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-<title>
- The Project Gutenberg eBook of La Leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve.
-</title>
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-<body>
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: La leçon d'amour dans un parc
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 9, 2020 [EBook #61351]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="c hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p>
-
-<h1>La Leçon d'Amour dans un parc</h1>
-
-<p class="c large">roman</p>
-
-<div class="c"><img src="images/rb.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="sans-serif">ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE</span><br />
-23, <span class="small">BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 23</p>
-
-<p class="c small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
-
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Le Médecin des Dames de Néans</span>.</li>
-<li><span class="sc">Les Bains de Bade</span>.</li>
-<li><span class="sc">Sainte Marie des Fleurs</span>.</li>
-<li><span class="sc">Le Parfum des Iles Borromées</span>.</li>
-<li><span class="sc">Mademoiselle Cloque</span>.</li>
-<li><span class="sc">La Becquée</span>.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c italic top4em">Il a été tiré de cet ouvrage:<br />
-Trois exemplaires sur Chine, hors commerce<br />
-et quinze exemplaires numérotés, savoir:<br />
-Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3<br />
-et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais
-<i>fabriqué spécialement</i> pour les <i>Éditions de la Revue blanche</i>,
-de 4 à 75.</p>
-
-<p class="c gap small">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</p>
-
-<div class="c"><img src="images/justif.png" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="ind top4em"><span class="sc">A Charles Guérin</span>,</p>
-
-<p class="italic">Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne
-paraîtra que futile à beaucoup, mais où votre sûr
-instinct de poète discernera sous le papillonage de mes
-poupées, quelques-uns de ces grondements du c&oelig;ur
-humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois,
-vous en souvenez-vous?&mdash;tous deux soudain
-muets, et la gorge un peu gênée,&mdash;lorsque vous veniez
-de me lire une admirable page du <i>Semeur de
-Cendres</i>, ou simplement lorsque nous avions parlé,
-encore une fois, de l'éternel et cher sujet, celui où
-l'idée divine se mêle à l'amour, à la terre, à l'air du
-soir.</p>
-
-<div class="sign">R. B.</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I</h2>
-
-<div class="abstract">CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR
-AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE
-LIBRE.</div>
-
-<p>Je sais que votre désir secret, en ouvrant
-un livre, est de trouver un ami qui vous parle
-et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à
-vous. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer
-mes récits comme une lettre, où l'on rapporte
-ce que l'on veut, au gré de son humeur,
-en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui
-demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi
-je vais m'offrir le plaisir, entre de graves
-romans qui sont difficiles, de raconter&mdash;une
-fois&mdash;ce qu'il me plaira, comme on improvise
-de jolis contes aux enfants.</p>
-
-<p>Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon
-sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi?
-Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un
-conte parce que c'est la fantaisie, aux trésors
-infinis, qui nous l'offre; mais la vérité, principal
-aliment du roman moderne, est une matière
-austère et rebutante qui nous impose sa tyrannie;
-il faut en avoir énormément absorbé,
-l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair
-que notre chair pour oser en toucher mot, sous
-peine de ne vous servir que de misérables notes
-de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de
-former &oelig;uvre vive que le sont les petits bocaux
-renfermant les diverses céréales de France, de
-vous évoquer l'idée du manteau de prairies et
-de moissons qui couvre notre beau pays.&mdash;Par
-exemple, je vous avertis, puisque j'adopte
-le sujet de mon goût, que je me risque à vous
-raconter une aventure délicate. Oh! comme il
-est périlleux de raconter une aventure délicate,
-à une époque où la licence dans les ouvrages
-romanesques est sans bornes. Les abus
-des cyniques, dans la liberté d'écrire, tueront,&mdash;si
-ce n'est déjà fait&mdash;ce qu'il y avait de charmant
-à écrire librement, en notre langue,
-pourvu que l'on fût honnête homme. Plus
-sûrement qu'un régime oppressif, les excès
-nous raviront la liberté même; pis peut-être
-que la liberté même: le goût de parler
-d'amour.</p>
-
-<p>En second lieu, je choisis mes personnages!
-Vous me voyez joyeux comme un
-écolier qu'on a laissé faire main basse dans
-un bazar. Ah! mon lecteur, foin des créatures
-viles, des êtres éc&oelig;urants, des louches tripoteurs,
-des veules voyous dont vivote la librairie
-moderne! Il s'agit d'oublier ces misères.
-Point davantage de personnages impeccables:
-race odieuse comme l'absolu, comme l'idée
-pure, comme toutes les conceptions des pédants,
-qui ne participent pas de la gracieuse
-imperfection des choses créées. Pour moi, je
-me plais dans la compagnie de gens qui sont
-capables de commettre d'insignes faiblesses,
-et qui les commettent, mais avec bonne grâce,
-d'une allure aisée et naturelle, telle, en un
-mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis
-au monde pour cela, et qu'il les regarde faire,
-du coin de l'&oelig;il, sans trop froncer le sourcil.</p>
-
-<p>Maintenant je vous prie de croire que je ne
-vais pas placer mon monde dans des endroits
-où l'odorat et la vue courent risque d'être
-offensés, ni dans ces maisons pauvres et grises
-où nous puisons nos documents quand il s'agit
-de fixer l'histoire des m&oelig;urs, ni dans ces
-hôtels somptueux de Paris qu'il est indispensable
-de faire habiter par des gens tarés, pour
-peu que l'on tienne à prouver, dès la première
-page, que l'on est un écrivain sérieux.</p>
-
-<p>Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise,
-ce qui ne bouleversera probablement pas beaucoup
-l'ordre logique des actions humaines,
-car tout ce qui contrarie le rythme immuable
-de cette marche me choque; mais je ne ferai
-pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis
-de m'imaginer que je suis le maître des événements.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II</h2>
-
-<div class="abstract">LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES;
-UNE JEUNE FEMME DE CORPS PARFAIT; UN
-MARIAGE.</div>
-
-<p>Il y avait autrefois un marquis de Chamarante,
-appelé Foulques, de son petit nom, qui
-épousa une jeune orpheline nommée Ninon,
-héritière d'un beau château.</p>
-
-<p>Ce château était situé sur la pente d'une
-de ces douces collines, comme il y en a tant et
-de si jolies, au bord de la Loire; et il avait
-été très bien aménagé, surtout quant à ses
-jardins, par feu M. Lemeunier de Fontevrault,
-qui raffolait des belles allées à la française,
-élancées en droite ligne entre des arbres de
-haute futaie dont les libres panaches balaient
-le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement,
-soumis au ciseau, parés et unis
-comme une rangée de courtisans, donnent
-l'idée d'une grande politesse de m&oelig;urs, d'une
-entente parfaite sur les choses primordiales
-de la vie courante, en même temps que d'une
-certaine réserve de liberté non dépourvue
-d'audaces pour ce qui est des hauteurs, ou
-bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon
-d'un plaisir pour la vue, ce qui vaut tout autant.
-Il aimait les perspectives lointaines, la
-surprise d'une statue de marbre magnifique
-et isolée sous les ombrages, ou ayant l'air,
-à l'automne, de courir avec les feuilles que
-poursuit le vent; et les terrasses à l'italienne
-d'où retombent les pampres et les vignes-vierges
-en baldaquins lourds; les balustrades
-où l'on prend aisément une pose élégante et où
-l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut point
-ne pas penser à quelque chose de noble et de
-beau. Aussi avait-il répandu à profusion ces
-ornements sur sa terre de Fontevrault, allant
-depuis le sommet du coteau planté de moulins
-à vent, jusqu'au bac d'Ablevois, où les
-gens de Touraine traversent le fleuve pour
-gagner la vallée d'Anjou.</p>
-
-<p>Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier
-de Fontevrault, car son goût pour
-les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais
-il est doux aussi de regretter une belle figure
-dont un long espace de temps nous sépare;
-on l'imagine plus pure et plus séduisante, et
-l'on a le droit de ne pas douter qu'elle vous eût
-choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et puis,
-je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault
-ayant planté lui-même son parc, vit ses arbres
-moins hauts, ses berceaux moins touffus,
-ses charmilles moins mystérieuses que nous n'allons
-les contempler. Enfin, à parler franc,
-puisque nous avons une dizaine d'années à
-passer dans ce château de Fontevrault, je préfère
-y voir la jeune héritière en sa pleine
-beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt
-que de l'y suivre à l'âge ingrat; d'autant
-plus qu'elle ne va pas tarder à avoir une fille
-qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle
-sous le rapport de l'intelligence. A ce propos,
-j'avouerai même que je m'étonne du choix
-que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault
-quand il l'adopta à moins qu'elle ne fût déjà
-très belle ou, comme on l'a prétendu, son
-propre sang, née clandestinement de quelque
-princesse sans doute plus remarquable par
-ses formes que par son esprit. Il avait ramené
-l'enfant on ne sait d'où, car il était grand
-voyageur, l'avait fort mal élevée, ce qui est
-assez naturel, même à un homme de valeur;
-enfin l'avait tenue chez lui jusqu'à sa vingtième
-année sans vouloir lui donner un liard
-de dot, tandis qu'il la couchait sur son testament
-et lui laissait toute sa fortune.</p>
-
-<p>Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi,
-avenant, sans grimaces; un corps
-potelé, souple, frais, éclatant sous la peau.
-Mais elle n'avait point de préférence pour
-aucun des hommes qui demandèrent sa main,
-et elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un
-jeune si on le lui eût imposé. Ces messieurs
-tirèrent au sort en buvant gaiement du vin
-blanc, car il y a beaucoup de caractères
-heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui
-que la fortune avait désigné, et lui apporta
-son château en échange du titre de marquise
-de Chamarante.</p>
-
-<p>Foulques se trouvait entre deux âges et
-n'était ni beau ni laid. Il tenait tant de son
-père que des vignes de Chinon, Bourgueil,
-Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices,
-un sang ardent, mousseux, propre à
-l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu
-complète qu'au cours de digestions tranquilles
-et prolongées. Il fut très content de sa femme
-et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement
-pour ses propres mesures. Tous deux
-s'aimèrent pendant plusieurs semaines sans
-rechercher de compagnie. Au bout de ce temps,
-le marquis retourna à la chasse, et la marquise,
-comprenant que la lune de miel était
-terminée, eut l'aimable idée de faire élever
-une statuette au dieu de l'Amour, afin de lui
-manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc
-pas trop exigeante, prenant la vie comme elle
-venait et montrant à l'occasion son excellent
-c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III</h2>
-
-<div class="abstract">FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR
-TEL QU'IL EST. ELLE A UN RÔLE TRÈS IMPORTANT
-DANS LA SUITE DU RÉCIT.</div>
-
-<p>Ninon confia l'exécution de son projet à un
-M. François Gillet, de Paris, dont elle avait
-entendu vanter le talent par feu son père adoptif.
-M. Gillet accepta moyennant un bon prix,
-fit la statuette et vint la poser lui-même.</p>
-
-<p>Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents
-et quelques personnes des environs, qui vinrent
-en équipage ou en chaise, selon leur
-goût ou leurs moyens. Mme de Matefelon
-vint de Rochecotte avec son petit-neveu le
-chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau
-vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis,
-MM. de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-amenèrent chacun leur femme.
-Un vieil ami, M. le baron de Chemillé, habitant
-Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant
-les cailloux avec sa canne et parlant
-haut avec lui-même.</p>
-
-<p>Il y avait dans le parc une rotonde d'été à
-ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres
-des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade
-en hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault
-avait apportée fût à fût de Rome et
-laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet
-de ce cirque de ruines doublement vénérables,
-donnait à l'endroit plus de charme et
-plus d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant
-au centre un caillou d'un demi-pied environ,
-avec un petit trou fermé d'une cheville de
-bois. Quand vous ôtiez autrefois la cheville,
-il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur
-de trois toises; mais les conduites étant demeurées
-longtemps mal entretenues, cela vous
-chassait toutes les minutes une malheureuse
-pluie d'un effet comparable à l'éternuement.
-La marquise décida que l'on étoufferait la
-mécanique enrhumée et que l'on placerait à
-cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de
-Vénus.</p>
-
-<p>La caisse qui le contenait fut menée à bras
-jusqu'à la rotonde, et le sculpteur, homme
-vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau,
-cogna dessus avec prudence et pendant
-longtemps, forçant les planchettes à bâiller
-une à une, comme font les écaillères avec leur
-petit couteau solide et ébréché.</p>
-
-<p>Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait
-les narines des personnes qui le regardaient,
-toutes rangées en rond, dans l'attitude
-de gens qui assistent à un baptême.</p>
-
-<p>Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas
-de se pencher au-dessus des minces copeaux
-frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un
-chef-d'&oelig;uvre allât sortir de là-dedans, elle n'en
-doutait plus.</p>
-
-<p>M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux
-le tour de l'assistance en s'épongeant le front
-avec sa manche de chemise, et prévint que,
-s'il se trouvait là de la jeunesse, il convenait
-de la renvoyer, parce qu'il avait profité de
-son éloignement de l'Académie pour tailler
-dans le marbre une figure libre. Dès lors,
-chacun eut peur de voir apparaître une horreur,
-et l'on piétina d'impatience.</p>
-
-<p>Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa,
-soupesa, tira à lui, mouilla fortement des aisselles,
-et accoucha la caisse. Il se redressa et
-présenta son ouvrage.</p>
-
-<p>Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu
-de l'attribut viril semble encore l'ignorer et
-hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une
-femme, Cupidon décochait une flèche au
-hasard. Et l'exquise particularité de cette
-figure était qu'au lieu de fixer le but où va
-voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières
-basses, regardait avec une surprise
-ingénue cette autre menue flèche suspendue
-au bas de son joli ventre, et qui, pour la première
-fois, révélait son usage.</p>
-
-<p>Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations
-et des «oh!» et des «ah!» à croire
-que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir
-l'Amour, était à cent lieues de se douter qu'il
-pût être ainsi fait. Au bruit, les domestiques
-eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des
-servantes craintives s'arrêter en rougissant
-derrière les fûts de la colonnade. Mme de
-Matefelon les chassait comme des mouches,
-avec son éventail d'une main, son mouchoir
-de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées,
-criant au scandale, menaçant d'aller
-chercher le curé.</p>
-
-<p>Ninon semblait la moins courroucée et,
-comme elle était d'une grande sincérité, elle
-dit fort heureusement qu'elle ne voyait point
-de mal à représenter les hommes tels qu'ils
-sont. Et elle se mit à rire de bon c&oelig;ur avec
-tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait
-déjà à l'image inacadémique, et la
-grosse belle Mme de Châteaubedeau lui trouvait
-de la ressemblance avec son petit garçon.</p>
-
-<p>Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie
-de parler depuis longtemps, s'offrit une prise
-et abattit les voix du bout de sa canne:</p>
-
-<p>«Quant à moi, dit-il, je loue hautement
-l'artiste d'avoir marqué cette statuette de
-l'Amour d'un signe éclatant&mdash;jusqu'à choquer
-même&mdash;qui montre bien qu'il ne s'agit
-pas là d'une amusette, mais d'un dieu redoutable.
-Et, loin de faire sortir la jeunesse, je
-l'amènerais là et je lui dirais: «Voilà, en vérité,
-celui que les menteurs ont partout figuré
-sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes
-avec des rubans à la patte. Or vous détournez
-la tête: sa première vue vous épouvante. Que
-fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par
-surprise, au bord d'un chemin, à la brune?
-Voyez-le: il a le petit front borné et têtu, la
-bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent
-d'une catin, le doigt court et spatuleux de la
-brute, l'&oelig;il oblique et le prompt jarret du lâche.
-C'est un coquin, un hypocrite, un impudique,
-un sanguinaire&hellip;&mdash;c'est le chérubin secret
-auquel tout homme ouvre plus volontiers qu'au
-plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à
-qui toute femme est exposée à sacrifier son
-honneur, son mari loyal, l'avenir de ses enfants&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, objecta Mme de Matefelon,
-il se peut que les choses soient telles que vous
-le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce
-à Dieu, bon nombre de femmes qui ont trouvé
-à l'amour une autre figure que celle-là, et qui
-l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer.
-Mais si c'est vous qui avez raison, que
-ne laissez-vous caché dans l'ombre ce vilain
-démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand
-jour, comme un objet propre à frapper d'horreur?
-Exposer la jeunesse à l'émotion de la
-rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la
-brune, me paraît moins cruel que de l'avertir,
-dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi
-assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt
-portée à croire, Monsieur, que nous leur devons
-d'innocents mensonges, et qu'en leur
-voilant les yeux le plus longtemps possible,
-nous leur faisons la vie moins pénible&hellip;»</p>
-
-<p>M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon
-continuèrent à parler au moins dix bonnes
-minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur
-discours, car les dissertations morales m'ennuient
-énormément.</p>
-
-<p>Vous ai-je dit que, pendant que les deux
-vieillards péroraient, Foulques avait demandé
-à boire, et que le saumur pétait à rendre
-jalouse la mousqueterie française?</p>
-
-<p>Après quoi, des hommes entrés dans l'eau,
-les jambes nues, étranglèrent les conduites de
-plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette,
-et l'assujettirent solidement sur un
-socle, en plaquant la chaux vive qu'ils étalaient
-à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère
-qui confectionne pour les enfants de belles
-tartines de beurre. M. Gillet lui-même, ayant
-retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux
-bourrelets verdâtres quand il eut achevé
-sa besogne, et plus d'une dame les lui eût essuyés,
-si elle eût osé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV</h2>
-
-<div class="abstract">D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE
-D'UNE FEMME MURE); ENSUITE VIENT LE RÉCIT D'UN
-ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE
-NINON, ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'&OElig;UVRE,
-COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ DE LE CROIRE.</div>
-
-<p>Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup
-cet endroit. Elle fit creuser, agrandir, embellir
-le bassin, et un canal souterrain y entretint
-une eau pure et courante où elle se baignait
-volontiers, au coucher du soleil, avec
-la grosse belle Mme de Châteaubedeau et
-Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-tandis que Mme de Matefelon, qui,
-par bonheur pour notre vue, craignait l'eau
-froide, s'employait à retenir loin de là son petit-neveu,
-le chevalier Dieutegard, et le jeune Châteaubedeau,
-celui qui ressemblait à l'Amour.</p>
-
-<p>Autour de la margelle fut déposée une épaisse
-couche de sable fin pris dans le lit de la Loire,
-et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant
-jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles
-nonchalantes au sortir de l'eau.</p>
-
-<p>J'ai peur que vous ne vous imaginiez que
-Mme de Châteaubedeau ne soit point jolie à
-voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était
-forte. Ce serait une erreur. Assurément elle
-avait perdu ce qu'on est convenu d'appeler la
-fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré
-mal gré trente-cinq ans. Mais il ne manque
-pas de femmes de cet âge, de qui les charmes,
-au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année.
-Cela menace de tomber tout d'un coup, me
-direz-vous, comme ces poires de superbe apparence qu'on
-trouve par terre et la chair blette,
-un beau matin. Point du tout! Si je ne me
-faisais scrupule d'entrer dans ces descriptions
-de chair nue qui rendent suspectes les intentions
-de l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas
-nécessitées rigoureusement,&mdash;ce qui est le
-cas,&mdash;rien ne me serait plus aisé que de
-vous prouver que Mme de Châteaubedeau
-tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de
-ces grandes femmes si bien proportionnées
-qu'aucune de leurs parties, qui, considérées
-à part, semblent de dimensions inusitées,
-n'expose à la critique si l'on en prend une vue
-d'ensemble. Combien l'eussent préférée par
-exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix
-ans plus jeune, qui était petite, avait la peau
-brune et presque pas plus de gorge qu'un
-garçon? M. de la Vallée-Chourie tout le premier,
-comme il vous en sera donné maintes
-preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter
-toute ambiguïté touchant les grâces réelles
-de cette belle femme. C'est que je serais si
-fâché de vous avoir donné à considérer au
-bain une femme mal faite ou défraîchie!</p>
-
-<p>Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister,
-puisqu'elles sont toutes jeunes, que
-vous savez déjà quelques particularités de
-l'une d'elles et que nous aurons trop d'occasions
-de connaître cette petite merveille physique
-de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne
-je n'ai pas envie de dire grand chose;
-c'est une chatte doucereuse, blanche, onduleuse
-et ronronnante. Est-ce que vous aimez
-ces bêtes, dont l'échine serpentine recherche
-le frôlement d'un pied de la table à l'égal de
-la caresse de votre main? Leur grâce les
-sauve, mais c'est donc qu'il en est besoin.</p>
-
-<p>Les voilà couchées, les quatre belles, sur
-l'herbe ou sur la mousse, et dans ce lieu charmant,
-à l'heure où le soir marche à pas de
-loup dans les bois. Ceci n'est point une fiction;
-cela a plus de corps que le présent que
-nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère
-d'yeux qui aient contemplé les bassins d'un
-vieux parc sans évoquer un tableau de ce
-genre, et les aveugles eux-mêmes le voient
-lorsqu'ils entendent prononcer les noms de
-Versailles, de Fragonard ou de Watteau. Entendez-vous
-comme moi le vent léger dans les
-feuillages qui fait lever la tête à la plus
-peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un
-insecte qui semble tourner un rouet minuscule,
-et le sable fin qu'un pied nu soulève et
-qui retombe en grésillant, ayant laissé sa
-poudre d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous
-le nuage rondelet qui se déchire là-haut comme
-une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles?
-la cime heureuse d'un érable tout frémissant?
-la grosse perle d'eau qui coule à
-regret suivant la courbe d'une hanche humide?
