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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les naufragés - -Author: Edmond Haraucourt - -Release Date: February 23, 2020 [EBook #61489] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS *** - - - - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - EDMOND HARAUCOURT - - LES - NAUFRAGÉS - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1902 - Tous droits réservés. - - - - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE, PARIS - -DU MÊME AUTEUR - -Dans la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 le volume. - - - L'Ame nue, poésies 1 vol. - Amis, roman 1 vol. - Seul, poésies 1 vol. - - Le XIXe Siècle, prix de poésie de l'Académie française, - en 1901 1 fr. » - -THÉATRE - - Shylock, pièce en 5 actes, en vers 2 fr. 50 - La Passion, mystère en 2 chants et 6 parties, en vers 2 fr. 50 - Héro et Léandre, poème dramatique en 3 actes 1 fr. 50 - Don Juan de Manara, drame en 5 actes, en vers 2 fr. 50 - - -_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires numérotés sur papier de -Hollande._ - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y -compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège. - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155. - - - - -ENVOI - - - Épaves que le flot emporte, il est des vies - Que le flot de la vie emporte on ne sait où - Et qui voguent à la dérive, d'un air fou, - Loin des hâvres connus et des routes suivies. - - Loques d'espoirs, lambeaux d'âmes inassouvies, - Vieilles planches portant la blessure d'un clou, - Elles s'en vont couler à pic dans quelque trou - Avec tout ce qui fut leurs voeux ou leurs envies. - - On les voit s'agiter au creux des tourbillons, - Puis, douloureusement grotesques, ces haillons - S'enfoncent, et plus rien ne reste à la surface. - - Courages morts, projets défunts, rêves déçus, - Tout disparaît: le flot qui passe les efface, - Et le grand flot des jours repasse par-dessus... - - - - -LES NAUFRAGÉS - - - - -MADAME HÉLÈNE - - -Madame Bonnavent, née de Romell de Candeleus, méprisait son mari. - - * - - * * - -Elle atteignait vingt ans lorsqu'on lui donna cet époux. - -Orpheline et fille unique, n'ayant connu ni père ni mère, elle sortait -alors du couvent, où son enfance et sa jeunesse avaient grandi dans une -longue piété. Elle ne savait rien du monde, mais elle possédait sur les -choses des idées catégoriques, qui étaient droites, plates et solides -comme des murs. - -Avec son teint mat et ses yeux noirs, sa chevelure opaque et sa taille -élancée, elle pouvait paraître jolie, mais sans charme. Elle s'inclinait -toute, par l'habitude de la prière et de l'humilité, tenait le dos -courbé, le cou tendu, ne regardait que le sol, jamais rien autour -d'elle, glissait à petits pas, et semblait toujours s'éloigner dans -l'ombre d'un couloir; parfois, elle risquait vers les gens un coup -d'oeil rapide et en-dessous, aussitôt rabaissé vers la terre; elle -parlait peu, souriait court, et s'habillait de noir. - -Qu'elle fût née pour devenir la compagne d'Eugène Bonnavent, cela -n'était guère probable. - -Avant leurs fiançailles, elle n'eût pas daigné le saluer dans la rue; -l'aristocratique demoiselle, héritière des preux, se fût tenue pour -offensée par un simple regard de ce plébéien, et jamais le millionnaire -sans-culotte, fils d'un industriel et petit-neveu d'un conventionnel, -n'eût été accueilli dans sa maison, s'il n'y fût entré comme époux. - -Mais Monseigneur l'Évêque et le Chanoine de Saint-Gérôme avaient combiné -ce mariage, fort convenable à tous points de vue, puisqu'il allait -réunir, sous la tutelle de l'Église, deux familles notables du -département, et, du même coup, englober dans la Société Bien-Pensante, -la grosse fortune industrielle des Bonnavent. - -D'ailleurs, un projet de Monseigneur et de M. le Chanoine ne pouvait -être que de haute sagesse, et indiscutable; une jeune fille, à peine -sortie du couvent, n'avait qu'à entendre, sans le discuter, l'avis de -ces graves personnages, alors qu'ils voulaient bien s'occuper d'elle. -C'est pourquoi, en apprenant la décision de l'évêché, Hélène de Romell -n'éprouva qu'un étonnement respectueux. - -Elle ne protesta pas d'un seul mot: ses principes, joints à son -excellente éducation, ne l'eussent pas permis. On daigna lui exposer les -raisons d'ordre supérieur qui rendaient souhaitable cette union: elle -s'honora doublement d'une confidence épiscopale qui la flattait, et d'un -mariage qui prenait à ses yeux l'importance des nécessités politiques; -par-delà son bon plaisir, elle entrevit l'intérêt de la Foi: c'était -plus qu'il n'en fallait pour la convaincre. Elle avoua, en souriant, que -le prétendu, personnellement, lui agréait peu, et que jamais elle n'eût -songé à lui; mais elle s'empressa d'ajouter que ce détail était de -minime importance. - -Elle ne pensa point qu'on la sacrifiait, mais elle se plut à croire -qu'elle se sacrifiait un peu, en faisant abstraction de ses goûts, pour -le bien de la religion et de la société. Elle avait appris de longue -date l'horreur qu'il convient de professer pour les tentations de Satan, -surtout pour la plus honteuse et la plus avilissante, ce péché qu'on -n'ose même pas nommer dans les saints lieux, et que les libertins du -monde ont appelé l'_Amour_. Heureusement pour elle, et par faveur -spéciale, elle allait se mettre à l'abri de tout danger, en épousant un -homme antipathique à sa nature, dont la détournaient tous les instincts -de son coeur et de son esprit. Auprès d'un être si inférieur à elle, par -la naissance, par l'âme, par l'éducation, fils de roturiers enrichis, la -noble et sainte fille n'aurait pas à craindre les surprises de l'amour -terrestre, et jamais son intimité avec un homme tel ne la mettrait en -péril de déchoir. Leur union resterait catholique, austère, sans -souillure; dans cette existence côte à côte, la femme demeurerait libre, -indemne de toute contagion basse, et sa supériorité même, grâce à Dieu, -lui assurerait une domination sans conteste, qui serait utile à tous. -Pour les cas difficiles, Monseigneur et le Chanoine ne lui refuseraient -pas leurs lumières: elle en demanda l'assurance, elle en obtint la -promesse: dès lors, sûre et tranquille, elle considéra que tout -s'organisait au mieux. - -Elle s'enquit de savoir s'il ne serait pas inconvenant de rencontrer son -prétendu dans quelque réunion familiale, avant le mariage, et de causer -avec lui. Tout le monde approuva ce désir, et la tante de Conflans -organisa une soirée intime où l'on chanterait peut-être une romance. - -Hélène y parut sans contrainte ni malaise: sa parfaite innocence en -matière conjugale ne lui suggérait aucun souci qui pût alarmer la pudeur -d'une novice, et la vierge se présenta sans rougir ni baisser les yeux. -Elle ne voyait, dans le futur époux, qu'un parent futur, une sorte de -cousin ajouté sur le tard aux membres de la famille, un associé, son -collaborateur dans une affaire grave; ils auraient ensemble des devoirs -à remplir, des décisions à prendre, des intérêts à gérer, toutes choses -sévères. La blanche Hélène, en regardant le lustre, songeait aux jours -passés, à l'heureuse insouciance du couvent, aux bonnes soeurs qui -parlent bas et sourient, rondes et glabres sous leurs coiffes, et qu'il -fallait quitter maintenant, pour vivre parmi les êtres sans idéal qui -dansent, boivent, rient, remuent, et ne vont à la messe qu'une fois par -semaine. - -D'ailleurs, mademoiselle de Romell constata sans déplaisir que son -fiancé, bien qu'indigne et méprisable, n'était pas repoussant. -L'arrière-neveu d'un Régicide pouvait être une brute abreuvée de sang: -Hélène s'étonna de le trouver simplement lourd et commun. - -C'était un solide garçon masqué de barbe jusque sous les cils, casqué de -cheveux jusque vers les sourcils; ses yeux, au fond de cette -broussaille, étaient bleus, doux et timides; on n'y lisait qu'une santé -heureuse, la sérénité canine: tout de suite, et surtout pour un regard -de femme, l'ensemble de cet homme dégageait l'impression d'une faiblesse -morale enfermée dans une force physique, et tout de suite Hélène sentit -qu'elle régnerait. - -De cela, d'ailleurs, elle avait la volonté ferme: non pas qu'elle fût -despotique par nature; mais sa conviction de posséder la vérité lui -créait un devoir d'inculquer cette vérité tout entière dans les -créatures que Dieu confierait à son gouvernement. - -L'époux, premier disciple, lui parut malléable à souhait: elle comprit -la profonde sagesse qui avait inspiré les combinaisons de Monseigneur et -de M. le Chanoine; elle les admira d'avoir inventé une union si bien -assortie, et le rapide examen du jeune homme la confirma dans sa -résolution d'obéir aux sacrés conseils. - -Elle voulut donner aussitôt une marque publique de son consentement, et, -pour bien prouver que d'ores et déjà elle classait M. Bonnavent dans une -catégorie particulière, elle ne lui adressa aucune parole. Lorsque, par -deux fois, le malheureux garçon essaya d'entamer avec elle une -conversation banale, elle ne lui répondit que par une silencieuse -inclinaison de tête, et se détourna de lui. - ---Allons, disait la tante, ça va bien... - -Et la famille entière se réjouissait et louangeait le tact d'une jeune -fille bien élevée, qui se fait comprendre en évitant de se commettre. - ---On a beau dire: une bonne éducation, cela se reconnaît toujours. - -Lors de la deuxième rencontre, mademoiselle de Romell de Candeleus se -maintint dans cette significative réserve. Mais la troisième fois, sans -transition, elle parla catégoriquement à son fiancé, et, comme une -matrone, elle formula ses dogmes, posa ses conditions, organisa -l'avenir. On eût dit qu'elle énumérait les articles d'un pacte appris -par coeur, et certainement sa monastique cervelle n'avait pas, à elle -seule et sans aide, analysé ainsi les prévisions de l'existence ou -l'installation d'un foyer: la prudence du clergé se manifestait dans ses -propos, relatifs à la belle ordonnance d'une famille; le futur écoutait, -abasourdi, ravi, balbutiait des assentiments, acquiesçait aux projets. -Quand cette virginale créature lui déclara qu'elle entendait se réserver -l'éducation des filles et des fils, une subite lueur gaie crépita dans -les yeux du mâle. Mais Hélène, en son ignorance des choses, ne vit dans -cet éclair qu'un frémissement d'enthousiasme, et fut toute fière d'avoir -éclairé un esprit sur les beautés de la saine éducation. La petite -flamme qui aurait dû l'inquiéter ne lui donna que la certitude de ses -prochains triomphes. Mademoiselle de Romell de Candeleus tendit la main -à M. Bonnavent, et neuf jours après les bans se publièrent. - -La noce fut somptueuse. Monseigneur officia lui-même. Toute la ville -était sur pied, et l'on vint des trois arrondissements. Pour la première -fois, on vit le préfet entrer à la cathédrale, où sa dame, d'ordinaire, -allait seule. La fille du général fut au nombre des quêteuses, et les -robes de soie verte, puce, bleue, violette, resplendissaient sur le -parvis. - -Après le lunch, la mariée exigea que M. Bonnavent vînt avec elle saluer -la Supérieure du couvent. - ---Ma première visite doit être pour celle que j'ai toujours appelée: «Ma -mère...» - -La sainte femme reçut ces enfants avec bonté. Elle embrassa Hélène qui -l'embrassa, et toutes deux pleuraient; le mari, correct et debout, -souriait niaisement, portant le poids de son corps sur une jambe et sur -l'autre, alternativement; la bonne religieuse fit à sa chère Fille des -recommandations vagues sur les devoirs multiples, et se retira pour -prier Dieu de bénir cette union. - -Nulle autre voix n'instruisit la brune orpheline, car personne ne se -souciait de scandaliser l'innocence, et c'est pourquoi, le lendemain, -dès la pointe du jour, l'épousée, rasant les murs et cachée sous un -voile épais, revenait sonner au couvent. - ---Ma mère ayez pitié de moi! J'ai épousé un fou! Je ne peux pas vous -dire la preuve, mais il est fou, ma mère! Il va falloir qu'on l'enferme, -et c'est affreux, si vous saviez! - -Sans savoir, la bonne Soeur soupçonnait un peu la vérité; par crainte -d'en apprendre trop, elle conseilla à la douloureuse enfant de se rendre -au tribunal de la pénitence, et le Chanoine entendit la confession d'une -nuit de noces. - -Hélène s'en revint honteuse et désolée, ne comprenant plus rien au -monde. - -Le digne Chanoine lui avait enseigné que l'Église ne réprouve point -l'oeuvre de chair, entre les époux bénis par Elle; mais cette assurance -déconcertante, qui bouleversait toutes les notions de la pieuse fille, -arrivait trop tard. L'atroce attentat de la nuit, outrageant ses -pudeurs, révoltant sa conscience, l'avait emplie d'horreur et -d'épouvante: elle avait cru se débattre sous les attaques d'une bête -sauvage, et les angoisses de ce cauchemar avaient été si vives, qu'un -frisson de froid la glaçait toute, à la seule pensée qu'il faudrait les -subir encore. - -Ah! non, certes, elle n'aurait pas accepté le mariage, si elle avait -soupçonné à quelles profanations il condamne une femme! Surtout, elle -n'aurait pas accepté ce mariage-ci, et du moins elle aurait choisi un -homme de son monde, car l'insulte n'eût alors offensé qu'elle seule, -sans déshonorer toute une race! Et très naïvement, la noble fille -souffrait pour ses aïeux presque autant que pour sa pudeur. - -Une chose évidente, c'est qu'on avait abusé de son ignorance: -Monseigneur, en cela, n'avait pas bien agi. Il aurait dû comprendre, et -l'avertir! Dans son indignation, elle osait juger un prélat, et même -elle se demanda si les évêques de la République n'étaient pas, peu ou -prou, entachés d'hérésie: ce qui expliquerait tout, même les trahisons. - -Cette pensée lui fit du bien; non parce qu'elle s'y complut, mais au -contraire parce qu'elle la réprouva bientôt, comme une irrévérence dont -elle se sentit coupable: la notion de sa faute l'amena promptement à -conclure qu'il y avait péril à penser toute seule, et elle résolut de -s'en référer toute aux conseils de son directeur. - -Elle s'en retournait vers lui, presque chaque matin; le révérend, alors, -travaillait de son mieux à calmer les scrupules de sa pénitente, lui -assurait que le Seigneur nous conduit dans ses voies par des épreuves -auxquelles nous devons nous soumettre, et lui recommandait la patience, -la douceur, l'aménité, l'obéissance: ce mot révoltait la fierté -d'Hélène; le Chanoine en proposa un autre, et désormais il ne conseilla -plus que la résignation. - -Quant à l'époux, bien sain, quelque peu sot, content de tout, même de -lui, invitant des amis et saluant les dames, allant de son automobile au -Cercle et du Cercle au lit conjugal, il savourait le présent et -attendait l'avenir. - - * - - * * - -Vainement, sur ses premières cartes de visite, elle avait joint, au nom -roturier des Bonnavent, l'illustre nom de ses propres ancêtres: le -pauvre garçon n'y avait rien gagné, et rustre il demeurait, malgré son -million et son air jovial. Tel du moins il apparaissait à son -aristocratique épouse: l'héritière des preux ne voyait en lui qu'un -homme de la race destinée à produire les fermiers ou les fournisseurs; -on eût dit qu'elle le tolérait dans sa maison, à la manière d'un parent -pauvre recueilli par condescendance, d'un majordome inamovible, chef des -domestiques, intermédiaire entre la dame et les serviteurs. Elle ne -parvenait pas à s'accoutumer aux familiarités de cet intrus, et ses -manques de tact, son oubli des convenances, des distances, la -torturaient sans cesse. Non seulement elle ne le tutoya jamais et l'idée -ne lui en serait pas venue, mais elle souffrait comme d'un affront, -chaque fois qu'il la tutoyait, en public ou en tête-à-tête. Pour un peu, -elle eût souhaité qu'il lui parlât à la troisième personne, et quand le -solide gaillard s'approchait de cette épouse pour lui témoigner sa -tendresse, quand elle sentait venir vers sa poitrine presque nue une -main de serf enrichi, elle souffrait pour ses aïeux presque autant que -pour sa pudeur. Mais elle se répétait alors les exhortations du -Chanoine, et, soumise au devoir, elle fermait les yeux, avec une -répugnance visible, acceptait son martyre comme une pénitence, et disait -sa prière en attendant la fin. - ---Elle se formera! Les femmes, c'est comme le vin: ça ne se fait qu'avec -le temps. - -Hélène ne se faisait pas. - -Sèche, froide, elle gardait la rancoeur de la première nuit; même ce fut -en elle une recrudescence d'horreur, quand un soir elle crut, pendant sa -prière d'absence, percevoir au fond de son être le trouble stupéfiant -d'un plaisir qui naissait. - -Elle s'indigna contre elle-même, et pleura de honte. - ---Suis-je donc tombée si bas, Seigneur, par ma promiscuité avec -l'ordure, et suis-je donc coupable pour avoir obéi, puisque vous me -châtiez, Seigneur, par cette humiliation nouvelle? - -Hélène se confessa, dès le matin venu, et sans doute Dieu lui pardonna -son péché, car aussitôt elle reçut avis d'une maternité prochaine. - -Le soir, elle en informa gravement son époux, qui fut d'abord très -satisfait, mais qui le fut moins quand Mademoiselle de Romell lui -déclara que, les fins du Créateur se trouvant désormais atteintes, M. -Bonnavent ne l'approcherait plus. Le gros garçon, hilare, protesta, et -sa femme lui sut mauvais gré de plaisanter en de telles circonstances, -sur de telles matières: cette suprême indécence d'ailleurs, ne l'étonna -nullement de la part d'un rustre et d'un impie; dans la querelle qui -suivit, elle rappela fort à propos le forfait du grand oncle qui avait -voté la mort de Louis XVI; enfin, elle congédia son mari avec hauteur, -ajoutant que toute tentative analogue, renouvelée quand Dieu venait de -bénir leur union, serait considérée par elle comme une offense envers le -Ciel, offense doublée d'ingratitude. - -Eugène Bonnavent se résigna sous la boutade, pendant une semaine -entière; au bout de huit jours, il tenta de renouveler l'offense; mais -son audace n'eut d'autre résultat que d'installer, au coeur de la pieuse -dame, une aversion définitive. - -Donc, quatre mois après son mariage, Eugène Bonnavent prit une -maîtresse, et les trois arrondissements furent d'accord pour s'apitoyer -sur l'épouse trompée. La pitié publique alla même jusqu'à souffrir que -Madame Bonnavent ignorât ses malheurs, pendant toute la durée de sa -grossesse. Mais après les relevailles, on lui laissa connaître la vérité -entière. - -Hélène en fut plus émue qu'elle n'aurait pensé devoir l'être, et son -déplaisir ne manqua pas de lui occasionner une surprise: quel que fût -son mécontentement, elle n'imagina point de l'attribuer à la jalousie, -car elle ignorait l'existence de ce sentiment, et même la signification -de ce vocable. Elle pensa seulement qu'on lui infligeait une avanie de -plus, avanie publique, et elle offrit sa peine au Seigneur, en expiation -de ses fautes. - -Pour le surplus, elle se réjouit d'avoir dorénavant un prétexte qui -l'autorisait à refuser son corps aux devoirs d'incongruité. - -Comme il sied à une nature droite et sans complaisance, qui aime les -situations nettes et qui prétend faire porter à chacun la responsabilité -de ses fautes, elle provoqua une explication entre elle et son mari. -Très froidement, elle lui déclara qu'elle connaissait sa conduite, et ne -daigna point la lui reprocher; mais elle l'informa que dorénavant il -n'était plus qu'un étranger, et qu'elle se considérait comme veuve. Le -mari, honteux, essaya, par son humilité, d'atténuer les choses, mais il -parlait à une statue. Pendant qu'il s'excusait, la statue se retira avec -dignité. - -Le gros garçon resta en plan, sur ses phrases inachevées. Il fit une -moue, hocha la tête, mit les mains dans ses poches; mais comme, au fond, -tout cela lui importait peu, il en prit son parti, et vogue la galère! - ---Chacun de son côté! C'est peut-être le mieux. - -M. Bonnavent vécut au dehors, et Mademoiselle de Romell de Candeleus, -son épouse, purifiée du mariage passé par la maternité présente, rentra, -comme après un voyage au loin, dans le recueillement heureux de sa -jeunesse. - -Des attaches mondaines, elle ne connaissait plus que son rôle de mère; -encore devait-elle s'efforcer pour donner des marques de tendresse à cet -enfant du réprouvé qui ressemblait trop à son père, et qui, vivant -souvenir du cauchemar, portait au front la tache originelle: il ne -fallut rien moins que le baptême pour que sa mère l'agréât, à l'exemple -du Rédempteur, et l'enfant de sa chair n'eut grâce devant elle que comme -un chrétien dont le Ciel lui commettait la garde. - -L'enfant mourut bientôt. La mère ressentit un chagrin noble et sans -violence. - ---Dieu l'avait donné, Dieu l'a repris. - -Bonnavent pleurait. Il montra le désespoir aigu et déplacé d'un -matérialiste qui ne sait pas d'où nous viennent les coups, et qui entre -en rébellion contre le Ciel. - -Hélène ne lui sut aucun gré de sa douleur, et ce deuil ne les rapprocha -point. Au contraire, elle perçut là un décret de la Providence qui avait -voulu, en brisant ce frêle lien, ratifier la séparation de deux êtres -mal assortis. - -Elle fut définitivement la veuve autant que l'orpheline; seule désormais -sur la terre, elle fit de l'église sa véritable maison, et le -confessionnal fut l'unique endroit où l'on parle. - - * - - * * - -Des années passèrent ainsi. Repliée sur elle-même et concentrant son -âme, Madame Hélène, vêtue de noir, devenait maigre avec des yeux -ardents, et sa religion s'exaltait jusqu'au mysticisme. - -Ses nerfs, tendus dans la solitude, se crispaient, amenant les nuits -d'insomnie, et des visions la hantèrent. Trop pieuse pour concevoir et -surtout pour admettre que l'âme est susceptible de se médicamenter par -l'hygiène, elle garda pour la confession le secret de ses troubles, de -ses rêves et de ses extases. - -Cependant, le vieux Chanoine était mort. - -Un prêtre béarnais, violent, âpre, d'éloquence chaude et rude, l'avait -remplacé, et sa parole terrorisait les coeurs dévots. Son arrivée dans -le pays ayant coïncidé avec l'ouverture du Carême, ses premiers sermons -avaient émerveillé la ville, et les sceptiques eux-mêmes voulurent -l'entendre: les membres de la magistrature et du barreau furent unanimes -à reconnaître son talent, et ceux qui pensaient bien lui donnèrent du -génie. - ---Il ira loin, celui-là! - -Cet homme de trente-cinq ans était large d'épaules, haut de taille; il -avait le teint brun, le front blanc, le nez droit, les yeux profonds, la -bouche hautaine; il marchait avec majesté; on le sentait dédaigneux, sûr -de lui, et né pour le commandement. - -Hélène lui présenta sa conscience. - -Elle avait peur de lui, quand elle s'agenouilla pour la première fois au -confessionnal, près de cette grille derrière laquelle frémissait, au -fond des ténèbres, une âme trop puissante pour compatir aux misères des -femmes. Mais sa surprise n'en fut que plus rassurante, lorsqu'elle -entendit la grande voix du prédicateur se faire douce et fraternelle: il -lui sembla que le noble esprit se baissait vers elle pour la comprendre, -et la pauvre femme écoutait les mots d'apaisement qui tombaient en -murmure, dans l'ombre, du haut de la bouche inspirée. - -Une suave quiétude pénétra tout son être; elle sortit du confessionnal -avec une sensation pareille à celle qu'on éprouve au retour de la -Sainte-Table: elle marchait, allégée, toute neuve, le coeur épanoui; une -lumière paisible baignait ses pensées, et le monde lui parut meilleur. - -On eût dit que la nature elle-même s'éclairait de cette fête intérieure. -C'était un matin de printemps, un jeudi. Hélène se promena dans son -jardin, ce qu'elle faisait rarement, et cueillit des fleurs, ce qu'elle -ne faisait jamais. Plusieurs fois, elle s'arrêta pour respirer -largement, avec la joie inconnue jusqu'alors de sentir qu'elle -respirait. - -Elle regarda le ciel, où passaient de fins nuages blancs, et elle les -vit. - -Il lui parut que des choses s'éveillaient autour d'elle, changeant de -formes ou de couleurs. Elle calcula qu'elle aurait trente ans bientôt, -et, sans savoir de quoi elle se trouvait heureuse, elle remercia Dieu de -l'avoir mise en ce bas monde. - -On put, à partir de ce jour, constater que Madame Bonnavent devenait une -autre femme. On la vit moins sévère, plus affable, presque gaie. La -ville fut unanime à reconnaître qu'elle gagnait beaucoup, au moral, au -physique. - -Depuis qu'un prêtre jeune dirigeait sa conscience, elle rajeunissait. -Son âme catholique, faite à la fois pour l'obéissance et l'exaltation, -était comme un miroir où les images se grossissent: aussi longtemps -qu'un vieux chanoine y avait reflété sa quiétude sénile, elle était -restée morne, terne, et plus impassible encore que le vieillard; mais en -s'approchant d'une flamme, elle frémit toute, et s'illumina. - -L'abbé Gilbert, du premier coup d'oeil, avait aperçu les ressources -profondes de cette nature, encore ignorée d'elle-même, et qui n'avait -vécu ni pour elle, ni pour autrui; il s'était pris de pitié pour une -existence stérile, que la religion congelait, et son esprit dominateur -n'hésitait point à réprouver la froide influence des nonnes et du -chanoine, qui s'étaient succédé pour réduire à l'inertie l'âme ardente -et riche d'une femme. La tâche d'éteindre une créature lui apparaissait -comme un crime sacerdotal et comme une offense envers Dieu. Il pensait: -«Le prêtre ne doit point étouffer l'oeuvre du Créateur; toutes les -forces sont bonnes pourvu qu'on les dirige, mais elles deviennent un -péril quand on les comprime au lieu de les conduire, car on a rompu -l'équilibre de la nature, et l'équilibre rompu expose à tous les -dangers.» - -Dans cette certitude, il résolut de réparer lentement l'homicide de ses -devanciers, de ranimer l'âme engourdie qu'il venait de découvrir, de -l'appeler à la vie, à la lumière, à la chaleur, de la régénérer, de la -recréer, de la remettre au monde et telle que Dieu l'avait faite. - -Il crut que la tâche serait délicate et ardue, à cause du bouleversement -qu'il allait apporter dans les idées de sa pénitente. Mais il eut la -surprise d'être compris dès qu'il parlait. - -A vrai dire, il avait espéré beaucoup du crédit que la parole d'un -prêtre trouve au fond des âmes chrétiennes, toujours prêtes à résonner -comme un écho. Mais l'influence dépassa tout espoir. Sa pensée entrait -dans cet esprit comme si rien n'y eût été mis autrefois; il s'y avançait -en tâtonnant et ne rencontrait que le vide; ainsi que la clarté du -soleil dans une maison close et qu'on ouvre, il pénétrait partout, et ne -réveillait que de l'ombre. Cette orpheline qui, du berceau au couvent, -du couvent au mariage, avait vécu trente ans de solitude sans rien -apprendre de la famille, ni de l'amitié, ni de l'amour, était neuve à -tous les émois intérieurs. Le prêtre constata bientôt que de Dieu même -la pauvre dévote n'avait point connaissance, sinon par des formules de -catéchisme, et qu'elle n'en avait point l'amour, mais seulement le culte -superstitieux. - -Il éclaira les mots, il vivifia les sentences. Après les textes, il fut -le Verbe: les phrases apprises sortaient des limbes, au son de sa voix, -pour devenir des idées qui vibraient, et les choses mortes s'animèrent; -les préceptes que maintes fois la pieuse femme avait répétés dans ses -prières tout à coup chantaient en elle avec un sens révélateur, par cela -seul qu'il les proférait. Le Seigneur, dont elle avait adoré les -statues, apparut dans son humanité divine, et elle l'entendit, et elle -le vit, et elle pleura d'angoisse sur ses douleurs voulues, balbutiant -des mots qui consolent, tendant les mains pour aider, marchant là, près -de la Vierge et de la Madeleine, mêlée aux saintes Femmes, et Femme pour -la première fois! - -Le vicaire suivait avec complaisance les progrès de son oeuvre, et il en -était heureux sans vanité: qui ne se passionnerait pour les destinées -qu'il transforme? Une tendresse d'auteur l'attachait à sa créature, et, -bien que la pénitente fût tout juste de cinq ans moins âgée que le -prêtre, il aimait en elle l'enfant de son esprit. - -Hélène, avec avidité, s'assimilait la pensée du maître: cette esseulée, -qui, pour la première fois, venait de communier avec une âme vivante, se -livrait toute, dans la joie de s'ouvrir et de recevoir. Elle aspirait, -elle buvait, elle absorbait. Par un instinct de femme, enfin satisfait, -elle tendait son âme à la fécondation, comme d'autres tendent leurs -corps... - -Au sortir du confessionnal, elle rentrait chez elle avec lenteur, -craignant les secousses de son pas, évitant les gestes, fuyant les -rencontres, appréhendant tout ce qui pouvait exposer le trésor qu'elle -emportait en elle: et le verbe, en frémissant, s'irradiait au fond de -son cerveau et de ses nerfs. La voix de l'apôtre était devenue sa vie, -le fleuve de vie qui réchauffait le sang de ses veines, courait en elle -et l'inondait de son flot. L'abbé Gilbert, à ses yeux, était plus qu'un -homme, et déjà aussi plus qu'un prêtre: émanation directe du Sauveur, -l'envoyé spécial, un don du ciel, le pourvoyeur de grâce entre la -Providence et la Pécheresse, et, par mission d'en haut, celui qui sait, -celui qui peut, celui qui daigne, un rédempteur! - -Malgré ce caractère hiératique, elle ne l'adorait pas; elle ne se -permettait même pas de l'aimer: dire qu'elle le vénérait, ce serait trop -peu dire puisqu'une chaleur d'enthousiasme se mêlait à sa déférence; et -ce serait trop dire aussi, puisqu'elle le sentait, en dépit de sa propre -indignité, tout proche d'elle et presque à elle... - -N'était-elle pas devenue, pour lui, un peu, et peu à peu, l'âme qu'on -distingue entre toutes, la disciple choisie? Elle se flattait de devenir -plus tard une amie, une confidente, un peu la soeur cadette, rien qu'un -peu... Un grand orgueil, à cette pensée, lui gonflait le coeur. - -Il lui parlait, en effet, comme à nulle autre! Il avait pour elle des -regards affectueux qui réconfortent les timides, et, sous la tiédeur de -cette sympathie tutélaire, elle se sentait plus sûre, heureuse, -meilleure, délivrée! - -De quel danger la sauvait-il donc? A quelle détresse l'avait-il -arrachée? Elle ne savait pas, mais elle avait la sensation d'être -sauvée, et sa confiance l'épanouissait. - - * - - * * - -Enfin, un jour, l'abbé Gilbert lui fit honneur d'une visite. - -Alors, sa maison même se fit autre, plus belle, plus intime, et le seuil -en fut purifié. Le petit salon, où elle l'avait reçu, désormais fut un -sanctuaire, et le fauteuil dans lequel il s'était assis devint une -relique. Le siège vide ne changea plus de place. Elle s'installait en -face, avec son ouvrage sur les genoux, et, pendant des heures, elle -travaillait en sa compagnie, levant parfois les yeux vers le visage -absent, et souriant à une présence qu'elle revoyait. - -Parfois, aussi, quand elle redressait la tête, ses lèvres remuaient -imperceptiblement: dans ces minutes-là, elle posait des questions, -demandait des avis, et pour attendre la réponse, son aiguille restait en -l'air. Lorsque l'absent avait parlé et qu'elle avait compris, elle -rabaissait le front vers la tapisserie, et l'aiguille à nouveau se -piquait dans le canevas. - -Car elle répondait pour lui: elle s'était si bien assimilé son âme -qu'elle pouvait trouver d'elle-même les répliques qu'il eût faites, et -donner à sa place les conseils qu'elle souhaitait. Il était proprement -une conscience qu'elle avait substituée à la sienne. Elle l'interrogeait -comme une voix intérieure, qui ne se trompe pas et ne trompe jamais. -Quand un doute la prenait sur quelque devoir à remplir, elle ne se -demandait point: «Ceci est-il bien? Cela est-il mal?» Mais: «Que -penserait-il de ceci? Que dirait-il de cela?» De la sorte, elle -répondait sans hésitation ni incertitude; car elle concevait ce qu'il -eût pensé plus aisément qu'elle ne lisait en sa propre pensée. Cette -substitution avait un charme exquis, mystérieux, et candidement Hélène -connut l'ivresse d'être possédée. - -L'abbé revint la voir. Ils se connurent mieux. - -Aux sermons du vicaire, qui faisaient accourir tout le pays, elle -écoutait, perdue dans la foule. Elle reconnaissait les idées, les -accents, pour les avoir entendus déjà ou devinés, elle les prévoyait et -les saluait. Au milieu d'un peuple attentif à la belle éloquence du -prédicateur, elle croyait encore être seule avec lui, dans l'intimité du -confessionnal ou du petit salon, et c'est elle qu'il enseignait. Des -phrases de lui avaient pour elle un sens qui échappait à tous... - -Un jour, bien évidemment, il lui parla du haut de la chaire: il -paraphrasait une conversation antérieure, et quand il proféra: «Mais, -direz-vous...» elle eut l'émotion d'entendre gronder, sous les voûtes de -la cathédrale, les paroles qu'elle avait dites; elle rougit jusqu'aux -oreilles, baissa la tête, et crut que la ville entière avait les yeux -fixés sur elle. Mais personne ne la regardait. Alors un grand trouble -lui vint, à la pensée délicieuse qu'il y avait entre elle et lui un -secret ignoré du monde, un invisible lien qu'ils cachaient tous les -deux, une entente inavouée, presque un mensonge, et sûrement du mystère. - -Les mots de soeur et de frère hantaient son imagination. - -Elle s'en faisait une gloire, à cause du génie reconnu de ce noble -orateur; elle s'en faisait une délectation, à cause du désir déjà -naissant d'être utile à son tour, si peu que ce fût. - ---Que lui manque-t-il? De quoi aurait-il besoin? - -L'instinct du dévouement maternel, imprescriptible au coeur des femmes, -s'éveillait dans le clair-obscur d'une affection qui s'humanisait de -plus en plus, et déjà la femme s'évertuait inconsciemment à trouver dans -l'homme fort une faiblesse qu'elle pût secourir. - -Hélène s'abandonnait sans crainte à un sentiment si pur: la charité -chrétienne est un commandement de Dieu! C'est si bon de servir son -prochain, et la gratitude envers ceux qui nous ont fait du bien, c'est -un devoir! - -Pendant toute une année, elle chercha le moyen d'être utile: enfin, elle -le découvrit. Dans un de ces jours veules qui affadissent les âmes les -mieux trempées, l'abbé Gilbert avait parlé de lui, et raconté la -solitude de son enfance, celle de sa maturité, les mesquines envies -qu'il rencontrait dans le clergé, les petitesses, les rancunes, les -entraves... - -Hélène écoutait, avec une stupeur désolée. - -Pour la première fois, devant elle, quelqu'un proférait sur les gens -d'Église des propos irrévérencieux. Les assertions de l'abbé Gilbert, -dans toute autre bouche, l'eussent indignée, mais elle les accueillait -de lui comme une vérité sans conteste. Jamais encore elle n'avait -imaginé qu'il y eût, dans les saints prêtres, des hommes, et elle hocha -la tête tristement. - -L'abbé Gilbert, à ses yeux, ne participait pas encore de cette humanité. -Cependant, Hélène eut pitié de lui: d'un geste machinal, elle posa, sur -la main de l'abbé, le bout de ses doigts. - ---Ne vous désolez pas, soyez digne de vous... - -Elle retira presque aussitôt ses doigts minces et blancs. - -Le grand homme parla encore, plus véhément et plus navré. - -De nouveau, Hélène étendit le bras, et posa sa main de nouveau, mais -elle ne la retira plus. - ---Voyons, mon ami... - -Elle avait dit cela, dans un élan de son coeur apitoyé, et sans le -vouloir, car elle n'aurait pas osé un tel propos, pour peu qu'elle y eût -réfléchi tout d'abord. Mais il y avait dans sa voix tant de tendresse et -de chagrin que le vicaire s'arrêta, ému, et tous les deux se regardèrent -en silence. - -Puis, d'une voix ferme, il dit: - ---Merci! - -Il serra loyalement cette main amie, et reprit en souriant: - ---Vous voyez, chacun a ses misères. - -Ensuite, il se tut, parla de choses indifférentes, et sortit peu -d'instants après. - -Quand elle fut seule, Hélène, debout dans le salon, regarda longuement -sa main. - -Et cette nuit-là, elle ne put dormir. - - * - - * * - -L'abbé Gilbert faisait à madame Bonnavent de Romell de fréquentes -visites. - -La profonde piété d'Hélène, aussi bien que l'austérité du vicaire, les -mettaient tous deux à l'abri des médisances provinciales, et la -raillerie eût été mal venue. On trouvait naturel que cette demi-nonne, -épouse délaissée, et mère dont l'enfant était mort au berceau, eût -inspiré au jeune prêtre une commisération spéciale; on approuvait chez -lui cette condescendance pour une femme si digne d'intérêt, et, dans le -monde bien pensant, le salon de madame Hélène gagnait une considération -nouvelle, depuis qu'on y rencontrait l'orateur catholique. - -Cette maison était la sienne; il y trônait, dans le prestige de sa -gloire naissante et du haut avenir qu'on annonçait pour lui. Les hommes -véritablement supérieurs restent simples sans qu'il leur en coûte, car -la simplicité est pour eux un repos; mais le public s'étonne volontiers -de les voir naturels et semblables à tous; c'est pourquoi le monde -savait gré à l'abbé Gilbert de se montrer si différent de ce qu'il -apparaissait dans l'église; même, on savait gré à madame Bonnavent -d'avoir procuré à tout un cénacle l'occasion d'approcher le grand homme, -et les dames le fêtaient à l'envi. - -Hélène, fière de le voir adulé, jouissait plus que lui de la -respectueuse déférence dont l'aristocratie entourait ce beau front. Elle -triomphait en lui; il était son unique orgueil. Lorsqu'il parlait, -attentive aux moindres mots, elle les enregistrait pieusement en elle. -Pour qu'on ne jasât point de son admiration et que son culte demeurât -ignoré, elle feignait alors de s'occuper de quelque menu soin, et -tendait l'oreille, concentrant son attention dans l'effort de ne laisser -perdre aucune des phrases précieuses; puis, dès qu'elle était seule, -elle descendait dans son trésor et reprenait l'une après l'autre les -perles recueillies, ainsi qu'un joaillier qui se cache au fond d'une -cave. Au reste, comme un peu d'égoïsme toujours s'insinue dans les plus -pures abnégations, elle s'exaltait de joie à la pensée d'occuper, elle, -si humble et si indigne, une place, sa petite place, parmi les grandes -idées qui peuplaient ce cerveau puissant. - -M. Bonnavent n'aimait point l'abbé Gilbert, et se donnait le tort d'être -injuste, tout seul. Les sots se plaisent à mépriser le génie; ils n'en -ont le droit que lorsqu'ils sont en nombre. M. Bonnavent commettait la -faute d'être seul quand il affectait l'indépendance d'un homme «qu'on -n'épate pas pour si peu». Tous ceux qui s'inclinaient le blâmèrent de se -refuser à ce qu'ils faisaient eux-mêmes. Comme il traitait d'égal à égal -avec le vicaire, lui tapait familièrement l'épaule, lui jetait des -objections lourdes, et, pour l'embarrasser, tirait au comique et même au -graveleux, on tomba d'accord sur le manque de tact de M. Bonnavent; en -constatant l'infériorité de cet homme, chacun put aisément devenir -supérieur, et n'y manqua pas. On convint que le gros Eugène ne se -rendait pas compte de la distinction qu'une célébrité future apportait à -sa maison, et, dès lors, l'abbé Gilbert put y pénétrer à toute heure, -aussi souvent qu'il lui convenait, sans que personne y trouvât rien à -reprendre: au contraire. - -On disait de M. Bonnavent: «C'est un parvenu!» - -Il disait de l'abbé: «C'est un poseur.» - -Quand Hélène entendit ce mot, elle en reçut un choc, comme si on l'eût -frappée; sous l'insulte, elle sursauta et pâlit. Mais, à la réflexion, -ce mépris formulé par un lourdaud qu'elle méprisait lui parut un nouvel -honneur, comme la couronne d'épines au front du Christ; finalement, -l'injure lui plut, parce qu'elle augmentait la distance entre ces deux -hommes, et parce qu'une offense infligée chez elle à son grand ami lui -créait le devoir d'en réparer l'ignominie, et de la compenser par plus -de dévouement. - -Elle ne songeait pas à se défier d'elle-même. - -Bien que l'abbé occupât sa pensée constante, et bien que le nom de -Gilbert, prononcé devant elle, lui donnât une palpitation suave, elle -était loin d'imaginer que cette obsession pût être ou devenir coupable; -on l'eût indignée en lui révélant que cette hantise était de l'amour, -l'immonde amour. La prude femme éprouvait pour le péché la plus haineuse -répugnance: comment eût-elle pu assimiler, sous un nom commun, le -sentiment qui l'élevait et le vice qui avilit les humains? - -Dans cette sécurité, elle vivait joyeuse: l'influence du prêtre, -pensait-elle, l'avait ennoblie et grandie; grâce à lui, elle allait vers -la sainteté, par un chemin de lumière, et dans sa gratitude pour -l'homme, elle remerciait Dieu d'avoir mis sur sa route un élu qui la -conduisait. - -Aussi fut-elle grandement étonnée, le jour où l'abbé déclara qu'il lui -serait désormais impossible de l'entendre au tribunal de la confession. - ---Pourquoi? - ---Nos rapports ne sont plus d'un pasteur et de son ouaille, mais de deux -amis, je dirais volontiers: d'un frère et d'une soeur. - -Le mot passa en elle avec un frisson doux. L'abbé continua: - ---Nous avons perdu, l'un vis-à-vis de l'autre, le caractère impersonnel -du prêtre et de la pénitente; par la confidence de mes soucis et de mes -petitesses, je suis descendu du sacerdoce; je ne m'en plains pas, car -cette amitié m'est douce, mais je ne confesserai plus celle à qui je me -confesse. - -Elle essaya de protester. - ---N'insistez pas, dit-il, je connais mon devoir. Il nous est loisible -d'opter: je cesserai ou bien de vous recevoir en confession, ou bien -d'entrer ici en ami trop intime. Réfléchissez, et choisissez vous-même. - -Il s'abstint de toute visite, pendant quinze jours entiers. - -Un matin, il rencontra Hélène sous le porche de l'église. Elle baissa -les yeux, rougit, et, confuse, elle murmura: - ---Je sors de confesse... - -Ce fut pour tous les deux une émotion poignante: elle tremblait au fond -d'elle, comme une coupable; et il reçut, au fond de lui, la furtive -secousse d'une colère. Il lui sembla qu'on l'avait volé ou trahi. Et, -pourtant, d'autre part, dans cet acte qui les éloignait, ils aperçurent -ensemble la disparition d'un obstacle ou d'une distance, et l'amertume -de cette séparation voulue avait le charme vague d'un aveu qui les -rapprochait. - -Il demanda: - ---Confessée... près de M. le curé? - ---De M. le second vicaire. - -Il le détesta aussitôt. - - * - - * * - -Désormais, il revint plus librement chez madame Hélène. Mais il s'y -montrait différent de lui-même, plus réservé, plus froid, et comme -soucieux. - -La curiosité publique en fut bientôt avertie, et les dames, en visite, -supputaient les causes de ce changement. On pensa que le jeune -prédicateur commençait à trouver le temps long, et que sans doute, -ambitieux comme le sont tous les gens de mérite, il rêvait à son talent -un théâtre plus vaste, et s'impatientait de l'attendre. Cette hypothèse -s'accrédita bien davantage, lorsqu'on eut connaissance d'une démarche -que l'abbé avait faite auprès de l'archevêque; et l'on en douta moins -encore, car, à dater de ce temps, on ne le vit plus que sombre et -d'humeur acariâtre. Il avait des gestes brusques, des mots qui mordent. - -Son beau sermon sur les âmes qui se partagent entre Dieu et le monde fut -d'une éloquence féroce et terrifia les dévotes: on n'y retrouva plus -rien de cette indulgence qui lui gagnait les coeurs. - ---Vous souffrez? demanda Hélène. - ---Souffrir? Pourquoi? - ---Je le sens. Je vous sens. - ---J'ignore. - ---Vous pouvez dire, maintenant que vous ne me confessez plus... Vous -pouvez dire... à votre soeur... - -Il lui prit la main, et la serra fort, sans répondre. - -Alors commença une ère nouvelle. - -La voix qui réconforte, ce fut celle d'Hélène; la parole qui apaise, -c'est elle qui la disait; le fort devint le faible, et la femme -conduisit. - -Un jour, elle vit deux larmes dans les yeux de l'abbé Gilbert. - ---Que vous a-t-on fait encore? - ---Rien. Je ne sais pas. Je suis mal à l'aise, toujours. - ---Vous couvez quelque maladie? - ---Je le crois. - ---Mon Dieu! - -Elle le choya davantage; elle fut la mère; parce qu'il avait besoin de -secours, elle osa l'aimer plus tendrement; parce qu'il ne la dirigeait -plus, elle osa le soutenir; son grand homme lui parut tout petit, et ce -fut en elle une joie savoureuse. - -Elle se permit, une fois, de lui poser la main sur le front. Ils -s'accoutumaient à ces attitudes nouvelles. Hélène se crut une Soeur des -Pauvres, en examinant le mal de son ami, en cherchant des remèdes, en -proposant des soins. - ---Il vous faudrait du repos... Vous ferez telle chose, ce soir, en vous -couchant... Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, à la campagne, cet -été? Cela vous ferait du bien... - -L'idée leur parut attrayante. Déjà Hélène se faisait fête de l'avoir -auprès d'elle, et de veiller sur lui. - -Mais un jour, il arriva, plus sombre, et, lentement, d'une voix qu'il -s'efforçait de rendre ferme, il proféra: - ---Je ne viendrai plus vous voir. Je vous vois trop souvent. - -Elle se récria. Elle dut s'asseoir. - -Il poursuivit: - ---Écoutez bien, ma soeur. Par votre supériorité morale vous m'avez -intéressé à vous; par les misères de votre existence, vous m'avez -inspiré la compassion qui veut guérir, et par mes propres misères, j'ai -connu votre bonté. Mais le Démon est fin: il se sert de Dieu contre -Dieu, et notre route est semée de ses embûches. - ---Que dites-vous là? - ---Je dis que nul n'est infaillible, et que je ne vous verrai plus. - -Faiblement, elle murmura le nom de Gilbert, et les muscles de ses bras -bougeaient pour les tendre vers lui. Mais elle avait parlé si bas qu'il -n'entendit point son nom, et Hélène ne tendit point les bras. - -Elle restait atterrée sur son siège. Longtemps il se tint debout devant -elle. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Enfin elle éclata en sanglots. - -Il dit: - ---Vous voyez bien... - -Pendant qu'elle pleurait, il lui prit les mains et les serra dans les -siennes. - -Puis il s'en alla. - -C'est seulement lorsqu'il fut dehors qu'elle osa lui tendre les bras. - -Durant trois mois, l'abbé Gilbert demeura invisible, sinon dans -l'église, aux offices. - -On disait: «Il écrit un livre.» On disait encore: «L'abbé Gilbert -travaille trop; il se fatigue, il change.» - -Et, plus tard, on disait: «Avez-vous vu l'abbé Gilbert? Il n'est pas -reconnaissable.» - -Hélène guettait les propos. Maintenant, lorsqu'on prononçait le nom du -vicaire, elle éprouvait une angoisse, comme si quelque désastre eût -menacé son ami. Elle souffrait sans cesse. - -Elle appréhendait la saison des vacances, qui davantage les éloignerait -l'un de l'autre. Bien qu'elle ne le vît plus, elle respirait du moins -l'air de la même ville. - -L'été, cependant, était venu: Hélène retardait son départ, de jour en -jour. - -Les riches désertaient la ville, intolérable de chaleur. Bonnavent était -parti depuis une semaine. Hélène inventait des prétextes. - -Enfin, elle se décida, et fixa son départ au lendemain. - -Elle se demanda si elle n'écrirait pas à Gilbert un petit mot d'adieu, -un simple mot, trois lignes. N'était-ce pas bien de le faire? N'était-ce -pas mieux de s'abstenir? Serait-il content ou la blâmerait-il? Elle y -réfléchissait sans raisonner, au hasard, implorant une réponse plus -qu'elle ne cherchait un devoir. - -Puis, brusquement, elle se résolut, écrivit. - -Sa lettre, à force de discrétion et de crainte, était sèche; Hélène la -déchira, en fit une autre, ne l'envoya pas, et les incertitudes -recommencèrent. - -Vingt fois, dans le jour, elle revint vers cette enveloppe, qu'elle -tournait et retournait entre ses doigts. - -La porte du petit salon s'ouvrit, et le vicaire entra. - -Dieu! qu'il avait changé! - -Hélène sursauta, droite. Elle tremblait de tout son corps; elle ne dit -pas un mot, elle n'eut pas un cri. - -C'était vers le soir; une clarté indécise, entrant par l'unique fenêtre, -se tamisait dans les rideaux verts. - -Hélène regardait Gilbert, maigre, blême, les yeux brûlés au fond de -leurs orbites. Elle joignit les mains, et ses doigts croisés se -crispaient de douleur. - -Il fit trois pas vers elle, et s'arrêta. - -Ses paroles furent celles-ci: - ---Avant votre départ, j'ai voulu vous dire adieu. J'ai cru que nous le -pouvions. - -Elle balbutia: - ---Oui. - -Il ajouta: - ---Nous ne nous verrons plus, ma soeur... - ---Nous ne... - ---Quand vous reviendrez dans la ville, je l'aurai quittée. - ---Vous l'... - ---J'ai demandé mon déplacement. Il le faut ainsi. - ---Vous... - ---Je pars et je vous dis adieu, chère soeur, jusqu'en l'autre monde. - -Cette fois, elle poussa un cri, et chancela. Il dut la soutenir. -Haletante, avec un bras pendant, elle s'appuyait de l'autre sur l'épaule -de l'ami, et les paroles sortaient d'elle avec les sanglots, inachevées, -sans suite: - ---M'abandonner... Toute seule... Moi qui croyais... n'être plus toute -seule... sur la terre... Mourir comme un pauvre, toute seule... Sans -toi... Charité, pitié!... Je ne pourrai pas... Reste!... - -Insensiblement son bras gauche avait accroché le cou de Gilbert, et se -cramponnait au jeune homme, pour l'empêcher de partir. - -Il dit avec douceur: «Adieu, n'est-ce pas, pour toujours?» - -Elle se serra plus près. Il reprit, désolément: «Tu vois bien...» - -Elle n'entendait plus. Sa tête glissa sur le côté, et ce ne fut plus des -mots qui bruissaient entre ses lèvres, mais un zézaiement de syllabes, -un sifflement doux et faible, et le prêtre en sentait la tiédeur -au-dessous de son oreille. Les cheveux noirs d'Hélène lui effleuraient -la joue. Un peu, il tourna la tête vers elle, et vit sa face -douloureuse, toute baignée de larmes. - -Sentant qu'il la regardait, elle entr'ouvrit les paupières: ses yeux -renversés ressemblaient à ceux des Madeleines en prière. - -Il murmura: - ---Ma sainte! - -Elle le serra plus fort, se souleva vers lui et leurs lèvres se -touchèrent. Ils voulurent fuir, tous les deux, et déjà ils -s'étreignaient. Le crépuscule, dans la chambre, s'était fait pâle et -recueillant. - -C'est ainsi qu'ils faillirent. - - * - - * * - -Stupéfaits tous les deux du gouffre où ils étaient tombés, ravis -d'extase et d'épouvante, ils s'étaient relevés en pleurant, dans la -double révélation du bonheur et du crime: ç'avait été en eux une minute -d'ivresse terrifiée, le vertige d'une horreur suave, un monde qui venait -de s'ouvrir au bord du paradis perdu! Dans cette folie de gratitude et -d'angoisse, ils se cachaient la face, et chacun d'eux bénissait l'autre -en le plaignant, comme son bienfaiteur et sa victime. - ---Par ma faute, disait-il. - ---Par ma faute, disait-elle. - -Dans l'ombre, ils se tenaient les mains et n'osaient pas se regarder. - -Gilbert partit comme un voleur. Hélène resta seule. - ---Orgueil, criait le prêtre, orgueil! Voilà où tu nous mènes. J'ai voulu -faire mieux qu'autrui, et je croyais en moi. Fou, qui te confiais en ta -force, voilà ton oeuvre! Tu as damné deux âmes! - -L'abbé Gilbert et madame Hélène ne se revirent plus. - -L'été fut lourd et long. - -Le 18 août, jour de sainte Hélène, le vicaire célébra un office des -morts. Le 15, pour l'Assomption, il était monté en chaire. On estima -généralement que le grand orateur commençait à faiblir, et que son génie -s'épuisait. Erreur: il s'affinait, au contraire, et dans l'humiliation -il venait de grandir en se faisant plus humain; une tendresse émue -tremblait dans sa parole; il ne prêchait que les pardons, et sa voix -n'osait plus tonner dans l'église. Mais comme il faisait moins de bruit, -on crut qu'il avait moins de mérite. - -Hélène avait résisté à l'envie de l'entendre; elle pria chez elle, quand -elle sut qu'il devait parler. Sa campagne, pourtant, n'était pas loin de -la ville, mais aucune raison ne l'aurait décidée à sortir de sa retraite -pour se rapprocher de lui. Elle attendait, dans son obéissance aveugle, -un ordre. Puisqu'il ne se montrait plus, c'est qu'il voulait ne plus la -voir: elle acceptait la décision du maître, sans la discuter ni se -plaindre. Elle ne plaignait que lui. - ---Il doit souffrir tant! - -Cette pensée était son unique remords. Quant au repentir de la faute -elle-même, elle ne l'éprouvait nullement, et ne songeait même pas à -s'étonner du calme que le péché avait mis dans sa conscience. - -Elle était calme, en effet, et plus qu'auparavant. - -Le souci d'avoir trompé la foi conjugale ne l'effleura pas une fois: son -mari n'avait rien à voir en ce drame; le mariage depuis trop d'années, -n'était plus entre eux qu'une association d'intérêts où les âmes -n'avaient nulle part, et jamais l'époux ni l'épouse n'avaient éprouvé -l'un pour l'autre qu'une antipathie réciproque: Hélène en arrivait donc -tout naturellement au sophisme de croire que son mari, n'ayant rien -possédé, n'était dépossédé de rien. Un reproche de lui n'eût constitué -qu'une injure de plus, et une sottise grossière ajoutée à tant d'autres. -Libre, elle avait usé de sa liberté; sans appui et seule au monde, elle -s'était unie, de par son droit: leur acte appartenait à eux seuls, et -relevait de Dieu seul! Certes, la faute était atroce d'avoir égaré un -serviteur du Christ, et de s'être fait dans l'Église l'instrument du -Démon! Elle se frappait la poitrine, désespérée d'avoir acheté son -bonheur par la damnation d'autrui: et qui, celui-là? Un saint! Le -bien-aimé! - ---Mon Dieu! suis-je donc, ô mon Dieu! d'une immonde égoïsme, pour me -sentir heureuse après un tel forfait? - -Car au fond de son coeur, malgré elle, malgré son remords, elle adorait -l'instant éphémère qui rayonnait sur sa vie, et malgré elle, malgré son -remords, elle retournait sans cesse au souvenir qui la remplissait de -délices. - -S'il fût venu lui dire: «Partons ensemble», elle serait partie, avec -sérénité, sans honte, et sans regarder en arrière. Elle y songeait -parfois, et presque le souhaitait. - ---Peut-être décidera-t-il cela? Peut-être jugera-t-il qu'il ne lui -convient plus de rester dans les ordres? Il est le maître: il sait. - -Elle attendait, prête à tout. - -Mais les semaines passèrent, et firent un mois, deux mois. - -Hélène attendait toujours, soumise et sans impatience. - -Chaque soir, au crépuscule, elle se rappelait l'instant: elle n'aspirait -pas à le revivre, ne sachant pas que cet émoi profond de toute la chair -éveillée pût se renouveler une seconde fois au cours des existences: -elle imaginait, dans sa candeur, qu'il était la minute unique, -l'hyménée, l'accord de deux âmes, la secousse intime, irrévocable, que -les êtres éprouvent, le jour où ils s'attachent l'un à l'autre pour la -vie. Donc, elle était à lui; elle n'avait jamais été qu'à lui. Donc, -elle attendait: peut-être ne se rejoindraient-ils qu'en l'autre monde? -Sans doute, il déciderait ainsi. Elle commençait à le croire, devant son -absence obstinée. Elle se résignait: c'était bien. - -L'automne arriva. Hélène revint en ville. Elle apprit que l'abbé Gilbert -était parti depuis trois jours. - ---En voyage? - ---Non: parti. - ---Tout à fait? - ---Oui. - -Une marée de tristesse lui noya le coeur, malgré sa résignation. - -Elle voulut savoir. Elle vit Monseigneur, et l'évêque se récria: - ---Comment? Il ne vous a point avisés, vous, ses meilleurs amis? Il -devient bizarre, vraiment. Il a sollicité de moi sa nomination à une -cure de village, et j'ai tenté de faire valoir auprès de lui les -intérêts de la religion, à qui ses talents sont utiles dans une grande -cité plus que dans un petit bourg. Il a répondu: «J'ai péché par orgueil -et j'en dois faire pénitence.» J'ai résisté autant que j'ai pu, mais -monseigneur l'Archevêque, après avoir reçu la confession de l'abbé, -approuvait son voeu, et je me suis incliné. - -Hélène, semblablement, s'inclina devant les décisions de son maître, et -elle le bénit dans son coeur. Elle dit: - ---Ce sera donc pour l'autre monde... - ---Quoi? demanda l'évêque. - -Hélène le regarda sans répondre, étonnée d'avoir parlé tout haut. - - * - - * * - -L'abbé Gilbert était dans un village perdu de la montagne: toutes les -photographies qu'elle put trouver de ce pays, Hélène les acheta et en -décora le petit salon, pour voir sans cesse les sites qu'il voyait. - -L'hiver s'écoula, et le Carême vint. Hélène, afin de ne dire à personne -le secret de sa vie, ne se confessa pas. Pour la première fois, à -Pâques, elle ne s'approcha point de la Sainte-Table. - -Ce fut, dans son âme, une profonde misère, et dans la ville un scandale. - -Dès lors, on ne la rencontra plus nulle part. Elle fermait sa porte. Le -dimanche de Quasimodo, on ne la vit pas à la messe, et les dimanches qui -suivirent, on ne la vit pas davantage. - ---Que se passe-t-il? - -L'évêque la visita, et seul, il fut reçu. - ---Elle n'est pas bien. - -Un matin, le bruit courut que madame Bonnavent était sortie de chez -elle, allant vers la cathédrale... - -C'était l'anniversaire de l'hyménée: elle le passa tout entier dans -l'église, en prières, et ne rentra que pour l'heure du crépuscule: -alors, elle s'enferma dans le petit salon, et agenouillée près du divan, -elle pria longuement. - -Le lendemain, elle dut garder la chambre; elle voulut se lever et n'en -eut pas la force. Le médecin diagnostiqua une grave neurasthénie, avec -une anémie profonde. On apprit, des servantes, que madame jeûnait depuis -des mois et portait un cilice. - -Elle languit pendant un semestre. Le docteur exprima de sérieuses -inquiétudes. - -La malade ne s'épouvantait nullement: elle témoigna d'une admirable -sérénité. - ---Docteur, dites-moi, je vais mourir, n'est-ce pas? - ---Non, madame, non certes!... - -Il eut le sourire professionnel de la confiance, mais elle insista. - ---Pour raisons importantes, docteur, il faut absolument que je sache si -je suis condamnée, et pour quelle époque, à peu près. - ---Mon Dieu, madame... - ---Me reste-t-il trois semaines, quinze jours, un mois? - ---Peut-être... Mais, rassurez-vous, j'ai de l'espoir. - -Elle sourit à son tour, et répondit: «Moi aussi, j'ai l'espoir.» - -Elle fit un testament charitable. Puis, elle eut apparemment des accès -de délire, car on l'entendit maintes fois qui marmonnait: - ---Dans l'autre monde... - -Elle avait cependant conservé toute sa raison. Elle le prouva en -exprimant le souhait que l'abbé Gilbert reçût sa confession suprême. - -Elle pensait: - ---Viendra-t-il? - -Toutes les deux heures, elle demandait: - ---A-t-on prévenu l'abbé Gilbert? Est-ce bien sûr? - -Elle ajoutait: - ---Il faut se dépêcher. - -Ou encore: - ---J'irai bientôt dans l'autre monde. - -Le deuxième jour, elle eut une fièvre violente, dans l'angoisse de -mourir sans confession. On lui proposa d'appeler le second vicaire, mais -cette idée l'effraya tellement que le docteur dut intercéder et -prescrire le repos. - ---Je vivrai bien jusqu'à demain, docteur? Je vous en supplie, jusqu'à -demain... - -Le troisième jour enfin, la servante entra et dit: - ---Voici l'abbé Gilbert. - -Il parut dans le cadre de la porte. - -Elle poussa un petit cri d'enfant, et voulut tendre ses bras, qui -étaient si maigres, mais elle n'en eut pas la force. - -Elle le contemplait avidement: il lui parut grandi. - -L'abbé attendait que la servante et la garde se fussent retirées. Seule -alors, en présence de l'aimé, Hélène lui sourit, et de nouveau elle -essaya de tendre ses pauvres mains. - -Mais il dit, grave et de loin: - ---Ma soeur, récitez votre _Confiteor_. - -Aussitôt, elle répondit: - ---_In nomine patris et filii_... - -Elle vit, du coin de l'oeil, qu'il s'était émacié, et ses prunelles, au -fond de l'orbite, étaient plus noires. - -Elle continua: - ---_Confiteor Deo omnipotenti_... - -Il fixait quelque chose, droit devant lui, sans la voir. - ---_Mariæ Virgini_... - -Elle aurait pourtant bien voulu rencontrer son regard, une fois, avant -de mourir... - -Malgré cela, lorsqu'elle eut fini la prière et qu'il fallut dire sa -faute, elle ferma les yeux de honte. Puis, faiblement, elle confessa son -amour pour un homme qui n'était pas libre, et elle n'osait dire qu'il -fût prêtre. Le confesseur, immobile et les yeux clos, attendait. Enfin, -elle avoua cette chose... Elle tremblait. Elle dit la surprise d'une -minute, la faiblesse imprévue... - ---Lui, l'avez-vous revu? - ---Jamais, mon père... - ---Vous êtes tous deux de grands coupables, et lui, plus que vous. - ---Non, mon père, c'est moi! - ---Inclinez-vous, sans discuter! C'est le péché d'orgueil qui vous a -perdus tous les deux. Humiliez votre orgueil et ne discutez pas! -Inclinez-vous dans la pénitence. Dieu vous juge. Puisse-t-il pardonner, -au moins à vous, qui comparaissez devant lui. - -Elle dit: «_Amen_.» - -Il reprit: «Mais vous n'avez pas offensé que le Seigneur. Un homme a -pâti par ce crime, et c'est l'époux qui se reposait en votre foi reçue -au pied des autels. Vous ne devez vous présenter au Tribunal de Dieu -qu'avec le pardon de celui-là! - ---Mon... - ---Humiliez-vous, pécheresse d'orgueil, par l'aveu de la faute à celui -que la faute offensait! C'est la pénitence que je vous impose. Je ne -vous donnerai l'absolution qu'à ce prix. - ---Mon père... j'avouerai. - ---Achevez le _Confiteor_. - ---Mon père... devrai-je dire... aussi, le nom... de Lui? - ---Vous direz le nom du coupable. Achevez le _Confiteor_. - ---_Ideo precor_... - -Il l'entendait à peine; elle termina la prière, et se tut. Il lui donna -l'absolution. - -Ensuite, s'étant levé, il ouvrit la porte et appela une servante. - ---Priez M. Bonnavent de venir. - -Pendant qu'ils attendaient, ils ne bougèrent ni l'un ni l'autre. - -Hélène haletait. Elle entrouvrait et refermait ses lèvres sèches. Elle -passait ses doigts sur son front. - -Le mari entra, silencieux, gêné. - ---Monsieur, dit le prêtre, votre épouse souhaite, avant la mort, de vous -faire un aveu et d'obtenir votre pardon. - -Hélène rassembla toutes ses forces pour se soulever sur les coussins. - -Le prêtre s'agenouilla au pied du lit, et, les mains jointes sur la -poitrine, il baissa la tête, dans l'attitude de l'amende honorable. - -Bonnavent les examinait, mal à l'aise et tâchant de comprendre. - -Hélène murmura: - ---Monsieur... j'ai failli... Pardonnez-moi... s'il vous plaît... - -Elle se tut: elle ne trouvait pas les mots pour dire le reste. Le prêtre -attendit; puis, comme elle ne parlait plus, il releva un peu le visage, -et ordonna: - ---Continuez. - -Hélène, obéissante, reprit, avec effort: - ---Monsieur... j'ai failli... avec... l'abbé Gilbert. - -Elle retomba sur son lit, épuisée. - ---Je sais, dit Bonnavent. - -Hélène poussa un sanglot faible, et se cacha la face dans les mains, -prise de honte à l'idée que, de tout temps, un regard profane avait -violé son auguste secret. - -Le mari ajouta: «Calmez-vous... Je savais, depuis des années.» - -Hélène cria: «Non!» et l'abbé se redressa, sous l'injure du soupçon qui -les avait calomniés longtemps avant la faute. - -Mais il rabattit son orgueil, se frappa la poitrine, et dit: - ---_Meâ culpa!_ - -La moribonde frissonna toute et voulut se lever encore; elle put crier, -comme une protestation: - ---_Meâ culpa!_ - -Puis, de nouveau, elle tomba. - -Bonnavent se rapprocha du lit. - ---Pauvre femme! dit-il. - ---Monsieur, demanda l'abbé, pardonnez-vous à votre épouse? - -Bonnavent répondit: - ---Je lui pardonne. - -Il se pencha au chevet, et répéta: - ---Je vous pardonne, Hélène, vraiment. - -Elle fit signe, des paupières, qu'elle entendait. - -On annonça le vicaire, avec les Saintes Huiles... - -M. Bonnavent sortit de la chambre, parce qu'il pleurait. - -Madame Hélène se tourna lentement vers l'abbé Gilbert. - -Elle balbutia: - ---Dans l'autre monde... - -Puis, elle mourut en souriant, et l'abbé lui ferma les yeux. - - - - -LA MARATRE - - -«Ma chère amie, je t'écris parce que je suis trop malheureuse, parce que -je deviens folle. Il faut que je me confie et que tu m'aides. J'ai honte -de moi, j'ai peur de moi. Je ne suis pourtant pas méchante, n'est-ce pas -et tu le sais bien? - -Je dois remonter loin, pour que tu me comprennes. - -Tu n'as jamais connu les circonstances qui, l'automne dernier, amenèrent -mon mariage, si imprévu, si brusquement décidé. Tu m'accusais -alors,--oh! gentiment, et je ne te reproche rien,--d'être une amie peu -confiante, dissimulée; tu te trompais, car j'étais simplement une femme -heureuse, et d'un bonheur inespéré, que je n'osais pas dire, osant à -peine y croire. - -On s'est rencontré, on s'est aimé, alors que ni lui ni moi n'attendions -plus rien de la vie. - -Moi, tu le sais, pauvre, ayant vécu tristement ma jeunesse, dans le -travail, la solitude, sans amour, j'avais déjà vingt-sept ans, et trop -de raison pour espérer quoi que ce fût de l'avenir. - -Lui, au contraire, avait eu l'espérance, et dix ans de félicité, mais la -mort tragique de sa femme avait tout brisé en lui, autour de lui, et, -par un chemin de fleurs il était arrivé à la même détresse morale où dix -années de souffrance m'avaient si lentement conduite... - -Alors, nous nous sommes rencontrés sur le bord de la mer, dans le cadre -odieux d'une villégiature bourgeoise, où le médecin m'envoyait pour -rétablir mes forces, où le médecin l'envoyait pour soigner son enfant. -Il se promenait tout seul, tenant son petit par la main, comme une -maman; et moi aussi, je vivais à l'écart, n'ayant aucun goût pour les -ragots de la plage et les niaises médisances de ces gens qui trouvent -moyen de se jalouser, quand ils méritent si peu de faire envie. - -Tous les jours, plusieurs fois par jour, je le voyais passer, regardant -devant lui, loin, dans le vague; lui seul m'intéressait en ce pays, mais -nous ne nous parlions pas, et même il ne m'avait point remarquée: je ne -songeais nullement à m'en offusquer, car je ne suis guère coquette, et -ce couple d'un père et d'un enfant m'inspirait tout juste la -commisération que l'on a pour un malheur rencontré dans la rue. - -Le petit être surtout me faisait peine à voir. - -Il était si joli, si beau, avec ses cheveux bouclés et ses yeux où le -rire ne durait qu'un instant; il avait des gravités subites, le pauvre -baby, comme s'il eût compris son malheur de n'avoir pas de mère: et -j'aurais voulu l'embrasser. - -J'ai toujours adoré les enfants, et peut-être ma grande tristesse de -vieille fille venait moins d'une jeunesse sans amour que d'une maturité -sans berceau. Tu te rappelles comme on riait de mes poupées, à la -pension? J'étais le modèle des mères. Hélas! je donnais, par avance, à -des chérubins de carton, la tendresse qui, plus tard, allait m'être -interdite, les caresses que ne devait jamais recevoir un enfant sorti de -ma chair. Peut-être est-ce par une revanche de cette passion déçue, et -pour vivre auprès des enfants, que j'ai choisi, à l'heure de gagner mon -pain, le dur métier d'institutrice? - -Mais, je divague, et je ne te raconte pas. Voici. Je me dépêche. Un -matin, le mignon petit, en trottant sur la plage, tomba devant moi et je -courus le relever. Son père accourait aussi. L'enfant pleura très fort -et le père en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu peux voir pleurer -un homme, toi? Je fus toute bouleversée, et quand nos regards se -croisèrent, j'en eus au coeur une secousse. Je dis: «Oh! monsieur, -rassurez-vous: ce n'est rien; il n'a pas de mal.» M. Lanjorais me -remercia beaucoup, et s'éloigna. - -Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant venait m'embrasser. - -Un jour, on se rencontra dans le bois. J'étais assise et je lisais, -quand ils survinrent. Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le père -s'excusa d'abord; puis, on parla du pays et des paysages, qui nous -plaisaient par leur tristesse grave, et tout de suite on comprit que -l'on se ressemblait un peu. Pourtant, la conversation n'avait duré -guère, car M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue dans ce lieu -écarté, et je lui sus gré de sa discrétion. Tout de même, pour la -première fois de ma vie, je m'étais trouvée seule au fond d'un bois, en -présence d'un homme, et j'en avais ressenti une bizarre impression, -faite d'un peu de malaise avec un peu de charme... - -Tu devines que désormais on se parla fréquemment, sur la plage. Nous y -trouvions tous les deux un plaisir discret, qui nous reposait des -banalités ou des sottises proférées autour de nous, et de notre ennui. - -L'enfant m'adorait. Sitôt qu'il m'avait aperçue, son petit air rêveur se -changeait en gaieté; il ne riait qu'avec moi. Cela nous rapprocha -beaucoup. Au bord de la mer, l'intimité se fait vite. Notre sympathie -devint bientôt une confiance. L'un après l'autre, j'avais raconté tous -mes pauvres secrets, et ma solitude, ma résignation; je me montrais sans -arrière pensée, comme à toi, et tu seras peut-être jalouse si je t'avoue -que je trouvais à ces confidences, un soulagement qu'elles ne m'ont -jamais procuré à ce point, quand je les faisais à ton amitié de femme. - -Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait à son tour: c'était comme -d'entendre ma peine formulée par une autre voix, et je me reconnaissais -en lui. Il ne parlait point de sa femme, mais seulement de sa détresse. -Je m'abandonnais sans contrainte au charme de cette amitié, et je n'y -soupçonnais aucun péril, n'ayant jamais pensé qu'un homme veuf fût un -homme libre. J'imaginais naïvement que nous avions agrémenté, l'un par -l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour de mon départ, je fus -toute surprise du vide nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et qui -m'épouvantait déjà. Le petit Albert pleura, cria: «Je ne veux pas que tu -t'en ailles! Je veux que tu restes!» - -Il eut presque une crise de nerfs, et nous restions là, devant lui, son -père et moi, gênés, regardant l'enfant, regardant en nous, n'osant nous -regarder l'un l'autre. - -Ce soir-là, il m'a dit: «Je vous aime.» J'ai failli m'évanouir, en -entendant ces trois mots, dits pour moi, dits à moi, et que je croyais -ne devoir jamais entendre que dans les vers des poètes, ou sur la scène -des théâtres. Alors, comme par enchantement, je me suis aperçue que je -l'aimais. - -Ce fut une grande joie douce, une espèce d'ivresse sereine, et je -n'avais rien éprouvé de tel, depuis le jour de ma première communion. Je -me suis jetée sur l'enfant, que j'ai pris dans mes bras, et je cachais -dans ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai bien tendrement, et même -un peu follement, baisé son mince cou blanc et ses joues roses, brunies -de hâle marin. Je n'étais plus une exilée, dans le monde. J'étais une -autre femme, presque une mère. La vie s'ouvrait, délicieuse, et je -venais de naître. Comme c'est bon, d'avoir gardé toute la pureté de son -coeur, de sa pensée, et de sentir qu'on est la vierge d'un unique amour! -Il m'a semblé qu'alors seulement je comprenais le pourquoi de ma vie -passée, et le but de la route solitaire que j'avais désespérément -suivie, sans savoir où j'allais. - -Voilà comment nous nous sommes mariés. J'étais pauvre, et mon fiancé, -sans être riche, possédait le nécessaire: mais nous n'avons, ni l'un ni -l'autre, pensé à ces choses. Il a changé d'appartement, car tous deux, -et sans en rien dire, nous le souhaitions également, lui pour ne pas -m'introduire dans le logis de la morte, et moi pour ne point me heurter -aux perpétuels souvenirs de celle qui m'avait précédée. - -Je n'étais pas jalouse, pourtant, et je me livrais toute à mon bonheur. - -Car mon bonheur, tout d'abord, me parut sans tache. Notre vie était -délicieuse. J'aimais infiniment notre petit Albert, et presque avec -reconnaissance, car ma félicité me semblait être un peu son oeuvre. - -Puis, tout a changé. Brusquement? Petit à petit? Je ne sais pas, je ne -peux pas te dire. Il y a des choses qui s'arrangent au fond de nous, -lentement: on ne s'aperçoit de rien, et le travail se continue; un beau -jour il est fini. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Je reprends cette lettre interrompue. Que te disais-je? Je me souviens: -j'allais parler du petit Albert. - -Comment ai-je pu en venir à détester ce pauvre enfant? - -Écoute! Je t'en prie, avant de me condamner, écoute-moi! - -Il faut que tu saches une chose: ce petit ressemblait à sa mère, -crois-moi, beaucoup trop. - -D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier: j'aimais d'amour, -moi, avec toute la passion contenue de toute ma jeunesse; j'adorais mon -mari, il était mon culte, mon obsession, te l'avouerai-je? mon désir! Il -était tout! - -Or voilà que, peu à peu, je sentais une dissonance entre nous, et une -gêne que je ne m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes où j'avais -honte d'aimer: oui, honte, devant lui, à cause de lui! Une pudeur me -prenait tout à coup, et j'aurais voulu me cacher de son regard. Je sais -pourquoi maintenant, et je vais te le dire. Nos coeurs ne battaient pas -ensemble! A l'enthousiasme de mon premier amour, il répondait par une -affectueuse camaraderie. Nous étions deux créatures qui ne parlent pas -la même langue. C'est tout. Et c'est atroce. - -Oh, bien sûr, je n'en ai pas souffert, au commencement... Comment -veux-tu qu'une pauvre vierge, toute neuve, devine rien à ces choses? On -va de toute son âme, et le bonheur semble si bon, quand on s'est cru -condamnée pour la vie à n'en jamais connaître aucun! - -C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aidée à comprendre. Te rappelles-tu -cette parole sinistre, que tu m'as dite un jour, et qui me révoltait si -fort? Tu prétendais que les hommes ne savent pas vivre dans la chasteté, -qu'ils sont capables de se donner sans amour, et que la continence les -amène à se croire épris d'une femme, alors que simplement ils ont le -désir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce joli cynisme que tu affectes -pour m'étonner: «Vois-tu, ma chère, on est sûre d'être désirée, la -veille; mais on n'est sûre d'être aimée que le lendemain.» - -Cette phrase-là m'est revenue à la mémoire, un jour; et, depuis lors, -elle m'a hantée. Elle expliquait tout! Est-ce que M. Lanjorais, après un -an de veuvage, halluciné par la solitude physique, ne s'est pas leurré -sur lui-même et la nature des sentiments qu'il éprouvait pour moi? -Peut-être a-t-il pris pour un amour ce qui n'était qu'un besoin, et son -erreur a fait notre mariage. Maintenant, dans l'existence commune, la -vérité nous apparaît... A tous deux, elle apparaît, mais trop tard, et -nous en souffrons, nous allons en souffrir! De plus en plus, nous en -souffrirons: lui par ma présence qui le fatigue, par mon amour qui -l'obsède, et moi par sa froideur, par son visible effort d'être aimable, -poli! - -Poli! Comprends-tu ce mot-là! La politesse d'amour! Oh, l'exécrable -idée! Elle est entrée en moi, cette idée-là, comme un poison, et je la -chassais, sans pouvoir m'en défaire. - -Je me défendais contre moi-même, et je me disais: «Il est froid, voilà -tout; sa nature est ainsi faite.» - -Mais j'ai appris, un jour, que sa nature était tout au contraire, et -qu'il pouvait connaître, comme moi, et qu'il avait connu, avant moi, -l'exaltation, l'ardente folie, le double élan de l'âme et de la chair, -l'amour total, l'amour complet, l'amour semblable au mien! - -Près d'une autre, hélas! - -Je te jure que je n'ai rien cherché, et que le hasard seul m'a fait -trouver des lettres adressées par lui à sa première femme. - -Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai résisté pendant trois -jours. J'ai passé des heures devant le tiroir que j'ouvrais et que je -refermais, sans pouvoir m'en aller de là. Sur la première enveloppe, je -voyais mon propre nom, écrit par la main de Charles: «Madame -Lanjorais...» Je palpais le lien de soie, l'épaisseur du paquet de -lettres, et je me sauvais en tremblant. - -A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu... - -Oh! ces lettres! Elles me brûlaient les doigts et les yeux! Il les avait -écrites au cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes, reprises dix -fois chaque jour, étaient datées d'heure en heure, pour marquer mieux la -perpétuelle obsession. En lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait -pas, il murmurait: «Tu es ma vie, je t'aime plus que je ne m'aime, et -plus que tu ne m'aimes...--Quand on me force à t'oublier un instant, je -ne vis plus; dès qu'on me laisse libre, je ressuscite: la vision de toi -donne la vie...--Avant d'entrer dans ce lit d'hôtel, je ferme les yeux, -et je te rêve couchée là, endormie; puis, je m'approche doucement, et je -me penche vers toi, pour baiser ton front calme, tes yeux clos, tes -lèvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise: réveille-toi, ma mie, et -vois que je suis là! Tu sens le thé, ma fleur de thé!...--Je me suis -assis sur le bord du fossé, et j'ai cueilli des fraises sauvages; je les -ai pressées, les fraises roses, bien fort entre mes lèvres, mais elles -n'ont pas dit: Encore!...--Demain! demain! Il n'y a plus de mots pour -crier ma joie, quand je pense à ce retour; il faudrait pleurer...» - -Je les ai tant lues ces phrases, que je les sais par coeur. L'autre -aussi les avait bien lues, car les feuilles sont toutes froissées: elles -ont gardé les plis du corsage où cette femme les cachait, sur son coeur, -et, si elles ont pu se refroidir avec le temps, c'est parce que la femme -est morte! - -Eh bien, non! Elle vit! - -Elle vit, te dis-je! Elle est présente malgré la tombe, comme elle -l'était malgré l'absence! - ---Il l'aime encore! - -J'en ai eu la preuve, et j'ai vu. - -Ce que j'ai vu? Il l'a embrassée devant moi! - -Oui, il l'a baisée sur les paupières, devant moi! - -C'était un soir. Le petit allait se coucher. Mon mari, assis devant la -cheminée, regardait les tisons; il se souvenait, sans doute, il pensait -à elle... Tiré de sa rêverie par l'enfant qui l'appelait, il releva la -tête avec cette stupeur des gens endormis qu'on réveille; il contempla -son fils, et tout à coup il se mit à le serrer dans ses bras, comme s'il -le retrouvait: il le serra si fort que l'enfant eut un cri. - -Il lui baisa les yeux, entends-tu, les deux yeux, longuement, et lorsque -l'héritier de la morte, enfin, eut dégagé sa tête et qu'il tourna vers -moi ses prunelles étonnées, il avait un regard de femme: les yeux de sa -mère, ressuscités, et je sentis que leur étonnement venait de me voir -là! - - * * * * * - -Maintenant, je le déteste, leur petit! - -Mon Dieu! N'était-ce pas assez des tortures que la jalousie me fait -souffrir, sans y ajouter encore les aigreurs de la haine et le remords -d'exécrer une créature innocente? - -Car c'est épouvantable! Ma haine, que j'essayais d'abord de refréner et -d'étouffer, est devenue plus forte que ma raison, et je ne sais plus ni -la cacher, ni la contraindre! Ce baby que j'aimais tant, que je -soignais, que j'endormais, dont je me croyais la vraie mère, et qui -m'adorait, lui aussi, je ne peux plus le voir, depuis qu'il incarne la -morte. Son aspect seul et son regard me bouleversent, me crispent. Il -n'est point jusqu'à sa voix qui ne m'affole, car j'en suis venue à -imaginer qu'il a la voix de sa mère, comme il en a les yeux, et dès -qu'il parle, c'est elle que j'entends! Quand il rit, c'est pour me -narguer! Quand il pleure, ses cris m'entrent dans la chair, dans tout le -corps, comme des aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgré cette -douleur physique, j'éprouve une volupté maladive à l'entendre crier ou -pleurer, parce que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je me venge! - -Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je me ressemble encore? Comment -peut-on changer ainsi? - -L'enfant a bien senti que je changeais, et, lui non plus ne me -reconnaissait pas. Il m'a d'abord recherchée un peu moins. Ensuite, il a -pris peur de moi, vaguement, et bientôt, il m'évitait. Ces ruptures-là -vont très vite, avec les enfants et les bêtes. Il s'est mis à me -craindre tout à fait: maintenant, il me fuit. - -Son éloignement m'a rendue plus nerveuse encore: et voilà qu'un jour je -l'ai battu! - -Son père était là. Il a vu. Il n'a rien dit, mais il est devenu très -pâle. Il a pris son enfant, il l'a embrassé et l'a emmené. Il l'a couché -lui-même, et je n'osais bouger. - -J'avais peur de me retrouver en présence de mon mari. J'ai pleuré -beaucoup. Quand M. Lanjorais rentra dans le salon, il me trouva dans les -larmes. J'ai demandé pardon, bien sincèrement. Il a été très bon et m'a -calmée avec des paroles indulgentes. Moi-même, j'ai confessé toutes mes -peines, leurs causes, ma misère. - -Ce fut alors entre nos âmes une espèce de rapprochement glacial, une de -ces rencontres trop brusques à la suite desquelles on est plus loin l'un -de l'autre, plus loin qu'auparavant. Quelque chose venait de se rompre: -l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi comme j'avais vu en lui, -et nous comprenions nettement que nos deux esprits ne communiaient plus. - -A cause de ce petit! - -Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu que je ne lui garde pas -rancune? Est-ce que je suis maîtresse d'aimer, de ne pas aimer? On sent, -on a du mal, on crie. Quelque chose, en moi, crie contre cet enfant qui -est le spectre d'une femme, et j'ai beau me raisonner, me désoler, il a -pris de jour en jour une importance plus terrible et presque -fantastique: il n'est plus maintenant, à mes yeux, une simple évocation -de sa mère, il est devenu elle; elle-même, entends-tu? l'Autre, celle à -cause de qui on ne m'aime pas, celle qui m'empêche d'être aimée, qui -m'en empêchera toujours, la morte qui me fait veuve! - -Je suis folle, peut-être? Soit! Mais qu'importe, si je ne puis plus ne -pas l'être? Je sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est brisé, et -voilà ce qui me révolte! Est-ce que je n'avais pas mon droit à du -bonheur, comme une autre? Je ne l'ai pas cherché: on est venu me -l'offrir, et l'on m'a dit: «Voilà ta part!» Alors, j'ai cru, et je me -suis donnée toute, et maintenant, mon Dieu, je me trouve seule, plus -seule qu'auparavant, puisque je l'ai touchée et que j'ai cru -l'étreindre, la félicité qui m'échappe! - -Plains-moi! - -Je t'embrasse. - - LOUISE. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Chère amie, j'ai bien tardé à te répondre. - -Tu me demandes comment je vais? - -Mal: la douleur m'a rendue impressionnable à tout, et nerveuse. Ajoute à -cela que j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse qui commence. Je -ne suis pas encore bien certaine du fait, et déjà pourtant cette idée me -trouble et me tracasse. - -D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est pour moi un sujet -d'inquiétude, et je redoute tout ce que je prévois. Je ne pense aux -choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rêve et je me -réveille en sursaut. Pendant la nuit, des idées tournent dans ma tête, -vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent; je -cherche des remèdes à mon mal, des arrangements à notre vie, des -hypothèses qui ramèneraient le calme dans mon esprit, des drames où mon -dévouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort à mon côté. -J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais -le petit, et je dirais, en le rapportant à son père: «Tu me le dois un -peu, aime-moi donc aussi.» - -Mais toutes ces belles choses de la nuit n'arrivent jamais en plein -jour, et, lorsque je rentre au matin, dans l'existence banale, j'y -arrive avec des nerfs crispés, un cerveau las qui tournoie encore: la -fatigue des nuits me fait des journées dolentes, et personne ne vient à -moi. - -On a raison, car je suis irritable; mais, à force d'être exilée, je -deviens plus acariâtre encore. Je m'en rends compte: on n'est pas bien, -près de moi; je communique mon mal, et c'est tout juste qu'on me fuie; -je voudrais redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je souffre trop, -et ma tête s'en va. J'ai des colères subites qui me laissent dans le -crâne une grande souffrance. - -Et puis, il y a maintenant une idée qui me harcèle et qui me revient dès -que je l'ai chassée. Je me dis: «Si l'enfant n'était plus là!» Alors, -j'imagine une maison calme, une existence à deux, et l'amour reconquis, -et la paix dans mon coeur... - ---Si l'enfant n'était plus là!... - -Et je voudrais qu'il disparût, ce vivant portrait de la morte! Je le -voudrais tant, je le veux tant que... C'est horrible! J'ai peur de moi, -et de cette idée fixe. - -Au revoir. Écris-moi un peu. - -Ton amie, - - LOUISE. - - * * * * * - -«J'ai reçu tes lettres, ma chère amie. Merci, pour tes bonnes paroles, -pour la bonne amitié. Je te sais gré de la peine que tu as prise de me -donner des conseils: mais ils étaient inutiles, vois-tu, et bien -dangereux aussi. Imagine un peu les malheurs nouveaux que tu pouvais -amener dans mon ménage, si mon mari avait lu des phrases dans lesquelles -tu plaides pour l'enfant de sa première femme: on dirait que tu me -dissuades de le tuer, ce chérubin! Mon Dieu, quelle horreur! Se peut-il -que mes pauvres lettres t'aient donné de moi une semblable idée? -Brûle-les vite, alors, et qu'il n'en reste rien! N'est-ce pas, tu vas -les brûler? Jette encore celle-ci au feu, et ne parlons plus de mes -misères, puisque je les explique si mal... - -Je t'embrasse. - - LOUISE. - -_P.-S._--J'en ai maintenant la certitude: je suis enceinte. - - L. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Ma chère, ma chère, je t'avais menti, je mentais honteusement, lorsque, -il y a six mois, je protestais contre un soupçon trop juste, contre des -conseils trop sages. Si je t'ai demandé de brûler mes lettres, c'était -déjà pour détruire des preuves, et je me reprochais d'avoir écrit, parce -que je commençais à entrer dans le crime. - -Je t'épouvante? Ah! quand tu sauras tout! - -J'ai appelé la mort, lâchement, sournoisement, une mort traîtresse qui -venait en cachette, et que j'appelais sans risques. Tu ne peux pas -supposer à quel point je fus infâme dans la persévérance, et je veux le -dire à présent, et je veux que tu le saches, pour me châtier devant -quelqu'un, et ne plus être seule à porter le poids d'un secret qui me -pèse trop. Dis-moi vite que je peux me confesser à toi! J'en ai besoin. -Après la hantise du meurtre, c'est maintenant celle du remords! Ah! je -suis une malheureuse femme! Maudis-moi, mais plains-moi! - - LOUISE. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -C'est bien. Je vais raconter tout, si je peux. - -Des semaines, j'ai lutté. Je ne pensais, je ne pouvais penser à aucune -autre chose. C'était une obsession de toutes les minutes. Je marchais -comme dans un rêve, et tout le monde constatait mon air égaré. - -Nul ne songeait à attribuer mes bizarreries à un commencement de -grossesse, car on ignorait mon état. - -Cependant, un jour, mon mari en eut l'idée, et il m'interrogea. Mais je -niai, et même avec énergie, presque avec colère. - ---Vous êtes étonnants, vous autres hommes, ma parole! Est-ce que nous -n'avons pas une âme, des sentiments, aussi bien que vous? On dirait, à -vous entendre, que toutes nos pensées dépendent de notre santé, et quand -nous sommes tristes, ou quand nous voyons clair, vous nous croyez -malades! - -Il n'insista point, et fit de son mieux pour m'apaiser. - -Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en arrière, il me semble qu'en ce -temps-là je n'ai pas vécu moi-même, et qu'une autre créature s'agitait à -ma place, qu'une autre âme habitait mon cerveau, et commandait mes -gestes. Ce temps-là, c'est une espèce de trou noir, dans ma vie: j'y -vois mal, et je m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar. Je ne -sais plus qu'une chose: j'avais _besoin_ que l'enfant mourût! - -Alors je me suis mise à le tuer. - -Comment? Il me fallait une arme qui n'éveillât point de soupçon. - -Un simple mouchoir m'a suffi, avec son poison lent, un mouchoir de -tuberculeux... - -J'ai caché cette chose dans le lit de l'enfant, entre la paillasse et le -matelas, sous la tête; et puis, j'ai attendu. - -J'ai attendu des mois. Le poison, sous la chaleur de son petit corps, -fermentait. Il a fermenté pendant des mois, et je regardais, en -attendant. - -J'attendais sans impatience, et j'étais tranquille, comme on devient -quand on est sûr. - -A vrai dire, mes mains avaient tremblé, et mon coeur avait failli, au -moment du coup, tandis que je cachais le poison. Je m'étais retournée -brusquement. - ---On me voit! - -Le portrait de la mère, accroché au mur, me surveillait, d'un regard -froid. Je m'étais sauvée dans ma chambre. J'avais lavé mes mains et mes -bras jusqu'au coude, dans une eau sublimée, et cet émoi passé, j'étais -redevenue tout à fait calme. - -Depuis lors, je n'éprouvais plus qu'un grand soulagement, une sorte de -bien-être, la sensation d'une délivrance. Je n'avais plus rien à faire. -La nature se chargeait de la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration, -je me disais: «Tout cela ne me regarde plus; la maladie tombe où elle -veut; on est atteint, on meurt, on en réchappe. Qu'y peut-on?» - -J'arrivais ainsi à me persuader que je n'étais pas coupable! Me -persuader? Non. Pas même! Je me disais cela, tranquillement. Je ne me -réfugiais pas derrière un sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre. -Je me sentais innocente! Et j'attendais. - -Se peut-il donc que le crime apaise et rassérène? Il est un fait -constant, certain, c'est que, à dater du mouchoir, je cessai de -souffrir. Mes nerfs reposés ne me faisaient plus ces horribles nuits de -fièvre; ma jalousie avait disparu comme par enchantement; l'existence me -paraissait meilleure, possible, arrangée; je me montrais beaucoup plus -douce; même, l'enfant, peu à peu, me redevenait sympathique, et tout au -moins ne m'inspirait plus de rancune; mon mari, de me voir en meilleur -état, se réjouissait et se rapprochait; j'annonçai ma grossesse: ce fut -une joie! Nous eûmes ensemble, à nous trois, des soirs d'intimité et de -gaieté, comme aux premiers temps de mon mariage. Et j'attendais... - -Dans cette sérénité monstrueuse, je me suis dit un jour: «Voilà. Si le -petit en réchappe, c'est qu'il ne doit pas mourir, et que notre -existence doit continuer telle qu'elle est: nous continuerons. Si au -contraire il est pris par le mal, tant pis. Voilà.» - -Par cette manière de raisonnement, je me dégageais encore mieux de toute -responsabilité, et je la rejetais sur la nature, sur Dieu, leur offrant -de choisir, les laissant maîtres de me donner tort ou raison, -d'approuver ma conduite ou de la blâmer, et, s'ils me donnaient tort, de -tuer le mal, au lieu de tuer l'enfant! - -J'ai attendu, je te dis, pendant des mois. - -Je demandais: «Comment vas-tu, mon petit, ce matin?» - -Il allait bien. - -Le soir, je le bordais, et j'arrangeais ses cheveux bouclés autour de -son visage, pour qu'il ne fût point chatouillé par les petites mèches, -et qu'il fût joli en dormant; il me souriait du fond de ce trou blanc, -avec les yeux de sa mère. - -Alors, je lui disais: «Dors bien, mon petit.» - -Puis, je tirais sur lui les rideaux de la couchette, afin de l'enfermer -avec la mort, et pour que rien ne fût perdu. - -Le lendemain, au réveil, je demandais encore: - ---Comment vas-tu, mon petit, ce matin? - -Un jour il a toussé, en s'éveillant. - -Cela m'a fait quelque chose. Je suis devenue très pâle, et une sueur m'a -mouillé les tempes. Je me suis en allée. Je me suis cachée dans ma -chambre. J'avais froid. Mon coeur battait fort, puis s'arrêtait. J'ai eu -des frissons, un vertige. Je me suis jetée sur mon lit défait, et -j'avais peur de la lumière. - -Ah! ne crois pas, ma pauvre amie, que c'était le réveil de la -conscience! Un simple effroi devant la mort apparue, et voilà tout. -Quand cet instant-là fut passé, je suis retombée dans mon impassibilité -de bête repue, et je concluais: «Dieu a opté pour la mort.» - -Cependant, j'eus besoin ce matin-là d'aller à l'église et de prier. Mais -j'achevais chaque prière en répétant: «La volonté de Dieu soit faite!» - -Ensuite, je rentrai dans mon calme, et, de nouveau, j'attendis pour voir -si véritablement le petit avait le germe du mal. - -Le père, d'abord, n'appréhendait rien, qu'un rhume. Moi, je guettais. -Bientôt, nous vîmes l'enfant dépérir. Il se fanait, comme une fleur dans -un vase. Sa peau devint terne. Il eut un air grave et vieillot. En -vieillissant ainsi, il ressemblait davantage à sa mère: ce fut tout à -fait, sur l'oreiller, le visage d'une femme, avec des boucles blondes et -des yeux qui brillaient trop. Mais cette ressemblance ne me torturait -plus comme autrefois. J'attendais. - -Le père voulut consulter un médecin, et je l'approuvai. - -Je l'approuvai sincèrement. Je n'aurais pas moi-même proposé l'examen -médical, parce que cette initiative, venant de moi, comportait une -répugnante hypocrisie. Mais j'acceptais très volontiers. N'est-ce point -bizarre, ces contradictions-là? Je tue, avec la plus lâche fourberie, et -dans l'impunité. Mais jouer la comédie de réclamer un docteur, fi donc! -Cela serait déshonorant. - -Que le médecin vienne, s'il veut, et qu'il guérisse le malade, s'il -peut. C'est leur affaire. Qu'on se débrouille! Et j'attendais. - -Le médecin diagnostiqua la tuberculose, prescrivit la suralimentation, -le repos, le grand air. - -Alors, je devins une garde-malade indifférente, correcte, qui -remplissait toutes les fonctions de son rôle. Je faisais le nécessaire, -tout le nécessaire: entre la mort et la vie, je ne voulais pas prendre -parti. - -J'avais retiré le mouchoir, devenu inutile, et maintenant, pour rien au -monde je n'eusse consenti à aider le mal: j'aurais considéré tout -mauvais soin comme une action coupable, et la seule. Je faisais mon -devoir d'épouse; je soignais l'enfant de mon mari, avec loyauté, sans -dévouement. - -On m'admirait pourtant, et l'on disait autour de moi: «Une mère ne -ferait pas davantage.» Ces éloges me laissaient froide, ne me causant ni -joie d'avoir trompé les gens, ni honte de mon cynisme, ni remords de mon -crime. En vérité, ma folie était, je crois, de ne plus rien sentir; -j'avais perdu ma conscience. - -Nous avions retiré les rideaux du lit, et l'enfant dormait avec la -fenêtre entr'ouverte. - -Un soir, debout près de sa couchette, je le regardais dormir: sa -respiration pénible soulevait le bord de sa couverture, entre-bâillait -ses lèvres, et ses pommettes étaient roses. Je l'examinais, -tranquillement, et, je te dis, j'étais debout; puis je me penchai pour -mieux voir. - -Alors, dans ce mouvement, je sentis, au fond de mes entrailles, un choc -brusque, comme d'un coup de pied, qu'on m'aurait donné au dedans de moi. -Je me relevai, pour appuyer ma main sur mon ventre douloureux, et je -compris... - -Mon enfant avait remué! J'allais être mère! Moi, mère d'un tout petit, -plus frêle encore, et frère de celui-ci qui sommeillait, tout doux et -tout mourant, dans sa couchette. - -Alors, je vis clair, je vis tout! - -Stupéfaite de ce que j'avais pu vouloir et accomplir, folle,--oui, folle -de ne plus l'être,--je tombai à genoux, dans ma douleur, et je tendis -les mains vers l'autre mère, en murmurant: «Pardon...» - -Crois-tu qu'elle pardonnera? - -Et toi, me permets-tu encore de signer - -Ton amie, - - LOUISE. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Tu ne m'as pas répondu. Je te fais horreur? Ne t'en défends pas, car je -te comprends. Excuse-moi si j'ai troublé ton repos avec le récit de mes -crimes. J'avais tant besoin, ma pauvre amie, d'entendre un cri d'horreur -qui ne fût pas celui de ma conscience! - -J'ai attendu ta réponse: elle n'est pas venue. Alors, je me suis sentie -trop seule. J'avais peur de me jeter aux pieds de mon mari, d'avouer -tout. - -Je suis allée à confesse, et, dans l'ombre, j'ai dit au prêtre les -choses qui sont. - -Il m'a dit: - ---Dieu vous éclaire enfin. - -Il m'a prescrit, pour toute pénitence, de vouer mes jours et mes nuits à -sauver ma victime. - -Certes, je n'avais pas besoin d'un tel ordre! J'exècre mon aberration -ancienne, et j'ai beau me dire que je n'étais pas moi, que j'ai traversé -une crise de folie, que les commencements de ma grossesse, peut-être, -ont déséquilibré mon cerveau, que je n'ai rien de commun avec la -misérable à laquelle il fut possible de concevoir et d'exécuter ce que -j'ai fait... Des mots! C'est des mots, tout cela! Un crime a été, il -est, et je l'ai conçu avec mon esprit, je l'ai exécuté avec mes mains! -Oh! tuer un petit, dans sa couchette, quand il dort! Une femme a pu -cela, et je suis cette femme! Il me semble que j'ai souillé la terre, -et, quand je rencontre mon visage dans un miroir, j'éprouve une horreur -qui est presque de l'épouvante! - -Mon mari, maintenant, trouve que je me fatigue trop, et que mon -dévouement passe la mesure. Le docteur n'a-t-il pas eu la maladresse de -déclarer que j'avais besoin de grands ménagements, que j'étais faible, -et que mon système nerveux, surmené, exigeait le repos? S'il savait, cet -homme! Mais il ne peut pas savoir que la fatigue, et même la mort, me -seraient douces comme une expiation, et que je me plais à voir ma santé -dépérir, tandis que celle du pauvre petit s'améliore à mesure. - -Car il va mieux, vois-tu, beaucoup mieux; et parfois, je me demande si, -par un miracle, ma vie ne sort pas de moi pour entrer en lui, et pour -reconstituer la sienne. Cette pensée me fait du bien, comme un pardon -qui descendrait de Dieu. - -Je t'embrasse... - - LOUISE. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Un bien douloureux événement, depuis ma dernière lettre! J'ai mis au -monde un enfant mort. Toi qui sais, ne la vois-tu pas, la main de Dieu? -Le médecin, pauvre savant, s'imagine et affirme que l'excès des fatigues -m'avait mis hors d'état de supporter les labeurs d'une grossesse. Ah! -que la science des hommes est courte! Ne me plains pas trop. J'ai mérité -le malheur qui m'arrive. Je bénis la bonté qui me frappe. Dieu est -juste. C'est justice que j'expie. J'ai voulu la mort d'un enfant; la -mort est venue à mon appel: c'est mon enfant qu'elle a pris. La volonté -de Dieu soit faite! - - LOUISE. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«J'ai bien souffert, ma bonne amie. Je me disais: «Tu n'as pas le droit -de te plaindre!» J'ai pleuré pendant des nuits, la face sur l'oreiller. - -Le jour, devant les autres, je restais calme, parce que j'ai trop de -honte quand on me plaint, quand on me console, quand on m'admire. Car il -y a des gens pour m'admirer et pour croire que des soins incessants et -des nuits d'insomnie furent la cause de mon mal! Il y en a, et mon mari -est de ceux-là! Quand ils parlent ainsi devant moi, j'ai envie de leur -crier la vérité, et j'étouffe! - -On a fini par comprendre que de tels propos me sont pénibles, et on me -dispense de les entendre. - -Maintenant, je vais mieux. J'ose presque espérer. D'ailleurs, tu ne sais -pas tout. Il s'est fait peut-être un miracle, dans notre maison, mais -personne ne s'en doute, excepté moi. - -Le jour même où mourut mon enfant, on vit une grande amélioration dans -la santé de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence. Laisse-moi -croire que je paie ma dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était de -bercer une petite créature qui fût mienne, je me suis, par un crime, -interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus -avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai -pas d'autre que celui de la morte, et, désormais, je sens qu'il est à -nous deux, à elle, à moi, et presque autant à moi, puisque sa vie -nouvelle, par la grâce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifiée -du mien. - -J'ai demandé qu'on accrochât dans ma chambre le portrait de la morte que -j'avais tant haïe. La peinture est en face de mon lit, en pleine -lumière, et je la vois. Je lui parle. - -Sans doute tu vas penser que je suis restée un peu folle, après cette -crise. Peut-être. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et -j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mère plus que je ne l'ai détestée. - -A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler -avec mes yeux, les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu? Elle, -qui sait tout, ne me déteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous. -Ils se ressentent d'avoir vu Dieu! - -On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mère -pardonne le meurtre de son petit? - -Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle répond: - ---C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve, -c'est que je te confie mon enfant: je te le lègue, il est à nous, -partageons-le, et remplace-moi près de lui, ma soeur! - -Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je -l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon coeur, à -cause de sa bonté, et dans mon coeur elle passe même avant toi. Plus que -toi, elle est devenue ma soeur, à cause de notre enfant commun, qui fait -d'elle et de moi deux êtres en un seul. - -Lorsque le petit vient m'embrasser, elle sourit. Elle est heureuse. Elle -n'est pas jalouse. Le soir, il dit sa prière entre nous deux, à genoux -au pied de mon lit, avec ses petites mains jointes. Et voilà que, -l'autre jour, il a demandé à Dieu le bonheur pour ses deux mamans. Il a -trouvé cela tout seul, le chérubin! Quand je l'ai entendu, une grande -émotion m'a parcourue tout entière, une émotion si tiède, si longue, que -j'en restais alanguie et stupéfaite: c'était comme un sang nouveau qui -venait de couler au fond de moi, de la tête aux pieds, et, du même coup, -j'étais une autre femme, pardonnée, lavée par le mot d'un enfant! - -Mon mari était là, debout, dans la chambre. Malgré sa présence, je n'ai -pu me contenir. Je me suis tournée vers le mur, parce que j'éclatais en -sanglots. - -M. Lanjorais s'est approché de moi, et il me parlait doucement, avec des -mots qui ne signifient rien, mais qui calment. J'ai senti qu'il posait -la main sur ma tête. Enfin, je me suis retournée, et j'ai vu le petit, -qui me contemplait avec étonnement. - -Je lui ai tendu les bras. Il est venu en courant, et j'ai pleuré dans -ses cheveux. Je l'embrassais de toutes mes forces, et je disais: - ---Merci! - -Il ne comprenait pas, et son père ne comprenait qu'à demi, bien qu'il -eût entendu le dernier mot de la prière. Sans doute, il attribuait mon -émoi à l'impressionnabilité d'une malade. J'ai cru, encore une fois, que -j'allais avouer tout, dans un élan de mon coeur, et déjà j'ouvrais la -bouche pour parler. - -Mais, alors, j'ai vu la mère qui du haut de son cadre, regardait son -enfant serré sur ma poitrine; et son regard disait: - ---Tais-toi, ne trouble plus la vie. - -J'ai fermé les yeux, et ce fut le premier instant de bonheur pur que ta -pauvre amie ait jamais connu en ce monde. - -Oh! maintenant, vois-tu, c'est fini! Nous sommes heureux, tous les -quatre, et nous resterons heureux! - - LOUISE. - - - - -LA BEAUTÉ - - -Jamais un visiteur n'avait pénétré dans la maison ni dans le parc, -depuis dix ans que cette villa était construite. On racontait qu'un jour -des architectes et des artistes étaient venus de Londres, avec des plans -et de l'or, et qu'ils avaient bâti, sur le bord du lac, ce merveilleux -palais, dans un lieu de beauté, choisi par un acheteur inconnu. - -Le cirque des Alpes, alentour, s'étageait depuis les eaux du lac -jusqu'aux nuages du ciel, pour faire à la demeure un gigantesque rempart -contre le monde. Le palais, tournant le dos à la ville, ne lui -présentait qu'un vaste mur sans fenêtres, un mur de forteresse qui ne -voulait rien voir de la vie extérieure et qui lui défendait d'entrer. La -vue ne s'ouvrait que vers le lac: quatre terrasses de marbre blanc -regardaient un paysage de sublime recueillement, où l'on ne percevait -que des montagnes et du ciel, et puis encore, répétés dans le miroir des -eaux plates, du ciel et des montagnes. - -Personne ne connaissait les deux habitants du château. Ils étaient -arrivés dans une voiture close, et n'étaient plus sortis. Les -serviteurs, nombreux et tous venus de l'étranger, parlaient peu aux gens -du pays. La porte ne s'entre-bâillait que pour un vieux prêtre qui, -chaque dimanche, venait dire la messe dans une étroite chapelle -construite au fond du parc, et cette chapelle était édifiée sur un -caveau, dont la dalle portait deux noms: Ellen, Ary. - -Agenouillés sur la pierre de leur propre tombeau, les deux hôtes de la -villa écoutaient l'office, et communiaient deux fois l'an. Par le vieux -prêtre, on savait donc qu'ils étaient pieux, riches, jeunes, mais on ne -savait rien de plus, et dix ans de curiosité n'avaient rien appris -davantage. Le nom même de ces mystérieux châtelains était ignoré; -personne ne leur écrivait, ni d'Angleterre ni d'aucun point du monde, et -les affaires de toute nature se réglaient par l'entremise d'un majordome -silencieux, qu'on appelait M. Piète. Quand les autorités, sous prétexte -de bonne police, voulurent essayer quelque indiscrétion officielle, M. -Piète leur demanda le délai d'une semaine pour se procurer les pièces -qui leur donneraient pleine satisfaction. Toute la ville espéra qu'elle -allait savoir. Mais, avant le terme fixé, les autorités reçurent un -ordre supérieur et formel d'avoir à s'abstenir désormais de toute -enquête intempestive. - -Alors, aux épithètes acquises, faute de mieux on ajouta une épithète -nouvelle: on déclara que ces deux êtres étaient puissants, étaient des -princes, et la considération s'augmenta de quelque déférente inquiétude. - -On n'osa plus inspecter que de loin. Les barques en promenade sur le lac -ne manquaient jamais d'observer les fenêtres et les terrasses du -château. Souvent on aperçut les deux silhouettes rêveuses accoudées aux -balustrades blanches, ou bien assises sur les gazons, ou cheminant dans -les allées, et toujours finissant par se perdre dans le refuge des -arbres. Les lorgnettes braquées avaient pu, à la longue, discerner les -visages: on savait enfin que la dame était belle et que l'homme était -beau: même, on les disait tous deux d'une admirable beauté, si parfaite -et si pure que les mots ne l'exprimaient pas et qu'elle ressemblait à du -rêve plutôt qu'à une réalité... - -Chaque soir, à l'heure où le soleil se couche, les deux hôtes -apparaissaient, debout sur une terrasse, contemplant la lumière et -s'abreuvant de splendeur: quiconque les avait vus ainsi, dans le -majestueux décor de leurs montagnes, ayant au-dessus d'eux le coucher du -soleil, et devant eux le plat miroir du lac, illuminé de nuages, avait -cru voir, entre deux ciels, un couple de divinités amantes. - -Parfois, sous les étoiles, la femme chantait au bord du lac, et sa voix -emplissait toute la nuit; les notes de son chant couraient en -rebondissant sur l'eau, pareilles à un vol de sylphides qui se -pourchassent en dansant; ceux qui avaient entendu cette voix en -demeuraient hantés, comme d'avoir surpris le mystère d'une religion -défendue, et violé le secret d'un dieu. - -A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit public en était venu à cette -sorte de vénération craintive, où le respect se mélange d'effroi, et, -lorsqu'on devisait du couple, on n'en parlait plus qu'à voix basse. On -en menaçait les petits enfants pour les rendre sages; mais tant de -passion aussi se dégageait de ce mystère que, malgré la piété des deux -amants, on évitait d'y faire allusion en présence des jeunes filles. - -Car une légende s'était formée, peu à peu. - -Cette légende racontait que deux êtres très beaux, très riches, -puissants dans leur pays, deux êtres d'élection, et peut-être royaux, -avaient l'un pour l'autre un amour infini, et leur univers se limitait à -eux-mêmes. Ils avaient donc résolu de se retrancher des villes et de -réfugier leur bonheur dans un cloître d'amour. Ils avaient choisi, pour -la beauté de leur corps, de leurs âmes et de leur tendresse, le plus -beau paysage. Ensemble, ils avaient dit adieu à toutes les choses, à -tous les hommes, à toutes les vanités, et seuls dans leur cadre beau, -ils vivaient de leur beauté. - -Amants, époux? Peu importait, car, à vrai dire, ils étaient plus que -mariés, et n'étaient qu'une seule vie en deux corps. Une effrénée -passion les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, une passion -inlassable et mythologique, et dans leur chambre conjugale, et sous les -dômes de verdure, et sur les lits de mousse, leur perpétuel amour -exhalait des murmures extasiés. - -Les bourgeois de la ville prétendaient même, à voix plus basse, que, -pendant une chaude nuit d'août, un poète curieux avait réussi à -débarquer sous les saules du parc, et qu'il avait vu, de tout près, des -choses, et entendu. - -Les deux amants, dans une anse retirée, au clair de lune, se baignaient, -nus. Blancs et lisses, ils ressemblaient à deux statues de marbre qui, -tout à coup, se meuvent dans la nuit. Leur nudité était si -merveilleusement pure que le poète avait pu contempler la femme sans que -sa propre chair osât se troubler un instant. Devant la majesté -surhumaine du couple, il avait cru assister par miracle à l'animation -d'un poème vivant. Et le poème avait parlé. - -Ary disait: - ---Viens dans le clair de lune, Ellen, pour que j'adore mieux la divinité -de ton corps. Je te sais toute, et cependant il me semble que je -t'apprends toujours, car ton geste est éternellement nouveau. J'ai -recueilli dans ma pensée tous les aspects de toi, dans toutes les poses -de ta vie. Ils sont là, sous mon front, et cent mille statues peuplent -ce musée de mon esprit. Si bien je t'ai conquise en moi, ô ma beauté, -que nous pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient plus, mon âme -immortelle perpétuerait par le souvenir les cent mille images de ta -chair, que je porte et garde pour l'éternité tout entière! - -Ellen répondait: - ---Mourir est peu de chose, puisque la mort ne nous séparerait pas. Nos -âmes s'en iront ensemble dans les jardins de Dieu, plus beaux encore que -les nôtres, et sous les arbres du Paradis nous revivrons par la mémoire -la religion de nos baisers. - -Et l'amant répétait: - ---Mourir n'est rien. - -Elle alors s'était écriée: - ---Mais vieillir est la déchéance, et je ne veux pas, Ary, je ne veux pas -être laide devant tes yeux! Je ne veux pas qu'aux chères visions de -notre amour se substitue une image honteuse de la décrépitude... - ---Tais-toi! Ne dis jamais de ces paroles qui profanent! Ellen, il est -des mots interdits à toute phrase où se trouve le nom d'Ellen! - ---Ami, si l'un de nous mourait, je le sens bien, l'autre mourrait aussi, -et la tombe, à cause de cela, n'est pas à craindre. Mais -qu'arriverait-il, si, longtemps, trop longtemps, nous restions sur la -terre, côte à côte, tous les deux, et si la mort nous oubliait? Dieu -défend qu'on se tue: comment donc ferons-nous pour ne jamais vieillir, -et ne jamais nous voir vieillir? Pour empêcher le temps de nous déparer -jour par jour, et de nous cacher nos précieux souvenirs en leur -superposant de séniles laideurs, ami, comment ferons-nous? - -Le jeune homme, penché vers l'oreille de la jeune femme, murmura une -réponse qui devait être consolante et douce, car l'amante sourit. - ---Oui, dit-elle, ainsi nous ferons au premier cheveu blanc qui vienne à -l'un de nous! Ainsi nous ferons, et ma jeunesse restera intacte en ton -âme, et nos mémoires éternelles n'emporteront que des souvenirs de -beauté. - -Ils parlaient de la sorte, nus et blancs, au clair de lune: des perles -d'eau glissaient, comme des larmes de tendresse, sur leurs corps -magnifiques. - - * * * * * - -Puis, un jour, la ville apprit que les jeunes amants s'étaient crevé les -yeux. - - - - -LE COEUR - - -Clara Clarck eut un immense chagrin quand elle perdit son enfant. -L'illustre tragédienne adorait ce petit être: elle avait concentré sur -lui toutes les ardeurs de sa nature excessive et tenu son rôle de mère -comme elle les tenait tous, passionnément. Par respect pour cette -créature issue d'elle, la comédienne avait réformé sa vie, et la -présence d'un berceau avait donné à toute sa maison un caractère -auguste; l'amante folle avait prétendu devenir une mère sainte, et le -baptême du petit avait été, pour elle, un sacre. On ne la voyait plus, -dans New-York, que vêtue d'étoffes sévères, marchant avec gravité, et -répondant aux saluts par un sourire plein de réserve. - -Toutes les capitales de l'Amérique connurent et louèrent cette -conversion; l'Europe, plus sceptique, railla un peu; les poètes des deux -mondes écrivirent des vers sur l'enfant faiseur de miracles, et le -premier-né de Clara, dans tous les journaux de la terre, reçut un plus -important accueil que s'il eût été le fils unique d'un empereur, -héritier présomptif de quelque grand royaume. - -Aussi la nouvelle de cette mort, si promptement survenue, si brusque et -si terrible, acquit, dans la presse du monde entier, l'importance d'un -événement international. Plusieurs rois et des reines adressèrent à -l'actrice des télégrammes de condoléances qu'elle lut à travers ses -larmes, et qu'elle jeta ostensiblement sur des meubles. - ---Campbell, n'est-ce pas, vous répondrez à Sa Majesté? Je n'en ai pas la -force... - -Elle fit embaumer le corps de son petit ange d'après les procédés -égyptiens, car elle ne voulait point que la pourriture osât attenter à -cette chair créée de sa chair; sans grande peine, elle obtint -l'autorisation de conserver par devers elle le coeur de son enfant, pour -lequel un célèbre joaillier cisela une double cassette de verre et d'or. - -Elle décidait toutes ces choses d'une voix nette et sacerdotale, la -seule qui fût convenable entre deux crises de douleur. - -Mais lorsque le petit mort apparut, couché dans son cercueil de bois -précieux, avec sa mignonne tête qui émergeait des dentelles, l'actrice -fut admirable de désespoir. Agenouillée devant la bière, elle trouva des -attitudes et des mimiques géniales, qu'elle n'avait pas besoin de -chercher, et qui lui venaient en trouvailles spontanées, tant la -situation l'inspirait. - -Quand on enleva le cercueil, Clara Clarck se dressa, pâle, et parut -grandie; elle leva les deux bras, d'un geste symétrique, et ses doigts -raides étaient écartés en étoile; elle s'évanouit, et tomba, d'une -ligne, comme un mât de vaisseau qui se rompt. Ce fut angoissant et -sublime. Les privilégiés qui eurent la bonne fortune d'assister à cette -scène gardèrent le souvenir d'un inoubliable spectacle. Jamais l'art, -aidé de la nature, n'avait encore donné une plus complète formule de la -perfection dans l'anéantissement. Le sculpteur Smithson y trouva le -sujet de son _Andromède_, qui devait être la gloire de sa vie. Quant au -poète Hardywill, il admirait, ému, ayant choisi dans un coin de la -chambre une place commode d'où il pût aisément tout voir, et se -recueillir sans être dérangé par les poignées de main ou les paroles -d'un importun; il méditait, enregistrait, immobile dans la pénombre: les -choses vues, les choses entendues se déposaient en lui, dans les -profondeurs fécondes de son âme, et déjà ce drame vécu se transposait en -matière d'art; car, devant cette bière enfantine, il venait de concevoir -la pensée première de sa _Clytemnestre à Aulis_, oeuvre qui allait faire -de lui le Prince des Tragiques américains, et lui valoir l'honneur -d'être comparé à Shakespeare. - -Après les funérailles, tout le monde se mit à l'oeuvre, et les fruits -que devait porter la mort de cet enfant commencèrent à germer: Smithson -modelait, Hardywill écrivait. Seule, Clara Clarck ne fit rien; on ferma -le théâtre où elle jouait, et le public, privé cependant d'un plaisir, -se résigna sans protester; même, il se réjouit d'une privation qui -permettait à tous de prendre part au deuil de leur comédienne favorite. -Après une semaine, le théâtre rouvrit, et Clara Clarck ne parut point; -on salua son absence par une manifestation aussi discrète que la pouvait -faire, en telle occurrence, l'amitié de tout un peuple. - -Puis, les événements reprirent leur cours; et cependant le bruit se -répandait que Clara Clarck avait pour toujours renoncé au théâtre. - -Hardywill, néanmoins, travaillait à sa tragédie, destinant à la mère -douloureuse le rôle maternel de Clytemnestre, et, dans de fréquentes -causeries, l'auteur s'ingéniait à exciter l'attention de la tragédienne -pour la pièce et pour le rôle. - -Il disait: - ---C'est votre chagrin qui m'inspire, amie, et c'est mon affection qui -travaille pour vous; je dresse le monument du cher petit être, afin que -la postérité se souvienne de votre désolation, qui fut si grande et si -belle. - ---Merci, cher, de tout mon coeur, merci! Mais, voyez-vous, je ne veux -plus, je ne peux plus, je ne dois plus reparaître sur la scène. Je -prétends désormais ne plus vivre qu'une douleur, la mienne! Je me -consacre à mon souvenir, et je le cultiverai dans la solitude. - -Sans doute, elle était sincère, mais le psychologue savait que les -sincérités se succèdent dans l'âme, et qu'elles peuvent être -contradictoires sans être incompatibles, pourvu qu'on laisse au temps le -loisir et le soin de remplacer l'une par l'autre. - -Il se permettait donc de répondre: - ---Au monument que mon art veut élever à l'angoisse maternelle, la mère -refuserait la collaboration de son art? Ce n'est pas possible! Non, mon -amie, vous ne récuserez pas le devoir que vous font ensemble votre amour -de mère et votre génie d'artiste! Vous devez à votre enfant ce sacrifice -momentané de vos goûts égoïstes pour la réclusion, et c'est un sacrifice -à faire sur sa tombe, hommage de l'art à la maternité! Vous jouerez -comme on prie, car le talent est un sacerdoce et l'oeuvre d'art une -prière. Vous serez la prêtresse qui officie sur une mémoire, et votre -rôle, fiez-vous à moi, sera le chant funèbre d'un souvenir qui devient -culte. - -Il citait des vers, admirables d'ailleurs, et l'actrice frémissante -l'écoutait, marquant par des sanglots la fin des tirades lyriques; les -beautés la secouaient malgré elle, et, languissamment assise en son -fauteuil, elle sentait courir sur sa peau les frissons crispant du -Verbe; les courants de l'art, par le circuit de ses nerfs, montaient -vers son cerveau, et des lampes s'allumaient au fond de ses yeux, sous -le voile des pleurs. - ---Ah! s'écria-t-elle, Clytemnestre avait la vengeance! Mais moi, dont -personne n'a tué l'enfant, de qui me vengerai-je? - ---De Dieu! - -Cette exclamation, qui n'avait point de sens, leur fournit pourtant -l'idée d'une scène qui devait être la plus belle du drame, celle où -Clytemnestre menace tout l'Olympe de sa colère maternelle. - -Dès lors, Clara Clarck s'intéressa davantage au poème, qui devenait un -peu son oeuvre. L'auteur sentait cause gagnée. - ---Ne sera-ce pas un bel effort de mère que d'associer le monde entier -aux funérailles d'un enfant? De toute l'Amérique et d'Europe, on viendra -vous voir. On saura, sur la terre, que Clara Clarck joue cette pièce -faite pour elle, commandée par elle, écrite avec ses mots, sténographiée -par le témoin de sa souffrance. On saura qu'après cette pièce Clara -Clarck n'en jouera plus d'autre, et que doivent accourir tous ceux qui -veulent l'entendre une dernière fois. Le succès sera prodigieux, et vous -vous retirerez du théâtre en laissant sous le ciel une grande légende: -celle de la mère qui convia les peuples à célébrer son enfant, et -disparut ensuite! - -La tragédienne souriait. Enfin, elle répondit: - ---Je jouerai. - -Aussitôt la nouvelle, électriquement, courut de capitale en capitale; -l'émoi fut énorme. De tous les points du globe, les télégrammes -retinrent des loges pour la première. La concurrence fit monter à des -prix fabuleux les plus misérables places de la salle; la location -atteignit le chiffre fabuleux de trente-sept mille dollars, pour la -représentation d'ouverture; dès que la date fut arrêtée, les bureaux -transatlantiques se virent assaillis par les locataires de cabines, et -les couchettes de troisième classe, bientôt, firent prime. - -Les hôtels de New-York regorgeaient de monde: le duc de Candor loua, -pour cent dollars par jour, la chambre d'un cocher. - -Personne ne devait regretter son argent ni ses peines. - -Le rideau se leva devant un cénacle d'univers. - -Clara Clarck fut de tout point sublime. - -Dès le premier acte, la scène où Clytemnestre amuse Iphigénie et met une -robe neuve à la poupée d'argile, qu'elle berce ensuite dans ses bras, -sortit avec une émotion si touchante et si vraie que la salle entière -fut tordue d'un spasme, au moment où la mère disait: «Dodo, petite -poupée!...» On vit que l'actrice pleurait, et, dans l'angoisse profonde -de la foule, un hoquet de sanglot fit sursauter le silence; le seul -applaudissement fut des coeurs qui battaient. - -Au Deux, elle apparut magnifique d'épouvante et d'incompréhension, quand -le devin Calchas lui annonça que sa fille était condamnée. Les -supplications du Trois, lorsqu'elle se traîne aux pieds d'Agamemnon, -exprimèrent une telle folie d'anxiété que les médecins présents -craignirent pour sa raison, et, dans l'entracte, on redouta que la -représentation ne pût aller plus avant. - -Mais la beauté pure et complète, la restitution de la vie par le génie, -la création vraiment divine fut au Quatrième acte, dans les deux scènes -déchirantes de l'adieu avant la mort et du désespoir maternel sur le -cadavre de l'enfant: Clara Clarck retrouva toute la terrible majesté des -minutes vécues, et, les ressuscitant par l'évocation, les souffrit à -nouveau devant la terre assemblée. Une formidable épouvante pesait sur -les crânes et courbait les nuques; les mains de la foule tremblaient; la -peur de la mort serrait les gorges. L'angoisse n'eût pas été pire si le -théâtre avait pris feu. On emporta des femmes évanouies. - -Après une telle magie, on se demanda ce que pourrait être le Cinq: -l'émotion humaine, portée au comble, ne pouvait rien donner au delà, -vraiment! Déjà les critiques, qui, seuls, avaient gardé possession -d'eux-mêmes, affirmaient que la pièce, mal construite, devait être -arrêtée ici, et qu'après ce triomphe, il fallait baisser le rideau. - -L'auteur, plus inquiet que tous, mordillait sa moustache, et, pâle, -songeait, comme un homme perdu, à l'énorme réserve de chaleur et de -forces qui serait nécessaire pour mettre en valeur la violence des -imprécations finales. - -Clara Clarck, elle-même, s'était méfiée de ses propres forces et n'avait -pas examiné sans appréhension le danger de cette scène, où elle maudit -et menace les dieux. - -Mais toutes les craintes se dissipèrent, et l'angoisse reprit les -spectateurs quand la tragédienne apparut, blême, épuisée par les actes -précédents, soutenue par ses femmes, et portant, un peu loin de son -corps, au bout de ses deux bras tremblants, l'urne qui contenait les -cendres de son Iphigénie. - -Elle se traîna vers l'autel, et sa colère aux dieux, que l'auteur et la -foule s'attendaient à voir sortir dans la véhémence, s'exhala en plainte -sourde d'une créature sans force: menace d'autant plus lugubre que notre -humanité la sentait impuissante. - -Un seul cri, mais il fut horrible! - -Clytemnestre, à la fin de ses imprécations, se redressait, folle, pour -jeter l'urne cinéraire contre la statue de Diane, et la mère vengeresse -s'exclamait dans le dernier vers du poème: - -«Que retombent sur ta face, ô déesse cruelle, les cendres de mon -enfant!» - -Clara Clarck brandissait l'urne au sommet de ses bras: mais les forces -lui faillirent alors, et le hasard fit cette chose effrayante que -l'urne, faiblement lancée, alla tomber sur le sol, au pied de la statue, -et fut brisée, tandis que la mère s'évanouissait véritablement. - -Alors on vit que la tragédienne, pour s'inspirer d'une douleur plus -authentique, avait, dans l'urne du théâtre, caché son coffret de verre -et d'or,--le coeur de son enfant, qui roula sur la scène. - - - - -LE TÉMOIN - - ---Un lâche, dites-vous? Je suis un lâche? Non, monsieur, je ne suis pas -un lâche! J'aime ma tranquillité, voilà tout, et j'en ai bien le droit. -J'ai assez vécu pour apprendre que la meilleure façon de vivre en paix -est de passer inaperçu: quand on ne s'occupe pas des gens, les gens ne -s'occupent pas de vous. A se mêler de leurs affaires on ne gagne que des -coups, et je n'ai pas envie de recevoir des coups, moi! Je suis un bon -père de famille, qui tient honnêtement son commerce, et je peux dire que -je n'ai jamais fait tort à personne, d'un sou, non, monsieur, pas même -d'un sou. J'élève mes enfants et je les ai nourris, ainsi que leur mère, -sans qu'on puisse dire ça sur mon compte! Et j'irais, à mon âge, me -fourrer dans une affaire louche, une affaire de cour d'assises, oui, -monsieur, de cour d'assises, au risque de voir mon nom sur les journaux? -Qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le quartier, si j'étais appelé en -justice? Monsieur, quand on est dans le commerce, il ne faut pas se -faire appeler en justice, même comme témoin. C'est mettre le doigt entre -l'arbre et l'écorce, et on y laisse toujours quelque chose. Or, moi, je -veux léguer à mes enfants un nom honorable, qu'on n'a jamais imprimé -dans les journaux ni appelé en cour d'assises! - -Et puis, est-ce que je les connaissais, ces messieurs-là? Est-ce que je -savais, moi, lequel des deux avait tort ou raison? Et vous ne le savez -pas mieux que moi. Mais vous voulez que j'aille prendre parti pour l'un -contre l'autre, dans les difficultés qu'ils ont ensemble. Jamais, -monsieur! Je ne suis pas un chien, pour m'introduire à l'aveuglée, dans -un jeu de quilles, et je le dis comme je le pense... Un lâche? Mais vous -en auriez fait autant que moi, et pas davantage, ou du moins je l'espère -pour vous. - -Comment! Je monte en wagon. Bien: j'ai payé ma place, et qu'est-ce que -je demande? A être porté là où je vais. Le reste ne me regarde pas. A -l'autre bout du compartiment, un monsieur est assis, c'est son droit. Il -va où il veut, il est ce qu'il peut, ça ne me regarde pas, et pourvu -qu'il ne se mette pas à fumer, je n'ai rien à dire. Car je ne déteste -pas une bonne pipe, mais je ne peux pas souffrir la fumée des autres. -D'ailleurs, il ne s'agit pas de ça. Ce monsieur a un air très -convenable, et je ne m'occupe pas de lui. Au moment où le train va se -mettre en marche, un autre voyageur ouvre la portière, entre, et -s'assied: tout cela très vite. Il est pressé, il a failli manquer son -train ou du moins on peut le supposer: cela arrive à tout le monde, je -veux dire à tous ceux qui ne prennent pas leurs dispositions, et qui -s'en vont en étourneaux. Mais est-ce que cela me regarde, si un -compagnon de voyage, que je n'ai jamais vu, que je ne reverrai jamais, -calcule mal son temps et dispose mal l'emploi de sa journée, au risque -d'arriver en retard? Simplement, je me dis en regardant sa moustache -grise et ses cheveux gris: «Voilà un individu auquel l'expérience de la -vie n'a pas suffisamment appris que toute chose a son heure.» Il porte -un lorgnon de verre bleu, c'est son droit. La petite lumière tremblante -du wagon, avec sa fixité, m'est tout à fait désagréable, et je ne peux -pas trouver mal que les autres s'en garantissent en portant des lunettes -bleues. Je ne suis pas chargé de surveiller les habitudes du monde. -Donc, c'est fini, je ne m'occupe plus de rien, je pense à mes affaires, -et que chacun se débrouille. - -Nous voilà partis, mes deux voisins s'endorment, et, ma foi, peu à peu, -j'en fais autant. Quand je dis que je m'endors, j'exagère un tantinet, -car je suis ainsi, moi: je ne peux pas dormir en chemin de fer. -Sommeiller, oui, je sommeille: j'entends tout, et pas un seul nom ne -m'échappe, lorsque le conducteur appelle les stations. Je ne suis pas de -ces idiots qui laissent passer leur gare et se réveillent dans un pays -où ils n'ont rien à faire que d'attendre en grelottant un autre train -qui les ramène au point où ils auraient dû descendre. Mais quoi? C'est -une qualité que j'ai là, une qualité commode, utile, pratique, et vous -n'allez pas prétendre que j'use de mes avantages naturels pour m'attirer -des ennuis!... Donc, j'entends tout, et nous étions partis depuis une -heure, quand le monsieur à moustache grise fit un léger mouvement que -j'entendis d'abord, et que je vis aussitôt. Car je vois tout: il ne se -passe guère dix minutes, que je n'entr'ouvre les paupières, pour me -rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Oh! nullement par -curiosité, je vous prie de le croire, car ça ne me regarde pas, ce que -font les autres: tout de même, quand on voyage avec des gens qu'on ne -connaît pas, il n'est pas mauvais de se tenir sur ses gardes. Mais, -encore une fois, je ne veux pas que cette prudence m'occasionne des -désagréments ou des dangers, puisqu'au contraire je n'ai cette prudence -que pour les éviter. Est-ce logique, cela? Vous sentez bien que vous -n'avez rien à répondre... - -Le monsieur à moustache grise se déplaçait tout doucement de côté. A la -fin, il se leva, et tira le store sur la lampe. Qu'auriez-vous fait à ma -place? Engager une discussion? «--Je veux de la lumière, -monsieur!