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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires de Aimée de Coigny - -Author: Aimée de Coigny - -Editor: Aétienne Lamy - -Release Date: February 13, 2020 [EBook #61390] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MéMOIRES DE AIMéE DE COIGNY *** - - - - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - MÉMOIRES - DE - AIMÉE DE COIGNY - - INTRODUCTION ET NOTES - PAR - ÉTIENNE LAMY - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - - - -Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y -compris la Suède, la Norvège et la Hollande. - - - - -IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8400-4-02.--(Encre -Lorilleux). - - - - - [Illustration: AIMÉE DE COIGNY - _portrait par A. Wertmüller_ - (1797) - appartient à Mr de Mandrot] - - - - -MÉMOIRES - -D'AIMÉE DE COIGNY - - - - -INTRODUCTION - - -I - -Il y a un fond de mépris dans la gloire que les hommes réservent aux -femmes. Ils ne célèbrent guère d'elles que la beauté. Les dons de -l'esprit et de l'âme ajoutent, ornements accessoires, à la parure des -privilégiées qui possèdent l'essentiel, la perfection du corps. Faute de -beauté, tout obscures et comme éteintes, quels talents ou quelles vertus -ne leur faut-il pas pour sortir de l'ombre? Si cette beauté est -éclatante, quoi qu'elles en aient fait, elles les absout et leur -séduction leur survit. Le moins méritoire des avantages est celui dont -on leur sait le plus de gré, et le plus court des triomphes perpétue -leur nom. - -Aux grandes amoureuses surtout va cette popularité posthume. On dirait -que, pour s'être données à quelques hommes, elles aient droit à la -reconnaissance de tous. La curiosité du public reste fidèle aux plus -inconstantes, il veut posséder les certitudes de leurs caprices, et des -écrivains graves mettent les scellés de l'histoire sur des ailes de -papillons. A cette sollicitude se révèle «l'éternel masculin», l'attrait -permanent de la chair de l'homme pour la chair de la femme. C'est lui -qui reconnaît dans les plus femmes des femmes «l'éternel féminin», le -chef-d'oeuvre de joie offert à l'homme par la nature. Et l'homme pense à -lui-même, quand il s'occupe d'elles. La célébrité durable qu'il accorde -aux dispensatrices les plus généreuses de cette joie est un -encouragement aux vivantes de ne pas se montrer plus avares. Dans ces -amours passées, le présent à son tour lit ses amours à venir. Ainsi, par -la commémoration des disparues qui pratiquèrent la religion du plaisir, -le culte de la volupté survit jusque dans le culte de la mort. - -Une autre gloire avait, à la fin du XVIIIe siècle, commencé pour «la -jeune captive» dont les plaintes inspirèrent André Chénier. Soeur -d'Iphigénie et non moins touchante, elle représentait, comme la vierge -antique, et contre la même cruauté de la politique meurtrière, les -droits d'une vie qui s'ouvre au bonheur. Le plus grec de nos poètes -semblait l'avoir parée pour le sacrifice qui est la destinée de -l'innocence et de la faiblesse dans les querelles des hommes. La -puissance du génie créant une légende, les premiers de ceux qu'avait -émus la plainte de la jeune captive crurent pleurer sur une victime des -justices révolutionnaires. Et cette existence si tôt et si cruellement -tranchée paraissait complète, privilégiée, puisque, assez longue pour -connaître tous les bonheurs en espérance, il lui avait manqué seulement -les années des désillusions, et puisque la morte avait obtenu du génie -l'immortalité. - -La légende, comme à l'ordinaire, était plus belle que l'histoire. La -jeune fille était une jeune femme, mariée depuis huit ans: elle échappa -à l'échafaud, et mourut en 1820 dans son lit. Pour Aimée de Coigny, -duchesse de Fleury, la renommée virginale et héroïque se continua en une -de ces réputations moins austères qui ne se sacrent pas, mais caressent. -Les temps si divers où elle vécut s'accordaient à lui reconnaître une -double puissance: tant de beauté qu'on lui eût permis d'être sotte, et -tant d'esprit qu'on lui eût pardonné d'être laide. La beauté de traits -n'a qu'une beauté, la beauté d'expression a autant de beautés que de -sentiments. Tous ceux d'Aimée se reflétaient sur son visage et passaient -dans ses attitudes. Le charme même de son corps était fait aussi de -pensée. Et cette pensée profonde, variée, imprévue, hardie en ses -examens, soudaine en ses ripostes, redoutable dans ses ironies, -irrésistible dans sa gaieté, tirait de sa mobilité même un charme de -plus et paraissait toujours nouvelle. Il y avait en elle trop de femmes -pour qu'on se défendît contre toutes: qui résistait à l'une cédait à -l'autre. Voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles qui -lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait les séductions -de son corps et les activités de son intelligence, précipitait aussi les -mouvements de son coeur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses -et que la lie de chaque joie épuisée donne la soif d'autres joies, -l'amour de l'amour avait fait, disait-on, à travers la diversité des -expériences, l'unité de sa vie. - -Sa mort parut d'abord délivrer de ces faiblesses éphémères ses mérites -dignes d'un souvenir durable. Ils reçurent aussitôt un hommage public, -et presque officiel, en un article que publia le _Moniteur_ et qu'avait -signé Népomucène Lemercier. Aujourd'hui, l'on ne connaît plus de cet -écrivain que les défauts; en 1820, on n'avait d'yeux que pour ses -qualités. Ce qui s'appelle maintenant la lourdeur de son style -s'appelait alors le poids de ses jugements. A cet âge de disgrâce où la -tradition du XVIIIe siècle était épuisée, où la fécondité du XIXe ne se -parait encore que de Chateaubriand, Lemercier, honnête homme, avec du -goût pour la pensée noble, quelques visions du sublime, et qui gâtait -ses idées en les exprimant, était le prince des médiocres, comme -Chapelain durant la jeunesse de Corneille. Chef d'école, il consacrait -en ces termes le talent de la disparue: - - * * * * * - -«Également familière avec les belles-lettres françaises et latines, elle -avait tout l'acquis d'un homme; elle resta toujours femme, et l'une des -plus aimables de toutes. Sa conversation éclatait en traits piquans, -imprévus et originaux. Elle résumait toute l'éloquence de madame de -Staël en quelques mots perçans. On a lu d'elle un roman anonyme qui, -sans remporter un succès d'ostentation, attacha parce qu'elle l'écrivit -d'une plume sincère et passionnée. Elle a composé des Mémoires sur nos -temps et une collection de portraits sur nos contemporains les plus -distingués par leur rang et par leurs lumières, qui réussirent mieux, -étant plus vivement tracés et plus sincères encore[1].» - - [1] _Moniteur universel_, 25 janvier 1820. - -Le public apprit comme une bonne nouvelle que cette remarquable femme, -non contente de répandre en une compagnie de privilégiés l'éclat sans -lendemain de sa pensée parlée, avait songé à survivre par sa pensée -écrite. Il espéra, grâce à la publication de ces oeuvres, connaître à -son tour la séductrice dont F. Barrière, huit ans après Lemercier, -disait: «L'esprit, l'instruction, la grâce et tous les attraits réunis -plaçaient la duchesse de Fleury au premier rang parmi les femmes de son -temps[2].» Mais, bien qu'une mode de curiosité pour la fin du XVIIIe -siècle et le commencement du XIXe suscitât partout les fureteurs -d'inédit, les pages annoncées demeurèrent introuvables. Il a fallu -accepter l'hypothèse de Charles Labitte: «Par malheur, le roman dont -parle Lemercier, et dans lequel les admirateurs du poète eussent cherché -avec charme quelques accents de la jeune captive, n'a pas été imprimé; -et remis, ainsi que des Mémoires sur la Révolution, entre les mains du -prince de Talleyrand, il paraît avoir été détruit[3].» - - [2] Barrière, _Tableaux de genre et d'histoire_, in-8º, p. 231. Paris, - Paulhan, 1828. - - [3] Ch. Labitte, _Études littéraires_, t. II, p. 184. - -En revanche, à mesure que les «Souvenirs» et les «Correspondances» de -cette époque venaient au jour, ils montraient Aimée de Coigny vivante, -suivie par l'attention anecdotière de ses contemporains, surtout de ses -contemporaines, et lui faisaient une autre renommée. - -Ces sortes d'écrits ne sont guère des jugements sur l'essentiel des -choses et des personnes; ce sont des bavardages sur les détails les plus -propres à distraire la curiosité de chaque jour. Aussi le succès actuel -de cette littérature ne prouve-t-il pas un retour au sérieux. Nos -oisifs, à la lire, se flattent d'avoir perdu leurs goûts frivoles; ils -l'aiment, au contraire, parce qu'ils y retrouvent leur propre façon de -comprendre et de vivre la vie: ces grands enfants croient s'intéresser à -l'histoire et continuent à n'aimer que les histoires. Surtout les -mémoires et billets où des femmes s'occupent de femmes ne racontent-ils -pas l'omnipotence des riens et l'obsession de plaire? Pour elles, qu'est -regarder l'une d'elles? Mesurer l'importance de leur contemporaine à -l'étendue du cercle mondain où, par consentement général, elle est la -première; mesurer son pouvoir au nombre et aux mérites des hommes qui, -non contents de l'entourer, ont vécu sous son charme; enfin, puisque la -preuve suprême du charme est l'amour, chercher par qui elle a été aimée, -et si, comment, pourquoi, et par qui la conquérante des coeurs se serait -laissé prendre le sien. Voilà précisément ce que ces voix du passé -racontaient d'Aimée. Unanimes à célébrer son esprit, mais seulement cet -esprit des mots qui est le fard de la pensée, elles appréciaient surtout -ses dons intellectuels comme auxiliaires, faits pour rendre plus -complets ses triomphes de beauté, et elles médisaient de ces triomphes -où elles surprenaient ses faiblesses. - -En 1825, parurent les _Mémoires_ de madame de Genlis. Personne n'avait -été mieux placé pour connaître le monde de l'ancien régime à la veille -de la Révolution: elle écrivait qu'il avait suffi à la jeune duchesse de -paraître pour conquérir la société, on pourrait dire la cour du duc -d'Orléans[4]. Mais madame de Genlis était née institutrice pour faire la -leçon aux succès des autres. Dès 1804, hâtive comme l'envie, dans un -livre qu'elle ne signa pas et où les victimes de sa mémoire étaient, -sans être nommées, enlaidies avec assez d'art pour demeurer -reconnaissables, elle avait dit Aimée «légère, étourdie, avec des accès -de gaieté qui ressemblent un peu à de la folie», et «quelque chose -d'indécent[5]». - - [4] «Madame de Fleury était fort jolie. M. le duc de Chartres l'aimait - tellement qu'il l'appelait sa soeur; elle l'appelait son - frère.»--Madame de Genlis, _Mémoires_, t. IV, p. 348. Paris, - Lavocat, 1825. - - [5] _Souvenirs de Félicie_, p. 180. - -Bien autres furent les sentiments inspirés par la duchesse à madame -Vigée-Lebrun. La grande artiste qui a rendu impérissables pour nous les -dernières grâces de l'aristocratie française avait aussi une plume, bien -qu'inégale à son pinceau. Ses _Souvenirs_, publiés en 1828, présentent -ainsi la femme qu'elle avait connue durant la Révolution: «La nature -semblait s'être plu à la combler de tous ses dons. Son visage était -enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus;... -le goût et l'esprit de la duchesse de Fleury brillaient par-dessus -tout.» C'est l'oeil difficile du peintre qui juge cette beauté du corps: -les autres mérites ont gagné le coeur de l'amie. Elle est d'autant moins -suspecte quand elle ajoute: «Cette femme si séduisante me semblait dès -lors exposée aux dangers qui menacent tous les êtres doués d'une -imagination ardente. Elle était tellement susceptible de se passionner -que, en songeant combien elle était jeune, combien elle était belle, je -tremblais pour le repos de sa vie; je la voyais souvent écrire au duc de -Lauzun, qui était bel homme, plein d'esprit et très aimable, mais d'une -grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je -puisse penser qu'elle était fort innocente... La dernière passion -qu'elle prit s'alluma pour un frère de Garat[6].» La bienveillante -observatrice admet, il est vrai, qu'aimer n'est pas faillir. Mais, -bientôt après, les _Souvenirs_ d'une autre contemporaine, la baronne de -Vauday, donnaient des détails peu platoniques sur l'aventure avec -Garat[7], et le caprice pour Lauzun n'avait pas semblé plus pur à un -autre témoin, Horace Walpole. - - [6] Madame Vigée-Lebrun, _Souvenirs_, t. II, pp. 60-62. - - [7] _Souvenirs du Directoire et de l'Empire_, par madame la baronne de - V..., Paris, Cosson, 1847. - -Les lettres de celui-ci furent connues du public en 1864. L'une, datée -de Paris, en 1794, quand Lauzun venait de mourir et la duchesse de -Fleury d'être arrêtée, se scandalise que «notre jeune étourdie, notre -gentille petite malicieuse», ne fit que «chanter toute la journée. -Puisqu'elle chantait au lieu de sangloter, je suppose qu'elle était -fatiguée de son Tircis et qu'elle est bien aise d'en être débarrassée». -Supposer à la fois en une personne le désordre et l'insensibilité, c'est -rendre plus inexcusable chacun des deux vices: le glacial ami de madame -du Deffant semblait mal qualifié pour cette rigueur de vertu. Est-ce -bien de la vertu? Elle n'a pas cet accent, elle est triste du mal -qu'elle constate, elle n'en triomphe pas. Cet homme était une coquette. -Il s'était mis à visiter la société de l'Europe comme ses compatriotes -en visitent aujourd'hui les paysages. Mais lui voyageait pour être connu -en plus de contrées, et il tenait par-dessus tout à passer pour -spirituel à Paris. L'attention qu'on prête à Aimée de Fleury lui semble -volée à Horace Walpole. De là, peut-être, sa malveillance. C'est une -antipathie de nature: c'est une rivalité entre la chaleur sans rayons de -sa houille anglaise, et la flamme claire, gaie, pétillante, d'un sarment -français. - -Mais, si les insinuations d'un jaloux sont suspectes, comment récuser -les aveux de l'accusée? Ces aveux sont venus de nos jours. Les archives -diplomatiques de l'Empire n'occupaient pas tellement le prince Lobanoff, -ambassadeur ou ministre, qu'il ne trouvât du temps pour se faire des -archives moins graves avec les correspondances où l'aristocratie du -XVIIIe siècle, à la veille de mourir, avait si bien écrit sa joie de -vivre. Admis à puiser dans cette collection, M. Paul Lacroix publia, en -1884, une partie de ces lettres[8], quelques-unes d'Aimée. Elles ne -laissent pas de doute qu'elle n'eût rien refusé à Lauzun, et, les aveux -allant plus loin que les soupçons, elles attestent d'égales bontés pour -un jeune lord, dont nul encore n'avait parlé. On a aussi, en ces -dernières années, découvert d'autres billets d'elle à Mailla Garat, et -ceux-là, tant s'y dévoile l'indécence des caresses, doivent demeurer -dans le musée secret des curieux[9]. - - [8] _Lettres de la marquise de Coigny_ et de quelques autres personnes - appartenant à la société française de la fin du XVIIIe siècle, - publiées sur les autographes, avec notes et notices explicatives, - par Paul Lacroix.--Jouault et Sigaux, 1884. - - [9] Ces quatre lettres à Mailla Garat sont dans la collection de M. - Gabriel Hanotaux. - -A chercher ses livres, on n'avait trouvé que ses amants. Les lettrés -eux-mêmes se sont mis à servir la seule de ses réputations qui eût -laissé des traces. Autour de cette tombe le myrte repoussait toujours, -ils n'ont entretenu que lui. Ils ont présenté les aventures de cette -femme comme son originalité et semblé croire que le plus charmant de ses -ouvrages était ses faiblesses. Il ne leur a plus suffi de celles qui -étaient connues, ils se sont ingéniés à en découvrir de nouvelles. Elle -est devenue le type de ces femmes portées de caprice en caprice, comme -ces jolies guêpes qui, sur chaque fleur où elles puisent sans se poser, -gardent leurs ailes étendues pour repartir plus vite. Cette butineuse -d'amour aurait volé de Lemercier à Jouy[10], et, hier encore, on la -montrait, passant de Garat en Garat, comme de rose en rose sur le même -buisson[11]. Elle a donné de l'imagination aux dictionnaires mêmes et il -n'est pas jusqu'à Larousse qui n'ait voulu dire sur elle du nouveau. -Elle gardait encore une gloire pure, les vers d'André Chénier. La -sympathie que la jeunesse du malheur inspira à la jeunesse du génie n'a -été qu'un roman de prison: «Dans quelle salle, derrière quelle grille -fut-il donné à Léandre de dire de sa bouche à la belle Héro les vers qui -ont éternisé le souvenir de ce lien charmant tranché par la guillotine?» -Mais si la grille et la salle restent incertaines à cet historien -scrupuleux, sans hésiter il nous transporte «sur le balcon où Roméo dut -posséder sa Juliette[12]». Ainsi presque tous ceux qui ont parlé d'elle -se sont piqués d'honneur à la déshonorer un peu plus, et sa gloire a -fini par n'être plus faite que de sa mauvaise réputation. - - [10] _Lettres_, etc., p. 202. - - [11] _Garat_, par Paul Lafond: in-8º, Calmann-Lévy, 1900, pp. 287-297. - - [12] Larousse, _Grand Dictionnaire_, au mot: André Chénier. - -Plus ces affirmations se sont multipliées, plus elles ont déçu. On en -savait à la fois trop et pas assez. Entre cette existence de succès -passagers et vulgaires, et l'aristocratie de goûts, d'allures, -d'intelligence à laquelle était rendu un hommage unanime, il y avait -contradiction. Le souvenir trop conservé de tous ses amours rendait plus -regrettable la perte de toutes ses oeuvres, et qu'ainsi tout en cette -femme eût été fragilité. - - -II - -Les amis des livres et des manuscrits savent que le feu marquis Raymond -de Bérenger passa une partie de sa vie à compléter et à mettre en ordre -les riches archives de sa maison, réunies depuis des siècles à -Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la conversation aimable -n'ont pas oublié la marquise sa femme. Elle m'avait toujours témoigné de -la bienveillance, je lui prouvais ma gratitude en rendant à son jeune -fils la sympathie dont elle m'honorait, et mes relations avec celui-ci -avaient survécu à la mort de la mère. - -Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur ma table de travail -un petit paquet et me dit: «Voici deux manuscrits que j'ai trouvés à -Sassenage. Tous deux sont des Mémoires, l'un de la duchesse de Dino, -l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosité vous en dit, lisez-les; si -vous les jugez intéressants, publiez-les. Je vous fais maître de leur -sort.» - -Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche de la politique, -dans une condition qui lui permettait de tant voir, et son aptitude -célèbre à tout comprendre, disaient d'avance que, pour elle, se souvenir -était intéresser. Mais, si la renommée a son attraction, le mystère -aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit dont l'auteur -semblait se cacher. - -La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple qui enfermait, entre -ses gardes de soie bleue, un cahier de vélin carré et épais comme un -volume; le large ruban d'un bleu plus pâli qui servait de signet; l'or -solide des tranches et des petites stries qui zébraient l'épaisseur des -plats, avaient une élégance joliment fanée par le temps. La date était -tracée sur la première page: «Mémoires écrits en l'année 1817.» Entre -deux grandes marges, le texte suivait, d'un trait épais et d'une -régularité pâteuse. Tous les experts en écriture, malgré les désaccords -qui font la doctrine de leur science, auraient sans hésiter reconnu dans -celle lourdeur appuyée une main masculine. Deux citations, l'une de -Sénèque, l'autre de Montaigne, accompagnaient le titre. Ce latin et ce -vieux français semblaient aussi révéler le lettré. Mais, après les -citations, venait une dédicace: - - «A M. le marquis de Boisgelin, pair de France. - - «Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le - gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé - près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie. - - «Acceptez donc les efforts de ma mémoire. S'ils manquent d'exactitude, - mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de - bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le - plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir - s'accomplir les voeux ardens que nous formions pour le bonheur de - notre patrie.» - -«Je suis payée.» La plume avait-elle, par mégarde, changé le sexe de son -maître? Mais un homme eût pu dire à un autre homme: «Votre amitié -honore,» il n'eût pas ajouté «et intéresse ma vie». Ceci est d'une -femme. Et que, malgré le latin et la virilité de l'écriture, l'oeuvre -fût d'une femme, cela était marqué dès le début des _Mémoires_. - - «Restée en France..., cachée dans un coin obscur de cette grande - machine appelée tour à tour République, Empire, Royaume..., je - pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune, si mes - habitudes de très pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon - titre de duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent plus - qu'un point dans ma vie, un point si loin et si effacé que les rêves - ont plus de consistance et de réalité.» - -L'ancien régime ne comptait pas en France autant de duchesses que n'en -ont depuis faites nos gouvernements révolutionnaires, les grâces -tarifées des chancelleries étrangères, et la badauderie des sociétés -démocratiques à accepter la fausse monnaie de la noblesse. Une duchesse -qui n'eût pas émigré était une rareté plus grande; une duchesse qui, en -1817, fût encore «pauvre citoyenne» et ne participât, ni par elle, ni -par les siens, aux «restaurations» accomplies par la royauté dans les -emplois, les prérogatives et les fortunes de ses partisans, était une -exception plus insolite encore: et cela, pensais-je, enfermait -l'inconnue en cercles de plus en plus étroits. Un peu plus loin, -racontant un séjour à Vigny, elle disait: «Je retrouve à Vigny tout ce -qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude d'avoir été -aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de quelques espérances -dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes -premiers jours; je vois la place où je causais avec elle, où je recevais -ses leçons.» Vigny, depuis la fin du XVIe siècle, était aux Rohan. Dans -les dernières années de l'ancien régime et sous la Révolution, il -appartenait à Armande-Victoire-Josèphe de Rohan-Soubise, devenue par son -mariage princesse de Rohan-Guéménée. Cette princesse, fort remarquable -d'esprit et très liée avec le comte de Coigny resté veuf, s'était -offerte à élever la fille de celui-ci. Cette fille était Aimée; Aimée, -par son mariage, était devenue duchesse, elle n'émigra pas, elle ne -reprit pas de rang à la Cour à la Restauration. Ces indices semblaient -trahir le nom de l'auteur. L'auteur lui-même le livrait plus loin, comme -enfoui au milieu de son texte, dans le récit d'une conversation avec M. -de Talleyrand. «Il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux -et, après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi en me -disant: Madame de Coigny...» Ce nom se trouvait signé à chaque mot par -l'écriture des _Mémoires_: entre ces pages et les lettres autographes -d'Aimée, l'identité d'aspect est évidente. Qu'enfin ce manuscrit se -trouvât dans la maison de Bérenger, rien de plus naturel. M. de -Boisgelin, pour qui il avait été fait, avait une fille qu'il maria à un -Bérenger[13]; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la succession de -son père entra ainsi dans les archives de Sassenage. - - [13] Raymond-Gabriel de Bérenger, officier de cavalerie, aide de camp - de Murat, puis officier d'ordonnance de Napoléon, mourut, le 30 août - 1813, d'une blessure reçue à la bataille de Dresde. - -La plus imprévue des circonstances mettait donc en mes mains cette -oeuvre que l'on croyait détruite. - -S'il eût été fâcheux qu'elle restât inconnue, les lecteurs en -décideront. Mais comme ces _Mémoires_, suite de témoignages et -d'opinions, doivent inspirer la même confiance que mérite le caractère -d'Aimée, et comme ce caractère reçoit une clarté nouvelle de ces -souvenirs, il ne faut pas séparer ce qu'elle dit de ce qu'elle fut. Au -moment où celle dont on a tant parlé va parler elle-même, il est temps -de la juger. Sa vie est une préface de son oeuvre. C'est ainsi que j'ai -été amené à étudier à mon tour cette femme célèbre et mal connue. - -Il y a pour un historien deux joies: découvrir ce qu'ignorent les autres -et renverser ce qu'ils croient savoir. Les familiers du coeur humain -prétendent que de ces deux joies la plus délicieuse est la seconde. -L'une et l'autre m'ont été données. Presque tous ceux qui se sont -occupés d'Aimée sont inexacts: inexacts même sur les dates de sa -naissance, de ses mariages, de son arrestation, de sa mise en liberté, -tous événements constatés par pièces officielles et à propos desquels il -suffisait de chercher pour trouver[14]. On reconnaît dans leur faire -l'artifice grâce auquel trop d'historiens, semblables à certains -marchands, donnent l'apparence du fini à des matières médiocres et -médiocrement travaillées. Le goût du public pour le nouveau dirige, mais -précipite, leurs recherches. Ont-ils mis la main sur quelque document, -au lieu de le contrôler, de le compléter, d'étendre avec patience la -certitude sur tout un sujet, ils veulent se faire un immédiat honneur de -leur bonne fortune, et se servent du détail authentique qu'ils ont -trouvé pour donner de l'autorité au reste, qu'ils inventent ou qu'ils -copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte raison en -ont-ils pris à l'aise avec les caprices du coeur. Aimée était un de ces -riches à qui l'on prête: ils lui ont prêté parfois sans garantie aucune -des accusations qu'ils avançaient, tant ils avaient confiance en sa -mauvaise renommée, et leurs jugements ont été plus légers encore que ses -moeurs. Ils ont introduit dans les livres le même oubli de conscience, -la même intrépidité de soupçons qui, si souvent, dans la causerie -mondaine, sacrifie, sans preuves, les réputations à la joie de médire et -à la gloriole de paraître informé. Aimée de Coigny fut étrangère à -plusieurs des intrigues qui ont fait sa légende, et celles de ses -faiblesses, qui ne sont pas contestables, eurent un caractère moins -méprisablement banal. Mais, de ces galanteries, il reste trop pour sa -mémoire, il y eut trop pour son bonheur. Dire ce que sont ces -amoureuses, de quel prix elles paient leurs triomphes, montrer l'envers -de leur gloire, n'est pas la moindre vérité à servir par le récit de -cette vie. - - [14] Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur mérite - appartient à d'autres qu'à moi. Une fois tracé le plan des questions - à résoudre, il a fallu demander les réponses à la bonne volonté de - plusieurs personnes que je citerai avec les documents fournis par - elles. Mais je tiens à nommer à part et tout d'abord M. Charles - Baille. Je lui dois les plus importantes précisions sur la vie - d'Aimée de Coigny, surtout la date de l'écrou à Saint-Lazare et de - la mise en liberté. L'hommage que je rends à son art de découvrir et - d'interroger les pièces historiques n'étonnera aucun érudit de - Franche-Comté: là le mérite de M. Baille a depuis longtemps fait ses - preuves. Une vie passée presque tout entière en province, l'intérêt - local des travaux, et le dédain de toute réclame avaient longtemps - enfermé cette réputation en des frontières trop étroites. Elle les a - franchies et depuis quelques années le _Correspondant_, la _Revue - Hebdomadaire_, la _Quinzaine_ et la _Revue de Paris_ font goûter au - public la science, l'esprit et le style de ce lettré. - - -III - -Les Franquetot de Coigny avaient d'abord été de robe. Au XVIIe siècle, -ils prirent l'épée. La couronne de comte, puis celle de duc et le bâton -de maréchal récompensèrent leur courage. On ne parvenait pas à ce rang -dans la noblesse d'épée sans compter dans celle de cour. Là aussi, la -faveur du prince avait assuré aux Coigny une importance croissante. Sous -Louis XVI, la famille était représentée par deux frères. L'aîné vivait -dans la société la plus intime de Marie-Antoinette. Madame Élisabeth -avait pour chevalier d'honneur le second, qui fut le père d'Aimée. Elle -naquit le 12 octobre 1769[15], au moment où l'aristocratie française, la -plus brillante d'Europe, avait achevé de transformer ses vertus en -élégances. Elle sembla éclore comme un tardif bouton de cette rose trop -épanouie qui, déjà penchant sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses -derniers parfums. Son intelligence fut précoce comme sa beauté, et non -moins soignée que son corps. Les penseurs, les historiens, les -philosophes français lui devinrent non seulement connus, mais chers, -mais compagnons. Savoir le latin n'était pas pour les jeunes filles de -son rang une rareté, mais elle le posséda jusqu'à la familiarité avec -les maîtres de cette langue. Son temps lui apprit beaucoup de ce qu'il -savait, il n'avait pu l'instruire de ce qu'il ignorait, et ce qu'il -ignorait était le devoir. - - [15] M. de Lescure, dans _l'Amour sous la Terreur_, fait naître Aimée - de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'année exacte, mais non le - jour. La date complète se trouve dans l'acte baptistère inscrit le - 13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch à Paris. - L'hôtel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue - Saint-Nicaise, et où naquit Aimée, était dans la circonscription de - cette paroisse. Je dois communication de cet acte baptistère et de - tous ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifié l'état - civil d'Aimée de Coigny, à l'obligeance de M. Orville. Ces pièces - avaient été déposées par Aimée de Coigny dans son château - patrimonial de Mareuil-en-Brie, et oubliées là quand, en l'an X, - elle vendit le domaine. Les premiers acquéreurs respectèrent ces - archives. M. Orville, dernier acheteur de la terre, les a examinées - et classées, comme il entretient le château, avec un affectueux et - intelligent respect du passé. - -Cette aristocratie, destituée de ses fonctions utiles, oisive et riche, -ne vivait que pour le plaisir. La foi, incommode aux passions et -humiliante pour l'orgueil de l'esprit, était dédaignée, et, échappées à -ce frein, les moeurs étaient libertines comme les pensées. La vertu de -Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua à la cour la majesté du -souverain. Dès l'enfance, Aimée, tout près d'elle, trouva cette école -d'immoralité; la pudeur des regards et la sainteté de l'ignorance furent -blessées en elle par des visions précoces du mal. A six ans, elle -perdait sa mère[16]: la femme distinguée qui éleva l'enfant était, comme -on disait alors, «l'amie» de son père. Un autre titre lui est donné dans -la page où Aimée parle de Vigny. «Voilà les petits fossés que je -trouvais si grands et le saule que mon père a planté au pied de la tour -de sa maîtresse.» Si aristocrate soit-elle d'esprit et de naissance, -comment la maîtresse du père apprendrait-elle à la fille la supériorité -du devoir sur l'attrait? Une telle éducation était faite pour enseigner -tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la dirige. - - [16] La comtesse de Coigny, née Anne-Joséphine-Michelle de Boissy, - mourut à Paris, en l'hôtel de la rue Saint-Nicaise, le 23 octobre - 1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour l'anatomie, - jusqu'à emmener avec elle, quand elle voyageait, un squelette, et - elle serait morte d'une piqûre qu'elle se serait faite en - disséquant. Ceux qui aiment à suivre la persistance et les - transformations des goûts héréditaires, sont libres d'attribuer à - cet intérêt de la mère pour les squelettes, l'origine des curiosités - de la fille pour les vivants. L'inventaire dressé à la mort de la - comtesse donne à ceux qui se plaisent aux renseignements plus sûrs, - sur la demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche à la - fin du XVIIIe siècle, des détails curieux. Il est publié à la fin du - présent volume. - -Il est vrai, l'éducation d'une fille n'est qu'une préface. Quand elle -semble achevée, un dernier maître succède, le plus persuasif, assez -puissant pour abolir l'oeuvre antérieure à lui et changer l'âme en -prenant le coeur: c'est le mari. S'il est aimé, un mari peut faire aimer -à sa femme tout ce qu'il aime, y compris la vertu. Mais il s'agissait -bien de cela dans les alliances d'alors! L'époux et l'épouse étaient les -personnages les moins consultés dans l'affaire menée par leurs familles, -et, pourvu que le reste convînt, il allait de soi qu'ils se convinssent. -Pour les Coigny, une alliance avec un Fleury, petit-neveu du cardinal et -qui serait duc, était un beau parti. Pouvait-on le prendre trop vite? -Ainsi Aimée épousa en 1784 un mari d'un mois plus jeune qu'elle et qui -n'avait pas quinze ans[17]! Dans ce ménage de poupée, c'est la fillette -qui est l'expérience et la raison. Avec un éveil hâtif de ses sens, la -voilà du monde, elle devient un atome de cette brillante poussière qui -danse dans un rayon de soleil. - - [17] Le mariage fut célébré le 5 décembre. Leurs Majestés et la - famille royale signèrent au contrat. André-Hercules-Marie-Louis de - Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, était fils du duc et de - Claudine-Anne de Montmorency-Laval. - -Elle était à l'âge où l'on s'amuse de tout; elle joua à la vie. Elle se -plut à la gaieté des autres, elle y ajouta la sienne, se trouvant deux -fois libre de tout dire, et parce qu'elle était déjà femme, et parce -qu'elle était encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace, -l'imprévu et cette acidité de fruit vert qui plaît aux palais blasés. -Versailles, bien qu'il n'eût plus de sérieux, avait encore de -l'étiquette. Aimée n'y parut guère. Paris offrait aux fantaisies de ses -allures un théâtre plus libre, et partout le même spectacle: l'universel -et public rapprochement des hommes et des femmes par des attractions -spontanées; le mariage déshabitué de défendre ses droits contre les -caprices qui séparaient, avec un parti pris d'ignorance et de libertés -réciproques, les époux. 1789 fut pour elle aussi la date où, sur la -ruine des vieilles moeurs, commença la tentative de la liberté. Elle -avait tout disposé pour goûter en une aventure beaucoup de plaisirs: -elle voulut non seulement satisfaire sa passion, mais l'amuser, -l'illustrer et l'accroître par le chagrin causé à d'autres. Elle se -donna tout cela en se donnant à Lauzun. - -On distingue d'ordinaire la noblesse d'épée et la noblesse de robe. On y -pourrait joindre la noblesse de jupes, celle qui faisait sa fortune par -les femmes. Les Lauzun étaient la plus célèbre des familles illustres en -cet art. Au Lauzun de la Grande Mademoiselle[18] avait succédé le Lauzun -de toutes les dames, à la ville comme à la cour roi de la galanterie. -Cette allure conquérante et rapide qui promettait à chaque femme si peu -de son vainqueur, au lieu de les mettre en défiance contre un bien si -partagé et si court, les rendait follement avides de ce qui était si -disputé. Sa renommée lui permettait de changer le rôle des sexes dans ce -que Montesquieu appelle «la muette prière». Ce sont les femmes qui la -lui adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait à se défendre, -inviolablement respectueux des laides. Il touchait d'ailleurs la -quarantaine, et, à une femme dont le mari n'avait pas vingt ans, eût dû -paraître presque vieux. Mais il avait gardé la séduction la plus -irrésistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions semblait être -la première, tant il donnait à chaque femme et avait l'impression qu'au -moment où il la désirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il était -un causeur d'une variété, d'une verve, d'une drôlerie sans pareilles. -Après plus de trente ans, un roi, et qui se connaissait en esprit, -gardait encore vivante l'impression de cette parole. En 1820, au moment -où furent annoncés les _Mémoires_ de Lauzun, Louis XVIII, qui savait don -Juan féroce comme la vanité et capable de soutenir, fût-ce par le -mensonge, son renom d'irrésistible, redoutait des insinuations -offensantes pour la mémoire de Marie-Antoinette. Il confiait cette -inquiétude à Decazes et l'un de ces billets qu'il lui écrivait chaque -jour, sur le ton d'un père à son fils, dit de Lauzun: «Il était -impossible d'être plus amusant qu'il n'était: moi qui te parle, je -serais resté vingt-quatre heures à l'écouter[19].» - - [18] Le premier Lauzun était un Nompard de Caumont. Ces Caumont - avaient une baronie qui devint comté en 1570, et, par lettres de mai - 1692, François de Caumont fut créé duc de Lauzun. Il mourut sans - postérité en 1723 et le duché échut à sa nièce, Marie Baudron de - Nogent, mariée à Charles-Armand Gontaut, duc de Biron. L'ami d'Aimée - et de bien d'autres était Gontaut et portait le titre de Lauzun - comme cadet. Ce fut son nom de galanterie. Il prit celui de Biron, - dès qu'il en eut le droit, pour faire la guerre et mourir. - - [19] Cité par M. Ernest Daudet, dans son livre _Louis XVIII et le duc - Decazes_. Plon, in-8º, 1899. - -Qui plaît aux princes n'est pas loin de plaire aux duchesses. Aimée fut -délicieusement fière d'attirer cette manière de héros: elle était femme -à lui renvoyer le volant des légèretés spirituelles. Ils s'étonnèrent, -lui de trouver tant d'à-propos dans tant de jeunesse, elle tant de -jeunesse dans tant de renommée, et leurs coquetteries se conquirent. - -Enfin, tout ce que Lauzun avait de coeur appartenait à une cousine -d'Aimée, la marquise de Coigny, à la femme dont Marie-Antoinette disait: -«Je suis la reine de Versailles, mais c'est elle qui est la reine de -Paris.» Prendre le plus séduisant des hommes à la femme la plus à la -mode, c'était triompher à la fois de l'un et l'autre sexe. Ce sont là de -ces raisons auxquelles il faut beaucoup de raison pour ne pas se rendre, -et il était difficile de débuter mieux dans le mal. - -On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun dans la discrétion -passionnée d'un amour tout idéal. Une seule chose le donnerait à croire, -c'est la constance de Lauzun pour cette femme: la fidélité d'un tel -homme est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il accepta le jeûne avec -la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il avait à Montrouge une de -ces «folies» qui servaient aux rendez-vous et qu'Aimée, dans une lettre, -appelle «mon pauvre Montrouge». Leurs rencontres n'y eurent aucune -originalité. - -L'extraordinaire fut le sérieux du sentiment que la plus évaporée des -femmes vouait au plus frivole des hommes. Lasse d'avoir jusque-là porté -seule le poids de ses pensées et de ses actes, que, ni son père ni son -mari n'ont dirigés ou soutenus, elle goûte le repos délicieux de confier -non seulement son coeur, mais son intelligence et sa volonté. C'est une -docilité qui cherche son joug. Rien jusqu'alors n'avait été plus -étranger à la jeune duchesse que la politique. Lauzun est opposant, la -voilà constitutionnelle. Elle dédaigne sa propre intelligence pour -prendre par imitation celle de son héros. En quoi elle perd l'une sans -acquérir l'autre, comme le prouvent ses lettres à son ami. Ce sont des -idées de Lauzun qu'elle délaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle -renchérit, rien de spontané ni de libre; de la lourdeur, de -l'artificiel, de la prétention. Mais ce renoncement au moi dans une -nature si originale, cette déférence poussée jusqu'à l'abdication dans -une âme si indépendante, cette idolâtrie jusqu'au manque de goût dans un -esprit si délicat, prouvent du moins sa sincérité à se donner tout -entière. - -Il lui fallut mesurer aussitôt quel peu elle était à cet homme devenu -tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse sans quitter la marquise, il -n'a entendu ajouter qu'un caprice à une habitude. Quand on croit deux -existences fondues en une, apprendre, et de l'être choisi, que le don du -corps est sans importance, la confusion des âmes sans intérêt, -invraisemblable la constance, quelle leçon d'amour! Tout ce qu'elle -rêvait d'idéal dans le désordre est chimère, tout ce qui l'instruit la -déprave. L'élève souffre d'abord de ces leçons: après deux ans, elle en -profite. - -Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie la sépare alors -de Lauzun. Soustraite à l'ascendant qui la réduisait à voir par les yeux -et à penser par l'esprit d'autrui, elle redevient la plus jolie à -admirer et la plus attrayante à entendre. Si elle ne trouve pas autour -des braseros italiens le feu d'étincelles qu'est la conversation -française, elle goûte à Rome d'autres joies. L'art, dont les -chefs-d'oeuvre l'entourent, lui donne, au témoignage de madame -Vigée-Lebrun, des émotions vraies et profondes. Mais, tandis qu'elle se -passionnait pour les antiques, des vivants se passionnaient pour elle, -et cette nouvelle querelle des anciens et des modernes finit par la -victoire de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules, se sentir -aimée est presque aimer. Lauzun était loin, ses leçons présentes, lord -Malmesbury l'emporta. Et malgré que la confiance de la duchesse dans la -solidité des liens illégitimes dût être fort amoindrie, et bien que -Malmesbury ne fût pas, comme son prédécesseur, un grand artiste d'amour, -mais eût surtout pour mérite sa jeunesse, ce fut aussitôt le même -abandon de cette femme remarquable à une volonté étrangère, le même -empressement à penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand -seigneur, la révolution de la France contre l'aristocratie l'indigne -plus encore que la révolte contre la royauté. C'en est fait, pour la -duchesse, des sourires à l'égalité: elle n'est plus que grande dame, -dédaigneuse du parti populaire. De ce respect envers la noblesse, la -duchesse excepte son époux. Une grossesse survint, qui dut le surprendre -plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il avait assez fait le mari, que -le temps venait de faire le gentilhomme, c'est-à-dire d'émigrer. Avant -son départ, il mit beaucoup d'élégance à rendre à la duchesse la seule -liberté qu'elle n'eût pas prise et pour laquelle il lui fallût le -concours de son époux. Il reconnut avoir diminué la fortune de sa femme, -ne lui reprocha pas d'avoir accru sans lui la famille commune, et -souscrivit à la séparation de biens[20]. Tout ainsi réglé, il rejoignit -ses princes à Coblentz, et elle, à Londres, son lord. - - [20] Le 9 juin 1792, décision du tribunal de famille: «Attendu que les - faits de dissipation continuelle articulés contre le sieur Fleury - sont vrais d'après l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance - personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de Fleury à - la privation du revenu de ses propres biens, et que la communauté - établie entre eux par leur contrat de mariage l'a été sous la foi - d'une administration sage qui n'existe pas... décidons que la dame - Fleury doit être séparée de biens d'avec le sieur son mari, en - conséquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous est donné par - la loi, à jouir et disposer de ses biens comme bon lui semblera, à - la charge toutefois de ne pouvoir aliéner ses biens immeubles - qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur de Fleury à - payer à la dame son épouse la valeur de ses bijoux et diamants qu'il - a vendus, avec les intérêts, suivant la loi, plus à lui rendre et - restituer tout ce qu'il a aliéné ou reçu depuis leur mariage et qui - a été stipulé propre en faveur de la dite dame...»--Archives de - Mareuil. - -Soit survivance de sa première passion à travers son infidélité, soit -vanité de suffire à plusieurs aventures et d'avoir des relais d'amour, -elle n'avait pas rompu sa correspondance avec Lauzun, devenu le général -Biron, et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succèdent de loin en -loin comme des actes interruptifs de prescription. Tantôt il semble que, -par des dégradations voulues de termes, elles fassent glisser tout -doucement l'amour dans l'amitié, tantôt elles renouvellent les anciens -serments, et, au lendemain de ses couches[21], Aimée dit plus que jamais -à l'amant trompé qu'elle est sienne. La femme qui a commis sincère sa -première faute en est à la duplicité, et c'est contre son corrupteur -qu'elle la tourne. Mais à Londres se trouvait aussi la marquise de -Coigny. Jacobine de coeur, elle s'est sauvée de Paris par peur des excès -qu'elle approuve et pour aimer en sécurité la révolution. Elle aussi -écrit à Lauzun des lettres, celles-là merveilles de tendresse fière, -contenue, mais passionnée, et, lui excepté, de malice malveillante -contre tout le monde. Contre Aimée, elle se contenta de dire à Lauzun la -passion de Malmesbury, et l'accouchement à Londres, comme petites -nouvelles données sans songer à mal: après quoi, elle se permettait la -perfidie de la générosité et concluait: «Il lui faut pardonner, parce -qu'il la faut aimer.» - - [21] L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de lui - dans l'existence de sa mère. - -Bientôt l'infidèle est contrainte d'avouer elle-même tout à Lauzun. En -janvier 1793, elle revient à Paris, Malmesbury l'accompagne, il est -arrêté. La duchesse lui a parlé souvent de Biron comme d'un ami, -Malmesbury n'a rien de plus pressé que d'écrire au général pour en -réclamer la protection. Relâché avant même que sa demande fût parvenue à -Biron, il raconte à Aimée la démarche toute simple pour lui, et si -compromettante pour elle. Elle devait à Lauzun une explication, elle lui -écrivit: - - «Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse plus sur la terre - d'autres ressources qu'en moi et par conséquent en vous, et que la - première menace du danger, qui me fait vous invoquer, apprenne votre - nom à celui qui a besoin d'une grande confiance pour n'être pas - jaloux? Je sais que vous avez dû recevoir un courrier très pressé et - bien effrayé de quelqu'un actuellement près de moi, que je vous ai - toujours laissé deviner sans positivement vous en parler. Il a été - arrêté par un quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'étaient - pas énoncés, quoique aucuns ne fussent probables, leur mystère - l'effrayait. Il est sorti comme entré, c'est-à-dire sans raison - expliquée, mais enfin il est sorti et c'est tout ce que j'en veux. Je - lui sais gré de son impertinente fatuité d'avoir recours à vous, dans - un moment de détresse, avec la persuasion de vous intéresser par votre - commun sentiment. S'il s'est un peu targué du mien, ne vous en choquez - pas plus que moi, mon ami, et ne vous fâchez pas si je suis fière - qu'il veuille bien s'en vanter. C'est à l'espoir de vous revoir ici - que j'attache l'idée d'un avenir heureux. Il m'est doux, mon ami, de - rentrer souvent dans mon coeur. Vous y êtes toujours le plus - constamment cher objet.» - -L'humiliante lettre, avec son style contourné comme pour envelopper -d'ombre et reconnaître sans les dire les faits indéniables! Lettre moins -humiliante encore par ses aveux que par ses coquetteries, par cette -persévérance de la femme prise au piège à poursuivre la double intrigue. -Mais, tandis qu'elle essayait de faire accepter par son premier amant le -second, celui-ci prenait congé. Soit que Malmesbury comprît le ridicule -où il s'était mis, en priant un rival de le réunir à la femme disputée, -soit que, rendu sage par la prison, il jugeât l'heure venue de s'aimer -lui-même en songeant à sa sûreté, il aspire, un siècle avant lord -Salisbury, au «splendide isolement», et regagne Londres. - -Aimée semble indifférente à sa perte, et comme délivrée par son départ. -Dans ce coeur qui a horreur du vide, Lauzun retrouve les droits de -premier occupant. Le malheur est qu'elle lui revient quand elle a besoin -de lui. La grossesse à cacher l'a tenue plusieurs mois hors de France: -l'absence d'une grande dame à ce moment prend un air d'émigration. Aimée -sent flotter autour d'elle la curiosité soupçonneuse des dénonciateurs. -C'est alors qu'elle écrit coup sur coup sept ou huit lettres à Lauzun; -elle caresse, mais elle demande. Elle rappelle leurs échanges de -portraits et de lettres avant de dire: «Envoyez-moi une attestation -comme quoi vous m'avez tenue cachée avec vous à Strasbourg pendant trois -semaines, depuis la fin de septembre jusqu'au 15 octobre.» Elle ajoute: -«Envoyez-moi aussi la permission de loger à Montrouge si la fantaisie -m'en prend.» Si Biron déclare qu'elle a quitté Paris pour se rendre près -de lui, il la déshonore comme femme, mais la consacre citoyenne. Et, -contre les visites domiciliaires, quel asile meilleur que la maison d'un -général patriote? Reste à gagner l'homme en réveillant ses désirs, en -lui donnant à croire que, dans cette maison, elle attendra de nouveau -«son plus tendre ami». C'est un marché où elle offre du plaisir contre -de la sûreté. Ne se dit-elle pas que, pour se sauver, elle expose Biron, -qu'une ci-devant compromet par ses lettres le général, que surtout une -attestation fausse et faite en fraude des lois contre les émigrés peut -le perdre: comment nommer un amour capable d'oublier les périls de ce -qu'il aime? A-t-elle pensé à ces conséquences: comment nommer un amour -capable de sacrifier ce qu'il aime? - -Lauzun n'est pas plus généreux. Si homme avait peu de droits à la -constance des femmes et devait prendre légèrement les caprices du coeur, -c'était bien ce roi des volages. Mais l'amour-propre des hommes à bonnes -fortunes est ainsi fait que l'infidélité leur semble permise à eux -seuls, et ces conquérants veulent régner à jamais sur les pays qu'ils -ont une fois traversés. Quand Lauzun se sut remplacé, son dépit s'exhala -en une lettre fort aigre à Aimée. Mais, quand elle parut revenir à lui -et qu'il démêla le calcul, sa colère grandit encore. Il ne songe pas -qu'elle lui a donné longtemps une affection désintéressée; que, dans les -pauvres coeurs, les sentiments même vrais sont mêlés d'égoïsme; qu'une -femme peut l'aimer encore tout en voulant profiter de lui; qu'elle est -menacée, et qu'elle a peur. Il songe qu'elle veut faire de lui une dupe, -tromper deux fois Lauzun! Son amour-propre blessé ne s'occupe que de -soi. Or il se sait menacé lui-même, sous le badigeon de son civisme -transparaît toujours son aristocratie, sa situation devient plus -précaire à mesure que la politique devient plus violente, il a assez à -faire de se sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de -Montrouge, et laisse sans réponse les lettres qui les réclament. Telle -est, après quatre ans, la laide fin de cette passion: commencée en -folie, elle s'achève en égoïsme. Cet égoïsme a mis à nu chez la femme -l'hypocrisie, chez l'homme la brutalité. Ils se sont, d'un dernier -regard, méprisés l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien à se dire. - -Lauzun, d'ailleurs, allait éprouver bientôt qu'on ne rompt pas avec la -démagogie aussi aisément qu'avec les duchesses. Arrêté, il n'obtint même -pas d'être prisonnier dans sa maison de Montrouge, qu'il avait refusée à -une amie. Et, le 1er janvier 1794, il mourait à quarante-six ans, avec -cette lassitude de vivre que les heureux contre le devoir trouvent au -fond de leurs plaisirs. - - -IV - -Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux s'assurer le -dévouement de l'amour, l'expérience eût été décisive. Tous deux -l'avaient abandonnée au premier péril, elle restait seule. En des jours -où les protecteurs devenaient si vite des suspects, elle commença à -croire, elle aussi, que sa solitude était sa sûreté[22]. Maintenant il -n'y avait plus que son mari à la compromettre: contre l'émigré elle -invoqua et obtint le divorce[23]. Malgré ce gage donné à la Révolution, -le 4 mars 1794, elle était arrêtée, conduite à Saint-Lazare[24]. Elle -n'avait gagné à son divorce que d'être écrouée sous le nom de -Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury. - - [22] Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le 18 mars - 1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à Paris devant les - administrateurs de police. Ils lui demandaient compte de son temps - durant les mois où elle avait disparu. Elle affirma n'avoir pas - quitté la France: son séjour en Angleterre fut escamoté en - «différents petits voyages autour de Paris pour se promener». Et - elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité dans sa rouerie - que les administrateurs, «ne trouvant aucune preuve d'émigration - contre la citoyenne, la renvoient en pleine liberté».--Archives de - la police; registre des interrogatoires des émigrés du 9 mars 1793 - au 25 ventôse an II. F. 22 et 23. - - [23] «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité de - Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République: Acte de - divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et - d'André-Hercules-Marie-Louis Rosset-Fleury... Les actes - préliminaires sont une décision du tribunal de famille rendue - exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième arrondissement de - Paris, ce vingt-trois avril dernier, de laquelle il résulte que - l'époux est émigré, et une citation aux termes de la loi... - Antoine-Edme-Nazaire Jaquotot, officier public, a prononcé ce - divorce en présence des témoins et de l'épouse qui a signé avec eux - au registre.»--Archives de Mareuil. - - [24] M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou juillet - 1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse en Italie, - c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux ans. Les - véritables dates sont fournies par la pièce suivante: «Convention - nationale. Comité de sûreté générale et de surveillance de la - Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an second de la République - une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce mois du Comité de - surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de sûreté générale arrête - que la ci-devant nommée duchesse de Fleury qui a dû être conduite - dans la maison d'arrêt dudit département ainsi que sa femme de - chambre anglaise seront amenées dans la prison de la Force ou toute - autre à Paris; sera quant au surplus l'arrêté du 14 suivi et - exécuté. Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté - générale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. Vu par le - représentant du peuple dans les départements de Seine-et-Marne et de - l'Yonne le 20 ventôse, an II de la République: Maure, - l'aîné».--Archives de la police, arrestations, ordres de mandats, - 7.406. - - La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres d'écrou - tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire avaient - été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le premier, - qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul aujourd'hui; le - second a disparu lors de la Commune, en 1871. Le mandat de transfert - signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il, avoir été exécuté - avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de Coigny être inscrit sur le - registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique parce que l'arrêté du - 14, transmis à Melun, fut visé seulement le 20 par le représentant - Maure. Transporter la prisonnière de Melun à Paris, la conduire à la - Force et peut-être comme on faisait alors, de prison en prison, en - quête d'une place vide, n'était pas l'affaire d'un seul jour. Aimée - dut être écrouée sur le second registre. - - En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la - dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une - écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une - date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du - registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises - antérieurement, par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur - cette liste est écrit: 26 ventôse, nº 886, Fleury Anna-Aimée - Franquetot (femme).--Archives de la police. Registre d'écrou de la - prison Saint-Lazare, 106-E. - -Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois son compagnon de -captivité. Le chant de pitié que la prisonnière inspira au poète fut-il -un aveu d'amour? En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort -prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprévues qui, sans -l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient, au hasard, fleurs -soudaines et violentes de l'angoisse commune? C'était, au contraire, une -ressemblance de nature, qui, s'ils se fussent rencontrés plus tôt, dans -les derniers des jours tranquilles, aurait préparé l'entente de leurs -coeurs. Chénier était un héritier de l'art antique et de la morale -païenne. Belles comme le marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme -les statues taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection -impure des corps faits pour le désir. Et de même que, dans ses vers, la -beauté achevée semblait une pudeur et étendait un voile d'innocence sur -la volupté de ses inspirations, de même la jeune femme cachait ses -audaces sous la grâce presque enfantine du visage et la trompeuse -candeur des regards. En elle le génie de Chénier eût reconnu sa vivante -image et, comme Prométhée, peut-être aimé la statue. - -Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri de liberté et de -justice, Chénier était devenu un autre homme. Le poète uniquement -soucieux jusque-là d'orner sa vie par l'art avait été surpris par la -révélation de plus belles beautés. Son intelligence avait vu la -stérilité de la joie apportée par les formes exquises aux voluptueux -subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure la société -humaine. Et quand, presque aussitôt, les sublimes promesses furent -démenties par les actes des lâches et des scélérats, il devint une voix -d'accusation et de colère contre ces voleurs d'idéal. Les chants de sa -poésie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet abandon de sa -gloire devint pour lui une autre gloire et plus rapide. A peine quelques -lettrés connaissaient le poète, l'écrivain parut aussitôt le premier -parmi les polémistes, et l'orateur assez puissant pour qu'on le comparât -à Vergniaud[25]: tant la nature lui avait été prodigue des dons qu'elle -lui prêtait pour si peu de jours, et tant il s'était lui-même donné à sa -nouvelle oeuvre. L'héroïque transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la -beauté antique, pour la France, patrie du droit immortel, ne redevint -poète que le jour où, prisonnier, il n'eut plus ni presse, ni tribune. -Alors, loin qu'il redemandât l'oubli de la défaite et des vainqueurs à -ses inspirations anciennes, sa lyre même lui fut une dernière arme pour -continuer le combat. Et quand l'amour dont il avait été le chantre -sensuel lui apparut jusque dans la prison, il ne le reconnut pas. Ces -galanteries lui prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces -«honnêtes gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait périr. Leurs -gestes de menuet dans la tempête, leurs rires dans la tragédie, leurs -baisers, qui épuisaient en plaisir le temps dû aux haines et aux amours -publics, furent sa dernière douleur. En ses satires inachevées il mit -toute l'amertume de son désenchantement: il y partage ses justices entre -les attentats des assassins et la légèreté des victimes. Son âme -tragique n'était plus capable d'oublier son deuil pour une passion -privée et fugitive. Il ne vit en Aimée que la statue de ce deuil, et il -n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des larmes les plus -touchantes contre la cruauté des bourreaux[26]. - - [25] Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a - écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à - Vergniaud». - - [26] Les vers sur _la Jeune Captive_ furent pour la première fois - publiés dans la _décade_ du 20 nivôse an III, quelques mois après la - mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion attendit - le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par quelques - lignes du _Génie du christianisme_, la renommée d'André Chénier. Il - cita précisément les vers de la _Jeune Captive_, et ils devinrent - célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On parlait d'une - Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve d'ordinaire si - informé, nommait dans sa _Causerie_ du lundi 2 février 1857, la - fille de la marquise, qui épousa le général Sébastiani. Pourtant la - vérité avait été écrite depuis longtemps, dans l'_Encyclopédie de - l'an VII_. L'ouvrage était de l'archéologue Millin, qui devint - membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare avec - André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les vers d'une note - qui ne laissait de doute ni sur le moment où il en était devenu - dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils avaient été faits. - Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour madame de Montrond, - par André Chénier pendant que nous étions ensemble dans la prison de - Saint-Lazare sous le règne de Robespierre. J'ai le manuscrit de sa - main.» - -Qu'il ait été cher à la _jeune captive_, il n'y a ni preuves ni -vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse, il avait cet -aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants, -mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. Ses yeux vifs étaient -petits, sa chevelure abondante et bouclée grossissait la masse de sa -tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se continuait la -grandeur de son front, comme si la pensée eût pris la place de la -jeunesse, et les trente-deux ans qu'il avait à peine semblaient plus -nombreux. Une femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid -et très séduisant; mais c'est un mauvais début de séduction que la -laideur. Et la duchesse de Fleury était d'autant moins portée à -distinguer le charme derrière cette apparence qu'à ce moment un autre -homme occupait son attention. - -Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare le jeune Mouret -de Montrond; sur le registre d'écrou, son nom de Mouret fut inscrit à -côté de celui de Franquetot[27]. Ce hasard le conduisait sur les pas -d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit une femme et entre où -elle entre. Cet air convenait au personnage. Il avait alors vingt-quatre -ans, la plus jolie tournure, avec cette mauvaise réputation qui semble -la plus enviable à nombre d'hommes et la plus intéressante à plus de -femmes encore. L'assurance lui était si naturelle et il la garda si -semblable à travers les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à -le désigner comme «signe particulier», même sur ses passeports. L'un, -daté de 1812, à côté du signalement ordinaire, porte, d'une autre main -que celle de l'expéditionnaire: «Bel homme, à l'air avantageux». Ce -passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont il était moins -fier. Le petit doigt de sa main droite se continuait, divisant la paume -de la main jusqu'au poignet. C'était un commencement de griffe, qu'il -tenait gantée, comme Méphistophélès. - - [27] La liste de Labat porte: 26 ventôse, nº 885 Mouret Charles (ou - François-Casimir). - -Envers une Marguerite qui n'était plus innocente, Méphistophélès se -montra bon diable. Pour que le tentateur pût la perdre plus tard, il -fallait d'abord la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril. La -loi des suspects avait été si largement appliquée que toutes les prisons -anciennes ou improvisées étaient pleines. Pour faire place aux nouveaux -suspects, il fallait se débarrasser des anciens et, comme mettre en -liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns paraissait le seul -moyen de loger les autres. Mais encore, pour guillotiner, fallait-il un -prétexte, et, contre la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de -charges. C'est à ce moment que fut découvert le complot des prisons: les -complots sont en tout temps la ressource des gouvernements embarrassés. -Les suspects devaient être irrités de leur captivité par provision et -souhaiter la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colères -et ces espérances un attentat contre la République. Pour recueillir les -propos dont on avait besoin, les provoquer, les suppléer au besoin, on -mêla aux suspects des hommes qui semblaient des prisonniers et étaient -des agents. A Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce métier. -Aucun d'eux n'était français. Le principal, Jaubert, acteur belge, avait -trouvé là le seul rôle pour lequel il fût doué, le rôle de traître. Il -le jouait à dessein assez mal pour que les prisonniers devinassent son -vrai personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs, -ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il traitait avec eux de leur -radiation, tout prêt à reconnaître l'innocence de qui la lui prouvait en -bonnes pièces. Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un autre. -Ces nouvelles victimes étaient sollicitées de se disculper au même prix, -et ces marchandages successifs réduisaient la liste à ceux qui, trop -fiers ou trop pauvres, semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et, -malgré la hâte des terroristes, il prenait le temps de faire et de -défaire, car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était de -moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort. - -Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un homme résolu à vivre, -et il n'aurait pas cru sauver toute sa vie s'il avait laissé périr -Aimée. Il sut qu'elle et lui figuraient sur la liste. Cent louis, dont -il négocia le versement à Jaubert, firent rayer les deux noms[28]. Celui -de Chénier était inscrit et resta. - - [28] Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais entra - à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans ses - Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans - doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux - jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à - l'échafaud, grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet - de prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune - des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en - apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser - des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux - avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne - périssaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils - accomplissaient leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait, - on les courtisait. J'avais à peine franchi le premier guichet, - lorsque je rencontrai sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par - l'éclat de quelques sujets passablement scandaleux et dont les - aventures ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha - de moi sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce - salutaire avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez - bien.» (T. I, pp. 107-108.) - - En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une histoire - des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait appel «à - tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la vengeance pour - obtenir tous renseignements de nature à mettre au jour le vaste - tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution». Un travail - sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur Jaubert qui jugea - l'occasion bonne pour donner le change sur son personnage. Après - avoir raconté comme sérieuses son arrestation et sa captivité, il - écrivait: «Telle était notre situation lorsque le commissaire des - administrations civile, police et tribunaux, est venu à - Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés - Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un membre - de la commission populaire qui venait interroger les détenus; tous - les coeurs étaient livrés à l'espérance, chacun de nous croyait - entendre le cri de la vérité et démontrer que son arrestation était - l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit aussi - appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux citoyens qui - m'étaient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole me dit: «Je - sais que tu es un bon patriote, je connais ta probité, j'espère que - tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre du Comité - de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrêt les ennemis - de la Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier. Il me - demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion tramé - à Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait existé, il - aurait été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance des - patriotes qui étaient dans cette maison.--«Voici les listes des - conspirateurs qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les noms. - Je vis avec frémissement plusieurs de mes amis notés sur ces listes - et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer contre - leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au risque de me - compromettre, je pris la défense de ceux que je connaissais avec - assez de chaleur pour les faire rayer. - - Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me rendis - dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur rendis - compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de Manini, des - listes que j'avais vues et de la défense hardie que j'avais osé - prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez heureux de faire - rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer: les citoyens - Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin de réputation, - Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien - constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa - fille.»--_Tableau des Prisons de Paris_, t. I, pp. 164-168. - - Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec Jaubert et - la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent attestées, lors - du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine Lamongière, - juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le commentateur - d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite. J'ajoute que, - désireux de retrouver le texte de cette déposition, j'ai fait faire - des recherches aux Archives: une lettre de M. le Directeur des - Archives m'a appris que le document n'existe ni dans la série W - (Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F (Comité de Sûreté - Générale). J'ignore donc où M. Becq de Fouquières a recueilli cette - déposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse en cet écrivain que - s'il affirme avoir vu la pièce il l'a vue. - -Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité, semblent rapprochés ici -pour montrer l'infériorité du génie sur l'intrigue dans la tactique de -la vie. Tandis que l'un achète les bourreaux, l'autre ne songe qu'à les -juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre ne s'occupe -qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience contre le mal triomphant, -et c'est pour envoyer à son père ses vers écrits sur des bandes de toile -qu'il corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans cesse la -liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles troubler ses pensées -et ne veut rien enlever par un inutile effort de salut à la dignité de -sa fin: il a toutes les maladresses d'une grande âme. Tandis que, pour -l'un, s'intéresser à une femme, c'est entrer dans sa familiarité, la -distraire, la servir et se faire de tout un moyen de plaire; l'autre -s'intéresse à elle sans qu'il tente rien pour l'occuper de lui; il ne -quitte pas à sa vue l'ombre de l'arbre que, dans le triste préau, il -préfère et qui étend sur ses méditations une solitude respectée par les -prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle pour elle, et, -sans lui demander rien dans le présent, il lui donne l'avenir. Il est un -des condamnés qui périssent le 8 thermidor, la veille du jour où la mort -de Robespierre allait tuer la Terreur elle-même. Et, quand il disparaît, -cette femme ne se doute pas du présent qu'il lui laisse, elle ne sent -pas sa propre vie diminuée de cette perte. Les exécutions où il a péri -la rendent seulement consciente du danger auquel elle échappe, et le -sort tragique d'André n'accroît en elle que l'intelligence du service -rendu par Montrond. - - -V - -La gratitude d'une jeune femme envers un homme jeune et beau prend -aisément un autre nom, et l'on est un peu excusée de perdre la tête pour -qui l'a empêchée de tomber. Le 9 thermidor ne les avait délivrés tous -deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que deux mois plus -tard[29]. Cette prolongation de captivité, qui ménageait un rendez-vous -perpétuel à Montrond près d'Aimée, était pour lui la plus heureuse des -chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine, il vit la -possibilité de conduire l'aventure au mariage. Pour un petit gentilhomme -de Franche-Comté, c'était un gain inespéré de s'attacher à une grande -famille et à une grande fortune. Pour Aimée, au contraire, ce mariage -était une déchéance. Son divorce d'avec le duc de Fleury n'était -jusque-là qu'une mesure conservatrice de ses biens et protectrice de sa -personne. Si peu religieuse que fût l'aristocratie, il était dans ses -moeurs de violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter une -seconde union alors que le duc de Fleury n'était pas mort, c'était pour -la duchesse perdre, outre son titre et son rang, cette considération -distincte de l'estime, mais inséparable des convenances sociales, -qu'elle avait obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la main, -eût satisfait son amour sans changer sa condition. Mais changer de -condition par l'amour était le but de Montrond. Curieux renversement des -rôles, c'est la femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est l'homme, -et quel homme! qui tient à donner à sa passion la solidité d'un contrat. - - [29] Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois et - trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la - formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention - Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel, - Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre - Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du - Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.--_Archives - de la Police_. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242. - -Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire une sottise, car elle -la fit. Quatre mois après sa sortie de prison, elle consentit à ce -mariage. De nouveau et plus complètement elle se donnait toute à la -ferveur de son amour et préférait à tous les avantages la joie d'obéir à -l'homme en qui elle cherchait un maître[30]. - - [30] Extrait du registre des actes de mariage de la commune de - Boulogne, département de Paris: - - L'an troisième de la République française, une et indivisible, le 9 - pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit - Boulogne, - - A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la commune, - le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de vingt-six ans, - fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et Angélique-Marie - Arlus, ses père et mère, de la commune de Delaceux, département du - Doubs, - - Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans et demi, - fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel - Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle femme divorcée de - André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant l'acte qui m'a été - présenté en date du sept mai mil sept cent quatre-vingt-treize, an - deuxième, rendu exécutoire par ordonnance du tribunal du sixième - arrondissement de Paris, le vingt-trois avril de la même année, - duquel il résulte que l'époux est émigré.--Archives de Mareuil. - -Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes ses leçons, lui -enseigna que la fidélité à l'ordre ancien, dont toutes les institutions -gisaient à terre, était inintelligence; que leur destruction avait à la -fois affranchi et isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la -sagesse, dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société -future, était de garder tout son dévouement à soi-même et à son plaisir. - -C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée et sacrifiée -pour le triomphe d'intérêts publics, la nature humaine reprenait partout -son équilibre dans l'égoïsme. Les républicains vainqueurs voulaient -jouir du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates aspiraient à -une paix qui sauvât quelques restes de leur fortune personnelle. Égale -était leur hâte d'oublier, ceux-là leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs, -dans le plaisir, et ainsi ils devenaient nécessaires les uns aux autres. -Les anciens nobles avaient besoin des révolutionnaires pour obtenir -grâce comme émigrés, restitutions comme propriétaires, accès comme -parents pauvres aux fêtes que pouvaient seuls donner les parvenus de la -Révolution, accapareurs de l'argent, des belles demeures, des objets -d'art, des accessoires indispensables à la vie mondaine. Et ces parvenus -avaient besoin de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la -grâce, la simplicité élégante, la transmutation de la richesse en luxe. -Une société nouvelle se forma par le mélange des deux classes. Même aux -jours où la République proscrivait la politesse comme un crime -d'incivisme, quelques étrangères, attachées au monde ancien par leur -naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie ou par leur -curiosité, avaient commencé ce mélange. La plus illustre était madame de -Staël; les plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attachées par -le sang à la Maison de Savoie[31] et par le choix à la Révolution, -n'avaient pas quitté Paris, même pendant la Terreur. L'éclat que leur -origine donnait à leurs opinions, leur familiarité avec les chefs -populaires avaient assuré à ces étrangères le privilège d'entretenir, au -milieu du silence, un murmure de conversation. Par les portes -discrètement entr'ouvertes quelques Françaises d'égale naissance et -demeurées à Paris avaient été heureuses de rentrer dans la vie de -société: telles la princesse de Vaudemont et la vicomtesse de Laval. -Cette société grandit avec la sécurité qui, sous le Directoire, venait -de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille à madame de Staël, -il avait dû à madame de Laval des plaisirs moins fades que la -reconnaissance[32]. Dans cette compagnie, où il était heureux de -retrouver l'éducation de l'ancien régime, il introduisit les plus -distingués parmi les hommes du régime nouveau. De ce centre où la vie -resta simple, avec la seule élégance des manières et le seul luxe de -l'esprit, la société mondaine allait s'étendre en cercles de plus en -plus vastes jusqu'aux fêtes officielles, où tout était dorure, spectacle -et foule. - - [31] Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu - faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles - fussent de très bonne maison. - - [32] Aimée de Coigny, dans ses _Mémoires_, dit de madame de Laval: - «Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie, actuellement - son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire - sur lui.» - -Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté et l'amitié lui -ouvraient les demeures de la vicomtesse de Laval et de la princesse de -Vaudemont. Elle soutint à son avantage l'examen de celui qui était le -grand juge du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est -sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, qui -redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la fois ombre et force, -suivre, soutenir, lancer la danseuse, et donner plus d'ailes aux -envolées de sa compagne: moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle -reprend haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on tolère son -talent dont la perfection est d'être discret. M. de Montrond était -l'homme fait pour jouer ce personnage. Nul n'était moins encombrant. -S'il aimait à se mêler aux acteurs de la comédie humaine, c'était non -pour leur disputer la scène, mais pour voir de plus près tous les -mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait le silence qui aide à mieux -observer, le rompait par des mots désenchantés, aigus, ironiques, mais -rares, comme s'il dédaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il -se montrait aristocrate, il ne forçait jamais sa veine pour fournir plus -d'esprit qu'il ne lui en venait. Et cette philosophie imperturbablement -contemptrice de la nature humaine, et cette persévérance à trouver un -amusement dans la laideur, et cette discrétion à apprendre aux autres le -peu de cas qu'il faisait d'eux, et cette conformité entre son mépris de -tout et son absence de toute ambition, lui composaient une figure. C'est -ainsi que, lui aussi, avait réussi même auprès de M. de Talleyrand. -Leurs scepticismes s'étaient attirés. Dans la différence de leurs -conditions, ils se sentaient de même nature, leur intelligence aimait -l'insensibilité de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une -gageure, cherchait lequel des deux était le moins dupe du genre humain. - -Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société qui survivait -encore en France, si le monde révolutionnaire se para d'elle, fier du -gage qu'elle lui avait donné par son mariage irréligieux, si Montrond -eut sa part de ce succès, que devenait dans le succès le bonheur? - -L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui, pour rester des -mérites, doivent apparaître de loin en loin. La prétention à n'être dupe -de rien est elle-même une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend -incapable de croire à rien de désintéressé, de noble, et, vue de près, -fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise. Avoir tant sacrifié à -un homme, satisfaite pourvu qu'il reconnût en cette largesse la preuve -d'un entier amour, et se trouver unie à un négateur des générosités et -des dévouements, qui s'estime de n'estimer personne et a assez affaire -de s'aimer, était, pour une femme, de toutes les déceptions, la moins -attendue et la plus cruelle. Quand elle eut achevé son voyage de noces, -le vrai, l'important, le redoutable, celui que chacun des époux fait -dans l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour davantage, -l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle finit par prendre en -horreur cette humeur égale dont nulle émotion ne troublait jamais -l'équilibre, ces jolis mots qui assassinaient élégamment le respect, -l'estime, la confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre -plaisir qu'à la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît rire son -esprit de ce qui faisait pleurer son coeur. - - -VI - -Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues plus de -cinq années, obstinée à espérer encore. Mais, le jour où elle n'eut plus -de doutes sur sa méprise, cette femme mal gardée par le devoir devait -chercher une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les -entraînements de coeur plus de logique et moins de hasard qu'on ne -croit, si un homme avait chance de lui plaire, c'était le moins -semblable à son mari. - -Or, en même temps que Montrond décourageait Aimée, le Directoire avait -lassé la France, et la même loi des contrastes venait de triompher dans -le régime nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement collectif, -la corruption des hommes publics, l'incapacité de la démagogie, les -excès de la tribune, trouvaient pour terme le geste impérieux et bref -d'un soldat. La Constitution accordait, il est vrai, à la liberté, des -avocats d'office. Mais, en écrasant sous le nom de Tribuns ces hommes -qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple, obtenaient seulement -licence de plaidoirie en faveur des franchises publiques devant un corps -législatif choisi par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la -plus discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions -créées pour le travail silencieux et rapide, ce monopole du bavardage -aux tribuns n'allait pas sans un peu de ridicule, et semblait calculé -pour le leur donner. - -Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à entretenir, par la -vie de salon, le goût de la controverse, redoutaient la main autoritaire -de Bonaparte. En vain, leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer -au plus fort: la société dont il avait été l'arbitre persévérait, avec -madame de Staël, à vouloir un gouvernement d'opinion. M. de Montrond -suivait M. de Talleyrand, Aimée de Coigny resta aux côtés de madame de -Staël. Il y avait une certaine grandeur à réclamer contre le génie les -droits de la raison, à défendre, malgré un peuple fier d'obéir, la -souveraineté nationale. L'abandon même où se trouvait le droit de tous, -qui n'intéressait presque plus personne, et le péril de ces obstinés, -assez hardis pour contredire la toute-puissance du maître, donnaient aux -tribuns opposants un air de courage et de magnanimité. Dans les salons, -on prodiguait à ces survivants du régime parlementaire l'empressement -flatteur et les faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force -d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes mondains. - -Au nombre de ces tribuns était Garat[33], de cette dynastie qui -fournissait des acteurs au théâtre et à la politique. Le tribun chantait -d'une belle voix la liberté, comme son frère, le grand Garat, les -romances. Si sa renommée n'était pas égale, il avait pourtant son -public, et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la bruyante -indépendance irritait le Premier Consul[34]. C'est sur ce Mailla Garat -que s'égara le choix d'Aimée. - - [33] La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci - était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque. - Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux - soeurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint - prêtre et une de ses soeurs religieuse. Pour lui, avocat, député - important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous la - Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain du - 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique par le retour - des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824, royaliste et - chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était, pour ne pas - périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et voguait - satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang. Mais - lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut - ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi - de l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il - n'espéra plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas - d'enfants. - - Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis membre de - l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils, Pierre, - Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort en 1823, fut - le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune qu'à sa voix et - à ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais Mailla, né - en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et quand, à - trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent: - - Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat? - C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat. - - Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation. - La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, que son - ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur des Archives, - lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la politique fit de lui - un secrétaire général à la préfecture de la Gironde; la politique le - destitua au retour des Bourbons. Quand il n'eut plus de protecteur, - il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux son oisiveté jusqu'à sa - mort, en 1837. - - Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand celui-ci - eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme secrétaire - et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut - cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins de - talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle - Joseph et obtint une perception à Vaugirard. - - Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus - de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au - milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout - privilège est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui, - de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la - clientèle des hommes publics. - - [34] Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour devant - le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait - répondu:--Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et chez - Mailla Garat.»--_Mémoires sur le Consulat_, Paris, 1826, p. 34. - -Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, avouée, -admise, la plus maritale des situations illégitimes. Sans doute fut pour -quelque chose dans les coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un -homme à une femme, de voler un amour connu[35]; c'était l'espèce de -larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut pas suffi pour -qu'elle agréât «ce petit homme à l'air chafouin[36]». Mais, obsédée par -la laideur morale d'un bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui -proscrivait toute émotion comme une inintelligence, elle en était venue -à croire que la plus enviable beauté de l'homme était: croire, aimer, se -dévouer. Garat, qui avait sans cesse à la bouche l'intérêt général, les -droits du peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant d'une -grande cause, une manière de héros. Elle cherchait une âme, elle ne -regarda pas au corps où cette âme s'était logée. - - [35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée - aurait mise dans sa mauvaise action: - - «Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de - Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à - rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir - concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse, - impatientée par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme. - Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez - madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son - écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun, - ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire. - Après son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet - descendit à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire - renvoyer à la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de - Mailla qu'on pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de - l'écritoire excitait la curiosité de madame de Condorcet, elle y - céda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possédait ce coeur - qu'elle croyait tout à elle.»--_Souvenirs_ de la baronne de Vaudey, - p. 10. - - [36] _Souvenirs de la baronne de Vaudey_. - -Cette psychologie semble superflue au récent biographe du chanteur -Garat. M. Paul Lafond, persuadé que la nature ne prépare pas de si loin -les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il, -était irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à se -défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne louée en commun -avec mesdames de Bellegarde, elle présenta son vainqueur à ses amies, il -amena son frère: ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât -d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que Aimée se consolât du -chanteur avec le tribun. Cela est fort simple, même trop. M. Paul Lafond -affirme, mais il n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain -un soupçon qui serait une présomption de preuve, pas même du grand Garat -un billet, ne fût-ce qu'une preuve de présomption. Rien n'est pas assez. -Et comme, tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison deux -années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation l'enterre plus -jeune de deux ans qu'elle ne fut prise par la mort; comme, tantôt, un -peu tardif, il ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès -1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la prend pour la -marquise de Coigny, quand il déclare écrits pour elle les Mémoires de -Lauzun, on a droit de croire que, s'il a confondu les deux cousines, il -a pu mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est qu'un -écho incertain de quelque vantardise orale où se trompait elle-même -l'incommensurable vanité du chanteur, il suffit de répondre: «Chansons -que tout cela.» - -Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aimée apportait, -dans cette nouvelle tentative, la même vocation d'obéissance, le même -besoin de se rendre semblable à celui qu'elle aime. Orléaniste avec -Lauzun, aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, la voici -républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas un caprice de vanité ou -de désoeuvrement qui la livre à un petit-maître; comme, conduite à une -même faiblesse par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par son -dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme qu'elle croit estimer, -elle semble aller au désordre avec une âme neuve. Elle apporte à se -perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments que ni -son éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes -fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime où Montrond tenait -l'espèce humaine le préparait à ne subir l'infidélité ni comme une -surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos -passions calment nos passions; il était trop joueur pour être -importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux «beaux yeux de -la cassette», où il puisait souvent, et Aimée se laissait ruiner, -indifférente à la fortune. Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je -suis ta vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir à un -autre, elle voulut, pour être tout entière au nouvel élu de son coeur, -rompre le reste du lien qui l'attachait à Montrond. Le divorce fut -prononcé[37], et c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait -désormais courir les hasards du coeur. - - [37] M. de Lescure, dans son livre _l'Amour sous la Terreur_, écrit - qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre, - et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à dos et pour - y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, à peine - échappées à la mort, partissent pour un pays en guerre avec la - France, cherchassent le risque d'être au retour pris comme émigrés; - le séjour de l'Angleterre avait trop desservi Aimée pour qu'elle dût - être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois, - mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aimée accomplit les - premières formalités pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal, - an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est présenté - quoique sommé», et «sur la réquisition expresse de la dame - Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité - d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage qui a eu lieu - entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel Montrond et - dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.» - -Quand le mariage a cessé d'être la transformation de l'amour en devoir -par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats de fidélité -temporaire passés devant une autorité tout humaine sont vides de respect -et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point à s'engager -envers un tiers à aimer: cela ne regarde que deux personnes. Et comme -elles ne sont pas maîtresses de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de -vivre, il leur suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses. -Aimée de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union libre. Mais -c'était si peu avec une arrière-pensée de se reprendre, ou de cacher son -intrigue, qu'elle alla habiter avec lui. Elle montre plus que jamais -cette audace des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire -quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au moment où elle -refuse de se lier, elle n'hésite pas à se compromettre. Elle ne veut pas -fixer son avenir par des engagements définitifs, elle l'enchaîne par des -actes irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre. Par son -mariage avec Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort -par son commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute -situation régulière, et se déclasse au moment où le Consulat restaurait -dans les moeurs, sinon la vertu, au moins la décence. - -L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu de -tout? Elle comptait s'associer à la vie d'un grand citoyen, soutenir le -combattant de la liberté contre le despotisme: elle est à peine la -compagne de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul avec les -principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande que son mérite. Simple -déclamateur, il a emprunté les idées et voudrait plagier la forme de -Rousseau, le grand maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour -où il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de la politique, -c'en est fait de son unique talent; il n'est plus qu'un acteur sans -théâtre et, après quelques jours, personne que lui ne gémit sur son -silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à -l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra plus près l'un -de l'autre! Mais comment, si près, ne pas se juger? Mailla est peuple, -montagnard basque, devenu robin, il sait les lois qu'on apprend dans les -écoles, il ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une -tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout extérieures du -savoir-vivre, rendent discrets les défauts, visibles les mérites, -inspirent les qualités dont elles enseignent les apparences, et -contribuent tant au charme de la vie intime. Aimée subit de Garat les -vulgarités, le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation -donne aux qualités même. Elle semble une statuette de Sèvres aux mains -d'un rustre: non seulement les violences, mais les caresses brutales de -ces doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. Tel -qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est assez, et elle accepte -joyeusement la vie des couples gênés, emprunte, hypothèque[38] pour son -faux ménage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin -que de fidélité. Son illogisme veut une vie régulière dans le désordre; -elle fait, comme tant d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle, -ont été réveillées si rudement par l'inconstance masculine. Elle a -trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres liens, Mailla s'en tient -aux chaînes légères. Il la trompe, ou elle le croit. Elle se plaint, -défend ses droits avec jalousie, il défend sa liberté avec emportement, -elle s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la Martine de -Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour une duchesse qui avait eu -son tabouret à Versailles, toutes les délicatesses du luxe à Paris, et -partout les hommages des maîtres en l'art de plaire! - - [38] Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par Montrond. - Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours - après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié du 21 germinal, an - X, à la communauté de biens, qui avait existé entre elle et - Montrond, «la dite communauté lui étant plus onéreuse que - profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de - Mareuil. - -Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le compagnon avait -su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait commencé avec le -moins de vices, avec le plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus -d'être l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand homme: -qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et l'alliance des -enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée à Mailla Garat, il reste -seulement, avec le souci de trouver les ressources nécessaires à la -durée de l'existence commune, les ardeurs lascives qui désormais la -remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que l'humiliation fût -complète, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle qui s'obstina à -le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à -le pleurer. - -Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la triste -expérience, et résolut de tromper par l'activité de son intelligence la -viduité de son coeur. - -L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire. Napoléon -n'avait laissé d'asile à la liberté que les oeuvres d'imagination, et -les lettres elles-mêmes, sans influence sur la politique, en -subissaient, comme tous les arts, le prestige. Elle avait remis en -honneur Sparte, Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait ressuscité -les vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la voulait -égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains d'ailleurs, plus -encore que les sénateurs et les tribuns, semblaient vieux et non -antiques: c'est surtout à l'imagination que le souci d'imiter est -redoutable. Il enlevait toute spontanéité, tout naturel à leur effort -pour donner aux pensées de leur temps et de leur race un air romain ou -grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne gâtent que les oeuvres -écrites, destinées au public, et où les lettrés mettent leur honneur. -Quand ils oublient la postérité et se reposent de leurs oeuvres dans la -conversation, l'esprit français, sous toutes les écoles et malgré elles, -garde sa grâce, son goût, sa mesure, son indépendance et la malice ailée -de ses traits. Ainsi les mêmes auteurs dont les vers et la prose ont la -même pauvreté solennelle et représentent dans la littérature le style -empire, dès qu'ils déposaient la plume redevenaient Français, -c'est-à-dire aimables et brillants. Aimée entra en relations avec les -plus connus d'entre eux. A ces hommes d'esprit elle apporta le sien, qui -n'était inférieur à celui de personne, et sa renommée s'établit vite -parmi ces faiseurs de réputations. L'aptitude de son intelligence à -entrer dans les goûts de ceux avec qui elle vivait lui inspira sa -première tentative de devenir auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman -dans sa vie, elle en tira un de son imagination, et écrivit _Alvar_. Je -n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait édité qu'à vingt-cinq -exemplaires. Si son pied fin laissa voir un bout de bas bleu, on ne -pouvait mettre dans le geste plus de réserve. Et cette indifférence de -grande dame pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur -de notoriété banale qui, aujourd'hui, révèle des goûts de parvenues en -tant de femmes fières de leur race. - -Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé de renommée, et -comme si l'on ne pouvait avoir le goût des lettres sans l'envie de se -faire valoir par elles, ses biographes n'ont pas voulu croire à cette -trêve où le coeur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit. Obsédés -par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis la lassitude ni le repos -de son coeur. L'unité du caractère dans leur héroïne exigeait -l'ininterruption de ses faiblesses. Ils ont dans sa retraite éventé une -ruse, cru que son amour de la littérature avait été son amour de -certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de l'admiration, -elle n'en a jamais fait mystère. Que cette admiration ne fût pas méritée -par le talent, c'est l'avis d'aujourd'hui, ce n'était pas l'avis -d'alors: et, heureusement pour les honnêtes femmes qui s'enthousiasment -d'oeuvres médiocres, les preuves de mauvais goût ne sont pas des preuves -de mauvaises moeurs. D'ailleurs, Lemercier méritait l'attachement par -son caractère, et le caractère, à soixante-dix ans, n'inspire plus -d'amour. Lemercier n'était pas seulement vieux, mais infirme, à demi -paralysé, à peine la moitié d'un homme, et elle n'était pas femme à -s'éprendre d'un buste. Étienne de Jouy, au contraire, était un galantin -fort capable de compromettre les femmes: son succès auprès de la nôtre -paraît sûr à M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une lettre de 1813, -qu'elle signe Aimée, où elle supprime «monsieur» et rend compte de ses -démarches faites en faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie -française; plus une seconde lettre où elle lui rappelle «les bons -moments qu'ils ont passés ensemble». Que le passé de cette femme ne -rendît pas invraisemblable une aventure, soit: mais la mauvaise -réputation ne prouve rien, précisément parce qu'elle prouverait trop. -Les indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité de ce -caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires dans une lettre ne -peut-elle révéler une camaraderie aussi bien qu'une passion, et la -passion, chez Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente -accorde son patronage à un candidat à l'Académie, est-ce une preuve -qu'elle n'ait plus rien à lui refuser? Les bons moments ne sont-ils que -d'une sorte? Pour laisser à une femme spirituelle et instruite, un -souvenir agréable, faut-il que les conversations aient été criminelles? -Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora l'avilissement qui -change la faiblesse en perversité, et, sauf au début de ses désordres, -elle ne tenta jamais de mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la -femme d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813, au moment où les -témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise de Jouy, elle vivait -sous l'influence d'un autre, qu'elle-même va nommer. Ainsi les -biographes ont eu à la fois tort et raison. Ils se sont trompés sur la -personne pour laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du coeur; mais -ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où était ce coeur de garder -longtemps sa solitude. - - -VII - -Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons en 1789, avait été -entraîné dans l'émigration par la solidarité de la race et des armes, et -ramené par sa raison en France dès le Consulat. C'était, en 1812, un -homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence ouverte, d'un -noble caractère. Aimée célèbre ces mérites dans les _Mémoires_ écrits -pour lui, et, si l'on baisse un peu la note de l'éloge, la note est -juste. Entre ces deux personnes, l'unique lien dont Aimée parle et -s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amitié. Je ne voudrais -pas suivre l'exemple des écrivains que j'ai repris d'avoir cru au mal -sans preuves, et la preuve est pénible qu'on cherche dans les aveux -d'une femme, pour établir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente de -lire les _Mémoires_: cette amitié se plaît aux caresses des mots, et -l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre elle et lui, l'intimité est -assez grande pour qu'à toute heure du jour elle puisse aller chez lui, -ou lui l'attendre chez elle, comme si leurs deux logis étaient communs; -parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le château de Vigny, -où tous deux demeurent seuls jusqu'à trois mois. Or, l'ancien capitaine -de dragons est marié à une femme laide[39] et ne se pique d'être fidèle -qu'à son roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le dire, la femme est -le plus voluptueusement désirable, en la plénitude de son fruit mûr. Cet -épanouissement, proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins -tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et l'occasion -habite sous son toit. Il me semble que le lecteur dit: «La cause est -entendue.» Mais si, par cette nouvelle affection, elle sortit encore du -devoir, Aimée rentrait du moins dans son monde, et cette fois la -faiblesse n'était pas avilie par le choix du complice. - - [39] Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803, à l'appui - des candidatures au titre de chambellan honoraire, se trouve - celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu du - cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé - mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de 35 000 - livres de rente et attend une fortune considérable de sa belle-mère - qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un homme aimable - et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a qu'une fille, est - extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»--_Archives - nationales_. Minutes des décrets. AF. IV 1773. - -M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète, distrait ou -embarrasse la vie, mais ne la remplit pas. Sans emploi sous l'Empire, il -avait plus de temps pour penser. La fidélité à ses princes, l'amour de -son pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa cause, lui -inspiraient le désir d'un autre régime. Et cette préoccupation devint -chez lui trop profonde et constante pour que la confidence n'en fût pas -faite à Aimée de Coigny. - -En cette circonstance encore apparut l'aptitude de cette femme à -accepter les pensées de ceux qu'elle aimait. Sans disputer avec M. de -Boisgelin, sinon pour lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle, -elle se rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement de -complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette collaboration -qu'elle avait en vain cherchée jusque-là, elle se montra zélée, active, -ingénieuse, persévérante; elle servit le dessein de son ami autant et -plus qu'il le servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence, -qu'inspirait la fidélité du coeur, survivant à l'action, Aimée écrivit -pour lui le récit de ce commun effort. Telle fut l'origine, tel est le -sujet des _Mémoires_. - -Dans ces _Mémoires_, ce dont elle parle le moins, c'est de sa vie. Peu -de femmes avaient autant à dire, si elle avait voulu se raconter. Elle -ne fait à son passé que deux allusions. Au moment de sa rupture avec -Mailla Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de Vaudemont, «où -j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus d'un genre». On ne saurait -mettre plus de discrétion dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se -définit: «une femme ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne -bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et étant -restée seule au monde, ou à peu près». Qu'«à peu près» est un joli -euphémisme, et que la langue française est une belle langue, pour cacher -tant de choses en si peu de mots! - -L'amoureuse prend la parole en témoin d'une oeuvre politique. Elle donne -au passage quelques détails sur la société littéraire où elle a -fréquenté. Mais elle ne raconte avec suite que sa collaboration d'un -instant à l'histoire de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout -dire. - -Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste, sont la -première originalité des _Mémoires_. Pourquoi tant de secret sur ses -expériences amoureuses? N'éprouvant pas le remords des actes, elle ne -devrait pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient. -Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui les amis d'hier sans -devenir moins précieuse pour lui. Sa propre intelligence, à contempler -ensemble, enlaidies l'une par l'autre et mortes, ses aventures, éprouve -un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait successif et -vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience dernière qu'elle a faite -avec M. de Boisgelin l'a éclairée sur l'infériorité de toutes les -autres. Dans ses précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec -chacun de ses compagnons, occupée que d'elle et de lui, sacrifiant tout -à deux personnes et réduisant la vie à la communion de deux égoïsmes. -Avec Boisgelin, elle a, pour la première fois, senti une solidarité -entre sa vie personnelle et la vie générale, entre son action et -l'intérêt de tous. C'est, dans sa carrière agitée, le seul instant dont -elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y complaît, pourquoi elle raconte -dans tous leurs détails les événements. Elle ne se lasse pas de fournir -ces preuves qu'elle a voulu le bien, et, après plusieurs années, la -satisfaction de cet effort vibre encore dans l'enthousiasme du récit. -«Mon âme réunie à celle d'une noble créature se sentait relevée et -remise en sa place.» Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul -tourment de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne -révèlent à cette femme qu'il y ait une diminution de la dignité dans le -vagabondage des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame -elle-même la déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit -l'inutilité de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle -comprend que, pour se «relever» et «se remettre en sa place», il lui -fallait vivre hors et au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de -son coeur par du dévouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon -que ni les passions des sens, solitude où chaque être n'aime que sa -propre chair, ni les passions du coeur, prison où deux êtres s'enferment -pour être l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette -prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie générale, -travailler d'un effort désintéressé au bien commun, est des bonheurs le -plus durable, le moins décevant, le plus nécessaire? Qu'est cette -intelligence du bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir -reconnue par une voluptueuse? - - -VIII - -Ces _mémoires_ de femme commencent par une philosophie de la Révolution -française. Ils décrivent le cycle des causes et des conséquences qui -devaient, après moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille -chassée pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un peuple aux -curiosités qui attendent les petites aventures d'une vie. La trace d'un -pas léger s'efface d'elle-même sur le sable soulevé par la tempête: -c'est dans cette tempête qu'Aimée de Coigny s'abrite contre les regards. - -L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous une forme plus -sincère, plus désintéressée, plus méritoire. Nos guerres civiles avaient -atteint la fortune, détruit les privilèges, pris la liberté, menacé la -vie de cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se souvenir à -travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas à ce qu'elle a souffert -de la Révolution; elle songe à ce que la France souffrait de l'ancien -régime. «Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre -aux caprices d'une maîtresse ou même d'un maître, elle a refusé de payer -de son travail, de ses privations et de son sang les guerres dont le -motif et l'issue lui étaient étrangers;... elle n'a plus voulu dépendre -que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les existences à -porter en commun le fardeau des charges publiques... C'est pourquoi -l'indulgence est entrée dans mon coeur, et les plus coupables excès ne -m'ont paru que les exagérations de la chose vraiment utile et désirée.» -Non seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité des -Français contre l'ordre ancien les a «poussés à le détruire avant de -savoir celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un état -qui leur était odieux les a fait courir à son extrémité opposée». A son -tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la -populace devait finir par une réaction d'unité, de gloire, d'ordre et de -silence. Mais le dominateur qui a tout réduit en obéissance ne sait pas -commander à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire qui a été -couronné; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau l'épée du -général. Les cercles de plus en plus vastes où elle étend la conquête et -la spoliation des peuples préparent l'alliance de tous contre -l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que nul génie ne -la pourra combler, une revanche où chaque nation dépouillée exercera à -son tour ses représailles sur la terre de France: le démembrement de la -patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que -la France espérait guérir en détruisant l'ancien régime durent toujours; -ils se sont aggravés au point de compromettre, outre les droits -individuels, l'existence nationale, et la réforme voulue en 1789 reste -plus que jamais inaccomplie et nécessaire. - -Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, contre le géant -Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David obscur; à -ne pas sourire, lorsque, à l'heure où Napoléon achevait par l'invasion -de la Russie la conquête du continent, commence le récit de la guerre -déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon. - - «Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le - monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que - ferons-nous du héros vaincu? Et, supposé que la France, dans laquelle - vous et moi sommes nés, soit, par la suite, la seule qui nous reste, - que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une fois - rentrés dans leur petit patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres - frontières sont le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place - pour signer «Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire; - nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître du monde... - dépouillé, bien que restant maître du pays qui faisait l'orgueil de - Louis XIV.--Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour - maître; renonçons à lui et à l'Empire.--Il ne peut être ici question - d'un Président, ni de Congrès comme aux États-Unis... Toutes les - utopies qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi les - places publiques pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où - l'espace est immense, le peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt - commun n'est divisé ni par les amours-propres, ni par les souvenirs. - Ici, il faut un gouvernement protecteur des intérêts de tous, où les - lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme soit - monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement où la - discussion soit confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt; que la - représentation repose sur la propriété; et que cette propriété, plus - considérable dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance de ses - membres, dont les titres et les droits doivent être héréditaires. - Qu'on parte de partout à toute heure, j'y consens, pour arriver à ce - grand but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée par de - grands services, et par une grande fortune, qui rend bien plus - sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, sujet - peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté doit - être le résultat, on établira un trône héréditaire où sera placée une - famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la suprême - puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne soit pas - dérisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du talent - ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première - place.--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?--Je - ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit - substitué à Napoléon le Grand.» - -Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver en -1852, et donnait contre «le règne d'un enfant de deux ans» la raison -décisive. Napoléon fût-il écarté, si l'Empire est maintenu l'influence -passe à une féodalité de grands vassaux, hommes de guerre, -d'administration ou de cour, dotés en revenus ou domaines étrangers, et -qui, sous le nom d'un enfant, régneraient en France. - - «Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les - services sont fondés sur les grandes aventures des batailles, - craignent de reculer dans leur position particulière à chaque déroute, - comme ils ont avancé à chaque triomphe; car nos grands, que la défaite - ruine et menace de ridicules métamorphoses, espèces d'êtres - fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte, duc ou - roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal, comme si, - par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir. - Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France, - pourrait s'écrier:--Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos - lois nous restent, nous sommes tous chez nous et Français? Joachim le - roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; - peut-être même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; le - prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier - l'ingénieur, Lefebvre le soldat aux gardes, Maret le commis. Ils - voudront ravoir ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et, - comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts - pour l'acquérir.--Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, - pourront-elles décider à appeler M. le Duc d'Orléans... Quand une fois - j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais fait, - j'ajoutai:--Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez?--Non certes, - me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la - révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille du roi légitime - et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le - repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose: c'est une - partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une des - bases; mais M. le Duc d'Orléans n'est qu'un homme, qui ne mérite pas - le trône par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en - mémoire des crimes de son père.--Mais enfin, repris-je avec - impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler que le Roi que - vous demandez, afin de terminer les mouvements révolutionnaires, est - si blessé par la Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit - l'avoir en horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, s'ils - ont la puissance, voudront retourner la roue révolutionnaire dans - l'autre sens, et, écrasant en toute justice et en conscience ceux qui - ont écrasé, ils détruiront la race vivante. Est-ce comme cela que vous - entendez le repos et la paix?...--Mon Dieu, me dit M. de Boisgelin, - que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque apparence si, - dans un moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes se - prosternait aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne en - se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de - ses vengeances, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité, ni - de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans - laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, et - d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une place assignée, - légale et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais - serait loin d'être le tout. Je demande que la représentation française - se compose de deux Chambres et du trône, et que sur ce trône, au lieu - d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel, comme - vous l'avez bien observé, notre nation, idolâtre des qualités - personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le - gros Monsieur, puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous - ceux de sa race par ordre de primogéniture: attendu que je ne connais - rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre - numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect - pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par - ébranler». - -«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le défenseur du droit -historique, et c'était en effet du nouveau que ce royalisme où il y -avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le monarque. -Les problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un fort petit nombre -de royalistes. Ce n'était pas la moins funeste conséquence de la royauté -absolue que d'avoir désappris à la noblesse, autrefois si hardie, le -courage intellectuel, comme si le souci de l'intérêt public eût été une -usurpation sur le droit du prince. Le zèle ne brûlait plus qu'en encens. -M. de Boisgelin voulut se concerter avec les principaux du parti: «MM. -Édouard de Fitz-James et Mathieu de Montmorency désiraient comme lui -revoir les Bourbons en France, mais avaient moins combiné les moyens de -les maintenir.» La plupart des gentilshommes réduisaient leur rôle à -ramener le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme ils -n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de gagner -l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'eût rien ajouté au -droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rétablir leur -maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, et tout leur -espoir était de dissimuler, à la faveur d'une surprise, leur petit -nombre par leur énergie. Ils s'étaient, pour cette action, organisés çà -et là par petits groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de -leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié facilitaient -leur recrutement et leurs mots d'ordre, l'honneur les protégeait contre -les trahisons, une discipline acceptée pour le combat satisfaisait leur -goût traditionnel des armes, le complot amusait d'un mystère héroïque -l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup exposer, puisque leur -devoir était d'attendre le signal de princes prudents. La certitude -qu'une armée de volontaires fût prête à se lever sur un signe faisait -goûter aux prétendants jusque dans l'exil la joie du pouvoir, et -l'hommage d'une confiance qui s'en remettait de tout à eux les rassurait -pour l'avenir. Les princes préfèrent les sujets qui obéissent à ceux qui -pensent. - -M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation, «des forces -qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu qu'il n'existait ni plan, -ni chef», vit clairement combien peu la royauté avait à espérer des -royalistes. Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les Bourbons, ni -pour la liberté légale, avant le jour où une partie des serviteurs -jusque-là fidèles à l'Empire apporteraient à la cause royale leur -expérience du sentiment national et leur lassitude du despotisme. M. de -Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme de qui il fallait -d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir dans la défection du -prince de Bénévent, devina dans le grand dignitaire de l'Empire le -restaurateur de la royauté, consentit que l'évêque marié bénît les -secondes noces de la monarchie très chrétienne et de la France, Et, s'il -avait mis tant de soin à convaincre madame de Coigny, c'était pour -atteindre, par elle, M. de Talleyrand. - - -X - -M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il n'eût pas voulu -rester en faveur, était alors en disgrâce, et rendu, par la dispense de -servir, à la liberté de juger. S'il avait dit que la parole est donnée à -l'homme pour déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire connaître -sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme donnait l'impression -que, seul peut-être des ouvriers employés par le maître, il osait voir -les erreurs du génie. Ce n'est pas dans le caractère qu'était sa -fermeté, mais dans son intelligence. Les prodiges de nos armes avaient -déconcerté sans le détruire son instinct de la mesure, son goût des -succès raisonnables: il n'avait pas cessé de désirer pour la France une -primauté compatible avec l'équilibre et l'indépendance de l'Europe. -Habitué à servir tous les gouvernements, à les quitter à l'heure où ils -menaçaient ruine, grandi par la disgrâce comme s'il eût prévu tous les -malheurs auxquels il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait le -plus prêt à désespérer de l'Empire, le plus apte à grouper un parti par -ses relations et son habileté, le plus persuasif par son seul exemple. -Car les hommes connus pour leur fidélité au succès apportent une grande -force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de confiance et, ainsi, en -même temps qu'ils pressentent la fortune, ils la décident. - -Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand pour que ses -visites semblassent naturelles: cet ambassadeur féminin trouvait son -immunité dans son sexe, qui lui permettait des audaces, des -indiscrétions et des retraites interdites à un homme. Elle commença ses -reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la Grande Armée -s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine à obtenir que le Prince «en -tête à tête», s'exprime avec sévérité de l'Empereur. «Cherchant à tirer -parti pour notre projet de l'intimité qui existait entre moi et M. de -Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer seule avec lui -le matin une heure ou deux, mais je n'osais parler d'avenir. Souvent, -après m'avoir montré en homme d'État les maux que l'Empereur causait à -la France, je m'écriais:--Mais, monsieur, en savez-vous le remède? -pouvez-vous le trouver? existe-t-il?... Il n'écoulait point ma question -ou éludait d'y répondre.» Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait -lui-même. Tandis que ce gazouillement politique de jolies lèvres -murmurait près de lui, il prêtait l'oreille au bruit d'armées qui -faisait trembler la terre à l'Orient. Certain que la lutte devait se -terminer par l'écrasement de «l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais -aussi que le génie pouvait suspendre le cours logique des choses, il ne -voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance sur les revers de -l'Empereur. Un jour enfin, il se déclare: c'est à l'éloquence de deux -faits qu'il se rend. La conspiration de Mallet et la retraite de la -Grande Armée prouvent que le maître n'est invulnérable, ni au dehors, ni -au dedans. - - «Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le moyen!--C'est bien - mon avis, lui répondis-je vivement.--Cet homme-ci, continua-t-il, ne - vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de - force contre la Révolution est passé, les idées dont il pouvait seul - distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger, et il serait - fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit l'égalité, c'est bon; mais - il faut que la liberté nous reste, il nous faut des lois: avec lui, - c'est impossible. Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de - vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques autres; moi, je - pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour cela. Il faut ranimer - dans leur esprit les pensées de leur jeunesse, c'est une puissance. - Leur amour pour la liberté peut renaître.--L'espérez-vous? lui - dis-je.--Pas beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.» - -Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste sur son trône», et -l'on apprend son retour imprévu aux Tuileries. - - Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes, - Grenouilles de gagner leurs retraites profondes. - -Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent lointains: il -demande des armées, la France les donne, déjà il les organise, et sa -présence ôte aux Français les plus déterminés la veille l'espoir de -résister. Madame de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois -mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin ne confie son plan -qu'à une personne, il est vrai la plus considérable et la plus -nécessaire à gagner. Il rédige en forme de lettre un Mémoire pour le -Roi, expose «les chances de retour que pourrait avoir la famille des -Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant -présentement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu -qu'avaient porté ses ancêtres... Les détails donnés étaient positifs, et -le Mémoire un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme et de -courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la pourra dater d'une défaite -décisive pour «l'usurpateur», et que la chance d'un avènement prochain -rendra utiles à Monsieur les sacrifices de principes. - -Cependant, après quelques succès stériles, la retraite de nos armées se -continuait de Russie en Allemagne. Napoléon n'était plus seulement -vaincu par la nature, mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie -douloureuse suivi, bientôt précédé par les défections, et se trouvait -seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir, par le combat de -Hanau, la France où l'invasion le poursuit. Ces malheurs avaient rendu -la parole au Corps législatif. Il ne refusait pas des soldats, mais -réclamait des garanties pour le repos à venir. Le mot de liberté, -soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin de 1812, était, avant la fin -de 1813, dit tout haut par la Chambre à l'Empereur même. Et, quand il -quitta Paris pour commencer la campagne de 1814, madame de Coigny -recommença ses visites à M. de Talleyrand. - - «Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête. Chaque - personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait dire: Je - vous ai devancé, c'est moi qui l'ai pour chef. - - »Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des - ennemis en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de - voir la paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le - sceptre d'un guerrier battu.--Mais il ne faut pas y rester, me - dit-il.--A la bonne heure! lui répondis-je, mais que - faire?--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.--Pas autre chose? - m'écriai-je.--Il ne peut être question que de la régence, me dit-il en - baissant les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas - être contrarié... J'osai le contrarier, car le temps était précieux.» - -Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments, le prince -passe par les mêmes étapes qu'elle avait parcourues elle-même, se rabat -de la régence sur le compromis orléaniste; où elle, répétant M. de -Boisgelin, montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si près du -dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure la royauté, -une branche gourmande au tronc séculaire; où l'homme d'État propose les -remèdes de bonne femme, où la femme le ramène à la cure efficace de la -Révolution. - - «Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de - tableaux, et après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi - levant les bras en me disant:--Madame de Coigny, je veux bien du Roi, - mais... Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au - cou, je lui dis:--Eh bien! monsieur de Talleyrand, vous sauvez la - liberté de notre pauvre pays en lui donnant le seul moyen pour lui - d'être heureux avec un gros roi faible qui sera bien forcé de donner - et d'exécuter de bonnes lois... Il rit de mon genre d'enthousiasme, - puis il me dit:--Oui je le veux bien, mais il faut vous faire - connaître comment je suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais - encore assez bien avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque - chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup de ma conduite. - Mais son frère ne me connaît pas du tout: je ne veux pas, je vous - l'avoue, au lieu d'un remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à - me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir à lui et...--J'en ai, lui - dis-je en l'interrompant. M. de Boisgelin est en correspondance avec - lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée. - Voulez-vous la voir?--Oui, certes, venez demain me l'apporter, je - meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez vivement. - - »Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai - au moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le - plus pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où - M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: «Il est à - nous, il veut lire votre lettre au Roi.» Rien n'égala le transport de - joie de Bruno. - - »Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très fort le - paragraphe dans lequel il était question de M. de Talleyrand. - L'explication abrégée, quoique générale, de sa conduite, sa haute - position politique et l'impossibilité que, sans lui, le Roi pût jamais - parvenir au trône, tout cela fut tracé d'une main assez habile. Le - lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans mon - sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à coucher que, fermant la - porte avec précaution, M. de Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et - lisons.» Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il - commença à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait en - s'interrompant: «C'est cela: à merveille! C'est parfait! C'est - expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le - regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut - encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la recommença plus - lentement, pesant et approuvant tous les termes; ensuite il me - dit:--Je veux garder cela et le _serrer_.--Mais cela va vous - compromettre inutilement.--Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de - suspicion, celui-là me plaît... J'exigeai cependant qu'il le brûlât, - et, allumant une bougie à un reste de feu presque éteint qui était - dans l'âtre, il tortilla le papier en l'approchant de la bougie, le - jeta enflammé dans la cheminée et croisa dessus la pelle et la - pincette pour empêcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau. - «On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un - secret bien secrètement.» - - »Après cette petite opération, M. de Talleyrand se retourna de mon - côté et me dit:--Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci, - et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin - entretienne cette correspondance, et, nous, travaillons à délivrer le - pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens de savoir assez exactement ce - qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, - par lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur accepte ou non - des propositions de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de - son manque de foi à tous les engagements qu'il avait pris pour régner - sur les Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore les mots - _nation_, _droits du peuple_; il s'agit de marcher, et l'expérience a - resserré en de justes bornes l'expression de ces mots-là... Je revins - chez moi enchantée et jamais M. de Boisgelin n'a goûté une joie plus - pure.» - -Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un fil à -l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent à sa main attentive et -encore immobile: il lui suffit d'être rattaché à tout ce qui devient -possible. Vous rappelez-vous, dans _Guerre et Paix_, Kutusow? Il est à -Borodino: de tous côtés lui parviennent les nouvelles, partout on -demande ses instructions, ses secours, sa présence. Lui ne décide, ni -n'apparaît, ni ne se meut. Il laisse mûrir la bataille. Tandis qu'on -attend ses ordres, il attend les ordres de la fortune, il sait n'être -que le premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement qu'elle -apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes les mène où il la suit. De -même Talleyrand, pour se décider lui-même, veut connaître les desseins -définitifs des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et de -Napoléon, qui tantôt résigné à traiter, tantôt ardent à combattre, ne -semble pas d'accord avec lui-même. Le Congrès de Châtillon apporta cette -clarté décisive. L'entente de l'Europe s'était formée: pour obtenir la -paix, la France devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789. Si un -Français ne pouvait anéantir, par son consentement à une telle paix, -toutes les conquêtes de la Révolution, c'était le chef couronné de cette -révolution, et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien -retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui contre la nature à -la France, mais des frontières naturelles gagnées par les généraux de la -République sur l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de -Napoléon à régner sur le vieux sol acquis par l'ancienne royauté? Une -telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même, ne pouvait être signée que -par la famille absente de l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui -devait vaincre ou disparaître. Talleyrand juge l'avenir fixé. Il ne se -contente plus de recevoir madame de Coigny, il se rend chez elle. - - «Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:--Il serait - nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et sérieuse. - Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau. Son petit - succès lui tourne la tête, et il parle de retourner à Vienne. Si la - paix qu'on est encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est - perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il nous tire - d'affaire... Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des - lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la - tribune pour dénoncer Napoléon, en disant qu'ayant été élu Empereur - aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est annulé et il est - déclaré perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le Sénat, - ensuite, se constitue en assemblée nationale; qu'il envoie aux députés - l'ordre de s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur mandat - comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie - constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui indiquent - clairement les libertés du peuple et prendront le nom de charte ou de - lois constitutionnelles, comme on voudra. Alors qu'il appelle le frère - de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce voeu - en faisant ouvrir des registres où chaque citoyen sera invité à écrire - son nom; qu'il fasse un appel aux armées et qu'il envoie une - députation aux princes coalisés pour leur faire part de cet événement - en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les préliminaires - de la paix. Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme - patriotique et faire les plus belles phrases du monde sans danger, - c'est là ce qu'il faut répéter souvent. Cette persuasion peut encore - faire des héros. Qu'on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais - qui, ces patriarches de révolution qui savaient si bien démolir les - trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, _liberté_. S'ils les - prononcent, nous sommes sauvés. Je vais faire, de mon côté, ce que je - pourrai pour leur faire sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un - véritable contrat entre le monarque et le peuple.» - -Par la collaboration de nos malheurs éclatants et de son activité -invisible, le plan qu'il traçait à la fin de février devenait de -l'histoire au commencement d'avril. - - -X - -Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain encore ait, -comme le premier souffle du vent sur la voile pendante, vaincu l'inertie -et orienté le scepticisme de Talleyrand, par suite décidé de la -Restauration, telle est la plus nouvelle des anecdotes racontées par ces -Souvenirs. C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été composés, et -c'est la précision du détail qui donne un intérêt à leur témoignage. -L'origine minuscule qu'ils attribuent à un grand événement n'est pas un -motif de les suspecter. Car, s'il y a une logique des affaires humaines, -si la philosophie de l'histoire découvre leurs enchaînements et admire -dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable, une exacte proportion -n'existe pas entre chacune des circonstances qui se succèdent. -L'histoire est ordre, parce que rien d'important et de durable ne -modifie l'existence des sociétés sans être justifié en raison. L'usage -que les hommes font de leur libre arbitre entraîne des conséquences -nécessaires, et elles s'imposent à eux malgré eux: c'est cette loi de -morale et d'équité qu'on appelle la force des choses, quand on ne la -veut pas nommer la force de Dieu. Mais cette force qui domine le monde -ne s'y établit pas d'elle-même et toute seule. Pour ouvrir passage aux -conséquences les plus inévitables et les plus prêtes il faut des -incidents, gestes de l'homme, et ils peuvent être capricieux, imprévus, -illogiques, légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi la marque de -son inconsistance dans l'oeuvre d'ordre à laquelle il collabore. Si bien -qu'à examiner pourquoi les choses se suivent, on satisfait la raison, et -qu'à voir comment elles surviennent, on la déconcerte. Le monde paraît -obéir à des lois promulguées par des hasards. - -Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit périr sous leurs -forces coalisées, et, comme il représente le droit de la Révolution, sa -chute fera la place aux représentants du droit traditionnel: ces -conséquences préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la part -de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles frappent à la -porte de l'histoire, le moindre incident la leur ouvrira, fût-ce par les -mains les plus indifférentes à la morale et à la justice. Et le retour -de la monarchie très chrétienne a pu avoir pour occasion la rencontre -d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au gouvernement légitime, -avec un évêque passé à l'incrédulité, un noble passé à la Révolution, un -républicain passé à l'Empire et qui voit avantage à se contredire une -fois de plus: voilà la collaboration de l'infirmité humaine aux actes -nécessaires de l'histoire. - -De cette infirmité les _Mémoires_ apportent une autre et plus importante -preuve. S'ils ont une valeur historique, c'est de bien mettre en lumière -les desseins des hommes qui préparèrent la Restauration. Les -conversations de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les confidences -des deux partis qui se coalisèrent pour ramener Louis XVIII. C'est pour -supprimer le despotisme qu'ils songent à rétablir la royauté: voilà la -pensée commune aux royalistes fidèles et aux révolutionnaires lassés. -Napoléon les a dégoûtés des grands princes. Il obsède la pensée de tous -les Français qui travaillent à se passer de lui: c'est contre lui qu'ils -se défendent encore par leurs précautions contre ses successeurs, c'est -à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne veulent plus livrer -les droits de tous et la paix du monde. Aussi s'accordent-ils à -comprendre que, pour rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de -rétablir le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon n'a fait -que recueillir et parfaire, avec sa plénitude d'autorité, les -prérogatives conquises par les rois sous l'ancien régime, et c'est un -Bourbon qui a dit le premier: «L'État, c'est moi.» L'ancien régime avait -fini par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre dans la -société est l'exercice de toute l'autorité par un seul pouvoir, et que -ce pouvoir appartient au roi. - -Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait philosophe, se -fussent fait une philosophie de l'autorité, voici ce qu'ils auraient vu. -La plus haute, la plus étendue, la plus nécessaire des autorités est la -morale, qui, donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des -lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale ne serait ni -immuable, ni commune à toutes les nations, ni supérieure aux plus élevés -de ceux qui gouvernent, si elle dépendait d'un pouvoir humain. La morale -doit avoir pour sanction une justice distributive qui empêche les -méchants de troubler la paix des bons et l'effort de la société vers sa -destinée: la justice ne saurait être aux caprices d'un homme, car, s'il -commande contre la morale, l'obéissance détruirait la justice même. Le -savoir qui associe l'homme à la vie générale et, par la connaissance du -passé et du présent, amasse, pour le durable profit de l'avenir, les -leçons des faits fugitifs n'a pas moins besoin d'indépendance, car il -est la vérité: et que deviendrait une vérité soumise aux passions de ses -justiciables? Si la morale, la justice, la science sont les premiers et -universels souverains de toute société, dans aucune société les -intérêts, même ceux que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son gré, -ne sont tous massés, confondus, indivisibles par nation. La vie humaine -s'alimente par le travail, le travail par la diversité des métiers; et -l'échange de services innombrables et quotidiens qui se nomme la -civilisation a pour unique garantie le juste équilibre entre les -avantages offerts à chaque profession et l'avantage assuré au public -pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir ces lois régulatrices -du travail et discerner les causes de succès ou d'insuccès, si obscures, -si nombreuses, si spéciales à chaque profession, qui possède compétence, -sinon les hommes attachés à chacune par l'expérience, l'intérêt et -l'honneur? Comme la solidarité unit les hommes à travers les distances, -par la similitude des travaux, elle associe, malgré la différence des -conditions, ceux qui vivent groupés par le voisinage. La commune, son -nom même l'indique, forme entre ses habitants la société la plus -ancienne, la plus complète, et la plus familière d'intérêts immédiats et -quotidiens; église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les -activités collectives de cette famille agrandie apportent à chacun de -ses membres avantage ou préjudice, paix ou guerre, le touchent dans cet -étroit espace par des contacts dont la douceur ou la blessure se -renouvellent sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les besoins -de la commune, sinon la commune? De même le cohéritage des souvenirs -historiques, les analogies du climat, du sol, des travaux, des -caractères, des coutumes, assemblent les communes par provinces: qui -encore peut comprendre et servir le mieux chaque province, sinon -elle-même? Les provinces enfin se rattachent les unes aux autres pour -représenter dans le monde les idées et la force d'une race et d'une -patrie communes. C'est cette unité qui avait trouvé dans le roi son -gardien et son symbole. Il était la défense du sol national, la conquête -du sol ennemi, la sollicitude du rang qu'un peuple doit tenir parmi les -peuples, la prévoyance lointaine et l'énergie continue des mesures -intérieures qui préparent la nation à son rôle dans le monde. - -Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en importance, la première -des autorités, elle venait, par son avènement historique, la dernière, -et, si les intérêts dont elle avait charge n'étaient pas les moins -élevés, ils étaient les plus étrangers aux préoccupations habituelles -des hommes et au gouvernement de leur vie quotidienne. L'État, de par sa -fonction, avait le droit d'empêcher que les intérêts individuels, locaux -ou corporatifs n'oubliassent, dans l'égoïsme de leur autonomie et dans -l'ardeur de leurs rivalités, l'union nécessaire de la race. Il devait -par son arbitrage concilier ces indépendances avec l'unité. Il n'avait -pas plus mission pour se substituer aux autorités particulières de -chaque groupe humain que pour se subordonner les puissances -civilisatrices de toute société. Or, non seulement la Royauté française -avait supprimé l'autonomie des communes et des provinces, non seulement -elle avait fini par anéantir toute indépendance corporative et fixer -seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle avait, en -étendant ses prises sur les Universités, sur les Parlements et sur -l'Église, prétendu à la souveraineté sur le savoir, la justice et la -morale. Cet universel étouffement avait assuré à la royauté la -toute-puissance partout où il avait détruit la vie, mais toutes ces -morts n'avaient pu la défendre quand elle fut attaquée à son tour. -L'oeuvre avait été reprise par le plus prodigieux des hommes. Après -quatorze ans, il succombait écrasé sous le poids de la toute-puissance. -Preuve tragique, renouvelée, évidente, que les deux postulats de la -monarchie absolue étaient faux, et que, pour revenir à la vérité, et par -la vérité à l'ordre, il fallait briser d'abord l'universelle usurpation -contenue dans l'unité du pouvoir, délivrer de la prison centrale où -elles avaient été toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles -dans toute la France, des autorités multiples comme les intérêts, -distinctes comme les compétences, indépendantes comme les droits. - - -XI - -Mais un tel changement dépassait la force de pensée que les réformateurs -d'alors apportaient à leur oeuvre. Tous s'accordent à omettre -l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province, du travail, -de la science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts -continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire universel. Toute -la nouveauté se borne à changer ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou -l'Empereur, ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la nation. - -Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux qui ont des -besoins, des désirs, et par suite ont à espérer ou à craindre de -l'autorité? Si les intérêts ne sont pas admis à parler chacun avec sa -voix distincte et ses représentants particuliers, du moins tous les -Français sont-ils admis à grossir de leurs voeux confondus cette clameur -commune qui donnera à la France sa représentation unique? Et y aura-t-il -quelque chance que, tous étant pour quelque chose dans l'existence du -Parlement, tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? Non. -Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs ont trop connu la -démagogie pour ne pas refuser toute part d'autorité à la multitude. Au -pouvoir de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer le -gouvernement des meilleurs. - -Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion de Boisgelin et -celle de Talleyrand. - -Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement à la -noblesse, dont il est. Mais il reconnaît que, pour se servir de cette -noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie véritable est celle -qui assure une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés -par des services rendus à l'État. La certitude de mieux exciter leur -zèle en les récompensant jusque dans leur descendance, la chance -incertaine, mais assez fréquente, que des vertus se transmettent avec le -sang, l'avantage de confier des intérêts durables à des familles -durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges. Mais une -aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se rajeunir que de se -perpétuer, proportionne l'influence aux services, anciens ou récents. La -noblesse française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie -nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services présents, était -devenue plus vaine des services passés. Elle avait de plus en plus -mesuré l'honneur des familles à leur antiquité, et, non contente d'être -un corps héréditaire, avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce qui -vit sans se renouveler dégénère, et les survivants épuisés des vieilles -races s'étaient trouvés incapables de se défendre contre les usurpations -de la royauté, incapables aussi de défendre la royauté contre la -populace. Comment subordonner une royauté qui avait fini par être tout à -une noblesse qui avait fini par n'être rien? - -Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les mêmes moyens qui -l'avaient d'abord formée, d'attribuer un privilège politique à -l'exercice de certaines fonctions, aux premières dignités dans les -services publics. Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges, -remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpées par -l'audace des violents, ne prouvaient plus le mérite; et sous l'Empire, -les plus glorieuses aptitudes aux armes, à l'administration et la -science s'unissaient à la servilité. Une présomption moins incertaine -d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a fondée, -elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains durables est -la continuité de l'effort judicieux; aux héritiers cette fortune assure -une éducation qui donne à leurs facultés tout leur développement. Elle -prépare ainsi des collaborateurs aptes aux affaires publiques, et qui -n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la -noblesse de race et fortifiant par la puissance de leurs activités les -traditions du corps où ils entraient, y eussent pris seulement la place -faite à leur mérite par la confiance de leurs pairs. Mais borner la -réforme de l'État à l'avènement d'une aristocratie parlementaire était -rendre impossible l'organisation de cette aristocratie. Dans une France -où n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment rétablir un -corps de la noblesse et lui donner une voix collective? Il n'y a que des -individus, donc des volontés individuelles. L'aristocratie de race et de -fortune ne saurait gouverner que par le droit politique réservé à tout -noble riche. Comment imposer à la France nouvelle un monopole politique -au profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit -du noble, ne stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait -électeur; plus d'argent, éligible à la députation; plus d'argent -élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grâce à la -restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces -riches. Mais, d'après ses combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches -ou pauvres, c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait composé -le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la race, la richesse, même -sans la naissance, devenait tout; la naissance sans la richesse, rien. -Et le pouvoir qu'un aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie -n'était donné qu'à l'argent. - -Remettre le gouvernement à la richesse, et par le motif qu'elle donne -l'indépendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune rassasie-t-elle -les avides d'honneurs, de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des -loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des chances pour -atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, et l'ambition plie -l'échine des opulents aussi bas que celle des faméliques. Une -aristocratie d'argent ne valait pas même l'ancienne noblesse où, du -moins, la fierté des services rendus par les ancêtres à la grandeur -nationale perpétuait une éducation de générosité, une intelligence du -dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré ces sauvegardes, cette -noblesse avait si souvent oublié, exploité, opprimé la nation qu'elle -devait servir et avait si mal contenu l'usurpation royale, combien -l'égoïsme était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La -richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application de toutes les -facultés à l'intérêt personnel, et dans une lutte où chacun combat pour -soi contre tous, ne prépare ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants -à oublier leur propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes, -et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté dispose. Dans -une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon -elle devient une fausse monnaie. - -La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas française et -c'est de l'étranger quelle venait. Rien, depuis la Révolution, -n'étonnait nos royalistes à l'égal de cette aristocratie anglaise qui, -suppléant à la médiocrité ou la folie de ses princes, avait soutenu sans -désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. Éblouis par cette -splendeur de ténacité, ils ne discernaient pas que, si l'argent donnait -à cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces, à des -intérêts tout matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter à -son profit le travail de la population et les ressources du sol; qu'elle -luttait uniquement au dehors pour assurer la prépondérance du commerce -britannique dans l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en -pays conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition grande -aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression était limitée au dedans, -c'était par les antiques remparts de la liberté individuelle, des -franchises locales, des associations volontaires, par le respect de la -loi pour la coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure -féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient pas que -transplanter ce régime parlementaire en France où toute cette vie locale -et corporative, qui est la part légitime des plus humbles à la vie -collective et au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où -toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la protection des -faibles avaient été détruites, où la loi avait autorité sur tout, où le -gouvernement traitait en maître la loi elle-même, c'était livrer sans -réserve l'avenir de la nation et le sort de chacun à une oligarchie -censitaire, la plus égoïste des oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous -était également dangereuse par ses rivalités et par ses exemples. - -Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir à une -aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle -qu'avait commencé la Révolution française. Formés par l'enseignement -classique et par la philosophie du XVIIIe siècle, les Constituants -s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de leur savoir -qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le citoyen finit où l'ignorant -commence, ils s'étaient entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude -des foules, donner par leur régime électif toute l'influence à la parole -qui est l'arme des intellectuels, et substituer à l'oligarchie de la -naissance l'oligarchie des capacités. Talleyrand avait été, en 1789, -l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que privilégié de -l'ancien régime, et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce -par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux jugent le -meilleur le régime où ils espèrent le plus d'importance. Entre les -simplicités brutales des multitudes et les affinements héréditaires de -ce grand seigneur, il y avait incompréhension réciproque, tandis que -tous ses dons préparaient sa puissance sur une société polie et -discoureuse où l'assemblée politique serait un salon agrandi. Le salon -fut presque aussitôt envahi par la rue, les sabots de la populace -écrasèrent toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la -multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de -l'administration publique. En cela était reprise, le 18 brumaire, -l'oeuvre de 1789. Même la Constitution de l'an VIII créait une classe -gouvernementale avec une vigueur inconnue aux premiers Constituants. -Eux, satisfaits de concentrer le pouvoir électoral entre les mains de la -classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa propre élite, et ne -s'étaient pas armés contre les caprices, les négligences, les -intimidations qui menaçaient de corrompre et en fait annulèrent presque -aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir, par le choix des -consuls, les serviteurs les plus éminents de la société nouvelle; en -conférant à ce Sénat le droit de recruter lui-même ses futurs membres, -les futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en bornant la -part des citoyens français à former la liste nationale des cinq mille -noms parmi lesquels le Sénat faisait librement ses choix, la -Constitution de l'an VIII avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire -le privilège de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, de -gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis, de même que la -démagogie avait ruiné l'ordre voulu en 1789, l'ordre établi en l'an VIII -avait été bouleversé par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use, -c'est vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de Talleyrand. -Quatorze années ont refait au peuple une âme d'obéissance et affermi -dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier les -affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à -administrer, comme les administrés à obéir, et la France, ne cherchant -plus sa loi dans l'arbitraire d'un maître, retrouvera sa fidélité -secrètement gardée au premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie -de l'intelligence. - -Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, il anéantira par la -paix, son premier acte, l'oeuvre de la Révolution au dehors, et par -toute la suite du règne l'oeuvre de la Révolution au dedans. Royauté, -noblesse, église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état, -troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers usurpateurs -de charges nobles, les sceptiques émancipés du joug religieux, et des -Français le plus menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en -rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat. Son péril -personnel le rend anxieux pour la conquête essentielle de la Révolution, -le droit de tout Français à obtenir, quels que soient sa naissance et -son culte, une importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de -l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les intérêts -qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de justifier son -principe oligarchique par la défense de garanties chères à tous. Plus -l'ancien régime survit dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la -classe qui a goûté au fruit défendu de la Révolution. - -C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui -appartient à l'Europe, et le droit de l'histoire représenté par Louis -XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il -accrédite le Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent -seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur? Le -trahir sera se justifier des complicités passées; offrir la couronne à -un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra -comme mandataires de la France ceux qui se seront déclarés pour lui. Si -le vote de quelques cents sénateurs et députés n'abolit pas les millions -de suffrages qui ont fait de Napoléon le mandataire universel du peuple -français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire au profit de -la royauté; et tout ennemi que soit Talleyrand de la multitude, il veut -bien qu'en se désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les -Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les accepte. Et comme entre -elle et eux l'accord ne supprimera pas les disputes de frontières, le -premier rôle, à défaut de la première place, appartiendra dans l'État au -négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à la Cour par son -autorité sur les parlementaires et aux parlementaires par son influence -sur la Cour. - -Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, habileté. Mais -que valait le dessein lui-même d'assurer le gouvernement à -l'intelligence? Qu'était cette intelligence? Celle qui, après quatre -mille ans de civilisation humaine et onze siècles de gloire française, -se vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du XVIIIe -siècle, une éducation toute classique, une complète inexpérience des -affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes à être persuadés par -autre chose que la beauté littéraire des idées générales et par la force -logique des théories. C'est cette compréhension restreinte qu'ils -crurent être toute l'intelligence et à laquelle ils demandèrent toute -leur sagesse. Cette sagesse avait condamné et détruit tout ce qui ne se -justifiait pas au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes, -respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à l'humanité tout -entière un superbe asile de mots. Au nom de cette sollicitude -universelle, ne préparer en fait que les privilèges d'une oligarchie -avait été le premier sophisme de cette intelligence. Elle s'était -aussitôt sentie gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre -souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent soumises à un -seul tribunal, le Parlement, chacune d'elles ne saurait être familière -qu'à un petit nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées -par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement des capacités -était le gouvernement des incompétences. Cette intelligence trouvait son -infériorité dans son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect, -ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives humaines, -elle rêvait de découvrir d'un coup et pour toujours la vérité sociale. -Or la raison est impropre à ces conquêtes soudaines, précisément parce -qu'à chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le tout des -choses, les apparences diverses, accessoires, fugitives, contradictoires -de ces choses, qu'à personne elle ne révèle du premier regard l'ensemble -permanent, les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi que -ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le contrôle de -l'expérience qui usent les divergences des esprits et amènent à un même -jugement sur les affaires importantes l'anarchie première. C'est -seulement après être devenue du sens commun que la raison devient une -force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et parce que -l'intellect formé par la Révolution ne consentait pas cette épreuve de -la pensée par le temps, il avait perdu, avec le respect du passé, -l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes à des -intérêts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance -d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à son tribunal -solitaire et hâtif toutes les institutions, par suite élevait l'homme -au-dessus de la société devenue sa justiciable, par suite ouvrant accès -de l'orgueil à l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer sa -caste à la nation, mais de se préférer à sa caste et d'employer sa -raison individuelle à ses intérêts particuliers. Et si c'était -sauvegarder l'influence de «la bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au -lieu d'accroître dans la nation les énergies publiques et d'y servir les -intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre les opinions, les -actes, les supériorités même iniques, les appétits même désordonnés de -chaque homme, contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que -ne prévit pas le grand habile. - -Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de ses épreuves, par -l'intérêt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence réfléchie, -à vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si la liberté -est nécessaire et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres -assemblées dans la capitale pour représenter et servir les intérêts -unitaires de l'État, mais aussi aux forces naturellement disséminées -comme les intérêts de la société, et partout conservatrices de la vie -locale, professionnelle, intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler -ces puissances pour être porté par des forces, il ne s'occupe que -d'accroître aux dépens d'elles son propre pouvoir, et, où il fallait -rétablir l'équilibre de la monarchie, ne cherche qu'à accroître la -prépondérance de la royauté. Il écarte par orgueil de principe les -habiletés de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite qui -semblerait reconnaître une souveraineté au peuple; il tient à faire de -la charte un don au lieu d'un traité. De peur d'amoindrir son droit -historique, il omet de cacher sous la ratification nationale la part de -l'étranger au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue de -la prérogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830. -De l'Empire il garde comme légitimes les nouveautés que le génie de -«l'usurpateur» a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour -redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance -opposée à la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de nommer -les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures de -fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des députés. Comme -les privilégiés n'ont songé qu'aux privilégiés, le prince n'a songé -qu'au prince. - -Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se réduire à des querelles -de prééminence entre le prince et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci -travaille au profit d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et -de l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement, du -travail, des impôts, tout est combiné pour l'avantage d'une minorité, -tout roule sur une prodigieuse indifférence pour les besoins moraux et -matériels de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, aucune -organisation corporative, aucune forme de groupement ne mêlent cette -multitude à ces privilégiés, ne maintiennent quelque solidarité -d'intérêts dans la différence des conditions, n'adoucissent -l'antagonisme des classes par la familiarité entre les personnes, -parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a -d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses pensées. -Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, ils ont à leur service -les mêmes chaînes dont le politique Xerxès chargeait la mer pour -emprisonner les tempêtes. Or les tempêtes étaient certaines qui -soulèveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du -régime ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre quand on -déterminait si minutieusement la part de la tradition, de l'intelligence -et de l'argent. Mais, en 1814, personne, même parmi les génies -précurseurs, ne prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la -base trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis que notre -sagesse contemporaine prend en pitié cet aveuglement, elle n'a plus -d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle livre tout -l'avenir à cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît -elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de cet avenir pour -n'avoir, en déchaînant les foules, rien réservé en faveur des élites qui -représentent les intérêts permanents de la société et l'intelligence -nécessaire pour la conduire. Durant tout le XIXe siècle, les -révolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes aux -vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement d'une assemblée -protection contre le génie d'un seul; en 1851, la crainte de l'anarchie -ramène un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la -souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption morale et -l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire ramènent les désirs -vers l'accroissement du pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et, -peu importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi, au profit de -bénéficiaires passagers, s'augmente toujours la puissance centrale qui -étouffe la nation. La France se contente de changer de mal: contre celui -dont elle souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient -son remède. Personne n'ose penser aux moyens de guérir. Tant il est -certain que notre esprit est trop court pour contenir toute la vérité -sur rien! tant il y a plus de fumée que de lumière dans les plus -étincelants foyers de la pauvre raison humaine! - - -XII - -La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux leur -oeuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon à eux -quand elle dit: «Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir -de têtes saines et de coeurs droits; mais leur application est toujours -funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, -c'est-à-dire après des renversements.» Le plus grand mal des révolutions -lui semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la tâche -d'improviser sur la ruine du passé un ordre nouveau: elle a peur de -cette faiblesse orgueilleuse où «chaque homme compte pour rien le lien -social», et au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque -d'un changement total». Avec une pénétration rare elle reconnaît -qu'alors «les hommes cessent d'être favorables à la société, et font -servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui tendraient à -la dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une -hérédité de couronne dans une famille, mais une hérédité de respects -dans la conscience nationale, une religion de la stabilité en toutes -choses, l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la défiance -des réformes logiques, oeuvres d'une seule pensée et d'un seul instant, -et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le témoignage -collectif et perpétué des générations qui les ont maintenues. Son regret -du «temps où il y a des moeurs, c'est-à-dire des habitudes», va jusqu'à -dire que «sans elles il n'y a pas d'avenir». Et sa certitude qu'à -remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on -change seulement de mal apparaît en ces fortes paroles: «La tyrannie -n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais de toute espèce -de puissance.» - -Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à aimer ses amis jusqu'à -aimer leurs idées, a-t-elle, sur des questions réservées d'ordinaire aux -hommes, un avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle des -hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement pour leurs convictions, -mais pour leur parti, pour eux-mêmes, pour la richesse, pour le rang, -pour la faveur. Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment -de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur bélier ne bat que la -porte à ouvrir; l'essentiel pour eux est de hâter l'occasion, et la -hâter, c'est rendre le passage facile de ce qu'on veut détruire à ce -qu'on veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute caste, -de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc pas concentrée sur une -seule portion de l'entreprise, mais s'étend sur l'ensemble; elle ne -tient pas pour essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le -désintéressement est lumière. - -La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. L'une et l'autre se -complètent en cette femme. Elle reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et -par une partialité de coeur plus prompte que l'examen, des opinions de -complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, elle applique tout -l'effort de sa propre pensée à mesurer seule la portée et à prévoir -l'avenir des doctrines qu'elle a acceptées. Et le même dévouement lui -inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux -entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert deux fois leur -succès, d'abord par sa soumission, puis par son indépendance. -D'ordinaire, les hommes se réservent la politique comme importante, et -les femmes la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est -réfléchie, prévoyante autant qu'une oeuvre d'homme, mais élégante et -nuancée comme une broderie de femme. Presque tout appartient à Aimée -dans ses idées d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné qu'ils -n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit -mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant -d'esprit que quand elle l'a fait parler. - -S'il fallait à toute force dans ces pages politiques reconnaître une -influence étrangère, ce serait celle d'une autre femme. Entre mesdames -de Staël et de Coigny, Lemercier avait signalé des ressemblances. En -effet, il arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de -l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de Corinne. Encore -est-il moins régulièrement drapé, moins solennel; il se noue par un art -sans recherches; il se pose même en turban à jeter par-dessus les -moulins; et cet imprévu et cette négligence ont une vérité, une grâce et -une intimité de pensée auxquelles la noblesse plus tendue et la toilette -plus apprêtée du style n'atteignent pas. - -Nos aptitudes font nos oeuvres. Si Aimée possède le don de s'élever aux -altitudes intellectuelles, de découvrir dans la politique les lois -générales et permanentes, ces facultés laissent inactives en cette femme -d'autres forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les leçons, -le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui ne dure pas, le décor -mobile de la société et les personnages qui traversent la scène. Elle -aime, dans la ressemblance des temps, le son divers de chaque heure, et, -dans le visage commun de l'humanité, l'exception qu'est chaque homme. Et -ces goûts sont sollicités et servis par ses autres aptitudes: l'acuité -d'une observation toute proche et faite pour discerner les infiniment -petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle des choses par -un regard plus rapide encore, l'instinct des métamorphoses en lesquelles -doit se changer et se multiplier le talent pour se rendre égal à toutes -ses curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux -écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs se délassent à improviser -des paysages et des figures, Aimée, dans ses _Mémoires_, mêle aux -pensées les portraits. - -Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour qu'elle se -refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, aux vastes -proportions et poussée à l'extrême de l'ordonnance et du soin, atteste -le désir de rassembler en un tableau toute la physionomie du modèle. -Cette physionomie était trop multiple et contradictoire pour être -exprimée par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aimée s'occupe -de lui, elle ajoute quelque détail de caractère révélé par les -circonstances. Et peut-être, parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il -plus d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés les -traits changeants du modèle. Le premier de ces croquis montre M. de -Talleyrand chez lui, entouré de quelques visiteurs et de ses livres, et -faisant intervenir à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens. -«Personne ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de Talleyrand. -Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lâche pour les -reprendre, les interroge comme s'ils étaient vivants, et cet exercice, -en donnant à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles, -communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs étaient peut-être -privés.» Aimée de Coigny en use avec Talleyrand comme Talleyrand avec -ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en -rencontre, le feuillette comme de page en page. - -Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre ce -que, dans sa bibliothèque, ce maître habile devait dire de lui à ses -visiteurs, et, dans les _Mémoires_, il ressemble sinon à ce qu'il fut, -du moins à ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le -montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, surtout leurs -faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachés â des devoirs -perpétuels, lui de prêtre, elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui -sait gré de cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où elle -semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout d'avoir brisé le -lien inviolable, et soutient que l'abjuration est le centre, -l'essentiel, la fécondité de cette carrière. «Son talent, son esprit le -poussaient aux premiers emplois.» Or, pour se faire accepter de la -Révolution, il fallait d'abord se donner à elle et par une participation -aux pires excès. Lui, sans payer le terrible gage et par une -satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte à -l'impiété, acquit «le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolutions». -Qu'a-t-il fait? «Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait -de faire verser le plus doucement possible à chaque chute.» S'il adhéra -à Bonaparte, c'est dans l'espoir «qu'un pouvoir militaire ferait sortir -le peuple des habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à -l'obéissance aux lois par le respect pour la discipline». S'il se -détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance profitèrent -plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire «engloutissant le monde» -prépara sa propre fin; c'est «pour sa résistance à l'invasion de -l'Espagne» qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir -préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la malveillance, -épié jusque dans la chambre la plus intime de sa maison». Le maître -aurait hésité «entre le désir de le perdre et la crainte d'avoir l'air -de le croire trop considérable en s'en défaisant. C'est à cette -hésitation que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans -ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au triomphe de la paix -et des lois. Ainsi les souples contradictions de la conduite ne prouvent -que la constance de la volonté. Talleyrand n'avait que le choix -d'accepter certaines complicités avec le mal pour limiter le mal, ou, -pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les émigrés, «les -fainéants du siècle», toute la place au mal. Et, dans ses actes, le bien -seul est à lui, le mal est la faute du temps. - -Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié sur la nature, -et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses droits quand -Aimée note ce qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et -diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame cet esprit, elle a -surpris la pensée du grand politique, dans l'urgence et la gravité -tragiques de l'heure, au moment où l'Empire, prison de la liberté, mais -forteresse de la puissance française, menace ruine, et où il faut bâtir -sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé qu'une inspiration, la -Régence, l'Empire sans l'Empereur, la voûte sans sa clef. La Régence -était le moindre changement, celui qui dans la déchéance du monarque -laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir à son fils. La -préférence de Talleyrand a été droit au régime le plus facile à obtenir. -Voilà qui définit l'habileté de l'homme et la nature de ses ressources. -La supériorité de cette intelligence n'était pas dans la portée -lointaine des divinations, ni dans la puissance logique des jugements, -ni dans la solide architecture des projets, mais dans une opportunité -qui, sans prétendre à fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des -difficultés par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait -sur cette continuité de ressources pour résoudre au fur et à mesure les -embarras nés à leur tour des habiletés, et tenait la vie pour une -succession de hasards où il était toujours nécessaire d'improviser et -toujours vain de prévoir. - -Que même ce contempteur des principes, fertile en expédients, et -incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laissé le hasard -conduire tout, Aimée de Coigny le constate. Elle démêle dans cette -réputation l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie qui -est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement n'importe -lequel et se donner le mérite de l'avoir prévu et arrangé secrètement, -quand il n'a fait que l'attendre dans le silence». - -De même elle a beau dire que l'amour du bien général fait l'unité des -combinaisons où il se mêla. Le jour où madame de Coigny se jetait d'un -si bel élan au cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son retour -au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans un baiser le «mais» qui -déjà gâtait la conversion. Par ce «mais» Talleyrand subordonnait sans -embarras sa paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient. -On compte sur sa main pour commencer le mouvement qu'il déclare le salut -de son pays; il la tend pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il -tient avant tout non à ce que son action soit efficace pour la France, -mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste -de son alliance avec les monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la -propose. Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame de Coigny, -qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet indice; sur le papier qui -se consume, cette pelle et cette pincette croisées par le prince -lui-même pour empêcher que rien du secret ne s'envole; cette -persévérance à pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à -l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses lèvres semblent -s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance à répéter aux -autres, comme l'argument décisif, que leur énergie ne fera pas tort à -leur sûreté; son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique -pour les idées dont il veut échauffer l'opinion pour la liberté et les -droits publics; son mot d'ordre en faveur de «ces plus belles choses du -monde qu'on peut dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque de -tout, sauf des risques. - -Mais si madame de Coigny prête au personnage plus qu'elle ne retrouve -quand elle l'analyse, ce mécompte ne prouve pas l'inexactitude, il -atteste au contraire la fidélité de l'observatrice à reproduire les -apparences. Il est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à -ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse de lui à la -postérité est supérieure à ses desseins et à ses actes, parce qu'il -impose et en impose grâce aux prestiges du passé survivant en lui. Ses -traditions de race donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de -la taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale comme l'autre -en une sorte d'élégance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la -manière dont il le fait, lui gardent, à quelques compagnies et à -quelques complicités qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté -déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est tranquille, -que sa conscience l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris -encore le défaut de cette apparence: «Comme les fées dont on nous a -entretenues dans notre enfance, qui pendant un certain temps étaient -obligées de perdre les formes brillantes dont elles étaient revêtues -pour en prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de subites -métamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors la vue -des honnêtes gens le gêne et ils lui deviennent odieux.» Odieux comme un -remords. En son âme partagée l'attrait de certains vices est trop -impérieux pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du bien est -trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses plaisirs l'humiliation -de sa faiblesse morale. A certaines heures, le désintéressement, la -fidélité, le courage, chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie -des autres et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il a -abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et ses retours de -conscience semblent le rendre plus mauvais: il en veut aux vertus qui -l'obligent à comparer et à rougir, et sous sa belle impassibilité de -surface s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. Elle -ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs et dont il porte -le nom: là aussi l'atmosphère est douce, le climat égal, et les fleurs -sont de toutes saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines -s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand cratère, versant -sur cette paix ses laves et ses cendres, teinte le ciel entier par un -reflet infernal d'abîme. - - -XIII - -Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde de se taire sur le -monde où elle le rencontre. Jamais on n'a mieux exprimé le contraste -entre «la manière de vivre positive» et nouvelle «des gens occupés de -leurs affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux, affrontant -les dangers, mais ne sachant pas en rire, employant tous leurs moments -parce qu'ils ignoraient comment on peut les perdre» et «le -_savoir-vivre_ d'autre-fois, composé de nuances, d'à peu près, et d'un -doux laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance, -berçaient la moitié de la vie, où _laisser couler le temps_ était une -façon de parler habituelle et familière.» Elle fait comprendre combien -les quelques survivants de cet art tinrent à en jouir encore quand ils -se retrouvèrent, combien ces asiles du passé furent précieux à M. de -Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et d'écouter quelques -paroles sans suite et sans conséquence, pour se reposer de celles -toujours écoutées et comptées qu'il prononçait à la Cour». Elle raconte -les dîners où mesdames de Bellegarde priaient chaque semaine des -écrivains et des artistes pour distraire le grand diplomate qui ne -savait pas s'ennuyer. Elle énumère les familiers qui chaque soir se -retrouvaient chez la princesse de Vaudemont, «fort bien partagés entre -la grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure de conversation de -mesdames de Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de m'amuser et le -charme inexprimable que M. de Talleyrand sait répandre quand il -n'enveloppe point cette qualité dans un dédaigneux silence». Mais ne -croyez pas que là même son plaisir fasse oublier à Aimée sa -conspiration: c'est sa conspiration qui est son plaisir. Dans ce salon -où «vivaient dans l'intimité» MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. de -Caulaincourt, Pasquier, Molé, Lavalette, le duc d'Alberg, Vitrolles, -elle voit «le corps d'armée napoléonienne» dont elle épie «les -espérances et les inquiétudes». Les principaux n'étaient pas gens à dire -plus qu'ils ne voulaient, ni à laisser deviner ce qu'ils ne disaient -pas: est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle pas d'eux? -Molé seul obtient cette mention d'une aigreur bien sommaire: «ses yeux -sont chargés de donner seuls du mouvement et de l'esprit à sa -physionomie, car il a les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides -s'il les avait desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait -savoir? «De tous ces messieurs-là, continue-t-elle, je n'estimais que le -comte de Lavalette.» Mais Lavalette eût-il été fier de la préférence -s'il en eût su le pourquoi? «Je m'amusais à disputer contre lui; resté -seul après les autres, il perdait toute réserve, excité par la -contradiction de mon discours et par le petit morceau de sucre, -continuellement arrosé de rhum, qu'il faisait entrer dans sa bouche à -chaque parole qui sortait de la mienne. Cet exercice prolongé -quelquefois bien avant dans la nuit nous a révélé plus de choses, fait -pressentir plus d'événements qu'il n'en savait peut-être lui-même et -jamais ne nous a trompés.» Ceux-là seuls qui la renseignaient ont droit -à son souvenir, fussent-ils les derniers des comparses. Elle tient pour -tel «un comte de S..., ancien envoyé de Perse à la Cour de France, -Piémontais par son père, Polonais par sa mère, cocu Allemand par sa -femme, Anglais par ses alliances, Russe par une cousine, Français par -conquête et espion par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus -de place dans les _Mémoires_ que les mérites de Pasquier, Molé, d'Alberg -et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? C'est qu'il livrait les secrets. -«Ce vieux espion de Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec -nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait le mettre de -côté passé minuit et, resté dans le petit cercle de trois ou quatre -personnes dont nous faisions nombre jusqu'à une ou deux heures du matin, -il nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps, et, par -entraînement de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il savait de -la veille ou du jour et nous mettait ainsi au fait de ce que nous -voulions savoir.» - -Cette place accordée aux personnages même secondaires de ce petit monde, -comment omettre les femmes autour desquelles il se mouvait? Mesdames de -Bellegarde ne sont pour Aimée qu'«un doux murmure de conversation», -comme si, sur leur insignifiance sans défauts le souvenir glissait sans -prises. Elles reçoivent, mais ce sont les autres qu'on va trouver chez -elles; elles sont dans la société comme les traits d'union dans la -grammaire, et n'ont pas de valeur isolée. Autres sont madame de -Vaudemont et madame de Laval: l'étude qu'Aimée fait d'elles donne à son -talent une nouvelle manière. Pour saisir les fugitives apparences de -Talleyrand, elle a multiplié et dispersé les croquis. Pour les autres -figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul coup, sans retouche, -sans lever la main, achevé l'oeuvre. Comme elle cherchait de leur -physionomie l'essentiel, et se bornait à la mettre en bon jour, son art -lui a révélé que la physionomie de l'homme, faite surtout par la netteté -et la vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance sur le trait -principal et à l'élimination des autres, se réduire, en quatre coups de -pinceau, à la simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand -Aimée voit les deux femmes qu'elle connaît le mieux, qu'elle rencontre -chaque jour, qu'elle a tout le loisir de bien étudier sans cesse et -qu'elle peut pénétrer à fond, sa nature de femme regardant en elle-même -son sexe, l'oeuvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste. -La figure de la femme, faite de nuances autant que de lignes, de -mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée par l'énergie du -relief que par la fusion des contours, exige une autre conscience de -dessin, une autre délicatesse de touche. Voilà comment le peintre s'est -mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles égales et qui -se font pendant, deux portraits achevés. - - «La princesse de Vaudemont est née Montmorency, de la branche - véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de - Lorraine, dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa - jeunesse, elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être - romanesque ni galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans la - musique les tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce - rêverie, elle l'aime avec passion. Madame de Vaudemont a la hauteur - qui fait qu'on s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se - montre à la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de vue. Elle a le - goût le plus décidé pour la puissance sans songer à y participer; - l'intimité des gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement, et - les changements lui sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions - que de passer par sa chambre, sans s'informer où elles vont ensuite. - L'égalité ne la choquait pas et le ton semi-théâtral, semi-camarade, - de la cour de Bonaparte ne lui était point désagréable. Quoique son - salon ait servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en ait - été témoin, elle n'en a jamais prévu les conséquences; la preuve en - est dans sa surprise lors de l'arrivée du Roi et du retour de - Napoléon. Pourvu que ses petits chiens aient le droit de mordre - familièrement (les ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit - pris dans l'intimité par les hommes puissants, le reste l'occupe peu. - Amie zélée et courageuse, ses qualités se développent quand il s'agit - d'être utile à ceux qu'elle aime, et elle ne manque pas alors de - justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire, - c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.» - -Voici madame de Laval: - - «La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à - connaître mesdames de Bellegarde, et elle en fit aussitôt ses - esclaves, ce qui n'étonnera personne de ceux qui connaissent la - vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux - conservent un charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, - ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans un temps où il y - avait des couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris, - et n'a évité cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de - Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce - moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse - comme les cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les - femmes considérables de son temps parce qu'elle traitait trop - favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et - non demandé, l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant - presque autant que d'annéees, cette habitude s'est établie en droit et - celui de prescription à cet égard était dans toute sa vigueur - lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le comte Louis de - Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus sévères vont chez - elle, _parce que_ le souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; - elle était flattée des faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur - M. de Narbonne, son aide de camp, _parce que_ les sourires de la - fortune sont toujours agréables; sa chambre était remplie de la bonne - compagnie d'autrefois, _parce qu_'elle déteste la Révolution; elle est - difficile sur la conduite des femmes, _parce qu_'une certaine sévérité - sied bien à son âge; et, avec ces motifs pour chacune de ses actions - et cette inconséquence générale pour toutes, elle est la plus - piquante, la plus gaie, la plus absolue, la plus aimable et la moins - bonne des femmes.» - -En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le modèle et le -peintre, qui, par sa manière d'interpréter autrui, se montre lui-même. -Ici le peintre marque les deux oeuvres par un trait commun, l'insistance -sur l'irrégularité des moeurs. Pour madame de Vaudemont, Aimée se -contente de deux mots, mais de ceux qui par leur vague même étendent sur -toute une vie un soupçon de désordre; pour madame de Laval, le désordre -semble être toute la vie. Tant de lumière sur leurs faiblesses de coeur -jette surtout du jour sur la plaie secrète de celle qui leur ressemble. -En vain Aimée voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à -croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par ses jugements sans -nombre, sans bruit, et sans appel, lui a signifié qu'en abandonnant -l'existence régulière elle a perdu de son importance, de sa valeur et -même de son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus respectées -et les plus prudes ont fait autant et pis, convainc d'hypocrisie la -morale et d'imbécillité l'estime publique, avilit les puissances dont -elle souffre et dont elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui -faut déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance, qui, par nos -vices, nous rend malheureux d'abord et méchants ensuite. - -Mais ces portraits sont beaux précisément parce que le peintre, -accoutumé à trouver sa perfection dans les imperfections de ses modèles, -n'a composé ici leur physionomie que de leurs laideurs. La plénitude -s'est faite du talent par la malignité. Et si, de cette malignité, une -part, l'accusation de mauvaises moeurs, est une vengeance de jalousie, -le reste, tout cruel soit-il, n'est inspiré par aucune haine. C'est -d'instinct, avant même de s'être demandé si elle ferait du mal, qu'elle -l'a déjà fait. Elle a comme les félins, les ongles rétractiles: il -suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses muscles pour que -les ongles sortent d'eux-mêmes, sans colère se plantent dans toute chair -à leur portée, et, sans plus de colère, pour se dégager, emportent le -morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur les victimes ses dessins à -la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette inaptitude à la pitié, -défendaient des ménagements et de la lassitude cet esprit observateur, -toutes les spontanéités de ce verbe original et imprévu. Quel don de -frapper au plus sensible les amours-propres, quelle sûreté dans les -blessures, quelle justesse à n'enfoncer nul coup au delà de la -profondeur utile, quel entraînement à les redoubler jusqu'à la mort des -réputations, quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et -dans ses analyses quelle synthèse de dénigrement! C'est du Saint-Simon, -un Saint-Simon femme, c'est-à-dire plus rapide et plus aigu dans la -méchanceté. - -C'est assez pour donner une idée de ces _Mémoires_. Philosophie, -histoire, politique, littérature, jugements sur la cour nouvelle, sur -l'ancienne société, sur les particuliers se succèdent et se mêlent dans -ces pages. Le style, aussi divers que les sujets, passe de la gravité à -la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision rigoureuse -à la négligence abandonnée, et non moins grande que la variété est la -promptitude de ses métamorphoses. La pensée se présente duchesse; vous -admirez comme se déroule sa robe de cour, elle la relève, pour -pirouetter et rire en soubrette de comédie; tandis que vous riez -vous-même, ses cotillons courts ont disparu sous un manteau de -philosophe, et, au moment où vous devenez grave à sa leçon, elle la -termine par un geste de gamin. Si chacun de ces changements, -vagabondages d'un esprit toujours incertain, mêlait un reste de ce que -vient d'être cette humeur à un commencement de ce qu'elle va devenir, -les impressions seraient envahies, pénétrées, gâtées les unes par les -autres, et toute cette promptitude de mouvement ne créerait que la -monotonie de la légèreté. Mais, au contraire, Aimée de Coigny est toute -à ce qu'elle est; elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse -comme si elle les devait toujours habiter, et note, subites, vives et -profondes comme elle les éprouve, ses impressions. C'est peut-être par -leur intensité qu'elles s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur -sincérité, leur plénitude, et le contraste de leurs différences dans la -rapidité de leur succession, qui donnent tant de mouvement à ses -_Mémoires_. - -C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature humaine sollicite -ce talent. Les mérites graves, les hautes vertus qu'elle sait -reconnaître ne l'inspirent pas: l'admiration, le respect ressemblent -trop au devoir lui-même et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et -les grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les préférences de -cette observatrice: elle n'a pas les curiosités qui attristent. Ce qui -attire son attention, ce sont les faiblesses, les ridicules, les manies, -ces aspects de l'infirmité humaine qui servent à l'amusement des -spectateurs. Cela sans doute n'indique pas une intelligence vraie de la -vie: car il y a autrement de pensées, et autrement nobles et autrement -fécondes, dans la tristesse que dans le rire. Du moins le rire, sur les -lèvres de cette épicurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux, et -toujours nouveau, à l'aspect des apparences innombrables que prend notre -petitesse. - -Quelle oeuvre pouvait être accomplie par un pareil ouvrier! Dès le début -de son travail, Aimée de Coigny avait étendu le sujet à la mesure de ce -qu'elle se sentait capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur -cheminement de mine creusé par quelques travailleurs sous la masse -compacte de l'Empire, elle avait embrassé d'abord du regard tout le -régime. Et comme, dans ce régime, il n'y avait pas seulement le génie et -les erreurs d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le terme -logique où toutes les pierres roulantes du passé et du présent avaient -terminé leur chute et repris leur stabilité, l'importance était de -montrer comment, dans la mort des institutions improvisées par les -politiques, se perpétuerait la vie de la société. Continuer les -_Mémoires_ était parvenir à leur partie la plus intéressante: aux -maladroits efforts de la première Restauration pour réconcilier les deux -Frances; aux Cent-Jours, où, tandis que Napoléon essayait de réveiller -dans la patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons retrouvaient en -exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance qui commença la seconde -Restauration; enfin à la trêve royale, fil tendu entre les rancunes et -les espérances des deux armées désormais irréconciliables, et sur lequel -l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques années debout. -Peindre, à travers les divisions politiques, la reconstitution de la vie -mondaine était surtout l'oeuvre conforme aux goûts et aux talents de -cette femme. Il lui restait à compléter l'ébauche tracée par elle des -premières rencontres entre les représentants de l'ancien régime et de la -Révolution après la Terreur, à introduire dans ce monde impérial, dont -elle a si bien indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques, -les plaisirs saisis en hâte, la pompe officielle et monotone; il lui -restait à décrire la vie de l'esprit et des salons au commencement de la -Restauration. Talleyrand est plus que jamais le centre de la société -française. Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les -voies. Aimée est là. Tandis que les gens passent sous le feu de ses -terribles regards, il lui suffirait de peindre pour créer une galerie -d'inestimables portraits. - -Et pourtant ce manuscrit commencé avec tant de joie s'arrête après la -soixantième page. Cette plume exquise et redoutable tombe des mains qui -la maniaient si bien, et le signet de soie marque la place où le goût de -poursuivre plus loin s'est épuisé. Car ce n'est pas le temps qui a fait -défaut à l'écrivain. Trois années lui restaient encore pour le travail -et la renommée; elle ne les a données qu'au silence. Cet inachèvement de -l'oeuvre complète la vérité de ce caractère et la logique de cette vie. - - -XIV - -Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. Entre leurs destinées -et leurs mérites, la contradiction s'élève parfois jusqu'au scandale. Et -ce n'est pas le moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur de -certaines femmes. On en voit, séductrices des événements comme des -hommes, s'assurer par les caprices de leurs coeurs contre ceux de la -fortune; sur ces deux choses les plus fragiles du monde bâtir solidement -leur vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les amitiés, -la considération; éteindre les orages de leur jeunesse dans l'apaisement -de soirs tranquilles et doux, et joindre aux joies des impures les -récompenses des sages. Ces spectacles troublent la conscience et la -tenteraient de conclure que la vertu est sans action sur les hasards de -la vie. - -Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les fautes ne -réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas trop décourager de -l'honnêteté, la vie, comme les contes, change parfois le bien en -récompense et le mal en châtiment. - -Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée de Coigny. - -Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature avaient prodigué à -cette femme toutes les chances de bonheur. Naissance, richesse, beauté, -savoir, charme, art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence -que la perfection de la tendresse est le dévouement et le sacrifice; -goût de porter cette générosité non seulement dans l'amour, mais dans la -raison; impartialité assez haute pour admettre que ses intérêts -personnels fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez -complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par la patience de -chaque jour les sacrifices une fois consentis; aptitude non seulement à -supporter les événements, mais à les dominer; puissance de la parole et -de la plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre les -privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette accapareuse. Elle -possédait, outre les ressources utiles en tous les temps, les ressources -les plus précieuses pour le temps où elle vivait, comme des dons de -rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et, ses titres -disparus même avec ses richesses, de rester au premier rang. Soit -qu'émigrée elle opposât son sens des réalités aux rêves de sa caste, -soit qu'en France, elle recommandât à l'ancienne société les réformes de -la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne, quelle -conseillère pour ses contemporains éperdus entre un monde détruit et un -monde destructeur! Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se -comprendre et à se pardonner, ce furent les influences propitiatrices. -Pour être une de ces reines de paix, il suffisait que cette femme ne -repoussât pas les avances de la destinée. - -Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être? Quelles erreurs de -conduite lui fermèrent l'avenir? Au début, une seule. Elle ne veut pas -soumettre son coeur à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble -que suivre l'usage. L'indépendance du coeur était alors pour les grandes -dames comme le droit commun de la vie conjugale: habiles ordonnatrices -de leurs désordres, la plupart s'assuraient, par leurs amants, la -variété des tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et du -rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections, n'aimaient en -réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme qui, dans les aventures -défendues et dans les situations régulières, cherchait uniquement son -plaisir et sa commodité. Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se -lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et la passion. -Elle voulut être sans discontinuité ni partage où elle aimait. En cela, -elle dérogeait aux moeurs qu'elle avait l'air de suivre, et il y avait -dans sa tendresse exclusive plus de probité que dans les froides -combinaisons des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors -de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient les -faiblesses avec la réputation. Comme elle consulte seulement son coeur, -et comme, ce coeur soi-disant infaillible se laisse prendre quand il -croit choisir, elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus -grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas les pires[40]. - - [40] On peut voir à l'appendice comment le désordre de sa fortune et - le désordre de ses moeurs allèrent de pair. - -Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les délicatesses de -son esprit, de son éducation, même de sa conscience qui les juge, et -l'espoir de goûter un bonheur qui satisfasse mieux leurs plus hautes -aspirations entraîne la plupart des femmes à leur première faute. Mais -l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, déprave le goût, -accoutume les plus aristocrates de nature à la vulgarité progressive des -choix, et, à force d'avoir le coeur moins difficile que l'esprit, elles -semblent atteintes dans leur esprit même par la maladie de leur coeur. -Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité va jusqu'à l'impudeur, toutes -ses erreurs sont publiques et c'est d'elles surtout que se fait sa -réputation. - -Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent ses mérites, -que la fausseté de sa situation enlevât tout crédit à la puissance de -son esprit. Par la faute d'une seule faiblesse, ses opinions sages et -fortes sur l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations -vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas autorité d'exemple. -Assez brillante pour mettre le bon sens à la mode chez les plus -mondains, assez profonde pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale -aux situations les plus importantes, cette femme exerça sur les affaires -de son temps, une seule fois, une influence clandestine et auprès d'un -seul homme, qui avait comme elle et plus encore oublié la décence de sa -condition première. Et, pour avoir mené publiquement les erreurs de son -existence privée, elle était obligée d'écrire comme un secret, pour un -seul ami, son intervention dans les affaires publiques et les sages -conseils que ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle vie. - -Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages perdus ne lui coûtait -un regret. Elle avait pris les devants, demandé au sort, en échange de -tout ce qu'il lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher -emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont des -justices, vulnérable seulement au coeur. - -Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant qu'il lui resterait -l'amour, rien ne pouvait la faire souffrir: pour la rendre malheureuse, -ce sera assez de l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte -du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus invraisemblable. -Elle, triplement séductrice par le corps, l'esprit et le coeur, est -toujours abandonnée, non seulement de ses pairs, mais de ceux que son -affection avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance non -seulement de ceux envers qui elle a des torts, mais de ceux envers qui -elle est sans reproche, et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse, -c'est sa tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections, -elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné que la discipline du -coeur est pour l'amour une protection autant qu'une contrainte, elle n'a -pas compris quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité trouve -l'amour à se confondre avec le devoir. - -Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections qu'elle -avait crues durables, contrainte de chercher, d'aventure en aventure, un -asile contre l'intolérable solitude du coeur, elle a comme une grâce -d'oubli qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes les -leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son coeur, la virginité de -ses illusions. Et chaque nouvel effort pour atteindre enfin à la -tendresse ardente et durable ramène de nouvelles douleurs. Quelques -jours d'ivresse et des années de désenchantement, telle avait été -l'histoire de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec M. de -Boisgelin. - -Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans l'homme galant un -galant homme, toutes les grâces de l'éducation, les délicatesses qui ne -s'apprennent pas et sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa -propre intelligence par une collaboration à une oeuvre d'intérêt -général. La morale, cette fois, semblait vaincue par le bonheur. Et -c'est alors qu'elle prend sa revanche la plus cruelle et définitive. - -Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la durée des -tendresses, c'était se promettre la durée de la grâce séductrice qui les -avait formées, c'était compter sur la permanence de la beauté et de la -jeunesse. Or, tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs -efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur union fragile à -une oeuvre de stabilité, et s'efforçait de retenir le passé par ses -souvenirs, il était emporté par le temps. C'est une méthode très -grossière de compter ce temps par années, tant elles sont inégalement -destructives: les unes prolongeant sans dommage ce qui est le plus -ancien, les autres rendant tout à coup lointaines les choses les plus -récentes et semblant mettre un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée -de Coigny, parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son regard, -son sourire, sa taille, sa démarche un printemps attardé. Mais, comme -ces villes vaillantes jusqu'au bout et dont la capitulation montre -soudain toutes les ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le -plus obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout d'un coup. -Que cette jeunesse du corps abandonnât Aimée, quand la puissance de -l'intelligence fournissait ses plus remarquables preuves et quand l'âme -se relevait, c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège, qui, -faisant les hommes captifs d'un regard et d'un sourire, fait la -puissance déraisonnable et d'autant plus forte de l'amour. Dès que -l'amour libre est réduit, pour se persuader de vivre, aux raisons -raisonnables, il meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit -ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin avec ses cinquante, -eux-mêmes bien vieux pour les folies. Et, s'il n'est pas d'âge où -l'homme soit incapable de les commettre, il y a une heure où la femme -devient incapable de les inspirer. - -Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son jugement, c'était -bien une folie que la durée de cette liaison. En travaillant pour le -Roi, Aimée de Coigny avait travaillé contre elle-même. La Restauration -avait rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la place -rendue à l'Église dans l'État en même temps que se relevait le trône, -attestèrent la solidarité et le rétablissement de toutes les -disciplines. Non pas que l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un -coup leurs adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des lois et -les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre eux le gouvernement et -le cours nouveau de l'esprit public. Bon nombre cherchèrent refuge dans -l'hypocrisie, le désordre se fit discret et prit des airs sages et -pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre, demeura ce qu'elle -était. Mais, pour n'avoir pas changé dans un monde qui changeait, -l'épicurienne jadis à la mode se trouva devenir une femme scandaleuse. -La liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un peu -conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des temps troublés, -devenait, sous le régime de toutes les légitimités, compromettante pour -le marquis de Boisgelin, pair de France et favori de la Cour. Le souci -de sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde contre son -ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si dépravé qui ne lise une -leçon de morale dans les premières rides de sa maîtresse. M. de -Boisgelin n'était pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez -forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; mais, même alors, -l'élévation naturelle de sa nature apparaissant jusque dans ses erreurs, -il avait respecté, cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en -son amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même, il -cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa conscience adhérait à -ces réformes qui étendaient en France la revanche de la loi chrétienne, -il sentait le devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie -nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords étaient nés dans -son coeur où mourait le désir. Entre le chrétien qu'il redevenait et la -païenne que restait sa compagne, la contradiction lui apparut -fondamentale, inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence, -comment perpétuer la confusion de leurs existences? Qu'il regardât le -monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt, la satiété lui donnaient le -même conseil[41]. Sans discussions inutiles, sans querelles bruyantes, -il s'évada de l'amour dans l'amitié. - - [41] La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie. - Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée à - ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le 9 - novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans mon lit, - bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de vous - rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez lesquels je - ne puis me traîner.»--_Lettres_, etc., p. 215. - -En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions plus libres, -arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster toutes les âmes comme -la sienne, et son bonheur se brise contre cette borne du devoir demeurée -debout dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée n'a -pas même la consolation de penser que les bons propos sont fragiles, -que, s'il se croit autre, elle demeure la même, qu'elle le saura -reprendre. Elle doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre -l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au danger, mais ne le -sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction, mais que la séduction l'a -abandonnée elle-même; que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus -attirés vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus grande -souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance des tendresses trop -fragiles: elle voit tout à coup devant elle la terrible stabilité du -vide que laisse la fin du dernier amour. - -Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne peuvent supporter -leur propre poids. Où un arbre s'élève elles s'élèvent avec lui, et le -parent de leurs fleurs; où il cesse de les porter, elles gisent à terre. -Il y a aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir seules. La -nature flexible et enveloppante d'Aimée de Coigny avait besoin de -s'enlacer autour d'une volonté et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait -pas passé un jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait -désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse à un seul, -pour lire plus de fierté dans les yeux de l'élu, pour l'attacher -davantage à un mérite reconnu par un témoignage unanime. Ses _Mémoires_ -n'étaient qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes, pour -le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus là, toute la terre fut -vide pour elle; quand elle ne s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien -à dire à personne. - -Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si son talent -d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi bon? Dire sa vie? C'était -rajeunir ses épreuves et souffrir deux fois de ses peines. Raconter les -événements qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le monde? Ce -monde était aussi pour elle aussi mort que le passé. Peindre la société? -Peindre des indifférents pour le plaisir d'indifférents. Songer à la -postérité? Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que leurs -pères. - -Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi l'amour n'avait pas -seulement rempli son coeur jusqu'à le briser, il finissait par rendre -stériles les dons de son intelligence. - -Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis qu'au soir de -cette vie, la morale méconnue assemblait ses revanches. Après avoir -prodigué plus de tendresses qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher -indissolublement bien des affections légitimes, cette femme finissait -sans affections. Elle avait cru que les tendresses étaient gâtées par le -devoir, le devoir n'en retenait aucune auprès d'elle. A la servitude -conjugale elle avait préféré les unions libres: la présence d'un mari -manquait à ses journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si -longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité eût été -une gêne et une honte: il lui manquait la sollicitude des fils qui donne -aux mères une fierté si douce, il lui manquait les soins caressants des -filles qui donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle avait -dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié sans scrupule à ses -passions l'amitié: l'amitié aussi était absente ou banale. Et comme le -monde n'était plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le -monde. - -Le regard que repoussent les tristesses de la terre peut s'élever plus -haut. Ce refuge n'est pas seulement ouvert aux justes qui présentent -leurs souffrances imméritées comme des créances à la justice éternelle -et regardent leurs droits s'accroître par les délais de la providence -réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs propres épreuves, quand -se révèle à eux la petitesse de ce qui leur semblait grand, la brièveté -de ce qui leur semblait durable, la vanité des riens qui leur tenaient -lieu de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, ils les -jugent, et le commencement de mépris qu'ils éprouvent pour eux-mêmes est -le commencement de leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur, -cherché par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur s'épure de -colère; par leur résignation ils collaborent à l'ordre qu'ils n'ont pas -servi par leurs actes, et l'idée de justice, en leur apportant la -patience, les rend à l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment -devient un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la -générosité du courage crée un titre au pardon et les maux eux-mêmes -préparent ainsi le bonheur dont le désir survit à tout. Alors toutes les -épreuves deviennent profitables, tous les délaissements sont bénis, et -la solitude se change en une compagnie incomparable, quand elle a mené à -Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît, enlever aux larmes leur amertume. -Et vinssent-ils à lui quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que -le temps de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de leur -vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse aux ouvriers de la -dernière heure. - -A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême. Pour trouver la -quiétude dans l'oubli des devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce -monde est le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs -quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de son jugement par -ses passions était si profonde qu'elle était devenue sa nature. Le ciel -lui paraissait plus vide encore que la terre, et Dieu fut absent de sa -mort comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune captive», -la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir. - - - - -MÉMOIRES - -_Écrits en l'année 1817._ - - C'est pour le coin d'une librairie et pour en amuser un voisin, un - parent, un ami, qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en - ceste image. - - (_Essays de Michel de Montaigne_, liv. II, chap. XVIII.) - - Nunc cum maxime Deus alia exaltat, alia submittit, nec molliter ponit, - sed ex fastigio suo nullas habitura reliquias jactat. Magna ista, quia - parvi sumus, credimus. - - (SÉNÈQUE, liv. III, _Questions naturelles_.) - - - - -A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, PAIR DE FRANCE - - -_Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le -gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé -près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie._ - -_Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils manquent d'exactitude, -mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de -bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le -plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir -s'accomplir les voeux ardents que nous formions pour le bonheur de notre -patrie._ - - - - -Dans un espace de près de trente années je ne mets de prix à me rappeler -avec détail que les trois ou quatre dont les événements se sont trouvés -en accord avec les voeux que M. de Boisgelin[42] et moi formions pour -notre pays. - - [42] Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles de - Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin - de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin, paroisse de - Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain constate que - «Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des cérémonies - baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, et l'acte - qui les constate, en faisant connaître les prénoms du nouveau - chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et les - actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom est - écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la - famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil - postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin. - - A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des armes. Le - 1er septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait, à - dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment de Royal - Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788, - Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'Harcourt, fille de Anne-François, - duc de Beuvron, et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée - était petite et laide, la fortune était belle et la famille - considérable; l'oncle du fiancé était le cardinal de Boisgelin. Rien - de plus assuré que l'avenir de l'officier et du gentilhomme; un an - après, éclatait la Révolution. Boisgelin se rendait, en 1791, à - l'armée des princes, faisait avec eux la campagne de 1792 comme - garde du corps, puis celles de Hollande et de Quiberon comme - capitaine aux hussards de Choiseul. Licencié en 1796, il se réfugia - en Angleterre. Quand il eut contemplé toutes les impuissances du - parti royaliste, et quand le Consulat offrit aux Français de toute - origine sécurité en France, Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni - d'un sauf-conduit que le ministre de la police Fouché lui accorda, - le 23 nivôse an VIII, il revint à Paris et s'employa à obtenir la - radiation de son nom sur la liste des émigrés. Les pièces du dossier - formé par ses soins montrent, dans toutes les autorités publiques, - un désir de bienveillance et de réparation contraire et égal au - parti pris de haine et de soupçon qu'elles avaient naguère contre - les «ci-devant». Il se trouve, autant qu'il en faut, des témoins - pour attester que M. de Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à - Amiens, du 4 mai 1792 au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III - au 17 fructidor an V, à Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en - Hollande ou à Quiberon. Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le - déclare «définitivement rayé de la liste des émigrés» et le rétablit - «dans la jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été - vendus». - - Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi d'émigration, - n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de la liste dès - le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie, leur - fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal an V, - hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les moins mal - traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori du - régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon pour - chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient alors sur - les représentants de la vieille noblesse comme des ordres auxquels - les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie de se - soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de - garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle passa à - l'action, comme le racontent les _Mémoires_. En 1814, les - récompenses ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25 - septembre, chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre, chevalier - de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac une croix d'or - émaillée suspendue à un petit ruban couleur de feu». Député en 1814 - et en 1815, pair le 17 août 1815, il est premier chambellan de la - garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le 19 - août 1823, il est nommé officier de la Légion d'honneur. Mais, quoi - que nous obtenions, il nous reste toujours à désirer. M. de - Boisgelin aurait voulu être maréchal de camp. Il demanda ce grade en - 1816. La Commission chargée d'examiner «les titres des Français qui - ont servi au dehors» lui fit savoir qu'il avait seulement quinze ans - de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir droit - au titre d'officier général. M. de Boisgelin prétendit «obtenir des - bontés du roi l'exemption des quatre années qui manquaient», et, - dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa pénible - surprise que la volonté du monarque fût prisonnière de - réglementations formalistes. - - Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son attitude - imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi - Gouvion-Saint-Cyr? Cette loi, en fixant les conditions précises - d'aptitudes et de services pour l'avancement des officiers, - n'assurait pas seulement à l'armée des chefs capables et éprouvés, - elle émoussait l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique, - elle défendait la France contre l'asservissement de la force - militaire aux caprices du prince, asservissement à prévoir si les - officiers avaient eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces - caprices et devaient leur carrière à la faveur; elle était une - garantie de ce gouvernement tempéré que M. de Boisgelin avait voulu; - elle enfermait, comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un - mécanisme légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets - qu'il combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a - reconnu au roi le droit de nommer aux charges administratives et - judiciaires: à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi - doit-il nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et - avant tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui - commandent en son nom les troupes est le dépouiller de sa - prérogative la plus essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère - à celles qu'il opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny, - contre l'absolutisme royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore - soucié de la convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il - légitimait l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux - émigrés, et n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à - une telle contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les - doctrines et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait - attendre d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa - fidélité, elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne - fut pas de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder - leurs places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora - la fin de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831. - -Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts divers appelés -Révolution; les murmures se sont transformés devant moi en cris -séditieux, ils ont égaré les Français bientôt précipités dans les excès -les plus coupables et les plus opposés; le silence de la servitude a -succédé aux accents frénétiques de la démagogie. Cachée dans un coin -obscur de cette grande machine appelée tour à tour République, Empire, -Royaume, j'ai ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en -danger. Je pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune, -comme tant d'autres, si mes habitudes de très pauvre citoyenne ne -dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma situation de grande -dame ne me semblent plus qu'un point dans ma vie, si loin et si effacé -que les rêves ont plus de consistance et de réalité. Mon sens n'est donc -pas influencé par des regrets, et je suis bien placée, ce me semble, -pour juger sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun intérêt -personnel. - -Aussi, depuis le moment où les passions dites révolutionnaires ont -cessé, et où la devise nationale n'a plus été _Égalité, fraternité ou la -mort_, j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait mis en mouvement -tout un peuple, et j'ai cru le trouver dans le besoin qu'il avait de -changer ses institutions: dès lors, l'indulgence est entrée dans mon -coeur, et les plus coupables excès ne m'ont paru que les exagérations de -la chose vraiment utile et désirée. - -Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre aux -caprices d'une maîtresse ou même d'un maître. Elle a refusé de payer par -son travail, ses privations et son sang, les guerres dont le motif et -l'issue lui étaient étrangers. Pour faire connaître ses besoins et les -faire compter par l'autorité et pour encourager son industrie, elle n'a -voulu dépendre que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les -existences à porter en commun le fardeau des charges publiques. C'est ce -sentiment confus et mal connu qui a fait naître de notre temps l'amour -de l'_égalité_. L'habitude des distinctions attachées au rang et à la -naissance ne la montrait que comme un paradoxe envisagée en ce sens, -mais commençant par l'établir dans la répartition des impôts, elle se -glissa bien vite partout et, réduite en système, elle finit par menacer -la société. C'est donc, en cette occasion comme en toutes, l'abus d'une -bonne chose qui en a produit une désastreuse. Avant que ces pensées -fussent clairement reconnues par les Français, elles fermentaient en eux -et, leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre établi, les ont -poussés à le détruire avant de savoir précisément celui qui leur -convenait. La crainte de retomber dans un état qui leur était odieux les -a fait recourir à son extrémité opposée. C'est ainsi qu'en quittant une -Monarchie absolue où la noblesse avait balancé longtemps la puissance -royale, ils ont demandé une République où tous les rangs fussent nivelés -et que la barbarie a pris la place de l'esprit de réforme. - -C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de nobles sans détruire la -tyrannie, parce qu'elle n'est pas seulement l'abus de la puissance -royale, mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le peuple, qui -craignait un maître, en eut bientôt autant qu'il se trouva de fanatiques -antiroyaux et surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des -assemblées qui se succédèrent. - -Après avoir voté des lois qui condamnaient à mort, au nom du Salut -public, une partie de la société et le reste à une vie misérable et -agitée, ils placèrent les citoyens entre la terreur du retour à l'ancien -gouvernement et l'incertitude sur celui qui devait les régir. Qu'on -était loin alors du but raisonnable auquel tendaient peut-être quelques -bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses l'État devait-il -encore subir! - -En voyant la République se transformer en Empire héréditaire, on avait -cru que Bonaparte s'arrêterait au moment où ses ambitieux désirs avaient -été réalisés et on lui savait quelque gré d'avoir rétabli l'ordre dans -la société. Mais l'invasion d'Espagne, en prouvant qu'il fondait -uniquement sa force sur l'épée et sa puissance sur l'étendue du -territoire, fit évanouir les espérances de bien public qu'il avait fait -concevoir. - -Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se flattaient qu'il finirait -par sentir la grandeur de sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il -avait exercée sur les assemblées, il était possible de croire que, une -fois en paix, les lois prendraient de l'importance, par la nécessité où -l'on se trouverait de donner de la régularité à l'action générale du -gouvernement. - -Mais Bonaparte avait une ambition qui ne dédaignait aucun détail et -soumettait tout à sa volonté. En même temps qu'il s'emparait de presque -toutes les provinces de l'Europe, il profitait de la ruine des anciens -propriétaires de France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut les -transformer en pensionnaires de son trésor. Créant des fortunes qui -devaient lui revenir faute d'enfants mâles, et dont les possessions -étaient à sa disposition, il donna le nom de législateurs et de -sénateurs à des hommes auxquels il payait des appointements et qu'il -assemblait, chaque année, pour signer ses ordres sous le nom de décrets. -Puis, nommant les juges et se réservant le droit de les révoquer, il -réduisit la presse à l'emploi de publier ses ordres ou ses louanges, -établit un système prohibitif qui faisait dépendre l'industrie de son -caprice ou de sa spéciale protection et, jetant sur l'étendue de son -empire un filet tenu par la main de la police,--filet dans lequel le -mystérieux confessionnal même était enveloppé[43],--aucun mouvement -n'avait de liberté, aucune pensée n'avait d'essor. Chaque profession -était flétrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne pouvaient -choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration n'était que le mode -de sa volonté et, dans cet asservissement universel, les personnes -jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient point à augmenter -et ne se mêlant point d'affaires, celles enfin que partout on nomme -_indépendantes_ étaient frappées par l'exil, si les paroles dont elles -se servaient dans leurs conversations familières étaient rapportées au -maître. - - [43] Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les questions - religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes préjugés - d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet abbé - avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler d'un - cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête - homme». - -La honte de cette situation était couverte par ce qu'on nommait _gloire -française_ qui, de toutes les déceptions produites par le génie de -Napoléon, peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle a fait -servir des qualités estimables à des résultats funestes. - -L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a dû séduire un peuple -courageux et c'est le moyen dont s'est servi Napoléon pour transformer -les citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il savait que le -général d'un peuple de guerriers est un maître absolu contre lequel on -ne trouve pas de défense, puisque l'obéissance en ce cas perd ce qu'elle -a de vil en prenant le nom de subordination. Alors la terre peut être -ravagée par une nation belliqueuse. - -Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant plus de huit années. -Qu'espérer du frein des lois et des idées d'ordre sur un peuple qui est -tout entier dans le mouvement d'un homme qui fait sa fortune, et qui ne -regarde sa patrie que comme le mince patrimoine laissé par un père dans -la détresse à un heureux aventurier devenu millionnaire! C'est ainsi que -les Français regardaient la France où ils étaient nés et telle est -l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous le nom de gloire. Que de -gens probes, vertueux même, n'ont-ils pas été égarés par elle, et qu'il -est coupable celui qui, détournant l'héroïsme et les mouvements généreux -d'un but honorable, a mis tout un peuple spirituel et sensible dans les -habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant perdre de vue les motifs -pour lesquels il avait secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que -l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours! Ce que je dis là -frappait tout le monde sous Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface -parce qu'il est de l'essence des petites contrariétés présentes de faire -oublier les malheurs passés. - -Les souvenirs des guerres entreprises sous la France république ont -laissé des traces plus honorables, c'est la seule partie pure de cette -époque. Sur les champs de bataille le sang coulait sans crime et les -soldats rapportaient au sein de leur foyer, avec de glorieuses -blessures, une non moins glorieuse pauvreté; tandis que les nombreuses -victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits que d'ajouter au -protocole de la vanité une série nouvelle de titres et à la fortune de -ses officiers les débris des fortunes particulières de quelques vaincus. -Sous la France république on se battait pour rester maître chez soi, et -sous la France, devenue empire, on se battait pour devenir maître chez -les autres. La différence des principes devait en porter dans les -résultats. Aussi l'une de ces guerres a-t-elle laissé dans le souvenir -une idée de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une revanche qui tôt -ou tard devait avoir lieu, nous a réduits à la condition d'un peuple -vaincu par les autres peuples dont nous avions outragé l'indépendance. - -Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire militaire, car il s'y est -fié. Empereur des Français, reconnu et redouté du monde, il a fait la -réflexion qu'il y avait plus loin de la place de sous-lieutenant -d'artillerie en 1789 à celle d'empereur en 1804, que de celle d'empereur -à la place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il l'a été, et n'a -pu se maintenir parce que les lois seules, lorsqu'elles sont en harmonie -avec les besoins des peuples, impriment un caractère de durée aux -choses, et qu'il n'y a pas de lois qui puissent unir ensemble et fondre -en un seul les intérêts des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des -Russes et des Français. L'alliance de toutes ces nations, leur bonne -harmonie doivent résulter des rapports établis par leurs besoins -réciproques. Rien n'empêche que l'Europe entière vive dans l'union d'une -famille dont les membres sont indépendants les uns des autres, mais cet -accord ne peut avoir lieu sous la main d'un même maître, et c'était ce -qu'avaient produit nos victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient -consolider. C'est cependant le sujet de nos regrets. L'habitude qu'on a -laissé prendre à nos dispositions belliqueuses nous fait nommer «fruits -de la victoire» cette accumulation informe de pays sans liens -réciproques. «Les étrangers tremblaient à notre aspect! s'écrie-t-on -avec regret.--Hélas! sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous -ajouter...» - -Mais entrons dans l'année 1811! - -Je demeurais alors chez une personne où j'avais fui des malheurs de -plusieurs genres. La place qu'elle occupe dans mon coeur est due à sa -conduite amicale avec moi. Ses qualités sont franches et ses défauts -amusants. La princesse de Vaudémont est née Montmorency, de la branche -véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de -Lorraine dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa jeunesse, -elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être romanesque ni -galante, elle a eu des amants et, sans chercher dans la musique les -tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce rêverie, elle -l'aime avec passion. Madame de Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on -s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se montre à la bonne -compagnie qu'elle ne perd point de vue. Elle a le goût le plus décidé -pour la puissance sans songer à y participer; l'intimité des gens en -place lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements lui sont -indifférents. Elle ne demande aux révolutions que de passer par sa -chambre sans s'informer où elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait -pas et le ton demi-théâtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte ne -lui était point désagréable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous -les plus importants et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a jamais -prévu les conséquences: la preuve en est dans sa surprise lors de -l'arrivée du roi et du retour de Napoléon. Pourvu que ses petits chiens -aient le droit de mordre familièrement les ministres et les ambassadeurs -et que son thé soit pris dans l'intimité par les hommes puissants, le -reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses qualités se -développent lorsqu'il s'agit d'être utile aux gens qu'elle aime et elle -ne manque point alors de justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais, -dans la vie ordinaire, c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais. On -peut regarder sa maison comme l'asile le plus doux de l'amitié et le -lieu le plus dangereux pour les gouvernements mal affermis. On y -complote en toute sûreté. Les fauteuils y sont si bons, la vie si -agréable et si niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin et -moi nous nous en sommes fort bien trouvés[44]. - - [44] La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment très - vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se - perpétuaient en sa personne, et à certains moments il semblait - qu'elle laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses - contemporains. Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte - d'être altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par - l'histoire. La princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre - les révolutionnaires contempteurs du passé. Comme un attrait de - curiosité la portait vers tous les passants du pouvoir, elle - conciliait sa dignité et son plaisir en les attirant chez elle et en - rappelant les distances aux familiers qui marchaient sur sa traîne. - Si son goût fut «décidé pour la puissance», il ne le fut pas moins - pour le malheur. Il lui plaisait que le succès public lui présentât - les hommes du jour, mais quand ils étaient devenus ses amis, le - succès pouvait se retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les - servait. Quand Vitrolles, durant les Cent-Jours, fut poursuivi par - la police impériale, quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut - condamné, la princesse, sans s'inquiéter de leurs opinions et - dévouée à leurs périls jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre - contre le roi et contre l'empereur. - - Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste. Mais ces - belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme les petites - faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un si sommaire - raccourci par celle qui était une parente, une amie, une obligée. - D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour être bienveillantes - le furent davantage. Dans les _Mémoires sur l'impératrice - Joséphine_, publiés en 1828, par mademoiselle Georgette Ducrest, on - lit: - - «A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont, née - Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous les - étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse n'était - point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des - manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient de - nombreux hommages et son excellent coeur lui faisait d'aussi - nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait - promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de rendre - service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre, souvent - bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des - compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils - n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le - même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et - secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait - encore, en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.» - - Le 2 janvier 1833, le _Journal des Débats_ écrivait: - - «Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière des - Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient de mourir - à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les secours - de l'art n'ont pu arrêter les effets.--Dans les temps de troubles - politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous donner le - rare et presque unique exemple d'affections indépendantes des - opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait tant de coeurs autour - d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle de sa naissance lui - permettait de rendre justice aux hommes dans quelque position qu'ils - fussent placés et sa manière de rendre justice était de faire du - bien... Naïve et vraie comme une femme du peuple, généreuse comme - une grande dame, elle faisait mieux que pardonner, elle oubliait les - torts. Elle consolait toutes les douleurs sans ostentation, car elle - les comprenait, et sa perte causera à toutes les personnes qui - vivaient dans son intimité un déchirement de coeur qui sera le - premier mal qu'elle leur aura fait.» - - Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir - Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des - larmes», dit Montrond. - -Le despotisme sous lequel était courbé le monde s'appesantissait et, -quoiqu'on pût prévoir qu'un jour il pourrait rejeter violemment ceux qui -l'opprimaient, on se croyait séparé par un long intervalle de ce moment, -lorsque le départ de l'empereur pour la campagne de Russie vint -réveiller les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un spectacle -extraordinaire, à sonder les vues politiques qui le faisaient agir. -Jusque-là on s'était laissé bercer ou éblouir par la fortune et personne -ne regardait l'avenir. - -Cette indifférence est facile à expliquer. Rien ne s'use plus vite qu'un -sentiment passionné lorsqu'il a touché le but vers lequel il était -poussé. Or, la passion du bien public avait porté, en 1789, à tout -sacrifier aux intérêts populaires et fonda cette puissance terrible qui -avait anéanti toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud dressé au -nom de la souveraineté du peuple détruisait la race humaine, avait -laissé dans les esprits le dégoût des affaires publiques lorsqu'une -place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation. Bonaparte a -abusé de ce sentiment vertueux, comme de tout, pour établir son pouvoir -sans résistance. On se laissait entraîner par une force qui n'inspirait -aucune confiance, mais avec une espèce de satisfaction secrète de n'être -pas responsable des événements et même de les ignorer. Les victoires -jetaient un éclat semblable à celui des éclairs. Quelques gens sages -découvraient bien, à leur lueur passagère, le danger du chemin dans -lequel on était engagé, mais l'obscurité enveloppait la multitude et -l'on marchait sans regarder et sans se soucier de voir où on allait. - -Cependant, les préparatifs presque fabuleux que venait de faire -l'empereur, en 1812, tirèrent de cet état léthargique. On se demandait -«pourquoi ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir un motif nouveau -d'admirer le héros, quelques autres pour calculer si le colosse de -puissance qu'il élevait si rapidement avait une base assez solide pour -se soutenir. - -A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, M. de Boisgelin et -moi, sur notre véritable position et nous ne fûmes pas longtemps avant -d'être convaincus de l'inconvénient attaché au gouvernement d'un homme -qui avait besoin d'entasser province sur province pour se donner le -ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes les capitales de -l'Europe et qui, voyant toujours reculer devant lui le but de ses -conquêtes, ressemblait à cet insensé qui mourut de fatigue parce qu'il -voulait atteindre la fin de l'horizon qui semblait fuir à mesure qu'il -avançait. - -Le public voyait avec étonnement succéder une marche rétrograde à celle -qui avait conduit à Moscou. L'habitude de la victoire nous avait rendus -dédaigneux et froids, mais l'étonnement d'un retour d'armée nous -frappait beaucoup. Cette nouveauté paraissait choquante. Semblables en -cela aux gens gâtés par la fortune que le plaisir n'amuse plus, mais que -la peine humilie et déconcerte, nous étions ennuyés du succès de nos -armes et pleins d'humeur de nos défaites. - ---Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le -monde va pencher sur nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que -ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé que la France dans -laquelle vous et moi sommes nés soit, par la suite, la seule qui nous -reste, que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une -fois rentrés dans leur petit patrimoine? Nous rougirons devant cet homme -pour qui nos moindres frontières sont le cours du Rhin, les Alpes. Il -n'aura plus la place de signer _Empereur des Français_, cela dépassera -notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-_maître -du monde_, point assez d'aliments pour le nourrir, ni d'eau pour le -noyer. Il vient de passer la Bérésina, le Don, le Danube, le Rhin, -qu'espérer de la Seine ou même de la Loire? - ---Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder pour maître; renonçons -à lui et même à l'Empire. - ---Retournons en royaume, reprit-il. - ---Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, quelque chose de neuf. -Tout ce qui a été, en fait de puissance, n'a eu qu'une force passagère -et tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en royaume, ressemble -à l'évocation de tous les abus arriérés et des sottes coutumes qui ont -fini par perdre la vieille machine sociale sans laisser même survivre un -regret. - ---Je suis entièrement de votre avis, répondit Bruno, et pour vous le -prouver, je veux quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf; -en conséquence, j'opine pour établir la France en royaume et pour -appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône! - -Je pris cette opinion pour une plaisanterie et longtemps je ne l'abordai -que comme un sophisme insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y -revenait sans cesse et y restait irrévocablement attaché. - -Nos contestations d'alors me sont présentes et je vais les rapporter. -Elles serviront à expliquer les répugnances, les combats et les -hésitations qui existent encore dans beaucoup de têtes. - ---Un État, disait M. de Boisgelin, dont la richesse est le résultat de -l'envahissement annuel du territoire voisin, doit être détruit quand il -n'a plus la force nécessaire pour empêcher les gens dépouillés de -reprendre ce qui leur appartient. Et, pour réparer les maux causés par -la guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette noble patience, cette -modération qui seraient alors si nécessaires? Il faudrait que le retour -forcé de nos généraux par les mauvais hasards des combats fût racheté -par une vie domestique qui leur fût chère, et sommes-nous dans ce cas? -Les nouveaux nobles auxquels sont confiées les principales fonctions, -passés de l'obscurité de leurs premières années à l'élévation du rang et -du pouvoir, étant encore dans la croissance de leur fortune, ne peuvent -être séduits par l'image paisible des réunions de famille. Cette -ressource qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur ses -anciennes habitudes et ramène l'homme froissé par les infortunes au -milieu des compagnons de son premier âge et au souvenir de ses pères, -peut-elle leur être offerte? Quelle maison, quelles terres donneraient -ces consolations à nos seigneurs actuels? Ils ont des propriétés -nouvelles, inconnues, qui ne leur représentent que la forme matérielle -de la part de richesse qu'ils y ont placée. Leur âme n'est donc point -disposée à supporter ni à réparer l'infortune, mais à la venger. Leur -énergie les porterait à de nouvelles entreprises et la France, qu'ils -n'ont pu préserver, sera détruite par les excès dans lesquels ils -l'entraîneront pour prendre des revanches. Le gouvernement est confié -chez nous à des personnes qui tiennent leurs titres de la victoire et -dont les services sont fondés sur les grandes aventures des batailles. -Une défaite les ruine et leur fait redouter de ridicules métamorphoses; -ils craignent de reculer dans leur position particulière à chaque -déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe: car nos grands, espèce -d'êtres fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte, -duc ou roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal comme -si, par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir. -Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France, -pourrait s'écrier: «Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois -nous restent et nous sommes tous chez nous et Français!» Joachim, le roi -de Naples, revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-être -même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les princes de -Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier, -l'ingénieur; Lefebvre, le soldat aux gardes; Maret, le commis... Ils -voudront ravoir ce qu'ils nommaient _le patrimoine de leurs enfants_ et, -comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts -pour l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est obéie, rien -n'est fondé, aucune institution n'est passée dans nos moeurs. Comment -pourrions-nous songer à nous relever de nos désastres et à prendre une -attitude digne après nos défaites, en conservant un pouvoir qui se -croirait dépouillé, bien que maître du pays qui faisait l'orgueil de -Louis XIV? - ---Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand coeur à ne plus être -soumise à ces maîtres-là et même je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas -ôter aux choses destinées à nous régir ce vague dont le monarque fait -toujours son profit et pourquoi ne pas emboîter l'homme destiné à la -suprême magistrature dans des machines légales assez fortes pour -résister à nos élans passionnés pour sa personne? Que de fois nous -sommes-nous entourés nous-mêmes de liens fatals et honteux en cédant à -la reconnaissance pour une action isolée dans la vie d'un homme, devenu -de ce jour notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord le besoin de -liberté qui existe dans le pays avec l'ordre nécessaire... - -Sans savoir précisément où j'allais, M. de Boisgelin m'arrêta par un -sourire et me dit: - ---Il ne peut être ici question d'un président ni de congrès, comme aux -États-Unis. Ces formes-là, qui peuvent convenir en Amérique, où le -peuple est encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue pour sa -conservation, n'ont aucun rapport avec les besoins de notre vieille -Europe. La terre qu'habitent les colons anglais devenus indépendants en -Amérique est séparée du reste du monde et mille fois plus grande qu'il -ne faut pour les contenir. Toutes les utopies, qui noircissent le papier -chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les places publiques, -pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où l'espace est immense, le -peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par -l'amour-propre ni par les souvenirs. On peut embarquer pendant un siècle -pour ce pays-là tous les rêveurs de nouveaux contrats sociaux sans -inconvénient et sans tirer la conséquence que leurs plans sont bons pour -le continent européen, quand même ils réussiraient sur l'autre. Les -petites expériences sur les lacs abrités par des montagnes, au sein des -terres, prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents et des -tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses besoins établis par une partie -de ses souvenirs; on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence, mais -elle est encore forte et peut fournir une longue carrière si, en -corrigeant les faiblesses de l'âge écoulé, on respecte le genre de -croissance qu'il a produit. Car le corps des nations, comme le corps -humain, change à chaque période de l'existence, mais il conserve un -caractère primitif qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir -méprisé cette observation qu'on a pensé tout perdre de nos jours, -puisque c'est pour avoir voulu tuer le passé qu'on a bouleversé pour -longtemps l'avenir. Cette manie de _table rase_, pour établir tout à -coup des républicains où vivaient depuis des siècles les sujets d'un -monarque, a produit des massacres; puis un peuple de conquérants -renversant tout aux pieds d'un maître. Non, le vieux continent, et -surtout la France, ne peuvent pas être gouvernés par un congrès, un -président, ni par ces deux ou trois choses simples qui régissent une -famille de négociants qui travaillent encore et dont la fortune n'est -point finie, car telle est l'Amérique. Il faut ici un gouvernement -protecteur des intérêts de tous, où les lois posent les limites des -pouvoirs et dont la forme soit monarchique, les rangs distincts. Il faut -un gouvernement où la discussion publique soit confiée à deux Chambres -qui consentent l'impôt. Que la représentation repose sur la propriété et -que cette propriété, plus considérable dans la Chambre des pairs, assure -l'indépendance de ses membres dont le titre et les droits doivent être -héréditaires. Qu'on parte de partout, à toute heure, j'y consens, pour -arriver à ce haut but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée -par de grands services et surtout par une grande fortune qui rend bien -plus sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère, -sujet peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté -doit être le résultat, on établira un trône héréditaire sur lequel sera -placée une famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la -suprême puissance, afin que le respect dont elle doit être l'objet ne -soit pas dérisoire, et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du -talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première place. - ---Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence? - ---Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit -substitué à Napoléon le Grand, et qu'est-ce que le régime de Napoléon -pour la France? L'enfance du monarque est-elle plus rassurante que son -âge mûr? et quand il n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes, -qu'est-ce que la succession d'un trône, ou plutôt que serait la -résignation du trône de Bonaparte à son fils? Le trône de Bonaparte est -une puissance sans forme ni dimensions, qui s'est élevée par les armes -sur les débris des gouvernements éphémères précédents et qui s'étend sur -un territoire augmentant chaque année par la volonté d'un chef à qui -toute une population armée obéit. Est-ce là une chose qui se lègue? Où -sont les frontières de cet héritage? Quel en est le revenu? les moyens -habituels de le régir? Nulle part: tout résidait dans la volonté -toujours active, toujours croissante du maître. L'enfant de deux ans qui -se trouve à sa place détruit cela par sa seule présence, car on ne cède -pas une place de conquérant, et une régence ne représente que des -usages. Un grand respect, fondé sur une longue habitude, peut seul -contraindre le peuple d'obéir à un enfant, parce que c'est la situation -où il se trouve qu'on est accoutumé à entourer de vénération. Il est -vrai qu'alors on peut espérer que l'action du gouvernement s'adoucira, -étant dégagée des passions personnelles du monarque, et que les troubles -causés par l'ambition particulière de ceux qui participeraient à la -régence, étant renfermés dans le cercle étroit de la cour, -n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude d'une bonne -administration et de donner force aux lois. Mais pourquoi fonder de -telles espérances quand il n'y a ni lois précises, ni habitudes d'aucun -genre, sous le règne d'un enfant qui ne représente que son père encore -vivant et dont on ne veut plus? - ---Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider à -appeler M. le duc d'Orléans! - -Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais -fait, j'ajoutai: - ---Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez? êtes-vous content? - ---Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous -faites de la révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille des -rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné -à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose, -c'est une partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une -des bases; mais M. le duc d'Orléans n'est qu'un homme qui ne mérite pas -le trône par des services personnels et qu'on n'y placerait qu'en -mémoire des crimes de son père. - ---Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut cependant pas nous -dissimuler que le roi, que vous demandez afin de terminer les mouvements -révolutionnaires, est si blessé par la Révolution, tellement maltraité -par elle, qu'il doit l'avoir en horreur; et que les malheureux émigrés -qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue -révolutionnaire dans l'autre sens; et que, écrasant en toute justice et -en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront la race vivante. -Est-ce comme cela que vous entendez le repos et la paix? - ---Où trouveront-ils cette force? reprit M. de Boisgelin. Croyez-vous que -cette roue révolutionnaire dont vous parlez soit si facile à manier et -que les bras affaiblis de quelques vieillards qui accompagnent Monsieur -soient suffisants pour la mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils -auront en France beaucoup d'auxiliaires pour cette bonne oeuvre, et -qu'on montera cette machine pour se placer dessous, comme déjà cela est -arrivé en 1793? - ---Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être égaré par des sentiments de -patrie, de liberté, mais ici il s'agirait de calculer les dates -d'émigration, car ce sont là les degrés de pureté de ces messieurs, et -certes ce n'est pas enivrant. Malgré cela, monsieur de Boisgelin, je -vous le répète, je ne puis me représenter Monsieur et M. le comte -d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre à la tête du peuple -des chefs qui le détestent, dont l'esprit est trop faible pour envisager -avec grandeur leur position en sachant la séparer du passé, et dont les -bonnes qualités mêmes sont intéressées à la vengeance. Car la mort d'un -frère, d'une soeur, de toute une famille assassinée, sanctifiera à leurs -yeux le mal qu'ils feront souffrir à leurs sujets, ils seront faux et -cruels parce qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc -d'Orléans... - ---Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous -dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan, -le peuple français en larmes se prosternait aux pieds d'un roi bourbon -pour lui rendre la couronne en se mettant à sa merci. Je ne répondrais -point alors de la cruauté de ses vengeances, parce que je ne me fais -garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parle que d'une -combinaison d'idées dans laquelle la légitimité entrerait comme le gage -du repos public, qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements que -cause l'ambition de parvenir à la suprême puissance et d'une forme de -gouvernement dans laquelle le trône ayant une place assignée, légale et -précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin -d'être le tout. Je demande que la représentation française se compose de -deux Chambres et du trône et que, sur ce trône, au lieu d'un soldat -turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel,--comme vous l'avez -bien observé,--notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se -prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis -M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race par -rang de primogéniture: attendu que je ne connais rien qui prête moins à -l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de -naissance, et conserve davantage le respect pour les lois que l'amour -pour le monarque finit toujours par ébranler. Mon _roi légitime_, comme -je l'entends, aura beau vouloir venger ses vieilles injures, rétablir le -pouvoir absolu de ses pères: serré dans la machine légale dont il ne -sera qu'une partie, ses volontés _comme individu_ n'auront aucune -puissance. Ainsi je m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union qu'il -pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. M. -le duc d'Orléans, qui n'a pas un de ces avantages, serait le choix le -plus absurde qui pourrait venir à la pensée; ce serait couronner les -plates intrigues de son père, établir une guerre civile, retremper les -faulx de la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et reprendre enfin -les querelles violentes et sanglantes du commencement de la Révolution. -Bonaparte ou le frère de Louis XVI, voilà où est la question, car c'est -là seulement que se trouve la différence. Le premier a été maître du -monde et tentera toujours de le redevenir. Le second peut prendre, sans -humiliation pour les Français, le sceptre du roi de France dans le -territoire qui composait le royaume de ses pères: les Français peuvent -le redemander sans honte pour remplir la place assignée par une loi que -des assemblées nationales sanctionneront. - ---Je crois que je vais être de votre avis, dis-je un jour à M. de -Boisgelin, et que je laisse glisser M. le duc d'Orléans parmi les -usurpateurs. Alors, je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il a le -malheur d'avoir un père qui a désavoué le sien, qui a condamné son -parent à mort et il porte comme livrée de ses laquais les trois couleurs -dont nous avons fait depuis tant d'années la livrée de la gloire. Le -pauvre usurpateur que cela fait et dans quelle fausse position, pour -monter sur un trône, se trouve l'homme que les uns appelleraient parce -qu'il est le fils de l'assassin d'un Bourbon et les autres parce qu'il -est parent d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte, ou le frère de -Louis XVI. Eh bien, vive le roi! puisque vous le voulez. Mon Dieu, que -ce premier cri va étonner! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui -coûte: le premier mot à dire sur ce texte-là est bien autrement -difficile. - ---Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes embarrassée de tout maintenant. -Rappelez-vous donc ce que Monsieur a été dire à la ville, au -commencement de la Révolution; vous tournerez encore quelques bonnes -têtes avec cela. - ---Vous avez raison, lui répondis-je, il faut faire des recherches sur -les torts de Monsieur envers sa famille quand son ambition lui faisait -prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas fait pendre le -marquis de Favras? ce sera peut-être excellent. Allons «vive le roi»!... - -M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris -au nez en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son -parti une seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les liens qui -l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu -former d'autres et étant restée seule au monde ou à peu près. - ---Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est -comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin pris -d'assaut un château-fort abandonné au milieu d'un désert! - ---Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là -nous sera utile; j'en nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis bien -trompé si l'ennemi commun, succombant sous ses propres folies, le pays -ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand. - -J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion que Bruno montrait -de M. de Talleyrand me flattait beaucoup parce qu'elle était mon -ouvrage. En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que les émigrés -conservaient contre l'évêque d'Autun, prenant sa conduite par le côté -des petites considérations, lui reprochant ses changements de forme, -même de fortune, sans songer que le terrain sur lequel il s'était trouvé -avait changé bien plus souvent que lui et que, ayant toujours été actif -dans les événements, il s'était servi de son influence pour en modérer -l'action et pour les diriger autant que possible vers un ordre de choses -où l'espérance d'une amélioration devient probable. «Si le roi veut se -perdre, je ne me perdrai pas», avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte -d'Artois, après lui avoir remis un plan pour arracher Louis XVI aux -mains des révolutionnaires, lorsque les assemblées étaient à Versailles. -Ce plan, qui avait effrayé le faible et malheureux monarque, ne fut -point accepté. L'abandon que fit alors l'évêque d'Autun de sa robe de -prêtre a été l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires. Cette -action, dans laquelle eut peut-être plus de part la répugnance qu'il -avait ressentie pour l'état ecclésiastique que la prudence, lui a donné -le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolution et lui a laissé -quelquefois jusqu'à un certain point la faculté de les diriger. S'étant -enfui de France au moment où la démagogie furieuse la dépeuplait, il y -revint et rentra dans les affaires sous le Directoire. Uniquement -occupé, comme je viens de le dire, d'apaiser les violences, il -ralentissait autant qu'il le pouvait la marche du démon populaire auquel -était attaché le char de l'État, qu'il tâchait de faire verser le plus -doucement possible à chaque chute causée par son allure irrégulière et -convulsive. Essayant de faire toujours reculer dans la carrière de la -révolution, il se liait avec ceux qui _ne juraient que par une lettre, -tandis qu'on jurait par une autre_, comme il le disait alors[45]. Voyant -avec joie le centre de l'autorité se restreindre et se fortifier des -cinq Directeurs jusqu'à un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur, il -espérait qu'un chef militaire ferait sortir le peuple des habitudes -d'insubordination et qu'il l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par -le respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons d'obéissance -profitèrent plus qu'il ne voulait; les farouches républicains devinrent -tout à coup les esclaves d'un despote et la gloire enchaîna -l'indépendance nationale! Le passage fut si rapide qu'il ne laissa pas -le temps à la prévoyance, car, entre la France maîtresse reconnue du -pays enclavé entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire -français engloutissant le monde, l'intervalle fut à peine aperçu. - - [45] Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé ministre - sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, où - étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer - les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était - resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit: - «Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre - secrétaire, cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en - expliquiez les motifs.--Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je - demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du - Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce - qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f..., - Lagarde ne dit que sacr.....»--_Note d'Aimée de Coigny._ - -M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les républicains de vouloir -soumettre l'État à un maître, fut accusé, sous l'empereur, de ne point -être soumis au maître, et l'empereur fut indigné de la résistance qu'il -fit paraître dans le Conseil quand il fut question de l'envahissement -d'Espagne. Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand chambellan et -lorsque, au retour de Moscou, il crut en avoir besoin, aucune cajolerie, -aucun ordre ne purent le ramener. Napoléon, convaincu que la -considération dont M. de Talleyrand jouissait dans les pays étrangers -pouvait lui être utile, lui offrit de reprendre le portefeuille des -affaires étrangères. L'ancien ministre, en le refusant, lui dit: - ---Je ne connais point vos affaires. - ---Vous les connaissez! reprit Napoléon en courroux, mais vous voulez me -trahir. - ---Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne veux pas m'en charger, -parce que je les crois en contradiction avec ma manière d'envisager la -gloire et le bonheur de mon pays. - -Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand. Pourquoi s'est-il -mêlé des affaires publiques dans les temps révolutionnaires? dira-t-on -peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là; que ses talents, son -esprit le poussaient aux premiers emplois; que son amour pour son pays -trouvait à s'exercer plus utilement en mettant la main à la manoeuvre -pendant la tempête qu'en les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu -faire les _purs_, c'est-à-dire les _fainéants du siècle_. Ces bras -élevés au ciel pendant le danger n'ont été secourables que sous Moïse et -qu'une seule fois; il est excusable d'essayer à s'en servir différemment -dans le péril. Il était en butte à la malveillance de tous les esclaves -du maître, épié jusque dans la chambre la plus intérieure de sa maison, -toutes ses paroles commentées par les flatteurs de Maret et répétées par -celui-ci à Bonaparte, qui était combattu entre le désir de le perdre et -la crainte d'avoir l'air de le croire trop considérable en s'en -défaisant. C'est à cette hésitation que M. de Talleyrand doit la vie et -aux sentiments d'amitié que lui portaient plusieurs de ceux qui -entouraient Napoléon: MM. de Caulaincourt, Flahaut, et même à la -modération du duc de Rovigo. - ---Si M. de Talleyrand est comme vous me l'avez dépeint, continua M. de -Boisgelin, dans la conversation que j'ai indiquée ci-dessus, pourquoi -n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, doit produire le bien -de la France? - ---C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il déteste l'empereur par -les mêmes raisons que vous le haïssez, il n'a pas la même manière de -voir sur les Bourbons. - ---N'importe, reprit Bruno, allez chez lui souvent. - -Le temps était beau, presque tous les matins je faisais des courses à -pied à la fin desquelles j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais -souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens qui aimaient ou -cultivaient les lettres. Personne ne sait causer dans une bibliothèque -comme M. de Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les contrarie, -les laisse pour les reprendre, les interroge comme s'ils étaient -vivants, et cet exercice, en donnant à son esprit la profondeur de -l'expérience des siècles, communique aux écrits une grâce dont leurs -auteurs étaient souvent privés. Je me rappelle avoir alors entendu lire -par M. de Talleyrand le «Dialogue du maréchal d'Hocquincourt et du Père -Canaye» par Saint-Evremont, devant M. Molé. La figure sérieuse de ce -dernier lui donnait l'air d'un sot malgré ses grands yeux noirs, qu'il a -chargés tout seuls,--parce qu'il a les dents gâtées,--de donner du -mouvement et de l'esprit à sa physionomie. L'introduction de -Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta celui qui s'était -arrangé pour ne jamais rire et qui, pour s'en dispenser, écouta la chose -en pédant et en me montrant sa surprise que je ne connaissais pas ce -morceau. Je ne sais pourquoi je m'amuse à glisser ici ce burlesque -souvenir, mais il y restera. - -Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la maison et moi, nous nous -laissions aller à notre indignation contre la tyrannie et l'avide -ambition de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux imprécations, car -je n'osais hasarder mes voeux. - -Après les horreurs de 1793, avant que les rangs de la société se fussent -reformés, le nom d'artiste étant le seul dont la vanité pût se parer, -était devenu à la mode et finit par devenir aussi commun et aussi -ridicule que celui de marquis sous Louis XIV. Les porteurs de palettes -et de toges théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et suivantes, -auraient pu fournir à Molière d'aussi bons modèles pour peindre les -mêmes vices, que les porteurs de talons rouges de son époque. Car les -passions des hommes de tous les temps sont les mêmes et le moule seul où -elles sont jetées diffère selon les siècles. Ce petit préambule est -nécessaire pour arriver à la société de mesdames de Bellegarde, où je me -trouvais fréquemment et dans laquelle fut amené M. de Talleyrand. - -Mesdames de Bellegarde[46], nées aux Marches, château situé en Savoie, -vinrent à Paris en 1793, année de la réunion de leur pays à la France. -Elles étaient contentes de devenir Françaises, et ce que cette époque -avait de désastreux frappait à peine des étrangères sans parents, sans -habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient à tous les yeux, -et qui, réfléchissant peu sur les mesures publiques, n'avaient personne -ni aucune chose à regretter. M. Hérault, le député avec lequel elles -étaient venues en France, périt bientôt après; mais elles le voyaient -depuis si peu de temps que, malgré le vif attachement qu'il leur avait -inspiré, le regret, très vif aussi, qu'elles en ressentirent fut bientôt -calmé. Elles ont passé quelques mois en prison, mais ont été traitées -avec douceur, et c'est même là où elles ont commencé des liaisons de -société. Rien ne leur faisait donc partager le deuil commun, et cette -première indifférence, quand tout le monde dans le pays répandait des -larmes, a imprimé sur elles une singularité qui ne manque pas d'un -certain attrait piquant, mais qui repousse l'attachement et la -confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées qu'on ressent contre -ses persécuteurs, leur porte était ouverte à tout le monde, et leur -curiosité pour voir les personnes célèbres de cette époque n'étant -arrêtée par aucune répugnance, on peut se figurer les gens qui sont -entrés dans leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du petit nombre -des personnes qui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matériaux de -l'ancienne société du chaos sanglant où ils étaient tombés et qui ont -contribué à édifier la nouvelle. On doit même ajouter que ces matériaux -se sont nettoyés chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à -les ranger en ordre. En effet, on a rencontré dans leur maison, -séparément et ensemble, les éléments les plus opposés. Mais le fond de -leur société est resté le même, composé d'artistes et de gens de -lettres. - - [46] Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un - exemple des déchéances où la philosophie du XVIIIe siècle entraînait - la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames sceptiques - par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter leur vie. - Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était des - premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin de - 1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la - langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le - sentiment de cette solidarité était dans la conscience populaire; - comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à - l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une oeuvre historique - et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les idées - nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes - les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de tous les - peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres envoyés par la - Convention pour prêcher l'évangile des philosophes était Hérault de - Séchelles, beau, élégant, et qui mettait toute la grâce de l'ancien - régime à coiffer le bonnet rouge. Adélaïde de Bellegarde abandonna - mari et enfants pour suivre en France le député. - - Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde de - Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les événements, - d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices prenaient le pas sur - les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui, dix - ans après le _Ça ira_ des sans-culottes, chantait les romances des - _Incroyables_. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui - excitait le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses - ridicules infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et - tomba d'Hérault en Garat. - - A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente, mais elle - servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures de sa - soeur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et son - mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure. L'affection - d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa compagne. Pourvu - qu'elle fût près de sa soeur, elle ne s'inquiétait pas de ce que sa - soeur faisait: elle semblait considérer les légèretés comme si - naturelles que la correction de sa propre vie prenait des airs non - de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le langage des - moeurs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans ses _Mémoires_, - du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait la duchesse de - Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, qui n'avaient - dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de - conversation.» - - M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les - trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il - prépare ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge. - - Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque princesses. - Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore - sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, un - fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat. Ils - s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur - auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de - leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de - leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame - révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert, - dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en - 1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur - des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari, se - fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom dans un - petit appartement où elle console la médiocrité de ses revenus par - la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil filial les amis - de son père le chanteur, et après ce long effort pour conquérir un - rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes ses relations - pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers jours en - compagnie d'un infirmier. - -La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à connaître -mesdames de Bellegarde et elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui -n'étonnera personne de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est -vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent encore un -charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, ne s'est pas -refusé une fantaisie, s'est perdue dans le temps où il y avait des -couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris, et n'a évité -cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de Laval, a -substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce moyen. Je -ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse comme les -cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les femmes -considérables de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement -leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et non demandé, -l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant presque autant -que d'année, cette habitude s'est établie en droit et celui de -prescription à cet égard était dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est -logée dans la même maison que le comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût -marié. Les femmes les plus sévères vont chez elle _parce que_ le -souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée des -faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur M. de Narbonne, son aide -de camp, _parce que_ les sourires de la fortune sont toujours agréables; -sa chambre était remplie de la bonne compagnie d'autrefois, _parce -qu_'elle déteste la Révolution; elle est difficile sur la conduite des -femmes, _parce qu_'une certaine sévérité sied bien à son âge; et, avec -ces motifs pour chacune de ses actions et cette inconséquence générale -pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue, -la plus aimable et la moins bonne des femmes. Maîtresse de M. de -Talleyrand quand elle était jolie, actuellement son amie très exigeante, -c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui[47]. - - [47] Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un - trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle épousa, - le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de - Montmorency-Laval, qui était de son âge. Présentée à la cour le 25 - février 1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait - plus, se faire, par l'éclat de ses désordres, une réputation, et - tous les contemporains confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est - l'ordinaire, le mari avait été le premier artisan de ses malheurs. - Agité de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du - désordre et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix - qui était un ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre - ses droits respectables à sa compagne par la sainteté du lien - conjugal. Mais le vicomte mettait une élégance à être «philosophe». - Sa femme apprit de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva - bientôt qu'il ne suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet - d'être philosophe plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par - avancement d'hoirie, transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à - ses deux fils, Mathieu de Montmorency, le plus chrétien, le plus - exemplaire des laïques, et Hippolyte, le plus régulier des abbés: - ses comptes ainsi réglés avec le bien, elle prit, la conscience - légère, du bon temps. D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus - passionnées ne sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était - attaché M. de Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de - Staël. Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux - efforts pour disputer tout ce qu'elle put de suspects à la - guillotine. Elle ne réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut - exécuté à Paris. Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de - Suisse, elle sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit - à la Rive. Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France - grâce à elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de - Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit - devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus - le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative. En - 1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il dit: - - «Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père. M. de - Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la - bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une - petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de Laval. Après - l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour ne plus - l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse de - Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain - de la Révolution, qui avait dispersé la société française et même - les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. M. de - Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle sans - nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins - cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y - allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en - général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour, - racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de Montmorency se - trouvait habituellement chez sa mère. - - »Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval, madame de - Staël tenait le premier rang. Le roman de _Delphine_ venait de - paraître, de sorte que la critique du livre et les épigrammes contre - l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne connaissais pas - encore madame de Staël. Un an après, lorsque je revins de Coppet, où - elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu dans sa société, où je - m'étais lié avec ses amis, je pensais que je ne devais pas - l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir, à mon âge, de - la défendre et d'élever une contradiction, mais il me semblait que - M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de son bon goût en - admettant cet épanchement de haine. Petit à petit je cessai d'aller - chez madame de Laval.»--_Souvenirs_, t. Ier, pp. 88-89. - - Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval, la - complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance - universelle pour la publique immoralité de leur double adultère. - Car, à la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise. - Le chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le - monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de nombreux - scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré dans le - monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les - femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de - ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi - chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'étais d'une - famille magistrale!»--_Mémoires_, t. Ier, p. 48. - - Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de - résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette - corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de moeurs. - L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses - vices et se fît des changements révolutionnaires autant de - ressources pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne vie. - Les débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne - reconstituent pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les - doctrines du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui - ont permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre sa - femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de Laval ne - trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un toit - conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien - amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la sécurité - revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher de sa femme, - mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris avec la femme - d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils d'une des plus - illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien que son père et - sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait le respect - qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était donc le - père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît à vivre - entre elle et M. de Narbonne? - - Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite - destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux - regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au cours - du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais, tandis - qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord par elle - descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, devenue à - son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois, contre le - mariage et la famille, les anciennes moeurs des hautes classes. - - La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces changements, - survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections, légitimes ou - non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours, puisqu'elle - dépassa quatre-vingt-dix ans. - -L'intérieur de cette petite chambre de madame de Laval, donnant à M. de -Talleyrand l'assurance que le lien qui le tenait à la bonne compagnie -n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant point de crime à se -reprocher, ses fautes lui semblaient plus légères quand il acquerrait la -preuve qu'elles ne l'avaient point détaché de ceux qui, seuls, pouvaient -les trouver choquantes. - -La cour de Bonaparte n'offrait point de repos ni d'agrément, remplie -comme elle était de gens occupés de leurs affaires, les faisant bien, -prenant tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne sachant point -en rire et employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient comment -on peut les perdre. Cette manière de vivre _positive_ est insupportable -pour ceux qui ont goûté du _savoir-vivre_ d'autrefois, composé de -_nuances_, d'_à peu près_, et d'un _doux laisser-aller_, où la gaieté, -la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la moitié de la vie. -_Laisser couler le temps_ était une façon de parler habituelle et -familière qui est presque bannie de la langue. M. de Talleyrand avait -besoin de dire et d'écouter quelques paroles sans suite et sans -conséquence pour se reposer de celles toujours écoutées et comptées qui -se prononçaient à la cour. Ce fut, je crois, ce qui éveilla en lui la -curiosité de connaître la société de gens de lettres et d'artistes qui -se trouvait chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait depuis -quelques années. Madame de Laval convint avec elles qu'on se réunirait, -une fois la semaine, à un dîner où se trouveraient MM. Lemercier, -Gérard, Duval[48]. - - [48] Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs - dramatiques traités par la fortune un peu comme les acteurs, et pour - lesquels une exagération de succès éphémères précède un excès - d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le seuil de - l'Académie française où il entra en 1816, et certes ne prévoyait - guère, car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses pièces, - la plus durable, la seule survivante serait _Joseph_, grâce à la - musique de Méhul. - -Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq années. Je m'y rendais: le -ton froid de M. de Talleyrand avait commencé par y répandre une telle -contrainte que je formai le projet de m'en retirer, mais, petit à petit, -on s'accoutuma ensemble et on finit par se convenir. - -M. Lemercier animait la conversation par la brillante légèreté de son -esprit. Son caractère noble et ferme sied à ses discours comme à ses -actions et rend ses sentiments communicatifs; aussi l'empereur -redoutait-il jusqu'à sa gaieté, car elle captive la confiance, -quoiqu'elle soit pleine de sel. - -M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais son esprit, comme son -talent, est brillant et plein de finesse. Il abonde en saillies -ingénieuses et force à un exercice d'esprit à la fois agréable et -amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour se mettre en garde contre -les railleries, on fait sortir de son propre fonds le mouvement et -l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation ne manque pas d'un -certain charme. - -Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques opéras-comiques fort -gais, deux ou trois comédies où le dialogue ne manque pas d'esprit, il -se croit quitte envers la postérité, le temps présent, la gaieté et -l'esprit; il est, en conséquence, le plus insignifiant et le plus muet -des hommes[49]. - - [49] «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de _la - Manie des Grandeurs_, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la - lecture sous celui de _l'Ambitieux_. Il n'y a de comique dans cette - pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques - n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce. - Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire - regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le comte - Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la police - d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre - d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait - peut-être dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en - viendrait un où il se ferait prendre pour un gentilhomme.»--_Note - d'Aimée de Coigny._ - -Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite réunion où il avait trop -l'air de l'imbécile sultan devant lequel viennent en vain, pour -l'émouvoir, se prosterner le talent, le savoir et la gaieté. Délivrés de -lui, nous restâmes fort bien partagés entre la grâce piquante de madame -de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames de Bellegarde, ma -bonne volonté de plaire et de m'amuser, et le charme inexprimable que M. -de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe point cette qualité -dans un dédaigneux silence. Ce fut dans ces réunions que je contractai -l'habitude de M. de Talleyrand et la familiarité nécessaire pour pouvoir -lui parler de tout sans conséquence et sans embarras. - -Dans les vieilles monarchies, il y a une manière d'être, un ton de -société, plus ou moins nuancé par la distance où l'on se trouve de la -cour, que l'on cherche à imiter dans tous les états. Après notre -Révolution où rien n'a d'ensemble, où aucune habitude n'est enracinée, -tout est encore dans le désordre et l'on rencontre encore d'anciens -grands débris près d'édifices naissants. Ce qu'on appelait le ton du -monde se ressentait de cette situation: les manières de la cour, celles -de quelques vieux salons, restes de l'ancienne bonne compagnie, et les -lieux où l'on prodiguait les égards en raison de l'esprit et du talent -étaient aussi éloignés que s'ils avaient appartenu à trois peuples -différents. Ils ne tendaient même point à se réunir, car il semblait -qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher, comme il manquait d'un -empire, d'une force pour confondre en un seul tous les vastes -territoires qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux placé qu'un -autre pour juger ces distances singulières qu'il franchissait souvent en -un jour, pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles provinces -servait peu pour le bonheur public; quel abus étrange de la victoire on -faisait en imposant le nom de Français à des gens si loin d'être réunis -par le même intérêt et de former un même peuple, puisque, au sein de -Paris, tant de fractions de société divisaient cette ville en autant de -petits mondes souvent contraires de principes, de voeux et de positions. -Tout ce qui portait aux yeux de M. de Talleyrand l'évidence de ce fait -me faisait plaisir et c'est une des raisons qui me rendaient agréable -notre réunion chez mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille -différences qui existaient dans la ville. - -Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances de caractère qui existent -entre les hommes se manifestaient par des plans d'organisation publique; -on rêvait _république_, _royaume_, _état fédératif_, etc., et chaque -homme, comptant pour rien le lien social du moment, portait dans ses -voeux, avait en ses desseins l'ordre quelconque d'un changement total. -Ceci est un des malheurs les plus fatals et les moins aperçus -qu'entraînent les révolutions. Manquant de cette assurance intérieure -que ce qui existe peut s'améliorer ou s'altérer, mais ne peut être -détruit, les hommes cessent d'être favorables à la société et font -servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui ne -tendraient qu'à la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États comme -l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on peut envisager ce fait sans -reculer comme devant le plus énorme forfait, quand on ne sert le -gouvernement que lorsqu'il entre dans _la fantaisie_, le lien social, il -me semble, est détruit. Si l'on avait pu rêver sans crime à autre chose -qu'à l'ordre actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire de France -aurait à citer les hommes publics qui l'ont honorée? Croit-on que -l'Hôpital, que Sully, que Montausier même, que Colbert n'auraient pas -préféré d'attendre tranquillement un renversement pour arranger à leur -fantaisie, au lieu de braver pour le bien public l'humeur, la colère, -les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés de blesser et au -milieu desquels il fallait qu'ils vécussent? L'idée d'améliorer est la -seule dans laquelle le courage et la force de caractère aient un emploi -utile. Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de têtes -saines et de coeurs droits, mais leur application est toujours funeste -parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, c'est-à-dire -après des renversements. Ces rêves-là ne sont pas faits pour les temps -où il y a des moeurs, autrement dit des habitudes, et sans elles il n'y -a pas d'avenir. On peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne -chose toute seule et sans précédents, c'est _rêver le bien_ et _faire le -mal_. Vingt-huit ans de convulsions politiques ont produit ce mal moral -de faire dire aux plus honnêtes gens sans répugnance en parlant de -l'État: «Ceci ne durera pas.» Et le régime de fer et de gloire imposé -par Bonaparte n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce doute. - -Mais revenons à mon récit. Attaquée comme tant d'autres de la maladie -que je viens de décrire, je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire à -Bonaparte comme d'un moyen de plus pour hâter sa chute, recueillant avec -empressement chaque démonstration qui pouvait persuader M. de Talleyrand -de l'impossibilité que la France pût jamais jouir d'un noble repos sous -un homme, qu'il ne fallait point croire que les événements -corrigeraient, parce qu'il faisait les événements et ne voulait les -faire que tels qu'ils étaient alors, puisque la victoire n'avait point -encore déserté ses drapeaux. - -Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de l'intimité qui existait -entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, -passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je n'osais pas -parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré en homme d'État les maux -que l'empereur causait à la France, je m'écriais: - ---Mais, monsieur, en savez-vous le remède? pouvez-vous le trouver? -existe-t-il? - -Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y répondre. - ---Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe le moyen. - ---C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement. - ---Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de bien -qu'il pouvait faire, son temps de force contre la révolution est passé; -les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles n'ont -plus de danger et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit -l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous reste; il nous -faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici le moment de le -renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette liberté, Garat, -quelques autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour -cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de leur jeunesse: -c'est une puissance, et puis, l'empereur étant en retraite de Moscou, il -est bien loin. Leur amour pour la liberté peut renaître! - ---L'espérez-vous? lui dis-je. - ---Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut le tenter. - -Je le lui promis de bon coeur et effectivement je causai avec un homme -qui, lui-même fort révolutionnaire, se trouvait intimement lié avec ceux -qui l'avaient été davantage et les sénateurs qui passaient pour avoir du -talent et des idées libérales. J'excitai facilement sa bile contre -l'empereur et son désir de le voir remplacé par un gouvernement où la -liberté fut respectée. Il communiqua même bientôt ces impressions dans -sa société, une des plus étendues de celles qui forment à Paris la haute -bourgeoisie. On était encouragé par la tentative que venait de faire -Mallet, tentative qui, bien que suivie par la mort violente des -coupables, avait répandu une certaine idée de faiblesse sur le -gouvernement déconsidéré. L'enlèvement du ministre et du préfet de -police, la fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire avaient -imprimé sur lui un vernis de ridicule qui se répandait jusque sur la -puissance, quoiqu'il fût un de ses moindres agents. Il n'a manqué à -Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a _remplacé_, il ne -s'agissait que de _déplacer_, c'est peu de chose: le plus difficile -était fait. Sa République est une idée de prisonnier, personne n'en veut -plus, mais enfin il a réussi à surprendre la police. Ainsi le -gouvernement de l'empereur n'est point inébranlable, son armée est -battue et sa police peut être enlevée: on peut donc mettre sa puissance -civile et militaire en déroute! - -On se sentait plus à l'aise et on regardait Mallet comme un homme qui -avait ouvert une porte à l'espérance. - -Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer l'indignation contre son -auteur qui faisait la froide énumération des maux dont les Français -étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque, moitié rhéteur -qu'on appelait son style. La description entre autres de l'incendie de -Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan, était révoltante. -L'indignation qu'on en ressentit dans le moment fit croire à la chute -prochaine d'un despote militaire qui cessait d'être conquérant. Mais son -retour subit arrêta tout autre sentiment que l'étonnement: il sauta de -sa chaise de poste sur son trône et ressaisit le sceptre aux Tuileries, -tandis que son armée délaissée couvrait de malades et de morts le vaste -territoire qui est entre la Bérésina et le Rhin. - - Qui gurges aut quæ flumina lugubris - Ignara belli? Quod mare Dauniæ - Non decoloravere cædes? - Quæ caret ora cruore nostro? - -Frappés comme tout le monde de l'adresse hardie et aventureuse de cet -homme et de la manière dont il venait encore de subjuguer les -imaginations, nous désespérâmes un moment. Je cessai mes fréquentes -visites chez M. de Talleyrand dans la crainte de le compromettre et -parlai moins vivement à ceux dont j'excitais le mécontentement. Nous -montâmes plus souvent chez madame de Vaudemont pour prendre le thé et -apprendre des nouvelles. - -Nous nous félicitions de ne pas nous être ouverts à M. de Talleyrand par -la simple réflexion qu'il est plus facile de garder un ressentiment -qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre que, plutôt de -consentir à le changer dans la moindre partie, nous préférions conserver -Bonaparte. - -Quelques paroles de l'empereur venaient de produire une espèce -d'enthousiasme factice qui n'était au fond que l'habitude d'une -obéissance qu'il avait suspendue et qui reprenait sa force, mais qui lui -valut des hommes et de l'argent avec lesquels il conçut l'idée de -recommencer une campagne, comme un joueur recommence une partie avec la -petite émotion de perdre l'enjeu ou de se racquitter. - -Nous allions, comme je viens de le dire, chez madame de Vaudemont, le -soir, où vivaient dans l'intimité MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. -de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette; Montliveau, alors intendant -de l'impératrice Joséphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant, -faufilé par sa protection jusque chez des ministres, adroit, dévoué, -courageux pour la cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne; puis -un comte de S... ancien envoyé de Perse à la cour de France, Piémontais -par son père, Polonais par sa mère, cocu allemand par sa femme, Anglais -par ses alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et -espion par goût, état et habitude. Tel était à peu près le corps d'armée -napoléonienne qui, tous les soirs, siégeait autour de la table d'acajou -du petit salon bleu de madame de Vaudemont, où leurs espérances, où -leurs inquiétudes se manifestaient sans contrainte. - -De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le comte de La Valette. Je -m'amusais à disputer contre lui; resté seul après les autres, il perdait -toute réserve, excité par la contradiction de mon discours et par le -petit morceau de sucre continuellement arrosé de rhum qu'il faisait -entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la mienne. Cet -exercice, prolongé quelquefois bien avant dans la nuit, nous a révélé -plus de choses, fait pressentir plus d'événements qu'il n'en savait -peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés. La conversation aussi de -S... avait fini par nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutumé à -passer la fin de ses soirées avec nous et ne pouvant en tirer parti pour -son métier, semblait le mettre de côté passé minuit et, resté seul dans -le petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisons nombre -jusqu'à une ou deux heures du matin, il nous racontait des anecdotes -curieuses de tous les temps et, par entraînement de causerie, il -finissait par nous dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous -mettait ainsi au fait de ce que nous voulions savoir. - -Il était aisé de conclure que le lien de la peur qui attachait la France -à Bonaparte était indissoluble, en sa présence au moins, et qu'alors il -n'existait plus de sentiment public. L'indignation était éteinte, la -campagne de Russie était déjà presque complètement oubliée et, quoique -les débris de l'armée qui l'avait entraînée errassent encore mutilés -loin de leur pays, on en reformait une à la hâte pour recommencer de -nouvelles entreprises et l'on donnait partout les hommes et l'argent -demandés, sans plainte et sans regret! - -Malgré ces preuves de soumission sans borne données à Napoléon, je ne -sais quelle assurance de le voir renversé vivait au fond de notre âme. -M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos espérances que nous -appelions même nos projets. L'idée de rendre à la France l'énergie -nécessaire pour secouer le joug despotique qui la courbait nous occupait -jour et nuit. Cette malheureuse habitude d'obéir que l'on avait si -universellement contractée nous affligeait parce qu'elle nous donnait la -preuve qu'à moins d'opposer à Napoléon _un homme auquel on pût obéir_, -sa tyrannie, la haine même qu'il pouvait inspirer ne feraient lever -personne contre lui. M. de Talleyrand nous paraissait toujours cet -homme-là, mais il était encore moitié chimérique pour nous. La seule -partie qui nous fût apparente était son mécontentement, mais la forme -qu'il lui ferait prendre nous était inconnue et nous inquiétait bien -autant qu'elle pouvait nous donner d'espérance. - -Revenons à cette époque de la campagne de Dresde, où l'indignation -contre l'empereur était éteinte, ou du moins si dissimulée qu'il était -impossible de fonder sur elle aucun espoir de délivrance. Ne voyant plus -de probabilité prochaine pour la réussite de nos projets, M. de -Boisgelin et moi partîmes pour le château de Vigny, que me prêta la -princesse Charles de Rohan. Nous y passâmes trois mois en deux fois. - -Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait -éprouver le séjour de Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé -mémoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des -murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me crois à -l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre -invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon -existence avec le passé et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à -Vigny tout ce qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude -d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de -quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui -protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle, -où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, -voilà les petits fossés que je trouvais si grands et le saule que mon -père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à -la distance d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit -qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur! -Ah! mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant et la -douce idée de sentir encore son coeur battre contre le mien embellissait -pour moi un avenir où il n'est plus! - -Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui ont reçu -sous leur ombre protectrice mes parents, le duc de Fleury, un moment -même M. de Montrond[50], après un espace de dix-huit années je les -revoyais, j'étais sous leur abri! j'habitais cette même chambre verte où -les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard! Eux seuls -n'ont point changé! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient -traversé intactes cet espace de temps nommé _révolution_ qui a attaqué, -dispersé toutes les nobles races de leurs descendances. Les rossignols -de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours; -moi j'ai la même chambre, et le vieux Rolland et sa femme habitent le -même pavillon! - - [50] Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse de son - premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans plus de - détails, Montrond. - - Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près de - Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au - dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en - France avec son maître, mais pour mourir en 1816. - - M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous la - Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt ruiné - par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le 20 octobre - 1844 à soixante-seize ans. - -Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie, quelle émotion me -saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces -meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande et triste -chambre à coucher, fait-elle couler les larmes de mes yeux? O existence! -tu n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que par l'avenir! Le -moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les -souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet! - -Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans mon coeur des traces qui -me sont chères. Mon âme, réunie à celle d'une noble créature, se sentait -relevée et mise à sa place. J'étais devancée et soutenue dans une voie -où notre guide était l'honneur. Nos projets étaient bien purs et -l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque chose de sacré, car les -voeux d'un honnête homme ont une telle puissance qu'ils forcent presque -la Divinité; pourrait-elle les rejeter sans blesser la justice?... - -Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie, coulait avec une -extrême rapidité entre la promenade, la lecture, la chasse et la -conversation. - -Les campagnes étaient désertes, les champs couverts de blé mûr -paraissaient une calamité, à voir les êtres faibles occupés à rentrer -les moissons. La France n'était plus peuplée que de veuves et -d'orphelins en bas âge. Tel était l'état où la réduisait la gloire des -armes, que tous les bras qui pouvaient les porter lui manquaient et -qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de l'enfance. Les bals -des dimanches n'étaient composés que de femmes. Bonaparte avait fait -disparaître les artisans, les pères, les époux, les laboureurs; il en -avait fait des soldats qui, pour ravager les champs des étrangers, -avaient abandonné les leurs. - -Nous faisions quelquefois ces remarques devant l'abbé Desnoyelles, -chapelain du château, homme fort attaché à la princesse de Guéménée, qui -l'avait recueilli dans les temps les plus dangereux de la Révolution. -Cet abbé avait été moine, par conséquent mauvais prêtre; mais il était -bon homme, dévoué à ceux qu'il aimait, ayant la Révolution en horreur et -regardant l'empereur comme un parvenu. Il avait été lié avec M. -Bouvet,--gravement compromis dans le procès de Georges,--et avait donné -refuge pendant deux jours, dans le château de Vigny, à Georges et à -Armand de Polignac, alors son aide de camp, au moment où ils étaient le -plus chaudement poursuivis. Cet événement lui paraissant le plus -important de sa vie, il était possible de lui faire faire des -entreprises dans le même sens. Courageux, brutal, adroit, l'habitude de -vivre à la campagne sans travailler lui avait conservé cette partie -d'imagination aventureuse qui se perd si vite dans l'habitation des -villes et on pouvait facilement supposer que les dangers auxquels il -s'exposerait, pour contribuer à un événement extraordinaire qui nuirait -à Napoléon, ne l'effrayeraient pas plus que les messes qu'il avait dites -quand le culte était proscrit. Il les avait dites pour narguer -l'autorité d'alors. Il n'est pas sûr qu'il n'eût préféré toute autre -manière et il est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls pour -détruire l'autorité du moment. - -Nous lui fîmes envisager la possibilité que, l'empereur n'acceptant pas -la paix après la campagne de Dresde, les conséquences très probables -d'une fierté déplacée seraient sa perte. Quand nous eûmes ajouté que -peut-être alors un Bourbon pourrait remonter sur le trône, le pauvre -abbé resta interdit: - ---Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, vous voulez me tenter. - -Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui devint bientôt si -familière qu'il ne pensait plus à autre chose. - ---Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. Ah! que de coquins -seraient attrapés! Dame, tout le monde rentrerait chez soi et bien -d'autres en sortiraient! - ---Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait et personne non plus ne -reviendrait comme il a été. - -Alors l'abbé entrait en colère, car il était moine, cordelier et royal -jacobin. Il voulait que les royalistes fissent comme on leur avait fait, -qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent exiler, confisquer, -égorger et puis: «Vive le roi!» par là-dessus. - ---C'est justice, disait-il. On leur en a fait autant, le talion c'est ma -loi. Pour ma part, j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi faire. Ma -foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces beaux projets, le retour seul du -roi peut ramener ici le bonheur et la paix. - ---Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, lui disais-je. - -M. de Boisgelin voulant entrer en explications avec lui, l'abbé -s'emporta et lui dit: - ---C'est donc pour continuer la Révolution tout à votre aise que vous -voulez faire revenir le Roi? C'est pour donner force aux lois -d'usurpation et aux misérables qui ont détruit la noblesse, le clergé, -en mettant à leur place des assemblées de bavards qui, tous les ans, au -nom de la nation, voudraient fricoter dans les revenus du Roi? Par ma -foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de roi reste où il est, -je ne sais où, et gardons notre mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il -les révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et les appelle comtes -ou ducs, il les effraie au moins par l'idée d'un emprunt bien onéreux -sur leurs effets volés. Les acquéreurs en ont l'inquiétude, il exile, il -chasse des places les jacobins, il supprime, de temps en temps, ces -vilaines assemblées publiques,--voyez le Tribunat,--il fait obéir les -autres, enfin il sabre la Révolution comme les ennemis et cela réjouit! - ---Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin, vous êtes donc content -comme cela? - ---Non, parbleu, mais... - -Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur et le modèle des ultra -et il est assez comique d'avoir vu, en 1815, une Assemblée nationale -gouverner l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un pauvre moine -cordelier, libertin, ignorant, paresseux, vindicatif, sans esprit, -courageux et honnête homme que, à force de prêcher, nous ne convertîmes -pas, mais que nous réduisîmes au silence et qui renonça à la vengeance -qui lui était si chère, dans la crainte de ne pas être employé au -renversement de Bonaparte et surtout au retour du roi dont il croyait -que nous nous occupions. Il répétait souvent: - ---Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je verrais le roi, puisque -vous dites qu'il est en Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois -la messe, à Nelle, chez madame la comtesse de Châlons, devant -monseigneur le comte d'Artois. C'était le bon temps, j'étais cordelier -alors, et monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père, comment vous -portez-vous?» - -Ces paroles mémorables paraissaient gravées dans le coeur de l'abbé et -lui haussaient le courage au point d'éveiller le nôtre. - ---Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un jour M. de Boisgelin, pour -communiquer avec le roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde -entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, que ne va-t-il les -joindre? De là il trouvera des moyens faciles pour se rendre en -Angleterre et l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état véritable -de la situation de la France, dont il n'a aucune idée, et lui indiquer -les personnes ou plutôt l'unique personne qui peut donner à son retour -des chances favorables, si cette personne se persuade à elle-même que le -roi puisse être utile au pays. - -Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé y entra avec zèle et -bonhomie. Il promit de ne point pérorer et de porter un papier écrit par -M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir au moment jugé -convenable, de lui donner l'argent nécessaire et nous partîmes pour -Paris. - -Bonaparte était de retour de la campagne de Dresde dont il s'était -échappé par la fameuse trouée de Hanau. A la vue de l'irruption des -troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il conçut l'espoir de -donner au peuple français l'élan nécessaire pour les repousser et -l'aider même à de nouvelles conquêtes. Dans ce dessein, il chercha à -ramener en eux des sentiments qu'il s'était efforcé d'anéantir depuis -quinze ans, remettant à un autre temps le soin de les comprimer de -nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme des citoyens, -signés Napoléon, des proclamations adressées au _grand peuple_, des -invocations au souvenir de 92, année de la destruction des hordes -étrangères sur notre territoire, signées Napoléon, _empereur_ des -Français. Mais ce langage jacobin impérial ne produisit que de -l'étonnement. On aurait accepté le titre de citoyen avec soumission; les -faubourgs eussent porté la pique, la carmagnole et le bonnet rouge, mais -par ordre du ministre de la guerre. L'empereur put se convaincre que si, -jusqu'à un certain point, son autorité était à l'abri de la révolte, il -ne pouvait pas espérer, en sa faveur, de ces crises populaires qui, par -une convulsion généreuse, repoussent violemment du sol de la patrie ceux -qui tentent de la soumettre. - -Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît peut-être nos projets -plus faciles. Tous les peuples ont trouvé pour nous repousser, -disions-nous, une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous? -Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour des longues habitudes, de la -famille, du pays et du repos? Hélas! la France n'est plus maintenant -qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui. On défendra par -obéissance cette garnison, mais les habitants ne se mêleront point de la -querelle, et la conquête de la France n'est qu'une affaire militaire, -menaçant seulement l'honneur de l'armée. En Espagne, où aucune habitude -n'était ébranlée, un changement effrayait, depuis le noble titré -jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait dans sa vie vagabonde. Chacun -était prêt à défendre l'abus auquel il était attaché, dont il -subsistait, et à se battre, sinon pour _la liberté_, au moins pour _sa -préférence_. C'est un sentiment patriotique qui s'oppose à recevoir la -loi du vainqueur: chez nous, où trouver des sentiments qui nous -défendent? Employé par la guerre, séparé de ses enfants, loin de ses -foyers, dépendant d'un gouvernement qui change à tout moment de forme et -de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la tête d'un Français? En -1792 même, lorsque les troupes prussiennes furent chassées du -territoire, était-ce un mouvement national qui les repoussa? A cette -époque terrible, les riches propriétaires, renfermés dans des cachots, -spoliés, égorgés au nom de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la -nation, et peut-on appeler nation un peuple sans discipline et sans -chefs? - -Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous abattre. On est si heureux -d'avoir l'esprit occupé par un projet bien déterminé, qu'il donne du -courage pour envisager les plus grands maux parce qu'on croit en -posséder le remède. A la vue, par exemple, de l'obéissance passive qu'on -montrait aux ordres de l'empereur et de ce regard indifférent qu'on -jetait sur les armées ennemies prêtes à fondre sur le pays, nous -disions: Quel besoin nous avons de lois sages mises en activité et de -rois nés sur le trône, ayant l'habitude d'exercer leurs pouvoirs dans un -certain espace d'où ils sortent peu et ne font jamais sortir les -peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru dans toute une vie, se -trouvant autour de soi ainsi que les moyens de fortune et d'industrie, -font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour lui seul que peuvent -se développer tous les sentiments. - ---Notre plan, notre plan! répétions-nous. - -M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un mémoire adressé au roi, -dans lequel, en rendant un compte exact des événements et de l'effet -qu'avaient produit sur les opinions les changements opérés depuis 1792, -il indiquait les chances de retour que pourrait avoir la famille des -Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant -franchement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu -qu'avaient porté ses ancêtres. Il faisait envisager, dans cette -supposition, l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne famille comme un -intermédiaire tutélaire qui, s'interposant entre les ennemis attirés par -Bonaparte et le pays, pourrait le garantir. Les détails donnés étaient -positifs et le mémoire, un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme -et de courage. Quand il fut écrit, nous attendîmes quelque temps avant -d'avertir l'abbé. - -Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et sentant la nécessité de -rejoindre son armée, en même temps qu'il craignait Paris en son absence, -eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans l'exercice habituel de -sa puissance, entre autres à la formation d'une garde nationale dont il -se déclara général commandant. Il nomma Marie-Louise régente, établit un -Conseil de régence à la tête duquel il mit son frère Joseph, et, voulant -essayer avant son départ d'éveiller un enthousiasme nouveau et d'un -genre plus doux que celui que produisaient ses succès, il reçut les -officiers de la garde nationale en bon mari, en bon père, en bon homme, -en citoyen se préparant à défendre ses foyers, et il remit sa femme et -son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme de la plus -paisible des troupes. Il faut savoir que ceux qui étaient venus vers lui -étaient mécontents de ses projets, de sa conduite et montaient en -murmurant l'escalier qui conduit à la salle où ils furent reçus. Comme -ils ne s'attendaient pas au petit drame bourgeois qui leur fut donné, -ils en furent étonnés et se retirèrent agités par une certaine émotion. -Pendant qu'ils redescendaient l'escalier avec des impressions si -différentes de celles qu'ils venaient d'éprouver, Napoléon, rentré dans -sa chambre, sautait de joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade. - ---J'ai bien joué mon rôle! disait-il. - -Mais il se trompait lui-même par cette fourberie, comme font, de notre -temps, tous les fourbes. Le lendemain, même le soir de cette comédie, -l'impression qu'elle avait causée était effacée, et ceux pour lesquels -on l'avait jouée, ne se croyant engagés que par le serment qu'ils -avaient prêté à l'impératrice et à son fils, rirent de la scène dont ils -avaient été témoins. - -Une chose que les gens dans le pouvoir ne savent jamais et que ceux qui -désirent le pouvoir ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une -adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point illusion et les -privent de la faculté de bien faire, en accoutumant à regarder leurs -actions comme le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus où l'on -admirait l'incompréhensible. L'intrigue est un moyen arriéré qui donne -des entraves à ceux qui s'en servent et abreuve les premiers -personnages, lorsqu'ils y ont recours, de tous les dégoûts que méritent -les baladins et les histrions. Plus d'une fois Napoléon a éprouvé cette -vérité. - -Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà avancé bien au delà de -nos frontières. Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la -campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale, dont la -France était l'enjeu, fut admirablement bien jouée par l'empereur, et si -tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur -destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer. -Comme athlète, il est tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est à -couvert, sa vie comme homme a été conservée, il n'y a eu que notre pays -et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire: tels sont les -raisonnements de certaines gens. Mais enfin, je le répète, je n'écris -point de mémoires militaires et je ne m'occupe que des mouvements dont -j'ai été témoin et auxquels nous avons pu le voir participer. - -Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise générale se faisait -sentir au travers du trouble dont les esprits étaient agités; on -respirait mieux et l'on se plaignait ensemble. - ---Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un. - ---Mes amis sont dispersés, s'écriaient les autres. Il ne veut pas que -les femmes soient jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il trouve que -cela distrait du respect et de l'occupation continuelle qu'on lui doit. -Voyez madame Récamier, voyez M. de Montrond! Madame de Staël, M. -Benjamin de Constant paient par l'exil la peine de savoir écrire et, -s'il avait le temps, il remonterait jusqu'à Tacite pour infliger des -punitions aux écrivains et livrerait aux flammes toutes les -bibliothèques, afin de persuader la postérité que le monde commence à -lui. Il veut servir de modèle en échappant aux comparaisons. - -Ces propos et mille autres semblables couraient de bouche en bouche. - -Au milieu de ce mouvement des esprits, les fréquents bulletins de -l'armée qui, sous les noms de batailles gagnées, nous déguisaient des -revers, donnaient de la probabilité à nos espérances et de l'activité à -nos démarches. M. de Boisgelin se rapprocha, dès cette époque, de M. -Édouard de Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, désirant, comme lui, -revoir les Bourbons sur le trône de France, mais ayant moins combiné la -manière de les y maintenir. Sans regarder au véritable état du pays et -aux concessions à faire au peuple, ils ne songeaient qu'à la bonne -occurrence qui se présentait pour le renversement de l'empereur. - -Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors chez madame de Catelan, où -se rendait souvent M. de Boisgelin, était un homme d'imagination, de -probité, qui avait toujours l'air d'avoir quelque chose à dire à Bruno -et cependant en laissait fuir l'occasion d'une manière affectée. Il fut -un jour chez lui et lui dit que, membre d'une société étendue dont les -lois, formées sur la plus pure morale, étaient ensevelies dans la -conscience de ceux qui la composaient, il était chargé de lui faire la -proposition d'y entrer, que le serment exigé ne devait point alarmer -l'âme la plus religieuse et la plus délicate. - ---Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que, ce que vous voulez, -nous le voulons; le retour de la famille des Bourbons est notre but, et -je crois que nous avons quelques moyens pour le voir accomplir. - -M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait pas d'engager sa -liberté par aucun serment, mais que, si on voulait se contenter d'une -simple promesse du secret et le mener dans ces réunions, il y -consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le conduisit, le soir même, -rue de la Paix, où, dans une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup -de monde, entre autres MM***[51]. M. de Boisgelin, qui n'était entré là -que pour s'assurer des forces qu'on en pourrait tirer, après avoir -reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se bornait à un -désir vague, plus ou moins fortement exprimé, de profiter des -circonstances pour rappeler les Bourbons, eut l'idée de tirer des liens -secrets de cette association qui, dans toutes les provinces, avait de -petits groupes correspondants, une apparence d'unanimité dans de -certains voeux et de montrer une surface de royalisme qui pût imposer en -cas de besoin. Il se mit, en conséquence, à parler de _Constitution -royale_ et de _conditions nationales_, d'après lesquelles on -_appellerait un Bourbon_. Il ne persuada personne pour le fond du -principe, mais beaucoup crurent que c'était le seul moyen pour le moment -de retourner sous les rois légitimes. - - [51] Les noms ne sont point donnés par les _Mémoires_. - ---Pour redonner à la légitimité la place naturelle qu'elle doit occuper -dans les idées, il faut la purger de ce vernis de soumission sans bornes -des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin; c'est là ce qui, la -faisant confondre avec l'esclavage de peuples dévolus de maître en -maître par droit de succession, la fait repousser par les âmes -indépendantes et généreuses. Il faut, ajoutait-il, la faire entrer dans -les libertés des peuples et la placer parmi leurs droits. - -Ces excellents principes ne germaient pas dans les esprits peu exercés à -la méditation, mais ces messieurs engagèrent M. de Boisgelin à profiter -de leurs moyens de correspondance pour propager les doctrines propres à -concilier ces divers intérêts. - -Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, de leur côté, des -sentiments royalistes-Bourbon. La police savait tout ou à peu près et ne -remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument du plus fort, elle -sentait que l'empereur n'était plus son maître et, voulant néanmoins lui -prouver sa fidélité dans un moment où tout le monde conspirait, elle -conspirait en faveur du roi de Rome, prévoyant bien que ce petit -usurpateur ne donnerait pas beaucoup de soucis à M. son père, puisqu'il -n'aurait d'armée que celle dévouée à Napoléon et de ministres que ses -serviteurs. C'est un raisonnement qui a commencé alors et qui s'est -continué depuis, car c'est le sens de presque tous les troubles. Nous -avons su qu'un espion de police était dans la pièce attenante à celle où -se tenait l'assemblée de ces messieurs, rue de la Paix, mais on s'en -mettait peu en peine. - -Un jour, M. de Boisgelin me dit: - ---Il y a bien longtemps que vous n'avez été voir M. de Talleyrand; il -faut cependant s'expliquer avec lui. - -Comme les fées dont on nous a entretenues dans notre enfance, et qui, -pendant un certain temps, étaient obligées de perdre les formes -brillantes dont elles étaient revêtues pour en prendre de repoussantes, -M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses qui ne durent pas, -mais qui sont effrayantes. Alors la vue des honnêtes gens le gêne et il -leur devient odieux. Je craignais, je ne sais pourquoi, de le trouver -dans cet état que je nomme _sa peau de serpent_ et je fus agréablement -surprise de le voir gracieux et ouvert. Tout Paris venait le voir en -secret et tête à tête. Chaque personne qui sortait, rencontrant celle -qui entrait, semblait dire: «Je vous ai devancée; c'est moi qui l'ai -pour chef.» - -Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des ennemis -en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de voir la -paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le sceptre d'un -guerrier battu. - ---Mais il ne faut pas y rester, me dit-il. - ---A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire? - ---N'avons-nous pas son fils? reprit-il. - ---Pas autre chose? m'écriai-je. - ---Il ne peut être question que de la régence, répondit-il en baissant -les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas être -contrarié. - -Cependant je le contrariai, car je croyais que le temps était précieux -et je lui dis contre la régence tout ce que j'ai noté plus haut. Il -m'écouta longtemps en silence et me dit, d'un air suspect, de revenir le -lendemain. Je n'avais pas beaucoup d'espérance, j'y revins cependant. Il -me parla de cent mille choses incohérentes, comme c'est son habitude -quand il veut causer et retenir près de lui les gens. Il me raconta les -propositions de paix que les monarques étrangers faisaient à Bonaparte, -propositions qu'il refusait. - ---Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus d'espoir que dans son -orgueilleuse folie et nous perdons ici le temps sans nous entendre? La -guerre nous détruit, la paix nous menace et nous tergiverserions, Dieu -sait pourquoi! - ---Mais non, me dit-il alors, nous sommes assez près l'un de l'autre et, -pour nous délivrer tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions -peut-être faire des _idées patriotiques_ et un _trône national_ avec M. -le duc d'Orléans. - ---Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion royale légitime, M. le -duc d'Orléans est un usurpateur de meilleure maison qu'un autre, mais -c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère de Louis XVI? - -Nous nous revîmes trois ou quatre jours de suite, le matin; je lui -parlais sur ce sujet sans qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse -et je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je craignais -surtout cette muserie qui est dans son caractère, qui le fait profiter -de l'événement, n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir -prévu, arrangé secrètement, quand il n'a fait que l'attendre dans le -silence. Comme l'événement que je voulais avait besoin d'être fait et -qu'il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de -Talleyrand m'était insupportable. J'étais bien certaine qu'elle lui -était personnellement utile, mais je sentais qu'elle tuait l'ordre de -choses pour lequel je faisais des voeux. Je m'épuisais en raisonnements, -même en plaisanteries, car je savais de quelle importance il était de ne -point l'ennuyer, et je faisais valoir assez adroitement la monotonie -insipide de la cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du goût. - -Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux, et, -après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi levant les -bras en me disant: - ---Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais... - -Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au cou, je -lui dis: - ---Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous sauvez la liberté de notre -pauvre pays, en lui donnant le seul moyen pour lui d'être heureux avec -un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et d'exécuter de bonnes -lois. - -Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me dit: - ---Oui, je le veux bien; mais il faut vous faire connaître comment je -suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien avec M. -le comte d'Artois parce qu'il y a quelque chose entre lui et moi qui lui -expliquerait beaucoup de ma conduite; mais son frère ne me connaît pas -du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un remerciement, -m'exposer à un pardon ou avoir à me justifier. Je n'ai aucun moyen -d'aboutir à lui et... - ---J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de Boisgelin est en -correspondance avec lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui -être envoyée. Voulez-vous la voir? - ---Oui, certes, revenez demain me l'apporter, je meurs d'envie de la -lire, me répondit-il assez vivement. - -Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai au -moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le plus -pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où M. de -Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: - ---Il est à nous, il veut lire votre lettre au roi! - -Rien n'égale le transport de joie de Bruno. - -Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant très fort le paragraphe -dans lequel il était question de M. de Talleyrand. L'explication abrégée -quoique générale de sa conduite, sa haute position politique et -l'impossibilité que, sans lui, le roi pût jamais parvenir au trône, tout -cela fut tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je me rendis rue -Saint-Florentin avec mon papier dans mon sac. A peine fus-je entrée dans -la chambre à coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de -Talleyrand me dit: - ---Asseyez-vous là et lisons. - -Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença à -lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait, en -s'interrompant: «C'est cela!--A merveille!--C'est parfait!--C'est -expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le -regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut -encore. Lorsqu'il eut achevé toute la lecture, il la recommença plus -lentement, pesant et approuvant tous les termes, ensuite il me dit: - ---Je veux garder cela et le serrer. - ---Mais cela va vous compromettre inutilement. - ---Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-là me -plaît. - -J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant alors une bougie à un -reste de feu presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier -en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la cheminée et -croisa dessus la pelle et la pincette pour empêcher que les cendres ne -s'envolassent par le tuyau. - ---On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un secret -bien secrètement. - -Après cette petite opération, M. de Talleyrand se tourna de mon côté et -me dit: - ---Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci et, dès ce moment, -vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne cette -correspondance, et travaillons à délivrer le pays de ce furieux. Moi, -j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement ce qu'il fait. J'ai -avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par lesquels il -m'avertira, par exemple, si l'empereur accepte ou non des propositions -de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de son manque de foi à -tous les engagements qu'il avait pris pour régner sur les Français. On -ne doit pas craindre de prononcer encore les mots de _nation_, _droits -du peuple_, il s'agit de marcher et l'expérience a resserré dans de -justes bornes l'expression de ces mots-là. - -Je revins chez moi enchantée et jamais, je crois, M. de Boisgelin n'a -ressenti une joie plus pure. Si je voulais me borner à rappeler la part -nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je devrais m'arrêter ici, -car la détermination que prit à cet égard M. de Talleyrand et qui, je -dois le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements et -nos conversations lui inspirèrent, est l'unique chose importante dans -cette conjuration et la seule force qui ait changé l'état des choses. -Notre but a donc été rempli à ce moment. Mais comme ces feuilles sont -destinées à me rappeler les sensations que j'éprouvai alors, je vais -continuer doucement ces mémoires, regardant ce qui nous est personnel -comme indiqué et même terminé. - -M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude aux réunions dont j'ai -déjà parlé et se convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue -évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien connue par le gouvernement -du roi, a pensé lui devenir funeste, parce qu'il a pensé y trouver une -force qui n'y était pas. Il n'en existe que dans des intérêts communs et -les rapports qui lient ensemble les gens dans les positions les plus -distantes. Or, dans cette association royaliste, comme il n'était -question que de fidélité à un être imaginaire et de pureté de conduite, -elle formait une chose isolée, abstraite, sans poids et ne représentant -rien qui répondît à l'intérêt réel de personne. Ses moyens de police -intérieure et de correspondance pouvaient être utiles cependant. Étendus -sur la surface des choses, comme un léger nuage ils pouvaient les -voiler, mais ils ne donnaient ni force d'action ni résistance. L'amour -mystique pour un roi que personne ne connaissait, la fidélité à des -devoirs dont on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne pouvaient -donner que des moments bien courts d'illusion. M. de Boisgelin chercha -seulement à inspirer assez de confiance pour qu'on lui permît de choisir -ces moments. - ---Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher de parler à des -sénateurs, à des gens qui en remuent d'autres. - ---Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces hommes-là, disais-je. Ils -me paraissent de grosses pierres que nous portons au col et avec -lesquelles on nous jette à l'eau. - -Cependant nous fîmes des démarches près de quelques-uns. Mais Tacite a -dit, sur le Sénat romain, ce qui est applicable aux corps de l'État -quand la fortune de ceux qui les composent est dépendante du maître. - -Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles pour n'être point -affligés par les maux publics, ni tentés d'en délivrer. Seulement, en -vrais chanoines ne s'occupant que de l'essentiel, qui était la recette -et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de chaque mois, une assemblée en -forme de chapitre, pour régler l'affaire de leurs revenus. - -Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me dit: - ---Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et -sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau, son -petit succès lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne. On a -fait, à Châtillon, une assemblée en forme de Congrès, où se rendra lord -Castlereagh et les ministres des différents souverains de l'Europe, pour -discuter sur quelles bases doit reposer la paix qu'on est encore décidé -d'offrir à Napoléon. Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est -livré à l'effervescence d'une domination militaire qui, changeant les -idées reçues de morale et de politique, n'accorde le nom de vertu qu'à -l'asservissement ou l'obéissance sans contestation, et de gloire qu'à -l'esprit de conquête. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il -nous tire d'affaire, qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est -couvert et qu'il assure notre existence en travaillant à la sienne. -Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des lois -fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la tribune -pour dénoncer Napoléon en disant que, ayant été élu empereur aux -conditions qu'il n'a pas tenues, _de faire voter l'impôt par l'organe -des représentants de la nation, de rendre compte de l'emploi du revenu -et de faire jouir les citoyens de la liberté de leur personne et de leur -pensée_, il n'a aucun droit, aux termes d'un contrat qu'il a violé, -puisque _l'impôt a été levé à sa fantaisie, la liberté des citoyens a -été attaquée dans leur pensée et dans leurs actions, et le droit de -lever des armées exagéré au point d'épuiser la population_; que les -familles sont en deuil et réduites à des vieillards et à des enfants; -que l'Europe est jonchée de nos morts pendant que la France est couverte -d'ennemis dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre et dont il -ne veut point nous délivrer par la paix; que, en conséquence, n'ayant -pas tenu les conditions du contrat qui fondait son autorité, on le -répète, le contrat est annulé et il est déclaré perturbateur du repos -public et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue en -Assemblée nationale, qu'il envoie aux députés l'ordre de s'assembler et -de délibérer, en reconnaissant leur mandat comme suffisant. Qu'il -déclare la France monarchie constitutionnelle avec trois ou quatre lois -bien faites qui indiquent clairement les libertés du peuple et prendront -le nom de _charte_ ou de _lois constitutionnelles_, comme il voudra. -Alors, qu'il appelle le frère de Louis XVI sur le trône et qu'il fasse -adhérer le peuple à ce voeu, en faisant ouvrir des registres où chaque -citoyen sera invité à écrire son nom. Qu'il fasse un appel aux armées et -qu'il envoie une députation aux princes coalisés pour leur faire part de -cet événement, en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les -préliminaires de la paix.--Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi -remuer une âme patriotique et faire les plus belles phrases du monde -sans danger. C'est là ce qu'il faut répéter souvent, cette -persuasion peut encore faire des héros. Qu'on voie Lambrechts[52], -Lenoir-Laroche[53], je ne sais qui, ces patriarches de révolution qui -savent si bien démolir les trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, -_liberté_. S'ils les prononcent, nous sommes sauvés; je vais faire, de -mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir que, en s'y prenant -ainsi, ils passent un véritable contrat entre le monarque et le peuple, -et que les droits de naissance que peut apporter celui qu'ils appellent -ne l'empêchent point d'être lié par des conditions, et que l'existence -du _sine qua non_ qu'ils cherchent tant se trouve assuré par cette -manière d'agir. - - [52] Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre 1753 dans - les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit et - était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et - philosophe, il approuvait à ce double titre les réformes tentées par - Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques - des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la - Belgique se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut - quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait - dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines - gouvernementales qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il - restait d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de - la République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de - la Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de - commissaire près le Directoire exécutif du département de la Dyle et - y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor - il fût appelé à Paris et nommé ministre de la justice. Les coups - d'État continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui - valut le Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la Légion - d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la liberté, il - tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le - gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une - opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement moindre, - n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part avec le - duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à Talleyrand. En - effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé de rédiger les - considérants. Il travailla aussi à la préparation de la charte; - mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à l'intransigeance - royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui coûtèrent la pairie. - Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à Napoléon lors des - Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit, comme les anciens - impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les - légitimistes. En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea à - l'extrême gauche. Il mourut en 1823. - - [53] Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat dans - cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa. - En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à suivre - par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès de cette - brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers État par la - prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut de ceux qui - rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur, il fut des - suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain, et - toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la faveur et il - devint préfet de police. Mais, à la veille du 18 fructidor, ce - n'était pas la modération qu'on voulait de la police, et il redevint - journaliste, soigneux de se tenir à égale distance des anarchistes - et des clichiens. Cette impartialité trouva sa place dans une chaire - de législation qu'on lui donna à «l'École centrale du Panthéon» et - son républicanisme lui valut un siège au Conseil des Anciens. Au 18 - brumaire, sa modération l'emporta sur son républicanisme et lui - obtint le Sénat, puis le titre de comte et la cravate de commandant. - Sa fortune faite, et même pour qu'elle durât, il revint à - l'équilibre naturel de ses préférences politiques, au désir d'une - liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le courage ni - l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses griefs à - mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, avec - quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à - renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient - jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par l'Empereur, - rétabli par la seconde Restauration, il continua à défendre, dans la - mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et - mourut le 17 février 1825. - - - - -APPENDICE - - -LES COIGNY - -ORIGINE DE LA FAMILLE - - -Saint-Simon raconte en ces termes les origines des Coigny: - - «Les Matignon avaient marié leurs soeurs comme ils avaient pu; l'une, - jolie et bien faite, épousa un du Breuil, gentilhomme breton; l'autre, - Coigny, père du maréchal d'aujourd'hui. - - »Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse Normandie, qui - s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait pris une de ces - petites charges pour se délivrer de la taille après s'être fort - enrichi. L'épée avait achevé de le décrasser. Il regarda comme sa - fortune d'épouser la soeur des Matignon pour rien et, avec de belles - terres, le gouvernement et le bailliage de Caen qu'il acheta, se fit - un tout autre homme. Il se trouva bon officier et devint lieutenant - général. Son union avec ses deux beaux-frères était intime, il les - regardait avec grand respect et eux l'aimaient fort et leur soeur, qui - logeait chez eux et qui était une femme de mérite. Coigny, fatigué de - son nom de Guillot et qui avait acheté, en basse Normandie, la belle - terre de Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison, - ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie d'en prendre le - nom et la facilité de l'obtenir, personne n'étant plus en droit de s'y - opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son nom de - Guillot en celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au parlement de - Rouen et consacra ainsi ce changement à la postérité la plus reculée. - Mais on craint moins les fureteurs de registres que le gros du monde - qui se met à rire de Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour - bons, parce que les véritables l'étaient, et qu'il ignore si on est - enté dessus avec du parchemin ou de la cire. Coigny donc, devenu - Franquetot et dans les premiers grades militaires, partagea, avec les - Matignon, ses beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors en - Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de petits corps - séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en la place de Villars et - par là le faire maréchal de France. Il lui manda donc sa destination - et comme le bâton ne devait être déclaré qu'en Bavière, même à celui - qui lui était destiné, Chamillard n'osa lui en révéler le secret, - mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre dans l'amertume de son - coeur, il lui mit tellement le doigt sur la lettre, que, hors lui - déclarer la chose, il ne pouvait s'en expliquer avec lui plus - clairement. Coigny, qui était fort court, n'entendit rien à ce - langage. Il se trouvait bien où il était. D'aller en Bavière lui parut - la Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au désespoir, et - lui-même peu après quand il sut ce qui lui était - destiné.»--_Mémoires_, édit. Chéruel et Ad. Régnier, t. IV, p. 12. - -Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils. François de -Franquetot devint maréchal de France, et, par lettres patentes de -février 1747, duc de Coigny. Saint-Simon fait bonne mesure aux mérites -du maréchal, et les rappelle avec cette justice heureuse d'être juste -qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas de montrer, dans -l'homme magnifiquement récompensé et digne de cette fortune, le parvenu. -A propos de la mère, la comtesse de Coigny, née Matignon, il revient à -son thème: - - «Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; elle était soeur du comte - de Matignon, chevalier de l'ordre, et du maréchal de Matignon. On - l'avait mariée à grand regret, mais pour rien à Coigny qui était fort - riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et que ce qu'il était ne - pouvait être ignoré dans la Normandie. Son nom est Guillot et lors de - son mariage tout était plein de gens dans le pays qui avaient vu ses - pères avocats et procureurs du roi des petites juridictions royales, - puis présidents de ces juridictions subalternes. Ils s'enrichirent et - parvinrent à cette alliance des Matignon. Coigny se trouva un honnête - homme, bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui mérita - l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a vu, en son lieu, - refuser le bâton de maréchal de France, sans le savoir, en refusant de - passer en Bavière, dont il mourut peu après de douleur... Que dirait - cette dame de Coigny, si elle revenait au monde? Pourrait-elle croire - à la fortune de son fils et la voir sans en pâmer d'effroi et sans en - mourir aussitôt de joie?»--_Mémoires_, t. XI, p. 174. - -Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de la malveillance qui -est sa passion quand il s'agit de noblesse. Il eût voulu être le seul -duc du royaume. Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité des -familles qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les autres maisons -il lui semble élever la sienne. Ici, sa jalousie de duc et pair fait -tort à son impartialité de généalogiste. Non content de prétendre que la -roture de Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse des -Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose: le -grand-père du maréchal s'est, de Guillot, transformé en Coigny, et le -père du maréchal s'est transformé, de Coigny, en Franquetot. C'était -rendre facile la vérification. Or, voici ce que les titres et papiers -établissent: - -Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny, eut pour père: - -Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, lieutenant général, -marié à Françoise de Goyon Matignon. Celui-ci était fils de - -Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal de camp, capitaine -lieutenant des gendarmes d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine -Palry dame de Villeray, d'une vieille famille de Normandie. C'est en -récompense de ses services que la terre de Coigny fut érigée en comté en -1650. - -Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de Franquetot, mais le porta -dès sa naissance, l'ayant reçu de son père, et celui-ci, le grand-père -du maréchal, non seulement n'était pas Guillot, mais était déjà -Franquetot. - -Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président à mortier au -parlement de Normandie. Lui-même était né d'Antoine de Franquetot, marié -à Eléonore de Saint-Simon Courtemer, également président à mortier, et -qui transmit à son fils sa charge et son nom. - -Donc, en remontant jusqu'à la fin du XVIe siècle, les Coigny sont, de -fils en père, Franquetot, quoi qu'en dise Saint-Simon. Appeler, comme il -le fait, «petites charges de judicature» des présidences au parlement de -Normandie, traiter en manants non décrassés des magistrats qui -trouvaient femme dans la bonne noblesse, est avoir le dédain un peu -étourdi. Et si la dame de Saint-Simon qui entrait dans cette famille au -commencement du XVIIe siècle, et si le Saint-Simon qui succéda en 1637 à -un de ces Franquetot dans la lieutenance générale du Cotentin étaient -liés par quelque parenté à l'auteur des _Mémoires_, il amoindrit sa -propre famille à déprécier celle des Franquetot. Les vouloir Guillot en -dépit des textes, c'est précisément faire ce qu'il leur reproche, parler -pour «le gros du monde» qui rit de confiance, et oublier les «fureteurs -de documents». Si des Guillot s'entèrent sur les Franquetot «avec du -parchemin et de la cire», ce fut à une époque très ancienne. Où -l'antiquité de toute usurpation nobiliaire est noblesse. Il n'y a guère -de famille, même parmi les plus grandes, qui n'ait couvert son premier -nom d'ornements héraldiques; le tout était de s'y prendre tôt. Les -Franquetot, eussent-ils été jadis Guillot, avaient fourni une hérédité -de bons gentilshommes, vécu noblement, utilement. Même le père du duc de -Saint-Simon n'avait pas conquis la faveur de Louis XIII par des services -comparables, s'il faut en croire Tallemant des Réaux: «Le roi prit -amitié pour Saint-Simon à cause que ce grand garçon lui rapportait -toujours des nouvelles certaines de la chasse et que, quand il portait -son cor, il ne bavait pas dedans.» - -Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une matière à une étude -plus importante qu'une controverse sur l'antiquité du nom. Ils sont tous -deux un exemple de la rapidité avec laquelle la sève héréditaire -s'épuise dans les familles illustres, après avoir lentement préparé et -mûri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon a sonné, dans un cor plus -retentissant que celui de son père, où sa malveillance bave sans gêne, -et durant une chasse impitoyable, l'hallali d'un siècle, sa race est à -bout d'énergie. Elle a créé son grand homme, elle n'enfantera plus, -sauf, après plus d'un siècle, le Saint-Simon moitié prophète et moitié -rêveur d'une civilisation nouvelle, un esprit où survit de la puissance -mais où l'équilibre est rompu. Et, après ce sophiste, le nom tombe dans -l'_in pace_ des gloires mortes. - -Avec le maréchal de Coigny, la noblesse, la célébrité et la fortune, -lentement faites, légitimement accrues, d'une famille, sont parvenues à -leur apogée. Son fils Jean-Antoine, lieutenant-général, vit sur la -gloire paternelle et se fait tuer par le prince de Dombes, en 1748. Il -laisse deux fils et la famille se divise en deux branches. - - -LA BRANCHE AINÉE - -L'aîné, Marie-François-Henry de Franquetot, hérita le titre de duc et -l'immense domaine de Normandie, les terres de Franquetot et de Coigny -avec leurs deux châteaux, Coigny, la vieille demeure féodale, et -Franquetot bâti par le maréchal, dans le style du XVIIIe siècle. La -supériorité de ce duc n'était ni l'esprit, ni le talent militaire, ni -même la beauté, mais «un excellent maintien, un ton exquis, une raison -simple et juste, du calme et de la politesse[54]», mérites de cour, -grâce auxquels il se fit une place dans le cercle le plus intime de la -reine Marie-Antoinette. En 1814 il fut nommé pair, maréchal de France et -gouverneur des Invalides. Il mourut en 1822. - - [54] Tilly. _Mémoires_, t. II, p. 112. - -Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel, fidèle et inutile aux -Bourbons durant l'émigration, obtint de Louis XVIII le titre et la -pension d'officier général et mourut en 1816. Toute sa célébrité lui -vint de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgré sa réputation -immense et méritée d'intelligence, était de ces esprits transfuges et -redoutables aux intérêts dont ils semblent solidaires. Au lieu de servir -l'union de l'aristocratie et du trône, elle travailla avec passion à la -ruine de la monarchie, applaudit, par haine de la famille royale, aux -excès de la Révolution. Loin qu'elle se sentît liée à la cause que -soutenait son mari, elle était aussi rebelle à l'ordre familial qu'à -l'ordre politique, et finit par divorcer. - -De son mariage avec le marquis étaient nés deux enfants: - -1º Une fille, qui reçut à sa naissance, le 23 juin 1778, les noms -d'Antoinette-Françoise-Jeanne, mais que sa mère appela toujours Fanny. -Mariée, en 1805, au général comte de Sébastien, elle mourut en couches, -en 1807, à Constantinople où son mari était ambassadeur. L'unique fille -qu'elle laissait épousa le duc de Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept -enfants, dont trois fils; - -2º Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans l'armée française, -tandis que son père et son grand-père étaient émigrés, perdit un bras à -Smolensk et s'établit en Angleterre au retour des Bourbons. A la mort de -son grand-père, en 1822, il recueillit le titre de duc et épousa, la -même année, Henriette Dundas, fille de sir Henry Dalrymhe Hamilton et -fit souche dans la noblesse anglaise. Le duc n'eut de son mariage que -deux filles. L'une s'était mariée à lord Stair, et est morte laissant un -fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a écrit une histoire de la famille Coigny; -l'autre a épousé le comte Manvers et vit à Londres. Ce sont elles qui -ont recueilli la fortune de la branche aînée et par suite les domaines -de Franquetot et de Coigny[55]. - - [55] J'ai dû ces communications sur la branche aînée des Coigny à M. - le comte Fleury. Il a bien voulu mettre à ma disposition, avec une - générosité rare aujourd'hui, des notes importantes et rédigées avec - l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses études d'histoire. - -Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, légua son titre à celui de ses -petits-neveux, enfants de sa soeur, la maréchale Sebastiani, qui -relèverait son nom. - - -LA BRANCHE CADETTE - -Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier d'honneur de madame -Élisabeth, avait par son mariage avec Josèphe de Boissy arrondi sa -fortune. Il avait hôtel à Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie la terre -de Mareuil achetée, le 13 juillet 1771, du marquis de Chazeron. Le -domaine était considérable et le château avait été bâti au temps de la -Renaissance par la duchesse d'Alençon. - -Le comte de Coigny eut pour principale occupation de dessiner des -jardins. Il fut un des premiers qui aux tracés géométriques où l'on -enfermait et contraignait la nature, préférèrent les lignes et les -plantations où l'on s'efforçait de la comprendre et de la respecter. Le -comte s'ingénia à embellir son domaine en le transformant. Son goût -devint célèbre et ses travaux à Mareuil passaient pour une merveille, -que le chevalier de l'Isle a décrite en vers enthousiastes. - -La fortune réunie du comte et de Josèphe de Boissy était destinée à -Aimée de Coigny, leur fille unique, et même lui appartint pour partie -dès 1775, à la mort de sa mère. Il ne sera pas superflu de donner ici un -extrait de l'inventaire dressé alors et où se trouvent d'intéressants -détails sur les parures, les vêtements, le mobilier et la décoration des -pièces au XVIIIe siècle. - - -INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE COIGNY - -_dressé par Me Piquais, notaire à Paris, et Me Guillaumont_. - -L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente octobre, trois -heures de relevée, à la requête de très haut et très puissant seigneur -Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, brigadier des armées du -Roy, gouverneur des ville et château de Fougères, en Bretagne, tant en -son nom à cause de la communauté de biens qui a existé entre lui et feue -très haute et très puissante dame Josèphe-Michel de Boissy, comtesse de -Coigny, son épouse, qu'au nom et comme tuteur honoraire de très haute et -très puissante demoiselle Anne-Françoise-Aymée de Franquetot de Coigny, -sa fille mineure et de ladite feue son épouse. - -Et en la présence de Louis-Vincent-Benoiston de Châteauneuf, au nom et -comme tuteur honoraire de mad. demoiselle de Coigny, et d'Antoine-Denis -Goblain, écuyer, au nom et comme subrogé-tuteur de ladite Mad. -demoiselle de Coigny. - -Mad. demoiselle de Coigny habile à se dire et porter seulle héritière de -madame veuve comtesse de Coigny, sa mère. - -A la conservation des droits desdites parties et de tous autres qu'il -appartiendra, il va être procédé par les conseillers notaires du Roy et -pour les soussignés, être fait inventaire et description de tous les -biens, meubles meublants, titres papiers et autres effets généralement -quelconques dépendant de la communauté de biens d'entre ledit seigneur -comte de Coigny et ladite dame son épouse et de la succession de ladite -dame, trouvés et étant dans l'appartement qu'occupe ledit comte de -Coigny et où ladite dame son épouse est décédée le 23 du présent mois -d'octobre, appartement dépendant de l'hôtel situé à Paris, rue -Saint-Nicaise, paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois. - - Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une grille de - feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poly - partie garnie en cuivre; une paire de bras de cheminée à deux - branches en cuivre doré; une paire de flambeaux à la grecque, - aussi en cuivre doré, prisé le tout Livres 60 - - Un pot à l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche de Sèvres à - bords dorés; deux grands vases à l'ancienne porcelaine de Chine, - montés sur leurs socs de cuivre doré d'or moulu; deux cocqs - aussi d'ancienne porcelaine aussi montés sur leurs socs et cinq - figures de Chine toutes mutilées, prisé le tout Livres 160 - - Un secrétaire en armoire en bois peint façon de laque garny de - bronze et carderon de cuivre d'or moulu et à dessus de marbre - sanguin; une petite table à secrétaire en bois de rose; un écran - à tablette, prisé le tout Livres 120 - - Six fauteuils à bois dorés foncés en crin, couverts de damas - cramoisy; une chaise longue en deux parties foncée en crin, - garnie de matelas et coussins, le tout couvert de velours cizelé - de trois couleurs; une tenture (paravent) en cinq parties de - papier velouté, collé sur toile, deux rideaux en quatre parties - de deux leys chacun, sur trois aunes et un quart de haut en - taffetas en carreaux cramoisy et blanc, prisé le tout Livres 240 - - Dans une chambre à coucher ensuite ayant même vue, une grille de - feu à deux parties, pelle, pincette et tenailles de fer poly - avec ornements de cuivre doré, une paire de bras de cheminée à - deux branches de cuivre en couleur, prisé le tout Livres 80 - - Une bergère et quatre fauteuils à bois rechampy, foncés de crin - et couverts de velours d'Utrech verd; une couchette à deux - dossiers à fond sangle, la housse du lit en baldaquin de damas - verd, avec rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux en - quatre parties de taffetas de Florence verd et bleu; huits leys - de tenture sur deux aunes un quart de haut en damas à palmes - verd, prisé le tout Livres 400 - - A l'égard de six tableaux, tant pastels que peints à l'huile, - portraits d'hommes et femmes, il n'en a été fait aucune prisée, - comme portraits de famille. - - Une lanterne de veille garnie de cuivre doré, prisée Livres 20 - - Dans un garde-robe, à côté, ayant vue sur la rue: une table de - nuit en noyer et à dessus de marbre, un bidet et son vase, une - chaise de commodité en canne et son vase avec coussins de peau - rouge, prisé le tout Livres 14 - - Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur la rue: une table - de nuit de trois pieds de long, à dessus de marbre, garnie de - ses vases, une autre plus petite en placage et garnye de deux - marbres brèche d'Alep; un bidet en noyer à dessus de maroquin, - prisé le tout Livres 50 - - Une tablette en encoignure, prisée Livres 12 - - Chambre à coucher de madame, ayant vue sur la cour: une grille - de feu à deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poli - avec ornements à recouvrements en cuivre doré d'or moulu; une - paire de bras de cheminée à trois branches aussi de cuivre doré - d'or moulu, prisé, avec une paire de flambeaux en cuivre doré - Livres 160 - - Une commode en bois de Rapont et satinée et à dessus de marbre - rouge; une table en chesne; un fauteuil foncé de crin couvert de - panne cramoisye, prisé le tout Livres 80 - - Deux fauteuils en cabriolets, six autres à coussins; deux - bergères et un canapé à deux places en bois peint en gris, - foncés de crin et couverts en damas de trois couleurs, six - pantières de trois lez chacune; six leys de tenture en quatre - morceaux sur deux aunes trois quarts de haut; un lit à colonnes - à la turque, composé de sa couchette sanglée à bois doré de cinq - pieds et demy de large, garny en dehors et en dedans de quatre - rideaux en quatre parties de deux lez chacun sur trois aunes - moins un quart de haut, de taffetas à carreaux cramoisy et - blanc; un tabouret bout de pieds couvert de damas de trois - couleurs et trois écrans de taffetas à carreaux, prisé le tout - Livres 2.400 - - Une tasse à chocolat et sa soucoupe en porcelaine de Sèvres, - bords dorés; une tasse et sa soucoupe aussi en porcelaine de - Sèvres, fond blanc à fleurs; une autre couverte de sa soucoupe - en pareille porcelaine peinte en mosaïque; une autre tasse - couverte de sa soucoupe en porcelaine de Saxe blanche dorée et à - fleur, prisé le tout Livres 80 - - Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier à trois - tiroirs, en bois de placage et satiné, garny d'entrées de - serrures, carderons et sabots de cuivre doré; une commode à la - Régence à deux tiroirs en bois peint façon de laque garny de - carderon et sabots de cuivre doré et à dessus de marbre brèche - d'Alep; une petite table à écrins en bois de placage et satiné; - un guéridon en noyer et acajou, garny de deux balustrades de - cuivre doré se mouvant à crans; un petit secrétaire à ravalement - en bois de placage et au dessus un marbre blanc; le tout prisé - Livres 144 - - Deux rideaux en quatre parties de deux lez et demy de damas - cramoisi, prisés Livres 150 - - Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre et bordure dorée - et dix-sept autres estampes dont l'_Accordée de village_, prisés - Livres 200 - - A l'égard de deux tableaux peints à l'huile représentant M. et - madame de Boissy dans leur bordure de bois doré, il n'en a été - fait aucune prisée comme portraits de famille. - - Sous les remises, une diligence de campagne montée sur un train - à quatre roues, peinte en gris, à panneaux armoriés, doublée en - velours d'Utrecht gris à trois glaces, montée sur des supentes - en corne de cerf, prisée avec une paire de harnais Livres 480 - - Une chaise à porteur à panneaux gris aventurinés, doublée en - velours d'Utrecht bleu à trois glaces, prisée Livres 120 - -Dans une des armoires cy-devant inventoriée suit la garde-robe -de madame la comtesse de Coigny: - - Effets d'habillements divers estimés Livres 6.000 - - Une garniture de robe composée de ses deux étolles, grand volant - chicorée, tour de robe, devants de corps, manchettes à trois - rangs, fichus, bavolets et deux barbes, le tout de dentelles - d'Angleterre; une paire de manchettes à trois rangs de - Valenciennes, une garniture et bavolet pareille dentelle, fond - entoillage, une paire de manchettes à trois rangs fichus, - devants de corps barbe, bavolet et fond, le tout en point - d'Argentan; deux paires de manchettes à trois rangs d'Angleterre - montées sur entoillage, deux coiffes de dentelle, deux paires - d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de dentelles montés - sur entoillage; onze bonnets ronds à deux rangs garnis de - différentes dentelles; un drap de lit de taffetas couleur de - soye, couverte de linon brodé, un drap de lit de repos en - taffetas couleur de soye garni de dentelle, un manteau de lit et - un mantelet de dentelle doublé de taffetas rose, deux taies - d'oreiller garnies en dentelles, prisé le tout ensemble Livres 4.000 - -_Bijoux à l'usage de madame la comtesse_: - - Une montre d'or, médaillon émaillé, fond azur, chiffre en or - avec un cordon de cheveux, prisé Livres 240 - - Une toilette composée de son pot à l'eau, sa cuvette, tasse à - bouillon, deux boîtes à poudre, deux pots de pommade, coffre à - racine, deux flambeaux et leurs bobèches, un plateau et deux - gobelets couverts, le tout de l'argent, poinçon de Paris, le - tout pesant ensemble vingt-trois marcs, prisé Livres 1.177 - - Suivent les diamants dont la prisée va être faite par le sieur - Guilliaumont, maître orfèvre-joaillier, demeurant à Paris, - Cour-Neuve du Palais. - - Un diamant brillant monté en bouton de col, prisé Livres 1.000 - - Soixante-douze diamants montés en chaton, prisés ensemble Livres 3.000 - - Un collier de diamants brillants à trois rangs de chaton au - nombre de quatre-vingt trois, une chaîne de quatre diamants, un - petit noeud et une pendeloque, prisé le tout ensemble Livres 8.000 - - Une paire de girandoles de diamants brillants, les boucles et - les pendeloques à simple entourage, prisé Livres 8.000 - - Une paire d'anneaux d'oreilles et une épingle de diamants - brillants, prisées Livres 400 - - Un médaillon et sa chaîne monté en or avec des diamants rouges, - prisé Livres 120 - -Du dit jour, 8 novembre 1775: - - Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans, trois sacs à - ouvrage en taffetas, cannelés, brodés en soye or, paillettes et - paillons; six éventails en yvoir, partie incrustée, le tout - garny de papier et linon; deux toques et bonnets garnis de - fleurs et vabouk Livres 40 - - Quatre croites de couche, trois linges de ventre et une chemise - de couche Livres 8 - -_Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny_: - - Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit, la plupart à - garniture, les autres garnies de batiste; six pantalons tant en - basin que mousseline brochés et rayés; dix-huit tant vestes que - gilets en toille de cachou et basin, deux culottes de basin, - trois pantalons en fil tricoté, prisé le tout Livres 280 - - Seize paires de bas de soie tant blancs que gris Livres 90 - - Une veste de lanquin brodée en perse soye et or, deux vestes de - mousseline brodées en or, une veste de gourgouran blanc brodée - en soye de Coulteurs et vingt-quatre paires de soye blanche - Livres 182 - - Un habit veste et culotte de petit velours de trois couleurs; un - autre habit veste et culotte de velours de quatre couleurs, - doublés en satin; un habit veste et culotte de drap fond or - ornés d'une broderie à paillettes et paillon, la veste fond - argent; un habit veste et deux culottes de drap fond argent à - petites fleurs, l'habit doublé d'agneau et d'astrakan noir; un - habit veste et culotte de camelot noir; un habit et veste de - velours à la Reyne noir; un autre habit de velours de soye noir; - un habit veste et culotte de ratine brune doublée de satin; un - habit veste et culotte de drap d'Holande gris doublé de satin - bleu; un surtout de drap de chamois à brandebourgs, boutonnières - et boutons en or; un habit petit carrelé rayé rouge et blanc, un - fraque de camelot de soye, un habit veste et culotte de - prussienne; un surtout uniforme du petit équipage de la chasse - du Roy; un autre surtout de grand équipage de la chasse du Roy; - un autre surtout de grand équipage et un surtout de la chasse du - duc d'Orléans; un domino de taffetas brun, prisés ensemble - Livres 2.200 - - Huit paires de manchettes de point d'Argentan, trois paires de - manchettes de toile d'Angleterre et six paires de manchettes de - filets garnies d'éfilés, prisées le tout Livres 720 - -_Suivent les bijoux à l'usage de M. le comte de Coigny_: - - Une épée à garde et poignée d'argent Livres 30 - - Une autre épée à garde et poignée d'argent doré Livres 30 - - Un couteau de chasse en bayonnette à manche d'ébène garny en - argent, prisé avec son ceinturon Livres 12 - - Une paire de boucles de souliers et une à jarretière à tours en - or, chappes d'acier Livres 192 - -Du lundi 20 novembre, an 1775.--Au château de Mareuil-en-Brie.--Dans -une chambre au pavillon rouge et en bas. - - Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette et tenaille - et un fauteuil en confessionnal foncé de crin, couvert de vieux - damas cramoisi, six fauteuils à bras foncés de crin, avec housse - de damas cramoisy à galons de soie; un grand fauteuil couvert de - tapisserie de point à l'aiguille; quatre pièces de tapisserie - verdure servant de tenture; un lit, traversins, couverture - d'indienne piquée, la housse du lit à l'impériale composé de son - ciel, pente de dehors et de dedans, fond, dossier, bonnes - grâces, courte pointe, le tout à pente de damas cramoisy orné - d'un galon de soye jaune, le surtout du lit en serge de pareille - couleur, prisé le tout Livres 544 - -Dans la chambre ensuite dite chambre rouge: - - Un grand canapé à trois places, quatre chaises et huit fauteuils - couverts de serge cramoisye; dix-huit aulnes et demy de court de - camelot de laine, deux portières de camelot moiré; un lit avec - courtepointe de toile d'orange piquée, la housse dudit lit en - dedans de satin blanc; les tentes, bonnes grâces et surtout en - serge cramoisye, le tout orné d'un galon d'or faux, prisé Livres 540 - -Dans une garde-robe à côté: - - Trois pièces de tapisserie de verdure, deux chaises, un bidet, - une chaise à commodité et une table de nuit, prisé Livres 90 - -Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les cascades: - - Un canapé à trois places, quatre fauteuils à bras couverts de - tapisseries de point à l'aiguille, deux pièces de tapisseries de - verdure, un rideau en deux parties en toile damassée encadrée - d'indienne; une table de toilette garnie de son miroir, carré, - tapis et descente de toilette, prisé ensemble Livres 12 - -Dans une salle de billard: - - Quatre banquettes couvertes de tapisseries de point à - l'aiguille, un canapé et quatre fauteuils couverts de moquette, - quatre portières de moquette, huit morceaux de papier tontine - servant de tenture, une table à pied rechampi et dessus de - marbre rame, un reverbère à huit mèches, un petit jeu de trou - madame, un billard de douze pieds de long sur cinq pieds huit - poulces de large garni de ses billes, masses, queues et - bistoquets, prisé Livres 360 - -Dans un salon de compagnie ayant vue sur le jardin: - - Un lustre à huit branches en cuivre doré d'or moulu, une table - de marbre sur son pied en bois rechampi et sculpté, un miroir - d'une seule glace hors de tain de quarante-huit poulces de haut - sur six de large dans sa bordure et chapiteau de glace avec - ornements de bois sculpté doré, prisé Livres 360 - - Une niche à chien couverte de damas de trois couleurs, un écran - à tablette garni de papier de la Chine, un petit écran de - cheminée à quatre feuilles garni de taffetas de Florence bleu, - une table à écrire à bois de placage, une table de brelan, - quatre canapés à trois places, quatre bergères à coussins et - rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout à bois rechampi - bleu et blanc, couverts tant en velours d'Utrecht que damas - bleu; huit portières de deux layes et demi chacune damas bleu, - douze parties de rideaux de deux layes et demi chacune sur trois - aulnes et demie de haut, prisé Livres 1.025 - - Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmontée de son - trophée, mousqueterie d'émail, à cadran de cuivre or, prisé - Livres 96 - - Une paire de branches de cheminée à trois branches en fer-blanc - peint et à fleurs d'émail Livres 8 - -Dans les caves sous le château: - - Une pièce de vin rouge cru de basse Champagne contenant deux - cent quarante bouteilles; une autre pièce de vin rouge même cru; - une pièce de vin blanc même cru et même jauge, prisé Livres 160 - - Mille vingt bouteilles en différents vins tant blancs que rouges - en vins d'Épernay, du Rhin, Mulsan, Auxerre, Rhums, Ay, Langon - et Malaga, ensemble Livres 1.200 - - Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, prisé Livres 20 - -Mais les malheurs publics et les fautes privées s'unissent pour dissiper -cette richesse. Pour Aimée, le désordre de la fortune alla de pair avec -celui des moeurs. La première atteinte fut, il est vrai, l'oeuvre de -l'époux légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilières de -la communauté, jusqu'à vendre les diamants de sa femme. L'hôtel de la -rue Saint-Nicaise semble n'appartenir plus à la famille dès 1793; c'est -chez sa belle-mère, la duchesse douairière de Fleury, rue -Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même quand elle a demandé le -divorce contre son mari. - -Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme la terre de -Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond coûta à Aimée les fermes, qui -disparurent dans des pertes de jeu. Restaient le château et le parc; -Aimée dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais de son existence -commune avec Garat. Dès lors, elle fut, comme elle le dit, une «pauvre -citoyenne», d'abord logée, quand elle quitta Garat, par la princesse de -Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88, dans un appartement dont -elle payait le loyer dix-huit cent francs. Dans cette demeure étroite, -quelques beaux meubles de famille et quelques objets d'art restaient les -témoins de l'ancienne opulence; le contraste, image de sa vie, ne -changea rien à son humeur, et, soit orgueil, soit détachement, ces -restes de splendeur, dans sa médiocrité nouvelle, lui étaient des -souvenirs et pas des regrets. C'est là qu'elle recueillit, en fille -toute dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement de -quelques capitaux, prix des dernières ventes faites à Mareuil en l'an X, -les secours accordés au comte et peut-être à Aimée elle-même par le duc -de Coigny, deviennent les uniques ressources du père et de la fille[56]. - - [56] Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites dettes de - marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je désire que ma - famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même, - supposant, par exemple, que j'eusse vécu quatre ans, ce qui vraiment - était dans les choses non seulement probables, mais presque - indiquées par mon âge et ma santé.» Cela peut signifier également: - ou que la famille est priée de réserver pendant quatre ans, pour - cette liquidation de comptes, les revenus laissés par la testatrice; - ou que la famille est priée de verser encore pendant quatre ans la - pension qu'elle servait à Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les - dettes. - -Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt pour qu'il fût restitué -en quelques-uns de ses biens et les transmît à sa fille. Pas davantage -elle ne put prendre sa part des faveurs accordées alors à son ancien -époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de l'exil, se trouva, dès -la Restauration, premier gentilhomme de la chambre. Si Aimée, en dépit -de ses griefs et de ses torts, était demeurée, même de loin et de nom -seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas contracté d'autres liens, -elle eût été de moitié dans les avantages de fortune et de rang -restitués au duc, et elle les aurait payés d'un court sacrifice, puisque -le duc de Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme entre -elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury avec Montrond avait -mis de l'irréparable. Au lendemain du jour où elle a, plus activement -que la plupart des royalistes, travaillé à la restauration de la -monarchie, à l'heure où les Bourbons dédommagent les plus inutiles de -leurs partisans, Aimée de Coigny reste ignorée de ceux qui reviennent. - -Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller une fois encore. -Un incendie dans l'appartement de la place Beauvau détruit ou endommage -ces restes de luxe et d'art, qui défendaient, de leur élégant et frêle -rempart, la grande dame contre les vulgarités de la vie pauvre, fait -disparaître les quelques titres de créances d'où elle tirait ses -revenus, la chasse elle-même de sa demeure. Elle subit cette humiliation -d'être recueillie, rue de la Ville-l'Évêque, par cette marquise de -Coigny à qui autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise, -oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir qu'elles étaient -parentes, lui ouvre sa maison. - -C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament que voici: - - «Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant chez ma - cousine rue Ville-l'Évêque nº 7, quartier du Roule, je confirme la - donation du billet de trois mille francs que j'ai fait à Marie, ma - femme de chambre, lui laissant le droit de réclamer cette somme de - trois mille francs six mois après ma mort. Plus je reconnais la - donation que je lui ai faite de meubles dont elle jouissait place - Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire de ma signature. J'y - ajoute un billet de mille francs qu'on lui donnera quinze jours après - ma mort. - - »Mes dispositions précédentes étant consignées dans un écrit, je les - annule parce que plusieurs sont déjà remplies. - - »Voici ce que je désire qu'il subsiste: - - »1º Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf auquel je lègue - cette faible marque d'une reconnaissance qui m'a suivie jusqu'au - dernier moment; - - »2º Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à M. de - Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la reconnaissance et - l'amitié de toute ma famille; - - »3º Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle retrouvera dans ce - petit fatras dépareillé des souvenirs sensibles de tous les nôtres, - depuis le maréchal de Coigny qui a secouru la noble misère de son - frère jusqu'aux attentions délicates de Gaston. - - »J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son excellent frère; - l'incendie nous en a privés. - - »Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression d'une - reconnaissance qui ne peut être suspecte. - - »Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent aussi celle d'un - sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas douté pendant ma vie et que - Gaston surtout acquierre bien la conviction que jamais, _jamais_, et - je le répète en ce moment solennel, aucun vil commérage n'a pu me - porter à dire du mal de lui à mon respectable père. - - »Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou se confirme dans la - pensée que, depuis que je suis née, je l'ai aimée et que ce sentiment - n'a jamais cessé d'exister jusqu'à ma mort. - - »Pour les petites dettes de marchands _ou autres_ qui resteraient à - acquitter, je désire que ma famille y fasse honneur sur une somme - qu'elle assignerait elle-même, supposant, par exemple, que j'eusse - encore vécu quatre ans, ce qui vraiment était dans les choses non - seulement probables, mais presque indiquées par mon âge et ma santé. - - »Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté de se charger de - remettre ce papier à M. le maréchal de Coigny, ce papier qui sera lu - devant lui par toute ma famille, reçoive par elle et avec elle - l'assurance des sentiments d'amitié dont il a rempli mon coeur depuis - qu'il m'a permis de le connaître tout à fait et qu'il a bien voulu - m'admettre dans son intimité. - - »AIMÉE DE COIGNY.» - -L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque l'approche de la -mort n'inspire à cette femme aucune sollicitude de l'au delà. Mais du -moins le calme de sa fin sans espérances a-t-il la gravité décente de -vertus tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respectés par son -amour filial, mais que, cette affection exceptée, elle a tenu pour nuls, -lui deviennent réels et chers. Dans la suite des aventures où s'égarait -son coeur, elle n'a trouvé stables que ces affections maintenues par la -solidarité de la race. Si calmes, si tièdes qu'elles aient été pour ses -malheurs, du moins ne lui sont-elles pas restées étrangères et, grâce à -elles, ses derniers jours ne connaissent pas la cruauté du complet -abandon. Cette tardive douceur apprend à cette femme plus de justice -pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes et méconnu -l'utilité. Dans cette demeure où les siens l'ont amenée, dans ce lit où -ils la soignent, elle se sent associée à un nom, à un rang, à des -souvenirs, à des intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il -lui paraît juste que les débris de sa fortune héréditaire restent après -elle aux gardiens de ce passé et de cet avenir. - -Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons, celle des -regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres restes de ses biens, -elle voudrait reprendre toutes les paroles que dans les temps -d'indifférence elle a pu dire sur ses proches, alors si lointains. Elle -songe à son autre richesse qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle n'épuisa -jamais, à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa verve -accoutumée contre tout le monde, et à certains moments sa jalousie -contre la marquise, ont pu se permettre. Elle reconnaît malfaisantes ces -flèches qui partent toutes seules d'une ironie toujours bandée, qu'on -lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent en route et font -d'inguérissables plaies. Il y a une demande de pardon dans ce rappel des -méchants propos qu'on lui aurait prêtés. Il y a le ton de la sincérité -dans ce serment solennel que du moins sa langue ne fut jamais ni perfide -ni fausse. Il y a une délicatesse inspirée par le coeur dans le legs des -souvenirs si bien choisis et si bien offerts à la parente qu'elle avait -offensée. - -Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille M. de Boisgelin, -elle offense une pudeur de morale, et si ce passage du testament achève -la preuve que la lumière du devoir n'éclairait pas la mourante, du moins -choisit-elle avec une pudeur de goût le legs fait à celui dont elle veut -dire le nom une fois encore. Aucun des objets qu'Aimée a recueillis des -Coigny ne passera de la famille à l'étranger, cet étranger fût-il le -plus aimé. Mais elle lui laisse ce qui est elle-même et elle seule, les -riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donnés, les albâtres rapportés -probablement d'Italie, surtout les livres qui ont été le plus sérieux -intérêt et la plus efficace consolation de sa vie. Et elle remercie de -cette sorte le seul des hommes passionnés pour elle, qui en elle ait -aimé aussi l'intelligence. - -Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence qu'elle sait -témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de présents à lui faire. -Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme comblé par la fortune? Mais elle veut -du moins lui avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il le -sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament, veut qu'il soit -remis et lu par lui aux légataires, que ses proches tiennent, en quelque -sorte, leur investiture de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui -elle soit, même après sa mort, un lien. - -Ces délicatesses de raison et de coeur étaient, d'ailleurs, le plus -précieux de son héritage. Le temps et l'incendie avaient si fort consumé -la fortune d'Aimée qu'il ne lui était guère resté à léguer que des -intentions. L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne, comme total des -valeurs inventoriées, six mille six cent cinquante-neuf et mille cinq -cents francs en deniers comptants. - -Et l'inventaire ajoute: - - «Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à l'époque du décès de madame - de Coigny, duchesse de Fleury, sa nièce, il n'existait aucuns deniers - comptants autres que ceux ci-dessus constatés. Que, par suite de - l'incendie qui s'est manifesté chez ladite dame, il paraît que les - titres et papiers qu'elle pouvait avoir ont été brûlés, puisque - quelques recherches qu'on ait faites depuis qu'on s'occupe du présent - inventaire, il ne s'en est trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance - qu'il a été fait, contre la succession dont il s'agit, diverses - réclamations pour fournitures et mémoires d'ouvrages faits pour le - compte de madame sa nièce, mais qu'il ne saurait fournir aucun - renseignement précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant de - l'appartement, dans lequel il est présentement procédé, à raison de - dix-huit cents francs par an; que les frais funéraires ont été payés. - Et a monseigneur le duc de Coigny signé en fin de ces déclarations et - a signé: - - »MARÉCHAL DE COIGNY. - - »Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le duc de Coigny a - fait observer qu'il est dans l'intention d'accepter la succession de - madame sa nièce, comme son légataire universel, seulement sous - bénéfice d'inventaire.» - -Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de Coigny, disparut -sans rien laisser d'elle-même, sinon quelques souvenirs de famille qui -furent recueillis par la famille aînée, où des femmes seules ont -perpétué la race. - - -LES PORTRAITS D'AIMÉE DE COIGNY - -Ce qui précède fournissait les renseignements utiles à une dernière -enquête. Pouvait-on étudier Aimée de Coigny sans rechercher ses -portraits? - -Il semble que pour comprendre tout à fait une femme il faille l'avoir -vue, et combien est-ce plus vrai quand elle doit beaucoup de sa -réputation, de ses fautes et de ses malheurs à sa beauté! - -Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection de cette beauté, -qui a connu intimement cette femme, et qui aurait si bien donné, par les -traits de ce visage, l'intelligence de cette nature morale, madame Vigée -Lebrun, a écrit sur son amie au lieu de la peindre. Mais plus Aimée -était jolie à voir, moins elle avait dû se refuser à la mode des grands -portraits que les élégantes faisaient peindre pour elles et des -miniatures qu'elles donnaient. Aimée de Coigny écrit à Lauzun, au moment -de leur rupture qu'elle essaie de ne pas prendre au sérieux: «Je vous -propose en dernière analyse que vous me renvoyiez mon portrait avec mes -lettres et qu'à notre première rencontre nous nous assassinions[57].» Si -elle avait donné son portrait à tous ceux qu'elle crut aimer, nous ne -manquerions pas de ses images. - - [57] Lettre datée de Mareuil, le 12 février 1793. _Lettres_, etc., p. - 158. - -Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun de nos musées -publics. - -S'en trouvait-il dans quelques collections particulières? Si oui, il -était possible que, placés dans une des résidences où Aimée fit son -séjour, ils y eussent été laissés quand elle vendit ces demeures, ou -qu'ils fussent parvenus par héritage aux Coigny. C'est là que des -informations étaient à prendre avec quelque chance de succès. - -Si Mareuil, où Aimée de Coigny habita longtemps et dans l'époque la plus -brillante de sa vie, possédait un portrait d'elle, il ne pouvait être -inconnu au maître de Mareuil, M. Orville. M. Orville répondit que nul -portrait d'Aimée n'y existait. - -Restait à s'enquérir auprès de la famille de Coigny. - -La résidence historique de cette famille est, en Normandie, le vaste -territoire qu'on appelle encore «le duché de Coigny». Des deux châteaux, -celui de Coigny tout féodal a, dès le XVIIIe siècle, été abandonné pour -celui de Franquetot, demeure plus riante et qui, aujourd'hui encore, est -entretenue dans son élégance intacte par la descendance anglaise du -dernier duc. Parmi les portraits de famille qui s'y sont conservés, -celui d'Aimée se trouvait-il? Dans le récit d'une visite à Franquetot, -M. A. Dumazet parlait d'«un admirable portrait de femme dont le gardien -du château ignore le nom: par le costume, c'est une grande dame de -l'Empire ou de la Restauration, peut-être cette belle et admirable -mademoiselle de Coigny, qui fut aimée d'André Chénier et qui est -l'héroïne de la belle captive, et devint plus tard duchesse de -Fleury[58].» - - [58] Journal _le Temps_, 4 septembre 1895. - -J'écrivis à Londres, à madame la comtesse Manvers. Elle me fit l'honneur -de me répondre qu'il n'y avait à Franquetot aucun portrait d'Aimée, -qu'elle connaissait seulement de la jeune femme une miniature possédée -par un de ses neveux, et elle eut la bonté de demander à celui-ci s'il -voudrait en faire tirer une photographie. M. Dalrymhe prit cette peine -et une reproduction de la miniature me fut envoyée. Le portrait est -enchâssé dans le couvercle d'une petite boîte ronde. Est-ce une femme, -est-ce une enfant qui montre de face son frais visage et ses épaules -minces? La finesse des joues, la quiétude du regard qui attend et ignore -la vie, la confiance souriante d'un bonheur naïf, sont d'un enfant. Mais -comme une jeune épouse, elle est en grand décolleté, des diamants sont -mêlés à la chevelure, un lourd collier de perles entoure la gracilité du -col. On dirait une petite fille qui joue à la dame avec les bijoux de sa -mère. Le tout fait la plus exquise figure et à laquelle on ne peut -reprocher que d'être trop parfaite. Le peintre avait le modèle à -souhait; il semble qu'il ait voulu l'embellir encore, en outrant la -grandeur des yeux, la délicatesse des traits et la petitesse de la -bouche. Mais ces moyens classiques de rendre passables les laides -ont--on a du moins cette impression--enlevé ici de la vérité et -transformé un portrait en gravure de romance. - -Si les descendants anglais des Coigny conservent d'Aimée une image -qu'ils m'ont fait connaître avec une si exquise bonne grâce, une image -d'Aimée se trouve aussi chez les descendants français. C'est une -miniature encore, mais celle-là portant sa date, un portrait d'Aimée -fait durant la Terreur, et peint dans la prison où se trouvait alors «la -jeune captive». Une très jeune femme est représentée à mi-corps, un -bonnet de toile unie, une chemise sans rubans ni dentelles, une jupe -composent tout son ajustement, la simplicité en convient également à une -toilette de nuit ou de prison. La prison est indiquée par le mur, qui -fait le fond nu et terne du tableau, et par l'unique meuble de la pièce, -la chaise de paille, sur laquelle est assise de côté la jeune captive. -Un bras soutenu par une traverse du dossier et les mains croisées, elle -regarde droit devant elle. Cette pauvreté voulue de tous les entours et -ce naturel d'attitude ne permettent pas à l'attention de se distraire -sur l'accessoire, la ramènent tout entière à la personne, à l'harmonie -de ses formes, à l'éclat de sa chair, à la beauté de ses traits. Les -bras sortent parfaits des manches grossières; de la chemise rabattue -comme si la main de l'exécuteur avait déjà commencé sa besogne, le cou -se dégage svelte et délicat; sa chevelure superbe, d'un brun doux aux -reflets presque blonds, que le petit bonnet ne parvient pas à contenir -toute, fait un nimbe doré et soyeux au plus régulier, au plus délicat, -au plus jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages. Et non -seulement son gracieux ovale, son front qui, entre la masse de la -chevelure et la courbe relevée des sourcils, semble bas comme celui -d'une statue grecque, le doux éclat de superbes yeux, la finesse d'un -nez dont on devine qu'il se relève légèrement, et la petite bouche -dessinée comme un arc et faite comme lui pour lancer le trait, donnent -l'impression d'une oeuvre sincère, où un peintre expérimenté a -fidèlement reproduit l'apparence matérielle du modèle. Il a su peindre -en même temps un caractère moral. La tristesse de l'heure, du lieu et du -costume voilent mais n'ont pas détruit la gaieté qui erre tout autour de -ces traits; cette jeune femme aux airs d'enfant a, par la faute des -circonstances, du sérieux malgré sa nature; il y a dans ce regard ingénu -un étonnement de la douleur, et au coin de cette bouche un sourire qui -n'ose mais qui deviendra plus hardi au premier beau jour. A cet art -d'exprimer par des couleurs l'invisible se révèle un grand artiste. - -Il n'a pas signé son oeuvre, que, d'ailleurs, il n'a pas finie; la tête -seule est achevée, les mains sont ébauchées à peine. Par contre, deux -inscriptions gravées à la pointe barrent chacune de trois petites lignes -le fond du tableau, à droite et à gauche du portrait. A gauche est -écrit: «La veille--du dernier jour--oh! mon Dieu!...» A droite: -«Résignation angélique--Conciergerie, 1793--Priez pour elle!...» Cette -épigraphie m'a donné un instant d'inquiétude. Comme la «jeune captive» -n'a pas été arrêtée en 1793, qu'elle n'a pas paru à la Conciergerie, et -que la veille de son dernier jour, alors lointain, ne s'est pas passée -en prison, ce portrait ne serait-il pas celui d'une autre? Mais comme -une tradition certaine et ininterrompue de famille n'a pas cessé de -reconnaître en cette miniature Aimée de Coigny, ces lignes--dont -l'écriture semble appartenir au commencement du XIXe siècle--auront été -ajoutées après coup. Elles sont seulement un témoignage de cette -sensiblerie littéraire que les malheurs, même véritables, n'avaient pas -guérie de la déclamation et à qui il suffisait de savoir en gros et en -vague les choses, pourvu qu'elle eût prétexte à s'exclamer sur elles. -1793 était demeuré dans la légende l'année des grandes cruautés, c'est -de la Conciergerie que les plus illustres victimes étaient parties pour -mourir: voilà comment cette date et ce nom se sont présentés à une «âme -sensible» qui, fut-ce une parente, se sera émue par à peu près sur -l'infortune de la jeune captive, et aura voulu compléter l'oeuvre du -peintre. - -Puisque le portrait est celui d'Aimée, il n'y a pas à tenir compte des -fausses indications qu'y a ajoutées une fantaisie d'épitaphe. Et puisque -le renseignement qui ne trompe pas, celui qui a été déposé par le -pinceau en chaque touche, révèle la main d'un maître, reste à savoir -quel est ce maître. En 1794, il y avait à Saint-Lazare, au temps où -Aimée de Coigny y séjourna, un peintre parmi les prisonniers, et il n'y -en eut qu'un. C'était Suvée. Né à Bruges, il était venu de bonne heure -en France, où il avait fait son éducation artistique et où il avait été -naturalisé par ses succès. Grand prix de Rome en 1771, membre de -l'Académie en 1780, il peignait surtout des sujets d'histoire et ne -s'était jamais occupé que de son art. Est-ce quelque ineptie spontanée -de la suspicion démagogique, est-ce quelque manoeuvre de l'odieux David, -le plus vil des grands peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie, -l'illustre et rancuneux ennemi de ses confrères: la Révolution s'occupa -de Suvée qui ne s'occupait pas d'elle. Il fut, le 18 prairial an II, -écroué à Saint-Lazare. Là, le peintre d'histoire trouva des sujets et -des modèles. Tantôt à la demande des prisonniers ou de leur famille, -tantôt à la seule sollicitation de son art, il fixa sur la toile -plusieurs figures de prisonniers. Ainsi il conserva à la postérité le -visage d'André Chénier, et, le jour où Suvée acheva cette toile, il -peignit plus que jamais de l'histoire. Il la peignait encore en -s'occupant de captifs moins célèbres, qu'il étudiait isolés chacun en -son portrait, mais qu'unit le drame dont ils furent ensemble victimes. -L'histoire trouve des enseignements jusque dans les détails particuliers -à plusieurs de ces portraits. Parmi les plus connus est celui de -Trudaine: la dernière des séances données par le financier au peintre -fut interrompue par le geôlier qui appelait le modèle pour l'échafaud. -Suvée a peint aussi Trudaine de la Sablière et Courbitat, père et -beau-frère du fermier général, avec qui ils étaient écroués à -Saint-Lazare: l'artiste s'était engagé envers leurs familles, mais les -deux prisonniers furent si vite jugés et exécutés qu'il n'eut pas le -temps de commencer leur portrait de leur vivant, c'est de souvenir qu'il -fit l'un et l'autre. La «jeune captive», jeune, belle, attirante comme -elle était, s'imposait à l'attention d'un tel peintre. La miniature -qu'il fit d'elle fut une oeuvre digne de lui, et l'inachèvement du -travail ajoute ici une présomption d'authenticité. Si la miniature -demeure en quelques parties à l'état d'ébauche, il y a une raison, la -meilleure des raisons pour Suvée: le 18 thermidor il fut mis en liberté. -Sa captivité fut donc beaucoup moins longue que celle d'Aimée, et le -peintre laissa à Saint-Lazare son modèle et son tableau[59]. - - [59] Nommé directeur de l'École de Rome le 9 frimaire an VII, Suvée - n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exerça ses fonctions de la - manière la plus honorable pour lui et la plus utile pour l'art. Son - autorité donna une renaissance aux études de notre École. Elle était - alors au palais Macini: Suvée la fit transporter à la villa Médicis, - et il employa à cette installation toute sa fortune. - -Un troisième portrait d'Aimée de Coigny m'a été signalé enfin, et -celui-là est le plus important, par M. le marquis Pierre de Ségur. Ce -portrait appartient à M. B. de Mandrot. C'est une toile datée de 1797 et -signée de Westmüller, le maître viennois que Marie-Antoinette avait -attiré à Versailles. La tête et le buste du modèle y sont de grandeur -naturelle. La femme est peinte de face. Une profusion de cheveux -châtains encadre la tête et tombe presque sur les épaules; ils sont -légèrement poudrés, et quelques grains de cette poudre, tombés sur -l'épaule gauche, étendent un petit reflet blanc sur le velours gris -foncé de la robe. La femme paraît sensiblement moins jeune qu'elle -n'aurait dû être, si Suvée l'a bien vue en 1794. Entre la date des deux -portraits il n'y a que trois ans. Il y en a dix entre les deux visages. -Le changement n'est pas tel qu'on ne reconnaisse dans l'un et dans -l'autre les traits de la même personne, l'abondance et la plantation des -cheveux, la courbe régulière et la longueur des sourcils, la forme du -nez, le beau dessin des lèvres. L'ovale du visage s'est arrondi dans le -bas, la richesse du sang donne au teint une couleur plus chaude, et la -taille, svelte encore, soutient l'opulence de la poitrine. - -Comme le corps, le caractère délicatement indiqué dans le portrait de -1794, est vigoureusement marqué dans l'oeuvre de 1797. La joie de vivre -pour le plaisir, pour tous les plaisirs, anime toute la personne, est -l'air même du visage et resplendit dans la malice hardie de ses yeux et -dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voilà bien cette femme à -l'esprit prompt et à la chair faible, voilà dans toute la personne cette -volupté diffuse qui, si elle ne provoque pas, encourage. Voilà celle qui -se lasse de Montrond et va tomber en Garat. Combien elle a perdu de sa -grâce à l'air mutin! Combien étaient plus beaux les grands yeux de -naguère, où la candeur souriait à l'avenir, que ces yeux d'où a fui le -rêve et qui concentrent leur puissance en un regard précis, informé, -exigeant, presque dur; combien les lèvres d'autrefois, encore neuves, -prêtes à sourire à l'amour, mais pas à lui seul, étaient plus jolies que -ces lèvres de voluptueuse où la passion charnelle a mis une vulgarité. -Tout ce qui dans ce visage a été enlevé à l'idéal, a été enlevé au -charme. - -Or, c'est précisément cette évidence d'une déformation qui, outre l'art -de la peinture, fait le mérite et la vérité profonde de cette oeuvre. -C'est pour cela qu'en tête des _Mémoires_ le portrait à sa place était -celui-là. C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier M. de -Mandrot. Grâce à lui, l'on connaîtra le portrait d'Aimée, le meilleur à -étudier par ceux qui se contentent de regarder les visages et par ceux -qui, dans le visage, cherchent à voir l'âme. - - -FIN - - - - -TABLE - - - INTRODUCTION 1 - - MÉMOIRES D'AIMÉE DE COIGNY 147 - - APPENDICE: - Origine de la famille des Coigny 255 - La branche aînée 261 - La branche cadette 264 - Inventaire de madame la comtesse de Coigny 265 - Les portraits d'Aimée de Coigny 283 - - - - - [Illustration: Imprimerie - CHAIX - 20. Rue Bergère - PARIS] - - - - - -End of Project Gutenberg's Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK Mémoires de Aimée de Coigny *** - -***** This file should be named 61390-8.txt or 61390-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/9/61390/ - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny - -Author: Aimée de Coigny - -Editor: Aétienne Lamy - -Release Date: February 13, 2020 [EBook #61390] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AIMÉE DE COIGNY *** - - - - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>MÉMOIRES<br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -AIMÉE DE COIGNY</h1> - -<p class="c"><span class="small">INTRODUCTION ET NOTES<br /> -PAR</span><br /> -<span class="large">ÉTIENNE LAMY</span></p> - -<div class="c"><img src="images/clevy.png" alt="" /></div> -<p class="c">PARIS<br /> -<span class="large">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</span><br /> -3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c">Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.</p> - - - - -<p class="c gap xsmall">IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.—8400-4-02.—(Encre Lorilleux).</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"><img src="images/aimee.jpg" alt="" /></div> -<div class="legende"><span class="sc">Aimée de Coigny</span><br /> -<i>portrait peint par A. Wertmüller</i><br /> -(1797)<br /> -<span class="small">appartient à M<sup>r</sup> de Mandrot</span></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c large">MÉMOIRES<br /> -D'AIMÉE DE COIGNY</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="intro">INTRODUCTION</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Il y a un fond de mépris dans la gloire que les -hommes réservent aux femmes. Ils ne célèbrent guère -d'elles que la beauté. Les dons de l'esprit et de l'âme -ajoutent, ornements accessoires, à la parure des privilégiées -qui possèdent l'essentiel, la perfection du corps. -Faute de beauté, tout obscures et comme éteintes, quels -talents ou quelles vertus ne leur faut-il pas pour sortir -de l'ombre? Si cette beauté est éclatante, quoi qu'elles -en aient fait, elles les absout et leur séduction leur survit. -Le moins méritoire des avantages est celui dont on -leur sait le plus de gré, et le plus court des triomphes -perpétue leur nom.</p> - -<p>Aux grandes amoureuses surtout va cette popularité -posthume. On dirait que, pour s'être données à quelques -<span class="pagenum">-2-</span>hommes, elles aient droit à la reconnaissance de tous. -La curiosité du public reste fidèle aux plus inconstantes, -il veut posséder les certitudes de leurs caprices, et des -écrivains graves mettent les scellés de l'histoire sur des -ailes de papillons. A cette sollicitude se révèle «l'éternel -masculin», l'attrait permanent de la chair de -l'homme pour la chair de la femme. C'est lui qui -reconnaît dans les plus femmes des femmes «l'éternel -féminin», le chef-d'œuvre de joie offert à l'homme par -la nature. Et l'homme pense à lui-même, quand il -s'occupe d'elles. La célébrité durable qu'il accorde aux -dispensatrices les plus généreuses de cette joie est un -encouragement aux vivantes de ne pas se montrer plus -avares. Dans ces amours passées, le présent à son tour -lit ses amours à venir. Ainsi, par la commémoration -des disparues qui pratiquèrent la religion du plaisir, -le culte de la volupté survit jusque dans le culte de la -mort.</p> - -<p>Une autre gloire avait, à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, commencé -pour «la jeune captive» dont les plaintes inspirèrent -André Chénier. Sœur d'Iphigénie et non moins -touchante, elle représentait, comme la vierge antique, -et contre la même cruauté de la politique meurtrière, -les droits d'une vie qui s'ouvre au bonheur. Le plus -grec de nos poètes semblait l'avoir parée pour le sacrifice -qui est la destinée de l'innocence et de la faiblesse -dans les querelles des hommes. La puissance du génie -créant une légende, les premiers de ceux qu'avait émus -<span class="pagenum">-3-</span>la plainte de la jeune captive crurent pleurer sur une -victime des justices révolutionnaires. Et cette existence -si tôt et si cruellement tranchée paraissait complète, -privilégiée, puisque, assez longue pour connaître tous -les bonheurs en espérance, il lui avait manqué seulement -les années des désillusions, et puisque la morte -avait obtenu du génie l'immortalité.</p> - -<p>La légende, comme à l'ordinaire, était plus belle -que l'histoire. La jeune fille était une jeune femme, -mariée depuis huit ans: elle échappa à l'échafaud, et -mourut en 1820 dans son lit. Pour Aimée de Coigny, -duchesse de Fleury, la renommée virginale et héroïque -se continua en une de ces réputations moins austères -qui ne se sacrent pas, mais caressent. Les temps si -divers où elle vécut s'accordaient à lui reconnaître une -double puissance: tant de beauté qu'on lui eût permis -d'être sotte, et tant d'esprit qu'on lui eût pardonné -d'être laide. La beauté de traits n'a qu'une beauté, la -beauté d'expression a autant de beautés que de sentiments. -Tous ceux d'Aimée se reflétaient sur son visage -et passaient dans ses attitudes. Le charme même de son -corps était fait aussi de pensée. Et cette pensée profonde, -variée, imprévue, hardie en ses examens, soudaine -en ses ripostes, redoutable dans ses ironies, -irrésistible dans sa gaieté, tirait de sa mobilité même -un charme de plus et paraissait toujours nouvelle. Il y -avait en elle trop de femmes pour qu'on se défendît -contre toutes: qui résistait à l'une cédait à l'autre. -<span class="pagenum">-4-</span>Voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles -qui lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait -les séductions de son corps et les activités de son -intelligence, précipitait aussi les mouvements de son -cœur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses -et que la lie de chaque joie épuisée donne la soif -d'autres joies, l'amour de l'amour avait fait, disait-on, -à travers la diversité des expériences, l'unité de sa vie.</p> - -<p>Sa mort parut d'abord délivrer de ces faiblesses éphémères -ses mérites dignes d'un souvenir durable. Ils -reçurent aussitôt un hommage public, et presque officiel, -en un article que publia le <i>Moniteur</i> et qu'avait -signé Népomucène Lemercier. Aujourd'hui, l'on ne -connaît plus de cet écrivain que les défauts; en 1820, -on n'avait d'yeux que pour ses qualités. Ce qui s'appelle -maintenant la lourdeur de son style s'appelait -alors le poids de ses jugements. A cet âge de disgrâce -où la tradition du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle était épuisée, où la -fécondité du <small>XIX</small><sup>e</sup> ne se parait encore que de Chateaubriand, -Lemercier, honnête homme, avec du goût pour -la pensée noble, quelques visions du sublime, et qui -gâtait ses idées en les exprimant, était le prince des -médiocres, comme Chapelain durant la jeunesse de -Corneille. Chef d'école, il consacrait en ces termes le -talent de la disparue:</p> - -<hr /> - - -<p>«Également familière avec les belles-lettres françaises -et latines, elle avait tout l'acquis d'un homme; -<span class="pagenum">-5-</span>elle resta toujours femme, et l'une des plus aimables de -toutes. Sa conversation éclatait en traits piquans, imprévus -et originaux. Elle résumait toute l'éloquence de -madame de Staël en quelques mots perçans. On a lu -d'elle un roman anonyme qui, sans remporter un succès -d'ostentation, attacha parce qu'elle l'écrivit d'une -plume sincère et passionnée. Elle a composé des Mémoires -sur nos temps et une collection de portraits sur -nos contemporains les plus distingués par leur rang et -par leurs lumières, qui réussirent mieux, étant plus -vivement tracés et plus sincères encore<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Moniteur universel</i>, 25 janvier 1820.</p> -</div> -<p>Le public apprit comme une bonne nouvelle que -cette remarquable femme, non contente de répandre -en une compagnie de privilégiés l'éclat sans lendemain -de sa pensée parlée, avait songé à survivre par -sa pensée écrite. Il espéra, grâce à la publication de -ces œuvres, connaître à son tour la séductrice dont -F. Barrière, huit ans après Lemercier, disait: «L'esprit, -l'instruction, la grâce et tous les attraits réunis -plaçaient la duchesse de Fleury au premier rang parmi -les femmes de son temps<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.» Mais, bien qu'une mode -de curiosité pour la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle et le commencement -du <small>XIX</small><sup>e</sup> suscitât partout les fureteurs d'inédit, -les pages annoncées demeurèrent introuvables. Il a -fallu accepter l'hypothèse de Charles Labitte: «Par -<span class="pagenum">-6-</span>malheur, le roman dont parle Lemercier, et dans lequel -les admirateurs du poète eussent cherché avec charme -quelques accents de la jeune captive, n'a pas été imprimé; -et remis, ainsi que des Mémoires sur la Révolution, -entre les mains du prince de Talleyrand, il paraît -avoir été détruit<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Barrière, <i>Tableaux de genre et d'histoire</i>, in-8<sup>o</sup>, p. 231. Paris, -Paulhan, 1828.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ch. Labitte, <i>Études littéraires</i>, t. II, p. 184.</p> -</div> -<p>En revanche, à mesure que les «Souvenirs» et les -«Correspondances» de cette époque venaient au jour, -ils montraient Aimée de Coigny vivante, suivie par -l'attention anecdotière de ses contemporains, surtout de -ses contemporaines, et lui faisaient une autre renommée.</p> - -<p>Ces sortes d'écrits ne sont guère des jugements sur -l'essentiel des choses et des personnes; ce sont des -bavardages sur les détails les plus propres à distraire la -curiosité de chaque jour. Aussi le succès actuel de cette -littérature ne prouve-t-il pas un retour au sérieux. Nos -oisifs, à la lire, se flattent d'avoir perdu leurs goûts frivoles; -ils l'aiment, au contraire, parce qu'ils y retrouvent -leur propre façon de comprendre et de vivre la vie: -ces grands enfants croient s'intéresser à l'histoire et -continuent à n'aimer que les histoires. Surtout les mémoires -et billets où des femmes s'occupent de femmes -ne racontent-ils pas l'omnipotence des riens et l'obsession -de plaire? Pour elles, qu'est regarder l'une d'elles? -Mesurer l'importance de leur contemporaine à l'étendue -du cercle mondain où, par consentement général, elle -<span class="pagenum">-7-</span>est la première; mesurer son pouvoir au nombre et aux -mérites des hommes qui, non contents de l'entourer, -ont vécu sous son charme; enfin, puisque la preuve -suprême du charme est l'amour, chercher par qui -elle a été aimée, et si, comment, pourquoi, et par qui -la conquérante des cœurs se serait laissé prendre le -sien. Voilà précisément ce que ces voix du passé racontaient -d'Aimée. Unanimes à célébrer son esprit, mais -seulement cet esprit des mots qui est le fard de la pensée, -elles appréciaient surtout ses dons intellectuels -comme auxiliaires, faits pour rendre plus complets -ses triomphes de beauté, et elles médisaient de ces -triomphes où elles surprenaient ses faiblesses.</p> - -<p>En 1825, parurent les <i>Mémoires</i> de madame de -Genlis. Personne n'avait été mieux placé pour connaître -le monde de l'ancien régime à la veille de la Révolution: -elle écrivait qu'il avait suffi à la jeune duchesse -de paraître pour conquérir la société, on pourrait dire -la cour du duc d'Orléans<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Mais madame de Genlis était -née institutrice pour faire la leçon aux succès des autres. -Dès 1804, hâtive comme l'envie, dans un livre qu'elle -ne signa pas et où les victimes de sa mémoire étaient, -sans être nommées, enlaidies avec assez d'art pour -demeurer reconnaissables, elle avait dit Aimée «légère, -<span class="pagenum">-8-</span>étourdie, avec des accès de gaieté qui ressemblent un -peu à de la folie», et «quelque chose d'indécent<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> «Madame de Fleury était fort jolie. M. le duc de Chartres -l'aimait tellement qu'il l'appelait sa sœur; elle l'appelait son -frère.»—Madame de Genlis, <i>Mémoires</i>, t. IV, p. 348. Paris, -Lavocat, 1825.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Souvenirs de Félicie</i>, p. 180.</p> -</div> -<p>Bien autres furent les sentiments inspirés par la duchesse -à madame Vigée-Lebrun. La grande artiste qui -a rendu impérissables pour nous les dernières grâces -de l'aristocratie française avait aussi une plume, bien -qu'inégale à son pinceau. Ses <i>Souvenirs</i>, publiés en -1828, présentent ainsi la femme qu'elle avait connue -durant la Révolution: «La nature semblait s'être plu -à la combler de tous ses dons. Son visage était enchanteur, -son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à -Vénus;… le goût et l'esprit de la duchesse de Fleury -brillaient par-dessus tout.» C'est l'œil difficile du -peintre qui juge cette beauté du corps: les autres mérites -ont gagné le cœur de l'amie. Elle est d'autant -moins suspecte quand elle ajoute: «Cette femme si -séduisante me semblait dès lors exposée aux dangers -qui menacent tous les êtres doués d'une imagination -ardente. Elle était tellement susceptible de se passionner -que, en songeant combien elle était jeune, combien -elle était belle, je tremblais pour le repos de sa vie; je -la voyais souvent écrire au duc de Lauzun, qui était bel -homme, plein d'esprit et très aimable, mais d'une -grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison, -quoique je puisse penser qu'elle était fort innocente… -La dernière passion qu'elle prit s'alluma pour -<span class="pagenum">-9-</span>un frère de Garat<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.» La bienveillante observatrice -admet, il est vrai, qu'aimer n'est pas faillir. Mais, bientôt -après, les <i>Souvenirs</i> d'une autre contemporaine, la -baronne de Vauday, donnaient des détails peu platoniques -sur l'aventure avec Garat<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et le caprice pour -Lauzun n'avait pas semblé plus pur à un autre témoin, -Horace Walpole.