposait en
-matière d'art; car, devant cette bière enfantine, il venait de concevoir
-la pensée première de sa _Clytemnestre à Aulis_, oeuvre qui allait faire
-de lui le Prince des Tragiques américains, et lui valoir l'honneur
-d'être comparé à Shakespeare.
-
-Après les funérailles, tout le monde se mit à l'oeuvre, et les fruits
-que devait porter la mort de cet enfant commencèrent à germer: Smithson
-modelait, Hardywill écrivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma
-le théâtre où elle jouait, et le public, privé cependant d'un plaisir,
-se résigna sans protester; même, il se réjouit d'une privation qui
-permettait à tous de prendre part au deuil de leur comédienne favorite.
-Après une semaine, le théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point;
-on salua son absence par une manifestation aussi discrète que la pouvait
-faire, en telle occurrence, l'amitié de tout un peuple.
-
-Puis, les événements reprirent leur cours; et cependant le bruit se
-répandait que Clara Clarck avait pour toujours renoncé au théâtre.
-
-Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie, destinant à la mère
-douloureuse le rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de fréquentes
-causeries, l'auteur s'ingéniait à exciter l'attention de la tragédienne
-pour la pièce et pour le rôle.
-
-Il disait:
-
---C'est votre chagrin qui m'inspire, amie, et c'est mon affection qui
-travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit être, afin que
-la postérité se souvienne de votre désolation, qui fut si grande et si
-belle.
-
---Merci, cher, de tout mon coeur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux
-plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparaître sur la scène. Je
-prétends désormais ne plus vivre qu'une douleur, la mienne! Je me
-consacre à mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude.
-
-Sans doute, elle était sincère, mais le psychologue savait que les
-sincérités se succèdent dans l'âme, et qu'elles peuvent être
-contradictoires sans être incompatibles, pourvu qu'on laisse au temps le
-loisir et le soin de remplacer l'une par l'autre.
-
-Il se permettait donc de répondre:
-
---Au monument que mon art veut élever à l'angoisse maternelle, la mère
-refuserait la collaboration de son art? Ce n'est pas possible! Non, mon
-amie, vous ne récuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour
-de mère et votre génie d'artiste! Vous devez à votre enfant ce sacrifice
-momentané de vos goûts égoïstes pour la réclusion, et c'est un sacrifice
-à faire sur sa tombe, hommage de l'art à la maternité! Vous jouerez
-comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l'oeuvre d'art une
-prière. Vous serez la prêtresse qui officie sur une mémoire, et votre
-rôle, fiez-vous à moi, sera le chant funèbre d'un souvenir qui devient
-culte.
-
-Il citait des vers, admirables d'ailleurs, et l'actrice frémissante
-l'écoutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les
-beautés la secouaient malgré elle, et, languissamment assise en son
-fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du
-Verbe; les courants de l'art, par le circuit de ses nerfs, montaient
-vers son cerveau, et des lampes s'allumaient au fond de ses yeux, sous
-le voile des pleurs.
-
---Ah! s'écria-t-elle, Clytemnestre avait la vengeance! Mais moi, dont
-personne n'a tué l'enfant, de qui me vengerai-je?
-
---De Dieu!
-
-Cette exclamation, qui n'avait point de sens, leur fournit pourtant
-l'idée d'une scène qui devait être la plus belle du drame, celle où
-Clytemnestre menace tout l'Olympe de sa colère maternelle.
-
-Dès lors, Clara Clarck s'intéressa davantage au poème, qui devenait un
-peu son oeuvre. L'auteur sentait cause gagnée.
-
---Ne sera-ce pas un bel effort de mère que d'associer le monde entier
-aux funérailles d'un enfant? De toute l'Amérique et d'Europe, on viendra
-vous voir. On saura, sur la terre, que Clara Clarck joue cette pièce
-faite pour elle, commandée par elle, écrite avec ses mots, sténographiée
-par le témoin de sa souffrance. On saura qu'après cette pièce Clara
-Clarck n'en jouera plus d'autre, et que doivent accourir tous ceux qui
-veulent l'entendre une dernière fois. Le succès sera prodigieux, et vous
-vous retirerez du théâtre en laissant sous le ciel une grande légende:
-celle de la mère qui convia les peuples à célébrer son enfant, et
-disparut ensuite!
-
-La tragédienne souriait. Enfin, elle répondit:
-
---Je jouerai.
-
-Aussitôt la nouvelle, électriquement, courut de capitale en capitale;
-l'émoi fut énorme. De tous les points du globe, les télégrammes
-retinrent des loges pour la première. La concurrence fit monter à des
-prix fabuleux les plus misérables places de la salle; la location
-atteignit le chiffre fabuleux de trente-sept mille dollars, pour la
-représentation d'ouverture; dès que la date fut arrêtée, les bureaux
-transatlantiques se virent assaillis par les locataires de cabines, et
-les couchettes de troisième classe, bientôt, firent prime.
-
-Les hôtels de New-York regorgeaient de monde: le duc de Candor loua,
-pour cent dollars par jour, la chambre d'un cocher.
-
-Personne ne devait regretter son argent ni ses peines.
-
-Le rideau se leva devant un cénacle d'univers.
-
-Clara Clarck fut de tout point sublime.
-
-Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre amuse Iphigénie et met une
-robe neuve à la poupée d'argile, qu'elle berce ensuite dans ses bras,
-sortit avec une émotion si touchante et si vraie que la salle entière
-fut tordue d'un spasme, au moment où la mère disait: «Dodo, petite
-poupée!...» On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse profonde
-de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul
-applaudissement fut des coeurs qui battaient.
-
-Au Deux, elle apparut magnifique d'épouvante et d'incompréhension, quand
-le devin Calchas lui annonça que sa fille était condamnée. Les
-supplications du Trois, lorsqu'elle se traîne aux pieds d'Agamemnon,
-exprimèrent une telle folie d'anxiété que les médecins présents
-craignirent pour sa raison, et, dans l'entracte, on redouta que la
-représentation ne pût aller plus avant.
-
-Mais la beauté pure et complète, la restitution de la vie par le génie,
-la création vraiment divine fut au Quatrième acte, dans les deux scènes
-déchirantes de l'adieu avant la mort et du désespoir maternel sur le
-cadavre de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majesté des
-minutes vécues, et, les ressuscitant par l'évocation, les souffrit à
-nouveau devant la terre assemblée. Une formidable épouvante pesait sur
-les crânes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la
-peur de la mort serrait les gorges. L'angoisse n'eût pas été pire si le
-théâtre avait pris feu. On emporta des femmes évanouies.
-
-Après une telle magie, on se demanda ce que pourrait être le Cinq:
-l'émotion humaine, portée au comble, ne pouvait rien donner au delà,
-vraiment! Déjà les critiques, qui, seuls, avaient gardé possession
-d'eux-mêmes, affirmaient que la pièce, mal construite, devait être
-arrêtée ici, et qu'après ce triomphe, il fallait baisser le rideau.
-
-L'auteur, plus inquiet que tous, mordillait sa moustache, et, pâle,
-songeait, comme un homme perdu, à l'énorme réserve de chaleur et de
-forces qui serait nécessaire pour mettre en valeur la violence des
-imprécations finales.
-
-Clara Clarck, elle-même, s'était méfiée de ses propres forces et n'avait
-pas examiné sans appréhension le danger de cette scène, où elle maudit
-et menace les dieux.
-
-Mais toutes les craintes se dissipèrent, et l'angoisse reprit les
-spectateurs quand la tragédienne apparut, blême, épuisée par les actes
-précédents, soutenue par ses femmes, et portant, un peu loin de son
-corps, au bout de ses deux bras tremblants, l'urne qui contenait les
-cendres de son Iphigénie.
-
-Elle se traîna vers l'autel, et sa colère aux dieux, que l'auteur et la
-foule s'attendaient à voir sortir dans la véhémence, s'exhala en plainte
-sourde d'une créature sans force: menace d'autant plus lugubre que notre
-humanité la sentait impuissante.
-
-Un seul cri, mais il fut horrible!
-
-Clytemnestre, à la fin de ses imprécations, se redressait, folle, pour
-jeter l'urne cinéraire contre la statue de Diane, et la mère vengeresse
-s'exclamait dans le dernier vers du poème:
-
-«Que retombent sur ta face, ô déesse cruelle, les cendres de mon
-enfant!»
-
-Clara Clarck brandissait l'urne au sommet de ses bras: mais les forces
-lui faillirent alors, et le hasard fit cette chose effrayante que
-l'urne, faiblement lancée, alla tomber sur le sol, au pied de la statue,
-et fut brisée, tandis que la mère s'évanouissait véritablement.
-
-Alors on vit que la tragédienne, pour s'inspirer d'une douleur plus
-authentique, avait, dans l'urne du théâtre, caché son coffret de verre
-et d'or,--le coeur de son enfant, qui roula sur la scène.
-
-
-
-
-LE TÉMOIN
-
-
---Un lâche, dites-vous? Je suis un lâche? Non, monsieur, je ne suis pas
-un lâche! J'aime ma tranquillité, voilà tout, et j'en ai bien le droit.
-J'ai assez vécu pour apprendre que la meilleure façon de vivre en paix
-est de passer inaperçu: quand on ne s'occupe pas des gens, les gens ne
-s'occupent pas de vous. A se mêler de leurs affaires on ne gagne que des
-coups, et je n'ai pas envie de recevoir des coups, moi! Je suis un bon
-père de famille, qui tient honnêtement son commerce, et je peux dire que
-je n'ai jamais fait tort à personne, d'un sou, non, monsieur, pas même
-d'un sou. J'élève mes enfants et je les ai nourris, ainsi que leur mère,
-sans qu'on puisse dire ça sur mon compte! Et j'irais, à mon âge, me
-fourrer dans une affaire louche, une affaire de cour d'assises, oui,
-monsieur, de cour d'assises, au risque de voir mon nom sur les journaux?
-Qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le quartier, si j'étais appelé en
-justice? Monsieur, quand on est dans le commerce, il ne faut pas se
-faire appeler en justice, même comme témoin. C'est mettre le doigt entre
-l'arbre et l'écorce, et on y laisse toujours quelque chose. Or, moi, je
-veux léguer à mes enfants un nom honorable, qu'on n'a jamais imprimé
-dans les journaux ni appelé en cour d'assises!
-
-Et puis, est-ce que je les connaissais, ces messieurs-là? Est-ce que je
-savais, moi, lequel des deux avait tort ou raison? Et vous ne le savez
-pas mieux que moi. Mais vous voulez que j'aille prendre parti pour l'un
-contre l'autre, dans les difficultés qu'ils ont ensemble. Jamais,
-monsieur! Je ne suis pas un chien, pour m'introduire à l'aveuglée, dans
-un jeu de quilles, et je le dis comme je le pense... Un lâche? Mais vous
-en auriez fait autant que moi, et pas davantage, ou du moins je l'espère
-pour vous.
-
-Comment! Je monte en wagon. Bien: j'ai payé ma place, et qu'est-ce que
-je demande? A être porté là où je vais. Le reste ne me regarde pas. A
-l'autre bout du compartiment, un monsieur est assis, c'est son droit. Il
-va où il veut, il est ce qu'il peut, ça ne me regarde pas, et pourvu
-qu'il ne se mette pas à fumer, je n'ai rien à dire. Car je ne déteste
-pas une bonne pipe, mais je ne peux pas souffrir la fumée des autres.
-D'ailleurs, il ne s'agit pas de ça. Ce monsieur a un air très
-convenable, et je ne m'occupe pas de lui. Au moment où le train va se
-mettre en marche, un autre voyageur ouvre la portière, entre, et
-s'assied: tout cela très vite. Il est pressé, il a failli manquer son
-train ou du moins on peut le supposer: cela arrive à tout le monde, je
-veux dire à tous ceux qui ne prennent pas leurs dispositions, et qui
-s'en vont en étourneaux. Mais est-ce que cela me regarde, si un
-compagnon de voyage, que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai jamais,
-calcule mal son temps et dispose mal l'emploi de sa journée, au risque
-d'arriver en retard? Simplement, je me dis en regardant sa moustache
-grise et ses cheveux gris: «Voilà un individu auquel l'expérience de la
-vie n'a pas suffisamment appris que toute chose a son heure.» Il porte
-un lorgnon de verre bleu, c'est son droit. La petite lumière tremblante
-du wagon, avec sa fixité, m'est tout à fait désagréable, et je ne peux
-pas trouver mal que les autres s'en garantissent en portant des lunettes
-bleues. Je ne suis pas chargé de surveiller les habitudes du monde.
-Donc, c'est fini, je ne m'occupe plus de rien, je pense à mes affaires,
-et que chacun se débrouille.
-
-Nous voilà partis, mes deux voisins s'endorment, et, ma foi, peu à peu,
-j'en fais autant. Quand je dis que je m'endors, j'exagère un tantinet,
-car je suis ainsi, moi: je ne peux pas dormir en chemin de fer.
-Sommeiller, oui, je sommeille: j'entends tout, et pas un seul nom ne
-m'échappe, lorsque le conducteur appelle les stations. Je ne suis pas de
-ces idiots qui laissent passer leur gare et se réveillent dans un pays
-où ils n'ont rien à faire que d'attendre en grelottant un autre train
-qui les ramène au point où ils auraient dû descendre. Mais quoi? C'est
-une qualité que j'ai là, une qualité commode, utile, pratique, et vous
-n'allez pas prétendre que j'use de mes avantages naturels pour m'attirer
-des ennuis!... Donc, j'entends tout, et nous étions partis depuis une
-heure, quand le monsieur à moustache grise fit un léger mouvement que
-j'entendis d'abord, et que je vis aussitôt. Car je vois tout: il ne se
-passe guère dix minutes, que je n'entr'ouvre les paupières, pour me
-rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Oh! nullement par
-curiosité, je vous prie de le croire, car ça ne me regarde pas, ce que
-font les autres: tout de même, quand on voyage avec des gens qu'on ne
-connaît pas, il n'est pas mauvais de se tenir sur ses gardes. Mais,
-encore une fois, je ne veux pas que cette prudence m'occasionne des
-désagréments ou des dangers, puisqu'au contraire je n'ai cette prudence
-que pour les éviter. Est-ce logique, cela? Vous sentez bien que vous
-n'avez rien à répondre...
-
-Le monsieur à moustache grise se déplaçait tout doucement de côté. A la
-fin, il se leva, et tira le store sur la lampe. Qu'auriez-vous fait à ma
-place? Engager une discussion? «--Je veux de la lumière,
-monsieur!--Monsieur, la lumière me gêne!--Et moi, monsieur, elle me
-manque!» Je n'aime pas les querelles. Je ne me dispute jamais avec
-personne, et moins encore avec les gens que je ne connais pas: on risque
-de se prendre à de mauvais coucheurs, qui mettent tout de suite les
-choses au pire, en se fâchant tout rouge, et qui vous font des menaces.
-Cela ne me convient pas, et, du reste, je ne voyais aucun inconvénient à
-tirer le store sur la lampe, puisque, je vous l'ai dit, la lumière
-m'incommode et me tire l'oeil.
-
-D'ailleurs, le monsieur à moustache grise revint s'asseoir, très
-discrètement, d'autant plus discrètement qu'il s'éloignait de moi pour
-se rapprocher de l'autre voyageur, et j'aimais autant cela. Il ne me
-plaît guère, en wagon, de sentir trop près de moi les individus
-suspects.
-
-Celui-là, en effet, commençait à me paraître suspect. Je ne sommeillais
-plus du tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne lever les
-paupières qu'imperceptiblement, et sans bouger, pour qu'il ne se doutât
-de rien.
-
-Il ne bougeait pas non plus, ou si peu... Il faisait semblant d'être
-immobile, mais, en réalité, ses mains seules bougeaient, et toutes les
-deux, dans une poche de son manteau, ce qui lui donnait une posture tout
-à fait incommode: mais, sans doute, il avait ses raisons pour en agir
-ainsi, et cela ne me concernait en aucune façon.
-
-Je n'étais pas bien sûr, pourtant, que cela ne me concernât point, car
-le voyageur, tout en travaillant dans sa poche, glissait de temps en
-temps vers moi un coup d'oeil oblique, mais rapide, qui se croisait avec
-le mien, et j'éprouvais une sorte de secousse électrique lorsque nos
-deux regards s'accrochaient l'un à l'autre, à mi-chemin. Je ne me suis
-jamais battu en duel, et, pour cause, mais j'imagine que les combattants
-doivent ressentir une impression analogue quand les deux épées se
-touchent pour la première fois. Je pensai que l'inconnu pourrait bien
-sentir aussi le contact de mon regard comme je sentais le sien, et je ne
-me souciais nullement qu'il me demandât compte d'une surveillance à
-laquelle je n'avais aucun droit, aucun titre. Je ne suis pas de la
-police, moi, et la Compagnie ne me paie pas pour épier les voyageurs! Je
-refermai l'oeil, et ne le rouvris qu'au bout d'un instant, pour
-m'assurer que je ne courais aucun danger.
-
-Le mouvement des deux mains dans la poche devenait plus fiévreux, et
-j'aurais bien voulu savoir ce qui allait sortir de cette poche. Car on a
-beau se désintéresser des affaires d'autrui, on peut bien, n'est-ce pas?
-s'inquiéter du manège bizarre d'un compagnon de route qui travaille dans
-l'ombre à préparer un mauvais coup.
-
-J'aurais été une bête, en effet, si je n'avais pas compris qu'il
-s'agissait d'un mauvais coup... Brusquement, les deux mains sortirent de
-la poche, tenant un linge blanc, un mouchoir plié, ou autre chose, cela
-ne me regarde pas. Il y avait aussi un flacon, que je vis briller.
-L'étranger, en même temps, fut debout, et, déjà, il se penchait vers
-l'autre voyageur, lui appliquant le linge sur la bouche.
-
-J'éprouvai une réelle satisfaction, alors, celle de constater que je
-n'étais pas en cause, bien que l'inconnu, à chaque seconde, tournât les
-yeux de mon côté, partageant son attention entre moi et celui que je
-pourrais appeler sa victime. Je sentais une assez forte odeur
-pharmaceutique, et je crois bien que c'était l'odeur de l'éther, mais je
-n'en suis pas sûr, et je n'avais rien à y voir.
-
-Au surplus, j'avais refermé l'oeil, et, pour mieux témoigner de ma
-complète indifférence, j'aurais ronflé, si je n'avais eu peur d'attirer
-l'attention.
-
-Cependant, je pris encore sur moi de relever une paupière, à peine, pour
-surveiller les distances, et m'assurer que je ne courais toujours aucun
-risque personnel.
-
-A ce moment, le voyageur avait pris le portefeuille de l'autre voyageur,
-et en retirait une pièce qu'il paraissait connaître, puisqu'il l'examina
-rapidement; il remit le portefeuille, reboutonna l'habit, et, en même
-temps, je refermai l'oeil. Je ne me souciais pas qu'un homme, qui ne
-semblait guère scrupuleux, me soupçonnât de l'avoir vu arranger ses
-petites affaires. Mettez-vous à ma place! Aussi, je ne me risquai pas de
-longtemps à rouvrir l'oeil.
-
-Dire que le coeur ne me battait pas un peu, ça, c'est autre chose; car,
-en somme, on n'assiste pas sans sourciller à un assassinat; l'individu,
-par prudence, peut vous régler votre compte, au moindre geste qu'on
-fait, s'il se méfie de vous. Et le gaillard se méfiait. Il ne me
-quittait pas des yeux! Je sentais son regard sur moi, oui, monsieur, je
-le sentais! Mais je fus héroïque et je n'ai pas bronché. Car j'ai du
-caractère, voyez-vous, de la force, et quand il s'agit de faire face aux
-événements, je ne perds pas mon assiette.
-
-Tout de même, le temps me semblait long, et je ne savais plus guère où
-j'en étais de ma route. Il se passa peut-être dix minutes, peut-être un
-quart d'heure. J'entendais l'homme bouger, mais loin de moi, toujours à
-sa place. Ce fut un grand soulagement, quand la locomotive siffla, et
-quand je compris qu'on allait s'arrêter. Je coulai un regard sous ma
-paupière: le monsieur à moustache grise avait les cheveux noirs, la
-figure imberbe, trente ans à peine: grand bien lui fasse! Il ne portait
-plus de lorgnon, et, dès qu'on s'arrêta, il descendit du train.
-
-J'en fus bien aise: je ne risquais plus rien. Je me mis sur mon séant et
-je regardai l'autre homme qui n'avait pas bougé d'une ligne. Cela
-n'allait pas être drôle de voyager avec un défunt! Car je ne savais pas,
-moi, si cet individu était mort ou vif, et il était permis de supposer
-n'importe quoi, même la mort, surtout la mort: aussi, tout d'un coup, je
-me décidai à descendre, pour changer de wagon.
-
-Alors seulement, monsieur, et quand je fus debout sur le quai avec ma
-valise à la main, je m'aperçus que j'étais arrivé moi-même! J'avais
-failli passer la station où je me rendais, et c'est bien l'unique fois
-de ma vie! Il faut croire que toute cette affaire m'avait un peu tourné
-la tête.
-
-Devant la gare, je retrouvai le monsieur au flacon, installé dans
-l'omnibus de l'hôtel. J'en fus quitte pour prendre un autre véhicule,
-afin de ne pas gêner ce garçon, mais surtout par prudence, et je ne l'ai
-jamais revu.
-
-J'ai su, le lendemain, qu'un voyageur avait été trouvé mort, à ce qu'on
-disait, de congestion. Je me suis bien gardé, comme vous pensez, de
-corriger cette erreur. Je ne me reconnais pas le droit de donner des
-leçons, à qui que ce soit, et si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est
-que l'affaire est classée depuis dix ans.
-
-Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais se mêler de la Justice; je
-paie l'impôt, pour que l'on paie des magistrats, et ils font leur
-métier, mais je n'ai pas à le faire pour eux. Mêlez-vous-en! Si l'accusé
-est condamné, cela vous fait une belle jambe, et, s'il est acquitté, il
-sait bien vous retrouver un jour!
-
-Et puis, le public, qu'est-ce qu'il dit?
-
-Il dit: «Un tel... Ah! oui... Celui qui a été mêlé à une affaire
-d'assassinat!»
-
-Personne ne sait plus si vous étiez complice ou témoin, et, dans notre
-partie, monsieur, il faut un nom sans tache, si on ne veut pas détourner
-la clientèle... Chacun chez soi! Voilà ma règle, monsieur.
-
-Pratiquez-la comme moi, et vous vous en trouverez bien, comme moi.
-
-
-
-
-TOUTE L'OEUVRE
-
-
-Personne ne contestait, au richissime Goldenstock, son goût éclairé pour
-les Arts: on ne lui reconnaissait pas seulement, comme à tant d'autres,
-la passion d'un collectionneur ou les notions d'un amateur. Il avait, en
-outre, cette espèce de science innée, divinatoire, supérieure à toutes
-les connaissances acquises, et qui est l'instinctive compréhension du
-beau. Il flairait les chefs-d'oeuvre, ainsi qu'un chien de chasse flaire
-le gibier, et faisait lever les talents inconnus. On entrait dans sa
-galerie avant d'entrer dans la gloire: il acquérait ainsi, à peu de
-frais, les oeuvres les plus remarquables des jeunes. Mais nul ne
-songeait à se plaindre de lui avoir, pour peu d'argent, cédé sa
-meilleure toile: car c'était plus qu'une bonne fortune, que de vendre à
-Goldenstock, et c'était déjà la fortune; l'accueil de cet homme qui
-n'agréait que l'Admirable, et qui ne s'était jamais trompé, valait mieux
-sur la place que toutes les médailles, et cotait un artiste, comme une
-valeur en Bourse: son choix était un critérium d'infaillible avenir, et
-les marchands de Londres, de Berlin, de New-York, de Chicago, de Paris
-et de Vienne surveillaient les élus de Goldenstock pour les adopter à
-leur tour.
-
-Il était d'ailleurs généreux, au besoin, et, lorsqu'il désirait
-s'approprier une oeuvre, il savait la payer cher, et très cher, s'il
-fallait: il payait même sans tristesse. Au surplus, il ne trafiquait
-point, n'achetant jamais pour revendre, mais pour garder: ce qui entrait
-dans sa galerie n'en sortait plus. Il mettait son orgueil à organiser
-chez lui le Musée du XXe siècle, à y concentrer toute la gloire d'une
-époque, et à laisser derrière lui ce monument de son éclectisme et de sa
-richesse. En parlant des oeuvres rassemblées par lui, il disait: «Mon
-oeuvre», et l'on ne sut jamais si ce mot était, dans sa bouche, un trait
-de modestie ou de vanité.
-
-L'édification de son immense fortune semblait le flatter moins, mais on
-peut croire que cette attitude n'était nullement sincère, et que s'il
-affectionnait l'art, comme un luxe, il ne vénérait que l'or, comme une
-force.
-
-Il avait gagné des millions dans le commerce des conserves, et sa marque
-était la plus réputée du monde: du Sahara aux deux pôles, on lisait son
-nom sur le fer-blanc de ses boîtes, et, par ce temps d'explorations
-enragées, de caravanes, de missions et de colonies, il pouvait se vanter
-de nourrir l'univers. Il s'en vantait, avec un gros rire sonore, qui lui
-donnait un air de bonhomie, bien qu'il ne fût bonhomme en aucune façon.
-
-On le disait sournois, et il mettait toute son étude à paraître, au
-contraire, d'une brutale franchise. Dur, net, sec en affaires,
-impitoyable, il traitait, signait, touchait, soldait et, hormis la
-peinture, n'aimait rien ni personne. A cause de ses conserves et de son
-musée, on l'avait surnommé le Conservateur. Il avait, en apparence, du
-moins, l'inamovible sérénité de l'emploi. Il n'admettait sur terre que
-trois existences: son intérêt, sa galerie, et la loi, c'est-à-dire son
-droit.
-
-On ne savait pas que jamais aucune émotion l'eût secoué, ni de pitié, ni
-de douleur, ni même de joie. Il encaissait les deuils ou les bonheurs,
-sans sourciller, et les portait en compte-courant. De même, il se
-montrait sans compassion pour les misères d'autrui, sans indulgence pour
-les faiblesses.
-
-Son fils unique mourait?
-
---Que voulez-vous? C'est la nature.
-
-Un de ses plus dévoués agents, aide et compagnon de ses débuts, un ami,
-osait, dans une heure d'égarement et de besoin, prendre à la caisse une
-somme qu'il pensait restituer en fin de mois? Goldenstock le faisait
-arrêter, condamner, et ruinait cette famille.
-
---Que voulez-vous? C'est la loi!
-
-Sa femme le trompa et s'enfuit avec un peintre déjà illustre.
-
---Que voulez-vous? C'est la femme!
-
-En cette circonstance pourtant, on admira la conduite du Conservateur,
-et on se demanda avec étonnement s'il ne conviendrait pas de lui
-reconnaître une grande âme. Il fit montre, en effet, d'un stoïcisme peu
-commun, et marqua bien qu'il mettait l'Art au-dessus de tout, même de
-ses rancunes.
-
-Les gens de Bourse furent les plus surpris de son indulgence, car ils le
-connaissaient pour tenace dans ses haines, et plus d'une fois il en
-avait donné la preuve; on savait que Goldenstock parvient toujours à se
-venger du tort qu'on a pu lui faire ou lui vouloir, et que même, afin de
-décourager les agresseurs, il se venge avec ostentation, terriblement.
-
---Que voulez-vous? C'est la lutte!
-
-Mais, de la séduction de sa femme, il ne se vengea point. Peut-être y
-était-il indifférent? On le supposa, ou tout au moins on crut que
-Goldenstock voulait paraître tel. Au lieu de décrier le peintre qui le
-ridiculisait, il affecta de lui conserver son admiration tout entière;
-la vilaine trahison n'empêchait pas l'immense talent:
-
---Que voulez-vous? c'est l'homme!
-
-Goldenstock continua donc à rechercher les oeuvres du jeune maître,
-malgré le surcroît de dépense que lui coûtait la nécessité de les
-acquérir de seconde main.
-
-Puis, le temps passa, qui fait tout oublier.
-
-Leur femme mourut, et l'homme d'affaires profita de la circonstance pour
-se rapprocher de l'artiste: excellente combinaison qui, du même coup,
-lui donnait un rôle noble, et supprimait, entre le producteur et
-l'acheteur, l'intermédiaire des marchands! Goldenstock y gagnait deux
-fois.
-
-Ce fut un pardon solennel, donné loyalement dans une poignée de main,
-devant témoins. La scène ne manquait de grandeur ni de simplicité; le
-coupable en fut ému... Il avait sincèrement aimé madame Goldenstock, et
-la main du mari lui fut bonne à presser, comme un vivant souvenir de
-l'absente: il trouva dans l'amitié du veuf une consolation à son propre
-veuvage, et sa tendresse déserte se réfugia près de lui. Dans les
-premiers temps, il aima Goldenstock par amour pour sa femme, puis
-ensuite par gratitude, plus tard enfin, par habitude.
-
-Rien pourtant, si ce n'est la mémoire de la morte, ne semblait devoir
-rapprocher ces deux hommes.
-
-Clément Gonthaud était un noble caractère, nature d'enthousiasme et
-d'idéal, incapable d'un calcul ou d'une arrière-pensée, silencieux, et
-probablement timide. Poète autant que peintre, il joignait à la maîtrise
-de son pinceau, à la subtilité de son oeil, une âme. Elle
-transparaissait dans ses toiles, et les illuminait; plus encore que le
-dessin savant et la palette précieuse, une indéfinissable émotion
-faisait la beauté de ses oeuvres; par delà ce qu'on voit, il y avait en
-elles quelque chose qu'on ne voyait pas, et qu'on sentait, comme si le
-peintre eût mêlé, dans sa pâte, de l'amour et de la tristesse.
-
-Cette poésie se fit plus intense, dans les tableaux qu'il composa après
-la perte de son amie, et toutes les rivalités jalouses s'inclinèrent
-devant lui. Gonthaud était vraiment le Maître incontesté: dans l'ouvrage
-de son deuil, il avait synthétisé l'âme anxieuse de l'époque, toute la
-morbidesse du XXe siècle, et ses panégyristes pouvaient dire à bon droit
-«qu'un si pur monument de beauté tiendrait sa place dans l'histoire de
-l'Art».
-
-Goldenstock avait accaparé ce génie.
-
-A part une seule oeuvre, vendue en Amérique pendant leur brouille, et un
-tableau médiocre acquis autrefois par l'État, le banquier possédait
-tout: il avait, dans sa galerie, consacré à Gonthaud un salon spécial,
-connu dans les deux mondes sous le nom de «Salle Gonthaud».
-
-Il disait au peintre:
-
---Je veux tout, mon ami, toute votre oeuvre! Je crois vous avoir
-suffisamment témoigné combien j'admire votre génie, n'est-ce pas? Vous
-m'en récompenserez, j'espère, en ne donnant vos productions qu'à moi.
-Nous ne discuterons jamais, et le prix qu'il vous plaira de fixer, mon
-ami, vous l'aurez, pourvu que vous me donniez tout.
-
-Goldenstock savait bien qu'il se risquait peu à parler de la sorte, et
-que Gonthaud n'était pas homme à le faire «chanter». Néanmoins, par
-prudence, il ajoutait: «N'est-ce pas aussi un bonheur, pour le grand
-artiste, que de voir son oeuvre rassemblée, de façon à constituer un
-tout, qui affirme la personnalité complète? Vous appartenez au pays, à
-qui je veux léguer ce trésor, quand je mourrai.»
-
-Cependant il restait, dans la salle Gonthaud, en pleine évidence, au
-dessus de la grande cheminée du XVIe, une place vide.
-
-Après l'enlèvement de madame Goldenstock, le peintre avait vendu en
-Amérique le seul tableau qu'il eût fait pendant ces mois heureux: la
-_Transfiguration_, plus qu'un portrait, était un chant d'amour;
-Buller-Smith, le Roi-du-Fer, de Chicago, avait, pour six ou huit mille
-dollars, acheté ce chef-d'oeuvre: sans nul doute, il refuserait
-invariablement de le céder; mais Goldenstock ne désespérait pas. Il
-proposa vingt mille, trente mille dollars, sans succès. Gonthaud, pour
-combler la place vide, voulut offrir à son ami une toile importante
-qu'il venait d'achever, mais le commerçant refusa ce cadeau.
-
---Non, non, cher ami! La place est vide par votre faute, excusez-moi de
-vous le dire; il faut qu'elle reste telle. Nous appellerons ce vide-là,
-s'il vous plaît, le reproche.
-
-Gonthaud baissa la tête; le richard lui posa la main sur l'épaule, et
-reprit:
-
---Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je vous remercie de votre
-pensée, mais que je ne puis accepter ce présent? Vous auriez l'air de me
-payer, entendez-vous, de me payer, moi, et nous serions quittes,
-n'est-ce pas? Non, non! Si cher que vaillent vos oeuvres, ce ne serait
-pas assez payer, mon ami!
-
-Il mit tant d'amertume dans l'intonation de ces paroles blessantes, que
-Gonthaud, offensé, releva la tête et regarda en face l'homme qui lui
-parlait: Goldenstock avait les yeux troubles et les lèvres pincées. Mais
-aussitôt il redevint calme, et, avec son large rire confiant, il ajouta:
-
---Ne nous désolons pas, cher ami, et patience! Nous le ferons revenir
-d'Amérique, ce chef-d'oeuvre! Il reviendra, et je le veux! Je peux ce
-que je veux. Puisqu'il a passé l'eau, il la repassera. On y mettra le
-prix, que diable!
-
-Il ne mentait pas. Deux ans après, la place vide était comblée: le
-Roi-du-Fer avait cédé aux offres du Roi-des-Conserves.
-
---Voilà. Vous me coûtez un million, mon ami. Vos amours se paient cher,
-n'est-ce pas? Mais, n'importe; c'est moi qui paie et j'en ai le moyen...
-Là, là... Ne froncez pas ces augustes sourcils. Ce que je disais là
-n'était point pour vous chagriner. Mettons que j'ai manqué de
-délicatesse et de générosité, pour une fois. Chacun son tour. Que
-voulez-vous? C'est le sang! J'ai parlé dans un moment d'humeur; on ne
-m'y reprendra plus, et je vous garantis qu'à l'avenir vous n'entendrez
-de moi qu'une seule allusion, une seule, la dernière... Ne m'interrogez
-pas; j'ai mon petit secret; je le garde... Je le garde.
-
-Puis, pour effacer l'impression de cette phrase énigmatique, il
-continua, doucereux:
-
---Vous n'imaginez pas combien j'éprouve de plaisir à posséder enfin le
-tableau de Buller-Smith! Toute l'oeuvre! J'ai toute l'oeuvre de
-Gonthaud, maintenant, toute l'oeuvre!
-
-Il se frottait les mains et sa face rougissait.
-
---C'est une chose unique dans l'humanité, que j'ai faite là! Ah! si
-Rubens, Rembrandt et Velasquez avaient eu le bonheur de rencontrer un
-Goldenstock! Au fond, je suis très fier de mon ouvrage, vous savez, mon
-ami! J'accroche ma gloire à la tienne, homme illustre! Vous emmènerez
-mon nom avec le vôtre dans l'immortalité, et des poètes raconteront le
-roman d'un grand peintre et d'un riche marchand.
-
-Gonthaud, pendant trois années encore, donna toutes ses toiles à
-Goldenstock, qui payait largement. Mais l'artiste, bientôt, ne travailla
-plus guère: la force, à la fin, lui manquait. Son âme avait brûlé son
-corps, et la vie qu'il avait mise dans ses oeuvres, peu à peu, s'était
-retirée de lui.
-
-Il languit deux autres années, sans rien faire, et triste, dans les
-villes d'eaux, sur les montagnes, en Égypte, en Provence, il allait dans
-les pays, maigre, le dos rond, la nuque mince, serré dans un châle, et,
-de ses yeux caves, il contemplait longuement la beauté du monde.
-
-Goldenstock lui avait princièrement envoyé un carnet de chèques, afin
-qu'il ne manquât de rien.
-
-Mais Clément Gonthaud voulut, avant de mourir, revoir son oeuvre. Le
-marchand l'attendait à la gare, et l'emmena chez lui, pour qu'il fût
-mieux soigné, qu'il pût mourir au milieu de ses toiles, au milieu de
-lui-même. Il poussa l'ingénieuse bonté jusqu'à faire dresser le lit du
-moribond dans la salle Gonthaud, juste en face de la _Transfiguration_
-qu'on décrocha pour allumer du feu dans la haute cheminée Renaissance:
-on dressa le chef-d'oeuvre sur un chevalet, et le peintre attendit la
-mort.
-
-Au bout d'une semaine, le médecin déclara que son malade avait encore
-une journée à vivre, au plus.
-
-Goldenstock congédia tout le monde. De ses mains, il aida Gonthaud à se
-lever.
-
-Ils firent ensemble le tour du grand salon: Gonthaud s'appuyait au bras
-du bienfaiteur. Longtemps ils s'arrêtèrent devant la _Transfiguration_:
-la face idéalisée de Mme Goldenstock souriait à son peintre, du fond de
-l'autre monde, et l'appelait. Le millionnaire hochait la tête. Le
-mourant regagna son lit.
-
---Je vois, disait-il... C'est bien... Quand on est à moitié dans la
-tombe, on juge de loin, sans vanité ni parti pris. Je suis sûr
-maintenant que c'est bien. Je laisse quelque chose. Je peux mourir.
-
-De sa main desséchée, il serra le poignet de Goldenstock, et murmura:
-
---Merci!
-
-Mais l'autre se récria:
-
---Ne me remerciez pas, que diable! Je ne veux pas qu'on me remercie!
-Vous n'avez pas à me remercier! Ce que fait Goldenstock, il le fait pour
-lui-même. Que voulez-vous? C'est ma joie.
-
-Du centre de la salle, il regarda les murs.
-
---Toute l'oeuvre de Clément Gonthaud!
-
-Il riait.
-
-Il aida le peintre à se remettre au lit, et, de sa rude poigne, il jeta
-dans l'âtre une bûche de chêne.
-
---Vous voyez, je vous soigne, mon brave!
-
-L'artiste, déjà haletant, répondit: «Vous êtes bon...» Le
-Roi-des-Conserves éclata de rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du
-long étendu, s'étira faiblement; sur l'oreiller, son masque, émergeant
-des draps blêmes, était jaune, et de ses deux mains remontées aux
-épaules, il serrait le linge; on ne voyait que les bouts de ses doigts
-repliés.
-
-Il dit: «Je ne me relèverai plus.»
-
-Goldenstock s'assit près du chevet.
-
---Non, grand homme, vous ne vous relèverez plus! Vous ne ferez plus de
-chefs-d'oeuvre, et vous n'enlèverez plus la femme d'autrui, et plus
-jamais vous ne vous offrirez ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts
-que vous! Non, grand homme!... Ne répondez pas; vous vous fatigueriez...
-
-De nouveau, il éclata de rire, violemment, et plein la chambre vide.
-Puis il se leva.
-
-Gonthaud essayait de comprendre, troublé. On vit ses pieds qui remuaient
-au fond du lit. Goldenstock s'en fut vers la cheminée, et s'accroupit
-pour attiser le feu.
-
---J'avais promis de ne plus vous parler qu'une seule fois de cette
-malheureuse petite affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce pas?
-
-Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint près de lui.
-
---Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai à vous dire un secret. Je l'ai
-promis, et je tiens mes promesses... Vous semblez bien ému et vous
-respirez avec peine? Remettez-vous. J'attendrai un instant: vous avez
-bien encore une heure à vivre, que diable!...
-
-Il examinait le moribond. Après un silence, il reprit:
-
---Là... Cela va mieux?... Vous fûtes un homme de génie, mais un homme de
-rêve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la
-puissance de l'or. Vous allez comprendre, mais un peu tard... Je
-possède, n'est-ce pas, toute l'oeuvre, l'oeuvre immortelle de Clément
-Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une
-banalité acquise par l'État, et l'avenir vous ferait tort s'il vous
-jugeait d'après cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait
-que cela, vous feriez une piètre figure devant la postérité!...
-
-Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et
-dit:
-
---Eh bien, voilà: je vais brûler le reste, mon ami.
-
-Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide, regardait droit devant lui.
-La bûche de chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait à hautes
-flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif à manche d'or.
-
---Vous m'avez pris ma femme: c'était votre plaisir. Je prends votre
-oeuvre: c'est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft!
-Une flamme, une fumée, une mauvaise odeur, et voilà ce qu'il reste de
-vous: les valets ouvriront les fenêtres pour établir un courant d'air,
-et vous disparaîtrez du monde, dans le courant d'air!
-
-Clément Gonthaud ne bougeait pas.
-
-Craignant qu'il ne fût mort et qu'il n'entendît plus, Goldenstock se
-rapprocha.
-
-L'agonisant respirait encore. Goldenstock s'inclina pour lui parler sur
-la face.
-
---Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai qu'une parole, on le sait sur
-la place. Je ferai comme je t'ai dit, et dès ce soir, mon garçon. J'ai
-payé! Mes bibelots sont à moi. J'en use comme il me plaît. J'ai payé!...
-Ce qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leçon
-servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle réclame, mon cher!
-
-Il s'éloigna du lit, et se dirigea vers le chevalet.
-
---Que voulez-vous? C'est mon droit!
-
-La tête de Gonthaud se tourna, très lentement, et elle vit l'homme
-debout près du chef-d'oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait
-clair; elle vit l'acier qui entrait dans l'angle de la toile, et qui
-filait le long du cadre, avec un bruit.
-
---Regarde!
-
-Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait
-comme un tablier mouillé.
-
---Un million, ça! cria-t-il, une flambée d'un million! Mais quelle
-réclame!
-
-Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de
-statue, était pétrifié, avec des yeux troubles.
-
-Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour écouter: il
-lui parut qu'une imperceptible haleine râlait encore sur les lèvres du
-grand artiste. Peut-être les prunelles n'avaient pas cessé de voir?
-
-Bien vite il découpa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au
-feu. Le travail dura longtemps.
-
-Mais, avant la fin, Clément Gonthaud était mort.
-
-
-
-
-SUPRÊME IDYLLE
-
-
-L'été finissait ce soir-là: c'était le printemps de l'automne. Quelques
-feuilles, déjà, se détachaient des branches, et, balancées un instant
-dans l'air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de
-jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurrées
-par ce renouveau d'un jour, croyaient que la saison des nids allait
-recommencer dans la saison des vignes.
-
-Les ceps chargés de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de
-pourpre les collines qui dévalent largement vers le fleuve: d'en haut,
-on voyait, dans le bas-fond, l'eau plate et lumineuse s'étaler par
-endroits, pour se perdre tout à coup dans le fouillis des arbres roux et
-des îlots, et réapparaître ailleurs, et se perdre à nouveau, faisant,
-sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vesprée,
-sous le resplendissement de leurs immobiles reflets.
-
-Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante enveloppait les choses et
-les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la
-transparence d'une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s'éployait
-sur les paysages recueillis, et versait de la piété, car le printemps
-est un reposoir, tandis que l'automne est un temple; et si, dans les
-mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpité avec la
-vie universelle, c'est avec notre âme que communie l'âme du monde
-automnal. Dans l'agonie des champs et des cieux, l'homme mûr reconnaît
-son image: il les aime d'être semblables à lui, comme il a aimé tous les
-dieux qui se sont faits hommes, parce qu'en les aimant ainsi, c'est
-encore lui qu'il révère et qu'il aime...
-
-A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le
-sentier qui serpente parmi les herbes drues.
-
-Ses cheveux grisonnaient à ses tempes, et des rides prématurées
-traversaient son front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite, pensaient.
-C'était un homme des villes, jeune encore, mais chargé d'une vie
-nombreuse, et d'émotions passées. Il marchait tête nue, baissant et
-relevant le front, regardant tour à tour la terre humide et l'ample
-horizon; peut-être, ne savait-il pas lui-même si plus il jouissait ou
-souffrait de sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant elle
-écrasait son coeur.
-
-Dans une clairière, il s'arrêta.
-
-L'espace, alentour, était rose. L'homme se sentait regardé par la
-compassion du soir; toute son âme se tendait pour embrasser la nature
-fraternelle qui se faisait si tendre dans l'adieu; devant cette mort
-sereine du jour et de l'été, ses lèvres remuaient comme pour des paroles
-qui doivent n'être plus prononcées...
-
-Et voilà que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa
-silhouette déjà brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme.
-
-Il s'approcha.
-
-La femme, sans prendre garde à lui, demeurait immobile. Elle était belle
-et triste, et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs mourantes, elle
-incarnait cette heure, et sa riche maturité, dans ce monde peuplé
-d'adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole.
-
-Il vint plus près de l'inconnue, qui ne se détourna point.
-
-Enfin, elle le regarda.
-
-Parce qu'il pensait les mêmes choses, elle n'eut pas honte d'être
-surprise dans sa pensée intime, et la pudeur de son âme ne fut pas
-épouvantée.
-
-Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans leurs yeux qui se
-rencontraient pour la première fois, ils se reconnurent sans s'être
-jamais vus: c'est pourquoi il resta debout à côté d'elle, ayant senti
-qu'elle permettait sa présence. Même, chacun d'eux avait peur que
-l'autre s'éloignât, parce que, sans le savoir, ils s'étaient espérés
-l'un l'autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d'abord,
-leur crainte mutuelle d'être trop tôt abandonnés. Cependant, comme ils
-sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur
-recueillement, et déjà le ciel, la terre, le couple, tout n'avait plus
-qu'une seule âme.
-
-Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et côte à côte, dans leur muette
-adoration; par instants, ils échangeaient un sourire presque chagrin et
-presque ami, puis, se tournaient vers le soleil.
-
-L'astre descendait plus vite; une vapeur se balançait au-dessus de
-l'eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait
-encore...
-
-Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse.
-
-Lorsque le bord du disque se déchira sur la colline, brusquement, un
-même sanglot leur échappa.
-
-Ils se rapprochèrent, dans la peur d'être seuls, et leurs mains se
-prirent.
-
-Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent.
-
-Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l'épaule de
-l'Amie, il l'attira avec lenteur, et avança la tête; le visage de la
-femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu'il appelait à
-lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence,
-quand l'homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot.
-
-Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il posa, tout près des
-cheveux, ses lèvres qui ne s'ouvrirent pas dans le baiser. En même
-temps, ils avaient fermé les yeux.
-
-Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa en arrière, comme
-pour le regarder à travers ses paupières toujours closes; il se pencha
-sur elle et leurs bouches s'unirent.
-
-Le soleil était à demi consumé; des brumes violettes se traînaient avec
-tristesse sur les herbes grasses, qui étaient maintenant d'un vert épais
-et sombre.
-
-Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s'étreignait.
-
-L'homme perçut contre son coeur les battements plus forts d'un coeur qui
-s'élançait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme
-si les jambes eussent défailli. Il vit trembler les cils, frémir les
-tempes. Il salua dans son âme la dernière bien-aimée, et, la posant sur
-le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait
-vers sa nuque, et qui se refermait.
-
-Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans la piété du crépuscule, des
-sanglots montèrent comme un encens, et Vénus alluma son étoile qui
-tremblait au-dessus des coteaux...
-
-Quand leurs lèvres se désunirent, tous deux, sans prononcer une parole,
-se tournèrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu.
-
-Graves, leurs yeux se cherchèrent.
-
-Près des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s'appuyèrent;
-chacun reconnaissait si bien l'âme de l'autre, que leurs deux gratitudes
-se souriaient avec mélancolie.
-
-Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que leur double vie s'était
-achevée dans ce dernier soir, ils méditaient ensemble sur la navrante
-douceur de s'être donné là, natures épuisées et vieilles avant l'heure,
-le baiser du suprême amour.
-
-Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son épaule.
-
-Devant eux, sous les fins brouillards de l'Ouest, le ciel était rose
-encore; mais à leur côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les
-saules, des pans de lumière azurée, glaciale.
-
-Lorsqu'il la crut assoupie, il se détacha d'elle avec des soins très
-lents; ensuite, il ramena le manteau qu'elle avait laissé, tout à
-l'heure, glisser à ses pieds, et l'étendit sur les genoux de l'inconnue.
-
-Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombée de la
-nuit, les suprêmes fleurs de septembre.
-
-Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics roses; les
-calaminthes mettaient des taches de carmin dans l'or mourant des
-tanaisies, des trèfles et des caille-lait; comme des étoiles mauves sous
-un nuage, les chicorées et les asters d'automne s'éteignaient parmi le
-blond duvet des clématites viornes, et par-dessus, dans un effort de
-joie, les potentilles secouaient leurs grêles clochettes.
-
-Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la
-grappe noire des hyèbles; il rencontra une touffe d'agonisantes
-anémones, qu'un vent de hasard avait semées là, et reconnut son bonheur
-d'un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits...
-
-Il remonta la berge, et s'en revint vers Elle.
-
-Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui tantôt les avait abrités, il
-ne la vit plus.
-
-Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe foulée, et c'était triste...
-C'était comme le péristyle d'une maison mortuaire, lorsque le cercueil
-est parti; des voiles d'ombre en deuil pendaient entre les troncs
-d'arbres, et des niches pleines de nuit s'approfondissaient sous les
-branches.
-
-Il appuya sa main sur leur couche récente, pour en retrouver la tiédeur;
-mais l'herbe était déjà froide de rosée.
-
-Il voulut appeler: il n'osa point, à cause du silence.
-
-Au pied de l'arbre, comme sur une tombe, il déposa son bouquet
-d'automne.
-
-En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et
-frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier râle de
-lumière.
-
-
-
-
-L'HÉROINE
-
-
-Le poète Pierre Dufaure résolut d'écrire un roman.
-
-L'époque semblait propice à cette tentative: il n'avait point de
-maîtresse et son cerveau était libre. Ses premiers vers avaient reçu bon
-accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire
-s'annonçait; son esprit délicat, fin, subtil et souple, paraissait
-devoir s'adapter à des genres divers; son imagination vive et nette
-évoquait des visions précises, et son oeil, qui savait découvrir le
-rapport des effets et des causes, lisait clair dans l'âme des hommes.
-Bien qu'il s'enthousiasmât volontiers, on le trompait malaisément. Il
-était mondain et regardait la vie: il prenait plaisir à la comprendre,
-et surveillait les manèges de l'amour ou de l'ambition avec un plaisir
-d'entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique.
-
-Néanmoins, il restait, par-dessus tout et malgré lui, poète: à cause de
-cela sans doute, il désira prouver qu'il était autre chose, pour
-affirmer l'empire de son esprit sur son instinct; et cette visée, un peu
-inconséquente au fond, ne laissait point cependant d'être noble,
-puisqu'elle tendait à la glorification de la volonté, fruit de l'effort,
-plus honorable dans l'homme que le génie lui-même, fruit de nature.
-
-Pendant l'automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces
-remarques, il fut témoin d'un drame intime qui se déroulait près de lui;
-il assista aux sournoises menées d'une séduction, vit la femme se
-complaire d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s'affoler
-et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il
-connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant
-qu'il méprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il
-entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui
-s'était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse
-jusqu'à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans
-les angoisses d'une révélation tardive.
-
-Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspiré sa
-verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne
-du plus bel amour.
-
-Il eut froid au coeur, rien qu'à concevoir le frisson glacial dont la
-pauvre femme allait être prise, lorsqu'il lui serait impossible de
-douter davantage: il la vit prisonnière dans l'ombre d'une cave, comme
-un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis,
-grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle
-de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue:
-mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait!
-
-Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des
-révoltes, et--pourquoi pas?--de la haine! Elle aimait en esclave, elle
-aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant
-toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son âme douloureuse
-planait au-dessus de ces hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement
-inéluctable, et se désolait dans l'impuissance.
-
-Belle étude à faire, que celle de l'être double, qui voudrait et qui ne
-veut pas, qui aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour replonger
-plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice!
-
-Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force,
-pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie
-de toute rébellion, et l'omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver
-qu'on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que
-la pudeur, plus fort que le rêve, il s'amuserait de traîner sa victime
-jusqu'à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l'une après
-l'autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et
-tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:
-
---Qu'en pensez-vous, ma chère?
-
-Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen
-banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus
-guère autorisé qu'à la rubrique des faits divers. La mort de l'héroïne
-apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un
-désespoir exaspéré jusqu'à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait
-chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le développement de cette maladie
-psychologique n'amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées,
-un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les
-brumes du scénario?
-
-De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du poète et se précisait:
-par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre,
-l'Idée s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles
-parasites et pompait de la vie.
-
-Pierre Dufaure était possédé.
-
-Cette emprise s'opéra dans la nuit, au retour d'un bal où le psychologue
-avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs
-consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et
-résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre
-développement de l'Idée.
-
-Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards
-retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le
-trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa
-demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées
-de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.
-
-Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent
-une ville, se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme s'y logeaient
-par familles...
-
-Il vit l'oeuvre achevée.
-
-Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte
-d'une Tantale qui n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour; puis, en
-fin de bataille, la chute.
-
-Secundo, l'épanouissement d'un être, la chair extasiée, l'âme ravie, la
-révélation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit!
-Mais, par degrés, l'étonnement se glissait dans ce coeur de femme, à
-cause des paroles vilaines qu'elle avait à entendre et des sentiments
-troubles qui la froissaient d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors
-pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître
-qu'elle avait pris; et c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un
-égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la
-seconde partie.
-
-Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète
-allait se donner carrière. Le roman tournait à l'épopée, descendait
-l'échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des
-luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du
-lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait
-fantastiquement à travers les étapes de l'horreur. Mais l'âme de la
-victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et
-dans les voluptés se faisait douloureuse!
-
-L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept.
-
-Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin,
-il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes
-parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée,
-qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table,
-l'interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.--«Et puis
-ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot
-encore!...» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à
-rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses
-qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui
-fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir
-d'autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour,
-brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une époque
-à l'autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les
-candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges,
-écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous!
-
-Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé.
-
-Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec
-ses bases fortes, l'oeuvre s'échafauda dans l'harmonie de l'art.
-
-Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.
-
-Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire,
-effrayé du labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il allait donner
-sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son
-moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux
-pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de
-compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une
-flambée dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son
-visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans
-la rue.
-
-Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre,
-il écrivit des lignes: sans qu'il y prît garde, l'oeuvre était
-commencée.
-
-Il esquissa d'abord le portrait de Renée. L'héroïne, veuve, tendre,
-déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle
-qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui
-plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouvées en aucune
-maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu'à ce jour, on peut
-l'avouer, s'étaient montrées d'une platitude irréprochable! Parmi la
-niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son
-dilettantisme ennuyé, et certes il en était las.
-
-Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur:
-elle fut l'introuvable.
-
-Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante,
-tiède d'avoir germé dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois, les
-larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se
-complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même
-l'enfant qu'elle avait été autrefois. A mesure qu'il la présentait, il
-la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui!
-
-Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un père jaloux, qui serait
-en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu'elle disait
-en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la
-voir et l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie propre, qu'elle ne lui
-devait pas.
-
-Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin
-d'être près d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de
-ce papier où l'exquise créature se manifestait en souriant.
-
-Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait:
-«Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des
-phrases, pour soi, en dehors de l'oeuvre. Dans les repos, il narrait des
-anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée
-à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les
-occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa
-chute prochaine.
-
-Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n'était pas seul:
-invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on
-riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes,
-pensèrent qu'il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car
-on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils
-se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la
-fêtait.
-
-Cependant, et malgré l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait
-point à se corser, et l'oeuvre restait aux préambules.
-
-Chaque fois que le poète essayait d'introduire en scène le second de ses
-personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et
-détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et,
-délivré de lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de Renée.
-
-Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant
-au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux
-élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge,
-et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge.
-
-Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout à la fois un acte de justice,
-de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée.
-
---Tu as entendu? Je l'ai traité de belle façon, comme il le mérite!
-
-Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la
-femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se
-reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir.
-
-Quand l'auteur voulut continuer d'écrire, il se prit la tête dans les
-mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées!
-N'était-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une
-si noble créature à des tourments qu'il pouvait empêcher, et de se
-faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de
-son rival!
-
-Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus
-tolérer qu'un profane y touchât.
-
-C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant
-de joies en ce monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui
-passe, tout fleuri de rêves...
-
-Le poète rangea ses papiers dans un carton où Renée demeura veuve, dans
-sa pureté, et le chef-d'oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais écrit.
-
-
-
-
-LE FIANCÉ
-
-
-Mon avis? La matière est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous
-autres médecins, à plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers!
-Assurément, la législation actuelle doit être et sera modifiée:
-l'intérêt général qui, dans les sociétés futures, prévaudra de plus en
-plus sur les intérêts particuliers, l'exige. Dans quelles mesures nous
-sera-t-il permis alors de dénoncer l'état de nos clients, lorsqu'ils
-sont un danger public? Je l'ignore. J'attends, et vous n'étiez pas né
-que j'attendais déjà.
-
-Alors, j'avais votre âge, et je jugeais de tout passionnément, avec
-cette intransigeante probité qui incite la jeunesse aux plus nobles
-actions et aux pires sottises.
-
-Je venais de terminer mon internat, et bravement je m'étais installé en
-plein Paris, n'ayant, pour noyau de ma clientèle future, que des espoirs
-et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-là ne nous demandent
-pas d'être célèbres tout d'abord. Le hasard, cependant, m'introduisit
-dans une maison riche; ma réussite date de ce jour, et vous imaginez
-avec quelle ardeur je me dévouais à délivrer ces capitalistes de leurs
-moindres malaises.
-
-C'étaient de braves gens, simples et bons, voire même compatissants,
-malgré leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent
-cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur
-temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci
-étaient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous
-les mérites sans savoir qu'ils possédaient les deux plus grands: la
-santé et la bonté. Ils m'accueillaient avec confiance, et je professais
-pour eux le culte qu'on doit aux fétiches, de la reconnaissance et même
-de la tendresse.
-
-La mère seule était de constitution délicate; la fille, le père,
-auraient découragé toute une Académie de Médecine, par l'insolence de
-leur superbe santé. Ah! la belle créature, que cette fille, le splendide
-chef-d'oeuvre! La nature et la société se mettent rarement d'accord pour
-doter un être complet, et les faveurs de l'une ne ratifient pas souvent
-les bienfaits concédés par l'autre. Ma petite cliente avait tout, le
-charme et la beauté, un organisme admirable dans une enveloppe exquise,
-un cerveau sûr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac
-d'autruche derrière une poitrine de déesse, des dents de loup, blanches,
-et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de
-l'esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans!
-
-Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je l'admirais scientifiquement,
-comme un beau produit de la nature; elle m'inspirait cette sorte de
-vénération que méritent les forces, et que le paganisme grec accordait à
-ses demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que pour l'exercice de ma
-profession, ayant eu la prudence et le bon goût de me tenir, avec cette
-famille, sur une extrême réserve, et de ne point abuser du gracieux
-accueil qu'on me faisait dans la maison.
-
-Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre professeur R..., dont
-j'avais été l'interne pendant une année, à Lourcine: il m'invitait à lui
-rendre une prompte visite. J'accourus.
-
---Mon cher enfant, me dit-il, les débuts d'un jeune médecin sont une
-affaire délicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil.
-Répondez-moi franchement: n'avez-vous pas, dans votre clientèle, une
-jeune fille riche et qui va se marier?
-
---Il est vrai, mon cher maître, que je donne mes soins dans une famille
-fort cossue, et qui possède, en outre, une fille d'âge nubile.
-
---On ne vous a parlé d'aucun projet matrimonial?
-
---D'aucun.
-
---Faites qu'on vous en parle et tâchez qu'on ajourne. Le fiancé est mon
-client: c'est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est
-dans un épouvantable état. Il m'a demandé s'il pouvait se marier, et je
-lui ai répondu qu'il ferait plus honnêtement d'assassiner quelqu'un sur
-la grand'route. Mais le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu; la dot
-le tente: il a dit: «J'attendrai.» Il n'attendra pas, je le sens. Il a,
-pour commettre le crime, une excuse d'un million. Je l'ai fait causer du
-mieux que j'ai pu, et il en a trop dit. Je n'ai pas cherché à connaître
-le nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre. Je vous avertis.
-
---Vous m'effrayez, mon cher maître. La jeune fille à laquelle je pense
-est un prodige de santé...
-
---Sauvez-la donc.
-
---Que puis-je faire?
-
---Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie
-entre vos mains, plusieurs vies, car, s'il naît des enfants, pauvres
-petits, je les plains!
-
---Je vais...
-
---Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous
-oblige à parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile:
-obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune
-homme ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et vous êtes libre
-devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir.
-
-Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la marche aide la pensée.
-J'allais d'abord très lentement, et cela vous indique que je ne savais à
-quoi me résoudre; au bout d'une heure, je marchais délibérément, et cela
-prouve que j'avais enfin une idée nette, un but certain. Quand vous
-voulez savoir si une action vous plaît sans réserve, observez vos pas:
-ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles
-par dextre ou par senestre: lorsque vous évitez les passants en appuyant
-sur votre gauche, l'action est veule, l'âme indécise; mais quand vous
-poussez à droite, tout va bien, et vous êtes fort.
-
-J'arrivai chez le père: je n'eus pas grand mal à obtenir l'aveu du
-mariage projeté, car le brave homme en était tout heureux. Je me permis
-cependant quelques discrètes objections, relatives à l'âge de la
-fiancée, aux périls d'une maternité hâtive.
-
---Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.
-
-Je me rabattis sur un autre thème: je parlai du jeune homme, du célibat,
-de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de
-la circonspection qui s'impose au père de famille...
-
---Écoutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais
-gré, comme d'un témoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et
-je ne doute pas qu'il consente à vous rendre visite: confessez-le.
-
-Deux jours après, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun,
-solide, élégant d'allure, clinquant de breloques, mais de regard louche,
-de parole hésitante, et qui ne me plut guère. Il m'apprit, avec un
-sourire fat, qu'il allait prochainement épouser ma jeune cliente et
-qu'il s'en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu'il désirait de
-moi; il répondit, net et vite, comme on récite une leçon:
-
---Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-père a paru
-souhaiter cette démarche de ma part, et les scrupules d'une famille, en
-pareil cas, sont trop légitimes pour qu'un galant homme se refuse à
-l'ennui de subir un dernier examen: j'en ai déjà passé plusieurs, car le
-siècle est aux examens, et je ne m'attendais point à celui-ci.
-Néanmoins, disposez de moi.
-
-Je le retins une heure. Il se prêta aux plus minutieuses enquêtes. Son
-état sanitaire me parut être irréprochable. Cependant, je ne pouvais
-concevoir que la vieille et sûre expérience de mon maître se fût trompée
-dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m'étais alarmé
-à tort, et que le malade du professeur R... n'avait rien de commun avec
-le fiancé de ma belle cliente.
-
---Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avisé que nous ne
-pensions: il nous a prudemment lancés sur une fausse piste, et n'a donné
-mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C'est un misérable, mais
-c'est un malin.
-
-Je communiquai au père le résultat de ma consultation: il fut charmé. Le
-mariage se fit. Je n'y assistai point. Si les médecins se rendaient aux
-mariages et aux baptêmes, ils s'obligeraient du même coup à fréquenter
-les enterrements, où leur présence est mal venue.
-
-Les nouveaux époux partirent en voyage, et huit mois se passèrent.
-J'oubliais cette histoire.
-
-Brusquement, on m'appela auprès de la jeune femme, que je trouvai chez
-son père.
-
-Je la vis, méconnaissable. Elle était enceinte: maigre, avec un teint de
-cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lèvre rongée.
-L'effondrement de cette beauté m'atterra. Quant à la nature du mal,
-dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une
-angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilité. Eh quoi? J'avais
-donc mal examiné l'assassin dénoncé par mon professeur, et je n'avais
-rien vu? On m'avait averti et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement,
-ma présomption, ma sottise m'avaient fait complice du crime! Ah! je vous
-prie de croire que j'ai passé là le plus cruel instant de ma carrière
-médicale!
-
-J'aurais tué le mari, pour me venger de moi!
-
-Par bonheur, le bandit ne se montra point.
-
-J'examinai la malheureuse: son enfant était mort. Il fallait, en toute
-hâte, procéder à la délivrance. Je demandai le secours d'un
-professionnel. Bien m'en prit: la pauvre femme mourut trois jours après
-l'opération. Je reçus son dernier soupir.
-
-Le père et la mère sanglotaient, aux deux extrémités de la chambre, sur
-des fauteuils, espérant encore, quand leur fille était déjà morte. Au
-bord du lit, un petit homme terreux et blond, à genoux, pleurait. Quant
-au mari, il persistait sagement à demeurer invisible. J'hésitais à
-porter aux parents la désespérante nouvelle.
-
---Monsieur, dis-je au père, je désirerais parler à votre gendre.
-
---Est-ce que... elle est... elle est... perdue?
-
---Votre gendre, monsieur, s'il vous plaît?
-
-Le père étendit la main dans la direction du petit homme agenouillé près
-du lit, et je ne comprenais pas.
-
-Tout à coup, j'eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l'homme
-blond et lui touchai l'épaule: il se redressa.
-
---Vous êtes, monsieur, l'époux de...
-
-Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif, et je le vis en
-face.
-
---Ce n'est pourtant pas vous, monsieur, que j'ai reçu dans mon cabinet.
-
-Il remua la tête, de droite à gauche, pour dire: «Non».
-
---Alors, monsieur, vous m'avez envoyé quelqu'un à votre place?
-
-Il remua la tête, de haut en bas, pour dire: «Oui».
-
-
-
-
-LE BALLON
-
-
-Il y a quarante années de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier.
-J'avais neuf ans.
-
-Je n'ai jamais connu ma mère, ou du moins il ne m'en reste aucune
-mémoire. Quant à mon père, il était assurément très bon, très tendre, et
-je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre
-lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation
-d'une distance inexplicable, mais que je m'explique à présent: cette
-distance, c'était sa pensée.
-
-Mon père, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-même, avec son
-idée, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans
-pouvoir pénétrer en lui. On raconte que, au décès de ma mère, on l'avait
-laissé seul près du cercueil, avant la levée du corps: lorsqu'on vint
-les séparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers épars et
-couverts de chiffres, avec mon père qui travaillait.
-
-Pourtant, il nous chérissait. Mais quand l'Idée s'installait en lui,
-elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait
-sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en
-souffrais à la manière des enfants, qui éprouvent les douleurs sans les
-analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans même savoir qu'ils
-les ont vues, ressentent toute entière la tristesse de les comprendre.
-
-Lorsque, le soir, mon père venait border mon lit et me baisait au front,
-j'apercevais ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs peintes du
-papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le coeur gros, et
-je pleurais dans l'ombre, après son départ. Alors, étant seul, j'osais
-lui parler et me plaindre; je me confessais à lui, je lui jetais au cou
-mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et
-de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et,
-le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille.
-
-Un jour cependant, mon secret éclata, avec mes sanglots, tout d'un coup:
-c'était pendant le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer fort, m'examina
-avec étonnement.
-
---Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal?
-
---Non, père...
-
---Mais si, tu as mal, puisque tu pleures...
-
---J'ai de la peine...
-
-Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes,
-vidant mon coeur, et je parlais comme quand j'étais seul, le soir, dans
-l'ombre, car, à l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je
-ne voyais pas mon père, qui ne répondait rien et me laissait parler.
-
-A la fin, je relevai la tête en tendant vers lui mes mains trempées de
-pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures
-géométriques. Je me tus instantanément. Le chagrin de n'être pas compris
-est très profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de
-pleurer en même temps que de parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout
-était à refaire, à redire, et je sentis nettement que désormais je ne
-pourrais plus renouveler la tentative.
-
-Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon père
-m'inspirait une vénération religieuse. Je retins mon souffle, pour
-contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les
-traçait, et le front incliné du chercheur.
-
-Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumière au sommet; je
-le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le siège
-de la pensée est là, et c'était là-dedans que je voulais entrer,
-là-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me
-semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller,
-comme un rayonnement de la pensée intérieure.
-
-Je me disais:
-
---Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas digne; quand mon père mourra
-comme ma mère, il partira sans savoir combien je l'ai aimé.
-
-Mon père avait, paraît-il, une maladie de coeur qui pouvait l'emporter
-brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumière sur le
-crâne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'éteindrait un jour.
-Enfin, elle se déplaça: mon père avait redressé son visage et me
-souriait. Il découvrait ma présence. Puis il se souvint.
-
---Ça va mieux, mon petit?
-
-Je répondis bravement:
-
---Oui, père.
-
---Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.
-
---Dans le ballon?
-
---Oui, mon petit.
-
-Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face une telle expression de
-bonheur.
-
---Écoute, dit-il.
-
-Il dressa la pointe de son index. Soudainement, je devins très heureux
-moi-même et très fier: une confidence de mon père allait descendre
-jusqu'à moi.
-
-Il dit:
-
---Aujourd'hui est un grand jour: j'ai trouvé! Jeudi sera un plus grand
-jour: j'essaierai!
-
---Avec moi?
-
---Oui, mon petit, avec toi.
-
-Cette fois-là, je me jetai à son cou et je m'y accrochai; mon père aussi
-me serrait fort. Il m'étreignait sur sa poitrine, non pas comme un fils,
-mais comme une victoire, comme le triomphe de sa vie et le total de son
-effort, puisqu'il venait de verser en moi le secret de sa réussite. Non,
-ce n'était pas son enfant qu'il embrassait si bien, mais qu'importe?
-J'étais le premier près de lui: il m'associait à son front! Ah! le
-souvenir de cette minute-là m'exalte encore de joie et d'orgueil! De
-pareils instants effacent tous les chagrins passés.
-
-Naturellement, mon père ne me donna aucun détail sur sa récente
-invention. Il avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité; il
-m'emmenait; cette promesse suffisait à mon orgueil, à ma gratitude, et
-j'en délirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon
-dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer à la réalisation d'un
-rêve humain! Doter le monde d'une victoire sur les éléments! Je
-concevais déjà la portée de cette chose avec une précision que mon père
-lui-même ne soupçonnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent
-jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne
-daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des
-hommes, et sentent mieux.
-
-Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous partîmes.
-
-Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne
-parlait pas. Il aménageait des choses, vérifiait des outils, des
-ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se
-relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de
-la crainte. On devisait à voix basse. On me montrait. J'étais fier.
-
-Mon père cria:
-
---Lâchez tout!
-
-Je me sentis lancé en l'air, comme par une fronde, et la respiration me
-manqua: j'avais fermé les yeux, cramponné mes deux mains au rebord du
-panier, fléchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur.
-
-Je voulus murmurer:
-
---Père...
-
-Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lèvres. Après un instant, j'osai
-respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement: entre
-les brins d'osier, j'aperçus des toits qui fuyaient; je refermai les
-yeux. J'entendais, derrière moi, les pas de mon père, qui allait d'un
-objet à l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les
-yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le
-sommet de ma tête dépassait à peine la rampe. Je me haussai sur la
-pointe des pieds...
-
-Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux
-vagues d'un petit lac, et les rues étaient minces, entre les maisons
-écrasées. Un beau fleuve s'en allait très loin, avec des courbes.
-Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous
-parvenait encore de la ville. C'était si beau, si grand, ce spectacle,
-que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je
-voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des bêtes, et ces
-reptiles blancs me semblaient être les seuls habitants de la terre
-azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon père: il me parut un
-dieu.
-
-Il avait les sourcils froncés, les narines dilatées; il travaillait,
-sans me voir, sans rien voir. Nous montions. Nous courions, portés par
-le vent. Les heures passaient, et les pays.
-
---Père...
-
---Quoi?
-
---Je voudrais faire pipi.
-
---Fais.
-
-J'eus envie de rire, et je ris, en imaginant que les hommes, sur la
-terre, diraient:
-
---Il pleut.
-
-Le soir, nous vîmes la mer: le soleil s'y couchait.
-
---Oh! père, que c'est beau!
-
-Il ne m'entendait pas.
-
-Cependant je respirais avec difficulté. Je ne savais pas que l'air se
-raréfie dans les hauteurs. Je me crus malade, et aussitôt je regrettai
-d'avoir encombré mon père de ma présence. Je n'osais l'occuper de moi,
-l'appeler à mon aide. Je le vis debout, arrêté, la main gauche à plat
-sur sa poitrine.
-
---Père! Tu as mal?
-
---Oui, c'est le coeur.
-
-Moi aussi, je commençais à souffrir. Mes tempes battaient. Le dos me
-faisait mal. Ayant passé la main sur ma bouche, je constatai avec
-épouvante qu'elle était pleine de sang.
-
---Père!
-
-Il ne répondit pas. Affairé, il appuyait sur des manivelles, et ses
-gestes étaient hâtifs, fiévreux. Il se leva pour saisir un filin: au
-dernier rayon du soleil, je vis son front très pâle, et deux taches de
-sang sur le coin de sa bouche.
-
---Père!
-
-Il ne répondit pas. Il tirait sur la corde, de toutes ses forces, et
-respirait bruyamment. Je tendis les bras vers lui, et je voulus me
-rapprocher de lui. Était-ce pour l'aider ou pour implorer son secours?
-Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien: une torpeur m'avait
-pris. Je crois que je tombai en avant.
-
-Un bambin de neuf ans n'a pas la résistance d'un homme. Sans doute, je
-suis resté longtemps évanoui...
-
-Quand je revins à moi, il faisait nuit. Un balancement doux me berçait
-dans l'obscurité. J'eus d'abord quelque peine à comprendre où je me
-trouvais. Dans les ténèbres bleues, l'enveloppe de notre ballon,
-illuminée d'un côté, dessinait, au-dessus de ma tête, un énorme
-croissant de lune, horizontalement couché.
-
-Peu à peu, je me rappelais: l'invention de mon père, notre départ au
-matin, la journée dans l'espace. Je crus avoir dormi, et que mon père
-dormait encore. Mais, tout à coup, je me souvins de sa silhouette
-dressée dans le soir, des gestes violents que ses bras avaient faits
-pour tirer une corde, et de son masque angoissé.
-
-J'appelai: «Père!»
-
-Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il ne bougeait point. Sa tête
-penchait sur son épaule.
-
-Je me traînai vers lui. Je le touchai. Dès que je l'eus seulement
-effleuré, il tomba sur le côté. Son front, en heurtant le plancher,
-sonna. J'avançai le bras pour lever sa tête, et je commençais à le
-glisser sous la nuque; mais, au premier contact, je retirai ma main avec
-horreur. La peau était glacée. Tout de suite, j'eus la sensation que mon
-père était mort.
-
-Je poussai un grand cri, et je me soulevai pour fuir; l'effroi me
-donnait des forces, je me hissai jusqu'au bordage.
-
-La mer, en bas, très loin, comme un grand cirque, était toute ronde
-au-dessous de nous, toute noire avec des reflets de lune, et des nuages
-blancs qui rampaient sur elle.
-
-Ai-je pensé quelque chose? Je ne crois pas. Le vent nous emportait avec
-les nuages. Il fit tourner le ballon, et la lumière livide de la lune
-vint tomber sur le front de mon père. Ses yeux, restés dans l'ombre,
-étaient creux, mais ouverts, et me regardaient fixement. Sous le
-froncement des sourcils, ils avaient l'air de me menacer. Deux filets de
-sang, aux deux coins de la bouche, étaient durcis et violets.
-
-Je me reculai au bord opposé de la nacelle, pour être loin, pour ne pas
-voir: mais chaque fois que j'essayais de détourner mon regard, les
-prunelles fixes du mort, avec leur reflet de lune, me rappelaient
-impérieusement.
-
-Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renversé la tête, et j'attachais
-mon attention à suivre, derrière le globe du ballon, la disparition des
-étoiles qu'il cachait en passant. Mais la course des étoiles me donnait
-le vertige, avec une peur enfantine de m'accrocher à ces clous, d'y
-déchirer notre enveloppe et de tomber du haut du ciel.
-
-Toujours l'oeil me rappelait.
