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-The Project Gutenberg EBook of Coins de Paris, by Georges Cain
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Coins de Paris
-
-Author: Georges Cain
-
-Contributor: Victorien Sardou
-
-Release Date: February 9, 2020 [EBook #61357]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COINS DE PARIS ***
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-_Georges Cain_
-
-_Coins_
-
-_de Paris_
-
-[Illustration: PARIS]
-
-PARIS
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
-26, rue Racine, 26
-
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-Coins de Paris
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-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-_Couronnés par l'Académie française_
-
-
- =Coins de Paris=, un volume grand in-16, orné de 105 illustrations,
- d'après les curieux documents fournis par l'auteur (_12e mille_).
-
- =Promenades dans Paris=, un volume grand in-16, orné de 125
- illustrations et plans, d'après les documents de l'auteur (_24e
- mille_).
-
- =Nouvelles promenades dans Paris=, un volume grand in-16. orné de 135
- illustrations et de 20 plans anciens et modernes (_14e mille_).
-
- =A Travers Paris=, un volume grand in-16, orné de 148 illustrations et
- de 16 plans anciens et modernes (_10e mille_).
-
- =Les Pierres de Paris=, un volume grand in-16, orné de 133
- illustrations et de 6 plans anciens et modernes (_8e mille_).
-
- =Le Long des rues=, un volume grand in-16. orné de 132 illustrations
- et plans (_7e mille_).
-
- =Environs de Paris= (_1re Série_), un volume grand in-16, orné de 130
- illustrations et de 3 plans anciens (_8e mille_).
-
- =Environs de Paris= (_2e Série_), un volume grand in-16, orné de 107
- illustrations et plans _6e mille_.
-
- =Tableaux de Paris=, un volume grand in-16, avec 113 illustrations et
- plans.
-
- =Les Théâtres de Paris= (=Le Boulevard du Crime, Les Théâtres du
- boulevard=), avec 376 reproductions de documents anciens. Un volume
- grand in-16 jésus.
-
-[Illustration: RUE DU CHAUME EN 1866 (AUJOURD'HUI RUE DES
-ARCHIVES) HÔTEL DE SOUBISE--TOUR DE CLISSON.
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-_Ouvrage couronné par l'Académie Française_ (Prix Berger 1907)
-
-GEORGES CAIN
-
-Conservateur du Musée Carnavalet et des Collections historiques
-
-de la Ville de Paris
-
-Coins de Paris
-
-PRÉFACE
-
-DE
-
-VICTORIEN SARDOU
-
-de l'Académie Française
-
-_Avec 105 illustrations documentaires_
-
-_Nouvelle Édition_
-
-PARIS
-
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
-26, RUE RACINE, 26
-
-Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés
-pour tous les pays.
-
-
-
-
- A G. LENOTRE
-
- En témoignage de très sincère affection.
-
- G. C.
-
- Décembre 1905.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Petit-fils et fils de deux artistes d'un rare mérite et d'une
-juste célébrité: P.-J. Mène et Auguste Cain; mon excellent ami
-Georges Cain a suffisamment prouvé qu'il est le digne héritier
-de leur talent. Il veut constater aujourd'hui qu'il sait, comme
-disaient nos Anciens, «manier la plume aussi bien que le crayon» &
-que le Musée Carnavalet n'a pas seulement en lui le Conservateur
-actif & passionné que nous voyons tous les jours à l'œuvre, mais
-aussi le guide le plus éclairé en fait d'érudition parisienne, &
-il a écrit ce livre charmant qui évoque à mes yeux le Paris de mon
-enfance et de ma jeunesse;--ce Paris d'autrefois qui a subi
-bien des transformations au cours des siècles; mais pas une aussi
-rapide, aussi complète que celle dont j'ai été le témoin.--C'est
-au point que j'ai peine à retrouver dans certains quartiers, sous
-la ville de Napoléon III, celle de Louis-Philippe, qui serait
-aujourd'hui inhabitable, étant données les exigences de la vie
-moderne, mais qui répondait aux besoins et aux habitudes de son
-temps. On s'accommodait de défauts que l'on jugeait inévitables,
-aucune capitale n'en étant exempte. Et, en somme, avec ses tares &
-ses verrues, ce Paris-là avait bien aussi son charme!_
-
-_La plupart de ses rues étaient très étroites et dépourvues de
-trottoirs. Il fallait se garer des voitures sur le seuil des
-boutiques, sous les portes cochères ou à l'abri de bornes plantées
-çà & là, à cet effet. Toutefois, là où la circulation était
-la plus active, le piéton courait moins de risques à cheminer
-sur la chaussée qu'à traverser aujourd'hui le Boulevard... Ce
-Boulevard, qui ne voyait passer alors qu'un omnibus tous les
-quarts d'heure, desservant la place de la Madeleine & celle
-de la Bastille; où l'on redoutait si peu d'être écrasé, que,
-devant la Madeleine, j'ai vu les curieux faire cercle autour du
-bâtonniste, à la place même où est aujourd'hui le refuge, et que,
-sur la place de la Bastille, je jouais tranquillement au cerceau
-autour de l'Éléphant & de la Colonne de Juillet. On n'avait guère
-à craindre dans tout Paris que les éclaboussures des ruisseaux
-coulant au milieu des rues... quand ils coulaient; car, par les
-grandes chaleurs de l'été, les eaux ménagères y croupissaient
-jusqu'aux pluies d'orage. En hiver, la neige n'étant jamais
-balayée, & l'emploi du sel étant inconnu, c'était chose horrible
-que le dégel! Tous les recoins des maisons mal alignées étaient
-consacrés aux dépôts d'ordures & aux libertés qu'autorisait chez
-les passants l'absence de kiosques dont l'installation s'est fait
-trop longtemps désirer. Ces rues enfin, à cause même de leur
-étroitesse, étaient plus bruyantes que les nôtres. Le roulement
-des lourds camions sur de gros pavés arrondis, mal ajustés, où
-ils rebondissaient en ébranlant les maisons & les vitres, les
-cris incessants des marchands et marchandes de fruits, légumes,
-poissons, fleurs, etc... poussant leurs charrettes à bras, des
-marchands d'habits, de parapluies, de petits balais; des vitriers
-& des ramoneurs; la sonnerie des fontainiers soufflant dans leurs
-robinets; l'appel des porteurs d'eau, faisant claquer à tour de
-bras les anses de leurs seaux; les chanteurs ambulants portant
-de cour en cour leurs clarinettes & leurs tambours de basque:
-tout cela en somme était la gaieté de la rue. Ce qui n'était pas
-tolérable, c'était l'obsession des orgues de barbarie, se relayant
-sous vos fenêtres, sans répit, du matin au soir, & vous infligeant
-un supplice auquel aujourd'hui encore je ne songe pas sans colère!_
-
-
-[Illustration: LA PLACE DE LA BASTILLE ET L'ÉLÉPHANT.
-
-Lithographie de Ph. Benoist.]
-
-_Enfin l'éclairage de ces rues était déplorable. La plupart en
-étaient encore au réverbère, dont l'allumage sur la chaussée
-arrêtait toute circulation. Mais, en revanche, la ville était
-mieux gardée, la nuit, qu'elle ne l'est présentement, grâce aux
-rondes, des «patrouilles grises» qui circulaient sous le manteau,
-à pas lents, à la file indienne, rasant les murs et se croisant
-en route, de façon à se prêter main-forte au moindre appel.
-Heureux temps où, à une heure du matin, dans mon quartier désert,
-j'étais assuré de me heurter à l'une d'elles, et où l'on pouvait
-s'attarder, sans revolver en poche. C'est, dit-on, que Paris était
-moins grand, moins peuplé, & la tâche de la police plus facile.
-C'est à elle à mesurer la protection sur le danger & le nombre
-de ses agents sur celui des malfaiteurs, pour qui, du reste,
-on n'avait pas alors les affectueux égards qu'on leur prodigue
-aujourd'hui._
-
-_Pour se faire pardonner ses rues étroites, mal pavées, mal
-éclairées, mal entretenues, Paris avait alors un attrait qu'il n'a
-plus:--ses jardins._
-
-_On se le figure comme un fouillis de vieilles maisons, privées
-de jour, d'air salubre & de verdure. En réalité, les maisons
-vieilles ou neuves n'existaient qu'en bordure sur la rue. Derrière
-elles, dans tout l'espace compris d'une rue à l'autre, de vastes
-enclos leur assuraient le soleil, le silence & la verdure, dont
-elles étaient privées sur leurs façades. Nombre d'habitations
-s'étaient taillé, dans le morcellement des anciens hôtels & des
-communautés religieuses des derniers siècles, de grandes cours
-& des jardins particuliers qui, séparés par de basses clôtures,
-se prêtaient mutuellement leurs ombrages. Il en était ainsi dans
-toute la ville, sauf dans la Cité et dans le centre, aux abords
-de l'Hôtel de Ville & des Halles. Il suffit d'un coup d'œil sur
-les anciens plans de la Ville pour constater que ces terrains non
-bâtis occupaient sous Louis XVI la moitié, & sous Louis-Philippe
-le tiers de sa superficie actuelle. Dans les quartiers du Marais,
-de l'Arsenal, dans les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,
-Popincourt, à la Courtille, dans la chaussée d'Antin, les
-Porcherons, le Roule, le faubourg Saint-Honoré & sur toute la
-rive Gauche, privilégiée à cet égard, ce n'étaient qu'habitations
-clairsemées, au milieu de vergers, potagers, treilles,
-basses-cours, bosquets & grands parcs plantés d'arbres séculaires.
-On s'acharne à détruire le peu qui en subsiste & au point de vue
-de l'hygiène & de l'agrément, c'est grand dommage._
-
-_De ma fenêtre, rue d'Enfer, place de l'Estrapade, impasse des
-Feuillantines, je ne voyais autour de moi, à perte de vue, que
-profusion de feuillages. Rue Neuve-Saint-Étienne, de l'habitation
-de Bernardin de Saint Pierre, j'apercevais, au delà de grandes
-allées d'arbres taillés, les tours de Notre-Dame, & je pouvais me
-dire, comme le bon Rollin, dans le distique gravé sur sa porte,
-à quelques pas de là: _Ruris et urbis incola_ «Habitant de la
-ville & de la campagne». C'est au travers de ces jardins, de ces
-rues silencieuses, si propices au travail, parfumées par les
-lilas, fleuries par les marronniers blancs & roses, que l'on a
-tracé les grandes voies nouvelles: les boulevards Saint-Germain
-& Saint-Michel, les rues de Rennes, Gay-Lussac, la rue Monge
-qui a rasé le pavillon champêtre où est mort Pascal, dans cette
-même rue Saint-Étienne; et la rue Claude-Bernard qui a supprimé
-les Feuillantines, où Victor Hugo enfant faisait la chasse aux
-papillons. Bientôt le dernier survivant des enclos religieux du
-quartier Saint-Jacques, celui des Ursulines, va faire place à
-trois rues nouvelles!..._
-
-_La jouissance de ces jardinets attenant à la plupart des logis
-était vivement appréciée par le petit bourgeois parisien,
-qui a toujours été d'humeur casanière. On l'en raillait, au
-dernier siècle, dans un opuscule bien connu: _Voyage de Paris à
-Saint-Cloud par terre et par mer_. Sa curiosité des pays lointains
-n'était point sollicitée comme elle l'est aujourd'hui par les
-récits de voyages, les gravures, les photographies, les affiches
-en couleurs. Et le déplacement était fort coûteux! Les chemins
-de fer ne l'avaient pas encore mis à la portée de toutes les
-bourses, par la réduction de ses prix & ses trains circulaires
-à bon marché. Un simple ouvrier va plus facilement aujourd'hui
-à Biarritz, en Suisse ou à Monte-Carlo que ne le faisait alors
-un rentier du Marais. Paris était si peu délaissé, par les
-grandes chaleurs de l'été, que jamais les théâtres ne faisaient
-plus grosses recettes, surtout les scènes populaires telles
-que l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, le Cirque, les
-Folies-Dramatiques, le Petit Lazary, Madame Saqui, le Théâtre
-Historique, etc., groupés au boulevard du Temple. La belle saison
-permettait aux spectateurs les plus éloignés de venir à pied à
-cette foire dramatique, en économisant, pour l'aller & le retour,
-le prix d'une voiture, & de faire queue sans avoir à craindre le
-froid ou la pluie; car le bon public de ce temps-là, qui aimait
-le spectacle pour lui-même, ne répugnait pas à cette longue
-station entre deux barrières, avant l'ouverture des guichets,
-qui se faisait alors de 5 à 6 heures du soir. C'était une des
-conditions, un des stimulants de son plaisir, quelque chose
-comme l'apéritif du spectacle._
-
-[Illustration: DÉMOLITION DE LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL à
-la hauteur de la rue Soufflot.
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-_Les vacances elles-mêmes ne faisaient pas dans Paris des
-vides bien sensibles, si ce n'est sur la rive Gauche. De mai à
-octobre, la majorité de la classe moyenne, petits commerçants,
-fonctionnaires & rentiers; employés, commis, travailleurs de toute
-sorte se contentaient, comme les héros de Paul de Kock, de parties
-de campagne, avec dîners sur l'herbe, dans toute la banlieue
-parisienne: Vincennes, Montmorency, Saint-Cloud, Romainville, etc.
-A Paris, les boutiquiers dressaient leur couvert en plein air,
-dans les cours, les jardins, ou, à défaut, dans la rue. Quand je
-rentrais de mes promenades du dimanche, à l'heure du dîner, de 4
-à 5 heures du soir, je ne voyais partout, dans les rues les plus
-fréquentées, que familles attablées devant leurs portes, tandis
-que filles et garçons, sur la chaussée, jouaient au volant, à
-la main chaude ou à colin-maillard. Il m'est arrivé de me faire
-prendre au passage par quelque fillette aux yeux bandés qui,
-pour me reconnaître, promenait sa main sur ma figure, aux grands
-éclats de rire de tous les dîneurs! Et si par les longues soirées
-d'été, quelque partie de barres commencée à la grande allée du
-Luxembourg nous entraînait, mes camarades & moi, dans la rue de
-Vaugirard, la petite place Saint-Michel, & la rue d'Enfer..., les
-bonnes gens qui prenaient le frais sur le pas de leurs portes
-n'accordaient aucune attention à cette galopade de gamins en
-pleine rue._
-
-_Bref, c'était la province!_
-
-_Ces mœurs bourgeoises, que l'on peut caractériser d'un mot en
-disant qu'elles étaient «dix-huit-cent-trente», ont survécu à
-la Révolution de 1848 & persisté jusqu'au Second Empire, où
-l'extension des chemins de fer, l'afflux des étrangers, les
-grandes entreprises industrielles & commerciales, la prospérité
-croissante, le souci du confort & du luxe, la vie publique
-plus active, la concurrence plus âpre, la lutte pour la vie
-plus acharnée ont enfanté les mœurs actuelles! Transformation
-surprenante à laquelle n'a pas peu contribué la création d'un
-nouveau Paris sur les ruines de l'ancien. Que de fois je me suis
-félicité d'avoir, dès l'âge de quinze ans, donné pour but à mes
-flâneries des jours de congé la recherche dans les vieux quartiers
-aujourd'hui éventrés, morcelés, disparus, des moindres vestiges du
-passé, comme si j'avais prévu qu'à bref délai ils seraient mis en
-poussière par la pioche du démolisseur!_
-
-[Illustration: HÔTEL DE VILLE EN 1838.
-
-Lithographie de Engelmann.]
-
-_Le Paris de Louis-Philippe était, à peu de chose près, celui de
-la Révolution & du Premier Empire. Chaque pas y réveillait des
-souvenirs dont on n'était guère préoccupé en mon jeune temps, le
-Romantisme étant tout au Moyen Age & à la Renaissance, & plus
-curieux de la Saint-Barthélemy que des massacres de Septembre.
-Il regardait tendrement la vieille tourelle d'angle de la place
-de Grève, & ne donnait pas un coup d'œil sur la même place à
-l'enseigne où fut accroché le malheureux Foulon. Il déplorait
-la disparition de la Porte Barbette qui vit le meurtre de
-Charles d'Orléans, & n'allait pas voir, à trois pas de là, rue
-des Ballets, la borne où fut décapité le cadavre de Madame de
-Lamballe. Peintres, romanciers, poètes, historiens dédaignaient
-ces localités encore chaudes du drame révolutionnaire dont ils
-prétendaient retracer quelques épisodes. Ary Scheffer veut nous
-montrer l'arrestation de Charlotte Corday. Il n'a garde de
-consulter les documents très précis qui la feraient revivre à
-ses yeux & aux nôtres, avec son visage, son attitude & jusqu'à
-sa toilette. Il ne songe même pas à aller rue des Cordeliers,
-visiter le logement de Marat, encore intact, jusqu'à son cordon
-de sonnette! Et il nous offre une Charlotte de son cru, toute de
-chic, qui a l'air d'une femme de chambre arrêtée par le concierge,
-au moment où elle sort, ayant sur le dos la robe de sa maîtresse!_
-
-_Alfred de Vigny, dans son _Stello_, est aussi peu soucieux de
-l'exactitude des localités que de celle des faits. Il dresse
-l'échafaud d'André Chénier, «sur la place de la Révolution»!
-après l'y avoir conduit dans une charrette chargée de plus de
-«quatre-vingts victimes!! dont quelques femmes avec leurs enfants
-à la mamelle»!!!_
-
-_Et ainsi des autres!_
-
-_Mieux avisé, je n'ai pas dédaigné ces vieilles pierres, humbles
-témoins de si grands faits, & grâce à elles j'ai revécu la
-Révolution sur place. Elles étaient condamnées à disparaître. On
-ne fonde une ville nouvelle que sur les débris de l'ancienne, & il
-est bien difficile de concilier les exigences du présent avec le
-culte du passé. D'ailleurs, la plupart de ces vieilleries, celles
-mêmes qui pouvaient être sauvées, feraient triste mine au milieu
-des splendeurs de la ville actuelle. Ce qui me fâche, c'est de
-constater qu'on les a remplacées quelquefois de façon à les faire
-plutôt regretter._
-
-_Ainsi, par exemple, la Cité! La démolition de ses masures, de
-ses ruelles sinistres, n'a pu chagriner que les enragés de
-pittoresque ou les admirateurs des _Mystères de Paris_. Mais il
-faut bien avouer que Notre-Dame avait, dans son vieux parvis, plus
-grande allure qu'à l'extrémité de ce grand désert, où elle semble
-poser bêtement pour le photographe, entre le vide de la rivière &
-cet affreux Hôtel-Dieu qui a l'air d'un abattoir!_
-
-_Il n'était pas non plus bien nécessaire, en déplaçant le Marché
-aux fleurs, d'interdire aux vendeuses les jolies logettes qu'elles
-improvisaient autrefois à l'aide de feuillages, de branchages & de
-fleurs, & de leur imposer ces toitures en zinc qui ne devraient
-abriter que des fleurs artificielles, pour compléter le charme de
-ce bosquet administratif!_
-
-_On pouvait aussi se dispenser d'éventrer la place Dauphine, que
-j'ai vue aussi charmante que la place Royale, avec ses briques
-roses, pour nous montrer le monument funèbre qui est l'entrée du
-Palais de Justice & l'horrible balustrade de son escalier._
-
-_Aussi bien, puisque le hasard de la promenade m'a conduit
-au Pont-Neuf, je poursuis de ce côté ma petite flânerie
-rétrospective._
-
-_On peut féliciter le Pont-Neuf plus neuf que jamais, d'avoir
-perdu ses hauts trottoirs, les décrotteurs, tondeurs de chiens,
-coupeurs de chats, blottis entre ses bornes, & les boutiques de
-mercerie, papeterie, parfumerie, pommes de terre frites, briquets
-phosphoriques, allumettes chimiques allemandes, etc., installées
-dans les guérites en demi-lune que l'on a rasées pour y installer
-des bancs. Mais quel vandalisme que le badigeonnage des deux
-maisons en briques qui font face à la statue de Henri IV. Elles
-ont été construites pour la place qu'elles occupent. Elles font
-corps avec le pont & contribuent grandement à sa décoration.
-S'il plaît aux propriétaires, qui les ont déjà blanchies, de les
-remplacer par des constructions quelconques, c'en est fait de l'un
-des plus jolis aspects du vieux Paris._
-
-[Illustration: LE LOUVRE VERS 1785.
-
-Dessin de Meunier. Musée Carnavalet.]
-
-_On pouvait aussi épargner à Saint-Germain-l'Auxerrois le
-voisinage de cette tour, qui se donne pour gothique, et de cette
-mairie, qui se croit Renaissance. L'église y perd toute sa grâce &
-l'ensemble est ridicule._
-
-_Du moins, en lui tournant le dos, on a la satisfaction de ne plus
-voir devant la Colonnade un terrain vague, entouré de palissades
-pourries. Il ne lui manquait que des croix pour avoir l'air d'un
-cimetière._
-
-_Et, par le fait, c'en était un!_
-
-_Sous la Restauration, on y avait enfoui, là même où est la statue
-équestre de Velasquez, des momies d'Égypte, décomposées par leur
-trop long séjour dans l'humidité des salles basses du Louvre. En
-1830, à la même place, les corps des assaillants tués à l'attaque
-du Louvre furent jetés à la hâte dans une fosse commune. Dix ans
-plus tard, quand on voulut donner à ces braves une plus noble
-sépulture, on exhuma pêle-mêle patriotes & momies. Et les
-contemporains des Pharaons sont pieusement ensevelis sous la
-colonne de la Bastille, comme combattants de Juillet!_
-
-_J'ai connu la cour du Louvre avec une statue du duc d'Orléans
-mise au rebut après 1848, & à laquelle succéda celle de François
-Ier, par Clesinger. Quelque imbécile l'ayant baptisée le «Sire de
-Framboisy», cette plaisanterie était trop idiote pour n'avoir pas
-le plus grand succès. Elle n'a pas été étrangère à la disparition
-d'une œuvre qui méritait un meilleur sort._
-
-_La cour a, de plus qu'autrefois, des statuettes dans
-quelques-unes de ses niches: l'ingénieux tracé sur le sol du
-Louvre de Philippe-Auguste & des parterres qui se font pardonner
-leur inutilité par leur modestie._
-
-_Aucune description ne saurait donner l'idée de ce qu'était
-alors la place du Carrousel, dans l'état provisoire auquel la
-condamnait, depuis le Premier Empire, la réunion du Louvre aux
-Tuileries, toujours projetée, toujours ajournée. Ce n'était
-que tronçons de rues éventrées, maisons isolées, à demi démolies,
-étayées par des poutres. Le sol inégal, effondré, dépavé, n'était
-plus, les jours de pluie, qu'un vaste bourbier. La grande galerie
-du Louvre était flanquée d'un affreux corridor en planches,
-«la galerie de bois», toujours prête à flamber! Car il est de
-tradition qu'à proximité du Musée il y ait une cause permanente
-d'incendie! Du même côté, la liste civile avait construit des
-baraques qui, de la petite cour du Sphinx jusqu'au guichet
-faisant face au pont des Saints-Pères, enveloppaient les ruines
-de l'ancienne église Saint-Thomas-du-Louvre & de ses dépendances,
-telles que le prieuré où Théophile Gautier, Gérard de Nerval,
-Nanteuil, Arsène Houssaye & autres avaient installé leur «Bohème
-galante». Ces baraques, pour qui il faut plaider les circonstances
-atténuantes, étaient louées à des marchands de couleurs, de
-gravures, de tableaux et de curiosités de toute sorte. Je vois
-encore un grand magasin de bibelots où, dans le plus amusant des
-fouillis, au milieu d'œufs d'autruches, de crocodiles empaillés
-& de chevelures de Peaux-Rouges, le collectionneur faisait de
-merveilleuses trouvailles. Et que de richesses aussi dans les
-cartons que les marchands de gravures exposaient devant leurs
-portes à la curiosité des amateurs. Ce n'étaient, outre les
-gravures, que dessins, croquis, sanguines, gouaches de Cochin,
-Moreau, Boucher, Lawrence, Fragonard, Saint-Aubin, Prudhon,
-Boilly, Isabey, etc. J'ai là passé des heures délicieuses à
-fouiller dans ces cartons, où je ne pouvais, hélas! qu'admirer,
-n'ayant pas le moyen d'acheter des chefs-d'œuvre dont je
-pressentais la valeur future & que l'on donnait alors à vil
-prix, les pédants de l'école de David ayant en souverain mépris
-l'art français du XVIIIe siècle, trop aimable & trop spirituel
-à leur gré. «Monsieur, me disait plus tard un de ces marchands,
-j'ai roulé des gravures de Poussin, dont je ne donnerais pas
-aujourd'hui quarante sous, dans des Debucourt que je ne céderais
-pas pour mille francs!»_
-
-[Illustration: LE JARDIN DU PALAIS-ROYAL EN 1791.
-
-Gouache du chevalier de Lespinasse. Musée Carnavalet.]
-
-_Tout cela a été balayé par la réunion des deux Palais & par le
-prolongement de la rue de Rivoli qui nous a dotés, en outre, d'une
-très belle place devant le Palais-Royal, en échange de l'ancienne,
-fort mesquine, & de son château d'eau, monument assez décoratif,
-mais tout noir de crasse & d'humidité._
-
-_Quant au Palais-Royal, que le duc d'Orléans semblait avoir
-construit pour qu'il fût le forum de la Révolution, s'il
-n'était plus le rendez-vous des politiques, des clubistes, des
-gazetiers, des orateurs en plein vent & des agioteurs, le champ de
-bataille des sans-culottes & des muscadins, des royalistes & des
-demi-soldes; la promenade officielle des Merveilleuses, de tous
-les demi-castors & de toutes les impures; s'il n'avait plus ses
-galeries de bois, son camp des Tartares, sa grotte hollandaise,
-ses maisons de jeu, il était toujours le quartier général
-des «nymphes» du voisinage; & grâce à ses deux théâtres, à ses
-restaurants, à ses cafés renommés, à ses riches boutiques, surtout
-à celles des joailliers, il était encore la grande attraction de
-Paris pour les nouveaux débarqués de la province & de l'étranger.
-A la moindre ondée, la circulation devenait impossible sous
-ses portiques, & en tout temps, le dimanche surtout, jour de
-rendez-vous, il y avait cohue dans la galerie vitrée où tout
-récemment, je me suis vu seul, absolument seul!_
-
-_Du palais des Tuileries, que dire? sinon qu'il était & qu'il
-n'est plus!... Que je regrette les magnifiques ombrages de sa
-grande allée sans rivale, même à Versailles, & ses massifs de
-marronniers qui bravaient le plus ardent soleil! La nature seule
-est coupable de leur disparition, mais on aurait pu les remplacer
-par des plantations moins piteuses que l'inévitable platane &
-l'acacia, qui, fleurs à part, est bien le plus bête & le plus mal
-fait de tous les arbres. Cela promet une belle frondaison
-pour l'avenir, si l'avenir n'est pas, pour ce malheureux jardin,
-sa suppression totale ou tout au moins son morcellement!..._
-
-[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE.
-
-Dessin original de G. de Saint-Aubin. (Collect. G. Cain.)]
-
-_J'ai vu la place de la Concorde sans ses fontaines & ses statues,
-sauf les quatre chevaux de Marly: ceux de Coysevox à la grille
-des Tuileries, ceux de Coustou à l'entrée des Champs-Élysées.
