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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Les Bourgeois de Witzheim - -Author: André Maurois - -Illustrator: Paul Welsch - -Release Date: February 11, 2020 [EBook #61373] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BOURGEOIS DE WITZHEIM *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by The Internet Archive.) - - - - - - -LES BOURGEOIS - -DE - -WITZHEIM - -PAR - -ANDRÉ MAUROIS - -ILLUSTRATIONS -DE PAUL WELSCH - -PARIS - -BERNARD GRASSET, ÉDITEUR - -61, rue des Saints-Pères, 61 - - - - -[Illustration 01] - - -I - - -J'aime le français tel qu'on le parle à Witzheim, avec un accent gras -et savoureux comme la cuisine du pays, mais le patois alsacien a bien -aussi son charme bourru. - -C'est un langage honnête et solide, tout plein d'une sorte d'humour -rustique. La solennité de la phrase allemande, si rigide dans sa -charpente, fait place ici à la bonhomie de grognements familiers. - -L'Allemand dit: _Ia_; l'Alsacien dit: _Iô._ Ia est net, tranchant, -affirmatif; Iô est traînant, ironique, dubitatif. Tout est là, et -vous pouvez aller de Bischwiller à Mulhouse si vous prononcez Iô comme -il faut. - -Les mots français, semés dans la phrase alsacienne comme des truffes -dans un pâté, retrouvent parfois dans ce terrain nouveau un parfum -évaporé. Alors que chez nous: «Nom d'une pipe» est sans force, le -«Nundepip» de mon ami Deck est encore un brillant juron. - -Sur la place d'armes de Witzheim, entre le restaurant «Au Canon» et le -restaurant «Au Saumon», je sonne à la porte de sa maison enveloppée -d'un toit en pèlerine et coiffée de tuiles imbriquées que percent des -mansardes en gradins: - ---_Nundepip!_ s'écrie-t-il en m'apercevant... Joséphine!... -Süzele!... _Wos e surprise!_ - - - - -[Illustration 02] - - -II - - -Dans le salon de Mme Deck, aucun meuble n'a changé de place depuis le -traité de Francfort. Les fauteuils et les tentures sont du Second -Empire le plus pur. Au mur deux gravures naïves montrent Bonaparte au -pont d'Arcole et Napoléon à Eylau. La médaille de Sainte-Hélène -surmonte le congé du grand-père. Avec elle est encadré le ruban -d'Italie de l'oncle Deck qui refusa d'acheter un remplaçant. Sur une -console, deux statuettes en bonnet à poil veillent un casque de -cuirassier ramassé à Reichoffen. - -Je dis à mon ami Deck. - ---Ils ont du cran, tes grenadiers. - ---Iô!... répond-il... des bibelots! - -Car M. Deck, en bon Alsacien, raille ses sentiments les plus vifs. De -race forte et militaire, il aime les soldats et la gloire. Vivant -malgré lui une histoire étrangère, il s'est attaché à des souvenirs -que rien ne venait effacer. La fidélité alsacienne se cramponnait -alors à l'image d'une France un peu désuète. Ici les vétérans ont -conservé leur uniforme, les pompiers leur plumet rouge, et le langage -des archaïsmes. - ---Quel est le régiment français entré le premier à Witzheim? - ---Le cent soixante toûssième _te ligne_, a répondu fièrement M. Deck. - - - - -[Illustration 03] - - -III - - -Bien qu'il soit dix heures du matin, Joséphine apporte la tarte aux -quetsches. Cinq ans de guerre ne m'ont pas fait oublier ce que Mme Deck -appelle un petit morceau et j'observe depuis huit jours un demi-jeûne -préparatoire. - -Qui n'a pas vécu en Alsace pendant la saison des quetsches ignore les -plaisirs du goût. Les fruits sont serrés comme les tuiles du toit; le -jus sucré garde cependant encore une nuance d'âpreté qui le relève; -la tarte immense est le symbole même de l'abondance heureuse. - -Tout en savourant, j'interroge. - ---Comme vous avez dû souffrir? - ---Iô! souffrir!... On sait s'arranger... Ce