-
-Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon père s'était
-insensiblement déplacé; la moitié de sa face se perdait dans l'ombre;
-mais l'oeil gauche, resté en lumière, paraissait briller davantage: il
-avait, à lui seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus terrifiant
-encore, et depuis que l'autre s'était éteint dans les ténèbres,
-j'imaginais que mon père venait de mourir un peu plus.
-
-Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je grelottais de froid et
-d'épouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourné, ne
-dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'était
-apparu au réveil; mais, à force de la contempler, je trouvais à cette
-masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me
-vriller au parquet; son poids cauchemardant m'écrasait la poitrine. Je
-ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de
-mon père, fixe, devant moi.
-
-Mon regard allait de l'une à l'autre, mais ma pensée engourdie
-n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre
-ces deux visions, une espèce d'alliance qui les rapprochait jusqu'à les
-unir, à les confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre. Comment
-dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientôt il me
-fut impossible de séparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon
-petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire,
-d'une lucidité plus grande? L'oeil du mort, à force de fixité, semblait
-vouloir donner un ordre...
-
-Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon
-père m'hypnotisait, et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à la mienne.
-
-Car je me mis, sans l'avoir décidé, à refaire le dernier geste qu'il
-avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de
-m'évanouir... Je pris la corde, que je tirai à moi.
-
-Aussitôt, je perçus une descente brusque; mais en même temps un bruit
-lugubre, pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je sentis dans mes
-cheveux l'haleine tiède de quelqu'un qui serait survenu au milieu des
-étoiles.
-
-Vous devinez bien que le gaz du ballon s'était échappé par la soupape;
-mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce épouvante que m'avaient
-causée ce gémissement funèbre et cette haleine fade, je m'étais enfui
-vers un coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et le temps passa.
-L'oeil me regardait toujours.
-
-Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid se fit plus intense. Puis, le
-soleil surgit. Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre. Je me crus
-sauvé. Les premiers rayons me réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des
-nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de
-feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumière.
-Mais j'étouffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'oeil,
-éclairé, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et,
-comme j'avais fait déjà, timidement, pour obéir, je pesai sur la corde:
-nous descendîmes.
-
-Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et
-trois fois je recommençai. Je respirais plus à l'aise. Je compris que
-cette corde, tirée en bas, faisait descendre le ballon, et je m'étonnais
-de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je
-comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais
-compte de la volonté que mon père avait eue de me sauver en me donnant
-son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouettée par le
-vent, s'éveillait avec colère.
-
---Si je descends encore, je me noierai...
-
-Mais l'oeil ordonnait sans réplique.
-
---Mon père le veut!
-
-J'obéis autant qu'il ordonna.
-
-Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand
-nous rencontrions la crête d'une lame, l'eau se précipitait en
-bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas.
-Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et,
-d'un saut brusque, nous remontions, pour être raccrochés bientôt. A
-chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains déchirées
-s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon
-mouillé. Dans les minutes de répit, je me laissais crouler sur le
-plancher, résigné à mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait,
-ma pauvre petite vie se révoltait encore, et de nouveau je me
-redressais, tendant la tête et les bras hors de l'eau. A peine délivré,
-je reperdais courage et je souhaitais la mort.
-
-Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus
-en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup
-de houle ayant emporté deux de nos caisses, le ballon s'enleva
-sensiblement, et cet heureux accident me donna l'idée de jeter à l'eau
-quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'étais épuisé
-de fatigue. Je ne lançais par dessus bord que des choses légères.
-Pourtant, à force de patience, j'allégeai la charge du ballon. Les lames
-ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me
-croyais tranquille, quand l'orage éclata dans toute sa fureur. Entre la
-mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frêle
-esquif d'osier fuyait obliquement.
-
-Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais
-les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux,
-c'est la brûlure des éclairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles
-et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai les yeux aux replis de mes
-bras; instantanément je m'endormis dans la tempête.
-
-J'ai dormi pendant des heures, réveillé mille fois par les ballottements
-et les chocs, et me rendormant aussitôt: des rêves affreux harcelaient
-mon sommeil. J'ai rêvé que mon père ressuscitait pour me réveiller, et
-me grondait de son regard mort; il me secouait les épaules, me poussait
-de son poing, de son pied, et me battait pour la première fois... A la
-fin, je me réveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se
-sauvait après m'avoir frappé, et qui roulait sur le plancher, dans la
-tempête finissante, allant d'un bord à l'autre, heurtant les caisses,
-s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant
-encore, démenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face
-tout écorchée.
-
---Père, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!
-
-Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tête prise
-entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle
-chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter à la mer. Mais
-j'en étais trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur de midi, sous
-les nuages dispersés, avait regonflé le ballon, et l'emportait.
-
-L'idée de remonter là haut, avec le cadavre méchant, m'affolait
-d'épouvante; le bleu du ciel vide, comme un précipice à l'envers, me
-donnait le vertige.
-
-Je criais: «Non! Non! Plus!»
-
-Je pense que ce fut alors ma plus grosse terreur: jusque-là, je n'avais
-craint que de mourir, mais devant ce gouffre céleste qui s'ouvrait sur
-ma tête et qui nous aspirait, je crus, oui, tout d'un coup je crus que
-nous y remontions pour l'éternité, et que durant tous les siècles des
-siècles j'allais vivre avec ce cadavre. Frénétiquement, je me jetai sur
-la corde. Nous descendîmes, et pour aller mourir ailleurs, loin du
-spectre, j'escaladai le bord de la nacelle...
-
-Alors, j'entendis des clameurs. Un navire était là, tout proche, et le
-ballon courait dessus.
-
-On me cria: «A l'eau! Saute!».
-
-Je me jetai dans la mer. On me recueillit. Le ballon, délesté de mon
-poids, s'était enlevé, m'a-t-on dit, comme une flamme immense: car le
-soleil, dardant ses rayons sur lui, avait allumé de reflets l'enveloppe
-luisante et plissée. Pour moi, je n'ai rien vu. On m'étendit, à demi
-mort, sur le pont du navire, et couché sur le dos, j'aperçus mon père
-qui s'enfonçait dans les derniers nuages.
-
-
-
-
-LA VISION
-
-
-Parbleu, je le sais bien, que je suis un imaginatif! Je ne l'ignore pas,
-que mes nerfs et mon cerveau sont impressionnables à l'excès! Mais,
-quand vous m'aurez traité d'halluciné, de visionnaire, m'empêcherez-vous
-de souffrir? Croyez-vous donc que je ne me la crie pas, que je ne me la
-hurle pas, jour et nuit, cette vérité: «Tu es fou, inepte et fou,
-imbécile et fou!» Mais je souffre quand même, et les jours vont leur
-train.
-
-Pauvre Marguerite! Douce et chère victime!
-
-Je l'aimais trop! De toute mon âme, et de toute ma chair, surtout! Il me
-semblait qu'elle fût, non seulement le premier amour de ma vie, mais le
-seul. J'avais aimé, avant elle, bien des femmes, mais aucune autre ne
-m'avait si profondément possédé, envahi, et je sentais que toutes les
-fibres de moi, toutes les particules de mon être, les plus obscures, les
-plus intimes, mes muscles, mes nerfs et mes os, et tous les globules de
-mon sang, individuellement, étaient pleins d'elle, vivaient par elle, et
-n'aspiraient qu'à elle.
-
-Je sentais aussi que la même passion la tenait tout entière, comme moi,
-et même quand nous étions loin, nos deux corps, en dépit de la distance,
-ne faisaient qu'un seul corps; elle était pour ainsi dire la partie
-femelle de moi, et l'idée qu'elle pût appartenir à un autre homme ne
-venait pas à mon esprit, puisque son infidélité m'eût en quelque sorte
-livré moi-même et j'aurais tout su dans l'instant. Me tromper? Je savais
-bien qu'elle n'eût éprouvé, entre les bras d'un autre, que la honte et
-la douleur d'une profanation! A me trahir, ne se fût-elle point trahie
-en même temps, puisque nous ne faisions qu'un? Les lèvres d'un passant
-sur sa chair ne l'auraient-elles pas désolée aussi bien que les baisers
-d'une étrangère sur son amant, puisque nous n'étions qu'un seul être? Je
-n'avais donc aucune jalousie, aucune défiance, et je me livrais sans
-réserve, comme elle se livrait.
-
-J'étais le premier qu'elle aimât: non seulement aucune caresse ne
-l'avait effleurée, mais aucun désir, aucune pensée d'amour ni de
-coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre, elle avait, dans une
-retraite quasiment claustrale, vécu sans connaître ni soupçonner la vie:
-son âme était toute neuve et sa chair ignorante; naïvement, son amour
-l'avait donnée à moi, avec toute la candeur et la simplicité des êtres
-trop purs pour imaginer la pudeur, et trop aimants pour concevoir la
-méfiance. Dans un grand abandon de nature et de tendresse, elle s'était
-livrée, sans croire que ce fût mal ou qu'il pût en être autrement: et
-tout de suite elle s'était épanouie d'extase, si bien qu'elle pensait
-avoir reçu plus qu'elle ne donnait, et qu'au sortir de nos étreintes,
-elle offrait de la gratitude, au lieu d'en réclamer.
-
-Ah! l'amour d'une vierge est une chose délicieuse et terrible, car la
-femme qui n'appartint jamais qu'à un seul homme reste pour lui
-perpétuellement vierge, et chaque fois elle semble se donner pour la
-première fois: sans doute, par une vaniteuse illusion de notre égoïsme,
-il nous plaît de croire que cette chasteté survit à nos caresses, et
-qu'elle ne pourrait être souillée que par les approches d'un autre.
-Quant à moi, j'éprouvais cette illusion avec une intensité toute
-particulière; puisque Marguerite et moi ne formions qu'un seul être, sa
-pureté ne pouvait pas plus être entachée par notre enlacement que par
-aucune autre fonction de son organisme, et notre amour, étant le
-principe même de la vie, ne souillait pas en faisant vivre.
-
-Subtilités, dites-vous? Rien n'est subtil dans l'âme humaine: les uns
-éprouvent des sentiments qui restent ignorés des autres, et toutes les
-émotions, toutes les croyances, tous les appétits qui se manifestent en
-nous ne sont jamais qu'une résultante logique et spontanée de nos forces
-individuelles.
-
-Avec cette foi dans l'amour de Marguerite, comment donc ai-je pu en
-venir où je suis?
-
-Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un soupçon, d'une crainte, et qui
-n'appréhendais pas même les lassitudes de l'avenir, moi qui aurais pu
-entendre impunément toutes les dénonciations et recevoir toutes les
-preuves, sans obtenir de moi autre chose qu'un sourire de certitude
-heureuse, comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous brûle à présent
-et qui dévore toutes nos joies? La vierge n'est plus vierge, et nous
-sommes deux auprès d'elle! Marguerite n'est plus à moi seul, l'innocente
-n'est plus impeccable: la fidélité est morte, et la sainteté polluée!
-
-Par moi, entendez-vous? Par moi seul! Car c'est moi qui fis ce désastre!
-
-Nous avions passé, Marguerite et moi, un trimestre d'exquise intimité,
-dans un bois, au fond des Vosges, loin du monde, que nous effacions et
-qui nous oubliait. Par malheur, les vacances tiraient à leur fin:
-l'époque approchait de quitter notre bonne retraite pour rentrer à Paris
-où l'existence nous prendrait la moitié de nos heures. Nous en
-éprouvions tous deux une grande tristesse: mais celle de Marguerite,
-toute de douceur, s'humiliait dans la résignation, tandis que la mienne,
-nerveuse et maladive peut-être, s'irritait.
-
-Un soir,--c'était le 12 septembre, je m'en souviens,--l'orage qui pesait
-sur les arbres, sans pouvoir éclater, me tourmentait comme eux, et le
-malaise physique se joignait à mon déplaisir.
-
-Je m'endormis péniblement, la peau fiévreuse et les nerfs agités. Je fis
-un rêve épouvantable.
-
-Je sais maintenant que c'était un rêve, je l'ai même su pendant que je
-rêvais, mais la vision des choses me fut, dans le moment, si nette et
-précise, que je ne parvenais pas à me convaincre de leur irréalité.
-
-En ce rêve, je voyais, j'ai vu Marguerite, toute seule, dans une rue,
-longeant les murs et se retournant parfois pour regarder si personne ne
-la suivait: d'ordinaire, sa démarche est droite, franche, et son regard
-vise au loin, toujours en avant; mais cette fois, dans son allure et
-dans ses yeux, elle témoignait d'une incertitude presque semblable à de
-la fausseté. Cet aspect si nouveau me stupéfia, puis me troubla; et je
-fus d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme si quelque péril l'eût
-menacée; et voilà que, tout d'un coup, sans transition, je me demandai
-pourquoi le mensonge n'habiterait pas derrière ce front blanc, aussi
-bien que derrière les autres. Je reçus, de cette pensée brusque, un choc
-si violent qu'il me réveilla. Je contemplai la douce enfant qui dormait,
-très calme, à mon côté, et je souris de mon effroi. Je me penchai pour
-mettre sur le front calomnié un baiser repentant comme une excuse, et je
-me rendormis bientôt.
-
-La vision revint.
-
-Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupières baissées, sans doute
-afin de cacher la perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler pour
-qu'elle levât les yeux sur moi: elle ne répondait point, et je compris
-que, par une de ces magies coutumières au rêve, j'étais invisible à côté
-d'elle.
-
-Je la suivis donc, sans aucune prudence, et je passais à travers les
-obstacles, ayant la légèreté d'un corps fluidique.
-
-Tout à coup, elle tourna sur sa gauche, avec la précision des gens qui
-font leur route habituelle, et entra dans une maison dont le long
-corridor était obscur et gras.
-
-Elle monta des étages. J'avais beau crier: «Où vas-tu?» Elle continuait
-l'ascension. Je m'entremêlais à sa marche, dans l'étroit escalier; elle
-ne me sentait pas, et je criais plus fort: «Où vas-tu?» Mais ce cri
-d'angoisse, que je voulais si violent, s'exhalait de moi comme un
-souffle d'enfant oppressé.
-
-Enfin, elle s'arrêta sur un palier: toute inquiétude avait disparu de
-son visage, et je revoyais dans ses yeux à demi-clos, sur ses lèvres
-entr'ouvertes, ce sourire d'expansion qui l'embellissait tant à
-l'approche de nos ivresses.
-
-Elle sonna; le bruit strident me réveilla pour la seconde fois.
-Marguerite dormait toujours à mon côté; ses lèvres entr'ouvertes avaient
-le même sourire, et je ne baisai pas son front. Penché sur elle, je la
-regardais respirer; son souffle, en me caressant le visage, chantait,
-perceptible à peine, haletant un peu, et dans cette musique tiède, je me
-rendormis encore.
-
-Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours le câlin murmure de son
-haleine, qui devint pareil à un roucoulement de tourterelle. Je la
-connaissais bien, cette mélodie de volupté! Moi seul savais la faire
-naître dans la gorge palpitante de la bien-aimée, et la faire onduler
-sur ses dents lumineuses, et la faire monter dans l'alcôve, dont elle
-emplissait l'atmosphère! C'était notre bain d'amour, cette musique: je
-m'étais baigné dans ses ondes et je les avais bues de tous mes pores. Il
-me suffisait de l'entendre pour voir: et je vis!
-
-Le corps blanc, la douce poitrine, les bras affolés, les petits doigts
-qui se crispent en cherchant le ciel, la gratitude du sourire et
-l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc s'abandonnait-elle ainsi? Je
-ne connaissais ni la chambre ni la couche. Et cet homme?
-
---Rouvre tes yeux qui se révulsent! Je suis là! Je te vois! Tu ne sens
-donc pas que je suis près de vous?
-
-Certes, il la possédait, comme moi, et elle se donnait toute, comme à
-moi, avec les mêmes râles, les mêmes gestes, la même extase! Elle le
-pouvait donc, ce crime, et sa chair consentait, et son âme voulait! Ce
-n'était donc pas vrai, que nous fussions un seul être, et cette foi de
-ne pas ressembler aux autres couples, cette foi dont nous avions vécu
-tous deux, c'était donc un mensonge?
-
---Lève-toi! Je te vois!
-
-Mes cris ne la troublaient pas plus que si des murs épais eussent été
-entre nous.
-
---Marguerite!
-
-Quand même des millions de lieues nous eussent séparés, elle aurait dû
-m'entendre, elle aurait dû sentir que je criais! Pour que ma douleur
-n'arrivât point à elle, il fallait donc que plus rien ne subsistât, rien
-de commun entre nos âmes, et qu'il fût mort, qu'il fût oublié, l'être
-unique et double que nous étions, que nous avions été?
-
-C'était bien elle, pourtant! Mais il me sembla qu'elle avait vieilli un
-peu, de quelques années à peine, comme si cette chose se passait dans
-l'avenir...
-
-Est-ce que je voyais, ou bien je prévoyais?
-
---Entends-moi! Sauve-toi! Tu ne m'entends donc pas?
-
-La belle fille nue tourna lentement la tête dans la direction de mes
-cris; entre ses cils qui tremblaient, son regard éteint coula vers moi,
-et se reposa sur mes yeux, avec tranquillité: elle me vit à son tour, et
-me sourit, comme à un souvenir...
-
-Puis elle détourna son visage, et furieusement lança ses bras au cou de
-son nouvel amant.
-
-Je faisais d'immenses efforts pour m'arracher de ma place, courir vers
-le lit: mais j'étais une statue de plomb, pour assister à leurs
-infatigables baisers, qui recommençaient toujours.
-
-Je me disais: «Je dors, je rêve». Je tendais toute ma volonté, je
-crispais tous mes muscles, pour sortir du cauchemar, m'éveiller, me
-délivrer. Mais tout aussitôt, le spectacle d'amour me reprenait, par
-l'intensité de sa vie et l'atroce précision des gestes, qui m'imposaient
-de croire à leur réalité.
-
- * * * * *
-
-Comprenez-vous? J'ai trop bien vu: je ne peux plus ne pas voir. Je vois
-sans cesse.
-
-Surtout quand elle s'abandonne, quand son haleine roucoule entre ses
-dents lumineuses, quand ses petits doigts se crispent pour s'agripper au
-ciel, quand son regard éteint coule entre les cils qui tremblent, je me
-rappelle!
-
-Elle m'a trompé! Devant moi, malgré mes supplications, sans pitié pour
-ma torture, elle m'a trompé, et certes elle ne peut pas dire que je
-n'existais plus, puisqu'elle a souri vers mon souvenir, et qu'elle s'est
-souvenue pour mieux embrasser l'autre.
-
-Alors, quoi? Rien ne dure? L'impossible est possible, et la foi, c'est
-un leurre? La foi, c'est un mensonge?
-
-Le rêve seul, direz-vous, a menti? J'ai rêvé; rien de plus, et je tiens
-pour réalités les mirages d'une imagination qui délirait...
-
-Oui, j'ai rêvé, et le rêve n'est qu'une idée. Mais la confiance n'est
-qu'une idée aussi, une simple conception du cerveau, née de moi tout
-comme mes songes, semblable à eux et n'ayant pas plus qu'eux une réalité
-tangible.
-
-C'est simple: une idée a tué l'autre. La foi est morte. L'illusion de
-jadis, qui peut-être était mensongère, n'existe plus; elle est remplacée
-par une illusion nouvelle, qui peut-être est trompeuse. L'ancienne
-valait mieux, mais je n'ai plus le choix. Je n'ai jamais eu le choix:
-ceci s'est substitué à cela, sans mon consentement. Nous ne reviendrons
-pas en arrière. J'en souffre beaucoup.
-
-Marguerite souffre autant que moi, et même davantage: je lui ai tout
-avoué, après m'en être longtemps défendu. Elle pleure, ce qui la
-vieillit imperceptiblement et la fait ressembler plus encore à la femme
-dont les yeux mi-clos se sont souvenus de moi, au moment...
-
-C'est bien triste de songer qu'elle me trompera!
-
-Cependant, chaque mois je souffre un peu moins, tandis qu'elle souffre
-un peu plus.
-
-Je sais bien que je suis injuste, et je lutte. A force de lutter sans
-résultat, je m'énerve dans l'impuissance, et j'en garde contre la pauvre
-fille une espèce de rancune obscure.
-
-Je crois que je l'aime moins. Elle le sent.
-
-Notre bonheur est cassé. Un de ces jours, évidemment, on se quittera.
-
-
-
-
-CURIEUSE
-
-
-Voilà ce qui vous trompe! J'ai été amoureux: non pas à chaque printemps,
-comme vous, qui comptez par vos passions les années de votre jeunesse et
-qui changez d'amours autant de fois que les jardins changent de fleurs.
-J'ai aimé une femme, une seule, mais avec autant d'extase que vous avez
-pu en dépenser pour toutes les vôtres ensemble. Je l'ai chérie
-tendrement et désirée ardemment, mais ne l'ai jamais possédée, et
-l'histoire fut assez tragique pour me dégoûter de renouveler cette
-épreuve.
-
-Comment cela me vint-il? Au bal.
-
-Nous sommes, nous autres marins, des espèces de moines qui vivent dans
-le rêve, et notre vaisseau, exilé pendant des mois sur le désert des
-océans, ressemble à un cloître plus qu'à une caserne: on y peut méditer
-dans le recueillement, et vous croirez sans peine que cette solitude en
-face de l'infini exalte chez nous toutes les forces latentes et les
-exaspère dans l'inaction. Car l'espace, tour à tour, nous invite par sa
-magnificence et nous repousse par son immensité; dès qu'il nous a
-grandis, il nous rapetisse jusqu'au néant, il nous appelle hors de nous
-pour aussitôt nous refouler en nous, et notre misérable essor ne
-s'élance vers lui que pour se replier humblement.
-
-Avec la constante notion de n'être qu'un atome, comment entretenir,
-devant la mer, devant le ciel, les mesquines préoccupations du monde?
-Elles n'osent remonter à fleur d'âme, et elles meurent de honte, dans
-leur nuit... Alors, avec nos aspirations sans but et nos appétits sans
-pâture, nous nous ramassons au fond de nos consciences, en sorte que
-vraiment nous sommes des concentrations d'humanité et les thésauriseurs
-de nous.
-
-C'est ainsi que la mer et le ciel font de nous autres les amoureux par
-excellence, très riches et très naïfs, et si j'étais femme un peu
-idéaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin...
-
-Tout cela me fut dit excellemment par mademoiselle Lucie R..., entre
-deux valses, au bal de l'Amirauté. Cette étonnante jeune fille me charma
-par la finesse de son esprit: elle avait, en toutes matières, des
-compréhensions rapides, subtiles, et une pénétration psychologique bien
-rare pour son sexe et son âge; ce qu'elle ne savait pas, elle le
-devinait au moment de l'entendre, et lorsqu'elle avait demandé les
-raisons d'une chose, il suffisait d'en commencer l'exposition pour
-qu'elle achevât le travail, si bien que sa prompte intelligence
-terminait vos phrases lorsque vous les cherchiez encore.
-
-Cela n'offusquait point, tant cette jolie personne y mettait de
-gentillesse et de gaieté; on ne percevait en elle aucune prétention,
-aucune vanité, mais un besoin de se dépenser, d'aller vite, d'en finir,
-et cette hâte avait le charme d'une confidence: auprès d'elle, on
-pensait à deux, on était deux, on était ensemble et amis.
-
-Je suis pourtant timide, surtout avec les femmes. Mais elle avait je ne
-sais quoi d'engageant, qui rassurait, et je me mis à lui répondre ce
-qu'on ne répond qu'à soi-même. Sans me souvenir que j'avais devant moi
-une femme, presque une enfant, je racontais ce qu'il lui plut
-d'apprendre sur le monde ou sur moi, et je me confessais sans m'en
-apercevoir.
-
-Elle était curieuse de la vie, des émotions inconnues d'elle et des pays
-lointains, de tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle n'avait
-pas. Ses yeux interrogateurs disaient l'exubérance de la sève
-emmagasinée dans ce petit être en attente de la vie. Ah, cette enfant
-eût fait un beau marin! On la sentait décidée, héroïque, capable de tous
-les courages, prête à tous les assauts, avide d'agir, et impatiente!
-
-Coquette? Nullement. Très vivante, et c'est tout: peut-être un peu trop
-vivante pour une fille.
-
-Huit jours, sans relâche, je pensai à elle; et, quand je la revis, je
-lui dis:
-
---Je vous aime.
-
-Elle eut un instant d'émoi, et fronça un peu les sourcils, à peine,
-comme on fait en recevant un choc léger, mais imprévu. Puis elle se
-moqua de moi, gentiment, battit de l'éventail son genou, les plis de sa
-robe, et bientôt parla d'autre chose.
-
-Deux semaines plus tard, elle me demanda en souriant:
-
---Et ce grand amour?
-
-Je répondis:
-
---Je vous aime.
-
-J'étais grave, et elle ne sourit pas davantage. A mon tour, je parlai
-d'autre chose.
-
-Mademoiselle R., m'avait présenté à ses parents, braves gens éblouis
-d'elle, qui lui obéissaient avec reconnaissance, et qui, ne croyant
-qu'au bien, laissaient à leur fille une liberté trop grande. L'enfant
-gâtée allait et venait à son gré, sans contrôle, et ces trois êtres
-s'aimaient bien. Une complaisance perpétuelle réglait tous leurs
-rapports et chacun n'avait souci que des autres: l'intimité de ce foyer
-était reposante et douce; je me plaisais à y revenir. De leur côté, le
-père et la mère m'accueillaient avec bienveillance, et des liens
-d'amitié s'établirent bientôt entre eux et moi. Me considéraient-ils
-comme un gendre possible? Je crois que tout calcul était absent de leur
-esprit et que d'ailleurs ils appréhendaient le mariage de leur enfant
-bien plus qu'ils ne le désiraient.
-
-Leur sympathie était sans arrière-pensée. Ils me témoignaient de la plus
-entière confiance: on nous laissait seuls, parfois, pendant des heures,
-à la maison ou dans la campagne: je n'aurais eu garde d'en abuser, et ma
-réserve se faisait d'autant plus rigoureuse qu'on nous donnait une
-liberté plus grande.
-
-Cependant, le charme m'avait pris chaque jour davantage; je ne cherchais
-plus à résister au sentiment qui me portait vers la jeune fille. Ce que
-j'avais pu voir et juger des siens achevait ma décision, et je ne
-souhaitais rien tant que d'être agréé comme un fils dans une famille si
-tendrement unie et de simplicité si probe.
-
-Tout à coup, mademoiselle Lucie devint triste.
-
-Oui, tout à coup. Du jour au lendemain, ce fut une autre femme. Elle ne
-riait plus, n'interrogeait plus; elle pensait en dedans, et m'évitait.
-Elle évitait sa mère. Elle qui, d'habitude, se précipitait vers tout,
-soudainement semblait se détourner de tout. On la crut malade: elle en
-avait l'apparence. On voulut appeler un médecin, mais elle protesta
-violemment, avec une terreur qui nous étonnait.
-
-Sa mère me dit:
-
---Je l'ai entendue pleurer, cette nuit.
-
-J'essayai de questionner la jeune fille, qui m'avait questionné tant;
-mais son regard fuyait devant le mien.
-
---Mademoiselle Lucie, écoutez. Vous désolez vos amis. De quoi
-souffrez-vous? Parlez! N'avez-vous point confiance en moi? Je vous aime,
-Lucie...
-
-Des larmes me montaient aux yeux; elle les vit et se retint de pleurer.
-Elle posa sa main sur la mienne, puis, avec effort, elle murmura:
-
---Ne m'aimez pas...
-
-Ce fut une parole à peine distincte, et je repris:
-
---Voulez-vous être ma femme, Lucie?
-
-Ses épaules eurent un frémissement, et son front devint douloureux. Elle
-me regarda en face, et dit: «Merci».
-
-Ensuite, elle baissa les yeux et ajouta:
-
---Non.
-
---Pourquoi?
-
-Elle s'éloigna sans répondre.
-
-A quelques jours de là, je lui dis encore:
-
---Pauvre Lucie, je vous aime. Soyez ma femme.
-
-Elle répondit:
-
---Non.
-
-Je ne suis pas un fat, et pourtant son refus me semblait chargé de
-regrets.
-
-J'essayai, pendant plusieurs semaines, d'accepter mon échec et de me
-résigner. Je n'y parvenais pas. Je résolus de me déclarer à la mère, qui
-fut toute surprise et joyeuse. Elle me promit de parler à sa fille.
-
-Le lendemain, on nous laissa ensemble, comme il arrivait souvent.
-J'étais plus ému qu'à l'ordinaire, car je sentais qu'un événement grave
-allait se produire, et que les paroles dites cette fois seraient
-irrévocables.
-
-Après un long silence, je hasardai timidement une phrase:
-
---Votre mère vous a dit?...
-
-Elle tremblait. Elle répondit:
-
---Vous le voulez donc?
-
---Je vous aime.
-
-Je tremblais comme elle. Lucie se jeta dans mes bras, et vivement, dans
-un élan de son coeur, elle dit tout bas à mon oreille:
-
---Ne pleure pas! Je t'aime!
-
-Elle ajouta encore:
-
---Je ne voulais pas, cependant.
-
---Pourquoi, Lucie?
-
---Je ne voulais pas, mais je vous aime.
-
-Dès lors, tout changea. Ce fut, en la jeune fille, une joie de décision
-prise, et quelque chose comme la fin d'une lutte pénible. Une ombre,
-parfois, revenait encore sur ce petit front adoré, mais Lucie reprenait
-ses couleurs, et le goût de vivre, à nouveau, crépitait dans ses yeux.
-Cette renaissance nous comblait tous de joie: je devins un dieu pour
-l'excellente mère et pour le brave homme de père.
-
-Le temps de nos fiançailles fut une époque délicieuse, si douce que je
-n'arrive à me la rappeler qu'avec épouvante.
-
-Je suis bien sûr que Lucie m'aimait: de cela, je ne peux pas douter, je
-n'en ai pas le droit. Elle m'aimait de tout son coeur jeune, avec
-tendresse, avec emportement, avec reconnaissance, et même avec respect;
-que dis-je? même aussi avec de la crainte. Ma fiancée avait des
-alternances de joie et de tristesse, et sa joie était du bonheur, mais
-sa tristesse parfois ressemblait à de l'angoisse.
-
-Elle me dit, un jour:
-
---Vous auriez bien de la peine, si je mourais?
-
-Souvent, elle me baisait les mains; elle répétait souvent: «Pauvre
-ami...» Mais ensuite, elle riait, toujours un peu fébrile, et, comme aux
-premiers jours, m'interrogeait sur mille choses, avec une hâte nerveuse
-de connaître et de posséder.
-
-C'est ainsi qu'elle exigea d'être conduite chez un de mes amis,
-médecin-major qui s'occupait de radiographie: elle voulait voir sa «tête
-de mort», et battait des mains à cette idée.
-
---Vous regarderez bien, pauvre aimé, et quand je serai dans la terre,
-vous pourrez mieux imaginer votre Lucie sous son nouvel aspect.
-
---Il pourrait même, dit le major, avoir sur son coeur la photographie de
-votre gracieux squelette.
-
-Elle s'écria:
-
---Oui, oui! Je le veux!
-
-Il fallut se résigner à ce caprice, et nous fîmes le cliché macabre.
-
---Mademoiselle, dit le major, je le développerai ce soir et vous aurez
-demain votre terrible image.
-
-Elle se récria: «Non! Pas vous! Lui, seulement... Nous deux, seulement,
-nous le verrons.» Très grave, elle ajouta: «Demain.» Puis, en riant: «Ne
-faites-vous donc pas aux femmes l'honneur d'être tant soit peu jaloux,
-vous qui livrez à vos amis les mystères d'une fiancée?»
-
-On enferma soigneusement le cliché dans une boîte que je pris.
-
-Lucie était contente, au retour, et, avec sa jolie voix de fauvette,
-elle conta l'escapade à sa mère; mais la bonne dame désapprouva
-l'expérience, tout doucement, et je pensais comme elle.
-
-Lucie cajolait:
-
---Ne gronde pas, maman! C'est si amusant de savoir!
-
---Ah! curieuse, dis-je, la curiosité vous jouera quelque méchant tour.
-
-Nous remarquâmes alors que Lucie était blême: je n'imaginai pas une
-minute qu'un propos si banal pût avoir le moindre rapport avec ce
-malaise subit; il dura peu, d'ailleurs. Ma fiancée reprit son entrain
-naturel, et jamais elle ne s'était montrée pour moi plus affectueuse ni
-meilleure.
-
-Elle me prit dans un coin et me parla à voix basse:
-
---Je vous dirai quelque chose, demain. Il faut que je vous dise quelque
-chose... Vous ne serez pas trop méchant?
-
-Je répondis:
-
---Je vous aime, Lucie.
-
-Elle dit:
-
---Je t'aime et n'ai jamais aimé que toi.
-
-Ce fut un soir heureux. Ce fut le plus parfait et le dernier soir du
-bonheur.
-
-A peine avais-je quitté la maison de ma fiancée que, dans la rue même,
-j'appris une terrible nouvelle qui, en d'autres temps, ne m'eût causé
-que de la joie, et qui sonna dans mon coeur comme une annonce de mort:
-l'escadre, commandée en hâte, partait pour l'Afrique australe, le
-lendemain! Pour combien de temps? Des mois, et c'était la guerre
-imminente.
-
-Comment, à Lucie encore souffrante, porter cette nouvelle? Immédiatement
-et en secret, j'avisai la mère, qui fut épouvantée.
-
-A la pointe du jour, quand je dormais encore, ma porte, dont la clef
-restait toujours à la serrure, s'ouvrit, et Lucie apparut:
-
---Vous, ici!
-
-Elle se jeta dans mes bras en pleurant.
-
---Je t'aime! Je t'aime! Ne pars pas!
-
-Elle était folle; elle m'étreignait, sur mon lit.
-
---Je t'aime! Tu ne me retrouveras plus, si tu pars! Défends-moi!
-Sauve-moi!
-
-J'avais pris sa pauvre tête dans mes mains, et je baisais ses yeux en
-larmes, son front malade, en essayant de trouver et de dire ces vagues
-paroles qui veulent consoler.
-
-Mais elle:
-
---C'est des mots! C'est des mots! Je suis perdue!
-
---Douce chérie, je reviendrai...
-
---Mais je n'y serai plus, moi! Tu ne me trouveras plus!
-
---Pourquoi dire cela?
-
---Pour t'apprendre la vérité!
-
---Calmez-vous, Lucie.
-
---Il ne veut pas entendre! Je te dis que je la porte là, ma mort, là!
-Tiens, là, ma mort, là!
-
-Elle frappait son flanc de sa main gauche.
-
---Et je te dis encore que tu peux me guérir, toi, et que tu le pourrais,
-si tu voulais, et que sans toi, je vais mourir!
-
---Lucie, tu m'épouvantes...
-
---Alors, reste!
-
---Je dois partir.
-
-Elle se roulait sur mon lit, et, toute tremblante, elle balbutia:
-
---Avant la mort, je t'en supplie, prends-moi toute, avant que je meure!
-
-Mon Dieu! Comme cette prière était chaste, et douloureuse, et navrante!
-Je pleurais, moi aussi, de l'entendre s'offrir, dans l'affolement de son
-angoisse.
-
---Pour que je puisse te dire le secret de mon coeur, le secret qui
-m'emporte, prends-moi, et je te le dirai, si bas, si près...
-
-Vous pensez bien que je n'eus pas la lâcheté de trahir cette détresse,
-en abusant d'une vierge. Elle proférait des paroles dénuées de sens:
-
---Je mourrai plus contente si tu connais ma peine et si tu m'as dit de
-mourir... L'ordre de toi, et je mourrai heureuse!
-
-Ses petits poings battaient le lit, battaient son front.
-
---Pitié! Prends-moi! Je mourrai contente si je meurs de t'appartenir.
-
-Je parvins à la transporter sur un fauteuil, où elle demeura, les bras
-pendants, la tête renversée, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, et
-toute la face baignée de pleurs. A travers des sanglots, elle râlait:
-«Morte... je suis morte... je l'aimais pourtant bien... Je ne le verrai
-plus...»
-
-Je la ramenai chez elle. La scène des adieux fut terrible. Lucie
-s'accrochait à mon vêtement. Elle criait: «Retiens-le, maman, si tu veux
-que je vive!»
-
-Je partis.
-
-J'appris sa mort, par le premier courrier qui nous vint de France. Je ne
-me marierai jamais.
-
-Durant des mois, j'ai promené ma désolation sur les mers. Le monde était
-vide. L'horizon nu me navrait, à force de ressembler à ma vie.
-
-A quoi bon changer de place et filer devant soi, puisque la compagne
-promise n'était plus au bout du chemin? Je ne concevais sans elle aucune
-existence possible. J'ai souhaité la mort. La mort ne vient jamais à
-ceux qui la demandent.
-
-Nous rentrâmes en France. J'allai voir les parents de Lucie, qui
-m'embrassèrent en pleurant. A certains propos de la mère désolée, je
-crus comprendre que Lucie, elle-même, avait voulu disparaître...
-S'était-elle donc tuée? Je crus le comprendre, à certains propos de la
-mère. La pauvre femme avait compté sur moi pour l'éclairer; elle se
-torturait l'esprit à chercher une raison plausible du drame, à découvrir
-la cause.
-
-Un jour, parce que la petite âme en avait exprimé le voeu, je résolus de
-développer le cliché radiographique. N'avait-elle pas dit: «Ainsi, vous
-me verrez telle que dans la tombe...»
-
-Lentement, sur la plaque, apparut l'image du petit squelette, et je
-songeais: «Telle, en effet, tu gis maintenant sous la terre, pauvre
-chérie, sans avoir vu ta sinistre image que tu voulais connaître, ô
-curieuse qui voulus tout connaître, même la mort.»
-
-Mais, tandis que j'examinais le cliché et que, de plus en plus
-nettement, la silhouette lugubre se dessinait dans les brumes, une
-horreur me serra la gorge, et je me penchai pour mieux voir...
-
-Je doutai d'abord, et bientôt je ne pus douter plus longtemps. La vérité
-surgissait, précise, et je compris pourquoi Lucie s'était tuée avant mon
-retour.
-
-Car, entre les deux os iliaques, tout menu et replié sur lui-même, un
-squelette d'enfant dormait dans le ventre de sa mère.
-
-
-
-
-STÉRILITÉ
-
-
-Que ma femme m'ait trompé, je ne le nie point; mais que je lui en
-veuille ou que je l'en blâme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit. J'ai
-mérité ce qui nous arrive: elle en est victime plus que moi, et je
-serais une brute si je me permettais de me plaindre avant de la
-plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas heureuse, elle ne l'est plus,
-elle ne le sera jamais, et c'est ma faute! J'ai gâté, par ma sottise, la
-vie de cette chère et délicieuse enfant dont j'avais la garde et le
-soin; cette pauvre petite âme, si pure, si honnête, si naïvement
-sincère, je l'ai dépravée sans le vouloir, je l'ai conduite à sa misère.
-Ah! je suis un bien grand coupable!
-
-Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais trop les femmes, et je n'ai
-pas compris la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse être à la fois et
-capable et stupide? On m'accorde, dans le monde, le renom d'un esprit
-éclairé, sagace, pénétrant: on a bien tort, et si l'importance de mon
-oeuvre scientifique m'a rendu célèbre, si elle profite au monde entier,
-si les qualités de mon intelligence ont servi à tous, elles ont du moins
-desservi un homme sur la terre, et c'est moi. La logique m'a perdu: il
-ne faut pas trop de logique avec les femmes!
-
-Mais comment pouvais-je deviner? J'ai toujours vécu dans l'étude et dans
-l'abstraction. Niaisement, j'ai considéré la sensibilité féminine comme
-une formule avec des chiffres, que l'on peut traiter par l'algèbre; mais
-j'oubliais une _donnée_, et le savant travaillait en écolier.
-
-Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir! Je fus criminellement
-loyal. Jugez-en.
-
- *
-
- * *
-
-Madeleine était beaucoup plus jeune que moi; je l'avais connue toute
-petite. Son père était mon compatriote et mon aîné de dix ans: il
-installait sa vie quand la mienne commença. L'existence parisienne,
-après nous avoir rapprochés tout d'abord, bientôt nous éloigna, et
-quand, par hasard, nous nous retrouvâmes, sa fille était grande et
-belle. Entre temps, mes travaux avaient obtenu le succès que vous savez,
-et, dans la famille de mon ancien ami, on suivait, avec une sympathie
-réelle, la réussite de mes efforts.
-
-Que de malheurs on eût évités, si cette sympathie avait pu être moins
-vive et moins sincère! La jeune fille, habituée à n'entendre prononcer
-mon nom qu'avec un enthousiasme joyeux, en arrivait à me considérer
-comme un phénix, et sa complaisante imagination me parait de toutes les
-vertus: j'étais le plus noble caractère, l'esprit le plus droit, l'âme
-la plus franche qu'on pût rencontrer par le monde, un type de beauté
-morale! Mais de toutes les vertus que l'on me prêtait devant elle, nulle
-ne la touchait plus que mon indulgence aux faiblesses humaines, et cette
-pitié que m'inspire la souffrance des êtres, toujours victimes, jamais
-coupables: sa bonté naturelle s'enchantait de mes théories
-philosophiques; elle voyait en moi une sorte de prêtre ou d'apôtre,
-prêchant par la science un dogme de charité, et pour elle je revêtais le
-prestige que la religion ne manque jamais d'exercer sur les jeunes
-esprits.
-
-Ces imaginations n'allaient pas sans me décerner, du même coup, un
-physique idoine à mon rôle de prophète, et la fillette de quinze ans me
-croyait chauve, caduc, barbu de blanc, courbé sur un bâton et déjà vers
-la terre. Aussi fut-elle stupéfaite de voir un homme dans la force de sa
-trente-cinquième année; je ne bénéficiai que trop de ce contraste:
-presque je parus jeune et beau.
-
-Après une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris
-entre le père de Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre charmés
-de nous revoir; je fréquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La
-malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit du philosophe. Je ne
-songeais nullement à elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient
-point une fiancée pour moi, qui suis pauvre et de goûts modestes.
-D'ailleurs, l'idée du mariage ne m'occupait en aucune façon, et, pour
-que je devinsse un époux, il fallut bien qu'on y pensât à ma place.
-
-Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'étonnait.
-Sa mère, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le père me
-raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille
-en fut blessée. Comme je ne me souciais point de troubler la
-tranquillité de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares,
-et finalement je les supprimai tout à fait.
-
-Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur moyen d'être désiré
-davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on
-nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa
-vingtième année.
-
-Nous fûmes bien heureux.
-
-Madeleine était douce, tendre, dévouée, point jalouse de mes travaux,
-plus ardente que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait
-perpétuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle épiait mes
-goûts, m'entourait de soins, attentive à ne rien laisser paraître de son
-dévouement; toutes les préoccupations de son esprit se concentraient sur
-moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content...
-
-Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la sorte; j'avais honte de ne
-répondre qu'imparfaitement à une tendresse si jeune et si complète; je
-me sentais indigne d'un amour que ma nature froide était incapable de
-rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra
-pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aimé d'autre
-femme, et je l'aimais de tout mon coeur! Mais, un vieux coeur de jeune
-savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès de cette exquise floraison
-que l'on appelle un coeur de vierge, le premier amour d'une enfant,
-l'unique amour d'une âme neuve?
-
-Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, où je
-lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon
-de l'avoir fait pleurer.
-
---Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne
-m'aimes-tu pas? Je te défends de me plaindre!
-
- *
-
- * *
-
-Une chose pourtant manquait à notre intimité, et voilà que peu à peu un
-vide se précisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant.
-
-Depuis quatre années, Madeleine espérait sans cesse, et je commençais à
-désespérer. Admirablement femme, elle était, avant tout, une mère, et
-même avec moi, plus âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son
-physique la démontrait vouée aux tâches maternelles. Elle avait les
-flancs larges et les seins magnifiques de la fécondité. Cependant, elle
-s'accusait, pauvre petite: «C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne
-puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?»
-
-Pendant cinq ans nous attendîmes.
-
---Si on savait que, bien sûr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on
-n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques?
-
-Elle y pensait à tout propos.
-
-Je me demandais, de mon côté, si la cause n'était point en moi:
-fréquemment, les cérébraux meurent sans postérité, comme si la nature se
-reposait d'une fécondité intellectuelle par une stérilité physique.
-Cette idée me devint une hantise, et j'aurais donné toute mon oeuvre,
-pour le vagissement d'un berceau.
-
-Car Madeleine me désolait: la chère enfant, obsédée par les voeux
-secrets de tout son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à l'écouter
-se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle
-m'avait apporté, avec le don de sa jeunesse, me semblait égoïste,
-criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette
-douce créature allait être, jusqu'à la mort, une rançon de mon
-bien-être!
-
-A force de supposer que la stérilité de notre union pût venir de mon
-fait, j'arrivais à n'en plus douter, et la misère de Madeleine
-m'apparaissait comme mon oeuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais
-voulu être mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui, vraiment, être
-mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est
-nuisible: qu'elle cesse!
-
-Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont
-des amants, ont des enfants... Mon respect pour le caractère de
-Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les créatures
-de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la déchéance et
-la vilenie, c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait brutal: une
-femme violée par un bandit est-elle une femme coupable, une épouse
-infidèle? J'imaginais des romans de Calabre, où les brigands arrêtent
-les diligences, et je me demandais: «Madeleine serait-elle diminuée à
-mes yeux par l'outrage d'une brute?» Non, certes, et je la plaindrais,
-sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut séparer le
-fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées
-conceptions...
-
-Nous avons peut-être, nous autres savants, une morale à nous, et
-l'habitude de rechercher les origines premières de tout effet,
-probablement, nous porte à envisager les droits et les devoirs humains
-d'une façon qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en matière de
-responsabilité morale, des indulgences qui sont peut-être la vérité de
-l'avenir, et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles.
-Méprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilité, que la vie
-de Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses pour moi que les
-conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de
-Madeleine eût été cher à mon coeur, comme une portion d'elle, et que je
-l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair, ce petit être bienfaisant qui
-l'eût délivrée de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aimé
-comme un sauveur!
-
-Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de plus en plus: sa vie parut en
-danger. Cette situation durait trop. Je résolus de savoir. Je consultai
-un ami, médecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me
-renseigner nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante: je devais
-renoncer à tout espoir d'être père.
-
-Je m'attendais à cette révélation, et je l'appréhendais; mais quand elle
-se présenta sous la forme d'une certitude scientifique, elle me parut
-toute neuve, imprévue, et si lourde de conséquences que j'en demeurais
-écrasé. L'annonce de ma fin prochaine m'eût terrifié moins, et ce fut
-là, bien sûr, le plus grand chagrin de ma vie.
-
-Dès ma rentrée à la maison, et malgré l'effort que je faisais pour
-dissimuler ma tristesse, Madeleine s'en aperçut.
-
---Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arrivé?
-
---Rien, mon enfant.
-
---Oh! si, je le vois bien! Il est arrivé quelque chose! Tu me caches
-quelque chose!
-
---Je t'assure...
-
-J'avais envie de pleurer. Je fis effort, à table, pour manger, et
-sourire, et paraître indifférent, tranquille. Madeleine m'examinait à la
-dérobée avec des yeux ronds et fixes, pleins d'inquiétude. Comprenant
-que je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta d'aucune question
-nouvelle. Mais lorsque mous fûmes au lit et que la lampe fut éteinte,
-après le bonsoir, après un long silence de nous deux, elle parla tout
-doucement dans la nuit.
-
-D'une voix comme un souffle, elle demanda:
-
---Tu dors?
-
-Je répondis, très bas:
-
---Non, Madeleine.
-
-Pourquoi parlions-nous si bas? Nous étions seuls, et n'avions à craindre
-de réveiller personne, sinon le secret de nos âmes. Évidemment, nous
-avions peur tous deux, sans peut-être savoir de quoi. Nous sentions,
-dans les ténèbres, une heure terrible et sacrée; elle nous oppressait,
-et, de nouveau, on se tut.
-
-Puis, à voix basse toujours, Madeleine dit encore:
-
---Parle-moi.
-
---Oui, Madeleine...
-
---Dis-moi...
-
---Quoi, Madeleine?
-
---Ton chagrin, Jacques.
-
---Je n'ai pas de chagrin, Madeleine.
-
-Et, dès que j'eus prononcé ces mots, je me mis à pleurer.
-
-Sans rien dire, elle m'entoura le cou de ses deux bras, et me berça la
-tête sur son épaule, dans ses cheveux, comme elle eût fait d'un petit
-enfant.
-
-Peu à peu, elle se mit à articuler une syllabe monotone, et ce n'était
-d'abord qu'un murmure indistinct; mais, peu à peu, j'entendis qu'elle
-disait en berçant ma tête:
-
---Là, là... Là, là... Dodo...
-
-Toujours mère, la pauvre mignonne chantonnait ces mots avec la voix
-d'une mère, et, de l'entendre ainsi, c'était pour moi comme un rappel de
-toute sa vie brisée par moi, un reproche inconscient et résigné.
-
---Dodo, dodo...
-
-Je ne pus résister davantage: mes sanglots éclatèrent, et mes larmes
-coulaient si fort que ses cheveux et son épaule en étaient tout
-mouillés.
-
-Épouvantée, elle cria:
-
---Jacques! Quoi? Dis vite quoi!
-
-Je ne répondais pas.
-
---Jacques! Il faut que tu dises!...
-
---Madeleine, Madeleine...
-
---Quoi?
-
---Pauvre petite Madeleine!...
-
---Quoi?
-
---Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de tout mon coeur.
-
---Pourquoi pleures-tu?
-
---Pour toi.
-
---Je t'ai fait de la peine?
-
---Oh! non, chérie, mais j'ai de la peine pour toi.
-
---Je ne comprends pas!
-
---Écoute... Tout bas, je dirai, Madeleine...
-
-Je pris sa chère tête entre mes deux mains, et je sentais, sous
-l'enveloppe des cheveux, la rondeur tiède de son crâne. Une tête de
-femme, quand on la tient, ne ressemble pas à celle qu'on a vue; sa
-petitesse surprenante laisse, au creux des mains, une impression de
-fragilité qui inquiète: oh! cette boule si menue, sous les cheveux! Son
-âme était là-dedans, avec toutes les idées, tous les rêves, tous les
-espoirs, son âme prise dans la cavité de mes paumes! Et j'allais verser
-là de l'épouvante et du tourment, de la désolation pour une vie entière!
-Je n'eus plus le courage de parler.
-
-Madeleine dit:
-
---Eh bien?
-
---Je...
-
---Tu me fais mourir de peur! Achève!
-
---Je... n'ose plus... Je ne peux pas.
-
---C'est donc si grave? Mais, parle! Parle!
-
---J'ai vu...
-
---Quoi? Qui?
-
---Un médecin.
-
---Mon Dieu! Tu es malade?
-
---Non. Je l'ai consulté... pour savoir si... Il m'a dit que jamais... Il
-m'a dit... de ne pas espérer que...
-
---Je t'en supplie!... Dis vite!
-
---Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants.
-
-Elle ne répondit rien: pas un mot, pas un cri. Mais sa tête, entre mes
-mains, brusquement, avait tressailli comme un oiseau blessé. Puis elle
-ne bougea plus, et il semblait que Madeleine cessât de respirer. Pendant
-quelques secondes on resta sans parler, et ce fut long, long, ce silence
-qui dura des secondes! Maintenant, la douleur habitait cette pauvre
-tête, toujours tiède et toujours pareille dans le creux de mes paumes...
-
-Madeleine, pourtant, fut la première à reprendre sa force.
-
---Mon aimé, dit-elle, n'est-ce donc que cela? Ne pleure plus. Nous
-n'aurons pas d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu m'as! Je suis
-ton enfant, moi, n'est-ce pas, chéri? Tu me dorlotes, tu me gâtes...
-Est-ce que je ne te suffis pas?
-
-Déjà ce coeur exquis essayait de consoler le mien, et, pour y mieux
-réussir, s'efforçait de déplacer les peines, en discutant mes regrets,
-afin qu'on oubliât de constater les siens.
-
---Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit,
-Madeleine. Ce n'est pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui
-voudrais tant avoir un tout petit à bercer dans tes bras! Pour toi, dont
-je fais l'âme désolée, pour toi dont la vie est déserte, et je le sais
-bien, et je le sais trop...
-
-Elle voulut répondre, mais elle ne trouva rien à dire, et je repris:
-
---Ne me démens pas! N'essaie pas de me démentir, même par charité, car
-je ne pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je ne le connais pas,
-ton rêve, dont j'ai fait un désespoir? Il te ronge et tu dépéris. Je ne
-veux pas que ma petite Madeleine tombe malade, plus malade! C'est assez,
-c'est déjà trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la vie! Il faut qu'on
-te sauve! Eh bien, nous le savons, que le remède, le seul remède capable
-de guérir Madeleine, nous le savons tous deux, c'est la maternité.
-
---Mais...
-
---Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi dire. C'est si difficile à
-dire! Madeleine, voilà des mois que je sais la vérité, en ce qui te
-concerne, et que j'y réfléchis, et que je discute avec moi-même, sans
-oser te parler. Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches. J'ai tout
-examiné. J'ai bien pesé, vois-tu, les droits que tu m'as donnés sur ta
-vie, et qui me font un devoir de te protéger contre tous, même contre
-moi, même contre toi. Tu comprends bien, Madeleine? Que je doive te
-sauver, c'est facile à comprendre. Mais alors, aujourd'hui, on me
-déclare que jamais je ne te sauverai, moi, et qu'il m'est défendu de
-l'espérer, quant à moi... Alors, Madeleine, il faut que...
-
---Que?
-
---Que j'y renonce, à cet espoir! Je t'aime bien, petite Madeleine, je
-t'aime assez pour renoncer à mon bonheur, car c'est un bonheur égoïste.
-
---Tais-toi!
-
---Assez pour te rendre libre comme tu l'étais, et m'éloigner, s'il le
-faut...
-
---Jacques!
-
---Et tu pourrais recommencer ta vie...
-
---Méchant! Ne parle plus!
-
---J'arriverai à me consoler, peut-être, en te voyant heureuse.
-
---Pitié! Tais-toi!
-
---Heureuse, même par un autre...
-
---Tu me fais mal! Tais-toi!
-
---Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine...
-
---Non! Tu es méchant! Tu ne m'aimes pas!
-
---Je ne t'aime pas!
-
-Je la serrai si fort, dans un tel élan de mon coeur, et ses deux bras me
-rendirent si tendrement l'étreinte, que nous sentîmes ensemble la
-puissance infrangible du lien qui nous attachait l'un à l'autre, pour
-toujours. Le même mot nous monta aux lèvres, en même temps: «Je t'aime!»
-Et nous pleurâmes ensemble, délicieusement.
-
---Jamais nous ne nous quitterons!
-
---Non, jamais!
-
-Dans les baisers, et chacun à son tour, on murmurait:
-
---Merci!
-
---Aimons-nous! Tout est bien! Je suis heureuse!
-
---Je t'aime!
-
---Je t'aime!
-
-Adorable instant, qui suffirait à payer toute une existence de misères
-et de regrets!
-
-Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla que nous étions plus près
-encore l'un de l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait: on put la
-croire en voie de guérison.
-
---Pauvre aimé, disait-elle, ne te chagrine pas. Nous irons à la
-campagne, cet été, nous deux, tout seuls, et nous marcherons dans les
-bois, comme des fiancés: les fiancés n'ont pas d'enfants, et ils sont
-heureux tout de même...
-
-S'efforçait-elle de rire, pour me consoler? Je le pense. Au bout de
-trois mois, toute sa gaieté tombait. La campagne n'y fit rien. Madeleine
-devint nerveuse, impressionnable.
-
-Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa tête sur mon épaule, et je
-disais:
-
---Nous nous aimons si bien, nos coeurs sont si bien l'un à l'autre,
-Madeleine, que rien ne peut nous séparer, nous éloigner, nous troubler.
-Rien ne peut faire que je doute de toi, et je ne douterais pas de ton
-amour, et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant qu'il te faut,
-tu l'avais, Madeleine...
-
-Je l'entendis haleter. Elle murmurait: «Que dis-tu?»
-
---Mon dieu, tu comprends bien... Je dis qu'un enfant, de toi, ce serait
-encore toi, rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine, bien sûr... Songe
-donc! Un enfant qui t'aurait sauvée, et qui serait l'enfant de
-Madeleine!
-
-Elle fit un cri, faible; puis sa tête sur mon épaule devint lourde et ne
-bougea plus.
-
-Je continuais, expliquant que la trahison et le mensonge, seuls, font la
-faute, et que d'être victime on n'est pas responsable; que devant une
-nécessité de sa maladie, mon égoïsme devait se taire; qu'un besoin de la
-nature ne saurait entacher l'amour ni souiller la vertu; qu'un savant ne
-peut pas être jaloux d'un remède, etc...
-
-Je parlais, et, sur mon épaule, la tête, immobile et lourde, paraissait
-écouter avec attention. Je n'entendais même plus la respiration de
-Madeleine, et, lorsque après avoir parlé longtemps, je sollicitai enfin
-une réponse, un mot, je m'aperçus que la malheureuse était évanouie.
-
-Mes soins la ranimèrent enfin.
-
-En me voyant penché vers elle, ma femme eut un visage d'épouvante et
-d'horreur; elle me repoussa de toute sa force, et s'écria:
-
---Laissez-moi!
-
-Elle regardait loin devant elle, fixe et dure.
-
---Madeleine, c'est moi... Tu ne me reconnais donc plus?...
-
-Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dégagea encore.
-
---Vous m'avez offensée gravement. Laissez-moi. Sortez.
-
---Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine, si tu te fâches...
-
---Sortez.
-
-Si mal que je connaisse les femmes, je sais qu'il vaut mieux ne pas les
-contrarier, et je me retirai dans une chambre voisine.
-
-J'étais triste, mais pas un instant, l'idée ne me vint que j'avais pu
-gâter notre vie toute entière, en une seule minute. Je me disais: «Elle
-a mal interprété ma pensée; un bon sommeil la calmera.» Mais le
-lendemain, ma femme m'évitait: j'essayai de lui parler, le plus
-doucement du monde:
-
---Madeleine...
-
-Elle se détourna sans répondre, et s'enferma dans son boudoir. A travers
-la porte, je dis:
-
---Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au
-revoir, mon petit?
-
-J'écoutais, avec le coeur battant. Pas un mot. Je repris:
-
---Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.
-
-Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue
-de cette enveloppe et de la chère écriture, j'eus peur. Quand les femmes
-écrivent ce qu'elles ont à dire, il faut trembler. Je ne le savais pas,
-mais je le sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et je lus:
-
-«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez
-trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le
-pardonne à cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je
-ne le pourrais pas, même si je le voulais. Je ne soupçonnais point qu'il
-y eût sur la terre un homme capable de proposer à sa femme la honte et
-l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire
-illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approché. Le souvenir de
-notre intimité me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je
-parle dans la colère. Vous avez brisé quelque chose en moi, et ce n'est
-pas seulement l'amour que je portais à mon mari, c'est encore ma
-jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de mon âme que j'avais confiée à
-votre garde, et que vous avez salie à tout jamais, par la révélation du
-vice. Oh! je sais bien ce que vous répondez! Vous ne comprenez même pas
-votre crime. Vous aviez le désir de préserver ma santé contre je ne sais
-quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins ont déclaré
-qu'une maternité serait nécessaire à ma guérison, parce que leur
-prétendue science (qui me répugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse
-l'espoir d'être père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse idée, bien
-logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu... Je n'ose
-même pas écrire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc
-fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la méprise et je la
-déteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes
-secrets, et qui ose formuler des remèdes infâmes pour les mystères de
-l'intimité et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc proférer ce mot-là,
-en parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science, qui a dépravé votre
-sens moral, jusqu'à ce point! Elle a tué en vous toute délicatesse et
-tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, créé par Dieu,
-vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grâce de
-penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder à
-travers le matérialisme de vos théories a pu seule vous conduire à cette
-dépravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez
-vous abstenir de les développer vous-même. Elles ne feront pas,
-d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer mon
-dégoût, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux
-mourir cent fois, plutôt que de me prêter à vos combinaisons cyniques.
-Vous n'avez rien compris de moi, pas même ma tendresse, et j'ai vécu
-quatre années près de vous, sans que la curiosité vous vînt de savoir
-qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez
-même pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant
-quatre ans, alors que je me croyais aimée, j'ai été votre chose et votre
-jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir à ce que
-n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous
-et qui n'avait, à vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction
-naturelle! Où suis-je tombée? Maintenant je le sais: tandis que vous
-m'entraîniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma
-stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon
-âme! Je me croyais au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil!
-Non, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ignorez ce que c'est que
-l'amour! Vous m'avez trompée et jouée pendant quatre ans! C'est fini. Je
-vois clair en vous comme dans mon passé, et je voudrais être morte sans
-l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez
-tuée. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le
-sachiez, afin de m'épargner toute tentative d'explication ou de
-plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous déteste même pas. Et je
-ne vous dis même pas adieu, car vous n'existez déjà plus. Je vous dis
-seulement ma décision...»
-
-Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus
-calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonçait
-sa décision, ne la connaissait pas elle-même, et qu'elle avait dû
-s'interrompre pour réfléchir.
-
-Et moi, arrivé à ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et
-douloureuse, cherchant dans sa pauvre tête malade; et je voyais son
-visage pâle et défait, ses yeux plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs
-orbites bistrées par la fatigue; et je voyais ses cheveux dénoués,
-coulant sur son peignoir, à flots; et ils coulaient comme des larmes.
-
-Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: «Mon
-Dieu!» Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et j'étais plein
-d'épouvante, plein de remords aussi, car, bien évidemment, j'avais fait
-du mal, et je m'en apercevais trop tard.
-
-Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire, j'avais arrêté ma lecture: les
-lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps
-dans une sorte d'hébétude. Puis, machinalement, je poursuivis.
-
-Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme déclarait ne point vouloir
-demander le divorce, contraire à ses principes. Elle se retirerait dans
-sa famille et ne me verrait plus...
-
-Elle avait signé la lettre de son nom ancien, le nom de son père, et du
-prénom adoré, elle n'avait mis que l'initiale...
-
-C'est bizarre: la sincérité dégage, sans nul doute, une électricité
-psychique, car je n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me disculper
-et de reconquérir Madeleine. Une sensation d'irrévocable m'avait pris et
-me possédait tout entier. Je contemplais la lettre comme un gouffre sans
-fond, et j'avais le vertige, et je me sentais tomber, tomber, avec
-Madeleine, et pourtant séparé d'elle, au fond de ce gouffre: et nous
-étions morts tous les deux.
-
-Ah! ma vie, jusqu'alors, avait été trop belle, trop bonne! Faut-il
-qu'avec un mot on puisse ruiner tant de choses et tuer deux êtres à la
-fois?
-
-Quand un peu de force me revint, je me levai, allant vers la chambre de
-Madeleine. Je vous ai dit que je n'espérais pas la fléchir mais j'allais
-tout de même. Sans doute, l'instinct de la conservation me poussait
-comme une bête. D'ailleurs qu'aurais-je pu dire pour ma défense,
-puisqu'on se comprenait si mal?
-
-La chambre de Madeleine était vide. La servante me dit:
-
---Madame est sortie.
-
---Quand rentrera-t-elle?
-
---Madame n'a rien dit.
-
-Je courus chez mon beau-père.
-
---Je ne sais pas ce que vous avez pu lui dire, mais vous avez eu tort,
-mon ami. La pauvre enfant est toute bouleversée. Vous n'allez pas vous
-affoler aussi! Eh quoi? Mon grand savant est-il donc si mal en
-équilibre? Cette sagesse, qu'en fait-on? Voilà que vous vous énervez
-comme ma fillette! Ayez un peu de patience et de calme. Tout
-s'arrangera. Je connais les femmes.
-
-Hélas! il ne les connaissait pas plus que moi! Puis, est-ce que cela
-existe, les femmes? Est-ce qu'on peut établir, dans la classification
-des êtres, une catégorie qui s'appelle: les femmes? Chacune est femme
-pour son compte, et ne ressemble pas aux autres.
-
-Bien plus, je crois que chacune est, à elle seule, plusieurs femmes tour
-à tour, et que des âmes nouvelles se succèdent en chacune.
-
-La mienne en a donné la preuve.
-
-Brusquement, elle est devenue autre; une seconde âme s'est installée en
-elle. La pauvre petite l'avait dit: Madeleine était morte! Une secousse
-trop violente avait renversé son esprit, qui se rénova.
-
-Quand la crise de douleur fut passée, elle ne parut garder aucun regret,
-aucun souvenir. On m'a rapporté qu'elle se montrait calme, et même gaie,
-plus gaie qu'auparavant. Ses parents pensèrent, d'abord, qu'elle jouait
-une comédie de sérénité. Mais ils se trompaient: cette tranquillité
-était sincère, et bientôt on le reconnut.
-
---Je n'y comprends rien, disait son père.
-
-Et moi, j'entendais tout cela sans plus essayer de comprendre.
-
-J'attendais un changement nouveau, car l'espoir ne meurt jamais.
-
-Mon beau-père essaya de nous rapprocher, mais vainement.
-
---Ce sera pour plus tard, dit-il.
-
---Oui, répondis-je, plus tard...
-
-J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on ce qu'on croit et ce qu'on ne
-croit pas?
-
-J'appris avec bonheur que la santé de Madeleine s'améliorait de jour en
-jour.
-
-L'hiver suivant, ma femme reparut dans le monde, et cela me surprit un
-peu: je l'avais connue casanière, et jalouse de recueillement.
-
---C'est étonnant comme elle change, disait son père.
-
-Elle dînait en ville, suivait les spectacles, assistait aux soirées
-dansantes, et dansait...
-
-Puisqu'elle semblait jouir de l'existence adoptée par elle, n'était-ce
-pas au mieux? Je me disais: «Elle n'est point heureuse, mais, du moins,
-elle s'amuse, elle se distrait. Je suis seul à souffrir, et c'est une
-consolation.»
-
-Elle avait interdit de prononcer mon nom; elle ne parlait plus de moi et
-même paraissait ne plus penser à moi.
-
-J'attendais toujours, et je travaillais pour penser moins.
-
-Au bout d'un an, je sus que la pauvre chérie devenait de plus en plus
-mondaine, joyeuse de tout, accueillante à tous les plaisirs; d'elle, on
-citait des mots alertes, et souvent même un peu légers.
-
-Les gens concluaient: «Elle a beaucoup d'esprit.»
-
-Son père avouait: «Elle rit sans cesse.»
-
-Cependant, elle se fâcha une fois, quand il lui demanda: «Eh bien,
-Madeleine, n'est-ce pas assez, maintenant? Jacques n'est-il pas en
-pénitence depuis assez longtemps?» Son visage, paraît-il, devint dur,
-et, d'une voix sèche, ma femme répliqua: «Vous m'aviez laissé espérer
-que jamais le nom de cet homme ne serait prononcé devant moi. Si je
-pensais que le fait dût se produire à nouveau, je préférerais me
-retirer.»
-
-J'avais peine à croire que Madeleine eût ainsi parlé à son père.
-
---Si, me dit-il, elle l'a fait.
-
---Je ne la reconnais plus dans ces mots-là.
-
---Ni moi. J'ai une autre fille.
-
---Peut-être je n'ai plus de femme...
-
---Vraiment, mon ami, je commence à le craindre.
-
-Nous parlions ainsi, à mi-voix, comme dans une chambre mortuaire. Le
-père de Madeleine était aussi triste que moi.
-
---Je ne peux rien, dit-il, je ne pourrai rien; je le sens: il y a
-quelque chose de cassé.
-
-Je répondis:
-
---C'est bien vrai, qu'elle est morte...
-
-Il hochait la tête. Nous nous tûmes alors, tous les deux; le silence
-était pénible; à la fin, mon beau-père reprit:
-
---Voyez-vous, cher ami, je crois comprendre. Ce sexe-là n'est pas fait
-comme le nôtre. Il a des métamorphoses profondes: vous avez connu la
-jeune fille, et, maintenant, la femme est sortie de la chrysalide.
-
-Assis face à face, nous étions gênés l'un et l'autre. Il partit enfin,
-et resta six mois sans reparaître.
-
-Un jour, il arriva chez moi.
-
---Je dois venir, mon cher ami, si pénible que ce soit, vous apprendre...
-
---Quoi?...
-
-Il m'apprit que Madeleine était enceinte.
-
-
-
-
-UNE CRÉATURE BIZARRE
-
-
-La villa de ses parents était proche de la nôtre. Elle, mon frère Octave
-et moi, avons fait ensemble bien des tas de sable sur la plage, quand
-nous étions petits. Chaque été, aux vacances, on revoyait Olga. Je ne
-l'ai jamais aimée, à vrai dire. Même, elle me déplaisait fort, et nous
-nous querellions avec plaisir. Je la connais bien. Je la connais trop. A
-dix ans, Olga s'aperçut qu'elle avait de grands yeux verts et des
-cheveux très blonds. Dans la rue, on se retournait pour la regarder, et
-les gens disaient: «Oh! la jolie fillette!» Invariablement, quelqu'un
-répondait: «Elle est bizarre.» Olga entendait tout, et pensait:
-
-«Je suis bizarre.» Si elle apercevait son visage dans une glace, elle
-concluait: «Il est bien vrai que j'ai une tête bizarre.»
-
-En effet, l'extrême blancheur de son teint, la rare pâleur de ses
-cheveux, l'étonnante limpidité de ses yeux glauques constituaient un
-ensemble d'étrangeté précieuse, inquiétante. Ses yeux clairs étaient
-impressionnables à tous les reflets, comme des miroirs, et changeaient
-de couleur, selon qu'on était dans un bois ou sur le bord de la mer:
-quand Olga s'habillait de noir, ils étaient verts; une robe bleue les
-rendait bleus, et le soir, aux lumières, ils devenaient jaunes, en or
-liquide.
-
-A douze ans, la petite fille, instruite par les propos entendus, avait
-déjà dans son tiroir tout un jeu multicolore de rubans et changeait de
-parure pour diversifier ses yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons,
-au hasard; mais bientôt elle s'étudia à les choisir pour donner à ses
-regards une couleur en harmonie avec les sentiments qu'elle prévoyait
-pour la journée. Au moment de sa première communion, elle ne porta que
-du bleu, pour mettre dans ses prunelles une pureté céleste: elle fut la
-plus angélique des communiantes, et le succès qu'elle obtint en revenant
-de la Sainte-Table influa sur toute sa vie, car elle résolut alors de
-cultiver avec grand soin le mensonge des apparences: et, ce matin-là, le
-cabotinage, pour toujours, s'installa dans son âme.
-
-Elle résolut d'être bizarre, comme son aspect, et changeante, comme ses
-yeux. Puisqu'elle ne ressemblait pas à tout le monde, rien ne lui parut
-plus désirable que de ne ressembler à personne. A quinze ans, elle
-décréta l'horreur de la banalité, en conçut la haine, et délibéra de ne
-rien admettre en elle de ce qu'on admet à l'ordinaire. Elle s'y appliqua
-avec soin.
-
-A vrai dire, elle était douée. Tout cela n'eût été que des mots si la
-nature ne l'avait, par avance, organisée merveilleusement pour la
-perversité. Son grand-père maternel était mort en odeur d'alcoolisme, et
-sa mère, à qui l'on reprochait quelques amants, n'avait jamais su leur
-demeurer fidèle.
-
-L'éducation d'Olga avait été fort négligée; elle se développa elle-même,
-c'est-à-dire selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures,
-plutôt scabreuses, et certes, elle savait à quoi s'en tenir sur toutes
-matières. Comparant alors la réserve du monde et sa bonne tenue aux
-renseignements plus sincères qu'elle avait recueillis dans les
-feuilletons et les manuels de médecine, elle conclut que la vie possède
-deux faces: celle qu'on cache et celle qu'on montre. L'hypocrisie
-sociale lui fut ainsi révélée, et, comme elle avait décidé de ne point
-ressembler aux autres, elle détesta l'hypocrisie.
-
-Désormais, elle afficha en lettres capitales, sur les murs de son jeune
-cerveau, le mépris des autres, de tous et de tout.
-
-Elle s'attacha particulièrement à constater la polygamie réelle de nos
-moeurs sous notre apparente monogamie: elle y réussit maintes fois. Elle
-étudia les auteurs qui ont méprisé l'homme: elle se détourna des romans,
-parce que tout le monde lit des romans, et se livra aux moralistes
-amers, aux poètes gastralgiques; les philosophes eux-mêmes complétèrent
-son initiation. Mais cette pâture âpre était trop violente pour elle:
-elle perdit peu à peu tout ce que ses lectures corrodaient l'une après
-l'autre, et ne mit rien en place, que des formules. Essentiellement
-femme, elle s'assimilait les phrases avec une facilité qui la grisait:
-ce fut une ivresse, une orgie, et ce petit crâne tournoya d'orgueil, au
-son des paroles qui circulaient en lui. Elle les avait si bien retenues
-et faites siennes, qu'elle ne se souvenait plus de les avoir apprises,
-et qu'elle pouvait, en les relisant chez l'auteur, éprouver la
-jouissance d'une rencontre intellectuelle avec les plus vastes esprits.
-
---Je suis bizarre!
-
-Pourtant la malheureuse, qui se prétendait nourrie de grandes idées,
-n'en était que vêtue: elle ne les portait point en elle, mais sur elle,
-comme une tunique qui la faisait magnifique; et, dans le fond de son
-être, il n'y avait plus que le vide.
-
-Sur cette solide base de néant, elle dressa l'échafaudage de son
-existence. Prenant le contre-pied de tout, elle considérait une chose
-acceptée par le monde comme une erreur à réprouver, une hypocrisie à
-fuir. Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre au bien, il suffit de
-savoir ce que prescrit la société humaine, et d'agir à l'inverse; toutes
-les prohibitions nous indiquent infailliblement nos devoirs et nos
-droits, et ce que le monde défend, on peut être assuré que la raison le
-souhaite.
-
-Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante, et s'amusant très fort de
-scandaliser la famille et la bourgeoisie.
-
---Je suis une révoltée!
-
-Au début, elle n'avait formulé ses théories que pour le plaisir
-d'étonner, mais à force de les entendre répéter par sa douce voix, elle
-finissait par les vénérer: car la jeunesse, en dépit de tout, a besoin
-d'une sincérité quelconque.
-
-Olga devint grande fille et s'admira de plus en plus. Le soir, avant de
-se coucher et quand elle était nue, (puisque les jeunes filles ne se
-mettent point nues), elle contemplait dans sa psyché cette créature
-bizarre, spéciale, unique, ce monstre délicieux et déconcertant qu'elle
-allait être dans la vie: elle s'encourageait d'un sourire, se
-récompensait d'un baiser que, du bout des doigts, elle envoyait à son
-image, et s'aimait.
-
-Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait de tout, du scandale, du
-monde, de la loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait intensément!
-Faute d'écrire, elle aussi, des oeuvres subversives, elle en mettrait
-toute l'âme dans ses actes, et cela vaudrait mieux encore!
-
---On s'ennuie tant et l'existence est si banale!
-
-Elle s'efforçait donc de compliquer la vie, d'y introduire des coups de
-théâtre, supérieurement littéraires, et elle poussait au drame les
-moindres aventures, afin de se récréer en des émotions insolites,
-violentes, s'il était possible. En rêve, elle combinait pour son avenir
-des chances anormales et s'arrangeait une destinée illustre: son passage
-étrange sur la terre devait marquer dans la mémoire des siècles!
-Pourquoi non? Elle en méritait l'honneur, elle qui différait de la foule
-à la manière des grands hommes! Elle décida d'être héroïne, sans
-néanmoins savoir de quel drame ou de quel roman, ni même si elle aurait
-le rôle sympathique. Elle se distinguerait par ses amours dévergondées,
-ou par sa froide austérité: peu importait pourvu qu'elle se distinguât.
-L'existence de Béatrix est aussi peu banale que celle de madame Lafarge,
-et la belle Olga ne considérait point comme inadmissible l'hypothèse
-d'aller jusqu'au crime ou jusqu'au martyre.
-
-Comment je sais tout cela? Elle me l'a dit. Il lui plaisait de se
-confesser, et de me raconter ses idées ou ses rêves; non pas qu'elle eût
-besoin d'épanchement: elle révélait ses pensées intimes, parce que
-d'ordinaire on les cache.