-On travaillait dans mon enfance, à restaurer les socles des
-futures villes de France. Ils étaient, depuis Louis XV, coiffés
-de calottes de plâtre, pareils à des couvercles de marmites, &
-dédaignés au point que celui qui porte la ville de Strasbourg
-était flanqué d'un ignoble tuyau de poêle... Du moins, était-il le
-seul qui choquât la vue. Comptez ceux qui couronnent aujourd'hui
-les monuments de Gabriel! On s'obstinait encore à conserver autour
-de la place les fossés qui avaient fait tant de victimes en
-s'opposant, les jours de fête, à l'écoulement de la foule. Un soir
-qu'on tirait un feu d'artifice pour la fête du Roi sur le pont de
-la Concorde, je n'eus que le temps de me réfugier sur une de
-leurs balustrades, d'où je faillis être jeté dans le fossé par
-ceux qui suivaient mon exemple._
-
-_L'obélisque, lui, venait d'être érigé au centre de la place, où
-il n'avait pas d'autre raison d'être que de tirer d'embarras la
-Monarchie de Juillet. Elle ne savait qu'y mettre pour ménager
-toutes les opinions. Cette vieille pierre, indifférente à tous les
-partis, symbolisait bien leur Concorde._
-
-_Pour qui a vu les Champs-Élysées sous Louis-Philippe, ils sont
-méconnaissables! Ils n'étaient pas, en ce temps-là, comme le
-boulevard des Italiens, le rendez-vous de ce qu'on appelait,
-avec la sotte mode de l'anglomanie, la «Fashion». On n'y prenait
-pas des glaces comme au perron de Tortoni. Les mondains &
-mondaines n'y passaient qu'à cheval ou en voiture, abandonnant
-dédaigneusement les contre-allées à des promeneurs plus modestes,
-aux petites gens qui s'y bousculaient dans la poussière, aux
-flâneurs, aux désœuvrés, aux étrangers, aux convalescents, aux
-écoliers en promenade, aux nourrices, aux bonnes d'enfants & aux
-tourlourous; aux joueurs de barres, de boules & de ballon du carré
-Marigny, & à l'innombrable marmaille qui se ruait sur la voiture
-aux chèvres & poussait des cris de joie devant les guignols!_
-
-_On n'y voyait pour tous cafés, que trois pavillons indignes de ce
-nom, des petites buvettes ambulantes sur tréteaux, avec carafes
-de limonade et d'orgeat, & les marchands de coco secouant leur
-clochette; pour tous restaurants, deux infimes traiteurs, les
-marchands de gâteaux de Nanterre, de pain d'épices, de gaufres,
-et les «oublieux» faisant grincer leur crécelle; pour concerts,
-les râcleurs de violon, de guitare & de harpe, les chansonniers
-populaires & l'homme-orchestre; pour spectacles et réjouissance
-avant l'ouverture du jardin Mabille, le cirque d'été de Franconi,
-le Panorama du colonel Langlois, les balançoires, les chevaux de
-bois, le tir à l'arbalète, la toupie hollandaise & le jeu de
-Siam; pour luminaire, quelques becs de gaz, les chandelles des
-petits débitants & les lanternes rouges des marchandes d'oranges.
-Et pas une pelouse, pas un massif d'arbustes, pas une corbeille
-de fleurs!--Rien, absolument rien de ce qui fait aujourd'hui le
-charme de cette exquise promenade!_
-
-_Au Rond-Point finissait Paris!_
-
-_Au delà, ce n'était qu'une sorte de faubourg, avec, de loin
-en loin, quelque bel hôtel du dernier siècle: un grand jardin,
-des terrains à vendre, non bâtis, des maisons de rapport assez
-minables, de grands dépôts de meubles, des remises, des manèges
-& des carrossiers, surtout des carrossiers! Aux abords de la rue
-de Chaillot, l'avenue était bordée à gauche par un grand talus
-gazonné. J'y ai vu, dans la belle saison, des dîneurs découper
-leur melon & leur gigot, avec la joie naïve de citadins respirant
-le bon air des champs._
-
-_Aux abords de l'Arc de Triomphe, l'avenue était de plus en
-plus déserte & mal habitée, & quand on avait franchi la barrière
-de l'Étoile, ce n'était plus le faubourg, mais la banlieue. Là
-où l'on a tracé les belles avenues du Bois & Victor-Hugo, on ne
-voyait que terrains vagues, cultures maraîchères, carrières &
-masures inquiétantes. Quant au bois de Boulogne, il était si laid
-le jour & si dangereux la nuit, qu'il vaut mieux n'en rien dire._
-
-_A droite de l'avenue, le Roule était plus civilisé, mais au delà,
-vers Mousseaux, il n'en était pas de même. Un soir, j'eus la
-curiosité de voir la maison que Balzac venait de faire construire
-dans la rue qui porte son nom... Après quoi je m'engageai au
-hasard dans ce quartier des Ternes qui m'était inconnu. La nuit
-survint & je ne tardai pas à m'égarer. Je longeais sur ma gauche
-un grand coquin de mur qui n'en finissait plus, &, à la lueur
-de pâles réverbères, très espacés, je ne voyais à ma droite que
-des écuries, des chantiers, des étables de nourrisseurs, de
-laitiers, exhalant des odeurs de poulaille & de fumier, & des
-gargotes à rideaux rouges qui me rappelaient que, dans ces mêmes
-parages, à la même heure, un professeur de mes amis avait été pris
-au collet par un grand diable lui criant: «Ton argent, faquin!»
-Mon ami fumait un cigare. Rusé comme le sage Ulysse, il fait
-mine de s'exécuter en plongeant sa main gauche dans le gousset
-de son gilet, tandis que, de la droite, il retire le cigare de
-sa bouche, du petit doigt fait tomber la cendre & le plante dans
-l'œil du malandrin qui lâche prise en hurlant comme Polyphème! Ce
-souvenir m'obsédait, & après avoir traversé un misérable hameau
-où je n'étais guidé vers Paris que par la pente du terrain, je
-respirai enfin aux abords de la Pépinière, jurant bien qu'on ne me
-rattraperait plus dans ce coupe-gorge!_
-
-_Or, j'y demeure!_
-
-[Illustration: CHEMIN DE RONDE DE LA BARRIÈRE DE L'ÉTOILE EN 1854.
-
-(Aujourd'hui avenue de Wagram.)
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-_Ce coupe-gorge est aujourd'hui le quartier Monceau, l'avenue
-Hoche, l'avenue de Messine, les boulevards de Courcelles,
-Malesherbes, Haussmann; ce que l'on appelait autrefois la
-«Pologne», où le général Lagrange me disait avoir chassé la
-perdrix dans sa jeunesse._
-
-_Et la conclusion de ce bavardage,--car il faut bien
-conclure,--c'est que je regrette l'ancien Paris, mais que j'aime
-bien le nouveau._
-
- VICTORIEN SARDOU.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Paris! Que de visions évoque ce mot magique: le Paris historique,
-avec ses palais, ses églises, ses monuments, ses rues et
-ses places publiques; le Paris littéraire et son admirable
-défilé d'écrivains, de poètes, de penseurs, de dramaturges, de
-philosophes et d'humoristes: le Paris mondain, ses fêtes, ses
-réceptions, ses modes, ses élégances et son snobisme; le Paris
-des politiciens, le Paris des journalistes, le Paris religieux,
-le Paris policier, le Paris bohème, le Paris industriel. Combien
-d'autres encore!
-
-Tant de passions, tant d'événements, tant d'intérêts s'y heurtent,
-s'y enchevêtrent, s'y renouvellent, qu'une étude sur cette ville
-admirable et si complexe n'est pas plutôt achevée qu'il convient
-presque de l'écrire à nouveau: la vérité de la veille n'étant plus
-celle du lendemain, le document exact hier se trouvant infirmé ce
-matin.
-
-Notre ambition est plus modeste et notre titre est un programme:
-_Coins de Paris_.
-
-Négligeant de parti pris le trop connu, le trop décrit, n'ayant
-surtout ni le désir, ni la prétention de refaire un «Guide
-de l'Étranger dans Paris», ne recherchant que le rare, sinon
-l'inédit, nous voudrions simplement donner à ceux qui, comme nous,
-adorent notre vieille Cité, un peu de la joie que nous avons
-chaque jour à «flâner» dans cette incomparable Ville. Notre but
-serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous reste
-du précieux Paris d'autrefois, la série des documents peints,
-dessinés ou gravés que renferme le Musée Carnavalet.
-
-La maison qu'aima tant Madame de Sévigné est, en effet, devenue le
-musée des Collections Historiques de Paris.
-
-[Illustration: LE MUSÉE CARNAVALET.
-
-Karl Fichot.]
-
-C'est un coin délicieux où palpite encore un peu de l'âme ancienne
-de la grande Ville! Nos prédécesseurs et nous-même nous sommes
-efforcés de réunir les documents de tout ordre qui retracent la
-vie de Paris. Chartes, plans, gravures, tableaux, autographes,
-placards jaunis et pierres commémoratives; enseignes de fer forgé
-qui guidaient aux cabarets les buveurs du XVIe siècle; costumes de
-soies changeantes que portaient les jolies Parisiennes de Louis
-XV; bonnets rouges de la Terreur; ceintures dont se paraient les
-jeunes filles autour du char funèbre de Voltaire; souliers aux
-bouffettes tricolores qui foulèrent le sol du Champ-de-Mars lors
-de la Fête de la Fédération; cravate légère de tulle noir que
-portait Marie-Antoinette, allant poser pour son portrait chez
-Dumont, le miniaturiste; pique de citoyenne ou sabre d'honneur;
-pierre commémorative de la Bastille; bonnets de grisettes 1830
-ou cothurnes de Merveilleuses; ordre de comparution de la «veuve
-Capet» devant le Tribunal Révolutionnaire; affiche du spectacle
-des grands danseurs du Roy et convocations aux séances de la
-Convention: les grandes époques de la Royauté, les glorieuses
-journées de la Révolution, les tragédies de la Terreur; les
-proclamations de l'Empire, les bulletins de victoires, les messes
-de _Requiem_, les joies, les douleurs, la vie enfin du peuple le
-plus impressionnable, le plus nerveux, le plus enthousiaste et le
-plus artiste qui ait jamais existé,--tout se trouve à Carnavalet,
-et le même carton rassemblant avec un effrayant éclectisme la
-succession foudroyante des événements qui se sont passés au même
-endroit nous montre, pour une période d'à peine vingt années et
-dans les mêmes Tuileries, par exemple: l'arrivée de Louis XVI,
-la prise du château le 10 août, l'exécution du Roi et celle de
-la Reine, la fête de l'Être suprême, Thermidor, Prairial et
-l'invasion de la Convention, les sections foudroyées à Saint-Roch
-par Bonaparte, les revues du Carrousel, l'apothéose du Roi de
-Rome, le départ de l'Empereur, l'arrivée de Louis XVIII, sa fuite,
-le retour de Napoléon, la rentrée de Louis XVIII, etc.
-
-Voilà, j'imagine, une sérieuse leçon d'histoire... et de
-philosophie.
-
-Notre but, je le répète, serait donc simplement de continuer
-dans quelques promenades, que nous nous efforcerons de rendre
-aussi attrayantes que possible, la recherche de documents qui
-disparaissent, hélas! un peu tous les jours.
-
-Nous diviserons Paris en trois grandes sections: la Cité et l'Ile
-Saint-Louis, la Rive gauche, la Rive droite.
-
-Après le document écrit ou dessiné, le document vivant, ou tout au
-moins ce qu'il en survit.
-
-Ce volume «_Coins de Paris_» est en grande partie la réédition
-d'un ouvrage «_Croquis du Vieux-Paris_» tiré à très petit nombre
-et publié en 1904 avec autant de luxe que de goût à la Librairie
-Conard.
-
-Depuis, non seulement ce volume fut revu et considérablement
-augmenté, mais encore toute une illustration nouvelle fut
-choisie. Un artiste de grand talent, M. Tony Beltrand, mort
-hélas trop tôt, avait orné les «_Croquis du Vieux-Paris_»
-d'admirables compositions dont il avait été, de plus, l'habile
-graveur. Nous avons dû remplacer cette illustration par une série
-de reproductions de tableaux, de dessins, d'eaux-fortes, de
-lithographies empruntées à des collections particulières, à des
-Musées, à des Bibliothèques,--et c'est, pour nous, un devoir très
-doux que de dire publiquement l'infinie bonne grâce avec laquelle
-on a bien voulu nous venir en aide. Qu'il soit permis à notre
-profonde reconnaissance de citer les noms de MM. Sardou, Claretie,
-Detaille, Lavedan, Lenôtre, Bouchot, H. Martin, Funck-Brentano,
-A. Maignan, Massenet, Pigoreau, Ch. Drouet, de Rochegude,
-Beaurepaire, Ch. Sellier, L.-P. Aubey, le Dr Bach, J. Robiquet,
-nos maîtres ou nos amis, qui nous ont prêté le plus précieux
-concours. D'ailleurs, quand il s'agit de Paris, toutes les portes
-s'ouvrent et tous les cœurs battent.
-
-Notre tâche fut facile; si nous n'avons pas su mieux la remplir,
-la faute en est à nous seul; il convient donc de terminer cet
-avant-propos par la vieille formule... plus que jamais de
-circonstance: «Excusez les fautes de l'auteur».
-
-[Illustration: LE PONT-ROYAL, LES TUILERIES ET LE LOUVRE (XVIIIe
-SIÈCLE).
-
-(Vue prise du Pont-Neuf.)
-
-Noël, _pinxit_.]
-
-
-
-
-Coins de Paris
-
-
-
-
-LA CITÉ
-
-
-Paris est né dans cette île de la Seine qui a la forme d'un
-berceau et dont Sauval parle de si pittoresque façon: «L'île de
-la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et
-échoué au fil de l'eau, au milieu de la Seine.»
-
-Cette particularité a certainement frappé les héraldistes de tout
-temps, et c'est de là que nous vient la nef qui blasonne le vieil
-écusson de Paris.
-
-La Cité s'offre donc avec sa proue au couchant et sa poupe au
-levant.
-
-La poupe, c'est Notre-Dame, et la proue reliée aux deux rives
-par deux cordages de pierres, c'est le vieux Pont-Neuf,
-élevé sur cette pointe extrême qui fut autrefois l'îlot du
-Passeur-aux-Vaches, ou, le 11 mars 1314, furent brûlés Jacques de
-Molay, grand-maître des Templiers, et Guy, prieur de Normandie;
-le Pont-Neuf, dont Henri III, le 31 mai 1578, posa la pierre de
-dédicace,--décorée des armes du Roi, de la Reine Mère et de la
-Ville de Paris.--Lorsque la première pile émergea de l'eau, du
-côté du quai des Augustins, le roi s'y rendit du Louvre dans
-une magnifique barque, accompagné de la Reine Mère Catherine de
-Médicis, et de la Reine Louise de Vaudémont, sa femme. Henri III
-avait l'air lugubre; le matin même il avait enterré, à l'église
-Saint-Paul, Quélus, le plus cher de ses favoris, mort des
-blessures reçues quelques semaines auparavant, lors du fameux duel
-des Mignons.
-
-Les Parisiens, irrévérencieux, n'hésitaient pas à déclarer que,
-par respect pour la tristesse Royale, le nouveau pont devrait
-s'appeler «le Pont des Pleurs»,--mais cette opinion ne dura
-pas!--et, dès que Henri IV l'eût inauguré, en juin 1603, «encore
-mal asseuré» et inachevé, le Pont-Neuf devint l'endroit le
-plus gai de Paris: Mondor y vend son baume et Tabarin y débite
-ses sornettes, le singe de Brioché y récrée les passants; on y
-fredonne les mazarinades, les duellistes y dégainent et les bandes
-de Cartouche et de Mandrin y détroussent galamment les passants.
-Sur ce joyeux Pont-Neuf tout Paris se promène, s'amuse, se donne
-rendez-vous; Loret y va faire sa cueillette d'informations pour la
-_Gazette rimée_:
-
- Si j'eusse été cette semaine
- Visiter la Samaritaine,
- J'eusse appris parmi les badauds
- Tout ce qui se passe...
-
-[Illustration: VUE DU PONT-NEUF, PRISE D'UN ŒIL-DE-BŒUF DE LA
-COLONNADE DU LOUVRE.
-
-Aquarelle de Nicolle. Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: LE PETIT BRAS DE LA SEINE ET LE PONT-NEUF]
-
-Dès le XVIIe siècle, on assure qu'il est impossible de traverser
-les douze arches de ce pont si populaire sans croiser un
-moine, un cheval blanc et deux femmes aimables; c'est le passage
-officiel des processions Royales se rendant au Parlement, et
-c'est également le Pont-Neuf qu'envahissent en hurlant les
-émeutes populaires allant brûler en effigie, place Dauphine, les
-Présidents suspectés de rendre plus de services que d'arrêts;
-c'est enfin sur ce pont que le peuple contraint, en 1789, ceux qui
-mènent carrosses à s'arrêter et à saluer bien bas l'effigie du
-bon Roy Henri dont la statue, soutenue aux quatre angles par les
-quatre figures d'esclaves qu'y fit placer Richelieu, se dresse au
-milieu du terre-plein, ce terre-plein où se signeront, en 1792,
-les enrôlements volontaires, où retentira le canon d'alarme aux
-heures tragiques de la Révolution! Toute l'histoire de Paris est
-mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde
-entier, le chef-d'œuvre d'Androuet du Cerceau et de Germain Pilon;
-le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris.
-
-C'est donc par la Cité qu'il convient de commencer nos promenades:
-nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce;
-on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts,
-derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui
-formaient cette antique défense provenaient des arènes construites
-par les Romains. Les gradins du cirque avaient contribué à
-arrêter l'invasion normande; le mur de Périclès à l'Acropole ne
-renferme-t-il pas des fragments brisés d'antiques statues de
-marbre!...
-
-Mais la gloire de la Cité: c'est Notre-Dame! Suivons la tortueuse
-et si pittoresque rue Chanoinesse où le grand Balzac logeait Mme
-de la Chanterie, et, au nº 18, gravissons l'escalier branlant de
-la Tour Dagobert, vieux et précieux débris des constructions
-canoniales qui jadis enserraient la cathédrale de Paris:
-quelques dizaines de marches usées nous amèneront à une étroite
-plate-forme, d'où nous découvrirons un admirable spectacle[1]:
-
-[Note 1: Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l'an
-passé...
-
-G. C. (1909).]
-
-[Illustration: ATELIERS ET TRAVAUX DES FONDATIONS DE LA CASERNE DE
-LA CITÉ EN 1864-1865.
-
-Photographie Richebourg, 29, quai de l'Horloge.]
-
-Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de
-pierre, d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les
-majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur
-l'horizon. Sous tous les caprices de l'heure ou de la lumière;
-que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les
-sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel
-en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d'or en fusion,
-ou que l'orage l'enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la
-noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son
-incomparable splendeur. L'élégante flèche qui la termine se
-découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles
-tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris
-de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d'un éblouissement
-de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers,
-de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et
-finissent par se confondre à l'horizon dans une note imprécise;
-les bêtes d'Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés
-ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes
-et narquoises sur ce grand Paris qui s'agite fiévreusement
-au-dessous d'elles! C'est un des plus nobles aspects de la Ville
-que viennent de refléter nos yeux enchantés.
-
-De l'autre côté, c'est la Seine, traînée d'argent que sillonnent
-les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du
-vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan,
-Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire
-du XVIe siècle, un des seuls qui gardent le charme intime de
-ces églises de province, où l'âme se sent, dans la pénombre
-des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de
-l'infini, à l'ombre des vitraux obscurcis par la poussière des
-siècles et la fumée des encens.
-
-Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l'Hôtel-Dieu,
-on rencontrait autrefois, un peu avant d'arriver au Palais de
-Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes:
-la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre,
-la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses
-assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé
-leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou
-verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens.
-D'humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame:
-Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où
-fut déposé d'Alembert.--L'Hôtel-Dieu s'ouvrait à droite de la
-cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame un cadre
-vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement,
-le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture
-de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent
-être les repoussoirs naturels de cette gloire française:
-Notre-Dame-de-Paris.
-
-[Illustration: VUE DE NOTRE-DAME.
-
-J.-C. Nattes, _del_]
-
-Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a
-verdies, s'ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants
-où passe parfois la cornette blanche d'une sœur de charité; un
-vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV,
-dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette
-humble et provinciale maison, d'un aspect quasi monastique, qui
-se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l'Hôtel de Ville et
-de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins
-en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et
-hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd'hui tout
-le chevet de Notre-Dame, et l'antique «Motte-aux-Papelards»,
-rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée
-par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont
-rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de
-regrettables--mais nécessaires--restaurations ont arrachés de la
-cathédrale.
-
-Rue de la Colombe passait l'enceinte gallo-romaine de la Cité,
-près de la maison qu'habita Fulbert, l'oncle aux féroces arguments
-de l'infortunée Héloïse, l'amie d'Abélard. Rue des Ursins on
-retrouve encore, au nº 19, les restes d'une chapelle du XIIe
-siècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on.
-Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des
-prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements:
-porteurs d'eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots,
-maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement
-la messe aux fidèles que n'effrayèrent jamais ni la guillotine,
-ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d'ordres des
-Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une
-heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours
-religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le
-temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons,
-la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole,
-courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les
-soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins,
-on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis
-qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf!
-
-[Illustration: LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAME
-
-Eau-forte de Meryon.]
-
-Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus--(«Il
-les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)--l'abbé Emery,
-supérieur de Saint-Sulpice, n'avait-il pas organisé dans les
-prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les
-sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands
-d'habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque
-sur le chemin de l'échafaud, les malheureux que l'on menait au
-supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre
-parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par
-avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l'absolution
-_in extremis_.
-
-
-[Illustration: ANCIENNE PRÉFECTURE DE POLICE.
-
-Ancienne rue de Jérusalem. (Dessin de A. Maignan.)]
-
-Traversons la place du Parvis-Notre-Dame, où s'élevaient autrefois
-l'Hôtel-Dieu et ses dépendances: là se trouvait le Tour aux
-enfants trouvés et les Cagnards, cet ancien repaire de débauche,
-dont Meryon nous a laissé de si impressionnantes eaux-fortes, et
-devant lesquels, tout enfant, nous nous arrêtions plein d'effroi,
-en suivant de l'œil les énormes rats qui y logeaient et y
-déambulaient en plein jour, mangeant les ordures accumulées.
-
-Entre Notre-Dame et le Palais de Justice, un lacis de petites rues
-enserrait jadis la Sainte-Chapelle et la Préfecture de Police,
-dont les jardins s'avançaient presque jusqu'au bord de l'eau. A la
-hauteur du Pont Saint-Michel quelques vieilles bicoques subsistent
-encore qui virent passer les émeutes de 1793, de 1830 et de
-1848; une entre autres est encore debout quai des Orfèvres, où
-travaillait le célèbre Sabra, dentiste populaire, qui modestement
-s'intitulait le «quenotier du peuple». C'est aujourd'hui un des
-coins bénis des bouquinistes en plein air et aussi des pêcheurs à
-la ligne qui peuvent, au soleil et loin des bateaux-mouches, s'y
-livrer à leur impassible sacerdoce.
-
-Ce vieux «Coin de Paris» a été jeté bas il y a quelques mois,
-on édifie actuellement sur ses ruines les annexes du Palais de
-Justice (1909).
-
-Avant de décrire la Conciergerie, traversons la Cour du Mai; là,
-devant le perron du Palais de Justice, à droite, chaque jour les
-sinistres charrettes venaient pendant la Terreur charger «à 4
-heures de relevée» leur lugubre fournée de condamnés à mort, sous
-l'œil vigilant de Fouquier-Tinville qui, de la fenêtre de son
-bureau, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des
-victimes qui «allaient là-bas».
-
-[Illustration: L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY ET LA PETITE PLACE EN
-FACE LE PALAIS DE JUSTICE.]
-
-C'est de cette cour sinistre que, par un jour brumeux de novembre
-1793, partit pour l'échafaud, les cheveux coupés et les mains
-liées, la pauvre Manon Roland, dont la joyeuse enfance s'était
-écoulée dans la maison de briques roses et blanches qui faisait
-l'angle du quai de l'Horloge et du terre-plein du Pont-Neuf, à
-quelques mètres de la Conciergerie!
-
-Ce paysage charmant où elle avait fait de si beaux rêves de gloire
-et de liberté, elle le revit une dernière fois, alors que, sous
-les huées des aboyeurs et des furies de guillotine, on la menait
-à l'échafaud. Sanson avait fait suivre à son horrible cortège le
-chemin accoutumé: le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie, la
-place des Trois-Marie; de là, tournant ses yeux vers l'autre rive
-de la Seine, la pauvre femme qui allait mourir put contempler une
-dernière fois le décor de ses années heureuses, que dominait la
-masse imposante du Panthéon français, c'était le nom nouveau de
-l'église Sainte-Geneviève, que la Convention venait de débaptiser
-et de vouer au culte de nos gloires nationales.....
-
-La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple
-guichet, au fond de l'étroite et sinistre petite cour aux pavés
-verdis par l'humidité, qui s'étend à droite du grand escalier du
-Palais de Justice.
-
-Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai
-furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine
-et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d'Hébert, le
-vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de
-Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, l'abbesse
-de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les
-princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les
-généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus
-nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus
-misérables franchirent ce seuil sinistre.
-
-Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet
-escalier, devant les charrettes.
-
-Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les
-hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant
-l'injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui
-allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite
-dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite
-salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait
-l'arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des
-malheureux qu'on lui livrait.
-
-Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres
-occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes
-placées le long du mur supportaient les hardes laissées par
-les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur
-avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre
-de l'arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les
-longues heures qui séparaient la condamnation de l'exécution; si
-bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau
-allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et
-reconnaître les détenus, pendant que des amis, des parents,
-tâchaient d'obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles
-des êtres chers que renfermait la sinistre prison.
-
-[Illustration: LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875.
-
-Eau-forte de Toussaint.]
-
-«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires,
-deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient
-dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et
-le col préparé. Leurs traits n'étaient pas altérés. Soit avec ou
-sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils
-allaient être attachés et s'essayaient en des attitudes fermes
-et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient
-qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi ce long
-supplice.
-
-«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu'ils avaient
-pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles
-qu'ils avaient négligé d'éteindre repoussaient le jour pour
-n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre.»
-
-Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui
-parurent dès la chute de Robespierre, ce qu'était l'existence des
-prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés
-par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre
-cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris
-entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage
-inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours.
-On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser
-d'adieu, les dernières tendresses.
-
-Elle existe encore cette grille noire, sinistre, rouillée,
-grinçante comme autrefois, et il est facile d'évoquer les fantômes
-qui la franchirent. Madame Élisabeth, Madame Roland, Cécile
-Renaud, Lucile Desmoulins, Madame de Montmorency et Charlotte
-Corday l'ont frôlée de leurs robes, la Du Barry, une des rares
-femmes qui aient tremblé devant la mort--«Encore une minute,
-monsieur le Bourreau»--s'y est cramponnée!
-
-Cette grille, la chapelle dite des Girondins, le couloir appelé
-«la rue de Paris», la petite infirmerie et le cachot de la Reine
-sont, avec la cellule grillagée où les femmes attendaient leur
-exécution, les seuls vestiges de l'ancienne prison; plus loin, un
-gros mur nouvellement élevé ne permet plus de suivre le lugubre
-parcours des condamnés, et ferme l'ancienne entrée du greffe de la
-Conciergerie.
-
-Parcourons rapidement la Prison, hélas! modifiée et remaniée;
-arrêtons-nous toutefois devant la porte du cachot où, pendant les
-trente-cinq derniers jours qu'elle avait à vivre, fut enfermée
-Marie-Antoinette.
-
-La Restauration, qui avait pris à tâche de faire disparaître bien
-des choses, a commencé par ce triste lieu. D'abominables verrières
-colorées (et de quel coloris!) ont remplacé la fenêtre aux trois
-quarts obstruée et soigneusement grillagée derrière laquelle la
-Reine, à qui l'humidité de la prison et le manque de soins avaient
-abîmé la vue, allait quêter un peu d'air et de jour.
-
-[Illustration: DÉGAGEMENT DE LA PLACE DU PALAIS-DE-JUSTICE.
-
-Meunier, _pinxit_.]
-
-Le carrelage seul subsiste de cette pièce de trois mètres sur
-cinq, qu'un bas paravent séparait de la chambre où se tenaient
-en permanence deux gendarmes geôliers; c'est là qu'agonisa
-lentement cette malheureuse femme, manquant du nécessaire, dévorée
-d'inquiétude, sans nouvelles des siens, réduite à emprunter à
-la charité de la concierge Richard le linge indispensable, et
-dont la dernière dame d'atours fut l'humble servante Rosalie
-Lamorlière, qui «sans oser lui faire une seule révérence, de peur
-de la compromettre ou de l'affliger», lui jeta sur les épaules
-un mouchoir de toile blanche, une heure avant le départ pour
-l'échafaud.
-
-Contraste saisissant: ce cachot lugubre n'est séparé que par une
-mince cloison de la salle de pharmacie où Robespierre, la mâchoire
-fracassée, pendante, les bas rabattus sur les chevilles à cause
-de ses plaies variqueuses, encore vêtu de ce bel habit bleu qui
-faisait tant de jaloux, quelques semaines plus tôt, lors de la
-fête de l'Être suprême, souillé de sang et de boue, fut jeté comme
-un hideux paquet.
-
-Sinistre, muet, ne donnant d'autre signe de vie que les
-soubresauts de douleur que lui arrachaient ses souffrances,
-impassible devant les insultes des lâches qui l'acclamaient la
-veille, l'Incorruptible y attendit qu'on vînt le prendre pour
-l'attacher, pantelant, aux ridelles de la charrette qui, sous les
-huées de tout un peuple, le traîna jusqu'à l'échafaud.
-
-Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par un étroit escalier
-en pas de vis, se tenait l'audience publique du terrible Tribunal
-révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque
-totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands
-drames se jouèrent.
-
-Seul tableau de Boilly--_Le Triomphe de Marat_--figurant au musée
-de Lille, nous montre l'entrée du Tribunal Révolutionnaire.