-Soudain la brise entr'ouvre la haie d'arbustes
-touffus, et le couchant éclatant apparaît comme
-un dieu qui vient surprendre les nymphes.
-Elles se lèvent, effarouchées, courent à leur
-linge et s'habillent, avec des pudeurs, à l'abri
-des colonnes.</p>
-
-<p>Proche de là, Ninon fit construire un champignon
-pouvant couvrir une compagnie de musiciens
-et une chaumière rustique où s'abriter
-en cas de pluie. Elle aimait les concerts à la
-nuit tombante, aussitôt poussé le dernier cri
-d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la
-musique et à la contemplation du jeune Amour.
-Parfois même, elle restait seule ici, s'asseyait
-à portée de ses traits, et la crainte fictive de
-la blessure de l'enfant pubère l'alanguissait de
-longues heures durant.</p>
-
-<p>Elle regrettait que son mari passât ses journées
-à la chasse, répandît une si forte odeur
-et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux
-et l'imaginait près d'elle, la saisissant dans
-ses grandes mains, comme aux premiers
-jours. Mais elle se donnait le plaisir de le
-rêver plus jeune et plus beau.</p>
-
-<p>Voilà le moment venu de raconter la folie
-qu'accomplit Ninon vis-à-vis de la statuette.
-Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais
-que cette noble décence à quoi je voudrais
-toujours me soumettre, car elle me plaît infiniment
-chez les auteurs qui s'interdisent de
-parler de ce qu'il y a d'intime au fond de nous.
-Mais je ne puis que les envier. Quand j'ai
-entrepris de faire connaître une créature vivante,
-il me semble qu'étouffer la source de
-désirs secrets qui bouillonne et murmure
-dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut
-à lui retirer ce sang mouvant et chaud qui
-la différencie des figures de cire, d'ailleurs
-admirables, que l'industrie fournit abondamment.</p>
-
-<p>Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée
-des femmes oisives et jeunes que la solitude,
-l'été et le bonheur des choses font fermenter
-souvent jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter
-un désir que l'on n'avoue pas à son amant?
-Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit,
-sourcils froncés, narines fermées, souffle haletant,
-moue des lèvres pareille à celle que les
-artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir
-farouche et qui se confond presque avec la
-douleur, pourquoi vous taire?</p>
-
-<p>Vous savez le cas de notre pauvre petite
-marquise; je ne vous ai pas caché qu'elle avait
-été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue
-de cette intelligence robuste qui parfois
-supplée à cet inconvénient. Malgré cela, je
-suis convaincu que si la Providence n'eût pas
-tant tardé à lui accorder la fillette qui devrait être
-née depuis longtemps pour que mon conte fût
-bien composé, rien de regrettable ne se fût produit.
-A défaut de cela, voilà ce qui advint:</p>
-
-<p>Quand Ninon allait rêver seule auprès du
-bassin de l'Amour, elle regardait tomber les
-feuilles que la fin de l'été détachait une à une;
-et celles que les marronniers semblaient jeter
-du haut du ciel avaient l'apparence de grandes
-mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en
-tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser
-l'Amour avant de s'aplatir à la surface de
-l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient
-plus de se détacher du petit corps.
-Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer
-ou fouetter les importunes sur une des épaules
-ou entre les lèvres du marbre.</p>
-
-<p>Or, un jour de chaleur accablante, Ninon
-étendue sur la mousse, regardait son Cupidon
-avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas
-toujours chez les femmes. C'est comme une
-taie légère que Dieu dépose, en passant dans
-l'air chaud, et en disant: «Regard! participe
-à la sublime imbécillité de la terre&hellip;!»; puis
-il va plus loin répandre le même bienfait. Une
-meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue:
-son front et ses tempes se rétrécissaient comme
-le haut d'une bourse dont on serre les cordons,
-pour presser une seule et malheureuse petite
-idée, la plus innocente et la plus enfantine en
-apparence.</p>
-
-<p>Figurez-vous que le même coup de vent
-tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait
-porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte
-culotte de feuilles mortes, qui, pour comique
-qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse.
-Et la petite idée de Ninon consistait à
-aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre
-main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce
-que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager
-le hardi mais délicat relief qui valait
-tant de piquant à l'&oelig;uvre de M. Gillet.</p>
-
-<p>La voici debout; puis elle s'accroupit,
-éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe,
-laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur
-la margelle; ses deux belles jambes tout
-entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir.
-Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle,
-et surgit, emperlée de la nuque aux talons.
-Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu,
-et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le
-fragile objet dérobé aux regards, le découvre,
-le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue,
-tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler
-des châtaignes.</p>
-
-<p>«&mdash;Holà! madame la marquise! elles ne
-sont point mûres, vous allez vous casser les
-dents!»</p>
-
-<p>C'était le jardinier Cornebille, qui, entre
-les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir
-sa surprise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V</h2>
-
-<div class="abstract">LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR
-À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À
-DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT
-CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME
-LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT
-DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE
-VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.</div>
-
-<p>Les événements les plus graves ont souvent
-leur source dans de méchants petits hasards
-de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que
-cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille
-et de la marquise va avoir sur la suite de
-notre histoire des conséquences infiniment
-ramifiées.</p>
-
-<p>Pour commencer, Ninon chassa du château
-ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le
-motif. Le marquis en fut très fâché, car il était
-content des services de cet homme et se montrait
-généralement paternel avec ses serviteurs.
-De plus, une grosse femme, nommée
-Marie Coquelière, qui se trouvait en couches
-au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit
-avoir les sangs tournés, comme on dit
-dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle,
-que Cornebille était sorcier et fort capable
-de jeter à la marquise un mauvais sort:
-il avait changé un enfant de quatre ans en un
-agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil,
-rien qu'en la regardant, et qui pis est,
-d'un seul &oelig;il, car il louchait affreusement.</p>
-
-<p>Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer
-dans le parc le témoin de sa malheureuse
-excentricité, et elle eût voulu lui payer son
-transport aux grandes Indes, avec le risque
-d'une bonne tempête chemin faisant, de préférence
-même à lui interdire de mettre le pied
-sur son domaine. Elle n'était cependant pas
-méchante; eh bien, pour le peu de chose qui
-était arrivé, elle eût été parfaitement capable
-de tuer un homme. Les gens sévères ont donc
-raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes,
-car toutes se tiennent étroitement par la main,
-sans distinction de taille.</p>
-
-<p>Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré
-l'effroi contagieux qu'avaient répandu les
-craintes de Marie Coquelière. Personne ne se
-prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise;
-les gens s'éclipsaient l'un après l'autre
-ou prétendaient qu'ils ne trouvaient point
-l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes
-prétextaient des migraines; ces messieurs
-étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la
-première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le
-dévouement du jeune chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>Ce jeune chevalier ayant su que la marquise
-était dans la peine eût donné sa croix de Malte
-pour lui venir en aide, car il aimait Ninon
-avec toute la candeur généreuse de sa douzième
-année. Mais il était trop gêné, en présence
-de la marquise, pour oser lui avouer
-qu'il désirait la servir, quelle qu'en fût la difficulté.
-Il cherchait en lui-même mille moyens
-de lui faire deviner son intention; mais,
-peu adroit de sa nature, il s'en tint à celui de
-l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour,
-en lui obstruant le passage, si bien qu'il
-réussit seulement à aggraver l'état de colère
-où elle n'était que trop, par suite de la mauvaise
-volonté ou de la lâcheté de tous autour
-d'elle. Elle le bourra du pied à plusieurs
-reprises, le traita de paquet, menaça de le
-jeter par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait
-de voir cette petite figure d'apparence
-impassible et qui la regardait doucement,
-comme un pauvre chien qu'on a fouetté, elle
-lui dit: «Tiens! vas-y, toi&hellip;» Et il partit
-aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui
-donnât une plus longue instruction. Elle
-s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et
-qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du
-regard les pas légers du chevalier qui s'éloignait
-par l'allée des fontaines, goûtant, quant à
-lui, dans son âme neuve, la saveur du premier
-ravissement.</p>
-
-<p>Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille,
-situé contre le mur de clôture, au fond
-des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait
-à demi, la cheminée fumait à travers la verdure,
-un chèvrefeuille garnissait l'entrée. Le
-chevalier porta la main à son c&oelig;ur en traversant
-un petit potager planté de choux bien en
-ordre, de carottes, de chicorées écrasées sous
-des briques, et il regardait le trou noir de la
-porte grande ouverte, où il ne distinguait rien
-à cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil,
-seulement, il vit le jardinier, un long couteau
-à la main, qui faisait le signe de la croix sur
-l'envers du pain bis avant de trancher les parts
-de ses deux petits enfants et de sa femme, attablés
-vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit,
-sans prendre haleine, que Madame la marquise
-faisait savoir à Cornebille qu'il eût à quitter le
-château, lui et les siens, aussitôt le coucher du
-soleil. Alors la femme commença à trembloter
-de la tête; on voyait remuer les ailes de son
-caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur
-la table et ses larmes coulèrent. Les deux petits
-se mirent à crier et se réfugièrent dans son
-giron. Cornebille ne disait rien et coupait son
-pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de
-la pointe de son couteau et s'introduisait coup
-sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût
-pleine; puis il mâcha cela lentement, sans
-changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien
-entendu et que cela suffisait.</p>
-
-<p>Le chevalier s'en alla content, car les enfants
-sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au
-plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui
-annonça le bon résultat de sa mission, sans
-lui fournir de détails, tant il était ému. Ninon
-n'envisagea que sa volonté accomplie et la
-possibilité de descendre désormais dans le
-parc sans avoir à rougir. Elle se pencha sur
-le front du jeune garçon et le baisa, bien loin
-de se douter que par ce seul geste elle fixait
-une destinée. Et tout continua à aller au château
-comme devant.</p>
-
-<p>Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de
-vous édifier en vous montrant les vices des
-grands et la misère des petits: un tel procédé
-est à cent lieues de mes intentions; je vous
-assure que c'est mon histoire qui va comme
-cela, et il n'y a rien de plus.</p>
-
-<p>Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez
-plus tard, que toutes les personnes qui étaient
-venues chez le marquis et la marquise de Chamarante
-pour l'érection de la statue, y sont
-encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invité
-à la campagne, on y reste tant que les
-maîtres de maison ne vous font pas comprendre
-qu'ils désirent ardemment votre départ; considérez
-aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants
-a toutes les peines du monde à demeurer
-seul. Une intrigue est en train de se nouer,
-pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau
-et M. de la Vallée-Chourie; les
-deux belles-s&oelig;urs ne se quittent pas, et M. de
-la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le
-monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui
-explique sa perpétuelle ardeur. Quant à
-Mme de Matefelon, son but est que le jeune
-chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du
-monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault
-que pour aller surveiller ses vignobles.
-Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui
-vienne là par intermittence; mais c'est un
-vieil homme indépendant, maniaque, et qui
-s'accoutumerait mal aux m&oelig;urs d'une maison
-étrangère. Je pense que nous aurons l'occasion
-de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes,
-ses &oelig;uvres d'art, ses livres et ses rosiers;
-ce n'est pas loin, il habite à côté. Il est
-de ces gens agréables à voir en passant, mais
-dont la compagnie prolongée fatigue, à cause
-d'un goût excessif à moraliser.</p>
-
-<p>Vais-je arriver maintenant à la naissance de
-la petite fille attendue? Je voulais la présenter
-tout de suite! Vous voyez combien peu un
-conteur fait à sa guise. Et il faut encore,
-auparavant, que je vous parle du petit Châteaubedeau.</p>
-
-<p>C'était le compagnon de jeux de Dieutegard;
-mais autant le chevalier demeurait timide,
-tendre et doux, autant Châteaubedeau était
-hardi et précoce. Châteaubedeau, à cent coudées,
-lançait une pierre de la grosseur du
-poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il
-prétendait passer ses nuits dans le lit des
-servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux,
-la marquise de Chamarante toute nue.</p>
-
-<p>Encore une image que j'eusse préféré éviter,
-d'autant plus qu'elle se répète. La marquise
-de Chamarante toute nue! Voilà ce
-pauvre Cornebille qui a goûté la surprise de
-cette image et l'a payée cher; voilà un gamin
-qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne
-pensent donc qu'à cela! La vérité m'oblige à
-dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises
-que jamais un homme sain n'imaginera
-dépouillées de leurs vêtements dont la grâce
-décente fait corps avec leur personne, et qu'il
-semblerait sacrilège de soulever même jusqu'à
-la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en
-introduire seulement une dans un conte où
-l'on badine un peu. Mais Ninon n'était pas de
-cette espèce-là; elle était de cette espèce que
-tout homme sain déshabille à première vue;
-il faut dire la chose sans périphrase, parce
-que cela se passe comme cela et que je défie
-le plus puritain de faire autrement. Malheur
-à qui aime une de ces femmes-là par le c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Le chevalier disait à son ami que la seule
-idée de coucher contre une femme nue lui
-rompait les jambes, et il avait peur de n'oser
-jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant
-au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau
-l'avait vue, si la fortune le favorisait
-d'un tel spectacle, il en perdrait certainement
-l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait
-fréquemment dans ses songes, et qu'au seul
-aspect de cette fallacieuse image, il sentait son
-sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau
-haussait les épaules; il parlait des femmes en
-prodiguant des détails et prononçant des mots
-qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard
-ne comprenait pas, c'est que les relations
-d'homme à femme prissent dans la bouche de
-tout le monde l'aspect de polissonneries joviales,
-à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un
-pouffer de rire, on puisse affirmer, les
-trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet
-d'amour.</p>
-
-<p>Lorsque Châteaubedeau rencontrait la
-femme de chambre Thérèse, il la pinçait par
-derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles,
-et elle et lui riaient de tout leur c&oelig;ur.
-Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le
-nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau
-disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard
-sentait quelque chose comme une vague
-amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait
-la bouche, le nez, les yeux, et il en
-demeurait tout défait, longtemps, sans savoir
-pourquoi.</p>
-
-<p>Quand on parlait des deux enfants, on disait,
-bien entendu, «les pages», sans doute parce
-que le mot est joli et la fonction charmante, et
-que l'un et l'autre séduiront de tout temps.</p>
-
-<p>Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au
-château, qui sut que la marquise était grosse.
-Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces
-termes qui ménagent le respect que l'on doit
-à une femme, mais en énumérant sur un
-ton polisson les symptômes physiologiques
-qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant
-quelque temps à mots couverts ou avec des
-clignements d'yeux, des dodelinements de la
-tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se
-tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle,
-curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les
-pieds dans le plat en parlant du baptême avant
-que l'événement fût seulement certain. Par
-bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre
-un démenti, et toutes ces dames s'employèrent
-à préparer la layette.</p>
-
-<p>Ninon passait ses jours étendue sur une
-chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de
-dentelle, bien attristée de sa difformité, mais
-contente tout de même à l'idée de voir bientôt
-un enfant courir autour d'elle, contente surtout
-d'échapper aux allusions des uns et des autres:
-«Comment! point d'enfant encore!&hellip; Mais
-qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis»
-par ci, et «ce pauvre marquis» par là;
-toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient
-beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient
-en se faisant de doux yeux à la dérobée;
-Mme de Châteaubedeau secouait son
-ample poitrine toutes les fois que son fils commettait
-une espièglerie; elle l'attirait à elle, de
-son splendide bras nu et lui mangeait les joues
-de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses
-couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus
-des jupes des dames et il avait des hardiesses
-qui les remplissaient de joie. On confiait à
-Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se
-rendait agréable, parce que sa voix était pure
-et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets;
-mais ses yeux se brouillaient si Ninon le
-regardait; il ânonnait et se disait sujet à des
-éblouissements.</p>
-
-<p>Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon,
-car l'approche des grands événements de la
-vie, comme la naissance, le mariage ou la
-mort, restitue leur royauté aux vieillards en
-même temps qu'elle met trêve aux folies, et on
-écoute leur parole expérimentée. Cette dame,
-qui abondait en conseils, se soulagea dans la
-plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée
-qu'elle était prise d'une infinité de scrupules
-touchant la manière d'élever sa progéniture.</p>
-
-<p>Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on
-nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre,
-par une heureuse coïncidence, la
-marquise mit au monde une fille, qui eut pour
-marraine Mme de Matefelon, vous vous en
-doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé,
-dont le prénom était Jacques; c'est
-pourquoi la petite fut appelée Jacquette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI</h2>
-
-<div class="abstract">IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT
-GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE,
-AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET
-QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE
-PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.</div>
-
-<p>Nous voici donc en présence de Jacquette,
-qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne
-principale. Aussi, je prie les personnes
-qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute
-leur bonne volonté, honorer de leur sympathie
-quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault,
-de ne point encore se décourager.</p>
-
-<p>Jacquette commença par vider très gloutonnement
-les grosses bonbonnes que sa nourrice
-Marie Coquelière,&mdash;cette grosse femme
-qui craignait le sorcier Cornebille et qui a
-accouché une seconde fois depuis que nous
-avons parlé d'elle,&mdash;tirait à discrétion de son
-corsage; et elle suçait quelquefois le bout du
-doigt paternel, venu là, en passant, faire toc-toc,
-comme au flanc des barriques pour savoir
-où en est le niveau. A cet âge-là, elle n'était
-pas plus agréable à fréquenter que les autres
-nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de
-la voir grandir à vue d'&oelig;il.</p>
-
-<p>La voici, au bout des lisières, qui trottine
-sur ses jambes de poupée, lancée en avant, ou
-virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort.
-Elle aime à voir, à la cuisine, tourner
-la broche des rôtis par un marmiton aux
-mains sales ou par un chien qui court sans
-avancer jamais, dans une grande roue, en
-tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit,
-les lapins domestiques qui rongent une feuille
-de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou
-dorment quand ils ont les oreilles en bas; les
-vaches dans une grande salle voûtée et tendue
-de toiles d'araignées; les carrosses des la Vallée-Chourie
-et des la Vallée-Malitourne, dont
-les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à
-conduire sa marraine à la messe. Le grand
-bonheur est de descendre au bout des jardins,
-jusqu'à la Loire, ce qui est une longue promenade,
-et de regarder glisser les lents bateaux
-plats que mènent tantôt une voile gonflée,
-tantôt des chevaux percherons attelés à
-la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour
-parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier,
-une grille de fer qu'il faut pousser contient,
-dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit
-oiseau que l'on écrase un peu chaque fois,
-soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y
-revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois,
-où l'on s'amuse à attendre le radeau du
-passeur, gros comme un sabot au départ de
-l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de
-vous, chargé d'une voiture, d'une couple de
-b&oelig;ufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par
-leurs pis brimballants.</p>
-
-<p>Jacquette joue en liberté sur les pelouses
-inclinées, dans les régions du jardin privées
-d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des
-hurlements de petit porc au dos rose qui va à
-la foire. Alors Marie Coquelière s'élance sur
-la pente, soutenant à deux mains ses mamelles;
-elle s'accroupit, relève le rouleau de
-fanfreluches et sait très bien tirer, de la toilette
-un peu tassée, mille plis nouveaux à
-coups de chiquenaudes.</p>
-
-<p>Jacquette court sous les charmilles pour
-attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout
-de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille,
-et qui vivement se sauve à l'autre bout dès
-qu'elle va mettre la main dessus. Elle possède
-déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète,
-les grands jours. On lui montre à faire
-la révérence lorsqu'elle rencontre par hasard
-Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon,
-qui lui en impose énormément; déjà elle sait
-rendre le salut aux pages, de l'air de dire:
-«Bonjour, gamins».</p>
-
-<p>Son nom, ses cris, son babillage se perdent
-l'été dans l'immensité des avenues ombreuses
-et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors
-et les pièces sonores de Fontevrault.</p>
-
-<p>Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous
-décrive le château? Croyez-moi, rien n'est
-plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être
-sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque
-scène porte avec elle son atmosphère et son
-décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres
-détails ce que chacun de mes personnages
-voit en même temps qu'il agit, mais, si je vous
-peignais en dix pages un château, je devrais
-en emprunter les matériaux à quelque manuel
-d'archéologie, et vous sentiriez tout de suite
-la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce
-que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette
-et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois,
-elles apercevaient, par-dessus une forêt
-d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour
-accommodée en colombier et surmontée
-d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de
-ne jamais s'éloigner jusqu'à perdre de vue
-ce signe de ralliement qui dominait tous les
-corps de logis. Quand elles remontaient par
-l'allée descendant aux fontaines, que distinguaient-elles
-du château? Un pan de muraille
-grise, en partie couvert de vigne-vierge et
-auquel les marronniers formaient un cadre
-arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient
-entre les cimes moins feuillues. Et,
-quand elles arrivaient au pied du château, elles
-ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce
-que c'était une grosse masse qui s'élevait tout
-droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours
-peur d'être grondées pour être en retard.</p>
-
-<p>Dans l'intérieur il y avait deux parties que
-Jacquette affectionna dès sa plus tendre enfance:
-premièrement les anciens appartements
-de M. Lemeunier de Fontevrault, où des moulins,
-armes parlantes, étaient brodés au satin
-des courtines et sur toutes les tentures; elle
-faisait le tour des pièces en soufflant sur les
-ailes et croyait qu'elles se mettaient à tourner
-lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la
-tour du Nord, où l'on montait par un escalier
-de pierre en colimaçon et très étroit, pour atteindre
-de petites chambres dallées où il fallait
-déchirer de la main les échevaux de soie grise
-et molle que tendent les araignées; mais, une
-fois là, elle grimpait sur un escabeau et considérait
-le pays lointain, qui semblait toujours
-très joli, pincé entre le cadre étroit des meurtrières;
-la Loire y ressemblait à un ruban
-d'argent, que de tout petits arbres piquaient
-d'épingles d'or, quand c'était l'automne. On
-voyait dans les champs de mignonnes bêtes,
-grosses comme les pucerons des rosiers, et,
-à l'horizon, une ville de la dimension d'un
-écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les
-peupliers sur la ligne nette des coteaux de
-Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice,
-elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait
-au-dessous d'elle les pages jouant à la paume
-sur la terrasse. On entendait leurs cris et la
-marquise qui les appelait par leur nom pour
-leur essuyer le front, de son mouchoir. La
-petite crachait, pour leur faire un tour; mais
-sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais
-jusqu'en bas.</p>
-
-<p>Et ce que Jacquette préférait à tout cela,
-c'était d'écouter aux portes, parce qu'elle avait
-remarqué que l'on coupait certains mots en
-deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez.
