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-The Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Les naufragés
-
-Author: Edmond Haraucourt
-
-Release Date: February 23, 2020 [EBook #61489]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS ***
-
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-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- EDMOND HARAUCOURT
-
- LES
- NAUFRAGÉS
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1902
- Tous droits réservés.
-
-
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-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
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-à 3 fr. 50 le volume.
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- L'Ame nue, poésies 1 vol.
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-
-_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires numérotés sur papier de
-Hollande._
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
-compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.
-
-
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-
-ENVOI
-
-
- Épaves que le flot emporte, il est des vies
- Que le flot de la vie emporte on ne sait où
- Et qui voguent à la dérive, d'un air fou,
- Loin des hâvres connus et des routes suivies.
-
- Loques d'espoirs, lambeaux d'âmes inassouvies,
- Vieilles planches portant la blessure d'un clou,
- Elles s'en vont couler à pic dans quelque trou
- Avec tout ce qui fut leurs voeux ou leurs envies.
-
- On les voit s'agiter au creux des tourbillons,
- Puis, douloureusement grotesques, ces haillons
- S'enfoncent, et plus rien ne reste à la surface.
-
- Courages morts, projets défunts, rêves déçus,
- Tout disparaît: le flot qui passe les efface,
- Et le grand flot des jours repasse par-dessus...
-
-
-
-
-LES NAUFRAGÉS
-
-
-
-
-MADAME HÉLÈNE
-
-
-Madame Bonnavent, née de Romell de Candeleus, méprisait son mari.
-
- *
-
- * *
-
-Elle atteignait vingt ans lorsqu'on lui donna cet époux.
-
-Orpheline et fille unique, n'ayant connu ni père ni mère, elle sortait
-alors du couvent, où son enfance et sa jeunesse avaient grandi dans une
-longue piété. Elle ne savait rien du monde, mais elle possédait sur les
-choses des idées catégoriques, qui étaient droites, plates et solides
-comme des murs.
-
-Avec son teint mat et ses yeux noirs, sa chevelure opaque et sa taille
-élancée, elle pouvait paraître jolie, mais sans charme. Elle s'inclinait
-toute, par l'habitude de la prière et de l'humilité, tenait le dos
-courbé, le cou tendu, ne regardait que le sol, jamais rien autour
-d'elle, glissait à petits pas, et semblait toujours s'éloigner dans
-l'ombre d'un couloir; parfois, elle risquait vers les gens un coup
-d'oeil rapide et en-dessous, aussitôt rabaissé vers la terre; elle
-parlait peu, souriait court, et s'habillait de noir.
-
-Qu'elle fût née pour devenir la compagne d'Eugène Bonnavent, cela
-n'était guère probable.
-
-Avant leurs fiançailles, elle n'eût pas daigné le saluer dans la rue;
-l'aristocratique demoiselle, héritière des preux, se fût tenue pour
-offensée par un simple regard de ce plébéien, et jamais le millionnaire
-sans-culotte, fils d'un industriel et petit-neveu d'un conventionnel,
-n'eût été accueilli dans sa maison, s'il n'y fût entré comme époux.
-
-Mais Monseigneur l'Évêque et le Chanoine de Saint-Gérôme avaient combiné
-ce mariage, fort convenable à tous points de vue, puisqu'il allait
-réunir, sous la tutelle de l'Église, deux familles notables du
-département, et, du même coup, englober dans la Société Bien-Pensante,
-la grosse fortune industrielle des Bonnavent.
-
-D'ailleurs, un projet de Monseigneur et de M. le Chanoine ne pouvait
-être que de haute sagesse, et indiscutable; une jeune fille, à peine
-sortie du couvent, n'avait qu'à entendre, sans le discuter, l'avis de
-ces graves personnages, alors qu'ils voulaient bien s'occuper d'elle.
-C'est pourquoi, en apprenant la décision de l'évêché, Hélène de Romell
-n'éprouva qu'un étonnement respectueux.
-
-Elle ne protesta pas d'un seul mot: ses principes, joints à son
-excellente éducation, ne l'eussent pas permis. On daigna lui exposer les
-raisons d'ordre supérieur qui rendaient souhaitable cette union: elle
-s'honora doublement d'une confidence épiscopale qui la flattait, et d'un
-mariage qui prenait à ses yeux l'importance des nécessités politiques;
-par-delà son bon plaisir, elle entrevit l'intérêt de la Foi: c'était
-plus qu'il n'en fallait pour la convaincre. Elle avoua, en souriant, que
-le prétendu, personnellement, lui agréait peu, et que jamais elle n'eût
-songé à lui; mais elle s'empressa d'ajouter que ce détail était de
-minime importance.
-
-Elle ne pensa point qu'on la sacrifiait, mais elle se plut à croire
-qu'elle se sacrifiait un peu, en faisant abstraction de ses goûts, pour
-le bien de la religion et de la société. Elle avait appris de longue
-date l'horreur qu'il convient de professer pour les tentations de Satan,
-surtout pour la plus honteuse et la plus avilissante, ce péché qu'on
-n'ose même pas nommer dans les saints lieux, et que les libertins du
-monde ont appelé l'_Amour_. Heureusement pour elle, et par faveur
-spéciale, elle allait se mettre à l'abri de tout danger, en épousant un
-homme antipathique à sa nature, dont la détournaient tous les instincts
-de son coeur et de son esprit. Auprès d'un être si inférieur à elle, par
-la naissance, par l'âme, par l'éducation, fils de roturiers enrichis, la
-noble et sainte fille n'aurait pas à craindre les surprises de l'amour
-terrestre, et jamais son intimité avec un homme tel ne la mettrait en
-péril de déchoir. Leur union resterait catholique, austère, sans
-souillure; dans cette existence côte à côte, la femme demeurerait libre,
-indemne de toute contagion basse, et sa supériorité même, grâce à Dieu,
-lui assurerait une domination sans conteste, qui serait utile à tous.
-Pour les cas difficiles, Monseigneur et le Chanoine ne lui refuseraient
-pas leurs lumières: elle en demanda l'assurance, elle en obtint la
-promesse: dès lors, sûre et tranquille, elle considéra que tout
-s'organisait au mieux.
-
-Elle s'enquit de savoir s'il ne serait pas inconvenant de rencontrer son
-prétendu dans quelque réunion familiale, avant le mariage, et de causer
-avec lui. Tout le monde approuva ce désir, et la tante de Conflans
-organisa une soirée intime où l'on chanterait peut-être une romance.
-
-Hélène y parut sans contrainte ni malaise: sa parfaite innocence en
-matière conjugale ne lui suggérait aucun souci qui pût alarmer la pudeur
-d'une novice, et la vierge se présenta sans rougir ni baisser les yeux.
-Elle ne voyait, dans le futur époux, qu'un parent futur, une sorte de
-cousin ajouté sur le tard aux membres de la famille, un associé, son
-collaborateur dans une affaire grave; ils auraient ensemble des devoirs
-à remplir, des décisions à prendre, des intérêts à gérer, toutes choses
-sévères. La blanche Hélène, en regardant le lustre, songeait aux jours
-passés, à l'heureuse insouciance du couvent, aux bonnes soeurs qui
-parlent bas et sourient, rondes et glabres sous leurs coiffes, et qu'il
-fallait quitter maintenant, pour vivre parmi les êtres sans idéal qui
-dansent, boivent, rient, remuent, et ne vont à la messe qu'une fois par
-semaine.
-
-D'ailleurs, mademoiselle de Romell constata sans déplaisir que son
-fiancé, bien qu'indigne et méprisable, n'était pas repoussant.
-L'arrière-neveu d'un Régicide pouvait être une brute abreuvée de sang:
-Hélène s'étonna de le trouver simplement lourd et commun.
-
-C'était un solide garçon masqué de barbe jusque sous les cils, casqué de
-cheveux jusque vers les sourcils; ses yeux, au fond de cette
-broussaille, étaient bleus, doux et timides; on n'y lisait qu'une santé
-heureuse, la sérénité canine: tout de suite, et surtout pour un regard
-de femme, l'ensemble de cet homme dégageait l'impression d'une faiblesse
-morale enfermée dans une force physique, et tout de suite Hélène sentit
-qu'elle régnerait.
-
-De cela, d'ailleurs, elle avait la volonté ferme: non pas qu'elle fût
-despotique par nature; mais sa conviction de posséder la vérité lui
-créait un devoir d'inculquer cette vérité tout entière dans les
-créatures que Dieu confierait à son gouvernement.
-
-L'époux, premier disciple, lui parut malléable à souhait: elle comprit
-la profonde sagesse qui avait inspiré les combinaisons de Monseigneur et
-de M. le Chanoine; elle les admira d'avoir inventé une union si bien
-assortie, et le rapide examen du jeune homme la confirma dans sa
-résolution d'obéir aux sacrés conseils.
-
-Elle voulut donner aussitôt une marque publique de son consentement, et,
-pour bien prouver que d'ores et déjà elle classait M. Bonnavent dans une
-catégorie particulière, elle ne lui adressa aucune parole. Lorsque, par
-deux fois, le malheureux garçon essaya d'entamer avec elle une
-conversation banale, elle ne lui répondit que par une silencieuse
-inclinaison de tête, et se détourna de lui.
-
---Allons, disait la tante, ça va bien...
-
-Et la famille entière se réjouissait et louangeait le tact d'une jeune
-fille bien élevée, qui se fait comprendre en évitant de se commettre.
-
---On a beau dire: une bonne éducation, cela se reconnaît toujours.
-
-Lors de la deuxième rencontre, mademoiselle de Romell de Candeleus se
-maintint dans cette significative réserve. Mais la troisième fois, sans
-transition, elle parla catégoriquement à son fiancé, et, comme une
-matrone, elle formula ses dogmes, posa ses conditions, organisa
-l'avenir. On eût dit qu'elle énumérait les articles d'un pacte appris
-par coeur, et certainement sa monastique cervelle n'avait pas, à elle
-seule et sans aide, analysé ainsi les prévisions de l'existence ou
-l'installation d'un foyer: la prudence du clergé se manifestait dans ses
-propos, relatifs à la belle ordonnance d'une famille; le futur écoutait,
-abasourdi, ravi, balbutiait des assentiments, acquiesçait aux projets.
-Quand cette virginale créature lui déclara qu'elle entendait se réserver
-l'éducation des filles et des fils, une subite lueur gaie crépita dans
-les yeux du mâle. Mais Hélène, en son ignorance des choses, ne vit dans
-cet éclair qu'un frémissement d'enthousiasme, et fut toute fière d'avoir
-éclairé un esprit sur les beautés de la saine éducation. La petite
-flamme qui aurait dû l'inquiéter ne lui donna que la certitude de ses
-prochains triomphes. Mademoiselle de Romell de Candeleus tendit la main
-à M. Bonnavent, et neuf jours après les bans se publièrent.
-
-La noce fut somptueuse. Monseigneur officia lui-même. Toute la ville
-était sur pied, et l'on vint des trois arrondissements. Pour la première
-fois, on vit le préfet entrer à la cathédrale, où sa dame, d'ordinaire,
-allait seule. La fille du général fut au nombre des quêteuses, et les
-robes de soie verte, puce, bleue, violette, resplendissaient sur le
-parvis.
-
-Après le lunch, la mariée exigea que M. Bonnavent vînt avec elle saluer
-la Supérieure du couvent.
-
---Ma première visite doit être pour celle que j'ai toujours appelée: «Ma
-mère...»
-
-La sainte femme reçut ces enfants avec bonté. Elle embrassa Hélène qui
-l'embrassa, et toutes deux pleuraient; le mari, correct et debout,
-souriait niaisement, portant le poids de son corps sur une jambe et sur
-l'autre, alternativement; la bonne religieuse fit à sa chère Fille des
-recommandations vagues sur les devoirs multiples, et se retira pour
-prier Dieu de bénir cette union.
-
-Nulle autre voix n'instruisit la brune orpheline, car personne ne se
-souciait de scandaliser l'innocence, et c'est pourquoi, le lendemain,
-dès la pointe du jour, l'épousée, rasant les murs et cachée sous un
-voile épais, revenait sonner au couvent.
-
---Ma mère ayez pitié de moi! J'ai épousé un fou! Je ne peux pas vous
-dire la preuve, mais il est fou, ma mère! Il va falloir qu'on l'enferme,
-et c'est affreux, si vous saviez!
-
-Sans savoir, la bonne Soeur soupçonnait un peu la vérité; par crainte
-d'en apprendre trop, elle conseilla à la douloureuse enfant de se rendre
-au tribunal de la pénitence, et le Chanoine entendit la confession d'une
-nuit de noces.
-
-Hélène s'en revint honteuse et désolée, ne comprenant plus rien au
-monde.
-
-Le digne Chanoine lui avait enseigné que l'Église ne réprouve point
-l'oeuvre de chair, entre les époux bénis par Elle; mais cette assurance
-déconcertante, qui bouleversait toutes les notions de la pieuse fille,
-arrivait trop tard. L'atroce attentat de la nuit, outrageant ses
-pudeurs, révoltant sa conscience, l'avait emplie d'horreur et
-d'épouvante: elle avait cru se débattre sous les attaques d'une bête
-sauvage, et les angoisses de ce cauchemar avaient été si vives, qu'un
-frisson de froid la glaçait toute, à la seule pensée qu'il faudrait les
-subir encore.
-
-Ah! non, certes, elle n'aurait pas accepté le mariage, si elle avait
-soupçonné à quelles profanations il condamne une femme! Surtout, elle
-n'aurait pas accepté ce mariage-ci, et du moins elle aurait choisi un
-homme de son monde, car l'insulte n'eût alors offensé qu'elle seule,
-sans déshonorer toute une race! Et très naïvement, la noble fille
-souffrait pour ses aïeux presque autant que pour sa pudeur.
-
-Une chose évidente, c'est qu'on avait abusé de son ignorance:
-Monseigneur, en cela, n'avait pas bien agi. Il aurait dû comprendre, et
-l'avertir! Dans son indignation, elle osait juger un prélat, et même
-elle se demanda si les évêques de la République n'étaient pas, peu ou
-prou, entachés d'hérésie: ce qui expliquerait tout, même les trahisons.
-
-Cette pensée lui fit du bien; non parce qu'elle s'y complut, mais au
-contraire parce qu'elle la réprouva bientôt, comme une irrévérence dont
-elle se sentit coupable: la notion de sa faute l'amena promptement à
-conclure qu'il y avait péril à penser toute seule, et elle résolut de
-s'en référer toute aux conseils de son directeur.
-
-Elle s'en retournait vers lui, presque chaque matin; le révérend, alors,
-travaillait de son mieux à calmer les scrupules de sa pénitente, lui
-assurait que le Seigneur nous conduit dans ses voies par des épreuves
-auxquelles nous devons nous soumettre, et lui recommandait la patience,
-la douceur, l'aménité, l'obéissance: ce mot révoltait la fierté
-d'Hélène; le Chanoine en proposa un autre, et désormais il ne conseilla
-plus que la résignation.
-
-Quant à l'époux, bien sain, quelque peu sot, content de tout, même de
-lui, invitant des amis et saluant les dames, allant de son automobile au
-Cercle et du Cercle au lit conjugal, il savourait le présent et
-attendait l'avenir.
-
- *
-
- * *
-
-Vainement, sur ses premières cartes de visite, elle avait joint, au nom
-roturier des Bonnavent, l'illustre nom de ses propres ancêtres: le
-pauvre garçon n'y avait rien gagné, et rustre il demeurait, malgré son
-million et son air jovial. Tel du moins il apparaissait à son
-aristocratique épouse: l'héritière des preux ne voyait en lui qu'un
-homme de la race destinée à produire les fermiers ou les fournisseurs;
-on eût dit qu'elle le tolérait dans sa maison, à la manière d'un parent
-pauvre recueilli par condescendance, d'un majordome inamovible, chef des
-domestiques, intermédiaire entre la dame et les serviteurs. Elle ne
-parvenait pas à s'accoutumer aux familiarités de cet intrus, et ses
-manques de tact, son oubli des convenances, des distances, la
-torturaient sans cesse. Non seulement elle ne le tutoya jamais et l'idée
-ne lui en serait pas venue, mais elle souffrait comme d'un affront,
-chaque fois qu'il la tutoyait, en public ou en tête-à-tête. Pour un peu,
-elle eût souhaité qu'il lui parlât à la troisième personne, et quand le
-solide gaillard s'approchait de cette épouse pour lui témoigner sa
-tendresse, quand elle sentait venir vers sa poitrine presque nue une
-main de serf enrichi, elle souffrait pour ses aïeux presque autant que
-pour sa pudeur. Mais elle se répétait alors les exhortations du
-Chanoine, et, soumise au devoir, elle fermait les yeux, avec une
-répugnance visible, acceptait son martyre comme une pénitence, et disait
-sa prière en attendant la fin.
-
---Elle se formera! Les femmes, c'est comme le vin: ça ne se fait qu'avec
-le temps.
-
-Hélène ne se faisait pas.
-
-Sèche, froide, elle gardait la rancoeur de la première nuit; même ce fut
-en elle une recrudescence d'horreur, quand un soir elle crut, pendant sa
-prière d'absence, percevoir au fond de son être le trouble stupéfiant
-d'un plaisir qui naissait.
-
-Elle s'indigna contre elle-même, et pleura de honte.
-
---Suis-je donc tombée si bas, Seigneur, par ma promiscuité avec
-l'ordure, et suis-je donc coupable pour avoir obéi, puisque vous me
-châtiez, Seigneur, par cette humiliation nouvelle?
-
-Hélène se confessa, dès le matin venu, et sans doute Dieu lui pardonna
-son péché, car aussitôt elle reçut avis d'une maternité prochaine.
-
-Le soir, elle en informa gravement son époux, qui fut d'abord très
-satisfait, mais qui le fut moins quand Mademoiselle de Romell lui
-déclara que, les fins du Créateur se trouvant désormais atteintes, M.
-Bonnavent ne l'approcherait plus. Le gros garçon, hilare, protesta, et
-sa femme lui sut mauvais gré de plaisanter en de telles circonstances,
-sur de telles matières: cette suprême indécence d'ailleurs, ne l'étonna
-nullement de la part d'un rustre et d'un impie; dans la querelle qui
-suivit, elle rappela fort à propos le forfait du grand oncle qui avait
-voté la mort de Louis XVI; enfin, elle congédia son mari avec hauteur,
-ajoutant que toute tentative analogue, renouvelée quand Dieu venait de
-bénir leur union, serait considérée par elle comme une offense envers le
-Ciel, offense doublée d'ingratitude.
-
-Eugène Bonnavent se résigna sous la boutade, pendant une semaine
-entière; au bout de huit jours, il tenta de renouveler l'offense; mais
-son audace n'eut d'autre résultat que d'installer, au coeur de la pieuse
-dame, une aversion définitive.
-
-Donc, quatre mois après son mariage, Eugène Bonnavent prit une
-maîtresse, et les trois arrondissements furent d'accord pour s'apitoyer
-sur l'épouse trompée. La pitié publique alla même jusqu'à souffrir que
-Madame Bonnavent ignorât ses malheurs, pendant toute la durée de sa
-grossesse. Mais après les relevailles, on lui laissa connaître la vérité
-entière.
-
-Hélène en fut plus émue qu'elle n'aurait pensé devoir l'être, et son
-déplaisir ne manqua pas de lui occasionner une surprise: quel que fût
-son mécontentement, elle n'imagina point de l'attribuer à la jalousie,
-car elle ignorait l'existence de ce sentiment, et même la signification
-de ce vocable. Elle pensa seulement qu'on lui infligeait une avanie de
-plus, avanie publique, et elle offrit sa peine au Seigneur, en expiation
-de ses fautes.
-
-Pour le surplus, elle se réjouit d'avoir dorénavant un prétexte qui
-l'autorisait à refuser son corps aux devoirs d'incongruité.
-
-Comme il sied à une nature droite et sans complaisance, qui aime les
-situations nettes et qui prétend faire porter à chacun la responsabilité
-de ses fautes, elle provoqua une explication entre elle et son mari.
-Très froidement, elle lui déclara qu'elle connaissait sa conduite, et ne
-daigna point la lui reprocher; mais elle l'informa que dorénavant il
-n'était plus qu'un étranger, et qu'elle se considérait comme veuve. Le
-mari, honteux, essaya, par son humilité, d'atténuer les choses, mais il
-parlait à une statue. Pendant qu'il s'excusait, la statue se retira avec
-dignité.
-
-Le gros garçon resta en plan, sur ses phrases inachevées. Il fit une
-moue, hocha la tête, mit les mains dans ses poches; mais comme, au fond,
-tout cela lui importait peu, il en prit son parti, et vogue la galère!
-
---Chacun de son côté! C'est peut-être le mieux.
-
-M. Bonnavent vécut au dehors, et Mademoiselle de Romell de Candeleus,
-son épouse, purifiée du mariage passé par la maternité présente, rentra,
-comme après un voyage au loin, dans le recueillement heureux de sa
-jeunesse.
-
-Des attaches mondaines, elle ne connaissait plus que son rôle de mère;
-encore devait-elle s'efforcer pour donner des marques de tendresse à cet
-enfant du réprouvé qui ressemblait trop à son père, et qui, vivant
-souvenir du cauchemar, portait au front la tache originelle: il ne
-fallut rien moins que le baptême pour que sa mère l'agréât, à l'exemple
-du Rédempteur, et l'enfant de sa chair n'eut grâce devant elle que comme
-un chrétien dont le Ciel lui commettait la garde.
-
-L'enfant mourut bientôt. La mère ressentit un chagrin noble et sans
-violence.
-
---Dieu l'avait donné, Dieu l'a repris.
-
-Bonnavent pleurait. Il montra le désespoir aigu et déplacé d'un
-matérialiste qui ne sait pas d'où nous viennent les coups, et qui entre
-en rébellion contre le Ciel.
-
-Hélène ne lui sut aucun gré de sa douleur, et ce deuil ne les rapprocha
-point. Au contraire, elle perçut là un décret de la Providence qui avait
-voulu, en brisant ce frêle lien, ratifier la séparation de deux êtres
-mal assortis.
-
-Elle fut définitivement la veuve autant que l'orpheline; seule désormais
-sur la terre, elle fit de l'église sa véritable maison, et le
-confessionnal fut l'unique endroit où l'on parle.
-
- *
-
- * *
-
-Des années passèrent ainsi. Repliée sur elle-même et concentrant son
-âme, Madame Hélène, vêtue de noir, devenait maigre avec des yeux
-ardents, et sa religion s'exaltait jusqu'au mysticisme.
-
-Ses nerfs, tendus dans la solitude, se crispaient, amenant les nuits
-d'insomnie, et des visions la hantèrent. Trop pieuse pour concevoir et
-surtout pour admettre que l'âme est susceptible de se médicamenter par
-l'hygiène, elle garda pour la confession le secret de ses troubles, de
-ses rêves et de ses extases.
-
-Cependant, le vieux Chanoine était mort.
-
-Un prêtre béarnais, violent, âpre, d'éloquence chaude et rude, l'avait
-remplacé, et sa parole terrorisait les coeurs dévots. Son arrivée dans
-le pays ayant coïncidé avec l'ouverture du Carême, ses premiers sermons
-avaient émerveillé la ville, et les sceptiques eux-mêmes voulurent
-l'entendre: les membres de la magistrature et du barreau furent unanimes
-à reconnaître son talent, et ceux qui pensaient bien lui donnèrent du
-génie.
-
---Il ira loin, celui-là!
-
-Cet homme de trente-cinq ans était large d'épaules, haut de taille; il
-avait le teint brun, le front blanc, le nez droit, les yeux profonds, la
-bouche hautaine; il marchait avec majesté; on le sentait dédaigneux, sûr
-de lui, et né pour le commandement.
-
-Hélène lui présenta sa conscience.
-
-Elle avait peur de lui, quand elle s'agenouilla pour la première fois au
-confessionnal, près de cette grille derrière laquelle frémissait, au
-fond des ténèbres, une âme trop puissante pour compatir aux misères des
-femmes. Mais sa surprise n'en fut que plus rassurante, lorsqu'elle
-entendit la grande voix du prédicateur se faire douce et fraternelle: il
-lui sembla que le noble esprit se baissait vers elle pour la comprendre,
-et la pauvre femme écoutait les mots d'apaisement qui tombaient en
-murmure, dans l'ombre, du haut de la bouche inspirée.
-
-Une suave quiétude pénétra tout son être; elle sortit du confessionnal
-avec une sensation pareille à celle qu'on éprouve au retour de la
-Sainte-Table: elle marchait, allégée, toute neuve, le coeur épanoui; une
-lumière paisible baignait ses pensées, et le monde lui parut meilleur.
-
-On eût dit que la nature elle-même s'éclairait de cette fête intérieure.
-C'était un matin de printemps, un jeudi. Hélène se promena dans son
-jardin, ce qu'elle faisait rarement, et cueillit des fleurs, ce qu'elle
-ne faisait jamais. Plusieurs fois, elle s'arrêta pour respirer
-largement, avec la joie inconnue jusqu'alors de sentir qu'elle
-respirait.
-
-Elle regarda le ciel, où passaient de fins nuages blancs, et elle les
-vit.
-
-Il lui parut que des choses s'éveillaient autour d'elle, changeant de
-formes ou de couleurs. Elle calcula qu'elle aurait trente ans bientôt,
-et, sans savoir de quoi elle se trouvait heureuse, elle remercia Dieu de
-l'avoir mise en ce bas monde.
-
-On put, à partir de ce jour, constater que Madame Bonnavent devenait une
-autre femme. On la vit moins sévère, plus affable, presque gaie. La
-ville fut unanime à reconnaître qu'elle gagnait beaucoup, au moral, au
-physique.
-
-Depuis qu'un prêtre jeune dirigeait sa conscience, elle rajeunissait.
-Son âme catholique, faite à la fois pour l'obéissance et l'exaltation,
-était comme un miroir où les images se grossissent: aussi longtemps
-qu'un vieux chanoine y avait reflété sa quiétude sénile, elle était
-restée morne, terne, et plus impassible encore que le vieillard; mais en
-s'approchant d'une flamme, elle frémit toute, et s'illumina.
-
-L'abbé Gilbert, du premier coup d'oeil, avait aperçu les ressources
-profondes de cette nature, encore ignorée d'elle-même, et qui n'avait
-vécu ni pour elle, ni pour autrui; il s'était pris de pitié pour une
-existence stérile, que la religion congelait, et son esprit dominateur
-n'hésitait point à réprouver la froide influence des nonnes et du
-chanoine, qui s'étaient succédé pour réduire à l'inertie l'âme ardente
-et riche d'une femme. La tâche d'éteindre une créature lui apparaissait
-comme un crime sacerdotal et comme une offense envers Dieu. Il pensait:
-«Le prêtre ne doit point étouffer l'oeuvre du Créateur; toutes les
-forces sont bonnes pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent un
-péril quand on les comprime au lieu de les conduire, car on a rompu
-l'équilibre de la nature, et l'équilibre rompu expose à tous les
-dangers.»
-
-Dans cette certitude, il résolut de réparer lentement l'homicide de ses
-devanciers, de ranimer l'âme engourdie qu'il venait de découvrir, de
-l'appeler à la vie, à la lumière, à la chaleur, de la régénérer, de la
-recréer, de la remettre au monde et telle que Dieu l'avait faite.
-
-Il crut que la tâche serait délicate et ardue, à cause du bouleversement
-qu'il allait apporter dans les idées de sa pénitente. Mais il eut la
-surprise d'être compris dès qu'il parlait.
-
-A vrai dire, il avait espéré beaucoup du crédit que la parole d'un
-prêtre trouve au fond des âmes chrétiennes, toujours prêtes à résonner
-comme un écho. Mais l'influence dépassa tout espoir. Sa pensée entrait
-dans cet esprit comme si rien n'y eût été mis autrefois; il s'y avançait
-en tâtonnant et ne rencontrait que le vide; ainsi que la clarté du
-soleil dans une maison close et qu'on ouvre, il pénétrait partout, et ne
-réveillait que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau au couvent,
-du couvent au mariage, avait vécu trente ans de solitude sans rien
-apprendre de la famille, ni de l'amitié, ni de l'amour, était neuve à
-tous les émois intérieurs. Le prêtre constata bientôt que de Dieu même
-la pauvre dévote n'avait point connaissance, sinon par des formules de
-catéchisme, et qu'elle n'en avait point l'amour, mais seulement le culte
-superstitieux.
-
-Il éclaira les mots, il vivifia les sentences. Après les textes, il fut
-le Verbe: les phrases apprises sortaient des limbes, au son de sa voix,
-pour devenir des idées qui vibraient, et les choses mortes s'animèrent;
-les préceptes que maintes fois la pieuse femme avait répétés dans ses
-prières tout à coup chantaient en elle avec un sens révélateur, par cela
-seul qu'il les proférait. Le Seigneur, dont elle avait adoré les
-statues, apparut dans son humanité divine, et elle l'entendit, et elle
-le vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs voulues, balbutiant
-des mots qui consolent, tendant les mains pour aider, marchant là, près
-de la Vierge et de la Madeleine, mêlée aux saintes Femmes, et Femme pour
-la première fois!
-
-Le vicaire suivait avec complaisance les progrès de son oeuvre, et il en
-était heureux sans vanité: qui ne se passionnerait pour les destinées
-qu'il transforme? Une tendresse d'auteur l'attachait à sa créature, et,
-bien que la pénitente fût tout juste de cinq ans moins âgée que le
-prêtre, il aimait en elle l'enfant de son esprit.
-
-Hélène, avec avidité, s'assimilait la pensée du maître: cette esseulée,
-qui, pour la première fois, venait de communier avec une âme vivante, se
-livrait toute, dans la joie de s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait,
-elle buvait, elle absorbait. Par un instinct de femme, enfin satisfait,
-elle tendait son âme à la fécondation, comme d'autres tendent leurs
-corps...
-
-Au sortir du confessionnal, elle rentrait chez elle avec lenteur,
-craignant les secousses de son pas, évitant les gestes, fuyant les
-rencontres, appréhendant tout ce qui pouvait exposer le trésor qu'elle
-emportait en elle: et le verbe, en frémissant, s'irradiait au fond de
-son cerveau et de ses nerfs. La voix de l'apôtre était devenue sa vie,
-le fleuve de vie qui réchauffait le sang de ses veines, courait en elle
-et l'inondait de son flot. L'abbé Gilbert, à ses yeux, était plus qu'un
-homme, et déjà aussi plus qu'un prêtre: émanation directe du Sauveur,
-l'envoyé spécial, un don du ciel, le pourvoyeur de grâce entre la
-Providence et la Pécheresse, et, par mission d'en haut, celui qui sait,
-celui qui peut, celui qui daigne, un rédempteur!
-
-Malgré ce caractère hiératique, elle ne l'adorait pas; elle ne se
-permettait même pas de l'aimer: dire qu'elle le vénérait, ce serait trop
-peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme se mêlait à sa déférence; et
-ce serait trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en dépit de sa propre
-indignité, tout proche d'elle et presque à elle...
-
-N'était-elle pas devenue, pour lui, un peu, et peu à peu, l'âme qu'on
-distingue entre toutes, la disciple choisie? Elle se flattait de devenir
-plus tard une amie, une confidente, un peu la soeur cadette, rien qu'un
-peu... Un grand orgueil, à cette pensée, lui gonflait le coeur.
-
-Il lui parlait, en effet, comme à nulle autre! Il avait pour elle des
-regards affectueux qui réconfortent les timides, et, sous la tiédeur de
-cette sympathie tutélaire, elle se sentait plus sûre, heureuse,
-meilleure, délivrée!
-
-De quel danger la sauvait-il donc? A quelle détresse l'avait-il
-arrachée? Elle ne savait pas, mais elle avait la sensation d'être
-sauvée, et sa confiance l'épanouissait.
-
- *
-
- * *
-
-Enfin, un jour, l'abbé Gilbert lui fit honneur d'une visite.
-
-Alors, sa maison même se fit autre, plus belle, plus intime, et le seuil
-en fut purifié. Le petit salon, où elle l'avait reçu, désormais fut un
-sanctuaire, et le fauteuil dans lequel il s'était assis devint une
-relique. Le siège vide ne changea plus de place. Elle s'installait en
-face, avec son ouvrage sur les genoux, et, pendant des heures, elle
-travaillait en sa compagnie, levant parfois les yeux vers le visage
-absent, et souriant à une présence qu'elle revoyait.
-
-Parfois, aussi, quand elle redressait la tête, ses lèvres remuaient
-imperceptiblement: dans ces minutes-là, elle posait des questions,
-demandait des avis, et pour attendre la réponse, son aiguille restait en
-l'air. Lorsque l'absent avait parlé et qu'elle avait compris, elle
-rabaissait le front vers la tapisserie, et l'aiguille à nouveau se
-piquait dans le canevas.
-
-Car elle répondait pour lui: elle s'était si bien assimilé son âme
-qu'elle pouvait trouver d'elle-même les répliques qu'il eût faites, et
-donner à sa place les conseils qu'elle souhaitait. Il était proprement
-une conscience qu'elle avait substituée à la sienne. Elle l'interrogeait
-comme une voix intérieure, qui ne se trompe pas et ne trompe jamais.
-Quand un doute la prenait sur quelque devoir à remplir, elle ne se
-demandait point: «Ceci est-il bien? Cela est-il mal?» Mais: «Que
-penserait-il de ceci? Que dirait-il de cela?» De la sorte, elle
-répondait sans hésitation ni incertitude; car elle concevait ce qu'il
-eût pensé plus aisément qu'elle ne lisait en sa propre pensée. Cette
-substitution avait un charme exquis, mystérieux, et candidement Hélène
-connut l'ivresse d'être possédée.
-
-L'abbé revint la voir. Ils se connurent mieux.
-
-Aux sermons du vicaire, qui faisaient accourir tout le pays, elle
-écoutait, perdue dans la foule. Elle reconnaissait les idées, les
-accents, pour les avoir entendus déjà ou devinés, elle les prévoyait et
-les saluait. Au milieu d'un peuple attentif à la belle éloquence du
-prédicateur, elle croyait encore être seule avec lui, dans l'intimité du
-confessionnal ou du petit salon, et c'est elle qu'il enseignait. Des
-phrases de lui avaient pour elle un sens qui échappait à tous...
-
-Un jour, bien évidemment, il lui parla du haut de la chaire: il
-paraphrasait une conversation antérieure, et quand il proféra: «Mais,
-direz-vous...» elle eut l'émotion d'entendre gronder, sous les voûtes de
-la cathédrale, les paroles qu'elle avait dites; elle rougit jusqu'aux
-oreilles, baissa la tête, et crut que la ville entière avait les yeux
-fixés sur elle. Mais personne ne la regardait. Alors un grand trouble
-lui vint, à la pensée délicieuse qu'il y avait entre elle et lui un
-secret ignoré du monde, un invisible lien qu'ils cachaient tous les
-deux, une entente inavouée, presque un mensonge, et sûrement du mystère.
-
-Les mots de soeur et de frère hantaient son imagination.
-
-Elle s'en faisait une gloire, à cause du génie reconnu de ce noble
-orateur; elle s'en faisait une délectation, à cause du désir déjà
-naissant d'être utile à son tour, si peu que ce fût.
-
---Que lui manque-t-il? De quoi aurait-il besoin?
-
-L'instinct du dévouement maternel, imprescriptible au coeur des femmes,
-s'éveillait dans le clair-obscur d'une affection qui s'humanisait de
-plus en plus, et déjà la femme s'évertuait inconsciemment à trouver dans
-l'homme fort une faiblesse qu'elle pût secourir.
-
-Hélène s'abandonnait sans crainte à un sentiment si pur: la charité
-chrétienne est un commandement de Dieu! C'est si bon de servir son
-prochain, et la gratitude envers ceux qui nous ont fait du bien, c'est
-un devoir!
-
-Pendant toute une année, elle chercha le moyen d'être utile: enfin, elle
-le découvrit. Dans un de ces jours veules qui affadissent les âmes les
-mieux trempées, l'abbé Gilbert avait parlé de lui, et raconté la
-solitude de son enfance, celle de sa maturité, les mesquines envies
-qu'il rencontrait dans le clergé, les petitesses, les rancunes, les
-entraves...
-
-Hélène écoutait, avec une stupeur désolée.
-
-Pour la première fois, devant elle, quelqu'un proférait sur les gens
-d'Église des propos irrévérencieux. Les assertions de l'abbé Gilbert,
-dans toute autre bouche, l'eussent indignée, mais elle les accueillait
-de lui comme une vérité sans conteste. Jamais encore elle n'avait
-imaginé qu'il y eût, dans les saints prêtres, des hommes, et elle hocha
-la tête tristement.
-
-L'abbé Gilbert, à ses yeux, ne participait pas encore de cette humanité.
-Cependant, Hélène eut pitié de lui: d'un geste machinal, elle posa, sur
-la main de l'abbé, le bout de ses doigts.
-
---Ne vous désolez pas, soyez digne de vous...
-
-Elle retira presque aussitôt ses doigts minces et blancs.
-
-Le grand homme parla encore, plus véhément et plus navré.
-
-De nouveau, Hélène étendit le bras, et posa sa main de nouveau, mais
-elle ne la retira plus.
-
---Voyons, mon ami...
-
-Elle avait dit cela, dans un élan de son coeur apitoyé, et sans le
-vouloir, car elle n'aurait pas osé un tel propos, pour peu qu'elle y eût
-réfléchi tout d'abord. Mais il y avait dans sa voix tant de tendresse et
-de chagrin que le vicaire s'arrêta, ému, et tous les deux se regardèrent
-en silence.
-
-Puis, d'une voix ferme, il dit:
-
---Merci!
-
-Il serra loyalement cette main amie, et reprit en souriant:
-
---Vous voyez, chacun a ses misères.
-
-Ensuite, il se tut, parla de choses indifférentes, et sortit peu
-d'instants après.
-
-Quand elle fut seule, Hélène, debout dans le salon, regarda longuement
-sa main.
-
-Et cette nuit-là, elle ne put dormir.
-
- *
-
- * *
-
-L'abbé Gilbert faisait à madame Bonnavent de Romell de fréquentes
-visites.
-
-La profonde piété d'Hélène, aussi bien que l'austérité du vicaire, les
-mettaient tous deux à l'abri des médisances provinciales, et la
-raillerie eût été mal venue. On trouvait naturel que cette demi-nonne,
-épouse délaissée, et mère dont l'enfant était mort au berceau, eût
-inspiré au jeune prêtre une commisération spéciale; on approuvait chez
-lui cette condescendance pour une femme si digne d'intérêt, et, dans le
-monde bien pensant, le salon de madame Hélène gagnait une considération
-nouvelle, depuis qu'on y rencontrait l'orateur catholique.
-
-Cette maison était la sienne; il y trônait, dans le prestige de sa
-gloire naissante et du haut avenir qu'on annonçait pour lui. Les hommes
-véritablement supérieurs restent simples sans qu'il leur en coûte, car
-la simplicité est pour eux un repos; mais le public s'étonne volontiers
-de les voir naturels et semblables à tous; c'est pourquoi le monde
-savait gré à l'abbé Gilbert de se montrer si différent de ce qu'il
-apparaissait dans l'église; même, on savait gré à madame Bonnavent
-d'avoir procuré à tout un cénacle l'occasion d'approcher le grand homme,
-et les dames le fêtaient à l'envi.
-
-Hélène, fière de le voir adulé, jouissait plus que lui de la
-respectueuse déférence dont l'aristocratie entourait ce beau front. Elle
-triomphait en lui; il était son unique orgueil. Lorsqu'il parlait,
-attentive aux moindres mots, elle les enregistrait pieusement en elle.
-Pour qu'on ne jasât point de son admiration et que son culte demeurât
-ignoré, elle feignait alors de s'occuper de quelque menu soin, et
-tendait l'oreille, concentrant son attention dans l'effort de ne laisser
-perdre aucune des phrases précieuses; puis, dès qu'elle était seule,
-elle descendait dans son trésor et reprenait l'une après l'autre les
-perles recueillies, ainsi qu'un joaillier qui se cache au fond d'une
-cave. Au reste, comme un peu d'égoïsme toujours s'insinue dans les plus
-pures abnégations, elle s'exaltait de joie à la pensée d'occuper, elle,
-si humble et si indigne, une place, sa petite place, parmi les grandes
-idées qui peuplaient ce cerveau puissant.
-
-M. Bonnavent n'aimait point l'abbé Gilbert, et se donnait le tort d'être
-injuste, tout seul. Les sots se plaisent à mépriser le génie; ils n'en
-ont le droit que lorsqu'ils sont en nombre. M. Bonnavent commettait la
-faute d'être seul quand il affectait l'indépendance d'un homme «qu'on
-n'épate pas pour si peu». Tous ceux qui s'inclinaient le blâmèrent de se
-refuser à ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Comme il traitait d'égal à égal
-avec le vicaire, lui tapait familièrement l'épaule, lui jetait des
-objections lourdes, et, pour l'embarrasser, tirait au comique et même au
-graveleux, on tomba d'accord sur le manque de tact de M. Bonnavent; en
-constatant l'infériorité de cet homme, chacun put aisément devenir
-supérieur, et n'y manqua pas. On convint que le gros Eugène ne se
-rendait pas compte de la distinction qu'une célébrité future apportait à
-sa maison, et, dès lors, l'abbé Gilbert put y pénétrer à toute heure,
-aussi souvent qu'il lui convenait, sans que personne y trouvât rien à
-reprendre: au contraire.
-
-On disait de M. Bonnavent: «C'est un parvenu!»
-
-Il disait de l'abbé: «C'est un poseur.»
-
-Quand Hélène entendit ce mot, elle en reçut un choc, comme si on l'eût
-frappée; sous l'insulte, elle sursauta et pâlit. Mais, à la réflexion,
-ce mépris formulé par un lourdaud qu'elle méprisait lui parut un nouvel
-honneur, comme la couronne d'épines au front du Christ; finalement,
-l'injure lui plut, parce qu'elle augmentait la distance entre ces deux
-hommes, et parce qu'une offense infligée chez elle à son grand ami lui
-créait le devoir d'en réparer l'ignominie, et de la compenser par plus
-de dévouement.
