diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-27 22:25:25 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-27 22:25:25 -0800 |
| commit | 36299c6d66d7f2cdabd73673edbb8a119be859e2 (patch) | |
| tree | 0621346015457a957755bd2361ca1075b34882cb /old/61357-0.txt | |
| parent | 448fdd50709a50bfc174d90807e355aa011dd01f (diff) | |
Diffstat (limited to 'old/61357-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/61357-0.txt | 5162 |
1 files changed, 0 insertions, 5162 deletions
diff --git a/old/61357-0.txt b/old/61357-0.txt deleted file mode 100644 index ee5eb38..0000000 --- a/old/61357-0.txt +++ /dev/null @@ -1,5162 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Coins de Paris, by Georges Cain - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Coins de Paris - -Author: Georges Cain - -Contributor: Victorien Sardou - -Release Date: February 9, 2020 [EBook #61357] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COINS DE PARIS *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -_Georges Cain_ - -_Coins_ - -_de Paris_ - -[Illustration: PARIS] - -PARIS - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - -26, rue Racine, 26 - - - - -Coins de Paris - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -_Couronnés par l'Académie française_ - - - =Coins de Paris=, un volume grand in-16, orné de 105 illustrations, - d'après les curieux documents fournis par l'auteur (_12e mille_). - - =Promenades dans Paris=, un volume grand in-16, orné de 125 - illustrations et plans, d'après les documents de l'auteur (_24e - mille_). - - =Nouvelles promenades dans Paris=, un volume grand in-16. orné de 135 - illustrations et de 20 plans anciens et modernes (_14e mille_). - - =A Travers Paris=, un volume grand in-16, orné de 148 illustrations et - de 16 plans anciens et modernes (_10e mille_). - - =Les Pierres de Paris=, un volume grand in-16, orné de 133 - illustrations et de 6 plans anciens et modernes (_8e mille_). - - =Le Long des rues=, un volume grand in-16. orné de 132 illustrations - et plans (_7e mille_). - - =Environs de Paris= (_1re Série_), un volume grand in-16, orné de 130 - illustrations et de 3 plans anciens (_8e mille_). - - =Environs de Paris= (_2e Série_), un volume grand in-16, orné de 107 - illustrations et plans _6e mille_. - - =Tableaux de Paris=, un volume grand in-16, avec 113 illustrations et - plans. - - =Les Théâtres de Paris= (=Le Boulevard du Crime, Les Théâtres du - boulevard=), avec 376 reproductions de documents anciens. Un volume - grand in-16 jésus. - -[Illustration: RUE DU CHAUME EN 1866 (AUJOURD'HUI RUE DES -ARCHIVES) HÔTEL DE SOUBISE--TOUR DE CLISSON. - -Dessin de A. Maignan.] - -_Ouvrage couronné par l'Académie Française_ (Prix Berger 1907) - -GEORGES CAIN - -Conservateur du Musée Carnavalet et des Collections historiques - -de la Ville de Paris - -Coins de Paris - -PRÉFACE - -DE - -VICTORIEN SARDOU - -de l'Académie Française - -_Avec 105 illustrations documentaires_ - -_Nouvelle Édition_ - -PARIS - -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - -26, RUE RACINE, 26 - -Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés -pour tous les pays. - - - - - A G. LENOTRE - - En témoignage de très sincère affection. - - G. C. - - Décembre 1905. - - - - -PRÉFACE - - -_Petit-fils et fils de deux artistes d'un rare mérite et d'une -juste célébrité: P.-J. Mène et Auguste Cain; mon excellent ami -Georges Cain a suffisamment prouvé qu'il est le digne héritier -de leur talent. Il veut constater aujourd'hui qu'il sait, comme -disaient nos Anciens, «manier la plume aussi bien que le crayon» & -que le Musée Carnavalet n'a pas seulement en lui le Conservateur -actif & passionné que nous voyons tous les jours à l'œuvre, mais -aussi le guide le plus éclairé en fait d'érudition parisienne, & -il a écrit ce livre charmant qui évoque à mes yeux le Paris de mon -enfance et de ma jeunesse;--ce Paris d'autrefois qui a subi -bien des transformations au cours des siècles; mais pas une aussi -rapide, aussi complète que celle dont j'ai été le témoin.--C'est -au point que j'ai peine à retrouver dans certains quartiers, sous -la ville de Napoléon III, celle de Louis-Philippe, qui serait -aujourd'hui inhabitable, étant données les exigences de la vie -moderne, mais qui répondait aux besoins et aux habitudes de son -temps. On s'accommodait de défauts que l'on jugeait inévitables, -aucune capitale n'en étant exempte. Et, en somme, avec ses tares & -ses verrues, ce Paris-là avait bien aussi son charme!_ - -_La plupart de ses rues étaient très étroites et dépourvues de -trottoirs. Il fallait se garer des voitures sur le seuil des -boutiques, sous les portes cochères ou à l'abri de bornes plantées -çà & là, à cet effet. Toutefois, là où la circulation était -la plus active, le piéton courait moins de risques à cheminer -sur la chaussée qu'à traverser aujourd'hui le Boulevard... Ce -Boulevard, qui ne voyait passer alors qu'un omnibus tous les -quarts d'heure, desservant la place de la Madeleine & celle -de la Bastille; où l'on redoutait si peu d'être écrasé, que, -devant la Madeleine, j'ai vu les curieux faire cercle autour du -bâtonniste, à la place même où est aujourd'hui le refuge, et que, -sur la place de la Bastille, je jouais tranquillement au cerceau -autour de l'Éléphant & de la Colonne de Juillet. On n'avait guère -à craindre dans tout Paris que les éclaboussures des ruisseaux -coulant au milieu des rues... quand ils coulaient; car, par les -grandes chaleurs de l'été, les eaux ménagères y croupissaient -jusqu'aux pluies d'orage. En hiver, la neige n'étant jamais -balayée, & l'emploi du sel étant inconnu, c'était chose horrible -que le dégel! Tous les recoins des maisons mal alignées étaient -consacrés aux dépôts d'ordures & aux libertés qu'autorisait chez -les passants l'absence de kiosques dont l'installation s'est fait -trop longtemps désirer. Ces rues enfin, à cause même de leur -étroitesse, étaient plus bruyantes que les nôtres. Le roulement -des lourds camions sur de gros pavés arrondis, mal ajustés, où -ils rebondissaient en ébranlant les maisons & les vitres, les -cris incessants des marchands et marchandes de fruits, légumes, -poissons, fleurs, etc... poussant leurs charrettes à bras, des -marchands d'habits, de parapluies, de petits balais; des vitriers -& des ramoneurs; la sonnerie des fontainiers soufflant dans leurs -robinets; l'appel des porteurs d'eau, faisant claquer à tour de -bras les anses de leurs seaux; les chanteurs ambulants portant -de cour en cour leurs clarinettes & leurs tambours de basque: -tout cela en somme était la gaieté de la rue. Ce qui n'était pas -tolérable, c'était l'obsession des orgues de barbarie, se relayant -sous vos fenêtres, sans répit, du matin au soir, & vous infligeant -un supplice auquel aujourd'hui encore je ne songe pas sans colère!_ - - -[Illustration: LA PLACE DE LA BASTILLE ET L'ÉLÉPHANT. - -Lithographie de Ph. Benoist.] - -_Enfin l'éclairage de ces rues était déplorable. La plupart en -étaient encore au réverbère, dont l'allumage sur la chaussée -arrêtait toute circulation. Mais, en revanche, la ville était -mieux gardée, la nuit, qu'elle ne l'est présentement, grâce aux -rondes, des «patrouilles grises» qui circulaient sous le manteau, -à pas lents, à la file indienne, rasant les murs et se croisant -en route, de façon à se prêter main-forte au moindre appel. -Heureux temps où, à une heure du matin, dans mon quartier désert, -j'étais assuré de me heurter à l'une d'elles, et où l'on pouvait -s'attarder, sans revolver en poche. C'est, dit-on, que Paris était -moins grand, moins peuplé, & la tâche de la police plus facile. -C'est à elle à mesurer la protection sur le danger & le nombre -de ses agents sur celui des malfaiteurs, pour qui, du reste, -on n'avait pas alors les affectueux égards qu'on leur prodigue -aujourd'hui._ - -_Pour se faire pardonner ses rues étroites, mal pavées, mal -éclairées, mal entretenues, Paris avait alors un attrait qu'il n'a -plus:--ses jardins._ - -_On se le figure comme un fouillis de vieilles maisons, privées -de jour, d'air salubre & de verdure. En réalité, les maisons -vieilles ou neuves n'existaient qu'en bordure sur la rue. Derrière -elles, dans tout l'espace compris d'une rue à l'autre, de vastes -enclos leur assuraient le soleil, le silence & la verdure, dont -elles étaient privées sur leurs façades. Nombre d'habitations -s'étaient taillé, dans le morcellement des anciens hôtels & des -communautés religieuses des derniers siècles, de grandes cours -& des jardins particuliers qui, séparés par de basses clôtures, -se prêtaient mutuellement leurs ombrages. Il en était ainsi dans -toute la ville, sauf dans la Cité et dans le centre, aux abords -de l'Hôtel de Ville & des Halles. Il suffit d'un coup d'œil sur -les anciens plans de la Ville pour constater que ces terrains non -bâtis occupaient sous Louis XVI la moitié, & sous Louis-Philippe -le tiers de sa superficie actuelle. Dans les quartiers du Marais, -de l'Arsenal, dans les faubourgs Saint-Antoine, du Temple, -Popincourt, à la Courtille, dans la chaussée d'Antin, les -Porcherons, le Roule, le faubourg Saint-Honoré & sur toute la -rive Gauche, privilégiée à cet égard, ce n'étaient qu'habitations -clairsemées, au milieu de vergers, potagers, treilles, -basses-cours, bosquets & grands parcs plantés d'arbres séculaires. -On s'acharne à détruire le peu qui en subsiste & au point de vue -de l'hygiène & de l'agrément, c'est grand dommage._ - -_De ma fenêtre, rue d'Enfer, place de l'Estrapade, impasse des -Feuillantines, je ne voyais autour de moi, à perte de vue, que -profusion de feuillages. Rue Neuve-Saint-Étienne, de l'habitation -de Bernardin de Saint Pierre, j'apercevais, au delà de grandes -allées d'arbres taillés, les tours de Notre-Dame, & je pouvais me -dire, comme le bon Rollin, dans le distique gravé sur sa porte, -à quelques pas de là: _Ruris et urbis incola_ «Habitant de la -ville & de la campagne». C'est au travers de ces jardins, de ces -rues silencieuses, si propices au travail, parfumées par les -lilas, fleuries par les marronniers blancs & roses, que l'on a -tracé les grandes voies nouvelles: les boulevards Saint-Germain -& Saint-Michel, les rues de Rennes, Gay-Lussac, la rue Monge -qui a rasé le pavillon champêtre où est mort Pascal, dans cette -même rue Saint-Étienne; et la rue Claude-Bernard qui a supprimé -les Feuillantines, où Victor Hugo enfant faisait la chasse aux -papillons. Bientôt le dernier survivant des enclos religieux du -quartier Saint-Jacques, celui des Ursulines, va faire place à -trois rues nouvelles!..._ - -_La jouissance de ces jardinets attenant à la plupart des logis -était vivement appréciée par le petit bourgeois parisien, -qui a toujours été d'humeur casanière. On l'en raillait, au -dernier siècle, dans un opuscule bien connu: _Voyage de Paris à -Saint-Cloud par terre et par mer_. Sa curiosité des pays lointains -n'était point sollicitée comme elle l'est aujourd'hui par les -récits de voyages, les gravures, les photographies, les affiches -en couleurs. Et le déplacement était fort coûteux! Les chemins -de fer ne l'avaient pas encore mis à la portée de toutes les -bourses, par la réduction de ses prix & ses trains circulaires -à bon marché. Un simple ouvrier va plus facilement aujourd'hui -à Biarritz, en Suisse ou à Monte-Carlo que ne le faisait alors -un rentier du Marais. Paris était si peu délaissé, par les -grandes chaleurs de l'été, que jamais les théâtres ne faisaient -plus grosses recettes, surtout les scènes populaires telles -que l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, le Cirque, les -Folies-Dramatiques, le Petit Lazary, Madame Saqui, le Théâtre -Historique, etc., groupés au boulevard du Temple. La belle saison -permettait aux spectateurs les plus éloignés de venir à pied à -cette foire dramatique, en économisant, pour l'aller & le retour, -le prix d'une voiture, & de faire queue sans avoir à craindre le -froid ou la pluie; car le bon public de ce temps-là, qui aimait -le spectacle pour lui-même, ne répugnait pas à cette longue -station entre deux barrières, avant l'ouverture des guichets, -qui se faisait alors de 5 à 6 heures du soir. C'était une des -conditions, un des stimulants de son plaisir, quelque chose -comme l'apéritif du spectacle._ - -[Illustration: DÉMOLITION DE LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL à -la hauteur de la rue Soufflot. - -Eau-forte de Martial.] - -_Les vacances elles-mêmes ne faisaient pas dans Paris des -vides bien sensibles, si ce n'est sur la rive Gauche. De mai à -octobre, la majorité de la classe moyenne, petits commerçants, -fonctionnaires & rentiers; employés, commis, travailleurs de toute -sorte se contentaient, comme les héros de Paul de Kock, de parties -de campagne, avec dîners sur l'herbe, dans toute la banlieue -parisienne: Vincennes, Montmorency, Saint-Cloud, Romainville, etc. -A Paris, les boutiquiers dressaient leur couvert en plein air, -dans les cours, les jardins, ou, à défaut, dans la rue. Quand je -rentrais de mes promenades du dimanche, à l'heure du dîner, de 4 -à 5 heures du soir, je ne voyais partout, dans les rues les plus -fréquentées, que familles attablées devant leurs portes, tandis -que filles et garçons, sur la chaussée, jouaient au volant, à -la main chaude ou à colin-maillard. Il m'est arrivé de me faire -prendre au passage par quelque fillette aux yeux bandés qui, -pour me reconnaître, promenait sa main sur ma figure, aux grands -éclats de rire de tous les dîneurs! Et si par les longues soirées -d'été, quelque partie de barres commencée à la grande allée du -Luxembourg nous entraînait, mes camarades & moi, dans la rue de -Vaugirard, la petite place Saint-Michel, & la rue d'Enfer..., les -bonnes gens qui prenaient le frais sur le pas de leurs portes -n'accordaient aucune attention à cette galopade de gamins en -pleine rue._ - -_Bref, c'était la province!_ - -_Ces mœurs bourgeoises, que l'on peut caractériser d'un mot en -disant qu'elles étaient «dix-huit-cent-trente», ont survécu à -la Révolution de 1848 & persisté jusqu'au Second Empire, où -l'extension des chemins de fer, l'afflux des étrangers, les -grandes entreprises industrielles & commerciales, la prospérité -croissante, le souci du confort & du luxe, la vie publique -plus active, la concurrence plus âpre, la lutte pour la vie -plus acharnée ont enfanté les mœurs actuelles! Transformation -surprenante à laquelle n'a pas peu contribué la création d'un -nouveau Paris sur les ruines de l'ancien. Que de fois je me suis -félicité d'avoir, dès l'âge de quinze ans, donné pour but à mes -flâneries des jours de congé la recherche dans les vieux quartiers -aujourd'hui éventrés, morcelés, disparus, des moindres vestiges du -passé, comme si j'avais prévu qu'à bref délai ils seraient mis en -poussière par la pioche du démolisseur!_ - -[Illustration: HÔTEL DE VILLE EN 1838. - -Lithographie de Engelmann.] - -_Le Paris de Louis-Philippe était, à peu de chose près, celui de -la Révolution & du Premier Empire. Chaque pas y réveillait des -souvenirs dont on n'était guère préoccupé en mon jeune temps, le -Romantisme étant tout au Moyen Age & à la Renaissance, & plus -curieux de la Saint-Barthélemy que des massacres de Septembre. -Il regardait tendrement la vieille tourelle d'angle de la place -de Grève, & ne donnait pas un coup d'œil sur la même place à -l'enseigne où fut accroché le malheureux Foulon. Il déplorait -la disparition de la Porte Barbette qui vit le meurtre de -Charles d'Orléans, & n'allait pas voir, à trois pas de là, rue -des Ballets, la borne où fut décapité le cadavre de Madame de -Lamballe. Peintres, romanciers, poètes, historiens dédaignaient -ces localités encore chaudes du drame révolutionnaire dont ils -prétendaient retracer quelques épisodes. Ary Scheffer veut nous -montrer l'arrestation de Charlotte Corday. Il n'a garde de -consulter les documents très précis qui la feraient revivre à -ses yeux & aux nôtres, avec son visage, son attitude & jusqu'à -sa toilette. Il ne songe même pas à aller rue des Cordeliers, -visiter le logement de Marat, encore intact, jusqu'à son cordon -de sonnette! Et il nous offre une Charlotte de son cru, toute de -chic, qui a l'air d'une femme de chambre arrêtée par le concierge, -au moment où elle sort, ayant sur le dos la robe de sa maîtresse!_ - -_Alfred de Vigny, dans son _Stello_, est aussi peu soucieux de -l'exactitude des localités que de celle des faits. Il dresse -l'échafaud d'André Chénier, «sur la place de la Révolution»! -après l'y avoir conduit dans une charrette chargée de plus de -«quatre-vingts victimes!! dont quelques femmes avec leurs enfants -à la mamelle»!!!_ - -_Et ainsi des autres!_ - -_Mieux avisé, je n'ai pas dédaigné ces vieilles pierres, humbles -témoins de si grands faits, & grâce à elles j'ai revécu la -Révolution sur place. Elles étaient condamnées à disparaître. On -ne fonde une ville nouvelle que sur les débris de l'ancienne, & il -est bien difficile de concilier les exigences du présent avec le -culte du passé. D'ailleurs, la plupart de ces vieilleries, celles -mêmes qui pouvaient être sauvées, feraient triste mine au milieu -des splendeurs de la ville actuelle. Ce qui me fâche, c'est de -constater qu'on les a remplacées quelquefois de façon à les faire -plutôt regretter._ - -_Ainsi, par exemple, la Cité! La démolition de ses masures, de -ses ruelles sinistres, n'a pu chagriner que les enragés de -pittoresque ou les admirateurs des _Mystères de Paris_. Mais il -faut bien avouer que Notre-Dame avait, dans son vieux parvis, plus -grande allure qu'à l'extrémité de ce grand désert, où elle semble -poser bêtement pour le photographe, entre le vide de la rivière & -cet affreux Hôtel-Dieu qui a l'air d'un abattoir!_ - -_Il n'était pas non plus bien nécessaire, en déplaçant le Marché -aux fleurs, d'interdire aux vendeuses les jolies logettes qu'elles -improvisaient autrefois à l'aide de feuillages, de branchages & de -fleurs, & de leur imposer ces toitures en zinc qui ne devraient -abriter que des fleurs artificielles, pour compléter le charme de -ce bosquet administratif!_ - -_On pouvait aussi se dispenser d'éventrer la place Dauphine, que -j'ai vue aussi charmante que la place Royale, avec ses briques -roses, pour nous montrer le monument funèbre qui est l'entrée du -Palais de Justice & l'horrible balustrade de son escalier._ - -_Aussi bien, puisque le hasard de la promenade m'a conduit -au Pont-Neuf, je poursuis de ce côté ma petite flânerie -rétrospective._ - -_On peut féliciter le Pont-Neuf plus neuf que jamais, d'avoir -perdu ses hauts trottoirs, les décrotteurs, tondeurs de chiens, -coupeurs de chats, blottis entre ses bornes, & les boutiques de -mercerie, papeterie, parfumerie, pommes de terre frites, briquets -phosphoriques, allumettes chimiques allemandes, etc., installées -dans les guérites en demi-lune que l'on a rasées pour y installer -des bancs. Mais quel vandalisme que le badigeonnage des deux -maisons en briques qui font face à la statue de Henri IV. Elles -ont été construites pour la place qu'elles occupent. Elles font -corps avec le pont & contribuent grandement à sa décoration. -S'il plaît aux propriétaires, qui les ont déjà blanchies, de les -remplacer par des constructions quelconques, c'en est fait de l'un -des plus jolis aspects du vieux Paris._ - -[Illustration: LE LOUVRE VERS 1785. - -Dessin de Meunier. Musée Carnavalet.] - -_On pouvait aussi épargner à Saint-Germain-l'Auxerrois le -voisinage de cette tour, qui se donne pour gothique, et de cette -mairie, qui se croit Renaissance. L'église y perd toute sa grâce & -l'ensemble est ridicule._ - -_Du moins, en lui tournant le dos, on a la satisfaction de ne plus -voir devant la Colonnade un terrain vague, entouré de palissades -pourries. Il ne lui manquait que des croix pour avoir l'air d'un -cimetière._ - -_Et, par le fait, c'en était un!_ - -_Sous la Restauration, on y avait enfoui, là même où est la statue -équestre de Velasquez, des momies d'Égypte, décomposées par leur -trop long séjour dans l'humidité des salles basses du Louvre. En -1830, à la même place, les corps des assaillants tués à l'attaque -du Louvre furent jetés à la hâte dans une fosse commune. Dix ans -plus tard, quand on voulut donner à ces braves une plus noble -sépulture, on exhuma pêle-mêle patriotes & momies. Et les -contemporains des Pharaons sont pieusement ensevelis sous la -colonne de la Bastille, comme combattants de Juillet!_ - -_J'ai connu la cour du Louvre avec une statue du duc d'Orléans -mise au rebut après 1848, & à laquelle succéda celle de François -Ier, par Clesinger. Quelque imbécile l'ayant baptisée le «Sire de -Framboisy», cette plaisanterie était trop idiote pour n'avoir pas -le plus grand succès. Elle n'a pas été étrangère à la disparition -d'une œuvre qui méritait un meilleur sort._ - -_La cour a, de plus qu'autrefois, des statuettes dans -quelques-unes de ses niches: l'ingénieux tracé sur le sol du -Louvre de Philippe-Auguste & des parterres qui se font pardonner -leur inutilité par leur modestie._ - -_Aucune description ne saurait donner l'idée de ce qu'était -alors la place du Carrousel, dans l'état provisoire auquel la -condamnait, depuis le Premier Empire, la réunion du Louvre aux -Tuileries, toujours projetée, toujours ajournée. Ce n'était -que tronçons de rues éventrées, maisons isolées, à demi démolies, -étayées par des poutres. Le sol inégal, effondré, dépavé, n'était -plus, les jours de pluie, qu'un vaste bourbier. La grande galerie -du Louvre était flanquée d'un affreux corridor en planches, -«la galerie de bois», toujours prête à flamber! Car il est de -tradition qu'à proximité du Musée il y ait une cause permanente -d'incendie! Du même côté, la liste civile avait construit des -baraques qui, de la petite cour du Sphinx jusqu'au guichet -faisant face au pont des Saints-Pères, enveloppaient les ruines -de l'ancienne église Saint-Thomas-du-Louvre & de ses dépendances, -telles que le prieuré où Théophile Gautier, Gérard de Nerval, -Nanteuil, Arsène Houssaye & autres avaient installé leur «Bohème -galante». Ces baraques, pour qui il faut plaider les circonstances -atténuantes, étaient louées à des marchands de couleurs, de -gravures, de tableaux et de curiosités de toute sorte. Je vois -encore un grand magasin de bibelots où, dans le plus amusant des -fouillis, au milieu d'œufs d'autruches, de crocodiles empaillés -& de chevelures de Peaux-Rouges, le collectionneur faisait de -merveilleuses trouvailles. Et que de richesses aussi dans les -cartons que les marchands de gravures exposaient devant leurs -portes à la curiosité des amateurs. Ce n'étaient, outre les -gravures, que dessins, croquis, sanguines, gouaches de Cochin, -Moreau, Boucher, Lawrence, Fragonard, Saint-Aubin, Prudhon, -Boilly, Isabey, etc. J'ai là passé des heures délicieuses à -fouiller dans ces cartons, où je ne pouvais, hélas! qu'admirer, -n'ayant pas le moyen d'acheter des chefs-d'œuvre dont je -pressentais la valeur future & que l'on donnait alors à vil -prix, les pédants de l'école de David ayant en souverain mépris -l'art français du XVIIIe siècle, trop aimable & trop spirituel -à leur gré. «Monsieur, me disait plus tard un de ces marchands, -j'ai roulé des gravures de Poussin, dont je ne donnerais pas -aujourd'hui quarante sous, dans des Debucourt que je ne céderais -pas pour mille francs!»_ - -[Illustration: LE JARDIN DU PALAIS-ROYAL EN 1791. - -Gouache du chevalier de Lespinasse. Musée Carnavalet.] - -_Tout cela a été balayé par la réunion des deux Palais & par le -prolongement de la rue de Rivoli qui nous a dotés, en outre, d'une -très belle place devant le Palais-Royal, en échange de l'ancienne, -fort mesquine, & de son château d'eau, monument assez décoratif, -mais tout noir de crasse & d'humidité._ - -_Quant au Palais-Royal, que le duc d'Orléans semblait avoir -construit pour qu'il fût le forum de la Révolution, s'il -n'était plus le rendez-vous des politiques, des clubistes, des -gazetiers, des orateurs en plein vent & des agioteurs, le champ de -bataille des sans-culottes & des muscadins, des royalistes & des -demi-soldes; la promenade officielle des Merveilleuses, de tous -les demi-castors & de toutes les impures; s'il n'avait plus ses -galeries de bois, son camp des Tartares, sa grotte hollandaise, -ses maisons de jeu, il était toujours le quartier général -des «nymphes» du voisinage; & grâce à ses deux théâtres, à ses -restaurants, à ses cafés renommés, à ses riches boutiques, surtout -à celles des joailliers, il était encore la grande attraction de -Paris pour les nouveaux débarqués de la province & de l'étranger. -A la moindre ondée, la circulation devenait impossible sous -ses portiques, & en tout temps, le dimanche surtout, jour de -rendez-vous, il y avait cohue dans la galerie vitrée où tout -récemment, je me suis vu seul, absolument seul!_ - -_Du palais des Tuileries, que dire? sinon qu'il était & qu'il -n'est plus!... Que je regrette les magnifiques ombrages de sa -grande allée sans rivale, même à Versailles, & ses massifs de -marronniers qui bravaient le plus ardent soleil! La nature seule -est coupable de leur disparition, mais on aurait pu les remplacer -par des plantations moins piteuses que l'inévitable platane & -l'acacia, qui, fleurs à part, est bien le plus bête & le plus mal -fait de tous les arbres. Cela promet une belle frondaison -pour l'avenir, si l'avenir n'est pas, pour ce malheureux jardin, -sa suppression totale ou tout au moins son morcellement!..._ - -[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE. - -Dessin original de G. de Saint-Aubin. (Collect. G. Cain.)] - -_J'ai vu la place de la Concorde sans ses fontaines & ses statues, -sauf les quatre chevaux de Marly: ceux de Coysevox à la grille -des Tuileries, ceux de Coustou à l'entrée des Champs-Élysées. -On travaillait dans mon enfance, à restaurer les socles des -futures villes de France. Ils étaient, depuis Louis XV, coiffés -de calottes de plâtre, pareils à des couvercles de marmites, & -dédaignés au point que celui qui porte la ville de Strasbourg -était flanqué d'un ignoble tuyau de poêle... Du moins, était-il le -seul qui choquât la vue. Comptez ceux qui couronnent aujourd'hui -les monuments de Gabriel! On s'obstinait encore à conserver autour -de la place les fossés qui avaient fait tant de victimes en -s'opposant, les jours de fête, à l'écoulement de la foule. Un soir -qu'on tirait un feu d'artifice pour la fête du Roi sur le pont de -la Concorde, je n'eus que le temps de me réfugier sur une de -leurs balustrades, d'où je faillis être jeté dans le fossé par -ceux qui suivaient mon exemple._ - -_L'obélisque, lui, venait d'être érigé au centre de la place, où -il n'avait pas d'autre raison d'être que de tirer d'embarras la -Monarchie de Juillet. Elle ne savait qu'y mettre pour ménager -toutes les opinions. Cette vieille pierre, indifférente à tous les -partis, symbolisait bien leur Concorde._ - -_Pour qui a vu les Champs-Élysées sous Louis-Philippe, ils sont -méconnaissables! Ils n'étaient pas, en ce temps-là, comme le -boulevard des Italiens, le rendez-vous de ce qu'on appelait, -avec la sotte mode de l'anglomanie, la «Fashion». On n'y prenait -pas des glaces comme au perron de Tortoni. Les mondains & -mondaines n'y passaient qu'à cheval ou en voiture, abandonnant -dédaigneusement les contre-allées à des promeneurs plus modestes, -aux petites gens qui s'y bousculaient dans la poussière, aux -flâneurs, aux désœuvrés, aux étrangers, aux convalescents, aux -écoliers en promenade, aux nourrices, aux bonnes d'enfants & aux -tourlourous; aux joueurs de barres, de boules & de ballon du carré -Marigny, & à l'innombrable marmaille qui se ruait sur la voiture -aux chèvres & poussait des cris de joie devant les guignols!_ - -_On n'y voyait pour tous cafés, que trois pavillons indignes de ce -nom, des petites buvettes ambulantes sur tréteaux, avec carafes -de limonade et d'orgeat, & les marchands de coco secouant leur -clochette; pour tous restaurants, deux infimes traiteurs, les -marchands de gâteaux de Nanterre, de pain d'épices, de gaufres, -et les «oublieux» faisant grincer leur crécelle; pour concerts, -les râcleurs de violon, de guitare & de harpe, les chansonniers -populaires & l'homme-orchestre; pour spectacles et réjouissance -avant l'ouverture du jardin Mabille, le cirque d'été de Franconi, -le Panorama du colonel Langlois, les balançoires, les chevaux de -bois, le tir à l'arbalète, la toupie hollandaise & le jeu de -Siam; pour luminaire, quelques becs de gaz, les chandelles des -petits débitants & les lanternes rouges des marchandes d'oranges. -Et pas une pelouse, pas un massif d'arbustes, pas une corbeille -de fleurs!--Rien, absolument rien de ce qui fait aujourd'hui le -charme de cette exquise promenade!_ - -_Au Rond-Point finissait Paris!