--Monsieur, la lumière me gêne!--Et moi, monsieur, elle me -manque!» Je n'aime pas les querelles. Je ne me dispute jamais avec -personne, et moins encore avec les gens que je ne connais pas: on risque -de se prendre à de mauvais coucheurs, qui mettent tout de suite les -choses au pire, en se fâchant tout rouge, et qui vous font des menaces. -Cela ne me convient pas, et, du reste, je ne voyais aucun inconvénient à -tirer le store sur la lampe, puisque, je vous l'ai dit, la lumière -m'incommode et me tire l'oeil. - -D'ailleurs, le monsieur à moustache grise revint s'asseoir, très -discrètement, d'autant plus discrètement qu'il s'éloignait de moi pour -se rapprocher de l'autre voyageur, et j'aimais autant cela. Il ne me -plaît guère, en wagon, de sentir trop près de moi les individus -suspects. - -Celui-là, en effet, commençait à me paraître suspect. Je ne sommeillais -plus du tout, et je le surveillais, en ayant soin de ne lever les -paupières qu'imperceptiblement, et sans bouger, pour qu'il ne se doutât -de rien. - -Il ne bougeait pas non plus, ou si peu... Il faisait semblant d'être -immobile, mais, en réalité, ses mains seules bougeaient, et toutes les -deux, dans une poche de son manteau, ce qui lui donnait une posture tout -à fait incommode: mais, sans doute, il avait ses raisons pour en agir -ainsi, et cela ne me concernait en aucune façon. - -Je n'étais pas bien sûr, pourtant, que cela ne me concernât point, car -le voyageur, tout en travaillant dans sa poche, glissait de temps en -temps vers moi un coup d'oeil oblique, mais rapide, qui se croisait avec -le mien, et j'éprouvais une sorte de secousse électrique lorsque nos -deux regards s'accrochaient l'un à l'autre, à mi-chemin. Je ne me suis -jamais battu en duel, et, pour cause, mais j'imagine que les combattants -doivent ressentir une impression analogue quand les deux épées se -touchent pour la première fois. Je pensai que l'inconnu pourrait bien -sentir aussi le contact de mon regard comme je sentais le sien, et je ne -me souciais nullement qu'il me demandât compte d'une surveillance à -laquelle je n'avais aucun droit, aucun titre. Je ne suis pas de la -police, moi, et la Compagnie ne me paie pas pour épier les voyageurs! Je -refermai l'oeil, et ne le rouvris qu'au bout d'un instant, pour -m'assurer que je ne courais aucun danger. - -Le mouvement des deux mains dans la poche devenait plus fiévreux, et -j'aurais bien voulu savoir ce qui allait sortir de cette poche. Car on a -beau se désintéresser des affaires d'autrui, on peut bien, n'est-ce pas? -s'inquiéter du manège bizarre d'un compagnon de route qui travaille dans -l'ombre à préparer un mauvais coup. - -J'aurais été une bête, en effet, si je n'avais pas compris qu'il -s'agissait d'un mauvais coup... Brusquement, les deux mains sortirent de -la poche, tenant un linge blanc, un mouchoir plié, ou autre chose, cela -ne me regarde pas. Il y avait aussi un flacon, que je vis briller. -L'étranger, en même temps, fut debout, et, déjà, il se penchait vers -l'autre voyageur, lui appliquant le linge sur la bouche. - -J'éprouvai une réelle satisfaction, alors, celle de constater que je -n'étais pas en cause, bien que l'inconnu, à chaque seconde, tournât les -yeux de mon côté, partageant son attention entre moi et celui que je -pourrais appeler sa victime. Je sentais une assez forte odeur -pharmaceutique, et je crois bien que c'était l'odeur de l'éther, mais je -n'en suis pas sûr, et je n'avais rien à y voir. - -Au surplus, j'avais refermé l'oeil, et, pour mieux témoigner de ma -complète indifférence, j'aurais ronflé, si je n'avais eu peur d'attirer -l'attention. - -Cependant, je pris encore sur moi de relever une paupière, à peine, pour -surveiller les distances, et m'assurer que je ne courais toujours aucun -risque personnel. - -A ce moment, le voyageur avait pris le portefeuille de l'autre voyageur, -et en retirait une pièce qu'il paraissait connaître, puisqu'il l'examina -rapidement; il remit le portefeuille, reboutonna l'habit, et, en même -temps, je refermai l'oeil. Je ne me souciais pas qu'un homme, qui ne -semblait guère scrupuleux, me soupçonnât de l'avoir vu arranger ses -petites affaires. Mettez-vous à ma place! Aussi, je ne me risquai pas de -longtemps à rouvrir l'oeil. - -Dire que le coeur ne me battait pas un peu, ça, c'est autre chose; car, -en somme, on n'assiste pas sans sourciller à un assassinat; l'individu, -par prudence, peut vous régler votre compte, au moindre geste qu'on -fait, s'il se méfie de vous. Et le gaillard se méfiait. Il ne me -quittait pas des yeux! Je sentais son regard sur moi, oui, monsieur, je -le sentais! Mais je fus héroïque et je n'ai pas bronché. Car j'ai du -caractère, voyez-vous, de la force, et quand il s'agit de faire face aux -événements, je ne perds pas mon assiette. - -Tout de même, le temps me semblait long, et je ne savais plus guère où -j'en étais de ma route. Il se passa peut-être dix minutes, peut-être un -quart d'heure. J'entendais l'homme bouger, mais loin de moi, toujours à -sa place. Ce fut un grand soulagement, quand la locomotive siffla, et -quand je compris qu'on allait s'arrêter. Je coulai un regard sous ma -paupière: le monsieur à moustache grise avait les cheveux noirs, la -figure imberbe, trente ans à peine: grand bien lui fasse! Il ne portait -plus de lorgnon, et, dès qu'on s'arrêta, il descendit du train. - -J'en fus bien aise: je ne risquais plus rien. Je me mis sur mon séant et -je regardai l'autre homme qui n'avait pas bougé d'une ligne. Cela -n'allait pas être drôle de voyager avec un défunt! Car je ne savais pas, -moi, si cet individu était mort ou vif, et il était permis de supposer -n'importe quoi, même la mort, surtout la mort: aussi, tout d'un coup, je -me décidai à descendre, pour changer de wagon. - -Alors seulement, monsieur, et quand je fus debout sur le quai avec ma -valise à la main, je m'aperçus que j'étais arrivé moi-même! J'avais -failli passer la station où je me rendais, et c'est bien l'unique fois -de ma vie! Il faut croire que toute cette affaire m'avait un peu tourné -la tête. - -Devant la gare, je retrouvai le monsieur au flacon, installé dans -l'omnibus de l'hôtel. J'en fus quitte pour prendre un autre véhicule, -afin de ne pas gêner ce garçon, mais surtout par prudence, et je ne l'ai -jamais revu. - -J'ai su, le lendemain, qu'un voyageur avait été trouvé mort, à ce qu'on -disait, de congestion. Je me suis bien gardé, comme vous pensez, de -corriger cette erreur. Je ne me reconnais pas le droit de donner des -leçons, à qui que ce soit, et si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est -que l'affaire est classée depuis dix ans. - -Car, entre nous soit dit, il ne faut jamais se mêler de la Justice; je -paie l'impôt, pour que l'on paie des magistrats, et ils font leur -métier, mais je n'ai pas à le faire pour eux. Mêlez-vous-en! Si l'accusé -est condamné, cela vous fait une belle jambe, et, s'il est acquitté, il -sait bien vous retrouver un jour! - -Et puis, le public, qu'est-ce qu'il dit? - -Il dit: «Un tel... Ah! oui... Celui qui a été mêlé à une affaire -d'assassinat!» - -Personne ne sait plus si vous étiez complice ou témoin, et, dans notre -partie, monsieur, il faut un nom sans tache, si on ne veut pas détourner -la clientèle... Chacun chez soi! Voilà ma règle, monsieur. - -Pratiquez-la comme moi, et vous vous en trouverez bien, comme moi. - - - - -TOUTE L'OEUVRE - - -Personne ne contestait, au richissime Goldenstock, son goût éclairé pour -les Arts: on ne lui reconnaissait pas seulement, comme à tant d'autres, -la passion d'un collectionneur ou les notions d'un amateur. Il avait, en -outre, cette espèce de science innée, divinatoire, supérieure à toutes -les connaissances acquises, et qui est l'instinctive compréhension du -beau. Il flairait les chefs-d'oeuvre, ainsi qu'un chien de chasse flaire -le gibier, et faisait lever les talents inconnus. On entrait dans sa -galerie avant d'entrer dans la gloire: il acquérait ainsi, à peu de -frais, les oeuvres les plus remarquables des jeunes. Mais nul ne -songeait à se plaindre de lui avoir, pour peu d'argent, cédé sa -meilleure toile: car c'était plus qu'une bonne fortune, que de vendre à -Goldenstock, et c'était déjà la fortune; l'accueil de cet homme qui -n'agréait que l'Admirable, et qui ne s'était jamais trompé, valait mieux -sur la place que toutes les médailles, et cotait un artiste, comme une -valeur en Bourse: son choix était un critérium d'infaillible avenir, et -les marchands de Londres, de Berlin, de New-York, de Chicago, de Paris -et de Vienne surveillaient les élus de Goldenstock pour les adopter à -leur tour. - -Il était d'ailleurs généreux, au besoin, et, lorsqu'il désirait -s'approprier une oeuvre, il savait la payer cher, et très cher, s'il -fallait: il payait même sans tristesse. Au surplus, il ne trafiquait -point, n'achetant jamais pour revendre, mais pour garder: ce qui entrait -dans sa galerie n'en sortait plus. Il mettait son orgueil à organiser -chez lui le Musée du XXe siècle, à y concentrer toute la gloire d'une -époque, et à laisser derrière lui ce monument de son éclectisme et de sa -richesse. En parlant des oeuvres rassemblées par lui, il disait: «Mon -oeuvre», et l'on ne sut jamais si ce mot était, dans sa bouche, un trait -de modestie ou de vanité. - -L'édification de son immense fortune semblait le flatter moins, mais on -peut croire que cette attitude n'était nullement sincère, et que s'il -affectionnait l'art, comme un luxe, il ne vénérait que l'or, comme une -force. - -Il avait gagné des millions dans le commerce des conserves, et sa marque -était la plus réputée du monde: du Sahara aux deux pôles, on lisait son -nom sur le fer-blanc de ses boîtes, et, par ce temps d'explorations -enragées, de caravanes, de missions et de colonies, il pouvait se vanter -de nourrir l'univers. Il s'en vantait, avec un gros rire sonore, qui lui -donnait un air de bonhomie, bien qu'il ne fût bonhomme en aucune façon. - -On le disait sournois, et il mettait toute son étude à paraître, au -contraire, d'une brutale franchise. Dur, net, sec en affaires, -impitoyable, il traitait, signait, touchait, soldait et, hormis la -peinture, n'aimait rien ni personne. A cause de ses conserves et de son -musée, on l'avait surnommé le Conservateur. Il avait, en apparence, du -moins, l'inamovible sérénité de l'emploi. Il n'admettait sur terre que -trois existences: son intérêt, sa galerie, et la loi, c'est-à-dire son -droit. - -On ne savait pas que jamais aucune émotion l'eût secoué, ni de pitié, ni -de douleur, ni même de joie. Il encaissait les deuils ou les bonheurs, -sans sourciller, et les portait en compte-courant. De même, il se -montrait sans compassion pour les misères d'autrui, sans indulgence pour -les faiblesses. - -Son fils unique mourait? - ---Que voulez-vous? C'est la nature. - -Un de ses plus dévoués agents, aide et compagnon de ses débuts, un ami, -osait, dans une heure d'égarement et de besoin, prendre à la caisse une -somme qu'il pensait restituer en fin de mois? Goldenstock le faisait -arrêter, condamner, et ruinait cette famille. - ---Que voulez-vous? C'est la loi! - -Sa femme le trompa et s'enfuit avec un peintre déjà illustre. - ---Que voulez-vous? C'est la femme! - -En cette circonstance pourtant, on admira la conduite du Conservateur, -et on se demanda avec étonnement s'il ne conviendrait pas de lui -reconnaître une grande âme. Il fit montre, en effet, d'un stoïcisme peu -commun, et marqua bien qu'il mettait l'Art au-dessus de tout, même de -ses rancunes. - -Les gens de Bourse furent les plus surpris de son indulgence, car ils le -connaissaient pour tenace dans ses haines, et plus d'une fois il en -avait donné la preuve; on savait que Goldenstock parvient toujours à se -venger du tort qu'on a pu lui faire ou lui vouloir, et que même, afin de -décourager les agresseurs, il se venge avec ostentation, terriblement. - ---Que voulez-vous? C'est la lutte! - -Mais, de la séduction de sa femme, il ne se vengea point. Peut-être y -était-il indifférent? On le supposa, ou tout au moins on crut que -Goldenstock voulait paraître tel. Au lieu de décrier le peintre qui le -ridiculisait, il affecta de lui conserver son admiration tout entière; -la vilaine trahison n'empêchait pas l'immense talent: - ---Que voulez-vous? c'est l'homme! - -Goldenstock continua donc à rechercher les oeuvres du jeune maître, -malgré le surcroît de dépense que lui coûtait la nécessité de les -acquérir de seconde main. - -Puis, le temps passa, qui fait tout oublier. - -Leur femme mourut, et l'homme d'affaires profita de la circonstance pour -se rapprocher de l'artiste: excellente combinaison qui, du même coup, -lui donnait un rôle noble, et supprimait, entre le producteur et -l'acheteur, l'intermédiaire des marchands! Goldenstock y gagnait deux -fois. - -Ce fut un pardon solennel, donné loyalement dans une poignée de main, -devant témoins. La scène ne manquait de grandeur ni de simplicité; le -coupable en fut ému... Il avait sincèrement aimé madame Goldenstock, et -la main du mari lui fut bonne à presser, comme un vivant souvenir de -l'absente: il trouva dans l'amitié du veuf une consolation à son propre -veuvage, et sa tendresse déserte se réfugia près de lui. Dans les -premiers temps, il aima Goldenstock par amour pour sa femme, puis -ensuite par gratitude, plus tard enfin, par habitude. - -Rien pourtant, si ce n'est la mémoire de la morte, ne semblait devoir -rapprocher ces deux hommes. - -Clément Gonthaud était un noble caractère, nature d'enthousiasme et -d'idéal, incapable d'un calcul ou d'une arrière-pensée, silencieux, et -probablement timide. Poète autant que peintre, il joignait à la maîtrise -de son pinceau, à la subtilité de son oeil, une âme. Elle -transparaissait dans ses toiles, et les illuminait; plus encore que le -dessin savant et la palette précieuse, une indéfinissable émotion -faisait la beauté de ses oeuvres; par delà ce qu'on voit, il y avait en -elles quelque chose qu'on ne voyait pas, et qu'on sentait, comme si le -peintre eût mêlé, dans sa pâte, de l'amour et de la tristesse. - -Cette poésie se fit plus intense, dans les tableaux qu'il composa après -la perte de son amie, et toutes les rivalités jalouses s'inclinèrent -devant lui. Gonthaud était vraiment le Maître incontesté: dans l'ouvrage -de son deuil, il avait synthétisé l'âme anxieuse de l'époque, toute la -morbidesse du XXe siècle, et ses panégyristes pouvaient dire à bon droit -«qu'un si pur monument de beauté tiendrait sa place dans l'histoire de -l'Art». - -Goldenstock avait accaparé ce génie. - -A part une seule oeuvre, vendue en Amérique pendant leur brouille, et un -tableau médiocre acquis autrefois par l'État, le banquier possédait -tout: il avait, dans sa galerie, consacré à Gonthaud un salon spécial, -connu dans les deux mondes sous le nom de «Salle Gonthaud». - -Il disait au peintre: - ---Je veux tout, mon ami, toute votre oeuvre! Je crois vous avoir -suffisamment témoigné combien j'admire votre génie, n'est-ce pas? Vous -m'en récompenserez, j'espère, en ne donnant vos productions qu'à moi. -Nous ne discuterons jamais, et le prix qu'il vous plaira de fixer, mon -ami, vous l'aurez, pourvu que vous me donniez tout. - -Goldenstock savait bien qu'il se risquait peu à parler de la sorte, et -que Gonthaud n'était pas homme à le faire «chanter». Néanmoins, par -prudence, il ajoutait: «N'est-ce pas aussi un bonheur, pour le grand -artiste, que de voir son oeuvre rassemblée, de façon à constituer un -tout, qui affirme la personnalité complète? Vous appartenez au pays, à -qui je veux léguer ce trésor, quand je mourrai.» - -Cependant il restait, dans la salle Gonthaud, en pleine évidence, au -dessus de la grande cheminée du XVIe, une place vide. - -Après l'enlèvement de madame Goldenstock, le peintre avait vendu en -Amérique le seul tableau qu'il eût fait pendant ces mois heureux: la -_Transfiguration_, plus qu'un portrait, était un chant d'amour; -Buller-Smith, le Roi-du-Fer, de Chicago, avait, pour six ou huit mille -dollars, acheté ce chef-d'oeuvre: sans nul doute, il refuserait -invariablement de le céder; mais Goldenstock ne désespérait pas. Il -proposa vingt mille, trente mille dollars, sans succès. Gonthaud, pour -combler la place vide, voulut offrir à son ami une toile importante -qu'il venait d'achever, mais le commerçant refusa ce cadeau. - ---Non, non, cher ami! La place est vide par votre faute, excusez-moi de -vous le dire; il faut qu'elle reste telle. Nous appellerons ce vide-là, -s'il vous plaît, le reproche. - -Gonthaud baissa la tête; le richard lui posa la main sur l'épaule, et -reprit: - ---Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je vous remercie de votre -pensée, mais que je ne puis accepter ce présent? Vous auriez l'air de me -payer, entendez-vous, de me payer, moi, et nous serions quittes, -n'est-ce pas? Non, non! Si cher que vaillent vos oeuvres, ce ne serait -pas assez payer, mon ami! - -Il mit tant d'amertume dans l'intonation de ces paroles blessantes, que -Gonthaud, offensé, releva la tête et regarda en face l'homme qui lui -parlait: Goldenstock avait les yeux troubles et les lèvres pincées. Mais -aussitôt il redevint calme, et, avec son large rire confiant, il ajouta: - ---Ne nous désolons pas, cher ami, et patience! Nous le ferons revenir -d'Amérique, ce chef-d'oeuvre! Il reviendra, et je le veux! Je peux ce -que je veux. Puisqu'il a passé l'eau, il la repassera. On y mettra le -prix, que diable! - -Il ne mentait pas. Deux ans après, la place vide était comblée: le -Roi-du-Fer avait cédé aux offres du Roi-des-Conserves. - ---Voilà. Vous me coûtez un million, mon ami. Vos amours se paient cher, -n'est-ce pas? Mais, n'importe; c'est moi qui paie et j'en ai le moyen... -Là, là... Ne froncez pas ces augustes sourcils. Ce que je disais là -n'était point pour vous chagriner. Mettons que j'ai manqué de -délicatesse et de générosité, pour une fois. Chacun son tour. Que -voulez-vous? C'est le sang! J'ai parlé dans un moment d'humeur; on ne -m'y reprendra plus, et je vous garantis qu'à l'avenir vous n'entendrez -de moi qu'une seule allusion, une seule, la dernière... Ne m'interrogez -pas; j'ai mon petit secret; je le garde... Je le garde. - -Puis, pour effacer l'impression de cette phrase énigmatique, il -continua, doucereux: - ---Vous n'imaginez pas combien j'éprouve de plaisir à posséder enfin le -tableau de Buller-Smith! Toute l'oeuvre! J'ai toute l'oeuvre de -Gonthaud, maintenant, toute l'oeuvre! - -Il se frottait les mains et sa face rougissait. - ---C'est une chose unique dans l'humanité, que j'ai faite là! Ah! si -Rubens, Rembrandt et Velasquez avaient eu le bonheur de rencontrer un -Goldenstock! Au fond, je suis très fier de mon ouvrage, vous savez, mon -ami! J'accroche ma gloire à la tienne, homme illustre! Vous emmènerez -mon nom avec le vôtre dans l'immortalité, et des poètes raconteront le -roman d'un grand peintre et d'un riche marchand. - -Gonthaud, pendant trois années encore, donna toutes ses toiles à -Goldenstock, qui payait largement. Mais l'artiste, bientôt, ne travailla -plus guère: la force, à la fin, lui manquait. Son âme avait brûlé son -corps, et la vie qu'il avait mise dans ses oeuvres, peu à peu, s'était -retirée de lui. - -Il languit deux autres années, sans rien faire, et triste, dans les -villes d'eaux, sur les montagnes, en Égypte, en Provence, il allait dans -les pays, maigre, le dos rond, la nuque mince, serré dans un châle, et, -de ses yeux caves, il contemplait longuement la beauté du monde. - -Goldenstock lui avait princièrement envoyé un carnet de chèques, afin -qu'il ne manquât de rien. - -Mais Clément Gonthaud voulut, avant de mourir, revoir son oeuvre. Le -marchand l'attendait à la gare, et l'emmena chez lui, pour qu'il fût -mieux soigné, qu'il pût mourir au milieu de ses toiles, au milieu de -lui-même. Il poussa l'ingénieuse bonté jusqu'à faire dresser le lit du -moribond dans la salle Gonthaud, juste en face de la _Transfiguration_ -qu'on décrocha pour allumer du feu dans la haute cheminée Renaissance: -on dressa le chef-d'oeuvre sur un chevalet, et le peintre attendit la -mort. - -Au bout d'une semaine, le médecin déclara que son malade avait encore -une journée à vivre, au plus. - -Goldenstock congédia tout le monde. De ses mains, il aida Gonthaud à se -lever. - -Ils firent ensemble le tour du grand salon: Gonthaud s'appuyait au bras -du bienfaiteur. Longtemps ils s'arrêtèrent devant la _Transfiguration_: -la face idéalisée de Mme Goldenstock souriait à son peintre, du fond de -l'autre monde, et l'appelait. Le millionnaire hochait la tête. Le -mourant regagna son lit. - ---Je vois, disait-il... C'est bien... Quand on est à moitié dans la -tombe, on juge de loin, sans vanité ni parti pris. Je suis sûr -maintenant que c'est bien. Je laisse quelque chose. Je peux mourir. - -De sa main desséchée, il serra le poignet de Goldenstock, et murmura: - ---Merci! - -Mais l'autre se récria: - ---Ne me remerciez pas, que diable! Je ne veux pas qu'on me remercie! -Vous n'avez pas à me remercier! Ce que fait Goldenstock, il le fait pour -lui-même. Que voulez-vous? C'est ma joie. - -Du centre de la salle, il regarda les murs. - ---Toute l'oeuvre de Clément Gonthaud! - -Il riait. - -Il aida le peintre à se remettre au lit, et, de sa rude poigne, il jeta -dans l'âtre une bûche de chêne. - ---Vous voyez, je vous soigne, mon brave! - -L'artiste, déjà haletant, répondit: «Vous êtes bon...» Le -Roi-des-Conserves éclata de rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du -long étendu, s'étira faiblement; sur l'oreiller, son masque, émergeant -des draps blêmes, était jaune, et de ses deux mains remontées aux -épaules, il serrait le linge; on ne voyait que les bouts de ses doigts -repliés. - -Il dit: «Je ne me relèverai plus.» - -Goldenstock s'assit près du chevet. - ---Non, grand homme, vous ne vous relèverez plus! Vous ne ferez plus de -chefs-d'oeuvre, et vous n'enlèverez plus la femme d'autrui, et plus -jamais vous ne vous offrirez ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts -que vous! Non, grand homme!... Ne répondez pas; vous vous fatigueriez... - -De nouveau, il éclata de rire, violemment, et plein la chambre vide. -Puis il se leva. - -Gonthaud essayait de comprendre, troublé. On vit ses pieds qui remuaient -au fond du lit. Goldenstock s'en fut vers la cheminée, et s'accroupit -pour attiser le feu. - ---J'avais promis de ne plus vous parler qu'une seule fois de cette -malheureuse petite affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce pas? - -Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint près de lui. - ---Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai à vous dire un secret. Je l'ai -promis, et je tiens mes promesses... Vous semblez bien ému et vous -respirez avec peine? Remettez-vous. J'attendrai un instant: vous avez -bien encore une heure à vivre, que diable!... - -Il examinait le moribond. Après un silence, il reprit: - ---Là... Cela va mieux?... Vous fûtes un homme de génie, mais un homme de -rêve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la -puissance de l'or. Vous allez comprendre, mais un peu tard... Je -possède, n'est-ce pas, toute l'oeuvre, l'oeuvre immortelle de Clément -Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une -banalité acquise par l'État, et l'avenir vous ferait tort s'il vous -jugeait d'après cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait -que cela, vous feriez une piètre figure devant la postérité!... - -Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et -dit: - ---Eh bien, voilà: je vais brûler le reste, mon ami. - -Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide, regardait droit devant lui. -La bûche de chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait à hautes -flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif à manche d'or. - ---Vous m'avez pris ma femme: c'était votre plaisir. Je prends votre -oeuvre: c'est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft! -Une flamme, une fumée, une mauvaise odeur, et voilà ce qu'il reste de -vous: les valets ouvriront les fenêtres pour établir un courant d'air, -et vous disparaîtrez du monde, dans le courant d'air! - -Clément Gonthaud ne bougeait pas. - -Craignant qu'il ne fût mort et qu'il n'entendît plus, Goldenstock se -rapprocha. - -L'agonisant respirait encore. Goldenstock s'inclina pour lui parler sur -la face. - ---Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai qu'une parole, on le sait sur -la place. Je ferai comme je t'ai dit, et dès ce soir, mon garçon. J'ai -payé! Mes bibelots sont à moi. J'en use comme il me plaît. J'ai payé!... -Ce qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leçon -servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle réclame, mon cher! - -Il s'éloigna du lit, et se dirigea vers le chevalet. - ---Que voulez-vous? C'est mon droit! - -La tête de Gonthaud se tourna, très lentement, et elle vit l'homme -debout près du chef-d'oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait -clair; elle vit l'acier qui entrait dans l'angle de la toile, et qui -filait le long du cadre, avec un bruit. - ---Regarde! - -Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait -comme un tablier mouillé. - ---Un million, ça! cria-t-il, une flambée d'un million! Mais quelle -réclame! - -Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de -statue, était pétrifié, avec des yeux troubles. - -Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour écouter: il -lui parut qu'une imperceptible haleine râlait encore sur les lèvres du -grand artiste. Peut-être les prunelles n'avaient pas cessé de voir? - -Bien vite il découpa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au -feu. Le travail dura longtemps. - -Mais, avant la fin, Clément Gonthaud était mort. - - - - -SUPRÊME IDYLLE - - -L'été finissait ce soir-là: c'était le printemps de l'automne. Quelques -feuilles, déjà, se détachaient des branches, et, balancées un instant -dans l'air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de -jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurrées -par ce renouveau d'un jour, croyaient que la saison des nids allait -recommencer dans la saison des vignes. - -Les ceps chargés de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de -pourpre les collines qui dévalent largement vers le fleuve: d'en haut, -on voyait, dans le bas-fond, l'eau plate et lumineuse s'étaler par -endroits, pour se perdre tout à coup dans le fouillis des arbres roux et -des îlots, et réapparaître ailleurs, et se perdre à nouveau, faisant, -sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vesprée, -sous le resplendissement de leurs immobiles reflets. - -Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante enveloppait les choses et -les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la -transparence d'une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s'éployait -sur les paysages recueillis, et versait de la piété, car le printemps -est un reposoir, tandis que l'automne est un temple; et si, dans les -mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpité avec la -vie universelle, c'est avec notre âme que communie l'âme du monde -automnal. Dans l'agonie des champs et des cieux, l'homme mûr reconnaît -son image: il les aime d'être semblables à lui, comme il a aimé tous les -dieux qui se sont faits hommes, parce qu'en les aimant ainsi, c'est -encore lui qu'il révère et qu'il aime... - -A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le -sentier qui serpente parmi les herbes drues. - -Ses cheveux grisonnaient à ses tempes, et des rides prématurées -traversaient son front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite, pensaient. -C'était un homme des villes, jeune encore, mais chargé d'une vie -nombreuse, et d'émotions passées. Il marchait tête nue, baissant et -relevant le front, regardant tour à tour la terre humide et l'ample -horizon; peut-être, ne savait-il pas lui-même si plus il jouissait ou -souffrait de sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant elle -écrasait son coeur. - -Dans une clairière, il s'arrêta. - -L'espace, alentour, était rose. L'homme se sentait regardé par la -compassion du soir; toute son âme se tendait pour embrasser la nature -fraternelle qui se faisait si tendre dans l'adieu; devant cette mort -sereine du jour et de l'été, ses lèvres remuaient comme pour des paroles -qui doivent n'être plus prononcées... - -Et voilà que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa -silhouette déjà brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme. - -Il s'approcha. - -La femme, sans prendre garde à lui, demeurait immobile. Elle était belle -et triste, et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs mourantes, elle -incarnait cette heure, et sa riche maturité, dans ce monde peuplé -d'adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole. - -Il vint plus près de l'inconnue, qui ne se détourna point. - -Enfin, elle le regarda. - -Parce qu'il pensait les mêmes choses, elle n'eut pas honte d'être -surprise dans sa pensée intime, et la pudeur de son âme ne fut pas -épouvantée. - -Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans leurs yeux qui se -rencontraient pour la première fois, ils se reconnurent sans s'être -jamais vus: c'est pourquoi il resta debout à côté d'elle, ayant senti -qu'elle permettait sa présence. Même, chacun d'eux avait peur que -l'autre s'éloignât, parce que, sans le savoir, ils s'étaient espérés -l'un l'autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d'abord, -leur crainte mutuelle d'être trop tôt abandonnés. Cependant, comme ils -sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur -recueillement, et déjà le ciel, la terre, le couple, tout n'avait plus -qu'une seule âme. - -Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et côte à côte, dans leur muette -adoration; par instants, ils échangeaient un sourire presque chagrin et -presque ami, puis, se tournaient vers le soleil. - -L'astre descendait plus vite; une vapeur se balançait au-dessus de -l'eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait -encore... - -Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse. - -Lorsque le bord du disque se déchira sur la colline, brusquement, un -même sanglot leur échappa. - -Ils se rapprochèrent, dans la peur d'être seuls, et leurs mains se -prirent. - -Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent. - -Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l'épaule de -l'Amie, il l'attira avec lenteur, et avança la tête; le visage de la -femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu'il appelait à -lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence, -quand l'homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot. - -Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il posa, tout près des -cheveux, ses lèvres qui ne s'ouvrirent pas dans le baiser. En même -temps, ils avaient fermé les yeux. - -Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa en arrière, comme -pour le regarder à travers ses paupières toujours closes; il se pencha -sur elle et leurs bouches s'unirent. - -Le soleil était à demi consumé; des brumes violettes se traînaient avec -tristesse sur les herbes grasses, qui étaient maintenant d'un vert épais -et sombre. - -Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s'étreignait. - -L'homme perçut contre son coeur les battements plus forts d'un coeur qui -s'élançait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme -si les jambes eussent défailli. Il vit trembler les cils, frémir les -tempes. Il salua dans son âme la dernière bien-aimée, et, la posant sur -le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait -vers sa nuque, et qui se refermait. - -Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans la piété du crépuscule, des -sanglots montèrent comme un encens, et Vénus alluma son étoile qui -tremblait au-dessus des coteaux... - -Quand leurs lèvres se désunirent, tous deux, sans prononcer une parole, -se tournèrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu. - -Graves, leurs yeux se cherchèrent. - -Près des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s'appuyèrent; -chacun reconnaissait si bien l'âme de l'autre, que leurs deux gratitudes -se souriaient avec mélancolie. - -Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que leur double vie s'était -achevée dans ce dernier soir, ils méditaient ensemble sur la navrante -douceur de s'être donné là, natures épuisées et vieilles avant l'heure, -le baiser du suprême amour. - -Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son épaule. - -Devant eux, sous les fins brouillards de l'Ouest, le ciel était rose -encore; mais à leur côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les -saules, des pans de lumière azurée, glaciale. - -Lorsqu'il la crut assoupie, il se détacha d'elle avec des soins très -lents; ensuite, il ramena le manteau qu'elle avait laissé, tout à -l'heure, glisser à ses pieds, et l'étendit sur les genoux de l'inconnue. - -Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombée de la -nuit, les suprêmes fleurs de septembre. - -Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics roses; les -calaminthes mettaient des taches de carmin dans l'or mourant des -tanaisies, des trèfles et des caille-lait; comme des étoiles mauves sous -un nuage, les chicorées et les asters d'automne s'éteignaient parmi le -blond duvet des clématites viornes, et par-dessus, dans un effort de -joie, les potentilles secouaient leurs grêles clochettes. - -Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la -grappe noire des hyèbles; il rencontra une touffe d'agonisantes -anémones, qu'un vent de hasard avait semées là, et reconnut son bonheur -d'un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits... - -Il remonta la berge, et s'en revint vers Elle. - -Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui tantôt les avait abrités, il -ne la vit plus. - -Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe foulée, et c'était triste... -C'était comme le péristyle d'une maison mortuaire, lorsque le cercueil -est parti; des voiles d'ombre en deuil pendaient entre les troncs -d'arbres, et des niches pleines de nuit s'approfondissaient sous les -branches. - -Il appuya sa main sur leur couche récente, pour en retrouver la tiédeur; -mais l'herbe était déjà froide de rosée. - -Il voulut appeler: il n'osa point, à cause du silence. - -Au pied de l'arbre, comme sur une tombe, il déposa son bouquet -d'automne. - -En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et -frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier râle de -lumière. - - - - -L'HÉROINE - - -Le poète Pierre Dufaure résolut d'écrire un roman. - -L'époque semblait propice à cette tentative: il n'avait point de -maîtresse et son cerveau était libre. Ses premiers vers avaient reçu bon -accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire -s'annonçait; son esprit délicat, fin, subtil et souple, paraissait -devoir s'adapter à des genres divers; son imagination vive et nette -évoquait des visions précises, et son oeil, qui savait découvrir le -rapport des effets et des causes, lisait clair dans l'âme des hommes. -Bien qu'il s'enthousiasmât volontiers, on le trompait malaisément. Il -était mondain et regardait la vie: il prenait plaisir à la comprendre, -et surveillait les manèges de l'amour ou de l'ambition avec un plaisir -d'entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique. - -Néanmoins, il restait, par-dessus tout et malgré lui, poète: à cause de -cela sans doute, il désira prouver qu'il était autre chose, pour -affirmer l'empire de son esprit sur son instinct; et cette visée, un peu -inconséquente au fond, ne laissait point cependant d'être noble, -puisqu'elle tendait à la glorification de la volonté, fruit de l'effort, -plus honorable dans l'homme que le génie lui-même, fruit de nature. - -Pendant l'automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces -remarques, il fut témoin d'un drame intime qui se déroulait près de lui; -il assista aux sournoises menées d'une séduction, vit la femme se -complaire d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s'affoler -et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il -connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant -qu'il méprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il -entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui -s'était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse -jusqu'à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans -les angoisses d'une révélation tardive. - -Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspiré sa -verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne -du plus bel amour. - -Il eut froid au coeur, rien qu'à concevoir le frisson glacial dont la -pauvre femme allait être prise, lorsqu'il lui serait impossible de -douter davantage: il la vit prisonnière dans l'ombre d'une cave, comme -un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis, -grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle -de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue: -mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait! - -Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des -révoltes, et--pourquoi pas?