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-The Project Gutenberg EBook of Les Bourgeois de Witzheim, by André Maurois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-this ebook.
-
-
-
-Title: Les Bourgeois de Witzheim
-
-Author: André Maurois
-
-Illustrator: Paul Welsch
-
-Release Date: February 11, 2020 [EBook #61373]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BOURGEOIS DE WITZHEIM ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by The Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-
-LES BOURGEOIS
-
-DE
-
-WITZHEIM
-
-PAR
-
-ANDRÉ MAUROIS
-
-ILLUSTRATIONS
-DE PAUL WELSCH
-
-PARIS
-
-BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
-
-61, rue des Saints-Pères, 61
-
-
-
-
-[Illustration 01]
-
-
-I
-
-
-J'aime le français tel qu'on le parle à Witzheim, avec un accent gras
-et savoureux comme la cuisine du pays, mais le patois alsacien a bien
-aussi son charme bourru.
-
-C'est un langage honnête et solide, tout plein d'une sorte d'humour
-rustique. La solennité de la phrase allemande, si rigide dans sa
-charpente, fait place ici à la bonhomie de grognements familiers.
-
-L'Allemand dit: _Ia_; l'Alsacien dit: _Iô._ Ia est net, tranchant,
-affirmatif; Iô est traînant, ironique, dubitatif. Tout est là, et
-vous pouvez aller de Bischwiller à Mulhouse si vous prononcez Iô comme
-il faut.
-
-Les mots français, semés dans la phrase alsacienne comme des truffes
-dans un pâté, retrouvent parfois dans ce terrain nouveau un parfum
-évaporé. Alors que chez nous: «Nom d'une pipe» est sans force, le
-«Nundepip» de mon ami Deck est encore un brillant juron.
-
-Sur la place d'armes de Witzheim, entre le restaurant «Au Canon» et le
-restaurant «Au Saumon», je sonne à la porte de sa maison enveloppée
-d'un toit en pèlerine et coiffée de tuiles imbriquées que percent des
-mansardes en gradins:
-
---_Nundepip!_ s'écrie-t-il en m'apercevant... Joséphine!...
-Süzele!... _Wos e surprise!_
-
-
-
-
-[Illustration 02]
-
-
-II
-
-
-Dans le salon de Mme Deck, aucun meuble n'a changé de place depuis le
-traité de Francfort. Les fauteuils et les tentures sont du Second
-Empire le plus pur. Au mur deux gravures naïves montrent Bonaparte au
-pont d'Arcole et Napoléon à Eylau. La médaille de Sainte-Hélène
-surmonte le congé du grand-père. Avec elle est encadré le ruban
-d'Italie de l'oncle Deck qui refusa d'acheter un remplaçant. Sur une
-console, deux statuettes en bonnet à poil veillent un casque de
-cuirassier ramassé à Reichoffen.
-
-Je dis à mon ami Deck.
-
---Ils ont du cran, tes grenadiers.
-
---Iô!... répond-il... des bibelots!
-
-Car M. Deck, en bon Alsacien, raille ses sentiments les plus vifs. De
-race forte et militaire, il aime les soldats et la gloire. Vivant
-malgré lui une histoire étrangère, il s'est attaché à des souvenirs
-que rien ne venait effacer. La fidélité alsacienne se cramponnait
-alors à l'image d'une France un peu désuète. Ici les vétérans ont
-conservé leur uniforme, les pompiers leur plumet rouge, et le langage
-des archaïsmes.
-
---Quel est le régiment français entré le premier à Witzheim?
-
---Le cent soixante toûssième _te ligne_, a répondu fièrement M. Deck.
-
-
-
-
-[Illustration 03]
-
-
-III
-
-
-Bien qu'il soit dix heures du matin, Joséphine apporte la tarte aux
-quetsches. Cinq ans de guerre ne m'ont pas fait oublier ce que Mme Deck
-appelle un petit morceau et j'observe depuis huit jours un demi-jeûne
-préparatoire.
-
-Qui n'a pas vécu en Alsace pendant la saison des quetsches ignore les
-plaisirs du goût. Les fruits sont serrés comme les tuiles du toit; le
-jus sucré garde cependant encore une nuance d'âpreté qui le relève;
-la tarte immense est le symbole même de l'abondance heureuse.