-Elle quittait l'un de ses souliers à talons hauts,
-et se juchait de l'autre pied sur cette petite
-borne pour atteindre le trou de la serrure, une
-menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en
-arrière, au creux de la taille, frétillant comme
-la queue d'un roquet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2>
-
-<div class="abstract">A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE
-DES HÔTES DU CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE
-UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES
-DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT
-ENSUITE À CONFIER L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.</div>
-
-<p>A l'heure où nous en sommes, il y avait
-précisément du grabuge au château, et l'on
-échangeait à table, ou après dîner, dans les
-coins, des expressions très peu propres à former
-l'oreille d'une enfant.</p>
-
-<p>Figurez-vous qu'après un si long temps,&mdash;que
-vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille
-de Jacquette,&mdash;Mme de la Vallée-Chourie
-venait seulement de faire du bruit à propos
-des relations adultères de son mari avec la
-grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela
-tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait
-mis littéralement des années à parvenir à ses
-fins.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'il s'était produit quelques
-interruptions dans le séjour de tout ce monde-là,
-à Fontevrault. Par décence, chacun retournait
-chez soi l'espace de quelques mois, et
-c'était autant de perdu pour la conquête. Mais
-cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner
-l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y
-avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau
-fût une femme à opposer une résistance
-opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait
-presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie
-était d'une hésitation extrême. Lui et son frère
-souffraient d'une infirmité curieuse, héritée
-assurément du grand-père de la Vallée, vieux
-débauché du temps de la Régence, et qui se
-traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire
-en tous ses gestes,&mdash;d'où le surnom
-de Malitourne,&mdash;chez l'autre par une sorte
-de bégaiement de la volonté, s'il est permis
-de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à
-quoi que ce fût, malgré certains désirs violents.
-M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de
-Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa
-femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin
-s'il la trompait, il en mesurait minutieusement
-les conséquences, et temporisait.
-Mais, d'autre part, quand il voyait les bras
-pleins, forts, consistants, blanc de lait, de
-Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies
-et lisses comme le dos des otaries qui
-ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que
-toutes ces dames disaient sans défaut, il en
-mesurait l'attrait avec le charme acide de sa
-petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci
-avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait
-de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait
-à lui donner de la patience. Il poursuivrait
-très probablement encore aujourd'hui ce manège,
-si sa femme elle-même, lassée de ses
-assiduités intempestives, n'en eût par ses
-propres soins dérivé le cours vers celle à qui
-elles étaient mentalement destinées. Et ce
-qu'elle dut encore se donner de mal est inouï.
-Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son
-entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie
-encore tout moulu de plaisir, avec les
-imprécations ordinaires à l'épouse outragée.
-En présence de cette malchance, M. de la
-Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir
-l'amitié de sa femme, mais en même temps
-jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse
-sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir
-c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau,
-et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que
-sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers,
-le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse,
-et le savait bien, la coquine, tandis que la
-veuve aspirait l'indécis amant comme une
-éponge de Venise boit un verre d'eau.</p>
-
-<p>Ces événements apportaient un certain
-trouble dans la conversation, car chacun les
-avait présents à l'esprit et s'y intéressait si
-vivement que l'on éprouvait bien de la peine à
-parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour
-un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion.
-Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient,
-lui versaient à boire. Elle profitait des
-gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on
-lui faisait humer au bord des verres, recueillait,
-entre temps, des allusions chuchotées à
-l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut,
-faisait scandale, et on la mettait à la porte.</p>
-
-<p>Les choses s'envenimèrent un beau jour,
-par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui
-s'indignait de ce désordre. Usant de son
-ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle
-pas convaincue de la nécessité d'expulser
-les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait
-à l'exécution de cette mesure de rigueur,
-et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était
-bonne âme, et le fils amusant par les sottises
-mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du
-silence qui accueillit une pièce de pâtisserie,
-Jacquette lança une phrase glanée par elle on
-ne sait où et qui bouleversa la situation:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder,
-dit-elle: c'est de coucher ce vaurien
-de Châteaubedeau dans le lit de maman.»</p>
-
-<p>On peut tout attendre des choses excessives.
-Ce coup de théâtre eut les conséquences les
-plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux
-poudres, il les noya.</p>
-
-<p>Soit par un détour habile, soit par une inclinaison
-instinctive, Ninon ne retint de cette
-énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche
-de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet
-de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller
-de près. La marraine renchérissant, bien
-entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau.
-Chacun d'ailleurs se cramponna au
-sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations,
-et ce fut à qui fournirait les plus utiles
-préceptes de morale.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût
-soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on
-lui donnât des appartements, une gouvernante
-éprouvée, des principes et des livres édifiants,
-enfin que tout ce qui participe à la vie toujours
-impure du monde fût épargné à la fleur de son
-âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer
-que c'était tout le contraire qu'elle semblait
-rechercher pour son petit-neveu le chevalier
-Dieutegard.</p>
-
-<p>«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire
-de M. le chevalier un homme!»</p>
-
-<p>«&mdash;Et de Jacquette?»</p>
-
-<p>«&mdash;Une femme, cela va sans dire.»</p>
-
-<p>M. de Chemillé remuait le pois chiche
-qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant
-une pincée de poudre blonde dans sa tabatière,
-il referma celle-ci d'un coup sec:</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis plus de sept mille ans qu'il y a
-des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous
-venons trop tard, ma bonne madame, pour
-empêcher que notre filleule en surprenne le
-secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux
-mécanisme aujourd'hui ou bien plus
-tard, l'inconvénient n'est pas capital&hellip;»</p>
-
-<p>Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon
-se trémoussait.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que
-j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer
-de la sorte ce qui, depuis que le monde
-est monde, fait l'objet du plus cher souci des
-mères: la pudeur de la jeune fille!&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Tout beau! dit M. de Chemillé, je me
-garde bien de médire, madame, du délicat
-sentiment que vous évoquez; je dis seulement
-que les &oelig;illères que l'on met aux filles pour
-les garantir, ne font que les émoustiller davantage,
-en leur inspirant le désir du fruit défendu,
-qui de tout temps exerça un grand attrait
-sur l'animal pensant. C'est leur déformer la
-figure véritable des choses qu'elles auront
-tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi
-bien il faudra tôt ou tard qu'elles les
-envisagent de front. Que ne laissez-vous faire
-la nature et la vie comme elles vont&hellip; La
-pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa
-langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle
-chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le
-plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner
-est le fait d'un tempérament affaibli qui
-renie par impuissance le noble désir de conquête
-ou le secret appétit du viol qui est le
-propre de la virilité. A parler franc, l'homme
-méprise la femme qui se donne à lui: il a le
-goût de la lutte, du combat; il aime enlever
-la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire
-le dispose au sentiment durable de
-l'amour.»</p>
-
-<p>«&mdash;Nous n'entendons pas ces choses-là de
-la même oreille, je le vois bien, interrompit
-Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez
-à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi
-donc comment vous éviterez que ce sentiment
-s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts
-que le spectacle de la vie lui fournira,
-d'après votre méthode.»</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne s'émousse pas plus, dit le baron,
-que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère
-grincheux que nous apportons en naissant,
-et qui ne nous abandonnent qu'avec notre
-dernière chemise. Le spectacle du monde, ou
-la mode, nous apprennent à faire fi, dans le
-public, de tel ou tel penchant naturel qui se
-retrouve infailliblement, au moment venu,
-dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être
-subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme
-les bêtes: des mots, des mots, Madame!
-bouche à bouche les vrais amants se retrouvent
-et prononcent les mêmes onomatopées
-que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans
-d'avant le déluge. Il en est de même
-de l'effroi pudique, que bien des belles foulent
-aux pieds aux chandelles et quand une brillante
-compagnie les entoure, qui sont des
-petites filles, les rideaux tirés, et contre la
-poitrine d'un homme, pourvu que le c&oelig;ur s'en
-mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la
-plus éhontée, tout à coup, quand elle se met
-à aimer, sans frime, une bonne canaille
-d'homme.»</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus,
-reprit la marraine; vous parlez des
-vertus des femmes comme vous le feriez de la
-qualité du rouge dont elles s'ornent le visage
-pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne
-sont honteuses et réservées que pour aiguillonner
-vos sens. Ainsi la femme aurait des
-qualités garanties bon teint et d'autres qui
-risquent de passer au premier lavage? Qu'importent
-la pluie et les orages, si la pudeur se
-retrouve au moment de s'en servir!&mdash;Dieu
-me pardonne! ce maudit baron me fait parler
-une langue de Parc aux Cerfs!&hellip;&mdash;Eh bien!
-monsieur, nous envisageons, nous autres, la
-pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle
-mérite de n'être pas froissée, uniquement
-parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate
-parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse,
-parce qu'il y a pour la créature qui a
-reçu cette grâce divine, au premier heurt, une
-douleur d'un genre trop particulier pour qu'un
-homme la comprenne jamais,&mdash;ce qui, peut-être,
-la rend plus précieuse encore à notre
-sexe,&mdash;enfin parce que je ne sais pas de
-spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme
-un peu sensible, que d'être témoin de
-ces chocs&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous
-les deux de fort belles choses et que vous parlez
-très bien; mais je ne vois point, dans tout cela,
-le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma
-fille, qui prononce des mots à faire dresser les
-cheveux.»</p>
-
-<p>«&mdash;Pratiquez uniquement la vertu autour
-d'elle,» dit le baron.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour une fois que vous hasardez une
-chose sensée, dit Mme de Matefelon, que
-n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»</p>
-
-<p>Ninon songea à mettre Jacquette au couvent.
-Il y en avait un célèbre dans le pays;
-mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne y avaient été élevées,
-on n'en disait point de bien. Ces dames
-racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an,
-à partir de l'âge nubile, et vêtues d'un grand
-sac de toile qu'une converse, les yeux baissés,
-vous passait et vous nouait au cou, sous la
-chemise, avant d'enlever celle-ci, et vous arrachait
-de même au sortir de l'eau, après avoir
-repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun
-moment le corps ne pût apparaître à nu, que
-les mains ne fussent tentées d'en frôler les contours
-et les yeux d'y exercer la concupiscence.
-Le même usage était pratiqué, disait-on, par
-les religieuses, et, grâce à lui, un homme
-avait pu se dissimuler et vivre au couvent,
-sous figure de nonne, onze mois durant.</p>
-
-<p>«&mdash;Vraiment! faisait Ninon; et comment
-finit-on par s'apercevoir de son sexe?»</p>
-
-<p>«&mdash;En crevant le sac, à la suite de graves
-désordres: un certain nombre de ces dames
-et plusieurs élèves nobles accouchaient.»</p>
-
-<p>On en revint à l'idée première, qui était
-de donner à Jacquette une gouvernante.</p>
-
-<p>«&mdash;De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons
-d'avoir la chère enfant sous les yeux, et
-nous aurons mis notre responsabilité à
-couvert.»</p>
-
-<p>On avisa le marquis de ce projet. Foulques
-fronça d'abord le sourcil, comme toutes les
-fois qu'on le consultait pour la forme, car il
-tenait à paraître rouler mille objections dans
-sa tête. Puis il jugea le projet convenable.</p>
-
-<p>La difficulté était de trouver la gouvernante,
-car on ne connaissait personne qui fût apte à
-remplir cette fonction.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau avait justement
-dans ses relations une certaine demoiselle de
-Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables,
-mais ruinée par le Système, et dont
-elle savait le plus grand bien quant à la science
-et à la moralité.</p>
-
-<p>Le marquis Foulques haïssait les figures
-ingrates et décrépites; il les prétendait néfastes
-à la jeunesse, et pour rien au monde
-n'eût consenti à ce qu'une d'elles respirât au
-chevet de sa fille. C'est pourquoi il avait tout
-d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement
-qu'à l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par
-une duègne. Ces vieilles sottes inculquent à
-l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont
-des manies invétérées et l'obstination des
-mules, sans compter qu'il leur arrive fréquemment
-de répandre une aigre odeur.»</p>
-
-<p>Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa
-en lui affirmant que Mlle de Quinsonas réunissait
-précisément le double avantage d'offrir
-des dehors agréables et une docilité parfaite
-aux exigences des familles touchant les
-méthodes d'éducation. Elle était la propre
-nièce et filleule de Mgr l'évêque d'Angers, et
-vivait présentement dans une petite ruelle
-avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente
-servie par la munificence épiscopale. La description
-de cette maison humide et basse abritant
-une personne pleine de mérites, suffit à
-gagner le c&oelig;ur excellent de Ninon, qui ne
-savait plus comment témoigner sa reconnaissance
-à Mme de Châteaubedeau.</p>
-
-<p>Il fut sensible pour tout le monde que la
-maîtresse de M. de la Vallée-Chourie avait
-aujourd'hui tiré la famille de la situation la
-plus difficile.</p>
-
-<p>La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait
-point la tête, s'avisa, le soir, de faire observer
-à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti
-bien promptement.</p>
-
-<p>«&mdash;Croyez-vous?» dit Ninon.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le crois, dit Mme de Matefelon, car
-cette gouvernante ne vous est connue, en
-somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui
-a rendu elle-même son intervention nécessaire
-par les désordres de sa conduite.»</p>
-
-<p>«&mdash;Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela
-c'est de quoi se rompre la tête&hellip;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII</h2>
-
-<div class="abstract">ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION.
-CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD,
-DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.</div>
-
-<p>La gouvernante arriva un beau jour de septembre,
-à la tombée de la chaleur, dans un carrosse
-poudreux que le marquis avait envoyé,
-tout exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.</p>
-
-<p>Les hôtes du château étaient cachés dans
-une grande pièce aménagée en lingerie, donnant
-sur la cour, afin d'avoir l'&oelig;il sur la Quinsonas
-au moment où elle mettrait pied à terre.
-Seules, Ninon et Mme de Châteaubedeau l'attendaient
-au salon. Le marquis s'avança dans
-la cour, en rejetant du coin de la semelle,
-les marrons tombés, avec leur coque épineuse
-à demi éclatée, dans les petites rigoles,
-entre les pavés ventrus; et, arrivé au porche
-d'entrée, il regarda sur la route de Saumur,
-la main en abat-jour, et la figure grimaçante,
-à cause du soleil qui se trouvait bas,
-juste en face. On remarqua soudain qu'il
-rajustait sa perruque et faisait des pichenettes
-sur son jabot, d'où l'on augura que la
-voiture était en vue et que le marquis se souvenait
-du portrait avantageux que Mme de
-Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.</p>
-
-<p>Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault,
-eut, en faisant tourner les chevaux dans la
-cour, un coup de langue qui en disait long
-sur l'effet que lui avait produit la voyageuse.
-Celle-ci était aussitôt par terre, très simplement,
-très vivement, avant que Foulques fût
-là pour lui présenter la main.</p>
-
-<p>L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle
-venue était quelconque. Cependant M. de
-la Vallée-Malitourne,&mdash;qui n'avait rien vu
-parce qu'on l'avait posté près de la porte, en
-sentinelle,&mdash;ayant ouvert, avec la malchance
-qui le caractérisait, juste de façon à se trouver
-nez à nez avec Mlle de Quinsonas, réapparut
-en se baisant le dessus de la main et disant
-que la nouvelle venue avait la bouche la plus
-affriolante qui fût. Son frère Chourie se précipitait
-et dessinant dans l'espace une ample
-circonférence:</p>
-
-<p>«&mdash;Quel derrière!» s'écria-t-il.</p>
-
-<p>Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui
-l'on trouvait du même coup d'aussi grandes
-qualités aux antipodes, eût contre elle toutes
-les femmes présentes.</p>
-
-<p>On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier
-de Fontevrault, un peu surannés
-quant aux tentures, mais spacieux et commodes,
-situés au rez-de-chaussée, vis-à-vis
-un petit parterre, au couchant, bien planté et
-tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner,
-pour lui faire honneur, cela va sans dire, et
-lui énumérer tout de suite et point par point
-ses instructions.</p>
-
-<p>Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle
-seule, un si grand remue-ménage, s'amusa
-seule dans le parterre, en attendant, après
-avoir vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait
-avec précaution dans les sentiers étroits
-garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre
-les bordures de buis, puis jetait un regard en
-arrière pour voir la trace de ses chaussures,
-pareille à un semis de points d'exclamation.
-Elle piqua tout à coup dans le sol un de ses
-talons et tourna sur elle-même, comme un
-toton, clignant de l'&oelig;il toutes les fois qu'elle
-passait en face d'un rayon de soleil qui venait
-par l'allée des fontaines et semblait mettre le
-feu aux panaches des marronniers. Ce rayon
-atteignit bientôt les vitres des appartements
-de la gouvernante, et Jacquette se plut à imaginer
-que l'ancienne chambre de M. Lemeunier
-de Fontevrault était bondée de pots de
-confitures de groseilles et elle eût bien voulu
-y regarder de plus près mais c'était difficile.
-Alors elle trouva le temps long et s'ennuya.</p>
-
-<p>Les pigeons exécutaient autour du château
-la dernière ronde du jour, et le parc entier
-retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout
-cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures
-fondirent, la belle lumière s'envola, et tous les
-bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas
-menu d'un chat qui se brûlait les pattes au
-bord du toit, en courant sur les rigoles de
-plomb échauffées.</p>
-
-<p>Jacquette en revint toutefois à son idée, qui
-était de regarder par les fenêtres de la gouvernante,
-et elle appela, dans ce but, le chevalier
-Dieutegard qui s'en allait tout seul vers
-les bassins, en rêvant, au coucher du soleil,
-selon sa coutume. Jacquette le tenait en une
-estime particulière parce qu'il affectionnait les
-étangs, les fontaines et le bord du fleuve, hantés,
-au dire de sa nourrice, par des génies
-redoutables, et elle le soupçonnait de commercer
-avec les fées.</p>
-
-<p>Il interrompit sa promenade à la prière de
-sa jeune amie et pénétra dans le parterre en
-enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre
-dans le fossé à demi comblé et de se
-dresser au long de la muraille, avec Jacquette
-sur les épaules, à l'endroit où une giroflée
-croissait entre les pierres. La petite surprendrait
-ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait de
-part et d'autre, et ce serait une jolie façon de
-faire un peu connaissance.</p>
-
-<p>Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice
-d'enfant, et Jacquette, ayant essuyé la semelle
-de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada
-le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé
-à Fontevrault pour fournir le ton exact
-des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit
-se tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la
-soie et s'établirent le plus fermement possible
-de chaque côté du col. Le chevalier serrait
-prudemment contre ses paumes, les fins
-mollets de Mlle de Chamarante.</p>
-
-<p>Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée
-des fontaines, les marronniers et un petit
-bout de clocheton du colombier, qui se reflétaient
-dans la vitre; mais, en appliquant bien
-les mains sur chaque tempe, elle distingua les
-moulins brodés sur les tentures, puis du linge
-blanc, une robe au dossier d'une chaise, un
-guéridon portant la boîte à poudre, et soudain
-Thérèse, la femme de chambre, qui parut et
-disparut, tirant à soi le linge qui courait après
-elle, dans cette pièce assombrie, comme un
-fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et
-s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans
-doute. Enfin il fut possible de reconnaître
-Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite,
-quasi dissimulée par une grande ombre. Elle
-s'adossait dans la bergère à oreillettes, toute
-coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait
-pudiquement à deux mains, sans y parvenir,
-car elle l'avait forte; puis, s'adossant au siège
-incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer
-ses caleçons. A ce moment la grande ombre
-bougea, et le dos du marquis couvrit Mlle de
-Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et
-entendit de ses oreilles que la gouvernante
-souffletait vigoureusement monsieur son père.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait
-sous elle, et sans penser à mal, le chevalier
-Dieutegard.</p>
-
-<p>Elle le pria de la déposer à terre et, quand
-elle fut dans le fossé, lui raconta fidèlement
-ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit
-qu'il regrettait d'avoir servi d'instrument à ce
-spectacle.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder
-dans une chambre à coucher où des
-personnes des deux sexes sont assemblées.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit Jacquette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX</h2>
-
-<div class="abstract">CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE.