_ - -_Au delà, ce n'était qu'une sorte de faubourg, avec, de loin -en loin, quelque bel hôtel du dernier siècle: un grand jardin, -des terrains à vendre, non bâtis, des maisons de rapport assez -minables, de grands dépôts de meubles, des remises, des manèges -& des carrossiers, surtout des carrossiers! Aux abords de la rue -de Chaillot, l'avenue était bordée à gauche par un grand talus -gazonné. J'y ai vu, dans la belle saison, des dîneurs découper -leur melon & leur gigot, avec la joie naïve de citadins respirant -le bon air des champs._ - -_Aux abords de l'Arc de Triomphe, l'avenue était de plus en -plus déserte & mal habitée, & quand on avait franchi la barrière -de l'Étoile, ce n'était plus le faubourg, mais la banlieue. Là -où l'on a tracé les belles avenues du Bois & Victor-Hugo, on ne -voyait que terrains vagues, cultures maraîchères, carrières & -masures inquiétantes. Quant au bois de Boulogne, il était si laid -le jour & si dangereux la nuit, qu'il vaut mieux n'en rien dire._ - -_A droite de l'avenue, le Roule était plus civilisé, mais au delà, -vers Mousseaux, il n'en était pas de même. Un soir, j'eus la -curiosité de voir la maison que Balzac venait de faire construire -dans la rue qui porte son nom... Après quoi je m'engageai au -hasard dans ce quartier des Ternes qui m'était inconnu. La nuit -survint & je ne tardai pas à m'égarer. Je longeais sur ma gauche -un grand coquin de mur qui n'en finissait plus, &, à la lueur -de pâles réverbères, très espacés, je ne voyais à ma droite que -des écuries, des chantiers, des étables de nourrisseurs, de -laitiers, exhalant des odeurs de poulaille & de fumier, & des -gargotes à rideaux rouges qui me rappelaient que, dans ces mêmes -parages, à la même heure, un professeur de mes amis avait été pris -au collet par un grand diable lui criant: «Ton argent, faquin!» -Mon ami fumait un cigare. Rusé comme le sage Ulysse, il fait -mine de s'exécuter en plongeant sa main gauche dans le gousset -de son gilet, tandis que, de la droite, il retire le cigare de -sa bouche, du petit doigt fait tomber la cendre & le plante dans -l'œil du malandrin qui lâche prise en hurlant comme Polyphème! Ce -souvenir m'obsédait, & après avoir traversé un misérable hameau -où je n'étais guidé vers Paris que par la pente du terrain, je -respirai enfin aux abords de la Pépinière, jurant bien qu'on ne me -rattraperait plus dans ce coupe-gorge!_ - -_Or, j'y demeure!_ - -[Illustration: CHEMIN DE RONDE DE LA BARRIÈRE DE L'ÉTOILE EN 1854. - -(Aujourd'hui avenue de Wagram.) - -Eau-forte de Martial.] - -_Ce coupe-gorge est aujourd'hui le quartier Monceau, l'avenue -Hoche, l'avenue de Messine, les boulevards de Courcelles, -Malesherbes, Haussmann; ce que l'on appelait autrefois la -«Pologne», où le général Lagrange me disait avoir chassé la -perdrix dans sa jeunesse._ - -_Et la conclusion de ce bavardage,--car il faut bien -conclure,--c'est que je regrette l'ancien Paris, mais que j'aime -bien le nouveau._ - - VICTORIEN SARDOU. - - - - -AVANT-PROPOS - - -Paris! Que de visions évoque ce mot magique: le Paris historique, -avec ses palais, ses églises, ses monuments, ses rues et -ses places publiques; le Paris littéraire et son admirable -défilé d'écrivains, de poètes, de penseurs, de dramaturges, de -philosophes et d'humoristes: le Paris mondain, ses fêtes, ses -réceptions, ses modes, ses élégances et son snobisme; le Paris -des politiciens, le Paris des journalistes, le Paris religieux, -le Paris policier, le Paris bohème, le Paris industriel. Combien -d'autres encore! - -Tant de passions, tant d'événements, tant d'intérêts s'y heurtent, -s'y enchevêtrent, s'y renouvellent, qu'une étude sur cette ville -admirable et si complexe n'est pas plutôt achevée qu'il convient -presque de l'écrire à nouveau: la vérité de la veille n'étant plus -celle du lendemain, le document exact hier se trouvant infirmé ce -matin. - -Notre ambition est plus modeste et notre titre est un programme: -_Coins de Paris_. - -Négligeant de parti pris le trop connu, le trop décrit, n'ayant -surtout ni le désir, ni la prétention de refaire un «Guide -de l'Étranger dans Paris», ne recherchant que le rare, sinon -l'inédit, nous voudrions simplement donner à ceux qui, comme nous, -adorent notre vieille Cité, un peu de la joie que nous avons -chaque jour à «flâner» dans cette incomparable Ville. Notre but -serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous reste -du précieux Paris d'autrefois, la série des documents peints, -dessinés ou gravés que renferme le Musée Carnavalet. - -La maison qu'aima tant Madame de Sévigné est, en effet, devenue le -musée des Collections Historiques de Paris. - -[Illustration: LE MUSÉE CARNAVALET. - -Karl Fichot.] - -C'est un coin délicieux où palpite encore un peu de l'âme ancienne -de la grande Ville! Nos prédécesseurs et nous-même nous sommes -efforcés de réunir les documents de tout ordre qui retracent la -vie de Paris. Chartes, plans, gravures, tableaux, autographes, -placards jaunis et pierres commémoratives; enseignes de fer forgé -qui guidaient aux cabarets les buveurs du XVIe siècle; costumes de -soies changeantes que portaient les jolies Parisiennes de Louis -XV; bonnets rouges de la Terreur; ceintures dont se paraient les -jeunes filles autour du char funèbre de Voltaire; souliers aux -bouffettes tricolores qui foulèrent le sol du Champ-de-Mars lors -de la Fête de la Fédération; cravate légère de tulle noir que -portait Marie-Antoinette, allant poser pour son portrait chez -Dumont, le miniaturiste; pique de citoyenne ou sabre d'honneur; -pierre commémorative de la Bastille; bonnets de grisettes 1830 -ou cothurnes de Merveilleuses; ordre de comparution de la «veuve -Capet» devant le Tribunal Révolutionnaire; affiche du spectacle -des grands danseurs du Roy et convocations aux séances de la -Convention: les grandes époques de la Royauté, les glorieuses -journées de la Révolution, les tragédies de la Terreur; les -proclamations de l'Empire, les bulletins de victoires, les messes -de _Requiem_, les joies, les douleurs, la vie enfin du peuple le -plus impressionnable, le plus nerveux, le plus enthousiaste et le -plus artiste qui ait jamais existé,--tout se trouve à Carnavalet, -et le même carton rassemblant avec un effrayant éclectisme la -succession foudroyante des événements qui se sont passés au même -endroit nous montre, pour une période d'à peine vingt années et -dans les mêmes Tuileries, par exemple: l'arrivée de Louis XVI, -la prise du château le 10 août, l'exécution du Roi et celle de -la Reine, la fête de l'Être suprême, Thermidor, Prairial et -l'invasion de la Convention, les sections foudroyées à Saint-Roch -par Bonaparte, les revues du Carrousel, l'apothéose du Roi de -Rome, le départ de l'Empereur, l'arrivée de Louis XVIII, sa fuite, -le retour de Napoléon, la rentrée de Louis XVIII, etc. - -Voilà, j'imagine, une sérieuse leçon d'histoire... et de -philosophie. - -Notre but, je le répète, serait donc simplement de continuer -dans quelques promenades, que nous nous efforcerons de rendre -aussi attrayantes que possible, la recherche de documents qui -disparaissent, hélas! un peu tous les jours. - -Nous diviserons Paris en trois grandes sections: la Cité et l'Ile -Saint-Louis, la Rive gauche, la Rive droite. - -Après le document écrit ou dessiné, le document vivant, ou tout au -moins ce qu'il en survit. - -Ce volume «_Coins de Paris_» est en grande partie la réédition -d'un ouvrage «_Croquis du Vieux-Paris_» tiré à très petit nombre -et publié en 1904 avec autant de luxe que de goût à la Librairie -Conard. - -Depuis, non seulement ce volume fut revu et considérablement -augmenté, mais encore toute une illustration nouvelle fut -choisie. Un artiste de grand talent, M. Tony Beltrand, mort -hélas trop tôt, avait orné les «_Croquis du Vieux-Paris_» -d'admirables compositions dont il avait été, de plus, l'habile -graveur. Nous avons dû remplacer cette illustration par une série -de reproductions de tableaux, de dessins, d'eaux-fortes, de -lithographies empruntées à des collections particulières, à des -Musées, à des Bibliothèques,--et c'est, pour nous, un devoir très -doux que de dire publiquement l'infinie bonne grâce avec laquelle -on a bien voulu nous venir en aide. Qu'il soit permis à notre -profonde reconnaissance de citer les noms de MM. Sardou, Claretie, -Detaille, Lavedan, Lenôtre, Bouchot, H. Martin, Funck-Brentano, -A. Maignan, Massenet, Pigoreau, Ch. Drouet, de Rochegude, -Beaurepaire, Ch. Sellier, L.-P. Aubey, le Dr Bach, J. Robiquet, -nos maîtres ou nos amis, qui nous ont prêté le plus précieux -concours. D'ailleurs, quand il s'agit de Paris, toutes les portes -s'ouvrent et tous les cœurs battent. - -Notre tâche fut facile; si nous n'avons pas su mieux la remplir, -la faute en est à nous seul; il convient donc de terminer cet -avant-propos par la vieille formule... plus que jamais de -circonstance: «Excusez les fautes de l'auteur». - -[Illustration: LE PONT-ROYAL, LES TUILERIES ET LE LOUVRE (XVIIIe -SIÈCLE). - -(Vue prise du Pont-Neuf.) - -Noël, _pinxit_.] - - - - -Coins de Paris - - - - -LA CITÉ - - -Paris est né dans cette île de la Seine qui a la forme d'un -berceau et dont Sauval parle de si pittoresque façon: «L'île de -la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et -échoué au fil de l'eau, au milieu de la Seine.» - -Cette particularité a certainement frappé les héraldistes de tout -temps, et c'est de là que nous vient la nef qui blasonne le vieil -écusson de Paris. - -La Cité s'offre donc avec sa proue au couchant et sa poupe au -levant. - -La poupe, c'est Notre-Dame, et la proue reliée aux deux rives -par deux cordages de pierres, c'est le vieux Pont-Neuf, -élevé sur cette pointe extrême qui fut autrefois l'îlot du -Passeur-aux-Vaches, ou, le 11 mars 1314, furent brûlés Jacques de -Molay, grand-maître des Templiers, et Guy, prieur de Normandie; -le Pont-Neuf, dont Henri III, le 31 mai 1578, posa la pierre de -dédicace,--décorée des armes du Roi, de la Reine Mère et de la -Ville de Paris.--Lorsque la première pile émergea de l'eau, du -côté du quai des Augustins, le roi s'y rendit du Louvre dans -une magnifique barque, accompagné de la Reine Mère Catherine de -Médicis, et de la Reine Louise de Vaudémont, sa femme. Henri III -avait l'air lugubre; le matin même il avait enterré, à l'église -Saint-Paul, Quélus, le plus cher de ses favoris, mort des -blessures reçues quelques semaines auparavant, lors du fameux duel -des Mignons. - -Les Parisiens, irrévérencieux, n'hésitaient pas à déclarer que, -par respect pour la tristesse Royale, le nouveau pont devrait -s'appeler «le Pont des Pleurs»,--mais cette opinion ne dura -pas!--et, dès que Henri IV l'eût inauguré, en juin 1603, «encore -mal asseuré» et inachevé, le Pont-Neuf devint l'endroit le -plus gai de Paris: Mondor y vend son baume et Tabarin y débite -ses sornettes, le singe de Brioché y récrée les passants; on y -fredonne les mazarinades, les duellistes y dégainent et les bandes -de Cartouche et de Mandrin y détroussent galamment les passants. -Sur ce joyeux Pont-Neuf tout Paris se promène, s'amuse, se donne -rendez-vous; Loret y va faire sa cueillette d'informations pour la -_Gazette rimée_: - - Si j'eusse été cette semaine - Visiter la Samaritaine, - J'eusse appris parmi les badauds - Tout ce qui se passe... - -[Illustration: VUE DU PONT-NEUF, PRISE D'UN ŒIL-DE-BŒUF DE LA -COLONNADE DU LOUVRE. - -Aquarelle de Nicolle. Musée Carnavalet.] - -[Illustration: LE PETIT BRAS DE LA SEINE ET LE PONT-NEUF] - -Dès le XVIIe siècle, on assure qu'il est impossible de traverser -les douze arches de ce pont si populaire sans croiser un -moine, un cheval blanc et deux femmes aimables; c'est le passage -officiel des processions Royales se rendant au Parlement, et -c'est également le Pont-Neuf qu'envahissent en hurlant les -émeutes populaires allant brûler en effigie, place Dauphine, les -Présidents suspectés de rendre plus de services que d'arrêts; -c'est enfin sur ce pont que le peuple contraint, en 1789, ceux qui -mènent carrosses à s'arrêter et à saluer bien bas l'effigie du -bon Roy Henri dont la statue, soutenue aux quatre angles par les -quatre figures d'esclaves qu'y fit placer Richelieu, se dresse au -milieu du terre-plein, ce terre-plein où se signeront, en 1792, -les enrôlements volontaires, où retentira le canon d'alarme aux -heures tragiques de la Révolution! Toute l'histoire de Paris est -mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde -entier, le chef-d'œuvre d'Androuet du Cerceau et de Germain Pilon; -le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris. - -C'est donc par la Cité qu'il convient de commencer nos promenades: -nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce; -on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts, -derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui -formaient cette antique défense provenaient des arènes construites -par les Romains. Les gradins du cirque avaient contribué à -arrêter l'invasion normande; le mur de Périclès à l'Acropole ne -renferme-t-il pas des fragments brisés d'antiques statues de -marbre!... - -Mais la gloire de la Cité: c'est Notre-Dame! Suivons la tortueuse -et si pittoresque rue Chanoinesse où le grand Balzac logeait Mme -de la Chanterie, et, au nº 18, gravissons l'escalier branlant de -la Tour Dagobert, vieux et précieux débris des constructions -canoniales qui jadis enserraient la cathédrale de Paris: -quelques dizaines de marches usées nous amèneront à une étroite -plate-forme, d'où nous découvrirons un admirable spectacle[1]: - -[Note 1: Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l'an -passé... - -G. C. (1909).] - -[Illustration: ATELIERS ET TRAVAUX DES FONDATIONS DE LA CASERNE DE -LA CITÉ EN 1864-1865. - -Photographie Richebourg, 29, quai de l'Horloge.] - -Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de -pierre, d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les -majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur -l'horizon. Sous tous les caprices de l'heure ou de la lumière; -que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les -sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel -en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d'or en fusion, -ou que l'orage l'enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la -noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son -incomparable splendeur. L'élégante flèche qui la termine se -découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles -tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris -de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d'un éblouissement -de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers, -de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et -finissent par se confondre à l'horizon dans une note imprécise; -les bêtes d'Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés -ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes -et narquoises sur ce grand Paris qui s'agite fiévreusement -au-dessous d'elles! C'est un des plus nobles aspects de la Ville -que viennent de refléter nos yeux enchantés. - -De l'autre côté, c'est la Seine, traînée d'argent que sillonnent -les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du -vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan, -Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire -du XVIe siècle, un des seuls qui gardent le charme intime de -ces églises de province, où l'âme se sent, dans la pénombre -des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de -l'infini, à l'ombre des vitraux obscurcis par la poussière des -siècles et la fumée des encens. - -Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l'Hôtel-Dieu, -on rencontrait autrefois, un peu avant d'arriver au Palais de -Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes: -la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre, -la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses -assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé -leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou -verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens. -D'humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame: -Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où -fut déposé d'Alembert.--L'Hôtel-Dieu s'ouvrait à droite de la -cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame un cadre -vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement, -le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture -de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent -être les repoussoirs naturels de cette gloire française: -Notre-Dame-de-Paris. - -[Illustration: VUE DE NOTRE-DAME. - -J.-C. Nattes, _del_] - -Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a -verdies, s'ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants -où passe parfois la cornette blanche d'une sœur de charité; un -vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV, -dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette -humble et provinciale maison, d'un aspect quasi monastique, qui -se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l'Hôtel de Ville et -de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins -en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et -hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd'hui tout -le chevet de Notre-Dame, et l'antique «Motte-aux-Papelards», -rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée -par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont -rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de -regrettables--mais nécessaires--restaurations ont arrachés de la -cathédrale. - -Rue de la Colombe passait l'enceinte gallo-romaine de la Cité, -près de la maison qu'habita Fulbert, l'oncle aux féroces arguments -de l'infortunée Héloïse, l'amie d'Abélard. Rue des Ursins on -retrouve encore, au nº 19, les restes d'une chapelle du XIIe -siècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on. -Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des -prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements: -porteurs d'eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots, -maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement -la messe aux fidèles que n'effrayèrent jamais ni la guillotine, -ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d'ordres des -Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une -heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours -religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le -temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons, -la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole, -courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les -soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins, -on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis -qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf! - -[Illustration: LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAME - -Eau-forte de Meryon.] - -Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus--(«Il -les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)--l'abbé Emery, -supérieur de Saint-Sulpice, n'avait-il pas organisé dans les -prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les -sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands -d'habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque -sur le chemin de l'échafaud, les malheureux que l'on menait au -supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre -parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par -avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l'absolution -_in extremis_. - - -[Illustration: ANCIENNE PRÉFECTURE DE POLICE. - -Ancienne rue de Jérusalem. (Dessin de A. Maignan.)] - -Traversons la place du Parvis-Notre-Dame, où s'élevaient autrefois -l'Hôtel-Dieu et ses dépendances: là se trouvait le Tour aux -enfants trouvés et les Cagnards, cet ancien repaire de débauche, -dont Meryon nous a laissé de si impressionnantes eaux-fortes, et -devant lesquels, tout enfant, nous nous arrêtions plein d'effroi, -en suivant de l'œil les énormes rats qui y logeaient et y -déambulaient en plein jour, mangeant les ordures accumulées. - -Entre Notre-Dame et le Palais de Justice, un lacis de petites rues -enserrait jadis la Sainte-Chapelle et la Préfecture de Police, -dont les jardins s'avançaient presque jusqu'au bord de l'eau. A la -hauteur du Pont Saint-Michel quelques vieilles bicoques subsistent -encore qui virent passer les émeutes de 1793, de 1830 et de -1848; une entre autres est encore debout quai des Orfèvres, où -travaillait le célèbre Sabra, dentiste populaire, qui modestement -s'intitulait le «quenotier du peuple». C'est aujourd'hui un des -coins bénis des bouquinistes en plein air et aussi des pêcheurs à -la ligne qui peuvent, au soleil et loin des bateaux-mouches, s'y -livrer à leur impassible sacerdoce. - -Ce vieux «Coin de Paris» a été jeté bas il y a quelques mois, -on édifie actuellement sur ses ruines les annexes du Palais de -Justice (1909). - -Avant de décrire la Conciergerie, traversons la Cour du Mai; là, -devant le perron du Palais de Justice, à droite, chaque jour les -sinistres charrettes venaient pendant la Terreur charger «à 4 -heures de relevée» leur lugubre fournée de condamnés à mort, sous -l'œil vigilant de Fouquier-Tinville qui, de la fenêtre de son -bureau, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des -victimes qui «allaient là-bas». - -[Illustration: L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY ET LA PETITE PLACE EN -FACE LE PALAIS DE JUSTICE.] - -C'est de cette cour sinistre que, par un jour brumeux de novembre -1793, partit pour l'échafaud, les cheveux coupés et les mains -liées, la pauvre Manon Roland, dont la joyeuse enfance s'était -écoulée dans la maison de briques roses et blanches qui faisait -l'angle du quai de l'Horloge et du terre-plein du Pont-Neuf, à -quelques mètres de la Conciergerie! - -Ce paysage charmant où elle avait fait de si beaux rêves de gloire -et de liberté, elle le revit une dernière fois, alors que, sous -les huées des aboyeurs et des furies de guillotine, on la menait -à l'échafaud. Sanson avait fait suivre à son horrible cortège le -chemin accoutumé: le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie, la -place des Trois-Marie; de là, tournant ses yeux vers l'autre rive -de la Seine, la pauvre femme qui allait mourir put contempler une -dernière fois le décor de ses années heureuses, que dominait la -masse imposante du Panthéon français, c'était le nom nouveau de -l'église Sainte-Geneviève, que la Convention venait de débaptiser -et de vouer au culte de nos gloires nationales..... - -La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple -guichet, au fond de l'étroite et sinistre petite cour aux pavés -verdis par l'humidité, qui s'étend à droite du grand escalier du -Palais de Justice. - -Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai -furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine -et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d'Hébert, le -vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de -Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, l'abbesse -de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les -princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les -généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus -nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus -misérables franchirent ce seuil sinistre. - -Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet -escalier, devant les charrettes. - -Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les -hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant -l'injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui -allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite -dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite -salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait -l'arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des -malheureux qu'on lui livrait. - -Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres -occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes -placées le long du mur supportaient les hardes laissées par -les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur -avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre -de l'arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les -longues heures qui séparaient la condamnation de l'exécution; si -bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau -allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et -reconnaître les détenus, pendant que des amis, des parents, -tâchaient d'obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles -des êtres chers que renfermait la sinistre prison. - -[Illustration: LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875. - -Eau-forte de Toussaint.] - -«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires, -deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient -dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et -le col préparé. Leurs traits n'étaient pas altérés. Soit avec ou -sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils -allaient être attachés et s'essayaient en des attitudes fermes -et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient -qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi ce long -supplice. - -«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu'ils avaient -pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles -qu'ils avaient négligé d'éteindre repoussaient le jour pour -n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre.» - -Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui -parurent dès la chute de Robespierre, ce qu'était l'existence des -prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés -par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre -cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris -entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage -inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours. -On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser -d'adieu, les dernières tendresses. - -Elle existe encore cette grille noire, sinistre, rouillée, -grinçante comme autrefois, et il est facile d'évoquer les fantômes -qui la franchirent. Madame Élisabeth, Madame Roland, Cécile -Renaud, Lucile Desmoulins, Madame de Montmorency et Charlotte -Corday l'ont frôlée de leurs robes, la Du Barry, une des rares -femmes qui aient tremblé devant la mort--«Encore une minute, -monsieur le Bourreau»--s'y est cramponnée! - -Cette grille, la chapelle dite des Girondins, le couloir appelé -«la rue de Paris», la petite infirmerie et le cachot de la Reine -sont, avec la cellule grillagée où les femmes attendaient leur -exécution, les seuls vestiges de l'ancienne prison; plus loin, un -gros mur nouvellement élevé ne permet plus de suivre le lugubre -parcours des condamnés, et ferme l'ancienne entrée du greffe de la -Conciergerie. - -Parcourons rapidement la Prison, hélas! modifiée et remaniée; -arrêtons-nous toutefois devant la porte du cachot où, pendant les -trente-cinq derniers jours qu'elle avait à vivre, fut enfermée -Marie-Antoinette. - -La Restauration, qui avait pris à tâche de faire disparaître bien -des choses, a commencé par ce triste lieu. D'abominables verrières -colorées (et de quel coloris!) ont remplacé la fenêtre aux trois -quarts obstruée et soigneusement grillagée derrière laquelle la -Reine, à qui l'humidité de la prison et le manque de soins avaient -abîmé la vue, allait quêter un peu d'air et de jour. - -[Illustration: DÉGAGEMENT DE LA PLACE DU PALAIS-DE-JUSTICE. - -Meunier, _pinxit_.] - -Le carrelage seul subsiste de cette pièce de trois mètres sur -cinq, qu'un bas paravent séparait de la chambre où se tenaient -en permanence deux gendarmes geôliers; c'est là qu'agonisa -lentement cette malheureuse femme, manquant du nécessaire, dévorée -d'inquiétude, sans nouvelles des siens, réduite à emprunter à -la charité de la concierge Richard le linge indispensable, et -dont la dernière dame d'atours fut l'humble servante Rosalie -Lamorlière, qui «sans oser lui faire une seule révérence, de peur -de la compromettre ou de l'affliger», lui jeta sur les épaules -un mouchoir de toile blanche, une heure avant le départ pour -l'échafaud. - -Contraste saisissant: ce cachot lugubre n'est séparé que par une -mince cloison de la salle de pharmacie où Robespierre, la mâchoire -fracassée, pendante, les bas rabattus sur les chevilles à cause -de ses plaies variqueuses, encore vêtu de ce bel habit bleu qui -faisait tant de jaloux, quelques semaines plus tôt, lors de la -fête de l'Être suprême, souillé de sang et de boue, fut jeté comme -un hideux paquet. - -Sinistre, muet, ne donnant d'autre signe de vie que les -soubresauts de douleur que lui arrachaient ses souffrances, -impassible devant les insultes des lâches qui l'acclamaient la -veille, l'Incorruptible y attendit qu'on vînt le prendre pour -l'attacher, pantelant, aux ridelles de la charrette qui, sous les -huées de tout un peuple, le traîna jusqu'à l'échafaud. - -Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par un étroit escalier -en pas de vis, se tenait l'audience publique du terrible Tribunal -révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque -totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands -drames se jouèrent. - -Seul tableau de Boilly--_Le Triomphe de Marat_--figurant au musée -de Lille, nous montre l'entrée du Tribunal Révolutionnaire. - -«L'Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement -de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle -d'aboyeurs et de fidèles! - -Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d'un bas-relief -représentant la Loi, s'ouvre une sorte d'avant-corps en planches, -avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»--C'est là! - -La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland -s'appelait _salle de la Liberté_. Dans l'autre salle, dite _salle -de l'Égalité_, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann, -Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de -l'Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante -voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées -ouvertes jusqu'à la foule anxieuse massée de l'autre côté de la -Seine. - -[Illustration: LE TRIOMPHE DE MARAT. - -Fragment d'un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)] - -Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de -Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe -de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de -cette unique issue de la Prison où il se fit de si terribles -et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous -les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne -subsiste aujourd'hui! - -Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On -y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On -y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres -fusains s'étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a -vu tant d'illustres agonies! _Immane nefas_, répétait Paul-Louis -Courier. - -Derrière le Palais de Justice s'élevait autrefois la délicieuse -place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques -de la Jeunesse», composées d'œuvres d'artistes n'appartenant pas -aux Académies officielles.