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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: La leçon d'amour dans un parc - -Author: René Boylesve - -Release Date: February 9, 2020 [EBook #61351] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (This file was produced from -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<div class="c hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p> - -<h1>La Leçon d'Amour dans un parc</h1> - -<p class="c large">roman</p> - -<div class="c"><img src="images/rb.png" alt="" /></div> -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="sans-serif">ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE</span><br /> -23, <span class="small">BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 23</p> - -<p class="c small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège.</p> - -<div class="break"></div> - -<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> - - -<ul> -<li><span class="sc">Le Médecin des Dames de Néans</span>.</li> -<li><span class="sc">Les Bains de Bade</span>.</li> -<li><span class="sc">Sainte Marie des Fleurs</span>.</li> -<li><span class="sc">Le Parfum des Iles Borromées</span>.</li> -<li><span class="sc">Mademoiselle Cloque</span>.</li> -<li><span class="sc">La Becquée</span>.</li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c italic top4em">Il a été tiré de cet ouvrage:<br /> -Trois exemplaires sur Chine, hors commerce<br /> -et quinze exemplaires numérotés, savoir:<br /> -Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3<br /> -et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais -<i>fabriqué spécialement</i> pour les <i>Éditions de la Revue blanche</i>, -de 4 à 75.</p> - -<p class="c gap small">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</p> - -<div class="c"><img src="images/justif.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="ind top4em"><span class="sc">A Charles Guérin</span>,</p> - -<p class="italic">Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne -paraîtra que futile à beaucoup, mais où votre sûr -instinct de poète discernera sous le papillonage de mes -poupées, quelques-uns de ces grondements du cœur -humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois, -vous en souvenez-vous?—tous deux soudain -muets, et la gorge un peu gênée,—lorsque vous veniez -de me lire une admirable page du <i>Semeur de -Cendres</i>, ou simplement lorsque nous avions parlé, -encore une fois, de l'éternel et cher sujet, celui où -l'idée divine se mêle à l'amour, à la terre, à l'air du -soir.</p> - -<div class="sign">R. B.</div> -<div class="break"></div> - -<p class="c large">LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I</h2> - -<div class="abstract">CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR -AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE -LIBRE.</div> - -<p>Je sais que votre désir secret, en ouvrant -un livre, est de trouver un ami qui vous parle -et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à -vous. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer -mes récits comme une lettre, où l'on rapporte -ce que l'on veut, au gré de son humeur, -en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui -demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi -je vais m'offrir le plaisir, entre de graves -romans qui sont difficiles, de raconter—une -fois—ce qu'il me plaira, comme on improvise -de jolis contes aux enfants.</p> - -<p>Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon -sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi? -Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un -conte parce que c'est la fantaisie, aux trésors -infinis, qui nous l'offre; mais la vérité, principal -aliment du roman moderne, est une matière -austère et rebutante qui nous impose sa tyrannie; -il faut en avoir énormément absorbé, -l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair -que notre chair pour oser en toucher mot, sous -peine de ne vous servir que de misérables notes -de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de -former œuvre vive que le sont les petits bocaux -renfermant les diverses céréales de France, de -vous évoquer l'idée du manteau de prairies et -de moissons qui couvre notre beau pays.—Par -exemple, je vous avertis, puisque j'adopte -le sujet de mon goût, que je me risque à vous -raconter une aventure délicate. Oh! comme il -est périlleux de raconter une aventure délicate, -à une époque où la licence dans les ouvrages -romanesques est sans bornes. Les abus -des cyniques, dans la liberté d'écrire, tueront,—si -ce n'est déjà fait—ce qu'il y avait de charmant -à écrire librement, en notre langue, -pourvu que l'on fût honnête homme. Plus -sûrement qu'un régime oppressif, les excès -nous raviront la liberté même; pis peut-être -que la liberté même: le goût de parler -d'amour.</p> - -<p>En second lieu, je choisis mes personnages! -Vous me voyez joyeux comme un -écolier qu'on a laissé faire main basse dans -un bazar. Ah! mon lecteur, foin des créatures -viles, des êtres écœurants, des louches tripoteurs, -des veules voyous dont vivote la librairie -moderne! Il s'agit d'oublier ces misères. -Point davantage de personnages impeccables: -race odieuse comme l'absolu, comme l'idée -pure, comme toutes les conceptions des pédants, -qui ne participent pas de la gracieuse -imperfection des choses créées. Pour moi, je -me plais dans la compagnie de gens qui sont -capables de commettre d'insignes faiblesses, -et qui les commettent, mais avec bonne grâce, -d'une allure aisée et naturelle, telle, en un -mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis -au monde pour cela, et qu'il les regarde faire, -du coin de l'œil, sans trop froncer le sourcil.</p> - -<p>Maintenant je vous prie de croire que je ne -vais pas placer mon monde dans des endroits -où l'odorat et la vue courent risque d'être -offensés, ni dans ces maisons pauvres et grises -où nous puisons nos documents quand il s'agit -de fixer l'histoire des mœurs, ni dans ces -hôtels somptueux de Paris qu'il est indispensable -de faire habiter par des gens tarés, pour -peu que l'on tienne à prouver, dès la première -page, que l'on est un écrivain sérieux.</p> - -<p>Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise, -ce qui ne bouleversera probablement pas beaucoup -l'ordre logique des actions humaines, -car tout ce qui contrarie le rythme immuable -de cette marche me choque; mais je ne ferai -pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis -de m'imaginer que je suis le maître des événements.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II</h2> - -<div class="abstract">LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; -UNE JEUNE FEMME DE CORPS PARFAIT; UN -MARIAGE.</div> - -<p>Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, -appelé Foulques, de son petit nom, qui -épousa une jeune orpheline nommée Ninon, -héritière d'un beau château.</p> - -<p>Ce château était situé sur la pente d'une -de ces douces collines, comme il y en a tant et -de si jolies, au bord de la Loire; et il avait -été très bien aménagé, surtout quant à ses -jardins, par feu M. Lemeunier de Fontevrault, -qui raffolait des belles allées à la française, -élancées en droite ligne entre des arbres de -haute futaie dont les libres panaches balaient -le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement, -soumis au ciseau, parés et unis -comme une rangée de courtisans, donnent -l'idée d'une grande politesse de mœurs, d'une -entente parfaite sur les choses primordiales -de la vie courante, en même temps que d'une -certaine réserve de liberté non dépourvue -d'audaces pour ce qui est des hauteurs, ou -bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon -d'un plaisir pour la vue, ce qui vaut tout autant. -Il aimait les perspectives lointaines, la -surprise d'une statue de marbre magnifique -et isolée sous les ombrages, ou ayant l'air, -à l'automne, de courir avec les feuilles que -poursuit le vent; et les terrasses à l'italienne -d'où retombent les pampres et les vignes-vierges -en baldaquins lourds; les balustrades -où l'on prend aisément une pose élégante et où -l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut point -ne pas penser à quelque chose de noble et de -beau. Aussi avait-il répandu à profusion ces -ornements sur sa terre de Fontevrault, allant -depuis le sommet du coteau planté de moulins -à vent, jusqu'au bac d'Ablevois, où les -gens de Touraine traversent le fleuve pour -gagner la vallée d'Anjou.</p> - -<p>Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier -de Fontevrault, car son goût pour -les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais -il est doux aussi de regretter une belle figure -dont un long espace de temps nous sépare; -on l'imagine plus pure et plus séduisante, et -l'on a le droit de ne pas douter qu'elle vous eût -choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et puis, -je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault -ayant planté lui-même son parc, vit ses arbres -moins hauts, ses berceaux moins touffus, -ses charmilles moins mystérieuses que nous n'allons -les contempler. Enfin, à parler franc, -puisque nous avons une dizaine d'années à -passer dans ce château de Fontevrault, je préfère -y voir la jeune héritière en sa pleine -beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt -que de l'y suivre à l'âge ingrat; d'autant -plus qu'elle ne va pas tarder à avoir une fille -qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle -sous le rapport de l'intelligence. A ce propos, -j'avouerai même que je m'étonne du choix -que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault -quand il l'adopta à moins qu'elle ne fût déjà -très belle ou, comme on l'a prétendu, son -propre sang, née clandestinement de quelque -princesse sans doute plus remarquable par -ses formes que par son esprit. Il avait ramené -l'enfant on ne sait d'où, car il était grand -voyageur, l'avait fort mal élevée, ce qui est -assez naturel, même à un homme de valeur; -enfin l'avait tenue chez lui jusqu'à sa vingtième -année sans vouloir lui donner un liard -de dot, tandis qu'il la couchait sur son testament -et lui laissait toute sa fortune.</p> - -<p>Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi, -avenant, sans grimaces; un corps -potelé, souple, frais, éclatant sous la peau. -Mais elle n'avait point de préférence pour -aucun des hommes qui demandèrent sa main, -et elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un -jeune si on le lui eût imposé. Ces messieurs -tirèrent au sort en buvant gaiement du vin -blanc, car il y a beaucoup de caractères -heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui -que la fortune avait désigné, et lui apporta -son château en échange du titre de marquise -de Chamarante.</p> - -<p>Foulques se trouvait entre deux âges et -n'était ni beau ni laid. Il tenait tant de son -père que des vignes de Chinon, Bourgueil, -Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, -un sang ardent, mousseux, propre à -l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu -complète qu'au cours de digestions tranquilles -et prolongées. Il fut très content de sa femme -et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement -pour ses propres mesures. Tous deux -s'aimèrent pendant plusieurs semaines sans -rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, -le marquis retourna à la chasse, et la marquise, -comprenant que la lune de miel était -terminée, eut l'aimable idée de faire élever -une statuette au dieu de l'Amour, afin de lui -manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc -pas trop exigeante, prenant la vie comme elle -venait et montrant à l'occasion son excellent -cœur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III</h2> - -<div class="abstract">FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR -TEL QU'IL EST. ELLE A UN RÔLE TRÈS IMPORTANT -DANS LA SUITE DU RÉCIT.</div> - -<p>Ninon confia l'exécution de son projet à un -M. François Gillet, de Paris, dont elle avait -entendu vanter le talent par feu son père adoptif. -M. Gillet accepta moyennant un bon prix, -fit la statuette et vint la poser lui-même.</p> - -<p>Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents -et quelques personnes des environs, qui vinrent -en équipage ou en chaise, selon leur -goût ou leurs moyens. Mme de Matefelon -vint de Rochecotte avec son petit-neveu le -chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau -vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis, -MM. de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, -amenèrent chacun leur femme. -Un vieil ami, M. le baron de Chemillé, habitant -Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant -les cailloux avec sa canne et parlant -haut avec lui-même.</p> - -<p>Il y avait dans le parc une rotonde d'été à -ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres -des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade -en hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault -avait apportée fût à fût de Rome et -laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet -de ce cirque de ruines doublement vénérables, -donnait à l'endroit plus de charme et -plus d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant -au centre un caillou d'un demi-pied environ, -avec un petit trou fermé d'une cheville de -bois. Quand vous ôtiez autrefois la cheville, -il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur -de trois toises; mais les conduites étant demeurées -longtemps mal entretenues, cela vous -chassait toutes les minutes une malheureuse -pluie d'un effet comparable à l'éternuement. -La marquise décida que l'on étoufferait la -mécanique enrhumée et que l'on placerait à -cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de -Vénus.</p> - -<p>La caisse qui le contenait fut menée à bras -jusqu'à la rotonde, et le sculpteur, homme -vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau, -cogna dessus avec prudence et pendant -longtemps, forçant les planchettes à bâiller -une à une, comme font les écaillères avec leur -petit couteau solide et ébréché.</p> - -<p>Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait -les narines des personnes qui le regardaient, -toutes rangées en rond, dans l'attitude -de gens qui assistent à un baptême.</p> - -<p>Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas -de se pencher au-dessus des minces copeaux -frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un -chef-d'œuvre allât sortir de là-dedans, elle n'en -doutait plus.</p> - -<p>M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux -le tour de l'assistance en s'épongeant le front -avec sa manche de chemise, et prévint que, -s'il se trouvait là de la jeunesse, il convenait -de la renvoyer, parce qu'il avait profité de -son éloignement de l'Académie pour tailler -dans le marbre une figure libre. Dès lors, -chacun eut peur de voir apparaître une horreur, -et l'on piétina d'impatience.</p> - -<p>Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa, -soupesa, tira à lui, mouilla fortement des aisselles, -et accoucha la caisse. Il se redressa et -présenta son ouvrage.</p> - -<p>Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu -de l'attribut viril semble encore l'ignorer et -hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une -femme, Cupidon décochait une flèche au -hasard. Et l'exquise particularité de cette -figure était qu'au lieu de fixer le but où va -voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières -basses, regardait avec une surprise -ingénue cette autre menue flèche suspendue -au bas de son joli ventre, et qui, pour la première -fois, révélait son usage.</p> - -<p>Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations -et des «oh!» et des «ah!» à croire -que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir -l'Amour, était à cent lieues de se douter qu'il -pût être ainsi fait. Au bruit, les domestiques -eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des -servantes craintives s'arrêter en rougissant -derrière les fûts de la colonnade. Mme de -Matefelon les chassait comme des mouches, -avec son éventail d'une main, son mouchoir -de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées, -criant au scandale, menaçant d'aller -chercher le curé.</p> - -<p>Ninon semblait la moins courroucée et, -comme elle était d'une grande sincérité, elle -dit fort heureusement qu'elle ne voyait point -de mal à représenter les hommes tels qu'ils -sont. Et elle se mit à rire de bon cœur avec -tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait -déjà à l'image inacadémique, et la -grosse belle Mme de Châteaubedeau lui trouvait -de la ressemblance avec son petit garçon.</p> - -<p>Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie -de parler depuis longtemps, s'offrit une prise -et abattit les voix du bout de sa canne:</p> - -<p>«Quant à moi, dit-il, je loue hautement -l'artiste d'avoir marqué cette statuette de -l'Amour d'un signe éclatant—jusqu'à choquer -même—qui montre bien qu'il ne s'agit -pas là d'une amusette, mais d'un dieu redoutable. -Et, loin de faire sortir la jeunesse, je -l'amènerais là et je lui dirais: «Voilà, en vérité, -celui que les menteurs ont partout figuré -sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes -avec des rubans à la patte. Or vous détournez -la tête: sa première vue vous épouvante. Que -fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par -surprise, au bord d'un chemin, à la brune? -Voyez-le: il a le petit front borné et têtu, la -bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent -d'une catin, le doigt court et spatuleux de la -brute, l'œil oblique et le prompt jarret du lâche. -C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, -un sanguinaire…—c'est le chérubin secret -auquel tout homme ouvre plus volontiers qu'au -plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à -qui toute femme est exposée à sacrifier son -honneur, son mari loyal, l'avenir de ses enfants…»</p> - -<p>«—Monsieur, objecta Mme de Matefelon, -il se peut que les choses soient telles que vous -le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce -à Dieu, bon nombre de femmes qui ont trouvé -à l'amour une autre figure que celle-là, et qui -l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer. -Mais si c'est vous qui avez raison, que -ne laissez-vous caché dans l'ombre ce vilain -démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand -jour, comme un objet propre à frapper d'horreur? -Exposer la jeunesse à l'émotion de la -rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la -brune, me paraît moins cruel que de l'avertir, -dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi -assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt -portée à croire, Monsieur, que nous leur devons -d'innocents mensonges, et qu'en leur -voilant les yeux le plus longtemps possible, -nous leur faisons la vie moins pénible…»</p> - -<p>M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon -continuèrent à parler au moins dix bonnes -minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur -discours, car les dissertations morales m'ennuient -énormément.</p> - -<p>Vous ai-je dit que, pendant que les deux -vieillards péroraient, Foulques avait demandé -à boire, et que le saumur pétait à rendre -jalouse la mousqueterie française?</p> - -<p>Après quoi, des hommes entrés dans l'eau, -les jambes nues, étranglèrent les conduites de -plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette, -et l'assujettirent solidement sur un -socle, en plaquant la chaux vive qu'ils étalaient -à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère -qui confectionne pour les enfants de belles -tartines de beurre. M. Gillet lui-même, ayant -retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux -bourrelets verdâtres quand il eut achevé -sa besogne, et plus d'une dame les lui eût essuyés, -si elle eût osé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV</h2> - -<div class="abstract">D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE -D'UNE FEMME MURE); ENSUITE VIENT LE RÉCIT D'UN -ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE -NINON, ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'ŒUVRE, -COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ DE LE CROIRE.</div> - -<p>Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup -cet endroit. Elle fit creuser, agrandir, embellir -le bassin, et un canal souterrain y entretint -une eau pure et courante où elle se baignait -volontiers, au coucher du soleil, avec -la grosse belle Mme de Châteaubedeau et -Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, -tandis que Mme de Matefelon, qui, -par bonheur pour notre vue, craignait l'eau -froide, s'employait à retenir loin de là son petit-neveu, -le chevalier Dieutegard, et le jeune Châteaubedeau, -celui qui ressemblait à l'Amour.</p> - -<p>Autour de la margelle fut déposée une épaisse -couche de sable fin pris dans le lit de la Loire, -et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant -jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles -nonchalantes au sortir de l'eau.</p> - -<p>J'ai peur que vous ne vous imaginiez que -Mme de Châteaubedeau ne soit point jolie à -voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était -forte. Ce serait une erreur. Assurément elle -avait perdu ce qu'on est convenu d'appeler la -fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré -mal gré trente-cinq ans. Mais il ne manque -pas de femmes de cet âge, de qui les charmes, -au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année. -Cela menace de tomber tout d'un coup, me -direz-vous, comme ces poires de superbe apparence qu'on -trouve par terre et la chair blette, -un beau matin. Point du tout! Si je ne me -faisais scrupule d'entrer dans ces descriptions -de chair nue qui rendent suspectes les intentions -de l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas -nécessitées rigoureusement,—ce qui est le -cas,—rien ne me serait plus aisé que de -vous prouver que Mme de Châteaubedeau -tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de -ces grandes femmes si bien proportionnées -qu'aucune de leurs parties, qui, considérées -à part, semblent de dimensions inusitées, -n'expose à la critique si l'on en prend une vue -d'ensemble. Combien l'eussent préférée par -exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix -ans plus jeune, qui était petite, avait la peau -brune et presque pas plus de gorge qu'un -garçon? M. de la Vallée-Chourie tout le premier, -comme il vous en sera donné maintes -preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter -toute ambiguïté touchant les grâces réelles -de cette belle femme. C'est que je serais si -fâché de vous avoir donné à considérer au -bain une femme mal faite ou défraîchie!</p> - -<p>Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, -puisqu'elles sont toutes jeunes, que -vous savez déjà quelques particularités de -l'une d'elles et que nous aurons trop d'occasions -de connaître cette petite merveille physique -de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne -je n'ai pas envie de dire grand chose; -c'est une chatte doucereuse, blanche, onduleuse -et ronronnante. Est-ce que vous aimez -ces bêtes, dont l'échine serpentine recherche -le frôlement d'un pied de la table à l'égal de -la caresse de votre main? Leur grâce les -sauve, mais c'est donc qu'il en est besoin.</p> - -<p>Les voilà couchées, les quatre belles, sur -l'herbe ou sur la mousse, et dans ce lieu charmant, -à l'heure où le soir marche à pas de -loup dans les bois. Ceci n'est point une fiction; -cela a plus de corps que le présent que -nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère -d'yeux qui aient contemplé les bassins d'un -vieux parc sans évoquer un tableau de ce -genre, et les aveugles eux-mêmes le voient -lorsqu'ils entendent prononcer les noms de -Versailles, de Fragonard ou de Watteau. Entendez-vous -comme moi le vent léger dans les -feuillages qui fait lever la tête à la plus -peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un -insecte qui semble tourner un rouet minuscule, -et le sable fin qu'un pied nu soulève et -qui retombe en grésillant, ayant laissé sa -poudre d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous -le nuage rondelet qui se déchire là-haut comme -une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles? -la cime heureuse d'un érable tout frémissant? -la grosse perle d'eau qui coule à -regret suivant la courbe d'une hanche humide? -Soudain la brise entr'ouvre la haie d'arbustes -touffus, et le couchant éclatant apparaît comme -un dieu qui vient surprendre les nymphes. -Elles se lèvent, effarouchées, courent à leur -linge et s'habillent, avec des pudeurs, à l'abri -des colonnes.</p> - -<p>Proche de là, Ninon fit construire un champignon -pouvant couvrir une compagnie de musiciens -et une chaumière rustique où s'abriter -en cas de pluie. Elle aimait les concerts à la -nuit tombante, aussitôt poussé le dernier cri -d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la -musique et à la contemplation du jeune Amour. -Parfois même, elle restait seule ici, s'asseyait -à portée de ses traits, et la crainte fictive de -la blessure de l'enfant pubère l'alanguissait de -longues heures durant.</p> - -<p>Elle regrettait que son mari passât ses journées -à la chasse, répandît une si forte odeur -et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux -et l'imaginait près d'elle, la saisissant dans -ses grandes mains, comme aux premiers -jours. Mais elle se donnait le plaisir de le -rêver plus jeune et plus beau.</p> - -<p>Voilà le moment venu de raconter la folie -qu'accomplit Ninon vis-à-vis de la statuette. -Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais -que cette noble décence à quoi je voudrais -toujours me soumettre, car elle me plaît infiniment -chez les auteurs qui s'interdisent de -parler de ce qu'il y a d'intime au fond de nous. -Mais je ne puis que les envier. Quand j'ai -entrepris de faire connaître une créature vivante, -il me semble qu'étouffer la source de -désirs secrets qui bouillonne et murmure -dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut -à lui retirer ce sang mouvant et chaud qui -la différencie des figures de cire, d'ailleurs -admirables, que l'industrie fournit abondamment.</p> - -<p>Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée -des femmes oisives et jeunes que la solitude, -l'été et le bonheur des choses font fermenter -souvent jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter -un désir que l'on n'avoue pas à son amant? -Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, -sourcils froncés, narines fermées, souffle haletant, -moue des lèvres pareille à celle que les -artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir -farouche et qui se confond presque avec la -douleur, pourquoi vous taire?</p> - -<p>Vous savez le cas de notre pauvre petite -marquise; je ne vous ai pas caché qu'elle avait -été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue -de cette intelligence robuste qui parfois -supplée à cet inconvénient. Malgré cela, je -suis convaincu que si la Providence n'eût pas -tant tardé à lui accorder la fillette qui devrait être -née depuis longtemps pour que mon conte fût -bien composé, rien de regrettable ne se fût produit. -A défaut de cela, voilà ce qui advint:</p> - -<p>Quand Ninon allait rêver seule auprès du -bassin de l'Amour, elle regardait tomber les -feuilles que la fin de l'été détachait une à une; -et celles que les marronniers semblaient jeter -du haut du ciel avaient l'apparence de grandes -mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en -tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser -l'Amour avant de s'aplatir à la surface de -l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient -plus de se détacher du petit corps. -Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer -ou fouetter les importunes sur une des épaules -ou entre les lèvres du marbre.</p> - -<p>Or, un jour de chaleur accablante, Ninon -étendue sur la mousse, regardait son Cupidon -avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas -toujours chez les femmes. C'est comme une -taie légère que Dieu dépose, en passant dans -l'air chaud, et en disant: «Regard! participe -à la sublime imbécillité de la terre…!»; puis -il va plus loin répandre le même bienfait. Une -meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: -son front et ses tempes se rétrécissaient comme -le haut d'une bourse dont on serre les cordons, -pour presser une seule et malheureuse petite -idée, la plus innocente et la plus enfantine en -apparence.</p> - -<p>Figurez-vous que le même coup de vent -tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait -porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte -culotte de feuilles mortes, qui, pour comique -qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse. -Et la petite idée de Ninon consistait à -aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre -main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce -que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager -le hardi mais délicat relief qui valait -tant de piquant à l'œuvre de M. Gillet.</p> - -<p>La voici debout; puis elle s'accroupit, -éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe, -laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur -la margelle; ses deux belles jambes tout -entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir. -Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, -et surgit, emperlée de la nuque aux talons. -Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu, -et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le -fragile objet dérobé aux regards, le découvre, -le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue, -tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler -des châtaignes.</p> - -<p>«—Holà! madame la marquise! elles ne -sont point mûres, vous allez vous casser les -dents!»</p> - -<p>C'était le jardinier Cornebille, qui, entre -les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir -sa surprise.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V</h2> - -<div class="abstract">LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR -À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À -DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT -CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME -LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT -DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE -VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.</div> - -<p>Les événements les plus graves ont souvent -leur source dans de méchants petits hasards -de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que -cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille -et de la marquise va avoir sur la suite de -notre histoire des conséquences infiniment -ramifiées.</p> - -<p>Pour commencer, Ninon chassa du château -ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le -motif. Le marquis en fut très fâché, car il était -content des services de cet homme et se montrait -généralement paternel avec ses serviteurs. -De plus, une grosse femme, nommée -Marie Coquelière, qui se trouvait en couches -au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit -avoir les sangs tournés, comme on dit -dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle, -que Cornebille était sorcier et fort capable -de jeter à la marquise un mauvais sort: -il avait changé un enfant de quatre ans en un -agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil, -rien qu'en la regardant, et qui pis est, -d'un seul œil, car il louchait affreusement.</p> - -<p>Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer -dans le parc le témoin de sa malheureuse -excentricité, et elle eût voulu lui payer son -transport aux grandes Indes, avec le risque -d'une bonne tempête chemin faisant, de préférence -même à lui interdire de mettre le pied -sur son domaine. Elle n'était cependant pas -méchante; eh bien, pour le peu de chose qui -était arrivé, elle eût été parfaitement capable -de tuer un homme. Les gens sévères ont donc -raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, -car toutes se tiennent étroitement par la main, -sans distinction de taille.</p> - -<p>Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré -l'effroi contagieux qu'avaient répandu les -craintes de Marie Coquelière. Personne ne se -prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; -les gens s'éclipsaient l'un après l'autre -ou prétendaient qu'ils ne trouvaient point -l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes -prétextaient des migraines; ces messieurs -étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la -première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le -dévouement du jeune chevalier Dieutegard.</p> - -<p>Ce jeune chevalier ayant su que la marquise -était dans la peine eût donné sa croix de Malte -pour lui venir en aide, car il aimait Ninon -avec toute la candeur généreuse de sa douzième -année. Mais il était trop gêné, en présence -de la marquise, pour oser lui avouer -qu'il désirait la servir, quelle qu'en fût la difficulté. -Il cherchait en lui-même mille moyens -de lui faire deviner son intention; mais, -peu adroit de sa nature, il s'en tint à celui de -l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour, -en lui obstruant le passage, si bien qu'il -réussit seulement à aggraver l'état de colère -où elle n'était que trop, par suite de la mauvaise -volonté ou de la lâcheté de tous autour -d'elle. Elle le bourra du pied à plusieurs -reprises, le traita de paquet, menaça de le -jeter par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait -de voir cette petite figure d'apparence -impassible et qui la regardait doucement, -comme un pauvre chien qu'on a fouetté, elle -lui dit: «Tiens! vas-y, toi…» Et il partit -aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui -donnât une plus longue instruction. Elle -s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et -qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du -regard les pas légers du chevalier qui s'éloignait -par l'allée des fontaines, goûtant, quant à -lui, dans son âme neuve, la saveur du premier -ravissement.</p> - -<p>Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, -situé contre le mur de clôture, au fond -des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait -à demi, la cheminée fumait à travers la verdure, -un chèvrefeuille garnissait l'entrée. Le -chevalier porta la main à son cœur en traversant -un petit potager planté de choux bien en -ordre, de carottes, de chicorées écrasées sous -des briques, et il regardait le trou noir de la -porte grande ouverte, où il ne distinguait rien -à cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil, -seulement, il vit le jardinier, un long couteau -à la main, qui faisait le signe de la croix sur -l'envers du pain bis avant de trancher les parts -de ses deux petits enfants et de sa femme, attablés -vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, -sans prendre haleine, que Madame la marquise -faisait savoir à Cornebille qu'il eût à quitter le -château, lui et les siens, aussitôt le coucher du -soleil. Alors la femme commença à trembloter -de la tête; on voyait remuer les ailes de son -caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur -la table et ses larmes coulèrent. Les deux petits -se mirent à crier et se réfugièrent dans son -giron. Cornebille ne disait rien et coupait son -pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de -la pointe de son couteau et s'introduisait coup -sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût -pleine; puis il mâcha cela lentement, sans -changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien -entendu et que cela suffisait.</p> - -<p>Le chevalier s'en alla content, car les enfants -sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au -plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui -annonça le bon résultat de sa mission, sans -lui fournir de détails, tant il était ému. Ninon -n'envisagea que sa volonté accomplie et la -possibilité de descendre désormais dans le -parc sans avoir à rougir. Elle se pencha sur -le front du jeune garçon et le baisa, bien loin -de se douter que par ce seul geste elle fixait -une destinée. Et tout continua à aller au château -comme devant.</p> - -<p>Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de -vous édifier en vous montrant les vices des -grands et la misère des petits: un tel procédé -est à cent lieues de mes intentions; je vous -assure que c'est mon histoire qui va comme -cela, et il n'y a rien de plus.</p> - -<p>Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez -plus tard, que toutes les personnes qui étaient -venues chez le marquis et la marquise de Chamarante -pour l'érection de la statue, y sont -encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invité -à la campagne, on y reste tant que les -maîtres de maison ne vous font pas comprendre -qu'ils désirent ardemment votre départ; considérez -aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants -a toutes les peines du monde à demeurer -seul. Une intrigue est en train de se nouer, -pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau -et M. de la Vallée-Chourie; les -deux belles-sœurs ne se quittent pas, et M. de -la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le -monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui -explique sa perpétuelle ardeur. Quant à -Mme de Matefelon, son but est que le jeune -chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du -monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault -que pour aller surveiller ses vignobles. -Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui -vienne là par intermittence; mais c'est un -vieil homme indépendant, maniaque, et qui -s'accoutumerait mal aux mœurs d'une maison -étrangère. Je pense que nous aurons l'occasion -de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes, -ses œuvres d'art, ses livres et ses rosiers; -ce n'est pas loin, il habite à côté. Il est -de ces gens agréables à voir en passant, mais -dont la compagnie prolongée fatigue, à cause -d'un goût excessif à moraliser.</p> - -<p>Vais-je arriver maintenant à la naissance de -la petite fille attendue? Je voulais la présenter -tout de suite! Vous voyez combien peu un -conteur fait à sa guise. Et il faut encore, -auparavant, que je vous parle du petit Châteaubedeau.</p> - -<p>C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; -mais autant le chevalier demeurait timide, -tendre et doux, autant Châteaubedeau était -hardi et précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, -lançait une pierre de la grosseur du -poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il -prétendait passer ses nuits dans le lit des -servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux, -la marquise de Chamarante toute nue.</p> - -<p>Encore une image que j'eusse préféré éviter, -d'autant plus qu'elle se répète. La marquise -de Chamarante toute nue! Voilà ce -pauvre Cornebille qui a goûté la surprise de -cette image et l'a payée cher; voilà un gamin -qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne -pensent donc qu'à cela! La vérité m'oblige à -dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises -que jamais un homme sain n'imaginera -dépouillées de leurs vêtements dont la grâce -décente fait corps avec leur personne, et qu'il -semblerait sacrilège de soulever même jusqu'à -la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en -introduire seulement une dans un conte où -l'on badine un peu. Mais Ninon n'était pas de -cette espèce-là; elle était de cette espèce que -tout homme sain déshabille à première vue; -il faut dire la chose sans périphrase, parce -que cela se passe comme cela et que je défie -le plus puritain de faire autrement. Malheur -à qui aime une de ces femmes-là par le cœur!</p> - -<p>Le chevalier disait à son ami que la seule -idée de coucher contre une femme nue lui -rompait les jambes, et il avait peur de n'oser -jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant -au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau -l'avait vue, si la fortune le favorisait -d'un tel spectacle, il en perdrait certainement -l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait -fréquemment dans ses songes, et qu'au seul -aspect de cette fallacieuse image, il sentait son -sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau -haussait les épaules; il parlait des femmes en -prodiguant des détails et prononçant des mots -qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard -ne comprenait pas, c'est que les relations -d'homme à femme prissent dans la bouche de -tout le monde l'aspect de polissonneries joviales, -à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un -pouffer de rire, on puisse affirmer, les -trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet -d'amour.</p> - -<p>Lorsque Châteaubedeau rencontrait la -femme de chambre Thérèse, il la pinçait par -derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, -et elle et lui riaient de tout leur cœur. -Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le -nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau -disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard -sentait quelque chose comme une vague -amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait -la bouche, le nez, les yeux, et il en -demeurait tout défait, longtemps, sans savoir -pourquoi.