qui a été dur, c'est le -début... quand on les croyait victorieux... Ah! nundepip! - ---Süzele, intervient Mme Deck, raconte voir un peu papa et les cloches. - -Et Suzanne raconte son père et les cloches. - ---Pendant le mois d'août 1914, presque tous les jours à midi, les -cloches de l'église carillonnaient. La première fois on ne savait pas, -et papa est sorti pour voir. Il a trouvé dans la rue tous les -Allemands, toutes ces dames et filles d'officiers, tous pomponnés et -radieux qui agitaient des drapeaux pour leur victoire de Sarrebourg. -Papa est rentré en serrant les poings, la figure rouge. - -Le lendemain à midi: les cloches. Papa s'est levé, a empoigné une -chaise, et l'a brisée contre le mur. Cinq minutes plus tard l'agent de -police frappait au carreau et demandait pourquoi nous n'avions pas sorti -le drapeau. J'ai répondu que nous n'en avions pas. Il a ordonné d'en -acheter un. - -A la «victoire» suivante nous arborions le drapeau alsacien blanc et -rouge. Le directeur du gymnase de garçons, un Allemand, est venu nous -menacer. Papa est descendu à la cave pour ne plus entendre les cloches, -mais le son arrivait jusque-là. - -Alors quand un employé de chemin de fer nous a un matin appris -Charleroi, papa a dit: «Moi, je ne peux plus. Ils vont encore sonner à -midi: je vais à la campagne jusqu'au soir.» Il est parti; il a -traversé toute la grande forêt, et il est monté jusqu'au sommet du -Walburg. Et comme il s'asseyait, sur l'herbe, les cloches de Woerth se -sont mises à sonner dans la vallée; celles de Witzheim ont répondu, -puis celles de Lensbach, puis celles de Matstall, et, comme le vent -portait de ce côté, papa, du haut de sa montagne, a pu entendre -carillonner toutes les cloches de la basse Alsace. - ---Oui, dit M. Deck, et c'était ma foi tellement bête d'être monté si -haut pour ça que je n'ai pas pu m'empêcher de rire et que depuis ce -jour-là j'ai supporté les «victoires» avec résignation. D'ailleurs -la Marne est arrivée. - -Après cela, quand le branle-bas commençait, les Alsaciens sortaient -comme les autres dans les rues. Ils s'abordaient en se disant tout bas: - -«Entends-tu comme on sonne le glas?» - -Sur le visage il fallait l'air content pour ne pas être dénoncé, mais -on se distinguait encore en ayant l'air trop content. On riait avec -bruit, et les Allemands, qui se croient toujours mystifiés, disaient: -«Qu'est-ce qu'ils sont encore à se moquer de nous, ces Welches? - -Quand ils affichaient cent mille prisonniers, devant les dépêches on -feignait l'admiration: «Croyez-vous? Ces Allemands! Encore cent mille! -Où vont-ils les mettre? Et le Roth Sepel répondait: «Dans les -journaux.» - -Si les gamins s'ennuyaient, ils allaient sous les fenêtres de M. le -Directeur Kruspe crier: «Extrablatt! Extrablatt! 10.000 canons!» Les -volets s'ouvraient et le Herr Direktor congestionné hélait un vendeur -invisible. - ---En ce temps-là déjà, reprend Suzanne, la sœur Jules consolait -maman qui ne voyait pas comment les Français seraient vainqueurs: «Il -ny a pas de comment, madame Deck... Un matin quand on se réveillera, -les Français seront là et les autres seront partis.» Ce qui est -curieux, c'est que cela a été comme ça. - - - - -[Illustration 04] - - -IV - - -Mme Deck me demande la permission d'aller s'occuper du déjeuner; Deck -veut sortir pour inviter son ami Roth et M. Tubinger, professeur. On -laisse à Suzanne le soin de me distraire. - ---Süzele, pendant ce temps-là, raconte voir un peu Bergmann et les -draps. - -Et Suzanne raconte Bergmann et les draps. - ---Avant la guerre, nous avions en garnison à Witzheim un régiment de -dragons badois. Les officiers