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Madame Vigée-Lebrun, <i>Souvenirs</i>, t. II, pp. 60-62.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Souvenirs du Directoire et de l'Empire</i>, par madame la baronne -de V…, Paris, Cosson, 1847.</p> -</div> -<p>Les lettres de celui-ci furent connues du public en -1864. L'une, datée de Paris, en 1794, quand Lauzun -venait de mourir et la duchesse de Fleury d'être arrêtée, -se scandalise que «notre jeune étourdie, notre gentille -petite malicieuse», ne fit que «chanter toute la journée. -Puisqu'elle chantait au lieu de sangloter, je suppose -qu'elle était fatiguée de son Tircis et qu'elle est bien aise -d'en être débarrassée». Supposer à la fois en une personne -le désordre et l'insensibilité, c'est rendre plus -inexcusable chacun des deux vices: le glacial ami de -madame du Deffant semblait mal qualifié pour cette -rigueur de vertu. Est-ce bien de la vertu? Elle n'a pas cet -accent, elle est triste du mal qu'elle constate, elle n'en -triomphe pas. Cet homme était une coquette. Il s'était mis -à visiter la société de l'Europe comme ses compatriotes en -visitent aujourd'hui les paysages. Mais lui voyageait pour -être connu en plus de contrées, et il tenait par-dessus -tout à passer pour spirituel à Paris. L'attention qu'on -<span class="pagenum">-10-</span>prête à Aimée de Fleury lui semble volée à Horace -Walpole. De là, peut-être, sa malveillance. C'est une -antipathie de nature: c'est une rivalité entre la chaleur -sans rayons de sa houille anglaise, et la flamme claire, -gaie, pétillante, d'un sarment français.</p> - -<p>Mais, si les insinuations d'un jaloux sont suspectes, -comment récuser les aveux de l'accusée? Ces aveux sont -venus de nos jours. Les archives diplomatiques de -l'Empire n'occupaient pas tellement le prince Lobanoff, -ambassadeur ou ministre, qu'il ne trouvât du temps -pour se faire des archives moins graves avec les correspondances -où l'aristocratie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, à la veille de -mourir, avait si bien écrit sa joie de vivre. Admis à -puiser dans cette collection, M. Paul Lacroix publia, -en 1884, une partie de ces lettres<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, quelques-unes -d'Aimée. Elles ne laissent pas de doute qu'elle n'eût -rien refusé à Lauzun, et, les aveux allant plus loin que -les soupçons, elles attestent d'égales bontés pour un -jeune lord, dont nul encore n'avait parlé. On a aussi, -en ces dernières années, découvert d'autres billets d'elle -à Mailla Garat, et ceux-là, tant s'y dévoile l'indécence -des caresses, doivent demeurer dans le musée secret des -curieux<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Lettres de la marquise de Coigny</i> et de quelques autres personnes -appartenant à la société française de la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, -publiées sur les autographes, avec notes et notices explicatives, -par Paul Lacroix.—Jouault et Sigaux, 1884.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ces quatre lettres à Mailla Garat sont dans la collection de -M. Gabriel Hanotaux.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-11-</span>A chercher ses livres, on n'avait trouvé que ses -amants. Les lettrés eux-mêmes se sont mis à servir la -seule de ses réputations qui eût laissé des traces. Autour -de cette tombe le myrte repoussait toujours, ils n'ont -entretenu que lui. Ils ont présenté les aventures de cette -femme comme son originalité et semblé croire que le -plus charmant de ses ouvrages était ses faiblesses. Il ne -leur a plus suffi de celles qui étaient connues, ils se sont -ingéniés à en découvrir de nouvelles. Elle est devenue -le type de ces femmes portées de caprice en caprice, -comme ces jolies guêpes qui, sur chaque fleur où elles -puisent sans se poser, gardent leurs ailes étendues pour -repartir plus vite. Cette butineuse d'amour aurait volé -de Lemercier à Jouy<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, et, hier encore, on la montrait, -passant de Garat en Garat, comme de rose en rose sur -le même buisson<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Elle a donné de l'imagination aux -dictionnaires mêmes et il n'est pas jusqu'à Larousse qui -n'ait voulu dire sur elle du nouveau. Elle gardait encore -une gloire pure, les vers d'André Chénier. La sympathie -que la jeunesse du malheur inspira à la jeunesse du -génie n'a été qu'un roman de prison: «Dans quelle salle, -derrière quelle grille fut-il donné à Léandre de dire de -sa bouche à la belle Héro les vers qui ont éternisé le -souvenir de ce lien charmant tranché par la guillotine?» -Mais si la grille et la salle restent incertaines à cet historien -<span class="pagenum">-12-</span>scrupuleux, sans hésiter il nous transporte -«sur le balcon où Roméo dut posséder sa Juliette<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>». -Ainsi presque tous ceux qui ont parlé d'elle se sont -piqués d'honneur à la déshonorer un peu plus, et sa -gloire a fini par n'être plus faite que de sa mauvaise -réputation.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Lettres</i>, etc., p. 202.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Garat</i>, par Paul Lafond: in-8<sup>o</sup>, Calmann-Lévy, 1900, pp. 287-297.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Larousse, <i>Grand Dictionnaire</i>, au mot: André Chénier.</p> -</div> -<p>Plus ces affirmations se sont multipliées, plus elles -ont déçu. On en savait à la fois trop et pas assez. Entre -cette existence de succès passagers et vulgaires, et l'aristocratie -de goûts, d'allures, d'intelligence à laquelle -était rendu un hommage unanime, il y avait contradiction. -Le souvenir trop conservé de tous ses amours -rendait plus regrettable la perte de toutes ses œuvres, et -qu'ainsi tout en cette femme eût été fragilité.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Les amis des livres et des manuscrits savent que -le feu marquis Raymond de Bérenger passa une partie -de sa vie à compléter et à mettre en ordre les riches -archives de sa maison, réunies depuis des siècles à -Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la -<span class="pagenum">-13-</span>conversation aimable n'ont pas oublié la marquise sa -femme. Elle m'avait toujours témoigné de la bienveillance, -je lui prouvais ma gratitude en rendant à son jeune -fils la sympathie dont elle m'honorait, et mes relations -avec celui-ci avaient survécu à la mort de la mère.</p> - -<p>Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur -ma table de travail un petit paquet et me dit: «Voici -deux manuscrits que j'ai trouvés à Sassenage. Tous -deux sont des Mémoires, l'un de la duchesse de Dino, -l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosité vous en dit, -lisez-les; si vous les jugez intéressants, publiez-les. Je -vous fais maître de leur sort.»</p> - -<p>Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche -de la politique, dans une condition qui lui permettait -de tant voir, et son aptitude célèbre à tout comprendre, -disaient d'avance que, pour elle, se souvenir était intéresser. -Mais, si la renommée a son attraction, le mystère -aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit -dont l'auteur semblait se cacher.</p> - -<p>La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple -qui enfermait, entre ses gardes de soie bleue, un cahier -de vélin carré et épais comme un volume; le large -ruban d'un bleu plus pâli qui servait de signet; l'or -solide des tranches et des petites stries qui zébraient -l'épaisseur des plats, avaient une élégance joliment -fanée par le temps. La date était tracée sur la première -page: «Mémoires écrits en l'année 1817.» Entre deux -grandes marges, le texte suivait, d'un trait épais et -<span class="pagenum">-14-</span>d'une régularité pâteuse. Tous les experts en écriture, -malgré les désaccords qui font la doctrine de leur -science, auraient sans hésiter reconnu dans celle lourdeur -appuyée une main masculine. Deux citations, -l'une de Sénèque, l'autre de Montaigne, accompagnaient -le titre. Ce latin et ce vieux français semblaient aussi -révéler le lettré. Mais, après les citations, venait une -dédicace:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">«A M. le marquis de Boisgelin, pair de France.</p> - -<p>«Vous avez désiré vous rappeler un temps où le -projet de changer le gouvernement nous occupait. Ce -temps m'est cher, puisque je l'ai passé près de vous -dont l'amitié honore et intéresse ma vie.</p> - -<p>«Acceptez donc les efforts de ma mémoire. S'ils -manquent d'exactitude, mes erreurs demandent de -l'indulgence, car elles sont accompagnées de bonne foi. -Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le -plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions -voir s'accomplir les vœux ardens que nous formions -pour le bonheur de notre patrie.»</p> -</blockquote> - -<p>«Je suis payée.» La plume avait-elle, par mégarde, -changé le sexe de son maître? Mais un homme eût pu -dire à un autre homme: «Votre amitié honore,» il -n'eût pas ajouté «et intéresse ma vie». Ceci est d'une -femme. Et que, malgré le latin et la virilité de l'écriture, -l'œuvre fût d'une femme, cela était marqué dès le -début des <i>Mémoires</i>.</p> - -<p><span class="pagenum">-15-</span></p> - -<blockquote> -<p>«Restée en France…, cachée dans un coin obscur de -cette grande machine appelée tour à tour République, -Empire, Royaume…, je pourrais me croire dépouillée -de mon rang et de ma fortune, si mes habitudes de très -pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon titre de -duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent -plus qu'un point dans ma vie, un point si loin et si effacé -que les rêves ont plus de consistance et de réalité.»</p> -</blockquote> - -<p>L'ancien régime ne comptait pas en France autant de -duchesses que n'en ont depuis faites nos gouvernements -révolutionnaires, les grâces tarifées des chancelleries -étrangères, et la badauderie des sociétés démocratiques -à accepter la fausse monnaie de la noblesse. Une -duchesse qui n'eût pas émigré était une rareté plus -grande; une duchesse qui, en 1817, fût encore «pauvre -citoyenne» et ne participât, ni par elle, ni par les -siens, aux «restaurations» accomplies par la royauté -dans les emplois, les prérogatives et les fortunes de ses -partisans, était une exception plus insolite encore: et -cela, pensais-je, enfermait l'inconnue en cercles de -plus en plus étroits. Un peu plus loin, racontant un -séjour à Vigny, elle disait: «Je retrouve à Vigny tout -ce qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude -d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans -mon enfance et de quelques espérances dans ma jeunesse. -Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes -premiers jours; je vois la place où je causais avec elle, -<span class="pagenum">-16-</span>où je recevais ses leçons.» Vigny, depuis la fin du -<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, était aux Rohan. Dans les dernières années -de l'ancien régime et sous la Révolution, il appartenait -à Armande-Victoire-Josèphe de Rohan-Soubise, devenue -par son mariage princesse de Rohan-Guéménée. -Cette princesse, fort remarquable d'esprit et très liée -avec le comte de Coigny resté veuf, s'était offerte à -élever la fille de celui-ci. Cette fille était Aimée; Aimée, -par son mariage, était devenue duchesse, elle n'émigra -pas, elle ne reprit pas de rang à la Cour à la Restauration. -Ces indices semblaient trahir le nom de l'auteur. -L'auteur lui-même le livrait plus loin, comme enfoui -au milieu de son texte, dans le récit d'une conversation -avec M. de Talleyrand. «Il se leva, fut à la porte de -son cabinet de tableaux et, après s'être assuré qu'elle -était fermée, il revint à moi en me disant: Madame de -Coigny…» Ce nom se trouvait signé à chaque mot par -l'écriture des <i>Mémoires</i>: entre ces pages et les lettres -autographes d'Aimée, l'identité d'aspect est évidente. -Qu'enfin ce manuscrit se trouvât dans la maison de -Bérenger, rien de plus naturel. M. de Boisgelin, pour -qui il avait été fait, avait une fille qu'il maria à un -Bérenger<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la -succession de son père entra ainsi dans les archives de -Sassenage.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Raymond-Gabriel de Bérenger, officier de cavalerie, aide de -camp de Murat, puis officier d'ordonnance de Napoléon, mourut, -le 30 août 1813, d'une blessure reçue à la bataille de Dresde.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-17-</span>La plus imprévue des circonstances mettait donc en -mes mains cette œuvre que l'on croyait détruite.</p> - -<p>S'il eût été fâcheux qu'elle restât inconnue, les lecteurs -en décideront. Mais comme ces <i>Mémoires</i>, suite -de témoignages et d'opinions, doivent inspirer la même -confiance que mérite le caractère d'Aimée, et comme ce -caractère reçoit une clarté nouvelle de ces souvenirs, il -ne faut pas séparer ce qu'elle dit de ce qu'elle fut. Au -moment où celle dont on a tant parlé va parler elle-même, -il est temps de la juger. Sa vie est une préface -de son œuvre. C'est ainsi que j'ai été amené à étudier à -mon tour cette femme célèbre et mal connue.</p> - -<p>Il y a pour un historien deux joies: découvrir ce -qu'ignorent les autres et renverser ce qu'ils croient -savoir. Les familiers du cœur humain prétendent que -de ces deux joies la plus délicieuse est la seconde. L'une -et l'autre m'ont été données. Presque tous ceux qui se -sont occupés d'Aimée sont inexacts: inexacts même sur -les dates de sa naissance, de ses mariages, de son arrestation, -de sa mise en liberté, tous événements constatés -par pièces officielles et à propos desquels il suffisait de -chercher pour trouver<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. On reconnaît dans leur faire -<span class="pagenum">-18-</span>l'artifice grâce auquel trop d'historiens, semblables à -certains marchands, donnent l'apparence du fini à des -matières médiocres et médiocrement travaillées. Le -goût du public pour le nouveau dirige, mais précipite, -leurs recherches. Ont-ils mis la main sur quelque document, -au lieu de le contrôler, de le compléter, d'étendre -avec patience la certitude sur tout un sujet, ils veulent -se faire un immédiat honneur de leur bonne fortune, et -se servent du détail authentique qu'ils ont trouvé pour -donner de l'autorité au reste, qu'ils inventent ou qu'ils -copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte -raison en ont-ils pris à l'aise avec les caprices du cœur. -Aimée était un de ces riches à qui l'on prête: ils lui -ont prêté parfois sans garantie aucune des accusations -qu'ils avançaient, tant ils avaient confiance en sa mauvaise -renommée, et leurs jugements ont été plus légers -encore que ses mœurs. Ils ont introduit dans les livres -le même oubli de conscience, la même intrépidité de -soupçons qui, si souvent, dans la causerie mondaine, -sacrifie, sans preuves, les réputations à la joie de -médire et à la gloriole de paraître informé. Aimée de -Coigny fut étrangère à plusieurs des intrigues qui ont -<span class="pagenum">-19-</span>fait sa légende, et celles de ses faiblesses, qui ne sont -pas contestables, eurent un caractère moins méprisablement -banal. Mais, de ces galanteries, il reste trop pour -sa mémoire, il y eut trop pour son bonheur. Dire ce que -sont ces amoureuses, de quel prix elles paient leurs -triomphes, montrer l'envers de leur gloire, n'est pas la -moindre vérité à servir par le récit de cette vie.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur mérite -appartient à d'autres qu'à moi. Une fois tracé le plan des questions -à résoudre, il a fallu demander les réponses à la bonne volonté -de plusieurs personnes que je citerai avec les documents fournis -par elles. Mais je tiens à nommer à part et tout d'abord M. Charles -Baille. Je lui dois les plus importantes précisions sur la vie -d'Aimée de Coigny, surtout la date de l'écrou à Saint-Lazare et de -la mise en liberté. L'hommage que je rends à son art de découvrir -et d'interroger les pièces historiques n'étonnera aucun érudit de -Franche-Comté: là le mérite de M. Baille a depuis longtemps fait -ses preuves. Une vie passée presque tout entière en province, l'intérêt -local des travaux, et le dédain de toute réclame avaient -longtemps enfermé cette réputation en des frontières trop étroites. -Elle les a franchies et depuis quelques années le <i>Correspondant</i>, -la <i>Revue Hebdomadaire</i>, la <i>Quinzaine</i> et la <i>Revue de Paris</i> font -goûter au public la science, l'esprit et le style de ce lettré.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> -<h3>III</h3> - -<p>Les Franquetot de Coigny avaient d'abord été de -robe. Au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, ils prirent l'épée. La couronne de -comte, puis celle de duc et le bâton de maréchal -récompensèrent leur courage. On ne parvenait pas à ce -rang dans la noblesse d'épée sans compter dans celle de -cour. Là aussi, la faveur du prince avait assuré aux -Coigny une importance croissante. Sous Louis XVI, la -famille était représentée par deux frères. L'aîné vivait -dans la société la plus intime de Marie-Antoinette. -Madame Élisabeth avait pour chevalier d'honneur le -second, qui fut le père d'Aimée. Elle naquit le 12 octobre -1769<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, au moment où l'aristocratie française, la -<span class="pagenum">-20-</span>plus brillante d'Europe, avait achevé de transformer ses -vertus en élégances. Elle sembla éclore comme un tardif -bouton de cette rose trop épanouie qui, déjà penchant -sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses derniers parfums. -Son intelligence fut précoce comme sa beauté, et -non moins soignée que son corps. Les penseurs, les -historiens, les philosophes français lui devinrent non -seulement connus, mais chers, mais compagnons. Savoir -le latin n'était pas pour les jeunes filles de son rang -une rareté, mais elle le posséda jusqu'à la familiarité -avec les maîtres de cette langue. Son temps lui apprit -beaucoup de ce qu'il savait, il n'avait pu l'instruire de -ce qu'il ignorait, et ce qu'il ignorait était le devoir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> M. de Lescure, dans <i>l'Amour sous la Terreur</i>, fait naître Aimée -de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'année exacte, mais non -le jour. La date complète se trouve dans l'acte baptistère inscrit le -13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch à Paris. -L'hôtel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue Saint-Nicaise, -et où naquit Aimée, était dans la circonscription de cette -paroisse. Je dois communication de cet acte baptistère et de tous -ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifié l'état civil -d'Aimée de Coigny, à l'obligeance de M. Orville. Ces pièces avaient -été déposées par Aimée de Coigny dans son château patrimonial -de Mareuil-en-Brie, et oubliées là quand, en l'an X, elle vendit le -domaine. Les premiers acquéreurs respectèrent ces archives. M. Orville, -dernier acheteur de la terre, les a examinées et classées, comme -il entretient le château, avec un affectueux et intelligent respect -du passé.</p> -</div> -<p>Cette aristocratie, destituée de ses fonctions utiles, -oisive et riche, ne vivait que pour le plaisir. La foi, -incommode aux passions et humiliante pour l'orgueil -de l'esprit, était dédaignée, et, échappées à ce frein, les -mœurs étaient libertines comme les pensées. La vertu -de Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua à la -cour la majesté du souverain. Dès l'enfance, Aimée, -<span class="pagenum">-21-</span>tout près d'elle, trouva cette école d'immoralité; la -pudeur des regards et la sainteté de l'ignorance furent -blessées en elle par des visions précoces du mal. A six -ans, elle perdait sa mère<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>: la femme distinguée qui -éleva l'enfant était, comme on disait alors, «l'amie» -de son père. Un autre titre lui est donné dans la page -où Aimée parle de Vigny. «Voilà les petits fossés que -je trouvais si grands et le saule que mon père a planté -au pied de la tour de sa maîtresse.» Si aristocrate soit-elle -d'esprit et de naissance, comment la maîtresse du -père apprendrait-elle à la fille la supériorité du devoir -sur l'attrait? Une telle éducation était faite pour enseigner -tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la dirige.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> La comtesse de Coigny, née Anne-Joséphine-Michelle de -Boissy, mourut à Paris, en l'hôtel de la rue Saint-Nicaise, le -23 octobre 1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour -l'anatomie, jusqu'à emmener avec elle, quand elle voyageait, un -squelette, et elle serait morte d'une piqûre qu'elle se serait faite -en disséquant. Ceux qui aiment à suivre la persistance et les transformations -des goûts héréditaires, sont libres d'attribuer à cet -intérêt de la mère pour les squelettes, l'origine des curiosités de -la fille pour les vivants. L'inventaire dressé à la mort de la comtesse -donne à ceux qui se plaisent aux renseignements plus sûrs, -sur la demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche à la -fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, des détails curieux. Il est publié à la fin du -présent volume.</p> -</div> -<p>Il est vrai, l'éducation d'une fille n'est qu'une préface. -Quand elle semble achevée, un dernier maître -succède, le plus persuasif, assez puissant pour abolir -l'œuvre antérieure à lui et changer l'âme en prenant le -cœur: c'est le mari. S'il est aimé, un mari peut faire -<span class="pagenum">-22-</span>aimer à sa femme tout ce qu'il aime, y compris la -vertu. Mais il s'agissait bien de cela dans les alliances -d'alors! L'époux et l'épouse étaient les personnages les -moins consultés dans l'affaire menée par leurs familles, -et, pourvu que le reste convînt, il allait de soi qu'ils se -convinssent. Pour les Coigny, une alliance avec un -Fleury, petit-neveu du cardinal et qui serait duc, était -un beau parti. Pouvait-on le prendre trop vite? Ainsi -Aimée épousa en 1784 un mari d'un mois plus jeune -qu'elle et qui n'avait pas quinze ans<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>! Dans ce ménage -de poupée, c'est la fillette qui est l'expérience et la -raison. Avec un éveil hâtif de ses sens, la voilà du -monde, elle devient un atome de cette brillante poussière -qui danse dans un rayon de soleil.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le mariage fut célébré le 5 décembre. Leurs Majestés et la -famille royale signèrent au contrat. André-Hercules-Marie-Louis -de Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, était fils du duc et de -Claudine-Anne de Montmorency-Laval.</p> -</div> -<p>Elle était à l'âge où l'on s'amuse de tout; elle joua à -la vie. Elle se plut à la gaieté des autres, elle y ajouta -la sienne, se trouvant deux fois libre de tout dire, et -parce qu'elle était déjà femme, et parce qu'elle était -encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace, l'imprévu -et cette acidité de fruit vert qui plaît aux palais -blasés. Versailles, bien qu'il n'eût plus de sérieux, avait -encore de l'étiquette. Aimée n'y parut guère. Paris -offrait aux fantaisies de ses allures un théâtre plus -libre, et partout le même spectacle: l'universel et -<span class="pagenum">-23-</span>public rapprochement des hommes et des femmes par -des attractions spontanées; le mariage déshabitué de -défendre ses droits contre les caprices qui séparaient, -avec un parti pris d'ignorance et de libertés réciproques, -les époux. 1789 fut pour elle aussi la date où, sur la -ruine des vieilles mœurs, commença la tentative de la -liberté. Elle avait tout disposé pour goûter en une -aventure beaucoup de plaisirs: elle voulut non seulement -satisfaire sa passion, mais l'amuser, l'illustrer et -l'accroître par le chagrin causé à d'autres. Elle se donna -tout cela en se donnant à Lauzun.</p> - -<p>On distingue d'ordinaire la noblesse d'épée et la -noblesse de robe. On y pourrait joindre la noblesse de -jupes, celle qui faisait sa fortune par les femmes. Les -Lauzun étaient la plus célèbre des familles illustres en -cet art. Au Lauzun de la Grande Mademoiselle<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> avait -succédé le Lauzun de toutes les dames, à la ville comme -à la cour roi de la galanterie. Cette allure conquérante -et rapide qui promettait à chaque femme si peu de son -vainqueur, au lieu de les mettre en défiance contre un -bien si partagé et si court, les rendait follement avides -<span class="pagenum">-24-</span>de ce qui était si disputé. Sa renommée lui permettait -de changer le rôle des sexes dans ce que Montesquieu -appelle «la muette prière». Ce sont les femmes qui la -lui adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait -à se défendre, inviolablement respectueux des laides. -Il touchait d'ailleurs la quarantaine, et, à une femme -dont le mari n'avait pas vingt ans, eût dû paraître -presque vieux. Mais il avait gardé la séduction la plus -irrésistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions -semblait être la première, tant il donnait à chaque -femme et avait l'impression qu'au moment où il -la désirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il -était un causeur d'une variété, d'une verve, d'une drôlerie -sans pareilles. Après plus de trente ans, un roi, et -qui se connaissait en esprit, gardait encore vivante -l'impression de cette parole. En 1820, au moment où -furent annoncés les <i>Mémoires</i> de Lauzun, Louis XVIII, -qui savait don Juan féroce comme la vanité et capable -de soutenir, fût-ce par le mensonge, son renom d'irrésistible, -redoutait des insinuations offensantes pour la -mémoire de Marie-Antoinette. Il confiait cette inquiétude -à Decazes et l'un de ces billets qu'il lui écrivait -chaque jour, sur le ton d'un père à son fils, dit de Lauzun: -«Il était impossible d'être plus amusant qu'il -n'était: moi qui te parle, je serais resté vingt-quatre -heures à l'écouter<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le premier Lauzun était un Nompard de Caumont. Ces Caumont -avaient une baronie qui devint comté en 1570, et, par -lettres de mai 1692, François de Caumont fut créé duc de Lauzun. -Il mourut sans postérité en 1723 et le duché échut à sa nièce, -Marie Baudron de Nogent, mariée à Charles-Armand Gontaut, duc -de Biron. L'ami d'Aimée et de bien d'autres était Gontaut et portait -le titre de Lauzun comme cadet. Ce fut son nom de galanterie. Il -prit celui de Biron, dès qu'il en eut le droit, pour faire la guerre -et mourir.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Cité par M. Ernest Daudet, dans son livre <i>Louis XVIII et le -duc Decazes</i>. Plon, in-8<sup>o</sup>, 1899.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-25-</span>Qui plaît aux princes n'est pas loin de plaire aux -duchesses. Aimée fut délicieusement fière d'attirer cette -manière de héros: elle était femme à lui renvoyer le -volant des légèretés spirituelles. Ils s'étonnèrent, lui de -trouver tant d'à-propos dans tant de jeunesse, elle tant -de jeunesse dans tant de renommée, et leurs coquetteries -se conquirent.</p> - -<p>Enfin, tout ce que Lauzun avait de cœur appartenait à -une cousine d'Aimée, la marquise de Coigny, à la femme -dont Marie-Antoinette disait: «Je suis la reine de -Versailles, mais c'est elle qui est la reine de Paris.» -Prendre le plus séduisant des hommes à la femme la -plus à la mode, c'était triompher à la fois de l'un et -l'autre sexe. Ce sont là de ces raisons auxquelles il faut -beaucoup de raison pour ne pas se rendre, et il était -difficile de débuter mieux dans le mal.</p> - -<p>On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun -dans la discrétion passionnée d'un amour tout idéal. Une -seule chose le donnerait à croire, c'est la constance de -Lauzun pour cette femme: la fidélité d'un tel homme -est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il accepta le -jeûne avec la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il -avait à Montrouge une de ces «folies» qui servaient -aux rendez-vous et qu'Aimée, dans une lettre, appelle -«mon pauvre Montrouge». Leurs rencontres n'y eurent -aucune originalité.</p> - -<p>L'extraordinaire fut le sérieux du sentiment que la -plus évaporée des femmes vouait au plus frivole des -<span class="pagenum">-26-</span>hommes. Lasse d'avoir jusque-là porté seule le poids de -ses pensées et de ses actes, que, ni son père ni son mari -n'ont dirigés ou soutenus, elle goûte le repos délicieux de -confier non seulement son cœur, mais son intelligence et -sa volonté. C'est une docilité qui cherche son joug. Rien -jusqu'alors n'avait été plus étranger à la jeune duchesse -que la politique. Lauzun est opposant, la voilà constitutionnelle. -Elle dédaigne sa propre intelligence pour -prendre par imitation celle de son héros. En quoi elle -perd l'une sans acquérir l'autre, comme le prouvent ses -lettres à son ami. Ce sont des idées de Lauzun qu'elle -délaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle renchérit, -rien de spontané ni de libre; de la lourdeur, de l'artificiel, -de la prétention. Mais ce renoncement au moi dans -une nature si originale, cette déférence poussée jusqu'à -l'abdication dans une âme si indépendante, cette idolâtrie -jusqu'au manque de goût dans un esprit si délicat, -prouvent du moins sa sincérité à se donner tout entière.</p> - -<p>Il lui fallut mesurer aussitôt quel peu elle était à cet -homme devenu tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse -sans quitter la marquise, il n'a entendu ajouter qu'un -caprice à une habitude. Quand on croit deux existences -fondues en une, apprendre, et de l'être choisi, que le don -du corps est sans importance, la confusion des âmes sans -intérêt, invraisemblable la constance, quelle leçon d'amour! -Tout ce qu'elle rêvait d'idéal dans le désordre est -chimère, tout ce qui l'instruit la déprave. L'élève souffre -d'abord de ces leçons: après deux ans, elle en profite.</p> - -<p><span class="pagenum">-27-</span>Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie -la sépare alors de Lauzun. Soustraite à l'ascendant qui -la réduisait à voir par les yeux et à penser par l'esprit -d'autrui, elle redevient la plus jolie à admirer et la plus -attrayante à entendre. Si elle ne trouve pas autour des -braseros italiens le feu d'étincelles qu'est la conversation -française, elle goûte à Rome d'autres joies. L'art, dont les -chefs-d'œuvre l'entourent, lui donne, au témoignage de -madame Vigée-Lebrun, des émotions vraies et profondes. -Mais, tandis qu'elle se passionnait pour les antiques, des -vivants se passionnaient pour elle, et cette nouvelle -querelle des anciens et des modernes finit par la victoire -de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules, -se sentir aimée est presque aimer. Lauzun était loin, ses -leçons présentes, lord Malmesbury l'emporta. Et malgré -que la confiance de la duchesse dans la solidité des liens -illégitimes dût être fort amoindrie, et bien que Malmesbury -ne fût pas, comme son prédécesseur, un grand artiste -d'amour, mais eût surtout pour mérite sa jeunesse, ce -fut aussitôt le même abandon de cette femme remarquable -à une volonté étrangère, le même empressement -à penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand -seigneur, la révolution de la France contre l'aristocratie -l'indigne plus encore que la révolte contre la royauté. -C'en est fait, pour la duchesse, des sourires à l'égalité: -elle n'est plus que grande dame, dédaigneuse du parti -populaire. De ce respect envers la noblesse, la duchesse -excepte son époux. Une grossesse survint, qui dut le -<span class="pagenum">-28-</span>surprendre plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il -avait assez fait le mari, que le temps venait de faire le -gentilhomme, c'est-à-dire d'émigrer. Avant son départ, -il mit beaucoup d'élégance à rendre à la duchesse la -seule liberté qu'elle n'eût pas prise et pour laquelle il -lui fallût le concours de son époux. Il reconnut avoir -diminué la fortune de sa femme, ne lui reprocha pas -d'avoir accru sans lui la famille commune, et souscrivit -à la séparation de biens<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Tout ainsi réglé, il rejoignit -ses princes à Coblentz, et elle, à Londres, son lord.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Le 9 juin 1792, décision du tribunal de famille: «Attendu -que les faits de dissipation continuelle articulés contre le sieur -Fleury sont vrais d'après l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance -personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de -Fleury à la privation du revenu de ses propres biens, et que la -communauté établie entre eux par leur contrat de mariage l'a été -sous la foi d'une administration sage qui n'existe pas… décidons -que la dame Fleury doit être séparée de biens d'avec le sieur son -mari, en conséquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous -est donné par la loi, à jouir et disposer de ses biens comme bon -lui semblera, à la charge toutefois de ne pouvoir aliéner ses biens -immeubles qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur -de Fleury à payer à la dame son épouse la valeur de ses bijoux et -diamants qu'il a vendus, avec les intérêts, suivant la loi, plus à lui -rendre et restituer tout ce qu'il a aliéné ou reçu depuis leur mariage -et qui a été stipulé propre en faveur de la dite dame…»—Archives -de Mareuil.</p> -</div> -<p>Soit survivance de sa première passion à travers son -infidélité, soit vanité de suffire à plusieurs aventures et -d'avoir des relais d'amour, elle n'avait pas rompu sa -correspondance avec Lauzun, devenu le général Biron, -et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succèdent -de loin en loin comme des actes interruptifs de prescription. -<span class="pagenum">-29-</span>Tantôt il semble que, par des dégradations -voulues de termes, elles fassent glisser tout doucement -l'amour dans l'amitié, tantôt elles renouvellent les -anciens serments, et, au lendemain de ses couches<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, -Aimée dit plus que jamais à l'amant trompé qu'elle est -sienne. La femme qui a commis sincère sa première -faute en est à la duplicité, et c'est contre son corrupteur -qu'elle la tourne. Mais à Londres se trouvait aussi la -marquise de Coigny. Jacobine de cœur, elle s'est sauvée -de Paris par peur des excès qu'elle approuve et pour -aimer en sécurité la révolution. Elle aussi écrit à Lauzun -des lettres, celles-là merveilles de tendresse fière, contenue, -mais passionnée, et, lui excepté, de malice malveillante -contre tout le monde. Contre Aimée, elle se -contenta de dire à Lauzun la passion de Malmesbury, -et l'accouchement à Londres, comme petites nouvelles -données sans songer à mal: après quoi, elle se permettait -la perfidie de la générosité et concluait: «Il lui faut -pardonner, parce qu'il la faut aimer.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de lui -dans l'existence de sa mère.</p> -</div> -<p>Bientôt l'infidèle est contrainte d'avouer elle-même -tout à Lauzun. En janvier 1793, elle revient à Paris, -Malmesbury l'accompagne, il est arrêté. La duchesse -lui a parlé souvent de Biron comme d'un ami, Malmesbury -n'a rien de plus pressé que d'écrire au général -pour en réclamer la protection. Relâché avant même -que sa demande fût parvenue à Biron, il raconte à -<span class="pagenum">-30-</span>Aimée la démarche toute simple pour lui, et si compromettante -pour elle. Elle devait à Lauzun une -explication, elle lui écrivit:</p> - -<blockquote> -<p>«Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse -plus sur la terre d'autres ressources qu'en moi et -par conséquent en vous, et que la première menace du -danger, qui me fait vous invoquer, apprenne votre nom -à celui qui a besoin d'une grande confiance pour n'être -pas jaloux? Je sais que vous avez dû recevoir un courrier -très pressé et bien effrayé de quelqu'un actuellement -près de moi, que je vous ai toujours laissé deviner sans -positivement vous en parler. Il a été arrêté par un -quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'étaient -pas énoncés, quoique aucuns ne fussent probables, leur -mystère l'effrayait. Il est sorti comme entré, c'est-à-dire -sans raison expliquée, mais enfin il est sorti et c'est tout -ce que j'en veux. Je lui sais gré de son impertinente -fatuité d'avoir recours à vous, dans un moment de -détresse, avec la persuasion de vous intéresser par votre -commun sentiment. S'il s'est un peu targué du mien, -ne vous en choquez pas plus que moi, mon ami, et ne -vous fâchez pas si je suis fière qu'il veuille bien s'en -vanter. C'est à l'espoir de vous revoir ici que j'attache -l'idée d'un avenir heureux. Il m'est doux, mon ami, de -rentrer souvent dans mon cœur. Vous y êtes toujours le -plus constamment cher objet.»</p> -</blockquote> - -<p>L'humiliante lettre, avec son style contourné comme -<span class="pagenum">-31-</span>pour envelopper d'ombre et reconnaître sans les dire les -faits indéniables! Lettre moins humiliante encore par -ses aveux que par ses coquetteries, par cette persévérance -de la femme prise au piège à poursuivre la double -intrigue. Mais, tandis qu'elle essayait de faire accepter -par son premier amant le second, celui-ci prenait congé. -Soit que Malmesbury comprît le ridicule où il s'était -mis, en priant un rival de le réunir à la femme disputée, -soit que, rendu sage par la prison, il jugeât -l'heure venue de s'aimer lui-même en songeant à sa -sûreté, il aspire, un siècle avant lord Salisbury, au -«splendide isolement», et regagne Londres.</p> - -<p>Aimée semble indifférente à sa perte, et comme délivrée -par son départ. Dans ce cœur qui a horreur du -vide, Lauzun retrouve les droits de premier occupant. -Le malheur est qu'elle lui revient quand elle a besoin -de lui. La grossesse à cacher l'a tenue plusieurs mois -hors de France: l'absence d'une grande dame à ce -moment prend un air d'émigration. Aimée sent flotter -autour d'elle la curiosité soupçonneuse des dénonciateurs. -C'est alors qu'elle écrit coup sur coup sept ou -huit lettres à Lauzun; elle caresse, mais elle demande. -Elle rappelle leurs échanges de portraits et de lettres -avant de dire: «Envoyez-moi une attestation comme -quoi vous m'avez tenue cachée avec vous à Strasbourg -pendant trois semaines, depuis la fin de septembre jusqu'au -15 octobre.» Elle ajoute: «Envoyez-moi aussi la -permission de loger à Montrouge si la fantaisie m'en -<span class="pagenum">-32-</span>prend.» Si Biron déclare qu'elle a quitté Paris pour se -rendre près de lui, il la déshonore comme femme, mais -la consacre citoyenne. Et, contre les visites domiciliaires, -quel asile meilleur que la maison d'un général -patriote? Reste à gagner l'homme en réveillant ses -désirs, en lui donnant à croire que, dans cette maison, -elle attendra de nouveau «son plus tendre ami». C'est -un marché où elle offre du plaisir contre de la sûreté. -Ne se dit-elle pas que, pour se sauver, elle expose -Biron, qu'une ci-devant compromet par ses lettres le -général, que surtout une attestation fausse et faite en -fraude des lois contre les émigrés peut le perdre: comment -nommer un amour capable d'oublier les périls de -ce qu'il aime? A-t-elle pensé à ces conséquences: comment -nommer un amour capable de sacrifier ce qu'il -aime?</p> - -<p>Lauzun n'est pas plus généreux. Si homme avait peu -de droits à la constance des femmes et devait prendre -légèrement les caprices du cœur, c'était bien ce roi des -volages. Mais l'amour-propre des hommes à bonnes -fortunes est ainsi fait que l'infidélité leur semble permise -à eux seuls, et ces conquérants veulent régner à -jamais sur les pays qu'ils ont une fois traversés. Quand -Lauzun se sut remplacé, son dépit s'exhala en une -lettre fort aigre à Aimée. Mais, quand elle parut revenir -à lui et qu'il démêla le calcul, sa colère grandit encore. -Il ne songe pas qu'elle lui a donné longtemps une -affection désintéressée; que, dans les pauvres cœurs, les -<span class="pagenum">-33-</span>sentiments même vrais sont mêlés d'égoïsme; qu'une -femme peut l'aimer encore tout en voulant profiter de -lui; qu'elle est menacée, et qu'elle a peur. Il songe -qu'elle veut faire de lui une dupe, tromper deux fois -Lauzun! Son amour-propre blessé ne s'occupe que de -soi. Or il se sait menacé lui-même, sous le badigeon -de son civisme transparaît toujours son aristocratie, sa -situation devient plus précaire à mesure que la politique -devient plus violente, il a assez à faire de se -sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de Montrouge, -et laisse sans réponse les lettres qui les réclament. -Telle est, après quatre ans, la laide fin de cette passion: -commencée en folie, elle s'achève en égoïsme. -Cet égoïsme a mis à nu chez la femme l'hypocrisie, -chez l'homme la brutalité. Ils se sont, d'un dernier -regard, méprisés l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien à se -dire.</p> - -<p>Lauzun, d'ailleurs, allait éprouver bientôt qu'on ne -rompt pas avec la démagogie aussi aisément qu'avec les -duchesses. Arrêté, il n'obtint même pas d'être prisonnier -dans sa maison de Montrouge, qu'il avait refusée -à une amie. Et, le 1<sup>er</sup> janvier 1794, il mourait à -quarante-six ans, avec cette lassitude de vivre que les -heureux contre le devoir trouvent au fond de leurs -plaisirs.</p> - -<p><span class="pagenum">-34-</span></p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux -s'assurer le dévouement de l'amour, l'expérience eût été -décisive. Tous deux l'avaient abandonnée au premier -péril, elle restait seule. En des jours où les protecteurs -devenaient si vite des suspects, elle commença à croire, -elle aussi, que sa solitude était sa sûreté<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Maintenant -il n'y avait plus que son mari à la compromettre: -contre l'émigré elle invoqua et obtint le divorce<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. -<span class="pagenum">-35-</span>Malgré ce gage donné à la Révolution, le 4 mars 1794, -elle était arrêtée, conduite à Saint-Lazare<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Elle n'avait -gagné à son divorce que d'être écrouée sous le nom de -Franquetot, au lieu de l'être sous le nom de Fleury.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Elle s'était retirée dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le -18 mars 1793, un mandat d'amener la forçait à comparaître à -Paris devant les administrateurs de police. Ils lui demandaient -compte de son temps durant les mois où elle avait disparu. Elle -affirma n'avoir pas quitté la France: son séjour en Angleterre fut -escamoté en «différents petits voyages autour de Paris pour se -promener». Et elle mit un tel naturel à mentir et tant d'ingénuité -dans sa rouerie que les administrateurs, «ne trouvant -aucune preuve d'émigration contre la citoyenne, la renvoient en -pleine liberté».—Archives de la police; registre des interrogatoires -des émigrés du 9 mars 1793 au 25 ventôse an II. F. 22 et 23.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> «Extrait du registre des actes de divorce de la municipalité -de Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la République: Acte -de divorce d'Anne-Françoise-Aimée Franquetot-Coigny et d'André-Hercules-Marie-Louis -Rosset-Fleury… Les actes préliminaires sont -une décision du tribunal de famille rendue exécutoire par ordonnance -du tribunal du sixième arrondissement de Paris, ce vingt-trois -avril dernier, de laquelle il résulte que l'époux est émigré, -et une citation aux termes de la loi… Antoine-Edme-Nazaire -Jaquotot, officier public, a prononcé ce divorce en présence des -témoins et de l'épouse qui a signé avec eux au registre.»—Archives -de Mareuil.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation à juin ou -juillet 1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse -en Italie, c'est-à-dire à 1792. C'est une erreur d'un ou de deux -ans. Les véritables dates sont fournies par la pièce suivante: -«Convention nationale. Comité de sûreté générale et de surveillance -de la Convention nationale. Du 14 ventôse, l'an second de la -République une et indivisible; vu l'arrêté du 9 de ce mois du -Comité de surveillance de Seine-et-Marne. Le Comité de sûreté -générale arrête que la ci-devant nommée duchesse de Fleury qui -a dû être conduite dans la maison d'arrêt dudit département ainsi -que sa femme de chambre anglaise seront amenées dans la prison -de la Force ou toute autre à Paris; sera quant au surplus l'arrêté -du 14 suivi et exécuté. Les représentants du peuple, membres -du Comité de sûreté générale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. -Vu par le représentant du peuple dans les départements de -Seine-et-Marne et de l'Yonne le 20 ventôse, an II de la République: -Maure, l'aîné».—Archives de la police, arrestations, -ordres de mandats, 7.406.</p> - -<p>La prisonnière fut conduite à Saint-Lazare. Deux registres -d'écrou tenus dans cette prison durant la période révolutionnaire -avaient été jusqu'en 1871 conservés aux archives de la police: le -premier, qui va du 29 nivôse au 25 ventôse an II, existe seul -aujourd'hui; le second a disparu lors de la Commune, en 1871. -Le mandat de transfert signé le 14 ventôse an II devait, semblait-il, -avoir été exécuté avant le 25 ventôse et l'écrou d'Aimée de -Coigny être inscrit sur le registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique -parce que l'arrêté du 14, transmis à Melun, fut visé seulement -le 20 par le représentant Maure. Transporter la prisonnière de -Melun à Paris, la conduire à la Force et peut-être comme on -faisait alors, de prison en prison, en quête d'une place vide, -n'était pas l'affaire d'un seul jour. Aimée dut être écrouée sur -le second registre.</p> - -<p>En voici la preuve: Dans le premier registre, à la suite de la -dernière inscription faite le 25 ventôse, se trouve inscrite, d'une -écriture récente et à l'encre rouge, une liste de noms, avec une -date et un numéro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du -registre disparu, faite après 1871, et sur des notes prises antérieurement, -par l'archiviste de la préfecture, M. Labat. Or, sur cette -liste est écrit: 26 ventôse, n<sup>o</sup> 886, Fleury Anna-Aimée Franquetot -(femme).—Archives de la police. Registre d'écrou de la prison -Saint-Lazare, 106-E.</p> -</div> -<p>Chénier, arrêté dix jours après elle, fut quatre mois -son compagnon de captivité. Le chant de pitié que la -<span class="pagenum">-36-</span>prisonnière inspira au poète fut-il un aveu d'amour? -En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort -prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprévues -qui, sans l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient, -au hasard, fleurs soudaines et violentes de -l'angoisse commune? C'était, au contraire, une ressemblance -de nature, qui, s'ils se fussent rencontrés plus -tôt, dans les derniers des jours tranquilles, aurait préparé -l'entente de leurs cœurs. Chénier était un héritier -de l'art antique et de la morale païenne. Belles comme -le marbre de Paros, ses poésies célébraient, comme les -statues taillées dans cette blancheur sans tache, la perfection -impure des corps faits pour le désir. Et de même -que, dans ses vers, la beauté achevée semblait une -pudeur et étendait un voile d'innocence sur la volupté -de ses inspirations, de même la jeune femme cachait -ses audaces sous la grâce presque enfantine du visage -et la trompeuse candeur des regards. En elle le génie -de Chénier eût reconnu sa vivante image et, comme -Prométhée, peut-être aimé la statue.</p> - -<p>Mais, depuis que la Révolution avait poussé son cri -de liberté et de justice, Chénier était devenu un autre -homme. Le poète uniquement soucieux jusque-là d'orner -<span class="pagenum">-37-</span>sa vie par l'art avait été surpris par la révélation de -plus belles beautés. Son intelligence avait vu la stérilité -de la joie apportée par les formes exquises aux voluptueux -subtils, quand restait à faire mieux ordonnée et meilleure -la société humaine. Et quand, presque aussitôt, -les sublimes promesses furent démenties par les actes -des lâches et des scélérats, il devint une voix d'accusation -et de colère contre ces voleurs d'idéal. Les chants -de sa poésie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet -abandon de sa gloire devint pour lui une autre gloire et -plus rapide. A peine quelques lettrés connaissaient le -poète, l'écrivain parut aussitôt le premier parmi les polémistes, -et l'orateur assez puissant pour qu'on le comparât -à Vergniaud<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>: tant la nature lui avait été prodigue -des dons qu'elle lui prêtait pour si peu de jours, et tant il -s'était lui-même donné à sa nouvelle œuvre. L'héroïque -transfuge, infidèle à la Grèce, patrie de la beauté -antique, pour la France, patrie du droit immortel, -ne redevint poète que le jour où, prisonnier, il n'eut -plus ni presse, ni tribune. Alors, loin qu'il redemandât -l'oubli de la défaite et des vainqueurs à ses inspirations -anciennes, sa lyre même lui fut une dernière -arme pour continuer le combat. Et quand l'amour dont -il avait été le chantre sensuel lui apparut jusque dans -la prison, il ne le reconnut pas. Ces galanteries lui -<span class="pagenum">-38-</span>prouvaient maintenant l'incurable légèreté de ces -«honnêtes gens» pour qui il avait lutté, pour qui il allait -périr. Leurs gestes de menuet dans la tempête, leurs rires -dans la tragédie, leurs baisers, qui épuisaient en plaisir -le temps dû aux haines et aux amours publics, furent sa -dernière douleur. En ses satires inachevées il mit toute -l'amertume de son désenchantement: il y partage ses -justices entre les attentats des assassins et la légèreté -des victimes. Son âme tragique n'était plus capable -d'oublier son deuil pour une passion privée et fugitive. -Il ne vit en Aimée que la statue de ce deuil, et il -n'aima dans la beauté de ces yeux que la source des -larmes les plus touchantes contre la cruauté des bourreaux<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Lacretelle, qui l'avait admiré à la tribune des Feuillants, a -écrit: «Lui seul eût pu disputer la palme de l'éloquence à Vergniaud».</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Les vers sur <i>la Jeune Captive</i> furent pour la première fois -publiés dans la <i>décade</i> du 20 nivôse an III, quelques mois après la -mort d'André. Mais pour croire au génie du poète, l'opinion -attendit le témoignage de Chateaubriand: celui-ci commença, par -quelques lignes du <i>Génie du christianisme</i>, la renommée d'André -Chénier. Il cita précisément les vers de la <i>Jeune Captive</i>, et ils -devinrent célèbres avant que l'on sût qui les avait inspirés. On -parlait d'une Coigny, sans préciser laquelle, et Sainte-Beuve -d'ordinaire si informé, nommait dans sa <i>Causerie</i> du lundi -2 février 1857, la fille de la marquise, qui épousa le général Sébastiani. -Pourtant la vérité avait été écrite depuis longtemps, dans -l'<i>Encyclopédie de l'an VII</i>. L'ouvrage était de l'archéologue Millin, -qui devint membre de l'Institut. Millin avait été enfermé à Saint-Lazare -avec André Chénier et Aimée de Coigny. Il accompagna les -vers d'une note qui ne laissait de doute ni sur le moment où il -en était devenu dépositaire, ni sur la personne pour laquelle ils -avaient été faits. Il disait de l'ode: «Elle a été composée pour -madame de Montrond, par André Chénier pendant que nous -étions ensemble dans la prison de Saint-Lazare sous le règne de -Robespierre. J'ai le manuscrit de sa main.»</p> -</div> -<p>Qu'il ait été cher à la <i>jeune captive</i>, il n'y a ni preuves -<span class="pagenum">-39-</span>ni vraisemblances. De stature massive, de taille épaisse, -il avait cet aspect de puissance stable qui sied aux orateurs -et aux combattants, mais qui, hors de l'action, -paraît lourdeur. Ses yeux vifs étaient petits, sa chevelure -abondante et bouclée grossissait la masse de sa -tête forte, mais avait déjà disparu de son crâne où se -continuait la grandeur de son front, comme si la pensée -eût pris la place de la jeunesse, et les trente-deux ans -qu'il avait à peine semblaient plus nombreux. Une -femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid et -très séduisant; mais c'est un mauvais début de séduction -que la laideur. Et la duchesse de Fleury était -d'autant moins portée à distinguer le charme derrière -cette apparence qu'à ce moment un autre homme -occupait son attention.</p> - -<p>Le même jour qu'elle, avait été conduit à Saint-Lazare -le jeune Mouret de Montrond; sur le registre -d'écrou, son nom de Mouret fut inscrit à côté de celui -de Franquetot<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Ce hasard le conduisait sur les pas -d'Aimée à la porte de la prison, en homme qui suit -une femme et entre où elle entre. Cet air convenait au -personnage. Il avait alors vingt-quatre ans, la plus -jolie tournure, avec cette mauvaise réputation qui -semble la plus enviable à nombre d'hommes et la plus -intéressante à plus de femmes encore. L'assurance lui -était si naturelle et il la garda si semblable à travers -<span class="pagenum">-40-</span>les changements d'âge et de fortune qu'elle servit à le -désigner comme «signe particulier», même sur ses -passeports. L'un, daté de 1812, à côté du signalement -ordinaire, porte, d'une autre main que celle de l'expéditionnaire: -«Bel homme, à l'air avantageux». Ce -passeport révèle aussi en Montrond une originalité dont -il était moins fier. Le petit doigt de sa main droite se -continuait, divisant la paume de la main jusqu'au poignet. -C'était un commencement de griffe, qu'il tenait -gantée, comme Méphistophélès.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> La liste de Labat porte: 26 ventôse, n<sup>o</sup> 885 Mouret Charles -(ou François-Casimir).</p> -</div> -<p>Envers une Marguerite qui n'était plus innocente, -Méphistophélès se montra bon diable. Pour que le -tentateur pût la perdre plus tard, il fallait d'abord -la sauver. Il survenait au moment de l'extrême péril. -La loi des suspects avait été si largement appliquée -que toutes les prisons anciennes ou improvisées -étaient pleines. Pour faire place aux nouveaux suspects, -il fallait se débarrasser des anciens et, comme mettre -en liberté n'était pas du temps, guillotiner les uns -paraissait le seul moyen de loger les autres. Mais -encore, pour guillotiner, fallait-il un prétexte, et, contre -la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de charges. -C'est à ce moment que fut découvert le complot des -prisons: les complots sont en tout temps la ressource -des gouvernements embarrassés. Les suspects devaient -être irrités de leur captivité par provision et souhaiter -la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colères -et ces espérances un attentat contre la République. Pour -<span class="pagenum">-41-</span>recueillir les propos dont on avait besoin, les provoquer, -les suppléer au besoin, on mêla aux suspects des -hommes qui semblaient des prisonniers et étaient des -agents. A Saint-Lazare, trois misérables acceptèrent ce -métier. Aucun d'eux n'était français. Le principal, -Jaubert, acteur belge, avait trouvé là le seul rôle pour -lequel il fût doué, le rôle de traître. Il le jouait à dessein -assez mal pour que les prisonniers devinassent son vrai -personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs, -ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il -traitait avec eux de leur radiation, tout prêt à reconnaître -l'innocence de qui la lui prouvait en bonnes pièces. -Mais il n'effaçait un nom que pour en inscrire un -autre. Ces nouvelles victimes étaient sollicitées de se -disculper au même prix, et ces marchandages successifs -réduisaient la liste à ceux qui, trop fiers ou trop pauvres, -semblaient à Jaubert indignes de pitié. Et, malgré la hâte -des terroristes, il prenait le temps de faire et de défaire, -car le pourvoyeur de l'échafaud, Fouquier-Tinville, était -de moitié dans cette exploitation fructueuse de la mort.</p> - -<p>Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un -homme résolu à vivre, et il n'aurait pas cru sauver toute -sa vie s'il avait laissé périr Aimée. Il sut qu'elle et lui -figuraient sur la liste. Cent louis, dont il négocia le -versement à Jaubert, firent rayer les deux noms<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. -Celui de Chénier était inscrit et resta.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais -entra à Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, écrit dans -ses Mémoires: «Si j'étais arrivé deux jours plus tôt, j'aurais sans -doute trouvé place sur les charrettes qui enlevèrent dans ces deux -jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à l'échafaud, -grâce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet de -prétendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune -des grandes prisons un certain nombre de misérables détenus en -apparence comme les autres prisonniers, mais apostés pour dresser -des listes et présider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux -avaient fini par être connus, et chose incroyable, ils ne périssaient -pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils accomplissaient -leur honteuse mission. Bien plus, on les ménageait, on les courtisait. -J'avais à peine franchi le premier guichet, lorsque je rencontrai -sur mon passage M. de Montrond, déjà connu par l'éclat de -quelques sujets passablement scandaleux et dont les aventures -ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha de moi -sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce salutaire -avis: «Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez bien.» -(T. I, pp. 107-108.)</p> - -<p>En 1795, un publiciste nommé Coissin voulut composer une -histoire des prisons sous le règne de Robespierre, et il avait fait -appel «à tous les citoyens qui avaient échappé au glaive de la -vengeance pour obtenir tous renseignements de nature à mettre -au jour le vaste tableau des turpitudes qui ont souillé notre révolution». -Un travail sur Saint-Lazare lui fut adressé par l'acteur -Jaubert qui jugea l'occasion bonne pour donner le change sur son -personnage. Après avoir raconté comme sérieuses son arrestation -et sa captivité, il écrivait: «Telle était notre situation lorsque le -commissaire des administrations civile, police et tribunaux, est venu -à Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nommés -Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'était un -membre de la commission populaire qui venait interroger les détenus; -tous les cœurs étaient livrés à l'espérance, chacun de nous -croyait entendre le cri de la vérité et démontrer que son arrestation -était l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit -aussi appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux -citoyens qui m'étaient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole -me dit: «Je sais que tu es un bon patriote, je connais ta probité, -j'espère que tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre -du Comité de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrêt -les ennemis de la Révolution.» Je pris l'ordre et le lus tout entier. -Il me demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'évasion -tramé à Saint-Lazare. Je répondis que si ce complot avait -existé, il aurait été très difficile qu'il eût échappé à la surveillance -des patriotes qui étaient dans cette maison.—«Voici les listes des -conspirateurs qu'on m'a données.» Et il se mit à m'en lire les -noms. Je vis avec frémissement plusieurs de mes amis notés sur -ces listes et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer -contre leur patrie. Je m'élevai contre cette dénonciation; au -risque de me compromettre, je pris la défense de ceux que je -connaissais avec assez de chaleur pour les faire rayer.</p> - -<p>Dès l'instant que je fus renvoyé par ce commissaire, je me rendis -dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et là je leur rendis -compte de mon interrogatoire, de la dénonciation de Manini, -des listes que j'avais vues et de la défense hardie que j'avais osé -prendre de plusieurs citoyens que j'avais été assez heureux de faire -rayer. Voici les noms que je parvins à faire rayer: les citoyens -Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier père, médecin de réputation, -Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien -constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa fille.»—<i>Tableau -des Prisons de Paris</i>, t. I, pp. 164-168.</p> - -<p>Mais la négociation à prix d'argent, des prisonniers avec -Jaubert et la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent -attestées, lors du procès de ce dernier, par la déposition d'Antoine -Lamongière, juge de paix de la section des Champs-Elysées. Le -commentateur d'André Chénier, M. Becq de Fouquières la cite. -J'ajoute que, désireux de retrouver le texte de cette déposition, -j'ai fait faire des recherches aux Archives: une lettre de M. le -Directeur des Archives m'a appris que le document n'existe ni -dans la série W (Tribunal Révolutionnaire) ni dans la série F -(Comité de Sûreté Générale). J'ignore donc où M. Becq de Fouquières -a recueilli cette déposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse -en cet écrivain que s'il affirme avoir vu la pièce il l'a vue.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-42-</span>Montrond, Chénier, deux visages de l'humanité, -semblent rapprochés ici pour montrer l'infériorité du -génie sur l'intrigue dans la tactique de la vie. Tandis -que l'un achète les bourreaux, l'autre ne songe qu'à les -juger. Tandis que l'un travaille à ne pas périr, l'autre -ne s'occupe qu'à perpétuer le témoignage de sa conscience -contre le mal triomphant, et c'est pour envoyer -<span class="pagenum">-43-</span>à son père ses vers écrits sur des bandes de toile qu'il -corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans -<span class="pagenum">-44-</span>cesse la liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles -troubler ses pensées et ne veut rien enlever par un -inutile effort de salut à la dignité de sa fin: il a toutes -les maladresses d'une grande âme. Tandis que, pour -l'un, s'intéresser à une femme, c'est entrer dans sa familiarité, -la distraire, la servir et se faire de tout un moyen -de plaire; l'autre s'intéresse à elle sans qu'il tente rien -pour l'occuper de lui; il ne quitte pas à sa vue l'ombre -de l'arbre que, dans le triste préau, il préfère et qui -étend sur ses méditations une solitude respectée par les -prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle -pour elle, et, sans lui demander rien dans le présent, il -lui donne l'avenir. Il est un des condamnés qui périssent -le 8 thermidor, la veille du jour où la mort de Robespierre -allait tuer la Terreur elle-même. Et, quand il -disparaît, cette femme ne se doute pas du présent qu'il -lui laisse, elle ne sent pas sa propre vie diminuée de -cette perte. Les exécutions où il a péri la rendent seulement -consciente du danger auquel elle échappe, et le -sort tragique d'André n'accroît en elle que l'intelligence -du service rendu par Montrond.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-45-</span></p> - -<h3>V</h3> - -<p>La gratitude d'une jeune femme envers un homme -jeune et beau prend aisément un autre nom, et l'on est -un peu excusée de perdre la tête pour qui l'a empêchée -de tomber. Le 9 thermidor ne les avait délivrés tous -deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que -deux mois plus tard<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Cette prolongation de captivité, -qui ménageait un rendez-vous perpétuel à Montrond -près d'Aimée, était pour lui la plus heureuse des -chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine, -il vit la possibilité de conduire l'aventure au mariage. -Pour un petit gentilhomme de Franche-Comté, c'était -un gain inespéré de s'attacher à une grande famille et -à une grande fortune. Pour Aimée, au contraire, ce -mariage était une déchéance. Son divorce d'avec le duc -de Fleury n'était jusque-là qu'une mesure conservatrice -de ses biens et protectrice de sa personne. Si peu religieuse -<span class="pagenum">-46-</span>que fût l'aristocratie, il était dans ses mœurs de -violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter -une seconde union alors que le duc de Fleury n'était -pas mort, c'était pour la duchesse perdre, outre son -titre et son rang, cette considération distincte de l'estime, -mais inséparable des convenances sociales, qu'elle avait -obtenue jusque-là. Donner toute sa personne, sauf la -main, eût satisfait son amour sans changer sa condition. -Mais changer de condition par l'amour était le but de -Montrond. Curieux renversement des rôles, c'est la -femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est -l'homme, et quel homme! qui tient à donner à sa -passion la solidité d'un contrat.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Ils furent mis en liberté le 12 vendémiaire an III, deux mois -et trois jours après le 9 thermidor. Les ordres sont rédigés selon la -formule ordinaire par le Comité de Surveillance de la Convention -Nationale. Les représentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel, -Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui délivre -Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du -Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui délivre Aimée.—<i>Archives -de la Police</i>. Ordres de mise en liberté 25, 239 et 242.</p> -</div> -<p>Aimée prit le temps de la réflexion avant de faire -une sottise, car elle la fit. Quatre mois après sa sortie -de prison, elle consentit à ce mariage. De nouveau et -plus complètement elle se donnait toute à la ferveur -de son amour et préférait à tous les avantages la joie -d'obéir à l'homme en qui elle cherchait un maître<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Extrait du registre des actes de mariage de la commune de -Boulogne, département de Paris:</p> - -<p>L'an troisième de la République française, une et indivisible, le -9 pluviôse, à cinq heures de relevée, en la maison commune du dit -Boulogne,</p> - -<p>A été marié par moi, Claude Chocarne, officier public de la -commune, le citoyen Philibert-François-Casimir Mouret, âgé de -vingt-six ans, fils majeur de défunt Claude-Philibert Mouret et -Angélique-Marie Arlus, ses père et mère, de la commune de -Delaceux, département du Doubs,</p> - -<p>Avec Anne-Françoise-Aimée Franquetot, âgée de vingt-un ans -et demi, fille de défunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel -Boissy, ses père et mère, natifs de Paris, elle -femme divorcée de André-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant -l'acte qui m'a été présenté en date du sept mai mil sept cent -quatre-vingt-treize, an deuxième, rendu exécutoire par ordonnance -du tribunal du sixième arrondissement de Paris, le vingt-trois -avril de la même année, duquel il résulte que l'époux est émigré.—Archives -de Mareuil.</p> -</div> -<p>Le maître, d'abord par ce mariage, puis par toutes -ses leçons, lui enseigna que la fidélité à l'ordre ancien, -dont toutes les institutions gisaient à terre, était inintelligence; -<span class="pagenum">-47-</span>que leur destruction avait à la fois affranchi et -isolé les individus; que, pour chacun d'eux, la sagesse, -dans l'incertitude sur les intérêts généraux et la société -future, était de garder tout son dévouement à soi-même -et à son plaisir.</p> - -<p>C'était précisément l'heure où, lasse de s'être exaltée -et sacrifiée pour le triomphe d'intérêts publics, la -nature humaine reprenait partout son équilibre dans -l'égoïsme. Les républicains vainqueurs voulaient jouir -du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates -aspiraient à une paix qui sauvât quelques restes de leur -fortune personnelle. Égale était leur hâte d'oublier, -ceux-là leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs, dans le -plaisir, et ainsi ils devenaient nécessaires les uns aux -autres. Les anciens nobles avaient besoin des révolutionnaires -pour obtenir grâce comme émigrés, restitutions -comme propriétaires, accès comme parents pauvres -aux fêtes que pouvaient seuls donner les parvenus de -la Révolution, accapareurs de l'argent, des belles -demeures, des objets d'art, des accessoires indispensables -<span class="pagenum">-48-</span>à la vie mondaine. Et ces parvenus avaient besoin -de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le goût, la -grâce, la simplicité élégante, la transmutation de la -richesse en luxe. Une société nouvelle se forma par le -mélange des deux classes. Même aux jours où la République -proscrivait la politesse comme un crime d'incivisme, -quelques étrangères, attachées au monde ancien -par leur naissance et aux idées nouvelles par leur sympathie -ou par leur curiosité, avaient commencé ce -mélange. La plus illustre était madame de Staël; les -plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attachées -par le sang à la Maison de Savoie<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> et par le choix à la -Révolution, n'avaient pas quitté Paris, même pendant -la Terreur. L'éclat que leur origine donnait à leurs opinions, -leur familiarité avec les chefs populaires avaient -assuré à ces étrangères le privilège d'entretenir, au -milieu du silence, un murmure de conversation. Par -les portes discrètement entr'ouvertes quelques Françaises -d'égale naissance et demeurées à Paris avaient été heureuses -de rentrer dans la vie de société: telles la princesse -de Vaudemont et la vicomtesse de Laval. Cette -société grandit avec la sécurité qui, sous le Directoire, -venait de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille -à madame de Staël, il avait dû à madame -de Laval des plaisirs moins fades que la reconnaissance<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. -<span class="pagenum">-49-</span>Dans cette compagnie, où il était heureux de -retrouver l'éducation de l'ancien régime, il introduisit les -plus distingués parmi les hommes du régime nouveau. -De ce centre où la vie resta simple, avec la seule élégance -des manières et le seul luxe de l'esprit, la société mondaine -allait s'étendre en cercles de plus en plus vastes -jusqu'aux fêtes officielles, où tout était dorure, spectacle -et foule.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu -faire leurs preuves à cet égard? Cela semble douteux, bien qu'elles -fussent de très bonne maison.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Aimée de Coigny, dans ses <i>Mémoires</i>, dit de madame de -Laval: «Maîtresse de M. de Talleyrand quand elle était jolie, -actuellement son amie très exigeante, c'est la seule au fond qui ait -de l'empire sur lui.»</p> -</div> -<p>Aimée de Coigny trouva partout accueil. La parenté -et l'amitié lui ouvraient les demeures de la vicomtesse -de Laval et de la princesse de Vaudemont. Elle soutint -à son avantage l'examen de celui qui était le grand juge -du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est -sacrifié et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, -qui redevenaient alors à la mode, il lui faut, à la -fois ombre et force, suivre, soutenir, lancer la danseuse, -et donner plus d'ailes aux envolées de sa compagne: -moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle reprend -haleine, à quelques pirouettes, mais courtes, et l'on -tolère son talent dont la perfection est d'être discret. -M. de Montrond était l'homme fait pour jouer ce personnage. -Nul n'était moins encombrant. S'il aimait à se -mêler aux acteurs de la comédie humaine, c'était non -pour leur disputer la scène, mais pour voir de plus -<span class="pagenum">-50-</span>près tous les mensonges du théâtre et en jouir. Il aimait -le silence qui aide à mieux observer, le rompait par des -mots désenchantés, aigus, ironiques, mais rares, comme -s'il dédaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il -se montrait aristocrate, il ne forçait jamais sa veine -pour fournir plus d'esprit qu'il ne lui en venait. Et -cette philosophie imperturbablement contemptrice de la -nature humaine, et cette persévérance à trouver un -amusement dans la laideur, et cette discrétion à -apprendre aux autres le peu de cas qu'il faisait d'eux, -et cette conformité entre son mépris de tout et son -absence de toute ambition, lui composaient une figure. -C'est ainsi que, lui aussi, avait réussi même auprès de -M. de Talleyrand. Leurs scepticismes s'étaient attirés. -Dans la différence de leurs conditions, ils se sentaient -de même nature, leur intelligence aimait l'insensibilité -de leur âme, et leur familiarité, curieuse comme une -gageure, cherchait lequel des deux était le moins dupe -du genre humain.</p> - -<p>Mais si Aimée ne perdit pas sa place dans la société -qui survivait encore en France, si le monde révolutionnaire -se para d'elle, fier du gage qu'elle lui avait donné -par son mariage irréligieux, si Montrond eut sa part de -ce succès, que devenait dans le succès le bonheur?</p> - -<p>L'originalité de Montrond était un de ces mérites qui, -pour rester des mérites, doivent apparaître de loin en -loin. La prétention à n'être dupe de rien est elle-même -une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend incapable -<span class="pagenum">-51-</span>de croire à rien de désintéressé, de noble, et, vue -de près, fait le censeur méprisable à ceux qu'il méprise. -Avoir tant sacrifié à un homme, satisfaite pourvu qu'il -reconnût en cette largesse la preuve d'un entier amour, -et se trouver unie à un négateur des générosités et des -dévouements, qui s'estime de n'estimer personne et a -assez affaire de s'aimer, était, pour une femme, de toutes -les déceptions, la moins attendue et la plus cruelle. -Quand elle eut achevé son voyage de noces, le vrai, -l'important, le redoutable, celui que chacun des époux -fait dans l'âme de l'autre, elle sentit, et chaque jour -davantage, l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle -finit par prendre en horreur cette humeur égale dont -nulle émotion ne troublait jamais l'équilibre, ces jolis -mots qui assassinaient élégamment le respect, l'estime, -la confiance, cet art tourné en infirmité de ne prendre -plaisir qu'à la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on fît -rire son esprit de ce qui faisait pleurer son cœur.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>Des griefs naissent les représailles. Elle les tint suspendues -plus de cinq années, obstinée à espérer encore. -Mais, le jour où elle n'eut plus de doutes sur sa méprise, -<span class="pagenum">-52-</span>cette femme mal gardée par le devoir devait chercher -une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les -entraînements de cœur plus de logique et moins de -hasard qu'on ne croit, si un homme avait chance de lui -plaire, c'était le moins semblable à son mari.</p> - -<p>Or, en même temps que Montrond décourageait -Aimée, le Directoire avait lassé la France, et la même -loi des contrastes venait de triompher dans le régime -nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement -collectif, la corruption des hommes publics, l'incapacité -de la démagogie, les excès de la tribune, trouvaient pour -terme le geste impérieux et bref d'un soldat. La Constitution -accordait, il est vrai, à la liberté, des avocats -d'office. Mais, en écrasant sous le nom de Tribuns ces -hommes qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple, -obtenaient seulement licence de plaidoirie en faveur des -franchises publiques devant un corps législatif choisi -par le pouvoir, la Constitution les réduisait à la plus -discréditée des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions -créées pour le travail silencieux et rapide, ce -monopole du bavardage aux tribuns n'allait pas sans un -peu de ridicule, et semblait calculé pour le leur donner.</p> - -<p>Pourtant, les raffinés d'intelligence, accoutumés à -entretenir, par la vie de salon, le goût de la controverse, -redoutaient la main autoritaire de Bonaparte. En vain, -leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer au plus -fort: la société dont il avait été l'arbitre persévérait, -avec madame de Staël, à vouloir un gouvernement d'opinion. -<span class="pagenum">-53-</span>M. de Montrond suivait M. de Talleyrand, Aimée -de Coigny resta aux côtés de madame de Staël. Il y avait -une certaine grandeur à réclamer contre le génie les -droits de la raison, à défendre, malgré un peuple fier -d'obéir, la souveraineté nationale. L'abandon même où -se trouvait le droit de tous, qui n'intéressait presque -plus personne, et le péril de ces obstinés, assez hardis -pour contredire la toute-puissance du maître, donnaient -aux tribuns opposants un air de courage et de magnanimité. -Dans les salons, on prodiguait à ces survivants -du régime parlementaire l'empressement flatteur et les -faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force -d'une cause aux héros et aux spectateurs des triomphes -mondains.</p> - -<p>Au nombre de ces tribuns était Garat<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, de cette -dynastie qui fournissait des acteurs au théâtre et à la -<span class="pagenum">-54-</span>politique. Le tribun chantait d'une belle voix la liberté, -comme son frère, le grand Garat, les romances. Si sa -renommée n'était pas égale, il avait pourtant son public, -et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la -bruyante indépendance irritait le Premier Consul<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. C'est -sur ce Mailla Garat que s'égara le choix d'Aimée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci -était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque. -Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux -sœurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint -prêtre et une de ses sœurs religieuse. Pour lui, avocat, député -important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous -la Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain -du 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique -par le retour des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824, -royaliste et chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était, -pour ne pas périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et -voguait satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang. -Mais lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut -ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi de -l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il n'espéra -plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas d'enfants.</p> - -<p>Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis -membre de l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils, -Pierre, Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort -en 1823, fut le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune -qu'à sa voix et à ses manies dont il savait faire autant de modes. -Mais Mailla, né en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique -et quand, à trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?</div> -<div class="verse">C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.</div> -</div> - -<p>Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation. -La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, -que son ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur -des Archives, lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la -politique fit de lui un secrétaire général à la préfecture de la -Gironde; la politique le destitua au retour des Bourbons. Quand -il n'eut plus de protecteur, il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux -son oisiveté jusqu'à sa mort, en 1837.</p> - -<p>Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand -celui-ci eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme -secrétaire et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut -cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins -de talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle -Joseph et obtint une perception à Vaugirard.</p> - -<p>Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus -de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au -milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout privilège -est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui, -de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la clientèle -des hommes publics.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour -devant le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait -répondu:—Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et -chez Mailla Garat.»—<i>Mémoires sur le Consulat</i>, Paris, 1826, p. 34.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-55-</span>Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, -avouée, admise, la plus maritale des situations illégitimes. -Sans doute fut pour quelque chose dans les -coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un homme à -une femme, de voler un amour connu<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>; c'était l'espèce -de larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut -pas suffi pour qu'elle agréât «ce petit homme à l'air -chafouin<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>». Mais, obsédée par la laideur morale d'un -bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui proscrivait -toute émotion comme une inintelligence, elle en -était venue à croire que la plus enviable beauté de -l'homme était: croire, aimer, se dévouer. Garat, qui avait -sans cesse à la bouche l'intérêt général, les droits du -peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant -d'une grande cause, une manière de héros. Elle cherchait -<span class="pagenum">-56-</span>une âme, elle ne regarda pas au corps où cette -âme s'était logée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée -aurait mise dans sa mauvaise action:</p> - -<p>«Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de -Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à -rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir -concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse, impatientée -par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme. -Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez -madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son -écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun, -ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire. Après -son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet descendit -à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire renvoyer à -la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de Mailla qu'on -pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de l'écritoire excitait -la curiosité de madame de Condorcet, elle y céda. C'est ainsi -qu'elle connut qu'une autre possédait ce cœur qu'elle croyait tout -à elle.»—<i>Souvenirs</i> de la baronne de Vaudey, p. 10.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Souvenirs de la baronne de Vaudey</i>.</p> -</div> -<p>Cette psychologie semble superflue au récent biographe -du chanteur Garat. M. Paul Lafond, persuadé que -la nature ne prépare pas de si loin les rencontres amoureuses, -a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il, était -irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à -se défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne -louée en commun avec mesdames de Bellegarde, elle -présenta son vainqueur à ses amies, il amena son frère: -ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât -d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que -Aimée se consolât du chanteur avec le tribun. Cela est -fort simple, même trop. M. Paul Lafond affirme, mais il -n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain -un soupçon qui serait une présomption de preuve, -pas même du grand Garat un billet, ne fût-ce qu'une -preuve de présomption. Rien n'est pas assez. Et comme, -tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison -deux années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation -l'enterre plus jeune de deux ans qu'elle ne -fut prise par la mort; comme, tantôt, un peu tardif, il -ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès -1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la -prend pour la marquise de Coigny, quand il déclare -écrits pour elle les Mémoires de Lauzun, on a droit de -croire que, s'il a confondu les deux cousines, il a pu -mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est -<span class="pagenum">-57-</span>qu'un écho incertain de quelque vantardise orale où se -trompait elle-même l'incommensurable vanité du chanteur, -il suffit de répondre: «Chansons que tout cela.»</p> - -<p>Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, -Aimée apportait, dans cette nouvelle tentative, la même -vocation d'obéissance, le même besoin de se rendre semblable -à celui qu'elle aime. Orléaniste avec Lauzun, -aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, -la voici républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas -un caprice de vanité ou de désœuvrement qui la livre à -un petit-maître; comme, conduite à une même faiblesse -par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par -son dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme -qu'elle croit estimer, elle semble aller au désordre avec -une âme neuve. Elle apporte à se perdre des scrupules -de conscience et une pudeur de sentiments que ni son -éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes -fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime -où Montrond tenait l'espèce humaine le préparait à -ne subir l'infidélité ni comme une surprise ni comme -un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos -passions calment nos passions; il était trop joueur pour -être importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour -qu'aux «beaux yeux de la cassette», où il puisait souvent, -et Aimée se laissait ruiner, indifférente à la fortune. -Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je suis ta -vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir -à un autre, elle voulut, pour être tout entière au -<span class="pagenum">-58-</span>nouvel élu de son cœur, rompre le reste du lien qui -l'attachait à Montrond. Le divorce fut prononcé<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, et -c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait -désormais courir les hasards du cœur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> M. de Lescure, dans son livre <i>l'Amour sous la Terreur</i>, écrit -qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre, -et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à -dos et pour y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, -à peine échappées à la mort, partissent pour un pays en -guerre avec la France, cherchassent le risque d'être au retour pris -comme émigrés; le séjour de l'Angleterre avait trop desservi -Aimée pour qu'elle dût être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage -ne dura pas deux mois, mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX -qu'Aimée accomplit les premières formalités pour obtenir le divorce. -C'est le 6 germinal, an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel -ne s'est présenté quoique sommé», et «sur la réquisition expresse -de la dame Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité -d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage -qui a eu lieu entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel -Montrond et dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.»</p> -</div> -<p>Quand le mariage a cessé d'être la transformation de -l'amour en devoir par un engagement pris pour jamais -envers Dieu, les contrats de fidélité temporaire passés -devant une autorité tout humaine sont vides de respect -et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point -à s'engager envers un tiers à aimer: cela ne regarde que -deux personnes. Et comme elles ne sont pas maîtresses -de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de vivre, il leur -suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses. Aimée -de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union -libre. Mais c'était si peu avec une arrière-pensée de se -reprendre, ou de cacher son intrigue, qu'elle alla habiter -avec lui. Elle montre plus que jamais cette audace -<span class="pagenum">-59-</span>des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire -quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au -moment où elle refuse de se lier, elle n'hésite pas à se -compromettre. Elle ne veut pas fixer son avenir par des -engagements définitifs, elle l'enchaîne par des actes -irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre. -Par son mariage avec Montrond, elle avait descendu -dans son monde: elle en sort par son commerce avec -Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute situation -régulière, et se déclasse au moment où le Consulat -restaurait dans les mœurs, sinon la vertu, au moins la -décence.</p> - -<p>L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux -qui tiennent lieu de tout? Elle comptait s'associer à la -vie d'un grand citoyen, soutenir le combattant de la -liberté contre le despotisme: elle est à peine la compagne -de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul -avec les principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande -que son mérite. Simple déclamateur, il a emprunté les -idées et voudrait plagier la forme de Rousseau, le grand -maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour où -il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de -la politique, c'en est fait de son unique talent; il n'est -plus qu'un acteur sans théâtre et, après quelques jours, -personne que lui ne gémit sur son silence. Adieu la -gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à -l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra -plus près l'un de l'autre! Mais comment, si près, ne pas -<span class="pagenum">-60-</span>se juger? Mailla est peuple, montagnard basque, devenu -robin, il sait les lois qu'on apprend dans les écoles, il -ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une -tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout -extérieures du savoir-vivre, rendent discrets les défauts, -visibles les mérites, inspirent les qualités dont elles -enseignent les apparences, et contribuent tant au charme -de la vie intime. Aimée subit de Garat les vulgarités, -le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation -donne aux qualités même. Elle semble une statuette -de Sèvres aux mains d'un rustre: non seulement -les violences, mais les caresses brutales de ces -doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. -Tel qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est -assez, et elle accepte joyeusement la vie des couples -gênés, emprunte, hypothèque<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> pour son faux ménage, -se fait la servante de ce petit compagnon. Elle -n'a besoin que de fidélité. Son illogisme veut une vie -régulière dans le désordre; elle fait, comme tant -d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle, ont -été réveillées si rudement par l'inconstance masculine. -Elle a trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres -liens, Mailla s'en tient aux chaînes légères. Il la trompe, -<span class="pagenum">-61-</span>ou elle le croit. Elle se plaint, défend ses droits avec -jalousie, il défend sa liberté avec emportement, elle -s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la -Martine de Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour -une duchesse qui avait eu son tabouret à Versailles, -toutes les délicatesses du luxe à Paris, et partout les -hommages des maîtres en l'art de plaire!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par -Montrond. Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, -et quinze jours après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié -du 21 germinal, an X, à la communauté de biens, qui avait -existé entre elle et Montrond, «la dite communauté lui étant plus -onéreuse que profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait -la terre de Mareuil.</p> -</div> -<p>Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le -compagnon avait su les exciter et les satisfaire. L'amour -qu'elle avait commencé avec le moins de vices, avec le -plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus d'être -l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand -homme: qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et -l'alliance des enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée -à Mailla Garat, il reste seulement, avec le souci de -trouver les ressources nécessaires à la durée de l'existence -commune, les ardeurs lascives qui désormais la -remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que -l'humiliation fût complète, c'est lui qui se lassa le -premier. C'est elle qui s'obstina à le retenir; quand -il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à le -pleurer.</p> - -<p>Elle se promit alors de ne plus recommencer avec -personne la triste expérience, et résolut de tromper par -l'activité de son intelligence la viduité de son cœur.</p> - -<p>L'Empire était alors dans sa jeunesse et dans sa gloire. -Napoléon n'avait laissé d'asile à la liberté que les -œuvres d'imagination, et les lettres elles-mêmes, sans -<span class="pagenum">-62-</span>influence sur la politique, en subissaient, comme tous -les arts, le prestige. Elle avait remis en honneur Sparte, -Rome, l'Égypte. De l'antiquité, l'on avait ressuscité les -vertus civiques, dépassé les modèles militaires, on la -voulait égaler par les gloires de la pensée. Les écrivains -d'ailleurs, plus encore que les sénateurs et les tribuns, -semblaient vieux et non antiques: c'est surtout à l'imagination -que le souci d'imiter est redoutable. Il enlevait -toute spontanéité, tout naturel à leur effort pour donner -aux pensées de leur temps et de leur race un air romain -ou grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne -gâtent que les œuvres écrites, destinées au public, et -où les lettrés mettent leur honneur. Quand ils oublient la -postérité et se reposent de leurs œuvres dans la conversation, -l'esprit français, sous toutes les écoles et malgré -elles, garde sa grâce, son goût, sa mesure, son indépendance -et la malice ailée de ses traits. Ainsi les mêmes -auteurs dont les vers et la prose ont la même pauvreté -solennelle et représentent dans la littérature le style -empire, dès qu'ils déposaient la plume redevenaient -Français, c'est-à-dire aimables et brillants. Aimée entra -en relations avec les plus connus d'entre eux. A ces -hommes d'esprit elle apporta le sien, qui n'était inférieur -à celui de personne, et sa renommée s'établit vite -parmi ces faiseurs de réputations. L'aptitude de son -intelligence à entrer dans les goûts de ceux avec qui -elle vivait lui inspira sa première tentative de devenir -auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman dans sa vie, -<span class="pagenum">-63-</span>elle en tira un de son imagination, et écrivit <i>Alvar</i>. Je -n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait édité qu'à -vingt-cinq exemplaires. Si son pied fin laissa voir un -bout de bas bleu, on ne pouvait mettre dans le geste -plus de réserve. Et cette indifférence de grande dame -pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur -de notoriété banale qui, aujourd'hui, révèle des goûts -de parvenues en tant de femmes fières de leur race.</p> - -<p>Mais, faute qu'elle eût par des succès d'auteur changé -de renommée, et comme si l'on ne pouvait avoir le -goût des lettres sans l'envie de se faire valoir par elles, -ses biographes n'ont pas voulu croire à cette trêve où -le cœur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit. -Obsédés par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis -la lassitude ni le repos de son cœur. L'unité du caractère -dans leur héroïne exigeait l'ininterruption de ses -faiblesses. Ils ont dans sa retraite éventé une ruse, cru -que son amour de la littérature avait été son amour de -certains littérateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de -l'admiration, elle n'en a jamais fait mystère. Que cette -admiration ne fût pas méritée par le talent, c'est l'avis -d'aujourd'hui, ce n'était pas l'avis d'alors: et, heureusement -pour les honnêtes femmes qui s'enthousiasment -d'œuvres médiocres, les preuves de mauvais goût ne -sont pas des preuves de mauvaises mœurs. D'ailleurs, -Lemercier méritait l'attachement par son caractère, et -le caractère, à soixante-dix ans, n'inspire plus d'amour. -Lemercier n'était pas seulement vieux, mais infirme, à -<span class="pagenum">-64-</span>demi paralysé, à peine la moitié d'un homme, et elle -n'était pas femme à s'éprendre d'un buste. Étienne de -Jouy, au contraire, était un galantin fort capable de -compromettre les femmes: son succès auprès de la nôtre -paraît sûr à M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une -lettre de 1813, qu'elle signe Aimée, où elle supprime -«monsieur» et rend compte de ses démarches faites en -faveur de l'écrivain, alors candidat à l'Académie française; -plus une seconde lettre où elle lui rappelle «les -bons moments qu'ils ont passés ensemble». Que le -passé de cette femme ne rendît pas invraisemblable une -aventure, soit: mais la mauvaise réputation ne prouve -rien, précisément parce qu'elle prouverait trop. Les -indices relevés contiennent-ils certitude ou probabilité -de ce caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires -dans une lettre ne peut-elle révéler une camaraderie -aussi bien qu'une passion, et la passion, chez -Aimée, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente -accorde son patronage à un candidat à l'Académie, -est-ce une preuve qu'elle n'ait plus rien à lui refuser? -Les bons moments ne sont-ils que d'une sorte? Pour -laisser à une femme spirituelle et instruite, un souvenir -agréable, faut-il que les conversations aient été criminelles? -Enfin, si fragile qu'ait été sa chair, Aimée ignora -l'avilissement qui change la faiblesse en perversité, et, -sauf au début de ses désordres, elle ne tenta jamais de -mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la femme -d'une seule erreur à la fois. Or, en 1813, au moment -<span class="pagenum">-65-</span>où les témoins qui n'y étaient pas la déclarent éprise -de Jouy, elle vivait sous l'influence d'un autre, qu'elle-même -va nommer. Ainsi les biographes ont eu à la fois -tort et raison. Ils se sont trompés sur la personne pour -laquelle Aimée avait renoncé à la solitude du cœur; -mais ils ne se sont pas mépris sur l'impuissance où -était ce cœur de garder longtemps sa solitude.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons -en 1789, avait été entraîné dans l'émigration par la -solidarité de la race et des armes, et ramené par sa -raison en France dès le Consulat. C'était, en 1812, un -homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence -ouverte, d'un noble caractère. Aimée célèbre -ces mérites dans les <i>Mémoires</i> écrits pour lui, et, si l'on -baisse un peu la note de l'éloge, la note est juste. Entre -ces deux personnes, l'unique lien dont Aimée parle et -s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amitié. -Je ne voudrais pas suivre l'exemple des écrivains que -j'ai repris d'avoir cru au mal sans preuves, et la preuve -est pénible qu'on cherche dans les aveux d'une femme, -pour établir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente -<span class="pagenum">-66-</span>de lire les <i>Mémoires</i>: cette amitié se plaît aux caresses -des mots, et l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre -elle et lui, l'intimité est assez grande pour qu'à toute -heure du jour elle puisse aller chez lui, ou lui l'attendre -chez elle, comme si leurs deux logis étaient communs; -parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le -château de Vigny, où tous deux demeurent seuls jusqu'à -trois mois. Or, l'ancien capitaine de dragons est -marié à une femme laide<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> et ne se pique d'être fidèle -qu'à son roi. Aimée touche à l'âge où, Balzac va le -dire, la femme est le plus voluptueusement désirable, -en la plénitude de son fruit mûr. Cet épanouissement, -proche du déclin, la sollicite elle-même, non moins -tentée que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et -l'occasion habite sous son toit. Il me semble que le -lecteur dit: «La cause est entendue.» Mais si, par cette -nouvelle affection, elle sortit encore du devoir, Aimée -rentrait du moins dans son monde, et cette fois la faiblesse -n'était pas avilie par le choix du complice.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Parmi les notes rédigées par le duc de Bassano en 1803, à -l'appui des candidatures au titre de chambellan honoraire, se -trouve celle-ci: «Bruno de Boisgelin, âgé de quarante ans, neveu -du cardinal et du maître de la garde-robe du roi, ayant épousé -mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de -35 000 livres de rente et attend une fortune considérable de sa -belle-mère qui, étant Rouillé, a été immensément riche. C'est un -homme aimable et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a -qu'une fille, est extrêmement petite et a un extérieur désagréable.»—<i>Archives -nationales</i>. Minutes des décrets. AF. <small>IV</small> 1773.</p> -</div> -<p>M. de Boisgelin parvenait à un âge où l'amour complète, -distrait ou embarrasse la vie, mais ne la remplit -<span class="pagenum">-67-</span>pas. Sans emploi sous l'Empire, il avait plus de temps -pour penser. La fidélité à ses princes, l'amour de son -pays, l'espoir d'être utile à lui-même en servant sa -cause, lui inspiraient le désir d'un autre régime. Et -cette préoccupation devint chez lui trop profonde et -constante pour que la confidence n'en fût pas faite à -Aimée de Coigny.</p> - -<p>En cette circonstance encore apparut l'aptitude de -cette femme à accepter les pensées de ceux qu'elle -aimait. Sans disputer avec M. de Boisgelin, sinon pour -lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle, elle se -rendit à la légitimité. Ce ne fut pas un consentement -de complaisance, passif et stérile. Enfin admise à cette -collaboration qu'elle avait en vain cherchée jusque-là, -elle se montra zélée, active, ingénieuse, persévérante; -elle servit le dessein de son ami autant et plus qu'il le -servait lui-même. Et, cette fidélité d'intelligence, qu'inspirait -la fidélité du cœur, survivant à l'action, Aimée -écrivit pour lui le récit de ce commun effort. Telle fut -l'origine, tel est le sujet des <i>Mémoires</i>.</p> - -<p>Dans ces <i>Mémoires</i>, ce dont elle parle le moins, c'est -de sa vie. Peu de femmes avaient autant à dire, si elle -avait voulu se raconter. Elle ne fait à son passé que -deux allusions. Au moment de sa rupture avec Mailla -Garat, elle s'était réfugiée chez la princesse de Vaudemont, -«où j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus -d'un genre». On ne saurait mettre plus de discrétion -dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se définit: «une -<span class="pagenum">-68-</span>femme ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne -bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu -former d'autres, et étant restée seule au monde, ou à -peu près». Qu'«à peu près» est un joli euphémisme, -et que la langue française est une belle langue, pour -cacher tant de choses en si peu de mots!</p> - -<p>L'amoureuse prend la parole en témoin d'une œuvre -politique. Elle donne au passage quelques détails sur la -société littéraire où elle a fréquenté. Mais elle ne raconte -avec suite que sa collaboration d'un instant à l'histoire -de son temps, et, sur ce sujet, se plaît à tout dire.</p> - -<p>Cette réserve et cette abondance, qui se font contraste, -sont la première originalité des <i>Mémoires</i>. Pourquoi -tant de secret sur ses expériences amoureuses? -N'éprouvant pas le remords des actes, elle ne devrait -pas connaître la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient. -Elle ne saurait apprendre à l'ami d'aujourd'hui -les amis d'hier sans devenir moins précieuse pour lui. -Sa propre intelligence, à contempler ensemble, enlaidies -l'une par l'autre et mortes, ses aventures, éprouve -un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait -successif et vivant de chaque passion. Enfin, l'expérience -dernière qu'elle a faite avec M. de Boisgelin l'a -éclairée sur l'infériorité de toutes les autres. Dans ses -précédents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec chacun -de ses compagnons, occupée que d'elle et de lui, -sacrifiant tout à deux personnes et réduisant la vie à la -communion de deux égoïsmes. Avec Boisgelin, elle a, -<span class="pagenum">-69-</span>pour la première fois, senti une solidarité entre sa vie -personnelle et la vie générale, entre son action et l'intérêt -de tous. C'est, dans sa carrière agitée, le seul -instant dont elle soit fière. Voilà pourquoi elle s'y -complaît, pourquoi elle raconte dans tous leurs détails -les événements. Elle ne se lasse pas de fournir ces -preuves qu'elle a voulu le bien, et, après plusieurs -années, la satisfaction de cet effort vibre encore dans -l'enthousiasme du récit. «Mon âme réunie à celle d'une -noble créature se sentait relevée et remise en sa place.» -Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul tourment -de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de -corps, ne révèlent à cette femme qu'il y ait une diminution -de la dignité dans le vagabondage des tendresses. -Et pourtant, elle sent, elle proclame elle-même la -déchéance. Elle ne voit pas l'immoralité, mais elle voit -l'inutilité de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle -a honte. Elle comprend que, pour se «relever» et «se -remettre en sa place», il lui fallait vivre hors et -au-dessus d'elle-même, racheter les égoïsmes de son -cœur par du dévouement au service de tous. Qu'est-ce -dire, sinon que ni les passions des sens, solitude où -chaque être n'aime que sa propre chair, ni les passions -du cœur, prison où deux êtres s'enferment pour être -l'un à l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser -cette prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie -générale, travailler d'un effort désintéressé au bien commun, -est des bonheurs le plus durable, le moins décevant, -<span class="pagenum">-70-</span>le plus nécessaire? Qu'est cette intelligence du -bonheur, sinon la supériorité du devoir sur le plaisir -reconnue par une voluptueuse?</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Ces <i>mémoires</i> de femme commencent par une philosophie -de la Révolution française. Ils décrivent le cycle -des causes et des conséquences qui devaient, après -moins de vingt-deux ans, ramener sur le trône la famille -chassée pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un -peuple aux curiosités qui attendent les petites aventures -d'une vie. La trace d'un pas léger s'efface d'elle-même -sur le sable soulevé par la tempête: c'est dans -cette tempête qu'Aimée de Coigny s'abrite contre les -regards.