-
-Tout en savourant, j'interroge.
-
---Comme vous avez dû souffrir?
-
---Iô! souffrir!... On sait s'arranger... Ce qui a été dur, c'est le
-début... quand on les croyait victorieux... Ah! nundepip!
-
---Süzele, intervient Mme Deck, raconte voir un peu papa et les cloches.
-
-Et Suzanne raconte son père et les cloches.
-
---Pendant le mois d'août 1914, presque tous les jours à midi, les
-cloches de l'église carillonnaient. La première fois on ne savait pas,
-et papa est sorti pour voir. Il a trouvé dans la rue tous les
-Allemands, toutes ces dames et filles d'officiers, tous pomponnés et
-radieux qui agitaient des drapeaux pour leur victoire de Sarrebourg.
-Papa est rentré en serrant les poings, la figure rouge.
-
-Le lendemain à midi: les cloches. Papa s'est levé, a empoigné une
-chaise, et l'a brisée contre le mur. Cinq minutes plus tard l'agent de
-police frappait au carreau et demandait pourquoi nous n'avions pas sorti
-le drapeau. J'ai répondu que nous n'en avions pas. Il a ordonné d'en
-acheter un.
-
-A la «victoire» suivante nous arborions le drapeau alsacien blanc et
-rouge. Le directeur du gymnase de garçons, un Allemand, est venu nous
-menacer. Papa est descendu à la cave pour ne plus entendre les cloches,
-mais le son arrivait jusque-là.
-
-Alors quand un employé de chemin de fer nous a un matin appris
-Charleroi, papa a dit: «Moi, je ne peux plus. Ils vont encore sonner à
-midi: je vais à la campagne jusqu'au soir.» Il est parti; il a
-traversé toute la grande forêt, et il est monté jusqu'au sommet du
-Walburg. Et comme il s'asseyait, sur l'herbe, les cloches de Woerth se
-sont mises à sonner dans la vallée; celles de Witzheim ont répondu,
-puis celles de Lensbach, puis celles de Matstall, et, comme le vent
-portait de ce côté, papa, du haut de sa montagne, a pu entendre
-carillonner toutes les cloches de la basse Alsace.
-
---Oui, dit M. Deck, et c'était ma foi tellement bête d'être monté si
-haut pour ça que je n'ai pas pu m'empêcher de rire et que depuis ce
-jour-là j'ai supporté les «victoires» avec résignation. D'ailleurs
-la Marne est arrivée.
-
-Après cela, quand le branle-bas commençait, les Alsaciens sortaient
-comme les autres dans les rues. Ils s'abordaient en se disant tout bas:
-
-«Entends-tu comme on sonne le glas?»
-
-Sur le visage il fallait l'air content pour ne pas être dénoncé, mais
-on se distinguait encore en ayant l'air trop content. On riait avec
-bruit, et les Allemands, qui se croient toujours mystifiés, disaient:
-«Qu'est-ce qu'ils sont encore à se moquer de nous, ces Welches?
-
-Quand ils affichaient cent mille prisonniers, devant les dépêches on
-feignait l'admiration: «Croyez-vous? Ces Allemands! Encore cent mille!
-Où vont-ils les mettre? Et le Roth Sepel répondait: «Dans les
-journaux.»
-
-Si les gamins s'ennuyaient, ils allaient sous les fenêtres de M. le
-Directeur Kruspe crier: «Extrablatt! Extrablatt! 10.000 canons!» Les
-volets s'ouvraient et le Herr Direktor congestionné hélait un vendeur
-invisible.
-
---En ce temps-là déjà, reprend Suzanne, la sœur Jules consolait
-maman qui ne voyait pas comment les Français seraient vainqueurs: «Il
-ny a pas de comment, madame Deck... Un matin quand on se réveillera,
-les Français seront là et les autres seront partis.» Ce qui est
-curieux, c'est que cela a été comme ça.
-
-
-
-
-[Illustration 04]
-
-
-IV
-
-
-Mme Deck me demande la permission d'aller s'occuper du déjeuner; Deck
-veut sortir pour inviter son ami Roth et M. Tubinger, professeur. On
-laisse à Suzanne le soin de me distraire.
-
---Süzele, pendant ce temps-là, raconte voir un peu Bergmann et les
-draps.