étaient tous de ces agrariens vaniteux, -pour lesquels l'homme commence au lieutenant. Papa m'aurait giflée si -j'avais parlé à l'un d'eux, mais il tolérait Bergmann. - -C'était un capitaine, très intelligent, qui, étant resté à Witzheim -pendant quinze ans, s'y était fait respecter. Il connaissait Paris et -Londres, l'Amérique et le Japon, et les voyages lui avaient fait voir -qu'il n'y a pas au monde que des Allemands. - -Il avait fait la conquête de papa en lui parlant patois, et celle de -maman en faisant l'éloge de la cuisine alsacienne. - ---Et toi, Süzele, me disait-il, épouserais-tu un Allemand? - ---Jamais de la vie, monsieur le capitaine. - ---Ah! petite Welche, tu y viendras. - -Pendant la guerre, on le revit deux ou trois fois, quand il venait en -permission. Il avait toujours une bonne parole pour les Français: il -les trouvait courageux. Il écrivit une fois pour donner des nouvelles -de parents à nous qu'il avait protégés près de Lille. Puis on -l'oublia. - -Huit jours avant l'armistice, dans chaque maison, en grand mystère, on -se préparait. On découpait des cocardes tricolores; on apprenait la -_Marseillaise_ aux enfants, et, pour en faire des drapeaux, on taillait -dans les draps de lit. J'avais obtenu de maman son plus grand drap que -j'avais coupé en trois morceaux, et j'avais acheté du bleu et du rouge -pour les teindre, dans ma cuvette. - -Ma teinture avait très bien pris, et le lendemain soir, j'étais assise -sur mon lit en train de coudre mon drapeau, quand j'entendis dans la rue -un bruit de pas et presque tout de suite maman frappa à ma porte et me -dit: - ---Süzele, c'est le capitaine Bergmann qui revient, et qui cherche une -chambre pour la nuit. - -J'ai voulu cacher mon travail, mais maman avait ouvert trop vite, et -Bergmann, qui était derrière elle, regardait mon drapeau bleu blanc -rouge. - -J'ai cru que mon cœur s'arrêterait tant j'ai eu peur. Car il était -là avec ses hommes, les Français étaient encore loin, et Dieu sait ce -qu'il aurait pu faire. - -Mais il est devenu tout blanc lui aussi; il a dit d'une voix lente et -triste: - ---Ah oui! C'est donc comme cela maintenant? - -Il a salué et il est sorti. - - - - -[Illustration 05] - - -V - - -M. Deck revient avec ses invités: il me présente M. Tubinger, -professeur, et Roth Sepel, qui est Directeur de la musique des pompiers. - -Roth est son meilleur ami: quand l'un dit blanc, l'autre dit noir; l'un -est catholique, l'autre est protestant; l'un est libéral, l'autre est -radical; quand l'un est absent, l'autre est malheureux. - -Joséphine apporte aussitôt un plat de foies gras chauds en sauce, Deck -débouche ce Riquevihr qui est le Clos-Vougeot de l'Alsace, et M. -Tubinger dogmatise. - ---Cette façon de servir le foie d'oie est dans la vraie tradition -alsacienne: le pâté est une invention assez moderne, faite par un -Normand nommé Close, qui vint à Strasbourg comme chef de M. le -Maréchal de Contades. Quand le maréchal quitta l'Alsace, ce Close -épousa une pâtissière de la rue de la Mésange et fabriqua les -premières terrines. - ---Malheureusement, soupire Mme Deck, les foies sont très rares cette -année: on faisait venir beaucoup d'oies de Russie et la Révolution -empêche le commerce. Cependant les Allemands ont inventé une machine -à gaver qui rend l'élevage plus facile. - ---Ah! dit Roth: ils sont ingénieux... - ---Iô, dit Deck, ingénieux! Ce n'était pas difficile à trouver. - ---Écoute Joseph, dit Mme Deck, il faut reconnaître ce qui est: tu dis -toi-même que dans les chemins de fer et les postes... - ---Ça, on ne peut pas dire le contraire dit Deck: quand on voulait un -renseignement, on n'avait pas besoin