-
-Elle ne songeait pas à se défier d'elle-même.
-
-Bien que l'abbé occupât sa pensée constante, et bien que le nom de
-Gilbert, prononcé devant elle, lui donnât une palpitation suave, elle
-était loin d'imaginer que cette obsession pût être ou devenir coupable;
-on l'eût indignée en lui révélant que cette hantise était de l'amour,
-l'immonde amour. La prude femme éprouvait pour le péché la plus haineuse
-répugnance: comment eût-elle pu assimiler, sous un nom commun, le
-sentiment qui l'élevait et le vice qui avilit les humains?
-
-Dans cette sécurité, elle vivait joyeuse: l'influence du prêtre,
-pensait-elle, l'avait ennoblie et grandie; grâce à lui, elle allait vers
-la sainteté, par un chemin de lumière, et dans sa gratitude pour
-l'homme, elle remerciait Dieu d'avoir mis sur sa route un élu qui la
-conduisait.
-
-Aussi fut-elle grandement étonnée, le jour où l'abbé déclara qu'il lui
-serait désormais impossible de l'entendre au tribunal de la confession.
-
---Pourquoi?
-
---Nos rapports ne sont plus d'un pasteur et de son ouaille, mais de deux
-amis, je dirais volontiers: d'un frère et d'une soeur.
-
-Le mot passa en elle avec un frisson doux. L'abbé continua:
-
---Nous avons perdu, l'un vis-à-vis de l'autre, le caractère impersonnel
-du prêtre et de la pénitente; par la confidence de mes soucis et de mes
-petitesses, je suis descendu du sacerdoce; je ne m'en plains pas, car
-cette amitié m'est douce, mais je ne confesserai plus celle à qui je me
-confesse.
-
-Elle essaya de protester.
-
---N'insistez pas, dit-il, je connais mon devoir. Il nous est loisible
-d'opter: je cesserai ou bien de vous recevoir en confession, ou bien
-d'entrer ici en ami trop intime. Réfléchissez, et choisissez vous-même.
-
-Il s'abstint de toute visite, pendant quinze jours entiers.
-
-Un matin, il rencontra Hélène sous le porche de l'église. Elle baissa
-les yeux, rougit, et, confuse, elle murmura:
-
---Je sors de confesse...
-
-Ce fut pour tous les deux une émotion poignante: elle tremblait au fond
-d'elle, comme une coupable; et il reçut, au fond de lui, la furtive
-secousse d'une colère. Il lui sembla qu'on l'avait volé ou trahi. Et,
-pourtant, d'autre part, dans cet acte qui les éloignait, ils aperçurent
-ensemble la disparition d'un obstacle ou d'une distance, et l'amertume
-de cette séparation voulue avait le charme vague d'un aveu qui les
-rapprochait.
-
-Il demanda:
-
---Confessée... près de M. le curé?
-
---De M. le second vicaire.
-
-Il le détesta aussitôt.
-
- *
-
- * *
-
-Désormais, il revint plus librement chez madame Hélène. Mais il s'y
-montrait différent de lui-même, plus réservé, plus froid, et comme
-soucieux.
-
-La curiosité publique en fut bientôt avertie, et les dames, en visite,
-supputaient les causes de ce changement. On pensa que le jeune
-prédicateur commençait à trouver le temps long, et que sans doute,
-ambitieux comme le sont tous les gens de mérite, il rêvait à son talent
-un théâtre plus vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette hypothèse
-s'accrédita bien davantage, lorsqu'on eut connaissance d'une démarche
-que l'abbé avait faite auprès de l'archevêque; et l'on en douta moins
-encore, car, à dater de ce temps, on ne le vit plus que sombre et
-d'humeur acariâtre. Il avait des gestes brusques, des mots qui mordent.
-
-Son beau sermon sur les âmes qui se partagent entre Dieu et le monde fut
-d'une éloquence féroce et terrifia les dévotes: on n'y retrouva plus
-rien de cette indulgence qui lui gagnait les coeurs.
-
---Vous souffrez? demanda Hélène.
-
---Souffrir? Pourquoi?
-
---Je le sens. Je vous sens.
-
---J'ignore.
-
---Vous pouvez dire, maintenant que vous ne me confessez plus... Vous
-pouvez dire... à votre soeur...
-
-Il lui prit la main, et la serra fort, sans répondre.
-
-Alors commença une ère nouvelle.
-
-La voix qui réconforte, ce fut celle d'Hélène; la parole qui apaise,
-c'est elle qui la disait; le fort devint le faible, et la femme
-conduisit.
-
-Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux de l'abbé Gilbert.
-
---Que vous a-t-on fait encore?
-
---Rien. Je ne sais pas. Je suis mal à l'aise, toujours.
-
---Vous couvez quelque maladie?
-
---Je le crois.
-
---Mon Dieu!
-
-Elle le choya davantage; elle fut la mère; parce qu'il avait besoin de
-secours, elle osa l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la dirigeait
-plus, elle osa le soutenir; son grand homme lui parut tout petit, et ce
-fut en elle une joie savoureuse.
-
-Elle se permit, une fois, de lui poser la main sur le front. Ils
-s'accoutumaient à ces attitudes nouvelles. Hélène se crut une Soeur des
-Pauvres, en examinant le mal de son ami, en cherchant des remèdes, en
-proposant des soins.
-
---Il vous faudrait du repos... Vous ferez telle chose, ce soir, en vous
-couchant... Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, à la campagne, cet
-été? Cela vous ferait du bien...
-
-L'idée leur parut attrayante. Déjà Hélène se faisait fête de l'avoir
-auprès d'elle, et de veiller sur lui.
-
-Mais un jour, il arriva, plus sombre, et, lentement, d'une voix qu'il
-s'efforçait de rendre ferme, il proféra:
-
---Je ne viendrai plus vous voir. Je vous vois trop souvent.
-
-Elle se récria. Elle dut s'asseoir.
-
-Il poursuivit:
-
---Écoutez bien, ma soeur. Par votre supériorité morale vous m'avez
-intéressé à vous; par les misères de votre existence, vous m'avez
-inspiré la compassion qui veut guérir, et par mes propres misères, j'ai
-connu votre bonté. Mais le Démon est fin: il se sert de Dieu contre
-Dieu, et notre route est semée de ses embûches.
-
---Que dites-vous là?
-
---Je dis que nul n'est infaillible, et que je ne vous verrai plus.
-
-Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert, et les muscles de ses bras
-bougeaient pour les tendre vers lui. Mais elle avait parlé si bas qu'il
-n'entendit point son nom, et Hélène ne tendit point les bras.
-
-Elle restait atterrée sur son siège. Longtemps il se tint debout devant
-elle. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Enfin elle éclata en sanglots.
-
-Il dit:
-
---Vous voyez bien...
-
-Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les mains et les serra dans les
-siennes.
-
-Puis il s'en alla.
-
-C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle osa lui tendre les bras.
-
-Durant trois mois, l'abbé Gilbert demeura invisible, sinon dans
-l'église, aux offices.
-
-On disait: «Il écrit un livre.» On disait encore: «L'abbé Gilbert
-travaille trop; il se fatigue, il change.»
-
-Et, plus tard, on disait: «Avez-vous vu l'abbé Gilbert? Il n'est pas
-reconnaissable.»
-
-Hélène guettait les propos. Maintenant, lorsqu'on prononçait le nom du
-vicaire, elle éprouvait une angoisse, comme si quelque désastre eût
-menacé son ami. Elle souffrait sans cesse.
-
-Elle appréhendait la saison des vacances, qui davantage les éloignerait
-l'un de l'autre. Bien qu'elle ne le vît plus, elle respirait du moins
-l'air de la même ville.
-
-L'été, cependant, était venu: Hélène retardait son départ, de jour en
-jour.
-
-Les riches désertaient la ville, intolérable de chaleur. Bonnavent était
-parti depuis une semaine. Hélène inventait des prétextes.
-
-Enfin, elle se décida, et fixa son départ au lendemain.
-
-Elle se demanda si elle n'écrirait pas à Gilbert un petit mot d'adieu,
-un simple mot, trois lignes. N'était-ce pas bien de le faire? N'était-ce
-pas mieux de s'abstenir? Serait-il content ou la blâmerait-il? Elle y
-réfléchissait sans raisonner, au hasard, implorant une réponse plus
-qu'elle ne cherchait un devoir.
-
-Puis, brusquement, elle se résolut, écrivit.
-
-Sa lettre, à force de discrétion et de crainte, était sèche; Hélène la
-déchira, en fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes
-recommencèrent.
-
-Vingt fois, dans le jour, elle revint vers cette enveloppe, qu'elle
-tournait et retournait entre ses doigts.
-
-La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire entra.
-
-Dieu! qu'il avait changé!
-
-Hélène sursauta, droite. Elle tremblait de tout son corps; elle ne dit
-pas un mot, elle n'eut pas un cri.
-
-C'était vers le soir; une clarté indécise, entrant par l'unique fenêtre,
-se tamisait dans les rideaux verts.
-
-Hélène regardait Gilbert, maigre, blême, les yeux brûlés au fond de
-leurs orbites. Elle joignit les mains, et ses doigts croisés se
-crispaient de douleur.
-
-Il fit trois pas vers elle, et s'arrêta.
-
-Ses paroles furent celles-ci:
-
---Avant votre départ, j'ai voulu vous dire adieu. J'ai cru que nous le
-pouvions.
-
-Elle balbutia:
-
---Oui.
-
-Il ajouta:
-
---Nous ne nous verrons plus, ma soeur...
-
---Nous ne...
-
---Quand vous reviendrez dans la ville, je l'aurai quittée.
-
---Vous l'...
-
---J'ai demandé mon déplacement. Il le faut ainsi.
-
---Vous...
-
---Je pars et je vous dis adieu, chère soeur, jusqu'en l'autre monde.
-
-Cette fois, elle poussa un cri, et chancela. Il dut la soutenir.
-Haletante, avec un bras pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'épaule
-de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec les sanglots, inachevées,
-sans suite:
-
---M'abandonner... Toute seule... Moi qui croyais... n'être plus toute
-seule... sur la terre... Mourir comme un pauvre, toute seule... Sans
-toi... Charité, pitié!... Je ne pourrai pas... Reste!...
-
-Insensiblement son bras gauche avait accroché le cou de Gilbert, et se
-cramponnait au jeune homme, pour l'empêcher de partir.
-
-Il dit avec douceur: «Adieu, n'est-ce pas, pour toujours?»
-
-Elle se serra plus près. Il reprit, désolément: «Tu vois bien...»
-
-Elle n'entendait plus. Sa tête glissa sur le côté, et ce ne fut plus des
-mots qui bruissaient entre ses lèvres, mais un zézaiement de syllabes,
-un sifflement doux et faible, et le prêtre en sentait la tiédeur
-au-dessous de son oreille. Les cheveux noirs d'Hélène lui effleuraient
-la joue. Un peu, il tourna la tête vers elle, et vit sa face
-douloureuse, toute baignée de larmes.
-
-Sentant qu'il la regardait, elle entr'ouvrit les paupières: ses yeux
-renversés ressemblaient à ceux des Madeleines en prière.
-
-Il murmura:
-
---Ma sainte!
-
-Elle le serra plus fort, se souleva vers lui et leurs lèvres se
-touchèrent. Ils voulurent fuir, tous les deux, et déjà ils
-s'étreignaient. Le crépuscule, dans la chambre, s'était fait pâle et
-recueillant.
-
-C'est ainsi qu'ils faillirent.
-
- *
-
- * *
-
-Stupéfaits tous les deux du gouffre où ils étaient tombés, ravis
-d'extase et d'épouvante, ils s'étaient relevés en pleurant, dans la
-double révélation du bonheur et du crime: ç'avait été en eux une minute
-d'ivresse terrifiée, le vertige d'une horreur suave, un monde qui venait
-de s'ouvrir au bord du paradis perdu! Dans cette folie de gratitude et
-d'angoisse, ils se cachaient la face, et chacun d'eux bénissait l'autre
-en le plaignant, comme son bienfaiteur et sa victime.
-
---Par ma faute, disait-il.
-
---Par ma faute, disait-elle.
-
-Dans l'ombre, ils se tenaient les mains et n'osaient pas se regarder.
-
-Gilbert partit comme un voleur. Hélène resta seule.
-
---Orgueil, criait le prêtre, orgueil! Voilà où tu nous mènes. J'ai voulu
-faire mieux qu'autrui, et je croyais en moi. Fou, qui te confiais en ta
-force, voilà ton oeuvre! Tu as damné deux âmes!
-
-L'abbé Gilbert et madame Hélène ne se revirent plus.
-
-L'été fut lourd et long.
-
-Le 18 août, jour de sainte Hélène, le vicaire célébra un office des
-morts. Le 15, pour l'Assomption, il était monté en chaire. On estima
-généralement que le grand orateur commençait à faiblir, et que son génie
-s'épuisait. Erreur: il s'affinait, au contraire, et dans l'humiliation
-il venait de grandir en se faisant plus humain; une tendresse émue
-tremblait dans sa parole; il ne prêchait que les pardons, et sa voix
-n'osait plus tonner dans l'église. Mais comme il faisait moins de bruit,
-on crut qu'il avait moins de mérite.
-
-Hélène avait résisté à l'envie de l'entendre; elle pria chez elle, quand
-elle sut qu'il devait parler. Sa campagne, pourtant, n'était pas loin de
-la ville, mais aucune raison ne l'aurait décidée à sortir de sa retraite
-pour se rapprocher de lui. Elle attendait, dans son obéissance aveugle,
-un ordre. Puisqu'il ne se montrait plus, c'est qu'il voulait ne plus la
-voir: elle acceptait la décision du maître, sans la discuter ni se
-plaindre. Elle ne plaignait que lui.
-
---Il doit souffrir tant!
-
-Cette pensée était son unique remords. Quant au repentir de la faute
-elle-même, elle ne l'éprouvait nullement, et ne songeait même pas à
-s'étonner du calme que le péché avait mis dans sa conscience.
-
-Elle était calme, en effet, et plus qu'auparavant.
-
-Le souci d'avoir trompé la foi conjugale ne l'effleura pas une fois: son
-mari n'avait rien à voir en ce drame; le mariage depuis trop d'années,
-n'était plus entre eux qu'une association d'intérêts où les âmes
-n'avaient nulle part, et jamais l'époux ni l'épouse n'avaient éprouvé
-l'un pour l'autre qu'une antipathie réciproque: Hélène en arrivait donc
-tout naturellement au sophisme de croire que son mari, n'ayant rien
-possédé, n'était dépossédé de rien. Un reproche de lui n'eût constitué
-qu'une injure de plus, et une sottise grossière ajoutée à tant d'autres.
-Libre, elle avait usé de sa liberté; sans appui et seule au monde, elle
-s'était unie, de par son droit: leur acte appartenait à eux seuls, et
-relevait de Dieu seul! Certes, la faute était atroce d'avoir égaré un
-serviteur du Christ, et de s'être fait dans l'Église l'instrument du
-Démon! Elle se frappait la poitrine, désespérée d'avoir acheté son
-bonheur par la damnation d'autrui: et qui, celui-là? Un saint! Le
-bien-aimé!
-
---Mon Dieu! suis-je donc, ô mon Dieu! d'une immonde égoïsme, pour me
-sentir heureuse après un tel forfait?
-
-Car au fond de son coeur, malgré elle, malgré son remords, elle adorait
-l'instant éphémère qui rayonnait sur sa vie, et malgré elle, malgré son
-remords, elle retournait sans cesse au souvenir qui la remplissait de
-délices.
-
-S'il fût venu lui dire: «Partons ensemble», elle serait partie, avec
-sérénité, sans honte, et sans regarder en arrière. Elle y songeait
-parfois, et presque le souhaitait.
-
---Peut-être décidera-t-il cela? Peut-être jugera-t-il qu'il ne lui
-convient plus de rester dans les ordres? Il est le maître: il sait.
-
-Elle attendait, prête à tout.
-
-Mais les semaines passèrent, et firent un mois, deux mois.
-
-Hélène attendait toujours, soumise et sans impatience.
-
-Chaque soir, au crépuscule, elle se rappelait l'instant: elle n'aspirait
-pas à le revivre, ne sachant pas que cet émoi profond de toute la chair
-éveillée pût se renouveler une seconde fois au cours des existences:
-elle imaginait, dans sa candeur, qu'il était la minute unique,
-l'hyménée, l'accord de deux âmes, la secousse intime, irrévocable, que
-les êtres éprouvent, le jour où ils s'attachent l'un à l'autre pour la
-vie. Donc, elle était à lui; elle n'avait jamais été qu'à lui. Donc,
-elle attendait: peut-être ne se rejoindraient-ils qu'en l'autre monde?
-Sans doute, il déciderait ainsi. Elle commençait à le croire, devant son
-absence obstinée. Elle se résignait: c'était bien.
-
-L'automne arriva. Hélène revint en ville. Elle apprit que l'abbé Gilbert
-était parti depuis trois jours.
-
---En voyage?
-
---Non: parti.
-
---Tout à fait?
-
---Oui.
-
-Une marée de tristesse lui noya le coeur, malgré sa résignation.
-
-Elle voulut savoir. Elle vit Monseigneur, et l'évêque se récria:
-
---Comment? Il ne vous a point avisés, vous, ses meilleurs amis? Il
-devient bizarre, vraiment. Il a sollicité de moi sa nomination à une
-cure de village, et j'ai tenté de faire valoir auprès de lui les
-intérêts de la religion, à qui ses talents sont utiles dans une grande
-cité plus que dans un petit bourg. Il a répondu: «J'ai péché par orgueil
-et j'en dois faire pénitence.» J'ai résisté autant que j'ai pu, mais
-monseigneur l'Archevêque, après avoir reçu la confession de l'abbé,
-approuvait son voeu, et je me suis incliné.
-
-Hélène, semblablement, s'inclina devant les décisions de son maître, et
-elle le bénit dans son coeur. Elle dit:
-
---Ce sera donc pour l'autre monde...
-
---Quoi? demanda l'évêque.
-
-Hélène le regarda sans répondre, étonnée d'avoir parlé tout haut.
-
- *
-
- * *
-
-L'abbé Gilbert était dans un village perdu de la montagne: toutes les
-photographies qu'elle put trouver de ce pays, Hélène les acheta et en
-décora le petit salon, pour voir sans cesse les sites qu'il voyait.
-
-L'hiver s'écoula, et le Carême vint. Hélène, afin de ne dire à personne
-le secret de sa vie, ne se confessa pas. Pour la première fois, à
-Pâques, elle ne s'approcha point de la Sainte-Table.
-
-Ce fut, dans son âme, une profonde misère, et dans la ville un scandale.
-
-Dès lors, on ne la rencontra plus nulle part. Elle fermait sa porte. Le
-dimanche de Quasimodo, on ne la vit pas à la messe, et les dimanches qui
-suivirent, on ne la vit pas davantage.
-
---Que se passe-t-il?
-
-L'évêque la visita, et seul, il fut reçu.
-
---Elle n'est pas bien.
-
-Un matin, le bruit courut que madame Bonnavent était sortie de chez
-elle, allant vers la cathédrale...
-
-C'était l'anniversaire de l'hyménée: elle le passa tout entier dans
-l'église, en prières, et ne rentra que pour l'heure du crépuscule:
-alors, elle s'enferma dans le petit salon, et agenouillée près du divan,
-elle pria longuement.
-
-Le lendemain, elle dut garder la chambre; elle voulut se lever et n'en
-eut pas la force. Le médecin diagnostiqua une grave neurasthénie, avec
-une anémie profonde. On apprit, des servantes, que madame jeûnait depuis
-des mois et portait un cilice.
-
-Elle languit pendant un semestre. Le docteur exprima de sérieuses
-inquiétudes.
-
-La malade ne s'épouvantait nullement: elle témoigna d'une admirable
-sérénité.
-
---Docteur, dites-moi, je vais mourir, n'est-ce pas?
-
---Non, madame, non certes!...
-
-Il eut le sourire professionnel de la confiance, mais elle insista.
-
---Pour raisons importantes, docteur, il faut absolument que je sache si
-je suis condamnée, et pour quelle époque, à peu près.
-
---Mon Dieu, madame...
-
---Me reste-t-il trois semaines, quinze jours, un mois?
-
---Peut-être... Mais, rassurez-vous, j'ai de l'espoir.
-
-Elle sourit à son tour, et répondit: «Moi aussi, j'ai l'espoir.»
-
-Elle fit un testament charitable. Puis, elle eut apparemment des accès
-de délire, car on l'entendit maintes fois qui marmonnait:
-
---Dans l'autre monde...
-
-Elle avait cependant conservé toute sa raison. Elle le prouva en
-exprimant le souhait que l'abbé Gilbert reçût sa confession suprême.
-
-Elle pensait:
-
---Viendra-t-il?
-
-Toutes les deux heures, elle demandait:
-
---A-t-on prévenu l'abbé Gilbert? Est-ce bien sûr?
-
-Elle ajoutait:
-
---Il faut se dépêcher.
-
-Ou encore:
-
---J'irai bientôt dans l'autre monde.
-
-Le deuxième jour, elle eut une fièvre violente, dans l'angoisse de
-mourir sans confession. On lui proposa d'appeler le second vicaire, mais
-cette idée l'effraya tellement que le docteur dut intercéder et
-prescrire le repos.
-
---Je vivrai bien jusqu'à demain, docteur? Je vous en supplie, jusqu'à
-demain...
-
-Le troisième jour enfin, la servante entra et dit:
-
---Voici l'abbé Gilbert.
-
-Il parut dans le cadre de la porte.
-
-Elle poussa un petit cri d'enfant, et voulut tendre ses bras, qui
-étaient si maigres, mais elle n'en eut pas la force.
-
-Elle le contemplait avidement: il lui parut grandi.
-
-L'abbé attendait que la servante et la garde se fussent retirées. Seule
-alors, en présence de l'aimé, Hélène lui sourit, et de nouveau elle
-essaya de tendre ses pauvres mains.
-
-Mais il dit, grave et de loin:
-
---Ma soeur, récitez votre _Confiteor_.
-
-Aussitôt, elle répondit:
-
---_In nomine patris et filii_...
-
-Elle vit, du coin de l'oeil, qu'il s'était émacié, et ses prunelles, au
-fond de l'orbite, étaient plus noires.
-
-Elle continua:
-
---_Confiteor Deo omnipotenti_...
-
-Il fixait quelque chose, droit devant lui, sans la voir.
-
---_Mariæ Virgini_...
-
-Elle aurait pourtant bien voulu rencontrer son regard, une fois, avant
-de mourir...
-
-Malgré cela, lorsqu'elle eut fini la prière et qu'il fallut dire sa
-faute, elle ferma les yeux de honte. Puis, faiblement, elle confessa son
-amour pour un homme qui n'était pas libre, et elle n'osait dire qu'il
-fût prêtre. Le confesseur, immobile et les yeux clos, attendait. Enfin,
-elle avoua cette chose... Elle tremblait. Elle dit la surprise d'une
-minute, la faiblesse imprévue...
-
---Lui, l'avez-vous revu?
-
---Jamais, mon père...
-
---Vous êtes tous deux de grands coupables, et lui, plus que vous.
-
---Non, mon père, c'est moi!
-
---Inclinez-vous, sans discuter! C'est le péché d'orgueil qui vous a
-perdus tous les deux. Humiliez votre orgueil et ne discutez pas!
-Inclinez-vous dans la pénitence. Dieu vous juge. Puisse-t-il pardonner,
-au moins à vous, qui comparaissez devant lui.
-
-Elle dit: «_Amen_.»
-
-Il reprit: «Mais vous n'avez pas offensé que le Seigneur. Un homme a
-pâti par ce crime, et c'est l'époux qui se reposait en votre foi reçue
-au pied des autels. Vous ne devez vous présenter au Tribunal de Dieu
-qu'avec le pardon de celui-là!
-
---Mon...
-
---Humiliez-vous, pécheresse d'orgueil, par l'aveu de la faute à celui
-que la faute offensait! C'est la pénitence que je vous impose. Je ne
-vous donnerai l'absolution qu'à ce prix.
-
---Mon père... j'avouerai.
-
---Achevez le _Confiteor_.
-
---Mon père... devrai-je dire... aussi, le nom... de Lui?
-
---Vous direz le nom du coupable. Achevez le _Confiteor_.
-
---_Ideo precor_...
-
-Il l'entendait à peine; elle termina la prière, et se tut. Il lui donna
-l'absolution.
-
-Ensuite, s'étant levé, il ouvrit la porte et appela une servante.
-
---Priez M. Bonnavent de venir.
-
-Pendant qu'ils attendaient, ils ne bougèrent ni l'un ni l'autre.
-
-Hélène haletait. Elle entrouvrait et refermait ses lèvres sèches. Elle
-passait ses doigts sur son front.
-
-Le mari entra, silencieux, gêné.
-
---Monsieur, dit le prêtre, votre épouse souhaite, avant la mort, de vous
-faire un aveu et d'obtenir votre pardon.
-
-Hélène rassembla toutes ses forces pour se soulever sur les coussins.
-
-Le prêtre s'agenouilla au pied du lit, et, les mains jointes sur la
-poitrine, il baissa la tête, dans l'attitude de l'amende honorable.
-
-Bonnavent les examinait, mal à l'aise et tâchant de comprendre.
-
-Hélène murmura:
-
---Monsieur... j'ai failli... Pardonnez-moi... s'il vous plaît...
-
-Elle se tut: elle ne trouvait pas les mots pour dire le reste. Le prêtre
-attendit; puis, comme elle ne parlait plus, il releva un peu le visage,
-et ordonna:
-
---Continuez.
-
-Hélène, obéissante, reprit, avec effort:
-
---Monsieur... j'ai failli... avec... l'abbé Gilbert.
-
-Elle retomba sur son lit, épuisée.
-
---Je sais, dit Bonnavent.
-
-Hélène poussa un sanglot faible, et se cacha la face dans les mains,
-prise de honte à l'idée que, de tout temps, un regard profane avait
-violé son auguste secret.
-
-Le mari ajouta: «Calmez-vous... Je savais, depuis des années.»
-
-Hélène cria: «Non!» et l'abbé se redressa, sous l'injure du soupçon qui
-les avait calomniés longtemps avant la faute.
-
-Mais il rabattit son orgueil, se frappa la poitrine, et dit:
-
---_Meâ culpa!_
-
-La moribonde frissonna toute et voulut se lever encore; elle put crier,
-comme une protestation:
-
---_Meâ culpa!_
-
-Puis, de nouveau, elle tomba.
-
-Bonnavent se rapprocha du lit.
-
---Pauvre femme! dit-il.
-
---Monsieur, demanda l'abbé, pardonnez-vous à votre épouse?
-
-Bonnavent répondit:
-
---Je lui pardonne.
-
-Il se pencha au chevet, et répéta:
-
---Je vous pardonne, Hélène, vraiment.
-
-Elle fit signe, des paupières, qu'elle entendait.
-
-On annonça le vicaire, avec les Saintes Huiles...
-
-M. Bonnavent sortit de la chambre, parce qu'il pleurait.
-
-Madame Hélène se tourna lentement vers l'abbé Gilbert.
-
-Elle balbutia:
-
---Dans l'autre monde...
-
-Puis, elle mourut en souriant, et l'abbé lui ferma les yeux.
-
-
-
-
-LA MARATRE
-
-
-«Ma chère amie, je t'écris parce que je suis trop malheureuse, parce que
-je deviens folle. Il faut que je me confie et que tu m'aides. J'ai honte
-de moi, j'ai peur de moi. Je ne suis pourtant pas méchante, n'est-ce pas
-et tu le sais bien?
-
-Je dois remonter loin, pour que tu me comprennes.
-
-Tu n'as jamais connu les circonstances qui, l'automne dernier, amenèrent
-mon mariage, si imprévu, si brusquement décidé. Tu m'accusais
-alors,--oh! gentiment, et je ne te reproche rien,--d'être une amie peu
-confiante, dissimulée; tu te trompais, car j'étais simplement une femme
-heureuse, et d'un bonheur inespéré, que je n'osais pas dire, osant à
-peine y croire.
-
-On s'est rencontré, on s'est aimé, alors que ni lui ni moi n'attendions
-plus rien de la vie.
-
-Moi, tu le sais, pauvre, ayant vécu tristement ma jeunesse, dans le
-travail, la solitude, sans amour, j'avais déjà vingt-sept ans, et trop
-de raison pour espérer quoi que ce fût de l'avenir.
-
-Lui, au contraire, avait eu l'espérance, et dix ans de félicité, mais la
-mort tragique de sa femme avait tout brisé en lui, autour de lui, et,
-par un chemin de fleurs il était arrivé à la même détresse morale où dix
-années de souffrance m'avaient si lentement conduite...
-
-Alors, nous nous sommes rencontrés sur le bord de la mer, dans le cadre
-odieux d'une villégiature bourgeoise, où le médecin m'envoyait pour
-rétablir mes forces, où le médecin l'envoyait pour soigner son enfant.
-Il se promenait tout seul, tenant son petit par la main, comme une
-maman; et moi aussi, je vivais à l'écart, n'ayant aucun goût pour les
-ragots de la plage et les niaises médisances de ces gens qui trouvent
-moyen de se jalouser, quand ils méritent si peu de faire envie.
-
-Tous les jours, plusieurs fois par jour, je le voyais passer, regardant
-devant lui, loin, dans le vague; lui seul m'intéressait en ce pays, mais
-nous ne nous parlions pas, et même il ne m'avait point remarquée: je ne
-songeais nullement à m'en offusquer, car je ne suis guère coquette, et
-ce couple d'un père et d'un enfant m'inspirait tout juste la
-commisération que l'on a pour un malheur rencontré dans la rue.
-
-Le petit être surtout me faisait peine à voir.
-
-Il était si joli, si beau, avec ses cheveux bouclés et ses yeux où le
-rire ne durait qu'un instant; il avait des gravités subites, le pauvre
-baby, comme s'il eût compris son malheur de n'avoir pas de mère: et
-j'aurais voulu l'embrasser.
-
-J'ai toujours adoré les enfants, et peut-être ma grande tristesse de
-vieille fille venait moins d'une jeunesse sans amour que d'une maturité
-sans berceau. Tu te rappelles comme on riait de mes poupées, à la
-pension? J'étais le modèle des mères. Hélas! je donnais, par avance, à
-des chérubins de carton, la tendresse qui, plus tard, allait m'être
-interdite, les caresses que ne devait jamais recevoir un enfant sorti de
-ma chair. Peut-être est-ce par une revanche de cette passion déçue, et
-pour vivre auprès des enfants, que j'ai choisi, à l'heure de gagner mon
-pain, le dur métier d'institutrice?
-
-Mais, je divague, et je ne te raconte pas. Voici. Je me dépêche. Un
-matin, le mignon petit, en trottant sur la plage, tomba devant moi et je
-courus le relever. Son père accourait aussi. L'enfant pleura très fort
-et le père en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu peux voir pleurer
-un homme, toi? Je fus toute bouleversée, et quand nos regards se
-croisèrent, j'en eus au coeur une secousse. Je dis: «Oh! monsieur,
-rassurez-vous: ce n'est rien; il n'a pas de mal.» M. Lanjorais me
-remercia beaucoup, et s'éloigna.
-
-Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant venait m'embrasser.
-
-Un jour, on se rencontra dans le bois. J'étais assise et je lisais,
-quand ils survinrent. Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le père
-s'excusa d'abord; puis, on parla du pays et des paysages, qui nous
-plaisaient par leur tristesse grave, et tout de suite on comprit que
-l'on se ressemblait un peu. Pourtant, la conversation n'avait duré
-guère, car M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue dans ce lieu
-écarté, et je lui sus gré de sa discrétion. Tout de même, pour la
-première fois de ma vie, je m'étais trouvée seule au fond d'un bois, en
-présence d'un homme, et j'en avais ressenti une bizarre impression,
-faite d'un peu de malaise avec un peu de charme...
-
-Tu devines que désormais on se parla fréquemment, sur la plage. Nous y
-trouvions tous les deux un plaisir discret, qui nous reposait des
-banalités ou des sottises proférées autour de nous, et de notre ennui.
-
-L'enfant m'adorait. Sitôt qu'il m'avait aperçue, son petit air rêveur se
-changeait en gaieté; il ne riait qu'avec moi. Cela nous rapprocha
-beaucoup. Au bord de la mer, l'intimité se fait vite. Notre sympathie
-devint bientôt une confiance. L'un après l'autre, j'avais raconté tous
-mes pauvres secrets, et ma solitude, ma résignation; je me montrais sans
-arrière pensée, comme à toi, et tu seras peut-être jalouse si je t'avoue
-que je trouvais à ces confidences, un soulagement qu'elles ne m'ont
-jamais procuré à ce point, quand je les faisais à ton amitié de femme.
-
-Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait à son tour: c'était comme
-d'entendre ma peine formulée par une autre voix, et je me reconnaissais
-en lui. Il ne parlait point de sa femme, mais seulement de sa détresse.
-Je m'abandonnais sans contrainte au charme de cette amitié, et je n'y
-soupçonnais aucun péril, n'ayant jamais pensé qu'un homme veuf fût un
-homme libre. J'imaginais naïvement que nous avions agrémenté, l'un par
-l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour de mon départ, je fus
-toute surprise du vide nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et qui
-m'épouvantait déjà. Le petit Albert pleura, cria: «Je ne veux pas que tu
-t'en ailles! Je veux que tu restes!»
-
-Il eut presque une crise de nerfs, et nous restions là, devant lui, son
-père et moi, gênés, regardant l'enfant, regardant en nous, n'osant nous
-regarder l'un l'autre.
-
-Ce soir-là, il m'a dit: «Je vous aime.» J'ai failli m'évanouir, en
-entendant ces trois mots, dits pour moi, dits à moi, et que je croyais
-ne devoir jamais entendre que dans les vers des poètes, ou sur la scène
-des théâtres. Alors, comme par enchantement, je me suis aperçue que je
-l'aimais.
-
-Ce fut une grande joie douce, une espèce d'ivresse sereine, et je
-n'avais rien éprouvé de tel, depuis le jour de ma première communion. Je
-me suis jetée sur l'enfant, que j'ai pris dans mes bras, et je cachais
-dans ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai bien tendrement, et même
-un peu follement, baisé son mince cou blanc et ses joues roses, brunies
-de hâle marin. Je n'étais plus une exilée, dans le monde. J'étais une
-autre femme, presque une mère. La vie s'ouvrait, délicieuse, et je
-venais de naître. Comme c'est bon, d'avoir gardé toute la pureté de son
-coeur, de sa pensée, et de sentir qu'on est la vierge d'un unique amour!
-Il m'a semblé qu'alors seulement je comprenais le pourquoi de ma vie
-passée, et le but de la route solitaire que j'avais désespérément
-suivie, sans savoir où j'allais.
-
-Voilà comment nous nous sommes mariés. J'étais pauvre, et mon fiancé,
-sans être riche, possédait le nécessaire: mais nous n'avons, ni l'un ni
-l'autre, pensé à ces choses. Il a changé d'appartement, car tous deux,
-et sans en rien dire, nous le souhaitions également, lui pour ne pas
-m'introduire dans le logis de la morte, et moi pour ne point me heurter
-aux perpétuels souvenirs de celle qui m'avait précédée.
-
-Je n'étais pas jalouse, pourtant, et je me livrais toute à mon bonheur.
-
-Car mon bonheur, tout d'abord, me parut sans tache. Notre vie était
-délicieuse. J'aimais infiniment notre petit Albert, et presque avec
-reconnaissance, car ma félicité me semblait être un peu son oeuvre.
-
-Puis, tout a changé. Brusquement? Petit à petit? Je ne sais pas, je ne
-peux pas te dire. Il y a des choses qui s'arrangent au fond de nous,
-lentement: on ne s'aperçoit de rien, et le travail se continue; un beau
-jour il est fini.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je reprends cette lettre interrompue. Que te disais-je? Je me souviens:
-j'allais parler du petit Albert.
-
-Comment ai-je pu en venir à détester ce pauvre enfant?
-
-Écoute! Je t'en prie, avant de me condamner, écoute-moi!
-
-Il faut que tu saches une chose: ce petit ressemblait à sa mère,
-crois-moi, beaucoup trop.
-
-D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier: j'aimais d'amour,
-moi, avec toute la passion contenue de toute ma jeunesse; j'adorais mon
-mari, il était mon culte, mon obsession, te l'avouerai-je? mon désir! Il
-était tout!
-
-Or voilà que, peu à peu, je sentais une dissonance entre nous, et une
-gêne que je ne m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes où j'avais
-honte d'aimer: oui, honte, devant lui, à cause de lui! Une pudeur me
-prenait tout à coup, et j'aurais voulu me cacher de son regard. Je sais
-pourquoi maintenant, et je vais te le dire. Nos coeurs ne battaient pas
-ensemble! A l'enthousiasme de mon premier amour, il répondait par une
-affectueuse camaraderie. Nous étions deux créatures qui ne parlent pas
-la même langue. C'est tout. Et c'est atroce.
-
-Oh, bien sûr, je n'en ai pas souffert, au commencement... Comment
-veux-tu qu'une pauvre vierge, toute neuve, devine rien à ces choses? On
-va de toute son âme, et le bonheur semble si bon, quand on s'est cru
-condamnée pour la vie à n'en jamais connaître aucun!
-
-C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aidée à comprendre. Te rappelles-tu
-cette parole sinistre, que tu m'as dite un jour, et qui me révoltait si
-fort? Tu prétendais que les hommes ne savent pas vivre dans la chasteté,
-qu'ils sont capables de se donner sans amour, et que la continence les
-amène à se croire épris d'une femme, alors que simplement ils ont le
-désir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce joli cynisme que tu affectes
-pour m'étonner: «Vois-tu, ma chère, on est sûre d'être désirée, la
-veille; mais on n'est sûre d'être aimée que le lendemain.»
-
-Cette phrase-là m'est revenue à la mémoire, un jour; et, depuis lors,
-elle m'a hantée. Elle expliquait tout! Est-ce que M. Lanjorais, après un
-an de veuvage, halluciné par la solitude physique, ne s'est pas leurré
-sur lui-même et la nature des sentiments qu'il éprouvait pour moi?
-Peut-être a-t-il pris pour un amour ce qui n'était qu'un besoin, et son
-erreur a fait notre mariage. Maintenant, dans l'existence commune, la
-vérité nous apparaît... A tous deux, elle apparaît, mais trop tard, et
-nous en souffrons, nous allons en souffrir! De plus en plus, nous en
-souffrirons: lui par ma présence qui le fatigue, par mon amour qui
-l'obsède, et moi par sa froideur, par son visible effort d'être aimable,
-poli!
-
-Poli! Comprends-tu ce mot-là! La politesse d'amour! Oh, l'exécrable
-idée! Elle est entrée en moi, cette idée-là, comme un poison, et je la
-chassais, sans pouvoir m'en défaire.
-
-Je me défendais contre moi-même, et je me disais: «Il est froid, voilà
-tout; sa nature est ainsi faite.»
-
-Mais j'ai appris, un jour, que sa nature était tout au contraire, et
-qu'il pouvait connaître, comme moi, et qu'il avait connu, avant moi,
-l'exaltation, l'ardente folie, le double élan de l'âme et de la chair,
-l'amour total, l'amour complet, l'amour semblable au mien!
-
-Près d'une autre, hélas!
-
-Je te jure que je n'ai rien cherché, et que le hasard seul m'a fait
-trouver des lettres adressées par lui à sa première femme.
-
-Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai résisté pendant trois
-jours. J'ai passé des heures devant le tiroir que j'ouvrais et que je
-refermais, sans pouvoir m'en aller de là. Sur la première enveloppe, je
-voyais mon propre nom, écrit par la main de Charles: «Madame
-Lanjorais...» Je palpais le lien de soie, l'épaisseur du paquet de
-lettres, et je me sauvais en tremblant.
-
-A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu...
-
-Oh! ces lettres! Elles me brûlaient les doigts et les yeux! Il les avait
-écrites au cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes, reprises dix
-fois chaque jour, étaient datées d'heure en heure, pour marquer mieux la
-perpétuelle obsession. En lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait
-pas, il murmurait: «Tu es ma vie, je t'aime plus que je ne m'aime, et
-plus que tu ne m'aimes...--Quand on me force à t'oublier un instant, je
-ne vis plus; dès qu'on me laisse libre, je ressuscite: la vision de toi
-donne la vie...--Avant d'entrer dans ce lit d'hôtel, je ferme les yeux,
-et je te rêve couchée là, endormie; puis, je m'approche doucement, et je
-me penche vers toi, pour baiser ton front calme, tes yeux clos, tes
-lèvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise: réveille-toi, ma mie, et
-vois que je suis là! Tu sens le thé, ma fleur de thé!...--Je me suis
-assis sur le bord du fossé, et j'ai cueilli des fraises sauvages; je les
-ai pressées, les fraises roses, bien fort entre mes lèvres, mais elles
-n'ont pas dit: Encore!...--Demain! demain! Il n'y a plus de mots pour
-crier ma joie, quand je pense à ce retour; il faudrait pleurer...»
-
-Je les ai tant lues ces phrases, que je les sais par coeur. L'autre
-aussi les avait bien lues, car les feuilles sont toutes froissées: elles
-ont gardé les plis du corsage où cette femme les cachait, sur son coeur,
-et, si elles ont pu se refroidir avec le temps, c'est parce que la femme
-est morte!
-
-Eh bien, non! Elle vit!
-
-Elle vit, te dis-je! Elle est présente malgré la tombe, comme elle
-l'était malgré l'absence!
-
---Il l'aime encore!
-
-J'en ai eu la preuve, et j'ai vu.
-
-Ce que j'ai vu? Il l'a embrassée devant moi!
-
-Oui, il l'a baisée sur les paupières, devant moi!