-
-«L'Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement
-de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle
-d'aboyeurs et de fidèles!
-
-Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d'un bas-relief
-représentant la Loi, s'ouvre une sorte d'avant-corps en planches,
-avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»--C'est là!
-
-La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland
-s'appelait _salle de la Liberté_. Dans l'autre salle, dite _salle
-de l'Égalité_, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann,
-Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de
-l'Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante
-voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées
-ouvertes jusqu'à la foule anxieuse massée de l'autre côté de la
-Seine.
-
-[Illustration: LE TRIOMPHE DE MARAT.
-
-Fragment d'un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)]
-
-Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de
-Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe
-de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de
-cette unique issue de la Prison où il se fit de si terribles
-et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous
-les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne
-subsiste aujourd'hui!
-
-Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On
-y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On
-y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres
-fusains s'étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a
-vu tant d'illustres agonies! _Immane nefas_, répétait Paul-Louis
-Courier.
-
-Derrière le Palais de Justice s'élevait autrefois la délicieuse
-place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques
-de la Jeunesse», composées d'œuvres d'artistes n'appartenant pas
-aux Académies officielles.--Le Musée Carnavalet possède un bien
-amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai
-1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque
-de l'Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour
-de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet,
-«lorsqu'il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence--dans la
-matinée--de soumettre leurs ouvrages au public; s'il pleuvait--et
-c'était le cas en 1783--la fête était remise au jeudi suivant: les
-tableaux étaient exposés dans l'angle nord de la place, sur des
-tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la
-façade de leurs boutiques, et l'exposition se prolongeait jusque
-sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de
-Troy, Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin
-y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée
-aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l'apport
-de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728,
-Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d'œuvre,
-_la Raie_ et _le Buffet_, qui sont aujourd'hui deux des gloires de
-l'École française au Musée du Louvre.
-
-Jusqu'à la Révolution, cette petite manifestation artistique
-passionna Paris. Quel joli spectacle devaient offrir la place
-Dauphine, les façades roses des deux maisons d'angle et le vieux
-Pont-Neuf--décor exquis, pittoresque et charmeur--encombrés
-d'amateurs, de badauds, de critiques, de belles dames, d'artistes,
-d'aimables modèles en claire toilette, se pressant affairés,
-babillards, enthousiastes, joyeux, par une douce matinée de mai,
-devant les toiles fraîches écloses des «Petits Exposants de la
-place Dauphine!»
-
-[Illustration: PLACE DAUPHINE EN 1780.
-
-Dessin de Duché de Vancy. «L'Exposition de la Jeunesse». (Musée
-Carnavalet.)]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-L'ILE SAINT-LOUIS
-
-
-L'Ile Saint-Louis est en quelque sorte le prolongement de la
-Cité. C'est une manière de province dans Paris. Les rues y sont
-silencieuses et désertes; pas de boutiques, pas de promeneurs,
-pas de commerce; quelques vieux hôtels aristocratiques avec leurs
-hautes façades, leurs frontons blasonnés et leur architecture
-sévère disent seuls le glorieux passé de ce noble quartier.
-
-La flèche ajourée de l'église Saint-Louis-en-l'Ile met sa note
-élégante dans cet ensemble un peu triste. Les quais d'Orléans
-et de Béthune contiennent de vastes logis de fière allure. Rue
-Saint-Louis, se dresse l'admirable hôtel Lambert, ce chef-d'œuvre
-de l'architecte Le Vau, que perdit au jeu, en une nuit, M. Dupin
-de Chenonceaux, cet élève ingrat de J.-J. Rousseau. Le Brun y
-peignit la galerie des Fêtes et Le Sueur le salon des Muses.
-
-C'était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame
-du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l'hôtel Lambert
-rayonnait sur Paris ébloui.
-
-Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d'œuvre de Le Sueur
-furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l'œuvre
-de ce grand peintre il ne reste guère à l'hôtel Lambert qu'une
-grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux
-répartis çà et là.
-
-Enfin--déchéance suprême--l'hôtel fut occupé par des fournisseurs
-de lits militaires: les fines sculptures, les peintures
-somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse
-poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande
-galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël,
-des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de
-femmes se mirent à coudre des toiles grossières.
-
-Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la
-sauva de la ruine.
-
-[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME.
-
-Meryon.]
-
-En aval de l'hôtel Lambert, s'élève le pont Marie, au pied
-duquel atterrissait le fameux coche d'eau d'où descendit pour la
-première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme
-pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds
-sur l'horizon de l'immense Ville: c'était Bonaparte, élève de
-l'école de Brienne, qui venait continuer ses études à l'École
-militaire, et la première vision que le futur César eut de ce
-grand Paris qui devait l'acclamer, fut le chevet de Notre-Dame,
-la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de
-Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre
-dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s'y
-déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence!
-
-On rencontre enfin, quai d'Anjou, un des plus beaux hôtels de
-l'ancien Paris, l'hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du
-Conseil municipal sauva de la destruction, l'hôtel Lauzun avec ses
-incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé,
-et qui est destiné à devenir le musée du XVIIe siècle[2].
-
-[Note 2: Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de
-Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron
-Pichon, fils du collectionneur célèbre.]
-
-Dans ce vieux quartier de l'île Saint-Louis, au confluent des deux
-bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont
-de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile
-Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier,
-y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint
-ses séances à l'hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond
-de sa niche, à l'angle de la rue Le-Regrattier,--jadis rue de
-la Femme-sans-Tête,--a vu défiler toute la Pléiade romantique,
-continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les
-amoureux du Paris d'autrefois.
-
-C'est enfin du quai Bourbon qu'il faut se donner la joie de
-contempler l'un des plus beaux spectacles du monde: un coucher de
-soleil sur Paris.
-
-La grande masse violacée de Notre-Dame profile son imposante et
-superbe silhouette sur l'or empourpré du ciel en feu. Toute la
-ville disparaît sous un poudroiement de lumière rose, pendant
-que les grands toits du Louvre, la flèche de la Sainte-Chapelle,
-les poivrières de la Conciergerie, la tour Saint-Jacques et les
-campaniles de l'Hôtel de Ville, tout ce paysage chargé d'histoire,
-s'illumine des derniers éclats du soleil à son déclin: La Seine
-charrie de l'or en fusion.
-
-C'est une sublime apparition.
-
-[Illustration: ILE SAINT-LOUIS.
-
-Aquarelle de Houbron. Collection Georges Cain.]
-
-[Illustration: Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle
-de Saint-Aubin.)
-
-Musée Carnavalet.]
-
-
-
-
-LA RIVE GAUCHE
-
-
-Non moins que la Cité, la rive gauche est riche de souvenirs.
-C'est là que l'occupation romaine a laissé les traces les plus
-profondes. On y trouve les arènes de Lutèce, et surtout les
-Thermes de Julien, sauvés de la destruction par le goût et
-l'initiative de Du Sommerard, alors que ces ruines grandioses,
-servant de magasins à des tonneliers, allaient être abattues,
-entraînant dans leur chute le merveilleux hôtel de Cluny, ce bijou
-du XVe siècle. Des restes de substructions romaines ont été, tout
-récemment, signalés par la Commission du Vieux Paris, près du
-Collège de France, rue Saint-Jacques et boulevard Saint-Michel,
-mais la gloire de la rive gauche, c'était surtout l'Université et
-la Sorbonne.
-
-Il en reste peu de choses aujourd'hui, de ces vieux murs, mais, il
-y a quelque dix ans, la montagne Sainte-Geneviève gardait encore
-beaucoup du pittoresque de jadis.
-
-Ici la rue Saint-Jacques, avec ses bouquinistes et ses maisons
-du XVIIe siècle, et surtout--terrible souvenir--la porte aux
-lourds battants du lycée Louis-le-Grand, où Robespierre, Camille
-Desmoulins et le futur maréchal Brune avaient fait leurs études
-sous la direction du bon abbé Berardier. Il était bien noir, bien
-triste aussi, j'en conviens, le Louis-le-Grand de notre jeunesse
-avec ses cours verdâtres, ses salles enfumées, ses chambres
-d'arrêts, perchées sous les toits, où l'on gelait si fort en
-hiver, et où l'on étouffait si bien en été, ces arrêts où la
-tradition rapporte que fut enfermé Saint-Huruge; tout près du
-cul-de-sac Saint-Jacques où des Auvergnats vendaient de si beaux
-bibelots, et de la petite rue Cujas remplie du bruit--qui nous
-rendait rêveurs--fait par les étudiants tapageurs.
-
-[Illustration: COLLÈGE LOUIS-LE-GRAND.
-
-H. Saffray, _sculp._]
-
-Plus loin la Sorbonne, avec sa cour dallée, où nous attendions
-pâles, fiévreux, anxieux, l'apparition de la petite affiche
-blanche portant les noms de «ceux de MM. les aspirants au
-baccalauréat admis à subir leurs épreuves orales», et l'on mourait
-de peur à l'idée de comparoir devant le terrible M. Bernès, comme
-on bénissait les dieux d'avoir pour examinateur l'indulgent et
-spirituel M. Mézières, qui, lui du moins, n'a pas vieilli.
-
-[Illustration: COUR INTÉRIEURE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-A quelques mètres, derrière Sainte-Barbe, se rencontre la rue de
-la Montagne-Sainte-Geneviève, si vivante, si grouillante avec ses
-vieux hôtels convertis en dispensaires ou en locaux industriels,
-ses petits métiers, ses bals-musette et enfin sa célèbre École
-polytechnique, chère à tous les Parisiens, et qui met dans ce
-quartier un peu sombre sa note de joyeuse gaieté.
-
- * * * * *
-
-Tout proche, voici la rue Clovis, où s'élevait autrefois
-l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore
-et fait regretter le reste; la rue Clovis où l'on retrouve
-décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes
-grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses,
-un gros pan de mur d'aspect sauvage, un reste de l'enceinte de
-Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours
-hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les
-maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes
-s'entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L'église
-Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres
-de la rue Clovis. D'illustres morts y furent inhumés: Pascal,
-Racine, Boileau. Un crime s'y commit:
-
-Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de
-Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des
-chapelles latérales de l'église, des cris affreux retentirent. «On
-vient d'assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu
-de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné
-par des agents qui venaient de l'arrêter. Il se nommait Verger; la
-juridiction épiscopale lui avait interdit d'exercer plus longtemps
-son ministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait
-planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque
-de Paris!
-
-[Illustration: RUE CLOVIS EN 1867.
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-C'est aux premiers jours de janvier qu'il faut venir voir cette
-charmante église:
-
-Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le
-porche.--Toute une librairie liturgique se débite sous des
-parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands
-d'oranges,--Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des
-Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints,
-Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images
-saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des
-médailles, des scapulaires--malheureusement ces objets valent
-plus par le sentiment qui s'y rattache que par leur valeur
-artistique.--Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des
-plus jolis décors de la grande Ville.
-
-Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine
-où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore
-debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à
-deux pas du collège des Écossais,--actuellement «Institution
-Chevallier»,--converti, comme la plupart des maisons d'éducation,
-en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après
-avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent
-l'y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue
-Couthon, enfermé au Port-Libre (l'ancien couvent de Port-Royal).
-L'on se représente facilement, sur ces pentes raides de la rue
-Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que
-faisait mouvoir fiévreusement, à l'aide de manivelles, l'impotent
-Couthon, se rendant à l'Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse
-sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les
-clameurs, l'appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des
-trombes d'eau, en plein orage,--cet orage qui, dispersant les
-bandes Robespierristes campées autour de l'Hôtel de Ville, permit
-aux troupes de la Convention d'envahir sans résistance la Maison
-Commune.
-
-Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par
-la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se
-suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter
-sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas
-d'ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu'au
-parapet du quai, «il faisait le mort». «--Jetons-le à l'eau,
-hurlèrent des voix féroces.--Pardon, citoyens, murmura Couthon,
-mais je vis encore». Alors on le réserva pour l'échafaud.
-
- * * * * *
-
-Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des
-Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l'abside de l'église
-et qui renferme d'admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand
-artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés»,
-vitrail à trois compartiments, un chef-d'œuvre, qui décore la
-chapelle du Crucifix, «92 livres 10 sous, y compris l'armature et
-le treillage en fer».
-
-C'est un des refuges de poésie et de recueillement, si fréquents
-et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et
-quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin
-résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s'enfoncer
-dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie,
-et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée
-et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du
-peuple et de l'armée, un comédien du théâtre de l'Odéon, Éric
-Besnard, replaçait l'inscription _Aux grands hommes la Patrie
-reconnaissante_ sur le beau temple édifié par Soufflot, que la
-Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève.
-
-Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus
-souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à
-la suite d'un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les
-jardins dépendant de l'antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut
-construit à l'aide d'une partie des fonds provenant des trois
-loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris.
-
-Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit
-ses travaux en 1755; vers 1764, l'édifice commence à se dessiner,
-et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses
-constructions qui modifient l'antique silhouette de leur cité.
-Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent;
-une folle terreur succède à l'émerveillement: «Le monument va
-s'écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de
-la Sorbonne».--On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire;
-mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de
-tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son
-œuvre.
-
-En 1791, l'Assemblée constituante voue au «Culte des Grands
-Hommes» l'église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le
-corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone
-et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient
-les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l'époque.
-
-[Illustration: Saint-Aubin, _del._
-
-LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.]
-
-Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon--c'était le nom
-nouveau de l'église désaffectée--qu'un court séjour, car le 27
-novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après
-avoir étudié les pièces trouvées dans l'armoire de fer, pièces
-qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte
-de Mirabeau», la Convention, «considérant qu'il n'y a pas de
-grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera
-retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La
-sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça
-Mirabeau,--pas pour longtemps, toutefois,--car, quelques mois plus
-tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la
-fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire
-et Rousseau connurent plus tard les honneurs du triomphe. Le
-corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de
-la Bastille, avait été amené au Panthéon sur un char triomphal,
-escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l'antique par
-les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en
-costumes de scène. Les filles et la veuve de l'infortuné Calas
-marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour
-faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout
-prévu, sauf le temps. Un affreux orage s'abattit sur le cortège:
-Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la
-Politique, des Arts et de l'Agriculture, trempés jusqu'aux os,
-crottés et lamentables, durent s'empiler dans des fiacres ou
-s'abriter sous des parapluies.
-
-C'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au
-Panthéon!
-
-[Illustration: PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE.
-
-Meunier, _fecit_. Musée Carnavalet.]
-
-J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794;
-son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en
-fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la
-nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la
-circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que
-celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et
-«l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait
-lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec
-les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux
-et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement
-voué l'édifice au culte des grands hommes, c'est là que par une
-journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugo fut
-amené, dans l'humble corbillard des pauvres, aux acclamations
-d'un peuple immense, après avoir passé une nuit d'apothéose sous
-l'Arc de Triomphe qu'il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin,
-le Président Carnot, La Tour-d'Auvergne, Émile Zola, y furent
-inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes
-contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole.
-Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul
-Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se
-surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d'art, évoqué,
-sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux
-cavaliers de la République et de l'Empire tendant vers l'image
-rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur
-indomptable héroïsme.
-
-Autour du Panthéon c'était, et c'est encore, un dédale de petites
-rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des
-collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne.
-
-La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé,
-avec ses maisons dont les murs branlants s'étayent les uns contre
-les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés;
-et puis, par-ci par-là, les restes d'une splendeur disparue,
-l'entrée de deux importants collèges, mués aujourd'hui en repaires
-de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue
-des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs
-délavées par les orages, flétries par la poussière et le vent;
-et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette
-rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du
-Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons
-noires, d'hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et
-fine de Notre-Dame qui se profile à l'horizon sur le ciel clair.
-
-Ce fut à l'angle de cette rue des Carmes et de la rue des
-Sept-Voies, non loin de l'église Sainte-Geneviève, que Georges
-Cadoudal sauta--à sept heures du soir, le 9 mars 1804--dans le
-cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui
-avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la
-rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé,
-toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi
-par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur
-lui, à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de
-l'Observance. Il en tue un d'un coup de pistolet au front et
-blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un
-chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez
-le commissaire de police. Son calme, la dignité, l'esprit de ses
-réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d'avoir tué un
-agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant
-arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu'il eut
-reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque
-gravée sur la lame n'était pas le contrôle anglais. «Je l'ignore,
-répondit-il, mais je puis assurer que je ne l'ai pas fait
-contrôler en France!»
-
-[Illustration: Maréchal, _del._ LE LUXEMBOURG VERS 1790.
-Bibliothèque Nationale.]
-
-Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg,
-où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d'Orléans
-bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour
-le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement,
-avec M. d'Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI
-et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce
-lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg
-dont la cour servit de préau aux prisonniers qu'y entassa la
-Terreur, le Luxembourg d'où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile
-ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible,
-le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était
-amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally
-se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David,
-après Thermidor, peignait, de son cachot, l'allée ombreuse où il
-pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de
-Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi
-de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants,
-des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et
-de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et
-aussi de l'Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où
-tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et
-de douleur, de rires et de sang. C'est que chaque rue, chaque
-carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre
-cortège ou célébrer quelque fête de victoire.
-
-Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou
-d'artistes ont su placer des fleurs ou des cages d'oiseaux, et il
-n'est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve,
-des giroflées et des chansons.
-
- * * * * *
-
-[Illustration: BILLET D'ENTRÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.
-
-Collection du Musée Carnavalet.]
-
-La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l'angle
-de la rue d'Assas, et le décor est resté intact qui servit à
-l'horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore,
-au pied de l'escalier, le carrelage de la petite pièce où
-entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui
-constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre;
-le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent
-les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique,
-ou que l'on «tirait» dans le grand jardin; et l'on peut lire,
-au premier étage, sur le mur qui porte l'empreinte rouge des
-sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les
-signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours,
-anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin
-de comparution au Tribunal: Mesdames d'Aiguillon, Terezia
-Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque,
-Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d'espions,
-rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prison où
-était enfermée la femme qu'il aimait. Un jour il trouva sur
-sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu'il reconnut, un
-bijou d'Espagne familier aux mains de Terezia. C'était un ordre
-impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la
-Force»: «L'administrateur de police sort d'ici. Il est venu
-m'annoncer que demain je monterai au Tribunal, c'est-à-dire
-sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait
-cette nuit: Robespierre n'existait plus et les prisons étaient
-ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera
-bientôt plus personne en France capable de le réaliser!»
-
-En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le
-Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la
-Force, c'est de là qu'elle faisait parvenir ce testament de
-vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la
-Patrie, pour lui, c'était la femme qu'il adorait: fou d'amour
-et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes,
-toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et
-la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du
-9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à
-Fouché, à Collot d'Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet,
-à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui
-restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais,
-puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant
-Robespierre, nerveux, inquiet, affolé, sentant sa toute-puissance
-s'effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq
-heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous
-le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient
-fauché la Convention.
-
-En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne
-de Méricourt et Mlle Lenormand; la comtesse d'Houdetot logeait
-au nº 12, dont l'aspect s'est à peine modifié; s'il revenait
-errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait,
-presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue
-Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs
-de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez
-Mme Vernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il
-termina,--dans quelles horribles conditions,--son _Tableau des
-progrès de l'esprit humain_: Sa femme vivait à Auteuil, elle y
-faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra
-davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile
-une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril
-1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la
-barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le
-bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé
-Cabanis, s'échappa de chez Mme Vernet. Tout le jour il erra dans
-la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver
-chez des amis, M. et Mme Suard, un asile qui lui fut refusé.
-Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain, mourant
-de faim, l'air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il
-mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté,
-il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et
-c'est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la
-maison d'arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en
-pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre.
-Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de
-gloire et de misère.
-
-[Illustration: SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARIS
-
-les 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la
-République.--Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)]
-
-Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux
-tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de
-son télégraphe aérien. C'est dans la belle sacristie de cette
-imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables
-boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages,
-lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile
-Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s'écrasait-il
-aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l'on
-félicitait les mariés, et l'on acclamait les témoins aux noms
-déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis,
-par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1,
-rue du Théâtre-Français (aujourd'hui nº 38, rue de l'Odéon), au
-troisième étage. C'est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort
-de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit
-tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux
-acclamations de ce peuple qui l'avait tant adulé. Lucile le suivit
-sur l'échafaud à huit jours de distance! Ils avaient juré de
-s'aimer à la vie, à la mort... L'idylle finit dans le sang.
-
-Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue
-Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue
-Madame, aux noms antiques, à l'aspect provincial, muets et dévots
-quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par
-cela même pleins d'un charme infini.
-
-On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries
-liturgiques; les rares boutiques d'aspect sévère y sont vouées aux
-commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands
-d'images saintes, de livres et d'orfèvreries d'église. Derrière
-de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d'un arbre
-débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés,
-très sauvages, pleins de fleurs et d'oiseaux où de pieuses
-personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou
-en regrettant les temps qui ne sont plus!
-
-Dans cet immense Paris, bruyant, persifleur, affolé de bruit et de
-mouvement, de tramways et de «Métro», c'est le refuge du passé,
-le quartier de la prière, du silence et de l'oubli; là semblent
-vivre encore «quelques voix dolentes des regrets du passé, qui
-sonnent le couvre-feu», disait Chateaubriand dans ses _Mémoires
-d'Outre-Tombe_.
-
-Les vieux hôtels y abandonnent.
-
-[Illustration: BASSIN DU LUXEMBOURG
-
-Eau-forte de A. Lepère.]
-
-Dans la seule rue de Varenne, chaque portail évoque les plus
-illustres noms de la noblesse de France: Broglie, Bourbon,
-Condé, Villeroy, Castries, Rohan-Chabot, Tessé, Béthune-Sully,
-Montmorency, Rougé, Ségur, Aubeterre, Narbonne-Pelet, etc...
-Quelques-uns des hôtes de ces aristocratiques demeures se
-retrouvèrent certainement déguisés, travestis en maquignons, en
-toucheurs de bœufs, en paysans, en manouvriers, dans cette auberge
-de la _Coupe d'Or_, à l'angle de la rue de Varenne, célèbre dans
-l'histoire de la Chouannerie. Les héros de _Tournebut_, l'œuvre
-charmante de mon cher ami Lenôtre, le plus passionné comme le
-plus passionnant des historiens y sont descendus. Ce fut l'un des
-rendez-vous des affidés de Georges Cadoudal, qui lui-même s'y
-cacha maintes fois; là également se réunirent les conspirateurs
-royalistes pour y préparer, en vendémiaire an IV, les dispositions
-relatives à l'enlèvement de la Convention.
-
- * * * * *
-
-Tout près, rue des Cannettes, autre rendez-vous d'émigrés et de
-chouans, chez le parfumeur Caron, où se trouvait une «cache»
-fameuse. Hyde de Neuville, dans ses pittoresques mémoires, nous
-rapporte qu'il suffisait de se glisser derrière le tableau qui
-servait d'enseigne à la parfumerie, tableau qui surplombait la
-rue, puis de rabattre sur soi l'un des volets de la chambre
-contiguë, et toute la police de Fouché pouvait impunément fouiller
-la maison, ce dont d'ailleurs elle ne se fit pas faute.
-
-Puis nous rencontrons l'Odéon, le vieil Odéon, toujours solide
-malgré les plaisanteries sans nombre dont il fut l'objet, avec
-ses galeries fameuses où, depuis bien des années, les flâneurs
-vont «consulter» les dernières productions de la littérature
-contemporaine. Que de longues stations devant tous ces bouquins
-feuilletés d'un doigt, parcourus de profil en entre-bâillant deux
-pages non encore coupées!
-
-[Illustration: GALERIE DE L'ODÉON (RUE ROTROU).]
-
-C'est sous _trois_ arcades de cette galerie Odéonesque qu'en
-1873 s'installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest
-Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables,
-bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors
-d'ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les
-beaux et bons livres qu'ils aimaient si fort et qu'ils savaient
-si bien faire aimer.
-
-[Illustration: RUE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866.
-
-Ancienne rue des Cordeliers.
-
-(C'est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat
-fut assassiné.)
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et
-progressivement, l'infatigable Flammarion envahit deux des côtés
-du vaste monument, avant de conquérir Paris et d'y installer tant
-de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné
-lui a avoué avoir lu entièrement à l'étalage _L'Origine des
-Espèces_, de Darwin (450 pages)!
-
-D'autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume
-commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des
-trésors d'indulgence: «Le désir de s'instruire l'emporte sur
-leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d'excuse, et il passe
-philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins
-aux profits et pertes!
-
- * * * * *
-
-Par la rue de l'École-de-Médecine, en passant devant le Musée
-Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des
-Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la
-percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut
-assassiné Marat, le collège Mignon et l'abbaye de Saint-Germain,
-dont la façade s'ouvrait devant cette suite de vieilles maisons
-aux étranges pignons qui ont, jusqu'à présent, échappé aux
-ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des
-victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par
-le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feu que fournit le
-sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles
-des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent
-venir contempler l'ouvrage;--les boutiquiers du quartier,
-témoins bienveillants, donnaient des détails.--Elles ont vu
-Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer
-des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, dit _Tape-Dur_,
-qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa
-longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un
-bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la
-poitrine délicate.
-
-Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent
-de cette épouvantable tuerie.
-
- * * * * *
-
-Tout près de là s'ouvrait autrefois le passage du Commerce, où
-retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit
-jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il
-est facile de s'imaginer ce que dut être cette heure de terreur,
-d'affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la
-Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir
-de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu'alors
-intangible. Ce même matin, les porteurs d'ordre du tribunal
-avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel;
-le Camille du Palais-Royal, de la _Lanterne_, des _Révolutions de
-France et du Brabant_, du _Brissot dévoilé_; le Camille enfin du
-_Vieux Cordelier_, ce chef-d'œuvre d'esprit et de courage où
-il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à
-l'ignoble Hébert! Sur l'emplacement de la maison de Danton s'élève
-aujourd'hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3].
-
-[Note 3: Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis
-le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de
-Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de
-cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet:
-grâces leur soient rendues.]
-
-[Illustration: DÉMOLITIONS SUR L'ACTUEL EMPLACEMENT DU BOULEVARD
-SAINT-GERMAIN.]
-
-La cour de Rohan (qui devrait s'écrire _de Rouen_, car elle
-dépendait, au XVe siècle, de l'ancien hôtel possédé par le
-cardinal de Rouen) rejoint le passage du Commerce, à deux pas de
-la librairie où le philanthropique docteur Guillotin essaya sur un
-mouton le couperet de sa «machine à décapiter»; la cour de Rohan
-si pittoresque, si curieuse, où reste encore le puits de la maison
-qu'habita Coictier, le médecin de Louis XI; où l'on retrouve le
-«pas de mule» dont se servaient, pour descendre de leurs montures,
-les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ce quartier, et qui
-gardait une très ancienne muraille supportant un jardin planté
-de lilas et de gazon--hélas disparu depuis l'an dernier.--Cette
-muraille était, comme celle de la rue Clovis, un fragment du mur
-d'enceinte de Philippe-Auguste dont la base d'une des tours se
-retrouve encore passage du Commerce, au nº 4, chez un serrurier
-qui y a installé sa forge!
-
-Les maisons y sont vieilles, délabrées, sordides, mais d'un
-pittoresque achevé; les plus étranges industries y fleurissent, et
-l'on y pouvait dernièrement lire cette annonce bien parisienne:
-«On demande des petites mains pour fleurs et plumes», à côté de la
-plaque indicatrice du journal _le Ciel_, au quatrième, la porte à
-gauche!
-
-[Illustration: LA COUR DE ROHAN EN 1901.
-
-Aquarelle de D. Bourgoin.]
-
-La rue de l'Ancienne-Comédie (jadis rue des Fossés-Saint-Germain),
-est toute proche; là Marat avait installé dans une cave ses
-presses et son imprimerie. Au nº 14, dans la cour d'un vieil
-hôtel occupé par un marchand de papiers peints, s'élevait jadis
-la salle même du Théâtre-Français. La grande porte d'entrée, les
-escaliers desservant les loges d'artistes, les coulisses, le
-plancher incliné de la salle, les frises mêmes subsistent encore.
-Les «comédiens du Roi» y jouèrent, le 18 avril 1689, _Phèdre_ et
-le _Médecin malgré lui_, et y donnèrent leurs représentations
-jusqu'en 1770.
-
-[Illustration: SALLE DE L'ANCIEN THÉATRE-FRANÇAIS.]
