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-Project Gutenberg's Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Mémoires de Aimée de Coigny
-
-Author: Aimée de Coigny
-
-Editor: Aétienne Lamy
-
-Release Date: February 13, 2020 [EBook #61390]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MéMOIRES DE AIMéE DE COIGNY ***
-
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-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- MÉMOIRES
- DE
- AIMÉE DE COIGNY
-
- INTRODUCTION ET NOTES
- PAR
- ÉTIENNE LAMY
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
-
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-
-IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8400-4-02.--(Encre
-Lorilleux).
-
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- [Illustration: AIMÉE DE COIGNY
- _portrait par A. Wertmüller_
- (1797)
- appartient à Mr de Mandrot]
-
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-
-
-MÉMOIRES
-
-D'AIMÉE DE COIGNY
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-I
-
-Il y a un fond de mépris dans la gloire que les hommes réservent aux
-femmes. Ils ne célèbrent guère d'elles que la beauté. Les dons de
-l'esprit et de l'âme ajoutent, ornements accessoires, à la parure des
-privilégiées qui possèdent l'essentiel, la perfection du corps. Faute de
-beauté, tout obscures et comme éteintes, quels talents ou quelles vertus
-ne leur faut-il pas pour sortir de l'ombre? Si cette beauté est
-éclatante, quoi qu'elles en aient fait, elles les absout et leur
-séduction leur survit. Le moins méritoire des avantages est celui dont
-on leur sait le plus de gré, et le plus court des triomphes perpétue
-leur nom.
-
-Aux grandes amoureuses surtout va cette popularité posthume. On dirait
-que, pour s'être données à quelques hommes, elles aient droit à la
-reconnaissance de tous. La curiosité du public reste fidèle aux plus
-inconstantes, il veut posséder les certitudes de leurs caprices, et des
-écrivains graves mettent les scellés de l'histoire sur des ailes de
-papillons. A cette sollicitude se révèle «l'éternel masculin», l'attrait
-permanent de la chair de l'homme pour la chair de la femme. C'est lui
-qui reconnaît dans les plus femmes des femmes «l'éternel féminin», le
-chef-d'oeuvre de joie offert à l'homme par la nature. Et l'homme pense à
-lui-même, quand il s'occupe d'elles. La célébrité durable qu'il accorde
-aux dispensatrices les plus généreuses de cette joie est un
-encouragement aux vivantes de ne pas se montrer plus avares. Dans ces
-amours passées, le présent à son tour lit ses amours à venir. Ainsi, par
-la commémoration des disparues qui pratiquèrent la religion du plaisir,
-le culte de la volupté survit jusque dans le culte de la mort.
-
-Une autre gloire avait, à la fin du XVIIIe siècle, commencé pour «la
-jeune captive» dont les plaintes inspirèrent André Chénier. Soeur
-d'Iphigénie et non moins touchante, elle représentait, comme la vierge
-antique, et contre la même cruauté de la politique meurtrière, les
-droits d'une vie qui s'ouvre au bonheur. Le plus grec de nos poètes
-semblait l'avoir parée pour le sacrifice qui est la destinée de
-l'innocence et de la faiblesse dans les querelles des hommes. La
-puissance du génie créant une légende, les premiers de ceux qu'avait
-émus la plainte de la jeune captive crurent pleurer sur une victime des
-justices révolutionnaires. Et cette existence si tôt et si cruellement
-tranchée paraissait complète, privilégiée, puisque, assez longue pour
-connaître tous les bonheurs en espérance, il lui avait manqué seulement
-les années des désillusions, et puisque la morte avait obtenu du génie
-l'immortalité.
-
-La légende, comme à l'ordinaire, était plus belle que l'histoire. La
-jeune fille était une jeune femme, mariée depuis huit ans: elle échappa
-à l'échafaud, et mourut en 1820 dans son lit. Pour Aimée de Coigny,
-duchesse de Fleury, la renommée virginale et héroïque se continua en une
-de ces réputations moins austères qui ne se sacrent pas, mais caressent.
-Les temps si divers où elle vécut s'accordaient à lui reconnaître une
-double puissance: tant de beauté qu'on lui eût permis d'être sotte, et
-tant d'esprit qu'on lui eût pardonné d'être laide. La beauté de traits
-n'a qu'une beauté, la beauté d'expression a autant de beautés que de
-sentiments. Tous ceux d'Aimée se reflétaient sur son visage et passaient
-dans ses attitudes. Le charme même de son corps était fait aussi de
-pensée. Et cette pensée profonde, variée, imprévue, hardie en ses
-examens, soudaine en ses ripostes, redoutable dans ses ironies,
-irrésistible dans sa gaieté, tirait de sa mobilité même un charme de
-plus et paraissait toujours nouvelle. Il y avait en elle trop de femmes
-pour qu'on se défendît contre toutes: qui résistait à l'une cédait à
-l'autre. Voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles qui
-lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait les séductions
-de son corps et les activités de son intelligence, précipitait aussi les
-mouvements de son coeur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses
-et que la lie de chaque joie épuisée donne la soif d'autres joies,
-l'amour de l'amour avait fait, disait-on, à travers la diversité des
-expériences, l'unité de sa vie.
-
-Sa mort parut d'abord délivrer de ces faiblesses éphémères ses mérites
-dignes d'un souvenir durable. Ils reçurent aussitôt un hommage public,
-et presque officiel, en un article que publia le _Moniteur_ et qu'avait
-signé Népomucène Lemercier. Aujourd'hui, l'on ne connaît plus de cet
-écrivain que les défauts; en 1820, on n'avait d'yeux que pour ses
-qualités. Ce qui s'appelle maintenant la lourdeur de son style
-s'appelait alors le poids de ses jugements. A cet âge de disgrâce où la
-tradition du XVIIIe siècle était épuisée, où la fécondité du XIXe ne se
-parait encore que de Chateaubriand, Lemercier, honnête homme, avec du
-goût pour la pensée noble, quelques visions du sublime, et qui gâtait
-ses idées en les exprimant, était le prince des médiocres, comme
-Chapelain durant la jeunesse de Corneille. Chef d'école, il consacrait
-en ces termes le talent de la disparue:
-
- * * * * *
-
-«Également familière avec les belles-lettres françaises et latines, elle
-avait tout l'acquis d'un homme; elle resta toujours femme, et l'une des
-plus aimables de toutes. Sa conversation éclatait en traits piquans,
-imprévus et originaux. Elle résumait toute l'éloquence de madame de
-Staël en quelques mots perçans. On a lu d'elle un roman anonyme qui,
-sans remporter un succès d'ostentation, attacha parce qu'elle l'écrivit
-d'une plume sincère et passionnée. Elle a composé des Mémoires sur nos
-temps et une collection de portraits sur nos contemporains les plus
-distingués par leur rang et par leurs lumières, qui réussirent mieux,
-étant plus vivement tracés et plus sincères encore[1].»
-
- [1] _Moniteur universel_, 25 janvier 1820.
-
-Le public apprit comme une bonne nouvelle que cette remarquable femme,
-non contente de répandre en une compagnie de privilégiés l'éclat sans
-lendemain de sa pensée parlée, avait songé à survivre par sa pensée
-écrite. Il espéra, grâce à la publication de ces oeuvres, connaître à
-son tour la séductrice dont F. Barrière, huit ans après Lemercier,
-disait: «L'esprit, l'instruction, la grâce et tous les attraits réunis
-plaçaient la duchesse de Fleury au premier rang parmi les femmes de son
-temps[2].» Mais, bien qu'une mode de curiosité pour la fin du XVIIIe
-siècle et le commencement du XIXe suscitât partout les fureteurs
-d'inédit, les pages annoncées demeurèrent introuvables. Il a fallu
-accepter l'hypothèse de Charles Labitte: «Par malheur, le roman dont
-parle Lemercier, et dans lequel les admirateurs du poète eussent cherché
-avec charme quelques accents de la jeune captive, n'a pas été imprimé;
-et remis, ainsi que des Mémoires sur la Révolution, entre les mains du
-prince de Talleyrand, il paraît avoir été détruit[3].»
-
- [2] Barrière, _Tableaux de genre et d'histoire_, in-8º, p. 231. Paris,
- Paulhan, 1828.
-
- [3] Ch. Labitte, _Études littéraires_, t. II, p. 184.
-
-En revanche, à mesure que les «Souvenirs» et les «Correspondances» de
-cette époque venaient au jour, ils montraient Aimée de Coigny vivante,
-suivie par l'attention anecdotière de ses contemporains, surtout de ses
-contemporaines, et lui faisaient une autre renommée.
-
-Ces sortes d'écrits ne sont guère des jugements sur l'essentiel des
-choses et des personnes; ce sont des bavardages sur les détails les plus
-propres à distraire la curiosité de chaque jour. Aussi le succès actuel
-de cette littérature ne prouve-t-il pas un retour au sérieux. Nos
-oisifs, à la lire, se flattent d'avoir perdu leurs goûts frivoles; ils
-l'aiment, au contraire, parce qu'ils y retrouvent leur propre façon de
-comprendre et de vivre la vie: ces grands enfants croient s'intéresser à
-l'histoire et continuent à n'aimer que les histoires. Surtout les
-mémoires et billets où des femmes s'occupent de femmes ne racontent-ils
-pas l'omnipotence des riens et l'obsession de plaire? Pour elles, qu'est
-regarder l'une d'elles? Mesurer l'importance de leur contemporaine à
-l'étendue du cercle mondain où, par consentement général, elle est la
-première; mesurer son pouvoir au nombre et aux mérites des hommes qui,
-non contents de l'entourer, ont vécu sous son charme; enfin, puisque la
-preuve suprême du charme est l'amour, chercher par qui elle a été aimée,
-et si, comment, pourquoi, et par qui la conquérante des coeurs se serait
-laissé prendre le sien. Voilà précisément ce que ces voix du passé
-racontaient d'Aimée. Unanimes à célébrer son esprit, mais seulement cet
-esprit des mots qui est le fard de la pensée, elles appréciaient surtout
-ses dons intellectuels comme auxiliaires, faits pour rendre plus
-complets ses triomphes de beauté, et elles médisaient de ces triomphes
-où elles surprenaient ses faiblesses.
-
-En 1825, parurent les _Mémoires_ de madame de Genlis. Personne n'avait
-été mieux placé pour connaître le monde de l'ancien régime à la veille
-de la Révolution: elle écrivait qu'il avait suffi à la jeune duchesse de
-paraître pour conquérir la société, on pourrait dire la cour du duc
-d'Orléans[4]. Mais madame de Genlis était née institutrice pour faire la
-leçon aux succès des autres. Dès 1804, hâtive comme l'envie, dans un
-livre qu'elle ne signa pas et où les victimes de sa mémoire étaient,
-sans être nommées, enlaidies avec assez d'art pour demeurer
-reconnaissables, elle avait dit Aimée «légère, étourdie, avec des accès
-de gaieté qui ressemblent un peu à de la folie», et «quelque chose
-d'indécent[5]».
-
- [4] «Madame de Fleury était fort jolie. M. le duc de Chartres l'aimait
- tellement qu'il l'appelait sa soeur; elle l'appelait son
- frère.»--Madame de Genlis, _Mémoires_, t. IV, p. 348. Paris,
- Lavocat, 1825.
-
- [5] _Souvenirs de Félicie_, p. 180.
-
-Bien autres furent les sentiments inspirés par la duchesse à madame
-Vigée-Lebrun. La grande artiste qui a rendu impérissables pour nous les
-dernières grâces de l'aristocratie française avait aussi une plume, bien
-qu'inégale à son pinceau. Ses _Souvenirs_, publiés en 1828, présentent
-ainsi la femme qu'elle avait connue durant la Révolution: «La nature
-semblait s'être plu à la combler de tous ses dons. Son visage était
-enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus;...
-le goût et l'esprit de la duchesse de Fleury brillaient par-dessus
-tout.» C'est l'oeil difficile du peintre qui juge cette beauté du corps:
-les autres mérites ont gagné le coeur de l'amie. Elle est d'autant moins
-suspecte quand elle ajoute: «Cette femme si séduisante me semblait dès
-lors exposée aux dangers qui menacent tous les êtres doués d'une
-imagination ardente. Elle était tellement susceptible de se passionner
-que, en songeant combien elle était jeune, combien elle était belle, je
-tremblais pour le repos de sa vie; je la voyais souvent écrire au duc de
-Lauzun, qui était bel homme, plein d'esprit et très aimable, mais d'une
-grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je
-puisse penser qu'elle était fort innocente... La dernière passion
-qu'elle prit s'alluma pour un frère de Garat[6].» La bienveillante
-observatrice admet, il est vrai, qu'aimer n'est pas faillir. Mais,
-bientôt après, les _Souvenirs_ d'une autre contemporaine, la baronne de
-Vauday, donnaient des détails peu platoniques sur l'aventure avec
-Garat[7], et le caprice pour Lauzun n'avait pas semblé plus pur à un
-autre témoin, Horace Walpole.
-
- [6] Madame Vigée-Lebrun, _Souvenirs_, t. II, pp. 60-62.
-
- [7] _Souvenirs du Directoire et de l'Empire_, par madame la baronne de
- V..., Paris, Cosson, 1847.
-
-Les lettres de celui-ci furent connues du public en 1864. L'une, datée
-de Paris, en 1794, quand Lauzun venait de mourir et la duchesse de
-Fleury d'être arrêtée, se scandalise que «notre jeune étourdie, notre
-gentille petite malicieuse», ne fit que «chanter toute la journée.
-Puisqu'elle chantait au lieu de sangloter, je suppose qu'elle était
-fatiguée de son Tircis et qu'elle est bien aise d'en être débarrassée».
-Supposer à la fois en une personne le désordre et l'insensibilité, c'est
-rendre plus inexcusable chacun des deux vices: le glacial ami de madame
-du Deffant semblait mal qualifié pour cette rigueur de vertu. Est-ce
-bien de la vertu? Elle n'a pas cet accent, elle est triste du mal
-qu'elle constate, elle n'en triomphe pas. Cet homme était une coquette.
-Il s'était mis à visiter la société de l'Europe comme ses compatriotes
-en visitent aujourd'hui les paysages. Mais lui voyageait pour être connu
-en plus de contrées, et il tenait par-dessus tout à passer pour
-spirituel à Paris. L'attention qu'on prête à Aimée de Fleury lui semble
-volée à Horace Walpole. De là, peut-être, sa malveillance. C'est une
-antipathie de nature: c'est une rivalité entre la chaleur sans rayons de
-sa houille anglaise, et la flamme claire, gaie, pétillante, d'un sarment
-français.
-
-Mais, si les insinuations d'un jaloux sont suspectes, comment récuser
-les aveux de l'accusée? Ces aveux sont venus de nos jours. Les archives
-diplomatiques de l'Empire n'occupaient pas tellement le prince Lobanoff,
-ambassadeur ou ministre, qu'il ne trouvât du temps pour se faire des
-archives moins graves avec les correspondances où l'aristocratie du
-XVIIIe siècle, à la veille de mourir, avait si bien écrit sa joie de
-vivre. Admis à puiser dans cette collection, M. Paul Lacroix publia, en
-1884, une partie de ces lettres[8], quelques-unes d'Aimée. Elles ne
-laissent pas de doute qu'elle n'eût rien refusé à Lauzun, et, les aveux
-allant plus loin que les soupçons, elles attestent d'égales bontés pour
-un jeune lord, dont nul encore n'avait parlé. On a aussi, en ces
-dernières années, découvert d'autres billets d'elle à Mailla Garat, et
-ceux-là, tant s'y dévoile l'indécence des caresses, doivent demeurer
-dans le musée secret des curieux[9].
-
- [8] _Lettres de la marquise de Coigny_ et de quelques autres personnes
- appartenant à la société française de la fin du XVIIIe siècle,
- publiées sur les autographes, avec notes et notices explicatives,
- par Paul Lacroix.--Jouault et Sigaux, 1884.
-
- [9] Ces quatre lettres à Mailla Garat sont dans la collection de M.
- Gabriel Hanotaux.
-
-A chercher ses livres, on n'avait trouvé que ses amants. Les lettrés
-eux-mêmes se sont mis à servir la seule de ses réputations qui eût
-laissé des traces. Autour de cette tombe le myrte repoussait toujours,
-ils n'ont entretenu que lui. Ils ont présenté les aventures de cette
-femme comme son originalité et semblé croire que le plus charmant de ses
-ouvrages était ses faiblesses. Il ne leur a plus suffi de celles qui
-étaient connues, ils se sont ingéniés à en découvrir de nouvelles. Elle
-est devenue le type de ces femmes portées de caprice en caprice, comme
-ces jolies guêpes qui, sur chaque fleur où elles puisent sans se poser,
-gardent leurs ailes étendues pour repartir plus vite. Cette butineuse
-d'amour aurait volé de Lemercier à Jouy[10], et, hier encore, on la
-montrait, passant de Garat en Garat, comme de rose en rose sur le même
-buisson[11]. Elle a donné de l'imagination aux dictionnaires mêmes et il
-n'est pas jusqu'à Larousse qui n'ait voulu dire sur elle du nouveau.
-Elle gardait encore une gloire pure, les vers d'André Chénier. La
-sympathie que la jeunesse du malheur inspira à la jeunesse du génie n'a
-été qu'un roman de prison: «Dans quelle salle, derrière quelle grille
-fut-il donné à Léandre de dire de sa bouche à la belle Héro les vers qui
-ont éternisé le souvenir de ce lien charmant tranché par la guillotine?»
-Mais si la grille et la salle restent incertaines à cet historien
-scrupuleux, sans hésiter il nous transporte «sur le balcon où Roméo dut
-posséder sa Juliette[12]». Ainsi presque tous ceux qui ont parlé d'elle
-se sont piqués d'honneur à la déshonorer un peu plus, et sa gloire a
-fini par n'être plus faite que de sa mauvaise réputation.
-
- [10] _Lettres_, etc., p. 202.
-
- [11] _Garat_, par Paul Lafond: in-8º, Calmann-Lévy, 1900, pp. 287-297.
-
- [12] Larousse, _Grand Dictionnaire_, au mot: André Chénier.
-
-Plus ces affirmations se sont multipliées, plus elles ont déçu. On en
-savait à la fois trop et pas assez. Entre cette existence de succès
-passagers et vulgaires, et l'aristocratie de goûts, d'allures,
-d'intelligence à laquelle était rendu un hommage unanime, il y avait
-contradiction. Le souvenir trop conservé de tous ses amours rendait plus
-regrettable la perte de toutes ses oeuvres, et qu'ainsi tout en cette
-femme eût été fragilité.
-
-
-II
-
-Les amis des livres et des manuscrits savent que le feu marquis Raymond
-de Bérenger passa une partie de sa vie à compléter et à mettre en ordre
-les riches archives de sa maison, réunies depuis des siècles à
-Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la conversation aimable
-n'ont pas oublié la marquise sa femme. Elle m'avait toujours témoigné de
-la bienveillance, je lui prouvais ma gratitude en rendant à son jeune
-fils la sympathie dont elle m'honorait, et mes relations avec celui-ci
-avaient survécu à la mort de la mère.
-
-Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur ma table de travail
-un petit paquet et me dit: «Voici deux manuscrits que j'ai trouvés à
-Sassenage. Tous deux sont des Mémoires, l'un de la duchesse de Dino,
-l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosité vous en dit, lisez-les; si
-vous les jugez intéressants, publiez-les. Je vous fais maître de leur
-sort.»
-
-Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche de la politique,
-dans une condition qui lui permettait de tant voir, et son aptitude
-célèbre à tout comprendre, disaient d'avance que, pour elle, se souvenir
-était intéresser. Mais, si la renommée a son attraction, le mystère
-aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit dont l'auteur
-semblait se cacher.
-
-La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple qui enfermait, entre
-ses gardes de soie bleue, un cahier de vélin carré et épais comme un
-volume; le large ruban d'un bleu plus pâli qui servait de signet; l'or
-solide des tranches et des petites stries qui zébraient l'épaisseur des
-plats, avaient une élégance joliment fanée par le temps. La date était
-tracée sur la première page: «Mémoires écrits en l'année 1817.» Entre
-deux grandes marges, le texte suivait, d'un trait épais et d'une
-régularité pâteuse. Tous les experts en écriture, malgré les désaccords
-qui font la doctrine de leur science, auraient sans hésiter reconnu dans
-celle lourdeur appuyée une main masculine. Deux citations, l'une de
-Sénèque, l'autre de Montaigne, accompagnaient le titre. Ce latin et ce
-vieux français semblaient aussi révéler le lettré. Mais, après les
-citations, venait une dédicace:
-
- «A M. le marquis de Boisgelin, pair de France.
-
- «Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le
- gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé
- près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie.
-
- «Acceptez donc les efforts de ma mémoire. S'ils manquent d'exactitude,
- mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de
- bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le
- plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir
- s'accomplir les voeux ardens que nous formions pour le bonheur de
- notre patrie.»
-
-«Je suis payée.» La plume avait-elle, par mégarde, changé le sexe de son
-maître? Mais un homme eût pu dire à un autre homme: «Votre amitié
-honore,» il n'eût pas ajouté «et intéresse ma vie». Ceci est d'une
-femme. Et que, malgré le latin et la virilité de l'écriture, l'oeuvre
-fût d'une femme, cela était marqué dès le début des _Mémoires_.
-
- «Restée en France..., cachée dans un coin obscur de cette grande
- machine appelée tour à tour République, Empire, Royaume..., je
- pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune, si mes
- habitudes de très pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon
- titre de duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent plus
- qu'un point dans ma vie, un point si loin et si effacé que les rêves
- ont plus de consistance et de réalité.»
-
-L'ancien régime ne comptait pas en France autant de duchesses que n'en
-ont depuis faites nos gouvernements révolutionnaires, les grâces
-tarifées des chancelleries étrangères, et la badauderie des sociétés
-démocratiques à accepter la fausse monnaie de la noblesse. Une duchesse
-qui n'eût pas émigré était une rareté plus grande; une duchesse qui, en
-1817, fût encore «pauvre citoyenne» et ne participât, ni par elle, ni
-par les siens, aux «restaurations» accomplies par la royauté dans les
-emplois, les prérogatives et les fortunes de ses partisans, était une
-exception plus insolite encore: et cela, pensais-je, enfermait
-l'inconnue en cercles de plus en plus étroits. Un peu plus loin,
-racontant un séjour à Vigny, elle disait: «Je retrouve à Vigny tout ce
-qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude d'avoir été
-aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de quelques espérances
-dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes
-premiers jours; je vois la place où je causais avec elle, où je recevais
-ses leçons.» Vigny, depuis la fin du XVIe siècle, était aux Rohan. Dans
-les dernières années de l'ancien régime et sous la Révolution, il
-appartenait à Armande-Victoire-Josèphe de Rohan-Soubise, devenue par son
-mariage princesse de Rohan-Guéménée. Cette princesse, fort remarquable
-d'esprit et très liée avec le comte de Coigny resté veuf, s'était
-offerte à élever la fille de celui-ci. Cette fille était Aimée; Aimée,
-par son mariage, était devenue duchesse, elle n'émigra pas, elle ne
-reprit pas de rang à la Cour à la Restauration. Ces indices semblaient
-trahir le nom de l'auteur. L'auteur lui-même le livrait plus loin, comme
-enfoui au milieu de son texte, dans le récit d'une conversation avec M.
-de Talleyrand. «Il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux
-et, après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi en me
-disant: Madame de Coigny...» Ce nom se trouvait signé à chaque mot par
-l'écriture des _Mémoires_: entre ces pages et les lettres autographes
-d'Aimée, l'identité d'aspect est évidente. Qu'enfin ce manuscrit se
-trouvât dans la maison de Bérenger, rien de plus naturel. M. de
-Boisgelin, pour qui il avait été fait, avait une fille qu'il maria à un
-Bérenger[13]; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la succession de
-son père entra ainsi dans les archives de Sassenage.
-
- [13] Raymond-Gabriel de Bérenger, officier de cavalerie, aide de camp
- de Murat, puis officier d'ordonnance de Napoléon, mourut, le 30 août
- 1813, d'une blessure reçue à la bataille de Dresde.
-
-La plus imprévue des circonstances mettait donc en mes mains cette
-oeuvre que l'on croyait détruite.
-
-S'il eût été fâcheux qu'elle restât inconnue, les lecteurs en
-décideront. Mais comme ces _Mémoires_, suite de témoignages et
-d'opinions, doivent inspirer la même confiance que mérite le caractère
-d'Aimée, et comme ce caractère reçoit une clarté nouvelle de ces
-souvenirs, il ne faut pas séparer ce qu'elle dit de ce qu'elle fut. Au
-moment où celle dont on a tant parlé va parler elle-même, il est temps
-de la juger. Sa vie est une préface de son oeuvre. C'est ainsi que j'ai
-été amené à étudier à mon tour cette femme célèbre et mal connue.
-
-Il y a pour un historien deux joies: découvrir ce qu'ignorent les autres
-et renverser ce qu'ils croient savoir. Les familiers du coeur humain
-prétendent que de ces deux joies la plus délicieuse est la seconde.
-L'une et l'autre m'ont été données. Presque tous ceux qui se sont
-occupés d'Aimée sont inexacts: inexacts même sur les dates de sa
-naissance, de ses mariages, de son arrestation, de sa mise en liberté,
-tous événements constatés par pièces officielles et à propos desquels il
-suffisait de chercher pour trouver[14]. On reconnaît dans leur faire
-l'artifice grâce auquel trop d'historiens, semblables à certains
-marchands, donnent l'apparence du fini à des matières médiocres et
-médiocrement travaillées. Le goût du public pour le nouveau dirige, mais
-précipite, leurs recherches. Ont-ils mis la main sur quelque document,
-au lieu de le contrôler, de le compléter, d'étendre avec patience la
-certitude sur tout un sujet, ils veulent se faire un immédiat honneur de
-leur bonne fortune, et se servent du détail authentique qu'ils ont
-trouvé pour donner de l'autorité au reste, qu'ils inventent ou qu'ils
-copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte raison en
-ont-ils pris à l'aise avec les caprices du coeur. Aimée était un de ces
-riches à qui l'on prête: ils lui ont prêté parfois sans garantie aucune
-des accusations qu'ils avançaient, tant ils avaient confiance en sa
-mauvaise renommée, et leurs jugements ont été plus légers encore que ses
-moeurs. Ils ont introduit dans les livres le même oubli de conscience,
-la même intrépidité de soupçons qui, si souvent, dans la causerie
-mondaine, sacrifie, sans preuves, les réputations à la joie de médire et
-à la gloriole de paraître informé. Aimée de Coigny fut étrangère à
-plusieurs des intrigues qui ont fait sa légende, et celles de ses
-faiblesses, qui ne sont pas contestables, eurent un caractère moins
-méprisablement banal. Mais, de ces galanteries, il reste trop pour sa
-mémoire, il y eut trop pour son bonheur. Dire ce que sont ces
-amoureuses, de quel prix elles paient leurs triomphes, montrer l'envers
-de leur gloire, n'est pas la moindre vérité à servir par le récit de
-cette vie.
-
- [14] Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur mérite
- appartient à d'autres qu'à moi. Une fois tracé le plan des questions
- à résoudre, il a fallu demander les réponses à la bonne volonté de
- plusieurs personnes que je citerai avec les documents fournis par
- elles. Mais je tiens à nommer à part et tout d'abord M. Charles
- Baille. Je lui dois les plus importantes précisions sur la vie
- d'Aimée de Coigny, surtout la date de l'écrou à Saint-Lazare et de
- la mise en liberté. L'hommage que je rends à son art de découvrir et
- d'interroger les pièces historiques n'étonnera aucun érudit de
- Franche-Comté: là le mérite de M. Baille a depuis longtemps fait ses
- preuves. Une vie passée presque tout entière en province, l'intérêt
- local des travaux, et le dédain de toute réclame avaient longtemps
- enfermé cette réputation en des frontières trop étroites. Elle les a
- franchies et depuis quelques années le _Correspondant_, la _Revue
- Hebdomadaire_, la _Quinzaine_ et la _Revue de Paris_ font goûter au
- public la science, l'esprit et le style de ce lettré.
-
-
-III
-
-Les Franquetot de Coigny avaient d'abord été de robe. Au XVIIe siècle,
-ils prirent l'épée. La couronne de comte, puis celle de duc et le bâton
-de maréchal récompensèrent leur courage. On ne parvenait pas à ce rang
-dans la noblesse d'épée sans compter dans celle de cour. Là aussi, la
-faveur du prince avait assuré aux Coigny une importance croissante. Sous
-Louis XVI, la famille était représentée par deux frères. L'aîné vivait
-dans la société la plus intime de Marie-Antoinette. Madame Élisabeth
-avait pour chevalier d'honneur le second, qui fut le père d'Aimée. Elle
-naquit le 12 octobre 1769[15], au moment où l'aristocratie française, la
-plus brillante d'Europe, avait achevé de transformer ses vertus en
-élégances. Elle sembla éclore comme un tardif bouton de cette rose trop
-épanouie qui, déjà penchant sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses
-derniers parfums. Son intelligence fut précoce comme sa beauté, et non
-moins soignée que son corps. Les penseurs, les historiens, les
-philosophes français lui devinrent non seulement connus, mais chers,
-mais compagnons. Savoir le latin n'était pas pour les jeunes filles de
-son rang une rareté, mais elle le posséda jusqu'à la familiarité avec
-les maîtres de cette langue. Son temps lui apprit beaucoup de ce qu'il
-savait, il n'avait pu l'instruire de ce qu'il ignorait, et ce qu'il
-ignorait était le devoir.
-
- [15] M. de Lescure, dans _l'Amour sous la Terreur_, fait naître Aimée
- de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'année exacte, mais non le
- jour. La date complète se trouve dans l'acte baptistère inscrit le
- 13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch à Paris.
- L'hôtel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue
- Saint-Nicaise, et où naquit Aimée, était dans la circonscription de
- cette paroisse. Je dois communication de cet acte baptistère et de
- tous ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifié l'état
- civil d'Aimée de Coigny, à l'obligeance de M. Orville. Ces pièces
- avaient été déposées par Aimée de Coigny dans son château
- patrimonial de Mareuil-en-Brie, et oubliées là quand, en l'an X,
- elle vendit le domaine. Les premiers acquéreurs respectèrent ces
- archives. M. Orville, dernier acheteur de la terre, les a examinées
- et classées, comme il entretient le château, avec un affectueux et
- intelligent respect du passé.
-
-Cette aristocratie, destituée de ses fonctions utiles, oisive et riche,
-ne vivait que pour le plaisir. La foi, incommode aux passions et
-humiliante pour l'orgueil de l'esprit, était dédaignée, et, échappées à
-ce frein, les moeurs étaient libertines comme les pensées. La vertu de
-Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua à la cour la majesté du
-souverain. Dès l'enfance, Aimée, tout près d'elle, trouva cette école
-d'immoralité; la pudeur des regards et la sainteté de l'ignorance furent
-blessées en elle par des visions précoces du mal. A six ans, elle
-perdait sa mère[16]: la femme distinguée qui éleva l'enfant était, comme
-on disait alors, «l'amie» de son père. Un autre titre lui est donné dans
-la page où Aimée parle de Vigny. «Voilà les petits fossés que je
-trouvais si grands et le saule que mon père a planté au pied de la tour
-de sa maîtresse.» Si aristocrate soit-elle d'esprit et de naissance,
-comment la maîtresse du père apprendrait-elle à la fille la supériorité
-du devoir sur l'attrait? Une telle éducation était faite pour enseigner
-tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la dirige.
-
- [16] La comtesse de Coigny, née Anne-Joséphine-Michelle de Boissy,
- mourut à Paris, en l'hôtel de la rue Saint-Nicaise, le 23 octobre
- 1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour l'anatomie,
- jusqu'à emmener avec elle, quand elle voyageait, un squelette, et
- elle serait morte d'une piqûre qu'elle se serait faite en
- disséquant. Ceux qui aiment à suivre la persistance et les
- transformations des goûts héréditaires, sont libres d'attribuer à
- cet intérêt de la mère pour les squelettes, l'origine des curiosités
- de la fille pour les vivants. L'inventaire dressé à la mort de la
- comtesse donne à ceux qui se plaisent aux renseignements plus sûrs,
- sur la demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche à la
- fin du XVIIIe siècle, des détails curieux. Il est publié à la fin du
- présent volume.
-
-Il est vrai, l'éducation d'une fille n'est qu'une préface. Quand elle
-semble achevée, un dernier maître succède, le plus persuasif, assez
-puissant pour abolir l'oeuvre antérieure à lui et changer l'âme en
-prenant le coeur: c'est le mari. S'il est aimé, un mari peut faire aimer
-à sa femme tout ce qu'il aime, y compris la vertu. Mais il s'agissait
-bien de cela dans les alliances d'alors! L'époux et l'épouse étaient les
-personnages les moins consultés dans l'affaire menée par leurs familles,
-et, pourvu que le reste convînt, il allait de soi qu'ils se convinssent.
-Pour les Coigny, une alliance avec un Fleury, petit-neveu du cardinal et
-qui serait duc, était un beau parti. Pouvait-on le prendre trop vite?
-Ainsi Aimée épousa en 1784 un mari d'un mois plus jeune qu'elle et qui
-n'avait pas quinze ans[17]! Dans ce ménage de poupée, c'est la fillette
-qui est l'expérience et la raison. Avec un éveil hâtif de ses sens, la
-voilà du monde, elle devient un atome de cette brillante poussière qui
-danse dans un rayon de soleil.
-
- [17] Le mariage fut célébré le 5 décembre. Leurs Majestés et la
- famille royale signèrent au contrat. André-Hercules-Marie-Louis de
- Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, était fils du duc et de
- Claudine-Anne de Montmorency-Laval.
-
-Elle était à l'âge où l'on s'amuse de tout; elle joua à la vie. Elle se
-plut à la gaieté des autres, elle y ajouta la sienne, se trouvant deux
-fois libre de tout dire, et parce qu'elle était déjà femme, et parce
-qu'elle était encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace,
-l'imprévu et cette acidité de fruit vert qui plaît aux palais blasés.
-Versailles, bien qu'il n'eût plus de sérieux, avait encore de
-l'étiquette. Aimée n'y parut guère. Paris offrait aux fantaisies de ses
-allures un théâtre plus libre, et partout le même spectacle: l'universel
-et public rapprochement des hommes et des femmes par des attractions
-spontanées; le mariage déshabitué de défendre ses droits contre les
-caprices qui séparaient, avec un parti pris d'ignorance et de libertés
-réciproques, les époux. 1789 fut pour elle aussi la date où, sur la
-ruine des vieilles moeurs, commença la tentative de la liberté. Elle
-avait tout disposé pour goûter en une aventure beaucoup de plaisirs:
-elle voulut non seulement satisfaire sa passion, mais l'amuser,
-l'illustrer et l'accroître par le chagrin causé à d'autres. Elle se
-donna tout cela en se donnant à Lauzun.
-
-On distingue d'ordinaire la noblesse d'épée et la noblesse de robe. On y
-pourrait joindre la noblesse de jupes, celle qui faisait sa fortune par
-les femmes. Les Lauzun étaient la plus célèbre des familles illustres en
-cet art. Au Lauzun de la Grande Mademoiselle[18] avait succédé le Lauzun
-de toutes les dames, à la ville comme à la cour roi de la galanterie.
-Cette allure conquérante et rapide qui promettait à chaque femme si peu
-de son vainqueur, au lieu de les mettre en défiance contre un bien si
-partagé et si court, les rendait follement avides de ce qui était si
-disputé. Sa renommée lui permettait de changer le rôle des sexes dans ce
-que Montesquieu appelle «la muette prière». Ce sont les femmes qui la
-lui adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait à se défendre,
-inviolablement respectueux des laides. Il touchait d'ailleurs la
-quarantaine, et, à une femme dont le mari n'avait pas vingt ans, eût dû
-paraître presque vieux. Mais il avait gardé la séduction la plus
-irrésistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions semblait être
-la première, tant il donnait à chaque femme et avait l'impression qu'au
-moment où il la désirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il était
-un causeur d'une variété, d'une verve, d'une drôlerie sans pareilles.
-Après plus de trente ans, un roi, et qui se connaissait en esprit,
-gardait encore vivante l'impression de cette parole. En 1820, au moment
-où furent annoncés les _Mémoires_ de Lauzun, Louis XVIII, qui savait don
-Juan féroce comme la vanité et capable de soutenir, fût-ce par le
-mensonge, son renom d'irrésistible, redoutait des insinuations
-offensantes pour la mémoire de Marie-Antoinette. Il confiait cette
-inquiétude à Decazes et l'un de ces billets qu'il lui écrivait chaque
-jour, sur le ton d'un père à son fils, dit de Lauzun: «Il était
-impossible d'être plus amusant qu'il n'était: moi qui te parle, je
-serais resté vingt-quatre heures à l'écouter[19].»
-
- [18] Le premier Lauzun était un Nompard de Caumont. Ces Caumont
- avaient une baronie qui devint comté en 1570, et, par lettres de mai
- 1692, François de Caumont fut créé duc de Lauzun. Il mourut sans
- postérité en 1723 et le duché échut à sa nièce, Marie Baudron de
- Nogent, mariée à Charles-Armand Gontaut, duc de Biron. L'ami d'Aimée
- et de bien d'autres était Gontaut et portait le titre de Lauzun
- comme cadet. Ce fut son nom de galanterie. Il prit celui de Biron,
- dès qu'il en eut le droit, pour faire la guerre et mourir.
-
- [19] Cité par M. Ernest Daudet, dans son livre _Louis XVIII et le duc
- Decazes_. Plon, in-8º, 1899.
-
-Qui plaît aux princes n'est pas loin de plaire aux duchesses. Aimée fut
-délicieusement fière d'attirer cette manière de héros: elle était femme
-à lui renvoyer le volant des légèretés spirituelles. Ils s'étonnèrent,
-lui de trouver tant d'à-propos dans tant de jeunesse, elle tant de
-jeunesse dans tant de renommée, et leurs coquetteries se conquirent.
-
-Enfin, tout ce que Lauzun avait de coeur appartenait à une cousine
-d'Aimée, la marquise de Coigny, à la femme dont Marie-Antoinette disait:
-«Je suis la reine de Versailles, mais c'est elle qui est la reine de
-Paris.» Prendre le plus séduisant des hommes à la femme la plus à la
-mode, c'était triompher à la fois de l'un et l'autre sexe. Ce sont là de
-ces raisons auxquelles il faut beaucoup de raison pour ne pas se rendre,
-et il était difficile de débuter mieux dans le mal.
-
-On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun dans la discrétion
-passionnée d'un amour tout idéal. Une seule chose le donnerait à croire,
-c'est la constance de Lauzun pour cette femme: la fidélité d'un tel
-homme est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il accepta le jeûne avec
-la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il avait à Montrouge une de
-ces «folies» qui servaient aux rendez-vous et qu'Aimée, dans une lettre,
-appelle «mon pauvre Montrouge». Leurs rencontres n'y eurent aucune
-originalité.
-
-L'extraordinaire fut le sérieux du sentiment que la plus évaporée des
-femmes vouait au plus frivole des hommes. Lasse d'avoir jusque-là porté
-seule le poids de ses pensées et de ses actes, que, ni son père ni son
-mari n'ont dirigés ou soutenus, elle goûte le repos délicieux de confier
-non seulement son coeur, mais son intelligence et sa volonté. C'est une
-docilité qui cherche son joug. Rien jusqu'alors n'avait été plus
-étranger à la jeune duchesse que la politique. Lauzun est opposant, la
-voilà constitutionnelle. Elle dédaigne sa propre intelligence pour
-prendre par imitation celle de son héros. En quoi elle perd l'une sans
-acquérir l'autre, comme le prouvent ses lettres à son ami. Ce sont des
-idées de Lauzun qu'elle délaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle
-renchérit, rien de spontané ni de libre; de la lourdeur, de
-l'artificiel, de la prétention. Mais ce renoncement au moi dans une
-nature si originale, cette déférence poussée jusqu'à l'abdication dans
-une âme si indépendante, cette idolâtrie jusqu'au manque de goût dans un
-esprit si délicat, prouvent du moins sa sincérité à se donner tout
-entière.
-
-Il lui fallut mesurer aussitôt quel peu elle était à cet homme devenu
-tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse sans quitter la marquise, il
-n'a entendu ajouter qu'un caprice à une habitude. Quand on croit deux
-existences fondues en une, apprendre, et de l'être choisi, que le don du
-corps est sans importance, la confusion des âmes sans intérêt,
-invraisemblable la constance, quelle leçon d'amour! Tout ce qu'elle
-rêvait d'idéal dans le désordre est chimère, tout ce qui l'instruit la
-déprave. L'élève souffre d'abord de ces leçons: après deux ans, elle en
-profite.
-
-Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie la sépare alors
-de Lauzun. Soustraite à l'ascendant qui la réduisait à voir par les yeux
-et à penser par l'esprit d'autrui, elle redevient la plus jolie à
-admirer et la plus attrayante à entendre. Si elle ne trouve pas autour
-des braseros italiens le feu d'étincelles qu'est la conversation
-française, elle goûte à Rome d'autres joies. L'art, dont les
-chefs-d'oeuvre l'entourent, lui donne, au témoignage de madame
-Vigée-Lebrun, des émotions vraies et profondes. Mais, tandis qu'elle se
-passionnait pour les antiques, des vivants se passionnaient pour elle,
-et cette nouvelle querelle des anciens et des modernes finit par la
-victoire de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules, se sentir
-aimée est presque aimer. Lauzun était loin, ses leçons présentes, lord
-Malmesbury l'emporta. Et malgré que la confiance de la duchesse dans la
-solidité des liens illégitimes dût être fort amoindrie, et bien que
-Malmesbury ne fût pas, comme son prédécesseur, un grand artiste d'amour,
-mais eût surtout pour mérite sa jeunesse, ce fut aussitôt le même
-abandon de cette femme remarquable à une volonté étrangère, le même
-empressement à penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand
-seigneur, la révolution de la France contre l'aristocratie l'indigne
-plus encore que la révolte contre la royauté. C'en est fait, pour la
-duchesse, des sourires à l'égalité: elle n'est plus que grande dame,
-dédaigneuse du parti populaire. De ce respect envers la noblesse, la
-duchesse excepte son époux. Une grossesse survint, qui dut le surprendre
-plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il avait assez fait le mari, que
-le temps venait de faire le gentilhomme, c'est-à-dire d'émigrer. Avant
-son départ, il mit beaucoup d'élégance à rendre à la duchesse la seule
-liberté qu'elle n'eût pas prise et pour laquelle il lui fallût le
-concours de son époux. Il reconnut avoir diminué la fortune de sa femme,
-ne lui reprocha pas d'avoir accru sans lui la famille commune, et
-souscrivit à la séparation de biens[20]. Tout ainsi réglé, il rejoignit
-ses princes à Coblentz, et elle, à Londres, son lord.
-
- [20] Le 9 juin 1792, décision du tribunal de famille: «Attendu que les
- faits de dissipation continuelle articulés contre le sieur Fleury
- sont vrais d'après l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance
- personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de Fleury à
- la privation du revenu de ses propres biens, et que la communauté
- établie entre eux par leur contrat de mariage l'a été sous la foi
- d'une administration sage qui n'existe pas... décidons que la dame
- Fleury doit être séparée de biens d'avec le sieur son mari, en
- conséquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous est donné par
- la loi, à jouir et disposer de ses biens comme bon lui semblera, à
- la charge toutefois de ne pouvoir aliéner ses biens immeubles
- qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur de Fleury à
- payer à la dame son épouse la valeur de ses bijoux et diamants qu'il
- a vendus, avec les intérêts, suivant la loi, plus à lui rendre et
- restituer tout ce qu'il a aliéné ou reçu depuis leur mariage et qui
- a été stipulé propre en faveur de la dite dame...»--Archives de
- Mareuil.
-
-Soit survivance de sa première passion à travers son infidélité, soit
-vanité de suffire à plusieurs aventures et d'avoir des relais d'amour,
-elle n'avait pas rompu sa correspondance avec Lauzun, devenu le général
-Biron, et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succèdent de loin en
-loin comme des actes interruptifs de prescription. Tantôt il semble que,
-par des dégradations voulues de termes, elles fassent glisser tout
-doucement l'amour dans l'amitié, tantôt elles renouvellent les anciens
-serments, et, au lendemain de ses couches[21], Aimée dit plus que jamais
-à l'amant trompé qu'elle est sienne. La femme qui a commis sincère sa
-première faute en est à la duplicité, et c'est contre son corrupteur
-qu'elle la tourne. Mais à Londres se trouvait aussi la marquise de
-Coigny. Jacobine de coeur, elle s'est sauvée de Paris par peur des excès
-qu'elle approuve et pour aimer en sécurité la révolution. Elle aussi
-écrit à Lauzun des lettres, celles-là merveilles de tendresse fière,
-contenue, mais passionnée, et, lui excepté, de malice malveillante
-contre tout le monde. Contre Aimée, elle se contenta de dire à Lauzun la
-passion de Malmesbury, et l'accouchement à Londres, comme petites
-nouvelles données sans songer à mal: après quoi, elle se permettait la
-perfidie de la générosité et concluait: «Il lui faut pardonner, parce
-qu'il la faut aimer.»
-
- [21] L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de lui
- dans l'existence de sa mère.
-
-Bientôt l'infidèle est contrainte d'avouer elle-même tout à Lauzun. En
-janvier 1793, elle revient à Paris, Malmesbury l'accompagne, il est
-arrêté. La duchesse lui a parlé souvent de Biron comme d'un ami,
-Malmesbury n'a rien de plus pressé que d'écrire au général pour en
-réclamer la protection. Relâché avant même que sa demande fût parvenue à
-Biron, il raconte à Aimée la démarche toute simple pour lui, et si
-compromettante pour elle. Elle devait à Lauzun une explication, elle lui
-écrivit:
-
- «Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse plus sur la terre
- d'autres ressources qu'en moi et par conséquent en vous, et que la
- première menace du danger, qui me fait vous invoquer, apprenne votre
- nom à celui qui a besoin d'une grande confiance pour n'être pas
- jaloux? Je sais que vous avez dû recevoir un courrier très pressé et
- bien effrayé de quelqu'un actuellement près de moi, que je vous ai
- toujours laissé deviner sans positivement vous en parler. Il a été
- arrêté par un quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'étaient
- pas énoncés, quoique aucuns ne fussent probables, leur mystère
- l'effrayait. Il est sorti comme entré, c'est-à-dire sans raison
- expliquée, mais enfin il est sorti et c'est tout ce que j'en veux. Je
- lui sais gré de son impertinente fatuité d'avoir recours à vous, dans
- un moment de détresse, avec la persuasion de vous intéresser par votre
- commun sentiment. S'il s'est un peu targué du mien, ne vous en choquez
- pas plus que moi, mon ami, et ne vous fâchez pas si je suis fière
- qu'il veuille bien s'en vanter. C'est à l'espoir de vous revoir ici
- que j'attache l'idée d'un avenir heureux. Il m'est doux, mon ami, de
- rentrer souvent dans mon coeur. Vous y êtes toujours le plus
- constamment cher objet.»
-
-L'humiliante lettre, avec son style contourné comme pour envelopper
-d'ombre et reconnaître sans les dire les faits indéniables! Lettre moins
-humiliante encore par ses aveux que par ses coquetteries, par cette
-persévérance de la femme prise au piège à poursuivre la double intrigue.
-Mais, tandis qu'elle essayait de faire accepter par son premier amant le
-second, celui-ci prenait congé. Soit que Malmesbury comprît le ridicule
-où il s'était mis, en priant un rival de le réunir à la femme disputée,
-soit que, rendu sage par la prison, il jugeât l'heure venue de s'aimer
-lui-même en songeant à sa sûreté, il aspire, un siècle avant lord
-Salisbury, au «splendide isolement», et regagne Londres.
-
-Aimée semble indifférente à sa perte, et comme délivrée par son départ.
-Dans ce coeur qui a horreur du vide, Lauzun retrouve les droits de
-premier occupant. Le malheur est qu'elle lui revient quand elle a besoin
-de lui. La grossesse à cacher l'a tenue plusieurs mois hors de France:
-l'absence d'une grande dame à ce moment prend un air d'émigration. Aimée
-sent flotter autour d'elle la curiosité soupçonneuse des dénonciateurs.
-C'est alors qu'elle écrit coup sur coup sept ou huit lettres à Lauzun;
-elle caresse, mais elle demande. Elle rappelle leurs échanges de
-portraits et de lettres avant de dire: «Envoyez-moi une attestation
-comme quoi vous m'avez tenue cachée avec vous à Strasbourg pendant trois
-semaines, depuis la fin de septembre jusqu'au 15 octobre.» Elle ajoute:
-«Envoyez-moi aussi la permission de loger à Montrouge si la fantaisie
-m'en prend.» Si Biron déclare qu'elle a quitté Paris pour se rendre près
-de lui, il la déshonore comme femme, mais la consacre citoyenne. Et,
-contre les visites domiciliaires, quel asile meilleur que la maison d'un
-général patriote? Reste à gagner l'homme en réveillant ses désirs, en
-lui donnant à croire que, dans cette maison, elle attendra de nouveau
-«son plus tendre ami». C'est un marché où elle offre du plaisir contre
-de la sûreté. Ne se dit-elle pas que, pour se sauver, elle expose Biron,
-qu'une ci-devant compromet par ses lettres le général, que surtout une
-attestation fausse et faite en fraude des lois contre les émigrés peut
-le perdre: comment nommer un amour capable d'oublier les périls de ce
-qu'il aime? A-t-elle pensé à ces conséquences: comment nommer un amour
-capable de sacrifier ce qu'il aime?
-
-Lauzun n'est pas plus généreux. Si homme avait peu de droits à la
-constance des femmes et devait prendre légèrement les caprices du coeur,
-c'était bien ce roi des volages. Mais l'amour-propre des hommes à bonnes
-fortunes est ainsi fait que l'infidélité leur semble permise à eux
-seuls, et ces conquérants veulent régner à jamais sur les pays qu'ils
-ont une fois traversés. Quand Lauzun se sut remplacé, son dépit s'exhala
-en une lettre fort aigre à Aimée. Mais, quand elle parut revenir à lui
-et qu'il démêla le calcul, sa colère grandit encore. Il ne songe pas
-qu'elle lui a donné longtemps une affection désintéressée; que, dans les
-pauvres coeurs, les sentiments même vrais sont mêlés d'égoïsme; qu'une
-femme peut l'aimer encore tout en voulant profiter de lui; qu'elle est
-menacée, et qu'elle a peur. Il songe qu'elle veut faire de lui une dupe,
-tromper deux fois Lauzun! Son amour-propre blessé ne s'occupe que de
-soi. Or il se sait menacé lui-même, sous le badigeon de son civisme
-transparaît toujours son aristocratie, sa situation devient plus
-précaire à mesure que la politique devient plus violente, il a assez à
-faire de se sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de
-Montrouge, et laisse sans réponse les lettres qui les réclament. Telle
-est, après quatre ans, la laide fin de cette passion: commencée en
-folie, elle s'achève en égoïsme. Cet égoïsme a mis à nu chez la femme
-l'hypocrisie, chez l'homme la brutalité. Ils se sont, d'un dernier
-regard, méprisés l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien à se dire.
-
-Lauzun, d'ailleurs, allait éprouver bientôt qu'on ne rompt pas avec la
-démagogie aussi aisément qu'avec les duchesses. Arrêté, il n'obtint même
-pas d'être prisonnier dans sa maison de Montrouge, qu'il avait refusée à
-une amie. Et, le 1er janvier 1794, il mourait à quarante-six ans, avec
-cette lassitude de vivre que les heureux contre le devoir trouvent au
-fond de leurs plaisirs.
-
-
-IV
-
-Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux s'assurer le
-dévouement de l'amour, l'expérience eût été décisive. Tous deux
-l'avaient abandonnée au premier péril, elle restait seule. En des jours
-où les protecteurs devenaient si vite des suspects, elle commença à
-croire, elle aussi, que sa solitude était sa sûreté[22]. Maintenant il
-n'y avait plus que son mari à la compromettre: contre l'émigré elle
-invoqua et obtint le divorce[23]. Malgré ce gage donné à la Révolution,
-le 4 mars 1794, elle était arrêtée, conduite à Saint-Lazare[24]. Elle
-n'avait gagné à son divorce que d'être écrouée sous le nom de
-Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury.
-
- [22] Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le 18 mars
- 1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à Paris devant les
- administrateurs de police. Ils lui demandaient compte de son temps
- durant les mois où elle avait disparu. Elle affirma n'avoir pas
- quitté la France: son séjour en Angleterre fut escamoté en
- «différents petits voyages autour de Paris pour se promener». Et
- elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité dans sa rouerie
- que les administrateurs, «ne trouvant aucune preuve d'émigration
- contre la citoyenne, la renvoient en pleine liberté».--Archives de
- la police; registre des interrogatoires des émigrés du 9 mars 1793
- au 25 ventôse an II. F. 22 et 23.
-
- [23] «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité de
- Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République: Acte de
- divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et
- d'André-Hercules-Marie-Louis Rosset-Fleury... Les actes
- préliminaires sont une décision du tribunal de famille rendue
- exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième arrondissement de
- Paris, ce vingt-trois avril dernier, de laquelle il résulte que
- l'époux est émigré, et une citation aux termes de la loi...
- Antoine-Edme-Nazaire Jaquotot, officier public, a prononcé ce
- divorce en présence des témoins et de l'épouse qui a signé avec eux
- au registre.»--Archives de Mareuil.
-
- [24] M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou juillet
- 1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse en Italie,
- c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux ans. Les
- véritables dates sont fournies par la pièce suivante: «Convention
- nationale. Comité de sûreté générale et de surveillance de la
- Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an second de la République
- une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce mois du Comité de
- surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de sûreté générale arrête
- que la ci-devant nommée duchesse de Fleury qui a dû être conduite
- dans la maison d'arrêt dudit département ainsi que sa femme de
- chambre anglaise seront amenées dans la prison de la Force ou toute
- autre à Paris; sera quant au surplus l'arrêté du 14 suivi et
- exécuté. Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté
- générale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. Vu par le
- représentant du peuple dans les départements de Seine-et-Marne et de
- l'Yonne le 20 ventôse, an II de la République: Maure,
- l'aîné».--Archives de la police, arrestations, ordres de mandats,
- 7.406.
-
- La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres d'écrou
- tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire avaient
- été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le premier,
- qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul aujourd'hui; le
- second a disparu lors de la Commune, en 1871. Le mandat de transfert
- signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il, avoir été exécuté
- avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de Coigny être inscrit sur le
- registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique parce que l'arrêté du
- 14, transmis à Melun, fut visé seulement le 20 par le représentant
- Maure. Transporter la prisonnière de Melun à Paris, la conduire à la
- Force et peut-être comme on faisait alors, de prison en prison, en
- quête d'une place vide, n'était pas l'affaire d'un seul jour. Aimée
- dut être écrouée sur le second registre.
-
- En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la
- dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une
- écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une
- date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du
- registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises
- antérieurement, par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur
- cette liste est écrit: 26 ventôse, nº 886, Fleury Anna-Aimée
- Franquetot (femme).--Archives de la police. Registre d'écrou de la
- prison Saint-Lazare, 106-E.
-
-Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois son compagnon de
-captivité. Le chant de pitié que la prisonnière inspira au poète fut-il
-un aveu d'amour? En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort
-prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprévues qui, sans
-l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient, au hasard, fleurs
-soudaines et violentes de l'angoisse commune? C'était, au contraire, une
-ressemblance de nature, qui, s'ils se fussent rencontrés plus tôt, dans
-les derniers des jours tranquilles, aurait préparé l'entente de leurs
-coeurs. Chénier était un héritier de l'art antique et de la morale
-païenne. Belles comme le marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme
-les statues taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection
-impure des corps faits pour le désir. Et de même que, dans ses vers, la
-beauté achevée semblait une pudeur et étendait un voile d'innocence sur
-la volupté de ses inspirations, de même la jeune femme cachait ses
-audaces sous la grâce presque enfantine du visage et la trompeuse
-candeur des regards. En elle le génie de Chénier eût reconnu sa vivante
-image et, comme Prométhée, peut-être aimé la statue.
-
-Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri de liberté et de
-justice, Chénier était devenu un autre homme. Le poète uniquement
-soucieux jusque-là d'orner sa vie par l'art avait été surpris par la
-révélation de plus belles beautés. Son intelligence avait vu la
-stérilité de la joie apportée par les formes exquises aux voluptueux
-subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure la société
-humaine. Et quand, presque aussitôt, les sublimes promesses furent
-démenties par les actes des lâches et des scélérats, il devint une voix
-d'accusation et de colère contre ces voleurs d'idéal. Les chants de sa
-poésie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet abandon de sa
-gloire devint pour lui une autre gloire et plus rapide. A peine quelques
-lettrés connaissaient le poète, l'écrivain parut aussitôt le premier
-parmi les polémistes, et l'orateur assez puissant pour qu'on le comparât
-à Vergniaud[25]: tant la nature lui avait été prodigue des dons qu'elle
-lui prêtait pour si peu de jours, et tant il s'était lui-même donné à sa
-nouvelle oeuvre. L'héroïque transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la
-beauté antique, pour la France, patrie du droit immortel, ne redevint
-poète que le jour où, prisonnier, il n'eut plus ni presse, ni tribune.
-Alors, loin qu'il redemandât l'oubli de la défaite et des vainqueurs à
-ses inspirations anciennes, sa lyre même lui fut une dernière arme pour
-continuer le combat. Et quand l'amour dont il avait été le chantre
-sensuel lui apparut jusque dans la prison, il ne le reconnut pas. Ces
-galanteries lui prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces
-«honnêtes gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait périr. Leurs
-gestes de menuet dans la tempête, leurs rires dans la tragédie, leurs
-baisers, qui épuisaient en plaisir le temps dû aux haines et aux amours
-publics, furent sa dernière douleur. En ses satires inachevées il mit
-toute l'amertume de son désenchantement: il y partage ses justices entre
-les attentats des assassins et la légèreté des victimes. Son âme
-tragique n'était plus capable d'oublier son deuil pour une passion
-privée et fugitive. Il ne vit en Aimée que la statue de ce deuil, et il
-n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des larmes les plus
-touchantes contre la cruauté des bourreaux[26].
-
- [25] Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a
- écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à
- Vergniaud».
-
- [26] Les vers sur _la Jeune Captive_ furent pour la première fois
- publiés dans la _décade_ du 20 nivôse an III, quelques mois après la
- mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion attendit
- le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par quelques
- lignes du _Génie du christianisme_, la renommée d'André Chénier. Il
- cita précisément les vers de la _Jeune Captive_, et ils devinrent
- célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On parlait d'une
- Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve d'ordinaire si
- informé, nommait dans sa _Causerie_ du lundi 2 février 1857, la
- fille de la marquise, qui épousa le général Sébastiani. Pourtant la
- vérité avait été écrite depuis longtemps, dans l'_Encyclopédie de
- l'an VII_. L'ouvrage était de l'archéologue Millin, qui devint
- membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare avec
- André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les vers d'une note
- qui ne laissait de doute ni sur le moment où il en était devenu
- dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils avaient été faits.
- Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour madame de Montrond,
- par André Chénier pendant que nous étions ensemble dans la prison de
- Saint-Lazare sous le règne de Robespierre. J'ai le manuscrit de sa
- main.»
-
-Qu'il ait été cher à la _jeune captive_, il n'y a ni preuves ni
-vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse, il avait cet
-aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants,
-mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. Ses yeux vifs étaient
-petits, sa chevelure abondante et bouclée grossissait la masse de sa
-tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se continuait la
-grandeur de son front, comme si la pensée eût pris la place de la
-jeunesse, et les trente-deux ans qu'il avait à peine semblaient plus
-nombreux. Une femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid
-et très séduisant; mais c'est un mauvais début de séduction que la
-laideur. Et la duchesse de Fleury était d'autant moins portée à
-distinguer le charme derrière cette apparence qu'à ce moment un autre
-homme occupait son attention.
-
-Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare le jeune Mouret
-de Montrond; sur le registre d'écrou, son nom de Mouret fut inscrit à
-côté de celui de Franquetot[27]. Ce hasard le conduisait sur les pas
-d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit une femme et entre où
-elle entre. Cet air convenait au personnage. Il avait alors vingt-quatre
-ans, la plus jolie tournure, avec cette mauvaise réputation qui semble
-la plus enviable à nombre d'hommes et la plus intéressante à plus de
-femmes encore. L'assurance lui était si naturelle et il la garda si
-semblable à travers les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à
-le désigner comme «signe particulier», même sur ses passeports. L'un,
-daté de 1812, à côté du signalement ordinaire, porte, d'une autre main
-que celle de l'expéditionnaire: «Bel homme, à l'air avantageux». Ce
-passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont il était moins
-fier. Le petit doigt de sa main droite se continuait, divisant la paume
-de la main jusqu'au poignet. C'était un commencement de griffe, qu'il
-tenait gantée, comme Méphistophélès.
-
- [27] La liste de Labat porte: 26 ventôse, nº 885 Mouret Charles (ou
- François-Casimir).
-
-Envers une Marguerite qui n'était plus innocente, Méphistophélès se
-montra bon diable. Pour que le tentateur pût la perdre plus tard, il
-fallait d'abord la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril. La
-loi des suspects avait été si largement appliquée que toutes les prisons
-anciennes ou improvisées étaient pleines. Pour faire place aux nouveaux
-suspects, il fallait se débarrasser des anciens et, comme mettre en
-liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns paraissait le seul
-moyen de loger les autres. Mais encore, pour guillotiner, fallait-il un
-prétexte, et, contre la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de
-charges. C'est à ce moment que fut découvert le complot des prisons: les
-complots sont en tout temps la ressource des gouvernements embarrassés.
-Les suspects devaient être irrités de leur captivité par provision et
-souhaiter la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colères
-et ces espérances un attentat contre la République. Pour recueillir les
-propos dont on avait besoin, les provoquer, les suppléer au besoin, on
-mêla aux suspects des hommes qui semblaient des prisonniers et étaient
-des agents. A Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce métier.
-Aucun d'eux n'était français. Le principal, Jaubert, acteur belge, avait
-trouvé là le seul rôle pour lequel il fût doué, le rôle de traître. Il
-le jouait à dessein assez mal pour que les prisonniers devinassent son
-vrai personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs,
-ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il traitait avec eux de leur
-radiation, tout prêt à reconnaître l'innocence de qui la lui prouvait en
-bonnes pièces. Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un autre.
-Ces nouvelles victimes étaient sollicitées de se disculper au même prix,
-et ces marchandages successifs réduisaient la liste à ceux qui, trop
-fiers ou trop pauvres, semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et,
-malgré la hâte des terroristes, il prenait le temps de faire et de
-défaire, car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était de
-moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort.
-
-Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un homme résolu à vivre,
-et il n'aurait pas cru sauver toute sa vie s'il avait laissé périr
-Aimée. Il sut qu'elle et lui figuraient sur la liste. Cent louis, dont
-il négocia le versement à Jaubert, firent rayer les deux noms[28]. Celui
-de Chénier était inscrit et resta.
-
- [28] Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais entra
- à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans ses
- Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans
- doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux
- jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à
- l'échafaud, grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet
- de prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune
- des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en
- apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser
- des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux
- avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne
- périssaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils
- accomplissaient leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait,
- on les courtisait. J'avais à peine franchi le premier guichet,
- lorsque je rencontrai sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par
- l'éclat de quelques sujets passablement scandaleux et dont les
- aventures ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha
- de moi sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce
- salutaire avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez
- bien.» (T. I, pp. 107-108.)
-
- En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une histoire
- des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait appel «à
- tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la vengeance pour
- obtenir tous renseignements de nature à mettre au jour le vaste
- tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution». Un travail
- sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur Jaubert qui jugea
- l'occasion bonne pour donner le change sur son personnage. Après
- avoir raconté comme sérieuses son arrestation et sa captivité, il
- écrivait: «Telle était notre situation lorsque le commissaire des
- administrations civile, police et tribunaux, est venu à
- Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés
- Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un membre
- de la commission populaire qui venait interroger les détenus; tous
- les coeurs étaient livrés à l'espérance, chacun de nous croyait
- entendre le cri de la vérité et démontrer que son arrestation était
- l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit aussi
- appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux citoyens qui
- m'étaient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole me dit: «Je
- sais que tu es un bon patriote, je connais ta probité, j'espère que
- tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre du Comité
- de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrêt les ennemis
- de la Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier. Il me
- demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion tramé
- à Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait existé, il
- aurait été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance des
- patriotes qui étaient dans cette maison.--«Voici les listes des
- conspirateurs qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les noms.
- Je vis avec frémissement plusieurs de mes amis notés sur ces listes
- et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer contre
- leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au risque de me
- compromettre, je pris la défense de ceux que je connaissais avec
- assez de chaleur pour les faire rayer.
-
- Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me rendis
- dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur rendis
- compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de Manini, des
- listes que j'avais vues et de la défense hardie que j'avais osé
- prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez heureux de faire
- rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer: les citoyens
- Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin de réputation,
- Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien
- constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa
- fille.»--_Tableau des Prisons de Paris_, t. I, pp. 164-168.
-
- Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec Jaubert et
- la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent attestées, lors
- du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine Lamongière,
- juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le commentateur
- d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite. J'ajoute que,
- désireux de retrouver le texte de cette déposition, j'ai fait faire
- des recherches aux Archives: une lettre de M. le Directeur des
- Archives m'a appris que le document n'existe ni dans la série W
- (Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F (Comité de Sûreté
- Générale). J'ignore donc où M. Becq de Fouquières a recueilli cette
- déposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse en cet écrivain que
- s'il affirme avoir vu la pièce il l'a vue.
-
-Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité, semblent rapprochés ici
-pour montrer l'infériorité du génie sur l'intrigue dans la tactique de
-la vie. Tandis que l'un achète les bourreaux, l'autre ne songe qu'à les
-juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre ne s'occupe
-qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience contre le mal triomphant,
-et c'est pour envoyer à son père ses vers écrits sur des bandes de toile
-qu'il corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans cesse la
-liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles troubler ses pensées
-et ne veut rien enlever par un inutile effort de salut à la dignité de
-sa fin: il a toutes les maladresses d'une grande âme. Tandis que, pour
-l'un, s'intéresser à une femme, c'est entrer dans sa familiarité, la
-distraire, la servir et se faire de tout un moyen de plaire; l'autre
-s'intéresse à elle sans qu'il tente rien pour l'occuper de lui; il ne
-quitte pas à sa vue l'ombre de l'arbre que, dans le triste préau, il
-préfère et qui étend sur ses méditations une solitude respectée par les
-prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle pour elle, et,
-sans lui demander rien dans le présent, il lui donne l'avenir. Il est un
-des condamnés qui périssent le 8 thermidor, la veille du jour où la mort
-de Robespierre allait tuer la Terreur elle-même. Et, quand il disparaît,
-cette femme ne se doute pas du présent qu'il lui laisse, elle ne sent
-pas sa propre vie diminuée de cette perte. Les exécutions où il a péri
-la rendent seulement consciente du danger auquel elle échappe, et le
-sort tragique d'André n'accroît en elle que l'intelligence du service
-rendu par Montrond.
-
-
-V
-
-La gratitude d'une jeune femme envers un homme jeune et beau prend
-aisément un autre nom, et l'on est un peu excusée de perdre la tête pour
-qui l'a empêchée de tomber. Le 9 thermidor ne les avait délivrés tous
-deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que deux mois plus
-tard[29]. Cette prolongation de captivité, qui ménageait un rendez-vous
-perpétuel à Montrond près d'Aimée, était pour lui la plus heureuse des
-chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine, il vit la
-possibilité de conduire l'aventure au mariage. Pour un petit gentilhomme
-de Franche-Comté, c'était un gain inespéré de s'attacher à une grande
-famille et à une grande fortune. Pour Aimée, au contraire, ce mariage
-était une déchéance. Son divorce d'avec le duc de Fleury n'était
-jusque-là qu'une mesure conservatrice de ses biens et protectrice de sa
-personne. Si peu religieuse que fût l'aristocratie, il était dans ses
-moeurs de violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter une
-seconde union alors que le duc de Fleury n'était pas mort, c'était pour
-la duchesse perdre, outre son titre et son rang, cette considération
-distincte de l'estime, mais inséparable des convenances sociales,
-qu'elle avait obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la main,
-eût satisfait son amour sans changer sa condition. Mais changer de
-condition par l'amour était le but de Montrond. Curieux renversement des
-rôles, c'est la femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est l'homme,
-et quel homme! qui tient à donner à sa passion la solidité d'un contrat.
-
- [29] Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois et
- trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la
- formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention
- Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel,
- Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre
- Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du
- Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.--_Archives
- de la Police_. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242.
-
-Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire une sottise, car elle
-la fit. Quatre mois après sa sortie de prison, elle consentit à ce
-mariage. De nouveau et plus complètement elle se donnait toute à la
-ferveur de son amour et préférait à tous les avantages la joie d'obéir à
-l'homme en qui elle cherchait un maître[30].
-
- [30] Extrait du registre des actes de mariage de la commune de
- Boulogne, département de Paris:
-
- L'an troisième de la République française, une et indivisible, le 9
- pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit
- Boulogne,
-
- A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la commune,
- le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de vingt-six ans,
- fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et Angélique-Marie
- Arlus, ses père et mère, de la commune de Delaceux, département du
- Doubs,
-
- Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans et demi,
- fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel
- Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle femme divorcée de
- André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant l'acte qui m'a été
- présenté en date du sept mai mil sept cent quatre-vingt-treize, an
- deuxième, rendu exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième
- arrondissement de Paris, le vingt-trois avril de la même année,
- duquel il résulte que l'époux est émigré.--Archives de Mareuil.
-
-Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes ses leçons, lui
-enseigna que la fidélité à l'ordre ancien, dont toutes les institutions
-gisaient à terre, était inintelligence; que leur destruction avait à la
-fois affranchi et isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la
-sagesse, dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société
-future, était de garder tout son dévouement à soi-même et à son plaisir.
-
-C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée et sacrifiée
-pour le triomphe d'intérêts publics, la nature humaine reprenait partout
-son équilibre dans l'égoïsme. Les républicains vainqueurs voulaient
-jouir du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates aspiraient à
-une paix qui sauvât quelques restes de leur fortune personnelle. Égale
-était leur hâte d'oublier, ceux-là leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs,
-dans le plaisir, et ainsi ils devenaient nécessaires les uns aux autres.
-Les anciens nobles avaient besoin des révolutionnaires pour obtenir
-grâce comme émigrés, restitutions comme propriétaires, accès comme
-parents pauvres aux fêtes que pouvaient seuls donner les parvenus de la
-Révolution, accapareurs de l'argent, des belles demeures, des objets
-d'art, des accessoires indispensables à la vie mondaine. Et ces parvenus
-avaient besoin de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la
-grâce, la simplicité élégante, la transmutation de la richesse en luxe.
-Une société nouvelle se forma par le mélange des deux classes. Même aux
-jours où la République proscrivait la politesse comme un crime
-d'incivisme, quelques étrangères, attachées au monde ancien par leur
-naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie ou par leur
-curiosité, avaient commencé ce mélange. La plus illustre était madame de
-Staël; les plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attachées par
-le sang à la Maison de Savoie[31] et par le choix à la Révolution,
-n'avaient pas quitté Paris, même pendant la Terreur. L'éclat que leur
-origine donnait à leurs opinions, leur familiarité avec les chefs
-populaires avaient assuré à ces étrangères le privilège d'entretenir, au
-milieu du silence, un murmure de conversation. Par les portes
-discrètement entr'ouvertes quelques Françaises d'égale naissance et
-demeurées à Paris avaient été heureuses de rentrer dans la vie de
-société: telles la princesse de Vaudemont et la vicomtesse de Laval.
-Cette société grandit avec la sécurité qui, sous le Directoire, venait
-de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille à madame de Staël,
-il avait dû à madame de Laval des plaisirs moins fades que la
-reconnaissance[32]. Dans cette compagnie, où il était heureux de
-retrouver l'éducation de l'ancien régime, il introduisit les plus
-distingués parmi les hommes du régime nouveau. De ce centre où la vie
-resta simple, avec la seule élégance des manières et le seul luxe de
-l'esprit, la société mondaine allait s'étendre en cercles de plus en
-plus vastes jusqu'aux fêtes officielles, où tout était dorure, spectacle
-et foule.
-
- [31] Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu
- faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles
- fussent de très bonne maison.
-
- [32] Aimée de Coigny, dans ses _Mémoires_, dit de madame de Laval:
- «Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie, actuellement
- son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire
- sur lui.»
-
-Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté et l'amitié lui
-ouvraient les demeures de la vicomtesse de Laval et de la princesse de
-Vaudemont. Elle soutint à son avantage l'examen de celui qui était le
-grand juge du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est
-sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, qui
-redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la fois ombre et force,
-suivre, soutenir, lancer la danseuse, et donner plus d'ailes aux
-envolées de sa compagne: moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle
-reprend haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on tolère son
-talent dont la perfection est d'être discret. M. de Montrond était
-l'homme fait pour jouer ce personnage. Nul n'était moins encombrant.
-S'il aimait à se mêler aux acteurs de la comédie humaine, c'était non
-pour leur disputer la scène, mais pour voir de plus près tous les
-mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait le silence qui aide à mieux
-observer, le rompait par des mots désenchantés, aigus, ironiques, mais
-rares, comme s'il dédaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il
-se montrait aristocrate, il ne forçait jamais sa veine pour fournir plus
-d'esprit qu'il ne lui en venait. Et cette philosophie imperturbablement
-contemptrice de la nature humaine, et cette persévérance à trouver un
-amusement dans la laideur, et cette discrétion à apprendre aux autres le
-peu de cas qu'il faisait d'eux, et cette conformité entre son mépris de
-tout et son absence de toute ambition, lui composaient une figure. C'est
-ainsi que, lui aussi, avait réussi même auprès de M. de Talleyrand.
-Leurs scepticismes s'étaient attirés. Dans la différence de leurs
-conditions, ils se sentaient de même nature, leur intelligence aimait
-l'insensibilité de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une
-gageure, cherchait lequel des deux était le moins dupe du genre humain.
-
-Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société qui survivait
-encore en France, si le monde révolutionnaire se para d'elle, fier du
-gage qu'elle lui avait donné par son mariage irréligieux, si Montrond
-eut sa part de ce succès, que devenait dans le succès le bonheur?
-
-L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui, pour rester des
-mérites, doivent apparaître de loin en loin. La prétention à n'être dupe
-de rien est elle-même une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend
-incapable de croire à rien de désintéressé, de noble, et, vue de près,
-fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise. Avoir tant sacrifié à
-un homme, satisfaite pourvu qu'il reconnût en cette largesse la preuve
-d'un entier amour, et se trouver unie à un négateur des générosités et
-des dévouements, qui s'estime de n'estimer personne et a assez affaire
-de s'aimer, était, pour une femme, de toutes les déceptions, la moins
-attendue et la plus cruelle. Quand elle eut achevé son voyage de noces,
-le vrai, l'important, le redoutable, celui que chacun des époux fait
-dans l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour davantage,
-l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle finit par prendre en
-horreur cette humeur égale dont nulle émotion ne troublait jamais
-l'équilibre, ces jolis mots qui assassinaient élégamment le respect,
-l'estime, la confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre
-plaisir qu'à la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît rire son
-esprit de ce qui faisait pleurer son coeur.
-
-
-VI
-
-Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues plus de
-cinq années, obstinée à espérer encore. Mais, le jour où elle n'eut plus
-de doutes sur sa méprise, cette femme mal gardée par le devoir devait
-chercher une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les
-entraînements de coeur plus de logique et moins de hasard qu'on ne
-croit, si un homme avait chance de lui plaire, c'était le moins
-semblable à son mari.
-
-Or, en même temps que Montrond décourageait Aimée, le Directoire avait
-lassé la France, et la même loi des contrastes venait de triompher dans
-le régime nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement collectif,
-la corruption des hommes publics, l'incapacité de la démagogie, les
-excès de la tribune, trouvaient pour terme le geste impérieux et bref
-d'un soldat. La Constitution accordait, il est vrai, à la liberté, des
-avocats d'office. Mais, en écrasant sous le nom de Tribuns ces hommes
-qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple, obtenaient seulement
-licence de plaidoirie en faveur des franchises publiques devant un corps
-législatif choisi par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la
-plus discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions
-créées pour le travail silencieux et rapide, ce monopole du bavardage
-aux tribuns n'allait pas sans un peu de ridicule, et semblait calculé
-pour le leur donner.
-
-Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à entretenir, par la
-vie de salon, le goût de la controverse, redoutaient la main autoritaire
-de Bonaparte. En vain, leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer
-au plus fort: la société dont il avait été l'arbitre persévérait, avec
-madame de Staël, à vouloir un gouvernement d'opinion. M. de Montrond
-suivait M. de Talleyrand, Aimée de Coigny resta aux côtés de madame de
-Staël. Il y avait une certaine grandeur à réclamer contre le génie les
-droits de la raison, à défendre, malgré un peuple fier d'obéir, la
-souveraineté nationale. L'abandon même où se trouvait le droit de tous,
-qui n'intéressait presque plus personne, et le péril de ces obstinés,
-assez hardis pour contredire la toute-puissance du maître, donnaient aux
-tribuns opposants un air de courage et de magnanimité. Dans les salons,
-on prodiguait à ces survivants du régime parlementaire l'empressement
-flatteur et les faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force
-d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes mondains.
-
-Au nombre de ces tribuns était Garat[33], de cette dynastie qui
-fournissait des acteurs au théâtre et à la politique. Le tribun chantait
-d'une belle voix la liberté, comme son frère, le grand Garat, les
-romances. Si sa renommée n'était pas égale, il avait pourtant son
-public, et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la bruyante
-indépendance irritait le Premier Consul[34]. C'est sur ce Mailla Garat
-que s'égara le choix d'Aimée.
-
- [33] La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci
- était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque.
- Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux
- soeurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint
- prêtre et une de ses soeurs religieuse. Pour lui, avocat, député
- important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous la
- Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain du
- 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique par le retour
- des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824, royaliste et
- chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était, pour ne pas
- périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et voguait
- satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang. Mais
- lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut
- ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi
- de l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il
- n'espéra plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas
- d'enfants.
-
- Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis membre de
- l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils, Pierre,
- Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort en 1823, fut
- le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune qu'à sa voix et
- à ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais Mailla, né
- en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et quand, à
- trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:
-
- Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
- C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
-
- Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation.
- La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, que son
- ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur des Archives,
- lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la politique fit de lui
- un secrétaire général à la préfecture de la Gironde; la politique le
- destitua au retour des Bourbons. Quand il n'eut plus de protecteur,
- il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux son oisiveté jusqu'à sa
- mort, en 1837.
-
- Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand celui-ci
- eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme secrétaire
- et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut
- cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins de
- talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle
- Joseph et obtint une perception à Vaugirard.
-
- Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus
- de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au
- milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout
- privilège est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui,
- de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la
- clientèle des hommes publics.
-
- [34] Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour devant
- le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait
- répondu:--Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et chez
- Mailla Garat.»--_Mémoires sur le Consulat_, Paris, 1826, p. 34.
-
-Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, avouée,
-admise, la plus maritale des situations illégitimes. Sans doute fut pour
-quelque chose dans les coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un
-homme à une femme, de voler un amour connu[35]; c'était l'espèce de
-larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut pas suffi pour
-qu'elle agréât «ce petit homme à l'air chafouin[36]». Mais, obsédée par
-la laideur morale d'un bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui
-proscrivait toute émotion comme une inintelligence, elle en était venue
-à croire que la plus enviable beauté de l'homme était: croire, aimer, se
-dévouer. Garat, qui avait sans cesse à la bouche l'intérêt général, les
-droits du peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant d'une
-grande cause, une manière de héros. Elle cherchait une âme, elle ne
-regarda pas au corps où cette âme s'était logée.
-
- [35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée
- aurait mise dans sa mauvaise action:
-
- «Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de
- Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à
- rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir
- concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse,
- impatientée par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme.
- Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez
- madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son
- écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun,
- ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire.
- Après son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet
- descendit à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire
- renvoyer à la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de
- Mailla qu'on pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de
- l'écritoire excitait la curiosité de madame de Condorcet, elle y
- céda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possédait ce coeur
- qu'elle croyait tout à elle.»--_Souvenirs_ de la baronne de Vaudey,
- p. 10.
-
- [36] _Souvenirs de la baronne de Vaudey_.
-
-Cette psychologie semble superflue au récent biographe du chanteur
-Garat. M. Paul Lafond, persuadé que la nature ne prépare pas de si loin
-les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il,
-était irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à se
-défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne louée en commun
-avec mesdames de Bellegarde, elle présenta son vainqueur à ses amies, il
-amena son frère: ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât
-d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que Aimée se consolât du
-chanteur avec le tribun. Cela est fort simple, même trop. M. Paul Lafond
-affirme, mais il n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain
-un soupçon qui serait une présomption de preuve, pas même du grand Garat
-un billet, ne fût-ce qu'une preuve de présomption. Rien n'est pas assez.
-Et comme, tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison deux
-années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation l'enterre plus
-jeune de deux ans qu'elle ne fut prise par la mort; comme, tantôt, un
-peu tardif, il ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès
-1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la prend pour la
-marquise de Coigny, quand il déclare écrits pour elle les Mémoires de
-Lauzun, on a droit de croire que, s'il a confondu les deux cousines, il
-a pu mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est qu'un
-écho incertain de quelque vantardise orale où se trompait elle-même
-l'incommensurable vanité du chanteur, il suffit de répondre: «Chansons
-que tout cela.»
-
-Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aimée apportait,
-dans cette nouvelle tentative, la même vocation d'obéissance, le même
-besoin de se rendre semblable à celui qu'elle aime. Orléaniste avec
-Lauzun, aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, la voici
-républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas un caprice de vanité ou
-de désoeuvrement qui la livre à un petit-maître; comme, conduite à une
-même faiblesse par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par son
-dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme qu'elle croit estimer,
-elle semble aller au désordre avec une âme neuve. Elle apporte à se
-perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments que ni
-son éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes
-fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime où Montrond tenait
-l'espèce humaine le préparait à ne subir l'infidélité ni comme une
-surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos
-passions calment nos passions; il était trop joueur pour être
-importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux «beaux yeux de
-la cassette», où il puisait souvent, et Aimée se laissait ruiner,
-indifférente à la fortune. Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je
-suis ta vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir à un
-autre, elle voulut, pour être tout entière au nouvel élu de son coeur,
-rompre le reste du lien qui l'attachait à Montrond. Le divorce fut
-prononcé[37], et c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait
-désormais courir les hasards du coeur.
-
- [37] M. de Lescure, dans son livre _l'Amour sous la Terreur_, écrit
- qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre,
- et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à dos et pour
- y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, à peine
- échappées à la mort, partissent pour un pays en guerre avec la
- France, cherchassent le risque d'être au retour pris comme émigrés;
- le séjour de l'Angleterre avait trop desservi Aimée pour qu'elle dût
- être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois,
- mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aimée accomplit les
- premières formalités pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal,
- an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est présenté
- quoique sommé», et «sur la réquisition expresse de la dame
- Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité
- d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage qui a eu lieu
- entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel Montrond et
- dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.»
-
-Quand le mariage a cessé d'être la transformation de l'amour en devoir
-par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats de fidélité
-temporaire passés devant une autorité tout humaine sont vides de respect
-et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point à s'engager
-envers un tiers à aimer: cela ne regarde que deux personnes. Et comme
-elles ne sont pas maîtresses de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de
-vivre, il leur suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses.
-Aimée de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union libre. Mais
-c'était si peu avec une arrière-pensée de se reprendre, ou de cacher son
-intrigue, qu'elle alla habiter avec lui. Elle montre plus que jamais
-cette audace des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire
-quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au moment où elle
-refuse de se lier, elle n'hésite pas à se compromettre. Elle ne veut pas
-fixer son avenir par des engagements définitifs, elle l'enchaîne par des
-actes irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre. Par son
-mariage avec Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort
-par son commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute
-situation régulière, et se déclasse au moment où le Consulat restaurait
-dans les moeurs, sinon la vertu, au moins la décence.
-
-L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu de
-tout? Elle comptait s'associer à la vie d'un grand citoyen, soutenir le
-combattant de la liberté contre le despotisme: elle est à peine la
-compagne de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul avec les
-principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande que son mérite. Simple
-déclamateur, il a emprunté les idées et voudrait plagier la forme de
-Rousseau, le grand maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour
-où il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de la politique,
-c'en est fait de son unique talent; il n'est plus qu'un acteur sans
-théâtre et, après quelques jours, personne que lui ne gémit sur son
-silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à
-l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra plus près l'un
-de l'autre! Mais comment, si près, ne pas se juger? Mailla est peuple,
-montagnard basque, devenu robin, il sait les lois qu'on apprend dans les
-écoles, il ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une
-tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout extérieures du
-savoir-vivre, rendent discrets les défauts, visibles les mérites,
-inspirent les qualités dont elles enseignent les apparences, et
-contribuent tant au charme de la vie intime. Aimée subit de Garat les
-vulgarités, le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation
-donne aux qualités même. Elle semble une statuette de Sèvres aux mains
-d'un rustre: non seulement les violences, mais les caresses brutales de
-ces doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. Tel
-qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est assez, et elle accepte
-joyeusement la vie des couples gênés, emprunte, hypothèque[38] pour son
-faux ménage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin
-que de fidélité. Son illogisme veut une vie régulière dans le désordre;
-elle fait, comme tant d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle,
-ont été réveillées si rudement par l'inconstance masculine. Elle a
-trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres liens, Mailla s'en tient
-aux chaînes légères. Il la trompe, ou elle le croit. Elle se plaint,
-défend ses droits avec jalousie, il défend sa liberté avec emportement,
-elle s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la Martine de
-Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour une duchesse qui avait eu
-son tabouret à Versailles, toutes les délicatesses du luxe à Paris, et
-partout les hommages des maîtres en l'art de plaire!
-
- [38] Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par Montrond.
- Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours
- après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié du 21 germinal, an
- X, à la communauté de biens, qui avait existé entre elle et
- Montrond, «la dite communauté lui étant plus onéreuse que
- profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de
- Mareuil.
-
-Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le compagnon avait
-su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait commencé avec le
-moins de vices, avec le plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus
-d'être l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand homme:
-qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et l'alliance des
-enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée à Mailla Garat, il reste
-seulement, avec le souci de trouver les ressources nécessaires à la
-durée de l'existence commune, les ardeurs lascives qui désormais la
-remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que l'humiliation fût
-complète, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle qui s'obstina à
-le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à
-le pleurer.
-
-Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la triste
-expérience, et résolut de tromper par l'activité de son intelligence la
-viduité de son coeur.
-
-L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire. Napoléon
-n'avait laissé d'asile à la liberté que les oeuvres d'imagination, et
-les lettres elles-mêmes, sans influence sur la politique, en
-subissaient, comme tous les arts, le prestige. Elle avait remis en
-honneur Sparte, Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait ressuscité
-les vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la voulait
-égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains d'ailleurs, plus
-encore que les sénateurs et les tribuns, semblaient vieux et non
-antiques: c'est surtout à l'imagination que le souci d'imiter est
-redoutable. Il enlevait toute spontanéité, tout naturel à leur effort
-pour donner aux pensées de leur temps et de leur race un air romain ou
-grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne gâtent que les oeuvres
-écrites, destinées au public, et où les lettrés mettent leur honneur.
-Quand ils oublient la postérité et se reposent de leurs oeuvres dans la
-conversation, l'esprit français, sous toutes les écoles et malgré elles,
-garde sa grâce, son goût, sa mesure, son indépendance et la malice ailée
-de ses traits. Ainsi les mêmes auteurs dont les vers et la prose ont la
-même pauvreté solennelle et représentent dans la littérature le style
-empire, dès qu'ils déposaient la plume redevenaient Français,
-c'est-à-dire aimables et brillants. Aimée entra en relations avec les
-plus connus d'entre eux. A ces hommes d'esprit elle apporta le sien, qui
-n'était inférieur à celui de personne, et sa renommée s'établit vite
-parmi ces faiseurs de réputations. L'aptitude de son intelligence à
-entrer dans les goûts de ceux avec qui elle vivait lui inspira sa
-première tentative de devenir auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman
-dans sa vie, elle en tira un de son imagination, et écrivit _Alvar_. Je
-n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait édité qu'à vingt-cinq
-exemplaires. Si son pied fin laissa voir un bout de bas bleu, on ne
-pouvait mettre dans le geste plus de réserve. Et cette indifférence de
-grande dame pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur
-de notoriété banale qui, aujourd'hui, révèle des goûts de parvenues en
-tant de femmes fières de leur race.
-
-Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé de renommée, et
-comme si l'on ne pouvait avoir le goût des lettres sans l'envie de se
-faire valoir par elles, ses biographes n'ont pas voulu croire à cette
-trêve où le coeur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit. Obsédés
-par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis la lassitude ni le repos
-de son coeur. L'unité du caractère dans leur héroïne exigeait
-l'ininterruption de ses faiblesses. Ils ont dans sa retraite éventé une
-ruse, cru que son amour de la littérature avait été son amour de
-certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de l'admiration,
-elle n'en a jamais fait mystère. Que cette admiration ne fût pas méritée
-par le talent, c'est l'avis d'aujourd'hui, ce n'était pas l'avis
-d'alors: et, heureusement pour les honnêtes femmes qui s'enthousiasment
-d'oeuvres médiocres, les preuves de mauvais goût ne sont pas des preuves
-de mauvaises moeurs. D'ailleurs, Lemercier méritait l'attachement par
-son caractère, et le caractère, à soixante-dix ans, n'inspire plus
-d'amour. Lemercier n'était pas seulement vieux, mais infirme, à demi
-paralysé, à peine la moitié d'un homme, et elle n'était pas femme à
-s'éprendre d'un buste. Étienne de Jouy, au contraire, était un galantin
-fort capable de compromettre les femmes: son succès auprès de la nôtre
-paraît sûr à M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une lettre de 1813,
-qu'elle signe Aimée, où elle supprime «monsieur» et rend compte de ses
-démarches faites en faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie
-française; plus une seconde lettre où elle lui rappelle «les bons
-moments qu'ils ont passés ensemble». Que le passé de cette femme ne
-rendît pas invraisemblable une aventure, soit: mais la mauvaise
-réputation ne prouve rien, précisément parce qu'elle prouverait trop.