-
-C'était un soir. Le petit allait se coucher. Mon mari, assis devant la
-cheminée, regardait les tisons; il se souvenait, sans doute, il pensait
-à elle... Tiré de sa rêverie par l'enfant qui l'appelait, il releva la
-tête avec cette stupeur des gens endormis qu'on réveille; il contempla
-son fils, et tout à coup il se mit à le serrer dans ses bras, comme s'il
-le retrouvait: il le serra si fort que l'enfant eut un cri.
-
-Il lui baisa les yeux, entends-tu, les deux yeux, longuement, et lorsque
-l'héritier de la morte, enfin, eut dégagé sa tête et qu'il tourna vers
-moi ses prunelles étonnées, il avait un regard de femme: les yeux de sa
-mère, ressuscités, et je sentis que leur étonnement venait de me voir
-là!
-
- * * * * *
-
-Maintenant, je le déteste, leur petit!
-
-Mon Dieu! N'était-ce pas assez des tortures que la jalousie me fait
-souffrir, sans y ajouter encore les aigreurs de la haine et le remords
-d'exécrer une créature innocente?
-
-Car c'est épouvantable! Ma haine, que j'essayais d'abord de refréner et
-d'étouffer, est devenue plus forte que ma raison, et je ne sais plus ni
-la cacher, ni la contraindre! Ce baby que j'aimais tant, que je
-soignais, que j'endormais, dont je me croyais la vraie mère, et qui
-m'adorait, lui aussi, je ne peux plus le voir, depuis qu'il incarne la
-morte. Son aspect seul et son regard me bouleversent, me crispent. Il
-n'est point jusqu'à sa voix qui ne m'affole, car j'en suis venue à
-imaginer qu'il a la voix de sa mère, comme il en a les yeux, et dès
-qu'il parle, c'est elle que j'entends! Quand il rit, c'est pour me
-narguer! Quand il pleure, ses cris m'entrent dans la chair, dans tout le
-corps, comme des aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgré cette
-douleur physique, j'éprouve une volupté maladive à l'entendre crier ou
-pleurer, parce que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je me venge!
-
-Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je me ressemble encore? Comment
-peut-on changer ainsi?
-
-L'enfant a bien senti que je changeais, et, lui non plus ne me
-reconnaissait pas. Il m'a d'abord recherchée un peu moins. Ensuite, il a
-pris peur de moi, vaguement, et bientôt, il m'évitait. Ces ruptures-là
-vont très vite, avec les enfants et les bêtes. Il s'est mis à me
-craindre tout à fait: maintenant, il me fuit.
-
-Son éloignement m'a rendue plus nerveuse encore: et voilà qu'un jour je
-l'ai battu!
-
-Son père était là. Il a vu. Il n'a rien dit, mais il est devenu très
-pâle. Il a pris son enfant, il l'a embrassé et l'a emmené. Il l'a couché
-lui-même, et je n'osais bouger.
-
-J'avais peur de me retrouver en présence de mon mari. J'ai pleuré
-beaucoup. Quand M. Lanjorais rentra dans le salon, il me trouva dans les
-larmes. J'ai demandé pardon, bien sincèrement. Il a été très bon et m'a
-calmée avec des paroles indulgentes. Moi-même, j'ai confessé toutes mes
-peines, leurs causes, ma misère.
-
-Ce fut alors entre nos âmes une espèce de rapprochement glacial, une de
-ces rencontres trop brusques à la suite desquelles on est plus loin l'un
-de l'autre, plus loin qu'auparavant. Quelque chose venait de se rompre:
-l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi comme j'avais vu en lui,
-et nous comprenions nettement que nos deux esprits ne communiaient plus.
-
-A cause de ce petit!
-
-Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu que je ne lui garde pas
-rancune? Est-ce que je suis maîtresse d'aimer, de ne pas aimer? On sent,
-on a du mal, on crie. Quelque chose, en moi, crie contre cet enfant qui
-est le spectre d'une femme, et j'ai beau me raisonner, me désoler, il a
-pris de jour en jour une importance plus terrible et presque
-fantastique: il n'est plus maintenant, à mes yeux, une simple évocation
-de sa mère, il est devenu elle; elle-même, entends-tu? l'Autre, celle à
-cause de qui on ne m'aime pas, celle qui m'empêche d'être aimée, qui
-m'en empêchera toujours, la morte qui me fait veuve!
-
-Je suis folle, peut-être? Soit! Mais qu'importe, si je ne puis plus ne
-pas l'être? Je sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est brisé, et
-voilà ce qui me révolte! Est-ce que je n'avais pas mon droit à du
-bonheur, comme une autre? Je ne l'ai pas cherché: on est venu me
-l'offrir, et l'on m'a dit: «Voilà ta part!» Alors, j'ai cru, et je me
-suis donnée toute, et maintenant, mon Dieu, je me trouve seule, plus
-seule qu'auparavant, puisque je l'ai touchée et que j'ai cru
-l'étreindre, la félicité qui m'échappe!
-
-Plains-moi!
-
-Je t'embrasse.
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Chère amie, j'ai bien tardé à te répondre.
-
-Tu me demandes comment je vais?
-
-Mal: la douleur m'a rendue impressionnable à tout, et nerveuse. Ajoute à
-cela que j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse qui commence. Je
-ne suis pas encore bien certaine du fait, et déjà pourtant cette idée me
-trouble et me tracasse.
-
-D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est pour moi un sujet
-d'inquiétude, et je redoute tout ce que je prévois. Je ne pense aux
-choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rêve et je me
-réveille en sursaut. Pendant la nuit, des idées tournent dans ma tête,
-vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent; je
-cherche des remèdes à mon mal, des arrangements à notre vie, des
-hypothèses qui ramèneraient le calme dans mon esprit, des drames où mon
-dévouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort à mon côté.
-J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais
-le petit, et je dirais, en le rapportant à son père: «Tu me le dois un
-peu, aime-moi donc aussi.»
-
-Mais toutes ces belles choses de la nuit n'arrivent jamais en plein
-jour, et, lorsque je rentre au matin, dans l'existence banale, j'y
-arrive avec des nerfs crispés, un cerveau las qui tournoie encore: la
-fatigue des nuits me fait des journées dolentes, et personne ne vient à
-moi.
-
-On a raison, car je suis irritable; mais, à force d'être exilée, je
-deviens plus acariâtre encore. Je m'en rends compte: on n'est pas bien,
-près de moi; je communique mon mal, et c'est tout juste qu'on me fuie;
-je voudrais redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je souffre trop,
-et ma tête s'en va. J'ai des colères subites qui me laissent dans le
-crâne une grande souffrance.
-
-Et puis, il y a maintenant une idée qui me harcèle et qui me revient dès
-que je l'ai chassée. Je me dis: «Si l'enfant n'était plus là!» Alors,
-j'imagine une maison calme, une existence à deux, et l'amour reconquis,
-et la paix dans mon coeur...
-
---Si l'enfant n'était plus là!...
-
-Et je voudrais qu'il disparût, ce vivant portrait de la morte! Je le
-voudrais tant, je le veux tant que... C'est horrible! J'ai peur de moi,
-et de cette idée fixe.
-
-Au revoir. Écris-moi un peu.
-
-Ton amie,
-
- LOUISE.
-
- * * * * *
-
-«J'ai reçu tes lettres, ma chère amie. Merci, pour tes bonnes paroles,
-pour la bonne amitié. Je te sais gré de la peine que tu as prise de me
-donner des conseils: mais ils étaient inutiles, vois-tu, et bien
-dangereux aussi. Imagine un peu les malheurs nouveaux que tu pouvais
-amener dans mon ménage, si mon mari avait lu des phrases dans lesquelles
-tu plaides pour l'enfant de sa première femme: on dirait que tu me
-dissuades de le tuer, ce chérubin! Mon Dieu, quelle horreur! Se peut-il
-que mes pauvres lettres t'aient donné de moi une semblable idée?
-Brûle-les vite, alors, et qu'il n'en reste rien! N'est-ce pas, tu vas
-les brûler? Jette encore celle-ci au feu, et ne parlons plus de mes
-misères, puisque je les explique si mal...
-
-Je t'embrasse.
-
- LOUISE.
-
-_P.-S._--J'en ai maintenant la certitude: je suis enceinte.
-
- L.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Ma chère, ma chère, je t'avais menti, je mentais honteusement, lorsque,
-il y a six mois, je protestais contre un soupçon trop juste, contre des
-conseils trop sages. Si je t'ai demandé de brûler mes lettres, c'était
-déjà pour détruire des preuves, et je me reprochais d'avoir écrit, parce
-que je commençais à entrer dans le crime.
-
-Je t'épouvante? Ah! quand tu sauras tout!
-
-J'ai appelé la mort, lâchement, sournoisement, une mort traîtresse qui
-venait en cachette, et que j'appelais sans risques. Tu ne peux pas
-supposer à quel point je fus infâme dans la persévérance, et je veux le
-dire à présent, et je veux que tu le saches, pour me châtier devant
-quelqu'un, et ne plus être seule à porter le poids d'un secret qui me
-pèse trop. Dis-moi vite que je peux me confesser à toi! J'en ai besoin.
-Après la hantise du meurtre, c'est maintenant celle du remords! Ah! je
-suis une malheureuse femme! Maudis-moi, mais plains-moi!
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C'est bien. Je vais raconter tout, si je peux.
-
-Des semaines, j'ai lutté. Je ne pensais, je ne pouvais penser à aucune
-autre chose. C'était une obsession de toutes les minutes. Je marchais
-comme dans un rêve, et tout le monde constatait mon air égaré.
-
-Nul ne songeait à attribuer mes bizarreries à un commencement de
-grossesse, car on ignorait mon état.
-
-Cependant, un jour, mon mari en eut l'idée, et il m'interrogea. Mais je
-niai, et même avec énergie, presque avec colère.
-
---Vous êtes étonnants, vous autres hommes, ma parole! Est-ce que nous
-n'avons pas une âme, des sentiments, aussi bien que vous? On dirait, à
-vous entendre, que toutes nos pensées dépendent de notre santé, et quand
-nous sommes tristes, ou quand nous voyons clair, vous nous croyez
-malades!
-
-Il n'insista point, et fit de son mieux pour m'apaiser.
-
-Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en arrière, il me semble qu'en ce
-temps-là je n'ai pas vécu moi-même, et qu'une autre créature s'agitait à
-ma place, qu'une autre âme habitait mon cerveau, et commandait mes
-gestes. Ce temps-là, c'est une espèce de trou noir, dans ma vie: j'y
-vois mal, et je m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar. Je ne
-sais plus qu'une chose: j'avais _besoin_ que l'enfant mourût!
-
-Alors je me suis mise à le tuer.
-
-Comment? Il me fallait une arme qui n'éveillât point de soupçon.
-
-Un simple mouchoir m'a suffi, avec son poison lent, un mouchoir de
-tuberculeux...
-
-J'ai caché cette chose dans le lit de l'enfant, entre la paillasse et le
-matelas, sous la tête; et puis, j'ai attendu.
-
-J'ai attendu des mois. Le poison, sous la chaleur de son petit corps,
-fermentait. Il a fermenté pendant des mois, et je regardais, en
-attendant.
-
-J'attendais sans impatience, et j'étais tranquille, comme on devient
-quand on est sûr.
-
-A vrai dire, mes mains avaient tremblé, et mon coeur avait failli, au
-moment du coup, tandis que je cachais le poison. Je m'étais retournée
-brusquement.
-
---On me voit!
-
-Le portrait de la mère, accroché au mur, me surveillait, d'un regard
-froid. Je m'étais sauvée dans ma chambre. J'avais lavé mes mains et mes
-bras jusqu'au coude, dans une eau sublimée, et cet émoi passé, j'étais
-redevenue tout à fait calme.
-
-Depuis lors, je n'éprouvais plus qu'un grand soulagement, une sorte de
-bien-être, la sensation d'une délivrance. Je n'avais plus rien à faire.
-La nature se chargeait de la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration,
-je me disais: «Tout cela ne me regarde plus; la maladie tombe où elle
-veut; on est atteint, on meurt, on en réchappe. Qu'y peut-on?»
-
-J'arrivais ainsi à me persuader que je n'étais pas coupable! Me
-persuader? Non. Pas même! Je me disais cela, tranquillement. Je ne me
-réfugiais pas derrière un sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre.
-Je me sentais innocente! Et j'attendais.
-
-Se peut-il donc que le crime apaise et rassérène? Il est un fait
-constant, certain, c'est que, à dater du mouchoir, je cessai de
-souffrir. Mes nerfs reposés ne me faisaient plus ces horribles nuits de
-fièvre; ma jalousie avait disparu comme par enchantement; l'existence me
-paraissait meilleure, possible, arrangée; je me montrais beaucoup plus
-douce; même, l'enfant, peu à peu, me redevenait sympathique, et tout au
-moins ne m'inspirait plus de rancune; mon mari, de me voir en meilleur
-état, se réjouissait et se rapprochait; j'annonçai ma grossesse: ce fut
-une joie! Nous eûmes ensemble, à nous trois, des soirs d'intimité et de
-gaieté, comme aux premiers temps de mon mariage. Et j'attendais...
-
-Dans cette sérénité monstrueuse, je me suis dit un jour: «Voilà. Si le
-petit en réchappe, c'est qu'il ne doit pas mourir, et que notre
-existence doit continuer telle qu'elle est: nous continuerons. Si au
-contraire il est pris par le mal, tant pis. Voilà.»
-
-Par cette manière de raisonnement, je me dégageais encore mieux de toute
-responsabilité, et je la rejetais sur la nature, sur Dieu, leur offrant
-de choisir, les laissant maîtres de me donner tort ou raison,
-d'approuver ma conduite ou de la blâmer, et, s'ils me donnaient tort, de
-tuer le mal, au lieu de tuer l'enfant!
-
-J'ai attendu, je te dis, pendant des mois.
-
-Je demandais: «Comment vas-tu, mon petit, ce matin?»
-
-Il allait bien.
-
-Le soir, je le bordais, et j'arrangeais ses cheveux bouclés autour de
-son visage, pour qu'il ne fût point chatouillé par les petites mèches,
-et qu'il fût joli en dormant; il me souriait du fond de ce trou blanc,
-avec les yeux de sa mère.
-
-Alors, je lui disais: «Dors bien, mon petit.»
-
-Puis, je tirais sur lui les rideaux de la couchette, afin de l'enfermer
-avec la mort, et pour que rien ne fût perdu.
-
-Le lendemain, au réveil, je demandais encore:
-
---Comment vas-tu, mon petit, ce matin?
-
-Un jour il a toussé, en s'éveillant.
-
-Cela m'a fait quelque chose. Je suis devenue très pâle, et une sueur m'a
-mouillé les tempes. Je me suis en allée. Je me suis cachée dans ma
-chambre. J'avais froid. Mon coeur battait fort, puis s'arrêtait. J'ai eu
-des frissons, un vertige. Je me suis jetée sur mon lit défait, et
-j'avais peur de la lumière.
-
-Ah! ne crois pas, ma pauvre amie, que c'était le réveil de la
-conscience! Un simple effroi devant la mort apparue, et voilà tout.
-Quand cet instant-là fut passé, je suis retombée dans mon impassibilité
-de bête repue, et je concluais: «Dieu a opté pour la mort.»
-
-Cependant, j'eus besoin ce matin-là d'aller à l'église et de prier. Mais
-j'achevais chaque prière en répétant: «La volonté de Dieu soit faite!»
-
-Ensuite, je rentrai dans mon calme, et, de nouveau, j'attendis pour voir
-si véritablement le petit avait le germe du mal.
-
-Le père, d'abord, n'appréhendait rien, qu'un rhume. Moi, je guettais.
-Bientôt, nous vîmes l'enfant dépérir. Il se fanait, comme une fleur dans
-un vase. Sa peau devint terne. Il eut un air grave et vieillot. En
-vieillissant ainsi, il ressemblait davantage à sa mère: ce fut tout à
-fait, sur l'oreiller, le visage d'une femme, avec des boucles blondes et
-des yeux qui brillaient trop. Mais cette ressemblance ne me torturait
-plus comme autrefois. J'attendais.
-
-Le père voulut consulter un médecin, et je l'approuvai.
-
-Je l'approuvai sincèrement. Je n'aurais pas moi-même proposé l'examen
-médical, parce que cette initiative, venant de moi, comportait une
-répugnante hypocrisie. Mais j'acceptais très volontiers. N'est-ce point
-bizarre, ces contradictions-là? Je tue, avec la plus lâche fourberie, et
-dans l'impunité. Mais jouer la comédie de réclamer un docteur, fi donc!
-Cela serait déshonorant.
-
-Que le médecin vienne, s'il veut, et qu'il guérisse le malade, s'il
-peut. C'est leur affaire. Qu'on se débrouille! Et j'attendais.
-
-Le médecin diagnostiqua la tuberculose, prescrivit la suralimentation,
-le repos, le grand air.
-
-Alors, je devins une garde-malade indifférente, correcte, qui
-remplissait toutes les fonctions de son rôle. Je faisais le nécessaire,
-tout le nécessaire: entre la mort et la vie, je ne voulais pas prendre
-parti.
-
-J'avais retiré le mouchoir, devenu inutile, et maintenant, pour rien au
-monde je n'eusse consenti à aider le mal: j'aurais considéré tout
-mauvais soin comme une action coupable, et la seule. Je faisais mon
-devoir d'épouse; je soignais l'enfant de mon mari, avec loyauté, sans
-dévouement.
-
-On m'admirait pourtant, et l'on disait autour de moi: «Une mère ne
-ferait pas davantage.» Ces éloges me laissaient froide, ne me causant ni
-joie d'avoir trompé les gens, ni honte de mon cynisme, ni remords de mon
-crime. En vérité, ma folie était, je crois, de ne plus rien sentir;
-j'avais perdu ma conscience.
-
-Nous avions retiré les rideaux du lit, et l'enfant dormait avec la
-fenêtre entr'ouverte.
-
-Un soir, debout près de sa couchette, je le regardais dormir: sa
-respiration pénible soulevait le bord de sa couverture, entre-bâillait
-ses lèvres, et ses pommettes étaient roses. Je l'examinais,
-tranquillement, et, je te dis, j'étais debout; puis je me penchai pour
-mieux voir.
-
-Alors, dans ce mouvement, je sentis, au fond de mes entrailles, un choc
-brusque, comme d'un coup de pied, qu'on m'aurait donné au dedans de moi.
-Je me relevai, pour appuyer ma main sur mon ventre douloureux, et je
-compris...
-
-Mon enfant avait remué! J'allais être mère! Moi, mère d'un tout petit,
-plus frêle encore, et frère de celui-ci qui sommeillait, tout doux et
-tout mourant, dans sa couchette.
-
-Alors, je vis clair, je vis tout!
-
-Stupéfaite de ce que j'avais pu vouloir et accomplir, folle,--oui, folle
-de ne plus l'être,--je tombai à genoux, dans ma douleur, et je tendis
-les mains vers l'autre mère, en murmurant: «Pardon...»
-
-Crois-tu qu'elle pardonnera?
-
-Et toi, me permets-tu encore de signer
-
-Ton amie,
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Tu ne m'as pas répondu. Je te fais horreur? Ne t'en défends pas, car je
-te comprends. Excuse-moi si j'ai troublé ton repos avec le récit de mes
-crimes. J'avais tant besoin, ma pauvre amie, d'entendre un cri d'horreur
-qui ne fût pas celui de ma conscience!
-
-J'ai attendu ta réponse: elle n'est pas venue. Alors, je me suis sentie
-trop seule. J'avais peur de me jeter aux pieds de mon mari, d'avouer
-tout.
-
-Je suis allée à confesse, et, dans l'ombre, j'ai dit au prêtre les
-choses qui sont.
-
-Il m'a dit:
-
---Dieu vous éclaire enfin.
-
-Il m'a prescrit, pour toute pénitence, de vouer mes jours et mes nuits à
-sauver ma victime.
-
-Certes, je n'avais pas besoin d'un tel ordre! J'exècre mon aberration
-ancienne, et j'ai beau me dire que je n'étais pas moi, que j'ai traversé
-une crise de folie, que les commencements de ma grossesse, peut-être,
-ont déséquilibré mon cerveau, que je n'ai rien de commun avec la
-misérable à laquelle il fut possible de concevoir et d'exécuter ce que
-j'ai fait... Des mots! C'est des mots, tout cela! Un crime a été, il
-est, et je l'ai conçu avec mon esprit, je l'ai exécuté avec mes mains!
-Oh! tuer un petit, dans sa couchette, quand il dort! Une femme a pu
-cela, et je suis cette femme! Il me semble que j'ai souillé la terre,
-et, quand je rencontre mon visage dans un miroir, j'éprouve une horreur
-qui est presque de l'épouvante!
-
-Mon mari, maintenant, trouve que je me fatigue trop, et que mon
-dévouement passe la mesure. Le docteur n'a-t-il pas eu la maladresse de
-déclarer que j'avais besoin de grands ménagements, que j'étais faible,
-et que mon système nerveux, surmené, exigeait le repos? S'il savait, cet
-homme! Mais il ne peut pas savoir que la fatigue, et même la mort, me
-seraient douces comme une expiation, et que je me plais à voir ma santé
-dépérir, tandis que celle du pauvre petit s'améliore à mesure.
-
-Car il va mieux, vois-tu, beaucoup mieux; et parfois, je me demande si,
-par un miracle, ma vie ne sort pas de moi pour entrer en lui, et pour
-reconstituer la sienne. Cette pensée me fait du bien, comme un pardon
-qui descendrait de Dieu.
-
-Je t'embrasse...
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Un bien douloureux événement, depuis ma dernière lettre! J'ai mis au
-monde un enfant mort. Toi qui sais, ne la vois-tu pas, la main de Dieu?
-Le médecin, pauvre savant, s'imagine et affirme que l'excès des fatigues
-m'avait mis hors d'état de supporter les labeurs d'une grossesse. Ah!
-que la science des hommes est courte! Ne me plains pas trop. J'ai mérité
-le malheur qui m'arrive. Je bénis la bonté qui me frappe. Dieu est
-juste. C'est justice que j'expie. J'ai voulu la mort d'un enfant; la
-mort est venue à mon appel: c'est mon enfant qu'elle a pris. La volonté
-de Dieu soit faite!
-
- LOUISE.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me disais: «Tu n'as pas le droit
-de te plaindre!» J'ai pleuré pendant des nuits, la face sur l'oreiller.
-
-Le jour, devant les autres, je restais calme, parce que j'ai trop de
-honte quand on me plaint, quand on me console, quand on m'admire. Car il
-y a des gens pour m'admirer et pour croire que des soins incessants et
-des nuits d'insomnie furent la cause de mon mal! Il y en a, et mon mari
-est de ceux-là! Quand ils parlent ainsi devant moi, j'ai envie de leur
-crier la vérité, et j'étouffe!
-
-On a fini par comprendre que de tels propos me sont pénibles, et on me
-dispense de les entendre.
-
-Maintenant, je vais mieux. J'ose presque espérer. D'ailleurs, tu ne sais
-pas tout. Il s'est fait peut-être un miracle, dans notre maison, mais
-personne ne s'en doute, excepté moi.
-
-Le jour même où mourut mon enfant, on vit une grande amélioration dans
-la santé de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence. Laisse-moi
-croire que je paie ma dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était de
-bercer une petite créature qui fût mienne, je me suis, par un crime,
-interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus
-avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai
-pas d'autre que celui de la morte, et, désormais, je sens qu'il est à
-nous deux, à elle, à moi, et presque autant à moi, puisque sa vie
-nouvelle, par la grâce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifiée
-du mien.
-
-J'ai demandé qu'on accrochât dans ma chambre le portrait de la morte que
-j'avais tant haïe. La peinture est en face de mon lit, en pleine
-lumière, et je la vois. Je lui parle.
-
-Sans doute tu vas penser que je suis restée un peu folle, après cette
-crise. Peut-être. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et
-j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mère plus que je ne l'ai détestée.
-
-A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler
-avec mes yeux, les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu? Elle,
-qui sait tout, ne me déteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous.
-Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!
-
-On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mère
-pardonne le meurtre de son petit?
-
-Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle répond:
-
---C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve,
-c'est que je te confie mon enfant: je te le lègue, il est à nous,
-partageons-le, et remplace-moi près de lui, ma soeur!
-
-Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je
-l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon coeur, à
-cause de sa bonté, et dans mon coeur elle passe même avant toi. Plus que
-toi, elle est devenue ma soeur, à cause de notre enfant commun, qui fait
-d'elle et de moi deux êtres en un seul.
-
-Lorsque le petit vient m'embrasser, elle sourit. Elle est heureuse. Elle
-n'est pas jalouse. Le soir, il dit sa prière entre nous deux, à genoux
-au pied de mon lit, avec ses petites mains jointes. Et voilà que,
-l'autre jour, il a demandé à Dieu le bonheur pour ses deux mamans. Il a
-trouvé cela tout seul, le chérubin! Quand je l'ai entendu, une grande
-émotion m'a parcourue tout entière, une émotion si tiède, si longue, que
-j'en restais alanguie et stupéfaite: c'était comme un sang nouveau qui
-venait de couler au fond de moi, de la tête aux pieds, et, du même coup,
-j'étais une autre femme, pardonnée, lavée par le mot d'un enfant!
-
-Mon mari était là, debout, dans la chambre. Malgré sa présence, je n'ai
-pu me contenir. Je me suis tournée vers le mur, parce que j'éclatais en
-sanglots.
-
-M. Lanjorais s'est approché de moi, et il me parlait doucement, avec des
-mots qui ne signifient rien, mais qui calment. J'ai senti qu'il posait
-la main sur ma tête. Enfin, je me suis retournée, et j'ai vu le petit,
-qui me contemplait avec étonnement.
-
-Je lui ai tendu les bras. Il est venu en courant, et j'ai pleuré dans
-ses cheveux. Je l'embrassais de toutes mes forces, et je disais:
-
---Merci!
-
-Il ne comprenait pas, et son père ne comprenait qu'à demi, bien qu'il
-eût entendu le dernier mot de la prière. Sans doute, il attribuait mon
-émoi à l'impressionnabilité d'une malade. J'ai cru, encore une fois, que
-j'allais avouer tout, dans un élan de mon coeur, et déjà j'ouvrais la
-bouche pour parler.
-
-Mais, alors, j'ai vu la mère qui du haut de son cadre, regardait son
-enfant serré sur ma poitrine; et son regard disait:
-
---Tais-toi, ne trouble plus la vie.
-
-J'ai fermé les yeux, et ce fut le premier instant de bonheur pur que ta
-pauvre amie ait jamais connu en ce monde.
-
-Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous sommes heureux, tous les
-quatre, et nous resterons heureux!
-
- LOUISE.
-
-
-
-
-LA BEAUTÉ
-
-
-Jamais un visiteur n'avait pénétré dans la maison ni dans le parc,
-depuis dix ans que cette villa était construite. On racontait qu'un jour
-des architectes et des artistes étaient venus de Londres, avec des plans
-et de l'or, et qu'ils avaient bâti, sur le bord du lac, ce merveilleux
-palais, dans un lieu de beauté, choisi par un acheteur inconnu.
-
-Le cirque des Alpes, alentour, s'étageait depuis les eaux du lac
-jusqu'aux nuages du ciel, pour faire à la demeure un gigantesque rempart
-contre le monde. Le palais, tournant le dos à la ville, ne lui
-présentait qu'un vaste mur sans fenêtres, un mur de forteresse qui ne
-voulait rien voir de la vie extérieure et qui lui défendait d'entrer. La
-vue ne s'ouvrait que vers le lac: quatre terrasses de marbre blanc
-regardaient un paysage de sublime recueillement, où l'on ne percevait
-que des montagnes et du ciel, et puis encore, répétés dans le miroir des
-eaux plates, du ciel et des montagnes.
-
-Personne ne connaissait les deux habitants du château. Ils étaient
-arrivés dans une voiture close, et n'étaient plus sortis. Les
-serviteurs, nombreux et tous venus de l'étranger, parlaient peu aux gens
-du pays. La porte ne s'entre-bâillait que pour un vieux prêtre qui,
-chaque dimanche, venait dire la messe dans une étroite chapelle
-construite au fond du parc, et cette chapelle était édifiée sur un
-caveau, dont la dalle portait deux noms: Ellen, Ary.
-
-Agenouillés sur la pierre de leur propre tombeau, les deux hôtes de la
-villa écoutaient l'office, et communiaient deux fois l'an. Par le vieux
-prêtre, on savait donc qu'ils étaient pieux, riches, jeunes, mais on ne
-savait rien de plus, et dix ans de curiosité n'avaient rien appris
-davantage. Le nom même de ces mystérieux châtelains était ignoré;
-personne ne leur écrivait, ni d'Angleterre ni d'aucun point du monde, et
-les affaires de toute nature se réglaient par l'entremise d'un majordome
-silencieux, qu'on appelait M. Piète. Quand les autorités, sous prétexte
-de bonne police, voulurent essayer quelque indiscrétion officielle, M.
-Piète leur demanda le délai d'une semaine pour se procurer les pièces
-qui leur donneraient pleine satisfaction. Toute la ville espéra qu'elle
-allait savoir. Mais, avant le terme fixé, les autorités reçurent un
-ordre supérieur et formel d'avoir à s'abstenir désormais de toute
-enquête intempestive.
-
-Alors, aux épithètes acquises, faute de mieux on ajouta une épithète
-nouvelle: on déclara que ces deux êtres étaient puissants, étaient des
-princes, et la considération s'augmenta de quelque déférente inquiétude.
-
-On n'osa plus inspecter que de loin. Les barques en promenade sur le lac
-ne manquaient jamais d'observer les fenêtres et les terrasses du
-château. Souvent on aperçut les deux silhouettes rêveuses accoudées aux
-balustrades blanches, ou bien assises sur les gazons, ou cheminant dans
-les allées, et toujours finissant par se perdre dans le refuge des
-arbres. Les lorgnettes braquées avaient pu, à la longue, discerner les
-visages: on savait enfin que la dame était belle et que l'homme était
-beau: même, on les disait tous deux d'une admirable beauté, si parfaite
-et si pure que les mots ne l'exprimaient pas et qu'elle ressemblait à du
-rêve plutôt qu'à une réalité...
-
-Chaque soir, à l'heure où le soleil se couche, les deux hôtes
-apparaissaient, debout sur une terrasse, contemplant la lumière et
-s'abreuvant de splendeur: quiconque les avait vus ainsi, dans le
-majestueux décor de leurs montagnes, ayant au-dessus d'eux le coucher du
-soleil, et devant eux le plat miroir du lac, illuminé de nuages, avait
-cru voir, entre deux ciels, un couple de divinités amantes.
-
-Parfois, sous les étoiles, la femme chantait au bord du lac, et sa voix
-emplissait toute la nuit; les notes de son chant couraient en
-rebondissant sur l'eau, pareilles à un vol de sylphides qui se
-pourchassent en dansant; ceux qui avaient entendu cette voix en
-demeuraient hantés, comme d'avoir surpris le mystère d'une religion
-défendue, et violé le secret d'un dieu.
-
-A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit public en était venu à cette
-sorte de vénération craintive, où le respect se mélange d'effroi, et,
-lorsqu'on devisait du couple, on n'en parlait plus qu'à voix basse. On
-en menaçait les petits enfants pour les rendre sages; mais tant de
-passion aussi se dégageait de ce mystère que, malgré la piété des deux
-amants, on évitait d'y faire allusion en présence des jeunes filles.
-
-Car une légende s'était formée, peu à peu.
-
-Cette légende racontait que deux êtres très beaux, très riches,
-puissants dans leur pays, deux êtres d'élection, et peut-être royaux,
-avaient l'un pour l'autre un amour infini, et leur univers se limitait à
-eux-mêmes. Ils avaient donc résolu de se retrancher des villes et de
-réfugier leur bonheur dans un cloître d'amour. Ils avaient choisi, pour
-la beauté de leur corps, de leurs âmes et de leur tendresse, le plus
-beau paysage. Ensemble, ils avaient dit adieu à toutes les choses, à
-tous les hommes, à toutes les vanités, et seuls dans leur cadre beau,
-ils vivaient de leur beauté.
-
-Amants, époux? Peu importait, car, à vrai dire, ils étaient plus que
-mariés, et n'étaient qu'une seule vie en deux corps. Une effrénée
-passion les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, une passion
-inlassable et mythologique, et dans leur chambre conjugale, et sous les
-dômes de verdure, et sur les lits de mousse, leur perpétuel amour
-exhalait des murmures extasiés.
-
-Les bourgeois de la ville prétendaient même, à voix plus basse, que,
-pendant une chaude nuit d'août, un poète curieux avait réussi à
-débarquer sous les saules du parc, et qu'il avait vu, de tout près, des
-choses, et entendu.
-
-Les deux amants, dans une anse retirée, au clair de lune, se baignaient,
-nus. Blancs et lisses, ils ressemblaient à deux statues de marbre qui,
-tout à coup, se meuvent dans la nuit. Leur nudité était si
-merveilleusement pure que le poète avait pu contempler la femme sans que
-sa propre chair osât se troubler un instant. Devant la majesté
-surhumaine du couple, il avait cru assister par miracle à l'animation
-d'un poème vivant. Et le poème avait parlé.
-
-Ary disait:
-
---Viens dans le clair de lune, Ellen, pour que j'adore mieux la divinité
-de ton corps. Je te sais toute, et cependant il me semble que je
-t'apprends toujours, car ton geste est éternellement nouveau. J'ai
-recueilli dans ma pensée tous les aspects de toi, dans toutes les poses
-de ta vie. Ils sont là, sous mon front, et cent mille statues peuplent
-ce musée de mon esprit. Si bien je t'ai conquise en moi, ô ma beauté,
-que nous pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient plus, mon âme
-immortelle perpétuerait par le souvenir les cent mille images de ta
-chair, que je porte et garde pour l'éternité tout entière!
-
-Ellen répondait:
-
---Mourir est peu de chose, puisque la mort ne nous séparerait pas. Nos
-âmes s'en iront ensemble dans les jardins de Dieu, plus beaux encore que
-les nôtres, et sous les arbres du Paradis nous revivrons par la mémoire
-la religion de nos baisers.
-
-Et l'amant répétait:
-
---Mourir n'est rien.
-
-Elle alors s'était écriée:
-
---Mais vieillir est la déchéance, et je ne veux pas, Ary, je ne veux pas
-être laide devant tes yeux! Je ne veux pas qu'aux chères visions de
-notre amour se substitue une image honteuse de la décrépitude...
-
---Tais-toi! Ne dis jamais de ces paroles qui profanent! Ellen, il est
-des mots interdits à toute phrase où se trouve le nom d'Ellen!
-
---Ami, si l'un de nous mourait, je le sens bien, l'autre mourrait aussi,
-et la tombe, à cause de cela, n'est pas à craindre. Mais
-qu'arriverait-il, si, longtemps, trop longtemps, nous restions sur la
-terre, côte à côte, tous les deux, et si la mort nous oubliait? Dieu
-défend qu'on se tue: comment donc ferons-nous pour ne jamais vieillir,
-et ne jamais nous voir vieillir? Pour empêcher le temps de nous déparer
-jour par jour, et de nous cacher nos précieux souvenirs en leur
-superposant de séniles laideurs, ami, comment ferons-nous?
-
-Le jeune homme, penché vers l'oreille de la jeune femme, murmura une
-réponse qui devait être consolante et douce, car l'amante sourit.
-
---Oui, dit-elle, ainsi nous ferons au premier cheveu blanc qui vienne à
-l'un de nous! Ainsi nous ferons, et ma jeunesse restera intacte en ton
-âme, et nos mémoires éternelles n'emporteront que des souvenirs de
-beauté.
-
-Ils parlaient de la sorte, nus et blancs, au clair de lune: des perles
-d'eau glissaient, comme des larmes de tendresse, sur leurs corps
-magnifiques.
-
- * * * * *
-
-Puis, un jour, la ville apprit que les jeunes amants s'étaient crevé les
-yeux.
-
-
-
-
-LE COEUR
-
-
-Clara Clarck eut un immense chagrin quand elle perdit son enfant.
-L'illustre tragédienne adorait ce petit être: elle avait concentré sur
-lui toutes les ardeurs de sa nature excessive et tenu son rôle de mère
-comme elle les tenait tous, passionnément. Par respect pour cette
-créature issue d'elle, la comédienne avait réformé sa vie, et la
-présence d'un berceau avait donné à toute sa maison un caractère
-auguste; l'amante folle avait prétendu devenir une mère sainte, et le
-baptême du petit avait été, pour elle, un sacre. On ne la voyait plus,
-dans New-York, que vêtue d'étoffes sévères, marchant avec gravité, et
-répondant aux saluts par un sourire plein de réserve.
-
-Toutes les capitales de l'Amérique connurent et louèrent cette
-conversion; l'Europe, plus sceptique, railla un peu; les poètes des deux
-mondes écrivirent des vers sur l'enfant faiseur de miracles, et le
-premier-né de Clara, dans tous les journaux de la terre, reçut un plus
-important accueil que s'il eût été le fils unique d'un empereur,
-héritier présomptif de quelque grand royaume.
-
-Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement survenue, si brusque et
-si terrible, acquit, dans la presse du monde entier, l'importance d'un
-événement international. Plusieurs rois et des reines adressèrent à
-l'actrice des télégrammes de condoléances qu'elle lut à travers ses
-larmes, et qu'elle jeta ostensiblement sur des meubles.
-
---Campbell, n'est-ce pas, vous répondrez à Sa Majesté? Je n'en ai pas la
-force...
-
-Elle fit embaumer le corps de son petit ange d'après les procédés
-égyptiens, car elle ne voulait point que la pourriture osât attenter à
-cette chair créée de sa chair; sans grande peine, elle obtint
-l'autorisation de conserver par devers elle le coeur de son enfant, pour
-lequel un célèbre joaillier cisela une double cassette de verre et d'or.
-
-Elle décidait toutes ces choses d'une voix nette et sacerdotale, la
-seule qui fût convenable entre deux crises de douleur.
-
-Mais lorsque le petit mort apparut, couché dans son cercueil de bois
-précieux, avec sa mignonne tête qui émergeait des dentelles, l'actrice
-fut admirable de désespoir. Agenouillée devant la bière, elle trouva des
-attitudes et des mimiques géniales, qu'elle n'avait pas besoin de
-chercher, et qui lui venaient en trouvailles spontanées, tant la
-situation l'inspirait.
-
-Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck se dressa, pâle, et parut
-grandie; elle leva les deux bras, d'un geste symétrique, et ses doigts
-raides étaient écartés en étoile; elle s'évanouit, et tomba, d'une
-ligne, comme un mât de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant et
-sublime. Les privilégiés qui eurent la bonne fortune d'assister à cette
-scène gardèrent le souvenir d'un inoubliable spectacle. Jamais l'art,
-aidé de la nature, n'avait encore donné une plus complète formule de la
-perfection dans l'anéantissement. Le sculpteur Smithson y trouva le
-sujet de son _Andromède_, qui devait être la gloire de sa vie. Quant au
-poète Hardywill, il admirait, ému, ayant choisi dans un coin de la
-chambre une place commode d'où il pût aisément tout voir, et se
-recueillir sans être dérangé par les poignées de main ou les paroles
-d'un importun; il méditait, enregistrait, immobile dans la pénombre: les
-choses vues, les choses entendues se déposaient en lui, dans les
-profondeurs fécondes de son âme, et déjà ce drame vécu se transposait en
-matière d'art; car, devant cette bière enfantine, il venait de concevoir
-la pensée première de sa _Clytemnestre à Aulis_, oeuvre qui allait faire
-de lui le Prince des Tragiques américains, et lui valoir l'honneur
-d'être comparé à Shakespeare.
-
-Après les funérailles, tout le monde se mit à l'oeuvre, et les fruits
-que devait porter la mort de cet enfant commencèrent à germer: Smithson
-modelait, Hardywill écrivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma
-le théâtre où elle jouait, et le public, privé cependant d'un plaisir,
-se résigna sans protester; même, il se réjouit d'une privation qui
-permettait à tous de prendre part au deuil de leur comédienne favorite.
-Après une semaine, le théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point;
-on salua son absence par une manifestation aussi discrète que la pouvait
-faire, en telle occurrence, l'amitié de tout un peuple.
-
-Puis, les événements reprirent leur cours; et cependant le bruit se
-répandait que Clara Clarck avait pour toujours renoncé au théâtre.
-
-Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie, destinant à la mère
-douloureuse le rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de fréquentes
-causeries, l'auteur s'ingéniait à exciter l'attention de la tragédienne
-pour la pièce et pour le rôle.
-
-Il disait:
-
---C'est votre chagrin qui m'inspire, amie, et c'est mon affection qui
-travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit être, afin que
-la postérité se souvienne de votre désolation, qui fut si grande et si
-belle.
-
---Merci, cher, de tout mon coeur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux
-plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparaître sur la scène. Je
-prétends désormais ne plus vivre qu'une douleur, la mienne! Je me
-consacre à mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude.
-
-Sans doute, elle était sincère, mais le psychologue savait que les
-sincérités se succèdent dans l'âme, et qu'elles peuvent être
-contradictoires sans être incompatibles, pourvu qu'on laisse au temps le
-loisir et le soin de remplacer l'une par l'autre.
-
-Il se permettait donc de répondre:
-
---Au monument que mon art veut élever à l'angoisse maternelle, la mère
-refuserait la collaboration de son art? Ce n'est pas possible! Non, mon
-amie, vous ne récuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour
-de mère et votre génie d'artiste! Vous devez à votre enfant ce sacrifice
-momentané de vos goûts égoïstes pour la réclusion, et c'est un sacrifice
-à faire sur sa tombe, hommage de l'art à la maternité! Vous jouerez
-comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l'oeuvre d'art une
-prière. Vous serez la prêtresse qui officie sur une mémoire, et votre
-rôle, fiez-vous à moi, sera le chant funèbre d'un souvenir qui devient
-culte.