-MAIS L'ESSENTIEL EST QUE MADEMOISELLE DE
-QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À
-LA FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ
-PARFAITE.</div>
-
-<p>Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle
-put attraper sa gouvernante; elle lui posa des
-questions sur quelques points dont l'incertitude
-lui pesait:</p>
-
-<p>«Comment se fait-il que les grandes personnes
-disent des horreurs que les enfants ne
-doivent pas entendre?»</p>
-
-<p>«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame
-pour faire des cochonneries?»</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de
-M. l'abbé Pucelle?»</p>
-
-<p>«Pourquoi avez-vous giflé papa?»</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations
-sans sourciller et dit que les enfants devaient
-se contenter de ce qu'on leur apprend aux
-heures de leçon, se garder de chercher au delà,
-et surtout de mettre l'&oelig;il aux fenêtres et au
-trou des serrures, parce qu'on risque de s'y
-voir par avance en enfer, grillée comme une
-côtelette.</p>
-
-<p>Jacquette se montra un peu désappointée,
-car elle avait pensé qu'on lui donnait une gouvernante
-pour s'éclairer sur ce qui se passait
-communément autour d'elle. Elle se demanda
-si Marie Coquelière n'eût pas suffi encore
-longtemps aux soins de sa petite personne;
-au moins la nourrice savait des histoires de
-fées et se soumettait à ses trente-six mille volontés.</p>
-
-<p>C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de
-Quinsonas, qui lui apprit à lire, à compter
-autrement que sur ses doigts, à connaître à
-fond la vie des grands hommes de Plutarque,
-et lui enseigna la religion d'une manière un
-peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait
-fait jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante
-savait tout juste ses prières du matin et
-du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui
-fit apprendre par c&oelig;ur un petit traité de morale
-composé par Mgr de Trélazé, évêque
-d'Angers, son propre oncle, lequel contenait
-un appendice indiquant mot à mot tout ce
-qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être
-sauvé. Elle jugeait tout commentaire superflu,
-périlleux pour l'élève et pour le maître plus
-encore.</p>
-
-<p>L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas
-devenait une longue personne à déhanchement
-de fausse maigre, qui se tenait sans
-cesse aux côtés de Jacquette et la menait promener
-en lui parlant du beau temps, de la
-pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que
-l'antiquité nous fournit.</p>
-
-<p>On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni
-qu'elle fût laide, ni qu'elle fût sotte, ni qu'elle
-fût intelligente. Instruite par l'adversité à apprécier
-l'aubaine d'une place avantageuse, elle
-cultivait elle-même une prudente neutralité et
-vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un.
-Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas
-à sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle
-était gourmande et portée vers la satisfaction
-de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique
-peu harmonieux, n'étaient point vulgaires;
-elle avait l'&oelig;il vif, ces lèvres rouges et charnues
-que Malitourne avait remarquées à la
-porte de la lingerie et dont les dents les plus
-irrégulières n'arrivaient point à rompre la séduction
-puissante; par exemple, un menton
-parfait; le tout soutenu par une taille heureusement
-assez longue pour porter allègrement
-des seins pesants qui eussent excédé un buste
-ordinaire.</p>
-
-<p>Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop
-haut montée sur jambes, apprécièrent la discrétion
-de sa tenue, et, malgré les hommages
-que les hommes lui rendaient, se rallièrent à
-elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur
-et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air
-d'entendre un compliment, laissait tomber une
-&oelig;illade dans son corsage comme en un puits
-perdu, et arrêtait au bon moment un geste
-indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des
-mouches.</p>
-
-<p>Un tact si parfait lui conquit la confiance
-absolue de la marquise, voire celle de Mme
-de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent
-entièrement sur elle du soin de Jacquette; et
-l'on fut tellement tranquille à ce point de vue-là,
-qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le
-fameux esclandre qui avait motivé l'intervention
-d'une nièce d'évêque: la petite allait et
-venait dans le château, dans les corridors, les
-jardins, à l'office ou à table, et il semblait à
-tous que les influences les plus fâcheuses
-dussent être paralysées par la seule présence
-de la gouvernante.</p>
-
-<p>De toutes les personnes de la maison, Jacquette
-était celle qui l'appréciait le moins. Elle
-apprenait à mentir et à dissimuler pour le
-plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure
-la figure toujours trop pareille de Mlle de
-Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec
-sa gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée
-à l'escalier qui mène aux jardins bas, elle
-virait brusquement et remontait, les jambes à
-son cou, sous le prétexte qu'elle avait oublié
-son mouchoir, la passementerie à parfilage ou
-le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt
-fait de mettre une bonne distance entre elle
-et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait
-le train de derrière alourdi, et, quand elle
-savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci
-qu'une quille bleuâtre au bout de la longue
-allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui
-tirait la langue. A qui la rencontrait essoufflée,
-elle feignait l'émotion et disait que sa
-gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au
-pied du grand vase où il y a des hommes poilus
-qui ont une petite queue pointue de chaque
-côté»; et elle lui faisait porter des élixirs par
-quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant,
-la mettaient au supplice, car elle craignait
-sans cesse d'être compromise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X</h2>
-
-<div class="abstract">ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA
-CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER,
-CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM
-D'UN PUR AMOUR.</div>
-
-<p>Si vous vous souvenez du propos que Jacquette
-avait tenu à table et qui nous a valu
-l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez
-penser qu'il n'était pas tombé dans l'oreille
-d'un sourd et que ce vaurien de Châteaubedeau
-avait dû pour le moins en tirer fortement
-vanité. L'idée était venue à quelqu'un de le
-donner pour amant à Ninon! Et par le hasard
-de la présence d'un petit perroquet, cette idée
-était maintenant si répandue qu'elle semblait
-avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard
-qui adorait Ninon en secret, et la femme
-de chambre, Thérèse, qui aimait caresser Châteaubedeau
-la nuit, lui manifestaient de la
-jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui,
-il n'avait pas hésité à glisser dans l'oreille de
-l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée sans
-feu». Dieutegard, enclin aux interprétations
-chagrines croyait au feu, mais non Thérèse.</p>
-
-<p>Cette fille servait la marquise de trop près
-pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car
-enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon,
-qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne
-de la maison qui se conduit le mieux.</p>
-
-<p>Thérèse se prêta donc à l'accomplissement
-d'une fantaisie que ce petit drôle de Châteaubedeau
-eut le toupet de lui proposer et qui
-consistait à l'introduire subrepticement dans
-la chambre de Mme de Chamarante.</p>
-
-<p>Elle le laissa monter derrière elle, un matin,
-sans trahir un geste de dépit ou de jalousie;
-Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait
-dans les parties protubérantes, ce qui faisait
-souffler la malheureuse sur le chocolat de
-la marquise, la bouche en cul de poule, pour
-ne pas crier.</p>
-
-<p>On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette,
-qu'une toile de Jouy à vignettes rouges
-séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau
-de se faufiler derrière la toile et de
-s'y tenir coi jusqu'à ce que la marquise vînt à
-sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre
-sous un prétexte qu'elle saurait dénicher, la
-finaude.</p>
-
-<p>Avant de se cacher, il huma les petits pots
-épars sur le marbre, toucha les peignes, enfonça
-le nez dans la poudre et se rougit les
-lèvres. Il était plus ému qu'il n'eût voulu le
-dire et éprouvait le besoin de faire beaucoup
-de choses, successivement ou confusément,
-plutôt que de rester tranquille. De ce qu'il
-ferait quand il se trouverait nez à nez avec la
-marquise, il ne savait rien exactement. Il était
-prêt à tout, mais ignorait à quoi. Il ne débutait
-pas dans les entreprises; aucune de ses
-prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer
-avec celle-là. Il imaginait un grand roulement
-de tonnerre: la foudre tombe; elle vous
-dérobe votre montre au gousset, vous met le
-feu à la perruque, ou vous coupe en deux
-comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se
-voyait surtout racontant l'exploit à Dieutegard,
-de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre
-un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.</p>
-
-<p>Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds
-un velours; il cligna de l'&oelig;il au trou de la serrure,
-qu'une clé posée tout de guingois rendait
-impropre à laisser distinguer quoi que ce fût;
-il écouta et entendit Ninon qui ânonnait, la
-bouche pleine, quelque chose comme: «ê&hellip; ô&hellip;
-ê&hellip; ô&hellip; bulu&hellip; bulu&hellip; bulu&hellip;»; puis, la cuillerée
-de chocolat passée, la marquise articula:
-«Bougresse! que c'est chaud!&hellip;» Thérèse
-murmurait des excuses; Ninon s'emportait et
-évacuait de ces mots particuliers à l'humeur du
-réveil et qui s'allient si peu avec la pureté universelle
-du matin. Quand Ninon eut mangé, elle
-poussa un petit «han!» de satisfaction, et tout
-s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un
-air frais par la serrure.</p>
-
-<p>Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau
-qui, surpris, tombe à la renverse.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son
-lit la marquise.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine
-à retenir un éclat de rire; «c'est le couvercle de
-la chaise de Madame la marquise que Madame
-la marquise avait sans doute laissé ouvert.»</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui
-saute à bas de son lit et accourt, tandis que
-Thérèse pousse le garnement derrière la toile,
-comme un paquet de linge.</p>
-
-<p>Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura
-là, un moment, debout. Elle avait l'&oelig;il
-brouillé encore, et elle se grattait à travers la
-chemise qui montait et descendait du genou
-à mi-cuisse, selon les mouvements de la
-main.</p>
-
-<p>Châteaubedeau reprit ses sens au milieu
-de robes, de jupes, de caleçons soyeux et
-parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon,
-qu'il entendait marcher, là, tout près, et pieds
-nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait
-le visage d'une bergère assise élégamment
-sur une gerbe de blé écarlate.</p>
-
-<p>Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit,
-allait et venait sur le parquet frais qui flattait
-la plante de son pied grassouillet, car elle
-semblait faire fi des mules tenues à la main
-par Thérèse.</p>
-
-<p>Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située
-au fond du cabinet, et revenait face à Châteaubedeau
-en se caressant le corps avec sollicitude,
-notamment dans la région abdominale,
-comme on fait d'un fruit pour en éprouver la
-maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois
-le sol; son angoisse était répétée sur le
-visage de la fidèle Thérèse. Tout à coup, elle
-troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise,
-et son regard s'éclaircit, tandis que la femme
-de chambre, rassérénée, posait les mules sous
-les talons de sa maîtresse.</p>
-
-<p>On entendit un bruit pareil à celui qu'un
-enfant produit en soufflant, les lèvres serrées,
-dans une bouteille vide, sans en boucher hermétiquement
-le goulot. Thérèse hocha la tête et
-dit avec compétence:</p>
-
-<p>«&mdash;Autant de perdu.»</p>
-
-<p>La marquise, d'un mouvement de dépit,
-envoya promener les deux mules, et ses talons
-nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair
-des mollets et des cuisses.</p>
-
-<p>«&mdash;Madame la marquise reconnaîtra, dit
-Thérèse, que j'avais prévenu Madame la marquise
-que c'était le jour de sa rhubarbe.»</p>
-
-<p>Ninon, les coudes aux genoux, les deux
-poings appuyés contre les joues, rougissait et
-dardait un &oelig;il cruel. Thérèse lui conseilla de
-se cogner sur les genoux, en se fondant sur
-l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui
-n'obtenait de sa femme aucune selle hormis
-par cette méthode toute mécanique. Et Ninon
-abaissa les poings, fort gravement, sur ses
-genoux arrondis et lisses comme de belles
-pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme
-de chambre battait la mesure en frappant l'une
-contre l'autre, par la semelle, les petites mules
-vagabondes qu'elle venait de quérir au bout de
-la pièce.</p>
-
-<p>Enfin la méthode Goubin fut couronnée de
-succès, et Thérèse, se penchant avec intérêt
-sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle
-devait à Madame la marquise, elle eût juré que
-Madame la marquise avait rendu des noix grollières.</p>
-
-<p>Ceci fait, elle poussa prestement le meuble
-béant, jusque sous la tenture de Jouy, selon
-un dessein assurément prémédité et dont Châteaubedeau
-sentit toute la malice à son endroit.
-D'accroupi qu'il était, il se releva d'un
-bond et pinça si fort le bras de la pauvre fille
-qu'elle cria.</p>
-
-<p>Ninon, qui se trouvait à califourchon sur
-un bassin de faïence rouennaise, et regardait
-devant soi avec des yeux de carpe flottante,
-fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du
-page au moment où il se mettait debout. Elle
-démêla la farce et, comme elle n'était point
-femme à se troubler pour la présence d'un
-homme dans sa chambre, elle dit seulement
-«Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement
-Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné,
-ses lèvres rougies, et il n'osait seulement
-pas lever les yeux sur la marquise, tant il était
-penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta
-avec adresse, en pleine figure, son éponge
-souillée d'une eau saumâtre.</p>
-
-<p>Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de
-taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai raconté
-cette scène, mais bien pour que vous
-croyiez davantage à mon histoire, car vous
-savez de reste, comme dit Montaigne, que
-«nous avons beau nous monter sur des
-échasses, encore faut-il marcher de nos jambes,
-et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous
-assis que sur notre derrière». Les marquises,
-même dans les contes, sont sujettes
-à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma
-part, le goût des nobles récits; j'avoue n'être
-tout à fait heureux que lorsque le ton se hausse
-et qu'une belle gravité se répand sur ma page;
-mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de
-maintes humiliations, car je ne sens bien vivre
-un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une
-de ses petitesses.</p>
-
-<p>Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas
-celui qui transpose les cent misères du corps
-et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui
-qui s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques?
-Le parler de tous les jours <a id="cor1"></a>m'émeut
-plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai
-que la poésie, comme tout art, doit s'élever
-vers le ciel sous peine d'être reniée des hommes
-à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol
-d'un talon ferme.</p>
-
-<p>Et vous allez voir tout de suite comme la
-chaise percée de Ninon va nous éclairer sur
-les sentiments de deux jeunes gens rivaux,
-plus et mieux que n'eussent fait de longues
-dissertations amoureuses.</p>
-
-<p>Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend
-en s'essuyant, crachant, grommelant,
-tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis
-qu'abîmé par la marquise, raillé par une
-femme de chambre!</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier
-Dieutegard, qui rôdait toujours sous les appartements
-de Ninon. A la vue de Châteaubedeau,
-Dieutegard fut tenté de fuir et également
-tenté de s'approcher, de lui parler et de
-l'entendre prononcer le nom de celle qu'il
-aimait. Certes, il était dévoré de jalousie,
-mais le sentiment de sa grande timidité l'entraînait,
-non sans une miette d'admiration, vers
-celui qui osait toucher l'objet de son culte.
-Car il ne doutait pas qu'avec cette mine défaite,
-Châteaubedeau ne sortît du lit de la
-marquise. Il lui souhaita donc le bonjour,
-mais n'osa rien lui demander.</p>
-
-<p>L'autre, tout en rajustant son habit, prenait
-cet air fat et lassé des jeunes blancs-becs qui
-viennent de livrer un assaut galant. Il souffla,
-en gonflant de grosses joues.</p>
-
-<p>«&mdash;Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»</p>
-
-<p>Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau
-ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Peste soit des alcôves!»</p>
-
-<p>Dieutegard ne bronchait pas.</p>
-
-<p>«&mdash;&hellip; Avec leurs poudres et leurs parfums&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Qui a des poudres et des parfums?»
-dit enfin le chevalier.</p>
-
-<p>Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit
-les deux pouces aux aisselles et cracha loin.</p>
-
-<p>«&mdash;Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai
-soupé!»</p>
-
-<p>Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que
-l'autre la mêlât au nombre des femmes. Mais
-Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net
-de Ninon et raconta que cette femme insatiable
-ne pouvait se résoudre à se séparer de
-lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette
-intime. Il dit avec une grande précision tout ce
-dont il avait été témoin effectivement, et il
-prenait chaque chose si bien par le menu que
-Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité.</p>
-
-<p>Mais, par le merveilleux privilège de l'amour,
-le chevalier ne retenait rien des réalités décevantes
-dont un balourd affligeait une personne
-chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait
-encore plus haut dans la région imaginaire où
-il avait coutume de l'honorer.</p>
-
-<p>Il pensa un moment souffleter son camarade;
-il en fut retenu, non par la peur, mais
-par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il
-endommageait ce garçon aimé d'elle. Il le pria
-donc seulement de ne plus lui parler de ce
-sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt
-après des détails nouveaux, car il s'enivrait
-d'entendre parler de Ninon, même de
-cette manière.</p>
-
-<p>La voix de la marquise, au-dessus de leurs
-têtes, fit fuir Châteaubedeau et retint au contraire
-le chevalier. Cette voix se répandait sur
-toute sa personne comme un baume, et, toutes
-les fois qu'il l'entendait, il avait l'idée que, si
-elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler
-d'expressions de tendresse, c'était par suite
-d'un malentendu qui ne saurait tarder à être
-dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans
-cesse repossédé par l'espérance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI</h2>
-
-<div class="abstract">LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE
-UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API.</div>
-
-<p>M. le baron de Chemillé arriva un matin
-avec un paquet sous le bras, et demanda où
-était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa
-leçon sous les charmilles, et il l'aperçut en
-effet, en même temps qu'il entendait un petit
-son de voix aigrelet maintenu sur la même
-note, puis interrompu soudain, pour se relever
-identique: le bruit d'une mécanique, si
-vous voulez bien, dont le mouvement serait
-gêné à intervalles égaux par un méchant grain
-de sable. En avançant, le baron observa que
-Jacquette, qui marchait à côté de sa gouvernante,
-perdait le pas, comme par hasard, environ
-toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de
-Quinsonas une langue rose, de la longueur de
-la main. Il retint lui-même son pas, pour ne
-point empiéter sur le temps consacré à l'étude,
-et s'assit sur le premier banc.
-Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa
-tabatière et s'offrit une prise. Puis il parla
-haut, selon sa coutume.</p>
-
-<p>«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de
-donner à ma filleule une poupée, car j'estime
-que la figure de carton peinturluré qui est enfermée
-là-dedans sera plus profitable à cette
-enfant que quatre demoiselles de Quinsonas.
-Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un précepteur,
-c'est une amie, ou, à défaut, une
-<a id="cor2"></a>bonne, mais à qui elle puisse parler à c&oelig;ur
-ouvert. La femme ne se développe qu'autant
-qu'elle peut épancher les petites affaires de sa
-tête et de son c&oelig;ur, et elle ne s'ouvre tout à fait
-qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au
-plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle
-ne ment point. Il est inutile, lorsque nous causons,
-que notre interlocuteur nous écoute et
-nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne
-tenons nul compte? Qu'il ait l'air de nous entendre,
-c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes
-assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées
-ne nous entendent point: c'est pourquoi
-nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait
-pas cela encore; elle formulera devant cette
-figure complaisante ses impressions et sa
-pensée; elle apprendra par là qu'elle a des
-impressions et une pensée, autrement dit
-prendra conscience de soi-même, ce qui n'est
-jamais facile sans le miracle des mots et la
-magie de la forme. Car, contrairement à beaucoup
-d'esprits distingués, je suis porté à croire
-que rien n'existe, même au plus profond de
-notre intimité, tant que l'expression verbale ne
-l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à la
-lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait
-fort loin. Contentons-nous d'avoir l'air
-d'un bon parrain qui paie un joujou à sa filleule,
-sans plus.»</p>
-
-<p>Le baron remit sous son bras le paquet et
-s'avança vers ces demoiselles au moment où
-Jacquette venait de recevoir une verte semonce,
-pour être incapable de citer dans leur ordre les
-trois vertus théologales.</p>
-
-<p>«&mdash;Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette
-aussi bas que possible, «je vous fais bien
-mes compliments, car une fille vous est née.»</p>
-
-<p>«&mdash;Comment! dit Jacquette; mais je ne
-suis pas mariée?»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est juste, dit le baron, aussi cette fille
-n'est-elle qu'une poupée.»</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! dit Jacquette, voyons-la.»</p>
-
-<p>«&mdash;Quel nom allez-vous lui donner?»</p>
-
-<p>Jacquette répondit sans hésiter, comme si
-ce nom eût été choisi de toute éternité:</p>
-
-<p>«&mdash;Pomme d'Api.»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un nom qui lui va bien», opina
-Mlle de Quinsonas, «car elle a joliment bonne
-mine.»</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! dit Jacquette, c'est sans doute
-qu'elle vient de naître; les petits lapins sont
-bien plus rouges que cela&hellip; Quand est-elle
-née, mon parrain?»</p>
-
-<p>«&mdash;Heuh!&hellip; Hier au soir, à la brune.»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais
-tant de mal à boutonner ma ceinture, ces jours
-derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je
-vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer,
-vous ne verrez personne au château.»</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! pourquoi cela?» dit le baron.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah bien! merci! elle en apprendrait de
-belles!»</p>
-
-<p>«&mdash;Méfiez-vous, dit le baron; c'est une
-fille intelligente.»</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda
-Jacquette.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien du tout.»</p>
-
-<p>«&mdash;Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est
-intelligente?»</p>
-
-<p>«&mdash;L'intelligence ne consiste pas à avoir appris
-beaucoup, mais à être apte à tout deviner.»</p>
-
-<p>Jacquette fut très contente de sa fille Pomme
-d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup à
-la gronder et à la battre. Elle la prenait sans
-cesse en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât
-était une curiosité sans répit. Pomme
-d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur
-toutes choses, et, comme les enfants ne doivent
-rien connaître, ce n'était pas une sinécure
-que de faire entendre raison à cette poupée.</p>
-
-<p>«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle
-dans ses bons moments, si tu dois continuer
-à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une
-gouvernante; elle saura bien te fermer la
-bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois
-m'interroger que depuis la création du monde
-jusqu'à Noé, parce que je n'en ai pas appris
-plus long. Quant à ce qui est des personnes
-qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as
-pas idée de l'énormité que tu commets en me
-demandant sans cesse ce qu'elles font avec
-leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries,
-leurs yeux en coulisse et cette
-manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière
-des dames. Apprends, Pomme d'Api, que
-les grandes personnes ont le droit de faire
-entre elles les plus grosses malpropretés. Je
-ne sais pas ce qu'elles font; mais aux précautions
-qu'elles prennent pour nous le cacher,
-il faut que cela soit abominable. Tu as de la
-chance d'être une poupée, toi, tu resteras toujours
-honnête&hellip; Tu me demandes s'ils sont
-tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de
-douze ans, sauf M. le Curé et Mlle de Quinsonas.