-Les indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité de ce
-caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires dans une lettre ne
-peut-elle révéler une camaraderie aussi bien qu'une passion, et la
-passion, chez Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente
-accorde son patronage à un candidat à l'Académie, est-ce une preuve
-qu'elle n'ait plus rien à lui refuser? Les bons moments ne sont-ils que
-d'une sorte? Pour laisser à une femme spirituelle et instruite, un
-souvenir agréable, faut-il que les conversations aient été criminelles?
-Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora l'avilissement qui
-change la faiblesse en perversité, et, sauf au début de ses désordres,
-elle ne tenta jamais de mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la
-femme d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813, au moment où les
-témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise de Jouy, elle vivait
-sous l'influence d'un autre, qu'elle-même va nommer. Ainsi les
-biographes ont eu à la fois tort et raison. Ils se sont trompés sur la
-personne pour laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du coeur; mais
-ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où était ce coeur de garder
-longtemps sa solitude.
-
-
-VII
-
-Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons en 1789, avait été
-entraîné dans l'émigration par la solidarité de la race et des armes, et
-ramené par sa raison en France dès le Consulat. C'était, en 1812, un
-homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence ouverte, d'un
-noble caractère. Aimée célèbre ces mérites dans les _Mémoires_ écrits
-pour lui, et, si l'on baisse un peu la note de l'éloge, la note est
-juste. Entre ces deux personnes, l'unique lien dont Aimée parle et
-s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amitié. Je ne voudrais
-pas suivre l'exemple des écrivains que j'ai repris d'avoir cru au mal
-sans preuves, et la preuve est pénible qu'on cherche dans les aveux
-d'une femme, pour établir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente de
-lire les _Mémoires_: cette amitié se plaît aux caresses des mots, et
-l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre elle et lui, l'intimité est
-assez grande pour qu'à toute heure du jour elle puisse aller chez lui,
-ou lui l'attendre chez elle, comme si leurs deux logis étaient communs;
-parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le château de Vigny,
-où tous deux demeurent seuls jusqu'à trois mois. Or, l'ancien capitaine
-de dragons est marié à une femme laide[39] et ne se pique d'être fidèle
-qu'à son roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le dire, la femme est
-le plus voluptueusement désirable, en la plénitude de son fruit mûr. Cet
-épanouissement, proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins
-tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et l'occasion
-habite sous son toit. Il me semble que le lecteur dit: «La cause est
-entendue.» Mais si, par cette nouvelle affection, elle sortit encore du
-devoir, Aimée rentrait du moins dans son monde, et cette fois la
-faiblesse n'était pas avilie par le choix du complice.
-
- [39] Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803, à l'appui
- des candidatures au titre de chambellan honoraire, se trouve
- celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu du
- cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé
- mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de 35 000
- livres de rente et attend une fortune considérable de sa belle-mère
- qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un homme aimable
- et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a qu'une fille, est
- extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»--_Archives
- nationales_. Minutes des décrets. AF. IV 1773.
-
-M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète, distrait ou
-embarrasse la vie, mais ne la remplit pas. Sans emploi sous l'Empire, il
-avait plus de temps pour penser. La fidélité à ses princes, l'amour de
-son pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa cause, lui
-inspiraient le désir d'un autre régime. Et cette préoccupation devint
-chez lui trop profonde et constante pour que la confidence n'en fût pas
-faite à Aimée de Coigny.
-
-En cette circonstance encore apparut l'aptitude de cette femme à
-accepter les pensées de ceux qu'elle aimait. Sans disputer avec M. de
-Boisgelin, sinon pour lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle,
-elle se rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement de
-complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette collaboration
-qu'elle avait en vain cherchée jusque-là, elle se montra zélée, active,
-ingénieuse, persévérante; elle servit le dessein de son ami autant et
-plus qu'il le servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence,
-qu'inspirait la fidélité du coeur, survivant à l'action, Aimée écrivit
-pour lui le récit de ce commun effort. Telle fut l'origine, tel est le
-sujet des _Mémoires_.
-
-Dans ces _Mémoires_, ce dont elle parle le moins, c'est de sa vie. Peu
-de femmes avaient autant à dire, si elle avait voulu se raconter. Elle
-ne fait à son passé que deux allusions. Au moment de sa rupture avec
-Mailla Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de Vaudemont, «où
-j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus d'un genre». On ne saurait
-mettre plus de discrétion dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se
-définit: «une femme ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne
-bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et étant
-restée seule au monde, ou à peu près». Qu'«à peu près» est un joli
-euphémisme, et que la langue française est une belle langue, pour cacher
-tant de choses en si peu de mots!
-
-L'amoureuse prend la parole en témoin d'une oeuvre politique. Elle donne
-au passage quelques détails sur la société littéraire où elle a
-fréquenté. Mais elle ne raconte avec suite que sa collaboration d'un
-instant à l'histoire de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout
-dire.
-
-Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste, sont la
-première originalité des _Mémoires_. Pourquoi tant de secret sur ses
-expériences amoureuses? N'éprouvant pas le remords des actes, elle ne
-devrait pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient.
-Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui les amis d'hier sans
-devenir moins précieuse pour lui. Sa propre intelligence, à contempler
-ensemble, enlaidies l'une par l'autre et mortes, ses aventures, éprouve
-un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait successif et
-vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience dernière qu'elle a faite
-avec M. de Boisgelin l'a éclairée sur l'infériorité de toutes les
-autres. Dans ses précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec
-chacun de ses compagnons, occupée que d'elle et de lui, sacrifiant tout
-à deux personnes et réduisant la vie à la communion de deux égoïsmes.
-Avec Boisgelin, elle a, pour la première fois, senti une solidarité
-entre sa vie personnelle et la vie générale, entre son action et
-l'intérêt de tous. C'est, dans sa carrière agitée, le seul instant dont
-elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y complaît, pourquoi elle raconte
-dans tous leurs détails les événements. Elle ne se lasse pas de fournir
-ces preuves qu'elle a voulu le bien, et, après plusieurs années, la
-satisfaction de cet effort vibre encore dans l'enthousiasme du récit.
-«Mon âme réunie à celle d'une noble créature se sentait relevée et
-remise en sa place.» Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul
-tourment de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne
-révèlent à cette femme qu'il y ait une diminution de la dignité dans le
-vagabondage des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame
-elle-même la déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit
-l'inutilité de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle
-comprend que, pour se «relever» et «se remettre en sa place», il lui
-fallait vivre hors et au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de
-son coeur par du dévouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon
-que ni les passions des sens, solitude où chaque être n'aime que sa
-propre chair, ni les passions du coeur, prison où deux êtres s'enferment
-pour être l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette
-prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie générale,
-travailler d'un effort désintéressé au bien commun, est des bonheurs le
-plus durable, le moins décevant, le plus nécessaire? Qu'est cette
-intelligence du bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir
-reconnue par une voluptueuse?
-
-
-VIII
-
-Ces _mémoires_ de femme commencent par une philosophie de la Révolution
-française. Ils décrivent le cycle des causes et des conséquences qui
-devaient, après moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille
-chassée pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un peuple aux
-curiosités qui attendent les petites aventures d'une vie. La trace d'un
-pas léger s'efface d'elle-même sur le sable soulevé par la tempête:
-c'est dans cette tempête qu'Aimée de Coigny s'abrite contre les regards.
-
-L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous une forme plus
-sincère, plus désintéressée, plus méritoire. Nos guerres civiles avaient
-atteint la fortune, détruit les privilèges, pris la liberté, menacé la
-vie de cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se souvenir à
-travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas à ce qu'elle a souffert
-de la Révolution; elle songe à ce que la France souffrait de l'ancien
-régime. «Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre
-aux caprices d'une maîtresse ou même d'un maître, elle a refusé de payer
-de son travail, de ses privations et de son sang les guerres dont le
-motif et l'issue lui étaient étrangers;... elle n'a plus voulu dépendre
-que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les existences à
-porter en commun le fardeau des charges publiques... C'est pourquoi
-l'indulgence est entrée dans mon coeur, et les plus coupables excès ne
-m'ont paru que les exagérations de la chose vraiment utile et désirée.»
-Non seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité des
-Français contre l'ordre ancien les a «poussés à le détruire avant de
-savoir celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un état
-qui leur était odieux les a fait courir à son extrémité opposée». A son
-tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la
-populace devait finir par une réaction d'unité, de gloire, d'ordre et de
-silence. Mais le dominateur qui a tout réduit en obéissance ne sait pas
-commander à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire qui a été
-couronné; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau l'épée du
-général. Les cercles de plus en plus vastes où elle étend la conquête et
-la spoliation des peuples préparent l'alliance de tous contre
-l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que nul génie ne
-la pourra combler, une revanche où chaque nation dépouillée exercera à
-son tour ses représailles sur la terre de France: le démembrement de la
-patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que
-la France espérait guérir en détruisant l'ancien régime durent toujours;
-ils se sont aggravés au point de compromettre, outre les droits
-individuels, l'existence nationale, et la réforme voulue en 1789 reste
-plus que jamais inaccomplie et nécessaire.
-
-Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, contre le géant
-Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David obscur; à
-ne pas sourire, lorsque, à l'heure où Napoléon achevait par l'invasion
-de la Russie la conquête du continent, commence le récit de la guerre
-déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon.
-
- «Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le
- monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que
- ferons-nous du héros vaincu? Et, supposé que la France, dans laquelle
- vous et moi sommes nés, soit, par la suite, la seule qui nous reste,
- que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une fois
- rentrés dans leur petit patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres
- frontières sont le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place
- pour signer «Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire;
- nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître du monde...
- dépouillé, bien que restant maître du pays qui faisait l'orgueil de
- Louis XIV.--Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour
- maître; renonçons à lui et à l'Empire.--Il ne peut être ici question
- d'un Président, ni de Congrès comme aux États-Unis... Toutes les
- utopies qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi les
- places publiques pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où
- l'espace est immense, le peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt
- commun n'est divisé ni par les amours-propres, ni par les souvenirs.
- Ici, il faut un gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les
- lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme soit
- monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement où la
- discussion soit confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt; que la
- représentation repose sur la propriété; et que cette propriété, plus
- considérable dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance de ses
- membres, dont les titres et les droits doivent être héréditaires.
- Qu'on parte de partout à toute heure, j'y consens, pour arriver à ce
- grand but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée par de
- grands services, et par une grande fortune, qui rend bien plus
- sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, sujet
- peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté doit
- être le résultat, on établira un trône héréditaire où sera placée une
- famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la suprême
- puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne soit pas
- dérisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du talent
- ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première
- place.--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?--Je
- ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit
- substitué à Napoléon le Grand.»
-
-Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver en
-1852, et donnait contre «le règne d'un enfant de deux ans» la raison
-décisive. Napoléon fût-il écarté, si l'Empire est maintenu l'influence
-passe à une féodalité de grands vassaux, hommes de guerre,
-d'administration ou de cour, dotés en revenus ou domaines étrangers, et
-qui, sous le nom d'un enfant, régneraient en France.
-
- «Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les
- services sont fondés sur les grandes aventures des batailles,
- craignent de reculer dans leur position particulière à chaque déroute,
- comme ils ont avancé à chaque triomphe; car nos grands, que la défaite
- ruine et menace de ridicules métamorphoses, espèces d'êtres
- fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte, duc ou
- roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal, comme si,
- par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir.
- Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France,
- pourrait s'écrier:--Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos
- lois nous restent, nous sommes tous chez nous et Français? Joachim le
- roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste;
- peut-être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; le
- prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier
- l'ingénieur, Lefebvre le soldat aux gardes, Maret le commis. Ils
- voudront ravoir ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et,
- comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts
- pour l'acquérir.--Peut-être ces considérations-là, lui dis-je,
- pourront-elles décider à appeler M. le Duc d'Orléans... Quand une fois
- j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais fait,
- j'ajoutai:--Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez?--Non certes,
- me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la
- révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille du roi légitime
- et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le
- repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose: c'est une
- partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une des
- bases; mais M. le Duc d'Orléans n'est qu'un homme, qui ne mérite pas
- le trône par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en
- mémoire des crimes de son père.--Mais enfin, repris-je avec
- impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler que le Roi que
- vous demandez, afin de terminer les mouvements révolutionnaires, est
- si blessé par la Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit
- l'avoir en horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils
- ont la puissance, voudront retourner la roue révolutionnaire dans
- l'autre sens, et, écrasant en toute justice et en conscience ceux qui
- ont écrasé, ils détruiront la race vivante. Est-ce comme cela que vous
- entendez le repos et la paix?...--Mon Dieu, me dit M. de Boisgelin,
- que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque apparence si,
- dans un moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes se
- prosternait aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne en
- se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de
- ses vengeances, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité, ni
- de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans
- laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, et
- d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une place assignée,
- légale et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais
- serait loin d'être le tout. Je demande que la représentation française
- se compose de deux Chambres et du trône, et que sur ce trône, au lieu
- d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel, comme
- vous l'avez bien observé, notre nation, idolâtre des qualités
- personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le
- gros Monsieur, puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous
- ceux de sa race par ordre de primogéniture: attendu que je ne connais
- rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre
- numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect
- pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par
- ébranler».
-
-«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le défenseur du droit
-historique, et c'était en effet du nouveau que ce royalisme où il y
-avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le monarque.
-Les problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un fort petit nombre
-de royalistes. Ce n'était pas la moins funeste conséquence de la royauté
-absolue que d'avoir désappris à la noblesse, autrefois si hardie, le
-courage intellectuel, comme si le souci de l'intérêt public eût été une
-usurpation sur le droit du prince. Le zèle ne brûlait plus qu'en encens.
-M. de Boisgelin voulut se concerter avec les principaux du parti: «MM.
-Édouard de Fitz-James et Mathieu de Montmorency désiraient comme lui
-revoir les Bourbons en France, mais avaient moins combiné les moyens de
-les maintenir.» La plupart des gentilshommes réduisaient leur rôle à
-ramener le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme ils
-n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de gagner
-l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'eût rien ajouté au
-droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rétablir leur
-maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, et tout leur
-espoir était de dissimuler, à la faveur d'une surprise, leur petit
-nombre par leur énergie. Ils s'étaient, pour cette action, organisés çà
-et là par petits groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de
-leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié facilitaient
-leur recrutement et leurs mots d'ordre, l'honneur les protégeait contre
-les trahisons, une discipline acceptée pour le combat satisfaisait leur
-goût traditionnel des armes, le complot amusait d'un mystère héroïque
-l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup exposer, puisque leur
-devoir était d'attendre le signal de princes prudents. La certitude
-qu'une armée de volontaires fût prête à se lever sur un signe faisait
-goûter aux prétendants jusque dans l'exil la joie du pouvoir, et
-l'hommage d'une confiance qui s'en remettait de tout à eux les rassurait
-pour l'avenir. Les princes préfèrent les sujets qui obéissent à ceux qui
-pensent.
-
-M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation, «des forces
-qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu qu'il n'existait ni plan,
-ni chef», vit clairement combien peu la royauté avait à espérer des
-royalistes. Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les Bourbons, ni
-pour la liberté légale, avant le jour où une partie des serviteurs
-jusque-là fidèles à l'Empire apporteraient à la cause royale leur
-expérience du sentiment national et leur lassitude du despotisme. M. de
-Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme de qui il fallait
-d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir dans la défection du
-prince de Bénévent, devina dans le grand dignitaire de l'Empire le
-restaurateur de la royauté, consentit que l'évêque marié bénît les
-secondes noces de la monarchie très chrétienne et de la France, Et, s'il
-avait mis tant de soin à convaincre madame de Coigny, c'était pour
-atteindre, par elle, M. de Talleyrand.
-
-
-X
-
-M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il n'eût pas voulu
-rester en faveur, était alors en disgrâce, et rendu, par la dispense de
-servir, à la liberté de juger. S'il avait dit que la parole est donnée à
-l'homme pour déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire connaître
-sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme donnait l'impression
-que, seul peut-être des ouvriers employés par le maître, il osait voir
-les erreurs du génie. Ce n'est pas dans le caractère qu'était sa
-fermeté, mais dans son intelligence. Les prodiges de nos armes avaient
-déconcerté sans le détruire son instinct de la mesure, son goût des
-succès raisonnables: il n'avait pas cessé de désirer pour la France une
-primauté compatible avec l'équilibre et l'indépendance de l'Europe.
-Habitué à servir tous les gouvernements, à les quitter à l'heure où ils
-menaçaient ruine, grandi par la disgrâce comme s'il eût prévu tous les
-malheurs auxquels il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait le
-plus prêt à désespérer de l'Empire, le plus apte à grouper un parti par
-ses relations et son habileté, le plus persuasif par son seul exemple.
-Car les hommes connus pour leur fidélité au succès apportent une grande
-force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de confiance et, ainsi, en
-même temps qu'ils pressentent la fortune, ils la décident.
-
-Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand pour que ses
-visites semblassent naturelles: cet ambassadeur féminin trouvait son
-immunité dans son sexe, qui lui permettait des audaces, des
-indiscrétions et des retraites interdites à un homme. Elle commença ses
-reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la Grande Armée
-s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine à obtenir que le Prince «en
-tête à tête», s'exprime avec sévérité de l'Empereur. «Cherchant à tirer
-parti pour notre projet de l'intimité qui existait entre moi et M. de
-Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer seule avec lui
-le matin une heure ou deux, mais je n'osais parler d'avenir. Souvent,
-après m'avoir montré en homme d'État les maux que l'Empereur causait à
-la France, je m'écriais:--Mais, monsieur, en savez-vous le remède?
-pouvez-vous le trouver? existe-t-il?... Il n'écoulait point ma question
-ou éludait d'y répondre.» Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait
-lui-même. Tandis que ce gazouillement politique de jolies lèvres
-murmurait près de lui, il prêtait l'oreille au bruit d'armées qui
-faisait trembler la terre à l'Orient. Certain que la lutte devait se
-terminer par l'écrasement de «l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais
-aussi que le génie pouvait suspendre le cours logique des choses, il ne
-voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance sur les revers de
-l'Empereur. Un jour enfin, il se déclare: c'est à l'éloquence de deux
-faits qu'il se rend. La conspiration de Mallet et la retraite de la
-Grande Armée prouvent que le maître n'est invulnérable, ni au dehors, ni
-au dedans.
-
- «Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le moyen!--C'est bien
- mon avis, lui répondis-je vivement.--Cet homme-ci, continua-t-il, ne
- vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de
- force contre la Révolution est passé, les idées dont il pouvait seul
- distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger, et il serait
- fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit l'égalité, c'est bon; mais
- il faut que la liberté nous reste, il nous faut des lois: avec lui,
- c'est impossible. Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de
- vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques autres; moi, je
- pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour cela. Il faut ranimer
- dans leur esprit les pensées de leur jeunesse, c'est une puissance.
- Leur amour pour la liberté peut renaître.--L'espérez-vous? lui
- dis-je.--Pas beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.»
-
-Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste sur son trône», et
-l'on apprend son retour imprévu aux Tuileries.
-
- Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes,
- Grenouilles de gagner leurs retraites profondes.
-
-Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent lointains: il
-demande des armées, la France les donne, déjà il les organise, et sa
-présence ôte aux Français les plus déterminés la veille l'espoir de
-résister. Madame de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois
-mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin ne confie son plan
-qu'à une personne, il est vrai la plus considérable et la plus
-nécessaire à gagner. Il rédige en forme de lettre un Mémoire pour le
-Roi, expose «les chances de retour que pourrait avoir la famille des
-Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant
-présentement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu
-qu'avaient porté ses ancêtres... Les détails donnés étaient positifs, et
-le Mémoire un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme et de
-courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la pourra dater d'une défaite
-décisive pour «l'usurpateur», et que la chance d'un avènement prochain
-rendra utiles à Monsieur les sacrifices de principes.
-
-Cependant, après quelques succès stériles, la retraite de nos armées se
-continuait de Russie en Allemagne. Napoléon n'était plus seulement
-vaincu par la nature, mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie
-douloureuse suivi, bientôt précédé par les défections, et se trouvait
-seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir, par le combat de
-Hanau, la France où l'invasion le poursuit. Ces malheurs avaient rendu
-la parole au Corps législatif. Il ne refusait pas des soldats, mais
-réclamait des garanties pour le repos à venir. Le mot de liberté,
-soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin de 1812, était, avant la fin
-de 1813, dit tout haut par la Chambre à l'Empereur même. Et, quand il
-quitta Paris pour commencer la campagne de 1814, madame de Coigny
-recommença ses visites à M. de Talleyrand.
-
- «Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête. Chaque
- personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait dire: Je
- vous ai devancé, c'est moi qui l'ai pour chef.
-
- »Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des
- ennemis en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de
- voir la paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le
- sceptre d'un guerrier battu.--Mais il ne faut pas y rester, me
- dit-il.--A la bonne heure! lui répondis-je, mais que
- faire?--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.--Pas autre chose?
- m'écriai-je.--Il ne peut être question que de la régence, me dit-il en
- baissant les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas
- être contrarié... J'osai le contrarier, car le temps était précieux.»
-
-Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments, le prince
-passe par les mêmes étapes qu'elle avait parcourues elle-même, se rabat
-de la régence sur le compromis orléaniste; où elle, répétant M. de
-Boisgelin, montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si près du
-dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure la royauté,
-une branche gourmande au tronc séculaire; où l'homme d'État propose les
-remèdes de bonne femme, où la femme le ramène à la cure efficace de la
-Révolution.
-
- «Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de
- tableaux, et après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi
- levant les bras en me disant:--Madame de Coigny, je veux bien du Roi,
- mais... Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au
- cou, je lui dis:--Eh bien! monsieur de Talleyrand, vous sauvez la
- liberté de notre pauvre pays en lui donnant le seul moyen pour lui
- d'être heureux avec un gros roi faible qui sera bien forcé de donner
- et d'exécuter de bonnes lois... Il rit de mon genre d'enthousiasme,
- puis il me dit:--Oui je le veux bien, mais il faut vous faire
- connaître comment je suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais
- encore assez bien avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque
- chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup de ma conduite.
- Mais son frère ne me connaît pas du tout: je ne veux pas, je vous
- l'avoue, au lieu d'un remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à
- me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir à lui et...--J'en ai, lui
- dis-je en l'interrompant. M. de Boisgelin est en correspondance avec
- lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée.
- Voulez-vous la voir?--Oui, certes, venez demain me l'apporter, je
- meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez vivement.
-
- »Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai
- au moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le
- plus pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où
- M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: «Il est à
- nous, il veut lire votre lettre au Roi.» Rien n'égala le transport de
- joie de Bruno.
-
- »Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très fort le
- paragraphe dans lequel il était question de M. de Talleyrand.
- L'explication abrégée, quoique générale, de sa conduite, sa haute
- position politique et l'impossibilité que, sans lui, le Roi pût jamais
- parvenir au trône, tout cela fut tracé d'une main assez habile. Le
- lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans mon
- sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à coucher que, fermant la
- porte avec précaution, M. de Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et
- lisons.» Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il
- commença à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait en
- s'interrompant: «C'est cela: à merveille! C'est parfait! C'est
- expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
- regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut
- encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la recommença plus
- lentement, pesant et approuvant tous les termes; ensuite il me
- dit:--Je veux garder cela et le _serrer_.--Mais cela va vous
- compromettre inutilement.--Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de
- suspicion, celui-là me plaît... J'exigeai cependant qu'il le brûlât,
- et, allumant une bougie à un reste de feu presque éteint qui était
- dans l'âtre, il tortilla le papier en l'approchant de la bougie, le
- jeta enflammé dans la cheminée et croisa dessus la pelle et la
- pincette pour empêcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau.
- «On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un
- secret bien secrètement.»
-
- »Après cette petite opération, M. de Talleyrand se retourna de mon
- côté et me dit:--Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci,
- et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin
- entretienne cette correspondance, et, nous, travaillons à délivrer le
- pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens de savoir assez exactement ce
- qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus,
- par lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur accepte ou non
- des propositions de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de
- son manque de foi à tous les engagements qu'il avait pris pour régner
- sur les Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore les mots
- _nation_, _droits du peuple_; il s'agit de marcher, et l'expérience a
- resserré en de justes bornes l'expression de ces mots-là... Je revins
- chez moi enchantée et jamais M. de Boisgelin n'a goûté une joie plus
- pure.»
-
-Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un fil à
-l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent à sa main attentive et
-encore immobile: il lui suffit d'être rattaché à tout ce qui devient
-possible. Vous rappelez-vous, dans _Guerre et Paix_, Kutusow? Il est à
-Borodino: de tous côtés lui parviennent les nouvelles, partout on
-demande ses instructions, ses secours, sa présence. Lui ne décide, ni
-n'apparaît, ni ne se meut. Il laisse mûrir la bataille. Tandis qu'on
-attend ses ordres, il attend les ordres de la fortune, il sait n'être
-que le premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement qu'elle
-apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes les mène où il la suit. De
-même Talleyrand, pour se décider lui-même, veut connaître les desseins
-définitifs des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et de
-Napoléon, qui tantôt résigné à traiter, tantôt ardent à combattre, ne
-semble pas d'accord avec lui-même. Le Congrès de Châtillon apporta cette
-clarté décisive. L'entente de l'Europe s'était formée: pour obtenir la
-paix, la France devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789. Si un
-Français ne pouvait anéantir, par son consentement à une telle paix,
-toutes les conquêtes de la Révolution, c'était le chef couronné de cette
-révolution, et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien
-retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui contre la nature à
-la France, mais des frontières naturelles gagnées par les généraux de la
-République sur l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de
-Napoléon à régner sur le vieux sol acquis par l'ancienne royauté? Une
-telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même, ne pouvait être signée que
-par la famille absente de l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui
-devait vaincre ou disparaître. Talleyrand juge l'avenir fixé. Il ne se
-contente plus de recevoir madame de Coigny, il se rend chez elle.
-
- «Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:--Il serait
- nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et sérieuse.
- Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau. Son petit
- succès lui tourne la tête, et il parle de retourner à Vienne. Si la
- paix qu'on est encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est
- perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il nous tire
- d'affaire... Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des
- lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la
- tribune pour dénoncer Napoléon, en disant qu'ayant été élu Empereur
- aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est annulé et il est
- déclaré perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le Sénat,
- ensuite, se constitue en assemblée nationale; qu'il envoie aux députés
- l'ordre de s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur mandat
- comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie
- constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui indiquent
- clairement les libertés du peuple et prendront le nom de charte ou de
- lois constitutionnelles, comme on voudra. Alors qu'il appelle le frère
- de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce voeu
- en faisant ouvrir des registres où chaque citoyen sera invité à écrire
- son nom; qu'il fasse un appel aux armées et qu'il envoie une
- députation aux princes coalisés pour leur faire part de cet événement
- en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les préliminaires
- de la paix. Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme
- patriotique et faire les plus belles phrases du monde sans danger,
- c'est là ce qu'il faut répéter souvent. Cette persuasion peut encore
- faire des héros. Qu'on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais
- qui, ces patriarches de révolution qui savaient si bien démolir les
- trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, _liberté_. S'ils les
- prononcent, nous sommes sauvés. Je vais faire, de mon côté, ce que je
- pourrai pour leur faire sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un
- véritable contrat entre le monarque et le peuple.»
-
-Par la collaboration de nos malheurs éclatants et de son activité
-invisible, le plan qu'il traçait à la fin de février devenait de
-l'histoire au commencement d'avril.
-
-
-X
-
-Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain encore ait,
-comme le premier souffle du vent sur la voile pendante, vaincu l'inertie
-et orienté le scepticisme de Talleyrand, par suite décidé de la
-Restauration, telle est la plus nouvelle des anecdotes racontées par ces
-Souvenirs. C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été composés, et
-c'est la précision du détail qui donne un intérêt à leur témoignage.
-L'origine minuscule qu'ils attribuent à un grand événement n'est pas un
-motif de les suspecter. Car, s'il y a une logique des affaires humaines,
-si la philosophie de l'histoire découvre leurs enchaînements et admire
-dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable, une exacte proportion
-n'existe pas entre chacune des circonstances qui se succèdent.
-L'histoire est ordre, parce que rien d'important et de durable ne
-modifie l'existence des sociétés sans être justifié en raison. L'usage
-que les hommes font de leur libre arbitre entraîne des conséquences
-nécessaires, et elles s'imposent à eux malgré eux: c'est cette loi de
-morale et d'équité qu'on appelle la force des choses, quand on ne la
-veut pas nommer la force de Dieu. Mais cette force qui domine le monde
-ne s'y établit pas d'elle-même et toute seule. Pour ouvrir passage aux
-conséquences les plus inévitables et les plus prêtes il faut des
-incidents, gestes de l'homme, et ils peuvent être capricieux, imprévus,
-illogiques, légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi la marque de
-son inconsistance dans l'oeuvre d'ordre à laquelle il collabore. Si bien
-qu'à examiner pourquoi les choses se suivent, on satisfait la raison, et
-qu'à voir comment elles surviennent, on la déconcerte. Le monde paraît
-obéir à des lois promulguées par des hasards.
-
-Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit périr sous leurs
-forces coalisées, et, comme il représente le droit de la Révolution, sa
-chute fera la place aux représentants du droit traditionnel: ces
-conséquences préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la part
-de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles frappent à la
-porte de l'histoire, le moindre incident la leur ouvrira, fût-ce par les
-mains les plus indifférentes à la morale et à la justice. Et le retour
-de la monarchie très chrétienne a pu avoir pour occasion la rencontre
-d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au gouvernement légitime,
-avec un évêque passé à l'incrédulité, un noble passé à la Révolution, un
-républicain passé à l'Empire et qui voit avantage à se contredire une
-fois de plus: voilà la collaboration de l'infirmité humaine aux actes
-nécessaires de l'histoire.
-
-De cette infirmité les _Mémoires_ apportent une autre et plus importante
-preuve. S'ils ont une valeur historique, c'est de bien mettre en lumière
-les desseins des hommes qui préparèrent la Restauration. Les
-conversations de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les confidences
-des deux partis qui se coalisèrent pour ramener Louis XVIII. C'est pour
-supprimer le despotisme qu'ils songent à rétablir la royauté: voilà la
-pensée commune aux royalistes fidèles et aux révolutionnaires lassés.
-Napoléon les a dégoûtés des grands princes. Il obsède la pensée de tous
-les Français qui travaillent à se passer de lui: c'est contre lui qu'ils
-se défendent encore par leurs précautions contre ses successeurs, c'est
-à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne veulent plus livrer
-les droits de tous et la paix du monde. Aussi s'accordent-ils à
-comprendre que, pour rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de
-rétablir le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon n'a fait
-que recueillir et parfaire, avec sa plénitude d'autorité, les
-prérogatives conquises par les rois sous l'ancien régime, et c'est un
-Bourbon qui a dit le premier: «L'État, c'est moi.» L'ancien régime avait
-fini par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre dans la
-société est l'exercice de toute l'autorité par un seul pouvoir, et que
-ce pouvoir appartient au roi.
-
-Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait philosophe, se
-fussent fait une philosophie de l'autorité, voici ce qu'ils auraient vu.
-La plus haute, la plus étendue, la plus nécessaire des autorités est la
-morale, qui, donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des
-lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale ne serait ni
-immuable, ni commune à toutes les nations, ni supérieure aux plus élevés
-de ceux qui gouvernent, si elle dépendait d'un pouvoir humain. La morale
-doit avoir pour sanction une justice distributive qui empêche les
-méchants de troubler la paix des bons et l'effort de la société vers sa
-destinée: la justice ne saurait être aux caprices d'un homme, car, s'il
-commande contre la morale, l'obéissance détruirait la justice même. Le
-savoir qui associe l'homme à la vie générale et, par la connaissance du
-passé et du présent, amasse, pour le durable profit de l'avenir, les
-leçons des faits fugitifs n'a pas moins besoin d'indépendance, car il
-est la vérité: et que deviendrait une vérité soumise aux passions de ses
-justiciables? Si la morale, la justice, la science sont les premiers et
-universels souverains de toute société, dans aucune société les
-intérêts, même ceux que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son gré,
-ne sont tous massés, confondus, indivisibles par nation. La vie humaine
-s'alimente par le travail, le travail par la diversité des métiers; et
-l'échange de services innombrables et quotidiens qui se nomme la
-civilisation a pour unique garantie le juste équilibre entre les
-avantages offerts à chaque profession et l'avantage assuré au public
-pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir ces lois régulatrices
-du travail et discerner les causes de succès ou d'insuccès, si obscures,
-si nombreuses, si spéciales à chaque profession, qui possède compétence,
-sinon les hommes attachés à chacune par l'expérience, l'intérêt et
-l'honneur? Comme la solidarité unit les hommes à travers les distances,
-par la similitude des travaux, elle associe, malgré la différence des
-conditions, ceux qui vivent groupés par le voisinage. La commune, son
-nom même l'indique, forme entre ses habitants la société la plus
-ancienne, la plus complète, et la plus familière d'intérêts immédiats et
-quotidiens; église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les
-activités collectives de cette famille agrandie apportent à chacun de
-ses membres avantage ou préjudice, paix ou guerre, le touchent dans cet
-étroit espace par des contacts dont la douceur ou la blessure se
-renouvellent sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les besoins
-de la commune, sinon la commune? De même le cohéritage des souvenirs
-historiques, les analogies du climat, du sol, des travaux, des
-caractères, des coutumes, assemblent les communes par provinces: qui
-encore peut comprendre et servir le mieux chaque province, sinon
-elle-même? Les provinces enfin se rattachent les unes aux autres pour
-représenter dans le monde les idées et la force d'une race et d'une
-patrie communes. C'est cette unité qui avait trouvé dans le roi son
-gardien et son symbole. Il était la défense du sol national, la conquête
-du sol ennemi, la sollicitude du rang qu'un peuple doit tenir parmi les
-peuples, la prévoyance lointaine et l'énergie continue des mesures
-intérieures qui préparent la nation à son rôle dans le monde.
-
-Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en importance, la première
-des autorités, elle venait, par son avènement historique, la dernière,
-et, si les intérêts dont elle avait charge n'étaient pas les moins
-élevés, ils étaient les plus étrangers aux préoccupations habituelles
-des hommes et au gouvernement de leur vie quotidienne. L'État, de par sa
-fonction, avait le droit d'empêcher que les intérêts individuels, locaux
-ou corporatifs n'oubliassent, dans l'égoïsme de leur autonomie et dans
-l'ardeur de leurs rivalités, l'union nécessaire de la race. Il devait
-par son arbitrage concilier ces indépendances avec l'unité. Il n'avait
-pas plus mission pour se substituer aux autorités particulières de
-chaque groupe humain que pour se subordonner les puissances
-civilisatrices de toute société. Or, non seulement la Royauté française
-avait supprimé l'autonomie des communes et des provinces, non seulement
-elle avait fini par anéantir toute indépendance corporative et fixer
-seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle avait, en
-étendant ses prises sur les Universités, sur les Parlements et sur
-l'Église, prétendu à la souveraineté sur le savoir, la justice et la
-morale. Cet universel étouffement avait assuré à la royauté la
-toute-puissance partout où il avait détruit la vie, mais toutes ces
-morts n'avaient pu la défendre quand elle fut attaquée à son tour.
-L'oeuvre avait été reprise par le plus prodigieux des hommes. Après
-quatorze ans, il succombait écrasé sous le poids de la toute-puissance.
-Preuve tragique, renouvelée, évidente, que les deux postulats de la
-monarchie absolue étaient faux, et que, pour revenir à la vérité, et par
-la vérité à l'ordre, il fallait briser d'abord l'universelle usurpation
-contenue dans l'unité du pouvoir, délivrer de la prison centrale où
-elles avaient été toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles
-dans toute la France, des autorités multiples comme les intérêts,
-distinctes comme les compétences, indépendantes comme les droits.
-
-
-XI
-
-Mais un tel changement dépassait la force de pensée que les réformateurs
-d'alors apportaient à leur oeuvre. Tous s'accordent à omettre
-l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province, du travail,
-de la science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts
-continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire universel. Toute
-la nouveauté se borne à changer ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou
-l'Empereur, ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la nation.
-
-Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux qui ont des
-besoins, des désirs, et par suite ont à espérer ou à craindre de
-l'autorité? Si les intérêts ne sont pas admis à parler chacun avec sa
-voix distincte et ses représentants particuliers, du moins tous les
-Français sont-ils admis à grossir de leurs voeux confondus cette clameur
-commune qui donnera à la France sa représentation unique? Et y aura-t-il
-quelque chance que, tous étant pour quelque chose dans l'existence du
-Parlement, tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? Non.
-Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs ont trop connu la
-démagogie pour ne pas refuser toute part d'autorité à la multitude. Au
-pouvoir de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer le
-gouvernement des meilleurs.
-
-Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion de Boisgelin et
-celle de Talleyrand.
-
-Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement à la
-noblesse, dont il est. Mais il reconnaît que, pour se servir de cette
-noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie véritable est celle
-qui assure une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés
-par des services rendus à l'État. La certitude de mieux exciter leur
-zèle en les récompensant jusque dans leur descendance, la chance
-incertaine, mais assez fréquente, que des vertus se transmettent avec le
-sang, l'avantage de confier des intérêts durables à des familles
-durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges. Mais une
-aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se rajeunir que de se
-perpétuer, proportionne l'influence aux services, anciens ou récents. La
-noblesse française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie
-nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services présents, était
-devenue plus vaine des services passés. Elle avait de plus en plus
-mesuré l'honneur des familles à leur antiquité, et, non contente d'être
-un corps héréditaire, avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce qui
-vit sans se renouveler dégénère, et les survivants épuisés des vieilles
-races s'étaient trouvés incapables de se défendre contre les usurpations
-de la royauté, incapables aussi de défendre la royauté contre la
-populace. Comment subordonner une royauté qui avait fini par être tout à
-une noblesse qui avait fini par n'être rien?
-
-Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les mêmes moyens qui
-l'avaient d'abord formée, d'attribuer un privilège politique à
-l'exercice de certaines fonctions, aux premières dignités dans les
-services publics. Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges,
-remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpées par
-l'audace des violents, ne prouvaient plus le mérite; et sous l'Empire,
-les plus glorieuses aptitudes aux armes, à l'administration et la
-science s'unissaient à la servilité. Une présomption moins incertaine
-d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a fondée,
-elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains durables est
-la continuité de l'effort judicieux; aux héritiers cette fortune assure
-une éducation qui donne à leurs facultés tout leur développement. Elle
-prépare ainsi des collaborateurs aptes aux affaires publiques, et qui
-n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la
-noblesse de race et fortifiant par la puissance de leurs activités les
-traditions du corps où ils entraient, y eussent pris seulement la place
-faite à leur mérite par la confiance de leurs pairs. Mais borner la
-réforme de l'État à l'avènement d'une aristocratie parlementaire était
-rendre impossible l'organisation de cette aristocratie. Dans une France
-où n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment rétablir un
-corps de la noblesse et lui donner une voix collective? Il n'y a que des
-individus, donc des volontés individuelles. L'aristocratie de race et de
-fortune ne saurait gouverner que par le droit politique réservé à tout
-noble riche. Comment imposer à la France nouvelle un monopole politique
-au profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit
-du noble, ne stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait
-électeur; plus d'argent, éligible à la députation; plus d'argent
-élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grâce à la
-restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces
-riches. Mais, d'après ses combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches
-ou pauvres, c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait composé
-le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la race, la richesse, même
-sans la naissance, devenait tout; la naissance sans la richesse, rien.
-Et le pouvoir qu'un aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie
-n'était donné qu'à l'argent.
-
-Remettre le gouvernement à la richesse, et par le motif qu'elle donne
-l'indépendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune rassasie-t-elle
-les avides d'honneurs, de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des
-loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des chances pour
-atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, et l'ambition plie
-l'échine des opulents aussi bas que celle des faméliques. Une
-aristocratie d'argent ne valait pas même l'ancienne noblesse où, du
-moins, la fierté des services rendus par les ancêtres à la grandeur
-nationale perpétuait une éducation de générosité, une intelligence du
-dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré ces sauvegardes, cette
-noblesse avait si souvent oublié, exploité, opprimé la nation qu'elle
-devait servir et avait si mal contenu l'usurpation royale, combien
-l'égoïsme était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La
-richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application de toutes les
-facultés à l'intérêt personnel, et dans une lutte où chacun combat pour
-soi contre tous, ne prépare ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants
-à oublier leur propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes,
-et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté dispose. Dans
-une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon
-elle devient une fausse monnaie.
-
-La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas française et
-c'est de l'étranger quelle venait. Rien, depuis la Révolution,
-n'étonnait nos royalistes à l'égal de cette aristocratie anglaise qui,
-suppléant à la médiocrité ou la folie de ses princes, avait soutenu sans
-désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. Éblouis par cette
-splendeur de ténacité, ils ne discernaient pas que, si l'argent donnait
-à cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces, à des
-intérêts tout matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter à
-son profit le travail de la population et les ressources du sol; qu'elle
-luttait uniquement au dehors pour assurer la prépondérance du commerce
-britannique dans l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en
-pays conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition grande
-aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression était limitée au dedans,
-c'était par les antiques remparts de la liberté individuelle, des
-franchises locales, des associations volontaires, par le respect de la
-loi pour la coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure
-féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient pas que
-transplanter ce régime parlementaire en France où toute cette vie locale
-et corporative, qui est la part légitime des plus humbles à la vie
-collective et au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où
-toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la protection des
-faibles avaient été détruites, où la loi avait autorité sur tout, où le
-gouvernement traitait en maître la loi elle-même, c'était livrer sans
-réserve l'avenir de la nation et le sort de chacun à une oligarchie
-censitaire, la plus égoïste des oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous
-était également dangereuse par ses rivalités et par ses exemples.
-
-Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir à une
-aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle
-qu'avait commencé la Révolution française. Formés par l'enseignement
-classique et par la philosophie du XVIIIe siècle, les Constituants
-s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de leur savoir
-qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le citoyen finit où l'ignorant
-commence, ils s'étaient entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude
-des foules, donner par leur régime électif toute l'influence à la parole
-qui est l'arme des intellectuels, et substituer à l'oligarchie de la
-naissance l'oligarchie des capacités. Talleyrand avait été, en 1789,
-l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que privilégié de
-l'ancien régime, et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce
-par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux jugent le
-meilleur le régime où ils espèrent le plus d'importance. Entre les
-simplicités brutales des multitudes et les affinements héréditaires de
-ce grand seigneur, il y avait incompréhension réciproque, tandis que
-tous ses dons préparaient sa puissance sur une société polie et
-discoureuse où l'assemblée politique serait un salon agrandi. Le salon
-fut presque aussitôt envahi par la rue, les sabots de la populace
-écrasèrent toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la
-multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de
-l'administration publique. En cela était reprise, le 18 brumaire,
-l'oeuvre de 1789. Même la Constitution de l'an VIII créait une classe
-gouvernementale avec une vigueur inconnue aux premiers Constituants.
-Eux, satisfaits de concentrer le pouvoir électoral entre les mains de la
-classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa propre élite, et ne
-s'étaient pas armés contre les caprices, les négligences, les
-intimidations qui menaçaient de corrompre et en fait annulèrent presque
-aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir, par le choix des
-consuls, les serviteurs les plus éminents de la société nouvelle; en
-conférant à ce Sénat le droit de recruter lui-même ses futurs membres,
-les futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en bornant la
-part des citoyens français à former la liste nationale des cinq mille
-noms parmi lesquels le Sénat faisait librement ses choix, la
-Constitution de l'an VIII avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire
-le privilège de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, de
-gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis, de même que la
-démagogie avait ruiné l'ordre voulu en 1789, l'ordre établi en l'an VIII
-avait été bouleversé par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use,
-c'est vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de Talleyrand.
-Quatorze années ont refait au peuple une âme d'obéissance et affermi
-dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier les
-affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à
-administrer, comme les administrés à obéir, et la France, ne cherchant
-plus sa loi dans l'arbitraire d'un maître, retrouvera sa fidélité
-secrètement gardée au premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie
-de l'intelligence.
-
-Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, il anéantira par la
-paix, son premier acte, l'oeuvre de la Révolution au dehors, et par
-toute la suite du règne l'oeuvre de la Révolution au dedans. Royauté,
-noblesse, église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état,
-troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers usurpateurs
-de charges nobles, les sceptiques émancipés du joug religieux, et des
-Français le plus menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en
-rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat. Son péril
-personnel le rend anxieux pour la conquête essentielle de la Révolution,
-le droit de tout Français à obtenir, quels que soient sa naissance et
-son culte, une importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de
-l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les intérêts
-qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de justifier son
-principe oligarchique par la défense de garanties chères à tous. Plus
-l'ancien régime survit dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la
-classe qui a goûté au fruit défendu de la Révolution.
-
-C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui
-appartient à l'Europe, et le droit de l'histoire représenté par Louis
-XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il
-accrédite le Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent
-seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur? Le
-trahir sera se justifier des complicités passées; offrir la couronne à
-un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra
-comme mandataires de la France ceux qui se seront déclarés pour lui. Si
-le vote de quelques cents sénateurs et députés n'abolit pas les millions
-de suffrages qui ont fait de Napoléon le mandataire universel du peuple
-français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire au profit de
-la royauté; et tout ennemi que soit Talleyrand de la multitude, il veut
-bien qu'en se désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les
-Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les accepte. Et comme entre
-elle et eux l'accord ne supprimera pas les disputes de frontières, le
-premier rôle, à défaut de la première place, appartiendra dans l'État au
-négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à la Cour par son
-autorité sur les parlementaires et aux parlementaires par son influence
-sur la Cour.
-
-Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, habileté. Mais
-que valait le dessein lui-même d'assurer le gouvernement à
-l'intelligence? Qu'était cette intelligence? Celle qui, après quatre
-mille ans de civilisation humaine et onze siècles de gloire française,
-se vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du XVIIIe
-siècle, une éducation toute classique, une complète inexpérience des
-affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes à être persuadés par
-autre chose que la beauté littéraire des idées générales et par la force
-logique des théories. C'est cette compréhension restreinte qu'ils
-crurent être toute l'intelligence et à laquelle ils demandèrent toute
-leur sagesse. Cette sagesse avait condamné et détruit tout ce qui ne se
-justifiait pas au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes,
-respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à l'humanité tout
-entière un superbe asile de mots. Au nom de cette sollicitude
-universelle, ne préparer en fait que les privilèges d'une oligarchie
-avait été le premier sophisme de cette intelligence. Elle s'était
-aussitôt sentie gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre
-souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent soumises à un
-seul tribunal, le Parlement, chacune d'elles ne saurait être familière
-qu'à un petit nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées
-par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement des capacités
-était le gouvernement des incompétences. Cette intelligence trouvait son
-infériorité dans son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect,
-ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives humaines,
-elle rêvait de découvrir d'un coup et pour toujours la vérité sociale.
-Or la raison est impropre à ces conquêtes soudaines, précisément parce
-qu'à chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le tout des
-choses, les apparences diverses, accessoires, fugitives, contradictoires
-de ces choses, qu'à personne elle ne révèle du premier regard l'ensemble
-permanent, les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi que
-ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le contrôle de
-l'expérience qui usent les divergences des esprits et amènent à un même
-jugement sur les affaires importantes l'anarchie première. C'est
-seulement après être devenue du sens commun que la raison devient une
-force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et parce que
-l'intellect formé par la Révolution ne consentait pas cette épreuve de
-la pensée par le temps, il avait perdu, avec le respect du passé,
-l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes à des
-intérêts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance
-d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à son tribunal
-solitaire et hâtif toutes les institutions, par suite élevait l'homme
-au-dessus de la société devenue sa justiciable, par suite ouvrant accès
-de l'orgueil à l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer sa
-caste à la nation, mais de se préférer à sa caste et d'employer sa
-raison individuelle à ses intérêts particuliers. Et si c'était
-sauvegarder l'influence de «la bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au
-lieu d'accroître dans la nation les énergies publiques et d'y servir les
-intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre les opinions, les
-actes, les supériorités même iniques, les appétits même désordonnés de
-chaque homme, contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que
-ne prévit pas le grand habile.
-
-Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de ses épreuves, par
-l'intérêt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence réfléchie,
-à vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si la liberté
-est nécessaire et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres
-assemblées dans la capitale pour représenter et servir les intérêts
-unitaires de l'État, mais aussi aux forces naturellement disséminées
-comme les intérêts de la société, et partout conservatrices de la vie
-locale, professionnelle, intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler
-ces puissances pour être porté par des forces, il ne s'occupe que
-d'accroître aux dépens d'elles son propre pouvoir, et, où il fallait
-rétablir l'équilibre de la monarchie, ne cherche qu'à accroître la
-prépondérance de la royauté. Il écarte par orgueil de principe les
-habiletés de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite qui
-semblerait reconnaître une souveraineté au peuple; il tient à faire de
-la charte un don au lieu d'un traité. De peur d'amoindrir son droit
-historique, il omet de cacher sous la ratification nationale la part de
-l'étranger au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue de
-la prérogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830.
-De l'Empire il garde comme légitimes les nouveautés que le génie de
-«l'usurpateur» a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour
-redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance
-opposée à la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de nommer
-les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures de
-fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des députés. Comme
-les privilégiés n'ont songé qu'aux privilégiés, le prince n'a songé
-qu'au prince.
-
-Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se réduire à des querelles
-de prééminence entre le prince et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci
-travaille au profit d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et
-de l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement, du
-travail, des impôts, tout est combiné pour l'avantage d'une minorité,
-tout roule sur une prodigieuse indifférence pour les besoins moraux et
-matériels de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, aucune
-organisation corporative, aucune forme de groupement ne mêlent cette
-multitude à ces privilégiés, ne maintiennent quelque solidarité
-d'intérêts dans la différence des conditions, n'adoucissent
-l'antagonisme des classes par la familiarité entre les personnes,
-parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a
-d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses pensées.
-Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, ils ont à leur service
-les mêmes chaînes dont le politique Xerxès chargeait la mer pour
-emprisonner les tempêtes. Or les tempêtes étaient certaines qui
-soulèveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du
-régime ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre quand on
-déterminait si minutieusement la part de la tradition, de l'intelligence
-et de l'argent. Mais, en 1814, personne, même parmi les génies
-précurseurs, ne prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la
-base trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis que notre
-sagesse contemporaine prend en pitié cet aveuglement, elle n'a plus
-d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle livre tout
-l'avenir à cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît
-elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de cet avenir pour
-n'avoir, en déchaînant les foules, rien réservé en faveur des élites qui
-représentent les intérêts permanents de la société et l'intelligence
-nécessaire pour la conduire. Durant tout le XIXe siècle, les
-révolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes aux
-vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement d'une assemblée
-protection contre le génie d'un seul; en 1851, la crainte de l'anarchie
-ramène un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la
-souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption morale et
-l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire ramènent les désirs
-vers l'accroissement du pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et,
-peu importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi, au profit de
-bénéficiaires passagers, s'augmente toujours la puissance centrale qui
-étouffe la nation. La France se contente de changer de mal: contre celui
-dont elle souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient
-son remède. Personne n'ose penser aux moyens de guérir. Tant il est
-certain que notre esprit est trop court pour contenir toute la vérité
-sur rien! tant il y a plus de fumée que de lumière dans les plus
-étincelants foyers de la pauvre raison humaine!
-
-
-XII
-
-La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux leur
-oeuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon à eux
-quand elle dit: «Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir
-de têtes saines et de coeurs droits; mais leur application est toujours
-funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus,
-c'est-à-dire après des renversements.» Le plus grand mal des révolutions
-lui semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la tâche
-d'improviser sur la ruine du passé un ordre nouveau: elle a peur de
-cette faiblesse orgueilleuse où «chaque homme compte pour rien le lien
-social», et au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque
-d'un changement total». Avec une pénétration rare elle reconnaît
-qu'alors «les hommes cessent d'être favorables à la société, et font
-servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui tendraient à
-la dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une
-hérédité de couronne dans une famille, mais une hérédité de respects
-dans la conscience nationale, une religion de la stabilité en toutes
-choses, l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la défiance
-des réformes logiques, oeuvres d'une seule pensée et d'un seul instant,
-et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le témoignage
-collectif et perpétué des générations qui les ont maintenues. Son regret
-du «temps où il y a des moeurs, c'est-à-dire des habitudes», va jusqu'à
-dire que «sans elles il n'y a pas d'avenir». Et sa certitude qu'à
-remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on
-change seulement de mal apparaît en ces fortes paroles: «La tyrannie
-n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais de toute espèce
-de puissance.»
-
-Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à aimer ses amis jusqu'à
-aimer leurs idées, a-t-elle, sur des questions réservées d'ordinaire aux
-hommes, un avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle des
-hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement pour leurs convictions,
-mais pour leur parti, pour eux-mêmes, pour la richesse, pour le rang,
-pour la faveur. Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment
-de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur bélier ne bat que la
-porte à ouvrir; l'essentiel pour eux est de hâter l'occasion, et la
-hâter, c'est rendre le passage facile de ce qu'on veut détruire à ce
-qu'on veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute caste,
-de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc pas concentrée sur une
-seule portion de l'entreprise, mais s'étend sur l'ensemble; elle ne
-tient pas pour essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le
-désintéressement est lumière.
-
-La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. L'une et l'autre se
-complètent en cette femme. Elle reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et
-par une partialité de coeur plus prompte que l'examen, des opinions de
-complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, elle applique tout
-l'effort de sa propre pensée à mesurer seule la portée et à prévoir
-l'avenir des doctrines qu'elle a acceptées. Et le même dévouement lui
-inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux
-entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert deux fois leur
-succès, d'abord par sa soumission, puis par son indépendance.
-D'ordinaire, les hommes se réservent la politique comme importante, et
-les femmes la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est
-réfléchie, prévoyante autant qu'une oeuvre d'homme, mais élégante et
-nuancée comme une broderie de femme. Presque tout appartient à Aimée
-dans ses idées d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné qu'ils
-n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit
-mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant
-d'esprit que quand elle l'a fait parler.
-
-S'il fallait à toute force dans ces pages politiques reconnaître une
-influence étrangère, ce serait celle d'une autre femme. Entre mesdames
-de Staël et de Coigny, Lemercier avait signalé des ressemblances. En
-effet, il arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de
-l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de Corinne. Encore
-est-il moins régulièrement drapé, moins solennel; il se noue par un art
-sans recherches; il se pose même en turban à jeter par-dessus les
-moulins; et cet imprévu et cette négligence ont une vérité, une grâce et
-une intimité de pensée auxquelles la noblesse plus tendue et la toilette
-plus apprêtée du style n'atteignent pas.
-
-Nos aptitudes font nos oeuvres. Si Aimée possède le don de s'élever aux
-altitudes intellectuelles, de découvrir dans la politique les lois
-générales et permanentes, ces facultés laissent inactives en cette femme
-d'autres forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les leçons,
-le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui ne dure pas, le décor
-mobile de la société et les personnages qui traversent la scène. Elle
-aime, dans la ressemblance des temps, le son divers de chaque heure, et,
-dans le visage commun de l'humanité, l'exception qu'est chaque homme. Et
-ces goûts sont sollicités et servis par ses autres aptitudes: l'acuité
-d'une observation toute proche et faite pour discerner les infiniment
-petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle des choses par
-un regard plus rapide encore, l'instinct des métamorphoses en lesquelles
-doit se changer et se multiplier le talent pour se rendre égal à toutes
-ses curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux
-écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs se délassent à improviser
-des paysages et des figures, Aimée, dans ses _Mémoires_, mêle aux
-pensées les portraits.
-
-Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour qu'elle se
-refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, aux vastes
-proportions et poussée à l'extrême de l'ordonnance et du soin, atteste
-le désir de rassembler en un tableau toute la physionomie du modèle.
-Cette physionomie était trop multiple et contradictoire pour être
-exprimée par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aimée s'occupe
-de lui, elle ajoute quelque détail de caractère révélé par les
-circonstances. Et peut-être, parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il
-plus d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés les
-traits changeants du modèle. Le premier de ces croquis montre M. de
-Talleyrand chez lui, entouré de quelques visiteurs et de ses livres, et
-faisant intervenir à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens.
-«Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de Talleyrand.
-Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lâche pour les
-reprendre, les interroge comme s'ils étaient vivants, et cet exercice,
-en donnant à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles,
-communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs étaient peut-être
-privés.» Aimée de Coigny en use avec Talleyrand comme Talleyrand avec
-ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en
-rencontre, le feuillette comme de page en page.
-
-Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre ce
-que, dans sa bibliothèque, ce maître habile devait dire de lui à ses
-visiteurs, et, dans les _Mémoires_, il ressemble sinon à ce qu'il fut,
-du moins à ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le
-montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, surtout leurs
-faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachés â des devoirs
-perpétuels, lui de prêtre, elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui
-sait gré de cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où elle
-semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout d'avoir brisé le
-lien inviolable, et soutient que l'abjuration est le centre,
-l'essentiel, la fécondité de cette carrière. «Son talent, son esprit le
-poussaient aux premiers emplois.» Or, pour se faire accepter de la
-Révolution, il fallait d'abord se donner à elle et par une participation
-aux pires excès. Lui, sans payer le terrible gage et par une
-satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte à
-l'impiété, acquit «le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolutions».
-Qu'a-t-il fait? «Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait
-de faire verser le plus doucement possible à chaque chute.» S'il adhéra
-à Bonaparte, c'est dans l'espoir «qu'un pouvoir militaire ferait sortir
-le peuple des habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à
-l'obéissance aux lois par le respect pour la discipline». S'il se
-détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance profitèrent
-plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire «engloutissant le monde»
-prépara sa propre fin; c'est «pour sa résistance à l'invasion de
-l'Espagne» qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir
-préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la malveillance,
-épié jusque dans la chambre la plus intime de sa maison». Le maître
-aurait hésité «entre le désir de le perdre et la crainte d'avoir l'air
-de le croire trop considérable en s'en défaisant. C'est à cette
-hésitation que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans
-ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au triomphe de la paix
-et des lois. Ainsi les souples contradictions de la conduite ne prouvent
-que la constance de la volonté. Talleyrand n'avait que le choix
-d'accepter certaines complicités avec le mal pour limiter le mal, ou,
-pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les émigrés, «les
-fainéants du siècle», toute la place au mal. Et, dans ses actes, le bien
-seul est à lui, le mal est la faute du temps.
-
-Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié sur la nature,
-et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses droits quand
-Aimée note ce qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et
-diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame cet esprit, elle a
-surpris la pensée du grand politique, dans l'urgence et la gravité
-tragiques de l'heure, au moment où l'Empire, prison de la liberté, mais
-forteresse de la puissance française, menace ruine, et où il faut bâtir
-sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé qu'une inspiration, la
-Régence, l'Empire sans l'Empereur, la voûte sans sa clef. La Régence
-était le moindre changement, celui qui dans la déchéance du monarque
-laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir à son fils. La
-préférence de Talleyrand a été droit au régime le plus facile à obtenir.
-Voilà qui définit l'habileté de l'homme et la nature de ses ressources.
-La supériorité de cette intelligence n'était pas dans la portée
-lointaine des divinations, ni dans la puissance logique des jugements,
-ni dans la solide architecture des projets, mais dans une opportunité
-qui, sans prétendre à fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des
-difficultés par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait
-sur cette continuité de ressources pour résoudre au fur et à mesure les
-embarras nés à leur tour des habiletés, et tenait la vie pour une
-succession de hasards où il était toujours nécessaire d'improviser et
-toujours vain de prévoir.
-
-Que même ce contempteur des principes, fertile en expédients, et
-incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laissé le hasard
-conduire tout, Aimée de Coigny le constate. Elle démêle dans cette
-réputation l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie qui
-est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement n'importe
-lequel et se donner le mérite de l'avoir prévu et arrangé secrètement,
-quand il n'a fait que l'attendre dans le silence».
-
-De même elle a beau dire que l'amour du bien général fait l'unité des
-combinaisons où il se mêla. Le jour où madame de Coigny se jetait d'un
-si bel élan au cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son retour
-au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans un baiser le «mais» qui
-déjà gâtait la conversion. Par ce «mais» Talleyrand subordonnait sans
-embarras sa paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient.
-On compte sur sa main pour commencer le mouvement qu'il déclare le salut
-de son pays; il la tend pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il
-tient avant tout non à ce que son action soit efficace pour la France,
-mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste
-de son alliance avec les monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la
-propose. Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame de Coigny,
-qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet indice; sur le papier qui
-se consume, cette pelle et cette pincette croisées par le prince
-lui-même pour empêcher que rien du secret ne s'envole; cette
-persévérance à pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à
-l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses lèvres semblent
-s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance à répéter aux
-autres, comme l'argument décisif, que leur énergie ne fera pas tort à
-leur sûreté; son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique
-pour les idées dont il veut échauffer l'opinion pour la liberté et les
-droits publics; son mot d'ordre en faveur de «ces plus belles choses du
-monde qu'on peut dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque de
-tout, sauf des risques.
-
-Mais si madame de Coigny prête au personnage plus qu'elle ne retrouve
-quand elle l'analyse, ce mécompte ne prouve pas l'inexactitude, il
-atteste au contraire la fidélité de l'observatrice à reproduire les
-apparences. Il est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à
-ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse de lui à la
-postérité est supérieure à ses desseins et à ses actes, parce qu'il
-impose et en impose grâce aux prestiges du passé survivant en lui. Ses
-traditions de race donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de
-la taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale comme l'autre
-en une sorte d'élégance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la
-manière dont il le fait, lui gardent, à quelques compagnies et à
-quelques complicités qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté
-déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est tranquille,
-que sa conscience l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris
-encore le défaut de cette apparence: «Comme les fées dont on nous a
-entretenues dans notre enfance, qui pendant un certain temps étaient
-obligées de perdre les formes brillantes dont elles étaient revêtues
-pour en prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites
-métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors la vue
-des honnêtes gens le gêne et ils lui deviennent odieux.» Odieux comme un
-remords. En son âme partagée l'attrait de certains vices est trop
-impérieux pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du bien est
-trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses plaisirs l'humiliation
-de sa faiblesse morale. A certaines heures, le désintéressement, la
-fidélité, le courage, chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie
-des autres et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il a
-abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et ses retours de
-conscience semblent le rendre plus mauvais: il en veut aux vertus qui
-l'obligent à comparer et à rougir, et sous sa belle impassibilité de
-surface s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. Elle
-ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs et dont il porte
-le nom: là aussi l'atmosphère est douce, le climat égal, et les fleurs
-sont de toutes saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines
-s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand cratère, versant
-sur cette paix ses laves et ses cendres, teinte le ciel entier par un
-reflet infernal d'abîme.
-
-
-XIII
-
-Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde de se taire sur le
-monde où elle le rencontre. Jamais on n'a mieux exprimé le contraste
-entre «la manière de vivre positive» et nouvelle «des gens occupés de
-leurs affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux, affrontant
-les dangers, mais ne sachant pas en rire, employant tous leurs moments
-parce qu'ils ignoraient comment on peut les perdre» et «le
-_savoir-vivre_ d'autre-fois, composé de nuances, d'à peu près, et d'un
-doux laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance,
-berçaient la moitié de la vie, où _laisser couler le temps_ était une
-façon de parler habituelle et familière.» Elle fait comprendre combien
-les quelques survivants de cet art tinrent à en jouir encore quand ils
-se retrouvèrent, combien ces asiles du passé furent précieux à M. de
-Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et d'écouter quelques
-paroles sans suite et sans conséquence, pour se reposer de celles
-toujours écoutées et comptées qu'il prononçait à la Cour». Elle raconte
-les dîners où mesdames de Bellegarde priaient chaque semaine des
-écrivains et des artistes pour distraire le grand diplomate qui ne
-savait pas s'ennuyer. Elle énumère les familiers qui chaque soir se
-retrouvaient chez la princesse de Vaudemont, «fort bien partagés entre
-la grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure de conversation de
-mesdames de Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de m'amuser et le
-charme inexprimable que M. de Talleyrand sait répandre quand il
-n'enveloppe point cette qualité dans un dédaigneux silence». Mais ne
-croyez pas que là même son plaisir fasse oublier à Aimée sa
-conspiration: c'est sa conspiration qui est son plaisir. Dans ce salon
-où «vivaient dans l'intimité» MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. de
-Caulaincourt, Pasquier, Molé, Lavalette, le duc d'Alberg, Vitrolles,
-elle voit «le corps d'armée napoléonienne» dont elle épie «les
-espérances et les inquiétudes». Les principaux n'étaient pas gens à dire
-plus qu'ils ne voulaient, ni à laisser deviner ce qu'ils ne disaient
-pas: est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle pas d'eux?
-Molé seul obtient cette mention d'une aigreur bien sommaire: «ses yeux
-sont chargés de donner seuls du mouvement et de l'esprit à sa
-physionomie, car il a les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides
-s'il les avait desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait
-savoir? «De tous ces messieurs-là, continue-t-elle, je n'estimais que le
-comte de Lavalette.» Mais Lavalette eût-il été fier de la préférence
-s'il en eût su le pourquoi? «Je m'amusais à disputer contre lui; resté
-seul après les autres, il perdait toute réserve, excité par la
-contradiction de mon discours et par le petit morceau de sucre,
-continuellement arrosé de rhum, qu'il faisait entrer dans sa bouche à
-chaque parole qui sortait de la mienne. Cet exercice prolongé
-quelquefois bien avant dans la nuit nous a révélé plus de choses, fait
-pressentir plus d'événements qu'il n'en savait peut-être lui-même et
-jamais ne nous a trompés.» Ceux-là seuls qui la renseignaient ont droit
-à son souvenir, fussent-ils les derniers des comparses. Elle tient pour
-tel «un comte de S..., ancien envoyé de Perse à la Cour de France,
-Piémontais par son père, Polonais par sa mère, cocu Allemand par sa
-femme, Anglais par ses alliances, Russe par une cousine, Français par
-conquête et espion par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus
-de place dans les _Mémoires_ que les mérites de Pasquier, Molé, d'Alberg
-et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? C'est qu'il livrait les secrets.
-«Ce vieux espion de Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec
-nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait le mettre de
-côté passé minuit et, resté dans le petit cercle de trois ou quatre
-personnes dont nous faisions nombre jusqu'à une ou deux heures du matin,
-il nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps, et, par
-entraînement de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il savait de
-la veille ou du jour et nous mettait ainsi au fait de ce que nous
-voulions savoir.»
-
-Cette place accordée aux personnages même secondaires de ce petit monde,
-comment omettre les femmes autour desquelles il se mouvait? Mesdames de
-Bellegarde ne sont pour Aimée qu'«un doux murmure de conversation»,
-comme si, sur leur insignifiance sans défauts le souvenir glissait sans
-prises. Elles reçoivent, mais ce sont les autres qu'on va trouver chez
-elles; elles sont dans la société comme les traits d'union dans la
-grammaire, et n'ont pas de valeur isolée. Autres sont madame de
-Vaudemont et madame de Laval: l'étude qu'Aimée fait d'elles donne à son
-talent une nouvelle manière. Pour saisir les fugitives apparences de
-Talleyrand, elle a multiplié et dispersé les croquis. Pour les autres
-figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul coup, sans retouche,
-sans lever la main, achevé l'oeuvre. Comme elle cherchait de leur
-physionomie l'essentiel, et se bornait à la mettre en bon jour, son art
-lui a révélé que la physionomie de l'homme, faite surtout par la netteté
-et la vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance sur le trait
-principal et à l'élimination des autres, se réduire, en quatre coups de
-pinceau, à la simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand
-Aimée voit les deux femmes qu'elle connaît le mieux, qu'elle rencontre
-chaque jour, qu'elle a tout le loisir de bien étudier sans cesse et
-qu'elle peut pénétrer à fond, sa nature de femme regardant en elle-même
-son sexe, l'oeuvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste.
-La figure de la femme, faite de nuances autant que de lignes, de
-mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée par l'énergie du
-relief que par la fusion des contours, exige une autre conscience de
-dessin, une autre délicatesse de touche. Voilà comment le peintre s'est
-mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles égales et qui
-se font pendant, deux portraits achevés.
-
- «La princesse de Vaudemont est née Montmorency, de la branche
- véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de
- Lorraine, dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa
- jeunesse, elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être
- romanesque ni galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans la
- musique les tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce
- rêverie, elle l'aime avec passion. Madame de Vaudemont a la hauteur
- qui fait qu'on s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se
- montre à la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de vue. Elle a le
- goût le plus décidé pour la puissance sans songer à y participer;
- l'intimité des gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement, et
- les changements lui sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions
- que de passer par sa chambre, sans s'informer où elles vont ensuite.
- L'égalité ne la choquait pas et le ton semi-théâtral, semi-camarade,
- de la cour de Bonaparte ne lui était point désagréable. Quoique son
- salon ait servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en ait
- été témoin, elle n'en a jamais prévu les conséquences; la preuve en
- est dans sa surprise lors de l'arrivée du Roi et du retour de
- Napoléon. Pourvu que ses petits chiens aient le droit de mordre
- familièrement (les ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit
- pris dans l'intimité par les hommes puissants, le reste l'occupe peu.
- Amie zélée et courageuse, ses qualités se développent quand il s'agit
- d'être utile à ceux qu'elle aime, et elle ne manque pas alors de
- justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire,
- c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.»
-
-Voici madame de Laval:
-
- «La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à
- connaître mesdames de Bellegarde, et elle en fit aussitôt ses
- esclaves, ce qui n'étonnera personne de ceux qui connaissent la
- vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux
- conservent un charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes,
- ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans un temps où il y
- avait des couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris,
- et n'a évité cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de
- Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce
- moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse
- comme les cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les
- femmes considérables de son temps parce qu'elle traitait trop
- favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et
- non demandé, l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant
- presque autant que d'annéees, cette habitude s'est établie en droit et
- celui de prescription à cet égard était dans toute sa vigueur
- lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le comte Louis de
- Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus sévères vont chez
- elle, _parce que_ le souvenir des torts de sa jeunesse est effacé;
- elle était flattée des faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur
- M. de Narbonne, son aide de camp, _parce que_ les sourires de la
- fortune sont toujours agréables; sa chambre était remplie de la bonne
- compagnie d'autrefois, _parce qu_'elle déteste la Révolution; elle est
- difficile sur la conduite des femmes, _parce qu_'une certaine sévérité
- sied bien à son âge; et, avec ces motifs pour chacune de ses actions
- et cette inconséquence générale pour toutes, elle est la plus
- piquante, la plus gaie, la plus absolue, la plus aimable et la moins
- bonne des femmes.»
-
-En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le modèle et le
-peintre, qui, par sa manière d'interpréter autrui, se montre lui-même.
-Ici le peintre marque les deux oeuvres par un trait commun, l'insistance
-sur l'irrégularité des moeurs. Pour madame de Vaudemont, Aimée se
-contente de deux mots, mais de ceux qui par leur vague même étendent sur
-toute une vie un soupçon de désordre; pour madame de Laval, le désordre
-semble être toute la vie. Tant de lumière sur leurs faiblesses de coeur
-jette surtout du jour sur la plaie secrète de celle qui leur ressemble.
-En vain Aimée voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à
-croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par ses jugements sans
-nombre, sans bruit, et sans appel, lui a signifié qu'en abandonnant
-l'existence régulière elle a perdu de son importance, de sa valeur et
-même de son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus respectées
-et les plus prudes ont fait autant et pis, convainc d'hypocrisie la
-morale et d'imbécillité l'estime publique, avilit les puissances dont
-elle souffre et dont elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui
-faut déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance, qui, par nos
-vices, nous rend malheureux d'abord et méchants ensuite.
-
-Mais ces portraits sont beaux précisément parce que le peintre,
-accoutumé à trouver sa perfection dans les imperfections de ses modèles,
-n'a composé ici leur physionomie que de leurs laideurs. La plénitude
-s'est faite du talent par la malignité. Et si, de cette malignité, une
-part, l'accusation de mauvaises moeurs, est une vengeance de jalousie,
-le reste, tout cruel soit-il, n'est inspiré par aucune haine. C'est
-d'instinct, avant même de s'être demandé si elle ferait du mal, qu'elle
-l'a déjà fait. Elle a comme les félins, les ongles rétractiles: il
-suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses muscles pour que
-les ongles sortent d'eux-mêmes, sans colère se plantent dans toute chair
-à leur portée, et, sans plus de colère, pour se dégager, emportent le
-morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur les victimes ses dessins à
-la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette inaptitude à la pitié,
-défendaient des ménagements et de la lassitude cet esprit observateur,
-toutes les spontanéités de ce verbe original et imprévu. Quel don de
-frapper au plus sensible les amours-propres, quelle sûreté dans les
-blessures, quelle justesse à n'enfoncer nul coup au delà de la
-profondeur utile, quel entraînement à les redoubler jusqu'à la mort des
-réputations, quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et
-dans ses analyses quelle synthèse de dénigrement! C'est du Saint-Simon,
-un Saint-Simon femme, c'est-à-dire plus rapide et plus aigu dans la
-méchanceté.
-
-C'est assez pour donner une idée de ces _Mémoires_. Philosophie,
-histoire, politique, littérature, jugements sur la cour nouvelle, sur
-l'ancienne société, sur les particuliers se succèdent et se mêlent dans
-ces pages. Le style, aussi divers que les sujets, passe de la gravité à
-la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision rigoureuse
-à la négligence abandonnée, et non moins grande que la variété est la
-promptitude de ses métamorphoses. La pensée se présente duchesse; vous
-admirez comme se déroule sa robe de cour, elle la relève, pour
-pirouetter et rire en soubrette de comédie; tandis que vous riez
-vous-même, ses cotillons courts ont disparu sous un manteau de
-philosophe, et, au moment où vous devenez grave à sa leçon, elle la
-termine par un geste de gamin. Si chacun de ces changements,
-vagabondages d'un esprit toujours incertain, mêlait un reste de ce que
-vient d'être cette humeur à un commencement de ce qu'elle va devenir,
-les impressions seraient envahies, pénétrées, gâtées les unes par les
-autres, et toute cette promptitude de mouvement ne créerait que la
-monotonie de la légèreté. Mais, au contraire, Aimée de Coigny est toute
-à ce qu'elle est; elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse
-comme si elle les devait toujours habiter, et note, subites, vives et
-profondes comme elle les éprouve, ses impressions. C'est peut-être par
-leur intensité qu'elles s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur
-sincérité, leur plénitude, et le contraste de leurs différences dans la
-rapidité de leur succession, qui donnent tant de mouvement à ses
-_Mémoires_.
-
-C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature humaine sollicite
-ce talent. Les mérites graves, les hautes vertus qu'elle sait
-reconnaître ne l'inspirent pas: l'admiration, le respect ressemblent
-trop au devoir lui-même et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et
-les grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les préférences de
-cette observatrice: elle n'a pas les curiosités qui attristent. Ce qui
-attire son attention, ce sont les faiblesses, les ridicules, les manies,
-ces aspects de l'infirmité humaine qui servent à l'amusement des
-spectateurs. Cela sans doute n'indique pas une intelligence vraie de la
-vie: car il y a autrement de pensées, et autrement nobles et autrement
-fécondes, dans la tristesse que dans le rire. Du moins le rire, sur les
-lèvres de cette épicurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux, et
-toujours nouveau, à l'aspect des apparences innombrables que prend notre
-petitesse.
-
-Quelle oeuvre pouvait être accomplie par un pareil ouvrier! Dès le début
-de son travail, Aimée de Coigny avait étendu le sujet à la mesure de ce
-qu'elle se sentait capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur
-cheminement de mine creusé par quelques travailleurs sous la masse
-compacte de l'Empire, elle avait embrassé d'abord du regard tout le
-régime. Et comme, dans ce régime, il n'y avait pas seulement le génie et
-les erreurs d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le terme
-logique où toutes les pierres roulantes du passé et du présent avaient
-terminé leur chute et repris leur stabilité, l'importance était de
-montrer comment, dans la mort des institutions improvisées par les
-politiques, se perpétuerait la vie de la société. Continuer les
-_Mémoires_ était parvenir à leur partie la plus intéressante: aux
-maladroits efforts de la première Restauration pour réconcilier les deux
-Frances; aux Cent-Jours, où, tandis que Napoléon essayait de réveiller
-dans la patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons retrouvaient en
-exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance qui commença la seconde
-Restauration; enfin à la trêve royale, fil tendu entre les rancunes et
-les espérances des deux armées désormais irréconciliables, et sur lequel
-l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques années debout.
-Peindre, à travers les divisions politiques, la reconstitution de la vie
-mondaine était surtout l'oeuvre conforme aux goûts et aux talents de
-cette femme. Il lui restait à compléter l'ébauche tracée par elle des
-premières rencontres entre les représentants de l'ancien régime et de la
-Révolution après la Terreur, à introduire dans ce monde impérial, dont
-elle a si bien indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques,
-les plaisirs saisis en hâte, la pompe officielle et monotone; il lui
-restait à décrire la vie de l'esprit et des salons au commencement de la
-Restauration. Talleyrand est plus que jamais le centre de la société
-française. Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les
-voies. Aimée est là. Tandis que les gens passent sous le feu de ses
-terribles regards, il lui suffirait de peindre pour créer une galerie
-d'inestimables portraits.
-
-Et pourtant ce manuscrit commencé avec tant de joie s'arrête après la
-soixantième page. Cette plume exquise et redoutable tombe des mains qui
-la maniaient si bien, et le signet de soie marque la place où le goût de
-poursuivre plus loin s'est épuisé. Car ce n'est pas le temps qui a fait
-défaut à l'écrivain. Trois années lui restaient encore pour le travail
-et la renommée; elle ne les a données qu'au silence. Cet inachèvement de
-l'oeuvre complète la vérité de ce caractère et la logique de cette vie.
-
-
-XIV
-
-Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. Entre leurs destinées
-et leurs mérites, la contradiction s'élève parfois jusqu'au scandale. Et
-ce n'est pas le moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur de
-certaines femmes. On en voit, séductrices des événements comme des
-hommes, s'assurer par les caprices de leurs coeurs contre ceux de la
-fortune; sur ces deux choses les plus fragiles du monde bâtir solidement
-leur vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les amitiés,
-la considération; éteindre les orages de leur jeunesse dans l'apaisement
-de soirs tranquilles et doux, et joindre aux joies des impures les
-récompenses des sages. Ces spectacles troublent la conscience et la
-tenteraient de conclure que la vertu est sans action sur les hasards de
-la vie.
-
-Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les fautes ne
-réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas trop décourager de
-l'honnêteté, la vie, comme les contes, change parfois le bien en
-récompense et le mal en châtiment.
-
-Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée de Coigny.
-
-Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature avaient prodigué à
-cette femme toutes les chances de bonheur. Naissance, richesse, beauté,
-savoir, charme, art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence
-que la perfection de la tendresse est le dévouement et le sacrifice;
-goût de porter cette générosité non seulement dans l'amour, mais dans la
-raison; impartialité assez haute pour admettre que ses intérêts
-personnels fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez
-complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par la patience de
-chaque jour les sacrifices une fois consentis; aptitude non seulement à
-supporter les événements, mais à les dominer; puissance de la parole et
-de la plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre les
-privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette accapareuse. Elle
-possédait, outre les ressources utiles en tous les temps, les ressources
-les plus précieuses pour le temps où elle vivait, comme des dons de
-rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et, ses titres
-disparus même avec ses richesses, de rester au premier rang. Soit
-qu'émigrée elle opposât son sens des réalités aux rêves de sa caste,
-soit qu'en France, elle recommandât à l'ancienne société les réformes de
-la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne, quelle
-conseillère pour ses contemporains éperdus entre un monde détruit et un
-monde destructeur! Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se
-comprendre et à se pardonner, ce furent les influences propitiatrices.
-Pour être une de ces reines de paix, il suffisait que cette femme ne
-repoussât pas les avances de la destinée.
-
-Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être? Quelles erreurs de
-conduite lui fermèrent l'avenir? Au début, une seule. Elle ne veut pas
-soumettre son coeur à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble
-que suivre l'usage. L'indépendance du coeur était alors pour les grandes
-dames comme le droit commun de la vie conjugale: habiles ordonnatrices
-de leurs désordres, la plupart s'assuraient, par leurs amants, la
-variété des tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et du
-rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections, n'aimaient en
-réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme qui, dans les aventures
-défendues et dans les situations régulières, cherchait uniquement son
-plaisir et sa commodité. Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se
-lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et la passion.
-Elle voulut être sans discontinuité ni partage où elle aimait. En cela,
-elle dérogeait aux moeurs qu'elle avait l'air de suivre, et il y avait
-dans sa tendresse exclusive plus de probité que dans les froides
-combinaisons des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors
-de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient les
-faiblesses avec la réputation. Comme elle consulte seulement son coeur,
-et comme, ce coeur soi-disant infaillible se laisse prendre quand il
-croit choisir, elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus
-grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas les pires[40].
-
- [40] On peut voir à l'appendice comment le désordre de sa fortune et
- le désordre de ses moeurs allèrent de pair.
-
-Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les délicatesses de
-son esprit, de son éducation, même de sa conscience qui les juge, et
-l'espoir de goûter un bonheur qui satisfasse mieux leurs plus hautes
-aspirations entraîne la plupart des femmes à leur première faute. Mais
-l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, déprave le goût,
-accoutume les plus aristocrates de nature à la vulgarité progressive des
-choix, et, à force d'avoir le coeur moins difficile que l'esprit, elles
-semblent atteintes dans leur esprit même par la maladie de leur coeur.
-Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité va jusqu'à l'impudeur, toutes
-ses erreurs sont publiques et c'est d'elles surtout que se fait sa
-réputation.
-
-Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent ses mérites,
-que la fausseté de sa situation enlevât tout crédit à la puissance de
-son esprit. Par la faute d'une seule faiblesse, ses opinions sages et
-fortes sur l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations
-vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas autorité d'exemple.
-Assez brillante pour mettre le bon sens à la mode chez les plus
-mondains, assez profonde pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale
-aux situations les plus importantes, cette femme exerça sur les affaires
-de son temps, une seule fois, une influence clandestine et auprès d'un
-seul homme, qui avait comme elle et plus encore oublié la décence de sa
-condition première. Et, pour avoir mené publiquement les erreurs de son
-existence privée, elle était obligée d'écrire comme un secret, pour un
-seul ami, son intervention dans les affaires publiques et les sages
-conseils que ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle vie.
-
-Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages perdus ne lui coûtait
-un regret. Elle avait pris les devants, demandé au sort, en échange de
-tout ce qu'il lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher
-emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont des
-justices, vulnérable seulement au coeur.
-
-Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant qu'il lui resterait
-l'amour, rien ne pouvait la faire souffrir: pour la rendre malheureuse,
-ce sera assez de l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte
-du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus invraisemblable.
-Elle, triplement séductrice par le corps, l'esprit et le coeur, est
-toujours abandonnée, non seulement de ses pairs, mais de ceux que son
-affection avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance non
-seulement de ceux envers qui elle a des torts, mais de ceux envers qui
-elle est sans reproche, et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse,
-c'est sa tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections,
-elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné que la discipline du
-coeur est pour l'amour une protection autant qu'une contrainte, elle n'a
-pas compris quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité trouve
-l'amour à se confondre avec le devoir.
-
-Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections qu'elle
-avait crues durables, contrainte de chercher, d'aventure en aventure, un
-asile contre l'intolérable solitude du coeur, elle a comme une grâce
-d'oubli qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes les
-leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son coeur, la virginité de
-ses illusions. Et chaque nouvel effort pour atteindre enfin à la
-tendresse ardente et durable ramène de nouvelles douleurs. Quelques
-jours d'ivresse et des années de désenchantement, telle avait été
-l'histoire de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec M. de
-Boisgelin.
-
-Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans l'homme galant un
-galant homme, toutes les grâces de l'éducation, les délicatesses qui ne
-s'apprennent pas et sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa
-propre intelligence par une collaboration à une oeuvre d'intérêt
-général. La morale, cette fois, semblait vaincue par le bonheur. Et
-c'est alors qu'elle prend sa revanche la plus cruelle et définitive.
-
-Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la durée des
-tendresses, c'était se promettre la durée de la grâce séductrice qui les
-avait formées, c'était compter sur la permanence de la beauté et de la
-jeunesse. Or, tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs
-efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur union fragile à
-une oeuvre de stabilité, et s'efforçait de retenir le passé par ses
-souvenirs, il était emporté par le temps. C'est une méthode très
-grossière de compter ce temps par années, tant elles sont inégalement
-destructives: les unes prolongeant sans dommage ce qui est le plus
-ancien, les autres rendant tout à coup lointaines les choses les plus
-récentes et semblant mettre un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée
-de Coigny, parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son regard,
-son sourire, sa taille, sa démarche un printemps attardé. Mais, comme
-ces villes vaillantes jusqu'au bout et dont la capitulation montre
-soudain toutes les ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le
-plus obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout d'un coup.
-Que cette jeunesse du corps abandonnât Aimée, quand la puissance de
-l'intelligence fournissait ses plus remarquables preuves et quand l'âme
-se relevait, c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège, qui,
-faisant les hommes captifs d'un regard et d'un sourire, fait la
-puissance déraisonnable et d'autant plus forte de l'amour. Dès que
-l'amour libre est réduit, pour se persuader de vivre, aux raisons
-raisonnables, il meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit
-ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin avec ses cinquante,
-eux-mêmes bien vieux pour les folies. Et, s'il n'est pas d'âge où
-l'homme soit incapable de les commettre, il y a une heure où la femme
-devient incapable de les inspirer.
-
-Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son jugement, c'était
-bien une folie que la durée de cette liaison. En travaillant pour le
-Roi, Aimée de Coigny avait travaillé contre elle-même. La Restauration
-avait rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la place
-rendue à l'Église dans l'État en même temps que se relevait le trône,
-attestèrent la solidarité et le rétablissement de toutes les
-disciplines. Non pas que l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un
-coup leurs adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des lois et
-les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre eux le gouvernement et
-le cours nouveau de l'esprit public. Bon nombre cherchèrent refuge dans
-l'hypocrisie, le désordre se fit discret et prit des airs sages et
-pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre, demeura ce qu'elle
-était. Mais, pour n'avoir pas changé dans un monde qui changeait,
-l'épicurienne jadis à la mode se trouva devenir une femme scandaleuse.
-La liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un peu
-conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des temps troublés,
-devenait, sous le régime de toutes les légitimités, compromettante pour
-le marquis de Boisgelin, pair de France et favori de la Cour. Le souci
-de sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde contre son
-ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si dépravé qui ne lise une
-leçon de morale dans les premières rides de sa maîtresse. M. de
-Boisgelin n'était pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez
-forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; mais, même alors,
-l'élévation naturelle de sa nature apparaissant jusque dans ses erreurs,
-il avait respecté, cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en
-son amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même, il
-cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa conscience adhérait à
-ces réformes qui étendaient en France la revanche de la loi chrétienne,
-il sentait le devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie
-nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords étaient nés dans
-son coeur où mourait le désir. Entre le chrétien qu'il redevenait et la
-païenne que restait sa compagne, la contradiction lui apparut
-fondamentale, inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence,
-comment perpétuer la confusion de leurs existences? Qu'il regardât le
-monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt, la satiété lui donnaient le
-même conseil[41]. Sans discussions inutiles, sans querelles bruyantes,
-il s'évada de l'amour dans l'amitié.
-
- [41] La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie.
- Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée à
- ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le 9
- novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans mon lit,
- bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de vous
- rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez lesquels je
- ne puis me traîner.»--_Lettres_, etc., p. 215.
-
-En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions plus libres,
-arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster toutes les âmes comme
-la sienne, et son bonheur se brise contre cette borne du devoir demeurée
-debout dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée n'a
-pas même la consolation de penser que les bons propos sont fragiles,
-que, s'il se croit autre, elle demeure la même, qu'elle le saura
-reprendre. Elle doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre
-l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au danger, mais ne le
-sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction, mais que la séduction l'a
-abandonnée elle-même; que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus
-attirés vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus grande
-souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance des tendresses trop
-fragiles: elle voit tout à coup devant elle la terrible stabilité du
-vide que laisse la fin du dernier amour.
-
-Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne peuvent supporter
-leur propre poids. Où un arbre s'élève elles s'élèvent avec lui, et le
-parent de leurs fleurs; où il cesse de les porter, elles gisent à terre.
-Il y a aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir seules. La
-nature flexible et enveloppante d'Aimée de Coigny avait besoin de
-s'enlacer autour d'une volonté et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait
-pas passé un jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait
-désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse à un seul,
-pour lire plus de fierté dans les yeux de l'élu, pour l'attacher
-davantage à un mérite reconnu par un témoignage unanime. Ses _Mémoires_
-n'étaient qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes, pour
-le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus là, toute la terre fut
-vide pour elle; quand elle ne s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien
-à dire à personne.