--Le Musée Carnavalet possède un bien -amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai -1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque -de l'Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour -de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet, -«lorsqu'il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence--dans la -matinée--de soumettre leurs ouvrages au public; s'il pleuvait--et -c'était le cas en 1783--la fête était remise au jeudi suivant: les -tableaux étaient exposés dans l'angle nord de la place, sur des -tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la -façade de leurs boutiques, et l'exposition se prolongeait jusque -sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de -Troy, Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin -y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée -aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l'apport -de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728, -Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d'œuvre, -_la Raie_ et _le Buffet_, qui sont aujourd'hui deux des gloires de -l'École française au Musée du Louvre. - -Jusqu'à la Révolution, cette petite manifestation artistique -passionna Paris. Quel joli spectacle devaient offrir la place -Dauphine, les façades roses des deux maisons d'angle et le vieux -Pont-Neuf--décor exquis, pittoresque et charmeur--encombrés -d'amateurs, de badauds, de critiques, de belles dames, d'artistes, -d'aimables modèles en claire toilette, se pressant affairés, -babillards, enthousiastes, joyeux, par une douce matinée de mai, -devant les toiles fraîches écloses des «Petits Exposants de la -place Dauphine!» - -[Illustration: PLACE DAUPHINE EN 1780. - -Dessin de Duché de Vancy. «L'Exposition de la Jeunesse». (Musée -Carnavalet.)] - - - - -[Illustration] - -L'ILE SAINT-LOUIS - - -L'Ile Saint-Louis est en quelque sorte le prolongement de la -Cité. C'est une manière de province dans Paris. Les rues y sont -silencieuses et désertes; pas de boutiques, pas de promeneurs, -pas de commerce; quelques vieux hôtels aristocratiques avec leurs -hautes façades, leurs frontons blasonnés et leur architecture -sévère disent seuls le glorieux passé de ce noble quartier. - -La flèche ajourée de l'église Saint-Louis-en-l'Ile met sa note -élégante dans cet ensemble un peu triste. Les quais d'Orléans -et de Béthune contiennent de vastes logis de fière allure. Rue -Saint-Louis, se dresse l'admirable hôtel Lambert, ce chef-d'œuvre -de l'architecte Le Vau, que perdit au jeu, en une nuit, M. Dupin -de Chenonceaux, cet élève ingrat de J.-J. Rousseau. Le Brun y -peignit la galerie des Fêtes et Le Sueur le salon des Muses. - -C'était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame -du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l'hôtel Lambert -rayonnait sur Paris ébloui. - -Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d'œuvre de Le Sueur -furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l'œuvre -de ce grand peintre il ne reste guère à l'hôtel Lambert qu'une -grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux -répartis çà et là. - -Enfin--déchéance suprême--l'hôtel fut occupé par des fournisseurs -de lits militaires: les fines sculptures, les peintures -somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse -poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande -galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël, -des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de -femmes se mirent à coudre des toiles grossières. - -Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la -sauva de la ruine. - -[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME. - -Meryon.] - -En aval de l'hôtel Lambert, s'élève le pont Marie, au pied -duquel atterrissait le fameux coche d'eau d'où descendit pour la -première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme -pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds -sur l'horizon de l'immense Ville: c'était Bonaparte, élève de -l'école de Brienne, qui venait continuer ses études à l'École -militaire, et la première vision que le futur César eut de ce -grand Paris qui devait l'acclamer, fut le chevet de Notre-Dame, -la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de -Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre -dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s'y -déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence! - -On rencontre enfin, quai d'Anjou, un des plus beaux hôtels de -l'ancien Paris, l'hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du -Conseil municipal sauva de la destruction, l'hôtel Lauzun avec ses -incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé, -et qui est destiné à devenir le musée du XVIIe siècle[2]. - -[Note 2: Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de -Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron -Pichon, fils du collectionneur célèbre.] - -Dans ce vieux quartier de l'île Saint-Louis, au confluent des deux -bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont -de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile -Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier, -y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint -ses séances à l'hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond -de sa niche, à l'angle de la rue Le-Regrattier,--jadis rue de -la Femme-sans-Tête,--a vu défiler toute la Pléiade romantique, -continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les -amoureux du Paris d'autrefois. - -C'est enfin du quai Bourbon qu'il faut se donner la joie de -contempler l'un des plus beaux spectacles du monde: un coucher de -soleil sur Paris. - -La grande masse violacée de Notre-Dame profile son imposante et -superbe silhouette sur l'or empourpré du ciel en feu. Toute la -ville disparaît sous un poudroiement de lumière rose, pendant -que les grands toits du Louvre, la flèche de la Sainte-Chapelle, -les poivrières de la Conciergerie, la tour Saint-Jacques et les -campaniles de l'Hôtel de Ville, tout ce paysage chargé d'histoire, -s'illumine des derniers éclats du soleil à son déclin: La Seine -charrie de l'or en fusion. - -C'est une sublime apparition. - -[Illustration: ILE SAINT-LOUIS. - -Aquarelle de Houbron. Collection Georges Cain.] - -[Illustration: Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle -de Saint-Aubin.) - -Musée Carnavalet.] - - - - -LA RIVE GAUCHE - - -Non moins que la Cité, la rive gauche est riche de souvenirs. -C'est là que l'occupation romaine a laissé les traces les plus -profondes. On y trouve les arènes de Lutèce, et surtout les -Thermes de Julien, sauvés de la destruction par le goût et -l'initiative de Du Sommerard, alors que ces ruines grandioses, -servant de magasins à des tonneliers, allaient être abattues, -entraînant dans leur chute le merveilleux hôtel de Cluny, ce bijou -du XVe siècle. Des restes de substructions romaines ont été, tout -récemment, signalés par la Commission du Vieux Paris, près du -Collège de France, rue Saint-Jacques et boulevard Saint-Michel, -mais la gloire de la rive gauche, c'était surtout l'Université et -la Sorbonne. - -Il en reste peu de choses aujourd'hui, de ces vieux murs, mais, il -y a quelque dix ans, la montagne Sainte-Geneviève gardait encore -beaucoup du pittoresque de jadis. - -Ici la rue Saint-Jacques, avec ses bouquinistes et ses maisons -du XVIIe siècle, et surtout--terrible souvenir--la porte aux -lourds battants du lycée Louis-le-Grand, où Robespierre, Camille -Desmoulins et le futur maréchal Brune avaient fait leurs études -sous la direction du bon abbé Berardier. Il était bien noir, bien -triste aussi, j'en conviens, le Louis-le-Grand de notre jeunesse -avec ses cours verdâtres, ses salles enfumées, ses chambres -d'arrêts, perchées sous les toits, où l'on gelait si fort en -hiver, et où l'on étouffait si bien en été, ces arrêts où la -tradition rapporte que fut enfermé Saint-Huruge; tout près du -cul-de-sac Saint-Jacques où des Auvergnats vendaient de si beaux -bibelots, et de la petite rue Cujas remplie du bruit--qui nous -rendait rêveurs--fait par les étudiants tapageurs. - -[Illustration: COLLÈGE LOUIS-LE-GRAND. - -H. Saffray, _sculp._] - -Plus loin la Sorbonne, avec sa cour dallée, où nous attendions -pâles, fiévreux, anxieux, l'apparition de la petite affiche -blanche portant les noms de «ceux de MM. les aspirants au -baccalauréat admis à subir leurs épreuves orales», et l'on mourait -de peur à l'idée de comparoir devant le terrible M. Bernès, comme -on bénissait les dieux d'avoir pour examinateur l'indulgent et -spirituel M. Mézières, qui, lui du moins, n'a pas vieilli. - -[Illustration: COUR INTÉRIEURE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE. - -Eau-forte de Martial.] - -A quelques mètres, derrière Sainte-Barbe, se rencontre la rue de -la Montagne-Sainte-Geneviève, si vivante, si grouillante avec ses -vieux hôtels convertis en dispensaires ou en locaux industriels, -ses petits métiers, ses bals-musette et enfin sa célèbre École -polytechnique, chère à tous les Parisiens, et qui met dans ce -quartier un peu sombre sa note de joyeuse gaieté. - - * * * * * - -Tout proche, voici la rue Clovis, où s'élevait autrefois -l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore -et fait regretter le reste; la rue Clovis où l'on retrouve -décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes -grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses, -un gros pan de mur d'aspect sauvage, un reste de l'enceinte de -Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours -hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les -maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes -s'entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L'église -Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres -de la rue Clovis. D'illustres morts y furent inhumés: Pascal, -Racine, Boileau. Un crime s'y commit: - -Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de -Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des -chapelles latérales de l'église, des cris affreux retentirent. «On -vient d'assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu -de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné -par des agents qui venaient de l'arrêter. Il se nommait Verger; la -juridiction épiscopale lui avait interdit d'exercer plus longtemps -son ministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait -planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque -de Paris! - -[Illustration: RUE CLOVIS EN 1867. - -Dessin de A. Maignan.] - -C'est aux premiers jours de janvier qu'il faut venir voir cette -charmante église: - -Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le -porche.--Toute une librairie liturgique se débite sous des -parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands -d'oranges,--Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des -Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints, -Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images -saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des -médailles, des scapulaires--malheureusement ces objets valent -plus par le sentiment qui s'y rattache que par leur valeur -artistique.--Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des -plus jolis décors de la grande Ville. - -Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine -où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore -debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à -deux pas du collège des Écossais,--actuellement «Institution -Chevallier»,--converti, comme la plupart des maisons d'éducation, -en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après -avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent -l'y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue -Couthon, enfermé au Port-Libre (l'ancien couvent de Port-Royal). -L'on se représente facilement, sur ces pentes raides de la rue -Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que -faisait mouvoir fiévreusement, à l'aide de manivelles, l'impotent -Couthon, se rendant à l'Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse -sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les -clameurs, l'appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des -trombes d'eau, en plein orage,--cet orage qui, dispersant les -bandes Robespierristes campées autour de l'Hôtel de Ville, permit -aux troupes de la Convention d'envahir sans résistance la Maison -Commune. - -Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par -la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se -suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter -sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas -d'ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu'au -parapet du quai, «il faisait le mort». «--Jetons-le à l'eau, -hurlèrent des voix féroces.--Pardon, citoyens, murmura Couthon, -mais je vis encore». Alors on le réserva pour l'échafaud. - - * * * * * - -Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des -Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l'abside de l'église -et qui renferme d'admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand -artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés», -vitrail à trois compartiments, un chef-d'œuvre, qui décore la -chapelle du Crucifix, «92 livres 10 sous, y compris l'armature et -le treillage en fer». - -C'est un des refuges de poésie et de recueillement, si fréquents -et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et -quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin -résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s'enfoncer -dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie, -et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée -et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du -peuple et de l'armée, un comédien du théâtre de l'Odéon, Éric -Besnard, replaçait l'inscription _Aux grands hommes la Patrie -reconnaissante_ sur le beau temple édifié par Soufflot, que la -Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève. - -Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus -souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à -la suite d'un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les -jardins dépendant de l'antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut -construit à l'aide d'une partie des fonds provenant des trois -loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris. - -Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit -ses travaux en 1755; vers 1764, l'édifice commence à se dessiner, -et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses -constructions qui modifient l'antique silhouette de leur cité. -Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent; -une folle terreur succède à l'émerveillement: «Le monument va -s'écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de -la Sorbonne».--On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire; -mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de -tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son -œuvre. - -En 1791, l'Assemblée constituante voue au «Culte des Grands -Hommes» l'église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le -corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone -et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient -les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l'époque. - -[Illustration: Saint-Aubin, _del._ - -LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.] - -Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon--c'était le nom -nouveau de l'église désaffectée--qu'un court séjour, car le 27 -novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après -avoir étudié les pièces trouvées dans l'armoire de fer, pièces -qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte -de Mirabeau», la Convention, «considérant qu'il n'y a pas de -grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera -retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La -sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça -Mirabeau,--pas pour longtemps, toutefois,--car, quelques mois plus -tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la -fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire -et Rousseau connurent plus tard les honneurs du triomphe. Le -corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de -la Bastille, avait été amené au Panthéon sur un char triomphal, -escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l'antique par -les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en -costumes de scène. Les filles et la veuve de l'infortuné Calas -marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour -faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout -prévu, sauf le temps. Un affreux orage s'abattit sur le cortège: -Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la -Politique, des Arts et de l'Agriculture, trempés jusqu'aux os, -crottés et lamentables, durent s'empiler dans des fiacres ou -s'abriter sous des parapluies. - -C'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au -Panthéon! - -[Illustration: PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE. - -Meunier, _fecit_. Musée Carnavalet.] - -J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794; -son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en -fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la -nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la -circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que -celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et -«l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait -lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec -les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux -et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement -voué l'édifice au culte des grands hommes, c'est là que par une -journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugo fut -amené, dans l'humble corbillard des pauvres, aux acclamations -d'un peuple immense, après avoir passé une nuit d'apothéose sous -l'Arc de Triomphe qu'il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin, -le Président Carnot, La Tour-d'Auvergne, Émile Zola, y furent -inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes -contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole. -Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul -Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se -surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d'art, évoqué, -sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux -cavaliers de la République et de l'Empire tendant vers l'image -rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur -indomptable héroïsme. - -Autour du Panthéon c'était, et c'est encore, un dédale de petites -rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des -collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne. - -La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé, -avec ses maisons dont les murs branlants s'étayent les uns contre -les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés; -et puis, par-ci par-là, les restes d'une splendeur disparue, -l'entrée de deux importants collèges, mués aujourd'hui en repaires -de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue -des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs -délavées par les orages, flétries par la poussière et le vent; -et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette -rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du -Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons -noires, d'hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et -fine de Notre-Dame qui se profile à l'horizon sur le ciel clair. - -Ce fut à l'angle de cette rue des Carmes et de la rue des -Sept-Voies, non loin de l'église Sainte-Geneviève, que Georges -Cadoudal sauta--à sept heures du soir, le 9 mars 1804--dans le -cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui -avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la -rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé, -toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi -par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur -lui, à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de -l'Observance. Il en tue un d'un coup de pistolet au front et -blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un -chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez -le commissaire de police. Son calme, la dignité, l'esprit de ses -réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d'avoir tué un -agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant -arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu'il eut -reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque -gravée sur la lame n'était pas le contrôle anglais. «Je l'ignore, -répondit-il, mais je puis assurer que je ne l'ai pas fait -contrôler en France!» - -[Illustration: Maréchal, _del._ LE LUXEMBOURG VERS 1790. -Bibliothèque Nationale.] - -Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg, -où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d'Orléans -bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour -le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement, -avec M. d'Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI -et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce -lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg -dont la cour servit de préau aux prisonniers qu'y entassa la -Terreur, le Luxembourg d'où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile -ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible, -le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était -amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally -se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David, -après Thermidor, peignait, de son cachot, l'allée ombreuse où il -pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de -Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi -de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants, -des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et -de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et -aussi de l'Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où -tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et -de douleur, de rires et de sang. C'est que chaque rue, chaque -carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre -cortège ou célébrer quelque fête de victoire. - -Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou -d'artistes ont su placer des fleurs ou des cages d'oiseaux, et il -n'est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve, -des giroflées et des chansons. - - * * * * * - -[Illustration: BILLET D'ENTRÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE. - -Collection du Musée Carnavalet.] - -La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l'angle -de la rue d'Assas, et le décor est resté intact qui servit à -l'horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore, -au pied de l'escalier, le carrelage de la petite pièce où -entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui -constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre; -le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent -les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique, -ou que l'on «tirait» dans le grand jardin; et l'on peut lire, -au premier étage, sur le mur qui porte l'empreinte rouge des -sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les -signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours, -anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin -de comparution au Tribunal: Mesdames d'Aiguillon, Terezia -Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque, -Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d'espions, -rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prison où -était enfermée la femme qu'il aimait. Un jour il trouva sur -sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu'il reconnut, un -bijou d'Espagne familier aux mains de Terezia. C'était un ordre -impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la -Force»: «L'administrateur de police sort d'ici. Il est venu -m'annoncer que demain je monterai au Tribunal, c'est-à-dire -sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait -cette nuit: Robespierre n'existait plus et les prisons étaient -ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera -bientôt plus personne en France capable de le réaliser!» - -En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le -Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la -Force, c'est de là qu'elle faisait parvenir ce testament de -vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la -Patrie, pour lui, c'était la femme qu'il adorait: fou d'amour -et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes, -toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et -la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du -9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à -Fouché, à Collot d'Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet, -à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui -restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais, -puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant -Robespierre, nerveux, inquiet, affolé, sentant sa toute-puissance -s'effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq -heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous -le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient -fauché la Convention. - -En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne -de Méricourt et Mlle Lenormand; la comtesse d'Houdetot logeait -au nº 12, dont l'aspect s'est à peine modifié; s'il revenait -errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait, -presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue -Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs -de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez -Mme Vernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il -termina,--dans quelles horribles conditions,--son _Tableau des -progrès de l'esprit humain_: Sa femme vivait à Auteuil, elle y -faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra -davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile -une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril -1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la -barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le -bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé -Cabanis, s'échappa de chez Mme Vernet. Tout le jour il erra dans -la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver -chez des amis, M. et Mme Suard, un asile qui lui fut refusé. -Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain, mourant -de faim, l'air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il -mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté, -il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et -c'est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la -maison d'arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en -pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre. -Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de -gloire et de misère. - -[Illustration: SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARIS - -les 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la -République.--Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)] - -Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux -tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de -son télégraphe aérien. C'est dans la belle sacristie de cette -imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables -boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages, -lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile -Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s'écrasait-il -aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l'on -félicitait les mariés, et l'on acclamait les témoins aux noms -déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis, -par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1, -rue du Théâtre-Français (aujourd'hui nº 38, rue de l'Odéon), au -troisième étage. C'est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort -de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit -tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux -acclamations de ce peuple qui l'avait tant adulé. Lucile le suivit -sur l'échafaud à huit jours de distance! Ils avaient juré de -s'aimer à la vie, à la mort... L'idylle finit dans le sang. - -Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue -Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue -Madame, aux noms antiques, à l'aspect provincial, muets et dévots -quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par -cela même pleins d'un charme infini. - -On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries -liturgiques; les rares boutiques d'aspect sévère y sont vouées aux -commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands -d'images saintes, de livres et d'orfèvreries d'église. Derrière -de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d'un arbre -débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés, -très sauvages, pleins de fleurs et d'oiseaux où de pieuses -personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou -en regrettant les temps qui ne sont plus! - -Dans cet immense Paris, bruyant, persifleur, affolé de bruit et de -mouvement, de tramways et de «Métro», c'est le refuge du passé, -le quartier de la prière, du silence et de l'oubli; là semblent -vivre encore «quelques voix dolentes des regrets du passé, qui -sonnent le couvre-feu», disait Chateaubriand dans ses _Mémoires -d'Outre-Tombe_. - -Les vieux hôtels y abandonnent. - -[Illustration: BASSIN DU LUXEMBOURG - -Eau-forte de A. Lepère.] - -Dans la seule rue de Varenne, chaque portail évoque les plus -illustres noms de la noblesse de France: Broglie, Bourbon, -Condé, Villeroy, Castries, Rohan-Chabot, Tessé, Béthune-Sully, -Montmorency, Rougé, Ségur, Aubeterre, Narbonne-Pelet, etc... -Quelques-uns des hôtes de ces aristocratiques demeures se -retrouvèrent certainement déguisés, travestis en maquignons, en -toucheurs de bœufs, en paysans, en manouvriers, dans cette auberge -de la _Coupe d'Or_, à l'angle de la rue de Varenne, célèbre dans -l'histoire de la Chouannerie. Les héros de _Tournebut_, l'œuvre -charmante de mon cher ami Lenôtre, le plus passionné comme le -plus passionnant des historiens y sont descendus. Ce fut l'un des -rendez-vous des affidés de Georges Cadoudal, qui lui-même s'y -cacha maintes fois; là également se réunirent les conspirateurs -royalistes pour y préparer, en vendémiaire an IV, les dispositions -relatives à l'enlèvement de la Convention. - - * * * * * - -Tout près, rue des Cannettes, autre rendez-vous d'émigrés et de -chouans, chez le parfumeur Caron, où se trouvait une «cache» -fameuse. Hyde de Neuville, dans ses pittoresques mémoires, nous -rapporte qu'il suffisait de se glisser derrière le tableau qui -servait d'enseigne à la parfumerie, tableau qui surplombait la -rue, puis de rabattre sur soi l'un des volets de la chambre -contiguë, et toute la police de Fouché pouvait impunément fouiller -la maison, ce dont d'ailleurs elle ne se fit pas faute. - -Puis nous rencontrons l'Odéon, le vieil Odéon, toujours solide -malgré les plaisanteries sans nombre dont il fut l'objet, avec -ses galeries fameuses où, depuis bien des années, les flâneurs -vont «consulter» les dernières productions de la littérature -contemporaine. Que de longues stations devant tous ces bouquins -feuilletés d'un doigt, parcourus de profil en entre-bâillant deux -pages non encore coupées! - -[Illustration: GALERIE DE L'ODÉON (RUE ROTROU).] - -C'est sous _trois_ arcades de cette galerie Odéonesque qu'en -1873 s'installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest -Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables, -bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors -d'ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les -beaux et bons livres qu'ils aimaient si fort et qu'ils savaient -si bien faire aimer. - -[Illustration: RUE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866. - -Ancienne rue des Cordeliers. - -(C'est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat -fut assassiné.) - -Dessin de A. Maignan.] - -Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et -progressivement, l'infatigable Flammarion envahit deux des côtés -du vaste monument, avant de conquérir Paris et d'y installer tant -de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné -lui a avoué avoir lu entièrement à l'étalage _L'Origine des -Espèces_, de Darwin (450 pages)! - -D'autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume -commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des -trésors d'indulgence: «Le désir de s'instruire l'emporte sur -leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d'excuse, et il passe -philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins -aux profits et pertes! - - * * * * * - -Par la rue de l'École-de-Médecine, en passant devant le Musée -Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des -Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la -percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut -assassiné Marat, le collège Mignon et l'abbaye de Saint-Germain, -dont la façade s'ouvrait devant cette suite de vieilles maisons -aux étranges pignons qui ont, jusqu'à présent, échappé aux -ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des -victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par -le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feu que fournit le -sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles -des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent -venir contempler l'ouvrage;--les boutiquiers du quartier, -témoins bienveillants, donnaient des détails.--Elles ont vu -Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer -des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, dit _Tape-Dur_, -qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa -longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un -bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la -poitrine délicate. - -Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent -de cette épouvantable tuerie. - - * * * * * - -Tout près de là s'ouvrait autrefois le passage du Commerce, où -retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit -jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il -est facile de s'imaginer ce que dut être cette heure de terreur, -d'affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la -Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir -de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu'alors -intangible. Ce même matin, les porteurs d'ordre du tribunal -avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel; -le Camille du Palais-Royal, de la _Lanterne_, des _Révolutions de -France et du Brabant_, du _Brissot dévoilé_; le Camille enfin du -_Vieux Cordelier_, ce chef-d'œuvre d'esprit et de courage où -il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à -l'ignoble Hébert! Sur l'emplacement de la maison de Danton s'élève -aujourd'hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3]. - -[Note 3: Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis -le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de -Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de -cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet: -grâces leur soient rendues.] - -[Illustration: DÉMOLITIONS SUR L'ACTUEL EMPLACEMENT DU BOULEVARD -SAINT-GERMAIN.] - -La cour de Rohan (qui devrait s'écrire _de Rouen_, car elle -dépendait, au XVe siècle, de l'ancien hôtel possédé par le -cardinal de Rouen) rejoint le passage du Commerce, à deux pas de -la librairie où le philanthropique docteur Guillotin essaya sur un -mouton le couperet de sa «machine à décapiter»; la cour de Rohan -si pittoresque, si curieuse, où reste encore le puits de la maison -qu'habita Coictier, le médecin de Louis XI; où l'on retrouve le -«pas de mule» dont se servaient, pour descendre de leurs montures, -les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ce quartier, et qui -gardait une très ancienne muraille supportant un jardin planté -de lilas et de gazon--hélas disparu depuis l'an dernier.--Cette -muraille était, comme celle de la rue Clovis, un fragment du mur -d'enceinte de Philippe-Auguste dont la base d'une des tours se -retrouve encore passage du Commerce, au nº 4, chez un serrurier -qui y a installé sa forge! - -Les maisons y sont vieilles, délabrées, sordides, mais d'un -pittoresque achevé; les plus étranges industries y fleurissent, et -l'on y pouvait dernièrement lire cette annonce bien parisienne: -«On demande des petites mains pour fleurs et plumes», à côté de la -plaque indicatrice du journal _le Ciel_, au quatrième, la porte à -gauche! - -[Illustration: LA COUR DE ROHAN EN 1901. - -Aquarelle de D. Bourgoin.] - -La rue de l'Ancienne-Comédie (jadis rue des Fossés-Saint-Germain), -est toute proche; là Marat avait installé dans une cave ses -presses et son imprimerie. Au nº 14, dans la cour d'un vieil -hôtel occupé par un marchand de papiers peints, s'élevait jadis -la salle même du Théâtre-Français. La grande porte d'entrée, les -escaliers desservant les loges d'artistes, les coulisses, le -plancher incliné de la salle, les frises mêmes subsistent encore. -Les «comédiens du Roi» y jouèrent, le 18 avril 1689, _Phèdre_ et -le _Médecin malgré lui_, et y donnèrent leurs représentations -jusqu'en 1770. - -[Illustration: SALLE DE L'ANCIEN THÉATRE-FRANÇAIS.] - -Les encyclopédistes, d'Alembert, Diderot et ses amis, se -réunissaient en face, au café Procope, dont subsiste encore un -beau balcon de fer, d'où il était charmant de voisiner avec le -balcon de la Comédie. Le café Procope, célèbre au XVIIIe siècle, -le fut encore sous le second Empire: Gambetta, en 1867, à la -veille du procès Baudin, y lançait devant la jeunesse des Écoles, -vibrante d'enthousiasme, les éclairs et les tonnerres de son -admirable éloquence. Le grand tribun habitait, en 1859, nº 7, rue -de Tournon, l'hôtel du Sénat et des Nations, qui existe encore. -Sa petite chambre avait une admirable vue sur les toits de Paris. -Elle n'a pas été modifiée. - -Tout près de là, rue Bourbon-le-Château, nº 1, le 23 décembre -1850, deux malheureuses femmes furent assassinées. L'une d'elles, -Mlle Ribault, dessinatrice au _Petit Courrier des Dames_, dirigé -par M. Thiéry, eut la force d'écrire sur un paravent avec son -doigt trempé dans son sang: «L'assassin, c'est le commis de M. -Thi...». Ce commis, Laforcade, fut arrêté le lendemain. - - * * * * * - -Que de coins délicieux, presque ignorés des Parisiens, renferme -encore cette Rive gauche. - -Ils ne sont pas à jamais disparus, ces grands jardins -mélancoliques, ces hôtels séculaires enfouis dans des rues où -l'herbe pousse et dont les nobles mais tristes façades ne -laisseraient jamais deviner les richesses qu'ils contiennent. -Beaucoup se rencontrent aux alentours de l'hôtel des Invalides. -D'autres existent rue Vaneau, rue Bellechasse, rue de Varenne, -rue Saint-Guillaume, rue Bonaparte; on en rencontre encore -rue Visconti, et cette ruelle étroite et sombre compte -d'illustres souvenirs. La Champmeslé, la Clairon et Adrienne -Lecouvreur habitèrent l'hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement -du Petit-Pré-aux-Clercs, et J. Racine y mourut en 1697; cette -maison qui porte le nº 21, est aujourd'hui une pension de jeunes -filles!--Enfin, au nº 17, le grand Balzac fonda l'imprimerie où -il se ruina et dont plus tard Paul Delaroche fit son atelier. -C'est là que se passa le drame sentimental et commercial dont -MM. Hanoteaux et Vicaire nous ont conté, d'éloquente façon, -l'inoubliable et poignante histoire. - -Toutes ces maisons évocatrices, tous ces souvenirs sont encore -visibles mais combien peu de Parisiens les connaissent! - -Quai Voltaire--ex-quai des Théatins--habitèrent Vivant-Denon, -Ingres, Alfred de Musset, le président Perrault, Chamillard, -Gluck, et Voltaire... qui y mourut et dont le cadavre, revêtu -d'une robe de chambre, soutenu par des courroies, comme un -voyageur endormi, partit nuitamment, dans le fond d'une berline de -voyage, le 30 mai 1778, de la cour de l'hôtel de M. de Villette, -(dont l'entrée se trouve toujours rue de Beaune), pour être inhumé -hors Paris, à l'abbaye de Scellières, en Champagne. - -L'appartement où s'éteignit Voltaire n'a pas été modifié, -la décoration est restée presque intacte avec ses trumeaux, -ses plafonds peints et ses petits salons de glaces pris dans -l'épaisseur des murs. - -L'Institut est tout proche, mais ce n'est pas un jour ordinaire -qu'il convient de tenter la silhouette de l'ancien Collège des -Quatre-Nations; c'est un jour de grande séance, un jour de -réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus -élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens. -D'un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l'autre, les plus -nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature, -des Arts, des Sciences. C'est la grande fête intellectuelle de la -France dans l'un des plus jolis décors de Paris. - -Mais le document presque inconnu c'est en haut des interminables -escaliers de l'Institut qu'il faut aller le chercher, dans les -combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l'on -renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de -musique. - -[Illustration: LA FAÇADE DE L'INSTITUT - -D'après un original de l'époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.] - -Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers -de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus -beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs -passages: musique, vers, dessins, pensées d'ordres variés. Je -n'oserais, je l'avoue, reproduire, même expurgés, les _grafiti_ -que la rage d'être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris, -loin des amis... et des amies, ont inspiré à ces charmants -artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre -de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet -renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai -discret,--n'importe..., c'est bien amusant, bien drôle, bien -gaulois. - -Entre l'hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l'Institut (à -l'abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre -Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de -1830), s'enfonce une petite place d'aspect provincial; Madame -Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d'Abrantès, y -habita jusqu'à la Révolution. C'est dans cet hôtel, à l'angle de -gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que -logeait--s'il faut en croire ses mémoires--Bonaparte pendant ses -très rares sorties de l'École militaire. Les belles boiseries -sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée -et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses -espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place, -il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient -beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d'Abrantès. Ainsi, -tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre -voir en face de lui le palais d'où, pendant tant d'années, il -devait régler en conquérant les destins du monde ébloui. - -Devant l'Institut s'ouvre le Pont des Arts. La vision y est -féerique: c'est la Seine, le plus gai, le plus mouvementé -des fleuves, encombrée par l'incessant va-et-vient des -bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le -ciel gris ou bleu s'y reflète et ses eaux coulent majestueusement -entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des -bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations. - -[Illustration: LES CARDEUSES DE MATELAS - -Eau-forte de A. Lepère.] - -[Illustration: LE PONT DES ARTS. - -Eau-forte de A. Lepère[4]. - -[Note 4: Qu'il nous soit permis--une fois de plus--de -remercier publiquement notre cher ami, le maître A. Lepère qui -nous a permis de puiser dans son œuvre admirable.--G. C.] - -Que d'étranges métiers sur ces berges! Barbiers pour mariniers -et tondeurs pour chiens, déchargeurs de bateaux et tireurs de -sable, douaniers et cardeurs de matelas, pêcheurs à la ligne, -amateurs de bains froids, blanchisseuses de bateaux-lavoirs, c'est -une population à part ayant ses mœurs, ses habitudes, son langage -particulier; et dans quel cadre merveilleux vit ce petit monde -bizarre entrevu du Pont des Arts! - -[Illustration: BERGES DE LA SEINE - -Lithographie de A. Lepère.] - -[Illustration: ENTRÉE DU GUICHET DU LOUVRE. - -Fragment d'une aquarelle de Baltard. - -Musée Carnavalet.] - -[Illustration: PARIS VU DE LA POINTE DE LA CITÉ. (Photographie -prise vers 1867).] - -D'un côté on découvre le Louvre et les frondaisons vertes -des Tuileries et des Champs-Élysées, avec, à l'horizon, -les minarets du Trocadéro et les hauteurs de Chaillot; de -l'autre, c'est tout l'ancien Paris, une suite de monuments -auréolés de souvenirs: le Palais de Justice, la Conciergerie, -la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, -Saint-Gervais, Saint-Paul, la Pointe de la Cité. - -[Illustration: UNE VUE DE SEINE. - -Robert Dupont, _del._] - -La nuit, ces nobles silhouettes évocatrices prennent une majesté -plus imposante encore: les tares modernes, les badigeons criards, -les annonces éhontées, s'effacent. - -La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et -un Paris d'argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous -le ciel rougi par l'orage, se dresse une ville toute sombre dont -les coups de foudre découpent seuls l'immense et tragique vision! - -C'est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit! - -En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si -pittoresques qui entourent l'Institut, la rue Dauphine, -la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue -Contrescarpe-Dauphine,--actuellement rue Mazet,--les restes de -l'ancienne auberge du _Cheval-Blanc_. Les écuries y existent -encore avec leurs vieilles mangeoires et leurs pittoresques -auvents. Elles datent de Louis XIV; alors, chaque semaine, cette -vaste cour s'emplissait de voyageurs qui se rendaient à Orléans -et à Blois, et la lourde voiture s'ébranlait dans un nuage de -poussière, au milieu de claquements de fouet, d'appels de cornet, -de cris d'adieux, de mouchoirs agités; les chevaux piaffaient, -les femmes pleuraient, les chiens aboyaient, les postillons -juraient... Aujourd'hui, la vie s'est éteinte, mais le décor est -demeuré, vieillot, impressionnant, toujours charmant, à ce point -que le maître Massenet, tout ému, y murmurait un matin: «C'est -sûrement ici que Manon a dû descendre du coche[5]!» - -[Note 5: Hélas, cette indication n'est plus exacte: depuis le -jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc--si -délicieusement évocatrice--n'existe plus... Le pic du démolisseur -a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne--immense, -confortable et hideuse--a remplacé l'ancienne auberge du XVIe -siècle!] - -[Illustration: LE PONT-NEUF VERS 1855. - -D'après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.] - -La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se -donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourt parla si souvent -dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George -Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d'autres. - -Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent -Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage -du Pont-Neuf, élevé sur l'ancienne entrée du théâtre, et où Zola -plaça son terrifiant roman _Thérèse Raquin_. - -Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais -étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre -frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu'il contient -semblent dater d'un autre âge; une seule était encore achalandée -il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin. -Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier -Ingres», alors qu'il était élève dans cette École des Beaux-Arts -dont il est aujourd'hui le très éminent Directeur. La boutique -était restée la même depuis soixante ans et la marchande -assurait que les «tortillons à estomper, qu'elle y débitait, -étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin». -Devant nous, l'Institut, dont il nous est impossible de longer -l'interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine, -sans songer à ce douloureux passage de la préface du _Fils -Naturel_, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir -du retour de la première représentation, à l'Odéon, de _Charles -VII chez ses grands vassaux_, le 20 octobre 1831. - -La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux. -C'était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait -de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant; -il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes -appointements que lui rapportait sa place d'employé à la liste -civile de M. le duc d'Orléans. Il doutait non pas de lui, mais -de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre -de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide -et mélancolique de l'Institut, et lui, craintif, devinant les -angoisses paternelles et s'efforçant de suivre, avec ses petites -jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant! - - * * * * * - -En 1791, Madame Roland logeait à l'hôtel Britannique, rue -Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la -petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s'était -écoulée son enfance, qu'elle était devenue une «dame» et recevait -des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton -lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer -chez cette aimable femme; et j'imagine que ce qui les attirait, -c'était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus -de l'austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C'est là que, -le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour -lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la -petite Manon du quai des Lunettes s'installait triomphalement -à l'hôtel de Calonne: c'était hélas pour elle le chemin de -l'échafaud! - -[Illustration: LE PONT-NEUF EN 1889. - -Saffrey, _del._] - -En longeant les quais, nous rencontrons la place Saint-Michel, -puis la rue Galande. Malgré ses récentes démolitions, cette -vieille rue renferme encore quelques anciennes demeures; mais elle -a perdu la si bizarre maison dite _le Château Rouge_, ou plus -prosaïquement «la Guillotine». - -Dans ce qui fut, au XVIIe siècle, une somptueuse demeure--l'hôtel, -dit-on, de Gabrielle d'Estrées--derrière le haut et vaste perron -qui occupait le fond de la cour, le logis s'ouvrait enfumé, -sordide, puant le vin, la crasse, la débauche et le vice. - -Il fallait passer par-dessus des corps d'ivrognes et d'ivrognesses -pour pénétrer dans les bouges où ces malheureux venaient chercher -une façon de gîte, une heure d'oubli. C'était hideux et lugubre. -Les amateurs de vilains spectacles pouvaient continuer leurs -études tout près, chez le père Lunette, rue des Anglais. Le -personnel était le même, un monde de bagne, «la bestialité dans -toute son horreur» comme chante Méphistophélès dans la _Damnation -de Faust_. De récents travaux d'édilité et d'assainissement ont -fait disparaître le Château-Rouge. - - * * * * * - -Rue Saint-Séverin, un pittoresque enchevêtrement de vieilles -maisons étale autour de l'antique église gothique cette «flore -de pierres», l'une des plus curieuses peut-être de Paris; l'une -de celles qui gardent le mieux les traces d'un passé d'art, de -recueillement et de prière. - -Les sublimes artistes qui, en plusieurs siècles, surent créer -cette forêt de fines sculptures dont est décorée l'abside, ont, -hélas, laissé d'insuffisants successeurs.--A côté d'anciens -vitraux provenant de Saint-Germain-des-Prés, de froides et -modernes verrières, au ton criard, ont enlevé à Saint-Séverin -le mystère religieux et poétique, le demi-jour discret où se -complaisaient les âmes des fidèles; et leur lumière crue ne laisse -que trop voir les traces de mutilations successives dont fut -victime cette belle église. Dans la rue avoisinante, le presbytère -actuel est construit sur l'ancien cimetière où, en 1461,--nous -apprend l'érudit M. de Rochegude,--fut publiquement tentée la -première opération de la pierre sur un condamné à mort..., qui -guérit, l'heureux homme! et fut gracié par Louis XI. Tout ce -quartier est l'un des plus grouillants de Paris, et parfois c'est -une véritable cour des Miracles. Il semblerait que les malandrins, -les ribauds et leurs compagnes, les penailleux des siècles passés -aient laissé là leurs descendants les plus directs.--On y vit dans -la rue, on y mange des rogatons dans des bibines abominables; une -odeur d'alcool flotte dans l'air au coin de chaque carrefour, -les mastroquets, les bars, regorgent de clients.