de courir de bureau en bureau. - ---On ne peut nier, dit M. Tubinger, leur générosité pour les -écoles... Ah! c'est une sale race. - ---Une sale race, approuvent Deck et Roth avec un ensemble inattendu. - -Je me permets de demander par quelle nuance de sentiment ils -choisissent, pour les maudire, le moment où ils viennent de -reconnaître certaines vertus à nos ennemis. - ---Vous autres, Français de l'intérieur, dit M. Deck, vous ne -comprendrez jamais rien aux Allemands. - -Tenez, en ce moment, vous les conservez dans beaucoup d'administrations. -Ils y sont très polis, très dévoués. Ils observent les règlements -avec une conscience admirable. - -Voyez celui qui donne encore aujourd'hui les billets à la gare de -Witzheim. Il fait et refait le compte de chaque voyageur: «Funf und -zwanzig... und acht und dreissig... und neun und neunzig». - -Maintenant le supplément de guerre: «Zwei und fünfzig...» Et le -supplément de Schnellzug: «Acht und dreissig». Il additionne, -multiplie, recommence, ouvre des livres, consulte ses camarades; par -moments un vrai Soviet examine vos trois billets. - -Ah! qu'ils se donnent du mal! Ils s'en donnent tellement qu'une douzaine -de bons Alsaciens manque chaque matin le train de Strasbourg. - -Le soir l'Allemand les rencontre à la brasserie et les plaint: «Cette -administration française! Si compliquée!» - -Évidemment, c'est l'administration française, qui a inventé le -Zuschlag et le Schnelzug... C'est elle qui a forcé le chef de gare -allemand de Niederhausen à arrêter le train une heure par suite d'une -erreur, bien involontaire, de signaux... - ---Mais enfin monsieur Deck, que voulez-vous que nous fassions d'eux? -Pouvons-nous expulser trois cents mille personnes? Nous ne saurions -comment les remplacer. - ---Nous ne demandons pas qu'on les expulse, mais nundepip, ne les mettez -pas dans des postes où ils peuvent entraver la bonne marche des -services. - ---Et surtout, dit M. Roth, que l'Alsacien soit toujours bien au-dessus -de l'Allemand: en ce moment il y a des administrations qui font examiner -les compétences techniques des Alsaciens par des Allemands: ça ne peut -pas aller. - ---Enfin, monsieur Roth, nous les assimilerons. - ---Iô!... Assimiler!... Un Allemand est toujours un Allemand. - - - - -[Illustration 06] - - -VI - - -Joséphine apporte un cuissot de chevreuil et le Riquevihr circule à -nouveau. - ---Süzele, dit Mme Deck, raconte voir un peu Plashke et sa femme. - -Et Suzanne raconte Plashke et sa femme. - ---Lui est né en Alsace, de parents Allemands: il a la carte B. Elle est -une Badoise authentique. Au temps des Allemands, Plashke était un grand -homme. Inspecteur pour la Basse-Alsace d'une compagnie d'assurances de -Berlin, il recevait beaucoup. Des officiers venaient prendre le thé -chez lui et les médecins militaires ont trouvé ce thé si bon, qu'au -moment de la mobilisation Herr Plashke s'est trouvé malade. Il s'est -dévoué pour les blessés et a été proposé pour l'Aigle rouge de -quatrième classe. - -Vers le mois d'août 1918, Frau Plashke, une personne énergique, a -commencé à apprendre le Français. Herr Plashke est venu demander à -papa les noms des meilleures Compagnies d'Assurances françaises. Quand -le 172e de ligne est entré, ils ont sorti un drapeau français. -Maintenant Plashke est inspecteur pour la Basse-Alsace d'une grande -Compagnie d'Assurances de Paris. L'autre jour, Frau Plashke est venue -nous faire une visite et, croyez-moi, son accent français est meilleur -que le nôtre. Sa grande ambition, dit-elle, est que sa fille épouse un -officier français. Ils sont déjà nombreux à ses thés. Quant à Herr -Plashke, ayant raté son