-
-J'étais d'ailleurs devenu, sur le tard, son confident, son ami, son
-frère d'élection: elle m'accorda ce titre, un soir, tout à coup, près
-d'une fenêtre ouverte, et nous eûmes, dès lors, des rendez-vous
-fréquents: on se retrouvait dans le bois, puisque c'est illicite, et
-l'on y devisait de questions transcendantes, puisque d'autres couples
-eussent différemment profité de la solitude. Dès le premier jour,
-j'avais cru devoir, par politesse, tenter quelques approches; mais Olga
-m'avait repoussé: «Fi! disait-elle, que c'est banal!»
-
-On rencontra un ruisseau, et Olga, hautement retroussée, se baigna
-devant moi, jusqu'aux genoux.
-
---Que penseraient les imbéciles, dit-elle, s'ils nous voyaient?
-
-Alors je m'enflammai tout de bon, et la coquette fit de son mieux pour
-me troubler davantage.
-
-Mais, dès le premier geste, elle m'accabla de dédains:
-
---Oh! cher, vous m'attristez! Moi qui vous espérais différent des
-autres!
-
-Le souvenir de ce que j'avais entrevu m'obséda durant quatre nuits, et,
-la saison aidant, je devins amoureux. Quand elle le sut, elle éclata de
-rire:
-
---Est-il possible? Je ne suis pas une de ces femmes que l'on aime!
-
---Vous?
-
---Je suis de celles que l'on adore.
-
-Je faisais fausse route et je le compris.
-
-J'affectai désormais l'indifférence. Au bout d'une semaine, elle
-s'impatienta.
-
---Eh bien, cher? Comment se porte votre amour?
-
---Il diminue, il s'en va. Je suis un sage.
-
---Tu mens! Car je rends fou.
-
-Ce jour-là, elle se baigna toute nue, et m'ordonna de l'essuyer, au
-sortir de l'eau. Elle reçut mes soins avec autant de calme que si
-j'eusse été une vieille nourrice. J'épongeais sur son corps lumineux les
-brillantes gouttelettes, et quand mes lèvres venaient au secours de mes
-mains, elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir.
-
-Je dis: «Nous sommes, auprès du ruisseau, Daphnis et Chloé.
-
---Non, dit-elle: Paul et Virginie, qui furent chastes.»
-
-Avec le plus grand sérieux, elle me pria de me retirer à l'écart, pour
-qu'elle pût se vêtir décemment. Sa froideur me parut blessante pour
-l'honneur de mon sexe, et je résolus d'y répondre avec dignité: je pris
-la mine d'un homme qui ne regrette rien, et je m'éloignai en allumant
-une cigarette.
-
-Après quelques minutes, elle me rejoignit, et proféra sentencieusement:
-
---Tu me plais. J'y réfléchirai.
-
-Mais elle commençait à me déplaire, et je revins à Paris.
-
-De tout l'automne, de tout l'hiver, je n'entendis parler d'Olga, et je
-l'oubliais, lorsque, au printemps, elle m'écrivit. Elle désirait me
-voir, me parler d'une affaire grave, et m'annonçait sa visite, pour
-mardi, trois heures.
-
-Très exacte, et même avec deux minutes d'avance (puisque les femmes
-arrivent en retard), je la vis qui descendait de voiture: elle était
-enveloppée d'une longue pelisse rose, comme au sortir d'un bal. Elle
-entra, s'assit, ôta son chapeau.
-
---Je viens, ami, t'annoncer une grande nouvelle: je me marie.
-
---Ah?
-
---Point de compliments: j'épouse un sot. Il est riche et m'adore. Pour
-éprouver la puissance de ma domination, je lui ai déclaré qu'il ne
-serait pas mon premier amant. Il a pleuré, se résigne et persiste. Donc,
-il m'aime comme j'entends être aimée: c'est bien, et je l'épouse. Mais
-je ne veux pas avoir menti, et je ne veux pas non plus qu'un sot ait ma
-virginité. Je te l'apporte.
-
-Tranquillement, elle dénoua son manteau rose et l'ouvrit tout grand:
-elle était, en dessous, complètement nue.
-
-Son visage et ses yeux restaient graves, sans émotion. Elle me regardait
-la regarder, et savourait mon étonnement.
-
-Puis, elle dit avec simplicité:
-
---N'est-ce pas que je suis une créature bizarre?
-
- *
-
- * *
-
-Olga s'était donnée à moi, vierge, et c'était là, certes, un superbe
-présent; mais elle me le reprit aussitôt. Au moment du départ je
-demandai, comme on fait d'ordinaire:
-
---Quand te reverrai-je?
-
-Elle répliqua:
-
---Jamais.
-
---Quoi? Jamais plus!
-
---Jamais plus, dans le sens biblique... Mais en soirées ou à dîner, chez
-moi.
-
---Tu veux?...
-
---Je ne veux rien, au contraire, et vous montrerez du tact en ne me
-tutoyant pas, mon ami. Vous savez que les lois du monde m'offusquent et
-me révoltent; je proteste contre elles. Il m'a plu de n'offrir mon
-baiser virginal qu'à un homme de mon choix, et digne d'une telle
-offrande: mon fiancé ne la méritait point, et je suis bien tranquille,
-car il ne l'aura pas. Qu'en pensez-vous?
-
-J'imaginais l'avoir éblouie d'extase, et légèrement vexé, je répondis:
-
---J'ai fait de mon mieux pour vous servir.
-
---Et je vous remercie. Mais que nous recommencions ce jeu, et que vous
-deveniez mon amant, cela serait, avouez-le, d'une banalité navrante. Je
-n'y consentirai pas.
-
-Elle me tendit la main, comme un galant homme après le duel, et ajouta:
-
---Nous redevenons amis, n'est-ce pas, et tout est effacé? Je vous
-estime: j'aurai sans doute besoin de vos conseils, et vous ne me les
-refuserez pas; mon futur mari est un sot, je vous l'ai dit, et je
-prévois certaines questions délicates à résoudre. Au revoir.
-
-Je m'approchai d'elle pour un dernier baiser, mais, en devinant mon
-geste, elle recula d'un pas.
-
---Non, fit-elle.
-
-Puis, elle sourit avec indulgence.
-
---Je vous pardonne, homme que vous êtes, d'oublier déjà nos conventions.
-Ne recommencez plus, je vous en prie, car vous me peineriez.
-
-De nouveau, elle me tendit la main, mais en femme, cette fois, et je
-posai mes lèvres sur le bout de ses doigts.
-
---Ceci est mieux. Je vois avec plaisir que vous me comprenez.
-
---Vous êtes une créature bizarre.
-
---Oh! oui!
-
-Elle se tint promesse, et, quand je la revis, elle m'accueillit avec le
-calme et la politesse d'une indifférente.
-
---Olga, Olga, je n'en parle pas, mais j'en rêve!
-
---Il est permis de rêver.
-
---Je vous en supplie, revenez...
-
---Où donc, mon ami?
-
---Dans la petite chambre, Olga...
-
---Depuis quand propose-t-on des rendez-vous aux jeunes filles? Vous vous
-méprenez, mon cher, et si vous tenez tant soit peu à ma sympathie, vous
-éviterez de m'offenser davantage par des invitations blessantes.
-
---Blessantes, Olga? Elles ne le seraient plus...
-
-Olga daigna sourire, et baissa les yeux.
-
---Avez-vous donc gardé, mon amie, un mauvais souvenir de l'heure?...
-
-Elle m'interrompit:
-
---J'ai fait un rêve, de mon côté; et, puisque votre vanité s'y
-intéresse, je veux bien avouer que ce rêve fut agréable et charmant, que
-je le renouvellerais sans douleur.
-
---Alors?...
-
---Vous savez bien que j'ai horreur de la banalité. Parlons d'autre
-chose.
-
---Soit, mademoiselle.
-
---Vous êtes un ami déplorable. Vous ne me demandez même pas des
-nouvelles de mon mariage!
-
---Comment se porte votre mariage, mademoiselle?
-
---Bien; on publie les bans dans huit jours.
-
---J'ignore quel est l'heureux mortel...
-
---Ceci est un secret.
-
---Même vis-à-vis de moi?
-
---Pourquoi non? Je dirais volontiers: vis-à-vis de vous bien plus que
-nul autre.
-
-Elle baissa les yeux pour la seconde fois, et sourit. Puis, toujours
-souriante, elle me regarda en face:
-
---Mes parents et mon fiancé sont, avec moi, les seuls à connaître le
-projet arrêté, car mon fiancé n'a ni père, ni mère, ni autres
-ascendants.
-
---Comme moi. Serait-ce moi?
-
---Je vous refuserais, mon cher, car nous ferions ensemble le plus
-sinistre ménage. D'ailleurs, je vous ai dit que j'épousais un sot.
-
-Je saluai:
-
---Vous êtes trop bonne.
-
-Elle fit une révérence:
-
---Je suis juste.
-
---Donc, l'élu de ce petit coeur...
-
---De cette petite main, c'est assez.
-
---L'élu vous obéit?...
-
---Aveuglément comme il me plaît être obéie, et militairement, car il est
-soldat.
-
---Je n'imagine guère, pour une Olga, l'existence des garnisons et des
-garnis.
-
---Mon futur démissionne, pour m'obéir.
-
---Compliments!... Et ce fils de Mars garde en face de tous le secret de
-son bonheur prochain?
-
---De tous, comme j'ai prescrit. La publicité qu'on a coutume de donner
-aux noces est une chose révoltante, et qui froisse la pudeur. Il faut
-réagir contre les moeurs barbares du temps passé; il appartient aux gens
-tels que nous de proposer le bon exemple à leurs contemporains, qui
-l'imiteront tôt ou tard. C'est pourquoi nous serons assistés de nos
-quatre témoins, qui suffisent.
-
---Je n'aurai donc pas cette joie de vous contempler à l'autel, dans
-votre robe blanche?
-
---Qui sait?
-
---Songeriez-vous à m'offrir l'honneur d'être votre témoin?
-
---Qui sait?
-
---A moins que vous me destiniez le rôle d'assister votre époux?
-
---Peut-être.
-
---Merci bien! Je connais votre amour du bizarre, mais, quant à ces
-fonctions-là, ne comptez pas sur moi. Je refuserais.
-
---Qui sait?
-
-Elle souriait. Mais il y eut alors un silence de gêne, et, pour y mettre
-fin, je cherchai quelque chose à dire.
-
---Vos parents, ma chère Olga, se prêtent à cette fantaisie d'un mariage
-en catimini?
-
---Ils se prêtent à tout ce que je désire, mon cher, et je m'étonne,
-quand vous les connaissez depuis quinze ans, que vous posiez une
-question si banale.
-
---Le prétendu, sans doute, est riche?
-
---L'épouserais-je s'il était pauvre?
-
---Vingt-mille, trente mille francs de rente?
-
---Quinze.
-
---Comme moi! Décidément, il me ressemble beaucoup, ce fiancé.
-
---Pourvu qu'il ne soit pas vous, que vous importe s'il vous ressemble un
-peu?
-
---Vrai? Il me ressemble?
-
---J'ai dit: «Un peu.»
-
---La taille?
-
---Sensiblement la même.
-
---C'est un bel homme. Les yeux?
-
---Bruns, comme les vôtres: plus de douceur et moins de finesse.
-
---La barbe et les cheveux?
-
---Sont pareils, mais la coupe en diffère. Nous ne portons que les
-moustaches.
-
-Une idée brusque me traversa l'esprit; je la repoussai bien vite, comme
-ridicule et folle. Mais l'angoisse avait été forte, et je croyais
-l'avoir chassée, que déjà elle revenait. Aussi, presque malgré moi, je
-posai une question dernière:
-
---Et la voix, Olga?
-
---Oh! la voix, toute pareille!
-
-Je m'étais levé, anxieux.
-
---Olga!
-
---Qu'y a-t-il, cher ami?
-
---Olga, vous vous amusez de moi, n'est-ce pas?
-
---Beaucoup.
-
---Olga, vous voulez rire?
-
---Oui.
-
---Et ce fiancé mystérieux, dont vous cachez le nom, n'est pas,
-j'espère...
-
-Elle reprit avec hauteur:
-
---Quand je cache ce nom, chercherez-vous à le connaître?
-
-Un peu vivement peut-être, je la saisis par le coude.
-
---Dites-moi!
-
-Mais d'une secousse violente, elle m'échappa.
-
---Monsieur!... De quel droit, je vous prie, osez-vous porter la main sur
-ma personne?...
-
-Elle ajouta, froide, ironique et sèche:
-
---Je vous demande pardon, monsieur, d'avoir à vous fausser compagnie; je
-suis attendue chez ma couturière, et vous imaginerez bien qu'une femme
-ne consente pas volontiers à manquer de tels rendez-vous.
-
-Elle m'honora d'une rapide inclinaison de tête, et sortit, me laissant
-là, seul.
-
-Je revins chez moi, fort inquiet d'une hypothèse.
-
---Cette fille est capable de tout!
-
-Dans l'antichambre, mon domestique m'accueillit par une phrase qui me
-fit peur:
-
---Le capitaine attend monsieur.
-
-Mon frère était là, en effet, et tout de suite il me dit:
-
---Je viens t'annoncer deux grandes nouvelles: je démissionne et je me
-marie!
-
---Tu épouses...?
-
---Ne me demande pas son nom; j'ai promis le secret. Rassure-toi: elle
-est d'excellente famille, et tu la connais. Mais, par une pudeur que
-j'approuve, elle ne veut personne à sa noce. Nous nous marions dans un
-mois; je l'aime à la folie, et tu es mon premier témoin.»
-
-L'habitude du commandement porte les militaires à s'exprimer en des
-formules décisives qui souvent font passer un petit frisson dans le dos.
-Jamais, d'ailleurs, mon frère n'avait parlé si net.
-
---Dis-moi, Octave, n'est-ce point... Olga... que tu épouses?
-
---Qui te l'a dit?
-
---Un soupçon...
-
---Eh bien, oui! J'épouse Olga.
-
-Son verbe âpre et ferme indiquait une de ces résolutions martiales
-contre lesquelles on ne lutte point. Il disait: «J'épouse Olga», comme
-il eût dit: «Je prends le bastion!» Et cela signifiait: «J'y laisserai
-ma peau, s'il est besoin, mais la chose sera!»
-
-Le pire, c'est que mon frère, nature passionnée, mais timide avec les
-femmes, n'avait dans son passé que des aventures faciles, sourires de
-garnison, à tant par heure, et que la belle Olga s'imposait en lui avec
-toute la puissance du premier amour complet: exquisement femme, elle le
-tenait par l'admiration autant que par le désir.
-
---Il est décidé depuis longtemps, ce mariage?
-
---Quinze jours ce soir.
-
-J'étais l'amant d'Olga depuis quatorze jours. Elle m'avait donc choisi
-le lendemain de ses fiançailles, et uniquement parce qu'elle épousait
-mon frère; elle n'avait caché ce projet de mariage que pour nous placer
-tous les trois en présence d'un fait accompli. Maintenant, elle
-regardait: nous allions, Octave et moi, lui donner une comédie des
-Atrides, nous entre-dévorer pour elle.
-
---Toi, tu es mon amant; toi, tu es mon fiancé. Débrouillez-vous.
-
-Les personnages étant posés, elle attendait le dénouement.
-
-Mais que dire, moi? Avouer tout, et trahir le secret d'une femme?
-Parbleu! je l'aurais osé sans scrupule, car Olga ne méritait guère les
-ménagements d'un honnête homme. Mais mon frère était capable, en
-rentrant chez lui, de se faire sauter la tête, et c'était assurément là
-une des solutions prévues par l'héroïne: «Un amant s'est tué pour moi!»
-
-D'angoisse, de rage concentrée, d'impuissance, je tremblais devant
-Octave, et je lui dis, à la fin:
-
---Écoute, réfléchis bien; j'ai peur pour toi. Olga ne me semble pas être
-la compagne qu'il te faut...
-
---Je l'aime.
-
---L'existence de province, la vie de garnison, pour elle, seront
-pénibles...
-
---Je démissionne.
-
---Tu brises ton avenir...
-
---Je l'installe.
-
---Après ta démission, que feras-tu?
-
---Un heureux.
-
---Voyons, permets-moi de te dire... Olga, es-tu bien sûr?...
-
---De quoi?
-
---De son passé.
-
-Il devint sombre, et s'efforça de sourire en répondant:
-
---J'en suis trop sûr.
-
-Alors, comme je me détournais de lui, il se rapprocha, et, d'une voix
-sifflante, il me demanda:
-
---Pourquoi poses-tu cette question? Tu sais quelque chose? On sait
-quelque chose?
-
---Mon Dieu... Non... C'est-à-dire...
-
---Parle!
-
---Eh bien! je ne crois pas... à franchement parler... que... Je crois...
-
---Tu ne sais rien! Tu supposes!
-
---Oui, voilà le mot: je suppose!
-
---Je ne tolère pas qu'on suppose!
-
---Si pourtant Olga...
-
---Je t'autorise à dire: Mademoiselle Olga!
-
---Eh! Demoiselle! qui sait?
-
-Il me saisit le poignet gauche, qu'il serra de toute sa force, et, les
-sourcils froncés, menaçant, il dit, à voix plus basse encore:
-
---Oui, demoiselle, entends-tu? Parce que je le veux! Et, si le terme
-n'est pas juste, c'est affaire entre elle et moi, entends-tu? Une
-affaire qui ne regarde personne, pas même toi, entends-tu?
-
---Mais, Octave, tes propos même... On penserait que, toi, tu sais
-quelque chose?
-
---Tu as voulu me le faire dire, et tu finasses! Je ne suis pas de taille
-à lutter avec vos roueries, je m'en flatte! Oui! je sais! Et je sais
-parce qu'Olga, plus honnête que vous tous, m'a dit la vérité!
-
---Elle t'aurait avoué?...
-
---Tout!
-
---Quand cela?
-
---Loyalement, le jour de nos fiançailles!
-
-Donc, Olga ne m'avait pas menti: elle avait confessé la faute, quand la
-faute n'était pas encore commise, mais seulement résolue dans son
-esprit!
-
---Et tu acceptes?
-
---Je pardonne.
-
---Du moins, elle ne t'a pas cité le nom?
-
---Je refuse de le connaître! Je tuerais cet homme-là.
-
-Il se fit un silence qui dura des minutes et qui me parut durer une
-heure entière. Octave allait par la chambre, prenait sur les meubles des
-bibelots qu'il regardait d'un air féroce, et qu'il rejetait avec colère.
-Tout à coup, il me cria:
-
---Comment sais-tu? D'où sais-tu? A part l'homme, personne ne sait. Elle
-me l'a dit. Il faut donc que l'homme ait parlé. S'il a parlé, je le tue!
-Qui t'a parlé?
-
---Je ne sais rien que d'Olga elle-même...
-
---Ah! tu es son confident? son confesseur? Je m'en doutais, mais je ne
-me doutais pas que tu gardes si mal les confidences d'une femme!
-
---Je...
-
---Assez! Tu joues là un vilain rôle, je t'en avertis, et, à ta place, je
-me tiendrais pour un pleutre!
-
-Exaspéré, j'allais tout dire; mais il me coupa la parole:
-
---Oui, un pleutre!
-
-Il sortit et claqua la porte.
-
-Dans les cas difficiles, la plupart des hommes, sous prétexte de
-réfléchir, se tiennent immobiles et ne pensent à rien. Je demeurai une
-heure dans mon fauteuil et je conclus finalement qu'une seule chance me
-restait d'empêcher ce désastre: il fallait supplier Olga, lui montrer
-son crime, la fléchir, obtenir d'elle une rupture. J'espérais peu, mais
-je courus vers la jeune fille.
-
-Elle me fit attendre un long quart d'heure, cérémonieusement, avant de
-me recevoir, et, dès les premières phrases, elle m'interrompit:
-
---Je crains de vous comprendre, dit-elle. N'insinuez-vous pas que j'aie
-eu un amant?
-
---Certes!
-
---Vous vous trompez, mon ami.
-
---Quoi! Vous m'osez soutenir en face?
-
---Ce que soutiendrait comme moi celui que vous soupçonnez, mon cher,
-pour peu qu'il fût galant homme.
-
-Elle se campa avec dignité, les doigts sur le bord d'une table, et
-ajouta:
-
---Un galant homme oublie, surtout s'il en a fait serment.
-
---Les serments qu'on fait à une créature telle que vous...
-
---Votre insolence se double de lâcheté, monsieur, parce que vous croyez
-parler à une femme sans défense. Mais vous vous trompez encore.
-
-Théâtralement, elle souleva une portière, et, se tournant vers la pièce
-voisine, elle proféra:
-
---Venez.
-
-Mon frère entra.
-
---Octave, lui dit-elle, ceci n'est point combiné, puisque je ne vous
-attendais ni l'un ni l'autre: mais ce hasard me plaît, car j'aime les
-situations nettes.
-
-Elle prit un temps, et fit deux pas, comme au théâtre.
-
---Octave, reprit-elle, je vous aime, pour votre droit et simple
-caractère. Je vous ai confessé ma faute et vous l'avez noblement
-pardonnée. Un homme indigne de moi a pu m'abuser un jour, et vous
-jugerez s'il est également indigne de votre colère, lorsque vous saurez
-qu'à présent il m'ose menacer de vous révéler mon secret.
-
-Je demeurai immobile, ahuri par tant de cynisme. Mon frère, immobile
-aussi, regardait sans parler, peut-être sans comprendre.
-
-Elle nous examina tour à tour, satisfaite, mais grave, puis elle reprit:
-
---Octave, je vous rends votre parole: vous êtes libre de vous retirer,
-pour ne plus jamais me revoir. Si, par ma franchise, je perds votre
-amour et brise notre bonheur, je garderai au moins la consolation
-d'avoir fait mon devoir tout entier. J'achève donc de le remplir.
-
-Elle fit encore deux pas.
-
---Connaissant ma faute, vous aviez le droit de me demander un nom. Vous
-n'avez pas voulu: on me force à vous le révéler. Vous savez maintenant
-ce nom.
-
-Elle étendit un bras vers moi, et baissa la tête avec une humilité de
-Madeleine repentante.
-
-Mon frère cria:
-
---Toi! C'est toi!
-
-Je ne répondis point. Olga releva la tête, puis, lentement,
-respectueusement, elle l'inclina de nouveau vers son fiancé, et dit:
-
---Octave, jugez entre nous, et choisissez.
-
-Mon frère me hurla:
-
---Va-t'en!
-
-Du seuil, je les vis, lui, debout et le bras tendu, elle, toujours
-inclinée dans l'attitude du respect.
-
-Je ne les ai jamais revus. Ils sont mariés, heureux peut-être. Olga est
-si bizarre qu'elle a pu concevoir ce plan, tout aussi bizarre qu'un
-autre, de devenir une épouse modèle; et ceci l'amuserait sans doute,
-elle qui veut ne ressembler à personne, de ne même plus ressembler à
-Olga.
-
-
-
-
-L'APPARITION
-
-
-Oui, j'ai habité Munich: mais je n'en connais rien, et je serais
-incapable de vous en parler pendant la valeur de trois lignes.
-
-J'avais passé mon baccalauréat à la session du printemps. Aussitôt mon
-père m'expédia dans cette ville de Bavière pour y apprendre l'allemand,
-et je devais rester là quelques mois, pensionnaire d'une famille grave,
-dans une maison dont les murs, tout d'abord, m'écrasèrent d'ennui.
-
---Oh, oh! ce ne sera pas drôle, et un trimestre, c'est bien long!
-
-Le jeune homme de France n'est pas fort curieux des peuples et des
-moeurs: c'est chez nous un vice originel que de traverser les pays sans
-les voir ni les comprendre, et nous y regardons la silhouette des femmes
-beaucoup plus que le génie des nations.
-
-Je descendis du train, et toutes mes belles imaginations s'écroulèrent
-d'un coup; en wagon, j'avais rêvé de quelque sentimentale Gretchen
-échappée des légendes, fille de Goethe ou de mon hôte, et qui me
-poétiserait les heures du séjour. Car j'avais déjà l'habitude de
-devenir, à chaque printemps, amoureux, très vite, très fort, et pour la
-vie. Mais mon hôte n'avait procréé qu'un fils, grand dadais stupide, qui
-me déplut tout de suite: je me sentis voué à l'irrémédiable solitude.
-
-Ma chambre était confortable et de mauvais goût; sa fenêtre donnait sur
-deux jardins contigus, le nôtre et celui d'une maison voisine dont
-j'apercevais les fenêtres juste en face de moi. Cette vue me rendit
-quelque espoir: sans doute, à l'une des croisées, je découvrirais
-l'âme-soeur...
-
-L'âme-soeur apparut sans tarder. Je n'avais pas encore déplié mon bagage
-et rangé mes bibelots, quand tout à coup, en relevant la tête, je vis à
-trente mètres, dans le cadre de sa fenêtre ouverte, une femme qui me
-regardait. Pour la contempler de plus près, je pris ma lorgnette, et,
-m'étant dissimulé du mieux que je pouvais, j'examinai cette figure: dans
-l'instant, l'univers changea autour de moi.
-
-Vous n'avez jamais vu de plus belle créature: une riche jeunesse
-épanouissait son corsage et son teint. Comme la Marguerite de Faust,
-elle portait une longue natte de cheveux blonds qui pendait sur son
-épaule. Ses grands yeux, d'un bleu pâle, avaient une expression de
-douceur, presque de tristesse, et, tout de suite, j'eus l'idée d'une
-peine à consoler, d'un chagrin dont j'étais curieux. La brusque
-sympathie des jeunes coeurs qui se devinent me pénétra dès cette minute,
-et déjà une pitié murmurait au fond de moi: «Pauvre amie, qu'avez-vous?
-Dites-le, ne craignez rien de moi...»
-
-La jeune fille, du reste, ne semblait nullement effarouchée. Surprise
-beaucoup plus qu'offensée, elle regardait droit devant elle, sans
-crainte et franchement: parce qu'elle avait aperçu un visage nouveau,
-elle s'étonnait, et ne le voyant plus, elle attendait pour voir encore;
-cette simplicité d'âme me parut charmante et me plut comme un indice de
-loyauté: une Parisienne se fût cachée, comme je faisais moi-même, pour
-se renseigner sans se compromettre. J'avais pris le rôle de la femme,
-moi, homme, et la femme m'en faisait honte. Je me sentis rougir, et je
-quittai ma cachette. Je vins à la fenêtre, où je m'accoudai, avec l'air
-innocent de celui qui examine un paysage.
-
-La jeune fille ne s'éloigna pas. Elle me dévisageait tranquillement et
-je ne tardai guère à en être gêné. Ma fière assurance tomba devant la
-sienne: la netteté de son regard intimidait le mien. Il demandait:
-
---Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?
-
---Je viens vous aimer!
-
-J'aurais voulu crier ma réponse, mais décidément, la jolie Bavaroise,
-avec sa franchise trop candide, désorientait ma fausse vaillance, et je
-n'osais plus qu'à la dérobée risquer un rapide coup d'oeil.
-
-Mon malaise devint tel, sous cette surveillance fixe, que je quittai mon
-poste, et, pour me donner contenance, je me remis à déballer mon bagage.
-Cela du moins signifiait:
-
---Constatez que je m'installe; je reste auprès de vous.
-
-Comprit-elle? Je n'en pouvais douter, et même je conclus qu'elle s'en
-réjouissait, car son visage avait, à la fin, perdu toute expression de
-tristesse. Mais l'heure du déjeuner arriva, et mes hôtes m'attendaient
-en bas. Je dus quitter ma chambre, et je n'en sortis qu'à regret, avec
-la hâte d'y revenir, pressentant déjà que j'allais passer entre ses
-quatre murs la meilleure partie de mon séjour au pays d'Outre-Rhin, et
-restreindre à cette blonde figure mon étude du monde germanique.
-
-Je revins, en effet, dès que le repas fut terminé, et, sous prétexte de
-lettres à écrire, je m'enfermai chez moi.
-
-Ma voisine se promenait dans le jardin, en compagnie d'une dame âgée,
-qui la suivait pas à pas.
-
-Elle était plus grande que je n'avais pensé; elle marchait avec une
-dignité de reine, et très lente. Elle fit un bouquet: avant de cueillir
-une fleur, elle l'examinait minutieusement, et réfléchissait; je notai
-que parfois, au moment de briser la tige, elle relevait la tête, comme
-pour écouter un avis ou pour faire un calcul mental, et souvent elle
-s'éloignait sans avoir pris la fleur.
-
-Abrité derrière mon rideau, j'observais ce manège, qui dura longtemps.
-Enfin, la jeune fille remit le bouquet à sa mère, et, s'approchant d'une
-petite fontaine qui s'élevait au milieu du jardin, elle retroussa ses
-manches flottantes jusqu'au-dessus du coude; je pus admirer ses bras,
-ronds et blancs, qui brillaient sous le glacis de l'eau, comme des
-miroirs.
-
-La mère dit:
-
---Assez, Roeschen, assez!
-
---Il fait si chaud, maman!
-
-Sa voix aux notes graves était mélodieuse, avec la même tristesse que
-j'avais lue sur son visage; elle ne ressemblait pas à la voix des autres
-jeunes filles, et je fus ému de l'entendre. La mère, avec une
-condescendance exagérée répondit:
-
---Oui, ma fille, il fait chaud, rentrons.
-
-En effet, cette journée de mai se faisait orageuse et lourde; elle
-pesait sur les nerfs, et l'on entendait, au lointain, des grondements
-sourds.
-
-Les deux dames rentrèrent dans la maison, puis reparurent dans la
-chambre. La mère embrassa la fille et s'en alla. Je rouvris ma fenêtre.
-
-Ma voisine alors était assise près de sa table. Au bruit que je fis,
-elle dressa la tête, m'aperçut, se leva et vint tout droit, comme pour
-me rejoindre.
-
-Enhardi, je saluai et je souris. Mais elle resta immobile, et je pus
-croire qu'elle ne m'avait pas vu ou qu'elle me supprimait. Mon sourire,
-figé sur mes lèvres, devint stupide: à nouveau une gêne me prit, et
-toute mon audace, encore une fois, s'en alla; je ne savais quelle
-contenance tenir, et je m'interrogeais, quand la belle Allemande
-retourna vers la table, prit son bouquet et revint.
-
-Avec un grand soin, elle choisit un iris, et le contempla longtemps:
-puis elle le lança dans ma direction, et la fleur fit une courbe
-violette. Instinctivement, j'avais tendu les mains.
-
---Roeschen!
-
-Sans le vouloir, j'avais crié son nom. Elle parut surprise de
-l'entendre, et m'inspecta avec plus d'attention. Mes bras étaient
-toujours tendus vers la fleur et vers elle. Sans doute, je dus lui
-paraître grotesque, car elle éclata de rire, fit une révérence, et ferma
-sa fenêtre.
-
-Un peu vexé, je résolus de sortir avec affectation et de ne plus me
-montrer ce jour-là. J'étais d'ailleurs fort intrigué, et je m'expliquais
-mal les attitudes de la belle Allemande. Je me disais:
-
---Les filles, en ce pays, ont des manières étranges.
-
-Au dîner, je réussis à apprendre de mes hôtes que la maison voisine
-était habitée par d'honnêtes et riches bourgeois, qui avaient une fille;
-très réservés, ils n'en dirent pas davantage, et je compris que ma
-curiosité éveillerait des soupçons sans me valoir aucun renseignement.
-
-Le soir fut plus orageux encore que le jour.
-
-Dans un tilleul, entre les deux maisons, un rossignol chantait
-éperdument. Seul, dans ma chambre et sans lumière, je guettai: une
-faible lueur jaunissait les rideaux d'en face; et tout à coup, la
-croisée s'ouvrit: un éblouissement me passa dans les yeux, et mon coeur
-battit jusque sous ma gorge.
-
-La jeune fille, complètement nue, était debout. La lueur d'une veilleuse
-l'éclairait à peine. Mon émotion fut telle que je crus m'évanouir; mes
-jambes ne me supportaient plus; je tombai sur une chaise. Jamais encore
-je n'avais vu d'autre nudité que cette des statues. Celle-ci ne leur
-ressemblait pas: elle avait des seins plus amples, des hanches plus
-larges, elle était rose, tiède. De ses deux mains, la jeune fille prit
-ses cheveux défaits, puis elle éleva les bras vers le plafond, en sorte
-que ses cheveux, tamisant la lumière, se déployaient derrière ses
-épaules comme deux ailes d'or.
-
-Je demeurais en extase, retenant mon haleine. J'étais engourdi de
-stupeur. Mes lèvres remuaient en baisers. Toute mon âme se concentrait
-dans mes prunelles; mais, à force de regarder trop intensément, je
-finissais par ne plus voir. Des cercles de lumière, violette, orange,
-verte, passaient devant mes yeux. Je tremblais, et une grande douleur me
-serrait le crâne. La belle créature tendait toujours ses deux mains vers
-l'espace, et les remuait, comme pour appeler les étoiles. Il y avait,
-dans son attitude, quelque chose de hiératique et de pieux qui imposait
-le respect, presque l'épouvante. A cause de cela, sans doute, il advint
-que je glissai sur les genoux, et que je demeurai dans cette posture de
-prière, les mains jointes, pour adorer les gestes chastes et
-magnifiques.
-
-Je n'eus pas l'idée de prendre ma lorgnette. La pensée ne m'en vint que
-quand la fenêtre fut close. Longtemps encore je demeurai sur les genoux,
-sans force pour me lever; j'avais les nerfs brisés, les épaules rouées,
-et lorsque je voulus enfin me mettre debout, mes jarrets pliaient sous
-moi.
-
-Je traversai ma chambre avec une lassitude que je n'avais jamais connue,
-et j'étais triste infiniment... Pourquoi donc? A peine dans mon lit,
-j'éclatai en sanglots; je pleurais dans mon oreiller, en le couvrant de
-baisers qui buvaient mes propres larmes.
-
-Je sais maintenant pourquoi j'étais si triste.
-
-J'aimais. La révélation de la femme, brusquement, m'avait fait homme.
-J'aimais pour la première fois. C'en était fini désormais des amourettes
-de collégien en vacances et des flirts qui s'amusent d'un baiser furtif,
-se contentent d'un billet donné, d'un serrement de mains, ou d'une fleur
-offerte.
-
-Un être nouveau venait de se manifester en moi; je ne me reconnaissais
-plus; mes pensées avaient changé d'objet, et mon âme, en une minute,
-avait mûri. Cette curiosité vague, cette joyeuse attente de l'adolescent
-qui rêve de tendresses et de caresses, instantanément s'étaient muées en
-un sentiment grave, profond et torturant: le désir.
-
-Oh! la première femme nue que nous entrevoyons de nos yeux vierges! Elle
-ne soupçonne pas la mystérieuse puissance de son apparition, le trouble
-sacré qu'elle infuse, l'angoisse qu'elle répand dans notre adoration, ni
-comment son image se grave au fond de nous pour n'être jamais oubliée!
-Elle ressuscite dans l'éphèbe le premier émoi du Paradis terrestre, et
-chacun de nous, une fois dans sa jeunesse, connaît la stupeur éblouie
-d'Adam à son réveil, quand la nudité de la femme se révéla dans le
-jardin béni, resplendissante de toutes les joies et de toutes les
-douleurs qu'elle apportait au monde!
-
-La beauté de cette vierge apparue dans la nuit au bord de sa fenêtre, de
-cette grande vierge nue qui levait ses bras vers le ciel, depuis lors,
-emplissait ma pensée: je ne voyais qu'elle, je ne songeais qu'à elle.
-Toute autre notion avait disparu; sa vision se dressait en moi, ainsi
-qu'une statue dans son temple, idéalement blanche, et le reste du monde,
-à l'entour, était noir. Mes lèvres ne savaient plus articuler qu'un mot,
-son nom, et sans cesse j'en marmonnais les syllabes, comme un agonisant
-en prière:
-
---Roeschen... Roeschen... Roeschen...
-
-Lorsque, le lendemain, je la revis, vêtue de clair, à la même fenêtre,
-mes mains se joignirent malgré moi. Peut-être je lui demandais pardon
-d'avoir surpris à son insu le secret de sa beauté sainte. Peut-être...
-Je ne sais pas. Je sais seulement que mes mains étaient jointes, mes
-yeux noyés de larmes, et que rien d'impudique ne souillait mon amour. En
-la regardant de loin, j'aurais voulu l'étreindre sur mon coeur, et
-pleurer dans ses cheveux blonds; mais il me semblait que mon étreinte
-fût restée chaste malgré tout, tant mon désir était pénétré de respect.
-
-Bien sûr, nos sentiments traversent l'espace, mieux que ne feraient les
-paroles! Bien sûr, d'invisibles fils conduisent d'une âme à l'autre les
-vibrations émanées de nous, et les coeurs entendent les mots qui
-jaillissent des coeurs sans que la voix les profère! Nous étions là,
-elle dans sa chambre, moi dans la mienne, séparés par les deux jardins,
-et nous ne nous connaissions pas. Mais nous nous sommes reconnus, et
-nous avons causé ensemble, intimement, longuement, et nous nous sommes
-compris, nous qui ne parlions pas la même langue, et tout de suite nous
-nous sommes aimés!
-
-Elle ni moi, ni l'un ni l'autre, ne songions aux obstacles, à la folie
-d'un rêve impossible. Étranger en Allemagne, je traversais cette ville,
-où je n'allais rester que peu de mois; jeune et sans gagne-pain, je ne
-pouvais prétendre à choisir une femme, et mes seize ans ne
-s'appareillaient guère aux dix-neuf qu'elle portait. Est-ce qu'on pense
-à ces misères-là? Je l'aimais, je l'adorais, je lui vouais ma vie,
-offrant ensemble tous les espoirs de mon coeur réalisés par elle, tous
-les efforts de l'avenir réalisables pour elle! Je la voulais, je la
-prenais, je l'avais prise comme elle m'avait pris, et rien ne nous
-séparerait plus, sinon la mort, préférable au départ!
-
-J'ai passé là, devant elle, d'admirables heures bénies!
-
-Bien tranquille en ma chambre close, caché à tous les yeux et visible
-pour elle seule, je m'abîmais dans la contemplation d'Elle. Deux fois
-chaque jour, à des heures fixes, elle se promenait dans le jardin,
-invariablement accompagnée de sa mère. Celle-ci lui rendait, dans sa
-chambre, de fréquentes visites, dont j'étais averti par l'attitude de
-Roeschen qui longtemps d'avance écoutait à la porte; je me dissimulais
-alors: jamais on ne nous surprit. Dès que la vieille dame était partie,
-ma voisine reprenait son poste, près de la table, un peu à l'écart, sans
-doute pour n'être vue que de moi. Elle travaillait à de menus ouvrages
-et levait la tête à chaque instant. Elle me regardait sans contrainte.
-Parfois, elle me souriait, tantôt avec mélancolie, tantôt avec ironie:
-et chaque fois son sourire, en pénétrant en moi, me parcourait d'un
-grand frisson.
-
-Moins hardi depuis que j'aimais, j'avais pourtant osé porter mes deux
-mains à mes lèvres, et j'avais, en tremblant, attendu sa réponse.
-
-Roeschen m'avait renvoyé mon baiser, et, tout bas, j'avais crié:
-
---Je vous aime!
-
-Si bas que j'eusse parlé, puisque ma propre oreille n'avait pas entendu
-les mots, la jeune fille m'avait compris, car aussitôt, du même
-mouvement de ses lèvres muettes, elle m'avait dit:
-
---Je vous aime...
-
-Alors, le monde me devint magnifique, et la vie délicieuse, et l'avenir
-superbe!
-
-Je ne tenais plus au sol; mon corps allégé s'enlevait de terre.
-J'aimais! J'étais aimé! Par Elle, la déesse du temple, la rose des
-nuits, la beauté nue, l'unique femme! Désormais, j'avais droit à
-l'étreindre, ce corps de vierge déjà possédé par mes yeux! Ce que
-j'avais volé, elle me le donnait! Ma gratitude criait: «Merci!» Et dès
-lors, entre nous, l'intimité se fit plus grande et très rapide.
-
-Sur des feuilles de papier, j'écrivais en grosses lettres des phrases
-allemandes, et je la tutoyais. Roeschen me répondait par de semblables
-pancartes, et quelquefois me tutoyait aussi: mais, la plupart du temps,
-elle ne s'exprimait que par des symboles ou des aphorismes, évitant les
-formules précises, les phrases personnelles. J'attribuais cette réserve
-à la crainte d'une surprise, puisque sa mère, à tout moment, pénétrait
-dans la chambre. Néanmoins, ses réponses étaient parfois si compliquées
-que j'avais peine à en pénétrer le sens.
-
-Si j'avais dit:
-
---Chante, pour que j'entende ta voix.
-
-Elle répliquait:
-
---L'oiseau chantera.
-
-Mais elle ne chantait pas.
-
-Si j'avais dit:
-
---Je veux te serrer sur mon coeur.
-
-Elle répliquait:
-
---Le coeur bat.
-
---Montre-moi ton bras nu.
-
---Les bras embrassent.
-
-Toujours ainsi. Jamais elle n'accorda ce que je demandais, quoi que ce
-fût: on eût dit qu'elle feignait de ne pas m'entendre. Peut-être
-m'accusait-elle aussi de la même incompréhension, car souvent elle
-m'interpella par une phrase ou par un signe auxquels je ne savais quoi
-répondre. Jouait-elle à me proposer des énigmes? Il lui arriva maintes
-fois de me présenter un objet quelconque, en m'interrogeant du geste;
-elle me montra ainsi un portrait, son mouchoir, une carafe, mille
-choses: devant mon indécision hébétée, elle riait, tournait sur ses
-talons et ne s'occupait plus de moi. Un jour, pourtant, elle manifesta
-un dépit très vif et se mit à froisser, jeter, briser tout ce qui lui
-tombait sous la main. J'étais profondément désolé de la voir irritée de
-la sorte, et je m'efforçais de comprendre son idée, la cause de son
-courroux; mais je n'y réussissais pas, et je m'en affectais comme d'un
-malentendu dont j'étais, moi seul, responsable.
-
-Nier qu'elle fût un peu étrange, je ne le pouvais, et cependant je
-n'étais pas intrigué par ces bizarreries. Je les attribuais à notre
-situation fausse, à l'impossibilité d'un rapprochement que nous
-désirions tous les deux, à ce besoin d'un bonheur plus complet, dont le
-manque, peu à peu, commençait à me tracasser moi-même. Loin de mal juger
-son caractère, je me disais simplement:
-
---Pauvre chérie! Comme elle doit être malheureuse, pour s'exaspérer
-ainsi!
-
-En fait, je devenais très malheureux aussi, et impatient comme elle. La
-grande joie de se dire qu'on est deux sur la terre, au bout d'une
-semaine, ne me suffisait plus.
-
-Roeschen était à moi, si bien, si peu! Je m'irritais de ne la voir
-jamais qu'au loin, et de la sentir mienne sans l'embrasser jamais, de
-compter les jours qui passent et de piétiner dans l'attente de rien, de
-voir approcher l'atroce date du départ, et de n'avoir rien fait pour
-assurer notre bonheur! Ce souci m'angoissait au point que j'eus peur de
-tomber malade.
-
-La nuit, pendant des heures, je surveillais, sur son rideau, la lueur
-dorée d'une veilleuse...
-
---Elle dort là!
-
-J'évoquais son beau corps et ses seins blancs entre ses bras tendus.
-
---Tes lèvres! Donne-moi tes lèvres!
-
-J'envoyais des baisers dans les ténèbres, vers le mur épais. Chaque
-nuit, le même rossignol chantait entre nous deux, dans le même tilleul,
-comme au soir de l'apparition; et chaque nuit, dans la même musique,
-pendant des heures, je guettais. Mais l'idole ne se montra plus, et de
-nuit en nuit davantage je m'enfiévrais d'impatience.
-
-C'est ainsi que l'idée me vint d'aller à elle; la tentation, d'abord, me
-parut folle, offensante pour la jeune fille, périlleuse pour moi, et je
-la repoussai; mais bientôt je ne vis plus que le bienfait de cette
-combinaison, les félicités qu'elle promettait; peu après, elle me parut
-nécessaire, indispensable; finalement, je n'examinai plus que les moyens
-pratiques de réussir.
-
-La tâche ne semblait pas matériellement très difficile: descendre au
-jardin, cela m'était aisé, et quant au mur mitoyen, fait de moellons
-irréguliers, je l'escaladerais en un instant; le plus pénible serait
-d'atteindre, au premier étage, la fenêtre de Roeschen. J'examinai
-soigneusement, à la lorgnette, la disposition des lieux, et j'étudiai la
-muraille, pierre par pierre. Le coeur me battait si fort que la jumelle
-tremblait devant mes yeux. Un volet du rez-de-chaussée et une gouttière
-avec ses crochets de fer devaient faciliter mon escalade. Vingt fois je
-la refis en pensée: ici, mon pied gauche, là, ma main droite;
-rétablissement, la main gauche ici, droite, gauche, et j'atteignais au
-bord de la croisée; rétablissement: «Je t'aime!» Et des baisers!
-
-J'écrivis:
-
-«J'irai te voir, veux-tu?»
-
-Elle me jeta une fleur.
-
-«Cette nuit, veux-tu?»
-
-Elle sauta, joyeuse, et battit des mains.
-
-«Tu laisseras la fenêtre entr'ouverte, veux-tu?»
-
-Elle ouvrit sa fenêtre toute grande.
-
-Oh! l'extase du premier rendez-vous, par une nuit d'été, et quand on a
-seize ans! Il me semblait que l'univers entier n'existât que pour
-attendre l'heure. Est-ce que la raison, est-ce que les périls peuvent
-quelque chose contre l'appel d'amour et l'enivrant espoir de l'étreinte
-promise? Le jour me parut long; le crépuscule tardait tant à venir! Je
-guettais au ciel la première teinte rose du couchant, et, quand elle
-apparut enfin, c'est l'aube de ma vie que je saluai dans le soir.
-
-Je t'aime! Je vais te voir! Te voir de près! Et mes lèvres écraseront
-les tiennes! Et mes bras serreront ton souple torse! Et tes coudes si
-blancs, que j'ai vus de loin, je les sentirai sur mon épaule! A cet
-effleurement rêvé, ma peau frissonnait toute, et c'était comme un bain
-où j'entrais des pieds à la tête. Je t'aime!
-
-Je ne concevais pas qu'il y eût rien de mal dans ce que j'allais faire.
-Abusais-je d'une jeune fille? Non, certes! Elle a près de vingt ans,
-elle m'aime, elle m'attend, je l'adore, j'ai voué ma vie à la servir, et
-rien ne nous séparera jamais, lorsque nous nous serons rejoints. Je vais
-loyalement à elle. Ni les obstacles du monde, ni les difficultés de
-l'existence, ni l'argent, ni les conventions, ni même la volonté de nos
-parents, rien ne pourra rien, puisque nous voulons! S'il faut, pour nous
-unir, attendre que je sois majeur, on attendra, car notre amour est
-assez fort, et, d'ici là, je deviendrai riche, pour jeter sous tes
-pieds, ô ma belle fiancée, le tapis somptueux de la vie. Je t'aime!
-
-Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait de bonne heure. L'une après
-l'autre, je vis les fenêtres s'éteindre. Les jardins bleus se remplirent
-de calme. Le rossignol chanta longtemps et se tut, comme le reste. Le
-parfum des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les heures tombaient
-d'un clocher. J'attendais. Tout à coup, la fenêtre de Roeschen
-s'entr'ouvrit. Nous n'étions convenus d'aucun signal, mais je pris cet
-acte pour un ordre, et je partis.
-
-L'entreprise n'eut, au début, rien d'agréable. Plus que de plaisir, le
-coeur me battait d'anxiété et presque d'épouvante. Avec les précautions
-d'un voleur, je devais me faufiler dans l'ombre, ouvrir des portes; il
-me fallut un bon quart d'heure pour atteindre le jardin de notre maison.
-Dehors, je repris haleine. Je ne redoutais plus guère de réveiller mes
-hôtes, et le plus difficile me paraissait accompli. En effet, je me
-hissai sans peine sur le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mètres de
-hauteur, et, quand je retombai dans le jardin de la bien-aimée, sur la
-terre qui lui appartenait, chez elle, je crus atteindre au paradis: le
-contact du sol m'électrisa de joie.
-
-Je ne craignais plus, je ne pensais plus. Je me ruai vers la maison.
-
-J'avais si bien calculé par avance les détails de mon escalade que tout
-s'effectua sans encombre, au commencement du moins: par le volet du
-rez-de-chaussée, les crochets de la gouttière et le linteau,
-j'atteignais déjà la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et sans
-prise; mes mains glissaient sur elle; accroché au mur, repoussé par lui,
-je perdais l'équilibre, et le poids de mon corps m'emportait en
-arrière...
-
-Là, j'ai connu le petit frisson de la mort; j'ai murmuré: «Roeschen...»
-Elle ne vint pas. «Pourquoi ne viens-tu pas?» Sa main seulement, un pan
-d'étoffe que j'aurais pu saisir, et je reprenais équilibre, j'étais
-sauvé! «Adieu, Roeschen!»
-
-Ce drame d'agonie n'avait pas duré dix secondes. Je me souviens que
-j'avais fermé les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et, d'un élan
-désespéré, prenant appui sur mon propre poids, je sautai en avant. Mes
-doigts purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y déchirai ma peau.
-Ah! la bonne douleur, qui me rendait la vie! Mes bras m'enlevèrent; d'un
-coup de reins, je fus au bord de la fenêtre, et, lentement, je poussai
-la croisée, et, lentement, ma tête pénétra dans la chambre.
-
-La bien-aimée me regardait, tranquille, assise au bord de son lit.
-
---Roeschen!
-
-Elle ne bougea pas en me voyant entrer. Elle n'éprouva aucune gêne, et,
-pourtant, elle était à demi nue, recouverte seulement d'une ample
-chemise qui dégageait son cou et modelait les rondeurs de son corps.
-
-J'étais assurément le plus ému des deux; n'osant avancer, je répétai:
-
---Roeschen...
-
-Elle se leva et se mit à rire. Elle me parut très grande. Ses beaux
-seins gonflaient sa chemise, qui, depuis leurs pointes, pendait toute
-droite. Ses pieds étaient nus. Je m'élançai vers elle et je la pris dans
-mes bras. Pour la première fois de ma vie, une poitrine de femme fut
-contre ma poitrine, et je la sentais s'écraser sur mon coeur. La grosse
-natte de cheveux blonds se trouva juste sous mon baiser, et j'y mordis à
-pleines dents.
-
-La bien-aimée, entre mes bras, ne bougeait point. Je pensai qu'elle
-s'abandonnait; mais elle posa tranquillement ses deux mains sur mes deux
-épaules et se mit à me repousser avec une force lente, irrésistible, qui
-m'étonna de la part d'une femme.
-
-Alors, dégagée, elle me demanda:
-
---Avez-vous accroché la barque?
-
-Je crus avoir mal compris et que mes connaissances de la langue
-allemande allaient être insuffisantes pour le dialogue. D'ailleurs, sans
-attendre ma réponse, Roeschen se dirigea vers la fenêtre, qu'elle ferma,
-et dit:
-
---Le cadenas.
-
-Le loquet de la croisée était en effet muni d'un fort cadenas à lettres
-mobiles, qu'elle fit jouer, et je vis ses petits doigts qui nous
-emprisonnaient.
-
---Ne ferme pas! Si l'on venait...
-
-Elle répondit:
-
---On m'enferme; mais je connais le mot; on ne sait pas que je connais le
-mot.
-
-Puis, elle se mit à rire; mais soudain, avisant mes mains ensanglantées,
-elle me les montra avec terreur et recula vers le fond de la chambre, en
-criant:
-
---Tu as tué l'oiseau! Pourquoi avoir tué l'oiseau?
-
---Plus bas, je t'en conjure!
-
-Elle se jeta à genoux, et son visage exprimait une épouvante atroce;
-elle tendait ses mains vers moi et râlait:
-
---Ne me tuez pas!... Grâce!... Ne me tuez pas!...
-
---Roeschen, on va venir si tu cries! N'aie pas peur, Roeschen, je
-t'aime, je t'aime!
-
-Elle se leva, subitement calme, et dit:
-
---Si tu m'aimes, il ne fallait pas tuer l'oiseau.
-
---Roeschen, je me suis blessé en montant...
-
---Il ne fallait pas tuer l'oiseau.
-
-Elle hochait la tête, en un reproche muet, comme font les mères pour
-gronder leur enfant, et, tout à coup, une sueur me glaça le front, en
-même temps qu'une idée s'installait sous mon crâne: «Elle est folle!»
-
-Me voyant interdit, elle ajouta:
-
---Oui, tu es méchant. Je ne t'aime plus. Nous ne nous marierons jamais.
-
-Boudeuse, elle s'assit en me tournant le dos à demi. Je regardais sa
-nuque penchée; les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue, traversés
-par la lumière oblique de la veilleuse, faisaient un nimbe d'or autour
-de sa tête si belle, si jeune, pleine de mort!
-
-Je n'osais plus articuler un mot: la pitié, l'angoisse, le désespoir me
-rendaient stupide et sans pensée; machinalement mon regard allait de la
-bien-aimée au verrou de la fenêtre, et devant mon rêve brisé, devant mon
-bonheur anéanti, plus seul que jamais à l'instant d'être deux, trop
-désolé pour réfléchir à rien, je ne songeais pas encore au péril de
-cette chambre sans issue. Mais j'y songeai soudain en revoyant le
-verrou.
-
---Roeschen...
-
---Méchant, ne me parlez pas!
-
-Elle se tourna tout à fait. Et je demeurais debout, à quatre pas d'elle.
-Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes, en silence. J'inspectais
-la chambre coquette et fraîche, qui, maintenant, m'épouvantait comme une
-tombe, et le lit virginal, la fiancée qui n'en était plus une, toujours
-aimée, et perdue à jamais.
-
-L'émotion était trop forte pour mon âge, et je me mis à trembler comme
-un enfant. Je dus m'appuyer contre un meuble. Que faire? Et ce verrou!
-Mon père m'avait dit: «Tu seras raisonnable.» Des souvenirs me venaient
-à l'esprit, de très loin, vieux souvenirs qui remontaient de toute mon
-enfance, et qui me harcelaient, disparates, touffus, sans cause.
-Pourquoi pensais-je à tant de minutes oubliées?
-
-Je crus respirer de la folie, et, par crainte du poison qui me gagnait
-le cerveau, je fermai la bouche avec effort.
-
-La jeune fille bougea la première: on eût dit qu'elle se réveillait. Son
-torse, avec une imperceptible lenteur, se redressait, et son visage se
-tournait vers la fenêtre; sa main gauche, en même temps, montait vers
-son oreille, et, de l'index courbe, elle faisait le signe qui ordonne
-d'écouter. Puis, d'une voix à peine intelligible, elle murmura:
-
---Il chante...
-
-Elle se leva d'un saut, et, joyeuse, cria:
-
---Il chante!
-
-Alors seulement j'entendis le rossignol du jardin.
-
---Tu ne l'as donc pas tué? Ce n'est donc pas vrai, que tu l'as tué?
-
-Elle se jeta sur ma poitrine en sanglotant.
-
-Ah! si la veille on m'avait dit que je la tiendrais, frémissante et nue,
-sans avoir d'autre émoi qu'un infini chagrin! Elle se crispait et se
-collait; du col jusqu'aux genoux, elle adhérait à moi; le halètement de
-ses sanglots appuyait sa chair à la mienne, et la tiédeur de son ventre
-me pénétrait au fond de l'âme...
-
-Horrible et délicieux instant, où, malgré moi, mon désir virginal
-pantelait vers cette beauté vierge, tandis que ma pitié pleurait sur
-l'innocente, et sur moi-même aussi!
-
-Abuser d'elle, oh! je ne l'aurais pas fait, et je n'y pensais même pas,
-et la seule pensée, ignominieuse, m'eût révolté d'indignation! Pourtant,
-je restais là, prisonnier de ses bras, et quand elle me serrait fort,
-une volupté tellement suave m'envahissait et me grisait, que je la
-serrais à mon tour, sans le vouloir; même je baisais ses rondes épaules,
-et je m'en blâmais, et je recommençais, sans force pour fuir, dépensant
-toute ma vertu à ne pas me jeter sur ses lèvres dont l'haleine
-chatouillait mon cou, appelait ma bouche, et c'est moi qui balbutiais:
-«Non... non... pitié...» Et le lit était là, tout près!
-
-Non, certes, je n'aurais pas abusé d'elle! Cependant, peut-être, je
-l'aurais fait, mon Dieu! La preuve, c'est que je disais: «Non... non...»
-Pour résister et protester, j'y pensais donc et j'en avais donc envie,
-malgré tout, et le supplice durait trop!
-
---Écoute! dit-elle...
-
-Ses bras se détendirent. Elle ajouta:
-
---L'oiseau ne chante plus.
-
-Le rossignol, en effet, s'était tu.
-
---Il est allé dormir. Il faut dormir. C'est l'heure.
-
-Elle me quitta vivement, s'assit au bord du lit ouvert, enleva ses
-jambes, preste, et disparut sous les draps.
-
---Bonsoir.
-
-Elle se tourna vers le mur.
-
-Alors, un peu de calme se fit dans mes nerfs troublés, et bientôt la
-pitié demeura seule. Mais la pitié dura peu: par un retour d'égoïsme,
-une autre anxiété me prit: comment sortir de cette chambre verrouillée à
-secret? La folle consentirait-elle à décadenasser la fenêtre?
-
-Je me rapprochai du lit: contre le mur, une masse informe de bête
-blottie gonflait les draps, et les cheveux épars sur l'oreiller
-décelaient seuls une présence humaine. Je n'osais parler, craignant les
-mots qui risquaient d'être mal venus...
-
---Roeschen...
-
---Je dors.
-
---Roeschen, il me faut aller dormir aussi.
-
---Allez, dit-elle, et refermez la porte.
-
-Sans plus insister, j'examinai le cadenas, espérant qu'elle ne l'avait
-pas exactement fermé. Il était fixe sur ses pitons solides. La
-malheureuse pouvait seule me délivrer. Mais comment la persuader de
-venir à mon aide?
-
---Roeschen...
-
---Allez dormir.
-
-Par quel subterfuge obtenir son consentement? Je cherchais... J'ai
-trouvé!
-
---Roeschen!... La barque est là.
-
---Quelle barque?
-
---Celle que j'ai laissée tantôt sous la fenêtre... Celle qui m'a
-apporté, vous savez bien, Roeschen?
-
-Silence.
-
---Il faut que je redescende dans la barque.
-
---Oui, dit-elle.
-
---Alors, il faut ouvrir la fenêtre... N'est-ce pas, vous allez ouvrir la
-fenêtre?
-
---Oui, dit-elle.
-
-Elle se leva, traversa la chambre, fit jouer le cadenas, ouvrit la
-croisée; je me précipitai, enjambant l'appui, et, comme je me retournais
-vers elle, pour un suprême adieu, la fenêtre se referma sur moi:
-Roeschen avait disparu, sans même s'inquiéter de savoir comment je
-descendais.
-
-En quelques minutes, je fus dans ma chambre. Le lendemain, je quittai
-Munich et la Bavière, sans les connaître. Je n'y retournerai jamais
-plus.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- _Envoi_ 1
-
- Madame Hélène 3
- La marâtre 64
- La beauté 102
- Le coeur 111
- Le témoin 123
- Toute l'oeuvre 135
- Suprême idylle 153
- L'héroïne 162
- Le fiancé 175
- Le ballon 186
- La vision 206
- Curieuse 219
- Stérilité 236
- Une créature bizarre 269
- L'apparition 298
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS ***
-
-***** This file should be named 61489-8.txt or 61489-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/1/4/8/61489/
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/61489-8.zip b/old/61489-8.zip
deleted file mode 100644
index bb599d4..0000000
--- a/old/61489-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61489-h.zip b/old/61489-h.zip
deleted file mode 100644
index 5a929ff..0000000
--- a/old/61489-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/61489-h/61489-h.htm b/old/61489-h/61489-h.htm
deleted file mode 100644
index a2d2479..0000000
--- a/old/61489-h/61489-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,10591 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Les Naufragés, by Edmond Haraucourt.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
-margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.small, small { font-size: 90%; }
-.xsmall { font-size: 70%; }
-.bold { font-weight: bold; }
-.sans-serif { font-family: sans-serif; }
-
-i sup { padding-left: .25em; font-style: normal; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; font-style: italic; }
-.stanza { margin-top: 1em; }
-.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
-
-
-.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-.sign2 { margin: 1em 10% 1em 20%; text-align: right; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; }
-div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; }
-div.asterism { text-align: center; margin: 1.5em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; }
-
-.pagenum { position: absolute; right: 1%; font-size: small; font-style: normal;
- font-variant: small-caps; text-align: right; color: #777;
- background-color: inherit; text-indent: 0;
-}
-
-a { text-decoration: none; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-
-li { list-style: none; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.c { text-align: center; padding: .7em 0; }
-td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
-td.left1em { padding-left: 1em; }
-
-div.ugap, p.ugap { margin-top: 1em; }
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les naufragés
-
-Author: Edmond Haraucourt
-
-Release Date: February 23, 2020 [EBook #61489]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c large bold sans-serif">EDMOND HARAUCOURT</p>
-
-<h1>LES<br />
-<span class="large">NAUFRAGÉS</span></h1>
-
-
-<p class="c"><span class="large">PARIS<br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</span><br />
-<span class="small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-<p class="c">1902<br />
-<span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS</p>
-
-<p class="c ugap">DU MÊME AUTEUR<br />
-<b class="small">Dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</b><br />
-<span class="small">à 3 fr. 50 le volume.</span></p>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td><span class="sc">L'Ame nue</span>, poésies</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Amis</span>, roman</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Seul</span>, poésies</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Le</span> XIX<sup>e</sup> <span class="sc">Siècle</span>, prix de poésie de l'Académie française,
-en 1901</td>
-<td class="num">1 fr. »</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><b class="small">THÉATRE</b></td></tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Shylock</span>, pièce en 5 actes, en vers</td>
-<td class="num">2 fr. 50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">La Passion</span>, mystère en 2 chants et 6 parties, en
-vers</td>
-<td class="num">2 fr. 50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Héro et Léandre</span>, poème dramatique en 3 actes</td>
-<td class="num">1 fr. 50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td><span class="sc">Don Juan de Manara</span>, drame en 5 actes, en vers</td>
-<td class="num">2 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap"><i>Il a été tiré de cet ouvrage
-10 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i></p>
-
-<p class="c small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
-y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.</p>
-
-
-<p class="c gap small">Paris.&mdash;<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;2155.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">ENVOI</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Épaves que le flot emporte, il est des vies</div>
-<div class="verse">Que le flot de la vie emporte on ne sait où</div>
-<div class="verse">Et qui voguent à la dérive, d'un air fou,</div>
-<div class="verse">Loin des hâvres connus et des routes suivies.</div>
-
-<div class="verse stanza">Loques d'espoirs, lambeaux d'âmes inassouvies,</div>
-<div class="verse">Vieilles planches portant la blessure d'un clou,</div>
-<div class="verse">Elles s'en vont couler à pic dans quelque trou</div>
-<div class="verse">Avec tout ce qui fut leurs v&oelig;ux ou leurs envies.</div>
-
-<div class="verse stanza">On les voit s'agiter au creux des tourbillons,</div>
-<div class="verse">Puis, douloureusement grotesques, ces haillons</div>
-<div class="verse">S'enfoncent, et plus rien ne reste à la surface.</div>
-
-<div class="verse stanza">Courages morts, projets défunts, rêves déçus,</div>
-<div class="verse">Tout disparaît: le flot qui passe les efface,</div>
-<div class="verse">Et le grand flot des jours repasse par-dessus&hellip;</div>
-</div>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">LES NAUFRAGÉS</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">MADAME HÉLÈNE</h2>
-
-
-<p>Madame Bonnavent, née de Romell de
-Candeleus, méprisait son mari.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Elle atteignait vingt ans lorsqu'on lui
-donna cet époux.</p>
-
-<p>Orpheline et fille unique, n'ayant connu
-ni père ni mère, elle sortait alors du couvent,
-où son enfance et sa jeunesse avaient grandi
-dans une longue piété. Elle ne savait rien
-du monde, mais elle possédait sur les choses
-<span class="pagenum" id="pg_4">-4-</span>des idées catégoriques, qui étaient droites,
-plates et solides comme des murs.</p>
-
-<p>Avec son teint mat et ses yeux noirs, sa
-chevelure opaque et sa taille élancée, elle
-pouvait paraître jolie, mais sans charme.
-Elle s'inclinait toute, par l'habitude de la
-prière et de l'humilité, tenait le dos courbé,
-le cou tendu, ne regardait que le sol, jamais
-rien autour d'elle, glissait à petits pas, et
-semblait toujours s'éloigner dans l'ombre
-d'un couloir; parfois, elle risquait vers les
-gens un coup d'&oelig;il rapide et en-dessous,
-aussitôt rabaissé vers la terre; elle parlait
-peu, souriait court, et s'habillait de noir.</p>
-
-<p>Qu'elle fût née pour devenir la compagne
-d'Eugène Bonnavent, cela n'était guère
-probable.</p>
-
-<p>Avant leurs fiançailles, elle n'eût pas
-daigné le saluer dans la rue; l'aristocratique
-demoiselle, héritière des preux, se fût tenue
-pour offensée par un simple regard de ce
-plébéien, et jamais le millionnaire sans-culotte,
-fils d'un industriel et petit-neveu
-d'un conventionnel, n'eût été accueilli dans
-sa maison, s'il n'y fût entré comme époux.</p>
-
-<p>Mais Monseigneur l'Évêque et le Chanoine
-<span class="pagenum" id="pg_5">-5-</span>de Saint-Gérôme avaient combiné ce mariage,
-fort convenable à tous points de vue,
-puisqu'il allait réunir, sous la tutelle de
-l'Église, deux familles notables du département,
-et, du même coup, englober dans la
-Société Bien-Pensante, la grosse fortune
-industrielle des Bonnavent.</p>
-
-<p>D'ailleurs, un projet de Monseigneur et de
-M. le Chanoine ne pouvait être que de haute
-sagesse, et indiscutable; une jeune fille, à
-peine sortie du couvent, n'avait qu'à entendre,
-sans le discuter, l'avis de ces graves
-personnages, alors qu'ils voulaient bien s'occuper
-d'elle. C'est pourquoi, en apprenant la
-décision de l'évêché, Hélène de Romell n'éprouva
-qu'un étonnement respectueux.</p>
-
-<p>Elle ne protesta pas d'un seul mot: ses
-principes, joints à son excellente éducation,
-ne l'eussent pas permis. On daigna lui exposer
-les raisons d'ordre supérieur qui rendaient
-souhaitable cette union: elle s'honora
-doublement d'une confidence épiscopale qui
-la flattait, et d'un mariage qui prenait à ses
-yeux l'importance des nécessités politiques;
-par-delà son bon plaisir, elle entrevit l'intérêt
-de la Foi: c'était plus qu'il n'en fallait
-<span class="pagenum" id="pg_6">-6-</span>pour la convaincre. Elle avoua, en souriant,
-que le prétendu, personnellement, lui agréait
-peu, et que jamais elle n'eût songé à lui;
-mais elle s'empressa d'ajouter que ce détail
-était de minime importance.</p>
-
-<p>Elle ne pensa point qu'on la sacrifiait,
-mais elle se plut à croire qu'elle se sacrifiait
-un peu, en faisant abstraction de ses goûts,
-pour le bien de la religion et de la société.
-Elle avait appris de longue date l'horreur
-qu'il convient de professer pour les tentations
-de Satan, surtout pour la plus honteuse
-et la plus avilissante, ce péché qu'on n'ose
-même pas nommer dans les saints lieux, et
-que les libertins du monde ont appelé
-l'<i>Amour</i>. Heureusement pour elle, et par
-faveur spéciale, elle allait se mettre à l'abri
-de tout danger, en épousant un homme
-antipathique à sa nature, dont la détournaient
-tous les instincts de son c&oelig;ur et de
-son esprit. Auprès d'un être si inférieur à
-elle, par la naissance, par l'âme, par l'éducation,
-fils de roturiers enrichis, la noble et
-sainte fille n'aurait pas à craindre les surprises
-de l'amour terrestre, et jamais son
-intimité avec un homme tel ne la mettrait
-<span class="pagenum" id="pg_7">-7-</span>en péril de déchoir. Leur union resterait
-catholique, austère, sans souillure; dans
-cette existence côte à côte, la femme demeurerait
-libre, indemne de toute contagion
-basse, et sa supériorité même, grâce à Dieu,
-lui assurerait une domination sans conteste,
-qui serait utile à tous. Pour les cas difficiles,
-Monseigneur et le Chanoine ne lui refuseraient
-pas leurs lumières: elle en demanda
-l'assurance, elle en obtint la promesse:
-dès lors, sûre et tranquille, elle considéra
-que tout s'organisait au mieux.</p>
-
-<p>Elle s'enquit de savoir s'il ne serait pas
-inconvenant de rencontrer son prétendu
-dans quelque réunion familiale, avant le
-mariage, et de causer avec lui. Tout le
-monde approuva ce désir, et la tante de
-Conflans organisa une soirée intime où l'on
-chanterait peut-être une romance.</p>
-
-<p>Hélène y parut sans contrainte ni malaise:
-sa parfaite innocence en matière conjugale
-ne lui suggérait aucun souci qui pût alarmer
-la pudeur d'une novice, et la vierge se présenta
-sans rougir ni baisser les yeux. Elle ne
-voyait, dans le futur époux, qu'un parent
-futur, une sorte de cousin ajouté sur le tard
-<span class="pagenum" id="pg_8">-8-</span>aux membres de la famille, un associé, son
-collaborateur dans une affaire grave; ils
-auraient ensemble des devoirs à remplir,
-des décisions à prendre, des intérêts à
-gérer, toutes choses sévères. La blanche
-Hélène, en regardant le lustre, songeait aux
-jours passés, à l'heureuse insouciance du
-couvent, aux bonnes s&oelig;urs qui parlent bas
-et sourient, rondes et glabres sous leurs
-coiffes, et qu'il fallait quitter maintenant,
-pour vivre parmi les êtres sans idéal qui dansent,
-boivent, rient, remuent, et ne vont à
-la messe qu'une fois par semaine.</p>
-
-<p>D'ailleurs, mademoiselle de Romell constata
-sans déplaisir que son fiancé, bien
-qu'indigne et méprisable, n'était pas repoussant.
-L'arrière-neveu d'un Régicide pouvait
-être une brute abreuvée de sang: Hélène
-s'étonna de le trouver simplement lourd et
-commun.</p>
-
-<p>C'était un solide garçon masqué de barbe
-jusque sous les cils, casqué de cheveux jusque
-vers les sourcils; ses yeux, au fond de
-cette broussaille, étaient bleus, doux et timides;
-on n'y lisait qu'une santé heureuse, la
-sérénité canine: tout de suite, et surtout pour
-<span class="pagenum" id="pg_9">-9-</span>un regard de femme, l'ensemble de cet
-homme dégageait l'impression d'une faiblesse
-morale enfermée dans une force physique,
-et tout de suite Hélène sentit qu'elle régnerait.</p>
-
-<p>De cela, d'ailleurs, elle avait la volonté
-ferme: non pas qu'elle fût despotique par
-nature; mais sa conviction de posséder la
-vérité lui créait un devoir d'inculquer cette
-vérité tout entière dans les créatures que
-Dieu confierait à son gouvernement.</p>
-
-<p>L'époux, premier disciple, lui parut malléable
-à souhait: elle comprit la profonde
-sagesse qui avait inspiré les combinaisons
-de Monseigneur et de M. le Chanoine; elle
-les admira d'avoir inventé une union si bien
-assortie, et le rapide examen du jeune homme
-la confirma dans sa résolution d'obéir aux
-sacrés conseils.</p>
-
-<p>Elle voulut donner aussitôt une marque
-publique de son consentement, et, pour bien
-prouver que d'ores et déjà elle classait
-M. Bonnavent dans une catégorie particulière,
-elle ne lui adressa aucune parole.
-Lorsque, par deux fois, le malheureux garçon
-essaya d'entamer avec elle une conversation
-<span class="pagenum" id="pg_10">-10-</span>banale, elle ne lui répondit que par une
-silencieuse inclinaison de tête, et se détourna
-de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, disait la tante, ça va bien&hellip;</p>
-
-<p>Et la famille entière se réjouissait et
-louangeait le tact d'une jeune fille bien
-élevée, qui se fait comprendre en évitant de
-se commettre.</p>
-
-<p>&mdash;On a beau dire: une bonne éducation,
-cela se reconnaît toujours.</p>
-
-<p>Lors de la deuxième rencontre, mademoiselle
-de Romell de Candeleus se maintint
-dans cette significative réserve. Mais la
-troisième fois, sans transition, elle parla
-catégoriquement à son fiancé, et, comme
-une matrone, elle formula ses dogmes, posa
-ses conditions, organisa l'avenir. On eût dit
-qu'elle énumérait les articles d'un pacte
-appris par c&oelig;ur, et certainement sa monastique
-cervelle n'avait pas, à elle seule et
-sans aide, analysé ainsi les prévisions de
-l'existence ou l'installation d'un foyer: la
-prudence du clergé se manifestait dans ses
-propos, relatifs à la belle ordonnance d'une
-famille; le futur écoutait, abasourdi, ravi,
-balbutiait des assentiments, acquiesçait aux
-<span class="pagenum" id="pg_11">-11-</span>projets. Quand cette virginale créature lui
-déclara qu'elle entendait se réserver l'éducation
-des filles et des fils, une subite lueur
-gaie crépita dans les yeux du mâle. Mais
-Hélène, en son ignorance des choses, ne
-vit dans cet éclair qu'un frémissement d'enthousiasme,
-et fut toute fière d'avoir éclairé
-un esprit sur les beautés de la saine éducation.
-La petite flamme qui aurait dû l'inquiéter
-ne lui donna que la certitude de ses prochains
-triomphes. Mademoiselle de Romell
-de Candeleus tendit la main à M. Bonnavent,
-et neuf jours après les bans se publièrent.</p>
-
-<p>La noce fut somptueuse. Monseigneur
-officia lui-même. Toute la ville était sur
-pied, et l'on vint des trois arrondissements.