-
-Il citait des vers, admirables d'ailleurs, et l'actrice frémissante
-l'écoutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les
-beautés la secouaient malgré elle, et, languissamment assise en son
-fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du
-Verbe; les courants de l'art, par le circuit de ses nerfs, montaient
-vers son cerveau, et des lampes s'allumaient au fond de ses yeux, sous
-le voile des pleurs.
-
---Ah! s'écria-t-elle, Clytemnestre avait la vengeance! Mais moi, dont
-personne n'a tué l'enfant, de qui me vengerai-je?
-
---De Dieu!
-
-Cette exclamation, qui n'avait point de sens, leur fournit pourtant
-l'idée d'une scène qui devait être la plus belle du drame, celle où
-Clytemnestre menace tout l'Olympe de sa colère maternelle.
-
-Dès lors, Clara Clarck s'intéressa davantage au poème, qui devenait un
-peu son oeuvre. L'auteur sentait cause gagnée.
-
---Ne sera-ce pas un bel effort de mère que d'associer le monde entier
-aux funérailles d'un enfant? De toute l'Amérique et d'Europe, on viendra
-vous voir. On saura, sur la terre, que Clara Clarck joue cette pièce
-faite pour elle, commandée par elle, écrite avec ses mots, sténographiée
-par le témoin de sa souffrance. On saura qu'après cette pièce Clara
-Clarck n'en jouera plus d'autre, et que doivent accourir tous ceux qui
-veulent l'entendre une dernière fois. Le succès sera prodigieux, et vous
-vous retirerez du théâtre en laissant sous le ciel une grande légende:
-celle de la mère qui convia les peuples à célébrer son enfant, et
-disparut ensuite!
-
-La tragédienne souriait. Enfin, elle répondit:
-
---Je jouerai.
-
-Aussitôt la nouvelle, électriquement, courut de capitale en capitale;
-l'émoi fut énorme. De tous les points du globe, les télégrammes
-retinrent des loges pour la première. La concurrence fit monter à des
-prix fabuleux les plus misérables places de la salle; la location
-atteignit le chiffre fabuleux de trente-sept mille dollars, pour la
-représentation d'ouverture; dès que la date fut arrêtée, les bureaux
-transatlantiques se virent assaillis par les locataires de cabines, et
-les couchettes de troisième classe, bientôt, firent prime.
-
-Les hôtels de New-York regorgeaient de monde: le duc de Candor loua,
-pour cent dollars par jour, la chambre d'un cocher.
-
-Personne ne devait regretter son argent ni ses peines.
-
-Le rideau se leva devant un cénacle d'univers.
-
-Clara Clarck fut de tout point sublime.
-
-Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre amuse Iphigénie et met une
-robe neuve à la poupée d'argile, qu'elle berce ensuite dans ses bras,
-sortit avec une émotion si touchante et si vraie que la salle entière
-fut tordue d'un spasme, au moment où la mère disait: «Dodo, petite
-poupée!...» On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse profonde
-de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul
-applaudissement fut des coeurs qui battaient.
-
-Au Deux, elle apparut magnifique d'épouvante et d'incompréhension, quand
-le devin Calchas lui annonça que sa fille était condamnée. Les
-supplications du Trois, lorsqu'elle se traîne aux pieds d'Agamemnon,
-exprimèrent une telle folie d'anxiété que les médecins présents
-craignirent pour sa raison, et, dans l'entracte, on redouta que la
-représentation ne pût aller plus avant.
-
-Mais la beauté pure et complète, la restitution de la vie par le génie,
-la création vraiment divine fut au Quatrième acte, dans les deux scènes
-déchirantes de l'adieu avant la mort et du désespoir maternel sur le
-cadavre de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majesté des
-minutes vécues, et, les ressuscitant par l'évocation, les souffrit à
-nouveau devant la terre assemblée. Une formidable épouvante pesait sur
-les crânes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la
-peur de la mort serrait les gorges. L'angoisse n'eût pas été pire si le
-théâtre avait pris feu. On emporta des femmes évanouies.
-
-Après une telle magie, on se demanda ce que pourrait être le Cinq:
-l'émotion humaine, portée au comble, ne pouvait rien donner au delà,
-vraiment! Déjà les critiques, qui, seuls, avaient gardé possession
-d'eux-mêmes, affirmaient que la pièce, mal construite, devait être
-arrêtée ici, et qu'après ce triomphe, il fallait baisser le rideau.
-
-L'auteur, plus inquiet que tous, mordillait sa moustache, et, pâle,
-songeait, comme un homme perdu, à l'énorme réserve de chaleur et de
-forces qui serait nécessaire pour mettre en valeur la violence des
-imprécations finales.
-
-Clara Clarck, elle-même, s'était méfiée de ses propres forces et n'avait
-pas examiné sans appréhension le danger de cette scène, où elle maudit
-et menace les dieux.
-
-Mais toutes les craintes se dissipèrent, et l'angoisse reprit les
-spectateurs quand la tragédienne apparut, blême, épuisée par les actes
-précédents, soutenue par ses femmes, et portant, un peu loin de son
-corps, au bout de ses deux bras tremblants, l'urne qui contenait les
-cendres de son Iphigénie.
-
-Elle se traîna vers l'autel, et sa colère aux dieux, que l'auteur et la
-foule s'attendaient à voir sortir dans la véhémence, s'exhala en plainte
-sourde d'une créature sans force: menace d'autant plus lugubre que notre
-humanité la sentait impuissante.
-
-Un seul cri, mais il fut horrible!
-
-Clytemnestre, à la fin de ses imprécations, se redressait, folle, pour
-jeter l'urne cinéraire contre la statue de Diane, et la mère vengeresse
-s'exclamait dans le dernier vers du poème:
-
-«Que retombent sur ta face, ô déesse cruelle, les cendres de mon
-enfant!»
-
-Clara Clarck brandissait l'urne au sommet de ses bras: mais les forces
-lui faillirent alors, et le hasard fit cette chose effrayante que
-l'urne, faiblement lancée, alla tomber sur le sol, au pied de la statue,
-et fut brisée, tandis que la mère s'évanouissait véritablement.
-
-Alors on vit que la tragédienne, pour s'inspirer d'une douleur plus
-authentique, avait, dans l'urne du théâtre, caché son coffret de verre
-et d'or,--le coeur de son enfant, qui roula sur la scène.
-
-
-
-
-LE TÉMOIN
-
-
---Un lâche, dites-vous? Je suis un lâche? Non, monsieur, je ne suis pas
-un lâche! J'aime ma tranquillité, voilà tout, et j'en ai bien le droit.
-J'ai assez vécu pour apprendre que la meilleure façon de vivre en paix
-est de passer inaperçu: quand on ne s'occupe pas des gens, les gens ne
-s'occupent pas de vous. A se mêler de leurs affaires on ne gagne que des
-coups, et je n'ai pas envie de recevoir des coups, moi! Je suis un bon
-père de famille, qui tient honnêtement son commerce, et je peux dire que
-je n'ai jamais fait tort à personne, d'un sou, non, monsieur, pas même
-d'un sou. J'élève mes enfants et je les ai nourris, ainsi que leur mère,
-sans qu'on puisse dire ça sur mon compte! Et j'irais, à mon âge, me
-fourrer dans une affaire louche, une affaire de cour d'assises, oui,
-monsieur, de cour d'assises, au risque de voir mon nom sur les journaux?
-Qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le quartier, si j'étais appelé en
-justice? Monsieur, quand on est dans le commerce, il ne faut pas se
-faire appeler en justice, même comme témoin. C'est mettre le doigt entre
-l'arbre et l'écorce, et on y laisse toujours quelque chose. Or, moi, je
-veux léguer à mes enfants un nom honorable, qu'on n'a jamais imprimé
-dans les journaux ni appelé en cour d'assises!
-
-Et puis, est-ce que je les connaissais, ces messieurs-là? Est-ce que je
-savais, moi, lequel des deux avait tort ou raison? Et vous ne le savez
-pas mieux que moi. Mais vous voulez que j'aille prendre parti pour l'un
-contre l'autre, dans les difficultés qu'ils ont ensemble. Jamais,
-monsieur! Je ne suis pas un chien, pour m'introduire à l'aveuglée, dans
-un jeu de quilles, et je le dis comme je le pense... Un lâche? Mais vous
-en auriez fait autant que moi, et pas davantage, ou du moins je l'espère
-pour vous.
-
-Comment! Je monte en wagon. Bien: j'ai payé ma place, et qu'est-ce que
-je demande? A être porté là où je vais. Le reste ne me regarde pas. A
-l'autre bout du compartiment, un monsieur est assis, c'est son droit. Il
-va où il veut, il est ce qu'il peut, ça ne me regarde pas, et pourvu
-qu'il ne se mette pas à fumer, je n'ai rien à dire. Car je ne déteste
-pas une bonne pipe, mais je ne peux pas souffrir la fumée des autres.
-D'ailleurs, il ne s'agit pas de ça. Ce monsieur a un air très
-convenable, et je ne m'occupe pas de lui. Au moment où le train va se
-mettre en marche, un autre voyageur ouvre la portière, entre, et
-s'assied: tout cela très vite. Il est pressé, il a failli manquer son
-train ou du moins on peut le supposer: cela arrive à tout le monde, je
-veux dire à tous ceux qui ne prennent pas leurs dispositions, et qui
-s'en vont en étourneaux. Mais est-ce que cela me regarde, si un
-compagnon de voyage, que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai jamais,
-calcule mal son temps et dispose mal l'emploi de sa journée, au risque
-d'arriver en retard? Simplement, je me dis en regardant sa moustache
-grise et ses cheveux gris: «Voilà un individu auquel l'expérience de la
-vie n'a pas suffisamment appris que toute chose a son heure.» Il porte
-un lorgnon de verre bleu, c'est son droit. La petite lumière tremblante
-du wagon, avec sa fixité, m'est tout à fait désagréable, et je ne peux
-pas trouver mal que les autres s'en garantissent en portant des lunettes
-bleues. Je ne suis pas chargé de surveiller les habitudes du monde.
-Donc, c'est fini, je ne m'occupe plus de rien, je pense à mes affaires,
-et que chacun se débrouille.
-
-Nous voilà partis, mes deux voisins s'endorment, et, ma foi, peu à peu,
-j'en fais autant. Quand je dis que je m'endors, j'exagère un tantinet,
-car je suis ainsi, moi: je ne peux pas dormir en chemin de fer.
-Sommeiller, oui, je sommeille: j'entends tout, et pas un seul nom ne
-m'échappe, lorsque le conducteur appelle les stations. Je ne suis pas de
-ces idiots qui laissent passer leur gare et se réveillent dans un pays
-où ils n'ont rien à faire que d'attendre en grelottant un autre train
-qui les ramène au point où ils auraient dû descendre. Mais quoi? C'est
-une qualité que j'ai là, une qualité commode, utile, pratique, et vous
-n'allez pas prétendre que j'use de mes avantages naturels pour m'attirer
-des ennuis!... Donc, j'entends tout, et nous étions partis depuis une
-heure, quand le monsieur à moustache grise fit un léger mouvement que
-j'entendis d'abord, et que je vis aussitôt. Car je vois tout: il ne se
-passe guère dix minutes, que je n'entr'ouvre les paupières, pour me
-rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Oh! nullement par
-curiosité, je vous prie de le croire, car ça ne me regarde pas, ce que
-font les autres: tout de même, quand on voyage avec des gens qu'on ne
-connaît pas, il n'est pas mauvais de se tenir sur ses gardes. Mais,
-encore une fois, je ne veux pas que cette prudence m'occasionne des
-désagréments ou des dangers, puisqu'au contraire je n'ai cette prudence
-que pour les éviter. Est-ce logique, cela? Vous sentez bien que vous
-n'avez rien à répondre...
-
-Le monsieur à moustache grise se déplaçait tout doucement de côté. A la
-fin, il se leva, et tira le store sur la lampe. Qu'auriez-vous fait à ma
-place? Engager une discussion? «--Je veux de la lumière,
-monsieur!--Monsieur, la lumière me gêne!--Et moi, monsieur, elle me
-manque!» Je n'aime pas les querelles. Je ne me dispute jamais avec
-personne, et moins encore avec les gens que je ne connais pas: on risque
-de se prendre à de mauvais coucheurs, qui mettent tout de suite les
-choses au pire, en se fâchant tout rouge, et qui vous font des menaces.
-Cela ne me convient pas, et, du reste, je ne voyais aucun inconvénient à
-tirer le store sur la lampe, puisque, je vous l'ai dit, la lumière
-m'incommode et me tire l'oeil.
-
-D'ailleurs, le monsieur à moustache grise revint s'asseoir, très
-discrètement, d'autant plus discrètement qu'il s'éloignait de moi pour
-se rapprocher de l'autre voyageur, et j'aimais autant cela. Il ne me
-plaît guère, en wagon, de sentir trop près de moi les individus
-suspects.
-
-Celui-là, en effet, commençait à me paraître suspect. Je ne sommeillais
-plus du tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne lever les
-paupières qu'imperceptiblement, et sans bouger, pour qu'il ne se doutât
-de rien.
-
-Il ne bougeait pas non plus, ou si peu... Il faisait semblant d'être
-immobile, mais, en réalité, ses mains seules bougeaient, et toutes les
-deux, dans une poche de son manteau, ce qui lui donnait une posture tout
-à fait incommode: mais, sans doute, il avait ses raisons pour en agir
-ainsi, et cela ne me concernait en aucune façon.
-
-Je n'étais pas bien sûr, pourtant, que cela ne me concernât point, car
-le voyageur, tout en travaillant dans sa poche, glissait de temps en
-temps vers moi un coup d'oeil oblique, mais rapide, qui se croisait avec
-le mien, et j'éprouvais une sorte de secousse électrique lorsque nos
-deux regards s'accrochaient l'un à l'autre, à mi-chemin. Je ne me suis
-jamais battu en duel, et, pour cause, mais j'imagine que les combattants
-doivent ressentir une impression analogue quand les deux épées se
-touchent pour la première fois. Je pensai que l'inconnu pourrait bien
-sentir aussi le contact de mon regard comme je sentais le sien, et je ne
-me souciais nullement qu'il me demandât compte d'une surveillance à
-laquelle je n'avais aucun droit, aucun titre. Je ne suis pas de la
-police, moi, et la Compagnie ne me paie pas pour épier les voyageurs! Je
-refermai l'oeil, et ne le rouvris qu'au bout d'un instant, pour
-m'assurer que je ne courais aucun danger.
-
-Le mouvement des deux mains dans la poche devenait plus fiévreux, et
-j'aurais bien voulu savoir ce qui allait sortir de cette poche. Car on a
-beau se désintéresser des affaires d'autrui, on peut bien, n'est-ce pas?
-s'inquiéter du manège bizarre d'un compagnon de route qui travaille dans
-l'ombre à préparer un mauvais coup.
-
-J'aurais été une bête, en effet, si je n'avais pas compris qu'il
-s'agissait d'un mauvais coup... Brusquement, les deux mains sortirent de
-la poche, tenant un linge blanc, un mouchoir plié, ou autre chose, cela
-ne me regarde pas. Il y avait aussi un flacon, que je vis briller.
-L'étranger, en même temps, fut debout, et, déjà, il se penchait vers
-l'autre voyageur, lui appliquant le linge sur la bouche.
-
-J'éprouvai une réelle satisfaction, alors, celle de constater que je
-n'étais pas en cause, bien que l'inconnu, à chaque seconde, tournât les
-yeux de mon côté, partageant son attention entre moi et celui que je
-pourrais appeler sa victime. Je sentais une assez forte odeur
-pharmaceutique, et je crois bien que c'était l'odeur de l'éther, mais je
-n'en suis pas sûr, et je n'avais rien à y voir.
-
-Au surplus, j'avais refermé l'oeil, et, pour mieux témoigner de ma
-complète indifférence, j'aurais ronflé, si je n'avais eu peur d'attirer
-l'attention.
-
-Cependant, je pris encore sur moi de relever une paupière, à peine, pour
-surveiller les distances, et m'assurer que je ne courais toujours aucun
-risque personnel.
-
-A ce moment, le voyageur avait pris le portefeuille de l'autre voyageur,
-et en retirait une pièce qu'il paraissait connaître, puisqu'il l'examina
-rapidement; il remit le portefeuille, reboutonna l'habit, et, en même
-temps, je refermai l'oeil. Je ne me souciais pas qu'un homme, qui ne
-semblait guère scrupuleux, me soupçonnât de l'avoir vu arranger ses
-petites affaires. Mettez-vous à ma place! Aussi, je ne me risquai pas de
-longtemps à rouvrir l'oeil.
-
-Dire que le coeur ne me battait pas un peu, ça, c'est autre chose; car,
-en somme, on n'assiste pas sans sourciller à un assassinat; l'individu,
-par prudence, peut vous régler votre compte, au moindre geste qu'on
-fait, s'il se méfie de vous. Et le gaillard se méfiait. Il ne me
-quittait pas des yeux! Je sentais son regard sur moi, oui, monsieur, je
-le sentais! Mais je fus héroïque et je n'ai pas bronché. Car j'ai du
-caractère, voyez-vous, de la force, et quand il s'agit de faire face aux
-événements, je ne perds pas mon assiette.
-
-Tout de même, le temps me semblait long, et je ne savais plus guère où
-j'en étais de ma route. Il se passa peut-être dix minutes, peut-être un
-quart d'heure. J'entendais l'homme bouger, mais loin de moi, toujours à
-sa place. Ce fut un grand soulagement, quand la locomotive siffla, et
-quand je compris qu'on allait s'arrêter. Je coulai un regard sous ma
-paupière: le monsieur à moustache grise avait les cheveux noirs, la
-figure imberbe, trente ans à peine: grand bien lui fasse! Il ne portait
-plus de lorgnon, et, dès qu'on s'arrêta, il descendit du train.
-
-J'en fus bien aise: je ne risquais plus rien. Je me mis sur mon séant et
-je regardai l'autre homme qui n'avait pas bougé d'une ligne. Cela
-n'allait pas être drôle de voyager avec un défunt! Car je ne savais pas,
-moi, si cet individu était mort ou vif, et il était permis de supposer
-n'importe quoi, même la mort, surtout la mort: aussi, tout d'un coup, je
-me décidai à descendre, pour changer de wagon.
-
-Alors seulement, monsieur, et quand je fus debout sur le quai avec ma
-valise à la main, je m'aperçus que j'étais arrivé moi-même! J'avais
-failli passer la station où je me rendais, et c'est bien l'unique fois
-de ma vie! Il faut croire que toute cette affaire m'avait un peu tourné
-la tête.
-
-Devant la gare, je retrouvai le monsieur au flacon, installé dans
-l'omnibus de l'hôtel. J'en fus quitte pour prendre un autre véhicule,
-afin de ne pas gêner ce garçon, mais surtout par prudence, et je ne l'ai
-jamais revu.
-
-J'ai su, le lendemain, qu'un voyageur avait été trouvé mort, à ce qu'on
-disait, de congestion. Je me suis bien gardé, comme vous pensez, de
-corriger cette erreur. Je ne me reconnais pas le droit de donner des
-leçons, à qui que ce soit, et si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est
-que l'affaire est classée depuis dix ans.
-
-Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais se mêler de la Justice; je
-paie l'impôt, pour que l'on paie des magistrats, et ils font leur
-métier, mais je n'ai pas à le faire pour eux. Mêlez-vous-en! Si l'accusé
-est condamné, cela vous fait une belle jambe, et, s'il est acquitté, il
-sait bien vous retrouver un jour!
-
-Et puis, le public, qu'est-ce qu'il dit?
-
-Il dit: «Un tel... Ah! oui... Celui qui a été mêlé à une affaire
-d'assassinat!»
-
-Personne ne sait plus si vous étiez complice ou témoin, et, dans notre
-partie, monsieur, il faut un nom sans tache, si on ne veut pas détourner
-la clientèle... Chacun chez soi! Voilà ma règle, monsieur.
-
-Pratiquez-la comme moi, et vous vous en trouverez bien, comme moi.
-
-
-
-
-TOUTE L'OEUVRE
-
-
-Personne ne contestait, au richissime Goldenstock, son goût éclairé pour
-les Arts: on ne lui reconnaissait pas seulement, comme à tant d'autres,
-la passion d'un collectionneur ou les notions d'un amateur. Il avait, en
-outre, cette espèce de science innée, divinatoire, supérieure à toutes
-les connaissances acquises, et qui est l'instinctive compréhension du
-beau. Il flairait les chefs-d'oeuvre, ainsi qu'un chien de chasse flaire
-le gibier, et faisait lever les talents inconnus. On entrait dans sa
-galerie avant d'entrer dans la gloire: il acquérait ainsi, à peu de
-frais, les oeuvres les plus remarquables des jeunes. Mais nul ne
-songeait à se plaindre de lui avoir, pour peu d'argent, cédé sa
-meilleure toile: car c'était plus qu'une bonne fortune, que de vendre à
-Goldenstock, et c'était déjà la fortune; l'accueil de cet homme qui
-n'agréait que l'Admirable, et qui ne s'était jamais trompé, valait mieux
-sur la place que toutes les médailles, et cotait un artiste, comme une
-valeur en Bourse: son choix était un critérium d'infaillible avenir, et
-les marchands de Londres, de Berlin, de New-York, de Chicago, de Paris
-et de Vienne surveillaient les élus de Goldenstock pour les adopter à
-leur tour.
-
-Il était d'ailleurs généreux, au besoin, et, lorsqu'il désirait
-s'approprier une oeuvre, il savait la payer cher, et très cher, s'il
-fallait: il payait même sans tristesse. Au surplus, il ne trafiquait
-point, n'achetant jamais pour revendre, mais pour garder: ce qui entrait
-dans sa galerie n'en sortait plus. Il mettait son orgueil à organiser
-chez lui le Musée du XXe siècle, à y concentrer toute la gloire d'une
-époque, et à laisser derrière lui ce monument de son éclectisme et de sa
-richesse. En parlant des oeuvres rassemblées par lui, il disait: «Mon
-oeuvre», et l'on ne sut jamais si ce mot était, dans sa bouche, un trait
-de modestie ou de vanité.
-
-L'édification de son immense fortune semblait le flatter moins, mais on
-peut croire que cette attitude n'était nullement sincère, et que s'il
-affectionnait l'art, comme un luxe, il ne vénérait que l'or, comme une
-force.
-
-Il avait gagné des millions dans le commerce des conserves, et sa marque
-était la plus réputée du monde: du Sahara aux deux pôles, on lisait son
-nom sur le fer-blanc de ses boîtes, et, par ce temps d'explorations
-enragées, de caravanes, de missions et de colonies, il pouvait se vanter
-de nourrir l'univers. Il s'en vantait, avec un gros rire sonore, qui lui
-donnait un air de bonhomie, bien qu'il ne fût bonhomme en aucune façon.
-
-On le disait sournois, et il mettait toute son étude à paraître, au
-contraire, d'une brutale franchise. Dur, net, sec en affaires,
-impitoyable, il traitait, signait, touchait, soldait et, hormis la
-peinture, n'aimait rien ni personne. A cause de ses conserves et de son
-musée, on l'avait surnommé le Conservateur. Il avait, en apparence, du
-moins, l'inamovible sérénité de l'emploi. Il n'admettait sur terre que
-trois existences: son intérêt, sa galerie, et la loi, c'est-à-dire son
-droit.
-
-On ne savait pas que jamais aucune émotion l'eût secoué, ni de pitié, ni
-de douleur, ni même de joie. Il encaissait les deuils ou les bonheurs,
-sans sourciller, et les portait en compte-courant. De même, il se
-montrait sans compassion pour les misères d'autrui, sans indulgence pour
-les faiblesses.
-
-Son fils unique mourait?
-
---Que voulez-vous? C'est la nature.
-
-Un de ses plus dévoués agents, aide et compagnon de ses débuts, un ami,
-osait, dans une heure d'égarement et de besoin, prendre à la caisse une
-somme qu'il pensait restituer en fin de mois? Goldenstock le faisait
-arrêter, condamner, et ruinait cette famille.
-
---Que voulez-vous? C'est la loi!
-
-Sa femme le trompa et s'enfuit avec un peintre déjà illustre.
-
---Que voulez-vous? C'est la femme!
-
-En cette circonstance pourtant, on admira la conduite du Conservateur,
-et on se demanda avec étonnement s'il ne conviendrait pas de lui
-reconnaître une grande âme. Il fit montre, en effet, d'un stoïcisme peu
-commun, et marqua bien qu'il mettait l'Art au-dessus de tout, même de
-ses rancunes.
-
-Les gens de Bourse furent les plus surpris de son indulgence, car ils le
-connaissaient pour tenace dans ses haines, et plus d'une fois il en
-avait donné la preuve; on savait que Goldenstock parvient toujours à se
-venger du tort qu'on a pu lui faire ou lui vouloir, et que même, afin de
-décourager les agresseurs, il se venge avec ostentation, terriblement.
-
---Que voulez-vous? C'est la lutte!
-
-Mais, de la séduction de sa femme, il ne se vengea point. Peut-être y
-était-il indifférent? On le supposa, ou tout au moins on crut que
-Goldenstock voulait paraître tel. Au lieu de décrier le peintre qui le
-ridiculisait, il affecta de lui conserver son admiration tout entière;
-la vilaine trahison n'empêchait pas l'immense talent:
-
---Que voulez-vous? c'est l'homme!
-
-Goldenstock continua donc à rechercher les oeuvres du jeune maître,
-malgré le surcroît de dépense que lui coûtait la nécessité de les
-acquérir de seconde main.
-
-Puis, le temps passa, qui fait tout oublier.
-
-Leur femme mourut, et l'homme d'affaires profita de la circonstance pour
-se rapprocher de l'artiste: excellente combinaison qui, du même coup,
-lui donnait un rôle noble, et supprimait, entre le producteur et
-l'acheteur, l'intermédiaire des marchands! Goldenstock y gagnait deux
-fois.
-
-Ce fut un pardon solennel, donné loyalement dans une poignée de main,
-devant témoins. La scène ne manquait de grandeur ni de simplicité; le
-coupable en fut ému... Il avait sincèrement aimé madame Goldenstock, et
-la main du mari lui fut bonne à presser, comme un vivant souvenir de
-l'absente: il trouva dans l'amitié du veuf une consolation à son propre
-veuvage, et sa tendresse déserte se réfugia près de lui. Dans les
-premiers temps, il aima Goldenstock par amour pour sa femme, puis
-ensuite par gratitude, plus tard enfin, par habitude.
-
-Rien pourtant, si ce n'est la mémoire de la morte, ne semblait devoir
-rapprocher ces deux hommes.
-
-Clément Gonthaud était un noble caractère, nature d'enthousiasme et
-d'idéal, incapable d'un calcul ou d'une arrière-pensée, silencieux, et
-probablement timide. Poète autant que peintre, il joignait à la maîtrise
-de son pinceau, à la subtilité de son oeil, une âme. Elle
-transparaissait dans ses toiles, et les illuminait; plus encore que le
-dessin savant et la palette précieuse, une indéfinissable émotion
-faisait la beauté de ses oeuvres; par delà ce qu'on voit, il y avait en
-elles quelque chose qu'on ne voyait pas, et qu'on sentait, comme si le
-peintre eût mêlé, dans sa pâte, de l'amour et de la tristesse.
-
-Cette poésie se fit plus intense, dans les tableaux qu'il composa après
-la perte de son amie, et toutes les rivalités jalouses s'inclinèrent
-devant lui. Gonthaud était vraiment le Maître incontesté: dans l'ouvrage
-de son deuil, il avait synthétisé l'âme anxieuse de l'époque, toute la
-morbidesse du XXe siècle, et ses panégyristes pouvaient dire à bon droit
-«qu'un si pur monument de beauté tiendrait sa place dans l'histoire de
-l'Art».
-
-Goldenstock avait accaparé ce génie.
-
-A part une seule oeuvre, vendue en Amérique pendant leur brouille, et un
-tableau médiocre acquis autrefois par l'État, le banquier possédait
-tout: il avait, dans sa galerie, consacré à Gonthaud un salon spécial,
-connu dans les deux mondes sous le nom de «Salle Gonthaud».
-
-Il disait au peintre:
-
---Je veux tout, mon ami, toute votre oeuvre! Je crois vous avoir
-suffisamment témoigné combien j'admire votre génie, n'est-ce pas? Vous
-m'en récompenserez, j'espère, en ne donnant vos productions qu'à moi.
-Nous ne discuterons jamais, et le prix qu'il vous plaira de fixer, mon
-ami, vous l'aurez, pourvu que vous me donniez tout.
-
-Goldenstock savait bien qu'il se risquait peu à parler de la sorte, et
-que Gonthaud n'était pas homme à le faire «chanter». Néanmoins, par
-prudence, il ajoutait: «N'est-ce pas aussi un bonheur, pour le grand
-artiste, que de voir son oeuvre rassemblée, de façon à constituer un
-tout, qui affirme la personnalité complète? Vous appartenez au pays, à
-qui je veux léguer ce trésor, quand je mourrai.»
-
-Cependant il restait, dans la salle Gonthaud, en pleine évidence, au
-dessus de la grande cheminée du XVIe, une place vide.
-
-Après l'enlèvement de madame Goldenstock, le peintre avait vendu en
-Amérique le seul tableau qu'il eût fait pendant ces mois heureux: la
-_Transfiguration_, plus qu'un portrait, était un chant d'amour;
-Buller-Smith, le Roi-du-Fer, de Chicago, avait, pour six ou huit mille
-dollars, acheté ce chef-d'oeuvre: sans nul doute, il refuserait
-invariablement de le céder; mais Goldenstock ne désespérait pas. Il
-proposa vingt mille, trente mille dollars, sans succès. Gonthaud, pour
-combler la place vide, voulut offrir à son ami une toile importante
-qu'il venait d'achever, mais le commerçant refusa ce cadeau.
-
---Non, non, cher ami! La place est vide par votre faute, excusez-moi de
-vous le dire; il faut qu'elle reste telle. Nous appellerons ce vide-là,
-s'il vous plaît, le reproche.
-
-Gonthaud baissa la tête; le richard lui posa la main sur l'épaule, et
-reprit:
-
---Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je vous remercie de votre
-pensée, mais que je ne puis accepter ce présent? Vous auriez l'air de me
-payer, entendez-vous, de me payer, moi, et nous serions quittes,
-n'est-ce pas? Non, non! Si cher que vaillent vos oeuvres, ce ne serait
-pas assez payer, mon ami!
-
-Il mit tant d'amertume dans l'intonation de ces paroles blessantes, que
-Gonthaud, offensé, releva la tête et regarda en face l'homme qui lui
-parlait: Goldenstock avait les yeux troubles et les lèvres pincées. Mais
-aussitôt il redevint calme, et, avec son large rire confiant, il ajouta:
-
---Ne nous désolons pas, cher ami, et patience! Nous le ferons revenir
-d'Amérique, ce chef-d'oeuvre! Il reviendra, et je le veux! Je peux ce
-que je veux. Puisqu'il a passé l'eau, il la repassera. On y mettra le
-prix, que diable!
-
-Il ne mentait pas. Deux ans après, la place vide était comblée: le
-Roi-du-Fer avait cédé aux offres du Roi-des-Conserves.
-
---Voilà. Vous me coûtez un million, mon ami. Vos amours se paient cher,
-n'est-ce pas? Mais, n'importe; c'est moi qui paie et j'en ai le moyen...
-Là, là... Ne froncez pas ces augustes sourcils. Ce que je disais là
-n'était point pour vous chagriner. Mettons que j'ai manqué de
-délicatesse et de générosité, pour une fois. Chacun son tour. Que
-voulez-vous? C'est le sang! J'ai parlé dans un moment d'humeur; on ne
-m'y reprendra plus, et je vous garantis qu'à l'avenir vous n'entendrez
-de moi qu'une seule allusion, une seule, la dernière... Ne m'interrogez
-pas; j'ai mon petit secret; je le garde... Je le garde.
-
-Puis, pour effacer l'impression de cette phrase énigmatique, il
-continua, doucereux:
-
---Vous n'imaginez pas combien j'éprouve de plaisir à posséder enfin le
-tableau de Buller-Smith! Toute l'oeuvre! J'ai toute l'oeuvre de
-Gonthaud, maintenant, toute l'oeuvre!
-
-Il se frottait les mains et sa face rougissait.
-
---C'est une chose unique dans l'humanité, que j'ai faite là! Ah! si
-Rubens, Rembrandt et Velasquez avaient eu le bonheur de rencontrer un
-Goldenstock! Au fond, je suis très fier de mon ouvrage, vous savez, mon
-ami! J'accroche ma gloire à la tienne, homme illustre! Vous emmènerez
-mon nom avec le vôtre dans l'immortalité, et des poètes raconteront le
-roman d'un grand peintre et d'un riche marchand.
-
-Gonthaud, pendant trois années encore, donna toutes ses toiles à
-Goldenstock, qui payait largement. Mais l'artiste, bientôt, ne travailla
-plus guère: la force, à la fin, lui manquait. Son âme avait brûlé son
-corps, et la vie qu'il avait mise dans ses oeuvres, peu à peu, s'était
-retirée de lui.
-
-Il languit deux autres années, sans rien faire, et triste, dans les
-villes d'eaux, sur les montagnes, en Égypte, en Provence, il allait dans
-les pays, maigre, le dos rond, la nuque mince, serré dans un châle, et,
-de ses yeux caves, il contemplait longuement la beauté du monde.
-
-Goldenstock lui avait princièrement envoyé un carnet de chèques, afin
-qu'il ne manquât de rien.
-
-Mais Clément Gonthaud voulut, avant de mourir, revoir son oeuvre. Le
-marchand l'attendait à la gare, et l'emmena chez lui, pour qu'il fût
-mieux soigné, qu'il pût mourir au milieu de ses toiles, au milieu de
-lui-même. Il poussa l'ingénieuse bonté jusqu'à faire dresser le lit du
-moribond dans la salle Gonthaud, juste en face de la _Transfiguration_
-qu'on décrocha pour allumer du feu dans la haute cheminée Renaissance:
-on dressa le chef-d'oeuvre sur un chevalet, et le peintre attendit la
-mort.
-
-Au bout d'une semaine, le médecin déclara que son malade avait encore
-une journée à vivre, au plus.
-
-Goldenstock congédia tout le monde. De ses mains, il aida Gonthaud à se
-lever.
-
-Ils firent ensemble le tour du grand salon: Gonthaud s'appuyait au bras
-du bienfaiteur. Longtemps ils s'arrêtèrent devant la _Transfiguration_:
-la face idéalisée de Mme Goldenstock souriait à son peintre, du fond de
-l'autre monde, et l'appelait. Le millionnaire hochait la tête. Le
-mourant regagna son lit.
-
---Je vois, disait-il... C'est bien... Quand on est à moitié dans la
-tombe, on juge de loin, sans vanité ni parti pris. Je suis sûr
-maintenant que c'est bien. Je laisse quelque chose. Je peux mourir.
-
-De sa main desséchée, il serra le poignet de Goldenstock, et murmura:
-
---Merci!
-
-Mais l'autre se récria:
-
---Ne me remerciez pas, que diable! Je ne veux pas qu'on me remercie!
-Vous n'avez pas à me remercier! Ce que fait Goldenstock, il le fait pour
-lui-même. Que voulez-vous? C'est ma joie.
-
-Du centre de la salle, il regarda les murs.
-
---Toute l'oeuvre de Clément Gonthaud!
-
-Il riait.
-
-Il aida le peintre à se remettre au lit, et, de sa rude poigne, il jeta
-dans l'âtre une bûche de chêne.
-
---Vous voyez, je vous soigne, mon brave!
-
-L'artiste, déjà haletant, répondit: «Vous êtes bon...» Le
-Roi-des-Conserves éclata de rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du
-long étendu, s'étira faiblement; sur l'oreiller, son masque, émergeant
-des draps blêmes, était jaune, et de ses deux mains remontées aux
-épaules, il serrait le linge; on ne voyait que les bouts de ses doigts
-repliés.
-
-Il dit: «Je ne me relèverai plus.»
-
-Goldenstock s'assit près du chevet.
-
---Non, grand homme, vous ne vous relèverez plus! Vous ne ferez plus de
-chefs-d'oeuvre, et vous n'enlèverez plus la femme d'autrui, et plus
-jamais vous ne vous offrirez ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts
-que vous! Non, grand homme!... Ne répondez pas; vous vous fatigueriez...
-
-De nouveau, il éclata de rire, violemment, et plein la chambre vide.
-Puis il se leva.
-
-Gonthaud essayait de comprendre, troublé. On vit ses pieds qui remuaient
-au fond du lit. Goldenstock s'en fut vers la cheminée, et s'accroupit
-pour attiser le feu.
-
---J'avais promis de ne plus vous parler qu'une seule fois de cette
-malheureuse petite affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce pas?
-
-Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint près de lui.
-
---Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai à vous dire un secret. Je l'ai
-promis, et je tiens mes promesses... Vous semblez bien ému et vous
-respirez avec peine? Remettez-vous. J'attendrai un instant: vous avez
-bien encore une heure à vivre, que diable!...
-
-Il examinait le moribond. Après un silence, il reprit:
-
---Là... Cela va mieux?... Vous fûtes un homme de génie, mais un homme de
-rêve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la
-puissance de l'or. Vous allez comprendre, mais un peu tard... Je
-possède, n'est-ce pas, toute l'oeuvre, l'oeuvre immortelle de Clément
-Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une
-banalité acquise par l'État, et l'avenir vous ferait tort s'il vous
-jugeait d'après cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait
-que cela, vous feriez une piètre figure devant la postérité!...
-
-Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et
-dit:
-
---Eh bien, voilà: je vais brûler le reste, mon ami.
-
-Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide, regardait droit devant lui.
-La bûche de chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait à hautes
-flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif à manche d'or.
-
---Vous m'avez pris ma femme: c'était votre plaisir. Je prends votre
-oeuvre: c'est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft!
-Une flamme, une fumée, une mauvaise odeur, et voilà ce qu'il reste de
-vous: les valets ouvriront les fenêtres pour établir un courant d'air,
-et vous disparaîtrez du monde, dans le courant d'air!
-
-Clément Gonthaud ne bougeait pas.
-
-Craignant qu'il ne fût mort et qu'il n'entendît plus, Goldenstock se
-rapprocha.
-
-L'agonisant respirait encore. Goldenstock s'inclina pour lui parler sur
-la face.
-
---Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai qu'une parole, on le sait sur
-la place. Je ferai comme je t'ai dit, et dès ce soir, mon garçon. J'ai
-payé! Mes bibelots sont à moi. J'en use comme il me plaît. J'ai payé!...
-Ce qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leçon
-servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle réclame, mon cher!
-
-Il s'éloigna du lit, et se dirigea vers le chevalet.
-
---Que voulez-vous? C'est mon droit!
-
-La tête de Gonthaud se tourna, très lentement, et elle vit l'homme
-debout près du chef-d'oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait
-clair; elle vit l'acier qui entrait dans l'angle de la toile, et qui
-filait le long du cadre, avec un bruit.
-
---Regarde!
-
-Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait
-comme un tablier mouillé.
-
---Un million, ça! cria-t-il, une flambée d'un million! Mais quelle
-réclame!
-
-Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de
-statue, était pétrifié, avec des yeux troubles.
-
-Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour écouter: il
-lui parut qu'une imperceptible haleine râlait encore sur les lèvres du
-grand artiste. Peut-être les prunelles n'avaient pas cessé de voir?
-
-Bien vite il découpa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au
-feu. Le travail dura longtemps.
-
-Mais, avant la fin, Clément Gonthaud était mort.
-
-
-
-
-SUPRÊME IDYLLE
-
-
-L'été finissait ce soir-là: c'était le printemps de l'automne. Quelques
-feuilles, déjà, se détachaient des branches, et, balancées un instant
-dans l'air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de
-jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurrées
-par ce renouveau d'un jour, croyaient que la saison des nids allait
-recommencer dans la saison des vignes.
-
-Les ceps chargés de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de
-pourpre les collines qui dévalent largement vers le fleuve: d'en haut,
-on voyait, dans le bas-fond, l'eau plate et lumineuse s'étaler par
-endroits, pour se perdre tout à coup dans le fouillis des arbres roux et
-des îlots, et réapparaître ailleurs, et se perdre à nouveau, faisant,
-sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vesprée,
-sous le resplendissement de leurs immobiles reflets.
-
-Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante enveloppait les choses et
-les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la
-transparence d'une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s'éployait
-sur les paysages recueillis, et versait de la piété, car le printemps
-est un reposoir, tandis que l'automne est un temple; et si, dans les
-mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpité avec la
-vie universelle, c'est avec notre âme que communie l'âme du monde
-automnal. Dans l'agonie des champs et des cieux, l'homme mûr reconnaît
-son image: il les aime d'être semblables à lui, comme il a aimé tous les
-dieux qui se sont faits hommes, parce qu'en les aimant ainsi, c'est
-encore lui qu'il révère et qu'il aime...
-
-A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le
-sentier qui serpente parmi les herbes drues.
-
-Ses cheveux grisonnaient à ses tempes, et des rides prématurées
-traversaient son front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite, pensaient.
-C'était un homme des villes, jeune encore, mais chargé d'une vie
-nombreuse, et d'émotions passées. Il marchait tête nue, baissant et
-relevant le front, regardant tour à tour la terre humide et l'ample
-horizon; peut-être, ne savait-il pas lui-même si plus il jouissait ou
-souffrait de sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant elle
-écrasait son coeur.
-
-Dans une clairière, il s'arrêta.
-
-L'espace, alentour, était rose. L'homme se sentait regardé par la
-compassion du soir; toute son âme se tendait pour embrasser la nature
-fraternelle qui se faisait si tendre dans l'adieu; devant cette mort
-sereine du jour et de l'été, ses lèvres remuaient comme pour des paroles
-qui doivent n'être plus prononcées...
-
-Et voilà que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa
-silhouette déjà brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme.
-
-Il s'approcha.
-
-La femme, sans prendre garde à lui, demeurait immobile. Elle était belle
-et triste, et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs mourantes, elle
-incarnait cette heure, et sa riche maturité, dans ce monde peuplé
-d'adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole.