-
-Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si son talent
-d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi bon? Dire sa vie? C'était
-rajeunir ses épreuves et souffrir deux fois de ses peines. Raconter les
-événements qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le monde? Ce
-monde était aussi pour elle aussi mort que le passé. Peindre la société?
-Peindre des indifférents pour le plaisir d'indifférents. Songer à la
-postérité? Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que leurs
-pères.
-
-Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi l'amour n'avait pas
-seulement rempli son coeur jusqu'à le briser, il finissait par rendre
-stériles les dons de son intelligence.
-
-Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis qu'au soir de
-cette vie, la morale méconnue assemblait ses revanches. Après avoir
-prodigué plus de tendresses qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher
-indissolublement bien des affections légitimes, cette femme finissait
-sans affections. Elle avait cru que les tendresses étaient gâtées par le
-devoir, le devoir n'en retenait aucune auprès d'elle. A la servitude
-conjugale elle avait préféré les unions libres: la présence d'un mari
-manquait à ses journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si
-longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité eût été
-une gêne et une honte: il lui manquait la sollicitude des fils qui donne
-aux mères une fierté si douce, il lui manquait les soins caressants des
-filles qui donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle avait
-dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié sans scrupule à ses
-passions l'amitié: l'amitié aussi était absente ou banale. Et comme le
-monde n'était plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le
-monde.
-
-Le regard que repoussent les tristesses de la terre peut s'élever plus
-haut. Ce refuge n'est pas seulement ouvert aux justes qui présentent
-leurs souffrances imméritées comme des créances à la justice éternelle
-et regardent leurs droits s'accroître par les délais de la providence
-réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs propres épreuves, quand
-se révèle à eux la petitesse de ce qui leur semblait grand, la brièveté
-de ce qui leur semblait durable, la vanité des riens qui leur tenaient
-lieu de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, ils les
-jugent, et le commencement de mépris qu'ils éprouvent pour eux-mêmes est
-le commencement de leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur,
-cherché par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur s'épure de
-colère; par leur résignation ils collaborent à l'ordre qu'ils n'ont pas
-servi par leurs actes, et l'idée de justice, en leur apportant la
-patience, les rend à l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment
-devient un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la
-générosité du courage crée un titre au pardon et les maux eux-mêmes
-préparent ainsi le bonheur dont le désir survit à tout. Alors toutes les
-épreuves deviennent profitables, tous les délaissements sont bénis, et
-la solitude se change en une compagnie incomparable, quand elle a mené à
-Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît, enlever aux larmes leur amertume.
-Et vinssent-ils à lui quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que
-le temps de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de leur
-vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse aux ouvriers de la
-dernière heure.
-
-A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême. Pour trouver la
-quiétude dans l'oubli des devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce
-monde est le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs
-quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de son jugement par
-ses passions était si profonde qu'elle était devenue sa nature. Le ciel
-lui paraissait plus vide encore que la terre, et Dieu fut absent de sa
-mort comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune captive»,
-la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir.
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-_Écrits en l'année 1817._
-
- C'est pour le coin d'une librairie et pour en amuser un voisin, un
- parent, un ami, qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en
- ceste image.
-
- (_Essays de Michel de Montaigne_, liv. II, chap. XVIII.)
-
- Nunc cum maxime Deus alia exaltat, alia submittit, nec molliter ponit,
- sed ex fastigio suo nullas habitura reliquias jactat. Magna ista, quia
- parvi sumus, credimus.
-
- (SÉNÈQUE, liv. III, _Questions naturelles_.)
-
-
-
-
-A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, PAIR DE FRANCE
-
-
-_Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le
-gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé
-près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie._
-
-_Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils manquent d'exactitude,
-mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de
-bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le
-plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir
-s'accomplir les voeux ardents que nous formions pour le bonheur de notre
-patrie._
-
-
-
-
-Dans un espace de près de trente années je ne mets de prix à me rappeler
-avec détail que les trois ou quatre dont les événements se sont trouvés
-en accord avec les voeux que M. de Boisgelin[42] et moi formions pour
-notre pays.
-
- [42] Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles de
- Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin
- de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin, paroisse de
- Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain constate que
- «Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des cérémonies
- baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, et l'acte
- qui les constate, en faisant connaître les prénoms du nouveau
- chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et les
- actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom est
- écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la
- famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil
- postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin.
-
- A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des armes. Le
- 1er septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait, à
- dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment de Royal
- Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788,
- Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'Harcourt, fille de Anne-François,
- duc de Beuvron, et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée
- était petite et laide, la fortune était belle et la famille
- considérable; l'oncle du fiancé était le cardinal de Boisgelin. Rien
- de plus assuré que l'avenir de l'officier et du gentilhomme; un an
- après, éclatait la Révolution. Boisgelin se rendait, en 1791, à
- l'armée des princes, faisait avec eux la campagne de 1792 comme
- garde du corps, puis celles de Hollande et de Quiberon comme
- capitaine aux hussards de Choiseul. Licencié en 1796, il se réfugia
- en Angleterre. Quand il eut contemplé toutes les impuissances du
- parti royaliste, et quand le Consulat offrit aux Français de toute
- origine sécurité en France, Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni
- d'un sauf-conduit que le ministre de la police Fouché lui accorda,
- le 23 nivôse an VIII, il revint à Paris et s'employa à obtenir la
- radiation de son nom sur la liste des émigrés. Les pièces du dossier
- formé par ses soins montrent, dans toutes les autorités publiques,
- un désir de bienveillance et de réparation contraire et égal au
- parti pris de haine et de soupçon qu'elles avaient naguère contre
- les «ci-devant». Il se trouve, autant qu'il en faut, des témoins
- pour attester que M. de Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à
- Amiens, du 4 mai 1792 au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III
- au 17 fructidor an V, à Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en
- Hollande ou à Quiberon. Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le
- déclare «définitivement rayé de la liste des émigrés» et le rétablit
- «dans la jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été
- vendus».
-
- Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi d'émigration,
- n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de la liste dès
- le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie, leur
- fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal an V,
- hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les moins mal
- traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori du
- régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon pour
- chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient alors sur
- les représentants de la vieille noblesse comme des ordres auxquels
- les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie de se
- soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de
- garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle passa à
- l'action, comme le racontent les _Mémoires_. En 1814, les
- récompenses ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25
- septembre, chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre, chevalier
- de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac une croix d'or
- émaillée suspendue à un petit ruban couleur de feu». Député en 1814
- et en 1815, pair le 17 août 1815, il est premier chambellan de la
- garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le 19
- août 1823, il est nommé officier de la Légion d'honneur. Mais, quoi
- que nous obtenions, il nous reste toujours à désirer. M. de
- Boisgelin aurait voulu être maréchal de camp. Il demanda ce grade en
- 1816. La Commission chargée d'examiner «les titres des Français qui
- ont servi au dehors» lui fit savoir qu'il avait seulement quinze ans
- de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir droit
- au titre d'officier général. M. de Boisgelin prétendit «obtenir des
- bontés du roi l'exemption des quatre années qui manquaient», et,
- dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa pénible
- surprise que la volonté du monarque fût prisonnière de
- réglementations formalistes.
-
- Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son attitude
- imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi
- Gouvion-Saint-Cyr? Cette loi, en fixant les conditions précises
- d'aptitudes et de services pour l'avancement des officiers,
- n'assurait pas seulement à l'armée des chefs capables et éprouvés,
- elle émoussait l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique,
- elle défendait la France contre l'asservissement de la force
- militaire aux caprices du prince, asservissement à prévoir si les
- officiers avaient eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces
- caprices et devaient leur carrière à la faveur; elle était une
- garantie de ce gouvernement tempéré que M. de Boisgelin avait voulu;
- elle enfermait, comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un
- mécanisme légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets
- qu'il combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a
- reconnu au roi le droit de nommer aux charges administratives et
- judiciaires: à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi
- doit-il nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et
- avant tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui
- commandent en son nom les troupes est le dépouiller de sa
- prérogative la plus essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère
- à celles qu'il opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny,
- contre l'absolutisme royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore
- soucié de la convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il
- légitimait l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux
- émigrés, et n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à
- une telle contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les
- doctrines et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait
- attendre d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa
- fidélité, elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne
- fut pas de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder
- leurs places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora
- la fin de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831.
-
-Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts divers appelés
-Révolution; les murmures se sont transformés devant moi en cris
-séditieux, ils ont égaré les Français bientôt précipités dans les excès
-les plus coupables et les plus opposés; le silence de la servitude a
-succédé aux accents frénétiques de la démagogie. Cachée dans un coin
-obscur de cette grande machine appelée tour à tour République, Empire,
-Royaume, j'ai ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en
-danger. Je pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune,
-comme tant d'autres, si mes habitudes de très pauvre citoyenne ne
-dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma situation de grande
-dame ne me semblent plus qu'un point dans ma vie, si loin et si effacé
-que les rêves ont plus de consistance et de réalité. Mon sens n'est donc
-pas influencé par des regrets, et je suis bien placée, ce me semble,
-pour juger sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun intérêt
-personnel.
-
-Aussi, depuis le moment où les passions dites révolutionnaires ont
-cessé, et où la devise nationale n'a plus été _Égalité, fraternité ou la
-mort_, j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait mis en mouvement
-tout un peuple, et j'ai cru le trouver dans le besoin qu'il avait de
-changer ses institutions: dès lors, l'indulgence est entrée dans mon
-coeur, et les plus coupables excès ne m'ont paru que les exagérations de
-la chose vraiment utile et désirée.
-
-Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre aux
-caprices d'une maîtresse ou même d'un maître. Elle a refusé de payer par
-son travail, ses privations et son sang, les guerres dont le motif et
-l'issue lui étaient étrangers. Pour faire connaître ses besoins et les
-faire compter par l'autorité et pour encourager son industrie, elle n'a
-voulu dépendre que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les
-existences à porter en commun le fardeau des charges publiques. C'est ce
-sentiment confus et mal connu qui a fait naître de notre temps l'amour
-de l'_égalité_. L'habitude des distinctions attachées au rang et à la
-naissance ne la montrait que comme un paradoxe envisagée en ce sens,
-mais commençant par l'établir dans la répartition des impôts, elle se
-glissa bien vite partout et, réduite en système, elle finit par menacer
-la société. C'est donc, en cette occasion comme en toutes, l'abus d'une
-bonne chose qui en a produit une désastreuse. Avant que ces pensées
-fussent clairement reconnues par les Français, elles fermentaient en eux
-et, leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre établi, les ont
-poussés à le détruire avant de savoir précisément celui qui leur
-convenait. La crainte de retomber dans un état qui leur était odieux les
-a fait recourir à son extrémité opposée. C'est ainsi qu'en quittant une
-Monarchie absolue où la noblesse avait balancé longtemps la puissance
-royale, ils ont demandé une République où tous les rangs fussent nivelés
-et que la barbarie a pris la place de l'esprit de réforme.
-
-C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de nobles sans détruire la
-tyrannie, parce qu'elle n'est pas seulement l'abus de la puissance
-royale, mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le peuple, qui
-craignait un maître, en eut bientôt autant qu'il se trouva de fanatiques
-antiroyaux et surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des
-assemblées qui se succédèrent.
-
-Après avoir voté des lois qui condamnaient à mort, au nom du Salut
-public, une partie de la société et le reste à une vie misérable et
-agitée, ils placèrent les citoyens entre la terreur du retour à l'ancien
-gouvernement et l'incertitude sur celui qui devait les régir. Qu'on
-était loin alors du but raisonnable auquel tendaient peut-être quelques
-bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses l'État devait-il
-encore subir!
-
-En voyant la République se transformer en Empire héréditaire, on avait
-cru que Bonaparte s'arrêterait au moment où ses ambitieux désirs avaient
-été réalisés et on lui savait quelque gré d'avoir rétabli l'ordre dans
-la société. Mais l'invasion d'Espagne, en prouvant qu'il fondait
-uniquement sa force sur l'épée et sa puissance sur l'étendue du
-territoire, fit évanouir les espérances de bien public qu'il avait fait
-concevoir.
-
-Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se flattaient qu'il finirait
-par sentir la grandeur de sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il
-avait exercée sur les assemblées, il était possible de croire que, une
-fois en paix, les lois prendraient de l'importance, par la nécessité où
-l'on se trouverait de donner de la régularité à l'action générale du
-gouvernement.
-
-Mais Bonaparte avait une ambition qui ne dédaignait aucun détail et
-soumettait tout à sa volonté. En même temps qu'il s'emparait de presque
-toutes les provinces de l'Europe, il profitait de la ruine des anciens
-propriétaires de France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut les
-transformer en pensionnaires de son trésor. Créant des fortunes qui
-devaient lui revenir faute d'enfants mâles, et dont les possessions
-étaient à sa disposition, il donna le nom de législateurs et de
-sénateurs à des hommes auxquels il payait des appointements et qu'il
-assemblait, chaque année, pour signer ses ordres sous le nom de décrets.
-Puis, nommant les juges et se réservant le droit de les révoquer, il
-réduisit la presse à l'emploi de publier ses ordres ou ses louanges,
-établit un système prohibitif qui faisait dépendre l'industrie de son
-caprice ou de sa spéciale protection et, jetant sur l'étendue de son
-empire un filet tenu par la main de la police,--filet dans lequel le
-mystérieux confessionnal même était enveloppé[43],--aucun mouvement
-n'avait de liberté, aucune pensée n'avait d'essor. Chaque profession
-était flétrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne pouvaient
-choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration n'était que le mode
-de sa volonté et, dans cet asservissement universel, les personnes
-jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient point à augmenter
-et ne se mêlant point d'affaires, celles enfin que partout on nomme
-_indépendantes_ étaient frappées par l'exil, si les paroles dont elles
-se servaient dans leurs conversations familières étaient rapportées au
-maître.
-
- [43] Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les questions
- religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes préjugés
- d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet abbé
- avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler d'un
- cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête
- homme».
-
-La honte de cette situation était couverte par ce qu'on nommait _gloire
-française_ qui, de toutes les déceptions produites par le génie de
-Napoléon, peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle a fait
-servir des qualités estimables à des résultats funestes.
-
-L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a dû séduire un peuple
-courageux et c'est le moyen dont s'est servi Napoléon pour transformer
-les citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il savait que le
-général d'un peuple de guerriers est un maître absolu contre lequel on
-ne trouve pas de défense, puisque l'obéissance en ce cas perd ce qu'elle
-a de vil en prenant le nom de subordination. Alors la terre peut être
-ravagée par une nation belliqueuse.
-
-Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant plus de huit années.
-Qu'espérer du frein des lois et des idées d'ordre sur un peuple qui est
-tout entier dans le mouvement d'un homme qui fait sa fortune, et qui ne
-regarde sa patrie que comme le mince patrimoine laissé par un père dans
-la détresse à un heureux aventurier devenu millionnaire! C'est ainsi que
-les Français regardaient la France où ils étaient nés et telle est
-l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous le nom de gloire. Que de
-gens probes, vertueux même, n'ont-ils pas été égarés par elle, et qu'il
-est coupable celui qui, détournant l'héroïsme et les mouvements généreux
-d'un but honorable, a mis tout un peuple spirituel et sensible dans les
-habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant perdre de vue les motifs
-pour lesquels il avait secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que
-l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours! Ce que je dis là
-frappait tout le monde sous Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface
-parce qu'il est de l'essence des petites contrariétés présentes de faire
-oublier les malheurs passés.
-
-Les souvenirs des guerres entreprises sous la France république ont
-laissé des traces plus honorables, c'est la seule partie pure de cette
-époque. Sur les champs de bataille le sang coulait sans crime et les
-soldats rapportaient au sein de leur foyer, avec de glorieuses
-blessures, une non moins glorieuse pauvreté; tandis que les nombreuses
-victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits que d'ajouter au
-protocole de la vanité une série nouvelle de titres et à la fortune de
-ses officiers les débris des fortunes particulières de quelques vaincus.
-Sous la France république on se battait pour rester maître chez soi, et
-sous la France, devenue empire, on se battait pour devenir maître chez
-les autres. La différence des principes devait en porter dans les
-résultats. Aussi l'une de ces guerres a-t-elle laissé dans le souvenir
-une idée de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une revanche qui tôt
-ou tard devait avoir lieu, nous a réduits à la condition d'un peuple
-vaincu par les autres peuples dont nous avions outragé l'indépendance.
-
-Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire militaire, car il s'y est
-fié. Empereur des Français, reconnu et redouté du monde, il a fait la
-réflexion qu'il y avait plus loin de la place de sous-lieutenant
-d'artillerie en 1789 à celle d'empereur en 1804, que de celle d'empereur
-à la place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il l'a été, et n'a
-pu se maintenir parce que les lois seules, lorsqu'elles sont en harmonie
-avec les besoins des peuples, impriment un caractère de durée aux
-choses, et qu'il n'y a pas de lois qui puissent unir ensemble et fondre
-en un seul les intérêts des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des
-Russes et des Français. L'alliance de toutes ces nations, leur bonne
-harmonie doivent résulter des rapports établis par leurs besoins
-réciproques. Rien n'empêche que l'Europe entière vive dans l'union d'une
-famille dont les membres sont indépendants les uns des autres, mais cet
-accord ne peut avoir lieu sous la main d'un même maître, et c'était ce
-qu'avaient produit nos victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient
-consolider. C'est cependant le sujet de nos regrets. L'habitude qu'on a
-laissé prendre à nos dispositions belliqueuses nous fait nommer «fruits
-de la victoire» cette accumulation informe de pays sans liens
-réciproques. «Les étrangers tremblaient à notre aspect! s'écrie-t-on
-avec regret.--Hélas! sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous
-ajouter...»
-
-Mais entrons dans l'année 1811!
-
-Je demeurais alors chez une personne où j'avais fui des malheurs de
-plusieurs genres. La place qu'elle occupe dans mon coeur est due à sa
-conduite amicale avec moi. Ses qualités sont franches et ses défauts
-amusants. La princesse de Vaudémont est née Montmorency, de la branche
-véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de
-Lorraine dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa jeunesse,
-elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être romanesque ni
-galante, elle a eu des amants et, sans chercher dans la musique les
-tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce rêverie, elle
-l'aime avec passion. Madame de Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on
-s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se montre à la bonne
-compagnie qu'elle ne perd point de vue. Elle a le goût le plus décidé
-pour la puissance sans songer à y participer; l'intimité des gens en
-place lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements lui sont
-indifférents. Elle ne demande aux révolutions que de passer par sa
-chambre sans s'informer où elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait
-pas et le ton demi-théâtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte ne
-lui était point désagréable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous
-les plus importants et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a jamais
-prévu les conséquences: la preuve en est dans sa surprise lors de
-l'arrivée du roi et du retour de Napoléon. Pourvu que ses petits chiens
-aient le droit de mordre familièrement les ministres et les ambassadeurs
-et que son thé soit pris dans l'intimité par les hommes puissants, le
-reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses qualités se
-développent lorsqu'il s'agit d'être utile aux gens qu'elle aime et elle
-ne manque point alors de justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais,
-dans la vie ordinaire, c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais. On
-peut regarder sa maison comme l'asile le plus doux de l'amitié et le
-lieu le plus dangereux pour les gouvernements mal affermis. On y
-complote en toute sûreté. Les fauteuils y sont si bons, la vie si
-agréable et si niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin et
-moi nous nous en sommes fort bien trouvés[44].
-
- [44] La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment très
- vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se
- perpétuaient en sa personne, et à certains moments il semblait
- qu'elle laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses
- contemporains. Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte
- d'être altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par
- l'histoire. La princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre
- les révolutionnaires contempteurs du passé. Comme un attrait de
- curiosité la portait vers tous les passants du pouvoir, elle
- conciliait sa dignité et son plaisir en les attirant chez elle et en
- rappelant les distances aux familiers qui marchaient sur sa traîne.
- Si son goût fut «décidé pour la puissance», il ne le fut pas moins
- pour le malheur. Il lui plaisait que le succès public lui présentât
- les hommes du jour, mais quand ils étaient devenus ses amis, le
- succès pouvait se retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les
- servait. Quand Vitrolles, durant les Cent-Jours, fut poursuivi par
- la police impériale, quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut
- condamné, la princesse, sans s'inquiéter de leurs opinions et
- dévouée à leurs périls jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre
- contre le roi et contre l'empereur.
-
- Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste. Mais ces
- belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme les petites
- faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un si sommaire
- raccourci par celle qui était une parente, une amie, une obligée.
- D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour être bienveillantes
- le furent davantage. Dans les _Mémoires sur l'impératrice
- Joséphine_, publiés en 1828, par mademoiselle Georgette Ducrest, on
- lit:
-
- «A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont, née
- Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous les
- étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse n'était
- point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des
- manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient de
- nombreux hommages et son excellent coeur lui faisait d'aussi
- nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait
- promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de rendre
- service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre, souvent
- bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des
- compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils
- n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le
- même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et
- secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait
- encore, en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.»
-
- Le 2 janvier 1833, le _Journal des Débats_ écrivait:
-
- «Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière des
- Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient de mourir
- à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les secours
- de l'art n'ont pu arrêter les effets.--Dans les temps de troubles
- politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous donner le
- rare et presque unique exemple d'affections indépendantes des
- opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait tant de coeurs autour
- d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle de sa naissance lui
- permettait de rendre justice aux hommes dans quelque position qu'ils
- fussent placés et sa manière de rendre justice était de faire du
- bien... Naïve et vraie comme une femme du peuple, généreuse comme
- une grande dame, elle faisait mieux que pardonner, elle oubliait les
- torts. Elle consolait toutes les douleurs sans ostentation, car elle
- les comprenait, et sa perte causera à toutes les personnes qui
- vivaient dans son intimité un déchirement de coeur qui sera le
- premier mal qu'elle leur aura fait.»
-
- Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir
- Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des
- larmes», dit Montrond.
-
-Le despotisme sous lequel était courbé le monde s'appesantissait et,
-quoiqu'on pût prévoir qu'un jour il pourrait rejeter violemment ceux qui
-l'opprimaient, on se croyait séparé par un long intervalle de ce moment,
-lorsque le départ de l'empereur pour la campagne de Russie vint
-réveiller les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un spectacle
-extraordinaire, à sonder les vues politiques qui le faisaient agir.
-Jusque-là on s'était laissé bercer ou éblouir par la fortune et personne
-ne regardait l'avenir.
-
-Cette indifférence est facile à expliquer. Rien ne s'use plus vite qu'un
-sentiment passionné lorsqu'il a touché le but vers lequel il était
-poussé. Or, la passion du bien public avait porté, en 1789, à tout
-sacrifier aux intérêts populaires et fonda cette puissance terrible qui
-avait anéanti toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud dressé au
-nom de la souveraineté du peuple détruisait la race humaine, avait
-laissé dans les esprits le dégoût des affaires publiques lorsqu'une
-place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation. Bonaparte a
-abusé de ce sentiment vertueux, comme de tout, pour établir son pouvoir
-sans résistance. On se laissait entraîner par une force qui n'inspirait
-aucune confiance, mais avec une espèce de satisfaction secrète de n'être
-pas responsable des événements et même de les ignorer. Les victoires
-jetaient un éclat semblable à celui des éclairs. Quelques gens sages
-découvraient bien, à leur lueur passagère, le danger du chemin dans
-lequel on était engagé, mais l'obscurité enveloppait la multitude et
-l'on marchait sans regarder et sans se soucier de voir où on allait.
-
-Cependant, les préparatifs presque fabuleux que venait de faire
-l'empereur, en 1812, tirèrent de cet état léthargique. On se demandait
-«pourquoi ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir un motif nouveau
-d'admirer le héros, quelques autres pour calculer si le colosse de
-puissance qu'il élevait si rapidement avait une base assez solide pour
-se soutenir.
-
-A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, M. de Boisgelin et
-moi, sur notre véritable position et nous ne fûmes pas longtemps avant
-d'être convaincus de l'inconvénient attaché au gouvernement d'un homme
-qui avait besoin d'entasser province sur province pour se donner le
-ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes les capitales de
-l'Europe et qui, voyant toujours reculer devant lui le but de ses
-conquêtes, ressemblait à cet insensé qui mourut de fatigue parce qu'il
-voulait atteindre la fin de l'horizon qui semblait fuir à mesure qu'il
-avançait.
-
-Le public voyait avec étonnement succéder une marche rétrograde à celle
-qui avait conduit à Moscou. L'habitude de la victoire nous avait rendus
-dédaigneux et froids, mais l'étonnement d'un retour d'armée nous
-frappait beaucoup. Cette nouveauté paraissait choquante. Semblables en
-cela aux gens gâtés par la fortune que le plaisir n'amuse plus, mais que
-la peine humilie et déconcerte, nous étions ennuyés du succès de nos
-armes et pleins d'humeur de nos défaites.
-
---Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le
-monde va pencher sur nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que
-ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé que la France dans
-laquelle vous et moi sommes nés soit, par la suite, la seule qui nous
-reste, que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une
-fois rentrés dans leur petit patrimoine? Nous rougirons devant cet homme
-pour qui nos moindres frontières sont le cours du Rhin, les Alpes. Il
-n'aura plus la place de signer _Empereur des Français_, cela dépassera
-notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-_maître
-du monde_, point assez d'aliments pour le nourrir, ni d'eau pour le
-noyer. Il vient de passer la Bérésina, le Don, le Danube, le Rhin,
-qu'espérer de la Seine ou même de la Loire?
-
---Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder pour maître; renonçons
-à lui et même à l'Empire.
-
---Retournons en royaume, reprit-il.
-
---Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, quelque chose de neuf.
-Tout ce qui a été, en fait de puissance, n'a eu qu'une force passagère
-et tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en royaume, ressemble
-à l'évocation de tous les abus arriérés et des sottes coutumes qui ont
-fini par perdre la vieille machine sociale sans laisser même survivre un
-regret.
-
---Je suis entièrement de votre avis, répondit Bruno, et pour vous le
-prouver, je veux quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf;
-en conséquence, j'opine pour établir la France en royaume et pour
-appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône!
-
-Je pris cette opinion pour une plaisanterie et longtemps je ne l'abordai
-que comme un sophisme insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y
-revenait sans cesse et y restait irrévocablement attaché.
-
-Nos contestations d'alors me sont présentes et je vais les rapporter.
-Elles serviront à expliquer les répugnances, les combats et les
-hésitations qui existent encore dans beaucoup de têtes.
-
---Un État, disait M. de Boisgelin, dont la richesse est le résultat de
-l'envahissement annuel du territoire voisin, doit être détruit quand il
-n'a plus la force nécessaire pour empêcher les gens dépouillés de
-reprendre ce qui leur appartient. Et, pour réparer les maux causés par
-la guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette noble patience, cette
-modération qui seraient alors si nécessaires? Il faudrait que le retour
-forcé de nos généraux par les mauvais hasards des combats fût racheté
-par une vie domestique qui leur fût chère, et sommes-nous dans ce cas?
-Les nouveaux nobles auxquels sont confiées les principales fonctions,
-passés de l'obscurité de leurs premières années à l'élévation du rang et
-du pouvoir, étant encore dans la croissance de leur fortune, ne peuvent
-être séduits par l'image paisible des réunions de famille. Cette
-ressource qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur ses
-anciennes habitudes et ramène l'homme froissé par les infortunes au
-milieu des compagnons de son premier âge et au souvenir de ses pères,
-peut-elle leur être offerte? Quelle maison, quelles terres donneraient
-ces consolations à nos seigneurs actuels? Ils ont des propriétés
-nouvelles, inconnues, qui ne leur représentent que la forme matérielle
-de la part de richesse qu'ils y ont placée. Leur âme n'est donc point
-disposée à supporter ni à réparer l'infortune, mais à la venger. Leur
-énergie les porterait à de nouvelles entreprises et la France, qu'ils
-n'ont pu préserver, sera détruite par les excès dans lesquels ils
-l'entraîneront pour prendre des revanches. Le gouvernement est confié
-chez nous à des personnes qui tiennent leurs titres de la victoire et
-dont les services sont fondés sur les grandes aventures des batailles.
-Une défaite les ruine et leur fait redouter de ridicules métamorphoses;
-ils craignent de reculer dans leur position particulière à chaque
-déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe: car nos grands, espèce
-d'êtres fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte,
-duc ou roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal comme
-si, par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir.
-Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France,
-pourrait s'écrier: «Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois
-nous restent et nous sommes tous chez nous et Français!» Joachim, le roi
-de Naples, revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-être
-même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les princes de
-Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier,
-l'ingénieur; Lefebvre, le soldat aux gardes; Maret, le commis... Ils
-voudront ravoir ce qu'ils nommaient _le patrimoine de leurs enfants_ et,
-comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts
-pour l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est obéie, rien
-n'est fondé, aucune institution n'est passée dans nos moeurs. Comment
-pourrions-nous songer à nous relever de nos désastres et à prendre une
-attitude digne après nos défaites, en conservant un pouvoir qui se
-croirait dépouillé, bien que maître du pays qui faisait l'orgueil de
-Louis XIV?
-
---Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand coeur à ne plus être
-soumise à ces maîtres-là et même je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas
-ôter aux choses destinées à nous régir ce vague dont le monarque fait
-toujours son profit et pourquoi ne pas emboîter l'homme destiné à la
-suprême magistrature dans des machines légales assez fortes pour
-résister à nos élans passionnés pour sa personne? Que de fois nous
-sommes-nous entourés nous-mêmes de liens fatals et honteux en cédant à
-la reconnaissance pour une action isolée dans la vie d'un homme, devenu
-de ce jour notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord le besoin de
-liberté qui existe dans le pays avec l'ordre nécessaire...
-
-Sans savoir précisément où j'allais, M. de Boisgelin m'arrêta par un
-sourire et me dit:
-
---Il ne peut être ici question d'un président ni de congrès, comme aux
-États-Unis. Ces formes-là, qui peuvent convenir en Amérique, où le
-peuple est encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue pour sa
-conservation, n'ont aucun rapport avec les besoins de notre vieille
-Europe. La terre qu'habitent les colons anglais devenus indépendants en
-Amérique est séparée du reste du monde et mille fois plus grande qu'il
-ne faut pour les contenir. Toutes les utopies, qui noircissent le papier
-chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les places publiques,
-pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où l'espace est immense, le
-peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par
-l'amour-propre ni par les souvenirs. On peut embarquer pendant un siècle
-pour ce pays-là tous les rêveurs de nouveaux contrats sociaux sans
-inconvénient et sans tirer la conséquence que leurs plans sont bons pour
-le continent européen, quand même ils réussiraient sur l'autre. Les
-petites expériences sur les lacs abrités par des montagnes, au sein des
-terres, prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents et des
-tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses besoins établis par une partie
-de ses souvenirs; on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence, mais
-elle est encore forte et peut fournir une longue carrière si, en
-corrigeant les faiblesses de l'âge écoulé, on respecte le genre de
-croissance qu'il a produit. Car le corps des nations, comme le corps
-humain, change à chaque période de l'existence, mais il conserve un
-caractère primitif qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir
-méprisé cette observation qu'on a pensé tout perdre de nos jours,
-puisque c'est pour avoir voulu tuer le passé qu'on a bouleversé pour
-longtemps l'avenir. Cette manie de _table rase_, pour établir tout à
-coup des républicains où vivaient depuis des siècles les sujets d'un
-monarque, a produit des massacres; puis un peuple de conquérants
-renversant tout aux pieds d'un maître. Non, le vieux continent, et
-surtout la France, ne peuvent pas être gouvernés par un congrès, un
-président, ni par ces deux ou trois choses simples qui régissent une
-famille de négociants qui travaillent encore et dont la fortune n'est
-point finie, car telle est l'Amérique. Il faut ici un gouvernement
-protecteur des intérêts de tous, où les lois posent les limites des
-pouvoirs et dont la forme soit monarchique, les rangs distincts. Il faut
-un gouvernement où la discussion publique soit confiée à deux Chambres
-qui consentent l'impôt. Que la représentation repose sur la propriété et
-que cette propriété, plus considérable dans la Chambre des pairs, assure
-l'indépendance de ses membres dont le titre et les droits doivent être
-héréditaires. Qu'on parte de partout, à toute heure, j'y consens, pour
-arriver à ce haut but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée
-par de grands services et surtout par une grande fortune qui rend bien
-plus sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère,
-sujet peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté
-doit être le résultat, on établira un trône héréditaire sur lequel sera
-placée une famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la
-suprême puissance, afin que le respect dont elle doit être l'objet ne
-soit pas dérisoire, et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du
-talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première place.
-
---Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?
-
---Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit
-substitué à Napoléon le Grand, et qu'est-ce que le régime de Napoléon
-pour la France? L'enfance du monarque est-elle plus rassurante que son
-âge mûr? et quand il n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes,
-qu'est-ce que la succession d'un trône, ou plutôt que serait la
-résignation du trône de Bonaparte à son fils? Le trône de Bonaparte est
-une puissance sans forme ni dimensions, qui s'est élevée par les armes
-sur les débris des gouvernements éphémères précédents et qui s'étend sur
-un territoire augmentant chaque année par la volonté d'un chef à qui
-toute une population armée obéit. Est-ce là une chose qui se lègue? Où
-sont les frontières de cet héritage? Quel en est le revenu? les moyens
-habituels de le régir? Nulle part: tout résidait dans la volonté
-toujours active, toujours croissante du maître. L'enfant de deux ans qui
-se trouve à sa place détruit cela par sa seule présence, car on ne cède
-pas une place de conquérant, et une régence ne représente que des
-usages. Un grand respect, fondé sur une longue habitude, peut seul
-contraindre le peuple d'obéir à un enfant, parce que c'est la situation
-où il se trouve qu'on est accoutumé à entourer de vénération. Il est
-vrai qu'alors on peut espérer que l'action du gouvernement s'adoucira,
-étant dégagée des passions personnelles du monarque, et que les troubles
-causés par l'ambition particulière de ceux qui participeraient à la
-régence, étant renfermés dans le cercle étroit de la cour,
-n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude d'une bonne
-administration et de donner force aux lois. Mais pourquoi fonder de
-telles espérances quand il n'y a ni lois précises, ni habitudes d'aucun
-genre, sous le règne d'un enfant qui ne représente que son père encore
-vivant et dont on ne veut plus?
-
---Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider à
-appeler M. le duc d'Orléans!
-
-Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais
-fait, j'ajoutai:
-
---Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez? êtes-vous content?
-
---Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous
-faites de la révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille des
-rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné
-à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose,
-c'est une partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une
-des bases; mais M. le duc d'Orléans n'est qu'un homme qui ne mérite pas
-le trône par des services personnels et qu'on n'y placerait qu'en
-mémoire des crimes de son père.
-
---Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut cependant pas nous
-dissimuler que le roi, que vous demandez afin de terminer les mouvements
-révolutionnaires, est si blessé par la Révolution, tellement maltraité
-par elle, qu'il doit l'avoir en horreur; et que les malheureux émigrés
-qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue
-révolutionnaire dans l'autre sens; et que, écrasant en toute justice et
-en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront la race vivante.
-Est-ce comme cela que vous entendez le repos et la paix?
-
---Où trouveront-ils cette force? reprit M. de Boisgelin. Croyez-vous que
-cette roue révolutionnaire dont vous parlez soit si facile à manier et
-que les bras affaiblis de quelques vieillards qui accompagnent Monsieur
-soient suffisants pour la mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils
-auront en France beaucoup d'auxiliaires pour cette bonne oeuvre, et
-qu'on montera cette machine pour se placer dessous, comme déjà cela est
-arrivé en 1793?
-
---Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être égaré par des sentiments de
-patrie, de liberté, mais ici il s'agirait de calculer les dates
-d'émigration, car ce sont là les degrés de pureté de ces messieurs, et
-certes ce n'est pas enivrant. Malgré cela, monsieur de Boisgelin, je
-vous le répète, je ne puis me représenter Monsieur et M. le comte
-d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre à la tête du peuple
-des chefs qui le détestent, dont l'esprit est trop faible pour envisager
-avec grandeur leur position en sachant la séparer du passé, et dont les
-bonnes qualités mêmes sont intéressées à la vengeance. Car la mort d'un
-frère, d'une soeur, de toute une famille assassinée, sanctifiera à leurs
-yeux le mal qu'ils feront souffrir à leurs sujets, ils seront faux et
-cruels parce qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc
-d'Orléans...
-
---Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous
-dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan,
-le peuple français en larmes se prosternait aux pieds d'un roi bourbon
-pour lui rendre la couronne en se mettant à sa merci. Je ne répondrais
-point alors de la cruauté de ses vengeances, parce que je ne me fais
-garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parle que d'une
-combinaison d'idées dans laquelle la légitimité entrerait comme le gage
-du repos public, qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements que
-cause l'ambition de parvenir à la suprême puissance et d'une forme de
-gouvernement dans laquelle le trône ayant une place assignée, légale et
-précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin
-d'être le tout. Je demande que la représentation française se compose de
-deux Chambres et du trône et que, sur ce trône, au lieu d'un soldat
-turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel,--comme vous l'avez
-bien observé,--notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se
-prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis
-M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race par
-rang de primogéniture: attendu que je ne connais rien qui prête moins à
-l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de
-naissance, et conserve davantage le respect pour les lois que l'amour
-pour le monarque finit toujours par ébranler. Mon _roi légitime_, comme
-je l'entends, aura beau vouloir venger ses vieilles injures, rétablir le
-pouvoir absolu de ses pères: serré dans la machine légale dont il ne
-sera qu'une partie, ses volontés _comme individu_ n'auront aucune
-puissance. Ainsi je m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union qu'il
-pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. M.
-le duc d'Orléans, qui n'a pas un de ces avantages, serait le choix le
-plus absurde qui pourrait venir à la pensée; ce serait couronner les
-plates intrigues de son père, établir une guerre civile, retremper les
-faulx de la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et reprendre enfin
-les querelles violentes et sanglantes du commencement de la Révolution.
-Bonaparte ou le frère de Louis XVI, voilà où est la question, car c'est
-là seulement que se trouve la différence. Le premier a été maître du
-monde et tentera toujours de le redevenir. Le second peut prendre, sans
-humiliation pour les Français, le sceptre du roi de France dans le
-territoire qui composait le royaume de ses pères: les Français peuvent
-le redemander sans honte pour remplir la place assignée par une loi que
-des assemblées nationales sanctionneront.
-
---Je crois que je vais être de votre avis, dis-je un jour à M. de
-Boisgelin, et que je laisse glisser M. le duc d'Orléans parmi les
-usurpateurs. Alors, je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il a le
-malheur d'avoir un père qui a désavoué le sien, qui a condamné son
-parent à mort et il porte comme livrée de ses laquais les trois couleurs
-dont nous avons fait depuis tant d'années la livrée de la gloire. Le
-pauvre usurpateur que cela fait et dans quelle fausse position, pour
-monter sur un trône, se trouve l'homme que les uns appelleraient parce
-qu'il est le fils de l'assassin d'un Bourbon et les autres parce qu'il
-est parent d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte, ou le frère de
-Louis XVI. Eh bien, vive le roi! puisque vous le voulez. Mon Dieu, que
-ce premier cri va étonner! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui
-coûte: le premier mot à dire sur ce texte-là est bien autrement
-difficile.
-
---Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes embarrassée de tout maintenant.
-Rappelez-vous donc ce que Monsieur a été dire à la ville, au
-commencement de la Révolution; vous tournerez encore quelques bonnes
-têtes avec cela.
-
---Vous avez raison, lui répondis-je, il faut faire des recherches sur
-les torts de Monsieur envers sa famille quand son ambition lui faisait
-prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas fait pendre le
-marquis de Favras? ce sera peut-être excellent. Allons «vive le roi»!...
-
-M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris
-au nez en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son
-parti une seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les liens qui
-l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu
-former d'autres et étant restée seule au monde ou à peu près.
-
---Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est
-comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin pris
-d'assaut un château-fort abandonné au milieu d'un désert!
-
---Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là
-nous sera utile; j'en nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis bien
-trompé si l'ennemi commun, succombant sous ses propres folies, le pays
-ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand.
-
-J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion que Bruno montrait
-de M. de Talleyrand me flattait beaucoup parce qu'elle était mon
-ouvrage. En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que les émigrés
-conservaient contre l'évêque d'Autun, prenant sa conduite par le côté
-des petites considérations, lui reprochant ses changements de forme,
-même de fortune, sans songer que le terrain sur lequel il s'était trouvé
-avait changé bien plus souvent que lui et que, ayant toujours été actif
-dans les événements, il s'était servi de son influence pour en modérer
-l'action et pour les diriger autant que possible vers un ordre de choses
-où l'espérance d'une amélioration devient probable. «Si le roi veut se
-perdre, je ne me perdrai pas», avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte
-d'Artois, après lui avoir remis un plan pour arracher Louis XVI aux
-mains des révolutionnaires, lorsque les assemblées étaient à Versailles.
-Ce plan, qui avait effrayé le faible et malheureux monarque, ne fut
-point accepté. L'abandon que fit alors l'évêque d'Autun de sa robe de
-prêtre a été l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires. Cette
-action, dans laquelle eut peut-être plus de part la répugnance qu'il
-avait ressentie pour l'état ecclésiastique que la prudence, lui a donné
-le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolution et lui a laissé
-quelquefois jusqu'à un certain point la faculté de les diriger. S'étant
-enfui de France au moment où la démagogie furieuse la dépeuplait, il y
-revint et rentra dans les affaires sous le Directoire. Uniquement
-occupé, comme je viens de le dire, d'apaiser les violences, il
-ralentissait autant qu'il le pouvait la marche du démon populaire auquel
-était attaché le char de l'État, qu'il tâchait de faire verser le plus
-doucement possible à chaque chute causée par son allure irrégulière et
-convulsive. Essayant de faire toujours reculer dans la carrière de la
-révolution, il se liait avec ceux qui _ne juraient que par une lettre,
-tandis qu'on jurait par une autre_, comme il le disait alors[45]. Voyant
-avec joie le centre de l'autorité se restreindre et se fortifier des
-cinq Directeurs jusqu'à un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur, il
-espérait qu'un chef militaire ferait sortir le peuple des habitudes
-d'insubordination et qu'il l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par
-le respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons d'obéissance
-profitèrent plus qu'il ne voulait; les farouches républicains devinrent
-tout à coup les esclaves d'un despote et la gloire enchaîna
-l'indépendance nationale! Le passage fut si rapide qu'il ne laissa pas
-le temps à la prévoyance, car, entre la France maîtresse reconnue du
-pays enclavé entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire
-français engloutissant le monde, l'intervalle fut à peine aperçu.
-
- [45] Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé ministre
- sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, où
- étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer
- les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était
- resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit:
- «Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre
- secrétaire, cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en
- expliquiez les motifs.--Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je
- demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du
- Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce
- qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f...,
- Lagarde ne dit que sacr.....»--_Note d'Aimée de Coigny._
-
-M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les républicains de vouloir
-soumettre l'État à un maître, fut accusé, sous l'empereur, de ne point
-être soumis au maître, et l'empereur fut indigné de la résistance qu'il
-fit paraître dans le Conseil quand il fut question de l'envahissement
-d'Espagne. Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand chambellan et
-lorsque, au retour de Moscou, il crut en avoir besoin, aucune cajolerie,
-aucun ordre ne purent le ramener. Napoléon, convaincu que la
-considération dont M. de Talleyrand jouissait dans les pays étrangers
-pouvait lui être utile, lui offrit de reprendre le portefeuille des
-affaires étrangères. L'ancien ministre, en le refusant, lui dit:
-
---Je ne connais point vos affaires.
-
---Vous les connaissez! reprit Napoléon en courroux, mais vous voulez me
-trahir.
-
---Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne veux pas m'en charger,
-parce que je les crois en contradiction avec ma manière d'envisager la
-gloire et le bonheur de mon pays.
-
-Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand. Pourquoi s'est-il
-mêlé des affaires publiques dans les temps révolutionnaires? dira-t-on
-peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là; que ses talents, son
-esprit le poussaient aux premiers emplois; que son amour pour son pays
-trouvait à s'exercer plus utilement en mettant la main à la manoeuvre
-pendant la tempête qu'en les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu
-faire les _purs_, c'est-à-dire les _fainéants du siècle_. Ces bras
-élevés au ciel pendant le danger n'ont été secourables que sous Moïse et
-qu'une seule fois; il est excusable d'essayer à s'en servir différemment
-dans le péril. Il était en butte à la malveillance de tous les esclaves
-du maître, épié jusque dans la chambre la plus intérieure de sa maison,
-toutes ses paroles commentées par les flatteurs de Maret et répétées par
-celui-ci à Bonaparte, qui était combattu entre le désir de le perdre et
-la crainte d'avoir l'air de le croire trop considérable en s'en
-défaisant. C'est à cette hésitation que M. de Talleyrand doit la vie et
-aux sentiments d'amitié que lui portaient plusieurs de ceux qui
-entouraient Napoléon: MM. de Caulaincourt, Flahaut, et même à la
-modération du duc de Rovigo.
-
---Si M. de Talleyrand est comme vous me l'avez dépeint, continua M. de
-Boisgelin, dans la conversation que j'ai indiquée ci-dessus, pourquoi
-n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, doit produire le bien
-de la France?
-
---C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il déteste l'empereur par
-les mêmes raisons que vous le haïssez, il n'a pas la même manière de
-voir sur les Bourbons.
-
---N'importe, reprit Bruno, allez chez lui souvent.
-
-Le temps était beau, presque tous les matins je faisais des courses à
-pied à la fin desquelles j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais
-souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens qui aimaient ou
-cultivaient les lettres. Personne ne sait causer dans une bibliothèque
-comme M. de Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les contrarie,
-les laisse pour les reprendre, les interroge comme s'ils étaient
-vivants, et cet exercice, en donnant à son esprit la profondeur de
-l'expérience des siècles, communique aux écrits une grâce dont leurs
-auteurs étaient souvent privés. Je me rappelle avoir alors entendu lire
-par M. de Talleyrand le «Dialogue du maréchal d'Hocquincourt et du Père
-Canaye» par Saint-Evremont, devant M. Molé. La figure sérieuse de ce
-dernier lui donnait l'air d'un sot malgré ses grands yeux noirs, qu'il a
-chargés tout seuls,--parce qu'il a les dents gâtées,--de donner du
-mouvement et de l'esprit à sa physionomie. L'introduction de
-Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta celui qui s'était
-arrangé pour ne jamais rire et qui, pour s'en dispenser, écouta la chose
-en pédant et en me montrant sa surprise que je ne connaissais pas ce
-morceau. Je ne sais pourquoi je m'amuse à glisser ici ce burlesque
-souvenir, mais il y restera.
-
-Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la maison et moi, nous nous
-laissions aller à notre indignation contre la tyrannie et l'avide
-ambition de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux imprécations, car
-je n'osais hasarder mes voeux.
-
-Après les horreurs de 1793, avant que les rangs de la société se fussent
-reformés, le nom d'artiste étant le seul dont la vanité pût se parer,
-était devenu à la mode et finit par devenir aussi commun et aussi
-ridicule que celui de marquis sous Louis XIV. Les porteurs de palettes
-et de toges théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et suivantes,
-auraient pu fournir à Molière d'aussi bons modèles pour peindre les
-mêmes vices, que les porteurs de talons rouges de son époque. Car les
-passions des hommes de tous les temps sont les mêmes et le moule seul où
-elles sont jetées diffère selon les siècles. Ce petit préambule est
-nécessaire pour arriver à la société de mesdames de Bellegarde, où je me
-trouvais fréquemment et dans laquelle fut amené M. de Talleyrand.
-
-Mesdames de Bellegarde[46], nées aux Marches, château situé en Savoie,
-vinrent à Paris en 1793, année de la réunion de leur pays à la France.
-Elles étaient contentes de devenir Françaises, et ce que cette époque
-avait de désastreux frappait à peine des étrangères sans parents, sans
-habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient à tous les yeux,
-et qui, réfléchissant peu sur les mesures publiques, n'avaient personne
-ni aucune chose à regretter. M. Hérault, le député avec lequel elles
-étaient venues en France, périt bientôt après; mais elles le voyaient
-depuis si peu de temps que, malgré le vif attachement qu'il leur avait
-inspiré, le regret, très vif aussi, qu'elles en ressentirent fut bientôt
-calmé. Elles ont passé quelques mois en prison, mais ont été traitées
-avec douceur, et c'est même là où elles ont commencé des liaisons de
-société. Rien ne leur faisait donc partager le deuil commun, et cette
-première indifférence, quand tout le monde dans le pays répandait des
-larmes, a imprimé sur elles une singularité qui ne manque pas d'un
-certain attrait piquant, mais qui repousse l'attachement et la
-confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées qu'on ressent contre
-ses persécuteurs, leur porte était ouverte à tout le monde, et leur
-curiosité pour voir les personnes célèbres de cette époque n'étant
-arrêtée par aucune répugnance, on peut se figurer les gens qui sont
-entrés dans leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du petit nombre
-des personnes qui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matériaux de
-l'ancienne société du chaos sanglant où ils étaient tombés et qui ont
-contribué à édifier la nouvelle. On doit même ajouter que ces matériaux
-se sont nettoyés chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à
-les ranger en ordre. En effet, on a rencontré dans leur maison,
-séparément et ensemble, les éléments les plus opposés. Mais le fond de
-leur société est resté le même, composé d'artistes et de gens de
-lettres.
-
- [46] Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un
- exemple des déchéances où la philosophie du XVIIIe siècle entraînait
- la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames sceptiques
- par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter leur vie.
- Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était des
- premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin de
- 1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la
- langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le
- sentiment de cette solidarité était dans la conscience populaire;
- comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à
- l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une oeuvre historique
- et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les idées
- nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes
- les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de tous les
- peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres envoyés par la
- Convention pour prêcher l'évangile des philosophes était Hérault de
- Séchelles, beau, élégant, et qui mettait toute la grâce de l'ancien
- régime à coiffer le bonnet rouge. Adélaïde de Bellegarde abandonna
- mari et enfants pour suivre en France le député.
-
- Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde de
- Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les événements,
- d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices prenaient le pas sur
- les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui, dix
- ans après le _Ça ira_ des sans-culottes, chantait les romances des
- _Incroyables_. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui
- excitait le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses
- ridicules infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et
- tomba d'Hérault en Garat.
-
- A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente, mais elle
- servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures de sa
- soeur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et son
- mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure. L'affection
- d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa compagne. Pourvu
- qu'elle fût près de sa soeur, elle ne s'inquiétait pas de ce que sa
- soeur faisait: elle semblait considérer les légèretés comme si
- naturelles que la correction de sa propre vie prenait des airs non
- de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le langage des
- moeurs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans ses _Mémoires_,
- du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait la duchesse de
- Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, qui n'avaient
- dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de
- conversation.»
-
- M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les
- trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il
- prépare ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge.
-
- Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque princesses.
- Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore
- sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, un
- fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat. Ils
- s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur
- auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de
- leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de
- leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame
- révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert,
- dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en
- 1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur
- des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari, se
- fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom dans un
- petit appartement où elle console la médiocrité de ses revenus par
- la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil filial les amis
- de son père le chanteur, et après ce long effort pour conquérir un
- rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes ses relations
- pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers jours en
- compagnie d'un infirmier.
-
-La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à connaître
-mesdames de Bellegarde et elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui
-n'étonnera personne de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est
-vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent encore un
-charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, ne s'est pas
-refusé une fantaisie, s'est perdue dans le temps où il y avait des
-couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris, et n'a évité
-cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de Laval, a
-substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce moyen. Je
-ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse comme les
-cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les femmes
-considérables de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement
-leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et non demandé,
-l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant presque autant
-que d'année, cette habitude s'est établie en droit et celui de
-prescription à cet égard était dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est
-logée dans la même maison que le comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût
-marié. Les femmes les plus sévères vont chez elle _parce que_ le
-souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée des
-faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur M. de Narbonne, son aide
-de camp, _parce que_ les sourires de la fortune sont toujours agréables;
-sa chambre était remplie de la bonne compagnie d'autrefois, _parce
-qu_'elle déteste la Révolution; elle est difficile sur la conduite des
-femmes, _parce qu_'une certaine sévérité sied bien à son âge; et, avec
-ces motifs pour chacune de ses actions et cette inconséquence générale
-pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue,
-la plus aimable et la moins bonne des femmes. Maîtresse de M. de
-Talleyrand quand elle était jolie, actuellement son amie très exigeante,
-c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui[47].
-
- [47] Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un
- trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle épousa,
- le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de
- Montmorency-Laval, qui était de son âge. Présentée à la cour le 25
- février 1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait
- plus, se faire, par l'éclat de ses désordres, une réputation, et
- tous les contemporains confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est
- l'ordinaire, le mari avait été le premier artisan de ses malheurs.
- Agité de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du
- désordre et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix
- qui était un ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre
- ses droits respectables à sa compagne par la sainteté du lien
- conjugal. Mais le vicomte mettait une élégance à être «philosophe».
- Sa femme apprit de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva
- bientôt qu'il ne suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet
- d'être philosophe plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par
- avancement d'hoirie, transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à
- ses deux fils, Mathieu de Montmorency, le plus chrétien, le plus
- exemplaire des laïques, et Hippolyte, le plus régulier des abbés:
- ses comptes ainsi réglés avec le bien, elle prit, la conscience
- légère, du bon temps. D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus
- passionnées ne sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était
- attaché M. de Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de
- Staël. Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux
- efforts pour disputer tout ce qu'elle put de suspects à la
- guillotine. Elle ne réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut
- exécuté à Paris. Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de
- Suisse, elle sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit
- à la Rive. Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France
- grâce à elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de
- Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit
- devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus
- le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative. En
- 1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il dit:
-
- «Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père. M. de
- Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la
- bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une
- petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de Laval. Après
- l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour ne plus
- l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse de
- Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain
- de la Révolution, qui avait dispersé la société française et même
- les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. M. de
- Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle sans
- nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins
- cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y
- allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en
- général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour,
- racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de Montmorency se
- trouvait habituellement chez sa mère.
-
- »Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval, madame de
- Staël tenait le premier rang. Le roman de _Delphine_ venait de
- paraître, de sorte que la critique du livre et les épigrammes contre
- l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne connaissais pas
- encore madame de Staël. Un an après, lorsque je revins de Coppet, où
- elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu dans sa société, où je
- m'étais lié avec ses amis, je pensais que je ne devais pas
- l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir, à mon âge, de
- la défendre et d'élever une contradiction, mais il me semblait que
- M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de son bon goût en
- admettant cet épanchement de haine. Petit à petit je cessai d'aller
- chez madame de Laval.»--_Souvenirs_, t. Ier, pp. 88-89.
-
- Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval, la
- complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance
- universelle pour la publique immoralité de leur double adultère.
- Car, à la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise.
- Le chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le
- monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de nombreux
- scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré dans le
- monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les
- femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de
- ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi
- chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'étais d'une
- famille magistrale!»--_Mémoires_, t. Ier, p. 48.
-
- Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de
- résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette
- corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de moeurs.
- L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses
- vices et se fît des changements révolutionnaires autant de
- ressources pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne vie.
- Les débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne
- reconstituent pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les
- doctrines du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui
- ont permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre sa
- femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de Laval ne
- trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un toit
- conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien
- amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la sécurité
- revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher de sa femme,
- mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris avec la femme
- d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils d'une des plus
- illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien que son père et
- sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait le respect
- qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était donc le
- père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît à vivre
- entre elle et M. de Narbonne?
-
- Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite
- destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux
- regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au cours
- du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais, tandis
- qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord par elle
- descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, devenue à
- son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois, contre le
- mariage et la famille, les anciennes moeurs des hautes classes.
-
- La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces changements,
- survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections, légitimes ou
- non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours, puisqu'elle
- dépassa quatre-vingt-dix ans.
-
-L'intérieur de cette petite chambre de madame de Laval, donnant à M. de
-Talleyrand l'assurance que le lien qui le tenait à la bonne compagnie
-n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant point de crime à se
-reprocher, ses fautes lui semblaient plus légères quand il acquerrait la
-preuve qu'elles ne l'avaient point détaché de ceux qui, seuls, pouvaient
-les trouver choquantes.
-
-La cour de Bonaparte n'offrait point de repos ni d'agrément, remplie
-comme elle était de gens occupés de leurs affaires, les faisant bien,
-prenant tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne sachant point
-en rire et employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient comment
-on peut les perdre. Cette manière de vivre _positive_ est insupportable
-pour ceux qui ont goûté du _savoir-vivre_ d'autrefois, composé de
-_nuances_, d'_à peu près_, et d'un _doux laisser-aller_, où la gaieté,
-la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la moitié de la vie.
-_Laisser couler le temps_ était une façon de parler habituelle et
-familière qui est presque bannie de la langue. M. de Talleyrand avait
-besoin de dire et d'écouter quelques paroles sans suite et sans
-conséquence pour se reposer de celles toujours écoutées et comptées qui
-se prononçaient à la cour. Ce fut, je crois, ce qui éveilla en lui la
-curiosité de connaître la société de gens de lettres et d'artistes qui
-se trouvait chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait depuis
-quelques années. Madame de Laval convint avec elles qu'on se réunirait,
-une fois la semaine, à un dîner où se trouveraient MM. Lemercier,
-Gérard, Duval[48].
-
- [48] Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs
- dramatiques traités par la fortune un peu comme les acteurs, et pour
- lesquels une exagération de succès éphémères précède un excès
- d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le seuil de
- l'Académie française où il entra en 1816, et certes ne prévoyait
- guère, car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses pièces,
- la plus durable, la seule survivante serait _Joseph_, grâce à la
- musique de Méhul.
-
-Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq années. Je m'y rendais: le
-ton froid de M. de Talleyrand avait commencé par y répandre une telle
-contrainte que je formai le projet de m'en retirer, mais, petit à petit,
-on s'accoutuma ensemble et on finit par se convenir.
-
-M. Lemercier animait la conversation par la brillante légèreté de son
-esprit. Son caractère noble et ferme sied à ses discours comme à ses
-actions et rend ses sentiments communicatifs; aussi l'empereur
-redoutait-il jusqu'à sa gaieté, car elle captive la confiance,
-quoiqu'elle soit pleine de sel.
-
-M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais son esprit, comme son
-talent, est brillant et plein de finesse. Il abonde en saillies
-ingénieuses et force à un exercice d'esprit à la fois agréable et
-amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour se mettre en garde contre
-les railleries, on fait sortir de son propre fonds le mouvement et
-l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation ne manque pas d'un
-certain charme.
-
-Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques opéras-comiques fort
-gais, deux ou trois comédies où le dialogue ne manque pas d'esprit, il
-se croit quitte envers la postérité, le temps présent, la gaieté et
-l'esprit; il est, en conséquence, le plus insignifiant et le plus muet
-des hommes[49].
-
- [49] «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de _la
- Manie des Grandeurs_, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la
- lecture sous celui de _l'Ambitieux_. Il n'y a de comique dans cette
- pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques
- n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce.
- Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire
- regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le comte
- Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la police
- d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre
- d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait
- peut-être dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en
- viendrait un où il se ferait prendre pour un gentilhomme.»--_Note
- d'Aimée de Coigny._
-
-Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite réunion où il avait trop
-l'air de l'imbécile sultan devant lequel viennent en vain, pour
-l'émouvoir, se prosterner le talent, le savoir et la gaieté. Délivrés de
-lui, nous restâmes fort bien partagés entre la grâce piquante de madame
-de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames de Bellegarde, ma
-bonne volonté de plaire et de m'amuser, et le charme inexprimable que M.
-de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe point cette qualité
-dans un dédaigneux silence. Ce fut dans ces réunions que je contractai
-l'habitude de M. de Talleyrand et la familiarité nécessaire pour pouvoir
-lui parler de tout sans conséquence et sans embarras.
-
-Dans les vieilles monarchies, il y a une manière d'être, un ton de
-société, plus ou moins nuancé par la distance où l'on se trouve de la
-cour, que l'on cherche à imiter dans tous les états. Après notre
-Révolution où rien n'a d'ensemble, où aucune habitude n'est enracinée,
-tout est encore dans le désordre et l'on rencontre encore d'anciens
-grands débris près d'édifices naissants. Ce qu'on appelait le ton du
-monde se ressentait de cette situation: les manières de la cour, celles
-de quelques vieux salons, restes de l'ancienne bonne compagnie, et les
-lieux où l'on prodiguait les égards en raison de l'esprit et du talent
-étaient aussi éloignés que s'ils avaient appartenu à trois peuples
-différents. Ils ne tendaient même point à se réunir, car il semblait
-qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher, comme il manquait d'un
-empire, d'une force pour confondre en un seul tous les vastes
-territoires qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux placé qu'un
-autre pour juger ces distances singulières qu'il franchissait souvent en
-un jour, pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles provinces
-servait peu pour le bonheur public; quel abus étrange de la victoire on
-faisait en imposant le nom de Français à des gens si loin d'être réunis
-par le même intérêt et de former un même peuple, puisque, au sein de
-Paris, tant de fractions de société divisaient cette ville en autant de
-petits mondes souvent contraires de principes, de voeux et de positions.
-Tout ce qui portait aux yeux de M. de Talleyrand l'évidence de ce fait
-me faisait plaisir et c'est une des raisons qui me rendaient agréable
-notre réunion chez mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille
-différences qui existaient dans la ville.
-
-Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances de caractère qui existent
-entre les hommes se manifestaient par des plans d'organisation publique;
-on rêvait _république_, _royaume_, _état fédératif_, etc., et chaque
-homme, comptant pour rien le lien social du moment, portait dans ses
-voeux, avait en ses desseins l'ordre quelconque d'un changement total.
-Ceci est un des malheurs les plus fatals et les moins aperçus
-qu'entraînent les révolutions. Manquant de cette assurance intérieure
-que ce qui existe peut s'améliorer ou s'altérer, mais ne peut être
-détruit, les hommes cessent d'être favorables à la société et font
-servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui ne
-tendraient qu'à la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États comme
-l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on peut envisager ce fait sans
-reculer comme devant le plus énorme forfait, quand on ne sert le
-gouvernement que lorsqu'il entre dans _la fantaisie_, le lien social, il
-me semble, est détruit. Si l'on avait pu rêver sans crime à autre chose
-qu'à l'ordre actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire de France
-aurait à citer les hommes publics qui l'ont honorée? Croit-on que
-l'Hôpital, que Sully, que Montausier même, que Colbert n'auraient pas
-préféré d'attendre tranquillement un renversement pour arranger à leur
-fantaisie, au lieu de braver pour le bien public l'humeur, la colère,
-les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés de blesser et au
-milieu desquels il fallait qu'ils vécussent? L'idée d'améliorer est la
-seule dans laquelle le courage et la force de caractère aient un emploi
-utile. Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de têtes
-saines et de coeurs droits, mais leur application est toujours funeste
-parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, c'est-à-dire
-après des renversements. Ces rêves-là ne sont pas faits pour les temps
-où il y a des moeurs, autrement dit des habitudes, et sans elles il n'y
-a pas d'avenir. On peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne
-chose toute seule et sans précédents, c'est _rêver le bien_ et _faire le
-mal_. Vingt-huit ans de convulsions politiques ont produit ce mal moral
-de faire dire aux plus honnêtes gens sans répugnance en parlant de
-l'État: «Ceci ne durera pas.» Et le régime de fer et de gloire imposé
-par Bonaparte n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce doute.
-
-Mais revenons à mon récit. Attaquée comme tant d'autres de la maladie
-que je viens de décrire, je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire à
-Bonaparte comme d'un moyen de plus pour hâter sa chute, recueillant avec
-empressement chaque démonstration qui pouvait persuader M. de Talleyrand
-de l'impossibilité que la France pût jamais jouir d'un noble repos sous
-un homme, qu'il ne fallait point croire que les événements
-corrigeraient, parce qu'il faisait les événements et ne voulait les
-faire que tels qu'ils étaient alors, puisque la victoire n'avait point
-encore déserté ses drapeaux.
-
-Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de l'intimité qui existait
-entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus,
-passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je n'osais pas
-parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré en homme d'État les maux
-que l'empereur causait à la France, je m'écriais:
-
---Mais, monsieur, en savez-vous le remède? pouvez-vous le trouver?
-existe-t-il?
-
-Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y répondre.
-
---Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe le moyen.
-
---C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.
-
---Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de bien
-qu'il pouvait faire, son temps de force contre la révolution est passé;
-les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles n'ont
-plus de danger et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit
-l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous reste; il nous
-faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici le moment de le
-renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette liberté, Garat,
-quelques autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour
-cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de leur jeunesse:
-c'est une puissance, et puis, l'empereur étant en retraite de Moscou, il
-est bien loin. Leur amour pour la liberté peut renaître!
-
---L'espérez-vous? lui dis-je.
-
---Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut le tenter.
-
-Je le lui promis de bon coeur et effectivement je causai avec un homme
-qui, lui-même fort révolutionnaire, se trouvait intimement lié avec ceux
-qui l'avaient été davantage et les sénateurs qui passaient pour avoir du
-talent et des idées libérales. J'excitai facilement sa bile contre
-l'empereur et son désir de le voir remplacé par un gouvernement où la
-liberté fut respectée. Il communiqua même bientôt ces impressions dans
-sa société, une des plus étendues de celles qui forment à Paris la haute
-bourgeoisie. On était encouragé par la tentative que venait de faire
-Mallet, tentative qui, bien que suivie par la mort violente des
-coupables, avait répandu une certaine idée de faiblesse sur le
-gouvernement déconsidéré. L'enlèvement du ministre et du préfet de
-police, la fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire avaient
-imprimé sur lui un vernis de ridicule qui se répandait jusque sur la
-puissance, quoiqu'il fût un de ses moindres agents. Il n'a manqué à
-Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a _remplacé_, il ne
-s'agissait que de _déplacer_, c'est peu de chose: le plus difficile
-était fait. Sa République est une idée de prisonnier, personne n'en veut
-plus, mais enfin il a réussi à surprendre la police. Ainsi le
-gouvernement de l'empereur n'est point inébranlable, son armée est
-battue et sa police peut être enlevée: on peut donc mettre sa puissance
-civile et militaire en déroute!
-
-On se sentait plus à l'aise et on regardait Mallet comme un homme qui
-avait ouvert une porte à l'espérance.
-
-Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer l'indignation contre son
-auteur qui faisait la froide énumération des maux dont les Français
-étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque, moitié rhéteur
-qu'on appelait son style. La description entre autres de l'incendie de
-Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan, était révoltante.
-L'indignation qu'on en ressentit dans le moment fit croire à la chute
-prochaine d'un despote militaire qui cessait d'être conquérant. Mais son
-retour subit arrêta tout autre sentiment que l'étonnement: il sauta de
-sa chaise de poste sur son trône et ressaisit le sceptre aux Tuileries,
-tandis que son armée délaissée couvrait de malades et de morts le vaste
-territoire qui est entre la Bérésina et le Rhin.
-
- Qui gurges aut quæ flumina lugubris
- Ignara belli? Quod mare Dauniæ
- Non decoloravere cædes?
- Quæ caret ora cruore nostro?
-
-Frappés comme tout le monde de l'adresse hardie et aventureuse de cet
-homme et de la manière dont il venait encore de subjuguer les
-imaginations, nous désespérâmes un moment. Je cessai mes fréquentes
-visites chez M. de Talleyrand dans la crainte de le compromettre et
-parlai moins vivement à ceux dont j'excitais le mécontentement. Nous
-montâmes plus souvent chez madame de Vaudemont pour prendre le thé et
-apprendre des nouvelles.
-
-Nous nous félicitions de ne pas nous être ouverts à M. de Talleyrand par
-la simple réflexion qu'il est plus facile de garder un ressentiment
-qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre que, plutôt de
-consentir à le changer dans la moindre partie, nous préférions conserver
-Bonaparte.
-
-Quelques paroles de l'empereur venaient de produire une espèce
-d'enthousiasme factice qui n'était au fond que l'habitude d'une
-obéissance qu'il avait suspendue et qui reprenait sa force, mais qui lui
-valut des hommes et de l'argent avec lesquels il conçut l'idée de
-recommencer une campagne, comme un joueur recommence une partie avec la
-petite émotion de perdre l'enjeu ou de se racquitter.
-
-Nous allions, comme je viens de le dire, chez madame de Vaudemont, le
-soir, où vivaient dans l'intimité MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M.
-de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette; Montliveau, alors intendant
-de l'impératrice Joséphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant,
-faufilé par sa protection jusque chez des ministres, adroit, dévoué,
-courageux pour la cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne; puis
-un comte de S... ancien envoyé de Perse à la cour de France, Piémontais
-par son père, Polonais par sa mère, cocu allemand par sa femme, Anglais
-par ses alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et
-espion par goût, état et habitude. Tel était à peu près le corps d'armée
-napoléonienne qui, tous les soirs, siégeait autour de la table d'acajou
-du petit salon bleu de madame de Vaudemont, où leurs espérances, où
-leurs inquiétudes se manifestaient sans contrainte.
-
-De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le comte de La Valette. Je
-m'amusais à disputer contre lui; resté seul après les autres, il perdait
-toute réserve, excité par la contradiction de mon discours et par le
-petit morceau de sucre continuellement arrosé de rhum qu'il faisait
-entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la mienne. Cet
-exercice, prolongé quelquefois bien avant dans la nuit, nous a révélé
-plus de choses, fait pressentir plus d'événements qu'il n'en savait
-peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés. La conversation aussi de
-S... avait fini par nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutumé à
-passer la fin de ses soirées avec nous et ne pouvant en tirer parti pour
-son métier, semblait le mettre de côté passé minuit et, resté seul dans
-le petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisons nombre
-jusqu'à une ou deux heures du matin, il nous racontait des anecdotes
-curieuses de tous les temps et, par entraînement de causerie, il
-finissait par nous dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous
-mettait ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.
-
-Il était aisé de conclure que le lien de la peur qui attachait la France
-à Bonaparte était indissoluble, en sa présence au moins, et qu'alors il
-n'existait plus de sentiment public. L'indignation était éteinte, la
-campagne de Russie était déjà presque complètement oubliée et, quoique
-les débris de l'armée qui l'avait entraînée errassent encore mutilés
-loin de leur pays, on en reformait une à la hâte pour recommencer de
-nouvelles entreprises et l'on donnait partout les hommes et l'argent
-demandés, sans plainte et sans regret!
-
-Malgré ces preuves de soumission sans borne données à Napoléon, je ne
-sais quelle assurance de le voir renversé vivait au fond de notre âme.
-M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos espérances que nous
-appelions même nos projets. L'idée de rendre à la France l'énergie
-nécessaire pour secouer le joug despotique qui la courbait nous occupait
-jour et nuit. Cette malheureuse habitude d'obéir que l'on avait si
-universellement contractée nous affligeait parce qu'elle nous donnait la
-preuve qu'à moins d'opposer à Napoléon _un homme auquel on pût obéir_,
-sa tyrannie, la haine même qu'il pouvait inspirer ne feraient lever
-personne contre lui. M. de Talleyrand nous paraissait toujours cet
-homme-là, mais il était encore moitié chimérique pour nous. La seule
-partie qui nous fût apparente était son mécontentement, mais la forme
-qu'il lui ferait prendre nous était inconnue et nous inquiétait bien
-autant qu'elle pouvait nous donner d'espérance.
-
-Revenons à cette époque de la campagne de Dresde, où l'indignation
-contre l'empereur était éteinte, ou du moins si dissimulée qu'il était
-impossible de fonder sur elle aucun espoir de délivrance. Ne voyant plus
-de probabilité prochaine pour la réussite de nos projets, M. de
-Boisgelin et moi partîmes pour le château de Vigny, que me prêta la
-princesse Charles de Rohan. Nous y passâmes trois mois en deux fois.
-
-Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait
-éprouver le séjour de Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé
-mémoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des
-murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me crois à
-l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre
-invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon
-existence avec le passé et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à
-Vigny tout ce qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude
-d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de
-quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui
-protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle,
-où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche,
-voilà les petits fossés que je trouvais si grands et le saule que mon
-père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à
-la distance d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit
-qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur!
-Ah! mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant et la
-douce idée de sentir encore son coeur battre contre le mien embellissait
-pour moi un avenir où il n'est plus!
-
-Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui ont reçu
-sous leur ombre protectrice mes parents, le duc de Fleury, un moment
-même M. de Montrond[50], après un espace de dix-huit années je les
-revoyais, j'étais sous leur abri! j'habitais cette même chambre verte où
-les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard! Eux seuls
-n'ont point changé! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient
-traversé intactes cet espace de temps nommé _révolution_ qui a attaqué,
-dispersé toutes les nobles races de leurs descendances. Les rossignols
-de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours;
-moi j'ai la même chambre, et le vieux Rolland et sa femme habitent le
-même pavillon!
-
- [50] Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse de son
- premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans plus de
- détails, Montrond.
-
- Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près de
- Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au
- dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en
- France avec son maître, mais pour mourir en 1816.
-
- M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous la
- Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt ruiné
- par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le 20 octobre
- 1844 à soixante-seize ans.
-
-Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie, quelle émotion me
-saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces
-meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande et triste
-chambre à coucher, fait-elle couler les larmes de mes yeux? O existence!
-tu n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que par l'avenir! Le
-moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les
-souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet!
-
-Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans mon coeur des traces qui
-me sont chères. Mon âme, réunie à celle d'une noble créature, se sentait
-relevée et mise à sa place. J'étais devancée et soutenue dans une voie
-où notre guide était l'honneur. Nos projets étaient bien purs et
-l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque chose de sacré, car les
-voeux d'un honnête homme ont une telle puissance qu'ils forcent presque
-la Divinité; pourrait-elle les rejeter sans blesser la justice?...
-
-Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie, coulait avec une
-extrême rapidité entre la promenade, la lecture, la chasse et la
-conversation.
-
-Les campagnes étaient désertes, les champs couverts de blé mûr
-paraissaient une calamité, à voir les êtres faibles occupés à rentrer
-les moissons. La France n'était plus peuplée que de veuves et
-d'orphelins en bas âge. Tel était l'état où la réduisait la gloire des
-armes, que tous les bras qui pouvaient les porter lui manquaient et
-qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de l'enfance. Les bals
-des dimanches n'étaient composés que de femmes. Bonaparte avait fait
-disparaître les artisans, les pères, les époux, les laboureurs; il en
-avait fait des soldats qui, pour ravager les champs des étrangers,
-avaient abandonné les leurs.
-
-Nous faisions quelquefois ces remarques devant l'abbé Desnoyelles,
-chapelain du château, homme fort attaché à la princesse de Guéménée, qui
-l'avait recueilli dans les temps les plus dangereux de la Révolution.
-Cet abbé avait été moine, par conséquent mauvais prêtre; mais il était
-bon homme, dévoué à ceux qu'il aimait, ayant la Révolution en horreur et
-regardant l'empereur comme un parvenu. Il avait été lié avec M.
-Bouvet,--gravement compromis dans le procès de Georges,--et avait donné
-refuge pendant deux jours, dans le château de Vigny, à Georges et à
-Armand de Polignac, alors son aide de camp, au moment où ils étaient le
-plus chaudement poursuivis. Cet événement lui paraissant le plus
-important de sa vie, il était possible de lui faire faire des
-entreprises dans le même sens. Courageux, brutal, adroit, l'habitude de
-vivre à la campagne sans travailler lui avait conservé cette partie
-d'imagination aventureuse qui se perd si vite dans l'habitation des
-villes et on pouvait facilement supposer que les dangers auxquels il
-s'exposerait, pour contribuer à un événement extraordinaire qui nuirait
-à Napoléon, ne l'effrayeraient pas plus que les messes qu'il avait dites
-quand le culte était proscrit. Il les avait dites pour narguer
-l'autorité d'alors. Il n'est pas sûr qu'il n'eût préféré toute autre
-manière et il est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls pour
-détruire l'autorité du moment.
-
-Nous lui fîmes envisager la possibilité que, l'empereur n'acceptant pas
-la paix après la campagne de Dresde, les conséquences très probables
-d'une fierté déplacée seraient sa perte. Quand nous eûmes ajouté que
-peut-être alors un Bourbon pourrait remonter sur le trône, le pauvre
-abbé resta interdit:
-
---Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, vous voulez me tenter.
-
-Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui devint bientôt si
-familière qu'il ne pensait plus à autre chose.
-
---Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. Ah! que de coquins
-seraient attrapés! Dame, tout le monde rentrerait chez soi et bien
-d'autres en sortiraient!
-
---Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait et personne non plus ne
-reviendrait comme il a été.
-
-Alors l'abbé entrait en colère, car il était moine, cordelier et royal
-jacobin. Il voulait que les royalistes fissent comme on leur avait fait,
-qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent exiler, confisquer,
-égorger et puis: «Vive le roi!» par là-dessus.
-
---C'est justice, disait-il. On leur en a fait autant, le talion c'est ma
-loi. Pour ma part, j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi faire. Ma
-foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces beaux projets, le retour seul du
-roi peut ramener ici le bonheur et la paix.
-
---Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, lui disais-je.
-
-M. de Boisgelin voulant entrer en explications avec lui, l'abbé
-s'emporta et lui dit:
-
---C'est donc pour continuer la Révolution tout à votre aise que vous
-voulez faire revenir le Roi? C'est pour donner force aux lois
-d'usurpation et aux misérables qui ont détruit la noblesse, le clergé,
-en mettant à leur place des assemblées de bavards qui, tous les ans, au
-nom de la nation, voudraient fricoter dans les revenus du Roi? Par ma
-foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de roi reste où il est,
-je ne sais où, et gardons notre mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il
-les révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et les appelle comtes
-ou ducs, il les effraie au moins par l'idée d'un emprunt bien onéreux
-sur leurs effets volés. Les acquéreurs en ont l'inquiétude, il exile, il
-chasse des places les jacobins, il supprime, de temps en temps, ces
-vilaines assemblées publiques,--voyez le Tribunat,--il fait obéir les
-autres, enfin il sabre la Révolution comme les ennemis et cela réjouit!
-
---Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin, vous êtes donc content
-comme cela?
-
---Non, parbleu, mais...
-
-Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur et le modèle des ultra
-et il est assez comique d'avoir vu, en 1815, une Assemblée nationale
-gouverner l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un pauvre moine
-cordelier, libertin, ignorant, paresseux, vindicatif, sans esprit,
-courageux et honnête homme que, à force de prêcher, nous ne convertîmes
-pas, mais que nous réduisîmes au silence et qui renonça à la vengeance
-qui lui était si chère, dans la crainte de ne pas être employé au
-renversement de Bonaparte et surtout au retour du roi dont il croyait
-que nous nous occupions. Il répétait souvent:
-
---Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je verrais le roi, puisque
-vous dites qu'il est en Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois
-la messe, à Nelle, chez madame la comtesse de Châlons, devant
-monseigneur le comte d'Artois. C'était le bon temps, j'étais cordelier
-alors, et monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père, comment vous
-portez-vous?»
-
-Ces paroles mémorables paraissaient gravées dans le coeur de l'abbé et
-lui haussaient le courage au point d'éveiller le nôtre.
-
---Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un jour M. de Boisgelin, pour
-communiquer avec le roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde
-entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, que ne va-t-il les
-joindre? De là il trouvera des moyens faciles pour se rendre en
-Angleterre et l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état véritable
-de la situation de la France, dont il n'a aucune idée, et lui indiquer
-les personnes ou plutôt l'unique personne qui peut donner à son retour
-des chances favorables, si cette personne se persuade à elle-même que le
-roi puisse être utile au pays.
-
-Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé y entra avec zèle et
-bonhomie. Il promit de ne point pérorer et de porter un papier écrit par
-M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir au moment jugé
-convenable, de lui donner l'argent nécessaire et nous partîmes pour
-Paris.
-
-Bonaparte était de retour de la campagne de Dresde dont il s'était
-échappé par la fameuse trouée de Hanau. A la vue de l'irruption des
-troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il conçut l'espoir de
-donner au peuple français l'élan nécessaire pour les repousser et
-l'aider même à de nouvelles conquêtes. Dans ce dessein, il chercha à
-ramener en eux des sentiments qu'il s'était efforcé d'anéantir depuis
-quinze ans, remettant à un autre temps le soin de les comprimer de
-nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme des citoyens,
-signés Napoléon, des proclamations adressées au _grand peuple_, des
-invocations au souvenir de 92, année de la destruction des hordes
-étrangères sur notre territoire, signées Napoléon, _empereur_ des
-Français. Mais ce langage jacobin impérial ne produisit que de
-l'étonnement. On aurait accepté le titre de citoyen avec soumission; les
-faubourgs eussent porté la pique, la carmagnole et le bonnet rouge, mais
-par ordre du ministre de la guerre. L'empereur put se convaincre que si,
-jusqu'à un certain point, son autorité était à l'abri de la révolte, il
-ne pouvait pas espérer, en sa faveur, de ces crises populaires qui, par
-une convulsion généreuse, repoussent violemment du sol de la patrie ceux
-qui tentent de la soumettre.
-
-Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît peut-être nos projets
-plus faciles. Tous les peuples ont trouvé pour nous repousser,
-disions-nous, une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous?
-Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour des longues habitudes, de la
-famille, du pays et du repos? Hélas! la France n'est plus maintenant
-qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui. On défendra par
-obéissance cette garnison, mais les habitants ne se mêleront point de la
-querelle, et la conquête de la France n'est qu'une affaire militaire,
-menaçant seulement l'honneur de l'armée. En Espagne, où aucune habitude
-n'était ébranlée, un changement effrayait, depuis le noble titré
-jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait dans sa vie vagabonde. Chacun
-était prêt à défendre l'abus auquel il était attaché, dont il
-subsistait, et à se battre, sinon pour _la liberté_, au moins pour _sa
-préférence_. C'est un sentiment patriotique qui s'oppose à recevoir la
-loi du vainqueur: chez nous, où trouver des sentiments qui nous
-défendent? Employé par la guerre, séparé de ses enfants, loin de ses
-foyers, dépendant d'un gouvernement qui change à tout moment de forme et
-de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la tête d'un Français? En
-1792 même, lorsque les troupes prussiennes furent chassées du
-territoire, était-ce un mouvement national qui les repoussa? A cette
-époque terrible, les riches propriétaires, renfermés dans des cachots,
-spoliés, égorgés au nom de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la
-nation, et peut-on appeler nation un peuple sans discipline et sans
-chefs?
-
-Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous abattre. On est si heureux
-d'avoir l'esprit occupé par un projet bien déterminé, qu'il donne du
-courage pour envisager les plus grands maux parce qu'on croit en
-posséder le remède. A la vue, par exemple, de l'obéissance passive qu'on
-montrait aux ordres de l'empereur et de ce regard indifférent qu'on
-jetait sur les armées ennemies prêtes à fondre sur le pays, nous
-disions: Quel besoin nous avons de lois sages mises en activité et de
-rois nés sur le trône, ayant l'habitude d'exercer leurs pouvoirs dans un
-certain espace d'où ils sortent peu et ne font jamais sortir les
-peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru dans toute une vie, se
-trouvant autour de soi ainsi que les moyens de fortune et d'industrie,
-font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour lui seul que peuvent
-se développer tous les sentiments.
-
---Notre plan, notre plan! répétions-nous.
-
-M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un mémoire adressé au roi,
-dans lequel, en rendant un compte exact des événements et de l'effet
-qu'avaient produit sur les opinions les changements opérés depuis 1792,
-il indiquait les chances de retour que pourrait avoir la famille des
-Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant
-franchement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu
-qu'avaient porté ses ancêtres. Il faisait envisager, dans cette
-supposition, l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne famille comme un
-intermédiaire tutélaire qui, s'interposant entre les ennemis attirés par
-Bonaparte et le pays, pourrait le garantir. Les détails donnés étaient
-positifs et le mémoire, un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme
-et de courage. Quand il fut écrit, nous attendîmes quelque temps avant
-d'avertir l'abbé.
-
-Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et sentant la nécessité de
-rejoindre son armée, en même temps qu'il craignait Paris en son absence,
-eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans l'exercice habituel de
-sa puissance, entre autres à la formation d'une garde nationale dont il
-se déclara général commandant. Il nomma Marie-Louise régente, établit un
-Conseil de régence à la tête duquel il mit son frère Joseph, et, voulant
-essayer avant son départ d'éveiller un enthousiasme nouveau et d'un
-genre plus doux que celui que produisaient ses succès, il reçut les
-officiers de la garde nationale en bon mari, en bon père, en bon homme,
-en citoyen se préparant à défendre ses foyers, et il remit sa femme et
-son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme de la plus
-paisible des troupes. Il faut savoir que ceux qui étaient venus vers lui
-étaient mécontents de ses projets, de sa conduite et montaient en
-murmurant l'escalier qui conduit à la salle où ils furent reçus. Comme
-ils ne s'attendaient pas au petit drame bourgeois qui leur fut donné,
-ils en furent étonnés et se retirèrent agités par une certaine émotion.
-Pendant qu'ils redescendaient l'escalier avec des impressions si
-différentes de celles qu'ils venaient d'éprouver, Napoléon, rentré dans
-sa chambre, sautait de joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade.
-
---J'ai bien joué mon rôle! disait-il.
-
-Mais il se trompait lui-même par cette fourberie, comme font, de notre
-temps, tous les fourbes. Le lendemain, même le soir de cette comédie,
-l'impression qu'elle avait causée était effacée, et ceux pour lesquels
-on l'avait jouée, ne se croyant engagés que par le serment qu'ils
-avaient prêté à l'impératrice et à son fils, rirent de la scène dont ils
-avaient été témoins.
-
-Une chose que les gens dans le pouvoir ne savent jamais et que ceux qui
-désirent le pouvoir ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une
-adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point illusion et les
-privent de la faculté de bien faire, en accoutumant à regarder leurs
-actions comme le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus où l'on
-admirait l'incompréhensible. L'intrigue est un moyen arriéré qui donne
-des entraves à ceux qui s'en servent et abreuve les premiers
-personnages, lorsqu'ils y ont recours, de tous les dégoûts que méritent
-les baladins et les histrions. Plus d'une fois Napoléon a éprouvé cette
-vérité.
-
-Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà avancé bien au delà de
-nos frontières. Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la
-campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale, dont la
-France était l'enjeu, fut admirablement bien jouée par l'empereur, et si
-tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur
-destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer.
-Comme athlète, il est tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est à
-couvert, sa vie comme homme a été conservée, il n'y a eu que notre pays
-et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire: tels sont les
-raisonnements de certaines gens. Mais enfin, je le répète, je n'écris
-point de mémoires militaires et je ne m'occupe que des mouvements dont
-j'ai été témoin et auxquels nous avons pu le voir participer.
-
-Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise générale se faisait
-sentir au travers du trouble dont les esprits étaient agités; on
-respirait mieux et l'on se plaignait ensemble.
-
---Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un.
-
---Mes amis sont dispersés, s'écriaient les autres. Il ne veut pas que
-les femmes soient jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il trouve que
-cela distrait du respect et de l'occupation continuelle qu'on lui doit.
-Voyez madame Récamier, voyez M. de Montrond! Madame de Staël, M.
-Benjamin de Constant paient par l'exil la peine de savoir écrire et,
-s'il avait le temps, il remonterait jusqu'à Tacite pour infliger des
-punitions aux écrivains et livrerait aux flammes toutes les
-bibliothèques, afin de persuader la postérité que le monde commence à
-lui. Il veut servir de modèle en échappant aux comparaisons.
-
-Ces propos et mille autres semblables couraient de bouche en bouche.
-
-Au milieu de ce mouvement des esprits, les fréquents bulletins de
-l'armée qui, sous les noms de batailles gagnées, nous déguisaient des
-revers, donnaient de la probabilité à nos espérances et de l'activité à
-nos démarches. M. de Boisgelin se rapprocha, dès cette époque, de M.
-Édouard de Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, désirant, comme lui,
-revoir les Bourbons sur le trône de France, mais ayant moins combiné la
-manière de les y maintenir. Sans regarder au véritable état du pays et
-aux concessions à faire au peuple, ils ne songeaient qu'à la bonne
-occurrence qui se présentait pour le renversement de l'empereur.
-
-Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors chez madame de Catelan, où
-se rendait souvent M. de Boisgelin, était un homme d'imagination, de
-probité, qui avait toujours l'air d'avoir quelque chose à dire à Bruno
-et cependant en laissait fuir l'occasion d'une manière affectée. Il fut
-un jour chez lui et lui dit que, membre d'une société étendue dont les
-lois, formées sur la plus pure morale, étaient ensevelies dans la
-conscience de ceux qui la composaient, il était chargé de lui faire la
-proposition d'y entrer, que le serment exigé ne devait point alarmer
-l'âme la plus religieuse et la plus délicate.
-
---Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que, ce que vous voulez,
-nous le voulons; le retour de la famille des Bourbons est notre but, et
-je crois que nous avons quelques moyens pour le voir accomplir.
-
-M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait pas d'engager sa
-liberté par aucun serment, mais que, si on voulait se contenter d'une
-simple promesse du secret et le mener dans ces réunions, il y
-consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le conduisit, le soir même,
-rue de la Paix, où, dans une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup
-de monde, entre autres MM***[51]. M. de Boisgelin, qui n'était entré là
-que pour s'assurer des forces qu'on en pourrait tirer, après avoir
-reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se bornait à un
-désir vague, plus ou moins fortement exprimé, de profiter des
-circonstances pour rappeler les Bourbons, eut l'idée de tirer des liens
-secrets de cette association qui, dans toutes les provinces, avait de
-petits groupes correspondants, une apparence d'unanimité dans de
-certains voeux et de montrer une surface de royalisme qui pût imposer en
-cas de besoin. Il se mit, en conséquence, à parler de _Constitution
-royale_ et de _conditions nationales_, d'après lesquelles on
-_appellerait un Bourbon_. Il ne persuada personne pour le fond du
-principe, mais beaucoup crurent que c'était le seul moyen pour le moment
-de retourner sous les rois légitimes.
