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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires de Aimée de Coigny - -Author: Aimée de Coigny - -Editor: Aétienne Lamy - -Release Date: February 13, 2020 [EBook #61390] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MéMOIRES DE AIMéE DE COIGNY *** - - - - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - MÉMOIRES - DE - AIMÉE DE COIGNY - - INTRODUCTION ET NOTES - PAR - ÉTIENNE LAMY - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y -compris la Suède, la Norvège et la Hollande. - - - - -IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8400-4-02.--(Encre -Lorilleux). - - - - - [Illustration: AIMÉE DE COIGNY - _portrait par A. Wertmüller_ - (1797) - appartient à Mr de Mandrot] - - - - -MÉMOIRES - -D'AIMÉE DE COIGNY - - - - -INTRODUCTION - - -I - -Il y a un fond de mépris dans la gloire que les hommes réservent aux -femmes. Ils ne célèbrent guère d'elles que la beauté. Les dons de -l'esprit et de l'âme ajoutent, ornements accessoires, à la parure des -privilégiées qui possèdent l'essentiel, la perfection du corps. Faute de -beauté, tout obscures et comme éteintes, quels talents ou quelles vertus -ne leur faut-il pas pour sortir de l'ombre? Si cette beauté est -éclatante, quoi qu'elles en aient fait, elles les absout et leur -séduction leur survit. Le moins méritoire des avantages est celui dont -on leur sait le plus de gré, et le plus court des triomphes perpétue -leur nom. - -Aux grandes amoureuses surtout va cette popularité posthume. On dirait -que, pour s'être données à quelques hommes, elles aient droit à la -reconnaissance de tous. La curiosité du public reste fidèle aux plus -inconstantes, il veut posséder les certitudes de leurs caprices, et des -écrivains graves mettent les scellés de l'histoire sur des ailes de -papillons. A cette sollicitude se révèle «l'éternel masculin», l'attrait -permanent de la chair de l'homme pour la chair de la femme. C'est lui -qui reconnaît dans les plus femmes des femmes «l'éternel féminin», le -chef-d'oeuvre de joie offert à l'homme par la nature. Et l'homme pense à -lui-même, quand il s'occupe d'elles. La célébrité durable qu'il accorde -aux dispensatrices les plus généreuses de cette joie est un -encouragement aux vivantes de ne pas se montrer plus avares. Dans ces -amours passées, le présent à son tour lit ses amours à venir. Ainsi, par -la commémoration des disparues qui pratiquèrent la religion du plaisir, -le culte de la volupté survit jusque dans le culte de la mort. - -Une autre gloire avait, à la fin du XVIIIe siècle, commencé pour «la -jeune captive» dont les plaintes inspirèrent André Chénier. Soeur -d'Iphigénie et non moins touchante, elle représentait, comme la vierge -antique, et contre la même cruauté de la politique meurtrière, les -droits d'une vie qui s'ouvre au bonheur. Le plus grec de nos poètes -semblait l'avoir parée pour le sacrifice qui est la destinée de -l'innocence et de la faiblesse dans les querelles des hommes. La -puissance du génie créant une légende, les premiers de ceux qu'avait -émus la plainte de la jeune captive crurent pleurer sur une victime des -justices révolutionnaires. Et cette existence si tôt et si cruellement -tranchée paraissait complète, privilégiée, puisque, assez longue pour -connaître tous les bonheurs en espérance, il lui avait manqué seulement -les années des désillusions, et puisque la morte avait obtenu du génie -l'immortalité. - -La légende, comme à l'ordinaire, était plus belle que l'histoire. La -jeune fille était une jeune femme, mariée depuis huit ans: elle échappa -à l'échafaud, et mourut en 1820 dans son lit. Pour Aimée de Coigny, -duchesse de Fleury, la renommée virginale et héroïque se continua en une -de ces réputations moins austères qui ne se sacrent pas, mais caressent. -Les temps si divers où elle vécut s'accordaient à lui reconnaître une -double puissance: tant de beauté qu'on lui eût permis d'être sotte, et -tant d'esprit qu'on lui eût pardonné d'être laide. La beauté de traits -n'a qu'une beauté, la beauté d'expression a autant de beautés que de -sentiments. Tous ceux d'Aimée se reflétaient sur son visage et passaient -dans ses attitudes. Le charme même de son corps était fait aussi de -pensée. Et cette pensée profonde, variée, imprévue, hardie en ses -examens, soudaine en ses ripostes, redoutable dans ses ironies, -irrésistible dans sa gaieté, tirait de sa mobilité même un charme de -plus et paraissait toujours nouvelle. Il y avait en elle trop de femmes -pour qu'on se défendît contre toutes: qui résistait à l'une cédait à -l'autre. Voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles qui -lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait les séductions -de son corps et les activités de son intelligence, précipitait aussi les -mouvements de son coeur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses -et que la lie de chaque joie épuisée donne la soif d'autres joies, -l'amour de l'amour avait fait, disait-on, à travers la diversité des -expériences, l'unité de sa vie. - -Sa mort parut d'abord délivrer de ces faiblesses éphémères ses mérites -dignes d'un souvenir durable. Ils reçurent aussitôt un hommage public, -et presque officiel, en un article que publia le _Moniteur_ et qu'avait -signé Népomucène Lemercier. Aujourd'hui, l'on ne connaît plus de cet -écrivain que les défauts; en 1820, on n'avait d'yeux que pour ses -qualités. Ce qui s'appelle maintenant la lourdeur de son style -s'appelait alors le poids de ses jugements. A cet âge de disgrâce où la -tradition du XVIIIe siècle était épuisée, où la fécondité du XIXe ne se -parait encore que de Chateaubriand, Lemercier, honnête homme, avec du -goût pour la pensée noble, quelques visions du sublime, et qui gâtait -ses idées en les exprimant, était le prince des médiocres, comme -Chapelain durant la jeunesse de Corneille. Chef d'école, il consacrait -en ces termes le talent de la disparue: - - * * * * * - -«Également familière avec les belles-lettres françaises et latines, elle -avait tout l'acquis d'un homme; elle resta toujours femme, et l'une des -plus aimables de toutes. Sa conversation éclatait en traits piquans, -imprévus et originaux. Elle résumait toute l'éloquence de madame de -Staël en quelques mots perçans. On a lu d'elle un roman anonyme qui, -sans remporter un succès d'ostentation, attacha parce qu'elle l'écrivit -d'une plume sincère et passionnée. Elle a composé des Mémoires sur nos -temps et une collection de portraits sur nos contemporains les plus -distingués par leur rang et par leurs lumières, qui réussirent mieux, -étant plus vivement tracés et plus sincères encore[1].» - - [1] _Moniteur universel_, 25 janvier 1820. - -Le public apprit comme une bonne nouvelle que cette remarquable femme, -non contente de répandre en une compagnie de privilégiés l'éclat sans -lendemain de sa pensée parlée, avait songé à survivre par sa pensée -écrite. Il espéra, grâce à la publication de ces oeuvres, connaître à -son tour la séductrice dont F. Barrière, huit ans après Lemercier, -disait: «L'esprit, l'instruction, la grâce et tous les attraits réunis -plaçaient la duchesse de Fleury au premier rang parmi les femmes de son -temps[2].» Mais, bien qu'une mode de curiosité pour la fin du XVIIIe -siècle et le commencement du XIXe suscitât partout les fureteurs -d'inédit, les pages annoncées demeurèrent introuvables. Il a fallu -accepter l'hypothèse de Charles Labitte: «Par malheur, le roman dont -parle Lemercier, et dans lequel les admirateurs du poète eussent cherché -avec charme quelques accents de la jeune captive, n'a pas été imprimé; -et remis, ainsi que des Mémoires sur la Révolution, entre les mains du -prince de Talleyrand, il paraît avoir été détruit[3].» - - [2] Barrière, _Tableaux de genre et d'histoire_, in-8º, p. 231. Paris, - Paulhan, 1828. - - [3] Ch. Labitte, _Études littéraires_, t. II, p. 184. - -En revanche, à mesure que les «Souvenirs» et les «Correspondances» de -cette époque venaient au jour, ils montraient Aimée de Coigny vivante, -suivie par l'attention anecdotière de ses contemporains, surtout de ses -contemporaines, et lui faisaient une autre renommée. - -Ces sortes d'écrits ne sont guère des jugements sur l'essentiel des -choses et des personnes; ce sont des bavardages sur les détails les plus -propres à distraire la curiosité de chaque jour. Aussi le succès actuel -de cette littérature ne prouve-t-il pas un retour au sérieux. Nos -oisifs, à la lire, se flattent d'avoir perdu leurs goûts frivoles; ils -l'aiment, au contraire, parce qu'ils y retrouvent leur propre façon de -comprendre et de vivre la vie: ces grands enfants croient s'intéresser à -l'histoire et continuent à n'aimer que les histoires. Surtout les -mémoires et billets où des femmes s'occupent de femmes ne racontent-ils -pas l'omnipotence des riens et l'obsession de plaire? Pour elles, qu'est -regarder l'une d'elles? Mesurer l'importance de leur contemporaine à -l'étendue du cercle mondain où, par consentement général, elle est la -première; mesurer son pouvoir au nombre et aux mérites des hommes qui, -non contents de l'entourer, ont vécu sous son charme; enfin, puisque la -preuve suprême du charme est l'amour, chercher par qui elle a été aimée, -et si, comment, pourquoi, et par qui la conquérante des coeurs se serait -laissé prendre le sien. Voilà précisément ce que ces voix du passé -racontaient d'Aimée. Unanimes à célébrer son esprit, mais seulement cet -esprit des mots qui est le fard de la pensée, elles appréciaient surtout -ses dons intellectuels comme auxiliaires, faits pour rendre plus -complets ses triomphes de beauté, et elles médisaient de ces triomphes -où elles surprenaient ses faiblesses. - -En 1825, parurent les _Mémoires_ de madame de Genlis. Personne n'avait -été mieux placé pour connaître le monde de l'ancien régime à la veille -de la Révolution: elle écrivait qu'il avait suffi à la jeune duchesse de -paraître pour conquérir la société, on pourrait dire la cour du duc -d'Orléans[4]. Mais madame de Genlis était née institutrice pour faire la -leçon aux succès des autres. Dès 1804, hâtive comme l'envie, dans un -livre qu'elle ne signa pas et où les victimes de sa mémoire étaient, -sans être nommées, enlaidies avec assez d'art pour demeurer -reconnaissables, elle avait dit Aimée «légère, étourdie, avec des accès -de gaieté qui ressemblent un peu à de la folie», et «quelque chose -d'indécent[5]». - - [4] «Madame de Fleury était fort jolie. M. le duc de Chartres l'aimait - tellement qu'il l'appelait sa soeur; elle l'appelait son - frère.»--Madame de Genlis, _Mémoires_, t. IV, p. 348. Paris, - Lavocat, 1825. - - [5] _Souvenirs de Félicie_, p. 180. - -Bien autres furent les sentiments inspirés par la duchesse à madame -Vigée-Lebrun. La grande artiste qui a rendu impérissables pour nous les -dernières grâces de l'aristocratie française avait aussi une plume, bien -qu'inégale à son pinceau. Ses _Souvenirs_, publiés en 1828, présentent -ainsi la femme qu'elle avait connue durant la Révolution: «La nature -semblait s'être plu à la combler de tous ses dons. Son visage était -enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus;... -le goût et l'esprit de la duchesse de Fleury brillaient par-dessus -tout.» C'est l'oeil difficile du peintre qui juge cette beauté du corps: -les autres mérites ont gagné le coeur de l'amie. Elle est d'autant moins -suspecte quand elle ajoute: «Cette femme si séduisante me semblait dès -lors exposée aux dangers qui menacent tous les êtres doués d'une -imagination ardente. Elle était tellement susceptible de se passionner -que, en songeant combien elle était jeune, combien elle était belle, je -tremblais pour le repos de sa vie; je la voyais souvent écrire au duc de -Lauzun, qui était bel homme, plein d'esprit et très aimable, mais d'une -grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je -puisse penser qu'elle était fort innocente... La dernière passion -qu'elle prit s'alluma pour un frère de Garat[6].» La bienveillante -observatrice admet, il est vrai, qu'aimer n'est pas faillir. Mais, -bientôt après, les _Souvenirs_ d'une autre contemporaine, la baronne de -Vauday, donnaient des détails peu platoniques sur l'aventure avec -Garat[7], et le caprice pour Lauzun n'avait pas semblé plus pur à un -autre témoin, Horace Walpole. - - [6] Madame Vigée-Lebrun, _Souvenirs_, t. II, pp. 60-62. - - [7] _Souvenirs du Directoire et de l'Empire_, par madame la baronne de - V..., Paris, Cosson, 1847. - -Les lettres de celui-ci furent connues du public en 1864. L'une, datée -de Paris, en 1794, quand Lauzun venait de mourir et la duchesse de -Fleury d'être arrêtée, se scandalise que «notre jeune étourdie, notre -gentille petite malicieuse», ne fit que «chanter toute la journée. -Puisqu'elle chantait au lieu de sangloter, je suppose qu'elle était -fatiguée de son Tircis et qu'elle est bien aise d'en être débarrassée». -Supposer à la fois en une personne le désordre et l'insensibilité, c'est -rendre plus inexcusable chacun des deux vices: le glacial ami de madame -du Deffant semblait mal qualifié pour cette rigueur de vertu. Est-ce -bien de la vertu? Elle n'a pas cet accent, elle est triste du mal -qu'elle constate, elle n'en triomphe pas. Cet homme était une coquette. -Il s'était mis à visiter la société de l'Europe comme ses compatriotes -en visitent aujourd'hui les paysages. Mais lui voyageait pour être connu -en plus de contrées, et il tenait par-dessus tout à passer pour -spirituel à Paris. L'attention qu'on prête à Aimée de Fleury lui semble -volée à Horace Walpole. De là, peut-être, sa malveillance. C'est une -antipathie de nature: c'est une rivalité entre la chaleur sans rayons de -sa houille anglaise, et la flamme claire, gaie, pétillante, d'un sarment -français. - -Mais, si les insinuations d'un jaloux sont suspectes, comment récuser -les aveux de l'accusée? Ces aveux sont venus de nos jours. Les archives -diplomatiques de l'Empire n'occupaient pas tellement le prince Lobanoff, -ambassadeur ou ministre, qu'il ne trouvât du temps pour se faire des -archives moins graves avec les correspondances où l'aristocratie du -XVIIIe siècle, à la veille de mourir, avait si bien écrit sa joie de -vivre. Admis à puiser dans cette collection, M. Paul Lacroix publia, en -1884, une partie de ces lettres[8], quelques-unes d'Aimée. Elles ne -laissent pas de doute qu'elle n'eût rien refusé à Lauzun, et, les aveux -allant plus loin que les soupçons, elles attestent d'égales bontés pour -un jeune lord, dont nul encore n'avait parlé. On a aussi, en ces -dernières années, découvert d'autres billets d'elle à Mailla Garat, et -ceux-là, tant s'y dévoile l'indécence des caresses, doivent demeurer -dans le musée secret des curieux[9]. - - [8] _Lettres de la marquise de Coigny_ et de quelques autres personnes - appartenant à la société française de la fin du XVIIIe siècle, - publiées sur les autographes, avec notes et notices explicatives, - par Paul Lacroix.--Jouault et Sigaux, 1884. - - [9] Ces quatre lettres à Mailla Garat sont dans la collection de M. - Gabriel Hanotaux. - -A chercher ses livres, on n'avait trouvé que ses amants. Les lettrés -eux-mêmes se sont mis à servir la seule de ses réputations qui eût -laissé des traces. Autour de cette tombe le myrte repoussait toujours, -ils n'ont entretenu que lui. Ils ont présenté les aventures de cette -femme comme son originalité et semblé croire que le plus charmant de ses -ouvrages était ses faiblesses. Il ne leur a plus suffi de celles qui -étaient connues, ils se sont ingéniés à en découvrir de nouvelles. Elle -est devenue le type de ces femmes portées de caprice en caprice, comme -ces jolies guêpes qui, sur chaque fleur où elles puisent sans se poser, -gardent leurs ailes étendues pour repartir plus vite. Cette butineuse -d'amour aurait volé de Lemercier à Jouy[10], et, hier encore, on la -montrait, passant de Garat en Garat, comme de rose en rose sur le même -buisson[11]. Elle a donné de l'imagination aux dictionnaires mêmes et il -n'est pas jusqu'à Larousse qui n'ait voulu dire sur elle du nouveau. -Elle gardait encore une gloire pure, les vers d'André Chénier. La -sympathie que la jeunesse du malheur inspira à la jeunesse du génie n'a -été qu'un roman de prison: «Dans quelle salle, derrière quelle grille -fut-il donné à Léandre de dire de sa bouche à la belle Héro les vers qui -ont éternisé le souvenir de ce lien charmant tranché par la guillotine?» -Mais si la grille et la salle restent incertaines à cet historien -scrupuleux, sans hésiter il nous transporte «sur le balcon où Roméo dut -posséder sa Juliette[12]». Ainsi presque tous ceux qui ont parlé d'elle -se sont piqués d'honneur à la déshonorer un peu plus, et sa gloire a -fini par n'être plus faite que de sa mauvaise réputation. - - [10] _Lettres_, etc., p. 202. - - [11] _Garat_, par Paul Lafond: in-8º, Calmann-Lévy, 1900, pp. 287-297. - - [12] Larousse, _Grand Dictionnaire_, au mot: André Chénier. - -Plus ces affirmations se sont multipliées, plus elles ont déçu. On en -savait à la fois trop et pas assez. Entre cette existence de succès -passagers et vulgaires, et l'aristocratie de goûts, d'allures, -d'intelligence à laquelle était rendu un hommage unanime, il y avait -contradiction. Le souvenir trop conservé de tous ses amours rendait plus -regrettable la perte de toutes ses oeuvres, et qu'ainsi tout en cette -femme eût été fragilité. - - -II - -Les amis des livres et des manuscrits savent que le feu marquis Raymond -de Bérenger passa une partie de sa vie à compléter et à mettre en ordre -les riches archives de sa maison, réunies depuis des siècles à -Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la conversation aimable -n'ont pas oublié la marquise sa femme. Elle m'avait toujours témoigné de -la bienveillance, je lui prouvais ma gratitude en rendant à son jeune -fils la sympathie dont elle m'honorait, et mes relations avec celui-ci -avaient survécu à la mort de la mère. - -Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur ma table de travail -un petit paquet et me dit: «Voici deux manuscrits que j'ai trouvés à -Sassenage. Tous deux sont des Mémoires, l'un de la duchesse de Dino, -l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosité vous en dit, lisez-les; si -vous les jugez intéressants, publiez-les. Je vous fais maître de leur -sort.» - -Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche de la politique, -dans une condition qui lui permettait de tant voir, et son aptitude -célèbre à tout comprendre, disaient d'avance que, pour elle, se souvenir -était intéresser. Mais, si la renommée a son attraction, le mystère -aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit dont l'auteur -semblait se cacher. - -La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple qui enfermait, entre -ses gardes de soie bleue, un cahier de vélin carré et épais comme un -volume; le large ruban d'un bleu plus pâli qui servait de signet; l'or -solide des tranches et des petites stries qui zébraient l'épaisseur des -plats, avaient une élégance joliment fanée par le temps. La date était -tracée sur la première page: «Mémoires écrits en l'année 1817.» Entre -deux grandes marges, le texte suivait, d'un trait épais et d'une -régularité pâteuse. Tous les experts en écriture, malgré les désaccords -qui font la doctrine de leur science, auraient sans hésiter reconnu dans -celle lourdeur appuyée une main masculine. Deux citations, l'une de -Sénèque, l'autre de Montaigne, accompagnaient le titre. Ce latin et ce -vieux français semblaient aussi révéler le lettré. Mais, après les -citations, venait une dédicace: - - «A M. le marquis de Boisgelin, pair de France. - - «Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le - gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé - près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie. - - «Acceptez donc les efforts de ma mémoire. S'ils manquent d'exactitude, - mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de - bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le - plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir - s'accomplir les voeux ardens que nous formions pour le bonheur de - notre patrie.» - -«Je suis payée.» La plume avait-elle, par mégarde, changé le sexe de son -maître? Mais un homme eût pu dire à un autre homme: «Votre amitié -honore,» il n'eût pas ajouté «et intéresse ma vie». Ceci est d'une -femme. Et que, malgré le latin et la virilité de l'écriture, l'oeuvre -fût d'une femme, cela était marqué dès le début des _Mémoires_. - - «Restée en France..., cachée dans un coin obscur de cette grande - machine appelée tour à tour République, Empire, Royaume..., je - pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune, si mes - habitudes de très pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon - titre de duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent plus - qu'un point dans ma vie, un point si loin et si effacé que les rêves - ont plus de consistance et de réalité.» - -L'ancien régime ne comptait pas en France autant de duchesses que n'en -ont depuis faites nos gouvernements révolutionnaires, les grâces -tarifées des chancelleries étrangères, et la badauderie des sociétés -démocratiques à accepter la fausse monnaie de la noblesse. Une duchesse -qui n'eût pas émigré était une rareté plus grande; une duchesse qui, en -1817, fût encore «pauvre citoyenne» et ne participât, ni par elle, ni -par les siens, aux «restaurations» accomplies par la royauté dans les -emplois, les prérogatives et les fortunes de ses partisans, était une -exception plus insolite encore: et cela, pensais-je, enfermait -l'inconnue en cercles de plus en plus étroits. Un peu plus loin, -racontant un séjour à Vigny, elle disait: «Je retrouve à Vigny tout ce -qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude d'avoir été -aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de quelques espérances -dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes -premiers jours; je vois la place où je causais avec elle, où je recevais -ses leçons.» Vigny, depuis la fin du XVIe siècle, était aux Rohan. Dans -les dernières années de l'ancien régime et sous la Révolution, il -appartenait à Armande-Victoire-Josèphe de Rohan-Soubise, devenue par son -mariage princesse de Rohan-Guéménée. Cette princesse, fort remarquable -d'esprit et très liée avec le comte de Coigny resté veuf, s'était -offerte à élever la fille de celui-ci. Cette fille était Aimée; Aimée, -par son mariage, était devenue duchesse, elle n'émigra pas, elle ne -reprit pas de rang à la Cour à la Restauration. Ces indices semblaient -trahir le nom de l'auteur. L'auteur lui-même le livrait plus loin, comme -enfoui au milieu de son texte, dans le récit d'une conversation avec M. -de Talleyrand. «Il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux -et, après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi en me -disant: Madame de Coigny...» Ce nom se trouvait signé à chaque mot par -l'écriture des _Mémoires_: entre ces pages et les lettres autographes -d'Aimée, l'identité d'aspect est évidente. Qu'enfin ce manuscrit se -trouvât dans la maison de Bérenger, rien de plus naturel. M. de -Boisgelin, pour qui il avait été fait, avait une fille qu'il maria à un -Bérenger[13]; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la succession de -son père entra ainsi dans les archives de Sassenage. - - [13] Raymond-Gabriel de Bérenger, officier de cavalerie, aide de camp - de Murat, puis officier d'ordonnance de Napoléon, mourut, le 30 août - 1813, d'une blessure reçue à la bataille de Dresde. - -La plus imprévue des circonstances mettait donc en mes mains cette -oeuvre que l'on croyait détruite. - -S'il eût été fâcheux qu'elle restât inconnue, les lecteurs en -décideront. Mais comme ces _Mémoires_, suite de témoignages et -d'opinions, doivent inspirer la même confiance que mérite le caractère -d'Aimée, et comme ce caractère reçoit une clarté nouvelle de ces -souvenirs, il ne faut pas séparer ce qu'elle dit de ce qu'elle fut. Au -moment où celle dont on a tant parlé va parler elle-même, il est temps -de la juger. Sa vie est une préface de son oeuvre. C'est ainsi que j'ai -été amené à étudier à mon tour cette femme célèbre et mal connue. - -Il y a pour un historien deux joies: découvrir ce qu'ignorent les autres -et renverser ce qu'ils croient savoir. Les familiers du coeur humain -prétendent que de ces deux joies la plus délicieuse est la seconde. -L'une et l'autre m'ont été données. Presque tous ceux qui se sont -occupés d'Aimée sont inexacts: inexacts même sur les dates de sa -naissance, de ses mariages, de son arrestation, de sa mise en liberté, -tous événements constatés par pièces officielles et à propos desquels il -suffisait de chercher pour trouver[14]. On reconnaît dans leur faire -l'artifice grâce auquel trop d'historiens, semblables à certains -marchands, donnent l'apparence du fini à des matières médiocres et -médiocrement travaillées. Le goût du public pour le nouveau dirige, mais -précipite, leurs recherches. Ont-ils mis la main sur quelque document, -au lieu de le contrôler, de le compléter, d'étendre avec patience la -certitude sur tout un sujet, ils veulent se faire un immédiat honneur de -leur bonne fortune, et se servent du détail authentique qu'ils ont -trouvé pour donner de l'autorité au reste, qu'ils inventent ou qu'ils -copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte raison en -ont-ils pris à l'aise avec les caprices du coeur. Aimée était un de ces -riches à qui l'on prête: ils lui ont prêté parfois sans garantie aucune -des accusations qu'ils avançaient, tant ils avaient confiance en sa -mauvaise renommée, et leurs jugements ont été plus légers encore que ses -moeurs. Ils ont introduit dans les livres le même oubli de conscience, -la même intrépidité de soupçons qui, si souvent, dans la causerie -mondaine, sacrifie, sans preuves, les réputations à la joie de médire et -à la gloriole de paraître informé. Aimée de Coigny fut étrangère à -plusieurs des intrigues qui ont fait sa légende, et celles de ses -faiblesses, qui ne sont pas contestables, eurent un caractère moins -méprisablement banal. Mais, de ces galanteries, il reste trop pour sa -mémoire, il y eut trop pour son bonheur. Dire ce que sont ces -amoureuses, de quel prix elles paient leurs triomphes, montrer l'envers -de leur gloire, n'est pas la moindre vérité à servir par le récit de -cette vie. - - [14] Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur mérite - appartient à d'autres qu'à moi. Une fois tracé le plan des questions - à résoudre, il a fallu demander les réponses à la bonne volonté de - plusieurs personnes que je citerai avec les documents fournis par - elles. Mais je tiens à nommer à part et tout d'abord M. Charles - Baille. Je lui dois les plus importantes précisions sur la vie - d'Aimée de Coigny, surtout la date de l'écrou à Saint-Lazare et de - la mise en liberté. L'hommage que je rends à son art de découvrir et - d'interroger les pièces historiques n'étonnera aucun érudit de - Franche-Comté: là le mérite de M. Baille a depuis longtemps fait ses - preuves. Une vie passée presque tout entière en province, l'intérêt - local des travaux, et le dédain de toute réclame avaient longtemps - enfermé cette réputation en des frontières trop étroites. Elle les a - franchies et depuis quelques années le _Correspondant_, la _Revue - Hebdomadaire_, la _Quinzaine_ et la _Revue de Paris_ font goûter au - public la science, l'esprit et le style de ce lettré. - - -III - -Les Franquetot de Coigny avaient d'abord été de robe. Au XVIIe siècle, -ils prirent l'épée. La couronne de comte, puis celle de duc et le bâton -de maréchal récompensèrent leur courage. On ne parvenait pas à ce rang -dans la noblesse d'épée sans compter dans celle de cour. Là aussi, la -faveur du prince avait assuré aux Coigny une importance croissante. Sous -Louis XVI, la famille était représentée par deux frères. L'aîné vivait -dans la société la plus intime de Marie-Antoinette. Madame Élisabeth -avait pour chevalier d'honneur le second, qui fut le père d'Aimée. Elle -naquit le 12 octobre 1769[15], au moment où l'aristocratie française, la -plus brillante d'Europe, avait achevé de transformer ses vertus en -élégances. Elle sembla éclore comme un tardif bouton de cette rose trop -épanouie qui, déjà penchant sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses -derniers parfums. Son intelligence fut précoce comme sa beauté, et non -moins soignée que son corps. Les penseurs, les historiens, les -philosophes français lui devinrent non seulement connus, mais chers, -mais compagnons. Savoir le latin n'était pas pour les jeunes filles de -son rang une rareté, mais elle le posséda jusqu'à la familiarité avec -les maîtres de cette langue. Son temps lui apprit beaucoup de ce qu'il -savait, il n'avait pu l'instruire de ce qu'il ignorait, et ce qu'il -ignorait était le devoir. - - [15] M. de Lescure, dans _l'Amour sous la Terreur_, fait naître Aimée - de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'année exacte, mais non le - jour. La date complète se trouve dans l'acte baptistère inscrit le - 13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch à Paris. - L'hôtel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue - Saint-Nicaise, et où naquit Aimée, était dans la circonscription de - cette paroisse. Je dois communication de cet acte baptistère et de - tous ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifié l'état - civil d'Aimée de Coigny, à l'obligeance de M. Orville. Ces pièces - avaient été déposées par Aimée de Coigny dans son château - patrimonial de Mareuil-en-Brie, et oubliées là quand, en l'an X, - elle vendit le domaine. Les premiers acquéreurs respectèrent ces - archives. M. Orville, dernier acheteur de la terre, les a examinées - et classées, comme il entretient le château, avec un affectueux et - intelligent respect du passé. - -Cette aristocratie, destituée de ses fonctions utiles, oisive et riche, -ne vivait que pour le plaisir. La foi, incommode aux passions et -humiliante pour l'orgueil de l'esprit, était dédaignée, et, échappées à -ce frein, les moeurs étaient libertines comme les pensées. La vertu de -Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua à la cour la majesté du -souverain. Dès l'enfance, Aimée, tout près d'elle, trouva cette école -d'immoralité; la pudeur des regards et la sainteté de l'ignorance furent -blessées en elle par des visions précoces du mal. A six ans, elle -perdait sa mère[16]: la femme distinguée qui éleva l'enfant était, comme -on disait alors, «l'amie» de son père. Un autre titre lui est donné dans -la page où Aimée parle de Vigny. «Voilà les petits fossés que je -trouvais si grands et le saule que mon père a planté au pied de la tour -de sa maîtresse.» Si aristocrate soit-elle d'esprit et de naissance, -comment la maîtresse du père apprendrait-elle à la fille la supériorité -du devoir sur l'attrait? Une telle éducation était faite pour enseigner -tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la dirige. - - [16] La comtesse de Coigny, née Anne-Joséphine-Michelle de Boissy, - mourut à Paris, en l'hôtel de la rue Saint-Nicaise, le 23 octobre - 1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour l'anatomie, - jusqu'à emmener avec elle, quand elle voyageait, un squelette, et - elle serait morte d'une piqûre qu'elle se serait faite en - disséquant. Ceux qui aiment à suivre la persistance et les - transformations des goûts héréditaires, sont libres d'attribuer à - cet intérêt de la mère pour les squelettes, l'origine des curiosités - de la fille pour les vivants. L'inventaire dressé à la mort de la - comtesse donne à ceux qui se plaisent aux renseignements plus sûrs, - sur la demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche à la - fin du XVIIIe siècle, des détails curieux. Il est publié à la fin du - présent volume. - -Il est vrai, l'éducation d'une fille n'est qu'une préface. Quand elle -semble achevée, un dernier maître succède, le plus persuasif, assez -puissant pour abolir l'oeuvre antérieure à lui et changer l'âme en -prenant le coeur: c'est le mari. S'il est aimé, un mari peut faire aimer -à sa femme tout ce qu'il aime, y compris la vertu. Mais il s'agissait -bien de cela dans les alliances d'alors! L'époux et l'épouse étaient les -personnages les moins consultés dans l'affaire menée par leurs familles, -et, pourvu que le reste convînt, il allait de soi qu'ils se convinssent. -Pour les Coigny, une alliance avec un Fleury, petit-neveu du cardinal et -qui serait duc, était un beau parti. Pouvait-on le prendre trop vite? -Ainsi Aimée épousa en 1784 un mari d'un mois plus jeune qu'elle et qui -n'avait pas quinze ans[17]! Dans ce ménage de poupée, c'est la fillette -qui est l'expérience et la raison. Avec un éveil hâtif de ses sens, la -voilà du monde, elle devient un atome de cette brillante poussière qui -danse dans un rayon de soleil. - - [17] Le mariage fut célébré le 5 décembre. Leurs Majestés et la - famille royale signèrent au contrat. André-Hercules-Marie-Louis de - Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, était fils du duc et de - Claudine-Anne de Montmorency-Laval. - -Elle était à l'âge où l'on s'amuse de tout; elle joua à la vie. Elle se -plut à la gaieté des autres, elle y ajouta la sienne, se trouvant deux -fois libre de tout dire, et parce qu'elle était déjà femme, et parce -qu'elle était encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace, -l'imprévu et cette acidité de fruit vert qui plaît aux palais blasés. -Versailles, bien qu'il n'eût plus de sérieux, avait encore de -l'étiquette. Aimée n'y parut guère. Paris offrait aux fantaisies de ses -allures un théâtre plus libre, et partout le même spectacle: l'universel -et public rapprochement des hommes et des femmes par des attractions -spontanées; le mariage déshabitué de défendre ses droits contre les -caprices qui séparaient, avec un parti pris d'ignorance et de libertés -réciproques, les époux. 1789 fut pour elle aussi la date où, sur la -ruine des vieilles moeurs, commença la tentative de la liberté. Elle -avait tout disposé pour goûter en une aventure beaucoup de plaisirs: -elle voulut non seulement satisfaire sa passion, mais l'amuser, -l'illustrer et l'accroître par le chagrin causé à d'autres. Elle se -donna tout cela en se donnant à Lauzun. - -On distingue d'ordinaire la noblesse d'épée et la noblesse de robe. On y -pourrait joindre la noblesse de jupes, celle qui faisait sa fortune par -les femmes. Les Lauzun étaient la plus célèbre des familles illustres en -cet art. Au Lauzun de la Grande Mademoiselle[18] avait succédé le Lauzun -de toutes les dames, à la ville comme à la cour roi de la galanterie. -Cette allure conquérante et rapide qui promettait à chaque femme si peu -de son vainqueur, au lieu de les mettre en défiance contre un bien si -partagé et si court, les rendait follement avides de ce qui était si -disputé. Sa renommée lui permettait de changer le rôle des sexes dans ce -que Montesquieu appelle «la muette prière». Ce sont les femmes qui la -lui adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait à se défendre, -inviolablement respectueux des laides. Il touchait d'ailleurs la -quarantaine, et, à une femme dont le mari n'avait pas vingt ans, eût dû -paraître presque vieux. Mais il avait gardé la séduction la plus -irrésistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions semblait être -la première, tant il donnait à chaque femme et avait l'impression qu'au -moment où il la désirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il était -un causeur d'une variété, d'une verve, d'une drôlerie sans pareilles. -Après plus de trente ans, un roi, et qui se connaissait en esprit, -gardait encore vivante l'impression de cette parole. En 1820, au moment -où furent annoncés les _Mémoires_ de Lauzun, Louis XVIII, qui savait don -Juan féroce comme la vanité et capable de soutenir, fût-ce par le -mensonge, son renom d'irrésistible, redoutait des insinuations -offensantes pour la mémoire de Marie-Antoinette. Il confiait cette -inquiétude à Decazes et l'un de ces billets qu'il lui écrivait chaque -jour, sur le ton d'un père à son fils, dit de Lauzun: «Il était -impossible d'être plus amusant qu'il n'était: moi qui te parle, je -serais resté vingt-quatre heures à l'écouter[19].» - - [18] Le premier Lauzun était un Nompard de Caumont. Ces Caumont - avaient une baronie qui devint comté en 1570, et, par lettres de mai - 1692, François de Caumont fut créé duc de Lauzun. Il mourut sans - postérité en 1723 et le duché échut à sa nièce, Marie Baudron de - Nogent, mariée à Charles-Armand Gontaut, duc de Biron. L'ami d'Aimée - et de bien d'autres était Gontaut et portait le titre de Lauzun - comme cadet. Ce fut son nom de galanterie. Il prit celui de Biron, - dès qu'il en eut le droit, pour faire la guerre et mourir. - - [19] Cité par M. Ernest Daudet, dans son livre _Louis XVIII et le duc - Decazes_. Plon, in-8º, 1899. - -Qui plaît aux princes n'est pas loin de plaire aux duchesses. Aimée fut -délicieusement fière d'attirer cette manière de héros: elle était femme -à lui renvoyer le volant des légèretés spirituelles. Ils s'étonnèrent, -lui de trouver tant d'à-propos dans tant de jeunesse, elle tant de -jeunesse dans tant de renommée, et leurs coquetteries se conquirent. - -Enfin, tout ce que Lauzun avait de coeur appartenait à une cousine -d'Aimée, la marquise de Coigny, à la femme dont Marie-Antoinette disait: -«Je suis la reine de Versailles, mais c'est elle qui est la reine de -Paris.» Prendre le plus séduisant des hommes à la femme la plus à la -mode, c'était triompher à la fois de l'un et l'autre sexe. Ce sont là de -ces raisons auxquelles il faut beaucoup de raison pour ne pas se rendre, -et il était difficile de débuter mieux dans le mal. - -On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun dans la discrétion -passionnée d'un amour tout idéal. Une seule chose le donnerait à croire, -c'est la constance de Lauzun pour cette femme: la fidélité d'un tel -homme est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il accepta le jeûne avec -la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il avait à Montrouge une de -ces «folies» qui servaient aux rendez-vous et qu'Aimée, dans une lettre, -appelle «mon pauvre Montrouge». Leurs rencontres n'y eurent aucune -originalité. - -L'extraordinaire fut le sérieux du sentiment que la plus évaporée des -femmes vouait au plus frivole des hommes. Lasse d'avoir jusque-là porté -seule le poids de ses pensées et de ses actes, que, ni son père ni son -mari n'ont dirigés ou soutenus, elle goûte le repos délicieux de confier -non seulement son coeur, mais son intelligence et sa volonté. C'est une -docilité qui cherche son joug. Rien jusqu'alors n'avait été plus -étranger à la jeune duchesse que la politique. Lauzun est opposant, la -voilà constitutionnelle. Elle dédaigne sa propre intelligence pour -prendre par imitation celle de son héros. En quoi elle perd l'une sans -acquérir l'autre, comme le prouvent ses lettres à son ami. Ce sont des -idées de Lauzun qu'elle délaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle -renchérit, rien de spontané ni de libre; de la lourdeur, de -l'artificiel, de la prétention. Mais ce renoncement au moi dans une -nature si originale, cette déférence poussée jusqu'à l'abdication dans -une âme si indépendante, cette idolâtrie jusqu'au manque de goût dans un -esprit si délicat, prouvent du moins sa sincérité à se donner tout -entière. - -Il lui fallut mesurer aussitôt quel peu elle était à cet homme devenu -tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse sans quitter la marquise, il -n'a entendu ajouter qu'un caprice à une habitude. Quand on croit deux -existences fondues en une, apprendre, et de l'être choisi, que le don du -corps est sans importance, la confusion des âmes sans intérêt, -invraisemblable la constance, quelle leçon d'amour! Tout ce qu'elle -rêvait d'idéal dans le désordre est chimère, tout ce qui l'instruit la -déprave. L'élève souffre d'abord de ces leçons: après deux ans, elle en -profite. - -Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie la sépare alors -de Lauzun. Soustraite à l'ascendant qui la réduisait à voir par les yeux -et à penser par l'esprit d'autrui, elle redevient la plus jolie à -admirer et la plus attrayante à entendre. Si elle ne trouve pas autour -des braseros italiens le feu d'étincelles qu'est la conversation -française, elle goûte à Rome d'autres joies. L'art, dont les -chefs-d'oeuvre l'entourent, lui donne, au témoignage de madame -Vigée-Lebrun, des émotions vraies et profondes. Mais, tandis qu'elle se -passionnait pour les antiques, des vivants se passionnaient pour elle, -et cette nouvelle querelle des anciens et des modernes finit par la -victoire de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules, se sentir -aimée est presque aimer. Lauzun était loin, ses leçons présentes, lord -Malmesbury l'emporta. Et malgré que la confiance de la duchesse dans la -solidité des liens illégitimes dût être fort amoindrie, et bien que -Malmesbury ne fût pas, comme son prédécesseur, un grand artiste d'amour, -mais eût surtout pour mérite sa jeunesse, ce fut aussitôt le même -abandon de cette femme remarquable à une volonté étrangère, le même -empressement à penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand -seigneur, la révolution de la France contre l'aristocratie l'indigne -plus encore que la révolte contre la royauté. C'en est fait, pour la -duchesse, des sourires à l'égalité: elle n'est plus que grande dame, -dédaigneuse du parti populaire. De ce respect envers la noblesse, la -duchesse excepte son époux. Une grossesse survint, qui dut le surprendre -plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il avait assez fait le mari, que -le temps venait de faire le gentilhomme, c'est-à-dire d'émigrer. Avant -son départ, il mit beaucoup d'élégance à rendre à la duchesse la seule -liberté qu'elle n'eût pas prise et pour laquelle il lui fallût le -concours de son époux. Il reconnut avoir diminué la fortune de sa femme, -ne lui reprocha pas d'avoir accru sans lui la famille commune, et -souscrivit à la séparation de biens[20]. Tout ainsi réglé, il rejoignit -ses princes à Coblentz, et elle, à Londres, son lord. - - [20] Le 9 juin 1792, décision du tribunal de famille: «Attendu que les - faits de dissipation continuelle articulés contre le sieur Fleury - sont vrais d'après l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance - personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de Fleury à - la privation du revenu de ses propres biens, et que la communauté - établie entre eux par leur contrat de mariage l'a été sous la foi - d'une administration sage qui n'existe pas... décidons que la dame - Fleury doit être séparée de biens d'avec le sieur son mari, en - conséquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous est donné par - la loi, à jouir et disposer de ses biens comme bon lui semblera, à - la charge toutefois de ne pouvoir aliéner ses biens immeubles - qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur de Fleury à - payer à la dame son épouse la valeur de ses bijoux et diamants qu'il - a vendus, avec les intérêts, suivant la loi, plus à lui rendre et - restituer tout ce qu'il a aliéné ou reçu depuis leur mariage et qui - a été stipulé propre en faveur de la dite dame...»--Archives de - Mareuil. - -Soit survivance de sa première passion à travers son infidélité, soit -vanité de suffire à plusieurs aventures et d'avoir des relais d'amour, -elle n'avait pas rompu sa correspondance avec Lauzun, devenu le général -Biron, et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succèdent de loin en -loin comme des actes interruptifs de prescription. Tantôt il semble que, -par des dégradations voulues de termes, elles fassent glisser tout -doucement l'amour dans l'amitié, tantôt elles renouvellent les anciens -serments, et, au lendemain de ses couches[21], Aimée dit plus que jamais -à l'amant trompé qu'elle est sienne. La femme qui a commis sincère sa -première faute en est à la duplicité, et c'est contre son corrupteur -qu'elle la tourne. Mais à Londres se trouvait aussi la marquise de -Coigny. Jacobine de coeur, elle s'est sauvée de Paris par peur des excès -qu'elle approuve et pour aimer en sécurité la révolution. Elle aussi -écrit à Lauzun des lettres, celles-là merveilles de tendresse fière, -contenue, mais passionnée, et, lui excepté, de malice malveillante -contre tout le monde. Contre Aimée, elle se contenta de dire à Lauzun la -passion de Malmesbury, et l'accouchement à Londres, comme petites -nouvelles données sans songer à mal: après quoi, elle se permettait la -perfidie de la générosité et concluait: «Il lui faut pardonner, parce -qu'il la faut aimer.» - - [21] L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de lui - dans l'existence de sa mère. - -Bientôt l'infidèle est contrainte d'avouer elle-même tout à Lauzun. En -janvier 1793, elle revient à Paris, Malmesbury l'accompagne, il est -arrêté. La duchesse lui a parlé souvent de Biron comme d'un ami, -Malmesbury n'a rien de plus pressé que d'écrire au général pour en -réclamer la protection. Relâché avant même que sa demande fût parvenue à -Biron, il raconte à Aimée la démarche toute simple pour lui, et si -compromettante pour elle. Elle devait à Lauzun une explication, elle lui -écrivit: - - «Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse plus sur la terre - d'autres ressources qu'en moi et par conséquent en vous, et que la - première menace du danger, qui me fait vous invoquer, apprenne votre - nom à celui qui a besoin d'une grande confiance pour n'être pas - jaloux? Je sais que vous avez dû recevoir un courrier très pressé et - bien effrayé de quelqu'un actuellement près de moi, que je vous ai - toujours laissé deviner sans positivement vous en parler. Il a été - arrêté par un quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'étaient - pas énoncés, quoique aucuns ne fussent probables, leur mystère - l'effrayait. Il est sorti comme entré, c'est-à-dire sans raison - expliquée, mais enfin il est sorti et c'est tout ce que j'en veux. Je - lui sais gré de son impertinente fatuité d'avoir recours à vous, dans - un moment de détresse, avec la persuasion de vous intéresser par votre - commun sentiment. S'il s'est un peu targué du mien, ne vous en choquez - pas plus que moi, mon ami, et ne vous fâchez pas si je suis fière - qu'il veuille bien s'en vanter. C'est à l'espoir de vous revoir ici - que j'attache l'idée d'un avenir heureux. Il m'est doux, mon ami, de - rentrer souvent dans mon coeur. Vous y êtes toujours le plus - constamment cher objet.» - -L'humiliante lettre, avec son style contourné comme pour envelopper -d'ombre et reconnaître sans les dire les faits indéniables! Lettre moins -humiliante encore par ses aveux que par ses coquetteries, par cette -persévérance de la femme prise au piège à poursuivre la double intrigue. -Mais, tandis qu'elle essayait de faire accepter par son premier amant le -second, celui-ci prenait congé. Soit que Malmesbury comprît le ridicule -où il s'était mis, en priant un rival de le réunir à la femme disputée, -soit que, rendu sage par la prison, il jugeât l'heure venue de s'aimer -lui-même en songeant à sa sûreté, il aspire, un siècle avant lord -Salisbury, au «splendide isolement», et regagne Londres. - -Aimée semble indifférente à sa perte, et comme délivrée par son départ. -Dans ce coeur qui a horreur du vide, Lauzun retrouve les droits de -premier occupant. Le malheur est qu'elle lui revient quand elle a besoin -de lui. La grossesse à cacher l'a tenue plusieurs mois hors de France: -l'absence d'une grande dame à ce moment prend un air d'émigration. Aimée -sent flotter autour d'elle la curiosité soupçonneuse des dénonciateurs. -C'est alors qu'elle écrit coup sur coup sept ou huit lettres à Lauzun; -elle caresse, mais elle demande. Elle rappelle leurs échanges de -portraits et de lettres avant de dire: «Envoyez-moi une attestation -comme quoi vous m'avez tenue cachée avec vous à Strasbourg pendant trois -semaines, depuis la fin de septembre jusqu'au 15 octobre.» Elle ajoute: -«Envoyez-moi aussi la permission de loger à Montrouge si la fantaisie -m'en prend.» Si Biron déclare qu'elle a quitté Paris pour se rendre près -de lui, il la déshonore comme femme, mais la consacre citoyenne. Et, -contre les visites domiciliaires, quel asile meilleur que la maison d'un -général patriote? Reste à gagner l'homme en réveillant ses désirs, en -lui donnant à croire que, dans cette maison, elle attendra de nouveau -«son plus tendre ami». C'est un marché où elle offre du plaisir contre -de la sûreté. Ne se dit-elle pas que, pour se sauver, elle expose Biron, -qu'une ci-devant compromet par ses lettres le général, que surtout une -attestation fausse et faite en fraude des lois contre les émigrés peut -le perdre: comment nommer un amour capable d'oublier les périls de ce -qu'il aime? A-t-elle pensé à ces conséquences: comment nommer un amour -capable de sacrifier ce qu'il aime? - -Lauzun n'est pas plus généreux. Si homme avait peu de droits à la -constance des femmes et devait prendre légèrement les caprices du coeur, -c'était bien ce roi des volages. Mais l'amour-propre des hommes à bonnes -fortunes est ainsi fait que l'infidélité leur semble permise à eux -seuls, et ces conquérants veulent régner à jamais sur les pays qu'ils -ont une fois traversés. Quand Lauzun se sut remplacé, son dépit s'exhala -en une lettre fort aigre à Aimée. Mais, quand elle parut revenir à lui -et qu'il démêla le calcul, sa colère grandit encore. Il ne songe pas -qu'elle lui a donné longtemps une affection désintéressée; que, dans les -pauvres coeurs, les sentiments même vrais sont mêlés d'égoïsme; qu'une -femme peut l'aimer encore tout en voulant profiter de lui; qu'elle est -menacée, et qu'elle a peur. Il songe qu'elle veut faire de lui une dupe, -tromper deux fois Lauzun! Son amour-propre blessé ne s'occupe que de -soi. Or il se sait menacé lui-même, sous le badigeon de son civisme -transparaît toujours son aristocratie, sa situation devient plus -précaire à mesure que la politique devient plus violente, il a assez à -faire de se sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de -Montrouge, et laisse sans réponse les lettres qui les réclament. Telle -est, après quatre ans, la laide fin de cette passion: commencée en -folie, elle s'achève en égoïsme. Cet égoïsme a mis à nu chez la femme -l'hypocrisie, chez l'homme la brutalité. Ils se sont, d'un dernier -regard, méprisés l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien à se dire. - -Lauzun, d'ailleurs, allait éprouver bientôt qu'on ne rompt pas avec la -démagogie aussi aisément qu'avec les duchesses. Arrêté, il n'obtint même -pas d'être prisonnier dans sa maison de Montrouge, qu'il avait refusée à -une amie. Et, le 1er janvier 1794, il mourait à quarante-six ans, avec -cette lassitude de vivre que les heureux contre le devoir trouvent au -fond de leurs plaisirs. - - -IV - -Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux s'assurer le -dévouement de l'amour, l'expérience eût été décisive. Tous deux -l'avaient abandonnée au premier péril, elle restait seule. En des jours -où les protecteurs devenaient si vite des suspects, elle commença à -croire, elle aussi, que sa solitude était sa sûreté[22]. Maintenant il -n'y avait plus que son mari à la compromettre: contre l'émigré elle -invoqua et obtint le divorce[23]. Malgré ce gage donné à la Révolution, -le 4 mars 1794, elle était arrêtée, conduite à Saint-Lazare[24]. Elle -n'avait gagné à son divorce que d'être écrouée sous le nom de -Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury. - - [22] Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le 18 mars - 1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à Paris devant les - administrateurs de police. Ils lui demandaient compte de son temps - durant les mois où elle avait disparu. Elle affirma n'avoir pas - quitté la France: son séjour en Angleterre fut escamoté en - «différents petits voyages autour de Paris pour se promener». Et - elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité dans sa rouerie - que les administrateurs, «ne trouvant aucune preuve d'émigration - contre la citoyenne, la renvoient en pleine liberté».--Archives de - la police; registre des interrogatoires des émigrés du 9 mars 1793 - au 25 ventôse an II. F. 22 et 23. - - [23] «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité de - Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République: Acte de - divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et - d'André-Hercules-Marie-Louis Rosset-Fleury... Les actes - préliminaires sont une décision du tribunal de famille rendue - exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième arrondissement de - Paris, ce vingt-trois avril dernier, de laquelle il résulte que - l'époux est émigré, et une citation aux termes de la loi... - Antoine-Edme-Nazaire Jaquotot, officier public, a prononcé ce - divorce en présence des témoins et de l'épouse qui a signé avec eux - au registre.»