-Et plus ils vieillissent, pires ils sont!
-Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon
-parrain de Chemillé! C'est à ce point que,
-quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne
-de t'avoir eue d'une de ses soubrettes.
-Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu
-as des odeurs de graillon!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII</h2>
-
-<div class="abstract">MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS
-PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT
-MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT
-DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET
-EXÉCUTENT UNE OPÉRATION ÉTRANGE, CRUELLE ET
-DÉLICATE.</div>
-
-<p>Vous vous souvenez que Mme de Matefelon
-avait vu d'un très mauvais &oelig;il la statuette de
-l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient
-se baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis
-du petit dieu impudique augmentèrent, cela
-va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de
-courir dans le parc. Elle avait pris un assez
-grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait
-qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya
-d'en user pour faire abattre cette innocente
-figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle
-se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de
-Fontevrault le respect des beaux ouvrages
-d'art,&mdash;quoique, entre nous, elle n'y entendît
-goutte,&mdash;et elle gardait aussi, dans un coin
-secret de sa jolie tête, le souvenir de cette heure
-d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés,
-où elle avait éprouvé une si vive tentation
-d'approcher du Cupidon pubère.</p>
-
-<p>«&mdash;Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait
-Mme de Matefelon. «&mdash;Allons donc!
-avait répliqué le baron de Chemillé qui se
-trouvait toujours là au moment voulu, c'est
-une solution disgracieuse.» Et il fournit
-l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant
-l'approbation de Mme de Matefelon:
-établir autour du bassin un labyrinthe, tel
-qu'il était de mode d'en avoir dans les anciens
-jardins français.</p>
-
-<p>Un maître jardinier de Chinon apporta des
-dessins à choisir; on adopta le plus compliqué,
-et le petit bois inextricable fut planté le
-prochain hiver.</p>
-
-<p>On respecta le bouquet d'arbres de haute
-futaie environnant la colonnade, mais pour
-l'atteindre il fallait connaître le secret du labyrinthe,
-sous peine de se perdre une demi-journée
-dans un dédale d'allées et de contre-allées
-sans issue. Le système de clôture fut
-efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à
-triompher de la difficulté, et elle ne retourna
-plus jamais au bassin.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon prit un jour à part la
-gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle
-lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de
-scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect
-innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule
-ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse
-allée et ne tombât sur la statue «narguant
-le ciel d'un geste obscène qu'une femme
-ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.</p>
-
-<p>Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée,
-une campagne non dépourvue de hardiesse.
-Il s'agissait de briser ce geste sans
-endommager autant que possible l'&oelig;uvre
-d'art, rendue par cette opération aussi inoffensive
-à contempler qu'un saint Sébastien,
-par exemple, bien que les formes de ces jeunes
-gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent
-beaucoup trop, à son gré, de la nature.</p>
-
-<p>A l'heure convenue, la marraine de Jacquette
-et Mlle de Quinsonas partirent pour
-leur croisade, munies d'un marteau, arme
-offensive, et d'un filet à papillons pouvant servir
-à donner le change sur leurs intentions, si
-elles étaient rencontrées, destiné en réalité à
-recueillir les «pièces» à l'instant de leur
-chute, afin qu'elles ne s'égarassent point dans
-le bassin pour en être exhumées quelque jour
-à la faveur d'un curage, ou pour blesser le
-pied d'une des jeunes femmes, si par hasard
-la fantaisie les prenait de revenir se baigner
-ici.</p>
-
-<p>C'était le matin, de bonne heure; elles
-mouillaient leurs chaussures dans la rosée en
-trottinant par l'allée des fontaines, comme des
-dames qui vont à la messe. Mme de Matefelon
-étant sèche de nature, ayant de grands pieds
-et une forte idée morale, allait plus vite;
-Mlle de Quinsonas, malgré sa taille mince,
-avait du poids, vous le savez bien, et elle était
-partagée entre l'appréhension des risques de
-l'escapade, et le désir de voir et toucher de
-près l'objet qui méritait une entreprise si
-romanesque.</p>
-
-<p>Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à
-droite, au lieu de descendre l'escalier des
-bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous
-une charmille taillée en voûte, qui vous menait
-fort loin; après quoi on pénétrait dans un
-bois de chênes où la direction était <a id="cor3"></a>repérée
-au moyen de petites lunes peintes en blanc
-sur les troncs, presque un chemin de Petit
-Poucet; là commençaient insensiblement les
-fourrés d'ormes, d'abord clairsemés et libres,
-puis épais et taillés, enfin s'entr'ouvrant en une
-allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait,
-se mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir,
-aussitôt arrivée sous le bois de chênes; elle
-portait la main à son c&oelig;ur, ouvrait la bouche
-plus qu'à l'ordinaire et soufflait de tous ses
-poumons. On dut marcher encore pour gagner
-un banc aussi éclatant de blancheur que les
-petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un
-merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau
-leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la
-gouvernante, à cause de ce bout de queue
-blanche qui sautillait en s'éloignant comme
-un morceau de papier que le vent emporte.
-Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas
-son sujet, parla de cette sorte de malignité
-d'esprit, propre aux artistes, et qui semble
-les pousser tous à violenter la morale dans
-leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point
-qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que
-l'on nomme un chef-d'&oelig;uvre, qui ne porte, en
-sa vie et en ses travaux, la marque de cette
-possession démoniaque.</p>
-
-<p>A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle
-avait vu de bien mauvaises images chez son
-oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du <i>Manuel</i>. Et
-comme elle était peu familiarisée par son éducation
-première avec le langage travesti des
-libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans
-les cartons de l'évêché, en termes crus à vous
-faire dresser les cheveux. La vieille dame ne
-savait où s'en mettre, et elle crut devoir
-prendre la défense de ces messieurs ecclésiastiques,
-qui parfois préfèrent souiller leur
-propre appartement d'immondices, plutôt que
-de les laisser dans la rue, exposés à corrompre
-des yeux innocents.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses
-doigts le long bambou du filet à papillons, et
-le manchon de gaze verte attrapait au-dessus
-de son front, en guise d'insectes, quelques
-essaims de ces «esprits de malignité» qui voltigent
-autour de nous dans l'air matinal et aussi
-dans bien des occasions, principalement quand
-on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lèvres
-humides, et son regard rejoignait quelque rêve
-de la nuit, interrompu par la croisade.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon fit observer que le soleil
-s'élevait, et l'on reprit son chemin. Aussitôt
-engagés dans le labyrinthe, on apercevait la
-statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées
-dans l'épaisseur des arbustes, et l'on
-croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le
-bras dans ces lunettes pour toucher le dos du
-petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient
-point à gagner le bassin n'apercevaient
-jamais l'Amour que de dos. En vérité,
-ce travail avait été très bien fait. Et, à tout
-touche, on rencontrait des bancs vous invitant
-au repos, et destinés à vous faire gaspiller
-le temps. Ces dames regrettèrent bien
-d'avoir été en chercher un si loin, dans le bois
-de chênes. Vous devinez qu'elles avaient
-donné du premier coup dans le piège, le banc
-du bois de chênes n'étant fait que pour vous
-éloigner du labyrinthe. A combien d'autres
-pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un
-incident surprenant, qui faillit avoir des conséquences
-plus fâcheuses encore, ne se fût
-produit sous leurs pas incertains.</p>
-
-<p>Elles marchaient depuis une bonne demi-heure
-dans le labyrinthe, tantôt chantant victoire
-parce qu'elles approchaient du Cupidon
-jusqu'à presque le toucher avec le bambou,
-mais rejetées par derrière par trois pas de
-plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans
-l'une des fenêtres de verdure comme on le
-ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante
-observa que la statuette se voilait par intermittence
-sous quelque chose de roux qui passait.
-Mme de Matefelon mit cela sur le compte
-de troubles de la vue et dit que de telles illusions
-se produisent fréquemment lorsqu'on
-s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé
-à son tour, elle fut témoin du même phénomène.
-Mlle de Quinsonas hasarda l'&oelig;il de
-nouveau et poussa un cri. Le «quelque chose
-de roux» était une tignasse humaine. Cette
-tignasse humaine grossissait à chaque apparition
-nouvelle. Au bruit, elle s'arrêta, se fixa
-au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on
-pose au milieu d'un cartouche, et un seul de
-ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant
-vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba.
-Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le
-banc voisin.</p>
-
-<p>La tignasse humaine, c'était Cornebille.</p>
-
-<p>Que venait faire Cornebille, à cette heure,
-en plein c&oelig;ur d'un parc où la marquise lui
-avait interdit de jamais reposer le pied? pis
-que cela, sur le lieu même où sa présence malencontreuse
-lui avait valu ce malheur? Puisque tout
-s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard.
-Toujours est-il que la figure qu'il présentait
-n'était pas pour faire bien augurer de ses intentions.
-Son aspect était misérable, ses vêtements
-troués, ses pieds nus, sa tête hirsute,
-son visage décharné, ses yeux, déjà disgracieux
-par leur défaut naturel, dévorés d'un
-terrible feu.</p>
-
-<p>Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre
-se fût penché avec des gestes de bonté vers
-deux femmes en défaillance. Il le fit cependant,
-au lieu de profiter de cette circonstance
-pour se sauver à toutes jambes, ce qui, il me
-semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un
-malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en
-commençant toutefois par la plus jeune. Il
-leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes
-d'une main qui eût fait feu à frotter du bois,
-et, tout en se livrant à cette besogne charitable,
-il les rassurait de la voix, il les implorait
-plutôt, demandant à ces demi-mortes de ne
-point trahir son secret.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois,
-remit assez bien ses traits, dès qu'elle
-put ouvrir l'&oelig;il, et elle l'appela par son nom
-pour l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses
-genoux. Cette attitude rassura pleinement la
-gouvernante. Toutes deux demandèrent à
-l'homme:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»</p>
-
-<p>Cornebille n'expliquait rien et continuait à
-implorer de ces dames qu'elles gardassent le
-secret.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.</p>
-
-<p>Il les pria alors de le suivre et les mena
-promptement, et sans hésiter sur le choix des
-allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le
-labyrinthe lui était familier et furent en même
-temps très étonnées de trouver en si bon état
-un endroit à peu près abandonné, et depuis si
-longtemps, par la marquise. Le marbre du
-Cupidon était pur et luisant comme au premier
-jour; pas une feuille ne tachait le miroir de
-l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable,
-pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela,
-sans doute, eût été beaucoup plus beau livré
-aux seuls soins de la nature; mais Mme de
-Matefelon était fort sensible à cette propreté,
-et elle la faisait remarquer à Mlle de Quinsonas,
-qui ne l'eût peut-être point vue, occupée
-qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du
-jeune Amour.</p>
-
-<p>La vieille dame tira de sa poche le petit
-marteau et, sans plus admirer la circonstance
-providentielle qui venait de la conduire comme
-par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se
-mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit
-à Cornebille:</p>
-
-<p>«&mdash;Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous
-ne voulez pas que je révèle votre présence
-dans le parc; c'est très bien: quoique je ne
-comprenne absolument rien à l'intérêt qui
-vous pousse à entretenir cet endroit aussi net
-qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre
-pas dans ce mystère. Je me tairai donc, à condition
-que vous me rendiez le petit service d'atteindre
-le piédestal de la statuette, selon le
-moyen que vous possédez, puisqu'elle est si
-bien époussetée. Je vous confierai cet outil et
-guiderai moi-même votre travail.»</p>
-
-<p>Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit
-ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait
-là d'un ordre de la marquise. Mme de
-Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en
-présence de la gouvernante, répondit que non.
-Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et
-qu'il préférait que l'on trahît son secret. Il se
-redressa en prononçant ces mots, et sa physionomie,
-d'ordinaire si déplaisante, s'ornait,
-ma foi, d'une certaine beauté, tant il était
-ferme et respectueux dans toute son attitude.
-Mme de Matefelon lui mit dans la main un
-écu de six livres. Il demanda si c'était Mme la
-marquise qui lui faisait remettre cet argent,
-pour prix des services rendus nuitamment à
-l'endroit préféré de Mme la marquise. On lui
-répondit encore non. Il se frappa la poitrine
-et dit que c'était son plaisir de servir Mme la
-marquise, du ton d'un mousquetaire qui va
-mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent
-pour un hâbleur, mais n'obtinrent rien de
-lui, sinon qu'il s'en allât.</p>
-
-<p>Une fois seules, elles se regardèrent, ou,
-pour être plus exact, Mme de Matefelon regarda
-Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de
-vue le but précis de la croisade.</p>
-
-<p>La marraine de Jacquette considérait les
-ravages que la statuette eût pu produire sur
-l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si
-grand sur une personne déjà mûre et de vertu
-éprouvée. Elle en fut fortifiée dans son dessein
-et conçut par là même le moyen de le réaliser.</p>
-
-<p>Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui
-dit qu'il fallait passer cette eau et faire à elles
-deux l'ouvrage.</p>
-
-<p>«&mdash;Veuillez retirer vos habits, dit-elle;
-pendant ce temps je me détournerai et prierai
-Dieu qu'il bénisse notre entreprise.»</p>
-
-<p>Nous imiterons la discrétion de la vieille
-dame, bien que plusieurs puissent regretter
-à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance
-avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai
-pas un mot parce que le tableau que je
-découvrirais en ce moment ferait un hors-d'&oelig;uvre
-au cours de mon récit.</p>
-
-<p>Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle,
-elle en gravit les degrés sous-marins, puis sortit
-de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle
-attrapa adroitement le marteau, quoique bien
-émue, à plusieurs titres, car elle avait aussi
-grand peur de perdre sa place si jamais Ninon
-apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle
-poussa un gros soupir et chercha la position
-la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle
-l'eut trouvée, elle n'osait pas porter sa main
-sur l'objet. Mme de Matefelon l'excitait du
-rivage et tendait à bout de bras le filet.</p>
-
-<p>«&mdash;Courage, Mademoiselle Dieu vous
-voit!» lui cria-t-elle.</p>
-
-<p>Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas,
-qui était pieuse et pudique, fut gênée; sa
-figure, comme celle des petites filles, prenait
-une expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle
-ne se mouillât de larmes.</p>
-
-<p>Enfin, saisissant à pincée le relief, elle
-l'abattit d'un coup sec, comme fait un maître
-d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second
-coup suffit à l'achèvement de l'&oelig;uvre.
-Les tristes débris creusèrent la gaze du filet
-en un longue pointe que retira vivement
-Mme de Matefelon.</p>
-
-<p>Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en
-regardant la blanche petite plaie de son ventre,
-souriait, soit du néant d'un endroit naguère si
-riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de
-ces femmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII</h2>
-
-<div class="abstract">LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE
-DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER
-PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE
-DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE
-DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT SOUVENT LES
-SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.</div>
-
-<p>Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.</p>
-
-<p>Lorsque ce gamin descendit l'escalier du
-cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un éclat
-de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de
-Châteaubedeau, qui couchait dans les environs
-et avait pour l'heure M. de la Vallée-Chourie
-sous la main, dépêcha celui-ci aux
-nouvelles. La mère du coupable fut donc
-informée promptement et résolut de se montrer
-très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement
-qu'une chose, à savoir que son fils
-n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont
-elle eût été fière.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas
-l'événement, à sa façon. Marie Coquelière
-allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux;
-Fleury croyait devoir s'en ouvrir au
-marquis. Foulques donnait un coup de pied
-au derrière de Fleury pour lui apprendre à
-parler quand c'était l'heure de partir pour la
-chasse, pestait contre Chourie toujours en
-retard et, après un coup d'&oelig;il satisfait à son
-équipage, s'éloignait allègrement du côté des
-bois de Bourgueil.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau se rendit chez la
-marquise pour lui exprimer ses regrets et son
-désir de punir son fils sévèrement. Elle avait
-si peur qu'on ne la priât de retourner à sa
-terre, qu'elle se hâta d'indiquer elle-même le
-châtiment le plus pénible à l'amour-propre du
-jeune homme, et c'était de le traiter comme un
-enfant, de le mettre au cabinet noir.</p>
-
-<p>L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour
-le lieu de la peine une petite pièce située tout
-en haut de la vieille tour du Nord, non point
-tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant
-jour par des meurtrières, d'aspect rébarbatif,
-et ayant servi de prison pour d'authentiques
-huguenots.</p>
-
-<p>Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le
-tenant par les poignets, car il eût envoyé promener
-toute autre personne, et à cette époque
-c'était une grave affaire que de lever la main
-contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que
-Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir
-choisi ce lieu élevé, car elle eut beaucoup de
-mal à grimper jusqu'au haut de la tour, par un
-escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée,
-la malheureuse, de marcher à reculons afin de
-tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mère,
-du moins ne se faisait pas faute de lui donner
-un véritable cul-de-plomb à traîner.</p>
-
-<p>Tout le domestique mâle suivait pour prêter
-main-forte, le bon Fleury en tête, portant
-la main à son endroit meurtri, mais néanmoins
-goguenard, mal convaincu de la grandeur du
-crime qu'il contribuait à châtier, et traitant
-volontiers de «fameux luron» le page qui
-avait eu le front de tâter la peau de la marquise.</p>
-
-<p>La porte de la geôle était munie d'un judas
-où tout le monde se haussa pour voir le prisonnier,
-dès que les gros verrous furent tirés.
-Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner,
-d'esquisser quelques pas de danse sur
-le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher
-par les meurtrières, le plus loin qu'il put.
-On avait, comme d'usage, disposé contre la
-muraille une cruche à eau et un petit siège de
-bois à trois pieds qui supportait une miche
-de pain bis; un grabat achevait de donner à
-ce lieu la figure classique des cachots. Quand
-on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire,
-chacun redescendit et l'on déjeuna tranquillement,
-malgré l'absence du marquis et de Chourie
-partis pour la chasse.</p>
-
-<p>On touchait au dessert quand le bon Fleury
-ayant frappé à la porte, vint prévenir la marquise
-que le jeune Châteaubedeau faisait un
-grand vacarme dans sa tour et jetait des
-moellons par les meurtrières, à donner à croire
-qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres
-tombaient dans la cour des communs; l'une
-d'elles avait atteint à la tête un petit de Marie
-Coquelière qui braillait comme un damné
-dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitôt
-voir le pauvre petit blessé et jouir en même
-temps du coup d'&oelig;il de cette avalanche de
-moellons vomis par la tour du Nord.</p>
-
-<p>Marie Coquelière tenait entre ses jambes
-le moutard barbouillé de mûres jusqu'aux
-yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une
-chatière et d'où sortaient sans répit des beuglements
-assourdissants. La mère prévoyante
-lui appliquait sur la tempe une pièce de deux
-sols fermement liée avec un mouchoir, dans
-le but d'empêcher la chair de se soulever en
-bosse.</p>
-
-<p>L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre
-celui de la cour, où tous les gens du château,
-abrités de leur mieux, étaient réunis et regardaient
-comme un prodige céleste la mince
-fente de muraille d'où s'échappaient, à intervalles
-presque égaux, des cailloux de la grosseur
-du poignet, lancés vigoureusement et qui,
-suivant une trajectoire invariable, frappaient
-les vitres des écuries, où l'on entendait les
-chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible
-de les secourir sous ce feu.</p>
-
-<p>Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier
-et de transiger avec lui, au besoin de
-lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre,
-mieux valait un châtiment incomplet que les
-dégradations de ce forcené. Mme de Châteaubedeau
-joignait ses lamentations à celles du
-jeune Coquelière et envisageait avec angoisse
-la nécessité de hisser de nouveau jusque là-haut
-ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait
-point.</p>
-
-<p>Fleury revint, un &oelig;il poché, les doigts en
-sang, un grand couteau pointu à la main. On
-crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en
-soufflant, qu'au contraire il avait arraché à
-celui-ci le présent couteau, moyennant lequel
-le «luron» dégradait un pan de muraille récemment
-restauré en petit appareil, lorsqu'on
-avait coiffé la tour d'un pignon d'ardoises. Le
-prisonnier réduit à ses seules mains, on pouvait
-espérer la paix. Marie Coquelière pansa
-le pauvre Fleury. Et à mesure que l'on considérait
-les linges blancs dont s'enveloppaient
-les deux premières victimes de Châteaubedeau,
-une sorte de considération naissait dans
-les esprits pour ce garnement qui, du haut de
-la tour, mettait tout le château en émoi.</p>
-
-<p>On profita du calme pour aller voir par le
-judas. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,&mdash;dont
-je ne parle pas souvent
-parce que leur conduite privée me déplaît,&mdash;furent
-les premières dans l'escalier;
-Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne,
-et la grosse belle maman elle-même, à son
-corps défendant, y allèrent. On gravissait malaisément
-et une à une les marches étroites,
-peu éclairées, et les pieds enfonçaient dans la
-fiente des colombes, ou écrasaient comme des
-grains de millet les petites crottes desséchées
-des souris. Soudain l'une des deux belles-s&oelig;urs
-poussait un cri parce qu'elle avait touché
-un insecte mou qui rampait sur la muraille,
-l'autre parce qu'elle avait senti un
-baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas
-qui geignait parce que M. de Malitourne
-la pinçait, dans les sombres passages.</p>
-
-<p>Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa
-malchance? Voilà-t-il pas qu'après que tout
-le monde eut mis l'&oelig;il au judas et contemplé
-Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart
-redescendaient faute d'intérêt, Châteaubedeau
-s'avise qu'il est épié par la grille traîtresse. Il
-rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen
-de jouer un tour fameux qui demeure inscrit
-dans les mémoires. Il ne se frappe pas le
-front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne
-pas la cruche à eau. D'un geste rapide,
-il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux
-et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète
-ouverture.</p>
-
-<p>C'était Mlle de Quinsonas qui regardait
-dans le moment, et d'autant plus attentivement
-que le geste premier du jeune homme l'avait
-intriguée, captivée même, on peut le dire, et
-qu'elle s'était appliqué les deux mains en &oelig;illères,
-sur chaque tempe, afin d'en accaparer
-tout pour elle.</p>
-
-<p>Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe
-et l'interrogeait sur le spectacle, fut très surprise
-de la voir s'écarter du judas si vivement
-et la figure trempée comme une lessive. Précisément,
-la gouvernante venait de la prier
-de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant
-rien, disait-elle, que tirer de sa poche
-son étui à chapelet. Le liquide coulait en trois
-grosses larmes inégales et dorées, le long de
-la porte du cachot, et Mlle de Quinsonas, au
-comble du dépit, tamponnait à l'aide de son
-mouchoir sa gorge abondante, où de minces
-ruisselets charriaient la poudre.</p>
-
-<p>«&mdash;Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez
-pris pour l'étui à chapelet.»</p>
-
-<p>Malitourne se trouva encore assez haut dans
-l'escalier pour recueillir le propos. Il remonta
-quelques marches pour en avoir l'explication
-et la trouva sur la figure humide et décomposée
-de la pauvre gouvernante. Quatre à quatre
-il redescend les marches et jette la nouvelle
-qui dégringole en spirale dans le colimaçon.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher
-de pouffer, malgré son essoufflement et malgré
-l'outrecuidance de l'action commise par son
-fils. Les deux belles-s&oelig;urs ne se tenaient pas de
-gaieté. M. de la Vallée-Malitourne croyait avoir
-enfin, une fois en sa vie, eu la langue heureuse.