-
-Les encyclopédistes, d'Alembert, Diderot et ses amis, se
-réunissaient en face, au café Procope, dont subsiste encore un
-beau balcon de fer, d'où il était charmant de voisiner avec le
-balcon de la Comédie. Le café Procope, célèbre au XVIIIe siècle,
-le fut encore sous le second Empire: Gambetta, en 1867, à la
-veille du procès Baudin, y lançait devant la jeunesse des Écoles,
-vibrante d'enthousiasme, les éclairs et les tonnerres de son
-admirable éloquence. Le grand tribun habitait, en 1859, nº 7, rue
-de Tournon, l'hôtel du Sénat et des Nations, qui existe encore.
-Sa petite chambre avait une admirable vue sur les toits de Paris.
-Elle n'a pas été modifiée.
-
-Tout près de là, rue Bourbon-le-Château, nº 1, le 23 décembre
-1850, deux malheureuses femmes furent assassinées. L'une d'elles,
-Mlle Ribault, dessinatrice au _Petit Courrier des Dames_, dirigé
-par M. Thiéry, eut la force d'écrire sur un paravent avec son
-doigt trempé dans son sang: «L'assassin, c'est le commis de M.
-Thi...». Ce commis, Laforcade, fut arrêté le lendemain.
-
- * * * * *
-
-Que de coins délicieux, presque ignorés des Parisiens, renferme
-encore cette Rive gauche.
-
-Ils ne sont pas à jamais disparus, ces grands jardins
-mélancoliques, ces hôtels séculaires enfouis dans des rues où
-l'herbe pousse et dont les nobles mais tristes façades ne
-laisseraient jamais deviner les richesses qu'ils contiennent.
-Beaucoup se rencontrent aux alentours de l'hôtel des Invalides.
-D'autres existent rue Vaneau, rue Bellechasse, rue de Varenne,
-rue Saint-Guillaume, rue Bonaparte; on en rencontre encore
-rue Visconti, et cette ruelle étroite et sombre compte
-d'illustres souvenirs. La Champmeslé, la Clairon et Adrienne
-Lecouvreur habitèrent l'hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement
-du Petit-Pré-aux-Clercs, et J. Racine y mourut en 1697; cette
-maison qui porte le nº 21, est aujourd'hui une pension de jeunes
-filles!--Enfin, au nº 17, le grand Balzac fonda l'imprimerie où
-il se ruina et dont plus tard Paul Delaroche fit son atelier.
-C'est là que se passa le drame sentimental et commercial dont
-MM. Hanoteaux et Vicaire nous ont conté, d'éloquente façon,
-l'inoubliable et poignante histoire.
-
-Toutes ces maisons évocatrices, tous ces souvenirs sont encore
-visibles mais combien peu de Parisiens les connaissent!
-
-Quai Voltaire--ex-quai des Théatins--habitèrent Vivant-Denon,
-Ingres, Alfred de Musset, le président Perrault, Chamillard,
-Gluck, et Voltaire... qui y mourut et dont le cadavre, revêtu
-d'une robe de chambre, soutenu par des courroies, comme un
-voyageur endormi, partit nuitamment, dans le fond d'une berline de
-voyage, le 30 mai 1778, de la cour de l'hôtel de M. de Villette,
-(dont l'entrée se trouve toujours rue de Beaune), pour être inhumé
-hors Paris, à l'abbaye de Scellières, en Champagne.
-
-L'appartement où s'éteignit Voltaire n'a pas été modifié,
-la décoration est restée presque intacte avec ses trumeaux,
-ses plafonds peints et ses petits salons de glaces pris dans
-l'épaisseur des murs.
-
-L'Institut est tout proche, mais ce n'est pas un jour ordinaire
-qu'il convient de tenter la silhouette de l'ancien Collège des
-Quatre-Nations; c'est un jour de grande séance, un jour de
-réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus
-élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens.
-D'un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l'autre, les plus
-nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature,
-des Arts, des Sciences. C'est la grande fête intellectuelle de la
-France dans l'un des plus jolis décors de Paris.
-
-Mais le document presque inconnu c'est en haut des interminables
-escaliers de l'Institut qu'il faut aller le chercher, dans les
-combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l'on
-renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de
-musique.
-
-[Illustration: LA FAÇADE DE L'INSTITUT
-
-D'après un original de l'époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.]
-
-Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers
-de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus
-beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs
-passages: musique, vers, dessins, pensées d'ordres variés. Je
-n'oserais, je l'avoue, reproduire, même expurgés, les _grafiti_
-que la rage d'être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris,
-loin des amis... et des amies, ont inspiré à ces charmants
-artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre
-de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet
-renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai
-discret,--n'importe..., c'est bien amusant, bien drôle, bien
-gaulois.
-
-Entre l'hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l'Institut (à
-l'abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre
-Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de
-1830), s'enfonce une petite place d'aspect provincial; Madame
-Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d'Abrantès, y
-habita jusqu'à la Révolution. C'est dans cet hôtel, à l'angle de
-gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que
-logeait--s'il faut en croire ses mémoires--Bonaparte pendant ses
-très rares sorties de l'École militaire. Les belles boiseries
-sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée
-et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses
-espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place,
-il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient
-beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d'Abrantès. Ainsi,
-tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre
-voir en face de lui le palais d'où, pendant tant d'années, il
-devait régler en conquérant les destins du monde ébloui.
-
-Devant l'Institut s'ouvre le Pont des Arts. La vision y est
-féerique: c'est la Seine, le plus gai, le plus mouvementé
-des fleuves, encombrée par l'incessant va-et-vient des
-bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le
-ciel gris ou bleu s'y reflète et ses eaux coulent majestueusement
-entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des
-bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations.
-
-[Illustration: LES CARDEUSES DE MATELAS
-
-Eau-forte de A. Lepère.]
-
-[Illustration: LE PONT DES ARTS.
-
-Eau-forte de A. Lepère[4].
-
-[Note 4: Qu'il nous soit permis--une fois de plus--de
-remercier publiquement notre cher ami, le maître A. Lepère qui
-nous a permis de puiser dans son œuvre admirable.--G. C.]
-
-Que d'étranges métiers sur ces berges! Barbiers pour mariniers
-et tondeurs pour chiens, déchargeurs de bateaux et tireurs de
-sable, douaniers et cardeurs de matelas, pêcheurs à la ligne,
-amateurs de bains froids, blanchisseuses de bateaux-lavoirs, c'est
-une population à part ayant ses mœurs, ses habitudes, son langage
-particulier; et dans quel cadre merveilleux vit ce petit monde
-bizarre entrevu du Pont des Arts!
-
-[Illustration: BERGES DE LA SEINE
-
-Lithographie de A. Lepère.]
-
-[Illustration: ENTRÉE DU GUICHET DU LOUVRE.
-
-Fragment d'une aquarelle de Baltard.
-
-Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: PARIS VU DE LA POINTE DE LA CITÉ. (Photographie
-prise vers 1867).]
-
-D'un côté on découvre le Louvre et les frondaisons vertes
-des Tuileries et des Champs-Élysées, avec, à l'horizon,
-les minarets du Trocadéro et les hauteurs de Chaillot; de
-l'autre, c'est tout l'ancien Paris, une suite de monuments
-auréolés de souvenirs: le Palais de Justice, la Conciergerie,
-la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois,
-Saint-Gervais, Saint-Paul, la Pointe de la Cité.
-
-[Illustration: UNE VUE DE SEINE.
-
-Robert Dupont, _del._]
-
-La nuit, ces nobles silhouettes évocatrices prennent une majesté
-plus imposante encore: les tares modernes, les badigeons criards,
-les annonces éhontées, s'effacent.
-
-La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et
-un Paris d'argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous
-le ciel rougi par l'orage, se dresse une ville toute sombre dont
-les coups de foudre découpent seuls l'immense et tragique vision!
-
-C'est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit!
-
-En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si
-pittoresques qui entourent l'Institut, la rue Dauphine,
-la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue
-Contrescarpe-Dauphine,--actuellement rue Mazet,--les restes de
-l'ancienne auberge du _Cheval-Blanc_. Les écuries y existent
-encore avec leurs vieilles mangeoires et leurs pittoresques
-auvents. Elles datent de Louis XIV; alors, chaque semaine, cette
-vaste cour s'emplissait de voyageurs qui se rendaient à Orléans
-et à Blois, et la lourde voiture s'ébranlait dans un nuage de
-poussière, au milieu de claquements de fouet, d'appels de cornet,
-de cris d'adieux, de mouchoirs agités; les chevaux piaffaient,
-les femmes pleuraient, les chiens aboyaient, les postillons
-juraient... Aujourd'hui, la vie s'est éteinte, mais le décor est
-demeuré, vieillot, impressionnant, toujours charmant, à ce point
-que le maître Massenet, tout ému, y murmurait un matin: «C'est
-sûrement ici que Manon a dû descendre du coche[5]!»
-
-[Note 5: Hélas, cette indication n'est plus exacte: depuis le
-jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc--si
-délicieusement évocatrice--n'existe plus... Le pic du démolisseur
-a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne--immense,
-confortable et hideuse--a remplacé l'ancienne auberge du XVIe
-siècle!]
-
-[Illustration: LE PONT-NEUF VERS 1855.
-
-D'après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.]
-
-La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se
-donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourt parla si souvent
-dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George
-Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d'autres.
-
-Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent
-Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage
-du Pont-Neuf, élevé sur l'ancienne entrée du théâtre, et où Zola
-plaça son terrifiant roman _Thérèse Raquin_.
-
-Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais
-étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre
-frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu'il contient
-semblent dater d'un autre âge; une seule était encore achalandée
-il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin.
-Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier
-Ingres», alors qu'il était élève dans cette École des Beaux-Arts
-dont il est aujourd'hui le très éminent Directeur. La boutique
-était restée la même depuis soixante ans et la marchande
-assurait que les «tortillons à estomper, qu'elle y débitait,
-étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin».
-Devant nous, l'Institut, dont il nous est impossible de longer
-l'interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine,
-sans songer à ce douloureux passage de la préface du _Fils
-Naturel_, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir
-du retour de la première représentation, à l'Odéon, de _Charles
-VII chez ses grands vassaux_, le 20 octobre 1831.
-
-La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux.
-C'était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait
-de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant;
-il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes
-appointements que lui rapportait sa place d'employé à la liste
-civile de M. le duc d'Orléans. Il doutait non pas de lui, mais
-de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre
-de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide
-et mélancolique de l'Institut, et lui, craintif, devinant les
-angoisses paternelles et s'efforçant de suivre, avec ses petites
-jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant!
-
- * * * * *
-
-En 1791, Madame Roland logeait à l'hôtel Britannique, rue
-Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la
-petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s'était
-écoulée son enfance, qu'elle était devenue une «dame» et recevait
-des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton
-lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer
-chez cette aimable femme; et j'imagine que ce qui les attirait,
-c'était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus
-de l'austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C'est là que,
-le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour
-lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la
-petite Manon du quai des Lunettes s'installait triomphalement
-à l'hôtel de Calonne: c'était hélas pour elle le chemin de
-l'échafaud!
-
-[Illustration: LE PONT-NEUF EN 1889.
-
-Saffrey, _del._]
-
-En longeant les quais, nous rencontrons la place Saint-Michel,
-puis la rue Galande. Malgré ses récentes démolitions, cette
-vieille rue renferme encore quelques anciennes demeures; mais elle
-a perdu la si bizarre maison dite _le Château Rouge_, ou plus
-prosaïquement «la Guillotine».
-
-Dans ce qui fut, au XVIIe siècle, une somptueuse demeure--l'hôtel,
-dit-on, de Gabrielle d'Estrées--derrière le haut et vaste perron
-qui occupait le fond de la cour, le logis s'ouvrait enfumé,
-sordide, puant le vin, la crasse, la débauche et le vice.
-
-Il fallait passer par-dessus des corps d'ivrognes et d'ivrognesses
-pour pénétrer dans les bouges où ces malheureux venaient chercher
-une façon de gîte, une heure d'oubli. C'était hideux et lugubre.
-Les amateurs de vilains spectacles pouvaient continuer leurs
-études tout près, chez le père Lunette, rue des Anglais. Le
-personnel était le même, un monde de bagne, «la bestialité dans
-toute son horreur» comme chante Méphistophélès dans la _Damnation
-de Faust_. De récents travaux d'édilité et d'assainissement ont
-fait disparaître le Château-Rouge.
-
- * * * * *
-
-Rue Saint-Séverin, un pittoresque enchevêtrement de vieilles
-maisons étale autour de l'antique église gothique cette «flore
-de pierres», l'une des plus curieuses peut-être de Paris; l'une
-de celles qui gardent le mieux les traces d'un passé d'art, de
-recueillement et de prière.
-
-Les sublimes artistes qui, en plusieurs siècles, surent créer
-cette forêt de fines sculptures dont est décorée l'abside, ont,
-hélas, laissé d'insuffisants successeurs.--A côté d'anciens
-vitraux provenant de Saint-Germain-des-Prés, de froides et
-modernes verrières, au ton criard, ont enlevé à Saint-Séverin
-le mystère religieux et poétique, le demi-jour discret où se
-complaisaient les âmes des fidèles; et leur lumière crue ne laisse
-que trop voir les traces de mutilations successives dont fut
-victime cette belle église. Dans la rue avoisinante, le presbytère
-actuel est construit sur l'ancien cimetière où, en 1461,--nous
-apprend l'érudit M. de Rochegude,--fut publiquement tentée la
-première opération de la pierre sur un condamné à mort..., qui
-guérit, l'heureux homme! et fut gracié par Louis XI. Tout ce
-quartier est l'un des plus grouillants de Paris, et parfois c'est
-une véritable cour des Miracles. Il semblerait que les malandrins,
-les ribauds et leurs compagnes, les penailleux des siècles passés
-aient laissé là leurs descendants les plus directs.--On y vit dans
-la rue, on y mange des rogatons dans des bibines abominables; une
-odeur d'alcool flotte dans l'air au coin de chaque carrefour,
-les mastroquets, les bars, regorgent de clients.--Une partie de
-l'argent mendié ou volé à Paris se dépense ici!
-
-[Illustration: LA RUE GALANDE.
-
-Lansyer, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-Saint-Médard est tout proche, avec son petit square
-poussiéreux, vieillot, et sa tour carrée, à l'extrémité de la rue
-Monge, au coin de la rue Mouffetard. C'est une église lugubre et
-pauvre, comme usée, où les rats ont élu domicile, enclavée dans
-de vieilles maisons couvertes de réclames au badigeon criard. Il
-est loin le temps où le tombeau du diacre Pâris y faisait ses
-miracles, où la Cour et la ville s'étouffaient dans le petit
-cimetière dont une porte subsiste encore, celle-là peut-être sur
-laquelle on inscrivit le fameux distique:
-
- De par le Roi, défense à Dieu
- De faire miracle en ce lieu.
-
-La rue Mouffetard passe devant le porche de l'église, débordante
-de vie, d'activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les
-portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes du XVIIIe
-siècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de
-terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son
-tonneau, n'y serait nullement déplacée; des enfants jouent au
-milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères
-jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans
-la rue. Le passage des Patriarches, qui s'ouvre au nº 99, eut un
-passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y
-eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard.
-Aujourd'hui, ce n'est qu'une ruelle humide, triste et sale,
-peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeurs
-d'objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le
-chou-fleur!
-
-[Illustration: LA PLACE MAUBERT.
-
-Lansyer, _pinxit_.]
-
-[Illustration: ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE.
-
-A l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges;
-maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j'ose
-dire, d'une déplorable statue d'Étienne Dolet qui y fut brûlé
-en 1546, elle ne nous rappelle que bien vaguement cette
-«plac' Maub'» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée,
-étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire
-de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait
-presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté,
-impasse Maubert. C'est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame
-de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien
-conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver
-son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de
-succession», composée, d'après les aveux de l'empoisonneuse, «de
-vitriol, de venin de crapaud et d'arsenic raréfié» dont elle se
-servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de
-faire disparaître ses sœurs et son mari.
-
-En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l'une des nombreuses
-écoles de la rue du Fouarre, et l'ancienne Faculté de médecine
-possédait son amphithéâtre à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert.
-Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son
-ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée
-rétrospectif de chirurgie[6].
-
-[Note 6: L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la
-«_Maison des Étudiants_».]
-
- * * * * *
-
-Tout près, la rue Maître-Albert,--qui, jusqu'en 1844, s'appela
-«rue Perdue»,--doit son nom actuel au dominicain Maître Albert,
-lequel, au XIIIe siècle, professait en plein air sur la place
-Maubert. Elle renferme de curieuses maisons, aujourd'hui
-repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux
-nègre d'aspect misérable, d'allure étrange, descendait tous les
-soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour
-aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait
-en chuchotant sur son passage: c'était Zamore, le négrillon de
-la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV,
-Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands
-seigneurs, les belles dames et les princes de l'Église jaloux
-de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal
-de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa
-bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine.
-De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette
-triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le
-7 février 1820.
-
-[Illustration: L'ÉGLISE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET ET LA RUE
-SAINT-VICTOR.
-
-Dessin de Heidbrendk. Musée Carnavalet.]
-
-Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Julien-le-Pauvre sont les
-deux églises les plus proches; l'une, Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
-a pour annexe un triste et sombre petit séminaire où, sous la
-direction de l'abbé Dupanloup, l'éminent philosophe E. Renan
-fit une partie de ses études théologiques. Il faut lire dans
-les _Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse_ les pages admirables
-que ce merveilleux écrivain a consacrées à son séjour dans
-cette studieuse maison! «Cette paroisse qui tirait son nom du
-champ de chardons bien connu des étudiants de l'Université de
-Paris au Moyen Age, était alors le centre d'un quartier riche,
-habité surtout par la magistrature... L'internat me tuait...
-Je n'étais pas le seul à souffrir... Mon meilleur ami, un jeune
-homme de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent
-cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se
-montraient bien moins acclimatables encore. Un d'eux, plus
-âgé que moi, m'avouait que chaque soir il mesurait la hauteur
-du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue
-Saint-Victor. Je tombai malade, selon toutes les apparences,
-j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en des
-mélancolies infinies. Le dernier angélus du soir que j'avais
-entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que
-j'avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient
-en mémoire comme des flèches aiguës. Selon les règles ordinaires,
-j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être mieux fait...»
-
-La mère du peintre Le Brun fut enterrée dans la chapelle
-Saint-Charles, de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et
-aussi Pierre de Chamousset, l'inventeur de la petite Poste aux
-lettres... Parisiennes, bénissez sa mémoire!
-
-[Illustration: LA RUE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.]
-
-L'église Saint-Julien-le-Pauvre est affectée au culte grec.
-Elle tombe en ruine, cette triste chapelle enclavée dans les
-anciens bâtiments de l'Hôtel-Dieu; une margelle bouchée de
-puits d'où sortent quelques pauvres herbes, semble en garder la
-porte, qui s'ouvre sur une cour sale, encombrée de détritus, où
-picorent quelques maigres poules. En ce coin de misère et de
-souffrances, les murs sont humides et noirâtres; dans ces cours
-sombres, poussent difficilement quelques arbres rachitiques.
-Il y a trois ans encore, de temps en temps, s'y arrêtaient des
-civières ou des voitures d'ambulances: on en descendait les
-malheureux qu'un accident, un crime ou la maladie avaient frappés
-brusquement dans la rue. Dans ce grand Paris indifférent, affairé,
-partagé entre ses plaisirs ou ses affaires, l'épave humaine
-était apportée à l'Assistance publique, dans cette triste rue
-Saint-Julien-le-Pauvre, au nom suggestif. Là, ces vaincus de la
-vie achevaient leur misérable existence, à l'ombre de la vieille
-église, contemporaine au moins de Notre-Dame, où Grégoire de Tours
-dit avoir logé, où Dante a longuement prié, et dont la sombre
-silhouette semble tout indiquée pour abriter de son ombre les
-pires misères du pauvre peuple parisien.
-
- * * * * *
-
-Pour nous reposer de ce pénible spectacle, reprenons les
-admirables quais parisiens, suivons ce beau fleuve, si vivant
-sous les jeux de lumière du jour et les coups de lune de la nuit,
-longeons la Seine, le plus gai, le plus merveilleux spectacle que
-nous offre Paris; passons devant les beaux hôtels des Miramionnes,
-de Nesmond, du président Rolland, devant la Halle aux Vins, ces
-«catacombes de la soif», et arrêtons-nous au vieux Jardin des
-Plantes, cher à Buffon; un reste du charme des choses passées et
-non encore abolies y subsiste encore!
-
-Les arbres sont séculaires, les décors des charmilles n'ont pas
-été modifiés; il est des coins de volières et de huttes à chèvres
-qui sont tels que Daubigny et Charles Jacques les dessinèrent en
-1843, pour l'illustration du bel ouvrage édité par Curmer.
-
-[Illustration: JARDIN DES PLANTES.--LE CÈDRE DU LIBAN ET LE
-LABYRINTHE.
-
-Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.]
-
-Les reptiles sont mieux logés que dans notre enfance, mais
-l'hippopotame se roule dans le même bassin, la girafe allonge son
-cou par-dessus les mêmes clôtures, et l'éléphant tend toujours
-à travers les mêmes grillages sa trompe engloutisseuse de petits
-pains.
-
-La fosse aux ours n'a pas changé, et la foule des badauds continue
-à engager l'éternel «Martin» à refaire l'ascension du même tronc
-d'arbre. Le labyrinthe, le délicieux labyrinthe, offre toujours
-aux enfants criards ses capricieux méandres, et le cèdre du
-Liban _(Cedrus Lybani (Linnæus)_--que M. de Jussieu, assure la
-tradition, rapporta dans son chapeau--continue à abriter sous ses
-branches somptueuses les rêveurs, les flâneurs, les travailleurs
-et la grisette, la dernière grisette, qui vient, à l'abri de son
-ombre vénérable, lire l'émouvant roman-feuilleton qui remplit de
-douces émotions son cœur assoiffé d'idéal!
-
-[Illustration: JARDIN DES PLANTES.
-
-Le cèdre du Liban.]
-
-Est-il enfin rien de plus coquet que les petites pièces des
-anciens bâtiments de Louis XVI, qui constituèrent jadis le Cabinet
-d'histoire naturelle de Buffon, dont les fines boiseries grises
-servirent de cadres aux admirables collections des papillons de
-tous les pays.
-
-Dans ces salles si délicatement décorées et d'une intimité si
-douce, c'était comme une idéale floraison, une féerie de couleurs
-exquises, la magie d'une éclatante palette.
-
-Ils étaient tous là, les beaux papillons aux éclats métalliques
-des Indes et du Brésil, comme aussi les papillons aux mille
-couleurs de France, depuis le grand sphynx à tête de mort jusqu'au
-minuscule papillon bleu des prairies.
-
-[Illustration: LE JARDIN DES PLANTES.
-
-Ancien amphithéâtre.]
-
-Peut-être le temps avait-il comme poudré et légèrement éteint
-l'éclat merveilleux de leurs colorations premières, mais cela
-valait mieux ainsi: trop éclatants, ils eussent détonné dans ce
-milieu un peu vieillot, et c'était un charme de plus de voir
-ces joyaux de l'air si légèrement recouverts d'un rien de la
-poussière du passé! Aujourd'hui, hélas! ces salles toutes fleuries
-de sculptures sont closes et abandonnées, une partie de leurs
-boiseries somptueuses a disparu... Où sont passées ces précieuses
-décorations? Pourquoi ces éternelles et coupables mutilations
-qui, je le sais, désolent M. Périer, l'éminent Directeur du
-Muséum?--Les collections de papillons sont maintenant transférées
-dans le vaste et somptueux hall central du nouveau pavillon
-consacré à l'Histoire naturelle, je les aimais davantage dans le
-cadre discret qui les enfermait autrefois et qui leur convenait si
-bien.
-
-[Illustration: JARDIN DES PLANTES AU XVIIIe SIÈCLE.
-
-Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.]
-
-Les fleurs d'eau s'épanouissent, comme jadis, dans les mêmes
-serres étouffantes et basses, près des orchidées aux formes
-étranges, et dans le vieil amphithéâtre, où professèrent tant
-d'illustres savants, une noble artiste, Mme Madeleine Lemaire--le
-seul «professeur femme» qui ait enseigné au Muséum--initie un
-auditoire attentif et charmé à la divine beauté des fleurs!
-
-[Illustration: JARDIN DES PLANTES.
-
-Un observateur.
-
-Gavarni, _del._]
-
-De tout temps d'ailleurs, les artistes sont venus installer leur
-léger chevalet à peindre ou leurs selles à modeler devant les
-cages des lions ou dans le Jardin même, sur l'herbe, en face des
-antilopes, des biches, des échassiers ou des chèvres du Thibet.
-
-Nous nous souvenons, mon frère et moi, d'y avoir, tout enfants,
-accompagné notre père qui travaillait d'après les tigres et les
-lions dans le corridor des animaux féroces. L'odeur était alcaline
-et violente, la chaleur lourde, on entendait le sifflement des
-fouines installées dans les rotondes d'entrée et de sortie;
-parfois encore un rugissement terrible, une plainte de colère, de
-douleur ou d'ennui, venait ébranler les vitres.
-
-La plupart du temps les malheureux animaux privés d'air, de
-lumière, enfermés dans d'horribles cages étroites et puantes, se
-mouraient lentement de consomption; ils se familiarisaient très
-vite avec ceux qui passaient des semaines entières à les étudier
-et leurs grosses têtes se frottaient câlinement contre les épais
-barreaux des cages, pendant que leurs yeux lumineux se faisaient
-doux et presque tendres.
-
-Souvent encore c'était à la ménagerie des reptiles, un vieux
-bâtiment croulant de vétusté, que nous allions, écoliers curieux
-et fureteurs, passer de longues heures, épiant les caméléons,
-contemplant les boas, essayant de faire tressaillir les crocodiles
-endormis, et qui paraissaient déjà empaillés! Que de souvenirs
-dans ce vieux et charmant Jardin des Plantes, un des rares «Coins
-de Paris» demeuré à peu près intact!
-
-A côté, l'ancienne maison de Cuvier ne semble guère solide et
-s'effriterait peut-être sans le réseau de plantes qui l'enserre:
-les lierres, les aristoloches, les chèvrefeuilles, les lianes de
-toutes sortes l'ont comme caparaçonnée de verdure. Ce sont des
-nappes, des cascades d'un vert lustré et brillant à la fois: un
-bouquet de feuilles dans un jardin.
-
-Derrière le Jardin des Plantes, voici la Salpêtrière, aux
-murs sinistres, la Salpêtrière des massacres de Septembre, la
-Salpêtrière d'où s'évada si facilement Mme de Lamotte après sa
-condamnation; avec ses grands jardins et ses affreux préaux
-entourés de grilles où l'on enferme «les femmes plus folles que
-les autres» disait de Goncourt; la Salpêtrière enfin, dont le
-dôme, visible de partout, domine comme un phare de misère tout ce
-quartier qu'empuantit la Bièvre, la triste Bièvre huileuse, striée
-par tous les acides des tanneries, ensanglantée par les peaux de
-moutons fraîchement écorchés qui y trempent; qui coule misérable
-et sordide, au milieu des échoppes, des amidonneries, des
-peausseries, après avoir traversé les jardinets de Gentilly, et
-s'être donné, dans le quartier de la Fontaine-à-Mulard, l'illusion
-de la vraie campagne.
-
-Il est loin le temps où cette rivière infortunée baignait des
-prairies verdoyantes et voyait les saules se mirer dans ses eaux
-claires. Domptée, domestiquée, soumise à toutes les besognes, elle
-roule, puante et sale, accaparée sans trêve par les tanneurs,
-les corroyeurs, les mégissiers, les teinturiers! Pour la suivre
-dans ses détours, il faut monter rue du Moulin-des-Prés, puis
-s'engager rue de Tolbiac. Là, par une porte grillée elle pénètre
-dans un corridor sombre et lugubre, d'où elle ne sortira que pour
-glisser en une sorte de canal sinistre, entre de noires usines
-à l'aspect farouche. De place en place, le long des maigres
-berges, quelques blanchisseuses ont placé leurs tonneaux au ras
-de cette eau et chantent en battant le linge, ou de misérables
-gamins tentent la pêche illusoire de quelque poisson égaré dans
-ce ruisseau méphitique. Puis la Bièvre disparaît à nouveau sous
-terre pour ne reparaître qu'à la rue des Gobelins. Ici, tout au
-moins, se retrouvent quelques traces d'un glorieux passé. Les
-vieilles maisons d'autrefois sont restées debout. Mais combien
-transformées! Les usiniers et les commerçants, après avoir asservi
-la rivière, ont acquis les hôtels qui la bordent.
-
-Des bureaux, des entrepôts, des resserres à cuir ont envahi les
-nobles logis du XVIe siècle, et la Bièvre circule comme honteuse
-au milieu de pauvres jardins déchus, comme elle, de leur antique
-splendeur.