</p> - -<p>Quand on parlait des deux enfants, on disait, -bien entendu, «les pages», sans doute parce -que le mot est joli et la fonction charmante, et -que l'un et l'autre séduiront de tout temps.</p> - -<p>Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au -château, qui sut que la marquise était grosse. -Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces -termes qui ménagent le respect que l'on doit -à une femme, mais en énumérant sur un -ton polisson les symptômes physiologiques -qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant -quelque temps à mots couverts ou avec des -clignements d'yeux, des dodelinements de la -tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se -tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, -curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les -pieds dans le plat en parlant du baptême avant -que l'événement fût seulement certain. Par -bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre -un démenti, et toutes ces dames s'employèrent -à préparer la layette.</p> - -<p>Ninon passait ses jours étendue sur une -chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de -dentelle, bien attristée de sa difformité, mais -contente tout de même à l'idée de voir bientôt -un enfant courir autour d'elle, contente surtout -d'échapper aux allusions des uns et des autres: -«Comment! point d'enfant encore!… Mais -qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis» -par ci, et «ce pauvre marquis» par là; -toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient -beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie -et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient -en se faisant de doux yeux à la dérobée; -Mme de Châteaubedeau secouait son -ample poitrine toutes les fois que son fils commettait -une espièglerie; elle l'attirait à elle, de -son splendide bras nu et lui mangeait les joues -de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses -couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus -des jupes des dames et il avait des hardiesses -qui les remplissaient de joie. On confiait à -Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se -rendait agréable, parce que sa voix était pure -et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; -mais ses yeux se brouillaient si Ninon le -regardait; il ânonnait et se disait sujet à des -éblouissements.</p> - -<p>Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, -car l'approche des grands événements de la -vie, comme la naissance, le mariage ou la -mort, restitue leur royauté aux vieillards en -même temps qu'elle met trêve aux folies, et on -écoute leur parole expérimentée. Cette dame, -qui abondait en conseils, se soulagea dans la -plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée -qu'elle était prise d'une infinité de scrupules -touchant la manière d'élever sa progéniture.</p> - -<p>Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on -nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre, -par une heureuse coïncidence, la -marquise mit au monde une fille, qui eut pour -marraine Mme de Matefelon, vous vous en -doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, -dont le prénom était Jacques; c'est -pourquoi la petite fut appelée Jacquette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI</h2> - -<div class="abstract">IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT -GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE, -AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET -QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE -PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.</div> - -<p>Nous voici donc en présence de Jacquette, -qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne -principale. Aussi, je prie les personnes -qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute -leur bonne volonté, honorer de leur sympathie -quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, -de ne point encore se décourager.</p> - -<p>Jacquette commença par vider très gloutonnement -les grosses bonbonnes que sa nourrice -Marie Coquelière,—cette grosse femme -qui craignait le sorcier Cornebille et qui a -accouché une seconde fois depuis que nous -avons parlé d'elle,—tirait à discrétion de son -corsage; et elle suçait quelquefois le bout du -doigt paternel, venu là, en passant, faire toc-toc, -comme au flanc des barriques pour savoir -où en est le niveau. A cet âge-là, elle n'était -pas plus agréable à fréquenter que les autres -nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de -la voir grandir à vue d'œil.</p> - -<p>La voici, au bout des lisières, qui trottine -sur ses jambes de poupée, lancée en avant, ou -virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort. -Elle aime à voir, à la cuisine, tourner -la broche des rôtis par un marmiton aux -mains sales ou par un chien qui court sans -avancer jamais, dans une grande roue, en -tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit, -les lapins domestiques qui rongent une feuille -de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou -dorment quand ils ont les oreilles en bas; les -vaches dans une grande salle voûtée et tendue -de toiles d'araignées; les carrosses des la Vallée-Chourie -et des la Vallée-Malitourne, dont -les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à -conduire sa marraine à la messe. Le grand -bonheur est de descendre au bout des jardins, -jusqu'à la Loire, ce qui est une longue promenade, -et de regarder glisser les lents bateaux -plats que mènent tantôt une voile gonflée, -tantôt des chevaux percherons attelés à -la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour -parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier, -une grille de fer qu'il faut pousser contient, -dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit -oiseau que l'on écrase un peu chaque fois, -soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y -revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, -où l'on s'amuse à attendre le radeau du -passeur, gros comme un sabot au départ de -l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de -vous, chargé d'une voiture, d'une couple de -bœufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par -leurs pis brimballants.</p> - -<p>Jacquette joue en liberté sur les pelouses -inclinées, dans les régions du jardin privées -d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des -hurlements de petit porc au dos rose qui va à -la foire. Alors Marie Coquelière s'élance sur -la pente, soutenant à deux mains ses mamelles; -elle s'accroupit, relève le rouleau de -fanfreluches et sait très bien tirer, de la toilette -un peu tassée, mille plis nouveaux à -coups de chiquenaudes.</p> - -<p>Jacquette court sous les charmilles pour -attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout -de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille, -et qui vivement se sauve à l'autre bout dès -qu'elle va mettre la main dessus. Elle possède -déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète, -les grands jours. On lui montre à faire -la révérence lorsqu'elle rencontre par hasard -Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon, -qui lui en impose énormément; déjà elle sait -rendre le salut aux pages, de l'air de dire: -«Bonjour, gamins».</p> - -<p>Son nom, ses cris, son babillage se perdent -l'été dans l'immensité des avenues ombreuses -et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors -et les pièces sonores de Fontevrault.</p> - -<p>Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous -décrive le château? Croyez-moi, rien n'est -plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être -sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque -scène porte avec elle son atmosphère et son -décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres -détails ce que chacun de mes personnages -voit en même temps qu'il agit, mais, si je vous -peignais en dix pages un château, je devrais -en emprunter les matériaux à quelque manuel -d'archéologie, et vous sentiriez tout de suite -la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce -que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette -et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois, -elles apercevaient, par-dessus une forêt -d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour -accommodée en colombier et surmontée -d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de -ne jamais s'éloigner jusqu'à perdre de vue -ce signe de ralliement qui dominait tous les -corps de logis. Quand elles remontaient par -l'allée descendant aux fontaines, que distinguaient-elles -du château? Un pan de muraille -grise, en partie couvert de vigne-vierge et -auquel les marronniers formaient un cadre -arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient -entre les cimes moins feuillues. Et, -quand elles arrivaient au pied du château, elles -ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce -que c'était une grosse masse qui s'élevait tout -droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours -peur d'être grondées pour être en retard.</p> - -<p>Dans l'intérieur il y avait deux parties que -Jacquette affectionna dès sa plus tendre enfance: -premièrement les anciens appartements -de M. Lemeunier de Fontevrault, où des moulins, -armes parlantes, étaient brodés au satin -des courtines et sur toutes les tentures; elle -faisait le tour des pièces en soufflant sur les -ailes et croyait qu'elles se mettaient à tourner -lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la -tour du Nord, où l'on montait par un escalier -de pierre en colimaçon et très étroit, pour atteindre -de petites chambres dallées où il fallait -déchirer de la main les échevaux de soie grise -et molle que tendent les araignées; mais, une -fois là, elle grimpait sur un escabeau et considérait -le pays lointain, qui semblait toujours -très joli, pincé entre le cadre étroit des meurtrières; -la Loire y ressemblait à un ruban -d'argent, que de tout petits arbres piquaient -d'épingles d'or, quand c'était l'automne. On -voyait dans les champs de mignonnes bêtes, -grosses comme les pucerons des rosiers, et, -à l'horizon, une ville de la dimension d'un -écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les -peupliers sur la ligne nette des coteaux de -Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice, -elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait -au-dessous d'elle les pages jouant à la paume -sur la terrasse. On entendait leurs cris et la -marquise qui les appelait par leur nom pour -leur essuyer le front, de son mouchoir. La -petite crachait, pour leur faire un tour; mais -sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais -jusqu'en bas.</p> - -<p>Et ce que Jacquette préférait à tout cela, -c'était d'écouter aux portes, parce qu'elle avait -remarqué que l'on coupait certains mots en -deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez. -Elle quittait l'un de ses souliers à talons hauts, -et se juchait de l'autre pied sur cette petite -borne pour atteindre le trou de la serrure, une -menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en -arrière, au creux de la taille, frétillant comme -la queue d'un roquet.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2> - -<div class="abstract">A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE -DES HÔTES DU CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE -UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES -DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT -ENSUITE À CONFIER L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.</div> - -<p>A l'heure où nous en sommes, il y avait -précisément du grabuge au château, et l'on -échangeait à table, ou après dîner, dans les -coins, des expressions très peu propres à former -l'oreille d'une enfant.</p> - -<p>Figurez-vous qu'après un si long temps,—que -vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille -de Jacquette,—Mme de la Vallée-Chourie -venait seulement de faire du bruit à propos -des relations adultères de son mari avec la -grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela -tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait -mis littéralement des années à parvenir à ses -fins.</p> - -<p>Il est vrai qu'il s'était produit quelques -interruptions dans le séjour de tout ce monde-là, -à Fontevrault. Par décence, chacun retournait -chez soi l'espace de quelques mois, et -c'était autant de perdu pour la conquête. Mais -cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner -l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y -avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau -fût une femme à opposer une résistance -opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait -presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie -était d'une hésitation extrême. Lui et son frère -souffraient d'une infirmité curieuse, héritée -assurément du grand-père de la Vallée, vieux -débauché du temps de la Régence, et qui se -traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire -en tous ses gestes,—d'où le surnom -de Malitourne,—chez l'autre par une sorte -de bégaiement de la volonté, s'il est permis -de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à -quoi que ce fût, malgré certains désirs violents. -M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de -Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa -femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin -s'il la trompait, il en mesurait minutieusement -les conséquences, et temporisait. -Mais, d'autre part, quand il voyait les bras -pleins, forts, consistants, blanc de lait, de -Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies -et lisses comme le dos des otaries qui -ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que -toutes ces dames disaient sans défaut, il en -mesurait l'attrait avec le charme acide de sa -petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci -avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait -de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait -à lui donner de la patience. Il poursuivrait -très probablement encore aujourd'hui ce manège, -si sa femme elle-même, lassée de ses -assiduités intempestives, n'en eût par ses -propres soins dérivé le cours vers celle à qui -elles étaient mentalement destinées. Et ce -qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. -Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son -entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie -encore tout moulu de plaisir, avec les -imprécations ordinaires à l'épouse outragée. -En présence de cette malchance, M. de la -Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir -l'amitié de sa femme, mais en même temps -jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse -sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir -c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau, -et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que -sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers, -le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse, -et le savait bien, la coquine, tandis que la -veuve aspirait l'indécis amant comme une -éponge de Venise boit un verre d'eau.</p> - -<p>Ces événements apportaient un certain -trouble dans la conversation, car chacun les -avait présents à l'esprit et s'y intéressait si -vivement que l'on éprouvait bien de la peine à -parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour -un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. -Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient, -lui versaient à boire. Elle profitait des -gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on -lui faisait humer au bord des verres, recueillait, -entre temps, des allusions chuchotées à -l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, -faisait scandale, et on la mettait à la porte.</p> - -<p>Les choses s'envenimèrent un beau jour, -par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui -s'indignait de ce désordre. Usant de son -ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle -pas convaincue de la nécessité d'expulser -les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait -à l'exécution de cette mesure de rigueur, -et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était -bonne âme, et le fils amusant par les sottises -mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du -silence qui accueillit une pièce de pâtisserie, -Jacquette lança une phrase glanée par elle on -ne sait où et qui bouleversa la situation:</p> - -<p>«—Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, -dit-elle: c'est de coucher ce vaurien -de Châteaubedeau dans le lit de maman.»</p> - -<p>On peut tout attendre des choses excessives. -Ce coup de théâtre eut les conséquences les -plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux -poudres, il les noya.</p> - -<p>Soit par un détour habile, soit par une inclinaison -instinctive, Ninon ne retint de cette -énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche -de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet -de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller -de près. La marraine renchérissant, bien -entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. -Chacun d'ailleurs se cramponna au -sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, -et ce fut à qui fournirait les plus utiles -préceptes de morale.</p> - -<p>Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût -soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on -lui donnât des appartements, une gouvernante -éprouvée, des principes et des livres édifiants, -enfin que tout ce qui participe à la vie toujours -impure du monde fût épargné à la fleur de son -âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer -que c'était tout le contraire qu'elle semblait -rechercher pour son petit-neveu le chevalier -Dieutegard.</p> - -<p>«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire -de M. le chevalier un homme!»</p> - -<p>«—Et de Jacquette?»</p> - -<p>«—Une femme, cela va sans dire.»</p> - -<p>M. de Chemillé remuait le pois chiche -qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant -une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, -il referma celle-ci d'un coup sec:</p> - -<p>«—Depuis plus de sept mille ans qu'il y a -des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous -venons trop tard, ma bonne madame, pour -empêcher que notre filleule en surprenne le -secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux -mécanisme aujourd'hui ou bien plus -tard, l'inconvénient n'est pas capital…»</p> - -<p>Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon -se trémoussait.</p> - -<p>«—Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que -j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer -de la sorte ce qui, depuis que le monde -est monde, fait l'objet du plus cher souci des -mères: la pudeur de la jeune fille!…»</p> - -<p>«—Tout beau! dit M. de Chemillé, je me -garde bien de médire, madame, du délicat -sentiment que vous évoquez; je dis seulement -que les œillères que l'on met aux filles pour -les garantir, ne font que les émoustiller davantage, -en leur inspirant le désir du fruit défendu, -qui de tout temps exerça un grand attrait -sur l'animal pensant. C'est leur déformer la -figure véritable des choses qu'elles auront -tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi -bien il faudra tôt ou tard qu'elles les -envisagent de front. Que ne laissez-vous faire -la nature et la vie comme elles vont… La -pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa -langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle -chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le -plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner -est le fait d'un tempérament affaibli qui -renie par impuissance le noble désir de conquête -ou le secret appétit du viol qui est le -propre de la virilité. A parler franc, l'homme -méprise la femme qui se donne à lui: il a le -goût de la lutte, du combat; il aime enlever -la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire -le dispose au sentiment durable de -l'amour.»</p> - -<p>«—Nous n'entendons pas ces choses-là de -la même oreille, je le vois bien, interrompit -Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez -à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi -donc comment vous éviterez que ce sentiment -s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts -que le spectacle de la vie lui fournira, -d'après votre méthode.»</p> - -<p>«—Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, -que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère -grincheux que nous apportons en naissant, -et qui ne nous abandonnent qu'avec notre -dernière chemise. Le spectacle du monde, ou -la mode, nous apprennent à faire fi, dans le -public, de tel ou tel penchant naturel qui se -retrouve infailliblement, au moment venu, -dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être -subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme -les bêtes: des mots, des mots, Madame! -bouche à bouche les vrais amants se retrouvent -et prononcent les mêmes onomatopées -que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans -d'avant le déluge. Il en est de même -de l'effroi pudique, que bien des belles foulent -aux pieds aux chandelles et quand une brillante -compagnie les entoure, qui sont des -petites filles, les rideaux tirés, et contre la -poitrine d'un homme, pourvu que le cœur s'en -mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la -plus éhontée, tout à coup, quand elle se met -à aimer, sans frime, une bonne canaille -d'homme.»</p> - -<p>«—Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, -reprit la marraine; vous parlez des -vertus des femmes comme vous le feriez de la -qualité du rouge dont elles s'ornent le visage -pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne -sont honteuses et réservées que pour aiguillonner -vos sens. Ainsi la femme aurait des -qualités garanties bon teint et d'autres qui -risquent de passer au premier lavage? Qu'importent -la pluie et les orages, si la pudeur se -retrouve au moment de s'en servir!—Dieu -me pardonne! ce maudit baron me fait parler -une langue de Parc aux Cerfs!…—Eh bien! -monsieur, nous envisageons, nous autres, la -pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle -mérite de n'être pas froissée, uniquement -parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate -parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse, -parce qu'il y a pour la créature qui a -reçu cette grâce divine, au premier heurt, une -douleur d'un genre trop particulier pour qu'un -homme la comprenne jamais,—ce qui, peut-être, -la rend plus précieuse encore à notre -sexe,—enfin parce que je ne sais pas de -spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme -un peu sensible, que d'être témoin de -ces chocs…»</p> - -<p>«—Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous -les deux de fort belles choses et que vous parlez -très bien; mais je ne vois point, dans tout cela, -le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma -fille, qui prononce des mots à faire dresser les -cheveux.»</p> - -<p>«—Pratiquez uniquement la vertu autour -d'elle,» dit le baron.</p> - -<p>«—Pour une fois que vous hasardez une -chose sensée, dit Mme de Matefelon, que -n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»</p> - -<p>Ninon songea à mettre Jacquette au couvent. -Il y en avait un célèbre dans le pays; -mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie -et de la Vallée-Malitourne y avaient été élevées, -on n'en disait point de bien. Ces dames -racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, -à partir de l'âge nubile, et vêtues d'un grand -sac de toile qu'une converse, les yeux baissés, -vous passait et vous nouait au cou, sous la -chemise, avant d'enlever celle-ci, et vous arrachait -de même au sortir de l'eau, après avoir -repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun -moment le corps ne pût apparaître à nu, que -les mains ne fussent tentées d'en frôler les contours -et les yeux d'y exercer la concupiscence. -Le même usage était pratiqué, disait-on, par -les religieuses, et, grâce à lui, un homme -avait pu se dissimuler et vivre au couvent, -sous figure de nonne, onze mois durant.</p> - -<p>«—Vraiment! faisait Ninon; et comment -finit-on par s'apercevoir de son sexe?»</p> - -<p>«—En crevant le sac, à la suite de graves -désordres: un certain nombre de ces dames -et plusieurs élèves nobles accouchaient.»</p> - -<p>On en revint à l'idée première, qui était -de donner à Jacquette une gouvernante.</p> - -<p>«—De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons -d'avoir la chère enfant sous les yeux, et -nous aurons mis notre responsabilité à -couvert.»</p> - -<p>On avisa le marquis de ce projet. Foulques -fronça d'abord le sourcil, comme toutes les -fois qu'on le consultait pour la forme, car il -tenait à paraître rouler mille objections dans -sa tête. Puis il jugea le projet convenable.</p> - -<p>La difficulté était de trouver la gouvernante, -car on ne connaissait personne qui fût apte à -remplir cette fonction.</p> - -<p>Mme de Châteaubedeau avait justement -dans ses relations une certaine demoiselle de -Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, -mais ruinée par le Système, et dont -elle savait le plus grand bien quant à la science -et à la moralité.</p> - -<p>Le marquis Foulques haïssait les figures -ingrates et décrépites; il les prétendait néfastes -à la jeunesse, et pour rien au monde -n'eût consenti à ce qu'une d'elles respirât au -chevet de sa fille. C'est pourquoi il avait tout -d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement -qu'à l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.</p> - -<p>«—Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par -une duègne. Ces vieilles sottes inculquent à -l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont -des manies invétérées et l'obstination des -mules, sans compter qu'il leur arrive fréquemment -de répandre une aigre odeur.»</p> - -<p>Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa -en lui affirmant que Mlle de Quinsonas réunissait -précisément le double avantage d'offrir -des dehors agréables et une docilité parfaite -aux exigences des familles touchant les -méthodes d'éducation. Elle était la propre -nièce et filleule de Mgr l'évêque d'Angers, et -vivait présentement dans une petite ruelle -avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente -servie par la munificence épiscopale. La description -de cette maison humide et basse abritant -une personne pleine de mérites, suffit à -gagner le cœur excellent de Ninon, qui ne -savait plus comment témoigner sa reconnaissance -à Mme de Châteaubedeau.</p> - -<p>Il fut sensible pour tout le monde que la -maîtresse de M. de la Vallée-Chourie avait -aujourd'hui tiré la famille de la situation la -plus difficile.</p> - -<p>La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait -point la tête, s'avisa, le soir, de faire observer -à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti -bien promptement.</p> - -<p>«—Croyez-vous?» dit Ninon.</p> - -<p>«—Je le crois, dit Mme de Matefelon, car -cette gouvernante ne vous est connue, en -somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui -a rendu elle-même son intervention nécessaire -par les désordres de sa conduite.»</p> - -<p>«—Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela -c'est de quoi se rompre la tête…»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII</h2> - -<div class="abstract">ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. -CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, -DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.</div> - -<p>La gouvernante arriva un beau jour de septembre, -à la tombée de la chaleur, dans un carrosse -poudreux que le marquis avait envoyé, -tout exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.</p> - -<p>Les hôtes du château étaient cachés dans -une grande pièce aménagée en lingerie, donnant -sur la cour, afin d'avoir l'œil sur la Quinsonas -au moment où elle mettrait pied à terre. -Seules, Ninon et Mme de Châteaubedeau l'attendaient -au salon. Le marquis s'avança dans -la cour, en rejetant du coin de la semelle, -les marrons tombés, avec leur coque épineuse -à demi éclatée, dans les petites rigoles, -entre les pavés ventrus; et, arrivé au porche -d'entrée, il regarda sur la route de Saumur, -la main en abat-jour, et la figure grimaçante, -à cause du soleil qui se trouvait bas, -juste en face. On remarqua soudain qu'il -rajustait sa perruque et faisait des pichenettes -sur son jabot, d'où l'on augura que la -voiture était en vue et que le marquis se souvenait -du portrait avantageux que Mme de -Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.</p> - -<p>Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, -eut, en faisant tourner les chevaux dans la -cour, un coup de langue qui en disait long -sur l'effet que lui avait produit la voyageuse. -Celle-ci était aussitôt par terre, très simplement, -très vivement, avant que Foulques fût -là pour lui présenter la main.</p> - -<p>L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle -venue était quelconque. Cependant M. de -la Vallée-Malitourne,—qui n'avait rien vu -parce qu'on l'avait posté près de la porte, en -sentinelle,—ayant ouvert, avec la malchance -qui le caractérisait, juste de façon à se trouver -nez à nez avec Mlle de Quinsonas, réapparut -en se baisant le dessus de la main et disant -que la nouvelle venue avait la bouche la plus -affriolante qui fût. Son frère Chourie se précipitait -et dessinant dans l'espace une ample -circonférence:</p> - -<p>«—Quel derrière!» s'écria-t-il.</p> - -<p>Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui -l'on trouvait du même coup d'aussi grandes -qualités aux antipodes, eût contre elle toutes -les femmes présentes.</p> - -<p>On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier -de Fontevrault, un peu surannés -quant aux tentures, mais spacieux et commodes, -situés au rez-de-chaussée, vis-à-vis -un petit parterre, au couchant, bien planté et -tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner, -pour lui faire honneur, cela va sans dire, et -lui énumérer tout de suite et point par point -ses instructions.</p> - -<p>Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle -seule, un si grand remue-ménage, s'amusa -seule dans le parterre, en attendant, après -avoir vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait -avec précaution dans les sentiers étroits -garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre -les bordures de buis, puis jetait un regard en -arrière pour voir la trace de ses chaussures, -pareille à un semis de points d'exclamation. -Elle piqua tout à coup dans le sol un de ses -talons et tourna sur elle-même, comme un -toton, clignant de l'œil toutes les fois qu'elle -passait en face d'un rayon de soleil qui venait -par l'allée des fontaines et semblait mettre le -feu aux panaches des marronniers. Ce rayon -atteignit bientôt les vitres des appartements -de la gouvernante, et Jacquette se plut à imaginer -que l'ancienne chambre de M. Lemeunier -de Fontevrault était bondée de pots de -confitures de groseilles et elle eût bien voulu -y regarder de plus près mais c'était difficile. -Alors elle trouva le temps long et s'ennuya.</p> - -<p>Les pigeons exécutaient autour du château -la dernière ronde du jour, et le parc entier -retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout -cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures -fondirent, la belle lumière s'envola, et tous les -bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas -menu d'un chat qui se brûlait les pattes au -bord du toit, en courant sur les rigoles de -plomb échauffées.</p> - -<p>Jacquette en revint toutefois à son idée, qui -était de regarder par les fenêtres de la gouvernante, -et elle appela, dans ce but, le chevalier -Dieutegard qui s'en allait tout seul vers -les bassins, en rêvant, au coucher du soleil, -selon sa coutume. Jacquette le tenait en une -estime particulière parce qu'il affectionnait les -étangs, les fontaines et le bord du fleuve, hantés, -au dire de sa nourrice, par des génies -redoutables, et elle le soupçonnait de commercer -avec les fées.</p> - -<p>Il interrompit sa promenade à la prière de -sa jeune amie et pénétra dans le parterre en -enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre -dans le fossé à demi comblé et de se -dresser au long de la muraille, avec Jacquette -sur les épaules, à l'endroit où une giroflée -croissait entre les pierres. La petite surprendrait -ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait de -part et d'autre, et ce serait une jolie façon de -faire un peu connaissance.</p> - -<p>Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice -d'enfant, et Jacquette, ayant essuyé la semelle -de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada -le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé -à Fontevrault pour fournir le ton exact -des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit -se tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la -soie et s'établirent le plus fermement possible -de chaque côté du col. Le chevalier serrait -prudemment contre ses paumes, les fins -mollets de Mlle de Chamarante.</p> - -<p>Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée -des fontaines, les marronniers et un petit -bout de clocheton du colombier, qui se reflétaient -dans la vitre; mais, en appliquant bien -les mains sur chaque tempe, elle distingua les -moulins brodés sur les tentures, puis du linge -blanc, une robe au dossier d'une chaise, un -guéridon portant la boîte à poudre, et soudain -Thérèse, la femme de chambre, qui parut et -disparut, tirant à soi le linge qui courait après -elle, dans cette pièce assombrie, comme un -fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et -s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans -doute. Enfin il fut possible de reconnaître -Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, -quasi dissimulée par une grande ombre. Elle -s'adossait dans la bergère à oreillettes, toute -coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait -pudiquement à deux mains, sans y parvenir, -car elle l'avait forte; puis, s'adossant au siège -incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer -ses caleçons. A ce moment la grande ombre -bougea, et le dos du marquis couvrit Mlle de -Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et -entendit de ses oreilles que la gouvernante -souffletait vigoureusement monsieur son père.</p> - -<p>—Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait -sous elle, et sans penser à mal, le chevalier -Dieutegard.</p> - -<p>Elle le pria de la déposer à terre et, quand -elle fut dans le fossé, lui raconta fidèlement -ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit -qu'il regrettait d'avoir servi d'instrument à ce -spectacle.</p> - -<p>—Pourquoi donc? dit-elle.</p> - -<p>—Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder -dans une chambre à coucher où des -personnes des deux sexes sont assemblées.</p> - -<p>—Ah! fit Jacquette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX</h2> - -<div class="abstract">CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. -MAIS L'ESSENTIEL EST QUE MADEMOISELLE DE -QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À -LA FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ -PARFAITE.</div> - -<p>Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle -put attraper sa gouvernante; elle lui posa des -questions sur quelques points dont l'incertitude -lui pesait:</p> - -<p>«Comment se fait-il que les grandes personnes -disent des horreurs que les enfants ne -doivent pas entendre?»</p> - -<p>«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame -pour faire des cochonneries?»</p> - -<p>«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de -M. l'abbé Pucelle?»</p> - -<p>«Pourquoi avez-vous giflé papa?»</p> - -<p>Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations -sans sourciller et dit que les enfants devaient -se contenter de ce qu'on leur apprend aux -heures de leçon, se garder de chercher au delà, -et surtout de mettre l'œil aux fenêtres et au -trou des serrures, parce qu'on risque de s'y -voir par avance en enfer, grillée comme une -côtelette.</p> - -<p>Jacquette se montra un peu désappointée, -car elle avait pensé qu'on lui donnait une gouvernante -pour s'éclairer sur ce qui se passait -communément autour d'elle. Elle se demanda -si Marie Coquelière n'eût pas suffi encore -longtemps aux soins de sa petite personne; -au moins la nourrice savait des histoires de -fées et se soumettait à ses trente-six mille volontés.</p> - -<p>C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de -Quinsonas, qui lui apprit à lire, à compter -autrement que sur ses doigts, à connaître à -fond la vie des grands hommes de Plutarque, -et lui enseigna la religion d'une manière un -peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait -fait jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante -savait tout juste ses prières du matin et -du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui -fit apprendre par cœur un petit traité de morale -composé par Mgr de Trélazé, évêque -d'Angers, son propre oncle, lequel contenait -un appendice indiquant mot à mot tout ce -qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être -sauvé. Elle jugeait tout commentaire superflu, -périlleux pour l'élève et pour le maître plus -encore.</p> - -<p>L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas -devenait une longue personne à déhanchement -de fausse maigre, qui se tenait sans -cesse aux côtés de Jacquette et la menait promener -en lui parlant du beau temps, de la -pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que -l'antiquité nous fournit.</p> - -<p>On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni -qu'elle fût laide, ni qu'elle fût sotte, ni qu'elle -fût intelligente. Instruite par l'adversité à apprécier -l'aubaine d'une place avantageuse, elle -cultivait elle-même une prudente neutralité et -vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un. -Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas -à sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle -était gourmande et portée vers la satisfaction -de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique -peu harmonieux, n'étaient point vulgaires; -elle avait l'œil vif, ces lèvres rouges et charnues -que Malitourne avait remarquées à la -porte de la lingerie et dont les dents les plus -irrégulières n'arrivaient point à rompre la séduction -puissante; par exemple, un menton -parfait; le tout soutenu par une taille heureusement -assez longue pour porter allègrement -des seins pesants qui eussent excédé un buste -ordinaire.</p> - -<p>Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop -haut montée sur jambes, apprécièrent la discrétion -de sa tenue, et, malgré les hommages -que les hommes lui rendaient, se rallièrent à -elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur -et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air -d'entendre un compliment, laissait tomber une -œillade dans son corsage comme en un puits -perdu, et arrêtait au bon moment un geste -indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des -mouches.</p> - -<p>Un tact si parfait lui conquit la confiance -absolue de la marquise, voire celle de Mme -de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent -entièrement sur elle du soin de Jacquette; et -l'on fut tellement tranquille à ce point de vue-là, -qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le -fameux esclandre qui avait motivé l'intervention -d'une nièce d'évêque: la petite allait et -venait dans le château, dans les corridors, les -jardins, à l'office ou à table, et il semblait à -tous que les influences les plus fâcheuses -dussent être paralysées par la seule présence -de la gouvernante.</p> - -<p>De toutes les personnes de la maison, Jacquette -était celle qui l'appréciait le moins. Elle -apprenait à mentir et à dissimuler pour le -plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure -la figure toujours trop pareille de Mlle de -Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec -sa gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée -à l'escalier qui mène aux jardins bas, elle -virait brusquement et remontait, les jambes à -son cou, sous le prétexte qu'elle avait oublié -son mouchoir, la passementerie à parfilage ou -le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt -fait de mettre une bonne distance entre elle -et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait -le train de derrière alourdi, et, quand elle -savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci -qu'une quille bleuâtre au bout de la longue -allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui -tirait la langue. A qui la rencontrait essoufflée, -elle feignait l'émotion et disait que sa -gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au -pied du grand vase où il y a des hommes poilus -qui ont une petite queue pointue de chaque -côté»; et elle lui faisait porter des élixirs par -quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant, -la mettaient au supplice, car elle craignait -sans cesse d'être compromise.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X</h2> - -<div class="abstract">ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA -CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER, -CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM -D'UN PUR AMOUR.