-Mais, quand le propos heurta Mme de
-Matefelon et la marquise, l'infortuné reprit
-conscience de son destin.</p>
-
-<p>Ninon, qui, personnellement, n'était rien
-moins que bégueule, reçut un coup très pénible.
-Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle
-souffrit plus que Mme de Matefelon, qui n'était
-choquée que dans ses principes, tandis que
-Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il
-faudrait être une bien vilaine femme pour ne
-pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère
-et souvent coupable,&mdash;vous n'avez pas fini
-de vous en apercevoir,&mdash;par suite de son
-défaut d'éducation, mais le fond de sa nature
-était bon et, presque toujours, son premier
-mouvement excellent.</p>
-
-<p>Elle entra donc dans une grande colère, et,
-en dépit du fâcheux état où se trouvait la gouvernante,
-elle la gourmanda vivement pour
-n'avoir pas su prévenir une telle inclination
-d'esprit chez Jacquette, et la somma de lui
-indiquer où sa fille avait puisé une documentation
-physique aussi scandaleuse.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux
-qu'elle n'enseignait pas à l'enfant un iota qui
-ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé;
-que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette
-de baisser les yeux en passant devant
-les tapisseries ou les toiles représentant des
-figures immodestes, et qu'enfin elle lui faisait
-vivement prendre une contre-allée dès qu'elle
-apercevait dans le parc soit un de ces messieurs,
-soit un homme de peine, rendus pareils
-par le commun besoin des épanchements naturels,
-plantés en échalas contre un tronc
-d'arbre, ou immobiles comme une fontaine.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon, qui connaissait le beau
-dévouement de la gouvernante, voulait venir à
-son secours et ne savait comment faire. Ninon
-trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à
-travers, voulait à toute force que l'on répondît
-à la seule idée qui lui demeurât dans son
-emportement, à savoir comment sa fille avait
-eu connaissance de ce que Mlle de Quinsonas
-prenait pour un étui à chapelet.</p>
-
-<p>Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa
-le front et dit:</p>
-
-<p>«&mdash;La statuette!»</p>
-
-<p>Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent.
-Mais la colère de Ninon redoublait,
-car l'évocation de la statuette lui prouvait
-qu'elle avait pu elle-même, par sa complaisance
-pour l'ouvrage de marbre, contribuer à
-molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on
-pas prévenue de ce danger, dès avant la naissance
-de l'enfant? Plus elle était convaincue
-de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait
-à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.&mdash;«Et
-le labyrinthe?» disait-elle.&mdash;«Beau
-jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû
-l'y mener tous les jours!» Enfin, chacun chargeait
-l'Amour de marbre afin d'innocenter la
-pauvre gouvernante. Un sombre remords se
-dissimulait maintenant sous la colère de la marquise.
-Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme
-elle était la conscience même, elle se résolut,
-afin de tout concilier, à un coup de théâtre.</p>
-
-<p>Elle portait sans cesse sur elle, pour plus
-de sécurité, les vestiges du marbre mutilé.
-Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement
-d'un papier de soie bien ficelé, et les
-montra à Ninon et aux personnes présentes
-entre ses deux mains creusées en noix de coco,
-comme on tient un petit oiseau vivant.</p>
-
-<p>«&mdash;Ci-gît le mal», dit-elle.</p>
-
-<p>On ne comprenait point tout d'abord. Elle
-dit l'expédition du labyrinthe, étala le zèle de
-la gouvernante. Celle-ci se mit à pleurer. L'aventure
-stupéfia à tel point Ninon, déjà fort énervée,
-qu'elle fit comme la gouvernante. Pour
-ne point s'expliquer davantage, on se sépara.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurèrent
-seules vis-à-vis du vestige de marbre
-qui jouait le rôle d'un presse-papier sur la feuille
-de soie. La gouvernante, entre deux sanglots,
-le regardait encore; elle le toucha du doigt.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me sauve», dit-elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a tant perdu de vos pareilles!» dit
-Mme de Matefelon.</p>
-
-<p>Ainsi se terminent bien des scènes, dans le
-cours de la vie, c'est-à-dire par de véritables
-coq-à-l'âne. Remarquez qu'on n'a rien éclairci,
-rien résolu. La marquise est offensée des connaissances
-prématurées de sa fille. Elle en
-demande raison à la personne qu'elle paie
-pour que l'enfant reçoive une éducation parfaite.
-Elle est saisie d'une violente colère, très
-probablement,&mdash;soit dit entre nous,&mdash;parce
-que c'était le jour où elle eût dû prendre sa
-rhubarbe, vous vous en souvenez. L'aigreur
-de son sang l'égare; il lui faut un coupable.
-On lui montre qu'elle-même eut peut-être le
-plus grand tort dans l'affaire. Puis on la suffoque
-par le récit de l'expédition la plus romanesque
-et l'exhibition des pièces les plus
-inattendues. On pleure, on a oublié le point
-de départ de l'aventure, et chacun vaque à
-ses affaires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV</h2>
-
-<div class="abstract">NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE
-AVEC LE PETIT PAQUET CONTENANT LES
-VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE
-DU DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE
-HOMME. ELLE RENCONTRE LE CHEVALIER DIEUTEGARD
-ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ
-QUI NE S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE
-L'UN NI DE L'AUTRE.</div>
-
-<p>Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit
-de Ninon avait tourné, comme les girouettes
-des tourelles, et ne tenait plus compte que des
-avaries infligées au gracieux Cupidon de François
-Gillet par le zèle stupide des deux femmes.
-Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée davantage
-en apprenant cette mutilation.</p>
-
-<p>Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut
-de l'Amour pubère entre les mains de Mlle de
-Quinsonas, où il était encore, et sortit sans
-mot dire, au grand désappointement de la gouvernante,
-qui croyait que la marquise venait
-lui demander pardon de ses vivacités.</p>
-
-<p>«&mdash;Les raccommodements ne vont pas si
-vite, dit Mme de Matefelon, car on ne s'entend
-jamais: c'est le temps qui est le remède.»</p>
-
-<p>Ninon s'achemina vers la statuette, dans le
-dessein de mesurer l'étendue de la dégradation
-et de voir s'il était possible de réappliquer les
-débris. Que voulez-vous! cette femme était
-ainsi faite. Tout à l'heure elle se reprochait
-comme un crime d'avoir laissé la statuette au
-grand jour, parce que sa fille y pouvait heurter
-sa candeur; maintenant la voilà qui va réédifier
-la statuette! C'est que Ninon, se reposant
-ordinairement sur une étrangère du soin
-d'élever sa fille, avait parfois des accès de
-sensibilité pour ce qui touchait cette enfant,
-mais elle revenait promptement à ses habitudes.
-Et c'était une de ses habitudes, depuis
-bien des années déjà, de penser de temps en
-temps au Cupidon de François Gillet.</p>
-
-<p>Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le
-voyait pas ébréché.</p>
-
-<p>Ordinairement, elle en chassait l'image,
-comme une honnête femme rejette la mémoire
-d'un soir de griserie où elle a failli commettre
-une grosse faute. Petit à petit, dans le recul
-du temps, cette statue de marbre qu'elle avait
-entourée de ses bras et baisée, prenait un peu
-des airs d'amant. Si Cornebille ne se fût pas
-trouvé là pour glacer de honte la petite folle,
-qui sait si cette première excentricité n'eût
-pas été le début d'une vie désordonnée!</p>
-
-<p>Elle ne songeait pas à cela sans sourire,
-car elle cherchait en vain quel complice elle
-eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de
-monde; des châtelains venaient trois fois
-l'an, retenus par l'incommodité du voyage;
-M. de la Vallée-Chourie était exténué par
-son ardente maîtresse, et son frère eût fait
-un amant ridicule. Avait-elle un bien grand
-mérite rester pure? Est-ce que son mari lui
-en savait gré? C'était un bonhomme qui chassait,
-qui buvait, qui lorgnait les appas de la
-gouvernante; bien serein pour le reste des
-éventualités.</p>
-
-<p>Elle descendait doucement l'allée des fontaines,
-son petit paquet à la main. Le vent
-jouait dans les arbres; les marronniers, bien
-taillés par en bas, secouaient leurs hauts panaches
-au-dessus de sa tête, et, tout au bout
-de l'allée, un bouquet de géraniums plantés
-dans le vase au bas-relief de satyres simulait
-un vol de papillons écarlates sur un doux ciel
-de soie grise.</p>
-
-<p>Vous savez que ce vase était situé à droite
-de l'escalier qui menait aux jardins bas; vis-à-vis
-il n'y avait qu'un socle servant de table
-rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer
-au cours de sa promenade. Par-dessus
-le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait
-tout grand son parasol noir. Au delà,
-mais assez loin, comme un horizon de nuages
-moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes
-dont les pieds baignaient dans la Loire.</p>
-
-<p>Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle
-regardait la pointe de ses petits souliers. Elle
-trouvait le temps un peu lourd, et avait bien
-de la peine à penser à quelque chose de suivi.</p>
-
-<p>Elle se reposa un moment, quand elle eut
-atteint l'escalier, à l'ombre du pin parasol.
-Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés
-heureux à jouir seulement d'une si belle vue!</p>
-
-<p>C'était là,&mdash;il faut que je vous en parle!&mdash;que
-M. Lemeunier de Fontevrault avait ménagé
-sous les pins, une terrasse longue d'une
-demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une
-balustrade dominant ces jardins en pelouses et
-en bassins auxquels huit grands jets d'eau
-avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban
-du fleuve se déroulait dans le lointain, et l'on
-découvrait, par les jours clairs, les toits miroitants
-de Saumur. Mais Ninon venait d'être
-piquée par un désir qui ne lui laissait à peu
-près rien voir des beautés du ciel et de la terre.</p>
-
-<p>Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant
-qu'elle marchait, elle enviait le sort des femmes
-qui sont pressées dans leur lit par le bras d'un
-homme.</p>
-
-<p>M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait
-pas, autrefois, pour raconter des aventures
-romaines auxquelles elle attachait alors peu
-de prix; ces aventures se représentaient à elle
-en vives couleurs, comme les livres d'enfance
-que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente
-ans. Et elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter
-que quelqu'une d'elles lui arrivât.</p>
-
-<p>Elle en rougit, parce que les discours de
-Mme de Matefelon l'entretenaient dans la
-crainte des passions, et parce que sa vie morale
-était ordinaire et modeste. Mais rien ne
-tenait contre l'appétit déterminé qu'elle avait
-de se sentir baiser la bouche par quelqu'un
-qui appliquerait son corps tout entier contre
-le sien.</p>
-
-<p>Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main,
-dans le papier de soie, contribuait à cette démangeaison,
-ou bien si la seule approche du
-bassin de l'Amour y suffisait, mais son cas
-présent avait une grande analogie avec la crise
-qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi
-d'automne, Dieu sait combien il y a d'années!
-Il ne faut pas incriminer une femme qui met
-de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!</p>
-
-<p>Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea
-dans le labyrinthe. Comme celui-ci
-était resté exactement dans le même état depuis
-le jour qu'elle l'avait vu pour la dernière
-fois, elle ne remarqua pas les soins secrets
-qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise,
-lorsqu'elle atteignit le bassin, de trouver là le
-chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>Qu'on ne m'accuse point de placer juste en
-ce lieu Dieutegard, au moment même où la
-marquise y vient avec l'ardente envie de toucher
-un beau jeune homme; ce serait un procédé
-trop facile. J'ai pris la précaution de vous
-avertir depuis longtemps que le chevalier
-affectionnait les étangs, les rivières, les fontaines,
-et qu'il avait coutume d'aller à peu près
-tous les jours, un petit livre à la main, dans
-les régions du parc ornées d'eau. L'ancienne
-nourrice, Marie Coquelière, qui croyait aux fées
-et à toutes les choses merveilleuses le révérait
-à cause de ses goûts aquatiques qui s'allient
-volontiers à la poésie et aux mystères nocturnes.
-C'est elle qui l'avait engagé à venir là,
-et voici comment:</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition
-au bassin de l'Amour, n'avait pu tenir
-complètement sa langue, malgré la prière de
-Cornebille, et, sans trahir toutefois la personnalité
-de cet homme soi-disant sorcier, elle
-avait dit un matin à la femme de chambre
-qu'elle était parvenue par hasard, en se promenant,
-jusqu'à un bel endroit où l'on n'allait
-jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi
-propre que s'il eût été entretenu par des anges.
-Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait redit
-en confidence au chevalier, qui se souvenait
-fort bien qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon
-l'éloignait du bassin, ainsi que Châteaubedeau,
-sous le prétexte que la marquise s'y
-baignait; il y était revenu se convaincre de la
-circonstance extraordinaire, et il n'avait point
-fait de difficulté à croire à quelque miracle dû
-à l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y
-accomplissait de fréquents pèlerinages.</p>
-
-<p>Il était là, étendu tout de son long sur le
-sable tiède, et tenant à la main un petit livre.
-Il lisait, et puis se cachait la figure entre les
-feuillets, comme pour méditer ou pour boire
-avidement les paroles poétiques qui, sans
-doute, charmaient son c&oelig;ur. Ninon le considéra
-un moment et le vit baiser pieusement, à
-la margelle du bassin, la pierre où elle s'était
-maintes fois assise en barbottant dans l'eau
-du bout de son pied nu. Comme elle n'ignorait
-pas qu'elle fût aimée du chevalier, elle y prit
-plaisir pour la première fois, et appela aussitôt
-le jeune homme par son nom. Il sursauta et
-devint plus blanc que le marbre du Cupidon.</p>
-
-<p>Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui
-conta, non sans se moquer, la croisade de sa
-grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle désignait
-du doigt l'ouvrage de François Gillet
-privé de sa fleur. Elle tira celle-ci hors de la
-feuille de papier et la montra à Dieutegard.</p>
-
-<p>Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela
-entre les mains de celle qu'il aimait. Pour lui,
-depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas
-remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il
-la regardât beaucoup parce qu'il savait
-qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci
-lui demanda pourquoi il faisait la grimace. Il
-eût été en peine de le dire, mais il se sentait
-blessé dans la région de son grand amour.</p>
-
-<p>Ninon ne comprit pas cette tendre nuance
-de la passion d'une âme pure, et elle le fit
-souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer
-l'objet à sa place, soit par le moyen
-d'une colle spéciale, soit par quelque habile
-procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire
-d'une femme de s'occuper de ces détails et
-offrit de s'en charger lui-même, pour lui être
-agréable, à la condition qu'elle voulût bien
-lui confier le petit paquet et n'en plus parler.
-Elle y consentit, et il le mit dans sa poche.</p>
-
-<p>Alors Ninon le considéra comme elle n'avait
-jamais fait. Elle lui trouvait une figure charmante.
-Il avait des yeux d'un assez joli bleu,
-de beaux cheveux bruns, une peau à peine
-hâlée, à peine ombrée d'un duvet naissant,
-par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on
-puisse souhaiter d'un homme. Par cette dernière
-particularité, quelquefois il lui avait
-plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres
-quand il faisait la lecture à haute voix. Et elle
-sentait qu'elle mourait d'envie de recevoir un
-baiser sur la bouche.</p>
-
-<p>A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une
-seule fois, à quinze ans, de la part d'un officier
-qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de
-Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment
-de son départ, l'avait prise à pleins bras
-entre deux portes, et laissée ahurie, sans
-aucune autre émotion. Quant à Foulques, il
-était trop rustaud pour goûter ce genre de
-plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne
-savait comment faire pour obtenir que le chevalier
-la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas tant
-aimée, il eût bien vu ce désir dans
-ses yeux.</p>
-
-<p>Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que
-c'était peu de chose et glissa le livre sous
-son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en
-empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils
-coururent bientôt l'un après l'autre autour du
-bassin, elle heureuse de voir briller les dents
-du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter
-son attention. Il trébuchait, ne savait
-plus courir. Quand il sentit la main de Ninon
-contre lui et le souffle chéri lui effleurer
-le visage, il porta la main à son c&oelig;ur qui battait
-trop fort, et la marquise dut le soutenir
-dans ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle
-s'assit à l'endroit que tout à l'heure il baisait
-par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux,
-à demi pâmé, en lui mouillant les tempes
-avec un peu d'eau qu'elle puisait dans le creux
-de sa main.</p>
-
-<p>Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il
-adorait, il eut dans le regard tant de confusion,
-de bonheur et d'amour, que Ninon même
-en fut intimidée, et, si près de lui, si autorisée
-à le baiser qu'elle fût par son attitude, elle se
-retint, parce qu'elle sentait un trop grand
-désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses
-lèvres et le beau sentiment du chevalier. Du
-moins, elle sentit cela l'espace d'un instant,
-sans que cela même lui laissât de souvenir,
-mais assez pour contenir un geste, enfin par
-ce moyen qui empêche souvent les femmes de
-commettre des fautes contre le tact, sans
-qu'on puisse leur en savoir gré.</p>
-
-<p>Aussi, presque aussitôt après ce gracieux
-hommage rendu par les sens à l'amour, Ninon
-redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait
-attrapé chaud en courant. Il répondait:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais non, madame.»</p>
-
-<p>«&mdash;Si, si», disait-elle.</p>
-
-<p>Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.</p>
-
-<p>Elle était de nouveau saisie par la gourmandise
-et elle sentait qu'elle n'y résisterait pas
-longtemps; mais elle espérait que Dieutegard
-la devancerait. Le chevalier semblait savourer
-quelque chose en lui-même, et le mouvement
-et la parole lui étaient retirés.</p>
-
-<p>Elle eut de l'impatience. Elle le secoua
-par les deux épaules, et elle attendit, comme
-lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le
-c&oelig;ur du chevalier se gonflait et aspirait la vie
-de tous ses membres. Les expressions de son
-amour s'amoncelaient aussi sous son front,
-mais rien que là. Alors Ninon le baisa goulûment,
-comme si elle l'eût voulu manger; elle
-lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa,
-branlant sa chevelure à la façon d'une houppe
-qui répandait une poudre blanche sur les
-épaules de Dieutegard.</p>
-
-<p>Elle avait chaviré sur lui en désordre; un
-de ses seins avait jailli hors du corsage ouvert
-très bas, et sa fleur, sensible et menue, pareille
-à une rose thé cueillie depuis le matin,
-semblait attendre la goutte d'eau qui ramène
-la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne
-le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit
-point, tant il était descendu profondément
-dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait
-cueillir au dedans de lui un étrange ravissement,
-comme les personnes qui viennent de
-mourir. Ninon le froissait tout entier de ses
-caresses, molestait son visage de vierge, à
-deux mains; lui crevait contre les dents sa
-gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à
-coup, en faisant une vilaine grosse moue de
-petite fille, puis elle lança un éclat de rire et
-dit sèchement:</p>
-
-<p>«&mdash;Venez-vous?»</p>
-
-<p>Elle prit les devants dans la tortueuse
-allée du labyrinthe, et il la suivit en silence.</p>
-
-<p>Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir,
-Dieutegard lui sauta au cou et l'embrassa
-avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très
-timides et très émus, et il essayait de la palper
-comme pâte de pain dans la huche. Elle
-l'écarta de même que si elle ne l'avait connu
-de sa vie, et parut hautement offensée. Alors
-il demanda pardon, et fut tellement malheureux
-qu'il vaut autant n'en pas parler.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV</h2>
-
-<div class="abstract">BON! VOILÀ CHÂTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE
-PLUS BELLE! LE PRISONNIER SANGLANT. NINON DANS
-LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU
-ZÈLE INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA
-CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVÉE DU MARQUIS. LE
-MARQUIS MONTE À LA TOUR. HORRIBLE ÉVÉNEMENT
-ACCOMPLI DANS LA PHARMACIE.</div>
-
-<p>Ninon était encore toute chaude de cette
-aventure quand elle s'entendit héler à grands
-cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient
-l'allée des fontaines en courant.