-
-Et Suzanne raconte Bergmann et les draps.
-
---Avant la guerre, nous avions en garnison à Witzheim un régiment de
-dragons badois. Les officiers étaient tous de ces agrariens vaniteux,
-pour lesquels l'homme commence au lieutenant. Papa m'aurait giflée si
-j'avais parlé à l'un d'eux, mais il tolérait Bergmann.
-
-C'était un capitaine, très intelligent, qui, étant resté à Witzheim
-pendant quinze ans, s'y était fait respecter. Il connaissait Paris et
-Londres, l'Amérique et le Japon, et les voyages lui avaient fait voir
-qu'il n'y a pas au monde que des Allemands.
-
-Il avait fait la conquête de papa en lui parlant patois, et celle de
-maman en faisant l'éloge de la cuisine alsacienne.
-
---Et toi, Süzele, me disait-il, épouserais-tu un Allemand?
-
---Jamais de la vie, monsieur le capitaine.
-
---Ah! petite Welche, tu y viendras.
-
-Pendant la guerre, on le revit deux ou trois fois, quand il venait en
-permission. Il avait toujours une bonne parole pour les Français: il
-les trouvait courageux. Il écrivit une fois pour donner des nouvelles
-de parents à nous qu'il avait protégés près de Lille. Puis on
-l'oublia.
-
-Huit jours avant l'armistice, dans chaque maison, en grand mystère, on
-se préparait. On découpait des cocardes tricolores; on apprenait la
-_Marseillaise_ aux enfants, et, pour en faire des drapeaux, on taillait
-dans les draps de lit. J'avais obtenu de maman son plus grand drap que
-j'avais coupé en trois morceaux, et j'avais acheté du bleu et du rouge
-pour les teindre, dans ma cuvette.
-
-Ma teinture avait très bien pris, et le lendemain soir, j'étais assise
-sur mon lit en train de coudre mon drapeau, quand j'entendis dans la rue
-un bruit de pas et presque tout de suite maman frappa à ma porte et me
-dit:
-
---Süzele, c'est le capitaine Bergmann qui revient, et qui cherche une
-chambre pour la nuit.
-
-J'ai voulu cacher mon travail, mais maman avait ouvert trop vite, et
-Bergmann, qui était derrière elle, regardait mon drapeau bleu blanc
-rouge.
-
-J'ai cru que mon cœur s'arrêterait tant j'ai eu peur. Car il était
-là avec ses hommes, les Français étaient encore loin, et Dieu sait ce
-qu'il aurait pu faire.
-
-Mais il est devenu tout blanc lui aussi; il a dit d'une voix lente et
-triste:
-
---Ah oui! C'est donc comme cela maintenant?
-
-Il a salué et il est sorti.
-
-
-
-
-[Illustration 05]
-
-
-V
-
-
-M. Deck revient avec ses invités: il me présente M. Tubinger,
-professeur, et Roth Sepel, qui est Directeur de la musique des pompiers.
-
-Roth est son meilleur ami: quand l'un dit blanc, l'autre dit noir; l'un
-est catholique, l'autre est protestant; l'un est libéral, l'autre est
-radical; quand l'un est absent, l'autre est malheureux.
-
-Joséphine apporte aussitôt un plat de foies gras chauds en sauce, Deck
-débouche ce Riquevihr qui est le Clos-Vougeot de l'Alsace, et M.
-Tubinger dogmatise.
-
---Cette façon de servir le foie d'oie est dans la vraie tradition
-alsacienne: le pâté est une invention assez moderne, faite par un
-Normand nommé Close, qui vint à Strasbourg comme chef de M. le
-Maréchal de Contades. Quand le maréchal quitta l'Alsace, ce Close
-épousa une pâtissière de la rue de la Mésange et fabriqua les
-premières terrines.
-
---Malheureusement, soupire Mme Deck, les foies sont très rares cette
-année: on faisait venir beaucoup d'oies de Russie et la Révolution
-empêche le commerce. Cependant les Allemands ont inventé une machine
-à gaver qui rend l'élevage plus facile.
-
---Ah! dit Roth: ils sont ingénieux...
-
---Iô, dit Deck, ingénieux! Ce n'était pas difficile à trouver.