</div> - -<p>Si vous vous souvenez du propos que Jacquette -avait tenu à table et qui nous a valu -l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez -penser qu'il n'était pas tombé dans l'oreille -d'un sourd et que ce vaurien de Châteaubedeau -avait dû pour le moins en tirer fortement -vanité. L'idée était venue à quelqu'un de le -donner pour amant à Ninon! Et par le hasard -de la présence d'un petit perroquet, cette idée -était maintenant si répandue qu'elle semblait -avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard -qui adorait Ninon en secret, et la femme -de chambre, Thérèse, qui aimait caresser Châteaubedeau -la nuit, lui manifestaient de la -jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui, -il n'avait pas hésité à glisser dans l'oreille de -l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée sans -feu». Dieutegard, enclin aux interprétations -chagrines croyait au feu, mais non Thérèse.</p> - -<p>Cette fille servait la marquise de trop près -pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car -enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon, -qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne -de la maison qui se conduit le mieux.</p> - -<p>Thérèse se prêta donc à l'accomplissement -d'une fantaisie que ce petit drôle de Châteaubedeau -eut le toupet de lui proposer et qui -consistait à l'introduire subrepticement dans -la chambre de Mme de Chamarante.</p> - -<p>Elle le laissa monter derrière elle, un matin, -sans trahir un geste de dépit ou de jalousie; -Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait -dans les parties protubérantes, ce qui faisait -souffler la malheureuse sur le chocolat de -la marquise, la bouche en cul de poule, pour -ne pas crier.</p> - -<p>On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, -qu'une toile de Jouy à vignettes rouges -séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau -de se faufiler derrière la toile et de -s'y tenir coi jusqu'à ce que la marquise vînt à -sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre -sous un prétexte qu'elle saurait dénicher, la -finaude.</p> - -<p>Avant de se cacher, il huma les petits pots -épars sur le marbre, toucha les peignes, enfonça -le nez dans la poudre et se rougit les -lèvres. Il était plus ému qu'il n'eût voulu le -dire et éprouvait le besoin de faire beaucoup -de choses, successivement ou confusément, -plutôt que de rester tranquille. De ce qu'il -ferait quand il se trouverait nez à nez avec la -marquise, il ne savait rien exactement. Il était -prêt à tout, mais ignorait à quoi. Il ne débutait -pas dans les entreprises; aucune de ses -prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer -avec celle-là. Il imaginait un grand roulement -de tonnerre: la foudre tombe; elle vous -dérobe votre montre au gousset, vous met le -feu à la perruque, ou vous coupe en deux -comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se -voyait surtout racontant l'exploit à Dieutegard, -de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre -un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.</p> - -<p>Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds -un velours; il cligna de l'œil au trou de la serrure, -qu'une clé posée tout de guingois rendait -impropre à laisser distinguer quoi que ce fût; -il écouta et entendit Ninon qui ânonnait, la -bouche pleine, quelque chose comme: «ê… ô… -ê… ô… bulu… bulu… bulu…»; puis, la cuillerée -de chocolat passée, la marquise articula: -«Bougresse! que c'est chaud!…» Thérèse -murmurait des excuses; Ninon s'emportait et -évacuait de ces mots particuliers à l'humeur du -réveil et qui s'allient si peu avec la pureté universelle -du matin. Quand Ninon eut mangé, elle -poussa un petit «han!» de satisfaction, et tout -s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un -air frais par la serrure.</p> - -<p>Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau -qui, surpris, tombe à la renverse.</p> - -<p>«—Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son -lit la marquise.</p> - -<p>«—Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine -à retenir un éclat de rire; «c'est le couvercle de -la chaise de Madame la marquise que Madame -la marquise avait sans doute laissé ouvert.»</p> - -<p>«—Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui -saute à bas de son lit et accourt, tandis que -Thérèse pousse le garnement derrière la toile, -comme un paquet de linge.</p> - -<p>Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura -là, un moment, debout. Elle avait l'œil -brouillé encore, et elle se grattait à travers la -chemise qui montait et descendait du genou -à mi-cuisse, selon les mouvements de la -main.</p> - -<p>Châteaubedeau reprit ses sens au milieu -de robes, de jupes, de caleçons soyeux et -parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon, -qu'il entendait marcher, là, tout près, et pieds -nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait -le visage d'une bergère assise élégamment -sur une gerbe de blé écarlate.</p> - -<p>Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit, -allait et venait sur le parquet frais qui flattait -la plante de son pied grassouillet, car elle -semblait faire fi des mules tenues à la main -par Thérèse.</p> - -<p>Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située -au fond du cabinet, et revenait face à Châteaubedeau -en se caressant le corps avec sollicitude, -notamment dans la région abdominale, -comme on fait d'un fruit pour en éprouver la -maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois -le sol; son angoisse était répétée sur le -visage de la fidèle Thérèse. Tout à coup, elle -troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, -et son regard s'éclaircit, tandis que la femme -de chambre, rassérénée, posait les mules sous -les talons de sa maîtresse.</p> - -<p>On entendit un bruit pareil à celui qu'un -enfant produit en soufflant, les lèvres serrées, -dans une bouteille vide, sans en boucher hermétiquement -le goulot. Thérèse hocha la tête et -dit avec compétence:</p> - -<p>«—Autant de perdu.»</p> - -<p>La marquise, d'un mouvement de dépit, -envoya promener les deux mules, et ses talons -nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair -des mollets et des cuisses.</p> - -<p>«—Madame la marquise reconnaîtra, dit -Thérèse, que j'avais prévenu Madame la marquise -que c'était le jour de sa rhubarbe.»</p> - -<p>Ninon, les coudes aux genoux, les deux -poings appuyés contre les joues, rougissait et -dardait un œil cruel. Thérèse lui conseilla de -se cogner sur les genoux, en se fondant sur -l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui -n'obtenait de sa femme aucune selle hormis -par cette méthode toute mécanique. Et Ninon -abaissa les poings, fort gravement, sur ses -genoux arrondis et lisses comme de belles -pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme -de chambre battait la mesure en frappant l'une -contre l'autre, par la semelle, les petites mules -vagabondes qu'elle venait de quérir au bout de -la pièce.</p> - -<p>Enfin la méthode Goubin fut couronnée de -succès, et Thérèse, se penchant avec intérêt -sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle -devait à Madame la marquise, elle eût juré que -Madame la marquise avait rendu des noix grollières.</p> - -<p>Ceci fait, elle poussa prestement le meuble -béant, jusque sous la tenture de Jouy, selon -un dessein assurément prémédité et dont Châteaubedeau -sentit toute la malice à son endroit. -D'accroupi qu'il était, il se releva d'un -bond et pinça si fort le bras de la pauvre fille -qu'elle cria.</p> - -<p>Ninon, qui se trouvait à califourchon sur -un bassin de faïence rouennaise, et regardait -devant soi avec des yeux de carpe flottante, -fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du -page au moment où il se mettait debout. Elle -démêla la farce et, comme elle n'était point -femme à se troubler pour la présence d'un -homme dans sa chambre, elle dit seulement -«Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement -Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné, -ses lèvres rougies, et il n'osait seulement -pas lever les yeux sur la marquise, tant il était -penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta -avec adresse, en pleine figure, son éponge -souillée d'une eau saumâtre.</p> - -<p>Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de -taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai raconté -cette scène, mais bien pour que vous -croyiez davantage à mon histoire, car vous -savez de reste, comme dit Montaigne, que -«nous avons beau nous monter sur des -échasses, encore faut-il marcher de nos jambes, -et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous -assis que sur notre derrière». Les marquises, -même dans les contes, sont sujettes -à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma -part, le goût des nobles récits; j'avoue n'être -tout à fait heureux que lorsque le ton se hausse -et qu'une belle gravité se répand sur ma page; -mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de -maintes humiliations, car je ne sens bien vivre -un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une -de ses petitesses.</p> - -<p>Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas -celui qui transpose les cent misères du corps -et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui -qui s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques? -Le parler de tous les jours <a id="cor1"></a>m'émeut -plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai -que la poésie, comme tout art, doit s'élever -vers le ciel sous peine d'être reniée des hommes -à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol -d'un talon ferme.</p> - -<p>Et vous allez voir tout de suite comme la -chaise percée de Ninon va nous éclairer sur -les sentiments de deux jeunes gens rivaux, -plus et mieux que n'eussent fait de longues -dissertations amoureuses.</p> - -<p>Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend -en s'essuyant, crachant, grommelant, -tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis -qu'abîmé par la marquise, raillé par une -femme de chambre!</p> - -<p>Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier -Dieutegard, qui rôdait toujours sous les appartements -de Ninon. A la vue de Châteaubedeau, -Dieutegard fut tenté de fuir et également -tenté de s'approcher, de lui parler et de -l'entendre prononcer le nom de celle qu'il -aimait. Certes, il était dévoré de jalousie, -mais le sentiment de sa grande timidité l'entraînait, -non sans une miette d'admiration, vers -celui qui osait toucher l'objet de son culte. -Car il ne doutait pas qu'avec cette mine défaite, -Châteaubedeau ne sortît du lit de la -marquise. Il lui souhaita donc le bonjour, -mais n'osa rien lui demander.</p> - -<p>L'autre, tout en rajustant son habit, prenait -cet air fat et lassé des jeunes blancs-becs qui -viennent de livrer un assaut galant. Il souffla, -en gonflant de grosses joues.</p> - -<p>«—Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»</p> - -<p>Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau -ajouta:</p> - -<p>«—Peste soit des alcôves!»</p> - -<p>Dieutegard ne bronchait pas.</p> - -<p>«—… Avec leurs poudres et leurs parfums…»</p> - -<p>«—Qui a des poudres et des parfums?» -dit enfin le chevalier.</p> - -<p>Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit -les deux pouces aux aisselles et cracha loin.</p> - -<p>«—Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai -soupé!»</p> - -<p>Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que -l'autre la mêlât au nombre des femmes. Mais -Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net -de Ninon et raconta que cette femme insatiable -ne pouvait se résoudre à se séparer de -lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette -intime. Il dit avec une grande précision tout ce -dont il avait été témoin effectivement, et il -prenait chaque chose si bien par le menu que -Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité.</p> - -<p>Mais, par le merveilleux privilège de l'amour, -le chevalier ne retenait rien des réalités décevantes -dont un balourd affligeait une personne -chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait -encore plus haut dans la région imaginaire où -il avait coutume de l'honorer.</p> - -<p>Il pensa un moment souffleter son camarade; -il en fut retenu, non par la peur, mais -par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il -endommageait ce garçon aimé d'elle. Il le pria -donc seulement de ne plus lui parler de ce -sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt -après des détails nouveaux, car il s'enivrait -d'entendre parler de Ninon, même de -cette manière.</p> - -<p>La voix de la marquise, au-dessus de leurs -têtes, fit fuir Châteaubedeau et retint au contraire -le chevalier. Cette voix se répandait sur -toute sa personne comme un baume, et, toutes -les fois qu'il l'entendait, il avait l'idée que, si -elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler -d'expressions de tendresse, c'était par suite -d'un malentendu qui ne saurait tarder à être -dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans -cesse repossédé par l'espérance.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI</h2> - -<div class="abstract">LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE -UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API.</div> - -<p>M. le baron de Chemillé arriva un matin -avec un paquet sous le bras, et demanda où -était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa -leçon sous les charmilles, et il l'aperçut en -effet, en même temps qu'il entendait un petit -son de voix aigrelet maintenu sur la même -note, puis interrompu soudain, pour se relever -identique: le bruit d'une mécanique, si -vous voulez bien, dont le mouvement serait -gêné à intervalles égaux par un méchant grain -de sable. En avançant, le baron observa que -Jacquette, qui marchait à côté de sa gouvernante, -perdait le pas, comme par hasard, environ -toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de -Quinsonas une langue rose, de la longueur de -la main. Il retint lui-même son pas, pour ne -point empiéter sur le temps consacré à l'étude, -et s'assit sur le premier banc. -Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa -tabatière et s'offrit une prise. Puis il parla -haut, selon sa coutume.</p> - -<p>«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de -donner à ma filleule une poupée, car j'estime -que la figure de carton peinturluré qui est enfermée -là-dedans sera plus profitable à cette -enfant que quatre demoiselles de Quinsonas. -Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un précepteur, -c'est une amie, ou, à défaut, une -<a id="cor2"></a>bonne, mais à qui elle puisse parler à cœur -ouvert. La femme ne se développe qu'autant -qu'elle peut épancher les petites affaires de sa -tête et de son cœur, et elle ne s'ouvre tout à fait -qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au -plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle -ne ment point. Il est inutile, lorsque nous causons, -que notre interlocuteur nous écoute et -nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne -tenons nul compte? Qu'il ait l'air de nous entendre, -c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes -assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées -ne nous entendent point: c'est pourquoi -nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait -pas cela encore; elle formulera devant cette -figure complaisante ses impressions et sa -pensée; elle apprendra par là qu'elle a des -impressions et une pensée, autrement dit -prendra conscience de soi-même, ce qui n'est -jamais facile sans le miracle des mots et la -magie de la forme. Car, contrairement à beaucoup -d'esprits distingués, je suis porté à croire -que rien n'existe, même au plus profond de -notre intimité, tant que l'expression verbale ne -l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à la -lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait -fort loin. Contentons-nous d'avoir l'air -d'un bon parrain qui paie un joujou à sa filleule, -sans plus.»</p> - -<p>Le baron remit sous son bras le paquet et -s'avança vers ces demoiselles au moment où -Jacquette venait de recevoir une verte semonce, -pour être incapable de citer dans leur ordre les -trois vertus théologales.</p> - -<p>«—Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette -aussi bas que possible, «je vous fais bien -mes compliments, car une fille vous est née.»</p> - -<p>«—Comment! dit Jacquette; mais je ne -suis pas mariée?»</p> - -<p>«—C'est juste, dit le baron, aussi cette fille -n'est-elle qu'une poupée.»</p> - -<p>«—Ah! dit Jacquette, voyons-la.»</p> - -<p>«—Quel nom allez-vous lui donner?»</p> - -<p>Jacquette répondit sans hésiter, comme si -ce nom eût été choisi de toute éternité:</p> - -<p>«—Pomme d'Api.»</p> - -<p>«—C'est un nom qui lui va bien», opina -Mlle de Quinsonas, «car elle a joliment bonne -mine.»</p> - -<p>«—Oh! dit Jacquette, c'est sans doute -qu'elle vient de naître; les petits lapins sont -bien plus rouges que cela… Quand est-elle -née, mon parrain?»</p> - -<p>«—Heuh!… Hier au soir, à la brune.»</p> - -<p>«—C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais -tant de mal à boutonner ma ceinture, ces jours -derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je -vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer, -vous ne verrez personne au château.»</p> - -<p>«—Oh! pourquoi cela?» dit le baron.</p> - -<p>«—Ah bien! merci! elle en apprendrait de -belles!»</p> - -<p>«—Méfiez-vous, dit le baron; c'est une -fille intelligente.»</p> - -<p>«—Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda -Jacquette.</p> - -<p>«—Rien du tout.»</p> - -<p>«—Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est -intelligente?»</p> - -<p>«—L'intelligence ne consiste pas à avoir appris -beaucoup, mais à être apte à tout deviner.»</p> - -<p>Jacquette fut très contente de sa fille Pomme -d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup à -la gronder et à la battre. Elle la prenait sans -cesse en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât -était une curiosité sans répit. Pomme -d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur -toutes choses, et, comme les enfants ne doivent -rien connaître, ce n'était pas une sinécure -que de faire entendre raison à cette poupée.</p> - -<p>«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle -dans ses bons moments, si tu dois continuer -à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une -gouvernante; elle saura bien te fermer la -bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois -m'interroger que depuis la création du monde -jusqu'à Noé, parce que je n'en ai pas appris -plus long. Quant à ce qui est des personnes -qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as -pas idée de l'énormité que tu commets en me -demandant sans cesse ce qu'elles font avec -leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries, -leurs yeux en coulisse et cette -manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière -des dames. Apprends, Pomme d'Api, que -les grandes personnes ont le droit de faire -entre elles les plus grosses malpropretés. Je -ne sais pas ce qu'elles font; mais aux précautions -qu'elles prennent pour nous le cacher, -il faut que cela soit abominable. Tu as de la -chance d'être une poupée, toi, tu resteras toujours -honnête… Tu me demandes s'ils sont -tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de -douze ans, sauf M. le Curé et Mlle de Quinsonas. -Et plus ils vieillissent, pires ils sont! -Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon -parrain de Chemillé! C'est à ce point que, -quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne -de t'avoir eue d'une de ses soubrettes. -Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu -as des odeurs de graillon!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII</h2> - -<div class="abstract">MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS -PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT -MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT -DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET -EXÉCUTENT UNE OPÉRATION ÉTRANGE, CRUELLE ET -DÉLICATE.</div> - -<p>Vous vous souvenez que Mme de Matefelon -avait vu d'un très mauvais œil la statuette de -l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient -se baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis -du petit dieu impudique augmentèrent, cela -va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de -courir dans le parc. Elle avait pris un assez -grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait -qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya -d'en user pour faire abattre cette innocente -figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle -se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de -Fontevrault le respect des beaux ouvrages -d'art,—quoique, entre nous, elle n'y entendît -goutte,—et elle gardait aussi, dans un coin -secret de sa jolie tête, le souvenir de cette heure -d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés, -où elle avait éprouvé une si vive tentation -d'approcher du Cupidon pubère.</p> - -<p>«—Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait -Mme de Matefelon. «—Allons donc! -avait répliqué le baron de Chemillé qui se -trouvait toujours là au moment voulu, c'est -une solution disgracieuse.» Et il fournit -l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant -l'approbation de Mme de Matefelon: -établir autour du bassin un labyrinthe, tel -qu'il était de mode d'en avoir dans les anciens -jardins français.</p> - -<p>Un maître jardinier de Chinon apporta des -dessins à choisir; on adopta le plus compliqué, -et le petit bois inextricable fut planté le -prochain hiver.</p> - -<p>On respecta le bouquet d'arbres de haute -futaie environnant la colonnade, mais pour -l'atteindre il fallait connaître le secret du labyrinthe, -sous peine de se perdre une demi-journée -dans un dédale d'allées et de contre-allées -sans issue. Le système de clôture fut -efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à -triompher de la difficulté, et elle ne retourna -plus jamais au bassin.</p> - -<p>Mme de Matefelon prit un jour à part la -gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle -lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de -scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect -innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule -ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse -allée et ne tombât sur la statue «narguant -le ciel d'un geste obscène qu'une femme -ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.</p> - -<p>Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée, -une campagne non dépourvue de hardiesse. -Il s'agissait de briser ce geste sans -endommager autant que possible l'œuvre -d'art, rendue par cette opération aussi inoffensive -à contempler qu'un saint Sébastien, -par exemple, bien que les formes de ces jeunes -gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent -beaucoup trop, à son gré, de la nature.</p> - -<p>A l'heure convenue, la marraine de Jacquette -et Mlle de Quinsonas partirent pour -leur croisade, munies d'un marteau, arme -offensive, et d'un filet à papillons pouvant servir -à donner le change sur leurs intentions, si -elles étaient rencontrées, destiné en réalité à -recueillir les «pièces» à l'instant de leur -chute, afin qu'elles ne s'égarassent point dans -le bassin pour en être exhumées quelque jour -à la faveur d'un curage, ou pour blesser le -pied d'une des jeunes femmes, si par hasard -la fantaisie les prenait de revenir se baigner -ici.</p> - -<p>C'était le matin, de bonne heure; elles -mouillaient leurs chaussures dans la rosée en -trottinant par l'allée des fontaines, comme des -dames qui vont à la messe. Mme de Matefelon -étant sèche de nature, ayant de grands pieds -et une forte idée morale, allait plus vite; -Mlle de Quinsonas, malgré sa taille mince, -avait du poids, vous le savez bien, et elle était -partagée entre l'appréhension des risques de -l'escapade, et le désir de voir et toucher de -près l'objet qui méritait une entreprise si -romanesque.</p> - -<p>Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à -droite, au lieu de descendre l'escalier des -bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous -une charmille taillée en voûte, qui vous menait -fort loin; après quoi on pénétrait dans un -bois de chênes où la direction était <a id="cor3"></a>repérée -au moyen de petites lunes peintes en blanc -sur les troncs, presque un chemin de Petit -Poucet; là commençaient insensiblement les -fourrés d'ormes, d'abord clairsemés et libres, -puis épais et taillés, enfin s'entr'ouvrant en une -allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait, -se mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, -aussitôt arrivée sous le bois de chênes; elle -portait la main à son cœur, ouvrait la bouche -plus qu'à l'ordinaire et soufflait de tous ses -poumons. On dut marcher encore pour gagner -un banc aussi éclatant de blancheur que les -petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un -merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau -leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la -gouvernante, à cause de ce bout de queue -blanche qui sautillait en s'éloignant comme -un morceau de papier que le vent emporte. -Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas -son sujet, parla de cette sorte de malignité -d'esprit, propre aux artistes, et qui semble -les pousser tous à violenter la morale dans -leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point -qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que -l'on nomme un chef-d'œuvre, qui ne porte, en -sa vie et en ses travaux, la marque de cette -possession démoniaque.</p> - -<p>A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle -avait vu de bien mauvaises images chez son -oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du <i>Manuel</i>. Et -comme elle était peu familiarisée par son éducation -première avec le langage travesti des -libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans -les cartons de l'évêché, en termes crus à vous -faire dresser les cheveux. La vieille dame ne -savait où s'en mettre, et elle crut devoir -prendre la défense de ces messieurs ecclésiastiques, -qui parfois préfèrent souiller leur -propre appartement d'immondices, plutôt que -de les laisser dans la rue, exposés à corrompre -des yeux innocents.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses -doigts le long bambou du filet à papillons, et -le manchon de gaze verte attrapait au-dessus -de son front, en guise d'insectes, quelques -essaims de ces «esprits de malignité» qui voltigent -autour de nous dans l'air matinal et aussi -dans bien des occasions, principalement quand -on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lèvres -humides, et son regard rejoignait quelque rêve -de la nuit, interrompu par la croisade.</p> - -<p>Mme de Matefelon fit observer que le soleil -s'élevait, et l'on reprit son chemin. Aussitôt -engagés dans le labyrinthe, on apercevait la -statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées -dans l'épaisseur des arbustes, et l'on -croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le -bras dans ces lunettes pour toucher le dos du -petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient -point à gagner le bassin n'apercevaient -jamais l'Amour que de dos. En vérité, -ce travail avait été très bien fait. Et, à tout -touche, on rencontrait des bancs vous invitant -au repos, et destinés à vous faire gaspiller -le temps. Ces dames regrettèrent bien -d'avoir été en chercher un si loin, dans le bois -de chênes. Vous devinez qu'elles avaient -donné du premier coup dans le piège, le banc -du bois de chênes n'étant fait que pour vous -éloigner du labyrinthe. A combien d'autres -pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un -incident surprenant, qui faillit avoir des conséquences -plus fâcheuses encore, ne se fût -produit sous leurs pas incertains.</p> - -<p>Elles marchaient depuis une bonne demi-heure -dans le labyrinthe, tantôt chantant victoire -parce qu'elles approchaient du Cupidon -jusqu'à presque le toucher avec le bambou, -mais rejetées par derrière par trois pas de -plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans -l'une des fenêtres de verdure comme on le -ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante -observa que la statuette se voilait par intermittence -sous quelque chose de roux qui passait. -Mme de Matefelon mit cela sur le compte -de troubles de la vue et dit que de telles illusions -se produisent fréquemment lorsqu'on -s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé -à son tour, elle fut témoin du même phénomène. -Mlle de Quinsonas hasarda l'œil de -nouveau et poussa un cri. Le «quelque chose -de roux» était une tignasse humaine. Cette -tignasse humaine grossissait à chaque apparition -nouvelle. Au bruit, elle s'arrêta, se fixa -au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on -pose au milieu d'un cartouche, et un seul de -ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant -vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba. -Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le -banc voisin.</p> - -<p>La tignasse humaine, c'était Cornebille.</p> - -<p>Que venait faire Cornebille, à cette heure, -en plein cœur d'un parc où la marquise lui -avait interdit de jamais reposer le pied? pis -que cela, sur le lieu même où sa présence malencontreuse -lui avait valu ce malheur? Puisque tout -s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard. -Toujours est-il que la figure qu'il présentait -n'était pas pour faire bien augurer de ses intentions. -Son aspect était misérable, ses vêtements -troués, ses pieds nus, sa tête hirsute, -son visage décharné, ses yeux, déjà disgracieux -par leur défaut naturel, dévorés d'un -terrible feu.</p> - -<p>Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre -se fût penché avec des gestes de bonté vers -deux femmes en défaillance. Il le fit cependant, -au lieu de profiter de cette circonstance -pour se sauver à toutes jambes, ce qui, il me -semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un -malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en -commençant toutefois par la plus jeune. Il -leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes -d'une main qui eût fait feu à frotter du bois, -et, tout en se livrant à cette besogne charitable, -il les rassurait de la voix, il les implorait -plutôt, demandant à ces demi-mortes de ne -point trahir son secret.</p> - -<p>Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, -remit assez bien ses traits, dès qu'elle -put ouvrir l'œil, et elle l'appela par son nom -pour l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses -genoux. Cette attitude rassura pleinement la -gouvernante. Toutes deux demandèrent à -l'homme:</p> - -<p>«—Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»</p> - -<p>Cornebille n'expliquait rien et continuait à -implorer de ces dames qu'elles gardassent le -secret.</p> - -<p>«—Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.</p> - -<p>Il les pria alors de le suivre et les mena -promptement, et sans hésiter sur le choix des -allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le -labyrinthe lui était familier et furent en même -temps très étonnées de trouver en si bon état -un endroit à peu près abandonné, et depuis si -longtemps, par la marquise. Le marbre du -Cupidon était pur et luisant comme au premier -jour; pas une feuille ne tachait le miroir de -l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable, -pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela, -sans doute, eût été beaucoup plus beau livré -aux seuls soins de la nature; mais Mme de -Matefelon était fort sensible à cette propreté, -et elle la faisait remarquer à Mlle de Quinsonas, -qui ne l'eût peut-être point vue, occupée -qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du -jeune Amour.</p> - -<p>La vieille dame tira de sa poche le petit -marteau et, sans plus admirer la circonstance -providentielle qui venait de la conduire comme -par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se -mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit -à Cornebille:</p> - -<p>«—Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous -ne voulez pas que je révèle votre présence -dans le parc; c'est très bien: quoique je ne -comprenne absolument rien à l'intérêt qui -vous pousse à entretenir cet endroit aussi net -qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre -pas dans ce mystère. Je me tairai donc, à condition -que vous me rendiez le petit service d'atteindre -le piédestal de la statuette, selon le -moyen que vous possédez, puisqu'elle est si -bien époussetée. Je vous confierai cet outil et -guiderai moi-même votre travail.»</p> - -<p>Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit -ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait -là d'un ordre de la marquise. Mme de -Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en -présence de la gouvernante, répondit que non. -Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et -qu'il préférait que l'on trahît son secret. Il se -redressa en prononçant ces mots, et sa physionomie, -d'ordinaire si déplaisante, s'ornait, -ma foi, d'une certaine beauté, tant il était -ferme et respectueux dans toute son attitude. -Mme de Matefelon lui mit dans la main un -écu de six livres. Il demanda si c'était Mme la -marquise qui lui faisait remettre cet argent, -pour prix des services rendus nuitamment à -l'endroit préféré de Mme la marquise. On lui -répondit encore non. Il se frappa la poitrine -et dit que c'était son plaisir de servir Mme la -marquise, du ton d'un mousquetaire qui va -mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent -pour un hâbleur, mais n'obtinrent rien de -lui, sinon qu'il s'en allât.</p> - -<p>Une fois seules, elles se regardèrent, ou, -pour être plus exact, Mme de Matefelon regarda -Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de -vue le but précis de la croisade.</p> - -<p>La marraine de Jacquette considérait les -ravages que la statuette eût pu produire sur -l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si -grand sur une personne déjà mûre et de vertu -éprouvée. Elle en fut fortifiée dans son dessein -et conçut par là même le moyen de le réaliser.</p> - -<p>Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui -dit qu'il fallait passer cette eau et faire à elles -deux l'ouvrage.</p> - -<p>«—Veuillez retirer vos habits, dit-elle; -pendant ce temps je me détournerai et prierai -Dieu qu'il bénisse notre entreprise.»</p> - -<p>Nous imiterons la discrétion de la vieille -dame, bien que plusieurs puissent regretter -à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance -avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai -pas un mot parce que le tableau que je -découvrirais en ce moment ferait un hors-d'œuvre -au cours de mon récit.</p> - -<p>Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, -elle en gravit les degrés sous-marins, puis sortit -de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle -attrapa adroitement le marteau, quoique bien -émue, à plusieurs titres, car elle avait aussi -grand peur de perdre sa place si jamais Ninon -apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle -poussa un gros soupir et chercha la position -la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle -l'eut trouvée, elle n'osait pas porter sa main -sur l'objet. Mme de Matefelon l'excitait du -rivage et tendait à bout de bras le filet.</p> - -<p>«—Courage, Mademoiselle Dieu vous -voit!» lui cria-t-elle.</p> - -<p>Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, -qui était pieuse et pudique, fut gênée; sa -figure, comme celle des petites filles, prenait -une expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle -ne se mouillât de larmes.</p> - -<p>Enfin, saisissant à pincée le relief, elle -l'abattit d'un coup sec, comme fait un maître -d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second -coup suffit à l'achèvement de l'œuvre. -Les tristes débris creusèrent la gaze du filet -en un longue pointe que retira vivement -Mme de Matefelon.</p> - -<p>Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en -regardant la blanche petite plaie de son ventre, -souriait, soit du néant d'un endroit naguère si -riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de -ces femmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII</h2> - -<div class="abstract">LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE -DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER -PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE -DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE -DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT SOUVENT LES -SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.</div> - -<p>Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.</p> - -<p>Lorsque ce gamin descendit l'escalier du -cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un éclat -de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de -Châteaubedeau, qui couchait dans les environs -et avait pour l'heure M. de la Vallée-Chourie -sous la main, dépêcha celui-ci aux -nouvelles. La mère du coupable fut donc -informée promptement et résolut de se montrer -très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement -qu'une chose, à savoir que son fils -n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont -elle eût été fière.</p> - -<p>Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas -l'événement, à sa façon. Marie Coquelière -allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux; -Fleury croyait devoir s'en ouvrir au -marquis. Foulques donnait un coup de pied -au derrière de Fleury pour lui apprendre à -parler quand c'était l'heure de partir pour la -chasse, pestait contre Chourie toujours en -retard et, après un coup d'œil satisfait à son -équipage, s'éloignait allègrement du côté des -bois de Bourgueil.</p> - -<p>Mme de Châteaubedeau se rendit chez la -marquise pour lui exprimer ses regrets et son -désir de punir son fils sévèrement. Elle avait -si peur qu'on ne la priât de retourner à sa -terre, qu'elle se hâta d'indiquer elle-même le -châtiment le plus pénible à l'amour-propre du -jeune homme, et c'était de le traiter comme un -enfant, de le mettre au cabinet noir.</p> - -<p>L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour -le lieu de la peine une petite pièce située tout -en haut de la vieille tour du Nord, non point -tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant -jour par des meurtrières, d'aspect rébarbatif, -et ayant servi de prison pour d'authentiques -huguenots.</p> - -<p>Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le -tenant par les poignets, car il eût envoyé promener -toute autre personne, et à cette époque -c'était une grave affaire que de lever la main -contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que -Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir -choisi ce lieu élevé, car elle eut beaucoup de -mal à grimper jusqu'au haut de la tour, par un -escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée, -la malheureuse, de marcher à reculons afin de -tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mère, -du moins ne se faisait pas faute de lui donner -un véritable cul-de-plomb à traîner.</p> - -<p>Tout le domestique mâle suivait pour prêter -main-forte, le bon Fleury en tête, portant -la main à son endroit meurtri, mais néanmoins -goguenard, mal convaincu de la grandeur du -crime qu'il contribuait à châtier, et traitant -volontiers de «fameux luron» le page qui -avait eu le front de tâter la peau de la marquise.</p> - -<p>La porte de la geôle était munie d'un judas -où tout le monde se haussa pour voir le prisonnier, -dès que les gros verrous furent tirés. -Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, -d'esquisser quelques pas de danse sur -le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher -par les meurtrières, le plus loin qu'il put. -On avait, comme d'usage, disposé contre la -muraille une cruche à eau et un petit siège de -bois à trois pieds qui supportait une miche -de pain bis; un grabat achevait de donner à -ce lieu la figure classique des cachots. Quand -on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire, -chacun redescendit et l'on déjeuna tranquillement, -malgré l'absence du marquis et de Chourie -partis pour la chasse.</p> - -<p>On touchait au dessert quand le bon Fleury -ayant frappé à la porte, vint prévenir la marquise -que le jeune Châteaubedeau faisait un -grand vacarme dans sa tour et jetait des -moellons par les meurtrières, à donner à croire -qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres -tombaient dans la cour des communs; l'une -d'elles avait atteint à la tête un petit de Marie -Coquelière qui braillait comme un damné -dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitôt -voir le pauvre petit blessé et jouir en même -temps du coup d'œil de cette avalanche de -moellons vomis par la tour du Nord.</p> - -<p>Marie Coquelière tenait entre ses jambes -le moutard barbouillé de mûres jusqu'aux -yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une -chatière et d'où sortaient sans répit des beuglements -assourdissants. La mère prévoyante -lui appliquait sur la tempe une pièce de deux -sols fermement liée avec un mouchoir, dans -le but d'empêcher la chair de se soulever en -bosse.