-Pour la première fois, on vit le préfet entrer
-à la cathédrale, où sa dame, d'ordinaire,
-allait seule. La fille du général fut au nombre
-des quêteuses, et les robes de soie verte,
-puce, bleue, violette, resplendissaient sur
-le parvis.</p>
-
-<p>Après le lunch, la mariée exigea que
-M. Bonnavent vînt avec elle saluer la Supérieure
-du couvent.</p>
-
-<p>&mdash;Ma première visite doit être pour celle
-<span class="pagenum" id="pg_12">-12-</span>que j'ai toujours appelée: «Ma mère&hellip;»</p>
-
-<p>La sainte femme reçut ces enfants avec
-bonté. Elle embrassa Hélène qui l'embrassa,
-et toutes deux pleuraient; le mari, correct et
-debout, souriait niaisement, portant le poids
-de son corps sur une jambe et sur l'autre,
-alternativement; la bonne religieuse fit à sa
-chère Fille des recommandations vagues sur
-les devoirs multiples, et se retira pour prier
-Dieu de bénir cette union.</p>
-
-<p>Nulle autre voix n'instruisit la brune
-orpheline, car personne ne se souciait de
-scandaliser l'innocence, et c'est pourquoi,
-le lendemain, dès la pointe du jour, l'épousée,
-rasant les murs et cachée sous un voile
-épais, revenait sonner au couvent.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère ayez pitié de moi! J'ai épousé
-un fou! Je ne peux pas vous dire la preuve,
-mais il est fou, ma mère! Il va falloir qu'on
-l'enferme, et c'est affreux, si vous saviez!</p>
-
-<p>Sans savoir, la bonne S&oelig;ur soupçonnait
-un peu la vérité; par crainte d'en apprendre
-trop, elle conseilla à la douloureuse enfant
-de se rendre au tribunal de la pénitence, et
-le Chanoine entendit la confession d'une nuit
-de noces.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_13">-13-</span>Hélène s'en revint honteuse et désolée, ne
-comprenant plus rien au monde.</p>
-
-<p>Le digne Chanoine lui avait enseigné que
-l'Église ne réprouve point l'&oelig;uvre de chair,
-entre les époux bénis par Elle; mais cette
-assurance déconcertante, qui bouleversait
-toutes les notions de la pieuse fille, arrivait
-trop tard. L'atroce attentat de la nuit,
-outrageant ses pudeurs, révoltant sa conscience,
-l'avait emplie d'horreur et d'épouvante:
-elle avait cru se débattre sous les
-attaques d'une bête sauvage, et les angoisses
-de ce cauchemar avaient été si vives, qu'un
-frisson de froid la glaçait toute, à la seule
-pensée qu'il faudrait les subir encore.</p>
-
-<p>Ah! non, certes, elle n'aurait pas accepté
-le mariage, si elle avait soupçonné à quelles
-profanations il condamne une femme! Surtout,
-elle n'aurait pas accepté ce mariage-ci,
-et du moins elle aurait choisi un homme de
-son monde, car l'insulte n'eût alors offensé
-qu'elle seule, sans déshonorer toute une
-race! Et très naïvement, la noble fille souffrait
-pour ses aïeux presque autant que pour
-sa pudeur.</p>
-
-<p>Une chose évidente, c'est qu'on avait
-<span class="pagenum" id="pg_14">-14-</span>abusé de son ignorance: Monseigneur, en
-cela, n'avait pas bien agi. Il aurait dû comprendre,
-et l'avertir! Dans son indignation,
-elle osait juger un prélat, et même elle
-se demanda si les évêques de la République
-n'étaient pas, peu ou prou, entachés d'hérésie:
-ce qui expliquerait tout, même les trahisons.</p>
-
-<p>Cette pensée lui fit du bien; non parce
-qu'elle s'y complut, mais au contraire parce
-qu'elle la réprouva bientôt, comme une
-irrévérence dont elle se sentit coupable:
-la notion de sa faute l'amena promptement
-à conclure qu'il y avait péril à penser toute
-seule, et elle résolut de s'en référer toute
-aux conseils de son directeur.</p>
-
-<p>Elle s'en retournait vers lui, presque chaque
-matin; le révérend, alors, travaillait de
-son mieux à calmer les scrupules de sa pénitente,
-lui assurait que le Seigneur nous conduit
-dans ses voies par des épreuves auxquelles
-nous devons nous soumettre, et lui
-recommandait la patience, la douceur, l'aménité,
-l'obéissance: ce mot révoltait la fierté
-d'Hélène; le Chanoine en proposa un autre,
-et désormais il ne conseilla plus que la résignation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_15">-15-</span>Quant à l'époux, bien sain, quelque peu
-sot, content de tout, même de lui, invitant
-des amis et saluant les dames, allant de son
-automobile au Cercle et du Cercle au lit
-conjugal, il savourait le présent et attendait
-l'avenir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Vainement, sur ses premières cartes de
-visite, elle avait joint, au nom roturier des
-Bonnavent, l'illustre nom de ses propres
-ancêtres: le pauvre garçon n'y avait rien
-gagné, et rustre il demeurait, malgré son
-million et son air jovial. Tel du moins il apparaissait
-à son aristocratique épouse: l'héritière
-des preux ne voyait en lui qu'un homme
-de la race destinée à produire les fermiers ou
-les fournisseurs; on eût dit qu'elle le tolérait
-dans sa maison, à la manière d'un parent pauvre
-recueilli par condescendance, d'un majordome
-inamovible, chef des domestiques,
-intermédiaire entre la dame et les serviteurs.
-Elle ne parvenait pas à s'accoutumer
-aux familiarités de cet intrus, et ses manques
-de tact, son oubli des convenances, des distances,
-<span class="pagenum" id="pg_16">-16-</span>la torturaient sans cesse. Non seulement
-elle ne le tutoya jamais et l'idée ne lui
-en serait pas venue, mais elle souffrait
-comme d'un affront, chaque fois qu'il la
-tutoyait, en public ou en tête-à-tête. Pour
-un peu, elle eût souhaité qu'il lui parlât à
-la troisième personne, et quand le solide
-gaillard s'approchait de cette épouse pour
-lui témoigner sa tendresse, quand elle
-sentait venir vers sa poitrine presque nue
-une main de serf enrichi, elle souffrait pour
-ses aïeux presque autant que pour sa pudeur.
-Mais elle se répétait alors les exhortations
-du Chanoine, et, soumise au devoir, elle
-fermait les yeux, avec une répugnance visible,
-acceptait son martyre comme une pénitence,
-et disait sa prière en attendant la fin.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se formera! Les femmes, c'est
-comme le vin: ça ne se fait qu'avec le temps.</p>
-
-<p>Hélène ne se faisait pas.</p>
-
-<p>Sèche, froide, elle gardait la ranc&oelig;ur de
-la première nuit; même ce fut en elle une
-recrudescence d'horreur, quand un soir elle
-crut, pendant sa prière d'absence, percevoir
-au fond de son être le trouble stupéfiant
-d'un plaisir qui naissait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_17">-17-</span>Elle s'indigna contre elle-même, et pleura
-de honte.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-je donc tombée si bas, Seigneur,
-par ma promiscuité avec l'ordure, et suis-je
-donc coupable pour avoir obéi, puisque vous
-me châtiez, Seigneur, par cette humiliation
-nouvelle?</p>
-
-<p>Hélène se confessa, dès le matin venu, et
-sans doute Dieu lui pardonna son péché,
-car aussitôt elle reçut avis d'une maternité
-prochaine.</p>
-
-<p>Le soir, elle en informa gravement son
-époux, qui fut d'abord très satisfait, mais qui
-le fut moins quand Mademoiselle de Romell
-lui déclara que, les fins du Créateur se trouvant
-désormais atteintes, M. Bonnavent ne
-l'approcherait plus. Le gros garçon, hilare,
-protesta, et sa femme lui sut mauvais gré de
-plaisanter en de telles circonstances, sur de
-telles matières: cette suprême indécence
-d'ailleurs, ne l'étonna nullement de la
-part d'un rustre et d'un impie; dans la
-querelle qui suivit, elle rappela fort à propos
-le forfait du grand oncle qui avait voté la
-mort de Louis XVI; enfin, elle congédia son
-mari avec hauteur, ajoutant que toute tentative
-<span class="pagenum" id="pg_18">-18-</span>analogue, renouvelée quand Dieu venait
-de bénir leur union, serait considérée par
-elle comme une offense envers le Ciel, offense
-doublée d'ingratitude.</p>
-
-<p>Eugène Bonnavent se résigna sous la
-boutade, pendant une semaine entière; au
-bout de huit jours, il tenta de renouveler
-l'offense; mais son audace n'eut d'autre
-résultat que d'installer, au c&oelig;ur de la pieuse
-dame, une aversion définitive.</p>
-
-<p>Donc, quatre mois après son mariage,
-Eugène Bonnavent prit une maîtresse, et les
-trois arrondissements furent d'accord pour
-s'apitoyer sur l'épouse trompée. La pitié publique
-alla même jusqu'à souffrir que
-Madame Bonnavent ignorât ses malheurs,
-pendant toute la durée de sa grossesse. Mais
-après les relevailles, on lui laissa connaître
-la vérité entière.</p>
-
-<p>Hélène en fut plus émue qu'elle n'aurait
-pensé devoir l'être, et son déplaisir ne
-manqua pas de lui occasionner une surprise:
-quel que fût son mécontentement, elle n'imagina
-point de l'attribuer à la jalousie, car
-elle ignorait l'existence de ce sentiment, et
-même la signification de ce vocable. Elle
-<span class="pagenum" id="pg_19">-19-</span>pensa seulement qu'on lui infligeait une
-avanie de plus, avanie publique, et elle offrit
-sa peine au Seigneur, en expiation de ses
-fautes.</p>
-
-<p>Pour le surplus, elle se réjouit d'avoir
-dorénavant un prétexte qui l'autorisait à
-refuser son corps aux devoirs d'incongruité.</p>
-
-<p>Comme il sied à une nature droite et sans
-complaisance, qui aime les situations nettes
-et qui prétend faire porter à chacun la responsabilité
-de ses fautes, elle provoqua une
-explication entre elle et son mari. Très froidement,
-elle lui déclara qu'elle connaissait
-sa conduite, et ne daigna point la lui reprocher;
-mais elle l'informa que dorénavant il
-n'était plus qu'un étranger, et qu'elle se
-considérait comme veuve. Le mari, honteux,
-essaya, par son humilité, d'atténuer les
-choses, mais il parlait à une statue. Pendant
-qu'il s'excusait, la statue se retira avec
-dignité.</p>
-
-<p>Le gros garçon resta en plan, sur ses
-phrases inachevées. Il fit une moue, hocha la
-tête, mit les mains dans ses poches; mais
-comme, au fond, tout cela lui importait peu,
-il en prit son parti, et vogue la galère!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_20">-20-</span>&mdash;Chacun de son côté! C'est peut-être
-le mieux.</p>
-
-<p>M. Bonnavent vécut au dehors, et Mademoiselle
-de Romell de Candeleus, son
-épouse, purifiée du mariage passé par la
-maternité présente, rentra, comme après un
-voyage au loin, dans le recueillement heureux
-de sa jeunesse.</p>
-
-<p>Des attaches mondaines, elle ne connaissait
-plus que son rôle de mère; encore devait-elle
-s'efforcer pour donner des marques de
-tendresse à cet enfant du réprouvé qui ressemblait
-trop à son père, et qui, vivant souvenir
-du cauchemar, portait au front la tache
-originelle: il ne fallut rien moins que le
-baptême pour que sa mère l'agréât, à
-l'exemple du Rédempteur, et l'enfant de sa
-chair n'eut grâce devant elle que comme un
-chrétien dont le Ciel lui commettait la garde.</p>
-
-<p>L'enfant mourut bientôt. La mère ressentit
-un chagrin noble et sans violence.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu l'avait donné, Dieu l'a repris.</p>
-
-<p>Bonnavent pleurait. Il montra le désespoir
-aigu et déplacé d'un matérialiste qui ne
-sait pas d'où nous viennent les coups, et qui
-entre en rébellion contre le Ciel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_21">-21-</span>Hélène ne lui sut aucun gré de sa douleur,
-et ce deuil ne les rapprocha point. Au contraire,
-elle perçut là un décret de la Providence
-qui avait voulu, en brisant ce frêle
-lien, ratifier la séparation de deux êtres mal
-assortis.</p>
-
-<p>Elle fut définitivement la veuve autant que
-l'orpheline; seule désormais sur la terre, elle
-fit de l'église sa véritable maison, et le confessionnal
-fut l'unique endroit où l'on parle.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Des années passèrent ainsi. Repliée sur
-elle-même et concentrant son âme, Madame
-Hélène, vêtue de noir, devenait maigre avec
-des yeux ardents, et sa religion s'exaltait
-jusqu'au mysticisme.</p>
-
-<p>Ses nerfs, tendus dans la solitude, se crispaient,
-amenant les nuits d'insomnie, et des
-visions la hantèrent. Trop pieuse pour concevoir
-et surtout pour admettre que l'âme est
-susceptible de se médicamenter par l'hygiène,
-elle garda pour la confession le secret de ses
-troubles, de ses rêves et de ses extases.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_22">-22-</span>Cependant, le vieux Chanoine était mort.</p>
-
-<p>Un prêtre béarnais, violent, âpre, d'éloquence
-chaude et rude, l'avait remplacé, et
-sa parole terrorisait les c&oelig;urs dévots. Son
-arrivée dans le pays ayant coïncidé avec
-l'ouverture du Carême, ses premiers sermons
-avaient émerveillé la ville, et les sceptiques
-eux-mêmes voulurent l'entendre: les
-membres de la magistrature et du barreau
-furent unanimes à reconnaître son talent,
-et ceux qui pensaient bien lui donnèrent du
-génie.</p>
-
-<p>&mdash;Il ira loin, celui-là!</p>
-
-<p>Cet homme de trente-cinq ans était large
-d'épaules, haut de taille; il avait le teint
-brun, le front blanc, le nez droit, les yeux
-profonds, la bouche hautaine; il marchait
-avec majesté; on le sentait dédaigneux, sûr
-de lui, et né pour le commandement.</p>
-
-<p>Hélène lui présenta sa conscience.</p>
-
-<p>Elle avait peur de lui, quand elle s'agenouilla
-pour la première fois au confessionnal,
-près de cette grille derrière laquelle
-frémissait, au fond des ténèbres, une âme
-trop puissante pour compatir aux misères
-des femmes. Mais sa surprise n'en fut que
-<span class="pagenum" id="pg_23">-23-</span>plus rassurante, lorsqu'elle entendit la
-grande voix du prédicateur se faire douce et
-fraternelle: il lui sembla que le noble esprit
-se baissait vers elle pour la comprendre, et
-la pauvre femme écoutait les mots d'apaisement
-qui tombaient en murmure, dans
-l'ombre, du haut de la bouche inspirée.</p>
-
-<p>Une suave quiétude pénétra tout son être;
-elle sortit du confessionnal avec une sensation
-pareille à celle qu'on éprouve au retour
-de la Sainte-Table: elle marchait, allégée,
-toute neuve, le c&oelig;ur épanoui; une lumière
-paisible baignait ses pensées, et le monde
-lui parut meilleur.</p>
-
-<p>On eût dit que la nature elle-même s'éclairait
-de cette fête intérieure. C'était un matin
-de printemps, un jeudi. Hélène se promena
-dans son jardin, ce qu'elle faisait rarement,
-et cueillit des fleurs, ce qu'elle ne faisait
-jamais. Plusieurs fois, elle s'arrêta pour respirer
-largement, avec la joie inconnue jusqu'alors
-de sentir qu'elle respirait.</p>
-
-<p>Elle regarda le ciel, où passaient de fins
-nuages blancs, et elle les vit.</p>
-
-<p>Il lui parut que des choses s'éveillaient
-autour d'elle, changeant de formes ou de
-<span class="pagenum" id="pg_24">-24-</span>couleurs. Elle calcula qu'elle aurait trente
-ans bientôt, et, sans savoir de quoi elle se
-trouvait heureuse, elle remercia Dieu de
-l'avoir mise en ce bas monde.</p>
-
-<p>On put, à partir de ce jour, constater que
-Madame Bonnavent devenait une autre
-femme. On la vit moins sévère, plus affable,
-presque gaie. La ville fut unanime à reconnaître
-qu'elle gagnait beaucoup, au moral,
-au physique.</p>
-
-<p>Depuis qu'un prêtre jeune dirigeait sa
-conscience, elle rajeunissait. Son âme catholique,
-faite à la fois pour l'obéissance et
-l'exaltation, était comme un miroir où les
-images se grossissent: aussi longtemps
-qu'un vieux chanoine y avait reflété sa quiétude
-sénile, elle était restée morne, terne, et
-plus impassible encore que le vieillard; mais
-en s'approchant d'une flamme, elle frémit
-toute, et s'illumina.</p>
-
-<p>L'abbé Gilbert, du premier coup d'&oelig;il,
-avait aperçu les ressources profondes de
-cette nature, encore ignorée d'elle-même,
-et qui n'avait vécu ni pour elle, ni pour
-autrui; il s'était pris de pitié pour une existence
-stérile, que la religion congelait, et son
-<span class="pagenum" id="pg_25">-25-</span>esprit dominateur n'hésitait point à réprouver
-la froide influence des nonnes et du chanoine,
-qui s'étaient succédé pour réduire à
-l'inertie l'âme ardente et riche d'une femme.
-La tâche d'éteindre une créature lui apparaissait
-comme un crime sacerdotal et comme
-une offense envers Dieu. Il pensait: «Le
-prêtre ne doit point étouffer l'&oelig;uvre du
-Créateur; toutes les forces sont bonnes
-pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent
-un péril quand on les comprime au lieu
-de les conduire, car on a rompu l'équilibre
-de la nature, et l'équilibre rompu expose à
-tous les dangers.»</p>
-
-<p>Dans cette certitude, il résolut de réparer
-lentement l'homicide de ses devanciers, de
-ranimer l'âme engourdie qu'il venait de découvrir,
-de l'appeler à la vie, à la lumière, à
-la chaleur, de la régénérer, de la recréer, de
-la remettre au monde et telle que Dieu l'avait
-faite.</p>
-
-<p>Il crut que la tâche serait délicate et ardue,
-à cause du bouleversement qu'il allait apporter
-dans les idées de sa pénitente. Mais il
-eut la surprise d'être compris dès qu'il parlait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_26">-26-</span>A vrai dire, il avait espéré beaucoup du
-crédit que la parole d'un prêtre trouve au
-fond des âmes chrétiennes, toujours prêtes
-à résonner comme un écho. Mais l'influence
-dépassa tout espoir. Sa pensée entrait dans
-cet esprit comme si rien n'y eût été mis
-autrefois; il s'y avançait en tâtonnant et ne
-rencontrait que le vide; ainsi que la clarté
-du soleil dans une maison close et qu'on
-ouvre, il pénétrait partout, et ne réveillait
-que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau
-au couvent, du couvent au mariage,
-avait vécu trente ans de solitude sans rien
-apprendre de la famille, ni de l'amitié, ni
-de l'amour, était neuve à tous les émois
-intérieurs. Le prêtre constata bientôt que
-de Dieu même la pauvre dévote n'avait
-point connaissance, sinon par des formules
-de catéchisme, et qu'elle n'en avait point
-l'amour, mais seulement le culte superstitieux.</p>
-
-<p>Il éclaira les mots, il vivifia les sentences.
-Après les textes, il fut le Verbe: les phrases
-apprises sortaient des limbes, au son de sa
-voix, pour devenir des idées qui vibraient, et
-les choses mortes s'animèrent; les préceptes
-<span class="pagenum" id="pg_27">-27-</span>que maintes fois la pieuse femme avait répétés
-dans ses prières tout à coup chantaient
-en elle avec un sens révélateur, par cela seul
-qu'il les proférait. Le Seigneur, dont elle
-avait adoré les statues, apparut dans son
-humanité divine, et elle l'entendit, et elle le
-vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs
-voulues, balbutiant des mots qui consolent,
-tendant les mains pour aider, marchant
-là, près de la Vierge et de la Madeleine,
-mêlée aux saintes Femmes, et Femme pour
-la première fois!</p>
-
-<p>Le vicaire suivait avec complaisance les
-progrès de son &oelig;uvre, et il en était heureux
-sans vanité: qui ne se passionnerait pour les
-destinées qu'il transforme? Une tendresse
-d'auteur l'attachait à sa créature, et, bien
-que la pénitente fût tout juste de cinq ans
-moins âgée que le prêtre, il aimait en elle
-l'enfant de son esprit.</p>
-
-<p>Hélène, avec avidité, s'assimilait la pensée
-du maître: cette esseulée, qui, pour la première
-fois, venait de communier avec une
-âme vivante, se livrait toute, dans la joie de
-s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait, elle
-buvait, elle absorbait. Par un instinct de
-<span class="pagenum" id="pg_28">-28-</span>femme, enfin satisfait, elle tendait son âme à
-la fécondation, comme d'autres tendent leurs
-corps&hellip;</p>
-
-<p>Au sortir du confessionnal, elle rentrait
-chez elle avec lenteur, craignant les secousses
-de son pas, évitant les gestes, fuyant les rencontres,
-appréhendant tout ce qui pouvait
-exposer le trésor qu'elle emportait en elle:
-et le verbe, en frémissant, s'irradiait au fond
-de son cerveau et de ses nerfs. La voix de
-l'apôtre était devenue sa vie, le fleuve de vie
-qui réchauffait le sang de ses veines, courait
-en elle et l'inondait de son flot. L'abbé Gilbert,
-à ses yeux, était plus qu'un homme, et
-déjà aussi plus qu'un prêtre: émanation directe
-du Sauveur, l'envoyé spécial, un don
-du ciel, le pourvoyeur de grâce entre la
-Providence et la Pécheresse, et, par mission
-d'en haut, celui qui sait, celui qui peut, celui
-qui daigne, un rédempteur!</p>
-
-<p>Malgré ce caractère hiératique, elle ne
-l'adorait pas; elle ne se permettait même pas
-de l'aimer: dire qu'elle le vénérait, ce serait
-trop peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme
-se mêlait à sa déférence; et ce serait
-trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en
-<span class="pagenum" id="pg_29">-29-</span>dépit de sa propre indignité, tout proche
-d'elle et presque à elle&hellip;</p>
-
-<p>N'était-elle pas devenue, pour lui, un peu,
-et peu à peu, l'âme qu'on distingue entre
-toutes, la disciple choisie? Elle se flattait de
-devenir plus tard une amie, une confidente,
-un peu la s&oelig;ur cadette, rien qu'un peu&hellip; Un
-grand orgueil, à cette pensée, lui gonflait le
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il lui parlait, en effet, comme à nulle
-autre! Il avait pour elle des regards affectueux
-qui réconfortent les timides, et, sous
-la tiédeur de cette sympathie tutélaire, elle
-se sentait plus sûre, heureuse, meilleure,
-délivrée!</p>
-
-<p>De quel danger la sauvait-il donc? A quelle
-détresse l'avait-il arrachée? Elle ne savait
-pas, mais elle avait la sensation d'être sauvée,
-et sa confiance l'épanouissait.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Enfin, un jour, l'abbé Gilbert lui fit honneur
-d'une visite.</p>
-
-<p>Alors, sa maison même se fit autre, plus
-<span class="pagenum" id="pg_30">-30-</span>belle, plus intime, et le seuil en fut purifié.
-Le petit salon, où elle l'avait reçu, désormais
-fut un sanctuaire, et le fauteuil dans lequel
-il s'était assis devint une relique. Le siège
-vide ne changea plus de place. Elle s'installait
-en face, avec son ouvrage sur les
-genoux, et, pendant des heures, elle travaillait
-en sa compagnie, levant parfois les
-yeux vers le visage absent, et souriant à une
-présence qu'elle revoyait.</p>
-
-<p>Parfois, aussi, quand elle redressait la
-tête, ses lèvres remuaient imperceptiblement:
-dans ces minutes-là, elle posait des questions,
-demandait des avis, et pour attendre
-la réponse, son aiguille restait en l'air. Lorsque
-l'absent avait parlé et qu'elle avait compris,
-elle rabaissait le front vers la tapisserie,
-et l'aiguille à nouveau se piquait dans le canevas.</p>
-
-<p>Car elle répondait pour lui: elle s'était si
-bien assimilé son âme qu'elle pouvait trouver
-d'elle-même les répliques qu'il eût faites,
-et donner à sa place les conseils qu'elle souhaitait.
-Il était proprement une conscience
-qu'elle avait substituée à la sienne. Elle l'interrogeait
-comme une voix intérieure, qui
-<span class="pagenum" id="pg_31">-31-</span>ne se trompe pas et ne trompe jamais. Quand
-un doute la prenait sur quelque devoir à
-remplir, elle ne se demandait point: «Ceci
-est-il bien? Cela est-il mal?» Mais: «Que
-penserait-il de ceci? Que dirait-il de cela?»
-De la sorte, elle répondait sans hésitation ni
-incertitude; car elle concevait ce qu'il eût
-pensé plus aisément qu'elle ne lisait en sa
-propre pensée. Cette substitution avait un
-charme exquis, mystérieux, et candidement
-Hélène connut l'ivresse d'être possédée.</p>
-
-<p>L'abbé revint la voir. Ils se connurent
-mieux.</p>
-
-<p>Aux sermons du vicaire, qui faisaient accourir
-tout le pays, elle écoutait, perdue
-dans la foule. Elle reconnaissait les idées, les
-accents, pour les avoir entendus déjà ou devinés,
-elle les prévoyait et les saluait. Au
-milieu d'un peuple attentif à la belle éloquence
-du prédicateur, elle croyait encore
-être seule avec lui, dans l'intimité du confessionnal
-ou du petit salon, et c'est elle qu'il
-enseignait. Des phrases de lui avaient pour
-elle un sens qui échappait à tous&hellip;</p>
-
-<p>Un jour, bien évidemment, il lui parla du
-haut de la chaire: il paraphrasait une conversation
-<span class="pagenum" id="pg_32">-32-</span>antérieure, et quand il proféra:
-«Mais, direz-vous&hellip;» elle eut l'émotion
-d'entendre gronder, sous les voûtes de la
-cathédrale, les paroles qu'elle avait dites;
-elle rougit jusqu'aux oreilles, baissa la tête,
-et crut que la ville entière avait les yeux fixés
-sur elle. Mais personne ne la regardait. Alors
-un grand trouble lui vint, à la pensée délicieuse
-qu'il y avait entre elle et lui un secret
-ignoré du monde, un invisible lien qu'ils
-cachaient tous les deux, une entente inavouée,
-presque un mensonge, et sûrement du mystère.</p>
-
-<p>Les mots de s&oelig;ur et de frère hantaient son
-imagination.</p>
-
-<p>Elle s'en faisait une gloire, à cause du
-génie reconnu de ce noble orateur; elle s'en
-faisait une délectation, à cause du désir déjà
-naissant d'être utile à son tour, si peu que
-ce fût.</p>
-
-<p>&mdash;Que lui manque-t-il? De quoi aurait-il
-besoin?</p>
-
-<p>L'instinct du dévouement maternel, imprescriptible
-au c&oelig;ur des femmes, s'éveillait
-dans le clair-obscur d'une affection qui s'humanisait
-de plus en plus, et déjà la femme
-<span class="pagenum" id="pg_33">-33-</span>s'évertuait inconsciemment à trouver dans
-l'homme fort une faiblesse qu'elle pût secourir.</p>
-
-<p>Hélène s'abandonnait sans crainte à un
-sentiment si pur: la charité chrétienne est
-un commandement de Dieu! C'est si bon de
-servir son prochain, et la gratitude envers
-ceux qui nous ont fait du bien, c'est un devoir!</p>
-
-<p>Pendant toute une année, elle chercha le
-moyen d'être utile: enfin, elle le découvrit.
-Dans un de ces jours veules qui affadissent
-les âmes les mieux trempées, l'abbé Gilbert
-avait parlé de lui, et raconté la solitude de
-son enfance, celle de sa maturité, les mesquines
-envies qu'il rencontrait dans le clergé,
-les petitesses, les rancunes, les entraves&hellip;</p>
-
-<p>Hélène écoutait, avec une stupeur désolée.</p>
-
-<p>Pour la première fois, devant elle, quelqu'un
-proférait sur les gens d'Église des propos
-irrévérencieux. Les assertions de l'abbé
-Gilbert, dans toute autre bouche, l'eussent
-indignée, mais elle les accueillait de lui comme
-une vérité sans conteste. Jamais encore elle
-n'avait imaginé qu'il y eût, dans les saints
-<span class="pagenum" id="pg_34">-34-</span>prêtres, des hommes, et elle hocha la tête
-tristement.</p>
-
-<p>L'abbé Gilbert, à ses yeux, ne participait
-pas encore de cette humanité. Cependant,
-Hélène eut pitié de lui: d'un geste machinal,
-elle posa, sur la main de l'abbé, le bout de ses
-doigts.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous désolez pas, soyez digne de
-vous&hellip;</p>
-
-<p>Elle retira presque aussitôt ses doigts minces
-et blancs.</p>
-
-<p>Le grand homme parla encore, plus véhément
-et plus navré.</p>
-
-<p>De nouveau, Hélène étendit le bras, et posa
-sa main de nouveau, mais elle ne la retira
-plus.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon ami&hellip;</p>
-
-<p>Elle avait dit cela, dans un élan de son
-c&oelig;ur apitoyé, et sans le vouloir, car elle n'aurait
-pas osé un tel propos, pour peu qu'elle
-y eût réfléchi tout d'abord. Mais il y avait
-dans sa voix tant de tendresse et de chagrin
-que le vicaire s'arrêta, ému, et tous les deux
-se regardèrent en silence.</p>
-
-<p>Puis, d'une voix ferme, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_35">-35-</span>Il serra loyalement cette main amie, et
-reprit en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, chacun a ses misères.</p>
-
-<p>Ensuite, il se tut, parla de choses indifférentes,
-et sortit peu d'instants après.</p>
-
-<p>Quand elle fut seule, Hélène, debout dans
-le salon, regarda longuement sa main.</p>
-
-<p>Et cette nuit-là, elle ne put dormir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'abbé Gilbert faisait à madame Bonnavent
-de Romell de fréquentes visites.</p>
-
-<p>La profonde piété d'Hélène, aussi bien
-que l'austérité du vicaire, les mettaient tous
-deux à l'abri des médisances provinciales,
-et la raillerie eût été mal venue. On trouvait
-naturel que cette demi-nonne, épouse délaissée,
-et mère dont l'enfant était mort au
-berceau, eût inspiré au jeune prêtre une
-commisération spéciale; on approuvait chez
-lui cette condescendance pour une femme si
-digne d'intérêt, et, dans le monde bien
-pensant, le salon de madame Hélène gagnait
-<span class="pagenum" id="pg_36">-36-</span>une considération nouvelle, depuis qu'on y
-rencontrait l'orateur catholique.</p>
-
-<p>Cette maison était la sienne; il y trônait,
-dans le prestige de sa gloire naissante et du
-haut avenir qu'on annonçait pour lui. Les
-hommes véritablement supérieurs restent
-simples sans qu'il leur en coûte, car la simplicité
-est pour eux un repos; mais le public
-s'étonne volontiers de les voir naturels et
-semblables à tous; c'est pourquoi le monde
-savait gré à l'abbé Gilbert de se montrer
-si différent de ce qu'il apparaissait dans
-l'église; même, on savait gré à madame
-Bonnavent d'avoir procuré à tout un cénacle
-l'occasion d'approcher le grand
-homme, et les dames le fêtaient à l'envi.</p>
-
-<p>Hélène, fière de le voir adulé, jouissait
-plus que lui de la respectueuse déférence
-dont l'aristocratie entourait ce beau
-front. Elle triomphait en lui; il était son
-unique orgueil. Lorsqu'il parlait, attentive
-aux moindres mots, elle les enregistrait
-pieusement en elle. Pour qu'on ne jasât
-point de son admiration et que son culte
-demeurât ignoré, elle feignait alors de s'occuper
-de quelque menu soin, et tendait
-<span class="pagenum" id="pg_37">-37-</span>l'oreille, concentrant son attention dans
-l'effort de ne laisser perdre aucune des
-phrases précieuses; puis, dès qu'elle était
-seule, elle descendait dans son trésor et reprenait
-l'une après l'autre les perles recueillies,
-ainsi qu'un joaillier qui se cache
-au fond d'une cave. Au reste, comme un peu
-d'égoïsme toujours s'insinue dans les plus
-pures abnégations, elle s'exaltait de joie à la
-pensée d'occuper, elle, si humble et si indigne,
-une place, sa petite place, parmi les
-grandes idées qui peuplaient ce cerveau
-puissant.</p>
-
-<p>M. Bonnavent n'aimait point l'abbé Gilbert,
-et se donnait le tort d'être injuste,
-tout seul. Les sots se plaisent à mépriser le
-génie; ils n'en ont le droit que lorsqu'ils sont
-en nombre. M. Bonnavent commettait la
-faute d'être seul quand il affectait l'indépendance
-d'un homme «qu'on n'épate pas pour
-si peu». Tous ceux qui s'inclinaient le blâmèrent
-de se refuser à ce qu'ils faisaient
-eux-mêmes. Comme il traitait d'égal à égal
-avec le vicaire, lui tapait familièrement
-l'épaule, lui jetait des objections lourdes, et,
-pour l'embarrasser, tirait au comique et
-<span class="pagenum" id="pg_38">-38-</span>même au graveleux, on tomba d'accord sur
-le manque de tact de M. Bonnavent; en
-constatant l'infériorité de cet homme, chacun
-put aisément devenir supérieur, et n'y
-manqua pas. On convint que le gros Eugène
-ne se rendait pas compte de la distinction
-qu'une célébrité future apportait à sa maison,
-et, dès lors, l'abbé Gilbert put y pénétrer
-à toute heure, aussi souvent qu'il lui
-convenait, sans que personne y trouvât rien
-à reprendre: au contraire.</p>
-
-<p>On disait de M. Bonnavent: «C'est un
-parvenu!»</p>
-
-<p>Il disait de l'abbé: «C'est un poseur.»</p>
-
-<p>Quand Hélène entendit ce mot, elle en
-reçut un choc, comme si on l'eût frappée;
-sous l'insulte, elle sursauta et pâlit. Mais, à
-la réflexion, ce mépris formulé par un lourdaud
-qu'elle méprisait lui parut un nouvel
-honneur, comme la couronne d'épines au
-front du Christ; finalement, l'injure lui
-plut, parce qu'elle augmentait la distance
-entre ces deux hommes, et parce qu'une
-offense infligée chez elle à son grand ami
-lui créait le devoir d'en réparer l'ignominie,
-et de la compenser par plus de dévouement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_39">-39-</span>Elle ne songeait pas à se défier d'elle-même.</p>
-
-<p>Bien que l'abbé occupât sa pensée constante,
-et bien que le nom de Gilbert, prononcé
-devant elle, lui donnât une palpitation
-suave, elle était loin d'imaginer que cette
-obsession pût être ou devenir coupable; on
-l'eût indignée en lui révélant que cette hantise
-était de l'amour, l'immonde amour. La
-prude femme éprouvait pour le péché la
-plus haineuse répugnance: comment eût-elle
-pu assimiler, sous un nom commun, le
-sentiment qui l'élevait et le vice qui avilit
-les humains?</p>
-
-<p>Dans cette sécurité, elle vivait joyeuse:
-l'influence du prêtre, pensait-elle, l'avait
-ennoblie et grandie; grâce à lui, elle allait
-vers la sainteté, par un chemin de lumière,
-et dans sa gratitude pour l'homme, elle remerciait
-Dieu d'avoir mis sur sa route un
-élu qui la conduisait.</p>
-
-<p>Aussi fut-elle grandement étonnée, le jour
-où l'abbé déclara qu'il lui serait désormais
-impossible de l'entendre au tribunal de la
-confession.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_40">-40-</span>&mdash;Nos rapports ne sont plus d'un pasteur
-et de son ouaille, mais de deux amis,
-je dirais volontiers: d'un frère et d'une s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le mot passa en elle avec un frisson doux.
-L'abbé continua:</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons perdu, l'un vis-à-vis de
-l'autre, le caractère impersonnel du prêtre
-et de la pénitente; par la confidence de
-mes soucis et de mes petitesses, je suis descendu
-du sacerdoce; je ne m'en plains pas,
-car cette amitié m'est douce, mais je ne confesserai
-plus celle à qui je me confesse.</p>
-
-<p>Elle essaya de protester.</p>
-
-<p>&mdash;N'insistez pas, dit-il, je connais mon
-devoir. Il nous est loisible d'opter: je cesserai
-ou bien de vous recevoir en confession,
-ou bien d'entrer ici en ami trop intime.
-Réfléchissez, et choisissez vous-même.</p>
-
-<p>Il s'abstint de toute visite, pendant quinze
-jours entiers.</p>
-
-<p>Un matin, il rencontra Hélène sous le
-porche de l'église. Elle baissa les yeux, rougit,
-et, confuse, elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Je sors de confesse&hellip;</p>
-
-<p>Ce fut pour tous les deux une émotion poignante:
-elle tremblait au fond d'elle, comme
-<span class="pagenum" id="pg_41">-41-</span>une coupable; et il reçut, au fond de lui, la
-furtive secousse d'une colère. Il lui sembla
-qu'on l'avait volé ou trahi. Et, pourtant,
-d'autre part, dans cet acte qui les éloignait,
-ils aperçurent ensemble la disparition d'un
-obstacle ou d'une distance, et l'amertume de
-cette séparation voulue avait le charme
-vague d'un aveu qui les rapprochait.</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Confessée&hellip; près de M. le curé?</p>
-
-<p>&mdash;De M. le second vicaire.</p>
-
-<p>Il le détesta aussitôt.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Désormais, il revint plus librement chez
-madame Hélène. Mais il s'y montrait différent
-de lui-même, plus réservé, plus froid,
-et comme soucieux.</p>
-
-<p>La curiosité publique en fut bientôt
-avertie, et les dames, en visite, supputaient
-les causes de ce changement. On pensa
-que le jeune prédicateur commençait à
-trouver le temps long, et que sans doute,
-ambitieux comme le sont tous les gens de
-<span class="pagenum" id="pg_42">-42-</span>mérite, il rêvait à son talent un théâtre plus
-vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette
-hypothèse s'accrédita bien davantage, lorsqu'on
-eut connaissance d'une démarche que
-l'abbé avait faite auprès de l'archevêque; et
-l'on en douta moins encore, car, à dater de
-ce temps, on ne le vit plus que sombre et
-d'humeur acariâtre. Il avait des gestes
-brusques, des mots qui mordent.</p>
-
-<p>Son beau sermon sur les âmes qui se partagent
-entre Dieu et le monde fut d'une éloquence
-féroce et terrifia les dévotes: on n'y
-retrouva plus rien de cette indulgence qui lui
-gagnait les c&oelig;urs.</p>
-
-<p>&mdash;Vous souffrez? demanda Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Souffrir? Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sens. Je vous sens.</p>
-
-<p>&mdash;J'ignore.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez dire, maintenant que vous
-ne me confessez plus&hellip; Vous pouvez dire&hellip;
-à votre s&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>Il lui prit la main, et la serra fort, sans
-répondre.</p>
-
-<p>Alors commença une ère nouvelle.</p>
-
-<p>La voix qui réconforte, ce fut celle d'Hélène;
-la parole qui apaise, c'est elle qui la
-<span class="pagenum" id="pg_43">-43-</span>disait; le fort devint le faible, et la femme
-conduisit.</p>
-
-<p>Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux
-de l'abbé Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous a-t-on fait encore?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Je ne sais pas. Je suis mal à
-l'aise, toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Vous couvez quelque maladie?</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
-
-<p>Elle le choya davantage; elle fut la mère;
-parce qu'il avait besoin de secours, elle osa
-l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la
-dirigeait plus, elle osa le soutenir; son grand
-homme lui parut tout petit, et ce fut en elle
-une joie savoureuse.</p>
-
-<p>Elle se permit, une fois, de lui poser la
-main sur le front. Ils s'accoutumaient à ces
-attitudes nouvelles. Hélène se crut une S&oelig;ur
-des Pauvres, en examinant le mal de son
-ami, en cherchant des remèdes, en proposant
-des soins.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous faudrait du repos&hellip; Vous ferez
-telle chose, ce soir, en vous couchant&hellip; Pourquoi
-ne viendriez-vous pas chez nous, à la
-campagne, cet été? Cela vous ferait du bien&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_44">-44-</span>L'idée leur parut attrayante. Déjà Hélène
-se faisait fête de l'avoir auprès d'elle, et de
-veiller sur lui.</p>
-
-<p>Mais un jour, il arriva, plus sombre, et,
-lentement, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
-ferme, il proféra:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne viendrai plus vous voir. Je vous
-vois trop souvent.</p>
-
-<p>Elle se récria. Elle dut s'asseoir.</p>
-
-<p>Il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez bien, ma s&oelig;ur. Par votre supériorité
-morale vous m'avez intéressé à
-vous; par les misères de votre existence,
-vous m'avez inspiré la compassion qui veut
-guérir, et par mes propres misères, j'ai
-connu votre bonté. Mais le Démon est fin: il
-se sert de Dieu contre Dieu, et notre route
-est semée de ses embûches.</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous là?</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que nul n'est infaillible, et que
-je ne vous verrai plus.</p>
-
-<p>Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert,
-et les muscles de ses bras bougeaient
-pour les tendre vers lui. Mais elle avait parlé
-si bas qu'il n'entendit point son nom, et Hélène
-ne tendit point les bras.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_45">-45-</span>Elle restait atterrée sur son siège. Longtemps
-il se tint debout devant elle. Ni l'un
-ni l'autre ne parlait. Enfin elle éclata en
-sanglots.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien&hellip;</p>
-
-<p>Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les
-mains et les serra dans les siennes.</p>
-
-<p>Puis il s'en alla.</p>
-
-<p>C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle
-osa lui tendre les bras.</p>
-
-<p>Durant trois mois, l'abbé Gilbert demeura
-invisible, sinon dans l'église, aux offices.</p>
-
-<p>On disait: «Il écrit un livre.» On disait
-encore: «L'abbé Gilbert travaille trop; il se
-fatigue, il change.»</p>
-
-<p>Et, plus tard, on disait: «Avez-vous
-vu l'abbé Gilbert? Il n'est pas reconnaissable.»</p>
-
-<p>Hélène guettait les propos. Maintenant,
-lorsqu'on prononçait le nom du vicaire, elle
-éprouvait une angoisse, comme si quelque
-désastre eût menacé son ami. Elle souffrait
-sans cesse.</p>
-
-<p>Elle appréhendait la saison des vacances,
-qui davantage les éloignerait l'un de l'autre.
-<span class="pagenum" id="pg_46">-46-</span>Bien qu'elle ne le vît plus, elle respirait du
-moins l'air de la même ville.</p>
-
-<p>L'été, cependant, était venu: Hélène retardait
-son départ, de jour en jour.</p>
-
-<p>Les riches désertaient la ville, intolérable
-de chaleur. Bonnavent était parti depuis une
-semaine. Hélène inventait des prétextes.</p>
-
-<p>Enfin, elle se décida, et fixa son départ au
-lendemain.</p>
-
-<p>Elle se demanda si elle n'écrirait pas à Gilbert
-un petit mot d'adieu, un simple mot,
-trois lignes. N'était-ce pas bien de le faire?
-N'était-ce pas mieux de s'abstenir? Serait-il
-content ou la blâmerait-il? Elle y réfléchissait
-sans raisonner, au hasard, implorant
-une réponse plus qu'elle ne cherchait un devoir.</p>
-
-<p>Puis, brusquement, elle se résolut, écrivit.</p>
-
-<p>Sa lettre, à force de discrétion et de
-crainte, était sèche; Hélène la déchira, en
-fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes
-recommencèrent.</p>
-
-<p>Vingt fois, dans le jour, elle revint vers
-cette enveloppe, qu'elle tournait et retournait
-entre ses doigts.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_47">-47-</span>La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire
-entra.</p>
-
-<p>Dieu! qu'il avait changé!</p>
-
-<p>Hélène sursauta, droite. Elle tremblait de
-tout son corps; elle ne dit pas un mot, elle
-n'eut pas un cri.</p>
-
-<p>C'était vers le soir; une clarté indécise,
-entrant par l'unique fenêtre, se tamisait
-dans les rideaux verts.</p>
-
-<p>Hélène regardait Gilbert, maigre, blême,
-les yeux brûlés au fond de leurs orbites. Elle
-joignit les mains, et ses doigts croisés se crispaient
-de douleur.</p>
-
-<p>Il fit trois pas vers elle, et s'arrêta.</p>
-
-<p>Ses paroles furent celles-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Avant votre départ, j'ai voulu vous dire
-adieu. J'ai cru que nous le pouvions.</p>
-
-<p>Elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous verrons plus, ma
-s&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous reviendrez dans la ville,
-je l'aurai quittée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_48">-48-</span>&mdash;J'ai demandé mon déplacement. Il le
-faut ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je pars et je vous dis adieu, chère
-s&oelig;ur, jusqu'en l'autre monde.</p>
-
-<p>Cette fois, elle poussa un cri, et chancela.
-Il dut la soutenir. Haletante, avec un bras
-pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'épaule
-de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec
-les sanglots, inachevées, sans suite:</p>
-
-<p>&mdash;M'abandonner&hellip; Toute seule&hellip; Moi qui
-croyais&hellip; n'être plus toute seule&hellip; sur la
-terre&hellip; Mourir comme un pauvre, toute
-seule&hellip; Sans toi&hellip; Charité, pitié!&hellip; Je ne
-pourrai pas&hellip; Reste!&hellip;</p>
-
-<p>Insensiblement son bras gauche avait accroché
-le cou de Gilbert, et se cramponnait
-au jeune homme, pour l'empêcher de partir.</p>
-
-<p>Il dit avec douceur: «Adieu, n'est-ce
-pas, pour toujours?»</p>
-
-<p>Elle se serra plus près. Il reprit, désolément:
-«Tu vois bien&hellip;»</p>
-
-<p>Elle n'entendait plus. Sa tête glissa sur le
-côté, et ce ne fut plus des mots qui bruissaient
-entre ses lèvres, mais un zézaiement de
-syllabes, un sifflement doux et faible, et le
-<span class="pagenum" id="pg_49">-49-</span>prêtre en sentait la tiédeur au-dessous de son
-oreille. Les cheveux noirs d'Hélène lui effleuraient
-la joue. Un peu, il tourna la tête vers
-elle, et vit sa face douloureuse, toute baignée
-de larmes.</p>
-
-<p>Sentant qu'il la regardait, elle entr'ouvrit
-les paupières: ses yeux renversés ressemblaient
-à ceux des Madeleines en prière.</p>
-
-<p>Il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Ma sainte!</p>
-
-<p>Elle le serra plus fort, se souleva vers lui
-et leurs lèvres se touchèrent. Ils voulurent
-fuir, tous les deux, et déjà ils s'étreignaient.
-Le crépuscule, dans la chambre, s'était fait
-pâle et recueillant.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'ils faillirent.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Stupéfaits tous les deux du gouffre où ils
-étaient tombés, ravis d'extase et d'épouvante,
-ils s'étaient relevés en pleurant, dans la
-double révélation du bonheur et du crime:
-ç'avait été en eux une minute d'ivresse terrifiée,
-le vertige d'une horreur suave, un
-<span class="pagenum" id="pg_50">-50-</span>monde qui venait de s'ouvrir au bord du
-paradis perdu! Dans cette folie de gratitude
-et d'angoisse, ils se cachaient la face, et
-chacun d'eux bénissait l'autre en le plaignant,
-comme son bienfaiteur et sa victime.</p>
-
-<p>&mdash;Par ma faute, disait-il.</p>
-
-<p>&mdash;Par ma faute, disait-elle.</p>
-
-<p>Dans l'ombre, ils se tenaient les mains et
-n'osaient pas se regarder.</p>
-
-<p>Gilbert partit comme un voleur. Hélène
-resta seule.</p>
-
-<p>&mdash;Orgueil, criait le prêtre, orgueil! Voilà
-où tu nous mènes. J'ai voulu faire mieux
-qu'autrui, et je croyais en moi. Fou, qui te
-confiais en ta force, voilà ton &oelig;uvre! Tu as
-damné deux âmes!</p>
-
-<p>L'abbé Gilbert et madame Hélène ne se
-revirent plus.</p>
-
-<p>L'été fut lourd et long.</p>
-
-<p>Le 18 août, jour de sainte Hélène, le
-vicaire célébra un office des morts. Le 15,
-pour l'Assomption, il était monté en chaire.
-On estima généralement que le grand orateur
-commençait à faiblir, et que son génie s'épuisait.
-Erreur: il s'affinait, au contraire, et
-dans l'humiliation il venait de grandir en se
-<span class="pagenum" id="pg_51">-51-</span>faisant plus humain; une tendresse émue
-tremblait dans sa parole; il ne prêchait que
-les pardons, et sa voix n'osait plus tonner
-dans l'église. Mais comme il faisait moins de
-bruit, on crut qu'il avait moins de mérite.</p>
-
-<p>Hélène avait résisté à l'envie de l'entendre;
-elle pria chez elle, quand elle sut qu'il devait
-parler. Sa campagne, pourtant, n'était pas
-loin de la ville, mais aucune raison ne l'aurait
-décidée à sortir de sa retraite pour se
-rapprocher de lui. Elle attendait, dans son
-obéissance aveugle, un ordre. Puisqu'il ne
-se montrait plus, c'est qu'il voulait ne plus
-la voir: elle acceptait la décision du maître,
-sans la discuter ni se plaindre. Elle ne plaignait
-que lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il doit souffrir tant!</p>
-
-<p>Cette pensée était son unique remords.
-Quant au repentir de la faute elle-même,
-elle ne l'éprouvait nullement, et ne songeait
-même pas à s'étonner du calme que le péché
-avait mis dans sa conscience.</p>
-
-<p>Elle était calme, en effet, et plus qu'auparavant.</p>
-
-<p>Le souci d'avoir trompé la foi conjugale
-ne l'effleura pas une fois: son mari
-<span class="pagenum" id="pg_52">-52-</span>n'avait rien à voir en ce drame; le mariage
-depuis trop d'années, n'était plus entre eux
-qu'une association d'intérêts où les âmes
-n'avaient nulle part, et jamais l'époux ni
-l'épouse n'avaient éprouvé l'un pour l'autre
-qu'une antipathie réciproque: Hélène en
-arrivait donc tout naturellement au sophisme
-de croire que son mari, n'ayant rien possédé,
-n'était dépossédé de rien. Un reproche de
-lui n'eût constitué qu'une injure de plus, et
-une sottise grossière ajoutée à tant d'autres.
-Libre, elle avait usé de sa liberté; sans appui
-et seule au monde, elle s'était unie, de par
-son droit: leur acte appartenait à eux seuls,
-et relevait de Dieu seul! Certes, la faute était
-atroce d'avoir égaré un serviteur du Christ,
-et de s'être fait dans l'Église l'instrument du
-Démon! Elle se frappait la poitrine, désespérée
-d'avoir acheté son bonheur par la
-damnation d'autrui: et qui, celui-là? Un
-saint! Le bien-aimé!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! suis-je donc, ô mon Dieu!
-d'une immonde égoïsme, pour me sentir
-heureuse après un tel forfait?</p>
-
-<p>Car au fond de son c&oelig;ur, malgré elle,
-malgré son remords, elle adorait l'instant
-<span class="pagenum" id="pg_53">-53-</span>éphémère qui rayonnait sur sa vie, et malgré
-elle, malgré son remords, elle retournait
-sans cesse au souvenir qui la remplissait de
-délices.</p>
-
-<p>S'il fût venu lui dire: «Partons ensemble»,
-elle serait partie, avec sérénité, sans
-honte, et sans regarder en arrière. Elle y
-songeait parfois, et presque le souhaitait.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être décidera-t-il cela? Peut-être
-jugera-t-il qu'il ne lui convient plus de rester
-dans les ordres? Il est le maître: il
-sait.</p>
-
-<p>Elle attendait, prête à tout.</p>
-
-<p>Mais les semaines passèrent, et firent un
-mois, deux mois.</p>
-
-<p>Hélène attendait toujours, soumise et
-sans impatience.</p>
-
-<p>Chaque soir, au crépuscule, elle se rappelait
-l'instant: elle n'aspirait pas à le revivre,
-ne sachant pas que cet émoi profond de
-toute la chair éveillée pût se renouveler
-une seconde fois au cours des existences:
-elle imaginait, dans sa candeur, qu'il était
-la minute unique, l'hyménée, l'accord de
-deux âmes, la secousse intime, irrévocable,
-que les êtres éprouvent, le jour où ils s'attachent
-<span class="pagenum" id="pg_54">-54-</span>l'un à l'autre pour la vie. Donc, elle
-était à lui; elle n'avait jamais été qu'à lui.
-Donc, elle attendait: peut-être ne se rejoindraient-ils
-qu'en l'autre monde? Sans doute,
-il déciderait ainsi. Elle commençait à le
-croire, devant son absence obstinée. Elle se
-résignait: c'était bien.</p>
-
-<p>L'automne arriva. Hélène revint en ville.
-Elle apprit que l'abbé Gilbert était parti
-depuis trois jours.</p>
-
-<p>&mdash;En voyage?</p>
-
-<p>&mdash;Non: parti.</p>
-
-<p>&mdash;Tout à fait?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Une marée de tristesse lui noya le c&oelig;ur,
-malgré sa résignation.</p>
-
-<p>Elle voulut savoir. Elle vit Monseigneur,
-et l'évêque se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Il ne vous a point avisés,
-vous, ses meilleurs amis? Il devient bizarre,
-vraiment. Il a sollicité de moi sa nomination
-à une cure de village, et j'ai tenté de faire
-valoir auprès de lui les intérêts de la religion,
-à qui ses talents sont utiles dans une
-grande cité plus que dans un petit bourg. Il
-a répondu: «J'ai péché par orgueil et j'en
-<span class="pagenum" id="pg_55">-55-</span>dois faire pénitence.» J'ai résisté autant que
-j'ai pu, mais monseigneur l'Archevêque,
-après avoir reçu la confession de l'abbé,
-approuvait son v&oelig;u, et je me suis incliné.</p>
-
-<p>Hélène, semblablement, s'inclina devant
-les décisions de son maître, et elle le bénit
-dans son c&oelig;ur. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera donc pour l'autre monde&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? demanda l'évêque.</p>
-
-<p>Hélène le regarda sans répondre, étonnée
-d'avoir parlé tout haut.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'abbé Gilbert était dans un village perdu
-de la montagne: toutes les photographies
-qu'elle put trouver de ce pays, Hélène les
-acheta et en décora le petit salon, pour
-voir sans cesse les sites qu'il voyait.</p>
-
-<p>L'hiver s'écoula, et le Carême vint. Hélène,
-afin de ne dire à personne le secret de sa
-vie, ne se confessa pas. Pour la première
-fois, à Pâques, elle ne s'approcha point de
-la Sainte-Table.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_56">-56-</span>Ce fut, dans son âme, une profonde misère,
-et dans la ville un scandale.</p>
-
-<p>Dès lors, on ne la rencontra plus nulle
-part. Elle fermait sa porte. Le dimanche de
-Quasimodo, on ne la vit pas à la messe, et
-les dimanches qui suivirent, on ne la vit pas
-davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Que se passe-t-il?</p>
-
-<p>L'évêque la visita, et seul, il fut reçu.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'est pas bien.</p>
-
-<p>Un matin, le bruit courut que madame
-Bonnavent était sortie de chez elle, allant
-vers la cathédrale&hellip;</p>
-
-<p>C'était l'anniversaire de l'hyménée: elle
-le passa tout entier dans l'église, en prières,
-et ne rentra que pour l'heure du crépuscule:
-alors, elle s'enferma dans le petit salon, et
-agenouillée près du divan, elle pria longuement.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle dut garder la chambre;
-elle voulut se lever et n'en eut pas la force.
-Le médecin diagnostiqua une grave neurasthénie,
-avec une anémie profonde. On apprit,
-des servantes, que madame jeûnait depuis
-des mois et portait un cilice.</p>
-
-<p>Elle languit pendant un semestre. Le
-<span class="pagenum" id="pg_57">-57-</span>docteur exprima de sérieuses inquiétudes.</p>
-
-<p>La malade ne s'épouvantait nullement:
-elle témoigna d'une admirable sérénité.</p>
-
-<p>&mdash;Docteur, dites-moi, je vais mourir,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, non certes!&hellip;</p>
-
-<p>Il eut le sourire professionnel de la confiance,
-mais elle insista.</p>
-
-<p>&mdash;Pour raisons importantes, docteur, il
-faut absolument que je sache si je suis condamnée,
-et pour quelle époque, à peu près.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, madame&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Me reste-t-il trois semaines, quinze
-jours, un mois?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être&hellip; Mais, rassurez-vous, j'ai
-de l'espoir.</p>
-
-<p>Elle sourit à son tour, et répondit: «Moi
-aussi, j'ai l'espoir.»</p>
-
-<p>Elle fit un testament charitable. Puis, elle
-eut apparemment des accès de délire, car on
-l'entendit maintes fois qui marmonnait:</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'autre monde&hellip;</p>
-
-<p>Elle avait cependant conservé toute sa raison.
-Elle le prouva en exprimant le souhait
-que l'abbé Gilbert reçût sa confession suprême.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_58">-58-</span>Elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Viendra-t-il?</p>
-
-<p>Toutes les deux heures, elle demandait:</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on prévenu l'abbé Gilbert? Est-ce
-bien sûr?</p>
-
-<p>Elle ajoutait:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut se dépêcher.</p>
-
-<p>Ou encore:</p>
-
-<p>&mdash;J'irai bientôt dans l'autre monde.</p>
-
-<p>Le deuxième jour, elle eut une fièvre violente,
-dans l'angoisse de mourir sans confession.
-On lui proposa d'appeler le second vicaire,
-mais cette idée l'effraya tellement que
-le docteur dut intercéder et prescrire le repos.</p>
-
-<p>&mdash;Je vivrai bien jusqu'à demain, docteur?
-Je vous en supplie, jusqu'à demain&hellip;</p>
-
-<p>Le troisième jour enfin, la servante entra
-et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voici l'abbé Gilbert.</p>
-
-<p>Il parut dans le cadre de la porte.</p>
-
-<p>Elle poussa un petit cri d'enfant, et voulut
-tendre ses bras, qui étaient si maigres, mais
-elle n'en eut pas la force.</p>
-
-<p>Elle le contemplait avidement: il lui parut
-grandi.</p>
-
-<p>L'abbé attendait que la servante et la garde
-<span class="pagenum" id="pg_59">-59-</span>se fussent retirées. Seule alors, en présence
-de l'aimé, Hélène lui sourit, et de nouveau
-elle essaya de tendre ses pauvres mains.</p>
-
-<p>Mais il dit, grave et de loin:</p>
-
-<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, récitez votre <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>.</p>
-
-<p>Aussitôt, elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">In nomine patris et filii</i>&hellip;</p>
-
-<p>Elle vit, du coin de l'&oelig;il, qu'il s'était
-émacié, et ses prunelles, au fond de l'orbite,
-étaient plus noires.</p>
-
-<p>Elle continua:</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Confiteor Deo omnipotenti</i>&hellip;</p>
-
-<p>Il fixait quelque chose, droit devant lui,
-sans la voir.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Mariæ Virgini</i>&hellip;</p>
-
-<p>Elle aurait pourtant bien voulu rencontrer
-son regard, une fois, avant de mourir&hellip;</p>
-
-<p>Malgré cela, lorsqu'elle eut fini la prière
-et qu'il fallut dire sa faute, elle ferma les
-yeux de honte. Puis, faiblement, elle confessa
-son amour pour un homme qui n'était
-pas libre, et elle n'osait dire qu'il fût prêtre.
-Le confesseur, immobile et les yeux clos,
-attendait. Enfin, elle avoua cette chose&hellip;
-Elle tremblait. Elle dit la surprise d'une minute,
-la faiblesse imprévue&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_60">-60-</span>&mdash;Lui, l'avez-vous revu?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, mon père&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes tous deux de grands coupables,
-et lui, plus que vous.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon père, c'est moi!</p>
-
-<p>&mdash;Inclinez-vous, sans discuter! C'est le
-péché d'orgueil qui vous a perdus tous les
-deux. Humiliez votre orgueil et ne discutez
-pas! Inclinez-vous dans la pénitence. Dieu
-vous juge. Puisse-t-il pardonner, au moins à
-vous, qui comparaissez devant lui.</p>
-
-<p>Elle dit: «<i>Amen</i>.»</p>
-
-<p>Il reprit: «Mais vous n'avez pas offensé que
-le Seigneur. Un homme a pâti par ce crime,
-et c'est l'époux qui se reposait en votre foi
-reçue au pied des autels. Vous ne devez vous
-présenter au Tribunal de Dieu qu'avec le
-pardon de celui-là!</p>
-
-<p>&mdash;Mon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Humiliez-vous, pécheresse d'orgueil,
-par l'aveu de la faute à celui que la faute
-offensait! C'est la pénitence que je vous impose.
-Je ne vous donnerai l'absolution qu'à ce
-prix.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père&hellip; j'avouerai.</p>
-
-<p>&mdash;Achevez le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_61">-61-</span>&mdash;Mon père&hellip; devrai-je dire&hellip; aussi, le
-nom&hellip; de Lui?</p>
-
-<p>&mdash;Vous direz le nom du coupable. Achevez
-le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Ideo precor</i>&hellip;</p>
-
-<p>Il l'entendait à peine; elle termina la
-prière, et se tut. Il lui donna l'absolution.</p>
-
-<p>Ensuite, s'étant levé, il ouvrit la porte et
-appela une servante.</p>
-
-<p>&mdash;Priez M. Bonnavent de venir.</p>
-
-<p>Pendant qu'ils attendaient, ils ne bougèrent
-ni l'un ni l'autre.</p>
-
-<p>Hélène haletait. Elle entrouvrait et refermait
-ses lèvres sèches. Elle passait ses doigts
-sur son front.</p>
-
-<p>Le mari entra, silencieux, gêné.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit le prêtre, votre épouse
-souhaite, avant la mort, de vous faire un aveu
-et d'obtenir votre pardon.</p>
-
-<p>Hélène rassembla toutes ses forces pour se
-soulever sur les coussins.</p>
-
-<p>Le prêtre s'agenouilla au pied du lit, et,
-les mains jointes sur la poitrine, il baissa la
-tête, dans l'attitude de l'amende honorable.</p>
-
-<p>Bonnavent les examinait, mal à l'aise et
-tâchant de comprendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_62">-62-</span>Hélène murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur&hellip; j'ai failli&hellip; Pardonnez-moi&hellip;
-s'il vous plaît&hellip;</p>
-
-<p>Elle se tut: elle ne trouvait pas les mots
-pour dire le reste. Le prêtre attendit; puis,
-comme elle ne parlait plus, il releva un peu
-le visage, et ordonna:</p>
-
-<p>&mdash;Continuez.</p>
-
-<p>Hélène, obéissante, reprit, avec effort:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur&hellip; j'ai failli&hellip; avec&hellip; l'abbé
-Gilbert.</p>
-
-<p>Elle retomba sur son lit, épuisée.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, dit Bonnavent.</p>
-
-<p>Hélène poussa un sanglot faible, et se
-cacha la face dans les mains, prise de
-honte à l'idée que, de tout temps, un regard
-profane avait violé son auguste secret.</p>
-
-<p>Le mari ajouta: «Calmez-vous&hellip; Je savais,
-depuis des années.»</p>
-
-<p>Hélène cria: «Non!» et l'abbé se redressa,
-sous l'injure du soupçon qui les avait
-calomniés longtemps avant la faute.</p>
-
-<p>Mais il rabattit son orgueil, se frappa la
-poitrine, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpa!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_63">-63-</span>La moribonde frissonna toute et voulut se
-lever encore; elle put crier, comme une
-protestation:</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Meâ culpa!</i></p>
-
-<p>Puis, de nouveau, elle tomba.</p>
-
-<p>Bonnavent se rapprocha du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre femme! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, demanda l'abbé, pardonnez-vous
-à votre épouse?</p>
-
-<p>Bonnavent répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je lui pardonne.</p>
-
-<p>Il se pencha au chevet, et répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous pardonne, Hélène, vraiment.</p>
-
-<p>Elle fit signe, des paupières, qu'elle entendait.</p>
-
-<p>On annonça le vicaire, avec les Saintes
-Huiles&hellip;</p>
-
-<p>M. Bonnavent sortit de la chambre, parce
-qu'il pleurait.</p>
-
-<p>Madame Hélène se tourna lentement vers
-l'abbé Gilbert.</p>
-
-<p>Elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'autre monde&hellip;</p>
-
-<p>Puis, elle mourut en souriant, et l'abbé lui
-ferma les yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">LA MARATRE</h2>
-
-
-<p>«Ma chère amie, je t'écris parce que je
-suis trop malheureuse, parce que je deviens
-folle. Il faut que je me confie et que tu
-m'aides. J'ai honte de moi, j'ai peur de moi.
-Je ne suis pourtant pas méchante, n'est-ce
-pas et tu le sais bien?</p>
-
-<p>Je dois remonter loin, pour que tu me
-comprennes.</p>
-
-<p>Tu n'as jamais connu les circonstances
-qui, l'automne dernier, amenèrent mon mariage,
-si imprévu, si brusquement décidé.
-Tu m'accusais alors,&mdash;oh! gentiment, et
-je ne te reproche rien,&mdash;d'être une amie
-peu confiante, dissimulée; tu te trompais, car
-<span class="pagenum" id="pg_65">-65-</span>j'étais simplement une femme heureuse, et
-d'un bonheur inespéré, que je n'osais pas
-dire, osant à peine y croire.</p>
-
-<p>On s'est rencontré, on s'est aimé, alors
-que ni lui ni moi n'attendions plus rien de la
-vie.</p>
-
-<p>Moi, tu le sais, pauvre, ayant vécu tristement
-ma jeunesse, dans le travail, la solitude,
-sans amour, j'avais déjà vingt-sept ans, et
-trop de raison pour espérer quoi que ce fût
-de l'avenir.</p>
-
-<p>Lui, au contraire, avait eu l'espérance, et
-dix ans de félicité, mais la mort tragique de
-sa femme avait tout brisé en lui, autour de
-lui, et, par un chemin de fleurs il était arrivé
-à la même détresse morale où dix années de
-souffrance m'avaient si lentement conduite&hellip;</p>
-
-<p>Alors, nous nous sommes rencontrés sur
-le bord de la mer, dans le cadre odieux d'une
-villégiature bourgeoise, où le médecin m'envoyait
-pour rétablir mes forces, où le médecin
-l'envoyait pour soigner son enfant. Il se
-promenait tout seul, tenant son petit par la
-main, comme une maman; et moi aussi, je
-vivais à l'écart, n'ayant aucun goût pour les
-ragots de la plage et les niaises médisances
-<span class="pagenum" id="pg_66">-66-</span>de ces gens qui trouvent moyen de se jalouser,
-quand ils méritent si peu de faire envie.</p>
-
-<p>Tous les jours, plusieurs fois par jour, je
-le voyais passer, regardant devant lui, loin,
-dans le vague; lui seul m'intéressait en ce
-pays, mais nous ne nous parlions pas, et
-même il ne m'avait point remarquée: je ne
-songeais nullement à m'en offusquer, car je
-ne suis guère coquette, et ce couple d'un père
-et d'un enfant m'inspirait tout juste la commisération
-que l'on a pour un malheur rencontré
-dans la rue.</p>
-
-<p>Le petit être surtout me faisait peine à
-voir.</p>
-
-<p>Il était si joli, si beau, avec ses cheveux
-bouclés et ses yeux où le rire ne durait qu'un
-instant; il avait des gravités subites, le
-pauvre baby, comme s'il eût compris son
-malheur de n'avoir pas de mère: et j'aurais
-voulu l'embrasser.</p>
-
-<p>J'ai toujours adoré les enfants, et peut-être
-ma grande tristesse de vieille fille venait
-moins d'une jeunesse sans amour que d'une
-maturité sans berceau. Tu te rappelles
-comme on riait de mes poupées, à la pension?
-J'étais le modèle des mères. Hélas! je
-<span class="pagenum" id="pg_67">-67-</span>donnais, par avance, à des chérubins de carton,
-la tendresse qui, plus tard, allait m'être
-interdite, les caresses que ne devait jamais
-recevoir un enfant sorti de ma chair. Peut-être
-est-ce par une revanche de cette passion
-déçue, et pour vivre auprès des enfants, que
-j'ai choisi, à l'heure de gagner mon pain, le
-dur métier d'institutrice?</p>
-
-<p>Mais, je divague, et je ne te raconte pas.
-Voici. Je me dépêche. Un matin, le mignon
-petit, en trottant sur la plage, tomba devant
-moi et je courus le relever. Son père accourait
-aussi. L'enfant pleura très fort et le père
-en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu
-peux voir pleurer un homme, toi? Je fus
-toute bouleversée, et quand nos regards se
-croisèrent, j'en eus au c&oelig;ur une secousse.
-Je dis: «Oh! monsieur, rassurez-vous: ce
-n'est rien; il n'a pas de mal.» M. Lanjorais
-me remercia beaucoup, et s'éloigna.</p>
-
-<p>Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant
-venait m'embrasser.</p>
-
-<p>Un jour, on se rencontra dans le bois.
-J'étais assise et je lisais, quand ils survinrent.
-Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le
-père s'excusa d'abord; puis, on parla du
-<span class="pagenum" id="pg_68">-68-</span>pays et des paysages, qui nous plaisaient par
-leur tristesse grave, et tout de suite on comprit
-que l'on se ressemblait un peu. Pourtant,
-la conversation n'avait duré guère, car
-M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue
-dans ce lieu écarté, et je lui sus gré de
-sa discrétion. Tout de même, pour la première
-fois de ma vie, je m'étais trouvée seule
-au fond d'un bois, en présence d'un homme,
-et j'en avais ressenti une bizarre impression,
-faite d'un peu de malaise avec un peu de
-charme&hellip;</p>
-
-<p>Tu devines que désormais on se parla fréquemment,
-sur la plage. Nous y trouvions
-tous les deux un plaisir discret, qui nous
-reposait des banalités ou des sottises proférées
-autour de nous, et de notre ennui.</p>
-
-<p>L'enfant m'adorait. Sitôt qu'il m'avait
-aperçue, son petit air rêveur se changeait en
-gaieté; il ne riait qu'avec moi. Cela nous
-rapprocha beaucoup. Au bord de la mer, l'intimité
-se fait vite. Notre sympathie devint
-bientôt une confiance. L'un après l'autre,
-j'avais raconté tous mes pauvres secrets, et
-ma solitude, ma résignation; je me montrais
-sans arrière pensée, comme à toi, et tu seras
-<span class="pagenum" id="pg_69">-69-</span>peut-être jalouse si je t'avoue que je trouvais
-à ces confidences, un soulagement qu'elles
-ne m'ont jamais procuré à ce point, quand
-je les faisais à ton amitié de femme.</p>
-
-<p>Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait
-à son tour: c'était comme d'entendre ma
-peine formulée par une autre voix, et je me
-reconnaissais en lui. Il ne parlait point de sa
-femme, mais seulement de sa détresse. Je
-m'abandonnais sans contrainte au charme de
-cette amitié, et je n'y soupçonnais aucun
-péril, n'ayant jamais pensé qu'un homme
-veuf fût un homme libre. J'imaginais naïvement
-que nous avions agrémenté, l'un par
-l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour
-de mon départ, je fus toute surprise du vide
-nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et
-qui m'épouvantait déjà. Le petit Albert
-pleura, cria: «Je ne veux pas que tu t'en
-ailles! Je veux que tu restes!»</p>
-
-<p>Il eut presque une crise de nerfs, et nous
-restions là, devant lui, son père et moi, gênés,
-regardant l'enfant, regardant en nous,
-n'osant nous regarder l'un l'autre.</p>
-
-<p>Ce soir-là, il m'a dit: «Je vous aime.»
-J'ai failli m'évanouir, en entendant ces trois
-<span class="pagenum" id="pg_70">-70-</span>mots, dits pour moi, dits à moi, et que je
-croyais ne devoir jamais entendre que dans
-les vers des poètes, ou sur la scène des
-théâtres. Alors, comme par enchantement,
-je me suis aperçue que je l'aimais.</p>
-
-<p>Ce fut une grande joie douce, une espèce
-d'ivresse sereine, et je n'avais rien éprouvé
-de tel, depuis le jour de ma première communion.
-Je me suis jetée sur l'enfant, que
-j'ai pris dans mes bras, et je cachais dans
-ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai
-bien tendrement, et même un peu follement,
-baisé son mince cou blanc et ses joues
-roses, brunies de hâle marin. Je n'étais plus
-une exilée, dans le monde. J'étais une autre
-femme, presque une mère. La vie s'ouvrait,
-délicieuse, et je venais de naître. Comme
-c'est bon, d'avoir gardé toute la pureté de
-son c&oelig;ur, de sa pensée, et de sentir qu'on
-est la vierge d'un unique amour! Il m'a
-semblé qu'alors seulement je comprenais le
-pourquoi de ma vie passée, et le but de la
-route solitaire que j'avais désespérément
-suivie, sans savoir où j'allais.</p>
-
-<p>Voilà comment nous nous sommes mariés.
-J'étais pauvre, et mon fiancé, sans être
-<span class="pagenum" id="pg_71">-71-</span>riche, possédait le nécessaire: mais nous
-n'avons, ni l'un ni l'autre, pensé à ces
-choses. Il a changé d'appartement, car tous
-deux, et sans en rien dire, nous le souhaitions
-également, lui pour ne pas m'introduire
-dans le logis de la morte, et moi pour
-ne point me heurter aux perpétuels souvenirs
-de celle qui m'avait précédée.</p>
-
-<p>Je n'étais pas jalouse, pourtant, et je me
-livrais toute à mon bonheur.</p>
-
-<p>Car mon bonheur, tout d'abord, me parut
-sans tache. Notre vie était délicieuse. J'aimais
-infiniment notre petit Albert, et
-presque avec reconnaissance, car ma félicité
-me semblait être un peu son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Puis, tout a changé. Brusquement? Petit à
-petit? Je ne sais pas, je ne peux pas te dire.
-Il y a des choses qui s'arrangent au fond de
-nous, lentement: on ne s'aperçoit de rien,
-et le travail se continue; un beau jour il est
-fini.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Je reprends cette lettre interrompue. Que
-te disais-je? Je me souviens: j'allais parler
-du petit Albert.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_72">-72-</span>Comment ai-je pu en venir à détester ce
-pauvre enfant?</p>
-
-<p>Écoute! Je t'en prie, avant de me condamner,
-écoute-moi!</p>
-
-<p>Il faut que tu saches une chose: ce petit
-ressemblait à sa mère, crois-moi, beaucoup
-trop.</p>
-
-<p>D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier:
-j'aimais d'amour, moi, avec toute la
-passion contenue de toute ma jeunesse;
-j'adorais mon mari, il était mon culte, mon
-obsession, te l'avouerai-je? mon désir! Il
-était tout!</p>
-
-<p>Or voilà que, peu à peu, je sentais une
-dissonance entre nous, et une gêne que je ne
-m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes
-où j'avais honte d'aimer: oui, honte, devant
-lui, à cause de lui! Une pudeur me prenait
-tout à coup, et j'aurais voulu me cacher de
-son regard. Je sais pourquoi maintenant, et
-je vais te le dire. Nos c&oelig;urs ne battaient pas
-ensemble! A l'enthousiasme de mon premier
-amour, il répondait par une affectueuse
-camaraderie. Nous étions deux créatures qui
-ne parlent pas la même langue. C'est tout.
-Et c'est atroce.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_73">-73-</span>Oh, bien sûr, je n'en ai pas souffert, au
-commencement&hellip; Comment veux-tu qu'une
-pauvre vierge, toute neuve, devine rien à
-ces choses? On va de toute son âme, et le
-bonheur semble si bon, quand on s'est cru
-condamnée pour la vie à n'en jamais connaître
-aucun!</p>
-
-<p>C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aidée à comprendre.
-Te rappelles-tu cette parole sinistre,
-que tu m'as dite un jour, et qui me révoltait
-si fort? Tu prétendais que les hommes ne
-savent pas vivre dans la chasteté, qu'ils sont
-capables de se donner sans amour, et que la
-continence les amène à se croire épris d'une
-femme, alors que simplement ils ont le
-désir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce
-joli cynisme que tu affectes pour m'étonner:
-«Vois-tu, ma chère, on est sûre d'être
-désirée, la veille; mais on n'est sûre d'être
-aimée que le lendemain.»</p>
-
-<p>Cette phrase-là m'est revenue à la mémoire,
-un jour; et, depuis lors, elle m'a
-hantée. Elle expliquait tout! Est-ce que
-M. Lanjorais, après un an de veuvage, halluciné
-par la solitude physique, ne s'est pas
-leurré sur lui-même et la nature des sentiments
-<span class="pagenum" id="pg_74">-74-</span>qu'il éprouvait pour moi? Peut-être
-a-t-il pris pour un amour ce qui n'était
-qu'un besoin, et son erreur a fait notre mariage.