-
- [51] Les noms ne sont point donnés par les _Mémoires_.
-
---Pour redonner à la légitimité la place naturelle qu'elle doit occuper
-dans les idées, il faut la purger de ce vernis de soumission sans bornes
-des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin; c'est là ce qui, la
-faisant confondre avec l'esclavage de peuples dévolus de maître en
-maître par droit de succession, la fait repousser par les âmes
-indépendantes et généreuses. Il faut, ajoutait-il, la faire entrer dans
-les libertés des peuples et la placer parmi leurs droits.
-
-Ces excellents principes ne germaient pas dans les esprits peu exercés à
-la méditation, mais ces messieurs engagèrent M. de Boisgelin à profiter
-de leurs moyens de correspondance pour propager les doctrines propres à
-concilier ces divers intérêts.
-
-Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, de leur côté, des
-sentiments royalistes-Bourbon. La police savait tout ou à peu près et ne
-remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument du plus fort, elle
-sentait que l'empereur n'était plus son maître et, voulant néanmoins lui
-prouver sa fidélité dans un moment où tout le monde conspirait, elle
-conspirait en faveur du roi de Rome, prévoyant bien que ce petit
-usurpateur ne donnerait pas beaucoup de soucis à M. son père, puisqu'il
-n'aurait d'armée que celle dévouée à Napoléon et de ministres que ses
-serviteurs. C'est un raisonnement qui a commencé alors et qui s'est
-continué depuis, car c'est le sens de presque tous les troubles. Nous
-avons su qu'un espion de police était dans la pièce attenante à celle où
-se tenait l'assemblée de ces messieurs, rue de la Paix, mais on s'en
-mettait peu en peine.
-
-Un jour, M. de Boisgelin me dit:
-
---Il y a bien longtemps que vous n'avez été voir M. de Talleyrand; il
-faut cependant s'expliquer avec lui.
-
-Comme les fées dont on nous a entretenues dans notre enfance, et qui,
-pendant un certain temps, étaient obligées de perdre les formes
-brillantes dont elles étaient revêtues pour en prendre de repoussantes,
-M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses qui ne durent pas,
-mais qui sont effrayantes. Alors la vue des honnêtes gens le gêne et il
-leur devient odieux. Je craignais, je ne sais pourquoi, de le trouver
-dans cet état que je nomme _sa peau de serpent_ et je fus agréablement
-surprise de le voir gracieux et ouvert. Tout Paris venait le voir en
-secret et tête à tête. Chaque personne qui sortait, rencontrant celle
-qui entrait, semblait dire: «Je vous ai devancée; c'est moi qui l'ai
-pour chef.»
-
-Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des ennemis
-en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de voir la
-paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le sceptre d'un
-guerrier battu.
-
---Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.
-
---A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire?
-
---N'avons-nous pas son fils? reprit-il.
-
---Pas autre chose? m'écriai-je.
-
---Il ne peut être question que de la régence, répondit-il en baissant
-les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas être
-contrarié.
-
-Cependant je le contrariai, car je croyais que le temps était précieux
-et je lui dis contre la régence tout ce que j'ai noté plus haut. Il
-m'écouta longtemps en silence et me dit, d'un air suspect, de revenir le
-lendemain. Je n'avais pas beaucoup d'espérance, j'y revins cependant. Il
-me parla de cent mille choses incohérentes, comme c'est son habitude
-quand il veut causer et retenir près de lui les gens. Il me raconta les
-propositions de paix que les monarques étrangers faisaient à Bonaparte,
-propositions qu'il refusait.
-
---Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus d'espoir que dans son
-orgueilleuse folie et nous perdons ici le temps sans nous entendre? La
-guerre nous détruit, la paix nous menace et nous tergiverserions, Dieu
-sait pourquoi!
-
---Mais non, me dit-il alors, nous sommes assez près l'un de l'autre et,
-pour nous délivrer tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions
-peut-être faire des _idées patriotiques_ et un _trône national_ avec M.
-le duc d'Orléans.
-
---Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion royale légitime, M. le
-duc d'Orléans est un usurpateur de meilleure maison qu'un autre, mais
-c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère de Louis XVI?
-
-Nous nous revîmes trois ou quatre jours de suite, le matin; je lui
-parlais sur ce sujet sans qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse
-et je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je craignais
-surtout cette muserie qui est dans son caractère, qui le fait profiter
-de l'événement, n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir
-prévu, arrangé secrètement, quand il n'a fait que l'attendre dans le
-silence. Comme l'événement que je voulais avait besoin d'être fait et
-qu'il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de
-Talleyrand m'était insupportable. J'étais bien certaine qu'elle lui
-était personnellement utile, mais je sentais qu'elle tuait l'ordre de
-choses pour lequel je faisais des voeux. Je m'épuisais en raisonnements,
-même en plaisanteries, car je savais de quelle importance il était de ne
-point l'ennuyer, et je faisais valoir assez adroitement la monotonie
-insipide de la cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du goût.
-
-Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux, et,
-après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi levant les
-bras en me disant:
-
---Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais...
-
-Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au cou, je
-lui dis:
-
---Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous sauvez la liberté de notre
-pauvre pays, en lui donnant le seul moyen pour lui d'être heureux avec
-un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et d'exécuter de bonnes
-lois.
-
-Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me dit:
-
---Oui, je le veux bien; mais il faut vous faire connaître comment je
-suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien avec M.
-le comte d'Artois parce qu'il y a quelque chose entre lui et moi qui lui
-expliquerait beaucoup de ma conduite; mais son frère ne me connaît pas
-du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un remerciement,
-m'exposer à un pardon ou avoir à me justifier. Je n'ai aucun moyen
-d'aboutir à lui et...
-
---J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de Boisgelin est en
-correspondance avec lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui
-être envoyée. Voulez-vous la voir?
-
---Oui, certes, revenez demain me l'apporter, je meurs d'envie de la
-lire, me répondit-il assez vivement.
-
-Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai au
-moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le plus
-pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où M. de
-Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant:
-
---Il est à nous, il veut lire votre lettre au roi!
-
-Rien n'égale le transport de joie de Bruno.
-
-Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant très fort le paragraphe
-dans lequel il était question de M. de Talleyrand. L'explication abrégée
-quoique générale de sa conduite, sa haute position politique et
-l'impossibilité que, sans lui, le roi pût jamais parvenir au trône, tout
-cela fut tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je me rendis rue
-Saint-Florentin avec mon papier dans mon sac. A peine fus-je entrée dans
-la chambre à coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de
-Talleyrand me dit:
-
---Asseyez-vous là et lisons.
-
-Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença à
-lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait, en
-s'interrompant: «C'est cela!--A merveille!--C'est parfait!--C'est
-expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
-regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut
-encore. Lorsqu'il eut achevé toute la lecture, il la recommença plus
-lentement, pesant et approuvant tous les termes, ensuite il me dit:
-
---Je veux garder cela et le serrer.
-
---Mais cela va vous compromettre inutilement.
-
---Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-là me
-plaît.
-
-J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant alors une bougie à un
-reste de feu presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier
-en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la cheminée et
-croisa dessus la pelle et la pincette pour empêcher que les cendres ne
-s'envolassent par le tuyau.
-
---On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un secret
-bien secrètement.
-
-Après cette petite opération, M. de Talleyrand se tourna de mon côté et
-me dit:
-
---Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci et, dès ce moment,
-vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne cette
-correspondance, et travaillons à délivrer le pays de ce furieux. Moi,
-j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement ce qu'il fait. J'ai
-avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par lesquels il
-m'avertira, par exemple, si l'empereur accepte ou non des propositions
-de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de son manque de foi à
-tous les engagements qu'il avait pris pour régner sur les Français. On
-ne doit pas craindre de prononcer encore les mots de _nation_, _droits
-du peuple_, il s'agit de marcher et l'expérience a resserré dans de
-justes bornes l'expression de ces mots-là.
-
-Je revins chez moi enchantée et jamais, je crois, M. de Boisgelin n'a
-ressenti une joie plus pure. Si je voulais me borner à rappeler la part
-nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je devrais m'arrêter ici,
-car la détermination que prit à cet égard M. de Talleyrand et qui, je
-dois le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements et
-nos conversations lui inspirèrent, est l'unique chose importante dans
-cette conjuration et la seule force qui ait changé l'état des choses.
-Notre but a donc été rempli à ce moment. Mais comme ces feuilles sont
-destinées à me rappeler les sensations que j'éprouvai alors, je vais
-continuer doucement ces mémoires, regardant ce qui nous est personnel
-comme indiqué et même terminé.
-
-M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude aux réunions dont j'ai
-déjà parlé et se convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue
-évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien connue par le gouvernement
-du roi, a pensé lui devenir funeste, parce qu'il a pensé y trouver une
-force qui n'y était pas. Il n'en existe que dans des intérêts communs et
-les rapports qui lient ensemble les gens dans les positions les plus
-distantes. Or, dans cette association royaliste, comme il n'était
-question que de fidélité à un être imaginaire et de pureté de conduite,
-elle formait une chose isolée, abstraite, sans poids et ne représentant
-rien qui répondît à l'intérêt réel de personne. Ses moyens de police
-intérieure et de correspondance pouvaient être utiles cependant. Étendus
-sur la surface des choses, comme un léger nuage ils pouvaient les
-voiler, mais ils ne donnaient ni force d'action ni résistance. L'amour
-mystique pour un roi que personne ne connaissait, la fidélité à des
-devoirs dont on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne pouvaient
-donner que des moments bien courts d'illusion. M. de Boisgelin chercha
-seulement à inspirer assez de confiance pour qu'on lui permît de choisir
-ces moments.
-
---Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher de parler à des
-sénateurs, à des gens qui en remuent d'autres.
-
---Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces hommes-là, disais-je. Ils
-me paraissent de grosses pierres que nous portons au col et avec
-lesquelles on nous jette à l'eau.
-
-Cependant nous fîmes des démarches près de quelques-uns. Mais Tacite a
-dit, sur le Sénat romain, ce qui est applicable aux corps de l'État
-quand la fortune de ceux qui les composent est dépendante du maître.
-
-Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles pour n'être point
-affligés par les maux publics, ni tentés d'en délivrer. Seulement, en
-vrais chanoines ne s'occupant que de l'essentiel, qui était la recette
-et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de chaque mois, une assemblée en
-forme de chapitre, pour régler l'affaire de leurs revenus.
-
-Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me dit:
-
---Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et
-sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau, son
-petit succès lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne. On a
-fait, à Châtillon, une assemblée en forme de Congrès, où se rendra lord
-Castlereagh et les ministres des différents souverains de l'Europe, pour
-discuter sur quelles bases doit reposer la paix qu'on est encore décidé
-d'offrir à Napoléon. Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est
-livré à l'effervescence d'une domination militaire qui, changeant les
-idées reçues de morale et de politique, n'accorde le nom de vertu qu'à
-l'asservissement ou l'obéissance sans contestation, et de gloire qu'à
-l'esprit de conquête. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il
-nous tire d'affaire, qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est
-couvert et qu'il assure notre existence en travaillant à la sienne.
-Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des lois
-fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la tribune
-pour dénoncer Napoléon en disant que, ayant été élu empereur aux
-conditions qu'il n'a pas tenues, _de faire voter l'impôt par l'organe
-des représentants de la nation, de rendre compte de l'emploi du revenu
-et de faire jouir les citoyens de la liberté de leur personne et de leur
-pensée_, il n'a aucun droit, aux termes d'un contrat qu'il a violé,
-puisque _l'impôt a été levé à sa fantaisie, la liberté des citoyens a
-été attaquée dans leur pensée et dans leurs actions, et le droit de
-lever des armées exagéré au point d'épuiser la population_; que les
-familles sont en deuil et réduites à des vieillards et à des enfants;
-que l'Europe est jonchée de nos morts pendant que la France est couverte
-d'ennemis dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre et dont il
-ne veut point nous délivrer par la paix; que, en conséquence, n'ayant
-pas tenu les conditions du contrat qui fondait son autorité, on le
-répète, le contrat est annulé et il est déclaré perturbateur du repos
-public et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue en
-Assemblée nationale, qu'il envoie aux députés l'ordre de s'assembler et
-de délibérer, en reconnaissant leur mandat comme suffisant. Qu'il
-déclare la France monarchie constitutionnelle avec trois ou quatre lois
-bien faites qui indiquent clairement les libertés du peuple et prendront
-le nom de _charte_ ou de _lois constitutionnelles_, comme il voudra.
-Alors, qu'il appelle le frère de Louis XVI sur le trône et qu'il fasse
-adhérer le peuple à ce voeu, en faisant ouvrir des registres où chaque
-citoyen sera invité à écrire son nom. Qu'il fasse un appel aux armées et
-qu'il envoie une députation aux princes coalisés pour leur faire part de
-cet événement, en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les
-préliminaires de la paix.--Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi
-remuer une âme patriotique et faire les plus belles phrases du monde
-sans danger. C'est là ce qu'il faut répéter souvent, cette
-persuasion peut encore faire des héros. Qu'on voie Lambrechts[52],
-Lenoir-Laroche[53], je ne sais qui, ces patriarches de révolution qui
-savent si bien démolir les trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_,
-_liberté_. S'ils les prononcent, nous sommes sauvés; je vais faire, de
-mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir que, en s'y prenant
-ainsi, ils passent un véritable contrat entre le monarque et le peuple,
-et que les droits de naissance que peut apporter celui qu'ils appellent
-ne l'empêchent point d'être lié par des conditions, et que l'existence
-du _sine qua non_ qu'ils cherchent tant se trouve assuré par cette
-manière d'agir.
-
- [52] Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre 1753 dans
- les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit et
- était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et
- philosophe, il approuvait à ce double titre les réformes tentées par
- Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques
- des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la
- Belgique se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut
- quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait
- dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines
- gouvernementales qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il
- restait d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de
- la République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de
- la Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de
- commissaire près le Directoire exécutif du département de la Dyle et
- y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor
- il fût appelé à Paris et nommé ministre de la justice. Les coups
- d'État continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui
- valut le Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la Légion
- d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la liberté, il
- tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le
- gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une
- opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement moindre,
- n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part avec le
- duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à Talleyrand. En
- effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé de rédiger les
- considérants. Il travailla aussi à la préparation de la charte;
- mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à l'intransigeance
- royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui coûtèrent la pairie.
- Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à Napoléon lors des
- Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit, comme les anciens
- impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les
- légitimistes. En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea à
- l'extrême gauche. Il mourut en 1823.
-
- [53] Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat dans
- cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa.
- En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à suivre
- par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès de cette
- brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers État par la
- prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut de ceux qui
- rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur, il fut des
- suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain, et
- toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la faveur et il
- devint préfet de police. Mais, à la veille du 18 fructidor, ce
- n'était pas la modération qu'on voulait de la police, et il redevint
- journaliste, soigneux de se tenir à égale distance des anarchistes
- et des clichiens. Cette impartialité trouva sa place dans une chaire
- de législation qu'on lui donna à «l'École centrale du Panthéon» et
- son républicanisme lui valut un siège au Conseil des Anciens. Au 18
- brumaire, sa modération l'emporta sur son républicanisme et lui
- obtint le Sénat, puis le titre de comte et la cravate de commandant.
- Sa fortune faite, et même pour qu'elle durât, il revint à
- l'équilibre naturel de ses préférences politiques, au désir d'une
- liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le courage ni
- l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses griefs à
- mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, avec
- quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à
- renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient
- jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par l'Empereur,
- rétabli par la seconde Restauration, il continua à défendre, dans la
- mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et
- mourut le 17 février 1825.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-LES COIGNY
-
-ORIGINE DE LA FAMILLE
-
-
-Saint-Simon raconte en ces termes les origines des Coigny:
-
- «Les Matignon avaient marié leurs soeurs comme ils avaient pu; l'une,
- jolie et bien faite, épousa un du Breuil, gentilhomme breton; l'autre,
- Coigny, père du maréchal d'aujourd'hui.
-
- »Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse Normandie, qui
- s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait pris une de ces
- petites charges pour se délivrer de la taille après s'être fort
- enrichi. L'épée avait achevé de le décrasser. Il regarda comme sa
- fortune d'épouser la soeur des Matignon pour rien et, avec de belles
- terres, le gouvernement et le bailliage de Caen qu'il acheta, se fit
- un tout autre homme. Il se trouva bon officier et devint lieutenant
- général. Son union avec ses deux beaux-frères était intime, il les
- regardait avec grand respect et eux l'aimaient fort et leur soeur, qui
- logeait chez eux et qui était une femme de mérite. Coigny, fatigué de
- son nom de Guillot et qui avait acheté, en basse Normandie, la belle
- terre de Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison,
- ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie d'en prendre le
- nom et la facilité de l'obtenir, personne n'étant plus en droit de s'y
- opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son nom de
- Guillot en celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au parlement de
- Rouen et consacra ainsi ce changement à la postérité la plus reculée.
- Mais on craint moins les fureteurs de registres que le gros du monde
- qui se met à rire de Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour
- bons, parce que les véritables l'étaient, et qu'il ignore si on est
- enté dessus avec du parchemin ou de la cire. Coigny donc, devenu
- Franquetot et dans les premiers grades militaires, partagea, avec les
- Matignon, ses beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors en
- Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de petits corps
- séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en la place de Villars et
- par là le faire maréchal de France. Il lui manda donc sa destination
- et comme le bâton ne devait être déclaré qu'en Bavière, même à celui
- qui lui était destiné, Chamillard n'osa lui en révéler le secret,
- mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre dans l'amertume de son
- coeur, il lui mit tellement le doigt sur la lettre, que, hors lui
- déclarer la chose, il ne pouvait s'en expliquer avec lui plus
- clairement. Coigny, qui était fort court, n'entendit rien à ce
- langage. Il se trouvait bien où il était. D'aller en Bavière lui parut
- la Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au désespoir, et
- lui-même peu après quand il sut ce qui lui était
- destiné.»--_Mémoires_, édit. Chéruel et Ad. Régnier, t. IV, p. 12.
-
-Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils. François de
-Franquetot devint maréchal de France, et, par lettres patentes de
-février 1747, duc de Coigny. Saint-Simon fait bonne mesure aux mérites
-du maréchal, et les rappelle avec cette justice heureuse d'être juste
-qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas de montrer, dans
-l'homme magnifiquement récompensé et digne de cette fortune, le parvenu.
-A propos de la mère, la comtesse de Coigny, née Matignon, il revient à
-son thème:
-
- «Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; elle était soeur du comte
- de Matignon, chevalier de l'ordre, et du maréchal de Matignon. On
- l'avait mariée à grand regret, mais pour rien à Coigny qui était fort
- riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et que ce qu'il était ne
- pouvait être ignoré dans la Normandie. Son nom est Guillot et lors de
- son mariage tout était plein de gens dans le pays qui avaient vu ses
- pères avocats et procureurs du roi des petites juridictions royales,
- puis présidents de ces juridictions subalternes. Ils s'enrichirent et
- parvinrent à cette alliance des Matignon. Coigny se trouva un honnête
- homme, bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui mérita
- l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a vu, en son lieu,
- refuser le bâton de maréchal de France, sans le savoir, en refusant de
- passer en Bavière, dont il mourut peu après de douleur... Que dirait
- cette dame de Coigny, si elle revenait au monde? Pourrait-elle croire
- à la fortune de son fils et la voir sans en pâmer d'effroi et sans en
- mourir aussitôt de joie?»--_Mémoires_, t. XI, p. 174.
-
-Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de la malveillance qui
-est sa passion quand il s'agit de noblesse. Il eût voulu être le seul
-duc du royaume. Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité des
-familles qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les autres maisons
-il lui semble élever la sienne. Ici, sa jalousie de duc et pair fait
-tort à son impartialité de généalogiste. Non content de prétendre que la
-roture de Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse des
-Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose: le
-grand-père du maréchal s'est, de Guillot, transformé en Coigny, et le
-père du maréchal s'est transformé, de Coigny, en Franquetot. C'était
-rendre facile la vérification. Or, voici ce que les titres et papiers
-établissent:
-
-Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny, eut pour père:
-
-Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, lieutenant général,
-marié à Françoise de Goyon Matignon. Celui-ci était fils de
-
-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal de camp, capitaine
-lieutenant des gendarmes d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine
-Palry dame de Villeray, d'une vieille famille de Normandie. C'est en
-récompense de ses services que la terre de Coigny fut érigée en comté en
-1650.
-
-Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de Franquetot, mais le porta
-dès sa naissance, l'ayant reçu de son père, et celui-ci, le grand-père
-du maréchal, non seulement n'était pas Guillot, mais était déjà
-Franquetot.
-
-Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président à mortier au
-parlement de Normandie. Lui-même était né d'Antoine de Franquetot, marié
-à Eléonore de Saint-Simon Courtemer, également président à mortier, et
-qui transmit à son fils sa charge et son nom.
-
-Donc, en remontant jusqu'à la fin du XVIe siècle, les Coigny sont, de
-fils en père, Franquetot, quoi qu'en dise Saint-Simon. Appeler, comme il
-le fait, «petites charges de judicature» des présidences au parlement de
-Normandie, traiter en manants non décrassés des magistrats qui
-trouvaient femme dans la bonne noblesse, est avoir le dédain un peu
-étourdi. Et si la dame de Saint-Simon qui entrait dans cette famille au
-commencement du XVIIe siècle, et si le Saint-Simon qui succéda en 1637 à
-un de ces Franquetot dans la lieutenance générale du Cotentin étaient
-liés par quelque parenté à l'auteur des _Mémoires_, il amoindrit sa
-propre famille à déprécier celle des Franquetot. Les vouloir Guillot en
-dépit des textes, c'est précisément faire ce qu'il leur reproche, parler
-pour «le gros du monde» qui rit de confiance, et oublier les «fureteurs
-de documents». Si des Guillot s'entèrent sur les Franquetot «avec du
-parchemin et de la cire», ce fut à une époque très ancienne. Où
-l'antiquité de toute usurpation nobiliaire est noblesse. Il n'y a guère
-de famille, même parmi les plus grandes, qui n'ait couvert son premier
-nom d'ornements héraldiques; le tout était de s'y prendre tôt. Les
-Franquetot, eussent-ils été jadis Guillot, avaient fourni une hérédité
-de bons gentilshommes, vécu noblement, utilement. Même le père du duc de
-Saint-Simon n'avait pas conquis la faveur de Louis XIII par des services
-comparables, s'il faut en croire Tallemant des Réaux: «Le roi prit
-amitié pour Saint-Simon à cause que ce grand garçon lui rapportait
-toujours des nouvelles certaines de la chasse et que, quand il portait
-son cor, il ne bavait pas dedans.»
-
-Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une matière à une étude
-plus importante qu'une controverse sur l'antiquité du nom. Ils sont tous
-deux un exemple de la rapidité avec laquelle la sève héréditaire
-s'épuise dans les familles illustres, après avoir lentement préparé et
-mûri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon a sonné, dans un cor plus
-retentissant que celui de son père, où sa malveillance bave sans gêne,
-et durant une chasse impitoyable, l'hallali d'un siècle, sa race est à
-bout d'énergie. Elle a créé son grand homme, elle n'enfantera plus,
-sauf, après plus d'un siècle, le Saint-Simon moitié prophète et moitié
-rêveur d'une civilisation nouvelle, un esprit où survit de la puissance
-mais où l'équilibre est rompu. Et, après ce sophiste, le nom tombe dans
-l'_in pace_ des gloires mortes.
-
-Avec le maréchal de Coigny, la noblesse, la célébrité et la fortune,
-lentement faites, légitimement accrues, d'une famille, sont parvenues à
-leur apogée. Son fils Jean-Antoine, lieutenant-général, vit sur la
-gloire paternelle et se fait tuer par le prince de Dombes, en 1748. Il
-laisse deux fils et la famille se divise en deux branches.
-
-
-LA BRANCHE AINÉE
-
-L'aîné, Marie-François-Henry de Franquetot, hérita le titre de duc et
-l'immense domaine de Normandie, les terres de Franquetot et de Coigny
-avec leurs deux châteaux, Coigny, la vieille demeure féodale, et
-Franquetot bâti par le maréchal, dans le style du XVIIIe siècle. La
-supériorité de ce duc n'était ni l'esprit, ni le talent militaire, ni
-même la beauté, mais «un excellent maintien, un ton exquis, une raison
-simple et juste, du calme et de la politesse[54]», mérites de cour,
-grâce auxquels il se fit une place dans le cercle le plus intime de la
-reine Marie-Antoinette. En 1814 il fut nommé pair, maréchal de France et
-gouverneur des Invalides. Il mourut en 1822.
-
- [54] Tilly. _Mémoires_, t. II, p. 112.
-
-Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel, fidèle et inutile aux
-Bourbons durant l'émigration, obtint de Louis XVIII le titre et la
-pension d'officier général et mourut en 1816. Toute sa célébrité lui
-vint de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgré sa réputation
-immense et méritée d'intelligence, était de ces esprits transfuges et
-redoutables aux intérêts dont ils semblent solidaires. Au lieu de servir
-l'union de l'aristocratie et du trône, elle travailla avec passion à la
-ruine de la monarchie, applaudit, par haine de la famille royale, aux
-excès de la Révolution. Loin qu'elle se sentît liée à la cause que
-soutenait son mari, elle était aussi rebelle à l'ordre familial qu'à
-l'ordre politique, et finit par divorcer.
-
-De son mariage avec le marquis étaient nés deux enfants:
-
-1º Une fille, qui reçut à sa naissance, le 23 juin 1778, les noms
-d'Antoinette-Françoise-Jeanne, mais que sa mère appela toujours Fanny.
-Mariée, en 1805, au général comte de Sébastien, elle mourut en couches,
-en 1807, à Constantinople où son mari était ambassadeur. L'unique fille
-qu'elle laissait épousa le duc de Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept
-enfants, dont trois fils;
-
-2º Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans l'armée française,
-tandis que son père et son grand-père étaient émigrés, perdit un bras à
-Smolensk et s'établit en Angleterre au retour des Bourbons. A la mort de
-son grand-père, en 1822, il recueillit le titre de duc et épousa, la
-même année, Henriette Dundas, fille de sir Henry Dalrymhe Hamilton et
-fit souche dans la noblesse anglaise. Le duc n'eut de son mariage que
-deux filles. L'une s'était mariée à lord Stair, et est morte laissant un
-fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a écrit une histoire de la famille Coigny;
-l'autre a épousé le comte Manvers et vit à Londres. Ce sont elles qui
-ont recueilli la fortune de la branche aînée et par suite les domaines
-de Franquetot et de Coigny[55].
-
- [55] J'ai dû ces communications sur la branche aînée des Coigny à M.
- le comte Fleury. Il a bien voulu mettre à ma disposition, avec une
- générosité rare aujourd'hui, des notes importantes et rédigées avec
- l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses études d'histoire.
-
-Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, légua son titre à celui de ses
-petits-neveux, enfants de sa soeur, la maréchale Sebastiani, qui
-relèverait son nom.
-
-
-LA BRANCHE CADETTE
-
-Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier d'honneur de madame
-Élisabeth, avait par son mariage avec Josèphe de Boissy arrondi sa
-fortune. Il avait hôtel à Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie la terre
-de Mareuil achetée, le 13 juillet 1771, du marquis de Chazeron. Le
-domaine était considérable et le château avait été bâti au temps de la
-Renaissance par la duchesse d'Alençon.
-
-Le comte de Coigny eut pour principale occupation de dessiner des
-jardins. Il fut un des premiers qui aux tracés géométriques où l'on
-enfermait et contraignait la nature, préférèrent les lignes et les
-plantations où l'on s'efforçait de la comprendre et de la respecter. Le
-comte s'ingénia à embellir son domaine en le transformant. Son goût
-devint célèbre et ses travaux à Mareuil passaient pour une merveille,
-que le chevalier de l'Isle a décrite en vers enthousiastes.
-
-La fortune réunie du comte et de Josèphe de Boissy était destinée à
-Aimée de Coigny, leur fille unique, et même lui appartint pour partie
-dès 1775, à la mort de sa mère. Il ne sera pas superflu de donner ici un
-extrait de l'inventaire dressé alors et où se trouvent d'intéressants
-détails sur les parures, les vêtements, le mobilier et la décoration des
-pièces au XVIIIe siècle.
-
-
-INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE COIGNY
-
-_dressé par Me Piquais, notaire à Paris, et Me Guillaumont_.
-
-L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente octobre, trois
-heures de relevée, à la requête de très haut et très puissant seigneur
-Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, brigadier des armées du
-Roy, gouverneur des ville et château de Fougères, en Bretagne, tant en
-son nom à cause de la communauté de biens qui a existé entre lui et feue
-très haute et très puissante dame Josèphe-Michel de Boissy, comtesse de
-Coigny, son épouse, qu'au nom et comme tuteur honoraire de très haute et
-très puissante demoiselle Anne-Françoise-Aymée de Franquetot de Coigny,
-sa fille mineure et de ladite feue son épouse.
-
-Et en la présence de Louis-Vincent-Benoiston de Châteauneuf, au nom et
-comme tuteur honoraire de mad. demoiselle de Coigny, et d'Antoine-Denis
-Goblain, écuyer, au nom et comme subrogé-tuteur de ladite Mad.
-demoiselle de Coigny.
-
-Mad. demoiselle de Coigny habile à se dire et porter seulle héritière de
-madame veuve comtesse de Coigny, sa mère.
-
-A la conservation des droits desdites parties et de tous autres qu'il
-appartiendra, il va être procédé par les conseillers notaires du Roy et
-pour les soussignés, être fait inventaire et description de tous les
-biens, meubles meublants, titres papiers et autres effets généralement
-quelconques dépendant de la communauté de biens d'entre ledit seigneur
-comte de Coigny et ladite dame son épouse et de la succession de ladite
-dame, trouvés et étant dans l'appartement qu'occupe ledit comte de
-Coigny et où ladite dame son épouse est décédée le 23 du présent mois
-d'octobre, appartement dépendant de l'hôtel situé à Paris, rue
-Saint-Nicaise, paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois.
-
- Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une grille de
- feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poly
- partie garnie en cuivre; une paire de bras de cheminée à deux
- branches en cuivre doré; une paire de flambeaux à la grecque,
- aussi en cuivre doré, prisé le tout Livres 60
-
- Un pot à l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche de Sèvres à
- bords dorés; deux grands vases à l'ancienne porcelaine de Chine,
- montés sur leurs socs de cuivre doré d'or moulu; deux cocqs
- aussi d'ancienne porcelaine aussi montés sur leurs socs et cinq
- figures de Chine toutes mutilées, prisé le tout Livres 160
-
- Un secrétaire en armoire en bois peint façon de laque garny de
- bronze et carderon de cuivre d'or moulu et à dessus de marbre
- sanguin; une petite table à secrétaire en bois de rose; un écran
- à tablette, prisé le tout Livres 120
-
- Six fauteuils à bois dorés foncés en crin, couverts de damas
- cramoisy; une chaise longue en deux parties foncée en crin,
- garnie de matelas et coussins, le tout couvert de velours cizelé
- de trois couleurs; une tenture (paravent) en cinq parties de
- papier velouté, collé sur toile, deux rideaux en quatre parties
- de deux leys chacun, sur trois aunes et un quart de haut en
- taffetas en carreaux cramoisy et blanc, prisé le tout Livres 240
-
- Dans une chambre à coucher ensuite ayant même vue, une grille de
- feu à deux parties, pelle, pincette et tenailles de fer poly
- avec ornements de cuivre doré, une paire de bras de cheminée à
- deux branches de cuivre en couleur, prisé le tout Livres 80
-
- Une bergère et quatre fauteuils à bois rechampy, foncés de crin
- et couverts de velours d'Utrech verd; une couchette à deux
- dossiers à fond sangle, la housse du lit en baldaquin de damas
- verd, avec rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux en
- quatre parties de taffetas de Florence verd et bleu; huits leys
- de tenture sur deux aunes un quart de haut en damas à palmes
- verd, prisé le tout Livres 400
-
- A l'égard de six tableaux, tant pastels que peints à l'huile,
- portraits d'hommes et femmes, il n'en a été fait aucune prisée,
- comme portraits de famille.
-
- Une lanterne de veille garnie de cuivre doré, prisée Livres 20
-
- Dans un garde-robe, à côté, ayant vue sur la rue: une table de
- nuit en noyer et à dessus de marbre, un bidet et son vase, une
- chaise de commodité en canne et son vase avec coussins de peau
- rouge, prisé le tout Livres 14
-
- Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur la rue: une table
- de nuit de trois pieds de long, à dessus de marbre, garnie de
- ses vases, une autre plus petite en placage et garnye de deux
- marbres brèche d'Alep; un bidet en noyer à dessus de maroquin,
- prisé le tout Livres 50
-
- Une tablette en encoignure, prisée Livres 12
-
- Chambre à coucher de madame, ayant vue sur la cour: une grille
- de feu à deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poli
- avec ornements à recouvrements en cuivre doré d'or moulu; une
- paire de bras de cheminée à trois branches aussi de cuivre doré
- d'or moulu, prisé, avec une paire de flambeaux en cuivre doré
- Livres 160
-
- Une commode en bois de Rapont et satinée et à dessus de marbre
- rouge; une table en chesne; un fauteuil foncé de crin couvert de
- panne cramoisye, prisé le tout Livres 80
-
- Deux fauteuils en cabriolets, six autres à coussins; deux
- bergères et un canapé à deux places en bois peint en gris,
- foncés de crin et couverts en damas de trois couleurs, six
- pantières de trois lez chacune; six leys de tenture en quatre
- morceaux sur deux aunes trois quarts de haut; un lit à colonnes
- à la turque, composé de sa couchette sanglée à bois doré de cinq
- pieds et demy de large, garny en dehors et en dedans de quatre
- rideaux en quatre parties de deux lez chacun sur trois aunes
- moins un quart de haut, de taffetas à carreaux cramoisy et
- blanc; un tabouret bout de pieds couvert de damas de trois
- couleurs et trois écrans de taffetas à carreaux, prisé le tout
- Livres 2.400
-
- Une tasse à chocolat et sa soucoupe en porcelaine de Sèvres,
- bords dorés; une tasse et sa soucoupe aussi en porcelaine de
- Sèvres, fond blanc à fleurs; une autre couverte de sa soucoupe
- en pareille porcelaine peinte en mosaïque; une autre tasse
- couverte de sa soucoupe en porcelaine de Saxe blanche dorée et à
- fleur, prisé le tout Livres 80
-
- Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier à trois
- tiroirs, en bois de placage et satiné, garny d'entrées de
- serrures, carderons et sabots de cuivre doré; une commode à la
- Régence à deux tiroirs en bois peint façon de laque garny de
- carderon et sabots de cuivre doré et à dessus de marbre brèche
- d'Alep; une petite table à écrins en bois de placage et satiné;
- un guéridon en noyer et acajou, garny de deux balustrades de
- cuivre doré se mouvant à crans; un petit secrétaire à ravalement
- en bois de placage et au dessus un marbre blanc; le tout prisé
- Livres 144
-
- Deux rideaux en quatre parties de deux lez et demy de damas
- cramoisi, prisés Livres 150
-
- Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre et bordure dorée
- et dix-sept autres estampes dont l'_Accordée de village_, prisés
- Livres 200
-
- A l'égard de deux tableaux peints à l'huile représentant M. et
- madame de Boissy dans leur bordure de bois doré, il n'en a été
- fait aucune prisée comme portraits de famille.
-
- Sous les remises, une diligence de campagne montée sur un train
- à quatre roues, peinte en gris, à panneaux armoriés, doublée en
- velours d'Utrecht gris à trois glaces, montée sur des supentes
- en corne de cerf, prisée avec une paire de harnais Livres 480
-
- Une chaise à porteur à panneaux gris aventurinés, doublée en
- velours d'Utrecht bleu à trois glaces, prisée Livres 120
-
-Dans une des armoires cy-devant inventoriée suit la garde-robe
-de madame la comtesse de Coigny:
-
- Effets d'habillements divers estimés Livres 6.000
-
- Une garniture de robe composée de ses deux étolles, grand volant
- chicorée, tour de robe, devants de corps, manchettes à trois
- rangs, fichus, bavolets et deux barbes, le tout de dentelles
- d'Angleterre; une paire de manchettes à trois rangs de
- Valenciennes, une garniture et bavolet pareille dentelle, fond
- entoillage, une paire de manchettes à trois rangs fichus,
- devants de corps barbe, bavolet et fond, le tout en point
- d'Argentan; deux paires de manchettes à trois rangs d'Angleterre
- montées sur entoillage, deux coiffes de dentelle, deux paires
- d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de dentelles montés
- sur entoillage; onze bonnets ronds à deux rangs garnis de
- différentes dentelles; un drap de lit de taffetas couleur de
- soye, couverte de linon brodé, un drap de lit de repos en
- taffetas couleur de soye garni de dentelle, un manteau de lit et
- un mantelet de dentelle doublé de taffetas rose, deux taies
- d'oreiller garnies en dentelles, prisé le tout ensemble Livres 4.000
-
-_Bijoux à l'usage de madame la comtesse_:
-
- Une montre d'or, médaillon émaillé, fond azur, chiffre en or
- avec un cordon de cheveux, prisé Livres 240
-
- Une toilette composée de son pot à l'eau, sa cuvette, tasse à
- bouillon, deux boîtes à poudre, deux pots de pommade, coffre à
- racine, deux flambeaux et leurs bobèches, un plateau et deux
- gobelets couverts, le tout de l'argent, poinçon de Paris, le
- tout pesant ensemble vingt-trois marcs, prisé Livres 1.177
-
- Suivent les diamants dont la prisée va être faite par le sieur
- Guilliaumont, maître orfèvre-joaillier, demeurant à Paris,
- Cour-Neuve du Palais.
-
- Un diamant brillant monté en bouton de col, prisé Livres 1.000
-
- Soixante-douze diamants montés en chaton, prisés ensemble Livres 3.000
-
- Un collier de diamants brillants à trois rangs de chaton au
- nombre de quatre-vingt trois, une chaîne de quatre diamants, un
- petit noeud et une pendeloque, prisé le tout ensemble Livres 8.000
-
- Une paire de girandoles de diamants brillants, les boucles et
- les pendeloques à simple entourage, prisé Livres 8.000
-
- Une paire d'anneaux d'oreilles et une épingle de diamants
- brillants, prisées Livres 400
-
- Un médaillon et sa chaîne monté en or avec des diamants rouges,
- prisé Livres 120
-
-Du dit jour, 8 novembre 1775:
-
- Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans, trois sacs à
- ouvrage en taffetas, cannelés, brodés en soye or, paillettes et
- paillons; six éventails en yvoir, partie incrustée, le tout
- garny de papier et linon; deux toques et bonnets garnis de
- fleurs et vabouk Livres 40
-
- Quatre croites de couche, trois linges de ventre et une chemise
- de couche Livres 8
-
-_Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny_:
-
- Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit, la plupart à
- garniture, les autres garnies de batiste; six pantalons tant en
- basin que mousseline brochés et rayés; dix-huit tant vestes que
- gilets en toille de cachou et basin, deux culottes de basin,
- trois pantalons en fil tricoté, prisé le tout Livres 280
-
- Seize paires de bas de soie tant blancs que gris Livres 90
-
- Une veste de lanquin brodée en perse soye et or, deux vestes de
- mousseline brodées en or, une veste de gourgouran blanc brodée
- en soye de Coulteurs et vingt-quatre paires de soye blanche
- Livres 182
-
- Un habit veste et culotte de petit velours de trois couleurs; un
- autre habit veste et culotte de velours de quatre couleurs,
- doublés en satin; un habit veste et culotte de drap fond or
- ornés d'une broderie à paillettes et paillon, la veste fond
- argent; un habit veste et deux culottes de drap fond argent à
- petites fleurs, l'habit doublé d'agneau et d'astrakan noir; un
- habit veste et culotte de camelot noir; un habit et veste de
- velours à la Reyne noir; un autre habit de velours de soye noir;
- un habit veste et culotte de ratine brune doublée de satin; un
- habit veste et culotte de drap d'Holande gris doublé de satin
- bleu; un surtout de drap de chamois à brandebourgs, boutonnières
- et boutons en or; un habit petit carrelé rayé rouge et blanc, un
- fraque de camelot de soye, un habit veste et culotte de
- prussienne; un surtout uniforme du petit équipage de la chasse
- du Roy; un autre surtout de grand équipage de la chasse du Roy;
- un autre surtout de grand équipage et un surtout de la chasse du
- duc d'Orléans; un domino de taffetas brun, prisés ensemble
- Livres 2.200
-
- Huit paires de manchettes de point d'Argentan, trois paires de
- manchettes de toile d'Angleterre et six paires de manchettes de
- filets garnies d'éfilés, prisées le tout Livres 720
-
-_Suivent les bijoux à l'usage de M. le comte de Coigny_:
-
- Une épée à garde et poignée d'argent Livres 30
-
- Une autre épée à garde et poignée d'argent doré Livres 30
-
- Un couteau de chasse en bayonnette à manche d'ébène garny en
- argent, prisé avec son ceinturon Livres 12
-
- Une paire de boucles de souliers et une à jarretière à tours en
- or, chappes d'acier Livres 192
-
-Du lundi 20 novembre, an 1775.--Au château de Mareuil-en-Brie.--Dans
-une chambre au pavillon rouge et en bas.
-
- Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette et tenaille
- et un fauteuil en confessionnal foncé de crin, couvert de vieux
- damas cramoisi, six fauteuils à bras foncés de crin, avec housse
- de damas cramoisy à galons de soie; un grand fauteuil couvert de
- tapisserie de point à l'aiguille; quatre pièces de tapisserie
- verdure servant de tenture; un lit, traversins, couverture
- d'indienne piquée, la housse du lit à l'impériale composé de son
- ciel, pente de dehors et de dedans, fond, dossier, bonnes
- grâces, courte pointe, le tout à pente de damas cramoisy orné
- d'un galon de soye jaune, le surtout du lit en serge de pareille
- couleur, prisé le tout Livres 544
-
-Dans la chambre ensuite dite chambre rouge:
-
- Un grand canapé à trois places, quatre chaises et huit fauteuils
- couverts de serge cramoisye; dix-huit aulnes et demy de court de
- camelot de laine, deux portières de camelot moiré; un lit avec
- courtepointe de toile d'orange piquée, la housse dudit lit en
- dedans de satin blanc; les tentes, bonnes grâces et surtout en
- serge cramoisye, le tout orné d'un galon d'or faux, prisé Livres 540
-
-Dans une garde-robe à côté:
-
- Trois pièces de tapisserie de verdure, deux chaises, un bidet,
- une chaise à commodité et une table de nuit, prisé Livres 90
-
-Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les cascades:
-
- Un canapé à trois places, quatre fauteuils à bras couverts de
- tapisseries de point à l'aiguille, deux pièces de tapisseries de
- verdure, un rideau en deux parties en toile damassée encadrée
- d'indienne; une table de toilette garnie de son miroir, carré,
- tapis et descente de toilette, prisé ensemble Livres 12
-
-Dans une salle de billard:
-
- Quatre banquettes couvertes de tapisseries de point à
- l'aiguille, un canapé et quatre fauteuils couverts de moquette,
- quatre portières de moquette, huit morceaux de papier tontine
- servant de tenture, une table à pied rechampi et dessus de
- marbre rame, un reverbère à huit mèches, un petit jeu de trou
- madame, un billard de douze pieds de long sur cinq pieds huit
- poulces de large garni de ses billes, masses, queues et
- bistoquets, prisé Livres 360
-
-Dans un salon de compagnie ayant vue sur le jardin:
-
- Un lustre à huit branches en cuivre doré d'or moulu, une table
- de marbre sur son pied en bois rechampi et sculpté, un miroir
- d'une seule glace hors de tain de quarante-huit poulces de haut
- sur six de large dans sa bordure et chapiteau de glace avec
- ornements de bois sculpté doré, prisé Livres 360
-
- Une niche à chien couverte de damas de trois couleurs, un écran
- à tablette garni de papier de la Chine, un petit écran de
- cheminée à quatre feuilles garni de taffetas de Florence bleu,
- une table à écrire à bois de placage, une table de brelan,
- quatre canapés à trois places, quatre bergères à coussins et
- rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout à bois rechampi
- bleu et blanc, couverts tant en velours d'Utrecht que damas
- bleu; huit portières de deux layes et demi chacune damas bleu,
- douze parties de rideaux de deux layes et demi chacune sur trois
- aulnes et demie de haut, prisé Livres 1.025
-
- Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmontée de son
- trophée, mousqueterie d'émail, à cadran de cuivre or, prisé
- Livres 96
-
- Une paire de branches de cheminée à trois branches en fer-blanc
- peint et à fleurs d'émail Livres 8
-
-Dans les caves sous le château:
-
- Une pièce de vin rouge cru de basse Champagne contenant deux
- cent quarante bouteilles; une autre pièce de vin rouge même cru;
- une pièce de vin blanc même cru et même jauge, prisé Livres 160
-
- Mille vingt bouteilles en différents vins tant blancs que rouges
- en vins d'Épernay, du Rhin, Mulsan, Auxerre, Rhums, Ay, Langon
- et Malaga, ensemble Livres 1.200
-
- Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, prisé Livres 20
-
-Mais les malheurs publics et les fautes privées s'unissent pour dissiper
-cette richesse. Pour Aimée, le désordre de la fortune alla de pair avec
-celui des moeurs. La première atteinte fut, il est vrai, l'oeuvre de
-l'époux légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilières de
-la communauté, jusqu'à vendre les diamants de sa femme. L'hôtel de la
-rue Saint-Nicaise semble n'appartenir plus à la famille dès 1793; c'est
-chez sa belle-mère, la duchesse douairière de Fleury, rue
-Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même quand elle a demandé le
-divorce contre son mari.
-
-Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme la terre de
-Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond coûta à Aimée les fermes, qui
-disparurent dans des pertes de jeu. Restaient le château et le parc;
-Aimée dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais de son existence
-commune avec Garat. Dès lors, elle fut, comme elle le dit, une «pauvre
-citoyenne», d'abord logée, quand elle quitta Garat, par la princesse de
-Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88, dans un appartement dont
-elle payait le loyer dix-huit cent francs. Dans cette demeure étroite,
-quelques beaux meubles de famille et quelques objets d'art restaient les
-témoins de l'ancienne opulence; le contraste, image de sa vie, ne
-changea rien à son humeur, et, soit orgueil, soit détachement, ces
-restes de splendeur, dans sa médiocrité nouvelle, lui étaient des
-souvenirs et pas des regrets. C'est là qu'elle recueillit, en fille
-toute dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement de
-quelques capitaux, prix des dernières ventes faites à Mareuil en l'an X,
-les secours accordés au comte et peut-être à Aimée elle-même par le duc
-de Coigny, deviennent les uniques ressources du père et de la fille[56].
-
- [56] Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites dettes de
- marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je désire que ma
- famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même,
- supposant, par exemple, que j'eusse vécu quatre ans, ce qui vraiment
- était dans les choses non seulement probables, mais presque
- indiquées par mon âge et ma santé.» Cela peut signifier également:
- ou que la famille est priée de réserver pendant quatre ans, pour
- cette liquidation de comptes, les revenus laissés par la testatrice;
- ou que la famille est priée de verser encore pendant quatre ans la
- pension qu'elle servait à Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les
- dettes.
-
-Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt pour qu'il fût restitué
-en quelques-uns de ses biens et les transmît à sa fille. Pas davantage
-elle ne put prendre sa part des faveurs accordées alors à son ancien
-époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de l'exil, se trouva, dès
-la Restauration, premier gentilhomme de la chambre. Si Aimée, en dépit
-de ses griefs et de ses torts, était demeurée, même de loin et de nom
-seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas contracté d'autres liens,
-elle eût été de moitié dans les avantages de fortune et de rang
-restitués au duc, et elle les aurait payés d'un court sacrifice, puisque
-le duc de Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme entre
-elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury avec Montrond avait
-mis de l'irréparable. Au lendemain du jour où elle a, plus activement
-que la plupart des royalistes, travaillé à la restauration de la
-monarchie, à l'heure où les Bourbons dédommagent les plus inutiles de
-leurs partisans, Aimée de Coigny reste ignorée de ceux qui reviennent.
-
-Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller une fois encore.
-Un incendie dans l'appartement de la place Beauvau détruit ou endommage
-ces restes de luxe et d'art, qui défendaient, de leur élégant et frêle
-rempart, la grande dame contre les vulgarités de la vie pauvre, fait
-disparaître les quelques titres de créances d'où elle tirait ses
-revenus, la chasse elle-même de sa demeure. Elle subit cette humiliation
-d'être recueillie, rue de la Ville-l'Évêque, par cette marquise de
-Coigny à qui autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise,
-oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir qu'elles étaient
-parentes, lui ouvre sa maison.
-
-C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament que voici:
-
- «Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant chez ma
- cousine rue Ville-l'Évêque nº 7, quartier du Roule, je confirme la
- donation du billet de trois mille francs que j'ai fait à Marie, ma
- femme de chambre, lui laissant le droit de réclamer cette somme de
- trois mille francs six mois après ma mort. Plus je reconnais la
- donation que je lui ai faite de meubles dont elle jouissait place
- Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire de ma signature. J'y
- ajoute un billet de mille francs qu'on lui donnera quinze jours après
- ma mort.
-
- »Mes dispositions précédentes étant consignées dans un écrit, je les
- annule parce que plusieurs sont déjà remplies.
-
- »Voici ce que je désire qu'il subsiste:
-
- »1º Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf auquel je lègue
- cette faible marque d'une reconnaissance qui m'a suivie jusqu'au
- dernier moment;
-
- »2º Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à M. de
- Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la reconnaissance et
- l'amitié de toute ma famille;
-
- »3º Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle retrouvera dans ce
- petit fatras dépareillé des souvenirs sensibles de tous les nôtres,
- depuis le maréchal de Coigny qui a secouru la noble misère de son
- frère jusqu'aux attentions délicates de Gaston.
-
- »J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son excellent frère;
- l'incendie nous en a privés.
-
- »Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression d'une
- reconnaissance qui ne peut être suspecte.
-
- »Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent aussi celle d'un
- sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas douté pendant ma vie et que
- Gaston surtout acquierre bien la conviction que jamais, _jamais_, et
- je le répète en ce moment solennel, aucun vil commérage n'a pu me
- porter à dire du mal de lui à mon respectable père.
-
- »Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou se confirme dans la
- pensée que, depuis que je suis née, je l'ai aimée et que ce sentiment
- n'a jamais cessé d'exister jusqu'à ma mort.
-
- »Pour les petites dettes de marchands _ou autres_ qui resteraient à
- acquitter, je désire que ma famille y fasse honneur sur une somme
- qu'elle assignerait elle-même, supposant, par exemple, que j'eusse
- encore vécu quatre ans, ce qui vraiment était dans les choses non
- seulement probables, mais presque indiquées par mon âge et ma santé.
-
- »Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté de se charger de
- remettre ce papier à M. le maréchal de Coigny, ce papier qui sera lu
- devant lui par toute ma famille, reçoive par elle et avec elle
- l'assurance des sentiments d'amitié dont il a rempli mon coeur depuis
- qu'il m'a permis de le connaître tout à fait et qu'il a bien voulu
- m'admettre dans son intimité.
-
- »AIMÉE DE COIGNY.»
-
-L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque l'approche de la
-mort n'inspire à cette femme aucune sollicitude de l'au delà. Mais du
-moins le calme de sa fin sans espérances a-t-il la gravité décente de
-vertus tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respectés par son
-amour filial, mais que, cette affection exceptée, elle a tenu pour nuls,
-lui deviennent réels et chers. Dans la suite des aventures où s'égarait
-son coeur, elle n'a trouvé stables que ces affections maintenues par la
-solidarité de la race. Si calmes, si tièdes qu'elles aient été pour ses
-malheurs, du moins ne lui sont-elles pas restées étrangères et, grâce à
-elles, ses derniers jours ne connaissent pas la cruauté du complet
-abandon. Cette tardive douceur apprend à cette femme plus de justice
-pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes et méconnu
-l'utilité. Dans cette demeure où les siens l'ont amenée, dans ce lit où
-ils la soignent, elle se sent associée à un nom, à un rang, à des
-souvenirs, à des intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il
-lui paraît juste que les débris de sa fortune héréditaire restent après
-elle aux gardiens de ce passé et de cet avenir.
-
-Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons, celle des
-regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres restes de ses biens,
-elle voudrait reprendre toutes les paroles que dans les temps
-d'indifférence elle a pu dire sur ses proches, alors si lointains. Elle
-songe à son autre richesse qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle n'épuisa
-jamais, à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa verve
-accoutumée contre tout le monde, et à certains moments sa jalousie
-contre la marquise, ont pu se permettre. Elle reconnaît malfaisantes ces
-flèches qui partent toutes seules d'une ironie toujours bandée, qu'on
-lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent en route et font
-d'inguérissables plaies. Il y a une demande de pardon dans ce rappel des
-méchants propos qu'on lui aurait prêtés. Il y a le ton de la sincérité
-dans ce serment solennel que du moins sa langue ne fut jamais ni perfide
-ni fausse. Il y a une délicatesse inspirée par le coeur dans le legs des
-souvenirs si bien choisis et si bien offerts à la parente qu'elle avait
-offensée.
-
-Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille M. de Boisgelin,
-elle offense une pudeur de morale, et si ce passage du testament achève
-la preuve que la lumière du devoir n'éclairait pas la mourante, du moins
-choisit-elle avec une pudeur de goût le legs fait à celui dont elle veut
-dire le nom une fois encore. Aucun des objets qu'Aimée a recueillis des
-Coigny ne passera de la famille à l'étranger, cet étranger fût-il le
-plus aimé. Mais elle lui laisse ce qui est elle-même et elle seule, les
-riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donnés, les albâtres rapportés
-probablement d'Italie, surtout les livres qui ont été le plus sérieux
-intérêt et la plus efficace consolation de sa vie. Et elle remercie de
-cette sorte le seul des hommes passionnés pour elle, qui en elle ait
-aimé aussi l'intelligence.
-
-Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence qu'elle sait
-témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de présents à lui faire.
-Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme comblé par la fortune? Mais elle veut
-du moins lui avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il le
-sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament, veut qu'il soit
-remis et lu par lui aux légataires, que ses proches tiennent, en quelque
-sorte, leur investiture de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui
-elle soit, même après sa mort, un lien.
-
-Ces délicatesses de raison et de coeur étaient, d'ailleurs, le plus
-précieux de son héritage. Le temps et l'incendie avaient si fort consumé
-la fortune d'Aimée qu'il ne lui était guère resté à léguer que des
-intentions. L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne, comme total des
-valeurs inventoriées, six mille six cent cinquante-neuf et mille cinq
-cents francs en deniers comptants.
-
-Et l'inventaire ajoute:
-
- «Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à l'époque du décès de madame
- de Coigny, duchesse de Fleury, sa nièce, il n'existait aucuns deniers
- comptants autres que ceux ci-dessus constatés. Que, par suite de
- l'incendie qui s'est manifesté chez ladite dame, il paraît que les
- titres et papiers qu'elle pouvait avoir ont été brûlés, puisque
- quelques recherches qu'on ait faites depuis qu'on s'occupe du présent
- inventaire, il ne s'en est trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance
- qu'il a été fait, contre la succession dont il s'agit, diverses
- réclamations pour fournitures et mémoires d'ouvrages faits pour le
- compte de madame sa nièce, mais qu'il ne saurait fournir aucun
- renseignement précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant de
- l'appartement, dans lequel il est présentement procédé, à raison de
- dix-huit cents francs par an; que les frais funéraires ont été payés.
- Et a monseigneur le duc de Coigny signé en fin de ces déclarations et
- a signé:
-
- »MARÉCHAL DE COIGNY.
-
- »Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le duc de Coigny a
- fait observer qu'il est dans l'intention d'accepter la succession de
- madame sa nièce, comme son légataire universel, seulement sous
- bénéfice d'inventaire.»
-
-Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de Coigny, disparut
-sans rien laisser d'elle-même, sinon quelques souvenirs de famille qui
-furent recueillis par la famille aînée, où des femmes seules ont
-perpétué la race.
-
-
-LES PORTRAITS D'AIMÉE DE COIGNY
-
-Ce qui précède fournissait les renseignements utiles à une dernière
-enquête. Pouvait-on étudier Aimée de Coigny sans rechercher ses
-portraits?
-
-Il semble que pour comprendre tout à fait une femme il faille l'avoir
-vue, et combien est-ce plus vrai quand elle doit beaucoup de sa
-réputation, de ses fautes et de ses malheurs à sa beauté!
-
-Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection de cette beauté,
-qui a connu intimement cette femme, et qui aurait si bien donné, par les
-traits de ce visage, l'intelligence de cette nature morale, madame Vigée
-Lebrun, a écrit sur son amie au lieu de la peindre. Mais plus Aimée
-était jolie à voir, moins elle avait dû se refuser à la mode des grands
-portraits que les élégantes faisaient peindre pour elles et des
-miniatures qu'elles donnaient. Aimée de Coigny écrit à Lauzun, au moment
-de leur rupture qu'elle essaie de ne pas prendre au sérieux: «Je vous
-propose en dernière analyse que vous me renvoyiez mon portrait avec mes
-lettres et qu'à notre première rencontre nous nous assassinions[57].» Si
-elle avait donné son portrait à tous ceux qu'elle crut aimer, nous ne
-manquerions pas de ses images.
-
- [57] Lettre datée de Mareuil, le 12 février 1793. _Lettres_, etc., p.
- 158.
-
-Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun de nos musées
-publics.
-
-S'en trouvait-il dans quelques collections particulières? Si oui, il
-était possible que, placés dans une des résidences où Aimée fit son
-séjour, ils y eussent été laissés quand elle vendit ces demeures, ou
-qu'ils fussent parvenus par héritage aux Coigny. C'est là que des
-informations étaient à prendre avec quelque chance de succès.
-
-Si Mareuil, où Aimée de Coigny habita longtemps et dans l'époque la plus
-brillante de sa vie, possédait un portrait d'elle, il ne pouvait être
-inconnu au maître de Mareuil, M. Orville. M. Orville répondit que nul
-portrait d'Aimée n'y existait.
-
-Restait à s'enquérir auprès de la famille de Coigny.
-
-La résidence historique de cette famille est, en Normandie, le vaste
-territoire qu'on appelle encore «le duché de Coigny». Des deux châteaux,
-celui de Coigny tout féodal a, dès le XVIIIe siècle, été abandonné pour
-celui de Franquetot, demeure plus riante et qui, aujourd'hui encore, est
-entretenue dans son élégance intacte par la descendance anglaise du
-dernier duc. Parmi les portraits de famille qui s'y sont conservés,
-celui d'Aimée se trouvait-il? Dans le récit d'une visite à Franquetot,
-M. A. Dumazet parlait d'«un admirable portrait de femme dont le gardien
-du château ignore le nom: par le costume, c'est une grande dame de
-l'Empire ou de la Restauration, peut-être cette belle et admirable
-mademoiselle de Coigny, qui fut aimée d'André Chénier et qui est
-l'héroïne de la belle captive, et devint plus tard duchesse de
-Fleury[58].»
-
- [58] Journal _le Temps_, 4 septembre 1895.
-
-J'écrivis à Londres, à madame la comtesse Manvers. Elle me fit l'honneur
-de me répondre qu'il n'y avait à Franquetot aucun portrait d'Aimée,
-qu'elle connaissait seulement de la jeune femme une miniature possédée
-par un de ses neveux, et elle eut la bonté de demander à celui-ci s'il
-voudrait en faire tirer une photographie. M. Dalrymhe prit cette peine
-et une reproduction de la miniature me fut envoyée. Le portrait est
-enchâssé dans le couvercle d'une petite boîte ronde. Est-ce une femme,
-est-ce une enfant qui montre de face son frais visage et ses épaules
-minces? La finesse des joues, la quiétude du regard qui attend et ignore
-la vie, la confiance souriante d'un bonheur naïf, sont d'un enfant. Mais
-comme une jeune épouse, elle est en grand décolleté, des diamants sont
-mêlés à la chevelure, un lourd collier de perles entoure la gracilité du
-col. On dirait une petite fille qui joue à la dame avec les bijoux de sa
-mère. Le tout fait la plus exquise figure et à laquelle on ne peut
-reprocher que d'être trop parfaite. Le peintre avait le modèle à
-souhait; il semble qu'il ait voulu l'embellir encore, en outrant la
-grandeur des yeux, la délicatesse des traits et la petitesse de la
-bouche. Mais ces moyens classiques de rendre passables les laides
-ont--on a du moins cette impression--enlevé ici de la vérité et
-transformé un portrait en gravure de romance.
-
-Si les descendants anglais des Coigny conservent d'Aimée une image
-qu'ils m'ont fait connaître avec une si exquise bonne grâce, une image
-d'Aimée se trouve aussi chez les descendants français. C'est une
-miniature encore, mais celle-là portant sa date, un portrait d'Aimée
-fait durant la Terreur, et peint dans la prison où se trouvait alors «la
-jeune captive». Une très jeune femme est représentée à mi-corps, un
-bonnet de toile unie, une chemise sans rubans ni dentelles, une jupe
-composent tout son ajustement, la simplicité en convient également à une
-toilette de nuit ou de prison. La prison est indiquée par le mur, qui
-fait le fond nu et terne du tableau, et par l'unique meuble de la pièce,
-la chaise de paille, sur laquelle est assise de côté la jeune captive.
-Un bras soutenu par une traverse du dossier et les mains croisées, elle
-regarde droit devant elle. Cette pauvreté voulue de tous les entours et
-ce naturel d'attitude ne permettent pas à l'attention de se distraire
-sur l'accessoire, la ramènent tout entière à la personne, à l'harmonie
-de ses formes, à l'éclat de sa chair, à la beauté de ses traits. Les
-bras sortent parfaits des manches grossières; de la chemise rabattue
-comme si la main de l'exécuteur avait déjà commencé sa besogne, le cou
-se dégage svelte et délicat; sa chevelure superbe, d'un brun doux aux
-reflets presque blonds, que le petit bonnet ne parvient pas à contenir
-toute, fait un nimbe doré et soyeux au plus régulier, au plus délicat,
-au plus jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages. Et non
-seulement son gracieux ovale, son front qui, entre la masse de la
-chevelure et la courbe relevée des sourcils, semble bas comme celui
-d'une statue grecque, le doux éclat de superbes yeux, la finesse d'un
-nez dont on devine qu'il se relève légèrement, et la petite bouche
-dessinée comme un arc et faite comme lui pour lancer le trait, donnent
-l'impression d'une oeuvre sincère, où un peintre expérimenté a
-fidèlement reproduit l'apparence matérielle du modèle. Il a su peindre
-en même temps un caractère moral. La tristesse de l'heure, du lieu et du
-costume voilent mais n'ont pas détruit la gaieté qui erre tout autour de
-ces traits; cette jeune femme aux airs d'enfant a, par la faute des
-circonstances, du sérieux malgré sa nature; il y a dans ce regard ingénu
-un étonnement de la douleur, et au coin de cette bouche un sourire qui
-n'ose mais qui deviendra plus hardi au premier beau jour. A cet art
-d'exprimer par des couleurs l'invisible se révèle un grand artiste.
-
-Il n'a pas signé son oeuvre, que, d'ailleurs, il n'a pas finie; la tête
-seule est achevée, les mains sont ébauchées à peine. Par contre, deux
-inscriptions gravées à la pointe barrent chacune de trois petites lignes
-le fond du tableau, à droite et à gauche du portrait. A gauche est
-écrit: «La veille--du dernier jour--oh! mon Dieu!...» A droite:
-«Résignation angélique--Conciergerie, 1793--Priez pour elle!...» Cette
-épigraphie m'a donné un instant d'inquiétude. Comme la «jeune captive»
-n'a pas été arrêtée en 1793, qu'elle n'a pas paru à la Conciergerie, et
-que la veille de son dernier jour, alors lointain, ne s'est pas passée
-en prison, ce portrait ne serait-il pas celui d'une autre? Mais comme
-une tradition certaine et ininterrompue de famille n'a pas cessé de
-reconnaître en cette miniature Aimée de Coigny, ces lignes--dont
-l'écriture semble appartenir au commencement du XIXe siècle--auront été
-ajoutées après coup. Elles sont seulement un témoignage de cette
-sensiblerie littéraire que les malheurs, même véritables, n'avaient pas
-guérie de la déclamation et à qui il suffisait de savoir en gros et en
-vague les choses, pourvu qu'elle eût prétexte à s'exclamer sur elles.
-1793 était demeuré dans la légende l'année des grandes cruautés, c'est
-de la Conciergerie que les plus illustres victimes étaient parties pour
-mourir: voilà comment cette date et ce nom se sont présentés à une «âme
-sensible» qui, fut-ce une parente, se sera émue par à peu près sur
-l'infortune de la jeune captive, et aura voulu compléter l'oeuvre du
-peintre.
-
-Puisque le portrait est celui d'Aimée, il n'y a pas à tenir compte des
-fausses indications qu'y a ajoutées une fantaisie d'épitaphe. Et puisque
-le renseignement qui ne trompe pas, celui qui a été déposé par le
-pinceau en chaque touche, révèle la main d'un maître, reste à savoir
-quel est ce maître. En 1794, il y avait à Saint-Lazare, au temps où
-Aimée de Coigny y séjourna, un peintre parmi les prisonniers, et il n'y
-en eut qu'un. C'était Suvée. Né à Bruges, il était venu de bonne heure
-en France, où il avait fait son éducation artistique et où il avait été
-naturalisé par ses succès. Grand prix de Rome en 1771, membre de
-l'Académie en 1780, il peignait surtout des sujets d'histoire et ne
-s'était jamais occupé que de son art. Est-ce quelque ineptie spontanée
-de la suspicion démagogique, est-ce quelque manoeuvre de l'odieux David,
-le plus vil des grands peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie,
-l'illustre et rancuneux ennemi de ses confrères: la Révolution s'occupa
-de Suvée qui ne s'occupait pas d'elle. Il fut, le 18 prairial an II,
-écroué à Saint-Lazare. Là, le peintre d'histoire trouva des sujets et
-des modèles. Tantôt à la demande des prisonniers ou de leur famille,
-tantôt à la seule sollicitation de son art, il fixa sur la toile
-plusieurs figures de prisonniers. Ainsi il conserva à la postérité le
-visage d'André Chénier, et, le jour où Suvée acheva cette toile, il
-peignit plus que jamais de l'histoire. Il la peignait encore en
-s'occupant de captifs moins célèbres, qu'il étudiait isolés chacun en
-son portrait, mais qu'unit le drame dont ils furent ensemble victimes.
-L'histoire trouve des enseignements jusque dans les détails particuliers
-à plusieurs de ces portraits. Parmi les plus connus est celui de
-Trudaine: la dernière des séances données par le financier au peintre
-fut interrompue par le geôlier qui appelait le modèle pour l'échafaud.
-Suvée a peint aussi Trudaine de la Sablière et Courbitat, père et
-beau-frère du fermier général, avec qui ils étaient écroués à
-Saint-Lazare: l'artiste s'était engagé envers leurs familles, mais les
-deux prisonniers furent si vite jugés et exécutés qu'il n'eut pas le
-temps de commencer leur portrait de leur vivant, c'est de souvenir qu'il
-fit l'un et l'autre. La «jeune captive», jeune, belle, attirante comme
-elle était, s'imposait à l'attention d'un tel peintre. La miniature
-qu'il fit d'elle fut une oeuvre digne de lui, et l'inachèvement du
-travail ajoute ici une présomption d'authenticité. Si la miniature
-demeure en quelques parties à l'état d'ébauche, il y a une raison, la
-meilleure des raisons pour Suvée: le 18 thermidor il fut mis en liberté.
-Sa captivité fut donc beaucoup moins longue que celle d'Aimée, et le
-peintre laissa à Saint-Lazare son modèle et son tableau[59].
-
- [59] Nommé directeur de l'École de Rome le 9 frimaire an VII, Suvée
- n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exerça ses fonctions de la
- manière la plus honorable pour lui et la plus utile pour l'art. Son
- autorité donna une renaissance aux études de notre École. Elle était
- alors au palais Macini: Suvée la fit transporter à la villa Médicis,
- et il employa à cette installation toute sa fortune.
-
-Un troisième portrait d'Aimée de Coigny m'a été signalé enfin, et
-celui-là est le plus important, par M. le marquis Pierre de Ségur. Ce
-portrait appartient à M. B. de Mandrot. C'est une toile datée de 1797 et
-signée de Westmüller, le maître viennois que Marie-Antoinette avait
-attiré à Versailles. La tête et le buste du modèle y sont de grandeur
-naturelle. La femme est peinte de face. Une profusion de cheveux
-châtains encadre la tête et tombe presque sur les épaules; ils sont
-légèrement poudrés, et quelques grains de cette poudre, tombés sur
-l'épaule gauche, étendent un petit reflet blanc sur le velours gris
-foncé de la robe. La femme paraît sensiblement moins jeune qu'elle
-n'aurait dû être, si Suvée l'a bien vue en 1794. Entre la date des deux
-portraits il n'y a que trois ans. Il y en a dix entre les deux visages.
-Le changement n'est pas tel qu'on ne reconnaisse dans l'un et dans
-l'autre les traits de la même personne, l'abondance et la plantation des
-cheveux, la courbe régulière et la longueur des sourcils, la forme du
-nez, le beau dessin des lèvres. L'ovale du visage s'est arrondi dans le
-bas, la richesse du sang donne au teint une couleur plus chaude, et la
-taille, svelte encore, soutient l'opulence de la poitrine.
-
-Comme le corps, le caractère délicatement indiqué dans le portrait de
-1794, est vigoureusement marqué dans l'oeuvre de 1797. La joie de vivre
-pour le plaisir, pour tous les plaisirs, anime toute la personne, est
-l'air même du visage et resplendit dans la malice hardie de ses yeux et
-dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voilà bien cette femme à
-l'esprit prompt et à la chair faible, voilà dans toute la personne cette
-volupté diffuse qui, si elle ne provoque pas, encourage. Voilà celle qui
-se lasse de Montrond et va tomber en Garat. Combien elle a perdu de sa
-grâce à l'air mutin! Combien étaient plus beaux les grands yeux de
-naguère, où la candeur souriait à l'avenir, que ces yeux d'où a fui le
-rêve et qui concentrent leur puissance en un regard précis, informé,
-exigeant, presque dur; combien les lèvres d'autrefois, encore neuves,
-prêtes à sourire à l'amour, mais pas à lui seul, étaient plus jolies que
-ces lèvres de voluptueuse où la passion charnelle a mis une vulgarité.
-Tout ce qui dans ce visage a été enlevé à l'idéal, a été enlevé au
-charme.
-
-Or, c'est précisément cette évidence d'une déformation qui, outre l'art
-de la peinture, fait le mérite et la vérité profonde de cette oeuvre.
-C'est pour cela qu'en tête des _Mémoires_ le portrait à sa place était
-celui-là. C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier M. de
-Mandrot. Grâce à lui, l'on connaîtra le portrait d'Aimée, le meilleur à
-étudier par ceux qui se contentent de regarder les visages et par ceux
-qui, dans le visage, cherchent à voir l'âme.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- INTRODUCTION 1
-
- MÉMOIRES D'AIMÉE DE COIGNY 147
-
- APPENDICE:
- Origine de la famille des Coigny 255
- La branche aînée 261
- La branche cadette 264
- Inventaire de madame la comtesse de Coigny 265
- Les portraits d'Aimée de Coigny 283
-
-
-
-
- [Illustration: Imprimerie
- CHAIX
- 20. Rue Bergère
- PARIS]
-
-
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Aimée de Coigny.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny
-
-Author: Aimée de Coigny
-
-Editor: Aétienne Lamy
-
-Release Date: February 13, 2020 [EBook #61390]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AIMÉE DE COIGNY ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>MÉMOIRES<br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-AIMÉE DE COIGNY</h1>
-
-<p class="c"><span class="small">INTRODUCTION ET NOTES<br />
-PAR</span><br />
-<span class="large">ÉTIENNE LAMY</span></p>
-
-<div class="c"><img src="images/clevy.png" alt="" /></div>
-<p class="c">PARIS<br />
-<span class="large">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</span><br />
-3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.</p>
-
-
-
-
-<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.&mdash;8400-4-02.&mdash;(Encre Lorilleux).</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em"><img src="images/aimee.jpg" alt="" /></div>
-<div class="legende"><span class="sc">Aimée de Coigny</span><br />
-<i>portrait peint par A. Wertmüller</i><br />
-(1797)<br />
-<span class="small">appartient à M<sup>r</sup> de Mandrot</span></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">MÉMOIRES<br />
-D'AIMÉE DE COIGNY</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="intro">INTRODUCTION</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Il y a un fond de mépris dans la gloire que les
-hommes réservent aux femmes. Ils ne célèbrent guère
-d'elles que la beauté. Les dons de l'esprit et de l'âme
-ajoutent, ornements accessoires, à la parure des privilégiées
-qui possèdent l'essentiel, la perfection du corps.
-Faute de beauté, tout obscures et comme éteintes, quels
-talents ou quelles vertus ne leur faut-il pas pour sortir
-de l'ombre? Si cette beauté est éclatante, quoi qu'elles
-en aient fait, elles les absout et leur séduction leur survit.
-Le moins méritoire des avantages est celui dont on
-leur sait le plus de gré, et le plus court des triomphes
-perpétue leur nom.</p>
-
-<p>Aux grandes amoureuses surtout va cette popularité
-posthume. On dirait que, pour s'être données à quelques
-<span class="pagenum">-2-</span>hommes, elles aient droit à la reconnaissance de tous.
-La curiosité du public reste fidèle aux plus inconstantes,
-il veut posséder les certitudes de leurs caprices, et des
-écrivains graves mettent les scellés de l'histoire sur des
-ailes de papillons. A cette sollicitude se révèle «l'éternel
-masculin», l'attrait permanent de la chair de
-l'homme pour la chair de la femme. C'est lui qui
-reconnaît dans les plus femmes des femmes «l'éternel
-féminin», le chef-d'&oelig;uvre de joie offert à l'homme par
-la nature. Et l'homme pense à lui-même, quand il
-s'occupe d'elles. La célébrité durable qu'il accorde aux
-dispensatrices les plus généreuses de cette joie est un
-encouragement aux vivantes de ne pas se montrer plus
-avares. Dans ces amours passées, le présent à son tour
-lit ses amours à venir. Ainsi, par la commémoration
-des disparues qui pratiquèrent la religion du plaisir,
-le culte de la volupté survit jusque dans le culte de la
-mort.</p>
-
-<p>Une autre gloire avait, à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, commencé
-pour «la jeune captive» dont les plaintes inspirèrent
-André Chénier. S&oelig;ur d'Iphigénie et non moins
-touchante, elle représentait, comme la vierge antique,
-et contre la même cruauté de la politique meurtrière,
-les droits d'une vie qui s'ouvre au bonheur. Le plus
-grec de nos poètes semblait l'avoir parée pour le sacrifice
-qui est la destinée de l'innocence et de la faiblesse
-dans les querelles des hommes. La puissance du génie
-créant une légende, les premiers de ceux qu'avait émus
-<span class="pagenum">-3-</span>la plainte de la jeune captive crurent pleurer sur une
-victime des justices révolutionnaires. Et cette existence
-si tôt et si cruellement tranchée paraissait complète,
-privilégiée, puisque, assez longue pour connaître tous
-les bonheurs en espérance, il lui avait manqué seulement
-les années des désillusions, et puisque la morte
-avait obtenu du génie l'immortalité.</p>
-
-<p>La légende, comme à l'ordinaire, était plus belle
-que l'histoire. La jeune fille était une jeune femme,
-mariée depuis huit ans: elle échappa à l'échafaud, et
-mourut en 1820 dans son lit. Pour Aimée de Coigny,
-duchesse de Fleury, la renommée virginale et héroïque
-se continua en une de ces réputations moins austères
-qui ne se sacrent pas, mais caressent. Les temps si
-divers où elle vécut s'accordaient à lui reconnaître une
-double puissance: tant de beauté qu'on lui eût permis
-d'être sotte, et tant d'esprit qu'on lui eût pardonné
-d'être laide. La beauté de traits n'a qu'une beauté, la
-beauté d'expression a autant de beautés que de sentiments.
-Tous ceux d'Aimée se reflétaient sur son visage
-et passaient dans ses attitudes. Le charme même de son
-corps était fait aussi de pensée. Et cette pensée profonde,
-variée, imprévue, hardie en ses examens, soudaine
-en ses ripostes, redoutable dans ses ironies,
-irrésistible dans sa gaieté, tirait de sa mobilité même
-un charme de plus et paraissait toujours nouvelle. Il y
-avait en elle trop de femmes pour qu'on se défendît
-contre toutes: qui résistait à l'une cédait à l'autre.
-<span class="pagenum">-4-</span>Voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles
-qui lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait
-les séductions de son corps et les activités de son
-intelligence, précipitait aussi les mouvements de son
-c&oelig;ur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses
-et que la lie de chaque joie épuisée donne la soif
-d'autres joies, l'amour de l'amour avait fait, disait-on,
-à travers la diversité des expériences, l'unité de sa vie.</p>
-
-<p>Sa mort parut d'abord délivrer de ces faiblesses éphémères
-ses mérites dignes d'un souvenir durable. Ils
-reçurent aussitôt un hommage public, et presque officiel,
-en un article que publia le <i>Moniteur</i> et qu'avait
-signé Népomucène Lemercier. Aujourd'hui, l'on ne
-connaît plus de cet écrivain que les défauts; en 1820,
-on n'avait d'yeux que pour ses qualités. Ce qui s'appelle
-maintenant la lourdeur de son style s'appelait
-alors le poids de ses jugements. A cet âge de disgrâce
-où la tradition du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle était épuisée, où la
-fécondité du <small>XIX</small><sup>e</sup> ne se parait encore que de Chateaubriand,
-Lemercier, honnête homme, avec du goût pour
-la pensée noble, quelques visions du sublime, et qui
-gâtait ses idées en les exprimant, était le prince des
-médiocres, comme Chapelain durant la jeunesse de
-Corneille. Chef d'école, il consacrait en ces termes le
-talent de la disparue:</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«Également familière avec les belles-lettres françaises
-et latines, elle avait tout l'acquis d'un homme;
-<span class="pagenum">-5-</span>elle resta toujours femme, et l'une des plus aimables de
-toutes. Sa conversation éclatait en traits piquans, imprévus
-et originaux. Elle résumait toute l'éloquence de
-madame de Staël en quelques mots perçans. On a lu
-d'elle un roman anonyme qui, sans remporter un succès
-d'ostentation, attacha parce qu'elle l'écrivit d'une
-plume sincère et passionnée. Elle a composé des Mémoires
-sur nos temps et une collection de portraits sur
-nos contemporains les plus distingués par leur rang et
-par leurs lumières, qui réussirent mieux, étant plus
-vivement tracés et plus sincères encore<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Moniteur universel</i>, 25 janvier 1820.</p>
-</div>
-<p>Le public apprit comme une bonne nouvelle que
-cette remarquable femme, non contente de répandre
-en une compagnie de privilégiés l'éclat sans lendemain
-de sa pensée parlée, avait songé à survivre par
-sa pensée écrite. Il espéra, grâce à la publication de
-ces &oelig;uvres, connaître à son tour la séductrice dont
-F. Barrière, huit ans après Lemercier, disait: «L'esprit,
-l'instruction, la grâce et tous les attraits réunis
-plaçaient la duchesse de Fleury au premier rang parmi
-les femmes de son temps<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.» Mais, bien qu'une mode
-de curiosité pour la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle et le commencement
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> suscitât partout les fureteurs d'inédit,
-les pages annoncées demeurèrent introuvables. Il a
-fallu accepter l'hypothèse de Charles Labitte: «Par
-<span class="pagenum">-6-</span>malheur, le roman dont parle Lemercier, et dans lequel
-les admirateurs du poète eussent cherché avec charme
-quelques accents de la jeune captive, n'a pas été imprimé;
-et remis, ainsi que des Mémoires sur la Révolution,
-entre les mains du prince de Talleyrand, il paraît
-avoir été détruit<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Barrière, <i>Tableaux de genre et d'histoire</i>, in-8<sup>o</sup>, p. 231. Paris,
-Paulhan, 1828.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ch. Labitte, <i>Études littéraires</i>, t. II, p. 184.</p>
-</div>
-<p>En revanche, à mesure que les «Souvenirs» et les
-«Correspondances» de cette époque venaient au jour,
-ils montraient Aimée de Coigny vivante, suivie par
-l'attention anecdotière de ses contemporains, surtout de
-ses contemporaines, et lui faisaient une autre renommée.</p>
-
-<p>Ces sortes d'écrits ne sont guère des jugements sur
-l'essentiel des choses et des personnes; ce sont des
-bavardages sur les détails les plus propres à distraire la
-curiosité de chaque jour. Aussi le succès actuel de cette
-littérature ne prouve-t-il pas un retour au sérieux. Nos
-oisifs, à la lire, se flattent d'avoir perdu leurs goûts frivoles;
-ils l'aiment, au contraire, parce qu'ils y retrouvent
-leur propre façon de comprendre et de vivre la vie:
-ces grands enfants croient s'intéresser à l'histoire et
-continuent à n'aimer que les histoires. Surtout les mémoires
-et billets où des femmes s'occupent de femmes
-ne racontent-ils pas l'omnipotence des riens et l'obsession
-de plaire? Pour elles, qu'est regarder l'une d'elles?
-Mesurer l'importance de leur contemporaine à l'étendue
-du cercle mondain où, par consentement général, elle
-<span class="pagenum">-7-</span>est la première; mesurer son pouvoir au nombre et aux
-mérites des hommes qui, non contents de l'entourer,
-ont vécu sous son charme; enfin, puisque la preuve
-suprême du charme est l'amour, chercher par qui
-elle a été aimée, et si, comment, pourquoi, et par qui
-la conquérante des c&oelig;urs se serait laissé prendre le
-sien. Voilà précisément ce que ces voix du passé racontaient
-d'Aimée. Unanimes à célébrer son esprit, mais
-seulement cet esprit des mots qui est le fard de la pensée,
-elles appréciaient surtout ses dons intellectuels
-comme auxiliaires, faits pour rendre plus complets
-ses triomphes de beauté, et elles médisaient de ces
-triomphes où elles surprenaient ses faiblesses.</p>
-
-<p>En 1825, parurent les <i>Mémoires</i> de madame de
-Genlis. Personne n'avait été mieux placé pour connaître
-le monde de l'ancien régime à la veille de la Révolution:
-elle écrivait qu'il avait suffi à la jeune duchesse
-de paraître pour conquérir la société, on pourrait dire
-la cour du duc d'Orléans<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Mais madame de Genlis était
-née institutrice pour faire la leçon aux succès des autres.
-Dès 1804, hâtive comme l'envie, dans un livre qu'elle
-ne signa pas et où les victimes de sa mémoire étaient,
-sans être nommées, enlaidies avec assez d'art pour
-demeurer reconnaissables, elle avait dit Aimée «légère,
-<span class="pagenum">-8-</span>étourdie, avec des accès de gaieté qui ressemblent un
-peu à de la folie», et «quelque chose d'indécent<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> «Madame de Fleury était fort jolie. M. le duc de Chartres
-l'aimait tellement qu'il l'appelait sa s&oelig;ur; elle l'appelait son
-frère.»&mdash;Madame de Genlis, <i>Mémoires</i>, t. IV, p. 348. Paris,
-Lavocat, 1825.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Souvenirs de Félicie</i>, p. 180.</p>
-</div>
-<p>Bien autres furent les sentiments inspirés par la duchesse
-à madame Vigée-Lebrun. La grande artiste qui
-a rendu impérissables pour nous les dernières grâces
-de l'aristocratie française avait aussi une plume, bien
-qu'inégale à son pinceau. Ses <i>Souvenirs</i>, publiés en
-1828, présentent ainsi la femme qu'elle avait connue
-durant la Révolution: «La nature semblait s'être plu
-à la combler de tous ses dons. Son visage était enchanteur,
-son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à
-Vénus;&hellip; le goût et l'esprit de la duchesse de Fleury
-brillaient par-dessus tout.» C'est l'&oelig;il difficile du
-peintre qui juge cette beauté du corps: les autres mérites
-ont gagné le c&oelig;ur de l'amie. Elle est d'autant
-moins suspecte quand elle ajoute: «Cette femme si
-séduisante me semblait dès lors exposée aux dangers
-qui menacent tous les êtres doués d'une imagination
-ardente. Elle était tellement susceptible de se passionner
-que, en songeant combien elle était jeune, combien
-elle était belle, je tremblais pour le repos de sa vie; je
-la voyais souvent écrire au duc de Lauzun, qui était bel
-homme, plein d'esprit et très aimable, mais d'une
-grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison,
-quoique je puisse penser qu'elle était fort innocente&hellip;
-La dernière passion qu'elle prit s'alluma pour
-<span class="pagenum">-9-</span>un frère de Garat<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.» La bienveillante observatrice
-admet, il est vrai, qu'aimer n'est pas faillir. Mais, bientôt
-après, les <i>Souvenirs</i> d'une autre contemporaine, la
-baronne de Vauday, donnaient des détails peu platoniques
-sur l'aventure avec Garat<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et le caprice pour
-Lauzun n'avait pas semblé plus pur à un autre témoin,
-Horace Walpole.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Madame Vigée-Lebrun, <i>Souvenirs</i>, t. II, pp. 60-62.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Souvenirs du Directoire et de l'Empire</i>, par madame la baronne
-de V&hellip;, Paris, Cosson, 1847.</p>
-</div>
-<p>Les lettres de celui-ci furent connues du public en
-1864. L'une, datée de Paris, en 1794, quand Lauzun
-venait de mourir et la duchesse de Fleury d'être arrêtée,
-se scandalise que «notre jeune étourdie, notre gentille
-petite malicieuse», ne fit que «chanter toute la journée.
-Puisqu'elle chantait au lieu de sangloter, je suppose
-qu'elle était fatiguée de son Tircis et qu'elle est bien aise
-d'en être débarrassée». Supposer à la fois en une personne
-le désordre et l'insensibilité, c'est rendre plus
-inexcusable chacun des deux vices: le glacial ami de
-madame du Deffant semblait mal qualifié pour cette
-rigueur de vertu. Est-ce bien de la vertu? Elle n'a pas cet
-accent, elle est triste du mal qu'elle constate, elle n'en
-triomphe pas. Cet homme était une coquette. Il s'était mis
-à visiter la société de l'Europe comme ses compatriotes en
-visitent aujourd'hui les paysages. Mais lui voyageait pour
-être connu en plus de contrées, et il tenait par-dessus
-tout à passer pour spirituel à Paris. L'attention qu'on
-<span class="pagenum">-10-</span>prête à Aimée de Fleury lui semble volée à Horace
-Walpole. De là, peut-être, sa malveillance. C'est une
-antipathie de nature: c'est une rivalité entre la chaleur
-sans rayons de sa houille anglaise, et la flamme claire,
-gaie, pétillante, d'un sarment français.</p>
-
-<p>Mais, si les insinuations d'un jaloux sont suspectes,
-comment récuser les aveux de l'accusée? Ces aveux sont
-venus de nos jours. Les archives diplomatiques de
-l'Empire n'occupaient pas tellement le prince Lobanoff,
-ambassadeur ou ministre, qu'il ne trouvât du temps
-pour se faire des archives moins graves avec les correspondances
-où l'aristocratie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, à la veille de
-mourir, avait si bien écrit sa joie de vivre. Admis à
-puiser dans cette collection, M. Paul Lacroix publia,
-en 1884, une partie de ces lettres<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, quelques-unes
-d'Aimée. Elles ne laissent pas de doute qu'elle n'eût
-rien refusé à Lauzun, et, les aveux allant plus loin que
-les soupçons, elles attestent d'égales bontés pour un
-jeune lord, dont nul encore n'avait parlé. On a aussi,
-en ces dernières années, découvert d'autres billets d'elle
-à Mailla Garat, et ceux-là, tant s'y dévoile l'indécence
-des caresses, doivent demeurer dans le musée secret des
-curieux<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Lettres de la marquise de Coigny</i> et de quelques autres personnes
-appartenant à la société française de la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
-publiées sur les autographes, avec notes et notices explicatives,
-par Paul Lacroix.&mdash;Jouault et Sigaux, 1884.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ces quatre lettres à Mailla Garat sont dans la collection de
-M. Gabriel Hanotaux.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-11-</span>A chercher ses livres, on n'avait trouvé que ses
-amants. Les lettrés eux-mêmes se sont mis à servir la
-seule de ses réputations qui eût laissé des traces. Autour
-de cette tombe le myrte repoussait toujours, ils n'ont
-entretenu que lui. Ils ont présenté les aventures de cette
-femme comme son originalité et semblé croire que le
-plus charmant de ses ouvrages était ses faiblesses. Il ne
-leur a plus suffi de celles qui étaient connues, ils se sont
-ingéniés à en découvrir de nouvelles. Elle est devenue
-le type de ces femmes portées de caprice en caprice,
-comme ces jolies guêpes qui, sur chaque fleur où elles
-puisent sans se poser, gardent leurs ailes étendues pour
-repartir plus vite. Cette butineuse d'amour aurait volé
-de Lemercier à Jouy<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, et, hier encore, on la montrait,
-passant de Garat en Garat, comme de rose en rose sur
-le même buisson<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Elle a donné de l'imagination aux
-dictionnaires mêmes et il n'est pas jusqu'à Larousse qui
-n'ait voulu dire sur elle du nouveau. Elle gardait encore
-une gloire pure, les vers d'André Chénier. La sympathie
-que la jeunesse du malheur inspira à la jeunesse du
-génie n'a été qu'un roman de prison: «Dans quelle salle,
-derrière quelle grille fut-il donné à Léandre de dire de
-sa bouche à la belle Héro les vers qui ont éternisé le
-souvenir de ce lien charmant tranché par la guillotine?»