</p> - -<p>L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre -celui de la cour, où tous les gens du château, -abrités de leur mieux, étaient réunis et regardaient -comme un prodige céleste la mince -fente de muraille d'où s'échappaient, à intervalles -presque égaux, des cailloux de la grosseur -du poignet, lancés vigoureusement et qui, -suivant une trajectoire invariable, frappaient -les vitres des écuries, où l'on entendait les -chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible -de les secourir sous ce feu.</p> - -<p>Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier -et de transiger avec lui, au besoin de -lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre, -mieux valait un châtiment incomplet que les -dégradations de ce forcené. Mme de Châteaubedeau -joignait ses lamentations à celles du -jeune Coquelière et envisageait avec angoisse -la nécessité de hisser de nouveau jusque là-haut -ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait -point.</p> - -<p>Fleury revint, un œil poché, les doigts en -sang, un grand couteau pointu à la main. On -crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en -soufflant, qu'au contraire il avait arraché à -celui-ci le présent couteau, moyennant lequel -le «luron» dégradait un pan de muraille récemment -restauré en petit appareil, lorsqu'on -avait coiffé la tour d'un pignon d'ardoises. Le -prisonnier réduit à ses seules mains, on pouvait -espérer la paix. Marie Coquelière pansa -le pauvre Fleury. Et à mesure que l'on considérait -les linges blancs dont s'enveloppaient -les deux premières victimes de Châteaubedeau, -une sorte de considération naissait dans -les esprits pour ce garnement qui, du haut de -la tour, mettait tout le château en émoi.</p> - -<p>On profita du calme pour aller voir par le -judas. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,—dont -je ne parle pas souvent -parce que leur conduite privée me déplaît,—furent -les premières dans l'escalier; -Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, -et la grosse belle maman elle-même, à son -corps défendant, y allèrent. On gravissait malaisément -et une à une les marches étroites, -peu éclairées, et les pieds enfonçaient dans la -fiente des colombes, ou écrasaient comme des -grains de millet les petites crottes desséchées -des souris. Soudain l'une des deux belles-sœurs -poussait un cri parce qu'elle avait touché -un insecte mou qui rampait sur la muraille, -l'autre parce qu'elle avait senti un -baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas -qui geignait parce que M. de Malitourne -la pinçait, dans les sombres passages.</p> - -<p>Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa -malchance? Voilà-t-il pas qu'après que tout -le monde eut mis l'œil au judas et contemplé -Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart -redescendaient faute d'intérêt, Châteaubedeau -s'avise qu'il est épié par la grille traîtresse. Il -rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen -de jouer un tour fameux qui demeure inscrit -dans les mémoires. Il ne se frappe pas le -front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne -pas la cruche à eau. D'un geste rapide, -il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux -et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète -ouverture.</p> - -<p>C'était Mlle de Quinsonas qui regardait -dans le moment, et d'autant plus attentivement -que le geste premier du jeune homme l'avait -intriguée, captivée même, on peut le dire, et -qu'elle s'était appliqué les deux mains en œillères, -sur chaque tempe, afin d'en accaparer -tout pour elle.</p> - -<p>Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe -et l'interrogeait sur le spectacle, fut très surprise -de la voir s'écarter du judas si vivement -et la figure trempée comme une lessive. Précisément, -la gouvernante venait de la prier -de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant -rien, disait-elle, que tirer de sa poche -son étui à chapelet. Le liquide coulait en trois -grosses larmes inégales et dorées, le long de -la porte du cachot, et Mlle de Quinsonas, au -comble du dépit, tamponnait à l'aide de son -mouchoir sa gorge abondante, où de minces -ruisselets charriaient la poudre.</p> - -<p>«—Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez -pris pour l'étui à chapelet.»</p> - -<p>Malitourne se trouva encore assez haut dans -l'escalier pour recueillir le propos. Il remonta -quelques marches pour en avoir l'explication -et la trouva sur la figure humide et décomposée -de la pauvre gouvernante. Quatre à quatre -il redescend les marches et jette la nouvelle -qui dégringole en spirale dans le colimaçon.</p> - -<p>Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher -de pouffer, malgré son essoufflement et malgré -l'outrecuidance de l'action commise par son -fils. Les deux belles-sœurs ne se tenaient pas de -gaieté. M. de la Vallée-Malitourne croyait avoir -enfin, une fois en sa vie, eu la langue heureuse. -Mais, quand le propos heurta Mme de -Matefelon et la marquise, l'infortuné reprit -conscience de son destin.</p> - -<p>Ninon, qui, personnellement, n'était rien -moins que bégueule, reçut un coup très pénible. -Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle -souffrit plus que Mme de Matefelon, qui n'était -choquée que dans ses principes, tandis que -Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il -faudrait être une bien vilaine femme pour ne -pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère -et souvent coupable,—vous n'avez pas fini -de vous en apercevoir,—par suite de son -défaut d'éducation, mais le fond de sa nature -était bon et, presque toujours, son premier -mouvement excellent.</p> - -<p>Elle entra donc dans une grande colère, et, -en dépit du fâcheux état où se trouvait la gouvernante, -elle la gourmanda vivement pour -n'avoir pas su prévenir une telle inclination -d'esprit chez Jacquette, et la somma de lui -indiquer où sa fille avait puisé une documentation -physique aussi scandaleuse.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux -qu'elle n'enseignait pas à l'enfant un iota qui -ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé; -que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette -de baisser les yeux en passant devant -les tapisseries ou les toiles représentant des -figures immodestes, et qu'enfin elle lui faisait -vivement prendre une contre-allée dès qu'elle -apercevait dans le parc soit un de ces messieurs, -soit un homme de peine, rendus pareils -par le commun besoin des épanchements naturels, -plantés en échalas contre un tronc -d'arbre, ou immobiles comme une fontaine.</p> - -<p>Mme de Matefelon, qui connaissait le beau -dévouement de la gouvernante, voulait venir à -son secours et ne savait comment faire. Ninon -trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à -travers, voulait à toute force que l'on répondît -à la seule idée qui lui demeurât dans son -emportement, à savoir comment sa fille avait -eu connaissance de ce que Mlle de Quinsonas -prenait pour un étui à chapelet.</p> - -<p>Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa -le front et dit:</p> - -<p>«—La statuette!»</p> - -<p>Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent. -Mais la colère de Ninon redoublait, -car l'évocation de la statuette lui prouvait -qu'elle avait pu elle-même, par sa complaisance -pour l'ouvrage de marbre, contribuer à -molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on -pas prévenue de ce danger, dès avant la naissance -de l'enfant? Plus elle était convaincue -de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait -à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.—«Et -le labyrinthe?» disait-elle.—«Beau -jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû -l'y mener tous les jours!» Enfin, chacun chargeait -l'Amour de marbre afin d'innocenter la -pauvre gouvernante. Un sombre remords se -dissimulait maintenant sous la colère de la marquise. -Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme -elle était la conscience même, elle se résolut, -afin de tout concilier, à un coup de théâtre.</p> - -<p>Elle portait sans cesse sur elle, pour plus -de sécurité, les vestiges du marbre mutilé. -Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement -d'un papier de soie bien ficelé, et les -montra à Ninon et aux personnes présentes -entre ses deux mains creusées en noix de coco, -comme on tient un petit oiseau vivant.</p> - -<p>«—Ci-gît le mal», dit-elle.</p> - -<p>On ne comprenait point tout d'abord. Elle -dit l'expédition du labyrinthe, étala le zèle de -la gouvernante. Celle-ci se mit à pleurer. L'aventure -stupéfia à tel point Ninon, déjà fort énervée, -qu'elle fit comme la gouvernante. Pour -ne point s'expliquer davantage, on se sépara.</p> - -<p>Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurèrent -seules vis-à-vis du vestige de marbre -qui jouait le rôle d'un presse-papier sur la feuille -de soie. La gouvernante, entre deux sanglots, -le regardait encore; elle le toucha du doigt.</p> - -<p>«—Il me sauve», dit-elle.</p> - -<p>«—Il a tant perdu de vos pareilles!» dit -Mme de Matefelon.</p> - -<p>Ainsi se terminent bien des scènes, dans le -cours de la vie, c'est-à-dire par de véritables -coq-à-l'âne. Remarquez qu'on n'a rien éclairci, -rien résolu. La marquise est offensée des connaissances -prématurées de sa fille. Elle en -demande raison à la personne qu'elle paie -pour que l'enfant reçoive une éducation parfaite. -Elle est saisie d'une violente colère, très -probablement,—soit dit entre nous,—parce -que c'était le jour où elle eût dû prendre sa -rhubarbe, vous vous en souvenez. L'aigreur -de son sang l'égare; il lui faut un coupable. -On lui montre qu'elle-même eut peut-être le -plus grand tort dans l'affaire. Puis on la suffoque -par le récit de l'expédition la plus romanesque -et l'exhibition des pièces les plus -inattendues. On pleure, on a oublié le point -de départ de l'aventure, et chacun vaque à -ses affaires.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV</h2> - -<div class="abstract">NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE -AVEC LE PETIT PAQUET CONTENANT LES -VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE -DU DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE -HOMME. ELLE RENCONTRE LE CHEVALIER DIEUTEGARD -ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ -QUI NE S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE -L'UN NI DE L'AUTRE.</div> - -<p>Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit -de Ninon avait tourné, comme les girouettes -des tourelles, et ne tenait plus compte que des -avaries infligées au gracieux Cupidon de François -Gillet par le zèle stupide des deux femmes. -Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée davantage -en apprenant cette mutilation.</p> - -<p>Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut -de l'Amour pubère entre les mains de Mlle de -Quinsonas, où il était encore, et sortit sans -mot dire, au grand désappointement de la gouvernante, -qui croyait que la marquise venait -lui demander pardon de ses vivacités.</p> - -<p>«—Les raccommodements ne vont pas si -vite, dit Mme de Matefelon, car on ne s'entend -jamais: c'est le temps qui est le remède.»</p> - -<p>Ninon s'achemina vers la statuette, dans le -dessein de mesurer l'étendue de la dégradation -et de voir s'il était possible de réappliquer les -débris. Que voulez-vous! cette femme était -ainsi faite. Tout à l'heure elle se reprochait -comme un crime d'avoir laissé la statuette au -grand jour, parce que sa fille y pouvait heurter -sa candeur; maintenant la voilà qui va réédifier -la statuette! C'est que Ninon, se reposant -ordinairement sur une étrangère du soin -d'élever sa fille, avait parfois des accès de -sensibilité pour ce qui touchait cette enfant, -mais elle revenait promptement à ses habitudes. -Et c'était une de ses habitudes, depuis -bien des années déjà, de penser de temps en -temps au Cupidon de François Gillet.</p> - -<p>Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le -voyait pas ébréché.</p> - -<p>Ordinairement, elle en chassait l'image, -comme une honnête femme rejette la mémoire -d'un soir de griserie où elle a failli commettre -une grosse faute. Petit à petit, dans le recul -du temps, cette statue de marbre qu'elle avait -entourée de ses bras et baisée, prenait un peu -des airs d'amant. Si Cornebille ne se fût pas -trouvé là pour glacer de honte la petite folle, -qui sait si cette première excentricité n'eût -pas été le début d'une vie désordonnée!</p> - -<p>Elle ne songeait pas à cela sans sourire, -car elle cherchait en vain quel complice elle -eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de -monde; des châtelains venaient trois fois -l'an, retenus par l'incommodité du voyage; -M. de la Vallée-Chourie était exténué par -son ardente maîtresse, et son frère eût fait -un amant ridicule. Avait-elle un bien grand -mérite rester pure? Est-ce que son mari lui -en savait gré? C'était un bonhomme qui chassait, -qui buvait, qui lorgnait les appas de la -gouvernante; bien serein pour le reste des -éventualités.</p> - -<p>Elle descendait doucement l'allée des fontaines, -son petit paquet à la main. Le vent -jouait dans les arbres; les marronniers, bien -taillés par en bas, secouaient leurs hauts panaches -au-dessus de sa tête, et, tout au bout -de l'allée, un bouquet de géraniums plantés -dans le vase au bas-relief de satyres simulait -un vol de papillons écarlates sur un doux ciel -de soie grise.</p> - -<p>Vous savez que ce vase était situé à droite -de l'escalier qui menait aux jardins bas; vis-à-vis -il n'y avait qu'un socle servant de table -rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer -au cours de sa promenade. Par-dessus -le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait -tout grand son parasol noir. Au delà, -mais assez loin, comme un horizon de nuages -moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes -dont les pieds baignaient dans la Loire.</p> - -<p>Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle -regardait la pointe de ses petits souliers. Elle -trouvait le temps un peu lourd, et avait bien -de la peine à penser à quelque chose de suivi.</p> - -<p>Elle se reposa un moment, quand elle eut -atteint l'escalier, à l'ombre du pin parasol. -Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés -heureux à jouir seulement d'une si belle vue!</p> - -<p>C'était là,—il faut que je vous en parle!—que -M. Lemeunier de Fontevrault avait ménagé -sous les pins, une terrasse longue d'une -demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une -balustrade dominant ces jardins en pelouses et -en bassins auxquels huit grands jets d'eau -avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban -du fleuve se déroulait dans le lointain, et l'on -découvrait, par les jours clairs, les toits miroitants -de Saumur. Mais Ninon venait d'être -piquée par un désir qui ne lui laissait à peu -près rien voir des beautés du ciel et de la terre.</p> - -<p>Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant -qu'elle marchait, elle enviait le sort des femmes -qui sont pressées dans leur lit par le bras d'un -homme.</p> - -<p>M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait -pas, autrefois, pour raconter des aventures -romaines auxquelles elle attachait alors peu -de prix; ces aventures se représentaient à elle -en vives couleurs, comme les livres d'enfance -que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente -ans. Et elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter -que quelqu'une d'elles lui arrivât.</p> - -<p>Elle en rougit, parce que les discours de -Mme de Matefelon l'entretenaient dans la -crainte des passions, et parce que sa vie morale -était ordinaire et modeste. Mais rien ne -tenait contre l'appétit déterminé qu'elle avait -de se sentir baiser la bouche par quelqu'un -qui appliquerait son corps tout entier contre -le sien.</p> - -<p>Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main, -dans le papier de soie, contribuait à cette démangeaison, -ou bien si la seule approche du -bassin de l'Amour y suffisait, mais son cas -présent avait une grande analogie avec la crise -qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi -d'automne, Dieu sait combien il y a d'années! -Il ne faut pas incriminer une femme qui met -de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!</p> - -<p>Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea -dans le labyrinthe. Comme celui-ci -était resté exactement dans le même état depuis -le jour qu'elle l'avait vu pour la dernière -fois, elle ne remarqua pas les soins secrets -qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise, -lorsqu'elle atteignit le bassin, de trouver là le -chevalier Dieutegard.</p> - -<p>Qu'on ne m'accuse point de placer juste en -ce lieu Dieutegard, au moment même où la -marquise y vient avec l'ardente envie de toucher -un beau jeune homme; ce serait un procédé -trop facile. J'ai pris la précaution de vous -avertir depuis longtemps que le chevalier -affectionnait les étangs, les rivières, les fontaines, -et qu'il avait coutume d'aller à peu près -tous les jours, un petit livre à la main, dans -les régions du parc ornées d'eau. L'ancienne -nourrice, Marie Coquelière, qui croyait aux fées -et à toutes les choses merveilleuses le révérait -à cause de ses goûts aquatiques qui s'allient -volontiers à la poésie et aux mystères nocturnes. -C'est elle qui l'avait engagé à venir là, -et voici comment:</p> - -<p>Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition -au bassin de l'Amour, n'avait pu tenir -complètement sa langue, malgré la prière de -Cornebille, et, sans trahir toutefois la personnalité -de cet homme soi-disant sorcier, elle -avait dit un matin à la femme de chambre -qu'elle était parvenue par hasard, en se promenant, -jusqu'à un bel endroit où l'on n'allait -jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi -propre que s'il eût été entretenu par des anges. -Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait redit -en confidence au chevalier, qui se souvenait -fort bien qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon -l'éloignait du bassin, ainsi que Châteaubedeau, -sous le prétexte que la marquise s'y -baignait; il y était revenu se convaincre de la -circonstance extraordinaire, et il n'avait point -fait de difficulté à croire à quelque miracle dû -à l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y -accomplissait de fréquents pèlerinages.</p> - -<p>Il était là, étendu tout de son long sur le -sable tiède, et tenant à la main un petit livre. -Il lisait, et puis se cachait la figure entre les -feuillets, comme pour méditer ou pour boire -avidement les paroles poétiques qui, sans -doute, charmaient son cœur. Ninon le considéra -un moment et le vit baiser pieusement, à -la margelle du bassin, la pierre où elle s'était -maintes fois assise en barbottant dans l'eau -du bout de son pied nu. Comme elle n'ignorait -pas qu'elle fût aimée du chevalier, elle y prit -plaisir pour la première fois, et appela aussitôt -le jeune homme par son nom. Il sursauta et -devint plus blanc que le marbre du Cupidon.</p> - -<p>Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui -conta, non sans se moquer, la croisade de sa -grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle désignait -du doigt l'ouvrage de François Gillet -privé de sa fleur. Elle tira celle-ci hors de la -feuille de papier et la montra à Dieutegard.</p> - -<p>Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela -entre les mains de celle qu'il aimait. Pour lui, -depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas -remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il -la regardât beaucoup parce qu'il savait -qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci -lui demanda pourquoi il faisait la grimace. Il -eût été en peine de le dire, mais il se sentait -blessé dans la région de son grand amour.</p> - -<p>Ninon ne comprit pas cette tendre nuance -de la passion d'une âme pure, et elle le fit -souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer -l'objet à sa place, soit par le moyen -d'une colle spéciale, soit par quelque habile -procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire -d'une femme de s'occuper de ces détails et -offrit de s'en charger lui-même, pour lui être -agréable, à la condition qu'elle voulût bien -lui confier le petit paquet et n'en plus parler. -Elle y consentit, et il le mit dans sa poche.</p> - -<p>Alors Ninon le considéra comme elle n'avait -jamais fait. Elle lui trouvait une figure charmante. -Il avait des yeux d'un assez joli bleu, -de beaux cheveux bruns, une peau à peine -hâlée, à peine ombrée d'un duvet naissant, -par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on -puisse souhaiter d'un homme. Par cette dernière -particularité, quelquefois il lui avait -plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres -quand il faisait la lecture à haute voix. Et elle -sentait qu'elle mourait d'envie de recevoir un -baiser sur la bouche.</p> - -<p>A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une -seule fois, à quinze ans, de la part d'un officier -qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de -Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment -de son départ, l'avait prise à pleins bras -entre deux portes, et laissée ahurie, sans -aucune autre émotion. Quant à Foulques, il -était trop rustaud pour goûter ce genre de -plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne -savait comment faire pour obtenir que le chevalier -la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas tant -aimée, il eût bien vu ce désir dans -ses yeux.</p> - -<p>Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que -c'était peu de chose et glissa le livre sous -son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en -empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils -coururent bientôt l'un après l'autre autour du -bassin, elle heureuse de voir briller les dents -du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter -son attention. Il trébuchait, ne savait -plus courir. Quand il sentit la main de Ninon -contre lui et le souffle chéri lui effleurer -le visage, il porta la main à son cœur qui battait -trop fort, et la marquise dut le soutenir -dans ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle -s'assit à l'endroit que tout à l'heure il baisait -par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, -à demi pâmé, en lui mouillant les tempes -avec un peu d'eau qu'elle puisait dans le creux -de sa main.</p> - -<p>Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il -adorait, il eut dans le regard tant de confusion, -de bonheur et d'amour, que Ninon même -en fut intimidée, et, si près de lui, si autorisée -à le baiser qu'elle fût par son attitude, elle se -retint, parce qu'elle sentait un trop grand -désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses -lèvres et le beau sentiment du chevalier. Du -moins, elle sentit cela l'espace d'un instant, -sans que cela même lui laissât de souvenir, -mais assez pour contenir un geste, enfin par -ce moyen qui empêche souvent les femmes de -commettre des fautes contre le tact, sans -qu'on puisse leur en savoir gré.</p> - -<p>Aussi, presque aussitôt après ce gracieux -hommage rendu par les sens à l'amour, Ninon -redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait -attrapé chaud en courant. Il répondait:</p> - -<p>«—Mais non, madame.»</p> - -<p>«—Si, si», disait-elle.</p> - -<p>Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.</p> - -<p>Elle était de nouveau saisie par la gourmandise -et elle sentait qu'elle n'y résisterait pas -longtemps; mais elle espérait que Dieutegard -la devancerait. Le chevalier semblait savourer -quelque chose en lui-même, et le mouvement -et la parole lui étaient retirés.</p> - -<p>Elle eut de l'impatience. Elle le secoua -par les deux épaules, et elle attendit, comme -lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le -cœur du chevalier se gonflait et aspirait la vie -de tous ses membres. Les expressions de son -amour s'amoncelaient aussi sous son front, -mais rien que là. Alors Ninon le baisa goulûment, -comme si elle l'eût voulu manger; elle -lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, -branlant sa chevelure à la façon d'une houppe -qui répandait une poudre blanche sur les -épaules de Dieutegard.</p> - -<p>Elle avait chaviré sur lui en désordre; un -de ses seins avait jailli hors du corsage ouvert -très bas, et sa fleur, sensible et menue, pareille -à une rose thé cueillie depuis le matin, -semblait attendre la goutte d'eau qui ramène -la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne -le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit -point, tant il était descendu profondément -dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait -cueillir au dedans de lui un étrange ravissement, -comme les personnes qui viennent de -mourir. Ninon le froissait tout entier de ses -caresses, molestait son visage de vierge, à -deux mains; lui crevait contre les dents sa -gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à -coup, en faisant une vilaine grosse moue de -petite fille, puis elle lança un éclat de rire et -dit sèchement:</p> - -<p>«—Venez-vous?»</p> - -<p>Elle prit les devants dans la tortueuse -allée du labyrinthe, et il la suivit en silence.</p> - -<p>Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir, -Dieutegard lui sauta au cou et l'embrassa -avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très -timides et très émus, et il essayait de la palper -comme pâte de pain dans la huche. Elle -l'écarta de même que si elle ne l'avait connu -de sa vie, et parut hautement offensée. Alors -il demanda pardon, et fut tellement malheureux -qu'il vaut autant n'en pas parler.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV</h2> - -<div class="abstract">BON! VOILÀ CHÂTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE -PLUS BELLE! LE PRISONNIER SANGLANT. NINON DANS -LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU -ZÈLE INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA -CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVÉE DU MARQUIS. LE -MARQUIS MONTE À LA TOUR. HORRIBLE ÉVÉNEMENT -ACCOMPLI DANS LA PHARMACIE.</div> - -<p>Ninon était encore toute chaude de cette -aventure quand elle s'entendit héler à grands -cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient -l'allée des fontaines en courant. -Elle apprit d'eux que Châteaubedeau était en -proie à une sorte d'attaque de folie dans la -tour.</p> - -<p>Vers les cinq heures, après un grand calme, -il avait recommencé le charivari de la matinée. -Fleury, toujours dévoué, était remonté là-haut -et avait vu par le judas que le prisonnier -maniait un grand couteau pointu pareil à celui -qu'il lui avait retiré précédemment. Il s'était -taillé dans la figure une longue balafre qui prenait -à un pouce de l'oreille droite, dévalait -jusque sous le menton et laissait couler le -sang en gouttière sur les dentelles du jabot. -Fleury avait tenté d'ouvrir; mais Châteaubedeau, -on ne savait comment, s'était barricadé -à l'intérieur et annonçait à haute voix son -intention de terminer ses jours. Tout le monde -était à la tour, vis-à-vis de la porte inébranlable, -et Mme de Châteaubedeau, remontée -une fois encore, emplissait l'escalier de ses -cris et n'attendait plus, des personnes assez -hardies pour risquer un œil au judas, que la -funèbre nouvelle. Or on n'osait même pas regarder, -parce qu'à chaque fois qu'il apercevait -quelqu'un, Châteaubedeau se faisait une entaille. -Thérèse, qui avait vu cela, gisait sur les -marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue -tomber ne valaient pas mieux qu'elle.</p> - -<p>Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba -tous ces corps, prit le temps de souffler -et prononça d'une manière très intelligible:</p> - -<p>«—Monsieur de Châteaubedeau, reconnaissez-vous -ma voix?»</p> - -<p>Châteaubedeau répondit de l'intérieur:</p> - -<p>«—Oui, madame.»</p> - -<p>«—Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de -la marquise de Chamarante, je jure de vous -passer vos caprices, pour peu que vous consentiez -à m'ouvrir la porte.»</p> - -<p>Châteaubedeau, qui ne faisait rien, même -en se tailladant la figure, que par amour-propre, -fut flatté, et il ouvrit.</p> - -<p>Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles -historiques, il est bien difficile de savoir si -Ninon, en se liant par ce serment, y attacha -le sens que personne n'hésita à entendre. Que -dit-elle, en somme? La première parole qui -vient à l'esprit d'une maman réduite à composer -avec un enfant rebelle. Je me refuse à -croire à des résolutions tragiques de sa part. -C'était une si pauvre petite tête que celle de -Ninon! Ajoutez qu'elle devait avoir peine à -contenir les émotions diverses accumulées -depuis le matin.</p> - -<p>Toujours est-il que, peu après, on vit Ninon -passer le bras par la porte entre-bâillée et sa -main s'agita en manière de balai, signifiant: -«Allez-vous-en, et tout ira bien.»</p> - -<p>On releva les malades; on les descendit; -l'escalier se vida et le calme se rétablit dans -la tour. On eût dit qu'il n'y avait plus là-haut -que les pigeons, dont les petites pattes onglées -grattaient les ardoises, et qui imitaient avec -leur arrière-gorge le bougonnement des cultivateurs -risquant le nez dehors après l'orage.</p> - -<p>Cependant vous vous imaginez peut-être, -avec tous les gens du château, que les plus -folles orgies s'accomplissent en haut de cette -tour: Châteaubedeau, incarcéré pour avoir -tenté de violer la marquise dans la matinée, -reçoit en ses bras la même marquise, rendue, -corps et biens, avant le coucher du soleil. -Détrompez-vous! Châteaubedeau s'était si -bien arrangé la figure qu'il ressemblait à un -homme sauvage tout croisillonné des tatouages -les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas -plus tôt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa -sur le grabat, sans mouvement. Et celui qui -devait la mettre à mal lui tapa dans le creux -des mains pendant un petit quart d'heure, -exercice qui calma sa propre exaltation. Quand -elle reprit possession de ses sens, le jour était -déjà bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas à subir -l'horrible spectacle. Elle se hâta seulement -d'entraîner Châteaubedeau, par le plus court, -à la pharmacie, et là le pansa de ses mains -et l'embobelina de linges. Il avait l'aspect de -ces paquets qu'on voit traîner dans les coins, -les jours de lessive.</p> - -<p>Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet -appareil que Châteaubedeau consomma son -forfait. Mais, avant d'exposer à vos yeux une -telle extrémité, il faut vous informer de ce qui -se passait en bas, chez nos gens.</p> - -<p>Tous les témoins de la scène de l'escalier -s'étaient sentis soulagés d'un grand poids, -lorsque Ninon les avait rassurés en agitant -son bras par la porte de la cellule. La prompte -détermination de la marquise, et son succès, -les sauvait de voir un garçon se suicider sous -leurs yeux, ce qui n'était pas un mince avantage, -et personne ne songea à en trouver tout -d'abord le prix trop élevé, dût ce prix être le -sacrifice de l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs, -regagnait ses affaires, et le reste des -événements se fût accompli sans bruit, très -probablement, si Mme de Matefelon, de qui -les intentions étaient pourtant excellentes, n'y -eût mis la main.</p> - -<p>Je suis porté à croire qu'il n'y a pas de plus -grands perturbateurs de la paix publique que -les personnes pourvues d'une conscience morale, -pour peu que leur esprit soit, malgré -cela, demeuré médiocre. Mme de Matefelon -arrêta tout son monde au bas de la tour, et le -conduisit à la chapelle, afin d'attirer par ses -prières le pardon de Dieu sur madame la marquise, -en «raison de l'héroïsme dont sa faute -s'était, pour ainsi dire, embellie»; et elle chargea -Fleury de faire tinter la cloche comme les -jours où M. l'abbé Pucelle venait officier au -château. Elle récita le chapelet à haute voix et -en donnant beaucoup de chaleur à son accent.</p> - -<p>Le marquis Foulques arriva de la chasse -avec Chourie tandis que les prières duraient -encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva -ni Fleury ni un garçon d'écurie à qui remettre -les chevaux. Il en confia donc la garde à son -compagnon et monta à la chapelle afin de -savoir ce qu'il y avait.</p> - -<p>Une grande obscurité comblait la nef; un -pauvre lumignon brillotait seulement dans le -chœur, et quand les gens répondaient tout -d'une voix à Mme de Matefelon, on eût juré -qu'ils étaient pour le moins une centaine.</p> - -<p>Foulques pinça par le bras la première -forme agenouillée qu'il heurta et l'interrogea -sans songer à contrefaire sa voix. C'était une -pauvre fille de basse-cour, qui reconnut parfaitement -son maître, fut terrorisée et ne sut -dire que:</p> - -<p>«—Monsieur le marquis!… Monsieur le -marquis!…»</p> - -<p>Le bruit que le marquis était là se répandit -aussitôt, et Foulques avait beau demander: -«Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f…?» -personne n'osait lui avouer le sujet des -présentes prières. Malitourne crut de son devoir -de faire quelque chose; il se leva, prit -le marquis par le bras et lui souffla:</p> - -<p>«—Sortons, je vous dirai.»</p> - -<p>L'assistance tremblait et répondait tout de -travers. Mme de Matefelon s'inquiéta à son -tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hésita -pas à penser que le maladroit était sur le -point de commettre une sottise.</p> - -<p>Elle s'élance, renverse Jacquette qui récitait -elle aussi son <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>, d'une petite voix -pointue, la relève, l'embrasse et trouve le -temps de lui glisser à l'oreille:</p> - -<p>«—Ma chère enfant, quoi qu'il arrive, tu -ne dois pas mépriser ta mère.»</p> - -<p>Quand elle atteignit le seuil de la chapelle, -le marquis était informé. Il tirait son grand -nez et disait simplement:</p> - -<p>«—Bougre de bougre de bougre!»</p> - -<p>Mme de Matefelon lui dit</p> - -<p>«—Soyez miséricordieux!»</p> - -<p>Il demanda:</p> - -<p>«—Où ça se passe-t-il?»</p> - -<p>On le lui apprit. Tout le monde sortait de -la chapelle. On le vit s'acheminer vers la tour -du Nord.</p> - -<p>Il était dans une vive colère en gravissant -les premières marches; le sang lui injectait le -visage, et ses deux globes oculaires semblaient -repoussés au dehors par l'indignation. Il ne -savait à qui en vouloir davantage, à sa femme -ou à ce bandit de gamin. Il éprouvait surtout -le besoin de cogner quelqu'un; il eût aussi -bien abîmé le premier venu.</p> - -<p>A la vérité, ses idées, étaient brouillées. -Puis il fut incommodé par les ténèbres de la -tour. Il se traitait d'imbécile pour ne pas avoir -songé à se munir d'un flambeau. Petit à petit, -il commença à souffler, car il avait beaucoup -couru à la chasse; et l'escalier, on le sait, était -souillé d'excréments d'animaux. Il ne serait -pas exagéré d'affirmer qu'à un moment il ne -désirait plus rien au monde que de tenir -un bougeoir à la main.</p> - -<p>En vain il essayait de se représenter mentalement -la scène qu'il se donnait tant de mal à -aller interrompre; en vain s'enfonçait-il plus -avant qu'à l'ordinaire dans sa conscience afin -de juger avec discernement l'acte qu'il se -disposait à châtier. Il détestait absolument les -problèmes psychologiques. Par-dessus tout -il aimait la paix.</p> - -<p>Il s'arrêta, pour respirer, devant une petite -fenêtre où le vent soufflait, et il jugea que le -ciel serait favorable ce soir à la pêche aux -écrevisses. Depuis qu'il montait, cette idée -était la première qui lui sourît.</p> - -<p>Si l'on voulait aller ce soir aux écrevisses, -il était urgent de commander les poêlettes.</p> - -<p>Peut-être n'eût-il pas eu l'audace de redescendre, -dans le but de commander les poêlettes, -mais une issue s'offrait à lui par où -la tour communiquait avec les étages supérieurs -du château. C'était par là que Ninon -avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea, -heureux de poser les pieds l'un devant -l'autre sur un sol égal.</p> - -<p>Tout à coup, il entendit pleurer et distingua -une petite lueur.</p> - -<p>Nous avons vu que Ninon avait pansé soigneusement -Châteaubedeau. Elle s'était servie -pour cela de bandelettes toutes préparées que -l'on rencontrait sous la main, dans une boîte -spéciale, en entrant à la pharmacie. Mais le -malheureux s'était taillé la chair en de si -nombreux endroits que la toile se trouva épuisée -alors qu'il avait encore tout un avant-bras -sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon -appelait en vain ses gens. Le trajet était long -de là à son appartement. Elle ne savait comment -se procurer du linge.</p> - -<p>Elle eut l'obligeante idée d'employer celui -qu'elle portait sur elle. Elle dit à la chose informe -qu'était devenu Châteaubedeau de demeurer -tranquillement sur la chaise; elle prit -la lumière et s'en alla à l'autre bout de la pièce, -derrière un gros buffet. Là, posant le pied sur -une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon -et se mit en devoir d'atteindre le fin linge de -corps, sans trop l'endommager, c'est-à-dire en -l'écourtant seulement d'une mince bande, tout -autour: car elle avait de l'ordre en ses affaires.</p> - -<p>Déjà le lin craquait entre ses deux paumes, -quand elle se sentit saisie à bras-le-corps d'une -manière très vigoureuse. Elle poussa un cri, -se retourna et se trouva nez à nez, si on peut -le dire, avec une grosse boule blanche comparable -aux bonshommes de neige que construisent -les enfants l'hiver, d'où sortait l'éclat de -deux yeux, mais d'où n'émergeait ni nez ni -apparence de lèvres humaines. Elle reconnut -bien que c'était son malade, son œuvre même, -dont le singulier aspect la faisait plutôt sourire -un instant auparavant, mais elle ne fut -pas moins effrayée de l'attitude qu'il adoptait -et dont elle était à cent lieues d'avoir -conçu le moindre soupçon. Ce paquet de Châteaubedeau -semblait aussi loin de se douter du -ridicule qu'il joignait à l'odieux de son attentat. -De son moignon ficelé et de sa main sanglante, -il achevait de déchirer le linge de la -marquise, mais non par bandes régulières, je -vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il -travaillait à cet ouvrage, que la cloche de la -chapelle tinta. Ces sons insolites à pareille -heure, joints à l'effroi et à l'horreur de l'attaque -que subissait Ninon, achevèrent de lui -soustraire le restant de ses forces, et elle succomba, -comme toute autre à sa place eût été -forcée de le faire.</p> - -<p>Elle en eut aussitôt un grand chagrin, ce -qui arrive assez communément aux femmes -qui pèchent pour la première fois; mais elle -se disait qu'il était vraiment triste de le faire -d'une manière aussi disgracieuse, lorsque -précisément on y a été si bien disposée en -d'autres circonstances, dans la même journée. -Et elle se mit à pleurer, de si bon cœur et -si abondamment que Châteaubedeau avait -presque regret de son audace. Il retourna s'asseoir -sur sa chaise, et, de sa main blessée, -faute de savoir que faire, il souillait la muraille -et les étiquettes des bocaux, par une -habitude de mal agir.</p> - -<p>C'est à ce moment que le marquis passait -dans le corridor. Il ouvrit la porte de la pharmacie, -vit d'abord sa femme qui était demeurée -derrière le buffet, puis là-bas, le bonhomme -de neige assis, du sang, des pleurs. Ce spectacle -ressemblait aussi peu que possible à une -scène d'adultère. Foulques s'en montra tout de -suite satisfait, et, dans le premier moment de -plaisir, il demanda à sa femme si elle ne l'accompagnerait -pas ce soir aux écrevisses. Elle -bégayait à travers ses larmes et tâchait de -dire qu'elle pleurait de désespoir parce qu'elle -manquait de linge pour achever de panser -M. de Châteaubedeau, là-bas.</p> - -<p>«—Ah! dit le marquis, c'est là Monsieur -de Châteaubedeau!»</p> - -<p>Et, quelles que fussent les atrocités qu'on -lui eût rapportées du page rebelle, il ne put -s'empêcher de rire vis-à-vis de ce qui restait -de lui sur la chaise. Il tournait autour, en se -demandant par où prendre cette chose pour lui -faire entendre ou en tirer parole humaine, et la -gaîté l'emportait sur tout autre sentiment. Il -alla lui-même chercher du linge et soutint la -main pendant que Ninon achevait le pansement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI</h2> - -<div class="abstract">NOUS FAISONS NOS ADIEUX À MADAME DE MATEFELON. -BON VOYAGE! MAIS LE CHEVALIER DIEUTEGARD EST -BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE, POSSIBLE, -APRÈS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE -D'UN SATYRE SUR LA DESTINÉE DU PAUVRE CHEVALIER.</div> - -<p>Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit -apparaître, au seuil de la salle à manger, le -marquis et sa femme tenant chacun par en -haut une momie emmaillotée qui s'avançait en -sautillant. Foulques n'avait pas manqué de -descendre le bougeoir, et il en éclairait de son -mieux l'étonnant bagage.</p> - -<p>L'aventure eut tant de succès que chacun -oubliait même qu'elle avait failli tourner si -mal. Châteaubedeau se portait assez bien là-dessous, -riait même, était fier comme un paladin. -Sa grosse maman embrassait ses linges -et y taillait adroitement une petite ouverture -sur la bouche, que Ninon, dans son empressement -et son inexpérience, avait couverte de -bandelettes. Enfin on allait se mettre à table -assez dispos, lorsque Jacquette, se détachant -d'un groupe, alla vers sa mère, avec le sérieux -d'un ambassadeur et lui dit:</p> - -<p>«—Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive, -je ne te mépriserai pas.»