-Maintenant, dans l'existence commune,
-la vérité nous apparaît&hellip; A tous deux,
-elle apparaît, mais trop tard, et nous en
-souffrons, nous allons en souffrir! De plus
-en plus, nous en souffrirons: lui par ma
-présence qui le fatigue, par mon amour qui
-l'obsède, et moi par sa froideur, par son
-visible effort d'être aimable, poli!</p>
-
-<p>Poli! Comprends-tu ce mot-là! La politesse
-d'amour! Oh, l'exécrable idée! Elle
-est entrée en moi, cette idée-là, comme un
-poison, et je la chassais, sans pouvoir m'en
-défaire.</p>
-
-<p>Je me défendais contre moi-même, et je
-me disais: «Il est froid, voilà tout; sa nature
-est ainsi faite.»</p>
-
-<p>Mais j'ai appris, un jour, que sa nature
-était tout au contraire, et qu'il pouvait connaître,
-comme moi, et qu'il avait connu,
-avant moi, l'exaltation, l'ardente folie, le
-double élan de l'âme et de la chair, l'amour
-total, l'amour complet, l'amour semblable
-au mien!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_75">-75-</span>Près d'une autre, hélas!</p>
-
-<p>Je te jure que je n'ai rien cherché, et que
-le hasard seul m'a fait trouver des lettres
-adressées par lui à sa première femme.</p>
-
-<p>Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai
-résisté pendant trois jours. J'ai passé des
-heures devant le tiroir que j'ouvrais et que
-je refermais, sans pouvoir m'en aller de là.
-Sur la première enveloppe, je voyais mon
-propre nom, écrit par la main de Charles:
-«Madame Lanjorais&hellip;» Je palpais le lien
-de soie, l'épaisseur du paquet de lettres, et
-je me sauvais en tremblant.</p>
-
-<p>A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu&hellip;</p>
-
-<p>Oh! ces lettres! Elles me brûlaient les
-doigts et les yeux! Il les avait écrites au
-cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes,
-reprises dix fois chaque jour,
-étaient datées d'heure en heure, pour marquer
-mieux la perpétuelle obsession. En
-lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait pas,
-il murmurait: «Tu es ma vie, je t'aime
-plus que je ne m'aime, et plus que tu ne
-m'aimes&hellip;&mdash;Quand on me force à t'oublier
-un instant, je ne vis plus; dès qu'on me
-laisse libre, je ressuscite: la vision de toi
-<span class="pagenum" id="pg_76">-76-</span>donne la vie&hellip;&mdash;Avant d'entrer dans ce lit
-d'hôtel, je ferme les yeux, et je te rêve couchée
-là, endormie; puis, je m'approche
-doucement, et je me penche vers toi, pour
-baiser ton front calme, tes yeux clos, tes
-lèvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise:
-réveille-toi, ma mie, et vois que je suis là!
-Tu sens le thé, ma fleur de thé!&hellip;&mdash;Je me
-suis assis sur le bord du fossé, et j'ai cueilli
-des fraises sauvages; je les ai pressées, les
-fraises roses, bien fort entre mes lèvres,
-mais elles n'ont pas dit: Encore!&hellip;&mdash;Demain!
-demain! Il n'y a plus de mots
-pour crier ma joie, quand je pense à ce retour;
-il faudrait pleurer&hellip;»</p>
-
-<p>Je les ai tant lues ces phrases, que je les
-sais par c&oelig;ur. L'autre aussi les avait bien
-lues, car les feuilles sont toutes froissées:
-elles ont gardé les plis du corsage où cette
-femme les cachait, sur son c&oelig;ur, et, si elles
-ont pu se refroidir avec le temps, c'est
-parce que la femme est morte!</p>
-
-<p>Eh bien, non! Elle vit!</p>
-
-<p>Elle vit, te dis-je! Elle est présente malgré
-la tombe, comme elle l'était malgré l'absence!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_77">-77-</span>&mdash;Il l'aime encore!</p>
-
-<p>J'en ai eu la preuve, et j'ai vu.</p>
-
-<p>Ce que j'ai vu? Il l'a embrassée devant moi!</p>
-
-<p>Oui, il l'a baisée sur les paupières, devant
-moi!</p>
-
-<p>C'était un soir. Le petit allait se coucher.
-Mon mari, assis devant la cheminée, regardait
-les tisons; il se souvenait, sans doute, il
-pensait à elle&hellip; Tiré de sa rêverie par l'enfant
-qui l'appelait, il releva la tête avec cette
-stupeur des gens endormis qu'on réveille; il
-contempla son fils, et tout à coup il se mit à
-le serrer dans ses bras, comme s'il le retrouvait:
-il le serra si fort que l'enfant eut
-un cri.</p>
-
-<p>Il lui baisa les yeux, entends-tu, les deux
-yeux, longuement, et lorsque l'héritier de la
-morte, enfin, eut dégagé sa tête et qu'il
-tourna vers moi ses prunelles étonnées, il
-avait un regard de femme: les yeux de sa
-mère, ressuscités, et je sentis que leur étonnement
-venait de me voir là!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Maintenant, je le déteste, leur petit!</p>
-
-<p>Mon Dieu! N'était-ce pas assez des tortures
-que la jalousie me fait souffrir, sans y
-<span class="pagenum" id="pg_78">-78-</span>ajouter encore les aigreurs de la haine et le
-remords d'exécrer une créature innocente?</p>
-
-<p>Car c'est épouvantable! Ma haine, que
-j'essayais d'abord de refréner et d'étouffer,
-est devenue plus forte que ma raison, et je
-ne sais plus ni la cacher, ni la contraindre!
-Ce baby que j'aimais tant, que je soignais,
-que j'endormais, dont je me croyais la vraie
-mère, et qui m'adorait, lui aussi, je ne peux
-plus le voir, depuis qu'il incarne la morte.
-Son aspect seul et son regard me bouleversent,
-me crispent. Il n'est point jusqu'à sa
-voix qui ne m'affole, car j'en suis venue à
-imaginer qu'il a la voix de sa mère, comme
-il en a les yeux, et dès qu'il parle, c'est elle
-que j'entends! Quand il rit, c'est pour me narguer!
-Quand il pleure, ses cris m'entrent
-dans la chair, dans tout le corps, comme des
-aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgré
-cette douleur physique, j'éprouve une volupté
-maladive à l'entendre crier ou pleurer, parce
-que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je
-me venge!</p>
-
-<p>Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je
-me ressemble encore? Comment peut-on
-changer ainsi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_79">-79-</span>L'enfant a bien senti que je changeais, et,
-lui non plus ne me reconnaissait pas. Il m'a
-d'abord recherchée un peu moins. Ensuite,
-il a pris peur de moi, vaguement, et bientôt,
-il m'évitait. Ces ruptures-là vont très vite,
-avec les enfants et les bêtes. Il s'est mis à
-me craindre tout à fait: maintenant, il me
-fuit.</p>
-
-<p>Son éloignement m'a rendue plus nerveuse
-encore: et voilà qu'un jour je l'ai battu!</p>
-
-<p>Son père était là. Il a vu. Il n'a rien dit,
-mais il est devenu très pâle. Il a pris son enfant,
-il l'a embrassé et l'a emmené. Il l'a
-couché lui-même, et je n'osais bouger.</p>
-
-<p>J'avais peur de me retrouver en présence
-de mon mari. J'ai pleuré beaucoup. Quand
-M. Lanjorais rentra dans le salon, il me
-trouva dans les larmes. J'ai demandé pardon,
-bien sincèrement. Il a été très bon et
-m'a calmée avec des paroles indulgentes.
-Moi-même, j'ai confessé toutes mes peines,
-leurs causes, ma misère.</p>
-
-<p>Ce fut alors entre nos âmes une espèce de
-rapprochement glacial, une de ces rencontres
-trop brusques à la suite desquelles on est
-plus loin l'un de l'autre, plus loin qu'auparavant.
-<span class="pagenum" id="pg_80">-80-</span>Quelque chose venait de se rompre:
-l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi
-comme j'avais vu en lui, et nous comprenions
-nettement que nos deux esprits ne communiaient
-plus.</p>
-
-<p>A cause de ce petit!</p>
-
-<p>Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu
-que je ne lui garde pas rancune? Est-ce
-que je suis maîtresse d'aimer, de ne pas
-aimer? On sent, on a du mal, on crie. Quelque
-chose, en moi, crie contre cet enfant qui
-est le spectre d'une femme, et j'ai beau me
-raisonner, me désoler, il a pris de jour en
-jour une importance plus terrible et presque
-fantastique: il n'est plus maintenant, à mes
-yeux, une simple évocation de sa mère, il est
-devenu elle; elle-même, entends-tu? l'Autre,
-celle à cause de qui on ne m'aime pas, celle
-qui m'empêche d'être aimée, qui m'en empêchera
-toujours, la morte qui me fait veuve!</p>
-
-<p>Je suis folle, peut-être? Soit! Mais qu'importe,
-si je ne puis plus ne pas l'être? Je
-sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est
-brisé, et voilà ce qui me révolte! Est-ce que
-je n'avais pas mon droit à du bonheur,
-comme une autre? Je ne l'ai pas cherché: on
-<span class="pagenum" id="pg_81">-81-</span>est venu me l'offrir, et l'on m'a dit: «Voilà
-ta part!» Alors, j'ai cru, et je me suis donnée
-toute, et maintenant, mon Dieu, je me
-trouve seule, plus seule qu'auparavant, puisque
-je l'ai touchée et que j'ai cru l'étreindre,
-la félicité qui m'échappe!</p>
-
-<p>Plains-moi!</p>
-
-<p>Je t'embrasse.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise.</span></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«Chère amie, j'ai bien tardé à te
-répondre.</p>
-
-<p>Tu me demandes comment je vais?</p>
-
-<p>Mal: la douleur m'a rendue impressionnable
-à tout, et nerveuse. Ajoute à cela que
-j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse
-qui commence. Je ne suis pas encore
-bien certaine du fait, et déjà pourtant cette
-idée me trouble et me tracasse.</p>
-
-<p>D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est
-pour moi un sujet d'inquiétude, et je redoute
-tout ce que je prévois. Je ne pense aux choses
-que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je
-rêve et je me réveille en sursaut. Pendant la
-nuit, des idées tournent dans ma tête, vite,
-<span class="pagenum" id="pg_82">-82-</span>vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent;
-je cherche des remèdes à mon mal,
-des arrangements à notre vie, des hypothèses
-qui ramèneraient le calme dans mon esprit,
-des drames où mon dévouement serait beau
-et me ferait aimer de celui qui dort à mon
-côté. J'imagine des folies, des romans, le feu,
-un naufrage, et je sauverais le petit, et je
-dirais, en le rapportant à son père: «Tu me
-le dois un peu, aime-moi donc aussi.»</p>
-
-<p>Mais toutes ces belles choses de la nuit
-n'arrivent jamais en plein jour, et, lorsque je
-rentre au matin, dans l'existence banale, j'y
-arrive avec des nerfs crispés, un cerveau las
-qui tournoie encore: la fatigue des nuits me
-fait des journées dolentes, et personne ne
-vient à moi.</p>
-
-<p>On a raison, car je suis irritable; mais, à
-force d'être exilée, je deviens plus acariâtre
-encore. Je m'en rends compte: on n'est pas
-bien, près de moi; je communique mon mal,
-et c'est tout juste qu'on me fuie; je voudrais
-redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je
-souffre trop, et ma tête s'en va. J'ai des
-colères subites qui me laissent dans le crâne
-une grande souffrance.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_83">-83-</span>Et puis, il y a maintenant une idée qui me
-harcèle et qui me revient dès que je l'ai
-chassée. Je me dis: «Si l'enfant n'était plus
-là!» Alors, j'imagine une maison calme, une
-existence à deux, et l'amour reconquis, et la
-paix dans mon c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Si l'enfant n'était plus là!&hellip;</p>
-
-<p>Et je voudrais qu'il disparût, ce vivant
-portrait de la morte! Je le voudrais tant, je
-le veux tant que&hellip; C'est horrible! J'ai peur
-de moi, et de cette idée fixe.</p>
-
-<p>Au revoir. Écris-moi un peu.</p>
-
-<p>Ton amie,</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise</span>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«J'ai reçu tes lettres, ma chère amie.
-Merci, pour tes bonnes paroles, pour la
-bonne amitié. Je te sais gré de la peine que
-tu as prise de me donner des conseils: mais
-ils étaient inutiles, vois-tu, et bien dangereux
-aussi. Imagine un peu les malheurs
-nouveaux que tu pouvais amener dans mon
-ménage, si mon mari avait lu des phrases
-dans lesquelles tu plaides pour l'enfant de sa
-première femme: on dirait que tu me dissuades
-de le tuer, ce chérubin! Mon Dieu,
-<span class="pagenum" id="pg_84">-84-</span>quelle horreur! Se peut-il que mes pauvres
-lettres t'aient donné de moi une semblable
-idée? Brûle-les vite, alors, et qu'il n'en reste
-rien! N'est-ce pas, tu vas les brûler? Jette
-encore celle-ci au feu, et ne parlons plus de
-mes misères, puisque je les explique si
-mal&hellip;</p>
-
-<p>Je t'embrasse.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise.</span></p>
-
-<p><i>P.-S.</i>&mdash;J'en ai maintenant la certitude:
-je suis enceinte.</p>
-
-<p class="sign">L.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«Ma chère, ma chère, je t'avais menti, je
-mentais honteusement, lorsque, il y a six
-mois, je protestais contre un soupçon trop
-juste, contre des conseils trop sages. Si je
-t'ai demandé de brûler mes lettres, c'était
-déjà pour détruire des preuves, et je me reprochais
-d'avoir écrit, parce que je commençais
-à entrer dans le crime.</p>
-
-<p>Je t'épouvante? Ah! quand tu sauras tout!</p>
-
-<p>J'ai appelé la mort, lâchement, sournoisement,
-une mort traîtresse qui venait en
-<span class="pagenum" id="pg_85">-85-</span>cachette, et que j'appelais sans risques. Tu
-ne peux pas supposer à quel point je fus
-infâme dans la persévérance, et je veux le
-dire à présent, et je veux que tu le saches,
-pour me châtier devant quelqu'un, et ne
-plus être seule à porter le poids d'un secret
-qui me pèse trop. Dis-moi vite que je peux
-me confesser à toi! J'en ai besoin. Après la
-hantise du meurtre, c'est maintenant celle
-du remords! Ah! je suis une malheureuse
-femme! Maudis-moi, mais plains-moi!</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise.</span></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>C'est bien. Je vais raconter tout, si je
-peux.</p>
-
-<p>Des semaines, j'ai lutté. Je ne pensais, je ne
-pouvais penser à aucune autre chose. C'était
-une obsession de toutes les minutes. Je marchais
-comme dans un rêve, et tout le monde
-constatait mon air égaré.</p>
-
-<p>Nul ne songeait à attribuer mes bizarreries
-à un commencement de grossesse, car
-on ignorait mon état.</p>
-
-<p>Cependant, un jour, mon mari en eut
-<span class="pagenum" id="pg_86">-86-</span>l'idée, et il m'interrogea. Mais je niai, et
-même avec énergie, presque avec colère.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes étonnants, vous autres
-hommes, ma parole! Est-ce que nous
-n'avons pas une âme, des sentiments, aussi
-bien que vous? On dirait, à vous entendre,
-que toutes nos pensées dépendent de notre
-santé, et quand nous sommes tristes, ou
-quand nous voyons clair, vous nous croyez
-malades!</p>
-
-<p>Il n'insista point, et fit de son mieux pour
-m'apaiser.</p>
-
-<p>Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en
-arrière, il me semble qu'en ce temps-là je
-n'ai pas vécu moi-même, et qu'une autre
-créature s'agitait à ma place, qu'une autre
-âme habitait mon cerveau, et commandait
-mes gestes. Ce temps-là, c'est une espèce de
-trou noir, dans ma vie: j'y vois mal, et je
-m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar.
-Je ne sais plus qu'une chose: j'avais
-<i>besoin</i> que l'enfant mourût!</p>
-
-<p>Alors je me suis mise à le tuer.</p>
-
-<p>Comment? Il me fallait une arme qui
-n'éveillât point de soupçon.</p>
-
-<p>Un simple mouchoir m'a suffi, avec son
-<span class="pagenum" id="pg_87">-87-</span>poison lent, un mouchoir de tuberculeux&hellip;</p>
-
-<p>J'ai caché cette chose dans le lit de l'enfant,
-entre la paillasse et le matelas, sous la
-tête; et puis, j'ai attendu.</p>
-
-<p>J'ai attendu des mois. Le poison, sous la
-chaleur de son petit corps, fermentait. Il a
-fermenté pendant des mois, et je regardais,
-en attendant.</p>
-
-<p>J'attendais sans impatience, et j'étais
-tranquille, comme on devient quand on est
-sûr.</p>
-
-<p>A vrai dire, mes mains avaient tremblé,
-et mon c&oelig;ur avait failli, au moment du
-coup, tandis que je cachais le poison. Je
-m'étais retournée brusquement.</p>
-
-<p>&mdash;On me voit!</p>
-
-<p>Le portrait de la mère, accroché au mur,
-me surveillait, d'un regard froid. Je m'étais
-sauvée dans ma chambre. J'avais lavé mes
-mains et mes bras jusqu'au coude, dans une
-eau sublimée, et cet émoi passé, j'étais
-redevenue tout à fait calme.</p>
-
-<p>Depuis lors, je n'éprouvais plus qu'un
-grand soulagement, une sorte de bien-être,
-la sensation d'une délivrance. Je n'avais
-plus rien à faire. La nature se chargeait de
-<span class="pagenum" id="pg_88">-88-</span>la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration,
-je me disais: «Tout cela ne me regarde
-plus; la maladie tombe où elle veut;
-on est atteint, on meurt, on en réchappe.
-Qu'y peut-on?»</p>
-
-<p>J'arrivais ainsi à me persuader que je
-n'étais pas coupable! Me persuader? Non.
-Pas même! Je me disais cela, tranquillement.
-Je ne me réfugiais pas derrière un
-sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre.
-Je me sentais innocente! Et j'attendais.</p>
-
-<p>Se peut-il donc que le crime apaise et
-rassérène? Il est un fait constant, certain,
-c'est que, à dater du mouchoir, je cessai de
-souffrir. Mes nerfs reposés ne me faisaient
-plus ces horribles nuits de fièvre; ma jalousie
-avait disparu comme par enchantement;
-l'existence me paraissait meilleure,
-possible, arrangée; je me montrais beaucoup
-plus douce; même, l'enfant, peu à peu, me
-redevenait sympathique, et tout au moins
-ne m'inspirait plus de rancune; mon mari,
-de me voir en meilleur état, se réjouissait
-et se rapprochait; j'annonçai ma grossesse:
-ce fut une joie! Nous eûmes ensemble, à
-<span class="pagenum" id="pg_89">-89-</span>nous trois, des soirs d'intimité et de gaieté,
-comme aux premiers temps de mon mariage.
-Et j'attendais&hellip;</p>
-
-<p>Dans cette sérénité monstrueuse, je me
-suis dit un jour: «Voilà. Si le petit en réchappe,
-c'est qu'il ne doit pas mourir, et que
-notre existence doit continuer telle qu'elle
-est: nous continuerons. Si au contraire il
-est pris par le mal, tant pis. Voilà.»</p>
-
-<p>Par cette manière de raisonnement, je me
-dégageais encore mieux de toute responsabilité,
-et je la rejetais sur la nature, sur
-Dieu, leur offrant de choisir, les laissant
-maîtres de me donner tort ou raison, d'approuver
-ma conduite ou de la blâmer, et,
-s'ils me donnaient tort, de tuer le mal, au
-lieu de tuer l'enfant!</p>
-
-<p>J'ai attendu, je te dis, pendant des
-mois.</p>
-
-<p>Je demandais: «Comment vas-tu, mon
-petit, ce matin?»</p>
-
-<p>Il allait bien.</p>
-
-<p>Le soir, je le bordais, et j'arrangeais ses
-cheveux bouclés autour de son visage, pour
-qu'il ne fût point chatouillé par les petites
-mèches, et qu'il fût joli en dormant; il me
-<span class="pagenum" id="pg_90">-90-</span>souriait du fond de ce trou blanc, avec les
-yeux de sa mère.</p>
-
-<p>Alors, je lui disais: «Dors bien, mon
-petit.»</p>
-
-<p>Puis, je tirais sur lui les rideaux de la
-couchette, afin de l'enfermer avec la mort,
-et pour que rien ne fût perdu.</p>
-
-<p>Le lendemain, au réveil, je demandais
-encore:</p>
-
-<p>&mdash;Comment vas-tu, mon petit, ce matin?</p>
-
-<p>Un jour il a toussé, en s'éveillant.</p>
-
-<p>Cela m'a fait quelque chose. Je suis
-devenue très pâle, et une sueur m'a mouillé
-les tempes. Je me suis en allée. Je me suis
-cachée dans ma chambre. J'avais froid.
-Mon c&oelig;ur battait fort, puis s'arrêtait. J'ai
-eu des frissons, un vertige. Je me suis jetée
-sur mon lit défait, et j'avais peur de la
-lumière.</p>
-
-<p>Ah! ne crois pas, ma pauvre amie, que
-c'était le réveil de la conscience! Un simple
-effroi devant la mort apparue, et voilà tout.
-Quand cet instant-là fut passé, je suis retombée
-dans mon impassibilité de bête
-repue, et je concluais: «Dieu a opté pour
-la mort.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_91">-91-</span>Cependant, j'eus besoin ce matin-là d'aller
-à l'église et de prier. Mais j'achevais chaque
-prière en répétant: «La volonté de Dieu
-soit faite!»</p>
-
-<p>Ensuite, je rentrai dans mon calme, et,
-de nouveau, j'attendis pour voir si véritablement
-le petit avait le germe du mal.</p>
-
-<p>Le père, d'abord, n'appréhendait rien,
-qu'un rhume. Moi, je guettais. Bientôt, nous
-vîmes l'enfant dépérir. Il se fanait, comme
-une fleur dans un vase. Sa peau devint terne.
-Il eut un air grave et vieillot. En vieillissant
-ainsi, il ressemblait davantage à sa
-mère: ce fut tout à fait, sur l'oreiller, le
-visage d'une femme, avec des boucles blondes
-et des yeux qui brillaient trop. Mais cette
-ressemblance ne me torturait plus comme
-autrefois. J'attendais.</p>
-
-<p>Le père voulut consulter un médecin, et
-je l'approuvai.</p>
-
-<p>Je l'approuvai sincèrement. Je n'aurais
-pas moi-même proposé l'examen médical,
-parce que cette initiative, venant de moi,
-comportait une répugnante hypocrisie. Mais
-j'acceptais très volontiers. N'est-ce point
-bizarre, ces contradictions-là? Je tue, avec
-<span class="pagenum" id="pg_92">-92-</span>la plus lâche fourberie, et dans l'impunité.
-Mais jouer la comédie de réclamer un docteur,
-fi donc! Cela serait déshonorant.</p>
-
-<p>Que le médecin vienne, s'il veut, et qu'il
-guérisse le malade, s'il peut. C'est leur
-affaire. Qu'on se débrouille! Et j'attendais.</p>
-
-<p>Le médecin diagnostiqua la tuberculose,
-prescrivit la suralimentation, le repos, le
-grand air.</p>
-
-<p>Alors, je devins une garde-malade indifférente,
-correcte, qui remplissait toutes les
-fonctions de son rôle. Je faisais le nécessaire,
-tout le nécessaire: entre la mort et la vie,
-je ne voulais pas prendre parti.</p>
-
-<p>J'avais retiré le mouchoir, devenu inutile,
-et maintenant, pour rien au monde je n'eusse
-consenti à aider le mal: j'aurais considéré
-tout mauvais soin comme une action coupable,
-et la seule. Je faisais mon devoir
-d'épouse; je soignais l'enfant de mon mari,
-avec loyauté, sans dévouement.</p>
-
-<p>On m'admirait pourtant, et l'on disait
-autour de moi: «Une mère ne ferait pas
-davantage.» Ces éloges me laissaient froide,
-ne me causant ni joie d'avoir trompé les
-gens, ni honte de mon cynisme, ni remords
-<span class="pagenum" id="pg_93">-93-</span>de mon crime. En vérité, ma folie était, je
-crois, de ne plus rien sentir; j'avais perdu
-ma conscience.</p>
-
-<p>Nous avions retiré les rideaux du lit, et
-l'enfant dormait avec la fenêtre entr'ouverte.</p>
-
-<p>Un soir, debout près de sa couchette, je
-le regardais dormir: sa respiration pénible
-soulevait le bord de sa couverture, entre-bâillait
-ses lèvres, et ses pommettes étaient
-roses. Je l'examinais, tranquillement, et, je
-te dis, j'étais debout; puis je me penchai
-pour mieux voir.</p>
-
-<p>Alors, dans ce mouvement, je sentis, au
-fond de mes entrailles, un choc brusque,
-comme d'un coup de pied, qu'on m'aurait
-donné au dedans de moi. Je me relevai, pour
-appuyer ma main sur mon ventre douloureux,
-et je compris&hellip;</p>
-
-<p>Mon enfant avait remué! J'allais être
-mère! Moi, mère d'un tout petit, plus frêle
-encore, et frère de celui-ci qui sommeillait,
-tout doux et tout mourant, dans sa couchette.</p>
-
-<p>Alors, je vis clair, je vis tout!</p>
-
-<p>Stupéfaite de ce que j'avais pu vouloir et
-accomplir, folle,&mdash;oui, folle de ne plus
-<span class="pagenum" id="pg_94">-94-</span>l'être,&mdash;je tombai à genoux, dans ma douleur,
-et je tendis les mains vers l'autre mère,
-en murmurant: «Pardon&hellip;»</p>
-
-<p>Crois-tu qu'elle pardonnera?</p>
-
-<p>Et toi, me permets-tu encore de signer</p>
-
-<p class="sign2">Ton amie,</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise</span>.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«Tu ne m'as pas répondu. Je te fais horreur?
-Ne t'en défends pas, car je te comprends.
-Excuse-moi si j'ai troublé ton repos
-avec le récit de mes crimes. J'avais tant besoin,
-ma pauvre amie, d'entendre un cri
-d'horreur qui ne fût pas celui de ma conscience!</p>
-
-<p>J'ai attendu ta réponse: elle n'est pas venue.
-Alors, je me suis sentie trop seule.
-J'avais peur de me jeter aux pieds de mon
-mari, d'avouer tout.</p>
-
-<p>Je suis allée à confesse, et, dans l'ombre,
-j'ai dit au prêtre les choses qui sont.</p>
-
-<p>Il m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous éclaire enfin.</p>
-
-<p>Il m'a prescrit, pour toute pénitence, de
-<span class="pagenum" id="pg_95">-95-</span>vouer mes jours et mes nuits à sauver ma
-victime.</p>
-
-<p>Certes, je n'avais pas besoin d'un tel
-ordre! J'exècre mon aberration ancienne, et
-j'ai beau me dire que je n'étais pas moi, que
-j'ai traversé une crise de folie, que les commencements
-de ma grossesse, peut-être, ont
-déséquilibré mon cerveau, que je n'ai rien
-de commun avec la misérable à laquelle il
-fut possible de concevoir et d'exécuter ce
-que j'ai fait&hellip; Des mots! C'est des mots,
-tout cela! Un crime a été, il est, et je l'ai
-conçu avec mon esprit, je l'ai exécuté avec
-mes mains! Oh! tuer un petit, dans sa couchette,
-quand il dort! Une femme a pu cela,
-et je suis cette femme! Il me semble que j'ai
-souillé la terre, et, quand je rencontre mon
-visage dans un miroir, j'éprouve une horreur
-qui est presque de l'épouvante!</p>
-
-<p>Mon mari, maintenant, trouve que je me
-fatigue trop, et que mon dévouement passe
-la mesure. Le docteur n'a-t-il pas eu la maladresse
-de déclarer que j'avais besoin de
-grands ménagements, que j'étais faible, et
-que mon système nerveux, surmené, exigeait
-le repos? S'il savait, cet homme! Mais il ne
-<span class="pagenum" id="pg_96">-96-</span>peut pas savoir que la fatigue, et même la
-mort, me seraient douces comme une expiation,
-et que je me plais à voir ma santé dépérir,
-tandis que celle du pauvre petit s'améliore
-à mesure.</p>
-
-<p>Car il va mieux, vois-tu, beaucoup mieux;
-et parfois, je me demande si, par un miracle,
-ma vie ne sort pas de moi pour entrer en lui,
-et pour reconstituer la sienne. Cette pensée
-me fait du bien, comme un pardon qui descendrait
-de Dieu.</p>
-
-<p>Je t'embrasse&hellip;</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise</span>.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«Un bien douloureux événement, depuis
-ma dernière lettre! J'ai mis au monde un
-enfant mort. Toi qui sais, ne la vois-tu pas,
-la main de Dieu? Le médecin, pauvre savant,
-s'imagine et affirme que l'excès des fatigues
-m'avait mis hors d'état de supporter les labeurs
-d'une grossesse. Ah! que la science
-des hommes est courte! Ne me plains pas
-trop. J'ai mérité le malheur qui m'arrive. Je
-bénis la bonté qui me frappe. Dieu est juste.
-C'est justice que j'expie. J'ai voulu la mort
-<span class="pagenum" id="pg_97">-97-</span>d'un enfant; la mort est venue à mon appel:
-c'est mon enfant qu'elle a pris. La volonté de
-Dieu soit faite!</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise.</span></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me
-disais: «Tu n'as pas le droit de te plaindre!»
-J'ai pleuré pendant des nuits, la face sur
-l'oreiller.</p>
-
-<p>Le jour, devant les autres, je restais
-calme, parce que j'ai trop de honte quand
-on me plaint, quand on me console, quand
-on m'admire. Car il y a des gens pour m'admirer
-et pour croire que des soins incessants
-et des nuits d'insomnie furent la cause de
-mon mal! Il y en a, et mon mari est de
-ceux-là! Quand ils parlent ainsi devant moi,
-j'ai envie de leur crier la vérité, et j'étouffe!</p>
-
-<p>On a fini par comprendre que de tels propos
-me sont pénibles, et on me dispense de
-les entendre.</p>
-
-<p>Maintenant, je vais mieux. J'ose presque
-espérer. D'ailleurs, tu ne sais pas tout. Il s'est
-fait peut-être un miracle, dans notre maison,
-mais personne ne s'en doute, excepté moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_98">-98-</span>Le jour même où mourut mon enfant, on
-vit une grande amélioration dans la santé
-de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence.
-Laisse-moi croire que je paie ma
-dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était
-de bercer une petite créature qui fût mienne,
-je me suis, par un crime, interdit cette joie.
-Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux
-plus avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je
-n'y ai plus droit. Je n'en aurai pas d'autre
-que celui de la morte, et, désormais, je sens
-qu'il est à nous deux, à elle, à moi, et
-presque autant à moi, puisque sa vie nouvelle,
-par la grâce de Dieu, est un peu faite
-avec la vie sacrifiée du mien.</p>
-
-<p>J'ai demandé qu'on accrochât dans ma
-chambre le portrait de la morte que j'avais
-tant haïe. La peinture est en face de mon
-lit, en pleine lumière, et je la vois. Je lui
-parle.</p>
-
-<p>Sans doute tu vas penser que je suis restée
-un peu folle, après cette crise. Peut-être.
-Mais cette folie, si c'en est une, est consolante,
-et j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre
-mère plus que je ne l'ai détestée.</p>
-
-<p>A force de lui parler, je l'ai rendue vivante.
-<span class="pagenum" id="pg_99">-99-</span>A force de lui parler avec mes yeux,
-les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu?
-Elle, qui sait tout, ne me déteste
-pas! Ah! les morts valent mieux que nous.
-Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!</p>
-
-<p>On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible,
-pourtant, qu'une mère pardonne le
-meurtre de son petit?</p>
-
-<p>Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense
-en la regardant, elle répond:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je
-n'y crois pas; et la preuve, c'est que je te
-confie mon enfant: je te le lègue, il est à
-nous, partageons-le, et remplace-moi près
-de lui, ma s&oelig;ur!</p>
-
-<p>Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas?
-Elle est si bonne! Je l'aime bien. Tu ne seras
-pas jalouse: je l'aime de tout mon c&oelig;ur, à
-cause de sa bonté, et dans mon c&oelig;ur elle
-passe même avant toi. Plus que toi, elle est
-devenue ma s&oelig;ur, à cause de notre enfant
-commun, qui fait d'elle et de moi deux êtres
-en un seul.</p>
-
-<p>Lorsque le petit vient m'embrasser, elle
-sourit. Elle est heureuse. Elle n'est pas jalouse.
-Le soir, il dit sa prière entre nous
-<span class="pagenum" id="pg_100">-100-</span>deux, à genoux au pied de mon lit, avec ses
-petites mains jointes. Et voilà que, l'autre
-jour, il a demandé à Dieu le bonheur pour
-ses deux mamans. Il a trouvé cela tout seul,
-le chérubin! Quand je l'ai entendu, une
-grande émotion m'a parcourue tout entière,
-une émotion si tiède, si longue, que j'en
-restais alanguie et stupéfaite: c'était comme
-un sang nouveau qui venait de couler au
-fond de moi, de la tête aux pieds, et, du
-même coup, j'étais une autre femme, pardonnée,
-lavée par le mot d'un enfant!</p>
-
-<p>Mon mari était là, debout, dans la chambre.
-Malgré sa présence, je n'ai pu me contenir.
-Je me suis tournée vers le mur, parce
-que j'éclatais en sanglots.</p>
-
-<p>M. Lanjorais s'est approché de moi, et il
-me parlait doucement, avec des mots qui ne
-signifient rien, mais qui calment. J'ai senti
-qu'il posait la main sur ma tête. Enfin, je
-me suis retournée, et j'ai vu le petit, qui me
-contemplait avec étonnement.</p>
-
-<p>Je lui ai tendu les bras. Il est venu en
-courant, et j'ai pleuré dans ses cheveux. Je
-l'embrassais de toutes mes forces, et je
-disais:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_101">-101-</span>&mdash;Merci!</p>
-
-<p>Il ne comprenait pas, et son père ne comprenait
-qu'à demi, bien qu'il eût entendu le
-dernier mot de la prière. Sans doute, il attribuait
-mon émoi à l'impressionnabilité d'une
-malade. J'ai cru, encore une fois, que j'allais
-avouer tout, dans un élan de mon c&oelig;ur,
-et déjà j'ouvrais la bouche pour parler.</p>
-
-<p>Mais, alors, j'ai vu la mère qui du haut de
-son cadre, regardait son enfant serré sur ma
-poitrine; et son regard disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, ne trouble plus la vie.</p>
-
-<p>J'ai fermé les yeux, et ce fut le premier
-instant de bonheur pur que ta pauvre amie
-ait jamais connu en ce monde.</p>
-
-<p>Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous
-sommes heureux, tous les quatre, et nous
-resterons heureux!</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Louise.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LA BEAUTÉ</h2>
-
-
-<p>Jamais un visiteur n'avait pénétré dans la
-maison ni dans le parc, depuis dix ans que
-cette villa était construite. On racontait qu'un
-jour des architectes et des artistes étaient
-venus de Londres, avec des plans et de l'or,
-et qu'ils avaient bâti, sur le bord du lac, ce
-merveilleux palais, dans un lieu de beauté,
-choisi par un acheteur inconnu.</p>
-
-<p>Le cirque des Alpes, alentour, s'étageait
-depuis les eaux du lac jusqu'aux nuages du
-ciel, pour faire à la demeure un gigantesque
-rempart contre le monde. Le palais, tournant
-le dos à la ville, ne lui présentait qu'un
-vaste mur sans fenêtres, un mur de forteresse
-<span class="pagenum" id="pg_103">-103-</span>qui ne voulait rien voir de la vie extérieure
-et qui lui défendait d'entrer. La vue
-ne s'ouvrait que vers le lac: quatre terrasses
-de marbre blanc regardaient un paysage de
-sublime recueillement, où l'on ne percevait
-que des montagnes et du ciel, et puis encore,
-répétés dans le miroir des eaux plates, du
-ciel et des montagnes.</p>
-
-<p>Personne ne connaissait les deux habitants
-du château. Ils étaient arrivés dans
-une voiture close, et n'étaient plus sortis.
-Les serviteurs, nombreux et tous venus de
-l'étranger, parlaient peu aux gens du pays.
-La porte ne s'entre-bâillait que pour un vieux
-prêtre qui, chaque dimanche, venait dire la
-messe dans une étroite chapelle construite au
-fond du parc, et cette chapelle était édifiée
-sur un caveau, dont la dalle portait deux
-noms: Ellen, Ary.</p>
-
-<p>Agenouillés sur la pierre de leur propre
-tombeau, les deux hôtes de la villa écoutaient
-l'office, et communiaient deux fois
-l'an. Par le vieux prêtre, on savait donc
-qu'ils étaient pieux, riches, jeunes, mais on
-ne savait rien de plus, et dix ans de curiosité
-n'avaient rien appris davantage. Le nom
-<span class="pagenum" id="pg_104">-104-</span>même de ces mystérieux châtelains était
-ignoré; personne ne leur écrivait, ni d'Angleterre
-ni d'aucun point du monde, et les
-affaires de toute nature se réglaient par l'entremise
-d'un majordome silencieux, qu'on
-appelait M. Piète. Quand les autorités, sous
-prétexte de bonne police, voulurent essayer
-quelque indiscrétion officielle, M. Piète leur
-demanda le délai d'une semaine pour se procurer
-les pièces qui leur donneraient pleine
-satisfaction. Toute la ville espéra qu'elle
-allait savoir. Mais, avant le terme fixé, les
-autorités reçurent un ordre supérieur et
-formel d'avoir à s'abstenir désormais de
-toute enquête intempestive.</p>
-
-<p>Alors, aux épithètes acquises, faute de
-mieux on ajouta une épithète nouvelle: on
-déclara que ces deux êtres étaient puissants,
-étaient des princes, et la considération
-s'augmenta de quelque déférente inquiétude.</p>
-
-<p>On n'osa plus inspecter que de loin. Les
-barques en promenade sur le lac ne manquaient
-jamais d'observer les fenêtres et les
-terrasses du château. Souvent on aperçut les
-deux silhouettes rêveuses accoudées aux
-balustrades blanches, ou bien assises sur les
-<span class="pagenum" id="pg_105">-105-</span>gazons, ou cheminant dans les allées, et
-toujours finissant par se perdre dans le
-refuge des arbres. Les lorgnettes braquées
-avaient pu, à la longue, discerner les visages:
-on savait enfin que la dame était belle et
-que l'homme était beau: même, on les disait
-tous deux d'une admirable beauté, si parfaite
-et si pure que les mots ne l'exprimaient
-pas et qu'elle ressemblait à du rêve plutôt
-qu'à une réalité&hellip;</p>
-
-<p>Chaque soir, à l'heure où le soleil se
-couche, les deux hôtes apparaissaient, debout
-sur une terrasse, contemplant la lumière
-et s'abreuvant de splendeur: quiconque
-les avait vus ainsi, dans le majestueux
-décor de leurs montagnes, ayant au-dessus
-d'eux le coucher du soleil, et devant eux le
-plat miroir du lac, illuminé de nuages, avait
-cru voir, entre deux ciels, un couple de divinités
-amantes.</p>
-
-<p>Parfois, sous les étoiles, la femme chantait
-au bord du lac, et sa voix emplissait toute
-la nuit; les notes de son chant couraient en
-rebondissant sur l'eau, pareilles à un vol de
-sylphides qui se pourchassent en dansant;
-ceux qui avaient entendu cette voix en demeuraient
-<span class="pagenum" id="pg_106">-106-</span>hantés, comme d'avoir surpris le
-mystère d'une religion défendue, et violé le
-secret d'un dieu.</p>
-
-<p>A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit
-public en était venu à cette sorte de vénération
-craintive, où le respect se mélange
-d'effroi, et, lorsqu'on devisait du couple, on
-n'en parlait plus qu'à voix basse. On en menaçait
-les petits enfants pour les rendre
-sages; mais tant de passion aussi se dégageait
-de ce mystère que, malgré la piété des
-deux amants, on évitait d'y faire allusion en
-présence des jeunes filles.</p>
-
-<p>Car une légende s'était formée, peu à peu.</p>
-
-<p>Cette légende racontait que deux êtres
-très beaux, très riches, puissants dans leur
-pays, deux êtres d'élection, et peut-être
-royaux, avaient l'un pour l'autre un amour
-infini, et leur univers se limitait à eux-mêmes.
-Ils avaient donc résolu de se retrancher
-des villes et de réfugier leur bonheur
-dans un cloître d'amour. Ils avaient choisi,
-pour la beauté de leur corps, de leurs âmes
-et de leur tendresse, le plus beau paysage.
-Ensemble, ils avaient dit adieu à toutes les
-choses, à tous les hommes, à toutes les
-<span class="pagenum" id="pg_107">-107-</span>vanités, et seuls dans leur cadre beau, ils
-vivaient de leur beauté.</p>
-
-<p>Amants, époux? Peu importait, car, à vrai
-dire, ils étaient plus que mariés, et n'étaient
-qu'une seule vie en deux corps. Une effrénée
-passion les jetait sans cesse aux bras l'un de
-l'autre, une passion inlassable et mythologique,
-et dans leur chambre conjugale, et
-sous les dômes de verdure, et sur les lits de
-mousse, leur perpétuel amour exhalait des
-murmures extasiés.</p>
-
-<p>Les bourgeois de la ville prétendaient
-même, à voix plus basse, que, pendant une
-chaude nuit d'août, un poète curieux avait
-réussi à débarquer sous les saules du parc,
-et qu'il avait vu, de tout près, des choses, et
-entendu.</p>
-
-<p>Les deux amants, dans une anse retirée, au
-clair de lune, se baignaient, nus. Blancs et
-lisses, ils ressemblaient à deux statues de
-marbre qui, tout à coup, se meuvent dans la
-nuit. Leur nudité était si merveilleusement
-pure que le poète avait pu contempler la
-femme sans que sa propre chair osât se
-troubler un instant. Devant la majesté surhumaine
-du couple, il avait cru assister par
-<span class="pagenum" id="pg_108">-108-</span>miracle à l'animation d'un poème vivant. Et
-le poème avait parlé.</p>
-
-<p>Ary disait:</p>
-
-<p>&mdash;Viens dans le clair de lune, Ellen,
-pour que j'adore mieux la divinité de ton
-corps. Je te sais toute, et cependant il me
-semble que je t'apprends toujours, car ton
-geste est éternellement nouveau. J'ai recueilli
-dans ma pensée tous les aspects de
-toi, dans toutes les poses de ta vie. Ils sont
-là, sous mon front, et cent mille statues
-peuplent ce musée de mon esprit. Si bien je
-t'ai conquise en moi, ô ma beauté, que nous
-pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient
-plus, mon âme immortelle perpétuerait
-par le souvenir les cent mille images
-de ta chair, que je porte et garde pour l'éternité
-tout entière!</p>
-
-<p>Ellen répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Mourir est peu de chose, puisque la mort
-ne nous séparerait pas. Nos âmes s'en iront
-ensemble dans les jardins de Dieu, plus
-beaux encore que les nôtres, et sous les
-arbres du Paradis nous revivrons par la mémoire
-la religion de nos baisers.</p>
-
-<p>Et l'amant répétait:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_109">-109-</span>&mdash;Mourir n'est rien.</p>
-
-<p>Elle alors s'était écriée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais vieillir est la déchéance, et je ne
-veux pas, Ary, je ne veux pas être laide
-devant tes yeux! Je ne veux pas qu'aux
-chères visions de notre amour se substitue
-une image honteuse de la décrépitude&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! Ne dis jamais de ces paroles
-qui profanent! Ellen, il est des mots interdits
-à toute phrase où se trouve le nom
-d'Ellen!</p>
-
-<p>&mdash;Ami, si l'un de nous mourait, je le
-sens bien, l'autre mourrait aussi, et la tombe,
-à cause de cela, n'est pas à craindre. Mais
-qu'arriverait-il, si, longtemps, trop longtemps,
-nous restions sur la terre, côte à
-côte, tous les deux, et si la mort nous oubliait?
-Dieu défend qu'on se tue: comment
-donc ferons-nous pour ne jamais vieillir,
-et ne jamais nous voir vieillir? Pour empêcher
-le temps de nous déparer jour par
-jour, et de nous cacher nos précieux souvenirs
-en leur superposant de séniles laideurs,
-ami, comment ferons-nous?</p>
-
-<p>Le jeune homme, penché vers l'oreille de
-la jeune femme, murmura une réponse qui
-<span class="pagenum" id="pg_110">-110-</span>devait être consolante et douce, car l'amante
-sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle, ainsi nous ferons au premier
-cheveu blanc qui vienne à l'un de
-nous! Ainsi nous ferons, et ma jeunesse
-restera intacte en ton âme, et nos mémoires
-éternelles n'emporteront que des souvenirs
-de beauté.</p>
-
-<p>Ils parlaient de la sorte, nus et blancs, au
-clair de lune: des perles d'eau glissaient,
-comme des larmes de tendresse, sur leurs
-corps magnifiques.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Puis, un jour, la ville apprit que les jeunes
-amants s'étaient crevé les yeux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LE C&OElig;UR</h2>
-
-
-<p>Clara Clarck eut un immense chagrin
-quand elle perdit son enfant. L'illustre tragédienne
-adorait ce petit être: elle avait concentré
-sur lui toutes les ardeurs de sa nature
-excessive et tenu son rôle de mère comme
-elle les tenait tous, passionnément. Par respect
-pour cette créature issue d'elle, la comédienne
-avait réformé sa vie, et la présence
-d'un berceau avait donné à toute sa maison
-un caractère auguste; l'amante folle avait
-prétendu devenir une mère sainte, et le baptême
-du petit avait été, pour elle, un sacre.
-On ne la voyait plus, dans New-York, que
-vêtue d'étoffes sévères, marchant avec gravité,
-<span class="pagenum" id="pg_112">-112-</span>et répondant aux saluts par un sourire
-plein de réserve.</p>
-
-<p>Toutes les capitales de l'Amérique connurent
-et louèrent cette conversion; l'Europe,
-plus sceptique, railla un peu; les
-poètes des deux mondes écrivirent des vers
-sur l'enfant faiseur de miracles, et le premier-né
-de Clara, dans tous les journaux de
-la terre, reçut un plus important accueil
-que s'il eût été le fils unique d'un empereur,
-héritier présomptif de quelque grand
-royaume.</p>
-
-<p>Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement
-survenue, si brusque et si terrible,
-acquit, dans la presse du monde entier, l'importance
-d'un événement international. Plusieurs
-rois et des reines adressèrent à l'actrice
-des télégrammes de condoléances qu'elle
-lut à travers ses larmes, et qu'elle jeta ostensiblement
-sur des meubles.</p>
-
-<p>&mdash;Campbell, n'est-ce pas, vous répondrez
-à Sa Majesté? Je n'en ai pas la force&hellip;</p>
-
-<p>Elle fit embaumer le corps de son petit
-ange d'après les procédés égyptiens, car elle
-ne voulait point que la pourriture osât attenter
-à cette chair créée de sa chair; sans
-<span class="pagenum" id="pg_113">-113-</span>grande peine, elle obtint l'autorisation de
-conserver par devers elle le c&oelig;ur de son
-enfant, pour lequel un célèbre joaillier cisela
-une double cassette de verre et d'or.</p>
-
-<p>Elle décidait toutes ces choses d'une voix
-nette et sacerdotale, la seule qui fût convenable
-entre deux crises de douleur.</p>
-
-<p>Mais lorsque le petit mort apparut, couché
-dans son cercueil de bois précieux, avec sa
-mignonne tête qui émergeait des dentelles,
-l'actrice fut admirable de désespoir. Agenouillée
-devant la bière, elle trouva des
-attitudes et des mimiques géniales, qu'elle
-n'avait pas besoin de chercher, et qui lui
-venaient en trouvailles spontanées, tant la
-situation l'inspirait.</p>
-
-<p>Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck
-se dressa, pâle, et parut grandie; elle leva
-les deux bras, d'un geste symétrique, et ses
-doigts raides étaient écartés en étoile; elle
-s'évanouit, et tomba, d'une ligne, comme un
-mât de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant
-et sublime. Les privilégiés qui eurent la
-bonne fortune d'assister à cette scène gardèrent
-le souvenir d'un inoubliable spectacle.
-Jamais l'art, aidé de la nature, n'avait
-<span class="pagenum" id="pg_114">-114-</span>encore donné une plus complète formule de
-la perfection dans l'anéantissement. Le sculpteur
-Smithson y trouva le sujet de son <i>Andromède</i>,
-qui devait être la gloire de sa vie.
-Quant au poète Hardywill, il admirait, ému,
-ayant choisi dans un coin de la chambre une
-place commode d'où il pût aisément tout
-voir, et se recueillir sans être dérangé par
-les poignées de main ou les paroles d'un
-importun; il méditait, enregistrait, immobile
-dans la pénombre: les choses vues, les
-choses entendues se déposaient en lui, dans
-les profondeurs fécondes de son âme, et déjà
-ce drame vécu se transposait en matière
-d'art; car, devant cette bière enfantine, il
-venait de concevoir la pensée première de
-sa <i>Clytemnestre à Aulis</i>, &oelig;uvre qui allait
-faire de lui le Prince des Tragiques américains,
-et lui valoir l'honneur d'être comparé
-à Shakespeare.</p>
-
-<p>Après les funérailles, tout le monde se mit
-à l'&oelig;uvre, et les fruits que devait porter la
-mort de cet enfant commencèrent à germer:
-Smithson modelait, Hardywill écrivait. Seule,
-Clara Clarck ne fit rien; on ferma le théâtre
-où elle jouait, et le public, privé cependant
-<span class="pagenum" id="pg_115">-115-</span>d'un plaisir, se résigna sans protester; même,
-il se réjouit d'une privation qui permettait
-à tous de prendre part au deuil de leur
-comédienne favorite. Après une semaine, le
-théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point;
-on salua son absence par une manifestation
-aussi discrète que la pouvait faire, en telle
-occurrence, l'amitié de tout un peuple.</p>
-
-<p>Puis, les événements reprirent leur cours;
-et cependant le bruit se répandait que Clara
-Clarck avait pour toujours renoncé au
-théâtre.</p>
-
-<p>Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie,
-destinant à la mère douloureuse le
-rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de
-fréquentes causeries, l'auteur s'ingéniait à
-exciter l'attention de la tragédienne pour la
-pièce et pour le rôle.</p>
-
-<p>Il disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est votre chagrin qui m'inspire,
-amie, et c'est mon affection qui travaille
-pour vous; je dresse le monument du cher
-petit être, afin que la postérité se souvienne
-de votre désolation, qui fut si grande et si
-belle.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, cher, de tout mon c&oelig;ur, merci!
-<span class="pagenum" id="pg_116">-116-</span>Mais, voyez-vous, je ne veux plus, je ne
-peux plus, je ne dois plus reparaître sur la
-scène. Je prétends désormais ne plus vivre
-qu'une douleur, la mienne! Je me consacre
-à mon souvenir, et je le cultiverai dans la
-solitude.</p>
-
-<p>Sans doute, elle était sincère, mais le
-psychologue savait que les sincérités se succèdent
-dans l'âme, et qu'elles peuvent être
-contradictoires sans être incompatibles,
-pourvu qu'on laisse au temps le loisir et le
-soin de remplacer l'une par l'autre.</p>
-
-<p>Il se permettait donc de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Au monument que mon art veut élever
-à l'angoisse maternelle, la mère refuserait
-la collaboration de son art? Ce n'est pas possible!
-Non, mon amie, vous ne récuserez
-pas le devoir que vous font ensemble votre
-amour de mère et votre génie d'artiste!
-Vous devez à votre enfant ce sacrifice momentané
-de vos goûts égoïstes pour la réclusion,
-et c'est un sacrifice à faire sur sa
-tombe, hommage de l'art à la maternité!
-Vous jouerez comme on prie, car le talent
-est un sacerdoce et l'&oelig;uvre d'art une prière.
-Vous serez la prêtresse qui officie sur une
-<span class="pagenum" id="pg_117">-117-</span>mémoire, et votre rôle, fiez-vous à moi, sera
-le chant funèbre d'un souvenir qui devient
-culte.</p>
-
-<p>Il citait des vers, admirables d'ailleurs,
-et l'actrice frémissante l'écoutait, marquant
-par des sanglots la fin des tirades lyriques;
-les beautés la secouaient malgré elle, et,
-languissamment assise en son fauteuil, elle
-sentait courir sur sa peau les frissons crispant
-du Verbe; les courants de l'art, par le
-circuit de ses nerfs, montaient vers son cerveau,
-et des lampes s'allumaient au fond de
-ses yeux, sous le voile des pleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écria-t-elle, Clytemnestre avait
-la vengeance! Mais moi, dont personne n'a
-tué l'enfant, de qui me vengerai-je?</p>
-
-<p>&mdash;De Dieu!</p>
-
-<p>Cette exclamation, qui n'avait point de
-sens, leur fournit pourtant l'idée d'une
-scène qui devait être la plus belle du drame,
-celle où Clytemnestre menace tout l'Olympe
-de sa colère maternelle.</p>
-
-<p>Dès lors, Clara Clarck s'intéressa davantage
-au poème, qui devenait un peu son
-&oelig;uvre. L'auteur sentait cause gagnée.</p>
-
-<p>&mdash;Ne sera-ce pas un bel effort de mère
-<span class="pagenum" id="pg_118">-118-</span>que d'associer le monde entier aux funérailles
-d'un enfant? De toute l'Amérique et
-d'Europe, on viendra vous voir. On saura,
-sur la terre, que Clara Clarck joue cette pièce
-faite pour elle, commandée par elle, écrite
-avec ses mots, sténographiée par le témoin
-de sa souffrance. On saura qu'après cette
-pièce Clara Clarck n'en jouera plus d'autre,
-et que doivent accourir tous ceux qui veulent
-l'entendre une dernière fois. Le succès sera
-prodigieux, et vous vous retirerez du théâtre
-en laissant sous le ciel une grande légende:
-celle de la mère qui convia les peuples à
-célébrer son enfant, et disparut ensuite!</p>
-
-<p>La tragédienne souriait. Enfin, elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je jouerai.</p>
-
-<p>Aussitôt la nouvelle, électriquement, courut
-de capitale en capitale; l'émoi fut
-énorme. De tous les points du globe, les
-télégrammes retinrent des loges pour la
-première. La concurrence fit monter à des
-prix fabuleux les plus misérables places de
-la salle; la location atteignit le chiffre fabuleux
-de trente-sept mille dollars, pour la
-représentation d'ouverture; dès que la date
-<span class="pagenum" id="pg_119">-119-</span>fut arrêtée, les bureaux transatlantiques se
-virent assaillis par les locataires de cabines,
-et les couchettes de troisième classe, bientôt,
-firent prime.</p>
-
-<p>Les hôtels de New-York regorgeaient de
-monde: le duc de Candor loua, pour cent
-dollars par jour, la chambre d'un cocher.</p>
-
-<p>Personne ne devait regretter son argent
-ni ses peines.</p>
-
-<p>Le rideau se leva devant un cénacle
-d'univers.</p>
-
-<p>Clara Clarck fut de tout point sublime.</p>
-
-<p>Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre
-amuse Iphigénie et met une robe
-neuve à la poupée d'argile, qu'elle berce
-ensuite dans ses bras, sortit avec une émotion
-si touchante et si vraie que la salle
-entière fut tordue d'un spasme, au moment
-où la mère disait: «Dodo, petite poupée!&hellip;»
-On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse
-profonde de la foule, un hoquet de
-sanglot fit sursauter le silence; le seul
-applaudissement fut des c&oelig;urs qui battaient.</p>
-
-<p>Au Deux, elle apparut magnifique d'épouvante
-et d'incompréhension, quand le devin
-Calchas lui annonça que sa fille était condamnée.
-<span class="pagenum" id="pg_120">-120-</span>Les supplications du Trois, lorsqu'elle
-se traîne aux pieds d'Agamemnon,
-exprimèrent une telle folie d'anxiété que les
-médecins présents craignirent pour sa raison,
-et, dans l'entracte, on redouta que la
-représentation ne pût aller plus avant.</p>
-
-<p>Mais la beauté pure et complète, la restitution
-de la vie par le génie, la création vraiment
-divine fut au Quatrième acte, dans les
-deux scènes déchirantes de l'adieu avant la
-mort et du désespoir maternel sur le cadavre
-de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la
-terrible majesté des minutes vécues, et, les
-ressuscitant par l'évocation, les souffrit à
-nouveau devant la terre assemblée. Une formidable
-épouvante pesait sur les crânes et
-courbait les nuques; les mains de la foule
-tremblaient; la peur de la mort serrait les
-gorges. L'angoisse n'eût pas été pire si le
-théâtre avait pris feu. On emporta des
-femmes évanouies.</p>
-
-<p>Après une telle magie, on se demanda ce
-que pourrait être le Cinq: l'émotion
-humaine, portée au comble, ne pouvait rien
-donner au delà, vraiment! Déjà les critiques,
-qui, seuls, avaient gardé possession d'eux-mêmes,
-<span class="pagenum" id="pg_121">-121-</span>affirmaient que la pièce, mal construite,
-devait être arrêtée ici, et qu'après ce
-triomphe, il fallait baisser le rideau.</p>
-
-<p>L'auteur, plus inquiet que tous, mordillait
-sa moustache, et, pâle, songeait, comme un
-homme perdu, à l'énorme réserve de chaleur
-et de forces qui serait nécessaire pour
-mettre en valeur la violence des imprécations
-finales.</p>
-
-<p>Clara Clarck, elle-même, s'était méfiée de
-ses propres forces et n'avait pas examiné
-sans appréhension le danger de cette scène,
-où elle maudit et menace les dieux.</p>
-
-<p>Mais toutes les craintes se dissipèrent, et
-l'angoisse reprit les spectateurs quand la
-tragédienne apparut, blême, épuisée par les
-actes précédents, soutenue par ses femmes,
-et portant, un peu loin de son corps, au bout
-de ses deux bras tremblants, l'urne qui contenait
-les cendres de son Iphigénie.</p>
-
-<p>Elle se traîna vers l'autel, et sa colère aux
-dieux, que l'auteur et la foule s'attendaient
-à voir sortir dans la véhémence, s'exhala en
-plainte sourde d'une créature sans force:
-menace d'autant plus lugubre que notre
-humanité la sentait impuissante.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_122">-122-</span>Un seul cri, mais il fut horrible!</p>
-
-<p>Clytemnestre, à la fin de ses imprécations,
-se redressait, folle, pour jeter l'urne cinéraire
-contre la statue de Diane, et la mère
-vengeresse s'exclamait dans le dernier vers
-du poème:</p>
-
-<p>«Que retombent sur ta face, ô déesse
-cruelle, les cendres de mon enfant!»</p>
-
-<p>Clara Clarck brandissait l'urne au sommet
-de ses bras: mais les forces lui faillirent
-alors, et le hasard fit cette chose effrayante
-que l'urne, faiblement lancée, alla tomber
-sur le sol, au pied de la statue, et fut brisée,
-tandis que la mère s'évanouissait véritablement.</p>
-
-<p>Alors on vit que la tragédienne, pour
-s'inspirer d'une douleur plus authentique,
-avait, dans l'urne du théâtre, caché son coffret
-de verre et d'or,&mdash;le c&oelig;ur de son
-enfant, qui roula sur la scène.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LE TÉMOIN</h2>
-
-
-<p>&mdash;Un lâche, dites-vous? Je suis un lâche?
-Non, monsieur, je ne suis pas un lâche!
-J'aime ma tranquillité, voilà tout, et j'en ai
-bien le droit. J'ai assez vécu pour apprendre
-que la meilleure façon de vivre en paix est
-de passer inaperçu: quand on ne s'occupe
-pas des gens, les gens ne s'occupent pas de
-vous. A se mêler de leurs affaires on ne
-gagne que des coups, et je n'ai pas envie de
-recevoir des coups, moi! Je suis un bon père
-de famille, qui tient honnêtement son commerce,
-et je peux dire que je n'ai jamais fait
-tort à personne, d'un sou, non, monsieur, pas
-même d'un sou. J'élève mes enfants et je les
-<span class="pagenum" id="pg_124">-124-</span>ai nourris, ainsi que leur mère, sans qu'on
-puisse dire ça sur mon compte! Et j'irais,
-à mon âge, me fourrer dans une affaire
-louche, une affaire de cour d'assises, oui,
-monsieur, de cour d'assises, au risque de
-voir mon nom sur les journaux? Qu'est-ce
-qu'on dirait de moi dans le quartier, si j'étais
-appelé en justice? Monsieur, quand on est
-dans le commerce, il ne faut pas se faire
-appeler en justice, même comme témoin.
-C'est mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce,
-et on y laisse toujours quelque chose.
-Or, moi, je veux léguer à mes enfants un
-nom honorable, qu'on n'a jamais imprimé
-dans les journaux ni appelé en cour d'assises!</p>
-
-<p>Et puis, est-ce que je les connaissais, ces
-messieurs-là? Est-ce que je savais, moi,
-lequel des deux avait tort ou raison? Et vous
-ne le savez pas mieux que moi. Mais vous voulez
-que j'aille prendre parti pour l'un contre
-l'autre, dans les difficultés qu'ils ont ensemble.
-Jamais, monsieur! Je ne suis pas un
-chien, pour m'introduire à l'aveuglée, dans
-un jeu de quilles, et je le dis comme je le
-pense&hellip; Un lâche? Mais vous en auriez fait
-<span class="pagenum" id="pg_125">-125-</span>autant que moi, et pas davantage, ou du
-moins je l'espère pour vous.</p>
-
-<p>Comment! Je monte en wagon. Bien: j'ai
-payé ma place, et qu'est-ce que je demande?
-A être porté là où je vais. Le reste ne me
-regarde pas. A l'autre bout du compartiment,
-un monsieur est assis, c'est son droit.
-Il va où il veut, il est ce qu'il peut, ça ne me
-regarde pas, et pourvu qu'il ne se mette pas
-à fumer, je n'ai rien à dire. Car je ne déteste
-pas une bonne pipe, mais je ne peux pas
-souffrir la fumée des autres. D'ailleurs, il ne
-s'agit pas de ça. Ce monsieur a un air très
-convenable, et je ne m'occupe pas de lui. Au
-moment où le train va se mettre en marche,
-un autre voyageur ouvre la portière, entre,
-et s'assied: tout cela très vite. Il est pressé,
-il a failli manquer son train ou du moins
-on peut le supposer: cela arrive à tout le
-monde, je veux dire à tous ceux qui ne
-prennent pas leurs dispositions, et qui s'en
-vont en étourneaux. Mais est-ce que cela
-me regarde, si un compagnon de voyage,
-que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai
-jamais, calcule mal son temps et dispose
-mal l'emploi de sa journée, au risque d'arriver
-<span class="pagenum" id="pg_126">-126-</span>en retard? Simplement, je me dis en
-regardant sa moustache grise et ses cheveux
-gris: «Voilà un individu auquel l'expérience
-de la vie n'a pas suffisamment appris
-que toute chose a son heure.» Il porte un
-lorgnon de verre bleu, c'est son droit. La
-petite lumière tremblante du wagon, avec sa
-fixité, m'est tout à fait désagréable, et je ne
-peux pas trouver mal que les autres s'en
-garantissent en portant des lunettes bleues.
-Je ne suis pas chargé de surveiller les habitudes
-du monde. Donc, c'est fini, je ne
-m'occupe plus de rien, je pense à mes affaires,
-et que chacun se débrouille.</p>
-
-<p>Nous voilà partis, mes deux voisins s'endorment,
-et, ma foi, peu à peu, j'en fais autant.
-Quand je dis que je m'endors, j'exagère
-un tantinet, car je suis ainsi, moi: je ne peux
-pas dormir en chemin de fer. Sommeiller,
-oui, je sommeille: j'entends tout, et pas un
-seul nom ne m'échappe, lorsque le conducteur
-appelle les stations. Je ne suis pas de
-ces idiots qui laissent passer leur gare et se
-réveillent dans un pays où ils n'ont rien à
-faire que d'attendre en grelottant un autre
-train qui les ramène au point où ils auraient
-<span class="pagenum" id="pg_127">-127-</span>dû descendre. Mais quoi? C'est une qualité
-que j'ai là, une qualité commode, utile, pratique,
-et vous n'allez pas prétendre que j'use
-de mes avantages naturels pour m'attirer des
-ennuis!&hellip; Donc, j'entends tout, et nous
-étions partis depuis une heure, quand le
-monsieur à moustache grise fit un léger
-mouvement que j'entendis d'abord, et que
-je vis aussitôt. Car je vois tout: il ne se passe
-guère dix minutes, que je n'entr'ouvre les
-paupières, pour me rendre compte de ce qui
-se passe autour de moi. Oh! nullement par
-curiosité, je vous prie de le croire, car ça ne
-me regarde pas, ce que font les autres: tout
-de même, quand on voyage avec des gens
-qu'on ne connaît pas, il n'est pas mauvais de
-se tenir sur ses gardes. Mais, encore une
-fois, je ne veux pas que cette prudence m'occasionne
-des désagréments ou des dangers,
-puisqu'au contraire je n'ai cette prudence
-que pour les éviter. Est-ce logique, cela?
-Vous sentez bien que vous n'avez rien à
-répondre&hellip;</p>
-
-<p>Le monsieur à moustache grise se déplaçait
-tout doucement de côté. A la fin, il se
-leva, et tira le store sur la lampe.
-<span class="pagenum" id="pg_128">-128-</span>Qu'auriez-vous fait à ma place? Engager
-une discussion? «&mdash;Je veux de la lumière,
-monsieur!&mdash;Monsieur, la lumière me gêne!&mdash;Et
-moi, monsieur, elle me manque!» Je
-n'aime pas les querelles. Je ne me dispute
-jamais avec personne, et moins encore avec
-les gens que je ne connais pas: on risque
-de se prendre à de mauvais coucheurs, qui
-mettent tout de suite les choses au pire, en
-se fâchant tout rouge, et qui vous font des
-menaces. Cela ne me convient pas, et, du
-reste, je ne voyais aucun inconvénient à tirer
-le store sur la lampe, puisque, je vous l'ai
-dit, la lumière m'incommode et me tire
-l'&oelig;il.</p>
-
-<p>D'ailleurs, le monsieur à moustache grise
-revint s'asseoir, très discrètement, d'autant
-plus discrètement qu'il s'éloignait de moi
-pour se rapprocher de l'autre voyageur, et
-j'aimais autant cela. Il ne me plaît guère,
-en wagon, de sentir trop près de moi les
-individus suspects.</p>
-
-<p>Celui-là, en effet, commençait à me paraître
-suspect. Je ne sommeillais plus du
-tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne
-lever les paupières qu'imperceptiblement, et
-<span class="pagenum" id="pg_129">-129-</span>sans bouger, pour qu'il ne se doutât de rien.</p>
-
-<p>Il ne bougeait pas non plus, ou si peu&hellip;
-Il faisait semblant d'être immobile, mais, en
-réalité, ses mains seules bougeaient, et toutes
-les deux, dans une poche de son manteau,
-ce qui lui donnait une posture tout à fait incommode:
-mais, sans doute, il avait ses
-raisons pour en agir ainsi, et cela ne me concernait
-en aucune façon.</p>
-
-<p>Je n'étais pas bien sûr, pourtant, que cela
-ne me concernât point, car le voyageur,
-tout en travaillant dans sa poche, glissait de
-temps en temps vers moi un coup d'&oelig;il
-oblique, mais rapide, qui se croisait avec le
-mien, et j'éprouvais une sorte de secousse
-électrique lorsque nos deux regards s'accrochaient
-l'un à l'autre, à mi-chemin. Je
-ne me suis jamais battu en duel, et, pour
-cause, mais j'imagine que les combattants
-doivent ressentir une impression analogue
-quand les deux épées se touchent pour la
-première fois. Je pensai que l'inconnu pourrait
-bien sentir aussi le contact de mon regard
-comme je sentais le sien, et je ne me
-souciais nullement qu'il me demandât compte
-d'une surveillance à laquelle je n'avais aucun
-<span class="pagenum" id="pg_130">-130-</span>droit, aucun titre. Je ne suis pas de la police,
-moi, et la Compagnie ne me paie pas pour
-épier les voyageurs! Je refermai l'&oelig;il, et ne
-le rouvris qu'au bout d'un instant, pour
-m'assurer que je ne courais aucun danger.</p>
-
-<p>Le mouvement des deux mains dans la
-poche devenait plus fiévreux, et j'aurais bien
-voulu savoir ce qui allait sortir de cette
-poche. Car on a beau se désintéresser des
-affaires d'autrui, on peut bien, n'est-ce pas?
-s'inquiéter du manège bizarre d'un compagnon
-de route qui travaille dans l'ombre à
-préparer un mauvais coup.</p>
-
-<p>J'aurais été une bête, en effet, si je n'avais
-pas compris qu'il s'agissait d'un mauvais
-coup&hellip; Brusquement, les deux mains sortirent
-de la poche, tenant un linge blanc,
-un mouchoir plié, ou autre chose, cela ne
-me regarde pas. Il y avait aussi un flacon,
-que je vis briller. L'étranger, en même temps,
-fut debout, et, déjà, il se penchait vers l'autre
-voyageur, lui appliquant le linge sur la
-bouche.</p>
-
-<p>J'éprouvai une réelle satisfaction, alors,
-celle de constater que je n'étais pas en cause,
-bien que l'inconnu, à chaque seconde, tournât
-<span class="pagenum" id="pg_131">-131-</span>les yeux de mon côté, partageant son
-attention entre moi et celui que je pourrais
-appeler sa victime. Je sentais une assez forte
-odeur pharmaceutique, et je crois bien que
-c'était l'odeur de l'éther, mais je n'en suis
-pas sûr, et je n'avais rien à y voir.</p>
-
-<p>Au surplus, j'avais refermé l'&oelig;il, et, pour
-mieux témoigner de ma complète indifférence,
-j'aurais ronflé, si je n'avais eu peur
-d'attirer l'attention.</p>
-
-<p>Cependant, je pris encore sur moi de relever
-une paupière, à peine, pour surveiller
-les distances, et m'assurer que je ne courais
-toujours aucun risque personnel.</p>
-
-<p>A ce moment, le voyageur avait pris le
-portefeuille de l'autre voyageur, et en retirait
-une pièce qu'il paraissait connaître, puisqu'il
-l'examina rapidement; il remit le portefeuille,
-reboutonna l'habit, et, en même
-temps, je refermai l'&oelig;il. Je ne me souciais
-pas qu'un homme, qui ne semblait guère
-scrupuleux, me soupçonnât de l'avoir vu arranger
-ses petites affaires. Mettez-vous à ma
-place! Aussi, je ne me risquai pas de longtemps
-à rouvrir l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Dire que le c&oelig;ur ne me battait pas un
-<span class="pagenum" id="pg_132">-132-</span>peu, ça, c'est autre chose; car, en somme, on
-n'assiste pas sans sourciller à un assassinat;
-l'individu, par prudence, peut vous régler
-votre compte, au moindre geste qu'on fait,
-s'il se méfie de vous. Et le gaillard se méfiait.
-Il ne me quittait pas des yeux! Je sentais
-son regard sur moi, oui, monsieur, je
-le sentais! Mais je fus héroïque et je n'ai
-pas bronché. Car j'ai du caractère, voyez-vous,
-de la force, et quand il s'agit de
-faire face aux événements, je ne perds pas
-mon assiette.</p>
-
-<p>Tout de même, le temps me semblait long,
-et je ne savais plus guère où j'en étais de ma
-route. Il se passa peut-être dix minutes,
-peut-être un quart d'heure. J'entendais
-l'homme bouger, mais loin de moi, toujours
-à sa place. Ce fut un grand soulagement,
-quand la locomotive siffla, et quand je compris
-qu'on allait s'arrêter. Je coulai un regard
-sous ma paupière: le monsieur à moustache
-grise avait les cheveux noirs, la figure
-imberbe, trente ans à peine: grand bien lui
-fasse! Il ne portait plus de lorgnon, et, dès
-qu'on s'arrêta, il descendit du train.</p>
-
-<p>J'en fus bien aise: je ne risquais plus
-<span class="pagenum" id="pg_133">-133-</span>rien. Je me mis sur mon séant et je regardai
-l'autre homme qui n'avait pas bougé d'une
-ligne. Cela n'allait pas être drôle de voyager
-avec un défunt! Car je ne savais pas, moi, si
-cet individu était mort ou vif, et il était
-permis de supposer n'importe quoi, même
-la mort, surtout la mort: aussi, tout d'un
-coup, je me décidai à descendre, pour changer
-de wagon.</p>
-
-<p>Alors seulement, monsieur, et quand je
-fus debout sur le quai avec ma valise à la
-main, je m'aperçus que j'étais arrivé moi-même!
-J'avais failli passer la station où je
-me rendais, et c'est bien l'unique fois de ma
-vie! Il faut croire que toute cette affaire
-m'avait un peu tourné la tête.</p>
-
-<p>Devant la gare, je retrouvai le monsieur
-au flacon, installé dans l'omnibus de l'hôtel.
-J'en fus quitte pour prendre un autre véhicule,
-afin de ne pas gêner ce garçon, mais
-surtout par prudence, et je ne l'ai jamais
-revu.</p>
-
-<p>J'ai su, le lendemain, qu'un voyageur avait
-été trouvé mort, à ce qu'on disait, de congestion.
-Je me suis bien gardé, comme vous
-pensez, de corriger cette erreur. Je ne me
-<span class="pagenum" id="pg_134">-134-</span>reconnais pas le droit de donner des leçons,
-à qui que ce soit, et si je vous raconte cela
-aujourd'hui, c'est que l'affaire est classée
-depuis dix ans.</p>
-
-<p>Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais
-se mêler de la Justice; je paie l'impôt, pour
-que l'on paie des magistrats, et ils font leur
-métier, mais je n'ai pas à le faire pour eux.
-Mêlez-vous-en! Si l'accusé est condamné, cela
-vous fait une belle jambe, et, s'il est acquitté,
-il sait bien vous retrouver un jour!</p>
-
-<p>Et puis, le public, qu'est-ce qu'il dit?</p>
-
-<p>Il dit: «Un tel&hellip; Ah! oui&hellip; Celui qui a été
-mêlé à une affaire d'assassinat!»</p>
-
-<p>Personne ne sait plus si vous étiez complice
-ou témoin, et, dans notre partie, monsieur,
-il faut un nom sans tache, si on ne
-veut pas détourner la clientèle&hellip; Chacun
-chez soi! Voilà ma règle, monsieur.</p>
-
-<p>Pratiquez-la comme moi, et vous vous en
-trouverez bien, comme moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">TOUTE L'&OElig;UVRE</h2>
-
-
-<p>Personne ne contestait, au richissime
-Goldenstock, son goût éclairé pour les Arts:
-on ne lui reconnaissait pas seulement,
-comme à tant d'autres, la passion d'un collectionneur
-ou les notions d'un amateur. Il
-avait, en outre, cette espèce de science innée,
-divinatoire, supérieure à toutes les connaissances
-acquises, et qui est l'instinctive compréhension
-du beau. Il flairait les chefs-d'&oelig;uvre,
-ainsi qu'un chien de chasse flaire
-le gibier, et faisait lever les talents inconnus.
-On entrait dans sa galerie avant d'entrer dans
-la gloire: il acquérait ainsi, à peu de frais,
-les &oelig;uvres les plus remarquables des jeunes.
-<span class="pagenum" id="pg_136">-136-</span>Mais nul ne songeait à se plaindre de lui
-avoir, pour peu d'argent, cédé sa meilleure
-toile: car c'était plus qu'une bonne fortune,
-que de vendre à Goldenstock, et c'était déjà
-la fortune; l'accueil de cet homme qui
-n'agréait que l'Admirable, et qui ne s'était
-jamais trompé, valait mieux sur la place que
-toutes les médailles, et cotait un artiste,
-comme une valeur en Bourse: son choix était
-un critérium d'infaillible avenir, et les marchands
-de Londres, de Berlin, de New-York,
-de Chicago, de Paris et de Vienne surveillaient
-les élus de Goldenstock pour les adopter
-à leur tour.</p>
-
-<p>Il était d'ailleurs généreux, au besoin, et,
-lorsqu'il désirait s'approprier une &oelig;uvre,
-il savait la payer cher, et très cher, s'il
-fallait: il payait même sans tristesse. Au
-surplus, il ne trafiquait point, n'achetant
-jamais pour revendre, mais pour garder: ce
-qui entrait dans sa galerie n'en sortait plus.