-
-Puis ce sont encore des usines, des corroiries, des peausseries,
-des coins noirs, toujours puants et sordides, où des milliers
-de peaux de lapins suspendues dans l'air, racornies et séchées,
-s'entrechoquent avec des claquements de bois. Jusqu'au bout,
-la malheureuse rivière, traquée, utilisée, torturée, nettoie
-des peaux sanglantes, meut de lourdes roues, ou lave d'étranges
-détritus, au milieu d'une odeur de barège. Enfin, elle vient
-s'ensevelir sous le boulevard de l'Hôpital, dans de nauséabonds
-trous noirs.
-
-[Illustration: LES TANNERIES SUR LA BIÈVRE.
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-Mais avant la chute finale, la Bièvre voit le jour presque pour
-la dernière fois dans une ruelle bizarre, étonnante, l'une des
-plus étranges de cet étrange quartier: la ruelle des Gobelins.
-Elle coule, teinte en rouge, en vert, en jaune, au milieu de
-maisons rapiécées, lépreuses, misérables, hors d'aplomb, dans
-une odeur d'ammoniaque. Cependant, près de ces taudis, parmi des
-monceaux de tan, à côté de fosses où macèrent des peaux de bêtes
-écorchées, un bijou sculpté surgit comme un rappel de beauté, un
-vestige de splendeur passée: les restes sculptés d'un adorable
-pavillon Louis XV dont M. de Julienne avait fait un rendez-vous
-de chasse, et ce paradoxe charmant, cette fleur de pierre jetée
-au milieu de cet amas de hideurs n'est pas l'une des moindres
-surprises de ce stupéfiant quartier.
-
-Cependant, à quelques mètres de cette sentine, les artistes de la
-Manufacture des Gobelins ont disposé leurs jardins de travail et
-d'études, où éclatent la pourpre, l'or et l'azur des plus jolies
-fleurs de France qui, habilement distribuées, jettent un tapis de
-couleurs exquises et fulgurantes dans ce triste et sombre pays de
-misère.
-
- * * * * *
-
-Aux confins de la ville se rencontre la Butte-aux-Cailles, un
-vaste terrain inculte, triste et morne qui, jusqu'en 1863, fut
-une sorte de fraîche campagne avec des moulins et des fermes.
-C'est aujourd'hui un quartier de dur labeur où des tribus de
-chiffonniers trient les épaves de Paris; à l'angle de la ruelle
-des Peupliers, des marchands de bûches ont établi leurs cabanes,
-et des masures se dressent dans des rues étranges construites
-avec des débris d'autres rues.
-
-Jadis, ces vastes espaces n'étaient que jardins et cultures
-maraîchères arrosés par la Bièvre.
-
-Dans un livre charmant, un peu oublié aujourd'hui, Alfred
-Delvau nous dit ce qu'étaient, sous Louis-Philippe, le faubourg
-Saint-Marceau, la Butte-aux-Cailles, la rue Croulebarbe et aussi
-la rue du Champ-de-l'Alouette où fut assassinée la «Bergère
-d'Ivry», un crime étrange qui bouleversa Paris en 1827: un garçon
-marchand de vin, Honoré Ulbach, y poignarda une jeune fille, Aimée
-Millot, gardeuse de chèvres, populaire à Ivry. On la voyait chaque
-jour avec un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la
-main surveillant les chèvres de sa maîtresse; on l'appelait la
-Bergère d'Ivry--en 1827, il y avait encore des bergères à Paris.
-
-Le procès qui s'ensuivit et se termina par la condamnation à
-mort d'Ulbach--un malheureux fou--passionna la ville entière: il
-s'agissait d'amour et de jalousie; la victime avait dix-neuf ans,
-elle était sage et bergère; les femmes «maudissaient l'assassin
-tout en le plaignant peut-être», nous disent les journaux de
-l'époque, et du coup la girafe, récemment arrivée au Jardin du
-Roi, fut délaissée pour le drame d'Ivry.
-
-Le 27 juillet, Ulbach était condamné à mort, et le 10 septembre
-1827, à quatre heures du soir, il montait sur l'échafaud dressé
-place de Grève!
-
-[Illustration: LA BIÈVRE VERS 1900.--BIEF DE VALENCE.
-
-Schaan, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-Une crèche municipale occupe rue des Gobelins, nº 3, un bel
-hôtel Louis XIII qu'habita le marquis de Saint-Mesme, lieutenant
-général, époux d'Élisabeth Gobelin, tout proche d'un beau bâtiment
-d'aspect seigneurial qui, dans le quartier, porte le nom d'«hôtel
-de la Reine Blanche».
-
-La légende est fausse, assure le très érudit M. Beaurepaire,
-l'aimable bibliothécaire de la ville de Paris: «ce fut simplement
-le logis de Catherine d'Hausserville, où Charles VI faillit être
-brûlé vif dans la représentation d'un ballet; le feu prit à son
-travestissement». L'édifice est de noble allure et détonne un peu
-dans ce pauvre mais si pittoresque quartier.
-
-Un autre bel hôtel encore, rue Scipion, hôtel bâti par Scipion
-Sardini, sous Henri III, avec des médaillons en terre cuite, rares
-spécimens parisiens de cette si jolie décoration qui nous charme
-tant à Florence, à Pise, à Vérone. Ce Scipion Sardini fut un homme
-étrange, dont l'histoire mérite d'être contée. D'origine toscane,
-il vint en France après la mort de Henri II, alors que Catherine
-de Médicis s'emparait du pouvoir. Aimable, spirituel, insinuant,
-grand manieur d'argent, habile dans ses entreprises, sans
-scrupules, il prend vite une place prépondérante dans cette cour
-frivole, dissolue, joyeuse. Il savait mener de front les affaires
-et les plaisirs: une illustre alliance lui semblant nécessaire
-pour faire oublier la bassesse de sa condition première et la
-rapidité de sa fortune: il épouse la «belle Limeuil»--une des plus
-séduisantes beautés de l'Escadron volant de la Reyne.--«Toutes
-bastantes pour mettre le feu par tout le Monde», disait Brantôme.
-Cette aimable personne avait été successivement adorée par les
-plus nobles Seigneurs de la Cour avant de faire, en 1563, la
-conquête de Condé, dont elle eut un enfant. A Dijon, pendant une
-réception de la Reine, la demoiselle de Limeuil se trouva mal et
-accoucha d'un garçon: «Pour une personne si avisée, écrit Mézeray,
-on ne s'explique pas trop comment elle prit si mal ses mesures»;
-scandale, indignation de la reine-mère; emprisonnement de la belle
-Isabelle, que Condé, toujours amoureux, réussit à faire évader.
-Mais les Protestants veillaient et réussirent à éloigner leur chef
-de sa compromettante amie. C'est alors que se présenta Scipion
-Sardini, le plus riche financier de l'époque, le banquier du roi,
-du clergé, des seigneurs. Il sut se faire agréer, se maria, et
-s'établit dans ce joli hôtel que nous admirons encore, cité par
-Sauval comme un des plus beaux de Paris, au milieu des vignes,
-des vergers et des champs que bordait la Bièvre. Il y vécut,
-entouré de luxe, d'œuvres d'art, de livres et de fleurs; il y
-mourut vers 1609, et dès 1636 l'hôtel était un hôpital qui, en
-1742, fut transformé en boulangerie; et cette boulangerie dessert
-aujourd'hui les Hôpitaux de la ville de Paris.
-
-[Illustration: LE PONT DE CONSTANTINE ET L'ESTACADE.
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-Longeons la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et, avant
-de regagner la rive droite, arrêtons-nous respectueusement sur
-le pont de l'Estacade, tout près du petit monument élevé par ses
-admirateurs à l'illustre sculpteur Barye, le grand Barye qui,
-méconnu, bafoué, saisi par ses créanciers, venait souvent le soir,
-au sortir de son modeste atelier du quai des Célestins, oublier
-ses souffrances et rêver, à cette place même, devant le splendide
-panorama de Paris que couronne la noble silhouette du Panthéon.
-C'est l'un des plus admirables aspects de la grande Ville.
-
- * * * * *
-
-Rien n'est plus relatif qu'une impression ressentie; pour
-certains esprits amoureux du Passé, telle ruine est beaucoup plus
-impressionnante que le plus moderne des palais, et aussi les rues,
-les maisons, les pavés.
-
-Il est une heure exquise pour évoquer l'âme du vieux Paris: c'est
-le crépuscule.
-
-La couleur particulière à chaque chose s'est fondue dans les
-teintes générales que répandent le jour qui s'en va et la nuit qui
-commence.
-
-De fines silhouettes dentelées se profilent sur le ciel pendant
-que de grandes masses violettes, noires et bleues mettent des
-rues entières dans un mystère infini. Alors la pensée s'éveille,
-les souvenirs s'animent, se précisent; on revit les scènes dont
-ces rues, ces maisons, furent les impassibles témoins. On entend
-les cris de fureur ou de joie, les tambours battent, les cloches
-sonnent, des groupes passent en chantant dans ces décors de rêve.
-La vision est revenue!
-
-Ce pont de l'Estacade qui, de sa barrière de poutres noires, ferme
-pour ainsi dire à l'est l'antique Paris, est une des meilleures
-places qu'il convient de choisir pour se donner cette fête intime.
-
-La Ville s'endort dans le calme du soir; au loin sonnent des
-cloches; les hirondelles passent en criant dans l'air embaumé de
-la nuit qui descend; des bruits montent, vagues, imprécis, et
-qui peuvent se modifier au gré du rêve poursuivi: la vie semble
-s'endormir, l'âme du passé s'éveille. C'est l'heure souhaitée.
-
-[Illustration: LE PONT-ROYAL EN 1800.
-
-Boilly, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-
-
-
-LA RIVE DROITE
-
-
-Le quartier de l'Arsenal,--construit sur l'emplacement de deux
-Palais Royaux, l'hôtel Saint-Paul, le palais des Tournelles, et
-le sol de l'île Louviers, réunie à la rive en 1843,--sert de
-transition naturelle entre le vieux Paris et le Paris moderne.
-
-Malgré son nom guerrier, le quartier de l'Arsenal est l'un des
-plus paisibles de Paris. Depuis bien des siècles, les palais qui
-y apportaient la richesse, le mouvement, la vie ont disparu; sur
-leurs ruines, sur leurs immenses jardins, d'humbles rues paisibles
-ont été édifiées; la rue de la Cerisaie, où le maréchal de
-Villeroy reçut Pierre le Grand dans le somptueux hôtel Zamet; la
-rue Charles-V, où, dans ce qui fut l'élégant logis de la marquise
-de Brinvilliers, au numéro 12, une bonne sœur de charité en
-cornette blanche distribue aujourd'hui de l'huile de foie de morue
-et des chaussons de laine à des enfants pauvres et souffrants;
-la rue des Lions-Saint-Paul, la rue Beautreillis, où naquit
-Victorien Sardou; c'est près de là que logea le grand Balzac: «Je
-demeurais alors, dit-il dans son admirable récit _Facino Cane_,
-dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue
-de Lesdiguières; elle commence à la rue Saint-Antoine, en face
-d'une fontaine près de la place de la Bastille, et débouche dans
-la rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans
-une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le
-jour dans une bibliothèque voisine, celle de _Monsieur_. Quand il
-faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon».
-Elle existe encore en partie cette modeste rue de Lesdiguières;
-sur l'emplacement qu'occupent les nos 8 et 10, on pouvait voir
-encore, il y a quelques années, un des murs de clôture de la
-Bastille; des maisons étroites y ont été plaquées, et, au nº 10,
-c'est le mur même de la vieille forteresse parisienne qui forme le
-fond de la loge de la concierge! Quelle destinée pour un mur de
-prison!
-
-[Illustration: HÔTEL DE LESDIGUIÈRES. Martial, _aq._]
-
-De ce qui fut l'Arsenal, l'hôtel du Grand Maître subsiste
-seulement, c'est aujourd'hui la «Bibliothèque de l'Arsenal»
-(ex-bibliothèque de _Monsieur_ dont parle Balzac), un fier logis
-qu'habita Sully, plein de livres sans prix, d'autographes,
-d'écrits rarissimes: Dans un coffret fleurdelisé, on y peut
-contempler le livre d'heures de saint Louis, à côté d'un fragment
-de son manteau royal, à la soie bleue usée par le temps, semée
-de fleurs de lis d'or, et le vieux livre porte cette inscription
-vénérable: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa
-mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle.
-Voici la Bible de Charles V, avec cette note de la main même du
-Roi: «Ce livre à moy, Roy de France»; à côté, un missel dont
-chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au
-pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore
-le nom. Les manuscrits précieux, les reliures merveilleuses, les
-éditions introuvables, les romans de Chevalerie, les classiques,
-les poètes de tous les temps se retrouvent au grand complet dans
-ce beau palais; les lettres de Latude, la boîte qui servit à
-son attentat ridicule contre Mme de Pompadour, y voisinent avec
-l'interrogatoire de la Brinvilliers et l'acte de décès de l'Homme
-au masque de fer; les lettres d'amour de Henri IV, embrassant «un
-mylyon de fois» la marquise de Verneuil, sont ici, comme aussi les
-pièces relatives à l'affaire du Collier. Que de choses encore...!
-
-[Illustration: BAL COMMÉMORATIF SUR LES RUINES DE LA BASTILLE
-
-_Ici l'on danse._
-
-D'après une gravure en couleur du XVIIIe siècle.]
-
-Ajoutons que le conservateur, l'érudit Henri Martin, ses adjoints,
-Funck-Brentano, l'historien de la Bastille, le pittoresque conteur
-de tous ses drames, Sheffer, poète charmant et artiste accompli,
-et Eugène Muller, sont non seulement des savants dont l'éloge
-n'est plus à faire, mais d'aimables gens accueillants et courtois,
-et vous comprendrez bien vite pourquoi l'Arsenal est un des coins
-rares de Paris où il est délicieux d'aller travailler ou
-flâner. C'est du reste une tradition dans la maison: Nodier, le
-bon Nodier, qui fut l'un des prédécesseurs de M. de Bornier et du
-maître J.-M. de Heredia, l'admirable auteur des _Trophées_, avait
-su faire de l'Arsenal le centre du Paris littéraire et artistique.
-Hugo, Lamartine, Musset, Balzac, Méry, de Vigny et Frédéric
-Soulié s'y réunissaient; l'on y disait de beaux vers en regardant
-le soleil s'irradier rouge et flambant derrière les tours de
-Notre-Dame!
-
- Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!
-
-a écrit Vacquerie, en parlant de Hugo!
-
-De ce qui fut la Bastille, rien ne reste que quelques pierres
-qui formaient le soubassement d'une des fameuses tours. Elles
-ont d'ailleurs été soigneusement déplacées et transportées quai
-des Célestins, le long de la Seine, où elles sont visibles
-aujourd'hui. C'est donc en vain que l'on chercherait une trace
-quelconque de cette forteresse sombre sur laquelle planèrent
-tant de légendes. La grande ombre de Latude elle-même ne s'y
-reconnaîtrait plus; pourtant quelle place la légendaire Bastille
-ne tient-elle pas dans l'histoire de Paris: cette Bastille que
-le peuple stupéfié de sa si facile victoire, ne se laissait pas,
-dès le 15 juillet 1789, de venir visiter avec un tel empressement
-et une telle curiosité que le gouverneur Soulès, nommé par la
-municipalité parisienne, dut devoir suspendre les visites, sous le
-curieux prétexte «que de tels dégâts avaient été déjà faits à la
-forteresse par les visiteurs, qu'il en coûterait plus de 200.000
-livres pour la réparer». Réparer la Bastille! Les souvenirs
-manuscrits de Paré nous disent les fureurs que cette étrange
-prétention excitèrent chez Danton, sergent d'une compagnie de la
-Garde nationale, qui, avec sa section, était venu se heurter à
-cette consigne.
-
-Danton se fait conduire devant le maladroit Soulès, l'empoigne au
-collet et le traîne à l'Hôtel de Ville: la consigne est levée,
-les visites continuent, et le citoyen Palloy peut enfin mettre en
-coupe réglée la célèbre prison d'État; les pierres sont «taillées
-en images de la forteresse, et dédiées aux départements et aux
-assemblées» ou «en pierres commémoratives destinées à aiguiser
-les courages». Palloy découpe les plombs sous forme de médailles
-et fait des anneaux avec les chaînes de fer; avec les marbres, il
-confectionne des jeux de dominos et a la délicate pensée d'offrir
-l'un de ces jeux au jeune Dauphin, pour lui inspirer «l'horreur de
-la tyrannie.»
-
-Des bals sont ouverts sur l'emplacement de la Bastille, le vin
-coule, les violons grincent, et les indiennes imprimées de
-l'époque nous représentent les ruines de la vieille citadelle
-parisienne surmontées de cette inscription: «Ici l'on danse».
-
-Le vaste espace laissé vide par cette démolition était à combler.
-Napoléon Ier, dont les conceptions artistiques étaient parfois
-déconcertantes, y fit édifier, en 1811, par Alavoine, un projet
-de fontaine étrange et d'aspect bizarre: un éléphant colossal de
-vingt-quatre mètres de hauteur jetant l'eau par sa trompe.
-
-Bâti provisoirement en plâtras et en torchis, cet éléphant
-s'effrita vite sous l'action du temps et de la pluie; ce fut
-bientôt une lamentable ruine entourée de planches disjointes. Les
-gamins du quartier s'y livraient à des luttes homériques, mais les
-vrais familiers de l'éléphant étaient les rats qui y avaient élu
-domicile, à ce point que, lorsque la démolition fut commencée, de
-véritables battues avec hommes et chiens durent être organisées,
-et pendant de longs mois ces affreux rongeurs envahirent le
-quartier terrorisé. En 1840, la colonne actuelle fut érigée;
-depuis, le génie de la Liberté pose sur Paris un pied léger et
-le beau lion de Barye veille sur le repos des victimes de 1830
-inhumées dans la crypte du monument.
-
-La rue Saint-Antoine renferme quelques beaux hôtels: l'hôtel
-Cossé, où mourut Quélus; l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson,
-construit par du Cerceau sur les restes de l'hôtel Saint-Paul et
-de l'atelier de Germain Pilon; l'hôtel Sully, dont la noble façade
-fut récemment mutilée. Tout à côté, à l'angle de la rue du Figuier
-et de la si pittoresque rue de l'Hôtel-de-Ville, qui fut autrefois
-la rue de la Mortellerie, s'élèvent les restes de l'hôtel de
-Sens, le seul spécimen, avec l'hôtel de Cluny, de ce que fut
-l'architecture privée au XVe siècle. Après avoir été habité par
-les Princes de l'Église, les Évêques, les Cardinaux, et aussi par
-Marguerite de Valois (la Reine Margot), l'hôtel de Sens connut la
-mauvaise fortune. Il devint «Bureau des coches», et les rouliers,
-les valets d'écurie, les ramasseurs de crottin succédèrent aux
-Princes de l'Église!
-
-En ces derniers temps, on faisait des confitures en gros dans
-l'hôtel de Sens devenu officine de confiseurs!
-
-Au nº 5 de la rue du Figuier, nous rencontrons un puits à margelle
-sculptée, d'un beau caractère, et nous ne saurions manquer
-d'évoquer le souvenir de Rabelais, l'admirable Rabelais, mort
-à côté, dans la rue des Jardins; au nº 15, rue de l'Ave-Maria,
-s'ouvrait la porte du XVIe siècle par laquelle les acteurs de
-l'Illustre Théâtre, installé dans l'ancien Jeu de Paume de la
-Croix-Noire, gagnaient leurs loges. C'est devant cette porte que
-Molière fut arrêté et conduit au Châtelet, parce qu'il devait «142
-livres à Antoine Fausseur, maître chandelier, son fournisseur de
-luminaire»!
-
-Traversons la place de la Bastille; descendons la rue du
-Faubourg-Saint-Antoine: c'est là, au nº 115, devant une vieille
-maison du XVIIIe siècle, que fut tué sur une barricade le député
-Baudin, le 3 décembre 1851. Au nº 303 s'élevait, sous Napoléon
-Ier, la maison de santé du Dr Dubuisson, où fut interné le général
-Mallet, c'est là qu'il combina le prodigieux complot dont bientôt
-nous évoquerons la déconcertante histoire. Plus loin, près la
-rue de Montreuil, nous passons devant les restes des magasins
-de papiers peints de Réveillon, saccagés le 17 avril 1789; leur
-pillage fut l'un des préludes de la Révolution.
-
-[Illustration: L'HÔTEL DE SENS VERS 1835.
-
-D'après une lithographie de Rouargue.]
-
-Enfin, au nº 70 de la rue de Charonne, se trouvait la maison de
-santé du Dr Belhomme, qui servait de Prison spéciale sous la
-Révolution. Ceux-là seuls y étaient reçus qui pouvaient payer,
-et fort cher. Les irréfutables mémoires de M. de Saint-Aulaine
-nous montrent Belhomme familier, cynique, exigeant son salaire
-et tutoyant les duchesses à court d'argent qui lui marchandaient
-leur vie. Le plus aimable des historiens, mon excellent ami, G.
-Lenôtre, qu'il faut toujours citer quand il s'agit des faits
-de l'époque révolutionnaire, a reconstitué cette terrible et
-étonnante histoire de la maison Belhomme, où l'on riait, où
-l'on dansait, où l'on «flirtait» même sous l'œil effrayant
-de Fouquier-Tinville; il a raconté, avec son habituelle
-documentation, l'étonnante liaison de la duchesse d'Orléans, veuve
-de Louis-Philippe Égalité, avec le conventionnel Rouzet, enterré
-plus tard à Dreux, sous le nom du «Comte de Folmon», dans le
-caveau de famille des d'Orléans.
-
-En poursuivant notre route et après avoir passé devant l'église
-Sainte-Marguerite, où fut inhumé Louis XVII..., ou son sosie, nous
-arrivons à la barrière du Trône (du Trône renversé, disait-on
-en 1793). L'échafaud, qui momentanément avait quitté la place
-de la Révolution, y fut dressé pendant la plus terrible époque
-de la Terreur. Les «grandes fournées» y furent exécutées. On y
-tua 1,300 victimes en six semaines, dont André Chénier, le baron
-de Trenck, l'abbesse de Montmorency, Cécile Renaud, Madame de
-Sainte-Amaranthe, le poète Roucher et bien d'autres! Les corps
-de ces malheureux, dépouillés de leurs vêtements, étaient chargés
-chaque soir sur des tombereaux couverts, les têtes coupées entre
-les jambes, et l'horrible voiture, qui laissait derrière elle un
-sanglant sillage, était déversée dans quelque fossé creusé au fond
-des jardins du couvent de Picpus, où existe encore le cimetière
-des suppliciés de la Révolution.
-
-En revenant sur nos pas, nous rencontrons, au nº 9 de la rue de
-Reuilly, les restes de ce qui fut la brasserie de l'Hortensia,
-tenue en 1789 par le fameux Santerre, commandant de la Garde
-nationale. La maison n'a pas beaucoup changé; toutefois, à l'heure
-actuelle, c'est un pensionnat de jeunes filles qui occupe les
-grandes pièces où le tonitruant Général organisa ces terribles
-descentes sur Paris et déchaîna ces effrayants bataillons du
-faubourg qui terrorisaient jusqu'à la Convention elle-même.
-
-De l'autre côté de la place de la Bastille, rue Saint-Antoine,
-près de l'église Saint-Paul, s'ouvre le passage Charlemagne,
-pittoresque au possible par les vieux souvenirs qu'il renferme
-et l'étrange population qu'il abrite: rempailleurs de chaises,
-cardeurs de matelas, marchandes de lait, fleuristes en plein vent,
-se groupent autour des restes de l'hôtel charmant qui fut, sous
-Charles V, la somptueuse demeure du prévôt Hugues Aubryot.
-
-La façade, encore remarquable et de belle allure, étonne et
-détonne dans ce fouillis de maisonnettes pauvres et basses qui
-l'enserrent. Des poules picorent au pied des tourelles du XVe
-siècle qui renferment encore un escalier de belle allure--et du
-linge rapiécé sèche sur des fils de fer entre les fenêtres à
-cariatides du XVIIe siècle remplaçant celles derrière lesquelles
-rêvèrent jadis le duc d'Orléans, le duc de Berri et, en 1409, Jean
-de Montaigu, décapité pour crime de sorcellerie!--qui furent les
-hôtes illustres de ce logis fastueux autrefois[7].
-
-[Note 7: Pourquoi faut-il si souvent indiquer par une
-note que telle relique encore debout il y a quatre ans
-est--aujourd'hui--démolie, émiettée. Insoucieux de son histoire et
-de son glorieux passé, Paris laisse--sans une protestation--les
-vandales détruire ses plus vénérables souvenirs. Depuis six
-mois l'hôtel Aubriot n'existe plus. Il a fallu huit jours à des
-goujats pour faire disparaître un bijou de pierre que les Français
-admiraient depuis quatre siècles (août 1909)!]
-
- * * * * *
-
-Et maintenant arrêtons-nous place des Vosges, de l'autre côté
-de la place de la Bastille. C'est l'un des rares coins de notre
-vieille Cité qui ont pu, à travers les siècles, conserver à peu
-près intact leur ancien caractère: les maisons de style Louis
-XIII n'ont pas changé. Le décor est resté le même, les Précieuses
-y pourraient refaire leurs promenades favorites et les raffinés
-d'honneur y dégaineraient comme au beau temps de Richelieu et
-des frondeurs d'édits, seul le public des spectateurs serait
-profondément modifié. Les belles dames du pays de Tendre, les
-Cydalises et les Aramynthes, les Seigneurs qui jadis habitèrent
-ces nobles logis, ceux qui, le 16 mars 1612, assistèrent au
-carrousel donné par la Reine régente Marie de Médicis, en
-l'honneur de la paix conclue avec l'Espagne, ou ceux qui se
-rendaient en grand carrosse chez la belle Marion de Lorme ou
-chez Madame de Sévigné, sont aujourd'hui remplacés par de petits
-rentiers, de modestes commerçants retirés des affaires et des
-officiers retraités. D'humbles ménagères travaillent à «leur
-ouvrage» aux places où reposaient les chaises à porteur des nièces
-de Mazarin, et la colonie nombreuse des Israélites qui habitent
-le quartier s'y donne rendez-vous le samedi. C'est un curieux
-spectacle que ces hommes et ces femmes, au type si fortement
-accusé, se rendant à la Synagogue, toute proche d'un reste d'hôtel
-du XVIIIe siècle, encore orné de délicates ornementations, occupé
-aujourd'hui par un boucher, rue du Pas-de-la-Mule. Beaucoup de
-vieillards portent encore la longue lévite, les boucles d'oreilles
-et les cheveux en tire-bouchon. Des jeunes filles à l'œil velouté,
-coiffées de bandeaux, et vêtues de façon spéciale, s'y rencontrent
-certains jours de fêtes religieuses. Étrange évocation: il
-semblerait que, dans ces quartiers paisibles, les traditions
-bibliques se fussent conservées dans quelques familles israélites.
-
-[Illustration: HÔTEL DU PRÉVÔT HUGUES AUBRYOT.
-
-COUR ET PASSAGE CHARLEMAGNE EN 1867.
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-Mais c'est une exception, et la place des Vosges, qui fut la
-place Royale, qu'habitèrent Richelieu, Fronsac, Chabannes, le
-maréchal de Chaulnes, Rohan-Chabot, Rotrou, Dangeau, Canillac, le
-prince de Talmont et Mademoiselle du Châtelet; où naquit Madame
-de Sévigné, où vécurent la tragédienne Rachel, Théophile
-Gautier et Victor Hugo, est aujourd'hui complètement délaissée.
-Ce délicieux «coin de Paris» où se dépensa tant d'esprit, où de
-si belles dames firent assaut de grâce et d'élégance, où tant de
-Raffinés dégainèrent, n'est plus qu'un grand jardin solitaire,
-provincial et triste, fréquenté à peu près uniquement par les
-élèves des pensions voisines qui y jouent aux barres, au cheval
-fondu ou au roi détrôné, à l'ombre débonnaire de la statue de
-Louis XIII, qu'encadrent philosophiquement le kiosque de la
-loueuse de chaises et le théâtre de Guignol![8]
-
-[Note 8: Depuis l'époque où ces lignes furent écrites, la
-Ville de Paris a installé son «Musée Victor Hugo» dans le logis
-même qu'habita l'illustre poète.--G. C. (1909).]