</p> - -<p>Ninon n'en crut pas immédiatement ses -oreilles. A la réflexion, elle se demanda si -cette enfant innocente n'avait pas reçu, par -faveur du ciel, l'intuition miraculeuse de ce qui -s'était passé à la pharmacie. Finalement, elle -prit Jacquette à part et lui demanda d'où elle -tenait ses paroles. Jacquette répondit qu'elle -les tenait de sa marraine de Matefelon.</p> - -<p>Ninon contint sa colère tant qu'elle put; -mais elle ne le pouvait guère. Le temps du -dîner, pendant qu'elle faisait seulement grise -mine à Mme de Matefelon, elle combinait -mille plans afin de lui être désagréable.</p> - -<p>Je vous avoue, moi qui imagine pour vous -ces choses, que je vois approcher avec plaisir -le moment où la vieille dame va payer les pots -cassés. Ses intentions, me direz-vous, sont -toujours bonnes; c'est bien possible; mais je -ne méprise rien tant que les intentions. Ce sont -les résultats qui comptent. Et j'ai remarqué, -d'ailleurs, que les gens zélés à l'excès sont -presque toujours maladroits. La maladresse -est la pire chose du monde; je préférerais, -pour mon compte, encourir la haine dont -vous poursuivez la méchanceté, plutôt que -de bénéficier du pardon misérable que vous ne -manquez pas d'accorder à celui qui se trompe -en ses calculs, qui joue mal, ou qui vous -casse le bras ou la jambe juste en volant à -votre secours.</p> - -<p>Ninon lança donc quelques mots amers à -Mme de Matefelon dès avant la fin du repas. -Il est inutile de vous les répéter. Ce sont toujours, -en pareil cas, des allusions voilées, -c'est-à-dire beaucoup plus nues que si elles -étaient découvertes, et où le pronom «vous» -est remplacé par «on» ou bien par «il y a -des gens qui». Cet emploi du style indirect, -ou méthode du ricochet, était usité aux siècles -précédents comme au nôtre, afin d'atteindre -son adversaire plus sûrement.</p> - -<p>Mme de Matefelon comprit fort bien et fut -très digne. Sans manifester la moindre mauvaise -humeur, elle annonça, tandis qu'on se -levait de table, qu'elle avait reçu tantôt des -nouvelles de sa terre de Rochecotte et que sa -présence y était nécessaire pour les vendanges. -Elle demanda sa chaise pour le lendemain dans -la matinée, qui était précisément le jour du -passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle -ajouta qu'elle emmènerait avec elle son neveu -Dieutegard.</p> - -<p>Et voilà comment les événements s'imposent -les uns aux autres, et comment un conteur -n'est pas du tout libre de faire la pluie -et le beau temps. Je tiens beaucoup à ce que -Mme de Matefelon s'en aille, parce qu'elle -m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me -paraît très bonne pour l'éloigner. Mais, pan! -du même coup elle nous emmène le petit chevalier. -Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas -faire autrement que de l'emmener. Mon Dieu! -qu'il va avoir de chagrin!</p> - -<p>Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant -le lendemain, parce que, selon un phénomène -de l'esprit que vous avez dû observer -maintes fois, Ninon se radoucit dès qu'elle se -fut aperçue que ses paroles avaient porté, et -elle insista aussitôt pour garder Mme de Matefelon. -Celle-ci, de son côté, était également -très en colère, et si elle eût obéi à son premier -mouvement, elle eût secoué incontinent ses -sandales sur le seuil de la marquise de Chamarante; -mais l'amour-propre, en elle, fut plus -fort que le ressentiment, et elle préféra simuler -vingt-quatre heures de plus la meilleure -entente avec Ninon, afin que personne ne s'avisât -qu'en somme on la mettait à la porte.</p> - -<p>Mieux eût valu pour le chevalier s'en aller -tout de suite. Il passa une affreuse nuit à pleurer, -sur son lit, les mains croisées sur les genoux, -vis-à-vis un petit motif sculpté composé -d'un carquois mis en X avec trois fléchettes -aiguës qui lui entraient dans le cœur.</p> - -<p>Il ne s'était guère préoccupé, lui, de ce qu'on -avait pu dire touchant la rencontre de la marquise -et de Châteaubedeau dans la tour, puisqu'il -les croyait amants depuis longtemps déjà. -Et il avait l'habitude de souffrir de cette idée. -Mais il se souvenait de la scène du bassin, où -Ninon l'avait positivement accablé de ses caresses, -puis, peu après, s'était moquée de lui. -Et il tirait de cette double attitude une série -de motifs d'espérance et de désespoir. Il faut -avouer qu'il avait éprouvé un secret plaisir, -quoiqu'il ne fût pas méchant, à voir Châteaubedeau -redescendre si mal en point de la tour. -Il se disait en lui-mème que, malgré son admiration -pour son rival, il n'avait pu se défendre -de désirer, pendant que Châteaubedeau se tailladait -la figure, qu'il se tailladât plus avant. Il -n'était ni fier ni très satisfait d'avoir souhaité -cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait -tout ordinaire de l'avoir souhaité.</p> - -<p>Lorsque sa tante lui annonça qu'elle l'emmenait -avec elle et qu'il ne reviendrait plus, il -n'éprouva pas cette douleur mortelle que l'on -pouvait craindre pour lui; non, il ne l'éprouva -pas, parce qu'il ne crut pas possible d'être séparé -définitivement d'une personne qu'il aimait -si fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir -du monde ne saurait le contraindre à une -si dure extrémité. Sa tante pouvait bien lui -ordonner de garnir sa valise, le pousser avec -elle dans le coche; mais, à moins qu'il ne fût -solidement maintenu dans une prison du roi, -il pourrait toujours s'échapper et revenir. -Allons au pire: à supposer que Ninon le mît -lui aussi à la porte, il aurait la consolation de -demeurer à cette porte, de savoir Ninon peu -éloignée de lui, de l'apercevoir peut-être quelquefois -au travers des lames disjointes, ou -bien quand elle passerait en faisant craquer le -sable sous ses petits pieds, ou en jouant du -mouvement de ses deux jambes chéries contre -la soie des jupons, musique divine tant de fois -savourée, qui retentissait encore à ses oreilles -amoureuses.</p> - -<p>Et cela lui évita de s'abandonner complètement -au désespoir. Il passa la matinée à s'imaginer -que Ninon aurait de la peine à le voir -partir et qu'elle insisterait encore auprès de -Mme de Matefelon pour la garder, ou bien, -tout au moins, qu'elle lui dirait à lui, gentiment, -la peine qu'elle avait. Oh! certainement -il se fût contenté de cela.</p> - -<p>Mais Ninon ne s'occupa que des soins à -donner à Châteaubedeau.</p> - -<p>Le chirurgien vint de Saumur; toutes les -femmes furent employées à découper, à rouler -et à dérouler des bandages, à pétrir des onguents, -à éfaufiler le vieux linge.</p> - -<p>Mme de Châteaubedeau commandait à tous. -Telle est la vertu mystérieuse du sang répandu: -un garnement qui, hier, déshonorait le -nom de sa mère, aujourd'hui, pour quatre -égratignures, lui vaut d'abord l'oubli du passé -et quasiment cette auréole ou ce bonnet glorieux -que tout le monde voit sur la tête de -la maman des héros.</p> - -<p>Le chevalier rencontra Jacquette sous les -marronniers, l'après-midi, et la salua. Les -enfants distinguent très bien à leurs traits les -personnes qui ne sont pas à leur affaire, et la -petite, qui sautait et riait, se tut soudain à -l'approche de Dieutegard. Dans l'intention -de lui être agréable, elle l'invita à l'accompagner -à la promenade.</p> - -<p>Ils descendirent ensemble l'allée des fontaines, -puis l'escalier des jardins bas, où sont -le vase au bas-relief de satyres et le beau pin -d'Italie. Mlle de Quinsonas était avec eux. On -poussa jusqu'au bac d'Ablevois. Là, ils s'assirent -sous un grand arbre, au bord de la Loire, -et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait -le bac que l'on voyait quitter l'autre bord. Le -chevalier prétendait voir souvent ce bac dans -ses rêves, et il disait que ce frêle assemblage -de planches avançant doucement sur le fleuve -lui versait parfois des délices, parfois lui amenait -des objets grouillants, visqueux, le plus -souvent de ton verdâtre, dont le toucher et la -vue, de la plus vive répugnance, l'éveillaient et -le laissaient en proie à une longue épouvante. -Mlle de Quinsonas disait:—«Oh! Monsieur -le chevalier est un délicat!» Jacquette affirmait -qu'elle toucherait à des grenouilles, à des couleuvres, -voire à des crapauds, si laids fussent-ils, -sans dégoût. Elle s'ingéniait à chercher -dans l'herbe toutes sortes de bêtes qu'elle rapportait -au creux de la main, et elle faisait -pousser des cris à la gouvernante en menaçant -de les introduire dans son corsage. Mais elle -n'osait pas plaisanter avec Dieutegard.</p> - -<p>Les arbustes du bord se miraient dans l'eau -unie; de temps en temps un poisson piquait -la surface aussi paisible en apparence que -celle d'un étang, et la blessure légère infligée -au calme des choses s'élargissait en ondes arrondies, -promptement déformées, puis effacées -par le courant invisible, pareil au temps qui -guérit tout.</p> - -<p>Le chevalier, assis contre un tronc d'orme -et les genoux dans ses mains croisées, regardait -au loin; et, comme il était joli à voir, dans -les moments surtout où l'émotion l'animait, -la gouvernante et l'enfant se tenaient tranquilles -et reposaient les yeux sur lui. Il les -sentit et en fut troublé par une sorte de pudeur -exquise qu'il avait. C'est pourquoi il voulut -mettre son trouble sur le compte des choses -extérieures, et il dit que l'on était à une de ces -minutes bien étonnantes où le ciel et la terre -s'arrêtent pour écouter battre le cœur de l'été.</p> - -<p>Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme -le ciel et la terre; et l'on entendait en effet distinctement -un cœur qui battait, mais c'était -celui du chevalier.</p> - -<p>Il ne put pas se contenir longtemps et pleura. -Il avait quinze ans; il versait de chaudes et -belles larmes, sans compter, comme il donnait -son cœur.</p> - -<p>A ce moment commença de grincer la poulie -sur laquelle le long câble barrant la Loire s'enroulait -pour amener le bac; et l'on distingua -sur l'autre rive un lourd chariot chargé de -foin qui, en touchant le radeau, produisit un -coup sourd dont l'ébranlement imitait le bruit -du canon. Et le cheval, la voiture et le conducteur -immobiles vinrent vers eux, en grossissant -peu à peu. Ils ne pouvaient s'empêcher de -les regarder, à cause de cet attrait naturel qu'ont -les choses qui glissent à la surface de l'eau.</p> - -<p>Quand le radeau fut tout proche, le conducteur -ôta son chapeau, et la gouvernante reconnut, -à son œil louche, Cornebille. Alors, elle poussa -un grand cri et entraîna Jacquette, que le chevalier -suivit, tandis qu'on entendait ricaner le -sorcier. Jusqu'au château, en remontant à travers -les jardins, ils parlèrent de cet homme -étrange, dont Mlle de Quinsonas n'osait pas -dire ce qu'elle savait.</p> - -<p>Dieutegard regardait les bassins allongés -dans la verdure, où pleuraient les saules au -feuillage tremblant. Il avait beaucoup aimé -marcher le soir sur les pelouses, son petit livre -à la main, ou bien laisser endormir sa pensée, -au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant -les marches, sous le sombre parasol du -pin d'Italie, son cœur se serra davantage encore, -parce qu'il avait souvent vu la silhouette -de Ninon se découper là contre le ciel. Et il -ne la verrait plus jamais, puisqu'il ne lui restait -guère que le temps de surveiller son bagage -avant le souper.</p> - -<p>Dans les moments où l'on n'est plus séparé -d'un terme fatal que par une heure rapide, il -arrive souvent que l'on prenne tout à coup -des résolutions insoupçonnées.</p> - -<p>Pendant que le chevalier gravissait ces marches, -à l'instant précis où son œil se fixait sur -la petite queue pointue d'un des satyres du vase -de marbre, il résolut d'avoir une entrevue avec -Ninon, coûte que coûte.</p> - -<p>Et aussitôt arrivé au château, il s'informa -de l'endroit où se trouvait la marquise. On lui -répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantôt -deux heures, mais qu'elle était très fatiguée -de la nuit passée près de M. de Châteaubedeau -et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur -une chaise longue. Dieutegard eût fui au bout -du monde, en temps ordinaire, plutôt que de -risquer de troubler la marquise en pareille circonstance; -mais il obéissait à une puissance -supérieure; il lui semblait maintenant que la -petite queue pointue du satyre le piquait aux -reins, comme un dard; et il allait malgré lui -en avant.</p> - -<p>Il connaissait le chemin de la chambre de -Ninon par les confidences de Châteaubedeau. Il -entra, comme lui, par le cabinet de toilette, -reconnut la tenture de Jouy, la chaise, les -petits pots de porcelaine. Mais il ne s'arrêta -pas; il allait très vite à son but. Il frappa à la -porte de la chambre à coucher et contint son -cœur avec sa main. On ne lui répondit point. -Il tourna le bouton et entra. Une glace lui -offrit son image; il recula, car il ne se reconnaissait -pas; mais, s'étant rassuré, il avança.</p> - -<hr /> - - -<p>Maudite petite queue pointue de satyre -sculptée en bas-relief sur le vase de marbre, -qu'êtes-vous? N'êtes-vous qu'un objet avec -quoi le hasard se plaît à jouer, ou bien l'artiste -qui vous apointucha de son joyeux ciseau -a-t-il laissé en vous une étincelle du feu divin -que tout homme libre qui crée, porte et répand? -De quel venin avez-vous piqué notre -pauvre chevalier? Ce jeune homme n'était que -malheureux de la grande douleur de son cœur, -mais la suavité de sa peine, j'en suis sûr, lui -eût été comme un baume au parfum doux, et il -se fût endormi bien des soirs, même en l'exil -qui l'attend, en souriant à des souvenirs purs -et reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle -qui arracha à jamais la paix de son corps -et de son esprit.</p> - -<hr /> - - -<p>Ninon s'était en effet sentie très fatiguée, ce -qui est bien naturel à la suite des événements -nombreux auxquels nous l'avons vue prendre -part en aussi peu de temps. Et elle avait été -se jeter sur son lit, tout habillée probablement, -comme l'attestaient sa jupe et son -corsage tombés sur la descente de lit, en désordre, -et arrachés dans cette impatience de -bien-être que le corps réclame à l'approche -du sommeil. Ninon dormait profondément, la -tête tournée vers la muraille, l'épaule et le -bras nus, et une main, une jolie main ballante, -agitée par cette portion de l'âme qui en nous -ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle -veillait alors à ce qu'une vilaine mouche n'incommodât -point Ninon dans la chair superbe -qui se gonfle si agréablement pour les yeux, -au-dessous des reins.</p> - -<p>Le chevalier vit cette chose-là, ainsi que le -bras, l'épaule et le commencement de la pente -grasse d'un sein. Ce n'était rien: il vit la pose -abandonnée d'une femme qui se vautre tout à -son aise!</p> - -<p>Et il demeura bouche bée, cloué sur pieds, -étonné comme un mort qui, ayant été régulièrement -administré, croit s'éveiller en face -de la figure de Dieu et voit le diable. Quelle -qu'eût été son émotion avant de voir cela, il -sentait sa poitrine battre plus fort maintenant; -mais il lui semblait que c'était un autre cœur -qui y battait. Et il ne se réjouissait pas, comme -l'eût fait un autre; il ne se réjouissait pas; -mais il ne pouvait pas s'en aller de là, ni poser -les yeux sur un autre objet que celui qu'il -voyait. On lui eût offert de retourner au moment -d'avant qu'il entrât dans la chambre, il -eût refusé. D'ailleurs, il était bien loin d'en -penser si long. Son œil était stupide, ses joues -écarlates, et, mû par l'instinct souverain qui -gouverne toutes les créatures, il allait se jeter -sur l'endroit de Ninon où la chair lui semblait -le plus abondante, et le baiser ou le dévorer.</p> - -<p>Il en fut empêché par une voix qui venait -de la pièce voisine, et qu'il reconnut pour être -celle de Jacquette en conversation animée avec -sa fille Pomme d'Api. Mais comme il avait -fait un pas, la dormeuse, au bruit, se retourna -légèrement, et Dieutegard vit cette fois le -fleuron du sein, couleur d'une rose thé, qui -avait été sous ses yeux, le jour de son extase -au bord du bassin, sans qu'il l'eût vu ce jour-là. -Il se donna le prétexte de tâter, au fond de sa -poche, si la clef de sa valise s'y trouvait bien; -il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de -s'être menti à lui-même, car il ne se souciait -pas de la clef de sa valise. Mais un de ces génies -qui nous entourent et que nous ne voyons -pas, était le maître de la main du chevalier.</p> - -<p>Jacquette, qui chantonnait pour endormir -Pomme d'Api, ouvrit doucement la porte et -surprit Dieutegard, les deux mains dans ses -poches, l'œil hagard, la lèvre boudeuse, et qui -fixait comme un chien à l'arrêt le derrière de -la marquise de Chamarante. Elle en fut très -saisie et, sans comprendre rien à ce qui se -passait, jugea prudent de ne pas exposer -Pomme d'Api à cette scène. Elle remporta sa -fille dans sa chambre, revint, referma la porte -sans que le chevalier entendît rien; puis sans -plus tergiverser, d'un instinct sûr et d'un -mouvement charmant, elle alla droit au lit, -tira le drap, et en couvrit le corps de sa mère.</p> - -<p>Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant -de ses jours. Il n'attendit pas sa tante -pour partir. Il sortit du château par la première -porte, sans se retourner, sans penser -même à son bagage; et il marcha longtemps, -devant lui, jusqu'à ce que le soleil fût couché. -Il y avait une belle rivière à sa gauche, à sa -droite des collines semées de verdure et au -haut desquelles des moulins agitaient leurs -ailes; il croisa un carrosse, plusieurs moines, -des troupeaux de moutons et de vaches, des -charrettes qui allaient lentement et dont les -conducteurs, dévisageant un jeune homme si -bien mis, le saluaient; mais il ne vit rien, rien -que l'image de Ninon vautrée sur son lit, à -demi nue. La nuit tomba. Il ne savait ni où il -était ni où il allait. Il continua à marcher tant -que le sol de la route se distingua d'avec les -ténèbres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII</h2> - -<div class="abstract">BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME -D'API. EFFETS INATTENDUS DE LA DISPARITION DE LA -VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. -SES ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS -DU BARON DE CHEMILLÉ, TANDIS QUE TOUT -S'ARRANGE DE SOI-MÊME.</div> - -<p>«—Tu me demandes, dit Jacquette à -Pomme d'Api, pourquoi le chevalier Dieutegard -a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement -est situé entre la création du monde et -Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de m'interroger -plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au -sacrifice d'Abraham, mais c'est tout ce -que je puis faire pour toi… Alors tu insistes? -En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y -a plus de poupées! «—Mais, me dis-tu, c'est -une affaire qui a encore une fois bouleversé le -château! On a été chercher le chevalier aux -lanternes dans le parc; on a vidé les bassins, -où il aurait pu se noyer; on a parcouru tous -les greniers, on est descendu dans les caves, -parce qu'on avait peur qu'il ne se fût pendu; -enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en -aller… Et je pourrais, toute poupée que je -suis, ne pas m'intéresser à ce mystère?» -Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me -fait pas prendre des vessies pour des lanternes: -ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est -que tu sais que je sais quelque chose que je -n'ai pas dit.»</p> - -<p>Tel était le sujet de conversation entre Jacquette -et sa fille depuis le départ de Dieutegard. -Jacquette aurait payé cher pour que -Pomme d'Api lui posât réellement une question -de plus, car elle soupçonnait la poupée -d'avoir ouvert un œil au moment où elle poussait -la porte communiquant avec la chambre -de la marquise, et elle eût voulu que Pomme -d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que -c'est pour cela que le chevalier s'est sauvé et -qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En discutant -avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle -éclairée elle-même sur ce qu'était <i>cela</i>. -Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette -question-là de Pomme d'Api, malgré tout le -désir qu'elle en avait, et ceci, uniquement -parce qu'elle avait déjà un grand respect de la -pudeur de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant -vis-à-vis de Pomme d'Api d'avoir -un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup, -à la pauvre petite, de garder un secret; -mais elle ne le livrait à personne autre non -plus, parce que la marquise se trouvait mêlée -à cette affaire et d'une façon bien délicate; or -Jacquette avait aussi un grand respect de la -pudeur de sa mère.</p> - -<p>Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi -Dieutegard avait fui. Quelques-uns le soupçonnaient -de s'être seulement caché pour ne -point partir avec sa tante, et pensaient qu'il -se montrerait, un jour ou l'autre, au château. -Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme -de Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, -bien qu'elle eût fait battre le pays à sa recherche. -On parla beaucoup de cette disparition -pendant quelque temps. Le marquis, plutôt -optimiste de nature, prétendait que le chevalier, -lassé de vivre dans le giron des -femmes, avait été prendre du service à l'armée. -La marquise ne disait pas grand'chose -de plus que «Ce pauvre chevalier!… ce -pauvre chevalier!…» Elle pensait bien que le -chevalier avait pu éprouver par elle un grand -chagrin, mais elle chassait vite cette pensée, -parce qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de -Châteaubedeau était que ce jeune garçon avait -dû poursuivre quelque fille de campagne, et -que là où il l'avait poursuivie, il demeurait, -parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle de Quinsonas -rappelait qu'elle avait vu le chevalier -pleurer au bord de l'eau. Jacquette ne disait -rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des -deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie -et de la Vallée-Malitourne, parce que ces deux -petites bêtes, rendues tout à fait stupides par -la manie de se becquotter dans les coins, ne -sauraient rien penser qui vaille. Leurs maris -sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,—que -je vous le dise en passant,—je ne -vous parle pas souvent de ces personnages-là. -Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant: -c'est que partout où l'on va, on rencontre -de ces espèces d'êtres qui ne comptent -que par leur présence physique. Je ne veux -pas trop m'éloigner de la vraisemblance. Par -contre, je vous citerai encore l'opinion de M. le -baron de Chemillé: il disait que le chevalier -Dieutegard était marqué au front d'un signe -tragique, et il aimait à rappeler à propos de -lui les paroles qu'il avait prononcées lors de -l'érection du petit Amour de François Gillet. -Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il -parlait de Dieutegard.</p> - -<p>On se distrayait par les soins que l'on donnait -à Châteaubedeau, le page emmailloté. -Ninon l'avait installé dans une jolie chambre -d'où la vue s'étendait sur le parc et, au delà, -sur les belles prairies qu'arrosent la Loire et -la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames -se réunissaient dans cette chambre pour causer, -jouer, goûter, travailler à l'aiguille. On -coiffait le page avec de petits bonnets, on le -pansait, on lui changeait sa chemise, on lui -donnait à boire des tisanes. Il payait ces soins -avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient -énormément les jeunes femmes et dont -sa mère seule le grondait, en profitant de l'occasion -pour s'éloigner, les jours où Chourie -n'allait pas à la chasse.</p> - -<p>Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau, -et elle ne savait pas au juste ce -qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très sincèrement, -jugé sa conduite odieuse dans la -pharmacie, et elle avait quelque temps conservé -contre lui un courroux secret qui s'atténuait -de jour en jour, à force de vivre avec -l'idée que ce gamin avait abusé d'elle.</p> - -<p>Il est bien rare qu'une femme ne pardonne -pas un attentat peu ou prou du cousinage de -celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs -au milieu de ses soins charitables. Il se loge -aussi, facilement, un peu de tendresse entre -un malade et la femme qui le panse, le fait -manger, boire, le voit dormir, le voit tout nu, -se laisse faire presque, par lui, on peut le dire, -pipi dans la main.</p> - -<p>Au lieu de recourir à la violence pour renouveler -son acte audacieux, Châteaubedeau, -lorsque le sang recommença à circuler vivement -dans ses veines, n'eut au contraire qu'à -employer la douceur la plus inoffensive, et -cette fois-là, en vérité, Ninon n'eut pas plus de -secousse que s'il se fût agi de se faire ramasser -son éventail. Petit à petit, elle y prit plaisir, -et au bout de très peu de temps, il lui arriva -même, tant elle avait de franchise, de remercier -Châteaubedeau de la satisfaction qu'il lui -donnait.</p> - -<p>Nous pouvons nous rendre compte, à présent, -des effets de l'absence de Mme de Matefelon. -Ils étaient assez singuliers. La disparition -de cette vieille dame avait donné un regain -de vigueur aux amours de la grosse -maman Châteaubedeau et de Chourie, à l'ardeur -dont le marquis brûlait pour la gouvernante, -à l'amitié exagérée de ces deux petites -perruches de belles-sœurs; enfin il n'y avait -pas jusqu'au baron de Chemillé qui ne crût -devoir fêter la liberté nouvelle en propos d'une -égrillardise assez malséante pour un bonhomme -de son âge.</p> - -<p>C'est très bien. Voilà chaque couple qui -s'enflamme: on croirait tout notre monde embarqué -pour Cythère.</p> - -<p>Point du tout! Sachez qu'aucun de ces -amours n'était avoué vis-à-vis des autres; -chacun pour soi recherchait le mystère, et tous -étant sortis de l'ombre où les maintenait la -présence de la vieille dame, se gênaient mutuellement, -se heurtaient sans cesse, s'obligeaient -à des simagrées beaucoup plus difficiles -que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez -que Ninon, désormais coupable, se montrait -moins indulgente pour les déportements de -ses hôtes.</p> - -<p>Car il est tout à fait inexact de croire que -ce sont les personnes immorales qui ont le -plus de tolérance: les plus tolérants sont les -grands saints, espèce rare, ou les simples -bonnes gens dont la conduite sans prétention -est pure et parfumée comme la violette des -bois.</p> - -<p>Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait -des allures de persécutés, on prenait les -uns pour les autres des airs de considération. -La tortionnaire étant partie, les victimes se -persécutaient mutuellement.</p> - -<p>Le marquis Foulques, qui, sous des manières -brutales, cachait le naturel craintif d'un -enfant, avait toujours redouté que l'œil aigu -de la vieille Minerve ne surprît la flamme -dont il brûlait pour la bouche en cerise et les -hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas. -Mme de Matefelon n'avait pas tourné les talons -qu'il empoignait à pleines mains cette -ample chute de reins dont les oscillations -lui causaient des éblouissements. Au cri que -poussait la gouvernante, trois personnes, par -hasard en ces environs, retournaient la tête, -et le galant demeurait tout penaud, ouvrant -de grands yeux, une grande bouche, au lieu -d'ouvrir ses grands doigts refermés sur ce -fruit plantureux et pesant qu'il avait l'air de -porter à l'office.</p> - -<p>Foulques était très ennuyé qu'on l'eût vu et -que la gouvernante s'entêtât dans une résistance -aussi puritaine. Mais, malgré ces inconvénients, -il ne pouvait plus apercevoir son -déhanchement, sa forte poitrine ou ses lèvres -humides, sans tendre les mains en avant. -Quand il ne touchait que le vide, par suite -d'un adroit mouvement de la belle, il portait -sa main honteuse vers son nez, et en tirait la -pointe arrondie et rougeaude, comme on fait -d'un gland de sonnette.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se -couvrir de Jacquette comme d'une égide; -mais le marquis, fouetté par la lutte, ne connaissait -plus d'obstacles, et il ouvrait ses -grandes mains jusqu'en présence de Jacquette. -L'enfant, pour excuser son père devant Pomme -d'Api, confiait à celle-ci que Mlle de Quinsonas -portait deux gros ballons sous ses jupes—ce -qui était bien vraisemblable,—et que -le marquis les lui voulait prendre parce qu'il -raffolait de ce jeu.</p> - -<p>La pauvre gouvernante, ne sachant plus -que faire de son corps, se réfugiait l'après-midi -dans les allées du labyrinthe, dont elle -avait retenu le secret, et elle ne craignait pas -d'y emmener Jacquette, jugeant que l'Amour, -depuis l'opération, était devenu inoffensif pour -la fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi -du trouble étrange que le damné petit homme -de marbre lui avait causé à elle-même, soit -par crainte de revoir à vif la blessure qui avait -tant excité la colère de la marquise, elle n'osait -plus lever les yeux sur la statuette et s'arrangeait -de telle sorte que Jacquette eût le moins -possible l'occasion de l'envisager de face. -Quelle ne fut pas sa surprise, un beau jour, -lorsque, prêtant l'oreille au bavardage de Jacquette -avec sa poupée, elle entendit ces paroles -soufflées au nez de la curieuse Pomme -d'Api:</p> - -<p>«—Tu me demandes, disait Jacquette, -pourquoi ce jeune homme tout nu est muni -d'un tuyau qui ressemble à une lance d'arrosage; -eh bien! ma fille, pour me poser une -telle question, tu mériterais que je te misse -au pain et à l'eau!»</p> - -<p>La gouvernante fut aussitôt debout, saisit -Jacquette par la main et l'entraîna hors de ce -lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'allée -serpentante, elle se pencha en arrière et vit -le profil du jeune Amour. Il était intact, et tel -exactement que M. François Gillet l'avait fait.</p> - -<p>Lorsque la stupéfaction de Mlle de Quinsonas -commença de s'atténuer au cours du dédale des -allées, elle pensa à la responsabilité qu'elle avait -encourue vis-à-vis de Jacquette par sa négligence -à regarder elle-même en quel état se trouvait la -statuette de l'Amour; elle ne savait par -quels antidotes combattre l'empoisonnement -de cette jeune imagination. Elle dit à Jacquette:</p> - -<p>—Mon enfant, les œuvres d'art comportent -des détails insolites qu'un œil chrétien doit…</p> - -<p>«—Chut! interrompit Jacquette; Pomme -d'Api nous entend!»</p> - -<p>Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a -jamais à revenir en arrière, et que l'on n'efface -point par des paroles le sens premier qu'une -image a revêtu, fût-ce dans un œil chrétien. -Elle se tut donc devant Pomme d'Api, dont -Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et -s'adonna de nouveau à l'étonnement que lui -causait une si parfaite réparation de la statuette, -car la marquise n'avait point dit qu'elle l'eût -fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda -simplement à Ninon si elle était parvenue -à rétablir la statuette dans son premier état.</p> - -<p>«—Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier -qui en a emporté les morceaux!»</p> - -<p>Mlle de Quinsonas faillit s'écrier: «—Madame! -ces morceaux sont en place!» Mais -elle ne dit rien et fut beaucoup plus étonnée -encore qu'avant d'interroger Ninon, car si les -morceaux avaient été remis aux mains du chevalier, -qui avait disparu, comment pouvaient-ils -avoir été rétablis à leur place?</p> - -<p>Mais passons sur cet épisode qui est venu -nous distraire des poursuites amoureuses qu'avait -à subir la gouvernante, du matin au soir. -La pauvre fille les évitait de son mieux, et avec -d'autant plus de soin, peut-être, qu'elle commençait -à en être troublée. Non que la figure -du marquis fût fort affriolante, mais en somme -c'était un gaillard, bâti solidement, vigoureux -et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se -mouvoir ces mains immenses qui convoitaient -voracement sa chair inquiète, elle sentait -quelque chose de comparable à une fourmilière -qui lui grouillait avec des millions de -petites pattes autour des reins, puis partait en -campagne, dégringolait, enveloppait le pays -alentour, monts et vallées, enfin lui causait -une telle fatigue des membres inférieurs, que -parfois elle s'arrêtait dans sa fuite, comme si -quelqu'un lui eût jeté le lasso.</p> - -<p>Mais elle avait résolu de ne sacrifier jamais -l'équilibre de sa situation à la rapidité d'un -plaisir, et elle éprouvait une grande tristesse -des imprudences du marquis, parce qu'elle -savait que l'opinion a tôt fait de loger dans le -même sac une femme qu'on courtise et une -femme qui a succombé. Et elle souhaitait -trouver un moyen de se soustraire au danger -imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter -du jour au lendemain dans la petite maison -humide due à la générosité de son oncle -l'évêque et située dans une méchante ruelle, -derrière la cathédrale. Elle craignait aussi -beaucoup, d'autre part, que Jacquette n'allât -parler de ce qu'elle avait vu au bassin -de l'Amour, et elle n'osait pas interdire à la -petite d'en parler, de peur qu'elle ne le racontât -plus vite encore, et à tout venant.</p> - -<p>Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante. -Que va-t-elle faire?</p> - -<p>Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller -à quelque chose de mauvais, ou qui vous doit -causer de graves ennuis, on va demander conseil -à quelqu'un dont on connaît à peu près -exactement l'avis par avance, et qui vous engagera -à vous abstenir de l'action répréhensible -ou dangereuse. On sort de chez cette -personne en se disant: «Cette personne a certainement -raison.» On fait quatre pas en admirant -comme elle pense conformément aux -principes selon lesquels nous avons été élevés, -puis au cinquième pas on se dit: «Mais, -tout de même, je serais curieux de savoir ce -que ferait cette personne si elle se trouvait -exactement dans mon cas.» Ce qu'elle ferait? -Mais, elle viendrait vous demander conseil.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de -Matefelon, si la vieille se fût trouvée là; cela va -sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout -aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur. -Je n'affirmerais pas qu'elle ne lui parla -pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse, -le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de -connaître la réponse du vénérable ecclésiastique, -puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le -secret de la confession? Que diriez-vous de -conduire la gouvernante chez le baron de Chemillé? -Il y a quelque temps que nous n'avons -vu ce bonhomme, et je me suis engagé, il me -semble, à vous mener une fois chez lui. Pourquoi -Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu -l'idée de consulter, dans la détresse, un philosophe, -malgré que la tournure d'esprit de celui-ci -fût tenue pour paradoxale?</p> - -<p>Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger -le baron de Chemillé, parce qu'elle se promit, -en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, -qui étaient au rebours du sens commun. -Elle prit Jacquette par la main, et toutes -deux s'engagèrent dans un sentier conduisant, -en raccourci, à Montsoreau, où le baron habitait. -Elles sonnèrent à sa petite maison. Le -portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres -du rez-de-chaussée garnies de glycine. -Une très jolie soubrette les introduisit dans -la bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur -de poussière et de tabac y était répandue, -bien que les deux fenêtres fussent ouvertes -sur un jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison.</p> - -<p>M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à -ses visiteuses. Il donna aussitôt des livres -d'images à Jacquette, et ayant compris que -Mlle de Quinsonas avait quelque chose de -confidentiel à lui dire, il lui fit signe qu'il -l'écoutait.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être -un tantinet intimidée; aussi, comme elle avait -l'intention de débuter par l'aveu de son intrigue -avec le marquis, elle parla de tout autre -chose et raconta le phénomène de la statuette -restaurée.</p> - -<p>«—Ne vous émerveillez point, dit le baron, -que ce marbre ait été restauré, même par l'effet -d'un miracle; car cette image—que je ne -cesse d'admirer, pour ma part,—est le symbole -d'une force vive, éternelle sans doute, et -qui prévaudra contre tous les petits coups de -marteau de l'honorable Mme de Matefelon et -les vôtres, ma belle enfant. Je prise tant l'œuvre -de M. François Gillet, que je me refuse à y -voir un marbre périssable! Non! Vraiment, -c'est une divine substance qui s'élève au milieu -de ce bassin; et vous me viendriez raconter -demain que vous avez vu le Cupidon se -mouvoir, venir à vous et vous faire frémir, -mademoiselle, par un contact, non froid, -mais chaud, que je n'en serais pas le moins -du monde étonné.»</p> - -<p>Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, -et la nef arrondie de son séant tanguait et -roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère -où elle était assise. De la main, elle chassait -la vision de ce coquin d'Amour s'avançant -vers elle, non froid, mais chaud.</p> - -<p>«—Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez -aisément la liberté dans l'amour!…»</p> - -<p>«—La liberté! dit le baron, non point, car -il est le plus farouche et le plus puissant despote; -mais l'aisance dans les rapports amoureux, -c'est notre revanche, mademoiselle, -contre les coups de force de ce butor. Il nous -terrasse: plions les reins avec élégance.»</p> - -<p>«—Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne -au premier satyre…»</p> - -<p>«—Je m'indigne, dit M. de Chemillé, que -l'on fasse tant d'affaires d'une intrigue amoureuse. -Un rendez-vous ne prend d'importance -que par les difficultés dont on s'ingénie à l'embarrasser. -Que n'y met-on plus de simplicité -et de bonne grâce! il ne pèserait pas sur notre -vie le poids d'un grain de tabac sur la main.»</p> - -<p>«—Ah! Monsieur, puisque vous y allez de -ce ton, permettez-moi de vous exposer un -cas.»</p> - -<p>Et la voilà qui glisse à propos sa petite histoire.</p> - -<p>Le baron lui dit aussitôt que pour ce qui -était du désir amoureux du marquis, il le comprenait -fort bien, du moment que Foulques -négligeait sa femme, ce qui était son seul tort. -Mais, étant donné qu'il était vraisemblable -que la marquise s'égayait avec le jeune page, -le marquis ne pouvait mieux diriger son -choix…</p> - -<p>«—Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je -sais comment il se fait que je vous écoute!»</p> - -<p>«—Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle, -ce que vous devez faire: je vous -expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend -seulement la forme d'un gamin, nous fouette -comme de vils esclaves, à plus forte raison -quand il adopte les apparences d'un maître.»</p> - -<p>«—Mais, Monsieur, en admettant que nous -fassions taire nos préjugés ou nos répugnances, -il reste un trouble public, un scandale!»</p> - -<p>«—Il est, dit le baron, un attribut de l'amour -que les artistes oublient de joindre à son -petit bagage ordinaire et que je tiens pour le -plus joli et le plus précieux: c'est le silence.»</p> - -<p>Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il -ajouta:</p> - -<p>«—Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il -ne se fait presque rien d'efficace en ce monde, -qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.»</p> - -<p>En rentrant au château, Mlle de Quinsonas -et Jacquette virent une personne noire qui se -promenait de long en large sur le perron avec -la marquise. Et elles reconnurent le vénérable -curé de Montsoreau, l'abbé Pucelle.</p> - -<p>M. l'abbé Pucelle était venu demander à -Mme la marquise si elle entendait faire préparer -Jacquette à la première communion, car -elle courait sur ses dix ans.—Comme le temps -passe!—Ninon répondit que telle était en -effet son intention, et M. le curé lui donna -quelques avis touchant la manière de vivre -qu'il lui semblait décent d'adopter pour Jacquette -pendant les deux années qui la séparaient -du grand jour. Il conseilla de ne lui -laisser voir le monde que le moins possible et -de l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui -était très contrariée de se livrer au péché si près -de sa fille, trouva que le curé disait des choses -justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa -gouvernante dans les anciens appartements -de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se -trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara -donc de façon que Jacquette et sa gouvernante -y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient -de la maison.</p> - -<p>En un clin d'œil toutes les difficultés contre -lesquelles essayait de lutter Mlle de Quinsonas -se trouvaient résolues, ou du moins paraissaient -bien l'être, et la bonne fille se demandait -s'il n'était pas préférable, en toute occasion, -au lieu de se mettre martel en tête, de -s'abandonner aux soins excellents de la Providence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII</h2> - -<div class="abstract">LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.