</p> - -<p>L'oubli de soi apparaît d'ailleurs, en ces pages, sous -une forme plus sincère, plus désintéressée, plus méritoire. -Nos guerres civiles avaient atteint la fortune, -détruit les privilèges, pris la liberté, menacé la vie de -cette femme. Quels prétextes et quelles excuses de se -souvenir à travers ses ressentiments! Or, elle ne songe -pas à ce qu'elle a souffert de la Révolution; elle songe -à ce que la France souffrait de l'ancien régime. «Une -<span class="pagenum">-71-</span>nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre -aux caprices d'une maîtresse ou même d'un maître, elle -a refusé de payer de son travail, de ses privations et de -son sang les guerres dont le motif et l'issue lui étaient -étrangers;… elle n'a plus voulu dépendre que de lois -qui soumissent proportionnellement toutes les existences -à porter en commun le fardeau des charges publiques… -C'est pourquoi l'indulgence est entrée dans mon cœur, -et les plus coupables excès ne m'ont paru que les exagérations -de la chose vraiment utile et désirée.» Non -seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilité -des Français contre l'ordre ancien les a «poussés à le -détruire avant de savoir celui qui leur conviendrait. La -crainte de retomber dans un état qui leur était odieux -les a fait courir à son extrémité opposée». A son tour, -le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique -de la populace devait finir par une réaction -d'unité, de gloire, d'ordre et de silence. Mais le dominateur -qui a tout réduit en obéissance ne sait pas commander -à lui-même. En Napoléon, c'est le génie militaire -qui a été couronné; le souverain n'a pas voulu remettre -au fourreau l'épée du général. Les cercles de plus en plus -vastes où elle étend la conquête et la spoliation des -peuples préparent l'alliance de tous contre l'envahisseur -commun, une disproportion de forces telle que nul -génie ne la pourra combler, une revanche où chaque -nation dépouillée exercera à son tour ses représailles -sur la terre de France: le démembrement de la patrie -<span class="pagenum">-72-</span>est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les -maux que la France espérait guérir en détruisant l'ancien -régime durent toujours; ils se sont aggravés au -point de compromettre, outre les droits individuels, -l'existence nationale, et la réforme voulue en 1789 reste -plus que jamais inaccomplie et nécessaire.</p> - -<p>Ces considérations préparent à ne pas s'étonner si, -contre le géant Goliath, une petite pierre se glisse dans -la fronde d'un David obscur; à ne pas sourire, lorsque, -à l'heure où Napoléon achevait par l'invasion de la -Russie la conquête du continent, commence le récit de -la guerre déclarée par M. de Boisgelin à Napoléon.</p> - -<blockquote> -<p>«Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de -Boisgelin, le monde va pencher sur nous et qu'est-ce -qui nous soutiendra? Que ferons-nous du héros vaincu? -Et, supposé que la France, dans laquelle vous et moi -sommes nés, soit, par la suite, la seule qui nous reste, -que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, -une fois rentrés dans leur petit patrimoine? Cet -homme, pour qui nos moindres frontières sont le cours -du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place pour signer -«Empereur des Français». Cela dépassera notre territoire; -nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-maître -du monde… dépouillé, bien que restant maître du pays -qui faisait l'orgueil de Louis XIV.—Eh bien! lui dis-je, -il ne faut plus le garder pour maître; renonçons à lui et -à l'Empire.—Il ne peut être ici question d'un Président, -<span class="pagenum">-73-</span>ni de Congrès comme aux États-Unis… Toutes les utopies -qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi -les places publiques pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, -où l'espace est immense, le peuple peu nombreux, -jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni -par les amours-propres, ni par les souvenirs. Ici, il faut -un gouvernement protecteur des intérêts de tous, où -les lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme -soit monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement -où la discussion soit confiée à deux Chambres -qui consentent l'impôt; que la représentation repose -sur la propriété; et que cette propriété, plus considérable -dans la Chambre des pairs, assure l'indépendance -de ses membres, dont les titres et les droits doivent -être héréditaires. Qu'on parte de partout à toute heure, -j'y consens, pour arriver à ce grand but; mais que la -carrière qui y conduit soit marquée par de grands services, -et par une grande fortune, qui rend bien plus -sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble -caractère, sujet peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, -dont la liberté doit être le résultat, on -établira un trône héréditaire où sera placée une famille -qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la -suprême puissance, afin que le respect dont elle sera -l'objet ne soit pas dérisoire et que tout ambitieux qui -se sent de l'audace et du talent ne nourrisse point l'espoir -de s'emparer de cette première place.—Vous -abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?—Je -<span class="pagenum">-74-</span>ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon -le Petit substitué à Napoléon le Grand.»</p> -</blockquote> - -<p>Dès 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo -crut trouver en 1852, et donnait contre «le règne d'un -enfant de deux ans» la raison décisive. Napoléon fût-il -écarté, si l'Empire est maintenu l'influence passe à une -féodalité de grands vassaux, hommes de guerre, d'administration -ou de cour, dotés en revenus ou domaines -étrangers, et qui, sous le nom d'un enfant, régneraient -en France.</p> - -<blockquote> -<p>«Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire -et dont les services sont fondés sur les grandes -aventures des batailles, craignent de reculer dans leur -position particulière à chaque déroute, comme ils ont -avancé à chaque triomphe; car nos grands, que la -défaite ruine et menace de ridicules métamorphoses, -espèces d'êtres fantastiques dont le pied est paysan -français et la tête comte, duc ou roi étranger, frémissent -à l'idée de toucher le sol natal, comme si, par cette -pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir. -Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille -France, pourrait s'écrier:—Rien n'est perdu de ce qui -nous appartient, nos lois nous restent, nous sommes -tous chez nous et Français? Joachim le roi de Naples -revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-être -même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le -<span class="pagenum">-75-</span>soldat; le prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de -Bassano, mais c'est Berthier l'ingénieur, Lefebvre le -soldat aux gardes, Maret le commis. Ils voudront ravoir -ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et, -comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France -en efforts pour l'acquérir.—Peut-être ces considérations-là, -lui dis-je, pourront-elles décider à appeler -M. le Duc d'Orléans… Quand une fois j'eus dit cette -parole, étonnée du chemin que j'avais fait, j'ajoutai:—Eh -bien! trouvez-vous que je vous cède assez?—Non -certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les -questions et vous faites de la révolution. Vous prenez -un roi électif dans la famille du roi légitime et vous -introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir -le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une -chose: c'est une partie de la forme du gouvernement -dont la légitimité est une des bases; mais M. le Duc -d'Orléans n'est qu'un homme, qui ne mérite pas le trône -par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en -mémoire des crimes de son père.—Mais enfin, repris-je -avec impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler -que le Roi que vous demandez, afin de terminer -les mouvements révolutionnaires, est si blessé par la -Révolution, tellement maltraité par elle, qu'il doit l'avoir -en horreur, et les malheureux émigrés qui l'entourent, -s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue -révolutionnaire dans l'autre sens, et, écrasant en toute -justice et en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront -<span class="pagenum">-76-</span>la race vivante. Est-ce comme cela que vous entendez -le repos et la paix?…—Mon Dieu, me dit M. de -Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous dites -aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir -et d'élan, le peuple français en larmes se prosternait -aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne -en se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors -de la cruauté de ses vengeances, parce que je ne me -fais garant ni de sa générosité, ni de sa force. Mais je ne -parle que d'une combinaison d'idées dans laquelle la -légitimité entrerait comme le gage du repos public, et -d'une forme de gouvernement où le trône, ayant une -place assignée, légale et précise, se trouverait partie -nécessaire du tout, mais serait loin d'être le tout. Je -demande que la représentation française se compose de -deux Chambres et du trône, et que sur ce trône, au lieu -d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux -pieds duquel, comme vous l'avez bien observé, notre -nation, idolâtre des qualités personnelles, se prosternerait, -je demande, dis-je, qu'on place le gros Monsieur, -puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous -ceux de sa race par ordre de primogéniture: attendu que -je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme et -qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de -naissance, et conserve davantage le respect pour les -lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par -ébranler».</p> -</blockquote> - -<p><span class="pagenum">-77-</span>«Je veux du nouveau», concluait plaisamment le -défenseur du droit historique, et c'était en effet du nouveau -que ce royalisme où il y avait tant de confiance -dans la monarchie et si peu dans le monarque. Les -problèmes de gouvernement ne préoccupaient qu'un -fort petit nombre de royalistes. Ce n'était pas la moins -funeste conséquence de la royauté absolue que d'avoir -désappris à la noblesse, autrefois si hardie, le courage -intellectuel, comme si le souci de l'intérêt public eût -été une usurpation sur le droit du prince. Le zèle ne -brûlait plus qu'en encens. M. de Boisgelin voulut se -concerter avec les principaux du parti: «MM. Édouard -de Fitz-James et Mathieu de Montmorency désiraient -comme lui revoir les Bourbons en France, mais avaient -moins combiné les moyens de les maintenir.» La plupart -des gentilshommes réduisaient leur rôle à ramener -le Roi. Comme le Roi était oublié de la France, comme -ils n'avaient, sous un gouvernement de haute police, -aucun moyen de gagner l'opinion, comme enfin le -consentement du peuple n'eût rien ajouté au droit du -souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rétablir -leur maître. Toute leur politique était d'épier l'occasion, -et tout leur espoir était de dissimuler, à la faveur -d'une surprise, leur petit nombre par leur énergie. Ils -s'étaient, pour cette action, organisés çà et là par petits -groupes, et vérifiaient de temps à autre les amorces de -leurs pistolets. Leurs relations de parenté et d'amitié -facilitaient leur recrutement et leurs mots d'ordre, -<span class="pagenum">-78-</span>l'honneur les protégeait contre les trahisons, une discipline -acceptée pour le combat satisfaisait leur goût traditionnel -des armes, le complot amusait d'un mystère -héroïque l'oisiveté de leur vie, et sans les beaucoup -exposer, puisque leur devoir était d'attendre le signal -de princes prudents. La certitude qu'une armée de -volontaires fût prête à se lever sur un signe faisait -goûter aux prétendants jusque dans l'exil la joie du -pouvoir, et l'hommage d'une confiance qui s'en remettait -de tout à eux les rassurait pour l'avenir. Les princes -préfèrent les sujets qui obéissent à ceux qui pensent.</p> - -<p>M. de Boisgelin, après s'être enquis de cette organisation, -«des forces qu'on en pourrait tirer, après avoir -reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef», vit clairement -combien peu la royauté avait à espérer des royalistes. -Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les -Bourbons, ni pour la liberté légale, avant le jour où -une partie des serviteurs jusque-là fidèles à l'Empire -apporteraient à la cause royale leur expérience du sentiment -national et leur lassitude du despotisme. M. de -Boisgelin prévit ce concours, et chercha l'homme de qui -il fallait d'abord l'obtenir. Dès 1811, il mit son espoir -dans la défection du prince de Bénévent, devina dans -le grand dignitaire de l'Empire le restaurateur de la -royauté, consentit que l'évêque marié bénît les secondes -noces de la monarchie très chrétienne et de la France, -Et, s'il avait mis tant de soin à convaincre madame de -Coigny, c'était pour atteindre, par elle, M. de Talleyrand.</p> - -<p><span class="pagenum">-79-</span></p> - -<h3>X</h3> - -<p>M. de Talleyrand, soit qu'il n'eût pas pu, soit qu'il -n'eût pas voulu rester en faveur, était alors en disgrâce, -et rendu, par la dispense de servir, à la liberté de juger. -S'il avait dit que la parole est donnée à l'homme pour -déguiser sa pensée, il prouvait que, pour faire connaître -sa pensée, le silence suffit à l'homme. Son mutisme -donnait l'impression que, seul peut-être des -ouvriers employés par le maître, il osait voir les erreurs -du génie. Ce n'est pas dans le caractère qu'était sa -fermeté, mais dans son intelligence. Les prodiges de -nos armes avaient déconcerté sans le détruire son -instinct de la mesure, son goût des succès raisonnables: -il n'avait pas cessé de désirer pour la France une primauté -compatible avec l'équilibre et l'indépendance de -l'Europe. Habitué à servir tous les gouvernements, à les -quitter à l'heure où ils menaçaient ruine, grandi par la -disgrâce comme s'il eût prévu tous les malheurs auxquels -il n'avait pas été admis à collaborer, il semblait -le plus prêt à désespérer de l'Empire, le plus apte à -grouper un parti par ses relations et son habileté, le -plus persuasif par son seul exemple. Car les hommes -connus pour leur fidélité au succès apportent une -<span class="pagenum">-80-</span>grande force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de -confiance et, ainsi, en même temps qu'ils pressentent -la fortune, ils la décident.</p> - -<p>Madame de Coigny était assez liée avec M. de Talleyrand -pour que ses visites semblassent naturelles: cet -ambassadeur féminin trouvait son immunité dans son -sexe, qui lui permettait des audaces, des indiscrétions -et des retraites interdites à un homme. Elle commença -ses reconnaissances durant l'été de 1812, tandis que la -Grande Armée s'avançait en Russie. Elle n'a pas de peine -à obtenir que le Prince «en tête à tête», s'exprime avec -sévérité de l'Empereur. «Cherchant à tirer parti pour -notre projet de l'intimité qui existait entre moi et M. de -Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer -seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je -n'osais parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré -en homme d'État les maux que l'Empereur causait à la -France, je m'écriais:—Mais, monsieur, en savez-vous -le remède? pouvez-vous le trouver? existe-t-il?… Il -n'écoulait point ma question ou éludait d'y répondre.» -Il ne répondait pas, parce qu'il interrogeait lui-même. -Tandis que ce gazouillement politique de jolies lèvres -murmurait près de lui, il prêtait l'oreille au bruit d'armées -qui faisait trembler la terre à l'Orient. Certain -que la lutte devait se terminer par l'écrasement de -«l'Homme» sous la masse de l'Europe, mais aussi que -le génie pouvait suspendre le cours logique des choses, -il ne voulait pas se trouver, par son hostilité, en avance -<span class="pagenum">-81-</span>sur les revers de l'Empereur. Un jour enfin, il se -déclare: c'est à l'éloquence de deux faits qu'il se rend. -La conspiration de Mallet et la retraite de la Grande -Armée prouvent que le maître n'est invulnérable, ni -au dehors, ni au dedans.</p> - -<blockquote> -<p>«Il faut le détruire, dit Talleyrand, n'importe le -moyen!—C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.—Cet -homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour -le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de force -contre la Révolution est passé, les idées dont il pouvait -seul distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger, -et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit -l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous -reste, il nous faut des lois: avec lui, c'est impossible. -Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de -vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques autres; -moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour -cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de -leur jeunesse, c'est une puissance. Leur amour pour la -liberté peut renaître.—L'espérez-vous? lui dis-je.—Pas -beaucoup, répond-il; mais il faut le tenter.»</p> -</blockquote> - -<p>Tout à coup Napoléon «saute de sa chaise de poste -sur son trône», et l'on apprend son retour imprévu -aux Tuileries.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Grenouilles aussitôt de rentrer dans les ondes,</div> -<div class="verse">Grenouilles de gagner leurs retraites profondes.</div> -</div> - -<p class="noindent"><span class="pagenum">-82-</span>Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent -lointains: il demande des armées, la France les donne, -déjà il les organise, et sa présence ôte aux Français les -plus déterminés la veille l'espoir de résister. Madame -de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois -mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin -ne confie son plan qu'à une personne, il est vrai la plus -considérable et la plus nécessaire à gagner. Il rédige en -forme de lettre un Mémoire pour le Roi, expose «les -chances de retour que pourrait avoir la famille des -Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en -substituant présentement la forme monarchique constitutionnelle -au sceptre absolu qu'avaient porté ses -ancêtres… Les détails donnés étaient positifs, et le -Mémoire un vrai chef-d'œuvre de clarté, de patriotisme -et de courage.» La lettre sera envoyée lorsqu'on la -pourra dater d'une défaite décisive pour «l'usurpateur», -et que la chance d'un avènement prochain rendra -utiles à Monsieur les sacrifices de principes.</p> - -<p>Cependant, après quelques succès stériles, la retraite -de nos armées se continuait de Russie en Allemagne. -Napoléon n'était plus seulement vaincu par la nature, -mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie douloureuse -suivi, bientôt précédé par les défections, et se -trouvait seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir, -par le combat de Hanau, la France où l'invasion -le poursuit. Ces malheurs avaient rendu la parole au -Corps législatif. Il ne refusait pas des soldats, mais -<span class="pagenum">-83-</span>réclamait des garanties pour le repos à venir. Le mot de -liberté, soufflé tout bas par Talleyrand vers la fin -de 1812, était, avant la fin de 1813, dit tout haut par -la Chambre à l'Empereur même. Et, quand il quitta -Paris pour commencer la campagne de 1814, madame -de Coigny recommença ses visites à M. de Talleyrand.</p> - -<blockquote> -<p>«Tout Paris venait le voir en secret et en tête à tête. -Chaque personne qui sortait, rencontrant celle qui -entrait, semblait dire: Je vous ai devancé, c'est moi -qui l'ai pour chef.</p> - -<p>»Après nous être entretenus du malheur des temps, -du progrès des ennemis en France, je lui dis que ce que -je craignais le plus était de voir la paix conclue au -milieu de ce désordre et de rentrer sous le sceptre d'un -guerrier battu.—Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.—A -la bonne heure! lui répondis-je, mais que faire?—N'avons-nous -pas son fils? reprit-il.—Pas autre -chose? m'écriai-je.—Il ne peut être question que de -la régence, me dit-il en baissant les yeux et du ton -grave qu'il affecte quand il ne veut pas être contrarié… -J'osai le contrarier, car le temps était précieux.»</p> -</blockquote> - -<p>Plusieurs entretiens suivent où, d'arguments en arguments, -le prince passe par les mêmes étapes qu'elle -avait parcourues elle-même, se rabat de la régence sur -le compromis orléaniste; où elle, répétant M. de Boisgelin, -montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si près -<span class="pagenum">-84-</span>du dominateur insatiable, soit de préférer, si l'on restaure -la royauté, une branche gourmande au tronc -séculaire; où l'homme d'État propose les remèdes de -bonne femme, où la femme le ramène à la cure efficace -de la Révolution.</p> - -<blockquote> -<p>«Enfin, un jour, il se leva, fut à la porte de son -cabinet de tableaux, et après s'être assuré qu'elle était -fermée, il revint à moi levant les bras en me disant:—Madame -de Coigny, je veux bien du Roi, mais… Je -ne lui laissai point motiver son <i>mais</i> et, lui sautant au -cou, je lui dis:—Eh bien! monsieur de Talleyrand, -vous sauvez la liberté de notre pauvre pays en lui -donnant le seul moyen pour lui d'être heureux avec -un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et -d'exécuter de bonnes lois… Il rit de mon genre -d'enthousiasme, puis il me dit:—Oui je le veux bien, -mais il faut vous faire connaître comment je suis avec -cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien -avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque -chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup -de ma conduite. Mais son frère ne me connaît pas du -tout: je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un -remerciement, m'exposer à un pardon ou avoir à -me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir à lui -et…—J'en ai, lui dis-je en l'interrompant. M. de -Boisgelin est en correspondance avec lui et, dans ce -moment, il a une lettre prête à lui être envoyée. -<span class="pagenum">-85-</span>Voulez-vous la voir?—Oui, certes, venez demain -me l'apporter, je meurs d'envie de la lire, me répondit-il -assez vivement.</p> - -<p>»Je ne puis encore me rappeler sans émotion le -plaisir que j'éprouvai au moment où je crus voir -l'accomplissement du vœu le plus vif et le plus pur que -j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, -où M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en -entrant: «Il est à nous, il veut lire votre lettre au Roi.» -Rien n'égala le transport de joie de Bruno.</p> - -<p>»Nous nous mîmes à copier la lettre en soignant très -fort le paragraphe dans lequel il était question de M. de -Talleyrand. L'explication abrégée, quoique générale, de -sa conduite, sa haute position politique et l'impossibilité -que, sans lui, le Roi pût jamais parvenir au trône, tout -cela fut tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je -me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans -mon sac. A peine fus-je entrée dans la chambre à -coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de -Talleyrand me dit: «Asseyez-vous là, et lisons.» Il prit -la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença -à lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il -disait en s'interrompant: «C'est cela: à merveille! -C'est parfait! C'est expliqué admirablement!» Enfin, -quand il en vint au paragraphe qui le regardait, il eut -un mouvement très marqué de satisfaction et le relut -encore. Lorsqu'il eut achevé toute sa lecture, il la -recommença plus lentement, pesant et approuvant tous -<span class="pagenum">-86-</span>les termes; ensuite il me dit:—Je veux garder cela et -le <i>serrer</i>.—Mais cela va vous compromettre inutilement.—Bah! -me répondit-il, j'ai tant de motifs de -suspicion, celui-là me plaît… J'exigeai cependant qu'il -le brûlât, et, allumant une bougie à un reste de feu -presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier -en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la -cheminée et croisa dessus la pelle et la pincette pour -empêcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau. -«On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à -anéantir un secret bien secrètement.»</p> - -<p>»Après cette petite opération, M. de Talleyrand se -retourna de mon côté et me dit:—Eh bien! je suis tout -à fait pour cette affaire-ci, et, dès ce moment, vous -pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne -cette correspondance, et, nous, travaillons à -délivrer le pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens -de savoir assez exactement ce qu'il fait. J'ai avec -Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par -lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur -accepte ou non des propositions de paix. Il faut parler -hautement de ses torts, de son manque de foi à tous -les engagements qu'il avait pris pour régner sur les -Français. On ne doit pas craindre de prononcer encore -les mots <i>nation</i>, <i>droits du peuple</i>; il s'agit de marcher, -et l'expérience a resserré en de justes bornes l'expression -de ces mots-là… Je revins chez moi enchantée et -jamais M. de Boisgelin n'a goûté une joie plus pure.»</p> -</blockquote> - -<p><span class="pagenum">-87-</span>Talleyrand, qu'ils croient lié, a seulement ajouté un -fil à l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent -à sa main attentive et encore immobile: il lui suffit -d'être rattaché à tout ce qui devient possible. Vous -rappelez-vous, dans <i>Guerre et Paix</i>, Kutusow? Il est à -Borodino: de tous côtés lui parviennent les nouvelles, -partout on demande ses instructions, ses secours, sa -présence. Lui ne décide, ni n'apparaît, ni ne se meut. Il -laisse mûrir la bataille. Tandis qu'on attend ses ordres, -il attend les ordres de la fortune, il sait n'être que le -premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement -qu'elle apparaît et commande, cet entraîneur d'hommes -les mène où il la suit. De même Talleyrand, pour se -décider lui-même, veut connaître les desseins définitifs -des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et -de Napoléon, qui tantôt résigné à traiter, tantôt ardent -à combattre, ne semble pas d'accord avec lui-même. Le -Congrès de Châtillon apporta cette clarté décisive. L'entente -de l'Europe s'était formée: pour obtenir la paix, -la France devait reculer jusqu'à ses frontières de 1789. -Si un Français ne pouvait anéantir, par son consentement -à une telle paix, toutes les conquêtes de la -Révolution, c'était le chef couronné de cette révolution, -et couronné par ses victoires. Son incapacité à rien -retenir, non seulement des royaumes rattachés par lui -contre la nature à la France, mais des frontières naturelles -gagnées par les généraux de la République sur -l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de Napoléon -<span class="pagenum">-88-</span>à régner sur le vieux sol acquis par l'ancienne -royauté? Une telle paix, Napoléon l'avait dit lui-même, -ne pouvait être signée que par la famille absente de -l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui devait -vaincre ou disparaître. Talleyrand juge l'avenir fixé. Il -ne se contente plus de recevoir madame de Coigny, il -se rend chez elle.</p> - -<blockquote> -<p>«Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:—Il -serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière -noble et sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la -paix à Montereau. Son petit succès lui tourne la tête, et -il parle de retourner à Vienne. Si la paix qu'on est -encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est -perdu. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il -nous tire d'affaire… Voici ce que, par son droit naturel -de conservateur des lois fondamentales, il peut faire. -Qu'un de ses membres monte à la tribune pour dénoncer -Napoléon, en disant qu'ayant été élu Empereur -aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est -annulé et il est déclaré perturbateur du repos public -et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue -en assemblée nationale; qu'il envoie aux députés l'ordre -de s'assembler et de délibérer, et, reconnaissant leur -mandat comme suffisant, qu'ils déclarent la France monarchie -constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien -faites qui indiquent clairement les libertés du peuple -et prendront le nom de charte ou de lois constitutionnelles, -<span class="pagenum">-89-</span>comme on voudra. Alors qu'il appelle le frère -de Louis XVII sur le trône et qu'il fasse adhérer le -peuple à ce vœu en faisant ouvrir des registres où -chaque citoyen sera invité à écrire son nom; qu'il -fasse un appel aux armées et qu'il envoie une députation -aux princes coalisés pour leur faire part de cet -événement en les invitant à repasser le Rhin pour -commencer là les préliminaires de la paix. Voyez -Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi remuer une âme -patriotique et faire les plus belles phrases du monde -sans danger, c'est là ce qu'il faut répéter souvent. -Cette persuasion peut encore faire des héros. Qu'on -voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais qui, ces -patriarches de révolution qui savaient si bien démolir -les trônes avec les mots de <i>patrie</i>, <i>tyrannie</i>, <i>liberté</i>. -S'ils les prononcent, nous sommes sauvés. Je vais -faire, de mon côté, ce que je pourrai pour leur faire -sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un véritable -contrat entre le monarque et le peuple.»</p> -</blockquote> - -<p>Par la collaboration de nos malheurs éclatants et -de son activité invisible, le plan qu'il traçait à la -fin de février devenait de l'histoire au commencement -d'avril.</p> - -<p><span class="pagenum">-90-</span></p> - -<h3>X</h3> - -<p>Que la parole ardente d'une femme à un politique incertain -encore ait, comme le premier souffle du vent sur la -voile pendante, vaincu l'inertie et orienté le scepticisme -de Talleyrand, par suite décidé de la Restauration, telle -est la plus nouvelle des anecdotes racontées par ces Souvenirs. -C'est afin d'établir ce fait qu'ils ont été composés, -et c'est la précision du détail qui donne un intérêt à -leur témoignage. L'origine minuscule qu'ils attribuent -à un grand événement n'est pas un motif de les suspecter. -Car, s'il y a une logique des affaires humaines, si la -philosophie de l'histoire découvre leurs enchaînements -et admire dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable, -une exacte proportion n'existe pas entre chacune -des circonstances qui se succèdent. L'histoire est ordre, -parce que rien d'important et de durable ne modifie -l'existence des sociétés sans être justifié en raison. -L'usage que les hommes font de leur libre arbitre entraîne -des conséquences nécessaires, et elles s'imposent à eux -malgré eux: c'est cette loi de morale et d'équité qu'on -appelle la force des choses, quand on ne la veut pas nommer -la force de Dieu. Mais cette force qui domine le -monde ne s'y établit pas d'elle-même et toute seule. -<span class="pagenum">-91-</span>Pour ouvrir passage aux conséquences les plus inévitables -et les plus prêtes il faut des incidents, gestes de -l'homme, et ils peuvent être capricieux, imprévus, illogiques, -légers, infimes, comme lui-même. Il met ainsi -la marque de son inconsistance dans l'œuvre d'ordre à -laquelle il collabore. Si bien qu'à examiner pourquoi les -choses se suivent, on satisfait la raison, et qu'à voir -comment elles surviennent, on la déconcerte. Le monde -paraît obéir à des lois promulguées par des hasards.</p> - -<p>Napoléon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit -périr sous leurs forces coalisées, et, comme il représente -le droit de la Révolution, sa chute fera la place aux -représentants du droit traditionnel: ces conséquences -préparées de loin, qui en 1814 sont prêtes, voilà la part -de la justice et de la morale. Dès que, nécessaires, elles -frappent à la porte de l'histoire, le moindre incident la -leur ouvrira, fût-ce par les mains les plus indifférentes -à la morale et à la justice. Et le retour de la monarchie -très chrétienne a pu avoir pour occasion la rencontre -d'une femme qu'un amour illégitime a acquise au gouvernement -légitime, avec un évêque passé à l'incrédulité, -un noble passé à la Révolution, un républicain -passé à l'Empire et qui voit avantage à se contredire -une fois de plus: voilà la collaboration de l'infirmité -humaine aux actes nécessaires de l'histoire.</p> - -<p>De cette infirmité les <i>Mémoires</i> apportent une autre -et plus importante preuve. S'ils ont une valeur historique, -c'est de bien mettre en lumière les desseins des -<span class="pagenum">-92-</span>hommes qui préparèrent la Restauration. Les conversations -de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les -confidences des deux partis qui se coalisèrent pour ramener -Louis XVIII. C'est pour supprimer le despotisme -qu'ils songent à rétablir la royauté: voilà la pensée -commune aux royalistes fidèles et aux révolutionnaires -lassés. Napoléon les a dégoûtés des grands princes. Il -obsède la pensée de tous les Français qui travaillent à -se passer de lui: c'est contre lui qu'ils se défendent -encore par leurs précautions contre ses successeurs, -c'est à la vie dévorante d'un génie omnipotent qu'ils ne -veulent plus livrer les droits de tous et la paix du -monde. Aussi s'accordent-ils à comprendre que, pour -rendre à la nation ses droits, il ne suffit pas de rétablir -le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napoléon -n'a fait que recueillir et parfaire, avec sa plénitude -d'autorité, les prérogatives conquises par les rois sous -l'ancien régime, et c'est un Bourbon qui a dit le premier: -«L'État, c'est moi.» L'ancien régime avait fini -par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre -dans la société est l'exercice de toute l'autorité par un -seul pouvoir, et que ce pouvoir appartient au roi.</p> - -<p>Si les réformateurs, fils d'un siècle qui se prétendait -philosophe, se fussent fait une philosophie de l'autorité, -voici ce qu'ils auraient vu. La plus haute, la plus étendue, -la plus nécessaire des autorités est la morale, qui, -donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des -lois à la vie privée et à la vie publique: or, la morale -<span class="pagenum">-93-</span>ne serait ni immuable, ni commune à toutes les nations, -ni supérieure aux plus élevés de ceux qui gouvernent, -si elle dépendait d'un pouvoir humain. La morale doit -avoir pour sanction une justice distributive qui empêche -les méchants de troubler la paix des bons et l'effort de -la société vers sa destinée: la justice ne saurait être aux -caprices d'un homme, car, s'il commande contre la -morale, l'obéissance détruirait la justice même. Le -savoir qui associe l'homme à la vie générale et, par la -connaissance du passé et du présent, amasse, pour le -durable profit de l'avenir, les leçons des faits fugitifs -n'a pas moins besoin d'indépendance, car il est la -vérité: et que deviendrait une vérité soumise aux passions -de ses justiciables? Si la morale, la justice, la -science sont les premiers et universels souverains de -toute société, dans aucune société les intérêts, même ceux -que la volonté humaine a droit d'arbitrer à son gré, ne -sont tous massés, confondus, indivisibles par nation. -La vie humaine s'alimente par le travail, le travail par -la diversité des métiers; et l'échange de services innombrables -et quotidiens qui se nomme la civilisation a -pour unique garantie le juste équilibre entre les avantages -offerts à chaque profession et l'avantage assuré au -public pour lequel toutes sont faites. Or, pour établir -ces lois régulatrices du travail et discerner les causes -de succès ou d'insuccès, si obscures, si nombreuses, si -spéciales à chaque profession, qui possède compétence, -sinon les hommes attachés à chacune par l'expérience, -<span class="pagenum">-94-</span>l'intérêt et l'honneur? Comme la solidarité unit les -hommes à travers les distances, par la similitude des -travaux, elle associe, malgré la différence des conditions, -ceux qui vivent groupés par le voisinage. La -commune, son nom même l'indique, forme entre ses -habitants la société la plus ancienne, la plus complète, -et la plus familière d'intérêts immédiats et quotidiens; -église, école, police, marchés, voirie, taxes, toutes les -activités collectives de cette famille agrandie apportent -à chacun de ses membres avantage ou préjudice, paix -ou guerre, le touchent dans cet étroit espace par des -contacts dont la douceur ou la blessure se renouvellent -sans cesse. Or, qui sait le mieux les désirs et les besoins -de la commune, sinon la commune? De même le -cohéritage des souvenirs historiques, les analogies du -climat, du sol, des travaux, des caractères, des coutumes, -assemblent les communes par provinces: qui -encore peut comprendre et servir le mieux chaque province, -sinon elle-même? Les provinces enfin se rattachent -les unes aux autres pour représenter dans le -monde les idées et la force d'une race et d'une patrie -communes. C'est cette unité qui avait trouvé dans le -roi son gardien et son symbole. Il était la défense du -sol national, la conquête du sol ennemi, la sollicitude -du rang qu'un peuple doit tenir parmi les peuples, la -prévoyance lointaine et l'énergie continue des mesures -intérieures qui préparent la nation à son rôle dans le -monde.</p> - -<p><span class="pagenum">-95-</span>Loin que la royauté fût, en date, en étendue, en -importance, la première des autorités, elle venait, par -son avènement historique, la dernière, et, si les intérêts -dont elle avait charge n'étaient pas les moins élevés, -ils étaient les plus étrangers aux préoccupations habituelles -des hommes et au gouvernement de leur vie -quotidienne. L'État, de par sa fonction, avait le droit -d'empêcher que les intérêts individuels, locaux ou corporatifs -n'oubliassent, dans l'égoïsme de leur autonomie -et dans l'ardeur de leurs rivalités, l'union nécessaire -de la race. Il devait par son arbitrage concilier ces -indépendances avec l'unité. Il n'avait pas plus mission -pour se substituer aux autorités particulières de chaque -groupe humain que pour se subordonner les puissances -civilisatrices de toute société. Or, non seulement la -Royauté française avait supprimé l'autonomie des -communes et des provinces, non seulement elle avait -fini par anéantir toute indépendance corporative et fixer -seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle -avait, en étendant ses prises sur les Universités, sur les -Parlements et sur l'Église, prétendu à la souveraineté -sur le savoir, la justice et la morale. Cet universel -étouffement avait assuré à la royauté la toute-puissance -partout où il avait détruit la vie, mais toutes ces morts -n'avaient pu la défendre quand elle fut attaquée à son -tour. L'œuvre avait été reprise par le plus prodigieux -des hommes. Après quatorze ans, il succombait écrasé -sous le poids de la toute-puissance. Preuve tragique, -<span class="pagenum">-96-</span>renouvelée, évidente, que les deux postulats de la -monarchie absolue étaient faux, et que, pour revenir à -la vérité, et par la vérité à l'ordre, il fallait briser -d'abord l'universelle usurpation contenue dans l'unité -du pouvoir, délivrer de la prison centrale où elles -avaient été toutes jetées, et rendre à leurs places naturelles -dans toute la France, des autorités multiples -comme les intérêts, distinctes comme les compétences, -indépendantes comme les droits.</p> - - -<h3>XI</h3> - -<p>Mais un tel changement dépassait la force de pensée -que les réformateurs d'alors apportaient à leur œuvre. -Tous s'accordent à omettre l'essentiel. Pour l'autonomie -de la commune, de la province, du travail, de la -science, de la justice, de l'église, rien. Tous les intérêts -continueront à être gouvernés en bloc par un mandataire -universel. Toute la nouveauté se borne à changer -ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou l'Empereur, -ce sera le Parlement qui décidera tout, au nom de la -nation.</p> - -<p>Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalité de ceux -qui ont des besoins, des désirs, et par suite ont à espérer -<span class="pagenum">-97-</span>ou à craindre de l'autorité? Si les intérêts ne sont pas -admis à parler chacun avec sa voix distincte et ses -représentants particuliers, du moins tous les Français -sont-ils admis à grossir de leurs vœux confondus cette -clameur commune qui donnera à la France sa représentation -unique? Et y aura-t-il quelque chance que, -tous étant pour quelque chose dans l'existence du Parlement, -tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? -Non. Royalistes ou révolutionnaires, les réformateurs -ont trop connu la démagogie pour ne pas -refuser toute part d'autorité à la multitude. Au pouvoir -de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer -le gouvernement des meilleurs.</p> - -<p>Qui sont les meilleurs? C'est là que diffèrent l'opinion -de Boisgelin et celle de Talleyrand.</p> - -<p>Boisgelin, pour rétablir une aristocratie, songe naturellement -à la noblesse, dont il est. Mais il reconnaît -que, pour se servir de cette noblesse, il la faut transformer. -Une aristocratie véritable est celle qui assure -une influence privilégiée dans l'État aux hommes illustrés -par des services rendus à l'État. La certitude de -mieux exciter leur zèle en les récompensant jusque dans -leur descendance, la chance incertaine, mais assez fréquente, -que des vertus se transmettent avec le sang, -l'avantage de confier des intérêts durables à des familles -durables comme eux, expliquent l'hérédité des privilèges. -Mais une aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse -de se rajeunir que de se perpétuer, proportionne -<span class="pagenum">-98-</span>l'influence aux services, anciens ou récents. La noblesse -française, à mesure que se réduisait son rôle dans la vie -nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services -présents, était devenue plus vaine des services passés. -Elle avait de plus en plus mesuré l'honneur des familles -à leur antiquité, et, non contente d'être un corps héréditaire, -avait voulu devenir un corps fermé. Tout ce -qui vit sans se renouveler dégénère, et les survivants -épuisés des vieilles races s'étaient trouvés incapables de -se défendre contre les usurpations de la royauté, incapables -aussi de défendre la royauté contre la populace. -Comment subordonner une royauté qui avait fini par -être tout à une noblesse qui avait fini par n'être -rien?</p> - -<p>Le plus simple semblait de rajeunir l'élite par les -mêmes moyens qui l'avaient d'abord formée, d'attribuer -un privilège politique à l'exercice de certaines fonctions, -aux premières dignités dans les services publics. -Mais, sous la Révolution, les plus hautes charges, -remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou -usurpées par l'audace des violents, ne prouvaient plus -le mérite; et sous l'Empire, les plus glorieuses aptitudes -aux armes, à l'administration et la science s'unissaient -à la servilité. Une présomption moins incertaine -d'indépendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui -qui l'a fondée, elle prouve une valeur personnelle, car -la source des gains durables est la continuité de l'effort -judicieux; aux héritiers cette fortune assure une éducation -<span class="pagenum">-99-</span>qui donne à leurs facultés tout leur développement. -Elle prépare ainsi des collaborateurs aptes aux -affaires publiques, et qui n'ont pas besoin d'elles pour -vivre. Soit, si ces enrichis, mêlés à la noblesse de race -et fortifiant par la puissance de leurs activités les traditions -du corps où ils entraient, y eussent pris seulement -la place faite à leur mérite par la confiance de leurs -pairs. Mais borner la réforme de l'État à l'avènement -d'une aristocratie parlementaire était rendre impossible -l'organisation de cette aristocratie. Dans une France où -n'a été restaurée l'autonomie d'aucun corps, comment -rétablir un corps de la noblesse et lui donner une voix -collective? Il n'y a que des individus, donc des volontés -individuelles. L'aristocratie de race et de fortune ne -saurait gouverner que par le droit politique réservé à -tout noble riche. Comment imposer à la France nouvelle -un monopole politique au profit de la naissance? M. de -Boisgelin, n'osant revendiquer le droit du noble, ne -stipulait que le privilège du riche. L'argent ferait électeur; -plus d'argent, éligible à la députation; plus -d'argent élèverait à la pairie. M. de Boisgelin se flattait -que, grâce à la restitution de leurs biens, les nobles -seraient les premiers de ces riches. Mais, d'après ses -combinaisons, ce n'était pas de nobles, riches ou pauvres, -c'était de riches, nobles ou roturiers, que serait -composé le Parlement. Aussi exclusive qu'avait été la -race, la richesse, même sans la naissance, devenait tout; -la naissance sans la richesse, rien. Et le pouvoir qu'un -<span class="pagenum">-100-</span>aristocrate eût voulu préparer à l'aristocratie n'était -donné qu'à l'argent.</p> - -<p>Remettre le gouvernement à la richesse, et par le -motif qu'elle donne l'indépendance, est d'une pauvre -philosophie. La fortune rassasie-t-elle les avides d'honneurs, -de pouvoir et même d'argent? elle leur fait des -loisirs pour désirer davantage ce qui leur manque, des -chances pour atteindre plus facilement ce qu'ils désirent, -et l'ambition plie l'échine des opulents aussi bas que -celle des faméliques. Une aristocratie d'argent ne valait -pas même l'ancienne noblesse où, du moins, la fierté des -services rendus par les ancêtres à la grandeur nationale -perpétuait une éducation de générosité, une intelligence -du dévouement, un culte de l'honneur. Et si, malgré -ces sauvegardes, cette noblesse avait si souvent oublié, -exploité, opprimé la nation qu'elle devait servir et avait -si mal contenu l'usurpation royale, combien l'égoïsme -était-il plus à craindre d'une oligarchie censitaire! La -richesse, obtenue presque toujours grâce à l'application -de toutes les facultés à l'intérêt personnel, et dans une -lutte où chacun combat pour soi contre tous, ne prépare -ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants à oublier leur -propre avantage, à préférer quelque chose à eux-mêmes, -et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royauté -dispose. Dans une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il -n'en faut pas trop, sinon elle devient une fausse -monnaie.</p> - -<p>La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est -<span class="pagenum">-101-</span>pas française et c'est de l'étranger quelle venait. Rien, -depuis la Révolution, n'étonnait nos royalistes à l'égal -de cette aristocratie anglaise qui, suppléant à la médiocrité -ou la folie de ses princes, avait soutenu sans -désavantage la lutte contre le génie de Napoléon. -Éblouis par cette splendeur de ténacité, ils ne discernaient -pas que, si l'argent donnait à cette aristocratie des -forces, il la liait, elle et ses forces, à des intérêts tout -matériels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter -à son profit le travail de la population et les ressources -du sol; qu'elle luttait uniquement au dehors pour -assurer la prépondérance du commerce britannique dans -l'univers; que cette avidité eût traité l'univers en pays -conquis si elle n'avait trouvé pour rivale une ambition -grande aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression -était limitée au dedans, c'était par les antiques remparts -de la liberté individuelle, des franchises locales, des -associations volontaires, par le respect de la loi pour la -coutume, c'est-à-dire par la solidité d'une structure -féodale sous la nouveauté mercantile. Ils ne réfléchissaient -pas que transplanter ce régime parlementaire en -France où toute cette vie locale et corporative, qui est -la part légitime des plus humbles à la vie collective et -au gouvernement d'intérêts généraux, avait disparu, où -toutes les garanties instituées par le moyen âge pour la -protection des faibles avaient été détruites, où la loi -avait autorité sur tout, où le gouvernement traitait en -maître la loi elle-même, c'était livrer sans réserve -<span class="pagenum">-102-</span>l'avenir de la nation et le sort de chacun à une -oligarchie censitaire, la plus égoïste des oligarchies. -Ainsi l'Angleterre nous était également dangereuse par -ses rivalités et par ses exemples.</p> - -<p>Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le -pouvoir à une aristocratie d'intelligence. C'est par cette -aristocratie et pour elle qu'avait commencé la Révolution -française. Formés par l'enseignement classique et -par la philosophie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, les Constituants -s'étaient faits forts de soumettre la société au droit de -leur savoir qu'ils nommaient la raison. Persuadés que le -citoyen finit où l'ignorant commence, ils s'étaient -entendus pour dérober le pouvoir à l'inaptitude des -foules, donner par leur régime électif toute l'influence -à la parole qui est l'arme des intellectuels, et substituer -à l'oligarchie de la naissance l'oligarchie des capacités. -Talleyrand avait été, en 1789, l'un de ces novateurs. Il -se sentait plus captif que privilégié de l'ancien régime, -et voulait que les murs de sa prison tombassent, fût-ce -par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux -jugent le meilleur le régime où ils espèrent le plus -d'importance. Entre les simplicités brutales des multitudes -et les affinements héréditaires de ce grand seigneur, -il y avait incompréhension réciproque, tandis -que tous ses dons préparaient sa puissance sur une -société polie et discoureuse où l'assemblée politique -serait un salon agrandi. Le salon fut presque aussitôt -envahi par la rue, les sabots de la populace écrasèrent -<span class="pagenum">-103-</span>toute supériorité jusqu'au jour où Bonaparte rendit la -multitude à l'inertie et l'élite intelligente à l'activité de -l'administration publique. En cela était reprise, le -18 brumaire, l'œuvre de 1789. Même la Constitution de -l'an VIII créait une classe gouvernementale avec une -vigueur inconnue aux premiers Constituants. Eux, satisfaits -de concentrer le pouvoir électoral entre les mains -de la classe moyenne, se fiaient à elle pour choisir sa -propre élite, et ne s'étaient pas armés contre les -caprices, les négligences, les intimidations qui menaçaient -de corrompre et en fait annulèrent presque -aussitôt ce suffrage. En créant un Sénat pour y réunir, -par le choix des consuls, les serviteurs les plus éminents -de la société nouvelle; en conférant à ce Sénat le -droit de recruter lui-même ses futurs membres, les -futurs consuls, et les membres du Corps législatif; en -bornant la part des citoyens français à former la liste -nationale des cinq mille noms parmi lesquels le Sénat -faisait librement ses choix, la Constitution de l'an VIII -avait accordé à l'aristocratie révolutionnaire le privilège -de se perpétuer par la seule volonté de ses chefs, -de gouverner le présent et de s'assurer l'avenir. Puis, -de même que la démagogie avait ruiné l'ordre voulu -en 1789, l'ordre établi en l'an VIII avait été bouleversé -par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use, c'est -vers cet ordre que retourne l'ancienne prédilection de -Talleyrand. Quatorze années ont refait au peuple une -âme d'obéissance et affermi dans une aristocratie de -<span class="pagenum">-104-</span>fonctionnaires l'habitude de manier les affaires et les -hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera à -administrer, comme les administrés à obéir, et la -France, ne cherchant plus sa loi dans l'arbitraire d'un -maître, retrouvera sa fidélité secrètement gardée au -premier amour, sa foi de 1789 à une aristocratie de -l'intelligence.</p> - -<p>Mais qu'un Bourbon ramène avec lui le droit ancien, -il anéantira par la paix, son premier acte, l'œuvre de -la Révolution au dehors, et par toute la suite du règne -l'œuvre de la Révolution au dedans. Royauté, noblesse, -église, à chaque prétention de reprendre l'ancien état, -troubleront les acquéreurs de biens nationaux, les roturiers -usurpateurs de charges nobles, les sceptiques -émancipés du joug religieux, et des Français le plus -menacé sera Talleyrand que la royauté traiterait en -rebelle, la noblesse en transfuge et l'Église en apostat. -Son péril personnel le rend anxieux pour la conquête -essentielle de la Révolution, le droit de tout Français à -obtenir, quels que soient sa naissance et son culte, une -importance mesurée à ses aptitudes. Le maintien de -l'aristocratie nouvelle est nécessaire à sauvegarder les -intérêts qu'elle représente, et l'occasion s'offre à elle de -justifier son principe oligarchique par la défense de -garanties chères à tous. Plus l'ancien régime survit -dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la classe -qui a goûté au fruit défendu de la Révolution.</p> - -<p>C'est à cela que Talleyrand travaille. Entre le droit -<span class="pagenum">-105-</span>de la force qui appartient à l'Europe, et le droit de -l'histoire représenté par Louis XVIII, il glisse le droit -de la nation, et sous le nom de nation il accrédite le -Sénat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils représentent -seuls la légalité, avec l'Empereur. Pourquoi pas -contre l'Empereur? Le trahir sera se justifier des complicités -passées; offrir la couronne à un autre, s'assurer -l'avenir; le prince, en la prenant, reconnaîtra comme -mandataires de la France ceux qui se seront déclarés -pour lui. Si le vote de quelques cents sénateurs et -députés n'abolit pas les millions de suffrages qui ont -fait de Napoléon le mandataire universel du peuple -français, un autre plébiscite effacera le droit de l'Empire -au profit de la royauté; et tout ennemi que soit -Talleyrand de la multitude, il veut bien qu'en se -désavouant elle-même, elle supprime un embarras. Les -Bourbons ainsi accepteront la Révolution qui les -accepte. Et comme entre elle et eux l'accord ne supprimera -pas les disputes de frontières, le premier rôle, à -défaut de la première place, appartiendra dans l'État -au négociateur de l'entente; il continuera à s'imposer à -la Cour par son autorité sur les parlementaires et aux -parlementaires par son influence sur la Cour.</p> - -<p>Tout dans l'exécution du dessein fut suite, concordance, -habileté. Mais que valait le dessein lui-même -d'assurer le gouvernement à l'intelligence? Qu'était cette -intelligence? Celle qui, après quatre mille ans de civilisation -humaine et onze siècles de gloire française, se -<span class="pagenum">-106-</span>vantait d'être née seulement en 1789. La philosophie du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, une éducation toute classique, une complète -inexpérience des affaires avaient rendu les penseurs -d'alors inaptes à être persuadés par autre chose -que la beauté littéraire des idées générales et par la force -logique des théories. C'est cette compréhension restreinte -qu'ils crurent être toute l'intelligence et à -laquelle ils demandèrent toute leur sagesse. Cette sagesse -avait condamné et détruit tout ce qui ne se justifiait pas -au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes, -respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert à -l'humanité tout entière un superbe asile de mots. Au -nom de cette sollicitude universelle, ne préparer en fait -que les privilèges d'une oligarchie avait été le premier -sophisme de cette intelligence. Elle s'était aussitôt sentie -gênée par le régime qu'elle avait inventé pour se rendre -souveraine: où toutes les affaires d'un peuple se trouvent -soumises à un seul tribunal, le Parlement, chacune -d'elles ne saurait être familière qu'à un petit -nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont décidées -par une majorité qui ne les connaît pas. Le gouvernement -des capacités était le gouvernement des incompétences. -Cette intelligence trouvait son infériorité dans -son idéal même: aveugle au passé, mutilée du respect, -ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives -humaines, elle rêvait de découvrir d'un coup et -pour toujours la vérité sociale. Or la raison est impropre -à ces conquêtes soudaines, précisément parce qu'à -<span class="pagenum">-107-</span>chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le -tout des choses, les apparences diverses, accessoires, -fugitives, contradictoires de ces choses, qu'à personne -elle ne révèle du premier regard l'ensemble permanent, -les conséquences lointaines, la vérité plénière de quoi -que ce soit. C'est seulement la durée de l'attention et le -contrôle de l'expérience qui usent les divergences des -esprits et amènent à un même jugement sur les affaires -importantes l'anarchie première. C'est seulement après -être devenue du sens commun que la raison devient une -force sûre et le témoin décisif de l'intérêt public. Et -parce que l'intellect formé par la Révolution ne consentait -pas cette épreuve de la pensée par le temps, il avait -perdu, avec le respect du passé, l'intelligence des forces -faites pour subordonner les hommes à des intérêts collectifs -et durables. Devenu au contraire une puissance -d'isolement, il autorisait chaque homme à assigner à -son tribunal solitaire et hâtif toutes les institutions, par -suite élevait l'homme au-dessus de la société devenue -sa justiciable, par suite ouvrant accès de l'orgueil à -l'égoïsme, excusait chacun non seulement de préférer -sa caste à la nation, mais de se préférer à sa caste -et d'employer sa raison individuelle à ses intérêts particuliers. -Et si c'était sauvegarder l'influence de «la -bourgeoisie libérale», ce libéralisme, au lieu d'accroître -dans la nation les énergies publiques et d'y servir les -intérêts communs, devait aboutir seulement à défendre -les opinions, les actes, les supériorités même iniques, -<span class="pagenum">-108-</span>les appétits même désordonnés de chaque homme, -contre les gênes de toute discipline sociale. Voilà ce que -ne prévit pas le grand habile.</p> - -<p>Lui-même, l'arbitre le plus préparé par la leçon de -ses épreuves, par l'intérêt de sa fonction, par les conseils -d'une intelligence réfléchie, à vouloir un ordre durable, -Louis XVIII comprend-il que, si la liberté est nécessaire -et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres -assemblées dans la capitale pour représenter et servir -les intérêts unitaires de l'État, mais aussi aux forces -naturellement disséminées comme les intérêts de la -société, et partout conservatrices de la vie locale, professionnelle, -intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler -ces puissances pour être porté par des forces, il ne -s'occupe que d'accroître aux dépens d'elles son propre -pouvoir, et, où il fallait rétablir l'équilibre de la monarchie, -ne cherche qu'à accroître la prépondérance de la -royauté. Il écarte par orgueil de principe les habiletés -de Talleyrand: il refuse la consécration d'un plébiscite -qui semblerait reconnaître une souveraineté au peuple; -il tient à faire de la charte un don au lieu d'un traité. -De peur d'amoindrir son droit historique, il omet de -cacher sous la ratification nationale la part de l'étranger -au relèvement du trône; il crée, dès 1814, sur l'étendue -de la prérogative royale une incertitude qui deviendra -un conflit en 1830. De l'Empire il garde comme -légitimes les nouveautés que le génie de «l'usurpateur» -a ajoutées à l'ancien despotisme. Dès lors, pour -<span class="pagenum">-109-</span>redevenir absolu, il suffit que le souverain domine -l'unique puissance opposée à la sienne, la puissance -parlementaire. Par le droit de nommer les pairs, il -s'assure la Chambre haute; par les candidatures de -fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre -des députés. Comme les privilégiés n'ont songé qu'aux -privilégiés, le prince n'a songé qu'au prince.</p> - -<p>Aussi l'histoire de la monarchie restaurée va se -réduire à des querelles de prééminence entre le prince -et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci travaille au profit -d'elle-même avec le double égoïsme de la fortune et de -l'intelligence. L'organisation de l'armée, de l'enseignement, -du travail, des impôts, tout est combiné pour -l'avantage d'une minorité, tout roule sur une prodigieuse -indifférence pour les besoins moraux et matériels -de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, -aucune organisation corporative, aucune forme de -groupement ne mêlent cette multitude à ces privilégiés, -ne maintiennent quelque solidarité d'intérêts dans la -différence des conditions, n'adoucissent l'antagonisme -des classes par la familiarité entre les personnes, parlementaires -et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a -d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses -pensées. Étrangers à elle, flottant sur elle, et rassurés, -ils ont à leur service les mêmes chaînes dont le politique -Xerxès chargeait la mer pour emprisonner les tempêtes. -Or les tempêtes étaient certaines qui soulèveraient la -force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du régime -<span class="pagenum">-110-</span>ont prouvé quelle faute avait été d'oublier le nombre -quand on déterminait si minutieusement la part de la -tradition, de l'intelligence et de l'argent. Mais, en 1814, -personne, même parmi les génies précurseurs, ne -prévoyait le péril, ne dénonçait l'instabilité de la base -trop étroite, ne réclamait la part du peuple. Et tandis -que notre sagesse contemporaine prend en pitié cet -aveuglement, elle n'a plus d'yeux que pour le nombre. -Adoratrice de la multitude, elle livre tout l'avenir à -cette force élémentaire qui ne se dirige ni ne se connaît -elle-même; elle se prépare les sévères étonnements de -cet avenir pour n'avoir, en déchaînant les foules, rien -réservé en faveur des élites qui représentent les intérêts -permanents de la société et l'intelligence nécessaire -pour la conduire. Durant tout le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, les révolutions, -plagiaires les unes des autres, se sont restreintes -aux vains changements. 1814 a cherché dans le gouvernement -d'une assemblée protection contre le génie d'un -seul; en 1851, la crainte de l'anarchie ramène un -Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rétablit la -souveraineté d'une assemblée. Aujourd'hui la corruption -morale et l'anarchie intellectuelle du régime parlementaire -ramènent les désirs vers l'accroissement du -pouvoir présidentiel, un nouveau consulat, et, peu -importe le nom, la prépotence d'un homme. Et, ainsi, -au profit de bénéficiaires passagers, s'augmente toujours -la puissance centrale qui étouffe la nation. La France se -contente de changer de mal: contre celui dont elle -<span class="pagenum">-111-</span>souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient -son remède. Personne n'ose penser aux moyens de -guérir. Tant il est certain que notre esprit est trop court -pour contenir toute la vérité sur rien! tant il y a plus -de fumée que de lumière dans les plus étincelants -foyers de la pauvre raison humaine!</p> - - -<h3>XII</h3> - -<p>La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge -mieux qu'eux leur œuvre. Elle aide, mais elle doute. -A qui penserait-elle sinon à eux quand elle dit: «Les -plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de -têtes saines et de cœurs droits; mais leur application -est toujours funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu -que sur des terrains nus, c'est-à-dire après des renversements.» -Le plus grand mal des révolutions lui -semble précisément qu'elles imposent à l'intelligence la -tâche d'improviser sur la ruine du passé un ordre -nouveau: elle a peur de cette faiblesse orgueilleuse où -«chaque homme compte pour rien le lien social», et -au nom de sa pensée solitaire, prépare «l'ordre quelconque -d'un changement total». Avec une pénétration -rare elle reconnaît qu'alors «les hommes cessent d'être -<span class="pagenum">-112-</span>favorables à la société, et font servir leurs qualités -personnelles à des règles isolées qui tendraient à la -dissoudre». Elle comprend que l'essence de la monarchie -n'est pas une hérédité de couronne dans une famille, -mais une hérédité de respects dans la conscience -nationale, une religion de la stabilité en toutes choses, -l'intelligence contraire à l'intelligence novatrice, la -défiance des réformes logiques, œuvres d'une seule -pensée et d'un seul instant, et la foi dans les institutions -anciennes, bonnes par le témoignage collectif et -perpétué des générations qui les ont maintenues. Son -regret du «temps où il y a des mœurs, c'est-à-dire des -habitudes», va jusqu'à dire que «sans elles il n'y a pas -d'avenir». Et sa certitude qu'à remplacer l'omnipotence -d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on -change seulement de mal apparaît en ces fortes -paroles: «La tyrannie n'est pas seulement l'abus de la -puissance royale, mais de toute espèce de puissance.»</p> - -<p>Pourquoi une femme, et une femme accoutumée à -aimer ses amis jusqu'à aimer leurs idées, a-t-elle, sur -des questions réservées d'ordinaire aux hommes, un -avis personnel et une clairvoyance supérieure à celle -des hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement -pour leurs convictions, mais pour leur parti, pour eux-mêmes, -pour la richesse, pour le rang, pour la faveur. -Toutes leurs passions se précipitent vers un seul moment -de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur -bélier ne bat que la porte à ouvrir; l'essentiel pour eux -<span class="pagenum">-113-</span>est de hâter l'occasion, et la hâter, c'est rendre le -passage facile de ce qu'on veut détruire à ce qu'on -veut inaugurer. Elle est détachée de tout parti, de toute -caste, de tout intérêt personnel. Sa pensée n'est donc -pas concentrée sur une seule portion de l'entreprise, mais -s'étend sur l'ensemble; elle ne tient pas pour essentiel -que la monarchie commence, mais dure. Or le désintéressement -est lumière.</p> - -<p>La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilité. -L'une et l'autre se complètent en cette femme. Elle -reçoit d'abord de ceux qu'elle aime, et par une partialité -de cœur plus prompte que l'examen, des opinions -de complaisance. Mais sa complaisance dès lors finie, -elle applique tout l'effort de sa propre pensée à mesurer -seule la portée et à prévoir l'avenir des doctrines qu'elle -a acceptées. Et le même dévouement lui inspire cette -contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux -entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert -deux fois leur succès, d'abord par sa soumission, puis -par son indépendance. D'ordinaire, les hommes se -réservent la politique comme importante, et les femmes -la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aimée est -réfléchie, prévoyante autant qu'une œuvre d'homme, -mais élégante et nuancée comme une broderie de -femme. Presque tout appartient à Aimée dans ses idées -d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donné -qu'ils n'ont reçu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle -ne devine, elle dit mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et -<span class="pagenum">-114-</span>jamais M. de Boisgelin n'eut tant d'esprit que quand -elle l'a fait parler.</p> - -<p>S'il fallait à toute force dans ces pages politiques -reconnaître une influence étrangère, ce serait celle d'une -autre femme. Entre mesdames de Staël et de Coigny, -Lemercier avait signalé des ressemblances. En effet, il -arrive que les pensées de l'une se vêtent à la mode de -l'autre, et la phrase d'Aimée porte parfois le turban de -Corinne. Encore est-il moins régulièrement drapé, -moins solennel; il se noue par un art sans recherches; -il se pose même en turban à jeter par-dessus les moulins; -et cet imprévu et cette négligence ont une vérité, -une grâce et une intimité de pensée auxquelles la -noblesse plus tendue et la toilette plus apprêtée du style -n'atteignent pas.</p> - -<p>Nos aptitudes font nos œuvres. Si Aimée possède le -don de s'élever aux altitudes intellectuelles, de découvrir -dans la politique les lois générales et permanentes, -ces facultés laissent inactives en cette femme d'autres -forces. De la vie elle a toujours cherché, plus que les -leçons, le spectacle; rien ne l'intéresse comme ce qui -ne dure pas, le décor mobile de la société et les personnages -qui traversent la scène. Elle aime, dans la ressemblance -des temps, le son divers de chaque heure, -et, dans le visage commun de l'humanité, l'exception -qu'est chaque homme. Et ces goûts sont sollicités et -servis par ses autres aptitudes: l'acuité d'une observation -toute proche et faite pour discerner les infiniment -<span class="pagenum">-115-</span>petits, la promptitude à atteindre la fuite universelle -des choses par un regard plus rapide encore, l'instinct -des métamorphoses en lesquelles doit se changer et se -multiplier le talent pour se rendre égal à toutes ses -curiosités est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable -aux écoliers qui, sur les marges de leurs devoirs -se délassent à improviser des paysages et des figures, -Aimée, dans ses <i>Mémoires</i>, mêle aux pensées les portraits.</p> - -<p>Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois à elle pour -qu'elle se refusât à l'occasion. Non qu'une étude d'ensemble, -aux vastes proportions et poussée à l'extrême -de l'ordonnance et du soin, atteste le désir de rassembler -en un tableau toute la physionomie du modèle. -Cette physionomie était trop multiple et contradictoire -pour être exprimée par une seule peinture. Mais toutes -les fois qu'Aimée s'occupe de lui, elle ajoute quelque -détail de caractère révélé par les circonstances. Et peut-être, -parce qu'il y a plus de vérité, y a-t-il plus d'art -dans ces touches simples qui donnent en croquis détachés -les traits changeants du modèle. Le premier de ces -croquis montre M. de Talleyrand chez lui, entouré de -quelques visiteurs et de ses livres, et faisant intervenir -à propos ses auteurs favoris dans ses entretiens. «Personne -ne sait causer dans une bibliothèque comme -M. de Talleyrand. Il prend les livres, les quitte, les -contrarie, les lâche pour les reprendre, les interroge -comme s'ils étaient vivants, et cet exercice, en donnant -<span class="pagenum">-116-</span>à son esprit la profondeur de l'expérience des siècles, -communique aux écrits une grâce dont leurs auteurs -étaient peut-être privés.» Aimée de Coigny en use avec -Talleyrand comme Talleyrand avec ses livres. Elle aussi -le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en rencontre, -le feuillette comme de page en page.</p> - -<p>Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On -croirait entendre ce que, dans sa bibliothèque, ce maître -habile devait dire de lui à ses visiteurs, et, dans les -<i>Mémoires</i>, il ressemble sinon à ce qu'il fut, du moins à -ce qu'il voulait paraître. Elle a la coquetterie de le -montrer beau: leurs délicatesses de races s'attirent, -surtout leurs faiblesses morales sont complices. Tous -deux, attachés â des devoirs perpétuels, lui de prêtre, -elle d'épouse, ont rompu leur ban. Elle lui sait gré de -cette ressemblance, et par un zèle de réhabilitation où -elle semble ne pas songer à lui seul, elle l'honore surtout -d'avoir brisé le lien inviolable, et soutient que -l'abjuration est le centre, l'essentiel, la fécondité de cette -carrière. «Son talent, son esprit le poussaient aux premiers -emplois.» Or, pour se faire accepter de la Révolution, -il fallait d'abord se donner à elle et par une -participation aux pires excès. Lui, sans payer le terrible -gage et par une satisfaction que son scepticisme avait -droit de donner sans honte à l'impiété, acquit «le droit -de dire <i>nous</i> aux faiseurs de révolutions». Qu'a-t-il fait? -«Uniquement occupé d'apaiser les violences, il tâchait -de faire verser le plus doucement possible à chaque -<span class="pagenum">-117-</span>chute.» S'il adhéra à Bonaparte, c'est dans l'espoir -«qu'un pouvoir militaire ferait sortir le peuple des -habitudes d'insubordination et l'accoutumerait à l'obéissance -aux lois par le respect pour la discipline». S'il se -détacha de l'Empereur, «c'est quand les leçons d'obéissance -profitèrent plus qu'il ne voulait» et quand l'Empire -«engloutissant le monde» prépara sa propre fin; -c'est «pour sa résistance à l'invasion de l'Espagne» -qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir -préféré la France à un homme qu'il a été «en butte à la -malveillance, épié jusque dans la chambre la plus intime -de sa maison». Le maître aurait hésité «entre le désir -de le perdre et la crainte d'avoir l'air de le croire trop -considérable en s'en défaisant. C'est à cette hésitation -que M. de Talleyrand doit la vie.» Il a donc pu sans ingratitude -travailler par la ruine de l'Empire au triomphe -de la paix et des lois. Ainsi les souples contradictions -de la conduite ne prouvent que la constance de la volonté. -Talleyrand n'avait que le choix d'accepter certaines -complicités avec le mal pour limiter le mal, ou, -pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les -émigrés, «les fainéants du siècle», toute la place au -mal. Et, dans ses actes, le bien seul est à lui, le mal est -la faute du temps.</p> - -<p>Mais l'admiration est en Aimée une victoire de l'amitié -sur la nature, et cette nature observatrice et irrespectueuse -reprend ses droits quand Aimée note ce -qu'elle-même a vu et entendu. Ses récits commentent et -<span class="pagenum">-118-</span>diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame -cet esprit, elle a surpris la pensée du grand politique, -dans l'urgence et la gravité tragiques de l'heure, au -moment où l'Empire, prison de la liberté, mais forteresse -de la puissance française, menace ruine, et où il -faut bâtir sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouvé -qu'une inspiration, la Régence, l'Empire sans l'Empereur, -la voûte sans sa clef. La Régence était le moindre -changement, celui qui dans la déchéance du monarque -laissait au père la consolation de transmettre le pouvoir -à son fils. La préférence de Talleyrand a été droit au -régime le plus facile à obtenir. Voilà qui définit l'habileté -de l'homme et la nature de ses ressources. La supériorité -de cette intelligence n'était pas dans la portée -lointaine des divinations, ni dans la puissance logique -des jugements, ni dans la solide architecture des projets, -mais dans une opportunité qui, sans prétendre à -fixer l'avenir, bornait son adresse à sortir des difficultés -par l'issue la plus proche, fût-elle une impasse, comptait -sur cette continuité de ressources pour résoudre au -fur et à mesure les embarras nés à leur tour des habiletés, -et tenait la vie pour une succession de hasards où -il était toujours nécessaire d'improviser et toujours vain -de prévoir.</p> - -<p>Que même ce contempteur des principes, fertile en -expédients, et incomparable dans l'art d'accommoder -les restes, ait laissé le hasard conduire tout, Aimée de -Coigny le constate. Elle démêle dans cette réputation -<span class="pagenum">-119-</span>l'artifice: elle ose reprocher au prophète une «muserie -qui est dans son caractère, qui lui fait profiter de l'événement -n'importe lequel et se donner le mérite de -l'avoir prévu et arrangé secrètement, quand il n'a fait -que l'attendre dans le silence».</p> - -<p>De même elle a beau dire que l'amour du bien -général fait l'unité des combinaisons où il se mêla. Le -jour où madame de Coigny se jetait d'un si bel élan au -cou du vieil enfant prodigue, en récompense de son -retour au foyer monarchique, elle voulait étouffer dans -un baiser le «mais» qui déjà gâtait la conversion. Par -ce «mais» Talleyrand subordonnait sans embarras sa -paix avec les Bourbons à la faveur qu'ils lui garantiraient. -On compte sur sa main pour commencer le -mouvement qu'il déclare le salut de son pays; il la tend -pour recevoir. Même rassuré sur le salaire, il tient avant -tout non à ce que son action soit efficace pour la -France, mais à ce qu'elle ne soit pas compromettante -pour lui. Le premier geste de son alliance avec les -monarchistes est pour anéantir l'écrit qui la propose. -Sa promptitude à admettre, au premier mot de madame -de Coigny, qu'il y aurait témérité à ne pas détruire cet -indice; sur le papier qui se consume, cette pelle et cette -pincette croisées par le prince lui-même pour empêcher -que rien du secret ne s'envole; cette persévérance à -pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser à -l'oreille les mots suspects et libérateurs sans que ses -lèvres semblent s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, -<span class="pagenum">-120-</span>son insistance à répéter aux autres, comme l'argument -décisif, que leur énergie ne fera pas tort à leur sûreté; -son calme supérieur, dédaigneux et discrètement ironique -pour les idées dont il veut échauffer l'opinion -pour la liberté et les droits publics; son mot d'ordre en -faveur de «ces plus belles choses du monde qu'on peut -dire sans danger»: tout est d'un homme qui se moque -de tout, sauf des risques.</p> - -<p>Mais si madame de Coigny prête au personnage plus -qu'elle ne retrouve quand elle l'analyse, ce mécompte -ne prouve pas l'inexactitude, il atteste au contraire la -fidélité de l'observatrice à reproduire les apparences. Il -est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours à -ses contemporains. De même, l'impression qu'il laisse -de lui à la postérité est supérieure à ses desseins et à ses -actes, parce qu'il impose et en impose grâce aux prestiges -du passé survivant en lui. Ses traditions de race -donnent de l'aristocratie à ses moindres actes et de la -taille à ses mérites, transforment sa boiterie morale -comme l'autre en une sorte d'élégance, changent -l'aspect de ce qu'il fait par la manière dont il le fait, -lui gardent, à quelques compagnies et à quelques complicités -qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fierté -déconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est -tranquille, que sa conscience l'est aussi. Pourtant -madame de Coigny a surpris encore le défaut de cette -apparence: «Comme les fées dont on nous a entretenues -dans notre enfance, qui pendant un certain -<span class="pagenum">-121-</span>temps étaient obligées de perdre les formes brillantes -dont elles étaient revêtues pour en prendre de repoussantes, -M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses -qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. -Alors la vue des honnêtes gens le gêne et ils lui -deviennent odieux.» Odieux comme un remords. En son -âme partagée l'attrait de certains vices est trop impérieux -pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du -bien est trop claire pour ne pas répandre jusque sur ses -plaisirs l'humiliation de sa faiblesse morale. A certaines -heures, le désintéressement, la fidélité, le courage, -chassés de sa vie, lui apparaissent dans la vie des autres -et ces spectres le troublent. Il voit la beauté de ce qu'il -a abandonné, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et -ses retours de conscience semblent le rendre plus mauvais: -il en veut aux vertus qui l'obligent à comparer et -à rougir, et sous sa belle impassibilité de surface -s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. -Elle ressemble à cette terre napolitaine où il a ses fiefs -et dont il porte le nom: là aussi l'atmosphère est -douce, le climat égal, et les fleurs sont de toutes -saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines -s'échappe une haleine de soufre, et parfois le grand -cratère, versant sur cette paix ses laves et ses cendres, -teinte le ciel entier par un reflet infernal d'abîme.</p> - -<p><span class="pagenum">-122-</span></p> - -<h3>XIII</h3> - -<p>Occupée de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde -de se taire sur le monde où elle le rencontre. Jamais on -n'a mieux exprimé le contraste entre «la manière de -vivre positive» et nouvelle «des gens occupés de leurs -affaires, les faisant bien, prenant tout au sérieux, -affrontant les dangers, mais ne sachant pas en rire, -employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient -comment on peut les perdre» et «le <i>savoir-vivre</i> d'autre-fois, -composé de nuances, d'à peu près, et d'un doux -laisser-aller, où la gaieté, la plaisanterie, la molle insouciance, -berçaient la moitié de la vie, où <i>laisser couler le -temps</i> était une façon de parler habituelle et familière.» -Elle fait comprendre combien les quelques survivants -de cet art tinrent à en jouir encore quand ils se retrouvèrent, -combien ces asiles du passé furent précieux à -M. de Talleyrand, combien il «avait besoin de dire et -d'écouter quelques paroles sans suite et sans conséquence, -pour se reposer de celles toujours écoutées et -comptées qu'il prononçait à la Cour». Elle raconte les -dîners où mesdames de Bellegarde priaient chaque -semaine des écrivains et des artistes pour distraire le -grand diplomate qui ne savait pas s'ennuyer. Elle énumère -<span class="pagenum">-123-</span>les familiers qui chaque soir se retrouvaient chez -la princesse de Vaudemont, «fort bien partagés entre la -grâce piquante de madame de Laval, le doux murmure -de conversation de mesdames de Bellegarde, ma bonne -volonté de plaire et de m'amuser et le charme inexprimable -que M. de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe -point cette qualité dans un dédaigneux silence». -Mais ne croyez pas que là même son plaisir fasse oublier -à Aimée sa conspiration: c'est sa conspiration qui est -son plaisir. Dans ce salon où «vivaient dans l'intimité» -MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M. de Caulaincourt, -Pasquier, Molé, Lavalette, le duc d'Alberg, -Vitrolles, elle voit «le corps d'armée napoléonienne» -dont elle épie «les espérances et les inquiétudes». Les -principaux n'étaient pas gens à dire plus qu'ils ne voulaient, -ni à laisser deviner ce qu'ils ne disaient pas: -est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle -pas d'eux? Molé seul obtient cette mention d'une aigreur -bien sommaire: «ses yeux sont chargés de donner seuls -du mouvement et de l'esprit à sa physionomie, car il a -les dents gâtées.» Les eût-elles vues si laides s'il les -avait desserrées pour la renseigner sur ce qu'elle voulait -savoir? «De tous ces messieurs-là, continue-t-elle, je -n'estimais que le comte de Lavalette.» Mais Lavalette -eût-il été fier de la préférence s'il en eût su le pourquoi? -«Je m'amusais à disputer contre lui; resté seul -après les autres, il perdait toute réserve, excité par la -contradiction de mon discours et par le petit morceau -<span class="pagenum">-124-</span>de sucre, continuellement arrosé de rhum, qu'il faisait -entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la -mienne. Cet exercice prolongé quelquefois bien avant -dans la nuit nous a révélé plus de choses, fait pressentir -plus d'événements qu'il n'en savait peut-être lui-même -et jamais ne nous a trompés.» Ceux-là seuls qui -la renseignaient ont droit à son souvenir, fussent-ils -les derniers des comparses. Elle tient pour tel «un -comte de S…, ancien envoyé de Perse à la Cour de -France, Piémontais par son père, Polonais par sa mère, -cocu Allemand par sa femme, Anglais par ses alliances, -Russe par une cousine, Français par conquête et espion -par goût, état et habitude.» Ses titres occupent plus de -place dans les <i>Mémoires</i> que les mérites de Pasquier, -Molé, d'Alberg et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? -C'est qu'il livrait les secrets. «Ce vieux espion de -Maret, accoutumé à passer la fin de ses soirées avec -nous et ne pouvant en tirer parti pour son métier, semblait -le mettre de côté passé minuit et, resté dans le -petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisions -nombre jusqu'à une ou deux heures du matin, il -nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps, -et, par entraînement de causerie, il finissait par nous -dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous mettait -ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.»</p> - -<p>Cette place accordée aux personnages même secondaires -de ce petit monde, comment omettre les femmes -autour desquelles il se mouvait? Mesdames de Bellegarde -<span class="pagenum">-125-</span>ne sont pour Aimée qu'«un doux murmure de conversation», -comme si, sur leur insignifiance sans défauts -le souvenir glissait sans prises. Elles reçoivent, mais ce -sont les autres qu'on va trouver chez elles; elles sont -dans la société comme les traits d'union dans la grammaire, -et n'ont pas de valeur isolée. Autres sont -madame de Vaudemont et madame de Laval: l'étude -qu'Aimée fait d'elles donne à son talent une nouvelle -manière. Pour saisir les fugitives apparences de Talleyrand, -elle a multiplié et dispersé les croquis. Pour les -autres figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul -coup, sans retouche, sans lever la main, achevé l'œuvre. -Comme elle cherchait de leur physionomie l'essentiel, -et se bornait à la mettre en bon jour, son art lui a -révélé que la physionomie de l'homme, faite surtout -par la netteté et la vigueur des traits, peut, grâce à l'insistance -sur le trait principal et à l'élimination des -autres, se réduire, en quatre coups de pinceau, à la -simplicité d'une caricature ressemblante. Mais, quand -Aimée voit les deux femmes qu'elle connaît le mieux, -qu'elle rencontre chaque jour, qu'elle a tout le loisir de -bien étudier sans cesse et qu'elle peut pénétrer à fond, -sa nature de femme regardant en elle-même son sexe, -l'œuvre se révèle toute différente à son instinct d'artiste. -La figure de la femme, faite de nuances autant que de -lignes, de mélanges plus que de heurts, et moins caractérisée -par l'énergie du relief que par la fusion des -contours, exige une autre conscience de dessin, une autre -<span class="pagenum">-126-</span>délicatesse de touche. Voilà comment le peintre s'est -mis cette fois à son chevalet et a laissé sur deux toiles -égales et qui se font pendant, deux portraits achevés.</p> - -<blockquote> -<p>«La princesse de Vaudemont est née Montmorency, -de la branche véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé -un prince de la maison de Lorraine, dont elle est veuve. -Sa figure était agréable dans sa jeunesse, elle avait l'air -noble et une belle taille. Sans être romanesque ni -galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans -la musique les tendres et profondes émotions qui jettent -dans une douce rêverie, elle l'aime avec passion. -Madame de Vaudemont a la hauteur qui fait qu'on -s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se -montre à la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de -vue. Elle a le goût le plus décidé pour la puissance -sans songer à y participer; l'intimité des gens en place -lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements -lui sont indifférents. Elle ne demande aux révolutions -que de passer par sa chambre, sans s'informer où -elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait pas et le ton -semi-théâtral, semi-camarade, de la cour de Bonaparte -ne lui était point désagréable. Quoique son salon ait -servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en -ait été témoin, elle n'en a jamais prévu les conséquences; -la preuve en est dans sa surprise lors de -l'arrivée du Roi et du retour de Napoléon. Pourvu que -ses petits chiens aient le droit de mordre familièrement -<span class="pagenum">-127-</span>(les ministres et les ambassadeurs, et que son thé soit -pris dans l'intimité par les hommes puissants, le reste -l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses qualités se -développent quand il s'agit d'être utile à ceux qu'elle -aime, et elle ne manque pas alors de justesse et de -prévoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire, -c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.»</p> -</blockquote> - -<p>Voici madame de Laval:</p> - -<blockquote> -<p>«La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni -comment, vint à connaître mesdames de Bellegarde, et -elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui n'étonnera personne -de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est -vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent -un charme plein de jeunesse. Elle a tourné -quelques têtes, ne s'est pas refusé une fantaisie, s'est -perdue dans un temps où il y avait des couvents pour -donner un éclat convenu à la honte des maris, et n'a -évité cette retraite que parce que son beau-frère, le duc -de Laval, a substitué le plaisir de l'afficher à celui de la -punir par ce moyen. Je ne sais qui a dit que la réputation -des femmes repousse comme les cheveux, la sienne -en est la preuve. Maltraitée par les femmes considérables -de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement -leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a -subi et non demandé, l'a réconciliée avec les plus -prudes. Changeant d'amant presque autant que d'annéees, -<span class="pagenum">-128-</span>cette habitude s'est établie en droit et celui de -prescription à cet égard était dans toute sa vigueur -lorsqu'elle s'est logée dans la même maison que le -comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût marié. Les -femmes les plus sévères vont chez elle, <i>parce que</i> le -souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était -flattée des faveurs que l'empereur Napoléon répandait -sur M. de Narbonne, son aide de camp, <i>parce que</i> les -sourires de la fortune sont toujours agréables; sa chambre -était remplie de la bonne compagnie d'autrefois, -<i>parce qu</i>'elle déteste la Révolution; elle est difficile sur -la conduite des femmes, <i>parce qu</i>'une certaine sévérité -sied bien à son âge; et, avec ces motifs pour chacune de -ses actions et cette inconséquence générale pour toutes, -elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue, -la plus aimable et la moins bonne des femmes.»</p> -</blockquote> - -<p>En tout bon portrait, on reconnaît deux personnes: le -modèle et le peintre, qui, par sa manière d'interpréter -autrui, se montre lui-même. Ici le peintre marque les -deux œuvres par un trait commun, l'insistance sur -l'irrégularité des mœurs. Pour madame de Vaudemont, -Aimée se contente de deux mots, mais de ceux qui par -leur vague même étendent sur toute une vie un -soupçon de désordre; pour madame de Laval, le -désordre semble être toute la vie. Tant de lumière sur -leurs faiblesses de cœur jette surtout du jour sur la -plaie secrète de celle qui leur ressemble. En vain Aimée -<span class="pagenum">-129-</span>voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner à -croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par -ses jugements sans nombre, sans bruit, et sans appel, -lui a signifié qu'en abandonnant l'existence régulière -elle a perdu de son importance, de sa valeur et même -de son charme. Elle, à montrer que les femmes les plus -respectées et les plus prudes ont fait autant et pis, -convainc d'hypocrisie la morale et d'imbécillité l'estime -publique, avilit les puissances dont elle souffre et dont -elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui faut -déshonorer. Et elle subit ainsi la double déchéance, -qui, par nos vices, nous rend malheureux d'abord et -méchants ensuite.</p> - -<p>Mais ces portraits sont beaux précisément parce que -le peintre, accoutumé à trouver sa perfection dans les -imperfections de ses modèles, n'a composé ici leur -physionomie que de leurs laideurs. La plénitude s'est -faite du talent par la malignité. Et si, de cette malignité, -une part, l'accusation de mauvaises mœurs, est une -vengeance de jalousie, le reste, tout cruel soit-il, n'est -inspiré par aucune haine. C'est d'instinct, avant même -de s'être demandé si elle ferait du mal, qu'elle l'a déjà -fait. Elle a comme les félins, les ongles rétractiles: il -suffit qu'elle détende ses nerfs et qu'elle étende ses -muscles pour que les ongles sortent d'eux-mêmes, sans -colère se plantent dans toute chair à leur portée, et, -sans plus de colère, pour se dégager, emportent le -morceau. Ainsi se trouvent tracés à vif sur les victimes -<span class="pagenum">-130-</span>ses dessins à la griffe. Cette cruauté inconsciente, cette -inaptitude à la pitié, défendaient des ménagements et -de la lassitude cet esprit observateur, toutes les spontanéités -de ce verbe original et imprévu. Quel don de -frapper au plus sensible les amours-propres, quelle -sûreté dans les blessures, quelle justesse à n'enfoncer -nul coup au delà de la profondeur utile, quel entraînement -à les redoubler jusqu'à la mort des réputations, -quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et -dans ses analyses quelle synthèse de dénigrement! -C'est du Saint-Simon, un Saint-Simon femme, c'est-à-dire -plus rapide et plus aigu dans la méchanceté.</p> - -<p>C'est assez pour donner une idée de ces <i>Mémoires</i>. -Philosophie, histoire, politique, littérature, jugements -sur la cour nouvelle, sur l'ancienne société, sur les particuliers -se succèdent et se mêlent dans ces pages. Le -style, aussi divers que les sujets, passe de la gravité à -la malice, de l'abondance à la formule brève, de la précision -rigoureuse à la négligence abandonnée, et non -moins grande que la variété est la promptitude de ses -métamorphoses. La pensée se présente duchesse; vous -admirez comme se déroule sa robe de cour, elle la -relève, pour pirouetter et rire en soubrette de comédie; -tandis que vous riez vous-même, ses cotillons courts -ont disparu sous un manteau de philosophe, et, au -moment où vous devenez grave à sa leçon, elle la termine -par un geste de gamin. Si chacun de ces changements, -vagabondages d'un esprit toujours incertain, -<span class="pagenum">-131-</span>mêlait un reste de ce que vient d'être cette humeur à -un commencement de ce qu'elle va devenir, les impressions -seraient envahies, pénétrées, gâtées les unes par -les autres, et toute cette promptitude de mouvement -ne créerait que la monotonie de la légèreté. Mais, au -contraire, Aimée de Coigny est toute à ce qu'elle est; -elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse -comme si elle les devait toujours habiter, et note, -subites, vives et profondes comme elle les éprouve, ses -impressions. C'est peut-être par leur intensité qu'elles -s'épuisent vite; c'est à coup sûr leur sincérité, leur plénitude, -et le contraste de leurs différences dans la rapidité -de leur succession, qui donnent tant de mouvement -à ses <i>Mémoires</i>.</p> - -<p>C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature -humaine sollicite ce talent. Les mérites graves, les -hautes vertus qu'elle sait reconnaître ne l'inspirent pas: -l'admiration, le respect ressemblent trop au devoir lui-même -et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et les -grandes scélératesses n'obtiennent pas davantage les -préférences de cette observatrice: elle n'a pas les curiosités -qui attristent. Ce qui attire son attention, ce sont -les faiblesses, les ridicules, les manies, ces aspects de -l'infirmité humaine qui servent à l'amusement des spectateurs. -Cela sans doute n'indique pas une intelligence -vraie de la vie: car il y a autrement de pensées, et -autrement nobles et autrement fécondes, dans la tristesse -que dans le rire. Du moins le rire, sur les lèvres -<span class="pagenum">-132-</span>de cette épicurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux, -et toujours nouveau, à l'aspect des apparences -innombrables que prend notre petitesse.</p> - -<p>Quelle œuvre pouvait être accomplie par un pareil -ouvrier! Dès le début de son travail, Aimée de Coigny -avait étendu le sujet à la mesure de ce qu'elle se sentait -capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur -cheminement de mine creusé par quelques travailleurs -sous la masse compacte de l'Empire, elle avait embrassé -d'abord du regard tout le régime. Et comme, dans ce -régime, il n'y avait pas seulement le génie et les erreurs -d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le -terme logique où toutes les pierres roulantes du passé -et du présent avaient terminé leur chute et repris leur -stabilité, l'importance était de montrer comment, dans -la mort des institutions improvisées par les politiques, -se perpétuerait la vie de la société. Continuer les -<i>Mémoires</i> était parvenir à leur partie la plus intéressante: -aux maladroits efforts de la première Restauration -pour réconcilier les deux Frances; aux Cent-Jours, -où, tandis que Napoléon essayait de réveiller dans la -patrie la vigueur révolutionnaire, les Bourbons retrouvaient -en exil l'esprit émigré; à la furieuse vengeance -qui commença la seconde Restauration; enfin à la trêve -royale, fil tendu entre les rancunes et les espérances -des deux armées désormais irréconciliables, et sur -lequel l'équilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques -années debout. Peindre, à travers les divisions politiques, -<span class="pagenum">-133-</span>la reconstitution de la vie mondaine était surtout -l'œuvre conforme aux goûts et aux talents de cette -femme. Il lui restait à compléter l'ébauche tracée par -elle des premières rencontres entre les représentants de -l'ancien régime et de la Révolution après la Terreur, à -introduire dans ce monde impérial, dont elle a si bien -indiqué l'intelligence restreinte aux affaires publiques, -les plaisirs saisis en hâte, la pompe officielle et monotone; -il lui restait à décrire la vie de l'esprit et des -salons au commencement de la Restauration. Talleyrand -est plus que jamais le centre de la société française. -Vivre près de lui, c'est être au croisement de toutes les -voies. Aimée est là. Tandis que les gens passent sous le -feu de ses terribles regards, il lui suffirait de peindre -pour créer une galerie d'inestimables portraits.</p> - -<p>Et pourtant ce manuscrit commencé avec tant de joie -s'arrête après la soixantième page. Cette plume exquise -et redoutable tombe des mains qui la maniaient si bien, -et le signet de soie marque la place où le goût de -poursuivre plus loin s'est épuisé. Car ce n'est pas le -temps qui a fait défaut à l'écrivain. Trois années lui -restaient encore pour le travail et la renommée; elle -ne les a données qu'au silence. Cet inachèvement de -l'œuvre complète la vérité de ce caractère et la logique -de cette vie.</p> - -<p><span class="pagenum">-134-</span></p> - -<h3>XIV</h3> - -<p>Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. -Entre leurs destinées et leurs mérites, la contradiction -s'élève parfois jusqu'au scandale. Et ce n'est pas le -moins insolent triomphe de ce désordre que le bonheur -de certaines femmes. On en voit, séductrices des événements -comme des hommes, s'assurer par les caprices -de leurs cœurs contre ceux de la fortune; sur ces deux -choses les plus fragiles du monde bâtir solidement leur -vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les -amitiés, la considération; éteindre les orages de leur -jeunesse dans l'apaisement de soirs tranquilles et doux, -et joindre aux joies des impures les récompenses des -sages. Ces spectacles troublent la conscience et la tenteraient -de conclure que la vertu est sans action sur les -hasards de la vie.</p> - -<p>Il ne faut pas se fier à cette immoralité du sort. Les -fautes ne réussissent pas à tout le monde. Pour ne pas -trop décourager de l'honnêteté, la vie, comme les -contes, change parfois le bien en récompense et le mal -en châtiment.</p> - -<p>Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aimée -de Coigny.</p> - -<p><span class="pagenum">-135-</span>Les libéralités gratuites et magnifiques de la nature -avaient prodigué à cette femme toutes les chances de -bonheur. Naissance, richesse, beauté, savoir, charme, -art de se faire aimer et énergie d'aimer; intelligence -que la perfection de la tendresse est le dévouement et -le sacrifice; goût de porter cette générosité non seulement -dans l'amour, mais dans la raison; impartialité -assez haute pour admettre que ses intérêts personnels -fussent contraires à l'intérêt général; détachement assez -complet pour ne pas se préférer et pour renouveler par -la patience de chaque jour les sacrifices une fois consentis; -aptitude non seulement à supporter les événements, -mais à les dominer; puissance de la parole et de la -plume: tous les avantages partagés d'ordinaire entre -les privilégiées du sort se trouvaient réunis en cette -accapareuse. Elle possédait, outre les ressources utiles -en tous les temps, les ressources les plus précieuses -pour le temps où elle vivait, comme des dons de -rechange qui lui assuraient de n'être jamais à court, et, -ses titres disparus même avec ses richesses, de rester au -premier rang. Soit qu'émigrée elle opposât son sens -des réalités aux rêves de sa caste, soit qu'en France, -elle recommandât à l'ancienne société les réformes de -la nouvelle et à la nouvelle les traditions de l'ancienne, -quelle conseillère pour ses contemporains éperdus -entre un monde détruit et un monde destructeur! -Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient à se -comprendre et à se pardonner, ce furent les influences -<span class="pagenum">-136-</span>propitiatrices. Pour être une de ces reines de paix, il -suffisait que cette femme ne repoussât pas les avances -de la destinée.</p> - -<p>Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait être? -Quelles erreurs de conduite lui fermèrent l'avenir? Au -début, une seule. Elle ne veut pas soumettre son cœur -à d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble que -suivre l'usage. L'indépendance du cœur était alors pour les -grandes dames comme le droit commun de la vie -conjugale: habiles ordonnatrices de leurs désordres, la -plupart s'assuraient, par leurs amants, la variété des -tendresses et, par leur mari, la fixité de la fortune et -du rang. Ces femmes, à qui il fallait tant d'affections, -n'aimaient en réalité qu'elles-mêmes. C'est leur égoïsme -qui, dans les aventures défendues et dans les situations -régulières, cherchait uniquement son plaisir et sa commodité. -Autrement profonde, la sensibilité d'Aimée se -lassa bientôt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et -la passion. Elle voulut être sans discontinuité ni partage -où elle aimait. En cela, elle dérogeait aux mœurs qu'elle -avait l'air de suivre, et il y avait dans sa tendresse exclusive -plus de probité que dans les froides combinaisons -des coquettes. Mais son ardeur l'entraînait plus loin hors -de l'ordre et ménageait moins les apparences qui concilient -les faiblesses avec la réputation. Comme elle -consulte seulement son cœur, et comme, ce cœur soi-disant -infaillible se laisse prendre quand il croit choisir, -elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus -<span class="pagenum">-137-</span>grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas -les pires<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> On peut voir à l'<a href="#app">appendice</a> comment le désordre de sa fortune -et le désordre de ses mœurs allèrent de pair.</p> -</div> -<p>Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les -délicatesses de son esprit, de son éducation, même de -sa conscience qui les juge, et l'espoir de goûter un bonheur -qui satisfasse mieux leurs plus hautes aspirations -entraîne la plupart des femmes à leur première faute. -Mais l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, -déprave le goût, accoutume les plus aristocrates de -nature à la vulgarité progressive des choix, et, à force -d'avoir le cœur moins difficile que l'esprit, elles semblent -atteintes dans leur esprit même par la maladie de -leur cœur. Ainsi d'Aimée. Et comme enfin sa sincérité -va jusqu'à l'impudeur, toutes ses erreurs sont publiques -et c'est d'elles surtout que se fait sa réputation.</p> - -<p>Dès lors, il était inévitable que ses actes dépréciassent -ses mérites, que la fausseté de sa situation enlevât -tout crédit à la puissance de son esprit. Par la faute -d'une seule faiblesse, ses opinions sages et fortes sur -l'ancien régime et la société nouvelle, ses résignations -vaillantes aux changements légitimes, n'eurent pas -autorité d'exemple. Assez brillante pour mettre le bon -sens à la mode chez les plus mondains, assez profonde -pour donner à réfléchir aux plus sérieux, égale aux -situations les plus importantes, cette femme exerça sur -les affaires de son temps, une seule fois, une influence -<span class="pagenum">-138-</span>clandestine et auprès d'un seul homme, qui avait -comme elle et plus encore oublié la décence de sa condition -première. Et, pour avoir mené publiquement les -erreurs de son existence privée, elle était obligée d'écrire -comme un secret, pour un seul ami, son intervention -dans les affaires publiques et les sages conseils que -ses contemporains n'auraient pas acceptés de sa folle -vie.</p> - -<p>Elle répondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages -perdus ne lui coûtait un regret. Elle avait pris les -devants, demandé au sort, en échange de tout ce qu'il -lui offrait, l'indépendance dont elle savait un plus cher -emploi. Elle s'était mise à l'abri de ces épreuves qui sont -des justices, vulnérable seulement au cœur.</p> - -<p>Mais à ces justices suffisait sa passion même. Tant -qu'il lui resterait l'amour, rien ne pouvait la faire -souffrir: pour la rendre malheureuse, ce sera assez de -l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte -du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus -invraisemblable. Elle, triplement séductrice par le -corps, l'esprit et le cœur, est toujours abandonnée, non -seulement de ses pairs, mais de ceux que son affection -avait été chercher le plus bas. Elle éprouve l'inconstance -non seulement de ceux envers qui elle a des -torts, mais de ceux envers qui elle est sans reproche, -et quand ce n'est pas son infidélité qui lasse, c'est sa -tendresse. Elle n'a pas voulu être enchaînée aux affections, -elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas deviné -<span class="pagenum">-139-</span>que la discipline du cœur est pour l'amour une protection -autant qu'une contrainte, elle n'a pas compris -quelle noblesse, quelle profondeur, quelle sécurité -trouve l'amour à se confondre avec le devoir.</p> - -<p>Malgré tout, elle garde sa confiance. Chassée des affections -qu'elle avait crues durables, contrainte de chercher, -d'aventure en aventure, un asile contre l'intolérable -solitude du cœur, elle a comme une grâce d'oubli -qui, à chaque expérience, efface de son souvenir toutes -les leçons du passé. Elle retrouve, dès que bat son cœur, -la virginité de ses illusions. Et chaque nouvel effort -pour atteindre enfin à la tendresse ardente et durable -ramène de nouvelles douleurs. Quelques jours d'ivresse -et des années de désenchantement, telle avait été l'histoire -de toutes ses passions jusqu'à sa rencontre avec -M. de Boisgelin.</p> - -<p>Là, elle avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait, dans -l'homme galant un galant homme, toutes les grâces de -l'éducation, les délicatesses qui ne s'apprennent pas et -sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa propre -intelligence par une collaboration à une œuvre d'intérêt -général. La morale, cette fois, semblait vaincue par -le bonheur. Et c'est alors qu'elle prend sa revanche la -plus cruelle et définitive.</p> - -<p>Attendre, comme faisait Aimée, de l'attrait seul la -durée des tendresses, c'était se promettre la durée de la -grâce séductrice qui les avait formées, c'était compter -sur la permanence de la beauté et de la jeunesse. Or, -<span class="pagenum">-140-</span>tandis qu'elle écrivait pour son ami l'histoire de leurs -efforts monarchiques, goûtait la joie d'associer leur -union fragile à une œuvre de stabilité, et s'efforçait de -retenir le passé par ses souvenirs, il était emporté par -le temps. C'est une méthode très grossière de compter -ce temps par années, tant elles sont inégalement destructives: -les unes prolongeant sans dommage ce qui -est le plus ancien, les autres rendant tout à coup lointaines -les choses les plus récentes et semblant mettre -un siècle entre hier et aujourd'hui. Aimée de Coigny, -parvenue à l'arrière-saison, avait gardé, dans son -regard, son sourire, sa taille, sa démarche un printemps -attardé. Mais, comme ces villes vaillantes jusqu'au -bout et dont la capitulation montre soudain toutes les -ruines jusque-là cachées, les femmes qui se sont le plus -obstinément défendues contre la vieillesse tombent tout -d'un coup. Que cette jeunesse du corps abandonnât -Aimée, quand la puissance de l'intelligence fournissait -ses plus remarquables preuves et quand l'âme se relevait, -c'était peu sans doute. Mais ce peu est le sortilège, -qui, faisant les hommes captifs d'un regard et d'un -sourire, fait la puissance déraisonnable et d'autant plus -forte de l'amour. Dès que l'amour libre est réduit, pour -se persuader de vivre, aux raisons raisonnables, il -meurt. En 1817, Aimée de Coigny avec ses quarante-huit -ans était devenue plus vieille que M. de Boisgelin -avec ses cinquante, eux-mêmes bien vieux pour les -folies. Et, s'il n'est pas d'âge où l'homme soit incapable -<span class="pagenum">-141-</span>de les commettre, il y a une heure où la femme devient -incapable de les inspirer.