-Elle apprit d'eux que Châteaubedeau était en
-proie à une sorte d'attaque de folie dans la
-tour.</p>
-
-<p>Vers les cinq heures, après un grand calme,
-il avait recommencé le charivari de la matinée.
-Fleury, toujours dévoué, était remonté là-haut
-et avait vu par le judas que le prisonnier
-maniait un grand couteau pointu pareil à celui
-qu'il lui avait retiré précédemment. Il s'était
-taillé dans la figure une longue balafre qui prenait
-à un pouce de l'oreille droite, dévalait
-jusque sous le menton et laissait couler le
-sang en gouttière sur les dentelles du jabot.
-Fleury avait tenté d'ouvrir; mais Châteaubedeau,
-on ne savait comment, s'était barricadé
-à l'intérieur et annonçait à haute voix son
-intention de terminer ses jours. Tout le monde
-était à la tour, vis-à-vis de la porte inébranlable,
-et Mme de Châteaubedeau, remontée
-une fois encore, emplissait l'escalier de ses
-cris et n'attendait plus, des personnes assez
-hardies pour risquer un &oelig;il au judas, que la
-funèbre nouvelle. Or on n'osait même pas regarder,
-parce qu'à chaque fois qu'il apercevait
-quelqu'un, Châteaubedeau se faisait une entaille.
-Thérèse, qui avait vu cela, gisait sur les
-marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue
-tomber ne valaient pas mieux qu'elle.</p>
-
-<p>Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba
-tous ces corps, prit le temps de souffler
-et prononça d'une manière très intelligible:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur de Châteaubedeau, reconnaissez-vous
-ma voix?»</p>
-
-<p>Châteaubedeau répondit de l'intérieur:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, madame.»</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de
-la marquise de Chamarante, je jure de vous
-passer vos caprices, pour peu que vous consentiez
-à m'ouvrir la porte.»</p>
-
-<p>Châteaubedeau, qui ne faisait rien, même
-en se tailladant la figure, que par amour-propre,
-fut flatté, et il ouvrit.</p>
-
-<p>Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles
-historiques, il est bien difficile de savoir si
-Ninon, en se liant par ce serment, y attacha
-le sens que personne n'hésita à entendre. Que
-dit-elle, en somme? La première parole qui
-vient à l'esprit d'une maman réduite à composer
-avec un enfant rebelle. Je me refuse à
-croire à des résolutions tragiques de sa part.
-C'était une si pauvre petite tête que celle de
-Ninon! Ajoutez qu'elle devait avoir peine à
-contenir les émotions diverses accumulées
-depuis le matin.</p>
-
-<p>Toujours est-il que, peu après, on vit Ninon
-passer le bras par la porte entre-bâillée et sa
-main s'agita en manière de balai, signifiant:
-«Allez-vous-en, et tout ira bien.»</p>
-
-<p>On releva les malades; on les descendit;
-l'escalier se vida et le calme se rétablit dans
-la tour. On eût dit qu'il n'y avait plus là-haut
-que les pigeons, dont les petites pattes onglées
-grattaient les ardoises, et qui imitaient avec
-leur arrière-gorge le bougonnement des cultivateurs
-risquant le nez dehors après l'orage.</p>
-
-<p>Cependant vous vous imaginez peut-être,
-avec tous les gens du château, que les plus
-folles orgies s'accomplissent en haut de cette
-tour: Châteaubedeau, incarcéré pour avoir
-tenté de violer la marquise dans la matinée,
-reçoit en ses bras la même marquise, rendue,
-corps et biens, avant le coucher du soleil.
-Détrompez-vous! Châteaubedeau s'était si
-bien arrangé la figure qu'il ressemblait à un
-homme sauvage tout croisillonné des tatouages
-les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas
-plus tôt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa
-sur le grabat, sans mouvement. Et celui qui
-devait la mettre à mal lui tapa dans le creux
-des mains pendant un petit quart d'heure,
-exercice qui calma sa propre exaltation. Quand
-elle reprit possession de ses sens, le jour était
-déjà bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas à subir
-l'horrible spectacle. Elle se hâta seulement
-d'entraîner Châteaubedeau, par le plus court,
-à la pharmacie, et là le pansa de ses mains
-et l'embobelina de linges. Il avait l'aspect de
-ces paquets qu'on voit traîner dans les coins,
-les jours de lessive.</p>
-
-<p>Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet
-appareil que Châteaubedeau consomma son
-forfait. Mais, avant d'exposer à vos yeux une
-telle extrémité, il faut vous informer de ce qui
-se passait en bas, chez nos gens.</p>
-
-<p>Tous les témoins de la scène de l'escalier
-s'étaient sentis soulagés d'un grand poids,
-lorsque Ninon les avait rassurés en agitant
-son bras par la porte de la cellule. La prompte
-détermination de la marquise, et son succès,
-les sauvait de voir un garçon se suicider sous
-leurs yeux, ce qui n'était pas un mince avantage,
-et personne ne songea à en trouver tout
-d'abord le prix trop élevé, dût ce prix être le
-sacrifice de l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs,
-regagnait ses affaires, et le reste des
-événements se fût accompli sans bruit, très
-probablement, si Mme de Matefelon, de qui
-les intentions étaient pourtant excellentes, n'y
-eût mis la main.</p>
-
-<p>Je suis porté à croire qu'il n'y a pas de plus
-grands perturbateurs de la paix publique que
-les personnes pourvues d'une conscience morale,
-pour peu que leur esprit soit, malgré
-cela, demeuré médiocre. Mme de Matefelon
-arrêta tout son monde au bas de la tour, et le
-conduisit à la chapelle, afin d'attirer par ses
-prières le pardon de Dieu sur madame la marquise,
-en «raison de l'héroïsme dont sa faute
-s'était, pour ainsi dire, embellie»; et elle chargea
-Fleury de faire tinter la cloche comme les
-jours où M. l'abbé Pucelle venait officier au
-château. Elle récita le chapelet à haute voix et
-en donnant beaucoup de chaleur à son accent.</p>
-
-<p>Le marquis Foulques arriva de la chasse
-avec Chourie tandis que les prières duraient
-encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva
-ni Fleury ni un garçon d'écurie à qui remettre
-les chevaux. Il en confia donc la garde à son
-compagnon et monta à la chapelle afin de
-savoir ce qu'il y avait.</p>
-
-<p>Une grande obscurité comblait la nef; un
-pauvre lumignon brillotait seulement dans le
-ch&oelig;ur, et quand les gens répondaient tout
-d'une voix à Mme de Matefelon, on eût juré
-qu'ils étaient pour le moins une centaine.</p>
-
-<p>Foulques pinça par le bras la première
-forme agenouillée qu'il heurta et l'interrogea
-sans songer à contrefaire sa voix. C'était une
-pauvre fille de basse-cour, qui reconnut parfaitement
-son maître, fut terrorisée et ne sut
-dire que:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le marquis!&hellip; Monsieur le
-marquis!&hellip;»</p>
-
-<p>Le bruit que le marquis était là se répandit
-aussitôt, et Foulques avait beau demander:
-«Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f&hellip;?»
-personne n'osait lui avouer le sujet des
-présentes prières. Malitourne crut de son devoir
-de faire quelque chose; il se leva, prit
-le marquis par le bras et lui souffla:</p>
-
-<p>«&mdash;Sortons, je vous dirai.»</p>
-
-<p>L'assistance tremblait et répondait tout de
-travers. Mme de Matefelon s'inquiéta à son
-tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hésita
-pas à penser que le maladroit était sur le
-point de commettre une sottise.</p>
-
-<p>Elle s'élance, renverse Jacquette qui récitait
-elle aussi son <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>, d'une petite voix
-pointue, la relève, l'embrasse et trouve le
-temps de lui glisser à l'oreille:</p>
-
-<p>«&mdash;Ma chère enfant, quoi qu'il arrive, tu
-ne dois pas mépriser ta mère.»</p>
-
-<p>Quand elle atteignit le seuil de la chapelle,
-le marquis était informé. Il tirait son grand
-nez et disait simplement:</p>
-
-<p>«&mdash;Bougre de bougre de bougre!»</p>
-
-<p>Mme de Matefelon lui dit</p>
-
-<p>«&mdash;Soyez miséricordieux!»</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Où ça se passe-t-il?»</p>
-
-<p>On le lui apprit. Tout le monde sortait de
-la chapelle. On le vit s'acheminer vers la tour
-du Nord.</p>
-
-<p>Il était dans une vive colère en gravissant
-les premières marches; le sang lui injectait le
-visage, et ses deux globes oculaires semblaient
-repoussés au dehors par l'indignation. Il ne
-savait à qui en vouloir davantage, à sa femme
-ou à ce bandit de gamin. Il éprouvait surtout
-le besoin de cogner quelqu'un; il eût aussi
-bien abîmé le premier venu.</p>
-
-<p>A la vérité, ses idées, étaient brouillées.
-Puis il fut incommodé par les ténèbres de la
-tour. Il se traitait d'imbécile pour ne pas avoir
-songé à se munir d'un flambeau. Petit à petit,
-il commença à souffler, car il avait beaucoup
-couru à la chasse; et l'escalier, on le sait, était
-souillé d'excréments d'animaux. Il ne serait
-pas exagéré d'affirmer qu'à un moment il ne
-désirait plus rien au monde que de tenir
-un bougeoir à la main.</p>
-
-<p>En vain il essayait de se représenter mentalement
-la scène qu'il se donnait tant de mal à
-aller interrompre; en vain s'enfonçait-il plus
-avant qu'à l'ordinaire dans sa conscience afin
-de juger avec discernement l'acte qu'il se
-disposait à châtier. Il détestait absolument les
-problèmes psychologiques. Par-dessus tout
-il aimait la paix.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, pour respirer, devant une petite
-fenêtre où le vent soufflait, et il jugea que le
-ciel serait favorable ce soir à la pêche aux
-écrevisses. Depuis qu'il montait, cette idée
-était la première qui lui sourît.</p>
-
-<p>Si l'on voulait aller ce soir aux écrevisses,
-il était urgent de commander les poêlettes.</p>
-
-<p>Peut-être n'eût-il pas eu l'audace de redescendre,
-dans le but de commander les poêlettes,
-mais une issue s'offrait à lui par où
-la tour communiquait avec les étages supérieurs
-du château. C'était par là que Ninon
-avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea,
-heureux de poser les pieds l'un devant
-l'autre sur un sol égal.</p>
-
-<p>Tout à coup, il entendit pleurer et distingua
-une petite lueur.</p>
-
-<p>Nous avons vu que Ninon avait pansé soigneusement
-Châteaubedeau. Elle s'était servie
-pour cela de bandelettes toutes préparées que
-l'on rencontrait sous la main, dans une boîte
-spéciale, en entrant à la pharmacie. Mais le
-malheureux s'était taillé la chair en de si
-nombreux endroits que la toile se trouva épuisée
-alors qu'il avait encore tout un avant-bras
-sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon
-appelait en vain ses gens. Le trajet était long
-de là à son appartement. Elle ne savait comment
-se procurer du linge.</p>
-
-<p>Elle eut l'obligeante idée d'employer celui
-qu'elle portait sur elle. Elle dit à la chose informe
-qu'était devenu Châteaubedeau de demeurer
-tranquillement sur la chaise; elle prit
-la lumière et s'en alla à l'autre bout de la pièce,
-derrière un gros buffet. Là, posant le pied sur
-une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon
-et se mit en devoir d'atteindre le fin linge de
-corps, sans trop l'endommager, c'est-à-dire en
-l'écourtant seulement d'une mince bande, tout
-autour: car elle avait de l'ordre en ses affaires.</p>
-
-<p>Déjà le lin craquait entre ses deux paumes,
-quand elle se sentit saisie à bras-le-corps d'une
-manière très vigoureuse. Elle poussa un cri,
-se retourna et se trouva nez à nez, si on peut
-le dire, avec une grosse boule blanche comparable
-aux bonshommes de neige que construisent
-les enfants l'hiver, d'où sortait l'éclat de
-deux yeux, mais d'où n'émergeait ni nez ni
-apparence de lèvres humaines. Elle reconnut
-bien que c'était son malade, son &oelig;uvre même,
-dont le singulier aspect la faisait plutôt sourire
-un instant auparavant, mais elle ne fut
-pas moins effrayée de l'attitude qu'il adoptait
-et dont elle était à cent lieues d'avoir
-conçu le moindre soupçon. Ce paquet de Châteaubedeau
-semblait aussi loin de se douter du
-ridicule qu'il joignait à l'odieux de son attentat.
-De son moignon ficelé et de sa main sanglante,
-il achevait de déchirer le linge de la
-marquise, mais non par bandes régulières, je
-vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il
-travaillait à cet ouvrage, que la cloche de la
-chapelle tinta. Ces sons insolites à pareille
-heure, joints à l'effroi et à l'horreur de l'attaque
-que subissait Ninon, achevèrent de lui
-soustraire le restant de ses forces, et elle succomba,
-comme toute autre à sa place eût été
-forcée de le faire.</p>
-
-<p>Elle en eut aussitôt un grand chagrin, ce
-qui arrive assez communément aux femmes
-qui pèchent pour la première fois; mais elle
-se disait qu'il était vraiment triste de le faire
-d'une manière aussi disgracieuse, lorsque
-précisément on y a été si bien disposée en
-d'autres circonstances, dans la même journée.
-Et elle se mit à pleurer, de si bon c&oelig;ur et
-si abondamment que Châteaubedeau avait
-presque regret de son audace. Il retourna s'asseoir
-sur sa chaise, et, de sa main blessée,
-faute de savoir que faire, il souillait la muraille
-et les étiquettes des bocaux, par une
-habitude de mal agir.</p>
-
-<p>C'est à ce moment que le marquis passait
-dans le corridor. Il ouvrit la porte de la pharmacie,
-vit d'abord sa femme qui était demeurée
-derrière le buffet, puis là-bas, le bonhomme
-de neige assis, du sang, des pleurs. Ce spectacle
-ressemblait aussi peu que possible à une
-scène d'adultère. Foulques s'en montra tout de
-suite satisfait, et, dans le premier moment de
-plaisir, il demanda à sa femme si elle ne l'accompagnerait
-pas ce soir aux écrevisses. Elle
-bégayait à travers ses larmes et tâchait de
-dire qu'elle pleurait de désespoir parce qu'elle
-manquait de linge pour achever de panser
-M. de Châteaubedeau, là-bas.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! dit le marquis, c'est là Monsieur
-de Châteaubedeau!»</p>
-
-<p>Et, quelles que fussent les atrocités qu'on
-lui eût rapportées du page rebelle, il ne put
-s'empêcher de rire vis-à-vis de ce qui restait
-de lui sur la chaise. Il tournait autour, en se
-demandant par où prendre cette chose pour lui
-faire entendre ou en tirer parole humaine, et la
-gaîté l'emportait sur tout autre sentiment. Il
-alla lui-même chercher du linge et soutint la
-main pendant que Ninon achevait le pansement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI</h2>
-
-<div class="abstract">NOUS FAISONS NOS ADIEUX À MADAME DE MATEFELON.
-BON VOYAGE! MAIS LE CHEVALIER DIEUTEGARD EST
-BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE, POSSIBLE,
-APRÈS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE
-D'UN SATYRE SUR LA DESTINÉE DU PAUVRE CHEVALIER.</div>
-
-<p>Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit
-apparaître, au seuil de la salle à manger, le
-marquis et sa femme tenant chacun par en
-haut une momie emmaillotée qui s'avançait en
-sautillant. Foulques n'avait pas manqué de
-descendre le bougeoir, et il en éclairait de son
-mieux l'étonnant bagage.</p>
-
-<p>L'aventure eut tant de succès que chacun
-oubliait même qu'elle avait failli tourner si
-mal. Châteaubedeau se portait assez bien là-dessous,
-riait même, était fier comme un paladin.
-Sa grosse maman embrassait ses linges
-et y taillait adroitement une petite ouverture
-sur la bouche, que Ninon, dans son empressement
-et son inexpérience, avait couverte de
-bandelettes. Enfin on allait se mettre à table
-assez dispos, lorsque Jacquette, se détachant
-d'un groupe, alla vers sa mère, avec le sérieux
-d'un ambassadeur et lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive,
-je ne te mépriserai pas.»</p>
-
-<p>Ninon n'en crut pas immédiatement ses
-oreilles. A la réflexion, elle se demanda si
-cette enfant innocente n'avait pas reçu, par
-faveur du ciel, l'intuition miraculeuse de ce qui
-s'était passé à la pharmacie. Finalement, elle
-prit Jacquette à part et lui demanda d'où elle
-tenait ses paroles. Jacquette répondit qu'elle
-les tenait de sa marraine de Matefelon.</p>
-
-<p>Ninon contint sa colère tant qu'elle put;
-mais elle ne le pouvait guère. Le temps du
-dîner, pendant qu'elle faisait seulement grise
-mine à Mme de Matefelon, elle combinait
-mille plans afin de lui être désagréable.</p>
-
-<p>Je vous avoue, moi qui imagine pour vous
-ces choses, que je vois approcher avec plaisir
-le moment où la vieille dame va payer les pots
-cassés. Ses intentions, me direz-vous, sont
-toujours bonnes; c'est bien possible; mais je
-ne méprise rien tant que les intentions. Ce sont
-les résultats qui comptent. Et j'ai remarqué,
-d'ailleurs, que les gens zélés à l'excès sont
-presque toujours maladroits. La maladresse
-est la pire chose du monde; je préférerais,
-pour mon compte, encourir la haine dont
-vous poursuivez la méchanceté, plutôt que
-de bénéficier du pardon misérable que vous ne
-manquez pas d'accorder à celui qui se trompe
-en ses calculs, qui joue mal, ou qui vous
-casse le bras ou la jambe juste en volant à
-votre secours.</p>
-
-<p>Ninon lança donc quelques mots amers à
-Mme de Matefelon dès avant la fin du repas.
-Il est inutile de vous les répéter. Ce sont toujours,
-en pareil cas, des allusions voilées,
-c'est-à-dire beaucoup plus nues que si elles
-étaient découvertes, et où le pronom «vous»
-est remplacé par «on» ou bien par «il y a
-des gens qui». Cet emploi du style indirect,
-ou méthode du ricochet, était usité aux siècles
-précédents comme au nôtre, afin d'atteindre
-son adversaire plus sûrement.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon comprit fort bien et fut
-très digne. Sans manifester la moindre mauvaise
-humeur, elle annonça, tandis qu'on se
-levait de table, qu'elle avait reçu tantôt des
-nouvelles de sa terre de Rochecotte et que sa
-présence y était nécessaire pour les vendanges.
-Elle demanda sa chaise pour le lendemain dans
-la matinée, qui était précisément le jour du
-passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle
-ajouta qu'elle emmènerait avec elle son neveu
-Dieutegard.</p>
-
-<p>Et voilà comment les événements s'imposent
-les uns aux autres, et comment un conteur
-n'est pas du tout libre de faire la pluie
-et le beau temps. Je tiens beaucoup à ce que
-Mme de Matefelon s'en aille, parce qu'elle
-m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me
-paraît très bonne pour l'éloigner. Mais, pan!
-du même coup elle nous emmène le petit chevalier.
-Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas
-faire autrement que de l'emmener. Mon Dieu!
-qu'il va avoir de chagrin!</p>
-
-<p>Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant
-le lendemain, parce que, selon un phénomène
-de l'esprit que vous avez dû observer
-maintes fois, Ninon se radoucit dès qu'elle se
-fut aperçue que ses paroles avaient porté, et
-elle insista aussitôt pour garder Mme de Matefelon.
-Celle-ci, de son côté, était également
-très en colère, et si elle eût obéi à son premier
-mouvement, elle eût secoué incontinent ses
-sandales sur le seuil de la marquise de Chamarante;
-mais l'amour-propre, en elle, fut plus
-fort que le ressentiment, et elle préféra simuler
-vingt-quatre heures de plus la meilleure
-entente avec Ninon, afin que personne ne s'avisât
-qu'en somme on la mettait à la porte.</p>
-
-<p>Mieux eût valu pour le chevalier s'en aller
-tout de suite. Il passa une affreuse nuit à pleurer,
-sur son lit, les mains croisées sur les genoux,
-vis-à-vis un petit motif sculpté composé
-d'un carquois mis en X avec trois fléchettes
-aiguës qui lui entraient dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il ne s'était guère préoccupé, lui, de ce qu'on
-avait pu dire touchant la rencontre de la marquise
-et de Châteaubedeau dans la tour, puisqu'il
-les croyait amants depuis longtemps déjà.
-Et il avait l'habitude de souffrir de cette idée.
-Mais il se souvenait de la scène du bassin, où
-Ninon l'avait positivement accablé de ses caresses,
-puis, peu après, s'était moquée de lui.
-Et il tirait de cette double attitude une série
-de motifs d'espérance et de désespoir. Il faut
-avouer qu'il avait éprouvé un secret plaisir,
-quoiqu'il ne fût pas méchant, à voir Châteaubedeau
-redescendre si mal en point de la tour.