</div> - -<p>Bien que je n'aie de dédain pour aucune -des classes de la société, je préfère éviter la -compagnie des maçons, plâtriers, peintres et -ébénistes que l'on emploie à l'heure qu'il est, -et pour longtemps encore, c'est probable, aux -anciens appartements de M. Lemeunier de -Fontevrault, afin de les transformer en gynécée. -Nous aurons l'occasion de revenir à loisir -en ce lieu, où désormais deux vierges,—non -compris Pomme d'Api,—vont vivre à l'abri -du siècle, selon l'expression de M. l'abbé Pucelle. -D'autre part, j'ai bonne envie de revoir -le pauvre chevalier, que nous avons laissé -dans un triste état, au moment où la nuit -devenait noire et lorsque l'infortuné jeune -homme tomba sur la route.</p> - -<p>Cette route était celle de Chinon, une petite -ville bien jolie, bâtie au pied et sur la pente -d'une colline qui porte les débris d'un château -célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros -Shakespeare à nous. C'est un endroit qui me -plaît tant, que je n'en finirais pas de le décrire, -si mon sujet me le permettait; mais avouez -qu'il serait absurde de vous chanter une ville -dans laquelle aucun de nos personnages ne -s'est aventuré.</p> - -<p>Dieutegard était tombé sur le bord du chemin, -succombant plutôt au chagrin qu'à la -fatigue, et il s'était endormi, là même, très profondément. -Il y fut réveillé, dès les premières -heures du jour, par un roulier qui faisait claquer -fort son grand fouet et conduisait un -bruyant attelage. Le chevalier se frotta les -yeux et revit la scène mémorable de la veille, -qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur -les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier. -Sur ces sacs, il voyait nettement le dos -de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein -tout à coup. Et Jacquette s'avançait à petits -pas et tirait le drap sur tout cela. A la place -il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de -fillette qui n'osait pas se retourner vers lui. -Il eut parfaitement le temps de voir tout, sur -les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu -vers la gauche, derrière un rideau de -peupliers. Et il se leva et fit quelques pas pour -retrouver sur les sacs de blé les images qui -l'avaient poursuivi, la veille, en sens inverse, -et l'avaient amené si loin.</p> - -<p>Mais la honte le ressaisit en même temps -que l'air vif du matin lui débrouillait les yeux, -et il pensa gagner Chinon, puis y louer un -cheval et se faire conduire à Rochecotte, chez -sa tante de Matefelon, qui devait y arriver ce -jour-là même.</p> - -<p>Alors il se représenta en esprit, Rochecotte, -qui était un beau château, assurément, sur le -bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, -mais où Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le -pauvre petit: un château superbe où Ninon ne -viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie -il n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait -plus de mal. Les pelouses, les terrasses, les -charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le -son de la cloche au porche d'entrée, le ramage -des oiseaux, l'aboiement des chiens, que Ninon -n'entendrait jamais!… chaque nuit que l'on -verrait tomber avec la certitude que Ninon -n'apparaîtrait pas!… chaque journée de soleil, -chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, -n'étant pas fait pour elle!…</p> - -<p>Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à -Chinon, ne loua pas de cheval et ne se trouva -pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de -Mme de Matefelon, ce dont celle-ci eut une -surprise très vive et désagréable.</p> - -<p>C'était une excellente femme, qui aimait -beaucoup son neveu; mais vous n'attendez -pas de moi que je vous tienne au courant de -ses angoisses. Que voulez-vous? on ne peut -s'occuper de tout le monde. Peut-être, le hasard -aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! -J'avoue que la vieille dame m'est plus sympathique -depuis que je ne la vois plus bourdonner -comme une mouche autour de ma table à -écrire. Mais nous sommes d'implacables bêtes, -et quel que soit le respect que nous professions -pour les vieillards, nous ne donnons -notre cœur qu'au sang qui bout, qu'à la -fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la -plénitude de la vie; et tout ce qui penche la -tête, et tout ce qui se flétrit, et tout ce qui est -sur le revers de la colline, environné par nous -de soins hypocrites, ne reçoit à aucun instant -la flamme vive de notre attention.</p> - -<p>Dieutegard suivit la voiture du roulier qui -le ramenait vers Fontevrault. Tout seul il n'eût -peut-être pas eu la triste audace de retourner -aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les -sacs de blé de sa lâcheté amoureuse; il se -laissait traîner par ce brutal chariot. Le chariot -ayant passé la rivière au premier bac, il -la passa avec lui; il marchait dans le voisinage -du roulier et il répondait au bavardage grossier -de cet homme avec cette condescendance -que nous avons pour le cocher qui nous mène -à un rendez-vous heureux.</p> - -<p>Cependant, ayant abordé l'autre rive, le -roulier prit un méchant chemin qui descendait -vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une -grande indécision sur le parti qu'il allait adopter. -Car il se plaisait à s'imaginer qu'un décret -de la Providence avait fait passer cette -voiture pour l'engager à revenir vers Fontevrault; -mais du moment que la voiture s'éloignait -de Fontevrault, il cessait de croire au -décret de la Providence. En outre, il ne voulait -pas, vis-à-vis du roulier, avoir l'air d'un -jeune homme qui ne sait pas où il va; or, -comme trois chemins s'ouvraient précisément, -en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût -été curieux, pour le moins, que son chemin -fût juste celui du roulier. Il dit donc très haut -à l'homme: «—Ah! vous allez par là, vous? -moi, non.» Et il s'élança résolument à côté, -en jetant un dernier coup d'œil aux images -qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé.</p> - -<p>Alors il s'aperçut que ces images avançaient -maintenant devant lui sur sa nouvelle route: -le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées, -son épaule, un sein, puis la fleur de ce -sein tout à coup.</p> - -<p>Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il -s'assit même. D'une main il faisait signe à -Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, -mue par un ressort secret, ouvrait invariablement -la porte, allait déposer sa poupée, revenait -et rabattait le drap d'une main résolue. Il -est vrai que c'était toujours à recommencer. -Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait en face de -lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant -un troupeau de dindons, et il se sentait -attiré vers cette créature au cotillon ignoble -qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci -s'étant moquée de lui, un flot de larmes emplit -sa poitrine et il se jeta sur le bord du fossé -en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se -passait en lui, mais c'était son cœur qui lui -faisait mal; son cœur, c'est-à-dire son grand -amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer -Ninon comme quelque chose de magnifique, -de saint, d'auguste, de plus beau que -tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme -un bon Dieu charmant. Et cet amour semblait -perdu et remplacé par quelque chose qu'une -gardeuse de dindons eût été presque aussi -apte à satisfaire que la marquise de Chamarante!</p> - -<p>Dieutegard n'avait plus de goût pour rien. -Il resta longtemps où il était. Le soleil n'avait -plus l'air d'avancer; les heures étaient interminables. -Heureusement pour le pauvre chevalier, -il eut faim, car autrement il avait -chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui -est à craindre quand l'amour vous a touché -de cette façon-là. Mais grâce au besoin de -manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva -et se retrouva plein d'énergie et de volonté, -au moins pour un but déterminé: déjeuner.</p> - -<p>Dans ce pays-là c'est bien facile, car les -maisons ne sont pas rares, ni, dans les maisons, -les poulets, les fromages exquis, le -beurre frais, le vin blanc ou le rouge, aussi -délicieux l'un que l'autre, voire même l'aménité -chez les gens.</p> - -<p>Vous pensez que le chevalier, qui était fort -bien mis, et dont l'air était si distingué, trouva -crédit sans grande peine. Et il mangea bien, -malgré son malheur. C'était de son âge. Oui, -oui, il mangea bien et but de même. La bonne -femme qui le servait le regardait avec le paradis -dans les yeux, tant elle était contente de -voir un si gentil monsieur faire honneur à sa -cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés -sur les hanches et racontait qu'elle aussi avait -un joli gars, mais non si blanc, ni si mignon -que lui.</p> - -<p>Quand Dieutegard se fut bien restauré, il -eut une pensée joyeuse, et se dit que s'il rentrait -en ce moment-ci tout bonnement au château, -il y serait probablement fort bien accueilli -de tout le monde, et qu'il était superflu -de faire tant d'affaires pour ce qui lui était -arrivé. Mais cette pensée lui venait tout droit -du vin de Bourgueil qu'il avait bu et qui est -la plus divine liqueur que l'homme puisse -goûter. L'ivresse que ce vin contient et communique -ne dure qu'un moment, ce qui est -déjà très bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier -demanda alors à son hôtesse comment -elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans -le pays la mère Martin et que son fils et sa bru -étaient pour le moment à la foire de Beaufort, -qui se tient pendant cinq jours. Après quoi, -Dieutegard fut sur le point de raconter toute -son histoire à la mère Martin. Par bonheur, il -songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre -la marquise. Il raconta néanmoins son -histoire, mais en changeant les noms et les -lieux et en omettant, bien entendu, tous les -détails qui eussent pu être désavantageux -pour lui. La mère Martin l'écoutait avec admiration -et disait de temps en temps en joignant -les mains: «Mon Dieu! faut-il; mon Dieu! -faut-il avoir tant de malheur quand on est si -riche et qu'on a une figure si avenante!»</p> - -<p>Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard -entendit le galop d'un cheval, et alla voir -à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la -manche de la mère Martin, il lui promit une -grosse somme d'argent si elle ne parlait pas -de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il -alla se blottir dans le cellier.</p> - -<p>L'homme était le bon Fleury. Il parcourait -le pays, tant par ordre du marquis que de -Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier -disparu.</p> - -<p>Il mit pied à terre et demanda à la mère -Martin si elle n'avait pas vu un jeune gentilhomme.</p> - -<p>«—Non, dit la mère Martin; mais quel -gentilhomme cherchez-vous donc?»</p> - -<p>Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui -accepta et raconta tout ce qu'il savait du chevalier -Dieutegard, de la marquise de Chamarante, -de Châteaubedeau et du reste. De sorte -que la vieille n'eut qu'à répartir les vrais noms -selon leur place, pour connaître l'aventure -de son pensionnaire. Celui-ci, qui entendait -tout, pestait très fort dans son cellier, et, sachant -d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait -aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui -pardonnerait pas de l'avoir ainsi abandonnée, -au moment où elle quittait Fontevrault dans -des circonstances aussi désobligeantes pour -son amour-propre. Enfin il s'estima heureux -que la mère Martin ne l'eût point trahi, et, -quand Fleury eut tourné les talons, il la remercia -et lui promit autant d'argent pour avoir -été discrète qu'il lui en avait promis pour -qu'elle le fût.</p> - -<p>De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir. -Il se montait la tête sous mille prétextes; -il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait -raconté la scène de la chambre de Ninon et -que celle-ci le faisait rechercher afin de lui -infliger une humiliation exemplaire.</p> - -<p>Le pauvre garçon n'était cependant point -lâche; il eût affronté de grands périls; mais le -terrible amour l'avait jeté dans une situation -honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez -à ceci, je vous prie, que si ce jeune homme -s'était précipité sur le corps de la marquise et -l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas -éprouvé de honte du tout, et au contraire se -fût taillé une belle renommée aux yeux des -autres et même aux siens. Car l'amour ne sourit -qu'allié à l'audace et à l'irrespect. Celui -qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de -son cœur s'engage à souffrir les plus nobles -douleurs, certes, mais les pires.</p> - -<p>Le chevalier faisait de bons repas chez la -mère Martin, et couchait dans une chambre -assez propre où il y avait deux lits: l'un pour -le fils Martin et sa femme, encore à la foire -de Beaufort, l'autre pour les hôtes de passage. -Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs -ou sur les rideaux d'indienne, sur n'importe -quoi; et, loin qu'il s'accoutumât à cette image, -il en était troublé davantage.</p> - -<p>A l'heure où la nuit barbouille les murailles, -quand les petits crapauds tapent sur leur enclume -dans les champs, et que la lune, marchande -d'images, nous donne à choisir entre -mille esquisses fantasques, le corps de Ninon -sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier -se dressait sur son séant pour l'étreindre. Si -cette belle masse de chair était en retard, il -l'appelait en fermant les yeux et disant: -«Viens, chère épaule, cher sein», etc., car -il nommait chaque partie par son nom. Mais, -chose étrange, quand il nommait quelque endroit -de cette chair bien-aimée, il ne prononçait -pas le nom de Ninon; il s'en apercevait -bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le -comblait d'un ravissement incomparable. Il lui -paraissait sacrilège de mêler ce nom à sa débauche -imaginaire.</p> - -<p>Franchement, c'était bien dommage qu'une -âme si délicate et qu'une si tendre jeunesse -de corps fussent réduites à embrasser des fantômes. -Une femme en eût reçu tant d'agrément!</p> - -<p>Comme il n'avait aucune occupation, la longueur -des journées favorisait son malheureux -penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon -rendait ceux-ci plus aigus. Il commençait à -sentir les effets de l'affreux poison de l'absence, -qui pénètre le sang et la moelle petit à -petit et, au bout de peu de temps, vous ronge -la chair et les os. Il écrivait les initiales de -Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre, -en la labourant de son pied; il les imprima -aussi sur son linge de corps, en lettres de sang, -grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec -une longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait -une de ces lettres, il s'arrêtait dans sa -besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches, -gêné dans toute sa personne comme par -l'arrivée d'un être étranger, qui se blottissait -contre son ventre. Il se roulait par terre, agité -d'une ivresse sombre et farouche, dont il ne -savait s'il devait souhaiter la prolongation ou -la fin.</p> - -<p>Des petits porcs, qui erraient en liberté dans -la cour de la mère Martin, ou galopaient en -grognant, l'approchaient et le touchaient quelquefois -de leur groin dégoûtant, et lui, qui -d'ordinaire eût fui ces vilaines bêtes, ne faisait -pas un mouvement pour les éloigner, car il se -croyait voué aux persécutions immondes. -Quand sa folie le prenait, il attendait les porcs; -le seul aspect des porcs provoquait aussi sa -folie. Peu à peu ces cochons se lièrent aux -représentations qu'il se faisait du corps de -Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il -éprouvait de ce mélange aggravaient son enivrement.</p> - -<p>Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient -dans des puits aux margelles grisâtres. La -mère Martin lui disait de prendre garde et -qu'il se pourrait bien qu'il couvât une maladie.</p> - -<p>Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la -foire de Beaufort, conduisant elle-même une -charrette où il y avait six veaux. C'était une -forte femme, jeune, sentant l'ail et portant -sous sa cotte un sac d'écus de la grosseur -d'un jambon, qui lui frappait les cuisses, alternativement, -quand elle marchait ou tirait -les veaux par la corde pour les faire entrer -dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut -lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui -lui parut extraordinaire et peu croyable. Elle -n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait -Dieutegard, à son habit et à son air distingué, -un prince, pour le moins un bâtard du roi. Elle -dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à -Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement -pas avant vingt-quatre heures.</p> - -<p>Le chevalier alla se coucher après souper -et s'endormit plus aisément qu'à l'ordinaire, -parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine, -l'avait amusé un peu avec ses veaux, -son sac d'écus, son incrédulité, sa crédulité et -son mari ivre-mort.</p> - -<p>Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels, -dont la turpitude augmentait sans cesse, -vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il -voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle -odieux, juste contraire à celui qu'elle avait -joué, qui venait le chercher pour le mener dans -la chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter -chastement le corps de celle-ci comme elle -l'avait fait, relevait le drap entièrement et dévoilait -au chevalier haletant tous les retraits -d'une chair admirable devenue par l'horrible -circonstance une source d'impudicité.</p> - -<p>Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de -fièvre que la luxure lui causait, l'infortuné -chevalier vit contre le lit voisin une femme -très grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse -de la chandelle. Était-il complètement éveillé? -ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit, saisit -à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri, -lâche la lumière, puis se laisse rouler sur le -lit et sur le corps éperdu du chevalier.</p> - -<p>De toutes les causes de tristesse que nous -offre le spectacle du monde, je crois bien qu'une -des plus détestables est l'appétit bestial qui, -par la permission d'un dieu cruel, envahit parfois -de préférence une âme et un corps délicats. -J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier -que je voudrais ne pas m'étendre sur une -épreuve à ce point odieuse. Vous rappelez-vous -la suavité de ses impressions et de ses -sentiments, au bord du bassin de l'Amour, -alors que les caresses de Ninon, sans atteindre -ses sens, faisaient déborder les parfums -dont son jeune cœur était plein? Ne semblait-il -pas créé pour goûter ce que l'amour a de -délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place -d'un ivrogne, contre une créature aussi éloignée -de son noble sang que l'eût été la génisse -que l'on entend beugler dans l'étable. Cette -maritorne mal odorante et souillée de vermine, -il la presse de ses fines mains; cette croupe -difforme et bleuie par le choc des écus, il la -baise de ses lèvres; devant un corps qu'il n'a -jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il -l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette -région céleste où l'illusion que l'on se confond -en la matière universelle ou bien en Dieu, -nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais -le pauvre petit, las d'embrasser d'idéales ombres, -palpe enfin quelque chose de réel. Mystère -profond! Défaite du rêve! Abdication de -la splendeur des créations de l'esprit en faveur -du plus abject morceau de viande, mais vivant!</p> - -<p>De ce que cette femme éprouva, vous pensez -bien que je ne vais pas vous entretenir: cela -lui est bien égal!</p> - -<p>Quand le démon qui gonfle la misérable -chair de l'homme se fut écoulé de son corps, -le chevalier sentit dans sa bouche un goût -plus amer que s'il avait mangé des excréments; -il eut des nausées et vomit. Puis il -pleura abondamment et voulut retourner dans -son lit. Mais Joséphine, trop fière de posséder -un prince entre ses draps, ne le laissa pas -s'en aller. Elle le caressa de nouveau. Il se -débattait et mâchait le drap pour ne point hurler -sa répugnance. Mais la femme ramena le -démon sous sa rude main, et Dieutegard embrassa -une seconde fois et aima jusqu'au délire -ce qui lui soulevait le cœur.</p> - -<p>Enfin les images de Ninon vinrent couvrir -l'horreur de ces dégradants plaisirs; la chandelle -éteinte et les narines serrées, il ne reconnaissait -plus la femme de l'ivrogne de -Beaufort, et il criait de volupté entre ses gros -bras, croyant embrasser Ninon elle-même, -quand l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait.</p> - -<p>Cet homme était de taille à briser le chevalier -entre ses doigts. Par bonheur, à la vue de -ce qui se passait dans son lit, cette brute, au -lieu de châtier les coupables, rompit les -meubles qui se trouvaient sous sa main, ce qui -lui occasionna sans doute une grande fatigue, -car il tomba après cela tout de son long et -ronfla presque aussitôt.</p> - -<p>Et voilà notre chevalier obligé de fuir en -pleine nuit, malgré la mère Martin qui s'était -levée en chemise et courait après lui, pieds -nus, pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant -son dû. Mais les préoccupations de -Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il -ne pensait qu'à l'épaisse honte dont son cœur -débordait.</p> - -<p>Il se trouva par hasard au bord de la Loire, -qui jetait une lueur par endroits, comme un -miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le -jour.</p> - -<p>Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur -et de splendide, durant plusieurs années, -sous les charmilles et près des bassins du -parc de Fontevrault, en lisant des poètes. En -vérité, il s'était créé un monde de beauté qui -depuis longtemps environnait son front et le -suivait partout. Il n'avait jamais aperçu la -vilaine face des choses. Il se rappelait son -orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait -les marches de marbre sous le pin parasol, -vis-à-vis le vase au bas-relief de satyres; et -tout lui semblait mener à un royal amour, -d'une manière aussi sûre que les belles et -droites allées du parc convergeaient au pied -du château où vivait Ninon.</p> - -<p>A ce moment, il osa élever son esprit vers -Dieu et lui dit:</p> - -<p>«Mon Dieu, qui passez probablement en ce -moment-ci à travers les étoiles, trop haut pour -m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de -vous parler. J'ai le cœur si gros, si gros, qu'il -n'est pas possible que vous ne vous en aperceviez -pas, même de loin. Alors prenez-moi en -pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai -jamais eu de mauvaise intention en ce que j'ai -fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de -Chamarante, la plus belle de vos créatures. -Cette femme merveilleuse m'a caressé un jour -au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour -faire comme cela, à l'improviste, ce que vous -avez décidé de toute éternité qu'un homme -doit faire en pareil cas pour plaire aux -femmes. Et je crois que Ninon ne me l'a pas -pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau -qui n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie -jusque-là avec la marquise, sans l'aimer, je le -sais. Lui est là-bas, au château; et moi je -couche dehors, comme vous voyez, au bord de -la Loire. Et il m'est arrivé des choses abominables! -Voilà tout; je tenais seulement à vous -prévenir… Maintenant vous savez, mon Dieu, -combien je suis un admirateur fervent de tout -ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai -animé pour vous d'un invincible amour -et d'une respectueuse terreur.»</p> - -<p>Dieutegard n'avait pas du tout espoir en -l'efficacité de sa prière; mais il la faisait cependant, -comme feront toujours la plupart -des hommes jusque dans les temps les plus -avancés. Il se releva aussitôt après et vit -l'aube qui répandait la rosée sur les collines -de Chinon. Le frais et charmant début -du jour donne de l'espérance à l'homme le -plus découragé; aussi le chevalier sentit le -jeune soleil animer ses jambes et partit, suivant -au bord de l'eau le chemin de halage. Il -ne souhaitait plus guère autre chose, dans le -domaine du possible, que de voir, par-dessus -les arbres, le sommet du gros colombier de -Fontevrault.</p> - -<p>La pureté du matin lui permit de penser à -Ninon comme autrefois. Ce fut peut-être aussi -la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques -minutes exquises, durant lesquelles il fit beaucoup -de chemin. Les oiseaux chantaient, les -troupeaux descendaient dans les prairies, les -poissons de la Loire montaient baiser à la -surface de l'eau la lumière du jour, et le chevalier -encadrait l'image de sa bien-aimée dans -les ondes qu'ils laissaient sur l'eau paresseuse.</p> - -<p>Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme -roux, et il reconnut Cornebille. Mais, au lieu -de concevoir l'effroi que le sorcier répandait -habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur -de son cœur de retrouver quelqu'un -qui avait approché de près Ninon. Et au lieu -de l'éviter, il alla vers lui.</p> - -<p>Cornebille n'éprouva pas à le revoir le -même plaisir que lui, car il était en train de retirer -ses verveux sans avoir aucun droit au privilège -de la pêche. Mais le mécontentement -qu'il reçut de ce chef fut mélangé à la surprise -de voir le chevalier, que l'on cherchait dans -tous les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de -Cornebille le souvenir d'une après-midi d'autrefois, -bien marquée dans sa mémoire, à savoir -celle où le chevalier descendit au fond du -parc et entra dans la petite maison du jardinier -pour lui signifier le congé de la marquise. -A cause de cela, Cornebille ne lui voulait pas -de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se souvenait -pas de cette circonstance, parce qu'il -n'avait pensé qu'à faire plaisir à Ninon, nullement -à ennuyer Cornebille.</p> - -<p>Le chevalier dit simplement:</p> - -<p>«—Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez -bien, Cornebille?»</p> - -<p>Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il -était prudent et pesait ses paroles.</p> - -<p>Il réfléchit, tout en faisant passer dans un -sac de toile le poisson qu'il avait pris, et dit -au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le -voir là, pendant qu'on avait tant de mal à -savoir où il était. Dieutegard lui demanda si -les recherches duraient encore.</p> - -<p>«—Pas plus tard que tout à l'heure, dit -Cornebille, un nommé Martin est passé là, à -bride abattue, en demandant M. le chevalier; -même que le voilà bien arrivé au château à -l'heure qu'il est, s'il court encore.»</p> - -<p>Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, -au bord de l'eau, car les paroles de Cornebille -lui avaient retiré d'un coup tout le -sang du corps.</p> - -<p>Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait -raconter au château l'aventure de la nuit, -comment jamais—en admettant qu'il osât -reparaître devant Jacquette et devant la marquise,—comment -jamais faire accroire à -celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle -dans les bras d'une femme de campagne, -nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin -qu'il avait peur, mais de cela!</p> - -<p>Et Cornebille, de son œil louche, voyait -bien que le chevalier se rapetissait et tremblotait -sur son caillou. Il en augura que le -jeune homme avait commis quelque fredaine -peu catholique et qu'il se trouverait volontiers -à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de -venir chez lui, sous le prétexte que le matin -était frisquet. Et il pensait, par derrière la -tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier -serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit -pas non et le suivit.</p> - -<p>Cornebille habitait à présent une toute petite -cabane, dissimulée sous les saules, non loin -de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. -Sa femme avait dû s'engager comme servante -depuis le malheur qui avait chassé du château -le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes -s'étaient loués dans les fermes. Lui -seul demeurait là, vis-à-vis les pignons de -Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il, -par un sort qu'on lui avait jeté et qui -le faisait tomber du haut mal s'il touchait -seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait -de rapines. Sa personne déguenillée inspirait -l'inquiétude et la pitié; quant à son toit, il -était sordide.</p> - -<p>Ce fut là, par une suite de circonstances -tenant tant du hasard que de l'état d'esprit du -chevalier, que celui-ci échoua et vint achever -de briser son frêle cœur.</p> - -<p>Certes, c'est un assemblage disparate que -celui de ces deux hommes, Cornebille et le -chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui -jamais eût songé à les réunir? Celui-là même -qui a créé le cœur de l'homme plein de mystère, -y avait songé. Car vous savez déjà que -l'amour d'une même femme avait pénétré -l'âme et le sang de Cornebille et du chevalier.</p> - -<p>Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis -le jour néfaste où le corps de la marquise -lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre, -au travers des arbustes dégarnis par l'automne; -et le fait d'avoir été chassé du château n'avait -été qu'un médiocre épisode au prix de la terrible -perturbation apportée dans sa cervelle -par un regard indiscret. Tel était le sort qu'on -lui avait jeté. Ses forces et son courage étaient -à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa -famille, et lui-même végétait d'une vie quasi-animale, -ne retrouvant de cœur que la nuit, -pour pénétrer clandestinement dans le parc de -Fontevrault, se faufiler au long des allées du -labyrinthe et rendre son culte à l'Amour qui -l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de -ses bras et baisé, un jour.</p> - -<p>Dieutegard découvrit le secret qui rongeait -Cornebille, et il n'en fut pas jaloux, contrairement -à ce qui arrive ordinairement en pareil cas. -C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait -jamais qu'à souffrir d'une passion si disproportionnée -et qu'il ne serait jamais un rival pour -lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau, -parce qu'il ne lui semblait pas possible -que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé, lui.</p> - -<p>Mais lorsque Cornebille connut l'amour de -Dieutegard, il eut envie de fondre sur lui à -coups de pieds et à coups de poings et de le -jeter, bien meurtri, dans la Loire. Cependant -il se contint et ne laissa jamais rien paraître -de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son -œil brillait comme celui d'un loup, lorsqu'il -regardait le chevalier; tantôt c'étaient des cajoleries -maternelles, car il espérait sans doute -tirer parti de lui.</p> - -<p>D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus -que Dieutegard; et toutes les fois qu'il entendait -le nom de l'amant heureux de la marquise, -Cornebille étranglait quelque chose: -une ombre, une vision, entre ses doigts noueux.</p> - -<p>Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. -Les chiens le connaissaient de longtemps et -venaient lui lécher les mains. Ils firent bon -accueil à Dieutegard.</p> - -<p>Cornebille et le chevalier allaient non seulement -au bassin, mais, par les nuits noires, -ils s'approchaient du château, le plus près -possible. Ils ne voyaient absolument rien. Mais -ils savaient où étaient placées les fenêtres de -Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, -sans parler et sans souffler, heureux d'être -moins éloignés d'elle, jusqu'aux premières -lueurs du jour.</p> - -<p>Dieutegard apprit aussi que Cornebille -voyait l'ancienne nourrice, Marie Coquelière, -femme crédule qu'il avait domptée par la peur, -grâce à sa renommée de sorcier. Elle s'aventurait -à certains jours jusqu'au bord de la rivière, -et Cornebille, surgissant là comme par, -enchantement, lui tirait mille détails concernant -Ninon. Elle vint, un jour de pluie, jusqu'à -la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se -crut morte ou le prit pour un revenant. Puis, -ayant recouvré ses sens, elle se mit à pleurer. -Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire -qu'elle avait grande pitié de l'état dans lequel -elle le rencontrait. Il l'interrogea sur l'opinion -que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était -que Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps -déjà on avait cessé de prononcer son nom. -Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau. -Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de -Quinsonas, en attendant sa communion.</p> - -<p>Vous savez que la première impression -qu'ont les bonnes gens en présence d'une situation -est de la trouver naturelle. Marie Coquelière -avait, il est vrai, été surprise de retrouver -le chevalier qu'on disait perdu. Mais, le voyant -vivant, elle fut un bon moment avant de se -demander pourquoi il était là et ce qui l'obligeait -à demeurer dans le bouge infect de Cornebille -et dans la compagnie de ce sorcier. -Elle se mit à pleurer quand l'idée lui vint de s'en -informer. Mais le chevalier fut étonné à son -tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère -et n'éprouvait plus guère d'autre besoin -que d'aller s'accroupir la nuit sous les fenêtres -de Ninon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX</h2> - -<div class="abstract">VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE -D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS TRANSPORTE AU GYNÉCÉE -OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES, -ET VOUS Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE -FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE CONCLUSION MORALE, -UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT -NINON EN LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS.</div> - -<p>Marie Coquelière fut bien plus troublée, -une fois revenue au château, que lorsqu'elle -reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. -Elle ne parlait jamais de ses entrevues -avec le sorcier, parce que celui-ci inspirait l'épouvante, -et ce secret lui était si dur à porter -qu'elle en avait maigri de treize livres depuis -que cela durait, et que sa figure, auparavant -prospère, se plaquait de teintes jaunâtres. -Mais ne pas dire qu'elle avait vu le chevalier -lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle était -au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit -cette nouvelle et respira enfin.</p> - -<p>On la crut folle personne n'ajouta foi à ses -sornettes. Cependant l'idée était si cocasse du -chevalier Dieutegard croupissant par amour -dans la vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, -que l'on s'en empara comme d'une légende -tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment -des plaisanteries.</p> - -<p>Une nuit même, que Châteaubedeau et la -marquise roucoulaient, la fenêtre ouverte, le -page se plut à renverser le vase de nuit au pied -de la muraille, par dérision, en disant hautement -qu'il compissait le Sorcier et le Chevalier -des contes de Marie Coquelière. Mais -Ninon, ayant penché la tête à ce moment, -crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle -pâlit aussitôt et se trouva mal. Pendant le -reste de la nuit elle crut à la vérité de la -légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses -de son esprit.</p> - -<p>La légende avait pénétré dans le gynécée, -où il faut vous mener, à présent que les maçons -en sont partis.</p> - -<p>Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous -voyez donc qu'ils laissaient transpercer quelques -bruits du dehors. A la vérité, Marie Coquelière, -en qualité d'ancienne nourrice, y -jouissait d'un droit de passage. C'était elle qui -apportait le petit déjeuner du matin et servait -les autres repas. Hormis elle, le marquis et la -marquise seuls, ainsi que le vénérable abbé -Pucelle, devaient, à jours et heures déterminés, -franchir la petite porte conduisant aux -appartements réservés de Jacquette, et de -Mlle de Quinsonas.</p> - -<p>De toutes les personnes de la maison, Mlle de -Quinsonas était l'unique qui osât ne point traiter -de balivernes les histoires de Marie Coquelière. -C'est qu'elle se souvenait de la rencontre -de Cornebille, au petit jour, dans les -allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux -de ce lieu ainsi que de la statuette de -l'Amour, ce qui, effectivement, pouvait être le -fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était -beaucoup enflammée sur l'aventure, à cause de -ce qu'elle contenait de romanesque, ce qui ne -lui semblait pas opposé au caractère de son -ancien ami le chevalier Dieutegard. Et elle -disait à Pomme d'Api:</p> - -<p>«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api, -de te raconter l'histoire du chevalier Dieutegard. -Je n'y vois pas d'inconvénient, parce -que tu n'es pas, toi, sur le point de faire ta -première communion; mais, quand tu en seras -là, je te préviens que je te renfermerai dans -une boîte et sous clef. Voilà: ce jeune homme -était tombé amoureux de maman. Quand un -jeune homme est amoureux,—à moins que ce -ne soit d'une jeune fille à marier,—il est -convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui -devient impossible de chausser ses culottes. -C'est comme cela. Voilà pourquoi tous nos -galants s'enferment; voilà pourquoi on ne -doit pas regarder la statuette de marbre qui -est au milieu du bassin: le petit coquin est -tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard -ayant reconnu son état, un jour, dans -la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis -ce temps-là il se cache. C'est un jeune homme -très comme il faut. Là-dessus, comme sur tout -le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce -n'est pas la peine que tu ailles te monter la -tête à ton tour. Je sais à quoi m'en tenir.»</p> - -<p>L'aile du château affectée depuis des mois -déjà à abriter l'innocence de Jacquette, se -composait, comme on sait, des anciens appartements -de feu M. Lemeunier de Fontevrault, -mis d'abord en partie à la disposition de la gouvernante, -puis restaurés, isolés et abandonnés -totalement à Jacquette, à Mlle de Quinsonas et -à Pomme d'Api. Vers la fin de l'automne, on -permit qu'une chatte s'y établît à demeure, -pour y détruire les souris d'abord, ensuite -pour apporter un peu de gaieté aux solitaires. -C'était une chatte noire, de poil ras, qui avait -deux yeux d'un jaune éclatant et l'air d'un -diable: M. le curé lui-même la nomma Belzébuth, -nom d'un démon; c'est pourquoi Marie -Coquelière l'appela aussitôt «la belle Zébute».</p> - -<p>Vous vous souvenez sans doute que, des -fenêtres de cet appartement situées au couchant, -l'œil plongeait obliquement dans l'allée -des fontaines, terminée par le pin parasol; -que l'on voyait aussi, par-dessus les marronniers, -le ventre rond et le haut toit moussu du -colombier; enfin, qu'au bas des fenêtres s'étalait -un petit parterre à la française, bordé -d'une grille. C'est ce jardin qui était désormais -réservé aux promenades et aux jeux de -Jacquette. Encore avait-on fait grimper de -hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer -l'enclos qu'occupaient ces demoiselles, -au milieu d'une demeure et d'un parc livrés au -désordre de la vie profane.</p> - -<p>M. le curé venait deux fois la semaine donner -sa leçon de catéchisme; M. de Chemillé -faisait le dimanche à sa filleule une visite de -cérémonie, ainsi que les hôtes de Fontevrault, -tous un peu guindés, rangés en cercle et ne -sachant que dire, à cause du ton châtié qui -leur était recommandé. Les jours paraissaient -parfois longs dans le gynécée, et Jacquette -aspirait avec ardeur à la date de sa -communion, d'autant plus qu'on lui avait promis -qu'elle ferait, aussitôt après, son entrée dans le -monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait, -dans un assez bref délai.</p> - -<p>Quand le vent d'automne faisait courir -les feuilles mortes dans l'allée des fontaines, -on pouvait voir, à l'une des fenêtres du petit -parterre, une haute personne soufflant une -forte buée sur les vitres: c'était Mlle de -Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui -jouait le rôle d'un baldaquin étoffé, une tête -aplatie au front, au nez, et dont la bouche, -lippue comme celle d'un affreux nègre, donnait -assez bien l'aspect d'un gros et gras limaçon -vu en dessous et rampant: c'était la tête -de Jacquette, déformée pour le plaisir de s'appliquer -contre la vitre. Elles demeuraient là -jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'allumer les -lampes.</p> - -<p>M. l'abbé Pucelle avait fait suspendre la lecture -de Plutarque, jugée pour le moment un -peu païenne, et l'on se contentait de lire le -Nouveau Testament ou de répéter le catéchisme, -du matin au soir. Pomme d'Api, qui assistait -à toutes les leçons, se montrait à -l'égard du catéchisme, d'une inaptitude allant -parfois jusqu'à la rébellion; aussi Jacquette -coupait-elle ces exercices ardus par de grands -mouvements de colère contre sa fille et par -des châtiments corporels, tel celui qui consistait -à la livrer, corps et biens, à la belle -Zébute figurant Satan. La belle Zébute roulait -Pomme d'Api comme pelote de laine, lui -labourait la poitrine de ses ongles fins, et -mettait ses vêtements en lambeaux. Ces -scènes amusaient énormément Jacquette et -trouvaient grâce devant la gouvernante, qui -se relâchait un peu de sa gravité depuis -qu'elle avait recouvré la paix à l'abri du gynécée.