-
- * * * * *
-
-Dans l'ancienne rue Culture-Sainte-Catherine (qui s'appelle
-aujourd'hui rue de Sévigné), sur l'emplacement de l'actuel nº
-11, s'élevait le théâtre du Marais, construit aux frais de
-Beaumarchais. En 1792, on y représenta la _Mère coupable_, au
-bénéfice, disait l'affiche, «du premier soldat qui enverra au
-citoyen Beaumarchais l'oreille d'un Autrichien». Ce n'est plus
-qu'un modeste établissement de bains chauds, précédé d'un petit
-jardinet, où, encadrées de caisses de fusains, reluisent des
-boules étamées. Le mur énorme, sombre et rébarbatif, sur lequel
-s'appuie le léger pavillon thermal, est l'ancien mur de la Prison
-de la Force, de sinistre mémoire, où fut égorgée sur une borne, au
-coin de la rue des Balais, Madame de Lamballe, où fut transférée
-Madame Tallien, où fut détenue la Princesse de Tarente, l'aïeule
-de l'aimable, accueillant et érudit Duc de la Trémoïlle, qui
-n'eut qu'à entr'ouvrir son incomparable Chartrier de famille
-pour nous donner ces passionnants et pittoresques «Souvenirs de
-Madame de Tarente», un des plus précieux documents sur la période
-révolutionnaire.
-
-L'hôtel Carnavalet, la «chère Carnavalette» de Madame
-de Sévigné, est tout proche, et aussi l'ancien hôtel Le
-Peletier-Saint-Fargeau, aujourd'hui Bibliothèque de la Ville de
-Paris. C'est un beau et vaste logis, de noble allure, qui renferme
-des merveilles, livres, cartes, plans, manuscrits. L'histoire
-écrite de Paris est là, et tous les travailleurs connaissent le
-joli cabinet aux fines sculptures de l'aimable et savant M. Poëte,
-conservateur de ces belles collections. MM. Beaurepaire, Jacob,
-Jarach et Wilhem, à la Bibliothèque; MM. Pètre et Stirling aux
-Travaux Historiques, sont les hôtes avertis et accueillants de
-cette admirable Bibliothèque parisienne.
-
-[Illustration: PLACE ROYALE VERS 1651 (ACTUELLEMENT PLACE DES
-VOSGES).
-
-Israël, _del._]
-
-Tout ce quartier du Marais renferme, du reste, de somptueux hôtels
-dont aucun, hélas! ne fut respecté? Tous sont livrés au commerce
-et à l'industrie. L'hôtel Lamoignon est occupé par des polisseurs
-de glaces, des fabricants de sièges rustiques; l'hôtel d'Albret,
-par un marchand de bronzes d'éclairage; les hôtels de Tallard,
-de Maulevrier, de Sauvigny, de Brevannes, d'Épernon, etc., sont
-encore debout, mais en quel état! La rue des Nonnains-d'Hyères
-nous offre son curieux bas-relief de pierre peinte représentant
-un gagne-petit en costume du XVIIIe siècle. En 1748, une Mme de
-Pannelier tenait dans cette même rue «bureau d'esprit»; Lalande,
-Sautereau, Guichard, Leclerc de Merry y fréquentaient. Les
-séances, qui avaient lieu le mercredi, étaient précédées d'un
-excellent dîner. La tradition s'en est heureusement conservée à
-Paris.
-
-Rue François-Miron, se rencontre un vaste et bel hôtel à fronton
-circulaire, avec écussons et guirlandes. C'est l'hôtel de
-Beauvais, bâti par Le Pautre en 1658.
-
-On ne se douterait guère, aujourd'hui, à voir cette vieille
-maison dans cette triste rue, que les carrosses dorés du Roi
-Soleil ont passé sous la voûte obscure de la porte d'entrée,
-et que, du haut du balcon du pavillon central, la Reine Anne
-d'Autriche, accompagnée de la Reine d'Angleterre, du cardinal
-Mazarin, du maréchal de Turenne et d'autres illustres seigneurs,
-vit passer le cortège de son fils Louis XIV et de sa belle-fille,
-la nouvelle reine Marie-Thérèse d'Autriche, faisant, par la porte
-Saint-Antoine, leur entrée solennelle dans Paris, le 26 août 1660!
-
-Les propriétaires successifs ont tous plus ou moins dégradé cette
-noble demeure. Seul, le grand escalier est à peu près intact, et
-c'est une merveille. Les sculptures sont de Martin Desjardins
-et la cour ovale garde encore quelques traces de son élégance
-d'autrefois.
-
-Par son aspect pittoresque et les beaux hôtels qu'elle contient,
-la rue Geoffroy-l'Asnier est l'une des plus curieuses de Paris.
-Au nº 26 se dresse l'hôtel de Châlons-Luxembourg, avec sa porte
-monumentale et son merveilleux heurtoir. Au fond de la cour
-s'élève un fort élégant pavillon Louis XIII, briques et pierres,
-aux proportions délicates; l'hôtel avait été bâti pour le deuxième
-Connétable de Montmorency, et tout perdu qu'il est dans ce triste
-quartier il garde encore fière allure.
-
-Après la Révolution, cette rue dont presque tous les propriétaires
-avaient émigré ou avaient été guillotinés, se trouva complètement
-déchue de son ancienne splendeur. De petits rentiers, de
-modestes employés, de pauvres gens se fixèrent dans ces grandes
-maisons abandonnées; l'herbe poussait dans les rues, beaucoup
-d'hôtels avaient été vendus comme biens nationaux, et la rue
-Geoffroy-l'Asnier subit le sort commun, elle se démocratisa!
-
-Entre cette rue et la rue des Barres, l'œil étonné perçoit une
-sorte de fissure à ce point étroite que deux personnes pourraient
-difficilement y passer de front, une manière de corridor où
-siffle le vent entre deux rangées de maisons délabrées et hors
-d'aplomb, c'est la rue Grenier-sur-l'Eau, pauvre et sale, mais
-pittoresque au possible avec, comme fond, la glorieuse tour de
-Saint-Gervais-Saint-Protais qui se détache en lumière sur le ciel.
-
-[Illustration: L'HÔTEL DE VILLE AU XVIIe SIÈCLE.]
-
-[Illustration: RUE GRENIER-SUR-L'EAU EN 1866.
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-C'est la nuit, avec un ciel d'orage, qu'il faut voir la
-sinistre petite rue des Barres, derrière Saint-Gervais: il est
-alors facile de se représenter ce que dut être ce paisible
-quartier lorsque, le 9 thermidor, vers 11 heures du soir, à la
-lueur des torches, parmi les appels aux armes, les coups du tocsin
-et les clameurs de la foule, le corps de Lebas mort y fut apporté
-et, sur une chaise, Augustin Robespierre qui s'était brisé les
-cuisses en sautant par une des fenêtres de l'Hôtel de Ville. Le
-mort et le mourant étaient traînés à l'hôtel des Barres transformé
-en comité de section. Le lendemain matin on enterrait Lebas, et
-Augustin Robespierre était porté au Comité de Salut public, d'où
-il partit pour l'échafaud.
-
-Dans cette pittoresque rue des Barres--qui descend jusqu'à la
-Seine, près du vieux quai de l'Hôtel-de-Ville, où viennent
-s'amarrer les gros bateaux plats chargés de pommes, de pierres
-ou de sable--s'ouvre l'une des sorties de la charmante église
-Saint-Gervais dont les beaux vitraux, chefs-d'œuvre de Pinaigrier
-et de Jean Cousin, furent presque totalement détruits il y a
-quelque vingt ans par une explosion de dynamite.--Tout contre
-l'église, dans les restes désaffectés d'une ancienne chapelle, un
-confiseur a installé ses alambics et ses bassines de cuivre rouge,
-et c'est un bien curieux spectacle, que de voir les fourneaux
-allumés de toute cette étrange cuisine sous ces antiques voûtes
-ogivales, entre ces piliers noircis portant encore la trace des
-cires qui brûlaient devant les images saintes, sur ce sol, jadis
-charnier, qui contient encore des ossements. Les communs de la
-vieille église subsistent encore, merveilleusement pittoresques
-et s'ouvrent rue François-Miron, nº 2, à gauche du portail
-d'entrée de l'église, entre une boutique de blanchisseuse et une
-«entreprise de déménagements»!
-
-[Illustration: HÔTEL BARBETTE.
-
-Rue Paradis-des-Francs-Bourgeois et rue Vieille-du-Temple en 1866.
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-[Illustration: PORT SAINT-PAUL.
-
-Aquarelle de Boggs.
-
-Collect. G. Cain.]
-
-A côté, la petite rue de l'Hôtel-de-Ville nous amène rue
-Vieille-du-Temple, où nous pouvons admirer au nº 47 ce qui
-nous reste du curieux hôtel des ambassadeurs de Hollande--où
-«Monsieur Caron de Beaumarchais et Madame son épouse» comme les
-appelle un almanach de 1787, installèrent en 1784 un «Institut
-de Bienfaisance pour les pauvres mères nourrices». C'est même au
-bénéfice de cette œuvre que fut donnée la 50e représentation
-du _Mariage de Figaro_.--Plus loin, sur la droite, à l'angle
-de la rue des Francs-Bourgeois, se dressent la jolie tourelle
-construite vers 1500 pour Jean Hérouet, et enfin le beau palais
-des Rohan, aujourd'hui Imprimerie nationale. C'est un noble
-et vaste logis que l'élégant Cardinal s'était plu à orner
-somptueusement. On y rencontre un chef-d'œuvre, «les Chevaux
-d'Apollon», merveilleux bas-relief de Pierre Le Lorrain; le salon
-des Singes, par Huet, est charmant, et le cabinet du directeur
-de l'Imprimerie nationale, renferme une admirable pendule de
-Caffieri. Pourquoi faut-il que ce beau palais soit, hélas!
-condamné à une prochaine disparition. L'hôtel de Rohan va tomber
-sous le pic des démolisseurs, et c'est l'État qui commettrait ce
-sacrilège! Puissent les efforts des amoureux de Paris réussir
-et nous conserver ce précieux vestige d'un passé qui disparaît,
-hélas! chaque jour un peu plus!
-
- * * * * *
-
-Un cocher dont la surprise dut être grande fut le nommé Georges
-qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, par
-une pluie battante transformant en cloaque le sol fangeux du
-cul-de-sac Saint-Pierre (maintenant impasse Villehardouin),
-près la rue Saint-Gilles, vit descendre de son cabriolet,
-complètement nu, et tenant sous le bras ses effets d'uniforme,
-un militaire qu'il venait, vingt minutes auparavant, de charger
-place du Louvre. Cet étrange voyageur s'appelait le caporal
-Rateau, il se rendait au rendez-vous que le général Malet lui
-avait assigné, du fond de la maison de santé du Dr Dubuisson,
-303, Faubourg-Saint-Antoine, où il était interné par mesure
-administrative. Rateau, dans son désir de revêtir plus vite le bel
-uniforme d'officier d'ordonnance qui lui était destiné, s'était
-déshabillé dans la voiture, et c'est entièrement dévêtu qu'il
-monta quatre à quatre le sombre escalier de la plus triste maison
-de cette triste ruelle.
-
-Elle existe encore, noire, sordide, misérable, la bicoque où Malet
-avait donné rendez-vous aux complices qu'il s'était choisis, au
-troisième étage, chez l'abbé Cajamanos, un vieux prêtre espagnol
-ahuri et sortant de Bicêtre[9].
-
-[Note 9: L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante
-maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se
-joua la tragédie de 1812 (1909).]
-
-C'est une prodigieuse aventure que celle du général Malet et
-qui déconcerte. Ainsi, en 1812, alors que Napoléon semblait au
-faîte des grandeurs humaines, du fond d'une sorte de cachot,
-avec l'aide de cinq ou six obscurs comparses, d'un vieux prêtre
-sachant à peine le français, d'un officier général mis en réforme,
-d'un sergent presque illettré et de quelques cerveaux brûlés;
-le général Malet, suspect, détenu, surveillé, avait pu tout
-combiner, tout préparer pour accréditer le bruit de la mort de
-l'Empereur,--dont on manquait de nouvelles, perdu qu'il était dans
-les steppes glacés de la Russie!--Et ces calculs se trouvèrent
-justes! Tous les dignitaires impériaux, depuis le ministre de la
-police Savary jusqu'au préfet de la Seine Frochot, acceptèrent
-sans contrôle, sans discussion, sans preuves, les allégations
-du général Malet. Tous surtout crurent à ses belles promesses,
-et l'on ne saurait dire où se serait arrêté le prodigieux
-mystificateur, si un officier, ne connaissant que sa consigne, se
-refusant à toute discussion et ne se payant pas de belles paroles,
-n'avait demandé à vérifier les pouvoirs. Malet, pris de court,
-impatienté, répliqua par un coup de pistolet; le commandant Doucet
-lui mit la main au collet et la comédie finit en drame.
-
-On mit, à faire disparaître tous les organisateurs de ce complot,
-qui avait si bien failli réussir, d'autant plus d'empressement
-qu'il fallait au plus vite supprimer ces gênants témoins de tant
-de lâchetés, de mensonges et de compromissions.
-
-Le pauvre logis de l'impasse Villehardouin fut fouillé par toute
-la police de Paris; les papiers, les uniformes, les bicornes et
-les épées furent repêchés dans le petit puits qui existe encore et
-où ils avaient été éperdument jetés. En quelques heures, Malet,
-Lahorie, Rateau, Guidal furent jugés, condamnés et exécutés. Les
-réponses du général devant le tribunal, qui le jugea sommairement,
-sont déconcertantes; comme on lui demandait (un peu tard) quels
-étaient ses complices: «Vous tous, répondit-il à ses juges, si
-j'avais réussi!»
-
-Amené devant le sinistre mur de la plaine de Grenelle, il voulut
-commander lui-même le feu du peloton d'exécution, et fit, comme
-au terrain de manœuvre, recommencer le mouvement _En joue!_ qui
-n'avait pas été exécuté avec une précision toute militaire.
-Un officier, le capitaine Borderieux, qui n'avait d'ailleurs
-absolument rien compris à ce drame prodigieux dont il avait été
-l'un des plus pittoresques comparses, mourut, en criant: «Vive
-l'Empereur!»
-
- * * * * *
-
-Entre les Archives et la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
-s'élevait jadis un vaste couvent qui, en 1631, devint la propriété
-des Carmes Billettes,--du nom d'un ornement que ces religieux
-portaient sur leur robe.--La Révolution supprima le couvent, mais
-le petit cloître nous est resté avec ses proportions charmantes
-et son intimité monacale. C'est aujourd'hui une école municipale,
-l'église voisine fut affectée au culte protestant.
-
-A côté la rue de Venise, une des plus anciennes de Paris; ruelle
-infecte et sordide où grouille la plus basse prostitution. Un
-monde de malandrins des deux sexes hantent les bouges qui la
-bordent. Des femmes sans âge, abominables, déambulent et traînent
-des savates élimées devant des entrées de couloirs où se devinent
-de gluants escaliers noirs; des linges rapiécés pendent aux
-fenêtres, d'âcres fumées sortent à travers d'épais barreaux
-obturant d'anciens hôtels mués en repaires de vagabonds, et clos
-par de lourdes portes hérissées de clous rouillés.
-
-C'est hideux et pittoresque, comme tout ce vieux quartier
-d'ailleurs, qui, avec la rue Pierre-au-Lard, la rue Brise-Miche
-et la rue Taille-Pain, forme cet ensemble étonnant: le cloître
-Saint-Merri, du nom de la vieille église dont le tocsin a
-sonné tant de fois l'alarme à l'époque des émeutes du règne de
-Louis-Philippe.
-
-A la moindre poussée de fièvre populaire, cet inextricable dédale
-de petites rues se hérissait de barricades. C'est à l'intersection
-de la rue Saint-Martin et de la rue Aubry-le-Boucher que s'éleva
-l'effrayante barricade défendue par Jeanne et ses intrépides
-compagnons. A la suite de l'enterrement du général Lamarque,
-mort en pressant sur les lèvres l'épée que lui avaient offerte
-les officiers bonapartistes des Cent-Jours, un immense mouvement
-révolutionnaire avait galvanisé Paris; les anciens soldats de
-l'Empire, les survivants de la Terreur et ceux de 1830 groupés
-dans leur haine commune contre le gouvernement de Louis-Philippe,
-se joignirent aux mécontents de tous les partis et aux membres
-des sociétés secrètes, si nombreuses alors. Dans la soirée du
-5 juin 1832, le centre de Paris s'était hérissé de barricades,
-et la troupe et la garde nationale durent reconquérir une à une
-les positions perdues--on s'égorgea toute la nuit--et, lorsque
-l'aube du 6 juin teinta de rose le faite des maisons, la grande
-barricade de Saint-Merri tenait toujours. Ses défenseurs, une
-poignée d'hommes héroïques, avaient juré de s'ensevelir sous
-ses ruines; il avaient déjà repoussé dix furieux assauts; ils
-attendaient la mort, et la grande voix du tocsin de Saint-Merri,
-sonnant sans relâche au-dessus de leurs têtes, semblait tinter le
-glas des trépassés!--Une partie de l'armée de Paris dut donner
-pour abattre ces insurgés indomptables: le feu sortait des pavés,
-des fenêtres, des caves; autour de la barricade des corps de
-gardes nationaux et de soldats, criblés de balles, troués de coups
-de couteaux, écrasés sous les pavés lancés du haut des toits,
-témoignaient de l'effroyable sauvagerie de cette lutte fratricide:
-le sol, longtemps, demeura rouge de sang! Que de boulets, que de
-mitraille, que de balles ont reçu toutes ces vieilles façades, au
-hasard des échauffourées si nombreuses du temps de Louis-Philippe.
-
-Au premier appel des tambours, les citoyens s'armaient et
-couraient défendre l'ordre... ou l'attaquer; les femmes,
-anxieuses, tapies derrière les volets fermés, guettaient les
-civières.
-
-L'émeute finie, la vie reprenait et, dans le même immeuble,
-l'insurgé côtoyait l'honnête garde national avec lequel il avait,
-la veille, échangé des coups de fusil. Parfois, cependant,
-quelques rancunes subsistaient.
-
-Mes parents ont connu une vieille dame, logée rue Saint-Merri,
-qui, pendant trente ans, ne passa jamais qu'en tremblant devant
-la porte du locataire demeurant au-dessous d'elle. Comme on
-s'étonnait de cette persistante appréhension, elle disait: «Si
-vous saviez ce qui m'est arrivé!» et elle contait qu'un soir
-d'émeute,--en 1836,--son mari, absent depuis le matin, faisait le
-coup de fusil dans les rangs de la garde nationale. Elle, restée
-seule à la maison, affolée d'angoisse, vit arriver au tournant de
-la rue un brancard recouvert d'une serpillère que les porteurs
-déposèrent à sa porte. Est-ce son mari qu'on ramène mort?--Elle
-se précipite, soulève un coin du drap et, reconnaissant, la
-joue traversée d'une balle, sanglant, les yeux hagards, la
-mâchoire fracassée, le locataire du dessous: «Ah! quel bonheur,
-s'écria-t-elle; c'est vous, monsieur Vitry!»
-
-M. Vitry, depuis ce jour, lui avait battu froid.
-
-Du temps de Charles VI, sous le prétexte trop justifié d'épuration
-nécessaire, et, sur la prière du curé de Saint-Merri, on avait
-expulsé de ces «rues chauldes» la majeure partie des ribaudes et
-des prostituées qui y prenaient leurs ébats. Mais, si la morale
-a des droits, le commerce en a également; les bons boutiquiers
-du quartier, plus soucieux de leurs intérêts que de la décence,
-protestèrent énergiquement contre une pareille mesure, si
-préjudiciable à leurs petits négoces. Ils eurent gain de cause;
-le 21 janvier 1388, le Parlement donna tort à M. le Prévôt, et la
-bande joyeuse reprit triomphalement possession du quartier. Nopces
-et festins!
-
-[Illustration: LA RUE DES PROUVAIRES ET LA RUE SAINT-EUSTACHE VERS
-1850.
-
-Aquarelle de Villeret. Musée Carnavalet.]
-
-Dans sa _Chronique des rues_, notre docte ami Beaurepaire,
-bibliothécaire de la Ville de Paris, assure que la rue Pirouette,
-près l'église Saint-Eustache, doit son nom singulier «au pilori
-des Halles qui s'élevait à cet emplacement: c'était une tour
-octogonale, percée de hautes fenêtres ogivales, au milieu de
-laquelle était une roue de fer, percée de trous où l'on faisait
-passer la tête et les bras des criminels, rôdeurs, assassins,
-courtiers de débauches, blasphémateurs, condamnés à cette
-exposition infamante. On les y attachait pendant trois jours de
-marché consécutifs, deux heures par jour, et en les tournant de
-demi-heure en demi-heure dans une direction différente. En somme,
-on leur faisait faire «la pirouette», de là le nom de la rue».
-
-[Illustration: LES HALLES EN 1822.
-
-Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: LES HALLES EN 1828.
-
-Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: LES HALLES ET LA POINTE SAINT-EUSTACHE.
-
-Gravure sur bois de A. Lepère.]
-
-Après y avoir été autrefois exposés, les malfaiteurs viennent y
-souper aujourd'hui. L'«_Ange gardien_» un tapis franc, exhibe
-son enseigne presque à l'angle de la rue: Ici l'on rit, l'on
-boit, l'on chante et l'on prépare les mauvais coups du lendemain.
-L'état-major de l'armée du vice s'y réunit. C'est l'endroit à
-la mode, quelque chose comme le «Maxim's» des chourineurs. C'est
-là qu'il est vraiment élégant de se montrer dans le monde des
-«Apaches». Casque-d'Or et ses pareilles y trônent, et le gredin
-qui vient de faire un mauvais coup est certain d'y rencontrer bon
-souper, bon gîte et le reste. Il n'y a pas que les chevaliers du
-surin qui hantent ce noble logis; d'autres seigneurs y viennent
-manger des escargots et boire du champagne: d'inquiétants jeunes
-gens, aux cheveux plaqués y mènent tapage. On dépense là l'argent
-du coup de couteau ou celui du coup de chantage. C'est l'une des
-hontes de Paris.--Le propriétaire assure que de braves gens font
-partie de sa clientèle: la chose est possible--mais alors ces
-infortunés rencontrent chez lui bien mauvaise compagnie.
-
-[Illustration: LE TROTTOIR DES HALLES, PRÈS SAINT-EUSTACHE, EN
-1867.
-
-Dessin de A. Maignan.]
-
-[Illustration: VIEILLES RUES DU QUARTIER DES HALLES, VERS 1865.
-
-Cliché Marville.]
-
-Tout à côté, presque porte à porte, au nº 5, s'ouvre la cour du
-Heaume qui nous donne une saisissante impression de ce qu'étaient
-les logis d'autrefois; ce fut, au XIVe siècle, un somptueux
-hôtel, ce n'est plus aujourd'hui qu'une remise de voitures à bras
-qui tendent vers les vieux plafonds aux poutrelles saillantes
-leurs brancards vernissés par l'usure, et une poissonnerie où se
-débitent les escargots de Bourgogne et les homards cuits ou crus.
-C'est l'un des coins les plus pittoresques de ce pittoresque
-quartier, avec ce qui reste de la rue de la Grande-Truanderie, où,
-le 10 mai 1797, fut arrêté Babeuf, un des ancêtres du communisme.
-
-La rue de la Tonnellerie, où habita Molière, disparut également
-dans le percement de la rue Turbigo.
-
-[Illustration: L'ANCIEN MARCHÉ A LA VALLÉE, QUAI DES
-GRANDS-AUGUSTINS.]
-
-Dans ce quartier des Halles où chacun travaille, où chaque
-boutique offre à la gourmandise de Paris les meilleures
-victuailles, les plus frais légumes, les fruits les plus
-savoureux; où toutes les nuits de longues files de voitures
-maraîchères charrient des montagnes de provisions de toutes
-sortes, chaque rue a, pour ainsi dire, sa spécialité. Les
-ménagères savent où trouver les volailles, où, les langoustes,
-où, les fromages, où, les oranges. Toutes ces petites rues,
-avoisinant les Halles, recèlent d'étonnantes boutiques, des
-angles de portes, des coins de caves qui, depuis des générations,
-sont occupés par un monde de braves cultivateurs, de petits
-négociants, de revendeurs, de marchands au panier, qui
-tous ont leurs spécialités et leurs clientèles. On rencontre
-encore, dans cette curieuse rue Montorgueil, de vieux logis
-qui stupéfient, comme--entre les nos 64 et 72--cette antique
-auberge du _Compas-d'Or_ où descendirent tant de générations de
-voituriers. Sa double entrée, encombrée elle-même de petits étaux
-de bouchers, de marchands de volailles, de tripiers, s'ouvre sur
-une immense cour où picorent les poules dans des tas de fumier
-doré, où s'ébrouent les canards, où bêlent des chèvres, sous
-l'œil étonné d'une trentaine de chevaux, paisibles locataires du
-rez-de-chaussée, dont les têtes curieuses passent au-dessus des
-portes-barrières, par les fenêtres basses, ou par les soupiraux
-ouverts. Au fond, sous l'immense hangar, sont remisées les
-voitures, dans une saine odeur de campagne, de foin, de verdure et
-c'est un spectacle vraiment curieux que ce coin silencieux, cette
-remise campagnarde dans cette rue bruyante, populeuse, encombrée,
-pleine de camelots, d'ouvriers, de cris, débordante de vie et de
-mouvement.
-
-Les restes de la rue Quincampoix, derrière la vieille Tour
-Saint-Jacques-la-Boucherie, précisent l'étrangeté de ce quartier
-où le décor est demeuré en partie, mais où les habitudes et les
-habitants se sont, plus peut-être que partout ailleurs, modifiés
-et transformés. Rue Quincampoix, en effet, Law avait installé
-ses bureaux, la Banque du Mississipi. Là, tout Paris connut les
-fièvres de la spéculation. Ce fut comme une frénésie! Pendant des
-mois on ne vit que ruines et folies. Tous jouaient, la duchesse
-et le prêtre, le philosophe et le courtisan, le boutiquier et
-la danseuse, le duc et pair et son laquais, le traitant et son
-commis. Pour profiter du voisinage du célèbre agioteur, chaque
-chambre, chaque boutique, chaque cave même, se vit transformée
-en tripot, et l'on cite le cas d'un savetier qui louait 100
-livres par jour, à des joueuses, son échoppe infecte, puant la
-poix et le vieux cuir. La fièvre de l'or avait aboli toutes
-les distances. Puis, fatalement, éclatèrent la crise finale,
-l'effondrement, la panique: la rue Quincampoix ne montrait plus
-que visages désespérés. Tous les jours crises de folie, meurtres,
-suicides. En une seule fois, vingt-sept corps d'assassinés ou
-de suicidés sont pêchés aux filets de Saint-Cloud. Pour jouer
-encore, il fallait à tout prix «faire de l'argent»: on volait dans
-les rues à main armée, et les assassins appartenaient à toutes
-les classes de la société. Un jeune misérable, parent du Régent,
-le comte de Horn, déjà célèbre par ses folies, embauche deux
-scélérats de son espèce, raccroche un jeune agioteur fort riche,
-l'attire dans un cabaret, rue de Venise, l'égorge et le vole. Quel
-scandale! La Cour et la Ville s'affolent. Va-t-on sévir enfin, et
-la justice fera-t-elle son devoir? On s'émeut, on intrigue, le
-lieutenant-criminel vient lui-même prendre les ordres du Régent,
-et de Horn, arrêté le 22 mars 1720, fut, le 26, exécuté, rompu en
-place de Grève, aux applaudissements de tout Paris.
-
-[Illustration: LE MARCHÉ DES INNOCENTS AU XVIIIe SIÈCLE.
-
-Musée Carnavalet.]
-
-La rue Quincampoix recèle encore quelques vieux hôtels où
-sont venus se loger des «spécialités médicales», des «caves
-fromagères», des «fabricants d'eau de seltz», des «fantaisies
-pour confiseurs», etc. Aux nos 58, 28, 14, 15, et surtout au nº
-10, se rencontrent des restes de fer forgé, des balcons rompus,
-des mascarons de pierre écornés... Mais tout cela se désagrège,
-se disloque, tombe en ruine et ce n'est que par un sérieux effort
-d'imagination que l'on peut reconstituer, dans ce décor de misère,
-la vie de luxe, de fièvre et d'agiotage qui jadis emplissait cette
-vieille rue, empuantie aujourd'hui de relents pharmaceutiques et
-d'odeurs rances de pommes de terre frites.
-
-La prophétie de Collé s'est réalisée: «On n'est plus de Paris
-quand on est du Marais!»
-
-Le commerce a mis la main sur les beaux hôtels de jadis; la
-droguerie y a installé ses alambics; les fabricants de jouets y
-vendent leurs polichinelles; «l'article Paris» et le monde des
-camelots y règnent sans conteste.
-
-C'est une population pauvre, laborieuse, intelligente, active,
-exerçant de petits métiers, dans ce qui fut de somptueux hôtels,
-et le contraste n'est ni sans grâce, ni sans intérêt: une visite
-à ces quartiers des Archives, du Marais et de Saint-Merri est
-certainement l'une des curiosités de Paris.
-
- * * * * *
-
-La ligne si pittoresque des grands boulevards s'étend de la
-Bastille à la Madeleine.