--Une partie de -l'argent mendié ou volé à Paris se dépense ici! - -[Illustration: LA RUE GALANDE. - -Lansyer, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -Saint-Médard est tout proche, avec son petit square -poussiéreux, vieillot, et sa tour carrée, à l'extrémité de la rue -Monge, au coin de la rue Mouffetard. C'est une église lugubre et -pauvre, comme usée, où les rats ont élu domicile, enclavée dans -de vieilles maisons couvertes de réclames au badigeon criard. Il -est loin le temps où le tombeau du diacre Pâris y faisait ses -miracles, où la Cour et la ville s'étouffaient dans le petit -cimetière dont une porte subsiste encore, celle-là peut-être sur -laquelle on inscrivit le fameux distique: - - De par le Roi, défense à Dieu - De faire miracle en ce lieu. - -La rue Mouffetard passe devant le porche de l'église, débordante -de vie, d'activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les -portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes du XVIIIe -siècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de -terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son -tonneau, n'y serait nullement déplacée; des enfants jouent au -milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères -jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans -la rue. Le passage des Patriarches, qui s'ouvre au nº 99, eut un -passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y -eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard. -Aujourd'hui, ce n'est qu'une ruelle humide, triste et sale, -peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeurs -d'objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le -chou-fleur! - -[Illustration: LA PLACE MAUBERT. - -Lansyer, _pinxit_.] - -[Illustration: ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE. - -A l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert - -Eau-forte de Martial.] - -La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges; -maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j'ose -dire, d'une déplorable statue d'Étienne Dolet qui y fut brûlé -en 1546, elle ne nous rappelle que bien vaguement cette -«plac' Maub'» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée, -étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire -de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait -presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté, -impasse Maubert. C'est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame -de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien -conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver -son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de -succession», composée, d'après les aveux de l'empoisonneuse, «de -vitriol, de venin de crapaud et d'arsenic raréfié» dont elle se -servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de -faire disparaître ses sœurs et son mari. - -En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l'une des nombreuses -écoles de la rue du Fouarre, et l'ancienne Faculté de médecine -possédait son amphithéâtre à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert. -Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son -ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée -rétrospectif de chirurgie[6]. - -[Note 6: L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la -«_Maison des Étudiants_».] - - * * * * * - -Tout près, la rue Maître-Albert,--qui, jusqu'en 1844, s'appela -«rue Perdue»,--doit son nom actuel au dominicain Maître Albert, -lequel, au XIIIe siècle, professait en plein air sur la place -Maubert. Elle renferme de curieuses maisons, aujourd'hui -repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux -nègre d'aspect misérable, d'allure étrange, descendait tous les -soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour -aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait -en chuchotant sur son passage: c'était Zamore, le négrillon de -la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV, -Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands -seigneurs, les belles dames et les princes de l'Église jaloux -de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal -de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa -bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine. -De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette -triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le -7 février 1820. - -[Illustration: L'ÉGLISE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET ET LA RUE -SAINT-VICTOR. - -Dessin de Heidbrendk. Musée Carnavalet.] - -Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Julien-le-Pauvre sont les -deux églises les plus proches; l'une, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, -a pour annexe un triste et sombre petit séminaire où, sous la -direction de l'abbé Dupanloup, l'éminent philosophe E. Renan -fit une partie de ses études théologiques. Il faut lire dans -les _Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse_ les pages admirables -que ce merveilleux écrivain a consacrées à son séjour dans -cette studieuse maison! «Cette paroisse qui tirait son nom du -champ de chardons bien connu des étudiants de l'Université de -Paris au Moyen Age, était alors le centre d'un quartier riche, -habité surtout par la magistrature... L'internat me tuait... -Je n'étais pas le seul à souffrir... Mon meilleur ami, un jeune -homme de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent -cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se -montraient bien moins acclimatables encore. Un d'eux, plus -âgé que moi, m'avouait que chaque soir il mesurait la hauteur -du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue -Saint-Victor. Je tombai malade, selon toutes les apparences, -j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en des -mélancolies infinies. Le dernier angélus du soir que j'avais -entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que -j'avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient -en mémoire comme des flèches aiguës. Selon les règles ordinaires, -j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être mieux fait...» - -La mère du peintre Le Brun fut enterrée dans la chapelle -Saint-Charles, de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et -aussi Pierre de Chamousset, l'inventeur de la petite Poste aux -lettres... Parisiennes, bénissez sa mémoire! - -[Illustration: LA RUE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.] - -L'église Saint-Julien-le-Pauvre est affectée au culte grec. -Elle tombe en ruine, cette triste chapelle enclavée dans les -anciens bâtiments de l'Hôtel-Dieu; une margelle bouchée de -puits d'où sortent quelques pauvres herbes, semble en garder la -porte, qui s'ouvre sur une cour sale, encombrée de détritus, où -picorent quelques maigres poules. En ce coin de misère et de -souffrances, les murs sont humides et noirâtres; dans ces cours -sombres, poussent difficilement quelques arbres rachitiques. -Il y a trois ans encore, de temps en temps, s'y arrêtaient des -civières ou des voitures d'ambulances: on en descendait les -malheureux qu'un accident, un crime ou la maladie avaient frappés -brusquement dans la rue. Dans ce grand Paris indifférent, affairé, -partagé entre ses plaisirs ou ses affaires, l'épave humaine -était apportée à l'Assistance publique, dans cette triste rue -Saint-Julien-le-Pauvre, au nom suggestif. Là, ces vaincus de la -vie achevaient leur misérable existence, à l'ombre de la vieille -église, contemporaine au moins de Notre-Dame, où Grégoire de Tours -dit avoir logé, où Dante a longuement prié, et dont la sombre -silhouette semble tout indiquée pour abriter de son ombre les -pires misères du pauvre peuple parisien. - - * * * * * - -Pour nous reposer de ce pénible spectacle, reprenons les -admirables quais parisiens, suivons ce beau fleuve, si vivant -sous les jeux de lumière du jour et les coups de lune de la nuit, -longeons la Seine, le plus gai, le plus merveilleux spectacle que -nous offre Paris; passons devant les beaux hôtels des Miramionnes, -de Nesmond, du président Rolland, devant la Halle aux Vins, ces -«catacombes de la soif», et arrêtons-nous au vieux Jardin des -Plantes, cher à Buffon; un reste du charme des choses passées et -non encore abolies y subsiste encore! - -Les arbres sont séculaires, les décors des charmilles n'ont pas -été modifiés; il est des coins de volières et de huttes à chèvres -qui sont tels que Daubigny et Charles Jacques les dessinèrent en -1843, pour l'illustration du bel ouvrage édité par Curmer. - -[Illustration: JARDIN DES PLANTES.--LE CÈDRE DU LIBAN ET LE -LABYRINTHE. - -Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.] - -Les reptiles sont mieux logés que dans notre enfance, mais -l'hippopotame se roule dans le même bassin, la girafe allonge son -cou par-dessus les mêmes clôtures, et l'éléphant tend toujours -à travers les mêmes grillages sa trompe engloutisseuse de petits -pains. - -La fosse aux ours n'a pas changé, et la foule des badauds continue -à engager l'éternel «Martin» à refaire l'ascension du même tronc -d'arbre. Le labyrinthe, le délicieux labyrinthe, offre toujours -aux enfants criards ses capricieux méandres, et le cèdre du -Liban _(Cedrus Lybani (Linnæus)_--que M. de Jussieu, assure la -tradition, rapporta dans son chapeau--continue à abriter sous ses -branches somptueuses les rêveurs, les flâneurs, les travailleurs -et la grisette, la dernière grisette, qui vient, à l'abri de son -ombre vénérable, lire l'émouvant roman-feuilleton qui remplit de -douces émotions son cœur assoiffé d'idéal! - -[Illustration: JARDIN DES PLANTES. - -Le cèdre du Liban.] - -Est-il enfin rien de plus coquet que les petites pièces des -anciens bâtiments de Louis XVI, qui constituèrent jadis le Cabinet -d'histoire naturelle de Buffon, dont les fines boiseries grises -servirent de cadres aux admirables collections des papillons de -tous les pays. - -Dans ces salles si délicatement décorées et d'une intimité si -douce, c'était comme une idéale floraison, une féerie de couleurs -exquises, la magie d'une éclatante palette. - -Ils étaient tous là, les beaux papillons aux éclats métalliques -des Indes et du Brésil, comme aussi les papillons aux mille -couleurs de France, depuis le grand sphynx à tête de mort jusqu'au -minuscule papillon bleu des prairies. - -[Illustration: LE JARDIN DES PLANTES. - -Ancien amphithéâtre.] - -Peut-être le temps avait-il comme poudré et légèrement éteint -l'éclat merveilleux de leurs colorations premières, mais cela -valait mieux ainsi: trop éclatants, ils eussent détonné dans ce -milieu un peu vieillot, et c'était un charme de plus de voir -ces joyaux de l'air si légèrement recouverts d'un rien de la -poussière du passé! Aujourd'hui, hélas! ces salles toutes fleuries -de sculptures sont closes et abandonnées, une partie de leurs -boiseries somptueuses a disparu... Où sont passées ces précieuses -décorations? Pourquoi ces éternelles et coupables mutilations -qui, je le sais, désolent M. Périer, l'éminent Directeur du -Muséum?--Les collections de papillons sont maintenant transférées -dans le vaste et somptueux hall central du nouveau pavillon -consacré à l'Histoire naturelle, je les aimais davantage dans le -cadre discret qui les enfermait autrefois et qui leur convenait si -bien. - -[Illustration: JARDIN DES PLANTES AU XVIIIe SIÈCLE. - -Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.] - -Les fleurs d'eau s'épanouissent, comme jadis, dans les mêmes -serres étouffantes et basses, près des orchidées aux formes -étranges, et dans le vieil amphithéâtre, où professèrent tant -d'illustres savants, une noble artiste, Mme Madeleine Lemaire--le -seul «professeur femme» qui ait enseigné au Muséum--initie un -auditoire attentif et charmé à la divine beauté des fleurs! - -[Illustration: JARDIN DES PLANTES. - -Un observateur. - -Gavarni, _del._] - -De tout temps d'ailleurs, les artistes sont venus installer leur -léger chevalet à peindre ou leurs selles à modeler devant les -cages des lions ou dans le Jardin même, sur l'herbe, en face des -antilopes, des biches, des échassiers ou des chèvres du Thibet. - -Nous nous souvenons, mon frère et moi, d'y avoir, tout enfants, -accompagné notre père qui travaillait d'après les tigres et les -lions dans le corridor des animaux féroces. L'odeur était alcaline -et violente, la chaleur lourde, on entendait le sifflement des -fouines installées dans les rotondes d'entrée et de sortie; -parfois encore un rugissement terrible, une plainte de colère, de -douleur ou d'ennui, venait ébranler les vitres. - -La plupart du temps les malheureux animaux privés d'air, de -lumière, enfermés dans d'horribles cages étroites et puantes, se -mouraient lentement de consomption; ils se familiarisaient très -vite avec ceux qui passaient des semaines entières à les étudier -et leurs grosses têtes se frottaient câlinement contre les épais -barreaux des cages, pendant que leurs yeux lumineux se faisaient -doux et presque tendres. - -Souvent encore c'était à la ménagerie des reptiles, un vieux -bâtiment croulant de vétusté, que nous allions, écoliers curieux -et fureteurs, passer de longues heures, épiant les caméléons, -contemplant les boas, essayant de faire tressaillir les crocodiles -endormis, et qui paraissaient déjà empaillés! Que de souvenirs -dans ce vieux et charmant Jardin des Plantes, un des rares «Coins -de Paris» demeuré à peu près intact! - -A côté, l'ancienne maison de Cuvier ne semble guère solide et -s'effriterait peut-être sans le réseau de plantes qui l'enserre: -les lierres, les aristoloches, les chèvrefeuilles, les lianes de -toutes sortes l'ont comme caparaçonnée de verdure. Ce sont des -nappes, des cascades d'un vert lustré et brillant à la fois: un -bouquet de feuilles dans un jardin. - -Derrière le Jardin des Plantes, voici la Salpêtrière, aux -murs sinistres, la Salpêtrière des massacres de Septembre, la -Salpêtrière d'où s'évada si facilement Mme de Lamotte après sa -condamnation; avec ses grands jardins et ses affreux préaux -entourés de grilles où l'on enferme «les femmes plus folles que -les autres» disait de Goncourt; la Salpêtrière enfin, dont le -dôme, visible de partout, domine comme un phare de misère tout ce -quartier qu'empuantit la Bièvre, la triste Bièvre huileuse, striée -par tous les acides des tanneries, ensanglantée par les peaux de -moutons fraîchement écorchés qui y trempent; qui coule misérable -et sordide, au milieu des échoppes, des amidonneries, des -peausseries, après avoir traversé les jardinets de Gentilly, et -s'être donné, dans le quartier de la Fontaine-à-Mulard, l'illusion -de la vraie campagne. - -Il est loin le temps où cette rivière infortunée baignait des -prairies verdoyantes et voyait les saules se mirer dans ses eaux -claires. Domptée, domestiquée, soumise à toutes les besognes, elle -roule, puante et sale, accaparée sans trêve par les tanneurs, -les corroyeurs, les mégissiers, les teinturiers! Pour la suivre -dans ses détours, il faut monter rue du Moulin-des-Prés, puis -s'engager rue de Tolbiac. Là, par une porte grillée elle pénètre -dans un corridor sombre et lugubre, d'où elle ne sortira que pour -glisser en une sorte de canal sinistre, entre de noires usines -à l'aspect farouche. De place en place, le long des maigres -berges, quelques blanchisseuses ont placé leurs tonneaux au ras -de cette eau et chantent en battant le linge, ou de misérables -gamins tentent la pêche illusoire de quelque poisson égaré dans -ce ruisseau méphitique. Puis la Bièvre disparaît à nouveau sous -terre pour ne reparaître qu'à la rue des Gobelins. Ici, tout au -moins, se retrouvent quelques traces d'un glorieux passé. Les -vieilles maisons d'autrefois sont restées debout. Mais combien -transformées! Les usiniers et les commerçants, après avoir asservi -la rivière, ont acquis les hôtels qui la bordent. - -Des bureaux, des entrepôts, des resserres à cuir ont envahi les -nobles logis du XVIe siècle, et la Bièvre circule comme honteuse -au milieu de pauvres jardins déchus, comme elle, de leur antique -splendeur. - -Puis ce sont encore des usines, des corroiries, des peausseries, -des coins noirs, toujours puants et sordides, où des milliers -de peaux de lapins suspendues dans l'air, racornies et séchées, -s'entrechoquent avec des claquements de bois. Jusqu'au bout, -la malheureuse rivière, traquée, utilisée, torturée, nettoie -des peaux sanglantes, meut de lourdes roues, ou lave d'étranges -détritus, au milieu d'une odeur de barège. Enfin, elle vient -s'ensevelir sous le boulevard de l'Hôpital, dans de nauséabonds -trous noirs. - -[Illustration: LES TANNERIES SUR LA BIÈVRE. - -Eau-forte de Martial.] - -Mais avant la chute finale, la Bièvre voit le jour presque pour -la dernière fois dans une ruelle bizarre, étonnante, l'une des -plus étranges de cet étrange quartier: la ruelle des Gobelins. -Elle coule, teinte en rouge, en vert, en jaune, au milieu de -maisons rapiécées, lépreuses, misérables, hors d'aplomb, dans -une odeur d'ammoniaque. Cependant, près de ces taudis, parmi des -monceaux de tan, à côté de fosses où macèrent des peaux de bêtes -écorchées, un bijou sculpté surgit comme un rappel de beauté, un -vestige de splendeur passée: les restes sculptés d'un adorable -pavillon Louis XV dont M. de Julienne avait fait un rendez-vous -de chasse, et ce paradoxe charmant, cette fleur de pierre jetée -au milieu de cet amas de hideurs n'est pas l'une des moindres -surprises de ce stupéfiant quartier. - -Cependant, à quelques mètres de cette sentine, les artistes de la -Manufacture des Gobelins ont disposé leurs jardins de travail et -d'études, où éclatent la pourpre, l'or et l'azur des plus jolies -fleurs de France qui, habilement distribuées, jettent un tapis de -couleurs exquises et fulgurantes dans ce triste et sombre pays de -misère. - - * * * * * - -Aux confins de la ville se rencontre la Butte-aux-Cailles, un -vaste terrain inculte, triste et morne qui, jusqu'en 1863, fut -une sorte de fraîche campagne avec des moulins et des fermes. -C'est aujourd'hui un quartier de dur labeur où des tribus de -chiffonniers trient les épaves de Paris; à l'angle de la ruelle -des Peupliers, des marchands de bûches ont établi leurs cabanes, -et des masures se dressent dans des rues étranges construites -avec des débris d'autres rues. - -Jadis, ces vastes espaces n'étaient que jardins et cultures -maraîchères arrosés par la Bièvre. - -Dans un livre charmant, un peu oublié aujourd'hui, Alfred -Delvau nous dit ce qu'étaient, sous Louis-Philippe, le faubourg -Saint-Marceau, la Butte-aux-Cailles, la rue Croulebarbe et aussi -la rue du Champ-de-l'Alouette où fut assassinée la «Bergère -d'Ivry», un crime étrange qui bouleversa Paris en 1827: un garçon -marchand de vin, Honoré Ulbach, y poignarda une jeune fille, Aimée -Millot, gardeuse de chèvres, populaire à Ivry. On la voyait chaque -jour avec un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la -main surveillant les chèvres de sa maîtresse; on l'appelait la -Bergère d'Ivry--en 1827, il y avait encore des bergères à Paris. - -Le procès qui s'ensuivit et se termina par la condamnation à -mort d'Ulbach--un malheureux fou--passionna la ville entière: il -s'agissait d'amour et de jalousie; la victime avait dix-neuf ans, -elle était sage et bergère; les femmes «maudissaient l'assassin -tout en le plaignant peut-être», nous disent les journaux de -l'époque, et du coup la girafe, récemment arrivée au Jardin du -Roi, fut délaissée pour le drame d'Ivry. - -Le 27 juillet, Ulbach était condamné à mort, et le 10 septembre -1827, à quatre heures du soir, il montait sur l'échafaud dressé -place de Grève! - -[Illustration: LA BIÈVRE VERS 1900.--BIEF DE VALENCE. - -Schaan, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -Une crèche municipale occupe rue des Gobelins, nº 3, un bel -hôtel Louis XIII qu'habita le marquis de Saint-Mesme, lieutenant -général, époux d'Élisabeth Gobelin, tout proche d'un beau bâtiment -d'aspect seigneurial qui, dans le quartier, porte le nom d'«hôtel -de la Reine Blanche». - -La légende est fausse, assure le très érudit M. Beaurepaire, -l'aimable bibliothécaire de la ville de Paris: «ce fut simplement -le logis de Catherine d'Hausserville, où Charles VI faillit être -brûlé vif dans la représentation d'un ballet; le feu prit à son -travestissement». L'édifice est de noble allure et détonne un peu -dans ce pauvre mais si pittoresque quartier. - -Un autre bel hôtel encore, rue Scipion, hôtel bâti par Scipion -Sardini, sous Henri III, avec des médaillons en terre cuite, rares -spécimens parisiens de cette si jolie décoration qui nous charme -tant à Florence, à Pise, à Vérone. Ce Scipion Sardini fut un homme -étrange, dont l'histoire mérite d'être contée. D'origine toscane, -il vint en France après la mort de Henri II, alors que Catherine -de Médicis s'emparait du pouvoir. Aimable, spirituel, insinuant, -grand manieur d'argent, habile dans ses entreprises, sans -scrupules, il prend vite une place prépondérante dans cette cour -frivole, dissolue, joyeuse. Il savait mener de front les affaires -et les plaisirs: une illustre alliance lui semblant nécessaire -pour faire oublier la bassesse de sa condition première et la -rapidité de sa fortune: il épouse la «belle Limeuil»--une des plus -séduisantes beautés de l'Escadron volant de la Reyne.--«Toutes -bastantes pour mettre le feu par tout le Monde», disait Brantôme. -Cette aimable personne avait été successivement adorée par les -plus nobles Seigneurs de la Cour avant de faire, en 1563, la -conquête de Condé, dont elle eut un enfant. A Dijon, pendant une -réception de la Reine, la demoiselle de Limeuil se trouva mal et -accoucha d'un garçon: «Pour une personne si avisée, écrit Mézeray, -on ne s'explique pas trop comment elle prit si mal ses mesures»; -scandale, indignation de la reine-mère; emprisonnement de la belle -Isabelle, que Condé, toujours amoureux, réussit à faire évader. -Mais les Protestants veillaient et réussirent à éloigner leur chef -de sa compromettante amie. C'est alors que se présenta Scipion -Sardini, le plus riche financier de l'époque, le banquier du roi, -du clergé, des seigneurs. Il sut se faire agréer, se maria, et -s'établit dans ce joli hôtel que nous admirons encore, cité par -Sauval comme un des plus beaux de Paris, au milieu des vignes, -des vergers et des champs que bordait la Bièvre. Il y vécut, -entouré de luxe, d'œuvres d'art, de livres et de fleurs; il y -mourut vers 1609, et dès 1636 l'hôtel était un hôpital qui, en -1742, fut transformé en boulangerie; et cette boulangerie dessert -aujourd'hui les Hôpitaux de la ville de Paris. - -[Illustration: LE PONT DE CONSTANTINE ET L'ESTACADE. - -Eau-forte de Martial.] - -Longeons la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et, avant -de regagner la rive droite, arrêtons-nous respectueusement sur -le pont de l'Estacade, tout près du petit monument élevé par ses -admirateurs à l'illustre sculpteur Barye, le grand Barye qui, -méconnu, bafoué, saisi par ses créanciers, venait souvent le soir, -au sortir de son modeste atelier du quai des Célestins, oublier -ses souffrances et rêver, à cette place même, devant le splendide -panorama de Paris que couronne la noble silhouette du Panthéon. -C'est l'un des plus admirables aspects de la grande Ville. - - * * * * * - -Rien n'est plus relatif qu'une impression ressentie; pour -certains esprits amoureux du Passé, telle ruine est beaucoup plus -impressionnante que le plus moderne des palais, et aussi les rues, -les maisons, les pavés. - -Il est une heure exquise pour évoquer l'âme du vieux Paris: c'est -le crépuscule. - -La couleur particulière à chaque chose s'est fondue dans les -teintes générales que répandent le jour qui s'en va et la nuit qui -commence. - -De fines silhouettes dentelées se profilent sur le ciel pendant -que de grandes masses violettes, noires et bleues mettent des -rues entières dans un mystère infini. Alors la pensée s'éveille, -les souvenirs s'animent, se précisent; on revit les scènes dont -ces rues, ces maisons, furent les impassibles témoins. On entend -les cris de fureur ou de joie, les tambours battent, les cloches -sonnent, des groupes passent en chantant dans ces décors de rêve. -La vision est revenue! - -Ce pont de l'Estacade qui, de sa barrière de poutres noires, ferme -pour ainsi dire à l'est l'antique Paris, est une des meilleures -places qu'il convient de choisir pour se donner cette fête intime. - -La Ville s'endort dans le calme du soir; au loin sonnent des -cloches; les hirondelles passent en criant dans l'air embaumé de -la nuit qui descend; des bruits montent, vagues, imprécis, et -qui peuvent se modifier au gré du rêve poursuivi: la vie semble -s'endormir, l'âme du passé s'éveille. C'est l'heure souhaitée. - -[Illustration: LE PONT-ROYAL EN 1800. - -Boilly, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - - - - -LA RIVE DROITE - - -Le quartier de l'Arsenal,--construit sur l'emplacement de deux -Palais Royaux, l'hôtel Saint-Paul, le palais des Tournelles, et -le sol de l'île Louviers, réunie à la rive en 1843,--sert de -transition naturelle entre le vieux Paris et le Paris moderne. - -Malgré son nom guerrier, le quartier de l'Arsenal est l'un des -plus paisibles de Paris. Depuis bien des siècles, les palais qui -y apportaient la richesse, le mouvement, la vie ont disparu; sur -leurs ruines, sur leurs immenses jardins, d'humbles rues paisibles -ont été édifiées; la rue de la Cerisaie, où le maréchal de -Villeroy reçut Pierre le Grand dans le somptueux hôtel Zamet; la -rue Charles-V, où, dans ce qui fut l'élégant logis de la marquise -de Brinvilliers, au numéro 12, une bonne sœur de charité en -cornette blanche distribue aujourd'hui de l'huile de foie de morue -et des chaussons de laine à des enfants pauvres et souffrants; -la rue des Lions-Saint-Paul, la rue Beautreillis, où naquit -Victorien Sardou; c'est près de là que logea le grand Balzac: «Je -demeurais alors, dit-il dans son admirable récit _Facino Cane_, -dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue -de Lesdiguières; elle commence à la rue Saint-Antoine, en face -d'une fontaine près de la place de la Bastille, et débouche dans -la rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans -une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le -jour dans une bibliothèque voisine, celle de _Monsieur_. Quand il -faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon». -Elle existe encore en partie cette modeste rue de Lesdiguières; -sur l'emplacement qu'occupent les nos 8 et 10, on pouvait voir -encore, il y a quelques années, un des murs de clôture de la -Bastille; des maisons étroites y ont été plaquées, et, au nº 10, -c'est le mur même de la vieille forteresse parisienne qui forme le -fond de la loge de la concierge! Quelle destinée pour un mur de -prison! - -[Illustration: HÔTEL DE LESDIGUIÈRES. Martial, _aq._] - -De ce qui fut l'Arsenal, l'hôtel du Grand Maître subsiste -seulement, c'est aujourd'hui la «Bibliothèque de l'Arsenal» -(ex-bibliothèque de _Monsieur_ dont parle Balzac), un fier logis -qu'habita Sully, plein de livres sans prix, d'autographes, -d'écrits rarissimes: Dans un coffret fleurdelisé, on y peut -contempler le livre d'heures de saint Louis, à côté d'un fragment -de son manteau royal, à la soie bleue usée par le temps, semée -de fleurs de lis d'or, et le vieux livre porte cette inscription -vénérable: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa -mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle. -Voici la Bible de Charles V, avec cette note de la main même du -Roi: «Ce livre à moy, Roy de France»; à côté, un missel dont -chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au -pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore -le nom. Les manuscrits précieux, les reliures merveilleuses, les -éditions introuvables, les romans de Chevalerie, les classiques, -les poètes de tous les temps se retrouvent au grand complet dans -ce beau palais; les lettres de Latude, la boîte qui servit à -son attentat ridicule contre Mme de Pompadour, y voisinent avec -l'interrogatoire de la Brinvilliers et l'acte de décès de l'Homme -au masque de fer; les lettres d'amour de Henri IV, embrassant «un -mylyon de fois» la marquise de Verneuil, sont ici, comme aussi les -pièces relatives à l'affaire du Collier. Que de choses encore...! - -[Illustration: BAL COMMÉMORATIF SUR LES RUINES DE LA BASTILLE - -_Ici l'on danse._ - -D'après une gravure en couleur du XVIIIe siècle.] - -Ajoutons que le conservateur, l'érudit Henri Martin, ses adjoints, -Funck-Brentano, l'historien de la Bastille, le pittoresque conteur -de tous ses drames, Sheffer, poète charmant et artiste accompli, -et Eugène Muller, sont non seulement des savants dont l'éloge -n'est plus à faire, mais d'aimables gens accueillants et courtois, -et vous comprendrez bien vite pourquoi l'Arsenal est un des coins -rares de Paris où il est délicieux d'aller travailler ou -flâner. C'est du reste une tradition dans la maison: Nodier, le -bon Nodier, qui fut l'un des prédécesseurs de M. de Bornier et du -maître J.