--de la haine! Elle aimait en esclave, elle -aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant -toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son âme douloureuse -planait au-dessus de ces hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement -inéluctable, et se désolait dans l'impuissance. - -Belle étude à faire, que celle de l'être double, qui voudrait et qui ne -veut pas, qui aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour replonger -plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice! - -Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force, -pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie -de toute rébellion, et l'omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver -qu'on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que -la pudeur, plus fort que le rêve, il s'amuserait de traîner sa victime -jusqu'à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l'une après -l'autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et -tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant: - ---Qu'en pensez-vous, ma chère? - -Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen -banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus -guère autorisé qu'à la rubrique des faits divers. La mort de l'héroïne -apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un -désespoir exaspéré jusqu'à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait -chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le développement de cette maladie -psychologique n'amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées, -un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les -brumes du scénario? - -De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du poète et se précisait: -par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre, -l'Idée s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles -parasites et pompait de la vie. - -Pierre Dufaure était possédé. - -Cette emprise s'opéra dans la nuit, au retour d'un bal où le psychologue -avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs -consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et -résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre -développement de l'Idée. - -Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards -retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le -trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa -demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées -de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions. - -Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent -une ville, se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme s'y logeaient -par familles... - -Il vit l'oeuvre achevée. - -Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte -d'une Tantale qui n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour; puis, en -fin de bataille, la chute. - -Secundo, l'épanouissement d'un être, la chair extasiée, l'âme ravie, la -révélation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit! -Mais, par degrés, l'étonnement se glissait dans ce coeur de femme, à -cause des paroles vilaines qu'elle avait à entendre et des sentiments -troubles qui la froissaient d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors -pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître -qu'elle avait pris; et c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un -égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la -seconde partie. - -Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète -allait se donner carrière. Le roman tournait à l'épopée, descendait -l'échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des -luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du -lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait -fantastiquement à travers les étapes de l'horreur. Mais l'âme de la -victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et -dans les voluptés se faisait douloureuse! - -L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept. - -Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin, -il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes -parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée, -qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table, -l'interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.--«Et puis -ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot -encore!...» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à -rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses -qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui -fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir -d'autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour, -brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une époque -à l'autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les -candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges, -écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous! - -Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé. - -Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec -ses bases fortes, l'oeuvre s'échafauda dans l'harmonie de l'art. - -Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne. - -Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire, -effrayé du labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il allait donner -sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son -moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux -pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de -compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une -flambée dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son -visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans -la rue. - -Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre, -il écrivit des lignes: sans qu'il y prît garde, l'oeuvre était -commencée. - -Il esquissa d'abord le portrait de Renée. L'héroïne, veuve, tendre, -déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle -qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui -plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouvées en aucune -maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu'à ce jour, on peut -l'avouer, s'étaient montrées d'une platitude irréprochable! Parmi la -niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son -dilettantisme ennuyé, et certes il en était las. - -Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur: -elle fut l'introuvable. - -Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante, -tiède d'avoir germé dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois, les -larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se -complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même -l'enfant qu'elle avait été autrefois. A mesure qu'il la présentait, il -la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui! - -Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un père jaloux, qui serait -en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu'elle disait -en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la -voir et l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie propre, qu'elle ne lui -devait pas. - -Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin -d'être près d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de -ce papier où l'exquise créature se manifestait en souriant. - -Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait: -«Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des -phrases, pour soi, en dehors de l'oeuvre. Dans les repos, il narrait des -anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée -à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les -occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa -chute prochaine. - -Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n'était pas seul: -invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on -riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes, -pensèrent qu'il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car -on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils -se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la -fêtait. - -Cependant, et malgré l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait -point à se corser, et l'oeuvre restait aux préambules. - -Chaque fois que le poète essayait d'introduire en scène le second de ses -personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et -détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et, -délivré de lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de Renée. - -Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant -au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux -élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge, -et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge. - -Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout à la fois un acte de justice, -de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée. - ---Tu as entendu? Je l'ai traité de belle façon, comme il le mérite! - -Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la -femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se -reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir. - -Quand l'auteur voulut continuer d'écrire, il se prit la tête dans les -mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées! -N'était-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une -si noble créature à des tourments qu'il pouvait empêcher, et de se -faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de -son rival! - -Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus -tolérer qu'un profane y touchât. - -C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant -de joies en ce monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui -passe, tout fleuri de rêves... - -Le poète rangea ses papiers dans un carton où Renée demeura veuve, dans -sa pureté, et le chef-d'oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais écrit. - - - - -LE FIANCÉ - - -Mon avis? La matière est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous -autres médecins, à plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers! -Assurément, la législation actuelle doit être et sera modifiée: -l'intérêt général qui, dans les sociétés futures, prévaudra de plus en -plus sur les intérêts particuliers, l'exige. Dans quelles mesures nous -sera-t-il permis alors de dénoncer l'état de nos clients, lorsqu'ils -sont un danger public? Je l'ignore. J'attends, et vous n'étiez pas né -que j'attendais déjà. - -Alors, j'avais votre âge, et je jugeais de tout passionnément, avec -cette intransigeante probité qui incite la jeunesse aux plus nobles -actions et aux pires sottises. - -Je venais de terminer mon internat, et bravement je m'étais installé en -plein Paris, n'ayant, pour noyau de ma clientèle future, que des espoirs -et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-là ne nous demandent -pas d'être célèbres tout d'abord. Le hasard, cependant, m'introduisit -dans une maison riche; ma réussite date de ce jour, et vous imaginez -avec quelle ardeur je me dévouais à délivrer ces capitalistes de leurs -moindres malaises. - -C'étaient de braves gens, simples et bons, voire même compatissants, -malgré leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent -cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur -temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci -étaient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous -les mérites sans savoir qu'ils possédaient les deux plus grands: la -santé et la bonté. Ils m'accueillaient avec confiance, et je professais -pour eux le culte qu'on doit aux fétiches, de la reconnaissance et même -de la tendresse. - -La mère seule était de constitution délicate; la fille, le père, -auraient découragé toute une Académie de Médecine, par l'insolence de -leur superbe santé. Ah! la belle créature, que cette fille, le splendide -chef-d'oeuvre! La nature et la société se mettent rarement d'accord pour -doter un être complet, et les faveurs de l'une ne ratifient pas souvent -les bienfaits concédés par l'autre. Ma petite cliente avait tout, le -charme et la beauté, un organisme admirable dans une enveloppe exquise, -un cerveau sûr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac -d'autruche derrière une poitrine de déesse, des dents de loup, blanches, -et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de -l'esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans! - -Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je l'admirais scientifiquement, -comme un beau produit de la nature; elle m'inspirait cette sorte de -vénération que méritent les forces, et que le paganisme grec accordait à -ses demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que pour l'exercice de ma -profession, ayant eu la prudence et le bon goût de me tenir, avec cette -famille, sur une extrême réserve, et de ne point abuser du gracieux -accueil qu'on me faisait dans la maison. - -Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre professeur R..., dont -j'avais été l'interne pendant une année, à Lourcine: il m'invitait à lui -rendre une prompte visite. J'accourus. - ---Mon cher enfant, me dit-il, les débuts d'un jeune médecin sont une -affaire délicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil. -Répondez-moi franchement: n'avez-vous pas, dans votre clientèle, une -jeune fille riche et qui va se marier? - ---Il est vrai, mon cher maître, que je donne mes soins dans une famille -fort cossue, et qui possède, en outre, une fille d'âge nubile. - ---On ne vous a parlé d'aucun projet matrimonial? - ---D'aucun. - ---Faites qu'on vous en parle et tâchez qu'on ajourne. Le fiancé est mon -client: c'est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est -dans un épouvantable état. Il m'a demandé s'il pouvait se marier, et je -lui ai répondu qu'il ferait plus honnêtement d'assassiner quelqu'un sur -la grand'route. Mais le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu; la dot -le tente: il a dit: «J'attendrai.» Il n'attendra pas, je le sens. Il a, -pour commettre le crime, une excuse d'un million. Je l'ai fait causer du -mieux que j'ai pu, et il en a trop dit. Je n'ai pas cherché à connaître -le nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre. Je vous avertis. - ---Vous m'effrayez, mon cher maître. La jeune fille à laquelle je pense -est un prodige de santé... - ---Sauvez-la donc. - ---Que puis-je faire? - ---Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie -entre vos mains, plusieurs vies, car, s'il naît des enfants, pauvres -petits, je les plains! - ---Je vais... - ---Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous -oblige à parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile: -obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune -homme ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et vous êtes libre -devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir. - -Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la marche aide la pensée. -J'allais d'abord très lentement, et cela vous indique que je ne savais à -quoi me résoudre; au bout d'une heure, je marchais délibérément, et cela -prouve que j'avais enfin une idée nette, un but certain. Quand vous -voulez savoir si une action vous plaît sans réserve, observez vos pas: -ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles -par dextre ou par senestre: lorsque vous évitez les passants en appuyant -sur votre gauche, l'action est veule, l'âme indécise; mais quand vous -poussez à droite, tout va bien, et vous êtes fort. - -J'arrivai chez le père: je n'eus pas grand mal à obtenir l'aveu du -mariage projeté, car le brave homme en était tout heureux. Je me permis -cependant quelques discrètes objections, relatives à l'âge de la -fiancée, aux périls d'une maternité hâtive. - ---Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse. - -Je me rabattis sur un autre thème: je parlai du jeune homme, du célibat, -de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de -la circonspection qui s'impose au père de famille... - ---Écoutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais -gré, comme d'un témoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et -je ne doute pas qu'il consente à vous rendre visite: confessez-le. - -Deux jours après, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun, -solide, élégant d'allure, clinquant de breloques, mais de regard louche, -de parole hésitante, et qui ne me plut guère. Il m'apprit, avec un -sourire fat, qu'il allait prochainement épouser ma jeune cliente et -qu'il s'en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu'il désirait de -moi; il répondit, net et vite, comme on récite une leçon: - ---Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-père a paru -souhaiter cette démarche de ma part, et les scrupules d'une famille, en -pareil cas, sont trop légitimes pour qu'un galant homme se refuse à -l'ennui de subir un dernier examen: j'en ai déjà passé plusieurs, car le -siècle est aux examens, et je ne m'attendais point à celui-ci. -Néanmoins, disposez de moi. - -Je le retins une heure. Il se prêta aux plus minutieuses enquêtes. Son -état sanitaire me parut être irréprochable. Cependant, je ne pouvais -concevoir que la vieille et sûre expérience de mon maître se fût trompée -dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m'étais alarmé -à tort, et que le malade du professeur R... n'avait rien de commun avec -le fiancé de ma belle cliente. - ---Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avisé que nous ne -pensions: il nous a prudemment lancés sur une fausse piste, et n'a donné -mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C'est un misérable, mais -c'est un malin. - -Je communiquai au père le résultat de ma consultation: il fut charmé. Le -mariage se fit. Je n'y assistai point. Si les médecins se rendaient aux -mariages et aux baptêmes, ils s'obligeraient du même coup à fréquenter -les enterrements, où leur présence est mal venue. - -Les nouveaux époux partirent en voyage, et huit mois se passèrent. -J'oubliais cette histoire. - -Brusquement, on m'appela auprès de la jeune femme, que je trouvai chez -son père. - -Je la vis, méconnaissable. Elle était enceinte: maigre, avec un teint de -cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lèvre rongée. -L'effondrement de cette beauté m'atterra. Quant à la nature du mal, -dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une -angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilité. Eh quoi? J'avais -donc mal examiné l'assassin dénoncé par mon professeur, et je n'avais -rien vu? On m'avait averti et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement, -ma présomption, ma sottise m'avaient fait complice du crime! Ah! je vous -prie de croire que j'ai passé là le plus cruel instant de ma carrière -médicale! - -J'aurais tué le mari, pour me venger de moi! - -Par bonheur, le bandit ne se montra point. - -J'examinai la malheureuse: son enfant était mort. Il fallait, en toute -hâte, procéder à la délivrance. Je demandai le secours d'un -professionnel. Bien m'en prit: la pauvre femme mourut trois jours après -l'opération. Je reçus son dernier soupir. - -Le père et la mère sanglotaient, aux deux extrémités de la chambre, sur -des fauteuils, espérant encore, quand leur fille était déjà morte. Au -bord du lit, un petit homme terreux et blond, à genoux, pleurait. Quant -au mari, il persistait sagement à demeurer invisible. J'hésitais à -porter aux parents la désespérante nouvelle. - ---Monsieur, dis-je au père, je désirerais parler à votre gendre. - ---Est-ce que... elle est... elle est... perdue? - ---Votre gendre, monsieur, s'il vous plaît? - -Le père étendit la main dans la direction du petit homme agenouillé près -du lit, et je ne comprenais pas. - -Tout à coup, j'eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l'homme -blond et lui touchai l'épaule: il se redressa. - ---Vous êtes, monsieur, l'époux de... - -Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif, et je le vis en -face. - ---Ce n'est pourtant pas vous, monsieur, que j'ai reçu dans mon cabinet. - -Il remua la tête, de droite à gauche, pour dire: «Non». - ---Alors, monsieur, vous m'avez envoyé quelqu'un à votre place? - -Il remua la tête, de haut en bas, pour dire: «Oui». - - - - -LE BALLON - - -Il y a quarante années de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier. -J'avais neuf ans. - -Je n'ai jamais connu ma mère, ou du moins il ne m'en reste aucune -mémoire. Quant à mon père, il était assurément très bon, très tendre, et -je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre -lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation -d'une distance inexplicable, mais que je m'explique à présent: cette -distance, c'était sa pensée. - -Mon père, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-même, avec son -idée, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans -pouvoir pénétrer en lui. On raconte que, au décès de ma mère, on l'avait -laissé seul près du cercueil, avant la levée du corps: lorsqu'on vint -les séparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers épars et -couverts de chiffres, avec mon père qui travaillait. - -Pourtant, il nous chérissait. Mais quand l'Idée s'installait en lui, -elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait -sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en -souffrais à la manière des enfants, qui éprouvent les douleurs sans les -analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans même savoir qu'ils -les ont vues, ressentent toute entière la tristesse de les comprendre. - -Lorsque, le soir, mon père venait border mon lit et me baisait au front, -j'apercevais ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs peintes du -papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le coeur gros, et -je pleurais dans l'ombre, après son départ. Alors, étant seul, j'osais -lui parler et me plaindre; je me confessais à lui, je lui jetais au cou -mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et -de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et, -le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille. - -Un jour cependant, mon secret éclata, avec mes sanglots, tout d'un coup: -c'était pendant le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer fort, m'examina -avec étonnement. - ---Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal? - ---Non, père... - ---Mais si, tu as mal, puisque tu pleures... - ---J'ai de la peine... - -Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes, -vidant mon coeur, et je parlais comme quand j'étais seul, le soir, dans -l'ombre, car, à l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je -ne voyais pas mon père, qui ne répondait rien et me laissait parler. - -A la fin, je relevai la tête en tendant vers lui mes mains trempées de -pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures -géométriques. Je me tus instantanément. Le chagrin de n'être pas compris -est très profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de -pleurer en même temps que de parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout -était à refaire, à redire, et je sentis nettement que désormais je ne -pourrais plus renouveler la tentative. - -Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon père -m'inspirait une vénération religieuse. Je retins mon souffle, pour -contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les -traçait, et le front incliné du chercheur. - -Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumière au sommet; je -le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le siège -de la pensée est là, et c'était là-dedans que je voulais entrer, -là-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me -semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller, -comme un rayonnement de la pensée intérieure. - -Je me disais: - ---Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas digne; quand mon père mourra -comme ma mère, il partira sans savoir combien je l'ai aimé. - -Mon père avait, paraît-il, une maladie de coeur qui pouvait l'emporter -brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumière sur le -crâne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'éteindrait un jour. -Enfin, elle se déplaça: mon père avait redressé son visage et me -souriait. Il découvrait ma présence. Puis il se souvint. - ---Ça va mieux, mon petit? - -Je répondis bravement: - ---Oui, père. - ---Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi. - ---Dans le ballon? - ---Oui, mon petit. - -Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face une telle expression de -bonheur. - ---Écoute, dit-il. - -Il dressa la pointe de son index. Soudainement, je devins très heureux -moi-même et très fier: une confidence de mon père allait descendre -jusqu'à moi. - -Il dit: - ---Aujourd'hui est un grand jour: j'ai trouvé! Jeudi sera un plus grand -jour: j'essaierai! - ---Avec moi? - ---Oui, mon petit, avec toi. - -Cette fois-là, je me jetai à son cou et je m'y accrochai; mon père aussi -me serrait fort. Il m'étreignait sur sa poitrine, non pas comme un fils, -mais comme une victoire, comme le triomphe de sa vie et le total de son -effort, puisqu'il venait de verser en moi le secret de sa réussite. Non, -ce n'était pas son enfant qu'il embrassait si bien, mais qu'importe? -J'étais le premier près de lui: il m'associait à son front! Ah! le -souvenir de cette minute-là m'exalte encore de joie et d'orgueil! De -pareils instants effacent tous les chagrins passés. - -Naturellement, mon père ne me donna aucun détail sur sa récente -invention. Il avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité; il -m'emmenait; cette promesse suffisait à mon orgueil, à ma gratitude, et -j'en délirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon -dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer à la réalisation d'un -rêve humain! Doter le monde d'une victoire sur les éléments! Je -concevais déjà la portée de cette chose avec une précision que mon père -lui-même ne soupçonnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent -jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne -daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des -hommes, et sentent mieux. - -Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous partîmes. - -Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne -parlait pas. Il aménageait des choses, vérifiait des outils, des -ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se -relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de -la crainte. On devisait à voix basse. On me montrait. J'étais fier. - -Mon père cria: - ---Lâchez tout! - -Je me sentis lancé en l'air, comme par une fronde, et la respiration me -manqua: j'avais fermé les yeux, cramponné mes deux mains au rebord du -panier, fléchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur. - -Je voulus murmurer: - ---Père... - -Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lèvres. Après un instant, j'osai -respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement: entre -les brins d'osier, j'aperçus des toits qui fuyaient; je refermai les -yeux. J'entendais, derrière moi, les pas de mon père, qui allait d'un -objet à l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les -yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le -sommet de ma tête dépassait à peine la rampe. Je me haussai sur la -pointe des pieds... - -Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux -vagues d'un petit lac, et les rues étaient minces, entre les maisons -écrasées. Un beau fleuve s'en allait très loin, avec des courbes. -Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous -parvenait encore de la ville. C'était si beau, si grand, ce spectacle, -que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je -voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des bêtes, et ces -reptiles blancs me semblaient être les seuls habitants de la terre -azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon père: il me parut un -dieu. - -Il avait les sourcils froncés, les narines dilatées; il travaillait, -sans me voir, sans rien voir. Nous montions. Nous courions, portés par -le vent. Les heures passaient, et les pays. - ---Père... - ---Quoi? - ---Je voudrais faire pipi. - ---Fais. - -J'eus envie de rire, et je ris, en imaginant que les hommes, sur la -terre, diraient: - ---Il pleut. - -Le soir, nous vîmes la mer: le soleil s'y couchait. - ---Oh! père, que c'est beau! - -Il ne m'entendait pas. - -Cependant je respirais avec difficulté. Je ne savais pas que l'air se -raréfie dans les hauteurs. Je me crus malade, et aussitôt je regrettai -d'avoir encombré mon père de ma présence. Je n'osais l'occuper de moi, -l'appeler à mon aide. Je le vis debout, arrêté, la main gauche à plat -sur sa poitrine. - ---Père! Tu as mal? - ---Oui, c'est le coeur. - -Moi aussi, je commençais à souffrir. Mes tempes battaient. Le dos me -faisait mal. Ayant passé la main sur ma bouche, je constatai avec -épouvante qu'elle était pleine de sang. - ---Père! - -Il ne répondit pas. Affairé, il appuyait sur des manivelles, et ses -gestes étaient hâtifs, fiévreux. Il se leva pour saisir un filin: au -dernier rayon du soleil, je vis son front très pâle, et deux taches de -sang sur le coin de sa bouche. - ---Père! - -Il ne répondit pas. Il tirait sur la corde, de toutes ses forces, et -respirait bruyamment. Je tendis les bras vers lui, et je voulus me -rapprocher de lui. Était-ce pour l'aider ou pour implorer son secours? -Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien: une torpeur m'avait -pris. Je crois que je tombai en avant. - -Un bambin de neuf ans n'a pas la résistance d'un homme. Sans doute, je -suis resté longtemps évanoui... - -Quand je revins à moi, il faisait nuit. Un balancement doux me berçait -dans l'obscurité. J'eus d'abord quelque peine à comprendre où je me -trouvais. Dans les ténèbres bleues, l'enveloppe de notre ballon, -illuminée d'un côté, dessinait, au-dessus de ma tête, un énorme -croissant de lune, horizontalement couché. - -Peu à peu, je me rappelais: l'invention de mon père, notre départ au -matin, la journée dans l'espace. Je crus avoir dormi, et que mon père -dormait encore. Mais, tout à coup, je me souvins de sa silhouette -dressée dans le soir, des gestes violents que ses bras avaient faits -pour tirer une corde, et de son masque angoissé. - -J'appelai: «Père!» - -Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il ne bougeait point. Sa tête -penchait sur son épaule. - -Je me traînai vers lui. Je le touchai. Dès que je l'eus seulement -effleuré, il tomba sur le côté. Son front, en heurtant le plancher, -sonna. J'avançai le bras pour lever sa tête, et je commençais à le -glisser sous la nuque; mais, au premier contact, je retirai ma main avec -horreur. La peau était glacée. Tout de suite, j'eus la sensation que mon -père était mort. - -Je poussai un grand cri, et je me soulevai pour fuir; l'effroi me -donnait des forces, je me hissai jusqu'au bordage. - -La mer, en bas, très loin, comme un grand cirque, était toute ronde -au-dessous de nous, toute noire avec des reflets de lune, et des nuages -blancs qui rampaient sur elle. - -Ai-je pensé quelque chose? Je ne crois pas. Le vent nous emportait avec -les nuages. Il fit tourner le ballon, et la lumière livide de la lune -vint tomber sur le front de mon père. Ses yeux, restés dans l'ombre, -étaient creux, mais ouverts, et me regardaient fixement. Sous le -froncement des sourcils, ils avaient l'air de me menacer. Deux filets de -sang, aux deux coins de la bouche, étaient durcis et violets. - -Je me reculai au bord opposé de la nacelle, pour être loin, pour ne pas -voir: mais chaque fois que j'essayais de détourner mon regard, les -prunelles fixes du mort, avec leur reflet de lune, me rappelaient -impérieusement. - -Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renversé la tête, et j'attachais -mon attention à suivre, derrière le globe du ballon, la disparition des -étoiles qu'il cachait en passant. Mais la course des étoiles me donnait -le vertige, avec une peur enfantine de m'accrocher à ces clous, d'y -déchirer notre enveloppe et de tomber du haut du ciel. - -Toujours l'oeil me rappelait. - -Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon père s'était -insensiblement déplacé; la moitié de sa face se perdait dans l'ombre; -mais l'oeil gauche, resté en lumière, paraissait briller davantage: il -avait, à lui seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus terrifiant -encore, et depuis que l'autre s'était éteint dans les ténèbres, -j'imaginais que mon père venait de mourir un peu plus. - -Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je grelottais de froid et -d'épouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourné, ne -dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'était -apparu au réveil; mais, à force de la contempler, je trouvais à cette -masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me -vriller au parquet; son poids cauchemardant m'écrasait la poitrine. Je -ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de -mon père, fixe, devant moi. - -Mon regard allait de l'une à l'autre, mais ma pensée engourdie -n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre -ces deux visions, une espèce d'alliance qui les rapprochait jusqu'à les -unir, à les confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre. Comment -dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientôt il me -fut impossible de séparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon -petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire, -d'une lucidité plus grande? L'oeil du mort, à force de fixité, semblait -vouloir donner un ordre... - -Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon -père m'hypnotisait, et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à la mienne. - -Car je me mis, sans l'avoir décidé, à refaire le dernier geste qu'il -avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de -m'évanouir... Je pris la corde, que je tirai à moi. - -Aussitôt, je perçus une descente brusque; mais en même temps un bruit -lugubre, pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je sentis dans mes -cheveux l'haleine tiède de quelqu'un qui serait survenu au milieu des -étoiles. - -Vous devinez bien que le gaz du ballon s'était échappé par la soupape; -mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce épouvante que m'avaient -causée ce gémissement funèbre et cette haleine fade, je m'étais enfui -vers un coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et le temps passa. -L'oeil me regardait toujours. - -Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid se fit plus intense. Puis, le -soleil surgit. Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre. Je me crus -sauvé. Les premiers rayons me réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des -nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de -feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumière. -Mais j'étouffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'oeil, -éclairé, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et, -comme j'avais fait déjà, timidement, pour obéir, je pesai sur la corde: -nous descendîmes. - -Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et -trois fois je recommençai. Je respirais plus à l'aise. Je compris que -cette corde, tirée en bas, faisait descendre le ballon, et je m'étonnais -de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je -comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais -compte de la volonté que mon père avait eue de me sauver en me donnant -son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouettée par le -vent, s'éveillait avec colère. - ---Si je descends encore, je me noierai... - -Mais l'oeil ordonnait sans réplique. - ---Mon père le veut! - -J'obéis autant qu'il ordonna. - -Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand -nous rencontrions la crête d'une lame, l'eau se précipitait en -bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas. -Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et, -d'un saut brusque, nous remontions, pour être raccrochés bientôt. A -chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains déchirées -s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon -mouillé. Dans les minutes de répit, je me laissais crouler sur le -plancher, résigné à mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait, -ma pauvre petite vie se révoltait encore, et de nouveau je me -redressais, tendant la tête et les bras hors de l'eau. A peine délivré, -je reperdais courage et je souhaitais la mort. - -Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus -en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup -de houle ayant emporté deux de nos caisses, le ballon s'enleva -sensiblement, et cet heureux accident me donna l'idée de jeter à l'eau -quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'étais épuisé -de fatigue. Je ne lançais par dessus bord que des choses légères. -Pourtant, à force de patience, j'allégeai la charge du ballon. Les lames -ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me -croyais tranquille, quand l'orage éclata dans toute sa fureur. Entre la -mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frêle -esquif d'osier fuyait obliquement. - -Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais -les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux, -c'est la brûlure des éclairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles -et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai les yeux aux replis de mes -bras; instantanément je m'endormis dans la tempête. - -J'ai dormi pendant des heures, réveillé mille fois par les ballottements -et les chocs, et me rendormant aussitôt: des rêves affreux harcelaient -mon sommeil. J'ai rêvé que mon père ressuscitait pour me réveiller, et -me grondait de son regard mort; il me secouait les épaules, me poussait -de son poing, de son pied, et me battait pour la première fois... A la -fin, je me réveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se -sauvait après m'avoir frappé, et qui roulait sur le plancher, dans la -tempête finissante, allant d'un bord à l'autre, heurtant les caisses, -s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant -encore, démenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face -tout écorchée. - ---Père, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus! - -Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tête prise -entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle -chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter à la mer. Mais -j'en étais trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur de midi, sous -les nuages dispersés, avait regonflé le ballon, et l'emportait. - -L'idée de remonter là haut, avec le cadavre méchant, m'affolait -d'épouvante; le bleu du ciel vide, comme un précipice à l'envers, me -donnait le vertige. - -Je criais: «Non! Non! Plus!» - -Je pense que ce fut alors ma plus grosse terreur: jusque-là, je n'avais -craint que de mourir, mais devant ce gouffre céleste qui s'ouvrait sur -ma tête et qui nous aspirait, je crus, oui, tout d'un coup je crus que -nous y remontions pour l'éternité, et que durant tous les siècles des -siècles j'allais vivre avec ce cadavre. Frénétiquement, je me jetai sur -la corde. Nous descendîmes, et pour aller mourir ailleurs, loin du -spectre, j'escaladai le bord de la nacelle... - -Alors, j'entendis des clameurs. Un navire était là, tout proche, et le -ballon courait dessus. - -On me cria: «A l'eau! Saute!». - -Je me jetai dans la mer. On me recueillit. Le ballon, délesté de mon -poids, s'était enlevé, m'a-t-on dit, comme une flamme immense: car le -soleil, dardant ses rayons sur lui, avait allumé de reflets l'enveloppe -luisante et plissée. Pour moi, je n'ai rien vu. On m'étendit, à demi -mort, sur le pont du navire, et couché sur le dos, j'aperçus mon père -qui s'enfonçait dans les derniers nuages. - - - - -LA VISION - - -Parbleu, je le sais bien, que je suis un imaginatif! Je ne l'ignore pas, -que mes nerfs et mon cerveau sont impressionnables à l'excès! Mais, -quand vous m'aurez traité d'halluciné, de visionnaire, m'empêcherez-vous -de souffrir? Croyez-vous donc que je ne me la crie pas, que je ne me la -hurle pas, jour et nuit, cette vérité: «Tu es fou, inepte et fou, -imbécile et fou!» Mais je souffre quand même, et les jours vont leur -train. - -Pauvre Marguerite! Douce et chère victime! - -Je l'aimais trop! De toute mon âme, et de toute ma chair, surtout! Il me -semblait qu'elle fût, non seulement le premier amour de ma vie, mais le -seul. J'avais aimé, avant elle, bien des femmes, mais aucune autre ne -m'avait si profondément possédé, envahi, et je sentais que toutes les -fibres de moi, toutes les particules de mon être, les plus obscures, les -plus intimes, mes muscles, mes nerfs et mes os, et tous les globules de -mon sang, individuellement, étaient pleins d'elle, vivaient par elle, et -n'aspiraient qu'à elle. - -Je sentais aussi que la même passion la tenait tout entière, comme moi, -et même quand nous étions loin, nos deux corps, en dépit de la distance, -ne faisaient qu'un seul corps; elle était pour ainsi dire la partie -femelle de moi, et l'idée qu'elle pût appartenir à un autre homme ne -venait pas à mon esprit, puisque son infidélité m'eût en quelque sorte -livré moi-même et j'aurais tout su dans l'instant. Me tromper? Je savais -bien qu'elle n'eût éprouvé, entre les bras d'un autre, que la honte et -la douleur d'une profanation! A me trahir, ne se fût-elle point trahie -en même temps, puisque nous ne faisions qu'un? Les lèvres d'un passant -sur sa chair ne l'auraient-elles pas désolée aussi bien que les baisers -d'une étrangère sur son amant, puisque nous n'étions qu'un seul être? Je -n'avais donc aucune jalousie, aucune défiance, et je me livrais sans -réserve, comme elle se livrait. - -J'étais le premier qu'elle aimât: non seulement aucune caresse ne -l'avait effleurée, mais aucun désir, aucune pensée d'amour ni de -coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre, elle avait, dans une -retraite quasiment claustrale, vécu sans connaître ni soupçonner la vie: -son âme était toute neuve et sa chair ignorante; naïvement, son amour -l'avait donnée à moi, avec toute la candeur et la simplicité des êtres -trop purs pour imaginer la pudeur, et trop aimants pour concevoir la -méfiance. Dans un grand abandon de nature et de tendresse, elle s'était -livrée, sans croire que ce fût mal ou qu'il pût en être autrement: et -tout de suite elle s'était épanouie d'extase, si bien qu'elle pensait -avoir reçu plus qu'elle ne donnait, et qu'au sortir de nos étreintes, -elle offrait de la gratitude, au lieu d'en réclamer. - -Ah! l'amour d'une vierge est une chose délicieuse et terrible, car la -femme qui n'appartint jamais qu'à un seul homme reste pour lui -perpétuellement vierge, et chaque fois elle semble se donner pour la -première fois: sans doute, par une vaniteuse illusion de notre égoïsme, -il nous plaît de croire que cette chasteté survit à nos caresses, et -qu'elle ne pourrait être souillée que par les approches d'un autre. -Quant à moi, j'éprouvais cette illusion avec une intensité toute -particulière; puisque Marguerite et moi ne formions qu'un seul être, sa -pureté ne pouvait pas plus être entachée par notre enlacement que par -aucune autre fonction de son organisme, et notre amour, étant le -principe même de la vie, ne souillait pas en faisant vivre. - -Subtilités, dites-vous? Rien n'est subtil dans l'âme humaine: les uns -éprouvent des sentiments qui restent ignorés des autres, et toutes les -émotions, toutes les croyances, tous les appétits qui se manifestent en -nous ne sont jamais qu'une résultante logique et spontanée de nos forces -individuelles. - -Avec cette foi dans l'amour de Marguerite, comment donc ai-je pu en -venir où je suis? - -Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un soupçon, d'une crainte, et qui -n'appréhendais pas même les lassitudes de l'avenir, moi qui aurais pu -entendre impunément toutes les dénonciations et recevoir toutes les -preuves, sans obtenir de moi autre chose qu'un sourire de certitude -heureuse, comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous brûle à présent -et qui dévore toutes nos joies? La vierge n'est plus vierge, et nous -sommes deux auprès d'elle! Marguerite n'est plus à moi seul, l'innocente -n'est plus impeccable: la fidélité est morte, et la sainteté polluée! - -Par moi, entendez-vous? Par moi seul! Car c'est moi qui fis ce désastre! - -Nous avions passé, Marguerite et moi, un trimestre d'exquise intimité, -dans un bois, au fond des Vosges, loin du monde, que nous effacions et -qui nous oubliait. Par malheur, les vacances tiraient à leur fin: -l'époque approchait de quitter notre bonne retraite pour rentrer à Paris -où l'existence nous prendrait la moitié de nos heures. Nous en -éprouvions tous deux une grande tristesse: mais celle de Marguerite, -toute de douceur, s'humiliait dans la résignation, tandis que la mienne, -nerveuse et maladive peut-être, s'irritait. - -Un soir,--c'était le 12 septembre, je m'en souviens,--l'orage qui pesait -sur les arbres, sans pouvoir éclater, me tourmentait comme eux, et le -malaise physique se joignait à mon déplaisir. - -Je m'endormis péniblement, la peau fiévreuse et les nerfs agités. Je fis -un rêve épouvantable. - -Je sais maintenant que c'était un rêve, je l'ai même su pendant que je -rêvais, mais la vision des choses me fut, dans le moment, si nette et -précise, que je ne parvenais pas à me convaincre de leur irréalité. - -En ce rêve, je voyais, j'ai vu Marguerite, toute seule, dans une rue, -longeant les murs et se retournant parfois pour regarder si personne ne -la suivait: d'ordinaire, sa démarche est droite, franche, et son regard -vise au loin, toujours en avant; mais cette fois, dans son allure et -dans ses yeux, elle témoignait d'une incertitude presque semblable à de -la fausseté. Cet aspect si nouveau me stupéfia, puis me troubla; et je -fus d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme si quelque péril l'eût -menacée; et voilà que, tout d'un coup, sans transition, je me demandai -pourquoi le mensonge n'habiterait pas derrière ce front blanc, aussi -bien que derrière les autres. Je reçus, de cette pensée brusque, un choc -si violent qu'il me réveilla. Je contemplai la douce enfant qui dormait, -très calme, à mon côté, et je souris de mon effroi. Je me penchai pour -mettre sur le front calomnié un baiser repentant comme une excuse, et je -me rendormis bientôt. - -La vision revint. - -Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupières baissées, sans doute -afin de cacher la perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler pour -qu'elle levât les yeux sur moi: elle ne répondait point, et je compris -que, par une de ces magies coutumières au rêve, j'étais invisible à côté -d'elle. - -Je la suivis donc, sans aucune prudence, et je passais à travers les -obstacles, ayant la légèreté d'un corps fluidique. - -Tout à coup, elle tourna sur sa gauche, avec la précision des gens qui -font leur route habituelle, et entra dans une maison dont le long -corridor était obscur et gras. - -Elle monta des étages. J'avais beau crier: «Où vas-tu?» Elle continuait -l'ascension. Je m'entremêlais à sa marche, dans l'étroit escalier; elle -ne me sentait pas, et je criais plus fort: «Où vas-tu?» Mais ce cri -d'angoisse, que je voulais si violent, s'exhalait de moi comme un -souffle d'enfant oppressé. - -Enfin, elle s'arrêta sur un palier: toute inquiétude avait disparu de -son visage, et je revoyais dans ses yeux à demi-clos, sur ses lèvres -entr'ouvertes, ce sourire d'expansion qui l'embellissait tant à -l'approche de nos ivresses. - -Elle sonna; le bruit strident me réveilla pour la seconde fois. -Marguerite dormait toujours à mon côté; ses lèvres entr'ouvertes avaient -le même sourire, et je ne baisai pas son front. Penché sur elle, je la -regardais respirer; son souffle, en me caressant le visage, chantait, -perceptible à peine, haletant un peu, et dans cette musique tiède, je me -rendormis encore. - -Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours le câlin murmure de son -haleine, qui devint pareil à un roucoulement de tourterelle. Je la -connaissais bien, cette mélodie de volupté! Moi seul savais la faire -naître dans la gorge palpitante de la bien-aimée, et la faire onduler -sur ses dents lumineuses, et la faire monter dans l'alcôve, dont elle -emplissait l'atmosphère! C'était notre bain d'amour, cette musique: je -m'étais baigné dans ses ondes et je les avais bues de tous mes pores. Il -me suffisait de l'entendre pour voir: et je vis! - -Le corps blanc, la douce poitrine, les bras affolés, les petits doigts -qui se crispent en cherchant le ciel, la gratitude du sourire et -l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc s'abandonnait-elle ainsi? Je -ne connaissais ni la chambre ni la couche. Et cet homme? - ---Rouvre tes yeux qui se révulsent! Je suis là! Je te vois! Tu ne sens -donc pas que je suis près de vous? - -Certes, il la possédait, comme moi, et elle se donnait toute, comme à -moi, avec les mêmes râles, les mêmes gestes, la même extase! Elle le -pouvait donc, ce crime, et sa chair consentait, et son âme voulait! Ce -n'était donc pas vrai, que nous fussions un seul être, et cette foi de -ne pas ressembler aux autres couples, cette foi dont nous avions vécu -tous deux, c'était donc un mensonge? - ---Lève-toi! Je te vois! - -Mes cris ne la troublaient pas plus que si des murs épais eussent été -entre nous. - ---Marguerite! - -Quand même des millions de lieues nous eussent séparés, elle aurait dû -m'entendre, elle aurait dû sentir que je criais! Pour que ma douleur -n'arrivât point à elle, il fallait donc que plus rien ne subsistât, rien -de commun entre nos âmes, et qu'il fût mort, qu'il fût oublié, l'être -unique et double que nous étions, que nous avions été? - -C'était bien elle, pourtant! Mais il me sembla qu'elle avait vieilli un -peu, de quelques années à peine, comme si cette chose se passait dans -l'avenir... - -Est-ce que je voyais, ou bien je prévoyais? - ---Entends-moi! Sauve-toi! Tu ne m'entends donc pas? - -La belle fille nue tourna lentement la tête dans la direction de mes -cris; entre ses cils qui tremblaient, son regard éteint coula vers moi, -et se reposa sur mes yeux, avec tranquillité: elle me vit à son tour, et -me sourit, comme à un souvenir... - -Puis elle détourna son visage, et furieusement lança ses bras au cou de -son nouvel amant. - -Je faisais d'immenses efforts pour m'arracher de ma place, courir vers -le lit: mais j'étais une statue de plomb, pour assister à leurs -infatigables baisers, qui recommençaient toujours. - -Je me disais: «Je dors, je rêve». Je tendais toute ma volonté, je -crispais tous mes muscles, pour sortir du cauchemar, m'éveiller, me -délivrer. Mais tout aussitôt, le spectacle d'amour me reprenait, par -l'intensité de sa vie et l'atroce précision des gestes, qui m'imposaient -de croire à leur réalité. - - * * * * * - -Comprenez-vous? J'ai trop bien vu: je ne peux plus ne pas voir. Je vois -sans cesse. - -Surtout quand elle s'abandonne, quand son haleine roucoule entre ses -dents lumineuses, quand ses petits doigts se crispent pour s'agripper au -ciel, quand son regard éteint coule entre les cils qui tremblent, je me -rappelle! - -Elle m'a trompé! Devant moi, malgré mes supplications, sans pitié pour -ma torture, elle m'a trompé, et certes elle ne peut pas dire que je -n'existais plus, puisqu'elle a souri vers mon souvenir, et qu'elle s'est -souvenue pour mieux embrasser l'autre. - -Alors, quoi? Rien ne dure? L'impossible est possible, et la foi, c'est -un leurre? La foi, c'est un mensonge? - -Le rêve seul, direz-vous, a menti? J'ai rêvé; rien de plus, et je tiens -pour réalités les mirages d'une imagination qui délirait... - -Oui, j'ai rêvé, et le rêve n'est qu'une idée. Mais la confiance n'est -qu'une idée aussi, une simple conception du cerveau, née de moi tout -comme mes songes, semblable à eux et n'ayant pas plus qu'eux une réalité -tangible. - -C'est simple: une idée a tué l'autre. La foi est morte. L'illusion de -jadis, qui peut-être était mensongère, n'existe plus; elle est remplacée -par une illusion nouvelle, qui peut-être est trompeuse. L'ancienne -valait mieux, mais je n'ai plus le choix. Je n'ai jamais eu le choix: -ceci s'est substitué à cela, sans mon consentement. Nous ne reviendrons -pas en arrière. J'en souffre beaucoup. - -Marguerite souffre autant que moi, et même davantage: je lui ai tout -avoué, après m'en être longtemps défendu. Elle pleure, ce qui la -vieillit imperceptiblement et la fait ressembler plus encore à la femme -dont les yeux mi-clos se sont souvenus de moi, au moment... - -C'est bien triste de songer qu'elle me trompera! - -Cependant, chaque mois je souffre un peu moins, tandis qu'elle souffre -un peu plus. - -Je sais bien que je suis injuste, et je lutte. A force de lutter sans -résultat, je m'énerve dans l'impuissance, et j'en garde contre la pauvre -fille une espèce de rancune obscure. - -Je crois que je l'aime moins. Elle le sent. - -Notre bonheur est cassé. Un de ces jours, évidemment, on se quittera. - - - - -CURIEUSE - - -Voilà ce qui vous trompe! J'ai été amoureux: non pas à chaque printemps, -comme vous, qui comptez par vos passions les années de votre jeunesse et -qui changez d'amours autant de fois que les jardins changent de fleurs. -J'ai aimé une femme, une seule, mais avec autant d'extase que vous avez -pu en dépenser pour toutes les vôtres ensemble. Je l'ai chérie -tendrement et désirée ardemment, mais ne l'ai jamais possédée, et -l'histoire fut assez tragique pour me dégoûter de renouveler cette -épreuve. - -Comment cela me vint-il? Au bal. - -Nous sommes, nous autres marins, des espèces de moines qui vivent dans -le rêve, et notre vaisseau, exilé pendant des mois sur le désert des -océans, ressemble à un cloître plus qu'à une caserne: on y peut méditer -dans le recueillement, et vous croirez sans peine que cette solitude en -face de l'infini exalte chez nous toutes les forces latentes et les -exaspère dans l'inaction. Car l'espace, tour à tour, nous invite par sa -magnificence et nous repousse par son immensité; dès qu'il nous a -grandis, il nous rapetisse jusqu'au néant, il nous appelle hors de nous -pour aussitôt nous refouler en nous, et notre misérable essor ne -s'élance vers lui que pour se replier humblement. - -Avec la constante notion de n'être qu'un atome, comment entretenir, -devant la mer, devant le ciel, les mesquines préoccupations du monde? -Elles n'osent remonter à fleur d'âme, et elles meurent de honte, dans -leur nuit... Alors, avec nos aspirations sans but et nos appétits sans -pâture, nous nous ramassons au fond de nos consciences, en sorte que -vraiment nous sommes des concentrations d'humanité et les thésauriseurs -de nous. - -C'est ainsi que la mer et le ciel font de nous autres les amoureux par -excellence, très riches et très naïfs, et si j'étais femme un peu -idéaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin... - -Tout cela me fut dit excellemment par mademoiselle Lucie R..., entre -deux valses, au bal de l'Amirauté. Cette étonnante jeune fille me charma -par la finesse de son esprit: elle avait, en toutes matières, des -compréhensions rapides, subtiles, et une pénétration psychologique bien -rare pour son sexe et son âge; ce qu'elle ne savait pas, elle le -devinait au moment de l'entendre, et lorsqu'elle avait demandé les -raisons d'une chose, il suffisait d'en commencer l'exposition pour -qu'elle achevât le travail, si bien que sa prompte intelligence -terminait vos phrases lorsque vous les cherchiez encore. - -Cela n'offusquait point, tant cette jolie personne y mettait de -gentillesse et de gaieté; on ne percevait en elle aucune prétention, -aucune vanité, mais un besoin de se dépenser, d'aller vite, d'en finir, -et cette hâte avait le charme d'une confidence: auprès d'elle, on -pensait à deux, on était deux, on était ensemble et amis. - -Je suis pourtant timide, surtout avec les femmes. Mais elle avait je ne -sais quoi d'engageant, qui rassurait, et je me mis à lui répondre ce -qu'on ne répond qu'à soi-même. Sans me souvenir que j'avais devant moi -une femme, presque une enfant, je racontais ce qu'il lui plut -d'apprendre sur le monde ou sur moi, et je me confessais sans m'en -apercevoir. - -Elle était curieuse de la vie, des émotions inconnues d'elle et des pays -lointains, de tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle n'avait -pas. Ses yeux interrogateurs disaient l'exubérance de la sève -emmagasinée dans ce petit être en attente de la vie. Ah, cette enfant -eût fait un beau marin! On la sentait décidée, héroïque, capable de tous -les courages, prête à tous les assauts, avide d'agir, et impatiente! - -Coquette? Nullement. Très vivante, et c'est tout: peut-être un peu trop -vivante pour une fille. - -Huit jours, sans relâche, je pensai à elle; et, quand je la revis, je -lui dis: - ---Je vous aime. - -Elle eut un instant d'émoi, et fronça un peu les sourcils, à peine, -comme on fait en recevant un choc léger, mais imprévu. Puis elle se -moqua de moi, gentiment, battit de l'éventail son genou, les plis de sa -robe, et bientôt parla d'autre chose. - -Deux semaines plus tard, elle me demanda en souriant: - ---Et ce grand amour? - -Je répondis: - ---Je vous aime. - -J'étais grave, et elle ne sourit pas davantage. A mon tour, je parlai -d'autre chose. - -Mademoiselle R., m'avait présenté à ses parents, braves gens éblouis -d'elle, qui lui obéissaient avec reconnaissance, et qui, ne croyant -qu'au bien, laissaient à leur fille une liberté trop grande. L'enfant -gâtée allait et venait à son gré, sans contrôle, et ces trois êtres -s'aimaient bien. Une complaisance perpétuelle réglait tous leurs -rapports et chacun n'avait souci que des autres: l'intimité de ce foyer -était reposante et douce; je me plaisais à y revenir. De leur côté, le -père et la mère m'accueillaient avec bienveillance, et des liens -d'amitié s'établirent bientôt entre eux et moi. Me considéraient-ils -comme un gendre possible? Je crois que tout calcul était absent de leur -esprit et que d'ailleurs ils appréhendaient le mariage de leur enfant -bien plus qu'ils ne le désiraient. - -Leur sympathie était sans arrière-pensée. Ils me témoignaient de la plus -entière confiance: on nous laissait seuls, parfois, pendant des heures, -à la maison ou dans la campagne: je n'aurais eu garde d'en abuser, et ma -réserve se faisait d'autant plus rigoureuse qu'on nous donnait une -liberté plus grande. - -Cependant, le charme m'avait pris chaque jour davantage; je ne cherchais -plus à résister au sentiment qui me portait vers la jeune fille. Ce que -j'avais pu voir et juger des siens achevait ma décision, et je ne -souhaitais rien tant que d'être agréé comme un fils dans une famille si -tendrement unie et de simplicité si probe. - -Tout à coup, mademoiselle Lucie devint triste. - -Oui, tout à coup. Du jour au lendemain, ce fut une autre femme. Elle ne -riait plus, n'interrogeait plus; elle pensait en dedans, et m'évitait. -Elle évitait sa mère. Elle qui, d'habitude, se précipitait vers tout, -soudainement semblait se détourner de tout. On la crut malade: elle en -avait l'apparence. On voulut appeler un médecin, mais elle protesta -violemment, avec une terreur qui nous étonnait. - -Sa mère me dit: - ---Je l'ai entendue pleurer, cette nuit. - -J'essayai de questionner la jeune fille, qui m'avait questionné tant; -mais son regard fuyait devant le mien. - ---Mademoiselle Lucie, écoutez. Vous désolez vos amis. De quoi -souffrez-vous? Parlez! N'avez-vous point confiance en moi? Je vous aime, -Lucie... - -Des larmes me montaient aux yeux; elle les vit et se retint de pleurer. -Elle posa sa main sur la mienne, puis, avec effort, elle murmura: - ---Ne m'aimez pas... - -Ce fut une parole à peine distincte, et je repris: - ---Voulez-vous être ma femme, Lucie? - -Ses épaules eurent un frémissement, et son front devint douloureux. Elle -me regarda en face, et dit: «Merci». - -Ensuite, elle baissa les yeux et ajouta: - ---Non. - ---Pourquoi? - -Elle s'éloigna sans répondre. - -A quelques jours de là, je lui dis encore: - ---Pauvre Lucie, je vous aime. Soyez ma femme. - -Elle répondit: - ---Non. - -Je ne suis pas un fat, et pourtant son refus me semblait chargé de -regrets. - -J'essayai, pendant plusieurs semaines, d'accepter mon échec et de me -résigner. Je n'y parvenais pas. Je résolus de me déclarer à la mère, qui -fut toute surprise et joyeuse. Elle me promit de parler à sa fille. - -Le lendemain, on nous laissa ensemble, comme il arrivait souvent. -J'étais plus ému qu'à l'ordinaire, car je sentais qu'un événement grave -allait se produire, et que les paroles dites cette fois seraient -irrévocables. - -Après un long silence, je hasardai timidement une phrase: - ---Votre mère vous a dit?... - -Elle tremblait. Elle répondit: - ---Vous le voulez donc? - ---Je vous aime. - -Je tremblais comme elle. Lucie se jeta dans mes bras, et vivement, dans -un élan de son coeur, elle dit tout bas à mon oreille: - ---Ne pleure pas! Je t'aime! - -Elle ajouta encore: - ---Je ne voulais pas, cependant. - ---Pourquoi, Lucie? - ---Je ne voulais pas, mais je vous aime. - -Dès lors, tout changea. Ce fut, en la jeune fille, une joie de décision -prise, et quelque chose comme la fin d'une lutte pénible. Une ombre, -parfois, revenait encore sur ce petit front adoré, mais Lucie reprenait -ses couleurs, et le goût de vivre, à nouveau, crépitait dans ses yeux. -Cette renaissance nous comblait tous de joie: je devins un dieu pour -l'excellente mère et pour le brave homme de père. - -Le temps de nos fiançailles fut une époque délicieuse, si douce que je -n'arrive à me la rappeler qu'avec épouvante. - -Je suis bien sûr que Lucie m'aimait: de cela, je ne peux pas douter, je -n'en ai pas le droit. Elle m'aimait de tout son coeur jeune, avec -tendresse, avec emportement, avec reconnaissance, et même avec respect; -que dis-je? même aussi avec de la crainte. Ma fiancée avait des -alternances de joie et de tristesse, et sa joie était du bonheur, mais -sa tristesse parfois ressemblait à de l'angoisse. - -Elle me dit, un jour: - ---Vous auriez bien de la peine, si je mourais? - -Souvent, elle me baisait les mains; elle répétait souvent: «Pauvre -ami...» Mais ensuite, elle riait, toujours un peu fébrile, et, comme aux -premiers jours, m'interrogeait sur mille choses, avec une hâte nerveuse -de connaître et de posséder. - -C'est ainsi qu'elle exigea d'être conduite chez un de mes amis, -médecin-major qui s'occupait de radiographie: elle voulait voir sa «tête -de mort», et battait des mains à cette idée. - ---Vous regarderez bien, pauvre aimé, et quand je serai dans la terre, -vous pourrez mieux imaginer votre Lucie sous son nouvel aspect. - ---Il pourrait même, dit le major, avoir sur son coeur la photographie de -votre gracieux squelette. - -Elle s'écria: - ---Oui, oui! Je le veux! - -Il fallut se résigner à ce caprice, et nous fîmes le cliché macabre. - ---Mademoiselle, dit le major, je le développerai ce soir et vous aurez -demain votre terrible image. - -Elle se récria: «Non! Pas vous! Lui, seulement... Nous deux, seulement, -nous le verrons.» Très grave, elle ajouta: «Demain.» Puis, en riant: «Ne -faites-vous donc pas aux femmes l'honneur d'être tant soit peu jaloux, -vous qui livrez à vos amis les mystères d'une fiancée?» - -On enferma soigneusement le cliché dans une boîte que je pris. - -Lucie était contente, au retour, et, avec sa jolie voix de fauvette, -elle conta l'escapade à sa mère; mais la bonne dame désapprouva -l'expérience, tout doucement, et je pensais comme elle. - -Lucie cajolait: - ---Ne gronde pas, maman! C'est si amusant de savoir! - ---Ah! curieuse, dis-je, la curiosité vous jouera quelque méchant tour. - -Nous remarquâmes alors que Lucie était blême: je n'imaginai pas une -minute qu'un propos si banal pût avoir le moindre rapport avec ce -malaise subit; il dura peu, d'ailleurs. Ma fiancée reprit son entrain -naturel, et jamais elle ne s'était montrée pour moi plus affectueuse ni -meilleure. - -Elle me prit dans un coin et me parla à voix basse: - ---Je vous dirai quelque chose, demain. Il faut que je vous dise quelque -chose... Vous ne serez pas trop méchant? - -Je répondis: - ---Je vous aime, Lucie. - -Elle dit: - ---Je t'aime et n'ai jamais aimé que toi. - -Ce fut un soir heureux. Ce fut le plus parfait et le dernier soir du -bonheur. - -A peine avais-je quitté la maison de ma fiancée que, dans la rue même, -j'appris une terrible nouvelle qui, en d'autres temps, ne m'eût causé -que de la joie, et qui sonna dans mon coeur comme une annonce de mort: -l'escadre, commandée en hâte, partait pour l'Afrique australe, le -lendemain! Pour combien de temps? Des mois, et c'était la guerre -imminente. - -Comment, à Lucie encore souffrante, porter cette nouvelle? Immédiatement -et en secret, j'avisai la mère, qui fut épouvantée. - -A la pointe du jour, quand je dormais encore, ma porte, dont la clef -restait toujours à la serrure, s'ouvrit, et Lucie apparut: - ---Vous, ici! - -Elle se jeta dans mes bras en pleurant. - ---Je t'aime! Je t'aime! Ne pars pas! - -Elle était folle; elle m'étreignait, sur mon lit. - ---Je t'aime! Tu ne me retrouveras plus, si tu pars! Défends-moi! -Sauve-moi! - -J'avais pris sa pauvre tête dans mes mains, et je baisais ses yeux en -larmes, son front malade, en essayant de trouver et de dire ces vagues -paroles qui veulent consoler. - -Mais elle: - ---C'est des mots! C'est des mots! Je suis perdue! - ---Douce chérie, je reviendrai... - ---Mais je n'y serai plus, moi! Tu ne me trouveras plus! - ---Pourquoi dire cela? - ---Pour t'apprendre la vérité! - ---Calmez-vous, Lucie. - ---Il ne veut pas entendre! Je te dis que je la porte là, ma mort, là! -Tiens, là, ma mort, là! - -Elle frappait son flanc de sa main gauche. - ---Et je te dis encore que tu peux me guérir, toi, et que tu le pourrais, -si tu voulais, et que sans toi, je vais mourir! - ---Lucie, tu m'épouvantes... - ---Alors, reste! - ---Je dois partir. - -Elle se roulait sur mon lit, et, toute tremblante, elle balbutia: - ---Avant la mort, je t'en supplie, prends-moi toute, avant que je meure! - -Mon Dieu! Comme cette prière était chaste, et douloureuse, et navrante! -Je pleurais, moi aussi, de l'entendre s'offrir, dans l'affolement de son -angoisse. - ---Pour que je puisse te dire le secret de mon coeur, le secret qui -m'emporte, prends-moi, et je te le dirai, si bas, si près... - -Vous pensez bien que je n'eus pas la lâcheté de trahir cette détresse, -en abusant d'une vierge. Elle proférait des paroles dénuées de sens: - ---Je mourrai plus contente si tu connais ma peine et si tu m'as dit de -mourir... L'ordre de toi, et je mourrai heureuse! - -Ses petits poings battaient le lit, battaient son front. - ---Pitié! Prends-moi! Je mourrai contente si je meurs de t'appartenir. - -Je parvins à la transporter sur un fauteuil, où elle demeura, les bras -pendants, la tête renversée, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, et -toute la face baignée de pleurs. A travers des sanglots, elle râlait: -«Morte... je suis morte... je l'aimais pourtant bien... Je ne le verrai -plus...» - -Je la ramenai chez elle. La scène des adieux fut terrible. Lucie -s'accrochait à mon vêtement. Elle criait: «Retiens-le, maman, si tu veux -que je vive!» - -Je partis. - -J'appris sa mort, par le premier courrier qui nous vint de France. Je ne -me marierai jamais. - -Durant des mois, j'ai promené ma désolation sur les mers. Le monde était -vide. L'horizon nu me navrait, à force de ressembler à ma vie. - -A quoi bon changer de place et filer devant soi, puisque la compagne -promise n'était plus au bout du chemin? Je ne concevais sans elle aucune -existence possible. J'ai souhaité la mort. La mort ne vient jamais à -ceux qui la demandent. - -Nous rentrâmes en France. J'allai voir les parents de Lucie, qui -m'embrassèrent en pleurant. A certains propos de la mère désolée, je -crus comprendre que Lucie, elle-même, avait voulu disparaître... -S'était-elle donc tuée? Je crus le comprendre, à certains propos de la -mère. La pauvre femme avait compté sur moi pour l'éclairer; elle se -torturait l'esprit à chercher une raison plausible du drame, à découvrir -la cause. - -Un jour, parce que la petite âme en avait exprimé le voeu, je résolus de -développer le cliché radiographique. N'avait-elle pas dit: «Ainsi, vous -me verrez telle que dans la tombe...» - -Lentement, sur la plaque, apparut l'image du petit squelette, et je -songeais: «Telle, en effet, tu gis maintenant sous la terre, pauvre -chérie, sans avoir vu ta sinistre image que tu voulais connaître, ô -curieuse qui voulus tout connaître, même la mort.» - -Mais, tandis que j'examinais le cliché et que, de plus en plus -nettement, la silhouette lugubre se dessinait dans les brumes, une -horreur me serra la gorge, et je me penchai pour mieux voir... - -Je doutai d'abord, et bientôt je ne pus douter plus longtemps. La vérité -surgissait, précise, et je compris pourquoi Lucie s'était tuée avant mon -retour. - -Car, entre les deux os iliaques, tout menu et replié sur lui-même, un -squelette d'enfant dormait dans le ventre de sa mère. - - - - -STÉRILITÉ - - -Que ma femme m'ait trompé, je ne le nie point; mais que je lui en -veuille ou que je l'en blâme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit. J'ai -mérité ce qui nous arrive: elle en est victime plus que moi, et je -serais une brute si je me permettais de me plaindre avant de la -plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas heureuse, elle ne l'est plus, -elle ne le sera jamais, et c'est ma faute! J'ai gâté, par ma sottise, la -vie de cette chère et délicieuse enfant dont j'avais la garde et le -soin; cette pauvre petite âme, si pure, si honnête, si naïvement -sincère, je l'ai dépravée sans le vouloir, je l'ai conduite à sa misère. -Ah! je suis un bien grand coupable! - -Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais trop les femmes, et je n'ai -pas compris la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse être à la fois et -capable et stupide? On m'accorde, dans le monde, le renom d'un esprit -éclairé, sagace, pénétrant: on a bien tort, et si l'importance de mon -oeuvre scientifique m'a rendu célèbre, si elle profite au monde entier, -si les qualités de mon intelligence ont servi à tous, elles ont du moins -desservi un homme sur la terre, et c'est moi. La logique m'a perdu: il -ne faut pas trop de logique avec les femmes! - -Mais comment pouvais-je deviner? J'ai toujours vécu dans l'étude et dans -l'abstraction. Niaisement, j'ai considéré la sensibilité féminine comme -une formule avec des chiffres, que l'on peut traiter par l'algèbre; mais -j'oubliais une _donnée_, et le savant travaillait en écolier. - -Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir! Je fus criminellement -loyal. Jugez-en. - - * - - * * - -Madeleine était beaucoup plus jeune que moi; je l'avais connue toute -petite. Son père était mon compatriote et mon aîné de dix ans: il -installait sa vie quand la mienne commença. L'existence parisienne, -après nous avoir rapprochés tout d'abord, bientôt nous éloigna, et -quand, par hasard, nous nous retrouvâmes, sa fille était grande et -belle. Entre temps, mes travaux avaient obtenu le succès que vous savez, -et, dans la famille de mon ancien ami, on suivait, avec une sympathie -réelle, la réussite de mes efforts. - -Que de malheurs on eût évités, si cette sympathie avait pu être moins -vive et moins sincère! La jeune fille, habituée à n'entendre prononcer -mon nom qu'avec un enthousiasme joyeux, en arrivait à me considérer -comme un phénix, et sa complaisante imagination me parait de toutes les -vertus: j'étais le plus noble caractère, l'esprit le plus droit, l'âme -la plus franche qu'on pût rencontrer par le monde, un type de beauté -morale! Mais de toutes les vertus que l'on me prêtait devant elle, nulle -ne la touchait plus que mon indulgence aux faiblesses humaines, et cette -pitié que m'inspire la souffrance des êtres, toujours victimes, jamais -coupables: sa bonté naturelle s'enchantait de mes théories -philosophiques; elle voyait en moi une sorte de prêtre ou d'apôtre, -prêchant par la science un dogme de charité, et pour elle je revêtais le -prestige que la religion ne manque jamais d'exercer sur les jeunes -esprits. - -Ces imaginations n'allaient pas sans me décerner, du même coup, un -physique idoine à mon rôle de prophète, et la fillette de quinze ans me -croyait chauve, caduc, barbu de blanc, courbé sur un bâton et déjà vers -la terre. Aussi fut-elle stupéfaite de voir un homme dans la force de sa -trente-cinquième année; je ne bénéficiai que trop de ce contraste: -presque je parus jeune et beau. - -Après une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris -entre le père de Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre charmés -de nous revoir; je fréquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La -malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit du philosophe. Je ne -songeais nullement à elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient -point une fiancée pour moi, qui suis pauvre et de goûts modestes. -D'ailleurs, l'idée du mariage ne m'occupait en aucune façon, et, pour -que je devinsse un époux, il fallut bien qu'on y pensât à ma place. - -Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'étonnait. -Sa mère, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le père me -raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille -en fut blessée. Comme je ne me souciais point de troubler la -tranquillité de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares, -et finalement je les supprimai tout à fait. - -Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur moyen d'être désiré -davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on -nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa -vingtième année. - -Nous fûmes bien heureux. - -Madeleine était douce, tendre, dévouée, point jalouse de mes travaux, -plus ardente que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait -perpétuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle épiait mes -goûts, m'entourait de soins, attentive à ne rien laisser paraître de son -dévouement; toutes les préoccupations de son esprit se concentraient sur -moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content... - -Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la sorte; j'avais honte de ne -répondre qu'imparfaitement à une tendresse si jeune et si complète; je -me sentais indigne d'un amour que ma nature froide était incapable de -rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra -pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aimé d'autre -femme, et je l'aimais de tout mon coeur! Mais, un vieux coeur de jeune -savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès de cette exquise floraison -que l'on appelle un coeur de vierge, le premier amour d'une enfant, -l'unique amour d'une âme neuve? - -Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, où je -lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon -de l'avoir fait pleurer. - ---Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne -m'aimes-tu pas? Je te défends de me plaindre! - - * - - * * - -Une chose pourtant manquait à notre intimité, et voilà que peu à peu un -vide se précisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant. - -Depuis quatre années, Madeleine espérait sans cesse, et je commençais à -désespérer. Admirablement femme, elle était, avant tout, une mère, et -même avec moi, plus âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son -physique la démontrait vouée aux tâches maternelles. Elle avait les -flancs larges et les seins magnifiques de la fécondité. Cependant, elle -s'accusait, pauvre petite: «C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne -puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?» - -Pendant cinq ans nous attendîmes. - ---Si on savait que, bien sûr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on -n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques? - -Elle y pensait à tout propos. - -Je me demandais, de mon côté, si la cause n'était point en moi: -fréquemment, les cérébraux meurent sans postérité, comme si la nature se -reposait d'une fécondité intellectuelle par une stérilité physique. -Cette idée me devint une hantise, et j'aurais donné toute mon oeuvre, -pour le vagissement d'un berceau. - -Car Madeleine me désolait: la chère enfant, obsédée par les voeux -secrets de tout son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à l'écouter -se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle -m'avait apporté, avec le don de sa jeunesse, me semblait égoïste, -criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette -douce créature allait être, jusqu'à la mort, une rançon de mon -bien-être! - -A force de supposer que la stérilité de notre union pût venir de mon -fait, j'arrivais à n'en plus douter, et la misère de Madeleine -m'apparaissait comme mon oeuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais -voulu être mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui, vraiment, être -mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est -nuisible: qu'elle cesse! - -Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont -des amants, ont des enfants... Mon respect pour le caractère de -Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les créatures -de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la déchéance et -la vilenie, c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait brutal: une -femme violée par un bandit est-elle une femme coupable, une épouse -infidèle? J'imaginais des romans de Calabre, où les brigands arrêtent -les diligences, et je me demandais: «Madeleine serait-elle diminuée à -mes yeux par l'outrage d'une brute?» Non, certes, et je la plaindrais, -sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut séparer le -fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées -conceptions... - -Nous avons peut-être, nous autres savants, une morale à nous, et -l'habitude de rechercher les origines premières de tout effet, -probablement, nous porte à envisager les droits et les devoirs humains -d'une façon qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en matière de -responsabilité morale, des indulgences qui sont peut-être la vérité de -l'avenir, et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles. -Méprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilité, que la vie -de Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses pour moi que les -conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de -Madeleine eût été cher à mon coeur, comme une portion d'elle, et que je -l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair, ce petit être bienfaisant qui -l'eût délivrée de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aimé -comme un sauveur! - -Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de plus en plus: sa vie parut en -danger. Cette situation durait trop. Je résolus de savoir. Je consultai -un ami, médecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me -renseigner nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante: je devais -renoncer à tout espoir d'être père. - -Je m'attendais à cette révélation, et je l'appréhendais; mais quand elle -se présenta sous la forme d'une certitude scientifique, elle me parut -toute neuve, imprévue, et si lourde de conséquences que j'en demeurais -écrasé. L'annonce de ma fin prochaine m'eût terrifié moins, et ce fut -là, bien sûr, le plus grand chagrin de ma vie. - -Dès ma rentrée à la maison, et malgré l'effort que je faisais pour -dissimuler ma tristesse, Madeleine s'en aperçut. - ---Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arrivé? - ---Rien, mon enfant. - ---Oh! si, je le vois bien! Il est arrivé quelque chose! Tu me caches -quelque chose! - ---Je t'assure... - -J'avais envie de pleurer. Je fis effort, à table, pour manger, et -sourire, et paraître indifférent, tranquille. Madeleine m'examinait à la -dérobée avec des yeux ronds et fixes, pleins d'inquiétude. Comprenant -que je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta d'aucune question -nouvelle. Mais lorsque mous fûmes au lit et que la lampe fut éteinte, -après le bonsoir, après un long silence de nous deux, elle parla tout -doucement dans la nuit. - -D'une voix comme un souffle, elle demanda: - ---Tu dors? - -Je répondis, très bas: - ---Non, Madeleine. - -Pourquoi parlions-nous si bas? Nous étions seuls, et n'avions à craindre -de réveiller personne, sinon le secret de nos âmes. Évidemment, nous -avions peur tous deux, sans peut-être savoir de quoi. Nous sentions, -dans les ténèbres, une heure terrible et sacrée; elle nous oppressait, -et, de nouveau, on se tut. - -Puis, à voix basse toujours, Madeleine dit encore: - ---Parle-moi. - ---Oui, Madeleine... - ---Dis-moi... - ---Quoi, Madeleine? - ---Ton chagrin, Jacques. - ---Je n'ai pas de chagrin, Madeleine. - -Et, dès que j'eus prononcé ces mots, je me mis à pleurer. - -Sans rien dire, elle m'entoura le cou de ses deux bras, et me berça la -tête sur son épaule, dans ses cheveux, comme elle eût fait d'un petit -enfant. - -Peu à peu, elle se mit à articuler une syllabe monotone, et ce n'était -d'abord qu'un murmure indistinct; mais, peu à peu, j'entendis qu'elle -disait en berçant ma tête: - ---Là, là... Là, là... Dodo... - -Toujours mère, la pauvre mignonne chantonnait ces mots avec la voix -d'une mère, et, de l'entendre ainsi, c'était pour moi comme un rappel de -toute sa vie brisée par moi, un reproche inconscient et résigné. - ---Dodo, dodo... - -Je ne pus résister davantage: mes sanglots éclatèrent, et mes larmes -coulaient si fort que ses cheveux et son épaule en étaient tout -mouillés. - -Épouvantée, elle cria: - ---Jacques! Quoi? Dis vite quoi! - -Je ne répondais pas. - ---Jacques! Il faut que tu dises!... - ---Madeleine, Madeleine... - ---Quoi? - ---Pauvre petite Madeleine!... - ---Quoi? - ---Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de tout mon coeur. - ---Pourquoi pleures-tu? - ---Pour toi. - ---Je t'ai fait de la peine? - ---Oh! non, chérie, mais j'ai de la peine pour toi. - ---Je ne comprends pas! - ---Écoute... Tout bas, je dirai, Madeleine... - -Je pris sa chère tête entre mes deux mains, et je sentais, sous -l'enveloppe des cheveux, la rondeur tiède de son crâne. Une tête de -femme, quand on la tient, ne ressemble pas à celle qu'on a vue; sa -petitesse surprenante laisse, au creux des mains, une impression de -fragilité qui inquiète: oh! cette boule si menue, sous les cheveux! Son -âme était là-dedans, avec toutes les idées, tous les rêves, tous les -espoirs, son âme prise dans la cavité de mes paumes! Et j'allais verser -là de l'épouvante et du tourment, de la désolation pour une vie entière! -Je n'eus plus le courage de parler. - -Madeleine dit: - ---Eh bien? - ---Je... - ---Tu me fais mourir de peur! Achève! - ---Je... n'ose plus... Je ne peux pas. - ---C'est donc si grave? Mais, parle! Parle! - ---J'ai vu... - ---Quoi? Qui? - ---Un médecin. - ---Mon Dieu! Tu es malade? - ---Non. Je l'ai consulté... pour savoir si... Il m'a dit que jamais... Il -m'a dit... de ne pas espérer que... - ---Je t'en supplie!... Dis vite! - ---Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants. - -Elle ne répondit rien: pas un mot, pas un cri. Mais sa tête, entre mes -mains, brusquement, avait tressailli comme un oiseau blessé. Puis elle -ne bougea plus, et il semblait que Madeleine cessât de respirer. Pendant -quelques secondes on resta sans parler, et ce fut long, long, ce silence -qui dura des secondes! Maintenant, la douleur habitait cette pauvre -tête, toujours tiède et toujours pareille dans le creux de mes paumes... - -Madeleine, pourtant, fut la première à reprendre sa force. - ---Mon aimé, dit-elle, n'est-ce donc que cela? Ne pleure plus. Nous -n'aurons pas d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu m'as! Je suis -ton enfant, moi, n'est-ce pas, chéri? Tu me dorlotes, tu me gâtes... -Est-ce que je ne te suffis pas? - -Déjà ce coeur exquis essayait de consoler le mien, et, pour y mieux -réussir, s'efforçait de déplacer les peines, en discutant mes regrets, -afin qu'on oubliât de constater les siens. - ---Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, -Madeleine. Ce n'est pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui -voudrais tant avoir un tout petit à bercer dans tes bras! Pour toi, dont -je fais l'âme désolée, pour toi dont la vie est déserte, et je le sais -bien, et je le sais trop... - -Elle voulut répondre, mais elle ne trouva rien à dire, et je repris: - ---Ne me démens pas! N'essaie pas de me démentir, même par charité, car -je ne pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je ne le connais pas, -ton rêve, dont j'ai fait un désespoir? Il te ronge et tu dépéris. Je ne -veux pas que ma petite Madeleine tombe malade, plus malade! C'est assez, -c'est déjà trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la vie! Il faut qu'on -te sauve! Eh bien, nous le savons, que le remède, le seul remède capable -de guérir Madeleine, nous le savons tous deux, c'est la maternité. - ---Mais... - ---Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi dire. C'est si difficile à -dire! Madeleine, voilà des mois que je sais la vérité, en ce qui te -concerne, et que j'y réfléchis, et que je discute avec moi-même, sans -oser te parler. Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches. J'ai tout -examiné. J'ai bien pesé, vois-tu, les droits que tu m'as donnés sur ta -vie, et qui me font un devoir de te protéger contre tous, même contre -moi, même contre toi. Tu comprends bien, Madeleine? Que je doive te -sauver, c'est facile à comprendre. Mais alors, aujourd'hui, on me -déclare que jamais je ne te sauverai, moi, et qu'il m'est défendu de -l'espérer, quant à moi... Alors, Madeleine, il faut que... - ---Que? - ---Que j'y renonce, à cet espoir! Je t'aime bien, petite Madeleine, je -t'aime assez pour renoncer à mon bonheur, car c'est un bonheur égoïste. - ---Tais-toi! - ---Assez pour te rendre libre comme tu l'étais, et m'éloigner, s'il le -faut... - ---Jacques! - ---Et tu pourrais recommencer ta vie... - ---Méchant! Ne parle plus! - ---J'arriverai à me consoler, peut-être, en te voyant heureuse. - ---Pitié! Tais-toi! - ---Heureuse, même par un autre... - ---Tu me fais mal! Tais-toi! - ---Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine... - ---Non! Tu es méchant! Tu ne m'aimes pas! - ---Je ne t'aime pas! - -Je la serrai si fort, dans un tel élan de mon coeur, et ses deux bras me -rendirent si tendrement l'étreinte, que nous sentîmes ensemble la -puissance infrangible du lien qui nous attachait l'un à l'autre, pour -toujours. Le même mot nous monta aux lèvres, en même temps: «Je t'aime!» -Et nous pleurâmes ensemble, délicieusement. - ---Jamais nous ne nous quitterons! - ---Non, jamais! - -Dans les baisers, et chacun à son tour, on murmurait: - ---Merci! - ---Aimons-nous! Tout est bien! Je suis heureuse! - ---Je t'aime! - ---Je t'aime! - -Adorable instant, qui suffirait à payer toute une existence de misères -et de regrets! - -Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla que nous étions plus près -encore l'un de l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait: on put la -croire en voie de guérison. - ---Pauvre aimé, disait-elle, ne te chagrine pas. Nous irons à la -campagne, cet été, nous deux, tout seuls, et nous marcherons dans les -bois, comme des fiancés: les fiancés n'ont pas d'enfants, et ils sont -heureux tout de même... - -S'efforçait-elle de rire, pour me consoler? Je le pense. Au bout de -trois mois, toute sa gaieté tombait. La campagne n'y fit rien. Madeleine -devint nerveuse, impressionnable. - -Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa tête sur mon épaule, et je -disais: - ---Nous nous aimons si bien, nos coeurs sont si bien l'un à l'autre, -Madeleine, que rien ne peut nous séparer, nous éloigner, nous troubler. -Rien ne peut faire que je doute de toi, et je ne douterais pas de ton -amour, et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant qu'il te faut, -tu l'avais, Madeleine... - -Je l'entendis haleter. Elle murmurait: «Que dis-tu?» - ---Mon dieu, tu comprends bien... Je dis qu'un enfant, de toi, ce serait -encore toi, rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine, bien sûr... Songe -donc! Un enfant qui t'aurait sauvée, et qui serait l'enfant de -Madeleine! - -Elle fit un cri, faible; puis sa tête sur mon épaule devint lourde et ne -bougea plus. - -Je continuais, expliquant que la trahison et le mensonge, seuls, font la -faute, et que d'être victime on n'est pas responsable; que devant une -nécessité de sa maladie, mon égoïsme devait se taire; qu'un besoin de la -nature ne saurait entacher l'amour ni souiller la vertu; qu'un savant ne -peut pas être jaloux d'un remède, etc... - -Je parlais, et, sur mon épaule, la tête, immobile et lourde, paraissait -écouter avec attention. Je n'entendais même plus la respiration de -Madeleine, et, lorsque après avoir parlé longtemps, je sollicitai enfin -une réponse, un mot, je m'aperçus que la malheureuse était évanouie. - -Mes soins la ranimèrent enfin. - -En me voyant penché vers elle, ma femme eut un visage d'épouvante et -d'horreur; elle me repoussa de toute sa force, et s'écria: - ---Laissez-moi! - -Elle regardait loin devant elle, fixe et dure. - ---Madeleine, c'est moi... Tu ne me reconnais donc plus?... - -Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dégagea encore. - ---Vous m'avez offensée gravement. Laissez-moi. Sortez. - ---Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine, si tu te fâches... - ---Sortez. - -Si mal que je connaisse les femmes, je sais qu'il vaut mieux ne pas les -contrarier, et je me retirai dans une chambre voisine. - -J'étais triste, mais pas un instant, l'idée ne me vint que j'avais pu -gâter notre vie toute entière, en une seule minute. Je me disais: «Elle -a mal interprété ma pensée; un bon sommeil la calmera.» Mais le -lendemain, ma femme m'évitait: j'essayai de lui parler, le plus -doucement du monde: - ---Madeleine... - -Elle se détourna sans répondre, et s'enferma dans son boudoir. A travers -la porte, je dis: - ---Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au -revoir, mon petit? - -J'écoutais, avec le coeur battant. Pas un mot. Je repris: - ---Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine. - -Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue -de cette enveloppe et de la chère écriture, j'eus peur. Quand les femmes -écrivent ce qu'elles ont à dire, il faut trembler. Je ne le savais pas, -mais je le sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et je lus: - -«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez -trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le -pardonne à cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je -ne le pourrais pas, même si je le voulais. Je ne soupçonnais point qu'il -y eût sur la terre un homme capable de proposer à sa femme la honte et -l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire -illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approché. Le souvenir de -notre intimité me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je -parle dans la colère. Vous avez brisé quelque chose en moi, et ce n'est -pas seulement l'amour que je portais à mon mari, c'est encore ma -jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de mon âme que j'avais confiée à -votre garde, et que vous avez salie à tout jamais, par la révélation du -vice. Oh! je sais bien ce que vous répondez! Vous ne comprenez même pas -votre crime. Vous aviez le désir de préserver ma santé contre je ne sais -quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins ont déclaré -qu'une maternité serait nécessaire à ma guérison, parce que leur -prétendue science (qui me répugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse -l'espoir d'être père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse idée, bien -logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu... Je n'ose -même pas écrire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc -fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la méprise et je la -déteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes -secrets, et qui ose formuler des remèdes infâmes pour les mystères de -l'intimité et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc proférer ce mot-là, -en parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science, qui a dépravé votre -sens moral, jusqu'à ce point! Elle a tué en vous toute délicatesse et -tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, créé par Dieu, -vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grâce de -penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder à -travers le matérialisme de vos théories a pu seule vous conduire à cette -dépravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez -vous abstenir de les développer vous-même. Elles ne feront pas, -d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer mon -dégoût, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux -mourir cent fois, plutôt que de me prêter à vos combinaisons cyniques. -Vous n'avez rien compris de moi, pas même ma tendresse, et j'ai vécu -quatre années près de vous, sans que la curiosité vous vînt de savoir -qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez -même pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant -quatre ans, alors que je me croyais aimée, j'ai été votre chose et votre -jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir à ce que -n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous -et qui n'avait, à vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction -naturelle! Où suis-je tombée? Maintenant je le sais: tandis que vous -m'entraîniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma -stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon -âme! Je me croyais au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil! -Non, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ignorez ce que c'est que -l'amour! Vous m'avez trompée et jouée pendant quatre ans! C'est fini. Je -vois clair en vous comme dans mon passé, et je voudrais être morte sans -l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez -tuée. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le -sachiez, afin de m'épargner toute tentative d'explication ou de -plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous déteste même pas. Et je -ne vous dis même pas adieu, car vous n'existez déjà plus. Je vous dis -seulement ma décision...» - -Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus -calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonçait -sa décision, ne la connaissait pas elle-même, et qu'elle avait dû -s'interrompre pour réfléchir. - -Et moi, arrivé à ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et -douloureuse, cherchant dans sa pauvre tête malade; et je voyais son -visage pâle et défait, ses yeux plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs -orbites bistrées par la fatigue; et je voyais ses cheveux dénoués, -coulant sur son peignoir, à flots; et ils coulaient comme des larmes. - -Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: «Mon -Dieu!» Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et j'étais plein -d'épouvante, plein de remords aussi, car, bien évidemment, j'avais fait -du mal, et je m'en apercevais trop tard. - -Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire, j'avais arrêté ma lecture: les -lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps -dans une sorte d'hébétude. Puis, machinalement, je poursuivis. - -Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme déclarait ne point vouloir -demander le divorce, contraire à ses principes. Elle se retirerait dans -sa famille et ne me verrait plus... - -Elle avait signé la lettre de son nom ancien, le nom de son père, et du -prénom adoré, elle n'avait mis que l'initiale... - -C'est bizarre: la sincérité dégage, sans nul doute, une électricité -psychique, car je n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me disculper -et de reconquérir Madeleine. Une sensation d'irrévocable m'avait pris et -me possédait tout entier. Je contemplais la lettre comme un gouffre sans -fond, et j'avais le vertige, et je me sentais tomber, tomber, avec -Madeleine, et pourtant séparé d'elle, au fond de ce gouffre: et nous -étions morts tous les deux. - -Ah! ma vie, jusqu'alors, avait été trop belle, trop bonne! Faut-il -qu'avec un mot on puisse ruiner tant de choses et tuer deux êtres à la -fois? - -Quand un peu de force me revint, je me levai, allant vers la chambre de -Madeleine. Je vous ai dit que je n'espérais pas la fléchir mais j'allais -tout de même. Sans doute, l'instinct de la conservation me poussait -comme une bête. D'ailleurs qu'aurais-je pu dire pour ma défense, -puisqu'on se comprenait si mal? - -La chambre de Madeleine était vide. La servante me dit: - ---Madame est sortie. - ---Quand rentrera-t-elle? - ---Madame n'a rien dit. - -Je courus chez mon beau-père. - ---Je ne sais pas ce que vous avez pu lui dire, mais vous avez eu tort, -mon ami. La pauvre enfant est toute bouleversée. Vous n'allez pas vous -affoler aussi! Eh quoi? Mon grand savant est-il donc si mal en -équilibre? Cette sagesse, qu'en fait-on? Voilà que vous vous énervez -comme ma fillette! Ayez un peu de patience et de calme. Tout -s'arrangera. Je connais les femmes. - -Hélas! il ne les connaissait pas plus que moi! Puis, est-ce que cela -existe, les femmes? Est-ce qu'on peut établir, dans la classification -des êtres, une catégorie qui s'appelle: les femmes? Chacune est femme -pour son compte, et ne ressemble pas aux autres. - -Bien plus, je crois que chacune est, à elle seule, plusieurs femmes tour -à tour, et que des âmes nouvelles se succèdent en chacune. - -La mienne en a donné la preuve. - -Brusquement, elle est devenue autre; une seconde âme s'est installée en -elle. La pauvre petite l'avait dit: Madeleine était morte! Une secousse -trop violente avait renversé son esprit, qui se rénova. - -Quand la crise de douleur fut passée, elle ne parut garder aucun regret, -aucun souvenir. On m'a rapporté qu'elle se montrait calme, et même gaie, -plus gaie qu'auparavant. Ses parents pensèrent, d'abord, qu'elle jouait -une comédie de sérénité. Mais ils se trompaient: cette tranquillité -était sincère, et bientôt on le reconnut. - ---Je n'y comprends rien, disait son père. - -Et moi, j'entendais tout cela sans plus essayer de comprendre. - -J'attendais un changement nouveau, car l'espoir ne meurt jamais. - -Mon beau-père essaya de nous rapprocher, mais vainement. - ---Ce sera pour plus tard, dit-il. - ---Oui, répondis-je, plus tard... - -J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on ce qu'on croit et ce qu'on ne -croit pas? - -J'appris avec bonheur que la santé de Madeleine s'améliorait de jour en -jour. - -L'hiver suivant, ma femme reparut dans le monde, et cela me surprit un -peu: je l'avais connue casanière, et jalouse de recueillement. - ---C'est étonnant comme elle change, disait son père. - -Elle dînait en ville, suivait les spectacles, assistait aux soirées -dansantes, et dansait... - -Puisqu'elle semblait jouir de l'existence adoptée par elle, n'était-ce -pas au mieux? Je me disais: «Elle n'est point heureuse, mais, du moins, -elle s'amuse, elle se distrait. Je suis seul à souffrir, et c'est une -consolation.» - -Elle avait interdit de prononcer mon nom; elle ne parlait plus de moi et -même paraissait ne plus penser à moi. - -J'attendais toujours, et je travaillais pour penser moins. - -Au bout d'un an, je sus que la pauvre chérie devenait de plus en plus -mondaine, joyeuse de tout, accueillante à tous les plaisirs; d'elle, on -citait des mots alertes, et souvent même un peu légers. - -Les gens concluaient: «Elle a beaucoup d'esprit.» - -Son père avouait: «Elle rit sans cesse.» - -Cependant, elle se fâcha une fois, quand il lui demanda: «Eh bien, -Madeleine, n'est-ce pas assez, maintenant? Jacques n'est-il pas en -pénitence depuis assez longtemps?» Son visage, paraît-il, devint dur, -et, d'une voix sèche, ma femme répliqua: «Vous m'aviez laissé espérer -que jamais le nom de cet homme ne serait prononcé devant moi. Si je -pensais que le fait dût se produire à nouveau, je préférerais me -retirer.» - -J'avais peine à croire que Madeleine eût ainsi parlé à son père. - ---Si, me dit-il, elle l'a fait. - ---Je ne la reconnais plus dans ces mots-là. - ---Ni moi. J'ai une autre fille. - ---Peut-être je n'ai plus de femme... - ---Vraiment, mon ami, je commence à le craindre. - -Nous parlions ainsi, à mi-voix, comme dans une chambre mortuaire. Le -père de Madeleine était aussi triste que moi. - ---Je ne peux rien, dit-il, je ne pourrai rien; je le sens: il y a -quelque chose de cassé. - -Je répondis: - ---C'est bien vrai, qu'elle est morte... - -Il hochait la tête. Nous nous tûmes alors, tous les deux; le silence -était pénible; à la fin, mon beau-père reprit: - ---Voyez-vous, cher ami, je crois comprendre. Ce sexe-là n'est pas fait -comme le nôtre. Il a des métamorphoses profondes: vous avez connu la -jeune fille, et, maintenant, la femme est sortie de la chrysalide. - -Assis face à face, nous étions gênés l'un et l'autre. Il partit enfin, -et resta six mois sans reparaître. - -Un jour, il arriva chez moi. - ---Je dois venir, mon cher ami, si pénible que ce soit, vous apprendre... - ---Quoi?... - -Il m'apprit que Madeleine était enceinte. - - - - -UNE CRÉATURE BIZARRE - - -La villa de ses parents était proche de la nôtre. Elle, mon frère Octave -et moi, avons fait ensemble bien des tas de sable sur la plage, quand -nous étions petits. Chaque été, aux vacances, on revoyait Olga. Je ne -l'ai jamais aimée, à vrai dire. Même, elle me déplaisait fort, et nous -nous querellions avec plaisir. Je la connais bien. Je la connais trop. A -dix ans, Olga s'aperçut qu'elle avait de grands yeux verts et des -cheveux très blonds. Dans la rue, on se retournait pour la regarder, et -les gens disaient: «Oh! la jolie fillette!» Invariablement, quelqu'un -répondait: «Elle est bizarre.» Olga entendait tout, et pensait: - -«Je suis bizarre.» Si elle apercevait son visage dans une glace, elle -concluait: «Il est bien vrai que j'ai une tête bizarre.» - -En effet, l'extrême blancheur de son teint, la rare pâleur de ses -cheveux, l'étonnante limpidité de ses yeux glauques constituaient un -ensemble d'étrangeté précieuse, inquiétante. Ses yeux clairs étaient -impressionnables à tous les reflets, comme des miroirs, et changeaient -de couleur, selon qu'on était dans un bois ou sur le bord de la mer: -quand Olga s'habillait de noir, ils étaient verts; une robe bleue les -rendait bleus, et le soir, aux lumières, ils devenaient jaunes, en or -liquide. - -A douze ans, la petite fille, instruite par les propos entendus, avait -déjà dans son tiroir tout un jeu multicolore de rubans et changeait de -parure pour diversifier ses yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons, -au hasard; mais bientôt elle s'étudia à les choisir pour donner à ses -regards une couleur en harmonie avec les sentiments qu'elle prévoyait -pour la journée. Au moment de sa première communion, elle ne porta que -du bleu, pour mettre dans ses prunelles une pureté céleste: elle fut la -plus angélique des communiantes, et le succès qu'elle obtint en revenant -de la Sainte-Table influa sur toute sa vie, car elle résolut alors de -cultiver avec grand soin le mensonge des apparences: et, ce matin-là, le -cabotinage, pour toujours, s'installa dans son âme. - -Elle résolut d'être bizarre, comme son aspect, et changeante, comme ses -yeux. Puisqu'elle ne ressemblait pas à tout le monde, rien ne lui parut -plus désirable que de ne ressembler à personne. A quinze ans, elle -décréta l'horreur de la banalité, en conçut la haine, et délibéra de ne -rien admettre en elle de ce qu'on admet à l'ordinaire. Elle s'y appliqua -avec soin. - -A vrai dire, elle était douée. Tout cela n'eût été que des mots si la -nature ne l'avait, par avance, organisée merveilleusement pour la -perversité. Son grand-père maternel était mort en odeur d'alcoolisme, et -sa mère, à qui l'on reprochait quelques amants, n'avait jamais su leur -demeurer fidèle. - -L'éducation d'Olga avait été fort négligée; elle se développa elle-même, -c'est-à-dire selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures, -plutôt scabreuses, et certes, elle savait à quoi s'en tenir sur toutes -matières. Comparant alors la réserve du monde et sa bonne tenue aux -renseignements plus sincères qu'elle avait recueillis dans les -feuilletons et les manuels de médecine, elle conclut que la vie possède -deux faces: celle qu'on cache et celle qu'on montre. L'hypocrisie -sociale lui fut ainsi révélée, et, comme elle avait décidé de ne point -ressembler aux autres, elle détesta l'hypocrisie. - -Désormais, elle afficha en lettres capitales, sur les murs de son jeune -cerveau, le mépris des autres, de tous et de tout. - -Elle s'attacha particulièrement à constater la polygamie réelle de nos -moeurs sous notre apparente monogamie: elle y réussit maintes fois. Elle -étudia les auteurs qui ont méprisé l'homme: elle se détourna des romans, -parce que tout le monde lit des romans, et se livra aux moralistes -amers, aux poètes gastralgiques; les philosophes eux-mêmes complétèrent -son initiation. Mais cette pâture âpre était trop violente pour elle: -elle perdit peu à peu tout ce que ses lectures corrodaient l'une après -l'autre, et ne mit rien en place, que des formules. Essentiellement -femme, elle s'assimilait les phrases avec une facilité qui la grisait: -ce fut une ivresse, une orgie, et ce petit crâne tournoya d'orgueil, au -son des paroles qui circulaient en lui. Elle les avait si bien retenues -et faites siennes, qu'elle ne se souvenait plus de les avoir apprises, -et qu'elle pouvait, en les relisant chez l'auteur, éprouver la -jouissance d'une rencontre intellectuelle avec les plus vastes esprits. - ---Je suis bizarre! - -Pourtant la malheureuse, qui se prétendait nourrie de grandes idées, -n'en était que vêtue: elle ne les portait point en elle, mais sur elle, -comme une tunique qui la faisait magnifique; et, dans le fond de son -être, il n'y avait plus que le vide. - -Sur cette solide base de néant, elle dressa l'échafaudage de son -existence. Prenant le contre-pied de tout, elle considérait une chose -acceptée par le monde comme une erreur à réprouver, une hypocrisie à -fuir. Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre au bien, il suffit de -savoir ce que prescrit la société humaine, et d'agir à l'inverse; toutes -les prohibitions nous indiquent infailliblement nos devoirs et nos -droits, et ce que le monde défend, on peut être assuré que la raison le -souhaite. - -Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante, et s'amusant très fort de -scandaliser la famille et la bourgeoisie. - ---Je suis une révoltée! - -Au début, elle n'avait formulé ses théories que pour le plaisir -d'étonner, mais à force de les entendre répéter par sa douce voix, elle -finissait par les vénérer: car la jeunesse, en dépit de tout, a besoin -d'une sincérité quelconque. - -Olga devint grande fille et s'admira de plus en plus. Le soir, avant de -se coucher et quand elle était nue, (puisque les jeunes filles ne se -mettent point nues), elle contemplait dans sa psyché cette créature -bizarre, spéciale, unique, ce monstre délicieux et déconcertant qu'elle -allait être dans la vie: elle s'encourageait d'un sourire, se -récompensait d'un baiser que, du bout des doigts, elle envoyait à son -image, et s'aimait. - -Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait de tout, du scandale, du -monde, de la loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait intensément! -Faute d'écrire, elle aussi, des oeuvres subversives, elle en mettrait -toute l'âme dans ses actes, et cela vaudrait mieux encore! - ---On s'ennuie tant et l'existence est si banale! - -Elle s'efforçait donc de compliquer la vie, d'y introduire des coups de -théâtre, supérieurement littéraires, et elle poussait au drame les -moindres aventures, afin de se récréer en des émotions insolites, -violentes, s'il était possible. En rêve, elle combinait pour son avenir -des chances anormales et s'arrangeait une destinée illustre: son passage -étrange sur la terre devait marquer dans la mémoire des siècles! -Pourquoi non? Elle en méritait l'honneur, elle qui différait de la foule -à la manière des grands hommes! Elle décida d'être héroïne, sans -néanmoins savoir de quel drame ou de quel roman, ni même si elle aurait -le rôle sympathique. Elle se distinguerait par ses amours dévergondées, -ou par sa froide austérité: peu importait pourvu qu'elle se distinguât. -L'existence de Béatrix est aussi peu banale que celle de madame Lafarge, -et la belle Olga ne considérait point comme inadmissible l'hypothèse -d'aller jusqu'au crime ou jusqu'au martyre. - -Comment je sais tout cela? Elle me l'a dit. Il lui plaisait de se -confesser, et de me raconter ses idées ou ses rêves; non pas qu'elle eût -besoin d'épanchement: elle révélait ses pensées intimes, parce que -d'ordinaire on les cache. - -J'étais d'ailleurs devenu, sur le tard, son confident, son ami, son -frère d'élection: elle m'accorda ce titre, un soir, tout à coup, près -d'une fenêtre ouverte, et nous eûmes, dès lors, des rendez-vous -fréquents: on se retrouvait dans le bois, puisque c'est illicite, et -l'on y devisait de questions transcendantes, puisque d'autres couples -eussent différemment profité de la solitude. Dès le premier jour, -j'avais cru devoir, par politesse, tenter quelques approches; mais Olga -m'avait repoussé: «Fi! disait-elle, que c'est banal!» - -On rencontra un ruisseau, et Olga, hautement retroussée, se baigna -devant moi, jusqu'aux genoux. - ---Que penseraient les imbéciles, dit-elle, s'ils nous voyaient? - -Alors je m'enflammai tout de bon, et la coquette fit de son mieux pour -me troubler davantage. - -Mais, dès le premier geste, elle m'accabla de dédains: - ---Oh! cher, vous m'attristez! Moi qui vous espérais différent des -autres! - -Le souvenir de ce que j'avais entrevu m'obséda durant quatre nuits, et, -la saison aidant, je devins amoureux. Quand elle le sut, elle éclata de -rire: - ---Est-il possible? Je ne suis pas une de ces femmes que l'on aime! - ---Vous? - ---Je suis de celles que l'on adore. - -Je faisais fausse route et je le compris. - -J'affectai désormais l'indifférence. Au bout d'une semaine, elle -s'impatienta. - ---Eh bien, cher? Comment se porte votre amour? - ---Il diminue, il s'en va. Je suis un sage. - ---Tu mens! Car je rends fou. - -Ce jour-là, elle se baigna toute nue, et m'ordonna de l'essuyer, au -sortir de l'eau. Elle reçut mes soins avec autant de calme que si -j'eusse été une vieille nourrice. J'épongeais sur son corps lumineux les -brillantes gouttelettes, et quand mes lèvres venaient au secours de mes -mains, elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir. - -Je dis: «Nous sommes, auprès du ruisseau, Daphnis et Chloé. - ---Non, dit-elle: Paul et Virginie, qui furent chastes.» - -Avec le plus grand sérieux, elle me pria de me retirer à l'écart, pour -qu'elle pût se vêtir décemment. Sa froideur me parut blessante pour -l'honneur de mon sexe, et je résolus d'y répondre avec dignité: je pris -la mine d'un homme qui ne regrette rien, et je m'éloignai en allumant -une cigarette. - -Après quelques minutes, elle me rejoignit, et proféra sentencieusement: - ---Tu me plais. J'y réfléchirai. - -Mais elle commençait à me déplaire, et je revins à Paris. - -De tout l'automne, de tout l'hiver, je n'entendis parler d'Olga, et je -l'oubliais, lorsque, au printemps, elle m'écrivit. Elle désirait me -voir, me parler d'une affaire grave, et m'annonçait sa visite, pour -mardi, trois heures. - -Très exacte, et même avec deux minutes d'avance (puisque les femmes -arrivent en retard), je la vis qui descendait de voiture: elle était -enveloppée d'une longue pelisse rose, comme au sortir d'un bal. Elle -entra, s'assit, ôta son chapeau. - ---Je viens, ami, t'annoncer une grande nouvelle: je me marie. - ---Ah? - ---Point de compliments: j'épouse un sot. Il est riche et m'adore. Pour -éprouver la puissance de ma domination, je lui ai déclaré qu'il ne -serait pas mon premier amant. Il a pleuré, se résigne et persiste. Donc, -il m'aime comme j'entends être aimée: c'est bien, et je l'épouse. Mais -je ne veux pas avoir menti, et je ne veux pas non plus qu'un sot ait ma -virginité. Je te l'apporte. - -Tranquillement, elle dénoua son manteau rose et l'ouvrit tout grand: -elle était, en dessous, complètement nue. - -Son visage et ses yeux restaient graves, sans émotion. Elle me regardait -la regarder, et savourait mon étonnement. - -Puis, elle dit avec simplicité: - ---N'est-ce pas que je suis une créature bizarre? - - * - - * * - -Olga s'était donnée à moi, vierge, et c'était là, certes, un superbe -présent; mais elle me le reprit aussitôt. Au moment du départ je -demandai, comme on fait d'ordinaire: - ---Quand te reverrai-je? - -Elle répliqua: - ---Jamais. - ---Quoi? Jamais plus! - ---Jamais plus, dans le sens biblique... Mais en soirées ou à dîner, chez -moi. - ---Tu veux?... - ---Je ne veux rien, au contraire, et vous montrerez du tact en ne me -tutoyant pas, mon ami. Vous savez que les lois du monde m'offusquent et -me révoltent; je proteste contre elles. Il m'a plu de n'offrir mon -baiser virginal qu'à un homme de mon choix, et digne d'une telle -offrande: mon fiancé ne la méritait point, et je suis bien tranquille, -car il ne l'aura pas. Qu'en pensez-vous? - -J'imaginais l'avoir éblouie d'extase, et légèrement vexé, je répondis: - ---J'ai fait de mon mieux pour vous servir. - ---Et je vous remercie. Mais que nous recommencions ce jeu, et que vous -deveniez mon amant, cela serait, avouez-le, d'une banalité navrante. Je -n'y consentirai pas. - -Elle me tendit la main, comme un galant homme après le duel, et ajouta: - ---Nous redevenons amis, n'est-ce pas, et tout est effacé? Je vous -estime: j'aurai sans doute besoin de vos conseils, et vous ne me les -refuserez pas; mon futur mari est un sot, je vous l'ai dit, et je -prévois certaines questions délicates à résoudre. Au revoir. - -Je m'approchai d'elle pour un dernier baiser, mais, en devinant mon -geste, elle recula d'un pas. - ---Non, fit-elle. - -Puis, elle sourit avec indulgence. - ---Je vous pardonne, homme que vous êtes, d'oublier déjà nos conventions. -Ne recommencez plus, je vous en prie, car vous me peineriez. - -De nouveau, elle me tendit la main, mais en femme, cette fois, et je -posai mes lèvres sur le bout de ses doigts. - ---Ceci est mieux. Je vois avec plaisir que vous me comprenez. - ---Vous êtes une créature bizarre. - ---Oh! oui! - -Elle se tint promesse, et, quand je la revis, elle m'accueillit avec le -calme et la politesse d'une indifférente. - ---Olga, Olga, je n'en parle pas, mais j'en rêve! - ---Il est permis de rêver. - ---Je vous en supplie, revenez... - ---Où donc, mon ami? - ---Dans la petite chambre, Olga... - ---Depuis quand propose-t-on des rendez-vous aux jeunes filles? Vous vous -méprenez, mon cher, et si vous tenez tant soit peu à ma sympathie, vous -éviterez de m'offenser davantage par des invitations blessantes. - ---Blessantes, Olga? Elles ne le seraient plus... - -Olga daigna sourire, et baissa les yeux. - ---Avez-vous donc gardé, mon amie, un mauvais souvenir de l'heure?... - -Elle m'interrompit: - ---J'ai fait un rêve, de mon côté; et, puisque votre vanité s'y -intéresse, je veux bien avouer que ce rêve fut agréable et charmant, que -je le renouvellerais sans douleur. - ---Alors?... - ---Vous savez bien que j'ai horreur de la banalité. Parlons d'autre -chose. - ---Soit, mademoiselle. - ---Vous êtes un ami déplorable. Vous ne me demandez même pas des -nouvelles de mon mariage! - ---Comment se porte votre mariage, mademoiselle? - ---Bien; on publie les bans dans huit jours. - ---J'ignore quel est l'heureux mortel... - ---Ceci est un secret. - ---Même vis-à-vis de moi? - ---Pourquoi non? Je dirais volontiers: vis-à-vis de vous bien plus que -nul autre. - -Elle baissa les yeux pour la seconde fois, et sourit. Puis, toujours -souriante, elle me regarda en face: - ---Mes parents et mon fiancé sont, avec moi, les seuls à connaître le -projet arrêté, car mon fiancé n'a ni père, ni mère, ni autres -ascendants. - ---Comme moi. Serait-ce moi? - ---Je vous refuserais, mon cher, car nous ferions ensemble le plus -sinistre ménage. D'ailleurs, je vous ai dit que j'épousais un sot. - -Je saluai: - ---Vous êtes trop bonne. - -Elle fit une révérence: - ---Je suis juste. - ---Donc, l'élu de ce petit coeur... - ---De cette petite main, c'est assez. - ---L'élu vous obéit?... - ---Aveuglément comme il me plaît être obéie, et militairement, car il est -soldat. - ---Je n'imagine guère, pour une Olga, l'existence des garnisons et des -garnis. - ---Mon futur démissionne, pour m'obéir. - ---Compliments!... Et ce fils de Mars garde en face de tous le secret de -son bonheur prochain? - ---De tous, comme j'ai prescrit. La publicité qu'on a coutume de donner -aux noces est une chose révoltante, et qui froisse la pudeur. Il faut -réagir contre les moeurs barbares du temps passé; il appartient aux gens -tels que nous de proposer le bon exemple à leurs contemporains, qui -l'imiteront tôt ou tard. C'est pourquoi nous serons assistés de nos -quatre témoins, qui suffisent. - ---Je n'aurai donc pas cette joie de vous contempler à l'autel, dans -votre robe blanche? - ---Qui sait? - ---Songeriez-vous à m'offrir l'honneur d'être votre témoin? - ---Qui sait? - ---A moins que vous me destiniez le rôle d'assister votre époux? - ---Peut-être. - ---Merci bien! Je connais votre amour du bizarre, mais, quant à ces -fonctions-là, ne comptez pas sur moi. Je refuserais. - ---Qui sait? - -Elle souriait. Mais il y eut alors un silence de gêne, et, pour y mettre -fin, je cherchai quelque chose à dire. - ---Vos parents, ma chère Olga, se prêtent à cette fantaisie d'un mariage -en catimini? - ---Ils se prêtent à tout ce que je désire, mon cher, et je m'étonne, -quand vous les connaissez depuis quinze ans, que vous posiez une -question si banale. - ---Le prétendu, sans doute, est riche? - ---L'épouserais-je s'il était pauvre? - ---Vingt-mille, trente mille francs de rente? - ---Quinze. - ---Comme moi! Décidément, il me ressemble beaucoup, ce fiancé. - ---Pourvu qu'il ne soit pas vous, que vous importe s'il vous ressemble un -peu? - ---Vrai? Il me ressemble? - ---J'ai dit: «Un peu.» - ---La taille? - ---Sensiblement la même. - ---C'est un bel homme. Les yeux? - ---Bruns, comme les vôtres: plus de douceur et moins de finesse. - ---La barbe et les cheveux? - ---Sont pareils, mais la coupe en diffère. Nous ne portons que les -moustaches. - -Une idée brusque me traversa l'esprit; je la repoussai bien vite, comme -ridicule et folle. Mais l'angoisse avait été forte, et je croyais -l'avoir chassée, que déjà elle revenait. Aussi, presque malgré moi, je -posai une question dernière: - ---Et la voix, Olga? - ---Oh! la voix, toute pareille! - -Je m'étais levé, anxieux. - ---Olga! - ---Qu'y a-t-il, cher ami? - ---Olga, vous vous amusez de moi, n'est-ce pas? - ---Beaucoup. - ---Olga, vous voulez rire? - ---Oui. - ---Et ce fiancé mystérieux, dont vous cachez le nom, n'est pas, -j'espère... - -Elle reprit avec hauteur: - ---Quand je cache ce nom, chercherez-vous à le connaître? - -Un peu vivement peut-être, je la saisis par le coude. - ---Dites-moi! - -Mais d'une secousse violente, elle m'échappa. - ---Monsieur!... De quel droit, je vous prie, osez-vous porter la main sur -ma personne?... - -Elle ajouta, froide, ironique et sèche: - ---Je vous demande pardon, monsieur, d'avoir à vous fausser compagnie; je -suis attendue chez ma couturière, et vous imaginerez bien qu'une femme -ne consente pas volontiers à manquer de tels rendez-vous. - -Elle m'honora d'une rapide inclinaison de tête, et sortit, me laissant -là, seul. - -Je revins chez moi, fort inquiet d'une hypothèse. - ---Cette fille est capable de tout! - -Dans l'antichambre, mon domestique m'accueillit par une phrase qui me -fit peur: - ---Le capitaine attend monsieur. - -Mon frère était là, en effet, et tout de suite il me dit: - ---Je viens t'annoncer deux grandes nouvelles: je démissionne et je me -marie! - ---Tu épouses...? - ---Ne me demande pas son nom; j'ai promis le secret. Rassure-toi: elle -est d'excellente famille, et tu la connais. Mais, par une pudeur que -j'approuve, elle ne veut personne à sa noce. Nous nous marions dans un -mois; je l'aime à la folie, et tu es mon premier témoin.» - -L'habitude du commandement porte les militaires à s'exprimer en des -formules décisives qui souvent font passer un petit frisson dans le dos. -Jamais, d'ailleurs, mon frère n'avait parlé si net. - ---Dis-moi, Octave, n'est-ce point... Olga... que tu épouses? - ---Qui te l'a dit? - ---Un soupçon... - ---Eh bien, oui! J'épouse Olga. - -Son verbe âpre et ferme indiquait une de ces résolutions martiales -contre lesquelles on ne lutte point. Il disait: «J'épouse Olga», comme -il eût dit: «Je prends le bastion!» Et cela signifiait: «J'y laisserai -ma peau, s'il est besoin, mais