-
-Il vint plus près de l'inconnue, qui ne se détourna point.
-
-Enfin, elle le regarda.
-
-Parce qu'il pensait les mêmes choses, elle n'eut pas honte d'être
-surprise dans sa pensée intime, et la pudeur de son âme ne fut pas
-épouvantée.
-
-Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans leurs yeux qui se
-rencontraient pour la première fois, ils se reconnurent sans s'être
-jamais vus: c'est pourquoi il resta debout à côté d'elle, ayant senti
-qu'elle permettait sa présence. Même, chacun d'eux avait peur que
-l'autre s'éloignât, parce que, sans le savoir, ils s'étaient espérés
-l'un l'autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d'abord,
-leur crainte mutuelle d'être trop tôt abandonnés. Cependant, comme ils
-sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur
-recueillement, et déjà le ciel, la terre, le couple, tout n'avait plus
-qu'une seule âme.
-
-Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et côte à côte, dans leur muette
-adoration; par instants, ils échangeaient un sourire presque chagrin et
-presque ami, puis, se tournaient vers le soleil.
-
-L'astre descendait plus vite; une vapeur se balançait au-dessus de
-l'eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait
-encore...
-
-Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse.
-
-Lorsque le bord du disque se déchira sur la colline, brusquement, un
-même sanglot leur échappa.
-
-Ils se rapprochèrent, dans la peur d'être seuls, et leurs mains se
-prirent.
-
-Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent.
-
-Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l'épaule de
-l'Amie, il l'attira avec lenteur, et avança la tête; le visage de la
-femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu'il appelait à
-lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence,
-quand l'homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot.
-
-Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il posa, tout près des
-cheveux, ses lèvres qui ne s'ouvrirent pas dans le baiser. En même
-temps, ils avaient fermé les yeux.
-
-Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa en arrière, comme
-pour le regarder à travers ses paupières toujours closes; il se pencha
-sur elle et leurs bouches s'unirent.
-
-Le soleil était à demi consumé; des brumes violettes se traînaient avec
-tristesse sur les herbes grasses, qui étaient maintenant d'un vert épais
-et sombre.
-
-Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s'étreignait.
-
-L'homme perçut contre son coeur les battements plus forts d'un coeur qui
-s'élançait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme
-si les jambes eussent défailli. Il vit trembler les cils, frémir les
-tempes. Il salua dans son âme la dernière bien-aimée, et, la posant sur
-le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait
-vers sa nuque, et qui se refermait.
-
-Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans la piété du crépuscule, des
-sanglots montèrent comme un encens, et Vénus alluma son étoile qui
-tremblait au-dessus des coteaux...
-
-Quand leurs lèvres se désunirent, tous deux, sans prononcer une parole,
-se tournèrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu.
-
-Graves, leurs yeux se cherchèrent.
-
-Près des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s'appuyèrent;
-chacun reconnaissait si bien l'âme de l'autre, que leurs deux gratitudes
-se souriaient avec mélancolie.
-
-Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que leur double vie s'était
-achevée dans ce dernier soir, ils méditaient ensemble sur la navrante
-douceur de s'être donné là, natures épuisées et vieilles avant l'heure,
-le baiser du suprême amour.
-
-Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son épaule.
-
-Devant eux, sous les fins brouillards de l'Ouest, le ciel était rose
-encore; mais à leur côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les
-saules, des pans de lumière azurée, glaciale.
-
-Lorsqu'il la crut assoupie, il se détacha d'elle avec des soins très
-lents; ensuite, il ramena le manteau qu'elle avait laissé, tout à
-l'heure, glisser à ses pieds, et l'étendit sur les genoux de l'inconnue.
-
-Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombée de la
-nuit, les suprêmes fleurs de septembre.
-
-Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics roses; les
-calaminthes mettaient des taches de carmin dans l'or mourant des
-tanaisies, des trèfles et des caille-lait; comme des étoiles mauves sous
-un nuage, les chicorées et les asters d'automne s'éteignaient parmi le
-blond duvet des clématites viornes, et par-dessus, dans un effort de
-joie, les potentilles secouaient leurs grêles clochettes.
-
-Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la
-grappe noire des hyèbles; il rencontra une touffe d'agonisantes
-anémones, qu'un vent de hasard avait semées là, et reconnut son bonheur
-d'un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits...
-
-Il remonta la berge, et s'en revint vers Elle.
-
-Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui tantôt les avait abrités, il
-ne la vit plus.
-
-Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe foulée, et c'était triste...
-C'était comme le péristyle d'une maison mortuaire, lorsque le cercueil
-est parti; des voiles d'ombre en deuil pendaient entre les troncs
-d'arbres, et des niches pleines de nuit s'approfondissaient sous les
-branches.
-
-Il appuya sa main sur leur couche récente, pour en retrouver la tiédeur;
-mais l'herbe était déjà froide de rosée.
-
-Il voulut appeler: il n'osa point, à cause du silence.
-
-Au pied de l'arbre, comme sur une tombe, il déposa son bouquet
-d'automne.
-
-En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et
-frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier râle de
-lumière.
-
-
-
-
-L'HÉROINE
-
-
-Le poète Pierre Dufaure résolut d'écrire un roman.
-
-L'époque semblait propice à cette tentative: il n'avait point de
-maîtresse et son cerveau était libre. Ses premiers vers avaient reçu bon
-accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire
-s'annonçait; son esprit délicat, fin, subtil et souple, paraissait
-devoir s'adapter à des genres divers; son imagination vive et nette
-évoquait des visions précises, et son oeil, qui savait découvrir le
-rapport des effets et des causes, lisait clair dans l'âme des hommes.
-Bien qu'il s'enthousiasmât volontiers, on le trompait malaisément. Il
-était mondain et regardait la vie: il prenait plaisir à la comprendre,
-et surveillait les manèges de l'amour ou de l'ambition avec un plaisir
-d'entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique.
-
-Néanmoins, il restait, par-dessus tout et malgré lui, poète: à cause de
-cela sans doute, il désira prouver qu'il était autre chose, pour
-affirmer l'empire de son esprit sur son instinct; et cette visée, un peu
-inconséquente au fond, ne laissait point cependant d'être noble,
-puisqu'elle tendait à la glorification de la volonté, fruit de l'effort,
-plus honorable dans l'homme que le génie lui-même, fruit de nature.
-
-Pendant l'automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces
-remarques, il fut témoin d'un drame intime qui se déroulait près de lui;
-il assista aux sournoises menées d'une séduction, vit la femme se
-complaire d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s'affoler
-et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il
-connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant
-qu'il méprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il
-entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui
-s'était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse
-jusqu'à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans
-les angoisses d'une révélation tardive.
-
-Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspiré sa
-verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne
-du plus bel amour.
-
-Il eut froid au coeur, rien qu'à concevoir le frisson glacial dont la
-pauvre femme allait être prise, lorsqu'il lui serait impossible de
-douter davantage: il la vit prisonnière dans l'ombre d'une cave, comme
-un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis,
-grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle
-de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue:
-mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait!
-
-Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des
-révoltes, et--pourquoi pas?--de la haine! Elle aimait en esclave, elle
-aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant
-toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son âme douloureuse
-planait au-dessus de ces hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement
-inéluctable, et se désolait dans l'impuissance.
-
-Belle étude à faire, que celle de l'être double, qui voudrait et qui ne
-veut pas, qui aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour replonger
-plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice!
-
-Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force,
-pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie
-de toute rébellion, et l'omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver
-qu'on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que
-la pudeur, plus fort que le rêve, il s'amuserait de traîner sa victime
-jusqu'à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l'une après
-l'autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et
-tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:
-
---Qu'en pensez-vous, ma chère?
-
-Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen
-banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus
-guère autorisé qu'à la rubrique des faits divers. La mort de l'héroïne
-apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un
-désespoir exaspéré jusqu'à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait
-chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le développement de cette maladie
-psychologique n'amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées,
-un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les
-brumes du scénario?
-
-De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du poète et se précisait:
-par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre,
-l'Idée s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles
-parasites et pompait de la vie.
-
-Pierre Dufaure était possédé.
-
-Cette emprise s'opéra dans la nuit, au retour d'un bal où le psychologue
-avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs
-consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et
-résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre
-développement de l'Idée.
-
-Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards
-retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le
-trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa
-demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées
-de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.
-
-Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent
-une ville, se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme s'y logeaient
-par familles...
-
-Il vit l'oeuvre achevée.
-
-Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte
-d'une Tantale qui n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour; puis, en
-fin de bataille, la chute.
-
-Secundo, l'épanouissement d'un être, la chair extasiée, l'âme ravie, la
-révélation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit!
-Mais, par degrés, l'étonnement se glissait dans ce coeur de femme, à
-cause des paroles vilaines qu'elle avait à entendre et des sentiments
-troubles qui la froissaient d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors
-pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître
-qu'elle avait pris; et c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un
-égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la
-seconde partie.
-
-Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète
-allait se donner carrière. Le roman tournait à l'épopée, descendait
-l'échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des
-luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du
-lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait
-fantastiquement à travers les étapes de l'horreur. Mais l'âme de la
-victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et
-dans les voluptés se faisait douloureuse!
-
-L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept.
-
-Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin,
-il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes
-parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée,
-qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table,
-l'interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.--«Et puis
-ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot
-encore!...» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à
-rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses
-qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui
-fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir
-d'autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour,
-brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une époque
-à l'autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les
-candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges,
-écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous!
-
-Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé.
-
-Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec
-ses bases fortes, l'oeuvre s'échafauda dans l'harmonie de l'art.
-
-Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.
-
-Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire,
-effrayé du labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il allait donner
-sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son
-moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux
-pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de
-compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une
-flambée dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son
-visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans
-la rue.
-
-Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre,
-il écrivit des lignes: sans qu'il y prît garde, l'oeuvre était
-commencée.
-
-Il esquissa d'abord le portrait de Renée. L'héroïne, veuve, tendre,
-déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle
-qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui
-plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouvées en aucune
-maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu'à ce jour, on peut
-l'avouer, s'étaient montrées d'une platitude irréprochable! Parmi la
-niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son
-dilettantisme ennuyé, et certes il en était las.
-
-Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur:
-elle fut l'introuvable.
-
-Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante,
-tiède d'avoir germé dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois, les
-larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se
-complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même
-l'enfant qu'elle avait été autrefois. A mesure qu'il la présentait, il
-la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui!
-
-Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un père jaloux, qui serait
-en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu'elle disait
-en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la
-voir et l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie propre, qu'elle ne lui
-devait pas.
-
-Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin
-d'être près d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de
-ce papier où l'exquise créature se manifestait en souriant.
-
-Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait:
-«Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des
-phrases, pour soi, en dehors de l'oeuvre. Dans les repos, il narrait des
-anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée
-à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les
-occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa
-chute prochaine.
-
-Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n'était pas seul:
-invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on
-riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes,
-pensèrent qu'il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car
-on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils
-se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la
-fêtait.
-
-Cependant, et malgré l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait
-point à se corser, et l'oeuvre restait aux préambules.
-
-Chaque fois que le poète essayait d'introduire en scène le second de ses
-personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et
-détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et,
-délivré de lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de Renée.
-
-Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant
-au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux
-élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge,
-et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge.
-
-Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout à la fois un acte de justice,
-de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée.
-
---Tu as entendu? Je l'ai traité de belle façon, comme il le mérite!
-
-Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la
-femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se
-reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir.
-
-Quand l'auteur voulut continuer d'écrire, il se prit la tête dans les
-mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées!
-N'était-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une
-si noble créature à des tourments qu'il pouvait empêcher, et de se
-faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de
-son rival!
-
-Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus
-tolérer qu'un profane y touchât.
-
-C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant
-de joies en ce monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui
-passe, tout fleuri de rêves...
-
-Le poète rangea ses papiers dans un carton où Renée demeura veuve, dans
-sa pureté, et le chef-d'oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais écrit.
-
-
-
-
-LE FIANCÉ
-
-
-Mon avis? La matière est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous
-autres médecins, à plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers!
-Assurément, la législation actuelle doit être et sera modifiée:
-l'intérêt général qui, dans les sociétés futures, prévaudra de plus en
-plus sur les intérêts particuliers, l'exige. Dans quelles mesures nous
-sera-t-il permis alors de dénoncer l'état de nos clients, lorsqu'ils
-sont un danger public? Je l'ignore. J'attends, et vous n'étiez pas né
-que j'attendais déjà.
-
-Alors, j'avais votre âge, et je jugeais de tout passionnément, avec
-cette intransigeante probité qui incite la jeunesse aux plus nobles
-actions et aux pires sottises.
-
-Je venais de terminer mon internat, et bravement je m'étais installé en
-plein Paris, n'ayant, pour noyau de ma clientèle future, que des espoirs
-et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-là ne nous demandent
-pas d'être célèbres tout d'abord. Le hasard, cependant, m'introduisit
-dans une maison riche; ma réussite date de ce jour, et vous imaginez
-avec quelle ardeur je me dévouais à délivrer ces capitalistes de leurs
-moindres malaises.
-
-C'étaient de braves gens, simples et bons, voire même compatissants,
-malgré leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent
-cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur
-temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci
-étaient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous
-les mérites sans savoir qu'ils possédaient les deux plus grands: la
-santé et la bonté. Ils m'accueillaient avec confiance, et je professais
-pour eux le culte qu'on doit aux fétiches, de la reconnaissance et même
-de la tendresse.
-
-La mère seule était de constitution délicate; la fille, le père,
-auraient découragé toute une Académie de Médecine, par l'insolence de
-leur superbe santé. Ah! la belle créature, que cette fille, le splendide
-chef-d'oeuvre! La nature et la société se mettent rarement d'accord pour
-doter un être complet, et les faveurs de l'une ne ratifient pas souvent
-les bienfaits concédés par l'autre. Ma petite cliente avait tout, le
-charme et la beauté, un organisme admirable dans une enveloppe exquise,
-un cerveau sûr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac
-d'autruche derrière une poitrine de déesse, des dents de loup, blanches,
-et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de
-l'esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans!
-
-Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je l'admirais scientifiquement,
-comme un beau produit de la nature; elle m'inspirait cette sorte de
-vénération que méritent les forces, et que le paganisme grec accordait à
-ses demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que pour l'exercice de ma
-profession, ayant eu la prudence et le bon goût de me tenir, avec cette
-famille, sur une extrême réserve, et de ne point abuser du gracieux
-accueil qu'on me faisait dans la maison.
-
-Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre professeur R..., dont
-j'avais été l'interne pendant une année, à Lourcine: il m'invitait à lui
-rendre une prompte visite. J'accourus.
-
---Mon cher enfant, me dit-il, les débuts d'un jeune médecin sont une
-affaire délicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil.
-Répondez-moi franchement: n'avez-vous pas, dans votre clientèle, une
-jeune fille riche et qui va se marier?
-
---Il est vrai, mon cher maître, que je donne mes soins dans une famille
-fort cossue, et qui possède, en outre, une fille d'âge nubile.
-
---On ne vous a parlé d'aucun projet matrimonial?
-
---D'aucun.
-
---Faites qu'on vous en parle et tâchez qu'on ajourne. Le fiancé est mon
-client: c'est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est
-dans un épouvantable état. Il m'a demandé s'il pouvait se marier, et je
-lui ai répondu qu'il ferait plus honnêtement d'assassiner quelqu'un sur
-la grand'route. Mais le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu; la dot
-le tente: il a dit: «J'attendrai.» Il n'attendra pas, je le sens. Il a,
-pour commettre le crime, une excuse d'un million. Je l'ai fait causer du
-mieux que j'ai pu, et il en a trop dit. Je n'ai pas cherché à connaître
-le nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre. Je vous avertis.
-
---Vous m'effrayez, mon cher maître. La jeune fille à laquelle je pense
-est un prodige de santé...
-
---Sauvez-la donc.
-
---Que puis-je faire?
-
---Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie
-entre vos mains, plusieurs vies, car, s'il naît des enfants, pauvres
-petits, je les plains!
-
---Je vais...
-
---Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous
-oblige à parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile:
-obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune
-homme ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et vous êtes libre
-devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir.
-
-Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la marche aide la pensée.
-J'allais d'abord très lentement, et cela vous indique que je ne savais à
-quoi me résoudre; au bout d'une heure, je marchais délibérément, et cela
-prouve que j'avais enfin une idée nette, un but certain. Quand vous
-voulez savoir si une action vous plaît sans réserve, observez vos pas:
-ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles
-par dextre ou par senestre: lorsque vous évitez les passants en appuyant
-sur votre gauche, l'action est veule, l'âme indécise; mais quand vous
-poussez à droite, tout va bien, et vous êtes fort.
-
-J'arrivai chez le père: je n'eus pas grand mal à obtenir l'aveu du
-mariage projeté, car le brave homme en était tout heureux. Je me permis
-cependant quelques discrètes objections, relatives à l'âge de la
-fiancée, aux périls d'une maternité hâtive.
-
---Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.
-
-Je me rabattis sur un autre thème: je parlai du jeune homme, du célibat,
-de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de
-la circonspection qui s'impose au père de famille...
-
---Écoutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais
-gré, comme d'un témoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et
-je ne doute pas qu'il consente à vous rendre visite: confessez-le.
-
-Deux jours après, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun,
-solide, élégant d'allure, clinquant de breloques, mais de regard louche,
-de parole hésitante, et qui ne me plut guère. Il m'apprit, avec un
-sourire fat, qu'il allait prochainement épouser ma jeune cliente et
-qu'il s'en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu'il désirait de
-moi; il répondit, net et vite, comme on récite une leçon:
-
---Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-père a paru
-souhaiter cette démarche de ma part, et les scrupules d'une famille, en
-pareil cas, sont trop légitimes pour qu'un galant homme se refuse à
-l'ennui de subir un dernier examen: j'en ai déjà passé plusieurs, car le
-siècle est aux examens, et je ne m'attendais point à celui-ci.
-Néanmoins, disposez de moi.
-
-Je le retins une heure. Il se prêta aux plus minutieuses enquêtes. Son
-état sanitaire me parut être irréprochable. Cependant, je ne pouvais
-concevoir que la vieille et sûre expérience de mon maître se fût trompée
-dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m'étais alarmé
-à tort, et que le malade du professeur R... n'avait rien de commun avec
-le fiancé de ma belle cliente.
-
---Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avisé que nous ne
-pensions: il nous a prudemment lancés sur une fausse piste, et n'a donné
-mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C'est un misérable, mais
-c'est un malin.
-
-Je communiquai au père le résultat de ma consultation: il fut charmé. Le
-mariage se fit. Je n'y assistai point. Si les médecins se rendaient aux
-mariages et aux baptêmes, ils s'obligeraient du même coup à fréquenter
-les enterrements, où leur présence est mal venue.
-
-Les nouveaux époux partirent en voyage, et huit mois se passèrent.
-J'oubliais cette histoire.
-
-Brusquement, on m'appela auprès de la jeune femme, que je trouvai chez
-son père.
-
-Je la vis, méconnaissable. Elle était enceinte: maigre, avec un teint de
-cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lèvre rongée.
-L'effondrement de cette beauté m'atterra. Quant à la nature du mal,
-dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une
-angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilité. Eh quoi? J'avais
-donc mal examiné l'assassin dénoncé par mon professeur, et je n'avais
-rien vu? On m'avait averti et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement,
-ma présomption, ma sottise m'avaient fait complice du crime! Ah! je vous
-prie de croire que j'ai passé là le plus cruel instant de ma carrière
-médicale!
-
-J'aurais tué le mari, pour me venger de moi!
-
-Par bonheur, le bandit ne se montra point.
-
-J'examinai la malheureuse: son enfant était mort. Il fallait, en toute
-hâte, procéder à la délivrance. Je demandai le secours d'un
-professionnel. Bien m'en prit: la pauvre femme mourut trois jours après
-l'opération. Je reçus son dernier soupir.
-
-Le père et la mère sanglotaient, aux deux extrémités de la chambre, sur
-des fauteuils, espérant encore, quand leur fille était déjà morte. Au
-bord du lit, un petit homme terreux et blond, à genoux, pleurait. Quant
-au mari, il persistait sagement à demeurer invisible. J'hésitais à
-porter aux parents la désespérante nouvelle.
-
---Monsieur, dis-je au père, je désirerais parler à votre gendre.
-
---Est-ce que... elle est... elle est... perdue?
-
---Votre gendre, monsieur, s'il vous plaît?
-
-Le père étendit la main dans la direction du petit homme agenouillé près
-du lit, et je ne comprenais pas.
-
-Tout à coup, j'eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l'homme
-blond et lui touchai l'épaule: il se redressa.
-
---Vous êtes, monsieur, l'époux de...
-
-Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif, et je le vis en
-face.
-
---Ce n'est pourtant pas vous, monsieur, que j'ai reçu dans mon cabinet.
-
-Il remua la tête, de droite à gauche, pour dire: «Non».
-
---Alors, monsieur, vous m'avez envoyé quelqu'un à votre place?
-
-Il remua la tête, de haut en bas, pour dire: «Oui».
-
-
-
-
-LE BALLON
-
-
-Il y a quarante années de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier.
-J'avais neuf ans.
-
-Je n'ai jamais connu ma mère, ou du moins il ne m'en reste aucune
-mémoire. Quant à mon père, il était assurément très bon, très tendre, et
-je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre
-lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation
-d'une distance inexplicable, mais que je m'explique à présent: cette
-distance, c'était sa pensée.
-
-Mon père, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-même, avec son
-idée, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans
-pouvoir pénétrer en lui. On raconte que, au décès de ma mère, on l'avait
-laissé seul près du cercueil, avant la levée du corps: lorsqu'on vint
-les séparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers épars et
-couverts de chiffres, avec mon père qui travaillait.
-
-Pourtant, il nous chérissait. Mais quand l'Idée s'installait en lui,
-elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait
-sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en
-souffrais à la manière des enfants, qui éprouvent les douleurs sans les
-analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans même savoir qu'ils
-les ont vues, ressentent toute entière la tristesse de les comprendre.
-
-Lorsque, le soir, mon père venait border mon lit et me baisait au front,
-j'apercevais ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs peintes du
-papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le coeur gros, et
-je pleurais dans l'ombre, après son départ. Alors, étant seul, j'osais
-lui parler et me plaindre; je me confessais à lui, je lui jetais au cou
-mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et
-de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et,
-le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille.
-
-Un jour cependant, mon secret éclata, avec mes sanglots, tout d'un coup:
-c'était pendant le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer fort, m'examina
-avec étonnement.
-
---Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal?
-
---Non, père...
-
---Mais si, tu as mal, puisque tu pleures...
-
---J'ai de la peine...
-
-Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes,
-vidant mon coeur, et je parlais comme quand j'étais seul, le soir, dans
-l'ombre, car, à l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je
-ne voyais pas mon père, qui ne répondait rien et me laissait parler.
-
-A la fin, je relevai la tête en tendant vers lui mes mains trempées de
-pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures
-géométriques. Je me tus instantanément. Le chagrin de n'être pas compris
-est très profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de
-pleurer en même temps que de parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout
-était à refaire, à redire, et je sentis nettement que désormais je ne
-pourrais plus renouveler la tentative.
-
-Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon père
-m'inspirait une vénération religieuse. Je retins mon souffle, pour
-contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les
-traçait, et le front incliné du chercheur.
-
-Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumière au sommet; je
-le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le siège
-de la pensée est là, et c'était là-dedans que je voulais entrer,
-là-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me
-semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller,
-comme un rayonnement de la pensée intérieure.
-
-Je me disais:
-
---Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas digne; quand mon père mourra
-comme ma mère, il partira sans savoir combien je l'ai aimé.
-
-Mon père avait, paraît-il, une maladie de coeur qui pouvait l'emporter
-brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumière sur le
-crâne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'éteindrait un jour.
-Enfin, elle se déplaça: mon père avait redressé son visage et me
-souriait. Il découvrait ma présence. Puis il se souvint.
-
---Ça va mieux, mon petit?
-
-Je répondis bravement:
-
---Oui, père.
-
---Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.
-
---Dans le ballon?
-
---Oui, mon petit.
-
-Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face une telle expression de
-bonheur.
-
---Écoute, dit-il.
-
-Il dressa la pointe de son index. Soudainement, je devins très heureux
-moi-même et très fier: une confidence de mon père allait descendre
-jusqu'à moi.
-
-Il dit:
-
---Aujourd'hui est un grand jour: j'ai trouvé! Jeudi sera un plus grand
-jour: j'essaierai!
-
---Avec moi?
-
---Oui, mon petit, avec toi.
-
-Cette fois-là, je me jetai à son cou et je m'y accrochai; mon père aussi
-me serrait fort. Il m'étreignait sur sa poitrine, non pas comme un fils,
-mais comme une victoire, comme le triomphe de sa vie et le total de son
-effort, puisqu'il venait de verser en moi le secret de sa réussite. Non,
-ce n'était pas son enfant qu'il embrassait si bien, mais qu'importe?
-J'étais le premier près de lui: il m'associait à son front! Ah! le
-souvenir de cette minute-là m'exalte encore de joie et d'orgueil! De
-pareils instants effacent tous les chagrins passés.
-
-Naturellement, mon père ne me donna aucun détail sur sa récente
-invention. Il avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité; il
-m'emmenait; cette promesse suffisait à mon orgueil, à ma gratitude, et
-j'en délirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon
-dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer à la réalisation d'un
-rêve humain! Doter le monde d'une victoire sur les éléments! Je
-concevais déjà la portée de cette chose avec une précision que mon père
-lui-même ne soupçonnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent
-jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne
-daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des
-hommes, et sentent mieux.
-
-Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous partîmes.
-
-Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne
-parlait pas. Il aménageait des choses, vérifiait des outils, des
-ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se
-relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de
-la crainte. On devisait à voix basse. On me montrait. J'étais fier.
-
-Mon père cria:
-
---Lâchez tout!
-
-Je me sentis lancé en l'air, comme par une fronde, et la respiration me
-manqua: j'avais fermé les yeux, cramponné mes deux mains au rebord du
-panier, fléchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur.
-
-Je voulus murmurer:
-
---Père...
-
-Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lèvres. Après un instant, j'osai
-respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement: entre
-les brins d'osier, j'aperçus des toits qui fuyaient; je refermai les
-yeux. J'entendais, derrière moi, les pas de mon père, qui allait d'un
-objet à l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les
-yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le
-sommet de ma tête dépassait à peine la rampe. Je me haussai sur la
-pointe des pieds...
-
-Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux
-vagues d'un petit lac, et les rues étaient minces, entre les maisons
-écrasées. Un beau fleuve s'en allait très loin, avec des courbes.
-Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous
-parvenait encore de la ville. C'était si beau, si grand, ce spectacle,
-que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je
-voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des bêtes, et ces
-reptiles blancs me semblaient être les seuls habitants de la terre
-azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon père: il me parut un
-dieu.
-
-Il avait les sourcils froncés, les narines dilatées; il travaillait,
-sans me voir, sans rien voir. Nous montions. Nous courions, portés par
-le vent. Les heures passaient, et les pays.
-
---Père...
-
---Quoi?
-
---Je voudrais faire pipi.
-
---Fais.
-
-J'eus envie de rire, et je ris, en imaginant que les hommes, sur la
-terre, diraient:
-
---Il pleut.
-
-Le soir, nous vîmes la mer: le soleil s'y couchait.
-
---Oh! père, que c'est beau!
-
-Il ne m'entendait pas.
-
-Cependant je respirais avec difficulté. Je ne savais pas que l'air se
-raréfie dans les hauteurs. Je me crus malade, et aussitôt je regrettai
-d'avoir encombré mon père de ma présence. Je n'osais l'occuper de moi,
-l'appeler à mon aide. Je le vis debout, arrêté, la main gauche à plat
-sur sa poitrine.
-
---Père! Tu as mal?
-
---Oui, c'est le coeur.
-
-Moi aussi, je commençais à souffrir. Mes tempes battaient. Le dos me
-faisait mal. Ayant passé la main sur ma bouche, je constatai avec
-épouvante qu'elle était pleine de sang.
-
---Père!
-
-Il ne répondit pas. Affairé, il appuyait sur des manivelles, et ses
-gestes étaient hâtifs, fiévreux. Il se leva pour saisir un filin: au
-dernier rayon du soleil, je vis son front très pâle, et deux taches de
-sang sur le coin de sa bouche.
-
---Père!
-
-Il ne répondit pas. Il tirait sur la corde, de toutes ses forces, et
-respirait bruyamment. Je tendis les bras vers lui, et je voulus me
-rapprocher de lui. Était-ce pour l'aider ou pour implorer son secours?
-Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien: une torpeur m'avait
-pris. Je crois que je tombai en avant.
-
-Un bambin de neuf ans n'a pas la résistance d'un homme. Sans doute, je
-suis resté longtemps évanoui...
-
-Quand je revins à moi, il faisait nuit. Un balancement doux me berçait
-dans l'obscurité. J'eus d'abord quelque peine à comprendre où je me
-trouvais. Dans les ténèbres bleues, l'enveloppe de notre ballon,
-illuminée d'un côté, dessinait, au-dessus de ma tête, un énorme
-croissant de lune, horizontalement couché.
-
-Peu à peu, je me rappelais: l'invention de mon père, notre départ au
-matin, la journée dans l'espace. Je crus avoir dormi, et que mon père
-dormait encore. Mais, tout à coup, je me souvins de sa silhouette
-dressée dans le soir, des gestes violents que ses bras avaient faits
-pour tirer une corde, et de son masque angoissé.
-
-J'appelai: «Père!»
-
-Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il ne bougeait point. Sa tête
-penchait sur son épaule.
-
-Je me traînai vers lui. Je le touchai. Dès que je l'eus seulement
-effleuré, il tomba sur le côté. Son front, en heurtant le plancher,
-sonna. J'avançai le bras pour lever sa tête, et je commençais à le
-glisser sous la nuque; mais, au premier contact, je retirai ma main avec
-horreur. La peau était glacée. Tout de suite, j'eus la sensation que mon
-père était mort.
-
-Je poussai un grand cri, et je me soulevai pour fuir; l'effroi me
-donnait des forces, je me hissai jusqu'au bordage.
-
-La mer, en bas, très loin, comme un grand cirque, était toute ronde
-au-dessous de nous, toute noire avec des reflets de lune, et des nuages
-blancs qui rampaient sur elle.
-
-Ai-je pensé quelque chose? Je ne crois pas. Le vent nous emportait avec
-les nuages. Il fit tourner le ballon, et la lumière livide de la lune
-vint tomber sur le front de mon père. Ses yeux, restés dans l'ombre,
-étaient creux, mais ouverts, et me regardaient fixement. Sous le
-froncement des sourcils, ils avaient l'air de me menacer. Deux filets de
-sang, aux deux coins de la bouche, étaient durcis et violets.
-
-Je me reculai au bord opposé de la nacelle, pour être loin, pour ne pas
-voir: mais chaque fois que j'essayais de détourner mon regard, les
-prunelles fixes du mort, avec leur reflet de lune, me rappelaient
-impérieusement.
-
-Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renversé la tête, et j'attachais
-mon attention à suivre, derrière le globe du ballon, la disparition des
-étoiles qu'il cachait en passant. Mais la course des étoiles me donnait
-le vertige, avec une peur enfantine de m'accrocher à ces clous, d'y
-déchirer notre enveloppe et de tomber du haut du ciel.
-
-Toujours l'oeil me rappelait.
-
-Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon père s'était
-insensiblement déplacé; la moitié de sa face se perdait dans l'ombre;
-mais l'oeil gauche, resté en lumière, paraissait briller davantage: il
-avait, à lui seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus terrifiant
-encore, et depuis que l'autre s'était éteint dans les ténèbres,
-j'imaginais que mon père venait de mourir un peu plus.
-
-Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je grelottais de froid et
-d'épouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourné, ne
-dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'était
-apparu au réveil; mais, à force de la contempler, je trouvais à cette
-masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me
-vriller au parquet; son poids cauchemardant m'écrasait la poitrine. Je
-ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de
-mon père, fixe, devant moi.
-
-Mon regard allait de l'une à l'autre, mais ma pensée engourdie
-n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre
-ces deux visions, une espèce d'alliance qui les rapprochait jusqu'à les
-unir, à les confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre. Comment
-dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientôt il me
-fut impossible de séparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon
-petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire,
-d'une lucidité plus grande? L'oeil du mort, à force de fixité, semblait
-vouloir donner un ordre...
-
-Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon
-père m'hypnotisait, et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à la mienne.
-
-Car je me mis, sans l'avoir décidé, à refaire le dernier geste qu'il
-avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de
-m'évanouir... Je pris la corde, que je tirai à moi.
-
-Aussitôt, je perçus une descente brusque; mais en même temps un bruit
-lugubre, pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je sentis dans mes
-cheveux l'haleine tiède de quelqu'un qui serait survenu au milieu des
-étoiles.
-
-Vous devinez bien que le gaz du ballon s'était échappé par la soupape;
-mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce épouvante que m'avaient
-causée ce gémissement funèbre et cette haleine fade, je m'étais enfui
-vers un coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et le temps passa.
-L'oeil me regardait toujours.
-
-Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid se fit plus intense. Puis, le
-soleil surgit. Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre. Je me crus
-sauvé. Les premiers rayons me réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des
-nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de
-feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumière.
-Mais j'étouffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'oeil,
-éclairé, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et,
-comme j'avais fait déjà, timidement, pour obéir, je pesai sur la corde:
-nous descendîmes.
-
-Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et
-trois fois je recommençai. Je respirais plus à l'aise. Je compris que
-cette corde, tirée en bas, faisait descendre le ballon, et je m'étonnais
-de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je
-comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais
-compte de la volonté que mon père avait eue de me sauver en me donnant
-son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouettée par le
-vent, s'éveillait avec colère.
-
---Si je descends encore, je me noierai...
-
-Mais l'oeil ordonnait sans réplique.
-
---Mon père le veut!
-
-J'obéis autant qu'il ordonna.
-
-Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand
-nous rencontrions la crête d'une lame, l'eau se précipitait en
-bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas.
-Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et,
-d'un saut brusque, nous remontions, pour être raccrochés bientôt. A
-chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains déchirées
-s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon
-mouillé. Dans les minutes de répit, je me laissais crouler sur le
-plancher, résigné à mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait,
-ma pauvre petite vie se révoltait encore, et de nouveau je me
-redressais, tendant la tête et les bras hors de l'eau. A peine délivré,
-je reperdais courage et je souhaitais la mort.
-
-Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus
-en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup
-de houle ayant emporté deux de nos caisses, le ballon s'enleva
-sensiblement, et cet heureux accident me donna l'idée de jeter à l'eau
-quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'étais épuisé
-de fatigue. Je ne lançais par dessus bord que des choses légères.
-Pourtant, à force de patience, j'allégeai la charge du ballon. Les lames
-ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me
-croyais tranquille, quand l'orage éclata dans toute sa fureur. Entre la
-mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frêle
-esquif d'osier fuyait obliquement.
-
-Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais
-les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux,
-c'est la brûlure des éclairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles
-et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai les yeux aux replis de mes
-bras; instantanément je m'endormis dans la tempête.
-
-J'ai dormi pendant des heures, réveillé mille fois par les ballottements
-et les chocs, et me rendormant aussitôt: des rêves affreux harcelaient
-mon sommeil. J'ai rêvé que mon père ressuscitait pour me réveiller, et
-me grondait de son regard mort; il me secouait les épaules, me poussait
-de son poing, de son pied, et me battait pour la première fois... A la
-fin, je me réveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se
-sauvait après m'avoir frappé, et qui roulait sur le plancher, dans la
-tempête finissante, allant d'un bord à l'autre, heurtant les caisses,
-s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant
-encore, démenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face
-tout écorchée.
-
---Père, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!
-
-Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tête prise
-entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle
-chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter à la mer. Mais
-j'en étais trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur de midi, sous
-les nuages dispersés, avait regonflé le ballon, et l'emportait.
-
-L'idée de remonter là haut, avec le cadavre méchant, m'affolait
-d'épouvante; le bleu du ciel vide, comme un précipice à l'envers, me
-donnait le vertige.
-
-Je criais: «Non! Non! Plus!»
-
-Je pense que ce fut alors ma plus grosse terreur: jusque-là, je n'avais
-craint que de mourir, mais devant ce gouffre céleste qui s'ouvrait sur
-ma tête et qui nous aspirait, je crus, oui, tout d'un coup je crus que
-nous y remontions pour l'éternité, et que durant tous les siècles des
-siècles j'allais vivre avec ce cadavre. Frénétiquement, je me jetai sur
-la corde. Nous descendîmes, et pour aller mourir ailleurs, loin du
-spectre, j'escaladai le bord de la nacelle...
-
-Alors, j'entendis des clameurs. Un navire était là, tout proche, et le
-ballon courait dessus.
-
-On me cria: «A l'eau! Saute!».
-
-Je me jetai dans la mer. On me recueillit. Le ballon, délesté de mon
-poids, s'était enlevé, m'a-t-on dit, comme une flamme immense: car le
-soleil, dardant ses rayons sur lui, avait allumé de reflets l'enveloppe
-luisante et plissée. Pour moi, je n'ai rien vu. On m'étendit, à demi
-mort, sur le pont du navire, et couché sur le dos, j'aperçus mon père
-qui s'enfonçait dans les derniers nuages.
-
-
-
-
-LA VISION
-
-
-Parbleu, je le sais bien, que je suis un imaginatif! Je ne l'ignore pas,
-que mes nerfs et mon cerveau sont impressionnables à l'excès! Mais,
-quand vous m'aurez traité d'halluciné, de visionnaire, m'empêcherez-vous
-de souffrir? Croyez-vous donc que je ne me la crie pas, que je ne me la
-hurle pas, jour et nuit, cette vérité: «Tu es fou, inepte et fou,
-imbécile et fou!» Mais je souffre quand même, et les jours vont leur
-train.
-
-Pauvre Marguerite! Douce et chère victime!
-
-Je l'aimais trop! De toute mon âme, et de toute ma chair, surtout! Il me
-semblait qu'elle fût, non seulement le premier amour de ma vie, mais le
-seul. J'avais aimé, avant elle, bien des femmes, mais aucune autre ne
-m'avait si profondément possédé, envahi, et je sentais que toutes les
-fibres de moi, toutes les particules de mon être, les plus obscures, les
-plus intimes, mes muscles, mes nerfs et mes os, et tous les globules de
-mon sang, individuellement, étaient pleins d'elle, vivaient par elle, et
-n'aspiraient qu'à elle.
-
-Je sentais aussi que la même passion la tenait tout entière, comme moi,
-et même quand nous étions loin, nos deux corps, en dépit de la distance,
-ne faisaient qu'un seul corps; elle était pour ainsi dire la partie
-femelle de moi, et l'idée qu'elle pût appartenir à un autre homme ne
-venait pas à mon esprit, puisque son infidélité m'eût en quelque sorte
-livré moi-même et j'aurais tout su dans l'instant. Me tromper? Je savais
-bien qu'elle n'eût éprouvé, entre les bras d'un autre, que la honte et
-la douleur d'une profanation! A me trahir, ne se fût-elle point trahie
-en même temps, puisque nous ne faisions qu'un? Les lèvres d'un passant
-sur sa chair ne l'auraient-elles pas désolée aussi bien que les baisers
-d'une étrangère sur son amant, puisque nous n'étions qu'un seul être? Je
-n'avais donc aucune jalousie, aucune défiance, et je me livrais sans
-réserve, comme elle se livrait.
-
-J'étais le premier qu'elle aimât: non seulement aucune caresse ne
-l'avait effleurée, mais aucun désir, aucune pensée d'amour ni de
-coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre, elle avait, dans une
-retraite quasiment claustrale, vécu sans connaître ni soupçonner la vie:
-son âme était toute neuve et sa chair ignorante; naïvement, son amour
-l'avait donnée à moi, avec toute la candeur et la simplicité des êtres
-trop purs pour imaginer la pudeur, et trop aimants pour concevoir la
-méfiance. Dans un grand abandon de nature et de tendresse, elle s'était
-livrée, sans croire que ce fût mal ou qu'il pût en être autrement: et
-tout de suite elle s'était épanouie d'extase, si bien qu'elle pensait
-avoir reçu plus qu'elle ne donnait, et qu'au sortir de nos étreintes,
-elle offrait de la gratitude, au lieu d'en réclamer.
-
-Ah! l'amour d'une vierge est une chose délicieuse et terrible, car la
-femme qui n'appartint jamais qu'à un seul homme reste pour lui
-perpétuellement vierge, et chaque fois elle semble se donner pour la
-première fois: sans doute, par une vaniteuse illusion de notre égoïsme,
-il nous plaît de croire que cette chasteté survit à nos caresses, et
-qu'elle ne pourrait être souillée que par les approches d'un autre.
-Quant à moi, j'éprouvais cette illusion avec une intensité toute
-particulière; puisque Marguerite et moi ne formions qu'un seul être, sa
-pureté ne pouvait pas plus être entachée par notre enlacement que par
-aucune autre fonction de son organisme, et notre amour, étant le
-principe même de la vie, ne souillait pas en faisant vivre.
-
-Subtilités, dites-vous? Rien n'est subtil dans l'âme humaine: les uns
-éprouvent des sentiments qui restent ignorés des autres, et toutes les
-émotions, toutes les croyances, tous les appétits qui se manifestent en
-nous ne sont jamais qu'une résultante logique et spontanée de nos forces
-individuelles.
-
-Avec cette foi dans l'amour de Marguerite, comment donc ai-je pu en
-venir où je suis?