-Il mettait son orgueil à organiser chez lui le
-Musée du XX<sup>e</sup> siècle, à y concentrer toute la
-gloire d'une époque, et à laisser derrière lui
-ce monument de son éclectisme et de sa
-richesse. En parlant des &oelig;uvres rassemblées
-<span class="pagenum" id="pg_137">-137-</span>par lui, il disait: «Mon &oelig;uvre», et l'on ne
-sut jamais si ce mot était, dans sa bouche,
-un trait de modestie ou de vanité.</p>
-
-<p>L'édification de son immense fortune semblait
-le flatter moins, mais on peut croire
-que cette attitude n'était nullement sincère,
-et que s'il affectionnait l'art, comme un luxe,
-il ne vénérait que l'or, comme une force.</p>
-
-<p>Il avait gagné des millions dans le commerce
-des conserves, et sa marque était la
-plus réputée du monde: du Sahara aux deux
-pôles, on lisait son nom sur le fer-blanc de
-ses boîtes, et, par ce temps d'explorations
-enragées, de caravanes, de missions et de
-colonies, il pouvait se vanter de nourrir
-l'univers. Il s'en vantait, avec un gros rire
-sonore, qui lui donnait un air de bonhomie,
-bien qu'il ne fût bonhomme en aucune façon.</p>
-
-<p>On le disait sournois, et il mettait toute
-son étude à paraître, au contraire, d'une brutale
-franchise. Dur, net, sec en affaires, impitoyable,
-il traitait, signait, touchait, soldait
-et, hormis la peinture, n'aimait rien ni personne.
-A cause de ses conserves et de son
-musée, on l'avait surnommé le Conservateur.
-Il avait, en apparence, du moins, l'inamovible
-<span class="pagenum" id="pg_138">-138-</span>sérénité de l'emploi. Il n'admettait sur
-terre que trois existences: son intérêt, sa
-galerie, et la loi, c'est-à-dire son droit.</p>
-
-<p>On ne savait pas que jamais aucune émotion
-l'eût secoué, ni de pitié, ni de douleur,
-ni même de joie. Il encaissait les deuils ou
-les bonheurs, sans sourciller, et les portait
-en compte-courant. De même, il se montrait
-sans compassion pour les misères d'autrui,
-sans indulgence pour les faiblesses.</p>
-
-<p>Son fils unique mourait?</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? C'est la nature.</p>
-
-<p>Un de ses plus dévoués agents, aide et
-compagnon de ses débuts, un ami, osait,
-dans une heure d'égarement et de besoin,
-prendre à la caisse une somme qu'il pensait
-restituer en fin de mois? Goldenstock le faisait
-arrêter, condamner, et ruinait cette famille.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? C'est la loi!</p>
-
-<p>Sa femme le trompa et s'enfuit avec un
-peintre déjà illustre.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? C'est la femme!</p>
-
-<p>En cette circonstance pourtant, on admira
-la conduite du Conservateur, et on se demanda
-avec étonnement s'il ne conviendrait
-<span class="pagenum" id="pg_139">-139-</span>pas de lui reconnaître une grande âme. Il fit
-montre, en effet, d'un stoïcisme peu commun,
-et marqua bien qu'il mettait l'Art au-dessus
-de tout, même de ses rancunes.</p>
-
-<p>Les gens de Bourse furent les plus surpris
-de son indulgence, car ils le connaissaient
-pour tenace dans ses haines, et plus d'une
-fois il en avait donné la preuve; on savait
-que Goldenstock parvient toujours à se venger
-du tort qu'on a pu lui faire ou lui vouloir,
-et que même, afin de décourager les
-agresseurs, il se venge avec ostentation, terriblement.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? C'est la lutte!</p>
-
-<p>Mais, de la séduction de sa femme, il ne
-se vengea point. Peut-être y était-il indifférent?
-On le supposa, ou tout au moins on
-crut que Goldenstock voulait paraître tel. Au
-lieu de décrier le peintre qui le ridiculisait,
-il affecta de lui conserver son admiration
-tout entière; la vilaine trahison n'empêchait
-pas l'immense talent:</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? c'est l'homme!</p>
-
-<p>Goldenstock continua donc à rechercher
-les &oelig;uvres du jeune maître, malgré le
-surcroît de dépense que lui coûtait la nécessité
-<span class="pagenum" id="pg_140">-140-</span>de les acquérir de seconde main.</p>
-
-<p>Puis, le temps passa, qui fait tout oublier.</p>
-
-<p>Leur femme mourut, et l'homme d'affaires
-profita de la circonstance pour se rapprocher
-de l'artiste: excellente combinaison
-qui, du même coup, lui donnait un rôle
-noble, et supprimait, entre le producteur et
-l'acheteur, l'intermédiaire des marchands!
-Goldenstock y gagnait deux fois.</p>
-
-<p>Ce fut un pardon solennel, donné loyalement
-dans une poignée de main, devant témoins.
-La scène ne manquait de grandeur ni
-de simplicité; le coupable en fut ému&hellip; Il
-avait sincèrement aimé madame Goldenstock,
-et la main du mari lui fut bonne à presser,
-comme un vivant souvenir de l'absente:
-il trouva dans l'amitié du veuf une consolation
-à son propre veuvage, et sa tendresse
-déserte se réfugia près de lui. Dans les premiers
-temps, il aima Goldenstock par amour
-pour sa femme, puis ensuite par gratitude,
-plus tard enfin, par habitude.</p>
-
-<p>Rien pourtant, si ce n'est la mémoire de
-la morte, ne semblait devoir rapprocher ces
-deux hommes.</p>
-
-<p>Clément Gonthaud était un noble caractère,
-<span class="pagenum" id="pg_141">-141-</span>nature d'enthousiasme et d'idéal, incapable
-d'un calcul ou d'une arrière-pensée,
-silencieux, et probablement timide. Poète
-autant que peintre, il joignait à la maîtrise
-de son pinceau, à la subtilité de son &oelig;il, une
-âme. Elle transparaissait dans ses toiles, et
-les illuminait; plus encore que le dessin savant
-et la palette précieuse, une indéfinissable
-émotion faisait la beauté de ses &oelig;uvres;
-par delà ce qu'on voit, il y avait en elles
-quelque chose qu'on ne voyait pas, et qu'on
-sentait, comme si le peintre eût mêlé, dans
-sa pâte, de l'amour et de la tristesse.</p>
-
-<p>Cette poésie se fit plus intense, dans les
-tableaux qu'il composa après la perte de son
-amie, et toutes les rivalités jalouses s'inclinèrent
-devant lui. Gonthaud était vraiment
-le Maître incontesté: dans l'ouvrage de son
-deuil, il avait synthétisé l'âme anxieuse de
-l'époque, toute la morbidesse du XX<sup>e</sup> siècle,
-et ses panégyristes pouvaient dire à bon
-droit «qu'un si pur monument de beauté
-tiendrait sa place dans l'histoire de l'Art».</p>
-
-<p>Goldenstock avait accaparé ce génie.</p>
-
-<p>A part une seule &oelig;uvre, vendue en Amérique
-pendant leur brouille, et un tableau
-<span class="pagenum" id="pg_142">-142-</span>médiocre acquis autrefois par l'État, le banquier
-possédait tout: il avait, dans sa galerie,
-consacré à Gonthaud un salon spécial,
-connu dans les deux mondes sous le nom de
-«Salle Gonthaud».</p>
-
-<p>Il disait au peintre:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux tout, mon ami, toute votre
-&oelig;uvre! Je crois vous avoir suffisamment
-témoigné combien j'admire votre génie,
-n'est-ce pas? Vous m'en récompenserez, j'espère,
-en ne donnant vos productions qu'à
-moi. Nous ne discuterons jamais, et le prix
-qu'il vous plaira de fixer, mon ami, vous
-l'aurez, pourvu que vous me donniez tout.</p>
-
-<p>Goldenstock savait bien qu'il se risquait
-peu à parler de la sorte, et que Gonthaud
-n'était pas homme à le faire «chanter».
-Néanmoins, par prudence, il ajoutait:
-«N'est-ce pas aussi un bonheur, pour le
-grand artiste, que de voir son &oelig;uvre rassemblée,
-de façon à constituer un tout, qui
-affirme la personnalité complète? Vous appartenez
-au pays, à qui je veux léguer ce
-trésor, quand je mourrai.»</p>
-
-<p>Cependant il restait, dans la salle Gonthaud,
-en pleine évidence, au dessus de la
-<span class="pagenum" id="pg_143">-143-</span>grande cheminée du XVI<sup>e</sup>, une place vide.</p>
-
-<p>Après l'enlèvement de madame Goldenstock,
-le peintre avait vendu en Amérique le
-seul tableau qu'il eût fait pendant ces mois
-heureux: la <i>Transfiguration</i>, plus qu'un portrait,
-était un chant d'amour; Buller-Smith,
-le Roi-du-Fer, de Chicago, avait, pour six
-ou huit mille dollars, acheté ce chef-d'&oelig;uvre:
-sans nul doute, il refuserait invariablement
-de le céder; mais Goldenstock ne désespérait
-pas. Il proposa vingt mille, trente mille
-dollars, sans succès. Gonthaud, pour combler
-la place vide, voulut offrir à son ami une
-toile importante qu'il venait d'achever, mais
-le commerçant refusa ce cadeau.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, cher ami! La place est vide
-par votre faute, excusez-moi de vous le dire;
-il faut qu'elle reste telle. Nous appellerons
-ce vide-là, s'il vous plaît, le reproche.</p>
-
-<p>Gonthaud baissa la tête; le richard lui posa
-la main sur l'épaule, et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez bien, n'est-ce pas,
-que je vous remercie de votre pensée, mais
-que je ne puis accepter ce présent? Vous
-auriez l'air de me payer, entendez-vous, de
-me payer, moi, et nous serions quittes,
-<span class="pagenum" id="pg_144">-144-</span>n'est-ce pas? Non, non! Si cher que vaillent
-vos &oelig;uvres, ce ne serait pas assez payer,
-mon ami!</p>
-
-<p>Il mit tant d'amertume dans l'intonation
-de ces paroles blessantes, que Gonthaud,
-offensé, releva la tête et regarda en face
-l'homme qui lui parlait: Goldenstock avait
-les yeux troubles et les lèvres pincées. Mais
-aussitôt il redevint calme, et, avec son large
-rire confiant, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous désolons pas, cher ami, et
-patience! Nous le ferons revenir d'Amérique,
-ce chef-d'&oelig;uvre! Il reviendra, et je le veux!
-Je peux ce que je veux. Puisqu'il a passé
-l'eau, il la repassera. On y mettra le prix,
-que diable!</p>
-
-<p>Il ne mentait pas. Deux ans après, la place
-vide était comblée: le Roi-du-Fer avait cédé
-aux offres du Roi-des-Conserves.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà. Vous me coûtez un million, mon
-ami. Vos amours se paient cher, n'est-ce
-pas? Mais, n'importe; c'est moi qui paie et
-j'en ai le moyen&hellip; Là, là&hellip; Ne froncez pas
-ces augustes sourcils. Ce que je disais là
-n'était point pour vous chagriner. Mettons
-que j'ai manqué de délicatesse et de générosité,
-<span class="pagenum" id="pg_145">-145-</span>pour une fois. Chacun son tour. Que
-voulez-vous? C'est le sang! J'ai parlé dans
-un moment d'humeur; on ne m'y reprendra
-plus, et je vous garantis qu'à l'avenir vous
-n'entendrez de moi qu'une seule allusion,
-une seule, la dernière&hellip; Ne m'interrogez
-pas; j'ai mon petit secret; je le garde&hellip; Je
-le garde.</p>
-
-<p>Puis, pour effacer l'impression de cette
-phrase énigmatique, il continua, doucereux:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'imaginez pas combien j'éprouve
-de plaisir à posséder enfin le tableau de
-Buller-Smith! Toute l'&oelig;uvre! J'ai toute
-l'&oelig;uvre de Gonthaud, maintenant, toute
-l'&oelig;uvre!</p>
-
-<p>Il se frottait les mains et sa face rougissait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une chose unique dans l'humanité,
-que j'ai faite là! Ah! si Rubens, Rembrandt
-et Velasquez avaient eu le bonheur
-de rencontrer un Goldenstock! Au fond, je
-suis très fier de mon ouvrage, vous savez,
-mon ami! J'accroche ma gloire à la tienne,
-homme illustre! Vous emmènerez mon nom
-avec le vôtre dans l'immortalité, et des
-poètes raconteront le roman d'un grand
-peintre et d'un riche marchand.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_146">-146-</span>Gonthaud, pendant trois années encore,
-donna toutes ses toiles à Goldenstock, qui
-payait largement. Mais l'artiste, bientôt, ne
-travailla plus guère: la force, à la fin, lui
-manquait. Son âme avait brûlé son corps, et
-la vie qu'il avait mise dans ses &oelig;uvres, peu
-à peu, s'était retirée de lui.</p>
-
-<p>Il languit deux autres années, sans rien
-faire, et triste, dans les villes d'eaux, sur les
-montagnes, en Égypte, en Provence, il
-allait dans les pays, maigre, le dos rond,
-la nuque mince, serré dans un châle, et, de
-ses yeux caves, il contemplait longuement la
-beauté du monde.</p>
-
-<p>Goldenstock lui avait princièrement envoyé
-un carnet de chèques, afin qu'il ne
-manquât de rien.</p>
-
-<p>Mais Clément Gonthaud voulut, avant de
-mourir, revoir son &oelig;uvre. Le marchand
-l'attendait à la gare, et l'emmena chez lui,
-pour qu'il fût mieux soigné, qu'il pût mourir
-au milieu de ses toiles, au milieu de lui-même.
-Il poussa l'ingénieuse bonté jusqu'à
-faire dresser le lit du moribond dans la salle
-Gonthaud, juste en face de la <i>Transfiguration</i>
-qu'on décrocha pour allumer du feu
-<span class="pagenum" id="pg_147">-147-</span>dans la haute cheminée Renaissance: on
-dressa le chef-d'&oelig;uvre sur un chevalet, et le
-peintre attendit la mort.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine, le médecin déclara
-que son malade avait encore une
-journée à vivre, au plus.</p>
-
-<p>Goldenstock congédia tout le monde. De
-ses mains, il aida Gonthaud à se lever.</p>
-
-<p>Ils firent ensemble le tour du grand salon:
-Gonthaud s'appuyait au bras du bienfaiteur.
-Longtemps ils s'arrêtèrent devant la <i>Transfiguration</i>:
-la face idéalisée de M<sup>me</sup> Goldenstock
-souriait à son peintre, du fond de
-l'autre monde, et l'appelait. Le millionnaire
-hochait la tête. Le mourant regagna son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois, disait-il&hellip; C'est bien&hellip; Quand
-on est à moitié dans la tombe, on juge de
-loin, sans vanité ni parti pris. Je suis sûr
-maintenant que c'est bien. Je laisse quelque
-chose. Je peux mourir.</p>
-
-<p>De sa main desséchée, il serra le poignet
-de Goldenstock, et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!</p>
-
-<p>Mais l'autre se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me remerciez pas, que diable! Je ne
-veux pas qu'on me remercie! Vous n'avez
-<span class="pagenum" id="pg_148">-148-</span>pas à me remercier! Ce que fait Goldenstock,
-il le fait pour lui-même. Que voulez-vous?
-C'est ma joie.</p>
-
-<p>Du centre de la salle, il regarda les murs.</p>
-
-<p>&mdash;Toute l'&oelig;uvre de Clément Gonthaud!</p>
-
-<p>Il riait.</p>
-
-<p>Il aida le peintre à se remettre au lit, et,
-de sa rude poigne, il jeta dans l'âtre une
-bûche de chêne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, je vous soigne, mon
-brave!</p>
-
-<p>L'artiste, déjà haletant, répondit: «Vous
-êtes bon&hellip;» Le Roi-des-Conserves éclata de
-rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du
-long étendu, s'étira faiblement; sur l'oreiller,
-son masque, émergeant des draps blêmes,
-était jaune, et de ses deux mains remontées
-aux épaules, il serrait le linge; on ne voyait
-que les bouts de ses doigts repliés.</p>
-
-<p>Il dit: «Je ne me relèverai plus.»</p>
-
-<p>Goldenstock s'assit près du chevet.</p>
-
-<p>&mdash;Non, grand homme, vous ne vous relèverez
-plus! Vous ne ferez plus de chefs-d'&oelig;uvre,
-et vous n'enlèverez plus la femme
-d'autrui, et plus jamais vous ne vous offrirez
-ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts
-<span class="pagenum" id="pg_149">-149-</span>que vous! Non, grand homme!&hellip; Ne répondez
-pas; vous vous fatigueriez&hellip;</p>
-
-<p>De nouveau, il éclata de rire, violemment,
-et plein la chambre vide. Puis il se leva.</p>
-
-<p>Gonthaud essayait de comprendre, troublé.
-On vit ses pieds qui remuaient au fond
-du lit. Goldenstock s'en fut vers la cheminée,
-et s'accroupit pour attiser le feu.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais promis de ne plus vous parler
-qu'une seule fois de cette malheureuse petite
-affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>Gonthaud ne bougea point. Goldenstock
-revint près de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai
-à vous dire un secret. Je l'ai promis, et je
-tiens mes promesses&hellip; Vous semblez bien
-ému et vous respirez avec peine? Remettez-vous.
-J'attendrai un instant: vous avez bien
-encore une heure à vivre, que diable!&hellip;</p>
-
-<p>Il examinait le moribond. Après un silence,
-il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Là&hellip; Cela va mieux?&hellip; Vous fûtes un
-homme de génie, mais un homme de rêve,
-voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien
-compte de la puissance de l'or. Vous allez
-<span class="pagenum" id="pg_150">-150-</span>comprendre, mais un peu tard&hellip; Je possède,
-n'est-ce pas, toute l'&oelig;uvre, l'&oelig;uvre immortelle
-de Clément Gonthaud? Oui, je sais,
-il me manque un tableau sans valeur, une
-banalité acquise par l'État, et l'avenir vous
-ferait tort s'il vous jugeait d'après cela. Oui
-vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait
-que cela, vous feriez une piètre figure
-devant la postérité!&hellip;</p>
-
-<p>Goldenstock rit plus largement que jamais,
-fit une pause, respira, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voilà: je vais brûler le reste,
-mon ami.</p>
-
-<p>Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide,
-regardait droit devant lui. La bûche de
-chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait
-à hautes flammes. Goldenstock tira, de
-son gousset, un canif à manche d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez pris ma femme: c'était
-votre plaisir. Je prends votre &oelig;uvre: c'est
-mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre
-&oelig;uvre! Pft! Une flamme, une fumée, une
-mauvaise odeur, et voilà ce qu'il reste de
-vous: les valets ouvriront les fenêtres pour
-établir un courant d'air, et vous disparaîtrez
-du monde, dans le courant d'air!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_151">-151-</span>Clément Gonthaud ne bougeait pas.</p>
-
-<p>Craignant qu'il ne fût mort et qu'il n'entendît
-plus, Goldenstock se rapprocha.</p>
-
-<p>L'agonisant respirait encore. Goldenstock
-s'inclina pour lui parler sur la face.</p>
-
-<p>&mdash;Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai
-qu'une parole, on le sait sur la place. Je
-ferai comme je t'ai dit, et dès ce soir, mon
-garçon. J'ai payé! Mes bibelots sont à moi.
-J'en use comme il me plaît. J'ai payé!&hellip; Ce
-qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock
-se venge, et la leçon servira: je ne perdrai
-pas tout. Et quelle réclame, mon cher!</p>
-
-<p>Il s'éloigna du lit, et se dirigea vers le
-chevalet.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? C'est mon droit!</p>
-
-<p>La tête de Gonthaud se tourna, très lentement,
-et elle vit l'homme debout près du
-chef-d'&oelig;uvre, agitant le canif dont la fine
-lame luisait clair; elle vit l'acier qui entrait
-dans l'angle de la toile, et qui filait le long
-du cadre, avec un bruit.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde!</p>
-
-<p>Le richard secoua devant lui cette chose
-molle et plate qui claquait comme un tablier
-mouillé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_152">-152-</span>&mdash;Un million, ça! cria-t-il, une flambée
-d'un million! Mais quelle réclame!</p>
-
-<p>Il jeta la chose dans le feu. Le masque du
-peintre, sous sa blancheur de statue, était
-pétrifié, avec des yeux troubles.</p>
-
-<p>Goldenstock se rapprocha du lit, et se
-pencha un peu, pour écouter: il lui parut
-qu'une imperceptible haleine râlait encore
-sur les lèvres du grand artiste. Peut-être les
-prunelles n'avaient pas cessé de voir?</p>
-
-<p>Bien vite il découpa une autre toile, toutes
-les toiles, et les jeta au feu. Le travail dura
-longtemps.</p>
-
-<p>Mais, avant la fin, Clément Gonthaud
-était mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">SUPRÊME IDYLLE</h2>
-
-
-<p>L'été finissait ce soir-là: c'était le printemps
-de l'automne. Quelques feuilles, déjà,
-se détachaient des branches, et, balancées
-un instant dans l'air rose, tombaient sur
-les sentiers glissants; cependant, de jeunes
-pousses crevaient encore les bourgeons, et
-les grives, leurrées par ce renouveau d'un
-jour, croyaient que la saison des nids allait
-recommencer dans la saison des vignes.</p>
-
-<p>Les ceps chargés de grappes et les pommiers
-alourdis enluminaient de pourpre les
-collines qui dévalent largement vers le
-fleuve: d'en haut, on voyait, dans le bas-fond,
-l'eau plate et lumineuse s'étaler par
-<span class="pagenum" id="pg_154">-154-</span>endroits, pour se perdre tout à coup dans le
-fouillis des arbres roux et des îlots, et réapparaître
-ailleurs, et se perdre à nouveau,
-faisant, sous le ciel sans nuages, une suite
-de lacs endormis dans la vesprée, sous le
-resplendissement de leurs immobiles reflets.</p>
-
-<p>Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante
-enveloppait les choses et les caressait
-avec langueur; le ciel, timide et doux, avait
-la transparence d'une aurore en avril; plus
-grave, pourtant, il s'éployait sur les paysages
-recueillis, et versait de la piété, car le printemps
-est un reposoir, tandis que l'automne
-est un temple; et si, dans les mois de fleurs,
-de germes et de chansons, nos sens ont palpité
-avec la vie universelle, c'est avec notre
-âme que communie l'âme du monde automnal.
-Dans l'agonie des champs et des cieux,
-l'homme mûr reconnaît son image: il les
-aime d'être semblables à lui, comme il a
-aimé tous les dieux qui se sont faits hommes,
-parce qu'en les aimant ainsi, c'est encore
-lui qu'il révère et qu'il aime&hellip;</p>
-
-<p>A cette heure nostalgique, un passant
-longeait le coteau, dans le sentier qui serpente
-parmi les herbes drues.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_155">-155-</span>Ses cheveux grisonnaient à ses tempes,
-et des rides prématurées traversaient son
-front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite,
-pensaient. C'était un homme des villes,
-jeune encore, mais chargé d'une vie nombreuse,
-et d'émotions passées. Il marchait
-tête nue, baissant et relevant le front, regardant
-tour à tour la terre humide et
-l'ample horizon; peut-être, ne savait-il pas
-lui-même si plus il jouissait ou souffrait de
-sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant
-elle écrasait son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Dans une clairière, il s'arrêta.</p>
-
-<p>L'espace, alentour, était rose. L'homme se
-sentait regardé par la compassion du soir;
-toute son âme se tendait pour embrasser la
-nature fraternelle qui se faisait si tendre
-dans l'adieu; devant cette mort sereine du
-jour et de l'été, ses lèvres remuaient comme
-pour des paroles qui doivent n'être plus prononcées&hellip;</p>
-
-<p>Et voilà que devant lui, droite entre les
-arbres, profilant sa silhouette déjà brune
-sur une dentelle de feuilles, il vit une
-Femme.</p>
-
-<p>Il s'approcha.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_156">-156-</span>La femme, sans prendre garde à lui, demeurait
-immobile. Elle était belle et triste,
-et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs
-mourantes, elle incarnait cette heure, et sa
-riche maturité, dans ce monde peuplé d'adieux,
-solennellement, apparaissait comme
-un symbole.</p>
-
-<p>Il vint plus près de l'inconnue, qui ne se
-détourna point.</p>
-
-<p>Enfin, elle le regarda.</p>
-
-<p>Parce qu'il pensait les mêmes choses, elle
-n'eut pas honte d'être surprise dans sa pensée
-intime, et la pudeur de son âme ne fut
-pas épouvantée.</p>
-
-<p>Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans
-leurs yeux qui se rencontraient pour la première
-fois, ils se reconnurent sans s'être jamais
-vus: c'est pourquoi il resta debout à
-côté d'elle, ayant senti qu'elle permettait sa
-présence. Même, chacun d'eux avait peur
-que l'autre s'éloignât, parce que, sans le
-savoir, ils s'étaient espérés l'un l'autre, et,
-dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout
-d'abord, leur crainte mutuelle d'être trop tôt
-abandonnés. Cependant, comme ils sentaient
-ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur
-<span class="pagenum" id="pg_157">-157-</span>de leur recueillement, et déjà le ciel, la
-terre, le couple, tout n'avait plus qu'une
-seule âme.</p>
-
-<p>Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et
-côte à côte, dans leur muette adoration; par
-instants, ils échangeaient un sourire presque
-chagrin et presque ami, puis, se tournaient
-vers le soleil.</p>
-
-<p>L'astre descendait plus vite; une vapeur
-se balançait au-dessus de l'eau, sous les
-branches des premiers saules, et le soleil
-descendait encore&hellip;</p>
-
-<p>Tous deux le contemplaient avec une commune
-angoisse.</p>
-
-<p>Lorsque le bord du disque se déchira sur
-la colline, brusquement, un même sanglot
-leur échappa.</p>
-
-<p>Ils se rapprochèrent, dans la peur d'être
-seuls, et leurs mains se prirent.</p>
-
-<p>Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent.</p>
-
-<p>Il se tourna vers elle, et, posant sa main
-droite sur l'épaule de l'Amie, il l'attira avec
-lenteur, et avança la tête; le visage de la
-femme arrivait au-dessous du sien; dans
-ces prunelles qu'il appelait à lui, il plongea
-<span class="pagenum" id="pg_158">-158-</span>son regard: et tous les deux pleuraient en
-silence, quand l'homme prit la femme dans
-ses bras, sans dire un mot.</p>
-
-<p>Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il
-posa, tout près des cheveux, ses lèvres qui ne
-s'ouvrirent pas dans le baiser. En même
-temps, ils avaient fermé les yeux.</p>
-
-<p>Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa
-en arrière, comme pour le regarder
-à travers ses paupières toujours closes; il se
-pencha sur elle et leurs bouches s'unirent.</p>
-
-<p>Le soleil était à demi consumé; des brumes
-violettes se traînaient avec tristesse sur les
-herbes grasses, qui étaient maintenant d'un
-vert épais et sombre.</p>
-
-<p>Sous la profondeur des arbres, silencieusement,
-le couple s'étreignait.</p>
-
-<p>L'homme perçut contre son c&oelig;ur les battements
-plus forts d'un c&oelig;ur qui s'élançait,
-et le poids du buste, sur son bras, devint
-plus lourd, comme si les jambes eussent défailli.
-Il vit trembler les cils, frémir les
-tempes. Il salua dans son âme la dernière
-bien-aimée, et, la posant sur le tapis des
-mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait
-vers sa nuque, et qui se refermait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_159">-159-</span>Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans
-la piété du crépuscule, des sanglots montèrent
-comme un encens, et Vénus alluma
-son étoile qui tremblait au-dessus des coteaux&hellip;</p>
-
-<p>Quand leurs lèvres se désunirent, tous
-deux, sans prononcer une parole, se tournèrent
-ensemble vers le couchant. Mais le soleil
-avait disparu.</p>
-
-<p>Graves, leurs yeux se cherchèrent.</p>
-
-<p>Près des amants, un arbre se dressait,
-contre lequel ils s'appuyèrent; chacun reconnaissait
-si bien l'âme de l'autre, que leurs
-deux gratitudes se souriaient avec mélancolie.</p>
-
-<p>Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que
-leur double vie s'était achevée dans ce dernier
-soir, ils méditaient ensemble sur la navrante
-douceur de s'être donné là, natures
-épuisées et vieilles avant l'heure, le baiser du
-suprême amour.</p>
-
-<p>Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son
-épaule.</p>
-
-<p>Devant eux, sous les fins brouillards de
-l'Ouest, le ciel était rose encore; mais à leur
-côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les
-<span class="pagenum" id="pg_160">-160-</span>saules, des pans de lumière azurée, glaciale.</p>
-
-<p>Lorsqu'il la crut assoupie, il se détacha
-d'elle avec des soins très lents; ensuite, il
-ramena le manteau qu'elle avait laissé, tout
-à l'heure, glisser à ses pieds, et l'étendit sur
-les genoux de l'inconnue.</p>
-
-<p>Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir,
-dans la tombée de la nuit, les suprêmes
-fleurs de septembre.</p>
-
-<p>Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics
-roses; les calaminthes mettaient
-des taches de carmin dans l'or mourant des
-tanaisies, des trèfles et des caille-lait;
-comme des étoiles mauves sous un nuage,
-les chicorées et les asters d'automne s'éteignaient
-parmi le blond duvet des clématites
-viornes, et par-dessus, dans un effort
-de joie, les potentilles secouaient leurs grêles
-clochettes.</p>
-
-<p>Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit
-encore le daucus, et la grappe noire des
-hyèbles; il rencontra une touffe d'agonisantes
-anémones, qu'un vent de hasard avait semées
-là, et reconnut son bonheur d'un
-instant dans ces fleurs qui naissent lorsque
-tombent les fruits&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_161">-161-</span>Il remonta la berge, et s'en revint vers
-Elle.</p>
-
-<p>Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui
-tantôt les avait abrités, il ne la vit plus.</p>
-
-<p>Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe
-foulée, et c'était triste&hellip; C'était comme le
-péristyle d'une maison mortuaire, lorsque le
-cercueil est parti; des voiles d'ombre en
-deuil pendaient entre les troncs d'arbres, et
-des niches pleines de nuit s'approfondissaient
-sous les branches.</p>
-
-<p>Il appuya sa main sur leur couche récente,
-pour en retrouver la tiédeur; mais l'herbe
-était déjà froide de rosée.</p>
-
-<p>Il voulut appeler: il n'osa point, à cause
-du silence.</p>
-
-<p>Au pied de l'arbre, comme sur une tombe,
-il déposa son bouquet d'automne.</p>
-
-<p>En se redressant, il regarda au loin: il vit
-les collines bleues et frileuses, au bord desquelles
-le couchant exhalait son dernier
-râle de lumière.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">L'HÉROINE</h2>
-
-
-<p>Le poète Pierre Dufaure résolut d'écrire
-un roman.</p>
-
-<p>L'époque semblait propice à cette tentative:
-il n'avait point de maîtresse et son cerveau
-était libre. Ses premiers vers avaient
-reçu bon accueil dans le monde des lettres
-et dans la presse; sa jeune gloire s'annonçait;
-son esprit délicat, fin, subtil et souple,
-paraissait devoir s'adapter à des genres divers;
-son imagination vive et nette évoquait
-des visions précises, et son &oelig;il, qui savait
-découvrir le rapport des effets et des causes,
-lisait clair dans l'âme des hommes. Bien
-qu'il s'enthousiasmât volontiers, on le trompait
-<span class="pagenum" id="pg_163">-163-</span>malaisément. Il était mondain et regardait
-la vie: il prenait plaisir à la comprendre,
-et surveillait les manèges de l'amour ou de
-l'ambition avec un plaisir d'entomologiste
-qui attrape des notes au vol, et les pique.</p>
-
-<p>Néanmoins, il restait, par-dessus tout et
-malgré lui, poète: à cause de cela sans
-doute, il désira prouver qu'il était autre
-chose, pour affirmer l'empire de son esprit
-sur son instinct; et cette visée, un peu inconséquente
-au fond, ne laissait point cependant
-d'être noble, puisqu'elle tendait à la glorification
-de la volonté, fruit de l'effort, plus
-honorable dans l'homme que le génie lui-même,
-fruit de nature.</p>
-
-<p>Pendant l'automne où, précisément, Pierre
-Dufaure se livrait à ces remarques, il fut témoin
-d'un drame intime qui se déroulait près
-de lui; il assista aux sournoises menées
-d'une séduction, vit la femme se complaire
-d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer,
-s'affoler et tomber dans les griffes d'un
-noceur qui ne l'aimait pas. Il connaissait
-cette femme et cet homme assez pour estimer
-l'une autant qu'il méprisait l'autre. Alors, il
-imagina l'avenir de ce couple: il entrevit la
-<span class="pagenum" id="pg_164">-164-</span>désillusion progressive de la créature trop
-confiante qui s'était livrée à un pleutre; par
-la pensée, il conduisit la malheureuse jusqu'à
-la compréhension parfaite de son erreur,
-et la fit trembler dans les angoisses d'une
-révélation tardive.</p>
-
-<p>Déjà il perdait de vue la jeune femme dont
-l'aventure avait inspiré sa verve, et déjà il lui
-substituait une créature grandie, poétisée,
-digne du plus bel amour.</p>
-
-<p>Il eut froid au c&oelig;ur, rien qu'à concevoir le
-frisson glacial dont la pauvre femme allait
-être prise, lorsqu'il lui serait impossible de
-douter davantage: il la vit prisonnière dans
-l'ombre d'une cave, comme un damné du
-Dante, et blême au fond des ténèbres, avec
-des yeux rougis, grelottante et palpant des
-doigts les murs gluants de son cachot, folle
-de terreur, avec les cheveux épars, et toujours
-cherchant une issue: mais il n'y avait
-point d'issue, car elle aimait!</p>
-
-<p>Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du
-mépris, du dégoût, des révoltes, et&mdash;pourquoi
-pas?&mdash;de la haine! Elle aimait en
-esclave, elle aimait en brute, prise par la
-chair, essayant de fuir et revenant toujours,
-<span class="pagenum" id="pg_165">-165-</span>baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son
-âme douloureuse planait au-dessus de ces
-hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement
-inéluctable, et se désolait dans l'impuissance.</p>
-
-<p>Belle étude à faire, que celle de l'être double,
-qui voudrait et qui ne veut pas, qui
-aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour
-replonger plus avant dans la boue, ange aux
-ailes engluées de vice!</p>
-
-<p>Alors, il inventa que le ruffian, despotique
-et sentant sa force, pourrait trouver un infini
-de voluptés perverses à démontrer la veulerie
-de toute rébellion, et l'omnipotence de sa
-maîtrise. Afin de prouver qu'on ne se débarrasse
-pas de lui, plus fort que la vertu, plus
-fort que la pudeur, plus fort que le rêve, il
-s'amuserait de traîner sa victime jusqu'à la
-promiscuité des bouges: il lui imposerait,
-l'une après l'autre et peu à peu, graduant les
-doses du poison, toutes les orgies et tous les
-stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire
-cassant:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, ma chère?</p>
-
-<p>Tout cela finirait, comment? Par le suicide
-de la jeune femme? Moyen banal et de piètre
-<span class="pagenum" id="pg_166">-166-</span>élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est
-plus guère autorisé qu'à la rubrique des faits
-divers. La mort de l'héroïne apparaissait
-pourtant comme l'unique solution possible,
-dans un désespoir exaspéré jusqu'à ce point
-de lyrisme infernal. Il faudrait chercher.
-Qui sait, d'ailleurs, si le développement de
-cette maladie psychologique n'amènerait pas
-de lui-même, et par la liaison des idées, un
-dénouement mathématique, inévitable, mais
-encore invisible dans les brumes du scénario?</p>
-
-<p>De plus en plus, le drame envahissait l'esprit
-du poète et se précisait: par mille petites
-fibres attachantes, pareilles aux racines d'un
-lierre, l'Idée s'insinuait dans les replis du
-cerveau, accrochait ses ramilles parasites et
-pompait de la vie.</p>
-
-<p>Pierre Dufaure était possédé.</p>
-
-<p>Cette emprise s'opéra dans la nuit, au
-retour d'un bal où le psychologue avait rencontré
-ses modèles, surveillé leurs gestes,
-examiné leurs consciences. Mais d'un revers
-de main, il chassa leur souvenir, et résolut
-de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner
-en lui le libre développement de l'Idée.</p>
-
-<p>Il marchait à grands pas sonores, et la
-<span class="pagenum" id="pg_167">-167-</span>solitude bleue des boulevards retentissait des
-coups que ses deux talons et sa canne frappaient
-sur le trottoir. Machinalement, il
-suivait la route connue, regagnant sa demeure,
-hagard, avec la gorge sèche, les
-lèvres tremblantes et crispées de mots, les
-yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.</p>
-
-<p>Le plan se dressait: de grandes lignes,
-comme des avenues qui traversent une ville,
-se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme
-s'y logeaient par familles&hellip;</p>
-
-<p>Il vit l'&oelig;uvre achevée.</p>
-
-<p>Trois parties! Primo, la rencontre et la
-séduction, toute cette lutte d'une Tantale qui
-n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour;
-puis, en fin de bataille, la chute.</p>
-
-<p>Secundo, l'épanouissement d'un être, la
-chair extasiée, l'âme ravie, la révélation de
-l'ivresse, la double gratitude du corps et de
-l'esprit! Mais, par degrés, l'étonnement se
-glissait dans ce c&oelig;ur de femme, à cause des
-paroles vilaines qu'elle avait à entendre et
-des sentiments troubles qui la froissaient
-d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors pour
-elle commencerait une marche effrayée dans
-<span class="pagenum" id="pg_168">-168-</span>les arcanes du maître qu'elle avait pris; et
-c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un
-égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri
-venait trop tard. Il fermait la seconde partie.</p>
-
-<p>Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir!
-Ici, le génie du poète allait se donner carrière.
-Le roman tournait à l'épopée, descendait
-l'échelle des aberrations auxquelles peut
-atteindre la fureur des luxures, et dans l'inassouvissable
-besoin de toujours aller au delà,
-du lupanar à la messe noire, le couple infernal
-dégringolait fantastiquement à travers les
-étapes de l'horreur. Mais l'âme de la victime,
-emportée dans ce tourbillon, restait pure par
-ses remords et dans les voluptés se faisait
-douloureuse!</p>
-
-<p>L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept.</p>
-
-<p>Il ne se coucha point. Sur des feuilles,
-des feuilles, jusqu'au matin, il jeta des notes,
-nota des cris, vécut son drame, entendant
-de toutes parts des paroles proférées autour
-de lui par les enfants de sa pensée, qui
-allaient et venaient, trépidants autour de sa
-table, l'interpellaient, touchaient son épaule,
-trempaient sa plume.&mdash;«Et puis ceci!
-N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose!
-<span class="pagenum" id="pg_169">-169-</span>Ah! et ce mot encore!&hellip;» Pressé, harcelé,
-ne sachant auquel entendre, il renonçait à
-rien placer en ordre, occupé seulement de
-saisir au vol les richesses qui passaient, de
-n'en pas laisser perdre, de rattraper celles
-qui fuyaient, et courant après elles, se
-retournant pour en recevoir d'autres, il
-enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à
-tour, brouillait au hasard la chronologie de
-son drame, se ruait d'une époque à l'autre,
-entremêlait les angoisses de la troisième
-partie et les candeurs de la première, les
-suaves tendresses et la fumée des bouges,
-écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou
-lui-même comme ses fous!</p>
-
-<p>Au jour, il tomba de lassitude, dans un
-sommeil cauchemardé.</p>
-
-<p>Puis le calme revint sous ce front solide,
-et lentement, sûrement, avec ses bases
-fortes, l'&oelig;uvre s'échafauda dans l'harmonie
-de l'art.</p>
-
-<p>Alors seulement Pierre Dufaure osa se
-mettre en besogne.</p>
-
-<p>Devant la première page blanche, il demeura
-sans rien pouvoir écrire, effrayé du
-labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il
-<span class="pagenum" id="pg_170">-170-</span>allait donner sa vie, sa force, sa jeunesse,
-tout le meilleur de lui; il abdiquait son moi,
-pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait
-à son calme heureux pour y substituer
-un enfer. Et cela durerait des mois! Puis,
-en fin de compte peut-être, la chose ne vaudrait
-rien que les honneurs d'une flambée
-dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible
-sueur mouilla son visage devenu pâle. Haletant,
-épuisé, il reposa la plume, et sortit
-dans la rue.</p>
-
-<p>Mais, au grand air, l'obsession le suivit,
-et, sur le dos d'une lettre, il écrivit des
-lignes: sans qu'il y prît garde, l'&oelig;uvre était
-commencée.</p>
-
-<p>Il esquissa d'abord le portrait de Renée.
-L'héroïne, veuve, tendre, déçue, avait tous
-les espoirs, tous les charmes. Il la peignit
-telle qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même,
-douée des vertus qui lui plaisaient,
-et que jamais encore il n'avait trouvées en
-aucune maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment,
-jusqu'à ce jour, on peut l'avouer,
-s'étaient montrées d'une platitude irréprochable!
-Parmi la niaise multiplicité des
-amours faciles, il avait promené son dilettantisme
-<span class="pagenum" id="pg_171">-171-</span>ennuyé, et certes il en était las.</p>
-
-<p>Dans la dame de son premier roman, il
-mit tous les besoins de son c&oelig;ur: elle fut
-l'introuvable.</p>
-
-<p>Il la racontait avec tendresse; il la sortait
-de lui, toute vivante, tiède d'avoir germé
-dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois,
-les larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant
-comme elle était. Il se complut à dire
-le précédent mariage, et la jeune fille aussi,
-et même l'enfant qu'elle avait été autrefois.
-A mesure qu'il la présentait, il la reconnaissait:
-elle était lui, la fleur de lui!</p>
-
-<p>Il eut pour elle les soigneuses attentions
-d'un père jaloux, qui serait en même temps
-une mère passionnée. Ému des paroles naïves
-qu'elle disait en lui, et qu'il transcrivait, il
-crut de ne pas l'inventer, mais la voir et
-l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie
-propre, qu'elle ne lui devait pas.</p>
-
-<p>Il revenait au travail comme on court au
-rendez-vous d'amour, afin d'être près d'elle.
-Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison
-de ce papier où l'exquise créature
-se manifestait en souriant.</p>
-
-<p>Au moment de s'asseoir devant la feuille
-<span class="pagenum" id="pg_172">-172-</span>blanche, il murmurait: «Bonjour, Renée.»
-Il la sentait auprès de lui. On échangeait des
-phrases, pour soi, en dehors de l'&oelig;uvre.
-Dans les repos, il narrait des anecdotes survenues
-en sa propre existence; elle fut
-promptement initiée à tous les secrets de
-son poète. Ils devinrent amis, et dans les
-occurrences du drame, il lui donnait des conseils
-contre le danger de sa chute prochaine.</p>
-
-<p>Dès lors, il prit plaisir à manger seul.
-Mais il n'était pas seul: invisible en face de
-lui, la petite amie était une compagne, et on
-riait. Les camarades du poète, surpris de ses
-désertions fréquentes, pensèrent qu'il avait
-gagné des goûts de luxe et de confort égoïste,
-car on le voyait s'attabler solitairement dans
-les cabarets à la mode. Ils se trompaient:
-Pierre Dufaure était en partie fine avec
-Renée, et la fêtait.</p>
-
-<p>Cependant, et malgré l'entassement des
-feuilles, le drame ne parvenait point à se
-corser, et l'&oelig;uvre restait aux préambules.</p>
-
-<p>Chaque fois que le poète essayait d'introduire
-en scène le second de ses personnages,
-un dégoût le prenait devant cette figure
-sinistre et détestée par avance. Il renvoyait
-<span class="pagenum" id="pg_173">-173-</span>ce drôle comme un importun, et, délivré de
-lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de
-Renée.</p>
-
-<p>Un jour, pourtant, de brusque rage, il
-empoigna cet homme, et, le tirant au jour,
-le montra, dépouillé du mensonge mondain
-et des oripeaux élégants, tout nu. Avec
-haine, il écrivit cette page comme on se
-venge, et le sang du bélître giclait sous les
-verges de son juge.</p>
-
-<p>Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout
-à la fois un acte de justice, de probité, et
-une heureuse affaire. Il revint à Renée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as entendu? Je l'ai traité de belle
-façon, comme il le mérite!</p>
-
-<p>Il sentit à son cou les bras de Renée qui
-le remerciait, sauvée: la femme avait compris
-le péril, et, devant le tentateur démasqué,
-se reculait avec dégoût. Elle ne pouvait
-plus faillir.</p>
-
-<p>Quand l'auteur voulut continuer d'écrire,
-il se prit la tête dans les mains, et chercha.
-Où donc aller? Toutes les routes était fermées!
-N'était-ce pas une honte, d'ailleurs,
-et presque un crime, de vouer une si noble
-créature à des tourments qu'il pouvait empêcher,
-<span class="pagenum" id="pg_174">-174-</span>et de se faire, en somme, le complice
-d'un bandit? Plus encore: le complice de son
-rival!</p>
-
-<p>Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante
-Renée, et ne pouvait plus tolérer qu'un profane
-y touchât.</p>
-
-<p>C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour
-le roman! On n'a pas tant de joies en ce
-monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un
-bonheur qui passe, tout fleuri de rêves&hellip;</p>
-
-<p>Le poète rangea ses papiers dans un carton
-où Renée demeura veuve, dans sa pureté,
-et le chef-d'&oelig;uvre de Pierre Dufaure ne fut
-jamais écrit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LE FIANCÉ</h2>
-
-
-<p>Mon avis? La matière est bien scabreuse,
-et nous sommes tenus, nous autres médecins,
-à plus de prudence que vous, dramaturges
-et romanciers! Assurément, la législation
-actuelle doit être et sera modifiée: l'intérêt
-général qui, dans les sociétés futures, prévaudra
-de plus en plus sur les intérêts particuliers,
-l'exige. Dans quelles mesures nous
-sera-t-il permis alors de dénoncer l'état de
-nos clients, lorsqu'ils sont un danger public?
-Je l'ignore. J'attends, et vous n'étiez pas né
-que j'attendais déjà.</p>
-
-<p>Alors, j'avais votre âge, et je jugeais de
-tout passionnément, avec cette intransigeante
-<span class="pagenum" id="pg_176">-176-</span>probité qui incite la jeunesse aux plus nobles
-actions et aux pires sottises.</p>
-
-<p>Je venais de terminer mon internat, et
-bravement je m'étais installé en plein Paris,
-n'ayant, pour noyau de ma clientèle future,
-que des espoirs et du courage. Je soignais
-les pauvres, car ceux-là ne nous demandent
-pas d'être célèbres tout d'abord. Le hasard,
-cependant, m'introduisit dans une maison
-riche; ma réussite date de ce jour, et vous
-imaginez avec quelle ardeur je me dévouais
-à délivrer ces capitalistes de leurs moindres
-malaises.</p>
-
-<p>C'étaient de braves gens, simples et bons,
-voire même compatissants, malgré leur immense
-fortune: car les richards, vous le savez,
-donnent cinq louis de leur bourse plus volontiers
-que cinq minutes de leur temps, et se
-croient charitables quand ils sont magnifiques.
-Ceux-ci étaient modestes, presque honteux
-de leur richesse, et respectaient tous
-les mérites sans savoir qu'ils possédaient les
-deux plus grands: la santé et la bonté. Ils
-m'accueillaient avec confiance, et je professais
-pour eux le culte qu'on doit aux fétiches,
-de la reconnaissance et même de la tendresse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_177">-177-</span>La mère seule était de constitution délicate;
-la fille, le père, auraient découragé
-toute une Académie de Médecine, par l'insolence
-de leur superbe santé. Ah! la belle
-créature, que cette fille, le splendide chef-d'&oelig;uvre!
-La nature et la société se mettent
-rarement d'accord pour doter un être complet,
-et les faveurs de l'une ne ratifient pas
-souvent les bienfaits concédés par l'autre. Ma
-petite cliente avait tout, le charme et la
-beauté, un organisme admirable dans une
-enveloppe exquise, un cerveau sûr et calme
-sous des torrents de cheveux, un estomac
-d'autruche derrière une poitrine de déesse,
-des dents de loup, blanches, et la joie de vivre,
-la bonne humeur imperturbable, la droiture
-de l'esprit, la franchise du c&oelig;ur, un million
-de dot, et dix-huit ans!</p>
-
-<p>Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je
-l'admirais scientifiquement, comme un beau
-produit de la nature; elle m'inspirait cette
-sorte de vénération que méritent les forces,
-et que le paganisme grec accordait à ses
-demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que
-pour l'exercice de ma profession, ayant eu la
-prudence et le bon goût de me tenir, avec
-<span class="pagenum" id="pg_178">-178-</span>cette famille, sur une extrême réserve, et de
-ne point abuser du gracieux accueil qu'on
-me faisait dans la maison.</p>
-
-<p>Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre
-professeur R&hellip;, dont j'avais été l'interne pendant
-une année, à Lourcine: il m'invitait à
-lui rendre une prompte visite. J'accourus.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher enfant, me dit-il, les débuts
-d'un jeune médecin sont une affaire délicate.
-Je vous avise, et ne vous donne point de
-conseil. Répondez-moi franchement: n'avez-vous
-pas, dans votre clientèle, une jeune fille
-riche et qui va se marier?</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai, mon cher maître, que je
-donne mes soins dans une famille fort cossue,
-et qui possède, en outre, une fille d'âge nubile.</p>
-
-<p>&mdash;On ne vous a parlé d'aucun projet matrimonial?</p>
-
-<p>&mdash;D'aucun.</p>
-
-<p>&mdash;Faites qu'on vous en parle et tâchez
-qu'on ajourne. Le fiancé est mon client: c'est
-tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune
-homme est dans un épouvantable état. Il
-m'a demandé s'il pouvait se marier, et je lui
-ai répondu qu'il ferait plus honnêtement d'assassiner
-quelqu'un sur la grand'route. Mais
-<span class="pagenum" id="pg_179">-179-</span>le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu;
-la dot le tente: il a dit: «J'attendrai.» Il
-n'attendra pas, je le sens. Il a, pour commettre
-le crime, une excuse d'un million. Je
-l'ai fait causer du mieux que j'ai pu, et il en
-a trop dit. Je n'ai pas cherché à connaître le
-nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre.
-Je vous avertis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'effrayez, mon cher maître. La
-jeune fille à laquelle je pense est un prodige
-de santé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Sauvez-la donc.</p>
-
-<p>&mdash;Que puis-je faire?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous
-devez? Tout. Je mets une vie entre vos mains,
-plusieurs vies, car, s'il naît des enfants, pauvres
-petits, je les plains!</p>
-
-<p>&mdash;Je vais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde aux imprudences! Si la
-loi morale, en de tels cas, nous oblige à parler,
-la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez
-habile: obtenez des renseignements qui ne
-soient pas des confidences; le jeune homme
-ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et
-vous êtes libre devant lui. Allez. Bonne chance.
-Au revoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_180">-180-</span>Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la
-marche aide la pensée. J'allais d'abord très
-lentement, et cela vous indique que je ne savais
-à quoi me résoudre; au bout d'une heure,
-je marchais délibérément, et cela prouve que
-j'avais enfin une idée nette, un but certain.
-Quand vous voulez savoir si une action vous
-plaît sans réserve, observez vos pas: ils vous
-renseigneront. Observez surtout si vous tournez
-les obstacles par dextre ou par senestre:
-lorsque vous évitez les passants en appuyant
-sur votre gauche, l'action est veule, l'âme
-indécise; mais quand vous poussez à droite,
-tout va bien, et vous êtes fort.</p>
-
-<p>J'arrivai chez le père: je n'eus pas grand
-mal à obtenir l'aveu du mariage projeté, car
-le brave homme en était tout heureux. Je me
-permis cependant quelques discrètes objections,
-relatives à l'âge de la fiancée, aux périls
-d'une maternité hâtive.</p>
-
-<p>&mdash;Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.</p>
-
-<p>Je me rabattis sur un autre thème: je
-parlai du jeune homme, du célibat, de la vie
-moderne, des restaurants de nuit, des accidents
-possibles, de la circonspection qui s'impose
-au père de famille&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_181">-181-</span>&mdash;Écoutez, docteur: je ne partage pas
-vos craintes, mais je vous en sais gré, comme
-d'un témoignage de sympathie. Je vous enverrai
-mon gendre, et je ne doute pas qu'il
-consente à vous rendre visite: confessez-le.</p>
-
-<p>Deux jours après, je vis entrer dans mon
-cabinet un beau gars, brun, solide, élégant
-d'allure, clinquant de breloques, mais de regard
-louche, de parole hésitante, et qui ne
-me plut guère. Il m'apprit, avec un sourire
-fat, qu'il allait prochainement épouser ma
-jeune cliente et qu'il s'en louait fort. Je lui
-demandai froidement ce qu'il désirait de moi;
-il répondit, net et vite, comme on récite une
-leçon:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi!
-Mon beau-père a paru souhaiter cette démarche
-de ma part, et les scrupules d'une
-famille, en pareil cas, sont trop légitimes
-pour qu'un galant homme se refuse à l'ennui
-de subir un dernier examen: j'en ai déjà
-passé plusieurs, car le siècle est aux examens,
-et je ne m'attendais point à celui-ci. Néanmoins,
-disposez de moi.</p>
-
-<p>Je le retins une heure. Il se prêta aux
-plus minutieuses enquêtes. Son état sanitaire
-<span class="pagenum" id="pg_182">-182-</span>me parut être irréprochable. Cependant, je
-ne pouvais concevoir que la vieille et sûre
-expérience de mon maître se fût trompée
-dans son diagnostic. Force me fut donc de
-conclure que je m'étais alarmé à tort, et
-que le malade du professeur R&hellip; n'avait
-rien de commun avec le fiancé de ma belle
-cliente.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, me dis-je, le coureur de dot fut
-plus avisé que nous ne pensions: il nous a
-prudemment lancés sur une fausse piste, et
-n'a donné mon nom que pour mieux cacher
-tous les autres. C'est un misérable, mais
-c'est un malin.</p>
-
-<p>Je communiquai au père le résultat de ma
-consultation: il fut charmé. Le mariage se
-fit. Je n'y assistai point. Si les médecins se
-rendaient aux mariages et aux baptêmes, ils
-s'obligeraient du même coup à fréquenter
-les enterrements, où leur présence est mal
-venue.</p>
-
-<p>Les nouveaux époux partirent en voyage,
-et huit mois se passèrent. J'oubliais cette
-histoire.</p>
-
-<p>Brusquement, on m'appela auprès de la
-jeune femme, que je trouvai chez son père.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_183">-183-</span>Je la vis, méconnaissable. Elle était
-enceinte: maigre, avec un teint de cire, des
-orbites caves, un &oelig;il vitreux, la lèvre rongée.
-L'effondrement de cette beauté m'atterra.
-Quant à la nature du mal, dispensez-moi de
-vous la dire: elle ne permettait aucun doute.
-Une angoisse me prit, avec la notion de ma
-responsabilité. Eh quoi? J'avais donc mal
-examiné l'assassin dénoncé par mon professeur,
-et je n'avais rien vu? On m'avait averti
-et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement,
-ma présomption, ma sottise m'avaient fait
-complice du crime! Ah! je vous prie de
-croire que j'ai passé là le plus cruel instant
-de ma carrière médicale!</p>
-
-<p>J'aurais tué le mari, pour me venger de
-moi!</p>
-
-<p>Par bonheur, le bandit ne se montra
-point.</p>
-
-<p>J'examinai la malheureuse: son enfant
-était mort. Il fallait, en toute hâte, procéder
-à la délivrance. Je demandai le secours d'un
-professionnel. Bien m'en prit: la pauvre
-femme mourut trois jours après l'opération.
-Je reçus son dernier soupir.</p>
-
-<p>Le père et la mère sanglotaient, aux deux
-<span class="pagenum" id="pg_184">-184-</span>extrémités de la chambre, sur des fauteuils,
-espérant encore, quand leur fille était déjà
-morte. Au bord du lit, un petit homme terreux
-et blond, à genoux, pleurait. Quant au
-mari, il persistait sagement à demeurer invisible.
-J'hésitais à porter aux parents la
-désespérante nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dis-je au père, je désirerais
-parler à votre gendre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que&hellip; elle est&hellip; elle est&hellip;
-perdue?</p>
-
-<p>&mdash;Votre gendre, monsieur, s'il vous
-plaît?</p>
-
-<p>Le père étendit la main dans la direction
-du petit homme agenouillé près du lit, et je
-ne comprenais pas.</p>
-
-<p>Tout à coup, j'eus peur de comprendre.
-Je fis trois pas vers l'homme blond et lui
-touchai l'épaule: il se redressa.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes, monsieur, l'époux de&hellip;</p>
-
-<p>Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif,
-et je le vis en face.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pourtant pas vous, monsieur,
-que j'ai reçu dans mon cabinet.</p>
-
-<p>Il remua la tête, de droite à gauche, pour
-dire: «Non».</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_185">-185-</span>&mdash;Alors, monsieur, vous m'avez envoyé
-quelqu'un à votre place?</p>
-
-<p>Il remua la tête, de haut en bas, pour
-dire: «Oui».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">LE BALLON</h2>
-
-
-<p>Il y a quarante années de cela, mais je
-m'en souviens mieux que d'hier. J'avais
-neuf ans.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais connu ma mère, ou du
-moins il ne m'en reste aucune mémoire.
-Quant à mon père, il était assurément très
-bon, très tendre, et je l'adorais, mais je
-n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre
-lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait,
-toujours j'avais la sensation d'une distance
-inexplicable, mais que je m'explique à présent:
-cette distance, c'était sa pensée.</p>
-
-<p>Mon père, constamment, pensait; il vivait
-au fond de lui-même, avec son idée, et toutes
-<span class="pagenum" id="pg_187">-187-</span>les choses du monde passaient autour de lui,
-sans pouvoir pénétrer en lui. On raconte
-que, au décès de ma mère, on l'avait laissé
-seul près du cercueil, avant la levée du corps:
-lorsqu'on vint les séparer, on trouva, sur le
-drap mortuaire, des papiers épars et couverts
-de chiffres, avec mon père qui travaillait.</p>
-
-<p>Pourtant, il nous chérissait. Mais quand
-l'Idée s'installait en lui, elle supprimait tout:
-il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait
-sans vous entendre. Je souffrais beaucoup
-de cette solitude: j'en souffrais à la
-manière des enfants, qui éprouvent les douleurs
-sans les analyser, et qui, jugeant les
-choses du monde sans même savoir qu'ils les
-ont vues, ressentent toute entière la tristesse
-de les comprendre.</p>
-
-<p>Lorsque, le soir, mon père venait border
-mon lit et me baisait au front, j'apercevais
-ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs
-peintes du papier semblaient l'occuper plus
-que moi: j'en avais le c&oelig;ur gros, et je pleurais
-dans l'ombre, après son départ. Alors,
-étant seul, j'osais lui parler et me plaindre;
-je me confessais à lui, je lui jetais au cou mes
-<span class="pagenum" id="pg_188">-188-</span>deux petits bras maigres, je le suppliais de
-me border moins bien et de me voir un peu
-plus. Je me promettais de tout dire le lendemain;
-et, le lendemain, je n'avais pas plus de
-courage que la veille.</p>
-
-<p>Un jour cependant, mon secret éclata, avec
-mes sanglots, tout d'un coup: c'était pendant
-le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer
-fort, m'examina avec étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as
-mal?</p>
-
-<p>&mdash;Non, père&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, tu as mal, puisque tu pleures&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;J'ai de la peine&hellip;</p>
-
-<p>Alors, les mains sur les yeux, je parlai,
-je parlai, avalant mes larmes, vidant mon
-c&oelig;ur, et je parlais comme quand j'étais seul,
-le soir, dans l'ombre, car, à l'abri de mes
-mains, je me trouvais dans le noir, et je ne
-voyais pas mon père, qui ne répondait rien
-et me laissait parler.</p>
-
-<p>A la fin, je relevai la tête en tendant vers
-lui mes mains trempées de pleurs; alors je
-vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures
-géométriques. Je me tus instantanément. Le
-chagrin de n'être pas compris est très profond
-<span class="pagenum" id="pg_189">-189-</span>chez les enfants. Le mien fut tel que je
-cessai de pleurer en même temps que de
-parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout
-était à refaire, à redire, et je sentis nettement
-que désormais je ne pourrais plus renouveler
-la tentative.</p>
-
-<p>Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune:
-le travail de mon père m'inspirait
-une vénération religieuse. Je retins mon
-souffle, pour contempler les raies de crayon
-sur la nappe, et la main savante qui les traçait,
-et le front incliné du chercheur.</p>
-
-<p>Je vois encore ce front blanc, avec un reflet
-de lumière au sommet; je le verrai toujours.
-Je venais d'apprendre, par divination,
-que le siège de la pensée est là, et c'était
-là-dedans que je voulais entrer, là-dedans
-que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc,
-sur ce front, me semblait sortir de lui au lieu
-de s'y poser, et je le regardais briller, comme
-un rayonnement de la pensée intérieure.</p>
-
-<p>Je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas
-digne; quand mon père mourra comme ma
-mère, il partira sans savoir combien je l'ai
-aimé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_190">-190-</span>Mon père avait, paraît-il, une maladie de
-c&oelig;ur qui pouvait l'emporter brusquement:
-j'y pensai alors, en contemplant la petite
-lumière sur le crâne, et je songeais, avec
-angoisse qu'elle s'éteindrait un jour. Enfin,
-elle se déplaça: mon père avait redressé
-son visage et me souriait. Il découvrait ma
-présence. Puis il se souvint.</p>
-
-<p>&mdash;Ça va mieux, mon petit?</p>
-
-<p>Je répondis bravement:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Dans le ballon?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon petit.</p>
-
-<p>Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face
-une telle expression de bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, dit-il.</p>
-
-<p>Il dressa la pointe de son index. Soudainement,
-je devins très heureux moi-même
-et très fier: une confidence de mon père
-allait descendre jusqu'à moi.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui est un grand jour: j'ai
-trouvé! Jeudi sera un plus grand jour: j'essaierai!</p>
-
-<p>&mdash;Avec moi?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_191">-191-</span>&mdash;Oui, mon petit, avec toi.</p>
-
-<p>Cette fois-là, je me jetai à son cou et je
-m'y accrochai; mon père aussi me serrait
-fort. Il m'étreignait sur sa poitrine, non pas
-comme un fils, mais comme une victoire,
-comme le triomphe de sa vie et le total de
-son effort, puisqu'il venait de verser en moi
-le secret de sa réussite. Non, ce n'était pas
-son enfant qu'il embrassait si bien, mais
-qu'importe? J'étais le premier près de lui: il
-m'associait à son front! Ah! le souvenir de
-cette minute-là m'exalte encore de joie et
-d'orgueil! De pareils instants effacent tous
-les chagrins passés.</p>
-
-<p>Naturellement, mon père ne me donna
-aucun détail sur sa récente invention. Il
-avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité;
-il m'emmenait; cette promesse suffisait
-à mon orgueil, à ma gratitude, et j'en
-délirais. Songez donc! Accompagner, dans
-le premier ballon dirigeable, l'inventeur! A
-neuf ans, collaborer à la réalisation d'un
-rêve humain! Doter le monde d'une victoire
-sur les éléments! Je concevais déjà la portée
-de cette chose avec une précision que mon
-père lui-même ne soupçonnait pas. Les
-<span class="pagenum" id="pg_192">-192-</span>grandes personnes ne se souviennent jamais
-du travail qui se fit autrefois dans leur petit
-cerveau; elles ne daignent pas se rappeler
-que certains enfants pensent aussi bien que
-des hommes, et sentent mieux.</p>
-
-<p>Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous
-partîmes.</p>
-
-<p>Il m'avait fait monter d'abord dans la
-nacelle. Il souriait. Il ne parlait pas. Il aménageait
-des choses, vérifiait des outils, des
-ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages;
-il se baissait, il se relevait. Je voyais
-autour de nous la foule silencieuse, du respect,
-de la crainte. On devisait à voix basse.
-On me montrait. J'étais fier.</p>
-
-<p>Mon père cria:</p>
-
-<p>&mdash;Lâchez tout!</p>
-
-<p>Je me sentis lancé en l'air, comme par
-une fronde, et la respiration me manqua:
-j'avais fermé les yeux, cramponné mes
-deux mains au rebord du panier, fléchi sur
-les genoux pour me cacher. A vrai dire,
-j'avais peur.</p>
-
-<p>Je voulus murmurer:</p>
-
-<p>&mdash;Père&hellip;</p>
-
-<p>Le mot ne fut qu'un souffle entre mes
-<span class="pagenum" id="pg_193">-193-</span>lèvres. Après un instant, j'osai respirer; ensuite,
-j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement:
-entre les brins d'osier, j'aperçus des
-toits qui fuyaient; je refermai les yeux. J'entendais,
-derrière moi, les pas de mon père,
-qui allait d'un objet à l'autre, et travaillait;
-j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les yeux,
-tout grands, et je me dressai de toute ma
-taille, pour voir. Le sommet de ma tête dépassait
-à peine la rampe. Je me haussai sur
-la pointe des pieds&hellip;</p>
-
-<p>Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des
-reflets ressemblaient aux vagues d'un petit
-lac, et les rues étaient minces, entre les
-maisons écrasées. Un beau fleuve s'en allait
-très loin, avec des courbes. Plusieurs bois
-faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible
-nous parvenait encore de la ville.
-C'était si beau, si grand, ce spectacle, que
-l'admiration dispersa ma peur, comme le
-vent balayait les brumes. Je voyais les
-brumes ramper, au-dessous de nous, comme
-des bêtes, et ces reptiles blancs me semblaient
-être les seuls habitants de la terre
-azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai
-mon père: il me parut un dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_194">-194-</span>Il avait les sourcils froncés, les narines
-dilatées; il travaillait, sans me voir, sans
-rien voir. Nous montions. Nous courions,
-portés par le vent. Les heures passaient, et
-les pays.</p>
-
-<p>&mdash;Père&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais faire pipi.</p>
-
-<p>&mdash;Fais.</p>
-
-<p>J'eus envie de rire, et je ris, en imaginant
-que les hommes, sur la terre, diraient:</p>
-
-<p>&mdash;Il pleut.</p>
-
-<p>Le soir, nous vîmes la mer: le soleil s'y
-couchait.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! père, que c'est beau!</p>
-
-<p>Il ne m'entendait pas.</p>
-
-<p>Cependant je respirais avec difficulté. Je
-ne savais pas que l'air se raréfie dans les
-hauteurs. Je me crus malade, et aussitôt je
-regrettai d'avoir encombré mon père de ma
-présence. Je n'osais l'occuper de moi, l'appeler
-à mon aide. Je le vis debout, arrêté,
-la main gauche à plat sur sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Père! Tu as mal?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Moi aussi, je commençais à souffrir. Mes
-<span class="pagenum" id="pg_195">-195-</span>tempes battaient. Le dos me faisait mal.
-Ayant passé la main sur ma bouche, je constatai
-avec épouvante qu'elle était pleine de
-sang.</p>
-
-<p>&mdash;Père!</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Affairé, il appuyait sur
-des manivelles, et ses gestes étaient hâtifs,
-fiévreux. Il se leva pour saisir un filin: au
-dernier rayon du soleil, je vis son front très
-pâle, et deux taches de sang sur le coin de sa
-bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Père!</p>
-
-<p>Il ne répondit pas. Il tirait sur la corde, de
-toutes ses forces, et respirait bruyamment.
-Je tendis les bras vers lui, et je voulus me
-rapprocher de lui. Était-ce pour l'aider ou
-pour implorer son secours? Je ne sais pas.
-Je ne me souviens plus de rien: une torpeur
-m'avait pris. Je crois que je tombai en
-avant.</p>
-
-<p>Un bambin de neuf ans n'a pas la résistance
-d'un homme. Sans doute, je suis resté
-longtemps évanoui&hellip;</p>
-
-<p>Quand je revins à moi, il faisait nuit. Un
-balancement doux me berçait dans l'obscurité.
-J'eus d'abord quelque peine à comprendre
-<span class="pagenum" id="pg_196">-196-</span>où je me trouvais. Dans les ténèbres
-bleues, l'enveloppe de notre ballon, illuminée
-d'un côté, dessinait, au-dessus de ma
-tête, un énorme croissant de lune, horizontalement
-couché.</p>
-
-<p>Peu à peu, je me rappelais: l'invention
-de mon père, notre départ au matin, la journée
-dans l'espace. Je crus avoir dormi, et
-que mon père dormait encore. Mais, tout à
-coup, je me souvins de sa silhouette dressée
-dans le soir, des gestes violents que ses bras
-avaient faits pour tirer une corde, et de son
-masque angoissé.</p>
-
-<p>J'appelai: «Père!»</p>
-
-<p>Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il
-ne bougeait point. Sa tête penchait sur son
-épaule.</p>
-
-<p>Je me traînai vers lui. Je le touchai. Dès
-que je l'eus seulement effleuré, il tomba sur
-le côté. Son front, en heurtant le plancher,
-sonna. J'avançai le bras pour lever sa tête,
-et je commençais à le glisser sous la nuque;
-mais, au premier contact, je retirai ma
-main avec horreur. La peau était glacée.
-Tout de suite, j'eus la sensation que mon
-père était mort.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_197">-197-</span>Je poussai un grand cri, et je me soulevai
-pour fuir; l'effroi me donnait des forces, je
-me hissai jusqu'au bordage.</p>
-
-<p>La mer, en bas, très loin, comme un grand
-cirque, était toute ronde au-dessous de nous,
-toute noire avec des reflets de lune, et des
-nuages blancs qui rampaient sur elle.</p>
-
-<p>Ai-je pensé quelque chose? Je ne crois
-pas. Le vent nous emportait avec les nuages.
-Il fit tourner le ballon, et la lumière livide
-de la lune vint tomber sur le front de mon
-père. Ses yeux, restés dans l'ombre, étaient
-creux, mais ouverts, et me regardaient
-fixement. Sous le froncement des sourcils,
-ils avaient l'air de me menacer. Deux filets
-de sang, aux deux coins de la bouche,
-étaient durcis et violets.</p>
-
-<p>Je me reculai au bord opposé de la nacelle,
-pour être loin, pour ne pas voir: mais
-chaque fois que j'essayais de détourner mon
-regard, les prunelles fixes du mort, avec
-leur reflet de lune, me rappelaient impérieusement.</p>
-
-<p>Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renversé
-la tête, et j'attachais mon attention à suivre,
-derrière le globe du ballon, la disparition
-<span class="pagenum" id="pg_198">-198-</span>des étoiles qu'il cachait en passant. Mais la
-course des étoiles me donnait le vertige,
-avec une peur enfantine de m'accrocher à
-ces clous, d'y déchirer notre enveloppe et de
-tomber du haut du ciel.</p>
-
-<p>Toujours l'&oelig;il me rappelait.</p>
-
-<p>Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le
-corps de mon père s'était insensiblement
-déplacé; la moitié de sa face se perdait dans
-l'ombre; mais l'&oelig;il gauche, resté en lumière,
-paraissait briller davantage: il avait, à lui
-seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus
-terrifiant encore, et depuis que l'autre s'était
-éteint dans les ténèbres, j'imaginais que mon
-père venait de mourir un peu plus.</p>
-
-<p>Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je
-grelottais de froid et d'épouvante. L'enveloppe
-du ballon, depuis que nous avions
-tourné, ne dessinait plus dans le ciel cet
-immense croissant lunaire qui m'était apparu
-au réveil; mais, à force de la contempler, je
-trouvais à cette masse oscillante un air de
-tournoyer sur sa pointe, comme pour me
-vriller au parquet; son poids cauchemardant
-m'écrasait la poitrine. Je ne constatais
-plus que cette menace, lourde, sur moi, et
-<span class="pagenum" id="pg_199">-199-</span>la prunelle de mon père, fixe, devant moi.</p>
-
-<p>Mon regard allait de l'une à l'autre, mais
-ma pensée engourdie n'accompagnait pas
-mon regard. A la longue, cependant, il se fit,
-entre ces deux visions, une espèce d'alliance
-qui les rapprochait jusqu'à les unir, à les
-confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre.
-Comment dirai-je? L'une exprimait l'autre.
-On s'hallucine ainsi. Bientôt il me fut impossible
-de séparer ces deux objets de ma terreur.
-Est-ce que mon petit cerveau s'emplissait
-de folie, ou bien devenais-je, au contraire,
-d'une lucidité plus grande? L'&oelig;il du
-mort, à force de fixité, semblait vouloir
-donner un ordre&hellip;</p>
-
-<p>Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement,
-je crois que mon père m'hypnotisait,
-et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à
-la mienne.</p>
-
-<p>Car je me mis, sans l'avoir décidé, à
-refaire le dernier geste qu'il avait fait, ou
-du moins le dernier que j'avais pu voir au
-moment de m'évanouir&hellip; Je pris la corde,
-que je tirai à moi.</p>
-
-<p>Aussitôt, je perçus une descente brusque;
-mais en même temps un bruit lugubre,
-<span class="pagenum" id="pg_200">-200-</span>pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je
-sentis dans mes cheveux l'haleine tiède de
-quelqu'un qui serait survenu au milieu des
-étoiles.</p>
-
-<p>Vous devinez bien que le gaz du ballon
-s'était échappé par la soupape; mais je n'en
-savais rien, et, dans l'atroce épouvante que
-m'avaient causée ce gémissement funèbre et
-cette haleine fade, je m'étais enfui vers un
-coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et
-le temps passa. L'&oelig;il me regardait toujours.</p>
-
-<p>Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid
-se fit plus intense. Puis, le soleil surgit.
-Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre.
-Je me crus sauvé. Les premiers rayons me
-réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des
-nuages, restait sombre encore. L'enveloppe
-de soie prit des teintes de feu et le ballon
-monta comme une boule d'or qui renvoyait
-de la lumière. Mais j'étouffais davantage.
-Nous montions vite, je crois. L'&oelig;il, éclairé,
-devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je
-me levai, et, comme j'avais fait déjà, timidement,
-pour obéir, je pesai sur la corde: nous
-descendîmes.</p>
-
-<p>Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car
-<span class="pagenum" id="pg_201">-201-</span>j'en voyais la cause, et trois fois je recommençai.
-Je respirais plus à l'aise. Je compris
-que cette corde, tirée en bas, faisait descendre
-le ballon, et je m'étonnais de pouvoir,
-avec ma petite force, attirer cette
-grande chose. Je comprenais aussi qu'on
-respire mieux quand on descend, et je me
-rendais compte de la volonté que mon père
-avait eue de me sauver en me donnant son
-ordre. Notre chute traversa les nuages. La
-mer, fouettée par le vent, s'éveillait avec
-colère.</p>
-
-<p>&mdash;Si je descends encore, je me noierai&hellip;</p>
-
-<p>Mais l'&oelig;il ordonnait sans réplique.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père le veut!</p>
-
-<p>J'obéis autant qu'il ordonna.</p>
-
-<p>Pour le coup, j'avais trop descendu. La
-nacelle rasait les flots. Quand nous rencontrions
-la crête d'une lame, l'eau se précipitait
-en bouillonnant dans la cage d'osier, et
-son poids nous tirait en bas. Puis, au creux
-d'une autre vague, le panier se vidait en torrent,
-et, d'un saut brusque, nous remontions,
-pour être raccrochés bientôt. A chaque
-heurt, la nacelle virait, bondissait: mes
-mains déchirées s'agrippaient au bordage,
-<span class="pagenum" id="pg_202">-202-</span>aux cordages; je pendais comme un chiffon
-mouillé. Dans les minutes de répit, je me
-laissais crouler sur le plancher, résigné à
-mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait,
-ma pauvre petite vie se révoltait
-encore, et de nouveau je me redressais, tendant
-la tête et les bras hors de l'eau. A
-peine délivré, je reperdais courage et je souhaitais
-la mort.</p>
-
-<p>Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre.
-La mer s'enrageait de plus en plus sous le
-vent qui soufflait avec une violence croissante.
-Un coup de houle ayant emporté deux
-de nos caisses, le ballon s'enleva sensiblement,
-et cet heureux accident me donna
-l'idée de jeter à l'eau quelques objets pesants.