-
---Écoute Joseph, dit Mme Deck, il faut reconnaître ce qui est: tu dis
-toi-même que dans les chemins de fer et les postes...
-
---Ça, on ne peut pas dire le contraire dit Deck: quand on voulait un
-renseignement, on n'avait pas besoin de courir de bureau en bureau.
-
---On ne peut nier, dit M. Tubinger, leur générosité pour les
-écoles... Ah! c'est une sale race.
-
---Une sale race, approuvent Deck et Roth avec un ensemble inattendu.
-
-Je me permets de demander par quelle nuance de sentiment ils
-choisissent, pour les maudire, le moment où ils viennent de
-reconnaître certaines vertus à nos ennemis.
-
---Vous autres, Français de l'intérieur, dit M. Deck, vous ne
-comprendrez jamais rien aux Allemands.
-
-Tenez, en ce moment, vous les conservez dans beaucoup d'administrations.
-Ils y sont très polis, très dévoués. Ils observent les règlements
-avec une conscience admirable.
-
-Voyez celui qui donne encore aujourd'hui les billets à la gare de
-Witzheim. Il fait et refait le compte de chaque voyageur: «Funf und
-zwanzig... und acht und dreissig... und neun und neunzig».
-
-Maintenant le supplément de guerre: «Zwei und fünfzig...» Et le
-supplément de Schnellzug: «Acht und dreissig». Il additionne,
-multiplie, recommence, ouvre des livres, consulte ses camarades; par
-moments un vrai Soviet examine vos trois billets.
-
-Ah! qu'ils se donnent du mal! Ils s'en donnent tellement qu'une douzaine
-de bons Alsaciens manque chaque matin le train de Strasbourg.
-
-Le soir l'Allemand les rencontre à la brasserie et les plaint: «Cette
-administration française! Si compliquée!»
-
-Évidemment, c'est l'administration française, qui a inventé le
-Zuschlag et le Schnelzug... C'est elle qui a forcé le chef de gare
-allemand de Niederhausen à arrêter le train une heure par suite d'une
-erreur, bien involontaire, de signaux...
-
---Mais enfin monsieur Deck, que voulez-vous que nous fassions d'eux?
-Pouvons-nous expulser trois cents mille personnes? Nous ne saurions
-comment les remplacer.
-
---Nous ne demandons pas qu'on les expulse, mais nundepip, ne les mettez
-pas dans des postes où ils peuvent entraver la bonne marche des
-services.
-
---Et surtout, dit M. Roth, que l'Alsacien soit toujours bien au-dessus
-de l'Allemand: en ce moment il y a des administrations qui font examiner
-les compétences techniques des Alsaciens par des Allemands: ça ne peut
-pas aller.
-
---Enfin, monsieur Roth, nous les assimilerons.
-
---Iô!... Assimiler!... Un Allemand est toujours un Allemand.
-
-
-
-
-[Illustration 06]
-
-
-VI
-
-
-Joséphine apporte un cuissot de chevreuil et le Riquevihr circule à
-nouveau.
-
---Süzele, dit Mme Deck, raconte voir un peu Plashke et sa femme.
-
-Et Suzanne raconte Plashke et sa femme.
-
---Lui est né en Alsace, de parents Allemands: il a la carte B. Elle est
-une Badoise authentique. Au temps des Allemands, Plashke était un grand
-homme. Inspecteur pour la Basse-Alsace d'une compagnie d'assurances de
-Berlin, il recevait beaucoup. Des officiers venaient prendre le thé
-chez lui et les médecins militaires ont trouvé ce thé si bon, qu'au
-moment de la mobilisation Herr Plashke s'est trouvé malade. Il s'est
-dévoué pour les blessés et a été proposé pour l'Aigle rouge de
-quatrième classe.
-
-Vers le mois d'août 1918, Frau Plashke, une personne énergique, a
-commencé à apprendre le Français. Herr Plashke est venu demander à
-papa les noms des meilleures Compagnies d'Assurances françaises. Quand
-le 172e de ligne est entré, ils ont sorti un drapeau français.