</p> - -<p>Or, pour M. de Boisgelin rendu à la liberté de son -jugement, c'était bien une folie que la durée de cette -liaison. En travaillant pour le Roi, Aimée de Coigny -avait travaillé contre elle-même. La Restauration avait -rappelé d'exil le respect. La suppression du divorce, la -place rendue à l'Église dans l'État en même temps que -se relevait le trône, attestèrent la solidarité et le rétablissement -de toutes les disciplines. Non pas que -l'incroyance et l'immoralité perdissent d'un coup leurs -adeptes: mais, au lieu de demeurer les protégés des -lois et les maîtres de l'opinion, ils trouvaient contre -eux le gouvernement et le cours nouveau de l'esprit -public. Bon nombre cherchèrent refuge dans l'hypocrisie, -le désordre se fit discret et prit des airs sages et -pieux. Madame de Coigny, trop sincère pour feindre, -demeura ce qu'elle était. Mais, pour n'avoir pas changé -dans un monde qui changeait, l'épicurienne jadis à la -mode se trouva devenir une femme scandaleuse. La -liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un -peu conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des -temps troublés, devenait, sous le régime de toutes les -légitimités, compromettante pour le marquis de Boisgelin, -pair de France et favori de la Cour. Le souci de -sa fortune nouvelle eût suffi pour le mettre en garde -contre son ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si -dépravé qui ne lise une leçon de morale dans les -<span class="pagenum">-142-</span>premières rides de sa maîtresse. M. de Boisgelin n'était -pas un corrompu, ses principes n'avaient pas été assez -forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; -mais, même alors, l'élévation naturelle de sa nature -apparaissant jusque dans ses erreurs, il avait respecté, -cultivé ce qu'il y avait de généreux et de probe en son -amie. Maintenant qu'il n'était plus divisé contre lui-même, -il cédait sans lutte à cette attraction du bien. Sa -conscience adhérait à ces réformes qui étendaient en -France la revanche de la loi chrétienne, il sentait le -devoir d'établir une harmonie entre cet ordre de la vie -nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords -étaient nés dans son cœur où mourait le désir. Entre le -chrétien qu'il redevenait et la païenne que restait sa -compagne, la contradiction lui apparut fondamentale, -inconciliable. En désaccord sur le but de l'existence, -comment perpétuer la confusion de leurs existences? -Qu'il regardât le monde, elle ou lui, le devoir, l'intérêt, -la satiété lui donnaient le même conseil<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Sans discussions -inutiles, sans querelles bruyantes, il s'évada de -l'amour dans l'amitié.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> La santé même d'Aimée de Coigny s'était tout à coup affaiblie. -Cette femme qui, jusque-là, ignorait la souffrance, fut condamnée -à ne plus guère sortir de sa chambre. Elle écrit en 1818, le -9 novembre, à de Jouy: «Adieu, monsieur, je suis malade, dans -mon lit, bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de -vous rencontrer chez nos bons et excellents Pontécoulant chez -lesquels je ne puis me traîner.»—<i>Lettres</i>, etc., p. 215.</p> -</div> -<p>En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions -plus libres, arraché de sa vie le devoir, elle n'a pu dévaster -<span class="pagenum">-143-</span>toutes les âmes comme la sienne, et son bonheur -se brise contre cette borne du devoir demeurée debout -dans la conscience de l'être le plus cher. Et la délaissée -n'a pas même la consolation de penser que les bons -propos sont fragiles, que, s'il se croit autre, elle -demeure la même, qu'elle le saura reprendre. Elle -doit reconnaître qu'en lui la vertu ne lutte pas contre -l'amour, mais lui succède; qu'il ne résiste pas au -danger, mais ne le sent plus; qu'il ne fuit pas la séduction, -mais que la séduction l'a abandonnée elle-même; -que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus attirés -vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus -grande souffrance n'a été jusque-là que l'inconstance -des tendresses trop fragiles: elle voit tout à coup devant -elle la terrible stabilité du vide que laisse la fin du -dernier amour.</p> - -<p>Il y a des plantes à la fois vivaces et faibles qui ne -peuvent supporter leur propre poids. Où un arbre s'élève -elles s'élèvent avec lui, et le parent de leurs fleurs; -où il cesse de les porter, elles gisent à terre. Il y a -aussi de ces âmes lianes qui ne peuvent se soutenir -seules. La nature flexible et enveloppante d'Aimée de -Coigny avait besoin de s'enlacer autour d'une volonté -et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait pas passé un -jour sans vivre de cet appui ou l'espérer. Si elle avait -désiré plaire à tous, c'était pour se rendre plus précieuse -à un seul, pour lire plus de fierté dans les yeux -de l'élu, pour l'attacher davantage à un mérite reconnu -<span class="pagenum">-144-</span>par un témoignage unanime. Ses <i>Mémoires</i> n'étaient -qu'un acte d'amour, une grâce d'intimité, portes closes, -pour le maître de ses pensées. Quand il ne fut plus -là, toute la terre fut vide pour elle; quand elle ne -s'adressa plus à lui, elle n'eut plus rien à dire à personne.</p> - -<p>Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si -son talent d'écrire avait atteint sa plénitude, à quoi -bon? Dire sa vie? C'était rajeunir ses épreuves et souffrir -deux fois de ses peines. Raconter les événements -qui avaient sous ses yeux bouleversé et changé le -monde? Ce monde était aussi pour elle aussi mort que -le passé. Peindre la société? Peindre des indifférents -pour le plaisir d'indifférents. Songer à la postérité? -Aux fils de ces étrangers, plus étrangers encore que -leurs pères.</p> - -<p>Voilà pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi -l'amour n'avait pas seulement rempli son cœur jusqu'à -le briser, il finissait par rendre stériles les dons de son -intelligence.</p> - -<p>Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis -qu'au soir de cette vie, la morale méconnue assemblait -ses revanches. Après avoir prodigué plus de tendresses -qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher indissolublement -bien des affections légitimes, cette femme finissait sans -affections. Elle avait cru que les tendresses étaient -gâtées par le devoir, le devoir n'en retenait aucune -auprès d'elle. A la servitude conjugale elle avait préféré -<span class="pagenum">-145-</span>les unions libres: la présence d'un mari manquait à ses -journées vides, à ses soirées que la souffrance rend si -longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternité -eût été une gêne et une honte: il lui manquait la -sollicitude des fils qui donne aux mères une fierté si -douce, il lui manquait les soins caressants des filles qui -donnent aux mères tant de quiétude attendrie. Elle -avait dédaigné comme un sentiment trop tiède, et sacrifié -sans scrupule à ses passions l'amitié: l'amitié aussi -était absente ou banale. Et comme le monde n'était -plus rien pour Aimée, Aimée n'était plus rien pour le -monde.</p> - -<p>Le regard que repoussent les tristesses de la terre -peut s'élever plus haut. Ce refuge n'est pas seulement -ouvert aux justes qui présentent leurs souffrances imméritées -comme des créances à la justice éternelle et -regardent leurs droits s'accroître par les délais de la -providence réparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs -propres épreuves, quand se révèle à eux la petitesse de ce -qui leur semblait grand, la brièveté de ce qui leur semblait -durable, la vanité des riens qui leur tenaient lieu -de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, -ils les jugent, et le commencement de mépris qu'ils -éprouvent pour eux-mêmes est le commencement de -leur sagesse. Ils ne s'étonnent plus si le bonheur, cherché -par eux où il n'est pas, leur échappe. Leur douleur -s'épure de colère; par leur résignation ils collaborent à -l'ordre qu'ils n'ont pas servi par leurs actes, et l'idée de -<span class="pagenum">-146-</span>justice, en leur apportant la patience, les rend à -l'espoir. Si l'acceptation humble du châtiment devient -un mérite, ce mérite prie pour les fautes, les compense, la -générosité du courage crée un titre au pardon et les -maux eux-mêmes préparent ainsi le bonheur dont le -désir survit à tout. Alors toutes les épreuves deviennent -profitables, tous les délaissements sont bénis, et la -solitude se change en une compagnie incomparable, -quand elle a mené à Celui qui sait, lorsqu'il lui plaît, -enlever aux larmes leur amertume. Et vinssent-ils à lui -quand le jour s'achève, et ne leur restât-il que le temps -de reconnaître au seuil de la mort la longue erreur de -leur vie, il a fait pour eux dans son évangile sa promesse -aux ouvriers de la dernière heure.</p> - -<p>A Aimée de Coigny manqua cette consolation suprême. -Pour trouver la quiétude dans l'oubli des -devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce monde est -le seul, et s'était fait les sophismes qu'on juge décisifs -quand on a intérêt à les admettre. Cette corruption de -son jugement par ses passions était si profonde qu'elle -était devenue sa nature. Le ciel lui paraissait plus vide -encore que la terre, et Dieu fut absent de sa mort -comme de sa vie. Elle avait été jusqu'à la fin la «jeune -captive», la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="memoires">MÉMOIRES<br /> -<i class="small">Écrits en l'année 1817.</i></h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>C'est pour le coin d'une librairie et -pour en amuser un voisin, un parent, un -ami, qui aura plaisir à me racointer et -repratiquer en ceste image.</p> -<p>(<i>Essays de Michel de Montaigne</i>, liv. II, -chap. <small>XVIII</small>.)</p> -</blockquote> -<blockquote class="epi"> -<p lang="la" xml:lang="la">Nunc cum maxime Deus alia exaltat, -alia submittit, nec molliter ponit, sed ex -fastigio suo nullas habitura reliquias -jactat. Magna ista, quia parvi sumus, -credimus.</p> -<p>(<span class="sc">Sénèque</span>, liv. III, <i>Questions naturelles</i>.)</p> -</blockquote> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, -PAIR DE FRANCE</p> - - -<p><i>Vous avez désiré vous rappeler un temps où le -projet de changer le gouvernement nous occupait. Ce -temps m'est cher, puisque je l'ai passé près de vous -dont l'amitié honore et intéresse ma vie.</i></p> - -<p><i>Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils -manquent d'exactitude, mes erreurs demandent de l'indulgence, -car elles sont accompagnées de bonne foi. -Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par -le plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous -espérions voir s'accomplir les vœux ardents que nous -formions pour le bonheur de notre patrie.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p>Dans un espace de près de trente années je ne -mets de prix à me rappeler avec détail que les -trois ou quatre dont les événements se sont -trouvés en accord avec les vœux que M. de Boisgelin<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> -et moi formions pour notre pays.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles de -Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin -de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin, -paroisse de Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain -constate que «Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des -cérémonies baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, -et l'acte qui les constate, en faisant connaître les prénoms du -nouveau chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et -les actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom -est écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la -famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil -postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin.</p> - -<p>A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des armes. -Le 1<sup>er</sup> septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait, -à dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment -de Royal Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788, Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle -d'Harcourt, fille de Anne-François, duc de Beuvron, -et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée était petite et laide, -la fortune était belle et la famille considérable; l'oncle du fiancé -était le cardinal de Boisgelin. Rien de plus assuré que l'avenir de -l'officier et du gentilhomme; un an après, éclatait la Révolution. -Boisgelin se rendait, en 1791, à l'armée des princes, faisait avec -eux la campagne de 1792 comme garde du corps, puis celles de Hollande -et de Quiberon comme capitaine aux hussards de Choiseul. -Licencié en 1796, il se réfugia en Angleterre. Quand il eut contemplé -toutes les impuissances du parti royaliste, et quand le -Consulat offrit aux Français de toute origine sécurité en France, -Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni d'un sauf-conduit que le -ministre de la police Fouché lui accorda, le 23 nivôse an VIII, il -revint à Paris et s'employa à obtenir la radiation de son nom sur la -liste des émigrés. Les pièces du dossier formé par ses soins -montrent, dans toutes les autorités publiques, un désir de bienveillance -et de réparation contraire et égal au parti pris de haine -et de soupçon qu'elles avaient naguère contre les «ci-devant». Il -se trouve, autant qu'il en faut, des témoins pour attester que M. de -Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à Amiens, du 4 mai 1792 -au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III au 17 fructidor an V, -à Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en Hollande ou à Quiberon. -Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le déclare «définitivement -rayé de la liste des émigrés» et le rétablit «dans la -jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été vendus».</p> - -<p>Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi d'émigration, -n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de la -liste dès le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie, -leur fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal -an V, hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les -moins mal traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori -du régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon -pour chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient -alors sur les représentants de la vieille noblesse comme des ordres -auxquels les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie -de se soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de -garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle passa à -l'action, comme le racontent les <i>Mémoires</i>. En 1814, les récompenses -ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25 septembre, -chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre, chevalier -de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac une croix -d'or émaillée suspendue à un petit ruban couleur de feu». Député -en 1814 et en 1815, pair le 17 août 1815, il est premier chambellan -de la garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le -19 août 1823, il est nommé officier de la Légion d'honneur. Mais, quoi -que nous obtenions, il nous reste toujours à désirer. M. de Boisgelin -aurait voulu être maréchal de camp. Il demanda ce grade en 1816. -La Commission chargée d'examiner «les titres des Français qui -ont servi au dehors» lui fit savoir qu'il avait seulement quinze -ans de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir -droit au titre d'officier général. M. de Boisgelin prétendit «obtenir -des bontés du roi l'exemption des quatre années qui manquaient», -et, dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa -pénible surprise que la volonté du monarque fût prisonnière de -réglementations formalistes.</p> - -<p>Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son attitude -imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi Gouvion-Saint-Cyr? -Cette loi, en fixant les conditions précises d'aptitudes -et de services pour l'avancement des officiers, n'assurait pas seulement -à l'armée des chefs capables et éprouvés, elle émoussait -l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique, elle défendait -la France contre l'asservissement de la force militaire aux -caprices du prince, asservissement à prévoir si les officiers avaient -eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces caprices et devaient -leur carrière à la faveur; elle était une garantie de ce gouvernement -tempéré que M. de Boisgelin avait voulu; elle enfermait, -comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un mécanisme -légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets qu'il -combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a reconnu -au roi le droit de nommer aux charges administratives et judiciaires: -à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi doit-il -nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et avant -tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui commandent -en son nom les troupes est le dépouiller de sa prérogative la plus -essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère à celles qu'il -opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny, contre l'absolutisme -royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore soucié de la -convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il légitimait -l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux émigrés, et -n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à une telle -contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les doctrines -et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait attendre -d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa fidélité, -elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne fut pas -de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder leurs -places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora la fin -de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831.</p> -</div> -<p>Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts -<span class="pagenum">-152-</span>divers appelés Révolution; les murmures se -sont transformés devant moi en cris séditieux, -ils ont égaré les Français bientôt précipités dans -les excès les plus coupables et les plus opposés; -<span class="pagenum">-153-</span>le silence de la servitude a succédé aux accents -frénétiques de la démagogie. Cachée dans un coin -obscur de cette grande machine appelée tour -à tour République, Empire, Royaume, j'ai -<span class="pagenum">-154-</span>ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en -danger. Je pourrais me croire dépouillée de mon -rang et de ma fortune, comme tant d'autres, si -mes habitudes de très pauvre citoyenne ne -dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma -situation de grande dame ne me semblent plus -<span class="pagenum">-155-</span>qu'un point dans ma vie, si loin et si effacé que -les rêves ont plus de consistance et de réalité. -Mon sens n'est donc pas influencé par des regrets, -et je suis bien placée, ce me semble, pour juger -sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun -intérêt personnel.</p> - -<p>Aussi, depuis le moment où les passions dites -révolutionnaires ont cessé, et où la devise nationale -n'a plus été <i>Égalité, fraternité ou la mort</i>, -j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait -mis en mouvement tout un peuple, et j'ai cru le -trouver dans le besoin qu'il avait de changer ses -institutions: dès lors, l'indulgence est entrée dans -mon cœur, et les plus coupables excès ne m'ont -paru que les exagérations de la chose vraiment -utile et désirée.</p> - -<p>Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu -se soumettre aux caprices d'une maîtresse ou -même d'un maître. Elle a refusé de payer par -son travail, ses privations et son sang, les guerres -dont le motif et l'issue lui étaient étrangers. Pour -faire connaître ses besoins et les faire compter -par l'autorité et pour encourager son industrie, -elle n'a voulu dépendre que de lois qui soumissent -<span class="pagenum">-156-</span>proportionnellement toutes les existences -à porter en commun le fardeau des charges -publiques. C'est ce sentiment confus et mal connu -qui a fait naître de notre temps l'amour de l'<i>égalité</i>. -L'habitude des distinctions attachées au rang -et à la naissance ne la montrait que comme un -paradoxe envisagée en ce sens, mais commençant -par l'établir dans la répartition des impôts, elle -se glissa bien vite partout et, réduite en système, -elle finit par menacer la société. C'est donc, en -cette occasion comme en toutes, l'abus d'une -bonne chose qui en a produit une désastreuse. -Avant que ces pensées fussent clairement reconnues -par les Français, elles fermentaient en eux -et, leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre -établi, les ont poussés à le détruire avant de -savoir précisément celui qui leur convenait. La -crainte de retomber dans un état qui leur était -odieux les a fait recourir à son extrémité opposée. -C'est ainsi qu'en quittant une Monarchie absolue -où la noblesse avait balancé longtemps la puissance -royale, ils ont demandé une République où -tous les rangs fussent nivelés et que la barbarie a -pris la place de l'esprit de réforme.</p> - -<p><span class="pagenum">-157-</span>C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de -nobles sans détruire la tyrannie, parce qu'elle -n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, -mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le -peuple, qui craignait un maître, en eut bientôt -autant qu'il se trouva de fanatiques antiroyaux et -surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des -assemblées qui se succédèrent.</p> - -<p>Après avoir voté des lois qui condamnaient à -mort, au nom du Salut public, une partie de la -société et le reste à une vie misérable et agitée, ils -placèrent les citoyens entre la terreur du retour à -l'ancien gouvernement et l'incertitude sur celui -qui devait les régir. Qu'on était loin alors du but -raisonnable auquel tendaient peut-être quelques -bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses -l'État devait-il encore subir!</p> - -<p>En voyant la République se transformer en -Empire héréditaire, on avait cru que Bonaparte -s'arrêterait au moment où ses ambitieux désirs -avaient été réalisés et on lui savait quelque gré -d'avoir rétabli l'ordre dans la société. Mais l'invasion -d'Espagne, en prouvant qu'il fondait uniquement -sa force sur l'épée et sa puissance sur -<span class="pagenum">-158-</span>l'étendue du territoire, fit évanouir les espérances -de bien public qu'il avait fait concevoir.</p> - -<p>Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se -flattaient qu'il finirait par sentir la grandeur de -sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il avait -exercée sur les assemblées, il était possible de -croire que, une fois en paix, les lois prendraient -de l'importance, par la nécessité où l'on se trouverait -de donner de la régularité à l'action générale -du gouvernement.</p> - -<p>Mais Bonaparte avait une ambition qui ne -dédaignait aucun détail et soumettait tout à sa -volonté. En même temps qu'il s'emparait de -presque toutes les provinces de l'Europe, il profitait -de la ruine des anciens propriétaires de -France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut -les transformer en pensionnaires de son trésor. -Créant des fortunes qui devaient lui revenir faute -d'enfants mâles, et dont les possessions étaient à sa -disposition, il donna le nom de législateurs et de -sénateurs à des hommes auxquels il payait des -appointements et qu'il assemblait, chaque année, -pour signer ses ordres sous le nom de décrets. -Puis, nommant les juges et se réservant le droit -<span class="pagenum">-159-</span>de les révoquer, il réduisit la presse à l'emploi -de publier ses ordres ou ses louanges, établit un -système prohibitif qui faisait dépendre l'industrie -de son caprice ou de sa spéciale protection et, -jetant sur l'étendue de son empire un filet tenu -par la main de la police,—filet dans lequel le mystérieux -confessionnal même était enveloppé<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>,—aucun -mouvement n'avait de liberté, aucune -pensée n'avait d'essor. Chaque profession était -flétrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne -pouvaient choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration -n'était que le mode de sa volonté et, -dans cet asservissement universel, les personnes -jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient -point à augmenter et ne se mêlant point -d'affaires, celles enfin que partout on nomme -<i>indépendantes</i> étaient frappées par l'exil, si les -paroles dont elles se servaient dans leurs conversations -familières étaient rapportées au maître.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les questions -religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes préjugés -d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet abbé -avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler d'un -cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête -homme».</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-160-</span>La honte de cette situation était couverte par ce -qu'on nommait <i>gloire française</i> qui, de toutes les -déceptions produites par le génie de Napoléon, -peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle -a fait servir des qualités estimables à des -résultats funestes.</p> - -<p>L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a -dû séduire un peuple courageux et c'est le moyen -dont s'est servi Napoléon pour transformer les -citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il -savait que le général d'un peuple de guerriers est -un maître absolu contre lequel on ne trouve pas -de défense, puisque l'obéissance en ce cas perd -ce qu'elle a de vil en prenant le nom de subordination. -Alors la terre peut être ravagée par une -nation belliqueuse.</p> - -<p>Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant -plus de huit années. Qu'espérer du frein -des lois et des idées d'ordre sur un peuple qui -est tout entier dans le mouvement d'un homme -qui fait sa fortune, et qui ne regarde sa patrie -que comme le mince patrimoine laissé par un -père dans la détresse à un heureux aventurier -devenu millionnaire! C'est ainsi que les Français -<span class="pagenum">-161-</span>regardaient la France où ils étaient nés et -telle est l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous -le nom de gloire. Que de gens probes, vertueux -même, n'ont-ils pas été égarés par elle, et qu'il -est coupable celui qui, détournant l'héroïsme et -les mouvements généreux d'un but honorable, a -mis tout un peuple spirituel et sensible dans les -habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant -perdre de vue les motifs pour lesquels il avait -secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que -l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours! -Ce que je dis là frappait tout le monde sous -Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface parce -qu'il est de l'essence des petites contrariétés présentes -de faire oublier les malheurs passés.</p> - -<p>Les souvenirs des guerres entreprises sous la -France république ont laissé des traces plus honorables, -c'est la seule partie pure de cette époque. -Sur les champs de bataille le sang coulait sans -crime et les soldats rapportaient au sein de leur -foyer, avec de glorieuses blessures, une non moins -glorieuse pauvreté; tandis que les nombreuses -victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits -que d'ajouter au protocole de la vanité une série -<span class="pagenum">-162-</span>nouvelle de titres et à la fortune de ses officiers -les débris des fortunes particulières de quelques -vaincus. Sous la France république on se battait -pour rester maître chez soi, et sous la France, -devenue empire, on se battait pour devenir maître -chez les autres. La différence des principes devait -en porter dans les résultats. Aussi l'une de ces -guerres a-t-elle laissé dans le souvenir une idée -de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une -revanche qui tôt ou tard devait avoir lieu, nous -a réduits à la condition d'un peuple vaincu par -les autres peuples dont nous avions outragé l'indépendance.</p> - -<p>Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire -militaire, car il s'y est fié. Empereur des Français, -reconnu et redouté du monde, il a fait la -réflexion qu'il y avait plus loin de la place de -sous-lieutenant d'artillerie en 1789 à celle d'empereur -en 1804, que de celle d'empereur à la -place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il -l'a été, et n'a pu se maintenir parce que les lois -seules, lorsqu'elles sont en harmonie avec les -besoins des peuples, impriment un caractère de -durée aux choses, et qu'il n'y a pas de lois qui -<span class="pagenum">-163-</span>puissent unir ensemble et fondre en un seul les -intérêts des Allemands, des Italiens, des Espagnols, -des Russes et des Français. L'alliance de -toutes ces nations, leur bonne harmonie doivent -résulter des rapports établis par leurs besoins -réciproques. Rien n'empêche que l'Europe entière -vive dans l'union d'une famille dont les membres -sont indépendants les uns des autres, mais cet -accord ne peut avoir lieu sous la main d'un -même maître, et c'était ce qu'avaient produit nos -victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient consolider. -C'est cependant le sujet de nos regrets. -L'habitude qu'on a laissé prendre à nos dispositions -belliqueuses nous fait nommer «fruits de -la victoire» cette accumulation informe de pays -sans liens réciproques. «Les étrangers tremblaient -à notre aspect! s'écrie-t-on avec regret.—Hélas! -sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous -ajouter…»</p> - -<p>Mais entrons dans l'année 1811!</p> - -<p>Je demeurais alors chez une personne où j'avais -fui des malheurs de plusieurs genres. La place -qu'elle occupe dans mon cœur est due à sa conduite -amicale avec moi. Ses qualités sont franches -<span class="pagenum">-164-</span>et ses défauts amusants. La princesse de Vaudémont -est née Montmorency, de la branche véritable, -à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince -de la maison de Lorraine dont elle est veuve. Sa -figure était agréable dans sa jeunesse, elle avait -l'air noble et une belle taille. Sans être romanesque -ni galante, elle a eu des amants et, sans -chercher dans la musique les tendres et profondes -émotions qui jettent dans une douce -rêverie, elle l'aime avec passion. Madame de -Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on s'entoure -de subalternes au milieu desquels elle se montre -à la bonne compagnie qu'elle ne perd point de -vue. Elle a le goût le plus décidé pour la puissance -sans songer à y participer; l'intimité des -gens en place lui plaît, n'importe le gouvernement, -et les changements lui sont indifférents. -Elle ne demande aux révolutions que de passer -par sa chambre sans s'informer où elles vont -ensuite. L'égalité ne la choquait pas et le ton -demi-théâtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte -ne lui était point désagréable. Quoique son -salon ait servi aux rendez-vous les plus importants -et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a -<span class="pagenum">-165-</span>jamais prévu les conséquences: la preuve en est -dans sa surprise lors de l'arrivée du roi et du -retour de Napoléon. Pourvu que ses petits chiens -aient le droit de mordre familièrement les ministres -et les ambassadeurs et que son thé soit -pris dans l'intimité par les hommes puissants, le -reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses -qualités se développent lorsqu'il s'agit d'être utile -aux gens qu'elle aime et elle ne manque point -alors de justesse et de prévoyance dans l'esprit; -mais, dans la vie ordinaire, c'est une fatigue -qu'elle ne prend jamais. On peut regarder sa -maison comme l'asile le plus doux de l'amitié et -le lieu le plus dangereux pour les gouvernements -mal affermis. On y complote en toute sûreté. Les -fauteuils y sont si bons, la vie si agréable et si -niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin -et moi nous nous en sommes fort bien -trouvés<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment très -vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se perpétuaient -en sa personne, et à certains moments il semblait qu'elle -laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses contemporains. -Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte d'être -altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par l'histoire. La -princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre les révolutionnaires -contempteurs du passé. Comme un attrait de curiosité la -portait vers tous les passants du pouvoir, elle conciliait sa dignité -et son plaisir en les attirant chez elle et en rappelant les distances -aux familiers qui marchaient sur sa traîne. Si son goût fut «décidé -pour la puissance», il ne le fut pas moins pour le malheur. Il lui -plaisait que le succès public lui présentât les hommes du jour, -mais quand ils étaient devenus ses amis, le succès pouvait se -retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les servait. Quand Vitrolles, -durant les Cent-Jours, fut poursuivi par la police impériale, -quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut condamné, la princesse, -sans s'inquiéter de leurs opinions et dévouée à leurs périls -jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre contre le roi et contre -l'empereur.</p> - -<p>Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste. -Mais ces belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme -les petites faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un -si sommaire raccourci par celle qui était une parente, une amie, -une obligée. D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour être -bienveillantes le furent davantage. Dans les <i>Mémoires sur l'impératrice -Joséphine</i>, publiés en 1828, par mademoiselle Georgette -Ducrest, on lit:</p> - -<p>«A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont, -née Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous -les étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse n'était -point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des -manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient -de nombreux hommages et son excellent cœur lui faisait d'aussi -nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait -promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de rendre -service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre, souvent -bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des -compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils -n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le -même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et -secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait encore, -en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.»</p> - -<p>Le 2 janvier 1833, le <i>Journal des Débats</i> écrivait:</p> - -<p>«Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière des -Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient de -mourir à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les -secours de l'art n'ont pu arrêter les effets.—Dans les temps de -troubles politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous -donner le rare et presque unique exemple d'affections indépendantes -des opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait tant de -cœurs autour d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle de sa naissance -lui permettait de rendre justice aux hommes dans quelque -position qu'ils fussent placés et sa manière de rendre justice était -de faire du bien… Naïve et vraie comme une femme du peuple, -généreuse comme une grande dame, elle faisait mieux que pardonner, -elle oubliait les torts. Elle consolait toutes les douleurs -sans ostentation, car elle les comprenait, et sa perte causera à -toutes les personnes qui vivaient dans son intimité un déchirement -de cœur qui sera le premier mal qu'elle leur aura fait.»</p> - -<p>Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir -Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des -larmes», dit Montrond.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-166-</span>Le despotisme sous lequel était courbé le monde -s'appesantissait et, quoiqu'on pût prévoir qu'un -jour il pourrait rejeter violemment ceux qui l'opprimaient, -on se croyait séparé par un long intervalle -de ce moment, lorsque le départ de l'empereur -pour la campagne de Russie vint réveiller -<span class="pagenum">-167-</span>les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un -spectacle extraordinaire, à sonder les vues politiques -qui le faisaient agir. Jusque-là on s'était -laissé bercer ou éblouir par la fortune et personne -ne regardait l'avenir.</p> - -<p>Cette indifférence est facile à expliquer. Rien -<span class="pagenum">-168-</span>ne s'use plus vite qu'un sentiment passionné -lorsqu'il a touché le but vers lequel il était poussé. -Or, la passion du bien public avait porté, en -1789, à tout sacrifier aux intérêts populaires et -fonda cette puissance terrible qui avait anéanti -toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud -dressé au nom de la souveraineté du peuple détruisait -la race humaine, avait laissé dans les -esprits le dégoût des affaires publiques lorsqu'une -place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation. -Bonaparte a abusé de ce sentiment vertueux, -comme de tout, pour établir son pouvoir -sans résistance. On se laissait entraîner par une -force qui n'inspirait aucune confiance, mais avec -une espèce de satisfaction secrète de n'être pas -responsable des événements et même de les ignorer. -Les victoires jetaient un éclat semblable à celui -des éclairs. Quelques gens sages découvraient -bien, à leur lueur passagère, le danger du chemin -dans lequel on était engagé, mais l'obscurité -enveloppait la multitude et l'on marchait sans -regarder et sans se soucier de voir où on allait.</p> - -<p>Cependant, les préparatifs presque fabuleux -que venait de faire l'empereur, en 1812, tirèrent -<span class="pagenum">-169-</span>de cet état léthargique. On se demandait «pourquoi -ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir -un motif nouveau d'admirer le héros, quelques -autres pour calculer si le colosse de puissance -qu'il élevait si rapidement avait une base assez -solide pour se soutenir.</p> - -<p>A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, -M. de Boisgelin et moi, sur notre véritable -position et nous ne fûmes pas longtemps avant -d'être convaincus de l'inconvénient attaché au -gouvernement d'un homme qui avait besoin d'entasser -province sur province pour se donner le -ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes -les capitales de l'Europe et qui, voyant toujours -reculer devant lui le but de ses conquêtes, ressemblait -à cet insensé qui mourut de fatigue -parce qu'il voulait atteindre la fin de l'horizon -qui semblait fuir à mesure qu'il avançait.</p> - -<p>Le public voyait avec étonnement succéder une -marche rétrograde à celle qui avait conduit à -Moscou. L'habitude de la victoire nous avait -rendus dédaigneux et froids, mais l'étonnement -d'un retour d'armée nous frappait beaucoup. -Cette nouveauté paraissait choquante. Semblables -<span class="pagenum">-170-</span>en cela aux gens gâtés par la fortune que le -plaisir n'amuse plus, mais que la peine humilie -et déconcerte, nous étions ennuyés du succès de -nos armes et pleins d'humeur de nos défaites.</p> - -<p>—Au train dont vont les choses, me dit un -jour M. de Boisgelin, le monde va pencher sur -nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que -ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé -que la France dans laquelle vous et moi sommes -nés soit, par la suite, la seule qui nous reste, -que feront les Français de leurs habitudes de -millionnaires, une fois rentrés dans leur petit -patrimoine? Nous rougirons devant cet homme -pour qui nos moindres frontières sont le cours -du Rhin, les Alpes. Il n'aura plus la place de -signer <i>Empereur des Français</i>, cela dépassera -notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour -porter l'ex-<i>maître du monde</i>, point assez d'aliments -pour le nourrir, ni d'eau pour le noyer. -Il vient de passer la Bérésina, le Don, le Danube, -le Rhin, qu'espérer de la Seine ou même de la -Loire?</p> - -<p>—Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder -pour maître; renonçons à lui et même à l'Empire.</p> - -<p><span class="pagenum">-171-</span>—Retournons en royaume, reprit-il.</p> - -<p>—Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, -quelque chose de neuf. Tout ce qui a été, en fait -de puissance, n'a eu qu'une force passagère et -tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en -royaume, ressemble à l'évocation de tous les abus -arriérés et des sottes coutumes qui ont fini par -perdre la vieille machine sociale sans laisser -même survivre un regret.</p> - -<p>—Je suis entièrement de votre avis, répondit -Bruno, et pour vous le prouver, je veux quelque -chose de savamment combiné, de fort, de neuf; -en conséquence, j'opine pour établir la France en -royaume et pour appeler Monsieur, frère du feu -roi Louis XVI, sur le trône!</p> - -<p>Je pris cette opinion pour une plaisanterie et -longtemps je ne l'abordai que comme un sophisme -insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y revenait -sans cesse et y restait irrévocablement -attaché.</p> - -<p>Nos contestations d'alors me sont présentes et -je vais les rapporter. Elles serviront à expliquer -les répugnances, les combats et les hésitations -qui existent encore dans beaucoup de têtes.</p> - -<p><span class="pagenum">-172-</span>—Un État, disait M. de Boisgelin, dont la -richesse est le résultat de l'envahissement annuel -du territoire voisin, doit être détruit quand il -n'a plus la force nécessaire pour empêcher les -gens dépouillés de reprendre ce qui leur appartient. -Et, pour réparer les maux causés par la -guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette -noble patience, cette modération qui seraient -alors si nécessaires? Il faudrait que le retour -forcé de nos généraux par les mauvais hasards -des combats fût racheté par une vie domestique -qui leur fût chère, et sommes-nous dans ce cas? -Les nouveaux nobles auxquels sont confiées les -principales fonctions, passés de l'obscurité de -leurs premières années à l'élévation du rang et -du pouvoir, étant encore dans la croissance de -leur fortune, ne peuvent être séduits par l'image -paisible des réunions de famille. Cette ressource -qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur -ses anciennes habitudes et ramène l'homme -froissé par les infortunes au milieu des compagnons -de son premier âge et au souvenir de ses -pères, peut-elle leur être offerte? Quelle maison, -quelles terres donneraient ces consolations à nos -<span class="pagenum">-173-</span>seigneurs actuels? Ils ont des propriétés nouvelles, -inconnues, qui ne leur représentent que la -forme matérielle de la part de richesse qu'ils y -ont placée. Leur âme n'est donc point disposée à -supporter ni à réparer l'infortune, mais à la venger. -Leur énergie les porterait à de nouvelles -entreprises et la France, qu'ils n'ont pu préserver, -sera détruite par les excès dans lesquels ils l'entraîneront -pour prendre des revanches. Le gouvernement -est confié chez nous à des personnes -qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les -services sont fondés sur les grandes aventures des -batailles. Une défaite les ruine et leur fait redouter -de ridicules métamorphoses; ils craignent de -reculer dans leur position particulière à chaque -déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe: -car nos grands, espèce d'êtres fantastiques dont -le pied est paysan français et la tête comte, duc -ou roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le -sol natal comme si, par cette pression, le prestige -de leur grandeur devait s'évanouir. Quel est celui -qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille -France, pourrait s'écrier: «Rien n'est perdu de -ce qui nous appartient, nos lois nous restent et -<span class="pagenum">-174-</span>nous sommes tous chez nous et Français!» -Joachim, le roi de Naples, revient en France, mais -c'est Murat l'aubergiste; peut-être même le prince -de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les -princes de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, -mais c'est Berthier, l'ingénieur; Lefebvre, -le soldat aux gardes; Maret, le commis… Ils voudront -ravoir ce qu'ils nommaient <i>le patrimoine -de leurs enfants</i> et, comme il est situé chez -l'étranger, ils ruineront la France en efforts pour -l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est -obéie, rien n'est fondé, aucune institution n'est -passée dans nos mœurs. Comment pourrions-nous -songer à nous relever de nos désastres et à prendre -une attitude digne après nos défaites, en conservant -un pouvoir qui se croirait dépouillé, bien -que maître du pays qui faisait l'orgueil de -Louis XIV?</p> - -<p>—Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand -cœur à ne plus être soumise à ces maîtres-là et -même je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas ôter -aux choses destinées à nous régir ce vague dont -le monarque fait toujours son profit et pourquoi -ne pas emboîter l'homme destiné à la suprême -<span class="pagenum">-175-</span>magistrature dans des machines légales assez -fortes pour résister à nos élans passionnés pour -sa personne? Que de fois nous sommes-nous -entourés nous-mêmes de liens fatals et honteux -en cédant à la reconnaissance pour une action -isolée dans la vie d'un homme, devenu de ce jour -notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord -le besoin de liberté qui existe dans le pays avec -l'ordre nécessaire…</p> - -<p>Sans savoir précisément où j'allais, M. de -Boisgelin m'arrêta par un sourire et me dit:</p> - -<p>—Il ne peut être ici question d'un président ni -de congrès, comme aux États-Unis. Ces formes-là, -qui peuvent convenir en Amérique, où le peuple est -encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue -pour sa conservation, n'ont aucun rapport avec les -besoins de notre vieille Europe. La terre qu'habitent -les colons anglais devenus indépendants -en Amérique est séparée du reste du monde et -mille fois plus grande qu'il ne faut pour les contenir. -Toutes les utopies, qui noircissent le papier -chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les -places publiques, pouvaient s'essayer là, sans -inconvénient, où l'espace est immense, le peuple -<span class="pagenum">-176-</span>peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun -n'est divisé ni par l'amour-propre ni par les souvenirs. -On peut embarquer pendant un siècle -pour ce pays-là tous les rêveurs de nouveaux -contrats sociaux sans inconvénient et sans tirer -la conséquence que leurs plans sont bons pour le -continent européen, quand même ils réussiraient -sur l'autre. Les petites expériences sur les lacs -abrités par des montagnes, au sein des terres, -prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents -et des tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses -besoins établis par une partie de ses souvenirs; -on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence, -mais elle est encore forte et peut fournir une -longue carrière si, en corrigeant les faiblesses de -l'âge écoulé, on respecte le genre de croissance -qu'il a produit. Car le corps des nations, comme -le corps humain, change à chaque période de -l'existence, mais il conserve un caractère primitif -qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir -méprisé cette observation qu'on a pensé tout -perdre de nos jours, puisque c'est pour avoir -voulu tuer le passé qu'on a bouleversé pour longtemps -l'avenir. Cette manie de <i>table rase</i>, pour -<span class="pagenum">-177-</span>établir tout à coup des républicains où vivaient -depuis des siècles les sujets d'un monarque, a -produit des massacres; puis un peuple de conquérants -renversant tout aux pieds d'un maître. -Non, le vieux continent, et surtout la France, ne -peuvent pas être gouvernés par un congrès, un -président, ni par ces deux ou trois choses simples -qui régissent une famille de négociants qui travaillent -encore et dont la fortune n'est point finie, -car telle est l'Amérique. Il faut ici un gouvernement -protecteur des intérêts de tous, où les lois -posent les limites des pouvoirs et dont la forme -soit monarchique, les rangs distincts. Il faut un -gouvernement où la discussion publique soit -confiée à deux Chambres qui consentent l'impôt. -Que la représentation repose sur la propriété et -que cette propriété, plus considérable dans la -Chambre des pairs, assure l'indépendance de ses -membres dont le titre et les droits doivent être -héréditaires. Qu'on parte de partout, à toute heure, -j'y consens, pour arriver à ce haut but; mais que -la carrière qui y conduit soit marquée par de -grands services et surtout par une grande fortune -qui rend bien plus sûrement indépendant toute -<span class="pagenum">-178-</span>sa vie que le plus noble caractère, sujet peut-être -à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la -liberté doit être le résultat, on établira un trône -héréditaire sur lequel sera placée une famille -qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de -la suprême puissance, afin que le respect dont elle -doit être l'objet ne soit pas dérisoire, et que tout -ambitieux qui se sent de l'audace et du talent ne -nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette -première place.</p> - -<p>—Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute -idée de régence?</p> - -<p>—Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce -serait Napoléon le Petit substitué à Napoléon le -Grand, et qu'est-ce que le régime de Napoléon -pour la France? L'enfance du monarque est-elle -plus rassurante que son âge mûr? et quand il -n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes, -qu'est-ce que la succession d'un trône, ou plutôt -que serait la résignation du trône de Bonaparte à -son fils? Le trône de Bonaparte est une puissance -sans forme ni dimensions, qui s'est élevée par les -armes sur les débris des gouvernements éphémères -précédents et qui s'étend sur un territoire -<span class="pagenum">-179-</span>augmentant chaque année par la volonté d'un -chef à qui toute une population armée obéit. -Est-ce là une chose qui se lègue? Où sont les -frontières de cet héritage? Quel en est le revenu? -les moyens habituels de le régir? Nulle part: -tout résidait dans la volonté toujours active, toujours -croissante du maître. L'enfant de deux ans -qui se trouve à sa place détruit cela par sa seule -présence, car on ne cède pas une place de conquérant, -et une régence ne représente que des -usages. Un grand respect, fondé sur une longue -habitude, peut seul contraindre le peuple d'obéir -à un enfant, parce que c'est la situation où il -se trouve qu'on est accoutumé à entourer de -vénération. Il est vrai qu'alors on peut espérer -que l'action du gouvernement s'adoucira, étant -dégagée des passions personnelles du monarque, -et que les troubles causés par l'ambition particulière -de ceux qui participeraient à la régence, -étant renfermés dans le cercle étroit de la cour, -n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude -d'une bonne administration et de donner -force aux lois. Mais pourquoi fonder de telles -espérances quand il n'y a ni lois précises, ni -<span class="pagenum">-180-</span>habitudes d'aucun genre, sous le règne d'un -enfant qui ne représente que son père encore -vivant et dont on ne veut plus?</p> - -<p>—Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, -pourront-elles décider à appeler M. le duc d'Orléans!</p> - -<p>Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée -du chemin que j'avais fait, j'ajoutai:</p> - -<p>—Eh bien! trouvez-vous que je vous cède -assez? êtes-vous content?</p> - -<p>—Non, certes, me dit-il, vous embrouillez -toutes les questions et vous faites de la révolution. -Vous prenez un roi électif dans la famille -des rois légitimes et vous introduisez la turbulence -dans ce qui est destiné à établir le repos. -Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose, -c'est une partie de la forme du gouvernement -dont la légitimité est une des bases; mais M. le -duc d'Orléans n'est qu'un homme qui ne mérite -pas le trône par des services personnels et qu'on -n'y placerait qu'en mémoire des crimes de son -père.</p> - -<p>—Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne -faut cependant pas nous dissimuler que le roi, -<span class="pagenum">-181-</span>que vous demandez afin de terminer les mouvements -révolutionnaires, est si blessé par la Révolution, -tellement maltraité par elle, qu'il doit -l'avoir en horreur; et que les malheureux émigrés -qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront -retourner la roue révolutionnaire dans -l'autre sens; et que, écrasant en toute justice et -en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront -la race vivante. Est-ce comme cela que vous -entendez le repos et la paix?</p> - -<p>—Où trouveront-ils cette force? reprit M. de -Boisgelin. Croyez-vous que cette roue révolutionnaire -dont vous parlez soit si facile à manier et -que les bras affaiblis de quelques vieillards qui -accompagnent Monsieur soient suffisants pour la -mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils -auront en France beaucoup d'auxiliaires pour -cette bonne œuvre, et qu'on montera cette machine -pour se placer dessous, comme déjà cela est -arrivé en 1793?</p> - -<p>—Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être -égaré par des sentiments de patrie, de liberté, -mais ici il s'agirait de calculer les dates d'émigration, -car ce sont là les degrés de pureté de ces -<span class="pagenum">-182-</span>messieurs, et certes ce n'est pas enivrant. Malgré -cela, monsieur de Boisgelin, je vous le répète, -je ne puis me représenter Monsieur et M. le comte -d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre -à la tête du peuple des chefs qui le détestent, -dont l'esprit est trop faible pour envisager avec -grandeur leur position en sachant la séparer du -passé, et dont les bonnes qualités mêmes sont intéressées -à la vengeance. Car la mort d'un frère, -d'une sœur, de toute une famille assassinée, sanctifiera -à leurs yeux le mal qu'ils feront souffrir -à leurs sujets, ils seront faux et cruels parce -qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc -d'Orléans…</p> - -<p>—Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous -raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque -apparence si, dans un moment de repentir et -d'élan, le peuple français en larmes se prosternait -aux pieds d'un roi bourbon pour lui rendre -la couronne en se mettant à sa merci. Je ne -répondrais point alors de la cruauté de ses vengeances, -parce que je ne me fais garant ni de sa -générosité ni de sa force. Mais je ne parle que -d'une combinaison d'idées dans laquelle la légitimité -<span class="pagenum">-183-</span>entrerait comme le gage du repos public, -qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements -que cause l'ambition de parvenir à la suprême -puissance et d'une forme de gouvernement dans -laquelle le trône ayant une place assignée, légale -et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, -mais serait loin d'être le tout. Je demande que la -représentation française se compose de deux -Chambres et du trône et que, sur ce trône, au -lieu d'un soldat turbulent ou d'un homme de -mérite aux pieds duquel,—comme vous l'avez -bien observé,—notre nation, idolâtre des qualités -personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, -qu'on y place le gros Monsieur, puis M. le -comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux -de sa race par rang de primogéniture: attendu -que je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme -et qui ressemble plus à l'ordre numérique -que l'ordre de naissance, et conserve davantage -le respect pour les lois que l'amour pour le -monarque finit toujours par ébranler. Mon <i>roi -légitime</i>, comme je l'entends, aura beau vouloir -venger ses vieilles injures, rétablir le pouvoir -absolu de ses pères: serré dans la machine légale -<span class="pagenum">-184-</span>dont il ne sera qu'une partie, ses volontés <i>comme -individu</i> n'auront aucune puissance. Ainsi je -m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union -qu'il pourrait y avoir entre ses bons sentiments -et ses mauvaises actions. M. le duc d'Orléans, qui -n'a pas un de ces avantages, serait le choix le -plus absurde qui pourrait venir à la pensée; ce -serait couronner les plates intrigues de son père, -établir une guerre civile, retremper les faulx de -la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et -reprendre enfin les querelles violentes et sanglantes -du commencement de la Révolution. Bonaparte -ou le frère de Louis XVI, voilà où est la -question, car c'est là seulement que se trouve la -différence. Le premier a été maître du monde et -tentera toujours de le redevenir. Le second peut -prendre, sans humiliation pour les Français, le -sceptre du roi de France dans le territoire qui -composait le royaume de ses pères: les Français -peuvent le redemander sans honte pour remplir -la place assignée par une loi que des assemblées -nationales sanctionneront.</p> - -<p>—Je crois que je vais être de votre avis, dis-je -un jour à M. de Boisgelin, et que je laisse glisser -<span class="pagenum">-185-</span>M. le duc d'Orléans parmi les usurpateurs. Alors, -je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il -a le malheur d'avoir un père qui a désavoué le -sien, qui a condamné son parent à mort et il -porte comme livrée de ses laquais les trois couleurs -dont nous avons fait depuis tant d'années la -livrée de la gloire. Le pauvre usurpateur que cela -fait et dans quelle fausse position, pour monter -sur un trône, se trouve l'homme que les uns -appelleraient parce qu'il est le fils de l'assassin -d'un Bourbon et les autres parce qu'il est parent -d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte, -ou le frère de Louis XVI. Eh bien, vive le roi! -puisque vous le voulez. Mon Dieu, que ce premier -cri va étonner! On dit qu'il n'y a que le premier -pas qui coûte: le premier mot à dire sur -ce texte-là est bien autrement difficile.</p> - -<p>—Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes -embarrassée de tout maintenant. Rappelez-vous -donc ce que Monsieur a été dire à la ville, au -commencement de la Révolution; vous tournerez -encore quelques bonnes têtes avec cela.</p> - -<p>—Vous avez raison, lui répondis-je, il faut -faire des recherches sur les torts de Monsieur -<span class="pagenum">-186-</span>envers sa famille quand son ambition lui faisait -prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas -fait pendre le marquis de Favras? ce sera peut-être -excellent. Allons «vive le roi»!…</p> - -<p>M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air -rayonnant. Je lui ris au nez en songeant au temps -qu'il lui avait fallu pour acquérir à son parti une -seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu -les liens qui l'attachaient à l'ancienne bonne -compagnie, n'en ayant jamais voulu former -d'autres et étant restée seule au monde ou à peu -près.</p> - -<p>—Vous avez fait là, lui dis-je, une belle -conquête de parti. C'est comme si vous aviez -passé une saison à attaquer par ruses et enfin -pris d'assaut un château-fort abandonné au milieu -d'un désert!</p> - -<p>—Je ne suis point de cet avis, me répondit -M. de Boisgelin, ce fort-là nous sera utile; j'en -nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis -bien trompé si l'ennemi commun, succombant -sous ses propres folies, le pays ne peut se sauver -par la sagesse de M. de Talleyrand.</p> - -<p>J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion -<span class="pagenum">-187-</span>que Bruno montrait de M. de Talleyrand me -flattait beaucoup parce qu'elle était mon ouvrage. -En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que -les émigrés conservaient contre l'évêque d'Autun, -prenant sa conduite par le côté des petites considérations, -lui reprochant ses changements de forme, -même de fortune, sans songer que le terrain sur -lequel il s'était trouvé avait changé bien plus souvent -que lui et que, ayant toujours été actif dans les -événements, il s'était servi de son influence pour -en modérer l'action et pour les diriger autant -que possible vers un ordre de choses où l'espérance -d'une amélioration devient probable. «Si -le roi veut se perdre, je ne me perdrai pas», -avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte d'Artois, -après lui avoir remis un plan pour arracher -Louis XVI aux mains des révolutionnaires, lorsque -les assemblées étaient à Versailles. Ce plan, -qui avait effrayé le faible et malheureux monarque, -ne fut point accepté. L'abandon que fit -alors l'évêque d'Autun de sa robe de prêtre a été -l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires. -Cette action, dans laquelle eut peut-être plus de -part la répugnance qu'il avait ressentie pour l'état -<span class="pagenum">-188-</span>ecclésiastique que la prudence, lui a donné le -droit de dire <i>nous</i> aux faiseurs de révolution et -lui a laissé quelquefois jusqu'à un certain point -la faculté de les diriger. S'étant enfui de France -au moment où la démagogie furieuse la dépeuplait, -il y revint et rentra dans les affaires sous -le Directoire. Uniquement occupé, comme je viens -de le dire, d'apaiser les violences, il ralentissait -autant qu'il le pouvait la marche du démon populaire -auquel était attaché le char de l'État, qu'il -tâchait de faire verser le plus doucement possible -à chaque chute causée par son allure irrégulière -et convulsive. Essayant de faire toujours reculer -dans la carrière de la révolution, il se liait avec -ceux qui <i>ne juraient que par une lettre, tandis qu'on -jurait par une autre</i>, comme il le disait alors<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. -<span class="pagenum">-189-</span>Voyant avec joie le centre de l'autorité se restreindre -et se fortifier des cinq Directeurs jusqu'à -un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur, -il espérait qu'un chef militaire ferait sortir le -peuple des habitudes d'insubordination et qu'il -l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par le -respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons -d'obéissance profitèrent plus qu'il ne voulait; les -farouches républicains devinrent tout à coup les -esclaves d'un despote et la gloire enchaîna l'indépendance -nationale! Le passage fut si rapide qu'il -ne laissa pas le temps à la prévoyance, car, entre -la France maîtresse reconnue du pays enclavé -entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire -français engloutissant le monde, l'intervalle fut à -peine aperçu.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé -ministre sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, -où étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer -les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était -resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit: -«Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre secrétaire, -cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en -expliquiez les motifs.—Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je -demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du -Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce -qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f…, -Lagarde ne dit que sacr…..»—<i>Note d'Aimée de Coigny.</i></p> -</div> -<p>M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les -républicains de vouloir soumettre l'État à un -maître, fut accusé, sous l'empereur, de ne point -être soumis au maître, et l'empereur fut indigné -de la résistance qu'il fit paraître dans le Conseil -quand il fut question de l'envahissement d'Espagne. -Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand -chambellan et lorsque, au retour de Moscou, il -<span class="pagenum">-190-</span>crut en avoir besoin, aucune cajolerie, aucun -ordre ne purent le ramener. Napoléon, convaincu -que la considération dont M. de Talleyrand jouissait -dans les pays étrangers pouvait lui être utile, lui -offrit de reprendre le portefeuille des affaires étrangères. -L'ancien ministre, en le refusant, lui dit:</p> - -<p>—Je ne connais point vos affaires.</p> - -<p>—Vous les connaissez! reprit Napoléon en -courroux, mais vous voulez me trahir.</p> - -<p>—Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne -veux pas m'en charger, parce que je les crois en -contradiction avec ma manière d'envisager la -gloire et le bonheur de mon pays.</p> - -<p>Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand. -Pourquoi s'est-il mêlé des affaires publiques -dans les temps révolutionnaires? dira-t-on -peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là; -que ses talents, son esprit le poussaient aux premiers -emplois; que son amour pour son pays -trouvait à s'exercer plus utilement en mettant la -main à la manœuvre pendant la tempête qu'en -les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu -faire les <i>purs</i>, c'est-à-dire les <i>fainéants du siècle</i>. -Ces bras élevés au ciel pendant le danger n'ont -<span class="pagenum">-191-</span>été secourables que sous Moïse et qu'une seule -fois; il est excusable d'essayer à s'en servir différemment -dans le péril. Il était en butte à la malveillance -de tous les esclaves du maître, épié -jusque dans la chambre la plus intérieure de sa -maison, toutes ses paroles commentées par les -flatteurs de Maret et répétées par celui-ci à Bonaparte, -qui était combattu entre le désir de le -perdre et la crainte d'avoir l'air de le croire trop -considérable en s'en défaisant. C'est à cette hésitation -que M. de Talleyrand doit la vie et aux -sentiments d'amitié que lui portaient plusieurs -de ceux qui entouraient Napoléon: MM. de Caulaincourt, -Flahaut, et même à la modération du -duc de Rovigo.</p> - -<p>—Si M. de Talleyrand est comme vous me -l'avez dépeint, continua M. de Boisgelin, dans la -conversation que j'ai indiquée ci-dessus, pourquoi -n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, -doit produire le bien de la France?</p> - -<p>—C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il -déteste l'empereur par les mêmes raisons que -vous le haïssez, il n'a pas la même manière de -voir sur les Bourbons.</p> - -<p><span class="pagenum">-192-</span>—N'importe, reprit Bruno, allez chez lui -souvent.</p> - -<p>Le temps était beau, presque tous les matins -je faisais des courses à pied à la fin desquelles -j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais -souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens -qui aimaient ou cultivaient les lettres. Personne -ne sait causer dans une bibliothèque comme M. de -Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les -contrarie, les laisse pour les reprendre, les interroge -comme s'ils étaient vivants, et cet exercice, en -donnant à son esprit la profondeur de l'expérience -des siècles, communique aux écrits une -grâce dont leurs auteurs étaient souvent privés. -Je me rappelle avoir alors entendu lire par M. de -Talleyrand le «Dialogue du maréchal d'Hocquincourt -et du Père Canaye» par Saint-Evremont, -devant M. Molé. La figure sérieuse de ce dernier -lui donnait l'air d'un sot malgré ses grands yeux -noirs, qu'il a chargés tout seuls,—parce qu'il a -les dents gâtées,—de donner du mouvement et -de l'esprit à sa physionomie. L'introduction de -Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta -celui qui s'était arrangé pour ne jamais rire -<span class="pagenum">-193-</span>et qui, pour s'en dispenser, écouta la chose en -pédant et en me montrant sa surprise que je ne -connaissais pas ce morceau. Je ne sais pourquoi -je m'amuse à glisser ici ce burlesque souvenir, -mais il y restera.</p> - -<p>Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la -maison et moi, nous nous laissions aller à notre -indignation contre la tyrannie et l'avide ambition -de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux -imprécations, car je n'osais hasarder mes vœux.</p> - -<p>Après les horreurs de 1793, avant que les rangs -de la société se fussent reformés, le nom d'artiste -étant le seul dont la vanité pût se parer, était -devenu à la mode et finit par devenir aussi commun -et aussi ridicule que celui de marquis sous -Louis XIV. Les porteurs de palettes et de toges -théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et -suivantes, auraient pu fournir à Molière d'aussi -bons modèles pour peindre les mêmes vices, que -les porteurs de talons rouges de son époque. Car -les passions des hommes de tous les temps sont -les mêmes et le moule seul où elles sont jetées -diffère selon les siècles. Ce petit préambule est -nécessaire pour arriver à la société de mesdames -<span class="pagenum">-194-</span>de Bellegarde, où je me trouvais fréquemment et -dans laquelle fut amené M. de Talleyrand.</p> - -<p>Mesdames de Bellegarde<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, nées aux Marches, -château situé en Savoie, vinrent à Paris en -<span class="pagenum">-195-</span>1793, année de la réunion de leur pays à la -France. Elles étaient contentes de devenir Françaises, -et ce que cette époque avait de désastreux -frappait à peine des étrangères sans parents, sans -<span class="pagenum">-196-</span>habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient -à tous les yeux, et qui, réfléchissant peu sur -les mesures publiques, n'avaient personne ni -aucune chose à regretter. M. Hérault, le député -avec lequel elles étaient venues en France, périt -bientôt après; mais elles le voyaient depuis si peu -de temps que, malgré le vif attachement qu'il -leur avait inspiré, le regret, très vif aussi, qu'elles -en ressentirent fut bientôt calmé. Elles ont passé -quelques mois en prison, mais ont été traitées -avec douceur, et c'est même là où elles ont commencé -des liaisons de société. Rien ne leur faisait -donc partager le deuil commun, et cette première -indifférence, quand tout le monde dans le pays -répandait des larmes, a imprimé sur elles une -singularité qui ne manque pas d'un certain attrait -piquant, mais qui repousse l'attachement et la -confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées -qu'on ressent contre ses persécuteurs, leur porte -était ouverte à tout le monde, et leur curiosité -pour voir les personnes célèbres de cette -époque n'étant arrêtée par aucune répugnance, -on peut se figurer les gens qui sont entrés dans -leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du -<span class="pagenum">-197-</span>petit nombre des personnes qui, en 1794, ont eu -le courage de tirer les matériaux de l'ancienne -société du chaos sanglant où ils étaient tombés et -qui ont contribué à édifier la nouvelle. On doit -même ajouter que ces matériaux se sont nettoyés -chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrivées -à les ranger en ordre. En effet, on a rencontré -dans leur maison, séparément et ensemble, les -éléments les plus opposés. Mais le fond de leur -société est resté le même, composé d'artistes et -de gens de lettres.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un -exemple des déchéances où la philosophie du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle entraînait -la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames -sceptiques par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter leur -vie. Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était des -premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin de -1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la -langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le sentiment -de cette solidarité était dans la conscience populaire; -comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à -l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une œuvre historique -et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les idées -nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes -les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de tous les -peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres envoyés -par la Convention pour prêcher l'évangile des philosophes était -Hérault de Séchelles, beau, élégant, et qui mettait toute la grâce -de l'ancien régime à coiffer le bonnet rouge. Adélaïde de Bellegarde -abandonna mari et enfants pour suivre en France le député.</p> - -<p>Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde de -Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les événements, -d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices prenaient le pas -sur les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui, -dix ans après le <i>Ça ira</i> des sans-culottes, chantait les romances des -<i>Incroyables</i>. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui excitait -le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses ridicules -infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et tomba -d'Hérault en Garat.</p> - -<p>A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente, -mais elle servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures -de sa sœur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et -son mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure. -L'affection d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa -compagne. Pourvu qu'elle fût près de sa sœur, elle ne s'inquiétait -pas de ce que sa sœur faisait: elle semblait considérer les légèretés -comme si naturelles que la correction de sa propre vie prenait des -airs non de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le -langage des mœurs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans -ses <i>Mémoires</i>, du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait -la duchesse de Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, -qui n'avaient dans le monde d'autre importance que celle -d'une grande liberté de conversation.»</p> - -<p>M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les -trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il prépare -ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge.</p> - -<p>Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque princesses. -Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore -sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, -un fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat. -Ils s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur -auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de -leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de -leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame -révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert, -dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en -1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur -des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari, -se fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom -dans un petit appartement où elle console la médiocrité de ses -revenus par la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil -filial les amis de son père le chanteur, et après ce long effort pour -conquérir un rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes -ses relations pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers -jours en compagnie d'un infirmier.</p> -</div> -<p>La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni -comment, vint à connaître mesdames de Bellegarde -et elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui -n'étonnera personne de ceux qui connaissent la -vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son -esprit et ses yeux conservent encore un charme -plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, ne -s'est pas refusé une fantaisie, s'est perdue dans -le temps où il y avait des couvents pour donner -un éclat convenu à la honte des maris, et n'a -évité cette retraite que parce que son beau-frère, -le duc de Laval, a substitué le plaisir de l'afficher -à celui de la punir par ce moyen. Je ne -<span class="pagenum">-198-</span>sais qui a dit que la réputation des femmes -repousse comme les cheveux, la sienne en est la -preuve. Maltraitée par les femmes considérables -de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement -leur mari ou leurs amants, le divorce, -qu'elle a subi et non demandé, l'a réconciliée -avec les plus prudes. Changeant d'amant presque -autant que d'année, cette habitude s'est établie -en droit et celui de prescription à cet égard était -dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est logée dans -la même maison que le comte Louis de Narbonne, -quoiqu'il fût marié. Les femmes les plus -sévères vont chez elle <i>parce que</i> le souvenir des -torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée -des faveurs que l'empereur Napoléon répandait -sur M. de Narbonne, son aide de camp, <i>parce -que</i> les sourires de la fortune sont toujours -agréables; sa chambre était remplie de la bonne -compagnie d'autrefois, <i>parce qu</i>'elle déteste la -Révolution; elle est difficile sur la conduite des -femmes, <i>parce qu</i>'une certaine sévérité sied bien à -son âge; et, avec ces motifs pour chacune de ses -actions et cette inconséquence générale pour -toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la -<span class="pagenum">-199-</span>plus absolue, la plus aimable et la moins bonne -des femmes. Maîtresse de M. de Talleyrand quand -elle était jolie, actuellement son amie très exigeante, -c'est la seule au fond qui ait de l'empire -sur lui<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un -trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle épousa, -le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de Montmorency-Laval, -qui était de son âge. Présentée à la cour le 25 février -1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait plus, se faire, -par l'éclat de ses désordres, une réputation, et tous les contemporains -confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est l'ordinaire, -le mari avait été le premier artisan de ses malheurs. Agité -de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du désordre -et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix qui était un -ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre ses droits respectables -à sa compagne par la sainteté du lien conjugal. Mais le -vicomte mettait une élégance à être «philosophe». Sa femme apprit -de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva bientôt qu'il ne -suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet d'être philosophe -plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par avancement d'hoirie, -transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à ses deux fils, Mathieu -de Montmorency, le plus chrétien, le plus exemplaire des laïques, -et Hippolyte, le plus régulier des abbés: ses comptes ainsi réglés -avec le bien, elle prit, la conscience légère, du bon temps. -D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus passionnées ne -sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était attaché M. de -Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de Staël. -Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux efforts pour -disputer tout ce qu'elle put de suspects à la guillotine. Elle ne -réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut exécuté à Paris. -Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de Suisse, elle -sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit à la Rive. -Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France grâce à -elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de -Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit -devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus -le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative. -En 1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il -dit:</p> - -<p>«Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père. -M. de Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la -bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans -une petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de -Laval. Après l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour -ne plus l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse -de Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain -de la Révolution, qui avait dispersé la société française et -même les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. -M. de Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle -sans nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au -moins cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y -allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en -général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour, -racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de Montmorency se -trouvait habituellement chez sa mère.</p> - -<p>»Parmi les très nombreuses aversions de madame de Laval, -madame de Staël tenait le premier rang. Le roman de <i>Delphine</i> -venait de paraître, de sorte que la critique du livre et les épigrammes -contre l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne -connaissais pas encore madame de Staël. Un an après, lorsque je -revins de Coppet, où elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu -dans sa société, où je m'étais lié avec ses amis, je pensais que je -ne devais pas l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir, -à mon âge, de la défendre et d'élever une contradiction, mais il me -semblait que M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de -son bon goût en admettant cet épanchement de haine. Petit à -petit je cessai d'aller chez madame de Laval.»—<i>Souvenirs</i>, -t. I<sup>er</sup>, pp. 88-89.</p> - -<p>Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval, la -complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance universelle -pour la publique immoralité de leur double adultère. Car, à -la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise. Le -chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le -monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de nombreux -scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré dans le -monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les -femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis -de ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi -chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'étais d'une famille -magistrale!»—<i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 48.</p> - -<p>Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de -résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette -corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de mœurs. -L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses -vices et se fît des changements révolutionnaires autant de ressources -pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne vie. Les -débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne reconstituent -pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les doctrines -du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui ont -permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre -sa femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de Laval -ne trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un toit -conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien -amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la -sécurité revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher -de sa femme, mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris -avec la femme d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils -d'une des plus illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien -que son père et sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait -le respect qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était -donc le père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît -à vivre entre elle et M. de Narbonne?</p> - -<p>Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite -destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux -regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au -cours du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais, -tandis qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord -par elle descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, -devenue à son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois, -contre le mariage et la famille, les anciennes mœurs des hautes -classes.</p> - -<p>La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces changements, -survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections, -légitimes ou non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours, -puisqu'elle dépassa quatre-vingt-dix ans.</p> -</div> -<p><span class="pagenum">-200-</span>L'intérieur de cette petite chambre de madame -de Laval, donnant à M. de Talleyrand l'assurance -que le lien qui le tenait à la bonne compagnie -n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant -<span class="pagenum">-201-</span>point de crime à se reprocher, ses fautes lui semblaient -plus légères quand il acquerrait la preuve -qu'elles ne l'avaient point détaché de ceux qui, -seuls, pouvaient les trouver choquantes.</p> - -<p><span class="pagenum">-202-</span>La cour de Bonaparte n'offrait point de repos -ni d'agrément, remplie comme elle était de gens -occupés de leurs affaires, les faisant bien, prenant -tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne -sachant point en rire et employant tous leurs -moments parce qu'ils ignoraient comment on -peut les perdre. Cette manière de vivre <i>positive</i> -est insupportable pour ceux qui ont goûté du -<i>savoir-vivre</i> d'autrefois, composé de <i>nuances</i>, d'<i>à -peu près</i>, et d'un <i>doux laisser-aller</i>, où la gaieté, -la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la -moitié de la vie. <i>Laisser couler le temps</i> était une -façon de parler habituelle et familière qui est -<span class="pagenum">-203-</span>presque bannie de la langue. M. de Talleyrand -avait besoin de dire et d'écouter quelques paroles -sans suite et sans conséquence pour se reposer de -celles toujours écoutées et comptées qui se prononçaient -à la cour. Ce fut, je crois, ce qui -éveilla en lui la curiosité de connaître la société -de gens de lettres et d'artistes qui se trouvait -chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait -depuis quelques années. Madame de Laval convint -avec elles qu'on se réunirait, une fois la semaine, -à un dîner où se trouveraient MM. Lemercier, -Gérard, Duval<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs -dramatiques traités par la fortune un peu comme les acteurs, et -pour lesquels une exagération de succès éphémères précède un -excès d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le seuil de l'Académie -française où il entra en 1816, et certes ne prévoyait guère, -car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses pièces, la plus -durable, la seule survivante serait <i>Joseph</i>, grâce à la musique de -Méhul.</p> -</div> -<p>Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq -années. Je m'y rendais: le ton froid de M. de -Talleyrand avait commencé par y répandre une -telle contrainte que je formai le projet de m'en -retirer, mais, petit à petit, on s'accoutuma ensemble -et on finit par se convenir.</p> - -<p><span class="pagenum">-204-</span>M. Lemercier animait la conversation par la -brillante légèreté de son esprit. Son caractère -noble et ferme sied à ses discours comme à ses -actions et rend ses sentiments communicatifs; -aussi l'empereur redoutait-il jusqu'à sa gaieté, -car elle captive la confiance, quoiqu'elle soit -pleine de sel.</p> - -<p>M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais -son esprit, comme son talent, est brillant et plein -de finesse. Il abonde en saillies ingénieuses et -force à un exercice d'esprit à la fois agréable et -amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour -se mettre en garde contre les railleries, on fait -sortir de son propre fonds le mouvement et -l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation -ne manque pas d'un certain charme.</p> - -<p>Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques -opéras-comiques fort gais, deux ou trois -comédies où le dialogue ne manque pas d'esprit, il -se croit quitte envers la postérité, le temps présent, -la gaieté et l'esprit; il est, en conséquence, -le plus insignifiant et le plus muet des hommes<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de -<i>la Manie des Grandeurs</i>, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la -lecture sous celui de <i>l'Ambitieux</i>. Il n'y a de comique dans cette -pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques -n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce. -Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire -regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le -comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la -police d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre -d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait peut-être -dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en viendrait un où il -se ferait prendre pour un gentilhomme.»—<i>Note d'Aimée de Coigny.</i></p> -</div> -<p><span class="pagenum">-205-</span>Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite -réunion où il avait trop l'air de l'imbécile sultan -devant lequel viennent en vain, pour l'émouvoir, -se prosterner le talent, le savoir et la gaieté. -Délivrés de lui, nous restâmes fort bien partagés -entre la grâce piquante de madame de Laval, le -doux murmure de conversation de mesdames de -Bellegarde, ma bonne volonté de plaire et de -m'amuser, et le charme inexprimable que M. de -Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe -point cette qualité dans un dédaigneux silence. -Ce fut dans ces réunions que je contractai l'habitude -de M. de Talleyrand et la familiarité nécessaire -pour pouvoir lui parler de tout sans conséquence -et sans embarras.</p> - -<p>Dans les vieilles monarchies, il y a une manière -d'être, un ton de société, plus ou moins -<span class="pagenum">-206-</span>nuancé par la distance où l'on se trouve de la -cour, que l'on cherche à imiter dans tous les -états. Après notre Révolution où rien n'a d'ensemble, -où aucune habitude n'est enracinée, tout -est encore dans le désordre et l'on rencontre -encore d'anciens grands débris près d'édifices -naissants. Ce qu'on appelait le ton du monde se -ressentait de cette situation: les manières de la -cour, celles de quelques vieux salons, restes de -l'ancienne bonne compagnie, et les lieux où l'on -prodiguait les égards en raison de l'esprit et du -talent étaient aussi éloignés que s'ils avaient -appartenu à trois peuples différents. Ils ne tendaient -même point à se réunir, car il semblait -qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher, -comme il manquait d'un empire, d'une force pour -confondre en un seul tous les vastes territoires -qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux -placé qu'un autre pour juger ces distances singulières -qu'il franchissait souvent en un jour, -pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles -provinces servait peu pour le bonheur public; -quel abus étrange de la victoire on faisait en -imposant le nom de Français à des gens si loin -<span class="pagenum">-207-</span>d'être réunis par le même intérêt et de former un -même peuple, puisque, au sein de Paris, tant de -fractions de société divisaient cette ville en autant -de petits mondes souvent contraires de principes, -de vœux et de positions. Tout ce qui portait -aux yeux de M. de Talleyrand l'évidence de -ce fait me faisait plaisir et c'est une des raisons -qui me rendaient agréable notre réunion chez -mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille -différences qui existaient dans la ville.</p> - -<p>Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances -de caractère qui existent entre les hommes se manifestaient -par des plans d'organisation publique; -on rêvait <i>république</i>, <i>royaume</i>, <i>état fédératif</i>, etc., -et chaque homme, comptant pour rien le lien -social du moment, portait dans ses vœux, avait en -ses desseins l'ordre quelconque d'un changement -total. Ceci est un des malheurs les plus fatals et -les moins aperçus qu'entraînent les révolutions. -Manquant de cette assurance intérieure que ce qui -existe peut s'améliorer ou s'altérer, mais ne peut -être détruit, les hommes cessent d'être favorables -à la société et font servir leurs qualités personnelles -à des règles isolées qui ne tendraient qu'à -<span class="pagenum">-208-</span>la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États -comme l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on -peut envisager ce fait sans reculer comme devant -le plus énorme forfait, quand on ne sert le gouvernement -que lorsqu'il entre dans <i>la fantaisie</i>, le -lien social, il me semble, est détruit. Si l'on avait -pu rêver sans crime à autre chose qu'à l'ordre -actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire -de France aurait à citer les hommes publics qui -l'ont honorée? Croit-on que l'Hôpital, que Sully, -que Montausier même, que Colbert n'auraient pas -préféré d'attendre tranquillement un renversement -pour arranger à leur fantaisie, au lieu de -braver pour le bien public l'humeur, la colère, -les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés -de blesser et au milieu desquels il fallait qu'ils -vécussent? L'idée d'améliorer est la seule dans -laquelle le courage et la force de caractère aient -un emploi utile. Les plans entiers de bons gouvernements -peuvent partir de têtes saines et de -cœurs droits, mais leur application est toujours -funeste parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur -des terrains nus, c'est-à-dire après des renversements. -Ces rêves-là ne sont pas faits pour les -<span class="pagenum">-209-</span>temps où il y a des mœurs, autrement dit des -habitudes, et sans elles il n'y a pas d'avenir. On -peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne -chose toute seule et sans précédents, c'est <i>rêver -le bien</i> et <i>faire le mal</i>. Vingt-huit ans de convulsions -politiques ont produit ce mal moral de -faire dire aux plus honnêtes gens sans répugnance -en parlant de l'État: «Ceci ne durera pas.» -Et le régime de fer et de gloire imposé par Bonaparte -n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce -doute.</p> - -<p>Mais revenons à mon récit. Attaquée comme -tant d'autres de la maladie que je viens de décrire, -je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire -à Bonaparte comme d'un moyen de plus pour -hâter sa chute, recueillant avec empressement -chaque démonstration qui pouvait persuader M. de -Talleyrand de l'impossibilité que la France pût -jamais jouir d'un noble repos sous un homme, -qu'il ne fallait point croire que les événements -corrigeraient, parce qu'il faisait les événements -et ne voulait les faire que tels qu'ils étaient alors, -puisque la victoire n'avait point encore déserté -ses drapeaux.</p> - -<p><span class="pagenum">-210-</span>Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de -l'intimité qui existait entre moi et M. de Talleyrand, -j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer -seule avec lui le matin une heure ou deux, mais -je n'osais pas parler d'avenir. Souvent, après -m'avoir montré en homme d'État les maux que -l'empereur causait à la France, je m'écriais:</p> - -<p>—Mais, monsieur, en savez-vous le remède? -pouvez-vous le trouver? existe-t-il?</p> - -<p>Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y -répondre.</p> - -<p>—Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe -le moyen.</p> - -<p>—C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.</p> - -<p>—Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus -rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire, -son temps de force contre la révolution est passé; -les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, -elles n'ont plus de danger et il serait fatal -qu'elles s'éteignissent. Il a détruit l'égalité, c'est -bon; mais il faut que la liberté nous reste; il -nous faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici -le moment de le renverser. Vous connaissez de -<span class="pagenum">-211-</span>vieux serviteurs de cette liberté, Garat, quelques -autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des -moyens pour cela. Il faut ranimer dans leur -esprit les pensées de leur jeunesse: c'est une puissance, -et puis, l'empereur étant en retraite de -Moscou, il est bien loin. Leur amour pour la -liberté peut renaître!</p> - -<p>—L'espérez-vous? lui dis-je.</p> - -<p>—Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut -le tenter.</p> - -<p>Je le lui promis de bon cœur et effectivement -je causai avec un homme qui, lui-même fort -révolutionnaire, se trouvait intimement lié avec -ceux qui l'avaient été davantage et les sénateurs -qui passaient pour avoir du talent et des idées -libérales. J'excitai facilement sa bile contre l'empereur -et son désir de le voir remplacé par un -gouvernement où la liberté fut respectée. Il communiqua -même bientôt ces impressions dans sa -société, une des plus étendues de celles qui forment -à Paris la haute bourgeoisie. On était encouragé -par la tentative que venait de faire Mallet, tentative -qui, bien que suivie par la mort violente des -coupables, avait répandu une certaine idée de -<span class="pagenum">-212-</span>faiblesse sur le gouvernement déconsidéré. L'enlèvement -du ministre et du préfet de police, la -fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire -avaient imprimé sur lui un vernis de ridicule qui -se répandait jusque sur la puissance, quoiqu'il -fût un de ses moindres agents. Il n'a manqué à -Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a -<i>remplacé</i>, il ne s'agissait que de <i>déplacer</i>, c'est -peu de chose: le plus difficile était fait. Sa République -est une idée de prisonnier, personne n'en -veut plus, mais enfin il a réussi à surprendre la -police. Ainsi le gouvernement de l'empereur n'est -point inébranlable, son armée est battue et sa -police peut être enlevée: on peut donc mettre sa -puissance civile et militaire en déroute!</p> - -<p>On se sentait plus à l'aise et on regardait -Mallet comme un homme qui avait ouvert une -porte à l'espérance.</p> - -<p>Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer -l'indignation contre son auteur qui faisait -la froide énumération des maux dont les Français -étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque, -moitié rhéteur qu'on appelait son style. -La description entre autres de l'incendie de -<span class="pagenum">-213-</span>Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan, -était révoltante. L'indignation qu'on en ressentit -dans le moment fit croire à la chute prochaine -d'un despote militaire qui cessait d'être conquérant. -Mais son retour subit arrêta tout autre sentiment -que l'étonnement: il sauta de sa chaise -de poste sur son trône et ressaisit le sceptre aux -Tuileries, tandis que son armée délaissée couvrait -de malades et de morts le vaste territoire -qui est entre la Bérésina et le Rhin.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Qui gurges aut quæ flumina lugubris</div> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ignara belli? Quod mare Dauniæ</div> -<div class="verse i2" lang="la" xml:lang="la">Non decoloravere cædes?</div> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Quæ caret ora cruore nostro?</div> -</div> - -<p>Frappés comme tout le monde de l'adresse -hardie et aventureuse de cet homme et de la -manière dont il venait encore de subjuguer les -imaginations, nous désespérâmes un moment. Je -cessai mes fréquentes visites chez M. de Talleyrand -dans la crainte de le compromettre et parlai -moins vivement à ceux dont j'excitais le mécontentement. -Nous montâmes plus souvent chez -madame de Vaudemont pour prendre le thé et -apprendre des nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum">-214-</span>Nous nous félicitions de ne pas nous être -ouverts à M. de Talleyrand par la simple réflexion -qu'il est plus facile de garder un ressentiment -qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre -que, plutôt de consentir à le changer dans la -moindre partie, nous préférions conserver Bonaparte.</p> - -<p>Quelques paroles de l'empereur venaient de produire -une espèce d'enthousiasme factice qui n'était -au fond que l'habitude d'une obéissance qu'il -avait suspendue et qui reprenait sa force, mais -qui lui valut des hommes et de l'argent avec lesquels -il conçut l'idée de recommencer une campagne, -comme un joueur recommence une partie -avec la petite émotion de perdre l'enjeu ou de se -racquitter.</p> - -<p>Nous allions, comme je viens de le dire, chez -madame de Vaudemont, le soir, où vivaient dans -l'intimité MM. de Saint-Aignan, beau-frère de -M. de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette; -Montliveau, alors intendant de l'impératrice -Joséphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant, -faufilé par sa protection jusque chez des -ministres, adroit, dévoué, courageux pour la -<span class="pagenum">-215-</span>cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne; -puis un comte de S… ancien envoyé de -Perse à la cour de France, Piémontais par son -père, Polonais par sa mère, cocu allemand par sa -femme, Anglais par ses alliances, Russe par une -cousine, Français par conquête et espion par -goût, état et habitude. Tel était à peu près le -corps d'armée napoléonienne qui, tous les soirs, -siégeait autour de la table d'acajou du petit salon -bleu de madame de Vaudemont, où leurs espérances, -où leurs inquiétudes se manifestaient sans -contrainte.</p> - -<p>De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le -comte de La Valette. Je m'amusais à disputer -contre lui; resté seul après les autres, il perdait -toute réserve, excité par la contradiction de mon -discours et par le petit morceau de sucre continuellement -arrosé de rhum qu'il faisait entrer -dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la -mienne. Cet exercice, prolongé quelquefois bien -avant dans la nuit, nous a révélé plus de choses, -fait pressentir plus d'événements qu'il n'en savait -peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés. -La conversation aussi de S… avait fini par -<span class="pagenum">-216-</span>nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutumé -à passer la fin de ses soirées avec nous et ne -pouvant en tirer parti pour son métier, semblait -le mettre de côté passé minuit et, resté seul -dans le petit cercle de trois ou quatre personnes -dont nous faisons nombre jusqu'à une ou deux -heures du matin, il nous racontait des anecdotes -curieuses de tous les temps et, par entraînement -de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il -savait de la veille ou du jour et nous mettait -ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.</p> - -<p>Il était aisé de conclure que le lien de la peur -qui attachait la France à Bonaparte était indissoluble, -en sa présence au moins, et qu'alors il -n'existait plus de sentiment public. L'indignation -était éteinte, la campagne de Russie était -déjà presque complètement oubliée et, quoique -les débris de l'armée qui l'avait entraînée -errassent encore mutilés loin de leur pays, on -en reformait une à la hâte pour recommencer de -nouvelles entreprises et l'on donnait partout les -hommes et l'argent demandés, sans plainte et -sans regret!</p> - -<p>Malgré ces preuves de soumission sans borne -<span class="pagenum">-217-</span>données à Napoléon, je ne sais quelle assurance -de le voir renversé vivait au fond de notre âme. -M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos -espérances que nous appelions même nos projets. -L'idée de rendre à la France l'énergie nécessaire -pour secouer le joug despotique qui la courbait -nous occupait jour et nuit. Cette malheureuse -habitude d'obéir que l'on avait si universellement -contractée nous affligeait parce qu'elle nous donnait -la preuve qu'à moins d'opposer à Napoléon -<i>un homme auquel on pût obéir</i>, sa tyrannie, la -haine même qu'il pouvait inspirer ne feraient -lever personne contre lui. M. de Talleyrand nous -paraissait toujours cet homme-là, mais il était -encore moitié chimérique pour nous. La seule -partie qui nous fût apparente était son mécontentement, -mais la forme qu'il lui ferait prendre -nous était inconnue et nous inquiétait bien -autant qu'elle pouvait nous donner d'espérance.</p> - -<p>Revenons à cette époque de la campagne de -Dresde, où l'indignation contre l'empereur était -éteinte, ou du moins si dissimulée qu'il était -impossible de fonder sur elle aucun espoir -de délivrance. Ne voyant plus de probabilité -<span class="pagenum">-218-</span>prochaine pour la réussite de nos projets, M. de -Boisgelin et moi partîmes pour le château de -Vigny, que me prêta la princesse Charles de -Rohan. Nous y passâmes trois mois en deux fois.</p> - -<p>Rien ne me presse, je veux me rappeler les -impressions que m'a fait éprouver le séjour de -Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé -mémoire de moi depuis mon enfance. On voit -encore mon nom écrit sur des murs, des êtres -vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me -crois à l'abri de cette fatalité qui semble avoir -attaché près de moi un spectre invisible qui -rompt à chaque instant les liens qui unissent -mon existence avec le passé et qui efface la trace -de mes pas. Je retrouve à Vigny tout ce qui, pour -moi, compose le passé et j'acquiers la certitude -d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans -mon enfance et de quelques espérances dans ma -jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea -mes premiers jours, je vois la place où je -causais avec elle, où je recevais ses leçons. Voilà -le rond où je dansais le dimanche, voilà les petits -fossés que je trouvais si grands et le saule que -mon père a planté au pied de la tour de sa -<span class="pagenum">-219-</span>maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à la distance -d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière -le lit qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être -elle a rêvé le bonheur! Ah! mon père, lors de ce -dernier voyage à Vigny, était vivant et la douce -idée de sentir encore son cœur battre contre le -mien embellissait pour moi un avenir où il n'est -plus!</p> - -<p>Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance -s'est écoulée, qui ont reçu sous leur ombre protectrice -mes parents, le duc de Fleury, un -moment même M. de Montrond<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>, après un espace -de dix-huit années je les revoyais, j'étais sous -leur abri! j'habitais cette même chambre verte -où les mêmes portraits semblaient jeter sur moi -le même regard! Eux seuls n'ont point changé! -<span class="pagenum">-220-</span>La belle Montbazon, la connétable de Luynes -avaient traversé intactes cet espace de temps -nommé <i>révolution</i> qui a attaqué, dispersé toutes -les nobles races de leurs descendances. Les rossignols -de Vigny nichent dans les mêmes arbres, -les hiboux dans les mêmes tours; moi j'ai la -même chambre, et le vieux Rolland et sa femme -habitent le même pavillon!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse de -son premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans -plus de détails, Montrond.</p> - -<p>Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près de -Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au -dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en -France avec son maître, mais pour mourir en 1816.</p> - -<p>M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous la -Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt -ruiné par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le -20 octobre 1844 à soixante-seize ans.</p> -</div> -<p>Quel charme est donc attaché à ce retour sur -la vie, quelle émotion me saisit en montant ces -vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces -meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette -grande et triste chambre à coucher, fait-elle couler -les larmes de mes yeux? O existence! tu -n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que -par l'avenir! Le moment présent, transitoire et -presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs -dont il sera peut-être un jour l'objet!</p> - -<p>Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans -mon cœur des traces qui me sont chères. Mon -âme, réunie à celle d'une noble créature, se sentait -relevée et mise à sa place. J'étais devancée et -soutenue dans une voie où notre guide était -l'honneur. Nos projets étaient bien purs et -<span class="pagenum">-221-</span>l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque -chose de sacré, car les vœux d'un honnête homme -ont une telle puissance qu'ils forcent presque la -Divinité; pourrait-elle les rejeter sans blesser la -justice?