-Mais si la grille et la salle restent incertaines à cet historien
-<span class="pagenum">-12-</span>scrupuleux, sans hésiter il nous transporte
-«sur le balcon où Roméo dut posséder sa Juliette<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>».
-Ainsi presque tous ceux qui ont parlé d'elle se sont
-piqués d'honneur à la déshonorer un peu plus, et sa
-gloire a fini par n'être plus faite que de sa mauvaise
-réputation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Lettres</i>, etc., p. 202.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Garat</i>, par Paul Lafond: in-8<sup>o</sup>, Calmann-Lévy, 1900, pp. 287-297.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Larousse, <i>Grand Dictionnaire</i>, au mot: André Chénier.</p>
-</div>
-<p>Plus ces affirmations se sont multipliées, plus elles
-ont déçu. On en savait à la fois trop et pas assez. Entre
-cette existence de succès passagers et vulgaires, et l'aristocratie
-de goûts, d'allures, d'intelligence à laquelle
-était rendu un hommage unanime, il y avait contradiction.
-Le souvenir trop conservé de tous ses amours
-rendait plus regrettable la perte de toutes ses &oelig;uvres, et
-qu'ainsi tout en cette femme eût été fragilité.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Les amis des livres et des manuscrits savent que
-le feu marquis Raymond de Bérenger passa une partie
-de sa vie à compléter et à mettre en ordre les riches
-archives de sa maison, réunies depuis des siècles à
-Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la
-<span class="pagenum">-13-</span>conversation aimable n'ont pas oublié la marquise sa
-femme. Elle m'avait toujours témoigné de la bienveillance,
-je lui prouvais ma gratitude en rendant à son jeune
-fils la sympathie dont elle m'honorait, et mes relations
-avec celui-ci avaient survécu à la mort de la mère.</p>
-
-<p>Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur
-ma table de travail un petit paquet et me dit: «Voici
-deux manuscrits que j'ai trouvés à Sassenage. Tous
-deux sont des Mémoires, l'un de la duchesse de Dino,
-l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosité vous en dit,
-lisez-les; si vous les jugez intéressants, publiez-les. Je
-vous fais maître de leur sort.»</p>
-
-<p>Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche
-de la politique, dans une condition qui lui permettait
-de tant voir, et son aptitude célèbre à tout comprendre,
-disaient d'avance que, pour elle, se souvenir était intéresser.
-Mais, si la renommée a son attraction, le mystère
-aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit
-dont l'auteur semblait se cacher.</p>
-
-<p>La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple
-qui enfermait, entre ses gardes de soie bleue, un cahier
-de vélin carré et épais comme un volume; le large
-ruban d'un bleu plus pâli qui servait de signet; l'or
-solide des tranches et des petites stries qui zébraient
-l'épaisseur des plats, avaient une élégance joliment
-fanée par le temps. La date était tracée sur la première
-page: «Mémoires écrits en l'année 1817.» Entre deux
-grandes marges, le texte suivait, d'un trait épais et
-<span class="pagenum">-14-</span>d'une régularité pâteuse. Tous les experts en écriture,
-malgré les désaccords qui font la doctrine de leur
-science, auraient sans hésiter reconnu dans celle lourdeur
-appuyée une main masculine. Deux citations,
-l'une de Sénèque, l'autre de Montaigne, accompagnaient
-le titre. Ce latin et ce vieux français semblaient aussi
-révéler le lettré. Mais, après les citations, venait une
-dédicace:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«A M. le marquis de Boisgelin, pair de France.</p>
-
-<p>«Vous avez désiré vous rappeler un temps où le
-projet de changer le gouvernement nous occupait. Ce
-temps m'est cher, puisque je l'ai passé près de vous
-dont l'amitié honore et intéresse ma vie.</p>
-
-<p>«Acceptez donc les efforts de ma mémoire. S'ils
-manquent d'exactitude, mes erreurs demandent de
-l'indulgence, car elles sont accompagnées de bonne foi.
-Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le
-plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions
-voir s'accomplir les v&oelig;ux ardens que nous formions
-pour le bonheur de notre patrie.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>«Je suis payée.» La plume avait-elle, par mégarde,
-changé le sexe de son maître? Mais un homme eût pu
-dire à un autre homme: «Votre amitié honore,» il
-n'eût pas ajouté «et intéresse ma vie». Ceci est d'une
-femme. Et que, malgré le latin et la virilité de l'écriture,
-l'&oelig;uvre fût d'une femme, cela était marqué dès le
-début des <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-15-</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>«Restée en France&hellip;, cachée dans un coin obscur de
-cette grande machine appelée tour à tour République,
-Empire, Royaume&hellip;, je pourrais me croire dépouillée
-de mon rang et de ma fortune, si mes habitudes de très
-pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon titre de
-duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent
-plus qu'un point dans ma vie, un point si loin et si effacé
-que les rêves ont plus de consistance et de réalité.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>L'ancien régime ne comptait pas en France autant de
-duchesses que n'en ont depuis faites nos gouvernements
-révolutionnaires, les grâces tarifées des chancelleries
-étrangères, et la badauderie des sociétés démocratiques
-à accepter la fausse monnaie de la noblesse. Une
-duchesse qui n'eût pas émigré était une rareté plus
-grande; une duchesse qui, en 1817, fût encore «pauvre
-citoyenne» et ne participât, ni par elle, ni par les
-siens, aux «restaurations» accomplies par la royauté
-dans les emplois, les prérogatives et les fortunes de ses
-partisans, était une exception plus insolite encore: et
-cela, pensais-je, enfermait l'inconnue en cercles de
-plus en plus étroits. Un peu plus loin, racontant un
-séjour à Vigny, elle disait: «Je retrouve à Vigny tout
-ce qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude
-d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans
-mon enfance et de quelques espérances dans ma jeunesse.
-Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes
-premiers jours; je vois la place où je causais avec elle,
-<span class="pagenum">-16-</span>où je recevais ses leçons.» Vigny, depuis la fin du
-<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, était aux Rohan. Dans les dernières années
-de l'ancien régime et sous la Révolution, il appartenait
-à Armande-Victoire-Josèphe de Rohan-Soubise, devenue
-par son mariage princesse de Rohan-Guéménée.
-Cette princesse, fort remarquable d'esprit et très liée
-avec le comte de Coigny resté veuf, s'était offerte à
-élever la fille de celui-ci. Cette fille était Aimée; Aimée,
-par son mariage, était devenue duchesse, elle n'émigra
-pas, elle ne reprit pas de rang à la Cour à la Restauration.
-Ces indices semblaient trahir le nom de l'auteur.
-L'auteur lui-même le livrait plus loin, comme enfoui
-au milieu de son texte, dans le récit d'une conversation
-avec M. de Talleyrand. «Il se leva, fut à la porte de
-son cabinet de tableaux et, après s'être assuré qu'elle
-était fermée, il revint à moi en me disant: Madame de
-Coigny&hellip;» Ce nom se trouvait signé à chaque mot par
-l'écriture des <i>Mémoires</i>: entre ces pages et les lettres
-autographes d'Aimée, l'identité d'aspect est évidente.
-Qu'enfin ce manuscrit se trouvât dans la maison de
-Bérenger, rien de plus naturel. M. de Boisgelin, pour
-qui il avait été fait, avait une fille qu'il maria à un
-Bérenger<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la
-succession de son père entra ainsi dans les archives de
-Sassenage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Raymond-Gabriel de Bérenger, officier de cavalerie, aide de
-camp de Murat, puis officier d'ordonnance de Napoléon, mourut,
-le 30 août 1813, d'une blessure reçue à la bataille de Dresde.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-17-</span>La plus imprévue des circonstances mettait donc en
-mes mains cette &oelig;uvre que l'on croyait détruite.</p>
-
-<p>S'il eût été fâcheux qu'elle restât inconnue, les lecteurs
-en décideront. Mais comme ces <i>Mémoires</i>, suite
-de témoignages et d'opinions, doivent inspirer la même
-confiance que mérite le caractère d'Aimée, et comme ce
-caractère reçoit une clarté nouvelle de ces souvenirs, il
-ne faut pas séparer ce qu'elle dit de ce qu'elle fut. Au
-moment où celle dont on a tant parlé va parler elle-même,
-il est temps de la juger. Sa vie est une préface
-de son &oelig;uvre. C'est ainsi que j'ai été amené à étudier à
-mon tour cette femme célèbre et mal connue.</p>
-
-<p>Il y a pour un historien deux joies: découvrir ce
-qu'ignorent les autres et renverser ce qu'ils croient
-savoir. Les familiers du c&oelig;ur humain prétendent que
-de ces deux joies la plus délicieuse est la seconde. L'une
-et l'autre m'ont été données. Presque tous ceux qui se
-sont occupés d'Aimée sont inexacts: inexacts même sur
-les dates de sa naissance, de ses mariages, de son arrestation,
-de sa mise en liberté, tous événements constatés
-par pièces officielles et à propos desquels il suffisait de
-chercher pour trouver<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. On reconnaît dans leur faire
-<span class="pagenum">-18-</span>l'artifice grâce auquel trop d'historiens, semblables à
-certains marchands, donnent l'apparence du fini à des
-matières médiocres et médiocrement travaillées. Le
-goût du public pour le nouveau dirige, mais précipite,
-leurs recherches. Ont-ils mis la main sur quelque document,
-au lieu de le contrôler, de le compléter, d'étendre
-avec patience la certitude sur tout un sujet, ils veulent
-se faire un immédiat honneur de leur bonne fortune, et
-se servent du détail authentique qu'ils ont trouvé pour
-donner de l'autorité au reste, qu'ils inventent ou qu'ils
-copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte
-raison en ont-ils pris à l'aise avec les caprices du c&oelig;ur.
-Aimée était un de ces riches à qui l'on prête: ils lui
-ont prêté parfois sans garantie aucune des accusations
-qu'ils avançaient, tant ils avaient confiance en sa mauvaise
-renommée, et leurs jugements ont été plus légers
-encore que ses m&oelig;urs. Ils ont introduit dans les livres
-le même oubli de conscience, la même intrépidité de
-soupçons qui, si souvent, dans la causerie mondaine,
-sacrifie, sans preuves, les réputations à la joie de
-médire et à la gloriole de paraître informé. Aimée de
-Coigny fut étrangère à plusieurs des intrigues qui ont
-<span class="pagenum">-19-</span>fait sa légende, et celles de ses faiblesses, qui ne sont
-pas contestables, eurent un caractère moins méprisablement
-banal. Mais, de ces galanteries, il reste trop pour
-sa mémoire, il y eut trop pour son bonheur. Dire ce que
-sont ces amoureuses, de quel prix elles paient leurs
-triomphes, montrer l'envers de leur gloire, n'est pas la
-moindre vérité à servir par le récit de cette vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur mérite
-appartient à d'autres qu'à moi. Une fois tracé le plan des questions
-à résoudre, il a fallu demander les réponses à la bonne volonté
-de plusieurs personnes que je citerai avec les documents fournis
-par elles. Mais je tiens à nommer à part et tout d'abord M. Charles
-Baille. Je lui dois les plus importantes précisions sur la vie
-d'Aimée de Coigny, surtout la date de l'écrou à Saint-Lazare et de
-la mise en liberté. L'hommage que je rends à son art de découvrir
-et d'interroger les pièces historiques n'étonnera aucun érudit de
-Franche-Comté: là le mérite de M. Baille a depuis longtemps fait
-ses preuves. Une vie passée presque tout entière en province, l'intérêt
-local des travaux, et le dédain de toute réclame avaient
-longtemps enfermé cette réputation en des frontières trop étroites.
-Elle les a franchies et depuis quelques années le <i>Correspondant</i>,
-la <i>Revue Hebdomadaire</i>, la <i>Quinzaine</i> et la <i>Revue de Paris</i> font
-goûter au public la science, l'esprit et le style de ce lettré.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Les Franquetot de Coigny avaient d'abord été de
-robe. Au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, ils prirent l'épée. La couronne de
-comte, puis celle de duc et le bâton de maréchal
-récompensèrent leur courage. On ne parvenait pas à ce
-rang dans la noblesse d'épée sans compter dans celle de
-cour. Là aussi, la faveur du prince avait assuré aux
-Coigny une importance croissante. Sous Louis XVI, la
-famille était représentée par deux frères. L'aîné vivait
-dans la société la plus intime de Marie-Antoinette.
-Madame Élisabeth avait pour chevalier d'honneur le
-second, qui fut le père d'Aimée. Elle naquit le 12 octobre
-1769<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, au moment où l'aristocratie française, la
-<span class="pagenum">-20-</span>plus brillante d'Europe, avait achevé de transformer ses
-vertus en élégances. Elle sembla éclore comme un tardif
-bouton de cette rose trop épanouie qui, déjà penchant
-sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses derniers parfums.
-Son intelligence fut précoce comme sa beauté, et
-non moins soignée que son corps. Les penseurs, les
-historiens, les philosophes français lui devinrent non
-seulement connus, mais chers, mais compagnons. Savoir
-le latin n'était pas pour les jeunes filles de son rang
-une rareté, mais elle le posséda jusqu'à la familiarité
-avec les maîtres de cette langue. Son temps lui apprit
-beaucoup de ce qu'il savait, il n'avait pu l'instruire de
-ce qu'il ignorait, et ce qu'il ignorait était le devoir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> M. de Lescure, dans <i>l'Amour sous la Terreur</i>, fait naître Aimée
-de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'année exacte, mais non
-le jour. La date complète se trouve dans l'acte baptistère inscrit le
-13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch à Paris.
-L'hôtel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue Saint-Nicaise,
-et où naquit Aimée, était dans la circonscription de cette
-paroisse. Je dois communication de cet acte baptistère et de tous
-ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifié l'état civil
-d'Aimée de Coigny, à l'obligeance de M. Orville. Ces pièces avaient
-été déposées par Aimée de Coigny dans son château patrimonial
-de Mareuil-en-Brie, et oubliées là quand, en l'an X, elle vendit le
-domaine. Les premiers acquéreurs respectèrent ces archives. M. Orville,
-dernier acheteur de la terre, les a examinées et classées, comme
-il entretient le château, avec un affectueux et intelligent respect
-du passé.</p>
-</div>
-<p>Cette aristocratie, destituée de ses fonctions utiles,
-oisive et riche, ne vivait que pour le plaisir. La foi,
-incommode aux passions et humiliante pour l'orgueil
-de l'esprit, était dédaignée, et, échappées à ce frein, les
-m&oelig;urs étaient libertines comme les pensées. La vertu
-de Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua à la
-cour la majesté du souverain. Dès l'enfance, Aimée,
-<span class="pagenum">-21-</span>tout près d'elle, trouva cette école d'immoralité; la
-pudeur des regards et la sainteté de l'ignorance furent
-blessées en elle par des visions précoces du mal. A six
-ans, elle perdait sa mère<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>: la femme distinguée qui
-éleva l'enfant était, comme on disait alors, «l'amie»
-de son père. Un autre titre lui est donné dans la page
-où Aimée parle de Vigny. «Voilà les petits fossés que
-je trouvais si grands et le saule que mon père a planté
-au pied de la tour de sa maîtresse.» Si aristocrate soit-elle
-d'esprit et de naissance, comment la maîtresse du
-père apprendrait-elle à la fille la supériorité du devoir
-sur l'attrait? Une telle éducation était faite pour enseigner
-tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la dirige.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> La comtesse de Coigny, née Anne-Joséphine-Michelle de
-Boissy, mourut à Paris, en l'hôtel de la rue Saint-Nicaise, le
-23 octobre 1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour
-l'anatomie, jusqu'à emmener avec elle, quand elle voyageait, un
-squelette, et elle serait morte d'une piqûre qu'elle se serait faite
-en disséquant. Ceux qui aiment à suivre la persistance et les transformations
-des goûts héréditaires, sont libres d'attribuer à cet
-intérêt de la mère pour les squelettes, l'origine des curiosités de
-la fille pour les vivants. L'inventaire dressé à la mort de la comtesse
-donne à ceux qui se plaisent aux renseignements plus sûrs,
-sur la demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche à la
-fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, des détails curieux. Il est publié à la fin du
-présent volume.</p>
-</div>
-<p>Il est vrai, l'éducation d'une fille n'est qu'une préface.
-Quand elle semble achevée, un dernier maître
-succède, le plus persuasif, assez puissant pour abolir
-l'&oelig;uvre antérieure à lui et changer l'âme en prenant le
-c&oelig;ur: c'est le mari. S'il est aimé, un mari peut faire
-<span class="pagenum">-22-</span>aimer à sa femme tout ce qu'il aime, y compris la
-vertu. Mais il s'agissait bien de cela dans les alliances
-d'alors! L'époux et l'épouse étaient les personnages les
-moins consultés dans l'affaire menée par leurs familles,
-et, pourvu que le reste convînt, il allait de soi qu'ils se
-convinssent. Pour les Coigny, une alliance avec un
-Fleury, petit-neveu du cardinal et qui serait duc, était
-un beau parti. Pouvait-on le prendre trop vite? Ainsi
-Aimée épousa en 1784 un mari d'un mois plus jeune
-qu'elle et qui n'avait pas quinze ans<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>! Dans ce ménage
-de poupée, c'est la fillette qui est l'expérience et la
-raison. Avec un éveil hâtif de ses sens, la voilà du
-monde, elle devient un atome de cette brillante poussière
-qui danse dans un rayon de soleil.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le mariage fut célébré le 5 décembre. Leurs Majestés et la
-famille royale signèrent au contrat. André-Hercules-Marie-Louis
-de Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, était fils du duc et de
-Claudine-Anne de Montmorency-Laval.</p>
-</div>
-<p>Elle était à l'âge où l'on s'amuse de tout; elle joua à
-la vie. Elle se plut à la gaieté des autres, elle y ajouta
-la sienne, se trouvant deux fois libre de tout dire, et
-parce qu'elle était déjà femme, et parce qu'elle était
-encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace, l'imprévu
-et cette acidité de fruit vert qui plaît aux palais
-blasés. Versailles, bien qu'il n'eût plus de sérieux, avait
-encore de l'étiquette. Aimée n'y parut guère. Paris
-offrait aux fantaisies de ses allures un théâtre plus
-libre, et partout le même spectacle: l'universel et
-<span class="pagenum">-23-</span>public rapprochement des hommes et des femmes par
-des attractions spontanées; le mariage déshabitué de
-défendre ses droits contre les caprices qui séparaient,
-avec un parti pris d'ignorance et de libertés réciproques,
-les époux. 1789 fut pour elle aussi la date où, sur la
-ruine des vieilles m&oelig;urs, commença la tentative de la
-liberté. Elle avait tout disposé pour goûter en une
-aventure beaucoup de plaisirs: elle voulut non seulement
-satisfaire sa passion, mais l'amuser, l'illustrer et
-l'accroître par le chagrin causé à d'autres. Elle se donna
-tout cela en se donnant à Lauzun.</p>
-
-<p>On distingue d'ordinaire la noblesse d'épée et la
-noblesse de robe. On y pourrait joindre la noblesse de
-jupes, celle qui faisait sa fortune par les femmes. Les
-Lauzun étaient la plus célèbre des familles illustres en
-cet art. Au Lauzun de la Grande Mademoiselle<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> avait
-succédé le Lauzun de toutes les dames, à la ville comme
-à la cour roi de la galanterie. Cette allure conquérante
-et rapide qui promettait à chaque femme si peu de son
-vainqueur, au lieu de les mettre en défiance contre un
-bien si partagé et si court, les rendait follement avides
-<span class="pagenum">-24-</span>de ce qui était si disputé. Sa renommée lui permettait
-de changer le rôle des sexes dans ce que Montesquieu
-appelle «la muette prière». Ce sont les femmes qui la
-lui adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait
-à se défendre, inviolablement respectueux des laides.
-Il touchait d'ailleurs la quarantaine, et, à une femme
-dont le mari n'avait pas vingt ans, eût dû paraître
-presque vieux. Mais il avait gardé la séduction la plus
-irrésistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions
-semblait être la première, tant il donnait à chaque
-femme et avait l'impression qu'au moment où il
-la désirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il
-était un causeur d'une variété, d'une verve, d'une drôlerie
-sans pareilles. Après plus de trente ans, un roi, et
-qui se connaissait en esprit, gardait encore vivante
-l'impression de cette parole. En 1820, au moment où
-furent annoncés les <i>Mémoires</i> de Lauzun, Louis XVIII,
-qui savait don Juan féroce comme la vanité et capable
-de soutenir, fût-ce par le mensonge, son renom d'irrésistible,
-redoutait des insinuations offensantes pour la
-mémoire de Marie-Antoinette. Il confiait cette inquiétude
-à Decazes et l'un de ces billets qu'il lui écrivait
-chaque jour, sur le ton d'un père à son fils, dit de Lauzun:
-«Il était impossible d'être plus amusant qu'il
-n'était: moi qui te parle, je serais resté vingt-quatre
-heures à l'écouter<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le premier Lauzun était un Nompard de Caumont. Ces Caumont
-avaient une baronie qui devint comté en 1570, et, par
-lettres de mai 1692, François de Caumont fut créé duc de Lauzun.
-Il mourut sans postérité en 1723 et le duché échut à sa nièce,
-Marie Baudron de Nogent, mariée à Charles-Armand Gontaut, duc
-de Biron. L'ami d'Aimée et de bien d'autres était Gontaut et portait
-le titre de Lauzun comme cadet. Ce fut son nom de galanterie. Il
-prit celui de Biron, dès qu'il en eut le droit, pour faire la guerre
-et mourir.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Cité par M. Ernest Daudet, dans son livre <i>Louis XVIII et le
-duc Decazes</i>. Plon, in-8<sup>o</sup>, 1899.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-25-</span>Qui plaît aux princes n'est pas loin de plaire aux
-duchesses. Aimée fut délicieusement fière d'attirer cette
-manière de héros: elle était femme à lui renvoyer le
-volant des légèretés spirituelles. Ils s'étonnèrent, lui de
-trouver tant d'à-propos dans tant de jeunesse, elle tant
-de jeunesse dans tant de renommée, et leurs coquetteries
-se conquirent.</p>
-
-<p>Enfin, tout ce que Lauzun avait de c&oelig;ur appartenait à
-une cousine d'Aimée, la marquise de Coigny, à la femme
-dont Marie-Antoinette disait: «Je suis la reine de
-Versailles, mais c'est elle qui est la reine de Paris.»
-Prendre le plus séduisant des hommes à la femme la
-plus à la mode, c'était triompher à la fois de l'un et
-l'autre sexe. Ce sont là de ces raisons auxquelles il faut
-beaucoup de raison pour ne pas se rendre, et il était
-difficile de débuter mieux dans le mal.</p>
-
-<p>On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun
-dans la discrétion passionnée d'un amour tout idéal. Une
-seule chose le donnerait à croire, c'est la constance de
-Lauzun pour cette femme: la fidélité d'un tel homme
-est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il accepta le
-jeûne avec la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il
-avait à Montrouge une de ces «folies» qui servaient
-aux rendez-vous et qu'Aimée, dans une lettre, appelle
-«mon pauvre Montrouge». Leurs rencontres n'y eurent
-aucune originalité.</p>
-
-<p>L'extraordinaire fut le sérieux du sentiment que la
-plus évaporée des femmes vouait au plus frivole des
-<span class="pagenum">-26-</span>hommes. Lasse d'avoir jusque-là porté seule le poids de
-ses pensées et de ses actes, que, ni son père ni son mari
-n'ont dirigés ou soutenus, elle goûte le repos délicieux de
-confier non seulement son c&oelig;ur, mais son intelligence et
-sa volonté. C'est une docilité qui cherche son joug. Rien
-jusqu'alors n'avait été plus étranger à la jeune duchesse
-que la politique. Lauzun est opposant, la voilà constitutionnelle.
-Elle dédaigne sa propre intelligence pour
-prendre par imitation celle de son héros. En quoi elle
-perd l'une sans acquérir l'autre, comme le prouvent ses
-lettres à son ami. Ce sont des idées de Lauzun qu'elle
-délaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle renchérit,
-rien de spontané ni de libre; de la lourdeur, de l'artificiel,
-de la prétention. Mais ce renoncement au moi dans
-une nature si originale, cette déférence poussée jusqu'à
-l'abdication dans une âme si indépendante, cette idolâtrie
-jusqu'au manque de goût dans un esprit si délicat,
-prouvent du moins sa sincérité à se donner tout entière.</p>
-
-<p>Il lui fallut mesurer aussitôt quel peu elle était à cet
-homme devenu tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse
-sans quitter la marquise, il n'a entendu ajouter qu'un
-caprice à une habitude. Quand on croit deux existences
-fondues en une, apprendre, et de l'être choisi, que le don
-du corps est sans importance, la confusion des âmes sans
-intérêt, invraisemblable la constance, quelle leçon d'amour!
-Tout ce qu'elle rêvait d'idéal dans le désordre est
-chimère, tout ce qui l'instruit la déprave. L'élève souffre
-d'abord de ces leçons: après deux ans, elle en profite.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-27-</span>Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie
-la sépare alors de Lauzun. Soustraite à l'ascendant qui
-la réduisait à voir par les yeux et à penser par l'esprit
-d'autrui, elle redevient la plus jolie à admirer et la plus
-attrayante à entendre. Si elle ne trouve pas autour des
-braseros italiens le feu d'étincelles qu'est la conversation
-française, elle goûte à Rome d'autres joies. L'art, dont les
-chefs-d'&oelig;uvre l'entourent, lui donne, au témoignage de
-madame Vigée-Lebrun, des émotions vraies et profondes.
-Mais, tandis qu'elle se passionnait pour les antiques, des
-vivants se passionnaient pour elle, et cette nouvelle
-querelle des anciens et des modernes finit par la victoire
-de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules,
-se sentir aimée est presque aimer. Lauzun était loin, ses
-leçons présentes, lord Malmesbury l'emporta. Et malgré
-que la confiance de la duchesse dans la solidité des liens
-illégitimes dût être fort amoindrie, et bien que Malmesbury
-ne fût pas, comme son prédécesseur, un grand artiste
-d'amour, mais eût surtout pour mérite sa jeunesse, ce
-fut aussitôt le même abandon de cette femme remarquable
-à une volonté étrangère, le même empressement
-à penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand
-seigneur, la révolution de la France contre l'aristocratie
-l'indigne plus encore que la révolte contre la royauté.
-C'en est fait, pour la duchesse, des sourires à l'égalité:
-elle n'est plus que grande dame, dédaigneuse du parti
-populaire. De ce respect envers la noblesse, la duchesse
-excepte son époux. Une grossesse survint, qui dut le
-<span class="pagenum">-28-</span>surprendre plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il
-avait assez fait le mari, que le temps venait de faire le
-gentilhomme, c'est-à-dire d'émigrer. Avant son départ,
-il mit beaucoup d'élégance à rendre à la duchesse la
-seule liberté qu'elle n'eût pas prise et pour laquelle il
-lui fallût le concours de son époux. Il reconnut avoir
-diminué la fortune de sa femme, ne lui reprocha pas
-d'avoir accru sans lui la famille commune, et souscrivit
-à la séparation de biens<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Tout ainsi réglé, il rejoignit
-ses princes à Coblentz, et elle, à Londres, son lord.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Le 9 juin 1792, décision du tribunal de famille: «Attendu
-que les faits de dissipation continuelle articulés contre le sieur
-Fleury sont vrais d'après l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance
-personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de
-Fleury à la privation du revenu de ses propres biens, et que la
-communauté établie entre eux par leur contrat de mariage l'a été
-sous la foi d'une administration sage qui n'existe pas&hellip; décidons
-que la dame Fleury doit être séparée de biens d'avec le sieur son
-mari, en conséquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous
-est donné par la loi, à jouir et disposer de ses biens comme bon
-lui semblera, à la charge toutefois de ne pouvoir aliéner ses biens
-immeubles qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur
-de Fleury à payer à la dame son épouse la valeur de ses bijoux et
-diamants qu'il a vendus, avec les intérêts, suivant la loi, plus à lui
-rendre et restituer tout ce qu'il a aliéné ou reçu depuis leur mariage
-et qui a été stipulé propre en faveur de la dite dame&hellip;»&mdash;Archives
-de Mareuil.</p>
-</div>
-<p>Soit survivance de sa première passion à travers son
-infidélité, soit vanité de suffire à plusieurs aventures et
-d'avoir des relais d'amour, elle n'avait pas rompu sa
-correspondance avec Lauzun, devenu le général Biron,
-et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succèdent
-de loin en loin comme des actes interruptifs de prescription.
-<span class="pagenum">-29-</span>Tantôt il semble que, par des dégradations
-voulues de termes, elles fassent glisser tout doucement
-l'amour dans l'amitié, tantôt elles renouvellent les
-anciens serments, et, au lendemain de ses couches<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>,
-Aimée dit plus que jamais à l'amant trompé qu'elle est
-sienne. La femme qui a commis sincère sa première
-faute en est à la duplicité, et c'est contre son corrupteur
-qu'elle la tourne. Mais à Londres se trouvait aussi la
-marquise de Coigny. Jacobine de c&oelig;ur, elle s'est sauvée
-de Paris par peur des excès qu'elle approuve et pour
-aimer en sécurité la révolution. Elle aussi écrit à Lauzun
-des lettres, celles-là merveilles de tendresse fière, contenue,
-mais passionnée, et, lui excepté, de malice malveillante
-contre tout le monde. Contre Aimée, elle se
-contenta de dire à Lauzun la passion de Malmesbury,
-et l'accouchement à Londres, comme petites nouvelles
-données sans songer à mal: après quoi, elle se permettait
-la perfidie de la générosité et concluait: «Il lui faut
-pardonner, parce qu'il la faut aimer.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de lui
-dans l'existence de sa mère.</p>
-</div>
-<p>Bientôt l'infidèle est contrainte d'avouer elle-même
-tout à Lauzun. En janvier 1793, elle revient à Paris,
-Malmesbury l'accompagne, il est arrêté. La duchesse
-lui a parlé souvent de Biron comme d'un ami, Malmesbury
-n'a rien de plus pressé que d'écrire au général
-pour en réclamer la protection. Relâché avant même
-que sa demande fût parvenue à Biron, il raconte à
-<span class="pagenum">-30-</span>Aimée la démarche toute simple pour lui, et si compromettante
-pour elle. Elle devait à Lauzun une
-explication, elle lui écrivit:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse
-plus sur la terre d'autres ressources qu'en moi et
-par conséquent en vous, et que la première menace du
-danger, qui me fait vous invoquer, apprenne votre nom
-à celui qui a besoin d'une grande confiance pour n'être
-pas jaloux? Je sais que vous avez dû recevoir un courrier
-très pressé et bien effrayé de quelqu'un actuellement
-près de moi, que je vous ai toujours laissé deviner sans
-positivement vous en parler. Il a été arrêté par un
-quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'étaient
-pas énoncés, quoique aucuns ne fussent probables, leur
-mystère l'effrayait. Il est sorti comme entré, c'est-à-dire
-sans raison expliquée, mais enfin il est sorti et c'est tout
-ce que j'en veux. Je lui sais gré de son impertinente
-fatuité d'avoir recours à vous, dans un moment de
-détresse, avec la persuasion de vous intéresser par votre
-commun sentiment. S'il s'est un peu targué du mien,
-ne vous en choquez pas plus que moi, mon ami, et ne
-vous fâchez pas si je suis fière qu'il veuille bien s'en
-vanter. C'est à l'espoir de vous revoir ici que j'attache
-l'idée d'un avenir heureux. Il m'est doux, mon ami, de
-rentrer souvent dans mon c&oelig;ur. Vous y êtes toujours le
-plus constamment cher objet.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>L'humiliante lettre, avec son style contourné comme
-<span class="pagenum">-31-</span>pour envelopper d'ombre et reconnaître sans les dire les
-faits indéniables! Lettre moins humiliante encore par
-ses aveux que par ses coquetteries, par cette persévérance
-de la femme prise au piège à poursuivre la double
-intrigue. Mais, tandis qu'elle essayait de faire accepter
-par son premier amant le second, celui-ci prenait congé.
-Soit que Malmesbury comprît le ridicule où il s'était
-mis, en priant un rival de le réunir à la femme disputée,
-soit que, rendu sage par la prison, il jugeât
-l'heure venue de s'aimer lui-même en songeant à sa
-sûreté, il aspire, un siècle avant lord Salisbury, au
-«splendide isolement», et regagne Londres.</p>
-
-<p>Aimée semble indifférente à sa perte, et comme délivrée
-par son départ. Dans ce c&oelig;ur qui a horreur du
-vide, Lauzun retrouve les droits de premier occupant.
-Le malheur est qu'elle lui revient quand elle a besoin
-de lui. La grossesse à cacher l'a tenue plusieurs mois
-hors de France: l'absence d'une grande dame à ce
-moment prend un air d'émigration. Aimée sent flotter
-autour d'elle la curiosité soupçonneuse des dénonciateurs.
-C'est alors qu'elle écrit coup sur coup sept ou
-huit lettres à Lauzun; elle caresse, mais elle demande.
-Elle rappelle leurs échanges de portraits et de lettres
-avant de dire: «Envoyez-moi une attestation comme
-quoi vous m'avez tenue cachée avec vous à Strasbourg
-pendant trois semaines, depuis la fin de septembre jusqu'au
-15 octobre.» Elle ajoute: «Envoyez-moi aussi la
-permission de loger à Montrouge si la fantaisie m'en
-<span class="pagenum">-32-</span>prend.» Si Biron déclare qu'elle a quitté Paris pour se
-rendre près de lui, il la déshonore comme femme, mais
-la consacre citoyenne. Et, contre les visites domiciliaires,
-quel asile meilleur que la maison d'un général
-patriote? Reste à gagner l'homme en réveillant ses
-désirs, en lui donnant à croire que, dans cette maison,
-elle attendra de nouveau «son plus tendre ami». C'est
-un marché où elle offre du plaisir contre de la sûreté.
-Ne se dit-elle pas que, pour se sauver, elle expose
-Biron, qu'une ci-devant compromet par ses lettres le
-général, que surtout une attestation fausse et faite en
-fraude des lois contre les émigrés peut le perdre: comment
-nommer un amour capable d'oublier les périls de
-ce qu'il aime? A-t-elle pensé à ces conséquences: comment
-nommer un amour capable de sacrifier ce qu'il
-aime?</p>
-
-<p>Lauzun n'est pas plus généreux. Si homme avait peu
-de droits à la constance des femmes et devait prendre
-légèrement les caprices du c&oelig;ur, c'était bien ce roi des
-volages. Mais l'amour-propre des hommes à bonnes
-fortunes est ainsi fait que l'infidélité leur semble permise
-à eux seuls, et ces conquérants veulent régner à
-jamais sur les pays qu'ils ont une fois traversés. Quand
-Lauzun se sut remplacé, son dépit s'exhala en une
-lettre fort aigre à Aimée. Mais, quand elle parut revenir
-à lui et qu'il démêla le calcul, sa colère grandit encore.
-Il ne songe pas qu'elle lui a donné longtemps une
-affection désintéressée; que, dans les pauvres c&oelig;urs, les
-<span class="pagenum">-33-</span>sentiments même vrais sont mêlés d'égoïsme; qu'une
-femme peut l'aimer encore tout en voulant profiter de
-lui; qu'elle est menacée, et qu'elle a peur. Il songe
-qu'elle veut faire de lui une dupe, tromper deux fois
-Lauzun! Son amour-propre blessé ne s'occupe que de
-soi. Or il se sait menacé lui-même, sous le badigeon
-de son civisme transparaît toujours son aristocratie, sa
-situation devient plus précaire à mesure que la politique
-devient plus violente, il a assez à faire de se
-sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de Montrouge,
-et laisse sans réponse les lettres qui les réclament.
-Telle est, après quatre ans, la laide fin de cette passion:
-commencée en folie, elle s'achève en égoïsme.
-Cet égoïsme a mis à nu chez la femme l'hypocrisie,
-chez l'homme la brutalité. Ils se sont, d'un dernier
-regard, méprisés l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien à se
-dire.</p>
-
-<p>Lauzun, d'ailleurs, allait éprouver bientôt qu'on ne
-rompt pas avec la démagogie aussi aisément qu'avec les
-duchesses. Arrêté, il n'obtint même pas d'être prisonnier
-dans sa maison de Montrouge, qu'il avait refusée
-à une amie. Et, le 1<sup>er</sup> janvier 1794, il mourait à
-quarante-six ans, avec cette lassitude de vivre que les
-heureux contre le devoir trouvent au fond de leurs
-plaisirs.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-34-</span></p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux
-s'assurer le dévouement de l'amour, l'expérience eût été
-décisive. Tous deux l'avaient abandonnée au premier
-péril, elle restait seule. En des jours où les protecteurs
-devenaient si vite des suspects, elle commença à croire,
-elle aussi, que sa solitude était sa sûreté<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Maintenant
-il n'y avait plus que son mari à la compromettre:
-contre l'émigré elle invoqua et obtint le divorce<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.
-<span class="pagenum">-35-</span>Malgré ce gage donné à la Révolution, le 4 mars 1794,
-elle était arrêtée, conduite à Saint-Lazare<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Elle n'avait
-gagné à son divorce que d'être écrouée sous le nom de
-Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le
-18 mars 1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à
-Paris devant les administrateurs de police. Ils lui demandaient
-compte de son temps durant les mois où elle avait disparu. Elle
-affirma n'avoir pas quitté la France: son séjour en Angleterre fut
-escamoté en «différents petits voyages autour de Paris pour se
-promener». Et elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité
-dans sa rouerie que les administrateurs, «ne trouvant
-aucune preuve d'émigration contre la citoyenne, la renvoient en
-pleine liberté».&mdash;Archives de la police; registre des interrogatoires
-des émigrés du 9 mars 1793 au 25 ventôse an II. F. 22 et 23.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité
-de Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République: Acte
-de divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et d'André-Hercules-Marie-Louis
-Rosset-Fleury&hellip; Les actes préliminaires sont
-une décision du tribunal de famille rendue exécutoire par ordonnance
-du tribunal du sixième arrondissement de Paris, ce vingt-trois
-avril dernier, de laquelle il résulte que l'époux est émigré,
-et une citation aux termes de la loi&hellip; Antoine-Edme-Nazaire
-Jaquotot, officier public, a prononcé ce divorce en présence des
-témoins et de l'épouse qui a signé avec eux au registre.»&mdash;Archives
-de Mareuil.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou
-juillet 1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse
-en Italie, c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux
-ans. Les véritables dates sont fournies par la pièce suivante:
-«Convention nationale. Comité de sûreté générale et de surveillance
-de la Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an second de la
-République une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce mois du
-Comité de surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de sûreté
-générale arrête que la ci-devant nommée duchesse de Fleury qui
-a dû être conduite dans la maison d'arrêt dudit département ainsi
-que sa femme de chambre anglaise seront amenées dans la prison
-de la Force ou toute autre à Paris; sera quant au surplus l'arrêté
-du 14 suivi et exécuté. Les représentants du peuple, membres
-du Comité de sûreté générale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin.
-Vu par le représentant du peuple dans les départements de
-Seine-et-Marne et de l'Yonne le 20 ventôse, an II de la République:
-Maure, l'aîné».&mdash;Archives de la police, arrestations,
-ordres de mandats, 7.406.</p>
-
-<p>La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres
-d'écrou tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire
-avaient été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le
-premier, qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul
-aujourd'hui; le second a disparu lors de la Commune, en 1871.
-Le mandat de transfert signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il,
-avoir été exécuté avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de
-Coigny être inscrit sur le registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique
-parce que l'arrêté du 14, transmis à Melun, fut visé seulement
-le 20 par le représentant Maure. Transporter la prisonnière de
-Melun à Paris, la conduire à la Force et peut-être comme on
-faisait alors, de prison en prison, en quête d'une place vide,
-n'était pas l'affaire d'un seul jour. Aimée dut être écrouée sur
-le second registre.</p>
-
-<p>En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la
-dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une
-écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une
-date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du
-registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises antérieurement,
-par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur cette
-liste est écrit: 26 ventôse, n<sup>o</sup> 886, Fleury Anna-Aimée Franquetot
-(femme).&mdash;Archives de la police. Registre d'écrou de la prison
-Saint-Lazare, 106-E.</p>
-</div>
-<p>Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois
-son compagnon de captivité. Le chant de pitié que la
-<span class="pagenum">-36-</span>prisonnière inspira au poète fut-il un aveu d'amour?
-En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort
-prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprévues
-qui, sans l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient,
-au hasard, fleurs soudaines et violentes de
-l'angoisse commune? C'était, au contraire, une ressemblance
-de nature, qui, s'ils se fussent rencontrés plus
-tôt, dans les derniers des jours tranquilles, aurait préparé
-l'entente de leurs c&oelig;urs. Chénier était un héritier
-de l'art antique et de la morale païenne. Belles comme
-le marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme les
-statues taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection
-impure des corps faits pour le désir. Et de même
-que, dans ses vers, la beauté achevée semblait une
-pudeur et étendait un voile d'innocence sur la volupté
-de ses inspirations, de même la jeune femme cachait
-ses audaces sous la grâce presque enfantine du visage
-et la trompeuse candeur des regards. En elle le génie
-de Chénier eût reconnu sa vivante image et, comme
-Prométhée, peut-être aimé la statue.</p>
-
-<p>Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri
-de liberté et de justice, Chénier était devenu un autre
-homme. Le poète uniquement soucieux jusque-là d'orner
-<span class="pagenum">-37-</span>sa vie par l'art avait été surpris par la révélation de
-plus belles beautés. Son intelligence avait vu la stérilité
-de la joie apportée par les formes exquises aux voluptueux
-subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure
-la société humaine. Et quand, presque aussitôt,
-les sublimes promesses furent démenties par les actes
-des lâches et des scélérats, il devint une voix d'accusation
-et de colère contre ces voleurs d'idéal. Les chants
-de sa poésie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet
-abandon de sa gloire devint pour lui une autre gloire et
-plus rapide. A peine quelques lettrés connaissaient le
-poète, l'écrivain parut aussitôt le premier parmi les polémistes,
-et l'orateur assez puissant pour qu'on le comparât
-à Vergniaud<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>: tant la nature lui avait été prodigue
-des dons qu'elle lui prêtait pour si peu de jours, et tant il
-s'était lui-même donné à sa nouvelle &oelig;uvre. L'héroïque
-transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la beauté
-antique, pour la France, patrie du droit immortel,
-ne redevint poète que le jour où, prisonnier, il n'eut
-plus ni presse, ni tribune. Alors, loin qu'il redemandât
-l'oubli de la défaite et des vainqueurs à ses inspirations
-anciennes, sa lyre même lui fut une dernière
-arme pour continuer le combat. Et quand l'amour dont
-il avait été le chantre sensuel lui apparut jusque dans
-la prison, il ne le reconnut pas. Ces galanteries lui
-<span class="pagenum">-38-</span>prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces
-«honnêtes gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait
-périr. Leurs gestes de menuet dans la tempête, leurs rires
-dans la tragédie, leurs baisers, qui épuisaient en plaisir
-le temps dû aux haines et aux amours publics, furent sa
-dernière douleur. En ses satires inachevées il mit toute
-l'amertume de son désenchantement: il y partage ses
-justices entre les attentats des assassins et la légèreté
-des victimes. Son âme tragique n'était plus capable
-d'oublier son deuil pour une passion privée et fugitive.
-Il ne vit en Aimée que la statue de ce deuil, et il
-n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des
-larmes les plus touchantes contre la cruauté des bourreaux<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a
-écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à Vergniaud».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Les vers sur <i>la Jeune Captive</i> furent pour la première fois
-publiés dans la <i>décade</i> du 20 nivôse an III, quelques mois après la
-mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion
-attendit le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par
-quelques lignes du <i>Génie du christianisme</i>, la renommée d'André
-Chénier. Il cita précisément les vers de la <i>Jeune Captive</i>, et ils
-devinrent célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On
-parlait d'une Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve
-d'ordinaire si informé, nommait dans sa <i>Causerie</i> du lundi
-2 février 1857, la fille de la marquise, qui épousa le général Sébastiani.
-Pourtant la vérité avait été écrite depuis longtemps, dans
-l'<i>Encyclopédie de l'an VII</i>. L'ouvrage était de l'archéologue Millin,
-qui devint membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare
-avec André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les
-vers d'une note qui ne laissait de doute ni sur le moment où il
-en était devenu dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils
-avaient été faits. Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour
-madame de Montrond, par André Chénier pendant que nous
-étions ensemble dans la prison de Saint-Lazare sous le règne de
-Robespierre. J'ai le manuscrit de sa main.»</p>
-</div>
-<p>Qu'il ait été cher à la <i>jeune captive</i>, il n'y a ni preuves
-<span class="pagenum">-39-</span>ni vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse,
-il avait cet aspect de puissance stable qui sied aux orateurs
-et aux combattants, mais qui, hors de l'action,
-paraît lourdeur. Ses yeux vifs étaient petits, sa chevelure
-abondante et bouclée grossissait la masse de sa
-tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se
-continuait la grandeur de son front, comme si la pensée
-eût pris la place de la jeunesse, et les trente-deux ans
-qu'il avait à peine semblaient plus nombreux. Une
-femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid et
-très séduisant; mais c'est un mauvais début de séduction
-que la laideur. Et la duchesse de Fleury était
-d'autant moins portée à distinguer le charme derrière
-cette apparence qu'à ce moment un autre homme
-occupait son attention.</p>
-
-<p>Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare
-le jeune Mouret de Montrond; sur le registre
-d'écrou, son nom de Mouret fut inscrit à côté de celui
-de Franquetot<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Ce hasard le conduisait sur les pas
-d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit
-une femme et entre où elle entre. Cet air convenait au
-personnage. Il avait alors vingt-quatre ans, la plus
-jolie tournure, avec cette mauvaise réputation qui
-semble la plus enviable à nombre d'hommes et la plus
-intéressante à plus de femmes encore. L'assurance lui
-était si naturelle et il la garda si semblable à travers
-<span class="pagenum">-40-</span>les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à le
-désigner comme «signe particulier», même sur ses
-passeports. L'un, daté de 1812, à côté du signalement
-ordinaire, porte, d'une autre main que celle de l'expéditionnaire:
-«Bel homme, à l'air avantageux». Ce
-passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont
-il était moins fier. Le petit doigt de sa main droite se
-continuait, divisant la paume de la main jusqu'au poignet.
-C'était un commencement de griffe, qu'il tenait
-gantée, comme Méphistophélès.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> La liste de Labat porte: 26 ventôse, n<sup>o</sup> 885 Mouret Charles
-(ou François-Casimir).</p>
-</div>
-<p>Envers une Marguerite qui n'était plus innocente,
-Méphistophélès se montra bon diable. Pour que le
-tentateur pût la perdre plus tard, il fallait d'abord
-la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril.
-La loi des suspects avait été si largement appliquée
-que toutes les prisons anciennes ou improvisées
-étaient pleines. Pour faire place aux nouveaux suspects,
-il fallait se débarrasser des anciens et, comme mettre
-en liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns
-paraissait le seul moyen de loger les autres. Mais
-encore, pour guillotiner, fallait-il un prétexte, et, contre
-la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de charges.
-C'est à ce moment que fut découvert le complot des
-prisons: les complots sont en tout temps la ressource
-des gouvernements embarrassés. Les suspects devaient
-être irrités de leur captivité par provision et souhaiter
-la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colères
-et ces espérances un attentat contre la République. Pour
-<span class="pagenum">-41-</span>recueillir les propos dont on avait besoin, les provoquer,
-les suppléer au besoin, on mêla aux suspects des
-hommes qui semblaient des prisonniers et étaient des
-agents. A Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce
-métier. Aucun d'eux n'était français. Le principal,
-Jaubert, acteur belge, avait trouvé là le seul rôle pour
-lequel il fût doué, le rôle de traître. Il le jouait à dessein
-assez mal pour que les prisonniers devinassent son vrai
-personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs,
-ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il
-traitait avec eux de leur radiation, tout prêt à reconnaître
-l'innocence de qui la lui prouvait en bonnes pièces.
-Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un
-autre. Ces nouvelles victimes étaient sollicitées de se
-disculper au même prix, et ces marchandages successifs
-réduisaient la liste à ceux qui, trop fiers ou trop pauvres,
-semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et, malgré la hâte
-des terroristes, il prenait le temps de faire et de défaire,
-car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était
-de moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort.</p>
-
-<p>Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un
-homme résolu à vivre, et il n'aurait pas cru sauver toute
-sa vie s'il avait laissé périr Aimée. Il sut qu'elle et lui
-figuraient sur la liste. Cent louis, dont il négocia le
-versement à Jaubert, firent rayer les deux noms<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.
-Celui de Chénier était inscrit et resta.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais
-entra à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans
-ses Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans
-doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux
-jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à l'échafaud,
-grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet de
-prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune
-des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en
-apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser
-des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux
-avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne périssaient
-pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils accomplissaient
-leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait, on les courtisait.
-J'avais à peine franchi le premier guichet, lorsque je rencontrai
-sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par l'éclat de
-quelques sujets passablement scandaleux et dont les aventures
-ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha de moi
-sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce salutaire
-avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez bien.»
-(T. I, pp. 107-108.)</p>
-
-<p>En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une
-histoire des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait
-appel «à tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la
-vengeance pour obtenir tous renseignements de nature à mettre
-au jour le vaste tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution».
-Un travail sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur
-Jaubert qui jugea l'occasion bonne pour donner le change sur son
-personnage. Après avoir raconté comme sérieuses son arrestation
-et sa captivité, il écrivait: «Telle était notre situation lorsque le
-commissaire des administrations civile, police et tribunaux, est venu
-à Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés
-Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un
-membre de la commission populaire qui venait interroger les détenus;
-tous les c&oelig;urs étaient livrés à l'espérance, chacun de nous
-croyait entendre le cri de la vérité et démontrer que son arrestation
-était l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit
-aussi appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux
-citoyens qui m'étaient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole
-me dit: «Je sais que tu es un bon patriote, je connais ta probité,
-j'espère que tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre
-du Comité de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrêt
-les ennemis de la Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier.
-Il me demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion
-tramé à Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait
-existé, il aurait été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance
-des patriotes qui étaient dans cette maison.&mdash;«Voici les listes des
-conspirateurs qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les
-noms. Je vis avec frémissement plusieurs de mes amis notés sur
-ces listes et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer
-contre leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au
-risque de me compromettre, je pris la défense de ceux que je
-connaissais avec assez de chaleur pour les faire rayer.</p>
-
-<p>Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me rendis
-dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur rendis
-compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de Manini,
-des listes que j'avais vues et de la défense hardie que j'avais osé
-prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez heureux de faire
-rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer: les citoyens
-Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin de réputation,
-Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien
-constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa fille.»&mdash;<i>Tableau
-des Prisons de Paris</i>, t. I, pp. 164-168.</p>
-
-<p>Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec
-Jaubert et la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent
-attestées, lors du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine
-Lamongière, juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le
-commentateur d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite.
-J'ajoute que, désireux de retrouver le texte de cette déposition,
-j'ai fait faire des recherches aux Archives: une lettre de M. le
-Directeur des Archives m'a appris que le document n'existe ni
-dans la série W (Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F
-(Comité de Sûreté Générale). J'ignore donc où M. Becq de Fouquières
-a recueilli cette déposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse
-en cet écrivain que s'il affirme avoir vu la pièce il l'a vue.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-42-</span>Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité,
-semblent rapprochés ici pour montrer l'infériorité du
-génie sur l'intrigue dans la tactique de la vie. Tandis
-que l'un achète les bourreaux, l'autre ne songe qu'à les
-juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre
-ne s'occupe qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience
-contre le mal triomphant, et c'est pour envoyer
-<span class="pagenum">-43-</span>à son père ses vers écrits sur des bandes de toile qu'il
-corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans
-<span class="pagenum">-44-</span>cesse la liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles
-troubler ses pensées et ne veut rien enlever par un
-inutile effort de salut à la dignité de sa fin: il a toutes
-les maladresses d'une grande âme. Tandis que, pour
-l'un, s'intéresser à une femme, c'est entrer dans sa familiarité,
-la distraire, la servir et se faire de tout un moyen
-de plaire; l'autre s'intéresse à elle sans qu'il tente rien
-pour l'occuper de lui; il ne quitte pas à sa vue l'ombre
-de l'arbre que, dans le triste préau, il préfère et qui
-étend sur ses méditations une solitude respectée par les
-prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle
-pour elle, et, sans lui demander rien dans le présent, il
-lui donne l'avenir. Il est un des condamnés qui périssent
-le 8 thermidor, la veille du jour où la mort de Robespierre
-allait tuer la Terreur elle-même. Et, quand il
-disparaît, cette femme ne se doute pas du présent qu'il
-lui laisse, elle ne sent pas sa propre vie diminuée de
-cette perte. Les exécutions où il a péri la rendent seulement
-consciente du danger auquel elle échappe, et le
-sort tragique d'André n'accroît en elle que l'intelligence
-du service rendu par Montrond.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum">-45-</span></p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>La gratitude d'une jeune femme envers un homme
-jeune et beau prend aisément un autre nom, et l'on est
-un peu excusée de perdre la tête pour qui l'a empêchée
-de tomber. Le 9 thermidor ne les avait délivrés tous
-deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que
-deux mois plus tard<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Cette prolongation de captivité,
-qui ménageait un rendez-vous perpétuel à Montrond
-près d'Aimée, était pour lui la plus heureuse des
-chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine,
-il vit la possibilité de conduire l'aventure au mariage.
-Pour un petit gentilhomme de Franche-Comté, c'était
-un gain inespéré de s'attacher à une grande famille et
-à une grande fortune. Pour Aimée, au contraire, ce
-mariage était une déchéance. Son divorce d'avec le duc
-de Fleury n'était jusque-là qu'une mesure conservatrice
-de ses biens et protectrice de sa personne. Si peu religieuse
-<span class="pagenum">-46-</span>que fût l'aristocratie, il était dans ses m&oelig;urs de
-violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter
-une seconde union alors que le duc de Fleury n'était
-pas mort, c'était pour la duchesse perdre, outre son
-titre et son rang, cette considération distincte de l'estime,
-mais inséparable des convenances sociales, qu'elle avait
-obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la
-main, eût satisfait son amour sans changer sa condition.
-Mais changer de condition par l'amour était le but de
-Montrond. Curieux renversement des rôles, c'est la
-femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est
-l'homme, et quel homme! qui tient à donner à sa
-passion la solidité d'un contrat.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois
-et trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la
-formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention
-Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel,
-Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre
-Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du
-Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.&mdash;<i>Archives
-de la Police</i>. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242.</p>
-</div>
-<p>Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire
-une sottise, car elle la fit. Quatre mois après sa sortie
-de prison, elle consentit à ce mariage. De nouveau et
-plus complètement elle se donnait toute à la ferveur
-de son amour et préférait à tous les avantages la joie
-d'obéir à l'homme en qui elle cherchait un maître<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Extrait du registre des actes de mariage de la commune de
-Boulogne, département de Paris:</p>
-
-<p>L'an troisième de la République française, une et indivisible, le
-9 pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit
-Boulogne,</p>
-
-<p>A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la
-commune, le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de
-vingt-six ans, fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et
-Angélique-Marie Arlus, ses père et mère, de la commune de
-Delaceux, département du Doubs,</p>
-
-<p>Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans
-et demi, fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel
-Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle
-femme divorcée de André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant
-l'acte qui m'a été présenté en date du sept mai mil sept cent
-quatre-vingt-treize, an deuxième, rendu exécutoire par ordonnance
-du tribunal du sixième arrondissement de Paris, le vingt-trois
-avril de la même année, duquel il résulte que l'époux est émigré.&mdash;Archives
-de Mareuil.</p>
-</div>
-<p>Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes
-ses leçons, lui enseigna que la fidélité à l'ordre ancien,
-dont toutes les institutions gisaient à terre, était inintelligence;
-<span class="pagenum">-47-</span>que leur destruction avait à la fois affranchi et
-isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la sagesse,
-dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société
-future, était de garder tout son dévouement à soi-même
-et à son plaisir.</p>
-
-<p>C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée
-et sacrifiée pour le triomphe d'intérêts publics, la
-nature humaine reprenait partout son équilibre dans
-l'égoïsme. Les républicains vainqueurs voulaient jouir
-du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates
-aspiraient à une paix qui sauvât quelques restes de leur
-fortune personnelle. Égale était leur hâte d'oublier,
-ceux-là leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs, dans le
-plaisir, et ainsi ils devenaient nécessaires les uns aux
-autres. Les anciens nobles avaient besoin des révolutionnaires
-pour obtenir grâce comme émigrés, restitutions
-comme propriétaires, accès comme parents pauvres
-aux fêtes que pouvaient seuls donner les parvenus de
-la Révolution, accapareurs de l'argent, des belles
-demeures, des objets d'art, des accessoires indispensables
-<span class="pagenum">-48-</span>à la vie mondaine. Et ces parvenus avaient besoin
-de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la
-grâce, la simplicité élégante, la transmutation de la
-richesse en luxe. Une société nouvelle se forma par le
-mélange des deux classes. Même aux jours où la République
-proscrivait la politesse comme un crime d'incivisme,
-quelques étrangères, attachées au monde ancien
-par leur naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie
-ou par leur curiosité, avaient commencé ce
-mélange. La plus illustre était madame de Staël; les
-plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attachées
-par le sang à la Maison de Savoie<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> et par le choix à la
-Révolution, n'avaient pas quitté Paris, même pendant
-la Terreur. L'éclat que leur origine donnait à leurs opinions,
-leur familiarité avec les chefs populaires avaient
-assuré à ces étrangères le privilège d'entretenir, au
-milieu du silence, un murmure de conversation. Par
-les portes discrètement entr'ouvertes quelques Françaises
-d'égale naissance et demeurées à Paris avaient été heureuses
-de rentrer dans la vie de société: telles la princesse
-de Vaudemont et la vicomtesse de Laval. Cette
-société grandit avec la sécurité qui, sous le Directoire,
-venait de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille
-à madame de Staël, il avait dû à madame
-de Laval des plaisirs moins fades que la reconnaissance<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.
-<span class="pagenum">-49-</span>Dans cette compagnie, où il était heureux de
-retrouver l'éducation de l'ancien régime, il introduisit les
-plus distingués parmi les hommes du régime nouveau.
-De ce centre où la vie resta simple, avec la seule élégance
-des manières et le seul luxe de l'esprit, la société mondaine
-allait s'étendre en cercles de plus en plus vastes
-jusqu'aux fêtes officielles, où tout était dorure, spectacle
-et foule.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu
-faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles
-fussent de très bonne maison.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Aimée de Coigny, dans ses <i>Mémoires</i>, dit de madame de
-Laval: «Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie,
-actuellement son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait
-de l'empire sur lui.»</p>
-</div>
-<p>Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté
-et l'amitié lui ouvraient les demeures de la vicomtesse
-de Laval et de la princesse de Vaudemont. Elle soutint
-à son avantage l'examen de celui qui était le grand juge
-du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est
-sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets,
-qui redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la
-fois ombre et force, suivre, soutenir, lancer la danseuse,
-et donner plus d'ailes aux envolées de sa compagne:
-moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle reprend
-haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on
-tolère son talent dont la perfection est d'être discret.
-M. de Montrond était l'homme fait pour jouer ce personnage.
-Nul n'était moins encombrant. S'il aimait à se
-mêler aux acteurs de la comédie humaine, c'était non
-pour leur disputer la scène, mais pour voir de plus
-<span class="pagenum">-50-</span>près tous les mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait
-le silence qui aide à mieux observer, le rompait par des
-mots désenchantés, aigus, ironiques, mais rares, comme
-s'il dédaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il
-se montrait aristocrate, il ne forçait jamais sa veine
-pour fournir plus d'esprit qu'il ne lui en venait. Et
-cette philosophie imperturbablement contemptrice de la
-nature humaine, et cette persévérance à trouver un
-amusement dans la laideur, et cette discrétion à
-apprendre aux autres le peu de cas qu'il faisait d'eux,
-et cette conformité entre son mépris de tout et son
-absence de toute ambition, lui composaient une figure.
-C'est ainsi que, lui aussi, avait réussi même auprès de
-M. de Talleyrand. Leurs scepticismes s'étaient attirés.
-Dans la différence de leurs conditions, ils se sentaient
-de même nature, leur intelligence aimait l'insensibilité
-de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une
-gageure, cherchait lequel des deux était le moins dupe
-du genre humain.</p>
-
-<p>Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société
-qui survivait encore en France, si le monde révolutionnaire
-se para d'elle, fier du gage qu'elle lui avait donné
-par son mariage irréligieux, si Montrond eut sa part de
-ce succès, que devenait dans le succès le bonheur?</p>
-
-<p>L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui,
-pour rester des mérites, doivent apparaître de loin en
-loin. La prétention à n'être dupe de rien est elle-même
-une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend incapable
-<span class="pagenum">-51-</span>de croire à rien de désintéressé, de noble, et, vue
-de près, fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise.
-Avoir tant sacrifié à un homme, satisfaite pourvu qu'il
-reconnût en cette largesse la preuve d'un entier amour,
-et se trouver unie à un négateur des générosités et des
-dévouements, qui s'estime de n'estimer personne et a
-assez affaire de s'aimer, était, pour une femme, de toutes
-les déceptions, la moins attendue et la plus cruelle.
-Quand elle eut achevé son voyage de noces, le vrai,
-l'important, le redoutable, celui que chacun des époux
-fait dans l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour
-davantage, l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle
-finit par prendre en horreur cette humeur égale dont
-nulle émotion ne troublait jamais l'équilibre, ces jolis
-mots qui assassinaient élégamment le respect, l'estime,
-la confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre
-plaisir qu'à la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît
-rire son esprit de ce qui faisait pleurer son c&oelig;ur.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues
-plus de cinq années, obstinée à espérer encore.
-Mais, le jour où elle n'eut plus de doutes sur sa méprise,
-<span class="pagenum">-52-</span>cette femme mal gardée par le devoir devait chercher
-une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les
-entraînements de c&oelig;ur plus de logique et moins de
-hasard qu'on ne croit, si un homme avait chance de lui
-plaire, c'était le moins semblable à son mari.</p>
-
-<p>Or, en même temps que Montrond décourageait
-Aimée, le Directoire avait lassé la France, et la même
-loi des contrastes venait de triompher dans le régime
-nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement
-collectif, la corruption des hommes publics, l'incapacité
-de la démagogie, les excès de la tribune, trouvaient pour
-terme le geste impérieux et bref d'un soldat. La Constitution
-accordait, il est vrai, à la liberté, des avocats
-d'office. Mais, en écrasant sous le nom de Tribuns ces
-hommes qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple,
-obtenaient seulement licence de plaidoirie en faveur des
-franchises publiques devant un corps législatif choisi
-par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la plus
-discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions
-créées pour le travail silencieux et rapide, ce
-monopole du bavardage aux tribuns n'allait pas sans un
-peu de ridicule, et semblait calculé pour le leur donner.</p>
-
-<p>Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à
-entretenir, par la vie de salon, le goût de la controverse,
-redoutaient la main autoritaire de Bonaparte. En vain,
-leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer au plus
-fort: la société dont il avait été l'arbitre persévérait,
-avec madame de Staël, à vouloir un gouvernement d'opinion.
-<span class="pagenum">-53-</span>M. de Montrond suivait M. de Talleyrand, Aimée
-de Coigny resta aux côtés de madame de Staël. Il y avait
-une certaine grandeur à réclamer contre le génie les
-droits de la raison, à défendre, malgré un peuple fier
-d'obéir, la souveraineté nationale. L'abandon même où
-se trouvait le droit de tous, qui n'intéressait presque
-plus personne, et le péril de ces obstinés, assez hardis
-pour contredire la toute-puissance du maître, donnaient
-aux tribuns opposants un air de courage et de magnanimité.
-Dans les salons, on prodiguait à ces survivants
-du régime parlementaire l'empressement flatteur et les
-faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force
-d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes
-mondains.</p>
-
-<p>Au nombre de ces tribuns était Garat<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, de cette
-dynastie qui fournissait des acteurs au théâtre et à la
-<span class="pagenum">-54-</span>politique. Le tribun chantait d'une belle voix la liberté,
-comme son frère, le grand Garat, les romances. Si sa
-renommée n'était pas égale, il avait pourtant son public,
-et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la
-bruyante indépendance irritait le Premier Consul<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. C'est
-sur ce Mailla Garat que s'égara le choix d'Aimée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci
-était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque.
-Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux
-s&oelig;urs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint
-prêtre et une de ses s&oelig;urs religieuse. Pour lui, avocat, député
-important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous
-la Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain
-du 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique
-par le retour des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824,
-royaliste et chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était,
-pour ne pas périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et
-voguait satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang.
-Mais lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut
-ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi de
-l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il n'espéra
-plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas d'enfants.</p>
-
-<p>Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis
-membre de l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils,
-Pierre, Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort
-en 1823, fut le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune
-qu'à sa voix et à ses manies dont il savait faire autant de modes.
-Mais Mailla, né en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique
-et quand, à trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?</div>
-<div class="verse">C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.</div>
-</div>
-
-<p>Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation.
-La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne,
-que son ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur
-des Archives, lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la
-politique fit de lui un secrétaire général à la préfecture de la
-Gironde; la politique le destitua au retour des Bourbons. Quand
-il n'eut plus de protecteur, il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux
-son oisiveté jusqu'à sa mort, en 1837.</p>
-
-<p>Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand
-celui-ci eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme
-secrétaire et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut
-cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins
-de talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle
-Joseph et obtint une perception à Vaugirard.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus
-de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au
-milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout privilège
-est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui,
-de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la clientèle
-des hommes publics.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour
-devant le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait
-répondu:&mdash;Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et
-chez Mailla Garat.»&mdash;<i>Mémoires sur le Consulat</i>, Paris, 1826, p. 34.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-55-</span>Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait,
-avouée, admise, la plus maritale des situations illégitimes.
-Sans doute fut pour quelque chose dans les
-coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un homme à
-une femme, de voler un amour connu<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; c'était l'espèce
-de larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut
-pas suffi pour qu'elle agréât «ce petit homme à l'air
-chafouin<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>». Mais, obsédée par la laideur morale d'un
-bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui proscrivait
-toute émotion comme une inintelligence, elle en
-était venue à croire que la plus enviable beauté de
-l'homme était: croire, aimer, se dévouer. Garat, qui avait
-sans cesse à la bouche l'intérêt général, les droits du
-peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant
-d'une grande cause, une manière de héros. Elle cherchait
-<span class="pagenum">-56-</span>une âme, elle ne regarda pas au corps où cette
-âme s'était logée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée
-aurait mise dans sa mauvaise action:</p>
-
-<p>«Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de
-Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à
-rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir
-concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse, impatientée
-par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme.
-Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez
-madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son
-écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun,
-ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire. Après
-son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet descendit
-à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire renvoyer à
-la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de Mailla qu'on
-pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de l'écritoire excitait
-la curiosité de madame de Condorcet, elle y céda. C'est ainsi
-qu'elle connut qu'une autre possédait ce c&oelig;ur qu'elle croyait tout
-à elle.»&mdash;<i>Souvenirs</i> de la baronne de Vaudey, p. 10.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Souvenirs de la baronne de Vaudey</i>.</p>
-</div>
-<p>Cette psychologie semble superflue au récent biographe
-du chanteur Garat. M. Paul Lafond, persuadé que
-la nature ne prépare pas de si loin les rencontres amoureuses,
-a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il, était
-irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à
-se défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne
-louée en commun avec mesdames de Bellegarde, elle
-présenta son vainqueur à ses amies, il amena son frère:
-ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât
-d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que
-Aimée se consolât du chanteur avec le tribun. Cela est
-fort simple, même trop. M. Paul Lafond affirme, mais il
-n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain
-un soupçon qui serait une présomption de preuve,
-pas même du grand Garat un billet, ne fût-ce qu'une
-preuve de présomption. Rien n'est pas assez. Et comme,
-tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison
-deux années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation
-l'enterre plus jeune de deux ans qu'elle ne
-fut prise par la mort; comme, tantôt, un peu tardif, il
-ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès
-1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la
-prend pour la marquise de Coigny, quand il déclare
-écrits pour elle les Mémoires de Lauzun, on a droit de
-croire que, s'il a confondu les deux cousines, il a pu
-mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est
-<span class="pagenum">-57-</span>qu'un écho incertain de quelque vantardise orale où se
-trompait elle-même l'incommensurable vanité du chanteur,
-il suffit de répondre: «Chansons que tout cela.»</p>
-
-<p>Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances,
-Aimée apportait, dans cette nouvelle tentative, la même
-vocation d'obéissance, le même besoin de se rendre semblable
-à celui qu'elle aime. Orléaniste avec Lauzun,
-aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond,
-la voici républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas
-un caprice de vanité ou de dés&oelig;uvrement qui la livre à
-un petit-maître; comme, conduite à une même faiblesse
-par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par
-son dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme
-qu'elle croit estimer, elle semble aller au désordre avec
-une âme neuve. Elle apporte à se perdre des scrupules
-de conscience et une pudeur de sentiments que ni son
-éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes
-fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime
-où Montrond tenait l'espèce humaine le préparait à
-ne subir l'infidélité ni comme une surprise ni comme
-un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos
-passions calment nos passions; il était trop joueur pour
-être importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour
-qu'aux «beaux yeux de la cassette», où il puisait souvent,
-et Aimée se laissait ruiner, indifférente à la fortune.
-Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je suis ta
-vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir
-à un autre, elle voulut, pour être tout entière au
-<span class="pagenum">-58-</span>nouvel élu de son c&oelig;ur, rompre le reste du lien qui
-l'attachait à Montrond. Le divorce fut prononcé<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, et
-c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait
-désormais courir les hasards du c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> M. de Lescure, dans son livre <i>l'Amour sous la Terreur</i>, écrit
-qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre,
-et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à
-dos et pour y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes,
-à peine échappées à la mort, partissent pour un pays en
-guerre avec la France, cherchassent le risque d'être au retour pris
-comme émigrés; le séjour de l'Angleterre avait trop desservi
-Aimée pour qu'elle dût être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage
-ne dura pas deux mois, mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX
-qu'Aimée accomplit les premières formalités pour obtenir le divorce.
-C'est le 6 germinal, an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel
-ne s'est présenté quoique sommé», et «sur la réquisition expresse
-de la dame Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité
-d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage
-qui a eu lieu entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel
-Montrond et dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.»</p>
-</div>
-<p>Quand le mariage a cessé d'être la transformation de
-l'amour en devoir par un engagement pris pour jamais
-envers Dieu, les contrats de fidélité temporaire passés
-devant une autorité tout humaine sont vides de respect
-et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point
-à s'engager envers un tiers à aimer: cela ne regarde que
-deux personnes. Et comme elles ne sont pas maîtresses
-de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de vivre, il leur
-suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses. Aimée
-de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union
-libre. Mais c'était si peu avec une arrière-pensée de se
-reprendre, ou de cacher son intrigue, qu'elle alla habiter
-avec lui. Elle montre plus que jamais cette audace
-<span class="pagenum">-59-</span>des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire
-quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au
-moment où elle refuse de se lier, elle n'hésite pas à se
-compromettre. Elle ne veut pas fixer son avenir par des
-engagements définitifs, elle l'enchaîne par des actes
-irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre.
-Par son mariage avec Montrond, elle avait descendu
-dans son monde: elle en sort par son commerce avec
-Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute situation
-régulière, et se déclasse au moment où le Consulat
-restaurait dans les m&oelig;urs, sinon la vertu, au moins la
-décence.</p>
-
-<p>L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux
-qui tiennent lieu de tout? Elle comptait s'associer à la
-vie d'un grand citoyen, soutenir le combattant de la
-liberté contre le despotisme: elle est à peine la compagne
-de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul
-avec les principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande
-que son mérite. Simple déclamateur, il a emprunté les
-idées et voudrait plagier la forme de Rousseau, le grand
-maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour où
-il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de
-la politique, c'en est fait de son unique talent; il n'est
-plus qu'un acteur sans théâtre et, après quelques jours,
-personne que lui ne gémit sur son silence. Adieu la
-gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à
-l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra
-plus près l'un de l'autre! Mais comment, si près, ne pas
-<span class="pagenum">-60-</span>se juger? Mailla est peuple, montagnard basque, devenu
-robin, il sait les lois qu'on apprend dans les écoles, il
-ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une
-tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout
-extérieures du savoir-vivre, rendent discrets les défauts,
-visibles les mérites, inspirent les qualités dont elles
-enseignent les apparences, et contribuent tant au charme
-de la vie intime. Aimée subit de Garat les vulgarités,
-le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation
-donne aux qualités même. Elle semble une statuette
-de Sèvres aux mains d'un rustre: non seulement
-les violences, mais les caresses brutales de ces
-doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité.
-Tel qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est
-assez, et elle accepte joyeusement la vie des couples
-gênés, emprunte, hypothèque<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> pour son faux ménage,
-se fait la servante de ce petit compagnon. Elle
-n'a besoin que de fidélité. Son illogisme veut une vie
-régulière dans le désordre; elle fait, comme tant
-d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle, ont
-été réveillées si rudement par l'inconstance masculine.
-Elle a trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres
-liens, Mailla s'en tient aux chaînes légères. Il la trompe,
-<span class="pagenum">-61-</span>ou elle le croit. Elle se plaint, défend ses droits avec
-jalousie, il défend sa liberté avec emportement, elle
-s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la
-Martine de Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour
-une duchesse qui avait eu son tabouret à Versailles,
-toutes les délicatesses du luxe à Paris, et partout les
-hommages des maîtres en l'art de plaire!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par
-Montrond. Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire,
-et quinze jours après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié
-du 21 germinal, an X, à la communauté de biens, qui avait
-existé entre elle et Montrond, «la dite communauté lui étant plus
-onéreuse que profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait
-la terre de Mareuil.</p>
-</div>
-<p>Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le
-compagnon avait su les exciter et les satisfaire. L'amour
-qu'elle avait commencé avec le moins de vices, avec le
-plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus d'être
-l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand
-homme: qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et
-l'alliance des enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée
-à Mailla Garat, il reste seulement, avec le souci de
-trouver les ressources nécessaires à la durée de l'existence
-commune, les ardeurs lascives qui désormais la
-remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que
-l'humiliation fût complète, c'est lui qui se lassa le
-premier. C'est elle qui s'obstina à le retenir; quand
-il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à le
-pleurer.</p>
-
-<p>Elle se promit alors de ne plus recommencer avec
-personne la triste expérience, et résolut de tromper par
-l'activité de son intelligence la viduité de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire.
-Napoléon n'avait laissé d'asile à la liberté que les
-&oelig;uvres d'imagination, et les lettres elles-mêmes, sans
-<span class="pagenum">-62-</span>influence sur la politique, en subissaient, comme tous
-les arts, le prestige. Elle avait remis en honneur Sparte,
-Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait ressuscité les
-vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la
-voulait égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains
-d'ailleurs, plus encore que les sénateurs et les tribuns,
-semblaient vieux et non antiques: c'est surtout à l'imagination
-que le souci d'imiter est redoutable. Il enlevait
-toute spontanéité, tout naturel à leur effort pour donner
-aux pensées de leur temps et de leur race un air romain
-ou grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne
-gâtent que les &oelig;uvres écrites, destinées au public, et
-où les lettrés mettent leur honneur. Quand ils oublient la
-postérité et se reposent de leurs &oelig;uvres dans la conversation,
-l'esprit français, sous toutes les écoles et malgré
-elles, garde sa grâce, son goût, sa mesure, son indépendance
-et la malice ailée de ses traits. Ainsi les mêmes
-auteurs dont les vers et la prose ont la même pauvreté
-solennelle et représentent dans la littérature le style
-empire, dès qu'ils déposaient la plume redevenaient
-Français, c'est-à-dire aimables et brillants. Aimée entra
-en relations avec les plus connus d'entre eux. A ces
-hommes d'esprit elle apporta le sien, qui n'était inférieur
-à celui de personne, et sa renommée s'établit vite
-parmi ces faiseurs de réputations. L'aptitude de son
-intelligence à entrer dans les goûts de ceux avec qui
-elle vivait lui inspira sa première tentative de devenir
-auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman dans sa vie,
-<span class="pagenum">-63-</span>elle en tira un de son imagination, et écrivit <i>Alvar</i>. Je
-n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait édité qu'à
-vingt-cinq exemplaires. Si son pied fin laissa voir un
-bout de bas bleu, on ne pouvait mettre dans le geste
-plus de réserve. Et cette indifférence de grande dame
-pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur
-de notoriété banale qui, aujourd'hui, révèle des goûts
-de parvenues en tant de femmes fières de leur race.</p>
-
-<p>Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé
-de renommée, et comme si l'on ne pouvait avoir le
-goût des lettres sans l'envie de se faire valoir par elles,
-ses biographes n'ont pas voulu croire à cette trêve où
-le c&oelig;ur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit.
-Obsédés par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis
-la lassitude ni le repos de son c&oelig;ur. L'unité du caractère
-dans leur héroïne exigeait l'ininterruption de ses
-faiblesses. Ils ont dans sa retraite éventé une ruse, cru
-que son amour de la littérature avait été son amour de
-certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de
-l'admiration, elle n'en a jamais fait mystère. Que cette
-admiration ne fût pas méritée par le talent, c'est l'avis
-d'aujourd'hui, ce n'était pas l'avis d'alors: et, heureusement
-pour les honnêtes femmes qui s'enthousiasment
-d'&oelig;uvres médiocres, les preuves de mauvais goût ne
-sont pas des preuves de mauvaises m&oelig;urs. D'ailleurs,
-Lemercier méritait l'attachement par son caractère, et
-le caractère, à soixante-dix ans, n'inspire plus d'amour.
-Lemercier n'était pas seulement vieux, mais infirme, à
-<span class="pagenum">-64-</span>demi paralysé, à peine la moitié d'un homme, et elle
-n'était pas femme à s'éprendre d'un buste. Étienne de
-Jouy, au contraire, était un galantin fort capable de
-compromettre les femmes: son succès auprès de la nôtre
-paraît sûr à M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une
-lettre de 1813, qu'elle signe Aimée, où elle supprime
-«monsieur» et rend compte de ses démarches faites en
-faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie française;
-plus une seconde lettre où elle lui rappelle «les
-bons moments qu'ils ont passés ensemble». Que le
-passé de cette femme ne rendît pas invraisemblable une
-aventure, soit: mais la mauvaise réputation ne prouve
-rien, précisément parce qu'elle prouverait trop. Les
-indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité
-de ce caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires
-dans une lettre ne peut-elle révéler une camaraderie
-aussi bien qu'une passion, et la passion, chez
-Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente
-accorde son patronage à un candidat à l'Académie,
-est-ce une preuve qu'elle n'ait plus rien à lui refuser?
-Les bons moments ne sont-ils que d'une sorte? Pour
-laisser à une femme spirituelle et instruite, un souvenir
-agréable, faut-il que les conversations aient été criminelles?
-Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora
-l'avilissement qui change la faiblesse en perversité, et,
-sauf au début de ses désordres, elle ne tenta jamais de
-mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la femme
-d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813, au moment
-<span class="pagenum">-65-</span>où les témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise
-de Jouy, elle vivait sous l'influence d'un autre, qu'elle-même
-va nommer. Ainsi les biographes ont eu à la fois
-tort et raison. Ils se sont trompés sur la personne pour
-laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du c&oelig;ur;
-mais ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où
-était ce c&oelig;ur de garder longtemps sa solitude.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons
-en 1789, avait été entraîné dans l'émigration par la
-solidarité de la race et des armes, et ramené par sa
-raison en France dès le Consulat. C'était, en 1812, un
-homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence
-ouverte, d'un noble caractère. Aimée célèbre
-ces mérites dans les <i>Mémoires</i> écrits pour lui, et, si l'on
-baisse un peu la note de l'éloge, la note est juste. Entre
-ces deux personnes, l'unique lien dont Aimée parle et
-s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amitié.
-Je ne voudrais pas suivre l'exemple des écrivains que
-j'ai repris d'avoir cru au mal sans preuves, et la preuve
-est pénible qu'on cherche dans les aveux d'une femme,
-pour établir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente
-<span class="pagenum">-66-</span>de lire les <i>Mémoires</i>: cette amitié se plaît aux caresses
-des mots, et l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre
-elle et lui, l'intimité est assez grande pour qu'à toute
-heure du jour elle puisse aller chez lui, ou lui l'attendre
-chez elle, comme si leurs deux logis étaient communs;
-parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le
-château de Vigny, où tous deux demeurent seuls jusqu'à
-trois mois. Or, l'ancien capitaine de dragons est
-marié à une femme laide<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> et ne se pique d'être fidèle
-qu'à son roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le
-dire, la femme est le plus voluptueusement désirable,
-en la plénitude de son fruit mûr. Cet épanouissement,
-proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins
-tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et
-l'occasion habite sous son toit. Il me semble que le
-lecteur dit: «La cause est entendue.» Mais si, par cette
-nouvelle affection, elle sortit encore du devoir, Aimée
-rentrait du moins dans son monde, et cette fois la faiblesse
-n'était pas avilie par le choix du complice.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803, à
-l'appui des candidatures au titre de chambellan honoraire, se
-trouve celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu
-du cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé
-mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de
-35&nbsp;000 livres de rente et attend une fortune considérable de sa
-belle-mère qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un
-homme aimable et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a
-qu'une fille, est extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»&mdash;<i>Archives
-nationales</i>. Minutes des décrets. AF. <small>IV</small> 1773.</p>
-</div>
-<p>M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète,
-distrait ou embarrasse la vie, mais ne la remplit
-<span class="pagenum">-67-</span>pas. Sans emploi sous l'Empire, il avait plus de temps
-pour penser. La fidélité à ses princes, l'amour de son
-pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa
-cause, lui inspiraient le désir d'un autre régime. Et
-cette préoccupation devint chez lui trop profonde et
-constante pour que la confidence n'en fût pas faite à
-Aimée de Coigny.</p>
-
-<p>En cette circonstance encore apparut l'aptitude de
-cette femme à accepter les pensées de ceux qu'elle
-aimait. Sans disputer avec M. de Boisgelin, sinon pour
-lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle, elle se
-rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement
-de complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette
-collaboration qu'elle avait en vain cherchée jusque-là,
-elle se montra zélée, active, ingénieuse, persévérante;
-elle servit le dessein de son ami autant et plus qu'il le
-servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence, qu'inspirait
-la fidélité du c&oelig;ur, survivant à l'action, Aimée
-écrivit pour lui le récit de ce commun effort. Telle fut
-l'origine, tel est le sujet des <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>Dans ces <i>Mémoires</i>, ce dont elle parle le moins, c'est
-de sa vie. Peu de femmes avaient autant à dire, si elle
-avait voulu se raconter. Elle ne fait à son passé que
-deux allusions. Au moment de sa rupture avec Mailla
-Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de Vaudemont,
-«où j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus
-d'un genre». On ne saurait mettre plus de discrétion
-dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se définit: «une
-<span class="pagenum">-68-</span>femme ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne
-bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu
-former d'autres, et étant restée seule au monde, ou à
-peu près». Qu'«à peu près» est un joli euphémisme,
-et que la langue française est une belle langue, pour
-cacher tant de choses en si peu de mots!</p>
-
-<p>L'amoureuse prend la parole en témoin d'une &oelig;uvre
-politique. Elle donne au passage quelques détails sur la
-société littéraire où elle a fréquenté. Mais elle ne raconte
-avec suite que sa collaboration d'un instant à l'histoire
-de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout dire.</p>
-
-<p>Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste,
-sont la première originalité des <i>Mémoires</i>. Pourquoi
-tant de secret sur ses expériences amoureuses?
-N'éprouvant pas le remords des actes, elle ne devrait
-pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient.
-Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui
-les amis d'hier sans devenir moins précieuse pour lui.
-Sa propre intelligence, à contempler ensemble, enlaidies
-l'une par l'autre et mortes, ses aventures, éprouve
-un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait
-successif et vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience
-dernière qu'elle a faite avec M. de Boisgelin l'a
-éclairée sur l'infériorité de toutes les autres. Dans ses
-précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec chacun
-de ses compagnons, occupée que d'elle et de lui,
-sacrifiant tout à deux personnes et réduisant la vie à la
-communion de deux égoïsmes. Avec Boisgelin, elle a,
-<span class="pagenum">-69-</span>pour la première fois, senti une solidarité entre sa vie
-personnelle et la vie générale, entre son action et l'intérêt
-de tous. C'est, dans sa carrière agitée, le seul
-instant dont elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y
-complaît, pourquoi elle raconte dans tous leurs détails
-les événements. Elle ne se lasse pas de fournir ces
-preuves qu'elle a voulu le bien, et, après plusieurs
-années, la satisfaction de cet effort vibre encore dans
-l'enthousiasme du récit. «Mon âme réunie à celle d'une
-noble créature se sentait relevée et remise en sa place.»
-Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul tourment
-de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de
-corps, ne révèlent à cette femme qu'il y ait une diminution
-de la dignité dans le vagabondage des tendresses.
-Et pourtant, elle sent, elle proclame elle-même la
-déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit
-l'inutilité de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle
-a honte. Elle comprend que, pour se «relever» et «se
-remettre en sa place», il lui fallait vivre hors et
-au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de son
-c&oelig;ur par du dévouement au service de tous. Qu'est-ce
-dire, sinon que ni les passions des sens, solitude où
-chaque être n'aime que sa propre chair, ni les passions
-du c&oelig;ur, prison où deux êtres s'enferment pour être
-l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser
-cette prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie
-générale, travailler d'un effort désintéressé au bien commun,
-est des bonheurs le plus durable, le moins décevant,
-<span class="pagenum">-70-</span>le plus nécessaire? Qu'est cette intelligence du
-bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir
-reconnue par une voluptueuse?</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Ces <i>mémoires</i> de femme commencent par une philosophie
-de la Révolution française. Ils décrivent le cycle
-des causes et des conséquences qui devaient, après
-moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille
-chassée pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un
-peuple aux curiosités qui attendent les petites aventures
-d'une vie. La trace d'un pas léger s'efface d'elle-même
-sur le sable soulevé par la tempête: c'est dans
-cette tempête qu'Aimée de Coigny s'abrite contre les
-regards.</p>
-
-<p>L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous
-une forme plus sincère, plus désintéressée, plus méritoire.
-Nos guerres civiles avaient atteint la fortune,
-détruit les privilèges, pris la liberté, menacé la vie de
-cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se
-souvenir à travers ses ressentiments! Or, elle ne songe
-pas à ce qu'elle a souffert de la Révolution; elle songe
-à ce que la France souffrait de l'ancien régime. «Une
-<span class="pagenum">-71-</span>nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre
-aux caprices d'une maîtresse ou même d'un maître, elle
-a refusé de payer de son travail, de ses privations et de
-son sang les guerres dont le motif et l'issue lui étaient
-étrangers;&hellip; elle n'a plus voulu dépendre que de lois
-qui soumissent proportionnellement toutes les existences
-à porter en commun le fardeau des charges publiques&hellip;
-C'est pourquoi l'indulgence est entrée dans mon c&oelig;ur,
-et les plus coupables excès ne m'ont paru que les exagérations
-de la chose vraiment utile et désirée.» Non
-seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité
-des Français contre l'ordre ancien les a «poussés à le
-détruire avant de savoir celui qui leur conviendrait. La
-crainte de retomber dans un état qui leur était odieux
-les a fait courir à son extrémité opposée». A son tour,
-le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique
-de la populace devait finir par une réaction
-d'unité, de gloire, d'ordre et de silence. Mais le dominateur
-qui a tout réduit en obéissance ne sait pas commander
-à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire
-qui a été couronné; le souverain n'a pas voulu remettre
-au fourreau l'épée du général. Les cercles de plus en plus
-vastes où elle étend la conquête et la spoliation des
-peuples préparent l'alliance de tous contre l'envahisseur
-commun, une disproportion de forces telle que nul
-génie ne la pourra combler, une revanche où chaque
-nation dépouillée exercera à son tour ses représailles
-sur la terre de France: le démembrement de la patrie
-<span class="pagenum">-72-</span>est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les
-maux que la France espérait guérir en détruisant l'ancien
-régime durent toujours; ils se sont aggravés au
-point de compromettre, outre les droits individuels,
-l'existence nationale, et la réforme voulue en 1789 reste
-plus que jamais inaccomplie et nécessaire.</p>
-
-<p>Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si,
-contre le géant Goliath, une petite pierre se glisse dans
-la fronde d'un David obscur; à ne pas sourire, lorsque,
-à l'heure où Napoléon achevait par l'invasion de la
-Russie la conquête du continent, commence le récit de
-la guerre déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de
-Boisgelin, le monde va pencher sur nous et qu'est-ce
-qui nous soutiendra? Que ferons-nous du héros vaincu?