Aigle rouge, il voudrait les palmes -académiques. Il les aura. - ---Oui, dit Roth, peut-être même avant le Directeur de la musique des -pompiers. - ---Les palmes académiques! Vous ne direz pas que celui-là n'est pas -assimilé. - ---Iô!... Assimilé!... dit M. Deck, Inspecteur d'assurances, voilà -ce qu'il est. - - - - -[Illustration 07] - - -VII - - -L'autre jour, dit Roth, j'avais été convoqué à une réunion de -commerçants alsaciens... Iô! alsaciens!..Plus de la moitié de la -salle était allemande. Enfin je me suis assis et j'ai écouté. Mais -quand j'ai entendu des messieurs de Darmstadt et de Kœnigsberg parler -de leur patriotisme, j'ai aussi voulu dire un mot. - ---Messieurs, je ne veux nommer personne, mais comment s'appelait le -père de la jeune fille qui a embrassé un lieutenant allemand sur la -place d'Armes de Witzheim le jour de la prise de Douaumont par les -fidèles Brandebourgeois?... Encore une fois je ne nomme personne, mais -s'il y a quelqu'un que ça démange, il peut cependant se gratter. - -Un certain nombre de ces messieurs se sont regardés et les vieux -Alsaciens qui comme moi, s'étaient galvaudés là-dedans se sont mis à -rire. - ---Je ne veux toujours pas faire de personnalités, ai-je continué, mais -qui a fait afficher en 1916 à la porte de sa boutique que le montant -total des achats de la semaine irait à l'emprunt de guerre allemand? Je -ne nomme personne, mais s'il y a ici quelqu'un qui vient de prendre une -prise, qu'il éternue. - ---Assez... Silence... m'a crié le banquier Schumann. - ---Wos? Silence?... C'est ici la République Française... Liberté, -Egalité... et si M. le Grand Lama n'est pas content, il a droit à un -billet pour l'autre côté du Rhin et à cinquante kilos de bagages... -Ce sera cinquante de plus qu'il n'en avait en arrivant. - ---Tenez, m'a dit M. Tubinger, vous tenez-là une des clefs de nos -sentiments à leur égard. Quand ces gens-là nous ont envahi, après -70, leur misère grossière, leur avarice ont choqué même nos paysans. -Nous ne sommes pas des délicats, mais nous savons ce qui est bon. Nous -avons senti que nous appartenions à une civilisation plus ancienne que -la leur. On peut dire que c'est là un orgueil assez vain; on peut dire -que la jeunesse est un beau défaut et que souvent dans l'histoire du -monde des races barbares ont subjugué des empires plus affinés, mais -vous n'empêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance -industrielle, l'Allemand sera toujours un parvenu. - ---Comment? appuie M. Roth, des gens qui sont venus ici avec une chemise -dans le coin de leur mouchoir! Et ils voulaient faire les messieurs du -monde. Ça ne pouvait pas aller!... Ces gens-là, ils sont très bien -chez eux. Quand je vais en Allemagne je veux bien admirer leurs usines -et leurs banques. Car ils travaillent, vous savez, ces Allemands: ils -travaillent plus que vous et que nous... Mais quand je suis ici en -Alsace, je veux être chez moi: voilà. - ---Iô, dit Deck, en voilà des phrases: nous aimons les Français parce -que nous sommes Français, et nous n'aimons pas les Allemands parce que -nous ne sommes pas Allemands... Et ça suffit... Joséphine, ma fille, -repassez le chevreuil, au lieu de m'écouter la bouche ouverte... Cette -Joséphine, encore une qui m'a fait une belle peur le jour où la -dernière brigade allemande a traversé Witzheim. Nous étions aux -fenêtres et, au moment où le général passait, notre cheval s'est mis -à hennir dans l'écurie: «Herr Deck! Herr Deck, m'a crié Joséphine, -les chevaux eux-mêmes rient de les voir partir!» Le général a -regardé en l'air... - - - - -[Illustration 08] - - -VIII - - ---Si on pouvait aussi leur dire pendant