-
-Il serait impossible de préciser l'aspect général des boulevards,
-chacun d'eux ayant sa physionomie spéciale, son caractère
-particulier.
-
-Le boulevard Beaumarchais est tranquille et bourgeois. Rien n'a
-survécu du bel hôtel, surmonté d'une plume en guise de girouette
-et d'enseigne, qu'y éleva l'auteur du _Mariage de Figaro_, ni de
-ces jardins fameux qui firent l'émerveillement de Paris et que
-l'on ne pouvait visiter qu'avec des cartes spéciales, signées par
-Beaumarchais lui-même, et parcimonieusement distribuées.
-
-Quelqu'un cependant les a connus, ces jardins célèbres; quelqu'un
-a pénétré dans ce qui restait de cette demeure fastueuse:
-Victorien Sardou. Pressentait-il qu'il serait un jour, de par son
-talent et son esprit, le successeur de ce Beaumarchais dont il
-usurpait ainsi la propriété?
-
-Toujours est-il qu'en 1839, Victorien Sardou, âgé de sept ans,
-habitait chez ses parents, place de la Bastille. C'étaient, avec
-ses petits camarades, d'interminables parties de ballon et de
-cerceau autour de l'éléphant et aux abords du Canal; à l'entrée
-du boulevard Beaumarchais actuel, à droite, de longues palissades
-vermoulues bordaient un terrain vague; sur ces palissades
-étaient accrochées des images à un sou, de soldats, d'acteurs et
-d'actrices, et ces images n'avaient pas de plus fidèle amateur que
-le petit Sardou.
-
-[Illustration: SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE, VERS 1848.
-
-Lithogr. de A. Durand.]
-
-Un jour, en contemplant sa galerie en plein air, il aperçoit,
-à travers l'interstice de deux planches, un immense jardin.
-«Qu'est-ce que ce jardin? Si on y entrait?» Et le voilà, lui et
-un gamin de son âge, écartant et soulevant une planche à l'aide
-des bâtons de leurs cerceaux et se glissant, délicieusement
-terrorisés, dans ce domaine inconnu... O stupeur! ils sont chez
-la Belle au Bois dormant. Des herbes folles, des lianes, des
-branches, des arbres ont tout envahi. C'est la faune et la flore
-des forêts vierges, et, pour locataires, des lapins, des oiseaux,
-des papillons. Robinson et le fidèle Vendredi n'eurent pas plus
-grande surprise à parcourir leur île que ces deux bambins à se
-perdre dans cet océan de verdure.
-
-Sardou se souvient vaguement d'un pavillon ruiné et de vieux
-murs décrépits, mais il revoit encore les talus, les fossés, les
-escarpements, où lui et son camarade firent de si délicieuses
-escapades, et rien n'est plus charmant que d'entendre cet exquis
-et spirituel Sardou, à l'œil si fin, au verbe si évocateur,
-conter (et avec quel art merveilleux!) ces histoires du Paris
-d'autrefois, qu'il regrette si fort et qu'il connaît si bien[10]!
-
-[Note 10: Hélas, notre cher et illustre maître n'est plus. V.
-Sardou est mort l'an dernier... (1909).]
-
-Les vieilles demeures ont disparu; une seule subsiste encore, à
-l'angle de la rue Saint-Claude, au nº 1; c'est l'hôtel célèbre où
-Cagliostro, ce charlatan de génie, installa ses fourneaux, ses
-creusets, ses alambics, ses machines à transformations, toute
-l'étrange cuisine qui servait aux séances de magie.
-
-La maison n'a pas été trop modifiée; elle reste encore baroque,
-mystérieuse, énigmatique, avec ses escaliers pris dans l'épaisseur
-des murs, ses corridors à secrets, ses plafonds machinés, ses
-caves à multiples issues. Les plus grands seigneurs, les plus
-nobles dames fréquentèrent ce logis; le cardinal de Rohan en était
-le familier. Le bruit courait qu'on y faisait de l'or et que
-Cagliostro, le grand Cophte, avait retrouvé le secret de la pierre
-philosophale! Il offrait, ajoutait la légende, des repas de treize
-couverts où les convives pouvaient évoquer les morts et c'est
-ainsi que Montesquieu, Choiseul, Voltaire et Diderot avaient pris
-part au dernier souper de Cagliostro.
-
-Tout cela fit du bruit, on murmura, on cria au scandale: Louis XVI
-haussa les épaules et Marie-Antoinette défendit qu'on lui «parlât
-de ce charlatan». Mais chacun voulait pénétrer chez le «divin
-sorcier», et Lorenza, sa femme, dut ouvrir un cours de magie à
-l'usage des dames du monde.
-
-[Illustration: LA MAISON DE BEAUMARCHAIS.]
-
-Survient l'affaire du Collier. Cagliostro, compromis avec le
-cardinal de Rohan et Mme de Lamotte, est arrêté et mis à la
-Bastille. Ce ne fut que dix mois plus tard, le 1er juin 1787,
-qu'il put rentrer dans l'hôtel de la rue Saint-Claude, escorté
-par une foule de huit mille à dix mille personnes, obstruant le
-boulevard, la cour de l'hôtel, les escaliers. On l'acclamait, on
-l'embrassait, on le portait en triomphe. Cette belle journée
-n'eut pas de lendemain; quelques heures plus tard, un ordre du Roi
-l'exilait de France: l'hôtel fut clos. On ne le rouvrit qu'en 1805
-pour en vendre les meubles, et ce dut être un curieux spectacle!
-En 1855, on fit des réparations à la maison, les vantaux de la
-porte cochère furent changés; ceux qui s'ouvrent aujourd'hui sur
-la rue Saint-Claude proviennent des anciens bâtiments du Temple.
-Les portes de la prison de Louis XVI ferment l'ancien hôtel de
-Cagliostro!
-
-Boulevard des Filles-du-Calvaire s'élève le Cirque d'Hiver,
-toujours immuable avec ses «Jeux Icariens», ses équilibristes,
-ses écuyères souriantes qui, depuis tant d'années, aux accents
-d'un pas redoublé, franchissent les mêmes cercles de papier et
-saluent d'un même sourire la foule idolâtre. Mais si le spectacle
-n'y varie guère, le public enfantin s'y renouvelle constamment, et
-les mêmes rires perlés de notre enfance y accueillent les mêmes
-grimaces des clowns. Monsieur Loyal seul n'est plus, l'admirable,
-l'imposant Monsieur Loyal, sanglé dans son bel habit bleu et
-qui, d'un si noble geste, rectifiait d'un coup de chambrière
-les incartades du clown gouailleur ou les écarts de la jument
-Rigolette, présentée en liberté[11].
-
-[Note 11: Le Cirque d'Hiver s'est--à notre vif
-regret--totalement modifié. C'est aujourd'hui un banal
-cinématographe (1909).]
-
-Pourrait-on croire aujourd'hui que, pendant plus d'un siècle,
-le boulevard du Temple fut le centre de la gaieté de Paris!
-Une délicieuse gravure de Saint-Aubin nous le montre joyeux,
-pimpant, mouvementé: les carrosses, les wiskys, les cabriolets,
-les vis-à-vis s'y croisent; les grandes dames, les élégantes, les
-filles à la mode, y rivalisent de grâces, de belles manières, de
-jolies toilettes aux étranges désignations, et le dessinateur
-Briou peut écrire au bas d'une gravure de mode de l'époque:
-«L'agaçante Julie reposant sur le Boulevard, en attendant
-bonne Fortune: elle est en robe du matin avec un chapeau à la
-Chasseresse aux cœurs volants». On soupe et l'on danse au Café
-Royal, chez Alexandre; on s'écrase devant les boniments de
-Nicolet; on fait cercle autour de Fanchon la vielleuse. Curtius
-y installe ses luxueux salons de cire; plus tard, les parades de
-Bobèche et de Galimafré feront la joie de Paris, et bien longtemps
-la kermesse continuera.
-
-L'Ambigu, le Théâtre Historique, la Gaîté, les Funambules, le
-Cirque Olympique, le Petit-Lazari, les Délassements-Comiques;
-dix théâtres y apporteront la fièvre, le bruit, la vie, avec
-leur personnel étrange, nerveux, grandiloquent, tapageur; les
-titis, de tous temps épris de spectacles, acclameront à leur
-passage les héros de tous ces drames et de tous ces mélodrames,
-si nombreux que l'argot populaire avait baptisé de ce nom
-suggestif: _Boulevard du Crime_ le boulevard du Temple où de
-dix heures à minuit, chaque soir, tant de sang coulait sur les
-planches de ces théâtres: Mme Dorval, Mlle George, Mlle Déjazet,
-MM. Bocage, Mélingue, Bouffé, Dumaine, Saint-Ernest, Boutin,
-Colbrun, Lesueur, Deburau,--le Pierrot idéal,--et aussi Gobert,
-qui ressemblait si fort à Napoléon Ier, comme Taillade, maigre
-et nerveux, incarnant Bonaparte. C'était l'époque où l'épopée
-bonapartiste tournait à ce point les têtes que le pauvre comédien
-Briand, chargé, dans un des nombreux «Napoléon» qui se jouaient
-alors, du rôle ingrat d'Hudson Lowe, disait: «Je ne retrouverai
-jamais pareil succès. Hier, ils m'ont attendu à la sortie et jeté
-dans le bassin du Château-d'Eau!»
-
-[Illustration: VUE DE L'AMBIGU-COMIQUE SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE.
-
-Lallemand, _del._ Musée Carnavalet.]
-
-Tout le quartier se passionnait pour ou contre ses artistes
-habituels, épousait leurs querelles, se répétait leurs bons
-mots ou leurs aventures; Frédérick-Lemaître surtout, tragique,
-débraillé, buveur, prodigue, génial, portant, dans la vie comme
-au théâtre, le panache effiloché de Don César de Bazan, avait
-sa légende; on s'extasiait sur ses amours avec Clarisse Miroy,
-tramées de coups de canne et de tendresses folles. Le lendemain
-d'une de ces retentissantes querelles, Frédérick, racontait-on,
-sonnant à la porte de sa maîtresse, fut reçu par la mère de
-Clarisse; la bonne dame, effrayée de se trouver en présence du
-brutal artiste, levait déjà le bras pour se garer des coups...
-«Vous battre, moi, vibra Frédérick, avec la voix tonitruante de
-Richard d'Arlington, vous battre! pourquoi?... Est-ce que je vous
-aime?»
-
-Le Théâtre Historique deviendra le Théâtre Lyrique, et l'admirable
-Mme Miolan-Carvalho, la reine du chant, y créera, avec quel
-art, _Faust_, _Mireille_, _les Noces de Jeannette_, _la Reine
-Topaze_, etc. Vers 1861, le glorieux maître Massenet, encore
-élève au Conservatoire et à la veille d'obtenir son Prix de Rome,
-remplira--à l'orchestre du théâtre--les fonctions de timbalier,
-aux modestes appointements de 45 francs par mois! Les frères
-Davenport, le prestidigitateur Robin donneront en face leurs
-amusantes séances d'hypnotisme et de magie blanche.
-
-On rencontre, sur cet inoubliable boulevard du Temple, tous les
-auteurs à la mode: Dennery, Théodore Barrière, Victor Séjour,
-Paul Féval, Gounod, Berlioz, A. Adam, Clapisson, Saint-Georges,
-les frères Cogniard, Clairville et le grand Dumas passe
-triomphalement, distribuant à tous des poignées de main. Les
-cafés refusent du monde. Les marchands d'oranges font fortune,
-les gavroches vendent des contremarques, portent des bouquets aux
-jolies actrices, hèlent des cabriolets. On s'interpelle, on crie,
-on se dispute, on rit surtout, sous l'œil indulgent de la police
-et au bruit de la sonnette du marchand de coco: c'est l'âge d'or!
-
-[Illustration: LE BOULEVARD DU TEMPLE, VERS 1860.]
-
-En 1862, une regrettable décision du baron Haussmann, préfet de
-la Seine, supprima ce coin vivant, si joyeux, et sur les ruines
-de tous ces théâtres, qui apportaient la fortune et la gaieté,
-s'élèvent la caserne du Prince-Eugène, la vilaine bâtisse de
-l'Hôtel Moderne et le déplorable monument de la place de la
-République. De tout ce beau et artistique passé, rien ne subsiste
-que le minuscule théâtre Déjazet, au coin du passage Vendôme,
-et le Café Turc, mais combien différent de ce qu'il fut autrefois,
-alors que Bailly le peignit sous le Directoire: les élégantes,
-les Merveilleuses, les Incroyables y venaient alors «écorcher une
-glace ou déguster de petits pots de crème», en y écoutant des
-concerts de citharistes; de jeunes Savoyards faisaient danser
-leurs marmottes devant les «âmes sensibles» et les bourgeois
-économes du quartier menaient leur famille contempler la haute vie
-parisienne qui faisait du Café Turc un de ses séjours d'élection.
-
-Les restaurants étaient nombreux; souvenirs des cafés renommés
-d'autrefois comme le café Godet et le café Yon. On y chantait,
-on y dansait, on y riait et parfois aussi l'on y complotait.
-C'est au restaurant des _Vendanges de Bourgogne_, faubourg du
-Temple, rendez-vous ordinaire des repas de noces parisiennes ou
-des agapes de la Garde nationale, que,--le 9 mai 1831, à la fin
-d'un banquet donné pour célébrer l'acquittement de Guinard, de
-Cavaignac, des frères Garnier, accusés de complot contre la sûreté
-de l'État--Évariste Gallois, un couteau à la main, porta en trois
-mots, ce toast menaçant: «A Louis-Philippe!»
-
-Le grand Flaubert habitait boulevard du Temple, au nº 42; là le
-dimanche, il réunissait, dans de bruyants déjeuners, ses fidèles,
-Zola, Goncourt, Daudet, de Maupassant, Huysmans, Céard, Georges
-Pouchet, à quatre pas d'une maison qui fut tragique. C'est, en
-effet, au nº 50, au troisième étage d'une misérable masure,
-que, le 28 juillet 1835, derrière une jalousie, Fieschi avait
-installé les vingt-cinq canons de fusils bourrés de balles, qui
-constituaient sa «machine infernale»; une rigole de poudre passait
-sur les vingt-cinq lumières. Quelle terrible volée de mitraille
-devait vomir cet effroyable engin de mort! L'épicier Morey, qui
-avait aidé à préparer ce crime monstrueux, avait même pris l'utile
-précaution d'avarier quatre des canons de fusil dont l'éclatement
-devait supprimer Fieschi lui-même.
-
-Pépin, autre complice, avait eu soin de passer et repasser
-plusieurs fois à cheval, au petit pas, devant la fatale fenêtre,
-et, derrière la jalousie, Fieschi, excellent tireur, avait pu
-tout à son aise viser et mettre au point exact de mire son
-effroyable machine à tuer. Louis-Philippe, qui, dix fois déjà
-avait échappé aux assassins, devait cette fois succomber. Mais
-les conjurés n'avaient pas songé que le Roi, passant en revue
-la Garde nationale, suivrait, non pas le milieu du boulevard,
-en dos d'âne à cause de l'écoulement des eaux, mais bien les
-chaussées beaucoup plus basses le long desquelles les troupes
-étaient rangées. La volée de balles, renversant femmes, enfants
-spectateurs, officiers et escorte placés à la gauche du Roi, passa
-par-dessus sa tête et n'atteignit que le haut de son chapeau à
-cornes: ce fut une effroyable tuerie, le boulevard ruissela de
-sang; plus de quarante malheureux gisaient sur la chaussée, dont
-le glorieux maréchal Mortier, qui expira couché sur une des tables
-de marbre du Café Turc, où les blessés et les morts avaient
-été transportés. Fieschi, blessé, fut arrêté dans l'arrière-cour
-de la maison voisine, alors qu'il cherchait à fuir par la rue des
-Fossés-du-Temple. Le 19 février 1836, il montait à l'échafaud avec
-ses complices, Pépin et Morey.
-
-[Illustration: THÉATRE DES FUNAMBULES, BOULEVARD DU TEMPLE.
-
-Aquarelle de Martial. (Musée Carnavalet.)]
-
- * * * * *
-
-C'est à l'angle du boulevard du Temple, à droite, devant la
-première maison du boulevard Voltaire, que tonnait la barricade
-où fut tué Delescluze, en mai 1871;--à cette place, s'élevait
-autrefois le Théâtre de la Gaîté,--le Théâtre Lyrique ouvrait ses
-portes sur l'emplacement actuel de la gare du Métropolitain, place
-de la République!
-
-Le boulevard Saint-Martin, où Paul de Kock avait élu domicile
-pour y étudier de ses fenêtres, ouvertes à l'entresol, près
-la porte Saint-Martin, la vie frémissante de Paris, n'a
-maintenant d'animation réelle que le soir. Quatre théâtres;
-les Folies-Dramatiques, l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin et la
-Renaissance, y apportent la vie et le mouvement, et rien n'est
-plus amusant que l'heure de la sortie: les cafés s'emplissent,
-les cigarettes s'allument, les crieurs de journaux hurlent les
-dernières nouvelles; on se bouscule, on se pousse; les camelots
-hèlent les voitures, où s'engouffrent de jolies femmes en claires
-toilettes et en manteaux de soirée; puis, ce sont les acteurs
-qui sortent, mentons bleus et cols relevés, l'air maussade
-souvent; enfin les jolies actrices, très attendues, qui, rapides,
-se glissent dans un coupé où se dissimule le plus souvent un
-cavalier que dénonce seul le point rouge d'une cigarette.
-
-[Illustration: UNE COUR DE LA PRISON SAINT-LAZARE.
-
-A. Schaan, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: RUE SAINT-MARTIN (1866).--LA TOUR DU VERT-BOIS.
-(Dessin de A. Maignan.)]
-
-Près de la porte Saint-Denis, à la hauteur de l'étroite rue de
-Cléry, commençait autrefois une montée qui fut le théâtre d'une
-scène tragique. C'est là que, le 21 janvier 1793, l'intrépide
-de Batz avait donné rendez-vous à quelques camarades. On devait
-tenter une suprême folie, un dernier effort pour soustraire Louis
-XVI à la honte de l'échafaud: forcer la ligne des soldats, se
-jeter sur l'escorte qui entourait la voiture et enlever le Roi.
-
-Mais, dès la veille au soir, le Comité de Sûreté générale avait
-été prévenu «par un particulier connu», disent les rapports de
-police, du complot fou qui se tramait et toutes les précautions
-avaient été prises. Pendant la nuit, les gendarmes mettaient en
-état d'arrestation les suspects dont la liste avait été jointe à
-la dénonciation. De Batz, au rendez-vous, croyait trouver cent
-cinquante complices, ils étaient sept. Malgré leur petit nombre,
-ils n'hésitèrent pas, se lancèrent à la tête des chevaux et furent
-sabrés. Trois restèrent sur la place, de Batz put s'échapper.
-
-[Illustration: RUE DE CLÉRY.
-
-Gravure sur bois de A. Lepère.]
-
-Cette bizarre et tortueuse rue de Cléry, dont l'arête coupante
-se profile si étrangement sur le ciel, vit se jouer un autre
-drame. Le père d'André et de Marie-Joseph Chénier habitait au nº
-97. C'est là--croit-on--que, le 7 thermidor, il attendait,--avec
-quelle anxiété!--la mise en liberté de son fils André, depuis de
-longs mois prisonnier à Saint-Lazare. Le pauvre homme n'avait-il
-pas eu l'idée folle de s'adresser au cœur(!) de Collot d'Herbois
-pour lui demander l'élargissement du poète. Collot d'Herbois,
-ancien acteur qui, sur un autre théâtre, se vengeait d'avoir été
-sifflé, n'avait pas oublié les vers cinglants où André Chénier
-l'avait étrillé de main de maître; mais il ignorait en quelle
-prison se trouvait le poète. Marie-Joseph Chénier, suspect
-lui-même, avait su, en effet, gagner du temps, reculer le procès,
-faire perdre la trace de son frère. C'était, à cette heure suprême
-de la Terreur, la seule chance possible, et le renseignement si
-ardemment souhaité était apporté par le père Chénier lui-même,
-qui livrait ainsi au plus mortel ennemi de son fils, à Collot
-d'Herbois, ce cabotin sinistre, la tête de son adoré André!
-«Demain, avait assuré Collot, ton fils sortira de Saint-Lazare.»
-Il tint parole, le 7 thermidor; à l'heure où, devant la table
-servie, l'attendait son malheureux père, André Chénier montait en
-charrette pour aller à l'échafaud dressé ce jour-là barrière du
-Trône!
-
- * * * * *
-
-Autour de la pittoresque rue de Cléry, s'étend un quartier
-bizarre, étrange, un enchevêtrement de petites rues, de ruelles,
-de passages; la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la rue Sainte-Foy,
-la rue des Petits-Carreaux, la rue de la Lune, où Balzac logeait
-dans une ignoble mansarde, Lucien de Rubempré, veillant le corps
-de Coralie morte, et composant des chansons libertines pour gagner
-l'argent nécessaire à l'enterrement de sa maîtresse.
-
-Dans ces rues tortueuses, sombres, étroites, il est facile de
-reconstituer la physionomie du Paris d'autrefois; les vieilles
-demeures y sont nombreuses encore, mais, comme au Marais, vouées
-à de petits commerces, à de pauvres industries. Le Consulat,
-après la campagne d'Égypte, y ouvrit un certain nombre de voies,
-aux noms de victoires: les rue de Damiette, d'Aboukir, du Nil.
-Sur l'emplacement de la place du Caire, s'élevait jadis l'hôtel
-des Chevaliers du Temple. Un reste de chapelle gothique, où l'on
-conservait le casque et l'armure de Jacque Molay, fondateur et
-grand maître de l'ordre, servait, en 1835, de salle de réunion
-aux adeptes de ce rite, et le père de Rosa Bonheur, chevalier du
-Temple, y fit baptiser sa fillette sous la «voûte d'acier», faite
-des épées qu'entrecroisaient les chevaliers de l'ordre, vêtus de
-tuniques blanches, la croix rouge brodée sur la poitrine, bottés
-de daim et la tête couverte d'une toque carrée en drap blanc,
-surmontée de trois plumes, jaune, noire et blanche!
-
- * * * * *
-
-Un délicieux tableau de Dagnan, conservé au musée Carnavalet, nous
-montre le boulevard Poissonnière en 1834. La plupart des maisons
-subsistent encore, mais, hélas! les grands arbres à l'épais
-feuillage, qui faisaient de ce boulevard une sorte d'allée de
-parc, ont depuis longtemps disparu. Victorien Sardou, cet amoureux
-de Paris, qui y est né, qui y est acclamé, aimé et honoré, se
-rappelle fort bien avoir connu ces beaux ombrages et longuement
-flâné devant le théâtre du Gymnase. O prescience! devinait-il
-les succès qui l'y attendraient avec _les Ganaches_, _les Vieux
-Garçons_, _les Bons Villageois_, _Andréa_, _Féréol_, _Séraphine_,
-_Fernande_, etc.
-
-[Illustration: LA PORTE SAINT-DENIS.
-
-Girtin, _del._]
-
-Plus loin, nous rencontrons l'ancien théâtre des Variétés, dont
-l'antique façade raconte un glorieux passé: Duvert, Lauzanne,
-Bayard, Scribe, Meilhac, Ludovic Halévy et surtout Offenbach, dont
-la musique enfiévrée mit pendant vingt ans le diable au corps à
-Paris.
-
-Ludovic Halévy, cet exquis notateur de la vie parisienne, nous a
-donné, d'après le Père Dupin, un croquis charmant de ce qu'était
-le boulevard Montmartre vers 1810: «Les acteurs des Variétés
-avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier;
-leurs vaudevilles avaient plus de succès que les tragédies du
-Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la
-salle du Palais-Royal; on leur permit de reconstruire une nouvelle
-salle sur le boulevard Montmartre!... Un affreux quartier pour un
-théâtre? C'était presque la campagne; il n'y avait pas une seule
-de ces grandes maisons que vous voyez là! Rien que des petites
-échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en
-bois et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de
-trottoirs, le sol en terre battue entre deux rangées de grands
-arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient de temps
-en temps... La campagne enfin... C'était la campagne!!...»
-
- * * * * *
-
-A la hauteur des Variétés, commençait ce qu'on appelait, sans
-qualificatif, le _Boulevard_. Pour les flâneurs, les désœuvrés,
-les gens d'esprit, les clubmen, les hommes de lettres et
-les journalistes du second Empire, ce fut une sorte de lieu
-sacré. Grammont-Caderousse, le prince d'Orange, Khalil-Bey,
-Paul Demidoff, Aurélien Scholl, Roqueplan, Aubryet, Jules
-Lecomte, Auguste Villemot, y étaient rois. Le Café Anglais, la
-Maison Dorée, Tortoni, hébergeaient les grands viveurs, les
-journalistes à succès et les hommes de lettres à la mode. Le gaz
-y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu'en
-s'ouvrant les pianos jouaient tout seuls l'Évohé d'_Orphée aux
-Enfers_! Un bon mot dit à propos coupait court à une querelle;
-les princes de l'esprit y tenaient tête aux princes de la
-naissance ou de l'argent, comme ce jour où, à Tortoni, le duc
-de Grammont-Caderousse lançait un paquet de plumes d'oie par la
-figure de Paul Mahalin, coupable d'avoir la veille, dans un petit
-journal, fortement égratigné la diva S..., que le grand seigneur
-protégeait.
-
-«--De la part de Mademoiselle S...,» avait dit le duc.
-
-Et Mahalin de riposter avec son plus grand salut:
-
-«--Je savais bien, Monsieur, que Mademoiselle S... plumait ses
-amants, mais je n'osais espérer que ce fût à mon profit.»
-
-[Illustration: LE BOULEVARD DES ITALIENS.
-
-Gravure sur bois de A. Lepère.]
-
-Depuis les sombres jours de 1870, l'élégant boulevard s'est
-démocratisé. Les vieilles demeures elles-mêmes ont changé de
-destination, et l'on vend des «Orfèvrerie Christofle» dans le
-délicieux pavillon élevé par le Maréchal de Saxe--après les
-guerres du Hanovre--à l'angle du Boulevard et de la rue
-Louis-le-Grand. Au XVIIIe siècle on avait eu l'idée de fleurir
-les toits des maisons voisines de ce bel hôtel, et l'on y dînait
-joyeusement--à l'ombre des treilles--en regardant au loin tourner
-les moulins de Montmartre. L'exemple fut imité de nos jours--et
-l'on criait presque à l'innovation.--C'est une erreur de plus, il
-n'y a rien de nouveau sous le soleil. On modifie simplement et la
-plupart du temps la modification est regrettable!
-
-Le perron de Tortoni n'est plus. Les brasseries, la soupe à
-l'oignon et les choucroutes garnies remplacent les aristocratiques
-restaurants de jadis. C'est une autre physionomie, mais c'est
-encore un coin de Paris vraiment gai, spirituel, amusant,
-original. La promenade y est délicieuse, mais hélas! rien ne s'y
-retrouve rappelant le passé, depuis que le terrible incendie de
-1887 a détruit l'Opéra-Comique de nos pères, l'Opéra-Comique
-de Grétry, de Dalayrac, de Méhul, de Boïeldieu, d'Hérold; cet
-Opéra-Comique dont la façade ne s'ouvre pas sur le boulevard,
-suivant le désir formel exprimé en 1782 à Heurtier, l'architecte,
-par les «Comédiens du Roi», refusant d'être confondus avec les
-«Comédiens du boulevard». En cet Opéra-Comique, se réunissaient
-chaque soir, dans le grand foyer--orné des bustes des ancêtres
-de la musique française et des compositeurs qui avaient fait la
-gloire de la maison--des habitués dont la présence seule était une
-protestation contre la musique moderne: Auber, Adam, Clapisson,
-Bazin, Maillard; plus tard, mais avec une tout autre esthétique,
-G. Bizet, Léo Delibes, V. Massé, J. Massenet, Carvalho, Meilhac,
-Halévy et aussi le père Dupin, cet étonnant centenaire qui
-regardait un soir, d'un œil rancuneux, le buste de Hérold, en
-grommelant: «M'a-t-il assez fait enrager, ce gamin-là!» Devant
-l'ahurissement général, il justifia: «J'ai été son correspondant
-en 1806, au collège Saint-Louis!»... nous étions en mai 1885! Ce
-même Dupin, réactionnaire obstiné, s'attirait d'un contradicteur
-cette menaçante réplique: «Toi, nous t'avons raté en 93. Mais à la
-prochaine Révolution, nous ne te manquerons pas!»