-Maintenant Plashke est inspecteur pour la Basse-Alsace d'une grande
-Compagnie d'Assurances de Paris. L'autre jour, Frau Plashke est venue
-nous faire une visite et, croyez-moi, son accent français est meilleur
-que le nôtre. Sa grande ambition, dit-elle, est que sa fille épouse un
-officier français. Ils sont déjà nombreux à ses thés. Quant à Herr
-Plashke, ayant raté son Aigle rouge, il voudrait les palmes
-académiques. Il les aura.
-
---Oui, dit Roth, peut-être même avant le Directeur de la musique des
-pompiers.
-
---Les palmes académiques! Vous ne direz pas que celui-là n'est pas
-assimilé.
-
---Iô!... Assimilé!... dit M. Deck, Inspecteur d'assurances, voilà
-ce qu'il est.
-
-
-
-
-[Illustration 07]
-
-
-VII
-
-
-L'autre jour, dit Roth, j'avais été convoqué à une réunion de
-commerçants alsaciens... Iô! alsaciens!..Plus de la moitié de la
-salle était allemande. Enfin je me suis assis et j'ai écouté. Mais
-quand j'ai entendu des messieurs de Darmstadt et de Kœnigsberg parler
-de leur patriotisme, j'ai aussi voulu dire un mot.
-
---Messieurs, je ne veux nommer personne, mais comment s'appelait le
-père de la jeune fille qui a embrassé un lieutenant allemand sur la
-place d'Armes de Witzheim le jour de la prise de Douaumont par les
-fidèles Brandebourgeois?... Encore une fois je ne nomme personne, mais
-s'il y a quelqu'un que ça démange, il peut cependant se gratter.
-
-Un certain nombre de ces messieurs se sont regardés et les vieux
-Alsaciens qui comme moi, s'étaient galvaudés là-dedans se sont mis à
-rire.
-
---Je ne veux toujours pas faire de personnalités, ai-je continué, mais
-qui a fait afficher en 1916 à la porte de sa boutique que le montant
-total des achats de la semaine irait à l'emprunt de guerre allemand? Je
-ne nomme personne, mais s'il y a ici quelqu'un qui vient de prendre une
-prise, qu'il éternue.
-
---Assez... Silence... m'a crié le banquier Schumann.
-
---Wos? Silence?... C'est ici la République Française... Liberté,
-Egalité... et si M. le Grand Lama n'est pas content, il a droit à un
-billet pour l'autre côté du Rhin et à cinquante kilos de bagages...
-Ce sera cinquante de plus qu'il n'en avait en arrivant.
-
---Tenez, m'a dit M. Tubinger, vous tenez-là une des clefs de nos
-sentiments à leur égard. Quand ces gens-là nous ont envahi, après
-70, leur misère grossière, leur avarice ont choqué même nos paysans.
-Nous ne sommes pas des délicats, mais nous savons ce qui est bon. Nous
-avons senti que nous appartenions à une civilisation plus ancienne que
-la leur. On peut dire que c'est là un orgueil assez vain; on peut dire
-que la jeunesse est un beau défaut et que souvent dans l'histoire du
-monde des races barbares ont subjugué des empires plus affinés, mais
-vous n'empêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance
-industrielle, l'Allemand sera toujours un parvenu.
-
---Comment? appuie M. Roth, des gens qui sont venus ici avec une chemise
-dans le coin de leur mouchoir! Et ils voulaient faire les messieurs du
-monde. Ça ne pouvait pas aller!... Ces gens-là, ils sont très bien
-chez eux. Quand je vais en Allemagne je veux bien admirer leurs usines
-et leurs banques. Car ils travaillent, vous savez, ces Allemands: ils
-travaillent plus que vous et que nous... Mais quand je suis ici en
-Alsace, je veux être chez moi: voilà.
-
---Iô, dit Deck, en voilà des phrases: nous aimons les Français parce
-que nous sommes Français, et nous n'aimons pas les Allemands parce que
-nous ne sommes pas Allemands... Et ça suffit... Joséphine, ma fille,
-repassez le chevreuil, au lieu de m'écouter la bouche ouverte... Cette
-Joséphine, encore une qui m'a fait une belle peur le jour où la
-dernière brigade allemande a traversé Witzheim. Nous étions aux
-fenêtres et, au moment où le général passait, notre cheval s'est mis
-à hennir dans l'écurie: «Herr Deck! Herr Deck, m'a crié Joséphine,
-les chevaux eux-mêmes rient de les voir partir!» Le général a
-regardé en l'air...