</p> - -<p>Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de -Quinsonas avait recouvré la paix. Qu'est-ce -que l'on peut jamais affirmer de ces natures-là -et de malheureuses filles dans une situation -aussi étrange que celle de gouvernante? Tout -au plus pourrai-je hasarder, pour ne point -m'éloigner de la vraisemblance, que Mlle de -Quinsonas devait ressentir un apaisement dans -ses sens, parce qu'elle était garantie de la -poursuite du marquis, dont je vous ai dit -qu'elle avait eu beaucoup à souffrir.</p> - -<p>Mais il y a mille circonstances infimes qui -prennent pour les recluses une importance considérable.</p> - -<p>Quand le marquis venait voir sa fille, par -exemple, à des heures réglementaires, je le veux -bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner sa -canne entre ses doigts, ou bien en jouant, -pour se donner contenance, avec le bout de -son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il -échappait à Mlle de Quinsonas, que ce papa -d'apparence débonnaire, piquait, à la dérobée, -ses formes plantureuses, d'un désir aigu -comme une alêne?</p> - -<p>Notez qu'il y a quantité de menus faits que -je ne puis relater et qui se sont passés pendant -que nous suivions le chevalier Dieutegard: un -esclandre entr'autres, causé par les deux perruches, -Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, -que l'on a surprises à l'entrée -de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me -garderai bien d'attirer votre attention.—Mon -Dieu! que ces deux sottes sont exaspérantes!—Si -encore elles étaient jolies à tel point -que l'on pardonne tout! Mais, outre que leur -grâce ne fut jamais qu'ordinaire, je suis porté -à croire que les amours déviées du droit chemin -n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas -moi qui regrette que le bruit fait autour d'elles -ne soit pas parvenu jusqu'à nous!</p> - -<p>Mais il faudrait posséder l'âme chaste du -bon abbé Pucelle ou la crédule simplicité de -Ninon pour goûter l'illusion que le mur élevé -entre le château et le gynécée est de taille à -barrer la route au subtil et malin fluide qu'est -l'esprit du siècle. Telle la belle Zébute se faufilait, -en se faisant toute petite, par le trou de la -chatière ménagée dans la porte de chêne, tel -le scandale, par les lèvres candides de Marie -Coquelière, pénétra, amenuisé, étiré en longueur, -dans la demeure des vierges, et s'y -présenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs, -et d'aspect satanique.</p> - -<p>Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice, -auquel nous avons échappé et dont, aussi -bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en -passant que pour vous apitoyer sur le cas de -notre pauvre gouvernante qui, étant de chair -sensible, dut éprouver des picotements cruels -à l'audition de ces lascives historiettes, agrandies -une fois encore par une imagination solitaire.</p> - -<p>Des relations de la grosse maman Châteaubedeau -avec Chourie, des relations de Châteaubedeau -le fils avec la marquise, elle était -informée quotidiennement, mieux que par la -gazette, vous n'en doutez pas: de quoi donc -eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint -à Dieutegard, vous savez qu'elles n'ont -rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était -que le marquis redevenait amoureux de sa -femme.</p> - -<p>Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la -digne nourrice racontait tout cela au plein -air, et sans souci des oreilles de Jacquette! -Non. Elle excellait à employer un langage -imagé qui agrémentait d'un voile fleuri le sens -dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter -des moments où la fillette était absorbée -par l'avidité des interrogations de Pomme -d'Api.</p> - -<p>D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne -heure, et, tout au bout de l'immense pièce où -flottaient encore les tentures à moulins brodés -de M. Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière -et la gouvernante chuchotaient longuement, -la porte entr'ouverte, un léger courant -d'air semblant agiter les ailes des moulins.</p> - -<p>Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, -tirait le verrou et s'avançait sur la pointe des -pieds, afin de voir si Jacquette était endormie. -Et, quand elle s'en était assurée, elle poussait -devant le feu la bouillotte, afin de faire ses -ablutions à l'eau chaude, car elle était frileuse.</p> - -<p>C'était une de ces grosses bonnes bouillottes -ventripotentes, goitreuses et cabossées par -un long usage, vieilles servantes tassées sur -jambes, mais souriantes et honorées de servir, -telles enfin que l'on n'en voit plus aujourd'hui -que tout devient mince, étriqué, anguleux et -chagrin. Et cette bouillote chantait délicieusement -sur les cendres. Mlle de Quinsonas en -aimait la musique tour à tour plaintive et ardente, -mélancolique ainsi qu'une voix entendue -le soir dans la campagne, et gaillarde tout -à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans -cesse renouvelée; puis elle courait au secours -de la chanteuse suffoquée par un vomissement -de glouglous qui lui soulevaient le couvercle -et inondaient le brasier parmi des nuages de -fumée.</p> - -<p>Elle se déshabillait lentement devant les -flammes d'un grand feu de hêtre, dont les -bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle. -A cette heure-là, la pièce était chaude, -et il faisait bon s'étirer les membres, une fois -dévêtue, dans la pénombre à peine violée de -temps en temps par une grande flamme téméraire -qui se cassait rapidement le cou à vouloir -s'élever trop haut.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à -cheval sur une chaise qu'elle approchait du -feu le plus possible; elle conservait alors ses -mules, pour s'accrocher par leurs talons à l'un -des barreaux; et, les yeux larges ouverts sur -quelque point brillant, elle envoyait sa main -à la promenade, sur le devant des jambes et -sur l'envers de ses longues et belles cuisses -qui rôtissaient agréablement.</p> - -<p>Que lui disait le feu de bois, qui parle comme -un ballet d'opéra, comme un coucher de soleil? -Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé, -des soirées entières, à la campagne, devant ses -inimitables féeries. Et que lui disait la chanson -de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait -le silence? A parler franc, je crois que le cerveau -de Mlle de Quinsonas était trop strictement discipliné -pour entendre, de la part de la nature, -quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à -entendre. Mais lorsqu'une personne a le cerveau -si bien élevé et, d'autre part, le corps mûr et -parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me -plais à croire qu'une entente secrète s'établit -entre le chuchotement innocent des choses -créées par la main de Dieu, et notre chair, -leur sœur.</p> - -<p>Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne -saisissait pas un traître mot de ce langage, et -cependant qui sait si la vie même de Mlle de -Quinsonas ne résultait pas de cet échange de -vues, de ces épanchements puérils entre son -corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments -invisibles qui flottaient entre les moulins -brodés des anciennes tentures? La nature et -notre chair réparent, à elles seules, bien des -désordres que l'esprit humain a introduits -dans nos affaires. Aussi je prie que l'on me -permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette -opération merveilleuse qui a lieu ce soir -d'hiver devant le feu du gynécée, au bénéfice -d'une pauvre gouvernante privée des expansions -les plus légitimes, et que Dieu cependant -avait formée, assurément,—eu égard à sa -belle santé et à sa plénitude,—pour s'épanouir -dans l'acte d'amour, comme tout ce qu'il -se plaît à faire sortir du néant.</p> - -<p>Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte, -qu'une fièvre agite ses flancs, et que l'on sent -approcher le moment où un spasme violent -va projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas -empoigne la queue emmaillotée d'osier, et -emplit à demi un bassin haut sur pieds qu'elle -enjambe prestement, car elle adore, avant de -toucher l'eau, se sentir embrassée par la vapeur -brûlante. Tel est même parfois son bien-être, -qu'elle ne retient pas un cri suffisant à -réveiller Jacquette; et l'enfant, un œil entr'ouvert, -assiste, au hasard de la complaisance -des flammes mourantes, au dialogue mystérieux -de l'eau avec la chair de sa gouvernante.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas semble chevaucher une -nue, et je suis bien certain que nombre de romanciers -saisiraient l'occasion pour vous dire -que Jacquette croit voir en rêve Junon ou -quelque déesse académique reproduite par -une gravure du temps. Mais point du tout. -Jacquette se moque bien de Junon! Jacquette -se demande ce qu'elle dira à Pomme d'Api, -si Pomme d'Api, par hasard, désire savoir -pourquoi la gouvernante apporte à sa toilette -du soir un temps et une attention qu'on ne -tolérerait pas aux enfants.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas reçoit de la vapeur de -terribles caresses; le nuage brutal la frappe, -la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes -flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient -câlin, flatteur, l'embrasse à la fois de toutes -parts d'une lèvre humide et douce, commande -à ses flocons de suivre étroitement les courbes -du corps; et ceux-ci, comme cent doigts -avides, rôdent, glissent, frôlent, se nichent, se -blottissent, s'exténuent; et c'est cent, c'est -mille amants que cette fille refusée aux hommes -reçoit ainsi des éléments, sans provocation de -sa part, croyez-moi:—elle n'eût pas inventé -ces attentats multiples;—sans responsabilité -aussi, croyez-moi encore:—elle se fût reproché -comme un crime de ne les pas repousser.—Non, -non, cela se fait par une permission spéciale -du Créateur, qui veille à ce que l'humble -matière participe au divin plaisir.</p> - -<p>Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la -main, Mlle de Quinsonas ose toucher l'eau -brûlante encore; et, à voir ces petits doigts -agiles barboter, vous diriez une couvée de -canards prenant leurs ébats sous l'arche ogivale -d'un pont.</p> - -<p>Ces jeux sont sans méchanceté, il le faut -reconnaître; et nous, qui avons le bonheur de -nous endormir le soir contre une bonne personne -vivante, soyons indulgents aux belles -gouvernantes privées par un destin cruel de la -douce secousse qui procure le sommeil paisible.</p> - -<p>Mais plaignons plutôt la petite Jacquette, -qui se torture l'esprit sur son oreiller afin de -donner de ces phénomènes une explication -plausible à Pomme d'Api; car elle sait bien -qu'à elle-même personne ne la donnera, quoique -tout ce qui se passe à l'intérieur du gynécée -ne puisse être qu'avouable et décent. Enfin, -pour avoir la paix, elle bâcle à la hâte cette -opinion qu'elle transmet aussitôt à sa fille:</p> - -<p>«Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle, -pourquoi Mlle de Quinsonas s'échaude -ainsi le soir, nue comme la main, en roulant -des yeux de poisson cuit au bain-marie? -Elle expie par ce moyen les péchés de gourmandise -qu'elle a commis dans la journée et -qui la font engraisser si fort par derrière.»</p> - -<p>Pomme d'Api se déclare satisfaite; Jacquette -reprend son sommeil interrompu, et la gouvernante, -ayant passé sa chemise de nuit et -étant venue voir si la fillette reposait chastement, -les deux mains sur les couvertures, se -glisse dans son lit et s'endort.</p> - -<p>Vous croyez le gynécée en paix? Ah! que -non!</p> - -<p>Vers minuit, une petite porte dérobée qui -communique avec le château, a été poussée -furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds -nus et sans lumière, est entré. La marquise -seule, pourtant, a la clef de cette porte. Marie -Coquelière va la recevoir de ses mains le matin -et la lui remet le soir…</p> - -<p>Mais avant de vous conter qui vient ainsi -violer le repos de nos vierges, il nous faut -retourner en arrière, vers des personnages que -nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres, -et vous verrez comment cette incursion, -qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire -nous y ramène.</p> - -<p>Vous vous souvenez de la manière toute -fortuite dont Ninon est devenue la maîtresse -de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté -comme un panaris, et comment elle -s'est accoutumée à une situation qui, tout -d'abord, l'avait non pas précisément choquée, -car sa nature n'était pas d'une délicatesse à se -froisser pour des accidents de ce genre, mais -enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout -au moins, dans la région d'honnêteté fondamentale -qu'elle avait. Petit à petit, le fait de -presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros -paquet de muscles qu'était Châteaubedeau, devenait -un besoin aussi impérieux que celui de -boire et de manger. Elle recevait donc son page -dans sa chambre, après que l'on s'était assuré -du coucher du marquis, et ceci, de la façon -suivante:</p> - -<p>On se rendait à pas de loup sur la terrasse -où donnait la chambre de Foulques, qui allait -volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre -s'éclairait soudain, et, comme elle était un -peu haute, on n'apercevait que le plafond et -un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, -déjà allongée démesurément, se haussait -presque aussitôt d'une sorte de tiare pointue,—effet -dû à un beau bonnet de soie,—et -simulait une pantomime invariablement répétée.</p> - -<p>La noire figure géante avisait un coffre -d'aspect imposant, et en tirait une urne enflée, -au moins d'apparence, à contenir la cuvée -de trois arpents de vigne, puis la soutenait -à mi-corps dans cette attitude d'expectative -propre au pichet que l'on présente à la -chantepleure. Après quoi, tout devenait inerte, -pétrifié, solennel. On eût eu le temps de réciter -trois <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>. Une chauve-souris coupait -parfois le spectacle de sa petite tache tremblotante. -Enfin quelque chose pointait: une -ligne d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de -cercle, joignait l'urne patiente à la fontaine -monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y -méprendre le gargouillis de la gouttière du -Nord vomissant une pluie d'équinoxe.</p> - -<p>Lorsque le marquis avait procédé à cette -opération et renfermé le liquide dans la table -de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait -plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et -qu'il se coucherait et s'endormirait là contre, -en vertu de quelque chose de plus fort que sa -volonté ou son caprice: une habitude, singulière -à la vérité, mais héritée de ses pères.</p> - -<p>Ninon n'assistait pas à cette séance de très -bon gré, car ni la méchanceté ni l'espièglerie -n'avaient de part dans ses actes. Elle aimait -son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir -ne s'augmentait point de la disgracieuse -situation qu'il créait au marquis. Elle eût -beaucoup donné pour ne point songer qu'elle -endommageait son mari en passant des quarts -d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais -Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait -royalement à voir le marquis coucher le nez -sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, -lui, le souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait -par bonté d'âme et faiblesse, mais elle -était très contente lorsque c'était fini et qu'elle -allait se mettre au lit.</p> - -<p>Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était -régulièrement couché comme à l'ordinaire, se -leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre, -son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha -droit, d'un air guilleret, à l'appartement de la -marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette, -il gratta à la porte.</p> - -<p>Ninon reconnut aussitôt la présence de -son mari et fut ennuyée, non qu'elle redoutât -quelque conséquence tragique, que les caractères -de Foulques et de Châteaubedeau rendaient -peu probable, mais parce qu'il lui répugnait -intimement de savoir son mari si proche -et lui demandant une hospitalité légitime, dans -le moment précis où son amant l'enlaçait avec -une vive ardeur.</p> - -<p>Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était -qu'un bravache, perdit la tête en même temps -que toute contenance; et il allait et venait tout -nu dans la chambre, essayant d'ouvrir les -placards pour s'y cacher, au moyen d'une clef -qu'il avait trouvée sur la table, au risque de -compromettre Ninon, qui simulait un profond -sommeil pour se dispenser d'ouvrir.</p> - -<p>Foulques, vous le savez, n'aimait pas se -mettre martel en tête; mais, lorsqu'une envie -le démangeait, il était tenace comme un roc -de Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement, -pour l'heure, de savoir si sa femme recevait -un amant dans son lit; mais il avait l'envie -bien nette d'occuper la place qui lui était due -dans le lit de sa femme, et il s'armait seulement -de patience en attendant que sa femme -lui ouvrît.</p> - -<p>Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes -désespérés pour lui donner à entendre qu'il -poussât tout bonnement l'autre porte et s'en -allât.</p> - -<p>«—Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau -d'un geste noble, que sa nudité -rendait plus solennel,—«jamais!»</p> - -<p>Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître -quand Ninon se serait expliquée avec -son époux. Et il introduisait la clef dans une -serrure et puis dans une autre.</p> - -<p>«—Mais, malheureux! soufflait Ninon, -c'est la clef des appartements de ma fille!»</p> - -<p>Enfin, comme le temps pressait et que le -marquis grattait toujours à la porte du cabinet, -Ninon se leva et fit mine de se résoudre -à le laisser entrer. Elle jeta au page ses vêtements -et courut toucher le verrou.</p> - -<p>Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette -qu'il décampa aussitôt, sans même prendre -soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement -de cette clef qu'il avait gardée à la main.</p> - -<p>Beaucoup de lecteurs vont certainement -m'accuser de recourir ici à un procédé bien -vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau -tout nu la clef du gynécée. Je vous -assure que vous avez tort. Rien n'est plus conforme -au caractère de ce jeune homme que -de vouloir s'introduire dans un placard lors de -l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut -à s'abriter du danger, et fournit une occasion -de se flatter, après, qu'on en a couru un -colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui -souhaite s'introduire dans une armoire fermée, -que d'essayer de l'ouvrir avec la première -clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, -étant donné l'esprit aventureux et -éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de -ce qu'on a la clef de l'appartement des vierges -et de ce qu'on est nu, pour s'y diriger tout -droit.</p> - -<p>Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors -de la chambre de Ninon qu'il était résolu à aller -jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas.</p> - -<p>Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons -jusqu'à la petite porte qu'il connaissait pour -l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la -clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait, -par exemple, car l'obscurité était complète. Il -interrogea de la main un pan de mur, puis un -autre, et toucha une lourde portière de tapisserie -qu'il souleva. Alors il sentit plutôt qu'il -ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et il -marcha plus librement. Deux petites lueurs -demeuraient dans le foyer, comparables à des -vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet. -Le pas de Châteaubedeau, un peu lourd, car -c'était un gaillard râblé, faisait osciller la -cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, -et une grande armoire craquait.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un -cauchemar. Son premier acte, en pareil cas, -était de faire de la lumière. Elle se dressa sur -le coude et alluma sa bougie selon la méthode -qu'on employait en ce temps-là. Mais, -comme elle était peureuse, la bougie étant -allumée, elle hésita encore à regarder autour -d'elle, dans la crainte de découvrir quelque -chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait -flegmatiquement; il ne bougeait plus. -Parfait silence. La gouvernante se rassura et -consentit à explorer des yeux la chambre.</p> - -<p>Alors elle vit, à moins de deux pas de son -chevet, un grand et gros homme qui la regardait, -nu comme un ver.</p> - -<p>Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'évanouit -instantanément.</p> - -<p>Jacquette, à l'autre bout de la pièce, fut -réveillée par le cri de la gouvernante et aperçut, -en pleine clarté, le favori de sa maman. -Elle le remit aussitôt, parce qu'elle ne s'émouvait -pas, elle, de le voir en cet appareil, -et elle conservait toute sa présence d'esprit. -Elle s'inquiéta seulement et demanda:</p> - -<p>«—Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Châteaubedeau? -Est-ce que maman est malade?»</p> - -<p>Châteaubedeau n'avait point vu Jacquette. -En entendant sa voix innocente, ce malappris -effronté connut quelque chose de plus fort -que son impudique forfanterie, à savoir -la loi naturelle qui commande à l'homme -de respecter la jeunesse; et il fut en proie -à un étrange malaise: il couvrit rapidement, -de ses mains, ce qu'il put couvrir de son -corps.</p> - -<p>Et il s'en alla plus vite qu'il n'était venu, en -se tenant le derrière à deux mains. Il était -tout à fait ridicule.</p> - -<p>Dès qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit. -Mlle de Quinsonas demeura je ne sais -combien de temps sans connaissance. Quand -elle s'éveilla, il faisait bien plus grand jour -que de coutume, parce que Marie Coquelière, -n'ayant pas trouvé la clef du gynécée chez la -marquise, n'avait pu ouvrir et apporter le -déjeuner de ces demoiselles.</p> - -<p>A défaut du témoignage de la bougie qui -était consumée jusqu'au bout, la clef égarée eût -suffi à prouver à Mlle de Quinsonas qu'elle -n'avait pas rêvé en voyant l'homme nu: quelqu'un -s'était emparé de la clef du gynécée et -s'y était introduit; ce n'était pas un monstre, -car l'émotion lui avait laissé le temps de l'estimer -bien fait, sinon celui de lui examiner la -figure.</p> - -<p>Tout autre que Mlle de Quinsonas eût -promptement soupçonné Châteaubedeau; mais -elle était si bien élevée qu'elle ne se fût pas -permis, même au plus secret de sa pensée, -d'accuser un hôte du château de la double -infamie d'avoir dérobé une clef près du chevet -de la marquise et de s'être montré à ses -yeux dans un si outrageant appareil. Par une -de ces générosités d'esprit que procurait autrefois -une éducation accomplie, elle jugea -que quelqu'un de ces messieurs était sujet à -des accès de somnambulisme et que le parti -le plus prudent serait de ne point parler de -l'aventure, qui pouvait aussi, hélas! la desservir -personnellement. Jacquette étant dressée -à ne dire jamais rien de ce qu'elle avait vu, -demeura muette vis-à-vis du monde, se réservant -d'en philosopher à son aise avec Pomme -d'Api. Marie Coquelière attribua la disparition -de la clef à un tour de sorcellerie et en -accusa Cornebille.</p> - -<p>Châteaubedeau, pour ajouter une farce à une -farce, porta la clef sous l'oreiller de sa mère, -endormie d'un puissant sommeil.</p> - -<p>La grosse maman Châteaubedeau se réveilla, -la clef quasiment dans la main. Mais, -ayant presque aussitôt entendu dire par la -femme de chambre que l'on avait dû enfoncer -la porte des appartements de feu M. Lemeunier -de Fontevrault, elle se tut à son tour, par -sa prudence de femme adonnée aux amours -coupables.—Vous voyez que les fautes -comme l'innocence concourent à nous rendre -circonspects.—Cependant, aiguillonnée tout -le jour par une curiosité bien légitime, elle ne -put tenir, vers le soir, contre le désir de savoir -si la clef qu'elle possédait n'était point celle du -gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de -précautions, jusqu'à la petite porte.</p> - -<p>La nuit tombait, le corridor était dans -l'ombre; une grande paix semblait répandue -dans le château comme dans l'appartement -des vierges. Mme de Châteaubedeau tira de -sa poche la clef, l'introduisit, la tourna dans -la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain, -un bruit au fond du corridor… Elle -songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera -mal sa présence à cet endroit: le plus -sûr moyen d'éviter la personne qui s'approche -est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse -la porte, elle est dans l'antichambre mais -elle n'a pas le loisir de refermer! son amant -Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré -derrière elle.</p> - -<p>Elle s'affaisse sur le premier siège qui se -rencontre, et elle comprime les battements de -son cœur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; -elle croit étouffer. Son amant aux -abois cherche de l'air; il ouvre une porte: -c'est la salle d'étude, actuellement déserte. -Il y entraîne sa forte maîtresse et, l'ayant -déposée sur une chaise longue, près d'une -fenêtre, il délace amoureusement son corsage -gorgé à pleins bords.</p> - -<p>Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne -de gros yeux langoureux; cette femme vieillissante -oublie tout sous le charme magique -des caresses. Son regard va de son amant au -petit parterre si bien dessiné, si bien planté, -à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier. -Ce n'est que peu à peu qu'elle songe à -la qualité de l'endroit où elle est: on entend, -dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la -voix de Jacquette, et celle de M. le curé qui -lui donne sa leçon de catéchisme.</p> - -<p>Quel dommage que ces appartements-ci -soient réservés! Quelle tranquillité on y goûte! -Chourie fait observer que la poussière envahit -les meubles, que des toiles d'araignée doublent -les tentures, de leur tissu léger. En effet, depuis -que l'on avoisine l'époque de la première -communion, la salle d'étude est délaissée en -faveur de l'oratoire. Peut-être ne vient-on -jamais par ici?</p> - -<p>Et Mme de Châteaubedeau se représente son -existence au château, où le pauvre Chourie est -épié sans répit par sa femme, par son frère maladroit, -par la marquise qui emploie ses scrupules -à sauvegarder les apparences où elle-même -a quelque répugnance à s'exhiber en -galante aventure aux yeux de son fils, quelque -vaurien qu'il soit; enfin où chacun, portant le -fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant -comme un renard qui frôle le mur du poulailler. -«—Chourie, si nous y revenions?…»</p> - -<p>Elle garda donc la clef et revint chaque jour -ici, à la même heure, avec Chourie. Pour elle, -d'une nature grasse et abondante, cette combinaison -offrait l'avantage d'une grande paix -amoureuse; pour le pauvre Chourie, devenu -maigre et efflanqué par un rude service d'amant, -il s'y joignait un adjuvant qui puait -bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en -somme, et qui provenait d'une sorte de viol -d'un lieu saint, rendu plus sensible par le murmure -des voix de la fillette et du vieux prêtre, -dans l'oratoire, et par la présence, parfois, de -l'inquiétante belle Zébute, dardant dans un -coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou -animée tout à coup d'une danse barbare, -arrivée là par quelque trou mystérieux, disparue -de même.</p> - -<p>Moins de huit jours après, les deux amants, -jamais troublés, tenaient cette pièce du gynécée -pour un pavillon à eux; ils y apportaient -des friandises, y croquaient des gâteaux secs, -et muaient le pupitre de Mlle de Quinsonas -en une cave à liqueurs et à vins variés. -Chourie, ayant dérobé à l'office un petit plumeau, -commençait à épousseter par ci par là, -à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa -maîtresse pût, en se retirant, mettre de l'ordre -dans sa toilette et dans sa chevelure.</p> - -<p>Tout se passait au gynécée avec la régularité -des couvents. M. le curé arrivait au château -à quatre heures et demie; un petit bonjour -à la marquise quand il la rencontrait, un -brin de causette avec celui-ci ou celui-là: à -cinq heures moins dix, invariablement, la -leçon était commencée dans l'oratoire. Elle se -poursuivait jusqu'à six heures et demie précises. -A six heures et demie la marquise entrait -à l'oratoire, prenait congé du bon curé et -accompagnait sa fille dans la salle à manger du -gynécée, où le dîner de ces demoiselles était -servi. Elle s'informait du menu, chatouillait -d'un doigt le cou de Jacquette et disait bonsoir.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi -que Pomme d'Api et, du moins en principe, -la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé -suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le -cerveau de la jeune catéchumène était écoulé, -M. le curé tolérait qu'une aimable détente -succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait -en causerie édifiante la partie dogmatique -de son enseignement. Quelques sauts -étaient même permis à Jacquette, dont le -tempérament enjoué s'accommodait mal des -longues stations, et elle en profitait pour se -livrer à maintes cabrioles avec la belle Zébute.</p> - -<p>M. l'abbé Pucelle contemplait ces ébats avec -indulgence et les encourageait volontiers de -sa franche et cordiale hilarité, encore qu'il lui -arrivât souvent de se mettre à croppetons, sa -soutane tordue entre les deux genoux, afin de -saisir plus prestement la chatte, par la queue, -au passage. Puis il se relevait, la figure rouge -comme une tranche de bœuf, et s'entretenait -avec la gouvernante, soit de Mgr l'évêque -d'Angers, vénérable parent de celle-ci, soit de -la satisfaction que donnait à son cœur l'édifiante -préparation à la communion de Mlle de -Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de -sa collaboration intelligente et zélée, et, parcourant -de son honnête regard les murs blanchis -du petit oratoire, les pieuses images qui -l'ornaient et l'auditoire rare et charmant, composé -«premièrement, disait-il, d'une sainte -gouvernante qui portera aux pieds de Dieu le -mérite d'avoir soustrait une enfant aux embûches -du siècle; deuxièmement, de cette enfant, -tabernacle de toutes les grâces, héritière des -plus beaux biens de ce monde et candidate -aux ineffables richesses de l'autre; troisièmement, -de Mlle Pomme d'Api, exemple de sagesse -et de modération dans l'exubérance de -la santé et de la belle mine; quatrièmement, -enfin, de cette chère bête, digne joujou de -l'homme, et à qui il ne manque qu'une âme -pour être notre sœur en gentillesse et en agilité», -il élevait son âme vers le ciel et lui -offrait avec une touchante sincérité son pur -contentement.</p> - -<p>Il arriva que Jacquette, le moment venu de -cette courte récréation, ne trouva plus la belle -Zébute à son poste ordinaire et la chercha en -vain dans les coins et recoins de l'oratoire. -Elle s'en affligeait; et elle trépignait de l'envie -de découvrir par quelle issue la chatte -noire avait pu ainsi lui fausser compagnie. -M. le curé, lui aussi, regrettait la perte de la -belle Zébute.</p> - -<p>Voilà donc Jacquette à quatre pattes, M. le -curé à genoux, Mlle de Quinsonas elle-même -ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol -de cette pesante poitrine qui avait troublé le -marquis de Chamarante et qui faillit plus d'une -fois, sous les chastes regards du vieux prêtre, -s'échapper du corsage ouvert, à la mode du -temps. On remue le prie-Dieu, les chaises, -le confessionnal rococo, joli comme une pièce -de nougat; on dérange la statue des saints; on -met en lambeaux les toiles d'araignées.</p> - -<p>Tout à coup, Jacquette, à plat ventre contre -un vieux panneau de boiserie, les deux menottes -en abat-jour, semble attentive ou pétrifiée -comme un chien à l'arrêt. Elle a trouvé!</p> - -<p>Mlle de Quinsonas se relève en tenant sa -gorge à deux mains; le bon curé ajuste ses -lunettes et, désignant du doigt la petite, qui a -été la plus heureuse à la chasse, il rit de tout -son cœur et de tout ce qu'il lui reste de dents, -peu nombreuses, mais longues comme des -bâtons de sucre d'orge.</p> - -<p>C'était une chatière, trou rond, dissimulé -par un clapet mobile ouvrant de ci de là, au -gré des allées et venues de l'animal. Lorsque -Jacquette eut pesé du doigt sur cette porte -secrète, elle vit, droit devant elle, au beau -milieu de la salle d'étude, la belle Zébute qui -la regardait de ses deux yeux jaunes, ayant -l'oreille fine et sensible au plus menu bruit. -Puis, quelque chose de compact intercepta -l'image de la chatte noire. Puis celle-ci reparut, -léchant goulûment une timbale de pâtisserie -qui bavait de bien belle crème. Puis elle disparut -de nouveau. Puis Jacquette la revit qui -se pourléchait les babines avec une petite -langue rose et friande; des miettes de pâte -gluante lui restaient collées entre trois longs -crins de moustache.</p> - -<p>C'est très bien. Jacquette était au comble -de la joie et annonçait tout haut les détails du -spectacle. Mais elle était curieuse de savoir -la nature de l'écran opaque qui lui dérobait, -à intervalles presque réguliers, la vue de cette -coquine de belle Zébute. Peu à peu son œil -discerna un soulier, un grand soulier de -monsieur, et aussi un soulier plus petit et qui -semblait de satin blanc. Le grand soulier était -emmanché au bout d'une jambe maigre, et le -soulier blanc attenait à un fort gros mollet. -La jambe maigre s'entortillait au gros mollet -comme un lierre mince et vorace s'enroule -autour de la verrue d'un orme et l'étouffe en -lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait, -si vous voulez, une sorte de balancier -de pendule, en style de colonne torse, posé -horizontalement et oscillant d'une manière -franchement hostile aux lois de la pesanteur.</p> - -<p>Rien n'est plus parfait que n'était la joie du -bon curé lorsque Jacquette disait qu'elle voyait -un pied noir et un pied blanc. Il en toussait, il -se pliait en deux la bedaine, il communiquait -sa gaieté à la gouvernante, qui, penchée sur le -corps de Jacquette, la main étalée à l'échancrure -du corsage, interrogeait elle-même:</p> - -<p>«—Et après, Mademoiselle? que voyez-vous? -que voyez-vous? Qui donc aura laissé -un pied noir et un pied blanc dans la salle -d'étude, avec des friandises?… Après? après?»</p> - -<p>«—Après… dit Jacquette; oh! ce n'est pas -bien!»</p> - -<p>Elle se releva d'elle-même et s'en alla dans -un coin de l'oratoire en faisant la moue comme -s'il lui était arrivé quelque chose de désagréable.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas fut sur le point de -s'allonger pour mettre l'œil à la chatière. -M. l'abbé Pucelle, très ingambe encore malgré -son âge, ne le souffrit pas.</p> - -<p>«—Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!»</p> - -<p>En un instant, voilà M. le curé à quatre -pattes, fermant un œil, ouvrant l'autre à la -chatière, se souvenant d'avoir été gamin. Sa -vue est bonne; il distingue à merveille, mais -il ne peut en croire ses sens; il faut qu'il soit -bien troublé pour qu'une telle expression lui -échappe: «—Bon dieu de bois!» s'écrie-t-il.</p> - -<p>Car il voit plus non un pied noir et un -pied blanc, mais une épaule de femme grasse, -un cou, un sein pareil à de la pâte bien levée, -qu'une main éprouve par pressions interrogatives -ou bien flatte par petits tapotements -amicaux, à l'instar du mitron qui va porter -son pain au four.</p> - -<p>Il se redresse, retombe aussitôt sur un siège, -s'essuie le front du revers de la main; puis il se -frictionne vigoureusement les yeux, comme -pour en chasser quelque chose d'immonde. -L'indignation, la stupeur l'emportent, en sa -vieille âme probe, sur la prudence et la diplomatie, -et il ne songe plus qu'à la petite catéchumène -qui a vu ce que lui-même a vu. Il se précipite -vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise -le front; il invoque au plus haut du ciel la grâce -d'un divin oubli sur cette jeune imagination; -il voudrait qu'une source clarifiée jaillît de -quelque part afin d'y laver sa petite amie à -grande eau; il a tant de chagrin, le digne -prêtre, qu'il en pleure, et, à défaut de source -miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent -peut-être par la permission de Dieu, se répandent -sur les cheveux blonds de Jacquette.</p> - -<p>Mais, sous cette tempête morale, Jacquette, -dont les préoccupations sont bien différentes, -dit tout simplement:</p> - -<p>«—C'est la belle Zébute que je voudrais -bien ravoir!»</p> - -<p>Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est -sur le gril. C'est qu'elle a la fringale de -regarder par la chatière, et qu'elle n'ose; et -c'est aussi, toute curiosité mise à part, qu'il -faudrait bien qu'elle sût ce que Jacquette a vu -dans la salle d'étude, car s'il y a dommage, -qui, sinon elle, paiera les pots cassés? Elle -attend que M. le curé l'autorise à pénétrer dans -cette salle. Mais M. le curé est tout à ses -lamentations et à ses exorcismes.</p> - -<p>Il se fait tard; l'heure a sonné; et la marquise -entre dans l'oratoire avant que l'on ait -eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est -opportun de lui dire.</p> - -<p>Elle trouve la gouvernante défaite; elle voit -Jacquette essuyer tranquillement avec son -mouchoir les larmes que M. le curé répand, -et le curé encore en feu, levant les mains au -ciel ou les abaissant pour désigner du doigt, -dans la boiserie, le trou dérobé de la chatière.</p> - -<p>Ninon interdite ouvre vainement les yeux; -elle ne comprend rien. Tout à coup le clapet se -soulève comme un couvercle de tabatière, et -les deux chandelles jaunes de la belle Zébute -illuminent sa frimousse de négrillon. Ninon -veut rire, mais le curé l'arrête d'un geste, et -dit:</p> - -<p>«—Madame, cet animal est l'image du démon -qui s'est introduit dans ce saint asile, -selon un usage qui lui est familier et que Dieu -permet, car ses desseins sont insondables: -Satan est votre hôte, Madame la marquise; il -rampe et s'agite immodérément de l'autre côté -de cette cloison!»</p> - -<p>Ninon les croit devenus fous: elle va tout -droit à la porte de la salle d'étude, veut l'ouvrir, -l'ébranle, mais en vain: un verrou est poussé à -l'intérieur; elle court à l'autre porte communiquant -à la chambre à coucher: même obstacle.</p> - -<p>La voici possédée d'une de ses grandes -colères, maintes fois provoquées sous vos -yeux par le souci de la bonne éducation de -sa fille. En outre, elle n'aime point avoir fait -de vains frais de clôture et d'aménagements;—c'est -une sensibilité de propriétaire;—disons -aussi que, malgré sa personnelle faiblesse -vis-à-vis de l'amour, elle commence à -ressentir un épais dégoût de ces créatures partout -vautrées et qui souillent sa maison. Non, -à la fin, cela vous écœure! Or elle se doute -bien qu'il s'agit encore de tels déportements.</p> - -<p>Elle tente de défoncer la porte à coups de -talon, elle crie, elle piétine. On l'a entendue -on vient. Voici son mari qui la suit maintenant -de près comme il faisait jadis de Mlle de -Quinsonas; voici Châteaubedeau; voici Malitourne -l'empressé, toujours prêt à se rendre -serviable. Il fait bélier de ses reins, heureux -de plaire à la marquise. Le verrou a sauté; la -porte s'ouvre. Malitourne tombé net sur son -séant, demeure aplati comme pelletée de terre.</p> - -<p>On l'enjambe; on se rue dans la pièce. -Qu'y voit-on? Personne, mais les débris d'une -collation. Ah! regardez à la fenêtre! Qu'est -cela? Un vol d'outardes? une armoire à chiffons? -le panier de la blanchisseuse? Non: une -femme qui a sauté par le balcon! On s'y porte. -Ciel! un amas de chairs innombrables dans -une corbeille de linge et de dentelles, titanesque -bouquet jeté des nues à un long pieu -fourchu qu'on voit fiché en terre au fond du -fossé! C'est Mme de Châteaubedeau, toutes -jupes en l'air, qui va rejoindre Chourie par -la route aérienne fréquentée des classiques -amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles.</p> - -<p>Vous croyez que l'accident va tourner à la -confusion de cette grosse dame? Elle l'eût -mérité, car, franchement, à l'âge qu'elle a, il -sied de garder plus de pudeur. Mais je ne sais -si Celui qui a réglé les affaires du monde raisonne -comme nous et j'incline à le croire, au -contraire, disposé à prendre toujours et aveuglément -le parti de l'amour. Du haut de son -siège, il n'aperçoit guère le ridicule,—il est -possible aussi qu'il le néglige,—et, pour -peu qu'il soupçonne qu'un couple a quelque -chance de contribuer à cette prolificité des -races qui est vraiment tournée chez lui à la -manie, il étend sur ce couple sa main du -pouce et de l'index, il en rapproche les éléments -et, du restant de ses doigts, couvre -l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour -enflammer une allumette contre le vent.</p> - -<p>Mme de Châteaubedeau eut la chance, en -l'occasion, de se casser la cuisse. Vaste cassure! -Les personnes qui regardaient tomber -par la fenêtre cette grande quantité de chair -nue et qui se félicitaient ou se courrouçaient -d'assister à un délit si flagrant, éprouvèrent -un bref retour dans leurs sentiments quand -ils purent vérifier que ce qu'ils apercevaient -de Mme de Châteaubedeau renversait par son -poids M. de la Vallée-Chourie, le couvrait tout -entier—quoiqu'il fût fort long,—enfin que -le tout demeurait au fond du fossé, aussi -inerte qu'un pot à fleurs aplati par la chute -d'un troisième étage. On ne songea plus qu'à -voler au secours. Les deux complices se métamorphosaient -en victimes.