…</p> - -<p>Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie, -coulait avec une extrême rapidité entre la -promenade, la lecture, la chasse et la conversation.</p> - -<p>Les campagnes étaient désertes, les champs -couverts de blé mûr paraissaient une calamité, à -voir les êtres faibles occupés à rentrer les moissons. -La France n'était plus peuplée que de -veuves et d'orphelins en bas âge. Tel était l'état -où la réduisait la gloire des armes, que tous les -bras qui pouvaient les porter lui manquaient et -qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de -l'enfance. Les bals des dimanches n'étaient composés -que de femmes. Bonaparte avait fait disparaître -les artisans, les pères, les époux, les laboureurs; -il en avait fait des soldats qui, pour ravager -les champs des étrangers, avaient abandonné -les leurs.</p> - -<p>Nous faisions quelquefois ces remarques devant -<span class="pagenum">-222-</span>l'abbé Desnoyelles, chapelain du château, homme -fort attaché à la princesse de Guéménée, qui l'avait -recueilli dans les temps les plus dangereux -de la Révolution. Cet abbé avait été moine, -par conséquent mauvais prêtre; mais il était bon -homme, dévoué à ceux qu'il aimait, ayant la -Révolution en horreur et regardant l'empereur -comme un parvenu. Il avait été lié avec M. Bouvet,—gravement -compromis dans le procès de -Georges,—et avait donné refuge pendant deux -jours, dans le château de Vigny, à Georges et à -Armand de Polignac, alors son aide de camp, au -moment où ils étaient le plus chaudement poursuivis. -Cet événement lui paraissant le plus important -de sa vie, il était possible de lui faire -faire des entreprises dans le même sens. Courageux, -brutal, adroit, l'habitude de vivre à la -campagne sans travailler lui avait conservé cette -partie d'imagination aventureuse qui se perd si -vite dans l'habitation des villes et on pouvait -facilement supposer que les dangers auxquels il -s'exposerait, pour contribuer à un événement -extraordinaire qui nuirait à Napoléon, ne l'effrayeraient -pas plus que les messes qu'il avait -<span class="pagenum">-223-</span>dites quand le culte était proscrit. Il les avait -dites pour narguer l'autorité d'alors. Il n'est pas -sûr qu'il n'eût préféré toute autre manière et il -est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls -pour détruire l'autorité du moment.</p> - -<p>Nous lui fîmes envisager la possibilité que, -l'empereur n'acceptant pas la paix après la campagne -de Dresde, les conséquences très probables -d'une fierté déplacée seraient sa perte. Quand nous -eûmes ajouté que peut-être alors un Bourbon -pourrait remonter sur le trône, le pauvre abbé -resta interdit:</p> - -<p>—Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, -vous voulez me tenter.</p> - -<p>Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui -devint bientôt si familière qu'il ne pensait plus -à autre chose.</p> - -<p>—Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. -Ah! que de coquins seraient attrapés! Dame, -tout le monde rentrerait chez soi et bien d'autres -en sortiraient!</p> - -<p>—Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait -et personne non plus ne reviendrait comme il a -été.</p> - -<p><span class="pagenum">-224-</span>Alors l'abbé entrait en colère, car il était -moine, cordelier et royal jacobin. Il voulait que -les royalistes fissent comme on leur avait fait, -qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent -exiler, confisquer, égorger et puis: «Vive le -roi!» par là-dessus.</p> - -<p>—C'est justice, disait-il. On leur en a fait -autant, le talion c'est ma loi. Pour ma part, -j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi -faire. Ma foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces -beaux projets, le retour seul du roi peut ramener -ici le bonheur et la paix.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, -lui disais-je.</p> - -<p>M. de Boisgelin voulant entrer en explications -avec lui, l'abbé s'emporta et lui dit:</p> - -<p>—C'est donc pour continuer la Révolution tout à -votre aise que vous voulez faire revenir le Roi? C'est -pour donner force aux lois d'usurpation et aux misérables -qui ont détruit la noblesse, le clergé, en -mettant à leur place des assemblées de bavards -qui, tous les ans, au nom de la nation, voudraient -fricoter dans les revenus du Roi? Par ma -foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de -<span class="pagenum">-225-</span>roi reste où il est, je ne sais où, et gardons notre -mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il les -révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et -les appelle comtes ou ducs, il les effraie au moins -par l'idée d'un emprunt bien onéreux sur leurs -effets volés. Les acquéreurs en ont l'inquiétude, il -exile, il chasse des places les jacobins, il supprime, -de temps en temps, ces vilaines assemblées -publiques,—voyez le Tribunat,—il fait obéir les -autres, enfin il sabre la Révolution comme les -ennemis et cela réjouit!</p> - -<p>—Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin, -vous êtes donc content comme cela?</p> - -<p>—Non, parbleu, mais…</p> - -<p>Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur -et le modèle des ultra et il est assez comique -d'avoir vu, en 1815, une Assemblée nationale gouverner -l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un -pauvre moine cordelier, libertin, ignorant, paresseux, -vindicatif, sans esprit, courageux et honnête -homme que, à force de prêcher, nous ne -convertîmes pas, mais que nous réduisîmes au -silence et qui renonça à la vengeance qui lui -était si chère, dans la crainte de ne pas être -<span class="pagenum">-226-</span>employé au renversement de Bonaparte et surtout -au retour du roi dont il croyait que nous -nous occupions. Il répétait souvent:</p> - -<p>—Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je -verrais le roi, puisque vous dites qu'il est en -Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois la -messe, à Nelle, chez madame la comtesse de -Châlons, devant monseigneur le comte d'Artois. -C'était le bon temps, j'étais cordelier alors, et -monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père, -comment vous portez-vous?»</p> - -<p>Ces paroles mémorables paraissaient gravées -dans le cœur de l'abbé et lui haussaient le courage -au point d'éveiller le nôtre.</p> - -<p>—Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un -jour M. de Boisgelin, pour communiquer avec le -roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde -entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, -que ne va-t-il les joindre? De là il trouvera des -moyens faciles pour se rendre en Angleterre et -l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état -véritable de la situation de la France, dont il n'a -aucune idée, et lui indiquer les personnes ou -plutôt l'unique personne qui peut donner à son -<span class="pagenum">-227-</span>retour des chances favorables, si cette personne -se persuade à elle-même que le roi puisse être -utile au pays.</p> - -<p>Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé -y entra avec zèle et bonhomie. Il promit de ne -point pérorer et de porter un papier écrit par -M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir -au moment jugé convenable, de lui donner l'argent -nécessaire et nous partîmes pour Paris.</p> - -<p>Bonaparte était de retour de la campagne de -Dresde dont il s'était échappé par la fameuse -trouée de Hanau. A la vue de l'irruption des -troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il -conçut l'espoir de donner au peuple français l'élan -nécessaire pour les repousser et l'aider même à -de nouvelles conquêtes. Dans ce dessein, il chercha -à ramener en eux des sentiments qu'il s'était -efforcé d'anéantir depuis quinze ans, remettant -à un autre temps le soin de les comprimer de -nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme -des citoyens, signés Napoléon, des proclamations -adressées au <i>grand peuple</i>, des invocations -au souvenir de 92, année de la destruction -des hordes étrangères sur notre territoire, signées -<span class="pagenum">-228-</span>Napoléon, <i>empereur</i> des Français. Mais ce langage -jacobin impérial ne produisit que de l'étonnement. -On aurait accepté le titre de citoyen avec -soumission; les faubourgs eussent porté la pique, -la carmagnole et le bonnet rouge, mais par ordre -du ministre de la guerre. L'empereur put se -convaincre que si, jusqu'à un certain point, son -autorité était à l'abri de la révolte, il ne pouvait -pas espérer, en sa faveur, de ces crises populaires -qui, par une convulsion généreuse, repoussent -violemment du sol de la patrie ceux qui tentent -de la soumettre.</p> - -<p>Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît -peut-être nos projets plus faciles. Tous les peuples -ont trouvé pour nous repousser, disions-nous, -une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous? -Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour -des longues habitudes, de la famille, du pays et -du repos? Hélas! la France n'est plus maintenant -qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui. -On défendra par obéissance cette garnison, mais -les habitants ne se mêleront point de la querelle, -et la conquête de la France n'est qu'une affaire -militaire, menaçant seulement l'honneur de -<span class="pagenum">-229-</span>l'armée. En Espagne, où aucune habitude n'était -ébranlée, un changement effrayait, depuis le noble -titré jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait dans -sa vie vagabonde. Chacun était prêt à défendre -l'abus auquel il était attaché, dont il subsistait, et -à se battre, sinon pour <i>la liberté</i>, au moins pour -<i>sa préférence</i>. C'est un sentiment patriotique qui -s'oppose à recevoir la loi du vainqueur: chez -nous, où trouver des sentiments qui nous défendent? -Employé par la guerre, séparé de ses -enfants, loin de ses foyers, dépendant d'un gouvernement -qui change à tout moment de forme et -de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la -tête d'un Français? En 1792 même, lorsque les -troupes prussiennes furent chassées du territoire, -était-ce un mouvement national qui les repoussa? -A cette époque terrible, les riches propriétaires, -renfermés dans des cachots, spoliés, égorgés au -nom de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la -nation, et peut-on appeler nation un peuple sans -discipline et sans chefs?</p> - -<p>Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous -abattre. On est si heureux d'avoir l'esprit occupé -par un projet bien déterminé, qu'il donne du -<span class="pagenum">-230-</span>courage pour envisager les plus grands maux -parce qu'on croit en posséder le remède. A la vue, -par exemple, de l'obéissance passive qu'on montrait -aux ordres de l'empereur et de ce regard -indifférent qu'on jetait sur les armées ennemies -prêtes à fondre sur le pays, nous disions: Quel -besoin nous avons de lois sages mises en activité -et de rois nés sur le trône, ayant l'habitude -d'exercer leurs pouvoirs dans un certain espace -d'où ils sortent peu et ne font jamais sortir les -peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru -dans toute une vie, se trouvant autour de soi -ainsi que les moyens de fortune et d'industrie, -font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour -lui seul que peuvent se développer tous les sentiments.</p> - -<p>—Notre plan, notre plan! répétions-nous.</p> - -<p>M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un -mémoire adressé au roi, dans lequel, en rendant -un compte exact des événements et de l'effet -qu'avaient produit sur les opinions les changements -opérés depuis 1792, il indiquait les chances de -retour que pourrait avoir la famille des Bourbons, -si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant -<span class="pagenum">-231-</span>franchement la forme monarchique constitutionnelle -au sceptre absolu qu'avaient porté ses -ancêtres. Il faisait envisager, dans cette supposition, -l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne -famille comme un intermédiaire tutélaire qui, -s'interposant entre les ennemis attirés par Bonaparte -et le pays, pourrait le garantir. Les détails -donnés étaient positifs et le mémoire, un vrai -chef-d'œuvre de clarté, de patriotisme et de courage. -Quand il fut écrit, nous attendîmes quelque -temps avant d'avertir l'abbé.</p> - -<p>Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et -sentant la nécessité de rejoindre son armée, en -même temps qu'il craignait Paris en son absence, -eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans -l'exercice habituel de sa puissance, entre autres -à la formation d'une garde nationale dont il se -déclara général commandant. Il nomma Marie-Louise -régente, établit un Conseil de régence à la -tête duquel il mit son frère Joseph, et, voulant -essayer avant son départ d'éveiller un enthousiasme -nouveau et d'un genre plus doux que -celui que produisaient ses succès, il reçut les -officiers de la garde nationale en bon mari, en -<span class="pagenum">-232-</span>bon père, en bon homme, en citoyen se préparant -à défendre ses foyers, et il remit sa femme -et son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme -de la plus paisible des troupes. Il faut -savoir que ceux qui étaient venus vers lui étaient -mécontents de ses projets, de sa conduite et montaient -en murmurant l'escalier qui conduit à la -salle où ils furent reçus. Comme ils ne s'attendaient -pas au petit drame bourgeois qui leur fut -donné, ils en furent étonnés et se retirèrent -agités par une certaine émotion. Pendant qu'ils -redescendaient l'escalier avec des impressions si -différentes de celles qu'ils venaient d'éprouver, -Napoléon, rentré dans sa chambre, sautait de -joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade.</p> - -<p>—J'ai bien joué mon rôle! disait-il.</p> - -<p>Mais il se trompait lui-même par cette fourberie, -comme font, de notre temps, tous les fourbes. -Le lendemain, même le soir de cette comédie, -l'impression qu'elle avait causée était effacée, et -ceux pour lesquels on l'avait jouée, ne se croyant -engagés que par le serment qu'ils avaient prêté à -l'impératrice et à son fils, rirent de la scène dont -ils avaient été témoins.</p> - -<p><span class="pagenum">-233-</span>Une chose que les gens dans le pouvoir ne -savent jamais et que ceux qui désirent le pouvoir -ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une -adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point -illusion et les privent de la faculté de bien faire, -en accoutumant à regarder leurs actions comme -le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus où -l'on admirait l'incompréhensible. L'intrigue est -un moyen arriéré qui donne des entraves à ceux -qui s'en servent et abreuve les premiers personnages, -lorsqu'ils y ont recours, de tous les -dégoûts que méritent les baladins et les histrions. -Plus d'une fois Napoléon a éprouvé cette vérité.</p> - -<p>Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà -avancé bien au delà de nos frontières. Je ne me -charge pas de rappeler les trois mois de la campagne -la plus savante de Bonaparte. Cette partie -fatale, dont la France était l'enjeu, fut admirablement -bien jouée par l'empereur, et si tous -les habitants, les citoyens doivent le regarder -comme leur destructeur, pas un militaire, dit-on, -n'a le droit de le critiquer. Comme athlète, il est -tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est -à couvert, sa vie comme homme a été conservée, -<span class="pagenum">-234-</span>il n'y a eu que notre pays et nous de perdus. -On n'a donc aucun reproche à lui faire: tels sont -les raisonnements de certaines gens. Mais enfin, -je le répète, je n'écris point de mémoires militaires -et je ne m'occupe que des mouvements -dont j'ai été témoin et auxquels nous avons pu -le voir participer.</p> - -<p>Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise -générale se faisait sentir au travers du trouble -dont les esprits étaient agités; on respirait mieux -et l'on se plaignait ensemble.</p> - -<p>—Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un.</p> - -<p>—Mes amis sont dispersés, s'écriaient les -autres. Il ne veut pas que les femmes soient -jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il -trouve que cela distrait du respect et de l'occupation -continuelle qu'on lui doit. Voyez madame -Récamier, voyez M. de Montrond! Madame -de Staël, M. Benjamin de Constant paient par -l'exil la peine de savoir écrire et, s'il avait le -temps, il remonterait jusqu'à Tacite pour infliger -des punitions aux écrivains et livrerait aux -flammes toutes les bibliothèques, afin de persuader -la postérité que le monde commence à lui. -<span class="pagenum">-235-</span>Il veut servir de modèle en échappant aux comparaisons.</p> - -<p>Ces propos et mille autres semblables couraient -de bouche en bouche.</p> - -<p>Au milieu de ce mouvement des esprits, les -fréquents bulletins de l'armée qui, sous les noms -de batailles gagnées, nous déguisaient des revers, -donnaient de la probabilité à nos espérances et -de l'activité à nos démarches. M. de Boisgelin se -rapprocha, dès cette époque, de M. Édouard de -Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, désirant, -comme lui, revoir les Bourbons sur le trône -de France, mais ayant moins combiné la manière -de les y maintenir. Sans regarder au véritable -état du pays et aux concessions à faire au peuple, -ils ne songeaient qu'à la bonne occurrence qui se -présentait pour le renversement de l'empereur.</p> - -<p>Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors -chez madame de Catelan, où se rendait souvent -M. de Boisgelin, était un homme d'imagination, -de probité, qui avait toujours l'air d'avoir -quelque chose à dire à Bruno et cependant en -laissait fuir l'occasion d'une manière affectée. Il -fut un jour chez lui et lui dit que, membre -<span class="pagenum">-236-</span>d'une société étendue dont les lois, formées sur -la plus pure morale, étaient ensevelies dans la -conscience de ceux qui la composaient, il était -chargé de lui faire la proposition d'y entrer, que -le serment exigé ne devait point alarmer l'âme la -plus religieuse et la plus délicate.</p> - -<p>—Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est -que, ce que vous voulez, nous le voulons; le retour -de la famille des Bourbons est notre but, et je -crois que nous avons quelques moyens pour le -voir accomplir.</p> - -<p>M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait -pas d'engager sa liberté par aucun serment, -mais que, si on voulait se contenter d'une simple -promesse du secret et le mener dans ces réunions, -il y consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le -conduisit, le soir même, rue de la Paix, où, dans -une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup -de monde, entre autres MM***<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. M. de Boisgelin, -qui n'était entré là que pour s'assurer des -forces qu'on en pourrait tirer, après avoir reconnu -qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se -<span class="pagenum">-237-</span>bornait à un désir vague, plus ou moins fortement -exprimé, de profiter des circonstances pour -rappeler les Bourbons, eut l'idée de tirer des -liens secrets de cette association qui, dans toutes -les provinces, avait de petits groupes correspondants, -une apparence d'unanimité dans de certains -vœux et de montrer une surface de -royalisme qui pût imposer en cas de besoin. Il -se mit, en conséquence, à parler de <i>Constitution -royale</i> et de <i>conditions nationales</i>, d'après lesquelles -on <i>appellerait un Bourbon</i>. Il ne persuada personne -pour le fond du principe, mais beaucoup crurent -que c'était le seul moyen pour le moment de -retourner sous les rois légitimes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Les noms ne sont point donnés par les <i>Mémoires</i>.</p> -</div> -<p>—Pour redonner à la légitimité la place naturelle -qu'elle doit occuper dans les idées, il faut -la purger de ce vernis de soumission sans bornes -des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin; -c'est là ce qui, la faisant confondre avec -l'esclavage de peuples dévolus de maître en -maître par droit de succession, la fait repousser -par les âmes indépendantes et généreuses. Il faut, -ajoutait-il, la faire entrer dans les libertés des -peuples et la placer parmi leurs droits.</p> - -<p><span class="pagenum">-238-</span>Ces excellents principes ne germaient pas dans -les esprits peu exercés à la méditation, mais ces -messieurs engagèrent M. de Boisgelin à profiter -de leurs moyens de correspondance pour propager -les doctrines propres à concilier ces divers intérêts.</p> - -<p>Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, -de leur côté, des sentiments royalistes-Bourbon. -La police savait tout ou à peu près et -ne remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument -du plus fort, elle sentait que l'empereur -n'était plus son maître et, voulant néanmoins lui -prouver sa fidélité dans un moment où tout le -monde conspirait, elle conspirait en faveur du roi -de Rome, prévoyant bien que ce petit usurpateur -ne donnerait pas beaucoup de soucis à M. son père, -puisqu'il n'aurait d'armée que celle dévouée à -Napoléon et de ministres que ses serviteurs. C'est -un raisonnement qui a commencé alors et qui -s'est continué depuis, car c'est le sens de presque -tous les troubles. Nous avons su qu'un espion de -police était dans la pièce attenante à celle où se -tenait l'assemblée de ces messieurs, rue de la -Paix, mais on s'en mettait peu en peine.</p> - -<p><span class="pagenum">-239-</span>Un jour, M. de Boisgelin me dit:</p> - -<p>—Il y a bien longtemps que vous n'avez été -voir M. de Talleyrand; il faut cependant s'expliquer -avec lui.</p> - -<p>Comme les fées dont on nous a entretenues dans -notre enfance, et qui, pendant un certain temps, -étaient obligées de perdre les formes brillantes -dont elles étaient revêtues pour en prendre de -repoussantes, M. de Talleyrand est sujet à de -subites métamorphoses qui ne durent pas, mais -qui sont effrayantes. Alors la vue des honnêtes -gens le gêne et il leur devient odieux. Je craignais, -je ne sais pourquoi, de le trouver dans -cet état que je nomme <i>sa peau de serpent</i> et je fus -agréablement surprise de le voir gracieux et -ouvert. Tout Paris venait le voir en secret et -tête à tête. Chaque personne qui sortait, rencontrant -celle qui entrait, semblait dire: «Je vous -ai devancée; c'est moi qui l'ai pour chef.»</p> - -<p>Après nous être entretenus du malheur des -temps, du progrès des ennemis en France, je lui -dis que ce que je craignais le plus était de voir la -paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer -sous le sceptre d'un guerrier battu.</p> - -<p><span class="pagenum">-240-</span>—Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.</p> - -<p>—A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire?</p> - -<p>—N'avons-nous pas son fils? reprit-il.</p> - -<p>—Pas autre chose? m'écriai-je.</p> - -<p>—Il ne peut être question que de la régence, -répondit-il en baissant les yeux et du ton grave -qu'il affecte quand il ne veut pas être contrarié.</p> - -<p>Cependant je le contrariai, car je croyais que -le temps était précieux et je lui dis contre la -régence tout ce que j'ai noté plus haut. Il m'écouta -longtemps en silence et me dit, d'un air -suspect, de revenir le lendemain. Je n'avais pas -beaucoup d'espérance, j'y revins cependant. Il -me parla de cent mille choses incohérentes, -comme c'est son habitude quand il veut causer -et retenir près de lui les gens. Il me raconta les -propositions de paix que les monarques étrangers -faisaient à Bonaparte, propositions qu'il refusait.</p> - -<p>—Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus -d'espoir que dans son orgueilleuse folie et nous -perdons ici le temps sans nous entendre? La -guerre nous détruit, la paix nous menace et nous -tergiverserions, Dieu sait pourquoi!</p> - -<p>—Mais non, me dit-il alors, nous sommes -<span class="pagenum">-241-</span>assez près l'un de l'autre et, pour nous délivrer -tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions -peut-être faire des <i>idées patriotiques</i> et un <i>trône -national</i> avec M. le duc d'Orléans.</p> - -<p>—Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion -royale légitime, M. le duc d'Orléans est un -usurpateur de meilleure maison qu'un autre, -mais c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère -de Louis XVI?</p> - -<p>Nous nous revîmes trois ou quatre jours de -suite, le matin; je lui parlais sur ce sujet sans -qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse et -je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je -craignais surtout cette muserie qui est dans son -caractère, qui le fait profiter de l'événement, -n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir -prévu, arrangé secrètement, quand il n'a fait -que l'attendre dans le silence. Comme l'événement -que je voulais avait besoin d'être fait et -qu'il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance -de M. de Talleyrand m'était insupportable. -J'étais bien certaine qu'elle lui était personnellement -utile, mais je sentais qu'elle tuait -l'ordre de choses pour lequel je faisais des vœux. -<span class="pagenum">-242-</span>Je m'épuisais en raisonnements, même en plaisanteries, -car je savais de quelle importance il -était de ne point l'ennuyer, et je faisais valoir -assez adroitement la monotonie insipide de la -cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du -goût.</p> - -<p>Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet -de tableaux, et, après s'être assuré qu'elle était -fermée, il revint à moi levant les bras en me -disant:</p> - -<p>—Madame de Coigny, je veux bien du Roi, -moi, mais…</p> - -<p>Je ne lui laissai point motiver son <i>mais</i> et, lui -sautant au cou, je lui dis:</p> - -<p>—Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous -sauvez la liberté de notre pauvre pays, en lui -donnant le seul moyen pour lui d'être heureux -avec un gros roi faible qui sera bien forcé de -donner et d'exécuter de bonnes lois.</p> - -<p>Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me -dit:</p> - -<p>—Oui, je le veux bien; mais il faut vous -faire connaître comment je suis avec cette famille-là. -Je m'accommoderais encore assez bien avec -<span class="pagenum">-243-</span>M. le comte d'Artois parce qu'il y a quelque -chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup -de ma conduite; mais son frère ne me connaît -pas du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, -au lieu d'un remerciement, m'exposer à un pardon -ou avoir à me justifier. Je n'ai aucun moyen -d'aboutir à lui et…</p> - -<p>—J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de -Boisgelin est en correspondance avec lui et, dans -ce moment, il a une lettre prête à lui être envoyée. -Voulez-vous la voir?</p> - -<p>—Oui, certes, revenez demain me l'apporter, -je meurs d'envie de la lire, me répondit-il assez -vivement.</p> - -<p>Je ne puis encore me rappeler sans émotion le -plaisir que j'éprouvai au moment où je crus voir -l'accomplissement du vœu le plus vif et le plus -pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement -chez moi, où M. de Boisgelin m'attendait, et -je lui criai en entrant:</p> - -<p>—Il est à nous, il veut lire votre lettre au -roi!</p> - -<p>Rien n'égale le transport de joie de Bruno.</p> - -<p>Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant -<span class="pagenum">-244-</span>très fort le paragraphe dans lequel il était question -de M. de Talleyrand. L'explication abrégée -quoique générale de sa conduite, sa haute position -politique et l'impossibilité que, sans lui, le -roi pût jamais parvenir au trône, tout cela fut -tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je -me rendis rue Saint-Florentin avec mon papier -dans mon sac. A peine fus-je entrée dans la -chambre à coucher que, fermant la porte avec -précaution, M. de Talleyrand me dit:</p> - -<p>—Asseyez-vous là et lisons.</p> - -<p>Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais -intelligible, il commença à lire très lentement. -A mesure qu'il avançait, il disait, en s'interrompant: -«C'est cela!—A merveille!—C'est parfait!—C'est -expliqué admirablement!» Enfin, -quand il en vint au paragraphe qui le regardait, -il eut un mouvement très marqué de satisfaction -et le relut encore. Lorsqu'il eut achevé toute la -lecture, il la recommença plus lentement, pesant -et approuvant tous les termes, ensuite il me dit:</p> - -<p>—Je veux garder cela et le serrer.</p> - -<p>—Mais cela va vous compromettre inutilement.</p> - -<p><span class="pagenum">-245-</span>—Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de -suspicion, celui-là me plaît.</p> - -<p>J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant -alors une bougie à un reste de feu presque -éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier -en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé -dans la cheminée et croisa dessus la pelle et la -pincette pour empêcher que les cendres ne s'envolassent -par le tuyau.</p> - -<p>—On n'apprend qu'avec un homme d'État, -lui dis-je, à anéantir un secret bien secrètement.</p> - -<p>Après cette petite opération, M. de Talleyrand -se tourna de mon côté et me dit:</p> - -<p>—Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci -et, dès ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que -M. de Boisgelin entretienne cette correspondance, -et travaillons à délivrer le pays de ce furieux. Moi, -j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement -ce qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un -chiffre et un signe convenus, par lesquels il m'avertira, -par exemple, si l'empereur accepte ou non -des propositions de paix. Il faut parler hautement -de ses torts, de son manque de foi à tous -les engagements qu'il avait pris pour régner sur -<span class="pagenum">-246-</span>les Français. On ne doit pas craindre de prononcer -encore les mots de <i>nation</i>, <i>droits du peuple</i>, -il s'agit de marcher et l'expérience a resserré -dans de justes bornes l'expression de ces mots-là.</p> - -<p>Je revins chez moi enchantée et jamais, je -crois, M. de Boisgelin n'a ressenti une joie plus -pure. Si je voulais me borner à rappeler la part -nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je -devrais m'arrêter ici, car la détermination que -prit à cet égard M. de Talleyrand et qui, je dois -le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements -et nos conversations lui inspirèrent, -est l'unique chose importante dans cette conjuration -et la seule force qui ait changé l'état des -choses. Notre but a donc été rempli à ce moment. -Mais comme ces feuilles sont destinées à -me rappeler les sensations que j'éprouvai alors, -je vais continuer doucement ces mémoires, regardant -ce qui nous est personnel comme indiqué -et même terminé.</p> - -<p>M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude -aux réunions dont j'ai déjà parlé et se -convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue -<span class="pagenum">-247-</span>évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien -connue par le gouvernement du roi, a pensé lui -devenir funeste, parce qu'il a pensé y trouver -une force qui n'y était pas. Il n'en existe que -dans des intérêts communs et les rapports qui -lient ensemble les gens dans les positions les -plus distantes. Or, dans cette association royaliste, -comme il n'était question que de fidélité à -un être imaginaire et de pureté de conduite, elle -formait une chose isolée, abstraite, sans poids et -ne représentant rien qui répondît à l'intérêt réel -de personne. Ses moyens de police intérieure et -de correspondance pouvaient être utiles cependant. -Étendus sur la surface des choses, comme -un léger nuage ils pouvaient les voiler, mais ils -ne donnaient ni force d'action ni résistance. -L'amour mystique pour un roi que personne -ne connaissait, la fidélité à des devoirs dont -on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne -pouvaient donner que des moments bien courts -d'illusion. M. de Boisgelin chercha seulement à -inspirer assez de confiance pour qu'on lui permît -de choisir ces moments.</p> - -<p>—Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher -<span class="pagenum">-248-</span>de parler à des sénateurs, à des gens qui en -remuent d'autres.</p> - -<p>—Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces -hommes-là, disais-je. Ils me paraissent de grosses -pierres que nous portons au col et avec lesquelles -on nous jette à l'eau.</p> - -<p>Cependant nous fîmes des démarches près de -quelques-uns. Mais Tacite a dit, sur le Sénat -romain, ce qui est applicable aux corps de l'État -quand la fortune de ceux qui les composent est -dépendante du maître.</p> - -<p>Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles -pour n'être point affligés par les maux publics, -ni tentés d'en délivrer. Seulement, en vrais chanoines -ne s'occupant que de l'essentiel, qui était -la recette et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de -chaque mois, une assemblée en forme de chapitre, -pour régler l'affaire de leurs revenus.</p> - -<p>Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me -dit:</p> - -<p>—Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une -manière noble et sérieuse. Bonaparte vient encore -de refuser la paix à Montereau, son petit succès -lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne. -<span class="pagenum">-249-</span>On a fait, à Châtillon, une assemblée en forme -de Congrès, où se rendra lord Castlereagh et les -ministres des différents souverains de l'Europe, -pour discuter sur quelles bases doit reposer la -paix qu'on est encore décidé d'offrir à Napoléon. -Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est -livré à l'effervescence d'une domination militaire -qui, changeant les idées reçues de morale et de -politique, n'accorde le nom de vertu qu'à l'asservissement -ou l'obéissance sans contestation, et de -gloire qu'à l'esprit de conquête. Il faut que, lorsque -le Sénat s'assemblera, il nous tire d'affaire, -qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est -couvert et qu'il assure notre existence en travaillant -à la sienne. Voici ce que, par son droit -naturel de conservateur des lois fondamentales, -il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la -tribune pour dénoncer Napoléon en disant que, -ayant été élu empereur aux conditions qu'il n'a -pas tenues, <i>de faire voter l'impôt par l'organe des -représentants de la nation, de rendre compte de l'emploi -du revenu et de faire jouir les citoyens de la -liberté de leur personne et de leur pensée</i>, il n'a aucun -droit, aux termes d'un contrat qu'il a violé, -<span class="pagenum">-250-</span>puisque <i>l'impôt a été levé à sa fantaisie, la liberté -des citoyens a été attaquée dans leur pensée et dans -leurs actions, et le droit de lever des armées exagéré au -point d'épuiser la population</i>; que les familles sont -en deuil et réduites à des vieillards et à des -enfants; que l'Europe est jonchée de nos morts -pendant que la France est couverte d'ennemis -dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre -et dont il ne veut point nous délivrer par la paix; -que, en conséquence, n'ayant pas tenu les conditions -du contrat qui fondait son autorité, on le -répète, le contrat est annulé et il est déclaré perturbateur -du repos public et mis hors la loi. Que -le Sénat, ensuite, se constitue en Assemblée -nationale, qu'il envoie aux députés l'ordre de -s'assembler et de délibérer, en reconnaissant -leur mandat comme suffisant. Qu'il déclare la -France monarchie constitutionnelle avec trois ou -quatre lois bien faites qui indiquent clairement -les libertés du peuple et prendront le nom de -<i>charte</i> ou de <i>lois constitutionnelles</i>, comme il -voudra. Alors, qu'il appelle le frère de Louis XVI -sur le trône et qu'il fasse adhérer le peuple à ce -vœu, en faisant ouvrir des registres où chaque -<span class="pagenum">-251-</span>citoyen sera invité à écrire son nom. Qu'il fasse -un appel aux armées et qu'il envoie une députation -aux princes coalisés pour leur faire part de -cet événement, en les invitant à repasser le Rhin -pour commencer là les préliminaires de la paix.—Voyez -Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi -remuer une âme patriotique et faire les plus belles -phrases du monde sans danger. C'est là ce qu'il -faut répéter souvent, cette persuasion peut encore -faire des héros. Qu'on voie Lambrechts<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, Lenoir-Laroche<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, -<span class="pagenum">-252-</span>je ne sais qui, ces patriarches de révolution -qui savent si bien démolir les trônes avec -les mots de <i>patrie</i>, <i>tyrannie</i>, <i>liberté</i>. S'ils les prononcent, -nous sommes sauvés; je vais faire, de -mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir -<span class="pagenum">-253-</span>que, en s'y prenant ainsi, ils passent un véritable -contrat entre le monarque et le peuple, et que -les droits de naissance que peut apporter celui -qu'ils appellent ne l'empêchent point d'être lié -par des conditions, et que l'existence du <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i> -qu'ils cherchent tant se trouve assuré par cette -manière d'agir.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre 1753 -dans les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit -et était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et philosophe, -il approuvait à ce double titre les réformes tentées par -Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques -des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la Belgique -se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut -quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait -dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines gouvernementales -qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il restait -d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de la -République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de la -Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de commissaire -près le Directoire exécutif du département de la Dyle et -y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor -il fût appelé à Paris et nommé ministre de la justice. Les coups -d'État continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui -valut le Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la -Légion d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la -liberté, il tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le -gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une -opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement -moindre, n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part -avec le duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à Talleyrand. -En effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé de -rédiger les considérants. Il travailla aussi à la préparation de la -charte; mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à l'intransigeance -royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui coûtèrent la -pairie. Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à Napoléon -lors des Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit, comme les -anciens impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les légitimistes. -En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea à l'extrême -gauche. Il mourut en 1823.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat dans -cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa. -En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à -suivre par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès -de cette brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers -État par la prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut -de ceux qui rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur, -il fut des suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain, -et toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la -faveur et il devint préfet de police. Mais, à la veille du -18 fructidor, ce n'était pas la modération qu'on voulait de la -police, et il redevint journaliste, soigneux de se tenir à égale distance -des anarchistes et des clichiens. Cette impartialité trouva sa -place dans une chaire de législation qu'on lui donna à «l'École -centrale du Panthéon» et son républicanisme lui valut un siège au -Conseil des Anciens. Au 18 brumaire, sa modération l'emporta sur -son républicanisme et lui obtint le Sénat, puis le titre de comte et -la cravate de commandant. Sa fortune faite, et même pour qu'elle -durât, il revint à l'équilibre naturel de ses préférences politiques, -au désir d'une liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le -courage ni l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses -griefs à mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, -avec quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à -renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient -jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par l'Empereur, -rétabli par la seconde Restauration, il continua à défendre, dans la -mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et -mourut le 17 février 1825.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="app">APPENDICE</h2> - - -<h3 id="app1">LES COIGNY<br /> -ORIGINE DE LA FAMILLE</h3> - - -<p>Saint-Simon raconte en ces termes les origines des -Coigny:</p> - -<blockquote> -<p>«Les Matignon avaient marié leurs sœurs comme -ils avaient pu; l'une, jolie et bien faite, épousa un -du Breuil, gentilhomme breton; l'autre, Coigny, père -du maréchal d'aujourd'hui.</p> - -<p>»Coigny était fils d'un de ces petits juges de basse -Normandie, qui s'appelait Guillot, et qui, fils d'un -manant, avait pris une de ces petites charges pour se -délivrer de la taille après s'être fort enrichi. L'épée -avait achevé de le décrasser. Il regarda comme sa -fortune d'épouser la sœur des Matignon pour rien et, -avec de belles terres, le gouvernement et le bailliage de -<span class="pagenum">-256-</span>Caen qu'il acheta, se fit un tout autre homme. Il se -trouva bon officier et devint lieutenant général. Son -union avec ses deux beaux-frères était intime, il les -regardait avec grand respect et eux l'aimaient fort et -leur sœur, qui logeait chez eux et qui était une femme -de mérite. Coigny, fatigué de son nom de Guillot et -qui avait acheté, en basse Normandie, la belle terre de -Franquetot, vit par hasard éteindre toute cette maison, -ancienne, riche et bien alliée. Cela lui donna envie -d'en prendre le nom et la facilité de l'obtenir, personne -n'étant plus en droit de s'y opposer. Il obtint donc des -lettres patentes pour changer son nom de Guillot en -celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au parlement -de Rouen et consacra ainsi ce changement à la postérité -la plus reculée. Mais on craint moins les fureteurs de -registres que le gros du monde qui se met à rire de -Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour bons, -parce que les véritables l'étaient, et qu'il ignore si on -est enté dessus avec du parchemin ou de la cire. -Coigny donc, devenu Franquetot et dans les premiers -grades militaires, partagea, avec les Matignon, ses -beaux-frères, la faveur du Chamillard. Il était lors en -Flandre, où le ministre de la guerre lui procurait de -petits corps séparés. C'était lui qu'il voulait glisser en -la place de Villars et par là le faire maréchal de France. -Il lui manda donc sa destination et comme le bâton ne -devait être déclaré qu'en Bavière, même à celui qui lui -était destiné, Chamillard n'osa lui en révéler le secret, -<span class="pagenum">-257-</span>mais, à ce que m'a dit lui-même ce ministre dans -l'amertume de son cœur, il lui mit tellement le doigt -sur la lettre, que, hors lui déclarer la chose, il ne -pouvait s'en expliquer avec lui plus clairement. Coigny, -qui était fort court, n'entendit rien à ce langage. Il se -trouvait bien où il était. D'aller en Bavière lui parut la -Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au -désespoir, et lui-même peu après quand il sut ce qui -lui était destiné.»—<i>Mémoires</i>, édit. Chéruel et Ad. -Régnier, t. IV, p. 12.</p> -</blockquote> - -<p>Ce qui avait échappé au père fut obtenu par le fils. -François de Franquetot devint maréchal de France, et, -par lettres patentes de février 1747, duc de Coigny. -Saint-Simon fait bonne mesure aux mérites du maréchal, -et les rappelle avec cette justice heureuse d'être -juste qu'inspire l'amitié. Pourtant, il ne se tient pas -de montrer, dans l'homme magnifiquement récompensé -et digne de cette fortune, le parvenu. A propos de la -mère, la comtesse de Coigny, née Matignon, il revient -à son thème:</p> - -<blockquote> -<p>«Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; -elle était sœur du comte de Matignon, chevalier -de l'ordre, et du maréchal de Matignon. On l'avait -mariée à grand regret, mais pour rien à Coigny qui -était fort riche. Le fâcheux était qu'il les avoisinait et -que ce qu'il était ne pouvait être ignoré dans la -Normandie. Son nom est Guillot et lors de son mariage -tout était plein de gens dans le pays qui avaient vu ses -<span class="pagenum">-258-</span>pères avocats et procureurs du roi des petites juridictions -royales, puis présidents de ces juridictions subalternes. -Ils s'enrichirent et parvinrent à cette alliance -des Matignon. Coigny se trouva un honnête homme, -bon homme de guerre, qui ne se méconnut point et qui -mérita l'amitié de ses beaux-frères; c'est lui qu'on a -vu, en son lieu, refuser le bâton de maréchal de France, -sans le savoir, en refusant de passer en Bavière, dont -il mourut peu après de douleur… Que dirait cette -dame de Coigny, si elle revenait au monde? Pourrait-elle -croire à la fortune de son fils et la voir sans en -pâmer d'effroi et sans en mourir aussitôt de joie?»—<i>Mémoires</i>, -t. XI, p. 174.</p> -</blockquote> - -<p>Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de -la malveillance qui est sa passion quand il s'agit de -noblesse. Il eût voulu être le seul duc du royaume. -Son orgueil souffre à reconnaître l'antiquité des familles -qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les -autres maisons il lui semble élever la sienne. Ici, sa -jalousie de duc et pair fait tort à son impartialité de -généalogiste. Non content de prétendre que la roture de -Guillot s'était artificiellement entée sur la noblesse des -Franquetot, il précise la date et les phases de la métamorphose: -le grand-père du maréchal s'est, de Guillot, -transformé en Coigny, et le père du maréchal s'est -transformé, de Coigny, en Franquetot. C'était rendre -facile la vérification. Or, voici ce que les titres et -papiers établissent:</p> - -<p><span class="pagenum">-259-</span>Le maréchal François de Franquetot, duc de Coigny, -eut pour père:</p> - -<p>Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, -lieutenant général, marié à Françoise de Goyon Matignon. -Celui-ci était fils de</p> - -<p>Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, maréchal -de camp, capitaine lieutenant des gendarmes -d'Anne d'Autriche. Il avait épousé Madeleine Palry -dame de Villeray, d'une vieille famille de Normandie. -C'est en récompense de ses services que la terre de -Coigny fut érigée en comté en 1650.</p> - -<p>Donc le père du maréchal ne prit pas le nom de -Franquetot, mais le porta dès sa naissance, l'ayant reçu -de son père, et celui-ci, le grand-père du maréchal, -non seulement n'était pas Guillot, mais était déjà -Franquetot.</p> - -<p>Il l'était par son père, Robert de Franquetot, président -à mortier au parlement de Normandie. Lui-même était -né d'Antoine de Franquetot, marié à Eléonore de Saint-Simon -Courtemer, également président à mortier, et -qui transmit à son fils sa charge et son nom.</p> - -<p>Donc, en remontant jusqu'à la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, -les Coigny sont, de fils en père, Franquetot, quoi qu'en -dise Saint-Simon. Appeler, comme il le fait, «petites -charges de judicature» des présidences au parlement de -Normandie, traiter en manants non décrassés des magistrats -qui trouvaient femme dans la bonne noblesse, est -avoir le dédain un peu étourdi. Et si la dame de Saint-Simon -<span class="pagenum">-260-</span>qui entrait dans cette famille au commencement -du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, et si le Saint-Simon qui succéda -en 1637 à un de ces Franquetot dans la lieutenance -générale du Cotentin étaient liés par quelque parenté à -l'auteur des <i>Mémoires</i>, il amoindrit sa propre famille à -déprécier celle des Franquetot. Les vouloir Guillot en -dépit des textes, c'est précisément faire ce qu'il leur -reproche, parler pour «le gros du monde» qui rit de -confiance, et oublier les «fureteurs de documents». Si -des Guillot s'entèrent sur les Franquetot «avec du -parchemin et de la cire», ce fut à une époque très -ancienne. Où l'antiquité de toute usurpation nobiliaire -est noblesse. Il n'y a guère de famille, même parmi les -plus grandes, qui n'ait couvert son premier nom d'ornements -héraldiques; le tout était de s'y prendre tôt. Les -Franquetot, eussent-ils été jadis Guillot, avaient fourni -une hérédité de bons gentilshommes, vécu noblement, -utilement. Même le père du duc de Saint-Simon n'avait -pas conquis la faveur de Louis XIII par des services -comparables, s'il faut en croire Tallemant des Réaux: -«Le roi prit amitié pour Saint-Simon à cause que -ce grand garçon lui rapportait toujours des nouvelles -certaines de la chasse et que, quand il portait son cor, -il ne bavait pas dedans.»</p> - -<p>Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une -matière à une étude plus importante qu'une controverse -sur l'antiquité du nom. Ils sont tous deux un exemple -de la rapidité avec laquelle la sève héréditaire s'épuise -<span class="pagenum">-261-</span>dans les familles illustres, après avoir lentement préparé -et mûri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon -a sonné, dans un cor plus retentissant que celui de -son père, où sa malveillance bave sans gêne, et durant -une chasse impitoyable, l'hallali d'un siècle, sa race -est à bout d'énergie. Elle a créé son grand homme, -elle n'enfantera plus, sauf, après plus d'un siècle, le -Saint-Simon moitié prophète et moitié rêveur d'une -civilisation nouvelle, un esprit où survit de la puissance -mais où l'équilibre est rompu. Et, après ce sophiste, le -nom tombe dans l'<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i> des gloires mortes.</p> - -<p>Avec le maréchal de Coigny, la noblesse, la célébrité -et la fortune, lentement faites, légitimement accrues, -d'une famille, sont parvenues à leur apogée. Son fils -Jean-Antoine, lieutenant-général, vit sur la gloire paternelle -et se fait tuer par le prince de Dombes, en 1748. -Il laisse deux fils et la famille se divise en deux -branches.</p> - - -<h3 id="app2">LA BRANCHE AINÉE</h3> - -<p>L'aîné, Marie-François-Henry de Franquetot, hérita -le titre de duc et l'immense domaine de Normandie, les -terres de Franquetot et de Coigny avec leurs deux châteaux, -Coigny, la vieille demeure féodale, et Franquetot -bâti par le maréchal, dans le style du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. La -<span class="pagenum">-262-</span>supériorité de ce duc n'était ni l'esprit, ni le talent militaire, -ni même la beauté, mais «un excellent maintien, -un ton exquis, une raison simple et juste, du calme et -de la politesse<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>», mérites de cour, grâce auxquels il se -fit une place dans le cercle le plus intime de la reine -Marie-Antoinette. En 1814 il fut nommé pair, maréchal -de France et gouverneur des Invalides. Il mourut en -1822.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Tilly. <i>Mémoires</i>, t. II, p. 112.</p> -</div> -<p>Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel, -fidèle et inutile aux Bourbons durant l'émigration, -obtint de Louis XVIII le titre et la pension d'officier -général et mourut en 1816. Toute sa célébrité lui vint -de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgré sa réputation -immense et méritée d'intelligence, était de ces -esprits transfuges et redoutables aux intérêts dont -ils semblent solidaires. Au lieu de servir l'union de -l'aristocratie et du trône, elle travailla avec passion -à la ruine de la monarchie, applaudit, par haine -de la famille royale, aux excès de la Révolution. Loin -qu'elle se sentît liée à la cause que soutenait son mari, -elle était aussi rebelle à l'ordre familial qu'à l'ordre -politique, et finit par divorcer.</p> - -<p>De son mariage avec le marquis étaient nés deux -enfants:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Une fille, qui reçut à sa naissance, le 23 juin 1778, -les noms d'Antoinette-Françoise-Jeanne, mais que sa -<span class="pagenum">-263-</span>mère appela toujours Fanny. Mariée, en 1805, au général -comte de Sébastien, elle mourut en couches, en -1807, à Constantinople où son mari était ambassadeur. -L'unique fille qu'elle laissait épousa le duc de -Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept enfants, dont trois -fils;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans -l'armée française, tandis que son père et son grand-père -étaient émigrés, perdit un bras à Smolensk et s'établit -en Angleterre au retour des Bourbons. A la mort de son -grand-père, en 1822, il recueillit le titre de duc et -épousa, la même année, Henriette Dundas, fille de sir -Henry Dalrymhe Hamilton et fit souche dans la noblesse -anglaise. Le duc n'eut de son mariage que deux filles. -L'une s'était mariée à lord Stair, et est morte laissant -un fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a écrit une histoire de -la famille Coigny; l'autre a épousé le comte Manvers -et vit à Londres. Ce sont elles qui ont recueilli la fortune -de la branche aînée et par suite les domaines de -Franquetot et de Coigny<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> J'ai dû ces communications sur la branche aînée des Coigny à -M. le comte Fleury. Il a bien voulu mettre à ma disposition, avec -une générosité rare aujourd'hui, des notes importantes et rédigées -avec l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses études d'histoire.</p> -</div> -<p>Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, légua son -titre à celui de ses petits-neveux, enfants de sa sœur, la -maréchale Sebastiani, qui relèverait son nom.</p> - -<p><span class="pagenum">-264-</span></p> - -<h3 id="app3">LA BRANCHE CADETTE</h3> - -<p>Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier -d'honneur de madame Élisabeth, avait par son mariage -avec Josèphe de Boissy arrondi sa fortune. Il avait hôtel -à Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie la terre de Mareuil -achetée, le 13 juillet 1771, du marquis de Chazeron. Le -domaine était considérable et le château avait été bâti -au temps de la Renaissance par la duchesse d'Alençon.</p> - -<p>Le comte de Coigny eut pour principale occupation -de dessiner des jardins. Il fut un des premiers qui aux -tracés géométriques où l'on enfermait et contraignait la -nature, préférèrent les lignes et les plantations où l'on -s'efforçait de la comprendre et de la respecter. Le comte -s'ingénia à embellir son domaine en le transformant. -Son goût devint célèbre et ses travaux à Mareuil passaient -pour une merveille, que le chevalier de l'Isle a -décrite en vers enthousiastes.</p> - -<p>La fortune réunie du comte et de Josèphe de Boissy -était destinée à Aimée de Coigny, leur fille unique, et -même lui appartint pour partie dès 1775, à la mort de -sa mère. Il ne sera pas superflu de donner ici un -extrait de l'inventaire dressé alors et où se trouvent -d'intéressants détails sur les parures, les vêtements, -le mobilier et la décoration des pièces au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p><span class="pagenum">-265-</span></p> - -<h3 id="app4">INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE COIGNY<br /> -<i>dressé par M<sup>e</sup> Piquais, notaire à Paris, et M<sup>e</sup> Guillaumont</i>.</h3> - -<p>L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente -octobre, trois heures de relevée, à la requête de très haut -et très puissant seigneur Augustin-Gabriel de Franquetot, -comte de Coigny, brigadier des armées du Roy, gouverneur -des ville et château de Fougères, en Bretagne, tant en -son nom à cause de la communauté de biens qui a existé -entre lui et feue très haute et très puissante dame Josèphe-Michel -de Boissy, comtesse de Coigny, son épouse, qu'au -nom et comme tuteur honoraire de très haute et très puissante -demoiselle Anne-Françoise-Aymée de Franquetot de -Coigny, sa fille mineure et de ladite feue son épouse.</p> - -<p>Et en la présence de Louis-Vincent-Benoiston de Châteauneuf, -au nom et comme tuteur honoraire de mad. demoiselle -de Coigny, et d'Antoine-Denis Goblain, écuyer, au nom et -comme subrogé-tuteur de ladite Mad. demoiselle de Coigny.</p> - -<p>Mad. demoiselle de Coigny habile à se dire et porter seulle -héritière de madame veuve comtesse de Coigny, sa mère.</p> - -<p>A la conservation des droits desdites parties et de tous -autres qu'il appartiendra, il va être procédé par les cons<sup>ers</sup> -notaires du Roy et pour les soussignés, être fait inventaire et -description de tous les biens, meubles meublants, titres -papiers et autres effets généralement quelconques dépendant -de la communauté de biens d'entre ledit seigneur -comte de Coigny et ladite dame son épouse et de la succession -de ladite dame, trouvés et étant dans l'appartement -qu'occupe ledit comte de Coigny et où ladite dame son épouse -est décédée le 23 du présent mois d'octobre, appartement -dépendant de l'hôtel situé à Paris, rue Saint-Nicaise, -paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="p"><span class="pagenum">-266-</span>Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une -grille de feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de -fer poly partie garnie en cuivre; une paire de bras de cheminée -à deux branches en cuivre doré; une paire de flambeaux à la -grecque, aussi en cuivre doré, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">60</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un pot à l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche -de Sèvres à bords dorés; deux grands vases à l'ancienne -porcelaine de Chine, montés sur leurs socs de -cuivre doré d'or moulu; deux cocqs aussi d'ancienne -porcelaine aussi montés sur leurs socs et cinq figures -de Chine toutes mutilées, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">160</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un secrétaire en armoire en bois peint façon de -laque garny de bronze et carderon de cuivre d'or -moulu et à dessus de marbre sanguin; une petite -table à secrétaire en bois de rose; un écran à tablette, -prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">120</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Six fauteuils à bois dorés foncés en crin, couverts -de damas cramoisy; une chaise longue en deux parties -foncée en crin, garnie de matelas et coussins, -le tout couvert de velours cizelé de trois couleurs; -une tenture (paravent) en cinq parties de papier -velouté, collé sur toille, deux rideaux en quatre parties -de deux leys chacun, sur trois aunes et un -quart de haut en taffetas en carreaux cramoisy et -blanc, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">240</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Dans une chambre à coucher ensuite ayant même -vue, une grille de feu à deux parties, pelle, pincette -et tenailles de fer poly avec ornements de cuivre -doré, une paire de bras de cheminée à deux branches -de cuivre en couleur, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">80</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une bergère et quatre fauteuils à bois rechampy, -foncés de crin et couverts de velours d'Utrech verd; -une couchette à deux dossiers à fond sangle, la -<span class="pagenum">-267-</span>housse du lit en baldaquin de damas verd, avec -rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux -en quatre parties de taffetas de Florence verd et -bleu; huits leys de tenture sur deux aunes un quart de -haut en damas à palmes verd, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">400</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">A l'égard de six tableaux, tant pastels que peints à -l'huile, portraits d'hommes et femmes, il n'en a été -fait aucune prisée, comme portraits de famille.</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une lanterne de veille garnie de cuivre doré, -prisée</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">20</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Dans une garde-robe, à côté, ayant vue sur la rue: -une table de nuit en noyer et à dessus de marbre, -un bidet et son vase, une chaise de commodité en -canne et son vase avec coussins de peau rouge, prisé -le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">14</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur -la rue: une table de nuit de trois pieds de long, à -dessus de marbre, garnie de ses vases, une autre -plus petite en placage et garnye de deux marbres -brèche d'Alep; un bidet en noyer à dessus de maroquin, -prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">50</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une tablette en encoignure, prisée</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">12</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Chambre à coucher de madame, ayant vue sur la -cour: une grille de feu à deux parties, pelle, pincettes -et tenailles de fer poli avec ornements à recouvrements -en cuivre doré d'or moulu; une paire de -bras de cheminée à trois branches aussi de cuivre -doré d'or moulu, prisé, avec une paire de flambeaux -en cuivre doré</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">160</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une commode en bois de Rapont et satinée et à -dessus de marbre rouge; une table en chesne; un -fauteuil foncé de crin couvert de panne cramoisye, -prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">80</td> -</tr> -<tr> -<td class="p"><span class="pagenum">-268-</span>Deux fauteuils en cabriolets, six autres à coussins; -deux bergères et un canapé à deux places en -bois peint en gris, foncés de crin et couverts en damas -de trois couleurs, six pantières de trois lez chacune; -six leys de tenture en quatre morceaux sur deux -aunes trois quarts de haut; un lit à colonnes à la -turque, composé de sa couchette sanglée à bois doré -de cinq pieds et demy de large, garny en dehors et -en dedans de quatre rideaux en quatre parties de -deux lez chacun sur trois aunes moins un quart de -haut, de taffetas à carreaux cramoisy et blanc; un -tabouret bout de pieds couvert de damas de trois couleurs -et trois écrans de taffetas à carreaux, prisé le -tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">2.400</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une tasse à chocolat et sa soucoupe en porcelaine -de Sèvres, bords dorés; une tasse et sa soucoupe aussi -en porcelaine de Sèvres, fond blanc à fleurs; une -autre couverte de sa soucoupe en pareille porcelaine -peinte en mosaïque; une autre tasse couverte -de sa soucoupe en porcelaine de Saxe blanche dorée -et à fleur, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">80</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier -à trois tiroirs, en bois de placage et satiné, -garny d'entrées de serrures, carderons et sabots -de cuivre doré; une commode à la Régence à deux -tiroirs en bois peint façon de laque garny de carderon -et sabots de cuivre doré et à dessus de marbre -brèche d'Alep; une petite table à écrins en bois de -placage et satiné; un guéridon en noyer et acajou, -garny de deux balustrades de cuivre doré se mouvant -à crans; un petit secrétaire à ravalement en -bois de placage et au dessus un marbre blanc; le -tout prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">144</td> -</tr> -<tr> -<td class="p"><span class="pagenum">-269-</span>Deux rideaux en quatre parties de deux lez et -demy de damas cramoisi, prisés</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">150</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre -et bordure dorée et dix-sept autres estampes dont -l'<i>Accordée de village</i>, prisés</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">200</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">A l'égard de deux tableaux peints à l'huile représentant -M. et madame de Boissy dans leur bordure -de bois doré, il n'en a été fait aucune prisée comme -portraits de famille.</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Sous les remises, une diligence de campagne -montée sur un train à quatre roues, peinte en -gris, à panneaux armoriés, doublée en velours -d'Utrecht gris à trois glaces, montée sur des supentes -en corne de cerf, prisée avec une paire de -harnais</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">480</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une chaise à porteur à panneaux gris aventurinés, -doublée en velours d'Utrecht bleu à trois glaces, -prisée</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">120</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans une des armoires cy-devant inventoriée suit -la garde-robe de madame la comtesse de Coigny:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Effets d'habillements divers estimés</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">6.000</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une garniture de robe composée de ses deux -étolles, grand volant chicorée, tour de robe, devants -de corps, manchettes à trois rangs, fichus, bavolets -et deux barbes, le tout de dentelles d'Angleterre; -une paire de manchettes à trois rangs de Valenciennes, -une garniture et bavolet pareille dentelle, -fond entoillage, une paire de manchettes à trois -rangs fichus, devants de corps barbe, bavolet et fond, -le tout en point d'Argentan; deux paires de manchettes -à trois rangs d'Angleterre montées sur entoillage, -deux coiffes de dentelle, deux paires -d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de dentelles -<span class="pagenum">-270-</span>montés sur entoillage; onze bonnets ronds à -deux rangs garnis de différentes dentelles; un drap -de lit de taffetas couleur de soye, couverte de linon -brodé, un drap de lit de repos en taffetas couleur -de soye garni de dentelle, un manteau de lit et un -mantelet de dentelle doublé de taffetas rose, deux -taies d'oreiller garnies en dentelles, prisé le tout -ensemble</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">4.000</td> -</tr> -<tr> -<td class="c"><i>Bijoux à l'usage de madame la comtesse</i>:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une montre d'or, médaillon émaillé, fond azur, -chiffre en or avec un cordon de cheveux, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">240</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une toilette composée de son pot à l'eau, sa -cuvette, tasse à bouillon, deux boîtes à poudre, -deux pots de pommade, coffre à racine, deux flambeaux -et leurs bobèches, un plateau et deux gobelets -couverts, le tout de l'argent, poinçon de Paris, -le tout pesant ensemble vingt-trois marcs, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">1.177</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Suivent les diamants dont la prisée va être faite -par le sieur Guilliaumont, maître orfèvre-joaillier, -demeurant à Paris, Cour-Neuve du Palais.</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un diamant brillant monté en bouton de col, -prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">1.000</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Soixante-douze diamants montés en chaton, prisés -ensemble</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">3.000</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un collier de diamants brillants à trois rangs de -chaton au nombre de quatre-vingt trois, une chaîne -de quatre diamants, un petit nœud et une pendeloque, -prisé le tout ensemble</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">8.000</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une paire de girandoles de diamants brillants, les -boucles et les pendeloques à simple entourage, -prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">8.000</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une paire d'anneaux d'oreilles et une épingle de -diamants brillants, prisées</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">400</td> -</tr> -<tr> -<td class="p"><span class="pagenum">-271-</span>Un médaillon et sa chaîne monté en or avec des -diamants rouges, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">120</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Du dit jour, 8 novembre 1775:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans, -trois sacs à ouvrage en taffetas, cannelés, brodés en -soye or, paillettes et paillons; six éventails en yvoir, -partie incrustée, le tout garny de papier et linon; -deux toques et bonnets garnis de fleurs et vabouk</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">40</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Quatre croites de couche, trois linges de ventre et -une chemise de couche</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">8</td> -</tr> -<tr> -<td class="c"><i>Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny</i>:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit, -la plupart à garniture, les autres garnies de batiste; -six pantalons tant en basin que mousseline -brochés et rayés; dix-huit tant vestes que gilets en -toille de cachou et basin, deux culottes de basin, -trois pantalons en fil tricoté, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">280</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Seize paires de bas de soie tant blancs que gris</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">90</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une veste de lanquin brodée en perse soye et or, -deux vestes de mousseline brodées en or, une veste -de gourgouran blanc brodée en soye de Coulteurs et -vingt-quatre paires de soye blanche</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">182</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un habit veste et culotte de petit velours de trois -couleurs; un autre habit veste et culotte de velours -de quatre couleurs, doublés en satin; un habit veste -et culotte de drap fond or ornés d'une broderie à -paillettes et paillon, la veste fond argent; un habit -veste et deux culottes de drap fond argent à petites -fleurs, l'habit doublé d'agneau et d'astrakan noir; -un habit veste et culotte de camelot noir; un habit -et veste de velours à la Reyne noir; un autre -habit de velours de soye noir; un habit veste et -culotte de ratine brune doublée de satin; un -<span class="pagenum">-272-</span>habit veste et culotte de drap d'Holande gris -doublé de satin bleu; un surtout de drap de -chamois à brandebourgs, boutonnières et boutons -en or; un habit petit carrelé rayé rouge et blanc, -un fraque de camelot de soye, un habit veste -et culotte de prussienne; un surtout uniforme -du petit équipage de la chasse du Roy; un autre -surtout de grand équipage de la chasse du Roy; un -autre surtout de grand équipage et un surtout de -la chasse du duc d'Orléans; un domino de taffetas -brun, prisés ensemble</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">2.200</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Huit paires de manchettes de point d'Argentan, -trois paires de manchettes de toile d'Angleterre et -six paires de manchettes de filets garnies d'éfilés, -prisées le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">720</td> -</tr> -<tr> -<td class="c"><i>Suivent les bijoux à l'usage de M. le comte de Coigny</i>:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une épée à garde et poignée d'argent</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">30</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une autre épée à garde et poignée d'argent doré</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">30</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un couteau de chasse en bayonnette à manche -d'ébène garny en argent, prisé avec son ceinturon</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">12</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une paire de boucles de souliers et une à jarretière -à tours en or, chappes d'acier</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">192</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Du lundi 20 novembre, an 1775.—Au château -de Mareuil-en-Brie.—Dans une chambre au pavillon -rouge et en bas.</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette -et tenaille et un fauteuil en confessionnal foncé de -crin, couvert de vieux damas cramoisi, six fauteuils -à bras foncés de crin, avec housse de damas cramoisy -à galons de soie; un grand fauteuil couvert -de tapisserie de point à l'aiguille; quatre pièces de -tapisserie verdure servant de tenture; un lit, traversins, -couverture d'indienne piquée, la housse du -<span class="pagenum">-273-</span>lit à l'impériale composé de son ciel, pente de -dehors et de dedans, fond, dossier, bonnes grâces, -courte pointe, le tout à pente de damas cramoisy orné -d'un galon de soye jaune, le surtout du lit en serge -de pareille couleur, prisé le tout</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">544</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans la chambre ensuite dite chambre rouge:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un grand canapé à trois places, quatre chaises et -huit fauteuils couverts de serge cramoisye; dix-huit -aulnes et demy de court de camelot de laine, deux -portières de camelot moiré; un lit avec courtepointe -de toile d'orange piquée, la housse dudit lit -en dedans de satin blanc; les tentes, bonnes grâces -et surtout en serge cramoisye, le tout orné d'un galon -d'or faux, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">540</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans une garde-robe à côté:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Trois pièces de tapisserie de verdure, deux chaises, -un bidet, une chaise à commodité et une table de -nuit, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">90</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les -cascades:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un canapé à trois places, quatre fauteuils à bras -couverts de tapisseries de point à l'aiguille, deux -pièces de tapisseries de verdure, un rideau en deux -parties en toile damassée encadrée d'indienne; une -table de toilette garnie de son miroir, carré, tapis et -descente de toilette, prisé ensemble</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">12</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans une salle de billard:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Quatre banquettes couvertes de tapisseries de -point à l'aiguille, un canapé et quatre fauteuils couverts -de moquette, quatre portières de moquette, -huit morceaux de papier tontine servant de tenture, -une table à pied rechampi et dessus de marbre -rame, un reverbère à huit mèches, un petit jeu de -<span class="pagenum">-274-</span>trou madame, un billard de douze pieds de long sur -cinq pieds huit poulces de large garni de ses billes, -masses, queues et bistoquets, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">360</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans un salon de compagnie ayant vue sur le -jardin:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Un lustre à huit branches en cuivre doré d'or -moulu, une table de marbre sur son pied en bois -rechampi et sculpté, un miroir d'une seule glace -hors de tain de quarante-huit poulces de haut sur -six de large dans sa bordure et chapiteau de glace -avec ornements de bois sculpté doré, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">360</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une niche à chien couverte de damas de trois -couleurs, un écran à tablette garni de papier de la -Chine, un petit écran de cheminée à quatre feuilles -garni de taffetas de Florence bleu, une table à écrire -à bois de placage, une table de brelan, quatre -canapés à trois places, quatre bergères à coussins et -rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout à bois -rechampi bleu et blanc, couverts tant en velours -d'Utrecht que damas bleu; huit portières de deux -layes et demi chacune damas bleu, douze parties de -rideaux de deux layes et demi chacune sur trois -aulnes et demie de haut, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">1.025</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmontée -de son trophée, mousqueterie d'émail, à -cadran de cuivre or, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">96</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une paire de branches de cheminée à trois -branches en fer-blanc peint et à fleurs d'émail</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">8</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap">Dans les caves sous le château:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Une pièce de vin rouge cru de basse Champagne -contenant deux cent quarante bouteilles; une autre -pièce de vin rouge même cru; une pièce de vin -blanc même cru et même jauge, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">160</td> -</tr> -<tr> -<td class="p"><span class="pagenum">-275-</span>Mille vingt bouteilles en différents vins tant blancs -que rouges en vins d'Épernay, du Rhin, Mulsan, -Auxerre, Rhums, Ay, Langon et Malaga, ensemble</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">1.200</td> -</tr> -<tr> -<td class="p">Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, prisé</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="r">Livres</td> -<td class="r">20</td> -</tr> -</table> -<p>Mais les malheurs publics et les fautes privées -s'unissent pour dissiper cette richesse. Pour Aimée, le -désordre de la fortune alla de pair avec celui des mœurs. -La première atteinte fut, il est vrai, l'œuvre de l'époux -légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilières -de la communauté, jusqu'à vendre les diamants -de sa femme. L'hôtel de la rue Saint-Nicaise semble -n'appartenir plus à la famille dès 1793; c'est chez sa -belle-mère, la duchesse douairière de Fleury, rue -Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même -quand elle a demandé le divorce contre son mari.</p> - -<p>Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme -la terre de Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond -coûta à Aimée les fermes, qui disparurent dans des -pertes de jeu. Restaient le château et le parc; Aimée -dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais -de son existence commune avec Garat. Dès lors, elle -fut, comme elle le dit, une «pauvre citoyenne», -d'abord logée, quand elle quitta Garat, par la princesse -de Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88, -dans un appartement dont elle payait le loyer dix-huit -cent francs. Dans cette demeure étroite, quelques beaux -meubles de famille et quelques objets d'art restaient -<span class="pagenum">-276-</span>les témoins de l'ancienne opulence; le contraste, image -de sa vie, ne changea rien à son humeur, et, soit -orgueil, soit détachement, ces restes de splendeur, dans -sa médiocrité nouvelle, lui étaient des souvenirs et -pas des regrets. C'est là qu'elle recueillit, en fille toute -dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement -de quelques capitaux, prix des dernières ventes -faites à Mareuil en l'an X, les secours accordés au comte -et peut-être à Aimée elle-même par le duc de Coigny, -deviennent les uniques ressources du père et de la fille<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites dettes -de marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je désire que -ma famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même, -supposant, par exemple, que j'eusse vécu quatre ans, ce qui -vraiment était dans les choses non seulement probables, mais presque -indiquées par mon âge et ma santé.» Cela peut signifier également: -ou que la famille est priée de réserver pendant quatre ans, -pour cette liquidation de comptes, les revenus laissés par la testatrice; -ou que la famille est priée de verser encore pendant quatre -ans la pension qu'elle servait à Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les -dettes.</p> -</div> -<p>Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt -pour qu'il fût restitué en quelques-uns de ses biens et -les transmît à sa fille. Pas davantage elle ne put -prendre sa part des faveurs accordées alors à son ancien -époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de -l'exil, se trouva, dès la Restauration, premier gentilhomme -de la chambre. Si Aimée, en dépit de ses griefs -et de ses torts, était demeurée, même de loin et de -nom seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas -contracté d'autres liens, elle eût été de moitié dans les -<span class="pagenum">-277-</span>avantages de fortune et de rang restitués au duc, et elle -les aurait payés d'un court sacrifice, puisque le duc de -Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme -entre elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury -avec Montrond avait mis de l'irréparable. Au lendemain -du jour où elle a, plus activement que la plupart des -royalistes, travaillé à la restauration de la monarchie, -à l'heure où les Bourbons dédommagent les plus inutiles -de leurs partisans, Aimée de Coigny reste ignorée -de ceux qui reviennent.</p> - -<p>Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller -une fois encore. Un incendie dans l'appartement de la -place Beauvau détruit ou endommage ces restes de luxe -et d'art, qui défendaient, de leur élégant et frêle rempart, -la grande dame contre les vulgarités de la vie pauvre, -fait disparaître les quelques titres de créances d'où elle -tirait ses revenus, la chasse elle-même de sa demeure. -Elle subit cette humiliation d'être recueillie, rue de la -Ville-l'Évêque, par cette marquise de Coigny à qui -autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise, -oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir -qu'elles étaient parentes, lui ouvre sa maison.</p> - -<p>C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament -que voici:</p> - -<blockquote> -<p>«Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant -chez ma cousine rue Ville-l'Évêque n<sup>o</sup> 7, quartier -du Roule, je confirme la donation du billet de trois -mille francs que j'ai fait à Marie, ma femme de chambre, -<span class="pagenum">-278-</span>lui laissant le droit de réclamer cette somme de trois -mille francs six mois après ma mort. Plus je reconnais -la donation que je lui ai faite de meubles dont elle -jouissait place Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire -de ma signature. J'y ajoute un billet de mille -francs qu'on lui donnera quinze jours après ma mort.</p> - -<p>»Mes dispositions précédentes étant consignées dans -un écrit, je les annule parce que plusieurs sont déjà -remplies.</p> - -<p>»Voici ce que je désire qu'il subsiste:</p> - -<p>»1<sup>o</sup> Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf -auquel je lègue cette faible marque d'une reconnaissance -qui m'a suivie jusqu'au dernier moment;</p> - -<p>»2<sup>o</sup> Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à -M. de Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la -reconnaissance et l'amitié de toute ma famille;</p> - -<p>»3<sup>o</sup> Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle -retrouvera dans ce petit fatras dépareillé des souvenirs -sensibles de tous les nôtres, depuis le maréchal de Coigny -qui a secouru la noble misère de son frère jusqu'aux -attentions délicates de Gaston.</p> - -<p>»J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son -excellent frère; l'incendie nous en a privés.</p> - -<p>»Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression -d'une reconnaissance qui ne peut être suspecte.</p> - -<p>»Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent -aussi celle d'un sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas -douté pendant ma vie et que Gaston surtout acquierre -<span class="pagenum">-279-</span>bien la conviction que jamais, <i>jamais</i>, et je le répète -en ce moment solennel, aucun vil commérage n'a pu -me porter à dire du mal de lui à mon respectable -père.</p> - -<p>»Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou -se confirme dans la pensée que, depuis que je suis née, -je l'ai aimée et que ce sentiment n'a jamais cessé d'exister -jusqu'à ma mort.</p> - -<p>»Pour les petites dettes de marchands <i>ou autres</i> qui -resteraient à acquitter, je désire que ma famille y fasse -honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même, -supposant, par exemple, que j'eusse encore vécu quatre -ans, ce qui vraiment était dans les choses non seulement -probables, mais presque indiquées par mon âge et -ma santé.</p> - -<p>»Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté -de se charger de remettre ce papier à M. le maréchal -de Coigny, ce papier qui sera lu devant lui par toute -ma famille, reçoive par elle et avec elle l'assurance des -sentiments d'amitié dont il a rempli mon cœur depuis -qu'il m'a permis de le connaître tout à fait et qu'il a -bien voulu m'admettre dans son intimité.</p> - -<p class="sign">»<span class="small">AIMÉE DE COIGNY</span>.»</p> -</blockquote> - -<p>L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque -l'approche de la mort n'inspire à cette femme aucune -sollicitude de l'au delà. Mais du moins le calme de sa -fin sans espérances a-t-il la gravité décente de vertus -<span class="pagenum">-280-</span>tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respectés -par son amour filial, mais que, cette affection exceptée, -elle a tenu pour nuls, lui deviennent réels et chers. -Dans la suite des aventures où s'égarait son cœur, elle -n'a trouvé stables que ces affections maintenues par la -solidarité de la race. Si calmes, si tièdes qu'elles aient -été pour ses malheurs, du moins ne lui sont-elles pas -restées étrangères et, grâce à elles, ses derniers jours -ne connaissent pas la cruauté du complet abandon. Cette -tardive douceur apprend à cette femme plus de justice -pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes -et méconnu l'utilité. Dans cette demeure où les -siens l'ont amenée, dans ce lit où ils la soignent, elle -se sent associée à un nom, à un rang, à des souvenirs, -à des intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il -lui paraît juste que les débris de sa fortune héréditaire -restent après elle aux gardiens de ce passé et de cet -avenir.</p> - -<p>Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons, -celle des regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres -restes de ses biens, elle voudrait reprendre toutes les -paroles que dans les temps d'indifférence elle a pu dire -sur ses proches, alors si lointains. Elle songe à son autre richesse -qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle n'épuisa jamais, -à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa -verve accoutumée contre tout le monde, et à certains -moments sa jalousie contre la marquise, ont pu se permettre. -Elle reconnaît malfaisantes ces flèches qui -<span class="pagenum">-281-</span>partent toutes seules d'une ironie toujours bandée, -qu'on lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent -en route et font d'inguérissables plaies. Il y -a une demande de pardon dans ce rappel des méchants -propos qu'on lui aurait prêtés. Il y a le ton de la -sincérité dans ce serment solennel que du moins sa -langue ne fut jamais ni perfide ni fausse. Il y a une -délicatesse inspirée par le cœur dans le legs des souvenirs -si bien choisis et si bien offerts à la parente qu'elle -avait offensée.</p> - -<p>Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille -M. de Boisgelin, elle offense une pudeur de morale, et -si ce passage du testament achève la preuve que la -lumière du devoir n'éclairait pas la mourante, du moins -choisit-elle avec une pudeur de goût le legs fait à celui -dont elle veut dire le nom une fois encore. Aucun des -objets qu'Aimée a recueillis des Coigny ne passera de la -famille à l'étranger, cet étranger fût-il le plus aimé. -Mais elle lui laisse ce qui est elle-même et elle seule, -les riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donnés, les -albâtres rapportés probablement d'Italie, surtout les -livres qui ont été le plus sérieux intérêt et la plus efficace -consolation de sa vie. Et elle remercie de cette -sorte le seul des hommes passionnés pour elle, qui en -elle ait aimé aussi l'intelligence.</p> - -<p>Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence -qu'elle sait témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de -présents à lui faire. Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme -<span class="pagenum">-282-</span>comblé par la fortune? Mais elle veut du moins lui -avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il le -sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament, -veut qu'il soit remis et lu par lui aux légataires, que -ses proches tiennent, en quelque sorte, leur investiture -de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui elle -soit, même après sa mort, un lien.</p> - -<p>Ces délicatesses de raison et de cœur étaient, d'ailleurs, -le plus précieux de son héritage. Le temps et -l'incendie avaient si fort consumé la fortune d'Aimée -qu'il ne lui était guère resté à léguer que des intentions. -L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne, -comme total des valeurs inventoriées, six mille six cent -cinquante-neuf et mille cinq cents francs en deniers -comptants.</p> - -<p>Et l'inventaire ajoute:</p> - -<blockquote> -<p>«Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à -l'époque du décès de madame de Coigny, duchesse -de Fleury, sa nièce, il n'existait aucuns deniers comptants -autres que ceux ci-dessus constatés. Que, par -suite de l'incendie qui s'est manifesté chez ladite -dame, il paraît que les titres et papiers qu'elle pouvait -avoir ont été brûlés, puisque quelques recherches qu'on -ait faites depuis qu'on s'occupe du présent inventaire, -il ne s'en est trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance -qu'il a été fait, contre la succession dont il s'agit, -diverses réclamations pour fournitures et mémoires -d'ouvrages faits pour le compte de madame sa nièce, -<span class="pagenum">-283-</span>mais qu'il ne saurait fournir aucun renseignement -précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant de l'appartement, -dans lequel il est présentement procédé, à -raison de dix-huit cents francs par an; que les frais -funéraires ont été payés. Et a monseigneur le duc de -Coigny signé en fin de ces déclarations et a signé:</p> - -<p class="sign">»<span class="small">MARÉCHAL DE COIGNY</span>.</p> - -<p>»Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le -duc de Coigny a fait observer qu'il est dans l'intention -d'accepter la succession de madame sa nièce, comme -son légataire universel, seulement sous bénéfice d'inventaire.»</p> -</blockquote> - -<p>Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de -Coigny, disparut sans rien laisser d'elle-même, sinon -quelques souvenirs de famille qui furent recueillis par la -famille aînée, où des femmes seules ont perpétué la race.</p> - - -<h3 id="app5">LES PORTRAITS D'AIMÉE DE COIGNY</h3> - -<p>Ce qui précède fournissait les renseignements utiles -à une dernière enquête. Pouvait-on étudier Aimée de -Coigny sans rechercher ses portraits?</p> - -<p>Il semble que pour comprendre tout à fait une femme -il faille l'avoir vue, et combien est-ce plus vrai quand -<span class="pagenum">-284-</span>elle doit beaucoup de sa réputation, de ses fautes et de -ses malheurs à sa beauté!</p> - -<p>Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection -de cette beauté, qui a connu intimement cette femme, -et qui aurait si bien donné, par les traits de ce visage, -l'intelligence de cette nature morale, madame Vigée -Lebrun, a écrit sur son amie au lieu de la peindre. Mais -plus Aimée était jolie à voir, moins elle avait dû se -refuser à la mode des grands portraits que les élégantes -faisaient peindre pour elles et des miniatures qu'elles -donnaient. Aimée de Coigny écrit à Lauzun, au moment -de leur rupture qu'elle essaie de ne pas prendre au -sérieux: «Je vous propose en dernière analyse que -vous me renvoyiez mon portrait avec mes lettres et -qu'à notre première rencontre nous nous assassinions<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.» -Si elle avait donné son portrait à tous ceux qu'elle crut -aimer, nous ne manquerions pas de ses images.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Lettre datée de Mareuil, le 12 février 1793. <i>Lettres</i>, etc., p. 158.</p> -</div> -<p>Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun -de nos musées publics.</p> - -<p>S'en trouvait-il dans quelques collections particulières? -Si oui, il était possible que, placés dans une -des résidences où Aimée fit son séjour, ils y eussent été -laissés quand elle vendit ces demeures, ou qu'ils fussent -parvenus par héritage aux Coigny. C'est là que des informations -étaient à prendre avec quelque chance de -succès.</p> - -<p><span class="pagenum">-285-</span>Si Mareuil, où Aimée de Coigny habita longtemps et -dans l'époque la plus brillante de sa vie, possédait un -portrait d'elle, il ne pouvait être inconnu au maître de -Mareuil, M. Orville. M. Orville répondit que nul portrait -d'Aimée n'y existait.</p> - -<p>Restait à s'enquérir auprès de la famille de Coigny.</p> - -<p>La résidence historique de cette famille est, en Normandie, -le vaste territoire qu'on appelle encore «le -duché de Coigny». Des deux châteaux, celui de Coigny -tout féodal a, dès le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, été abandonné pour -celui de Franquetot, demeure plus riante et qui, aujourd'hui -encore, est entretenue dans son élégance intacte -par la descendance anglaise du dernier duc. Parmi les -portraits de famille qui s'y sont conservés, celui d'Aimée -se trouvait-il? Dans le récit d'une visite à Franquetot, -M. A. Dumazet parlait d'«un admirable portrait de -femme dont le gardien du château ignore le nom: par -le costume, c'est une grande dame de l'Empire ou de -la Restauration, peut-être cette belle et admirable mademoiselle -de Coigny, qui fut aimée d'André Chénier et -qui est l'héroïne de la belle captive, et devint plus tard -duchesse de Fleury<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Journal <i>le Temps</i>, 4 septembre 1895.</p> -</div> -<p>J'écrivis à Londres, à madame la comtesse Manvers. -Elle me fit l'honneur de me répondre qu'il n'y avait à -Franquetot aucun portrait d'Aimée, qu'elle connaissait -seulement de la jeune femme une miniature possédée -<span class="pagenum">-286-</span>par un de ses neveux, et elle eut la bonté de demander -à celui-ci s'il voudrait en faire tirer une photographie. -M. Dalrymhe prit cette peine et une reproduction de la -miniature me fut envoyée. Le portrait est enchâssé -dans le couvercle d'une petite boîte ronde. Est-ce une -femme, est-ce une enfant qui montre de face son frais -visage et ses épaules minces? La finesse des joues, la -quiétude du regard qui attend et ignore la vie, la confiance -souriante d'un bonheur naïf, sont d'un enfant. -Mais comme une jeune épouse, elle est en grand décolleté, -des diamants sont mêlés à la chevelure, un lourd -collier de perles entoure la gracilité du col. On dirait -une petite fille qui joue à la dame avec les bijoux de sa -mère. Le tout fait la plus exquise figure et à laquelle on -ne peut reprocher que d'être trop parfaite. Le peintre -avait le modèle à souhait; il semble qu'il ait voulu -l'embellir encore, en outrant la grandeur des yeux, la -délicatesse des traits et la petitesse de la bouche. Mais -ces moyens classiques de rendre passables les laides -ont—on a du moins cette impression—enlevé ici -de la vérité et transformé un portrait en gravure de -romance.</p> - -<p>Si les descendants anglais des Coigny conservent -d'Aimée une image qu'ils m'ont fait connaître avec une -si exquise bonne grâce, une image d'Aimée se trouve -aussi chez les descendants français. C'est une miniature -encore, mais celle-là portant sa date, un portrait d'Aimée -fait durant la Terreur, et peint dans la prison où -<span class="pagenum">-287-</span>se trouvait alors «la jeune captive». Une très jeune -femme est représentée à mi-corps, un bonnet de toile -unie, une chemise sans rubans ni dentelles, une jupe -composent tout son ajustement, la simplicité en convient -également à une toilette de nuit ou de prison. -La prison est indiquée par le mur, qui fait le fond -nu et terne du tableau, et par l'unique meuble de la -pièce, la chaise de paille, sur laquelle est assise de côté -la jeune captive. Un bras soutenu par une traverse du -dossier et les mains croisées, elle regarde droit devant elle. -Cette pauvreté voulue de tous les entours et ce naturel -d'attitude ne permettent pas à l'attention de se distraire -sur l'accessoire, la ramènent tout entière à la personne, -à l'harmonie de ses formes, à l'éclat de sa chair, à la -beauté de ses traits. Les bras sortent parfaits des manches -grossières; de la chemise rabattue comme si la -main de l'exécuteur avait déjà commencé sa besogne, le -cou se dégage svelte et délicat; sa chevelure superbe, -d'un brun doux aux reflets presque blonds, que le petit -bonnet ne parvient pas à contenir toute, fait un nimbe -doré et soyeux au plus régulier, au plus délicat, au plus -jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages. -Et non seulement son gracieux ovale, son front qui, -entre la masse de la chevelure et la courbe relevée -des sourcils, semble bas comme celui d'une statue -grecque, le doux éclat de superbes yeux, la finesse -d'un nez dont on devine qu'il se relève légèrement, et -la petite bouche dessinée comme un arc et faite comme -<span class="pagenum">-288-</span>lui pour lancer le trait, donnent l'impression d'une -œuvre sincère, où un peintre expérimenté a fidèlement -reproduit l'apparence matérielle du modèle. Il a -su peindre en même temps un caractère moral. La -tristesse de l'heure, du lieu et du costume voilent -mais n'ont pas détruit la gaieté qui erre tout autour -de ces traits; cette jeune femme aux airs d'enfant a, -par la faute des circonstances, du sérieux malgré sa -nature; il y a dans ce regard ingénu un étonnement -de la douleur, et au coin de cette bouche un sourire -qui n'ose mais qui deviendra plus hardi au premier -beau jour. A cet art d'exprimer par des couleurs l'invisible -se révèle un grand artiste.</p> - -<p>Il n'a pas signé son œuvre, que, d'ailleurs, il n'a pas -finie; la tête seule est achevée, les mains sont ébauchées -à peine. Par contre, deux inscriptions gravées à -la pointe barrent chacune de trois petites lignes le fond -du tableau, à droite et à gauche du portrait. A gauche -est écrit: «La veille—du dernier jour—oh! mon -Dieu!…» A droite: «Résignation angélique—Conciergerie, -1793—Priez pour elle!…» Cette épigraphie -m'a donné un instant d'inquiétude. Comme la «jeune -captive» n'a pas été arrêtée en 1793, qu'elle n'a pas paru -à la Conciergerie, et que la veille de son dernier jour, -alors lointain, ne s'est pas passée en prison, ce portrait -ne serait-il pas celui d'une autre? Mais comme une -tradition certaine et ininterrompue de famille n'a pas -cessé de reconnaître en cette miniature Aimée de -<span class="pagenum">-289-</span>Coigny, ces lignes—dont l'écriture semble appartenir -au commencement du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle—auront été ajoutées -après coup. Elles sont seulement un témoignage de -cette sensiblerie littéraire que les malheurs, même véritables, -n'avaient pas guérie de la déclamation et à qui -il suffisait de savoir en gros et en vague les choses, -pourvu qu'elle eût prétexte à s'exclamer sur elles. -1793 était demeuré dans la légende l'année des -grandes cruautés, c'est de la Conciergerie que les plus -illustres victimes étaient parties pour mourir: voilà -comment cette date et ce nom se sont présentés à une -«âme sensible» qui, fut-ce une parente, se sera émue -par à peu près sur l'infortune de la jeune captive, et -aura voulu compléter l'œuvre du peintre.</p> - -<p>Puisque le portrait est celui d'Aimée, il n'y a pas -à tenir compte des fausses indications qu'y a ajoutées -une fantaisie d'épitaphe. Et puisque le renseignement -qui ne trompe pas, celui qui a été déposé par le -pinceau en chaque touche, révèle la main d'un maître, -reste à savoir quel est ce maître. En 1794, il y avait à -Saint-Lazare, au temps où Aimée de Coigny y séjourna, -un peintre parmi les prisonniers, et il n'y en eut qu'un. -C'était Suvée. Né à Bruges, il était venu de bonne -heure en France, où il avait fait son éducation artistique -et où il avait été naturalisé par ses succès. Grand -prix de Rome en 1771, membre de l'Académie en 1780, -il peignait surtout des sujets d'histoire et ne s'était -jamais occupé que de son art. Est-ce quelque ineptie -<span class="pagenum">-290-</span>spontanée de la suspicion démagogique, est-ce quelque -manœuvre de l'odieux David, le plus vil des grands -peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie, l'illustre -et rancuneux ennemi de ses confrères: la Révolution -s'occupa de Suvée qui ne s'occupait pas d'elle. Il -fut, le 18 prairial an II, écroué à Saint-Lazare. Là, le -peintre d'histoire trouva des sujets et des modèles. -Tantôt à la demande des prisonniers ou de leur famille, -tantôt à la seule sollicitation de son art, il fixa sur la -toile plusieurs figures de prisonniers. Ainsi il conserva -à la postérité le visage d'André Chénier, et, le jour où -Suvée acheva cette toile, il peignit plus que jamais de -l'histoire. Il la peignait encore en s'occupant de captifs -moins célèbres, qu'il étudiait isolés chacun en son -portrait, mais qu'unit le drame dont ils furent ensemble -victimes. L'histoire trouve des enseignements jusque -dans les détails particuliers à plusieurs de ces portraits. -Parmi les plus connus est celui de Trudaine: la dernière -des séances données par le financier au peintre -fut interrompue par le geôlier qui appelait le modèle -pour l'échafaud. Suvée a peint aussi Trudaine de la -Sablière et Courbitat, père et beau-frère du fermier -général, avec qui ils étaient écroués à Saint-Lazare: -l'artiste s'était engagé envers leurs familles, mais les -deux prisonniers furent si vite jugés et exécutés qu'il -n'eut pas le temps de commencer leur portrait de leur -vivant, c'est de souvenir qu'il fit l'un et l'autre. La -«jeune captive», jeune, belle, attirante comme elle -<span class="pagenum">-291-</span>était, s'imposait à l'attention d'un tel peintre. La miniature -qu'il fit d'elle fut une œuvre digne de lui, et -l'inachèvement du travail ajoute ici une présomption -d'authenticité. Si la miniature demeure en quelques -parties à l'état d'ébauche, il y a une raison, la meilleure -des raisons pour Suvée: le 18 thermidor il fut -mis en liberté. Sa captivité fut donc beaucoup moins -longue que celle d'Aimée, et le peintre laissa à Saint-Lazare -son modèle et son tableau<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Nommé directeur de l'École de Rome le 9 frimaire an VII, -Suvée n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exerça ses fonctions -de la manière la plus honorable pour lui et la plus utile pour -l'art. Son autorité donna une renaissance aux études de notre École. -Elle était alors au palais Macini: Suvée la fit transporter à la villa -Médicis, et il employa à cette installation toute sa fortune.</p> -</div> -<p>Un troisième portrait d'Aimée de Coigny m'a été -signalé enfin, et celui-là est le plus important, par -M. le marquis Pierre de Ségur. Ce portrait appartient -à M. B. de Mandrot. C'est une toile datée de 1797 et -signée de Westmüller, le maître viennois que Marie-Antoinette -avait attiré à Versailles. La tête et le buste -du modèle y sont de grandeur naturelle. La femme -est peinte de face. Une profusion de cheveux châtains -encadre la tête et tombe presque sur les épaules; ils -sont légèrement poudrés, et quelques grains de cette -poudre, tombés sur l'épaule gauche, étendent un petit -reflet blanc sur le velours gris foncé de la robe. La -femme paraît sensiblement moins jeune qu'elle n'aurait -dû être, si Suvée l'a bien vue en 1794. Entre la -<span class="pagenum">-292-</span>date des deux portraits il n'y a que trois ans. Il y en -a dix entre les deux visages. Le changement n'est pas -tel qu'on ne reconnaisse dans l'un et dans l'autre les -traits de la même personne, l'abondance et la plantation -des cheveux, la courbe régulière et la longueur des -sourcils, la forme du nez, le beau dessin des lèvres. -L'ovale du visage s'est arrondi dans le bas, la richesse -du sang donne au teint une couleur plus chaude, et la -taille, svelte encore, soutient l'opulence de la poitrine.</p> - -<p>Comme le corps, le caractère délicatement indiqué -dans le portrait de 1794, est vigoureusement marqué -dans l'œuvre de 1797. La joie de vivre pour le plaisir, -pour tous les plaisirs, anime toute la personne, est l'air -même du visage et resplendit dans la malice hardie de -ses yeux et dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voilà -bien cette femme à l'esprit prompt et à la chair faible, -voilà dans toute la personne cette volupté diffuse qui, -si elle ne provoque pas, encourage. Voilà celle qui se -lasse de Montrond et va tomber en Garat. Combien elle -a perdu de sa grâce à l'air mutin! Combien étaient plus -beaux les grands yeux de naguère, où la candeur souriait -à l'avenir, que ces yeux d'où a fui le rêve et qui concentrent -leur puissance en un regard précis, informé, -exigeant, presque dur; combien les lèvres d'autrefois, -encore neuves, prêtes à sourire à l'amour, mais pas à lui -seul, étaient plus jolies que ces lèvres de voluptueuse où -la passion charnelle a mis une vulgarité. Tout ce qui dans -ce visage a été enlevé à l'idéal, a été enlevé au charme.</p> - -<p><span class="pagenum">-293-</span>Or, c'est précisément cette évidence d'une déformation -qui, outre l'art de la peinture, fait le mérite et la -vérité profonde de cette œuvre. C'est pour cela qu'en -tête des <i>Mémoires</i> le portrait à sa place était celui-là. -C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier -M. de Mandrot. Grâce à lui, l'on connaîtra le portrait -d'Aimée, le meilleur à étudier par ceux qui se -contentent de regarder les visages et par ceux qui, dans -le visage, cherchent à voir l'âme.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td><span class="small">INTRODUCTION</span></td> -<td class="num"><a href="#intro">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="top1em"><span class="small">MÉMOIRES D'AIMÉE DE COIGNY</span></td> -<td class="num"><a href="#memoires">147</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="top1em"><span class="small">APPENDICE</span>:</td> -<td> </td> -</tr> -<tr> -<td class="left2em">Origine de la famille des Coigny</td> -<td class="num"><a href="#app1">255</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left2em">La branche aînée</td> -<td class="num"><a href="#app2">261</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left2em">La branche cadette</td> -<td class="num"><a href="#app3">264</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left2em">Inventaire de madame la comtesse de Coigny</td> -<td class="num"><a href="#app4">265</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="left2em">Les portraits d'Aimée de Coigny</td> -<td class="num"><a href="#app5">283</a></td> -</tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"><img src="images/chaix.png" alt="" /></div> -<div class="legende">Imprimerie<br /> -CHAIX<br /> -20. Rue Bergère<br /> -PARIS</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's Mémoires de Aimée de Coigny, by Aimée de Coigny - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE AIMÉE DE COIGNY *** - -***** This file should be named 61390-h.htm or 61390-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/9/61390/ - -Produced by Clarity, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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