-M. de Heredia, l'admirable auteur des _Trophées_, avait -su faire de l'Arsenal le centre du Paris littéraire et artistique. -Hugo, Lamartine, Musset, Balzac, Méry, de Vigny et Frédéric -Soulié s'y réunissaient; l'on y disait de beaux vers en regardant -le soleil s'irradier rouge et flambant derrière les tours de -Notre-Dame! - - Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom! - -a écrit Vacquerie, en parlant de Hugo! - -De ce qui fut la Bastille, rien ne reste que quelques pierres -qui formaient le soubassement d'une des fameuses tours. Elles -ont d'ailleurs été soigneusement déplacées et transportées quai -des Célestins, le long de la Seine, où elles sont visibles -aujourd'hui. C'est donc en vain que l'on chercherait une trace -quelconque de cette forteresse sombre sur laquelle planèrent -tant de légendes. La grande ombre de Latude elle-même ne s'y -reconnaîtrait plus; pourtant quelle place la légendaire Bastille -ne tient-elle pas dans l'histoire de Paris: cette Bastille que -le peuple stupéfié de sa si facile victoire, ne se laissait pas, -dès le 15 juillet 1789, de venir visiter avec un tel empressement -et une telle curiosité que le gouverneur Soulès, nommé par la -municipalité parisienne, dut devoir suspendre les visites, sous le -curieux prétexte «que de tels dégâts avaient été déjà faits à la -forteresse par les visiteurs, qu'il en coûterait plus de 200.000 -livres pour la réparer». Réparer la Bastille! Les souvenirs -manuscrits de Paré nous disent les fureurs que cette étrange -prétention excitèrent chez Danton, sergent d'une compagnie de la -Garde nationale, qui, avec sa section, était venu se heurter à -cette consigne. - -Danton se fait conduire devant le maladroit Soulès, l'empoigne au -collet et le traîne à l'Hôtel de Ville: la consigne est levée, -les visites continuent, et le citoyen Palloy peut enfin mettre en -coupe réglée la célèbre prison d'État; les pierres sont «taillées -en images de la forteresse, et dédiées aux départements et aux -assemblées» ou «en pierres commémoratives destinées à aiguiser -les courages». Palloy découpe les plombs sous forme de médailles -et fait des anneaux avec les chaînes de fer; avec les marbres, il -confectionne des jeux de dominos et a la délicate pensée d'offrir -l'un de ces jeux au jeune Dauphin, pour lui inspirer «l'horreur de -la tyrannie.» - -Des bals sont ouverts sur l'emplacement de la Bastille, le vin -coule, les violons grincent, et les indiennes imprimées de -l'époque nous représentent les ruines de la vieille citadelle -parisienne surmontées de cette inscription: «Ici l'on danse». - -Le vaste espace laissé vide par cette démolition était à combler. -Napoléon Ier, dont les conceptions artistiques étaient parfois -déconcertantes, y fit édifier, en 1811, par Alavoine, un projet -de fontaine étrange et d'aspect bizarre: un éléphant colossal de -vingt-quatre mètres de hauteur jetant l'eau par sa trompe. - -Bâti provisoirement en plâtras et en torchis, cet éléphant -s'effrita vite sous l'action du temps et de la pluie; ce fut -bientôt une lamentable ruine entourée de planches disjointes. Les -gamins du quartier s'y livraient à des luttes homériques, mais les -vrais familiers de l'éléphant étaient les rats qui y avaient élu -domicile, à ce point que, lorsque la démolition fut commencée, de -véritables battues avec hommes et chiens durent être organisées, -et pendant de longs mois ces affreux rongeurs envahirent le -quartier terrorisé. En 1840, la colonne actuelle fut érigée; -depuis, le génie de la Liberté pose sur Paris un pied léger et -le beau lion de Barye veille sur le repos des victimes de 1830 -inhumées dans la crypte du monument. - -La rue Saint-Antoine renferme quelques beaux hôtels: l'hôtel -Cossé, où mourut Quélus; l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson, -construit par du Cerceau sur les restes de l'hôtel Saint-Paul et -de l'atelier de Germain Pilon; l'hôtel Sully, dont la noble façade -fut récemment mutilée. Tout à côté, à l'angle de la rue du Figuier -et de la si pittoresque rue de l'Hôtel-de-Ville, qui fut autrefois -la rue de la Mortellerie, s'élèvent les restes de l'hôtel de -Sens, le seul spécimen, avec l'hôtel de Cluny, de ce que fut -l'architecture privée au XVe siècle. Après avoir été habité par -les Princes de l'Église, les Évêques, les Cardinaux, et aussi par -Marguerite de Valois (la Reine Margot), l'hôtel de Sens connut la -mauvaise fortune. Il devint «Bureau des coches», et les rouliers, -les valets d'écurie, les ramasseurs de crottin succédèrent aux -Princes de l'Église! - -En ces derniers temps, on faisait des confitures en gros dans -l'hôtel de Sens devenu officine de confiseurs! - -Au nº 5 de la rue du Figuier, nous rencontrons un puits à margelle -sculptée, d'un beau caractère, et nous ne saurions manquer -d'évoquer le souvenir de Rabelais, l'admirable Rabelais, mort -à côté, dans la rue des Jardins; au nº 15, rue de l'Ave-Maria, -s'ouvrait la porte du XVIe siècle par laquelle les acteurs de -l'Illustre Théâtre, installé dans l'ancien Jeu de Paume de la -Croix-Noire, gagnaient leurs loges. C'est devant cette porte que -Molière fut arrêté et conduit au Châtelet, parce qu'il devait «142 -livres à Antoine Fausseur, maître chandelier, son fournisseur de -luminaire»! - -Traversons la place de la Bastille; descendons la rue du -Faubourg-Saint-Antoine: c'est là, au nº 115, devant une vieille -maison du XVIIIe siècle, que fut tué sur une barricade le député -Baudin, le 3 décembre 1851. Au nº 303 s'élevait, sous Napoléon -Ier, la maison de santé du Dr Dubuisson, où fut interné le général -Mallet, c'est là qu'il combina le prodigieux complot dont bientôt -nous évoquerons la déconcertante histoire. Plus loin, près la -rue de Montreuil, nous passons devant les restes des magasins -de papiers peints de Réveillon, saccagés le 17 avril 1789; leur -pillage fut l'un des préludes de la Révolution. - -[Illustration: L'HÔTEL DE SENS VERS 1835. - -D'après une lithographie de Rouargue.] - -Enfin, au nº 70 de la rue de Charonne, se trouvait la maison de -santé du Dr Belhomme, qui servait de Prison spéciale sous la -Révolution. Ceux-là seuls y étaient reçus qui pouvaient payer, -et fort cher. Les irréfutables mémoires de M. de Saint-Aulaine -nous montrent Belhomme familier, cynique, exigeant son salaire -et tutoyant les duchesses à court d'argent qui lui marchandaient -leur vie. Le plus aimable des historiens, mon excellent ami, G. -Lenôtre, qu'il faut toujours citer quand il s'agit des faits -de l'époque révolutionnaire, a reconstitué cette terrible et -étonnante histoire de la maison Belhomme, où l'on riait, où -l'on dansait, où l'on «flirtait» même sous l'œil effrayant -de Fouquier-Tinville; il a raconté, avec son habituelle -documentation, l'étonnante liaison de la duchesse d'Orléans, veuve -de Louis-Philippe Égalité, avec le conventionnel Rouzet, enterré -plus tard à Dreux, sous le nom du «Comte de Folmon», dans le -caveau de famille des d'Orléans. - -En poursuivant notre route et après avoir passé devant l'église -Sainte-Marguerite, où fut inhumé Louis XVII..., ou son sosie, nous -arrivons à la barrière du Trône (du Trône renversé, disait-on -en 1793). L'échafaud, qui momentanément avait quitté la place -de la Révolution, y fut dressé pendant la plus terrible époque -de la Terreur. Les «grandes fournées» y furent exécutées. On y -tua 1,300 victimes en six semaines, dont André Chénier, le baron -de Trenck, l'abbesse de Montmorency, Cécile Renaud, Madame de -Sainte-Amaranthe, le poète Roucher et bien d'autres! Les corps -de ces malheureux, dépouillés de leurs vêtements, étaient chargés -chaque soir sur des tombereaux couverts, les têtes coupées entre -les jambes, et l'horrible voiture, qui laissait derrière elle un -sanglant sillage, était déversée dans quelque fossé creusé au fond -des jardins du couvent de Picpus, où existe encore le cimetière -des suppliciés de la Révolution. - -En revenant sur nos pas, nous rencontrons, au nº 9 de la rue de -Reuilly, les restes de ce qui fut la brasserie de l'Hortensia, -tenue en 1789 par le fameux Santerre, commandant de la Garde -nationale. La maison n'a pas beaucoup changé; toutefois, à l'heure -actuelle, c'est un pensionnat de jeunes filles qui occupe les -grandes pièces où le tonitruant Général organisa ces terribles -descentes sur Paris et déchaîna ces effrayants bataillons du -faubourg qui terrorisaient jusqu'à la Convention elle-même. - -De l'autre côté de la place de la Bastille, rue Saint-Antoine, -près de l'église Saint-Paul, s'ouvre le passage Charlemagne, -pittoresque au possible par les vieux souvenirs qu'il renferme -et l'étrange population qu'il abrite: rempailleurs de chaises, -cardeurs de matelas, marchandes de lait, fleuristes en plein vent, -se groupent autour des restes de l'hôtel charmant qui fut, sous -Charles V, la somptueuse demeure du prévôt Hugues Aubryot. - -La façade, encore remarquable et de belle allure, étonne et -détonne dans ce fouillis de maisonnettes pauvres et basses qui -l'enserrent. Des poules picorent au pied des tourelles du XVe -siècle qui renferment encore un escalier de belle allure--et du -linge rapiécé sèche sur des fils de fer entre les fenêtres à -cariatides du XVIIe siècle remplaçant celles derrière lesquelles -rêvèrent jadis le duc d'Orléans, le duc de Berri et, en 1409, Jean -de Montaigu, décapité pour crime de sorcellerie!--qui furent les -hôtes illustres de ce logis fastueux autrefois[7]. - -[Note 7: Pourquoi faut-il si souvent indiquer par une -note que telle relique encore debout il y a quatre ans -est--aujourd'hui--démolie, émiettée. Insoucieux de son histoire et -de son glorieux passé, Paris laisse--sans une protestation--les -vandales détruire ses plus vénérables souvenirs. Depuis six -mois l'hôtel Aubriot n'existe plus. Il a fallu huit jours à des -goujats pour faire disparaître un bijou de pierre que les Français -admiraient depuis quatre siècles (août 1909)!] - - * * * * * - -Et maintenant arrêtons-nous place des Vosges, de l'autre côté -de la place de la Bastille. C'est l'un des rares coins de notre -vieille Cité qui ont pu, à travers les siècles, conserver à peu -près intact leur ancien caractère: les maisons de style Louis -XIII n'ont pas changé. Le décor est resté le même, les Précieuses -y pourraient refaire leurs promenades favorites et les raffinés -d'honneur y dégaineraient comme au beau temps de Richelieu et -des frondeurs d'édits, seul le public des spectateurs serait -profondément modifié. Les belles dames du pays de Tendre, les -Cydalises et les Aramynthes, les Seigneurs qui jadis habitèrent -ces nobles logis, ceux qui, le 16 mars 1612, assistèrent au -carrousel donné par la Reine régente Marie de Médicis, en -l'honneur de la paix conclue avec l'Espagne, ou ceux qui se -rendaient en grand carrosse chez la belle Marion de Lorme ou -chez Madame de Sévigné, sont aujourd'hui remplacés par de petits -rentiers, de modestes commerçants retirés des affaires et des -officiers retraités. D'humbles ménagères travaillent à «leur -ouvrage» aux places où reposaient les chaises à porteur des nièces -de Mazarin, et la colonie nombreuse des Israélites qui habitent -le quartier s'y donne rendez-vous le samedi. C'est un curieux -spectacle que ces hommes et ces femmes, au type si fortement -accusé, se rendant à la Synagogue, toute proche d'un reste d'hôtel -du XVIIIe siècle, encore orné de délicates ornementations, occupé -aujourd'hui par un boucher, rue du Pas-de-la-Mule. Beaucoup de -vieillards portent encore la longue lévite, les boucles d'oreilles -et les cheveux en tire-bouchon. Des jeunes filles à l'œil velouté, -coiffées de bandeaux, et vêtues de façon spéciale, s'y rencontrent -certains jours de fêtes religieuses. Étrange évocation: il -semblerait que, dans ces quartiers paisibles, les traditions -bibliques se fussent conservées dans quelques familles israélites. - -[Illustration: HÔTEL DU PRÉVÔT HUGUES AUBRYOT. - -COUR ET PASSAGE CHARLEMAGNE EN 1867. - -Dessin de A. Maignan.] - -Mais c'est une exception, et la place des Vosges, qui fut la -place Royale, qu'habitèrent Richelieu, Fronsac, Chabannes, le -maréchal de Chaulnes, Rohan-Chabot, Rotrou, Dangeau, Canillac, le -prince de Talmont et Mademoiselle du Châtelet; où naquit Madame -de Sévigné, où vécurent la tragédienne Rachel, Théophile -Gautier et Victor Hugo, est aujourd'hui complètement délaissée. -Ce délicieux «coin de Paris» où se dépensa tant d'esprit, où de -si belles dames firent assaut de grâce et d'élégance, où tant de -Raffinés dégainèrent, n'est plus qu'un grand jardin solitaire, -provincial et triste, fréquenté à peu près uniquement par les -élèves des pensions voisines qui y jouent aux barres, au cheval -fondu ou au roi détrôné, à l'ombre débonnaire de la statue de -Louis XIII, qu'encadrent philosophiquement le kiosque de la -loueuse de chaises et le théâtre de Guignol![8] - -[Note 8: Depuis l'époque où ces lignes furent écrites, la -Ville de Paris a installé son «Musée Victor Hugo» dans le logis -même qu'habita l'illustre poète.--G. C. (1909).] - - * * * * * - -Dans l'ancienne rue Culture-Sainte-Catherine (qui s'appelle -aujourd'hui rue de Sévigné), sur l'emplacement de l'actuel nº -11, s'élevait le théâtre du Marais, construit aux frais de -Beaumarchais. En 1792, on y représenta la _Mère coupable_, au -bénéfice, disait l'affiche, «du premier soldat qui enverra au -citoyen Beaumarchais l'oreille d'un Autrichien». Ce n'est plus -qu'un modeste établissement de bains chauds, précédé d'un petit -jardinet, où, encadrées de caisses de fusains, reluisent des -boules étamées. Le mur énorme, sombre et rébarbatif, sur lequel -s'appuie le léger pavillon thermal, est l'ancien mur de la Prison -de la Force, de sinistre mémoire, où fut égorgée sur une borne, au -coin de la rue des Balais, Madame de Lamballe, où fut transférée -Madame Tallien, où fut détenue la Princesse de Tarente, l'aïeule -de l'aimable, accueillant et érudit Duc de la Trémoïlle, qui -n'eut qu'à entr'ouvrir son incomparable Chartrier de famille -pour nous donner ces passionnants et pittoresques «Souvenirs de -Madame de Tarente», un des plus précieux documents sur la période -révolutionnaire. - -L'hôtel Carnavalet, la «chère Carnavalette» de Madame -de Sévigné, est tout proche, et aussi l'ancien hôtel Le -Peletier-Saint-Fargeau, aujourd'hui Bibliothèque de la Ville de -Paris. C'est un beau et vaste logis, de noble allure, qui renferme -des merveilles, livres, cartes, plans, manuscrits. L'histoire -écrite de Paris est là, et tous les travailleurs connaissent le -joli cabinet aux fines sculptures de l'aimable et savant M. Poëte, -conservateur de ces belles collections. MM. Beaurepaire, Jacob, -Jarach et Wilhem, à la Bibliothèque; MM. Pètre et Stirling aux -Travaux Historiques, sont les hôtes avertis et accueillants de -cette admirable Bibliothèque parisienne. - -[Illustration: PLACE ROYALE VERS 1651 (ACTUELLEMENT PLACE DES -VOSGES). - -Israël, _del._] - -Tout ce quartier du Marais renferme, du reste, de somptueux hôtels -dont aucun, hélas! ne fut respecté? Tous sont livrés au commerce -et à l'industrie. L'hôtel Lamoignon est occupé par des polisseurs -de glaces, des fabricants de sièges rustiques; l'hôtel d'Albret, -par un marchand de bronzes d'éclairage; les hôtels de Tallard, -de Maulevrier, de Sauvigny, de Brevannes, d'Épernon, etc., sont -encore debout, mais en quel état! La rue des Nonnains-d'Hyères -nous offre son curieux bas-relief de pierre peinte représentant -un gagne-petit en costume du XVIIIe siècle. En 1748, une Mme de -Pannelier tenait dans cette même rue «bureau d'esprit»; Lalande, -Sautereau, Guichard, Leclerc de Merry y fréquentaient. Les -séances, qui avaient lieu le mercredi, étaient précédées d'un -excellent dîner. La tradition s'en est heureusement conservée à -Paris. - -Rue François-Miron, se rencontre un vaste et bel hôtel à fronton -circulaire, avec écussons et guirlandes. C'est l'hôtel de -Beauvais, bâti par Le Pautre en 1658. - -On ne se douterait guère, aujourd'hui, à voir cette vieille -maison dans cette triste rue, que les carrosses dorés du Roi -Soleil ont passé sous la voûte obscure de la porte d'entrée, -et que, du haut du balcon du pavillon central, la Reine Anne -d'Autriche, accompagnée de la Reine d'Angleterre, du cardinal -Mazarin, du maréchal de Turenne et d'autres illustres seigneurs, -vit passer le cortège de son fils Louis XIV et de sa belle-fille, -la nouvelle reine Marie-Thérèse d'Autriche, faisant, par la porte -Saint-Antoine, leur entrée solennelle dans Paris, le 26 août 1660! - -Les propriétaires successifs ont tous plus ou moins dégradé cette -noble demeure. Seul, le grand escalier est à peu près intact, et -c'est une merveille. Les sculptures sont de Martin Desjardins -et la cour ovale garde encore quelques traces de son élégance -d'autrefois. - -Par son aspect pittoresque et les beaux hôtels qu'elle contient, -la rue Geoffroy-l'Asnier est l'une des plus curieuses de Paris. -Au nº 26 se dresse l'hôtel de Châlons-Luxembourg, avec sa porte -monumentale et son merveilleux heurtoir. Au fond de la cour -s'élève un fort élégant pavillon Louis XIII, briques et pierres, -aux proportions délicates; l'hôtel avait été bâti pour le deuxième -Connétable de Montmorency, et tout perdu qu'il est dans ce triste -quartier il garde encore fière allure. - -Après la Révolution, cette rue dont presque tous les propriétaires -avaient émigré ou avaient été guillotinés, se trouva complètement -déchue de son ancienne splendeur. De petits rentiers, de -modestes employés, de pauvres gens se fixèrent dans ces grandes -maisons abandonnées; l'herbe poussait dans les rues, beaucoup -d'hôtels avaient été vendus comme biens nationaux, et la rue -Geoffroy-l'Asnier subit le sort commun, elle se démocratisa! - -Entre cette rue et la rue des Barres, l'œil étonné perçoit une -sorte de fissure à ce point étroite que deux personnes pourraient -difficilement y passer de front, une manière de corridor où -siffle le vent entre deux rangées de maisons délabrées et hors -d'aplomb, c'est la rue Grenier-sur-l'Eau, pauvre et sale, mais -pittoresque au possible avec, comme fond, la glorieuse tour de -Saint-Gervais-Saint-Protais qui se détache en lumière sur le ciel. - -[Illustration: L'HÔTEL DE VILLE AU XVIIe SIÈCLE.] - -[Illustration: RUE GRENIER-SUR-L'EAU EN 1866. - -Dessin de A. Maignan.] - -C'est la nuit, avec un ciel d'orage, qu'il faut voir la -sinistre petite rue des Barres, derrière Saint-Gervais: il est -alors facile de se représenter ce que dut être ce paisible -quartier lorsque, le 9 thermidor, vers 11 heures du soir, à la -lueur des torches, parmi les appels aux armes, les coups du tocsin -et les clameurs de la foule, le corps de Lebas mort y fut apporté -et, sur une chaise, Augustin Robespierre qui s'était brisé les -cuisses en sautant par une des fenêtres de l'Hôtel de Ville. Le -mort et le mourant étaient traînés à l'hôtel des Barres transformé -en comité de section. Le lendemain matin on enterrait Lebas, et -Augustin Robespierre était porté au Comité de Salut public, d'où -il partit pour l'échafaud. - -Dans cette pittoresque rue des Barres--qui descend jusqu'à la -Seine, près du vieux quai de l'Hôtel-de-Ville, où viennent -s'amarrer les gros bateaux plats chargés de pommes, de pierres -ou de sable--s'ouvre l'une des sorties de la charmante église -Saint-Gervais dont les beaux vitraux, chefs-d'œuvre de Pinaigrier -et de Jean Cousin, furent presque totalement détruits il y a -quelque vingt ans par une explosion de dynamite.--Tout contre -l'église, dans les restes désaffectés d'une ancienne chapelle, un -confiseur a installé ses alambics et ses bassines de cuivre rouge, -et c'est un bien curieux spectacle, que de voir les fourneaux -allumés de toute cette étrange cuisine sous ces antiques voûtes -ogivales, entre ces piliers noircis portant encore la trace des -cires qui brûlaient devant les images saintes, sur ce sol, jadis -charnier, qui contient encore des ossements. Les communs de la -vieille église subsistent encore, merveilleusement pittoresques -et s'ouvrent rue François-Miron, nº 2, à gauche du portail -d'entrée de l'église, entre une boutique de blanchisseuse et une -«entreprise de déménagements»! - -[Illustration: HÔTEL BARBETTE. - -Rue Paradis-des-Francs-Bourgeois et rue Vieille-du-Temple en 1866. - -Dessin de A. Maignan.] - -[Illustration: PORT SAINT-PAUL. - -Aquarelle de Boggs. - -Collect. G. Cain.] - -A côté, la petite rue de l'Hôtel-de-Ville nous amène rue -Vieille-du-Temple, où nous pouvons admirer au nº 47 ce qui -nous reste du curieux hôtel des ambassadeurs de Hollande--où -«Monsieur Caron de Beaumarchais et Madame son épouse» comme les -appelle un almanach de 1787, installèrent en 1784 un «Institut -de Bienfaisance pour les pauvres mères nourrices». C'est même au -bénéfice de cette œuvre que fut donnée la 50e représentation -du _Mariage de Figaro_.--Plus loin, sur la droite, à l'angle -de la rue des Francs-Bourgeois, se dressent la jolie tourelle -construite vers 1500 pour Jean Hérouet, et enfin le beau palais -des Rohan, aujourd'hui Imprimerie nationale. C'est un noble -et vaste logis que l'élégant Cardinal s'était plu à orner -somptueusement. On y rencontre un chef-d'œuvre, «les Chevaux -d'Apollon», merveilleux bas-relief de Pierre Le Lorrain; le salon -des Singes, par Huet, est charmant, et le cabinet du directeur -de l'Imprimerie nationale, renferme une admirable pendule de -Caffieri. Pourquoi faut-il que ce beau palais soit, hélas! -condamné à une prochaine disparition. L'hôtel de Rohan va tomber -sous le pic des démolisseurs, et c'est l'État qui commettrait ce -sacrilège! Puissent les efforts des amoureux de Paris réussir -et nous conserver ce précieux vestige d'un passé qui disparaît, -hélas! chaque jour un peu plus! - - * * * * * - -Un cocher dont la surprise dut être grande fut le nommé Georges -qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, par -une pluie battante transformant en cloaque le sol fangeux du -cul-de-sac Saint-Pierre (maintenant impasse Villehardouin), -près la rue Saint-Gilles, vit descendre de son cabriolet, -complètement nu, et tenant sous le bras ses effets d'uniforme, -un militaire qu'il venait, vingt minutes auparavant, de charger -place du Louvre. Cet étrange voyageur s'appelait le caporal -Rateau, il se rendait au rendez-vous que le général Malet lui -avait assigné, du fond de la maison de santé du Dr Dubuisson, -303, Faubourg-Saint-Antoine, où il était interné par mesure -administrative. Rateau, dans son désir de revêtir plus vite le bel -uniforme d'officier d'ordonnance qui lui était destiné, s'était -déshabillé dans la voiture, et c'est entièrement dévêtu qu'il -monta quatre à quatre le sombre escalier de la plus triste maison -de cette triste ruelle. - -Elle existe encore, noire, sordide, misérable, la bicoque où Malet -avait donné rendez-vous aux complices qu'il s'était choisis, au -troisième étage, chez l'abbé Cajamanos, un vieux prêtre espagnol -ahuri et sortant de Bicêtre[9]. - -[Note 9: L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante -maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se -joua la tragédie de 1812 (1909).] - -C'est une prodigieuse aventure que celle du général Malet et -qui déconcerte. Ainsi, en 1812, alors que Napoléon semblait au -faîte des grandeurs humaines, du fond d'une sorte de cachot, -avec l'aide de cinq ou six obscurs comparses, d'un vieux prêtre -sachant à peine le français, d'un officier général mis en réforme, -d'un sergent presque illettré et de quelques cerveaux brûlés; -le général Malet, suspect, détenu, surveillé, avait pu tout -combiner, tout préparer pour accréditer le bruit de la mort de -l'Empereur,--dont on manquait de nouvelles, perdu qu'il était dans -les steppes glacés de la Russie!--Et ces calculs se trouvèrent -justes! Tous les dignitaires impériaux, depuis le ministre de la -police Savary jusqu'au préfet de la Seine Frochot, acceptèrent -sans contrôle, sans discussion, sans preuves, les allégations -du général Malet. Tous surtout crurent à ses belles promesses, -et l'on ne saurait dire où se serait arrêté le prodigieux -mystificateur, si un officier, ne connaissant que sa consigne, se -refusant à toute discussion et ne se payant pas de belles paroles, -n'avait demandé à vérifier les pouvoirs. Malet, pris de court, -impatienté, répliqua par un coup de pistolet; le commandant Doucet -lui mit la main au collet et la comédie finit en drame. - -On mit, à faire disparaître tous les organisateurs de ce complot, -qui avait si bien failli réussir, d'autant plus d'empressement -qu'il fallait au plus vite supprimer ces gênants témoins de tant -de lâchetés, de mensonges et de compromissions. - -Le pauvre logis de l'impasse Villehardouin fut fouillé par toute -la police de Paris; les papiers, les uniformes, les bicornes et -les épées furent repêchés dans le petit puits qui existe encore et -où ils avaient été éperdument jetés. En quelques heures, Malet, -Lahorie, Rateau, Guidal furent jugés, condamnés et exécutés. Les -réponses du général devant le tribunal, qui le jugea sommairement, -sont déconcertantes; comme on lui demandait (un peu tard) quels -étaient ses complices: «Vous tous, répondit-il à ses juges, si -j'avais réussi!» - -Amené devant le sinistre mur de la plaine de Grenelle, il voulut -commander lui-même le feu du peloton d'exécution, et fit, comme -au terrain de manœuvre, recommencer le mouvement _En joue!_ qui -n'avait pas été exécuté avec une précision toute militaire. -Un officier, le capitaine Borderieux, qui n'avait d'ailleurs -absolument rien compris à ce drame prodigieux dont il avait été -l'un des plus pittoresques comparses, mourut, en criant: «Vive -l'Empereur!» - - * * * * * - -Entre les Archives et la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie -s'élevait jadis un vaste couvent qui, en 1631, devint la propriété -des Carmes Billettes,--du nom d'un ornement que ces religieux -portaient sur leur robe.--La Révolution supprima le couvent, mais -le petit cloître nous est resté avec ses proportions charmantes -et son intimité monacale. C'est aujourd'hui une école municipale, -l'église voisine fut affectée au culte protestant. - -A côté la rue de Venise, une des plus anciennes de Paris; ruelle -infecte et sordide où grouille la plus basse prostitution. Un -monde de malandrins des deux sexes hantent les bouges qui la -bordent. Des femmes sans âge, abominables, déambulent et traînent -des savates élimées devant des entrées de couloirs où se devinent -de gluants escaliers noirs; des linges rapiécés pendent aux -fenêtres, d'âcres fumées sortent à travers d'épais barreaux -obturant d'anciens hôtels mués en repaires de vagabonds, et clos -par de lourdes portes hérissées de clous rouillés. - -C'est hideux et pittoresque, comme tout ce vieux quartier -d'ailleurs, qui, avec la rue Pierre-au-Lard, la rue Brise-Miche -et la rue Taille-Pain, forme cet ensemble étonnant: le cloître -Saint-Merri, du nom de la vieille église dont le tocsin a -sonné tant de fois l'alarme à l'époque des émeutes du règne de -Louis-Philippe. - -A la moindre poussée de fièvre populaire, cet inextricable dédale -de petites rues se hérissait de barricades. C'est à l'intersection -de la rue Saint-Martin et de la rue Aubry-le-Boucher que s'éleva -l'effrayante barricade défendue par Jeanne et ses intrépides -compagnons. A la suite de l'enterrement du général Lamarque, -mort en pressant sur les lèvres l'épée que lui avaient offerte -les officiers bonapartistes des Cent-Jours, un immense mouvement -révolutionnaire avait galvanisé Paris; les anciens soldats de -l'Empire, les survivants de la Terreur et ceux de 1830 groupés -dans leur haine commune contre le gouvernement de Louis-Philippe, -se joignirent aux mécontents de tous les partis et aux membres -des sociétés secrètes, si nombreuses alors. Dans la soirée du -5 juin 1832, le centre de Paris s'était hérissé de barricades, -et la troupe et la garde nationale durent reconquérir une à une -les positions perdues--on s'égorgea toute la nuit--et, lorsque -l'aube du 6 juin teinta de rose le faite des maisons, la grande -barricade de Saint-Merri tenait toujours. Ses défenseurs, une -poignée d'hommes héroïques, avaient juré de s'ensevelir sous -ses ruines; il avaient déjà repoussé dix furieux assauts; ils -attendaient la mort, et la grande voix du tocsin de Saint-Merri, -sonnant sans relâche au-dessus de leurs têtes, semblait tinter le -glas des trépassés!--Une partie de l'armée de Paris dut donner -pour abattre ces insurgés indomptables: le feu sortait des pavés, -des fenêtres, des caves; autour de la barricade des corps de -gardes nationaux et de soldats, criblés de balles, troués de coups -de couteaux, écrasés sous les pavés lancés du haut des toits, -témoignaient de l'effroyable sauvagerie de cette lutte fratricide: -le sol, longtemps, demeura rouge de sang! Que de boulets, que de -mitraille, que de balles ont reçu toutes ces vieilles façades, au -hasard des échauffourées si nombreuses du temps de Louis-Philippe. - -Au premier appel des tambours, les citoyens s'armaient et -couraient défendre l'ordre... ou l'attaquer; les femmes, -anxieuses, tapies derrière les volets fermés, guettaient les -civières. - -L'émeute finie, la vie reprenait et, dans le même immeuble, -l'insurgé côtoyait l'honnête garde national avec lequel il avait, -la veille, échangé des coups de fusil. Parfois, cependant, -quelques rancunes subsistaient. - -Mes parents ont connu une vieille dame, logée rue Saint-Merri, -qui, pendant trente ans, ne passa jamais qu'en tremblant devant -la porte du locataire demeurant au-dessous d'elle. Comme on -s'étonnait de cette persistante appréhension, elle disait: «Si -vous saviez ce qui m'est arrivé!» et elle contait qu'un soir -d'émeute,--en 1836,--son mari, absent depuis le matin, faisait le -coup de fusil dans les rangs de la garde nationale. Elle, restée -seule à la maison, affolée d'angoisse, vit arriver au tournant de -la rue un brancard recouvert d'une serpillère que les porteurs -déposèrent à sa porte. Est-ce son mari qu'on ramène mort?--Elle -se précipite, soulève un coin du drap et, reconnaissant, la -joue traversée d'une balle, sanglant, les yeux hagards, la -mâchoire fracassée, le locataire du dessous: «Ah! quel bonheur, -s'écria-t-elle; c'est vous, monsieur Vitry!» - -M. Vitry, depuis ce jour, lui avait battu froid. - -Du temps de Charles VI, sous le prétexte trop justifié d'épuration -nécessaire, et, sur la prière du curé de Saint-Merri, on avait -expulsé de ces «rues chauldes» la majeure partie des ribaudes et -des prostituées qui y prenaient leurs ébats. Mais, si la morale -a des droits, le commerce en a également; les bons boutiquiers -du quartier, plus soucieux de leurs intérêts que de la décence, -protestèrent énergiquement contre une pareille mesure, si -préjudiciable à leurs petits négoces. Ils eurent gain de cause; -le 21 janvier 1388, le Parlement donna tort à M. le Prévôt, et la -bande joyeuse reprit triomphalement possession du quartier. Nopces -et festins! - -[Illustration: LA RUE DES PROUVAIRES ET LA RUE SAINT-EUSTACHE VERS -1850. - -Aquarelle de Villeret. Musée Carnavalet.] - -Dans sa _Chronique des rues_, notre docte ami Beaurepaire, -bibliothécaire de la Ville de Paris, assure que la rue Pirouette, -près l'église Saint-Eustache, doit son nom singulier «au pilori -des Halles qui s'élevait à cet emplacement: c'était une tour -octogonale, percée de hautes fenêtres ogivales, au milieu de -laquelle était une roue de fer, percée de trous où l'on faisait -passer la tête et les bras des criminels, rôdeurs, assassins, -courtiers de débauches, blasphémateurs, condamnés à cette -exposition infamante. On les y attachait pendant trois jours de -marché consécutifs, deux heures par jour, et en les tournant de -demi-heure en demi-heure dans une direction différente. En somme, -on leur faisait faire «la pirouette», de là le nom de la rue». - -[Illustration: LES HALLES EN 1822. - -Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -[Illustration: LES HALLES EN 1828. - -Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -[Illustration: LES HALLES ET LA POINTE SAINT-EUSTACHE. - -Gravure sur bois de A. Lepère.] - -Après y avoir été autrefois exposés, les malfaiteurs viennent y -souper aujourd'hui. L'«_Ange gardien_» un tapis franc, exhibe -son enseigne presque à l'angle de la rue: Ici l'on rit, l'on -boit, l'on chante et l'on prépare les mauvais coups du lendemain. -L'état-major de l'armée du vice s'y réunit. C'est l'endroit à -la mode, quelque chose comme le «Maxim's» des chourineurs. C'est -là qu'il est vraiment élégant de se montrer dans le monde des -«Apaches». Casque-d'Or et ses pareilles y trônent, et le gredin -qui vient de faire un mauvais coup est certain d'y rencontrer bon -souper, bon gîte et le reste. Il n'y a pas que les chevaliers du -surin qui hantent ce noble logis; d'autres seigneurs y viennent -manger des escargots et boire du champagne: d'inquiétants jeunes -gens, aux cheveux plaqués y mènent tapage. On dépense là l'argent -du coup de couteau ou celui du coup de chantage. C'est l'une des -hontes de Paris.