-
-Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un soupçon, d'une crainte, et qui
-n'appréhendais pas même les lassitudes de l'avenir, moi qui aurais pu
-entendre impunément toutes les dénonciations et recevoir toutes les
-preuves, sans obtenir de moi autre chose qu'un sourire de certitude
-heureuse, comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous brûle à présent
-et qui dévore toutes nos joies? La vierge n'est plus vierge, et nous
-sommes deux auprès d'elle! Marguerite n'est plus à moi seul, l'innocente
-n'est plus impeccable: la fidélité est morte, et la sainteté polluée!
-
-Par moi, entendez-vous? Par moi seul! Car c'est moi qui fis ce désastre!
-
-Nous avions passé, Marguerite et moi, un trimestre d'exquise intimité,
-dans un bois, au fond des Vosges, loin du monde, que nous effacions et
-qui nous oubliait. Par malheur, les vacances tiraient à leur fin:
-l'époque approchait de quitter notre bonne retraite pour rentrer à Paris
-où l'existence nous prendrait la moitié de nos heures. Nous en
-éprouvions tous deux une grande tristesse: mais celle de Marguerite,
-toute de douceur, s'humiliait dans la résignation, tandis que la mienne,
-nerveuse et maladive peut-être, s'irritait.
-
-Un soir,--c'était le 12 septembre, je m'en souviens,--l'orage qui pesait
-sur les arbres, sans pouvoir éclater, me tourmentait comme eux, et le
-malaise physique se joignait à mon déplaisir.
-
-Je m'endormis péniblement, la peau fiévreuse et les nerfs agités. Je fis
-un rêve épouvantable.
-
-Je sais maintenant que c'était un rêve, je l'ai même su pendant que je
-rêvais, mais la vision des choses me fut, dans le moment, si nette et
-précise, que je ne parvenais pas à me convaincre de leur irréalité.
-
-En ce rêve, je voyais, j'ai vu Marguerite, toute seule, dans une rue,
-longeant les murs et se retournant parfois pour regarder si personne ne
-la suivait: d'ordinaire, sa démarche est droite, franche, et son regard
-vise au loin, toujours en avant; mais cette fois, dans son allure et
-dans ses yeux, elle témoignait d'une incertitude presque semblable à de
-la fausseté. Cet aspect si nouveau me stupéfia, puis me troubla; et je
-fus d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme si quelque péril l'eût
-menacée; et voilà que, tout d'un coup, sans transition, je me demandai
-pourquoi le mensonge n'habiterait pas derrière ce front blanc, aussi
-bien que derrière les autres. Je reçus, de cette pensée brusque, un choc
-si violent qu'il me réveilla. Je contemplai la douce enfant qui dormait,
-très calme, à mon côté, et je souris de mon effroi. Je me penchai pour
-mettre sur le front calomnié un baiser repentant comme une excuse, et je
-me rendormis bientôt.
-
-La vision revint.
-
-Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupières baissées, sans doute
-afin de cacher la perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler pour
-qu'elle levât les yeux sur moi: elle ne répondait point, et je compris
-que, par une de ces magies coutumières au rêve, j'étais invisible à côté
-d'elle.
-
-Je la suivis donc, sans aucune prudence, et je passais à travers les
-obstacles, ayant la légèreté d'un corps fluidique.
-
-Tout à coup, elle tourna sur sa gauche, avec la précision des gens qui
-font leur route habituelle, et entra dans une maison dont le long
-corridor était obscur et gras.
-
-Elle monta des étages. J'avais beau crier: «Où vas-tu?» Elle continuait
-l'ascension. Je m'entremêlais à sa marche, dans l'étroit escalier; elle
-ne me sentait pas, et je criais plus fort: «Où vas-tu?» Mais ce cri
-d'angoisse, que je voulais si violent, s'exhalait de moi comme un
-souffle d'enfant oppressé.
-
-Enfin, elle s'arrêta sur un palier: toute inquiétude avait disparu de
-son visage, et je revoyais dans ses yeux à demi-clos, sur ses lèvres
-entr'ouvertes, ce sourire d'expansion qui l'embellissait tant à
-l'approche de nos ivresses.
-
-Elle sonna; le bruit strident me réveilla pour la seconde fois.
-Marguerite dormait toujours à mon côté; ses lèvres entr'ouvertes avaient
-le même sourire, et je ne baisai pas son front. Penché sur elle, je la
-regardais respirer; son souffle, en me caressant le visage, chantait,
-perceptible à peine, haletant un peu, et dans cette musique tiède, je me
-rendormis encore.
-
-Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours le câlin murmure de son
-haleine, qui devint pareil à un roucoulement de tourterelle. Je la
-connaissais bien, cette mélodie de volupté! Moi seul savais la faire
-naître dans la gorge palpitante de la bien-aimée, et la faire onduler
-sur ses dents lumineuses, et la faire monter dans l'alcôve, dont elle
-emplissait l'atmosphère! C'était notre bain d'amour, cette musique: je
-m'étais baigné dans ses ondes et je les avais bues de tous mes pores. Il
-me suffisait de l'entendre pour voir: et je vis!
-
-Le corps blanc, la douce poitrine, les bras affolés, les petits doigts
-qui se crispent en cherchant le ciel, la gratitude du sourire et
-l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc s'abandonnait-elle ainsi? Je
-ne connaissais ni la chambre ni la couche. Et cet homme?
-
---Rouvre tes yeux qui se révulsent! Je suis là! Je te vois! Tu ne sens
-donc pas que je suis près de vous?
-
-Certes, il la possédait, comme moi, et elle se donnait toute, comme à
-moi, avec les mêmes râles, les mêmes gestes, la même extase! Elle le
-pouvait donc, ce crime, et sa chair consentait, et son âme voulait! Ce
-n'était donc pas vrai, que nous fussions un seul être, et cette foi de
-ne pas ressembler aux autres couples, cette foi dont nous avions vécu
-tous deux, c'était donc un mensonge?
-
---Lève-toi! Je te vois!
-
-Mes cris ne la troublaient pas plus que si des murs épais eussent été
-entre nous.
-
---Marguerite!
-
-Quand même des millions de lieues nous eussent séparés, elle aurait dû
-m'entendre, elle aurait dû sentir que je criais! Pour que ma douleur
-n'arrivât point à elle, il fallait donc que plus rien ne subsistât, rien
-de commun entre nos âmes, et qu'il fût mort, qu'il fût oublié, l'être
-unique et double que nous étions, que nous avions été?
-
-C'était bien elle, pourtant! Mais il me sembla qu'elle avait vieilli un
-peu, de quelques années à peine, comme si cette chose se passait dans
-l'avenir...
-
-Est-ce que je voyais, ou bien je prévoyais?
-
---Entends-moi! Sauve-toi! Tu ne m'entends donc pas?
-
-La belle fille nue tourna lentement la tête dans la direction de mes
-cris; entre ses cils qui tremblaient, son regard éteint coula vers moi,
-et se reposa sur mes yeux, avec tranquillité: elle me vit à son tour, et
-me sourit, comme à un souvenir...
-
-Puis elle détourna son visage, et furieusement lança ses bras au cou de
-son nouvel amant.
-
-Je faisais d'immenses efforts pour m'arracher de ma place, courir vers
-le lit: mais j'étais une statue de plomb, pour assister à leurs
-infatigables baisers, qui recommençaient toujours.
-
-Je me disais: «Je dors, je rêve». Je tendais toute ma volonté, je
-crispais tous mes muscles, pour sortir du cauchemar, m'éveiller, me
-délivrer. Mais tout aussitôt, le spectacle d'amour me reprenait, par
-l'intensité de sa vie et l'atroce précision des gestes, qui m'imposaient
-de croire à leur réalité.
-
- * * * * *
-
-Comprenez-vous? J'ai trop bien vu: je ne peux plus ne pas voir. Je vois
-sans cesse.
-
-Surtout quand elle s'abandonne, quand son haleine roucoule entre ses
-dents lumineuses, quand ses petits doigts se crispent pour s'agripper au
-ciel, quand son regard éteint coule entre les cils qui tremblent, je me
-rappelle!
-
-Elle m'a trompé! Devant moi, malgré mes supplications, sans pitié pour
-ma torture, elle m'a trompé, et certes elle ne peut pas dire que je
-n'existais plus, puisqu'elle a souri vers mon souvenir, et qu'elle s'est
-souvenue pour mieux embrasser l'autre.
-
-Alors, quoi? Rien ne dure? L'impossible est possible, et la foi, c'est
-un leurre? La foi, c'est un mensonge?
-
-Le rêve seul, direz-vous, a menti? J'ai rêvé; rien de plus, et je tiens
-pour réalités les mirages d'une imagination qui délirait...
-
-Oui, j'ai rêvé, et le rêve n'est qu'une idée. Mais la confiance n'est
-qu'une idée aussi, une simple conception du cerveau, née de moi tout
-comme mes songes, semblable à eux et n'ayant pas plus qu'eux une réalité
-tangible.
-
-C'est simple: une idée a tué l'autre. La foi est morte. L'illusion de
-jadis, qui peut-être était mensongère, n'existe plus; elle est remplacée
-par une illusion nouvelle, qui peut-être est trompeuse. L'ancienne
-valait mieux, mais je n'ai plus le choix. Je n'ai jamais eu le choix:
-ceci s'est substitué à cela, sans mon consentement. Nous ne reviendrons
-pas en arrière. J'en souffre beaucoup.
-
-Marguerite souffre autant que moi, et même davantage: je lui ai tout
-avoué, après m'en être longtemps défendu. Elle pleure, ce qui la
-vieillit imperceptiblement et la fait ressembler plus encore à la femme
-dont les yeux mi-clos se sont souvenus de moi, au moment...
-
-C'est bien triste de songer qu'elle me trompera!
-
-Cependant, chaque mois je souffre un peu moins, tandis qu'elle souffre
-un peu plus.
-
-Je sais bien que je suis injuste, et je lutte. A force de lutter sans
-résultat, je m'énerve dans l'impuissance, et j'en garde contre la pauvre
-fille une espèce de rancune obscure.
-
-Je crois que je l'aime moins. Elle le sent.
-
-Notre bonheur est cassé. Un de ces jours, évidemment, on se quittera.
-
-
-
-
-CURIEUSE
-
-
-Voilà ce qui vous trompe! J'ai été amoureux: non pas à chaque printemps,
-comme vous, qui comptez par vos passions les années de votre jeunesse et
-qui changez d'amours autant de fois que les jardins changent de fleurs.
-J'ai aimé une femme, une seule, mais avec autant d'extase que vous avez
-pu en dépenser pour toutes les vôtres ensemble. Je l'ai chérie
-tendrement et désirée ardemment, mais ne l'ai jamais possédée, et
-l'histoire fut assez tragique pour me dégoûter de renouveler cette
-épreuve.
-
-Comment cela me vint-il? Au bal.
-
-Nous sommes, nous autres marins, des espèces de moines qui vivent dans
-le rêve, et notre vaisseau, exilé pendant des mois sur le désert des
-océans, ressemble à un cloître plus qu'à une caserne: on y peut méditer
-dans le recueillement, et vous croirez sans peine que cette solitude en
-face de l'infini exalte chez nous toutes les forces latentes et les
-exaspère dans l'inaction. Car l'espace, tour à tour, nous invite par sa
-magnificence et nous repousse par son immensité; dès qu'il nous a
-grandis, il nous rapetisse jusqu'au néant, il nous appelle hors de nous
-pour aussitôt nous refouler en nous, et notre misérable essor ne
-s'élance vers lui que pour se replier humblement.
-
-Avec la constante notion de n'être qu'un atome, comment entretenir,
-devant la mer, devant le ciel, les mesquines préoccupations du monde?
-Elles n'osent remonter à fleur d'âme, et elles meurent de honte, dans
-leur nuit... Alors, avec nos aspirations sans but et nos appétits sans
-pâture, nous nous ramassons au fond de nos consciences, en sorte que
-vraiment nous sommes des concentrations d'humanité et les thésauriseurs
-de nous.
-
-C'est ainsi que la mer et le ciel font de nous autres les amoureux par
-excellence, très riches et très naïfs, et si j'étais femme un peu
-idéaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin...
-
-Tout cela me fut dit excellemment par mademoiselle Lucie R..., entre
-deux valses, au bal de l'Amirauté. Cette étonnante jeune fille me charma
-par la finesse de son esprit: elle avait, en toutes matières, des
-compréhensions rapides, subtiles, et une pénétration psychologique bien
-rare pour son sexe et son âge; ce qu'elle ne savait pas, elle le
-devinait au moment de l'entendre, et lorsqu'elle avait demandé les
-raisons d'une chose, il suffisait d'en commencer l'exposition pour
-qu'elle achevât le travail, si bien que sa prompte intelligence
-terminait vos phrases lorsque vous les cherchiez encore.
-
-Cela n'offusquait point, tant cette jolie personne y mettait de
-gentillesse et de gaieté; on ne percevait en elle aucune prétention,
-aucune vanité, mais un besoin de se dépenser, d'aller vite, d'en finir,
-et cette hâte avait le charme d'une confidence: auprès d'elle, on
-pensait à deux, on était deux, on était ensemble et amis.
-
-Je suis pourtant timide, surtout avec les femmes. Mais elle avait je ne
-sais quoi d'engageant, qui rassurait, et je me mis à lui répondre ce
-qu'on ne répond qu'à soi-même. Sans me souvenir que j'avais devant moi
-une femme, presque une enfant, je racontais ce qu'il lui plut
-d'apprendre sur le monde ou sur moi, et je me confessais sans m'en
-apercevoir.
-
-Elle était curieuse de la vie, des émotions inconnues d'elle et des pays
-lointains, de tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle n'avait
-pas. Ses yeux interrogateurs disaient l'exubérance de la sève
-emmagasinée dans ce petit être en attente de la vie. Ah, cette enfant
-eût fait un beau marin! On la sentait décidée, héroïque, capable de tous
-les courages, prête à tous les assauts, avide d'agir, et impatiente!
-
-Coquette? Nullement. Très vivante, et c'est tout: peut-être un peu trop
-vivante pour une fille.
-
-Huit jours, sans relâche, je pensai à elle; et, quand je la revis, je
-lui dis:
-
---Je vous aime.
-
-Elle eut un instant d'émoi, et fronça un peu les sourcils, à peine,
-comme on fait en recevant un choc léger, mais imprévu. Puis elle se
-moqua de moi, gentiment, battit de l'éventail son genou, les plis de sa
-robe, et bientôt parla d'autre chose.
-
-Deux semaines plus tard, elle me demanda en souriant:
-
---Et ce grand amour?
-
-Je répondis:
-
---Je vous aime.
-
-J'étais grave, et elle ne sourit pas davantage. A mon tour, je parlai
-d'autre chose.
-
-Mademoiselle R., m'avait présenté à ses parents, braves gens éblouis
-d'elle, qui lui obéissaient avec reconnaissance, et qui, ne croyant
-qu'au bien, laissaient à leur fille une liberté trop grande. L'enfant
-gâtée allait et venait à son gré, sans contrôle, et ces trois êtres
-s'aimaient bien. Une complaisance perpétuelle réglait tous leurs
-rapports et chacun n'avait souci que des autres: l'intimité de ce foyer
-était reposante et douce; je me plaisais à y revenir. De leur côté, le
-père et la mère m'accueillaient avec bienveillance, et des liens
-d'amitié s'établirent bientôt entre eux et moi. Me considéraient-ils
-comme un gendre possible? Je crois que tout calcul était absent de leur
-esprit et que d'ailleurs ils appréhendaient le mariage de leur enfant
-bien plus qu'ils ne le désiraient.
-
-Leur sympathie était sans arrière-pensée. Ils me témoignaient de la plus
-entière confiance: on nous laissait seuls, parfois, pendant des heures,
-à la maison ou dans la campagne: je n'aurais eu garde d'en abuser, et ma
-réserve se faisait d'autant plus rigoureuse qu'on nous donnait une
-liberté plus grande.
-
-Cependant, le charme m'avait pris chaque jour davantage; je ne cherchais
-plus à résister au sentiment qui me portait vers la jeune fille. Ce que
-j'avais pu voir et juger des siens achevait ma décision, et je ne
-souhaitais rien tant que d'être agréé comme un fils dans une famille si
-tendrement unie et de simplicité si probe.
-
-Tout à coup, mademoiselle Lucie devint triste.
-
-Oui, tout à coup. Du jour au lendemain, ce fut une autre femme. Elle ne
-riait plus, n'interrogeait plus; elle pensait en dedans, et m'évitait.
-Elle évitait sa mère. Elle qui, d'habitude, se précipitait vers tout,
-soudainement semblait se détourner de tout. On la crut malade: elle en
-avait l'apparence. On voulut appeler un médecin, mais elle protesta
-violemment, avec une terreur qui nous étonnait.
-
-Sa mère me dit:
-
---Je l'ai entendue pleurer, cette nuit.
-
-J'essayai de questionner la jeune fille, qui m'avait questionné tant;
-mais son regard fuyait devant le mien.
-
---Mademoiselle Lucie, écoutez. Vous désolez vos amis. De quoi
-souffrez-vous? Parlez! N'avez-vous point confiance en moi? Je vous aime,
-Lucie...
-
-Des larmes me montaient aux yeux; elle les vit et se retint de pleurer.
-Elle posa sa main sur la mienne, puis, avec effort, elle murmura:
-
---Ne m'aimez pas...
-
-Ce fut une parole à peine distincte, et je repris:
-
---Voulez-vous être ma femme, Lucie?
-
-Ses épaules eurent un frémissement, et son front devint douloureux. Elle
-me regarda en face, et dit: «Merci».
-
-Ensuite, elle baissa les yeux et ajouta:
-
---Non.
-
---Pourquoi?
-
-Elle s'éloigna sans répondre.
-
-A quelques jours de là, je lui dis encore:
-
---Pauvre Lucie, je vous aime. Soyez ma femme.
-
-Elle répondit:
-
---Non.
-
-Je ne suis pas un fat, et pourtant son refus me semblait chargé de
-regrets.
-
-J'essayai, pendant plusieurs semaines, d'accepter mon échec et de me
-résigner. Je n'y parvenais pas. Je résolus de me déclarer à la mère, qui
-fut toute surprise et joyeuse. Elle me promit de parler à sa fille.
-
-Le lendemain, on nous laissa ensemble, comme il arrivait souvent.
-J'étais plus ému qu'à l'ordinaire, car je sentais qu'un événement grave
-allait se produire, et que les paroles dites cette fois seraient
-irrévocables.
-
-Après un long silence, je hasardai timidement une phrase:
-
---Votre mère vous a dit?...
-
-Elle tremblait. Elle répondit:
-
---Vous le voulez donc?
-
---Je vous aime.
-
-Je tremblais comme elle. Lucie se jeta dans mes bras, et vivement, dans
-un élan de son coeur, elle dit tout bas à mon oreille:
-
---Ne pleure pas! Je t'aime!
-
-Elle ajouta encore:
-
---Je ne voulais pas, cependant.
-
---Pourquoi, Lucie?
-
---Je ne voulais pas, mais je vous aime.
-
-Dès lors, tout changea. Ce fut, en la jeune fille, une joie de décision
-prise, et quelque chose comme la fin d'une lutte pénible. Une ombre,
-parfois, revenait encore sur ce petit front adoré, mais Lucie reprenait
-ses couleurs, et le goût de vivre, à nouveau, crépitait dans ses yeux.
-Cette renaissance nous comblait tous de joie: je devins un dieu pour
-l'excellente mère et pour le brave homme de père.
-
-Le temps de nos fiançailles fut une époque délicieuse, si douce que je
-n'arrive à me la rappeler qu'avec épouvante.
-
-Je suis bien sûr que Lucie m'aimait: de cela, je ne peux pas douter, je
-n'en ai pas le droit. Elle m'aimait de tout son coeur jeune, avec
-tendresse, avec emportement, avec reconnaissance, et même avec respect;
-que dis-je? même aussi avec de la crainte. Ma fiancée avait des
-alternances de joie et de tristesse, et sa joie était du bonheur, mais
-sa tristesse parfois ressemblait à de l'angoisse.
-
-Elle me dit, un jour:
-
---Vous auriez bien de la peine, si je mourais?
-
-Souvent, elle me baisait les mains; elle répétait souvent: «Pauvre
-ami...» Mais ensuite, elle riait, toujours un peu fébrile, et, comme aux
-premiers jours, m'interrogeait sur mille choses, avec une hâte nerveuse
-de connaître et de posséder.
-
-C'est ainsi qu'elle exigea d'être conduite chez un de mes amis,
-médecin-major qui s'occupait de radiographie: elle voulait voir sa «tête
-de mort», et battait des mains à cette idée.
-
---Vous regarderez bien, pauvre aimé, et quand je serai dans la terre,
-vous pourrez mieux imaginer votre Lucie sous son nouvel aspect.
-
---Il pourrait même, dit le major, avoir sur son coeur la photographie de
-votre gracieux squelette.
-
-Elle s'écria:
-
---Oui, oui! Je le veux!
-
-Il fallut se résigner à ce caprice, et nous fîmes le cliché macabre.
-
---Mademoiselle, dit le major, je le développerai ce soir et vous aurez
-demain votre terrible image.
-
-Elle se récria: «Non! Pas vous! Lui, seulement... Nous deux, seulement,
-nous le verrons.» Très grave, elle ajouta: «Demain.» Puis, en riant: «Ne
-faites-vous donc pas aux femmes l'honneur d'être tant soit peu jaloux,
-vous qui livrez à vos amis les mystères d'une fiancée?»
-
-On enferma soigneusement le cliché dans une boîte que je pris.
-
-Lucie était contente, au retour, et, avec sa jolie voix de fauvette,
-elle conta l'escapade à sa mère; mais la bonne dame désapprouva
-l'expérience, tout doucement, et je pensais comme elle.
-
-Lucie cajolait:
-
---Ne gronde pas, maman! C'est si amusant de savoir!
-
---Ah! curieuse, dis-je, la curiosité vous jouera quelque méchant tour.
-
-Nous remarquâmes alors que Lucie était blême: je n'imaginai pas une
-minute qu'un propos si banal pût avoir le moindre rapport avec ce
-malaise subit; il dura peu, d'ailleurs. Ma fiancée reprit son entrain
-naturel, et jamais elle ne s'était montrée pour moi plus affectueuse ni
-meilleure.
-
-Elle me prit dans un coin et me parla à voix basse:
-
---Je vous dirai quelque chose, demain. Il faut que je vous dise quelque
-chose... Vous ne serez pas trop méchant?
-
-Je répondis:
-
---Je vous aime, Lucie.
-
-Elle dit:
-
---Je t'aime et n'ai jamais aimé que toi.
-
-Ce fut un soir heureux. Ce fut le plus parfait et le dernier soir du
-bonheur.
-
-A peine avais-je quitté la maison de ma fiancée que, dans la rue même,
-j'appris une terrible nouvelle qui, en d'autres temps, ne m'eût causé
-que de la joie, et qui sonna dans mon coeur comme une annonce de mort:
-l'escadre, commandée en hâte, partait pour l'Afrique australe, le
-lendemain! Pour combien de temps? Des mois, et c'était la guerre
-imminente.
-
-Comment, à Lucie encore souffrante, porter cette nouvelle? Immédiatement
-et en secret, j'avisai la mère, qui fut épouvantée.
-
-A la pointe du jour, quand je dormais encore, ma porte, dont la clef
-restait toujours à la serrure, s'ouvrit, et Lucie apparut:
-
---Vous, ici!
-
-Elle se jeta dans mes bras en pleurant.
-
---Je t'aime! Je t'aime! Ne pars pas!
-
-Elle était folle; elle m'étreignait, sur mon lit.
-
---Je t'aime! Tu ne me retrouveras plus, si tu pars! Défends-moi!
-Sauve-moi!
-
-J'avais pris sa pauvre tête dans mes mains, et je baisais ses yeux en
-larmes, son front malade, en essayant de trouver et de dire ces vagues
-paroles qui veulent consoler.
-
-Mais elle:
-
---C'est des mots! C'est des mots! Je suis perdue!
-
---Douce chérie, je reviendrai...
-
---Mais je n'y serai plus, moi! Tu ne me trouveras plus!
-
---Pourquoi dire cela?
-
---Pour t'apprendre la vérité!
-
---Calmez-vous, Lucie.
-
---Il ne veut pas entendre! Je te dis que je la porte là, ma mort, là!
-Tiens, là, ma mort, là!
-
-Elle frappait son flanc de sa main gauche.
-
---Et je te dis encore que tu peux me guérir, toi, et que tu le pourrais,
-si tu voulais, et que sans toi, je vais mourir!
-
---Lucie, tu m'épouvantes...
-
---Alors, reste!
-
---Je dois partir.
-
-Elle se roulait sur mon lit, et, toute tremblante, elle balbutia:
-
---Avant la mort, je t'en supplie, prends-moi toute, avant que je meure!
-
-Mon Dieu! Comme cette prière était chaste, et douloureuse, et navrante!
-Je pleurais, moi aussi, de l'entendre s'offrir, dans l'affolement de son
-angoisse.
-
---Pour que je puisse te dire le secret de mon coeur, le secret qui
-m'emporte, prends-moi, et je te le dirai, si bas, si près...
-
-Vous pensez bien que je n'eus pas la lâcheté de trahir cette détresse,
-en abusant d'une vierge. Elle proférait des paroles dénuées de sens:
-
---Je mourrai plus contente si tu connais ma peine et si tu m'as dit de
-mourir... L'ordre de toi, et je mourrai heureuse!
-
-Ses petits poings battaient le lit, battaient son front.
-
---Pitié! Prends-moi! Je mourrai contente si je meurs de t'appartenir.
-
-Je parvins à la transporter sur un fauteuil, où elle demeura, les bras
-pendants, la tête renversée, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, et
-toute la face baignée de pleurs. A travers des sanglots, elle râlait:
-«Morte... je suis morte... je l'aimais pourtant bien... Je ne le verrai
-plus...»
-
-Je la ramenai chez elle. La scène des adieux fut terrible. Lucie
-s'accrochait à mon vêtement. Elle criait: «Retiens-le, maman, si tu veux
-que je vive!»
-
-Je partis.
-
-J'appris sa mort, par le premier courrier qui nous vint de France. Je ne
-me marierai jamais.
-
-Durant des mois, j'ai promené ma désolation sur les mers. Le monde était
-vide. L'horizon nu me navrait, à force de ressembler à ma vie.
-
-A quoi bon changer de place et filer devant soi, puisque la compagne
-promise n'était plus au bout du chemin? Je ne concevais sans elle aucune
-existence possible. J'ai souhaité la mort. La mort ne vient jamais à
-ceux qui la demandent.
-
-Nous rentrâmes en France. J'allai voir les parents de Lucie, qui
-m'embrassèrent en pleurant. A certains propos de la mère désolée, je
-crus comprendre que Lucie, elle-même, avait voulu disparaître...
-S'était-elle donc tuée? Je crus le comprendre, à certains propos de la
-mère. La pauvre femme avait compté sur moi pour l'éclairer; elle se
-torturait l'esprit à chercher une raison plausible du drame, à découvrir
-la cause.
-
-Un jour, parce que la petite âme en avait exprimé le voeu, je résolus de
-développer le cliché radiographique. N'avait-elle pas dit: «Ainsi, vous
-me verrez telle que dans la tombe...»
-
-Lentement, sur la plaque, apparut l'image du petit squelette, et je
-songeais: «Telle, en effet, tu gis maintenant sous la terre, pauvre
-chérie, sans avoir vu ta sinistre image que tu voulais connaître, ô
-curieuse qui voulus tout connaître, même la mort.»
-
-Mais, tandis que j'examinais le cliché et que, de plus en plus
-nettement, la silhouette lugubre se dessinait dans les brumes, une
-horreur me serra la gorge, et je me penchai pour mieux voir...
-
-Je doutai d'abord, et bientôt je ne pus douter plus longtemps. La vérité
-surgissait, précise, et je compris pourquoi Lucie s'était tuée avant mon
-retour.
-
-Car, entre les deux os iliaques, tout menu et replié sur lui-même, un
-squelette d'enfant dormait dans le ventre de sa mère.
-
-
-
-
-STÉRILITÉ
-
-
-Que ma femme m'ait trompé, je ne le nie point; mais que je lui en
-veuille ou que je l'en blâme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit. J'ai
-mérité ce qui nous arrive: elle en est victime plus que moi, et je
-serais une brute si je me permettais de me plaindre avant de la
-plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas heureuse, elle ne l'est plus,
-elle ne le sera jamais, et c'est ma faute! J'ai gâté, par ma sottise, la
-vie de cette chère et délicieuse enfant dont j'avais la garde et le
-soin; cette pauvre petite âme, si pure, si honnête, si naïvement
-sincère, je l'ai dépravée sans le vouloir, je l'ai conduite à sa misère.
-Ah! je suis un bien grand coupable!
-
-Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais trop les femmes, et je n'ai
-pas compris la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse être à la fois et
-capable et stupide? On m'accorde, dans le monde, le renom d'un esprit
-éclairé, sagace, pénétrant: on a bien tort, et si l'importance de mon
-oeuvre scientifique m'a rendu célèbre, si elle profite au monde entier,
-si les qualités de mon intelligence ont servi à tous, elles ont du moins
-desservi un homme sur la terre, et c'est moi. La logique m'a perdu: il
-ne faut pas trop de logique avec les femmes!
-
-Mais comment pouvais-je deviner? J'ai toujours vécu dans l'étude et dans
-l'abstraction. Niaisement, j'ai considéré la sensibilité féminine comme
-une formule avec des chiffres, que l'on peut traiter par l'algèbre; mais
-j'oubliais une _donnée_, et le savant travaillait en écolier.
-
-Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir! Je fus criminellement
-loyal. Jugez-en.
-
- *
-
- * *
-
-Madeleine était beaucoup plus jeune que moi; je l'avais connue toute
-petite. Son père était mon compatriote et mon aîné de dix ans: il
-installait sa vie quand la mienne commença. L'existence parisienne,
-après nous avoir rapprochés tout d'abord, bientôt nous éloigna, et
-quand, par hasard, nous nous retrouvâmes, sa fille était grande et
-belle. Entre temps, mes travaux avaient obtenu le succès que vous savez,
-et, dans la famille de mon ancien ami, on suivait, avec une sympathie
-réelle, la réussite de mes efforts.
-
-Que de malheurs on eût évités, si cette sympathie avait pu être moins
-vive et moins sincère! La jeune fille, habituée à n'entendre prononcer
-mon nom qu'avec un enthousiasme joyeux, en arrivait à me considérer
-comme un phénix, et sa complaisante imagination me parait de toutes les
-vertus: j'étais le plus noble caractère, l'esprit le plus droit, l'âme
-la plus franche qu'on pût rencontrer par le monde, un type de beauté
-morale! Mais de toutes les vertus que l'on me prêtait devant elle, nulle
-ne la touchait plus que mon indulgence aux faiblesses humaines, et cette
-pitié que m'inspire la souffrance des êtres, toujours victimes, jamais
-coupables: sa bonté naturelle s'enchantait de mes théories
-philosophiques; elle voyait en moi une sorte de prêtre ou d'apôtre,
-prêchant par la science un dogme de charité, et pour elle je revêtais le
-prestige que la religion ne manque jamais d'exercer sur les jeunes
-esprits.
-
-Ces imaginations n'allaient pas sans me décerner, du même coup, un
-physique idoine à mon rôle de prophète, et la fillette de quinze ans me
-croyait chauve, caduc, barbu de blanc, courbé sur un bâton et déjà vers
-la terre. Aussi fut-elle stupéfaite de voir un homme dans la force de sa
-trente-cinquième année; je ne bénéficiai que trop de ce contraste:
-presque je parus jeune et beau.
-
-Après une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris
-entre le père de Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre charmés
-de nous revoir; je fréquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La
-malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit du philosophe. Je ne
-songeais nullement à elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient
-point une fiancée pour moi, qui suis pauvre et de goûts modestes.
-D'ailleurs, l'idée du mariage ne m'occupait en aucune façon, et, pour
-que je devinsse un époux, il fallut bien qu'on y pensât à ma place.
-
-Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'étonnait.
-Sa mère, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le père me
-raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille
-en fut blessée. Comme je ne me souciais point de troubler la
-tranquillité de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares,
-et finalement je les supprimai tout à fait.
-
-Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur moyen d'être désiré
-davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on
-nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa
-vingtième année.
-
-Nous fûmes bien heureux.
-
-Madeleine était douce, tendre, dévouée, point jalouse de mes travaux,
-plus ardente que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait
-perpétuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle épiait mes
-goûts, m'entourait de soins, attentive à ne rien laisser paraître de son
-dévouement; toutes les préoccupations de son esprit se concentraient sur
-moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content...
-
-Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la sorte; j'avais honte de ne
-répondre qu'imparfaitement à une tendresse si jeune et si complète; je
-me sentais indigne d'un amour que ma nature froide était incapable de
-rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra
-pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aimé d'autre
-femme, et je l'aimais de tout mon coeur! Mais, un vieux coeur de jeune
-savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès de cette exquise floraison
-que l'on appelle un coeur de vierge, le premier amour d'une enfant,
-l'unique amour d'une âme neuve?
-
-Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, où je
-lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon
-de l'avoir fait pleurer.
-
---Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne
-m'aimes-tu pas? Je te défends de me plaindre!
-
- *
-
- * *
-
-Une chose pourtant manquait à notre intimité, et voilà que peu à peu un
-vide se précisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant.
-
-Depuis quatre années, Madeleine espérait sans cesse, et je commençais à
-désespérer. Admirablement femme, elle était, avant tout, une mère, et
-même avec moi, plus âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son
-physique la démontrait vouée aux tâches maternelles. Elle avait les
-flancs larges et les seins magnifiques de la fécondité. Cependant, elle
-s'accusait, pauvre petite: «C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne
-puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?»
-
-Pendant cinq ans nous attendîmes.
-
---Si on savait que, bien sûr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on
-n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques?
-
-Elle y pensait à tout propos.
-
-Je me demandais, de mon côté, si la cause n'était point en moi:
-fréquemment, les cérébraux meurent sans postérité, comme si la nature se
-reposait d'une fécondité intellectuelle par une stérilité physique.
-Cette idée me devint une hantise, et j'aurais donné toute mon oeuvre,
-pour le vagissement d'un berceau.
-
-Car Madeleine me désolait: la chère enfant, obsédée par les voeux
-secrets de tout son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à l'écouter
-se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle
-m'avait apporté, avec le don de sa jeunesse, me semblait égoïste,
-criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette
-douce créature allait être, jusqu'à la mort, une rançon de mon
-bien-être!
-
-A force de supposer que la stérilité de notre union pût venir de mon
-fait, j'arrivais à n'en plus douter, et la misère de Madeleine
-m'apparaissait comme mon oeuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais
-voulu être mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui, vraiment, être
-mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est
-nuisible: qu'elle cesse!
-
-Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont
-des amants, ont des enfants... Mon respect pour le caractère de
-Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les créatures
-de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la déchéance et
-la vilenie, c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait brutal: une
-femme violée par un bandit est-elle une femme coupable, une épouse
-infidèle? J'imaginais des romans de Calabre, où les brigands arrêtent
-les diligences, et je me demandais: «Madeleine serait-elle diminuée à
-mes yeux par l'outrage d'une brute?» Non, certes, et je la plaindrais,
-sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut séparer le
-fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées
-conceptions...
-
-Nous avons peut-être, nous autres savants, une morale à nous, et
-l'habitude de rechercher les origines premières de tout effet,
-probablement, nous porte à envisager les droits et les devoirs humains
-d'une façon qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en matière de
-responsabilité morale, des indulgences qui sont peut-être la vérité de
-l'avenir, et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles.
-Méprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilité, que la vie
-de Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses pour moi que les
-conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de
-Madeleine eût été cher à mon coeur, comme une portion d'elle, et que je
-l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair, ce petit être bienfaisant qui
-l'eût délivrée de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aimé
-comme un sauveur!
-
-Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de plus en plus: sa vie parut en
-danger. Cette situation durait trop. Je résolus de savoir. Je consultai
-un ami, médecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me
-renseigner nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante: je devais
-renoncer à tout espoir d'être père.
-
-Je m'attendais à cette révélation, et je l'appréhendais; mais quand elle
-se présenta sous la forme d'une certitude scientifique, elle me parut
-toute neuve, imprévue, et si lourde de conséquences que j'en demeurais
-écrasé. L'annonce de ma fin prochaine m'eût terrifié moins, et ce fut
-là, bien sûr, le plus grand chagrin de ma vie.
-
-Dès ma rentrée à la maison, et malgré l'effort que je faisais pour
-dissimuler ma tristesse, Madeleine s'en aperçut.
-
---Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arrivé?
-
---Rien, mon enfant.
-
---Oh! si, je le vois bien! Il est arrivé quelque chose! Tu me caches
-quelque chose!
-
---Je t'assure...
-
-J'avais envie de pleurer. Je fis effort, à table, pour manger, et
-sourire, et paraître indifférent, tranquille. Madeleine m'examinait à la
-dérobée avec des yeux ronds et fixes, pleins d'inquiétude. Comprenant
-que je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta d'aucune question
-nouvelle. Mais lorsque mous fûmes au lit et que la lampe fut éteinte,
-après le bonsoir, après un long silence de nous deux, elle parla tout
-doucement dans la nuit.
-
-D'une voix comme un souffle, elle demanda:
-
---Tu dors?
-
-Je répondis, très bas:
-
---Non, Madeleine.
-
-Pourquoi parlions-nous si bas? Nous étions seuls, et n'avions à craindre
-de réveiller personne, sinon le secret de nos âmes. Évidemment, nous
-avions peur tous deux, sans peut-être savoir de quoi. Nous sentions,
-dans les ténèbres, une heure terrible et sacrée; elle nous oppressait,
-et, de nouveau, on se tut.
-
-Puis, à voix basse toujours, Madeleine dit encore:
-
---Parle-moi.
-
---Oui, Madeleine...
-
---Dis-moi...
-
---Quoi, Madeleine?
-
---Ton chagrin, Jacques.
-
---Je n'ai pas de chagrin, Madeleine.
-
-Et, dès que j'eus prononcé ces mots, je me mis à pleurer.
-
-Sans rien dire, elle m'entoura le cou de ses deux bras, et me berça la
-tête sur son épaule, dans ses cheveux, comme elle eût fait d'un petit
-enfant.
-
-Peu à peu, elle se mit à articuler une syllabe monotone, et ce n'était
-d'abord qu'un murmure indistinct; mais, peu à peu, j'entendis qu'elle
-disait en berçant ma tête:
-
---Là, là... Là, là... Dodo...
-
-Toujours mère, la pauvre mignonne chantonnait ces mots avec la voix
-d'une mère, et, de l'entendre ainsi, c'était pour moi comme un rappel de
-toute sa vie brisée par moi, un reproche inconscient et résigné.
-
---Dodo, dodo...
-
-Je ne pus résister davantage: mes sanglots éclatèrent, et mes larmes
-coulaient si fort que ses cheveux et son épaule en étaient tout
-mouillés.
-
-Épouvantée, elle cria:
-
---Jacques! Quoi? Dis vite quoi!
-
-Je ne répondais pas.
-
---Jacques! Il faut que tu dises!...
-
---Madeleine, Madeleine...
-
---Quoi?
-
---Pauvre petite Madeleine!...
-
---Quoi?
-
---Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de tout mon coeur.
-
---Pourquoi pleures-tu?
-
---Pour toi.
-
---Je t'ai fait de la peine?
-
---Oh! non, chérie, mais j'ai de la peine pour toi.
-
---Je ne comprends pas!
-
---Écoute... Tout bas, je dirai, Madeleine...
-
-Je pris sa chère tête entre mes deux mains, et je sentais, sous
-l'enveloppe des cheveux, la rondeur tiède de son crâne. Une tête de
-femme, quand on la tient, ne ressemble pas à celle qu'on a vue; sa
-petitesse surprenante laisse, au creux des mains, une impression de
-fragilité qui inquiète: oh! cette boule si menue, sous les cheveux! Son
-âme était là-dedans, avec toutes les idées, tous les rêves, tous les
-espoirs, son âme prise dans la cavité de mes paumes! Et j'allais verser
-là de l'épouvante et du tourment, de la désolation pour une vie entière!
-Je n'eus plus le courage de parler.
-
-Madeleine dit:
-
---Eh bien?
-
---Je...
-
---Tu me fais mourir de peur! Achève!
-
---Je... n'ose plus... Je ne peux pas.
-
---C'est donc si grave? Mais, parle! Parle!
-
---J'ai vu...
-
---Quoi? Qui?
-
---Un médecin.
-
---Mon Dieu! Tu es malade?
-
---Non. Je l'ai consulté... pour savoir si... Il m'a dit que jamais... Il
-m'a dit... de ne pas espérer que...
-
---Je t'en supplie!... Dis vite!
-
---Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants.
-
-Elle ne répondit rien: pas un mot, pas un cri. Mais sa tête, entre mes
-mains, brusquement, avait tressailli comme un oiseau blessé. Puis elle
-ne bougea plus, et il semblait que Madeleine cessât de respirer. Pendant
-quelques secondes on resta sans parler, et ce fut long, long, ce silence
-qui dura des secondes! Maintenant, la douleur habitait cette pauvre
-tête, toujours tiède et toujours pareille dans le creux de mes paumes...
-
-Madeleine, pourtant, fut la première à reprendre sa force.
-
---Mon aimé, dit-elle, n'est-ce donc que cela? Ne pleure plus. Nous
-n'aurons pas d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu m'as! Je suis
-ton enfant, moi, n'est-ce pas, chéri? Tu me dorlotes, tu me gâtes...
-Est-ce que je ne te suffis pas?
-
-Déjà ce coeur exquis essayait de consoler le mien, et, pour y mieux
-réussir, s'efforçait de déplacer les peines, en discutant mes regrets,
-afin qu'on oubliât de constater les siens.
-
---Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit,
-Madeleine. Ce n'est pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui
-voudrais tant avoir un tout petit à bercer dans tes bras! Pour toi, dont
-je fais l'âme désolée, pour toi dont la vie est déserte, et je le sais
-bien, et je le sais trop...