-Mais je ne pouvais les porter. J'étais
-épuisé de fatigue. Je ne lançais par dessus
-bord que des choses légères. Pourtant, à
-force de patience, j'allégeai la charge du
-ballon. Les lames ne nous atteignaient plus.
-Je me couchai pour attendre la mort, et je
-me croyais tranquille, quand l'orage éclata
-dans toute sa fureur. Entre la mer folle qui
-grondait et les nues basses qui tonnaient,
-mon frêle esquif d'osier fuyait obliquement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_203">-203-</span>Il ne me restait plus la force de rien
-craindre. A peine, je constatais les choses.
-A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle
-le mieux, c'est la brûlure des éclairs,
-dont la lueur m'entrait dans les prunelles
-et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai
-les yeux aux replis de mes bras; instantanément
-je m'endormis dans la tempête.</p>
-
-<p>J'ai dormi pendant des heures, réveillé
-mille fois par les ballottements et les chocs,
-et me rendormant aussitôt: des rêves affreux
-harcelaient mon sommeil. J'ai rêvé que mon
-père ressuscitait pour me réveiller, et me
-grondait de son regard mort; il me secouait
-les épaules, me poussait de son poing, de
-son pied, et me battait pour la première
-fois&hellip; A la fin, je me réveillai sous les coups,
-et je vis le pauvre cadavre qui se sauvait
-après m'avoir frappé, et qui roulait sur le
-plancher, dans la tempête finissante, allant
-d'un bord à l'autre, heurtant les caisses,
-s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de
-nouveau et s'en retournant encore, démenant
-en l'air ses bras raides, ruisselant
-d'eau, et la face tout écorchée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_204">-204-</span>&mdash;Père, je t'en prie! Ne me touche pas!
-Ne me touche plus!</p>
-
-<p>Il revenait et me battait. Puis il se tassa
-dans un coin, la tête prise entre deux caisses,
-et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La
-nacelle chavira moins. Je voulus en profiter
-pour fuir et sauter à la mer. Mais j'en étais
-trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur
-de midi, sous les nuages dispersés, avait
-regonflé le ballon, et l'emportait.</p>
-
-<p>L'idée de remonter là haut, avec le cadavre
-méchant, m'affolait d'épouvante; le
-bleu du ciel vide, comme un précipice à
-l'envers, me donnait le vertige.</p>
-
-<p>Je criais: «Non! Non! Plus!»</p>
-
-<p>Je pense que ce fut alors ma plus grosse
-terreur: jusque-là, je n'avais craint que de
-mourir, mais devant ce gouffre céleste qui
-s'ouvrait sur ma tête et qui nous aspirait, je
-crus, oui, tout d'un coup je crus que nous y
-remontions pour l'éternité, et que durant
-tous les siècles des siècles j'allais vivre avec
-ce cadavre. Frénétiquement, je me jetai sur
-la corde. Nous descendîmes, et pour aller
-mourir ailleurs, loin du spectre, j'escaladai
-le bord de la nacelle&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_205">-205-</span>Alors, j'entendis des clameurs. Un navire
-était là, tout proche, et le ballon courait
-dessus.</p>
-
-<p>On me cria: «A l'eau! Saute!».</p>
-
-<p>Je me jetai dans la mer. On me recueillit.
-Le ballon, délesté de mon poids, s'était
-enlevé, m'a-t-on dit, comme une flamme
-immense: car le soleil, dardant ses rayons
-sur lui, avait allumé de reflets l'enveloppe
-luisante et plissée. Pour moi, je n'ai rien vu.
-On m'étendit, à demi mort, sur le pont du
-navire, et couché sur le dos, j'aperçus mon
-père qui s'enfonçait dans les derniers
-nuages.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LA VISION</h2>
-
-
-<p>Parbleu, je le sais bien, que je suis un
-imaginatif! Je ne l'ignore pas, que mes nerfs
-et mon cerveau sont impressionnables à
-l'excès! Mais, quand vous m'aurez traité
-d'halluciné, de visionnaire, m'empêcherez-vous
-de souffrir? Croyez-vous donc que je ne
-me la crie pas, que je ne me la hurle pas,
-jour et nuit, cette vérité: «Tu es fou, inepte
-et fou, imbécile et fou!» Mais je souffre
-quand même, et les jours vont leur train.</p>
-
-<p>Pauvre Marguerite! Douce et chère victime!</p>
-
-<p>Je l'aimais trop! De toute mon âme, et de
-toute ma chair, surtout! Il me semblait
-<span class="pagenum" id="pg_207">-207-</span>qu'elle fût, non seulement le premier amour
-de ma vie, mais le seul. J'avais aimé, avant
-elle, bien des femmes, mais aucune autre ne
-m'avait si profondément possédé, envahi, et
-je sentais que toutes les fibres de moi, toutes
-les particules de mon être, les plus obscures,
-les plus intimes, mes muscles, mes nerfs et
-mes os, et tous les globules de mon sang,
-individuellement, étaient pleins d'elle,
-vivaient par elle, et n'aspiraient qu'à elle.</p>
-
-<p>Je sentais aussi que la même passion la
-tenait tout entière, comme moi, et même
-quand nous étions loin, nos deux corps, en
-dépit de la distance, ne faisaient qu'un seul
-corps; elle était pour ainsi dire la partie
-femelle de moi, et l'idée qu'elle pût appartenir
-à un autre homme ne venait pas à mon
-esprit, puisque son infidélité m'eût en
-quelque sorte livré moi-même et j'aurais
-tout su dans l'instant. Me tromper? Je
-savais bien qu'elle n'eût éprouvé, entre les
-bras d'un autre, que la honte et la douleur
-d'une profanation! A me trahir, ne se fût-elle
-point trahie en même temps, puisque
-nous ne faisions qu'un? Les lèvres d'un
-passant sur sa chair ne l'auraient-elles pas
-<span class="pagenum" id="pg_208">-208-</span>désolée aussi bien que les baisers d'une
-étrangère sur son amant, puisque nous
-n'étions qu'un seul être? Je n'avais donc
-aucune jalousie, aucune défiance, et je me
-livrais sans réserve, comme elle se livrait.</p>
-
-<p>J'étais le premier qu'elle aimât: non seulement
-aucune caresse ne l'avait effleurée,
-mais aucun désir, aucune pensée d'amour ni
-de coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre,
-elle avait, dans une retraite quasiment
-claustrale, vécu sans connaître ni soupçonner
-la vie: son âme était toute neuve et sa chair
-ignorante; naïvement, son amour l'avait
-donnée à moi, avec toute la candeur et la
-simplicité des êtres trop purs pour imaginer
-la pudeur, et trop aimants pour concevoir la
-méfiance. Dans un grand abandon de nature
-et de tendresse, elle s'était livrée, sans
-croire que ce fût mal ou qu'il pût en être
-autrement: et tout de suite elle s'était
-épanouie d'extase, si bien qu'elle pensait
-avoir reçu plus qu'elle ne donnait, et qu'au
-sortir de nos étreintes, elle offrait de la gratitude,
-au lieu d'en réclamer.</p>
-
-<p>Ah! l'amour d'une vierge est une chose
-délicieuse et terrible, car la femme qui
-<span class="pagenum" id="pg_209">-209-</span>n'appartint jamais qu'à un seul homme reste
-pour lui perpétuellement vierge, et chaque
-fois elle semble se donner pour la première
-fois: sans doute, par une vaniteuse illusion
-de notre égoïsme, il nous plaît de croire que
-cette chasteté survit à nos caresses, et qu'elle
-ne pourrait être souillée que par les
-approches d'un autre. Quant à moi, j'éprouvais
-cette illusion avec une intensité toute
-particulière; puisque Marguerite et moi ne
-formions qu'un seul être, sa pureté ne pouvait
-pas plus être entachée par notre enlacement
-que par aucune autre fonction de son
-organisme, et notre amour, étant le principe
-même de la vie, ne souillait pas en faisant
-vivre.</p>
-
-<p>Subtilités, dites-vous? Rien n'est subtil
-dans l'âme humaine: les uns éprouvent des
-sentiments qui restent ignorés des autres, et
-toutes les émotions, toutes les croyances,
-tous les appétits qui se manifestent en nous
-ne sont jamais qu'une résultante logique et
-spontanée de nos forces individuelles.</p>
-
-<p>Avec cette foi dans l'amour de Marguerite,
-comment donc ai-je pu en venir où je suis?</p>
-
-<p>Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un
-<span class="pagenum" id="pg_210">-210-</span>soupçon, d'une crainte, et qui n'appréhendais
-pas même les lassitudes de l'avenir, moi
-qui aurais pu entendre impunément toutes
-les dénonciations et recevoir toutes les
-preuves, sans obtenir de moi autre chose
-qu'un sourire de certitude heureuse,
-comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous
-brûle à présent et qui dévore toutes nos
-joies? La vierge n'est plus vierge, et nous
-sommes deux auprès d'elle! Marguerite n'est
-plus à moi seul, l'innocente n'est plus impeccable:
-la fidélité est morte, et la sainteté
-polluée!</p>
-
-<p>Par moi, entendez-vous? Par moi seul!
-Car c'est moi qui fis ce désastre!</p>
-
-<p>Nous avions passé, Marguerite et moi, un
-trimestre d'exquise intimité, dans un bois,
-au fond des Vosges, loin du monde, que nous
-effacions et qui nous oubliait. Par malheur,
-les vacances tiraient à leur fin: l'époque
-approchait de quitter notre bonne retraite
-pour rentrer à Paris où l'existence nous
-prendrait la moitié de nos heures. Nous en
-éprouvions tous deux une grande tristesse:
-mais celle de Marguerite, toute de douceur,
-s'humiliait dans la résignation, tandis que la
-<span class="pagenum" id="pg_211">-211-</span>mienne, nerveuse et maladive peut-être,
-s'irritait.</p>
-
-<p>Un soir,&mdash;c'était le 12 septembre, je
-m'en souviens,&mdash;l'orage qui pesait sur les
-arbres, sans pouvoir éclater, me tourmentait
-comme eux, et le malaise physique se
-joignait à mon déplaisir.</p>
-
-<p>Je m'endormis péniblement, la peau
-fiévreuse et les nerfs agités. Je fis un rêve
-épouvantable.</p>
-
-<p>Je sais maintenant que c'était un rêve, je
-l'ai même su pendant que je rêvais, mais la
-vision des choses me fut, dans le moment, si
-nette et précise, que je ne parvenais pas à
-me convaincre de leur irréalité.</p>
-
-<p>En ce rêve, je voyais, j'ai vu Marguerite,
-toute seule, dans une rue, longeant les murs
-et se retournant parfois pour regarder si
-personne ne la suivait: d'ordinaire, sa
-démarche est droite, franche, et son regard
-vise au loin, toujours en avant; mais cette
-fois, dans son allure et dans ses yeux, elle
-témoignait d'une incertitude presque semblable
-à de la fausseté. Cet aspect si nouveau
-me stupéfia, puis me troubla; et je fus
-d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme
-<span class="pagenum" id="pg_212">-212-</span>si quelque péril l'eût menacée; et voilà que,
-tout d'un coup, sans transition, je me
-demandai pourquoi le mensonge n'habiterait
-pas derrière ce front blanc, aussi
-bien que derrière les autres. Je reçus, de
-cette pensée brusque, un choc si violent qu'il
-me réveilla. Je contemplai la douce enfant
-qui dormait, très calme, à mon côté, et je
-souris de mon effroi. Je me penchai pour
-mettre sur le front calomnié un baiser repentant
-comme une excuse, et je me rendormis
-bientôt.</p>
-
-<p>La vision revint.</p>
-
-<p>Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupières
-baissées, sans doute afin de cacher la
-perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler
-pour qu'elle levât les yeux sur moi: elle ne
-répondait point, et je compris que, par une
-de ces magies coutumières au rêve, j'étais
-invisible à côté d'elle.</p>
-
-<p>Je la suivis donc, sans aucune prudence,
-et je passais à travers les obstacles, ayant la
-légèreté d'un corps fluidique.</p>
-
-<p>Tout à coup, elle tourna sur sa gauche,
-avec la précision des gens qui font leur
-route habituelle, et entra dans une maison
-<span class="pagenum" id="pg_213">-213-</span>dont le long corridor était obscur et gras.</p>
-
-<p>Elle monta des étages. J'avais beau crier:
-«Où vas-tu?» Elle continuait l'ascension.
-Je m'entremêlais à sa marche, dans l'étroit
-escalier; elle ne me sentait pas, et je criais
-plus fort: «Où vas-tu?» Mais ce cri d'angoisse,
-que je voulais si violent, s'exhalait
-de moi comme un souffle d'enfant oppressé.</p>
-
-<p>Enfin, elle s'arrêta sur un palier: toute
-inquiétude avait disparu de son visage, et je
-revoyais dans ses yeux à demi-clos, sur ses
-lèvres entr'ouvertes, ce sourire d'expansion
-qui l'embellissait tant à l'approche de nos
-ivresses.</p>
-
-<p>Elle sonna; le bruit strident me réveilla
-pour la seconde fois. Marguerite dormait toujours
-à mon côté; ses lèvres entr'ouvertes
-avaient le même sourire, et je ne baisai pas
-son front. Penché sur elle, je la regardais
-respirer; son souffle, en me caressant le
-visage, chantait, perceptible à peine, haletant
-un peu, et dans cette musique tiède, je
-me rendormis encore.</p>
-
-<p>Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours
-le câlin murmure de son haleine, qui
-devint pareil à un roucoulement de tourterelle.
-<span class="pagenum" id="pg_214">-214-</span>Je la connaissais bien, cette mélodie
-de volupté! Moi seul savais la faire naître
-dans la gorge palpitante de la bien-aimée,
-et la faire onduler sur ses dents lumineuses,
-et la faire monter dans l'alcôve, dont elle
-emplissait l'atmosphère! C'était notre bain
-d'amour, cette musique: je m'étais baigné
-dans ses ondes et je les avais bues de tous
-mes pores. Il me suffisait de l'entendre pour
-voir: et je vis!</p>
-
-<p>Le corps blanc, la douce poitrine, les bras
-affolés, les petits doigts qui se crispent en
-cherchant le ciel, la gratitude du sourire et
-l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc
-s'abandonnait-elle ainsi? Je ne connaissais ni
-la chambre ni la couche. Et cet homme?</p>
-
-<p>&mdash;Rouvre tes yeux qui se révulsent! Je
-suis là! Je te vois! Tu ne sens donc pas que
-je suis près de vous?</p>
-
-<p>Certes, il la possédait, comme moi, et
-elle se donnait toute, comme à moi, avec les
-mêmes râles, les mêmes gestes, la même
-extase! Elle le pouvait donc, ce crime, et sa
-chair consentait, et son âme voulait! Ce
-n'était donc pas vrai, que nous fussions un
-seul être, et cette foi de ne pas ressembler
-<span class="pagenum" id="pg_215">-215-</span>aux autres couples, cette foi dont nous
-avions vécu tous deux, c'était donc un mensonge?</p>
-
-<p>&mdash;Lève-toi! Je te vois!</p>
-
-<p>Mes cris ne la troublaient pas plus que si
-des murs épais eussent été entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;Marguerite!</p>
-
-<p>Quand même des millions de lieues nous
-eussent séparés, elle aurait dû m'entendre,
-elle aurait dû sentir que je criais! Pour que
-ma douleur n'arrivât point à elle, il fallait
-donc que plus rien ne subsistât, rien de
-commun entre nos âmes, et qu'il fût mort,
-qu'il fût oublié, l'être unique et double que
-nous étions, que nous avions été?</p>
-
-<p>C'était bien elle, pourtant! Mais il me
-sembla qu'elle avait vieilli un peu, de quelques
-années à peine, comme si cette chose
-se passait dans l'avenir&hellip;</p>
-
-<p>Est-ce que je voyais, ou bien je prévoyais?</p>
-
-<p>&mdash;Entends-moi! Sauve-toi! Tu ne m'entends
-donc pas?</p>
-
-<p>La belle fille nue tourna lentement la
-tête dans la direction de mes cris; entre ses
-cils qui tremblaient, son regard éteint coula
-vers moi, et se reposa sur mes yeux, avec
-<span class="pagenum" id="pg_216">-216-</span>tranquillité: elle me vit à son tour, et me
-sourit, comme à un souvenir&hellip;</p>
-
-<p>Puis elle détourna son visage, et furieusement
-lança ses bras au cou de son nouvel
-amant.</p>
-
-<p>Je faisais d'immenses efforts pour m'arracher
-de ma place, courir vers le lit: mais
-j'étais une statue de plomb, pour assister à
-leurs infatigables baisers, qui recommençaient
-toujours.</p>
-
-<p>Je me disais: «Je dors, je rêve». Je
-tendais toute ma volonté, je crispais tous
-mes muscles, pour sortir du cauchemar,
-m'éveiller, me délivrer. Mais tout aussitôt, le
-spectacle d'amour me reprenait, par l'intensité
-de sa vie et l'atroce précision des gestes,
-qui m'imposaient de croire à leur réalité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comprenez-vous? J'ai trop bien vu: je ne
-peux plus ne pas voir. Je vois sans cesse.</p>
-
-<p>Surtout quand elle s'abandonne, quand
-son haleine roucoule entre ses dents lumineuses,
-quand ses petits doigts se crispent
-pour s'agripper au ciel, quand son regard
-éteint coule entre les cils qui tremblent, je
-me rappelle!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_217">-217-</span>Elle m'a trompé! Devant moi, malgré mes
-supplications, sans pitié pour ma torture, elle
-m'a trompé, et certes elle ne peut pas dire que
-je n'existais plus, puisqu'elle a souri vers
-mon souvenir, et qu'elle s'est souvenue pour
-mieux embrasser l'autre.</p>
-
-<p>Alors, quoi? Rien ne dure? L'impossible
-est possible, et la foi, c'est un leurre? La foi,
-c'est un mensonge?</p>
-
-<p>Le rêve seul, direz-vous, a menti? J'ai
-rêvé; rien de plus, et je tiens pour réalités
-les mirages d'une imagination qui délirait&hellip;</p>
-
-<p>Oui, j'ai rêvé, et le rêve n'est qu'une
-idée. Mais la confiance n'est qu'une idée
-aussi, une simple conception du cerveau, née
-de moi tout comme mes songes, semblable à
-eux et n'ayant pas plus qu'eux une réalité
-tangible.</p>
-
-<p>C'est simple: une idée a tué l'autre. La foi
-est morte. L'illusion de jadis, qui peut-être
-était mensongère, n'existe plus; elle est
-remplacée par une illusion nouvelle, qui
-peut-être est trompeuse. L'ancienne valait
-mieux, mais je n'ai plus le choix. Je n'ai
-jamais eu le choix: ceci s'est substitué à
-cela, sans mon consentement. Nous ne reviendrons
-<span class="pagenum" id="pg_218">-218-</span>pas en arrière. J'en souffre beaucoup.</p>
-
-<p>Marguerite souffre autant que moi, et
-même davantage: je lui ai tout avoué, après
-m'en être longtemps défendu. Elle pleure,
-ce qui la vieillit imperceptiblement et la fait
-ressembler plus encore à la femme dont les
-yeux mi-clos se sont souvenus de moi, au
-moment&hellip;</p>
-
-<p>C'est bien triste de songer qu'elle me trompera!</p>
-
-<p>Cependant, chaque mois je souffre un peu
-moins, tandis qu'elle souffre un peu plus.</p>
-
-<p>Je sais bien que je suis injuste, et je lutte.
-A force de lutter sans résultat, je m'énerve
-dans l'impuissance, et j'en garde contre la
-pauvre fille une espèce de rancune obscure.</p>
-
-<p>Je crois que je l'aime moins. Elle le sent.</p>
-
-<p>Notre bonheur est cassé. Un de ces jours,
-évidemment, on se quittera.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CURIEUSE</h2>
-
-
-<p>Voilà ce qui vous trompe! J'ai été amoureux:
-non pas à chaque printemps, comme
-vous, qui comptez par vos passions les années
-de votre jeunesse et qui changez d'amours
-autant de fois que les jardins changent de
-fleurs. J'ai aimé une femme, une seule, mais
-avec autant d'extase que vous avez pu en dépenser
-pour toutes les vôtres ensemble. Je
-l'ai chérie tendrement et désirée ardemment,
-mais ne l'ai jamais possédée, et l'histoire fut
-assez tragique pour me dégoûter de renouveler
-cette épreuve.</p>
-
-<p>Comment cela me vint-il? Au bal.</p>
-
-<p>Nous sommes, nous autres marins, des
-<span class="pagenum" id="pg_220">-220-</span>espèces de moines qui vivent dans le rêve, et
-notre vaisseau, exilé pendant des mois sur le
-désert des océans, ressemble à un cloître plus
-qu'à une caserne: on y peut méditer dans le
-recueillement, et vous croirez sans peine que
-cette solitude en face de l'infini exalte chez
-nous toutes les forces latentes et les exaspère
-dans l'inaction. Car l'espace, tour à tour,
-nous invite par sa magnificence et nous repousse
-par son immensité; dès qu'il nous a
-grandis, il nous rapetisse jusqu'au néant, il
-nous appelle hors de nous pour aussitôt nous
-refouler en nous, et notre misérable essor ne
-s'élance vers lui que pour se replier humblement.</p>
-
-<p>Avec la constante notion de n'être qu'un
-atome, comment entretenir, devant la mer,
-devant le ciel, les mesquines préoccupations
-du monde? Elles n'osent remonter à fleur
-d'âme, et elles meurent de honte, dans leur
-nuit&hellip; Alors, avec nos aspirations sans but
-et nos appétits sans pâture, nous nous ramassons
-au fond de nos consciences, en sorte
-que vraiment nous sommes des concentrations
-d'humanité et les thésauriseurs de
-nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_221">-221-</span>C'est ainsi que la mer et le ciel font de
-nous autres les amoureux par excellence, très
-riches et très naïfs, et si j'étais femme un peu
-idéaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin&hellip;</p>
-
-<p>Tout cela me fut dit excellemment par
-mademoiselle Lucie R&hellip;, entre deux valses,
-au bal de l'Amirauté. Cette étonnante jeune
-fille me charma par la finesse de son esprit:
-elle avait, en toutes matières, des compréhensions
-rapides, subtiles, et une pénétration
-psychologique bien rare pour son sexe et
-son âge; ce qu'elle ne savait pas, elle le devinait
-au moment de l'entendre, et lorsqu'elle
-avait demandé les raisons d'une
-chose, il suffisait d'en commencer l'exposition
-pour qu'elle achevât le travail, si bien
-que sa prompte intelligence terminait vos
-phrases lorsque vous les cherchiez encore.</p>
-
-<p>Cela n'offusquait point, tant cette jolie
-personne y mettait de gentillesse et de
-gaieté; on ne percevait en elle aucune prétention,
-aucune vanité, mais un besoin de se
-dépenser, d'aller vite, d'en finir, et cette
-hâte avait le charme d'une confidence: auprès
-d'elle, on pensait à deux, on était deux,
-on était ensemble et amis.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_222">-222-</span>Je suis pourtant timide, surtout avec les
-femmes. Mais elle avait je ne sais quoi d'engageant,
-qui rassurait, et je me mis à lui répondre
-ce qu'on ne répond qu'à soi-même.
-Sans me souvenir que j'avais devant moi une
-femme, presque une enfant, je racontais ce
-qu'il lui plut d'apprendre sur le monde ou
-sur moi, et je me confessais sans m'en apercevoir.</p>
-
-<p>Elle était curieuse de la vie, des émotions
-inconnues d'elle et des pays lointains, de
-tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle
-n'avait pas. Ses yeux interrogateurs disaient
-l'exubérance de la sève emmagasinée dans
-ce petit être en attente de la vie. Ah, cette
-enfant eût fait un beau marin! On la sentait
-décidée, héroïque, capable de tous les courages,
-prête à tous les assauts, avide d'agir,
-et impatiente!</p>
-
-<p>Coquette? Nullement. Très vivante, et
-c'est tout: peut-être un peu trop vivante
-pour une fille.</p>
-
-<p>Huit jours, sans relâche, je pensai à elle;
-et, quand je la revis, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime.</p>
-
-<p>Elle eut un instant d'émoi, et fronça un
-<span class="pagenum" id="pg_223">-223-</span>peu les sourcils, à peine, comme on fait en
-recevant un choc léger, mais imprévu. Puis
-elle se moqua de moi, gentiment, battit de
-l'éventail son genou, les plis de sa robe, et
-bientôt parla d'autre chose.</p>
-
-<p>Deux semaines plus tard, elle me demanda
-en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Et ce grand amour?</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime.</p>
-
-<p>J'étais grave, et elle ne sourit pas davantage.
-A mon tour, je parlai d'autre chose.</p>
-
-<p>Mademoiselle R., m'avait présenté à ses
-parents, braves gens éblouis d'elle, qui lui
-obéissaient avec reconnaissance, et qui, ne
-croyant qu'au bien, laissaient à leur fille une
-liberté trop grande. L'enfant gâtée allait et
-venait à son gré, sans contrôle, et ces trois
-êtres s'aimaient bien. Une complaisance perpétuelle
-réglait tous leurs rapports et chacun
-n'avait souci que des autres: l'intimité
-de ce foyer était reposante et douce; je me
-plaisais à y revenir. De leur côté, le père et
-la mère m'accueillaient avec bienveillance,
-et des liens d'amitié s'établirent bientôt
-entre eux et moi. Me considéraient-ils comme
-<span class="pagenum" id="pg_224">-224-</span>un gendre possible? Je crois que tout calcul
-était absent de leur esprit et que d'ailleurs
-ils appréhendaient le mariage de leur enfant
-bien plus qu'ils ne le désiraient.</p>
-
-<p>Leur sympathie était sans arrière-pensée.
-Ils me témoignaient de la plus entière confiance:
-on nous laissait seuls, parfois, pendant
-des heures, à la maison ou dans la campagne:
-je n'aurais eu garde d'en abuser, et
-ma réserve se faisait d'autant plus rigoureuse
-qu'on nous donnait une liberté plus grande.</p>
-
-<p>Cependant, le charme m'avait pris chaque
-jour davantage; je ne cherchais plus à résister
-au sentiment qui me portait vers la jeune
-fille. Ce que j'avais pu voir et juger des siens
-achevait ma décision, et je ne souhaitais rien
-tant que d'être agréé comme un fils dans
-une famille si tendrement unie et de simplicité
-si probe.</p>
-
-<p>Tout à coup, mademoiselle Lucie devint
-triste.</p>
-
-<p>Oui, tout à coup. Du jour au lendemain,
-ce fut une autre femme. Elle ne riait plus,
-n'interrogeait plus; elle pensait en dedans,
-et m'évitait. Elle évitait sa mère. Elle qui,
-d'habitude, se précipitait vers tout, soudainement
-<span class="pagenum" id="pg_225">-225-</span>semblait se détourner de tout. On la
-crut malade: elle en avait l'apparence. On
-voulut appeler un médecin, mais elle protesta
-violemment, avec une terreur qui nous
-étonnait.</p>
-
-<p>Sa mère me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai entendue pleurer, cette nuit.</p>
-
-<p>J'essayai de questionner la jeune fille, qui
-m'avait questionné tant; mais son regard
-fuyait devant le mien.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Lucie, écoutez. Vous désolez
-vos amis. De quoi souffrez-vous? Parlez!
-N'avez-vous point confiance en moi? Je
-vous aime, Lucie&hellip;</p>
-
-<p>Des larmes me montaient aux yeux; elle
-les vit et se retint de pleurer. Elle posa sa
-main sur la mienne, puis, avec effort, elle
-murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Ne m'aimez pas&hellip;</p>
-
-<p>Ce fut une parole à peine distincte, et je
-repris:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous être ma femme, Lucie?</p>
-
-<p>Ses épaules eurent un frémissement, et son
-front devint douloureux. Elle me regarda en
-face, et dit: «Merci».</p>
-
-<p>Ensuite, elle baissa les yeux et ajouta:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_226">-226-</span>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>Elle s'éloigna sans répondre.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, je lui dis encore:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Lucie, je vous aime. Soyez ma
-femme.</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Je ne suis pas un fat, et pourtant son refus
-me semblait chargé de regrets.</p>
-
-<p>J'essayai, pendant plusieurs semaines,
-d'accepter mon échec et de me résigner. Je
-n'y parvenais pas. Je résolus de me déclarer
-à la mère, qui fut toute surprise et joyeuse.
-Elle me promit de parler à sa fille.</p>
-
-<p>Le lendemain, on nous laissa ensemble,
-comme il arrivait souvent. J'étais plus ému
-qu'à l'ordinaire, car je sentais qu'un événement
-grave allait se produire, et que les
-paroles dites cette fois seraient irrévocables.</p>
-
-<p>Après un long silence, je hasardai timidement
-une phrase:</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère vous a dit?&hellip;</p>
-
-<p>Elle tremblait. Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez donc?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_227">-227-</span>Je tremblais comme elle. Lucie se jeta
-dans mes bras, et vivement, dans un élan de
-son c&oelig;ur, elle dit tout bas à mon oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleure pas! Je t'aime!</p>
-
-<p>Elle ajouta encore:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne voulais pas, cependant.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, Lucie?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne voulais pas, mais je vous aime.</p>
-
-<p>Dès lors, tout changea. Ce fut, en la jeune
-fille, une joie de décision prise, et quelque
-chose comme la fin d'une lutte pénible. Une
-ombre, parfois, revenait encore sur ce petit
-front adoré, mais Lucie reprenait ses couleurs,
-et le goût de vivre, à nouveau, crépitait
-dans ses yeux. Cette renaissance nous
-comblait tous de joie: je devins un dieu
-pour l'excellente mère et pour le brave
-homme de père.</p>
-
-<p>Le temps de nos fiançailles fut une époque
-délicieuse, si douce que je n'arrive à me la
-rappeler qu'avec épouvante.</p>
-
-<p>Je suis bien sûr que Lucie m'aimait: de
-cela, je ne peux pas douter, je n'en ai pas
-le droit. Elle m'aimait de tout son c&oelig;ur
-jeune, avec tendresse, avec emportement,
-avec reconnaissance, et même avec respect;
-<span class="pagenum" id="pg_228">-228-</span>que dis-je? même aussi avec de la crainte.
-Ma fiancée avait des alternances de joie et
-de tristesse, et sa joie était du bonheur,
-mais sa tristesse parfois ressemblait à de
-l'angoisse.</p>
-
-<p>Elle me dit, un jour:</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez bien de la peine, si je
-mourais?</p>
-
-<p>Souvent, elle me baisait les mains; elle
-répétait souvent: «Pauvre ami&hellip;» Mais
-ensuite, elle riait, toujours un peu fébrile,
-et, comme aux premiers jours, m'interrogeait
-sur mille choses, avec une hâte nerveuse
-de connaître et de posséder.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'elle exigea d'être conduite
-chez un de mes amis, médecin-major qui
-s'occupait de radiographie: elle voulait voir
-sa «tête de mort», et battait des mains à
-cette idée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous regarderez bien, pauvre aimé, et
-quand je serai dans la terre, vous pourrez
-mieux imaginer votre Lucie sous son nouvel
-aspect.</p>
-
-<p>&mdash;Il pourrait même, dit le major, avoir
-sur son c&oelig;ur la photographie de votre gracieux
-squelette.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_229">-229-</span>Elle s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui! Je le veux!</p>
-
-<p>Il fallut se résigner à ce caprice, et nous
-fîmes le cliché macabre.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit le major, je le développerai
-ce soir et vous aurez demain votre
-terrible image.</p>
-
-<p>Elle se récria: «Non! Pas vous! Lui, seulement&hellip;
-Nous deux, seulement, nous le
-verrons.» Très grave, elle ajouta: «Demain.»
-Puis, en riant: «Ne faites-vous
-donc pas aux femmes l'honneur d'être tant
-soit peu jaloux, vous qui livrez à vos amis
-les mystères d'une fiancée?»</p>
-
-<p>On enferma soigneusement le cliché dans
-une boîte que je pris.</p>
-
-<p>Lucie était contente, au retour, et, avec sa
-jolie voix de fauvette, elle conta l'escapade à
-sa mère; mais la bonne dame désapprouva
-l'expérience, tout doucement, et je pensais
-comme elle.</p>
-
-<p>Lucie cajolait:</p>
-
-<p>&mdash;Ne gronde pas, maman! C'est si amusant
-de savoir!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! curieuse, dis-je, la curiosité vous
-jouera quelque méchant tour.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_230">-230-</span>Nous remarquâmes alors que Lucie était
-blême: je n'imaginai pas une minute qu'un
-propos si banal pût avoir le moindre rapport
-avec ce malaise subit; il dura peu, d'ailleurs.
-Ma fiancée reprit son entrain naturel,
-et jamais elle ne s'était montrée pour moi
-plus affectueuse ni meilleure.</p>
-
-<p>Elle me prit dans un coin et me parla à
-voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dirai quelque chose, demain.
-Il faut que je vous dise quelque chose&hellip;
-Vous ne serez pas trop méchant?</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime, Lucie.</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime et n'ai jamais aimé que
-toi.</p>
-
-<p>Ce fut un soir heureux. Ce fut le plus parfait
-et le dernier soir du bonheur.</p>
-
-<p>A peine avais-je quitté la maison de ma
-fiancée que, dans la rue même, j'appris une
-terrible nouvelle qui, en d'autres temps, ne
-m'eût causé que de la joie, et qui sonna dans
-mon c&oelig;ur comme une annonce de mort:
-l'escadre, commandée en hâte, partait pour
-l'Afrique australe, le lendemain! Pour combien
-<span class="pagenum" id="pg_231">-231-</span>de temps? Des mois, et c'était la guerre
-imminente.</p>
-
-<p>Comment, à Lucie encore souffrante,
-porter cette nouvelle? Immédiatement et en
-secret, j'avisai la mère, qui fut épouvantée.</p>
-
-<p>A la pointe du jour, quand je dormais
-encore, ma porte, dont la clef restait toujours
-à la serrure, s'ouvrit, et Lucie apparut:</p>
-
-<p>&mdash;Vous, ici!</p>
-
-<p>Elle se jeta dans mes bras en pleurant.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime! Je t'aime! Ne pars pas!</p>
-
-<p>Elle était folle; elle m'étreignait, sur mon
-lit.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime! Tu ne me retrouveras plus,
-si tu pars! Défends-moi! Sauve-moi!</p>
-
-<p>J'avais pris sa pauvre tête dans mes
-mains, et je baisais ses yeux en larmes, son
-front malade, en essayant de trouver et de
-dire ces vagues paroles qui veulent consoler.</p>
-
-<p>Mais elle:</p>
-
-<p>&mdash;C'est des mots! C'est des mots! Je suis
-perdue!</p>
-
-<p>&mdash;Douce chérie, je reviendrai&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'y serai plus, moi! Tu ne me
-trouveras plus!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_232">-232-</span>&mdash;Pourquoi dire cela?</p>
-
-<p>&mdash;Pour t'apprendre la vérité!</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous, Lucie.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne veut pas entendre! Je te dis que
-je la porte là, ma mort, là! Tiens, là, ma
-mort, là!</p>
-
-<p>Elle frappait son flanc de sa main gauche.</p>
-
-<p>&mdash;Et je te dis encore que tu peux me
-guérir, toi, et que tu le pourrais, si tu voulais,
-et que sans toi, je vais mourir!</p>
-
-<p>&mdash;Lucie, tu m'épouvantes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Alors, reste!</p>
-
-<p>&mdash;Je dois partir.</p>
-
-<p>Elle se roulait sur mon lit, et, toute tremblante,
-elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Avant la mort, je t'en supplie, prends-moi
-toute, avant que je meure!</p>
-
-<p>Mon Dieu! Comme cette prière était
-chaste, et douloureuse, et navrante! Je
-pleurais, moi aussi, de l'entendre s'offrir,
-dans l'affolement de son angoisse.</p>
-
-<p>&mdash;Pour que je puisse te dire le secret de
-mon c&oelig;ur, le secret qui m'emporte, prends-moi,
-et je te le dirai, si bas, si près&hellip;</p>
-
-<p>Vous pensez bien que je n'eus pas la lâcheté
-de trahir cette détresse, en abusant
-<span class="pagenum" id="pg_233">-233-</span>d'une vierge. Elle proférait des paroles dénuées
-de sens:</p>
-
-<p>&mdash;Je mourrai plus contente si tu connais
-ma peine et si tu m'as dit de mourir&hellip;
-L'ordre de toi, et je mourrai heureuse!</p>
-
-<p>Ses petits poings battaient le lit, battaient
-son front.</p>
-
-<p>&mdash;Pitié! Prends-moi! Je mourrai contente
-si je meurs de t'appartenir.</p>
-
-<p>Je parvins à la transporter sur un fauteuil,
-où elle demeura, les bras pendants, la tête
-renversée, les yeux clos, la bouche entr'ouverte,
-et toute la face baignée de pleurs. A
-travers des sanglots, elle râlait: «Morte&hellip;
-je suis morte&hellip; je l'aimais pourtant bien&hellip;
-Je ne le verrai plus&hellip;»</p>
-
-<p>Je la ramenai chez elle. La scène des
-adieux fut terrible. Lucie s'accrochait à mon
-vêtement. Elle criait: «Retiens-le, maman,
-si tu veux que je vive!»</p>
-
-<p>Je partis.</p>
-
-<p>J'appris sa mort, par le premier courrier
-qui nous vint de France. Je ne me marierai
-jamais.</p>
-
-<p>Durant des mois, j'ai promené ma désolation
-sur les mers. Le monde était vide. L'horizon
-<span class="pagenum" id="pg_234">-234-</span>nu me navrait, à force de ressembler à
-ma vie.</p>
-
-<p>A quoi bon changer de place et filer devant
-soi, puisque la compagne promise
-n'était plus au bout du chemin? Je ne concevais
-sans elle aucune existence possible.
-J'ai souhaité la mort. La mort ne vient jamais
-à ceux qui la demandent.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes en France. J'allai voir
-les parents de Lucie, qui m'embrassèrent en
-pleurant. A certains propos de la mère désolée,
-je crus comprendre que Lucie, elle-même,
-avait voulu disparaître&hellip; S'était-elle
-donc tuée? Je crus le comprendre, à certains
-propos de la mère. La pauvre femme avait
-compté sur moi pour l'éclairer; elle se torturait
-l'esprit à chercher une raison plausible
-du drame, à découvrir la cause.</p>
-
-<p>Un jour, parce que la petite âme en avait
-exprimé le v&oelig;u, je résolus de développer le
-cliché radiographique. N'avait-elle pas dit:
-«Ainsi, vous me verrez telle que dans la
-tombe&hellip;»</p>
-
-<p>Lentement, sur la plaque, apparut l'image
-du petit squelette, et je songeais: «Telle,
-en effet, tu gis maintenant sous la terre,
-<span class="pagenum" id="pg_235">-235-</span>pauvre chérie, sans avoir vu ta sinistre
-image que tu voulais connaître, ô curieuse
-qui voulus tout connaître, même la mort.»</p>
-
-<p>Mais, tandis que j'examinais le cliché et
-que, de plus en plus nettement, la silhouette
-lugubre se dessinait dans les brumes, une
-horreur me serra la gorge, et je me penchai
-pour mieux voir&hellip;</p>
-
-<p>Je doutai d'abord, et bientôt je ne pus
-douter plus longtemps. La vérité surgissait,
-précise, et je compris pourquoi Lucie s'était
-tuée avant mon retour.</p>
-
-<p>Car, entre les deux os iliaques, tout menu
-et replié sur lui-même, un squelette d'enfant
-dormait dans le ventre de sa mère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">STÉRILITÉ</h2>
-
-
-<p>Que ma femme m'ait trompé, je ne le nie
-point; mais que je lui en veuille ou que je
-l'en blâme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit.
-J'ai mérité ce qui nous arrive: elle en est
-victime plus que moi, et je serais une brute
-si je me permettais de me plaindre avant de
-la plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas
-heureuse, elle ne l'est plus, elle ne le sera
-jamais, et c'est ma faute! J'ai gâté, par ma
-sottise, la vie de cette chère et délicieuse
-enfant dont j'avais la garde et le soin;
-cette pauvre petite âme, si pure, si honnête,
-si naïvement sincère, je l'ai dépravée
-sans le vouloir, je l'ai conduite à sa misère.
-<span class="pagenum" id="pg_237">-237-</span>Ah! je suis un bien grand coupable!</p>
-
-<p>Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais
-trop les femmes, et je n'ai pas compris
-la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse être
-à la fois et capable et stupide? On m'accorde,
-dans le monde, le renom d'un esprit éclairé,
-sagace, pénétrant: on a bien tort, et si
-l'importance de mon &oelig;uvre scientifique m'a
-rendu célèbre, si elle profite au monde
-entier, si les qualités de mon intelligence
-ont servi à tous, elles ont du moins desservi
-un homme sur la terre, et c'est moi. La
-logique m'a perdu: il ne faut pas trop de
-logique avec les femmes!</p>
-
-<p>Mais comment pouvais-je deviner? J'ai
-toujours vécu dans l'étude et dans l'abstraction.
-Niaisement, j'ai considéré la sensibilité
-féminine comme une formule avec des
-chiffres, que l'on peut traiter par l'algèbre;
-mais j'oubliais une <i>donnée</i>, et le savant travaillait
-en écolier.</p>
-
-<p>Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir!
-Je fus criminellement loyal. Jugez-en.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_238">-238-</span></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Madeleine était beaucoup plus jeune que
-moi; je l'avais connue toute petite. Son père
-était mon compatriote et mon aîné de dix
-ans: il installait sa vie quand la mienne
-commença. L'existence parisienne, après
-nous avoir rapprochés tout d'abord, bientôt
-nous éloigna, et quand, par hasard, nous
-nous retrouvâmes, sa fille était grande et
-belle. Entre temps, mes travaux avaient
-obtenu le succès que vous savez, et, dans la
-famille de mon ancien ami, on suivait, avec
-une sympathie réelle, la réussite de mes
-efforts.</p>
-
-<p>Que de malheurs on eût évités, si cette
-sympathie avait pu être moins vive et moins
-sincère! La jeune fille, habituée à n'entendre
-prononcer mon nom qu'avec un enthousiasme
-joyeux, en arrivait à me considérer
-comme un phénix, et sa complaisante imagination
-me parait de toutes les vertus:
-j'étais le plus noble caractère, l'esprit le
-plus droit, l'âme la plus franche qu'on pût
-<span class="pagenum" id="pg_239">-239-</span>rencontrer par le monde, un type de beauté
-morale! Mais de toutes les vertus que l'on
-me prêtait devant elle, nulle ne la touchait
-plus que mon indulgence aux faiblesses
-humaines, et cette pitié que m'inspire la
-souffrance des êtres, toujours victimes,
-jamais coupables: sa bonté naturelle s'enchantait
-de mes théories philosophiques;
-elle voyait en moi une sorte de prêtre ou
-d'apôtre, prêchant par la science un dogme
-de charité, et pour elle je revêtais le prestige
-que la religion ne manque jamais d'exercer
-sur les jeunes esprits.</p>
-
-<p>Ces imaginations n'allaient pas sans me
-décerner, du même coup, un physique
-idoine à mon rôle de prophète, et la fillette
-de quinze ans me croyait chauve, caduc,
-barbu de blanc, courbé sur un bâton et déjà
-vers la terre. Aussi fut-elle stupéfaite de voir
-un homme dans la force de sa trente-cinquième
-année; je ne bénéficiai que trop de
-ce contraste: presque je parus jeune et beau.</p>
-
-<p>Après une rencontre fortuite, les relations
-anciennes avaient repris entre le père de
-Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre
-charmés de nous revoir; je fréquentais la
-<span class="pagenum" id="pg_240">-240-</span>maison. Comment vous dirai-je ceci? La
-malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit
-du philosophe. Je ne songeais nullement à
-elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient
-point une fiancée pour moi, qui suis
-pauvre et de goûts modestes. D'ailleurs,
-l'idée du mariage ne m'occupait en aucune
-façon, et, pour que je devinsse un époux, il
-fallut bien qu'on y pensât à ma place.</p>
-
-<p>Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa
-tous les partis. On s'étonnait. Sa mère,
-enfin, devina son secret et obtint des aveux;
-le père me raconta ce roman enfantin, que
-je pris d'abord en riant. La jeune fille en fut
-blessée. Comme je ne me souciais point de
-troubler la tranquillité de cette charmante
-famille, je fis mes visites plus rares, et finalement
-je les supprimai tout à fait.</p>
-
-<p>Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur
-moyen d'être désiré davantage. La petite
-demoiselle devint triste et tomba malade.
-Bref, on nous maria. J'avais trente-huit ans
-quand ma femme atteignait sa vingtième
-année.</p>
-
-<p>Nous fûmes bien heureux.</p>
-
-<p>Madeleine était douce, tendre, dévouée,
-<span class="pagenum" id="pg_241">-241-</span>point jalouse de mes travaux, plus ardente
-que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait
-perpétuellement et si bien que j'en
-avais presque honte. Elle épiait mes goûts,
-m'entourait de soins, attentive à ne rien
-laisser paraître de son dévouement; toutes
-les préoccupations de son esprit se concentraient
-sur moi, et rien ne la rendait plus
-heureuse que de me savoir content&hellip;</p>
-
-<p>Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la
-sorte; j'avais honte de ne répondre qu'imparfaitement
-à une tendresse si jeune et si
-complète; je me sentais indigne d'un amour
-que ma nature froide était incapable de
-rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que
-d'accepter ce qu'on ne rendra pas? Oh! je
-l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais
-aimé d'autre femme, et je l'aimais de tout
-mon c&oelig;ur! Mais, un vieux c&oelig;ur de jeune
-savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès
-de cette exquise floraison que l'on appelle
-un c&oelig;ur de vierge, le premier amour d'une
-enfant, l'unique amour d'une âme neuve?</p>
-
-<p>Madeleine s'indignait, quand je lui parlais
-de la sorte; un jour, où je lui demandais
-pardon, elle pleura, et je dus encore lui
-<span class="pagenum" id="pg_242">-242-</span>demander pardon de l'avoir fait pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne
-suis-je pas heureuse, et ne m'aimes-tu pas?
-Je te défends de me plaindre!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une chose pourtant manquait à notre intimité,
-et voilà que peu à peu un vide se
-précisait autour de nous: nous n'avions pas
-d'enfant.</p>
-
-<p>Depuis quatre années, Madeleine espérait
-sans cesse, et je commençais à désespérer.
-Admirablement femme, elle était, avant
-tout, une mère, et même avec moi, plus
-âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen
-de son physique la démontrait vouée aux
-tâches maternelles. Elle avait les flancs
-larges et les seins magnifiques de la fécondité.
-Cependant, elle s'accusait, pauvre petite:
-«C'est ma faute! Mais, Jacques,
-pourquoi ne puis-je pas avoir d'enfant,
-pourquoi?»</p>
-
-<p>Pendant cinq ans nous attendîmes.</p>
-
-<p>&mdash;Si on savait que, bien sûr, cela ne
-<span class="pagenum" id="pg_243">-243-</span>doit pas, ne peut pas arriver, on n'y penserait
-plus, n'est-ce pas, Jacques?</p>
-
-<p>Elle y pensait à tout propos.</p>
-
-<p>Je me demandais, de mon côté, si la cause
-n'était point en moi: fréquemment, les cérébraux
-meurent sans postérité, comme si
-la nature se reposait d'une fécondité intellectuelle
-par une stérilité physique. Cette
-idée me devint une hantise, et j'aurais donné
-toute mon &oelig;uvre, pour le vagissement d'un
-berceau.</p>
-
-<p>Car Madeleine me désolait: la chère enfant,
-obsédée par les v&oelig;ux secrets de tout
-son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à
-l'écouter se taire, il me montait des remords
-dans la gorge. Le bonheur qu'elle m'avait
-apporté, avec le don de sa jeunesse, me
-semblait égoïste, criminel: la tristesse de
-sa vie payait le charme de la mienne, et
-cette douce créature allait être, jusqu'à la
-mort, une rançon de mon bien-être!</p>
-
-<p>A force de supposer que la stérilité de
-notre union pût venir de mon fait, j'arrivais
-à n'en plus douter, et la misère de Madeleine
-m'apparaissait comme mon &oelig;uvre: je
-m'en voulais de vivre, et j'aurais voulu être
-<span class="pagenum" id="pg_244">-244-</span>mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui,
-vraiment, être mort! J'ai eu ma part de joie,
-et maintenant ma joie encombre; elle est
-nuisible: qu'elle cesse!</p>
-
-<p>Parfois, je songeais que d'autres femmes,
-moins pures, moins nobles, ont des amants,
-ont des enfants&hellip; Mon respect pour le caractère
-de Madeleine ne permettait pas un
-rapprochement entre elle et les créatures
-de mensonge qui basent leur vie sur une
-trahison. Mais, la déchéance et la vilenie,
-c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait
-brutal: une femme violée par un bandit
-est-elle une femme coupable, une épouse
-infidèle? J'imaginais des romans de Calabre,
-où les brigands arrêtent les diligences, et
-je me demandais: «Madeleine serait-elle
-diminuée à mes yeux par l'outrage d'une
-brute?» Non, certes, et je la plaindrais,
-sans la respecter moins, sans moins l'aimer!
-Donc, on peut séparer le fait de la cause,
-engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées
-conceptions&hellip;</p>
-
-<p>Nous avons peut-être, nous autres savants,
-une morale à nous, et l'habitude de rechercher
-les origines premières de tout effet,
-<span class="pagenum" id="pg_245">-245-</span>probablement, nous porte à envisager les
-droits et les devoirs humains d'une façon
-qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en
-matière de responsabilité morale, des indulgences
-qui sont peut-être la vérité de l'avenir,
-et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles.
-Méprisez-moi si bon vous semble!
-J'avoue, en toute humilité, que la vie de
-Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses
-pour moi que les conventions de
-l'honneur; sans rougir, je vous confesse
-qu'un enfant de Madeleine eût été cher à
-mon c&oelig;ur, comme une portion d'elle, et que
-je l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair,
-ce petit être bienfaisant qui l'eût délivrée de
-la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse,
-aimé comme un sauveur!</p>
-
-<p>Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de
-plus en plus: sa vie parut en danger. Cette
-situation durait trop. Je résolus de savoir.
-Je consultai un ami, médecin physiologiste,
-qui voulut bien promettre de me renseigner
-nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante:
-je devais renoncer à tout espoir
-d'être père.</p>
-
-<p>Je m'attendais à cette révélation, et je
-<span class="pagenum" id="pg_246">-246-</span>l'appréhendais; mais quand elle se présenta
-sous la forme d'une certitude scientifique, elle
-me parut toute neuve, imprévue, et si lourde
-de conséquences que j'en demeurais écrasé.
-L'annonce de ma fin prochaine m'eût terrifié
-moins, et ce fut là, bien sûr, le plus grand
-chagrin de ma vie.</p>
-
-<p>Dès ma rentrée à la maison, et malgré
-l'effort que je faisais pour dissimuler ma
-tristesse, Madeleine s'en aperçut.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, mon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si, je le vois bien! Il est arrivé
-quelque chose! Tu me caches quelque chose!</p>
-
-<p>&mdash;Je t'assure&hellip;</p>
-
-<p>J'avais envie de pleurer. Je fis effort, à
-table, pour manger, et sourire, et paraître
-indifférent, tranquille. Madeleine m'examinait
-à la dérobée avec des yeux ronds et
-fixes, pleins d'inquiétude. Comprenant que
-je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta
-d'aucune question nouvelle. Mais lorsque
-mous fûmes au lit et que la lampe fut éteinte,
-après le bonsoir, après un long silence de
-nous deux, elle parla tout doucement dans
-la nuit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_247">-247-</span>D'une voix comme un souffle, elle demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Tu dors?</p>
-
-<p>Je répondis, très bas:</p>
-
-<p>&mdash;Non, Madeleine.</p>
-
-<p>Pourquoi parlions-nous si bas? Nous
-étions seuls, et n'avions à craindre de réveiller
-personne, sinon le secret de nos âmes.
-Évidemment, nous avions peur tous deux,
-sans peut-être savoir de quoi. Nous sentions,
-dans les ténèbres, une heure terrible et sacrée;
-elle nous oppressait, et, de nouveau,
-on se tut.</p>
-
-<p>Puis, à voix basse toujours, Madeleine dit
-encore:</p>
-
-<p>&mdash;Parle-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Madeleine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, Madeleine?</p>
-
-<p>&mdash;Ton chagrin, Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de chagrin, Madeleine.</p>
-
-<p>Et, dès que j'eus prononcé ces mots, je
-me mis à pleurer.</p>
-
-<p>Sans rien dire, elle m'entoura le cou de
-ses deux bras, et me berça la tête sur son
-épaule, dans ses cheveux, comme elle eût
-fait d'un petit enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_248">-248-</span>Peu à peu, elle se mit à articuler une syllabe
-monotone, et ce n'était d'abord qu'un
-murmure indistinct; mais, peu à peu, j'entendis
-qu'elle disait en berçant ma tête:</p>
-
-<p>&mdash;Là, là&hellip; Là, là&hellip; Dodo&hellip;</p>
-
-<p>Toujours mère, la pauvre mignonne chantonnait
-ces mots avec la voix d'une mère,
-et, de l'entendre ainsi, c'était pour moi
-comme un rappel de toute sa vie brisée par
-moi, un reproche inconscient et résigné.</p>
-
-<p>&mdash;Dodo, dodo&hellip;</p>
-
-<p>Je ne pus résister davantage: mes sanglots
-éclatèrent, et mes larmes coulaient si
-fort que ses cheveux et son épaule en étaient
-tout mouillés.</p>
-
-<p>Épouvantée, elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! Quoi? Dis vite quoi!</p>
-
-<p>Je ne répondais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! Il faut que tu dises!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, Madeleine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petite Madeleine!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de
-tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pleures-tu?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_249">-249-</span>&mdash;Pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai fait de la peine?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, chérie, mais j'ai de la peine
-pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas!</p>
-
-<p>&mdash;Écoute&hellip; Tout bas, je dirai, Madeleine&hellip;</p>
-
-<p>Je pris sa chère tête entre mes deux mains,
-et je sentais, sous l'enveloppe des cheveux,
-la rondeur tiède de son crâne. Une tête de
-femme, quand on la tient, ne ressemble pas
-à celle qu'on a vue; sa petitesse surprenante
-laisse, au creux des mains, une impression
-de fragilité qui inquiète: oh! cette boule si
-menue, sous les cheveux! Son âme était là-dedans,
-avec toutes les idées, tous les rêves,
-tous les espoirs, son âme prise dans la
-cavité de mes paumes! Et j'allais verser là de
-l'épouvante et du tourment, de la désolation
-pour une vie entière! Je n'eus plus le courage
-de parler.</p>
-
-<p>Madeleine dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Je&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu me fais mourir de peur! Achève!</p>
-
-<p>&mdash;Je&hellip; n'ose plus&hellip; Je ne peux pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_250">-250-</span>&mdash;C'est donc si grave? Mais, parle! Parle!</p>
-
-<p>&mdash;J'ai vu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Un médecin.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! Tu es malade?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je l'ai consulté&hellip; pour savoir si&hellip;
-Il m'a dit que jamais&hellip; Il m'a dit&hellip; de ne
-pas espérer que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en supplie!&hellip; Dis vite!</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants.</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien: pas un mot, pas un
-cri. Mais sa tête, entre mes mains, brusquement,
-avait tressailli comme un oiseau
-blessé. Puis elle ne bougea plus, et il semblait
-que Madeleine cessât de respirer.
-Pendant quelques secondes on resta sans
-parler, et ce fut long, long, ce silence qui
-dura des secondes! Maintenant, la douleur
-habitait cette pauvre tête, toujours tiède et
-toujours pareille dans le creux de mes
-paumes&hellip;</p>
-
-<p>Madeleine, pourtant, fut la première à
-reprendre sa force.</p>
-
-<p>&mdash;Mon aimé, dit-elle, n'est-ce donc que
-cela? Ne pleure plus. Nous n'aurons pas
-<span class="pagenum" id="pg_251">-251-</span>d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu
-m'as! Je suis ton enfant, moi, n'est-ce pas,
-chéri? Tu me dorlotes, tu me gâtes&hellip; Est-ce
-que je ne te suffis pas?</p>
-
-<p>Déjà ce c&oelig;ur exquis essayait de consoler
-le mien, et, pour y mieux réussir, s'efforçait
-de déplacer les peines, en discutant mes
-regrets, afin qu'on oubliât de constater les
-siens.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est
-pas de moi qu'il s'agit, Madeleine. Ce n'est
-pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui
-voudrais tant avoir un tout petit à bercer
-dans tes bras! Pour toi, dont je fais l'âme
-désolée, pour toi dont la vie est déserte, et
-je le sais bien, et je le sais trop&hellip;</p>
-
-<p>Elle voulut répondre, mais elle ne trouva
-rien à dire, et je repris:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me démens pas! N'essaie pas de
-me démentir, même par charité, car je ne
-pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je
-ne le connais pas, ton rêve, dont j'ai fait un
-désespoir? Il te ronge et tu dépéris. Je ne
-veux pas que ma petite Madeleine tombe
-malade, plus malade! C'est assez, c'est déjà
-trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la
-<span class="pagenum" id="pg_252">-252-</span>vie! Il faut qu'on te sauve! Eh bien, nous le
-savons, que le remède, le seul remède
-capable de guérir Madeleine, nous le savons
-tous deux, c'est la maternité.</p>
-
-<p>&mdash;Mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi
-dire. C'est si difficile à dire! Madeleine,
-voilà des mois que je sais la vérité, en ce qui
-te concerne, et que j'y réfléchis, et que je
-discute avec moi-même, sans oser te parler.
-Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches.
-J'ai tout examiné. J'ai bien pesé, vois-tu, les
-droits que tu m'as donnés sur ta vie, et qui
-me font un devoir de te protéger contre tous,
-même contre moi, même contre toi. Tu comprends
-bien, Madeleine? Que je doive te sauver,
-c'est facile à comprendre. Mais alors,
-aujourd'hui, on me déclare que jamais je ne
-te sauverai, moi, et qu'il m'est défendu de
-l'espérer, quant à moi&hellip; Alors, Madeleine, il
-faut que&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Que?</p>
-
-<p>&mdash;Que j'y renonce, à cet espoir! Je t'aime
-bien, petite Madeleine, je t'aime assez pour
-renoncer à mon bonheur, car c'est un
-bonheur égoïste.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_253">-253-</span>&mdash;Tais-toi!</p>
-
-<p>&mdash;Assez pour te rendre libre comme tu
-l'étais, et m'éloigner, s'il le faut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Jacques!</p>
-
-<p>&mdash;Et tu pourrais recommencer ta vie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Méchant! Ne parle plus!</p>
-
-<p>&mdash;J'arriverai à me consoler, peut-être, en
-te voyant heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Pitié! Tais-toi!</p>
-
-<p>&mdash;Heureuse, même par un autre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu me fais mal! Tais-toi!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Non! Tu es méchant! Tu ne m'aimes
-pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne t'aime pas!</p>
-
-<p>Je la serrai si fort, dans un tel élan de
-mon c&oelig;ur, et ses deux bras me rendirent si
-tendrement l'étreinte, que nous sentîmes
-ensemble la puissance infrangible du lien qui
-nous attachait l'un à l'autre, pour toujours.
-Le même mot nous monta aux lèvres, en
-même temps: «Je t'aime!» Et nous pleurâmes
-ensemble, délicieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais nous ne nous quitterons!</p>
-
-<p>&mdash;Non, jamais!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_254">-254-</span>Dans les baisers, et chacun à son tour, on
-murmurait:</p>
-
-<p>&mdash;Merci!</p>
-
-<p>&mdash;Aimons-nous! Tout est bien! Je suis
-heureuse!</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime!</p>
-
-<p>&mdash;Je t'aime!</p>
-
-<p>Adorable instant, qui suffirait à payer toute
-une existence de misères et de regrets!</p>
-
-<p>Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla
-que nous étions plus près encore l'un de
-l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait:
-on put la croire en voie de guérison.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre aimé, disait-elle, ne te chagrine
-pas. Nous irons à la campagne, cet été,
-nous deux, tout seuls, et nous marcherons
-dans les bois, comme des fiancés: les fiancés
-n'ont pas d'enfants, et ils sont heureux tout
-de même&hellip;</p>
-
-<p>S'efforçait-elle de rire, pour me consoler?
-Je le pense. Au bout de trois mois, toute sa
-gaieté tombait. La campagne n'y fit rien.
-Madeleine devint nerveuse, impressionnable.</p>
-
-<p>Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa
-tête sur mon épaule, et je disais:</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous aimons si bien, nos c&oelig;urs
-<span class="pagenum" id="pg_255">-255-</span>sont si bien l'un à l'autre, Madeleine, que
-rien ne peut nous séparer, nous éloigner,
-nous troubler. Rien ne peut faire que je doute
-de toi, et je ne douterais pas de ton amour,
-et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant
-qu'il te faut, tu l'avais, Madeleine&hellip;</p>
-
-<p>Je l'entendis haleter. Elle murmurait:
-«Que dis-tu?»</p>
-
-<p>&mdash;Mon dieu, tu comprends bien&hellip; Je dis
-qu'un enfant, de toi, ce serait encore toi,
-rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine,
-bien sûr&hellip; Songe donc! Un enfant qui t'aurait
-sauvée, et qui serait l'enfant de Madeleine!</p>
-
-<p>Elle fit un cri, faible; puis sa tête sur mon
-épaule devint lourde et ne bougea plus.</p>
-
-<p>Je continuais, expliquant que la trahison
-et le mensonge, seuls, font la faute, et que
-d'être victime on n'est pas responsable; que
-devant une nécessité de sa maladie, mon
-égoïsme devait se taire; qu'un besoin de la
-nature ne saurait entacher l'amour ni souiller
-la vertu; qu'un savant ne peut pas être
-jaloux d'un remède, etc&hellip;</p>
-
-<p>Je parlais, et, sur mon épaule, la tête, immobile
-et lourde, paraissait écouter avec
-<span class="pagenum" id="pg_256">-256-</span>attention. Je n'entendais même plus la respiration
-de Madeleine, et, lorsque après avoir
-parlé longtemps, je sollicitai enfin une réponse,
-un mot, je m'aperçus que la malheureuse
-était évanouie.</p>
-
-<p>Mes soins la ranimèrent enfin.</p>
-
-<p>En me voyant penché vers elle, ma femme
-eut un visage d'épouvante et d'horreur; elle
-me repoussa de toute sa force, et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi!</p>
-
-<p>Elle regardait loin devant elle, fixe et
-dure.</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, c'est moi&hellip; Tu ne me reconnais
-donc plus?&hellip;</p>
-
-<p>Je voulus la prendre dans mes bras, mais
-elle se dégagea encore.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez offensée gravement. Laissez-moi.
-Sortez.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine,
-si tu te fâches&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Sortez.</p>
-
-<p>Si mal que je connaisse les femmes, je sais
-qu'il vaut mieux ne pas les contrarier, et je
-me retirai dans une chambre voisine.</p>
-
-<p>J'étais triste, mais pas un instant, l'idée ne
-me vint que j'avais pu gâter notre vie toute
-<span class="pagenum" id="pg_257">-257-</span>entière, en une seule minute. Je me disais:
-«Elle a mal interprété ma pensée; un bon
-sommeil la calmera.» Mais le lendemain,
-ma femme m'évitait: j'essayai de lui parler,
-le plus doucement du monde:</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine&hellip;</p>
-
-<p>Elle se détourna sans répondre, et s'enferma
-dans son boudoir. A travers la porte,
-je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Madeleine. Il faut que je
-sorte. Tu ne veux pas me dire au revoir, mon
-petit?</p>
-
-<p>J'écoutais, avec le c&oelig;ur battant. Pas un
-mot. Je repris:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.</p>
-
-<p>Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma
-table, une lettre. A la vue de cette enveloppe
-et de la chère écriture, j'eus peur. Quand
-les femmes écrivent ce qu'elles ont à dire, il
-faut trembler. Je ne le savais pas, mais je le
-sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et
-je lus:</p>
-
-<p>«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus
-grave que vous pouviez trouver, et plus de
-mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je
-<span class="pagenum" id="pg_258">-258-</span>vous le pardonne à cause de votre inconscience;
-mais je n'oublierai jamais. Je ne le
-pourrais pas, même si je le voulais. Je ne
-soupçonnais point qu'il y eût sur la terre un
-homme capable de proposer à sa femme la
-honte et l'abjection. Vous me l'avez appris.
-Comment ai-je pu jusqu'ici me faire illusion
-sur vous? Je rougis de vous avoir approché.
-Le souvenir de notre intimité me fait horreur
-comme une souillure. Ne croyez pas que je
-parle dans la colère. Vous avez brisé quelque
-chose en moi, et ce n'est pas seulement l'amour
-que je portais à mon mari, c'est encore
-ma jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de
-mon âme que j'avais confiée à votre garde,
-et que vous avez salie à tout jamais, par la
-révélation du vice. Oh! je sais bien ce que
-vous répondez! Vous ne comprenez même
-pas votre crime. Vous aviez le désir de préserver
-ma santé contre je ne sais quelle maladie,
-n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins
-ont déclaré qu'une maternité serait
-nécessaire à ma guérison, parce que leur
-prétendue science (qui me répugne, entendez-vous,
-monsieur?) vous refuse l'espoir d'être
-père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse
-<span class="pagenum" id="pg_259">-259-</span>idée, bien logique, vraiment, de souhaiter
-que le premier passant venu&hellip; Je n'ose même
-pas écrire ce que vous avez pu me proposer!
-Mon Dieu, qu'ai-je donc fait de mal pour
-subir une telle honte! Oui, je la méprise et je
-la déteste, la science qui s'arroge le droit
-d'examiner les plus chastes secrets, et qui
-ose formuler des remèdes infâmes pour les
-mystères de l'intimité et de l'amour! De l'amour?
-Puis-je donc proférer ce mot-là, en
-parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science,
-qui a dépravé votre sens moral, jusqu'à ce
-point! Elle a tué en vous toute délicatesse et
-tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un
-homme, créé par Dieu, vienne au monde
-avec des sentiments pareils! Je vous fais la
-grâce de penser qu'on vous a perverti, et que
-l'habitude de tout regarder à travers le matérialisme
-de vos théories a pu seule vous
-conduire à cette dépravation. Vous voyez
-que je connais vos excuses, et que vous pouvez
-vous abstenir de les développer vous-même.
-Elles ne feront pas, d'ailleurs, que le
-crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer
-mon dégoût, elles l'augmentent. Vous
-n'avez pas compris que j'aimerais mieux
-<span class="pagenum" id="pg_260">-260-</span>mourir cent fois, plutôt que de me prêter à
-vos combinaisons cyniques. Vous n'avez rien
-compris de moi, pas même ma tendresse, et
-j'ai vécu quatre années près de vous, sans
-que la curiosité vous vînt de savoir qui je
-suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous
-ne me connaissez même pas! Quand j'y
-songe, une sueur de honte me monte au
-front. Pendant quatre ans, alors que je me
-croyais aimée, j'ai été votre chose et votre
-jouet! Et cela doit vous sembler tout simple
-de consentir à ce que n'importe quel
-autre vous remplace dans un acte qui fut
-banal pour vous et qui n'avait, à vos yeux de
-savant, que l'importance d'une fonction naturelle!
-Où suis-je tombée? Maintenant je le
-sais: tandis que vous m'entraîniez dans votre
-ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma
-stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice
-de mon corps et de mon âme! Je me croyais
-au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil!
-Non, vous ne m'avez jamais aimée, et
-vous ignorez ce que c'est que l'amour! Vous
-m'avez trompée et jouée pendant quatre ans!
-C'est fini. Je vois clair en vous comme dans
-mon passé, et je voudrais être morte sans
-<span class="pagenum" id="pg_261">-261-</span>l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs?
-Je sens que vous m'avez tuée. Cela doit vous
-importer peu. Il convient cependant que vous
-le sachiez, afin de m'épargner toute tentative
-d'explication ou de plaidoirie. Je ne vous
-connais plus. Je ne vous déteste même pas.
-Et je ne vous dis même pas adieu, car vous
-n'existez déjà plus. Je vous dis seulement
-ma décision&hellip;»</p>
-
-<p>Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre
-plume, elle reprenait, plus calme, et l'on
-voyait que la malheureuse enfant, alors
-qu'elle annonçait sa décision, ne la connaissait
-pas elle-même, et qu'elle avait dû
-s'interrompre pour réfléchir.</p>
-
-<p>Et moi, arrivé à ce point de ma lecture,
-je la voyais, pensive et douloureuse, cherchant
-dans sa pauvre tête malade; et je
-voyais son visage pâle et défait, ses yeux
-plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs
-orbites bistrées par la fatigue; et je voyais
-ses cheveux dénoués, coulant sur son peignoir,
-à flots; et ils coulaient comme des
-larmes.</p>
-
-<p>Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas
-en Dieu, je murmurais: «Mon Dieu!»
-<span class="pagenum" id="pg_262">-262-</span>Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et
-j'étais plein d'épouvante, plein de remords
-aussi, car, bien évidemment, j'avais fait du
-mal, et je m'en apercevais trop tard.</p>
-
-<p>Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire,
-j'avais arrêté ma lecture: les lignes noires
-se brouillaient sous mon regard, et je demeurai
-longtemps dans une sorte d'hébétude.
-Puis, machinalement, je poursuivis.</p>
-
-<p>Dans la seconde partie de sa lettre, ma
-femme déclarait ne point vouloir demander
-le divorce, contraire à ses principes. Elle se
-retirerait dans sa famille et ne me verrait
-plus&hellip;</p>
-
-<p>Elle avait signé la lettre de son nom ancien,
-le nom de son père, et du prénom
-adoré, elle n'avait mis que l'initiale&hellip;</p>
-
-<p>C'est bizarre: la sincérité dégage, sans
-nul doute, une électricité psychique, car je
-n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me
-disculper et de reconquérir Madeleine. Une
-sensation d'irrévocable m'avait pris et me
-possédait tout entier. Je contemplais la
-lettre comme un gouffre sans fond, et j'avais
-le vertige, et je me sentais tomber, tomber,
-avec Madeleine, et pourtant séparé d'elle, au
-<span class="pagenum" id="pg_263">-263-</span>fond de ce gouffre: et nous étions morts
-tous les deux.</p>
-
-<p>Ah! ma vie, jusqu'alors, avait été trop
-belle, trop bonne! Faut-il qu'avec un mot on
-puisse ruiner tant de choses et tuer deux
-êtres à la fois?</p>
-
-<p>Quand un peu de force me revint, je me
-levai, allant vers la chambre de Madeleine.
-Je vous ai dit que je n'espérais pas la fléchir
-mais j'allais tout de même. Sans doute,
-l'instinct de la conservation me poussait
-comme une bête. D'ailleurs qu'aurais-je pu
-dire pour ma défense, puisqu'on se comprenait
-si mal?</p>
-
-<p>La chambre de Madeleine était vide. La
-servante me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Madame est sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Quand rentrera-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Madame n'a rien dit.</p>
-
-<p>Je courus chez mon beau-père.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas ce que vous avez pu lui
-dire, mais vous avez eu tort, mon ami. La
-pauvre enfant est toute bouleversée. Vous
-n'allez pas vous affoler aussi! Eh quoi? Mon
-grand savant est-il donc si mal en équilibre?
-Cette sagesse, qu'en fait-on? Voilà que vous
-<span class="pagenum" id="pg_264">-264-</span>vous énervez comme ma fillette! Ayez un peu
-de patience et de calme. Tout s'arrangera.
-Je connais les femmes.</p>
-
-<p>Hélas! il ne les connaissait pas plus que
-moi! Puis, est-ce que cela existe, les femmes?
-Est-ce qu'on peut établir, dans la classification
-des êtres, une catégorie qui s'appelle:
-les femmes? Chacune est femme pour son
-compte, et ne ressemble pas aux autres.</p>
-
-<p>Bien plus, je crois que chacune est, à elle
-seule, plusieurs femmes tour à tour, et que
-des âmes nouvelles se succèdent en chacune.</p>
-
-<p>La mienne en a donné la preuve.</p>
-
-<p>Brusquement, elle est devenue autre; une
-seconde âme s'est installée en elle. La pauvre
-petite l'avait dit: Madeleine était morte!
-Une secousse trop violente avait renversé
-son esprit, qui se rénova.</p>
-
-<p>Quand la crise de douleur fut passée, elle
-ne parut garder aucun regret, aucun souvenir.
-On m'a rapporté qu'elle se montrait
-calme, et même gaie, plus gaie qu'auparavant.
-Ses parents pensèrent, d'abord, qu'elle
-jouait une comédie de sérénité. Mais ils se
-trompaient: cette tranquillité était sincère,
-et bientôt on le reconnut.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_265">-265-</span>&mdash;Je n'y comprends rien, disait son père.</p>
-
-<p>Et moi, j'entendais tout cela sans plus
-essayer de comprendre.</p>
-
-<p>J'attendais un changement nouveau, car
-l'espoir ne meurt jamais.</p>
-
-<p>Mon beau-père essaya de nous rapprocher,
-mais vainement.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera pour plus tard, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondis-je, plus tard&hellip;</p>
-
-<p>J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on
-ce qu'on croit et ce qu'on ne croit pas?</p>
-
-<p>J'appris avec bonheur que la santé de
-Madeleine s'améliorait de jour en jour.</p>
-
-<p>L'hiver suivant, ma femme reparut dans
-le monde, et cela me surprit un peu: je
-l'avais connue casanière, et jalouse de recueillement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est étonnant comme elle change,
-disait son père.</p>
-
-<p>Elle dînait en ville, suivait les spectacles,
-assistait aux soirées dansantes, et dansait&hellip;</p>
-
-<p>Puisqu'elle semblait jouir de l'existence
-adoptée par elle, n'était-ce pas au mieux?
-Je me disais: «Elle n'est point heureuse,
-mais, du moins, elle s'amuse, elle se distrait.
-<span class="pagenum" id="pg_266">-266-</span>Je suis seul à souffrir, et c'est une consolation.»</p>
-
-<p>Elle avait interdit de prononcer mon nom;
-elle ne parlait plus de moi et même paraissait
-ne plus penser à moi.</p>
-
-<p>J'attendais toujours, et je travaillais pour
-penser moins.</p>
-
-<p>Au bout d'un an, je sus que la pauvre
-chérie devenait de plus en plus mondaine,
-joyeuse de tout, accueillante à tous les plaisirs;
-d'elle, on citait des mots alertes, et
-souvent même un peu légers.</p>
-
-<p>Les gens concluaient: «Elle a beaucoup
-d'esprit.»</p>
-
-<p>Son père avouait: «Elle rit sans
-cesse.»</p>
-
-<p>Cependant, elle se fâcha une fois, quand
-il lui demanda: «Eh bien, Madeleine, n'est-ce
-pas assez, maintenant? Jacques n'est-il pas
-en pénitence depuis assez longtemps?» Son
-visage, paraît-il, devint dur, et, d'une voix
-sèche, ma femme répliqua: «Vous m'aviez
-laissé espérer que jamais le nom de cet
-homme ne serait prononcé devant moi. Si je
-pensais que le fait dût se produire à nouveau,
-je préférerais me retirer.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_267">-267-</span>J'avais peine à croire que Madeleine eût
-ainsi parlé à son père.</p>
-
-<p>&mdash;Si, me dit-il, elle l'a fait.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la reconnais plus dans ces mots-là.</p>
-
-<p>&mdash;Ni moi. J'ai une autre fille.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être je n'ai plus de femme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, mon ami, je commence à le
-craindre.</p>
-
-<p>Nous parlions ainsi, à mi-voix, comme
-dans une chambre mortuaire. Le père de
-Madeleine était aussi triste que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux rien, dit-il, je ne pourrai
-rien; je le sens: il y a quelque chose de
-cassé.</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien vrai, qu'elle est morte&hellip;</p>
-
-<p>Il hochait la tête. Nous nous tûmes
-alors, tous les deux; le silence était pénible;
-à la fin, mon beau-père reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, cher ami, je crois comprendre.