</p> - -<p>Ninon, elle-même, si furieuse, n'écouta que -son bon cœur, et elle soigna Mme de Châteaubedeau -comme elle avait soigné son fils. -Chourie en était quitte pour une côte enfoncée, -mais il faisait si mauvaise mine que sa -femme lui épargna les invectives multiples -amoncelées dans son acide arrière-gorge.</p> - -<p>Et M. le curé? direz-vous.—M. le curé ne -consentait plus à s'en aller sans avoir administré -les deux malheureux qu'il voulait croire -punis par la Providence. Ils n'eurent pas besoin -de cette sollicitude suprême, et l'accident, -qui eût pu avoir les conséquences les -plus graves, se termina à la satisfaction de -tous.</p> - -<p>Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son -cœur maternel, de ce que Jacquette eût assisté, -par la chatière, à la scène de la salle d'étude, -et elle se reprochait de ne pas réparer l'outrage -fait à des yeux innocents, par un châtiment -exemplaire. Une expulsion impitoyable de ceux -qui y avaient joué un rôle, telle était vraiment -la solution qui s'imposait à son esprit logique.</p> - -<p>Elle ressentait un grand chagrin, mais elle -s'avouait qu'elle en aurait un plus grand encore -à se priver de presser contre sa poitrine -les gros muscles de Châteaubedeau. Et la -pauvre marquise en devenait toute ténébreuse, -car ces contradictions créent, pour une femme, -une vilaine situation. Elle se maudissait, mais -courait à son plaisir avec un entrain plus farouche.</p> - -<p>Elle adopta donc la mesure de réparation -que lui proposait M. le curé.</p> - -<p>Cela consistait en une retraite de neuf jours, -prêchée spécialement pour Jacquette, mais à -laquelle le bon prêtre exhortait Mme la marquise -à assister, car elle était aux yeux de -Dieu, disait-il, responsable de la souillure -infligée à l'âme de sa fille par l'incontinence -de ses hôtes. Pour donner à la chose plus de -solennité et lui faire porter plus de fruit, -M. l'abbé Pucelle était décidé à confier la -parole à un saint moine de l'abbaye de Ligugé, -en Poitou, qui, par hasard, se trouvait -à Saumur et qu'il comptait au nombre de ses -amis.</p> - -<p>On vit un noir bénédictin aux yeux de braise -ardente. Son froc était râpé, ses poignets crasseux, -ses pieds crottés; à sa taille était noué -un cuir gras dont les bouts superflus ballaient -devant les jambes, en lanières menaçantes. -Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et -sa figure osseuse et blême était sillonnée de -rides profondes imitant le dessin des fleuves -et des canaux sur une carte de Hollande. Il -n'avait point de dents: quand il fermait la -bouche, de molles membranes tendues des -narines au menton, se plissant à mille plis, se -réduisaient en une boulette de papier froissé -qu'il avalait d'une seule gorgée et restituait -presque aussitôt, fidèlement. Quand il ouvrait -la bouche, le défaut d'articulation donnait à -sa parole caverneuse un air lointain, parent -des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on -imagine la voix des spectres; et la moindre -chose qu'il disait produisait une grande épouvante.</p> - -<p>Il parla dans le petit oratoire, en présence -de ces demoiselles, de la marquise et de M. le -curé. Ni Pomme d'Api ni la belle Zébute -n'avaient été admises. Jacquette en voulait -beaucoup au capucin d'être cause qu'on la -privait de sa compagnie ordinaire; elle se -vengeait en se moquant du vieil édenté et en -pouffant de rire derrière l'écran de ses mains -jointes, toutes les fois que le bonhomme mâchait -la moitié de sa figure, entre son menton -et son nez.</p> - -<p>Dès la première conférence, Ninon fondit -en larmes, se priva de dîner et eut la force de -fermer la porte de sa chambre à Châteaubedeau. -Elle le recevait encore jusque-là, car -elle n'avait pas été en peine d'opposer aux desseins -amoureux de son mari des fins de non-recevoir -irréfutables, et le brave homme retournait -dormir chaque soir le nez sur sa -table de nuit, comme par le passé. Mais il ne -pouvait maîtriser le regain d'amour qu'il -éprouvait pour sa femme, et il la poursuivait -d'agaceries tout le long du jour, ouvrant ses -grandes mains comme du temps que la gouvernante -vivait en liberté, et tirant le bout de -son nez comme un gland de sonnette.</p> - -<p>Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le -lendemain, foudroya la débauche et les plaisirs -illégitimes. Il ne faisait pas énormément -de bruit, mais le souffle de sa voix semblait -venir du ciel même, par une petite fissure, -et ce chuchotement divin, dans l'ombre de -l'oratoire, pour les âmes de bonne volonté, -était plus bruyant que le tonnerre.</p> - -<p>Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de -peine, à vrai dire n'en profitait guère. Les béatitudes -célestes et les tourments de l'enfer -étaient sans prise sur son esprit positif et pur. -Elle en faisait le récit fidèle à Pomme d'Api -avant de s'endormir, mais de la même façon -qu'elle lui eût répété un conte de fées ou une -légende de Marie Coquelière. Elle rangeait -cela dans sa tête parmi les «choses qu'on -dit». Et cela prenait place à côté des «choses -qu'on fait» et des «choses qu'on voit», sur -une ligne bien droite et bien unie. Des unes -comme des autres elle ne tirait ni motif d'édification -ni matière à s'indigner. Elle avait une -âme docile et courageuse, qui acceptait le -monde tel qu'il est.</p> - -<p>Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence -sacrée, ayant entendu d'illustres prédicateurs -à la cathédrale d'Angers, alors -qu'elle habitait la petite ruelle. Mais il n'en -était pas de même de Ninon, qui, hormis les -remontrances de Mme de Matefelon, n'avait -jamais été atteinte par une parole émouvante. -Elle se crut une grande coupable ayant mérité -une éternité de supplices affreux, tant par son -inconduite particulière que pour avoir favorisé -dans sa maison les débordements de la -luxure. Elle voulait couvrir sa fine peau d'un -cilice; elle inaugura ce régime par de gros -torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs -supporter. Elle jeûna, passa des heures en -prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la -retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds -du capucin et lui dit de disposer de sa vie -selon la volonté de Dieu: elle était toute préparée, -s'il le fallait, à se retirer dans le désert.</p> - -<p>Le capucin lui dit que Dieu était touché -d'un si beau repentir, mais qu'il se contentait -à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert, -il ne lui demandait point de mortifications -surhumaines, mais bien de vivre dignement -et de remplir avec ponctualité ses -devoirs d'épouse et ceux de mère.</p> - -<p>Ninon respira et s'estima bien heureuse -d'être quitte à si bon compte. Une grande paix -descendit dans son âme quand le moine la -bénit, et elle souriait doucement et remerciait -Dieu, car il lui semblait maintenant qu'elle -ferait son salut très sûrement et avec une -grande facilité.</p> - -<p>Ninon était demeurée assez longtemps avec -le capucin dans l'oratoire, après la dernière -instruction. Les auditeurs s'étaient retirés, -M. l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant -de l'issue inespérée de cette retraite; car par -la purification de Ninon, il estimait que les -dernières traces du scandale étaient effacées. -Le moine laissa lui-même Ninon abîmée sur -son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait -de son œuvre.</p> - -<p>Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa -femme, car il la désirait sans cesse plus violemment, -et, quant à lui, il envoyait «aux cinq -cents diables ces tonnerre de d… de capucins», -qui, à son sens, n'étaient bons qu'à -détourner les femmes de l'amour.</p> - -<p>Il vint donc rôder autour de l'oratoire et -gratta à la porte, selon la coutume que vous -lui connaissez quand il veut entrer chez sa -femme. Ninon prêta l'oreille et reconnut son -mari. Elle fit le signe de la croix, alla vers -l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit -les bras en lui disant:</p> - -<p>«—Mon ami, je suis votre servante; faites -de moi ce qu'il vous plaira.»</p> - -<p>Foulques, qui était loin de s'attendre à de -si agréables paroles, demeura un tantinet stupide -mais il accueillit galamment sa femme, -et en peu de temps, tandis qu'il la baisait -dans le cou, il résolut de parachever l'aubaine. -Il enveloppait Ninon dans ses grands -membres et la pressait comme une belle vendange. -Elle avait clos les yeux et elle balbutiait: -«Pas ici!… Non… non… pas ici!… -je vous en prie!» Il la souleva à trois pieds -du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et, -ayant franchi l'antichambre avec la rapidité -d'un courant d'air, il la jeta sur le premier -lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir.</p> - -<p>Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas -ici!» Mais le marquis guignait ce moment-là -depuis trop longtemps pour être en état de -discerner un lieu de l'autre; la pièce semblait -solitaire; et d'ailleurs il soufflait fort par -ses narines, faisait grand bruit, n'entendait -rien.</p> - -<p>Et Jacquette, qui était en train de réciter à -Pomme d'Api le dernier sermon du capucin, -baissa la voix pour ne pas gêner son papa -et sa maman. Mais elle ne s'interrompit pas, -afin d'éviter que Pomme d'Api lui demandât -pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût -le moins du monde troublée par ce qu'elle eût -dû répondre à sa fille, mais enfin elle aimait -autant n'avoir pas à en parler.</p> - -<p>Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api -dans son tablier, et gagna la porte à pas de -loup, lorsqu'elle eut fini de répéter le sermon -du capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite -cervelle, qu'il était plus convenable de s'en -aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour -atteindre le verrou que son papa avait eu soin -de pousser; mais, en se haussant sur son -tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec -Pomme d'Api.</p> - -<p>La marquise sa mère se leva d'un bond, -comprit ce qui était arrivé, et un mot très -juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment -justifié par le machiavélisme qui préside -parfois à l'enchaînement des événements de -ce monde:</p> - -<p>—«Ah! zut, alors!…»</p> - -<p>Et elle retomba sur le dos, jetant à la fois -ses deux jambes en l'air, ce qui signifiait bien -clairement: «Que le diable m'emporte si je -me casse la tête désormais pour garantir l'innocence -d'une jeune fille!»</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">XX</h2> - -<div class="abstract">LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP -DE FUSIL DANS LE LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU -AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE -CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET -AFFREUX. QUELQUES MOTS DE PHILOSOPHIE; VANITÉ -DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE.</div> - -<p>Tout porte à croire qu'il y a dans le monde -un principe malin que l'on nomme communément -le diable et qui s'introduit à travers nos -affaires, pour nous décourager de pratiquer -la vertu. Les méfaits de ce fâcheux sont de -tous les instants: n'allez donc pas prétendre -que je l'aie fait intervenir arbitrairement dans -les aventures du gynécée.</p> - -<p>M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit -ni à Dieu ni à diable, vous dirait que dans le -cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention -surhumaine, mais la manifestation -de la toute-puissance de l'Amour, qui règne -sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au -plus petit lieu, qui culbute les tempéraments -les mieux établis et déjoue les combinaisons -les plus subtilement machinées. Serait-ce à -cause de cette grande force de l'Amour que -nos vieux pères le confondirent souvent avec -le prince des Ténèbres, c'est-à-dire avec la -seule puissance qui pût se mesurer à Dieu? Je -vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir -ce mystère. Retenons seulement que -les bonnes gens et messieurs les esprits forts -recourent à des termes différents pour désigner -une même chose qui nous surpasse les -uns et les autres, et de haut, c'est trop évident.</p> - -<p>A la façon dont la marquise a prononcé les -mots significatifs, rappelés à la fin du dernier -chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il -était facile de prévoir que sa conversion ne porterait -pas tous ses fruits. Elle fut, en effet, tellement -dépitée du maudit hasard qui l'avait fait,—elle, -mère dévouée et pleine des meilleures -intentions,—mettre le comble aux scandales -de sa maison dans le moment même où elle -accomplissait, je ne dirai pas la pénitence, -mais le devoir imposé par le saint prédicateur, -qu'elle eût voulu se livrer sur-le-champ -à quelque action abominable, qui l'exposât à -être montrée au doigt par l'humanité tout entière. -Elle n'en trouva pas l'occasion, mais -elle courut presque tout de suite se pelotonner -contre son amant, et se moqua avec lui des -terreurs que lui avait causées la retraite.</p> - -<p>Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était -adonné au divertissement de la chasse. Il chassait -au dehors, chassait au dedans: forêts, -landes, vignes, moissons, enclos du parc; il -tirait partout, tirait au hasard, ayant juré de -dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de -tous les oiseaux, de toutes ces jolies bêtes -qu'il est si agréable de voir passer effarouchées -dans la campagne ou dans les bois.</p> - -<p>Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet -exercice. Ce que disait ou faisait Châteaubedeau -était merveille. Elle avait même abdiqué -la pudeur qui lui était naturelle et ne craignait -pas qu'on la vît à toute heure de jour et de nuit -avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, -tuait avec lui; c'était, dans le château, un vrai -carnage. Les paons, les cygnes des bassins, -au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs, -agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les -chiens des bergers, les daims qui couraient -librement sous les charmilles; tout cela tomba -en peu de temps.</p> - -<p>Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!</p> - -<p>Il y avait dans le parc une compagnie de -daims qui pullulaient depuis des années, car -il n'était venu à personne l'idée de troubler -leurs ébats. Châteaubedeau n'eut point de -cesse que le dernier ne fût atteint. Après les -avoir poursuivis, traqués, massacrés durant -des semaines, il arriva, lors d'une des dernières -belles journées de l'automne, qu'on eut -la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.</p> - -<p>C'était au commencement de la tombée du -jour. Châteaubedeau et la marquise traversaient -ce bois de chênes dont je vous ai parlé, -vous vous en souvenez peut-être, lorsque je -vous ai raconté la croisade matinale de Mme de -Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y -étaient assises un moment sur un banc avant -de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux -amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux -aussi, sur ce banc, et y exprimèrent le regret -de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui, -selon toute apparence, avait dû venir se réfugier -dans ces parages.</p> - -<p>Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui, -pour le moment, étaient dévolues les fonctions -de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens -s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y -avait une jolie partie à faire avant nuit noire -«dans ces b…… d'allées aussi habiles à -tromper les bêtes que le monde».</p> - -<p>Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme -lui. Les voilà dans le labyrinthe, dont Ninon -sait par cœur les méandres.</p> - -<p>Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées -dans les fourrés, à peu près à hauteur -d'homme, et par l'une desquelles Mlle de -Quinsonas avait aperçu la tignasse rousse de -Cornebille. Ninon distingua très nettement -encore, malgré l'approche du soir, la statuette -de marbre, et elle la montra à Châteaubedeau. -Il la vit comme elle; mais il s'étonna -que ces lunettes demeurassent si bien taillées -dans des fourrés d'arbustes vivaces, et il fit -remarquer en même temps le bon état des -allées, où cependant personne ne fréquentait. -Ninon, qui n'avait point pensé à cela, s'en -émerveilla à son tour. Elle alla à une autre -lunette, y mit l'œil et vit nettement la statuette, -blanche comme au premier jour; et cependant -ce jour remontait maintenant à bien des années. -Châteaubedeau se souvint en effet qu'il -n'était qu'un gamin lorsque Mme de Matefelon -le tenait éloigné du bain des dames -ainsi que le chevalier Dieutegard.</p> - -<p>«—Pauvre chevalier!…» soupira Ninon.</p> - -<p>Elle se souvint aussi de Cornebille, qui -l'avait vue là, toute nue, un soir d'automne -presque pareil à celui-ci.</p> - -<p>Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit -passer dans le champ de la lunette, un objet -rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le -canon de son fusil dans ce cylindre creusé à -même le feuillage. Elle se disposa à tirer à -première vue sur ce qu'elle jugeait être le -daim bondissant à la gueule des chiens.</p> - -<p>Elle épaula donc son arme, et attendit, un -œil clos, l'autre brillant d'une cruelle ardeur, -ses belles lèvres recroquevillées comme pour -saisir un grain de mil.</p> - -<p>Tel était à ce moment, son appétit de détruire, -qu'à défaut du passage de l'innocent -animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.</p> - -<p>Mais, pan!… Elle a tiré.</p> - -<p>Plus haut que les aboiements de la meute, -un cri a retenti. Et Ninon, dans son cœur de -femme, et son imbécile amant lui-même, ont -tressailli, en reconnaissant que l'âme d'un -homme s'échappait.</p> - -<p>Ils courent vers le bassin, à travers le dédale -du labyrinthe. Faisons comme eux. Ah! mais, -nous voilà perdus…</p> - -<p>Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir -en arrière et nous retrouver là-bas, au -bord de la Loire, près de la maison du passeur, -dans la cabane de Cornebille, où nous -avons laissé le chevalier Dieutegard.</p> - -<p>Oh! que ces deux malheureux faisaient un -triste ménage! Ils dormaient le jour, par honte -de se montrer dans leur dénuement, et aussi -parce qu'ils passaient la nuit, comme je vous -l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de Ninon, tantôt -à entretenir le labyrinthe, le bassin et la -statuette baisée un jour par Ninon, tantôt enfin -à pêcher au verveux dans la Loire, au risque -de se faire prendre par la maréchaussée, ou -bien encore,—il faut l'avouer à la confusion -de notre chevalier amoureux,—à voler la volaille -et les œufs frais dans les fermes. Le reste -du temps, Dieutegard faisait redire à Cornebille -la scène du bain de Ninon, et il éprouvait -un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles -de son rival barbare. Cornebille excitait Dieutegard -à parler de la marquise, et il avait sans -cesse l'envie de se précipiter sur lui et de -l'étrangler, quand il était question des faveurs -qu'elle lui avait témoignées, mais il ne l'étranglait -pas, parce qu'il voulait entendre encore -parler de Ninon, le lendemain. Alors il faisait -dévier l'entretien sur Châteaubedeau, et c'était -celui-là de qui il étranglait le fantôme.</p> - -<p>Ils couchaient sur la paille et sur de vieux -chiffons que Marie Coquelière apportait parfois, -en cachette, dans ses poches, car cette -honnête femme n'eût osé voler une aune de -drap à ses maîtres. Elle ne s'aventurait d'ailleurs -plus guère à la cabane, car elle se -mourait du regret d'avoir parlé, après avoir -failli mourir de ne point parler, et elle croyait -que Cornebille l'avait punie en lui envoyant -la maladie qui la consumait.</p> - -<p>Dieutegard avait eu son habit feuille morte -très endommagé par le contenu du vase de -nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait -fallu le laver parce qu'il était imprégné d'une -mauvaise odeur, et sa belle soie rétrécie, -ridée, était pareille maintenant à la pelure -d'une pomme de reinette qui a passé l'hiver. -Nous ne parlons pas des trous, des taches, ni -de la guenille qui provient de porter un vêtement -jour et nuit, et d'en arracher les pans, -le petit matin, à la gueule des chiens. Il fallait -signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance: -il est pénible à un homme bien né d'être -mal mis. Le chevalier en souffrait beaucoup.</p> - -<p>Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse, -car son amour s'aggravait avec le temps, par -la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne -voyait jamais, et par l'émulation diabolique -qu'il recevait du féroce amour de son compagnon.</p> - -<p>L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas -détourné du besoin d'approcher Ninon, car -lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand -amour, toute douleur nouvelle est plus avidement -souhaitée qu'un rendez-vous par un -amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres; -il avait passé des nuits dans la volupté -amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi -pris goût à la besogne de jardinier d'amour, -au labyrinthe. Cornebille et lui, munis de vieux -instruments qu'ils cachaient dans un endroit -du parc connu d'eux, taillaient, émondaient, -ratissaient; ils entretenaient la margelle du -bassin aussi propre qu'une assiette de faïence; -ils se jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour -de marbre avec les soins qu'une mère a pour -son enfant.</p> - -<p>Quand vint la fin de l'automne, ils avaient -fort à faire, parce que les pluies salissaient le -cher objet, et parce que les feuilles gluantes -s'y tenaient attachées, enfin parce que les nuits -étaient noires, par les temps couverts, et il -leur fallait travailler vite aux premières lueurs -du jour, en courant de grands dangers.</p> - -<p>C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin -par les coups de fusil de la chasse de Ninon -et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois -où le bassin se trouvait enclos, et ils avaient -dû demeurer cachés dans le labyrinthe. Une -balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille -à l'épaule.</p> - -<p>Cet homme, dont la vie était pire que la -mort, après s'être lavé dans le bassin, et pansé -de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter -sur un arbre élevé, où l'on aurait moins -de risques d'être atteint et plus de chances de -voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut -pin et, pour la première fois depuis le jour -fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur son -lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin -il la vit. Et il fut tout à coup plus pâle que -s'il avait reçu la blessure dont souffrait Cornebille, -et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, -qui était sur un chêne plus touffu et -qui n'avait point vu Ninon, lui demanda ce -qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, -afin de savourer davantage, en lui-même, sa -douleur ou sa joie. Comme il ne soufflait -mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier -demeura sur sa branche, bouleversé -par une émotion immense. Son cœur faisait -le bruit d'une fillette qui court en sabots sur -la route, et le vent, dans le feuillage du -pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.</p> - -<p>Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. -Mais il peut se faire qu'un être qui passe -entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de -loin, soit cause que le sang s'arrête dans les -veines d'un homme. Aussi, pour si peu, le -chevalier sentit que la mort avait touché ses -membres, un à un, et qu'il se trouvait devant -le bon Dieu tel qu'on lui avait appris qu'il -était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques, -de prophètes barbus et de saints à la figure -douce. Des personnes que l'on ne voyait point -touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et -on lui faisait excellent accueil dans cette belle -assemblée. Bien entendu, il n'osait pas avancer -trop, mais il entendait que l'Éternel en personne -lui parlait du haut de son trône et lui -disait:</p> - -<p>«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu -pour avoir porté dans votre cœur la pure -flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus -de la terre, et qui vous a amené ici -ainsi que toutes les personnes que vous y voyez -réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin -où vous m'avez prié, au bord de la rivière. Vous -aimiez, m'avez-vous dit, Mme la marquise de -Chamarante… Il est curieux que les hommes -en soient encore à se faire d'aussi plaisantes -illusions! dit-il, en souriant et se tournant de -gauche et de droite vers la nombreuse assistance.—Non, -Monsieur! votre âme brûlait -du feu qui distingue les plus valeureux de ma -noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque -la poitrine des meilleurs serviteurs du roi. -Ce feu vous élevait vers la beauté, qui revêt -mille formes; vous avez été sensible à mon -soleil, à ma nuit, aux eaux, aux bassins qui -reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme -de mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, -en effet, est exquis; vous avez goûté les poètes -qui ont le secret de rendre durables les fleurs -de ma création; vous avez cru à quelque chose -de superbe qui flotterait au-dessus du monde, -et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant, -n'était encore que confuse, vous eussiez donné -votre vie aussi gentiment que votre mouchoir. -Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un -grand soldat. Le hasard vous a placé en présence -d'une femme de fraîche figure et de corps -engageant, et vous l'avez parée de toute la -beauté qui était en vous. Et, tenez! à vous -parler franc, Monsieur le chevalier, je ne suis -pas fâché que de cette femme vous ayez eu -l'occasion de voir le derrière; et je me flatte -que vous ayez souffert les maux que le goût de -la chair vous causa; en sorte que vous puissiez -aujourd'hui faire la part de ce qu'est proprement -l'amour tel que les hommes de votre -monde le conçoivent, et de ce qu'est l'amour -qui brille sous la perruque des héros, qui -brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer -d'ici, à l'œil nu… Penchez-vous plutôt, -je vous prie…»</p> - -<p>A ces mots, le chevalier se pencha; mais il -n'eut point le temps de rien voir, car il tomba -du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui -évita de se casser les reins, mais le tira du songe -où il avait entendu Dieu le père lui parler. Et -comme il était fort jeune, il fut content de n'être -pas mort, malgré la belle réception qui semblait -lui être destinée au Paradis, car les paroles -du Créateur ne lui plaisaient qu'à demi, -et pour lui, il demeurait fermement dans -«l'illusion» d'aimer Ninon d'une flamme qui -était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra, -mais d'une flamme qui le consumait et -qui l'empêchait même de sentir qu'il était -trempé de la tête aux pieds.</p> - -<p>Il sourit donc encore à la vie, quelle -qu'elle fût, et envoya de la main un baiser à -Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis -il profita de ce qu'il était près de la statuette, -pour l'enlacer et baiser la place où Ninon, -un jour, avait posé ses lèvres.</p> - -<p>Ce fut dans ce mouvement, et comme il -interceptait de son corps le marbre, vis-à-vis -de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que -le coup tiré par elle l'atteignit en plein cœur. -Et il retomba, à demi dans l'eau, à demi sur -les marches du socle de l'Amour.</p> - -<p>Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau -par le plus court chemin, arriva au bassin -presque aussitôt le malheur accompli, et elle -vit ce jeune homme, les pieds baignant dans -l'eau, et sa belle tête exsangue renversée sur la -dure marche de pierre. Elle ne se pâma point, -car elle avait de l'énergie dans les circonstances -graves, ainsi qu'on l'a vu souvent; -mais elle croyait avoir blessé un malandrin. -Ce fut en s'inclinant à la margelle, dans une -attitude inquiète et charmante qui eût rappelé -à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle -reconnut la victime de sa chasse malheureuse. -Et dans le temps qu'elle remettait le visage -de Dieutegard,—presque pareil, quoique amaigri -et flétri, à celui qu'il avait en ce lieu même, -le jour où elle avait voulu d'abord le baiser -sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout -à fait et vigoureusement contre lui,—le -passé se représenta à sa courte mémoire de -femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë -et bien sincère qui lui arracha un cri déchirant.</p> - -<p>Mais, sans perdre la tête, elle commanda à -Châteaubedeau de se jeter à l'eau et de secourir son -ancien ami; puis elle cria «Au secours, -au secours!» et s'enfuit afin de guider -les gens à leur arrivée dans le labyrinthe.</p> - -<p>Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant -que ce qui venait de se passer là était -déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil, -et s'élança.</p> - -<p>Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une -masse d'os, lourde comme un tronc -de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre, -entre les épaules, et le fit plonger jusqu'au -fond de l'eau. Il revint à la surface en même -temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un -visage horrible qui s'ébrouait aussi, et si près -du sien, qu'ils se soufflaient de grandes eaux -au nez l'un de l'autre.</p> - -<p>Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, -et le soupçonna aussitôt de ne lui vouloir -pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, -en lui tombant dessus, lui avait fait très mal. -Il ne songea donc plus qu'à se sauver. Mais -Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, -et il était hors de l'eau quand Châteaubedeau -mettait le pied sur l'échelle marine. Cornebille -l'attrapa par une jambe et le rejeta à -l'eau; ensuite il lui empoigna l'autre jambe, -et, à genoux sur la margelle, il le secouait, -la tête en bas, comme on voit les laveuses -tremper dans la rivière une longue chemise -de nuit.</p> - -<p>Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se -redressa avec la vigueur d'une vipère. Il parvint, -d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées, -et il trancha d'un seul coup de dents -deux phalanges de la main du monstre qui lui -broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise -à cause de l'atroce douleur; le page bondit -dans l'eau comme une otarie, et en sortit sans -échelle, d'un saut d'animal traqué.</p> - -<p>Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui, -saignant de l'épaule, dégouttant d'eau, et secouant -sa main rompue, retenue par une peau -coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux -hommes se ruèrent l'un sur l'autre à bras-le-corps.</p> - -<p>Châteaubedeau était affaibli de sa secousse -et de la terreur, Cornebille par la douleur physique -et le sang perdu; Châteaubedeau défendait -sa vie, mais Cornebille assouvissait sa -haine, ce qui le rendait très fort.</p> - -<p>Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra -leurs dos humides d'une poussière d'or. Un -dernier rayon descendait de la cime des -grands arbres. Chaque fois que le sorcier -voyait la figure du page, il gonflait son cou et -ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. -Quand ils étaient tous deux par terre et -qu'ils roulaient, en un seul tronc, contre la -margelle de marbre, leurs os craquaient.</p> - -<p>Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes -du château, M. de Chemillé, le marquis, et -jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés, -Ninon avec eux.</p> - -<p>Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur -la mousse et Châteaubedeau genoux à côté -de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle -fut très stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le -pauvre chevalier était toujours étendu, immobile, -sur les degrés de l'Amour, et quelque -chose de terrifiant, un animal bicéphale, informe -et sans nom, se tordait, en soufflant, et -hurlant, sur un sol de boucherie.</p> - -<p>Les hommes firent un pas en avant, les premiers, -et, ayant reconnu ce qui se passait, s'employèrent -à séparer les combattants. Châteaubedeau -demandait grâce; mais Cornebille le -tenait serré dans un garrot et disait distinctement -qu'il voulait lui faire exprimer son dernier -jus, comme à un marc de raisin. Ils -étaient sanglants et hideux. Tout effort pour -arracher les membres du page aux tentacules -de cette pieuvre était vain.</p> - -<p>Ninon parvint à se faire jour à travers le -groupe d'hommes qui voulaient lui épargner -ce spectacle. Elle approcha, contint de la -main son cœur; elle essaya plusieurs fois de -parler avant d'y réussir, tant elle était émue; -enfin elle prononça sur un ton suppliant:</p> - -<p>«—Cornebille!»</p> - -<p>Comme un chien appesanti par le sommeil -se trouve soudain sur les pattes à la voix de -son maître, le monstre, en entendant son nom -tomber de cette bouche, détourna les yeux de -sa proie, et il laissa un instant s'égarer dans le -vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas -ce qu'il voyait, car la passion sauvage de cet -homme me dépasse. Cependant, il ne lâchait -point les membres de Châteaubedeau, qui, lui, -si peu digne d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je -vous assure.</p> - -<p>Ninon s'approcha davantage encore, et elle -essaya de commander impérieusement du -doigt à Cornebille, en répétant son nom. -Cornebille releva la prunelle, et il vit le doigt, -et au-dessus, penché sur lui, le visage de -Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, -mais il se fixa sur le doigt.</p> - -<p>Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main -sanglante, et lâcha tout pour le porter à sa -bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait, -à coups de pieds, faire lâcher prise à -la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à endurer -ce martyre et elle ordonna d'emporter -Châteaubedeau pendant que le monstre léchait -le doigt.</p> - -<p>Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, -en rampant et faisant entendre un cri sourd. -Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol, -en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa -pas aller plus haut; et de sa tête inhumaine -sortaient des hoquets incompréhensibles parmi -lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela -devint des grondements d'orage apaisé; il -consacrait tout son restant de vie à se soutenir -afin d'atteindre le doigt et le lécher encore. -Enfin il retomba tout d'un bloc, et Ninon alla -se laver dans le bassin.</p> - -<p>Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau -qui en avait grand besoin, les autres -au malheureux chevalier qui était maintenant -au-dessus de toutes les infortunes de ce -monde. On le déshabilla pour examiner sa blessure. -La petite balle l'avait touché au cœur, -comme je vous l'ai dit. Quand on eut passé -dessus un linge humide, on vit le nom de Ninon -écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile -avait tracées. De sorte que Ninon apprit en un -même moment la grande passion de ce jeune -homme et sa mort. Toutes les autres personnes -qui se trouvaient là,—gens qui ne savent -jamais rien de ce qui se passe au fond des -âmes—furent fort étonnées. Marie Coquelière -ne put se retenir de répéter ce qu'elle avait -déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres -qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes -dans le parc, sur l'entretien miraculeux du -labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il -fallut la croire; mais ces aventures parurent -bien extraordinaires.</p> - -<p>La nuit était venue; on ne distinguait plus -qu'avec peine les objets, sauf la statuette de -l'Amour, dont le marbre blanc retenait la -lumière, et qui se dressait intacte, indifférente -et impudique, au milieu des événements.</p> - -<hr /> - - -<p>M. le baron de Chemillé crut le moment -venu de prendre Jacquette par la main et de -lui parler en termes nets de tout ce qu'elle -avait vu, non seulement en cette journée, mais -depuis le temps qu'on s'efforçait de lui tout -cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît -de tout cela matière à se dégoûter de -l'amour, qui est un sentiment très noble et -très beau quand il vient à son heure et dans -des conditions telles que rien ne le fasse dévier -de sa route droite. Il lui dit qu'elle était grande -à présent et qu'on pouvait lui parler comme à -une femme. Et il se donna en effet la peine de -lui éclaircir diverses particularités du jeu de -l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui -en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune -imagination par l'attrait du mystère.</p> - -<p>Avec des termes qu'il s'efforça de trouver -mesurés, il toucha devant sa filleule à ce grand -sujet qui bat comme un cœur au centre de -l'univers et l'alimente, et que seule la méchanceté -des hommes et des mœurs parvient -à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très -haut là-dessus et dit des choses superbes.</p> - -<p>En effet, c'était un philosophe; et il s'était -construit, comme ses pareils, sur toutes choses, -des systèmes ingénieux et séduisants.</p> - -<p>Jacquette l'écoutait, car elle était toujours -attentive à ce qu'on lui disait. Sachez cependant -que rien de ce qu'elle avait vu, rien de -ce qui lui fut caché, rien de ce qui lui fut -éclairci, ce modifia la contenance que Jacquette -devait prendre vis-à-vis de l'amour -lorsque celui-ci se présenta.</p> - -<p>Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans, -un beau jeune homme qu'elle aima tendrement -dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne -l'eût jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle -sentit qu'elle l'aimait, elle fut si pudique, que -le moindre mot malséant, qu'il lui était bien -égal d'entendre jusque-là, lui devint désagréable: -elle rougissait et croyait très volontiers -que son mari était un ange; elle oublia -tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait -appris malgré elle et tout ce que son parrain -le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut -jamais de femme plus vertueuse à la fois et -plus agréable à son mari, car elle était venue -au monde avec une âme simple dans une -chair bien portante.</p> - -<p>Les exemples du monde et la philosophie -sont bien peu de chose au prix d'une gouttelette -de beau sang.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td>Chapitre I.</td> <td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre II.</td> <td class="num"><a href="#ch2">5</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre III.</td> <td class="num"><a href="#ch3">11</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre IV.</td> <td class="num"><a href="#ch4">19</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre V.</td> <td class="num"><a href="#ch5">29</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre VI.</td> <td class="num"><a href="#ch6">43</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre VII.</td> <td class="num"><a href="#ch7">51</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre VIII.</td> <td class="num"><a href="#ch8">65</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre IX.</td> <td class="num"><a href="#ch9">73</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre X.</td> <td class="num"><a href="#ch10">79</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XI.</td> <td class="num"><a href="#ch11">91</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XII.</td> <td class="num"><a href="#ch12">97</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XIII.</td> <td class="num"><a href="#ch13">113</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XIV.</td> <td class="num"><a href="#ch14">127</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XV.</td> <td class="num"><a href="#ch15">141</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XVI.</td> <td class="num"><a href="#ch16">153</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XVII.</td> <td class="num"><a href="#ch17">173</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XVIII.</td> <td class="num"><a href="#ch18">195</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XIX.</td> <td class="num"><a href="#ch19">225</a></td></tr> -<tr><td>Chapitre XX.</td> <td class="num"><a href="#ch20">279</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">6892.—Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XV<sup>e</sup>).</p> - - -<div class="trnote"> -<h2>Note du transcripteur</h2> - - -<p>Les corrections suivantes ont été effectuées:</p> - -<ul> -<li>n'émeut > m'émeut (<a href="#cor1">m'émeut</a> plus que la langue des dieux)</li> -<li>borne > bonne (une amie, ou, à défaut, une <a href="#cor2">bonne</a>)</li> -<li>repairée > repérée (où la direction était <a href="#cor3">repérée</a>)</li> -</ul> -<p class="noindent">ainsi que quelques coquilles non détaillées.</p> - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC *** - -***** This file should be named 61351-h.htm or 61351-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/5/61351/ - -Produced by Laurent Vogel (This file was produced from -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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