-
-Elle voulut répondre, mais elle ne trouva rien à dire, et je repris:
-
---Ne me démens pas! N'essaie pas de me démentir, même par charité, car
-je ne pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je ne le connais pas,
-ton rêve, dont j'ai fait un désespoir? Il te ronge et tu dépéris. Je ne
-veux pas que ma petite Madeleine tombe malade, plus malade! C'est assez,
-c'est déjà trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la vie! Il faut qu'on
-te sauve! Eh bien, nous le savons, que le remède, le seul remède capable
-de guérir Madeleine, nous le savons tous deux, c'est la maternité.
-
---Mais...
-
---Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi dire. C'est si difficile à
-dire! Madeleine, voilà des mois que je sais la vérité, en ce qui te
-concerne, et que j'y réfléchis, et que je discute avec moi-même, sans
-oser te parler. Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches. J'ai tout
-examiné. J'ai bien pesé, vois-tu, les droits que tu m'as donnés sur ta
-vie, et qui me font un devoir de te protéger contre tous, même contre
-moi, même contre toi. Tu comprends bien, Madeleine? Que je doive te
-sauver, c'est facile à comprendre. Mais alors, aujourd'hui, on me
-déclare que jamais je ne te sauverai, moi, et qu'il m'est défendu de
-l'espérer, quant à moi... Alors, Madeleine, il faut que...
-
---Que?
-
---Que j'y renonce, à cet espoir! Je t'aime bien, petite Madeleine, je
-t'aime assez pour renoncer à mon bonheur, car c'est un bonheur égoïste.
-
---Tais-toi!
-
---Assez pour te rendre libre comme tu l'étais, et m'éloigner, s'il le
-faut...
-
---Jacques!
-
---Et tu pourrais recommencer ta vie...
-
---Méchant! Ne parle plus!
-
---J'arriverai à me consoler, peut-être, en te voyant heureuse.
-
---Pitié! Tais-toi!
-
---Heureuse, même par un autre...
-
---Tu me fais mal! Tais-toi!
-
---Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine...
-
---Non! Tu es méchant! Tu ne m'aimes pas!
-
---Je ne t'aime pas!
-
-Je la serrai si fort, dans un tel élan de mon coeur, et ses deux bras me
-rendirent si tendrement l'étreinte, que nous sentîmes ensemble la
-puissance infrangible du lien qui nous attachait l'un à l'autre, pour
-toujours. Le même mot nous monta aux lèvres, en même temps: «Je t'aime!»
-Et nous pleurâmes ensemble, délicieusement.
-
---Jamais nous ne nous quitterons!
-
---Non, jamais!
-
-Dans les baisers, et chacun à son tour, on murmurait:
-
---Merci!
-
---Aimons-nous! Tout est bien! Je suis heureuse!
-
---Je t'aime!
-
---Je t'aime!
-
-Adorable instant, qui suffirait à payer toute une existence de misères
-et de regrets!
-
-Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla que nous étions plus près
-encore l'un de l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait: on put la
-croire en voie de guérison.
-
---Pauvre aimé, disait-elle, ne te chagrine pas. Nous irons à la
-campagne, cet été, nous deux, tout seuls, et nous marcherons dans les
-bois, comme des fiancés: les fiancés n'ont pas d'enfants, et ils sont
-heureux tout de même...
-
-S'efforçait-elle de rire, pour me consoler? Je le pense. Au bout de
-trois mois, toute sa gaieté tombait. La campagne n'y fit rien. Madeleine
-devint nerveuse, impressionnable.
-
-Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa tête sur mon épaule, et je
-disais:
-
---Nous nous aimons si bien, nos coeurs sont si bien l'un à l'autre,
-Madeleine, que rien ne peut nous séparer, nous éloigner, nous troubler.
-Rien ne peut faire que je doute de toi, et je ne douterais pas de ton
-amour, et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant qu'il te faut,
-tu l'avais, Madeleine...
-
-Je l'entendis haleter. Elle murmurait: «Que dis-tu?»
-
---Mon dieu, tu comprends bien... Je dis qu'un enfant, de toi, ce serait
-encore toi, rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine, bien sûr... Songe
-donc! Un enfant qui t'aurait sauvée, et qui serait l'enfant de
-Madeleine!
-
-Elle fit un cri, faible; puis sa tête sur mon épaule devint lourde et ne
-bougea plus.
-
-Je continuais, expliquant que la trahison et le mensonge, seuls, font la
-faute, et que d'être victime on n'est pas responsable; que devant une
-nécessité de sa maladie, mon égoïsme devait se taire; qu'un besoin de la
-nature ne saurait entacher l'amour ni souiller la vertu; qu'un savant ne
-peut pas être jaloux d'un remède, etc...
-
-Je parlais, et, sur mon épaule, la tête, immobile et lourde, paraissait
-écouter avec attention. Je n'entendais même plus la respiration de
-Madeleine, et, lorsque après avoir parlé longtemps, je sollicitai enfin
-une réponse, un mot, je m'aperçus que la malheureuse était évanouie.
-
-Mes soins la ranimèrent enfin.
-
-En me voyant penché vers elle, ma femme eut un visage d'épouvante et
-d'horreur; elle me repoussa de toute sa force, et s'écria:
-
---Laissez-moi!
-
-Elle regardait loin devant elle, fixe et dure.
-
---Madeleine, c'est moi... Tu ne me reconnais donc plus?...
-
-Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dégagea encore.
-
---Vous m'avez offensée gravement. Laissez-moi. Sortez.
-
---Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine, si tu te fâches...
-
---Sortez.
-
-Si mal que je connaisse les femmes, je sais qu'il vaut mieux ne pas les
-contrarier, et je me retirai dans une chambre voisine.
-
-J'étais triste, mais pas un instant, l'idée ne me vint que j'avais pu
-gâter notre vie toute entière, en une seule minute. Je me disais: «Elle
-a mal interprété ma pensée; un bon sommeil la calmera.» Mais le
-lendemain, ma femme m'évitait: j'essayai de lui parler, le plus
-doucement du monde:
-
---Madeleine...
-
-Elle se détourna sans répondre, et s'enferma dans son boudoir. A travers
-la porte, je dis:
-
---Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au
-revoir, mon petit?
-
-J'écoutais, avec le coeur battant. Pas un mot. Je repris:
-
---Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.
-
-Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue
-de cette enveloppe et de la chère écriture, j'eus peur. Quand les femmes
-écrivent ce qu'elles ont à dire, il faut trembler. Je ne le savais pas,
-mais je le sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et je lus:
-
-«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez
-trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le
-pardonne à cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je
-ne le pourrais pas, même si je le voulais. Je ne soupçonnais point qu'il
-y eût sur la terre un homme capable de proposer à sa femme la honte et
-l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire
-illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approché. Le souvenir de
-notre intimité me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je
-parle dans la colère. Vous avez brisé quelque chose en moi, et ce n'est
-pas seulement l'amour que je portais à mon mari, c'est encore ma
-jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de mon âme que j'avais confiée à
-votre garde, et que vous avez salie à tout jamais, par la révélation du
-vice. Oh! je sais bien ce que vous répondez! Vous ne comprenez même pas
-votre crime. Vous aviez le désir de préserver ma santé contre je ne sais
-quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins ont déclaré
-qu'une maternité serait nécessaire à ma guérison, parce que leur
-prétendue science (qui me répugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse
-l'espoir d'être père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse idée, bien
-logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu... Je n'ose
-même pas écrire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc
-fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la méprise et je la
-déteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes
-secrets, et qui ose formuler des remèdes infâmes pour les mystères de
-l'intimité et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc proférer ce mot-là,
-en parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science, qui a dépravé votre
-sens moral, jusqu'à ce point! Elle a tué en vous toute délicatesse et
-tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, créé par Dieu,
-vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grâce de
-penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder à
-travers le matérialisme de vos théories a pu seule vous conduire à cette
-dépravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez
-vous abstenir de les développer vous-même. Elles ne feront pas,
-d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer mon
-dégoût, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux
-mourir cent fois, plutôt que de me prêter à vos combinaisons cyniques.
-Vous n'avez rien compris de moi, pas même ma tendresse, et j'ai vécu
-quatre années près de vous, sans que la curiosité vous vînt de savoir
-qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez
-même pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant
-quatre ans, alors que je me croyais aimée, j'ai été votre chose et votre
-jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir à ce que
-n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous
-et qui n'avait, à vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction
-naturelle! Où suis-je tombée? Maintenant je le sais: tandis que vous
-m'entraîniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma
-stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon
-âme! Je me croyais au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil!
-Non, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ignorez ce que c'est que
-l'amour! Vous m'avez trompée et jouée pendant quatre ans! C'est fini. Je
-vois clair en vous comme dans mon passé, et je voudrais être morte sans
-l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez
-tuée. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le
-sachiez, afin de m'épargner toute tentative d'explication ou de
-plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous déteste même pas. Et je
-ne vous dis même pas adieu, car vous n'existez déjà plus. Je vous dis
-seulement ma décision...»
-
-Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus
-calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonçait
-sa décision, ne la connaissait pas elle-même, et qu'elle avait dû
-s'interrompre pour réfléchir.
-
-Et moi, arrivé à ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et
-douloureuse, cherchant dans sa pauvre tête malade; et je voyais son
-visage pâle et défait, ses yeux plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs
-orbites bistrées par la fatigue; et je voyais ses cheveux dénoués,
-coulant sur son peignoir, à flots; et ils coulaient comme des larmes.
-
-Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: «Mon
-Dieu!» Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et j'étais plein
-d'épouvante, plein de remords aussi, car, bien évidemment, j'avais fait
-du mal, et je m'en apercevais trop tard.
-
-Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire, j'avais arrêté ma lecture: les
-lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps
-dans une sorte d'hébétude. Puis, machinalement, je poursuivis.
-
-Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme déclarait ne point vouloir
-demander le divorce, contraire à ses principes. Elle se retirerait dans
-sa famille et ne me verrait plus...
-
-Elle avait signé la lettre de son nom ancien, le nom de son père, et du
-prénom adoré, elle n'avait mis que l'initiale...
-
-C'est bizarre: la sincérité dégage, sans nul doute, une électricité
-psychique, car je n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me disculper
-et de reconquérir Madeleine. Une sensation d'irrévocable m'avait pris et
-me possédait tout entier. Je contemplais la lettre comme un gouffre sans
-fond, et j'avais le vertige, et je me sentais tomber, tomber, avec
-Madeleine, et pourtant séparé d'elle, au fond de ce gouffre: et nous
-étions morts tous les deux.
-
-Ah! ma vie, jusqu'alors, avait été trop belle, trop bonne! Faut-il
-qu'avec un mot on puisse ruiner tant de choses et tuer deux êtres à la
-fois?
-
-Quand un peu de force me revint, je me levai, allant vers la chambre de
-Madeleine. Je vous ai dit que je n'espérais pas la fléchir mais j'allais
-tout de même. Sans doute, l'instinct de la conservation me poussait
-comme une bête. D'ailleurs qu'aurais-je pu dire pour ma défense,
-puisqu'on se comprenait si mal?
-
-La chambre de Madeleine était vide. La servante me dit:
-
---Madame est sortie.
-
---Quand rentrera-t-elle?
-
---Madame n'a rien dit.
-
-Je courus chez mon beau-père.
-
---Je ne sais pas ce que vous avez pu lui dire, mais vous avez eu tort,
-mon ami. La pauvre enfant est toute bouleversée. Vous n'allez pas vous
-affoler aussi! Eh quoi? Mon grand savant est-il donc si mal en
-équilibre? Cette sagesse, qu'en fait-on? Voilà que vous vous énervez
-comme ma fillette! Ayez un peu de patience et de calme. Tout
-s'arrangera. Je connais les femmes.
-
-Hélas! il ne les connaissait pas plus que moi! Puis, est-ce que cela
-existe, les femmes? Est-ce qu'on peut établir, dans la classification
-des êtres, une catégorie qui s'appelle: les femmes? Chacune est femme
-pour son compte, et ne ressemble pas aux autres.
-
-Bien plus, je crois que chacune est, à elle seule, plusieurs femmes tour
-à tour, et que des âmes nouvelles se succèdent en chacune.
-
-La mienne en a donné la preuve.
-
-Brusquement, elle est devenue autre; une seconde âme s'est installée en
-elle. La pauvre petite l'avait dit: Madeleine était morte! Une secousse
-trop violente avait renversé son esprit, qui se rénova.
-
-Quand la crise de douleur fut passée, elle ne parut garder aucun regret,
-aucun souvenir. On m'a rapporté qu'elle se montrait calme, et même gaie,
-plus gaie qu'auparavant. Ses parents pensèrent, d'abord, qu'elle jouait
-une comédie de sérénité. Mais ils se trompaient: cette tranquillité
-était sincère, et bientôt on le reconnut.
-
---Je n'y comprends rien, disait son père.
-
-Et moi, j'entendais tout cela sans plus essayer de comprendre.
-
-J'attendais un changement nouveau, car l'espoir ne meurt jamais.
-
-Mon beau-père essaya de nous rapprocher, mais vainement.
-
---Ce sera pour plus tard, dit-il.
-
---Oui, répondis-je, plus tard...
-
-J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on ce qu'on croit et ce qu'on ne
-croit pas?
-
-J'appris avec bonheur que la santé de Madeleine s'améliorait de jour en
-jour.
-
-L'hiver suivant, ma femme reparut dans le monde, et cela me surprit un
-peu: je l'avais connue casanière, et jalouse de recueillement.
-
---C'est étonnant comme elle change, disait son père.
-
-Elle dînait en ville, suivait les spectacles, assistait aux soirées
-dansantes, et dansait...
-
-Puisqu'elle semblait jouir de l'existence adoptée par elle, n'était-ce
-pas au mieux? Je me disais: «Elle n'est point heureuse, mais, du moins,
-elle s'amuse, elle se distrait. Je suis seul à souffrir, et c'est une
-consolation.»
-
-Elle avait interdit de prononcer mon nom; elle ne parlait plus de moi et
-même paraissait ne plus penser à moi.
-
-J'attendais toujours, et je travaillais pour penser moins.
-
-Au bout d'un an, je sus que la pauvre chérie devenait de plus en plus
-mondaine, joyeuse de tout, accueillante à tous les plaisirs; d'elle, on
-citait des mots alertes, et souvent même un peu légers.
-
-Les gens concluaient: «Elle a beaucoup d'esprit.»
-
-Son père avouait: «Elle rit sans cesse.»
-
-Cependant, elle se fâcha une fois, quand il lui demanda: «Eh bien,
-Madeleine, n'est-ce pas assez, maintenant? Jacques n'est-il pas en
-pénitence depuis assez longtemps?» Son visage, paraît-il, devint dur,
-et, d'une voix sèche, ma femme répliqua: «Vous m'aviez laissé espérer
-que jamais le nom de cet homme ne serait prononcé devant moi. Si je
-pensais que le fait dût se produire à nouveau, je préférerais me
-retirer.»
-
-J'avais peine à croire que Madeleine eût ainsi parlé à son père.
-
---Si, me dit-il, elle l'a fait.
-
---Je ne la reconnais plus dans ces mots-là.
-
---Ni moi. J'ai une autre fille.
-
---Peut-être je n'ai plus de femme...
-
---Vraiment, mon ami, je commence à le craindre.
-
-Nous parlions ainsi, à mi-voix, comme dans une chambre mortuaire. Le
-père de Madeleine était aussi triste que moi.
-
---Je ne peux rien, dit-il, je ne pourrai rien; je le sens: il y a
-quelque chose de cassé.
-
-Je répondis:
-
---C'est bien vrai, qu'elle est morte...
-
-Il hochait la tête. Nous nous tûmes alors, tous les deux; le silence
-était pénible; à la fin, mon beau-père reprit:
-
---Voyez-vous, cher ami, je crois comprendre. Ce sexe-là n'est pas fait
-comme le nôtre. Il a des métamorphoses profondes: vous avez connu la
-jeune fille, et, maintenant, la femme est sortie de la chrysalide.
-
-Assis face à face, nous étions gênés l'un et l'autre. Il partit enfin,
-et resta six mois sans reparaître.
-
-Un jour, il arriva chez moi.
-
---Je dois venir, mon cher ami, si pénible que ce soit, vous apprendre...
-
---Quoi?...
-
-Il m'apprit que Madeleine était enceinte.
-
-
-
-
-UNE CRÉATURE BIZARRE
-
-
-La villa de ses parents était proche de la nôtre. Elle, mon frère Octave
-et moi, avons fait ensemble bien des tas de sable sur la plage, quand
-nous étions petits. Chaque été, aux vacances, on revoyait Olga. Je ne
-l'ai jamais aimée, à vrai dire. Même, elle me déplaisait fort, et nous
-nous querellions avec plaisir. Je la connais bien. Je la connais trop. A
-dix ans, Olga s'aperçut qu'elle avait de grands yeux verts et des
-cheveux très blonds. Dans la rue, on se retournait pour la regarder, et
-les gens disaient: «Oh! la jolie fillette!» Invariablement, quelqu'un
-répondait: «Elle est bizarre.» Olga entendait tout, et pensait:
-
-«Je suis bizarre.» Si elle apercevait son visage dans une glace, elle
-concluait: «Il est bien vrai que j'ai une tête bizarre.»
-
-En effet, l'extrême blancheur de son teint, la rare pâleur de ses
-cheveux, l'étonnante limpidité de ses yeux glauques constituaient un
-ensemble d'étrangeté précieuse, inquiétante. Ses yeux clairs étaient
-impressionnables à tous les reflets, comme des miroirs, et changeaient
-de couleur, selon qu'on était dans un bois ou sur le bord de la mer:
-quand Olga s'habillait de noir, ils étaient verts; une robe bleue les
-rendait bleus, et le soir, aux lumières, ils devenaient jaunes, en or
-liquide.
-
-A douze ans, la petite fille, instruite par les propos entendus, avait
-déjà dans son tiroir tout un jeu multicolore de rubans et changeait de
-parure pour diversifier ses yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons,
-au hasard; mais bientôt elle s'étudia à les choisir pour donner à ses
-regards une couleur en harmonie avec les sentiments qu'elle prévoyait
-pour la journée. Au moment de sa première communion, elle ne porta que
-du bleu, pour mettre dans ses prunelles une pureté céleste: elle fut la
-plus angélique des communiantes, et le succès qu'elle obtint en revenant
-de la Sainte-Table influa sur toute sa vie, car elle résolut alors de
-cultiver avec grand soin le mensonge des apparences: et, ce matin-là, le
-cabotinage, pour toujours, s'installa dans son âme.
-
-Elle résolut d'être bizarre, comme son aspect, et changeante, comme ses
-yeux. Puisqu'elle ne ressemblait pas à tout le monde, rien ne lui parut
-plus désirable que de ne ressembler à personne. A quinze ans, elle
-décréta l'horreur de la banalité, en conçut la haine, et délibéra de ne
-rien admettre en elle de ce qu'on admet à l'ordinaire. Elle s'y appliqua
-avec soin.
-
-A vrai dire, elle était douée. Tout cela n'eût été que des mots si la
-nature ne l'avait, par avance, organisée merveilleusement pour la
-perversité. Son grand-père maternel était mort en odeur d'alcoolisme, et
-sa mère, à qui l'on reprochait quelques amants, n'avait jamais su leur
-demeurer fidèle.
-
-L'éducation d'Olga avait été fort négligée; elle se développa elle-même,
-c'est-à-dire selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures,
-plutôt scabreuses, et certes, elle savait à quoi s'en tenir sur toutes
-matières. Comparant alors la réserve du monde et sa bonne tenue aux
-renseignements plus sincères qu'elle avait recueillis dans les
-feuilletons et les manuels de médecine, elle conclut que la vie possède
-deux faces: celle qu'on cache et celle qu'on montre. L'hypocrisie
-sociale lui fut ainsi révélée, et, comme elle avait décidé de ne point
-ressembler aux autres, elle détesta l'hypocrisie.
-
-Désormais, elle afficha en lettres capitales, sur les murs de son jeune
-cerveau, le mépris des autres, de tous et de tout.
-
-Elle s'attacha particulièrement à constater la polygamie réelle de nos
-moeurs sous notre apparente monogamie: elle y réussit maintes fois. Elle
-étudia les auteurs qui ont méprisé l'homme: elle se détourna des romans,
-parce que tout le monde lit des romans, et se livra aux moralistes
-amers, aux poètes gastralgiques; les philosophes eux-mêmes complétèrent
-son initiation. Mais cette pâture âpre était trop violente pour elle:
-elle perdit peu à peu tout ce que ses lectures corrodaient l'une après
-l'autre, et ne mit rien en place, que des formules. Essentiellement
-femme, elle s'assimilait les phrases avec une facilité qui la grisait:
-ce fut une ivresse, une orgie, et ce petit crâne tournoya d'orgueil, au
-son des paroles qui circulaient en lui. Elle les avait si bien retenues
-et faites siennes, qu'elle ne se souvenait plus de les avoir apprises,
-et qu'elle pouvait, en les relisant chez l'auteur, éprouver la
-jouissance d'une rencontre intellectuelle avec les plus vastes esprits.
-
---Je suis bizarre!
-
-Pourtant la malheureuse, qui se prétendait nourrie de grandes idées,
-n'en était que vêtue: elle ne les portait point en elle, mais sur elle,
-comme une tunique qui la faisait magnifique; et, dans le fond de son
-être, il n'y avait plus que le vide.
-
-Sur cette solide base de néant, elle dressa l'échafaudage de son
-existence. Prenant le contre-pied de tout, elle considérait une chose
-acceptée par le monde comme une erreur à réprouver, une hypocrisie à
-fuir. Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre au bien, il suffit de
-savoir ce que prescrit la société humaine, et d'agir à l'inverse; toutes
-les prohibitions nous indiquent infailliblement nos devoirs et nos
-droits, et ce que le monde défend, on peut être assuré que la raison le
-souhaite.
-
-Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante, et s'amusant très fort de
-scandaliser la famille et la bourgeoisie.
-
---Je suis une révoltée!
-
-Au début, elle n'avait formulé ses théories que pour le plaisir
-d'étonner, mais à force de les entendre répéter par sa douce voix, elle
-finissait par les vénérer: car la jeunesse, en dépit de tout, a besoin
-d'une sincérité quelconque.
-
-Olga devint grande fille et s'admira de plus en plus. Le soir, avant de
-se coucher et quand elle était nue, (puisque les jeunes filles ne se
-mettent point nues), elle contemplait dans sa psyché cette créature
-bizarre, spéciale, unique, ce monstre délicieux et déconcertant qu'elle
-allait être dans la vie: elle s'encourageait d'un sourire, se
-récompensait d'un baiser que, du bout des doigts, elle envoyait à son
-image, et s'aimait.
-
-Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait de tout, du scandale, du
-monde, de la loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait intensément!
-Faute d'écrire, elle aussi, des oeuvres subversives, elle en mettrait
-toute l'âme dans ses actes, et cela vaudrait mieux encore!
-
---On s'ennuie tant et l'existence est si banale!
-
-Elle s'efforçait donc de compliquer la vie, d'y introduire des coups de
-théâtre, supérieurement littéraires, et elle poussait au drame les
-moindres aventures, afin de se récréer en des émotions insolites,
-violentes, s'il était possible. En rêve, elle combinait pour son avenir
-des chances anormales et s'arrangeait une destinée illustre: son passage
-étrange sur la terre devait marquer dans la mémoire des siècles!
-Pourquoi non? Elle en méritait l'honneur, elle qui différait de la foule
-à la manière des grands hommes! Elle décida d'être héroïne, sans
-néanmoins savoir de quel drame ou de quel roman, ni même si elle aurait
-le rôle sympathique. Elle se distinguerait par ses amours dévergondées,
-ou par sa froide austérité: peu importait pourvu qu'elle se distinguât.
-L'existence de Béatrix est aussi peu banale que celle de madame Lafarge,
-et la belle Olga ne considérait point comme inadmissible l'hypothèse
-d'aller jusqu'au crime ou jusqu'au martyre.
-
-Comment je sais tout cela? Elle me l'a dit. Il lui plaisait de se
-confesser, et de me raconter ses idées ou ses rêves; non pas qu'elle eût
-besoin d'épanchement: elle révélait ses pensées intimes, parce que
-d'ordinaire on les cache.
-
-J'étais d'ailleurs devenu, sur le tard, son confident, son ami, son
-frère d'élection: elle m'accorda ce titre, un soir, tout à coup, près
-d'une fenêtre ouverte, et nous eûmes, dès lors, des rendez-vous
-fréquents: on se retrouvait dans le bois, puisque c'est illicite, et
-l'on y devisait de questions transcendantes, puisque d'autres couples
-eussent différemment profité de la solitude. Dès le premier jour,
-j'avais cru devoir, par politesse, tenter quelques approches; mais Olga
-m'avait repoussé: «Fi! disait-elle, que c'est banal!»
-
-On rencontra un ruisseau, et Olga, hautement retroussée, se baigna
-devant moi, jusqu'aux genoux.
-
---Que penseraient les imbéciles, dit-elle, s'ils nous voyaient?
-
-Alors je m'enflammai tout de bon, et la coquette fit de son mieux pour
-me troubler davantage.
-
-Mais, dès le premier geste, elle m'accabla de dédains:
-
---Oh! cher, vous m'attristez! Moi qui vous espérais différent des
-autres!
-
-Le souvenir de ce que j'avais entrevu m'obséda durant quatre nuits, et,
-la saison aidant, je devins amoureux. Quand elle le sut, elle éclata de
-rire:
-
---Est-il possible? Je ne suis pas une de ces femmes que l'on aime!
-
---Vous?
-
---Je suis de celles que l'on adore.
-
-Je faisais fausse route et je le compris.
-
-J'affectai désormais l'indifférence. Au bout d'une semaine, elle
-s'impatienta.
-
---Eh bien, cher? Comment se porte votre amour?
-
---Il diminue, il s'en va. Je suis un sage.
-
---Tu mens! Car je rends fou.
-
-Ce jour-là, elle se baigna toute nue, et m'ordonna de l'essuyer, au
-sortir de l'eau. Elle reçut mes soins avec autant de calme que si
-j'eusse été une vieille nourrice. J'épongeais sur son corps lumineux les
-brillantes gouttelettes, et quand mes lèvres venaient au secours de mes
-mains, elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir.
-
-Je dis: «Nous sommes, auprès du ruisseau, Daphnis et Chloé.
-
---Non, dit-elle: Paul et Virginie, qui furent chastes.»
-
-Avec le plus grand sérieux, elle me pria de me retirer à l'écart, pour
-qu'elle pût se vêtir décemment. Sa froideur me parut blessante pour
-l'honneur de mon sexe, et je résolus d'y répondre avec dignité: je pris
-la mine d'un homme qui ne regrette rien, et je m'éloignai en allumant
-une cigarette.
-
-Après quelques minutes, elle me rejoignit, et proféra sentencieusement:
-
---Tu me plais. J'y réfléchirai.
-
-Mais elle commençait à me déplaire, et je revins à Paris.
-
-De tout l'automne, de tout l'hiver, je n'entendis parler d'Olga, et je
-l'oubliais, lorsque, au printemps, elle m'écrivit. Elle désirait me
-voir, me parler d'une affaire grave, et m'annonçait sa visite, pour
-mardi, trois heures.
-
-Très exacte, et même avec deux minutes d'avance (puisque les femmes
-arrivent en retard), je la vis qui descendait de voiture: elle était
-enveloppée d'une longue pelisse rose, comme au sortir d'un bal. Elle
-entra, s'assit, ôta son chapeau.
-
---Je viens, ami, t'annoncer une grande nouvelle: je me marie.
-
---Ah?
-
---Point de compliments: j'épouse un sot. Il est riche et m'adore. Pour
-éprouver la puissance de ma domination, je lui ai déclaré qu'il ne
-serait pas mon premier amant. Il a pleuré, se résigne et persiste. Donc,
-il m'aime comme j'entends être aimée: c'est bien, et je l'épouse. Mais
-je ne veux pas avoir menti, et je ne veux pas non plus qu'un sot ait ma
-virginité. Je te l'apporte.
-
-Tranquillement, elle dénoua son manteau rose et l'ouvrit tout grand:
-elle était, en dessous, complètement nue.
-
-Son visage et ses yeux restaient graves, sans émotion. Elle me regardait
-la regarder, et savourait mon étonnement.
-
-Puis, elle dit avec simplicité:
-
---N'est-ce pas que je suis une créature bizarre?
-
- *
-
- * *
-
-Olga s'était donnée à moi, vierge, et c'était là, certes, un superbe
-présent; mais elle me le reprit aussitôt. Au moment du départ je
-demandai, comme on fait d'ordinaire:
-
---Quand te reverrai-je?
-
-Elle répliqua:
-
---Jamais.
-
---Quoi? Jamais plus!
-
---Jamais plus, dans le sens biblique... Mais en soirées ou à dîner, chez
-moi.
-
---Tu veux?...
-
---Je ne veux rien, au contraire, et vous montrerez du tact en ne me
-tutoyant pas, mon ami. Vous savez que les lois du monde m'offusquent et
-me révoltent; je proteste contre elles. Il m'a plu de n'offrir mon
-baiser virginal qu'à un homme de mon choix, et digne d'une telle
-offrande: mon fiancé ne la méritait point, et je suis bien tranquille,
-car il ne l'aura pas. Qu'en pensez-vous?
-
-J'imaginais l'avoir éblouie d'extase, et légèrement vexé, je répondis:
-
---J'ai fait de mon mieux pour vous servir.
-
---Et je vous remercie. Mais que nous recommencions ce jeu, et que vous
-deveniez mon amant, cela serait, avouez-le, d'une banalité navrante. Je
-n'y consentirai pas.
-
-Elle me tendit la main, comme un galant homme après le duel, et ajouta:
-
---Nous redevenons amis, n'est-ce pas, et tout est effacé? Je vous
-estime: j'aurai sans doute besoin de vos conseils, et vous ne me les
-refuserez pas; mon futur mari est un sot, je vous l'ai dit, et je
-prévois certaines questions délicates à résoudre. Au revoir.
-
-Je m'approchai d'elle pour un dernier baiser, mais, en devinant mon
-geste, elle recula d'un pas.
-
---Non, fit-elle.
-
-Puis, elle sourit avec indulgence.
-
---Je vous pardonne, homme que vous êtes, d'oublier déjà nos conventions.
-Ne recommencez plus, je vous en prie, car vous me peineriez.
-
-De nouveau, elle me tendit la main, mais en femme, cette fois, et je
-posai mes lèvres sur le bout de ses doigts.
-
---Ceci est mieux. Je vois avec plaisir que vous me comprenez.
-
---Vous êtes une créature bizarre.
-
---Oh! oui!
-
-Elle se tint promesse, et, quand je la revis, elle m'accueillit avec le
-calme et la politesse d'une indifférente.
-
---Olga, Olga, je n'en parle pas, mais j'en rêve!
-
---Il est permis de rêver.
-
---Je vous en supplie, revenez...
-
---Où donc, mon ami?
-
---Dans la petite chambre, Olga...
-
---Depuis quand propose-t-on des rendez-vous aux jeunes filles? Vous vous
-méprenez, mon cher, et si vous tenez tant soit peu à ma sympathie, vous
-éviterez de m'offenser davantage par des invitations blessantes.
-
---Blessantes, Olga? Elles ne le seraient plus...
-
-Olga daigna sourire, et baissa les yeux.
-
---Avez-vous donc gardé, mon amie, un mauvais souvenir de l'heure?...
-
-Elle m'interrompit:
-
---J'ai fait un rêve, de mon côté; et, puisque votre vanité s'y
-intéresse, je veux bien avouer que ce rêve fut agréable et charmant, que
-je le renouvellerais sans douleur.
-
---Alors?...
-
---Vous savez bien que j'ai horreur de la banalité. Parlons d'autre
-chose.
-
---Soit, mademoiselle.
-
---Vous êtes un ami déplorable. Vous ne me demandez même pas des
-nouvelles de mon mariage!
-
---Comment se porte votre mariage, mademoiselle?
-
---Bien; on publie les bans dans huit jours.
-
---J'ignore quel est l'heureux mortel...
-
---Ceci est un secret.
-
---Même vis-à-vis de moi?
-
---Pourquoi non? Je dirais volontiers: vis-à-vis de vous bien plus que
-nul autre.
-
-Elle baissa les yeux pour la seconde fois, et sourit. Puis, toujours
-souriante, elle me regarda en face:
-
---Mes parents et mon fiancé sont, avec moi, les seuls à connaître le
-projet arrêté, car mon fiancé n'a ni père, ni mère, ni autres
-ascendants.
-
---Comme moi. Serait-ce moi?
-
---Je vous refuserais, mon cher, car nous ferions ensemble le plus
-sinistre ménage. D'ailleurs, je vous ai dit que j'épousais un sot.
-
-Je saluai:
-
---Vous êtes trop bonne.
-
-Elle fit une révérence:
-
---Je suis juste.
-
---Donc, l'élu de ce petit coeur...
-
---De cette petite main, c'est assez.
-
---L'élu vous obéit?...
-
---Aveuglément comme il me plaît être obéie, et militairement, car il est
-soldat.
-
---Je n'imagine guère, pour une Olga, l'existence des garnisons et des
-garnis.
-
---Mon futur démissionne, pour m'obéir.
-
---Compliments!... Et ce fils de Mars garde en face de tous le secret de
-son bonheur prochain?
-
---De tous, comme j'ai prescrit. La publicité qu'on a coutume de donner
-aux noces est une chose révoltante, et qui froisse la pudeur. Il faut
-réagir contre les moeurs barbares du temps passé; il appartient aux gens
-tels que nous de proposer le bon exemple à leurs contemporains, qui
-l'imiteront tôt ou tard. C'est pourquoi nous serons assistés de nos
-quatre témoins, qui suffisent.
-
---Je n'aurai donc pas cette joie de vous contempler à l'autel, dans
-votre robe blanche?
-
---Qui sait?
-
---Songeriez-vous à m'offrir l'honneur d'être votre témoin?
-
---Qui sait?
-
---A moins que vous me destiniez le rôle d'assister votre époux?
-
---Peut-être.
-
---Merci bien! Je connais votre amour du bizarre, mais, quant à ces
-fonctions-là, ne comptez pas sur moi. Je refuserais.
-
---Qui sait?
-
-Elle souriait. Mais il y eut alors un silence de gêne, et, pour y mettre
-fin, je cherchai quelque chose à dire.
-
---Vos parents, ma chère Olga, se prêtent à cette fantaisie d'un mariage
-en catimini?
-
---Ils se prêtent à tout ce que je désire, mon cher, et je m'étonne,
-quand vous les connaissez depuis quinze ans, que vous posiez une
-question si banale.
-
---Le prétendu, sans doute, est riche?
-
---L'épouserais-je s'il était pauvre?
-
---Vingt-mille, trente mille francs de rente?
-
---Quinze.
-
---Comme moi! Décidément, il me ressemble beaucoup, ce fiancé.
-
---Pourvu qu'il ne soit pas vous, que vous importe s'il vous ressemble un
-peu?
-
---Vrai? Il me ressemble?
-
---J'ai dit: «Un peu.»
-
---La taille?
-
---Sensiblement la même.
-
---C'est un bel homme. Les yeux?
-
---Bruns, comme les vôtres: plus de douceur et moins de finesse.
-
---La barbe et les cheveux?
-
---Sont pareils, mais la coupe en diffère. Nous ne portons que les
-moustaches.
-
-Une idée brusque me traversa l'esprit; je la repoussai bien vite, comme
-ridicule et folle. Mais l'angoisse avait été forte, et je croyais
-l'avoir chassée, que déjà elle revenait. Aussi, presque malgré moi, je
-posai une question dernière:
-
---Et la voix, Olga?
-
---Oh! la voix, toute pareille!
-
-Je m'étais levé, anxieux.
-
---Olga!
-
---Qu'y a-t-il, cher ami?
-
---Olga, vous vous amusez de moi, n'est-ce pas?
-
---Beaucoup.
-
---Olga, vous voulez rire?
-
---Oui.
-
---Et ce fiancé mystérieux, dont vous cachez le nom, n'est pas,
-j'espère...
-
-Elle reprit avec hauteur:
-
---Quand je cache ce nom, chercherez-vous à le connaître?
-
-Un peu vivement peut-être, je la saisis par le coude.
-
---Dites-moi!
-
-Mais d'une secousse violente, elle m'échappa.
-
---Monsieur!... De quel droit, je vous prie, osez-vous porter la main sur
-ma personne?...
-
-Elle ajouta, froide, ironique et sèche:
-
---Je vous demande pardon, monsieur, d'avoir à vous fausser compagnie; je
-suis attendue chez ma couturière, et vous imaginerez bien qu'une femme
-ne consente pas volontiers à manquer de tels rendez-vous.
-
-Elle m'honora d'une rapide inclinaison de tête, et sortit, me laissant
-là, seul.
-
-Je revins chez moi, fort inquiet d'une hypothèse.
-
---Cette fille est capable de tout!
-
-Dans l'antichambre, mon domestique m'accueillit par une phrase qui me
-fit peur:
-
---Le capitaine attend monsieur.
-
-Mon frère était là, en effet, et tout de suite il me dit:
-
---Je viens t'annoncer deux grandes nouvelles: je démissionne et je me
-marie!
-
---Tu épouses...?
-
---Ne me demande pas son nom; j'ai promis le secret. Rassure-toi: elle
-est d'excellente famille, et tu la connais. Mais, par une pudeur que
-j'approuve, elle ne veut personne à sa noce. Nous nous marions dans un
-mois; je l'aime à la folie, et tu es mon premier témoin.»
-
-L'habitude du commandement porte les militaires à s'exprimer en des
-formules décisives qui souvent font passer un petit frisson dans le dos.
-Jamais, d'ailleurs, mon frère n'avait parlé si net.
-
---Dis-moi, Octave, n'est-ce point... Olga... que tu épouses?
-
---Qui te l'a dit?
-
---Un soupçon...
-
---Eh bien, oui! J'épouse Olga.
-
-Son verbe âpre et ferme indiquait une de ces résolutions martiales
-contre lesquelles on ne lutte point. Il disait: «J'épouse Olga», comme
-il eût dit: «Je prends le bastion!» Et cela signifiait: «J'y laisserai
-ma peau, s'il est besoin, mais la chose sera!»
-
-Le pire, c'est que mon frère, nature passionnée, mais timide avec les
-femmes, n'avait dans son passé que des aventures faciles, sourires de
-garnison, à tant par heure, et que la belle Olga s'imposait en lui avec
-toute la puissance du premier amour complet: exquisement femme, elle le
-tenait par l'admiration autant que par le désir.
-
---Il est décidé depuis longtemps, ce mariage?
-
---Quinze jours ce soir.
-
-J'étais l'amant d'Olga depuis quatorze jours. Elle m'avait donc choisi
-le lendemain de ses fiançailles, et uniquement parce qu'elle épousait
-mon frère; elle n'avait caché ce projet de mariage que pour nous placer
-tous les trois en présence d'un fait accompli. Maintenant, elle
-regardait: nous allions, Octave et moi, lui donner une comédie des
-Atrides, nous entre-dévorer pour elle.
-
---Toi, tu es mon amant; toi, tu es mon fiancé. Débrouillez-vous.
-
-Les personnages étant posés, elle attendait le dénouement.
-
-Mais que dire, moi? Avouer tout, et trahir le secret d'une femme?
-Parbleu! je l'aurais osé sans scrupule, car Olga ne méritait guère les
-ménagements d'un honnête homme. Mais mon frère était capable, en
-rentrant chez lui, de se faire sauter la tête, et c'était assurément là
-une des solutions prévues par l'héroïne: «Un amant s'est tué pour moi!»
-
-D'angoisse, de rage concentrée, d'impuissance, je tremblais devant
-Octave, et je lui dis, à la fin:
-
---Écoute, réfléchis bien; j'ai peur pour toi. Olga ne me semble pas être
-la compagne qu'il te faut...
-
---Je l'aime.
-
---L'existence de province, la vie de garnison, pour elle, seront
-pénibles...
-
---Je démissionne.
-
---Tu brises ton avenir...
-
---Je l'installe.
-
---Après ta démission, que feras-tu?
-
---Un heureux.
-
---Voyons, permets-moi de te dire... Olga, es-tu bien sûr?...
-
---De quoi?
-
---De son passé.
-
-Il devint sombre, et s'efforça de sourire en répondant:
-
---J'en suis trop sûr.
-
-Alors, comme je me détournais de lui, il se rapprocha, et, d'une voix
-sifflante, il me demanda:
-
---Pourquoi poses-tu cette question? Tu sais quelque chose? On sait
-quelque chose?
-
---Mon Dieu... Non... C'est-à-dire...
-
---Parle!
-
---Eh bien! je ne crois pas... à franchement parler... que... Je crois...
-
---Tu ne sais rien! Tu supposes!
-
---Oui, voilà le mot: je suppose!
-
---Je ne tolère pas qu'on suppose!
-
---Si pourtant Olga...
-
---Je t'autorise à dire: Mademoiselle Olga!
-
---Eh! Demoiselle! qui sait?
-
-Il me saisit le poignet gauche, qu'il serra de toute sa force, et, les
-sourcils froncés, menaçant, il dit, à voix plus basse encore:
-
---Oui, demoiselle, entends-tu? Parce que je le veux! Et, si le terme
-n'est pas juste, c'est affaire entre elle et moi, entends-tu? Une
-affaire qui ne regarde personne, pas même toi, entends-tu?
-
---Mais, Octave, tes propos même... On penserait que, toi, tu sais
-quelque chose?
-
---Tu as voulu me le faire dire, et tu finasses! Je ne suis pas de taille
-à lutter avec vos roueries, je m'en flatte! Oui! je sais! Et je sais
-parce qu'Olga, plus honnête que vous tous, m'a dit la vérité!
-
---Elle t'aurait avoué?...
-
---Tout!
-
---Quand cela?
-
---Loyalement, le jour de nos fiançailles!