-
-
-
-
-[Illustration 08]
-
-
-VIII
-
-
---Si on pouvait aussi leur dire pendant la guerre ce qu'on pensait? Cela
-dépendait. Si on avait la réputation d'être un homme à bons mots, on
-pouvait dire beaucoup de choses.
-
-Ainsi, moi Roth, j'avais mon franc parler, parce que je passais auprès
-d'eux pour un cerveau un peu brûlé... Si Deck ou Tubinger avaient dit
-la moitié de ce que je racontais, le Kreisdirektor les aurait fait
-coffrer, mais moi, il disait: «Ce n'est rien: c'est le Sepel!» Et ça
-passait.
-
-J'ai longtemps logé dans ma maison un colonel, un Oberst, qui n'était
-pas un mauvais bougre. Il était fixé sur mes sentiments depuis le jour
-où il m'avait demandé:
-
---Eh bien, Herr Roth, quand tombera Verdun?
-
---Verdun ne tombera jamais, Herr Oberst, avais-je répondu avant d'avoir
-eu le temps de savoir ce que je disais.
-
-Il ne m'en voulait pas trop: il essayait de me convertir.
-
---Que vous pensiez en Français, me disait-il, je l'admets encore: vous
-êtes né avant la conquête. Mais enfin pourquoi les Français, et les
-Russes, et les Italiens sont-ils assez bêtes pour «danser comme le
-fifre de l'Angleterre»? C'est pour elle seule que vous travaillez et
-que vos jeunes gens se font tuer.
-
---Herr Oberst, lui ai-je répondu, je ne sais pas si vous avez entendu
-parler d'un temps, encore pas très lointain, où l'Autriche, la Russie,
-et si j'ai bonne mémoire, la Prusse, dansaient assez volontiers comme
-le fifre de l'Angleterre. Pourquoi écoutaient-ils sa musique? Parce
-qu'il y avait alors en France un certain empereur très dangereux pour
-la paix du monde et quelles avaient besoin de l'Angleterre pour
-l'abattre: Herr Oberst, concluez vous-même.
-
---Et il tolérait ça?
-
---Iô... Tolérer... Il remerciait par-dessus le marché... Vous ne
-connaissez pas les Allemands. C'est quand on parle fort qu'ils sont
-polis.
-
---Les Alsaciens, dit M. Deck, avaient toujours le dernier mot. Tenez, un
-jour les Allemands avaient organisé une tournée de journalistes
-neutres en Alsace pour leur faire constater à quel point nous étions
-attachés à la patrie allemande.
-
-Dans chaque ville la propagande germanique offrait un banquet aux gens
-du pays et les neutres pouvaient interroger librement tous les convives.
-
-Vous pensez bien que lorsqu'ils sont venus ici le Kreisdirektor ne nous
-avait pas invités, ni moi ni Roth ni Tubinger. En ce temps-là nous
-passions notre temps à nous promener dans les récoltes et quand elles
-étaient bien mauvaises, les épis bien pauvres, les chaumes bien
-couchés par la grêle, nous nous réjouissions en pensant aux greniers
-qui se vidaient.
-
-Les neutres banquetaient donc «Au Canon» et tout allait bien, car les
-convives avaient été choisis, quand un sacré Suédois s'avisa
-d'interroger Hauser, l'aubergiste, un vrai alsacien d'Alsace.
-
---Et vous, mon brave, lui dit-il, êtes-vous heureux sous le régime
-allemand ou souhaitez-vous le retour à la France?
-
-Hauser, étonné, le regardait sans rien dire.
-
---Allons, cria le Kreisdirektor rageur, répondez! Répondez librement.
-
-Il paraît en effet qu'il était surprenant de voir ce qu'il y avait à
-ce moment de libéralisme dans son regard.
-
-Hauser ne voulait pas d'histoires: ce n'est pas possible pour un
-aubergiste. Il ne voulait pas non plus renier la France. Mais il n'est
-pas embarrassé.
-
---Herr Kreis Direktor, a-t-il dit lentement, moi, quand je veux me
-confesser, je vais à l'église.