la guerre ce qu'on pensait? Cela -dépendait. Si on avait la réputation d'être un homme à bons mots, on -pouvait dire beaucoup de choses. - -Ainsi, moi Roth, j'avais mon franc parler, parce que je passais auprès -d'eux pour un cerveau un peu brûlé... Si Deck ou Tubinger avaient dit -la moitié de ce que je racontais, le Kreisdirektor les aurait fait -coffrer, mais moi, il disait: «Ce n'est rien: c'est le Sepel!» Et ça -passait. - -J'ai longtemps logé dans ma maison un colonel, un Oberst, qui n'était -pas un mauvais bougre. Il était fixé sur mes sentiments depuis le jour -où il m'avait demandé: - ---Eh bien, Herr Roth, quand tombera Verdun? - ---Verdun ne tombera jamais, Herr Oberst, avais-je répondu avant d'avoir -eu le temps de savoir ce que je disais. - -Il ne m'en voulait pas trop: il essayait de me convertir. - ---Que vous pensiez en Français, me disait-il, je l'admets encore: vous -êtes né avant la conquête. Mais enfin pourquoi les Français, et les -Russes, et les Italiens sont-ils assez bêtes pour «danser comme le -fifre de l'Angleterre»? C'est pour elle seule que vous travaillez et -que vos jeunes gens se font tuer. - ---Herr Oberst, lui ai-je répondu, je ne sais pas si vous avez entendu -parler d'un temps, encore pas très lointain, où l'Autriche, la Russie, -et si j'ai bonne mémoire, la Prusse, dansaient assez volontiers comme -le fifre de l'Angleterre. Pourquoi écoutaient-ils sa musique? Parce -qu'il y avait alors en France un certain empereur très dangereux pour -la paix du monde et quelles avaient besoin de l'Angleterre pour -l'abattre: Herr Oberst, concluez vous-même. - ---Et il tolérait ça? - ---Iô... Tolérer... Il remerciait par-dessus le marché... Vous ne -connaissez pas les Allemands. C'est quand on parle fort qu'ils sont -polis. - ---Les Alsaciens, dit M. Deck, avaient toujours le dernier mot. Tenez, un -jour les Allemands avaient organisé une tournée de journalistes -neutres en Alsace pour leur faire constater à quel point nous étions -attachés à la patrie allemande. - -Dans chaque ville la propagande germanique offrait un banquet aux gens -du pays et les neutres pouvaient interroger librement tous les convives. - -Vous pensez bien que lorsqu'ils sont venus ici le Kreisdirektor ne nous -avait pas invités, ni moi ni Roth ni Tubinger. En ce temps-là nous -passions notre temps à nous promener dans les récoltes et quand elles -étaient bien mauvaises, les épis bien pauvres, les chaumes bien -couchés par la grêle, nous nous réjouissions en pensant aux greniers -qui se vidaient. - -Les neutres banquetaient donc «Au Canon» et tout allait bien, car les -convives avaient été choisis, quand un sacré Suédois s'avisa -d'interroger Hauser, l'aubergiste, un vrai alsacien d'Alsace. - ---Et vous, mon brave, lui dit-il, êtes-vous heureux sous le régime -allemand ou souhaitez-vous le retour à la France? - -Hauser, étonné, le regardait sans rien dire. - ---Allons, cria le Kreisdirektor rageur, répondez! Répondez librement. - -Il paraît en effet qu'il était surprenant de voir ce qu'il y avait à -ce moment de libéralisme dans son regard. - -Hauser ne voulait pas d'histoires: ce n'est pas possible pour un -aubergiste. Il ne voulait pas non plus renier la France. Mais il n'est -pas embarrassé. - ---Herr Kreis Direktor, a-t-il dit lentement, moi, quand je veux me -confesser, je vais à l'église. - - - - -[Illustration 09] - - -IX - - -Un plat de cèpes vient m'achever: le professeur explique que ce légume -a été négligé par les Alsaciens jusqu'à l'arrivée de Stanislas, -roi de Pologne, qui leur en révéla l'usage, et M. Roth me raconte -l'arrivée des Français à Witzheim: - ---C'était quelque chosse