la chose sera!» - -Le pire, c'est que mon frère, nature passionnée, mais timide avec les -femmes, n'avait dans son passé que des aventures faciles, sourires de -garnison, à tant par heure, et que la belle Olga s'imposait en lui avec -toute la puissance du premier amour complet: exquisement femme, elle le -tenait par l'admiration autant que par le désir. - ---Il est décidé depuis longtemps, ce mariage? - ---Quinze jours ce soir. - -J'étais l'amant d'Olga depuis quatorze jours. Elle m'avait donc choisi -le lendemain de ses fiançailles, et uniquement parce qu'elle épousait -mon frère; elle n'avait caché ce projet de mariage que pour nous placer -tous les trois en présence d'un fait accompli. Maintenant, elle -regardait: nous allions, Octave et moi, lui donner une comédie des -Atrides, nous entre-dévorer pour elle. - ---Toi, tu es mon amant; toi, tu es mon fiancé. Débrouillez-vous. - -Les personnages étant posés, elle attendait le dénouement. - -Mais que dire, moi? Avouer tout, et trahir le secret d'une femme? -Parbleu! je l'aurais osé sans scrupule, car Olga ne méritait guère les -ménagements d'un honnête homme. Mais mon frère était capable, en -rentrant chez lui, de se faire sauter la tête, et c'était assurément là -une des solutions prévues par l'héroïne: «Un amant s'est tué pour moi!» - -D'angoisse, de rage concentrée, d'impuissance, je tremblais devant -Octave, et je lui dis, à la fin: - ---Écoute, réfléchis bien; j'ai peur pour toi. Olga ne me semble pas être -la compagne qu'il te faut... - ---Je l'aime. - ---L'existence de province, la vie de garnison, pour elle, seront -pénibles... - ---Je démissionne. - ---Tu brises ton avenir... - ---Je l'installe. - ---Après ta démission, que feras-tu? - ---Un heureux. - ---Voyons, permets-moi de te dire... Olga, es-tu bien sûr?... - ---De quoi? - ---De son passé. - -Il devint sombre, et s'efforça de sourire en répondant: - ---J'en suis trop sûr. - -Alors, comme je me détournais de lui, il se rapprocha, et, d'une voix -sifflante, il me demanda: - ---Pourquoi poses-tu cette question? Tu sais quelque chose? On sait -quelque chose? - ---Mon Dieu... Non... C'est-à-dire... - ---Parle! - ---Eh bien! je ne crois pas... à franchement parler... que... Je crois... - ---Tu ne sais rien! Tu supposes! - ---Oui, voilà le mot: je suppose! - ---Je ne tolère pas qu'on suppose! - ---Si pourtant Olga... - ---Je t'autorise à dire: Mademoiselle Olga! - ---Eh! Demoiselle! qui sait? - -Il me saisit le poignet gauche, qu'il serra de toute sa force, et, les -sourcils froncés, menaçant, il dit, à voix plus basse encore: - ---Oui, demoiselle, entends-tu? Parce que je le veux! Et, si le terme -n'est pas juste, c'est affaire entre elle et moi, entends-tu? Une -affaire qui ne regarde personne, pas même toi, entends-tu? - ---Mais, Octave, tes propos même... On penserait que, toi, tu sais -quelque chose? - ---Tu as voulu me le faire dire, et tu finasses! Je ne suis pas de taille -à lutter avec vos roueries, je m'en flatte! Oui! je sais! Et je sais -parce qu'Olga, plus honnête que vous tous, m'a dit la vérité! - ---Elle t'aurait avoué?... - ---Tout! - ---Quand cela? - ---Loyalement, le jour de nos fiançailles! - -Donc, Olga ne m'avait pas menti: elle avait confessé la faute, quand la -faute n'était pas encore commise, mais seulement résolue dans son -esprit! - ---Et tu acceptes? - ---Je pardonne. - ---Du moins, elle ne t'a pas cité le nom? - ---Je refuse de le connaître! Je tuerais cet homme-là. - -Il se fit un silence qui dura des minutes et qui me parut durer une -heure entière. Octave allait par la chambre, prenait sur les meubles des -bibelots qu'il regardait d'un air féroce, et qu'il rejetait avec colère. -Tout à coup, il me cria: - ---Comment sais-tu? D'où sais-tu? A part l'homme, personne ne sait. Elle -me l'a dit. Il faut donc que l'homme ait parlé. S'il a parlé, je le tue! -Qui t'a parlé? - ---Je ne sais rien que d'Olga elle-même... - ---Ah! tu es son confident? son confesseur? Je m'en doutais, mais je ne -me doutais pas que tu gardes si mal les confidences d'une femme! - ---Je... - ---Assez! Tu joues là un vilain rôle, je t'en avertis, et, à ta place, je -me tiendrais pour un pleutre! - -Exaspéré, j'allais tout dire; mais il me coupa la parole: - ---Oui, un pleutre! - -Il sortit et claqua la porte. - -Dans les cas difficiles, la plupart des hommes, sous prétexte de -réfléchir, se tiennent immobiles et ne pensent à rien. Je demeurai une -heure dans mon fauteuil et je conclus finalement qu'une seule chance me -restait d'empêcher ce désastre: il fallait supplier Olga, lui montrer -son crime, la fléchir, obtenir d'elle une rupture. J'espérais peu, mais -je courus vers la jeune fille. - -Elle me fit attendre un long quart d'heure, cérémonieusement, avant de -me recevoir, et, dès les premières phrases, elle m'interrompit: - ---Je crains de vous comprendre, dit-elle. N'insinuez-vous pas que j'aie -eu un amant? - ---Certes! - ---Vous vous trompez, mon ami. - ---Quoi! Vous m'osez soutenir en face? - ---Ce que soutiendrait comme moi celui que vous soupçonnez, mon cher, -pour peu qu'il fût galant homme. - -Elle se campa avec dignité, les doigts sur le bord d'une table, et -ajouta: - ---Un galant homme oublie, surtout s'il en a fait serment. - ---Les serments qu'on fait à une créature telle que vous... - ---Votre insolence se double de lâcheté, monsieur, parce que vous croyez -parler à une femme sans défense. Mais vous vous trompez encore. - -Théâtralement, elle souleva une portière, et, se tournant vers la pièce -voisine, elle proféra: - ---Venez. - -Mon frère entra. - ---Octave, lui dit-elle, ceci n'est point combiné, puisque je ne vous -attendais ni l'un ni l'autre: mais ce hasard me plaît, car j'aime les -situations nettes. - -Elle prit un temps, et fit deux pas, comme au théâtre. - ---Octave, reprit-elle, je vous aime, pour votre droit et simple -caractère. Je vous ai confessé ma faute et vous l'avez noblement -pardonnée. Un homme indigne de moi a pu m'abuser un jour, et vous -jugerez s'il est également indigne de votre colère, lorsque vous saurez -qu'à présent il m'ose menacer de vous révéler mon secret. - -Je demeurai immobile, ahuri par tant de cynisme. Mon frère, immobile -aussi, regardait sans parler, peut-être sans comprendre. - -Elle nous examina tour à tour, satisfaite, mais grave, puis elle reprit: - ---Octave, je vous rends votre parole: vous êtes libre de vous retirer, -pour ne plus jamais me revoir. Si, par ma franchise, je perds votre -amour et brise notre bonheur, je garderai au moins la consolation -d'avoir fait mon devoir tout entier. J'achève donc de le remplir. - -Elle fit encore deux pas. - ---Connaissant ma faute, vous aviez le droit de me demander un nom. Vous -n'avez pas voulu: on me force à vous le révéler. Vous savez maintenant -ce nom. - -Elle étendit un bras vers moi, et baissa la tête avec une humilité de -Madeleine repentante. - -Mon frère cria: - ---Toi! C'est toi! - -Je ne répondis point. Olga releva la tête, puis, lentement, -respectueusement, elle l'inclina de nouveau vers son fiancé, et dit: - ---Octave, jugez entre nous, et choisissez. - -Mon frère me hurla: - ---Va-t'en! - -Du seuil, je les vis, lui, debout et le bras tendu, elle, toujours -inclinée dans l'attitude du respect. - -Je ne les ai jamais revus. Ils sont mariés, heureux peut-être. Olga est -si bizarre qu'elle a pu concevoir ce plan, tout aussi bizarre qu'un -autre, de devenir une épouse modèle; et ceci l'amuserait sans doute, -elle qui veut ne ressembler à personne, de ne même plus ressembler à -Olga. - - - - -L'APPARITION - - -Oui, j'ai habité Munich: mais je n'en connais rien, et je serais -incapable de vous en parler pendant la valeur de trois lignes. - -J'avais passé mon baccalauréat à la session du printemps. Aussitôt mon -père m'expédia dans cette ville de Bavière pour y apprendre l'allemand, -et je devais rester là quelques mois, pensionnaire d'une famille grave, -dans une maison dont les murs, tout d'abord, m'écrasèrent d'ennui. - ---Oh, oh! ce ne sera pas drôle, et un trimestre, c'est bien long! - -Le jeune homme de France n'est pas fort curieux des peuples et des -moeurs: c'est chez nous un vice originel que de traverser les pays sans -les voir ni les comprendre, et nous y regardons la silhouette des femmes -beaucoup plus que le génie des nations. - -Je descendis du train, et toutes mes belles imaginations s'écroulèrent -d'un coup; en wagon, j'avais rêvé de quelque sentimentale Gretchen -échappée des légendes, fille de Goethe ou de mon hôte, et qui me -poétiserait les heures du séjour. Car j'avais déjà l'habitude de -devenir, à chaque printemps, amoureux, très vite, très fort, et pour la -vie. Mais mon hôte n'avait procréé qu'un fils, grand dadais stupide, qui -me déplut tout de suite: je me sentis voué à l'irrémédiable solitude. - -Ma chambre était confortable et de mauvais goût; sa fenêtre donnait sur -deux jardins contigus, le nôtre et celui d'une maison voisine dont -j'apercevais les fenêtres juste en face de moi. Cette vue me rendit -quelque espoir: sans doute, à l'une des croisées, je découvrirais -l'âme-soeur... - -L'âme-soeur apparut sans tarder. Je n'avais pas encore déplié mon bagage -et rangé mes bibelots, quand tout à coup, en relevant la tête, je vis à -trente mètres, dans le cadre de sa fenêtre ouverte, une femme qui me -regardait. Pour la contempler de plus près, je pris ma lorgnette, et, -m'étant dissimulé du mieux que je pouvais, j'examinai cette figure: dans -l'instant, l'univers changea autour de moi. - -Vous n'avez jamais vu de plus belle créature: une riche jeunesse -épanouissait son corsage et son teint. Comme la Marguerite de Faust, -elle portait une longue natte de cheveux blonds qui pendait sur son -épaule. Ses grands yeux, d'un bleu pâle, avaient une expression de -douceur, presque de tristesse, et, tout de suite, j'eus l'idée d'une -peine à consoler, d'un chagrin dont j'étais curieux. La brusque -sympathie des jeunes coeurs qui se devinent me pénétra dès cette minute, -et déjà une pitié murmurait au fond de moi: «Pauvre amie, qu'avez-vous? -Dites-le, ne craignez rien de moi...» - -La jeune fille, du reste, ne semblait nullement effarouchée. Surprise -beaucoup plus qu'offensée, elle regardait droit devant elle, sans -crainte et franchement: parce qu'elle avait aperçu un visage nouveau, -elle s'étonnait, et ne le voyant plus, elle attendait pour voir encore; -cette simplicité d'âme me parut charmante et me plut comme un indice de -loyauté: une Parisienne se fût cachée, comme je faisais moi-même, pour -se renseigner sans se compromettre. J'avais pris le rôle de la femme, -moi, homme, et la femme m'en faisait honte. Je me sentis rougir, et je -quittai ma cachette. Je vins à la fenêtre, où je m'accoudai, avec l'air -innocent de celui qui examine un paysage. - -La jeune fille ne s'éloigna pas. Elle me dévisageait tranquillement et -je ne tardai guère à en être gêné. Ma fière assurance tomba devant la -sienne: la netteté de son regard intimidait le mien. Il demandait: - ---Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici? - ---Je viens vous aimer! - -J'aurais voulu crier ma réponse, mais décidément, la jolie Bavaroise, -avec sa franchise trop candide, désorientait ma fausse vaillance, et je -n'osais plus qu'à la dérobée risquer un rapide coup d'oeil. - -Mon malaise devint tel, sous cette surveillance fixe, que je quittai mon -poste, et, pour me donner contenance, je me remis à déballer mon bagage. -Cela du moins signifiait: - ---Constatez que je m'installe; je reste auprès de vous. - -Comprit-elle? Je n'en pouvais douter, et même je conclus qu'elle s'en -réjouissait, car son visage avait, à la fin, perdu toute expression de -tristesse. Mais l'heure du déjeuner arriva, et mes hôtes m'attendaient -en bas. Je dus quitter ma chambre, et je n'en sortis qu'à regret, avec -la hâte d'y revenir, pressentant déjà que j'allais passer entre ses -quatre murs la meilleure partie de mon séjour au pays d'Outre-Rhin, et -restreindre à cette blonde figure mon étude du monde germanique. - -Je revins, en effet, dès que le repas fut terminé, et, sous prétexte de -lettres à écrire, je m'enfermai chez moi. - -Ma voisine se promenait dans le jardin, en compagnie d'une dame âgée, -qui la suivait pas à pas. - -Elle était plus grande que je n'avais pensé; elle marchait avec une -dignité de reine, et très lente. Elle fit un bouquet: avant de cueillir -une fleur, elle l'examinait minutieusement, et réfléchissait; je notai -que parfois, au moment de briser la tige, elle relevait la tête, comme -pour écouter un avis ou pour faire un calcul mental, et souvent elle -s'éloignait sans avoir pris la fleur. - -Abrité derrière mon rideau, j'observais ce manège, qui dura longtemps. -Enfin, la jeune fille remit le bouquet à sa mère, et, s'approchant d'une -petite fontaine qui s'élevait au milieu du jardin, elle retroussa ses -manches flottantes jusqu'au-dessus du coude; je pus admirer ses bras, -ronds et blancs, qui brillaient sous le glacis de l'eau, comme des -miroirs. - -La mère dit: - ---Assez, Roeschen, assez! - ---Il fait si chaud, maman! - -Sa voix aux notes graves était mélodieuse, avec la même tristesse que -j'avais lue sur son visage; elle ne ressemblait pas à la voix des autres -jeunes filles, et je fus ému de l'entendre. La mère, avec une -condescendance exagérée répondit: - ---Oui, ma fille, il fait chaud, rentrons. - -En effet, cette journée de mai se faisait orageuse et lourde; elle -pesait sur les nerfs, et l'on entendait, au lointain, des grondements -sourds. - -Les deux dames rentrèrent dans la maison, puis reparurent dans la -chambre. La mère embrassa la fille et s'en alla. Je rouvris ma fenêtre. - -Ma voisine alors était assise près de sa table. Au bruit que je fis, -elle dressa la tête, m'aperçut, se leva et vint tout droit, comme pour -me rejoindre. - -Enhardi, je saluai et je souris. Mais elle resta immobile, et je pus -croire qu'elle ne m'avait pas vu ou qu'elle me supprimait. Mon sourire, -figé sur mes lèvres, devint stupide: à nouveau une gêne me prit, et -toute mon audace, encore une fois, s'en alla; je ne savais quelle -contenance tenir, et je m'interrogeais, quand la belle Allemande -retourna vers la table, prit son bouquet et revint. - -Avec un grand soin, elle choisit un iris, et le contempla longtemps: -puis elle le lança dans ma direction, et la fleur fit une courbe -violette. Instinctivement, j'avais tendu les mains. - ---Roeschen! - -Sans le vouloir, j'avais crié son nom. Elle parut surprise de -l'entendre, et m'inspecta avec plus d'attention. Mes bras étaient -toujours tendus vers la fleur et vers elle. Sans doute, je dus lui -paraître grotesque, car elle éclata de rire, fit une révérence, et ferma -sa fenêtre. - -Un peu vexé, je résolus de sortir avec affectation et de ne plus me -montrer ce jour-là. J'étais d'ailleurs fort intrigué, et je m'expliquais -mal les attitudes de la belle Allemande. Je me disais: - ---Les filles, en ce pays, ont des manières étranges. - -Au dîner, je réussis à apprendre de mes hôtes que la maison voisine -était habitée par d'honnêtes et riches bourgeois, qui avaient une fille; -très réservés, ils n'en dirent pas davantage, et je compris que ma -curiosité éveillerait des soupçons sans me valoir aucun renseignement. - -Le soir fut plus orageux encore que le jour. - -Dans un tilleul, entre les deux maisons, un rossignol chantait -éperdument. Seul, dans ma chambre et sans lumière, je guettai: une -faible lueur jaunissait les rideaux d'en face; et tout à coup, la -croisée s'ouvrit: un éblouissement me passa dans les yeux, et mon coeur -battit jusque sous ma gorge. - -La jeune fille, complètement nue, était debout. La lueur d'une veilleuse -l'éclairait à peine. Mon émotion fut telle que je crus m'évanouir; mes -jambes ne me supportaient plus; je tombai sur une chaise. Jamais encore -je n'avais vu d'autre nudité que cette des statues. Celle-ci ne leur -ressemblait pas: elle avait des seins plus amples, des hanches plus -larges, elle était rose, tiède. De ses deux mains, la jeune fille prit -ses cheveux défaits, puis elle éleva les bras vers le plafond, en sorte -que ses cheveux, tamisant la lumière, se déployaient derrière ses -épaules comme deux ailes d'or. - -Je demeurais en extase, retenant mon haleine. J'étais engourdi de -stupeur. Mes lèvres remuaient en baisers. Toute mon âme se concentrait -dans mes prunelles; mais, à force de regarder trop intensément, je -finissais par ne plus voir. Des cercles de lumière, violette, orange, -verte, passaient devant mes yeux. Je tremblais, et une grande douleur me -serrait le crâne. La belle créature tendait toujours ses deux mains vers -l'espace, et les remuait, comme pour appeler les étoiles. Il y avait, -dans son attitude, quelque chose de hiératique et de pieux qui imposait -le respect, presque l'épouvante. A cause de cela, sans doute, il advint -que je glissai sur les genoux, et que je demeurai dans cette posture de -prière, les mains jointes, pour adorer les gestes chastes et -magnifiques. - -Je n'eus pas l'idée de prendre ma lorgnette. La pensée ne m'en vint que -quand la fenêtre fut close. Longtemps encore je demeurai sur les genoux, -sans force pour me lever; j'avais les nerfs brisés, les épaules rouées, -et lorsque je voulus enfin me mettre debout, mes jarrets pliaient sous -moi. - -Je traversai ma chambre avec une lassitude que je n'avais jamais connue, -et j'étais triste infiniment... Pourquoi donc? A peine dans mon lit, -j'éclatai en sanglots; je pleurais dans mon oreiller, en le couvrant de -baisers qui buvaient mes propres larmes. - -Je sais maintenant pourquoi j'étais si triste. - -J'aimais. La révélation de la femme, brusquement, m'avait fait homme. -J'aimais pour la première fois. C'en était fini désormais des amourettes -de collégien en vacances et des flirts qui s'amusent d'un baiser furtif, -se contentent d'un billet donné, d'un serrement de mains, ou d'une fleur -offerte. - -Un être nouveau venait de se manifester en moi; je ne me reconnaissais -plus; mes pensées avaient changé d'objet, et mon âme, en une minute, -avait mûri. Cette curiosité vague, cette joyeuse attente de l'adolescent -qui rêve de tendresses et de caresses, instantanément s'étaient muées en -un sentiment grave, profond et torturant: le désir. - -Oh! la première femme nue que nous entrevoyons de nos yeux vierges! Elle -ne soupçonne pas la mystérieuse puissance de son apparition, le trouble -sacré qu'elle infuse, l'angoisse qu'elle répand dans notre adoration, ni -comment son image se grave au fond de nous pour n'être jamais oubliée! -Elle ressuscite dans l'éphèbe le premier émoi du Paradis terrestre, et -chacun de nous, une fois dans sa jeunesse, connaît la stupeur éblouie -d'Adam à son réveil, quand la nudité de la femme se révéla dans le -jardin béni, resplendissante de toutes les joies et de toutes les -douleurs qu'elle apportait au monde! - -La beauté de cette vierge apparue dans la nuit au bord de sa fenêtre, de -cette grande vierge nue qui levait ses bras vers le ciel, depuis lors, -emplissait ma pensée: je ne voyais qu'elle, je ne songeais qu'à elle. -Toute autre notion avait disparu; sa vision se dressait en moi, ainsi -qu'une statue dans son temple, idéalement blanche, et le reste du monde, -à l'entour, était noir. Mes lèvres ne savaient plus articuler qu'un mot, -son nom, et sans cesse j'en marmonnais les syllabes, comme un agonisant -en prière: - ---Roeschen... Roeschen... Roeschen... - -Lorsque, le lendemain, je la revis, vêtue de clair, à la même fenêtre, -mes mains se joignirent malgré moi. Peut-être je lui demandais pardon -d'avoir surpris à son insu le secret de sa beauté sainte. Peut-être... -Je ne sais pas. Je sais seulement que mes mains étaient jointes, mes -yeux noyés de larmes, et que rien d'impudique ne souillait mon amour. En -la regardant de loin, j'aurais voulu l'étreindre sur mon coeur, et -pleurer dans ses cheveux blonds; mais il me semblait que mon étreinte -fût restée chaste malgré tout, tant mon désir était pénétré de respect. - -Bien sûr, nos sentiments traversent l'espace, mieux que ne feraient les -paroles! Bien sûr, d'invisibles fils conduisent d'une âme à l'autre les -vibrations émanées de nous, et les coeurs entendent les mots qui -jaillissent des coeurs sans que la voix les profère! Nous étions là, -elle dans sa chambre, moi dans la mienne, séparés par les deux jardins, -et nous ne nous connaissions pas. Mais nous nous sommes reconnus, et -nous avons causé ensemble, intimement, longuement, et nous nous sommes -compris, nous qui ne parlions pas la même langue, et tout de suite nous -nous sommes aimés! - -Elle ni moi, ni l'un ni l'autre, ne songions aux obstacles, à la folie -d'un rêve impossible. Étranger en Allemagne, je traversais cette ville, -où je n'allais rester que peu de mois; jeune et sans gagne-pain, je ne -pouvais prétendre à choisir une femme, et mes seize ans ne -s'appareillaient guère aux dix-neuf qu'elle portait. Est-ce qu'on pense -à ces misères-là? Je l'aimais, je l'adorais, je lui vouais ma vie, -offrant ensemble tous les espoirs de mon coeur réalisés par elle, tous -les efforts de l'avenir réalisables pour elle! Je la voulais, je la -prenais, je l'avais prise comme elle m'avait pris, et rien ne nous -séparerait plus, sinon la mort, préférable au départ! - -J'ai passé là, devant elle, d'admirables heures bénies! - -Bien tranquille en ma chambre close, caché à tous les yeux et visible -pour elle seule, je m'abîmais dans la contemplation d'Elle. Deux fois -chaque jour, à des heures fixes, elle se promenait dans le jardin, -invariablement accompagnée de sa mère. Celle-ci lui rendait, dans sa -chambre, de fréquentes visites, dont j'étais averti par l'attitude de -Roeschen qui longtemps d'avance écoutait à la porte; je me dissimulais -alors: jamais on ne nous surprit. Dès que la vieille dame était partie, -ma voisine reprenait son poste, près de la table, un peu à l'écart, sans -doute pour n'être vue que de moi. Elle travaillait à de menus ouvrages -et levait la tête à chaque instant. Elle me regardait sans contrainte. -Parfois, elle me souriait, tantôt avec mélancolie, tantôt avec ironie: -et chaque fois son sourire, en pénétrant en moi, me parcourait d'un -grand frisson. - -Moins hardi depuis que j'aimais, j'avais pourtant osé porter mes deux -mains à mes lèvres, et j'avais, en tremblant, attendu sa réponse. - -Roeschen m'avait renvoyé mon baiser, et, tout bas, j'avais crié: - ---Je vous aime! - -Si bas que j'eusse parlé, puisque ma propre oreille n'avait pas entendu -les mots, la jeune fille m'avait compris, car aussitôt, du même -mouvement de ses lèvres muettes, elle m'avait dit: - ---Je vous aime... - -Alors, le monde me devint magnifique, et la vie délicieuse, et l'avenir -superbe! - -Je ne tenais plus au sol; mon corps allégé s'enlevait de terre. -J'aimais! J'étais aimé! Par Elle, la déesse du temple, la rose des -nuits, la beauté nue, l'unique femme! Désormais, j'avais droit à -l'étreindre, ce corps de vierge déjà possédé par mes yeux! Ce que -j'avais volé, elle me le donnait! Ma gratitude criait: «Merci!» Et dès -lors, entre nous, l'intimité se fit plus grande et très rapide. - -Sur des feuilles de papier, j'écrivais en grosses lettres des phrases -allemandes, et je la tutoyais. Roeschen me répondait par de semblables -pancartes, et quelquefois me tutoyait aussi: mais, la plupart du temps, -elle ne s'exprimait que par des symboles ou des aphorismes, évitant les -formules précises, les phrases personnelles. J'attribuais cette réserve -à la crainte d'une surprise, puisque sa mère, à tout moment, pénétrait -dans la chambre. Néanmoins, ses réponses étaient parfois si compliquées -que j'avais peine à en pénétrer le sens. - -Si j'avais dit: - ---Chante, pour que j'entende ta voix. - -Elle répliquait: - ---L'oiseau chantera. - -Mais elle ne chantait pas. - -Si j'avais dit: - ---Je veux te serrer sur mon coeur. - -Elle répliquait: - ---Le coeur bat. - ---Montre-moi ton bras nu. - ---Les bras embrassent. - -Toujours ainsi. Jamais elle n'accorda ce que je demandais, quoi que ce -fût: on eût dit qu'elle feignait de ne pas m'entendre. Peut-être -m'accusait-elle aussi de la même incompréhension, car souvent elle -m'interpella par une phrase ou par un signe auxquels je ne savais quoi -répondre. Jouait-elle à me proposer des énigmes? Il lui arriva maintes -fois de me présenter un objet quelconque, en m'interrogeant du geste; -elle me montra ainsi un portrait, son mouchoir, une carafe, mille -choses: devant mon indécision hébétée, elle riait, tournait sur ses -talons et ne s'occupait plus de moi. Un jour, pourtant, elle manifesta -un dépit très vif et se mit à froisser, jeter, briser tout ce qui lui -tombait sous la main. J'étais profondément désolé de la voir irritée de -la sorte, et je m'efforçais de comprendre son idée, la cause de son -courroux; mais je n'y réussissais pas, et je m'en affectais comme d'un -malentendu dont j'étais, moi seul, responsable. - -Nier qu'elle fût un peu étrange, je ne le pouvais, et cependant je -n'étais pas intrigué par ces bizarreries. Je les attribuais à notre -situation fausse, à l'impossibilité d'un rapprochement que nous -désirions tous les deux, à ce besoin d'un bonheur plus complet, dont le -manque, peu à peu, commençait à me tracasser moi-même. Loin de mal juger -son caractère, je me disais simplement: - ---Pauvre chérie! Comme elle doit être malheureuse, pour s'exaspérer -ainsi! - -En fait, je devenais très malheureux aussi, et impatient comme elle. La -grande joie de se dire qu'on est deux sur la terre, au bout d'une -semaine, ne me suffisait plus. - -Roeschen était à moi, si bien, si peu! Je m'irritais de ne la voir -jamais qu'au loin, et de la sentir mienne sans l'embrasser jamais, de -compter les jours qui passent et de piétiner dans l'attente de rien, de -voir approcher l'atroce date du départ, et de n'avoir rien fait pour -assurer notre bonheur! Ce souci m'angoissait au point que j'eus peur de -tomber malade. - -La nuit, pendant des heures, je surveillais, sur son rideau, la lueur -dorée d'une veilleuse... - ---Elle dort là! - -J'évoquais son beau corps et ses seins blancs entre ses bras tendus. - ---Tes lèvres! Donne-moi tes lèvres! - -J'envoyais des baisers dans les ténèbres, vers le mur épais. Chaque -nuit, le même rossignol chantait entre nous deux, dans le même tilleul, -comme au soir de l'apparition; et chaque nuit, dans la même musique, -pendant des heures, je guettais. Mais l'idole ne se montra plus, et de -nuit en nuit davantage je m'enfiévrais d'impatience. - -C'est ainsi que l'idée me vint d'aller à elle; la tentation, d'abord, me -parut folle, offensante pour la jeune fille, périlleuse pour moi, et je -la repoussai; mais bientôt je ne vis plus que le bienfait de cette -combinaison, les félicités qu'elle promettait; peu après, elle me parut -nécessaire, indispensable; finalement, je n'examinai plus que les moyens -pratiques de réussir. - -La tâche ne semblait pas matériellement très difficile: descendre au -jardin, cela m'était aisé, et quant au mur mitoyen, fait de moellons -irréguliers, je l'escaladerais en un instant; le plus pénible serait -d'atteindre, au premier étage, la fenêtre de Roeschen. J'examinai -soigneusement, à la lorgnette, la disposition des lieux, et j'étudiai la -muraille, pierre par pierre. Le coeur me battait si fort que la jumelle -tremblait devant mes yeux. Un volet du rez-de-chaussée et une gouttière -avec ses crochets de fer devaient faciliter mon escalade. Vingt fois je -la refis en pensée: ici, mon pied gauche, là, ma main droite; -rétablissement, la main gauche ici, droite, gauche, et j'atteignais au -bord de la croisée; rétablissement: «Je t'aime!» Et des baisers! - -J'écrivis: - -«J'irai te voir, veux-tu?» - -Elle me jeta une fleur. - -«Cette nuit, veux-tu?» - -Elle sauta, joyeuse, et battit des mains. - -«Tu laisseras la fenêtre entr'ouverte, veux-tu?» - -Elle ouvrit sa fenêtre toute grande. - -Oh! l'extase du premier rendez-vous, par une nuit d'été, et quand on a -seize ans! Il me semblait que l'univers entier n'existât que pour -attendre l'heure. Est-ce que la raison, est-ce que les périls peuvent -quelque chose contre l'appel d'amour et l'enivrant espoir de l'étreinte -promise? Le jour me parut long; le crépuscule tardait tant à venir! Je -guettais au ciel la première teinte rose du couchant, et, quand elle -apparut enfin, c'est l'aube de ma vie que je saluai dans le soir. - -Je t'aime! Je vais te voir! Te voir de près! Et mes lèvres écraseront -les tiennes! Et mes bras serreront ton souple torse! Et tes coudes si -blancs, que j'ai vus de loin, je les sentirai sur mon épaule! A cet -effleurement rêvé, ma peau frissonnait toute, et c'était comme un bain -où j'entrais des pieds à la tête. Je t'aime! - -Je ne concevais pas qu'il y eût rien de mal dans ce que j'allais faire. -Abusais-je d'une jeune fille? Non, certes! Elle a près de vingt ans, -elle m'aime, elle m'attend, je l'adore, j'ai voué ma vie à la servir, et -rien ne nous séparera jamais, lorsque nous nous serons rejoints. Je vais -loyalement à elle. Ni les obstacles du monde, ni les difficultés de -l'existence, ni l'argent, ni les conventions, ni même la volonté de nos -parents, rien ne pourra rien, puisque nous voulons! S'il faut, pour nous -unir, attendre que je sois majeur, on attendra, car notre amour est -assez fort, et, d'ici là, je deviendrai riche, pour jeter sous tes -pieds, ô ma belle fiancée, le tapis somptueux de la vie. Je t'aime! - -Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait de bonne heure. L'une après -l'autre, je vis les fenêtres s'éteindre. Les jardins bleus se remplirent -de calme. Le rossignol chanta longtemps et se tut, comme le reste. Le -parfum des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les heures tombaient -d'un clocher. J'attendais. Tout à coup, la fenêtre de Roeschen -s'entr'ouvrit. Nous n'étions convenus d'aucun signal, mais je pris cet -acte pour un ordre, et je partis. - -L'entreprise n'eut, au début, rien d'agréable. Plus que de plaisir, le -coeur me battait d'anxiété et presque d'épouvante. Avec les précautions -d'un voleur, je devais me faufiler dans l'ombre, ouvrir des portes; il -me fallut un bon quart d'heure pour atteindre le jardin de notre maison. -Dehors, je repris haleine. Je ne redoutais plus guère de réveiller mes -hôtes, et le plus difficile me paraissait accompli. En effet, je me -hissai sans peine sur le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mètres de -hauteur, et, quand je retombai dans le jardin de la bien-aimée, sur la -terre qui lui appartenait, chez elle, je crus atteindre au paradis: le -contact du sol m'électrisa de joie. - -Je ne craignais plus, je ne pensais plus. Je me ruai vers la maison. - -J'avais si bien calculé par avance les détails de mon escalade que tout -s'effectua sans encombre, au commencement du moins: par le volet du -rez-de-chaussée, les crochets de la gouttière et le linteau, -j'atteignais déjà la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et sans -prise; mes mains glissaient sur elle; accroché au mur, repoussé par lui, -je perdais l'équilibre, et le poids de mon corps m'emportait en -arrière... - -Là, j'ai connu le petit frisson de la mort; j'ai murmuré: «Roeschen...» -Elle ne vint pas. «Pourquoi ne viens-tu pas?» Sa main seulement, un pan -d'étoffe que j'aurais pu saisir, et je reprenais équilibre, j'étais -sauvé! «Adieu, Roeschen!» - -Ce drame d'agonie n'avait pas duré dix secondes. Je me souviens que -j'avais fermé les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et, d'un élan -désespéré, prenant appui sur mon propre poids, je sautai en avant. Mes -doigts purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y déchirai ma peau. -Ah! la bonne douleur, qui me rendait la vie! Mes bras m'enlevèrent; d'un -coup de reins, je fus au bord de la fenêtre, et, lentement, je poussai -la croisée, et, lentement, ma tête pénétra dans la chambre. - -La bien-aimée me regardait, tranquille, assise au bord de son lit. - ---Roeschen! - -Elle ne bougea pas en me voyant entrer. Elle n'éprouva aucune gêne, et, -pourtant, elle était à demi nue, recouverte seulement d'une ample -chemise qui dégageait son cou et modelait les rondeurs de son corps. - -J'étais assurément le plus ému des deux; n'osant avancer, je répétai: - ---Roeschen... - -Elle se leva et se mit à rire. Elle me parut très grande. Ses beaux -seins gonflaient sa chemise, qui, depuis leurs pointes, pendait toute -droite. Ses pieds étaient nus. Je m'élançai vers elle et je la pris dans -mes bras. Pour la première fois de ma vie, une poitrine de femme fut -contre ma poitrine, et je la sentais s'écraser sur mon coeur. La grosse -natte de cheveux blonds se trouva juste sous mon baiser, et j'y mordis à -pleines dents. - -La bien-aimée, entre mes bras, ne bougeait point. Je pensai qu'elle -s'abandonnait; mais elle posa tranquillement ses deux mains sur mes deux -épaules et se mit à me repousser avec une force lente, irrésistible, qui -m'étonna de la part d'une femme. - -Alors, dégagée, elle me demanda: - ---Avez-vous accroché la barque? - -Je crus avoir mal compris et que mes connaissances de la langue -allemande allaient être insuffisantes pour le dialogue. D'ailleurs, sans -attendre ma réponse, Roeschen se dirigea vers la fenêtre, qu'elle ferma, -et dit: - ---Le cadenas. - -Le loquet de la croisée était en effet muni d'un fort cadenas à lettres -mobiles, qu'elle fit jouer, et je vis ses petits doigts qui nous -emprisonnaient. - ---Ne ferme pas! Si l'on venait... - -Elle répondit: - ---On m'enferme; mais je connais le mot; on ne sait pas que je connais le -mot. - -Puis, elle se mit à rire; mais soudain, avisant mes mains ensanglantées, -elle me les montra avec terreur et recula vers le fond de la chambre, en -criant: - ---Tu as tué l'oiseau! Pourquoi avoir tué l'oiseau? - ---Plus bas, je t'en conjure! - -Elle se jeta à genoux, et son visage exprimait une épouvante atroce; -elle tendait ses mains vers moi et râlait: - ---Ne me tuez pas!... Grâce!... Ne me tuez pas!... - ---Roeschen, on va venir si tu cries! N'aie pas peur, Roeschen, je -t'aime, je t'aime! - -Elle se leva, subitement calme, et dit: - ---Si tu m'aimes, il ne fallait pas tuer l'oiseau. - ---Roeschen, je me suis blessé en montant... - ---Il ne fallait pas tuer l'oiseau. - -Elle hochait la tête, en un reproche muet, comme font les mères pour -gronder leur enfant, et, tout à coup, une sueur me glaça le front, en -même temps qu'une idée s'installait sous mon crâne: «Elle est folle!» - -Me voyant interdit, elle ajouta: - ---Oui, tu es méchant. Je ne t'aime plus. Nous ne nous marierons jamais. - -Boudeuse, elle s'assit en me tournant le dos à demi. Je regardais sa -nuque penchée; les frisons de sa tempe et le duvet de sa joue, traversés -par la lumière oblique de la veilleuse, faisaient un nimbe d'or autour -de sa tête si belle, si jeune, pleine de mort! - -Je n'osais plus articuler un mot: la pitié, l'angoisse, le désespoir me -rendaient stupide et sans pensée; machinalement mon regard allait de la -bien-aimée au verrou de la fenêtre, et devant mon rêve brisé, devant mon -bonheur anéanti, plus seul que jamais à l'instant d'être deux, trop -désolé pour réfléchir à rien, je ne songeais pas encore au péril de -cette chambre sans issue. Mais j'y songeai soudain en revoyant le -verrou. - ---Roeschen... - ---Méchant, ne me parlez pas! - -Elle se tourna tout à fait. Et je demeurais debout, à quatre pas d'elle. -Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes, en silence. J'inspectais -la chambre coquette et fraîche, qui, maintenant, m'épouvantait comme une -tombe, et le lit virginal, la fiancée qui n'en était plus une, toujours -aimée, et perdue à jamais. - -L'émotion était trop forte pour mon âge, et je me mis à trembler comme -un enfant. Je dus m'appuyer contre un meuble. Que faire? Et ce verrou! -Mon père m'avait dit: «Tu seras raisonnable.» Des souvenirs me venaient -à l'esprit, de très loin, vieux souvenirs qui remontaient de toute mon -enfance, et qui me harcelaient, disparates, touffus, sans cause. -Pourquoi pensais-je à tant de minutes oubliées? - -Je crus respirer de la folie, et, par crainte du poison qui me gagnait -le cerveau, je fermai la bouche avec effort. - -La jeune fille bougea la première: on eût dit qu'elle se réveillait. Son -torse, avec une imperceptible lenteur, se redressait, et son visage se -tournait vers la fenêtre; sa main gauche, en même temps, montait vers -son oreille, et, de l'index courbe, elle faisait le signe qui ordonne -d'écouter. Puis, d'une voix à peine intelligible, elle murmura: - ---Il chante... - -Elle se leva d'un saut, et, joyeuse, cria: - ---Il chante! - -Alors seulement j'entendis le rossignol du jardin. - ---Tu ne l'as donc pas tué? Ce n'est donc pas vrai, que tu l'as tué? - -Elle se jeta sur ma poitrine en sanglotant. - -Ah! si la veille on m'avait dit que je la tiendrais, frémissante et nue, -sans avoir d'autre émoi qu'un infini chagrin! Elle se crispait et se -collait; du col jusqu'aux genoux, elle adhérait à moi; le halètement de -ses sanglots appuyait sa chair à la mienne, et la tiédeur de son ventre -me pénétrait au fond de l'âme... - -Horrible et délicieux instant, où, malgré moi, mon désir virginal -pantelait vers cette beauté vierge, tandis que ma pitié pleurait sur -l'innocente, et sur moi-même aussi! - -Abuser d'elle, oh! je ne l'aurais pas fait, et je n'y pensais même pas, -et la seule pensée, ignominieuse, m'eût révolté d'indignation! Pourtant, -je restais là, prisonnier de ses bras, et quand elle me serrait fort, -une volupté tellement suave m'envahissait et me grisait, que je la -serrais à mon tour, sans le vouloir; même je baisais ses rondes épaules, -et je m'en blâmais, et je recommençais, sans force pour fuir, dépensant -toute ma vertu à ne pas me jeter sur ses lèvres dont l'haleine -chatouillait mon cou, appelait ma bouche, et c'est moi qui balbutiais: -«Non... non... pitié...» Et le lit était là, tout près! - -Non, certes, je n'aurais pas abusé d'elle! Cependant, peut-être, je -l'aurais fait, mon Dieu! La preuve, c'est que je disais: «Non... non...» -Pour résister et protester, j'y pensais donc et j'en avais donc envie, -malgré tout, et le supplice durait trop! - ---Écoute! dit-elle... - -Ses bras se détendirent. Elle ajouta: - ---L'oiseau ne chante plus. - -Le rossignol, en effet, s'était tu. - ---Il est allé dormir. Il faut dormir. C'est l'heure. - -Elle me quitta vivement, s'assit au bord du lit ouvert, enleva ses -jambes, preste, et disparut sous les draps. - ---Bonsoir. - -Elle se tourna vers le mur. - -Alors, un peu de calme se fit dans mes nerfs troublés, et bientôt la -pitié demeura seule. Mais la pitié dura peu: par un retour d'égoïsme, -une autre anxiété me prit: comment sortir de cette chambre verrouillée à -secret? La folle consentirait-elle à décadenasser la fenêtre? - -Je me rapprochai du lit: contre le mur, une masse informe de bête -blottie gonflait les draps, et les cheveux épars sur l'oreiller -décelaient seuls une présence humaine. Je n'osais parler, craignant les -mots qui risquaient d'être mal venus... - ---Roeschen... - ---Je dors. - ---Roeschen, il me faut aller dormir aussi. - ---Allez, dit-elle, et refermez la porte. - -Sans plus insister, j'examinai le cadenas, espérant qu'elle ne l'avait -pas exactement fermé. Il était fixe sur ses pitons solides. La -malheureuse pouvait seule me délivrer. Mais comment la persuader de -venir à mon aide? - ---Roeschen... - ---Allez dormir. - -Par quel subterfuge obtenir son consentement? Je cherchais... J'ai -trouvé! - ---Roeschen!... La barque est là. - ---Quelle barque? - ---Celle que j'ai laissée tantôt sous la fenêtre... Celle qui m'a -apporté, vous savez bien, Roeschen? - -Silence. - ---Il faut que je redescende dans la barque. - ---Oui, dit-elle. - ---Alors, il faut ouvrir la fenêtre... N'est-ce pas, vous allez ouvrir la -fenêtre? - ---Oui, dit-elle. - -Elle se leva, traversa la chambre, fit jouer le cadenas, ouvrit la -croisée; je me précipitai, enjambant l'appui, et, comme je me retournais -vers elle, pour un suprême adieu, la fenêtre se referma sur moi: -Roeschen avait disparu, sans même s'inquiéter de savoir comment je -descendais. - -En quelques minutes, je fus dans ma chambre. Le lendemain, je quittai -Munich et la Bavière, sans les connaître. Je n'y retournerai jamais -plus. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - _Envoi_ 1 - - Madame Hélène 3 - La marâtre 64 - La beauté 102 - Le coeur 111 - Le témoin 123 - Toute l'oeuvre 135 - Suprême idylle 153 - L'héroïne 162 - Le fiancé 175 - Le ballon 186 - La vision 206 - Curieuse 219 - Stérilité 236 - Une créature bizarre 269 - L'apparition 298 - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--2155. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les naufragés, by Edmond Haraucourt - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NAUFRAGÉS *** - -***** This file should be named 61489-8.txt or 61489-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/4/8/61489/ - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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