-Et, supposé que la France, dans laquelle vous et moi
-sommes nés, soit, par la suite, la seule qui nous reste,
-que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires,
-une fois rentrés dans leur petit patrimoine? Cet
-homme, pour qui nos moindres frontières sont le cours
-du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place pour signer
-«Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire;
-nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître
-du monde&hellip; dépouillé, bien que restant maître du pays
-qui faisait l'orgueil de Louis XIV.&mdash;Eh bien! lui dis-je,
-il ne faut plus le garder pour maître; renonçons à lui et
-à l'Empire.&mdash;Il ne peut être ici question d'un Président,
-<span class="pagenum">-73-</span>ni de Congrès comme aux États-Unis&hellip; Toutes les utopies
-qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi
-les places publiques pouvaient s'essayer là, sans inconvénient,
-où l'espace est immense, le peuple peu nombreux,
-jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni
-par les amours-propres, ni par les souvenirs. Ici, il faut
-un gouvernement protecteur des intérêts de tous, où
-les lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme
-soit monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement
-où la discussion soit confiée à deux Chambres
-qui consentent l'impôt; que la représentation repose
-sur la propriété; et que cette propriété, plus considérable
-dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance
-de ses membres, dont les titres et les droits doivent
-être héréditaires. Qu'on parte de partout à toute heure,
-j'y consens, pour arriver à ce grand but; mais que la
-carrière qui y conduit soit marquée par de grands services,
-et par une grande fortune, qui rend bien plus
-sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble
-caractère, sujet peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement,
-dont la liberté doit être le résultat, on
-établira un trône héréditaire où sera placée une famille
-qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la
-suprême puissance, afin que le respect dont elle sera
-l'objet ne soit pas dérisoire et que tout ambitieux qui
-se sent de l'audace et du talent ne nourrisse point l'espoir
-de s'emparer de cette première place.&mdash;Vous
-abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?&mdash;Je
-<span class="pagenum">-74-</span>ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon
-le Petit substitué à Napoléon le Grand.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo
-crut trouver en 1852, et donnait contre «le règne d'un
-enfant de deux ans» la raison décisive. Napoléon fût-il
-écarté, si l'Empire est maintenu l'influence passe à une
-féodalité de grands vassaux, hommes de guerre, d'administration
-ou de cour, dotés en revenus ou domaines
-étrangers, et qui, sous le nom d'un enfant, régneraient
-en France.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire
-et dont les services sont fondés sur les grandes
-aventures des batailles, craignent de reculer dans leur
-position particulière à chaque déroute, comme ils ont
-avancé à chaque triomphe; car nos grands, que la
-défaite ruine et menace de ridicules métamorphoses,
-espèces d'êtres fantastiques dont le pied est paysan
-français et la tête comte, duc ou roi étranger, frémissent
-à l'idée de toucher le sol natal, comme si, par cette
-pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir.
-Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille
-France, pourrait s'écrier:&mdash;Rien n'est perdu de ce qui
-nous appartient, nos lois nous restent, nous sommes
-tous chez nous et Français? Joachim le roi de Naples
-revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-être
-même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le
-<span class="pagenum">-75-</span>soldat; le prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de
-Bassano, mais c'est Berthier l'ingénieur, Lefebvre le
-soldat aux gardes, Maret le commis. Ils voudront ravoir
-ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et,
-comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France
-en efforts pour l'acquérir.&mdash;Peut-être ces considérations-là,
-lui dis-je, pourront-elles décider à appeler
-M. le Duc d'Orléans&hellip; Quand une fois j'eus dit cette
-parole, étonnée du chemin que j'avais fait, j'ajoutai:&mdash;Eh
-bien! trouvez-vous que je vous cède assez?&mdash;Non
-certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les
-questions et vous faites de la révolution. Vous prenez
-un roi électif dans la famille du roi légitime et vous
-introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir
-le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une
-chose: c'est une partie de la forme du gouvernement
-dont la légitimité est une des bases; mais M. le Duc
-d'Orléans n'est qu'un homme, qui ne mérite pas le trône
-par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en
-mémoire des crimes de son père.&mdash;Mais enfin, repris-je
-avec impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler
-que le Roi que vous demandez, afin de terminer
-les mouvements révolutionnaires, est si blessé par la
-Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit l'avoir
-en horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent,
-s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue
-révolutionnaire dans l'autre sens, et, écrasant en toute
-justice et en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront
-<span class="pagenum">-76-</span>la race vivante. Est-ce comme cela que vous entendez
-le repos et la paix?&hellip;&mdash;Mon Dieu, me dit M. de
-Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous dites
-aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir
-et d'élan, le peuple français en larmes se prosternait
-aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne
-en se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors
-de la cruauté de ses vengeances, parce que je ne me
-fais garant ni de sa générosité, ni de sa force. Mais je ne
-parle que d'une combinaison d'idées dans laquelle la
-légitimité entrerait comme le gage du repos public, et
-d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une
-place assignée, légale et précise, se trouverait partie
-nécessaire du tout, mais serait loin d'être le tout. Je
-demande que la représentation française se compose de
-deux Chambres et du trône, et que sur ce trône, au lieu
-d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux
-pieds duquel, comme vous l'avez bien observé, notre
-nation, idolâtre des qualités personnelles, se prosternerait,
-je demande, dis-je, qu'on place le gros Monsieur,
-puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous
-ceux de sa race par ordre de primogéniture: attendu que
-je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme et
-qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de
-naissance, et conserve davantage le respect pour les
-lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par
-ébranler».</p>
-</blockquote>
-
-<p><span class="pagenum">-77-</span>«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le
-défenseur du droit historique, et c'était en effet du nouveau
-que ce royalisme où il y avait tant de confiance
-dans la monarchie et si peu dans le monarque. Les
-problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un
-fort petit nombre de royalistes. Ce n'était pas la moins
-funeste conséquence de la royauté absolue que d'avoir
-désappris à la noblesse, autrefois si hardie, le courage
-intellectuel, comme si le souci de l'intérêt public eût
-été une usurpation sur le droit du prince. Le zèle ne
-brûlait plus qu'en encens. M. de Boisgelin voulut se
-concerter avec les principaux du parti: «MM. Édouard
-de Fitz-James et Mathieu de Montmorency désiraient
-comme lui revoir les Bourbons en France, mais avaient
-moins combiné les moyens de les maintenir.» La plupart
-des gentilshommes réduisaient leur rôle à ramener
-le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme
-ils n'avaient, sous un gouvernement de haute police,
-aucun moyen de gagner l'opinion, comme enfin le
-consentement du peuple n'eût rien ajouté au droit du
-souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rétablir
-leur maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion,
-et tout leur espoir était de dissimuler, à la faveur
-d'une surprise, leur petit nombre par leur énergie. Ils
-s'étaient, pour cette action, organisés çà et là par petits
-groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de
-leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié
-facilitaient leur recrutement et leurs mots d'ordre,
-<span class="pagenum">-78-</span>l'honneur les protégeait contre les trahisons, une discipline
-acceptée pour le combat satisfaisait leur goût traditionnel
-des armes, le complot amusait d'un mystère
-héroïque l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup
-exposer, puisque leur devoir était d'attendre le signal
-de princes prudents. La certitude qu'une armée de
-volontaires fût prête à se lever sur un signe faisait
-goûter aux prétendants jusque dans l'exil la joie du
-pouvoir, et l'hommage d'une confiance qui s'en remettait
-de tout à eux les rassurait pour l'avenir. Les princes
-préfèrent les sujets qui obéissent à ceux qui pensent.</p>
-
-<p>M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation,
-«des forces qu'on en pourrait tirer, après avoir
-reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef», vit clairement
-combien peu la royauté avait à espérer des royalistes.
-Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les
-Bourbons, ni pour la liberté légale, avant le jour où
-une partie des serviteurs jusque-là fidèles à l'Empire
-apporteraient à la cause royale leur expérience du sentiment
-national et leur lassitude du despotisme. M. de
-Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme de qui
-il fallait d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir
-dans la défection du prince de Bénévent, devina dans
-le grand dignitaire de l'Empire le restaurateur de la
-royauté, consentit que l'évêque marié bénît les secondes
-noces de la monarchie très chrétienne et de la France,
-Et, s'il avait mis tant de soin à convaincre madame de
-Coigny, c'était pour atteindre, par elle, M. de Talleyrand.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-79-</span></p>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il
-n'eût pas voulu rester en faveur, était alors en disgrâce,
-et rendu, par la dispense de servir, à la liberté de juger.
-S'il avait dit que la parole est donnée à l'homme pour
-déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire connaître
-sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme
-donnait l'impression que, seul peut-être des
-ouvriers employés par le maître, il osait voir les erreurs
-du génie. Ce n'est pas dans le caractère qu'était sa
-fermeté, mais dans son intelligence. Les prodiges de
-nos armes avaient déconcerté sans le détruire son
-instinct de la mesure, son goût des succès raisonnables:
-il n'avait pas cessé de désirer pour la France une primauté
-compatible avec l'équilibre et l'indépendance de
-l'Europe. Habitué à servir tous les gouvernements, à les
-quitter à l'heure où ils menaçaient ruine, grandi par la
-disgrâce comme s'il eût prévu tous les malheurs auxquels
-il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait
-le plus prêt à désespérer de l'Empire, le plus apte à
-grouper un parti par ses relations et son habileté, le
-plus persuasif par son seul exemple. Car les hommes
-connus pour leur fidélité au succès apportent une
-<span class="pagenum">-80-</span>grande force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de
-confiance et, ainsi, en même temps qu'ils pressentent
-la fortune, ils la décident.</p>
-
-<p>Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand
-pour que ses visites semblassent naturelles: cet
-ambassadeur féminin trouvait son immunité dans son
-sexe, qui lui permettait des audaces, des indiscrétions
-et des retraites interdites à un homme. Elle commença
-ses reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la
-Grande Armée s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine
-à obtenir que le Prince «en tête à tête», s'exprime avec
-sévérité de l'Empereur. «Cherchant à tirer parti pour
-notre projet de l'intimité qui existait entre moi et M. de
-Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer
-seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je
-n'osais parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré
-en homme d'État les maux que l'Empereur causait à la
-France, je m'écriais:&mdash;Mais, monsieur, en savez-vous
-le remède? pouvez-vous le trouver? existe-t-il?&hellip; Il
-n'écoulait point ma question ou éludait d'y répondre.»
-Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait lui-même.
-Tandis que ce gazouillement politique de jolies lèvres
-murmurait près de lui, il prêtait l'oreille au bruit d'armées
-qui faisait trembler la terre à l'Orient. Certain
-que la lutte devait se terminer par l'écrasement de
-«l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais aussi que
-le génie pouvait suspendre le cours logique des choses,
-il ne voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance
-<span class="pagenum">-81-</span>sur les revers de l'Empereur. Un jour enfin, il se
-déclare: c'est à l'éloquence de deux faits qu'il se rend.
-La conspiration de Mallet et la retraite de la Grande
-Armée prouvent que le maître n'est invulnérable, ni
-au dehors, ni au dedans.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le
-moyen!&mdash;C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.&mdash;Cet
-homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour
-le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de force
-contre la Révolution est passé, les idées dont il pouvait
-seul distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger,
-et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit
-l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous
-reste, il nous faut des lois: avec lui, c'est impossible.
-Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de
-vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques autres;
-moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour
-cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de
-leur jeunesse, c'est une puissance. Leur amour pour la
-liberté peut renaître.&mdash;L'espérez-vous? lui dis-je.&mdash;Pas
-beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste
-sur son trône», et l'on apprend son retour imprévu
-aux Tuileries.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes,</div>
-<div class="verse">Grenouilles de gagner leurs retraites profondes.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><span class="pagenum">-82-</span>Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent
-lointains: il demande des armées, la France les donne,
-déjà il les organise, et sa présence ôte aux Français les
-plus déterminés la veille l'espoir de résister. Madame
-de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois
-mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin
-ne confie son plan qu'à une personne, il est vrai la plus
-considérable et la plus nécessaire à gagner. Il rédige en
-forme de lettre un Mémoire pour le Roi, expose «les
-chances de retour que pourrait avoir la famille des
-Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en
-substituant présentement la forme monarchique constitutionnelle
-au sceptre absolu qu'avaient porté ses
-ancêtres&hellip; Les détails donnés étaient positifs, et le
-Mémoire un vrai chef-d'&oelig;uvre de clarté, de patriotisme
-et de courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la
-pourra dater d'une défaite décisive pour «l'usurpateur»,
-et que la chance d'un avènement prochain rendra
-utiles à Monsieur les sacrifices de principes.</p>
-
-<p>Cependant, après quelques succès stériles, la retraite
-de nos armées se continuait de Russie en Allemagne.
-Napoléon n'était plus seulement vaincu par la nature,
-mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie douloureuse
-suivi, bientôt précédé par les défections, et se
-trouvait seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir,
-par le combat de Hanau, la France où l'invasion
-le poursuit. Ces malheurs avaient rendu la parole au
-Corps législatif. Il ne refusait pas des soldats, mais
-<span class="pagenum">-83-</span>réclamait des garanties pour le repos à venir. Le mot de
-liberté, soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin
-de 1812, était, avant la fin de 1813, dit tout haut par
-la Chambre à l'Empereur même. Et, quand il quitta
-Paris pour commencer la campagne de 1814, madame
-de Coigny recommença ses visites à M. de Talleyrand.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête.
-Chaque personne qui sortait, rencontrant celle qui
-entrait, semblait dire: Je vous ai devancé, c'est moi
-qui l'ai pour chef.</p>
-
-<p>»Après nous être entretenus du malheur des temps,
-du progrès des ennemis en France, je lui dis que ce que
-je craignais le plus était de voir la paix conclue au
-milieu de ce désordre et de rentrer sous le sceptre d'un
-guerrier battu.&mdash;Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.&mdash;A
-la bonne heure! lui répondis-je, mais que faire?&mdash;N'avons-nous
-pas son fils? reprit-il.&mdash;Pas autre
-chose? m'écriai-je.&mdash;Il ne peut être question que de
-la régence, me dit-il en baissant les yeux et du ton
-grave qu'il affecte quand il ne veut pas être contrarié&hellip;
-J'osai le contrarier, car le temps était précieux.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments,
-le prince passe par les mêmes étapes qu'elle
-avait parcourues elle-même, se rabat de la régence sur
-le compromis orléaniste; où elle, répétant M. de Boisgelin,
-montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si près
-<span class="pagenum">-84-</span>du dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure
-la royauté, une branche gourmande au tronc
-séculaire; où l'homme d'État propose les remèdes de
-bonne femme, où la femme le ramène à la cure efficace
-de la Révolution.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son
-cabinet de tableaux, et après s'être assuré qu'elle était
-fermée, il revint à moi levant les bras en me disant:&mdash;Madame
-de Coigny, je veux bien du Roi, mais&hellip; Je
-ne lui laissai point motiver son <i>mais</i> et, lui sautant au
-cou, je lui dis:&mdash;Eh bien! monsieur de Talleyrand,
-vous sauvez la liberté de notre pauvre pays en lui
-donnant le seul moyen pour lui d'être heureux avec
-un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et
-d'exécuter de bonnes lois&hellip; Il rit de mon genre
-d'enthousiasme, puis il me dit:&mdash;Oui je le veux bien,
-mais il faut vous faire connaître comment je suis avec
-cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien
-avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque
-chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup
-de ma conduite. Mais son frère ne me connaît pas du
-tout: je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un
-remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à
-me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir à lui
-et&hellip;&mdash;J'en ai, lui dis-je en l'interrompant. M. de
-Boisgelin est en correspondance avec lui et, dans ce
-moment, il a une lettre prête à lui être envoyée.
-<span class="pagenum">-85-</span>Voulez-vous la voir?&mdash;Oui, certes, venez demain
-me l'apporter, je meurs d'envie de la lire, me répondit-il
-assez vivement.</p>
-
-<p>»Je ne puis encore me rappeler sans émotion le
-plaisir que j'éprouvai au moment où je crus voir
-l'accomplissement du v&oelig;u le plus vif et le plus pur que
-j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi,
-où M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en
-entrant: «Il est à nous, il veut lire votre lettre au Roi.»
-Rien n'égala le transport de joie de Bruno.</p>
-
-<p>»Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très
-fort le paragraphe dans lequel il était question de M. de
-Talleyrand. L'explication abrégée, quoique générale, de
-sa conduite, sa haute position politique et l'impossibilité
-que, sans lui, le Roi pût jamais parvenir au trône, tout
-cela fut tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je
-me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans
-mon sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à
-coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de
-Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et lisons.» Il prit
-la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença
-à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il
-disait en s'interrompant: «C'est cela: à merveille!
-C'est parfait! C'est expliqué admirablement!» Enfin,
-quand il en vint au paragraphe qui le regardait, il eut
-un mouvement très marqué de satisfaction et le relut
-encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la
-recommença plus lentement, pesant et approuvant tous
-<span class="pagenum">-86-</span>les termes; ensuite il me dit:&mdash;Je veux garder cela et
-le <i>serrer</i>.&mdash;Mais cela va vous compromettre inutilement.&mdash;Bah!
-me répondit-il, j'ai tant de motifs de
-suspicion, celui-là me plaît&hellip; J'exigeai cependant qu'il
-le brûlât, et, allumant une bougie à un reste de feu
-presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier
-en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la
-cheminée et croisa dessus la pelle et la pincette pour
-empêcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau.
-«On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à
-anéantir un secret bien secrètement.»</p>
-
-<p>»Après cette petite opération, M. de Talleyrand se
-retourna de mon côté et me dit:&mdash;Eh bien! je suis tout
-à fait pour cette affaire-ci, et, dès ce moment, vous
-pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne
-cette correspondance, et, nous, travaillons à
-délivrer le pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens
-de savoir assez exactement ce qu'il fait. J'ai avec
-Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par
-lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur
-accepte ou non des propositions de paix. Il faut parler
-hautement de ses torts, de son manque de foi à tous
-les engagements qu'il avait pris pour régner sur les
-Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore
-les mots <i>nation</i>, <i>droits du peuple</i>; il s'agit de marcher,
-et l'expérience a resserré en de justes bornes l'expression
-de ces mots-là&hellip; Je revins chez moi enchantée et
-jamais M. de Boisgelin n'a goûté une joie plus pure.»</p>
-</blockquote>
-
-<p><span class="pagenum">-87-</span>Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un
-fil à l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent
-à sa main attentive et encore immobile: il lui suffit
-d'être rattaché à tout ce qui devient possible. Vous
-rappelez-vous, dans <i>Guerre et Paix</i>, Kutusow? Il est à
-Borodino: de tous côtés lui parviennent les nouvelles,
-partout on demande ses instructions, ses secours, sa
-présence. Lui ne décide, ni n'apparaît, ni ne se meut. Il
-laisse mûrir la bataille. Tandis qu'on attend ses ordres,
-il attend les ordres de la fortune, il sait n'être que le
-premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement
-qu'elle apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes
-les mène où il la suit. De même Talleyrand, pour se
-décider lui-même, veut connaître les desseins définitifs
-des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et
-de Napoléon, qui tantôt résigné à traiter, tantôt ardent
-à combattre, ne semble pas d'accord avec lui-même. Le
-Congrès de Châtillon apporta cette clarté décisive. L'entente
-de l'Europe s'était formée: pour obtenir la paix,
-la France devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789.
-Si un Français ne pouvait anéantir, par son consentement
-à une telle paix, toutes les conquêtes de la
-Révolution, c'était le chef couronné de cette révolution,
-et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien
-retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui
-contre la nature à la France, mais des frontières naturelles
-gagnées par les généraux de la République sur
-l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de Napoléon
-<span class="pagenum">-88-</span>à régner sur le vieux sol acquis par l'ancienne
-royauté? Une telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même,
-ne pouvait être signée que par la famille absente de
-l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui devait
-vaincre ou disparaître. Talleyrand juge l'avenir fixé. Il
-ne se contente plus de recevoir madame de Coigny, il
-se rend chez elle.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:&mdash;Il
-serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière
-noble et sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la
-paix à Montereau. Son petit succès lui tourne la tête, et
-il parle de retourner à Vienne. Si la paix qu'on est
-encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est
-perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il
-nous tire d'affaire&hellip; Voici ce que, par son droit naturel
-de conservateur des lois fondamentales, il peut faire.
-Qu'un de ses membres monte à la tribune pour dénoncer
-Napoléon, en disant qu'ayant été élu Empereur
-aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est
-annulé et il est déclaré perturbateur du repos public
-et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue
-en assemblée nationale; qu'il envoie aux députés l'ordre
-de s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur
-mandat comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie
-constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien
-faites qui indiquent clairement les libertés du peuple
-et prendront le nom de charte ou de lois constitutionnelles,
-<span class="pagenum">-89-</span>comme on voudra. Alors qu'il appelle le frère
-de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse adhérer le
-peuple à ce v&oelig;u en faisant ouvrir des registres où
-chaque citoyen sera invité à écrire son nom; qu'il
-fasse un appel aux armées et qu'il envoie une députation
-aux princes coalisés pour leur faire part de cet
-événement en les invitant à repasser le Rhin pour
-commencer là les préliminaires de la paix. Voyez
-Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme
-patriotique et faire les plus belles phrases du monde
-sans danger, c'est là ce qu'il faut répéter souvent.
-Cette persuasion peut encore faire des héros. Qu'on
-voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais qui, ces
-patriarches de révolution qui savaient si bien démolir
-les trônes avec les mots de <i>patrie</i>, <i>tyrannie</i>, <i>liberté</i>.
-S'ils les prononcent, nous sommes sauvés. Je vais
-faire, de mon côté, ce que je pourrai pour leur faire
-sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un véritable
-contrat entre le monarque et le peuple.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Par la collaboration de nos malheurs éclatants et
-de son activité invisible, le plan qu'il traçait à la
-fin de février devenait de l'histoire au commencement
-d'avril.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-90-</span></p>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain
-encore ait, comme le premier souffle du vent sur la
-voile pendante, vaincu l'inertie et orienté le scepticisme
-de Talleyrand, par suite décidé de la Restauration, telle
-est la plus nouvelle des anecdotes racontées par ces Souvenirs.
-C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été composés,
-et c'est la précision du détail qui donne un intérêt à
-leur témoignage. L'origine minuscule qu'ils attribuent
-à un grand événement n'est pas un motif de les suspecter.
-Car, s'il y a une logique des affaires humaines, si la
-philosophie de l'histoire découvre leurs enchaînements
-et admire dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable,
-une exacte proportion n'existe pas entre chacune
-des circonstances qui se succèdent. L'histoire est ordre,
-parce que rien d'important et de durable ne modifie
-l'existence des sociétés sans être justifié en raison.
-L'usage que les hommes font de leur libre arbitre entraîne
-des conséquences nécessaires, et elles s'imposent à eux
-malgré eux: c'est cette loi de morale et d'équité qu'on
-appelle la force des choses, quand on ne la veut pas nommer
-la force de Dieu. Mais cette force qui domine le
-monde ne s'y établit pas d'elle-même et toute seule.
-<span class="pagenum">-91-</span>Pour ouvrir passage aux conséquences les plus inévitables
-et les plus prêtes il faut des incidents, gestes de
-l'homme, et ils peuvent être capricieux, imprévus, illogiques,
-légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi
-la marque de son inconsistance dans l'&oelig;uvre d'ordre à
-laquelle il collabore. Si bien qu'à examiner pourquoi les
-choses se suivent, on satisfait la raison, et qu'à voir
-comment elles surviennent, on la déconcerte. Le monde
-paraît obéir à des lois promulguées par des hasards.</p>
-
-<p>Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit
-périr sous leurs forces coalisées, et, comme il représente
-le droit de la Révolution, sa chute fera la place aux
-représentants du droit traditionnel: ces conséquences
-préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la part
-de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles
-frappent à la porte de l'histoire, le moindre incident la
-leur ouvrira, fût-ce par les mains les plus indifférentes
-à la morale et à la justice. Et le retour de la monarchie
-très chrétienne a pu avoir pour occasion la rencontre
-d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au gouvernement
-légitime, avec un évêque passé à l'incrédulité,
-un noble passé à la Révolution, un républicain
-passé à l'Empire et qui voit avantage à se contredire
-une fois de plus: voilà la collaboration de l'infirmité
-humaine aux actes nécessaires de l'histoire.</p>
-
-<p>De cette infirmité les <i>Mémoires</i> apportent une autre
-et plus importante preuve. S'ils ont une valeur historique,
-c'est de bien mettre en lumière les desseins des
-<span class="pagenum">-92-</span>hommes qui préparèrent la Restauration. Les conversations
-de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les
-confidences des deux partis qui se coalisèrent pour ramener
-Louis XVIII. C'est pour supprimer le despotisme
-qu'ils songent à rétablir la royauté: voilà la pensée
-commune aux royalistes fidèles et aux révolutionnaires
-lassés. Napoléon les a dégoûtés des grands princes. Il
-obsède la pensée de tous les Français qui travaillent à
-se passer de lui: c'est contre lui qu'ils se défendent
-encore par leurs précautions contre ses successeurs,
-c'est à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne
-veulent plus livrer les droits de tous et la paix du
-monde. Aussi s'accordent-ils à comprendre que, pour
-rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de rétablir
-le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon
-n'a fait que recueillir et parfaire, avec sa plénitude
-d'autorité, les prérogatives conquises par les rois sous
-l'ancien régime, et c'est un Bourbon qui a dit le premier:
-«L'État, c'est moi.» L'ancien régime avait fini
-par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre
-dans la société est l'exercice de toute l'autorité par un
-seul pouvoir, et que ce pouvoir appartient au roi.</p>
-
-<p>Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait
-philosophe, se fussent fait une philosophie de l'autorité,
-voici ce qu'ils auraient vu. La plus haute, la plus étendue,
-la plus nécessaire des autorités est la morale, qui,
-donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des
-lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale
-<span class="pagenum">-93-</span>ne serait ni immuable, ni commune à toutes les nations,
-ni supérieure aux plus élevés de ceux qui gouvernent,
-si elle dépendait d'un pouvoir humain. La morale doit
-avoir pour sanction une justice distributive qui empêche
-les méchants de troubler la paix des bons et l'effort de
-la société vers sa destinée: la justice ne saurait être aux
-caprices d'un homme, car, s'il commande contre la
-morale, l'obéissance détruirait la justice même. Le
-savoir qui associe l'homme à la vie générale et, par la
-connaissance du passé et du présent, amasse, pour le
-durable profit de l'avenir, les leçons des faits fugitifs
-n'a pas moins besoin d'indépendance, car il est la
-vérité: et que deviendrait une vérité soumise aux passions
-de ses justiciables? Si la morale, la justice, la
-science sont les premiers et universels souverains de
-toute société, dans aucune société les intérêts, même ceux
-que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son gré, ne
-sont tous massés, confondus, indivisibles par nation.
-La vie humaine s'alimente par le travail, le travail par
-la diversité des métiers; et l'échange de services innombrables
-et quotidiens qui se nomme la civilisation a
-pour unique garantie le juste équilibre entre les avantages
-offerts à chaque profession et l'avantage assuré au
-public pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir
-ces lois régulatrices du travail et discerner les causes
-de succès ou d'insuccès, si obscures, si nombreuses, si
-spéciales à chaque profession, qui possède compétence,
-sinon les hommes attachés à chacune par l'expérience,
-<span class="pagenum">-94-</span>l'intérêt et l'honneur? Comme la solidarité unit les
-hommes à travers les distances, par la similitude des
-travaux, elle associe, malgré la différence des conditions,
-ceux qui vivent groupés par le voisinage. La
-commune, son nom même l'indique, forme entre ses
-habitants la société la plus ancienne, la plus complète,
-et la plus familière d'intérêts immédiats et quotidiens;
-église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les
-activités collectives de cette famille agrandie apportent
-à chacun de ses membres avantage ou préjudice, paix
-ou guerre, le touchent dans cet étroit espace par des
-contacts dont la douceur ou la blessure se renouvellent
-sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les besoins
-de la commune, sinon la commune? De même le
-cohéritage des souvenirs historiques, les analogies du
-climat, du sol, des travaux, des caractères, des coutumes,
-assemblent les communes par provinces: qui
-encore peut comprendre et servir le mieux chaque province,
-sinon elle-même? Les provinces enfin se rattachent
-les unes aux autres pour représenter dans le
-monde les idées et la force d'une race et d'une patrie
-communes. C'est cette unité qui avait trouvé dans le
-roi son gardien et son symbole. Il était la défense du
-sol national, la conquête du sol ennemi, la sollicitude
-du rang qu'un peuple doit tenir parmi les peuples, la
-prévoyance lointaine et l'énergie continue des mesures
-intérieures qui préparent la nation à son rôle dans le
-monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-95-</span>Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en
-importance, la première des autorités, elle venait, par
-son avènement historique, la dernière, et, si les intérêts
-dont elle avait charge n'étaient pas les moins élevés,
-ils étaient les plus étrangers aux préoccupations habituelles
-des hommes et au gouvernement de leur vie
-quotidienne. L'État, de par sa fonction, avait le droit
-d'empêcher que les intérêts individuels, locaux ou corporatifs
-n'oubliassent, dans l'égoïsme de leur autonomie
-et dans l'ardeur de leurs rivalités, l'union nécessaire
-de la race. Il devait par son arbitrage concilier ces
-indépendances avec l'unité. Il n'avait pas plus mission
-pour se substituer aux autorités particulières de chaque
-groupe humain que pour se subordonner les puissances
-civilisatrices de toute société. Or, non seulement la
-Royauté française avait supprimé l'autonomie des
-communes et des provinces, non seulement elle avait
-fini par anéantir toute indépendance corporative et fixer
-seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle
-avait, en étendant ses prises sur les Universités, sur les
-Parlements et sur l'Église, prétendu à la souveraineté
-sur le savoir, la justice et la morale. Cet universel
-étouffement avait assuré à la royauté la toute-puissance
-partout où il avait détruit la vie, mais toutes ces morts
-n'avaient pu la défendre quand elle fut attaquée à son
-tour. L'&oelig;uvre avait été reprise par le plus prodigieux
-des hommes. Après quatorze ans, il succombait écrasé
-sous le poids de la toute-puissance. Preuve tragique,
-<span class="pagenum">-96-</span>renouvelée, évidente, que les deux postulats de la
-monarchie absolue étaient faux, et que, pour revenir à
-la vérité, et par la vérité à l'ordre, il fallait briser
-d'abord l'universelle usurpation contenue dans l'unité
-du pouvoir, délivrer de la prison centrale où elles
-avaient été toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles
-dans toute la France, des autorités multiples
-comme les intérêts, distinctes comme les compétences,
-indépendantes comme les droits.</p>
-
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Mais un tel changement dépassait la force de pensée
-que les réformateurs d'alors apportaient à leur &oelig;uvre.
-Tous s'accordent à omettre l'essentiel. Pour l'autonomie
-de la commune, de la province, du travail, de la
-science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts
-continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire
-universel. Toute la nouveauté se borne à changer
-ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou l'Empereur,
-ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la
-nation.</p>
-
-<p>Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux
-qui ont des besoins, des désirs, et par suite ont à espérer
-<span class="pagenum">-97-</span>ou à craindre de l'autorité? Si les intérêts ne sont pas
-admis à parler chacun avec sa voix distincte et ses
-représentants particuliers, du moins tous les Français
-sont-ils admis à grossir de leurs v&oelig;ux confondus cette
-clameur commune qui donnera à la France sa représentation
-unique? Et y aura-t-il quelque chance que,
-tous étant pour quelque chose dans l'existence du Parlement,
-tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude?
-Non. Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs
-ont trop connu la démagogie pour ne pas
-refuser toute part d'autorité à la multitude. Au pouvoir
-de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer
-le gouvernement des meilleurs.</p>
-
-<p>Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion
-de Boisgelin et celle de Talleyrand.</p>
-
-<p>Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement
-à la noblesse, dont il est. Mais il reconnaît
-que, pour se servir de cette noblesse, il la faut transformer.
-Une aristocratie véritable est celle qui assure
-une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés
-par des services rendus à l'État. La certitude de
-mieux exciter leur zèle en les récompensant jusque dans
-leur descendance, la chance incertaine, mais assez fréquente,
-que des vertus se transmettent avec le sang,
-l'avantage de confier des intérêts durables à des familles
-durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges.
-Mais une aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse
-de se rajeunir que de se perpétuer, proportionne
-<span class="pagenum">-98-</span>l'influence aux services, anciens ou récents. La noblesse
-française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie
-nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services
-présents, était devenue plus vaine des services passés.
-Elle avait de plus en plus mesuré l'honneur des familles
-à leur antiquité, et, non contente d'être un corps héréditaire,
-avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce
-qui vit sans se renouveler dégénère, et les survivants
-épuisés des vieilles races s'étaient trouvés incapables de
-se défendre contre les usurpations de la royauté, incapables
-aussi de défendre la royauté contre la populace.
-Comment subordonner une royauté qui avait fini par
-être tout à une noblesse qui avait fini par n'être
-rien?</p>
-
-<p>Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les
-mêmes moyens qui l'avaient d'abord formée, d'attribuer
-un privilège politique à l'exercice de certaines fonctions,
-aux premières dignités dans les services publics.
-Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges,
-remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou
-usurpées par l'audace des violents, ne prouvaient plus
-le mérite; et sous l'Empire, les plus glorieuses aptitudes
-aux armes, à l'administration et la science s'unissaient
-à la servilité. Une présomption moins incertaine
-d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui
-qui l'a fondée, elle prouve une valeur personnelle, car
-la source des gains durables est la continuité de l'effort
-judicieux; aux héritiers cette fortune assure une éducation
-<span class="pagenum">-99-</span>qui donne à leurs facultés tout leur développement.
-Elle prépare ainsi des collaborateurs aptes aux
-affaires publiques, et qui n'ont pas besoin d'elles pour
-vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la noblesse de race
-et fortifiant par la puissance de leurs activités les traditions
-du corps où ils entraient, y eussent pris seulement
-la place faite à leur mérite par la confiance de leurs
-pairs. Mais borner la réforme de l'État à l'avènement
-d'une aristocratie parlementaire était rendre impossible
-l'organisation de cette aristocratie. Dans une France où
-n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment
-rétablir un corps de la noblesse et lui donner une voix
-collective? Il n'y a que des individus, donc des volontés
-individuelles. L'aristocratie de race et de fortune ne
-saurait gouverner que par le droit politique réservé à
-tout noble riche. Comment imposer à la France nouvelle
-un monopole politique au profit de la naissance? M. de
-Boisgelin, n'osant revendiquer le droit du noble, ne
-stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait électeur;
-plus d'argent, éligible à la députation; plus
-d'argent élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait
-que, grâce à la restitution de leurs biens, les nobles
-seraient les premiers de ces riches. Mais, d'après ses
-combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches ou pauvres,
-c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait
-composé le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la
-race, la richesse, même sans la naissance, devenait tout;
-la naissance sans la richesse, rien. Et le pouvoir qu'un
-<span class="pagenum">-100-</span>aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie n'était
-donné qu'à l'argent.</p>
-
-<p>Remettre le gouvernement à la richesse, et par le
-motif qu'elle donne l'indépendance, est d'une pauvre
-philosophie. La fortune rassasie-t-elle les avides d'honneurs,
-de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des
-loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des
-chances pour atteindre plus facilement ce qu'ils désirent,
-et l'ambition plie l'échine des opulents aussi bas que
-celle des faméliques. Une aristocratie d'argent ne valait
-pas même l'ancienne noblesse où, du moins, la fierté des
-services rendus par les ancêtres à la grandeur nationale
-perpétuait une éducation de générosité, une intelligence
-du dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré
-ces sauvegardes, cette noblesse avait si souvent oublié,
-exploité, opprimé la nation qu'elle devait servir et avait
-si mal contenu l'usurpation royale, combien l'égoïsme
-était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La
-richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application
-de toutes les facultés à l'intérêt personnel, et dans une
-lutte où chacun combat pour soi contre tous, ne prépare
-ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants à oublier leur
-propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes,
-et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté
-dispose. Dans une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il
-n'en faut pas trop, sinon elle devient une fausse
-monnaie.</p>
-
-<p>La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est
-<span class="pagenum">-101-</span>pas française et c'est de l'étranger quelle venait. Rien,
-depuis la Révolution, n'étonnait nos royalistes à l'égal
-de cette aristocratie anglaise qui, suppléant à la médiocrité
-ou la folie de ses princes, avait soutenu sans
-désavantage la lutte contre le génie de Napoléon.
-Éblouis par cette splendeur de ténacité, ils ne discernaient
-pas que, si l'argent donnait à cette aristocratie des
-forces, il la liait, elle et ses forces, à des intérêts tout
-matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter
-à son profit le travail de la population et les ressources
-du sol; qu'elle luttait uniquement au dehors pour
-assurer la prépondérance du commerce britannique dans
-l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en pays
-conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition
-grande aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression
-était limitée au dedans, c'était par les antiques remparts
-de la liberté individuelle, des franchises locales, des
-associations volontaires, par le respect de la loi pour la
-coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure
-féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient
-pas que transplanter ce régime parlementaire en
-France où toute cette vie locale et corporative, qui est
-la part légitime des plus humbles à la vie collective et
-au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où
-toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la
-protection des faibles avaient été détruites, où la loi
-avait autorité sur tout, où le gouvernement traitait en
-maître la loi elle-même, c'était livrer sans réserve
-<span class="pagenum">-102-</span>l'avenir de la nation et le sort de chacun à une
-oligarchie censitaire, la plus égoïste des oligarchies.
-Ainsi l'Angleterre nous était également dangereuse par
-ses rivalités et par ses exemples.</p>
-
-<p>Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le
-pouvoir à une aristocratie d'intelligence. C'est par cette
-aristocratie et pour elle qu'avait commencé la Révolution
-française. Formés par l'enseignement classique et
-par la philosophie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les Constituants
-s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de
-leur savoir qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le
-citoyen finit où l'ignorant commence, ils s'étaient
-entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude des
-foules, donner par leur régime électif toute l'influence
-à la parole qui est l'arme des intellectuels, et substituer
-à l'oligarchie de la naissance l'oligarchie des capacités.
-Talleyrand avait été, en 1789, l'un de ces novateurs. Il
-se sentait plus captif que privilégié de l'ancien régime,
-et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce
-par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux
-jugent le meilleur le régime où ils espèrent le plus
-d'importance. Entre les simplicités brutales des multitudes
-et les affinements héréditaires de ce grand seigneur,
-il y avait incompréhension réciproque, tandis
-que tous ses dons préparaient sa puissance sur une
-société polie et discoureuse où l'assemblée politique
-serait un salon agrandi. Le salon fut presque aussitôt
-envahi par la rue, les sabots de la populace écrasèrent
-<span class="pagenum">-103-</span>toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la
-multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de
-l'administration publique. En cela était reprise, le
-18 brumaire, l'&oelig;uvre de 1789. Même la Constitution de
-l'an VIII créait une classe gouvernementale avec une
-vigueur inconnue aux premiers Constituants. Eux, satisfaits
-de concentrer le pouvoir électoral entre les mains
-de la classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa
-propre élite, et ne s'étaient pas armés contre les
-caprices, les négligences, les intimidations qui menaçaient
-de corrompre et en fait annulèrent presque
-aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir,
-par le choix des consuls, les serviteurs les plus éminents
-de la société nouvelle; en conférant à ce Sénat le
-droit de recruter lui-même ses futurs membres, les
-futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en
-bornant la part des citoyens français à former la liste
-nationale des cinq mille noms parmi lesquels le Sénat
-faisait librement ses choix, la Constitution de l'an VIII
-avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire le privilège
-de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs,
-de gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis,
-de même que la démagogie avait ruiné l'ordre voulu
-en 1789, l'ordre établi en l'an VIII avait été bouleversé
-par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use, c'est
-vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de
-Talleyrand. Quatorze années ont refait au peuple une
-âme d'obéissance et affermi dans une aristocratie de
-<span class="pagenum">-104-</span>fonctionnaires l'habitude de manier les affaires et les
-hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à
-administrer, comme les administrés à obéir, et la
-France, ne cherchant plus sa loi dans l'arbitraire d'un
-maître, retrouvera sa fidélité secrètement gardée au
-premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie de
-l'intelligence.</p>
-
-<p>Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien,
-il anéantira par la paix, son premier acte, l'&oelig;uvre de
-la Révolution au dehors, et par toute la suite du règne
-l'&oelig;uvre de la Révolution au dedans. Royauté, noblesse,
-église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état,
-troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers
-usurpateurs de charges nobles, les sceptiques
-émancipés du joug religieux, et des Français le plus
-menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en
-rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat.
-Son péril personnel le rend anxieux pour la conquête
-essentielle de la Révolution, le droit de tout Français à
-obtenir, quels que soient sa naissance et son culte, une
-importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de
-l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les
-intérêts qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de
-justifier son principe oligarchique par la défense de
-garanties chères à tous. Plus l'ancien régime survit
-dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la classe
-qui a goûté au fruit défendu de la Révolution.</p>
-
-<p>C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit
-<span class="pagenum">-105-</span>de la force qui appartient à l'Europe, et le droit de
-l'histoire représenté par Louis XVIII, il glisse le droit
-de la nation, et sous le nom de nation il accrédite le
-Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent
-seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas
-contre l'Empereur? Le trahir sera se justifier des complicités
-passées; offrir la couronne à un autre, s'assurer
-l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra comme
-mandataires de la France ceux qui se seront déclarés
-pour lui. Si le vote de quelques cents sénateurs et
-députés n'abolit pas les millions de suffrages qui ont
-fait de Napoléon le mandataire universel du peuple
-français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire
-au profit de la royauté; et tout ennemi que soit
-Talleyrand de la multitude, il veut bien qu'en se
-désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les
-Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les
-accepte. Et comme entre elle et eux l'accord ne supprimera
-pas les disputes de frontières, le premier rôle, à
-défaut de la première place, appartiendra dans l'État
-au négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à
-la Cour par son autorité sur les parlementaires et aux
-parlementaires par son influence sur la Cour.</p>
-
-<p>Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance,
-habileté. Mais que valait le dessein lui-même
-d'assurer le gouvernement à l'intelligence? Qu'était cette
-intelligence? Celle qui, après quatre mille ans de civilisation
-humaine et onze siècles de gloire française, se
-<span class="pagenum">-106-</span>vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, une éducation toute classique, une complète
-inexpérience des affaires avaient rendu les penseurs
-d'alors inaptes à être persuadés par autre chose
-que la beauté littéraire des idées générales et par la force
-logique des théories. C'est cette compréhension restreinte
-qu'ils crurent être toute l'intelligence et à
-laquelle ils demandèrent toute leur sagesse. Cette sagesse
-avait condamné et détruit tout ce qui ne se justifiait pas
-au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes,
-respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à
-l'humanité tout entière un superbe asile de mots. Au
-nom de cette sollicitude universelle, ne préparer en fait
-que les privilèges d'une oligarchie avait été le premier
-sophisme de cette intelligence. Elle s'était aussitôt sentie
-gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre
-souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent
-soumises à un seul tribunal, le Parlement, chacune
-d'elles ne saurait être familière qu'à un petit
-nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées
-par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement
-des capacités était le gouvernement des incompétences.
-Cette intelligence trouvait son infériorité dans
-son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect,
-ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives
-humaines, elle rêvait de découvrir d'un coup et
-pour toujours la vérité sociale. Or la raison est impropre
-à ces conquêtes soudaines, précisément parce qu'à
-<span class="pagenum">-107-</span>chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le
-tout des choses, les apparences diverses, accessoires,
-fugitives, contradictoires de ces choses, qu'à personne
-elle ne révèle du premier regard l'ensemble permanent,
-les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi
-que ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le
-contrôle de l'expérience qui usent les divergences des
-esprits et amènent à un même jugement sur les affaires
-importantes l'anarchie première. C'est seulement après
-être devenue du sens commun que la raison devient une
-force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et
-parce que l'intellect formé par la Révolution ne consentait
-pas cette épreuve de la pensée par le temps, il avait
-perdu, avec le respect du passé, l'intelligence des forces
-faites pour subordonner les hommes à des intérêts collectifs
-et durables. Devenu au contraire une puissance
-d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à
-son tribunal solitaire et hâtif toutes les institutions, par
-suite élevait l'homme au-dessus de la société devenue
-sa justiciable, par suite ouvrant accès de l'orgueil à
-l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer
-sa caste à la nation, mais de se préférer à sa caste
-et d'employer sa raison individuelle à ses intérêts particuliers.
-Et si c'était sauvegarder l'influence de «la
-bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au lieu d'accroître
-dans la nation les énergies publiques et d'y servir les
-intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre
-les opinions, les actes, les supériorités même iniques,
-<span class="pagenum">-108-</span>les appétits même désordonnés de chaque homme,
-contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que
-ne prévit pas le grand habile.</p>
-
-<p>Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de
-ses épreuves, par l'intérêt de sa fonction, par les conseils
-d'une intelligence réfléchie, à vouloir un ordre durable,
-Louis XVIII comprend-il que, si la liberté est nécessaire
-et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres
-assemblées dans la capitale pour représenter et servir
-les intérêts unitaires de l'État, mais aussi aux forces
-naturellement disséminées comme les intérêts de la
-société, et partout conservatrices de la vie locale, professionnelle,
-intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler
-ces puissances pour être porté par des forces, il ne
-s'occupe que d'accroître aux dépens d'elles son propre
-pouvoir, et, où il fallait rétablir l'équilibre de la monarchie,
-ne cherche qu'à accroître la prépondérance de la
-royauté. Il écarte par orgueil de principe les habiletés
-de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite
-qui semblerait reconnaître une souveraineté au peuple;
-il tient à faire de la charte un don au lieu d'un traité.
-De peur d'amoindrir son droit historique, il omet de
-cacher sous la ratification nationale la part de l'étranger
-au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue
-de la prérogative royale une incertitude qui deviendra
-un conflit en 1830. De l'Empire il garde comme
-légitimes les nouveautés que le génie de «l'usurpateur»
-a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour
-<span class="pagenum">-109-</span>redevenir absolu, il suffit que le souverain domine
-l'unique puissance opposée à la sienne, la puissance
-parlementaire. Par le droit de nommer les pairs, il
-s'assure la Chambre haute; par les candidatures de
-fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre
-des députés. Comme les privilégiés n'ont songé qu'aux
-privilégiés, le prince n'a songé qu'au prince.</p>
-
-<p>Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se
-réduire à des querelles de prééminence entre le prince
-et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci travaille au profit
-d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et de
-l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement,
-du travail, des impôts, tout est combiné pour
-l'avantage d'une minorité, tout roule sur une prodigieuse
-indifférence pour les besoins moraux et matériels
-de la multitude. Et comme aucune autonomie locale,
-aucune organisation corporative, aucune forme de
-groupement ne mêlent cette multitude à ces privilégiés,
-ne maintiennent quelque solidarité d'intérêts dans la
-différence des conditions, n'adoucissent l'antagonisme
-des classes par la familiarité entre les personnes, parlementaires
-et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a
-d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses
-pensées. Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés,
-ils ont à leur service les mêmes chaînes dont le politique
-Xerxès chargeait la mer pour emprisonner les tempêtes.
-Or les tempêtes étaient certaines qui soulèveraient la
-force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du régime
-<span class="pagenum">-110-</span>ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre
-quand on déterminait si minutieusement la part de la
-tradition, de l'intelligence et de l'argent. Mais, en 1814,
-personne, même parmi les génies précurseurs, ne
-prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la base
-trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis
-que notre sagesse contemporaine prend en pitié cet
-aveuglement, elle n'a plus d'yeux que pour le nombre.
-Adoratrice de la multitude, elle livre tout l'avenir à
-cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît
-elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de
-cet avenir pour n'avoir, en déchaînant les foules, rien
-réservé en faveur des élites qui représentent les intérêts
-permanents de la société et l'intelligence nécessaire
-pour la conduire. Durant tout le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, les révolutions,
-plagiaires les unes des autres, se sont restreintes
-aux vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement
-d'une assemblée protection contre le génie d'un
-seul; en 1851, la crainte de l'anarchie ramène un
-Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la
-souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption
-morale et l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire
-ramènent les désirs vers l'accroissement du
-pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et, peu
-importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi,
-au profit de bénéficiaires passagers, s'augmente toujours
-la puissance centrale qui étouffe la nation. La France se
-contente de changer de mal: contre celui dont elle
-<span class="pagenum">-111-</span>souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient
-son remède. Personne n'ose penser aux moyens de
-guérir. Tant il est certain que notre esprit est trop court
-pour contenir toute la vérité sur rien! tant il y a plus
-de fumée que de lumière dans les plus étincelants
-foyers de la pauvre raison humaine!</p>
-
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge
-mieux qu'eux leur &oelig;uvre. Elle aide, mais elle doute.
-A qui penserait-elle sinon à eux quand elle dit: «Les
-plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de
-têtes saines et de c&oelig;urs droits; mais leur application
-est toujours funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu
-que sur des terrains nus, c'est-à-dire après des renversements.»
-Le plus grand mal des révolutions lui
-semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la
-tâche d'improviser sur la ruine du passé un ordre
-nouveau: elle a peur de cette faiblesse orgueilleuse où
-«chaque homme compte pour rien le lien social», et
-au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque
-d'un changement total». Avec une pénétration
-rare elle reconnaît qu'alors «les hommes cessent d'être
-<span class="pagenum">-112-</span>favorables à la société, et font servir leurs qualités
-personnelles à des règles isolées qui tendraient à la
-dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie
-n'est pas une hérédité de couronne dans une famille,
-mais une hérédité de respects dans la conscience
-nationale, une religion de la stabilité en toutes choses,
-l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la
-défiance des réformes logiques, &oelig;uvres d'une seule
-pensée et d'un seul instant, et la foi dans les institutions
-anciennes, bonnes par le témoignage collectif et
-perpétué des générations qui les ont maintenues. Son
-regret du «temps où il y a des m&oelig;urs, c'est-à-dire des
-habitudes», va jusqu'à dire que «sans elles il n'y a pas
-d'avenir». Et sa certitude qu'à remplacer l'omnipotence
-d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on
-change seulement de mal apparaît en ces fortes
-paroles: «La tyrannie n'est pas seulement l'abus de la
-puissance royale, mais de toute espèce de puissance.»</p>
-
-<p>Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à
-aimer ses amis jusqu'à aimer leurs idées, a-t-elle, sur
-des questions réservées d'ordinaire aux hommes, un
-avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle
-des hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement
-pour leurs convictions, mais pour leur parti, pour eux-mêmes,
-pour la richesse, pour le rang, pour la faveur.
-Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment
-de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur
-bélier ne bat que la porte à ouvrir; l'essentiel pour eux
-<span class="pagenum">-113-</span>est de hâter l'occasion, et la hâter, c'est rendre le
-passage facile de ce qu'on veut détruire à ce qu'on
-veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute
-caste, de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc
-pas concentrée sur une seule portion de l'entreprise, mais
-s'étend sur l'ensemble; elle ne tient pas pour essentiel
-que la monarchie commence, mais dure. Or le désintéressement
-est lumière.</p>
-
-<p>La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité.
-L'une et l'autre se complètent en cette femme. Elle
-reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et par une partialité
-de c&oelig;ur plus prompte que l'examen, des opinions
-de complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie,
-elle applique tout l'effort de sa propre pensée à mesurer
-seule la portée et à prévoir l'avenir des doctrines qu'elle
-a acceptées. Et le même dévouement lui inspire cette
-contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux
-entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert
-deux fois leur succès, d'abord par sa soumission, puis
-par son indépendance. D'ordinaire, les hommes se
-réservent la politique comme importante, et les femmes
-la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est
-réfléchie, prévoyante autant qu'une &oelig;uvre d'homme,
-mais élégante et nuancée comme une broderie de
-femme. Presque tout appartient à Aimée dans ses idées
-d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné
-qu'ils n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle
-ne devine, elle dit mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et
-<span class="pagenum">-114-</span>jamais M. de Boisgelin n'eut tant d'esprit que quand
-elle l'a fait parler.</p>
-
-<p>S'il fallait à toute force dans ces pages politiques
-reconnaître une influence étrangère, ce serait celle d'une
-autre femme. Entre mesdames de Staël et de Coigny,
-Lemercier avait signalé des ressemblances. En effet, il
-arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de
-l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de
-Corinne. Encore est-il moins régulièrement drapé,
-moins solennel; il se noue par un art sans recherches;
-il se pose même en turban à jeter par-dessus les moulins;
-et cet imprévu et cette négligence ont une vérité,
-une grâce et une intimité de pensée auxquelles la
-noblesse plus tendue et la toilette plus apprêtée du style
-n'atteignent pas.</p>
-
-<p>Nos aptitudes font nos &oelig;uvres. Si Aimée possède le
-don de s'élever aux altitudes intellectuelles, de découvrir
-dans la politique les lois générales et permanentes,
-ces facultés laissent inactives en cette femme d'autres
-forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les
-leçons, le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui
-ne dure pas, le décor mobile de la société et les personnages
-qui traversent la scène. Elle aime, dans la ressemblance
-des temps, le son divers de chaque heure,
-et, dans le visage commun de l'humanité, l'exception
-qu'est chaque homme. Et ces goûts sont sollicités et
-servis par ses autres aptitudes: l'acuité d'une observation
-toute proche et faite pour discerner les infiniment
-<span class="pagenum">-115-</span>petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle
-des choses par un regard plus rapide encore, l'instinct
-des métamorphoses en lesquelles doit se changer et se
-multiplier le talent pour se rendre égal à toutes ses
-curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable
-aux écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs
-se délassent à improviser des paysages et des figures,
-Aimée, dans ses <i>Mémoires</i>, mêle aux pensées les portraits.</p>
-
-<p>Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour
-qu'elle se refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble,
-aux vastes proportions et poussée à l'extrême
-de l'ordonnance et du soin, atteste le désir de rassembler
-en un tableau toute la physionomie du modèle.
-Cette physionomie était trop multiple et contradictoire
-pour être exprimée par une seule peinture. Mais toutes
-les fois qu'Aimée s'occupe de lui, elle ajoute quelque
-détail de caractère révélé par les circonstances. Et peut-être,
-parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il plus d'art
-dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés
-les traits changeants du modèle. Le premier de ces
-croquis montre M. de Talleyrand chez lui, entouré de
-quelques visiteurs et de ses livres, et faisant intervenir
-à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens. «Personne
-ne sait causer dans une bibliothèque comme
-M. de Talleyrand. Il prend les livres, les quitte, les
-contrarie, les lâche pour les reprendre, les interroge
-comme s'ils étaient vivants, et cet exercice, en donnant
-<span class="pagenum">-116-</span>à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles,
-communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs
-étaient peut-être privés.» Aimée de Coigny en use avec
-Talleyrand comme Talleyrand avec ses livres. Elle aussi
-le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en rencontre,
-le feuillette comme de page en page.</p>
-
-<p>Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On
-croirait entendre ce que, dans sa bibliothèque, ce maître
-habile devait dire de lui à ses visiteurs, et, dans les
-<i>Mémoires</i>, il ressemble sinon à ce qu'il fut, du moins à
-ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le
-montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent,
-surtout leurs faiblesses morales sont complices. Tous
-deux, attachés â des devoirs perpétuels, lui de prêtre,
-elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui sait gré de
-cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où
-elle semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout
-d'avoir brisé le lien inviolable, et soutient que
-l'abjuration est le centre, l'essentiel, la fécondité de cette
-carrière. «Son talent, son esprit le poussaient aux premiers
-emplois.» Or, pour se faire accepter de la Révolution,
-il fallait d'abord se donner à elle et par une
-participation aux pires excès. Lui, sans payer le terrible
-gage et par une satisfaction que son scepticisme avait
-droit de donner sans honte à l'impiété, acquit «le droit
-de dire <i>nous</i> aux faiseurs de révolutions». Qu'a-t-il fait?
-«Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait
-de faire verser le plus doucement possible à chaque
-<span class="pagenum">-117-</span>chute.» S'il adhéra à Bonaparte, c'est dans l'espoir
-«qu'un pouvoir militaire ferait sortir le peuple des
-habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à l'obéissance
-aux lois par le respect pour la discipline». S'il se
-détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance
-profitèrent plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire
-«engloutissant le monde» prépara sa propre fin;
-c'est «pour sa résistance à l'invasion de l'Espagne»
-qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir
-préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la
-malveillance, épié jusque dans la chambre la plus intime
-de sa maison». Le maître aurait hésité «entre le désir
-de le perdre et la crainte d'avoir l'air de le croire trop
-considérable en s'en défaisant. C'est à cette hésitation
-que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans ingratitude
-travailler par la ruine de l'Empire au triomphe
-de la paix et des lois. Ainsi les souples contradictions
-de la conduite ne prouvent que la constance de la volonté.
-Talleyrand n'avait que le choix d'accepter certaines
-complicités avec le mal pour limiter le mal, ou,
-pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les
-émigrés, «les fainéants du siècle», toute la place au
-mal. Et, dans ses actes, le bien seul est à lui, le mal est
-la faute du temps.</p>
-
-<p>Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié
-sur la nature, et cette nature observatrice et irrespectueuse
-reprend ses droits quand Aimée note ce
-qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et
-<span class="pagenum">-118-</span>diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame
-cet esprit, elle a surpris la pensée du grand politique,
-dans l'urgence et la gravité tragiques de l'heure, au
-moment où l'Empire, prison de la liberté, mais forteresse
-de la puissance française, menace ruine, et où il
-faut bâtir sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé
-qu'une inspiration, la Régence, l'Empire sans l'Empereur,
-la voûte sans sa clef. La Régence était le moindre
-changement, celui qui dans la déchéance du monarque
-laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir
-à son fils. La préférence de Talleyrand a été droit au
-régime le plus facile à obtenir. Voilà qui définit l'habileté
-de l'homme et la nature de ses ressources. La supériorité
-de cette intelligence n'était pas dans la portée
-lointaine des divinations, ni dans la puissance logique
-des jugements, ni dans la solide architecture des projets,
-mais dans une opportunité qui, sans prétendre à
-fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des difficultés
-par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait
-sur cette continuité de ressources pour résoudre au
-fur et à mesure les embarras nés à leur tour des habiletés,
-et tenait la vie pour une succession de hasards où
-il était toujours nécessaire d'improviser et toujours vain
-de prévoir.</p>
-
-<p>Que même ce contempteur des principes, fertile en
-expédients, et incomparable dans l'art d'accommoder
-les restes, ait laissé le hasard conduire tout, Aimée de
-Coigny le constate. Elle démêle dans cette réputation
-<span class="pagenum">-119-</span>l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie
-qui est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement
-n'importe lequel et se donner le mérite de
-l'avoir prévu et arrangé secrètement, quand il n'a fait
-que l'attendre dans le silence».</p>
-
-<p>De même elle a beau dire que l'amour du bien
-général fait l'unité des combinaisons où il se mêla. Le
-jour où madame de Coigny se jetait d'un si bel élan au
-cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son
-retour au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans
-un baiser le «mais» qui déjà gâtait la conversion. Par
-ce «mais» Talleyrand subordonnait sans embarras sa
-paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient.
-On compte sur sa main pour commencer le
-mouvement qu'il déclare le salut de son pays; il la tend
-pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il tient avant
-tout non à ce que son action soit efficace pour la
-France, mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante
-pour lui. Le premier geste de son alliance avec les
-monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la propose.
-Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame
-de Coigny, qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet
-indice; sur le papier qui se consume, cette pelle et cette
-pincette croisées par le prince lui-même pour empêcher
-que rien du secret ne s'envole; cette persévérance à
-pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à
-l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses
-lèvres semblent s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi,
-<span class="pagenum">-120-</span>son insistance à répéter aux autres, comme l'argument
-décisif, que leur énergie ne fera pas tort à leur sûreté;
-son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique
-pour les idées dont il veut échauffer l'opinion
-pour la liberté et les droits publics; son mot d'ordre en
-faveur de «ces plus belles choses du monde qu'on peut
-dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque
-de tout, sauf des risques.</p>
-
-<p>Mais si madame de Coigny prête au personnage plus
-qu'elle ne retrouve quand elle l'analyse, ce mécompte
-ne prouve pas l'inexactitude, il atteste au contraire la
-fidélité de l'observatrice à reproduire les apparences. Il
-est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à
-ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse
-de lui à la postérité est supérieure à ses desseins et à ses
-actes, parce qu'il impose et en impose grâce aux prestiges
-du passé survivant en lui. Ses traditions de race
-donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de la
-taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale
-comme l'autre en une sorte d'élégance, changent
-l'aspect de ce qu'il fait par la manière dont il le fait,
-lui gardent, à quelques compagnies et à quelques complicités
-qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté
-déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est
-tranquille, que sa conscience l'est aussi. Pourtant
-madame de Coigny a surpris encore le défaut de cette
-apparence: «Comme les fées dont on nous a entretenues
-dans notre enfance, qui pendant un certain
-<span class="pagenum">-121-</span>temps étaient obligées de perdre les formes brillantes
-dont elles étaient revêtues pour en prendre de repoussantes,
-M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses
-qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes.
-Alors la vue des honnêtes gens le gêne et ils lui
-deviennent odieux.» Odieux comme un remords. En son
-âme partagée l'attrait de certains vices est trop impérieux
-pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du
-bien est trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses
-plaisirs l'humiliation de sa faiblesse morale. A certaines
-heures, le désintéressement, la fidélité, le courage,
-chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie des autres
-et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il
-a abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et
-ses retours de conscience semblent le rendre plus mauvais:
-il en veut aux vertus qui l'obligent à comparer et
-à rougir, et sous sa belle impassibilité de surface
-s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie.
-Elle ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs
-et dont il porte le nom: là aussi l'atmosphère est
-douce, le climat égal, et les fleurs sont de toutes
-saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines
-s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand
-cratère, versant sur cette paix ses laves et ses cendres,
-teinte le ciel entier par un reflet infernal d'abîme.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-122-</span></p>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde
-de se taire sur le monde où elle le rencontre. Jamais on
-n'a mieux exprimé le contraste entre «la manière de
-vivre positive» et nouvelle «des gens occupés de leurs
-affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux,
-affrontant les dangers, mais ne sachant pas en rire,
-employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient
-comment on peut les perdre» et «le <i>savoir-vivre</i> d'autre-fois,
-composé de nuances, d'à peu près, et d'un doux
-laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance,
-berçaient la moitié de la vie, où <i>laisser couler le
-temps</i> était une façon de parler habituelle et familière.»
-Elle fait comprendre combien les quelques survivants
-de cet art tinrent à en jouir encore quand ils se retrouvèrent,
-combien ces asiles du passé furent précieux à
-M. de Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et
-d'écouter quelques paroles sans suite et sans conséquence,
-pour se reposer de celles toujours écoutées et
-comptées qu'il prononçait à la Cour». Elle raconte les
-dîners où mesdames de Bellegarde priaient chaque
-semaine des écrivains et des artistes pour distraire le
-grand diplomate qui ne savait pas s'ennuyer. Elle énumère
-<span class="pagenum">-123-</span>les familiers qui chaque soir se retrouvaient chez
-la princesse de Vaudemont, «fort bien partagés entre la
-grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure
-de conversation de mesdames de Bellegarde, ma bonne
-volonté de plaire et de m'amuser et le charme inexprimable
-que M. de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe
-point cette qualité dans un dédaigneux silence».
-Mais ne croyez pas que là même son plaisir fasse oublier
-à Aimée sa conspiration: c'est sa conspiration qui est
-son plaisir. Dans ce salon où «vivaient dans l'intimité»
-MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. de Caulaincourt,
-Pasquier, Molé, Lavalette, le duc d'Alberg,
-Vitrolles, elle voit «le corps d'armée napoléonienne»
-dont elle épie «les espérances et les inquiétudes». Les
-principaux n'étaient pas gens à dire plus qu'ils ne voulaient,
-ni à laisser deviner ce qu'ils ne disaient pas:
-est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle
-pas d'eux? Molé seul obtient cette mention d'une aigreur
-bien sommaire: «ses yeux sont chargés de donner seuls
-du mouvement et de l'esprit à sa physionomie, car il a
-les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides s'il les
-avait desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait
-savoir? «De tous ces messieurs-là, continue-t-elle, je
-n'estimais que le comte de Lavalette.» Mais Lavalette
-eût-il été fier de la préférence s'il en eût su le pourquoi?
-«Je m'amusais à disputer contre lui; resté seul
-après les autres, il perdait toute réserve, excité par la
-contradiction de mon discours et par le petit morceau
-<span class="pagenum">-124-</span>de sucre, continuellement arrosé de rhum, qu'il faisait
-entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la
-mienne. Cet exercice prolongé quelquefois bien avant
-dans la nuit nous a révélé plus de choses, fait pressentir
-plus d'événements qu'il n'en savait peut-être lui-même
-et jamais ne nous a trompés.» Ceux-là seuls qui
-la renseignaient ont droit à son souvenir, fussent-ils
-les derniers des comparses. Elle tient pour tel «un
-comte de S&hellip;, ancien envoyé de Perse à la Cour de
-France, Piémontais par son père, Polonais par sa mère,
-cocu Allemand par sa femme, Anglais par ses alliances,
-Russe par une cousine, Français par conquête et espion
-par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus de
-place dans les <i>Mémoires</i> que les mérites de Pasquier,
-Molé, d'Alberg et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret?
-C'est qu'il livrait les secrets. «Ce vieux espion de
-Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec
-nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait
-le mettre de côté passé minuit et, resté dans le
-petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisions
-nombre jusqu'à une ou deux heures du matin, il
-nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps,
-et, par entraînement de causerie, il finissait par nous
-dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous mettait
-ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.»</p>
-
-<p>Cette place accordée aux personnages même secondaires
-de ce petit monde, comment omettre les femmes
-autour desquelles il se mouvait? Mesdames de Bellegarde
-<span class="pagenum">-125-</span>ne sont pour Aimée qu'«un doux murmure de conversation»,
-comme si, sur leur insignifiance sans défauts
-le souvenir glissait sans prises. Elles reçoivent, mais ce
-sont les autres qu'on va trouver chez elles; elles sont
-dans la société comme les traits d'union dans la grammaire,
-et n'ont pas de valeur isolée. Autres sont
-madame de Vaudemont et madame de Laval: l'étude
-qu'Aimée fait d'elles donne à son talent une nouvelle
-manière. Pour saisir les fugitives apparences de Talleyrand,
-elle a multiplié et dispersé les croquis. Pour les
-autres figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul
-coup, sans retouche, sans lever la main, achevé l'&oelig;uvre.
-Comme elle cherchait de leur physionomie l'essentiel,
-et se bornait à la mettre en bon jour, son art lui a
-révélé que la physionomie de l'homme, faite surtout
-par la netteté et la vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance
-sur le trait principal et à l'élimination des
-autres, se réduire, en quatre coups de pinceau, à la
-simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand
-Aimée voit les deux femmes qu'elle connaît le mieux,
-qu'elle rencontre chaque jour, qu'elle a tout le loisir de
-bien étudier sans cesse et qu'elle peut pénétrer à fond,
-sa nature de femme regardant en elle-même son sexe,
-l'&oelig;uvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste.
-La figure de la femme, faite de nuances autant que de
-lignes, de mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée
-par l'énergie du relief que par la fusion des
-contours, exige une autre conscience de dessin, une autre
-<span class="pagenum">-126-</span>délicatesse de touche. Voilà comment le peintre s'est
-mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles
-égales et qui se font pendant, deux portraits achevés.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«La princesse de Vaudemont est née Montmorency,
-de la branche véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé
-un prince de la maison de Lorraine, dont elle est veuve.
-Sa figure était agréable dans sa jeunesse, elle avait l'air
-noble et une belle taille. Sans être romanesque ni
-galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans
-la musique les tendres et profondes émotions qui jettent
-dans une douce rêverie, elle l'aime avec passion.
-Madame de Vaudemont a la hauteur qui fait qu'on
-s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se
-montre à la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de
-vue. Elle a le goût le plus décidé pour la puissance
-sans songer à y participer; l'intimité des gens en place
-lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements
-lui sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions
-que de passer par sa chambre, sans s'informer où
-elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait pas et le ton
-semi-théâtral, semi-camarade, de la cour de Bonaparte
-ne lui était point désagréable. Quoique son salon ait
-servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en
-ait été témoin, elle n'en a jamais prévu les conséquences;
-la preuve en est dans sa surprise lors de
-l'arrivée du Roi et du retour de Napoléon. Pourvu que
-ses petits chiens aient le droit de mordre familièrement
-<span class="pagenum">-127-</span>(les ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit
-pris dans l'intimité par les hommes puissants, le reste
-l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses qualités se
-développent quand il s'agit d'être utile à ceux qu'elle
-aime, et elle ne manque pas alors de justesse et de
-prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire,
-c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici madame de Laval:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni
-comment, vint à connaître mesdames de Bellegarde, et
-elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui n'étonnera personne
-de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est
-vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent
-un charme plein de jeunesse. Elle a tourné
-quelques têtes, ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est
-perdue dans un temps où il y avait des couvents pour
-donner un éclat convenu à la honte des maris, et n'a
-évité cette retraite que parce que son beau-frère, le duc
-de Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui de la
-punir par ce moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation
-des femmes repousse comme les cheveux, la sienne
-en est la preuve. Maltraitée par les femmes considérables
-de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement
-leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a
-subi et non demandé, l'a réconciliée avec les plus
-prudes. Changeant d'amant presque autant que d'annéees,
-<span class="pagenum">-128-</span>cette habitude s'est établie en droit et celui de
-prescription à cet égard était dans toute sa vigueur
-lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le
-comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les
-femmes les plus sévères vont chez elle, <i>parce que</i> le
-souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était
-flattée des faveurs que l'empereur Napoléon répandait
-sur M. de Narbonne, son aide de camp, <i>parce que</i> les
-sourires de la fortune sont toujours agréables; sa chambre
-était remplie de la bonne compagnie d'autrefois,
-<i>parce qu</i>'elle déteste la Révolution; elle est difficile sur
-la conduite des femmes, <i>parce qu</i>'une certaine sévérité
-sied bien à son âge; et, avec ces motifs pour chacune de
-ses actions et cette inconséquence générale pour toutes,
-elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue,
-la plus aimable et la moins bonne des femmes.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le
-modèle et le peintre, qui, par sa manière d'interpréter
-autrui, se montre lui-même. Ici le peintre marque les
-deux &oelig;uvres par un trait commun, l'insistance sur
-l'irrégularité des m&oelig;urs. Pour madame de Vaudemont,
-Aimée se contente de deux mots, mais de ceux qui par
-leur vague même étendent sur toute une vie un
-soupçon de désordre; pour madame de Laval, le
-désordre semble être toute la vie. Tant de lumière sur
-leurs faiblesses de c&oelig;ur jette surtout du jour sur la
-plaie secrète de celle qui leur ressemble. En vain Aimée
-<span class="pagenum">-129-</span>voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à
-croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par
-ses jugements sans nombre, sans bruit, et sans appel,
-lui a signifié qu'en abandonnant l'existence régulière
-elle a perdu de son importance, de sa valeur et même
-de son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus
-respectées et les plus prudes ont fait autant et pis,
-convainc d'hypocrisie la morale et d'imbécillité l'estime
-publique, avilit les puissances dont elle souffre et dont
-elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui faut
-déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance,
-qui, par nos vices, nous rend malheureux d'abord et
-méchants ensuite.</p>
-
-<p>Mais ces portraits sont beaux précisément parce que
-le peintre, accoutumé à trouver sa perfection dans les
-imperfections de ses modèles, n'a composé ici leur
-physionomie que de leurs laideurs. La plénitude s'est
-faite du talent par la malignité. Et si, de cette malignité,
-une part, l'accusation de mauvaises m&oelig;urs, est une
-vengeance de jalousie, le reste, tout cruel soit-il, n'est
-inspiré par aucune haine. C'est d'instinct, avant même
-de s'être demandé si elle ferait du mal, qu'elle l'a déjà
-fait. Elle a comme les félins, les ongles rétractiles: il
-suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses
-muscles pour que les ongles sortent d'eux-mêmes, sans
-colère se plantent dans toute chair à leur portée, et,
-sans plus de colère, pour se dégager, emportent le
-morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur les victimes
-<span class="pagenum">-130-</span>ses dessins à la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette
-inaptitude à la pitié, défendaient des ménagements et
-de la lassitude cet esprit observateur, toutes les spontanéités
-de ce verbe original et imprévu. Quel don de
-frapper au plus sensible les amours-propres, quelle
-sûreté dans les blessures, quelle justesse à n'enfoncer
-nul coup au delà de la profondeur utile, quel entraînement
-à les redoubler jusqu'à la mort des réputations,
-quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et
-dans ses analyses quelle synthèse de dénigrement!
-C'est du Saint-Simon, un Saint-Simon femme, c'est-à-dire
-plus rapide et plus aigu dans la méchanceté.</p>
-
-<p>C'est assez pour donner une idée de ces <i>Mémoires</i>.
-Philosophie, histoire, politique, littérature, jugements
-sur la cour nouvelle, sur l'ancienne société, sur les particuliers
-se succèdent et se mêlent dans ces pages. Le
-style, aussi divers que les sujets, passe de la gravité à
-la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision
-rigoureuse à la négligence abandonnée, et non
-moins grande que la variété est la promptitude de ses
-métamorphoses. La pensée se présente duchesse; vous
-admirez comme se déroule sa robe de cour, elle la
-relève, pour pirouetter et rire en soubrette de comédie;
-tandis que vous riez vous-même, ses cotillons courts
-ont disparu sous un manteau de philosophe, et, au
-moment où vous devenez grave à sa leçon, elle la termine
-par un geste de gamin. Si chacun de ces changements,
-vagabondages d'un esprit toujours incertain,
-<span class="pagenum">-131-</span>mêlait un reste de ce que vient d'être cette humeur à
-un commencement de ce qu'elle va devenir, les impressions
-seraient envahies, pénétrées, gâtées les unes par
-les autres, et toute cette promptitude de mouvement
-ne créerait que la monotonie de la légèreté. Mais, au
-contraire, Aimée de Coigny est toute à ce qu'elle est;
-elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse
-comme si elle les devait toujours habiter, et note,
-subites, vives et profondes comme elle les éprouve, ses
-impressions. C'est peut-être par leur intensité qu'elles
-s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur sincérité, leur plénitude,
-et le contraste de leurs différences dans la rapidité
-de leur succession, qui donnent tant de mouvement
-à ses <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature
-humaine sollicite ce talent. Les mérites graves, les
-hautes vertus qu'elle sait reconnaître ne l'inspirent pas:
-l'admiration, le respect ressemblent trop au devoir lui-même
-et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et les
-grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les
-préférences de cette observatrice: elle n'a pas les curiosités
-qui attristent. Ce qui attire son attention, ce sont
-les faiblesses, les ridicules, les manies, ces aspects de
-l'infirmité humaine qui servent à l'amusement des spectateurs.
-Cela sans doute n'indique pas une intelligence
-vraie de la vie: car il y a autrement de pensées, et
-autrement nobles et autrement fécondes, dans la tristesse
-que dans le rire. Du moins le rire, sur les lèvres
-<span class="pagenum">-132-</span>de cette épicurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux,
-et toujours nouveau, à l'aspect des apparences
-innombrables que prend notre petitesse.</p>
-
-<p>Quelle &oelig;uvre pouvait être accomplie par un pareil
-ouvrier! Dès le début de son travail, Aimée de Coigny
-avait étendu le sujet à la mesure de ce qu'elle se sentait
-capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur
-cheminement de mine creusé par quelques travailleurs
-sous la masse compacte de l'Empire, elle avait embrassé
-d'abord du regard tout le régime. Et comme, dans ce
-régime, il n'y avait pas seulement le génie et les erreurs
-d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le
-terme logique où toutes les pierres roulantes du passé
-et du présent avaient terminé leur chute et repris leur
-stabilité, l'importance était de montrer comment, dans
-la mort des institutions improvisées par les politiques,
-se perpétuerait la vie de la société. Continuer les
-<i>Mémoires</i> était parvenir à leur partie la plus intéressante:
-aux maladroits efforts de la première Restauration
-pour réconcilier les deux Frances; aux Cent-Jours,
-où, tandis que Napoléon essayait de réveiller dans la
-patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons retrouvaient
-en exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance
-qui commença la seconde Restauration; enfin à la trêve
-royale, fil tendu entre les rancunes et les espérances
-des deux armées désormais irréconciliables, et sur
-lequel l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques
-années debout. Peindre, à travers les divisions politiques,
-<span class="pagenum">-133-</span>la reconstitution de la vie mondaine était surtout
-l'&oelig;uvre conforme aux goûts et aux talents de cette
-femme. Il lui restait à compléter l'ébauche tracée par
-elle des premières rencontres entre les représentants de
-l'ancien régime et de la Révolution après la Terreur, à
-introduire dans ce monde impérial, dont elle a si bien
-indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques,
-les plaisirs saisis en hâte, la pompe officielle et monotone;
-il lui restait à décrire la vie de l'esprit et des
-salons au commencement de la Restauration. Talleyrand
-est plus que jamais le centre de la société française.
-Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les
-voies. Aimée est là. Tandis que les gens passent sous le
-feu de ses terribles regards, il lui suffirait de peindre
-pour créer une galerie d'inestimables portraits.</p>
-
-<p>Et pourtant ce manuscrit commencé avec tant de joie
-s'arrête après la soixantième page. Cette plume exquise
-et redoutable tombe des mains qui la maniaient si bien,
-et le signet de soie marque la place où le goût de
-poursuivre plus loin s'est épuisé. Car ce n'est pas le
-temps qui a fait défaut à l'écrivain. Trois années lui
-restaient encore pour le travail et la renommée; elle
-ne les a données qu'au silence. Cet inachèvement de
-l'&oelig;uvre complète la vérité de ce caractère et la logique
-de cette vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-134-</span></p>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants.
-Entre leurs destinées et leurs mérites, la contradiction
-s'élève parfois jusqu'au scandale. Et ce n'est pas le
-moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur
-de certaines femmes. On en voit, séductrices des événements
-comme des hommes, s'assurer par les caprices
-de leurs c&oelig;urs contre ceux de la fortune; sur ces deux
-choses les plus fragiles du monde bâtir solidement leur
-vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les
-amitiés, la considération; éteindre les orages de leur
-jeunesse dans l'apaisement de soirs tranquilles et doux,
-et joindre aux joies des impures les récompenses des
-sages. Ces spectacles troublent la conscience et la tenteraient
-de conclure que la vertu est sans action sur les
-hasards de la vie.</p>
-
-<p>Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les
-fautes ne réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas
-trop décourager de l'honnêteté, la vie, comme les
-contes, change parfois le bien en récompense et le mal
-en châtiment.</p>
-
-<p>Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée
-de Coigny.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-135-</span>Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature
-avaient prodigué à cette femme toutes les chances de
-bonheur. Naissance, richesse, beauté, savoir, charme,
-art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence
-que la perfection de la tendresse est le dévouement et
-le sacrifice; goût de porter cette générosité non seulement
-dans l'amour, mais dans la raison; impartialité
-assez haute pour admettre que ses intérêts personnels
-fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez
-complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par
-la patience de chaque jour les sacrifices une fois consentis;
-aptitude non seulement à supporter les événements,
-mais à les dominer; puissance de la parole et de la
-plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre
-les privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette
-accapareuse. Elle possédait, outre les ressources utiles
-en tous les temps, les ressources les plus précieuses
-pour le temps où elle vivait, comme des dons de
-rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et,
-ses titres disparus même avec ses richesses, de rester au
-premier rang. Soit qu'émigrée elle opposât son sens
-des réalités aux rêves de sa caste, soit qu'en France,
-elle recommandât à l'ancienne société les réformes de
-la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne,
-quelle conseillère pour ses contemporains éperdus
-entre un monde détruit et un monde destructeur!
-Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se
-comprendre et à se pardonner, ce furent les influences
-<span class="pagenum">-136-</span>propitiatrices. Pour être une de ces reines de paix, il
-suffisait que cette femme ne repoussât pas les avances
-de la destinée.</p>
-
-<p>Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être?
-Quelles erreurs de conduite lui fermèrent l'avenir? Au
-début, une seule. Elle ne veut pas soumettre son c&oelig;ur
-à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble que
-suivre l'usage. L'indépendance du c&oelig;ur était alors pour les
-grandes dames comme le droit commun de la vie
-conjugale: habiles ordonnatrices de leurs désordres, la
-plupart s'assuraient, par leurs amants, la variété des
-tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et
-du rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections,
-n'aimaient en réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme
-qui, dans les aventures défendues et dans les situations
-régulières, cherchait uniquement son plaisir et sa commodité.
-Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se
-lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et
-la passion. Elle voulut être sans discontinuité ni partage
-où elle aimait. En cela, elle dérogeait aux m&oelig;urs qu'elle
-avait l'air de suivre, et il y avait dans sa tendresse exclusive
-plus de probité que dans les froides combinaisons
-des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors
-de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient
-les faiblesses avec la réputation. Comme elle
-consulte seulement son c&oelig;ur, et comme, ce c&oelig;ur soi-disant
-infaillible se laisse prendre quand il croit choisir,
-elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus
-<span class="pagenum">-137-</span>grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas
-les pires<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> On peut voir à l'<a href="#app">appendice</a> comment le désordre de sa fortune
-et le désordre de ses m&oelig;urs allèrent de pair.</p>
-</div>
-<p>Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les
-délicatesses de son esprit, de son éducation, même de
-sa conscience qui les juge, et l'espoir de goûter un bonheur
-qui satisfasse mieux leurs plus hautes aspirations
-entraîne la plupart des femmes à leur première faute.
-Mais l'habitude de la galanterie diminue ces exigences,
-déprave le goût, accoutume les plus aristocrates de
-nature à la vulgarité progressive des choix, et, à force
-d'avoir le c&oelig;ur moins difficile que l'esprit, elles semblent
-atteintes dans leur esprit même par la maladie de
-leur c&oelig;ur. Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité
-va jusqu'à l'impudeur, toutes ses erreurs sont publiques
-et c'est d'elles surtout que se fait sa réputation.</p>
-
-<p>Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent
-ses mérites, que la fausseté de sa situation enlevât
-tout crédit à la puissance de son esprit. Par la faute
-d'une seule faiblesse, ses opinions sages et fortes sur
-l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations
-vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas
-autorité d'exemple. Assez brillante pour mettre le bon
-sens à la mode chez les plus mondains, assez profonde
-pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale aux
-situations les plus importantes, cette femme exerça sur
-les affaires de son temps, une seule fois, une influence
-<span class="pagenum">-138-</span>clandestine et auprès d'un seul homme, qui avait
-comme elle et plus encore oublié la décence de sa condition
-première. Et, pour avoir mené publiquement les
-erreurs de son existence privée, elle était obligée d'écrire
-comme un secret, pour un seul ami, son intervention
-dans les affaires publiques et les sages conseils que
-ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle
-vie.</p>
-
-<p>Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages
-perdus ne lui coûtait un regret. Elle avait pris les
-devants, demandé au sort, en échange de tout ce qu'il
-lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher
-emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont
-des justices, vulnérable seulement au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant
-qu'il lui resterait l'amour, rien ne pouvait la faire
-souffrir: pour la rendre malheureuse, ce sera assez de
-l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte
-du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus
-invraisemblable. Elle, triplement séductrice par le
-corps, l'esprit et le c&oelig;ur, est toujours abandonnée, non
-seulement de ses pairs, mais de ceux que son affection
-avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance
-non seulement de ceux envers qui elle a des
-torts, mais de ceux envers qui elle est sans reproche,
-et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse, c'est sa
-tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections,
-elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné
-<span class="pagenum">-139-</span>que la discipline du c&oelig;ur est pour l'amour une protection
-autant qu'une contrainte, elle n'a pas compris
-quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité
-trouve l'amour à se confondre avec le devoir.</p>
-
-<p>Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections
-qu'elle avait crues durables, contrainte de chercher,
-d'aventure en aventure, un asile contre l'intolérable
-solitude du c&oelig;ur, elle a comme une grâce d'oubli
-qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes
-les leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son c&oelig;ur,
-la virginité de ses illusions. Et chaque nouvel effort
-pour atteindre enfin à la tendresse ardente et durable
-ramène de nouvelles douleurs. Quelques jours d'ivresse
-et des années de désenchantement, telle avait été l'histoire
-de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec
-M. de Boisgelin.</p>
-
-<p>Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans
-l'homme galant un galant homme, toutes les grâces de
-l'éducation, les délicatesses qui ne s'apprennent pas et
-sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa propre
-intelligence par une collaboration à une &oelig;uvre d'intérêt
-général. La morale, cette fois, semblait vaincue par
-le bonheur. Et c'est alors qu'elle prend sa revanche la
-plus cruelle et définitive.</p>
-
-<p>Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la
-durée des tendresses, c'était se promettre la durée de la
-grâce séductrice qui les avait formées, c'était compter
-sur la permanence de la beauté et de la jeunesse. Or,
-<span class="pagenum">-140-</span>tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs
-efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur
-union fragile à une &oelig;uvre de stabilité, et s'efforçait de
-retenir le passé par ses souvenirs, il était emporté par
-le temps. C'est une méthode très grossière de compter
-ce temps par années, tant elles sont inégalement destructives:
-les unes prolongeant sans dommage ce qui
-est le plus ancien, les autres rendant tout à coup lointaines
-les choses les plus récentes et semblant mettre
-un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée de Coigny,
-parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son
-regard, son sourire, sa taille, sa démarche un printemps
-attardé. Mais, comme ces villes vaillantes jusqu'au
-bout et dont la capitulation montre soudain toutes les
-ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le plus
-obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout
-d'un coup. Que cette jeunesse du corps abandonnât
-Aimée, quand la puissance de l'intelligence fournissait
-ses plus remarquables preuves et quand l'âme se relevait,
-c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège,
-qui, faisant les hommes captifs d'un regard et d'un
-sourire, fait la puissance déraisonnable et d'autant plus
-forte de l'amour. Dès que l'amour libre est réduit, pour
-se persuader de vivre, aux raisons raisonnables, il
-meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit
-ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin
-avec ses cinquante, eux-mêmes bien vieux pour les
-folies. Et, s'il n'est pas d'âge où l'homme soit incapable
-<span class="pagenum">-141-</span>de les commettre, il y a une heure où la femme devient
-incapable de les inspirer.</p>
-
-<p>Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son
-jugement, c'était bien une folie que la durée de cette
-liaison. En travaillant pour le Roi, Aimée de Coigny
-avait travaillé contre elle-même. La Restauration avait
-rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la
-place rendue à l'Église dans l'État en même temps que
-se relevait le trône, attestèrent la solidarité et le rétablissement
-de toutes les disciplines. Non pas que
-l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un coup leurs
-adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des
-lois et les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre
-eux le gouvernement et le cours nouveau de l'esprit
-public. Bon nombre cherchèrent refuge dans l'hypocrisie,
-le désordre se fit discret et prit des airs sages et
-pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre,
-demeura ce qu'elle était. Mais, pour n'avoir pas changé
-dans un monde qui changeait, l'épicurienne jadis à la
-mode se trouva devenir une femme scandaleuse. La
-liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un
-peu conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des
-temps troublés, devenait, sous le régime de toutes les
-légitimités, compromettante pour le marquis de Boisgelin,
-pair de France et favori de la Cour. Le souci de
-sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde
-contre son ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si
-dépravé qui ne lise une leçon de morale dans les
-<span class="pagenum">-142-</span>premières rides de sa maîtresse. M. de Boisgelin n'était
-pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez
-forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions;
-mais, même alors, l'élévation naturelle de sa nature
-apparaissant jusque dans ses erreurs, il avait respecté,
-cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en son
-amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même,
-il cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa
-conscience adhérait à ces réformes qui étendaient en
-France la revanche de la loi chrétienne, il sentait le
-devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie
-nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords
-étaient nés dans son c&oelig;ur où mourait le désir. Entre le
-chrétien qu'il redevenait et la païenne que restait sa
-compagne, la contradiction lui apparut fondamentale,
-inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence,
-comment perpétuer la confusion de leurs existences?
-Qu'il regardât le monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt,
-la satiété lui donnaient le même conseil<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Sans discussions
-inutiles, sans querelles bruyantes, il s'évada de
-l'amour dans l'amitié.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie.
-Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée
-à ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le
-9 novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans
-mon lit, bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de
-vous rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez
-lesquels je ne puis me traîner.»&mdash;<i>Lettres</i>, etc., p. 215.</p>
-</div>
-<p>En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions
-plus libres, arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster
-<span class="pagenum">-143-</span>toutes les âmes comme la sienne, et son bonheur
-se brise contre cette borne du devoir demeurée debout
-dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée
-n'a pas même la consolation de penser que les bons
-propos sont fragiles, que, s'il se croit autre, elle
-demeure la même, qu'elle le saura reprendre. Elle
-doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre
-l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au
-danger, mais ne le sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction,
-mais que la séduction l'a abandonnée elle-même;
-que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus attirés
-vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus
-grande souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance
-des tendresses trop fragiles: elle voit tout à coup devant
-elle la terrible stabilité du vide que laisse la fin du
-dernier amour.</p>
-
-<p>Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne
-peuvent supporter leur propre poids. Où un arbre s'élève
-elles s'élèvent avec lui, et le parent de leurs fleurs;
-où il cesse de les porter, elles gisent à terre. Il y a
-aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir
-seules. La nature flexible et enveloppante d'Aimée de
-Coigny avait besoin de s'enlacer autour d'une volonté
-et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait pas passé un
-jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait
-désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse
-à un seul, pour lire plus de fierté dans les yeux
-de l'élu, pour l'attacher davantage à un mérite reconnu
-<span class="pagenum">-144-</span>par un témoignage unanime. Ses <i>Mémoires</i> n'étaient
-qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes,
-pour le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus
-là, toute la terre fut vide pour elle; quand elle ne
-s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien à dire à personne.</p>
-
-<p>Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si
-son talent d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi
-bon? Dire sa vie? C'était rajeunir ses épreuves et souffrir
-deux fois de ses peines. Raconter les événements
-qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le
-monde? Ce monde était aussi pour elle aussi mort que
-le passé. Peindre la société? Peindre des indifférents
-pour le plaisir d'indifférents. Songer à la postérité?
-Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que
-leurs pères.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi
-l'amour n'avait pas seulement rempli son c&oelig;ur jusqu'à
-le briser, il finissait par rendre stériles les dons de son
-intelligence.</p>
-
-<p>Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis
-qu'au soir de cette vie, la morale méconnue assemblait
-ses revanches. Après avoir prodigué plus de tendresses
-qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher indissolublement
-bien des affections légitimes, cette femme finissait sans
-affections. Elle avait cru que les tendresses étaient
-gâtées par le devoir, le devoir n'en retenait aucune
-auprès d'elle. A la servitude conjugale elle avait préféré
-<span class="pagenum">-145-</span>les unions libres: la présence d'un mari manquait à ses
-journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si
-longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité
-eût été une gêne et une honte: il lui manquait la
-sollicitude des fils qui donne aux mères une fierté si
-douce, il lui manquait les soins caressants des filles qui
-donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle
-avait dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié
-sans scrupule à ses passions l'amitié: l'amitié aussi
-était absente ou banale. Et comme le monde n'était
-plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le
-monde.</p>
-
-<p>Le regard que repoussent les tristesses de la terre
-peut s'élever plus haut. Ce refuge n'est pas seulement
-ouvert aux justes qui présentent leurs souffrances imméritées
-comme des créances à la justice éternelle et
-regardent leurs droits s'accroître par les délais de la
-providence réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs
-propres épreuves, quand se révèle à eux la petitesse de ce
-qui leur semblait grand, la brièveté de ce qui leur semblait
-durable, la vanité des riens qui leur tenaient lieu
-de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux,
-ils les jugent, et le commencement de mépris qu'ils
-éprouvent pour eux-mêmes est le commencement de
-leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur, cherché
-par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur
-s'épure de colère; par leur résignation ils collaborent à
-l'ordre qu'ils n'ont pas servi par leurs actes, et l'idée de
-<span class="pagenum">-146-</span>justice, en leur apportant la patience, les rend à
-l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment devient
-un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la
-générosité du courage crée un titre au pardon et les
-maux eux-mêmes préparent ainsi le bonheur dont le
-désir survit à tout. Alors toutes les épreuves deviennent
-profitables, tous les délaissements sont bénis, et la
-solitude se change en une compagnie incomparable,
-quand elle a mené à Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît,
-enlever aux larmes leur amertume. Et vinssent-ils à lui
-quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que le temps
-de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de
-leur vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse
-aux ouvriers de la dernière heure.</p>
-
-<p>A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême.
-Pour trouver la quiétude dans l'oubli des
-devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce monde est
-le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs
-quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de
-son jugement par ses passions était si profonde qu'elle
-était devenue sa nature. Le ciel lui paraissait plus vide
-encore que la terre, et Dieu fut absent de sa mort
-comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune
-captive», la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="memoires">MÉMOIRES<br />
-<i class="small">Écrits en l'année 1817.</i></h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>C'est pour le coin d'une librairie et
-pour en amuser un voisin, un parent, un
-ami, qui aura plaisir à me racointer et
-repratiquer en ceste image.</p>
-<p>(<i>Essays de Michel de Montaigne</i>, liv. II,
-chap. <small>XVIII</small>.)</p>
-</blockquote>
-<blockquote class="epi">
-<p lang="la" xml:lang="la">Nunc cum maxime Deus alia exaltat,
-alia submittit, nec molliter ponit, sed ex
-fastigio suo nullas habitura reliquias
-jactat. Magna ista, quia parvi sumus,
-credimus.</p>
-<p>(<span class="sc">Sénèque</span>, liv. III, <i>Questions naturelles</i>.)</p>
-</blockquote>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN,
-PAIR DE FRANCE</p>
-
-
-<p><i>Vous avez désiré vous rappeler un temps où le
-projet de changer le gouvernement nous occupait. Ce
-temps m'est cher, puisque je l'ai passé près de vous
-dont l'amitié honore et intéresse ma vie.</i></p>
-
-<p><i>Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils
-manquent d'exactitude, mes erreurs demandent de l'indulgence,
-car elles sont accompagnées de bonne foi.
-Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par
-le plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous
-espérions voir s'accomplir les v&oelig;ux ardents que nous
-formions pour le bonheur de notre patrie.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p>Dans un espace de près de trente années je ne
-mets de prix à me rappeler avec détail que les
-trois ou quatre dont les événements se sont
-trouvés en accord avec les v&oelig;ux que M. de Boisgelin<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>
-et moi formions pour notre pays.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles de
-Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin
-de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin,
-paroisse de Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain
-constate que «Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des
-cérémonies baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772,
-et l'acte qui les constate, en faisant connaître les prénoms du
-nouveau chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et
-les actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom
-est écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la
-famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil
-postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin.</p>
-
-<p>A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des armes.
-Le 1<sup>er</sup> septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait,
-à dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment
-de Royal Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788, Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle
-d'Harcourt, fille de Anne-François, duc de Beuvron,
-et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée était petite et laide,
-la fortune était belle et la famille considérable; l'oncle du fiancé
-était le cardinal de Boisgelin. Rien de plus assuré que l'avenir de
-l'officier et du gentilhomme; un an après, éclatait la Révolution.
-Boisgelin se rendait, en 1791, à l'armée des princes, faisait avec
-eux la campagne de 1792 comme garde du corps, puis celles de Hollande
-et de Quiberon comme capitaine aux hussards de Choiseul.
-Licencié en 1796, il se réfugia en Angleterre. Quand il eut contemplé
-toutes les impuissances du parti royaliste, et quand le
-Consulat offrit aux Français de toute origine sécurité en France,
-Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni d'un sauf-conduit que le
-ministre de la police Fouché lui accorda, le 23 nivôse an VIII, il
-revint à Paris et s'employa à obtenir la radiation de son nom sur la
-liste des émigrés. Les pièces du dossier formé par ses soins
-montrent, dans toutes les autorités publiques, un désir de bienveillance
-et de réparation contraire et égal au parti pris de haine
-et de soupçon qu'elles avaient naguère contre les «ci-devant». Il
-se trouve, autant qu'il en faut, des témoins pour attester que M. de
-Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à Amiens, du 4 mai 1792
-au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III au 17 fructidor an V,
-à Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en Hollande ou à Quiberon.
-Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le déclare «définitivement
-rayé de la liste des émigrés» et le rétablit «dans la
-jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été vendus».</p>
-
-<p>Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi d'émigration,
-n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de la
-liste dès le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie,
-leur fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal
-an V, hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les
-moins mal traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori
-du régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon
-pour chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient
-alors sur les représentants de la vieille noblesse comme des ordres
-auxquels les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie
-de se soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de
-garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle passa à
-l'action, comme le racontent les <i>Mémoires</i>. En 1814, les récompenses
-ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25 septembre,
-chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre, chevalier
-de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac une croix
-d'or émaillée suspendue à un petit ruban couleur de feu». Député
-en 1814 et en 1815, pair le 17 août 1815, il est premier chambellan
-de la garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le
-19 août 1823, il est nommé officier de la Légion d'honneur. Mais, quoi
-que nous obtenions, il nous reste toujours à désirer. M. de Boisgelin
-aurait voulu être maréchal de camp. Il demanda ce grade en 1816.
-La Commission chargée d'examiner «les titres des Français qui
-ont servi au dehors» lui fit savoir qu'il avait seulement quinze
-ans de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir
-droit au titre d'officier général. M. de Boisgelin prétendit «obtenir
-des bontés du roi l'exemption des quatre années qui manquaient»,
-et, dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa
-pénible surprise que la volonté du monarque fût prisonnière de
-réglementations formalistes.</p>
-
-<p>Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son attitude
-imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi Gouvion-Saint-Cyr?
-Cette loi, en fixant les conditions précises d'aptitudes
-et de services pour l'avancement des officiers, n'assurait pas seulement
-à l'armée des chefs capables et éprouvés, elle émoussait
-l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique, elle défendait
-la France contre l'asservissement de la force militaire aux
-caprices du prince, asservissement à prévoir si les officiers avaient
-eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces caprices et devaient
-leur carrière à la faveur; elle était une garantie de ce gouvernement
-tempéré que M. de Boisgelin avait voulu; elle enfermait,
-comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un mécanisme
-légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets qu'il
-combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a reconnu
-au roi le droit de nommer aux charges administratives et judiciaires:
-à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi doit-il
-nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et avant
-tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui commandent
-en son nom les troupes est le dépouiller de sa prérogative la plus
-essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère à celles qu'il
-opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny, contre l'absolutisme
-royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore soucié de la
-convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il légitimait
-l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux émigrés, et
-n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à une telle
-contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les doctrines
-et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait attendre
-d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa fidélité,
-elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne fut pas
-de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder leurs
-places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora la fin
-de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831.</p>
-</div>
-<p>Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts
-<span class="pagenum">-152-</span>divers appelés Révolution; les murmures se
-sont transformés devant moi en cris séditieux,
-ils ont égaré les Français bientôt précipités dans
-les excès les plus coupables et les plus opposés;
-<span class="pagenum">-153-</span>le silence de la servitude a succédé aux accents
-frénétiques de la démagogie. Cachée dans un coin
-obscur de cette grande machine appelée tour
-à tour République, Empire, Royaume, j'ai
-<span class="pagenum">-154-</span>ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en
-danger. Je pourrais me croire dépouillée de mon
-rang et de ma fortune, comme tant d'autres, si
-mes habitudes de très pauvre citoyenne ne
-dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma
-situation de grande dame ne me semblent plus
-<span class="pagenum">-155-</span>qu'un point dans ma vie, si loin et si effacé que
-les rêves ont plus de consistance et de réalité.
-Mon sens n'est donc pas influencé par des regrets,
-et je suis bien placée, ce me semble, pour juger
-sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun
-intérêt personnel.</p>
-
-<p>Aussi, depuis le moment où les passions dites
-révolutionnaires ont cessé, et où la devise nationale
-n'a plus été <i>Égalité, fraternité ou la mort</i>,
-j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait
-mis en mouvement tout un peuple, et j'ai cru le
-trouver dans le besoin qu'il avait de changer ses
-institutions: dès lors, l'indulgence est entrée dans
-mon c&oelig;ur, et les plus coupables excès ne m'ont
-paru que les exagérations de la chose vraiment
-utile et désirée.</p>
-
-<p>Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu
-se soumettre aux caprices d'une maîtresse ou
-même d'un maître. Elle a refusé de payer par
-son travail, ses privations et son sang, les guerres
-dont le motif et l'issue lui étaient étrangers. Pour
-faire connaître ses besoins et les faire compter
-par l'autorité et pour encourager son industrie,
-elle n'a voulu dépendre que de lois qui soumissent
-<span class="pagenum">-156-</span>proportionnellement toutes les existences
-à porter en commun le fardeau des charges
-publiques. C'est ce sentiment confus et mal connu
-qui a fait naître de notre temps l'amour de l'<i>égalité</i>.
-L'habitude des distinctions attachées au rang
-et à la naissance ne la montrait que comme un
-paradoxe envisagée en ce sens, mais commençant
-par l'établir dans la répartition des impôts, elle
-se glissa bien vite partout et, réduite en système,
-elle finit par menacer la société. C'est donc, en
-cette occasion comme en toutes, l'abus d'une
-bonne chose qui en a produit une désastreuse.
-Avant que ces pensées fussent clairement reconnues
-par les Français, elles fermentaient en eux
-et, leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre
-établi, les ont poussés à le détruire avant de
-savoir précisément celui qui leur convenait. La
-crainte de retomber dans un état qui leur était
-odieux les a fait recourir à son extrémité opposée.
-C'est ainsi qu'en quittant une Monarchie absolue
-où la noblesse avait balancé longtemps la puissance
-royale, ils ont demandé une République où
-tous les rangs fussent nivelés et que la barbarie a
-pris la place de l'esprit de réforme.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-157-</span>C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de
-nobles sans détruire la tyrannie, parce qu'elle
-n'est pas seulement l'abus de la puissance royale,
-mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le
-peuple, qui craignait un maître, en eut bientôt
-autant qu'il se trouva de fanatiques antiroyaux et
-surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des
-assemblées qui se succédèrent.</p>
-
-<p>Après avoir voté des lois qui condamnaient à
-mort, au nom du Salut public, une partie de la
-société et le reste à une vie misérable et agitée, ils
-placèrent les citoyens entre la terreur du retour à
-l'ancien gouvernement et l'incertitude sur celui
-qui devait les régir. Qu'on était loin alors du but
-raisonnable auquel tendaient peut-être quelques
-bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses
-l'État devait-il encore subir!</p>
-
-<p>En voyant la République se transformer en
-Empire héréditaire, on avait cru que Bonaparte
-s'arrêterait au moment où ses ambitieux désirs
-avaient été réalisés et on lui savait quelque gré
-d'avoir rétabli l'ordre dans la société. Mais l'invasion
-d'Espagne, en prouvant qu'il fondait uniquement
-sa force sur l'épée et sa puissance sur
-<span class="pagenum">-158-</span>l'étendue du territoire, fit évanouir les espérances
-de bien public qu'il avait fait concevoir.</p>
-
-<p>Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se
-flattaient qu'il finirait par sentir la grandeur de
-sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il avait
-exercée sur les assemblées, il était possible de
-croire que, une fois en paix, les lois prendraient
-de l'importance, par la nécessité où l'on se trouverait
-de donner de la régularité à l'action générale
-du gouvernement.</p>
-
-<p>Mais Bonaparte avait une ambition qui ne
-dédaignait aucun détail et soumettait tout à sa
-volonté. En même temps qu'il s'emparait de
-presque toutes les provinces de l'Europe, il profitait
-de la ruine des anciens propriétaires de
-France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut
-les transformer en pensionnaires de son trésor.
-Créant des fortunes qui devaient lui revenir faute
-d'enfants mâles, et dont les possessions étaient à sa
-disposition, il donna le nom de législateurs et de
-sénateurs à des hommes auxquels il payait des
-appointements et qu'il assemblait, chaque année,
-pour signer ses ordres sous le nom de décrets.
-Puis, nommant les juges et se réservant le droit
-<span class="pagenum">-159-</span>de les révoquer, il réduisit la presse à l'emploi
-de publier ses ordres ou ses louanges, établit un
-système prohibitif qui faisait dépendre l'industrie
-de son caprice ou de sa spéciale protection et,
-jetant sur l'étendue de son empire un filet tenu
-par la main de la police,&mdash;filet dans lequel le mystérieux
-confessionnal même était enveloppé<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>,&mdash;aucun
-mouvement n'avait de liberté, aucune
-pensée n'avait d'essor. Chaque profession était
-flétrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne
-pouvaient choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration
-n'était que le mode de sa volonté et,
-dans cet asservissement universel, les personnes
-jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient
-point à augmenter et ne se mêlant point
-d'affaires, celles enfin que partout on nomme
-<i>indépendantes</i> étaient frappées par l'exil, si les
-paroles dont elles se servaient dans leurs conversations
-familières étaient rapportées au maître.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les questions
-religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes préjugés
-d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet abbé
-avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler d'un
-cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête
-homme».</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-160-</span>La honte de cette situation était couverte par ce
-qu'on nommait <i>gloire française</i> qui, de toutes les
-déceptions produites par le génie de Napoléon,
-peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle
-a fait servir des qualités estimables à des
-résultats funestes.</p>
-
-<p>L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a
-dû séduire un peuple courageux et c'est le moyen
-dont s'est servi Napoléon pour transformer les
-citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il
-savait que le général d'un peuple de guerriers est
-un maître absolu contre lequel on ne trouve pas
-de défense, puisque l'obéissance en ce cas perd
-ce qu'elle a de vil en prenant le nom de subordination.
-Alors la terre peut être ravagée par une
-nation belliqueuse.</p>
-
-<p>Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant
-plus de huit années. Qu'espérer du frein
-des lois et des idées d'ordre sur un peuple qui
-est tout entier dans le mouvement d'un homme
-qui fait sa fortune, et qui ne regarde sa patrie
-que comme le mince patrimoine laissé par un
-père dans la détresse à un heureux aventurier
-devenu millionnaire! C'est ainsi que les Français
-<span class="pagenum">-161-</span>regardaient la France où ils étaient nés et
-telle est l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous
-le nom de gloire. Que de gens probes, vertueux
-même, n'ont-ils pas été égarés par elle, et qu'il
-est coupable celui qui, détournant l'héroïsme et
-les mouvements généreux d'un but honorable, a
-mis tout un peuple spirituel et sensible dans les
-habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant
-perdre de vue les motifs pour lesquels il avait
-secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que
-l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours!
-Ce que je dis là frappait tout le monde sous
-Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface parce
-qu'il est de l'essence des petites contrariétés présentes
-de faire oublier les malheurs passés.</p>
-
-<p>Les souvenirs des guerres entreprises sous la
-France république ont laissé des traces plus honorables,
-c'est la seule partie pure de cette époque.
-Sur les champs de bataille le sang coulait sans
-crime et les soldats rapportaient au sein de leur
-foyer, avec de glorieuses blessures, une non moins
-glorieuse pauvreté; tandis que les nombreuses
-victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits
-que d'ajouter au protocole de la vanité une série
-<span class="pagenum">-162-</span>nouvelle de titres et à la fortune de ses officiers
-les débris des fortunes particulières de quelques
-vaincus. Sous la France république on se battait
-pour rester maître chez soi, et sous la France,
-devenue empire, on se battait pour devenir maître
-chez les autres. La différence des principes devait
-en porter dans les résultats. Aussi l'une de ces
-guerres a-t-elle laissé dans le souvenir une idée
-de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une
-revanche qui tôt ou tard devait avoir lieu, nous
-a réduits à la condition d'un peuple vaincu par
-les autres peuples dont nous avions outragé l'indépendance.</p>
-
-<p>Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire
-militaire, car il s'y est fié. Empereur des Français,
-reconnu et redouté du monde, il a fait la
-réflexion qu'il y avait plus loin de la place de
-sous-lieutenant d'artillerie en 1789 à celle d'empereur
-en 1804, que de celle d'empereur à la
-place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il
-l'a été, et n'a pu se maintenir parce que les lois
-seules, lorsqu'elles sont en harmonie avec les
-besoins des peuples, impriment un caractère de
-durée aux choses, et qu'il n'y a pas de lois qui
-<span class="pagenum">-163-</span>puissent unir ensemble et fondre en un seul les
-intérêts des Allemands, des Italiens, des Espagnols,
-des Russes et des Français. L'alliance de
-toutes ces nations, leur bonne harmonie doivent
-résulter des rapports établis par leurs besoins
-réciproques. Rien n'empêche que l'Europe entière
-vive dans l'union d'une famille dont les membres
-sont indépendants les uns des autres, mais cet
-accord ne peut avoir lieu sous la main d'un
-même maître, et c'était ce qu'avaient produit nos
-victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient consolider.
-C'est cependant le sujet de nos regrets.
-L'habitude qu'on a laissé prendre à nos dispositions
-belliqueuses nous fait nommer «fruits de
-la victoire» cette accumulation informe de pays
-sans liens réciproques. «Les étrangers tremblaient
-à notre aspect! s'écrie-t-on avec regret.&mdash;Hélas!
-sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous
-ajouter&hellip;»</p>
-
-<p>Mais entrons dans l'année 1811!</p>
-
-<p>Je demeurais alors chez une personne où j'avais
-fui des malheurs de plusieurs genres. La place
-qu'elle occupe dans mon c&oelig;ur est due à sa conduite
-amicale avec moi. Ses qualités sont franches
-<span class="pagenum">-164-</span>et ses défauts amusants. La princesse de Vaudémont
-est née Montmorency, de la branche véritable,
-à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince
-de la maison de Lorraine dont elle est veuve. Sa
-figure était agréable dans sa jeunesse, elle avait
-l'air noble et une belle taille. Sans être romanesque
-ni galante, elle a eu des amants et, sans
-chercher dans la musique les tendres et profondes
-émotions qui jettent dans une douce
-rêverie, elle l'aime avec passion. Madame de
-Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on s'entoure
-de subalternes au milieu desquels elle se montre
-à la bonne compagnie qu'elle ne perd point de
-vue. Elle a le goût le plus décidé pour la puissance
-sans songer à y participer; l'intimité des
-gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement,
-et les changements lui sont indifférents.
-Elle ne demande aux révolutions que de passer
-par sa chambre sans s'informer où elles vont
-ensuite. L'égalité ne la choquait pas et le ton
-demi-théâtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte
-ne lui était point désagréable. Quoique son
-salon ait servi aux rendez-vous les plus importants
-et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a
-<span class="pagenum">-165-</span>jamais prévu les conséquences: la preuve en est
-dans sa surprise lors de l'arrivée du roi et du
-retour de Napoléon. Pourvu que ses petits chiens
-aient le droit de mordre familièrement les ministres
-et les ambassadeurs et que son thé soit
-pris dans l'intimité par les hommes puissants, le
-reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses
-qualités se développent lorsqu'il s'agit d'être utile
-aux gens qu'elle aime et elle ne manque point
-alors de justesse et de prévoyance dans l'esprit;
-mais, dans la vie ordinaire, c'est une fatigue
-qu'elle ne prend jamais. On peut regarder sa
-maison comme l'asile le plus doux de l'amitié et
-le lieu le plus dangereux pour les gouvernements
-mal affermis. On y complote en toute sûreté. Les
-fauteuils y sont si bons, la vie si agréable et si
-niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin
-et moi nous nous en sommes fort bien
-trouvés<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment très
-vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se perpétuaient
-en sa personne, et à certains moments il semblait qu'elle
-laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses contemporains.
-Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte d'être
-altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par l'histoire. La
-princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre les révolutionnaires
-contempteurs du passé. Comme un attrait de curiosité la
-portait vers tous les passants du pouvoir, elle conciliait sa dignité
-et son plaisir en les attirant chez elle et en rappelant les distances
-aux familiers qui marchaient sur sa traîne. Si son goût fut «décidé
-pour la puissance», il ne le fut pas moins pour le malheur. Il lui
-plaisait que le succès public lui présentât les hommes du jour,
-mais quand ils étaient devenus ses amis, le succès pouvait se
-retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les servait. Quand Vitrolles,
-durant les Cent-Jours, fut poursuivi par la police impériale,
-quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut condamné, la princesse,
-sans s'inquiéter de leurs opinions et dévouée à leurs périls
-jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre contre le roi et contre
-l'empereur.</p>
-
-<p>Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste.
-Mais ces belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme
-les petites faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un
-si sommaire raccourci par celle qui était une parente, une amie,
-une obligée. D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour être
-bienveillantes le furent davantage. Dans les <i>Mémoires sur l'impératrice
-Joséphine</i>, publiés en 1828, par mademoiselle Georgette
-Ducrest, on lit:</p>
-
-<p>«A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont,
-née Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous
-les étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse n'était
-point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des
-manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient
-de nombreux hommages et son excellent c&oelig;ur lui faisait d'aussi
-nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait
-promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de rendre
-service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre, souvent
-bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des
-compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils
-n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le
-même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et
-secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait encore,
-en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.»</p>
-
-<p>Le 2 janvier 1833, le <i>Journal des Débats</i> écrivait:</p>
-
-<p>«Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière des
-Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient de
-mourir à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les
-secours de l'art n'ont pu arrêter les effets.&mdash;Dans les temps de
-troubles politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous
-donner le rare et presque unique exemple d'affections indépendantes
-des opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait tant de
-c&oelig;urs autour d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle de sa naissance
-lui permettait de rendre justice aux hommes dans quelque
-position qu'ils fussent placés et sa manière de rendre justice était
-de faire du bien&hellip; Naïve et vraie comme une femme du peuple,
-généreuse comme une grande dame, elle faisait mieux que pardonner,
-elle oubliait les torts. Elle consolait toutes les douleurs
-sans ostentation, car elle les comprenait, et sa perte causera à
-toutes les personnes qui vivaient dans son intimité un déchirement
-de c&oelig;ur qui sera le premier mal qu'elle leur aura fait.»</p>
-
-<p>Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir
-Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des
-larmes», dit Montrond.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-166-</span>Le despotisme sous lequel était courbé le monde
-s'appesantissait et, quoiqu'on pût prévoir qu'un
-jour il pourrait rejeter violemment ceux qui l'opprimaient,
-on se croyait séparé par un long intervalle
-de ce moment, lorsque le départ de l'empereur
-pour la campagne de Russie vint réveiller
-<span class="pagenum">-167-</span>les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un
-spectacle extraordinaire, à sonder les vues politiques
-qui le faisaient agir. Jusque-là on s'était
-laissé bercer ou éblouir par la fortune et personne
-ne regardait l'avenir.</p>
-
-<p>Cette indifférence est facile à expliquer. Rien
-<span class="pagenum">-168-</span>ne s'use plus vite qu'un sentiment passionné
-lorsqu'il a touché le but vers lequel il était poussé.
-Or, la passion du bien public avait porté, en
-1789, à tout sacrifier aux intérêts populaires et
-fonda cette puissance terrible qui avait anéanti
-toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud
-dressé au nom de la souveraineté du peuple détruisait
-la race humaine, avait laissé dans les
-esprits le dégoût des affaires publiques lorsqu'une
-place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation.
-Bonaparte a abusé de ce sentiment vertueux,
-comme de tout, pour établir son pouvoir
-sans résistance. On se laissait entraîner par une
-force qui n'inspirait aucune confiance, mais avec
-une espèce de satisfaction secrète de n'être pas
-responsable des événements et même de les ignorer.
-Les victoires jetaient un éclat semblable à celui
-des éclairs. Quelques gens sages découvraient
-bien, à leur lueur passagère, le danger du chemin
-dans lequel on était engagé, mais l'obscurité
-enveloppait la multitude et l'on marchait sans
-regarder et sans se soucier de voir où on allait.</p>
-
-<p>Cependant, les préparatifs presque fabuleux
-que venait de faire l'empereur, en 1812, tirèrent
-<span class="pagenum">-169-</span>de cet état léthargique. On se demandait «pourquoi
-ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir
-un motif nouveau d'admirer le héros, quelques
-autres pour calculer si le colosse de puissance
-qu'il élevait si rapidement avait une base assez
-solide pour se soutenir.</p>
-
-<p>A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions,
-M. de Boisgelin et moi, sur notre véritable
-position et nous ne fûmes pas longtemps avant
-d'être convaincus de l'inconvénient attaché au
-gouvernement d'un homme qui avait besoin d'entasser
-province sur province pour se donner le
-ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes
-les capitales de l'Europe et qui, voyant toujours
-reculer devant lui le but de ses conquêtes, ressemblait
-à cet insensé qui mourut de fatigue
-parce qu'il voulait atteindre la fin de l'horizon
-qui semblait fuir à mesure qu'il avançait.</p>
-
-<p>Le public voyait avec étonnement succéder une
-marche rétrograde à celle qui avait conduit à
-Moscou. L'habitude de la victoire nous avait
-rendus dédaigneux et froids, mais l'étonnement
-d'un retour d'armée nous frappait beaucoup.
-Cette nouveauté paraissait choquante. Semblables
-<span class="pagenum">-170-</span>en cela aux gens gâtés par la fortune que le
-plaisir n'amuse plus, mais que la peine humilie
-et déconcerte, nous étions ennuyés du succès de
-nos armes et pleins d'humeur de nos défaites.</p>
-
-<p>&mdash;Au train dont vont les choses, me dit un
-jour M. de Boisgelin, le monde va pencher sur
-nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que
-ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé
-que la France dans laquelle vous et moi sommes
-nés soit, par la suite, la seule qui nous reste,
-que feront les Français de leurs habitudes de
-millionnaires, une fois rentrés dans leur petit
-patrimoine? Nous rougirons devant cet homme
-pour qui nos moindres frontières sont le cours
-du Rhin, les Alpes. Il n'aura plus la place de
-signer <i>Empereur des Français</i>, cela dépassera
-notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour
-porter l'ex-<i>maître du monde</i>, point assez d'aliments
-pour le nourrir, ni d'eau pour le noyer.
-Il vient de passer la Bérésina, le Don, le Danube,
-le Rhin, qu'espérer de la Seine ou même de la
-Loire?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder
-pour maître; renonçons à lui et même à l'Empire.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-171-</span>&mdash;Retournons en royaume, reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je voudrais bien cependant, repartis-je,
-quelque chose de neuf. Tout ce qui a été, en fait
-de puissance, n'a eu qu'une force passagère et
-tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en
-royaume, ressemble à l'évocation de tous les abus
-arriérés et des sottes coutumes qui ont fini par
-perdre la vieille machine sociale sans laisser
-même survivre un regret.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis entièrement de votre avis, répondit
-Bruno, et pour vous le prouver, je veux quelque
-chose de savamment combiné, de fort, de neuf;
-en conséquence, j'opine pour établir la France en
-royaume et pour appeler Monsieur, frère du feu
-roi Louis XVI, sur le trône!</p>
-
-<p>Je pris cette opinion pour une plaisanterie et
-longtemps je ne l'abordai que comme un sophisme
-insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y revenait
-sans cesse et y restait irrévocablement
-attaché.</p>
-
-<p>Nos contestations d'alors me sont présentes et
-je vais les rapporter. Elles serviront à expliquer
-les répugnances, les combats et les hésitations
-qui existent encore dans beaucoup de têtes.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-172-</span>&mdash;Un État, disait M. de Boisgelin, dont la
-richesse est le résultat de l'envahissement annuel
-du territoire voisin, doit être détruit quand il
-n'a plus la force nécessaire pour empêcher les
-gens dépouillés de reprendre ce qui leur appartient.
-Et, pour réparer les maux causés par la
-guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette
-noble patience, cette modération qui seraient
-alors si nécessaires? Il faudrait que le retour
-forcé de nos généraux par les mauvais hasards
-des combats fût racheté par une vie domestique
-qui leur fût chère, et sommes-nous dans ce cas?
-Les nouveaux nobles auxquels sont confiées les
-principales fonctions, passés de l'obscurité de
-leurs premières années à l'élévation du rang et
-du pouvoir, étant encore dans la croissance de
-leur fortune, ne peuvent être séduits par l'image
-paisible des réunions de famille. Cette ressource
-qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur
-ses anciennes habitudes et ramène l'homme
-froissé par les infortunes au milieu des compagnons
-de son premier âge et au souvenir de ses
-pères, peut-elle leur être offerte? Quelle maison,
-quelles terres donneraient ces consolations à nos
-<span class="pagenum">-173-</span>seigneurs actuels? Ils ont des propriétés nouvelles,
-inconnues, qui ne leur représentent que la
-forme matérielle de la part de richesse qu'ils y
-ont placée. Leur âme n'est donc point disposée à
-supporter ni à réparer l'infortune, mais à la venger.
-Leur énergie les porterait à de nouvelles
-entreprises et la France, qu'ils n'ont pu préserver,
-sera détruite par les excès dans lesquels ils l'entraîneront
-pour prendre des revanches. Le gouvernement
-est confié chez nous à des personnes
-qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les
-services sont fondés sur les grandes aventures des
-batailles. Une défaite les ruine et leur fait redouter
-de ridicules métamorphoses; ils craignent de
-reculer dans leur position particulière à chaque
-déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe:
-car nos grands, espèce d'êtres fantastiques dont
-le pied est paysan français et la tête comte, duc
-ou roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le
-sol natal comme si, par cette pression, le prestige
-de leur grandeur devait s'évanouir. Quel est celui
-qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille
-France, pourrait s'écrier: «Rien n'est perdu de
-ce qui nous appartient, nos lois nous restent et
-<span class="pagenum">-174-</span>nous sommes tous chez nous et Français!»
-Joachim, le roi de Naples, revient en France, mais
-c'est Murat l'aubergiste; peut-être même le prince
-de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les
-princes de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano,
-mais c'est Berthier, l'ingénieur; Lefebvre,
-le soldat aux gardes; Maret, le commis&hellip; Ils voudront
-ravoir ce qu'ils nommaient <i>le patrimoine
-de leurs enfants</i> et, comme il est situé chez
-l'étranger, ils ruineront la France en efforts pour
-l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est
-obéie, rien n'est fondé, aucune institution n'est
-passée dans nos m&oelig;urs. Comment pourrions-nous
-songer à nous relever de nos désastres et à prendre
-une attitude digne après nos défaites, en conservant
-un pouvoir qui se croirait dépouillé, bien
-que maître du pays qui faisait l'orgueil de
-Louis XIV?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand
-c&oelig;ur à ne plus être soumise à ces maîtres-là et
-même je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas ôter
-aux choses destinées à nous régir ce vague dont
-le monarque fait toujours son profit et pourquoi
-ne pas emboîter l'homme destiné à la suprême
-<span class="pagenum">-175-</span>magistrature dans des machines légales assez
-fortes pour résister à nos élans passionnés pour
-sa personne? Que de fois nous sommes-nous
-entourés nous-mêmes de liens fatals et honteux
-en cédant à la reconnaissance pour une action
-isolée dans la vie d'un homme, devenu de ce jour
-notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord
-le besoin de liberté qui existe dans le pays avec
-l'ordre nécessaire&hellip;</p>
-
-<p>Sans savoir précisément où j'allais, M. de
-Boisgelin m'arrêta par un sourire et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut être ici question d'un président ni
-de congrès, comme aux États-Unis. Ces formes-là,
-qui peuvent convenir en Amérique, où le peuple est
-encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue
-pour sa conservation, n'ont aucun rapport avec les
-besoins de notre vieille Europe. La terre qu'habitent
-les colons anglais devenus indépendants
-en Amérique est séparée du reste du monde et
-mille fois plus grande qu'il ne faut pour les contenir.
-Toutes les utopies, qui noircissent le papier
-chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les
-places publiques, pouvaient s'essayer là, sans
-inconvénient, où l'espace est immense, le peuple
-<span class="pagenum">-176-</span>peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun
-n'est divisé ni par l'amour-propre ni par les souvenirs.
-On peut embarquer pendant un siècle
-pour ce pays-là tous les rêveurs de nouveaux
-contrats sociaux sans inconvénient et sans tirer
-la conséquence que leurs plans sont bons pour le
-continent européen, quand même ils réussiraient
-sur l'autre. Les petites expériences sur les lacs
-abrités par des montagnes, au sein des terres,
-prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents
-et des tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses
-besoins établis par une partie de ses souvenirs;
-on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence,
-mais elle est encore forte et peut fournir une
-longue carrière si, en corrigeant les faiblesses de
-l'âge écoulé, on respecte le genre de croissance
-qu'il a produit. Car le corps des nations, comme
-le corps humain, change à chaque période de
-l'existence, mais il conserve un caractère primitif
-qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir
-méprisé cette observation qu'on a pensé tout
-perdre de nos jours, puisque c'est pour avoir
-voulu tuer le passé qu'on a bouleversé pour longtemps
-l'avenir. Cette manie de <i>table rase</i>, pour
-<span class="pagenum">-177-</span>établir tout à coup des républicains où vivaient
-depuis des siècles les sujets d'un monarque, a
-produit des massacres; puis un peuple de conquérants
-renversant tout aux pieds d'un maître.
-Non, le vieux continent, et surtout la France, ne
-peuvent pas être gouvernés par un congrès, un
-président, ni par ces deux ou trois choses simples
-qui régissent une famille de négociants qui travaillent
-encore et dont la fortune n'est point finie,
-car telle est l'Amérique. Il faut ici un gouvernement
-protecteur des intérêts de tous, où les lois
-posent les limites des pouvoirs et dont la forme
-soit monarchique, les rangs distincts. Il faut un
-gouvernement où la discussion publique soit
-confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt.
-Que la représentation repose sur la propriété et
-que cette propriété, plus considérable dans la
-Chambre des pairs, assure l'indépendance de ses
-membres dont le titre et les droits doivent être
-héréditaires. Qu'on parte de partout, à toute heure,
-j'y consens, pour arriver à ce haut but; mais que
-la carrière qui y conduit soit marquée par de
-grands services et surtout par une grande fortune
-qui rend bien plus sûrement indépendant toute
-<span class="pagenum">-178-</span>sa vie que le plus noble caractère, sujet peut-être
-à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la
-liberté doit être le résultat, on établira un trône
-héréditaire sur lequel sera placée une famille
-qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de
-la suprême puissance, afin que le respect dont elle
-doit être l'objet ne soit pas dérisoire, et que tout
-ambitieux qui se sent de l'audace et du talent ne
-nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette
-première place.</p>
-
-<p>&mdash;Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute
-idée de régence?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce
-serait Napoléon le Petit substitué à Napoléon le
-Grand, et qu'est-ce que le régime de Napoléon
-pour la France? L'enfance du monarque est-elle
-plus rassurante que son âge mûr? et quand il
-n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes,
-qu'est-ce que la succession d'un trône, ou plutôt
-que serait la résignation du trône de Bonaparte à
-son fils? Le trône de Bonaparte est une puissance
-sans forme ni dimensions, qui s'est élevée par les
-armes sur les débris des gouvernements éphémères
-précédents et qui s'étend sur un territoire
-<span class="pagenum">-179-</span>augmentant chaque année par la volonté d'un
-chef à qui toute une population armée obéit.
-Est-ce là une chose qui se lègue? Où sont les
-frontières de cet héritage? Quel en est le revenu?
-les moyens habituels de le régir? Nulle part:
-tout résidait dans la volonté toujours active, toujours
-croissante du maître. L'enfant de deux ans
-qui se trouve à sa place détruit cela par sa seule
-présence, car on ne cède pas une place de conquérant,
-et une régence ne représente que des
-usages. Un grand respect, fondé sur une longue
-habitude, peut seul contraindre le peuple d'obéir
-à un enfant, parce que c'est la situation où il
-se trouve qu'on est accoutumé à entourer de
-vénération. Il est vrai qu'alors on peut espérer
-que l'action du gouvernement s'adoucira, étant
-dégagée des passions personnelles du monarque,
-et que les troubles causés par l'ambition particulière
-de ceux qui participeraient à la régence,
-étant renfermés dans le cercle étroit de la cour,
-n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude
-d'une bonne administration et de donner
-force aux lois. Mais pourquoi fonder de telles
-espérances quand il n'y a ni lois précises, ni
-<span class="pagenum">-180-</span>habitudes d'aucun genre, sous le règne d'un
-enfant qui ne représente que son père encore
-vivant et dont on ne veut plus?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être ces considérations-là, lui dis-je,
-pourront-elles décider à appeler M. le duc d'Orléans!</p>
-
-<p>Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée
-du chemin que j'avais fait, j'ajoutai:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! trouvez-vous que je vous cède
-assez? êtes-vous content?</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes, me dit-il, vous embrouillez
-toutes les questions et vous faites de la révolution.
-Vous prenez un roi électif dans la famille
-des rois légitimes et vous introduisez la turbulence
-dans ce qui est destiné à établir le repos.
-Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose,
-c'est une partie de la forme du gouvernement
-dont la légitimité est une des bases; mais M. le
-duc d'Orléans n'est qu'un homme qui ne mérite
-pas le trône par des services personnels et qu'on
-n'y placerait qu'en mémoire des crimes de son
-père.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne
-faut cependant pas nous dissimuler que le roi,
-<span class="pagenum">-181-</span>que vous demandez afin de terminer les mouvements
-révolutionnaires, est si blessé par la Révolution,
-tellement maltraité par elle, qu'il doit
-l'avoir en horreur; et que les malheureux émigrés
-qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront
-retourner la roue révolutionnaire dans
-l'autre sens; et que, écrasant en toute justice et
-en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront
-la race vivante. Est-ce comme cela que vous
-entendez le repos et la paix?</p>
-
-<p>&mdash;Où trouveront-ils cette force? reprit M. de
-Boisgelin. Croyez-vous que cette roue révolutionnaire
-dont vous parlez soit si facile à manier et
-que les bras affaiblis de quelques vieillards qui
-accompagnent Monsieur soient suffisants pour la
-mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils
-auront en France beaucoup d'auxiliaires pour
-cette bonne &oelig;uvre, et qu'on montera cette machine
-pour se placer dessous, comme déjà cela est
-arrivé en 1793?</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être
-égaré par des sentiments de patrie, de liberté,
-mais ici il s'agirait de calculer les dates d'émigration,
-car ce sont là les degrés de pureté de ces
-<span class="pagenum">-182-</span>messieurs, et certes ce n'est pas enivrant. Malgré
-cela, monsieur de Boisgelin, je vous le répète,
-je ne puis me représenter Monsieur et M. le comte
-d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre
-à la tête du peuple des chefs qui le détestent,
-dont l'esprit est trop faible pour envisager avec
-grandeur leur position en sachant la séparer du
-passé, et dont les bonnes qualités mêmes sont intéressées
-à la vengeance. Car la mort d'un frère,
-d'une s&oelig;ur, de toute une famille assassinée, sanctifiera
-à leurs yeux le mal qu'ils feront souffrir
-à leurs sujets, ils seront faux et cruels parce
-qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc
-d'Orléans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous
-raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque
-apparence si, dans un moment de repentir et
-d'élan, le peuple français en larmes se prosternait
-aux pieds d'un roi bourbon pour lui rendre
-la couronne en se mettant à sa merci. Je ne
-répondrais point alors de la cruauté de ses vengeances,
-parce que je ne me fais garant ni de sa
-générosité ni de sa force. Mais je ne parle que
-d'une combinaison d'idées dans laquelle la légitimité
-<span class="pagenum">-183-</span>entrerait comme le gage du repos public,
-qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements
-que cause l'ambition de parvenir à la suprême
-puissance et d'une forme de gouvernement dans
-laquelle le trône ayant une place assignée, légale
-et précise, se trouverait partie nécessaire du tout,
-mais serait loin d'être le tout. Je demande que la
-représentation française se compose de deux
-Chambres et du trône et que, sur ce trône, au
-lieu d'un soldat turbulent ou d'un homme de
-mérite aux pieds duquel,&mdash;comme vous l'avez
-bien observé,&mdash;notre nation, idolâtre des qualités
-personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je,
-qu'on y place le gros Monsieur, puis M. le
-comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux
-de sa race par rang de primogéniture: attendu
-que je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme
-et qui ressemble plus à l'ordre numérique
-que l'ordre de naissance, et conserve davantage
-le respect pour les lois que l'amour pour le
-monarque finit toujours par ébranler. Mon <i>roi
-légitime</i>, comme je l'entends, aura beau vouloir
-venger ses vieilles injures, rétablir le pouvoir
-absolu de ses pères: serré dans la machine légale
-<span class="pagenum">-184-</span>dont il ne sera qu'une partie, ses volontés <i>comme
-individu</i> n'auront aucune puissance. Ainsi je
-m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union
-qu'il pourrait y avoir entre ses bons sentiments
-et ses mauvaises actions. M. le duc d'Orléans, qui
-n'a pas un de ces avantages, serait le choix le
-plus absurde qui pourrait venir à la pensée; ce
-serait couronner les plates intrigues de son père,
-établir une guerre civile, retremper les faulx de
-la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et
-reprendre enfin les querelles violentes et sanglantes
-du commencement de la Révolution. Bonaparte
-ou le frère de Louis XVI, voilà où est la
-question, car c'est là seulement que se trouve la
-différence. Le premier a été maître du monde et
-tentera toujours de le redevenir. Le second peut
-prendre, sans humiliation pour les Français, le
-sceptre du roi de France dans le territoire qui
-composait le royaume de ses pères: les Français
-peuvent le redemander sans honte pour remplir
-la place assignée par une loi que des assemblées
-nationales sanctionneront.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que je vais être de votre avis, dis-je
-un jour à M. de Boisgelin, et que je laisse glisser
-<span class="pagenum">-185-</span>M. le duc d'Orléans parmi les usurpateurs. Alors,
-je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il
-a le malheur d'avoir un père qui a désavoué le
-sien, qui a condamné son parent à mort et il
-porte comme livrée de ses laquais les trois couleurs
-dont nous avons fait depuis tant d'années la
-livrée de la gloire. Le pauvre usurpateur que cela
-fait et dans quelle fausse position, pour monter
-sur un trône, se trouve l'homme que les uns
-appelleraient parce qu'il est le fils de l'assassin
-d'un Bourbon et les autres parce qu'il est parent
-d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte,
-ou le frère de Louis XVI. Eh bien, vive le roi!
-puisque vous le voulez. Mon Dieu, que ce premier
-cri va étonner! On dit qu'il n'y a que le premier
-pas qui coûte: le premier mot à dire sur
-ce texte-là est bien autrement difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes
-embarrassée de tout maintenant. Rappelez-vous
-donc ce que Monsieur a été dire à la ville, au
-commencement de la Révolution; vous tournerez
-encore quelques bonnes têtes avec cela.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, lui répondis-je, il faut
-faire des recherches sur les torts de Monsieur
-<span class="pagenum">-186-</span>envers sa famille quand son ambition lui faisait
-prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas
-fait pendre le marquis de Favras? ce sera peut-être
-excellent. Allons «vive le roi»!&hellip;</p>
-
-<p>M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air
-rayonnant. Je lui ris au nez en songeant au temps
-qu'il lui avait fallu pour acquérir à son parti une
-seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu
-les liens qui l'attachaient à l'ancienne bonne
-compagnie, n'en ayant jamais voulu former
-d'autres et étant restée seule au monde ou à peu
-près.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez fait là, lui dis-je, une belle
-conquête de parti. C'est comme si vous aviez
-passé une saison à attaquer par ruses et enfin
-pris d'assaut un château-fort abandonné au milieu
-d'un désert!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis point de cet avis, me répondit
-M. de Boisgelin, ce fort-là nous sera utile; j'en
-nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis
-bien trompé si l'ennemi commun, succombant
-sous ses propres folies, le pays ne peut se sauver
-par la sagesse de M. de Talleyrand.</p>
-
-<p>J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion
-<span class="pagenum">-187-</span>que Bruno montrait de M. de Talleyrand me
-flattait beaucoup parce qu'elle était mon ouvrage.
-En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que
-les émigrés conservaient contre l'évêque d'Autun,
-prenant sa conduite par le côté des petites considérations,
-lui reprochant ses changements de forme,
-même de fortune, sans songer que le terrain sur
-lequel il s'était trouvé avait changé bien plus souvent
-que lui et que, ayant toujours été actif dans les
-événements, il s'était servi de son influence pour
-en modérer l'action et pour les diriger autant
-que possible vers un ordre de choses où l'espérance
-d'une amélioration devient probable. «Si
-le roi veut se perdre, je ne me perdrai pas»,
-avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte d'Artois,
-après lui avoir remis un plan pour arracher
-Louis XVI aux mains des révolutionnaires, lorsque
-les assemblées étaient à Versailles. Ce plan,
-qui avait effrayé le faible et malheureux monarque,
-ne fut point accepté. L'abandon que fit
-alors l'évêque d'Autun de sa robe de prêtre a été
-l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires.
-Cette action, dans laquelle eut peut-être plus de
-part la répugnance qu'il avait ressentie pour l'état
-<span class="pagenum">-188-</span>ecclésiastique que la prudence, lui a donné le
-droit de dire <i>nous</i> aux faiseurs de révolution et
-lui a laissé quelquefois jusqu'à un certain point
-la faculté de les diriger. S'étant enfui de France
-au moment où la démagogie furieuse la dépeuplait,
-il y revint et rentra dans les affaires sous
-le Directoire. Uniquement occupé, comme je viens
-de le dire, d'apaiser les violences, il ralentissait
-autant qu'il le pouvait la marche du démon populaire
-auquel était attaché le char de l'État, qu'il
-tâchait de faire verser le plus doucement possible
-à chaque chute causée par son allure irrégulière
-et convulsive. Essayant de faire toujours reculer
-dans la carrière de la révolution, il se liait avec
-ceux qui <i>ne juraient que par une lettre, tandis qu'on
-jurait par une autre</i>, comme il le disait alors<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.
-<span class="pagenum">-189-</span>Voyant avec joie le centre de l'autorité se restreindre
-et se fortifier des cinq Directeurs jusqu'à
-un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur,
-il espérait qu'un chef militaire ferait sortir le
-peuple des habitudes d'insubordination et qu'il
-l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par le
-respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons
-d'obéissance profitèrent plus qu'il ne voulait; les
-farouches républicains devinrent tout à coup les
-esclaves d'un despote et la gloire enchaîna l'indépendance
-nationale! Le passage fut si rapide qu'il
-ne laissa pas le temps à la prévoyance, car, entre
-la France maîtresse reconnue du pays enclavé
-entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire
-français engloutissant le monde, l'intervalle fut à
-peine aperçu.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé
-ministre sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras,
-où étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer
-les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était
-resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit:
-«Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre secrétaire,
-cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en
-expliquiez les motifs.&mdash;Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je
-demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du
-Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce
-qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f&hellip;,
-Lagarde ne dit que sacr&hellip;..»&mdash;<i>Note d'Aimée de Coigny.</i></p>
-</div>
-<p>M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les
-républicains de vouloir soumettre l'État à un
-maître, fut accusé, sous l'empereur, de ne point
-être soumis au maître, et l'empereur fut indigné
-de la résistance qu'il fit paraître dans le Conseil
-quand il fut question de l'envahissement d'Espagne.
-Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand
-chambellan et lorsque, au retour de Moscou, il
-<span class="pagenum">-190-</span>crut en avoir besoin, aucune cajolerie, aucun
-ordre ne purent le ramener. Napoléon, convaincu
-que la considération dont M. de Talleyrand jouissait
-dans les pays étrangers pouvait lui être utile, lui
-offrit de reprendre le portefeuille des affaires étrangères.
-L'ancien ministre, en le refusant, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais point vos affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Vous les connaissez! reprit Napoléon en
-courroux, mais vous voulez me trahir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne
-veux pas m'en charger, parce que je les crois en
-contradiction avec ma manière d'envisager la
-gloire et le bonheur de mon pays.</p>
-
-<p>Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand.
-Pourquoi s'est-il mêlé des affaires publiques
-dans les temps révolutionnaires? dira-t-on
-peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là;
-que ses talents, son esprit le poussaient aux premiers
-emplois; que son amour pour son pays
-trouvait à s'exercer plus utilement en mettant la
-main à la man&oelig;uvre pendant la tempête qu'en
-les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu
-faire les <i>purs</i>, c'est-à-dire les <i>fainéants du siècle</i>.
-Ces bras élevés au ciel pendant le danger n'ont
-<span class="pagenum">-191-</span>été secourables que sous Moïse et qu'une seule
-fois; il est excusable d'essayer à s'en servir différemment
-dans le péril. Il était en butte à la malveillance
-de tous les esclaves du maître, épié
-jusque dans la chambre la plus intérieure de sa
-maison, toutes ses paroles commentées par les
-flatteurs de Maret et répétées par celui-ci à Bonaparte,
-qui était combattu entre le désir de le
-perdre et la crainte d'avoir l'air de le croire trop
-considérable en s'en défaisant. C'est à cette hésitation
-que M. de Talleyrand doit la vie et aux
-sentiments d'amitié que lui portaient plusieurs
-de ceux qui entouraient Napoléon: MM. de Caulaincourt,
-Flahaut, et même à la modération du
-duc de Rovigo.</p>
-
-<p>&mdash;Si M. de Talleyrand est comme vous me
-l'avez dépeint, continua M. de Boisgelin, dans la
-conversation que j'ai indiquée ci-dessus, pourquoi
-n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter,
-doit produire le bien de la France?</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il
-déteste l'empereur par les mêmes raisons que
-vous le haïssez, il n'a pas la même manière de
-voir sur les Bourbons.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-192-</span>&mdash;N'importe, reprit Bruno, allez chez lui
-souvent.</p>
-
-<p>Le temps était beau, presque tous les matins
-je faisais des courses à pied à la fin desquelles
-j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais
-souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens
-qui aimaient ou cultivaient les lettres. Personne
-ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de
-Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les
-contrarie, les laisse pour les reprendre, les interroge
-comme s'ils étaient vivants, et cet exercice, en
-donnant à son esprit la profondeur de l'expérience
-des siècles, communique aux écrits une
-grâce dont leurs auteurs étaient souvent privés.
-Je me rappelle avoir alors entendu lire par M. de
-Talleyrand le «Dialogue du maréchal d'Hocquincourt
-et du Père Canaye» par Saint-Evremont,
-devant M. Molé. La figure sérieuse de ce dernier
-lui donnait l'air d'un sot malgré ses grands yeux
-noirs, qu'il a chargés tout seuls,&mdash;parce qu'il a
-les dents gâtées,&mdash;de donner du mouvement et
-de l'esprit à sa physionomie. L'introduction de
-Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta
-celui qui s'était arrangé pour ne jamais rire
-<span class="pagenum">-193-</span>et qui, pour s'en dispenser, écouta la chose en
-pédant et en me montrant sa surprise que je ne
-connaissais pas ce morceau. Je ne sais pourquoi
-je m'amuse à glisser ici ce burlesque souvenir,
-mais il y restera.</p>
-
-<p>Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la
-maison et moi, nous nous laissions aller à notre
-indignation contre la tyrannie et l'avide ambition
-de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux
-imprécations, car je n'osais hasarder mes v&oelig;ux.</p>
-
-<p>Après les horreurs de 1793, avant que les rangs
-de la société se fussent reformés, le nom d'artiste
-étant le seul dont la vanité pût se parer, était
-devenu à la mode et finit par devenir aussi commun
-et aussi ridicule que celui de marquis sous
-Louis XIV. Les porteurs de palettes et de toges
-théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et
-suivantes, auraient pu fournir à Molière d'aussi
-bons modèles pour peindre les mêmes vices, que
-les porteurs de talons rouges de son époque. Car
-les passions des hommes de tous les temps sont
-les mêmes et le moule seul où elles sont jetées
-diffère selon les siècles. Ce petit préambule est
-nécessaire pour arriver à la société de mesdames
-<span class="pagenum">-194-</span>de Bellegarde, où je me trouvais fréquemment et
-dans laquelle fut amené M. de Talleyrand.</p>
-
-<p>Mesdames de Bellegarde<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, nées aux Marches,
-château situé en Savoie, vinrent à Paris en
-<span class="pagenum">-195-</span>1793, année de la réunion de leur pays à la
-France. Elles étaient contentes de devenir Françaises,
-et ce que cette époque avait de désastreux
-frappait à peine des étrangères sans parents, sans
-<span class="pagenum">-196-</span>habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient
-à tous les yeux, et qui, réfléchissant peu sur
-les mesures publiques, n'avaient personne ni
-aucune chose à regretter. M. Hérault, le député
-avec lequel elles étaient venues en France, périt
-bientôt après; mais elles le voyaient depuis si peu
-de temps que, malgré le vif attachement qu'il
-leur avait inspiré, le regret, très vif aussi, qu'elles
-en ressentirent fut bientôt calmé. Elles ont passé
-quelques mois en prison, mais ont été traitées
-avec douceur, et c'est même là où elles ont commencé
-des liaisons de société. Rien ne leur faisait
-donc partager le deuil commun, et cette première
-indifférence, quand tout le monde dans le pays
-répandait des larmes, a imprimé sur elles une
-singularité qui ne manque pas d'un certain attrait
-piquant, mais qui repousse l'attachement et la
-confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées
-qu'on ressent contre ses persécuteurs, leur porte
-était ouverte à tout le monde, et leur curiosité
-pour voir les personnes célèbres de cette
-époque n'étant arrêtée par aucune répugnance,
-on peut se figurer les gens qui sont entrés dans
-leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du
-<span class="pagenum">-197-</span>petit nombre des personnes qui, en 1794, ont eu
-le courage de tirer les matériaux de l'ancienne
-société du chaos sanglant où ils étaient tombés et
-qui ont contribué à édifier la nouvelle. On doit
-même ajouter que ces matériaux se sont nettoyés
-chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrivées
-à les ranger en ordre. En effet, on a rencontré
-dans leur maison, séparément et ensemble, les
-éléments les plus opposés. Mais le fond de leur
-société est resté le même, composé d'artistes et
-de gens de lettres.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un
-exemple des déchéances où la philosophie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle entraînait
-la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames
-sceptiques par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter leur
-vie. Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était des
-premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin de
-1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la
-langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le sentiment
-de cette solidarité était dans la conscience populaire;
-comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à
-l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une &oelig;uvre historique
-et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les idées
-nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes
-les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de tous les
-peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres envoyés
-par la Convention pour prêcher l'évangile des philosophes était
-Hérault de Séchelles, beau, élégant, et qui mettait toute la grâce
-de l'ancien régime à coiffer le bonnet rouge. Adélaïde de Bellegarde
-abandonna mari et enfants pour suivre en France le député.</p>
-
-<p>Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde de
-Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les événements,
-d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices prenaient le pas
-sur les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui,
-dix ans après le <i>Ça ira</i> des sans-culottes, chantait les romances des
-<i>Incroyables</i>. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui excitait
-le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses ridicules
-infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et tomba
-d'Hérault en Garat.</p>
-
-<p>A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente,
-mais elle servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures
-de sa s&oelig;ur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et
-son mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure.
-L'affection d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa
-compagne. Pourvu qu'elle fût près de sa s&oelig;ur, elle ne s'inquiétait
-pas de ce que sa s&oelig;ur faisait: elle semblait considérer les légèretés
-comme si naturelles que la correction de sa propre vie prenait des
-airs non de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le
-langage des m&oelig;urs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans
-ses <i>Mémoires</i>, du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait
-la duchesse de Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde,
-qui n'avaient dans le monde d'autre importance que celle
-d'une grande liberté de conversation.»</p>
-
-<p>M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les
-trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il prépare
-ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge.</p>
-
-<p>Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque princesses.
-Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore
-sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants,
-un fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat.
-Ils s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur
-auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de
-leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de
-leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame
-révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert,
-dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en
-1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur
-des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari,
-se fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom
-dans un petit appartement où elle console la médiocrité de ses
-revenus par la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil
-filial les amis de son père le chanteur, et après ce long effort pour
-conquérir un rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes
-ses relations pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers
-jours en compagnie d'un infirmier.</p>
-</div>
-<p>La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni
-comment, vint à connaître mesdames de Bellegarde
-et elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui
-n'étonnera personne de ceux qui connaissent la
-vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son
-esprit et ses yeux conservent encore un charme
-plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, ne
-s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans
-le temps où il y avait des couvents pour donner
-un éclat convenu à la honte des maris, et n'a
-évité cette retraite que parce que son beau-frère,
-le duc de Laval, a substitué le plaisir de l'afficher
-à celui de la punir par ce moyen. Je ne
-<span class="pagenum">-198-</span>sais qui a dit que la réputation des femmes
-repousse comme les cheveux, la sienne en est la
-preuve. Maltraitée par les femmes considérables
-de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement
-leur mari ou leurs amants, le divorce,
-qu'elle a subi et non demandé, l'a réconciliée
-avec les plus prudes. Changeant d'amant presque
-autant que d'année, cette habitude s'est établie
-en droit et celui de prescription à cet égard était
-dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est logée dans
-la même maison que le comte Louis de Narbonne,
-quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus
-sévères vont chez elle <i>parce que</i> le souvenir des
-torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée
-des faveurs que l'empereur Napoléon répandait
-sur M. de Narbonne, son aide de camp, <i>parce
-que</i> les sourires de la fortune sont toujours
-agréables; sa chambre était remplie de la bonne
-compagnie d'autrefois, <i>parce qu</i>'elle déteste la
-Révolution; elle est difficile sur la conduite des
-femmes, <i>parce qu</i>'une certaine sévérité sied bien à
-son âge; et, avec ces motifs pour chacune de ses
-actions et cette inconséquence générale pour
-toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la
-<span class="pagenum">-199-</span>plus absolue, la plus aimable et la moins bonne
-des femmes. Maîtresse de M. de Talleyrand quand
-elle était jolie, actuellement son amie très exigeante,
-c'est la seule au fond qui ait de l'empire
-sur lui<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un
-trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle épousa,
-le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de Montmorency-Laval,
-qui était de son âge. Présentée à la cour le 25 février
-1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait plus, se faire,
-par l'éclat de ses désordres, une réputation, et tous les contemporains
-confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est l'ordinaire,
-le mari avait été le premier artisan de ses malheurs. Agité
-de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du désordre
-et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix qui était un
-ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre ses droits respectables
-à sa compagne par la sainteté du lien conjugal. Mais le
-vicomte mettait une élégance à être «philosophe». Sa femme apprit
-de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva bientôt qu'il ne
-suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet d'être philosophe
-plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par avancement d'hoirie,
-transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à ses deux fils, Mathieu
-de Montmorency, le plus chrétien, le plus exemplaire des laïques,
-et Hippolyte, le plus régulier des abbés: ses comptes ainsi réglés
-avec le bien, elle prit, la conscience légère, du bon temps.
-D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus passionnées ne
-sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était attaché M. de
-Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de Staël.
-Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux efforts pour
-disputer tout ce qu'elle put de suspects à la guillotine. Elle ne
-réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut exécuté à Paris.
-Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de Suisse, elle
-sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit à la Rive.
-Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France grâce à
-elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de
-Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit
-devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus
-le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative.
-En 1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il
-dit:</p>
-
-<p>«Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père.
-M. de Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la
-bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans
-une petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de
-Laval. Après l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour
-ne plus l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse
-de Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain
-de la Révolution, qui avait dispersé la société française et
-même les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne.
-M. de Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle
-sans nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au
-moins cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y
-allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en
-général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour,
-racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de Montmorency se
-trouvait habituellement chez sa mère.</p>
-
-<p>»Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval,
-madame de Staël tenait le premier rang. Le roman de <i>Delphine</i>
-venait de paraître, de sorte que la critique du livre et les épigrammes
-contre l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne
-connaissais pas encore madame de Staël. Un an après, lorsque je
-revins de Coppet, où elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu
-dans sa société, où je m'étais lié avec ses amis, je pensais que je
-ne devais pas l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir,
-à mon âge, de la défendre et d'élever une contradiction, mais il me
-semblait que M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de
-son bon goût en admettant cet épanchement de haine. Petit à
-petit je cessai d'aller chez madame de Laval.»&mdash;<i>Souvenirs</i>,
-t. I<sup>er</sup>, pp. 88-89.</p>
-
-<p>Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval, la
-complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance universelle
-pour la publique immoralité de leur double adultère. Car, à
-la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise. Le
-chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le
-monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de nombreux
-scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré dans le
-monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les
-femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis
-de ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi
-chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'étais d'une famille
-magistrale!»&mdash;<i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 48.</p>
-
-<p>Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de
-résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette
-corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de m&oelig;urs.
-L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses
-vices et se fît des changements révolutionnaires autant de ressources
-pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne vie. Les
-débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne reconstituent
-pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les doctrines
-du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui ont
-permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre
-sa femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de Laval
-ne trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un toit
-conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien
-amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la
-sécurité revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher
-de sa femme, mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris
-avec la femme d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils
-d'une des plus illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien
-que son père et sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait
-le respect qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était
-donc le père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît
-à vivre entre elle et M. de Narbonne?</p>
-
-<p>Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite
-destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux
-regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au
-cours du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais,
-tandis qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord
-par elle descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude,
-devenue à son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois,
-contre le mariage et la famille, les anciennes m&oelig;urs des hautes
-classes.</p>
-
-<p>La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces changements,
-survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections,
-légitimes ou non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours,
-puisqu'elle dépassa quatre-vingt-dix ans.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-200-</span>L'intérieur de cette petite chambre de madame
-de Laval, donnant à M. de Talleyrand l'assurance
-que le lien qui le tenait à la bonne compagnie
-n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant
-<span class="pagenum">-201-</span>point de crime à se reprocher, ses fautes lui semblaient
-plus légères quand il acquerrait la preuve
-qu'elles ne l'avaient point détaché de ceux qui,
-seuls, pouvaient les trouver choquantes.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-202-</span>La cour de Bonaparte n'offrait point de repos
-ni d'agrément, remplie comme elle était de gens
-occupés de leurs affaires, les faisant bien, prenant
-tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne
-sachant point en rire et employant tous leurs
-moments parce qu'ils ignoraient comment on
-peut les perdre. Cette manière de vivre <i>positive</i>
-est insupportable pour ceux qui ont goûté du
-<i>savoir-vivre</i> d'autrefois, composé de <i>nuances</i>, d'<i>à
-peu près</i>, et d'un <i>doux laisser-aller</i>, où la gaieté,
-la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la
-moitié de la vie. <i>Laisser couler le temps</i> était une
-façon de parler habituelle et familière qui est
-<span class="pagenum">-203-</span>presque bannie de la langue. M. de Talleyrand
-avait besoin de dire et d'écouter quelques paroles
-sans suite et sans conséquence pour se reposer de
-celles toujours écoutées et comptées qui se prononçaient
-à la cour. Ce fut, je crois, ce qui
-éveilla en lui la curiosité de connaître la société
-de gens de lettres et d'artistes qui se trouvait
-chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait
-depuis quelques années. Madame de Laval convint
-avec elles qu'on se réunirait, une fois la semaine,
-à un dîner où se trouveraient MM. Lemercier,
-Gérard, Duval<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs
-dramatiques traités par la fortune un peu comme les acteurs, et
-pour lesquels une exagération de succès éphémères précède un
-excès d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le seuil de l'Académie
-française où il entra en 1816, et certes ne prévoyait guère,
-car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses pièces, la plus
-durable, la seule survivante serait <i>Joseph</i>, grâce à la musique de
-Méhul.</p>
-</div>
-<p>Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq
-années. Je m'y rendais: le ton froid de M. de
-Talleyrand avait commencé par y répandre une
-telle contrainte que je formai le projet de m'en
-retirer, mais, petit à petit, on s'accoutuma ensemble
-et on finit par se convenir.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-204-</span>M. Lemercier animait la conversation par la
-brillante légèreté de son esprit. Son caractère
-noble et ferme sied à ses discours comme à ses
-actions et rend ses sentiments communicatifs;
-aussi l'empereur redoutait-il jusqu'à sa gaieté,
-car elle captive la confiance, quoiqu'elle soit
-pleine de sel.</p>
-
-<p>M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais
-son esprit, comme son talent, est brillant et plein
-de finesse. Il abonde en saillies ingénieuses et
-force à un exercice d'esprit à la fois agréable et
-amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour
-se mettre en garde contre les railleries, on fait
-sortir de son propre fonds le mouvement et
-l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation
-ne manque pas d'un certain charme.</p>
-
-<p>Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques
-opéras-comiques fort gais, deux ou trois
-comédies où le dialogue ne manque pas d'esprit, il
-se croit quitte envers la postérité, le temps présent,
-la gaieté et l'esprit; il est, en conséquence,
-le plus insignifiant et le plus muet des hommes<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de
-<i>la Manie des Grandeurs</i>, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la
-lecture sous celui de <i>l'Ambitieux</i>. Il n'y a de comique dans cette
-pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques
-n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce.
-Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire
-regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le
-comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la
-police d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre
-d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait peut-être
-dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en viendrait un où il
-se ferait prendre pour un gentilhomme.»&mdash;<i>Note d'Aimée de Coigny.</i></p>
-</div>
-<p><span class="pagenum">-205-</span>Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite
-réunion où il avait trop l'air de l'imbécile sultan
-devant lequel viennent en vain, pour l'émouvoir,
-se prosterner le talent, le savoir et la gaieté.
-Délivrés de lui, nous restâmes fort bien partagés
-entre la grâce piquante de madame de Laval, le
-doux murmure de conversation de mesdames de
-Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de
-m'amuser, et le charme inexprimable que M. de
-Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe
-point cette qualité dans un dédaigneux silence.
-Ce fut dans ces réunions que je contractai l'habitude
-de M. de Talleyrand et la familiarité nécessaire
-pour pouvoir lui parler de tout sans conséquence
-et sans embarras.</p>
-
-<p>Dans les vieilles monarchies, il y a une manière
-d'être, un ton de société, plus ou moins
-<span class="pagenum">-206-</span>nuancé par la distance où l'on se trouve de la
-cour, que l'on cherche à imiter dans tous les
-états. Après notre Révolution où rien n'a d'ensemble,
-où aucune habitude n'est enracinée, tout
-est encore dans le désordre et l'on rencontre
-encore d'anciens grands débris près d'édifices
-naissants. Ce qu'on appelait le ton du monde se
-ressentait de cette situation: les manières de la
-cour, celles de quelques vieux salons, restes de
-l'ancienne bonne compagnie, et les lieux où l'on
-prodiguait les égards en raison de l'esprit et du
-talent étaient aussi éloignés que s'ils avaient
-appartenu à trois peuples différents. Ils ne tendaient
-même point à se réunir, car il semblait
-qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher,
-comme il manquait d'un empire, d'une force pour
-confondre en un seul tous les vastes territoires
-qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux
-placé qu'un autre pour juger ces distances singulières
-qu'il franchissait souvent en un jour,
-pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles
-provinces servait peu pour le bonheur public;
-quel abus étrange de la victoire on faisait en
-imposant le nom de Français à des gens si loin
-<span class="pagenum">-207-</span>d'être réunis par le même intérêt et de former un
-même peuple, puisque, au sein de Paris, tant de
-fractions de société divisaient cette ville en autant
-de petits mondes souvent contraires de principes,
-de v&oelig;ux et de positions. Tout ce qui portait
-aux yeux de M. de Talleyrand l'évidence de
-ce fait me faisait plaisir et c'est une des raisons
-qui me rendaient agréable notre réunion chez
-mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille
-différences qui existaient dans la ville.</p>
-
-<p>Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances
-de caractère qui existent entre les hommes se manifestaient
-par des plans d'organisation publique;
-on rêvait <i>république</i>, <i>royaume</i>, <i>état fédératif</i>, etc.,
-et chaque homme, comptant pour rien le lien
-social du moment, portait dans ses v&oelig;ux, avait en
-ses desseins l'ordre quelconque d'un changement
-total. Ceci est un des malheurs les plus fatals et
-les moins aperçus qu'entraînent les révolutions.
-Manquant de cette assurance intérieure que ce qui
-existe peut s'améliorer ou s'altérer, mais ne peut
-être détruit, les hommes cessent d'être favorables
-à la société et font servir leurs qualités personnelles
-à des règles isolées qui ne tendraient qu'à
-<span class="pagenum">-208-</span>la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États
-comme l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on
-peut envisager ce fait sans reculer comme devant
-le plus énorme forfait, quand on ne sert le gouvernement
-que lorsqu'il entre dans <i>la fantaisie</i>, le
-lien social, il me semble, est détruit. Si l'on avait
-pu rêver sans crime à autre chose qu'à l'ordre
-actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire
-de France aurait à citer les hommes publics qui
-l'ont honorée? Croit-on que l'Hôpital, que Sully,
-que Montausier même, que Colbert n'auraient pas
-préféré d'attendre tranquillement un renversement
-pour arranger à leur fantaisie, au lieu de
-braver pour le bien public l'humeur, la colère,
-les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés
-de blesser et au milieu desquels il fallait qu'ils
-vécussent? L'idée d'améliorer est la seule dans
-laquelle le courage et la force de caractère aient
-un emploi utile. Les plans entiers de bons gouvernements
-peuvent partir de têtes saines et de
-c&oelig;urs droits, mais leur application est toujours
-funeste parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur
-des terrains nus, c'est-à-dire après des renversements.
-Ces rêves-là ne sont pas faits pour les
-<span class="pagenum">-209-</span>temps où il y a des m&oelig;urs, autrement dit des
-habitudes, et sans elles il n'y a pas d'avenir. On
-peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne
-chose toute seule et sans précédents, c'est <i>rêver
-le bien</i> et <i>faire le mal</i>. Vingt-huit ans de convulsions
-politiques ont produit ce mal moral de
-faire dire aux plus honnêtes gens sans répugnance
-en parlant de l'État: «Ceci ne durera pas.»
-Et le régime de fer et de gloire imposé par Bonaparte
-n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce
-doute.</p>
-
-<p>Mais revenons à mon récit. Attaquée comme
-tant d'autres de la maladie que je viens de décrire,
-je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire
-à Bonaparte comme d'un moyen de plus pour
-hâter sa chute, recueillant avec empressement
-chaque démonstration qui pouvait persuader M. de
-Talleyrand de l'impossibilité que la France pût
-jamais jouir d'un noble repos sous un homme,
-qu'il ne fallait point croire que les événements
-corrigeraient, parce qu'il faisait les événements
-et ne voulait les faire que tels qu'ils étaient alors,
-puisque la victoire n'avait point encore déserté
-ses drapeaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-210-</span>Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de
-l'intimité qui existait entre moi et M. de Talleyrand,
-j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer
-seule avec lui le matin une heure ou deux, mais
-je n'osais pas parler d'avenir. Souvent, après
-m'avoir montré en homme d'État les maux que
-l'empereur causait à la France, je m'écriais:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, en savez-vous le remède?
-pouvez-vous le trouver? existe-t-il?</p>
-
-<p>Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y
-répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe
-le moyen.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus
-rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire,
-son temps de force contre la révolution est passé;
-les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies,
-elles n'ont plus de danger et il serait fatal
-qu'elles s'éteignissent. Il a détruit l'égalité, c'est
-bon; mais il faut que la liberté nous reste; il
-nous faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici
-le moment de le renverser. Vous connaissez de
-<span class="pagenum">-211-</span>vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques
-autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des
-moyens pour cela. Il faut ranimer dans leur
-esprit les pensées de leur jeunesse: c'est une puissance,
-et puis, l'empereur étant en retraite de
-Moscou, il est bien loin. Leur amour pour la
-liberté peut renaître!</p>
-
-<p>&mdash;L'espérez-vous? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut
-le tenter.</p>
-
-<p>Je le lui promis de bon c&oelig;ur et effectivement
-je causai avec un homme qui, lui-même fort
-révolutionnaire, se trouvait intimement lié avec
-ceux qui l'avaient été davantage et les sénateurs
-qui passaient pour avoir du talent et des idées
-libérales. J'excitai facilement sa bile contre l'empereur
-et son désir de le voir remplacé par un
-gouvernement où la liberté fut respectée. Il communiqua
-même bientôt ces impressions dans sa
-société, une des plus étendues de celles qui forment
-à Paris la haute bourgeoisie. On était encouragé
-par la tentative que venait de faire Mallet, tentative
-qui, bien que suivie par la mort violente des
-coupables, avait répandu une certaine idée de
-<span class="pagenum">-212-</span>faiblesse sur le gouvernement déconsidéré. L'enlèvement
-du ministre et du préfet de police, la
-fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire
-avaient imprimé sur lui un vernis de ridicule qui
-se répandait jusque sur la puissance, quoiqu'il
-fût un de ses moindres agents. Il n'a manqué à
-Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a
-<i>remplacé</i>, il ne s'agissait que de <i>déplacer</i>, c'est
-peu de chose: le plus difficile était fait. Sa République
-est une idée de prisonnier, personne n'en
-veut plus, mais enfin il a réussi à surprendre la
-police. Ainsi le gouvernement de l'empereur n'est
-point inébranlable, son armée est battue et sa
-police peut être enlevée: on peut donc mettre sa
-puissance civile et militaire en déroute!</p>
-
-<p>On se sentait plus à l'aise et on regardait
-Mallet comme un homme qui avait ouvert une
-porte à l'espérance.</p>
-
-<p>Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer
-l'indignation contre son auteur qui faisait
-la froide énumération des maux dont les Français
-étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque,
-moitié rhéteur qu'on appelait son style.
-La description entre autres de l'incendie de
-<span class="pagenum">-213-</span>Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan,
-était révoltante. L'indignation qu'on en ressentit
-dans le moment fit croire à la chute prochaine
-d'un despote militaire qui cessait d'être conquérant.
-Mais son retour subit arrêta tout autre sentiment
-que l'étonnement: il sauta de sa chaise
-de poste sur son trône et ressaisit le sceptre aux
-Tuileries, tandis que son armée délaissée couvrait
-de malades et de morts le vaste territoire
-qui est entre la Bérésina et le Rhin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Qui gurges aut quæ flumina lugubris</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ignara belli? Quod mare Dauniæ</div>
-<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Non decoloravere cædes?</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Quæ caret ora cruore nostro?</div>
-</div>
-
-<p>Frappés comme tout le monde de l'adresse
-hardie et aventureuse de cet homme et de la
-manière dont il venait encore de subjuguer les
-imaginations, nous désespérâmes un moment. Je
-cessai mes fréquentes visites chez M. de Talleyrand
-dans la crainte de le compromettre et parlai
-moins vivement à ceux dont j'excitais le mécontentement.
-Nous montâmes plus souvent chez
-madame de Vaudemont pour prendre le thé et
-apprendre des nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-214-</span>Nous nous félicitions de ne pas nous être
-ouverts à M. de Talleyrand par la simple réflexion
-qu'il est plus facile de garder un ressentiment
-qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre
-que, plutôt de consentir à le changer dans la
-moindre partie, nous préférions conserver Bonaparte.</p>
-
-<p>Quelques paroles de l'empereur venaient de produire
-une espèce d'enthousiasme factice qui n'était
-au fond que l'habitude d'une obéissance qu'il
-avait suspendue et qui reprenait sa force, mais
-qui lui valut des hommes et de l'argent avec lesquels
-il conçut l'idée de recommencer une campagne,
-comme un joueur recommence une partie
-avec la petite émotion de perdre l'enjeu ou de se
-racquitter.</p>
-
-<p>Nous allions, comme je viens de le dire, chez
-madame de Vaudemont, le soir, où vivaient dans
-l'intimité MM. de Saint-Aignan, beau-frère de
-M. de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette;
-Montliveau, alors intendant de l'impératrice
-Joséphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant,
-faufilé par sa protection jusque chez des
-ministres, adroit, dévoué, courageux pour la
-<span class="pagenum">-215-</span>cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne;
-puis un comte de S&hellip; ancien envoyé de
-Perse à la cour de France, Piémontais par son
-père, Polonais par sa mère, cocu allemand par sa
-femme, Anglais par ses alliances, Russe par une
-cousine, Français par conquête et espion par
-goût, état et habitude. Tel était à peu près le
-corps d'armée napoléonienne qui, tous les soirs,
-siégeait autour de la table d'acajou du petit salon
-bleu de madame de Vaudemont, où leurs espérances,
-où leurs inquiétudes se manifestaient sans
-contrainte.</p>
-
-<p>De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le
-comte de La Valette. Je m'amusais à disputer
-contre lui; resté seul après les autres, il perdait
-toute réserve, excité par la contradiction de mon
-discours et par le petit morceau de sucre continuellement
-arrosé de rhum qu'il faisait entrer
-dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la
-mienne. Cet exercice, prolongé quelquefois bien
-avant dans la nuit, nous a révélé plus de choses,
-fait pressentir plus d'événements qu'il n'en savait
-peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés.
-La conversation aussi de S&hellip; avait fini par
-<span class="pagenum">-216-</span>nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutumé
-à passer la fin de ses soirées avec nous et ne
-pouvant en tirer parti pour son métier, semblait
-le mettre de côté passé minuit et, resté seul
-dans le petit cercle de trois ou quatre personnes
-dont nous faisons nombre jusqu'à une ou deux
-heures du matin, il nous racontait des anecdotes
-curieuses de tous les temps et, par entraînement
-de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il
-savait de la veille ou du jour et nous mettait
-ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.</p>
-
-<p>Il était aisé de conclure que le lien de la peur
-qui attachait la France à Bonaparte était indissoluble,
-en sa présence au moins, et qu'alors il
-n'existait plus de sentiment public. L'indignation
-était éteinte, la campagne de Russie était
-déjà presque complètement oubliée et, quoique
-les débris de l'armée qui l'avait entraînée
-errassent encore mutilés loin de leur pays, on
-en reformait une à la hâte pour recommencer de
-nouvelles entreprises et l'on donnait partout les
-hommes et l'argent demandés, sans plainte et
-sans regret!</p>
-
-<p>Malgré ces preuves de soumission sans borne
-<span class="pagenum">-217-</span>données à Napoléon, je ne sais quelle assurance
-de le voir renversé vivait au fond de notre âme.
-M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos
-espérances que nous appelions même nos projets.
-L'idée de rendre à la France l'énergie nécessaire
-pour secouer le joug despotique qui la courbait
-nous occupait jour et nuit. Cette malheureuse
-habitude d'obéir que l'on avait si universellement
-contractée nous affligeait parce qu'elle nous donnait
-la preuve qu'à moins d'opposer à Napoléon
-<i>un homme auquel on pût obéir</i>, sa tyrannie, la
-haine même qu'il pouvait inspirer ne feraient
-lever personne contre lui. M. de Talleyrand nous
-paraissait toujours cet homme-là, mais il était
-encore moitié chimérique pour nous. La seule
-partie qui nous fût apparente était son mécontentement,
-mais la forme qu'il lui ferait prendre
-nous était inconnue et nous inquiétait bien
-autant qu'elle pouvait nous donner d'espérance.</p>
-
-<p>Revenons à cette époque de la campagne de
-Dresde, où l'indignation contre l'empereur était
-éteinte, ou du moins si dissimulée qu'il était
-impossible de fonder sur elle aucun espoir
-de délivrance. Ne voyant plus de probabilité
-<span class="pagenum">-218-</span>prochaine pour la réussite de nos projets, M. de
-Boisgelin et moi partîmes pour le château de
-Vigny, que me prêta la princesse Charles de
-Rohan. Nous y passâmes trois mois en deux fois.</p>
-
-<p>Rien ne me presse, je veux me rappeler les
-impressions que m'a fait éprouver le séjour de
-Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé
-mémoire de moi depuis mon enfance. On voit
-encore mon nom écrit sur des murs, des êtres
-vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me
-crois à l'abri de cette fatalité qui semble avoir
-attaché près de moi un spectre invisible qui
-rompt à chaque instant les liens qui unissent
-mon existence avec le passé et qui efface la trace
-de mes pas. Je retrouve à Vigny tout ce qui, pour
-moi, compose le passé et j'acquiers la certitude
-d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans
-mon enfance et de quelques espérances dans ma
-jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea
-mes premiers jours, je vois la place où je
-causais avec elle, où je recevais ses leçons. Voilà
-le rond où je dansais le dimanche, voilà les petits
-fossés que je trouvais si grands et le saule que
-mon père a planté au pied de la tour de sa
-<span class="pagenum">-219-</span>maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à la distance
-d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière
-le lit qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être
-elle a rêvé le bonheur! Ah! mon père, lors de ce
-dernier voyage à Vigny, était vivant et la douce
-idée de sentir encore son c&oelig;ur battre contre le
-mien embellissait pour moi un avenir où il n'est
-plus!</p>
-
-<p>Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance
-s'est écoulée, qui ont reçu sous leur ombre protectrice
-mes parents, le duc de Fleury, un
-moment même M. de Montrond<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, après un espace
-de dix-huit années je les revoyais, j'étais sous
-leur abri! j'habitais cette même chambre verte
-où les mêmes portraits semblaient jeter sur moi
-le même regard! Eux seuls n'ont point changé!
-<span class="pagenum">-220-</span>La belle Montbazon, la connétable de Luynes
-avaient traversé intactes cet espace de temps
-nommé <i>révolution</i> qui a attaqué, dispersé toutes
-les nobles races de leurs descendances. Les rossignols
-de Vigny nichent dans les mêmes arbres,
-les hiboux dans les mêmes tours; moi j'ai la
-même chambre, et le vieux Rolland et sa femme
-habitent le même pavillon!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse de
-son premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans
-plus de détails, Montrond.</p>
-
-<p>Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près de
-Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au
-dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en
-France avec son maître, mais pour mourir en 1816.</p>
-
-<p>M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous la
-Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt
-ruiné par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le
-20 octobre 1844 à soixante-seize ans.</p>
-</div>
-<p>Quel charme est donc attaché à ce retour sur
-la vie, quelle émotion me saisit en montant ces
-vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces
-meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette
-grande et triste chambre à coucher, fait-elle couler
-les larmes de mes yeux? O existence! tu
-n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que
-par l'avenir! Le moment présent, transitoire et
-presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs
-dont il sera peut-être un jour l'objet!</p>
-
-<p>Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans
-mon c&oelig;ur des traces qui me sont chères. Mon
-âme, réunie à celle d'une noble créature, se sentait
-relevée et mise à sa place. J'étais devancée et
-soutenue dans une voie où notre guide était
-l'honneur. Nos projets étaient bien purs et
-<span class="pagenum">-221-</span>l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque
-chose de sacré, car les v&oelig;ux d'un honnête homme
-ont une telle puissance qu'ils forcent presque la
-Divinité; pourrait-elle les rejeter sans blesser la
-justice?&hellip;</p>
-
-<p>Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie,
-coulait avec une extrême rapidité entre la
-promenade, la lecture, la chasse et la conversation.</p>
-
-<p>Les campagnes étaient désertes, les champs
-couverts de blé mûr paraissaient une calamité, à
-voir les êtres faibles occupés à rentrer les moissons.
-La France n'était plus peuplée que de
-veuves et d'orphelins en bas âge. Tel était l'état
-où la réduisait la gloire des armes, que tous les
-bras qui pouvaient les porter lui manquaient et
-qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de
-l'enfance. Les bals des dimanches n'étaient composés
-que de femmes. Bonaparte avait fait disparaître
-les artisans, les pères, les époux, les laboureurs;
-il en avait fait des soldats qui, pour ravager
-les champs des étrangers, avaient abandonné
-les leurs.</p>
-
-<p>Nous faisions quelquefois ces remarques devant
-<span class="pagenum">-222-</span>l'abbé Desnoyelles, chapelain du château, homme
-fort attaché à la princesse de Guéménée, qui l'avait
-recueilli dans les temps les plus dangereux
-de la Révolution. Cet abbé avait été moine,
-par conséquent mauvais prêtre; mais il était bon
-homme, dévoué à ceux qu'il aimait, ayant la
-Révolution en horreur et regardant l'empereur
-comme un parvenu. Il avait été lié avec M. Bouvet,&mdash;gravement
-compromis dans le procès de
-Georges,&mdash;et avait donné refuge pendant deux
-jours, dans le château de Vigny, à Georges et à
-Armand de Polignac, alors son aide de camp, au
-moment où ils étaient le plus chaudement poursuivis.
-Cet événement lui paraissant le plus important
-de sa vie, il était possible de lui faire
-faire des entreprises dans le même sens. Courageux,
-brutal, adroit, l'habitude de vivre à la
-campagne sans travailler lui avait conservé cette
-partie d'imagination aventureuse qui se perd si
-vite dans l'habitation des villes et on pouvait
-facilement supposer que les dangers auxquels il
-s'exposerait, pour contribuer à un événement
-extraordinaire qui nuirait à Napoléon, ne l'effrayeraient
-pas plus que les messes qu'il avait
-<span class="pagenum">-223-</span>dites quand le culte était proscrit. Il les avait
-dites pour narguer l'autorité d'alors. Il n'est pas
-sûr qu'il n'eût préféré toute autre manière et il
-est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls
-pour détruire l'autorité du moment.</p>
-
-<p>Nous lui fîmes envisager la possibilité que,
-l'empereur n'acceptant pas la paix après la campagne
-de Dresde, les conséquences très probables
-d'une fierté déplacée seraient sa perte. Quand nous
-eûmes ajouté que peut-être alors un Bourbon
-pourrait remonter sur le trône, le pauvre abbé
-resta interdit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement,
-vous voulez me tenter.</p>
-
-<p>Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui
-devint bientôt si familière qu'il ne pensait plus
-à autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Je donnerais mon bras pour cela, disait-il.
-Ah! que de coquins seraient attrapés! Dame,
-tout le monde rentrerait chez soi et bien d'autres
-en sortiraient!</p>
-
-<p>&mdash;Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait
-et personne non plus ne reviendrait comme il a
-été.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-224-</span>Alors l'abbé entrait en colère, car il était
-moine, cordelier et royal jacobin. Il voulait que
-les royalistes fissent comme on leur avait fait,
-qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent
-exiler, confisquer, égorger et puis: «Vive le
-roi!» par là-dessus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est justice, disait-il. On leur en a fait
-autant, le talion c'est ma loi. Pour ma part,
-j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi
-faire. Ma foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces
-beaux projets, le retour seul du roi peut ramener
-ici le bonheur et la paix.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas comme vous l'entendez,
-lui disais-je.</p>
-
-<p>M. de Boisgelin voulant entrer en explications
-avec lui, l'abbé s'emporta et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc pour continuer la Révolution tout à
-votre aise que vous voulez faire revenir le Roi? C'est
-pour donner force aux lois d'usurpation et aux misérables
-qui ont détruit la noblesse, le clergé, en
-mettant à leur place des assemblées de bavards
-qui, tous les ans, au nom de la nation, voudraient
-fricoter dans les revenus du Roi? Par ma
-foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de
-<span class="pagenum">-225-</span>roi reste où il est, je ne sais où, et gardons notre
-mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il les
-révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et
-les appelle comtes ou ducs, il les effraie au moins
-par l'idée d'un emprunt bien onéreux sur leurs
-effets volés. Les acquéreurs en ont l'inquiétude, il
-exile, il chasse des places les jacobins, il supprime,
-de temps en temps, ces vilaines assemblées
-publiques,&mdash;voyez le Tribunat,&mdash;il fait obéir les
-autres, enfin il sabre la Révolution comme les
-ennemis et cela réjouit!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin,
-vous êtes donc content comme cela?</p>
-
-<p>&mdash;Non, parbleu, mais&hellip;</p>
-
-<p>Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur
-et le modèle des ultra et il est assez comique
-d'avoir vu, en 1815, une Assemblée nationale gouverner
-l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un
-pauvre moine cordelier, libertin, ignorant, paresseux,
-vindicatif, sans esprit, courageux et honnête
-homme que, à force de prêcher, nous ne
-convertîmes pas, mais que nous réduisîmes au
-silence et qui renonça à la vengeance qui lui
-était si chère, dans la crainte de ne pas être
-<span class="pagenum">-226-</span>employé au renversement de Bonaparte et surtout
-au retour du roi dont il croyait que nous
-nous occupions. Il répétait souvent:</p>
-
-<p>&mdash;Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je
-verrais le roi, puisque vous dites qu'il est en
-Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois la
-messe, à Nelle, chez madame la comtesse de
-Châlons, devant monseigneur le comte d'Artois.