-Ce sexe-là n'est pas fait comme le
-nôtre. Il a des métamorphoses profondes:
-vous avez connu la jeune fille, et, maintenant,
-la femme est sortie de la chrysalide.</p>
-
-<p>Assis face à face, nous étions gênés l'un et
-<span class="pagenum" id="pg_268">-268-</span>l'autre. Il partit enfin, et resta six mois sans
-reparaître.</p>
-
-<p>Un jour, il arriva chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois venir, mon cher ami, si pénible
-que ce soit, vous apprendre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?&hellip;</p>
-
-<p>Il m'apprit que Madeleine était enceinte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">UNE CRÉATURE BIZARRE</h2>
-
-
-<p>La villa de ses parents était proche de la
-nôtre. Elle, mon frère Octave et moi, avons
-fait ensemble bien des tas de sable sur la plage,
-quand nous étions petits. Chaque été, aux
-vacances, on revoyait Olga. Je ne l'ai jamais
-aimée, à vrai dire. Même, elle me déplaisait
-fort, et nous nous querellions avec plaisir.
-Je la connais bien. Je la connais trop. A dix
-ans, Olga s'aperçut qu'elle avait de grands
-yeux verts et des cheveux très blonds. Dans
-la rue, on se retournait pour la regarder, et
-les gens disaient: «Oh! la jolie fillette!»
-Invariablement, quelqu'un répondait: «Elle
-est bizarre.» Olga entendait tout, et pensait:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_270">-270-</span>«Je suis bizarre.» Si elle apercevait son
-visage dans une glace, elle concluait: «Il
-est bien vrai que j'ai une tête bizarre.»</p>
-
-<p>En effet, l'extrême blancheur de son teint,
-la rare pâleur de ses cheveux, l'étonnante
-limpidité de ses yeux glauques constituaient
-un ensemble d'étrangeté précieuse, inquiétante.
-Ses yeux clairs étaient impressionnables
-à tous les reflets, comme des miroirs,
-et changeaient de couleur, selon qu'on était
-dans un bois ou sur le bord de la mer:
-quand Olga s'habillait de noir, ils étaient
-verts; une robe bleue les rendait bleus, et
-le soir, aux lumières, ils devenaient jaunes,
-en or liquide.</p>
-
-<p>A douze ans, la petite fille, instruite par
-les propos entendus, avait déjà dans son
-tiroir tout un jeu multicolore de rubans et
-changeait de parure pour diversifier ses
-yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons,
-au hasard; mais bientôt elle s'étudia à les
-choisir pour donner à ses regards une couleur
-en harmonie avec les sentiments qu'elle
-prévoyait pour la journée. Au moment de sa
-première communion, elle ne porta que du
-bleu, pour mettre dans ses prunelles une
-<span class="pagenum" id="pg_271">-271-</span>pureté céleste: elle fut la plus angélique
-des communiantes, et le succès qu'elle obtint
-en revenant de la Sainte-Table influa
-sur toute sa vie, car elle résolut alors de
-cultiver avec grand soin le mensonge des
-apparences: et, ce matin-là, le cabotinage,
-pour toujours, s'installa dans son âme.</p>
-
-<p>Elle résolut d'être bizarre, comme son
-aspect, et changeante, comme ses yeux.
-Puisqu'elle ne ressemblait pas à tout le
-monde, rien ne lui parut plus désirable que
-de ne ressembler à personne. A quinze ans,
-elle décréta l'horreur de la banalité, en
-conçut la haine, et délibéra de ne rien
-admettre en elle de ce qu'on admet à l'ordinaire.
-Elle s'y appliqua avec soin.</p>
-
-<p>A vrai dire, elle était douée. Tout cela
-n'eût été que des mots si la nature ne l'avait,
-par avance, organisée merveilleusement pour
-la perversité. Son grand-père maternel était
-mort en odeur d'alcoolisme, et sa mère, à
-qui l'on reprochait quelques amants, n'avait
-jamais su leur demeurer fidèle.</p>
-
-<p>L'éducation d'Olga avait été fort négligée;
-elle se développa elle-même, c'est-à-dire
-selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures,
-<span class="pagenum" id="pg_272">-272-</span>plutôt scabreuses, et certes, elle savait
-à quoi s'en tenir sur toutes matières. Comparant
-alors la réserve du monde et sa bonne
-tenue aux renseignements plus sincères
-qu'elle avait recueillis dans les feuilletons et
-les manuels de médecine, elle conclut que la
-vie possède deux faces: celle qu'on cache et
-celle qu'on montre. L'hypocrisie sociale lui
-fut ainsi révélée, et, comme elle avait décidé
-de ne point ressembler aux autres, elle
-détesta l'hypocrisie.</p>
-
-<p>Désormais, elle afficha en lettres capitales,
-sur les murs de son jeune cerveau, le mépris
-des autres, de tous et de tout.</p>
-
-<p>Elle s'attacha particulièrement à constater
-la polygamie réelle de nos m&oelig;urs sous
-notre apparente monogamie: elle y réussit
-maintes fois. Elle étudia les auteurs qui ont
-méprisé l'homme: elle se détourna des
-romans, parce que tout le monde lit des
-romans, et se livra aux moralistes amers,
-aux poètes gastralgiques; les philosophes
-eux-mêmes complétèrent son initiation.
-Mais cette pâture âpre était trop violente
-pour elle: elle perdit peu à peu tout ce que
-ses lectures corrodaient l'une après l'autre,
-<span class="pagenum" id="pg_273">-273-</span>et ne mit rien en place, que des formules.
-Essentiellement femme, elle s'assimilait les
-phrases avec une facilité qui la grisait: ce
-fut une ivresse, une orgie, et ce petit crâne
-tournoya d'orgueil, au son des paroles qui
-circulaient en lui. Elle les avait si bien
-retenues et faites siennes, qu'elle ne se souvenait
-plus de les avoir apprises, et qu'elle
-pouvait, en les relisant chez l'auteur, éprouver
-la jouissance d'une rencontre intellectuelle
-avec les plus vastes esprits.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bizarre!</p>
-
-<p>Pourtant la malheureuse, qui se prétendait
-nourrie de grandes idées, n'en était que
-vêtue: elle ne les portait point en elle, mais
-sur elle, comme une tunique qui la faisait
-magnifique; et, dans le fond de son être, il
-n'y avait plus que le vide.</p>
-
-<p>Sur cette solide base de néant, elle dressa
-l'échafaudage de son existence. Prenant le
-contre-pied de tout, elle considérait une
-chose acceptée par le monde comme une
-erreur à réprouver, une hypocrisie à fuir.
-Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre
-au bien, il suffit de savoir ce que prescrit la
-société humaine, et d'agir à l'inverse; toutes
-<span class="pagenum" id="pg_274">-274-</span>les prohibitions nous indiquent infailliblement
-nos devoirs et nos droits, et ce que le
-monde défend, on peut être assuré que la
-raison le souhaite.</p>
-
-<p>Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante,
-et s'amusant très fort de scandaliser
-la famille et la bourgeoisie.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis une révoltée!</p>
-
-<p>Au début, elle n'avait formulé ses théories
-que pour le plaisir d'étonner, mais à force de
-les entendre répéter par sa douce voix, elle
-finissait par les vénérer: car la jeunesse, en
-dépit de tout, a besoin d'une sincérité quelconque.</p>
-
-<p>Olga devint grande fille et s'admira de
-plus en plus. Le soir, avant de se coucher et
-quand elle était nue, (puisque les jeunes filles
-ne se mettent point nues), elle contemplait
-dans sa psyché cette créature bizarre, spéciale,
-unique, ce monstre délicieux et déconcertant
-qu'elle allait être dans la vie: elle
-s'encourageait d'un sourire, se récompensait
-d'un baiser que, du bout des doigts, elle
-envoyait à son image, et s'aimait.</p>
-
-<p>Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait
-de tout, du scandale, du monde, de la
-<span class="pagenum" id="pg_275">-275-</span>loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait
-intensément! Faute d'écrire, elle aussi, des
-&oelig;uvres subversives, elle en mettrait toute
-l'âme dans ses actes, et cela vaudrait mieux
-encore!</p>
-
-<p>&mdash;On s'ennuie tant et l'existence est si
-banale!</p>
-
-<p>Elle s'efforçait donc de compliquer la
-vie, d'y introduire des coups de théâtre,
-supérieurement littéraires, et elle poussait
-au drame les moindres aventures, afin
-de se récréer en des émotions insolites,
-violentes, s'il était possible. En rêve, elle
-combinait pour son avenir des chances
-anormales et s'arrangeait une destinée
-illustre: son passage étrange sur la terre
-devait marquer dans la mémoire des siècles!
-Pourquoi non? Elle en méritait l'honneur,
-elle qui différait de la foule à la manière
-des grands hommes! Elle décida d'être
-héroïne, sans néanmoins savoir de quel
-drame ou de quel roman, ni même si elle
-aurait le rôle sympathique. Elle se distinguerait
-par ses amours dévergondées, ou par sa
-froide austérité: peu importait pourvu qu'elle
-se distinguât. L'existence de Béatrix est aussi
-<span class="pagenum" id="pg_276">-276-</span>peu banale que celle de madame Lafarge, et
-la belle Olga ne considérait point comme
-inadmissible l'hypothèse d'aller jusqu'au
-crime ou jusqu'au martyre.</p>
-
-<p>Comment je sais tout cela? Elle me l'a dit.
-Il lui plaisait de se confesser, et de me
-raconter ses idées ou ses rêves; non pas
-qu'elle eût besoin d'épanchement: elle révélait
-ses pensées intimes, parce que d'ordinaire
-on les cache.</p>
-
-<p>J'étais d'ailleurs devenu, sur le tard, son
-confident, son ami, son frère d'élection:
-elle m'accorda ce titre, un soir, tout à coup,
-près d'une fenêtre ouverte, et nous eûmes,
-dès lors, des rendez-vous fréquents: on se
-retrouvait dans le bois, puisque c'est illicite,
-et l'on y devisait de questions transcendantes,
-puisque d'autres couples eussent différemment
-profité de la solitude. Dès le premier
-jour, j'avais cru devoir, par politesse,
-tenter quelques approches; mais Olga
-m'avait repoussé: «Fi! disait-elle, que c'est
-banal!»</p>
-
-<p>On rencontra un ruisseau, et Olga, hautement
-retroussée, se baigna devant moi, jusqu'aux
-genoux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_277">-277-</span>&mdash;Que penseraient les imbéciles, dit-elle,
-s'ils nous voyaient?</p>
-
-<p>Alors je m'enflammai tout de bon, et la
-coquette fit de son mieux pour me troubler
-davantage.</p>
-
-<p>Mais, dès le premier geste, elle m'accabla
-de dédains:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cher, vous m'attristez! Moi qui
-vous espérais différent des autres!</p>
-
-<p>Le souvenir de ce que j'avais entrevu
-m'obséda durant quatre nuits, et, la saison
-aidant, je devins amoureux. Quand elle le
-sut, elle éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible? Je ne suis pas une de
-ces femmes que l'on aime!</p>
-
-<p>&mdash;Vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis de celles que l'on adore.</p>
-
-<p>Je faisais fausse route et je le compris.</p>
-
-<p>J'affectai désormais l'indifférence. Au bout
-d'une semaine, elle s'impatienta.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, cher? Comment se porte
-votre amour?</p>
-
-<p>&mdash;Il diminue, il s'en va. Je suis un sage.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens! Car je rends fou.</p>
-
-<p>Ce jour-là, elle se baigna toute nue, et
-m'ordonna de l'essuyer, au sortir de l'eau.
-<span class="pagenum" id="pg_278">-278-</span>Elle reçut mes soins avec autant de calme
-que si j'eusse été une vieille nourrice. J'épongeais
-sur son corps lumineux les brillantes
-gouttelettes, et quand mes lèvres venaient
-au secours de mes mains, elle n'avait pas
-l'air de s'en apercevoir.</p>
-
-<p>Je dis: «Nous sommes, auprès du ruisseau,
-Daphnis et Chloé.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle: Paul et Virginie, qui
-furent chastes.»</p>
-
-<p>Avec le plus grand sérieux, elle me pria
-de me retirer à l'écart, pour qu'elle pût se
-vêtir décemment. Sa froideur me parut blessante
-pour l'honneur de mon sexe, et je résolus
-d'y répondre avec dignité: je pris la
-mine d'un homme qui ne regrette rien, et je
-m'éloignai en allumant une cigarette.</p>
-
-<p>Après quelques minutes, elle me rejoignit,
-et proféra sentencieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me plais. J'y réfléchirai.</p>
-
-<p>Mais elle commençait à me déplaire, et je
-revins à Paris.</p>
-
-<p>De tout l'automne, de tout l'hiver, je n'entendis
-parler d'Olga, et je l'oubliais, lorsque,
-au printemps, elle m'écrivit. Elle désirait
-me voir, me parler d'une affaire grave, et
-<span class="pagenum" id="pg_279">-279-</span>m'annonçait sa visite, pour mardi, trois
-heures.</p>
-
-<p>Très exacte, et même avec deux minutes
-d'avance (puisque les femmes arrivent en retard),
-je la vis qui descendait de voiture:
-elle était enveloppée d'une longue pelisse
-rose, comme au sortir d'un bal. Elle entra,
-s'assit, ôta son chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens, ami, t'annoncer une grande
-nouvelle: je me marie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah?</p>
-
-<p>&mdash;Point de compliments: j'épouse un
-sot. Il est riche et m'adore. Pour éprouver
-la puissance de ma domination, je lui ai déclaré
-qu'il ne serait pas mon premier amant.
-Il a pleuré, se résigne et persiste. Donc, il
-m'aime comme j'entends être aimée: c'est
-bien, et je l'épouse. Mais je ne veux pas avoir
-menti, et je ne veux pas non plus qu'un sot
-ait ma virginité. Je te l'apporte.</p>
-
-<p>Tranquillement, elle dénoua son manteau
-rose et l'ouvrit tout grand: elle était, en
-dessous, complètement nue.</p>
-
-<p>Son visage et ses yeux restaient graves,
-sans émotion. Elle me regardait la regarder,
-et savourait mon étonnement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_280">-280-</span>Puis, elle dit avec simplicité:</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas que je suis une créature
-bizarre?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Olga s'était donnée à moi, vierge, et c'était
-là, certes, un superbe présent; mais elle me
-le reprit aussitôt. Au moment du départ je
-demandai, comme on fait d'ordinaire:</p>
-
-<p>&mdash;Quand te reverrai-je?</p>
-
-<p>Elle répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Jamais plus!</p>
-
-<p>&mdash;Jamais plus, dans le sens biblique&hellip;
-Mais en soirées ou à dîner, chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux rien, au contraire, et vous
-montrerez du tact en ne me tutoyant pas,
-mon ami. Vous savez que les lois du monde
-m'offusquent et me révoltent; je proteste
-contre elles. Il m'a plu de n'offrir mon baiser
-virginal qu'à un homme de mon choix, et
-digne d'une telle offrande: mon fiancé ne
-la méritait point, et je suis bien tranquille,
-<span class="pagenum" id="pg_281">-281-</span>car il ne l'aura pas. Qu'en pensez-vous?</p>
-
-<p>J'imaginais l'avoir éblouie d'extase, et légèrement
-vexé, je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait de mon mieux pour vous
-servir.</p>
-
-<p>&mdash;Et je vous remercie. Mais que nous
-recommencions ce jeu, et que vous deveniez
-mon amant, cela serait, avouez-le, d'une banalité
-navrante. Je n'y consentirai pas.</p>
-
-<p>Elle me tendit la main, comme un galant
-homme après le duel, et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Nous redevenons amis, n'est-ce pas,
-et tout est effacé? Je vous estime: j'aurai
-sans doute besoin de vos conseils, et vous
-ne me les refuserez pas; mon futur mari est
-un sot, je vous l'ai dit, et je prévois certaines
-questions délicates à résoudre. Au revoir.</p>
-
-<p>Je m'approchai d'elle pour un dernier baiser,
-mais, en devinant mon geste, elle recula
-d'un pas.</p>
-
-<p>&mdash;Non, fit-elle.</p>
-
-<p>Puis, elle sourit avec indulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous pardonne, homme que vous
-êtes, d'oublier déjà nos conventions. Ne recommencez
-plus, je vous en prie, car vous
-me peineriez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_282">-282-</span>De nouveau, elle me tendit la main, mais
-en femme, cette fois, et je posai mes lèvres
-sur le bout de ses doigts.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est mieux. Je vois avec plaisir que
-vous me comprenez.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes une créature bizarre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui!</p>
-
-<p>Elle se tint promesse, et, quand je la revis,
-elle m'accueillit avec le calme et la politesse
-d'une indifférente.</p>
-
-<p>&mdash;Olga, Olga, je n'en parle pas, mais
-j'en rêve!</p>
-
-<p>&mdash;Il est permis de rêver.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en supplie, revenez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Où donc, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;Dans la petite chambre, Olga&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand propose-t-on des rendez-vous
-aux jeunes filles? Vous vous méprenez,
-mon cher, et si vous tenez tant soit
-peu à ma sympathie, vous éviterez de m'offenser
-davantage par des invitations blessantes.</p>
-
-<p>&mdash;Blessantes, Olga? Elles ne le seraient
-plus&hellip;</p>
-
-<p>Olga daigna sourire, et baissa les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous donc gardé, mon amie, un
-mauvais souvenir de l'heure?&hellip;</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_283">-283-</span>Elle m'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait un rêve, de mon côté; et,
-puisque votre vanité s'y intéresse, je veux
-bien avouer que ce rêve fut agréable et
-charmant, que je le renouvellerais sans douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que j'ai horreur de la
-banalité. Parlons d'autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un ami déplorable. Vous ne
-me demandez même pas des nouvelles de
-mon mariage!</p>
-
-<p>&mdash;Comment se porte votre mariage, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Bien; on publie les bans dans huit
-jours.</p>
-
-<p>&mdash;J'ignore quel est l'heureux mortel&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est un secret.</p>
-
-<p>&mdash;Même vis-à-vis de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi non? Je dirais volontiers:
-vis-à-vis de vous bien plus que nul autre.</p>
-
-<p>Elle baissa les yeux pour la seconde fois,
-et sourit. Puis, toujours souriante, elle me
-regarda en face:</p>
-
-<p>&mdash;Mes parents et mon fiancé sont, avec
-<span class="pagenum" id="pg_284">-284-</span>moi, les seuls à connaître le projet arrêté,
-car mon fiancé n'a ni père, ni mère, ni autres
-ascendants.</p>
-
-<p>&mdash;Comme moi. Serait-ce moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous refuserais, mon cher, car nous
-ferions ensemble le plus sinistre ménage.
-D'ailleurs, je vous ai dit que j'épousais un
-sot.</p>
-
-<p>Je saluai:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes trop bonne.</p>
-
-<p>Elle fit une révérence:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis juste.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, l'élu de ce petit c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;De cette petite main, c'est assez.</p>
-
-<p>&mdash;L'élu vous obéit?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Aveuglément comme il me plaît être
-obéie, et militairement, car il est soldat.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'imagine guère, pour une Olga,
-l'existence des garnisons et des garnis.</p>
-
-<p>&mdash;Mon futur démissionne, pour m'obéir.</p>
-
-<p>&mdash;Compliments!&hellip; Et ce fils de Mars
-garde en face de tous le secret de son bonheur
-prochain?</p>
-
-<p>&mdash;De tous, comme j'ai prescrit. La publicité
-qu'on a coutume de donner aux
-noces est une chose révoltante, et qui froisse
-<span class="pagenum" id="pg_285">-285-</span>la pudeur. Il faut réagir contre les m&oelig;urs
-barbares du temps passé; il appartient aux
-gens tels que nous de proposer le bon exemple
-à leurs contemporains, qui l'imiteront
-tôt ou tard. C'est pourquoi nous serons assistés
-de nos quatre témoins, qui suffisent.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aurai donc pas cette joie de vous
-contempler à l'autel, dans votre robe blanche?</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait?</p>
-
-<p>&mdash;Songeriez-vous à m'offrir l'honneur
-d'être votre témoin?</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait?</p>
-
-<p>&mdash;A moins que vous me destiniez le rôle
-d'assister votre époux?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Merci bien! Je connais votre amour du
-bizarre, mais, quant à ces fonctions-là, ne
-comptez pas sur moi. Je refuserais.</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait?</p>
-
-<p>Elle souriait. Mais il y eut alors un silence
-de gêne, et, pour y mettre fin, je cherchai
-quelque chose à dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vos parents, ma chère Olga, se prêtent
-à cette fantaisie d'un mariage en catimini?</p>
-
-<p>&mdash;Ils se prêtent à tout ce que je désire,
-<span class="pagenum" id="pg_286">-286-</span>mon cher, et je m'étonne, quand vous les
-connaissez depuis quinze ans, que vous posiez
-une question si banale.</p>
-
-<p>&mdash;Le prétendu, sans doute, est riche?</p>
-
-<p>&mdash;L'épouserais-je s'il était pauvre?</p>
-
-<p>&mdash;Vingt-mille, trente mille francs de
-rente?</p>
-
-<p>&mdash;Quinze.</p>
-
-<p>&mdash;Comme moi! Décidément, il me ressemble
-beaucoup, ce fiancé.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu'il ne soit pas vous, que vous
-importe s'il vous ressemble un peu?</p>
-
-<p>&mdash;Vrai? Il me ressemble?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai dit: «Un peu.»</p>
-
-<p>&mdash;La taille?</p>
-
-<p>&mdash;Sensiblement la même.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un bel homme. Les yeux?</p>
-
-<p>&mdash;Bruns, comme les vôtres: plus de douceur
-et moins de finesse.</p>
-
-<p>&mdash;La barbe et les cheveux?</p>
-
-<p>&mdash;Sont pareils, mais la coupe en diffère.
-Nous ne portons que les moustaches.</p>
-
-<p>Une idée brusque me traversa l'esprit; je
-la repoussai bien vite, comme ridicule et
-folle. Mais l'angoisse avait été forte, et je
-croyais l'avoir chassée, que déjà elle revenait.
-<span class="pagenum" id="pg_287">-287-</span>Aussi, presque malgré moi, je posai une
-question dernière:</p>
-
-<p>&mdash;Et la voix, Olga?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la voix, toute pareille!</p>
-
-<p>Je m'étais levé, anxieux.</p>
-
-<p>&mdash;Olga!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il, cher ami?</p>
-
-<p>&mdash;Olga, vous vous amusez de moi, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Olga, vous voulez rire?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce fiancé mystérieux, dont vous
-cachez le nom, n'est pas, j'espère&hellip;</p>
-
-<p>Elle reprit avec hauteur:</p>
-
-<p>&mdash;Quand je cache ce nom, chercherez-vous
-à le connaître?</p>
-
-<p>Un peu vivement peut-être, je la saisis par
-le coude.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi!</p>
-
-<p>Mais d'une secousse violente, elle m'échappa.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur!&hellip; De quel droit, je vous
-prie, osez-vous porter la main sur ma personne?&hellip;</p>
-
-<p>Elle ajouta, froide, ironique et sèche:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_288">-288-</span>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur,
-d'avoir à vous fausser compagnie; je suis
-attendue chez ma couturière, et vous imaginerez
-bien qu'une femme ne consente pas
-volontiers à manquer de tels rendez-vous.</p>
-
-<p>Elle m'honora d'une rapide inclinaison de
-tête, et sortit, me laissant là, seul.</p>
-
-<p>Je revins chez moi, fort inquiet d'une
-hypothèse.</p>
-
-<p>&mdash;Cette fille est capable de tout!</p>
-
-<p>Dans l'antichambre, mon domestique m'accueillit
-par une phrase qui me fit peur:</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine attend monsieur.</p>
-
-<p>Mon frère était là, en effet, et tout de suite
-il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je viens t'annoncer deux grandes nouvelles:
-je démissionne et je me marie!</p>
-
-<p>&mdash;Tu épouses&hellip;?</p>
-
-<p>&mdash;Ne me demande pas son nom; j'ai promis
-le secret. Rassure-toi: elle est d'excellente
-famille, et tu la connais. Mais, par une
-pudeur que j'approuve, elle ne veut personne
-à sa noce. Nous nous marions dans un mois;
-je l'aime à la folie, et tu es mon premier témoin.»</p>
-
-<p>L'habitude du commandement porte les
-<span class="pagenum" id="pg_289">-289-</span>militaires à s'exprimer en des formules décisives
-qui souvent font passer un petit frisson
-dans le dos. Jamais, d'ailleurs, mon frère
-n'avait parlé si net.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi, Octave, n'est-ce point&hellip; Olga&hellip;
-que tu épouses?</p>
-
-<p>&mdash;Qui te l'a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Un soupçon&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui! J'épouse Olga.</p>
-
-<p>Son verbe âpre et ferme indiquait une de
-ces résolutions martiales contre lesquelles
-on ne lutte point. Il disait: «J'épouse Olga»,
-comme il eût dit: «Je prends le bastion!»
-Et cela signifiait: «J'y laisserai ma peau,
-s'il est besoin, mais la chose sera!»</p>
-
-<p>Le pire, c'est que mon frère, nature passionnée,
-mais timide avec les femmes, n'avait
-dans son passé que des aventures faciles,
-sourires de garnison, à tant par heure, et
-que la belle Olga s'imposait en lui avec toute
-la puissance du premier amour complet:
-exquisement femme, elle le tenait par l'admiration
-autant que par le désir.</p>
-
-<p>&mdash;Il est décidé depuis longtemps, ce
-mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Quinze jours ce soir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_290">-290-</span>J'étais l'amant d'Olga depuis quatorze
-jours. Elle m'avait donc choisi le lendemain
-de ses fiançailles, et uniquement parce
-qu'elle épousait mon frère; elle n'avait caché
-ce projet de mariage que pour nous
-placer tous les trois en présence d'un fait
-accompli. Maintenant, elle regardait: nous
-allions, Octave et moi, lui donner une comédie
-des Atrides, nous entre-dévorer pour
-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu es mon amant; toi, tu es mon
-fiancé. Débrouillez-vous.</p>
-
-<p>Les personnages étant posés, elle attendait
-le dénouement.</p>
-
-<p>Mais que dire, moi? Avouer tout, et
-trahir le secret d'une femme? Parbleu! je
-l'aurais osé sans scrupule, car Olga ne méritait
-guère les ménagements d'un honnête
-homme. Mais mon frère était capable, en
-rentrant chez lui, de se faire sauter la tête,
-et c'était assurément là une des solutions
-prévues par l'héroïne: «Un amant s'est tué
-pour moi!»</p>
-
-<p>D'angoisse, de rage concentrée, d'impuissance,
-je tremblais devant Octave, et je
-lui dis, à la fin:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_291">-291-</span>&mdash;Écoute, réfléchis bien; j'ai peur pour
-toi. Olga ne me semble pas être la compagne
-qu'il te faut&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aime.</p>
-
-<p>&mdash;L'existence de province, la vie de garnison,
-pour elle, seront pénibles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je démissionne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu brises ton avenir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je l'installe.</p>
-
-<p>&mdash;Après ta démission, que feras-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Un heureux.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, permets-moi de te dire&hellip; Olga,
-es-tu bien sûr?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;De quoi?</p>
-
-<p>&mdash;De son passé.</p>
-
-<p>Il devint sombre, et s'efforça de sourire en
-répondant:</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis trop sûr.</p>
-
-<p>Alors, comme je me détournais de lui, il
-se rapprocha, et, d'une voix sifflante, il me
-demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi poses-tu cette question?
-Tu sais quelque chose? On sait quelque
-chose?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu&hellip; Non&hellip; C'est-à-dire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Parle!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_292">-292-</span>&mdash;Eh bien! je ne crois pas&hellip; à franchement
-parler&hellip; que&hellip; Je crois&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais rien! Tu supposes!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, voilà le mot: je suppose!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne tolère pas qu'on suppose!</p>
-
-<p>&mdash;Si pourtant Olga&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je t'autorise à dire: Mademoiselle
-Olga!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Demoiselle! qui sait?</p>
-
-<p>Il me saisit le poignet gauche, qu'il serra
-de toute sa force, et, les sourcils froncés, menaçant,
-il dit, à voix plus basse encore:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, demoiselle, entends-tu? Parce que
-je le veux! Et, si le terme n'est pas juste,
-c'est affaire entre elle et moi, entends-tu?
-Une affaire qui ne regarde personne, pas
-même toi, entends-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Octave, tes propos même&hellip; On
-penserait que, toi, tu sais quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Tu as voulu me le faire dire, et tu
-finasses! Je ne suis pas de taille à lutter
-avec vos roueries, je m'en flatte! Oui! je
-sais! Et je sais parce qu'Olga, plus honnête
-que vous tous, m'a dit la vérité!</p>
-
-<p>&mdash;Elle t'aurait avoué?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tout!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_293">-293-</span>&mdash;Quand cela?</p>
-
-<p>&mdash;Loyalement, le jour de nos fiançailles!</p>
-
-<p>Donc, Olga ne m'avait pas menti: elle
-avait confessé la faute, quand la faute n'était
-pas encore commise, mais seulement résolue
-dans son esprit!</p>
-
-<p>&mdash;Et tu acceptes?</p>
-
-<p>&mdash;Je pardonne.</p>
-
-<p>&mdash;Du moins, elle ne t'a pas cité le nom?</p>
-
-<p>&mdash;Je refuse de le connaître! Je tuerais
-cet homme-là.</p>
-
-<p>Il se fit un silence qui dura des minutes
-et qui me parut durer une heure entière.
-Octave allait par la chambre, prenait sur les
-meubles des bibelots qu'il regardait d'un air
-féroce, et qu'il rejetait avec colère. Tout à
-coup, il me cria:</p>
-
-<p>&mdash;Comment sais-tu? D'où sais-tu? A part
-l'homme, personne ne sait. Elle me l'a dit.
-Il faut donc que l'homme ait parlé. S'il a
-parlé, je le tue! Qui t'a parlé?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais rien que d'Olga elle-même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu es son confident? son confesseur?
-Je m'en doutais, mais je ne me doutais
-pas que tu gardes si mal les confidences
-d'une femme!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_294">-294-</span>&mdash;Je&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Assez! Tu joues là un vilain rôle, je
-t'en avertis, et, à ta place, je me tiendrais
-pour un pleutre!</p>
-
-<p>Exaspéré, j'allais tout dire; mais il me
-coupa la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un pleutre!</p>
-
-<p>Il sortit et claqua la porte.</p>
-
-<p>Dans les cas difficiles, la plupart des
-hommes, sous prétexte de réfléchir, se tiennent
-immobiles et ne pensent à rien. Je demeurai
-une heure dans mon fauteuil et je
-conclus finalement qu'une seule chance me
-restait d'empêcher ce désastre: il fallait
-supplier Olga, lui montrer son crime, la fléchir,
-obtenir d'elle une rupture. J'espérais
-peu, mais je courus vers la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle me fit attendre un long quart d'heure,
-cérémonieusement, avant de me recevoir,
-et, dès les premières phrases, elle m'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Je crains de vous comprendre, dit-elle.
-N'insinuez-vous pas que j'aie eu un amant?</p>
-
-<p>&mdash;Certes!</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! Vous m'osez soutenir en face?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_295">-295-</span>&mdash;Ce que soutiendrait comme moi celui
-que vous soupçonnez, mon cher, pour peu
-qu'il fût galant homme.</p>
-
-<p>Elle se campa avec dignité, les doigts
-sur le bord d'une table, et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Un galant homme oublie, surtout s'il
-en a fait serment.</p>
-
-<p>&mdash;Les serments qu'on fait à une créature
-telle que vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Votre insolence se double de lâcheté,
-monsieur, parce que vous croyez parler à
-une femme sans défense. Mais vous vous
-trompez encore.</p>
-
-<p>Théâtralement, elle souleva une portière,
-et, se tournant vers la pièce voisine, elle
-proféra:</p>
-
-<p>&mdash;Venez.</p>
-
-<p>Mon frère entra.</p>
-
-<p>&mdash;Octave, lui dit-elle, ceci n'est point
-combiné, puisque je ne vous attendais ni
-l'un ni l'autre: mais ce hasard me plaît, car
-j'aime les situations nettes.</p>
-
-<p>Elle prit un temps, et fit deux pas, comme
-au théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Octave, reprit-elle, je vous aime, pour
-votre droit et simple caractère. Je vous ai
-<span class="pagenum" id="pg_296">-296-</span>confessé ma faute et vous l'avez noblement
-pardonnée. Un homme indigne de moi a pu
-m'abuser un jour, et vous jugerez s'il est
-également indigne de votre colère, lorsque
-vous saurez qu'à présent il m'ose menacer de
-vous révéler mon secret.</p>
-
-<p>Je demeurai immobile, ahuri par tant de
-cynisme. Mon frère, immobile aussi, regardait
-sans parler, peut-être sans comprendre.</p>
-
-<p>Elle nous examina tour à tour, satisfaite,
-mais grave, puis elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Octave, je vous rends votre parole:
-vous êtes libre de vous retirer, pour ne plus
-jamais me revoir. Si, par ma franchise, je
-perds votre amour et brise notre bonheur,
-je garderai au moins la consolation d'avoir
-fait mon devoir tout entier. J'achève donc de
-le remplir.</p>
-
-<p>Elle fit encore deux pas.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissant ma faute, vous aviez le
-droit de me demander un nom. Vous n'avez
-pas voulu: on me force à vous le révéler.
-Vous savez maintenant ce nom.</p>
-
-<p>Elle étendit un bras vers moi, et baissa la
-tête avec une humilité de Madeleine repentante.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_297">-297-</span>Mon frère cria:</p>
-
-<p>&mdash;Toi! C'est toi!</p>
-
-<p>Je ne répondis point. Olga releva la tête,
-puis, lentement, respectueusement, elle l'inclina
-de nouveau vers son fiancé, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Octave, jugez entre nous, et choisissez.</p>
-
-<p>Mon frère me hurla:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en!</p>
-
-<p>Du seuil, je les vis, lui, debout et le bras
-tendu, elle, toujours inclinée dans l'attitude
-du respect.</p>
-
-<p>Je ne les ai jamais revus. Ils sont mariés,
-heureux peut-être. Olga est si bizarre qu'elle
-a pu concevoir ce plan, tout aussi bizarre
-qu'un autre, de devenir une épouse modèle;
-et ceci l'amuserait sans doute, elle qui veut
-ne ressembler à personne, de ne même plus
-ressembler à Olga.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">L'APPARITION</h2>
-
-
-<p>Oui, j'ai habité Munich: mais je n'en
-connais rien, et je serais incapable de vous
-en parler pendant la valeur de trois lignes.</p>
-
-<p>J'avais passé mon baccalauréat à la session
-du printemps. Aussitôt mon père
-m'expédia dans cette ville de Bavière pour
-y apprendre l'allemand, et je devais rester là
-quelques mois, pensionnaire d'une famille
-grave, dans une maison dont les murs, tout
-d'abord, m'écrasèrent d'ennui.</p>
-
-<p>&mdash;Oh, oh! ce ne sera pas drôle, et un trimestre,
-c'est bien long!</p>
-
-<p>Le jeune homme de France n'est pas fort
-curieux des peuples et des m&oelig;urs: c'est
-<span class="pagenum" id="pg_299">-299-</span>chez nous un vice originel que de traverser
-les pays sans les voir ni les comprendre, et
-nous y regardons la silhouette des femmes
-beaucoup plus que le génie des nations.</p>
-
-<p>Je descendis du train, et toutes mes belles
-imaginations s'écroulèrent d'un coup; en
-wagon, j'avais rêvé de quelque sentimentale
-Gretchen échappée des légendes, fille de
-G&oelig;the ou de mon hôte, et qui me poétiserait
-les heures du séjour. Car j'avais déjà
-l'habitude de devenir, à chaque printemps,
-amoureux, très vite, très fort, et pour la vie.
-Mais mon hôte n'avait procréé qu'un fils,
-grand dadais stupide, qui me déplut tout de
-suite: je me sentis voué à l'irrémédiable
-solitude.</p>
-
-<p>Ma chambre était confortable et de mauvais
-goût; sa fenêtre donnait sur deux jardins
-contigus, le nôtre et celui d'une maison
-voisine dont j'apercevais les fenêtres juste en
-face de moi. Cette vue me rendit quelque
-espoir: sans doute, à l'une des croisées, je
-découvrirais l'âme-s&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>L'âme-s&oelig;ur apparut sans tarder. Je
-n'avais pas encore déplié mon bagage et
-rangé mes bibelots, quand tout à coup, en
-<span class="pagenum" id="pg_300">-300-</span>relevant la tête, je vis à trente mètres, dans
-le cadre de sa fenêtre ouverte, une femme
-qui me regardait. Pour la contempler de
-plus près, je pris ma lorgnette, et, m'étant
-dissimulé du mieux que je pouvais, j'examinai
-cette figure: dans l'instant, l'univers
-changea autour de moi.</p>
-
-<p>Vous n'avez jamais vu de plus belle créature:
-une riche jeunesse épanouissait son
-corsage et son teint. Comme la Marguerite
-de Faust, elle portait une longue natte de
-cheveux blonds qui pendait sur son épaule.
-Ses grands yeux, d'un bleu pâle, avaient
-une expression de douceur, presque de tristesse,
-et, tout de suite, j'eus l'idée d'une
-peine à consoler, d'un chagrin dont j'étais
-curieux. La brusque sympathie des jeunes
-c&oelig;urs qui se devinent me pénétra dès cette
-minute, et déjà une pitié murmurait au fond
-de moi: «Pauvre amie, qu'avez-vous?
-Dites-le, ne craignez rien de moi&hellip;»</p>
-
-<p>La jeune fille, du reste, ne semblait nullement
-effarouchée. Surprise beaucoup plus
-qu'offensée, elle regardait droit devant elle,
-sans crainte et franchement: parce qu'elle
-avait aperçu un visage nouveau, elle s'étonnait,
-<span class="pagenum" id="pg_301">-301-</span>et ne le voyant plus, elle attendait pour
-voir encore; cette simplicité d'âme me parut
-charmante et me plut comme un indice de
-loyauté: une Parisienne se fût cachée, comme
-je faisais moi-même, pour se renseigner sans
-se compromettre. J'avais pris le rôle de la
-femme, moi, homme, et la femme m'en faisait
-honte. Je me sentis rougir, et je quittai
-ma cachette. Je vins à la fenêtre, où je
-m'accoudai, avec l'air innocent de celui qui
-examine un paysage.</p>
-
-<p>La jeune fille ne s'éloigna pas. Elle me
-dévisageait tranquillement et je ne tardai
-guère à en être gêné. Ma fière assurance
-tomba devant la sienne: la netteté de son
-regard intimidait le mien. Il demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous? Que venez-vous faire
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;Je viens vous aimer!</p>
-
-<p>J'aurais voulu crier ma réponse, mais décidément,
-la jolie Bavaroise, avec sa franchise
-trop candide, désorientait ma fausse
-vaillance, et je n'osais plus qu'à la dérobée
-risquer un rapide coup d'&oelig;il.</p>
-
-<p>Mon malaise devint tel, sous cette surveillance
-fixe, que je quittai mon poste, et,
-<span class="pagenum" id="pg_302">-302-</span>pour me donner contenance, je me remis
-à déballer mon bagage. Cela du moins signifiait:</p>
-
-<p>&mdash;Constatez que je m'installe; je reste
-auprès de vous.</p>
-
-<p>Comprit-elle? Je n'en pouvais douter, et
-même je conclus qu'elle s'en réjouissait, car
-son visage avait, à la fin, perdu toute
-expression de tristesse. Mais l'heure du déjeuner
-arriva, et mes hôtes m'attendaient
-en bas. Je dus quitter ma chambre, et je
-n'en sortis qu'à regret, avec la hâte d'y
-revenir, pressentant déjà que j'allais passer
-entre ses quatre murs la meilleure partie de
-mon séjour au pays d'Outre-Rhin, et restreindre
-à cette blonde figure mon étude du
-monde germanique.</p>
-
-<p>Je revins, en effet, dès que le repas fut
-terminé, et, sous prétexte de lettres à écrire,
-je m'enfermai chez moi.</p>
-
-<p>Ma voisine se promenait dans le jardin,
-en compagnie d'une dame âgée, qui la suivait
-pas à pas.</p>
-
-<p>Elle était plus grande que je n'avais
-pensé; elle marchait avec une dignité de
-reine, et très lente. Elle fit un bouquet:
-<span class="pagenum" id="pg_303">-303-</span>avant de cueillir une fleur, elle l'examinait
-minutieusement, et réfléchissait; je notai
-que parfois, au moment de briser la tige,
-elle relevait la tête, comme pour écouter
-un avis ou pour faire un calcul mental, et
-souvent elle s'éloignait sans avoir pris la fleur.</p>
-
-<p>Abrité derrière mon rideau, j'observais
-ce manège, qui dura longtemps. Enfin, la
-jeune fille remit le bouquet à sa mère, et,
-s'approchant d'une petite fontaine qui s'élevait
-au milieu du jardin, elle retroussa
-ses manches flottantes jusqu'au-dessus du
-coude; je pus admirer ses bras, ronds et
-blancs, qui brillaient sous le glacis de l'eau,
-comme des miroirs.</p>
-
-<p>La mère dit:</p>
-
-<p>&mdash;Assez, R&oelig;schen, assez!</p>
-
-<p>&mdash;Il fait si chaud, maman!</p>
-
-<p>Sa voix aux notes graves était mélodieuse,
-avec la même tristesse que j'avais lue sur
-son visage; elle ne ressemblait pas à la voix
-des autres jeunes filles, et je fus ému de
-l'entendre. La mère, avec une condescendance
-exagérée répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma fille, il fait chaud, rentrons.</p>
-
-<p>En effet, cette journée de mai se faisait
-<span class="pagenum" id="pg_304">-304-</span>orageuse et lourde; elle pesait sur les nerfs,
-et l'on entendait, au lointain, des grondements
-sourds.</p>
-
-<p>Les deux dames rentrèrent dans la maison,
-puis reparurent dans la chambre. La
-mère embrassa la fille et s'en alla. Je rouvris
-ma fenêtre.</p>
-
-<p>Ma voisine alors était assise près de sa
-table. Au bruit que je fis, elle dressa la tête,
-m'aperçut, se leva et vint tout droit, comme
-pour me rejoindre.</p>
-
-<p>Enhardi, je saluai et je souris. Mais elle
-resta immobile, et je pus croire qu'elle ne
-m'avait pas vu ou qu'elle me supprimait.
-Mon sourire, figé sur mes lèvres, devint
-stupide: à nouveau une gêne me prit, et
-toute mon audace, encore une fois, s'en alla;
-je ne savais quelle contenance tenir, et je
-m'interrogeais, quand la belle Allemande
-retourna vers la table, prit son bouquet et
-revint.</p>
-
-<p>Avec un grand soin, elle choisit un iris, et
-le contempla longtemps: puis elle le lança
-dans ma direction, et la fleur fit une courbe
-violette. Instinctivement, j'avais tendu les
-mains.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_305">-305-</span>&mdash;R&oelig;schen!</p>
-
-<p>Sans le vouloir, j'avais crié son nom. Elle
-parut surprise de l'entendre, et m'inspecta
-avec plus d'attention. Mes bras étaient
-toujours tendus vers la fleur et vers elle.
-Sans doute, je dus lui paraître grotesque,
-car elle éclata de rire, fit une révérence, et
-ferma sa fenêtre.</p>
-
-<p>Un peu vexé, je résolus de sortir avec
-affectation et de ne plus me montrer ce jour-là.
-J'étais d'ailleurs fort intrigué, et je
-m'expliquais mal les attitudes de la belle
-Allemande. Je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Les filles, en ce pays, ont des manières
-étranges.</p>
-
-<p>Au dîner, je réussis à apprendre de mes
-hôtes que la maison voisine était habitée
-par d'honnêtes et riches bourgeois, qui
-avaient une fille; très réservés, ils n'en
-dirent pas davantage, et je compris que ma
-curiosité éveillerait des soupçons sans me
-valoir aucun renseignement.</p>
-
-<p>Le soir fut plus orageux encore que le
-jour.</p>
-
-<p>Dans un tilleul, entre les deux maisons,
-un rossignol chantait éperdument. Seul,
-<span class="pagenum" id="pg_306">-306-</span>dans ma chambre et sans lumière, je
-guettai: une faible lueur jaunissait les rideaux
-d'en face; et tout à coup, la croisée
-s'ouvrit: un éblouissement me passa dans
-les yeux, et mon c&oelig;ur battit jusque sous ma
-gorge.</p>
-
-<p>La jeune fille, complètement nue, était
-debout. La lueur d'une veilleuse l'éclairait à
-peine. Mon émotion fut telle que je crus
-m'évanouir; mes jambes ne me supportaient
-plus; je tombai sur une chaise. Jamais
-encore je n'avais vu d'autre nudité que cette
-des statues. Celle-ci ne leur ressemblait
-pas: elle avait des seins plus amples, des
-hanches plus larges, elle était rose, tiède.
-De ses deux mains, la jeune fille prit ses
-cheveux défaits, puis elle éleva les bras
-vers le plafond, en sorte que ses cheveux,
-tamisant la lumière, se déployaient derrière
-ses épaules comme deux ailes d'or.</p>
-
-<p>Je demeurais en extase, retenant mon
-haleine. J'étais engourdi de stupeur. Mes
-lèvres remuaient en baisers. Toute mon
-âme se concentrait dans mes prunelles;
-mais, à force de regarder trop intensément,
-je finissais par ne plus voir. Des cercles de
-<span class="pagenum" id="pg_307">-307-</span>lumière, violette, orange, verte, passaient
-devant mes yeux. Je tremblais, et une
-grande douleur me serrait le crâne. La belle
-créature tendait toujours ses deux mains
-vers l'espace, et les remuait, comme pour
-appeler les étoiles. Il y avait, dans son attitude,
-quelque chose de hiératique et de
-pieux qui imposait le respect, presque
-l'épouvante. A cause de cela, sans doute, il
-advint que je glissai sur les genoux, et que
-je demeurai dans cette posture de prière, les
-mains jointes, pour adorer les gestes chastes
-et magnifiques.</p>
-
-<p>Je n'eus pas l'idée de prendre ma lorgnette.
-La pensée ne m'en vint que quand
-la fenêtre fut close. Longtemps encore je
-demeurai sur les genoux, sans force pour
-me lever; j'avais les nerfs brisés, les épaules
-rouées, et lorsque je voulus enfin me mettre
-debout, mes jarrets pliaient sous moi.</p>
-
-<p>Je traversai ma chambre avec une lassitude
-que je n'avais jamais connue, et j'étais
-triste infiniment&hellip; Pourquoi donc? A peine
-dans mon lit, j'éclatai en sanglots; je pleurais
-dans mon oreiller, en le couvrant de
-baisers qui buvaient mes propres larmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_308">-308-</span>Je sais maintenant pourquoi j'étais si
-triste.</p>
-
-<p>J'aimais. La révélation de la femme, brusquement,
-m'avait fait homme. J'aimais pour
-la première fois. C'en était fini désormais
-des amourettes de collégien en vacances et
-des flirts qui s'amusent d'un baiser furtif, se
-contentent d'un billet donné, d'un serrement
-de mains, ou d'une fleur offerte.</p>
-
-<p>Un être nouveau venait de se manifester
-en moi; je ne me reconnaissais plus; mes
-pensées avaient changé d'objet, et mon âme,
-en une minute, avait mûri. Cette curiosité
-vague, cette joyeuse attente de l'adolescent
-qui rêve de tendresses et de caresses, instantanément
-s'étaient muées en un sentiment
-grave, profond et torturant: le désir.</p>
-
-<p>Oh! la première femme nue que nous
-entrevoyons de nos yeux vierges! Elle ne
-soupçonne pas la mystérieuse puissance de
-son apparition, le trouble sacré qu'elle infuse,
-l'angoisse qu'elle répand dans notre adoration,
-ni comment son image se grave au fond
-de nous pour n'être jamais oubliée! Elle
-ressuscite dans l'éphèbe le premier émoi du
-Paradis terrestre, et chacun de nous, une
-<span class="pagenum" id="pg_309">-309-</span>fois dans sa jeunesse, connaît la stupeur
-éblouie d'Adam à son réveil, quand la nudité
-de la femme se révéla dans le jardin béni,
-resplendissante de toutes les joies et de
-toutes les douleurs qu'elle apportait au
-monde!</p>
-
-<p>La beauté de cette vierge apparue dans
-la nuit au bord de sa fenêtre, de cette grande
-vierge nue qui levait ses bras vers le ciel,
-depuis lors, emplissait ma pensée: je ne
-voyais qu'elle, je ne songeais qu'à elle. Toute
-autre notion avait disparu; sa vision se dressait
-en moi, ainsi qu'une statue dans son
-temple, idéalement blanche, et le reste du
-monde, à l'entour, était noir. Mes lèvres ne
-savaient plus articuler qu'un mot, son nom,
-et sans cesse j'en marmonnais les syllabes,
-comme un agonisant en prière:</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen&hellip; R&oelig;schen&hellip; R&oelig;schen&hellip;</p>
-
-<p>Lorsque, le lendemain, je la revis, vêtue
-de clair, à la même fenêtre, mes mains se
-joignirent malgré moi. Peut-être je lui
-demandais pardon d'avoir surpris à son insu
-le secret de sa beauté sainte. Peut-être&hellip; Je
-ne sais pas. Je sais seulement que mes
-mains étaient jointes, mes yeux noyés de
-<span class="pagenum" id="pg_310">-310-</span>larmes, et que rien d'impudique ne souillait
-mon amour. En la regardant de loin, j'aurais
-voulu l'étreindre sur mon c&oelig;ur, et pleurer
-dans ses cheveux blonds; mais il me semblait
-que mon étreinte fût restée chaste
-malgré tout, tant mon désir était pénétré
-de respect.</p>
-
-<p>Bien sûr, nos sentiments traversent l'espace,
-mieux que ne feraient les paroles!
-Bien sûr, d'invisibles fils conduisent d'une
-âme à l'autre les vibrations émanées de nous,
-et les c&oelig;urs entendent les mots qui jaillissent
-des c&oelig;urs sans que la voix les profère!
-Nous étions là, elle dans sa chambre, moi
-dans la mienne, séparés par les deux jardins,
-et nous ne nous connaissions pas.
-Mais nous nous sommes reconnus, et nous
-avons causé ensemble, intimement, longuement,
-et nous nous sommes compris, nous
-qui ne parlions pas la même langue, et tout
-de suite nous nous sommes aimés!</p>
-
-<p>Elle ni moi, ni l'un ni l'autre, ne songions
-aux obstacles, à la folie d'un rêve
-impossible. Étranger en Allemagne, je traversais
-cette ville, où je n'allais rester que
-peu de mois; jeune et sans gagne-pain, je ne
-<span class="pagenum" id="pg_311">-311-</span>pouvais prétendre à choisir une femme, et
-mes seize ans ne s'appareillaient guère aux
-dix-neuf qu'elle portait. Est-ce qu'on pense
-à ces misères-là? Je l'aimais, je l'adorais, je
-lui vouais ma vie, offrant ensemble tous les
-espoirs de mon c&oelig;ur réalisés par elle, tous
-les efforts de l'avenir réalisables pour elle!
-Je la voulais, je la prenais, je l'avais prise
-comme elle m'avait pris, et rien ne nous
-séparerait plus, sinon la mort, préférable
-au départ!</p>
-
-<p>J'ai passé là, devant elle, d'admirables
-heures bénies!</p>
-
-<p>Bien tranquille en ma chambre close,
-caché à tous les yeux et visible pour elle
-seule, je m'abîmais dans la contemplation
-d'Elle. Deux fois chaque jour, à des heures
-fixes, elle se promenait dans le jardin,
-invariablement accompagnée de sa mère.
-Celle-ci lui rendait, dans sa chambre, de fréquentes
-visites, dont j'étais averti par l'attitude
-de R&oelig;schen qui longtemps d'avance
-écoutait à la porte; je me dissimulais alors:
-jamais on ne nous surprit. Dès que la vieille
-dame était partie, ma voisine reprenait son
-poste, près de la table, un peu à l'écart, sans
-<span class="pagenum" id="pg_312">-312-</span>doute pour n'être vue que de moi. Elle travaillait
-à de menus ouvrages et levait la tête
-à chaque instant. Elle me regardait sans contrainte.
-Parfois, elle me souriait, tantôt avec
-mélancolie, tantôt avec ironie: et chaque fois
-son sourire, en pénétrant en moi, me parcourait
-d'un grand frisson.</p>
-
-<p>Moins hardi depuis que j'aimais, j'avais
-pourtant osé porter mes deux mains à mes
-lèvres, et j'avais, en tremblant, attendu sa
-réponse.</p>
-
-<p>R&oelig;schen m'avait renvoyé mon baiser, et,
-tout bas, j'avais crié:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime!</p>
-
-<p>Si bas que j'eusse parlé, puisque ma propre
-oreille n'avait pas entendu les mots, la
-jeune fille m'avait compris, car aussitôt, du
-même mouvement de ses lèvres muettes,
-elle m'avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime&hellip;</p>
-
-<p>Alors, le monde me devint magnifique, et
-la vie délicieuse, et l'avenir superbe!</p>
-
-<p>Je ne tenais plus au sol; mon corps
-allégé s'enlevait de terre. J'aimais! J'étais
-aimé! Par Elle, la déesse du temple, la rose
-des nuits, la beauté nue, l'unique femme!
-<span class="pagenum" id="pg_313">-313-</span>Désormais, j'avais droit à l'étreindre, ce
-corps de vierge déjà possédé par mes yeux!
-Ce que j'avais volé, elle me le donnait! Ma
-gratitude criait: «Merci!» Et dès lors,
-entre nous, l'intimité se fit plus grande et
-très rapide.</p>
-
-<p>Sur des feuilles de papier, j'écrivais en
-grosses lettres des phrases allemandes, et je
-la tutoyais. R&oelig;schen me répondait par de
-semblables pancartes, et quelquefois me
-tutoyait aussi: mais, la plupart du temps,
-elle ne s'exprimait que par des symboles ou
-des aphorismes, évitant les formules précises,
-les phrases personnelles. J'attribuais
-cette réserve à la crainte d'une surprise,
-puisque sa mère, à tout moment, pénétrait
-dans la chambre. Néanmoins, ses réponses
-étaient parfois si compliquées que j'avais
-peine à en pénétrer le sens.</p>
-
-<p>Si j'avais dit:</p>
-
-<p>&mdash;Chante, pour que j'entende ta voix.</p>
-
-<p>Elle répliquait:</p>
-
-<p>&mdash;L'oiseau chantera.</p>
-
-<p>Mais elle ne chantait pas.</p>
-
-<p>Si j'avais dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux te serrer sur mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_314">-314-</span>Elle répliquait:</p>
-
-<p>&mdash;Le c&oelig;ur bat.</p>
-
-<p>&mdash;Montre-moi ton bras nu.</p>
-
-<p>&mdash;Les bras embrassent.</p>
-
-<p>Toujours ainsi. Jamais elle n'accorda ce
-que je demandais, quoi que ce fût: on eût
-dit qu'elle feignait de ne pas m'entendre.
-Peut-être m'accusait-elle aussi de la même
-incompréhension, car souvent elle m'interpella
-par une phrase ou par un signe auxquels
-je ne savais quoi répondre. Jouait-elle
-à me proposer des énigmes? Il lui arriva
-maintes fois de me présenter un objet quelconque,
-en m'interrogeant du geste; elle
-me montra ainsi un portrait, son mouchoir,
-une carafe, mille choses: devant mon indécision
-hébétée, elle riait, tournait sur ses
-talons et ne s'occupait plus de moi. Un
-jour, pourtant, elle manifesta un dépit très
-vif et se mit à froisser, jeter, briser tout
-ce qui lui tombait sous la main. J'étais profondément
-désolé de la voir irritée de la sorte,
-et je m'efforçais de comprendre son idée, la
-cause de son courroux; mais je n'y réussissais
-pas, et je m'en affectais comme d'un malentendu
-dont j'étais, moi seul, responsable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_315">-315-</span>Nier qu'elle fût un peu étrange, je ne le
-pouvais, et cependant je n'étais pas intrigué
-par ces bizarreries. Je les attribuais à notre
-situation fausse, à l'impossibilité d'un rapprochement
-que nous désirions tous les deux,
-à ce besoin d'un bonheur plus complet, dont
-le manque, peu à peu, commençait à me tracasser
-moi-même. Loin de mal juger son caractère,
-je me disais simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre chérie! Comme elle doit être
-malheureuse, pour s'exaspérer ainsi!</p>
-
-<p>En fait, je devenais très malheureux
-aussi, et impatient comme elle. La grande
-joie de se dire qu'on est deux sur la terre,
-au bout d'une semaine, ne me suffisait
-plus.</p>
-
-<p>R&oelig;schen était à moi, si bien, si peu! Je
-m'irritais de ne la voir jamais qu'au loin, et
-de la sentir mienne sans l'embrasser jamais,
-de compter les jours qui passent et de piétiner
-dans l'attente de rien, de voir approcher
-l'atroce date du départ, et de n'avoir
-rien fait pour assurer notre bonheur! Ce
-souci m'angoissait au point que j'eus peur
-de tomber malade.</p>
-
-<p>La nuit, pendant des heures, je surveillais,
-<span class="pagenum" id="pg_316">-316-</span>sur son rideau, la lueur dorée d'une veilleuse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Elle dort là!</p>
-
-<p>J'évoquais son beau corps et ses seins
-blancs entre ses bras tendus.</p>
-
-<p>&mdash;Tes lèvres! Donne-moi tes lèvres!</p>
-
-<p>J'envoyais des baisers dans les ténèbres,
-vers le mur épais. Chaque nuit, le même rossignol
-chantait entre nous deux, dans le
-même tilleul, comme au soir de l'apparition;
-et chaque nuit, dans la même musique,
-pendant des heures, je guettais. Mais l'idole
-ne se montra plus, et de nuit en nuit davantage
-je m'enfiévrais d'impatience.</p>
-
-<p>C'est ainsi que l'idée me vint d'aller à elle;
-la tentation, d'abord, me parut folle, offensante
-pour la jeune fille, périlleuse pour moi,
-et je la repoussai; mais bientôt je ne vis plus
-que le bienfait de cette combinaison, les félicités
-qu'elle promettait; peu après, elle me
-parut nécessaire, indispensable; finalement,
-je n'examinai plus que les moyens pratiques
-de réussir.</p>
-
-<p>La tâche ne semblait pas matériellement
-très difficile: descendre au jardin, cela
-m'était aisé, et quant au mur mitoyen, fait
-<span class="pagenum" id="pg_317">-317-</span>de moellons irréguliers, je l'escaladerais en
-un instant; le plus pénible serait d'atteindre,
-au premier étage, la fenêtre de R&oelig;schen.
-J'examinai soigneusement, à la lorgnette, la
-disposition des lieux, et j'étudiai la muraille,
-pierre par pierre. Le c&oelig;ur me battait si fort
-que la jumelle tremblait devant mes yeux.
-Un volet du rez-de-chaussée et une gouttière
-avec ses crochets de fer devaient faciliter
-mon escalade. Vingt fois je la refis en pensée:
-ici, mon pied gauche, là, ma main
-droite; rétablissement, la main gauche ici,
-droite, gauche, et j'atteignais au bord de la
-croisée; rétablissement: «Je t'aime!» Et
-des baisers!</p>
-
-<p>J'écrivis:</p>
-
-<p>«J'irai te voir, veux-tu?»</p>
-
-<p>Elle me jeta une fleur.</p>
-
-<p>«Cette nuit, veux-tu?»</p>
-
-<p>Elle sauta, joyeuse, et battit des mains.</p>
-
-<p>«Tu laisseras la fenêtre entr'ouverte,
-veux-tu?»</p>
-
-<p>Elle ouvrit sa fenêtre toute grande.</p>
-
-<p>Oh! l'extase du premier rendez-vous, par
-une nuit d'été, et quand on a seize ans! Il
-me semblait que l'univers entier n'existât
-<span class="pagenum" id="pg_318">-318-</span>que pour attendre l'heure. Est-ce que la
-raison, est-ce que les périls peuvent quelque
-chose contre l'appel d'amour et l'enivrant
-espoir de l'étreinte promise? Le jour me
-parut long; le crépuscule tardait tant à venir!
-Je guettais au ciel la première teinte
-rose du couchant, et, quand elle apparut
-enfin, c'est l'aube de ma vie que je saluai
-dans le soir.</p>
-
-<p>Je t'aime! Je vais te voir! Te voir de
-près! Et mes lèvres écraseront les tiennes!
-Et mes bras serreront ton souple torse! Et
-tes coudes si blancs, que j'ai vus de loin, je
-les sentirai sur mon épaule! A cet effleurement
-rêvé, ma peau frissonnait toute, et
-c'était comme un bain où j'entrais des pieds
-à la tête. Je t'aime!</p>
-
-<p>Je ne concevais pas qu'il y eût rien de mal
-dans ce que j'allais faire. Abusais-je d'une
-jeune fille? Non, certes! Elle a près de vingt
-ans, elle m'aime, elle m'attend, je l'adore,
-j'ai voué ma vie à la servir, et rien ne nous
-séparera jamais, lorsque nous nous serons
-rejoints. Je vais loyalement à elle. Ni les
-obstacles du monde, ni les difficultés de
-l'existence, ni l'argent, ni les conventions,
-<span class="pagenum" id="pg_319">-319-</span>ni même la volonté de nos parents, rien ne
-pourra rien, puisque nous voulons! S'il faut,
-pour nous unir, attendre que je sois majeur,
-on attendra, car notre amour est assez fort,
-et, d'ici là, je deviendrai riche, pour jeter
-sous tes pieds, ô ma belle fiancée, le tapis
-somptueux de la vie. Je t'aime!</p>
-
-<p>Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait
-de bonne heure. L'une après l'autre, je vis les
-fenêtres s'éteindre. Les jardins bleus se remplirent
-de calme. Le rossignol chanta longtemps
-et se tut, comme le reste. Le parfum
-des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les
-heures tombaient d'un clocher. J'attendais.
-Tout à coup, la fenêtre de R&oelig;schen s'entr'ouvrit.
-Nous n'étions convenus d'aucun signal,
-mais je pris cet acte pour un ordre, et
-je partis.</p>
-
-<p>L'entreprise n'eut, au début, rien d'agréable.
-Plus que de plaisir, le c&oelig;ur me battait
-d'anxiété et presque d'épouvante. Avec les
-précautions d'un voleur, je devais me faufiler
-dans l'ombre, ouvrir des portes; il me fallut
-un bon quart d'heure pour atteindre le jardin
-de notre maison. Dehors, je repris haleine.
-Je ne redoutais plus guère de réveiller mes
-<span class="pagenum" id="pg_320">-320-</span>hôtes, et le plus difficile me paraissait accompli.
-En effet, je me hissai sans peine sur
-le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mètres
-de hauteur, et, quand je retombai dans le
-jardin de la bien-aimée, sur la terre qui lui
-appartenait, chez elle, je crus atteindre au
-paradis: le contact du sol m'électrisa de
-joie.</p>
-
-<p>Je ne craignais plus, je ne pensais plus.
-Je me ruai vers la maison.</p>
-
-<p>J'avais si bien calculé par avance les détails
-de mon escalade que tout s'effectua
-sans encombre, au commencement du moins:
-par le volet du rez-de-chaussée, les crochets
-de la gouttière et le linteau, j'atteignais déjà
-la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et
-sans prise; mes mains glissaient sur elle;
-accroché au mur, repoussé par lui, je perdais
-l'équilibre, et le poids de mon corps
-m'emportait en arrière&hellip;</p>
-
-<p>Là, j'ai connu le petit frisson de la mort;
-j'ai murmuré: «R&oelig;schen&hellip;» Elle ne vint
-pas. «Pourquoi ne viens-tu pas?» Sa main
-seulement, un pan d'étoffe que j'aurais pu
-saisir, et je reprenais équilibre, j'étais sauvé!
-«Adieu, R&oelig;schen!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_321">-321-</span>Ce drame d'agonie n'avait pas duré dix
-secondes. Je me souviens que j'avais fermé
-les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et,
-d'un élan désespéré, prenant appui sur mon
-propre poids, je sautai en avant. Mes doigts
-purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y
-déchirai ma peau. Ah! la bonne douleur, qui
-me rendait la vie! Mes bras m'enlevèrent;
-d'un coup de reins, je fus au bord de la
-fenêtre, et, lentement, je poussai la croisée,
-et, lentement, ma tête pénétra dans la chambre.</p>
-
-<p>La bien-aimée me regardait, tranquille,
-assise au bord de son lit.</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen!</p>
-
-<p>Elle ne bougea pas en me voyant entrer.
-Elle n'éprouva aucune gêne, et, pourtant,
-elle était à demi nue, recouverte seulement
-d'une ample chemise qui dégageait son cou
-et modelait les rondeurs de son corps.</p>
-
-<p>J'étais assurément le plus ému des deux;
-n'osant avancer, je répétai:</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen&hellip;</p>
-
-<p>Elle se leva et se mit à rire. Elle me parut
-très grande. Ses beaux seins gonflaient sa
-chemise, qui, depuis leurs pointes, pendait
-<span class="pagenum" id="pg_322">-322-</span>toute droite. Ses pieds étaient nus. Je m'élançai
-vers elle et je la pris dans mes bras.
-Pour la première fois de ma vie, une poitrine
-de femme fut contre ma poitrine, et je
-la sentais s'écraser sur mon c&oelig;ur. La grosse
-natte de cheveux blonds se trouva juste sous
-mon baiser, et j'y mordis à pleines dents.</p>
-
-<p>La bien-aimée, entre mes bras, ne bougeait
-point. Je pensai qu'elle s'abandonnait;
-mais elle posa tranquillement ses deux mains
-sur mes deux épaules et se mit à me repousser
-avec une force lente, irrésistible, qui
-m'étonna de la part d'une femme.</p>
-
-<p>Alors, dégagée, elle me demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous accroché la barque?</p>
-
-<p>Je crus avoir mal compris et que mes connaissances
-de la langue allemande allaient
-être insuffisantes pour le dialogue. D'ailleurs,
-sans attendre ma réponse, R&oelig;schen
-se dirigea vers la fenêtre, qu'elle ferma, et
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Le cadenas.</p>
-
-<p>Le loquet de la croisée était en effet muni
-d'un fort cadenas à lettres mobiles, qu'elle
-fit jouer, et je vis ses petits doigts qui nous
-emprisonnaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_323">-323-</span>&mdash;Ne ferme pas! Si l'on venait&hellip;</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;On m'enferme; mais je connais le mot;
-on ne sait pas que je connais le mot.</p>
-
-<p>Puis, elle se mit à rire; mais soudain,
-avisant mes mains ensanglantées, elle me les
-montra avec terreur et recula vers le fond de
-la chambre, en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as tué l'oiseau! Pourquoi avoir tué
-l'oiseau?</p>
-
-<p>&mdash;Plus bas, je t'en conjure!</p>
-
-<p>Elle se jeta à genoux, et son visage exprimait
-une épouvante atroce; elle tendait ses
-mains vers moi et râlait:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me tuez pas!&hellip; Grâce!&hellip; Ne me
-tuez pas!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen, on va venir si tu cries! N'aie
-pas peur, R&oelig;schen, je t'aime, je t'aime!</p>
-
-<p>Elle se leva, subitement calme, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu m'aimes, il ne fallait pas tuer
-l'oiseau.</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen, je me suis blessé en montant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Il ne fallait pas tuer l'oiseau.</p>
-
-<p>Elle hochait la tête, en un reproche muet,
-comme font les mères pour gronder leur enfant,
-<span class="pagenum" id="pg_324">-324-</span>et, tout à coup, une sueur me glaça le
-front, en même temps qu'une idée s'installait
-sous mon crâne: «Elle est folle!»</p>
-
-<p>Me voyant interdit, elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tu es méchant. Je ne t'aime plus.
-Nous ne nous marierons jamais.</p>
-
-<p>Boudeuse, elle s'assit en me tournant le
-dos à demi. Je regardais sa nuque penchée;
-les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue,
-traversés par la lumière oblique de la veilleuse,
-faisaient un nimbe d'or autour de sa
-tête si belle, si jeune, pleine de mort!</p>
-
-<p>Je n'osais plus articuler un mot: la pitié,
-l'angoisse, le désespoir me rendaient stupide
-et sans pensée; machinalement mon regard
-allait de la bien-aimée au verrou de la fenêtre,
-et devant mon rêve brisé, devant mon
-bonheur anéanti, plus seul que jamais à l'instant
-d'être deux, trop désolé pour réfléchir à
-rien, je ne songeais pas encore au péril de
-cette chambre sans issue. Mais j'y songeai
-soudain en revoyant le verrou.</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Méchant, ne me parlez pas!</p>
-
-<p>Elle se tourna tout à fait. Et je demeurais
-debout, à quatre pas d'elle. Nous restâmes
-<span class="pagenum" id="pg_325">-325-</span>ainsi pendant plusieurs minutes, en silence.
-J'inspectais la chambre coquette et fraîche,
-qui, maintenant, m'épouvantait comme une
-tombe, et le lit virginal, la fiancée qui n'en
-était plus une, toujours aimée, et perdue à
-jamais.</p>
-
-<p>L'émotion était trop forte pour mon âge,
-et je me mis à trembler comme un enfant.
-Je dus m'appuyer contre un meuble. Que
-faire? Et ce verrou! Mon père m'avait dit:
-«Tu seras raisonnable.» Des souvenirs me
-venaient à l'esprit, de très loin, vieux souvenirs
-qui remontaient de toute mon enfance,
-et qui me harcelaient, disparates, touffus,
-sans cause. Pourquoi pensais-je à tant de
-minutes oubliées?</p>
-
-<p>Je crus respirer de la folie, et, par crainte
-du poison qui me gagnait le cerveau, je fermai
-la bouche avec effort.</p>
-
-<p>La jeune fille bougea la première: on eût
-dit qu'elle se réveillait. Son torse, avec une
-imperceptible lenteur, se redressait, et son
-visage se tournait vers la fenêtre; sa main
-gauche, en même temps, montait vers son
-oreille, et, de l'index courbe, elle faisait le
-signe qui ordonne d'écouter. Puis, d'une
-<span class="pagenum" id="pg_326">-326-</span>voix à peine intelligible, elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Il chante&hellip;</p>
-
-<p>Elle se leva d'un saut, et, joyeuse, cria:</p>
-
-<p>&mdash;Il chante!</p>
-
-<p>Alors seulement j'entendis le rossignol du
-jardin.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne l'as donc pas tué? Ce n'est donc
-pas vrai, que tu l'as tué?</p>
-
-<p>Elle se jeta sur ma poitrine en sanglotant.</p>
-
-<p>Ah! si la veille on m'avait dit que je la
-tiendrais, frémissante et nue, sans avoir
-d'autre émoi qu'un infini chagrin! Elle se
-crispait et se collait; du col jusqu'aux genoux,
-elle adhérait à moi; le halètement de
-ses sanglots appuyait sa chair à la mienne,
-et la tiédeur de son ventre me pénétrait au
-fond de l'âme&hellip;</p>
-
-<p>Horrible et délicieux instant, où, malgré
-moi, mon désir virginal pantelait vers cette
-beauté vierge, tandis que ma pitié pleurait
-sur l'innocente, et sur moi-même aussi!</p>
-
-<p>Abuser d'elle, oh! je ne l'aurais pas fait,
-et je n'y pensais même pas, et la seule
-pensée, ignominieuse, m'eût révolté d'indignation!
-Pourtant, je restais là, prisonnier
-de ses bras, et quand elle me serrait fort,
-<span class="pagenum" id="pg_327">-327-</span>une volupté tellement suave m'envahissait et
-me grisait, que je la serrais à mon tour, sans
-le vouloir; même je baisais ses rondes
-épaules, et je m'en blâmais, et je recommençais,
-sans force pour fuir, dépensant toute
-ma vertu à ne pas me jeter sur ses lèvres
-dont l'haleine chatouillait mon cou, appelait
-ma bouche, et c'est moi qui balbutiais:
-«Non&hellip; non&hellip; pitié&hellip;» Et le lit était là,
-tout près!</p>
-
-<p>Non, certes, je n'aurais pas abusé d'elle!
-Cependant, peut-être, je l'aurais fait, mon
-Dieu! La preuve, c'est que je disais: «Non&hellip;
-non&hellip;» Pour résister et protester, j'y pensais
-donc et j'en avais donc envie, malgré
-tout, et le supplice durait trop!</p>
-
-<p>&mdash;Écoute! dit-elle&hellip;</p>
-
-<p>Ses bras se détendirent. Elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;L'oiseau ne chante plus.</p>
-
-<p>Le rossignol, en effet, s'était tu.</p>
-
-<p>&mdash;Il est allé dormir. Il faut dormir. C'est
-l'heure.</p>
-
-<p>Elle me quitta vivement, s'assit au bord
-du lit ouvert, enleva ses jambes, preste, et
-disparut sous les draps.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_328">-328-</span>Elle se tourna vers le mur.</p>
-
-<p>Alors, un peu de calme se fit dans mes
-nerfs troublés, et bientôt la pitié demeura
-seule. Mais la pitié dura peu: par un retour
-d'égoïsme, une autre anxiété me prit: comment
-sortir de cette chambre verrouillée à
-secret? La folle consentirait-elle à décadenasser
-la fenêtre?</p>
-
-<p>Je me rapprochai du lit: contre le mur,
-une masse informe de bête blottie gonflait
-les draps, et les cheveux épars sur l'oreiller
-décelaient seuls une présence humaine. Je
-n'osais parler, craignant les mots qui risquaient
-d'être mal venus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je dors.</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen, il me faut aller dormir aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, dit-elle, et refermez la porte.</p>
-
-<p>Sans plus insister, j'examinai le cadenas,
-espérant qu'elle ne l'avait pas exactement
-fermé. Il était fixe sur ses pitons solides.
-La malheureuse pouvait seule me délivrer.
-Mais comment la persuader de venir à
-mon aide?</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Allez dormir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg_329">-329-</span>Par quel subterfuge obtenir son consentement?
-Je cherchais&hellip; J'ai trouvé!</p>
-
-<p>&mdash;R&oelig;schen!&hellip; La barque est là.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle barque?</p>
-
-<p>&mdash;Celle que j'ai laissée tantôt sous la
-fenêtre&hellip; Celle qui m'a apporté, vous savez
-bien, R&oelig;schen?</p>
-
-<p>Silence.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je redescende dans la
-barque.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il faut ouvrir la fenêtre&hellip; N'est-ce
-pas, vous allez ouvrir la fenêtre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle.</p>
-
-<p>Elle se leva, traversa la chambre, fit jouer
-le cadenas, ouvrit la croisée; je me précipitai,
-enjambant l'appui, et, comme je me
-retournais vers elle, pour un suprême adieu,
-la fenêtre se referma sur moi: R&oelig;schen avait
-disparu, sans même s'inquiéter de savoir
-comment je descendais.</p>
-
-<p>En quelques minutes, je fus dans ma
-chambre. Le lendemain, je quittai Munich
-et la Bavière, sans les connaître. Je n'y retournerai
-jamais plus.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="small">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left1em"><i>Envoi</i></td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Madame Hélène</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">3</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>La marâtre</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">64</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>La beauté</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">102</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Le c&oelig;ur</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">111</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Le témoin</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">123</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Toute l'&oelig;uvre</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">135</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Suprême idylle</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">153</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>L'héroïne</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">162</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Le fiancé</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">175</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Le ballon</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">186</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>La vision</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">206</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Curieuse</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">219</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Stérilité</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">236</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>Une créature bizarre</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">269</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>L'apparition</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">298</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Paris.&mdash;<span class="sc">L. Maretheux</span>, imprimeur, 1, rue Cassette.&mdash;2155.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS ***
-
-***** This file should be named 61489-h.htm or 61489-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/1/4/8/61489/
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/61489-h/images/cover.jpg b/old/61489-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index bfcfdf0..0000000
--- a/old/61489-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