de vraiment bien... On avait décoré la rue -du Marché d'un arc de triomphe avec une inscription: Salut à nos -frères! J'avais appris la _Marseillaise_ à la musique des pompiers et -aux enfants des écoles. Tous les vétérans étaient là, avec leurs -médailles et leurs cylindres... - ---Wos? Cylindres? interrompt Deck... En français on dit gibus. - ---Pour moi, dit Mme Deck timidement, cela a été comme le jour de mon -mariage: un instant pour lequel il semble qu'on ait vécu toute sa vie. -Quand ces soldats bleus ont défilé, quand ces clairons ont joué, j'ai -cru encore avoir dix-huit ans. - -Elle s'arrête, rougit et continue: - ---Seulement, que voulez-vous, c'est comme dans tous les mariages. Après -les premiers jours on s'aperçoit que le mari n'est pas tout à fait -aussi parfait que le fiancé. - ---Comment? s'indigne son mari... Wos? Ça, c'est un peu fort: _dies isch -dort zu aehrik._ - -Madame se défend, éplorée: - ---Écoute, Joseph, on s'habitue vite aux défauts... on finit même par -ne plus pouvoir s'en passer... mais enfin on a un homme, on n'a plus un -rêve. - -Je murmure, pour M. Tubinger: - ---«Il peut y avoir de bons mariages: il n'y en a pas de délicieux». - ---Très juste, dit-il. Pendant quarante-huit ans, la France a été pour -nous une idole. Pour beaucoup d'entre nous, l'arrivée des Français -devait marquer le début de l'âge d'or. - -«Les Français, me disait le vieux savetier Jacob, les Français... ça -veut dire du vin rouge et jamais de travail.» Un autre prédisait: -«Ils installeront un tonneau sur la grand'place et tout le monde pourra -boire pour rien.» - -Le plus drôle c'est que tout arriva ainsi. Les poilus avaient du vin en -abondance et le distribuaient généreusement. Après le départ des -autres, maigres et affamés, cela parut miraculeux. Pendant un mois -l'Alsace devint un pays de Cocagne: ce n'étaient que banquets et -danses. Mais c'est un régime difficile à prolonger. Bien que les -Français soient revenus, il faut encore travailler pour vivre: cela -surprend. - -J'ai rencontré ce matin le savetier Jacob; je lui ai dit: «Jacob, -quand vas-tu t'y remettre?» Et Jacob m'a répondu: «Quand nous aurons -une garnison à demeure.» - - - - -[Illustration 10] - - -X - - -Il est quatre heures: on sort de table, et Deck, qui fabrique quelque -chose, va faire un tour dans son usine. En l'attendant je déguste son -kirsch et M. Tubinger m'instruit. - ---Vous nous trouverez un peu grinchus; c'est pour vous que nous le -sommes devenus. Trop bien séparés de vous pour partager votre vie, -nous avons vécu pendant quarante-huit ans dans une retraite volontaire. - -Vous nous trouverez puritains: il fallait l'être ou céder. Pour -conserver les mœurs françaises, nous avons tenu nos jeunes filles -enfermées et inaccessibles. Cette jeune Suzanne que vous voyez n'a -jamais été dans un théâtre: c'est qu'on y jouait en allemand. -Dépouillés par la défaite du droit de nous gouverner, nous nous -sommes ankylosés dans l'attitude du spectateur sarcastique. La critique -est devenue pour nous une habitude de l'esprit. Nous nous considérons -comme des êtres un peu différents de tous les autres. - ---Et alors, Monsieur Tubinger? - ---D'abord et avant tout, liberté! L'Alsacien aime qu'on le laisse -tranquille. Il y a une chanson là-dessus: - - -_Ce qu'il a, il ne le veut pas, -Et ce qu'il veut, il ne l'a pas..._ - - -Dites-lui que les lois françaises ne s'appliqueront pas à l'Alsace, et -il en réclamera l'application. Dites-lui de parler alsacien tout son -saoûl, et il parlera français. Le patois, monsieur, voilà la grande -question. Il y a deux façons de gouverner l'Alsace: celle de Saint-Just -qui voulait