-
-Ces aimables parlottes, ces charmants rendez-vous qui réunissaient
-tant de gens d'esprit, de jolis causeurs, d'artistes, d'hommes du
-monde, tels que le foyer de l'Opéra-Comique, celui de l'Opéra ou
-celui de la Comédie-Française n'existent plus guère qu'à l'état de
-souvenir. Il n'en faudrait cependant pas conclure que l'usage en
-soit aboli; les réunions d'artistes n'en sont ni moins fréquentées
-ni moins suivies. Beaucoup ont émigré à Montmartre, sur la _Butte
-Sacrée_; cette «mamelle du monde», hurlait l'étonnant Salis
-dans ses boniments du _Chat Noir_, est l'une des plus amusantes
-curiosités de Paris.
-
-[Illustration: THÉÂTRE DES VARIÉTÉS VERS 1810.
-
-D'après une sépia de l'époque. (Musée Carnavalet.)]
-
-[Illustration: MÉDAILLE COMMÉMORATIVE DU SIÈGE DE PARIS.]
-
-Gai, travailleur, cynique, blagueur et religieux, ce quartier
-composite offre le plus singulier mélange de poètes, de peintres,
-de sculpteurs, de limonadiers et de pèlerins. Sur les boulevards
-de Clichy et des Batignolles, les feux tournants du _Moulin
-Rouge_ éclairent un monde de viveurs, d'élégants, d'artistes,
-de filles et de souteneurs. Chaque cabaret--et il y en a
-beaucoup--recèle un ou plusieurs poètes plus ou moins comiques,
-mais toujours frondeurs et «rosses», comme dit le spirituel Fursy,
-un des meilleurs desservants de ces «boîtes à musique». Les grands
-de la terre, les politiciens, les ministres y sont chansonnés sans
-trêve et sans merci, et aussi les menus faits du jour; le dernier
-discours d'un ministre, l'élégance de Pelletan, les cravates
-de Le Bargy, les progrès de l'aviation, la dernière Encyclique
-du Pape, l'impôt sur les automobiles, le divorce à la mode, les
-récentes visites du roi d'Espagne ou du tzar de Bulgarie, tout est
-mis en couplets et spirituellement frondé par les Bonneau, les
-Numa Blès et autres successeurs d'Ange Pitou.
-
-[Illustration: UN ÉPISODE DU SIÈGE DE PARIS.
-
-Gravure de l'époque.]
-
-[Illustration: LES BOULEVARDS, L'HÔTEL DE SALM ET LES MOULINS DE
-MONTMARTRE.
-
-Vue prise des Jardins suspendus de la rue Louis-le-Grand.
-
-Aquarelle du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.]
-
-Montmartre, c'est le cabaret de Paris, c'est le rire bon
-enfant, c'est la blague. On s'y amuse la nuit et le jour on y
-travaille, car de tous temps les artistes y ont élu domicile:
-Henri Monnier, la duchesse d'Abrantès, Mme Haudebourg-Lescot, Mlle
-Mars, Horace Vernet, Berlioz, Ch. Jacque, Reyer, Victor Massé,
-Vollon, Manet, André Gill, Steinlen, Guillemet, Willette, Jules
-Jouy, Mac-Nab, Xanrof, Maurice Donnay. Leur souvenir y est vivant
-et respecté, la légende de leurs prouesses s'y est conservée.
-C'est l'_Iliade_ de Montmartre.
-
-[Illustration: UNE PLUME ESTAMPILLÉE DE PIGEON VOYAGEUR ayant
-apporté des nouvelles de province à Paris assiégé.
-
-Musée Carnavalet.]
-
-A quelques mètres de ces rues bruyantes, commence la butte, sur
-laquelle, à la fin du siège, en 1871, les Parisiens avaient hissé
-les canons de la Garde nationale. Le Gouvernement tenta vainement
-de les reprendre, et l'on sait le reste: la résistance, les
-troupes débandées, les généraux Clément Thomas et Lecomte arrêtés,
-traînés dans une petite maison de la rue des Rosiers et fusillés
-contre un mur de jardin.
-
-Il existe encore en partie, ce mur sinistre, et, si la maison a
-disparu où s'est accompli ce drame du 18 mars, un peu du tragique
-jardin aux fleurs rares survit derrière les modernes bâtisses de
-l'_Abri Saint-Joseph_, vastes hangars servant de réfectoires aux
-troupes de pèlerins qu'attire la basilique du Sacré-Cœur.
-
-[Illustration: LA RUE DES ROSIERS.
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-[Illustration: RUE A MONTMARTRE.
-
-Houbron, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-Tout ce quartier, d'ailleurs, est d'aspect triste, silencieux,
-vieillot et monacal. Les marchands de chapelets, de scapulaires,
-de cierges, de signets, de missels, d'images de piété, de cordons
-d'aubes, y tiennent boutique. C'est une sorte de foire pieuse dans
-ces rues aux noms liturgiques: Saint-Eleuthère, Saint-Rustique,
-près de la rue Girardon et du cimetière du Calvaire, que domine
-la silhouette dégingandée du vieux Moulin de la Galette,
-rendez-vous ordinaire de flâneurs, de boulevardiers curieux,
-de modèles d'artistes, de filles et de souteneurs du quartier.
-L'ancien Montmartre, si pittoresque, se retrouve surtout dans la
-rue Saint-Vincent, la rue des Saules où se rencontre le cabaret
-du _Lapin agile_, la rue de la Fontaine-du-But, rues sordides,
-bordées de pauvres galetas aux fenêtres garnies de linges séchant
-sur des cordes et qui semblent, à chaque étage, loger une misère
-différente; rues étranges, comprises généralement entre une
-masure effritée et un enclos de planches verdies par les pluies
-et couvertes d'inscriptions; ces palissades servent, en effet,
-d'exutoires aux épanchements, aux confidences des «costauds»
-et des «gigolettes» du quartier. C'est ainsi que, sans l'ombre
-de retenue, le «Tatoué de la rue de Norvins» affiche sa flamme
-pour «Mireille»; quant à «Victor le Frisé», il est adoré de son
-«Hermine» et s'en vante; «Beauché, nez cassé des Batignolles», par
-contre, nourrit de noirs desseins contre «Héloïse la Rouquine».
-Des rendez-vous s'y donnent, amoureux ou sinistres, des serments,
-des menaces s'y inscrivent. Les grands de la terre y sont
-sévèrement jugés. L'épithète est toujours amère. Cela sent la
-débauche, le vice et le crime.
-
-Et cependant dans ce «coin de Paris» que les «embellissements
-modernes» feront certainement disparaître avant peu, il se
-rencontre d'admirables paysages, des ruelles exquises pleines de
-verdure, d'oiseaux, de pigeons familiers, de merles siffleurs,
-et l'on se croirait très loin, dans quelque paisible province,
-si, au bout de toutes ces rues, la grande masse violacée de Paris
-n'étalait sous la lumière du ciel son incomparable et féerique
-panorama, océan de pierres d'où émergent, comme des mâts, les
-campaniles des palais, les tours, les clochers, et les flèches des
-églises, où se découpent les dômes, les toits des monuments, les
-faîtes des maisons, les masses vertes des jardins. Incomparable,
-unique vision faite de souvenirs d'art, de grandeur et de beauté!
-
- * * * * *
-
-Le grand Balzac nous apprend que l'infortuné César Birotteau fut
-ruiné par les spéculations qu'il tenta sur les «terrains vagues
-avoisinant l'église de la Madeleine», il y mangea les bénéfices
-réalisés dans «l'Eau carminative» et dans «la Double Pâte des
-Sultanes». Sa parfumerie «la Reine des Roses» y sombra...
-
-Et cependant César Birotteau avait raisonné juste; aujourd'hui
-«les terrains de la Madeleine» sont les plus haut cotés de Paris.
-
-En 1802 c'étaient des chantiers de construction d'où émergeaient
-des piliers de l'église commencée depuis si longtemps et qu'on ne
-finissait pas de bâtir.
-
-[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE EN 1829.
-
-Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
-
-C'est là que se passa l'épisode charmant retracé par
-Duplessis-Bertaux sous ce titre aimable «La bienfaisance ingénue»
-(fait historique du 5 messidor, an X). Une longue notice placée
-sous le dessin nous apprend que Pradère, Persuis, Elleviou et
-«son épouse» se promenant par une belle soirée boulevard de
-la Magdeleine, rencontrent un aveugle, chanteur ambulant qui,
-«par les accords de son piano, sollicitait la charité publique».
-La recette était déplorable et nos bons et braves artistes
-improvisant un petit concert en plein air, corrigent la mauvaise
-fortune du pauvre diable. Après avoir délicieusement chanté, Mme
-Elleviou, son mari et Pradère font la quête et versent 36 francs
-dans les mains tremblantes d'émotion de l'aveugle!
-
-[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE.
-
-D'après une sépia du XVIIIe siècle.]
-
- «Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.»
-
-a dit Coppée.
-
-Par la rue Royale gagnons les Champs-Élysées, après nous être
-arrêtés un moment devant la cité Berryer, passage étrange où
-s'élevait autrefois l'hôtel des Mousquetaires du Roi. C'est une
-sorte de marché pauvre perdu dans ce riche quartier.
-
-Place de la Concorde: la plus belle place qu'il y ait au monde,
-avec ses perspectives incomparables des Champs-Élysées, de
-la Seine, des Tuileries, du Garde-Meuble, de l'hôtel Crillon
-et du logis charmant de Grimod de la Reynière, aujourd'hui
-Cercle de l'Union artistique, à l'angle de la rue de «la
-Bonne-Morue»--aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas--devant laquelle
-s'élevait encore, jusque sous le Second Empire, un des pavillons
-d'angle construits par Gabriel. Que de souvenirs: l'érection de
-la statue de Louis XV, les fêtes données en l'honneur du mariage
-du Dauphin et de Marie-Antoinette, si tragiquement terminées par
-l'écrasement, dans les fossés, de la foule attirée par le feu
-d'artifice, première cause de haine contre «l'Autrichienne»; les
-revues des gardes suisses, les charges de Lambesc, les ruées du
-peuple sur le pont tournant, les grilles forcées, les fossés
-franchis, et puis le sinistre échafaud, fumant devant la statue
-de la Liberté, et les conventionnels terrifiés, s'arrêtant avant
-d'entrer dans leur salle des séances et venant regarder de près
-cette mort qui, chaque jour, est suspendue sur eux. «Hier,
-me rendant à l'Assemblée avec Pénières, écrit Dulaure dans ses
-Mémoires, nous aperçûmes en passant sur la place de la Révolution,
-les préparatifs d'une exécution. «Arrêtons-nous, me dit mon
-collègue, accoutumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons-nous
-bientôt besoin de signaler notre courage en montant de sang-froid
-sur cet échafaud. Familiarisons-nous avec ce supplice.»
-
-[Illustration: ENTRÉE DES TUILERIES PAR LE PONT TOURNANT EN 1788.
-
-Aquarelle originale du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: PAVILLON D'ANGLE DE LA PLACE LOUIS XV
-
-Au coin de la rue de la Bonne-Morue, vers 1850 (aujourd'hui rue
-Boissy-d'Anglas).
-
-Eau-forte de Martial.]
-
-Des têtes coupées sont présentées par le bourreau aux quatre
-coins de l'immense place: Danton, Camille Desmoulins, Hérault
-de Séchelles, Charlotte Corday, Madame Roland, Louis XVI,
-Marie-Antoinette et Robespierre. Pêle-mêle effroyable, sinistre
-boucherie, le sol est rouge de sang; puis ce sont les soldats
-de l'Empire qui défilent en chantant pour entrer aux Tuileries
-et acclamer leur Empereur triomphant, au retour de quelque
-victorieuse campagne.
-
-Une tête blanche, de grosses épaulettes d'or, un cordon bleu:
-c'est Louis XVIII impotent, les jambes mortes, qui, dans sa
-calèche qu'encadrent les Gardes du corps, passe comme un éclair au
-triple galop de ses chevaux.
-
-A l'angle de cette place de la Concorde, le 28 février 1848,
-Louis-Philippe, brisé, vaincu, montera dans l'humble fiacre qui
-conduira le deuil de la Monarchie.
-
-Napoléon III, l'œil bleu et rêveur, la traversera presque chaque
-jour, conduisant son phaéton, et celui que les Parisiens d'alors
-appelaient «le petit Prince» montrera sa jolie tête blonde à la
-portière de la berline escortée par l'escadron de service.
-
-Les grilles des Tuileries s'ouvriront encore, le 4 septembre 1870,
-sous l'effort des envahisseurs, et les artilleurs, pendant le
-siège de Paris, camperont dans le grand jardin dévasté. Enfin,
-le palais des rois de France disparaîtra dans un nuage de feu,
-parmi les dernières convulsions de la Commune expirante, et un
-pauvre bonhomme, dans un manteau brûlé de soleil, déteint par
-les pluies, le chef couvert d'un vieux feutre fané, passera ses
-journées à distribuer du pain et des graines aux pigeons et aux
-moineaux de Paris, à la place même où s'éleva la tribune de la
-Convention, à quelques pas de l'endroit où se posèrent les quatre
-pieds du cheval blanc de l'empereur Napoléon passant la revue de
-la Garde, avant de lâcher ses aigles victorieuses sur Moscou,
-Madrid, Rome, Vienne ou Berlin!
-
-[Illustration: L'ALLÉE DES VEUVES ET LE COURS LA REINE, VERS 1835.]
-
- * * * * *
-
-Les Champs-Élysées sont de création presque moderne. Il y a une
-dizaine d'années, les admirables avenues qui entourent l'Arc de
-l'Étoile, l'avenue Kléber, l'avenue de Wagram, l'avenue Niel,
-l'avenue de l'Alma offraient de bien pittoresques contrastes: à
-côté d'un hôtel somptueux surgissaient des échoppes lamentables,
-de sordides mastroquets, restes des anciens taudis qui peuplaient
-ce quartier si luxueux aujourd'hui où rien ne rappelle les
-terrains vagues et dangereux à traverser qu'ils étaient encore, il
-y a soixante ans. Sous le Directoire, la chaumière de Mme Tallien,
-«Notre-Dame de Thermidor», où les Incroyables et les Merveilleuses
-n'osaient se rendre sans escorte, s'élevait à la hauteur de
-l'avenue Montaigne. Des guinguettes, des vide-bouteilles en
-plein air occupaient l'emplacement actuel des restaurants et
-des cafés-concerts. Une gravure de Carle Vernet nous montre un
-campement de Cosaques autour d'une humble auberge aux allures
-campagnardes: c'est l'actuel restaurant Le Doyen!
-
-Sous Louis-Philippe l'on commença à modifier les Champs-Élysées:
-des allées furent tracées, la grande avenue élargie, et Émile
-Augier racontait que c'était dans le creux d'un de ces arbres
-numérotés pour l'élagage (le 116, je crois), que le porteur de
-bulletins du théâtre du Gymnase déposait celui destiné à Balzac,
-lors des répétitions de _Mercadet_. Le grand romancier, pour
-dépister ses trop nombreux créanciers, logeait à cette époque rue
-Beaujon, sous le nom de Mme veuve Dupont... (née Balzac), ajoutait
-sur ses enveloppes de lettres Léon Gozlan, qui avait fini par
-découvrir l'adresse de son illustre ami.
-
- * * * * *
-
-Les curieux mémoires de l'abbé de Salamon, internonce du Pape en
-1793, nous donnent un saisissant tableau du Bois de Boulogne sous
-la Révolution: une sorte de forêt, de maquis, où se réfugiaient
-les malheureux suspects, traqués par les Comités et les policiers,
-les réfractaires, les insoumis, ceux enfin à qui la précieuse
-carte de civisme avait été refusée: «Je restais continuellement au
-plus épais du Bois de Boulogne; il me semblait que chacun de ceux
-que je rencontrais lisait sur mon visage que j'étais hors la loi
-et allait courir me livrer au bourreau. Je m'établissais dans la
-partie la plus écartée du bois; j'allumais du feu avec un briquet
-et des brindilles, je faisais cuire mes légumes et ma soupe était
-excellente... Je trouvai plus tard un autre endroit assez commode,
-du côté de la villa Bagatelle, tout près de la Pyramide, et non
-loin de Madrid.
-
-[Illustration: LE CHATEAU DE MADRID AU XVIIIe SIÈCLE.
-
-L.-G. Moreau, _pinxit_.]
-
-«Une nuit, je fus réveillé au milieu de mes rêves par les cris
-perçants de deux femmes qui reculèrent épouvantées en m'apercevant
-à travers l'obscurité de la nuit.
-
-«C'étaient la mère et la fille qui fuyaient elles aussi un mandat
-d'amener. Je leur criai: «Gardez le silence, qui que vous soyez!
-Vous n'avez rien à craindre.» Elles me demandèrent ce que je
-faisais dans le bois si tard: «La même chose que vous y faites
-sans doute vous-mêmes», leur répondis-je.»
-
-Plus tard, ce fut le rendez-vous ordinaire des duellistes; déjà,
-sous Louis XV, des dames, la marquise de Nesles et la comtesse de
-Polignac, y avaient échangé des coups de pistolet pour les beaux
-yeux du duc de Richelieu. Sous la Révolution, en 1790, Cazalès et
-Barnave y vident une querelle politique: «Je serais désolé de vous
-tuer, fait Cazalès, mais vous nous gênez beaucoup et je voudrais
-vous éloigner pour quelque temps de la tribune.» «Je suis plus
-généreux, riposte Barnave, je désire à peine vous toucher, car
-vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que du mien on ne
-s'apercevrait même pas de mon absence.» Puis, c'est Elleviou et M.
-de Biéville; le général Foy et M. de Corday; le maréchal Soult et
-le colonel Briqueville; Benjamin Constant et Forbin des Essarts,
-avec cette particularité que les deux adversaires se battirent
-à dix pas, assis dans deux fauteuils, qui ne furent même pas
-touchés... et combien d'autres!...
-
-[Illustration: PAVILLON DE BAGATELLE.
-
-L.-G. Moreau, _pinxit_.]
-
-Sous Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le duc de Nemours, lord
-Seymour, le duc de Fitz-James, Ernest Le Roy--le Jockey-Club à sa
-formation--y organisent des courses. L'enjeu était modeste et le
-plus souvent il ne s'agissait alors que de quelques bouteilles
-de champagne. Puis, la vogue s'y met. Les courses prennent
-une extension considérable, c'est aujourd'hui la grande fête
-parisienne. Déjà, vers 1860, on avait, à l'Hippodrome de la
-place d'Eylau, évoqué le souvenir des anciennes courses de chars
-chères à l'antiquité.
-
-[Illustration: VUE DU JARDIN DES TUILERIES EN 1808.
-
-Dessin de Norblin. Musée Carnavalet.]
-
-[Illustration: UNE REPRÉSENTATION A L'HIPPODROME DE LA PLACE
-D'EYLAU SOUS LE SECOND EMPIRE.]
-
-Le Bois de Boulogne est devenu l'endroit à la mode. Le second
-Empire y étale son luxe. C'est le cadre exquis des élégances, des
-mondanités, et Émile Zola peut écrire dans _la Curée_: «Il était
-quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeurs de la chaude
-après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des fumées de
-poussières volaient, et l'on voyait au loin les nappes étalées
-des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de
-Suresnes, couronnés par la grisaille du Mont Valérien. Le soleil,
-haut sur l'horizon, coulait, emplissait d'une lumière d'or les
-creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet
-océan de feuilles en un océan de lumière... Les panneaux vernis
-des voitures, les éclairs des pièces de cuivre et d'acier, les
-couleurs vives des toilettes s'en allaient, au trot régulier des
-chevaux, mettaient sur les fonds du Bois une large barre mouvante,
-un rayon tombé du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la
-chaussée. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des
-lunes de métal.»
-
-Le spectacle n'a pas changé. Le même défilé triomphal, chaque
-jour, rassemble dans ce cadre choisi les femmes les plus élégantes
-de Paris, les cavaliers à la mode, les chauffeurs aux trépidantes
-automobiles, les clubmen aussi bien que les artistes et les
-travailleurs qui viennent jouir de ce beau spectacle, de cette
-fête des yeux, de ce décor unique au monde: le Bois de Boulogne,
-l'avenue du Bois, les Champs-Élysées.
-
-Du haut de l'Arc de Triomphe, aux crépuscules de mai, la vision
-est magique, les terrasses du portique dressé à la gloire de la
-Grande-Armée, dominant les plus somptueux quartiers du Paris
-moderne.
-
-Il y a quelque soixante ans, Balzac montrait son héros rêvant
-sur la colline du Père-Lachaise et contemplant le Monstre qu'il
-voulait dompter. Aujourd'hui, pour menacer du poing Paris, c'est
-sur l'Arc de Triomphe que devrait se placer Rastignac. C'est de là
-qu'il pourrait lancer son fameux défi: «A nous deux maintenant!»,
-car si l'aspect des choses a changé, l'impression qui se dégage de
-l'immense Cité est toujours la même: impression d'écrasement, de
-lutte impérieuse, de victoire difficile. C'est que nul n'aborde
-sans une sorte d'angoisse ce grand Paris, si redoutable aux
-vaillants qui tentent sa conquête, et si prodigue aux heureux qui
-ont su le séduire.
-
-[Illustration: ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE VERS 1850.]
-
-
-
-
-TABLE DES GRAVURES
-
-
- Pages
-
- Rue du Chaume. (Aujourd'hui rue des Archives.)--Hôtel
- de Soubise.--Tour de Clisson Frontispice
-
- La place de la Bastille et l'Éléphant V
-
- Démolition de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, à la hauteur
- de la rue Soufflot XIII
-
- Hôtel de Ville en 1838 XVII
-
- Le Louvre vers 1785 XXIII
-
- Le Jardin du Palais-Royal en 1791 XXIX
-
- Place de la Concorde XXXIII
-
- Chemin de ronde de la Barrière de l'Étoile en 1854.
- (Aujourd'hui avenue de Wagram) XLI
-
- Le Musée Carnavalet 47
-
- Le Pont-Royal, les Tuileries et le Louvre (XVIIIe siècle) 53
-
- Vue du Pont-Neuf, prise d'un œil-de-bœuf de la colonnade du
- Louvre 57
-
- Le petit bras de la Seine et le Pont-Neuf 59
-
- Ateliers et travaux des fondations de la caserne de la Cité
- en 1864-1865 61
-
- Vue de Notre-Dame 65
-
- Le Petit-Pont et les tours de Notre-Dame 69
-
- Ancienne Préfecture de Police. (Ancienne rue de Jérusalem) 71
-
- L'église Saint-Barthélemy et la petite place en face
- le Palais de Justice 73
-
- La Sainte-Chapelle en 1875 77
-
- Dégagement du Palais de Justice 81
-
- Le triomphe de Marat 85
-
- Place Dauphine en 1780 89
-
- La pompe Notre-Dame 93
-
- Ile Saint-Louis 99
-
- Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle
- de Saint-Aubin.) 99
-
- Collège Louis-le-Grand 101
-
- Cour intérieure de l'École polytechnique 103
-
- Rue Clovis en 1867 105
-
- Le Panthéon en construction 111
-
- Procession devant Sainte-Geneviève 113
-
- Le Luxembourg vers 1790 117
-
- Billet d'entrée à l'Assemblée nationale 121
-
- Soupers fraternels dans les Sections de Paris 125
-
- Bassin du Luxembourg 129
-
- Galerie de l'Odéon. (Rue Rotrou) 132
-
- Rue de l'École-de-Médecine en 1866. (Maison où Marat
- fut assassiné) 133
-
- Démolitions sur l'actuel emplacement du boulevard
- Saint-Germain 137
-
- La cour de Rohan en 1901 139
-
- Salle de l'ancien Théâtre-Français 141
-
- La façade de l'Institut 145
-
- Les cardeuses de matelas 148
-
- Le Pont des Arts 149
-
- Berges de la Seine 151
-
- Entrée du guichet du Louvre 152
-
- Paris vu de la pointe de la Cité 153
-
- Une vue de Seine 155
-
- Le Pont Neuf vers 1855 157
-
- Le Pont Neuf vers 1889 161
-
- La rue Galande 165
-
- La place Maubert 168
-
- Ancien amphithéâtre de chirurgie, à l'angle de la rue
- de l'Hôtel-Colbert 169
-
- L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la rue Saint-Victor 173
-
- La rue Saint-Julien-le-Pauvre 175
-
- Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban et le labyrinthe 177
-
- Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban 179
-
- Jardin des Plantes.--Ancien amphithéâtre 180
-
- Jardin des Plantes au XVIIIe siècle 181
-
- Jardin des Plantes--Un observateur 183
-
- Les tanneries sur la Bièvre 187
-
- La Bièvre vers 1900--Bief de Valence 191
-
- Le pont de Constantine et l'estacade 195
-
- Le Pont-Royal en 1800 199
-
- Hôtel de Lesdiguières 201
-
- Bal commémoratif sur les ruines de la Bastille 203
-
- L'hôtel de Sens vers 1835 207
-
- Hôtel du prévôt Hugues Aubryot--Cour et passage Charlemagne
- en 1867 215
-
- Place Royale vers 1651 (actuellement place des Vosges) 219
-
- L'hôtel de Ville au XVIIe siècle 223
-
- Rue Grenier-sur-l'Eau en 1866 225
-
- Hôtel Barbette 227
-
- Port Saint-Paul 229
-
- La rue des Prouvaires et la rue Saint-Eustache vers 1850 237
-
- Les Halles en 1822 238
-
- Les Halles en 1828 239
-
- Les Halles et la pointe Saint-Eustache 240
-
- Le trottoir des Halles, près Saint-Eustache en 1867 241
-
- Vieilles rues du quartier des Halles, vers 1865 243
-
- L'ancien marché à la Vallée, quai des Grands-Augustins 245
-
- Le marché des Innocents au XVIIIe siècle 249
-
- Saint-Jacques-la-Boucherie, vers 1848 253
-
- La maison de Beaumarchais 257
-
- Vue de l'Ambigu-Comique sur le boulevard du Temple 261
-
- Le boulevard du Temple vers 1860 265
-
- Théâtre des Funambules, boulevard du Temple 269
-
- Une cour de la prison Saint-Lazare 272
-
- Rue Saint-Martin en 1866--La Tour du Vert-Bois 273
-
- Rue de Cléry 275
-
- La Porte Saint-Denis 279
-
- Le boulevard des Italiens 283
-
- Théâtre des Variétés vers 1810 287
-
- Médaille commémorative du siège de Paris 289
-
- Un épisode du siège de Paris 290
-
- Les boulevards, l'Hôtel de Salm et les Moulins de Montmartre 291
-
- Une plume estampillée de pigeon voyageur 293
-
- La rue des Rosiers 294
-
- Rue à Montmartre 295
-
- Place de la Concorde en 1829 299
-
- Place de la Concorde 301
-
- Entrée des Tuileries par le pont tournant en 1788 303
-
- Pavillon d'angle de la place Louis XV vers 1850 305
-
- L'allée des Veuves et le cours la Reine, vers 1835 307
-
- Le Château de Madrid 311
-
- Pavillon de Bagatelle 314
-
- Vue du Jardin des Tuileries en 1808 315
-
- Une représentation à l'Hippodrome sous le second Empire 317
-
- L'Arc de Triomphe de l'Étoile vers 1850 319
-
-
-FIN DE LA TABLE DES FIGURES
-
-
-
-
-LISTE DES OUVRAGES CITÉS OU CONSULTÉS
-
-=Histoire et recherches des Antiquités de la Ville de Paris=, par
-H. Sauval (1724).
-
-=Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris=, par l'abbé Lebeuf
-(1883).
-
-=Tableau de Paris=, par Mercier (1782).
-
-=Histoire de Paris=, par Dulaure (1825).
-
-=Tableau de Paris=, par Texier (1850).
-
-=Paris démoli=, par E. Fournier (1855).
-
-=Énigme des rues de Paris=, par E. Fournier (1860).
-
-=Chronique des rues de Paris=, par E. Fournier (1864).
-
-=Paris à travers les âges=, par E. Fournier (1875).
-
-=Mon Vieux Paris=, par E. Drumont (1879).
-
-=Paris=, par Auguste Vitu (1889).
-
-=Paris= (=Histoire des vingt arrondissements=), par Labédollière.
-
-=Paris Révolutionnaire=, par Lenôtre (1895).
-
-=Vieux papiers, Vieilles maisons= (1900).
-
-=La Bièvre et Saint-Séverin=, par Huysmans (1898).
-
-=La Chronique des Rues=, par Beaurepaire (1900).
-
-=Paris-Atlas=, par F. Bournon.
-
-=Nouvel Itinéraire-Guide de Paris=, par Ch. Normand.
-
-=A Travers le Vieux Paris=, par le marquis de Rochegude (1903).
-
-=Procès-verbaux de la Commission municipale du Vieux Paris=
-(depuis 1898).
-
-3047-1-24.--Paris.--Imp. HEMMERLÉ, PETIT et Cie
-
-2, 4 et 4 _bis_, rue de Damiette.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Coins de Paris, by Georges Cain
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-works. See paragraph 1.E below.
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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