--Le propriétaire assure que de braves gens font -partie de sa clientèle: la chose est possible--mais alors ces -infortunés rencontrent chez lui bien mauvaise compagnie. - -[Illustration: LE TROTTOIR DES HALLES, PRÈS SAINT-EUSTACHE, EN -1867. - -Dessin de A. Maignan.] - -[Illustration: VIEILLES RUES DU QUARTIER DES HALLES, VERS 1865. - -Cliché Marville.] - -Tout à côté, presque porte à porte, au nº 5, s'ouvre la cour du -Heaume qui nous donne une saisissante impression de ce qu'étaient -les logis d'autrefois; ce fut, au XIVe siècle, un somptueux -hôtel, ce n'est plus aujourd'hui qu'une remise de voitures à bras -qui tendent vers les vieux plafonds aux poutrelles saillantes -leurs brancards vernissés par l'usure, et une poissonnerie où se -débitent les escargots de Bourgogne et les homards cuits ou crus. -C'est l'un des coins les plus pittoresques de ce pittoresque -quartier, avec ce qui reste de la rue de la Grande-Truanderie, où, -le 10 mai 1797, fut arrêté Babeuf, un des ancêtres du communisme. - -La rue de la Tonnellerie, où habita Molière, disparut également -dans le percement de la rue Turbigo. - -[Illustration: L'ANCIEN MARCHÉ A LA VALLÉE, QUAI DES -GRANDS-AUGUSTINS.] - -Dans ce quartier des Halles où chacun travaille, où chaque -boutique offre à la gourmandise de Paris les meilleures -victuailles, les plus frais légumes, les fruits les plus -savoureux; où toutes les nuits de longues files de voitures -maraîchères charrient des montagnes de provisions de toutes -sortes, chaque rue a, pour ainsi dire, sa spécialité. Les -ménagères savent où trouver les volailles, où, les langoustes, -où, les fromages, où, les oranges. Toutes ces petites rues, -avoisinant les Halles, recèlent d'étonnantes boutiques, des -angles de portes, des coins de caves qui, depuis des générations, -sont occupés par un monde de braves cultivateurs, de petits -négociants, de revendeurs, de marchands au panier, qui -tous ont leurs spécialités et leurs clientèles. On rencontre -encore, dans cette curieuse rue Montorgueil, de vieux logis -qui stupéfient, comme--entre les nos 64 et 72--cette antique -auberge du _Compas-d'Or_ où descendirent tant de générations de -voituriers. Sa double entrée, encombrée elle-même de petits étaux -de bouchers, de marchands de volailles, de tripiers, s'ouvre sur -une immense cour où picorent les poules dans des tas de fumier -doré, où s'ébrouent les canards, où bêlent des chèvres, sous -l'œil étonné d'une trentaine de chevaux, paisibles locataires du -rez-de-chaussée, dont les têtes curieuses passent au-dessus des -portes-barrières, par les fenêtres basses, ou par les soupiraux -ouverts. Au fond, sous l'immense hangar, sont remisées les -voitures, dans une saine odeur de campagne, de foin, de verdure et -c'est un spectacle vraiment curieux que ce coin silencieux, cette -remise campagnarde dans cette rue bruyante, populeuse, encombrée, -pleine de camelots, d'ouvriers, de cris, débordante de vie et de -mouvement. - -Les restes de la rue Quincampoix, derrière la vieille Tour -Saint-Jacques-la-Boucherie, précisent l'étrangeté de ce quartier -où le décor est demeuré en partie, mais où les habitudes et les -habitants se sont, plus peut-être que partout ailleurs, modifiés -et transformés. Rue Quincampoix, en effet, Law avait installé -ses bureaux, la Banque du Mississipi. Là, tout Paris connut les -fièvres de la spéculation. Ce fut comme une frénésie! Pendant des -mois on ne vit que ruines et folies. Tous jouaient, la duchesse -et le prêtre, le philosophe et le courtisan, le boutiquier et -la danseuse, le duc et pair et son laquais, le traitant et son -commis. Pour profiter du voisinage du célèbre agioteur, chaque -chambre, chaque boutique, chaque cave même, se vit transformée -en tripot, et l'on cite le cas d'un savetier qui louait 100 -livres par jour, à des joueuses, son échoppe infecte, puant la -poix et le vieux cuir. La fièvre de l'or avait aboli toutes -les distances. Puis, fatalement, éclatèrent la crise finale, -l'effondrement, la panique: la rue Quincampoix ne montrait plus -que visages désespérés. Tous les jours crises de folie, meurtres, -suicides. En une seule fois, vingt-sept corps d'assassinés ou -de suicidés sont pêchés aux filets de Saint-Cloud. Pour jouer -encore, il fallait à tout prix «faire de l'argent»: on volait dans -les rues à main armée, et les assassins appartenaient à toutes -les classes de la société. Un jeune misérable, parent du Régent, -le comte de Horn, déjà célèbre par ses folies, embauche deux -scélérats de son espèce, raccroche un jeune agioteur fort riche, -l'attire dans un cabaret, rue de Venise, l'égorge et le vole. Quel -scandale! La Cour et la Ville s'affolent. Va-t-on sévir enfin, et -la justice fera-t-elle son devoir? On s'émeut, on intrigue, le -lieutenant-criminel vient lui-même prendre les ordres du Régent, -et de Horn, arrêté le 22 mars 1720, fut, le 26, exécuté, rompu en -place de Grève, aux applaudissements de tout Paris. - -[Illustration: LE MARCHÉ DES INNOCENTS AU XVIIIe SIÈCLE. - -Musée Carnavalet.] - -La rue Quincampoix recèle encore quelques vieux hôtels où -sont venus se loger des «spécialités médicales», des «caves -fromagères», des «fabricants d'eau de seltz», des «fantaisies -pour confiseurs», etc. Aux nos 58, 28, 14, 15, et surtout au nº -10, se rencontrent des restes de fer forgé, des balcons rompus, -des mascarons de pierre écornés... Mais tout cela se désagrège, -se disloque, tombe en ruine et ce n'est que par un sérieux effort -d'imagination que l'on peut reconstituer, dans ce décor de misère, -la vie de luxe, de fièvre et d'agiotage qui jadis emplissait cette -vieille rue, empuantie aujourd'hui de relents pharmaceutiques et -d'odeurs rances de pommes de terre frites. - -La prophétie de Collé s'est réalisée: «On n'est plus de Paris -quand on est du Marais!» - -Le commerce a mis la main sur les beaux hôtels de jadis; la -droguerie y a installé ses alambics; les fabricants de jouets y -vendent leurs polichinelles; «l'article Paris» et le monde des -camelots y règnent sans conteste. - -C'est une population pauvre, laborieuse, intelligente, active, -exerçant de petits métiers, dans ce qui fut de somptueux hôtels, -et le contraste n'est ni sans grâce, ni sans intérêt: une visite -à ces quartiers des Archives, du Marais et de Saint-Merri est -certainement l'une des curiosités de Paris. - - * * * * * - -La ligne si pittoresque des grands boulevards s'étend de la -Bastille à la Madeleine. - -Il serait impossible de préciser l'aspect général des boulevards, -chacun d'eux ayant sa physionomie spéciale, son caractère -particulier. - -Le boulevard Beaumarchais est tranquille et bourgeois. Rien n'a -survécu du bel hôtel, surmonté d'une plume en guise de girouette -et d'enseigne, qu'y éleva l'auteur du _Mariage de Figaro_, ni de -ces jardins fameux qui firent l'émerveillement de Paris et que -l'on ne pouvait visiter qu'avec des cartes spéciales, signées par -Beaumarchais lui-même, et parcimonieusement distribuées. - -Quelqu'un cependant les a connus, ces jardins célèbres; quelqu'un -a pénétré dans ce qui restait de cette demeure fastueuse: -Victorien Sardou. Pressentait-il qu'il serait un jour, de par son -talent et son esprit, le successeur de ce Beaumarchais dont il -usurpait ainsi la propriété? - -Toujours est-il qu'en 1839, Victorien Sardou, âgé de sept ans, -habitait chez ses parents, place de la Bastille. C'étaient, avec -ses petits camarades, d'interminables parties de ballon et de -cerceau autour de l'éléphant et aux abords du Canal; à l'entrée -du boulevard Beaumarchais actuel, à droite, de longues palissades -vermoulues bordaient un terrain vague; sur ces palissades -étaient accrochées des images à un sou, de soldats, d'acteurs et -d'actrices, et ces images n'avaient pas de plus fidèle amateur que -le petit Sardou. - -[Illustration: SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE, VERS 1848. - -Lithogr. de A. Durand.] - -Un jour, en contemplant sa galerie en plein air, il aperçoit, -à travers l'interstice de deux planches, un immense jardin. -«Qu'est-ce que ce jardin? Si on y entrait?» Et le voilà, lui et -un gamin de son âge, écartant et soulevant une planche à l'aide -des bâtons de leurs cerceaux et se glissant, délicieusement -terrorisés, dans ce domaine inconnu... O stupeur! ils sont chez -la Belle au Bois dormant. Des herbes folles, des lianes, des -branches, des arbres ont tout envahi. C'est la faune et la flore -des forêts vierges, et, pour locataires, des lapins, des oiseaux, -des papillons. Robinson et le fidèle Vendredi n'eurent pas plus -grande surprise à parcourir leur île que ces deux bambins à se -perdre dans cet océan de verdure. - -Sardou se souvient vaguement d'un pavillon ruiné et de vieux -murs décrépits, mais il revoit encore les talus, les fossés, les -escarpements, où lui et son camarade firent de si délicieuses -escapades, et rien n'est plus charmant que d'entendre cet exquis -et spirituel Sardou, à l'œil si fin, au verbe si évocateur, -conter (et avec quel art merveilleux!) ces histoires du Paris -d'autrefois, qu'il regrette si fort et qu'il connaît si bien[10]! - -[Note 10: Hélas, notre cher et illustre maître n'est plus. V. -Sardou est mort l'an dernier... (1909).] - -Les vieilles demeures ont disparu; une seule subsiste encore, à -l'angle de la rue Saint-Claude, au nº 1; c'est l'hôtel célèbre où -Cagliostro, ce charlatan de génie, installa ses fourneaux, ses -creusets, ses alambics, ses machines à transformations, toute -l'étrange cuisine qui servait aux séances de magie. - -La maison n'a pas été trop modifiée; elle reste encore baroque, -mystérieuse, énigmatique, avec ses escaliers pris dans l'épaisseur -des murs, ses corridors à secrets, ses plafonds machinés, ses -caves à multiples issues. Les plus grands seigneurs, les plus -nobles dames fréquentèrent ce logis; le cardinal de Rohan en était -le familier. Le bruit courait qu'on y faisait de l'or et que -Cagliostro, le grand Cophte, avait retrouvé le secret de la pierre -philosophale! Il offrait, ajoutait la légende, des repas de treize -couverts où les convives pouvaient évoquer les morts et c'est -ainsi que Montesquieu, Choiseul, Voltaire et Diderot avaient pris -part au dernier souper de Cagliostro. - -Tout cela fit du bruit, on murmura, on cria au scandale: Louis XVI -haussa les épaules et Marie-Antoinette défendit qu'on lui «parlât -de ce charlatan». Mais chacun voulait pénétrer chez le «divin -sorcier», et Lorenza, sa femme, dut ouvrir un cours de magie à -l'usage des dames du monde. - -[Illustration: LA MAISON DE BEAUMARCHAIS.] - -Survient l'affaire du Collier. Cagliostro, compromis avec le -cardinal de Rohan et Mme de Lamotte, est arrêté et mis à la -Bastille. Ce ne fut que dix mois plus tard, le 1er juin 1787, -qu'il put rentrer dans l'hôtel de la rue Saint-Claude, escorté -par une foule de huit mille à dix mille personnes, obstruant le -boulevard, la cour de l'hôtel, les escaliers. On l'acclamait, on -l'embrassait, on le portait en triomphe. Cette belle journée -n'eut pas de lendemain; quelques heures plus tard, un ordre du Roi -l'exilait de France: l'hôtel fut clos. On ne le rouvrit qu'en 1805 -pour en vendre les meubles, et ce dut être un curieux spectacle! -En 1855, on fit des réparations à la maison, les vantaux de la -porte cochère furent changés; ceux qui s'ouvrent aujourd'hui sur -la rue Saint-Claude proviennent des anciens bâtiments du Temple. -Les portes de la prison de Louis XVI ferment l'ancien hôtel de -Cagliostro! - -Boulevard des Filles-du-Calvaire s'élève le Cirque d'Hiver, -toujours immuable avec ses «Jeux Icariens», ses équilibristes, -ses écuyères souriantes qui, depuis tant d'années, aux accents -d'un pas redoublé, franchissent les mêmes cercles de papier et -saluent d'un même sourire la foule idolâtre. Mais si le spectacle -n'y varie guère, le public enfantin s'y renouvelle constamment, et -les mêmes rires perlés de notre enfance y accueillent les mêmes -grimaces des clowns. Monsieur Loyal seul n'est plus, l'admirable, -l'imposant Monsieur Loyal, sanglé dans son bel habit bleu et -qui, d'un si noble geste, rectifiait d'un coup de chambrière -les incartades du clown gouailleur ou les écarts de la jument -Rigolette, présentée en liberté[11]. - -[Note 11: Le Cirque d'Hiver s'est--à notre vif -regret--totalement modifié. C'est aujourd'hui un banal -cinématographe (1909).] - -Pourrait-on croire aujourd'hui que, pendant plus d'un siècle, -le boulevard du Temple fut le centre de la gaieté de Paris! -Une délicieuse gravure de Saint-Aubin nous le montre joyeux, -pimpant, mouvementé: les carrosses, les wiskys, les cabriolets, -les vis-à-vis s'y croisent; les grandes dames, les élégantes, les -filles à la mode, y rivalisent de grâces, de belles manières, de -jolies toilettes aux étranges désignations, et le dessinateur -Briou peut écrire au bas d'une gravure de mode de l'époque: -«L'agaçante Julie reposant sur le Boulevard, en attendant -bonne Fortune: elle est en robe du matin avec un chapeau à la -Chasseresse aux cœurs volants». On soupe et l'on danse au Café -Royal, chez Alexandre; on s'écrase devant les boniments de -Nicolet; on fait cercle autour de Fanchon la vielleuse. Curtius -y installe ses luxueux salons de cire; plus tard, les parades de -Bobèche et de Galimafré feront la joie de Paris, et bien longtemps -la kermesse continuera. - -L'Ambigu, le Théâtre Historique, la Gaîté, les Funambules, le -Cirque Olympique, le Petit-Lazari, les Délassements-Comiques; -dix théâtres y apporteront la fièvre, le bruit, la vie, avec -leur personnel étrange, nerveux, grandiloquent, tapageur; les -titis, de tous temps épris de spectacles, acclameront à leur -passage les héros de tous ces drames et de tous ces mélodrames, -si nombreux que l'argot populaire avait baptisé de ce nom -suggestif: _Boulevard du Crime_ le boulevard du Temple où de -dix heures à minuit, chaque soir, tant de sang coulait sur les -planches de ces théâtres: Mme Dorval, Mlle George, Mlle Déjazet, -MM. Bocage, Mélingue, Bouffé, Dumaine, Saint-Ernest, Boutin, -Colbrun, Lesueur, Deburau,--le Pierrot idéal,--et aussi Gobert, -qui ressemblait si fort à Napoléon Ier, comme Taillade, maigre -et nerveux, incarnant Bonaparte. C'était l'époque où l'épopée -bonapartiste tournait à ce point les têtes que le pauvre comédien -Briand, chargé, dans un des nombreux «Napoléon» qui se jouaient -alors, du rôle ingrat d'Hudson Lowe, disait: «Je ne retrouverai -jamais pareil succès. Hier, ils m'ont attendu à la sortie et jeté -dans le bassin du Château-d'Eau!» - -[Illustration: VUE DE L'AMBIGU-COMIQUE SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE. - -Lallemand, _del._ Musée Carnavalet.] - -Tout le quartier se passionnait pour ou contre ses artistes -habituels, épousait leurs querelles, se répétait leurs bons -mots ou leurs aventures; Frédérick-Lemaître surtout, tragique, -débraillé, buveur, prodigue, génial, portant, dans la vie comme -au théâtre, le panache effiloché de Don César de Bazan, avait -sa légende; on s'extasiait sur ses amours avec Clarisse Miroy, -tramées de coups de canne et de tendresses folles. Le lendemain -d'une de ces retentissantes querelles, Frédérick, racontait-on, -sonnant à la porte de sa maîtresse, fut reçu par la mère de -Clarisse; la bonne dame, effrayée de se trouver en présence du -brutal artiste, levait déjà le bras pour se garer des coups... -«Vous battre, moi, vibra Frédérick, avec la voix tonitruante de -Richard d'Arlington, vous battre! pourquoi?... Est-ce que je vous -aime?» - -Le Théâtre Historique deviendra le Théâtre Lyrique, et l'admirable -Mme Miolan-Carvalho, la reine du chant, y créera, avec quel -art, _Faust_, _Mireille_, _les Noces de Jeannette_, _la Reine -Topaze_, etc. Vers 1861, le glorieux maître Massenet, encore -élève au Conservatoire et à la veille d'obtenir son Prix de Rome, -remplira--à l'orchestre du théâtre--les fonctions de timbalier, -aux modestes appointements de 45 francs par mois! Les frères -Davenport, le prestidigitateur Robin donneront en face leurs -amusantes séances d'hypnotisme et de magie blanche. - -On rencontre, sur cet inoubliable boulevard du Temple, tous les -auteurs à la mode: Dennery, Théodore Barrière, Victor Séjour, -Paul Féval, Gounod, Berlioz, A. Adam, Clapisson, Saint-Georges, -les frères Cogniard, Clairville et le grand Dumas passe -triomphalement, distribuant à tous des poignées de main. Les -cafés refusent du monde. Les marchands d'oranges font fortune, -les gavroches vendent des contremarques, portent des bouquets aux -jolies actrices, hèlent des cabriolets. On s'interpelle, on crie, -on se dispute, on rit surtout, sous l'œil indulgent de la police -et au bruit de la sonnette du marchand de coco: c'est l'âge d'or! - -[Illustration: LE BOULEVARD DU TEMPLE, VERS 1860.] - -En 1862, une regrettable décision du baron Haussmann, préfet de -la Seine, supprima ce coin vivant, si joyeux, et sur les ruines -de tous ces théâtres, qui apportaient la fortune et la gaieté, -s'élèvent la caserne du Prince-Eugène, la vilaine bâtisse de -l'Hôtel Moderne et le déplorable monument de la place de la -République. De tout ce beau et artistique passé, rien ne subsiste -que le minuscule théâtre Déjazet, au coin du passage Vendôme, -et le Café Turc, mais combien différent de ce qu'il fut autrefois, -alors que Bailly le peignit sous le Directoire: les élégantes, -les Merveilleuses, les Incroyables y venaient alors «écorcher une -glace ou déguster de petits pots de crème», en y écoutant des -concerts de citharistes; de jeunes Savoyards faisaient danser -leurs marmottes devant les «âmes sensibles» et les bourgeois -économes du quartier menaient leur famille contempler la haute vie -parisienne qui faisait du Café Turc un de ses séjours d'élection. - -Les restaurants étaient nombreux; souvenirs des cafés renommés -d'autrefois comme le café Godet et le café Yon. On y chantait, -on y dansait, on y riait et parfois aussi l'on y complotait. -C'est au restaurant des _Vendanges de Bourgogne_, faubourg du -Temple, rendez-vous ordinaire des repas de noces parisiennes ou -des agapes de la Garde nationale, que,--le 9 mai 1831, à la fin -d'un banquet donné pour célébrer l'acquittement de Guinard, de -Cavaignac, des frères Garnier, accusés de complot contre la sûreté -de l'État--Évariste Gallois, un couteau à la main, porta en trois -mots, ce toast menaçant: «A Louis-Philippe!» - -Le grand Flaubert habitait boulevard du Temple, au nº 42; là le -dimanche, il réunissait, dans de bruyants déjeuners, ses fidèles, -Zola, Goncourt, Daudet, de Maupassant, Huysmans, Céard, Georges -Pouchet, à quatre pas d'une maison qui fut tragique. C'est, en -effet, au nº 50, au troisième étage d'une misérable masure, -que, le 28 juillet 1835, derrière une jalousie, Fieschi avait -installé les vingt-cinq canons de fusils bourrés de balles, qui -constituaient sa «machine infernale»; une rigole de poudre passait -sur les vingt-cinq lumières. Quelle terrible volée de mitraille -devait vomir cet effroyable engin de mort! L'épicier Morey, qui -avait aidé à préparer ce crime monstrueux, avait même pris l'utile -précaution d'avarier quatre des canons de fusil dont l'éclatement -devait supprimer Fieschi lui-même. - -Pépin, autre complice, avait eu soin de passer et repasser -plusieurs fois à cheval, au petit pas, devant la fatale fenêtre, -et, derrière la jalousie, Fieschi, excellent tireur, avait pu -tout à son aise viser et mettre au point exact de mire son -effroyable machine à tuer. Louis-Philippe, qui, dix fois déjà -avait échappé aux assassins, devait cette fois succomber. Mais -les conjurés n'avaient pas songé que le Roi, passant en revue -la Garde nationale, suivrait, non pas le milieu du boulevard, -en dos d'âne à cause de l'écoulement des eaux, mais bien les -chaussées beaucoup plus basses le long desquelles les troupes -étaient rangées. La volée de balles, renversant femmes, enfants -spectateurs, officiers et escorte placés à la gauche du Roi, passa -par-dessus sa tête et n'atteignit que le haut de son chapeau à -cornes: ce fut une effroyable tuerie, le boulevard ruissela de -sang; plus de quarante malheureux gisaient sur la chaussée, dont -le glorieux maréchal Mortier, qui expira couché sur une des tables -de marbre du Café Turc, où les blessés et les morts avaient -été transportés. Fieschi, blessé, fut arrêté dans l'arrière-cour -de la maison voisine, alors qu'il cherchait à fuir par la rue des -Fossés-du-Temple. Le 19 février 1836, il montait à l'échafaud avec -ses complices, Pépin et Morey. - -[Illustration: THÉATRE DES FUNAMBULES, BOULEVARD DU TEMPLE. - -Aquarelle de Martial. (Musée Carnavalet.)] - - * * * * * - -C'est à l'angle du boulevard du Temple, à droite, devant la -première maison du boulevard Voltaire, que tonnait la barricade -où fut tué Delescluze, en mai 1871;--à cette place, s'élevait -autrefois le Théâtre de la Gaîté,--le Théâtre Lyrique ouvrait ses -portes sur l'emplacement actuel de la gare du Métropolitain, place -de la République! - -Le boulevard Saint-Martin, où Paul de Kock avait élu domicile -pour y étudier de ses fenêtres, ouvertes à l'entresol, près -la porte Saint-Martin, la vie frémissante de Paris, n'a -maintenant d'animation réelle que le soir. Quatre théâtres; -les Folies-Dramatiques, l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin et la -Renaissance, y apportent la vie et le mouvement, et rien n'est -plus amusant que l'heure de la sortie: les cafés s'emplissent, -les cigarettes s'allument, les crieurs de journaux hurlent les -dernières nouvelles; on se bouscule, on se pousse; les camelots -hèlent les voitures, où s'engouffrent de jolies femmes en claires -toilettes et en manteaux de soirée; puis, ce sont les acteurs -qui sortent, mentons bleus et cols relevés, l'air maussade -souvent; enfin les jolies actrices, très attendues, qui, rapides, -se glissent dans un coupé où se dissimule le plus souvent un -cavalier que dénonce seul le point rouge d'une cigarette. - -[Illustration: UNE COUR DE LA PRISON SAINT-LAZARE. - -A. Schaan, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -[Illustration: RUE SAINT-MARTIN (1866).--LA TOUR DU VERT-BOIS. -(Dessin de A. Maignan.)] - -Près de la porte Saint-Denis, à la hauteur de l'étroite rue de -Cléry, commençait autrefois une montée qui fut le théâtre d'une -scène tragique. C'est là que, le 21 janvier 1793, l'intrépide -de Batz avait donné rendez-vous à quelques camarades. On devait -tenter une suprême folie, un dernier effort pour soustraire Louis -XVI à la honte de l'échafaud: forcer la ligne des soldats, se -jeter sur l'escorte qui entourait la voiture et enlever le Roi. - -Mais, dès la veille au soir, le Comité de Sûreté générale avait -été prévenu «par un particulier connu», disent les rapports de -police, du complot fou qui se tramait et toutes les précautions -avaient été prises. Pendant la nuit, les gendarmes mettaient en -état d'arrestation les suspects dont la liste avait été jointe à -la dénonciation. De Batz, au rendez-vous, croyait trouver cent -cinquante complices, ils étaient sept. Malgré leur petit nombre, -ils n'hésitèrent pas, se lancèrent à la tête des chevaux et furent -sabrés. Trois restèrent sur la place, de Batz put s'échapper. - -[Illustration: RUE DE CLÉRY. - -Gravure sur bois de A. Lepère.] - -Cette bizarre et tortueuse rue de Cléry, dont l'arête coupante -se profile si étrangement sur le ciel, vit se jouer un autre -drame. Le père d'André et de Marie-Joseph Chénier habitait au nº -97. C'est là--croit-on--que, le 7 thermidor, il attendait,--avec -quelle anxiété!--la mise en liberté de son fils André, depuis de -longs mois prisonnier à Saint-Lazare. Le pauvre homme n'avait-il -pas eu l'idée folle de s'adresser au cœur(!) de Collot d'Herbois -pour lui demander l'élargissement du poète. Collot d'Herbois, -ancien acteur qui, sur un autre théâtre, se vengeait d'avoir été -sifflé, n'avait pas oublié les vers cinglants où André Chénier -l'avait étrillé de main de maître; mais il ignorait en quelle -prison se trouvait le poète. Marie-Joseph Chénier, suspect -lui-même, avait su, en effet, gagner du temps, reculer le procès, -faire perdre la trace de son frère. C'était, à cette heure suprême -de la Terreur, la seule chance possible, et le renseignement si -ardemment souhaité était apporté par le père Chénier lui-même, -qui livrait ainsi au plus mortel ennemi de son fils, à Collot -d'Herbois, ce cabotin sinistre, la tête de son adoré André! -«Demain, avait assuré Collot, ton fils sortira de Saint-Lazare.» -Il tint parole, le 7 thermidor; à l'heure où, devant la table -servie, l'attendait son malheureux père, André Chénier montait en -charrette pour aller à l'échafaud dressé ce jour-là barrière du -Trône! - - * * * * * - -Autour de la pittoresque rue de Cléry, s'étend un quartier -bizarre, étrange, un enchevêtrement de petites rues, de ruelles, -de passages; la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la rue Sainte-Foy, -la rue des Petits-Carreaux, la rue de la Lune, où Balzac logeait -dans une ignoble mansarde, Lucien de Rubempré, veillant le corps -de Coralie morte, et composant des chansons libertines pour gagner -l'argent nécessaire à l'enterrement de sa maîtresse. - -Dans ces rues tortueuses, sombres, étroites, il est facile de -reconstituer la physionomie du Paris d'autrefois; les vieilles -demeures y sont nombreuses encore, mais, comme au Marais, vouées -à de petits commerces, à de pauvres industries. Le Consulat, -après la campagne d'Égypte, y ouvrit un certain nombre de voies, -aux noms de victoires: les rue de Damiette, d'Aboukir, du Nil. -Sur l'emplacement de la place du Caire, s'élevait jadis l'hôtel -des Chevaliers du Temple. Un reste de chapelle gothique, où l'on -conservait le casque et l'armure de Jacque Molay, fondateur et -grand maître de l'ordre, servait, en 1835, de salle de réunion -aux adeptes de ce rite, et le père de Rosa Bonheur, chevalier du -Temple, y fit baptiser sa fillette sous la «voûte d'acier», faite -des épées qu'entrecroisaient les chevaliers de l'ordre, vêtus de -tuniques blanches, la croix rouge brodée sur la poitrine, bottés -de daim et la tête couverte d'une toque carrée en drap blanc, -surmontée de trois plumes, jaune, noire et blanche! - - * * * * * - -Un délicieux tableau de Dagnan, conservé au musée Carnavalet, nous -montre le boulevard Poissonnière en 1834. La plupart des maisons -subsistent encore, mais, hélas! les grands arbres à l'épais -feuillage, qui faisaient de ce boulevard une sorte d'allée de -parc, ont depuis longtemps disparu. Victorien Sardou, cet amoureux -de Paris, qui y est né, qui y est acclamé, aimé et honoré, se -rappelle fort bien avoir connu ces beaux ombrages et longuement -flâné devant le théâtre du Gymnase. O prescience! devinait-il -les succès qui l'y attendraient avec _les Ganaches_, _les Vieux -Garçons_, _les Bons Villageois_, _Andréa_, _Féréol_, _Séraphine_, -_Fernande_, etc. - -[Illustration: LA PORTE SAINT-DENIS. - -Girtin, _del._] - -Plus loin, nous rencontrons l'ancien théâtre des Variétés, dont -l'antique façade raconte un glorieux passé: Duvert, Lauzanne, -Bayard, Scribe, Meilhac, Ludovic Halévy et surtout Offenbach, dont -la musique enfiévrée mit pendant vingt ans le diable au corps à -Paris. - -Ludovic Halévy, cet exquis notateur de la vie parisienne, nous a -donné, d'après le Père Dupin, un croquis charmant de ce qu'était -le boulevard Montmartre vers 1810: «Les acteurs des Variétés -avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier; -leurs vaudevilles avaient plus de succès que les tragédies du -Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la -salle du Palais-Royal; on leur permit de reconstruire une nouvelle -salle sur le boulevard Montmartre!... Un affreux quartier pour un -théâtre? C'était presque la campagne; il n'y avait pas une seule -de ces grandes maisons que vous voyez là! Rien que des petites -échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en -bois et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de -trottoirs, le sol en terre battue entre deux rangées de grands -arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient de temps -en temps... La campagne enfin... C'était la campagne!!...» - - * * * * * - -A la hauteur des Variétés, commençait ce qu'on appelait, sans -qualificatif, le _Boulevard_. Pour les flâneurs, les désœuvrés, -les gens d'esprit, les clubmen, les hommes de lettres et -les journalistes du second Empire, ce fut une sorte de lieu -sacré. Grammont-Caderousse, le prince d'Orange, Khalil-Bey, -Paul Demidoff, Aurélien Scholl, Roqueplan, Aubryet, Jules -Lecomte, Auguste Villemot, y étaient rois. Le Café Anglais, la -Maison Dorée, Tortoni, hébergeaient les grands viveurs, les -journalistes à succès et les hommes de lettres à la mode. Le gaz -y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu'en -s'ouvrant les pianos jouaient tout seuls l'Évohé d'_Orphée aux -Enfers_! Un bon mot dit à propos coupait court à une querelle; -les princes de l'esprit y tenaient tête aux princes de la -naissance ou de l'argent, comme ce jour où, à Tortoni, le duc -de Grammont-Caderousse lançait un paquet de plumes d'oie par la -figure de Paul Mahalin, coupable d'avoir la veille, dans un petit -journal, fortement égratigné la diva S..., que le grand seigneur -protégeait. - -«--De la part de Mademoiselle S...,» avait dit le duc. - -Et Mahalin de riposter avec son plus grand salut: - -«--Je savais bien, Monsieur, que Mademoiselle S... plumait ses -amants, mais je n'osais espérer que ce fût à mon profit.» - -[Illustration: LE BOULEVARD DES ITALIENS. - -Gravure sur bois de A. Lepère.] - -Depuis les sombres jours de 1870, l'élégant boulevard s'est -démocratisé. Les vieilles demeures elles-mêmes ont changé de -destination, et l'on vend des «Orfèvrerie Christofle» dans le -délicieux pavillon élevé par le Maréchal de Saxe--après les -guerres du Hanovre--à l'angle du Boulevard et de la rue -Louis-le-Grand. Au XVIIIe siècle on avait eu l'idée de fleurir -les toits des maisons voisines de ce bel hôtel, et l'on y dînait -joyeusement--à l'ombre des treilles--en regardant au loin tourner -les moulins de Montmartre. L'exemple fut imité de nos jours--et -l'on criait presque à l'innovation.