transplanter sa population en Champagne pour lui faire -apprendre le français et qui ne comprenait pas qu'un paysan pût avoir -un beau gilet rouge. Et celle de Napoléon qui disait: «Laissez à ces -braves gens leur dialecte: ils sabreront toujours en Français». - -Ne parlez jamais de franciser l'Alsace: elle est française autant que -province en France. Mais elle l'est à sa manière qui n'est pas celle -de la Bretagne ou de l'Artois. - -Donnez les emplois à des hommes instruits de nos besoins et parlant -notre langue. Envoyez-nous des gens qui nous ressemblent, des gens -solides, un peu graves et qui aient bon estomac. Employez beaucoup les -Alsaciens eux-mêmes. - ---Voilà le grand secret, dit Roth qui écoute... Il y a dans toutes nos -petites villes, et même parmi les artistes, des gens qui auraient fait -d'excellents sous-préfets... - ---Il est certain, dit M. Tubinger, qu'on ne comprend pas très bien -pourquoi on envoie de France des directeurs d'écoles alors que parmi -les professeurs... Enfin... - -Quoi encore? Ne parlez pas trop d'Alsace-Lorraine: c'est une création -des Allemands. Il n'y a pas d'Alsace-Lorraine. Il y a l'Alsace, et il y -a la Lorraine. - ---Il y a, dit Roth, qui est radical, la République Française Une et -Indivisible... Département du Bas-Rhin... Et n'oubliez pas, monsieur -Tubinger, de lui rappeler le principal: ..._E Schwobe isch immer e -Schwobe._ - ---C'est vrai, dit M. Tubinger. Vous en viendrez un jour à estimer -certains aspects du caractère allemand: nous y sommes venus. Vous en -viendrez à faire des affaires avec eux, et vous aurez raison. Mais -n'oubliez jamais ce que vous dit M. Roth: un Allemand est toujours un -Allemand. - - - - -[Illustration 11] - - -XI - - -Deck était déjà revenu. Il dirige fort bien son affaire, mais comme -on le fait en Alsace où l'on sait mêler au travail des loisirs assez -bien nourris. Il serait très malheureux s'il ne pouvait aller à son -usine tous les matins à sept heures; il le serait aussi s'il était -privé de sa chope à la brasserie et de la promenade en ville qu'il -fait tous les jours à cinq heures. - -Je l'ai accompagné dans sa tournée. Par la rue du Maréchal-Foch, nous -avons gagné le Pfalz, où se trouvait autrefois la caserne des dragons -allemands. - -En face de la caserne j'ai remarqué deux boutiques où l'on vend des -cartes postales. Sur la vitrine de l'une d'elles, une large bande -tricolore: «Ici, maison française; à côté, maison boche.» - -La maison allemande, petite et basse, semble rentrer la tête dans les -épaules et encaisse le coup sans répondre. Beaucoup de passants y -arrivent avant d'avoir vu l'écriteau et elle ne fait pas de mauvaises -affaires. - -Comme une petite campagnarde y entrait, nous nous sommes arrêtés Deck -et moi, sur le pas de la porte. - ---Je n'ai plus «Vive le France!» répondait l'Allemande, mais j'ai le -soldat, avec «Vive l'Alsace!» - ---Non, dit la petite, je veux: «Vive le France!...» C'est plus chentil. - -Nous avons continué notre promenade sous les marronniers du Pfalz et -j'ai risqué: - ---Un symbole? - ---Iô!... m'a répondu mon ami Deck, avec un mélange assez alsacien -de tendresse et d'ironie. - - - - -Strasbourg, Août 1919. - - - - - - -End of Project Gutenberg's Les Bourgeois de Witzheim, by André Maurois - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BOURGEOIS DE WITZHEIM *** - -***** This file should be named 61373-0.txt or 61373-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/7/61373/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by The Internet Archive.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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