--Archives de Mareuil. - - [24] M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou juillet - 1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse en Italie, - c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux ans. Les - véritables dates sont fournies par la pièce suivante: «Convention - nationale. Comité de sûreté générale et de surveillance de la - Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an second de la République - une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce mois du Comité de - surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de sûreté générale arrête - que la ci-devant nommée duchesse de Fleury qui a dû être conduite - dans la maison d'arrêt dudit département ainsi que sa femme de - chambre anglaise seront amenées dans la prison de la Force ou toute - autre à Paris; sera quant au surplus l'arrêté du 14 suivi et - exécuté. Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté - générale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. Vu par le - représentant du peuple dans les départements de Seine-et-Marne et de - l'Yonne le 20 ventôse, an II de la République: Maure, - l'aîné».--Archives de la police, arrestations, ordres de mandats, - 7.406. - - La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres d'écrou - tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire avaient - été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le premier, - qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul aujourd'hui; le - second a disparu lors de la Commune, en 1871. Le mandat de transfert - signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il, avoir été exécuté - avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de Coigny être inscrit sur le - registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique parce que l'arrêté du - 14, transmis à Melun, fut visé seulement le 20 par le représentant - Maure. Transporter la prisonnière de Melun à Paris, la conduire à la - Force et peut-être comme on faisait alors, de prison en prison, en - quête d'une place vide, n'était pas l'affaire d'un seul jour. Aimée - dut être écrouée sur le second registre. - - En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la - dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une - écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une - date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du - registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises - antérieurement, par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur - cette liste est écrit: 26 ventôse, nº 886, Fleury Anna-Aimée - Franquetot (femme).--Archives de la police. Registre d'écrou de la - prison Saint-Lazare, 106-E. - -Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois son compagnon de -captivité. Le chant de pitié que la prisonnière inspira au poète fut-il -un aveu d'amour? En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort -prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprévues qui, sans -l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient, au hasard, fleurs -soudaines et violentes de l'angoisse commune? C'était, au contraire, une -ressemblance de nature, qui, s'ils se fussent rencontrés plus tôt, dans -les derniers des jours tranquilles, aurait préparé l'entente de leurs -coeurs. Chénier était un héritier de l'art antique et de la morale -païenne. Belles comme le marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme -les statues taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection -impure des corps faits pour le désir. Et de même que, dans ses vers, la -beauté achevée semblait une pudeur et étendait un voile d'innocence sur -la volupté de ses inspirations, de même la jeune femme cachait ses -audaces sous la grâce presque enfantine du visage et la trompeuse -candeur des regards. En elle le génie de Chénier eût reconnu sa vivante -image et, comme Prométhée, peut-être aimé la statue. - -Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri de liberté et de -justice, Chénier était devenu un autre homme. Le poète uniquement -soucieux jusque-là d'orner sa vie par l'art avait été surpris par la -révélation de plus belles beautés. Son intelligence avait vu la -stérilité de la joie apportée par les formes exquises aux voluptueux -subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure la société -humaine. Et quand, presque aussitôt, les sublimes promesses furent -démenties par les actes des lâches et des scélérats, il devint une voix -d'accusation et de colère contre ces voleurs d'idéal. Les chants de sa -poésie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet abandon de sa -gloire devint pour lui une autre gloire et plus rapide. A peine quelques -lettrés connaissaient le poète, l'écrivain parut aussitôt le premier -parmi les polémistes, et l'orateur assez puissant pour qu'on le comparât -à Vergniaud[25]: tant la nature lui avait été prodigue des dons qu'elle -lui prêtait pour si peu de jours, et tant il s'était lui-même donné à sa -nouvelle oeuvre. L'héroïque transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la -beauté antique, pour la France, patrie du droit immortel, ne redevint -poète que le jour où, prisonnier, il n'eut plus ni presse, ni tribune. -Alors, loin qu'il redemandât l'oubli de la défaite et des vainqueurs à -ses inspirations anciennes, sa lyre même lui fut une dernière arme pour -continuer le combat. Et quand l'amour dont il avait été le chantre -sensuel lui apparut jusque dans la prison, il ne le reconnut pas. Ces -galanteries lui prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces -«honnêtes gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait périr. Leurs -gestes de menuet dans la tempête, leurs rires dans la tragédie, leurs -baisers, qui épuisaient en plaisir le temps dû aux haines et aux amours -publics, furent sa dernière douleur. En ses satires inachevées il mit -toute l'amertume de son désenchantement: il y partage ses justices entre -les attentats des assassins et la légèreté des victimes. Son âme -tragique n'était plus capable d'oublier son deuil pour une passion -privée et fugitive. Il ne vit en Aimée que la statue de ce deuil, et il -n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des larmes les plus -touchantes contre la cruauté des bourreaux[26]. - - [25] Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a - écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à - Vergniaud». - - [26] Les vers sur _la Jeune Captive_ furent pour la première fois - publiés dans la _décade_ du 20 nivôse an III, quelques mois après la - mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion attendit - le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par quelques - lignes du _Génie du christianisme_, la renommée d'André Chénier. Il - cita précisément les vers de la _Jeune Captive_, et ils devinrent - célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On parlait d'une - Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve d'ordinaire si - informé, nommait dans sa _Causerie_ du lundi 2 février 1857, la - fille de la marquise, qui épousa le général Sébastiani. Pourtant la - vérité avait été écrite depuis longtemps, dans l'_Encyclopédie de - l'an VII_. L'ouvrage était de l'archéologue Millin, qui devint - membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare avec - André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les vers d'une note - qui ne laissait de doute ni sur le moment où il en était devenu - dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils avaient été faits. - Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour madame de Montrond, - par André Chénier pendant que nous étions ensemble dans la prison de - Saint-Lazare sous le règne de Robespierre. J'ai le manuscrit de sa - main.» - -Qu'il ait été cher à la _jeune captive_, il n'y a ni preuves ni -vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse, il avait cet -aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants, -mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. Ses yeux vifs étaient -petits, sa chevelure abondante et bouclée grossissait la masse de sa -tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se continuait la -grandeur de son front, comme si la pensée eût pris la place de la -jeunesse, et les trente-deux ans qu'il avait à peine semblaient plus -nombreux. Une femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid -et très séduisant; mais c'est un mauvais début de séduction que la -laideur. Et la duchesse de Fleury était d'autant moins portée à -distinguer le charme derrière cette apparence qu'à ce moment un autre -homme occupait son attention. - -Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare le jeune Mouret -de Montrond; sur le registre d'écrou, son nom de Mouret fut inscrit à -côté de celui de Franquetot[27]. Ce hasard le conduisait sur les pas -d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit une femme et entre où -elle entre. Cet air convenait au personnage. Il avait alors vingt-quatre -ans, la plus jolie tournure, avec cette mauvaise réputation qui semble -la plus enviable à nombre d'hommes et la plus intéressante à plus de -femmes encore. L'assurance lui était si naturelle et il la garda si -semblable à travers les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à -le désigner comme «signe particulier», même sur ses passeports. L'un, -daté de 1812, à côté du signalement ordinaire, porte, d'une autre main -que celle de l'expéditionnaire: «Bel homme, à l'air avantageux». Ce -passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont il était moins -fier. Le petit doigt de sa main droite se continuait, divisant la paume -de la main jusqu'au poignet. C'était un commencement de griffe, qu'il -tenait gantée, comme Méphistophélès. - - [27] La liste de Labat porte: 26 ventôse, nº 885 Mouret Charles (ou - François-Casimir). - -Envers une Marguerite qui n'était plus innocente, Méphistophélès se -montra bon diable. Pour que le tentateur pût la perdre plus tard, il -fallait d'abord la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril. La -loi des suspects avait été si largement appliquée que toutes les prisons -anciennes ou improvisées étaient pleines. Pour faire place aux nouveaux -suspects, il fallait se débarrasser des anciens et, comme mettre en -liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns paraissait le seul -moyen de loger les autres. Mais encore, pour guillotiner, fallait-il un -prétexte, et, contre la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de -charges. C'est à ce moment que fut découvert le complot des prisons: les -complots sont en tout temps la ressource des gouvernements embarrassés. -Les suspects devaient être irrités de leur captivité par provision et -souhaiter la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colères -et ces espérances un attentat contre la République. Pour recueillir les -propos dont on avait besoin, les provoquer, les suppléer au besoin, on -mêla aux suspects des hommes qui semblaient des prisonniers et étaient -des agents. A Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce métier. -Aucun d'eux n'était français. Le principal, Jaubert, acteur belge, avait -trouvé là le seul rôle pour lequel il fût doué, le rôle de traître. Il -le jouait à dessein assez mal pour que les prisonniers devinassent son -vrai personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs, -ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il traitait avec eux de leur -radiation, tout prêt à reconnaître l'innocence de qui la lui prouvait en -bonnes pièces. Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un autre. -Ces nouvelles victimes étaient sollicitées de se disculper au même prix, -et ces marchandages successifs réduisaient la liste à ceux qui, trop -fiers ou trop pauvres, semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et, -malgré la hâte des terroristes, il prenait le temps de faire et de -défaire, car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était de -moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort. - -Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un homme résolu à vivre, -et il n'aurait pas cru sauver toute sa vie s'il avait laissé périr -Aimée. Il sut qu'elle et lui figuraient sur la liste. Cent louis, dont -il négocia le versement à Jaubert, firent rayer les deux noms[28]. Celui -de Chénier était inscrit et resta. - - [28] Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais entra - à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans ses - Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans - doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux - jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à - l'échafaud, grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet - de prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune - des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en - apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser - des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux - avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne - périssaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils - accomplissaient leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait, - on les courtisait. J'avais à peine franchi le premier guichet, - lorsque je rencontrai sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par - l'éclat de quelques sujets passablement scandaleux et dont les - aventures ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha - de moi sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce - salutaire avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez - bien.» (T. I, pp. 107-108.) - - En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une histoire - des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait appel «à - tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la vengeance pour - obtenir tous renseignements de nature à mettre au jour le vaste - tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution». Un travail - sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur Jaubert qui jugea - l'occasion bonne pour donner le change sur son personnage. Après - avoir raconté comme sérieuses son arrestation et sa captivité, il - écrivait: «Telle était notre situation lorsque le commissaire des - administrations civile, police et tribunaux, est venu à - Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés - Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un membre - de la commission populaire qui venait interroger les détenus; tous - les coeurs étaient livrés à l'espérance, chacun de nous croyait - entendre le cri de la vérité et démontrer que son arrestation était - l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit aussi - appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux citoyens qui - m'étaient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole me dit: «Je - sais que tu es un bon patriote, je connais ta probité, j'espère que - tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre du Comité - de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrêt les ennemis - de la Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier. Il me - demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion tramé - à Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait existé, il - aurait été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance des - patriotes qui étaient dans cette maison.--«Voici les listes des - conspirateurs qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les noms. - Je vis avec frémissement plusieurs de mes amis notés sur ces listes - et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer contre - leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au risque de me - compromettre, je pris la défense de ceux que je connaissais avec - assez de chaleur pour les faire rayer. - - Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me rendis - dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur rendis - compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de Manini, des - listes que j'avais vues et de la défense hardie que j'avais osé - prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez heureux de faire - rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer: les citoyens - Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin de réputation, - Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien - constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa - fille.»--_Tableau des Prisons de Paris_, t. I, pp. 164-168. - - Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec Jaubert et - la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent attestées, lors - du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine Lamongière, - juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le commentateur - d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite. J'ajoute que, - désireux de retrouver le texte de cette déposition, j'ai fait faire - des recherches aux Archives: une lettre de M. le Directeur des - Archives m'a appris que le document n'existe ni dans la série W - (Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F (Comité de Sûreté - Générale). J'ignore donc où M. Becq de Fouquières a recueilli cette - déposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse en cet écrivain que - s'il affirme avoir vu la pièce il l'a vue. - -Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité, semblent rapprochés ici -pour montrer l'infériorité du génie sur l'intrigue dans la tactique de -la vie. Tandis que l'un achète les bourreaux, l'autre ne songe qu'à les -juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre ne s'occupe -qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience contre le mal triomphant, -et c'est pour envoyer à son père ses vers écrits sur des bandes de toile -qu'il corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans cesse la -liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles troubler ses pensées -et ne veut rien enlever par un inutile effort de salut à la dignité de -sa fin: il a toutes les maladresses d'une grande âme. Tandis que, pour -l'un, s'intéresser à une femme, c'est entrer dans sa familiarité, la -distraire, la servir et se faire de tout un moyen de plaire; l'autre -s'intéresse à elle sans qu'il tente rien pour l'occuper de lui; il ne -quitte pas à sa vue l'ombre de l'arbre que, dans le triste préau, il -préfère et qui étend sur ses méditations une solitude respectée par les -prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle pour elle, et, -sans lui demander rien dans le présent, il lui donne l'avenir. Il est un -des condamnés qui périssent le 8 thermidor, la veille du jour où la mort -de Robespierre allait tuer la Terreur elle-même. Et, quand il disparaît, -cette femme ne se doute pas du présent qu'il lui laisse, elle ne sent -pas sa propre vie diminuée de cette perte. Les exécutions où il a péri -la rendent seulement consciente du danger auquel elle échappe, et le -sort tragique d'André n'accroît en elle que l'intelligence du service -rendu par Montrond. - - -V - -La gratitude d'une jeune femme envers un homme jeune et beau prend -aisément un autre nom, et l'on est un peu excusée de perdre la tête pour -qui l'a empêchée de tomber. Le 9 thermidor ne les avait délivrés tous -deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que deux mois plus -tard[29]. Cette prolongation de captivité, qui ménageait un rendez-vous -perpétuel à Montrond près d'Aimée, était pour lui la plus heureuse des -chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine, il vit la -possibilité de conduire l'aventure au mariage. Pour un petit gentilhomme -de Franche-Comté, c'était un gain inespéré de s'attacher à une grande -famille et à une grande fortune. Pour Aimée, au contraire, ce mariage -était une déchéance. Son divorce d'avec le duc de Fleury n'était -jusque-là qu'une mesure conservatrice de ses biens et protectrice de sa -personne. Si peu religieuse que fût l'aristocratie, il était dans ses -moeurs de violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter une -seconde union alors que le duc de Fleury n'était pas mort, c'était pour -la duchesse perdre, outre son titre et son rang, cette considération -distincte de l'estime, mais inséparable des convenances sociales, -qu'elle avait obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la main, -eût satisfait son amour sans changer sa condition. Mais changer de -condition par l'amour était le but de Montrond. Curieux renversement des -rôles, c'est la femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est l'homme, -et quel homme! qui tient à donner à sa passion la solidité d'un contrat. - - [29] Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois et - trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la - formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention - Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel, - Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre - Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du - Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.--_Archives - de la Police_. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242. - -Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire une sottise, car elle -la fit. Quatre mois après sa sortie de prison, elle consentit à ce -mariage. De nouveau et plus complètement elle se donnait toute à la -ferveur de son amour et préférait à tous les avantages la joie d'obéir à -l'homme en qui elle cherchait un maître[30]. - - [30] Extrait du registre des actes de mariage de la commune de - Boulogne, département de Paris: - - L'an troisième de la République française, une et indivisible, le 9 - pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit - Boulogne, - - A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la commune, - le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de vingt-six ans, - fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et Angélique-Marie - Arlus, ses père et mère, de la commune de Delaceux, département du - Doubs, - - Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans et demi, - fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel - Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle femme divorcée de - André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant l'acte qui m'a été - présenté en date du sept mai mil sept cent quatre-vingt-treize, an - deuxième, rendu exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième - arrondissement de Paris, le vingt-trois avril de la même année, - duquel il résulte que l'époux est émigré.--Archives de Mareuil. - -Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes ses leçons, lui -enseigna que la fidélité à l'ordre ancien, dont toutes les institutions -gisaient à terre, était inintelligence; que leur destruction avait à la -fois affranchi et isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la -sagesse, dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société -future, était de garder tout son dévouement à soi-même et à son plaisir. - -C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée et sacrifiée -pour le triomphe d'intérêts publics, la nature humaine reprenait partout -son équilibre dans l'égoïsme. Les républicains vainqueurs voulaient -jouir du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates aspiraient à -une paix qui sauvât quelques restes de leur fortune personnelle. Égale -était leur hâte d'oublier, ceux-là leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs, -dans le plaisir, et ainsi ils devenaient nécessaires les uns aux autres. -Les anciens nobles avaient besoin des révolutionnaires pour obtenir -grâce comme émigrés, restitutions comme propriétaires, accès comme -parents pauvres aux fêtes que pouvaient seuls donner les parvenus de la -Révolution, accapareurs de l'argent, des belles demeures, des objets -d'art, des accessoires indispensables à la vie mondaine. Et ces parvenus -avaient besoin de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la -grâce, la simplicité élégante, la transmutation de la richesse en luxe. -Une société nouvelle se forma par le mélange des deux classes. Même aux -jours où la République proscrivait la politesse comme un crime -d'incivisme, quelques étrangères, attachées au monde ancien par leur -naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie ou par leur -curiosité, avaient commencé ce mélange. La plus illustre était madame de -Staël; les plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attachées par -le sang à la Maison de Savoie[31] et par le choix à la Révolution, -n'avaient pas quitté Paris, même pendant la Terreur. L'éclat que leur -origine donnait à leurs opinions, leur familiarité avec les chefs -populaires avaient assuré à ces étrangères le privilège d'entretenir, au -milieu du silence, un murmure de conversation. Par les portes -discrètement entr'ouvertes quelques Françaises d'égale naissance et -demeurées à Paris avaient été heureuses de rentrer dans la vie de -société: telles la princesse de Vaudemont et la vicomtesse de Laval. -Cette société grandit avec la sécurité qui, sous le Directoire, venait -de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille à madame de Staël, -il avait dû à madame de Laval des plaisirs moins fades que la -reconnaissance[32]. Dans cette compagnie, où il était heureux de -retrouver l'éducation de l'ancien régime, il introduisit les plus -distingués parmi les hommes du régime nouveau. De ce centre où la vie -resta simple, avec la seule élégance des manières et le seul luxe de -l'esprit, la société mondaine allait s'étendre en cercles de plus en -plus vastes jusqu'aux fêtes officielles, où tout était dorure, spectacle -et foule. - - [31] Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu - faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles - fussent de très bonne maison. - - [32] Aimée de Coigny, dans ses _Mémoires_, dit de madame de Laval: - «Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie, actuellement - son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire - sur lui.» - -Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté et l'amitié lui -ouvraient les demeures de la vicomtesse de Laval et de la princesse de -Vaudemont. Elle soutint à son avantage l'examen de celui qui était le -grand juge du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est -sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, qui -redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la fois ombre et force, -suivre, soutenir, lancer la danseuse, et donner plus d'ailes aux -envolées de sa compagne: moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle -reprend haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on tolère son -talent dont la perfection est d'être discret. M. de Montrond était -l'homme fait pour jouer ce personnage. Nul n'était moins encombrant. -S'il aimait à se mêler aux acteurs de la comédie humaine, c'était non -pour leur disputer la scène, mais pour voir de plus près tous les -mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait le silence qui aide à mieux -observer, le rompait par des mots désenchantés, aigus, ironiques, mais -rares, comme s'il dédaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il -se montrait aristocrate, il ne forçait jamais sa veine pour fournir plus -d'esprit qu'il ne lui en venait. Et cette philosophie imperturbablement -contemptrice de la nature humaine, et cette persévérance à trouver un -amusement dans la laideur, et cette discrétion à apprendre aux autres le -peu de cas qu'il faisait d'eux, et cette conformité entre son mépris de -tout et son absence de toute ambition, lui composaient une figure. C'est -ainsi que, lui aussi, avait réussi même auprès de M. de Talleyrand. -Leurs scepticismes s'étaient attirés. Dans la différence de leurs -conditions, ils se sentaient de même nature, leur intelligence aimait -l'insensibilité de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une -gageure, cherchait lequel des deux était le moins dupe du genre humain. - -Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société qui survivait -encore en France, si le monde révolutionnaire se para d'elle, fier du -gage qu'elle lui avait donné par son mariage irréligieux, si Montrond -eut sa part de ce succès, que devenait dans le succès le bonheur? - -L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui, pour rester des -mérites, doivent apparaître de loin en loin. La prétention à n'être dupe -de rien est elle-même une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend -incapable de croire à rien de désintéressé, de noble, et, vue de près, -fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise. Avoir tant sacrifié à -un homme, satisfaite pourvu qu'il reconnût en cette largesse la preuve -d'un entier amour, et se trouver unie à un négateur des générosités et -des dévouements, qui s'estime de n'estimer personne et a assez affaire -de s'aimer, était, pour une femme, de toutes les déceptions, la moins -attendue et la plus cruelle. Quand elle eut achevé son voyage de noces, -le vrai, l'important, le redoutable, celui que chacun des époux fait -dans l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour davantage, -l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle finit par prendre en -horreur cette humeur égale dont nulle émotion ne troublait jamais -l'équilibre, ces jolis mots qui assassinaient élégamment le respect, -l'estime, la confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre -plaisir qu'à la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît rire son -esprit de ce qui faisait pleurer son coeur. - - -VI - -Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues plus de -cinq années, obstinée à espérer encore. Mais, le jour où elle n'eut plus -de doutes sur sa méprise, cette femme mal gardée par le devoir devait -chercher une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les -entraînements de coeur plus de logique et moins de hasard qu'on ne -croit, si un homme avait chance de lui plaire, c'était le moins -semblable à son mari. - -Or, en même temps que Montrond décourageait Aimée, le Directoire avait -lassé la France, et la même loi des contrastes venait de triompher dans -le régime nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement collectif, -la corruption des hommes publics, l'incapacité de la démagogie, les -excès de la tribune, trouvaient pour terme le geste impérieux et bref -d'un soldat. La Constitution accordait, il est vrai, à la liberté, des -avocats d'office. Mais, en écrasant sous le nom de Tribuns ces hommes -qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple, obtenaient seulement -licence de plaidoirie en faveur des franchises publiques devant un corps -législatif choisi par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la -plus discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions -créées pour le travail silencieux et rapide, ce monopole du bavardage -aux tribuns n'allait pas sans un peu de ridicule, et semblait calculé -pour le leur donner. - -Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à entretenir, par la -vie de salon, le goût de la controverse, redoutaient la main autoritaire -de Bonaparte. En vain, leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer -au plus fort: la société dont il avait été l'arbitre persévérait, avec -madame de Staël, à vouloir un gouvernement d'opinion. M. de Montrond -suivait M. de Talleyrand, Aimée de Coigny resta aux côtés de madame de -Staël. Il y avait une certaine grandeur à réclamer contre le génie les -droits de la raison, à défendre, malgré un peuple fier d'obéir, la -souveraineté nationale. L'abandon même où se trouvait le droit de tous, -qui n'intéressait presque plus personne, et le péril de ces obstinés, -assez hardis pour contredire la toute-puissance du maître, donnaient aux -tribuns opposants un air de courage et de magnanimité. Dans les salons, -on prodiguait à ces survivants du régime parlementaire l'empressement -flatteur et les faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force -d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes mondains. - -Au nombre de ces tribuns était Garat[33], de cette dynastie qui -fournissait des acteurs au théâtre et à la politique. Le tribun chantait -d'une belle voix la liberté, comme son frère, le grand Garat, les -romances. Si sa renommée n'était pas égale, il avait pourtant son -public, et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la bruyante -indépendance irritait le Premier Consul[34]. C'est sur ce Mailla Garat -que s'égara le choix d'Aimée. - - [33] La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci - était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque. - Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux - soeurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint - prêtre et une de ses soeurs religieuse. Pour lui, avocat, député - important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous la - Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain du - 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique par le retour - des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824, royaliste et - chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était, pour ne pas - périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et voguait - satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang. Mais - lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut - ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi - de l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il - n'espéra plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas - d'enfants. - - Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis membre de - l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils, Pierre, - Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort en 1823, fut - le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune qu'à sa voix et - à ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais Mailla, né - en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et quand, à - trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent: - - Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat? - C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat. - - Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation. - La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, que son - ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur des Archives, - lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la politique fit de lui - un secrétaire général à la préfecture de la Gironde; la politique le - destitua au retour des Bourbons. Quand il n'eut plus de protecteur, - il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux son oisiveté jusqu'à sa - mort, en 1837. - - Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand celui-ci - eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme secrétaire - et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut - cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins de - talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle - Joseph et obtint une perception à Vaugirard. - - Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus - de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au - milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout - privilège est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui, - de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la - clientèle des hommes publics. - - [34] Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour devant - le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait - répondu:--Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et chez - Mailla Garat.»--_Mémoires sur le Consulat_, Paris, 1826, p. 34. - -Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, avouée, -admise, la plus maritale des situations illégitimes. Sans doute fut pour -quelque chose dans les coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un -homme à une femme, de voler un amour connu[35]; c'était l'espèce de -larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut pas suffi pour -qu'elle agréât «ce petit homme à l'air chafouin[36]». Mais, obsédée par -la laideur morale d'un bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui -proscrivait toute émotion comme une inintelligence, elle en était venue -à croire que la plus enviable beauté de l'homme était: croire, aimer, se -dévouer. Garat, qui avait sans cesse à la bouche l'intérêt général, les -droits du peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant d'une -grande cause, une manière de héros. Elle cherchait une âme, elle ne -regarda pas au corps où cette âme s'était logée. - - [35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée - aurait mise dans sa mauvaise action: - - «Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de - Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à - rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir - concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse, - impatientée par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme. - Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez - madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son - écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun, - ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire. - Après son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet - descendit à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire - renvoyer à la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de - Mailla qu'on pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de - l'écritoire excitait la curiosité de madame de Condorcet, elle y - céda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possédait ce coeur - qu'elle croyait tout à elle.»--_Souvenirs_ de la baronne de Vaudey, - p. 10. - - [36] _Souvenirs de la baronne de Vaudey_. - -Cette psychologie semble superflue au récent biographe du chanteur -Garat. M. Paul Lafond, persuadé que la nature ne prépare pas de si loin -les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il, -était irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à se -défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne louée en commun -avec mesdames de Bellegarde, elle présenta son vainqueur à ses amies, il -amena son frère: ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât -d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que Aimée se consolât du -chanteur avec le tribun. Cela est fort simple, même trop. M. Paul Lafond -affirme, mais il n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain -un soupçon qui serait une présomption de preuve, pas même du grand Garat -un billet, ne fût-ce qu'une preuve de présomption. Rien n'est pas assez. -Et comme, tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison deux -années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation l'enterre plus -jeune de deux ans qu'elle ne fut prise par la mort; comme, tantôt, un -peu tardif, il ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès -1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la prend pour la -marquise de Coigny, quand il déclare écrits pour elle les Mémoires de -Lauzun, on a droit de croire que, s'il a confondu les deux cousines, il -a pu mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est qu'un -écho incertain de quelque vantardise orale où se trompait elle-même -l'incommensurable vanité du chanteur, il suffit de répondre: «Chansons -que tout cela.» - -Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aimée apportait, -dans cette nouvelle tentative, la même vocation d'obéissance, le même -besoin de se rendre semblable à celui qu'elle aime. Orléaniste avec -Lauzun, aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, la voici -républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas un caprice de vanité ou -de désoeuvrement qui la livre à un petit-maître; comme, conduite à une -même faiblesse par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par son -dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme qu'elle croit estimer, -elle semble aller au désordre avec une âme neuve. Elle apporte à se -perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments que ni -son éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes -fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime où Montrond tenait -l'espèce humaine le préparait à ne subir l'infidélité ni comme une -surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos -passions calment nos passions; il était trop joueur pour être -importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux «beaux yeux de -la cassette», où il puisait souvent, et Aimée se laissait ruiner, -indifférente à la fortune. Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je -suis ta vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir à un -autre, elle voulut, pour être tout entière au nouvel élu de son coeur, -rompre le reste du lien qui l'attachait à Montrond. Le divorce fut -prononcé[37], et c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait -désormais courir les hasards du coeur. - - [37] M. de Lescure, dans son livre _l'Amour sous la Terreur_, écrit - qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre, - et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à dos et pour - y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, à peine - échappées à la mort, partissent pour un pays en guerre avec la - France, cherchassent le risque d'être au retour pris comme émigrés; - le séjour de l'Angleterre avait trop desservi Aimée pour qu'elle dût - être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois, - mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aimée accomplit les - premières formalités pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal, - an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est présenté - quoique sommé», et «sur la réquisition expresse de la dame - Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité - d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage qui a eu lieu - entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel Montrond et - dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.» - -Quand le mariage a cessé d'être la transformation de l'amour en devoir -par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats de fidélité -temporaire passés devant une autorité tout humaine sont vides de respect -et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point à s'engager -envers un tiers à aimer: cela ne regarde que deux personnes. Et comme -elles ne sont pas maîtresses de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de -vivre, il leur suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses. -Aimée de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union libre. Mais -c'était si peu avec une arrière-pensée de se reprendre, ou de cacher son -intrigue, qu'elle alla habiter avec lui. Elle montre plus que jamais -cette audace des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire -quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au moment où elle -refuse de se lier, elle n'hésite pas à se compromettre. Elle ne veut pas -fixer son avenir par des engagements définitifs, elle l'enchaîne par des -actes irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre. Par son -mariage avec Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort -par son commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute -situation régulière, et se déclasse au moment où le Consulat restaurait -dans les moeurs, sinon la vertu, au moins la décence. - -L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu de -tout? Elle comptait s'associer à la vie d'un grand citoyen, soutenir le -combattant de la liberté contre le despotisme: elle est à peine la -compagne de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul avec les -principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande que son mérite. Simple -déclamateur, il a emprunté les idées et voudrait plagier la forme de -Rousseau, le grand maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour -où il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de la politique, -c'en est fait de son unique talent; il n'est plus qu'un acteur sans -théâtre et, après quelques jours, personne que lui ne gémit sur son -silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à -l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra plus près l'un -de l'autre! Mais comment, si près, ne pas se juger? Mailla est peuple, -montagnard basque, devenu robin, il sait les lois qu'on apprend dans les -écoles, il ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une -tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout extérieures du -savoir-vivre, rendent discrets les défauts, visibles les mérites, -inspirent les qualités dont elles enseignent les apparences, et -contribuent tant au charme de la vie intime. Aimée subit de Garat les -vulgarités, le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation -donne aux qualités même. Elle semble une statuette de Sèvres aux mains -d'un rustre: non seulement les violences, mais les caresses brutales de -ces doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. Tel -qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est assez, et elle accepte -joyeusement la vie des couples gênés, emprunte, hypothèque[38] pour son -faux ménage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin -que de fidélité. Son illogisme veut une vie régulière dans le désordre; -elle fait, comme tant d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle, -ont été réveillées si rudement par l'inconstance masculine. Elle a -trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres liens, Mailla s'en tient -aux chaînes légères. Il la trompe, ou elle le croit. Elle se plaint, -défend ses droits avec jalousie, il défend sa liberté avec emportement, -elle s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la Martine de -Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour une duchesse qui avait eu -son tabouret à Versailles, toutes les délicatesses du luxe à Paris, et -partout les hommages des maîtres en l'art de plaire! - - [38] Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par Montrond. - Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours - après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié du 21 germinal, an - X, à la communauté de biens, qui avait existé entre elle et - Montrond, «la dite communauté lui étant plus onéreuse que - profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de - Mareuil. - -Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le compagnon avait -su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait commencé avec le -moins de vices, avec le plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus -d'être l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand homme: -qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et l'alliance des -enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée à Mailla Garat, il reste -seulement, avec le souci de trouver les ressources nécessaires à la -durée de l'existence commune, les ardeurs lascives qui désormais la -remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que l'humiliation fût -complète, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle qui s'obstina à -le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à -le pleurer. - -Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la triste -expérience, et résolut de tromper par l'activité de son intelligence la -viduité de son coeur. - -L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire. Napoléon -n'avait laissé d'asile à la liberté que les oeuvres d'imagination, et -les lettres elles-mêmes, sans influence sur la politique, en -subissaient, comme tous les arts, le prestige. Elle avait remis en -honneur Sparte, Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait ressuscité -les vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la voulait -égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains d'ailleurs, plus -encore que les sénateurs et les tribuns, semblaient vieux et non -antiques: c'est surtout à l'imagination que le souci d'imiter est -redoutable. Il enlevait toute spontanéité, tout naturel à leur effort -pour donner aux pensées de leur temps et de leur race un air romain ou -grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne gâtent que les oeuvres -écrites, destinées au public, et où les lettrés mettent leur honneur. -Quand ils oublient la postérité et se reposent de leurs oeuvres dans la -conversation, l'esprit français, sous toutes les écoles et malgré elles, -garde sa grâce, son goût, sa mesure, son indépendance et la malice ailée -de ses traits. Ainsi les mêmes auteurs dont les vers et la prose ont la -même pauvreté solennelle et représentent dans la littérature le style -empire, dès qu'ils déposaient la plume redevenaient Français, -c'est-à-dire aimables et brillants. Aimée entra en relations avec les -plus connus d'entre eux. A ces hommes d'esprit elle apporta le sien, qui -n'était inférieur à celui de personne, et sa renommée s'établit vite -parmi ces faiseurs de réputations. L'aptitude de son intelligence à -entrer dans les goûts de ceux avec qui elle vivait lui inspira sa -première tentative de devenir auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman -dans sa vie, elle en tira un de son imagination, et écrivit _Alvar_. Je -n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait édité qu'à vingt-cinq -exemplaires. Si son pied fin laissa voir un bout de bas bleu, on ne -pouvait mettre dans le geste plus de réserve. Et cette indifférence de -grande dame pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur -de notoriété banale qui, aujourd'hui, révèle des goûts de parvenues en -tant de femmes fières de leur race. - -Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé de renommée, et -comme si l'on ne pouvait avoir le goût des lettres sans l'envie de se -faire valoir par elles, ses biographes n'ont pas voulu croire à cette -trêve où le coeur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit. Obsédés -par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis la lassitude ni le repos -de son coeur. L'unité du caractère dans leur héroïne exigeait -l'ininterruption de ses faiblesses. Ils ont dans sa retraite éventé une -ruse, cru que son amour de la littérature avait été son amour de -certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de l'admiration, -elle n'en a jamais fait mystère. Que cette admiration ne fût pas méritée -par le talent, c'est l'avis d'aujourd'hui, ce n'était pas l'avis -d'alors: et, heureusement pour les honnêtes femmes qui s'enthousiasment -d'oeuvres médiocres, les preuves de mauvais goût ne sont pas des preuves -de mauvaises moeurs. D'ailleurs, Lemercier méritait l'attachement par -son caractère, et le caractère, à soixante-dix ans, n'inspire plus -d'amour. Lemercier n'était pas seulement vieux, mais infirme, à demi -paralysé, à peine la moitié d'un homme, et elle n'était pas femme à -s'éprendre d'un buste. Étienne de Jouy, au contraire, était un galantin -fort capable de compromettre les femmes: son succès auprès de la nôtre -paraît sûr à M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une lettre de 1813, -qu'elle signe Aimée, où elle supprime «monsieur» et rend compte de ses -démarches faites en faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie -française; plus une seconde lettre où elle lui rappelle «les bons -moments qu'ils ont passés ensemble». Que le passé de cette femme ne -rendît pas invraisemblable une aventure, soit: mais la mauvaise -réputation ne prouve rien, précisément parce qu'elle prouverait trop. -Les indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité de ce -caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires dans une lettre ne -peut-elle révéler une camaraderie aussi bien qu'une passion, et la -passion, chez Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente -accorde son patronage à un candidat à l'Académie, est-ce une preuve -qu'elle n'ait plus rien à lui refuser? Les bons moments ne sont-ils que -d'une sorte? Pour laisser à une femme spirituelle et instruite, un -souvenir agréable, faut-il que les conversations aient été criminelles? -Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora l'avilissement qui -change la faiblesse en perversité, et, sauf au début de ses désordres, -elle ne tenta jamais de mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la -femme d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813, au moment où les -témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise de Jouy, elle vivait -sous l'influence d'un autre, qu'elle-même va nommer. Ainsi les -biographes ont eu à la fois tort et raison. Ils se sont trompés sur la -personne pour laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du coeur; mais -ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où était ce coeur de garder -longtemps sa solitude. - - -VII - -Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons en 1789, avait été -entraîné dans l'émigration par la solidarité de la race et des armes, et -ramené par sa raison en France dès le Consulat. C'était, en 1812, un -homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence ouverte, d'un -noble caractère. Aimée célèbre ces mérites dans les _Mémoires_ écrits -pour lui, et, si l'on baisse un peu la note de l'éloge, la note est -juste. Entre ces deux personnes, l'unique lien dont Aimée parle et -s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amitié. Je ne voudrais -pas suivre l'exemple des écrivains que j'ai repris d'avoir cru au mal -sans preuves, et la preuve est pénible qu'on cherche dans les aveux -d'une femme, pour établir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente de -lire les _Mémoires_: cette amitié se plaît aux caresses des mots, et -l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre elle et lui, l'intimité est -assez grande pour qu'à toute heure du jour elle puisse aller chez lui, -ou lui l'attendre chez elle, comme si leurs deux logis étaient communs; -parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le château de Vigny, -où tous deux demeurent seuls jusqu'à trois mois. Or, l'ancien capitaine -de dragons est marié à une femme laide[39] et ne se pique d'être fidèle -qu'à son roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le dire, la femme est -le plus voluptueusement désirable, en la plénitude de son fruit mûr. Cet -épanouissement, proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins -tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et l'occasion -habite sous son toit. Il me semble que le lecteur dit: «La cause est -entendue.» Mais si, par cette nouvelle affection, elle sortit encore du -devoir, Aimée rentrait du moins dans son monde, et cette fois la -faiblesse n'était pas avilie par le choix du complice. - - [39] Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803, à l'appui - des candidatures au titre de chambellan honoraire, se trouve - celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu du - cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé - mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de 35 000 - livres de rente et attend une fortune considérable de sa belle-mère - qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un homme aimable - et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a qu'une fille, est - extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»--_Archives - nationales_. Minutes des décrets. AF. IV 1773. - -M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète, distrait ou -embarrasse la vie, mais ne la remplit pas. Sans emploi sous l'Empire, il -avait plus de temps pour penser. La fidélité à ses princes, l'amour de -son pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa cause, lui -inspiraient le désir d'un autre régime. Et cette préoccupation devint -chez lui trop profonde et constante pour que la confidence n'en fût pas -faite à Aimée de Coigny. - -En cette circonstance encore apparut l'aptitude de cette femme à -accepter les pensées de ceux qu'elle aimait. Sans disputer avec M. de -Boisgelin, sinon pour lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle, -elle se rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement de -complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette collaboration -qu'elle avait en vain cherchée jusque-là, elle se montra zélée, active, -ingénieuse, persévérante; elle servit le dessein de son ami autant et -plus qu'il le servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence, -qu'inspirait la fidélité du coeur, survivant à l'action, Aimée écrivit -pour lui le récit de ce commun effort. Telle fut l'origine, tel est le -sujet des _Mémoires_. - -Dans ces _Mémoires_, ce dont elle parle le moins, c'est de sa vie. Peu -de femmes avaient autant à dire, si elle avait voulu se raconter. Elle -ne fait à son passé que deux allusions. Au moment de sa rupture avec -Mailla Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de Vaudemont, «où -j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus d'un genre». On ne saurait -mettre plus de discrétion dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se -définit: «une femme ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne -bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et étant -restée seule au monde, ou à peu près». Qu'«à peu près» est un joli -euphémisme, et que la langue française est une belle langue, pour cacher -tant de choses en si peu de mots! - -L'amoureuse prend la parole en témoin d'une oeuvre politique. Elle donne -au passage quelques détails sur la société littéraire où elle a -fréquenté. Mais elle ne raconte avec suite que sa collaboration d'un -instant à l'histoire de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout -dire. - -Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste, sont la -première originalité des _Mémoires_. Pourquoi tant de secret sur ses -expériences amoureuses? N'éprouvant pas le remords des actes, elle ne -devrait pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient. -Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui les amis d'hier sans -devenir moins précieuse pour lui. Sa propre intelligence, à contempler -ensemble, enlaidies l'une par l'autre et mortes, ses aventures, éprouve -un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait successif et -vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience dernière qu'elle a faite -avec M. de Boisgelin l'a éclairée sur l'infériorité de toutes les -autres. Dans ses précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec -chacun de ses compagnons, occupée que d'elle et de lui, sacrifiant tout -à deux personnes et réduisant la vie à la communion de deux égoïsmes. -Avec Boisgelin, elle a, pour la première fois, senti une solidarité -entre sa vie personnelle et la vie générale, entre son action et -l'intérêt de tous. C'est, dans sa carrière agitée, le seul instant dont -elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y complaît, pourquoi elle raconte -dans tous leurs détails les événements. Elle ne se lasse pas de fournir -ces preuves qu'elle a voulu le bien, et, après plusieurs années, la -satisfaction de cet effort vibre encore dans l'enthousiasme du récit. -«Mon âme réunie à celle d'une noble créature se sentait relevée et -remise en sa place.» Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul -tourment de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne -révèlent à cette femme qu'il y ait une diminution de la dignité dans le -vagabondage des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame -elle-même la déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit -l'inutilité de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle -comprend que, pour se «relever» et «se remettre en sa place», il lui -fallait vivre hors et au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de -son coeur par du dévouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon -que ni les passions des sens, solitude où chaque être n'aime que sa -propre chair, ni les passions du coeur, prison où deux êtres s'enferment -pour être l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette -prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie générale, -travailler d'un effort désintéressé au bien commun, est des bonheurs le -plus durable, le moins décevant, le plus nécessaire? Qu'est cette -intelligence du bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir -reconnue par une voluptueuse? - - -VIII - -Ces _mémoires_ de femme commencent par une philosophie de la Révolution -française. Ils décrivent le cycle des causes et des conséquences qui -devaient, après moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille -chassée pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un peuple aux -curiosités qui attendent les petites aventures d'une vie. La trace d'un -pas léger s'efface d'elle-même sur le sable soulevé par la tempête: -c'est dans cette tempête qu'Aimée de Coigny s'abrite contre les regards. - -L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous une forme plus -sincère, plus désintéressée, plus méritoire. Nos guerres civiles avaient -atteint la fortune, détruit les privilèges, pris la liberté, menacé la -vie de cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se souvenir à -travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas à ce qu'elle a souffert -de la Révolution; elle songe à ce que la France souffrait de l'ancien -régime. «Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre -aux caprices d'une maîtresse ou même d'un maître, elle a refusé de payer -de son travail, de ses privations et de son sang les guerres dont le -motif et l'issue lui étaient étrangers;... elle n'a plus voulu dépendre -que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les existences à -porter en commun le fardeau des charges publiques... C'est pourquoi -l'indulgence est entrée dans mon coeur, et les plus coupables excès ne -m'ont paru que les exagérations de la chose vraiment utile et désirée.» -Non seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité des -Français contre l'ordre ancien les a «poussés à le détruire avant de -savoir celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un état -qui leur était odieux les a fait courir à son extrémité opposée». A son -tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la -populace devait finir par une réaction d'unité, de gloire, d'ordre et de -silence. Mais le dominateur qui a tout réduit en obéissance ne sait pas -commander à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire qui a été -couronné; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau l'épée du -général. Les cercles de plus en plus vastes où elle étend la conquête et -la spoliation des peuples préparent l'alliance de tous contre -l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que nul génie ne -la pourra combler, une revanche où chaque nation dépouillée exercera à -son tour ses représailles sur la terre de France: le démembrement de la -patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que -la France espérait guérir en détruisant l'ancien régime durent toujours; -ils se sont aggravés au point de compromettre, outre les droits -individuels, l'existence nationale, et la réforme voulue en 1789 reste -plus que jamais inaccomplie et nécessaire. - -Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, contre le géant -Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David obscur; à -ne pas sourire, lorsque, à l'heure où Napoléon achevait par l'invasion -de la Russie la conquête du continent, commence le récit de la guerre -déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon. - - «Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le - monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que - ferons-nous du héros vaincu? Et, supposé que la France, dans laquelle - vous et moi sommes nés, soit, par la suite, la seule qui nous reste, - que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une fois - rentrés dans leur petit patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres - frontières sont le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place - pour signer «Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire; - nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître du monde... - dépouillé, bien que restant maître du pays qui faisait l'orgueil de - Louis XIV.--Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour - maître; renonçons à lui et à l'Empire.--Il ne peut être ici question - d'un Président, ni de Congrès comme aux États-Unis... Toutes les - utopies qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi les - places publiques pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où - l'espace est immense, le peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt - commun n'est divisé ni par les amours-propres, ni par les souvenirs. - Ici, il faut un gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les - lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme soit - monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement où la - discussion soit confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt; que la - représentation repose sur la propriété; et que cette propriété, plus - considérable dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance de ses - membres, dont les titres et les droits doivent être héréditaires. - Qu'on parte de partout à toute heure, j'y consens, pour arriver à ce - grand but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée par de - grands services, et par une grande fortune, qui rend bien plus - sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, sujet - peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté doit - être le résultat, on établira un trône héréditaire où sera placée une - famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la suprême - puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne soit pas - dérisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du talent - ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première - place.--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?--Je - ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit - substitué à Napoléon le Grand.» - -Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver en -1852, et donnait contre «le règne d'un enfant de deux ans» la raison -décisive. Napoléon fût-il écarté, si l'Empire est maintenu l'influence -passe à une féodalité de grands vassaux, hommes de guerre, -d'administration ou de cour, dotés en revenus ou domaines étrangers, et -qui, sous le nom d'un enfant, régneraient en France. - - «Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les - services sont fondés sur les grandes aventures des batailles, - craignent de reculer dans leur position particulière à chaque déroute, - comme ils ont avancé à chaque triomphe; car nos grands, que la défaite - ruine et menace de ridicules métamorphoses, espèces d'êtres - fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte, duc ou - roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal, comme si, - par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir. - Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France, - pourrait s'écrier:--Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos - lois nous restent, nous sommes tous chez nous et Français? Joachim le - roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; - peut-être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; le - prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier - l'ingénieur, Lefebvre le soldat aux gardes, Maret le commis. Ils - voudront ravoir ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et, - comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts - pour l'acquérir.--Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, - pourront-elles décider à appeler M. le Duc d'Orléans... Quand une fois - j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais fait, - j'ajoutai:--Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez?--Non certes, - me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la - révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille du roi légitime - et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le - repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose: c'est une - partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une des - bases; mais M. le Duc d'Orléans n'est qu'un homme, qui ne mérite pas - le trône par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en - mémoire des crimes de son père.--Mais enfin, repris-je avec - impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler que le Roi que - vous demandez, afin de terminer les mouvements révolutionnaires, est - si blessé par la Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit - l'avoir en horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils - ont la puissance, voudront retourner la roue révolutionnaire dans - l'autre sens, et, écrasant en toute justice et en conscience ceux qui - ont écrasé, ils détruiront la race vivante. Est-ce comme cela que vous - entendez le repos et la paix?...--Mon Dieu, me dit M. de Boisgelin, - que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque apparence si, - dans un moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes se - prosternait aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne en - se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de - ses vengeances, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité, ni - de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans - laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, et - d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une place assignée, - légale et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais - serait loin d'être le tout. Je demande que la représentation française - se compose de deux Chambres et du trône, et que sur ce trône, au lieu - d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel, comme - vous l'avez bien observé, notre nation, idolâtre des qualités - personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le - gros Monsieur, puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous - ceux de sa race par ordre de primogéniture: attendu que je ne connais - rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre - numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect - pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par - ébranler». - -«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le défenseur du droit -historique, et c'était en effet du nouveau que ce royalisme où il y -avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le monarque. -Les problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un fort petit nombre -de royalistes. Ce n'était pas la moins funeste conséquence de la royauté -absolue que d'avoir désappris à la noblesse, autrefois si hardie, le -courage intellectuel, comme si le souci de l'intérêt public eût été une -usurpation sur le droit du prince. Le zèle ne brûlait plus qu'en encens. -M. de Boisgelin voulut se concerter avec les principaux du parti: «MM. -Édouard de Fitz-James et Mathieu de Montmorency désiraient comme lui -revoir les Bourbons en France, mais avaient moins combiné les moyens de -les maintenir.» La plupart des gentilshommes réduisaient leur rôle à -ramener le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme ils -n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de gagner -l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'eût rien ajouté au -droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rétablir leur -maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, et tout leur -espoir était de dissimuler, à la faveur d'une surprise, leur petit -nombre par leur énergie. Ils s'étaient, pour cette action, organisés çà -et là par petits groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de -leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié facilitaient -leur recrutement et leurs mots d'ordre, l'honneur les protégeait contre -les trahisons, une discipline acceptée pour le combat satisfaisait leur -goût traditionnel des armes, le complot amusait d'un mystère héroïque -l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup exposer, puisque leur -devoir était d'attendre le signal de princes prudents. La certitude -qu'une armée de volontaires fût prête à se lever sur un signe faisait -goûter aux prétendants jusque dans l'exil la joie du pouvoir, et -l'hommage d'une confiance qui s'en remettait de tout à eux les rassurait -pour l'avenir. Les princes préfèrent les sujets qui obéissent à ceux qui -pensent. - -M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation, «des forces -qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu qu'il n'existait ni plan, -ni chef», vit clairement combien peu la royauté avait à espérer des -royalistes. Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les Bourbons, ni -pour la liberté légale, avant le jour où une partie des serviteurs -jusque-là fidèles à l'Empire apporteraient à la cause royale leur -expérience du sentiment national et leur lassitude du despotisme. M. de -Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme de qui il fallait -d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir dans la défection du -prince de Bénévent, devina dans le grand dignitaire de l'Empire le -restaurateur de la royauté, consentit que l'évêque marié bénît les -secondes noces de la monarchie très chrétienne et de la France, Et, s'il -avait mis tant de soin à convaincre madame de Coigny, c'était pour -atteindre, par elle, M. de Talleyrand. - - -X - -M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il n'eût pas voulu -rester en faveur, était alors en disgrâce, et rendu, par la dispense de -servir, à la liberté de juger. S'il avait dit que la parole est donnée à -l'homme pour déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire connaître -sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme donnait l'impression -que, seul peut-être des ouvriers employés par le maître, il osait voir -les erreurs du génie. Ce n'est pas dans le caractère qu'était sa -fermeté, mais dans son intelligence. Les prodiges de nos armes avaient -déconcerté sans le détruire son instinct de la mesure, son goût des -succès raisonnables: il n'avait pas cessé de désirer pour la France une -primauté compatible avec l'équilibre et l'indépendance de l'Europe. -Habitué à servir tous les gouvernements, à les quitter à l'heure où ils -menaçaient ruine, grandi par la disgrâce comme s'il eût prévu tous les -malheurs auxquels il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait le -plus prêt à désespérer de l'Empire, le plus apte à grouper un parti par -ses relations et son habileté, le plus persuasif par son seul exemple. -Car les hommes connus pour leur fidélité au succès apportent une grande -force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de confiance et, ainsi, en -même temps qu'ils pressentent la fortune, ils la décident. - -Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand pour que ses -visites semblassent naturelles: cet ambassadeur féminin trouvait son -immunité dans son sexe, qui lui permettait des audaces, des -indiscrétions et des retraites interdites à un homme. Elle commença ses -reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la Grande Armée -s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine à obtenir que le Prince «en -tête à tête», s'exprime avec sévérité de l'Empereur. «Cherchant à tirer -parti pour notre projet de l'intimité qui existait entre moi et M. de -Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer seule avec lui -le matin une heure ou deux, mais je n'osais parler d'avenir. Souvent, -après m'avoir montré en homme d'État les maux que l'Empereur causait à -la France, je m'écriais:--Mais, monsieur, en savez-vous le remède? -pouvez-vous le trouver? existe-t-il?... Il n'écoulait point ma question -ou éludait d'y répondre.» Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait -lui-même. Tandis que ce gazouillement politique de jolies lèvres -murmurait près de lui, il prêtait l'oreille au bruit d'armées qui -faisait trembler la terre à l'Orient. Certain que la lutte devait se -terminer par l'écrasement de «l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais -aussi que le génie pouvait suspendre le cours logique des choses, il ne -voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance sur les revers de -l'Empereur. Un jour enfin, il se déclare: c'est à l'éloquence de deux -faits qu'il se rend. La conspiration de Mallet et la retraite de la -Grande Armée prouvent que le maître n'est invulnérable, ni au dehors, ni -au dedans. - - «Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le moyen!--C'est bien - mon avis, lui répondis-je vivement.--Cet homme-ci, continua-t-il, ne - vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de - force contre la Révolution est passé, les idées dont il pouvait seul - distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger, et il serait - fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit l'égalité, c'est bon; mais - il faut que la liberté nous reste, il nous faut des lois: avec lui, - c'est impossible. Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de - vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques autres; moi, je - pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour cela. Il faut ranimer - dans leur esprit les pensées de leur jeunesse, c'est une puissance. - Leur amour pour la liberté peut renaître.--L'espérez-vous? lui - dis-je.--Pas beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.» - -Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste sur son trône», et -l'on apprend son retour imprévu aux Tuileries. - - Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes, - Grenouilles de gagner leurs retraites profondes. - -Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent lointains: il -demande des armées, la France les donne, déjà il les organise, et sa -présence ôte aux Français les plus déterminés la veille l'espoir de -résister. Madame de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois -mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin ne confie son plan -qu'à une personne, il est vrai la plus considérable et la plus -nécessaire à gagner. Il rédige en forme de lettre un Mémoire pour le -Roi, expose «les chances de retour que pourrait avoir la famille des -Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant -présentement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu -qu'avaient porté ses ancêtres... Les détails donnés étaient positifs, et -le Mémoire un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme et de -courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la pourra dater d'une défaite -décisive pour «l'usurpateur», et que la chance d'un avènement prochain -rendra utiles à Monsieur les sacrifices de principes. - -Cependant, après quelques succès stériles, la retraite de nos armées se -continuait de Russie en Allemagne. Napoléon n'était plus seulement -vaincu par la nature, mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie -douloureuse suivi, bientôt précédé par les défections, et se trouvait -seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir, par le combat de -Hanau, la France où l'invasion le poursuit. Ces malheurs avaient rendu -la parole au Corps législatif. Il ne refusait pas des soldats, mais -réclamait des garanties pour le repos à venir. Le mot de liberté, -soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin de 1812, était, avant la fin -de 1813, dit tout haut par la Chambre à l'Empereur même. Et, quand il -quitta Paris pour commencer la campagne de 1814, madame de Coigny -recommença ses visites à M. de Talleyrand. - - «Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête. Chaque - personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait dire: Je - vous ai devancé, c'est moi qui l'ai pour chef. - - »Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des - ennemis en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de - voir la paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le - sceptre d'un guerrier battu.--Mais il ne faut pas y rester, me - dit-il.--A la bonne heure! lui répondis-je, mais que - faire?--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.--Pas autre chose? - m'écriai-je.--Il ne peut être question que de la régence, me dit-il en - baissant les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas - être contrarié... J'osai le contrarier, car le temps était précieux.» - -Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments, le prince -passe par les mêmes étapes qu'elle avait parcourues elle-même, se rabat -de la régence sur le compromis orléaniste; où elle, répétant M. de -Boisgelin, montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si près du -dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure la royauté, -une branche gourmande au tronc séculaire; où l'homme d'État propose les -remèdes de bonne femme, où la femme le ramène à la cure efficace de la -Révolution. - - «Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de - tableaux, et après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi - levant les bras en me disant:--Madame de Coigny, je veux bien du Roi, - mais... Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au - cou, je lui dis:--Eh bien! monsieur de Talleyrand, vous sauvez la - liberté de notre pauvre pays en lui donnant le seul moyen pour lui - d'être heureux avec un gros roi faible qui sera bien forcé de donner - et d'exécuter de bonnes lois... Il rit de mon genre d'enthousiasme, - puis il me dit:--Oui je le veux bien, mais il faut vous faire - connaître comment je suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais - encore assez bien avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque - chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup de ma conduite. - Mais son frère ne me connaît pas du tout: je ne veux pas, je vous - l'avoue, au lieu d'un remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à - me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir à lui et...--J'en ai, lui - dis-je en l'interrompant. M. de Boisgelin est en correspondance avec - lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée. - Voulez-vous la voir?--Oui, certes, venez demain me l'apporter, je - meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez vivement. - - »Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai - au moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le - plus pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où - M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: «Il est à - nous, il veut lire votre lettre au Roi.» Rien n'égala le transport de - joie de Bruno. - - »Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très fort le - paragraphe dans lequel il était question de M. de Talleyrand. - L'explication abrégée, quoique générale, de sa conduite, sa haute - position politique et l'impossibilité que, sans lui, le Roi pût jamais - parvenir au trône, tout cela fut tracé d'une main assez habile. Le - lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans mon - sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à coucher que, fermant la - porte avec précaution, M. de Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et - lisons.» Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il - commença à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait en - s'interrompant: «C'est cela: à merveille! C'est parfait! C'est - expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le - regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut - encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la recommença plus - lentement, pesant et approuvant tous les termes; ensuite il me - dit:--Je veux garder cela et le _serrer_.--Mais cela va vous - compromettre inutilement.--Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de - suspicion, celui-là me plaît... J'exigeai cependant qu'il le brûlât, - et, allumant une bougie à un reste de feu presque éteint qui était - dans l'âtre, il tortilla le papier en l'approchant de la bougie, le - jeta enflammé dans la cheminée et croisa dessus la pelle et la - pincette pour empêcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau. - «On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un - secret bien secrètement.» - - »Après cette petite opération, M. de Talleyrand se retourna de mon - côté et me dit:--Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci, - et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin - entretienne cette correspondance, et, nous, travaillons à délivrer le - pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens de savoir assez exactement ce - qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, - par lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur accepte ou non - des propositions de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de - son manque de foi à tous les engagements qu'il avait pris pour régner - sur les Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore les mots - _nation_, _droits du peuple_; il s'agit de marcher, et l'expérience a - resserré en de justes bornes l'expression de ces mots-là... Je revins - chez moi enchantée et jamais M. de Boisgelin n'a goûté une joie plus - pure.» - -Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un fil à -l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent à sa main attentive et -encore immobile: il lui suffit d'être rattaché à tout ce qui devient -possible. Vous rappelez-vous, dans _Guerre et Paix_, Kutusow? Il est à -Borodino: de tous côtés lui parviennent les nouvelles, partout on -demande ses instructions, ses secours, sa présence. Lui ne décide, ni -n'apparaît, ni ne se meut. Il laisse mûrir la bataille. Tandis qu'on -attend ses ordres, il attend les ordres de la fortune, il sait n'être -que le premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement qu'elle -apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes les mène où il la suit. De -même Talleyrand, pour se décider lui-même, veut connaître les desseins -définitifs des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et de -Napoléon, qui tantôt résigné à traiter, tantôt ardent à combattre, ne -semble pas d'accord avec lui-même. Le Congrès de Châtillon apporta cette -clarté décisive. L'entente de l'Europe s'était formée: pour obtenir la -paix, la France devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789. Si un -Français ne pouvait anéantir, par son consentement à une telle paix, -toutes les conquêtes de la Révolution, c'était le chef couronné de cette -révolution, et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien -retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui contre la nature à -la France, mais des frontières naturelles gagnées par les généraux de la -République sur l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de -Napoléon à régner sur le vieux sol acquis par l'ancienne royauté? Une -telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même, ne pouvait être signée que -par la famille absente de l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui -devait vaincre ou disparaître. Talleyrand juge l'avenir fixé. Il ne se -contente plus de recevoir madame de Coigny, il se rend chez elle. - - «Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:--Il serait - nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et sérieuse. - Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau. Son petit - succès lui tourne la tête, et il parle de retourner à Vienne. Si la - paix qu'on est encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est - perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il nous tire - d'affaire... Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des - lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la - tribune pour dénoncer Napoléon, en disant qu'ayant été élu Empereur - aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est annulé et il est - déclaré perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le Sénat, - ensuite, se constitue en assemblée nationale; qu'il envoie aux députés - l'ordre de s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur mandat - comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie - constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui indiquent - clairement les libertés du peuple et prendront le nom de charte ou de - lois constitutionnelles, comme on voudra. Alors qu'il appelle le frère - de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce voeu - en faisant ouvrir des registres où chaque citoyen sera invité à écrire - son nom; qu'il fasse un appel aux armées et qu'il envoie une - députation aux princes coalisés pour leur faire part de cet événement - en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les préliminaires - de la paix. Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme - patriotique et faire les plus belles phrases du monde sans danger, - c'est là ce qu'il faut répéter souvent. Cette persuasion peut encore - faire des héros. Qu'on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais - qui, ces patriarches de révolution qui savaient si bien démolir les - trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, _liberté_. S'ils les - prononcent, nous sommes sauvés. Je vais faire, de mon côté, ce que je - pourrai pour leur faire sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un - véritable contrat entre le monarque et le peuple.» - -Par la collaboration de nos malheurs éclatants et de son activité -invisible, le plan qu'il traçait à la fin de février devenait de -l'histoire au commencement d'avril. - - -X - -Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain encore ait, -comme le premier souffle du vent sur la voile pendante, vaincu l'inertie -et orienté le scepticisme de Talleyrand, par suite décidé de la -Restauration, telle est la plus nouvelle des anecdotes racontées par ces -Souvenirs. C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été composés, et -c'est la précision du détail qui donne un intérêt à leur témoignage. -L'origine minuscule qu'ils attribuent à un grand événement n'est pas un -motif de les suspecter. Car, s'il y a une logique des affaires humaines, -si la philosophie de l'histoire découvre leurs enchaînements et admire -dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable, une exacte proportion -n'existe pas entre chacune des circonstances qui se succèdent. -L'histoire est ordre, parce que rien d'important et de durable ne -modifie l'existence des sociétés sans être justifié en raison. L'usage -que les hommes font de leur libre arbitre entraîne des conséquences -nécessaires, et elles s'imposent à eux malgré eux: c'est cette loi de -morale et d'équité qu'on appelle la force des choses, quand on ne la -veut pas nommer la force de Dieu. Mais cette force qui domine le monde -ne s'y établit pas d'elle-même et toute seule. Pour ouvrir passage aux -conséquences les plus inévitables et les plus prêtes il faut des -incidents, gestes de l'homme, et ils peuvent être capricieux, imprévus, -illogiques, légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi la marque de -son inconsistance dans l'oeuvre d'ordre à laquelle il collabore. Si bien -qu'à examiner pourquoi les choses se suivent, on satisfait la raison, et -qu'à voir comment elles surviennent, on la déconcerte. Le monde paraît -obéir à des lois promulguées par des hasards. - -Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit périr sous leurs -forces coalisées, et, comme il représente le droit de la Révolution, sa -chute fera la place aux représentants du droit traditionnel: ces -conséquences préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la part -de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles frappent à la -porte de l'histoire, le moindre incident la leur ouvrira, fût-ce par les -mains les plus indifférentes à la morale et à la justice. Et le retour -de la monarchie très chrétienne a pu avoir pour occasion la rencontre -d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au gouvernement légitime, -avec un évêque passé à l'incrédulité, un noble passé à la Révolution, un -républicain passé à l'Empire et qui voit avantage à se contredire une -fois de plus: voilà la collaboration de l'infirmité humaine aux actes -nécessaires de l'histoire. - -De cette infirmité les _Mémoires_ apportent une autre et plus importante -preuve. S'ils ont une valeur historique, c'est de bien mettre en lumière -les desseins des hommes qui préparèrent la Restauration. Les -conversations de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les confidences -des deux partis qui se coalisèrent pour ramener Louis XVIII. C'est pour -supprimer le despotisme qu'ils songent à rétablir la royauté: voilà la -pensée commune aux royalistes fidèles et aux révolutionnaires lassés. -Napoléon les a dégoûtés des grands princes. Il obsède la pensée de tous -les Français qui travaillent à se passer de lui: c'est contre lui qu'ils -se défendent encore par leurs précautions contre ses successeurs, c'est -à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne veulent plus livrer -les droits de tous et la paix du monde. Aussi s'accordent-ils à -comprendre que, pour rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de -rétablir le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon n'a fait -que recueillir et parfaire, avec sa plénitude d'autorité, les -prérogatives conquises par les rois sous l'ancien régime, et c'est un -Bourbon qui a dit le premier: «L'État, c'est moi.» L'ancien régime avait -fini par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre dans la -société est l'exercice de toute l'autorité par un seul pouvoir, et que -ce pouvoir appartient au roi. - -Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait philosophe, se -fussent fait une philosophie de l'autorité, voici ce qu'ils auraient vu. -La plus haute, la plus étendue, la plus nécessaire des autorités est la -morale, qui, donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des -lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale ne serait ni -immuable, ni commune à toutes les nations, ni supérieure aux plus élevés -de ceux qui gouvernent, si elle dépendait d'un pouvoir humain. La morale -doit avoir pour sanction une justice distributive qui empêche les -méchants de troubler la paix des bons et l'effort de la société vers sa -destinée: la justice ne saurait être aux caprices d'un homme, car, s'il -commande contre la morale, l'obéissance détruirait la justice même. Le -savoir qui associe l'homme à la vie générale et, par la connaissance du -passé et du présent, amasse, pour le durable profit de l'avenir, les -leçons des faits fugitifs n'a pas moins besoin d'indépendance, car il -est la vérité: et que deviendrait une vérité soumise aux passions de ses -justiciables? Si la morale, la justice, la science sont les premiers et -universels souverains de toute société, dans aucune société les -intérêts, même ceux que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son gré, -ne sont tous massés, confondus, indivisibles par nation. La vie humaine -s'alimente par le travail, le travail par la diversité des métiers; et -l'échange de services innombrables et quotidiens qui se nomme la -civilisation a pour unique garantie le juste équilibre entre les -avantages offerts à chaque profession et l'avantage assuré au public -pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir ces lois régulatrices -du travail et discerner les causes de succès ou d'insuccès, si obscures, -si nombreuses, si spéciales à chaque profession, qui possède compétence, -sinon les hommes attachés à chacune par l'expérience, l'intérêt et -l'honneur? Comme la solidarité unit les hommes à travers les distances, -par la similitude des travaux, elle associe, malgré la différence des -conditions, ceux qui vivent groupés par le voisinage. La commune, son -nom même l'indique, forme entre ses habitants la société la plus -ancienne, la plus complète, et la plus familière d'intérêts immédiats et -quotidiens; église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les -activités collectives de cette famille agrandie apportent à chacun de -ses membres avantage ou préjudice, paix ou guerre, le touchent dans cet -étroit espace par des contacts dont la douceur ou la blessure se -renouvellent sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les besoins -de la commune, sinon la commune? De même le cohéritage des souvenirs -historiques, les analogies du climat, du sol, des travaux, des -caractères, des coutumes, assemblent les communes par provinces: qui -encore peut comprendre et servir le mieux chaque province, sinon -elle-même? Les provinces enfin se rattachent les unes aux autres pour -représenter dans le monde les idées et la force d'une race et d'une -patrie communes. C'est cette unité qui avait trouvé dans le roi son -gardien et son symbole. Il était la défense du sol national, la conquête -du sol ennemi, la sollicitude du rang qu'un peuple doit tenir parmi les -peuples, la prévoyance lointaine et l'énergie continue des mesures -intérieures qui préparent la nation à son rôle dans le monde. - -Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en importance, la première -des autorités, elle venait, par son avènement historique, la dernière, -et, si les intérêts dont elle avait charge n'étaient pas les moins -élevés, ils étaient les plus étrangers aux préoccupations habituelles -des hommes et au gouvernement de leur vie quotidienne. L'État, de par sa -fonction, avait le droit d'empêcher que les intérêts individuels, locaux -ou corporatifs n'oubliassent, dans l'égoïsme de leur autonomie et dans -l'ardeur de leurs rivalités, l'union nécessaire de la race. Il devait -par son arbitrage concilier ces indépendances avec l'unité. Il n'avait -pas plus mission pour se substituer aux autorités particulières de -chaque groupe humain que pour se subordonner les puissances -civilisatrices de toute société. Or, non seulement la Royauté française -avait supprimé l'autonomie des communes et des provinces, non seulement -elle avait fini par anéantir toute indépendance corporative et fixer -seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle avait, en -étendant ses prises sur les Universités, sur les Parlements et sur -l'Église, prétendu à la souveraineté sur le savoir, la justice et la -morale. Cet universel étouffement avait assuré à la royauté la -toute-puissance partout où il avait détruit la vie, mais toutes ces -morts n'avaient pu la défendre quand elle fut attaquée à son tour. -L'oeuvre avait été reprise par le plus prodigieux des hommes. Après -quatorze ans, il succombait écrasé sous le poids de la toute-puissance. -Preuve tragique, renouvelée, évidente, que les deux postulats de la -monarchie absolue étaient faux, et que, pour revenir à la vérité, et par -la vérité à l'ordre, il fallait briser d'abord l'universelle usurpation -contenue dans l'unité du pouvoir, délivrer de la prison centrale où -elles avaient été toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles -dans toute la France, des autorités multiples comme les intérêts, -distinctes comme les compétences, indépendantes comme les droits. - - -XI - -Mais un tel changement dépassait la force de pensée que les réformateurs -d'alors apportaient à leur oeuvre. Tous s'accordent à omettre -l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province, du travail, -de la science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts -continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire universel. Toute -la nouveauté se borne à changer ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou -l'Empereur, ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la nation. - -Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux qui ont des -besoins, des désirs, et par suite ont à espérer ou à craindre de -l'autorité? Si les intérêts ne sont pas admis à parler chacun avec sa -voix distincte et ses représentants particuliers, du moins tous les -Français sont-ils admis à grossir de leurs voeux confondus cette clameur -commune qui donnera à la France sa représentation unique? Et y aura-t-il -quelque chance que, tous étant pour quelque chose dans l'existence du -Parlement, tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? Non. -Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs ont trop connu la -démagogie pour ne pas refuser toute part d'autorité à la multitude. Au -pouvoir de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer le -gouvernement des meilleurs. - -Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion de Boisgelin et -celle de Talleyrand. - -Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement à la -noblesse, dont il est. Mais il reconnaît que, pour se servir de cette -noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie véritable est celle -qui assure une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés -par des services rendus à l'État. La certitude de mieux exciter leur -zèle en les récompensant jusque dans leur descendance, la chance -incertaine, mais assez fréquente, que des vertus se transmettent avec le -sang, l'avantage de confier des intérêts durables à des familles -durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges. Mais une -aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se rajeunir que de se -perpétuer, proportionne l'influence aux services, anciens ou récents. La -noblesse française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie -nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services présents, était -devenue plus vaine des services passés. Elle avait de plus en plus -mesuré l'honneur des familles à leur antiquité, et, non contente d'être -un corps héréditaire, avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce qui -vit sans se renouveler dégénère, et les survivants épuisés des vieilles -races s'étaient trouvés incapables de se défendre contre les usurpations -de la royauté, incapables aussi de défendre la royauté contre la -populace. Comment subordonner une royauté qui avait fini par être tout à -une noblesse qui avait fini par n'être rien? - -Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les mêmes moyens qui -l'avaient d'abord formée, d'attribuer un privilège politique à -l'exercice de certaines fonctions, aux premières dignités dans les -services publics. Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges, -remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpées par -l'audace des violents, ne prouvaient plus le mérite; et sous l'Empire, -les plus glorieuses aptitudes aux armes, à l'administration et la -science s'unissaient à la servilité. Une présomption moins incertaine -d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a fondée, -elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains durables est -la continuité de l'effort judicieux; aux héritiers cette fortune assure -une éducation qui donne à leurs facultés tout leur développement. Elle -prépare ainsi des collaborateurs aptes aux affaires publiques, et qui -n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la -noblesse de race et fortifiant par la puissance de leurs activités les -traditions du corps où ils entraient, y eussent pris seulement la place -faite à leur mérite par la confiance de leurs pairs. Mais borner la -réforme de l'État à l'avènement d'une aristocratie parlementaire était -rendre impossible l'organisation de cette aristocratie. Dans une France -où n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment rétablir un -corps de la noblesse et lui donner une voix collective? Il n'y a que des -individus, donc des volontés individuelles. L'aristocratie de race et de -fortune ne saurait gouverner que par le droit politique réservé à tout -noble riche. Comment imposer à la France nouvelle un monopole politique -au profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit -du noble, ne stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait -électeur; plus d'argent, éligible à la députation; plus d'argent -élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grâce à la -restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces -riches. Mais, d'après ses combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches -ou pauvres, c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait composé -le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la race, la richesse, même -sans la naissance, devenait tout; la naissance sans la richesse, rien. -Et le pouvoir qu'un aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie -n'était donné qu'à l'argent. - -Remettre le gouvernement à la richesse, et par le motif qu'elle donne -l'indépendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune rassasie-t-elle -les avides d'honneurs, de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des -loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des chances pour -atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, et l'ambition plie -l'échine des opulents aussi bas que celle des faméliques. Une -aristocratie d'argent ne valait pas même l'ancienne noblesse où, du -moins, la fierté des services rendus par les ancêtres à la grandeur -nationale perpétuait une éducation de générosité, une intelligence du -dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré ces sauvegardes, cette -noblesse avait si souvent oublié, exploité, opprimé la nation qu'elle -devait servir et avait si mal contenu l'usurpation royale, combien -l'égoïsme était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La -richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application de toutes les -facultés à l'intérêt personnel, et dans une lutte où chacun combat pour -soi contre tous, ne prépare ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants -à oublier leur propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes, -et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté dispose. Dans -une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon -elle devient une fausse monnaie. - -La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas française et -c'est de l'étranger quelle venait. Rien, depuis la Révolution, -n'étonnait nos royalistes à l'égal de cette aristocratie anglaise qui, -suppléant à la médiocrité ou la folie de ses princes, avait soutenu sans -désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. Éblouis par cette -splendeur de ténacité, ils ne discernaient pas que, si l'argent donnait -à cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces, à des -intérêts tout matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter à -son profit le travail de la population et les ressources du sol; qu'elle -luttait uniquement au dehors pour assurer la prépondérance du commerce -britannique dans l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en -pays conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition grande -aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression était limitée au dedans, -c'était par les antiques remparts de la liberté individuelle, des -franchises locales, des associations volontaires, par le respect de la -loi pour la coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure -féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient pas que -transplanter ce régime parlementaire en France où toute cette vie locale -et corporative, qui est la part légitime des plus humbles à la vie -collective et au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où -toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la protection des -faibles avaient été détruites, où la loi avait autorité sur tout, où le -gouvernement traitait en maître la loi elle-même, c'était livrer sans -réserve l'avenir de la nation et le sort de chacun à une oligarchie -censitaire, la plus égoïste des oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous -était également dangereuse par ses rivalités et par ses exemples. - -Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir à une -aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle -qu'avait commencé la Révolution française. Formés par l'enseignement -classique et par la philosophie du XVIIIe siècle, les Constituants -s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de leur savoir -qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le citoyen finit où l'ignorant -commence, ils s'étaient entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude -des foules, donner par leur régime électif toute l'influence à la parole -qui est l'arme des intellectuels, et substituer à l'oligarchie de la -naissance l'oligarchie des capacités. Talleyrand avait été, en 1789, -l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que privilégié de -l'ancien régime, et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce -par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux jugent le -meilleur le régime où ils espèrent le plus d'importance. Entre les -simplicités brutales des multitudes et les affinements héréditaires de -ce grand seigneur, il y avait incompréhension réciproque, tandis que -tous ses dons préparaient sa puissance sur une société polie et -discoureuse où l'assemblée politique serait un salon agrandi. Le salon -fut presque aussitôt envahi par la rue, les sabots de la populace -écrasèrent toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la -multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de -l'administration publique. En cela était reprise, le 18 brumaire, -l'oeuvre de 1789. Même la Constitution de l'an VIII créait une classe -gouvernementale avec une vigueur inconnue aux premiers Constituants. -Eux, satisfaits de concentrer le pouvoir électoral entre les mains de la -classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa propre élite, et ne -s'étaient pas armés contre les caprices, les négligences, les -intimidations qui menaçaient de corrompre et en fait annulèrent presque -aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir, par le choix des -consuls, les serviteurs les plus éminents de la société nouvelle; en -conférant à ce Sénat le droit de recruter lui-même ses futurs membres, -les futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en bornant la -part des citoyens français à former la liste nationale des cinq mille -noms parmi lesquels le Sénat faisait librement ses choix, la -Constitution de l'an VIII avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire -le privilège de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, de -gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis, de même que la -démagogie avait ruiné l'ordre voulu en 1789, l'ordre établi en l'an VIII -avait été bouleversé par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use, -c'est vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de Talleyrand. -Quatorze années ont refait au peuple une âme d'obéissance et affermi -dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier les -affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à -administrer, comme les administrés à obéir, et la France, ne cherchant -plus sa loi dans l'arbitraire d'un maître, retrouvera sa fidélité -secrètement gardée au premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie -de l'intelligence. - -Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, il anéantira par la -paix, son premier acte, l'oeuvre de la Révolution au dehors, et par -toute la suite du règne l'oeuvre de la Révolution au dedans. Royauté, -noblesse, église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état, -troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers usurpateurs -de charges nobles, les sceptiques émancipés du joug religieux, et des -Français le plus menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en -rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat. Son péril -personnel le rend anxieux pour la conquête essentielle de la Révolution, -le droit de tout Français à obtenir, quels que soient sa naissance et -son culte, une importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de -l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les intérêts -qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de justifier son -principe oligarchique par la défense de garanties chères à tous. Plus -l'ancien régime survit dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la -classe qui a goûté au fruit défendu de la Révolution. - -C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui -appartient à l'Europe, et le droit de l'histoire représenté par Louis -XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il -accrédite le Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent -seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur? Le -trahir sera se justifier des complicités passées; offrir la couronne à -un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra -comme mandataires de la France ceux qui se seront déclarés pour lui. Si -le vote de quelques cents sénateurs et députés n'abolit pas les millions -de suffrages qui ont fait de Napoléon le mandataire universel du peuple -français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire au profit de -la royauté; et tout ennemi que soit Talleyrand de la multitude, il veut -bien qu'en se désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les -Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les accepte. Et comme entre -elle et eux l'accord ne supprimera pas les disputes de frontières, le -premier rôle, à défaut de la première place, appartiendra dans l'État au -négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à la Cour par son -autorité sur les parlementaires et aux parlementaires par son influence -sur la Cour. - -Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, habileté. Mais -que valait le dessein lui-même d'assurer le gouvernement à -l'intelligence? Qu'était cette intelligence? Celle qui, après quatre -mille ans de civilisation humaine et onze siècles de gloire française, -se vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du XVIIIe -siècle, une éducation toute classique, une complète inexpérience des -affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes à être persuadés par -autre chose que la beauté littéraire des idées générales et par la force -logique des théories. C'est cette compréhension restreinte qu'ils -crurent être toute l'intelligence et à laquelle ils demandèrent toute -leur sagesse. Cette sagesse avait condamné et détruit tout ce qui ne se -justifiait pas au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes, -respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à l'humanité tout -entière un superbe asile de mots. Au nom de cette sollicitude -universelle, ne préparer en fait que les privilèges d'une oligarchie -avait été le premier sophisme de cette intelligence. Elle s'était -aussitôt sentie gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre -souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent soumises à un -seul tribunal, le Parlement, chacune d'elles ne saurait être familière -qu'à un petit nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées -par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement des capacités -était le gouvernement des incompétences. Cette intelligence trouvait son -infériorité dans son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect, -ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives humaines, -elle rêvait de découvrir d'un coup et pour toujours la vérité sociale. -Or la raison est impropre à ces conquêtes soudaines, précisément parce -qu'à chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le tout des -choses, les apparences diverses, accessoires, fugitives, contradictoires -de ces choses, qu'à personne elle ne révèle du premier regard l'ensemble -permanent, les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi que -ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le contrôle de -l'expérience qui usent les divergences des esprits et amènent à un même -jugement sur les affaires importantes l'anarchie première. C'est -seulement après être devenue du sens commun que la raison devient une -force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et parce que -l'intellect formé par la Révolution ne consentait pas cette épreuve de -la pensée par le temps, il avait perdu, avec le respect du passé, -l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes à des -intérêts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance -d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à son tribunal -solitaire et hâtif toutes les institutions, par suite élevait l'homme -au-dessus de la société devenue sa justiciable, par suite ouvrant accès -de l'orgueil à l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer sa -caste à la nation, mais de se préférer à sa caste et d'employer sa -raison individuelle à ses intérêts particuliers. Et si c'était -sauvegarder l'influence de «la bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au -lieu d'accroître dans la nation les énergies publiques et d'y servir les -intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre les opinions, les -actes, les supériorités même iniques, les appétits même désordonnés de -chaque homme, contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que -ne prévit pas le grand habile. - -Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de ses épreuves, par -l'intérêt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence réfléchie, -à vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si la liberté -est nécessaire et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres -assemblées dans la capitale pour représenter et servir les intérêts -unitaires de l'État, mais aussi aux forces naturellement disséminées -comme les intérêts de la société, et partout conservatrices de la vie -locale, professionnelle, intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler -ces puissances pour être porté par des forces, il ne s'occupe que -d'accroître aux dépens d'elles son propre pouvoir, et, où il fallait -rétablir l'équilibre de la monarchie, ne cherche qu'à accroître la -prépondérance de la royauté. Il écarte par orgueil de principe les -habiletés de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite qui -semblerait reconnaître une souveraineté au peuple; il tient à faire de -la charte un don au lieu d'un traité. De peur d'amoindrir son droit -historique, il omet de cacher sous la ratification nationale la part de -l'étranger au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue de -la prérogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830. -De l'Empire il garde comme légitimes les nouveautés que le génie de -«l'usurpateur» a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour -redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance -opposée à la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de nommer -les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures de -fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des députés. Comme -les privilégiés n'ont songé qu'aux privilégiés, le prince n'a songé -qu'au prince. - -Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se réduire à des querelles -de prééminence entre le prince et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci -travaille au profit d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et -de l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement, du -travail, des impôts, tout est combiné pour l'avantage d'une minorité, -tout roule sur une prodigieuse indifférence pour les besoins moraux et -matériels de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, aucune -organisation corporative, aucune forme de groupement ne mêlent cette -multitude à ces privilégiés, ne maintiennent quelque solidarité -d'intérêts dans la différence des conditions, n'adoucissent -l'antagonisme des classes par la familiarité entre les personnes, -parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a -d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses pensées. -Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, ils ont à leur service -les mêmes chaînes dont le politique Xerxès chargeait la mer pour -emprisonner les tempêtes. Or les tempêtes étaient certaines qui -soulèveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du -régime ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre quand on -déterminait si minutieusement la part de la tradition, de l'intelligence -et de l'argent. Mais, en 1814, personne, même parmi les génies -précurseurs, ne prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la -base trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis que notre -sagesse contemporaine prend en pitié cet aveuglement, elle n'a plus -d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle livre tout -l'avenir à cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît -elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de cet avenir pour -n'avoir, en déchaînant les foules, rien réservé en faveur des élites qui -représentent les intérêts permanents de la société et l'intelligence -nécessaire pour la conduire. Durant tout le XIXe siècle, les -révolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes aux -vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement d'une assemblée -protection contre le génie d'un seul; en 1851, la crainte de l'anarchie -ramène un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la -souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption morale et -l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire ramènent les désirs -vers l'accroissement du pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et, -peu importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi, au profit de -bénéficiaires passagers, s'augmente toujours la puissance centrale qui -étouffe la nation. La France se contente de changer de mal: contre celui -dont elle souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient -son remède. Personne n'ose penser aux moyens de guérir. Tant il est -certain que notre esprit est trop court pour contenir toute la vérité -sur rien! tant il y a plus de fumée que de lumière dans les plus -étincelants foyers de la pauvre raison humaine! - - -XII - -La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux leur -oeuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon à eux -quand elle dit: «Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir -de têtes saines et de coeurs droits; mais leur application est toujours -funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, -c'est-à-dire après des renversements.» Le plus grand mal des révolutions -lui semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la tâche -d'improviser sur la ruine du passé un ordre nouveau: elle a peur de -cette faiblesse orgueilleuse où «chaque homme compte pour rien le lien -social», et au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque -d'un changement total». Avec une pénétration rare elle reconnaît -qu'alors «les hommes cessent d'être favorables à la société, et font -servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui tendraient à -la dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une -hérédité de couronne dans une famille, mais une hérédité de respects -dans la conscience nationale, une religion de la stabilité en toutes -choses, l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la défiance -des réformes logiques, oeuvres d'une seule pensée et d'un seul instant, -et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le témoignage -collectif et perpétué des générations qui les ont maintenues. Son regret -du «temps où il y a des moeurs, c'est-à-dire des habitudes», va jusqu'à -dire que «sans elles il n'y a pas d'avenir». Et sa certitude qu'à -remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on -change seulement de mal apparaît en ces fortes paroles: «La tyrannie -n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais de toute espèce -de puissance.» - -Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à aimer ses amis jusqu'à -aimer leurs idées, a-t-elle, sur des questions réservées d'ordinaire aux -hommes, un avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle des -hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement pour leurs convictions, -mais pour leur parti, pour eux-mêmes, pour la richesse, pour le rang, -pour la faveur. Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment -de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur bélier ne bat que la -porte à ouvrir; l'essentiel pour eux est de hâter l'occasion, et la -hâter, c'est rendre le passage facile de ce qu'on veut détruire à ce -qu'on veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute caste, -de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc pas concentrée sur une -seule portion de l'entreprise, mais s'étend sur l'ensemble; elle ne -tient pas pour essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le -désintéressement est lumière. - -La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. L'une et l'autre se -complètent en cette femme. Elle reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et -par une partialité de coeur plus prompte que l'examen, des opinions de -complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, elle applique tout -l'effort de sa propre pensée à mesurer seule la portée et à prévoir -l'avenir des doctrines qu'elle a acceptées. Et le même dévouement lui -inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux -entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert deux fois leur -succès, d'abord par sa soumission, puis par son indépendance. -D'ordinaire, les hommes se réservent la politique comme importante, et -les femmes la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est -réfléchie, prévoyante autant qu'une oeuvre d'homme, mais élégante et -nuancée comme une broderie de femme. Presque tout appartient à Aimée -dans ses idées d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné qu'ils -n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit -mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant -d'esprit que quand elle l'a fait parler. - -S'il fallait à toute force dans ces pages politiques reconnaître une -influence étrangère, ce serait celle d'une autre femme. Entre mesdames -de Staël et de Coigny, Lemercier avait signalé des ressemblances. En -effet, il arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de -l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de Corinne. Encore -est-il moins régulièrement drapé, moins solennel; il se noue par un art -sans recherches; il se pose même en turban à jeter par-dessus les -moulins; et cet imprévu et cette négligence ont une vérité, une grâce et -une intimité de pensée auxquelles la noblesse plus tendue et la toilette -plus apprêtée du style n'atteignent pas. - -Nos aptitudes font nos oeuvres. Si Aimée possède le don de s'élever aux -altitudes intellectuelles, de découvrir dans la politique les lois -générales et permanentes, ces facultés laissent inactives en cette femme -d'autres forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les leçons, -le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui ne dure pas, le décor -mobile de la société et les personnages qui traversent la scène. Elle -aime, dans la ressemblance des temps, le son divers de chaque heure, et, -dans le visage commun de l'humanité, l'exception qu'est chaque homme. Et -ces goûts sont sollicités et servis par ses autres aptitudes: l'acuité -d'une observation toute proche et faite pour discerner les infiniment -petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle des choses par -un regard plus rapide encore, l'instinct des métamorphoses en lesquelles -doit se changer et se multiplier le talent pour se rendre égal à toutes -ses curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux -écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs se délassent à improviser -des paysages et des figures, Aimée, dans ses _Mémoires_, mêle aux -pensées les portraits. - -Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour qu'elle se -refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, aux vastes -proportions et poussée à l'extrême de l'ordonnance et du soin, atteste -le désir de rassembler en un tableau toute la physionomie du modèle. -Cette physionomie était trop multiple et contradictoire pour être -exprimée par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aimée s'occupe -de lui, elle ajoute quelque détail de caractère révélé par les -circonstances. Et peut-être, parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il -plus d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés les -traits changeants du modèle. Le premier de ces croquis montre M. de -Talleyrand chez lui, entouré de quelques visiteurs et de ses livres, et -faisant intervenir à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens. -«Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de Talleyrand. -Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lâche pour les -reprendre, les interroge comme s'ils étaient vivants, et cet exercice, -en donnant à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles, -communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs étaient peut-être -privés.» Aimée de Coigny en use avec Talleyrand comme Talleyrand avec -ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en -rencontre, le feuillette comme de page en page. - -Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre ce -que, dans sa bibliothèque, ce maître habile devait dire de lui à ses -visiteurs, et, dans les _Mémoires_, il ressemble sinon à ce qu'il fut, -du moins à ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le -montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, surtout leurs -faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachés â des devoirs -perpétuels, lui de prêtre, elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui -sait gré de cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où elle -semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout d'avoir brisé le -lien inviolable, et soutient que l'abjuration est le centre, -l'essentiel, la fécondité de cette carrière. «Son talent, son esprit le -poussaient aux premiers emplois.» Or, pour se faire accepter de la -Révolution, il fallait d'abord se donner à elle et par une participation -aux pires excès. Lui, sans payer le terrible gage et par une -satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte à -l'impiété, acquit «le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolutions». -Qu'a-t-il fait? «Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait -de faire verser le plus doucement possible à chaque chute.» S'il adhéra -à Bonaparte, c'est dans l'espoir «qu'un pouvoir militaire ferait sortir -le peuple des habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à -l'obéissance aux lois par le respect pour la discipline». S'il se -détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance profitèrent -plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire «engloutissant le monde» -prépara sa propre fin; c'est «pour sa résistance à l'invasion de -l'Espagne» qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir -préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la malveillance, -épié jusque dans la chambre la plus intime de sa maison». Le maître -aurait hésité «entre le désir de le perdre et la crainte d'avoir l'air -de le croire trop considérable en s'en défaisant. C'est à cette -hésitation que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans -ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au triomphe de la paix -et des lois. Ainsi les souples contradictions de la conduite ne prouvent -que la constance de la volonté. Talleyrand n'avait que le choix -d'accepter certaines complicités avec le mal pour limiter le mal, ou, -pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les émigrés, «les -fainéants du siècle», toute la place au mal. Et, dans ses actes, le bien -seul est à lui, le mal est la faute du temps. - -Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié sur la nature, -et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses droits quand -Aimée note ce qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et -diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame cet esprit, elle a -surpris la pensée du grand politique, dans l'urgence et la gravité -tragiques de l'heure, au moment où l'Empire, prison de la liberté, mais -forteresse de la puissance française, menace ruine, et où il faut bâtir -sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé qu'une inspiration, la -Régence, l'Empire sans l'Empereur, la voûte sans sa clef. La Régence -était le moindre changement, celui qui dans la déchéance du monarque -laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir à son fils. La -préférence de Talleyrand a été droit au régime le plus facile à obtenir. -Voilà qui définit l'habileté de l'homme et la nature de ses ressources. -La supériorité de cette intelligence n'était pas dans la portée -lointaine des divinations, ni dans la puissance logique des jugements, -ni dans la solide architecture des projets, mais dans une opportunité -qui, sans prétendre à fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des -difficultés par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait -sur cette continuité de ressources pour résoudre au fur et à mesure les -embarras nés à leur tour des habiletés, et tenait la vie pour une -succession de hasards où il était toujours nécessaire d'improviser et -toujours vain de prévoir. - -Que même ce contempteur des principes, fertile en expédients, et -incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laissé le hasard -conduire tout, Aimée de Coigny le constate. Elle démêle dans cette -réputation l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie qui -est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement n'importe -lequel et se donner le mérite de l'avoir prévu et arrangé secrètement, -quand il n'a fait que l'attendre dans le silence». - -De même elle a beau dire que l'amour du bien général fait l'unité des -combinaisons où il se mêla. Le jour où madame de Coigny se jetait d'un -si bel élan au cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son retour -au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans un baiser le «mais» qui -déjà gâtait la conversion. Par ce «mais» Talleyrand subordonnait sans -embarras sa paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient. -On compte sur sa main pour commencer le mouvement qu'il déclare le salut -de son pays; il la tend pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il -tient avant tout non à ce que son action soit efficace pour la France, -mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste -de son alliance avec les monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la -propose. Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame de Coigny, -qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet indice; sur le papier qui -se consume, cette pelle et cette pincette croisées par le prince -lui-même pour empêcher que rien du secret ne s'envole; cette -persévérance à pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à -l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses lèvres semblent -s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance à répéter aux -autres, comme l'argument décisif, que leur énergie ne fera pas tort à -leur sûreté; son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique -pour les idées dont il veut échauffer l'opinion pour la liberté et les -droits publics; son mot d'ordre en faveur de «ces plus belles choses du -monde qu'on peut dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque de -tout, sauf des risques. - -Mais si madame de Coigny prête au personnage plus qu'elle ne retrouve -quand elle l'analyse, ce mécompte ne prouve pas l'inexactitude, il -atteste au contraire la fidélité de l'observatrice à reproduire les -apparences. Il est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à -ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse de lui à la -postérité est supérieure à ses desseins et à ses actes, parce qu'il -impose et en impose grâce aux prestiges du passé survivant en lui. Ses -traditions de race donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de -la taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale comme l'autre -en une sorte d'élégance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la -manière dont il le fait, lui gardent, à quelques compagnies et à -quelques complicités qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté -déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est tranquille, -que sa conscience l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris -encore le défaut de cette apparence: «Comme les fées dont on nous a -entretenues dans notre enfance, qui pendant un certain temps étaient -obligées de perdre les formes brillantes dont elles étaient revêtues -pour en prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites -métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors la vue -des honnêtes gens le gêne et ils lui deviennent odieux.» Odieux comme un -remords. En son âme partagée l'attrait de certains vices est trop -impérieux pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du bien est -trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses plaisirs l'humiliation -de sa faiblesse morale. A certaines heures, le désintéressement, la -fidélité, le courage, chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie -des autres et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il a -abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et ses retours de -conscience semblent le rendre plus mauvais: il en veut aux vertus qui -l'obligent à comparer et à rougir, et sous sa belle impassibilité de -surface s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. Elle -ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs et dont il porte -le nom: là aussi l'atmosphère est douce, le climat égal, et les fleurs -sont de toutes saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines -s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand cratère, versant -sur cette paix ses laves et ses cendres, teinte le ciel entier par un -reflet infernal d'abîme. - - -XIII - -Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde de se taire sur le -monde où elle le rencontre. Jamais on n'a mieux exprimé le contraste -entre «la manière de vivre positive» et nouvelle «des gens occupés de -leurs affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux, affrontant -les dangers, mais ne sachant pas en rire, employant tous leurs moments -parce qu'ils ignoraient comment on peut les perdre» et «le -_savoir-vivre_ d'autre-fois, composé de nuances, d'à peu près, et d'un -doux laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance, -berçaient la moitié de la vie, où _laisser couler le temps_ était une -façon de parler habituelle et familière.» Elle fait comprendre combien -les quelques survivants de cet art tinrent à en jouir encore quand ils -se retrouvèrent, combien ces asiles du passé furent précieux à M. de -Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et d'écouter quelques -paroles sans suite et sans conséquence, pour se reposer de celles -toujours écoutées et comptées qu'il prononçait à la Cour». Elle raconte -les dîners où mesdames de Bellegarde priaient chaque semaine des -écrivains et des artistes pour distraire le grand diplomate qui ne -savait pas s'ennuyer. Elle énumère les familiers qui chaque soir se -retrouvaient chez la princesse de Vaudemont, «fort bien partagés entre -la grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure de conversation de -mesdames de Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de m'amuser et le -charme inexprimable que M. de Talleyrand sait répandre quand il -n'enveloppe point cette qualité dans un dédaigneux silence». Mais ne -croyez pas que là même son plaisir fasse oublier à Aimée sa -conspiration: c'est sa conspiration qui est son plaisir. Dans ce salon -où «vivaient dans l'intimité» MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. de -Caulaincourt, Pasquier, Molé, Lavalette, le duc d'Alberg, Vitrolles, -elle voit «le corps d'armée napoléonienne» dont elle épie «les -espérances et les inquiétudes». Les principaux n'étaient pas gens à dire -plus qu'ils ne voulaient, ni à laisser deviner ce qu'ils ne disaient -pas: est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle pas d'eux? -Molé seul obtient cette mention d'une aigreur bien sommaire: «ses yeux -sont chargés de donner seuls du mouvement et de l'esprit à sa -physionomie, car il a les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides -s'il les avait desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait -savoir? «De tous ces messieurs-là, continue-t-elle, je n'estimais que le -comte de Lavalette.» Mais Lavalette eût-il été fier de la préférence -s'il en eût su le pourquoi? «Je m'amusais à disputer contre lui; resté -seul après les autres, il perdait toute réserve, excité par la -contradiction de mon discours et par le petit morceau de sucre, -continuellement arrosé de rhum, qu'il faisait entrer dans sa bouche à -chaque parole qui sortait de la mienne. Cet exercice prolongé -quelquefois bien avant dans la nuit nous a révélé plus de choses, fait -pressentir plus d'événements qu'il n'en savait peut-être lui-même et -jamais ne nous a trompés.» Ceux-là seuls qui la renseignaient ont droit -à son souvenir, fussent-ils les derniers des comparses. Elle tient pour -tel «un comte de S..., ancien envoyé de Perse à la Cour de France, -Piémontais par son père, Polonais par sa mère, cocu Allemand par sa -femme, Anglais par ses alliances, Russe par une cousine, Français par -conquête et espion par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus -de place dans les _Mémoires_ que les mérites de Pasquier, Molé, d'Alberg -et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? C'est qu'il livrait les secrets. -«Ce vieux espion de Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec -nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait le mettre de -côté passé minuit et, resté dans le petit cercle de trois ou quatre -personnes dont nous faisions nombre jusqu'à une ou deux heures du matin, -il nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps, et, par -entraînement de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il savait de -la veille ou du jour et nous mettait ainsi au fait de ce que nous -voulions savoir.» - -Cette place accordée aux personnages même secondaires de ce petit monde, -comment omettre les femmes autour desquelles il se mouvait? Mesdames de -Bellegarde ne sont pour Aimée qu'«un doux murmure de conversation», -comme si, sur leur insignifiance sans défauts le souvenir glissait sans -prises. Elles reçoivent, mais ce sont les autres qu'on va trouver chez -elles; elles sont dans la société comme les traits d'union dans la -grammaire, et n'ont pas de valeur isolée. Autres sont madame de -Vaudemont et madame de Laval: l'étude qu'Aimée fait d'elles donne à son -talent une nouvelle manière. Pour saisir les fugitives apparences de -Talleyrand, elle a multiplié et dispersé les croquis. Pour les autres -figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul coup, sans retouche, -sans lever la main, achevé l'oeuvre. Comme elle cherchait de leur -physionomie l'essentiel, et se bornait à la mettre en bon jour, son art -lui a révélé que la physionomie de l'homme, faite surtout par la netteté -et la vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance sur le trait -principal et à l'élimination des autres, se réduire, en quatre coups de -pinceau, à la simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand -Aimée voit les deux femmes qu'elle connaît le mieux, qu'elle rencontre -chaque jour, qu'elle a tout le loisir de bien étudier sans cesse et -qu'elle peut pénétrer à fond, sa nature de femme regardant en elle-même -son sexe, l'oeuvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste. -La figure de la femme, faite de nuances autant que de lignes, de -mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée par l'énergie du -relief que par la fusion des contours, exige une autre conscience de -dessin, une autre délicatesse de touche. Voilà comment le peintre s'est -mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles égales et qui -se font pendant, deux portraits achevés. - - «La princesse de Vaudemont est née Montmorency, de la branche - véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de - Lorraine, dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa - jeunesse, elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être - romanesque ni galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans la - musique les tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce - rêverie, elle l'aime avec passion. Madame de Vaudemont a la hauteur - qui fait qu'on s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se - montre à la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de vue. Elle a le - goût le plus décidé pour la puissance sans songer à y participer; - l'intimité des gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement, et - les changements lui sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions - que de passer par sa chambre, sans s'informer où elles vont ensuite. - L'égalité ne la choquait pas et le ton semi-théâtral, semi-camarade, - de la cour de Bonaparte ne lui était point désagréable. Quoique son - salon ait servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en ait - été témoin, elle n'en a jamais prévu les conséquences; la preuve en - est dans sa surprise lors de l'arrivée du Roi et du retour de - Napoléon. Pourvu que ses petits chiens aient le droit de mordre - familièrement (les ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit - pris dans l'intimité par les hommes puissants, le reste l'occupe peu. - Amie zélée et courageuse, ses qualités se développent quand il s'agit - d'être utile à ceux qu'elle aime, et elle ne manque pas alors de - justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire, - c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.» - -Voici madame de Laval: - - «La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à - connaître mesdames de Bellegarde, et elle en fit aussitôt ses - esclaves, ce qui n'étonnera personne de ceux qui connaissent la - vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux - conservent un charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, - ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans un temps où il y - avait des couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris, - et n'a évité cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de - Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce - moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse - comme les cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les - femmes considérables de son temps parce qu'elle traitait trop - favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et - non demandé, l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant - presque autant que d'annéees, cette habitude s'est établie en droit et - celui de prescription à cet égard était dans toute sa vigueur - lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le comte Louis de - Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus sévères vont chez - elle, _parce que_ le souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; - elle était flattée des faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur - M. de Narbonne, son aide de camp, _parce que_ les sourires de la - fortune sont toujours agréables; sa chambre était remplie de la bonne - compagnie d'autrefois, _parce qu_'elle déteste la Révolution; elle est - difficile sur la conduite des femmes, _parce qu_'une certaine sévérité - sied bien à son âge; et, avec ces motifs pour chacune de ses actions - et cette inconséquence générale pour toutes, elle est la plus - piquante, la plus gaie, la plus absolue, la plus aimable et la moins - bonne des femmes.» - -En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le modèle et le -peintre, qui, par sa manière d'interpréter autrui, se montre lui-même. -Ici le peintre marque les deux oeuvres par un trait commun, l'insistance -sur l'irrégularité des moeurs. Pour madame de Vaudemont, Aimée se -contente de deux mots, mais de ceux qui par leur vague même étendent sur -toute une vie un soupçon de désordre; pour madame de Laval, le désordre -semble être toute la vie. Tant de lumière sur leurs faiblesses de coeur -jette surtout du jour sur la plaie secrète de celle qui leur ressemble. -En vain Aimée voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à -croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par ses jugements sans -nombre, sans bruit, et sans appel, lui a signifié qu'en abandonnant -l'existence régulière elle a perdu de son importance, de sa valeur et -même de son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus respectées -et les plus prudes ont fait autant et pis, convainc d'hypocrisie la -morale et d'imbécillité l'estime publique, avilit les puissances dont -elle souffre et dont elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui -faut déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance, qui, par nos -vices, nous rend malheureux d'abord et méchants ensuite. - -Mais ces portraits sont beaux précisément parce que le peintre, -accoutumé à trouver sa perfection dans les imperfections de ses modèles, -n'a composé ici leur physionomie que de leurs laideurs. La plénitude -s'est faite du talent par la malignité. Et si, de cette malignité, une -part, l'accusation de mauvaises moeurs, est une vengeance de jalousie, -le reste, tout cruel soit-il, n'est inspiré par aucune haine. C'est -d'instinct, avant même de s'être demandé si elle ferait du mal, qu'elle -l'a déjà fait. Elle a comme les félins, les ongles rétractiles: il -suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses muscles pour que -les ongles sortent d'eux-mêmes, sans colère se plantent dans toute chair -à leur portée, et, sans plus de colère, pour se dégager, emportent le -morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur les victimes ses dessins à -la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette inaptitude à la pitié, -défendaient des ménagements et de la lassitude cet esprit observateur, -toutes les spontanéités de ce verbe original et imprévu. Quel don de -frapper au plus sensible les amours-propres, quelle sûreté dans les -blessures, quelle justesse à n'enfoncer nul coup au delà de la -profondeur utile, quel entraînement à les redoubler jusqu'à la mort des -réputations, quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et -dans ses analyses quelle synthèse de dénigrement! C'est du Saint-Simon, -un Saint-Simon femme, c'est-à-dire plus rapide et plus aigu dans la -méchanceté. - -C'est assez pour donner une idée de ces _Mémoires_. Philosophie, -histoire, politique, littérature, jugements sur la cour nouvelle, sur -l'ancienne société, sur les particuliers se succèdent et se mêlent dans -ces pages. Le style, aussi divers que les sujets, passe de la gravité à -la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision rigoureuse -à la négligence abandonnée, et non moins grande que la variété est la -promptitude de ses métamorphoses. La pensée se présente duchesse; vous -admirez comme se déroule sa robe de cour, elle la relève, pour -pirouetter et rire en soubrette de comédie; tandis que vous riez -vous-même, ses cotillons courts ont disparu sous un manteau de -philosophe, et, au moment où vous devenez grave à sa leçon, elle la -termine par un geste de gamin. Si chacun de ces changements, -vagabondages d'un esprit toujours incertain, mêlait un reste de ce que -vient d'être cette humeur à un commencement de ce qu'elle va devenir, -les impressions seraient envahies, pénétrées, gâtées les unes par les -autres, et toute cette promptitude de mouvement ne créerait que la -monotonie de la légèreté. Mais, au contraire, Aimée de Coigny est toute -à ce qu'elle est; elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse -comme si elle les devait toujours habiter, et note, subites, vives et -profondes comme elle les éprouve, ses impressions. C'est peut-être par -leur intensité qu'elles s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur -sincérité, leur plénitude, et le contraste de leurs différences dans la -rapidité de leur succession, qui donnent tant de mouvement à ses -_Mémoires_. - -C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature humaine sollicite -ce talent. Les mérites graves, les hautes vertus qu'elle sait -reconnaître ne l'inspirent pas: l'admiration, le respect ressemblent -trop au devoir lui-même et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et -les grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les préférences de -cette observatrice: elle n'a pas les curiosités qui attristent. Ce qui -attire son attention, ce sont les faiblesses, les ridicules, les manies, -ces aspects de l'infirmité humaine qui servent à l'amusement des -spectateurs. Cela sans doute n'indique pas une intelligence vraie de la -vie: car il y a autrement de pensées, et autrement nobles et autrement -fécondes, dans la tristesse que dans le rire. Du moins le rire, sur les -lèvres de cette épicurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux, et -toujours nouveau, à l'aspect des apparences innombrables que prend notre -petitesse. - -Quelle oeuvre pouvait être accomplie par un pareil ouvrier! Dès le début -de son travail, Aimée de Coigny avait étendu le sujet à la mesure de ce -qu'elle se sentait capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur -cheminement de mine creusé par quelques travailleurs sous la masse -compacte de l'Empire, elle avait embrassé d'abord du regard tout le -régime. Et comme, dans ce régime, il n'y avait pas seulement le génie et -les erreurs d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le terme -logique où toutes les pierres roulantes du passé et du présent avaient -terminé leur chute et repris leur stabilité, l'importance était de -montrer comment, dans la mort des institutions improvisées par les -politiques, se perpétuerait la vie de la société. Continuer les -_Mémoires_ était parvenir à leur partie la plus intéressante: aux -maladroits efforts de la première Restauration pour réconcilier les deux -Frances; aux Cent-Jours, où, tandis que Napoléon essayait de réveiller -dans la patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons retrouvaient en -exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance qui commença la seconde -Restauration; enfin à la trêve royale, fil tendu entre les rancunes et -les espérances des deux armées désormais irréconciliables, et sur lequel -l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques années debout. -Peindre, à travers les divisions politiques, la reconstitution de la vie -mondaine était surtout l'oeuvre conforme aux goûts et aux talents de -cette femme. Il lui restait à compléter l'ébauche tracée par elle des -premières rencontres entre les représentants de l'ancien régime et de la -Révolution après la Terreur, à introduire dans ce monde impérial, dont -elle a si bien indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques, -les plaisirs saisis en hâte, la pompe officielle et monotone; il lui -restait à décrire la vie de l'esprit et des salons au commencement de la -Restauration. Talleyrand est plus que jamais le centre de la société -française. Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les -voies. Aimée est là. Tandis que les gens passent sous le feu de ses -terribles regards, il lui suffirait de peindre pour créer une galerie -d'inestimables portraits. - -Et pourtant ce manuscrit commencé avec tant de joie s'arrête après la -soixantième page. Cette plume exquise et redoutable tombe des mains qui -la maniaient si bien, et le signet de soie marque la place où le goût de -poursuivre plus loin s'est épuisé. Car ce n'est pas le temps qui a fait -défaut à l'écrivain. Trois années lui restaient encore pour le travail -et la renommée; elle ne les a données qu'au silence. Cet inachèvement de -l'oeuvre complète la vérité de ce caractère et la logique de cette vie. - - -XIV - -Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. Entre leurs destinées -et leurs mérites, la contradiction s'élève parfois jusqu'au scandale. Et -ce n'est pas le moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur de -certaines femmes. On en voit, séductrices des événements comme des -hommes, s'assurer par les caprices de leurs coeurs contre ceux de la -fortune; sur ces deux choses les plus fragiles du monde bâtir solidement -leur vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les amitiés, -la considération; éteindre les orages de leur jeunesse dans l'apaisement -de soirs tranquilles et doux, et joindre aux joies des impures les -récompenses des sages. Ces spectacles troublent la conscience et la -tenteraient de conclure que la vertu est sans action sur les hasards de -la vie. - -Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les fautes ne -réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas trop décourager de -l'honnêteté, la vie, comme les contes, change parfois le bien en -récompense et le mal en châtiment. - -Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée de Coigny. - -Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature avaient prodigué à -cette femme toutes les chances de bonheur. Naissance, richesse, beauté, -savoir, charme, art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence -que la perfection de la tendresse est le dévouement et le sacrifice; -goût de porter cette générosité non seulement dans l'amour, mais dans la -raison; impartialité assez haute pour admettre que ses intérêts -personnels fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez -complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par la patience de -chaque jour les sacrifices une fois consentis; aptitude non seulement à -supporter les événements, mais à les dominer; puissance de la parole et -de la plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre les -privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette accapareuse. Elle -possédait, outre les ressources utiles en tous les temps, les ressources -les plus précieuses pour le temps où elle vivait, comme des dons de -rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et, ses titres -disparus même avec ses richesses, de rester au premier rang. Soit -qu'émigrée elle opposât son sens des réalités aux rêves de sa caste, -soit qu'en France, elle recommandât à l'ancienne société les réformes de -la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne, quelle -conseillère pour ses contemporains éperdus entre un monde détruit et un -monde destructeur! Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se -comprendre et à se pardonner, ce furent les influences propitiatrices. -Pour être une de ces reines de paix, il suffisait que cette femme ne -repoussât pas les avances de la destinée. - -Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être? Quelles erreurs de -conduite lui fermèrent l'avenir? Au début, une seule. Elle ne veut pas -soumettre son coeur à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble -que suivre l'usage. L'indépendance du coeur était alors pour les grandes -dames comme le droit commun de la vie conjugale: habiles ordonnatrices -de leurs désordres, la plupart s'assuraient, par leurs amants, la -variété des tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et du -rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections, n'aimaient en -réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme qui, dans les aventures -défendues et dans les situations régulières, cherchait uniquement son -plaisir et sa commodité. Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se -lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et la passion. -Elle voulut être sans discontinuité ni partage où elle aimait. En cela, -elle dérogeait aux moeurs qu'elle avait l'air de suivre, et il y avait -dans sa tendresse exclusive plus de probité que dans les froides -combinaisons des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors -de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient les -faiblesses avec la réputation. Comme elle consulte seulement son coeur, -et comme, ce coeur soi-disant infaillible se laisse prendre quand il -croit choisir, elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus -grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas les pires[40]. - - [40] On peut voir à l'appendice comment le désordre de sa fortune et - le désordre de ses moeurs allèrent de pair. - -Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les délicatesses de -son esprit, de son éducation, même de sa conscience qui les juge, et -l'espoir de goûter un bonheur qui satisfasse mieux leurs plus hautes -aspirations entraîne la plupart des femmes à leur première faute. Mais -l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, déprave le goût, -accoutume les plus aristocrates de nature à la vulgarité progressive des -choix, et, à force d'avoir le coeur moins difficile que l'esprit, elles -semblent atteintes dans leur esprit même par la maladie de leur coeur. -Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité va jusqu'à l'impudeur, toutes -ses erreurs sont publiques et c'est d'elles surtout que se fait sa -réputation. - -Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent ses mérites, -que la fausseté de sa situation enlevât tout crédit à la puissance de -son esprit. Par la faute d'une seule faiblesse, ses opinions sages et -fortes sur l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations -vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas autorité d'exemple. -Assez brillante pour mettre le bon sens à la mode chez les plus -mondains, assez profonde pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale -aux situations les plus importantes, cette femme exerça sur les affaires -de son temps, une seule fois, une influence clandestine et auprès d'un -seul homme, qui avait comme elle et plus encore oublié la décence de sa -condition première. Et, pour avoir mené publiquement les erreurs de son -existence privée, elle était obligée d'écrire comme un secret, pour un -seul ami, son intervention dans les affaires publiques et les sages -conseils que ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle vie. - -Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages perdus ne lui coûtait -un regret. Elle avait pris les devants, demandé au sort, en échange de -tout ce qu'il lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher -emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont des -justices, vulnérable seulement au coeur. - -Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant qu'il lui resterait -l'amour, rien ne pouvait la faire souffrir: pour la rendre malheureuse, -ce sera assez de l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte -du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus invraisemblable. -Elle, triplement séductrice par le corps, l'esprit et le coeur, est -toujours abandonnée, non seulement de ses pairs, mais de ceux que son -affection avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance non -seulement de ceux envers qui elle a des torts, mais de ceux envers qui -elle est sans reproche, et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse, -c'est sa tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections, -elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné que la discipline du -coeur est pour l'amour une protection autant qu'une contrainte, elle n'a -pas compris quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité trouve -l'amour à se confondre avec le devoir. - -Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections qu'elle -avait crues durables, contrainte de chercher, d'aventure en aventure, un -asile contre l'intolérable solitude du coeur, elle a comme une grâce -d'oubli qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes les -leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son coeur, la virginité de -ses illusions. Et chaque nouvel effort pour atteindre enfin à la -tendresse ardente et durable ramène de nouvelles douleurs. Quelques -jours d'ivresse et des années de désenchantement, telle avait été -l'histoire de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec M. de -Boisgelin. - -Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans l'homme galant un -galant homme, toutes les grâces de l'éducation, les délicatesses qui ne -s'apprennent pas et sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa -propre intelligence par une collaboration à une oeuvre d'intérêt -général. La morale, cette fois, semblait vaincue par le bonheur. Et -c'est alors qu'elle prend sa revanche la plus cruelle et définitive. - -Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la durée des -tendresses, c'était se promettre la durée de la grâce séductrice qui les -avait formées, c'était compter sur la permanence de la beauté et de la -jeunesse. Or, tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs -efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur union fragile à -une oeuvre de stabilité, et s'efforçait de retenir le passé par ses -souvenirs, il était emporté par le temps. C'est une méthode très -grossière de compter ce temps par années, tant elles sont inégalement -destructives: les unes prolongeant sans dommage ce qui est le plus -ancien, les autres rendant tout à coup lointaines les choses les plus -récentes et semblant mettre un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée -de Coigny, parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son regard, -son sourire, sa taille, sa démarche un printemps attardé. Mais, comme -ces villes vaillantes jusqu'au bout et dont la capitulation montre -soudain toutes les ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le -plus obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout d'un coup. -Que cette jeunesse du corps abandonnât Aimée, quand la puissance de -l'intelligence fournissait ses plus remarquables preuves et quand l'âme -se relevait, c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège, qui, -faisant les hommes captifs d'un regard et d'un sourire, fait la -puissance déraisonnable et d'autant plus forte de l'amour. Dès que -l'amour libre est réduit, pour se persuader de vivre, aux raisons -raisonnables, il meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit -ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin avec ses cinquante, -eux-mêmes bien vieux pour les folies. Et, s'il n'est pas d'âge où -l'homme soit incapable de les commettre, il y a une heure où la femme -devient incapable de les inspirer. - -Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son jugement, c'était -bien une folie que la durée de cette liaison. En travaillant pour le -Roi, Aimée de Coigny avait travaillé contre elle-même. La Restauration -avait rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la place -rendue à l'Église dans l'État en même temps que se relevait le trône, -attestèrent la solidarité et le rétablissement de toutes les -disciplines. Non pas que l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un -coup leurs adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des lois et -les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre eux le gouvernement et -le cours nouveau de l'esprit public. Bon nombre cherchèrent refuge dans -l'hypocrisie, le désordre se fit discret et prit des airs sages et -pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre, demeura ce qu'elle -était. Mais, pour n'avoir pas changé dans un monde qui changeait, -l'épicurienne jadis à la mode se trouva devenir une femme scandaleuse. -La liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un peu -conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des temps troublés, -devenait, sous le régime de toutes les légitimités, compromettante pour -le marquis de Boisgelin, pair de France et favori de la Cour. Le souci -de sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde contre son -ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si dépravé qui ne lise une -leçon de morale dans les premières rides de sa maîtresse. M. de -Boisgelin n'était pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez -forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; mais, même alors, -l'élévation naturelle de sa nature apparaissant jusque dans ses erreurs, -il avait respecté, cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en -son amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même, il -cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa conscience adhérait à -ces réformes qui étendaient en France la revanche de la loi chrétienne, -il sentait le devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie -nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords étaient nés dans -son coeur où mourait le désir. Entre le chrétien qu'il redevenait et la -païenne que restait sa compagne, la contradiction lui apparut -fondamentale, inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence, -comment perpétuer la confusion de leurs existences? Qu'il regardât le -monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt, la satiété lui donnaient le -même conseil[41]. Sans discussions inutiles, sans querelles bruyantes, -il s'évada de l'amour dans l'amitié. - - [41] La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie. - Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée à - ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le 9 - novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans mon lit, - bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de vous - rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez lesquels je - ne puis me traîner.»--_Lettres_, etc., p. 215. - -En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions plus libres, -arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster toutes les âmes comme -la sienne, et son bonheur se brise contre cette borne du devoir demeurée -debout dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée n'a -pas même la consolation de penser que les bons propos sont fragiles, -que, s'il se croit autre, elle demeure la même, qu'elle le saura -reprendre. Elle doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre -l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au danger, mais ne le -sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction, mais que la séduction l'a -abandonnée elle-même; que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus -attirés vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus grande -souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance des tendresses trop -fragiles: elle voit tout à coup devant elle la terrible stabilité du -vide que laisse la fin du dernier amour. - -Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne peuvent supporter -leur propre poids. Où un arbre s'élève elles s'élèvent avec lui, et le -parent de leurs fleurs; où il cesse de les porter, elles gisent à terre. -Il y a aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir seules. La -nature flexible et enveloppante d'Aimée de Coigny avait besoin de -s'enlacer autour d'une volonté et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait -pas passé un jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait -désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse à un seul, -pour lire plus de fierté dans les yeux de l'élu, pour l'attacher -davantage à un mérite reconnu par un témoignage unanime. Ses _Mémoires_ -n'étaient qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes, pour -le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus là, toute la terre fut -vide pour elle; quand elle ne s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien -à dire à personne. - -Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si son talent -d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi bon? Dire sa vie? C'était -rajeunir ses épreuves et souffrir deux fois de ses peines. Raconter les -événements qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le monde? Ce -monde était aussi pour elle aussi mort que le passé. Peindre la société? -Peindre des indifférents pour le plaisir d'indifférents. Songer à la -postérité? Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que leurs -pères. - -Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi l'amour n'avait pas -seulement rempli son coeur jusqu'à le briser, il finissait par rendre -stériles les dons de son intelligence. - -Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis qu'au soir de -cette vie, la morale méconnue assemblait ses revanches. Après avoir -prodigué plus de tendresses qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher -indissolublement bien des affections légitimes, cette femme finissait -sans affections. Elle avait cru que les tendresses étaient gâtées par le -devoir, le devoir n'en retenait aucune auprès d'elle. A la servitude -conjugale elle avait préféré les unions libres: la présence d'un mari -manquait à ses journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si -longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité eût été -une gêne et une honte: il lui manquait la sollicitude des fils qui donne -aux mères une fierté si douce, il lui manquait les soins caressants des -filles qui donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle avait -dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié sans scrupule à ses -passions l'amitié: l'amitié aussi était absente ou banale. Et comme le -monde n'était plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le -monde. - -Le regard que repoussent les tristesses de la terre peut s'élever plus -haut. Ce refuge n'est pas seulement ouvert aux justes qui présentent -leurs souffrances imméritées comme des créances à la justice éternelle -et regardent leurs droits s'accroître par les délais de la providence -réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs propres épreuves, quand -se révèle à eux la petitesse de ce qui leur semblait grand, la brièveté -de ce qui leur semblait durable, la vanité des riens qui leur tenaient -lieu de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, ils les -jugent, et le commencement de mépris qu'ils éprouvent pour eux-mêmes est -le commencement de leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur, -cherché par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur s'épure de -colère; par leur résignation ils collaborent à l'ordre qu'ils n'ont pas -servi par leurs actes, et l'idée de justice, en leur apportant la -patience, les rend à l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment -devient un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la -générosité du courage crée un titre au pardon et les maux eux-mêmes -préparent ainsi le bonheur dont le désir survit à tout. Alors toutes les -épreuves deviennent profitables, tous les délaissements sont bénis, et -la solitude se change en une compagnie incomparable, quand elle a mené à -Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît, enlever aux larmes leur amertume. -Et vinssent-ils à lui quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que -le temps de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de leur -vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse aux ouvriers de la -dernière heure. - -A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême. Pour trouver la -quiétude dans l'oubli des devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce -monde est le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs -quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de son jugement par -ses passions était si profonde qu'elle était devenue sa nature. Le ciel -lui paraissait plus vide encore que la terre, et Dieu fut absent de sa -mort comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune captive», -la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir. - - - - -MÉMOIRES - -_Écrits en l'année 1817._ - - C'est pour le coin d'une librairie et pour en amuser un voisin, un - parent, un ami, qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en - ceste image. - - (_Essays de Michel de Montaigne_, liv. II, chap. XVIII.) - - Nunc cum maxime Deus alia exaltat, alia submittit, nec molliter ponit, - sed ex fastigio suo nullas habitura reliquias jactat. Magna ista, quia - parvi sumus, credimus. - - (SÉNÈQUE, liv. III, _Questions naturelles_.) - - - - -A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, PAIR DE FRANCE - - -_Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le -gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé -près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie._ - -_Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils manquent d'exactitude, -mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de -bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le -plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir -s'accomplir les voeux ardents que nous formions pour le bonheur de notre -patrie._ - - - - -Dans un espace de près de trente années je ne mets de prix à me rappeler -avec détail que les trois ou quatre dont les événements se sont trouvés -en accord avec les voeux que M. de Boisgelin[42] et moi formions pour -notre pays. - - [42] Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles de - Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin - de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin, paroisse de - Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain constate que - «Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des cérémonies - baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, et l'acte - qui les constate, en faisant connaître les prénoms du nouveau - chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et les - actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom est - écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la - famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil - postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin. - - A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des armes. Le - 1er septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait, à - dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment de Royal - Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788, - Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'Harcourt, fille de Anne-François, - duc de Beuvron, et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée - était petite et laide, la fortune était belle et la famille - considérable; l'oncle du fiancé était le cardinal de Boisgelin. Rien - de plus assuré que l'avenir de l'officier et du gentilhomme; un an - après, éclatait la Révolution. Boisgelin se rendait, en 1791, à - l'armée des princes, faisait avec eux la campagne de 1792 comme - garde du corps, puis celles de Hollande et de Quiberon comme - capitaine aux hussards de Choiseul. Licencié en 1796, il se réfugia - en Angleterre. Quand il eut contemplé toutes les impuissances du - parti royaliste, et quand le Consulat offrit aux Français de toute - origine sécurité en France, Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni - d'un sauf-conduit que le ministre de la police Fouché lui accorda, - le 23 nivôse an VIII, il revint à Paris et s'employa à obtenir la - radiation de son nom sur la liste des émigrés. Les pièces du dossier - formé par ses soins montrent, dans toutes les autorités publiques, - un désir de bienveillance et de réparation contraire et égal au - parti pris de haine et de soupçon qu'elles avaient naguère contre - les «ci-devant». Il se trouve, autant qu'il en faut, des témoins - pour attester que M. de Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à - Amiens, du 4 mai 1792 au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III - au 17 fructidor an V, à Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en - Hollande ou à Quiberon. Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le - déclare «définitivement rayé de la liste des émigrés» et le rétablit - «dans la jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été - vendus». - - Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi d'émigration, - n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de la liste dès - le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie, leur - fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal an V, - hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les moins mal - traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori du - régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon pour - chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient alors sur - les représentants de la vieille noblesse comme des ordres auxquels - les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie de se - soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de - garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle passa à - l'action, comme le racontent les _Mémoires_. En 1814, les - récompenses ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25 - septembre, chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre, chevalier - de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac une croix d'or - émaillée suspendue à un petit ruban couleur de feu». Député en 1814 - et en 1815, pair le 17 août 1815, il est premier chambellan de la - garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le 19 - août 1823, il est nommé officier de la Légion d'honneur. Mais, quoi - que nous obtenions, il nous reste toujours à désirer. M. de - Boisgelin aurait voulu être maréchal de camp. Il demanda ce grade en - 1816. La Commission chargée d'examiner «les titres des Français qui - ont servi au dehors» lui fit savoir qu'il avait seulement quinze ans - de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir droit - au titre d'officier général. M. de Boisgelin prétendit «obtenir des - bontés du roi l'exemption des quatre années qui manquaient», et, - dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa pénible - surprise que la volonté du monarque fût prisonnière de - réglementations formalistes. - - Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son attitude - imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi - Gouvion-Saint-Cyr? Cette loi, en fixant les conditions précises - d'aptitudes et de services pour l'avancement des officiers, - n'assurait pas seulement à l'armée des chefs capables et éprouvés, - elle émoussait l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique, - elle défendait la France contre l'asservissement de la force - militaire aux caprices du prince, asservissement à prévoir si les - officiers avaient eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces - caprices et devaient leur carrière à la faveur; elle était une - garantie de ce gouvernement tempéré que M. de Boisgelin avait voulu; - elle enfermait, comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un - mécanisme légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets - qu'il combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a - reconnu au roi le droit de nommer aux charges administratives et - judiciaires: à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi - doit-il nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et - avant tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui - commandent en son nom les troupes est le dépouiller de sa - prérogative la plus essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère - à celles qu'il opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny, - contre l'absolutisme royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore - soucié de la convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il - légitimait l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux - émigrés, et n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à - une telle contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les - doctrines et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait - attendre d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa - fidélité, elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne - fut pas de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder - leurs places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora - la fin de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831. - -Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts divers appelés -Révolution; les murmures se sont transformés devant moi en cris -séditieux, ils ont égaré les Français bientôt précipités dans les excès -les plus coupables et les plus opposés; le silence de la servitude a -succédé aux accents frénétiques de la démagogie. Cachée dans un coin -obscur de cette grande machine appelée tour à tour République, Empire, -Royaume, j'ai ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en -danger. Je pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune, -comme tant d'autres, si mes habitudes de très pauvre citoyenne ne -dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma situation de grande -dame ne me semblent plus qu'un point dans ma vie, si loin et si effacé -que les rêves ont plus de consistance et de réalité. Mon sens n'est donc -pas influencé par des regrets, et je suis bien placée, ce me semble, -pour juger sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun intérêt -personnel. - -Aussi, depuis le moment où les passions dites révolutionnaires ont -cessé, et où la devise nationale n'a plus été _Égalité, fraternité ou la -mort_, j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait mis en mouvement -tout un peuple, et j'ai cru le trouver dans le besoin qu'il avait de -changer ses institutions: dès lors, l'indulgence est entrée dans mon -coeur, et les plus coupables excès ne m'ont paru que les exagérations de -la chose vraiment utile et désirée. - -Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre aux -caprices d'une maîtresse ou même d'un maître. Elle a refusé de payer par -son travail, ses privations et son sang, les guerres dont le motif et -l'issue lui étaient étrangers. Pour faire connaître ses besoins et les -faire compter par l'autorité et pour encourager son industrie, elle n'a -voulu dépendre que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les -existences à porter en commun le fardeau des charges publiques. C'est ce -sentiment confus et mal connu qui a fait naître de notre temps l'amour -de l'_égalité_. L'habitude des distinctions attachées au rang et à la -naissance ne la montrait que comme un paradoxe envisagée en ce sens, -mais commençant par l'établir dans la répartition des impôts, elle se -glissa bien vite partout et, réduite en système, elle finit par menacer -la société. C'est donc, en cette occasion comme en toutes, l'abus d'une -bonne chose qui en a produit une désastreuse. Avant que ces pensées -fussent clairement reconnues par les Français, elles fermentaient en eux -et, leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre établi, les ont -poussés à le détruire avant de savoir précisément celui qui leur -convenait. La crainte de retomber dans un état qui leur était odieux les -a fait recourir à son extrémité opposée. C'est ainsi qu'en quittant une -Monarchie absolue où la noblesse avait balancé longtemps la puissance -royale, ils ont demandé une République où tous les rangs fussent nivelés -et que la barbarie a pris la place de l'esprit de réforme. - -C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de nobles sans détruire la -tyrannie, parce qu'elle n'est pas seulement l'abus de la puissance -royale, mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le peuple, qui -craignait un maître, en eut bientôt autant qu'il se trouva de fanatiques -antiroyaux et surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des -assemblées qui se succédèrent. - -Après avoir voté des lois qui condamnaient à mort, au nom du Salut -public, une partie de la société et le reste à une vie misérable et -agitée, ils placèrent les citoyens entre la terreur du retour à l'ancien -gouvernement et l'incertitude sur celui qui devait les régir. Qu'on -était loin alors du but raisonnable auquel tendaient peut-être quelques -bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses l'État devait-il -encore subir! - -En voyant la République se transformer en Empire héréditaire, on avait -cru que Bonaparte s'arrêterait au moment où ses ambitieux désirs avaient -été réalisés et on lui savait quelque gré d'avoir rétabli l'ordre dans -la société. Mais l'invasion d'Espagne, en prouvant qu'il fondait -uniquement sa force sur l'épée et sa puissance sur l'étendue du -territoire, fit évanouir les espérances de bien public qu'il avait fait -concevoir. - -Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se flattaient qu'il finirait -par sentir la grandeur de sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il -avait exercée sur les assemblées, il était possible de croire que, une -fois en paix, les lois prendraient de l'importance, par la nécessité où -l'on se trouverait de donner de la régularité à l'action générale du -gouvernement. - -Mais Bonaparte avait une ambition qui ne dédaignait aucun détail et -soumettait tout à sa volonté. En même temps qu'il s'emparait de presque -toutes les provinces de l'Europe, il profitait de la ruine des anciens -propriétaires de France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut les -transformer en pensionnaires de son trésor. Créant des fortunes qui -devaient lui revenir faute d'enfants mâles, et dont les possessions -étaient à sa disposition, il donna le nom de législateurs et de -sénateurs à des hommes auxquels il payait des appointements et qu'il -assemblait, chaque année, pour signer ses ordres sous le nom de décrets. -Puis, nommant les juges et se réservant le droit de les révoquer, il -réduisit la presse à l'emploi de publier ses ordres ou ses louanges, -établit un système prohibitif qui faisait dépendre l'industrie de son -caprice ou de sa spéciale protection et, jetant sur l'étendue de son -empire un filet tenu par la main de la police,--filet dans lequel le -mystérieux confessionnal même était enveloppé[43],--aucun mouvement -n'avait de liberté, aucune pensée n'avait d'essor. Chaque profession -était flétrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne pouvaient -choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration n'était que le mode -de sa volonté et, dans cet asservissement universel, les personnes -jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient point à augmenter -et ne se mêlant point d'affaires, celles enfin que partout on nomme -_indépendantes_ étaient frappées par l'exil, si les paroles dont elles -se servaient dans leurs conversations familières étaient rapportées au -maître. - - [43] Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les questions - religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes préjugés - d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet abbé - avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler d'un - cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête - homme». - -La honte de cette situation était couverte par ce qu'on nommait _gloire -française_ qui, de toutes les déceptions produites par le génie de -Napoléon, peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle a fait -servir des qualités estimables à des résultats funestes. - -L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a dû séduire un peuple -courageux et c'est le moyen dont s'est servi Napoléon pour transformer -les citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il savait que le -général d'un peuple de guerriers est un maître absolu contre lequel on -ne trouve pas de défense, puisque l'obéissance en ce cas perd ce qu'elle -a de vil en prenant le nom de subordination. Alors la terre peut être -ravagée par une nation belliqueuse. - -Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant plus de huit années. -Qu'espérer du frein des lois et des idées d'ordre sur un peuple qui est -tout entier dans le mouvement d'un homme qui fait sa fortune, et qui ne -regarde sa patrie que comme le mince patrimoine laissé par un père dans -la détresse à un heureux aventurier devenu millionnaire! C'est ainsi que -les Français regardaient la France où ils étaient nés et telle est -l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous le nom de gloire. Que de -gens probes, vertueux même, n'ont-ils pas été égarés par elle, et qu'il -est coupable celui qui, détournant l'héroïsme et les mouvements généreux -d'un but honorable, a mis tout un peuple spirituel et sensible dans les -habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant perdre de vue les motifs -pour lesquels il avait secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que -l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours! Ce que je dis là -frappait tout le monde sous Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface -parce qu'il est de l'essence des petites contrariétés présentes de faire -oublier les malheurs passés. - -Les souvenirs des guerres entreprises sous la France république ont -laissé des traces plus honorables, c'est la seule partie pure de cette -époque. Sur les champs de bataille le sang coulait sans crime et les -soldats rapportaient au sein de leur foyer, avec de glorieuses -blessures, une non moins glorieuse pauvreté; tandis que les nombreuses -victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits que d'ajouter au -protocole de la vanité une série nouvelle de titres et à la fortune de -ses officiers les débris des fortunes particulières de quelques vaincus. -Sous la France république on se battait pour rester maître chez soi, et -sous la France, devenue empire, on se battait pour devenir maître chez -les autres. La différence des principes devait en porter dans les -résultats. Aussi l'une de ces guerres a-t-elle laissé dans le souvenir -une idée de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une revanche qui tôt -ou tard devait avoir lieu, nous a réduits à la condition d'un peuple -vaincu par les autres peuples dont nous avions outragé l'indépendance. - -Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire militaire, car il s'y est -fié. Empereur des Français, reconnu et redouté du monde, il a fait la -réflexion qu'il y avait plus loin de la place de sous-lieutenant -d'artillerie en 1789 à celle d'empereur en 1804, que de celle d'empereur -à la place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il l'a été, et n'a -pu se maintenir parce que les lois seules, lorsqu'elles sont en harmonie -avec les besoins des peuples, impriment un caractère de durée aux -choses, et qu'il n'y a pas de lois qui puissent unir ensemble et fondre -en un seul les intérêts des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des -Russes et des Français. L'alliance de toutes ces nations, leur bonne -harmonie doivent résulter des rapports établis par leurs besoins -réciproques. Rien n'empêche que l'Europe entière vive dans l'union d'une -famille dont les membres sont indépendants les uns des autres, mais cet -accord ne peut avoir lieu sous la main d'un même maître, et c'était ce -qu'avaient produit nos victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient -consolider. C'est cependant le sujet de nos regrets. L'habitude qu'on a -laissé prendre à nos dispositions belliqueuses nous fait nommer «fruits -de la victoire» cette accumulation informe de pays sans liens -réciproques. «Les étrangers tremblaient à notre aspect! s'écrie-t-on -avec regret.--Hélas! sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous -ajouter...» - -Mais entrons dans l'année 1811! - -Je demeurais alors chez une personne où j'avais fui des malheurs de -plusieurs genres. La place qu'elle occupe dans mon coeur est due à sa -conduite amicale avec moi. Ses qualités sont franches et ses défauts -amusants. La princesse de Vaudémont est née Montmorency, de la branche -véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de -Lorraine dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa jeunesse, -elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être romanesque ni -galante, elle a eu des amants et, sans chercher dans la musique les -tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce rêverie, elle -l'aime avec passion. Madame de Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on -s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se montre à la bonne -compagnie qu'elle ne perd point de vue. Elle a le goût le plus décidé -pour la puissance sans songer à y participer; l'intimité des gens en -place lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements lui sont -indifférents. Elle ne demande aux révolutions que de passer par sa -chambre sans s'informer où elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait -pas et le ton demi-théâtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte ne -lui était point désagréable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous -les plus importants et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a jamais -prévu les conséquences: la preuve en est dans sa surprise lors de -l'arrivée du roi et du retour de Napoléon. Pourvu que ses petits chiens -aient le droit de mordre familièrement les ministres et les ambassadeurs -et que son thé soit pris dans l'intimité par les hommes puissants, le -reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses qualités se -développent lorsqu'il s'agit d'être utile aux gens qu'elle aime et elle -ne manque point alors de justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, -dans la vie ordinaire, c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais. On -peut regarder sa maison comme l'asile le plus doux de l'amitié et le -lieu le plus dangereux pour les gouvernements mal affermis. On y -complote en toute sûreté. Les fauteuils y sont si bons, la vie si -agréable et si niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin et -moi nous nous en sommes fort bien trouvés[44]. - - [44] La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment très - vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se - perpétuaient en sa personne, et à certains moments il semblait - qu'elle laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses - contemporains. Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte - d'être altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par - l'histoire. La princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre - les révolutionnaires contempteurs du passé. Comme un attrait de - curiosité la portait vers tous les passants du pouvoir, elle - conciliait sa dignité et son plaisir en les attirant chez elle et en - rappelant les distances aux familiers qui marchaient sur sa traîne. - Si son goût fut «décidé pour la puissance», il ne le fut pas moins - pour le malheur. Il lui plaisait que le succès public lui présentât - les hommes du jour, mais quand ils étaient devenus ses amis, le - succès pouvait se retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les - servait. Quand Vitrolles, durant les Cent-Jours, fut poursuivi par - la police impériale, quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut - condamné, la princesse, sans s'inquiéter de leurs opinions et - dévouée à leurs périls jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre - contre le roi et contre l'empereur. - - Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste. Mais ces - belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme les petites - faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un si sommaire - raccourci par celle qui était une parente, une amie, une obligée. - D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour être bienveillantes - le furent davantage. Dans les _Mémoires sur l'impératrice - Joséphine_, publiés en 1828, par mademoiselle Georgette Ducrest, on - lit: - - «A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont, née - Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous les - étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse n'était - point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des - manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient de - nombreux hommages et son excellent coeur lui faisait d'aussi - nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait - promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de rendre - service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre, souvent - bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des - compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils - n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le - même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et - secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait - encore, en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.» - - Le 2 janvier 1833, le _Journal des Débats_ écrivait: - - «Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière des - Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient de mourir - à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les secours - de l'art n'ont pu arrêter les effets.--Dans les temps de troubles - politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous donner le - rare et presque unique exemple d'affections indépendantes des - opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait tant de coeurs autour - d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle de sa naissance lui - permettait de rendre justice aux hommes dans quelque position qu'ils - fussent placés et sa manière de rendre justice était de faire du - bien... Naïve et vraie comme une femme du peuple, généreuse comme - une grande dame, elle faisait mieux que pardonner, elle oubliait les - torts. Elle consolait toutes les douleurs sans ostentation, car elle - les comprenait, et sa perte causera à toutes les personnes qui - vivaient dans son intimité un déchirement de coeur qui sera le - premier mal qu'elle leur aura fait.» - - Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir - Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des - larmes», dit Montrond. - -Le despotisme sous lequel était courbé le monde s'appesantissait et, -quoiqu'on pût prévoir qu'un jour il pourrait rejeter violemment ceux qui -l'opprimaient, on se croyait séparé par un long intervalle de ce moment, -lorsque le départ de l'empereur pour la campagne de Russie vint -réveiller les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un spectacle -extraordinaire, à sonder les vues politiques qui le faisaient agir. -Jusque-là on s'était laissé bercer ou éblouir par la fortune et personne -ne regardait l'avenir. - -Cette indifférence est facile à expliquer. Rien ne s'use plus vite qu'un -sentiment passionné lorsqu'il a touché le but vers lequel il était -poussé. Or, la passion du bien public avait porté, en 1789, à tout -sacrifier aux intérêts populaires et fonda cette puissance terrible qui -avait anéanti toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud dressé au -nom de la souveraineté du peuple détruisait la race humaine, avait -laissé dans les esprits le dégoût des affaires publiques lorsqu'une -place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation. Bonaparte a -abusé de ce sentiment vertueux, comme de tout, pour établir son pouvoir -sans résistance. On se laissait entraîner par une force qui n'inspirait -aucune confiance, mais avec une espèce de satisfaction secrète de n'être -pas responsable des événements et même de les ignorer. Les victoires -jetaient un éclat semblable à celui des éclairs. Quelques gens sages -découvraient bien, à leur lueur passagère, le danger du chemin dans -lequel on était engagé, mais l'obscurité enveloppait la multitude et -l'on marchait sans regarder et sans se soucier de voir où on allait. - -Cependant, les préparatifs presque fabuleux que venait de faire -l'empereur, en 1812, tirèrent de cet état léthargique. On se demandait -«pourquoi ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir un motif nouveau -d'admirer le héros, quelques autres pour calculer si le colosse de -puissance qu'il élevait si rapidement avait une base assez solide pour -se soutenir. - -A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, M. de Boisgelin et -moi, sur notre véritable position et nous ne fûmes pas longtemps avant -d'être convaincus de l'inconvénient attaché au gouvernement d'un homme -qui avait besoin d'entasser province sur province pour se donner le -ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes les capitales de -l'Europe et qui, voyant toujours reculer devant lui le but de ses -conquêtes, ressemblait à cet insensé qui mourut de fatigue parce qu'il -voulait atteindre la fin de l'horizon qui semblait fuir à mesure qu'il -avançait. - -Le public voyait avec étonnement succéder une marche rétrograde à celle -qui avait conduit à Moscou. L'habitude de la victoire nous avait rendus -dédaigneux et froids, mais l'étonnement d'un retour d'armée nous -frappait beaucoup. Cette nouveauté paraissait choquante. Semblables en -cela aux gens gâtés par la fortune que le plaisir n'amuse plus, mais que -la peine humilie et déconcerte, nous étions ennuyés du succès de nos -armes et pleins d'humeur de nos défaites. - ---Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le -monde va pencher sur nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que -ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé que la France dans -laquelle vous et moi sommes nés soit, par la suite, la seule qui nous -reste, que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une -fois rentrés dans leur petit patrimoine? Nous rougirons devant cet homme -pour qui nos moindres frontières sont le cours du Rhin, les Alpes. Il -n'aura plus la place de signer _Empereur des Français_, cela dépassera -notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-_maître -du monde_, point assez d'aliments pour le nourrir, ni d'eau pour le -noyer. Il vient de passer la Bérésina, le Don, le Danube, le Rhin, -qu'espérer de la Seine ou même de la Loire? - ---Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder pour maître; renonçons -à lui et même à l'Empire. - ---Retournons en royaume, reprit-il. - ---Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, quelque chose de neuf. -Tout ce qui a été, en fait de puissance, n'a eu qu'une force passagère -et tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en royaume, ressemble -à l'évocation de tous les abus arriérés et des sottes coutumes qui ont -fini par perdre la vieille machine sociale sans laisser même survivre un -regret. - ---Je suis entièrement de votre avis, répondit Bruno, et pour vous le -prouver, je veux quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf; -en conséquence, j'opine pour établir la France en royaume et pour -appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône! - -Je pris cette opinion pour une plaisanterie et longtemps je ne l'abordai -que comme un sophisme insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y -revenait sans cesse et y restait irrévocablement attaché. - -Nos contestations d'alors me sont présentes et je vais les rapporter. -Elles serviront à expliquer les répugnances, les combats et les -hésitations qui existent encore dans beaucoup de têtes. - ---Un État, disait M. de Boisgelin, dont la richesse est le résultat de -l'envahissement annuel du territoire voisin, doit être détruit quand il -n'a plus la force nécessaire pour empêcher les gens dépouillés de -reprendre ce qui leur appartient. Et, pour réparer les maux causés par -la guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette noble patience, cette -modération qui seraient alors si nécessaires? Il faudrait que le retour -forcé de nos généraux par les mauvais hasards des combats fût racheté -par une vie domestique qui leur fût chère, et sommes-nous dans ce cas? -Les nouveaux nobles auxquels sont confiées les principales fonctions, -passés de l'obscurité de leurs premières années à l'élévation du rang et -du pouvoir, étant encore dans la croissance de leur fortune, ne peuvent -être séduits par l'image paisible des réunions de famille. Cette -ressource qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur ses -anciennes habitudes et ramène l'homme froissé par les infortunes au -milieu des compagnons de son premier âge et au souvenir de ses pères, -peut-elle leur être offerte? Quelle maison, quelles terres donneraient -ces consolations à nos seigneurs actuels? Ils ont des propriétés -nouvelles, inconnues, qui ne leur représentent que la forme matérielle -de la part de richesse qu'ils y ont placée. Leur âme n'est donc point -disposée à supporter ni à réparer l'infortune, mais à la venger. Leur -énergie les porterait à de nouvelles entreprises et la France, qu'ils -n'ont pu préserver, sera détruite par les excès dans lesquels ils -l'entraîneront pour prendre des revanches. Le gouvernement est confié -chez nous à des personnes qui tiennent leurs titres de la victoire et -dont les services sont fondés sur les grandes aventures des batailles. -Une défaite les ruine et leur fait redouter de ridicules métamorphoses; -ils craignent de reculer dans leur position particulière à chaque -déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe: car nos grands, espèce -d'êtres fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte, -duc ou roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal comme -si, par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir. -Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France, -pourrait s'écrier: «Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois -nous restent et nous sommes tous chez nous et Français!» Joachim, le roi -de Naples, revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-être -même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les princes de -Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier, -l'ingénieur; Lefebvre, le soldat aux gardes; Maret, le commis... Ils -voudront ravoir ce qu'ils nommaient _le patrimoine de leurs enfants_ et, -comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts -pour l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est obéie, rien -n'est fondé, aucune institution n'est passée dans nos moeurs. Comment -pourrions-nous songer à nous relever de nos désastres et à prendre une -attitude digne après nos défaites, en conservant un pouvoir qui se -croirait dépouillé, bien que maître du pays qui faisait l'orgueil de -Louis XIV? - ---Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand coeur à ne plus être -soumise à ces maîtres-là et même je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas -ôter aux choses destinées à nous régir ce vague dont le monarque fait -toujours son profit et pourquoi ne pas emboîter l'homme destiné à la -suprême magistrature dans des machines légales assez fortes pour -résister à nos élans passionnés pour sa personne? Que de fois nous -sommes-nous entourés nous-mêmes de liens fatals et honteux en cédant à -la reconnaissance pour une action isolée dans la vie d'un homme, devenu -de ce jour notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord le besoin de -liberté qui existe dans le pays avec l'ordre nécessaire... - -Sans savoir précisément où j'allais, M. de Boisgelin m'arrêta par un -sourire et me dit: - ---Il ne peut être ici question d'un président ni de congrès, comme aux -États-Unis. Ces formes-là, qui peuvent convenir en Amérique, où le -peuple est encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue pour sa -conservation, n'ont aucun rapport avec les besoins de notre vieille -Europe. La terre qu'habitent les colons anglais devenus indépendants en -Amérique est séparée du reste du monde et mille fois plus grande qu'il -ne faut pour les contenir. Toutes les utopies, qui noircissent le papier -chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les places publiques, -pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où l'espace est immense, le -peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par -l'amour-propre ni par les souvenirs. On peut embarquer pendant un siècle -pour ce pays-là tous les rêveurs de nouveaux contrats sociaux sans -inconvénient et sans tirer la conséquence que leurs plans sont bons pour -le continent européen, quand même ils réussiraient sur l'autre. Les -petites expériences sur les lacs abrités par des montagnes, au sein des -terres, prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents et des -tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses besoins établis par une partie -de ses souvenirs; on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence, mais -elle est encore forte et peut fournir une longue carrière si, en -corrigeant les faiblesses de l'âge écoulé, on respecte le genre de -croissance qu'il a produit. Car le corps des nations, comme le corps -humain, change à chaque période de l'existence, mais il conserve un -caractère primitif qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir -méprisé cette observation qu'on a pensé tout perdre de nos jours, -puisque c'est pour avoir voulu tuer le passé qu'on a bouleversé pour -longtemps l'avenir. Cette manie de _table rase_, pour établir tout à -coup des républicains où vivaient depuis des siècles les sujets d'un -monarque, a produit des massacres; puis un peuple de conquérants -renversant tout aux pieds d'un maître. Non, le vieux continent, et -surtout la France, ne peuvent pas être gouvernés par un congrès, un -président, ni par ces deux ou trois choses simples qui régissent une -famille de négociants qui travaillent encore et dont la fortune n'est -point finie, car telle est l'Amérique. Il faut ici un gouvernement -protecteur des intérêts de tous, où les lois posent les limites des -pouvoirs et dont la forme soit monarchique, les rangs distincts. Il faut -un gouvernement où la discussion publique soit confiée à deux Chambres -qui consentent l'impôt. Que la représentation repose sur la propriété et -que cette propriété, plus considérable dans la Chambre des pairs, assure -l'indépendance de ses membres dont le titre et les droits doivent être -héréditaires. Qu'on parte de partout, à toute heure, j'y consens, pour -arriver à ce haut but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée -par de grands services et surtout par une grande fortune qui rend bien -plus sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, -sujet peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté -doit être le résultat, on établira un trône héréditaire sur lequel sera -placée une famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la -suprême puissance, afin que le respect dont elle doit être l'objet ne -soit pas dérisoire, et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du -talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première place. - ---Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence? - ---Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit -substitué à Napoléon le Grand, et qu'est-ce que le régime de Napoléon -pour la France? L'enfance du monarque est-elle plus rassurante que son -âge mûr? et quand il n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes, -qu'est-ce que la succession d'un trône, ou plutôt que serait la -résignation du trône de Bonaparte à son fils? Le trône de Bonaparte est -une puissance sans forme ni dimensions, qui s'est élevée par les armes -sur les débris des gouvernements éphémères précédents et qui s'étend sur -un territoire augmentant chaque année par la volonté d'un chef à qui -toute une population armée obéit. Est-ce là une chose qui se lègue? Où -sont les frontières de cet héritage? Quel en est le revenu? les moyens -habituels de le régir? Nulle part: tout résidait dans la volonté -toujours active, toujours croissante du maître. L'enfant de deux ans qui -se trouve à sa place détruit cela par sa seule présence, car on ne cède -pas une place de conquérant, et une régence ne représente que des -usages. Un grand respect, fondé sur une longue habitude, peut seul -contraindre le peuple d'obéir à un enfant, parce que c'est la situation -où il se trouve qu'on est accoutumé à entourer de vénération. Il est -vrai qu'alors on peut espérer que l'action du gouvernement s'adoucira, -étant dégagée des passions personnelles du monarque, et que les troubles -causés par l'ambition particulière de ceux qui participeraient à la -régence, étant renfermés dans le cercle étroit de la cour, -n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude d'une bonne -administration et de donner force aux lois. Mais pourquoi fonder de -telles espérances quand il n'y a ni lois précises, ni habitudes d'aucun -genre, sous le règne d'un enfant qui ne représente que son père encore -vivant et dont on ne veut plus? - ---Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider à -appeler M. le duc d'Orléans! - -Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais -fait, j'ajoutai: - ---Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez? êtes-vous content? - ---Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous -faites de la révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille des -rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné -à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose, -c'est une partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une -des bases; mais M. le duc d'Orléans n'est qu'un homme qui ne mérite pas -le trône par des services personnels et qu'on n'y placerait qu'en -mémoire des crimes de son père. - ---Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut cependant pas nous -dissimuler que le roi, que vous demandez afin de terminer les mouvements -révolutionnaires, est si blessé par la Révolution, tellement maltraité -par elle, qu'il doit l'avoir en horreur; et que les malheureux émigrés -qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue -révolutionnaire dans l'autre sens; et que, écrasant en toute justice et -en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront la race vivante. -Est-ce comme cela que vous entendez le repos et la paix? - ---Où trouveront-ils cette force? reprit M. de Boisgelin. Croyez-vous que -cette roue révolutionnaire dont vous parlez soit si facile à manier et -que les bras affaiblis de quelques vieillards qui accompagnent Monsieur -soient suffisants pour la mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils -auront en France beaucoup d'auxiliaires pour cette bonne oeuvre, et -qu'on montera cette machine pour se placer dessous, comme déjà cela est -arrivé en 1793? - ---Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être égaré par des sentiments de -patrie, de liberté, mais ici il s'agirait de calculer les dates -d'émigration, car ce sont là les degrés de pureté de ces messieurs, et -certes ce n'est pas enivrant. Malgré cela, monsieur de Boisgelin, je -vous le répète, je ne puis me représenter Monsieur et M. le comte -d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre à la tête du peuple -des chefs qui le détestent, dont l'esprit est trop faible pour envisager -avec grandeur leur position en sachant la séparer du passé, et dont les -bonnes qualités mêmes sont intéressées à la vengeance. Car la mort d'un -frère, d'une soeur, de toute une famille assassinée, sanctifiera à leurs -yeux le mal qu'ils feront souffrir à leurs sujets, ils seront faux et -cruels parce qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc -d'Orléans... - ---Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous -dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan, -le peuple français en larmes se prosternait aux pieds d'un roi bourbon -pour lui rendre la couronne en se mettant à sa merci. Je ne répondrais -point alors de la cruauté de ses vengeances, parce que je ne me fais -garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parle que d'une -combinaison d'idées dans laquelle la légitimité entrerait comme le gage -du repos public, qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements que -cause l'ambition de parvenir à la suprême puissance et d'une forme de -gouvernement dans laquelle le trône ayant une place assignée, légale et -précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin -d'être le tout. Je demande que la représentation française se compose de -deux Chambres et du trône et que, sur ce trône, au lieu d'un soldat -turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel,--comme vous l'avez -bien observé,--notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se -prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis -M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race par -rang de primogéniture: attendu que je ne connais rien qui prête moins à -l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de -naissance, et conserve davantage le respect pour les lois que l'amour -pour le monarque finit toujours par ébranler. Mon _roi légitime_, comme -je l'entends, aura beau vouloir venger ses vieilles injures, rétablir le -pouvoir absolu de ses pères: serré dans la machine légale dont il ne -sera qu'une partie, ses volontés _comme individu_ n'auront aucune -puissance. Ainsi je m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union qu'il -pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. M. -le duc d'Orléans, qui n'a pas un de ces avantages, serait le choix le -plus absurde qui pourrait venir à la pensée; ce serait couronner les -plates intrigues de son père, établir une guerre civile, retremper les -faulx de la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et reprendre enfin -les querelles violentes et sanglantes du commencement de la Révolution. -Bonaparte ou le frère de Louis XVI, voilà où est la question, car c'est -là seulement que se trouve la différence. Le premier a été maître du -monde et tentera toujours de le redevenir. Le second peut prendre, sans -humiliation pour les Français, le sceptre du roi de France dans le -territoire qui composait le royaume de ses pères: les Français peuvent -le redemander sans honte pour remplir la place assignée par une loi que -des assemblées nationales sanctionneront. - ---Je crois que je vais être de votre avis, dis-je un jour à M. de -Boisgelin, et que je laisse glisser M. le duc d'Orléans parmi les -usurpateurs. Alors, je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il a le -malheur d'avoir un père qui a désavoué le sien, qui a condamné son -parent à mort et il porte comme livrée de ses laquais les trois couleurs -dont nous avons fait depuis tant d'années la livrée de la gloire. Le -pauvre usurpateur que cela fait et dans quelle fausse position, pour -monter sur un trône, se trouve l'homme que les uns appelleraient parce -qu'il est le fils de l'assassin d'un Bourbon et les autres parce qu'il -est parent d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte, ou le frère de -Louis XVI. Eh bien, vive le roi! puisque vous le voulez. Mon Dieu, que -ce premier cri va étonner! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui -coûte: le premier mot à dire sur ce texte-là est bien autrement -difficile. - ---Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes embarrassée de tout maintenant. -Rappelez-vous donc ce que Monsieur a été dire à la ville, au -commencement de la Révolution; vous tournerez encore quelques bonnes -têtes avec cela. - ---Vous avez raison, lui répondis-je, il faut faire des recherches sur -les torts de Monsieur envers sa famille quand son ambition lui faisait -prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas fait pendre le -marquis de Favras? ce sera peut-être excellent. Allons «vive le roi»!... - -M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris -au nez en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son -parti une seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les liens qui -l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu -former d'autres et étant restée seule au monde ou à peu près. - ---Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est -comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin pris -d'assaut un château-fort abandonné au milieu d'un désert! - ---Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là -nous sera utile; j'en nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis bien -trompé si l'ennemi commun, succombant sous ses propres folies, le pays -ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand. - -J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion que Bruno montrait -de M. de Talleyrand me flattait beaucoup parce qu'elle était mon -ouvrage. En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que les émigrés -conservaient contre l'évêque d'Autun, prenant sa conduite par le côté -des petites considérations, lui reprochant ses changements de forme, -même de fortune, sans songer que le terrain sur lequel il s'était trouvé -avait changé bien plus souvent que lui et que, ayant toujours été actif -dans les événements, il s'était servi de son influence pour en modérer -l'action et pour les diriger autant que possible vers un ordre de choses -où l'espérance d'une amélioration devient probable. «Si le roi veut se -perdre, je ne me perdrai pas», avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte -d'Artois, après lui avoir remis un plan pour arracher Louis XVI aux -mains des révolutionnaires, lorsque les assemblées étaient à Versailles. -Ce plan, qui avait effrayé le faible et malheureux monarque, ne fut -point accepté. L'abandon que fit alors l'évêque d'Autun de sa robe de -prêtre a été l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires. Cette -action, dans laquelle eut peut-être plus de part la répugnance qu'il -avait ressentie pour l'état ecclésiastique que la prudence, lui a donné -le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolution et lui a laissé -quelquefois jusqu'à un certain point la faculté de les diriger. S'étant -enfui de France au moment où la démagogie furieuse la dépeuplait, il y -revint et rentra dans les affaires sous le Directoire. Uniquement -occupé, comme je viens de le dire, d'apaiser les violences, il -ralentissait autant qu'il le pouvait la marche du démon populaire auquel -était attaché le char de l'État, qu'il tâchait de faire verser le plus -doucement possible à chaque chute causée par son allure irrégulière et -convulsive. Essayant de faire toujours reculer dans la carrière de la -révolution, il se liait avec ceux qui _ne juraient que par une lettre, -tandis qu'on jurait par une autre_, comme il le disait alors[45]. Voyant -avec joie le centre de l'autorité se restreindre et se fortifier des -cinq Directeurs jusqu'à un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur, il -espérait qu'un chef militaire ferait sortir le peuple des habitudes -d'insubordination et qu'il l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par -le respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons d'obéissance -profitèrent plus qu'il ne voulait; les farouches républicains devinrent -tout à coup les esclaves d'un despote et la gloire enchaîna -l'indépendance nationale! Le passage fut si rapide qu'il ne laissa pas -le temps à la prévoyance, car, entre la France maîtresse reconnue du -pays enclavé entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire -français engloutissant le monde, l'intervalle fut à peine aperçu. - - [45] Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé ministre - sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, où - étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer - les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était - resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit: - «Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre - secrétaire, cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en - expliquiez les motifs.--Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je - demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du - Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce - qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f..., - Lagarde ne dit que sacr.....»--_Note d'Aimée de Coigny._ - -M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les républicains de vouloir -soumettre l'État à un maître, fut accusé, sous l'empereur, de ne point -être soumis au maître, et l'empereur fut indigné de la résistance qu'il -fit paraître dans le Conseil quand il fut question de l'envahissement -d'Espagne. Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand chambellan et -lorsque, au retour de Moscou, il crut en avoir besoin, aucune cajolerie, -aucun ordre ne purent le ramener. Napoléon, convaincu que la -considération dont M. de Talleyrand jouissait dans les pays étrangers -pouvait lui être utile, lui offrit de reprendre le portefeuille des -affaires étrangères. L'ancien ministre, en le refusant, lui dit: - ---Je ne connais point vos affaires. - ---Vous les connaissez! reprit Napoléon en courroux, mais vous voulez me -trahir. - ---Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne veux pas m'en charger, -parce que je les crois en contradiction avec ma manière d'envisager la -gloire et le bonheur de mon pays. - -Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand. Pourquoi s'est-il -mêlé des affaires publiques dans les temps révolutionnaires? dira-t-on -peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là; que ses talents, son -esprit le poussaient aux premiers emplois; que son amour pour son pays -trouvait à s'exercer plus utilement en mettant la main à la manoeuvre -pendant la tempête qu'en les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu -faire les _purs_, c'est-à-dire les _fainéants du siècle_. Ces bras -élevés au ciel pendant le danger n'ont été secourables que sous Moïse et -qu'une seule fois; il est excusable d'essayer à s'en servir différemment -dans le péril. Il était en butte à la malveillance de tous les esclaves -du maître, épié jusque dans la chambre la plus intérieure de sa maison, -toutes ses paroles commentées par les flatteurs de Maret et répétées par -celui-ci à Bonaparte, qui était combattu entre le désir de le perdre et -la crainte d'avoir l'air de le croire trop considérable en s'en -défaisant. C'est à cette hésitation que M. de Talleyrand doit la vie et -aux sentiments d'amitié que lui portaient plusieurs de ceux qui -entouraient Napoléon: MM. de Caulaincourt, Flahaut, et même à la -modération du duc de Rovigo. - ---Si M. de Talleyrand est comme vous me l'avez dépeint, continua M. de -Boisgelin, dans la conversation que j'ai indiquée ci-dessus, pourquoi -n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, doit produire le bien -de la France? - ---C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il déteste l'empereur par -les mêmes raisons que vous le haïssez, il n'a pas la même manière de -voir sur les Bourbons. - ---N'importe, reprit Bruno, allez chez lui souvent. - -Le temps était beau, presque tous les matins je faisais des courses à -pied à la fin desquelles j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais -souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens qui aimaient ou -cultivaient les lettres. Personne ne sait causer dans une bibliothèque -comme M. de Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les contrarie, -les laisse pour les reprendre, les interroge comme s'ils étaient -vivants, et cet exercice, en donnant à son esprit la profondeur de -l'expérience des siècles, communique aux écrits une grâce dont leurs -auteurs étaient souvent privés. Je me rappelle avoir alors entendu lire -par M. de Talleyrand le «Dialogue du maréchal d'Hocquincourt et du Père -Canaye» par Saint-Evremont, devant M. Molé. La figure sérieuse de ce -dernier lui donnait l'air d'un sot malgré ses grands yeux noirs, qu'il a -chargés tout seuls,--parce qu'il a les dents gâtées,--de donner du -mouvement et de l'esprit à sa physionomie. L'introduction de -Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta celui qui s'était -arrangé pour ne jamais rire et qui, pour s'en dispenser, écouta la chose -en pédant et en me montrant sa surprise que je ne connaissais pas ce -morceau. Je ne sais pourquoi je m'amuse à glisser ici ce burlesque -souvenir, mais il y restera. - -Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la maison et moi, nous nous -laissions aller à notre indignation contre la tyrannie et l'avide -ambition de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux imprécations, car -je n'osais hasarder mes voeux. - -Après les horreurs de 1793, avant que les rangs de la société se fussent -reformés, le nom d'artiste étant le seul dont la vanité pût se parer, -était devenu à la mode et finit par devenir aussi commun et aussi -ridicule que celui de marquis sous Louis XIV. Les porteurs de palettes -et de toges théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et suivantes, -auraient pu fournir à Molière d'aussi bons modèles pour peindre les -mêmes vices, que les porteurs de talons rouges de son époque. Car les -passions des hommes de tous les temps sont les mêmes et le moule seul où -elles sont jetées diffère selon les siècles. Ce petit préambule est -nécessaire pour arriver à la société de mesdames de Bellegarde, où je me -trouvais fréquemment et dans laquelle fut amené M. de Talleyrand. - -Mesdames de Bellegarde[46], nées aux Marches, château situé en Savoie, -vinrent à Paris en 1793, année de la réunion de leur pays à la France. -Elles étaient contentes de devenir Françaises, et ce que cette époque -avait de désastreux frappait à peine des étrangères sans parents, sans -habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient à tous les yeux, -et qui, réfléchissant peu sur les mesures publiques, n'avaient personne -ni aucune chose à regretter. M. Hérault, le député avec lequel elles -étaient venues en France, périt bientôt après; mais elles le voyaient -depuis si peu de temps que, malgré le vif attachement qu'il leur avait -inspiré, le regret, très vif aussi, qu'elles en ressentirent fut bientôt -calmé. Elles ont passé quelques mois en prison, mais ont été traitées -avec douceur, et c'est même là où elles ont commencé des liaisons de -société. Rien ne leur faisait donc partager le deuil commun, et cette -première indifférence, quand tout le monde dans le pays répandait des -larmes, a imprimé sur elles une singularité qui ne manque pas d'un -certain attrait piquant, mais qui repousse l'attachement et la -confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées qu'on ressent contre -ses persécuteurs, leur porte était ouverte à tout le monde, et leur -curiosité pour voir les personnes célèbres de cette époque n'étant -arrêtée par aucune répugnance, on peut se figurer les gens qui sont -entrés dans leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du petit nombre -des personnes qui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matériaux de -l'ancienne société du chaos sanglant où ils étaient tombés et qui ont -contribué à édifier la nouvelle. On doit même ajouter que ces matériaux -se sont nettoyés chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à -les ranger en ordre. En effet, on a rencontré dans leur maison, -séparément et ensemble, les éléments les plus opposés. Mais le fond de -leur société est resté le même, composé d'artistes et de gens de -lettres. - - [46] Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un - exemple des déchéances où la philosophie du XVIIIe siècle entraînait - la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames sceptiques - par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter leur vie. - Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était des - premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin de - 1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la - langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le - sentiment de cette solidarité était dans la conscience populaire; - comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à - l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une oeuvre historique - et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les idées - nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes - les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de tous les - peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres envoyés par la - Convention pour prêcher l'évangile des philosophes était Hérault de - Séchelles, beau, élégant, et qui mettait toute la grâce de l'ancien - régime à coiffer le bonnet rouge. Adélaïde de Bellegarde abandonna - mari et enfants pour suivre en France le député. - - Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde de - Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les événements, - d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices prenaient le pas sur - les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui, dix - ans après le _Ça ira_ des sans-culottes, chantait les romances des - _Incroyables_. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui - excitait le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses - ridicules infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et - tomba d'Hérault en Garat. - - A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente, mais elle - servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures de sa - soeur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et son - mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure. L'affection - d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa compagne. Pourvu - qu'elle fût près de sa soeur, elle ne s'inquiétait pas de ce que sa - soeur faisait: elle semblait considérer les légèretés comme si - naturelles que la correction de sa propre vie prenait des airs non - de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le langage des - moeurs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans ses _Mémoires_, - du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait la duchesse de - Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, qui n'avaient - dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de - conversation.» - - M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les - trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il - prépare ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge. - - Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque princesses. - Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore - sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, un - fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat. Ils - s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur - auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de - leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de - leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame - révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert, - dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en - 1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur - des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari, se - fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom dans un - petit appartement où elle console la médiocrité de ses revenus par - la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil filial les amis - de son père le chanteur, et après ce long effort pour conquérir un - rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes ses relations - pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers jours en - compagnie d'un infirmier. - -La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à connaître -mesdames de Bellegarde et elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui -n'étonnera personne de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est -vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent encore un -charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, ne s'est pas -refusé une fantaisie, s'est perdue dans le temps où il y avait des -couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris, et n'a évité -cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de Laval, a -substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce moyen. Je -ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse comme les -cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les femmes -considérables de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement -leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et non demandé, -l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant presque autant -que d'année, cette habitude s'est établie en droit et celui de -prescription à cet égard était dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est -logée dans la même maison que le comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût -marié. Les femmes les plus sévères vont chez elle _parce que_ le -souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée des -faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur M. de Narbonne, son aide -de camp, _parce que_ les sourires de la fortune sont toujours agréables; -sa chambre était remplie de la bonne compagnie d'autrefois, _parce -qu_'elle déteste la Révolution; elle est difficile sur la conduite des -femmes, _parce qu_'une certaine sévérité sied bien à son âge; et, avec -ces motifs pour chacune de ses actions et cette inconséquence générale -pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue, -la plus aimable et la moins bonne des femmes. Maîtresse de M. de -Talleyrand quand elle était jolie, actuellement son amie très exigeante, -c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui[47]. - - [47] Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un - trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle épousa, - le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de - Montmorency-Laval, qui était de son âge. Présentée à la cour le 25 - février 1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait - plus, se faire, par l'éclat de ses désordres, une réputation, et - tous les contemporains confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est - l'ordinaire, le mari avait été le premier artisan de ses malheurs. - Agité de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du - désordre et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix - qui était un ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre - ses droits respectables à sa compagne par la sainteté du lien - conjugal. Mais le vicomte mettait une élégance à être «philosophe». - Sa femme apprit de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva - bientôt qu'il ne suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet - d'être philosophe plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par - avancement d'hoirie, transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à - ses deux fils, Mathieu de Montmorency, le plus chrétien, le plus - exemplaire des laïques, et Hippolyte, le plus régulier des abbés: - ses comptes ainsi réglés avec le bien, elle prit, la conscience - légère, du bon temps. D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus - passionnées ne sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était - attaché M. de Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de - Staël. Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux - efforts pour disputer tout ce qu'elle put de suspects à la - guillotine. Elle ne réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut - exécuté à Paris. Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de - Suisse, elle sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit - à la Rive. Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France - grâce à elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de - Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit - devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus - le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative. En - 1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il dit: - - «Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père. M. de - Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la - bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une - petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de Laval. Après - l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour ne plus - l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse de - Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain - de la Révolution, qui avait dispersé la société française et même - les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. M. de - Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle sans - nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins - cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y - allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en - général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour, - racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de Montmorency se - trouvait habituellement chez sa mère. - - »Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval, madame de - Staël tenait le premier rang. Le roman de _Delphine_ venait de - paraître, de sorte que la critique du livre et les épigrammes contre - l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne connaissais pas - encore madame de Staël. Un an après, lorsque je revins de Coppet, où - elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu dans sa société, où je - m'étais lié avec ses amis, je pensais que je ne devais pas - l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir, à mon âge, de - la défendre et d'élever une contradiction, mais il me semblait que - M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de son bon goût en - admettant cet épanchement de haine. Petit à petit je cessai d'aller - chez madame de Laval.»--_Souvenirs_, t. Ier, pp. 88-89. - - Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval, la - complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance - universelle pour la publique immoralité de leur double adultère. - Car, à la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise. - Le chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le - monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de nombreux - scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré dans le - monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les - femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de - ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi - chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'étais d'une - famille magistrale!»--_Mémoires_, t. Ier, p. 48. - - Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de - résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette - corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de moeurs. - L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses - vices et se fît des changements révolutionnaires autant de - ressources pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne vie. - Les débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne - reconstituent pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les - doctrines du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui - ont permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre sa - femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de Laval ne - trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un toit - conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien - amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la sécurité - revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher de sa femme, - mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris avec la femme - d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils d'une des plus - illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien que son père et - sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait le respect - qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était donc le - père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît à vivre - entre elle et M. de Narbonne? - - Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite - destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux - regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au cours - du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais, tandis - qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord par elle - descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, devenue à - son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois, contre le - mariage et la famille, les anciennes moeurs des hautes classes. - - La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces changements, - survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections, légitimes ou - non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours, puisqu'elle - dépassa quatre-vingt-dix ans. - -L'intérieur de cette petite chambre de madame de Laval, donnant à M. de -Talleyrand l'assurance que le lien qui le tenait à la bonne compagnie -n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant point de crime à se -reprocher, ses fautes lui semblaient plus légères quand il acquerrait la -preuve qu'elles ne l'avaient point détaché de ceux qui, seuls, pouvaient -les trouver choquantes. - -La cour de Bonaparte n'offrait point de repos ni d'agrément, remplie -comme elle était de gens occupés de leurs affaires, les faisant bien, -prenant tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne sachant point -en rire et employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient comment -on peut les perdre. Cette manière de vivre _positive_ est insupportable -pour ceux qui ont goûté du _savoir-vivre_ d'autrefois, composé de -_nuances_, d'_à peu près_, et d'un _doux laisser-aller_, où la gaieté, -la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la moitié de la vie. -_Laisser couler le temps_ était une façon de parler habituelle et -familière qui est presque bannie de la langue. M. de Talleyrand avait -besoin de dire et d'écouter quelques paroles sans suite et sans -conséquence pour se reposer de celles toujours écoutées et comptées qui -se prononçaient à la cour. Ce fut, je crois, ce qui éveilla en lui la -curiosité de connaître la société de gens de lettres et d'artistes qui -se trouvait chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait depuis -quelques années. Madame de Laval convint avec elles qu'on se réunirait, -une fois la semaine, à un dîner où se trouveraient MM. Lemercier, -Gérard, Duval[48]. - - [48] Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs - dramatiques traités par la fortune un peu comme les acteurs, et pour - lesquels une exagération de succès éphémères précède un excès - d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le seuil de - l'Académie française où il entra en 1816, et certes ne prévoyait - guère, car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses pièces, - la plus durable, la seule survivante serait _Joseph_, grâce à la - musique de Méhul. - -Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq années. Je m'y rendais: le -ton froid de M. de Talleyrand avait commencé par y répandre une telle -contrainte que je formai le projet de m'en retirer, mais, petit à petit, -on s'accoutuma ensemble et on finit par se convenir. - -M. Lemercier animait la conversation par la brillante légèreté de son -esprit. Son caractère noble et ferme sied à ses discours comme à ses -actions et rend ses sentiments communicatifs; aussi l'empereur -redoutait-il jusqu'à sa gaieté, car elle captive la confiance, -quoiqu'elle soit pleine de sel. - -M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais son esprit, comme son -talent, est brillant et plein de finesse. Il abonde en saillies -ingénieuses et force à un exercice d'esprit à la fois agréable et -amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour se mettre en garde contre -les railleries, on fait sortir de son propre fonds le mouvement et -l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation ne manque pas d'un -certain charme. - -Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques opéras-comiques fort -gais, deux ou trois comédies où le dialogue ne manque pas d'esprit, il -se croit quitte envers la postérité, le temps présent, la gaieté et -l'esprit; il est, en conséquence, le plus insignifiant et le plus muet -des hommes[49]. - - [49] «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de _la - Manie des Grandeurs_, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la - lecture sous celui de _l'Ambitieux_. Il n'y a de comique dans cette - pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques - n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce. - Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire - regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le comte - Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la police - d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre - d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait - peut-être dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en - viendrait un où il se ferait prendre pour un gentilhomme.»--_Note - d'Aimée de Coigny._ - -Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite réunion où il avait trop -l'air de l'imbécile sultan devant lequel viennent en vain, pour -l'émouvoir, se prosterner le talent, le savoir et la gaieté. Délivrés de -lui, nous restâmes fort bien partagés entre la grâce piquante de madame -de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames de Bellegarde, ma -bonne volonté de plaire et de m'amuser, et le charme inexprimable que M. -de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe point cette qualité -dans un dédaigneux silence. Ce fut dans ces réunions que je contractai -l'habitude de M. de Talleyrand et la familiarité nécessaire pour pouvoir -lui parler de tout sans conséquence et sans embarras. - -Dans les vieilles monarchies, il y a une manière d'être, un ton de -société, plus ou moins nuancé par la distance où l'on se trouve de la -cour, que l'on cherche à imiter dans tous les états. Après notre -Révolution où rien n'a d'ensemble, où aucune habitude n'est enracinée, -tout est encore dans le désordre et l'on rencontre encore d'anciens -grands débris près d'édifices naissants. Ce qu'on appelait le ton du -monde se ressentait de cette situation: les manières de la cour, celles -de quelques vieux salons, restes de l'ancienne bonne compagnie, et les -lieux où l'on prodiguait les égards en raison de l'esprit et du talent -étaient aussi éloignés que s'ils avaient appartenu à trois peuples -différents. Ils ne tendaient même point à se réunir, car il semblait -qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher, comme il manquait d'un -empire, d'une force pour confondre en un seul tous les vastes -territoires qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux placé qu'un -autre pour juger ces distances singulières qu'il franchissait souvent en -un jour, pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles provinces -servait peu pour le bonheur public; quel abus étrange de la victoire on -faisait en imposant le nom de Français à des gens si loin d'être réunis -par le même intérêt et de former un même peuple, puisque, au sein de -Paris, tant de fractions de société divisaient cette ville en autant de -petits mondes souvent contraires de principes, de voeux et de positions. -Tout ce qui portait aux yeux de M. de Talleyrand l'évidence de ce fait -me faisait plaisir et c'est une des raisons qui me rendaient agréable -notre réunion chez mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille -différences qui existaient dans la ville. - -Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances de caractère qui existent -entre les hommes se manifestaient par des plans d'organisation publique; -on rêvait _république_, _royaume_, _état fédératif_, etc., et chaque -homme, comptant pour rien le lien social du moment, portait dans ses -voeux, avait en ses desseins l'ordre quelconque d'un changement total. -Ceci est un des malheurs les plus fatals et les moins aperçus -qu'entraînent les révolutions. Manquant de cette assurance intérieure -que ce qui existe peut s'améliorer ou s'altérer, mais ne peut être -détruit, les hommes cessent d'être favorables à la société et font -servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui ne -tendraient qu'à la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États comme -l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on peut envisager ce fait sans -reculer comme devant le plus énorme forfait, quand on ne sert le -gouvernement que lorsqu'il entre dans _la fantaisie_, le lien social, il -me semble, est détruit. Si l'on avait pu rêver sans crime à autre chose -qu'à l'ordre actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire de France -aurait à citer les hommes publics qui l'ont honorée? Croit-on que -l'Hôpital, que Sully, que Montausier même, que Colbert n'auraient pas -préféré d'attendre tranquillement un renversement pour arranger à leur -fantaisie, au lieu de braver pour le bien public l'humeur, la colère, -les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés de blesser et au -milieu desquels il fallait qu'ils vécussent? L'idée d'améliorer est la -seule dans laquelle le courage et la force de caractère aient un emploi -utile. Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de têtes -saines et de coeurs droits, mais leur application est toujours funeste -parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, c'est-à-dire -après des renversements. Ces rêves-là ne sont pas faits pour les temps -où il y a des moeurs, autrement dit des habitudes, et sans elles il n'y -a pas d'avenir. On peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne -chose toute seule et sans précédents, c'est _rêver le bien_ et _faire le -mal_. Vingt-huit ans de convulsions politiques ont produit ce mal moral -de faire dire aux plus honnêtes gens sans répugnance en parlant de -l'État: «Ceci ne durera pas.» Et le régime de fer et de gloire imposé -par Bonaparte n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce doute. - -Mais revenons à mon récit. Attaquée comme tant d'autres de la maladie -que je viens de décrire, je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire à -Bonaparte comme d'un moyen de plus pour hâter sa chute, recueillant avec -empressement chaque démonstration qui pouvait persuader M. de Talleyrand -de l'impossibilité que la France pût jamais jouir d'un noble repos sous -un homme, qu'il ne fallait point croire que les événements -corrigeraient, parce qu'il faisait les événements et ne voulait les -faire que tels qu'ils étaient alors, puisque la victoire n'avait point -encore déserté ses drapeaux. - -Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de l'intimité qui existait -entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, -passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je n'osais pas -parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré en homme d'État les maux -que l'empereur causait à la France, je m'écriais: - ---Mais, monsieur, en savez-vous le remède? pouvez-vous le trouver? -existe-t-il? - -Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y répondre. - ---Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe le moyen. - ---C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement. - ---Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de bien -qu'il pouvait faire, son temps de force contre la révolution est passé; -les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles n'ont -plus de danger et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit -l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous reste; il nous -faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici le moment de le -renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette liberté, Garat, -quelques autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour -cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de leur jeunesse: -c'est une puissance, et puis, l'empereur étant en retraite de Moscou, il -est bien loin. Leur amour pour la liberté peut renaître! - ---L'espérez-vous? lui dis-je. - ---Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut le tenter. - -Je le lui promis de bon coeur et effectivement je causai avec un homme -qui, lui-même fort révolutionnaire, se trouvait intimement lié avec ceux -qui l'avaient été davantage et les sénateurs qui passaient pour avoir du -talent et des idées libérales. J'excitai facilement sa bile contre -l'empereur et son désir de le voir remplacé par un gouvernement où la -liberté fut respectée. Il communiqua même bientôt ces impressions dans -sa société, une des plus étendues de celles qui forment à Paris la haute -bourgeoisie. On était encouragé par la tentative que venait de faire -Mallet, tentative qui, bien que suivie par la mort violente des -coupables, avait répandu une certaine idée de faiblesse sur le -gouvernement déconsidéré. L'enlèvement du ministre et du préfet de -police, la fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire avaient -imprimé sur lui un vernis de ridicule qui se répandait jusque sur la -puissance, quoiqu'il fût un de ses moindres agents. Il n'a manqué à -Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a _remplacé_, il ne -s'agissait que de _déplacer_, c'est peu de chose: le plus difficile -était fait. Sa République est une idée de prisonnier, personne n'en veut -plus, mais enfin il a réussi à surprendre la police. Ainsi le -gouvernement de l'empereur n'est point inébranlable, son armée est -battue et sa police peut être enlevée: on peut donc mettre sa puissance -civile et militaire en déroute! - -On se sentait plus à l'aise et on regardait Mallet comme un homme qui -avait ouvert une porte à l'espérance. - -Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer l'indignation contre son -auteur qui faisait la froide énumération des maux dont les Français -étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque, moitié rhéteur -qu'on appelait son style. La description entre autres de l'incendie de -Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan, était révoltante. -L'indignation qu'on en ressentit dans le moment fit croire à la chute -prochaine d'un despote militaire qui cessait d'être conquérant. Mais son -retour subit arrêta tout autre sentiment que l'étonnement: il sauta de -sa chaise de poste sur son trône et ressaisit le sceptre aux Tuileries, -tandis que son armée délaissée couvrait de malades et de morts le vaste -territoire qui est entre la Bérésina et le Rhin. - - Qui gurges aut quæ flumina lugubris - Ignara belli? Quod mare Dauniæ - Non decoloravere cædes? - Quæ caret ora cruore nostro? - -Frappés comme tout le monde de l'adresse hardie et aventureuse de cet -homme et de la manière dont il venait encore de subjuguer les -imaginations, nous désespérâmes un moment. Je cessai mes fréquentes -visites chez M. de Talleyrand dans la crainte de le compromettre et -parlai moins vivement à ceux dont j'excitais le mécontentement. Nous -montâmes plus souvent chez madame de Vaudemont pour prendre le thé et -apprendre des nouvelles. - -Nous nous félicitions de ne pas nous être ouverts à M. de Talleyrand par -la simple réflexion qu'il est plus facile de garder un ressentiment -qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre que, plutôt de -consentir à le changer dans la moindre partie, nous préférions conserver -Bonaparte. - -Quelques paroles de l'empereur venaient de produire une espèce -d'enthousiasme factice qui n'était au fond que l'habitude d'une -obéissance qu'il avait suspendue et qui reprenait sa force, mais qui lui -valut des hommes et de l'argent avec lesquels il conçut l'idée de -recommencer une campagne, comme un joueur recommence une partie avec la -petite émotion de perdre l'enjeu ou de se racquitter. - -Nous allions, comme je viens de le dire, chez madame de Vaudemont, le -soir, où vivaient dans l'intimité MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. -de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette; Montliveau, alors intendant -de l'impératrice Joséphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant, -faufilé par sa protection jusque chez des ministres, adroit, dévoué, -courageux pour la cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne; puis -un comte de S... ancien envoyé de Perse à la cour de France, Piémontais -par son père, Polonais par sa mère, cocu allemand par sa femme, Anglais -par ses alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et -espion par goût, état et habitude. Tel était à peu près le corps d'armée -napoléonienne qui, tous les soirs, siégeait autour de la table d'acajou -du petit salon bleu de madame de Vaudemont, où leurs espérances, où -leurs inquiétudes se manifestaient sans contrainte. - -De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le comte de La Valette. Je -m'amusais à disputer contre lui; resté seul après les autres, il perdait -toute réserve, excité par la contradiction de mon discours et par le -petit morceau de sucre continuellement arrosé de rhum qu'il faisait -entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la mienne. Cet -exercice, prolongé quelquefois bien avant dans la nuit, nous a révélé -plus de choses, fait pressentir plus d'événements qu'il n'en savait -peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés. La conversation aussi de -S... avait fini par nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutumé à -passer la fin de ses soirées avec nous et ne pouvant en tirer parti pour -son métier, semblait le mettre de côté passé minuit et, resté seul dans -le petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisons nombre -jusqu'à une ou deux heures du matin, il nous racontait des anecdotes -curieuses de tous les temps et, par entraînement de causerie, il -finissait par nous dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous -mettait ainsi au fait de ce que nous voulions savoir. - -Il était aisé de conclure que le lien de la peur qui attachait la France -à Bonaparte était indissoluble, en sa présence au moins, et qu'alors il -n'existait plus de sentiment public. L'indignation était éteinte, la -campagne de Russie était déjà presque complètement oubliée et, quoique -les débris de l'armée qui l'avait entraînée errassent encore mutilés -loin de leur pays, on en reformait une à la hâte pour recommencer de -nouvelles entreprises et l'on donnait partout les hommes et l'argent -demandés, sans plainte et sans regret! - -Malgré ces preuves de soumission sans borne données à Napoléon, je ne -sais quelle assurance de le voir renversé vivait au fond de notre âme. -M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos espérances que nous -appelions même nos projets. L'idée de rendre à la France l'énergie -nécessaire pour secouer le joug despotique qui la courbait nous occupait -jour et nuit. Cette malheureuse habitude d'obéir que l'on avait si -universellement contractée nous affligeait parce qu'elle nous donnait la -preuve qu'à moins d'opposer à Napoléon _un homme auquel on pût obéir_, -sa tyrannie, la haine même qu'il pouvait inspirer ne feraient lever -personne contre lui. M. de Talleyrand nous paraissait toujours cet -homme-là, mais il était encore moitié chimérique pour nous. La seule -partie qui nous fût apparente était son mécontentement, mais la forme -qu'il lui ferait prendre nous était inconnue et nous inquiétait bien -autant qu'elle pouvait nous donner d'espérance. - -Revenons à cette époque de la campagne de Dresde, où l'indignation -contre l'empereur était éteinte, ou du moins si dissimulée qu'il était -impossible de fonder sur elle aucun espoir de délivrance. Ne voyant plus -de probabilité prochaine pour la réussite de nos projets, M. de -Boisgelin et moi partîmes pour le château de Vigny, que me prêta la -princesse Charles de Rohan. Nous y passâmes trois mois en deux fois. - -Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait -éprouver le séjour de Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé -mémoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des -murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me crois à -l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre -invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon -existence avec le passé et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à -Vigny tout ce qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude -d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de -quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui -protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle, -où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, -voilà les petits fossés que je trouvais si grands et le saule que mon -père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à -la distance d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit -qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur! -Ah! mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant et la -douce idée de sentir encore son coeur battre contre le mien embellissait -pour moi un avenir où il n'est plus! - -Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui ont reçu -sous leur ombre protectrice mes parents, le duc de Fleury, un moment -même M. de Montrond[50], après un espace de dix-huit années je les -revoyais, j'étais sous leur abri! j'habitais cette même chambre verte où -les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard! Eux seuls -n'ont point changé! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient -traversé intactes cet espace de temps nommé _révolution_ qui a attaqué, -dispersé toutes les nobles races de leurs descendances. Les rossignols -de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours; -moi j'ai la même chambre, et le vieux Rolland et sa femme habitent le -même pavillon! - - [50] Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse de son - premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans plus de - détails, Montrond. - - Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près de - Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au - dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en - France avec son maître, mais pour mourir en 1816. - - M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous la - Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt ruiné - par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le 20 octobre - 1844 à soixante-seize ans. - -Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie, quelle émotion me -saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces -meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande et triste -chambre à coucher, fait-elle couler les larmes de mes yeux? O existence! -tu n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que par l'avenir! Le -moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les -souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet! - -Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans mon coeur des traces qui -me sont chères. Mon âme, réunie à celle d'une noble créature, se sentait -relevée et mise à sa place. J'étais devancée et soutenue dans une voie -où notre guide était l'honneur. Nos projets étaient bien purs et -l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque chose de sacré, car les -voeux d'un honnête homme ont une telle puissance qu'ils forcent presque -la Divinité; pourrait-elle les rejeter sans blesser la justice?... - -Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie, coulait avec une -extrême rapidité entre la promenade, la lecture, la chasse et la -conversation. - -Les campagnes étaient désertes, les champs couverts de blé mûr -paraissaient une calamité, à voir les êtres faibles occupés à rentrer -les moissons. La France n'était plus peuplée que de veuves et -d'orphelins en bas âge. Tel était l'état où la réduisait la gloire des -armes, que tous les bras qui pouvaient les porter lui manquaient et -qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de l'enfance. Les bals -des dimanches n'étaient composés que de femmes. Bonaparte avait fait -disparaître les artisans, les pères, les époux, les laboureurs; il en -avait fait des soldats qui, pour ravager les champs des étrangers, -avaient abandonné les leurs. - -Nous faisions quelquefois ces remarques devant l'abbé Desnoyelles, -chapelain du château, homme fort attaché à la princesse de Guéménée, qui -l'avait recueilli dans les temps les plus dangereux de la Révolution. -Cet abbé avait été moine, par conséquent mauvais prêtre; mais il était -bon homme, dévoué à ceux qu'il aimait, ayant la Révolution en horreur et -regardant l'empereur comme un parvenu. Il avait été lié avec M. -Bouvet,--gravement compromis dans le procès de Georges,--et avait donné -refuge pendant deux jours, dans le château de Vigny, à Georges et à -Armand de Polignac, alors son aide de camp, au moment où ils étaient le -plus chaudement poursuivis. Cet événement lui paraissant le plus -important de sa vie, il était possible de lui faire faire des -entreprises dans le même sens. Courageux, brutal, adroit, l'habitude de -vivre à la campagne sans travailler lui avait conservé cette partie -d'imagination aventureuse qui se perd si vite dans l'habitation des -villes et on pouvait facilement supposer que les dangers auxquels il -s'exposerait, pour contribuer à un événement extraordinaire qui nuirait -à Napoléon, ne l'effrayeraient pas plus que les messes qu'il avait dites -quand le culte était proscrit. Il les avait dites pour narguer -l'autorité d'alors. Il n'est pas sûr qu'il n'eût préféré toute autre -manière et il est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls pour -détruire l'autorité du moment. - -Nous lui fîmes envisager la possibilité que, l'empereur n'acceptant pas -la paix après la campagne de Dresde, les conséquences très probables -d'une fierté déplacée seraient sa perte. Quand nous eûmes ajouté que -peut-être alors un Bourbon pourrait remonter sur le trône, le pauvre -abbé resta interdit: - ---Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, vous voulez me tenter. - -Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui devint bientôt si -familière qu'il ne pensait plus à autre chose. - ---Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. Ah! que de coquins -seraient attrapés! Dame, tout le monde rentrerait chez soi et bien -d'autres en sortiraient! - ---Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait et personne non plus ne -reviendrait comme il a été. - -Alors l'abbé entrait en colère, car il était moine, cordelier et royal -jacobin. Il voulait que les royalistes fissent comme on leur avait fait, -qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent exiler, confisquer, -égorger et puis: «Vive le roi!» par là-dessus. - ---C'est justice, disait-il. On leur en a fait autant, le talion c'est ma -loi. Pour ma part, j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi faire. Ma -foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces beaux projets, le retour seul du -roi peut ramener ici le bonheur et la paix. - ---Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, lui disais-je. - -M. de Boisgelin voulant entrer en explications avec lui, l'abbé -s'emporta et lui dit: - ---C'est donc pour continuer la Révolution tout à votre aise que vous -voulez faire revenir le Roi? C'est pour donner force aux lois -d'usurpation et aux misérables qui ont détruit la noblesse, le clergé, -en mettant à leur place des assemblées de bavards qui, tous les ans, au -nom de la nation, voudraient fricoter dans les revenus du Roi? Par ma -foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de roi reste où il est, -je ne sais où, et gardons notre mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il -les révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et les appelle comtes -ou ducs, il les effraie au moins par l'idée d'un emprunt bien onéreux -sur leurs effets volés. Les acquéreurs en ont l'inquiétude, il exile, il -chasse des places les jacobins, il supprime, de temps en temps, ces -vilaines assemblées publiques,--voyez le Tribunat,--il fait obéir les -autres, enfin il sabre la Révolution comme les ennemis et cela réjouit! - ---Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin, vous êtes donc content -comme cela? - ---Non, parbleu, mais... - -Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur et le modèle des ultra -et il est assez comique d'avoir vu, en 1815, une Assemblée nationale -gouverner l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un pauvre moine -cordelier, libertin, ignorant, paresseux, vindicatif, sans esprit, -courageux et honnête homme que, à force de prêcher, nous ne convertîmes -pas, mais que nous réduisîmes au silence et qui renonça à la vengeance -qui lui était si chère, dans la crainte de ne pas être employé au -renversement de Bonaparte et surtout au retour du roi dont il croyait -que nous nous occupions. Il répétait souvent: - ---Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je verrais le roi, puisque -vous dites qu'il est en Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois -la messe, à Nelle, chez madame la comtesse de Châlons, devant -monseigneur le comte d'Artois. C'était le bon temps, j'étais cordelier -alors, et monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père, comment vous -portez-vous?» - -Ces paroles mémorables paraissaient gravées dans le coeur de l'abbé et -lui haussaient le courage au point d'éveiller le nôtre. - ---Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un jour M. de Boisgelin, pour -communiquer avec le roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde -entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, que ne va-t-il les -joindre? De là il trouvera des moyens faciles pour se rendre en -Angleterre et l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état véritable -de la situation de la France, dont il n'a aucune idée, et lui indiquer -les personnes ou plutôt l'unique personne qui peut donner à son retour -des chances favorables, si cette personne se persuade à elle-même que le -roi puisse être utile au pays. - -Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé y entra avec zèle et -bonhomie. Il promit de ne point pérorer et de porter un papier écrit par -M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir au moment jugé -convenable, de lui donner l'argent nécessaire et nous partîmes pour -Paris. - -Bonaparte était de retour de la campagne de Dresde dont il s'était -échappé par la fameuse trouée de Hanau. A la vue de l'irruption des -troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il conçut l'espoir de -donner au peuple français l'élan nécessaire pour les repousser et -l'aider même à de nouvelles conquêtes. Dans ce dessein, il chercha à -ramener en eux des sentiments qu'il s'était efforcé d'anéantir depuis -quinze ans, remettant à un autre temps le soin de les comprimer de -nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme des citoyens, -signés Napoléon, des proclamations adressées au _grand peuple_, des -invocations au souvenir de 92, année de la destruction des hordes -étrangères sur notre territoire, signées Napoléon, _empereur_ des -Français. Mais ce langage jacobin impérial ne produisit que de -l'étonnement. On aurait accepté le titre de citoyen avec soumission; les -faubourgs eussent porté la pique, la carmagnole et le bonnet rouge, mais -par ordre du ministre de la guerre. L'empereur put se convaincre que si, -jusqu'à un certain point, son autorité était à l'abri de la révolte, il -ne pouvait pas espérer, en sa faveur, de ces crises populaires qui, par -une convulsion généreuse, repoussent violemment du sol de la patrie ceux -qui tentent de la soumettre. - -Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît peut-être nos projets -plus faciles. Tous les peuples ont trouvé pour nous repousser, -disions-nous, une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous? -Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour des longues habitudes, de la -famille, du pays et du repos? Hélas! la France n'est plus maintenant -qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui. On défendra par -obéissance cette garnison, mais les habitants ne se mêleront point de la -querelle, et la conquête de la France n'est qu'une affaire militaire, -menaçant seulement l'honneur de l'armée. En Espagne, où aucune habitude -n'était ébranlée, un changement effrayait, depuis le noble titré -jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait dans sa vie vagabonde. Chacun -était prêt à défendre l'abus auquel il était attaché, dont il -subsistait, et à se battre, sinon pour _la liberté_, au moins pour _sa -préférence_. C'est un sentiment patriotique qui s'oppose à recevoir la -loi du vainqueur: chez nous, où trouver des sentiments qui nous -défendent? Employé par la guerre, séparé de ses enfants, loin de ses -foyers, dépendant d'un gouvernement qui change à tout moment de forme et -de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la tête d'un Français? En -1792 même, lorsque les troupes prussiennes furent chassées du -territoire, était-ce un mouvement national qui les repoussa? A cette -époque terrible, les riches propriétaires, renfermés dans des cachots, -spoliés, égorgés au nom de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la -nation, et peut-on appeler nation un peuple sans discipline et sans -chefs? - -Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous abattre. On est si heureux -d'avoir l'esprit occupé par un projet bien déterminé, qu'il donne du -courage pour envisager les plus grands maux parce qu'on croit en -posséder le remède. A la vue, par exemple, de l'obéissance passive qu'on -montrait aux ordres de l'empereur et de ce regard indifférent qu'on -jetait sur les armées ennemies prêtes à fondre sur le pays, nous -disions: Quel besoin nous avons de lois sages mises en activité et de -rois nés sur le trône, ayant l'habitude d'exercer leurs pouvoirs dans un -certain espace d'où ils sortent peu et ne font jamais sortir les -peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru dans toute une vie, se -trouvant autour de soi ainsi que les moyens de fortune et d'industrie, -font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour lui seul que peuvent -se développer tous les sentiments. - ---Notre plan, notre plan! répétions-nous. - -M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un mémoire adressé au roi, -dans lequel, en rendant un compte exact des événements et de l'effet -qu'avaient produit sur les opinions les changements opérés depuis 1792, -il indiquait les chances de retour que pourrait avoir la famille des -Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant -franchement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu -qu'avaient porté ses ancêtres. Il faisait envisager, dans cette -supposition, l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne famille comme un -intermédiaire tutélaire qui, s'interposant entre les ennemis attirés par -Bonaparte et le pays, pourrait le garantir. Les détails donnés étaient -positifs et le mémoire, un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme -et de courage. Quand il fut écrit, nous attendîmes quelque temps avant -d'avertir l'abbé. - -Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et sentant la nécessité de -rejoindre son armée, en même temps qu'il craignait Paris en son absence, -eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans l'exercice habituel de -sa puissance, entre autres à la formation d'une garde nationale dont il -se déclara général commandant. Il nomma Marie-Louise régente, établit un -Conseil de régence à la tête duquel il mit son frère Joseph, et, voulant -essayer avant son départ d'éveiller un enthousiasme nouveau et d'un -genre plus doux que celui que produisaient ses succès, il reçut les -officiers de la garde nationale en bon mari, en bon père, en bon homme, -en citoyen se préparant à défendre ses foyers, et il remit sa femme et -son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme de la plus -paisible des troupes. Il faut savoir que ceux qui étaient venus vers lui -étaient mécontents de ses projets, de sa conduite et montaient en -murmurant l'escalier qui conduit à la salle où ils furent reçus. Comme -ils ne s'attendaient pas au petit drame bourgeois qui leur fut donné, -ils en furent étonnés et se retirèrent agités par une certaine émotion. -Pendant qu'ils redescendaient l'escalier avec des impressions si -différentes de celles qu'ils venaient d'éprouver, Napoléon, rentré dans -sa chambre, sautait de joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade. - ---J'ai bien joué mon rôle! disait-il. - -Mais il se trompait lui-même par cette fourberie, comme font, de notre -temps, tous les fourbes. Le lendemain, même le soir de cette comédie, -l'impression qu'elle avait causée était effacée, et ceux pour lesquels -on l'avait jouée, ne se croyant engagés que par le serment qu'ils -avaient prêté à l'impératrice et à son fils, rirent de la scène dont ils -avaient été témoins. - -Une chose que les gens dans le pouvoir ne savent jamais et que ceux qui -désirent le pouvoir ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une -adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point illusion et les -privent de la faculté de bien faire, en accoutumant à regarder leurs -actions comme le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus où l'on -admirait l'incompréhensible. L'intrigue est un moyen arriéré qui donne -des entraves à ceux qui s'en servent et abreuve les premiers -personnages, lorsqu'ils y ont recours, de tous les dégoûts que méritent -les baladins et les histrions. Plus d'une fois Napoléon a éprouvé cette -vérité. - -Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà avancé bien au delà de -nos frontières. Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la -campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale, dont la -France était l'enjeu, fut admirablement bien jouée par l'empereur, et si -tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur -destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer. -Comme athlète, il est tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est à -couvert, sa vie comme homme a été conservée, il n'y a eu que notre pays -et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire: tels sont les -raisonnements de certaines gens. Mais enfin, je le répète, je n'écris -point de mémoires militaires et je ne m'occupe que des mouvements dont -j'ai été témoin et auxquels nous avons pu le voir participer. - -Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise générale se faisait -sentir au travers du trouble dont les esprits étaient agités; on -respirait mieux et l'on se plaignait ensemble. - ---Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un. - ---Mes amis sont dispersés, s'écriaient les autres. Il ne veut pas que -les femmes soient jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il trouve que -cela distrait du respect et de l'occupation continuelle qu'on lui doit. -Voyez madame Récamier, voyez M. de Montrond! Madame de Staël, M. -Benjamin de Constant paient par l'exil la peine de savoir écrire et, -s'il avait le temps, il remonterait jusqu'à Tacite pour infliger des -punitions aux écrivains et livrerait aux flammes toutes les -bibliothèques, afin de persuader la postérité que le monde commence à -lui. Il veut servir de modèle en échappant aux comparaisons. - -Ces propos et mille autres semblables couraient de bouche en bouche. - -Au milieu de ce mouvement des esprits, les fréquents bulletins de -l'armée qui, sous les noms de batailles gagnées, nous déguisaient des -revers, donnaient de la probabilité à nos espérances et de l'activité à -nos démarches. M. de Boisgelin se rapprocha, dès cette époque, de M. -Édouard de Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, désirant, comme lui, -revoir les Bourbons sur le trône de France, mais ayant moins combiné la -manière de les y maintenir. Sans regarder au véritable état du pays et -aux concessions à faire au peuple, ils ne songeaient qu'à la bonne -occurrence qui se présentait pour le renversement de l'empereur. - -Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors chez madame de Catelan, où -se rendait souvent M. de Boisgelin, était un homme d'imagination, de -probité, qui avait toujours l'air d'avoir quelque chose à dire à Bruno -et cependant en laissait fuir l'occasion d'une manière affectée. Il fut -un jour chez lui et lui dit que, membre d'une société étendue dont les -lois, formées sur la plus pure morale, étaient ensevelies dans la -conscience de ceux qui la composaient, il était chargé de lui faire la -proposition d'y entrer, que le serment exigé ne devait point alarmer -l'âme la plus religieuse et la plus délicate. - ---Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que, ce que vous voulez, -nous le voulons; le retour de la famille des Bourbons est notre but, et -je crois que nous avons quelques moyens pour le voir accomplir. - -M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait pas d'engager sa -liberté par aucun serment, mais que, si on voulait se contenter d'une -simple promesse du secret et le mener dans ces réunions, il y -consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le conduisit, le soir même, -rue de la Paix, où, dans une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup -de monde, entre autres MM***[51]. M. de Boisgelin, qui n'était entré là -que pour s'assurer des forces qu'on en pourrait tirer, après avoir -reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se bornait à un -désir vague, plus ou moins fortement exprimé, de profiter des -circonstances pour rappeler les Bourbons, eut l'idée de tirer des liens -secrets de cette association qui, dans toutes les provinces, avait de -petits groupes correspondants, une apparence d'unanimité dans de -certains voeux et de montrer une surface de royalisme qui pût imposer en -cas de besoin. Il se mit, en conséquence, à parler de _Constitution -royale_ et de _conditions nationales_, d'après lesquelles on -_appellerait un Bourbon_. Il ne persuada personne pour le fond du -principe, mais beaucoup crurent que c'était le seul moyen pour le moment -de retourner sous les rois légitimes. - - [51] Les noms ne sont point donnés par les _Mémoires_. - ---Pour redonner à la légitimité la place naturelle qu'elle doit occuper -dans les idées, il faut la purger de ce vernis de soumission sans bornes -des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin; c'est là ce qui, la -faisant confondre avec l'esclavage de peuples dévolus de maître en -maître par droit de succession, la fait repousser par les âmes -indépendantes et généreuses. Il faut, ajoutait-il, la faire entrer dans -les libertés des peuples et la placer parmi leurs droits. - -Ces excellents principes ne germaient pas dans les esprits peu exercés à -la méditation, mais ces messieurs engagèrent M. de Boisgelin à profiter -de leurs moyens de correspondance pour propager les doctrines propres à -concilier ces divers intérêts. - -Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, de leur côté, des -sentiments royalistes-Bourbon. La police savait tout ou à peu près et ne -remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument du plus fort, elle -sentait que l'empereur n'était plus son maître et, voulant néanmoins lui -prouver sa fidélité dans un moment où tout le monde conspirait, elle -conspirait en faveur du roi de Rome, prévoyant bien que ce petit -usurpateur ne donnerait pas beaucoup de soucis à M. son père, puisqu'il -n'aurait d'armée que celle dévouée à Napoléon et de ministres que ses -serviteurs. C'est un raisonnement qui a commencé alors et qui s'est -continué depuis, car c'est le sens de presque tous les troubles. Nous -avons su qu'un espion de police était dans la pièce attenante à celle où -se tenait l'assemblée de ces messieurs, rue de la Paix, mais on s'en -mettait peu en peine. - -Un jour, M. de Boisgelin me dit: - ---Il y a bien longtemps que vous n'avez été voir M. de Talleyrand; il -faut cependant s'expliquer avec lui. - -Comme les fées dont on nous a entretenues dans notre enfance, et qui, -pendant un certain temps, étaient obligées de perdre les formes -brillantes dont elles étaient revêtues pour en prendre de repoussantes, -M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses qui ne durent pas, -mais qui sont effrayantes. Alors la vue des honnêtes gens le gêne et il -leur devient odieux. Je craignais, je ne sais pourquoi, de le trouver -dans cet état que je nomme _sa peau de serpent_ et je fus agréablement -surprise de le voir gracieux et ouvert. Tout Paris venait le voir en -secret et tête à tête. Chaque personne qui sortait, rencontrant celle -qui entrait, semblait dire: «Je vous ai devancée; c'est moi qui l'ai -pour chef.» - -Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des ennemis -en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de voir la -paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le sceptre d'un -guerrier battu. - ---Mais il ne faut pas y rester, me dit-il. - ---A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire? - ---N'avons-nous pas son fils? reprit-il. - ---Pas autre chose? m'écriai-je. - ---Il ne peut être question que de la régence, répondit-il en baissant -les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas être -contrarié. - -Cependant je le contrariai, car je croyais que le temps était précieux -et je lui dis contre la régence tout ce que j'ai noté plus haut. Il -m'écouta longtemps en silence et me dit, d'un air suspect, de revenir le -lendemain. Je n'avais pas beaucoup d'espérance, j'y revins cependant. Il -me parla de cent mille choses incohérentes, comme c'est son habitude -quand il veut causer et retenir près de lui les gens. Il me raconta les -propositions de paix que les monarques étrangers faisaient à Bonaparte, -propositions qu'il refusait. - ---Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus d'espoir que dans son -orgueilleuse folie et nous perdons ici le temps sans nous entendre? La -guerre nous détruit, la paix nous menace et nous tergiverserions, Dieu -sait pourquoi! - ---Mais non, me dit-il alors, nous sommes assez près l'un de l'autre et, -pour nous délivrer tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions -peut-être faire des _idées patriotiques_ et un _trône national_ avec M. -le duc d'Orléans. - ---Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion royale légitime, M. le -duc d'Orléans est un usurpateur de meilleure maison qu'un autre, mais -c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère de Louis XVI? - -Nous nous revîmes trois ou quatre jours de suite, le matin; je lui -parlais sur ce sujet sans qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse -et je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je craignais -surtout cette muserie qui est dans son caractère, qui le fait profiter -de l'événement, n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir -prévu, arrangé secrètement, quand il n'a fait que l'attendre dans le -silence. Comme l'événement que je voulais avait besoin d'être fait et -qu'il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de -Talleyrand m'était insupportable. J'étais bien certaine qu'elle lui -était personnellement utile, mais je sentais qu'elle tuait l'ordre de -choses pour lequel je faisais des voeux. Je m'épuisais en raisonnements, -même en plaisanteries, car je savais de quelle importance il était de ne -point l'ennuyer, et je faisais valoir assez adroitement la monotonie -insipide de la cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du goût. - -Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux, et, -après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi levant les -bras en me disant: - ---Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais... - -Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au cou, je -lui dis: - ---Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous sauvez la liberté de notre -pauvre pays, en lui donnant le seul moyen pour lui d'être heureux avec -un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et d'exécuter de bonnes -lois. - -Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me dit: - ---Oui, je le veux bien; mais il faut vous faire connaître comment je -suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien avec M. -le comte d'Artois parce qu'il y a quelque chose entre lui et moi qui lui -expliquerait beaucoup de ma conduite; mais son frère ne me connaît pas -du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un remerciement, -m'exposer à un pardon ou avoir à me justifier. Je n'ai aucun moyen -d'aboutir à lui et... - ---J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de Boisgelin est en -correspondance avec lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui -être envoyée. Voulez-vous la voir? - ---Oui, certes, revenez demain me l'apporter, je meurs d'envie de la -lire, me répondit-il assez vivement. - -Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai au -moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le plus -pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où M. de -Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: - ---Il est à nous, il veut lire votre lettre au roi! - -Rien n'égale le transport de joie de Bruno. - -Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant très fort le paragraphe -dans lequel il était question de M. de Talleyrand. L'explication abrégée -quoique générale de sa conduite, sa haute position politique et -l'impossibilité que, sans lui, le roi pût jamais parvenir au trône, tout -cela fut tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je me rendis rue -Saint-Florentin avec mon papier dans mon sac. A peine fus-je entrée dans -la chambre à coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de -Talleyrand me dit: - ---Asseyez-vous là et lisons. - -Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença à -lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait, en -s'interrompant: «C'est cela!--A merveille!--C'est parfait!--C'est -expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le -regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut -encore. Lorsqu'il eut achevé toute la lecture, il la recommença plus -lentement, pesant et approuvant tous les termes, ensuite il me dit: - ---Je veux garder cela et le serrer. - ---Mais cela va vous compromettre inutilement. - ---Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-là me -plaît. - -J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant alors une bougie à un -reste de feu presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier -en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la cheminée et -croisa dessus la pelle et la pincette pour empêcher que les cendres ne -s'envolassent par le tuyau. - ---On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un secret -bien secrètement. - -Après cette petite opération, M. de Talleyrand se tourna de mon côté et -me dit: - ---Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci et, dès ce moment, -vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne cette -correspondance, et travaillons à délivrer le pays de ce furieux. Moi, -j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement ce qu'il fait. J'ai -avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par lesquels il -m'avertira, par exemple, si l'empereur accepte ou non des propositions -de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de son manque de foi à -tous les engagements qu'il avait pris pour régner sur les Français. On -ne doit pas craindre de prononcer encore les mots de _nation_, _droits -du peuple_, il s'agit de marcher et l'expérience a resserré dans de -justes bornes l'expression de ces mots-là. - -Je revins chez moi enchantée et jamais, je crois, M. de Boisgelin n'a -ressenti une joie plus pure. Si je voulais me borner à rappeler la part -nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je devrais m'arrêter ici, -car la détermination que prit à cet égard M. de Talleyrand et qui, je -dois le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements et -nos conversations lui inspirèrent, est l'unique chose importante dans -cette conjuration et la seule force qui ait changé l'état des choses. -Notre but a donc été rempli à ce moment. Mais comme ces feuilles sont -destinées à me rappeler les sensations que j'éprouvai alors, je vais -continuer doucement ces mémoires, regardant ce qui nous est personnel -comme indiqué et même terminé. - -M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude aux réunions dont j'ai -déjà parlé et se convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue -évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien connue par le gouvernement -du roi, a pensé lui devenir funeste, parce qu'il a pensé y trouver une -force qui n'y était pas. Il n'en existe que dans des intérêts communs et -les rapports qui lient ensemble les gens dans les positions les plus -distantes. Or, dans cette association royaliste, comme il n'était -question que de fidélité à un être imaginaire et de pureté de conduite, -elle formait une chose isolée, abstraite, sans poids et ne représentant -rien qui répondît à l'intérêt réel de personne. Ses moyens de police -intérieure et de correspondance pouvaient être utiles cependant. Étendus -sur la surface des choses, comme un léger nuage ils pouvaient les -voiler, mais ils ne donnaient ni force d'action ni résistance. L'amour -mystique pour un roi que personne ne connaissait, la fidélité à des -devoirs dont on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne pouvaient -donner que des moments bien courts d'illusion. M. de Boisgelin chercha -seulement à inspirer assez de confiance pour qu'on lui permît de choisir -ces moments. - ---Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher de parler à des -sénateurs, à des gens qui en remuent d'autres. - ---Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces hommes-là, disais-je. Ils -me paraissent de grosses pierres que nous portons au col et avec -lesquelles on nous jette à l'eau. - -Cependant nous fîmes des démarches près de quelques-uns. Mais Tacite a -dit, sur le Sénat romain, ce qui est applicable aux corps de l'État -quand la fortune de ceux qui les composent est dépendante du maître. - -Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles pour n'être point -affligés par les maux publics, ni tentés d'en délivrer. Seulement, en -vrais chanoines ne s'occupant que de l'essentiel, qui était la recette -et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de chaque mois, une assemblée en -forme de chapitre, pour régler l'affaire de leurs revenus. - -Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me dit: - ---Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et -sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau, son -petit succès lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne. On a -fait, à Châtillon, une assemblée en forme de Congrès, où se rendra lord -Castlereagh et les ministres des différents souverains de l'Europe, pour -discuter sur quelles bases doit reposer la paix qu'on est encore décidé -d'offrir à Napoléon. Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est -livré à l'effervescence d'une domination militaire qui, changeant les -idées reçues de morale et de politique, n'accorde le nom de vertu qu'à -l'asservissement ou l'obéissance sans contestation, et de gloire qu'à -l'esprit de conquête. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il -nous tire d'affaire, qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est -couvert et qu'il assure notre existence en travaillant à la sienne. -Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des lois -fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la tribune -pour dénoncer Napoléon en disant que, ayant été élu empereur aux -conditions qu'il n'a pas tenues, _de faire voter l'impôt par l'organe -des représentants de la nation, de rendre compte de l'emploi du revenu -et de faire jouir les citoyens de la liberté de leur personne et de leur -pensée_, il n'a aucun droit, aux termes d'un contrat qu'il a violé, -puisque _l'impôt a été levé à sa fantaisie, la liberté des citoyens a -été attaquée dans leur pensée et dans leurs actions, et le droit de -lever des armées exagéré au point d'épuiser la population_; que les -familles sont en deuil et réduites à des vieillards et à des enfants; -que l'Europe est jonchée de nos morts pendant que la France est couverte -d'ennemis dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre et dont il -ne veut point nous délivrer par la paix; que, en conséquence, n'ayant -pas tenu les conditions du contrat qui fondait son autorité, on le -répète, le contrat est annulé et il est déclaré perturbateur du repos -public et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue en -Assemblée nationale, qu'il envoie aux députés l'ordre de s'assembler et -de délibérer, en reconnaissant leur mandat comme suffisant. Qu'il -déclare la France monarchie constitutionnelle avec trois ou quatre lois -bien faites qui indiquent clairement les libertés du peuple et prendront -le nom de _charte_ ou de _lois constitutionnelles_, comme il voudra. -Alors, qu'il appelle le frère de Louis XVI sur le trône et qu'il fasse -adhérer le peuple à ce voeu, en faisant ouvrir des registres où chaque -citoyen sera invité à écrire son nom. Qu'il fasse un appel aux armées et -qu'il envoie une députation aux princes coalisés pour leur faire part de -cet événement, en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les -préliminaires de la paix.--Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi -remuer une âme patriotique et faire les plus belles phrases du monde -sans danger. C'est là ce qu'il faut répéter souvent, cette -persuasion peut encore faire des héros. Qu'on voie Lambrechts[52], -Lenoir-Laroche[53], je ne sais qui, ces patriarches de révolution qui -savent si bien démolir les trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, -_liberté_. S'ils les prononcent, nous sommes sauvés; je vais faire, de -mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir que, en s'y prenant -ainsi, ils passent un véritable contrat entre le monarque et le peuple, -et que les droits de naissance que peut apporter celui qu'ils appellent -ne l'empêchent point d'être lié par des conditions, et que l'existence -du _sine qua non_ qu'ils cherchent tant se trouve assuré par cette -manière d'agir. - - [52] Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre 1753 dans - les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit et - était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et - philosophe, il approuvait à ce double titre les réformes tentées par - Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques - des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la - Belgique se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut - quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait - dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines - gouvernementales qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il - restait d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de - la République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de - la Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de - commissaire près le Directoire exécutif du département de la Dyle et - y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor - il fût appelé à Paris et nommé ministre de la justice. Les coups - d'État continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui - valut le Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la Légion - d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la liberté, il - tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le - gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une - opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement moindre, - n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part avec le - duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à Talleyrand. En - effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé de rédiger les - considérants. Il travailla aussi à la préparation de la charte; - mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à l'intransigeance - royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui coûtèrent la pairie. - Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à Napoléon lors des - Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit, comme les anciens - impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les - légitimistes. En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea à - l'extrême gauche. Il mourut en 1823. - - [53] Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat dans - cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa. - En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à suivre - par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès de cette - brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers État par la - prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut de ceux qui - rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur, il fut des - suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain, et - toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la faveur et il - devint préfet de police. Mais, à la veille du 18 fructidor, ce - n'était pas la modération qu'on voulait de la police, et il redevint - journaliste, soigneux de se tenir à égale distance des anarchistes - et des clichiens. Cette impartialité trouva sa place dans une chaire - de législation qu'on lui donna à «l'École centrale du Panthéon» et - son républicanisme lui valut un siège au Conseil des Anciens. Au 18 - brumaire, sa modération l'emporta sur son républicanisme et lui - obtint le Sénat, puis le titre de comte et la cravate de commandant. - Sa fortune faite, et même pour qu'elle durât, il revint à - l'équilibre naturel de ses préférences politiques, au désir d'une - liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le courage ni - l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses griefs à - mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, avec - quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à - renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient - jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par l'Empereur, - rétabli par la seconde Restauration, il continua à défendre, dans la - mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et - mourut le 17 février 1825. - - - - -APPENDICE - - -LES COIGNY - -ORIGINE DE LA FAMILLE - - -Saint-Simon raconte en ces termes les origines des Coigny: - - «Les Matignon avaient marié leurs soeurs comme ils avaient pu; l'une, - jolie et bien faite, épousa un du Breuil, gentilhomme breton; l'autre, - Coigny, père du maréchal d'aujourd'hui. - - »Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse Normandie, qui - s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait pris une de ces - petites charges pour se délivrer de la taille après s'être fort - enrichi. L'épée avait achevé de le décrasser. Il regarda comme sa - fortune d'épouser la soeur des Matignon pour rien et, avec de belles - terres, le gouvernement et le bailliage de Caen qu'il acheta, se fit - un tout autre homme. Il se trouva bon officier et devint lieutenant - général. Son union avec ses deux beaux-frères était intime, il les - regardait avec grand respect et eux l'aimaient fort et leur soeur, qui - logeait chez eux et qui était une femme de mérite. Coigny, fatigué de - son nom de Guillot et qui avait acheté, en basse Normandie, la belle - terre de Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison, - ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie d'en prendre le - nom et la facilité de l'obtenir, personne n'étant plus en droit de s'y - opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son nom de - Guillot en celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au parlement de - Rouen et consacra ainsi ce changement à la postérité la plus reculée. - Mais on craint moins les fureteurs de registres que le gros du monde - qui se met à rire de Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour - bons, parce que les véritables l'étaient, et qu'il ignore si on est - enté dessus avec du parchemin ou de la cire. Coigny donc, devenu - Franquetot et dans les premiers grades militaires, partagea, avec les - Matignon, ses beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors en - Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de petits corps - séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en la place de Villars et - par là le faire maréchal de France. Il lui manda donc sa destination - et comme le bâton ne devait être déclaré qu'en Bavière, même à celui - qui lui était destiné, Chamillard n'osa lui en révéler le secret, - mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre dans l'amertume de son - coeur, il lui mit tellement le doigt sur la lettre, que, hors lui - déclarer la chose, il ne pouvait s'en expliquer avec lui plus - clairement. Coigny, qui était fort court, n'entendit rien à ce - langage. Il se trouvait bien où il était. D'aller en Bavière lui parut - la Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au désespoir, et - lui-même peu après quand il sut ce qui lui était - destiné.»--_Mémoires_, édit. Chéruel et Ad. Régnier, t. IV, p. 12. - -Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils. François de -Franquetot devint maréchal de France, et, par lettres patentes de -février 1747, duc de Coigny. Saint-Simon fait bonne mesure aux mérites -du maréchal, et les rappelle avec cette justice heureuse d'être juste -qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas de montrer, dans -l'homme magnifiquement récompensé et digne de cette fortune, le parvenu. -A propos de la mère, la comtesse de Coigny, née Matignon, il revient à -son thème: - - «Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; elle était soeur du comte - de Matignon, chevalier de l'ordre, et du maréchal de Matignon. On - l'avait mariée à grand regret, mais pour rien à Coigny qui était fort - riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et que ce qu'il était ne - pouvait être ignoré dans la Normandie. Son nom est Guillot et lors de - son mariage tout était plein de gens dans le pays qui avaient vu ses - pères avocats et procureurs du roi des petites juridictions royales, - puis présidents de ces juridictions subalternes. Ils s'enrichirent et - parvinrent à cette alliance des Matignon. Coigny se trouva un honnête - homme, bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui mérita - l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a vu, en son lieu, - refuser le bâton de maréchal de France, sans le savoir, en refusant de - passer en Bavière, dont il mourut peu après de douleur... Que dirait - cette dame de Coigny, si elle revenait au monde? Pourrait-elle croire - à la fortune de son fils et la voir sans en pâmer d'effroi et sans en - mourir aussitôt de joie?»--_Mémoires_, t. XI, p. 174. - -Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de la malveillance qui -est sa passion quand il s'agit de noblesse. Il eût voulu être le seul -duc du royaume. Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité des -familles qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les autres maisons -il lui semble élever la sienne. Ici, sa jalousie de duc et pair fait -tort à son impartialité de généalogiste. Non content de prétendre que la -roture de Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse des -Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose: le -grand-père du maréchal s'est, de Guillot, transformé en Coigny, et le -père du maréchal s'est transformé, de Coigny, en Franquetot. C'était -rendre facile la vérification. Or, voici ce que les titres et papiers -établissent: - -Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny, eut pour père: - -Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, lieutenant général, -marié à Françoise de Goyon Matignon. Celui-ci était fils de - -Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal de camp, capitaine -lieutenant des gendarmes d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine -Palry dame de Villeray, d'une vieille famille de Normandie. C'est en -récompense de ses services que la terre de Coigny fut érigée en comté en -1650. - -Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de Franquetot, mais le porta -dès sa naissance, l'ayant reçu de son père, et celui-ci, le grand-père -du maréchal, non seulement n'était pas Guillot, mais était déjà -Franquetot. - -Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président à mortier au -parlement de Normandie. Lui-même était né d'Antoine de Franquetot, marié -à Eléonore de Saint-Simon Courtemer, également président à mortier, et -qui transmit à son fils sa charge et son nom. - -Donc, en remontant jusqu'à la fin du XVIe siècle, les Coigny sont, de -fils en père, Franquetot, quoi qu'en dise Saint-Simon. Appeler, comme il -le fait, «petites charges de judicature» des présidences au parlement de -Normandie, traiter en manants non décrassés des magistrats qui -trouvaient femme dans la bonne noblesse, est avoir le dédain un peu -étourdi. Et si la dame de Saint-Simon qui entrait dans cette famille au -commencement du XVIIe siècle, et si le Saint-Simon qui succéda en 1637 à -un de ces Franquetot dans la lieutenance générale du Cotentin étaient -liés par quelque parenté à l'auteur des _Mémoires_, il amoindrit sa -propre famille à déprécier celle des Franquetot. Les vouloir Guillot en -dépit des textes, c'est précisément faire ce qu'il leur reproche, parler -pour «le gros du monde» qui rit de confiance, et oublier les «fureteurs -de documents». Si des Guillot s'entèrent sur les Franquetot «avec du -parchemin et de la cire», ce fut à une époque très ancienne. Où -l'antiquité de toute usurpation nobiliaire est noblesse. Il n'y a guère -de famille, même parmi les plus grandes, qui n'ait couvert son premier -nom d'ornements héraldiques; le tout était de s'y prendre tôt. Les -Franquetot, eussent-ils été jadis Guillot, avaient fourni une hérédité -de bons gentilshommes, vécu noblement, utilement. Même le père du duc de -Saint-Simon n'avait pas conquis la faveur de Louis XIII par des services -comparables, s'il faut en croire Tallemant des Réaux: «Le roi prit -amitié pour Saint-Simon à cause que ce grand garçon lui rapportait -toujours des nouvelles certaines de la chasse et que, quand il portait -son cor, il ne bavait pas dedans.» - -Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une matière à une étude -plus importante qu'une controverse sur l'antiquité du nom. Ils sont tous -deux un exemple de la rapidité avec laquelle la sève héréditaire -s'épuise dans les familles illustres, après avoir lentement préparé et -mûri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon a sonné, dans un cor plus -retentissant que celui de son père, où sa malveillance bave sans gêne, -et durant une chasse impitoyable, l'hallali d'un siècle, sa race est à -bout d'énergie. Elle a créé son grand homme, elle n'enfantera plus, -sauf, après plus d'un siècle, le Saint-Simon moitié prophète et moitié -rêveur d'une civilisation nouvelle, un esprit où survit de la puissance -mais où l'équilibre est rompu. Et, après ce sophiste, le nom tombe dans -l'_in pace_ des gloires mortes. - -Avec le maréchal de Coigny, la noblesse, la célébrité et la fortune, -lentement faites, légitimement accrues, d'une famille, sont parvenues à -leur apogée. Son fils Jean-Antoine, lieutenant-général, vit sur la -gloire paternelle et se fait tuer par le prince de Dombes, en 1748. Il -laisse deux fils et la famille se divise en deux branches. - - -LA BRANCHE AINÉE - -L'aîné, Marie-François-Henry de Franquetot, hérita le titre de duc et -l'immense domaine de Normandie, les terres de Franquetot et de Coigny -avec leurs deux châteaux, Coigny, la vieille demeure féodale, et -Franquetot bâti par le maréchal, dans le style du XVIIIe siècle. La -supériorité de ce duc n'était ni l'esprit, ni le talent militaire, ni -même la beauté, mais «un excellent maintien, un ton exquis, une raison -simple et juste, du calme et de la politesse[54]», mérites de cour, -grâce auxquels il se fit une place dans le cercle le plus intime de la -reine Marie-Antoinette. En 1814 il fut nommé pair, maréchal de France et -gouverneur des Invalides. Il mourut en 1822. - - [54] Tilly. _Mémoires_, t. II, p. 112. - -Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel, fidèle et inutile aux -Bourbons durant l'émigration, obtint de Louis XVIII le titre et la -pension d'officier général et mourut en 1816. Toute sa célébrité lui -vint de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgré sa réputation -immense et méritée d'intelligence, était de ces esprits transfuges et -redoutables aux intérêts dont ils semblent solidaires. Au lieu de servir -l'union de l'aristocratie et du trône, elle travailla avec passion à la -ruine de la monarchie, applaudit, par haine de la famille royale, aux -excès de la Révolution. Loin qu'elle se sentît liée à la cause que -soutenait son mari, elle était aussi rebelle à l'ordre familial qu'à -l'ordre politique, et finit par divorcer. - -De son mariage avec le marquis étaient nés deux enfants: - -1º Une fille, qui reçut à sa naissance, le 23 juin 1778, les noms -d'Antoinette-Françoise-Jeanne, mais que sa mère appela toujours Fanny. -Mariée, en 1805, au général comte de Sébastien, elle mourut en couches, -en 1807, à Constantinople où son mari était ambassadeur. L'unique fille -qu'elle laissait épousa le duc de Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept -enfants, dont trois fils; - -2º Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans l'armée française, -tandis que son père et son grand-père étaient émigrés, perdit un bras à -Smolensk et s'établit en Angleterre au retour des Bourbons. A la mort de -son grand-père, en 1822, il recueillit le titre de duc et épousa, la -même année, Henriette Dundas, fille de sir Henry Dalrymhe Hamilton et -fit souche dans la noblesse anglaise. Le duc n'eut de son mariage que -deux filles. L'une s'était mariée à lord Stair, et est morte laissant un -fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a écrit une histoire de la famille Coigny; -l'autre a épousé le comte Manvers et vit à Londres. Ce sont elles qui -ont recueilli la fortune de la branche aînée et par suite les domaines -de Franquetot et de Coigny[55]. - - [55] J'ai dû ces communications sur la branche aînée des Coigny à M. - le comte Fleury. Il a bien voulu mettre à ma disposition, avec une - générosité rare aujourd'hui, des notes importantes et rédigées avec - l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses études d'histoire. - -Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, légua son titre à celui de ses -petits-neveux, enfants de sa soeur, la maréchale Sebastiani, qui -relèverait son nom. - - -LA BRANCHE CADETTE - -Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier d'honneur de madame -Élisabeth, avait par son mariage avec Josèphe de Boissy arrondi sa -fortune. Il avait hôtel à Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie la terre -de Mareuil achetée, le 13 juillet 1771, du marquis de Chazeron. Le -domaine était considérable et le château avait été bâti au temps de la -Renaissance par la duchesse d'Alençon. - -Le comte de Coigny eut pour principale occupation de dessiner des -jardins. Il fut un des premiers qui aux tracés géométriques où l'on -enfermait et contraignait la nature, préférèrent les lignes et les -plantations où l'on s'efforçait de la comprendre et de la respecter. Le -comte s'ingénia à embellir son domaine en le transformant. Son goût -devint célèbre et ses travaux à Mareuil passaient pour une merveille, -que le chevalier de l'Isle a décrite en vers enthousiastes. - -La fortune réunie du comte et de Josèphe de Boissy était destinée à -Aimée de Coigny, leur fille unique, et même lui appartint pour partie -dès 1775, à la mort de sa mère. Il ne sera pas superflu de donner ici un -extrait de l'inventaire dressé alors et où se trouvent d'intéressants -détails sur les parures, les vêtements, le mobilier et la décoration des -pièces au XVIIIe siècle. - - -INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE COIGNY - -_dressé par Me Piquais, notaire à Paris, et Me Guillaumont_. - -L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente octobre, trois -heures de relevée, à la requête de très haut et très puissant seigneur -Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, brigadier des armées du -Roy, gouverneur des ville et château de Fougères, en Bretagne, tant en -son nom à cause de la communauté de biens qui a existé entre lui et feue -très haute et très puissante dame Josèphe-Michel de Boissy, comtesse de -Coigny, son épouse, qu'au nom et comme tuteur honoraire de très haute et -très puissante demoiselle Anne-Françoise-Aymée de Franquetot de Coigny, -sa fille mineure et de ladite feue son épouse. - -Et en la présence de Louis-Vincent-Benoiston de Châteauneuf, au nom et -comme tuteur honoraire de mad. demoiselle de Coigny, et d'Antoine-Denis -Goblain, écuyer, au nom et comme subrogé-tuteur de ladite Mad. -demoiselle de Coigny. - -Mad. demoiselle de Coigny habile à se dire et porter seulle héritière de -madame veuve comtesse de Coigny, sa mère. - -A la conservation des droits desdites parties et de tous autres qu'il -appartiendra, il va être procédé par les conseillers notaires du Roy et -pour les soussignés, être fait inventaire et description de tous les -biens, meubles meublants, titres papiers et autres effets généralement -quelconques dépendant de la communauté de biens d'entre ledit seigneur -comte de Coigny et ladite dame son épouse et de la succession de ladite -dame, trouvés et étant dans l'appartement qu'occupe ledit comte de -Coigny et où ladite dame son épouse est décédée le 23 du présent mois -d'octobre, appartement dépendant de l'hôtel situé à Paris, rue -Saint-Nicaise, paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois. - - Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une grille de - feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poly - partie garnie en cuivre; une paire de bras de cheminée à deux - branches en cuivre doré; une paire de flambeaux à la grecque, - aussi en cuivre doré, prisé le tout Livres 60 - - Un pot à l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche de Sèvres à - bords dorés; deux grands vases à l'ancienne porcelaine de Chine, - montés sur leurs socs de cuivre doré d'or moulu; deux cocqs - aussi d'ancienne porcelaine aussi montés sur leurs socs et cinq - figures de Chine toutes mutilées, prisé le tout Livres 160 - - Un secrétaire en armoire en bois peint façon de laque garny de - bronze et carderon de cuivre d'or moulu et à dessus de marbre - sanguin; une petite table à secrétaire en bois de rose; un écran - à tablette, prisé le tout Livres 120 - - Six fauteuils à bois dorés foncés en crin, couverts de damas - cramoisy; une chaise longue en deux parties foncée en crin, - garnie de matelas et coussins, le tout couvert de velours cizelé - de trois couleurs; une tenture (paravent) en cinq parties de - papier velouté, collé sur toile, deux rideaux en quatre parties - de deux leys chacun, sur trois aunes et un quart de haut en - taffetas en carreaux cramoisy et blanc, prisé le tout Livres 240 - - Dans une chambre à coucher ensuite ayant même vue, une grille de - feu à deux parties, pelle, pincette et tenailles de fer poly - avec ornements de cuivre doré, une paire de bras de cheminée à - deux branches de cuivre en couleur, prisé le tout Livres 80 - - Une bergère et quatre fauteuils à bois rechampy, foncés de crin - et couverts de velours d'Utrech verd; une couchette à deux - dossiers à fond sangle, la housse du lit en baldaquin de damas - verd, avec rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux en - quatre parties de taffetas de Florence verd et bleu; huits leys - de tenture sur deux aunes un quart de haut en damas à palmes - verd, prisé le tout Livres 400 - - A l'égard de six tableaux, tant pastels que peints à l'huile, - portraits d'hommes et femmes, il n'en a été fait aucune prisée, - comme portraits de famille. - - Une lanterne de veille garnie de cuivre doré, prisée Livres 20 - - Dans un garde-robe, à côté, ayant vue sur la rue: une table de - nuit en noyer et à dessus de marbre, un bidet et son vase, une - chaise de commodité en canne et son vase avec coussins de peau - rouge, prisé le tout Livres 14 - - Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur la rue: une table - de nuit de trois pieds de long, à dessus de marbre, garnie de - ses vases, une autre plus petite en placage et garnye de deux - marbres brèche d'Alep; un bidet en noyer à dessus de maroquin, - prisé le tout Livres 50 - - Une tablette en encoignure, prisée Livres 12 - - Chambre à coucher de madame, ayant vue sur la cour: une grille - de feu à deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poli - avec ornements à recouvrements en cuivre doré d'or moulu; une - paire de bras de cheminée à trois branches aussi de cuivre doré - d'or moulu, prisé, avec une paire de flambeaux en cuivre doré - Livres 160 - - Une commode en bois de Rapont et satinée et à dessus de marbre - rouge; une table en chesne; un fauteuil foncé de crin couvert de - panne cramoisye, prisé le tout Livres 80 - - Deux fauteuils en cabriolets, six autres à coussins; deux - bergères et un canapé à deux places en bois peint en gris, - foncés de crin et couverts en damas de trois couleurs, six - pantières de trois lez chacune; six leys de tenture en quatre - morceaux sur deux aunes trois quarts de haut; un lit à colonnes - à la turque, composé de sa couchette sanglée à bois doré de cinq - pieds et demy de large, garny en dehors et en dedans de quatre - rideaux en quatre parties de deux lez chacun sur trois aunes - moins un quart de haut, de taffetas à carreaux cramoisy et - blanc; un tabouret bout de pieds couvert de damas de trois - couleurs et trois écrans de taffetas à carreaux, prisé le tout - Livres 2.400 - - Une tasse à chocolat et sa soucoupe en porcelaine de Sèvres, - bords dorés; une tasse et sa soucoupe aussi en porcelaine de - Sèvres, fond blanc à fleurs; une autre couverte de sa soucoupe - en pareille porcelaine peinte en mosaïque; une autre tasse - couverte de sa soucoupe en porcelaine de Saxe blanche dorée et à - fleur, prisé le tout Livres 80 - - Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier à trois - tiroirs, en bois de placage et satiné, garny d'entrées de - serrures, carderons et sabots de cuivre doré; une commode à la - Régence à deux tiroirs en bois peint façon de laque garny de - carderon et sabots de cuivre doré et à dessus de marbre brèche - d'Alep; une petite table à écrins en bois de placage et satiné; - un guéridon en noyer et acajou, garny de deux balustrades de - cuivre doré se mouvant à crans; un petit secrétaire à ravalement - en bois de placage et au dessus un marbre blanc; le tout prisé - Livres 144 - - Deux rideaux en quatre parties de deux lez et demy de damas - cramoisi, prisés Livres 150 - - Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre et bordure dorée - et dix-sept autres estampes dont l'_Accordée de village_, prisés - Livres 200 - - A l'égard de deux tableaux peints à l'huile représentant M. et - madame de Boissy dans leur bordure de bois doré, il n'en a été - fait aucune prisée comme portraits de famille. - - Sous les remises, une diligence de campagne montée sur un train - à quatre roues, peinte en gris, à panneaux armoriés, doublée en - velours d'Utrecht gris à trois glaces, montée sur des supentes - en corne de cerf, prisée avec une paire de harnais Livres 480 - - Une chaise à porteur à panneaux gris aventurinés, doublée en - velours d'Utrecht bleu à trois glaces, prisée Livres 120 - -Dans une des armoires cy-devant inventoriée suit la garde-robe -de madame la comtesse de Coigny: - - Effets d'habillements divers estimés Livres 6.000 - - Une garniture de robe composée de ses deux étolles, grand volant - chicorée, tour de robe, devants de corps, manchettes à trois - rangs, fichus, bavolets et deux barbes, le tout de dentelles - d'Angleterre; une paire de manchettes à trois rangs de - Valenciennes, une garniture et bavolet pareille dentelle, fond - entoillage, une paire de manchettes à trois rangs fichus, - devants de corps barbe, bavolet et fond, le tout en point - d'Argentan; deux paires de manchettes à trois rangs d'Angleterre - montées sur entoillage, deux coiffes de dentelle, deux paires - d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de dentelles montés - sur entoillage; onze bonnets ronds à deux rangs garnis de - différentes dentelles; un drap de lit de taffetas couleur de - soye, couverte de linon brodé, un drap de lit de repos en - taffetas couleur de soye garni de dentelle, un manteau de lit et - un mantelet de dentelle doublé de taffetas rose, deux taies - d'oreiller garnies en dentelles, prisé le tout ensemble Livres 4.000 - -_Bijoux à l'usage de madame la comtesse_: - - Une montre d'or, médaillon émaillé, fond azur, chiffre en or - avec un cordon de cheveux, prisé Livres 240 - - Une toilette composée de son pot à l'eau, sa cuvette, tasse à - bouillon, deux boîtes à poudre, deux pots de pommade, coffre à - racine, deux flambeaux et leurs bobèches, un plateau et deux - gobelets couverts, le tout de l'argent, poinçon de Paris, le - tout pesant ensemble vingt-trois marcs, prisé Livres 1.177 - - Suivent les diamants dont la prisée va être faite par le sieur - Guilliaumont, maître orfèvre-joaillier, demeurant à Paris, - Cour-Neuve du Palais. - - Un diamant brillant monté en bouton de col, prisé Livres 1.000 - - Soixante-douze diamants montés en chaton, prisés ensemble Livres 3.000 - - Un collier de diamants brillants à trois rangs de chaton au - nombre de quatre-vingt trois, une chaîne de quatre diamants, un - petit noeud et une pendeloque, prisé le tout ensemble Livres 8.000 - - Une paire de girandoles de diamants brillants, les boucles et - les pendeloques à simple entourage, prisé Livres 8.000 - - Une paire d'anneaux d'oreilles et une épingle de diamants - brillants, prisées Livres 400 - - Un médaillon et sa chaîne monté en or avec des diamants rouges, - prisé Livres 120 - -Du dit jour, 8 novembre 1775: - - Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans, trois sacs à - ouvrage en taffetas, cannelés, brodés en soye or, paillettes et - paillons; six éventails en yvoir, partie incrustée, le tout - garny de papier et linon; deux toques et bonnets garnis de - fleurs et vabouk Livres 40 - - Quatre croites de couche, trois linges de ventre et une chemise - de couche Livres 8 - -_Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny_: - - Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit, la plupart à - garniture, les autres garnies de batiste; six pantalons tant en - basin que mousseline brochés et rayés; dix-huit tant vestes que - gilets en toille de cachou et basin, deux culottes de basin, - trois pantalons en fil tricoté, prisé le tout Livres 280 - - Seize paires de bas de soie tant blancs que gris Livres 90 - - Une veste de lanquin brodée en perse soye et or, deux vestes de - mousseline brodées en or, une veste de gourgouran blanc brodée - en soye de Coulteurs et vingt-quatre paires de soye blanche - Livres 182 - - Un habit veste et culotte de petit velours de trois couleurs; un - autre habit veste et culotte de velours de quatre couleurs, - doublés en satin; un habit veste et culotte de drap fond or - ornés d'une broderie à paillettes et paillon, la veste fond - argent; un habit veste et deux culottes de drap fond argent à - petites fleurs, l'habit doublé d'agneau et d'astrakan noir; un - habit veste et culotte de camelot noir; un habit et veste de - velours à la Reyne noir; un autre habit de velours de soye noir; - un habit veste et culotte de ratine brune doublée de satin; un - habit veste et culotte de drap d'Holande gris doublé de satin - bleu; un surtout de drap de chamois à brandebourgs, boutonnières - et boutons en or; un habit petit carrelé rayé rouge et blanc, un - fraque de camelot de soye, un habit veste et culotte de - prussienne; un surtout uniforme du petit équipage de la chasse - du Roy; un autre surtout de grand équipage de la chasse du Roy; - un autre surtout de grand équipage et un surtout de la chasse du - duc d'Orléans; un domino de taffetas brun, prisés ensemble - Livres 2.200 - - Huit paires de manchettes de point d'Argentan, trois paires de - manchettes de toile d'Angleterre et six paires de manchettes de - filets garnies d'éfilés, prisées le tout Livres 720 - -_Suivent les bijoux à l'usage de M. le comte de Coigny_: - - Une épée à garde et poignée d'argent Livres 30 - - Une autre épée à garde et poignée d'argent doré Livres 30 - - Un couteau de chasse en bayonnette à manche d'ébène garny en - argent, prisé avec son ceinturon Livres 12 - - Une paire de boucles de souliers et une à jarretière à tours en - or, chappes d'acier Livres 192 - -Du lundi 20 novembre, an 1775.--Au château de Mareuil-en-Brie.--Dans -une chambre au pavillon rouge et en bas. - - Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette et tenaille - et un fauteuil en confessionnal foncé de crin, couvert de vieux - damas cramoisi, six fauteuils à bras foncés de crin, avec housse - de damas cramoisy à galons de soie; un grand fauteuil couvert de - tapisserie de point à l'aiguille; quatre pièces de tapisserie - verdure servant de tenture; un lit, traversins, couverture - d'indienne piquée, la housse du lit à l'impériale composé de son - ciel, pente de dehors et de dedans, fond, dossier, bonnes - grâces, courte pointe, le tout à pente de damas cramoisy orné - d'un galon de soye jaune, le surtout du lit en serge de pareille - couleur, prisé le tout Livres 544 - -Dans la chambre ensuite dite chambre rouge: - - Un grand canapé à trois places, quatre chaises et huit fauteuils - couverts de serge cramoisye; dix-huit aulnes et demy de court de - camelot de laine, deux portières de camelot moiré; un lit avec - courtepointe de toile d'orange piquée, la housse dudit lit en - dedans de satin blanc; les tentes, bonnes grâces et surtout en - serge cramoisye, le tout orné d'un galon d'or faux, prisé Livres 540 - -Dans une garde-robe à côté: - - Trois pièces de tapisserie de verdure, deux chaises, un bidet, - une chaise à commodité et une table de nuit, prisé Livres 90 - -Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les cascades: - - Un canapé à trois places, quatre fauteuils à bras couverts de - tapisseries de point à l'aiguille, deux pièces de tapisseries de - verdure, un rideau en deux parties en toile damassée encadrée - d'indienne; une table de toilette garnie de son miroir, carré, - tapis et descente de toilette, prisé ensemble Livres 12 - -Dans une salle de billard: - - Quatre banquettes couvertes de tapisseries de point à - l'aiguille, un canapé et quatre fauteuils couverts de moquette, - quatre portières de moquette, huit morceaux de papier tontine - servant de tenture, une table à pied rechampi et dessus de - marbre rame, un reverbère à huit mèches, un petit jeu de trou - madame, un billard de douze pieds de long sur cinq pieds huit - poulces de large garni de ses billes, masses, queues et - bistoquets, prisé Livres 360 - -Dans un salon de compagnie ayant vue sur le jardin: - - Un lustre à huit branches en cuivre doré d'or moulu, une table - de marbre sur son pied en bois rechampi et sculpté, un miroir - d'une seule glace hors de tain de quarante-huit poulces de haut - sur six de large dans sa bordure et chapiteau de glace avec - ornements de bois sculpté doré, prisé Livres 360 - - Une niche à chien couverte de damas de trois couleurs, un écran - à tablette garni de papier de la Chine, un petit écran de - cheminée à quatre feuilles garni de taffetas de Florence bleu, - une table à écrire à bois de placage, une table de brelan, - quatre canapés à trois places, quatre bergères à coussins et - rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout à bois rechampi - bleu et blanc, couverts tant en velours d'Utrecht que damas - bleu; huit portières de deux layes et demi chacune damas bleu, - douze parties de rideaux de deux layes et demi chacune sur trois - aulnes et demie de haut, prisé Livres 1.025 - - Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmontée de son - trophée, mousqueterie d'émail, à cadran de cuivre or, prisé - Livres 96 - - Une paire de branches de cheminée à trois branches en fer-blanc - peint et à fleurs d'émail Livres 8 - -Dans les caves sous le château: - - Une pièce de vin rouge cru de basse Champagne contenant deux - cent quarante bouteilles; une autre pièce de vin rouge même cru; - une pièce de vin blanc même cru et même jauge, prisé Livres 160 - - Mille vingt bouteilles en différents vins tant blancs que rouges - en vins d'Épernay, du Rhin, Mulsan, Auxerre, Rhums, Ay, Langon - et Malaga, ensemble Livres 1.200 - - Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, prisé Livres 20 - -Mais les malheurs publics et les fautes privées s'unissent pour dissiper -cette richesse. Pour Aimée, le désordre de la fortune alla de pair avec -celui des moeurs. La première atteinte fut, il est vrai, l'oeuvre de -l'époux légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilières de -la communauté, jusqu'à vendre les diamants de sa femme. L'hôtel de la -rue Saint-Nicaise semble n'appartenir plus à la famille dès 1793; c'est -chez sa belle-mère, la duchesse douairière de Fleury, rue -Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même quand elle a demandé le -divorce contre son mari. - -Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme la terre de -Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond coûta à Aimée les fermes, qui -disparurent dans des pertes de jeu. Restaient le château et le parc; -Aimée dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais de son existence -commune avec Garat. Dès lors, elle fut, comme elle le dit, une «pauvre -citoyenne», d'abord logée, quand elle quitta Garat, par la princesse de -Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88, dans un appartement dont -elle payait le loyer dix-huit cent francs. Dans cette demeure étroite, -quelques beaux meubles de famille et quelques objets d'art restaient les -témoins de l'ancienne opulence; le contraste, image de sa vie, ne -changea rien à son humeur, et, soit orgueil, soit détachement, ces -restes de splendeur, dans sa médiocrité nouvelle, lui étaient des -souvenirs et pas des regrets. C'est là qu'elle recueillit, en fille -toute dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement de -quelques capitaux, prix des dernières ventes faites à Mareuil en l'an X, -les secours accordés au comte et peut-être à Aimée elle-même par le duc -de Coigny, deviennent les uniques ressources du père et de la fille[56]. - - [56] Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites dettes de - marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je désire que ma - famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même, - supposant, par exemple, que j'eusse vécu quatre ans, ce qui vraiment - était dans les choses non seulement probables, mais presque - indiquées par mon âge et ma santé.» Cela peut signifier également: - ou que la famille est priée de réserver pendant quatre ans, pour - cette liquidation de comptes, les revenus laissés par la testatrice; - ou que la famille est priée de verser encore pendant quatre ans la - pension qu'elle servait à Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les - dettes. - -Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt pour qu'il fût restitué -en quelques-uns de ses biens et les transmît à sa fille. Pas davantage -elle ne put prendre sa part des faveurs accordées alors à son ancien -époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de l'exil, se trouva, dès -la Restauration, premier gentilhomme de la chambre. Si Aimée, en dépit -de ses griefs et de ses torts, était demeurée, même de loin et de nom -seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas contracté d'autres liens, -elle eût été de moitié dans les avantages de fortune et de rang -restitués au duc, et elle les aurait payés d'un court sacrifice, puisque -le duc de Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme entre -elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury avec Montrond avait -mis de l'irréparable. Au lendemain du jour où elle a, plus activement -que la plupart des royalistes, travaillé à la restauration de la -monarchie, à l'heure où les Bourbons dédommagent les plus inutiles de -leurs partisans, Aimée de Coigny reste ignorée de ceux qui reviennent. - -Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller une fois encore. -Un incendie dans l'appartement de la place Beauvau détruit ou endommage -ces restes de luxe et d'art, qui défendaient, de leur élégant et frêle -rempart, la grande dame contre les vulgarités de la vie pauvre, fait -disparaître les quelques titres de créances d'où elle tirait ses -revenus, la chasse elle-même de sa demeure. Elle subit cette humiliation -d'être recueillie, rue de la Ville-l'Évêque, par cette marquise de -Coigny à qui autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise, -oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir qu'elles étaient -parentes, lui ouvre sa maison. - -C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament que voici: - - «Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant chez ma - cousine rue Ville-l'Évêque nº 7, quartier du Roule, je confirme la - donation du billet de trois mille francs que j'ai fait à Marie, ma - femme de chambre, lui laissant le droit de réclamer cette somme de - trois mille francs six mois après ma mort. Plus je reconnais la - donation que je lui ai faite de meubles dont elle jouissait place - Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire de ma signature. J'y - ajoute un billet de mille francs qu'on lui donnera quinze jours après - ma mort. - - »Mes dispositions précédentes étant consignées dans un écrit, je les - annule parce que plusieurs sont déjà remplies. - - »Voici ce que je désire qu'il subsiste: - - »1º Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf auquel je lègue - cette faible marque d'une reconnaissance qui m'a suivie jusqu'au - dernier moment; - - »2º Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à M. de - Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la reconnaissance et - l'amitié de toute ma famille; - - »3º Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle retrouvera dans ce - petit fatras dépareillé des souvenirs sensibles de tous les nôtres, - depuis le maréchal de Coigny qui a secouru la noble misère de son - frère jusqu'aux attentions délicates de Gaston. - - »J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son excellent frère; - l'incendie nous en a privés. - - »Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression d'une - reconnaissance qui ne peut être suspecte. - - »Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent aussi celle d'un - sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas douté pendant ma vie et que - Gaston surtout acquierre bien la conviction que jamais, _jamais_, et - je le répète en ce moment solennel, aucun vil commérage n'a pu me - porter à dire du mal de lui à mon respectable père. - - »Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou se confirme dans la - pensée que, depuis que je suis née, je l'ai aimée et que ce sentiment - n'a jamais cessé d'exister jusqu'à ma mort. - - »Pour les petites dettes de marchands _ou autres_ qui resteraient à - acquitter, je désire que ma famille y fasse honneur sur une somme - qu'elle assignerait elle-même, supposant, par exemple, que j'eusse - encore vécu quatre ans, ce qui vraiment était dans les choses non - seulement probables, mais presque indiquées par mon âge et ma santé. - - »Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté de se charger de - remettre ce papier à M. le maréchal de Coigny, ce papier qui sera lu - devant lui par toute ma famille, reçoive par elle et avec elle - l'assurance des sentiments d'amitié dont il a rempli mon coeur depuis - qu'il m'a permis de le connaître tout à fait et qu'il a bien voulu - m'admettre dans son intimité. - - »AIMÉE DE COIGNY.» - -L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque l'approche de la -mort n'inspire à cette femme aucune sollicitude de l'au delà. Mais du -moins le calme de sa fin sans espérances a-t-il la gravité décente de -vertus tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respectés par son -amour filial, mais que, cette affection exceptée, elle a tenu pour nuls, -lui deviennent réels et chers. Dans la suite des aventures où s'égarait -son coeur, elle n'a trouvé stables que ces affections maintenues par la -solidarité de la race. Si calmes, si tièdes qu'elles aient été pour ses -malheurs, du moins ne lui sont-elles pas restées étrangères et, grâce à -elles, ses derniers jours ne connaissent pas la cruauté du complet -abandon. Cette tardive douceur apprend à cette femme plus de justice -pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes et méconnu -l'utilité. Dans cette demeure où les siens l'ont amenée, dans ce lit où -ils la soignent, elle se sent associée à un nom, à un rang, à des -souvenirs, à des intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il -lui paraît juste que les débris de sa fortune héréditaire restent après -elle aux gardiens de ce passé et de cet avenir. - -Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons, celle des -regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres restes de ses biens, -elle voudrait reprendre toutes les paroles que dans les temps -d'indifférence elle a pu dire sur ses proches, alors si lointains. Elle -songe à son autre richesse qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle n'épuisa -jamais, à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa verve -accoutumée contre tout le monde, et à certains moments sa jalousie -contre la marquise, ont pu se permettre. Elle reconnaît malfaisantes ces -flèches qui partent toutes seules d'une ironie toujours bandée, qu'on -lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent en route et font -d'inguérissables plaies. Il y a une demande de pardon dans ce rappel des -méchants propos qu'on lui aurait prêtés. Il y a le ton de la sincérité -dans ce serment solennel que du moins sa langue ne fut jamais ni perfide -ni fausse. Il y a une délicatesse inspirée par le coeur dans le legs des -souvenirs si bien choisis et si bien offerts à la parente qu'elle avait -offensée. - -Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille M. de Boisgelin, -elle offense une pudeur de morale, et si ce passage du testament achève -la preuve que la lumière du devoir n'éclairait pas la mourante, du moins -choisit-elle avec une pudeur de goût le legs fait à celui dont elle veut -dire le nom une fois encore. Aucun des objets qu'Aimée a recueillis des -Coigny ne passera de la famille à l'étranger, cet étranger fût-il le -plus aimé. Mais elle lui laisse ce qui est elle-même et elle seule, les -riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donnés, les albâtres rapportés -probablement d'Italie, surtout les livres qui ont été le plus sérieux -intérêt et la plus efficace consolation de sa vie. Et elle remercie de -cette sorte le seul des hommes passionnés pour elle, qui en elle ait -aimé aussi l'intelligence. - -Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence qu'elle sait -témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de présents à lui faire. -Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme comblé par la fortune? Mais elle veut -du moins lui avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il le -sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament, veut qu'il soit -remis et lu par lui aux légataires, que ses proches tiennent, en quelque -sorte, leur investiture de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui -elle soit, même après sa mort, un lien. - -Ces délicatesses de raison et de coeur étaient, d'ailleurs, le plus -précieux de son héritage. Le temps et l'incendie avaient si fort consumé -la fortune d'Aimée qu'il ne lui était guère resté à léguer que des -intentions. L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne, comme total des -valeurs inventoriées, six mille six cent cinquante-neuf et mille cinq -cents francs en deniers comptants. - -Et l'inventaire ajoute: - - «Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à l'époque du décès de madame - de Coigny, duchesse de Fleury, sa nièce, il n'existait aucuns deniers - comptants autres que ceux ci-dessus constatés. Que, par suite de - l'incendie qui s'est manifesté chez ladite dame, il paraît que les - titres et papiers qu'elle pouvait avoir ont été brûlés, puisque - quelques recherches qu'on ait faites depuis qu'on s'occupe du présent - inventaire, il ne s'en est trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance - qu'il a été fait, contre la succession dont il s'agit, diverses - réclamations pour fournitures et mémoires d'ouvrages faits pour le - compte de madame sa nièce, mais qu'il ne saurait fournir aucun - renseignement précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant de - l'appartement, dans lequel il est présentement procédé, à raison de - dix-huit cents francs par an; que les frais funéraires ont été payés. - Et a monseigneur le duc de Coigny signé en fin de ces déclarations et - a signé: - - »MARÉCHAL DE COIGNY. - - »Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le duc de Coigny a - fait observer qu'il est dans l'intention d'accepter la succession de - madame sa nièce, comme son légataire universel, seulement sous - bénéfice d'inventaire.» - -Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de Coigny, disparut -sans rien laisser d'elle-même, sinon quelques souvenirs de famille qui -furent recueillis par la famille aînée, où des femmes seules ont -perpétué la race. - - -LES PORTRAITS D'AIMÉE DE COIGNY - -Ce qui précède fournissait les renseignements utiles à une dernière -enquête. Pouvait-on étudier Aimée de Coigny sans rechercher ses -portraits? - -Il semble que pour comprendre tout à fait une femme il faille l'avoir -vue, et combien est-ce plus vrai quand elle doit beaucoup de sa -réputation, de ses fautes et de ses malheurs à sa beauté! - -Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection de cette beauté, -qui a connu intimement cette femme, et qui aurait si bien donné, par les -traits de ce visage, l'intelligence de cette nature morale, madame Vigée -Lebrun, a écrit sur son amie au lieu de la peindre. Mais plus Aimée -était jolie à voir, moins elle avait dû se refuser à la mode des grands -portraits que les élégantes faisaient peindre pour elles et des -miniatures qu'elles donnaient. Aimée de Coigny écrit à Lauzun, au moment -de leur rupture qu'elle essaie de ne pas prendre au sérieux: «Je vous -propose en dernière analyse que vous me renvoyiez mon portrait avec mes -lettres et qu'à notre première rencontre nous nous assassinions[57].» Si -elle avait donné son portrait à tous ceux qu'elle crut aimer, nous ne -manquerions pas de ses images. - - [57] Lettre datée de Mareuil, le 12 février 1793. _Lettres_, etc., p. - 158. - -Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun de nos musées -publics. - -S'en trouvait-il dans quelques collections particulières? Si oui, il -était possible que, placés dans une des résidences où Aimée fit son -séjour, ils y eussent été laissés quand elle vendit ces demeures, ou -qu'ils fussent parvenus par héritage aux Coigny. C'est là que des -informations étaient à prendre avec quelque chance de succès. - -Si Mareuil, où Aimée de Coigny habita longtemps et dans l'époque la plus -brillante de sa vie, possédait un portrait d'elle, il ne pouvait être -inconnu au maître de Mareuil, M. Orville. M. Orville répondit que nul -portrait d'Aimée n'y existait. - -Restait à s'enquérir auprès de la famille de Coigny. - -La résidence historique de cette famille est, en Normandie, le vaste -territoire qu'on appelle encore «le duché de Coigny». Des deux châteaux, -celui de Coigny tout féodal a, dès le XVIIIe siècle, été abandonné pour -celui de Franquetot, demeure plus riante et qui, aujourd'hui encore, est -entretenue dans son élégance intacte par la descendance anglaise du -dernier duc. Parmi les portraits de famille qui s'y sont conservés, -celui d'Aimée se trouvait-il? Dans le récit d'une visite à Franquetot, -M. A. Dumazet parlait d'«un admirable portrait de femme dont le gardien -du château ignore le nom: par le costume, c'est une grande dame de -l'Empire ou de la Restauration, peut-être cette belle et admirable -mademoiselle de Coigny, qui fut aimée d'André Chénier et qui est -l'héroïne de la belle captive, et devint plus tard duchesse de -Fleury[58].» - - [58] Journal _le Temps_, 4 septembre 1895. - -J'écrivis à Londres, à madame la comtesse Manvers. Elle me fit l'honneur -de me répondre qu'il n'y avait à Franquetot aucun portrait d'Aimée, -qu'elle connaissait seulement de la jeune femme une miniature possédée -par un de ses neveux, et elle eut la bonté de demander à celui-ci s'il -voudrait en faire tirer une photographie. M. Dalrymhe prit cette peine -et une reproduction de la miniature me fut envoyée. Le portrait est -enchâssé dans le couvercle d'une petite boîte ronde. Est-ce une femme, -est-ce une enfant qui montre de face son frais visage et ses épaules -minces? La finesse des joues, la quiétude du regard qui attend et ignore -la vie, la confiance souriante d'un bonheur naïf, sont d'un enfant. Mais -comme une jeune épouse, elle est en grand décolleté, des diamants sont -mêlés à la chevelure, un lourd collier de perles entoure la gracilité du -col. On dirait une petite fille qui joue à la dame avec les bijoux de sa -mère. Le tout fait la plus exquise figure et à laquelle on ne peut -reprocher que d'être trop parfaite. Le peintre avait le modèle à -souhait; il semble qu'il ait voulu l'embellir encore, en outrant la -grandeur des yeux, la délicatesse des traits et la petitesse de la -bouche. Mais ces moyens classiques de rendre passables les laides -ont--on a du moins cette impression--enlevé ici de la vérité et -transformé un portrait en gravure de romance. - -Si les descendants anglais des Coigny conservent d'Aimée une image -qu'ils m'ont fait connaître avec une si exquise bonne grâce, une image -d'Aimée se trouve aussi chez les descendants français. C'est une -miniature encore, mais celle-là portant sa date, un portrait d'Aimée -fait durant la Terreur, et peint dans la prison où se trouvait alors «la -jeune captive». Une très jeune femme est représentée à mi-corps, un -bonnet de toile unie, une chemise sans rubans ni dentelles, une jupe -composent tout son ajustement, la simplicité en convient également à une -toilette de nuit ou de prison. La prison est indiquée par le mur, qui -fait le fond nu et terne du tableau, et par l'unique meuble de la pièce, -la chaise de paille, sur laquelle est assise de côté la jeune captive. -Un bras soutenu par une traverse du dossier et les mains croisées, elle -regarde droit devant elle. Cette pauvreté voulue de tous les entours et -ce naturel d'attitude ne permettent pas à l'attention de se distraire -sur l'accessoire, la ramènent tout entière à la personne, à l'harmonie -de ses formes, à l'éclat de sa chair, à la beauté de ses traits. Les -bras sortent parfaits des manches grossières; de la chemise rabattue -comme si la main de l'exécuteur avait déjà commencé sa besogne, le cou -se dégage svelte et délicat; sa chevelure superbe, d'un brun doux aux -reflets presque blonds, que le petit bonnet ne parvient pas à contenir -toute, fait un nimbe doré et soyeux au plus régulier, au plus délicat, -au plus jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages. Et non -seulement son gracieux ovale, son front qui, entre la masse de la -chevelure et la courbe relevée des sourcils, semble bas comme celui -d'une statue grecque, le doux éclat de superbes yeux, la finesse d'un -nez dont on devine qu'il se relève légèrement, et la petite bouche -dessinée comme un arc et faite comme lui pour lancer le trait, donnent -l'impression d'une oeuvre sincère, où un peintre expérimenté a -fidèlement reproduit l'apparence matérielle du modèle. Il a su peindre -en même temps un caractère moral. La tristesse de l'heure, du lieu et du -costume voilent mais n'ont pas détruit la gaieté qui erre tout autour de -ces traits; cette jeune femme aux airs d'enfant a, par la faute des -circonstances, du sérieux malgré sa nature; il y a dans ce regard ingénu -un étonnement de la douleur, et au coin de cette bouche un sourire qui -n'ose mais qui deviendra plus hardi au premier beau jour. A cet art -d'exprimer par des couleurs l'invisible se révèle un grand artiste. - -Il n'a pas signé son oeuvre, que, d'ailleurs, il n'a pas finie; la tête -seule est achevée, les mains sont ébauchées à peine. Par contre, deux -inscriptions gravées à la pointe barrent chacune de trois petites lignes -le fond du tableau, à droite et à gauche du portrait. A gauche est -écrit: «La veille--du dernier jour--oh! mon Dieu!...» A droite: -«Résignation angélique--Conciergerie, 1793--Priez pour elle!...» Cette -épigraphie m'a donné un instant d'inquiétude. Comme la «jeune captive» -n'a pas été arrêtée en 1793, qu'elle n'a pas paru à la Conciergerie, et -que la veille de son dernier jour, alors lointain, ne s'est pas passée -en prison, ce portrait ne serait-il pas celui d'une autre? Mais comme -une tradition certaine et ininterrompue de famille n'a pas cessé de -reconnaître en cette miniature Aimée de Coigny, ces lignes--dont -l'écriture semble appartenir au commencement du XIXe siècle--auront été -ajoutées après coup. Elles sont seulement un témoignage de cette -sensiblerie littéraire que les malheurs, même véritables, n'avaient pas -guérie de la déclamation et à qui il suffisait de savoir en gros et en -vague les choses, pourvu qu'elle eût prétexte à s'exclamer sur elles. -1793 était demeuré dans la légende l'année des grandes cruautés, c'est -de la Conciergerie que les plus illustres victimes étaient parties pour -mourir: voilà comment cette date et ce nom se sont présentés à une «âme -sensible» qui, fut-ce une parente, se sera émue par à peu près sur -l'infortune de la jeune captive, et aura voulu compléter l'oeuvre du -peintre. - -Puisque le portrait est celui d'Aimée, il n'y a pas à tenir compte des -fausses indications qu'y a ajoutées une fantaisie d'épitaphe. Et puisque -le renseignement qui ne trompe pas, celui qui a été déposé par le -pinceau en chaque touche, révèle la main d'un maître, reste à savoir -quel est ce maître. En 1794, il y avait à Saint-Lazare, au temps où -Aimée de Coigny y séjourna, un peintre parmi les prisonniers, et il n'y -en eut qu'un. C'était Suvée. Né à Bruges, il était venu de bonne heure -en France, où il avait fait son éducation artistique et où il avait été -naturalisé par ses succès. Grand prix de Rome en 1771, membre de -l'Académie en 1780, il peignait surtout des sujets d'histoire et ne -s'était jamais occupé que de son art. Est-ce quelque ineptie spontanée -de la suspicion démagogique, est-ce quelque manoeuvre de l'odieux David, -le plus vil des grands peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie, -l'illustre et rancuneux ennemi de ses confrères: la Révolution s'occupa -de Suvée qui ne s'occupait pas d'elle. Il fut, le 18 prairial an II, -écroué à Saint-Lazare. Là, le peintre d'histoire trouva des sujets et -des modèles. Tantôt à la demande des prisonniers ou de leur famille, -tantôt à la seule sollicitation de son art, il fixa sur la toile -plusieurs figures de prisonniers. Ainsi il conserva à la postérité le -visage d'André Chénier, et, le jour où Suvée acheva cette toile, il -peignit plus que jamais de l'histoire. Il la peignait encore en -s'occupant de captifs moins célèbres, qu'il étudiait isolés chacun en -son portrait, mais qu'unit le drame dont ils furent ensemble victimes. -L'histoire trouve des enseignements jusque dans les détails particuliers -à plusieurs de ces portraits. Parmi les plus connus est celui de -Trudaine: la dernière des séances données par le financier au peintre -fut interrompue par le geôlier qui appelait le modèle pour l'échafaud. -Suvée a peint aussi Trudaine de la Sablière et Courbitat, père et -beau-frère du fermier général, avec qui ils étaient écroués à -Saint-Lazare: l'artiste s'était engagé envers leurs familles, mais les -deux prisonniers furent si vite jugés et exécutés qu'il n'eut pas le -temps de commencer leur portrait de leur vivant, c'est de souvenir qu'il -fit l'un et l'autre. La «jeune captive», jeune, belle, attirante comme -elle était, s'imposait à l'attention d'un tel peintre. La miniature -qu'il fit d'elle fut une oeuvre digne de lui, et l'inachèvement du -travail ajoute ici une présomption d'authenticité. Si la miniature -demeure en quelques parties à l'état d'ébauche, il y a une raison, la -meilleure des raisons pour Suvée: le 18 thermidor il fut mis en liberté. -Sa captivité fut donc beaucoup moins longue que celle d'Aimée, et le -peintre laissa à Saint-Lazare son modèle et son tableau[59]. - - [59] Nommé directeur de l'École de Rome le 9 frimaire an VII, Suvée - n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exerça ses fonctions de la - manière la plus honorable pour lui et la plus utile pour l'art. Son - autorité donna une renaissance aux études de notre École. Elle était - alors au palais Macini: Suvée la fit transporter à la villa Médicis, - et il employa à cette installation toute sa fortune. - -Un troisième portrait d'Aimée de Coigny m'a été signalé enfin, et -celui-là est le plus important, par M. le marquis Pierre de Ségur. Ce -portrait appartient à M. B. de Mandrot. C'est une toile datée de 1797 et -signée de Westmüller, le maître viennois que Marie-Antoinette avait -attiré à Versailles. La tête et le buste du modèle y sont de grandeur -naturelle. La femme est peinte de face. Une profusion de cheveux -châtains encadre la tête et tombe presque sur les épaules; ils sont -légèrement poudrés, et quelques grains de cette poudre, tombés sur -l'épaule gauche, étendent un petit reflet blanc sur le velours gris -foncé de la robe. La femme paraît sensiblement moins jeune qu'elle -n'aurait dû être, si Suvée l'a bien vue en 1794. Entre la date des deux -portraits il n'y a que trois ans. Il y en a dix entre les deux visages. -Le changement n'est pas tel qu'on ne reconnaisse dans l'un et dans -l'autre les traits de la même personne, l'abondance et la plantation des -cheveux, la courbe régulière et la longueur des sourcils, la forme du -nez, le beau dessin des lèvres. L'ovale du visage s'est arrondi dans le -bas, la richesse du sang donne au teint une couleur plus chaude, et la -taille, svelte encore, soutient l'opulence de la poitrine. - -Comme le corps, le caractère délicatement indiqué dans le portrait de -1794, est vigoureusement marqué dans l'oeuvre de 1797. La joie de vivre -pour le plaisir, pour tous les plaisirs, anime toute la personne, est -l'air même du visage et resplendit dans la malice hardie de ses yeux et -dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voilà bien cette femme à -l'esprit prompt et à la chair faible, voilà dans toute la personne cette -volupté diffuse qui, si elle ne provoque pas, encourage. Voilà celle qui -se lasse de Montrond et va tomber en Garat. Combien elle a perdu de sa -grâce à l'air mutin! Combien étaient plus beaux les grands yeux de -naguère, où la candeur souriait à l'avenir, que ces yeux d'où a fui le -rêve et qui concentrent leur puissance en un regard précis, informé, -exigeant, presque dur; combien les lèvres d'autrefois, encore neuves, -prêtes à sourire à l'amour, mais pas à lui seul, étaient plus jolies que -ces lèvres de voluptueuse où la passion charnelle a mis une vulgarité. -Tout ce qui dans ce visage a été enlevé à l'idéal, a été enlevé au -charme. - -Or, c'est précisément cette évidence d'une déformation qui, outre l'art -de la peinture, fait le mérite et la vérité profonde de cette oeuvre. -C'est pour cela qu'en tête des _Mémoires_ le portrait à sa place était -celui-là. C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier M. de -Mandrot. Grâce à lui, l'on connaîtra le portrait d'Aimée, le meilleur à -étudier par ceux qui se contentent de regarder les visages et par ceux -qui, dans le visage, cherchent à voir l'âme. - - -FIN - - - - -TABLE - - - INTRODUCTION 1 - - MÉMOIRES D'AIMÉE DE COIGNY 147 - - APPENDICE: - Origine de la famille des Coigny 255 - La branche aînée 261 - La branche cadette 264 - Inventaire de madame la comtesse de Coigny 265 - Les portraits d'Aimée de Coigny 283 - - - - - [Illustration: Imprimerie - CHAIX - 20. Rue Bergère - PARIS] - - - - - -End of Project Gutenberg's Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK Mémoires de Aimée de Coigny *** - -***** This file should be named 61390-8.txt or 61390-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/9/61390/ - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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