--C'est une erreur de plus, il -n'y a rien de nouveau sous le soleil. On modifie simplement et la -plupart du temps la modification est regrettable! - -Le perron de Tortoni n'est plus. Les brasseries, la soupe à -l'oignon et les choucroutes garnies remplacent les aristocratiques -restaurants de jadis. C'est une autre physionomie, mais c'est -encore un coin de Paris vraiment gai, spirituel, amusant, -original. La promenade y est délicieuse, mais hélas! rien ne s'y -retrouve rappelant le passé, depuis que le terrible incendie de -1887 a détruit l'Opéra-Comique de nos pères, l'Opéra-Comique -de Grétry, de Dalayrac, de Méhul, de Boïeldieu, d'Hérold; cet -Opéra-Comique dont la façade ne s'ouvre pas sur le boulevard, -suivant le désir formel exprimé en 1782 à Heurtier, l'architecte, -par les «Comédiens du Roi», refusant d'être confondus avec les -«Comédiens du boulevard». En cet Opéra-Comique, se réunissaient -chaque soir, dans le grand foyer--orné des bustes des ancêtres -de la musique française et des compositeurs qui avaient fait la -gloire de la maison--des habitués dont la présence seule était une -protestation contre la musique moderne: Auber, Adam, Clapisson, -Bazin, Maillard; plus tard, mais avec une tout autre esthétique, -G. Bizet, Léo Delibes, V. Massé, J. Massenet, Carvalho, Meilhac, -Halévy et aussi le père Dupin, cet étonnant centenaire qui -regardait un soir, d'un œil rancuneux, le buste de Hérold, en -grommelant: «M'a-t-il assez fait enrager, ce gamin-là!» Devant -l'ahurissement général, il justifia: «J'ai été son correspondant -en 1806, au collège Saint-Louis!»... nous étions en mai 1885! Ce -même Dupin, réactionnaire obstiné, s'attirait d'un contradicteur -cette menaçante réplique: «Toi, nous t'avons raté en 93. Mais à la -prochaine Révolution, nous ne te manquerons pas!» - -Ces aimables parlottes, ces charmants rendez-vous qui réunissaient -tant de gens d'esprit, de jolis causeurs, d'artistes, d'hommes du -monde, tels que le foyer de l'Opéra-Comique, celui de l'Opéra ou -celui de la Comédie-Française n'existent plus guère qu'à l'état de -souvenir. Il n'en faudrait cependant pas conclure que l'usage en -soit aboli; les réunions d'artistes n'en sont ni moins fréquentées -ni moins suivies. Beaucoup ont émigré à Montmartre, sur la _Butte -Sacrée_; cette «mamelle du monde», hurlait l'étonnant Salis -dans ses boniments du _Chat Noir_, est l'une des plus amusantes -curiosités de Paris. - -[Illustration: THÉÂTRE DES VARIÉTÉS VERS 1810. - -D'après une sépia de l'époque. (Musée Carnavalet.)] - -[Illustration: MÉDAILLE COMMÉMORATIVE DU SIÈGE DE PARIS.] - -Gai, travailleur, cynique, blagueur et religieux, ce quartier -composite offre le plus singulier mélange de poètes, de peintres, -de sculpteurs, de limonadiers et de pèlerins. Sur les boulevards -de Clichy et des Batignolles, les feux tournants du _Moulin -Rouge_ éclairent un monde de viveurs, d'élégants, d'artistes, -de filles et de souteneurs. Chaque cabaret--et il y en a -beaucoup--recèle un ou plusieurs poètes plus ou moins comiques, -mais toujours frondeurs et «rosses», comme dit le spirituel Fursy, -un des meilleurs desservants de ces «boîtes à musique». Les grands -de la terre, les politiciens, les ministres y sont chansonnés sans -trêve et sans merci, et aussi les menus faits du jour; le dernier -discours d'un ministre, l'élégance de Pelletan, les cravates -de Le Bargy, les progrès de l'aviation, la dernière Encyclique -du Pape, l'impôt sur les automobiles, le divorce à la mode, les -récentes visites du roi d'Espagne ou du tzar de Bulgarie, tout est -mis en couplets et spirituellement frondé par les Bonneau, les -Numa Blès et autres successeurs d'Ange Pitou. - -[Illustration: UN ÉPISODE DU SIÈGE DE PARIS. - -Gravure de l'époque.] - -[Illustration: LES BOULEVARDS, L'HÔTEL DE SALM ET LES MOULINS DE -MONTMARTRE. - -Vue prise des Jardins suspendus de la rue Louis-le-Grand. - -Aquarelle du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.] - -Montmartre, c'est le cabaret de Paris, c'est le rire bon -enfant, c'est la blague. On s'y amuse la nuit et le jour on y -travaille, car de tous temps les artistes y ont élu domicile: -Henri Monnier, la duchesse d'Abrantès, Mme Haudebourg-Lescot, Mlle -Mars, Horace Vernet, Berlioz, Ch. Jacque, Reyer, Victor Massé, -Vollon, Manet, André Gill, Steinlen, Guillemet, Willette, Jules -Jouy, Mac-Nab, Xanrof, Maurice Donnay. Leur souvenir y est vivant -et respecté, la légende de leurs prouesses s'y est conservée. -C'est l'_Iliade_ de Montmartre. - -[Illustration: UNE PLUME ESTAMPILLÉE DE PIGEON VOYAGEUR ayant -apporté des nouvelles de province à Paris assiégé. - -Musée Carnavalet.] - -A quelques mètres de ces rues bruyantes, commence la butte, sur -laquelle, à la fin du siège, en 1871, les Parisiens avaient hissé -les canons de la Garde nationale. Le Gouvernement tenta vainement -de les reprendre, et l'on sait le reste: la résistance, les -troupes débandées, les généraux Clément Thomas et Lecomte arrêtés, -traînés dans une petite maison de la rue des Rosiers et fusillés -contre un mur de jardin. - -Il existe encore en partie, ce mur sinistre, et, si la maison a -disparu où s'est accompli ce drame du 18 mars, un peu du tragique -jardin aux fleurs rares survit derrière les modernes bâtisses de -l'_Abri Saint-Joseph_, vastes hangars servant de réfectoires aux -troupes de pèlerins qu'attire la basilique du Sacré-Cœur. - -[Illustration: LA RUE DES ROSIERS. - -Eau-forte de Martial.] - -[Illustration: RUE A MONTMARTRE. - -Houbron, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -Tout ce quartier, d'ailleurs, est d'aspect triste, silencieux, -vieillot et monacal. Les marchands de chapelets, de scapulaires, -de cierges, de signets, de missels, d'images de piété, de cordons -d'aubes, y tiennent boutique. C'est une sorte de foire pieuse dans -ces rues aux noms liturgiques: Saint-Eleuthère, Saint-Rustique, -près de la rue Girardon et du cimetière du Calvaire, que domine -la silhouette dégingandée du vieux Moulin de la Galette, -rendez-vous ordinaire de flâneurs, de boulevardiers curieux, -de modèles d'artistes, de filles et de souteneurs du quartier. -L'ancien Montmartre, si pittoresque, se retrouve surtout dans la -rue Saint-Vincent, la rue des Saules où se rencontre le cabaret -du _Lapin agile_, la rue de la Fontaine-du-But, rues sordides, -bordées de pauvres galetas aux fenêtres garnies de linges séchant -sur des cordes et qui semblent, à chaque étage, loger une misère -différente; rues étranges, comprises généralement entre une -masure effritée et un enclos de planches verdies par les pluies -et couvertes d'inscriptions; ces palissades servent, en effet, -d'exutoires aux épanchements, aux confidences des «costauds» -et des «gigolettes» du quartier. C'est ainsi que, sans l'ombre -de retenue, le «Tatoué de la rue de Norvins» affiche sa flamme -pour «Mireille»; quant à «Victor le Frisé», il est adoré de son -«Hermine» et s'en vante; «Beauché, nez cassé des Batignolles», par -contre, nourrit de noirs desseins contre «Héloïse la Rouquine». -Des rendez-vous s'y donnent, amoureux ou sinistres, des serments, -des menaces s'y inscrivent. Les grands de la terre y sont -sévèrement jugés. L'épithète est toujours amère. Cela sent la -débauche, le vice et le crime. - -Et cependant dans ce «coin de Paris» que les «embellissements -modernes» feront certainement disparaître avant peu, il se -rencontre d'admirables paysages, des ruelles exquises pleines de -verdure, d'oiseaux, de pigeons familiers, de merles siffleurs, -et l'on se croirait très loin, dans quelque paisible province, -si, au bout de toutes ces rues, la grande masse violacée de Paris -n'étalait sous la lumière du ciel son incomparable et féerique -panorama, océan de pierres d'où émergent, comme des mâts, les -campaniles des palais, les tours, les clochers, et les flèches des -églises, où se découpent les dômes, les toits des monuments, les -faîtes des maisons, les masses vertes des jardins. Incomparable, -unique vision faite de souvenirs d'art, de grandeur et de beauté! - - * * * * * - -Le grand Balzac nous apprend que l'infortuné César Birotteau fut -ruiné par les spéculations qu'il tenta sur les «terrains vagues -avoisinant l'église de la Madeleine», il y mangea les bénéfices -réalisés dans «l'Eau carminative» et dans «la Double Pâte des -Sultanes». Sa parfumerie «la Reine des Roses» y sombra... - -Et cependant César Birotteau avait raisonné juste; aujourd'hui -«les terrains de la Madeleine» sont les plus haut cotés de Paris. - -En 1802 c'étaient des chantiers de construction d'où émergeaient -des piliers de l'église commencée depuis si longtemps et qu'on ne -finissait pas de bâtir. - -[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE EN 1829. - -Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.] - -C'est là que se passa l'épisode charmant retracé par -Duplessis-Bertaux sous ce titre aimable «La bienfaisance ingénue» -(fait historique du 5 messidor, an X). Une longue notice placée -sous le dessin nous apprend que Pradère, Persuis, Elleviou et -«son épouse» se promenant par une belle soirée boulevard de -la Magdeleine, rencontrent un aveugle, chanteur ambulant qui, -«par les accords de son piano, sollicitait la charité publique». -La recette était déplorable et nos bons et braves artistes -improvisant un petit concert en plein air, corrigent la mauvaise -fortune du pauvre diable. Après avoir délicieusement chanté, Mme -Elleviou, son mari et Pradère font la quête et versent 36 francs -dans les mains tremblantes d'émotion de l'aveugle! - -[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE. - -D'après une sépia du XVIIIe siècle.] - - «Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.» - -a dit Coppée. - -Par la rue Royale gagnons les Champs-Élysées, après nous être -arrêtés un moment devant la cité Berryer, passage étrange où -s'élevait autrefois l'hôtel des Mousquetaires du Roi. C'est une -sorte de marché pauvre perdu dans ce riche quartier. - -Place de la Concorde: la plus belle place qu'il y ait au monde, -avec ses perspectives incomparables des Champs-Élysées, de -la Seine, des Tuileries, du Garde-Meuble, de l'hôtel Crillon -et du logis charmant de Grimod de la Reynière, aujourd'hui -Cercle de l'Union artistique, à l'angle de la rue de «la -Bonne-Morue»--aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas--devant laquelle -s'élevait encore, jusque sous le Second Empire, un des pavillons -d'angle construits par Gabriel. Que de souvenirs: l'érection de -la statue de Louis XV, les fêtes données en l'honneur du mariage -du Dauphin et de Marie-Antoinette, si tragiquement terminées par -l'écrasement, dans les fossés, de la foule attirée par le feu -d'artifice, première cause de haine contre «l'Autrichienne»; les -revues des gardes suisses, les charges de Lambesc, les ruées du -peuple sur le pont tournant, les grilles forcées, les fossés -franchis, et puis le sinistre échafaud, fumant devant la statue -de la Liberté, et les conventionnels terrifiés, s'arrêtant avant -d'entrer dans leur salle des séances et venant regarder de près -cette mort qui, chaque jour, est suspendue sur eux. «Hier, -me rendant à l'Assemblée avec Pénières, écrit Dulaure dans ses -Mémoires, nous aperçûmes en passant sur la place de la Révolution, -les préparatifs d'une exécution. «Arrêtons-nous, me dit mon -collègue, accoutumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons-nous -bientôt besoin de signaler notre courage en montant de sang-froid -sur cet échafaud. Familiarisons-nous avec ce supplice.» - -[Illustration: ENTRÉE DES TUILERIES PAR LE PONT TOURNANT EN 1788. - -Aquarelle originale du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.] - -[Illustration: PAVILLON D'ANGLE DE LA PLACE LOUIS XV - -Au coin de la rue de la Bonne-Morue, vers 1850 (aujourd'hui rue -Boissy-d'Anglas). - -Eau-forte de Martial.] - -Des têtes coupées sont présentées par le bourreau aux quatre -coins de l'immense place: Danton, Camille Desmoulins, Hérault -de Séchelles, Charlotte Corday, Madame Roland, Louis XVI, -Marie-Antoinette et Robespierre. Pêle-mêle effroyable, sinistre -boucherie, le sol est rouge de sang; puis ce sont les soldats -de l'Empire qui défilent en chantant pour entrer aux Tuileries -et acclamer leur Empereur triomphant, au retour de quelque -victorieuse campagne. - -Une tête blanche, de grosses épaulettes d'or, un cordon bleu: -c'est Louis XVIII impotent, les jambes mortes, qui, dans sa -calèche qu'encadrent les Gardes du corps, passe comme un éclair au -triple galop de ses chevaux. - -A l'angle de cette place de la Concorde, le 28 février 1848, -Louis-Philippe, brisé, vaincu, montera dans l'humble fiacre qui -conduira le deuil de la Monarchie. - -Napoléon III, l'œil bleu et rêveur, la traversera presque chaque -jour, conduisant son phaéton, et celui que les Parisiens d'alors -appelaient «le petit Prince» montrera sa jolie tête blonde à la -portière de la berline escortée par l'escadron de service. - -Les grilles des Tuileries s'ouvriront encore, le 4 septembre 1870, -sous l'effort des envahisseurs, et les artilleurs, pendant le -siège de Paris, camperont dans le grand jardin dévasté. Enfin, -le palais des rois de France disparaîtra dans un nuage de feu, -parmi les dernières convulsions de la Commune expirante, et un -pauvre bonhomme, dans un manteau brûlé de soleil, déteint par -les pluies, le chef couvert d'un vieux feutre fané, passera ses -journées à distribuer du pain et des graines aux pigeons et aux -moineaux de Paris, à la place même où s'éleva la tribune de la -Convention, à quelques pas de l'endroit où se posèrent les quatre -pieds du cheval blanc de l'empereur Napoléon passant la revue de -la Garde, avant de lâcher ses aigles victorieuses sur Moscou, -Madrid, Rome, Vienne ou Berlin! - -[Illustration: L'ALLÉE DES VEUVES ET LE COURS LA REINE, VERS 1835.] - - * * * * * - -Les Champs-Élysées sont de création presque moderne. Il y a une -dizaine d'années, les admirables avenues qui entourent l'Arc de -l'Étoile, l'avenue Kléber, l'avenue de Wagram, l'avenue Niel, -l'avenue de l'Alma offraient de bien pittoresques contrastes: à -côté d'un hôtel somptueux surgissaient des échoppes lamentables, -de sordides mastroquets, restes des anciens taudis qui peuplaient -ce quartier si luxueux aujourd'hui où rien ne rappelle les -terrains vagues et dangereux à traverser qu'ils étaient encore, il -y a soixante ans. Sous le Directoire, la chaumière de Mme Tallien, -«Notre-Dame de Thermidor», où les Incroyables et les Merveilleuses -n'osaient se rendre sans escorte, s'élevait à la hauteur de -l'avenue Montaigne. Des guinguettes, des vide-bouteilles en -plein air occupaient l'emplacement actuel des restaurants et -des cafés-concerts. Une gravure de Carle Vernet nous montre un -campement de Cosaques autour d'une humble auberge aux allures -campagnardes: c'est l'actuel restaurant Le Doyen! - -Sous Louis-Philippe l'on commença à modifier les Champs-Élysées: -des allées furent tracées, la grande avenue élargie, et Émile -Augier racontait que c'était dans le creux d'un de ces arbres -numérotés pour l'élagage (le 116, je crois), que le porteur de -bulletins du théâtre du Gymnase déposait celui destiné à Balzac, -lors des répétitions de _Mercadet_. Le grand romancier, pour -dépister ses trop nombreux créanciers, logeait à cette époque rue -Beaujon, sous le nom de Mme veuve Dupont... (née Balzac), ajoutait -sur ses enveloppes de lettres Léon Gozlan, qui avait fini par -découvrir l'adresse de son illustre ami. - - * * * * * - -Les curieux mémoires de l'abbé de Salamon, internonce du Pape en -1793, nous donnent un saisissant tableau du Bois de Boulogne sous -la Révolution: une sorte de forêt, de maquis, où se réfugiaient -les malheureux suspects, traqués par les Comités et les policiers, -les réfractaires, les insoumis, ceux enfin à qui la précieuse -carte de civisme avait été refusée: «Je restais continuellement au -plus épais du Bois de Boulogne; il me semblait que chacun de ceux -que je rencontrais lisait sur mon visage que j'étais hors la loi -et allait courir me livrer au bourreau. Je m'établissais dans la -partie la plus écartée du bois; j'allumais du feu avec un briquet -et des brindilles, je faisais cuire mes légumes et ma soupe était -excellente... Je trouvai plus tard un autre endroit assez commode, -du côté de la villa Bagatelle, tout près de la Pyramide, et non -loin de Madrid. - -[Illustration: LE CHATEAU DE MADRID AU XVIIIe SIÈCLE. - -L.-G. Moreau, _pinxit_.] - -«Une nuit, je fus réveillé au milieu de mes rêves par les cris -perçants de deux femmes qui reculèrent épouvantées en m'apercevant -à travers l'obscurité de la nuit. - -«C'étaient la mère et la fille qui fuyaient elles aussi un mandat -d'amener. Je leur criai: «Gardez le silence, qui que vous soyez! -Vous n'avez rien à craindre.» Elles me demandèrent ce que je -faisais dans le bois si tard: «La même chose que vous y faites -sans doute vous-mêmes», leur répondis-je.» - -Plus tard, ce fut le rendez-vous ordinaire des duellistes; déjà, -sous Louis XV, des dames, la marquise de Nesles et la comtesse de -Polignac, y avaient échangé des coups de pistolet pour les beaux -yeux du duc de Richelieu. Sous la Révolution, en 1790, Cazalès et -Barnave y vident une querelle politique: «Je serais désolé de vous -tuer, fait Cazalès, mais vous nous gênez beaucoup et je voudrais -vous éloigner pour quelque temps de la tribune.» «Je suis plus -généreux, riposte Barnave, je désire à peine vous toucher, car -vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que du mien on ne -s'apercevrait même pas de mon absence.» Puis, c'est Elleviou et M. -de Biéville; le général Foy et M. de Corday; le maréchal Soult et -le colonel Briqueville; Benjamin Constant et Forbin des Essarts, -avec cette particularité que les deux adversaires se battirent -à dix pas, assis dans deux fauteuils, qui ne furent même pas -touchés... et combien d'autres!... - -[Illustration: PAVILLON DE BAGATELLE. - -L.-G. Moreau, _pinxit_.] - -Sous Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le duc de Nemours, lord -Seymour, le duc de Fitz-James, Ernest Le Roy--le Jockey-Club à sa -formation--y organisent des courses. L'enjeu était modeste et le -plus souvent il ne s'agissait alors que de quelques bouteilles -de champagne. Puis, la vogue s'y met. Les courses prennent -une extension considérable, c'est aujourd'hui la grande fête -parisienne. Déjà, vers 1860, on avait, à l'Hippodrome de la -place d'Eylau, évoqué le souvenir des anciennes courses de chars -chères à l'antiquité. - -[Illustration: VUE DU JARDIN DES TUILERIES EN 1808. - -Dessin de Norblin. Musée Carnavalet.] - -[Illustration: UNE REPRÉSENTATION A L'HIPPODROME DE LA PLACE -D'EYLAU SOUS LE SECOND EMPIRE.] - -Le Bois de Boulogne est devenu l'endroit à la mode. Le second -Empire y étale son luxe. C'est le cadre exquis des élégances, des -mondanités, et Émile Zola peut écrire dans _la Curée_: «Il était -quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeurs de la chaude -après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des fumées de -poussières volaient, et l'on voyait au loin les nappes étalées -des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de -Suresnes, couronnés par la grisaille du Mont Valérien. Le soleil, -haut sur l'horizon, coulait, emplissait d'une lumière d'or les -creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet -océan de feuilles en un océan de lumière... Les panneaux vernis -des voitures, les éclairs des pièces de cuivre et d'acier, les -couleurs vives des toilettes s'en allaient, au trot régulier des -chevaux, mettaient sur les fonds du Bois une large barre mouvante, -un rayon tombé du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la -chaussée. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des -lunes de métal.» - -Le spectacle n'a pas changé. Le même défilé triomphal, chaque -jour, rassemble dans ce cadre choisi les femmes les plus élégantes -de Paris, les cavaliers à la mode, les chauffeurs aux trépidantes -automobiles, les clubmen aussi bien que les artistes et les -travailleurs qui viennent jouir de ce beau spectacle, de cette -fête des yeux, de ce décor unique au monde: le Bois de Boulogne, -l'avenue du Bois, les Champs-Élysées. - -Du haut de l'Arc de Triomphe, aux crépuscules de mai, la vision -est magique, les terrasses du portique dressé à la gloire de la -Grande-Armée, dominant les plus somptueux quartiers du Paris -moderne. - -Il y a quelque soixante ans, Balzac montrait son héros rêvant -sur la colline du Père-Lachaise et contemplant le Monstre qu'il -voulait dompter. Aujourd'hui, pour menacer du poing Paris, c'est -sur l'Arc de Triomphe que devrait se placer Rastignac. C'est de là -qu'il pourrait lancer son fameux défi: «A nous deux maintenant!», -car si l'aspect des choses a changé, l'impression qui se dégage de -l'immense Cité est toujours la même: impression d'écrasement, de -lutte impérieuse, de victoire difficile. C'est que nul n'aborde -sans une sorte d'angoisse ce grand Paris, si redoutable aux -vaillants qui tentent sa conquête, et si prodigue aux heureux qui -ont su le séduire. - -[Illustration: ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE VERS 1850.] - - - - -TABLE DES GRAVURES - - - Pages - - Rue du Chaume. (Aujourd'hui rue des Archives.)--Hôtel - de Soubise.--Tour de Clisson Frontispice - - La place de la Bastille et l'Éléphant V - - Démolition de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, à la hauteur - de la rue Soufflot XIII - - Hôtel de Ville en 1838 XVII - - Le Louvre vers 1785 XXIII - - Le Jardin du Palais-Royal en 1791 XXIX - - Place de la Concorde XXXIII - - Chemin de ronde de la Barrière de l'Étoile en 1854. - (Aujourd'hui avenue de Wagram) XLI - - Le Musée Carnavalet 47 - - Le Pont-Royal, les Tuileries et le Louvre (XVIIIe siècle) 53 - - Vue du Pont-Neuf, prise d'un œil-de-bœuf de la colonnade du - Louvre 57 - - Le petit bras de la Seine et le Pont-Neuf 59 - - Ateliers et travaux des fondations de la caserne de la Cité - en 1864-1865 61 - - Vue de Notre-Dame 65 - - Le Petit-Pont et les tours de Notre-Dame 69 - - Ancienne Préfecture de Police. (Ancienne rue de Jérusalem) 71 - - L'église Saint-Barthélemy et la petite place en face - le Palais de Justice 73 - - La Sainte-Chapelle en 1875 77 - - Dégagement du Palais de Justice 81 - - Le triomphe de Marat 85 - - Place Dauphine en 1780 89 - - La pompe Notre-Dame 93 - - Ile Saint-Louis 99 - - Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle - de Saint-Aubin.) 99 - - Collège Louis-le-Grand 101 - - Cour intérieure de l'École polytechnique 103 - - Rue Clovis en 1867 105 - - Le Panthéon en construction 111 - - Procession devant Sainte-Geneviève 113 - - Le Luxembourg vers 1790 117 - - Billet d'entrée à l'Assemblée nationale 121 - - Soupers fraternels dans les Sections de Paris 125 - - Bassin du Luxembourg 129 - - Galerie de l'Odéon. (Rue Rotrou) 132 - - Rue de l'École-de-Médecine en 1866. (Maison où Marat - fut assassiné) 133 - - Démolitions sur l'actuel emplacement du boulevard - Saint-Germain 137 - - La cour de Rohan en 1901 139 - - Salle de l'ancien Théâtre-Français 141 - - La façade de l'Institut 145 - - Les cardeuses de matelas 148 - - Le Pont des Arts 149 - - Berges de la Seine 151 - - Entrée du guichet du Louvre 152 - - Paris vu de la pointe de la Cité 153 - - Une vue de Seine 155 - - Le Pont Neuf vers 1855 157 - - Le Pont Neuf vers 1889 161 - - La rue Galande 165 - - La place Maubert 168 - - Ancien amphithéâtre de chirurgie, à l'angle de la rue - de l'Hôtel-Colbert 169 - - L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la rue Saint-Victor 173 - - La rue Saint-Julien-le-Pauvre 175 - - Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban et le labyrinthe 177 - - Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban 179 - - Jardin des Plantes.--Ancien amphithéâtre 180 - - Jardin des Plantes au XVIIIe siècle 181 - - Jardin des Plantes--Un observateur 183 - - Les tanneries sur la Bièvre 187 - - La Bièvre vers 1900--Bief de Valence 191 - - Le pont de Constantine et l'estacade 195 - - Le Pont-Royal en 1800 199 - - Hôtel de Lesdiguières 201 - - Bal commémoratif sur les ruines de la Bastille 203 - - L'hôtel de Sens vers 1835 207 - - Hôtel du prévôt Hugues Aubryot--Cour et passage Charlemagne - en 1867 215 - - Place Royale vers 1651 (actuellement place des Vosges) 219 - - L'hôtel de Ville au XVIIe siècle 223 - - Rue Grenier-sur-l'Eau en 1866 225 - - Hôtel Barbette 227 - - Port Saint-Paul 229 - - La rue des Prouvaires et la rue Saint-Eustache vers 1850 237 - - Les Halles en 1822 238 - - Les Halles en 1828 239 - - Les Halles et la pointe Saint-Eustache 240 - - Le trottoir des Halles, près Saint-Eustache en 1867 241 - - Vieilles rues du quartier des Halles, vers 1865 243 - - L'ancien marché à la Vallée, quai des Grands-Augustins 245 - - Le marché des Innocents au XVIIIe siècle 249 - - Saint-Jacques-la-Boucherie, vers 1848 253 - - La maison de Beaumarchais 257 - - Vue de l'Ambigu-Comique sur le boulevard du Temple 261 - - Le boulevard du Temple vers 1860 265 - - Théâtre des Funambules, boulevard du Temple 269 - - Une cour de la prison Saint-Lazare 272 - - Rue Saint-Martin en 1866--La Tour du Vert-Bois 273 - - Rue de Cléry 275 - - La Porte Saint-Denis 279 - - Le boulevard des Italiens 283 - - Théâtre des Variétés vers 1810 287 - - Médaille commémorative du siège de Paris 289 - - Un épisode du siège de Paris 290 - - Les boulevards, l'Hôtel de Salm et les Moulins de Montmartre 291 - - Une plume estampillée de pigeon voyageur 293 - - La rue des Rosiers 294 - - Rue à Montmartre 295 - - Place de la Concorde en 1829 299 - - Place de la Concorde 301 - - Entrée des Tuileries par le pont tournant en 1788 303 - - Pavillon d'angle de la place Louis XV vers 1850 305 - - L'allée des Veuves et le cours la Reine, vers 1835 307 - - Le Château de Madrid 311 - - Pavillon de Bagatelle 314 - - Vue du Jardin des Tuileries en 1808 315 - - Une représentation à l'Hippodrome sous le second Empire 317 - - L'Arc de Triomphe de l'Étoile vers 1850 319 - - -FIN DE LA TABLE DES FIGURES - - - - -LISTE DES OUVRAGES CITÉS OU CONSULTÉS - -=Histoire et recherches des Antiquités de la Ville de Paris=, par -H. Sauval (1724). - -=Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris=, par l'abbé Lebeuf -(1883). - -=Tableau de Paris=, par Mercier (1782). - -=Histoire de Paris=, par Dulaure (1825). - -=Tableau de Paris=, par Texier (1850). - -=Paris démoli=, par E. Fournier (1855). - -=Énigme des rues de Paris=, par E. Fournier (1860). - -=Chronique des rues de Paris=, par E. Fournier (1864). - -=Paris à travers les âges=, par E. Fournier (1875). - -=Mon Vieux Paris=, par E. Drumont (1879). - -=Paris=, par Auguste Vitu (1889). - -=Paris= (=Histoire des vingt arrondissements=), par Labédollière. - -=Paris Révolutionnaire=, par Lenôtre (1895). - -=Vieux papiers, Vieilles maisons= (1900). - -=La Bièvre et Saint-Séverin=, par Huysmans (1898). - -=La Chronique des Rues=, par Beaurepaire (1900). - -=Paris-Atlas=, par F. Bournon. - -=Nouvel Itinéraire-Guide de Paris=, par Ch. Normand. - -=A Travers le Vieux Paris=, par le marquis de Rochegude (1903). - -=Procès-verbaux de la Commission municipale du Vieux Paris= -(depuis 1898). - -3047-1-24.--Paris.--Imp. HEMMERLÉ, PETIT et Cie - -2, 4 et 4 _bis_, rue de Damiette. - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Coins de Paris, by Georges Cain - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COINS DE PARIS *** - -***** This file should be named 61357-0.txt or 61357-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/5/61357/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