-
-
-
-
-[Illustration 09]
-
-
-IX
-
-
-Un plat de cèpes vient m'achever: le professeur explique que ce légume
-a été négligé par les Alsaciens jusqu'à l'arrivée de Stanislas,
-roi de Pologne, qui leur en révéla l'usage, et M. Roth me raconte
-l'arrivée des Français à Witzheim:
-
---C'était quelque chosse de vraiment bien... On avait décoré la rue
-du Marché d'un arc de triomphe avec une inscription: Salut à nos
-frères! J'avais appris la _Marseillaise_ à la musique des pompiers et
-aux enfants des écoles. Tous les vétérans étaient là, avec leurs
-médailles et leurs cylindres...
-
---Wos? Cylindres? interrompt Deck... En français on dit gibus.
-
---Pour moi, dit Mme Deck timidement, cela a été comme le jour de mon
-mariage: un instant pour lequel il semble qu'on ait vécu toute sa vie.
-Quand ces soldats bleus ont défilé, quand ces clairons ont joué, j'ai
-cru encore avoir dix-huit ans.
-
-Elle s'arrête, rougit et continue:
-
---Seulement, que voulez-vous, c'est comme dans tous les mariages. Après
-les premiers jours on s'aperçoit que le mari n'est pas tout à fait
-aussi parfait que le fiancé.
-
---Comment? s'indigne son mari... Wos? Ça, c'est un peu fort: _dies isch
-dort zu aehrik._
-
-Madame se défend, éplorée:
-
---Écoute, Joseph, on s'habitue vite aux défauts... on finit même par
-ne plus pouvoir s'en passer... mais enfin on a un homme, on n'a plus un
-rêve.
-
-Je murmure, pour M. Tubinger:
-
---«Il peut y avoir de bons mariages: il n'y en a pas de délicieux».
-
---Très juste, dit-il. Pendant quarante-huit ans, la France a été pour
-nous une idole. Pour beaucoup d'entre nous, l'arrivée des Français
-devait marquer le début de l'âge d'or.
-
-«Les Français, me disait le vieux savetier Jacob, les Français... ça
-veut dire du vin rouge et jamais de travail.» Un autre prédisait:
-«Ils installeront un tonneau sur la grand'place et tout le monde pourra
-boire pour rien.»
-
-Le plus drôle c'est que tout arriva ainsi. Les poilus avaient du vin en
-abondance et le distribuaient généreusement. Après le départ des
-autres, maigres et affamés, cela parut miraculeux. Pendant un mois
-l'Alsace devint un pays de Cocagne: ce n'étaient que banquets et
-danses. Mais c'est un régime difficile à prolonger. Bien que les
-Français soient revenus, il faut encore travailler pour vivre: cela
-surprend.
-
-J'ai rencontré ce matin le savetier Jacob; je lui ai dit: «Jacob,
-quand vas-tu t'y remettre?» Et Jacob m'a répondu: «Quand nous aurons
-une garnison à demeure.»
-
-
-
-
-[Illustration 10]
-
-
-X
-
-
-Il est quatre heures: on sort de table, et Deck, qui fabrique quelque
-chose, va faire un tour dans son usine. En l'attendant je déguste son
-kirsch et M. Tubinger m'instruit.
-
---Vous nous trouverez un peu grinchus; c'est pour vous que nous le
-sommes devenus. Trop bien séparés de vous pour partager votre vie,
-nous avons vécu pendant quarante-huit ans dans une retraite volontaire.
-
-Vous nous trouverez puritains: il fallait l'être ou céder. Pour
-conserver les mœurs françaises, nous avons tenu nos jeunes filles
-enfermées et inaccessibles. Cette jeune Suzanne que vous voyez n'a
-jamais été dans un théâtre: c'est qu'on y jouait en allemand.
-Dépouillés par la défaite du droit de nous gouverner, nous nous
-sommes ankylosés dans l'attitude du spectateur sarcastique. La critique
-est devenue pour nous une habitude de l'esprit. Nous nous considérons
-comme des êtres un peu différents de tous les autres.
-
---Et alors, Monsieur Tubinger?