-
-Donc, Olga ne m'avait pas menti: elle avait confessé la faute, quand la
-faute n'était pas encore commise, mais seulement résolue dans son
-esprit!
-
---Et tu acceptes?
-
---Je pardonne.
-
---Du moins, elle ne t'a pas cité le nom?
-
---Je refuse de le connaître! Je tuerais cet homme-là.
-
-Il se fit un silence qui dura des minutes et qui me parut durer une
-heure entière. Octave allait par la chambre, prenait sur les meubles des
-bibelots qu'il regardait d'un air féroce, et qu'il rejetait avec colère.
-Tout à coup, il me cria:
-
---Comment sais-tu? D'où sais-tu? A part l'homme, personne ne sait. Elle
-me l'a dit. Il faut donc que l'homme ait parlé. S'il a parlé, je le tue!
-Qui t'a parlé?
-
---Je ne sais rien que d'Olga elle-même...
-
---Ah! tu es son confident? son confesseur? Je m'en doutais, mais je ne
-me doutais pas que tu gardes si mal les confidences d'une femme!
-
---Je...
-
---Assez! Tu joues là un vilain rôle, je t'en avertis, et, à ta place, je
-me tiendrais pour un pleutre!
-
-Exaspéré, j'allais tout dire; mais il me coupa la parole:
-
---Oui, un pleutre!
-
-Il sortit et claqua la porte.
-
-Dans les cas difficiles, la plupart des hommes, sous prétexte de
-réfléchir, se tiennent immobiles et ne pensent à rien. Je demeurai une
-heure dans mon fauteuil et je conclus finalement qu'une seule chance me
-restait d'empêcher ce désastre: il fallait supplier Olga, lui montrer
-son crime, la fléchir, obtenir d'elle une rupture. J'espérais peu, mais
-je courus vers la jeune fille.
-
-Elle me fit attendre un long quart d'heure, cérémonieusement, avant de
-me recevoir, et, dès les premières phrases, elle m'interrompit:
-
---Je crains de vous comprendre, dit-elle. N'insinuez-vous pas que j'aie
-eu un amant?
-
---Certes!
-
---Vous vous trompez, mon ami.
-
---Quoi! Vous m'osez soutenir en face?
-
---Ce que soutiendrait comme moi celui que vous soupçonnez, mon cher,
-pour peu qu'il fût galant homme.
-
-Elle se campa avec dignité, les doigts sur le bord d'une table, et
-ajouta:
-
---Un galant homme oublie, surtout s'il en a fait serment.
-
---Les serments qu'on fait à une créature telle que vous...
-
---Votre insolence se double de lâcheté, monsieur, parce que vous croyez
-parler à une femme sans défense. Mais vous vous trompez encore.
-
-Théâtralement, elle souleva une portière, et, se tournant vers la pièce
-voisine, elle proféra:
-
---Venez.
-
-Mon frère entra.
-
---Octave, lui dit-elle, ceci n'est point combiné, puisque je ne vous
-attendais ni l'un ni l'autre: mais ce hasard me plaît, car j'aime les
-situations nettes.
-
-Elle prit un temps, et fit deux pas, comme au théâtre.
-
---Octave, reprit-elle, je vous aime, pour votre droit et simple
-caractère. Je vous ai confessé ma faute et vous l'avez noblement
-pardonnée. Un homme indigne de moi a pu m'abuser un jour, et vous
-jugerez s'il est également indigne de votre colère, lorsque vous saurez
-qu'à présent il m'ose menacer de vous révéler mon secret.
-
-Je demeurai immobile, ahuri par tant de cynisme. Mon frère, immobile
-aussi, regardait sans parler, peut-être sans comprendre.
-
-Elle nous examina tour à tour, satisfaite, mais grave, puis elle reprit:
-
---Octave, je vous rends votre parole: vous êtes libre de vous retirer,
-pour ne plus jamais me revoir. Si, par ma franchise, je perds votre
-amour et brise notre bonheur, je garderai au moins la consolation
-d'avoir fait mon devoir tout entier. J'achève donc de le remplir.
-
-Elle fit encore deux pas.
-
---Connaissant ma faute, vous aviez le droit de me demander un nom. Vous
-n'avez pas voulu: on me force à vous le révéler. Vous savez maintenant
-ce nom.
-
-Elle étendit un bras vers moi, et baissa la tête avec une humilité de
-Madeleine repentante.
-
-Mon frère cria:
-
---Toi! C'est toi!
-
-Je ne répondis point. Olga releva la tête, puis, lentement,
-respectueusement, elle l'inclina de nouveau vers son fiancé, et dit:
-
---Octave, jugez entre nous, et choisissez.
-
-Mon frère me hurla:
-
---Va-t'en!
-
-Du seuil, je les vis, lui, debout et le bras tendu, elle, toujours
-inclinée dans l'attitude du respect.
-
-Je ne les ai jamais revus. Ils sont mariés, heureux peut-être. Olga est
-si bizarre qu'elle a pu concevoir ce plan, tout aussi bizarre qu'un
-autre, de devenir une épouse modèle; et ceci l'amuserait sans doute,
-elle qui veut ne ressembler à personne, de ne même plus ressembler à
-Olga.
-
-
-
-
-L'APPARITION
-
-
-Oui, j'ai habité Munich: mais je n'en connais rien, et je serais
-incapable de vous en parler pendant la valeur de trois lignes.
-
-J'avais passé mon baccalauréat à la session du printemps. Aussitôt mon
-père m'expédia dans cette ville de Bavière pour y apprendre l'allemand,
-et je devais rester là quelques mois, pensionnaire d'une famille grave,
-dans une maison dont les murs, tout d'abord, m'écrasèrent d'ennui.
-
---Oh, oh! ce ne sera pas drôle, et un trimestre, c'est bien long!
-
-Le jeune homme de France n'est pas fort curieux des peuples et des
-moeurs: c'est chez nous un vice originel que de traverser les pays sans
-les voir ni les comprendre, et nous y regardons la silhouette des femmes
-beaucoup plus que le génie des nations.
-
-Je descendis du train, et toutes mes belles imaginations s'écroulèrent
-d'un coup; en wagon, j'avais rêvé de quelque sentimentale Gretchen
-échappée des légendes, fille de Goethe ou de mon hôte, et qui me
-poétiserait les heures du séjour. Car j'avais déjà l'habitude de
-devenir, à chaque printemps, amoureux, très vite, très fort, et pour la
-vie. Mais mon hôte n'avait procréé qu'un fils, grand dadais stupide, qui
-me déplut tout de suite: je me sentis voué à l'irrémédiable solitude.
-
-Ma chambre était confortable et de mauvais goût; sa fenêtre donnait sur
-deux jardins contigus, le nôtre et celui d'une maison voisine dont
-j'apercevais les fenêtres juste en face de moi. Cette vue me rendit
-quelque espoir: sans doute, à l'une des croisées, je découvrirais
-l'âme-soeur...
-
-L'âme-soeur apparut sans tarder. Je n'avais pas encore déplié mon bagage
-et rangé mes bibelots, quand tout à coup, en relevant la tête, je vis à
-trente mètres, dans le cadre de sa fenêtre ouverte, une femme qui me
-regardait. Pour la contempler de plus près, je pris ma lorgnette, et,
-m'étant dissimulé du mieux que je pouvais, j'examinai cette figure: dans
-l'instant, l'univers changea autour de moi.
-
-Vous n'avez jamais vu de plus belle créature: une riche jeunesse
-épanouissait son corsage et son teint. Comme la Marguerite de Faust,
-elle portait une longue natte de cheveux blonds qui pendait sur son
-épaule. Ses grands yeux, d'un bleu pâle, avaient une expression de
-douceur, presque de tristesse, et, tout de suite, j'eus l'idée d'une
-peine à consoler, d'un chagrin dont j'étais curieux. La brusque
-sympathie des jeunes coeurs qui se devinent me pénétra dès cette minute,
-et déjà une pitié murmurait au fond de moi: «Pauvre amie, qu'avez-vous?
-Dites-le, ne craignez rien de moi...»
-
-La jeune fille, du reste, ne semblait nullement effarouchée. Surprise
-beaucoup plus qu'offensée, elle regardait droit devant elle, sans
-crainte et franchement: parce qu'elle avait aperçu un visage nouveau,
-elle s'étonnait, et ne le voyant plus, elle attendait pour voir encore;
-cette simplicité d'âme me parut charmante et me plut comme un indice de
-loyauté: une Parisienne se fût cachée, comme je faisais moi-même, pour
-se renseigner sans se compromettre. J'avais pris le rôle de la femme,
-moi, homme, et la femme m'en faisait honte. Je me sentis rougir, et je
-quittai ma cachette. Je vins à la fenêtre, où je m'accoudai, avec l'air
-innocent de celui qui examine un paysage.
-
-La jeune fille ne s'éloigna pas. Elle me dévisageait tranquillement et
-je ne tardai guère à en être gêné. Ma fière assurance tomba devant la
-sienne: la netteté de son regard intimidait le mien. Il demandait:
-
---Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?
-
---Je viens vous aimer!
-
-J'aurais voulu crier ma réponse, mais décidément, la jolie Bavaroise,
-avec sa franchise trop candide, désorientait ma fausse vaillance, et je
-n'osais plus qu'à la dérobée risquer un rapide coup d'oeil.
-
-Mon malaise devint tel, sous cette surveillance fixe, que je quittai mon
-poste, et, pour me donner contenance, je me remis à déballer mon bagage.
-Cela du moins signifiait:
-
---Constatez que je m'installe; je reste auprès de vous.
-
-Comprit-elle? Je n'en pouvais douter, et même je conclus qu'elle s'en
-réjouissait, car son visage avait, à la fin, perdu toute expression de
-tristesse. Mais l'heure du déjeuner arriva, et mes hôtes m'attendaient
-en bas. Je dus quitter ma chambre, et je n'en sortis qu'à regret, avec
-la hâte d'y revenir, pressentant déjà que j'allais passer entre ses
-quatre murs la meilleure partie de mon séjour au pays d'Outre-Rhin, et
-restreindre à cette blonde figure mon étude du monde germanique.
-
-Je revins, en effet, dès que le repas fut terminé, et, sous prétexte de
-lettres à écrire, je m'enfermai chez moi.
-
-Ma voisine se promenait dans le jardin, en compagnie d'une dame âgée,
-qui la suivait pas à pas.
-
-Elle était plus grande que je n'avais pensé; elle marchait avec une
-dignité de reine, et très lente. Elle fit un bouquet: avant de cueillir
-une fleur, elle l'examinait minutieusement, et réfléchissait; je notai
-que parfois, au moment de briser la tige, elle relevait la tête, comme
-pour écouter un avis ou pour faire un calcul mental, et souvent elle
-s'éloignait sans avoir pris la fleur.
-
-Abrité derrière mon rideau, j'observais ce manège, qui dura longtemps.
-Enfin, la jeune fille remit le bouquet à sa mère, et, s'approchant d'une
-petite fontaine qui s'élevait au milieu du jardin, elle retroussa ses
-manches flottantes jusqu'au-dessus du coude; je pus admirer ses bras,
-ronds et blancs, qui brillaient sous le glacis de l'eau, comme des
-miroirs.
-
-La mère dit:
-
---Assez, Roeschen, assez!
-
---Il fait si chaud, maman!
-
-Sa voix aux notes graves était mélodieuse, avec la même tristesse que
-j'avais lue sur son visage; elle ne ressemblait pas à la voix des autres
-jeunes filles, et je fus ému de l'entendre. La mère, avec une
-condescendance exagérée répondit:
-
---Oui, ma fille, il fait chaud, rentrons.
-
-En effet, cette journée de mai se faisait orageuse et lourde; elle
-pesait sur les nerfs, et l'on entendait, au lointain, des grondements
-sourds.
-
-Les deux dames rentrèrent dans la maison, puis reparurent dans la
-chambre. La mère embrassa la fille et s'en alla. Je rouvris ma fenêtre.
-
-Ma voisine alors était assise près de sa table. Au bruit que je fis,
-elle dressa la tête, m'aperçut, se leva et vint tout droit, comme pour
-me rejoindre.
-
-Enhardi, je saluai et je souris. Mais elle resta immobile, et je pus
-croire qu'elle ne m'avait pas vu ou qu'elle me supprimait. Mon sourire,
-figé sur mes lèvres, devint stupide: à nouveau une gêne me prit, et
-toute mon audace, encore une fois, s'en alla; je ne savais quelle
-contenance tenir, et je m'interrogeais, quand la belle Allemande
-retourna vers la table, prit son bouquet et revint.
-
-Avec un grand soin, elle choisit un iris, et le contempla longtemps:
-puis elle le lança dans ma direction, et la fleur fit une courbe
-violette. Instinctivement, j'avais tendu les mains.
-
---Roeschen!
-
-Sans le vouloir, j'avais crié son nom. Elle parut surprise de
-l'entendre, et m'inspecta avec plus d'attention. Mes bras étaient
-toujours tendus vers la fleur et vers elle. Sans doute, je dus lui
-paraître grotesque, car elle éclata de rire, fit une révérence, et ferma
-sa fenêtre.
-
-Un peu vexé, je résolus de sortir avec affectation et de ne plus me
-montrer ce jour-là. J'étais d'ailleurs fort intrigué, et je m'expliquais
-mal les attitudes de la belle Allemande. Je me disais:
-
---Les filles, en ce pays, ont des manières étranges.
-
-Au dîner, je réussis à apprendre de mes hôtes que la maison voisine
-était habitée par d'honnêtes et riches bourgeois, qui avaient une fille;
-très réservés, ils n'en dirent pas davantage, et je compris que ma
-curiosité éveillerait des soupçons sans me valoir aucun renseignement.
-
-Le soir fut plus orageux encore que le jour.
-
-Dans un tilleul, entre les deux maisons, un rossignol chantait
-éperdument. Seul, dans ma chambre et sans lumière, je guettai: une
-faible lueur jaunissait les rideaux d'en face; et tout à coup, la
-croisée s'ouvrit: un éblouissement me passa dans les yeux, et mon coeur
-battit jusque sous ma gorge.
-
-La jeune fille, complètement nue, était debout. La lueur d'une veilleuse
-l'éclairait à peine. Mon émotion fut telle que je crus m'évanouir; mes
-jambes ne me supportaient plus; je tombai sur une chaise. Jamais encore
-je n'avais vu d'autre nudité que cette des statues. Celle-ci ne leur
-ressemblait pas: elle avait des seins plus amples, des hanches plus
-larges, elle était rose, tiède. De ses deux mains, la jeune fille prit
-ses cheveux défaits, puis elle éleva les bras vers le plafond, en sorte
-que ses cheveux, tamisant la lumière, se déployaient derrière ses
-épaules comme deux ailes d'or.
-
-Je demeurais en extase, retenant mon haleine. J'étais engourdi de
-stupeur. Mes lèvres remuaient en baisers. Toute mon âme se concentrait
-dans mes prunelles; mais, à force de regarder trop intensément, je
-finissais par ne plus voir. Des cercles de lumière, violette, orange,
-verte, passaient devant mes yeux. Je tremblais, et une grande douleur me
-serrait le crâne. La belle créature tendait toujours ses deux mains vers
-l'espace, et les remuait, comme pour appeler les étoiles. Il y avait,
-dans son attitude, quelque chose de hiératique et de pieux qui imposait
-le respect, presque l'épouvante. A cause de cela, sans doute, il advint
-que je glissai sur les genoux, et que je demeurai dans cette posture de
-prière, les mains jointes, pour adorer les gestes chastes et
-magnifiques.
-
-Je n'eus pas l'idée de prendre ma lorgnette. La pensée ne m'en vint que
-quand la fenêtre fut close. Longtemps encore je demeurai sur les genoux,
-sans force pour me lever; j'avais les nerfs brisés, les épaules rouées,
-et lorsque je voulus enfin me mettre debout, mes jarrets pliaient sous
-moi.
-
-Je traversai ma chambre avec une lassitude que je n'avais jamais connue,
-et j'étais triste infiniment... Pourquoi donc? A peine dans mon lit,
-j'éclatai en sanglots; je pleurais dans mon oreiller, en le couvrant de
-baisers qui buvaient mes propres larmes.
-
-Je sais maintenant pourquoi j'étais si triste.
-
-J'aimais. La révélation de la femme, brusquement, m'avait fait homme.
-J'aimais pour la première fois. C'en était fini désormais des amourettes
-de collégien en vacances et des flirts qui s'amusent d'un baiser furtif,
-se contentent d'un billet donné, d'un serrement de mains, ou d'une fleur
-offerte.
-
-Un être nouveau venait de se manifester en moi; je ne me reconnaissais
-plus; mes pensées avaient changé d'objet, et mon âme, en une minute,
-avait mûri. Cette curiosité vague, cette joyeuse attente de l'adolescent
-qui rêve de tendresses et de caresses, instantanément s'étaient muées en
-un sentiment grave, profond et torturant: le désir.
-
-Oh! la première femme nue que nous entrevoyons de nos yeux vierges! Elle
-ne soupçonne pas la mystérieuse puissance de son apparition, le trouble
-sacré qu'elle infuse, l'angoisse qu'elle répand dans notre adoration, ni
-comment son image se grave au fond de nous pour n'être jamais oubliée!
-Elle ressuscite dans l'éphèbe le premier émoi du Paradis terrestre, et
-chacun de nous, une fois dans sa jeunesse, connaît la stupeur éblouie
-d'Adam à son réveil, quand la nudité de la femme se révéla dans le
-jardin béni, resplendissante de toutes les joies et de toutes les
-douleurs qu'elle apportait au monde!
-
-La beauté de cette vierge apparue dans la nuit au bord de sa fenêtre, de
-cette grande vierge nue qui levait ses bras vers le ciel, depuis lors,
-emplissait ma pensée: je ne voyais qu'elle, je ne songeais qu'à elle.
-Toute autre notion avait disparu; sa vision se dressait en moi, ainsi
-qu'une statue dans son temple, idéalement blanche, et le reste du monde,
-à l'entour, était noir. Mes lèvres ne savaient plus articuler qu'un mot,
-son nom, et sans cesse j'en marmonnais les syllabes, comme un agonisant
-en prière:
-
---Roeschen... Roeschen... Roeschen...
-
-Lorsque, le lendemain, je la revis, vêtue de clair, à la même fenêtre,
-mes mains se joignirent malgré moi. Peut-être je lui demandais pardon
-d'avoir surpris à son insu le secret de sa beauté sainte. Peut-être...
-Je ne sais pas. Je sais seulement que mes mains étaient jointes, mes
-yeux noyés de larmes, et que rien d'impudique ne souillait mon amour. En
-la regardant de loin, j'aurais voulu l'étreindre sur mon coeur, et
-pleurer dans ses cheveux blonds; mais il me semblait que mon étreinte
-fût restée chaste malgré tout, tant mon désir était pénétré de respect.
-
-Bien sûr, nos sentiments traversent l'espace, mieux que ne feraient les
-paroles! Bien sûr, d'invisibles fils conduisent d'une âme à l'autre les
-vibrations émanées de nous, et les coeurs entendent les mots qui
-jaillissent des coeurs sans que la voix les profère! Nous étions là,
-elle dans sa chambre, moi dans la mienne, séparés par les deux jardins,
-et nous ne nous connaissions pas. Mais nous nous sommes reconnus, et
-nous avons causé ensemble, intimement, longuement, et nous nous sommes
-compris, nous qui ne parlions pas la même langue, et tout de suite nous
-nous sommes aimés!
-
-Elle ni moi, ni l'un ni l'autre, ne songions aux obstacles, à la folie
-d'un rêve impossible. Étranger en Allemagne, je traversais cette ville,
-où je n'allais rester que peu de mois; jeune et sans gagne-pain, je ne
-pouvais prétendre à choisir une femme, et mes seize ans ne
-s'appareillaient guère aux dix-neuf qu'elle portait. Est-ce qu'on pense
-à ces misères-là? Je l'aimais, je l'adorais, je lui vouais ma vie,
-offrant ensemble tous les espoirs de mon coeur réalisés par elle, tous
-les efforts de l'avenir réalisables pour elle! Je la voulais, je la
-prenais, je l'avais prise comme elle m'avait pris, et rien ne nous
-séparerait plus, sinon la mort, préférable au départ!
-
-J'ai passé là, devant elle, d'admirables heures bénies!
-
-Bien tranquille en ma chambre close, caché à tous les yeux et visible
-pour elle seule, je m'abîmais dans la contemplation d'Elle. Deux fois
-chaque jour, à des heures fixes, elle se promenait dans le jardin,
-invariablement accompagnée de sa mère. Celle-ci lui rendait, dans sa
-chambre, de fréquentes visites, dont j'étais averti par l'attitude de
-Roeschen qui longtemps d'avance écoutait à la porte; je me dissimulais
-alors: jamais on ne nous surprit. Dès que la vieille dame était partie,
-ma voisine reprenait son poste, près de la table, un peu à l'écart, sans
-doute pour n'être vue que de moi. Elle travaillait à de menus ouvrages
-et levait la tête à chaque instant. Elle me regardait sans contrainte.
-Parfois, elle me souriait, tantôt avec mélancolie, tantôt avec ironie:
-et chaque fois son sourire, en pénétrant en moi, me parcourait d'un
-grand frisson.
-
-Moins hardi depuis que j'aimais, j'avais pourtant osé porter mes deux
-mains à mes lèvres, et j'avais, en tremblant, attendu sa réponse.
-
-Roeschen m'avait renvoyé mon baiser, et, tout bas, j'avais crié:
-
---Je vous aime!
-
-Si bas que j'eusse parlé, puisque ma propre oreille n'avait pas entendu
-les mots, la jeune fille m'avait compris, car aussitôt, du même
-mouvement de ses lèvres muettes, elle m'avait dit:
-
---Je vous aime...
-
-Alors, le monde me devint magnifique, et la vie délicieuse, et l'avenir
-superbe!
-
-Je ne tenais plus au sol; mon corps allégé s'enlevait de terre.
-J'aimais! J'étais aimé! Par Elle, la déesse du temple, la rose des
-nuits, la beauté nue, l'unique femme! Désormais, j'avais droit à
-l'étreindre, ce corps de vierge déjà possédé par mes yeux! Ce que
-j'avais volé, elle me le donnait! Ma gratitude criait: «Merci!» Et dès
-lors, entre nous, l'intimité se fit plus grande et très rapide.
-
-Sur des feuilles de papier, j'écrivais en grosses lettres des phrases
-allemandes, et je la tutoyais. Roeschen me répondait par de semblables
-pancartes, et quelquefois me tutoyait aussi: mais, la plupart du temps,
-elle ne s'exprimait que par des symboles ou des aphorismes, évitant les
-formules précises, les phrases personnelles. J'attribuais cette réserve
-à la crainte d'une surprise, puisque sa mère, à tout moment, pénétrait
-dans la chambre. Néanmoins, ses réponses étaient parfois si compliquées
-que j'avais peine à en pénétrer le sens.
-
-Si j'avais dit:
-
---Chante, pour que j'entende ta voix.
-
-Elle répliquait:
-
---L'oiseau chantera.
-
-Mais elle ne chantait pas.
-
-Si j'avais dit:
-
---Je veux te serrer sur mon coeur.
-
-Elle répliquait:
-
---Le coeur bat.
-
---Montre-moi ton bras nu.
-
---Les bras embrassent.
-
-Toujours ainsi. Jamais elle n'accorda ce que je demandais, quoi que ce
-fût: on eût dit qu'elle feignait de ne pas m'entendre. Peut-être
-m'accusait-elle aussi de la même incompréhension, car souvent elle
-m'interpella par une phrase ou par un signe auxquels je ne savais quoi
-répondre. Jouait-elle à me proposer des énigmes? Il lui arriva maintes
-fois de me présenter un objet quelconque, en m'interrogeant du geste;
-elle me montra ainsi un portrait, son mouchoir, une carafe, mille
-choses: devant mon indécision hébétée, elle riait, tournait sur ses
-talons et ne s'occupait plus de moi. Un jour, pourtant, elle manifesta
-un dépit très vif et se mit à froisser, jeter, briser tout ce qui lui
-tombait sous la main. J'étais profondément désolé de la voir irritée de
-la sorte, et je m'efforçais de comprendre son idée, la cause de son
-courroux; mais je n'y réussissais pas, et je m'en affectais comme d'un
-malentendu dont j'étais, moi seul, responsable.
-
-Nier qu'elle fût un peu étrange, je ne le pouvais, et cependant je
-n'étais pas intrigué par ces bizarreries. Je les attribuais à notre
-situation fausse, à l'impossibilité d'un rapprochement que nous
-désirions tous les deux, à ce besoin d'un bonheur plus complet, dont le
-manque, peu à peu, commençait à me tracasser moi-même. Loin de mal juger
-son caractère, je me disais simplement:
-
---Pauvre chérie! Comme elle doit être malheureuse, pour s'exaspérer
-ainsi!
-
-En fait, je devenais très malheureux aussi, et impatient comme elle. La
-grande joie de se dire qu'on est deux sur la terre, au bout d'une
-semaine, ne me suffisait plus.
-
-Roeschen était à moi, si bien, si peu! Je m'irritais de ne la voir
-jamais qu'au loin, et de la sentir mienne sans l'embrasser jamais, de
-compter les jours qui passent et de piétiner dans l'attente de rien, de
-voir approcher l'atroce date du départ, et de n'avoir rien fait pour
-assurer notre bonheur! Ce souci m'angoissait au point que j'eus peur de
-tomber malade.
-
-La nuit, pendant des heures, je surveillais, sur son rideau, la lueur
-dorée d'une veilleuse...
-
---Elle dort là!
-
-J'évoquais son beau corps et ses seins blancs entre ses bras tendus.
-
---Tes lèvres! Donne-moi tes lèvres!
-
-J'envoyais des baisers dans les ténèbres, vers le mur épais. Chaque
-nuit, le même rossignol chantait entre nous deux, dans le même tilleul,
-comme au soir de l'apparition; et chaque nuit, dans la même musique,
-pendant des heures, je guettais. Mais l'idole ne se montra plus, et de
-nuit en nuit davantage je m'enfiévrais d'impatience.
-
-C'est ainsi que l'idée me vint d'aller à elle; la tentation, d'abord, me
-parut folle, offensante pour la jeune fille, périlleuse pour moi, et je
-la repoussai; mais bientôt je ne vis plus que le bienfait de cette
-combinaison, les félicités qu'elle promettait; peu après, elle me parut
-nécessaire, indispensable; finalement, je n'examinai plus que les moyens
-pratiques de réussir.
-
-La tâche ne semblait pas matériellement très difficile: descendre au
-jardin, cela m'était aisé, et quant au mur mitoyen, fait de moellons
-irréguliers, je l'escaladerais en un instant; le plus pénible serait
-d'atteindre, au premier étage, la fenêtre de Roeschen. J'examinai
-soigneusement, à la lorgnette, la disposition des lieux, et j'étudiai la
-muraille, pierre par pierre. Le coeur me battait si fort que la jumelle
-tremblait devant mes yeux. Un volet du rez-de-chaussée et une gouttière
-avec ses crochets de fer devaient faciliter mon escalade. Vingt fois je
-la refis en pensée: ici, mon pied gauche, là, ma main droite;
-rétablissement, la main gauche ici, droite, gauche, et j'atteignais au
-bord de la croisée; rétablissement: «Je t'aime!» Et des baisers!
-
-J'écrivis:
-
-«J'irai te voir, veux-tu?»
-
-Elle me jeta une fleur.
-
-«Cette nuit, veux-tu?»
-
-Elle sauta, joyeuse, et battit des mains.
-
-«Tu laisseras la fenêtre entr'ouverte, veux-tu?»
-
-Elle ouvrit sa fenêtre toute grande.
-
-Oh! l'extase du premier rendez-vous, par une nuit d'été, et quand on a
-seize ans! Il me semblait que l'univers entier n'existât que pour
-attendre l'heure. Est-ce que la raison, est-ce que les périls peuvent
-quelque chose contre l'appel d'amour et l'enivrant espoir de l'étreinte
-promise? Le jour me parut long; le crépuscule tardait tant à venir! Je
-guettais au ciel la première teinte rose du couchant, et, quand elle
-apparut enfin, c'est l'aube de ma vie que je saluai dans le soir.
-
-Je t'aime! Je vais te voir! Te voir de près! Et mes lèvres écraseront
-les tiennes! Et mes bras serreront ton souple torse! Et tes coudes si
-blancs, que j'ai vus de loin, je les sentirai sur mon épaule! A cet
-effleurement rêvé, ma peau frissonnait toute, et c'était comme un bain
-où j'entrais des pieds à la tête. Je t'aime!
-
-Je ne concevais pas qu'il y eût rien de mal dans ce que j'allais faire.
-Abusais-je d'une jeune fille? Non, certes! Elle a près de vingt ans,
-elle m'aime, elle m'attend, je l'adore, j'ai voué ma vie à la servir, et
-rien ne nous séparera jamais, lorsque nous nous serons rejoints. Je vais
-loyalement à elle. Ni les obstacles du monde, ni les difficultés de
-l'existence, ni l'argent, ni les conventions, ni même la volonté de nos
-parents, rien ne pourra rien, puisque nous voulons! S'il faut, pour nous
-unir, attendre que je sois majeur, on attendra, car notre amour est
-assez fort, et, d'ici là, je deviendrai riche, pour jeter sous tes
-pieds, ô ma belle fiancée, le tapis somptueux de la vie. Je t'aime!
-
-Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait de bonne heure. L'une après
-l'autre, je vis les fenêtres s'éteindre. Les jardins bleus se remplirent
-de calme. Le rossignol chanta longtemps et se tut, comme le reste. Le
-parfum des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les heures tombaient
-d'un clocher. J'attendais. Tout à coup, la fenêtre de Roeschen
-s'entr'ouvrit. Nous n'étions convenus d'aucun signal, mais je pris cet
-acte pour un ordre, et je partis.
-
-L'entreprise n'eut, au début, rien d'agréable. Plus que de plaisir, le
-coeur me battait d'anxiété et presque d'épouvante. Avec les précautions
-d'un voleur, je devais me faufiler dans l'ombre, ouvrir des portes; il
-me fallut un bon quart d'heure pour atteindre le jardin de notre maison.
-Dehors, je repris haleine. Je ne redoutais plus guère de réveiller mes
-hôtes, et le plus difficile me paraissait accompli. En effet, je me
-hissai sans peine sur le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mètres de
-hauteur, et, quand je retombai dans le jardin de la bien-aimée, sur la
-terre qui lui appartenait, chez elle, je crus atteindre au paradis: le
-contact du sol m'électrisa de joie.
-
-Je ne craignais plus, je ne pensais plus. Je me ruai vers la maison.
-
-J'avais si bien calculé par avance les détails de mon escalade que tout
-s'effectua sans encombre, au commencement du moins: par le volet du
-rez-de-chaussée, les crochets de la gouttière et le linteau,
-j'atteignais déjà la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et sans
-prise; mes mains glissaient sur elle; accroché au mur, repoussé par lui,
-je perdais l'équilibre, et le poids de mon corps m'emportait en
-arrière...
-
-Là, j'ai connu le petit frisson de la mort; j'ai murmuré: «Roeschen...»
-Elle ne vint pas. «Pourquoi ne viens-tu pas?» Sa main seulement, un pan
-d'étoffe que j'aurais pu saisir, et je reprenais équilibre, j'étais
-sauvé! «Adieu, Roeschen!»
-
-Ce drame d'agonie n'avait pas duré dix secondes. Je me souviens que
-j'avais fermé les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et, d'un élan
-désespéré, prenant appui sur mon propre poids, je sautai en avant. Mes
-doigts purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y déchirai ma peau.
-Ah! la bonne douleur, qui me rendait la vie! Mes bras m'enlevèrent; d'un
-coup de reins, je fus au bord de la fenêtre, et, lentement, je poussai
-la croisée, et, lentement, ma tête pénétra dans la chambre.
-
-La bien-aimée me regardait, tranquille, assise au bord de son lit.
-
---Roeschen!
-
-Elle ne bougea pas en me voyant entrer. Elle n'éprouva aucune gêne, et,
-pourtant, elle était à demi nue, recouverte seulement d'une ample
-chemise qui dégageait son cou et modelait les rondeurs de son corps.
-
-J'étais assurément le plus ému des deux; n'osant avancer, je répétai:
-
---Roeschen...
-
-Elle se leva et se mit à rire. Elle me parut très grande. Ses beaux
-seins gonflaient sa chemise, qui, depuis leurs pointes, pendait toute
-droite. Ses pieds étaient nus. Je m'élançai vers elle et je la pris dans
-mes bras. Pour la première fois de ma vie, une poitrine de femme fut
-contre ma poitrine, et je la sentais s'écraser sur mon coeur. La grosse
-natte de cheveux blonds se trouva juste sous mon baiser, et j'y mordis à
-pleines dents.
-
-La bien-aimée, entre mes bras, ne bougeait point. Je pensai qu'elle
-s'abandonnait; mais elle posa tranquillement ses deux mains sur mes deux
-épaules et se mit à me repousser avec une force lente, irrésistible, qui
-m'étonna de la part d'une femme.
-
-Alors, dégagée, elle me demanda:
-
---Avez-vous accroché la barque?
-
-Je crus avoir mal compris et que mes connaissances de la langue
-allemande allaient être insuffisantes pour le dialogue. D'ailleurs, sans
-attendre ma réponse, Roeschen se dirigea vers la fenêtre, qu'elle ferma,
-et dit:
-
---Le cadenas.
-
-Le loquet de la croisée était en effet muni d'un fort cadenas à lettres
-mobiles, qu'elle fit jouer, et je vis ses petits doigts qui nous
-emprisonnaient.
-
---Ne ferme pas! Si l'on venait...
-
-Elle répondit:
-
---On m'enferme; mais je connais le mot; on ne sait pas que je connais le
-mot.
-
-Puis, elle se mit à rire; mais soudain, avisant mes mains ensanglantées,
-elle me les montra avec terreur et recula vers le fond de la chambre, en
-criant:
-
---Tu as tué l'oiseau! Pourquoi avoir tué l'oiseau?
-
---Plus bas, je t'en conjure!
-
-Elle se jeta à genoux, et son visage exprimait une épouvante atroce;
-elle tendait ses mains vers moi et râlait:
-
---Ne me tuez pas!... Grâce!... Ne me tuez pas!...
-
---Roeschen, on va venir si tu cries! N'aie pas peur, Roeschen, je
-t'aime, je t'aime!
-
-Elle se leva, subitement calme, et dit:
-
---Si tu m'aimes, il ne fallait pas tuer l'oiseau.
-
---Roeschen, je me suis blessé en montant...
-
---Il ne fallait pas tuer l'oiseau.
-
-Elle hochait la tête, en un reproche muet, comme font les mères pour
-gronder leur enfant, et, tout à coup, une sueur me glaça le front, en
-même temps qu'une idée s'installait sous mon crâne: «Elle est folle!»
-
-Me voyant interdit, elle ajouta:
-
---Oui, tu es méchant. Je ne t'aime plus. Nous ne nous marierons jamais.
-
-Boudeuse, elle s'assit en me tournant le dos à demi. Je regardais sa
-nuque penchée; les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue, traversés
-par la lumière oblique de la veilleuse, faisaient un nimbe d'or autour
-de sa tête si belle, si jeune, pleine de mort!
-
-Je n'osais plus articuler un mot: la pitié, l'angoisse, le désespoir me
-rendaient stupide et sans pensée; machinalement mon regard allait de la
-bien-aimée au verrou de la fenêtre, et devant mon rêve brisé, devant mon
-bonheur anéanti, plus seul que jamais à l'instant d'être deux, trop
-désolé pour réfléchir à rien, je ne songeais pas encore au péril de
-cette chambre sans issue. Mais j'y songeai soudain en revoyant le
-verrou.
-
---Roeschen...
-
---Méchant, ne me parlez pas!
-
-Elle se tourna tout à fait. Et je demeurais debout, à quatre pas d'elle.
-Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes, en silence. J'inspectais
-la chambre coquette et fraîche, qui, maintenant, m'épouvantait comme une
-tombe, et le lit virginal, la fiancée qui n'en était plus une, toujours
-aimée, et perdue à jamais.
-
-L'émotion était trop forte pour mon âge, et je me mis à trembler comme
-un enfant. Je dus m'appuyer contre un meuble. Que faire? Et ce verrou!
-Mon père m'avait dit: «Tu seras raisonnable.» Des souvenirs me venaient
-à l'esprit, de très loin, vieux souvenirs qui remontaient de toute mon
-enfance, et qui me harcelaient, disparates, touffus, sans cause.
-Pourquoi pensais-je à tant de minutes oubliées?
-
-Je crus respirer de la folie, et, par crainte du poison qui me gagnait
-le cerveau, je fermai la bouche avec effort.
-
-La jeune fille bougea la première: on eût dit qu'elle se réveillait. Son
-torse, avec une imperceptible lenteur, se redressait, et son visage se
-tournait vers la fenêtre; sa main gauche, en même temps, montait vers
-son oreille, et, de l'index courbe, elle faisait le signe qui ordonne
-d'écouter. Puis, d'une voix à peine intelligible, elle murmura:
-
---Il chante...
-
-Elle se leva d'un saut, et, joyeuse, cria:
-
---Il chante!
-
-Alors seulement j'entendis le rossignol du jardin.
-
---Tu ne l'as donc pas tué? Ce n'est donc pas vrai, que tu l'as tué?
-
-Elle se jeta sur ma poitrine en sanglotant.
-
-Ah! si la veille on m'avait dit que je la tiendrais, frémissante et nue,
-sans avoir d'autre émoi qu'un infini chagrin! Elle se crispait et se
-collait; du col jusqu'aux genoux, elle adhérait à moi; le halètement de
-ses sanglots appuyait sa chair à la mienne, et la tiédeur de son ventre
-me pénétrait au fond de l'âme...
-
-Horrible et délicieux instant, où, malgré moi, mon désir virginal
-pantelait vers cette beauté vierge, tandis que ma pitié pleurait sur
-l'innocente, et sur moi-même aussi!
-
-Abuser d'elle, oh! je ne l'aurais pas fait, et je n'y pensais même pas,
-et la seule pensée, ignominieuse, m'eût révolté d'indignation! Pourtant,
-je restais là, prisonnier de ses bras, et quand elle me serrait fort,
-une volupté tellement suave m'envahissait et me grisait, que je la
-serrais à mon tour, sans le vouloir; même je baisais ses rondes épaules,
-et je m'en blâmais, et je recommençais, sans force pour fuir, dépensant
-toute ma vertu à ne pas me jeter sur ses lèvres dont l'haleine
-chatouillait mon cou, appelait ma bouche, et c'est moi qui balbutiais:
-«Non... non... pitié...» Et le lit était là, tout près!
-
-Non, certes, je n'aurais pas abusé d'elle! Cependant, peut-être, je
-l'aurais fait, mon Dieu! La preuve, c'est que je disais: «Non... non...»
-Pour résister et protester, j'y pensais donc et j'en avais donc envie,
-malgré tout, et le supplice durait trop!
-
---Écoute! dit-elle...
-
-Ses bras se détendirent. Elle ajouta:
-
---L'oiseau ne chante plus.
-
-Le rossignol, en effet, s'était tu.
-
---Il est allé dormir. Il faut dormir. C'est l'heure.
-
-Elle me quitta vivement, s'assit au bord du lit ouvert, enleva ses
-jambes, preste, et disparut sous les draps.
-
---Bonsoir.
-
-Elle se tourna vers le mur.
-
-Alors, un peu de calme se fit dans mes nerfs troublés, et bientôt la
-pitié demeura seule. Mais la pitié dura peu: par un retour d'égoïsme,
-une autre anxiété me prit: comment sortir de cette chambre verrouillée à
-secret? La folle consentirait-elle à décadenasser la fenêtre?
-
-Je me rapprochai du lit: contre le mur, une masse informe de bête
-blottie gonflait les draps, et les cheveux épars sur l'oreiller
-décelaient seuls une présence humaine. Je n'osais parler, craignant les
-mots qui risquaient d'être mal venus...
-
---Roeschen...
-
---Je dors.
-
---Roeschen, il me faut aller dormir aussi.
-
---Allez, dit-elle, et refermez la porte.
-
-Sans plus insister, j'examinai le cadenas, espérant qu'elle ne l'avait
-pas exactement fermé. Il était fixe sur ses pitons solides. La
-malheureuse pouvait seule me délivrer. Mais comment la persuader de
-venir à mon aide?
-
---Roeschen...
-
---Allez dormir.
-
-Par quel subterfuge obtenir son consentement? Je cherchais... J'ai
-trouvé!
-
---Roeschen!... La barque est là.
-
---Quelle barque?
-
---Celle que j'ai laissée tantôt sous la fenêtre... Celle qui m'a
-apporté, vous savez bien, Roeschen?
-
-Silence.
-
---Il faut que je redescende dans la barque.
-
---Oui, dit-elle.
-
---Alors, il faut ouvrir la fenêtre... N'est-ce pas, vous allez ouvrir la
-fenêtre?
-
---Oui, dit-elle.
-
-Elle se leva, traversa la chambre, fit jouer le cadenas, ouvrit la
-croisée; je me précipitai, enjambant l'appui, et, comme je me retournais
-vers elle, pour un suprême adieu, la fenêtre se referma sur moi:
-Roeschen avait disparu, sans même s'inquiéter de savoir comment je
-descendais.
-
-En quelques minutes, je fus dans ma chambre. Le lendemain, je quittai
-Munich et la Bavière, sans les connaître. Je n'y retournerai jamais
-plus.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- _Envoi_ 1
-
- Madame Hélène 3
- La marâtre 64
- La beauté 102
- Le coeur 111
- Le témoin 123
- Toute l'oeuvre 135
- Suprême idylle 153
- L'héroïne 162
- Le fiancé 175
- Le ballon 186
- La vision 206
- Curieuse 219
- Stérilité 236
- Une créature bizarre 269
- L'apparition 298
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS ***
-
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-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
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-file was produced from images generously made available
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-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
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