-C'était le bon temps, j'étais cordelier alors, et
-monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père,
-comment vous portez-vous?»</p>
-
-<p>Ces paroles mémorables paraissaient gravées
-dans le c&oelig;ur de l'abbé et lui haussaient le courage
-au point d'éveiller le nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un
-jour M. de Boisgelin, pour communiquer avec le
-roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde
-entier, il est Belge, ses parents sont fermiers,
-que ne va-t-il les joindre? De là il trouvera des
-moyens faciles pour se rendre en Angleterre et
-l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état
-véritable de la situation de la France, dont il n'a
-aucune idée, et lui indiquer les personnes ou
-plutôt l'unique personne qui peut donner à son
-<span class="pagenum">-227-</span>retour des chances favorables, si cette personne
-se persuade à elle-même que le roi puisse être
-utile au pays.</p>
-
-<p>Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé
-y entra avec zèle et bonhomie. Il promit de ne
-point pérorer et de porter un papier écrit par
-M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir
-au moment jugé convenable, de lui donner l'argent
-nécessaire et nous partîmes pour Paris.</p>
-
-<p>Bonaparte était de retour de la campagne de
-Dresde dont il s'était échappé par la fameuse
-trouée de Hanau. A la vue de l'irruption des
-troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il
-conçut l'espoir de donner au peuple français l'élan
-nécessaire pour les repousser et l'aider même à
-de nouvelles conquêtes. Dans ce dessein, il chercha
-à ramener en eux des sentiments qu'il s'était
-efforcé d'anéantir depuis quinze ans, remettant
-à un autre temps le soin de les comprimer de
-nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme
-des citoyens, signés Napoléon, des proclamations
-adressées au <i>grand peuple</i>, des invocations
-au souvenir de 92, année de la destruction
-des hordes étrangères sur notre territoire, signées
-<span class="pagenum">-228-</span>Napoléon, <i>empereur</i> des Français. Mais ce langage
-jacobin impérial ne produisit que de l'étonnement.
-On aurait accepté le titre de citoyen avec
-soumission; les faubourgs eussent porté la pique,
-la carmagnole et le bonnet rouge, mais par ordre
-du ministre de la guerre. L'empereur put se
-convaincre que si, jusqu'à un certain point, son
-autorité était à l'abri de la révolte, il ne pouvait
-pas espérer, en sa faveur, de ces crises populaires
-qui, par une convulsion généreuse, repoussent
-violemment du sol de la patrie ceux qui tentent
-de la soumettre.</p>
-
-<p>Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît
-peut-être nos projets plus faciles. Tous les peuples
-ont trouvé pour nous repousser, disions-nous,
-une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous?
-Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour
-des longues habitudes, de la famille, du pays et
-du repos? Hélas! la France n'est plus maintenant
-qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui.
-On défendra par obéissance cette garnison, mais
-les habitants ne se mêleront point de la querelle,
-et la conquête de la France n'est qu'une affaire
-militaire, menaçant seulement l'honneur de
-<span class="pagenum">-229-</span>l'armée. En Espagne, où aucune habitude n'était
-ébranlée, un changement effrayait, depuis le noble
-titré jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait dans
-sa vie vagabonde. Chacun était prêt à défendre
-l'abus auquel il était attaché, dont il subsistait, et
-à se battre, sinon pour <i>la liberté</i>, au moins pour
-<i>sa préférence</i>. C'est un sentiment patriotique qui
-s'oppose à recevoir la loi du vainqueur: chez
-nous, où trouver des sentiments qui nous défendent?
-Employé par la guerre, séparé de ses
-enfants, loin de ses foyers, dépendant d'un gouvernement
-qui change à tout moment de forme et
-de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la
-tête d'un Français? En 1792 même, lorsque les
-troupes prussiennes furent chassées du territoire,
-était-ce un mouvement national qui les repoussa?
-A cette époque terrible, les riches propriétaires,
-renfermés dans des cachots, spoliés, égorgés au
-nom de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la
-nation, et peut-on appeler nation un peuple sans
-discipline et sans chefs?</p>
-
-<p>Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous
-abattre. On est si heureux d'avoir l'esprit occupé
-par un projet bien déterminé, qu'il donne du
-<span class="pagenum">-230-</span>courage pour envisager les plus grands maux
-parce qu'on croit en posséder le remède. A la vue,
-par exemple, de l'obéissance passive qu'on montrait
-aux ordres de l'empereur et de ce regard
-indifférent qu'on jetait sur les armées ennemies
-prêtes à fondre sur le pays, nous disions: Quel
-besoin nous avons de lois sages mises en activité
-et de rois nés sur le trône, ayant l'habitude
-d'exercer leurs pouvoirs dans un certain espace
-d'où ils sortent peu et ne font jamais sortir les
-peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru
-dans toute une vie, se trouvant autour de soi
-ainsi que les moyens de fortune et d'industrie,
-font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour
-lui seul que peuvent se développer tous les sentiments.</p>
-
-<p>&mdash;Notre plan, notre plan! répétions-nous.</p>
-
-<p>M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un
-mémoire adressé au roi, dans lequel, en rendant
-un compte exact des événements et de l'effet
-qu'avaient produit sur les opinions les changements
-opérés depuis 1792, il indiquait les chances de
-retour que pourrait avoir la famille des Bourbons,
-si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant
-<span class="pagenum">-231-</span>franchement la forme monarchique constitutionnelle
-au sceptre absolu qu'avaient porté ses
-ancêtres. Il faisait envisager, dans cette supposition,
-l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne
-famille comme un intermédiaire tutélaire qui,
-s'interposant entre les ennemis attirés par Bonaparte
-et le pays, pourrait le garantir. Les détails
-donnés étaient positifs et le mémoire, un vrai
-chef-d'&oelig;uvre de clarté, de patriotisme et de courage.
-Quand il fut écrit, nous attendîmes quelque
-temps avant d'avertir l'abbé.</p>
-
-<p>Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et
-sentant la nécessité de rejoindre son armée, en
-même temps qu'il craignait Paris en son absence,
-eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans
-l'exercice habituel de sa puissance, entre autres
-à la formation d'une garde nationale dont il se
-déclara général commandant. Il nomma Marie-Louise
-régente, établit un Conseil de régence à la
-tête duquel il mit son frère Joseph, et, voulant
-essayer avant son départ d'éveiller un enthousiasme
-nouveau et d'un genre plus doux que
-celui que produisaient ses succès, il reçut les
-officiers de la garde nationale en bon mari, en
-<span class="pagenum">-232-</span>bon père, en bon homme, en citoyen se préparant
-à défendre ses foyers, et il remit sa femme
-et son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme
-de la plus paisible des troupes. Il faut
-savoir que ceux qui étaient venus vers lui étaient
-mécontents de ses projets, de sa conduite et montaient
-en murmurant l'escalier qui conduit à la
-salle où ils furent reçus. Comme ils ne s'attendaient
-pas au petit drame bourgeois qui leur fut
-donné, ils en furent étonnés et se retirèrent
-agités par une certaine émotion. Pendant qu'ils
-redescendaient l'escalier avec des impressions si
-différentes de celles qu'ils venaient d'éprouver,
-Napoléon, rentré dans sa chambre, sautait de
-joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien joué mon rôle! disait-il.</p>
-
-<p>Mais il se trompait lui-même par cette fourberie,
-comme font, de notre temps, tous les fourbes.
-Le lendemain, même le soir de cette comédie,
-l'impression qu'elle avait causée était effacée, et
-ceux pour lesquels on l'avait jouée, ne se croyant
-engagés que par le serment qu'ils avaient prêté à
-l'impératrice et à son fils, rirent de la scène dont
-ils avaient été témoins.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-233-</span>Une chose que les gens dans le pouvoir ne
-savent jamais et que ceux qui désirent le pouvoir
-ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une
-adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point
-illusion et les privent de la faculté de bien faire,
-en accoutumant à regarder leurs actions comme
-le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus où
-l'on admirait l'incompréhensible. L'intrigue est
-un moyen arriéré qui donne des entraves à ceux
-qui s'en servent et abreuve les premiers personnages,
-lorsqu'ils y ont recours, de tous les
-dégoûts que méritent les baladins et les histrions.
-Plus d'une fois Napoléon a éprouvé cette vérité.</p>
-
-<p>Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà
-avancé bien au delà de nos frontières. Je ne me
-charge pas de rappeler les trois mois de la campagne
-la plus savante de Bonaparte. Cette partie
-fatale, dont la France était l'enjeu, fut admirablement
-bien jouée par l'empereur, et si tous
-les habitants, les citoyens doivent le regarder
-comme leur destructeur, pas un militaire, dit-on,
-n'a le droit de le critiquer. Comme athlète, il est
-tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est
-à couvert, sa vie comme homme a été conservée,
-<span class="pagenum">-234-</span>il n'y a eu que notre pays et nous de perdus.
-On n'a donc aucun reproche à lui faire: tels sont
-les raisonnements de certaines gens. Mais enfin,
-je le répète, je n'écris point de mémoires militaires
-et je ne m'occupe que des mouvements
-dont j'ai été témoin et auxquels nous avons pu
-le voir participer.</p>
-
-<p>Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise
-générale se faisait sentir au travers du trouble
-dont les esprits étaient agités; on respirait mieux
-et l'on se plaignait ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis sont dispersés, s'écriaient les
-autres. Il ne veut pas que les femmes soient
-jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il
-trouve que cela distrait du respect et de l'occupation
-continuelle qu'on lui doit. Voyez madame
-Récamier, voyez M. de Montrond! Madame
-de Staël, M. Benjamin de Constant paient par
-l'exil la peine de savoir écrire et, s'il avait le
-temps, il remonterait jusqu'à Tacite pour infliger
-des punitions aux écrivains et livrerait aux
-flammes toutes les bibliothèques, afin de persuader
-la postérité que le monde commence à lui.
-<span class="pagenum">-235-</span>Il veut servir de modèle en échappant aux comparaisons.</p>
-
-<p>Ces propos et mille autres semblables couraient
-de bouche en bouche.</p>
-
-<p>Au milieu de ce mouvement des esprits, les
-fréquents bulletins de l'armée qui, sous les noms
-de batailles gagnées, nous déguisaient des revers,
-donnaient de la probabilité à nos espérances et
-de l'activité à nos démarches. M. de Boisgelin se
-rapprocha, dès cette époque, de M. Édouard de
-Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, désirant,
-comme lui, revoir les Bourbons sur le trône
-de France, mais ayant moins combiné la manière
-de les y maintenir. Sans regarder au véritable
-état du pays et aux concessions à faire au peuple,
-ils ne songeaient qu'à la bonne occurrence qui se
-présentait pour le renversement de l'empereur.</p>
-
-<p>Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors
-chez madame de Catelan, où se rendait souvent
-M. de Boisgelin, était un homme d'imagination,
-de probité, qui avait toujours l'air d'avoir
-quelque chose à dire à Bruno et cependant en
-laissait fuir l'occasion d'une manière affectée. Il
-fut un jour chez lui et lui dit que, membre
-<span class="pagenum">-236-</span>d'une société étendue dont les lois, formées sur
-la plus pure morale, étaient ensevelies dans la
-conscience de ceux qui la composaient, il était
-chargé de lui faire la proposition d'y entrer, que
-le serment exigé ne devait point alarmer l'âme la
-plus religieuse et la plus délicate.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est
-que, ce que vous voulez, nous le voulons; le retour
-de la famille des Bourbons est notre but, et je
-crois que nous avons quelques moyens pour le
-voir accomplir.</p>
-
-<p>M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait
-pas d'engager sa liberté par aucun serment,
-mais que, si on voulait se contenter d'une simple
-promesse du secret et le mener dans ces réunions,
-il y consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le
-conduisit, le soir même, rue de la Paix, où, dans
-une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup
-de monde, entre autres MM***<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. M. de Boisgelin,
-qui n'était entré là que pour s'assurer des
-forces qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu
-qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se
-<span class="pagenum">-237-</span>bornait à un désir vague, plus ou moins fortement
-exprimé, de profiter des circonstances pour
-rappeler les Bourbons, eut l'idée de tirer des
-liens secrets de cette association qui, dans toutes
-les provinces, avait de petits groupes correspondants,
-une apparence d'unanimité dans de certains
-v&oelig;ux et de montrer une surface de
-royalisme qui pût imposer en cas de besoin. Il
-se mit, en conséquence, à parler de <i>Constitution
-royale</i> et de <i>conditions nationales</i>, d'après lesquelles
-on <i>appellerait un Bourbon</i>. Il ne persuada personne
-pour le fond du principe, mais beaucoup crurent
-que c'était le seul moyen pour le moment de
-retourner sous les rois légitimes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Les noms ne sont point donnés par les <i>Mémoires</i>.</p>
-</div>
-<p>&mdash;Pour redonner à la légitimité la place naturelle
-qu'elle doit occuper dans les idées, il faut
-la purger de ce vernis de soumission sans bornes
-des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin;
-c'est là ce qui, la faisant confondre avec
-l'esclavage de peuples dévolus de maître en
-maître par droit de succession, la fait repousser
-par les âmes indépendantes et généreuses. Il faut,
-ajoutait-il, la faire entrer dans les libertés des
-peuples et la placer parmi leurs droits.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-238-</span>Ces excellents principes ne germaient pas dans
-les esprits peu exercés à la méditation, mais ces
-messieurs engagèrent M. de Boisgelin à profiter
-de leurs moyens de correspondance pour propager
-les doctrines propres à concilier ces divers intérêts.</p>
-
-<p>Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient,
-de leur côté, des sentiments royalistes-Bourbon.
-La police savait tout ou à peu près et
-ne remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument
-du plus fort, elle sentait que l'empereur
-n'était plus son maître et, voulant néanmoins lui
-prouver sa fidélité dans un moment où tout le
-monde conspirait, elle conspirait en faveur du roi
-de Rome, prévoyant bien que ce petit usurpateur
-ne donnerait pas beaucoup de soucis à M. son père,
-puisqu'il n'aurait d'armée que celle dévouée à
-Napoléon et de ministres que ses serviteurs. C'est
-un raisonnement qui a commencé alors et qui
-s'est continué depuis, car c'est le sens de presque
-tous les troubles. Nous avons su qu'un espion de
-police était dans la pièce attenante à celle où se
-tenait l'assemblée de ces messieurs, rue de la
-Paix, mais on s'en mettait peu en peine.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-239-</span>Un jour, M. de Boisgelin me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a bien longtemps que vous n'avez été
-voir M. de Talleyrand; il faut cependant s'expliquer
-avec lui.</p>
-
-<p>Comme les fées dont on nous a entretenues dans
-notre enfance, et qui, pendant un certain temps,
-étaient obligées de perdre les formes brillantes
-dont elles étaient revêtues pour en prendre de
-repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de
-subites métamorphoses qui ne durent pas, mais
-qui sont effrayantes. Alors la vue des honnêtes
-gens le gêne et il leur devient odieux. Je craignais,
-je ne sais pourquoi, de le trouver dans
-cet état que je nomme <i>sa peau de serpent</i> et je fus
-agréablement surprise de le voir gracieux et
-ouvert. Tout Paris venait le voir en secret et
-tête à tête. Chaque personne qui sortait, rencontrant
-celle qui entrait, semblait dire: «Je vous
-ai devancée; c'est moi qui l'ai pour chef.»</p>
-
-<p>Après nous être entretenus du malheur des
-temps, du progrès des ennemis en France, je lui
-dis que ce que je craignais le plus était de voir la
-paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer
-sous le sceptre d'un guerrier battu.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-240-</span>&mdash;Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire?</p>
-
-<p>&mdash;N'avons-nous pas son fils? reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Pas autre chose? m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut être question que de la régence,
-répondit-il en baissant les yeux et du ton grave
-qu'il affecte quand il ne veut pas être contrarié.</p>
-
-<p>Cependant je le contrariai, car je croyais que
-le temps était précieux et je lui dis contre la
-régence tout ce que j'ai noté plus haut. Il m'écouta
-longtemps en silence et me dit, d'un air
-suspect, de revenir le lendemain. Je n'avais pas
-beaucoup d'espérance, j'y revins cependant. Il
-me parla de cent mille choses incohérentes,
-comme c'est son habitude quand il veut causer
-et retenir près de lui les gens. Il me raconta les
-propositions de paix que les monarques étrangers
-faisaient à Bonaparte, propositions qu'il refusait.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus
-d'espoir que dans son orgueilleuse folie et nous
-perdons ici le temps sans nous entendre? La
-guerre nous détruit, la paix nous menace et nous
-tergiverserions, Dieu sait pourquoi!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, me dit-il alors, nous sommes
-<span class="pagenum">-241-</span>assez près l'un de l'autre et, pour nous délivrer
-tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions
-peut-être faire des <i>idées patriotiques</i> et un <i>trône
-national</i> avec M. le duc d'Orléans.</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion
-royale légitime, M. le duc d'Orléans est un
-usurpateur de meilleure maison qu'un autre,
-mais c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère
-de Louis XVI?</p>
-
-<p>Nous nous revîmes trois ou quatre jours de
-suite, le matin; je lui parlais sur ce sujet sans
-qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse et
-je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je
-craignais surtout cette muserie qui est dans son
-caractère, qui le fait profiter de l'événement,
-n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir
-prévu, arrangé secrètement, quand il n'a fait
-que l'attendre dans le silence. Comme l'événement
-que je voulais avait besoin d'être fait et
-qu'il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance
-de M. de Talleyrand m'était insupportable.
-J'étais bien certaine qu'elle lui était personnellement
-utile, mais je sentais qu'elle tuait
-l'ordre de choses pour lequel je faisais des v&oelig;ux.
-<span class="pagenum">-242-</span>Je m'épuisais en raisonnements, même en plaisanteries,
-car je savais de quelle importance il
-était de ne point l'ennuyer, et je faisais valoir
-assez adroitement la monotonie insipide de la
-cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du
-goût.</p>
-
-<p>Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet
-de tableaux, et, après s'être assuré qu'elle était
-fermée, il revint à moi levant les bras en me
-disant:</p>
-
-<p>&mdash;Madame de Coigny, je veux bien du Roi,
-moi, mais&hellip;</p>
-
-<p>Je ne lui laissai point motiver son <i>mais</i> et, lui
-sautant au cou, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous
-sauvez la liberté de notre pauvre pays, en lui
-donnant le seul moyen pour lui d'être heureux
-avec un gros roi faible qui sera bien forcé de
-donner et d'exécuter de bonnes lois.</p>
-
-<p>Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le veux bien; mais il faut vous
-faire connaître comment je suis avec cette famille-là.
-Je m'accommoderais encore assez bien avec
-<span class="pagenum">-243-</span>M. le comte d'Artois parce qu'il y a quelque
-chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup
-de ma conduite; mais son frère ne me connaît
-pas du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue,
-au lieu d'un remerciement, m'exposer à un pardon
-ou avoir à me justifier. Je n'ai aucun moyen
-d'aboutir à lui et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de
-Boisgelin est en correspondance avec lui et, dans
-ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée.
-Voulez-vous la voir?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, certes, revenez demain me l'apporter,
-je meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez
-vivement.</p>
-
-<p>Je ne puis encore me rappeler sans émotion le
-plaisir que j'éprouvai au moment où je crus voir
-l'accomplissement du v&oelig;u le plus vif et le plus
-pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement
-chez moi, où M. de Boisgelin m'attendait, et
-je lui criai en entrant:</p>
-
-<p>&mdash;Il est à nous, il veut lire votre lettre au
-roi!</p>
-
-<p>Rien n'égale le transport de joie de Bruno.</p>
-
-<p>Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant
-<span class="pagenum">-244-</span>très fort le paragraphe dans lequel il était question
-de M. de Talleyrand. L'explication abrégée
-quoique générale de sa conduite, sa haute position
-politique et l'impossibilité que, sans lui, le
-roi pût jamais parvenir au trône, tout cela fut
-tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je
-me rendis rue Saint-Florentin avec mon papier
-dans mon sac. A peine fus-je entrée dans la
-chambre à coucher que, fermant la porte avec
-précaution, M. de Talleyrand me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous là et lisons.</p>
-
-<p>Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais
-intelligible, il commença à lire très lentement.
-A mesure qu'il avançait, il disait, en s'interrompant:
-«C'est cela!&mdash;A merveille!&mdash;C'est parfait!&mdash;C'est
-expliqué admirablement!» Enfin,
-quand il en vint au paragraphe qui le regardait,
-il eut un mouvement très marqué de satisfaction
-et le relut encore. Lorsqu'il eut achevé toute la
-lecture, il la recommença plus lentement, pesant
-et approuvant tous les termes, ensuite il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux garder cela et le serrer.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela va vous compromettre inutilement.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-245-</span>&mdash;Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de
-suspicion, celui-là me plaît.</p>
-
-<p>J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant
-alors une bougie à un reste de feu presque
-éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier
-en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé
-dans la cheminée et croisa dessus la pelle et la
-pincette pour empêcher que les cendres ne s'envolassent
-par le tuyau.</p>
-
-<p>&mdash;On n'apprend qu'avec un homme d'État,
-lui dis-je, à anéantir un secret bien secrètement.</p>
-
-<p>Après cette petite opération, M. de Talleyrand
-se tourna de mon côté et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci
-et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que
-M. de Boisgelin entretienne cette correspondance,
-et travaillons à délivrer le pays de ce furieux. Moi,
-j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement
-ce qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un
-chiffre et un signe convenus, par lesquels il m'avertira,
-par exemple, si l'empereur accepte ou non
-des propositions de paix. Il faut parler hautement
-de ses torts, de son manque de foi à tous
-les engagements qu'il avait pris pour régner sur
-<span class="pagenum">-246-</span>les Français. On ne doit pas craindre de prononcer
-encore les mots de <i>nation</i>, <i>droits du peuple</i>,
-il s'agit de marcher et l'expérience a resserré
-dans de justes bornes l'expression de ces mots-là.</p>
-
-<p>Je revins chez moi enchantée et jamais, je
-crois, M. de Boisgelin n'a ressenti une joie plus
-pure. Si je voulais me borner à rappeler la part
-nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je
-devrais m'arrêter ici, car la détermination que
-prit à cet égard M. de Talleyrand et qui, je dois
-le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements
-et nos conversations lui inspirèrent,
-est l'unique chose importante dans cette conjuration
-et la seule force qui ait changé l'état des
-choses. Notre but a donc été rempli à ce moment.
-Mais comme ces feuilles sont destinées à
-me rappeler les sensations que j'éprouvai alors,
-je vais continuer doucement ces mémoires, regardant
-ce qui nous est personnel comme indiqué
-et même terminé.</p>
-
-<p>M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude
-aux réunions dont j'ai déjà parlé et se
-convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue
-<span class="pagenum">-247-</span>évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien
-connue par le gouvernement du roi, a pensé lui
-devenir funeste, parce qu'il a pensé y trouver
-une force qui n'y était pas. Il n'en existe que
-dans des intérêts communs et les rapports qui
-lient ensemble les gens dans les positions les
-plus distantes. Or, dans cette association royaliste,
-comme il n'était question que de fidélité à
-un être imaginaire et de pureté de conduite, elle
-formait une chose isolée, abstraite, sans poids et
-ne représentant rien qui répondît à l'intérêt réel
-de personne. Ses moyens de police intérieure et
-de correspondance pouvaient être utiles cependant.
-Étendus sur la surface des choses, comme
-un léger nuage ils pouvaient les voiler, mais ils
-ne donnaient ni force d'action ni résistance.
-L'amour mystique pour un roi que personne
-ne connaissait, la fidélité à des devoirs dont
-on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne
-pouvaient donner que des moments bien courts
-d'illusion. M. de Boisgelin chercha seulement à
-inspirer assez de confiance pour qu'on lui permît
-de choisir ces moments.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher
-<span class="pagenum">-248-</span>de parler à des sénateurs, à des gens qui en
-remuent d'autres.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces
-hommes-là, disais-je. Ils me paraissent de grosses
-pierres que nous portons au col et avec lesquelles
-on nous jette à l'eau.</p>
-
-<p>Cependant nous fîmes des démarches près de
-quelques-uns. Mais Tacite a dit, sur le Sénat
-romain, ce qui est applicable aux corps de l'État
-quand la fortune de ceux qui les composent est
-dépendante du maître.</p>
-
-<p>Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles
-pour n'être point affligés par les maux publics,
-ni tentés d'en délivrer. Seulement, en vrais chanoines
-ne s'occupant que de l'essentiel, qui était
-la recette et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de
-chaque mois, une assemblée en forme de chapitre,
-pour régler l'affaire de leurs revenus.</p>
-
-<p>Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une
-manière noble et sérieuse. Bonaparte vient encore
-de refuser la paix à Montereau, son petit succès
-lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne.
-<span class="pagenum">-249-</span>On a fait, à Châtillon, une assemblée en forme
-de Congrès, où se rendra lord Castlereagh et les
-ministres des différents souverains de l'Europe,
-pour discuter sur quelles bases doit reposer la
-paix qu'on est encore décidé d'offrir à Napoléon.
-Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est
-livré à l'effervescence d'une domination militaire
-qui, changeant les idées reçues de morale et de
-politique, n'accorde le nom de vertu qu'à l'asservissement
-ou l'obéissance sans contestation, et de
-gloire qu'à l'esprit de conquête. Il faut que, lorsque
-le Sénat s'assemblera, il nous tire d'affaire,
-qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est
-couvert et qu'il assure notre existence en travaillant
-à la sienne. Voici ce que, par son droit
-naturel de conservateur des lois fondamentales,
-il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la
-tribune pour dénoncer Napoléon en disant que,
-ayant été élu empereur aux conditions qu'il n'a
-pas tenues, <i>de faire voter l'impôt par l'organe des
-représentants de la nation, de rendre compte de l'emploi
-du revenu et de faire jouir les citoyens de la
-liberté de leur personne et de leur pensée</i>, il n'a aucun
-droit, aux termes d'un contrat qu'il a violé,
-<span class="pagenum">-250-</span>puisque <i>l'impôt a été levé à sa fantaisie, la liberté
-des citoyens a été attaquée dans leur pensée et dans
-leurs actions, et le droit de lever des armées exagéré au
-point d'épuiser la population</i>; que les familles sont
-en deuil et réduites à des vieillards et à des
-enfants; que l'Europe est jonchée de nos morts
-pendant que la France est couverte d'ennemis
-dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre
-et dont il ne veut point nous délivrer par la paix;
-que, en conséquence, n'ayant pas tenu les conditions
-du contrat qui fondait son autorité, on le
-répète, le contrat est annulé et il est déclaré perturbateur
-du repos public et mis hors la loi. Que
-le Sénat, ensuite, se constitue en Assemblée
-nationale, qu'il envoie aux députés l'ordre de
-s'assembler et de délibérer, en reconnaissant
-leur mandat comme suffisant. Qu'il déclare la
-France monarchie constitutionnelle avec trois ou
-quatre lois bien faites qui indiquent clairement
-les libertés du peuple et prendront le nom de
-<i>charte</i> ou de <i>lois constitutionnelles</i>, comme il
-voudra. Alors, qu'il appelle le frère de Louis XVI
-sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce
-v&oelig;u, en faisant ouvrir des registres où chaque
-<span class="pagenum">-251-</span>citoyen sera invité à écrire son nom. Qu'il fasse
-un appel aux armées et qu'il envoie une députation
-aux princes coalisés pour leur faire part de
-cet événement, en les invitant à repasser le Rhin
-pour commencer là les préliminaires de la paix.&mdash;Voyez
-Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi
-remuer une âme patriotique et faire les plus belles
-phrases du monde sans danger. C'est là ce qu'il
-faut répéter souvent, cette persuasion peut encore
-faire des héros. Qu'on voie Lambrechts<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, Lenoir-Laroche<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>,
-<span class="pagenum">-252-</span>je ne sais qui, ces patriarches de révolution
-qui savent si bien démolir les trônes avec
-les mots de <i>patrie</i>, <i>tyrannie</i>, <i>liberté</i>. S'ils les prononcent,
-nous sommes sauvés; je vais faire, de
-mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir
-<span class="pagenum">-253-</span>que, en s'y prenant ainsi, ils passent un véritable
-contrat entre le monarque et le peuple, et que
-les droits de naissance que peut apporter celui
-qu'ils appellent ne l'empêchent point d'être lié
-par des conditions, et que l'existence du <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i>
-qu'ils cherchent tant se trouve assuré par cette
-manière d'agir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre 1753
-dans les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit
-et était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et philosophe,
-il approuvait à ce double titre les réformes tentées par
-Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques
-des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la Belgique
-se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut
-quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait
-dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines gouvernementales
-qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il restait
-d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de la
-République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de la
-Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de commissaire
-près le Directoire exécutif du département de la Dyle et
-y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor
-il fût appelé à Paris et nommé ministre de la justice. Les coups
-d'État continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui
-valut le Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la
-Légion d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la
-liberté, il tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le
-gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une
-opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement
-moindre, n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part
-avec le duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à Talleyrand.
-En effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé de
-rédiger les considérants. Il travailla aussi à la préparation de la
-charte; mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à l'intransigeance
-royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui coûtèrent la
-pairie. Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à Napoléon
-lors des Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit, comme les
-anciens impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les légitimistes.
-En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea à l'extrême
-gauche. Il mourut en 1823.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat dans
-cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa.
-En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à
-suivre par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès
-de cette brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers
-État par la prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut
-de ceux qui rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur,
-il fut des suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain,
-et toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la
-faveur et il devint préfet de police. Mais, à la veille du
-18 fructidor, ce n'était pas la modération qu'on voulait de la
-police, et il redevint journaliste, soigneux de se tenir à égale distance
-des anarchistes et des clichiens. Cette impartialité trouva sa
-place dans une chaire de législation qu'on lui donna à «l'École
-centrale du Panthéon» et son républicanisme lui valut un siège au
-Conseil des Anciens. Au 18 brumaire, sa modération l'emporta sur
-son républicanisme et lui obtint le Sénat, puis le titre de comte et
-la cravate de commandant. Sa fortune faite, et même pour qu'elle
-durât, il revint à l'équilibre naturel de ses préférences politiques,
-au désir d'une liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le
-courage ni l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses
-griefs à mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi,
-avec quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à
-renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient
-jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par l'Empereur,
-rétabli par la seconde Restauration, il continua à défendre, dans la
-mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et
-mourut le 17 février 1825.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="app">APPENDICE</h2>
-
-
-<h3 id="app1">LES COIGNY<br />
-ORIGINE DE LA FAMILLE</h3>
-
-
-<p>Saint-Simon raconte en ces termes les origines des
-Coigny:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Les Matignon avaient marié leurs s&oelig;urs comme
-ils avaient pu; l'une, jolie et bien faite, épousa un
-du Breuil, gentilhomme breton; l'autre, Coigny, père
-du maréchal d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>»Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse
-Normandie, qui s'appelait Guillot, et qui, fils d'un
-manant, avait pris une de ces petites charges pour se
-délivrer de la taille après s'être fort enrichi. L'épée
-avait achevé de le décrasser. Il regarda comme sa
-fortune d'épouser la s&oelig;ur des Matignon pour rien et,
-avec de belles terres, le gouvernement et le bailliage de
-<span class="pagenum">-256-</span>Caen qu'il acheta, se fit un tout autre homme. Il se
-trouva bon officier et devint lieutenant général. Son
-union avec ses deux beaux-frères était intime, il les
-regardait avec grand respect et eux l'aimaient fort et
-leur s&oelig;ur, qui logeait chez eux et qui était une femme
-de mérite. Coigny, fatigué de son nom de Guillot et
-qui avait acheté, en basse Normandie, la belle terre de
-Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison,
-ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie
-d'en prendre le nom et la facilité de l'obtenir, personne
-n'étant plus en droit de s'y opposer. Il obtint donc des
-lettres patentes pour changer son nom de Guillot en
-celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au parlement
-de Rouen et consacra ainsi ce changement à la postérité
-la plus reculée. Mais on craint moins les fureteurs de
-registres que le gros du monde qui se met à rire de
-Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour bons,
-parce que les véritables l'étaient, et qu'il ignore si on
-est enté dessus avec du parchemin ou de la cire.
-Coigny donc, devenu Franquetot et dans les premiers
-grades militaires, partagea, avec les Matignon, ses
-beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors en
-Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de
-petits corps séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en
-la place de Villars et par là le faire maréchal de France.
-Il lui manda donc sa destination et comme le bâton ne
-devait être déclaré qu'en Bavière, même à celui qui lui
-était destiné, Chamillard n'osa lui en révéler le secret,
-<span class="pagenum">-257-</span>mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre dans
-l'amertume de son c&oelig;ur, il lui mit tellement le doigt
-sur la lettre, que, hors lui déclarer la chose, il ne
-pouvait s'en expliquer avec lui plus clairement. Coigny,
-qui était fort court, n'entendit rien à ce langage. Il se
-trouvait bien où il était. D'aller en Bavière lui parut la
-Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au
-désespoir, et lui-même peu après quand il sut ce qui
-lui était destiné.»&mdash;<i>Mémoires</i>, édit. Chéruel et Ad.
-Régnier, t. IV, p. 12.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils.
-François de Franquetot devint maréchal de France, et,
-par lettres patentes de février 1747, duc de Coigny.
-Saint-Simon fait bonne mesure aux mérites du maréchal,
-et les rappelle avec cette justice heureuse d'être
-juste qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas
-de montrer, dans l'homme magnifiquement récompensé
-et digne de cette fortune, le parvenu. A propos de la
-mère, la comtesse de Coigny, née Matignon, il revient
-à son thème:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Madame de Coigny mourut aussi fort vieille;
-elle était s&oelig;ur du comte de Matignon, chevalier
-de l'ordre, et du maréchal de Matignon. On l'avait
-mariée à grand regret, mais pour rien à Coigny qui
-était fort riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et
-que ce qu'il était ne pouvait être ignoré dans la
-Normandie. Son nom est Guillot et lors de son mariage
-tout était plein de gens dans le pays qui avaient vu ses
-<span class="pagenum">-258-</span>pères avocats et procureurs du roi des petites juridictions
-royales, puis présidents de ces juridictions subalternes.
-Ils s'enrichirent et parvinrent à cette alliance
-des Matignon. Coigny se trouva un honnête homme,
-bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui
-mérita l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a
-vu, en son lieu, refuser le bâton de maréchal de France,
-sans le savoir, en refusant de passer en Bavière, dont
-il mourut peu après de douleur&hellip; Que dirait cette
-dame de Coigny, si elle revenait au monde? Pourrait-elle
-croire à la fortune de son fils et la voir sans en
-pâmer d'effroi et sans en mourir aussitôt de joie?»&mdash;<i>Mémoires</i>,
-t. XI, p. 174.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de
-la malveillance qui est sa passion quand il s'agit de
-noblesse. Il eût voulu être le seul duc du royaume.
-Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité des familles
-qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les
-autres maisons il lui semble élever la sienne. Ici, sa
-jalousie de duc et pair fait tort à son impartialité de
-généalogiste. Non content de prétendre que la roture de
-Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse des
-Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose:
-le grand-père du maréchal s'est, de Guillot,
-transformé en Coigny, et le père du maréchal s'est
-transformé, de Coigny, en Franquetot. C'était rendre
-facile la vérification. Or, voici ce que les titres et
-papiers établissent:</p>
-
-<p><span class="pagenum">-259-</span>Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny,
-eut pour père:</p>
-
-<p>Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny,
-lieutenant général, marié à Françoise de Goyon Matignon.
-Celui-ci était fils de</p>
-
-<p>Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal
-de camp, capitaine lieutenant des gendarmes
-d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine Palry
-dame de Villeray, d'une vieille famille de Normandie.
-C'est en récompense de ses services que la terre de
-Coigny fut érigée en comté en 1650.</p>
-
-<p>Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de
-Franquetot, mais le porta dès sa naissance, l'ayant reçu
-de son père, et celui-ci, le grand-père du maréchal,
-non seulement n'était pas Guillot, mais était déjà
-Franquetot.</p>
-
-<p>Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président
-à mortier au parlement de Normandie. Lui-même était
-né d'Antoine de Franquetot, marié à Eléonore de Saint-Simon
-Courtemer, également président à mortier, et
-qui transmit à son fils sa charge et son nom.</p>
-
-<p>Donc, en remontant jusqu'à la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
-les Coigny sont, de fils en père, Franquetot, quoi qu'en
-dise Saint-Simon. Appeler, comme il le fait, «petites
-charges de judicature» des présidences au parlement de
-Normandie, traiter en manants non décrassés des magistrats
-qui trouvaient femme dans la bonne noblesse, est
-avoir le dédain un peu étourdi. Et si la dame de Saint-Simon
-<span class="pagenum">-260-</span>qui entrait dans cette famille au commencement
-du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, et si le Saint-Simon qui succéda
-en 1637 à un de ces Franquetot dans la lieutenance
-générale du Cotentin étaient liés par quelque parenté à
-l'auteur des <i>Mémoires</i>, il amoindrit sa propre famille à
-déprécier celle des Franquetot. Les vouloir Guillot en
-dépit des textes, c'est précisément faire ce qu'il leur
-reproche, parler pour «le gros du monde» qui rit de
-confiance, et oublier les «fureteurs de documents». Si
-des Guillot s'entèrent sur les Franquetot «avec du
-parchemin et de la cire», ce fut à une époque très
-ancienne. Où l'antiquité de toute usurpation nobiliaire
-est noblesse. Il n'y a guère de famille, même parmi les
-plus grandes, qui n'ait couvert son premier nom d'ornements
-héraldiques; le tout était de s'y prendre tôt. Les
-Franquetot, eussent-ils été jadis Guillot, avaient fourni
-une hérédité de bons gentilshommes, vécu noblement,
-utilement. Même le père du duc de Saint-Simon n'avait
-pas conquis la faveur de Louis XIII par des services
-comparables, s'il faut en croire Tallemant des Réaux:
-«Le roi prit amitié pour Saint-Simon à cause que
-ce grand garçon lui rapportait toujours des nouvelles
-certaines de la chasse et que, quand il portait son cor,
-il ne bavait pas dedans.»</p>
-
-<p>Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une
-matière à une étude plus importante qu'une controverse
-sur l'antiquité du nom. Ils sont tous deux un exemple
-de la rapidité avec laquelle la sève héréditaire s'épuise
-<span class="pagenum">-261-</span>dans les familles illustres, après avoir lentement préparé
-et mûri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon
-a sonné, dans un cor plus retentissant que celui de
-son père, où sa malveillance bave sans gêne, et durant
-une chasse impitoyable, l'hallali d'un siècle, sa race
-est à bout d'énergie. Elle a créé son grand homme,
-elle n'enfantera plus, sauf, après plus d'un siècle, le
-Saint-Simon moitié prophète et moitié rêveur d'une
-civilisation nouvelle, un esprit où survit de la puissance
-mais où l'équilibre est rompu. Et, après ce sophiste, le
-nom tombe dans l'<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i> des gloires mortes.</p>
-
-<p>Avec le maréchal de Coigny, la noblesse, la célébrité
-et la fortune, lentement faites, légitimement accrues,
-d'une famille, sont parvenues à leur apogée. Son fils
-Jean-Antoine, lieutenant-général, vit sur la gloire paternelle
-et se fait tuer par le prince de Dombes, en 1748.
-Il laisse deux fils et la famille se divise en deux
-branches.</p>
-
-
-<h3 id="app2">LA BRANCHE AINÉE</h3>
-
-<p>L'aîné, Marie-François-Henry de Franquetot, hérita
-le titre de duc et l'immense domaine de Normandie, les
-terres de Franquetot et de Coigny avec leurs deux châteaux,
-Coigny, la vieille demeure féodale, et Franquetot
-bâti par le maréchal, dans le style du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. La
-<span class="pagenum">-262-</span>supériorité de ce duc n'était ni l'esprit, ni le talent militaire,
-ni même la beauté, mais «un excellent maintien,
-un ton exquis, une raison simple et juste, du calme et
-de la politesse<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>», mérites de cour, grâce auxquels il se
-fit une place dans le cercle le plus intime de la reine
-Marie-Antoinette. En 1814 il fut nommé pair, maréchal
-de France et gouverneur des Invalides. Il mourut en
-1822.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Tilly. <i>Mémoires</i>, t. II, p. 112.</p>
-</div>
-<p>Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel,
-fidèle et inutile aux Bourbons durant l'émigration,
-obtint de Louis XVIII le titre et la pension d'officier
-général et mourut en 1816. Toute sa célébrité lui vint
-de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgré sa réputation
-immense et méritée d'intelligence, était de ces
-esprits transfuges et redoutables aux intérêts dont
-ils semblent solidaires. Au lieu de servir l'union de
-l'aristocratie et du trône, elle travailla avec passion
-à la ruine de la monarchie, applaudit, par haine
-de la famille royale, aux excès de la Révolution. Loin
-qu'elle se sentît liée à la cause que soutenait son mari,
-elle était aussi rebelle à l'ordre familial qu'à l'ordre
-politique, et finit par divorcer.</p>
-
-<p>De son mariage avec le marquis étaient nés deux
-enfants:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Une fille, qui reçut à sa naissance, le 23 juin 1778,
-les noms d'Antoinette-Françoise-Jeanne, mais que sa
-<span class="pagenum">-263-</span>mère appela toujours Fanny. Mariée, en 1805, au général
-comte de Sébastien, elle mourut en couches, en
-1807, à Constantinople où son mari était ambassadeur.
-L'unique fille qu'elle laissait épousa le duc de
-Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept enfants, dont trois
-fils;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans
-l'armée française, tandis que son père et son grand-père
-étaient émigrés, perdit un bras à Smolensk et s'établit
-en Angleterre au retour des Bourbons. A la mort de son
-grand-père, en 1822, il recueillit le titre de duc et
-épousa, la même année, Henriette Dundas, fille de sir
-Henry Dalrymhe Hamilton et fit souche dans la noblesse
-anglaise. Le duc n'eut de son mariage que deux filles.
-L'une s'était mariée à lord Stair, et est morte laissant
-un fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a écrit une histoire de
-la famille Coigny; l'autre a épousé le comte Manvers
-et vit à Londres. Ce sont elles qui ont recueilli la fortune
-de la branche aînée et par suite les domaines de
-Franquetot et de Coigny<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> J'ai dû ces communications sur la branche aînée des Coigny à
-M. le comte Fleury. Il a bien voulu mettre à ma disposition, avec
-une générosité rare aujourd'hui, des notes importantes et rédigées
-avec l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses études d'histoire.</p>
-</div>
-<p>Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, légua son
-titre à celui de ses petits-neveux, enfants de sa s&oelig;ur, la
-maréchale Sebastiani, qui relèverait son nom.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-264-</span></p>
-
-<h3 id="app3">LA BRANCHE CADETTE</h3>
-
-<p>Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier
-d'honneur de madame Élisabeth, avait par son mariage
-avec Josèphe de Boissy arrondi sa fortune. Il avait hôtel
-à Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie la terre de Mareuil
-achetée, le 13 juillet 1771, du marquis de Chazeron. Le
-domaine était considérable et le château avait été bâti
-au temps de la Renaissance par la duchesse d'Alençon.</p>
-
-<p>Le comte de Coigny eut pour principale occupation
-de dessiner des jardins. Il fut un des premiers qui aux
-tracés géométriques où l'on enfermait et contraignait la
-nature, préférèrent les lignes et les plantations où l'on
-s'efforçait de la comprendre et de la respecter. Le comte
-s'ingénia à embellir son domaine en le transformant.
-Son goût devint célèbre et ses travaux à Mareuil passaient
-pour une merveille, que le chevalier de l'Isle a
-décrite en vers enthousiastes.</p>
-
-<p>La fortune réunie du comte et de Josèphe de Boissy
-était destinée à Aimée de Coigny, leur fille unique, et
-même lui appartint pour partie dès 1775, à la mort de
-sa mère. Il ne sera pas superflu de donner ici un
-extrait de l'inventaire dressé alors et où se trouvent
-d'intéressants détails sur les parures, les vêtements,
-le mobilier et la décoration des pièces au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-265-</span></p>
-
-<h3 id="app4">INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE COIGNY<br />
-<i>dressé par M<sup>e</sup> Piquais, notaire à Paris, et M<sup>e</sup> Guillaumont</i>.</h3>
-
-<p>L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente
-octobre, trois heures de relevée, à la requête de très haut
-et très puissant seigneur Augustin-Gabriel de Franquetot,
-comte de Coigny, brigadier des armées du Roy, gouverneur
-des ville et château de Fougères, en Bretagne, tant en
-son nom à cause de la communauté de biens qui a existé
-entre lui et feue très haute et très puissante dame Josèphe-Michel
-de Boissy, comtesse de Coigny, son épouse, qu'au
-nom et comme tuteur honoraire de très haute et très puissante
-demoiselle Anne-Françoise-Aymée de Franquetot de
-Coigny, sa fille mineure et de ladite feue son épouse.</p>
-
-<p>Et en la présence de Louis-Vincent-Benoiston de Châteauneuf,
-au nom et comme tuteur honoraire de mad. demoiselle
-de Coigny, et d'Antoine-Denis Goblain, écuyer, au nom et
-comme subrogé-tuteur de ladite Mad. demoiselle de Coigny.</p>
-
-<p>Mad. demoiselle de Coigny habile à se dire et porter seulle
-héritière de madame veuve comtesse de Coigny, sa mère.</p>
-
-<p>A la conservation des droits desdites parties et de tous
-autres qu'il appartiendra, il va être procédé par les cons<sup>ers</sup>
-notaires du Roy et pour les soussignés, être fait inventaire et
-description de tous les biens, meubles meublants, titres
-papiers et autres effets généralement quelconques dépendant
-de la communauté de biens d'entre ledit seigneur
-comte de Coigny et ladite dame son épouse et de la succession
-de ladite dame, trouvés et étant dans l'appartement
-qu'occupe ledit comte de Coigny et où ladite dame son épouse
-est décédée le 23 du présent mois d'octobre, appartement
-dépendant de l'hôtel situé à Paris, rue Saint-Nicaise,
-paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="p"><span class="pagenum">-266-</span>Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une
-grille de feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de
-fer poly partie garnie en cuivre; une paire de bras de cheminée
-à deux branches en cuivre doré; une paire de flambeaux à la
-grecque, aussi en cuivre doré, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">60</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un pot à l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche
-de Sèvres à bords dorés; deux grands vases à l'ancienne
-porcelaine de Chine, montés sur leurs socs de
-cuivre doré d'or moulu; deux cocqs aussi d'ancienne
-porcelaine aussi montés sur leurs socs et cinq figures
-de Chine toutes mutilées, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">160</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un secrétaire en armoire en bois peint façon de
-laque garny de bronze et carderon de cuivre d'or
-moulu et à dessus de marbre sanguin; une petite
-table à secrétaire en bois de rose; un écran à tablette,
-prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">120</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Six fauteuils à bois dorés foncés en crin, couverts
-de damas cramoisy; une chaise longue en deux parties
-foncée en crin, garnie de matelas et coussins,
-le tout couvert de velours cizelé de trois couleurs;
-une tenture (paravent) en cinq parties de papier
-velouté, collé sur toille, deux rideaux en quatre parties
-de deux leys chacun, sur trois aunes et un
-quart de haut en taffetas en carreaux cramoisy et
-blanc, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">240</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Dans une chambre à coucher ensuite ayant même
-vue, une grille de feu à deux parties, pelle, pincette
-et tenailles de fer poly avec ornements de cuivre
-doré, une paire de bras de cheminée à deux branches
-de cuivre en couleur, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">80</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une bergère et quatre fauteuils à bois rechampy,
-foncés de crin et couverts de velours d'Utrech verd;
-une couchette à deux dossiers à fond sangle, la
-<span class="pagenum">-267-</span>housse du lit en baldaquin de damas verd, avec
-rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux
-en quatre parties de taffetas de Florence verd et
-bleu; huits leys de tenture sur deux aunes un quart de
-haut en damas à palmes verd, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">400</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">A l'égard de six tableaux, tant pastels que peints à
-l'huile, portraits d'hommes et femmes, il n'en a été
-fait aucune prisée, comme portraits de famille.</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une lanterne de veille garnie de cuivre doré,
-prisée</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">20</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Dans une garde-robe, à côté, ayant vue sur la rue:
-une table de nuit en noyer et à dessus de marbre,
-un bidet et son vase, une chaise de commodité en
-canne et son vase avec coussins de peau rouge, prisé
-le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">14</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur
-la rue: une table de nuit de trois pieds de long, à
-dessus de marbre, garnie de ses vases, une autre
-plus petite en placage et garnye de deux marbres
-brèche d'Alep; un bidet en noyer à dessus de maroquin,
-prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">50</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une tablette en encoignure, prisée</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">12</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Chambre à coucher de madame, ayant vue sur la
-cour: une grille de feu à deux parties, pelle, pincettes
-et tenailles de fer poli avec ornements à recouvrements
-en cuivre doré d'or moulu; une paire de
-bras de cheminée à trois branches aussi de cuivre
-doré d'or moulu, prisé, avec une paire de flambeaux
-en cuivre doré</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">160</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une commode en bois de Rapont et satinée et à
-dessus de marbre rouge; une table en chesne; un
-fauteuil foncé de crin couvert de panne cramoisye,
-prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">80</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p"><span class="pagenum">-268-</span>Deux fauteuils en cabriolets, six autres à coussins;
-deux bergères et un canapé à deux places en
-bois peint en gris, foncés de crin et couverts en damas
-de trois couleurs, six pantières de trois lez chacune;
-six leys de tenture en quatre morceaux sur deux
-aunes trois quarts de haut; un lit à colonnes à la
-turque, composé de sa couchette sanglée à bois doré
-de cinq pieds et demy de large, garny en dehors et
-en dedans de quatre rideaux en quatre parties de
-deux lez chacun sur trois aunes moins un quart de
-haut, de taffetas à carreaux cramoisy et blanc; un
-tabouret bout de pieds couvert de damas de trois couleurs
-et trois écrans de taffetas à carreaux, prisé le
-tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">2.400</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une tasse à chocolat et sa soucoupe en porcelaine
-de Sèvres, bords dorés; une tasse et sa soucoupe aussi
-en porcelaine de Sèvres, fond blanc à fleurs; une
-autre couverte de sa soucoupe en pareille porcelaine
-peinte en mosaïque; une autre tasse couverte
-de sa soucoupe en porcelaine de Saxe blanche dorée
-et à fleur, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">80</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier
-à trois tiroirs, en bois de placage et satiné,
-garny d'entrées de serrures, carderons et sabots
-de cuivre doré; une commode à la Régence à deux
-tiroirs en bois peint façon de laque garny de carderon
-et sabots de cuivre doré et à dessus de marbre
-brèche d'Alep; une petite table à écrins en bois de
-placage et satiné; un guéridon en noyer et acajou,
-garny de deux balustrades de cuivre doré se mouvant
-à crans; un petit secrétaire à ravalement en
-bois de placage et au dessus un marbre blanc; le
-tout prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">144</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p"><span class="pagenum">-269-</span>Deux rideaux en quatre parties de deux lez et
-demy de damas cramoisi, prisés</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">150</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre
-et bordure dorée et dix-sept autres estampes dont
-l'<i>Accordée de village</i>, prisés</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">200</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">A l'égard de deux tableaux peints à l'huile représentant
-M. et madame de Boissy dans leur bordure
-de bois doré, il n'en a été fait aucune prisée comme
-portraits de famille.</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Sous les remises, une diligence de campagne
-montée sur un train à quatre roues, peinte en
-gris, à panneaux armoriés, doublée en velours
-d'Utrecht gris à trois glaces, montée sur des supentes
-en corne de cerf, prisée avec une paire de
-harnais</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">480</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une chaise à porteur à panneaux gris aventurinés,
-doublée en velours d'Utrecht bleu à trois glaces,
-prisée</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">120</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans une des armoires cy-devant inventoriée suit
-la garde-robe de madame la comtesse de Coigny:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Effets d'habillements divers estimés</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">6.000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une garniture de robe composée de ses deux
-étolles, grand volant chicorée, tour de robe, devants
-de corps, manchettes à trois rangs, fichus, bavolets
-et deux barbes, le tout de dentelles d'Angleterre;
-une paire de manchettes à trois rangs de Valenciennes,
-une garniture et bavolet pareille dentelle,
-fond entoillage, une paire de manchettes à trois
-rangs fichus, devants de corps barbe, bavolet et fond,
-le tout en point d'Argentan; deux paires de manchettes
-à trois rangs d'Angleterre montées sur entoillage,
-deux coiffes de dentelle, deux paires
-d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de dentelles
-<span class="pagenum">-270-</span>montés sur entoillage; onze bonnets ronds à
-deux rangs garnis de différentes dentelles; un drap
-de lit de taffetas couleur de soye, couverte de linon
-brodé, un drap de lit de repos en taffetas couleur
-de soye garni de dentelle, un manteau de lit et un
-mantelet de dentelle doublé de taffetas rose, deux
-taies d'oreiller garnies en dentelles, prisé le tout
-ensemble</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">4.000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c"><i>Bijoux à l'usage de madame la comtesse</i>:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une montre d'or, médaillon émaillé, fond azur,
-chiffre en or avec un cordon de cheveux, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">240</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une toilette composée de son pot à l'eau, sa
-cuvette, tasse à bouillon, deux boîtes à poudre,
-deux pots de pommade, coffre à racine, deux flambeaux
-et leurs bobèches, un plateau et deux gobelets
-couverts, le tout de l'argent, poinçon de Paris,
-le tout pesant ensemble vingt-trois marcs, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">1.177</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Suivent les diamants dont la prisée va être faite
-par le sieur Guilliaumont, maître orfèvre-joaillier,
-demeurant à Paris, Cour-Neuve du Palais.</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un diamant brillant monté en bouton de col,
-prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">1.000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Soixante-douze diamants montés en chaton, prisés
-ensemble</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">3.000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un collier de diamants brillants à trois rangs de
-chaton au nombre de quatre-vingt trois, une chaîne
-de quatre diamants, un petit n&oelig;ud et une pendeloque,
-prisé le tout ensemble</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">8.000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une paire de girandoles de diamants brillants, les
-boucles et les pendeloques à simple entourage,
-prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">8.000</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une paire d'anneaux d'oreilles et une épingle de
-diamants brillants, prisées</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">400</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p"><span class="pagenum">-271-</span>Un médaillon et sa chaîne monté en or avec des
-diamants rouges, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">120</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Du dit jour, 8 novembre 1775:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans,
-trois sacs à ouvrage en taffetas, cannelés, brodés en
-soye or, paillettes et paillons; six éventails en yvoir,
-partie incrustée, le tout garny de papier et linon;
-deux toques et bonnets garnis de fleurs et vabouk</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">40</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Quatre croites de couche, trois linges de ventre et
-une chemise de couche</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">8</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c"><i>Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny</i>:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit,
-la plupart à garniture, les autres garnies de batiste;
-six pantalons tant en basin que mousseline
-brochés et rayés; dix-huit tant vestes que gilets en
-toille de cachou et basin, deux culottes de basin,
-trois pantalons en fil tricoté, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">280</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Seize paires de bas de soie tant blancs que gris</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">90</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une veste de lanquin brodée en perse soye et or,
-deux vestes de mousseline brodées en or, une veste
-de gourgouran blanc brodée en soye de Coulteurs et
-vingt-quatre paires de soye blanche</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">182</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un habit veste et culotte de petit velours de trois
-couleurs; un autre habit veste et culotte de velours
-de quatre couleurs, doublés en satin; un habit veste
-et culotte de drap fond or ornés d'une broderie à
-paillettes et paillon, la veste fond argent; un habit
-veste et deux culottes de drap fond argent à petites
-fleurs, l'habit doublé d'agneau et d'astrakan noir;
-un habit veste et culotte de camelot noir; un habit
-et veste de velours à la Reyne noir; un autre
-habit de velours de soye noir; un habit veste et
-culotte de ratine brune doublée de satin; un
-<span class="pagenum">-272-</span>habit veste et culotte de drap d'Holande gris
-doublé de satin bleu; un surtout de drap de
-chamois à brandebourgs, boutonnières et boutons
-en or; un habit petit carrelé rayé rouge et blanc,
-un fraque de camelot de soye, un habit veste
-et culotte de prussienne; un surtout uniforme
-du petit équipage de la chasse du Roy; un autre
-surtout de grand équipage de la chasse du Roy; un
-autre surtout de grand équipage et un surtout de
-la chasse du duc d'Orléans; un domino de taffetas
-brun, prisés ensemble</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">2.200</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Huit paires de manchettes de point d'Argentan,
-trois paires de manchettes de toile d'Angleterre et
-six paires de manchettes de filets garnies d'éfilés,
-prisées le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">720</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="c"><i>Suivent les bijoux à l'usage de M. le comte de Coigny</i>:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une épée à garde et poignée d'argent</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">30</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une autre épée à garde et poignée d'argent doré</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">30</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un couteau de chasse en bayonnette à manche
-d'ébène garny en argent, prisé avec son ceinturon</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">12</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une paire de boucles de souliers et une à jarretière
-à tours en or, chappes d'acier</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">192</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Du lundi 20 novembre, an 1775.&mdash;Au château
-de Mareuil-en-Brie.&mdash;Dans une chambre au pavillon
-rouge et en bas.</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette
-et tenaille et un fauteuil en confessionnal foncé de
-crin, couvert de vieux damas cramoisi, six fauteuils
-à bras foncés de crin, avec housse de damas cramoisy
-à galons de soie; un grand fauteuil couvert
-de tapisserie de point à l'aiguille; quatre pièces de
-tapisserie verdure servant de tenture; un lit, traversins,
-couverture d'indienne piquée, la housse du
-<span class="pagenum">-273-</span>lit à l'impériale composé de son ciel, pente de
-dehors et de dedans, fond, dossier, bonnes grâces,
-courte pointe, le tout à pente de damas cramoisy orné
-d'un galon de soye jaune, le surtout du lit en serge
-de pareille couleur, prisé le tout</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">544</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans la chambre ensuite dite chambre rouge:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un grand canapé à trois places, quatre chaises et
-huit fauteuils couverts de serge cramoisye; dix-huit
-aulnes et demy de court de camelot de laine, deux
-portières de camelot moiré; un lit avec courtepointe
-de toile d'orange piquée, la housse dudit lit
-en dedans de satin blanc; les tentes, bonnes grâces
-et surtout en serge cramoisye, le tout orné d'un galon
-d'or faux, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">540</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans une garde-robe à côté:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Trois pièces de tapisserie de verdure, deux chaises,
-un bidet, une chaise à commodité et une table de
-nuit, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">90</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les
-cascades:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un canapé à trois places, quatre fauteuils à bras
-couverts de tapisseries de point à l'aiguille, deux
-pièces de tapisseries de verdure, un rideau en deux
-parties en toile damassée encadrée d'indienne; une
-table de toilette garnie de son miroir, carré, tapis et
-descente de toilette, prisé ensemble</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">12</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans une salle de billard:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Quatre banquettes couvertes de tapisseries de
-point à l'aiguille, un canapé et quatre fauteuils couverts
-de moquette, quatre portières de moquette,
-huit morceaux de papier tontine servant de tenture,
-une table à pied rechampi et dessus de marbre
-rame, un reverbère à huit mèches, un petit jeu de
-<span class="pagenum">-274-</span>trou madame, un billard de douze pieds de long sur
-cinq pieds huit poulces de large garni de ses billes,
-masses, queues et bistoquets, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">360</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans un salon de compagnie ayant vue sur le
-jardin:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Un lustre à huit branches en cuivre doré d'or
-moulu, une table de marbre sur son pied en bois
-rechampi et sculpté, un miroir d'une seule glace
-hors de tain de quarante-huit poulces de haut sur
-six de large dans sa bordure et chapiteau de glace
-avec ornements de bois sculpté doré, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">360</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une niche à chien couverte de damas de trois
-couleurs, un écran à tablette garni de papier de la
-Chine, un petit écran de cheminée à quatre feuilles
-garni de taffetas de Florence bleu, une table à écrire
-à bois de placage, une table de brelan, quatre
-canapés à trois places, quatre bergères à coussins et
-rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout à bois
-rechampi bleu et blanc, couverts tant en velours
-d'Utrecht que damas bleu; huit portières de deux
-layes et demi chacune damas bleu, douze parties de
-rideaux de deux layes et demi chacune sur trois
-aulnes et demie de haut, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">1.025</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmontée
-de son trophée, mousqueterie d'émail, à
-cadran de cuivre or, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">96</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une paire de branches de cheminée à trois
-branches en fer-blanc peint et à fleurs d'émail</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">8</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap">Dans les caves sous le château:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Une pièce de vin rouge cru de basse Champagne
-contenant deux cent quarante bouteilles; une autre
-pièce de vin rouge même cru; une pièce de vin
-blanc même cru et même jauge, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">160</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p"><span class="pagenum">-275-</span>Mille vingt bouteilles en différents vins tant blancs
-que rouges en vins d'Épernay, du Rhin, Mulsan,
-Auxerre, Rhums, Ay, Langon et Malaga, ensemble</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">1.200</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="p">Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, prisé</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="r">Livres</td>
-<td class="r">20</td>
-</tr>
-</table>
-<p>Mais les malheurs publics et les fautes privées
-s'unissent pour dissiper cette richesse. Pour Aimée, le
-désordre de la fortune alla de pair avec celui des m&oelig;urs.
-La première atteinte fut, il est vrai, l'&oelig;uvre de l'époux
-légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilières
-de la communauté, jusqu'à vendre les diamants
-de sa femme. L'hôtel de la rue Saint-Nicaise semble
-n'appartenir plus à la famille dès 1793; c'est chez sa
-belle-mère, la duchesse douairière de Fleury, rue
-Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même
-quand elle a demandé le divorce contre son mari.</p>
-
-<p>Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme
-la terre de Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond
-coûta à Aimée les fermes, qui disparurent dans des
-pertes de jeu. Restaient le château et le parc; Aimée
-dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais
-de son existence commune avec Garat. Dès lors, elle
-fut, comme elle le dit, une «pauvre citoyenne»,
-d'abord logée, quand elle quitta Garat, par la princesse
-de Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88,
-dans un appartement dont elle payait le loyer dix-huit
-cent francs. Dans cette demeure étroite, quelques beaux
-meubles de famille et quelques objets d'art restaient
-<span class="pagenum">-276-</span>les témoins de l'ancienne opulence; le contraste, image
-de sa vie, ne changea rien à son humeur, et, soit
-orgueil, soit détachement, ces restes de splendeur, dans
-sa médiocrité nouvelle, lui étaient des souvenirs et
-pas des regrets. C'est là qu'elle recueillit, en fille toute
-dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement
-de quelques capitaux, prix des dernières ventes
-faites à Mareuil en l'an X, les secours accordés au comte
-et peut-être à Aimée elle-même par le duc de Coigny,
-deviennent les uniques ressources du père et de la fille<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites dettes
-de marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je désire que
-ma famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même,
-supposant, par exemple, que j'eusse vécu quatre ans, ce qui
-vraiment était dans les choses non seulement probables, mais presque
-indiquées par mon âge et ma santé.» Cela peut signifier également:
-ou que la famille est priée de réserver pendant quatre ans,
-pour cette liquidation de comptes, les revenus laissés par la testatrice;
-ou que la famille est priée de verser encore pendant quatre
-ans la pension qu'elle servait à Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les
-dettes.</p>
-</div>
-<p>Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt
-pour qu'il fût restitué en quelques-uns de ses biens et
-les transmît à sa fille. Pas davantage elle ne put
-prendre sa part des faveurs accordées alors à son ancien
-époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de
-l'exil, se trouva, dès la Restauration, premier gentilhomme
-de la chambre. Si Aimée, en dépit de ses griefs
-et de ses torts, était demeurée, même de loin et de
-nom seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas
-contracté d'autres liens, elle eût été de moitié dans les
-<span class="pagenum">-277-</span>avantages de fortune et de rang restitués au duc, et elle
-les aurait payés d'un court sacrifice, puisque le duc de
-Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme
-entre elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury
-avec Montrond avait mis de l'irréparable. Au lendemain
-du jour où elle a, plus activement que la plupart des
-royalistes, travaillé à la restauration de la monarchie,
-à l'heure où les Bourbons dédommagent les plus inutiles
-de leurs partisans, Aimée de Coigny reste ignorée
-de ceux qui reviennent.</p>
-
-<p>Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller
-une fois encore. Un incendie dans l'appartement de la
-place Beauvau détruit ou endommage ces restes de luxe
-et d'art, qui défendaient, de leur élégant et frêle rempart,
-la grande dame contre les vulgarités de la vie pauvre,
-fait disparaître les quelques titres de créances d'où elle
-tirait ses revenus, la chasse elle-même de sa demeure.
-Elle subit cette humiliation d'être recueillie, rue de la
-Ville-l'Évêque, par cette marquise de Coigny à qui
-autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise,
-oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir
-qu'elles étaient parentes, lui ouvre sa maison.</p>
-
-<p>C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament
-que voici:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant
-chez ma cousine rue Ville-l'Évêque n<sup>o</sup> 7, quartier
-du Roule, je confirme la donation du billet de trois
-mille francs que j'ai fait à Marie, ma femme de chambre,
-<span class="pagenum">-278-</span>lui laissant le droit de réclamer cette somme de trois
-mille francs six mois après ma mort. Plus je reconnais
-la donation que je lui ai faite de meubles dont elle
-jouissait place Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire
-de ma signature. J'y ajoute un billet de mille
-francs qu'on lui donnera quinze jours après ma mort.</p>
-
-<p>»Mes dispositions précédentes étant consignées dans
-un écrit, je les annule parce que plusieurs sont déjà
-remplies.</p>
-
-<p>»Voici ce que je désire qu'il subsiste:</p>
-
-<p>»1<sup>o</sup> Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf
-auquel je lègue cette faible marque d'une reconnaissance
-qui m'a suivie jusqu'au dernier moment;</p>
-
-<p>»2<sup>o</sup> Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à
-M. de Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la
-reconnaissance et l'amitié de toute ma famille;</p>
-
-<p>»3<sup>o</sup> Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle
-retrouvera dans ce petit fatras dépareillé des souvenirs
-sensibles de tous les nôtres, depuis le maréchal de Coigny
-qui a secouru la noble misère de son frère jusqu'aux
-attentions délicates de Gaston.</p>
-
-<p>»J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son
-excellent frère; l'incendie nous en a privés.</p>
-
-<p>»Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression
-d'une reconnaissance qui ne peut être suspecte.</p>
-
-<p>»Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent
-aussi celle d'un sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas
-douté pendant ma vie et que Gaston surtout acquierre
-<span class="pagenum">-279-</span>bien la conviction que jamais, <i>jamais</i>, et je le répète
-en ce moment solennel, aucun vil commérage n'a pu
-me porter à dire du mal de lui à mon respectable
-père.</p>
-
-<p>»Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou
-se confirme dans la pensée que, depuis que je suis née,
-je l'ai aimée et que ce sentiment n'a jamais cessé d'exister
-jusqu'à ma mort.</p>
-
-<p>»Pour les petites dettes de marchands <i>ou autres</i> qui
-resteraient à acquitter, je désire que ma famille y fasse
-honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même,
-supposant, par exemple, que j'eusse encore vécu quatre
-ans, ce qui vraiment était dans les choses non seulement
-probables, mais presque indiquées par mon âge et
-ma santé.</p>
-
-<p>»Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté
-de se charger de remettre ce papier à M. le maréchal
-de Coigny, ce papier qui sera lu devant lui par toute
-ma famille, reçoive par elle et avec elle l'assurance des
-sentiments d'amitié dont il a rempli mon c&oelig;ur depuis
-qu'il m'a permis de le connaître tout à fait et qu'il a
-bien voulu m'admettre dans son intimité.</p>
-
-<p class="sign">»<span class="small">AIMÉE DE COIGNY</span>.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque
-l'approche de la mort n'inspire à cette femme aucune
-sollicitude de l'au delà. Mais du moins le calme de sa
-fin sans espérances a-t-il la gravité décente de vertus
-<span class="pagenum">-280-</span>tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respectés
-par son amour filial, mais que, cette affection exceptée,
-elle a tenu pour nuls, lui deviennent réels et chers.
-Dans la suite des aventures où s'égarait son c&oelig;ur, elle
-n'a trouvé stables que ces affections maintenues par la
-solidarité de la race. Si calmes, si tièdes qu'elles aient
-été pour ses malheurs, du moins ne lui sont-elles pas
-restées étrangères et, grâce à elles, ses derniers jours
-ne connaissent pas la cruauté du complet abandon. Cette
-tardive douceur apprend à cette femme plus de justice
-pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes
-et méconnu l'utilité. Dans cette demeure où les
-siens l'ont amenée, dans ce lit où ils la soignent, elle
-se sent associée à un nom, à un rang, à des souvenirs,
-à des intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il
-lui paraît juste que les débris de sa fortune héréditaire
-restent après elle aux gardiens de ce passé et de cet
-avenir.</p>
-
-<p>Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons,
-celle des regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres
-restes de ses biens, elle voudrait reprendre toutes les
-paroles que dans les temps d'indifférence elle a pu dire
-sur ses proches, alors si lointains. Elle songe à son autre richesse
-qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle n'épuisa jamais,
-à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa
-verve accoutumée contre tout le monde, et à certains
-moments sa jalousie contre la marquise, ont pu se permettre.
-Elle reconnaît malfaisantes ces flèches qui
-<span class="pagenum">-281-</span>partent toutes seules d'une ironie toujours bandée,
-qu'on lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent
-en route et font d'inguérissables plaies. Il y
-a une demande de pardon dans ce rappel des méchants
-propos qu'on lui aurait prêtés. Il y a le ton de la
-sincérité dans ce serment solennel que du moins sa
-langue ne fut jamais ni perfide ni fausse. Il y a une
-délicatesse inspirée par le c&oelig;ur dans le legs des souvenirs
-si bien choisis et si bien offerts à la parente qu'elle
-avait offensée.</p>
-
-<p>Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille
-M. de Boisgelin, elle offense une pudeur de morale, et
-si ce passage du testament achève la preuve que la
-lumière du devoir n'éclairait pas la mourante, du moins
-choisit-elle avec une pudeur de goût le legs fait à celui
-dont elle veut dire le nom une fois encore. Aucun des
-objets qu'Aimée a recueillis des Coigny ne passera de la
-famille à l'étranger, cet étranger fût-il le plus aimé.
-Mais elle lui laisse ce qui est elle-même et elle seule,
-les riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donnés, les
-albâtres rapportés probablement d'Italie, surtout les
-livres qui ont été le plus sérieux intérêt et la plus efficace
-consolation de sa vie. Et elle remercie de cette
-sorte le seul des hommes passionnés pour elle, qui en
-elle ait aimé aussi l'intelligence.</p>
-
-<p>Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence
-qu'elle sait témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de
-présents à lui faire. Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme
-<span class="pagenum">-282-</span>comblé par la fortune? Mais elle veut du moins lui
-avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il le
-sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament,
-veut qu'il soit remis et lu par lui aux légataires, que
-ses proches tiennent, en quelque sorte, leur investiture
-de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui elle
-soit, même après sa mort, un lien.</p>
-
-<p>Ces délicatesses de raison et de c&oelig;ur étaient, d'ailleurs,
-le plus précieux de son héritage. Le temps et
-l'incendie avaient si fort consumé la fortune d'Aimée
-qu'il ne lui était guère resté à léguer que des intentions.
-L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne,
-comme total des valeurs inventoriées, six mille six cent
-cinquante-neuf et mille cinq cents francs en deniers
-comptants.</p>
-
-<p>Et l'inventaire ajoute:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à
-l'époque du décès de madame de Coigny, duchesse
-de Fleury, sa nièce, il n'existait aucuns deniers comptants
-autres que ceux ci-dessus constatés. Que, par
-suite de l'incendie qui s'est manifesté chez ladite
-dame, il paraît que les titres et papiers qu'elle pouvait
-avoir ont été brûlés, puisque quelques recherches qu'on
-ait faites depuis qu'on s'occupe du présent inventaire,
-il ne s'en est trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance
-qu'il a été fait, contre la succession dont il s'agit,
-diverses réclamations pour fournitures et mémoires
-d'ouvrages faits pour le compte de madame sa nièce,
-<span class="pagenum">-283-</span>mais qu'il ne saurait fournir aucun renseignement
-précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant de l'appartement,
-dans lequel il est présentement procédé, à
-raison de dix-huit cents francs par an; que les frais
-funéraires ont été payés. Et a monseigneur le duc de
-Coigny signé en fin de ces déclarations et a signé:</p>
-
-<p class="sign">»<span class="small">MARÉCHAL DE COIGNY</span>.</p>
-
-<p>»Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le
-duc de Coigny a fait observer qu'il est dans l'intention
-d'accepter la succession de madame sa nièce, comme
-son légataire universel, seulement sous bénéfice d'inventaire.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de
-Coigny, disparut sans rien laisser d'elle-même, sinon
-quelques souvenirs de famille qui furent recueillis par la
-famille aînée, où des femmes seules ont perpétué la race.</p>
-
-
-<h3 id="app5">LES PORTRAITS D'AIMÉE DE COIGNY</h3>
-
-<p>Ce qui précède fournissait les renseignements utiles
-à une dernière enquête. Pouvait-on étudier Aimée de
-Coigny sans rechercher ses portraits?</p>
-
-<p>Il semble que pour comprendre tout à fait une femme
-il faille l'avoir vue, et combien est-ce plus vrai quand
-<span class="pagenum">-284-</span>elle doit beaucoup de sa réputation, de ses fautes et de
-ses malheurs à sa beauté!</p>
-
-<p>Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection
-de cette beauté, qui a connu intimement cette femme,
-et qui aurait si bien donné, par les traits de ce visage,
-l'intelligence de cette nature morale, madame Vigée
-Lebrun, a écrit sur son amie au lieu de la peindre. Mais
-plus Aimée était jolie à voir, moins elle avait dû se
-refuser à la mode des grands portraits que les élégantes
-faisaient peindre pour elles et des miniatures qu'elles
-donnaient. Aimée de Coigny écrit à Lauzun, au moment
-de leur rupture qu'elle essaie de ne pas prendre au
-sérieux: «Je vous propose en dernière analyse que
-vous me renvoyiez mon portrait avec mes lettres et
-qu'à notre première rencontre nous nous assassinions<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.»
-Si elle avait donné son portrait à tous ceux qu'elle crut
-aimer, nous ne manquerions pas de ses images.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Lettre datée de Mareuil, le 12 février 1793. <i>Lettres</i>, etc., p. 158.</p>
-</div>
-<p>Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun
-de nos musées publics.</p>
-
-<p>S'en trouvait-il dans quelques collections particulières?
-Si oui, il était possible que, placés dans une
-des résidences où Aimée fit son séjour, ils y eussent été
-laissés quand elle vendit ces demeures, ou qu'ils fussent
-parvenus par héritage aux Coigny. C'est là que des informations
-étaient à prendre avec quelque chance de
-succès.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-285-</span>Si Mareuil, où Aimée de Coigny habita longtemps et
-dans l'époque la plus brillante de sa vie, possédait un
-portrait d'elle, il ne pouvait être inconnu au maître de
-Mareuil, M. Orville. M. Orville répondit que nul portrait
-d'Aimée n'y existait.</p>
-
-<p>Restait à s'enquérir auprès de la famille de Coigny.</p>
-
-<p>La résidence historique de cette famille est, en Normandie,
-le vaste territoire qu'on appelle encore «le
-duché de Coigny». Des deux châteaux, celui de Coigny
-tout féodal a, dès le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, été abandonné pour
-celui de Franquetot, demeure plus riante et qui, aujourd'hui
-encore, est entretenue dans son élégance intacte
-par la descendance anglaise du dernier duc. Parmi les
-portraits de famille qui s'y sont conservés, celui d'Aimée
-se trouvait-il? Dans le récit d'une visite à Franquetot,
-M. A. Dumazet parlait d'«un admirable portrait de
-femme dont le gardien du château ignore le nom: par
-le costume, c'est une grande dame de l'Empire ou de
-la Restauration, peut-être cette belle et admirable mademoiselle
-de Coigny, qui fut aimée d'André Chénier et
-qui est l'héroïne de la belle captive, et devint plus tard
-duchesse de Fleury<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Journal <i>le Temps</i>, 4 septembre 1895.</p>
-</div>
-<p>J'écrivis à Londres, à madame la comtesse Manvers.
-Elle me fit l'honneur de me répondre qu'il n'y avait à
-Franquetot aucun portrait d'Aimée, qu'elle connaissait
-seulement de la jeune femme une miniature possédée
-<span class="pagenum">-286-</span>par un de ses neveux, et elle eut la bonté de demander
-à celui-ci s'il voudrait en faire tirer une photographie.
-M. Dalrymhe prit cette peine et une reproduction de la
-miniature me fut envoyée. Le portrait est enchâssé
-dans le couvercle d'une petite boîte ronde. Est-ce une
-femme, est-ce une enfant qui montre de face son frais
-visage et ses épaules minces? La finesse des joues, la
-quiétude du regard qui attend et ignore la vie, la confiance
-souriante d'un bonheur naïf, sont d'un enfant.
-Mais comme une jeune épouse, elle est en grand décolleté,
-des diamants sont mêlés à la chevelure, un lourd
-collier de perles entoure la gracilité du col. On dirait
-une petite fille qui joue à la dame avec les bijoux de sa
-mère. Le tout fait la plus exquise figure et à laquelle on
-ne peut reprocher que d'être trop parfaite. Le peintre
-avait le modèle à souhait; il semble qu'il ait voulu
-l'embellir encore, en outrant la grandeur des yeux, la
-délicatesse des traits et la petitesse de la bouche. Mais
-ces moyens classiques de rendre passables les laides
-ont&mdash;on a du moins cette impression&mdash;enlevé ici
-de la vérité et transformé un portrait en gravure de
-romance.</p>
-
-<p>Si les descendants anglais des Coigny conservent
-d'Aimée une image qu'ils m'ont fait connaître avec une
-si exquise bonne grâce, une image d'Aimée se trouve
-aussi chez les descendants français. C'est une miniature
-encore, mais celle-là portant sa date, un portrait d'Aimée
-fait durant la Terreur, et peint dans la prison où
-<span class="pagenum">-287-</span>se trouvait alors «la jeune captive». Une très jeune
-femme est représentée à mi-corps, un bonnet de toile
-unie, une chemise sans rubans ni dentelles, une jupe
-composent tout son ajustement, la simplicité en convient
-également à une toilette de nuit ou de prison.
-La prison est indiquée par le mur, qui fait le fond
-nu et terne du tableau, et par l'unique meuble de la
-pièce, la chaise de paille, sur laquelle est assise de côté
-la jeune captive. Un bras soutenu par une traverse du
-dossier et les mains croisées, elle regarde droit devant elle.
-Cette pauvreté voulue de tous les entours et ce naturel
-d'attitude ne permettent pas à l'attention de se distraire
-sur l'accessoire, la ramènent tout entière à la personne,
-à l'harmonie de ses formes, à l'éclat de sa chair, à la
-beauté de ses traits. Les bras sortent parfaits des manches
-grossières; de la chemise rabattue comme si la
-main de l'exécuteur avait déjà commencé sa besogne, le
-cou se dégage svelte et délicat; sa chevelure superbe,
-d'un brun doux aux reflets presque blonds, que le petit
-bonnet ne parvient pas à contenir toute, fait un nimbe
-doré et soyeux au plus régulier, au plus délicat, au plus
-jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages.
-Et non seulement son gracieux ovale, son front qui,
-entre la masse de la chevelure et la courbe relevée
-des sourcils, semble bas comme celui d'une statue
-grecque, le doux éclat de superbes yeux, la finesse
-d'un nez dont on devine qu'il se relève légèrement, et
-la petite bouche dessinée comme un arc et faite comme
-<span class="pagenum">-288-</span>lui pour lancer le trait, donnent l'impression d'une
-&oelig;uvre sincère, où un peintre expérimenté a fidèlement
-reproduit l'apparence matérielle du modèle. Il a
-su peindre en même temps un caractère moral. La
-tristesse de l'heure, du lieu et du costume voilent
-mais n'ont pas détruit la gaieté qui erre tout autour
-de ces traits; cette jeune femme aux airs d'enfant a,
-par la faute des circonstances, du sérieux malgré sa
-nature; il y a dans ce regard ingénu un étonnement
-de la douleur, et au coin de cette bouche un sourire
-qui n'ose mais qui deviendra plus hardi au premier
-beau jour. A cet art d'exprimer par des couleurs l'invisible
-se révèle un grand artiste.</p>
-
-<p>Il n'a pas signé son &oelig;uvre, que, d'ailleurs, il n'a pas
-finie; la tête seule est achevée, les mains sont ébauchées
-à peine. Par contre, deux inscriptions gravées à
-la pointe barrent chacune de trois petites lignes le fond
-du tableau, à droite et à gauche du portrait. A gauche
-est écrit: «La veille&mdash;du dernier jour&mdash;oh! mon
-Dieu!&hellip;» A droite: «Résignation angélique&mdash;Conciergerie,
-1793&mdash;Priez pour elle!&hellip;» Cette épigraphie
-m'a donné un instant d'inquiétude. Comme la «jeune
-captive» n'a pas été arrêtée en 1793, qu'elle n'a pas paru
-à la Conciergerie, et que la veille de son dernier jour,
-alors lointain, ne s'est pas passée en prison, ce portrait
-ne serait-il pas celui d'une autre? Mais comme une
-tradition certaine et ininterrompue de famille n'a pas
-cessé de reconnaître en cette miniature Aimée de
-<span class="pagenum">-289-</span>Coigny, ces lignes&mdash;dont l'écriture semble appartenir
-au commencement du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle&mdash;auront été ajoutées
-après coup. Elles sont seulement un témoignage de
-cette sensiblerie littéraire que les malheurs, même véritables,
-n'avaient pas guérie de la déclamation et à qui
-il suffisait de savoir en gros et en vague les choses,
-pourvu qu'elle eût prétexte à s'exclamer sur elles.
-1793 était demeuré dans la légende l'année des
-grandes cruautés, c'est de la Conciergerie que les plus
-illustres victimes étaient parties pour mourir: voilà
-comment cette date et ce nom se sont présentés à une
-«âme sensible» qui, fut-ce une parente, se sera émue
-par à peu près sur l'infortune de la jeune captive, et
-aura voulu compléter l'&oelig;uvre du peintre.</p>
-
-<p>Puisque le portrait est celui d'Aimée, il n'y a pas
-à tenir compte des fausses indications qu'y a ajoutées
-une fantaisie d'épitaphe. Et puisque le renseignement
-qui ne trompe pas, celui qui a été déposé par le
-pinceau en chaque touche, révèle la main d'un maître,
-reste à savoir quel est ce maître. En 1794, il y avait à
-Saint-Lazare, au temps où Aimée de Coigny y séjourna,
-un peintre parmi les prisonniers, et il n'y en eut qu'un.
-C'était Suvée. Né à Bruges, il était venu de bonne
-heure en France, où il avait fait son éducation artistique
-et où il avait été naturalisé par ses succès. Grand
-prix de Rome en 1771, membre de l'Académie en 1780,
-il peignait surtout des sujets d'histoire et ne s'était
-jamais occupé que de son art. Est-ce quelque ineptie
-<span class="pagenum">-290-</span>spontanée de la suspicion démagogique, est-ce quelque
-man&oelig;uvre de l'odieux David, le plus vil des grands
-peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie, l'illustre
-et rancuneux ennemi de ses confrères: la Révolution
-s'occupa de Suvée qui ne s'occupait pas d'elle. Il
-fut, le 18 prairial an II, écroué à Saint-Lazare. Là, le
-peintre d'histoire trouva des sujets et des modèles.
-Tantôt à la demande des prisonniers ou de leur famille,
-tantôt à la seule sollicitation de son art, il fixa sur la
-toile plusieurs figures de prisonniers. Ainsi il conserva
-à la postérité le visage d'André Chénier, et, le jour où
-Suvée acheva cette toile, il peignit plus que jamais de
-l'histoire. Il la peignait encore en s'occupant de captifs
-moins célèbres, qu'il étudiait isolés chacun en son
-portrait, mais qu'unit le drame dont ils furent ensemble
-victimes. L'histoire trouve des enseignements jusque
-dans les détails particuliers à plusieurs de ces portraits.
-Parmi les plus connus est celui de Trudaine: la dernière
-des séances données par le financier au peintre
-fut interrompue par le geôlier qui appelait le modèle
-pour l'échafaud. Suvée a peint aussi Trudaine de la
-Sablière et Courbitat, père et beau-frère du fermier
-général, avec qui ils étaient écroués à Saint-Lazare:
-l'artiste s'était engagé envers leurs familles, mais les
-deux prisonniers furent si vite jugés et exécutés qu'il
-n'eut pas le temps de commencer leur portrait de leur
-vivant, c'est de souvenir qu'il fit l'un et l'autre. La
-«jeune captive», jeune, belle, attirante comme elle
-<span class="pagenum">-291-</span>était, s'imposait à l'attention d'un tel peintre. La miniature
-qu'il fit d'elle fut une &oelig;uvre digne de lui, et
-l'inachèvement du travail ajoute ici une présomption
-d'authenticité. Si la miniature demeure en quelques
-parties à l'état d'ébauche, il y a une raison, la meilleure
-des raisons pour Suvée: le 18 thermidor il fut
-mis en liberté. Sa captivité fut donc beaucoup moins
-longue que celle d'Aimée, et le peintre laissa à Saint-Lazare
-son modèle et son tableau<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Nommé directeur de l'École de Rome le 9 frimaire an VII,
-Suvée n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exerça ses fonctions
-de la manière la plus honorable pour lui et la plus utile pour
-l'art. Son autorité donna une renaissance aux études de notre École.
-Elle était alors au palais Macini: Suvée la fit transporter à la villa
-Médicis, et il employa à cette installation toute sa fortune.</p>
-</div>
-<p>Un troisième portrait d'Aimée de Coigny m'a été
-signalé enfin, et celui-là est le plus important, par
-M. le marquis Pierre de Ségur. Ce portrait appartient
-à M. B. de Mandrot. C'est une toile datée de 1797 et
-signée de Westmüller, le maître viennois que Marie-Antoinette
-avait attiré à Versailles. La tête et le buste
-du modèle y sont de grandeur naturelle. La femme
-est peinte de face. Une profusion de cheveux châtains
-encadre la tête et tombe presque sur les épaules; ils
-sont légèrement poudrés, et quelques grains de cette
-poudre, tombés sur l'épaule gauche, étendent un petit
-reflet blanc sur le velours gris foncé de la robe. La
-femme paraît sensiblement moins jeune qu'elle n'aurait
-dû être, si Suvée l'a bien vue en 1794. Entre la
-<span class="pagenum">-292-</span>date des deux portraits il n'y a que trois ans. Il y en
-a dix entre les deux visages. Le changement n'est pas
-tel qu'on ne reconnaisse dans l'un et dans l'autre les
-traits de la même personne, l'abondance et la plantation
-des cheveux, la courbe régulière et la longueur des
-sourcils, la forme du nez, le beau dessin des lèvres.
-L'ovale du visage s'est arrondi dans le bas, la richesse
-du sang donne au teint une couleur plus chaude, et la
-taille, svelte encore, soutient l'opulence de la poitrine.</p>
-
-<p>Comme le corps, le caractère délicatement indiqué
-dans le portrait de 1794, est vigoureusement marqué
-dans l'&oelig;uvre de 1797. La joie de vivre pour le plaisir,
-pour tous les plaisirs, anime toute la personne, est l'air
-même du visage et resplendit dans la malice hardie de
-ses yeux et dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voilà
-bien cette femme à l'esprit prompt et à la chair faible,
-voilà dans toute la personne cette volupté diffuse qui,
-si elle ne provoque pas, encourage. Voilà celle qui se
-lasse de Montrond et va tomber en Garat. Combien elle
-a perdu de sa grâce à l'air mutin! Combien étaient plus
-beaux les grands yeux de naguère, où la candeur souriait
-à l'avenir, que ces yeux d'où a fui le rêve et qui concentrent
-leur puissance en un regard précis, informé,
-exigeant, presque dur; combien les lèvres d'autrefois,
-encore neuves, prêtes à sourire à l'amour, mais pas à lui
-seul, étaient plus jolies que ces lèvres de voluptueuse où
-la passion charnelle a mis une vulgarité. Tout ce qui dans
-ce visage a été enlevé à l'idéal, a été enlevé au charme.</p>
-
-<p><span class="pagenum">-293-</span>Or, c'est précisément cette évidence d'une déformation
-qui, outre l'art de la peinture, fait le mérite et la
-vérité profonde de cette &oelig;uvre. C'est pour cela qu'en
-tête des <i>Mémoires</i> le portrait à sa place était celui-là.
-C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier
-M. de Mandrot. Grâce à lui, l'on connaîtra le portrait
-d'Aimée, le meilleur à étudier par ceux qui se
-contentent de regarder les visages et par ceux qui, dans
-le visage, cherchent à voir l'âme.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td><span class="small">INTRODUCTION</span></td>
-<td class="num"><a href="#intro">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="top1em"><span class="small">MÉMOIRES D'AIMÉE DE COIGNY</span></td>
-<td class="num"><a href="#memoires">147</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="top1em"><span class="small">APPENDICE</span>:</td>
-<td>&nbsp;</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left2em">Origine de la famille des Coigny</td>
-<td class="num"><a href="#app1">255</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left2em">La branche aînée</td>
-<td class="num"><a href="#app2">261</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left2em">La branche cadette</td>
-<td class="num"><a href="#app3">264</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left2em">Inventaire de madame la comtesse de Coigny</td>
-<td class="num"><a href="#app4">265</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="left2em">Les portraits d'Aimée de Coigny</td>
-<td class="num"><a href="#app5">283</a></td>
-</tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em"><img src="images/chaix.png" alt="" /></div>
-<div class="legende">Imprimerie<br />
-CHAIX<br />
-20. Rue Bergère<br />
-PARIS</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE AIMÉE DE COIGNY ***
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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