-
---D'abord et avant tout, liberté! L'Alsacien aime qu'on le laisse
-tranquille. Il y a une chanson là-dessus:
-
-
-_Ce qu'il a, il ne le veut pas,
-Et ce qu'il veut, il ne l'a pas..._
-
-
-Dites-lui que les lois françaises ne s'appliqueront pas à l'Alsace, et
-il en réclamera l'application. Dites-lui de parler alsacien tout son
-saoûl, et il parlera français. Le patois, monsieur, voilà la grande
-question. Il y a deux façons de gouverner l'Alsace: celle de Saint-Just
-qui voulait transplanter sa population en Champagne pour lui faire
-apprendre le français et qui ne comprenait pas qu'un paysan pût avoir
-un beau gilet rouge. Et celle de Napoléon qui disait: «Laissez à ces
-braves gens leur dialecte: ils sabreront toujours en Français».
-
-Ne parlez jamais de franciser l'Alsace: elle est française autant que
-province en France. Mais elle l'est à sa manière qui n'est pas celle
-de la Bretagne ou de l'Artois.
-
-Donnez les emplois à des hommes instruits de nos besoins et parlant
-notre langue. Envoyez-nous des gens qui nous ressemblent, des gens
-solides, un peu graves et qui aient bon estomac. Employez beaucoup les
-Alsaciens eux-mêmes.
-
---Voilà le grand secret, dit Roth qui écoute... Il y a dans toutes nos
-petites villes, et même parmi les artistes, des gens qui auraient fait
-d'excellents sous-préfets...
-
---Il est certain, dit M. Tubinger, qu'on ne comprend pas très bien
-pourquoi on envoie de France des directeurs d'écoles alors que parmi
-les professeurs... Enfin...
-
-Quoi encore? Ne parlez pas trop d'Alsace-Lorraine: c'est une création
-des Allemands. Il n'y a pas d'Alsace-Lorraine. Il y a l'Alsace, et il y
-a la Lorraine.
-
---Il y a, dit Roth, qui est radical, la République Française Une et
-Indivisible... Département du Bas-Rhin... Et n'oubliez pas, monsieur
-Tubinger, de lui rappeler le principal: ..._E Schwobe isch immer e
-Schwobe._
-
---C'est vrai, dit M. Tubinger. Vous en viendrez un jour à estimer
-certains aspects du caractère allemand: nous y sommes venus. Vous en
-viendrez à faire des affaires avec eux, et vous aurez raison. Mais
-n'oubliez jamais ce que vous dit M. Roth: un Allemand est toujours un
-Allemand.
-
-
-
-
-[Illustration 11]
-
-
-XI
-
-
-Deck était déjà revenu. Il dirige fort bien son affaire, mais comme
-on le fait en Alsace où l'on sait mêler au travail des loisirs assez
-bien nourris. Il serait très malheureux s'il ne pouvait aller à son
-usine tous les matins à sept heures; il le serait aussi s'il était
-privé de sa chope à la brasserie et de la promenade en ville qu'il
-fait tous les jours à cinq heures.
-
-Je l'ai accompagné dans sa tournée. Par la rue du Maréchal-Foch, nous
-avons gagné le Pfalz, où se trouvait autrefois la caserne des dragons
-allemands.
-
-En face de la caserne j'ai remarqué deux boutiques où l'on vend des
-cartes postales. Sur la vitrine de l'une d'elles, une large bande
-tricolore: «Ici, maison française; à côté, maison boche.»
-
-La maison allemande, petite et basse, semble rentrer la tête dans les
-épaules et encaisse le coup sans répondre. Beaucoup de passants y
-arrivent avant d'avoir vu l'écriteau et elle ne fait pas de mauvaises
-affaires.
-
-Comme une petite campagnarde y entrait, nous nous sommes arrêtés Deck
-et moi, sur le pas de la porte.
-
---Je n'ai plus «Vive le France!» répondait l'Allemande, mais j'ai le
-soldat, avec «Vive l'Alsace!»
-
---Non, dit la petite, je veux: «Vive le France!...» C'est plus chentil.
-
-Nous avons continué notre promenade sous les marronniers du Pfalz et
-j'ai risqué:
-
---Un symbole?
-
---Iô!... m'a répondu mon ami Deck, avec un mélange assez alsacien
-de tendresse et d'ironie.
-
-
-
-
-Strasbourg, Août 1919.
-
-
-
-
-
-
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BOURGEOIS DE WITZHEIM ***
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