-Il se disait en lui-mème que, malgré son admiration
-pour son rival, il n'avait pu se défendre
-de désirer, pendant que Châteaubedeau se tailladait
-la figure, qu'il se tailladât plus avant. Il
-n'était ni fier ni très satisfait d'avoir souhaité
-cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait
-tout ordinaire de l'avoir souhaité.</p>
-
-<p>Lorsque sa tante lui annonça qu'elle l'emmenait
-avec elle et qu'il ne reviendrait plus, il
-n'éprouva pas cette douleur mortelle que l'on
-pouvait craindre pour lui; non, il ne l'éprouva
-pas, parce qu'il ne crut pas possible d'être séparé
-définitivement d'une personne qu'il aimait
-si fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir
-du monde ne saurait le contraindre à une
-si dure extrémité. Sa tante pouvait bien lui
-ordonner de garnir sa valise, le pousser avec
-elle dans le coche; mais, à moins qu'il ne fût
-solidement maintenu dans une prison du roi,
-il pourrait toujours s'échapper et revenir.
-Allons au pire: à supposer que Ninon le mît
-lui aussi à la porte, il aurait la consolation de
-demeurer à cette porte, de savoir Ninon peu
-éloignée de lui, de l'apercevoir peut-être quelquefois
-au travers des lames disjointes, ou
-bien quand elle passerait en faisant craquer le
-sable sous ses petits pieds, ou en jouant du
-mouvement de ses deux jambes chéries contre
-la soie des jupons, musique divine tant de fois
-savourée, qui retentissait encore à ses oreilles
-amoureuses.</p>
-
-<p>Et cela lui évita de s'abandonner complètement
-au désespoir. Il passa la matinée à s'imaginer
-que Ninon aurait de la peine à le voir
-partir et qu'elle insisterait encore auprès de
-Mme de Matefelon pour la garder, ou bien,
-tout au moins, qu'elle lui dirait à lui, gentiment,
-la peine qu'elle avait. Oh! certainement
-il se fût contenté de cela.</p>
-
-<p>Mais Ninon ne s'occupa que des soins à
-donner à Châteaubedeau.</p>
-
-<p>Le chirurgien vint de Saumur; toutes les
-femmes furent employées à découper, à rouler
-et à dérouler des bandages, à pétrir des onguents,
-à éfaufiler le vieux linge.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau commandait à tous.
-Telle est la vertu mystérieuse du sang répandu:
-un garnement qui, hier, déshonorait le
-nom de sa mère, aujourd'hui, pour quatre
-égratignures, lui vaut d'abord l'oubli du passé
-et quasiment cette auréole ou ce bonnet glorieux
-que tout le monde voit sur la tête de
-la maman des héros.</p>
-
-<p>Le chevalier rencontra Jacquette sous les
-marronniers, l'après-midi, et la salua. Les
-enfants distinguent très bien à leurs traits les
-personnes qui ne sont pas à leur affaire, et la
-petite, qui sautait et riait, se tut soudain à
-l'approche de Dieutegard. Dans l'intention
-de lui être agréable, elle l'invita à l'accompagner
-à la promenade.</p>
-
-<p>Ils descendirent ensemble l'allée des fontaines,
-puis l'escalier des jardins bas, où sont
-le vase au bas-relief de satyres et le beau pin
-d'Italie. Mlle de Quinsonas était avec eux. On
-poussa jusqu'au bac d'Ablevois. Là, ils s'assirent
-sous un grand arbre, au bord de la Loire,
-et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait
-le bac que l'on voyait quitter l'autre bord. Le
-chevalier prétendait voir souvent ce bac dans
-ses rêves, et il disait que ce frêle assemblage
-de planches avançant doucement sur le fleuve
-lui versait parfois des délices, parfois lui amenait
-des objets grouillants, visqueux, le plus
-souvent de ton verdâtre, dont le toucher et la
-vue, de la plus vive répugnance, l'éveillaient et
-le laissaient en proie à une longue épouvante.
-Mlle de Quinsonas disait:&mdash;«Oh! Monsieur
-le chevalier est un délicat!» Jacquette affirmait
-qu'elle toucherait à des grenouilles, à des couleuvres,
-voire à des crapauds, si laids fussent-ils,
-sans dégoût. Elle s'ingéniait à chercher
-dans l'herbe toutes sortes de bêtes qu'elle rapportait
-au creux de la main, et elle faisait
-pousser des cris à la gouvernante en menaçant
-de les introduire dans son corsage. Mais elle
-n'osait pas plaisanter avec Dieutegard.</p>
-
-<p>Les arbustes du bord se miraient dans l'eau
-unie; de temps en temps un poisson piquait
-la surface aussi paisible en apparence que
-celle d'un étang, et la blessure légère infligée
-au calme des choses s'élargissait en ondes arrondies,
-promptement déformées, puis effacées
-par le courant invisible, pareil au temps qui
-guérit tout.</p>
-
-<p>Le chevalier, assis contre un tronc d'orme
-et les genoux dans ses mains croisées, regardait
-au loin; et, comme il était joli à voir, dans
-les moments surtout où l'émotion l'animait,
-la gouvernante et l'enfant se tenaient tranquilles
-et reposaient les yeux sur lui. Il les
-sentit et en fut troublé par une sorte de pudeur
-exquise qu'il avait. C'est pourquoi il voulut
-mettre son trouble sur le compte des choses
-extérieures, et il dit que l'on était à une de ces
-minutes bien étonnantes où le ciel et la terre
-s'arrêtent pour écouter battre le c&oelig;ur de l'été.</p>
-
-<p>Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme
-le ciel et la terre; et l'on entendait en effet distinctement
-un c&oelig;ur qui battait, mais c'était
-celui du chevalier.</p>
-
-<p>Il ne put pas se contenir longtemps et pleura.
-Il avait quinze ans; il versait de chaudes et
-belles larmes, sans compter, comme il donnait
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>A ce moment commença de grincer la poulie
-sur laquelle le long câble barrant la Loire s'enroulait
-pour amener le bac; et l'on distingua
-sur l'autre rive un lourd chariot chargé de
-foin qui, en touchant le radeau, produisit un
-coup sourd dont l'ébranlement imitait le bruit
-du canon. Et le cheval, la voiture et le conducteur
-immobiles vinrent vers eux, en grossissant
-peu à peu. Ils ne pouvaient s'empêcher de
-les regarder, à cause de cet attrait naturel qu'ont
-les choses qui glissent à la surface de l'eau.</p>
-
-<p>Quand le radeau fut tout proche, le conducteur
-ôta son chapeau, et la gouvernante reconnut,
-à son &oelig;il louche, Cornebille. Alors, elle poussa
-un grand cri et entraîna Jacquette, que le chevalier
-suivit, tandis qu'on entendait ricaner le
-sorcier. Jusqu'au château, en remontant à travers
-les jardins, ils parlèrent de cet homme
-étrange, dont Mlle de Quinsonas n'osait pas
-dire ce qu'elle savait.</p>
-
-<p>Dieutegard regardait les bassins allongés
-dans la verdure, où pleuraient les saules au
-feuillage tremblant. Il avait beaucoup aimé
-marcher le soir sur les pelouses, son petit livre
-à la main, ou bien laisser endormir sa pensée,
-au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant
-les marches, sous le sombre parasol du
-pin d'Italie, son c&oelig;ur se serra davantage encore,
-parce qu'il avait souvent vu la silhouette
-de Ninon se découper là contre le ciel. Et il
-ne la verrait plus jamais, puisqu'il ne lui restait
-guère que le temps de surveiller son bagage
-avant le souper.</p>
-
-<p>Dans les moments où l'on n'est plus séparé
-d'un terme fatal que par une heure rapide, il
-arrive souvent que l'on prenne tout à coup
-des résolutions insoupçonnées.</p>
-
-<p>Pendant que le chevalier gravissait ces marches,
-à l'instant précis où son &oelig;il se fixait sur
-la petite queue pointue d'un des satyres du vase
-de marbre, il résolut d'avoir une entrevue avec
-Ninon, coûte que coûte.</p>
-
-<p>Et aussitôt arrivé au château, il s'informa
-de l'endroit où se trouvait la marquise. On lui
-répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantôt
-deux heures, mais qu'elle était très fatiguée
-de la nuit passée près de M. de Châteaubedeau
-et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur
-une chaise longue. Dieutegard eût fui au bout
-du monde, en temps ordinaire, plutôt que de
-risquer de troubler la marquise en pareille circonstance;
-mais il obéissait à une puissance
-supérieure; il lui semblait maintenant que la
-petite queue pointue du satyre le piquait aux
-reins, comme un dard; et il allait malgré lui
-en avant.</p>
-
-<p>Il connaissait le chemin de la chambre de
-Ninon par les confidences de Châteaubedeau. Il
-entra, comme lui, par le cabinet de toilette,
-reconnut la tenture de Jouy, la chaise, les
-petits pots de porcelaine. Mais il ne s'arrêta
-pas; il allait très vite à son but. Il frappa à la
-porte de la chambre à coucher et contint son
-c&oelig;ur avec sa main. On ne lui répondit point.
-Il tourna le bouton et entra. Une glace lui
-offrit son image; il recula, car il ne se reconnaissait
-pas; mais, s'étant rassuré, il avança.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Maudite petite queue pointue de satyre
-sculptée en bas-relief sur le vase de marbre,
-qu'êtes-vous? N'êtes-vous qu'un objet avec
-quoi le hasard se plaît à jouer, ou bien l'artiste
-qui vous apointucha de son joyeux ciseau
-a-t-il laissé en vous une étincelle du feu divin
-que tout homme libre qui crée, porte et répand?
-De quel venin avez-vous piqué notre
-pauvre chevalier? Ce jeune homme n'était que
-malheureux de la grande douleur de son c&oelig;ur,
-mais la suavité de sa peine, j'en suis sûr, lui
-eût été comme un baume au parfum doux, et il
-se fût endormi bien des soirs, même en l'exil
-qui l'attend, en souriant à des souvenirs purs
-et reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle
-qui arracha à jamais la paix de son corps
-et de son esprit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ninon s'était en effet sentie très fatiguée, ce
-qui est bien naturel à la suite des événements
-nombreux auxquels nous l'avons vue prendre
-part en aussi peu de temps. Et elle avait été
-se jeter sur son lit, tout habillée probablement,
-comme l'attestaient sa jupe et son
-corsage tombés sur la descente de lit, en désordre,
-et arrachés dans cette impatience de
-bien-être que le corps réclame à l'approche
-du sommeil. Ninon dormait profondément, la
-tête tournée vers la muraille, l'épaule et le
-bras nus, et une main, une jolie main ballante,
-agitée par cette portion de l'âme qui en nous
-ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle
-veillait alors à ce qu'une vilaine mouche n'incommodât
-point Ninon dans la chair superbe
-qui se gonfle si agréablement pour les yeux,
-au-dessous des reins.</p>
-
-<p>Le chevalier vit cette chose-là, ainsi que le
-bras, l'épaule et le commencement de la pente
-grasse d'un sein. Ce n'était rien: il vit la pose
-abandonnée d'une femme qui se vautre tout à
-son aise!</p>
-
-<p>Et il demeura bouche bée, cloué sur pieds,
-étonné comme un mort qui, ayant été régulièrement
-administré, croit s'éveiller en face
-de la figure de Dieu et voit le diable. Quelle
-qu'eût été son émotion avant de voir cela, il
-sentait sa poitrine battre plus fort maintenant;
-mais il lui semblait que c'était un autre c&oelig;ur
-qui y battait. Et il ne se réjouissait pas, comme
-l'eût fait un autre; il ne se réjouissait pas;
-mais il ne pouvait pas s'en aller de là, ni poser
-les yeux sur un autre objet que celui qu'il
-voyait. On lui eût offert de retourner au moment
-d'avant qu'il entrât dans la chambre, il
-eût refusé. D'ailleurs, il était bien loin d'en
-penser si long. Son &oelig;il était stupide, ses joues
-écarlates, et, mû par l'instinct souverain qui
-gouverne toutes les créatures, il allait se jeter
-sur l'endroit de Ninon où la chair lui semblait
-le plus abondante, et le baiser ou le dévorer.</p>
-
-<p>Il en fut empêché par une voix qui venait
-de la pièce voisine, et qu'il reconnut pour être
-celle de Jacquette en conversation animée avec
-sa fille Pomme d'Api. Mais comme il avait
-fait un pas, la dormeuse, au bruit, se retourna
-légèrement, et Dieutegard vit cette fois le
-fleuron du sein, couleur d'une rose thé, qui
-avait été sous ses yeux, le jour de son extase
-au bord du bassin, sans qu'il l'eût vu ce jour-là.
-Il se donna le prétexte de tâter, au fond de sa
-poche, si la clef de sa valise s'y trouvait bien;
-il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de
-s'être menti à lui-même, car il ne se souciait
-pas de la clef de sa valise. Mais un de ces génies
-qui nous entourent et que nous ne voyons
-pas, était le maître de la main du chevalier.</p>
-
-<p>Jacquette, qui chantonnait pour endormir
-Pomme d'Api, ouvrit doucement la porte et
-surprit Dieutegard, les deux mains dans ses
-poches, l'&oelig;il hagard, la lèvre boudeuse, et qui
-fixait comme un chien à l'arrêt le derrière de
-la marquise de Chamarante. Elle en fut très
-saisie et, sans comprendre rien à ce qui se
-passait, jugea prudent de ne pas exposer
-Pomme d'Api à cette scène. Elle remporta sa
-fille dans sa chambre, revint, referma la porte
-sans que le chevalier entendît rien; puis sans
-plus tergiverser, d'un instinct sûr et d'un
-mouvement charmant, elle alla droit au lit,
-tira le drap, et en couvrit le corps de sa mère.</p>
-
-<p>Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant
-de ses jours. Il n'attendit pas sa tante
-pour partir. Il sortit du château par la première
-porte, sans se retourner, sans penser
-même à son bagage; et il marcha longtemps,
-devant lui, jusqu'à ce que le soleil fût couché.
-Il y avait une belle rivière à sa gauche, à sa
-droite des collines semées de verdure et au
-haut desquelles des moulins agitaient leurs
-ailes; il croisa un carrosse, plusieurs moines,
-des troupeaux de moutons et de vaches, des
-charrettes qui allaient lentement et dont les
-conducteurs, dévisageant un jeune homme si
-bien mis, le saluaient; mais il ne vit rien, rien
-que l'image de Ninon vautrée sur son lit, à
-demi nue. La nuit tomba. Il ne savait ni où il
-était ni où il allait. Il continua à marcher tant
-que le sol de la route se distingua d'avec les
-ténèbres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII</h2>
-
-<div class="abstract">BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME
-D'API. EFFETS INATTENDUS DE LA DISPARITION DE LA
-VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE.
-SES ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS
-DU BARON DE CHEMILLÉ, TANDIS QUE TOUT
-S'ARRANGE DE SOI-MÊME.</div>
-
-<p>«&mdash;Tu me demandes, dit Jacquette à
-Pomme d'Api, pourquoi le chevalier Dieutegard
-a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement
-est situé entre la création du monde et
-Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de m'interroger
-plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au
-sacrifice d'Abraham, mais c'est tout ce
-que je puis faire pour toi&hellip; Alors tu insistes?
-En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y
-a plus de poupées! «&mdash;Mais, me dis-tu, c'est
-une affaire qui a encore une fois bouleversé le
-château! On a été chercher le chevalier aux
-lanternes dans le parc; on a vidé les bassins,
-où il aurait pu se noyer; on a parcouru tous
-les greniers, on est descendu dans les caves,
-parce qu'on avait peur qu'il ne se fût pendu;
-enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en
-aller&hellip; Et je pourrais, toute poupée que je
-suis, ne pas m'intéresser à ce mystère?»
-Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me
-fait pas prendre des vessies pour des lanternes:
-ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est
-que tu sais que je sais quelque chose que je
-n'ai pas dit.»</p>
-
-<p>Tel était le sujet de conversation entre Jacquette
-et sa fille depuis le départ de Dieutegard.
-Jacquette aurait payé cher pour que
-Pomme d'Api lui posât réellement une question
-de plus, car elle soupçonnait la poupée
-d'avoir ouvert un &oelig;il au moment où elle poussait
-la porte communiquant avec la chambre
-de la marquise, et elle eût voulu que Pomme
-d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que
-c'est pour cela que le chevalier s'est sauvé et
-qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En discutant
-avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle
-éclairée elle-même sur ce qu'était <i>cela</i>.
-Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette
-question-là de Pomme d'Api, malgré tout le
-désir qu'elle en avait, et ceci, uniquement
-parce qu'elle avait déjà un grand respect de la
-pudeur de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant
-vis-à-vis de Pomme d'Api d'avoir
-un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup,
-à la pauvre petite, de garder un secret;
-mais elle ne le livrait à personne autre non
-plus, parce que la marquise se trouvait mêlée
-à cette affaire et d'une façon bien délicate; or
-Jacquette avait aussi un grand respect de la
-pudeur de sa mère.</p>
-
-<p>Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi
-Dieutegard avait fui. Quelques-uns le soupçonnaient
-de s'être seulement caché pour ne
-point partir avec sa tante, et pensaient qu'il
-se montrerait, un jour ou l'autre, au château.
-Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme
-de Matefelon n'avait point de nouvelles de lui,
-bien qu'elle eût fait battre le pays à sa recherche.
-On parla beaucoup de cette disparition
-pendant quelque temps. Le marquis, plutôt
-optimiste de nature, prétendait que le chevalier,
-lassé de vivre dans le giron des
-femmes, avait été prendre du service à l'armée.
-La marquise ne disait pas grand'chose
-de plus que «Ce pauvre chevalier!&hellip; ce
-pauvre chevalier!&hellip;» Elle pensait bien que le
-chevalier avait pu éprouver par elle un grand
-chagrin, mais elle chassait vite cette pensée,
-parce qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de
-Châteaubedeau était que ce jeune garçon avait
-dû poursuivre quelque fille de campagne, et
-que là où il l'avait poursuivie, il demeurait,
-parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle de Quinsonas
-rappelait qu'elle avait vu le chevalier
-pleurer au bord de l'eau. Jacquette ne disait
-rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des
-deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne, parce que ces deux
-petites bêtes, rendues tout à fait stupides par
-la manie de se becquotter dans les coins, ne
-sauraient rien penser qui vaille. Leurs maris
-sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,&mdash;que
-je vous le dise en passant,&mdash;je ne
-vous parle pas souvent de ces personnages-là.
-Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant:
-c'est que partout où l'on va, on rencontre
-de ces espèces d'êtres qui ne comptent
-que par leur présence physique. Je ne veux
-pas trop m'éloigner de la vraisemblance. Par
-contre, je vous citerai encore l'opinion de M. le
-baron de Chemillé: il disait que le chevalier
-Dieutegard était marqué au front d'un signe
-tragique, et il aimait à rappeler à propos de
-lui les paroles qu'il avait prononcées lors de
-l'érection du petit Amour de François Gillet.
-Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il
-parlait de Dieutegard.</p>
-
-<p>On se distrayait par les soins que l'on donnait
-à Châteaubedeau, le page emmailloté.
-Ninon l'avait installé dans une jolie chambre
-d'où la vue s'étendait sur le parc et, au delà,
-sur les belles prairies qu'arrosent la Loire et
-la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames
-se réunissaient dans cette chambre pour causer,
-jouer, goûter, travailler à l'aiguille. On
-coiffait le page avec de petits bonnets, on le
-pansait, on lui changeait sa chemise, on lui
-donnait à boire des tisanes. Il payait ces soins
-avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient
-énormément les jeunes femmes et dont
-sa mère seule le grondait, en profitant de l'occasion
-pour s'éloigner, les jours où Chourie
-n'allait pas à la chasse.</p>
-
-<p>Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau,
-et elle ne savait pas au juste ce
-qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très sincèrement,
-jugé sa conduite odieuse dans la
-pharmacie, et elle avait quelque temps conservé
-contre lui un courroux secret qui s'atténuait
-de jour en jour, à force de vivre avec
-l'idée que ce gamin avait abusé d'elle.</p>
-
-<p>Il est bien rare qu'une femme ne pardonne
-pas un attentat peu ou prou du cousinage de
-celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs
-au milieu de ses soins charitables. Il se loge
-aussi, facilement, un peu de tendresse entre
-un malade et la femme qui le panse, le fait
-manger, boire, le voit dormir, le voit tout nu,
-se laisse faire presque, par lui, on peut le dire,
-pipi dans la main.</p>
-
-<p>Au lieu de recourir à la violence pour renouveler
-son acte audacieux, Châteaubedeau,
-lorsque le sang recommença à circuler vivement
-dans ses veines, n'eut au contraire qu'à
-employer la douceur la plus inoffensive, et
-cette fois-là, en vérité, Ninon n'eut pas plus de
-secousse que s'il se fût agi de se faire ramasser
-son éventail. Petit à petit, elle y prit plaisir,
-et au bout de très peu de temps, il lui arriva
-même, tant elle avait de franchise, de remercier
-Châteaubedeau de la satisfaction qu'il lui
-donnait.</p>
-
-<p>Nous pouvons nous rendre compte, à présent,
-des effets de l'absence de Mme de Matefelon.
-Ils étaient assez singuliers. La disparition
-de cette vieille dame avait donné un regain
-de vigueur aux amours de la grosse
-maman Châteaubedeau et de Chourie, à l'ardeur
-dont le marquis brûlait pour la gouvernante,
-à l'amitié exagérée de ces deux petites
-perruches de belles-s&oelig;urs; enfin il n'y avait
-pas jusqu'au baron de Chemillé qui ne crût
-devoir fêter la liberté nouvelle en propos d'une
-égrillardise assez malséante pour un bonhomme
-de son âge.</p>
-
-<p>C'est très bien. Voilà chaque couple qui
-s'enflamme: on croirait tout notre monde embarqué
-pour Cythère.</p>
-
-<p>Point du tout! Sachez qu'aucun de ces
-amours n'était avoué vis-à-vis des autres;
-chacun pour soi recherchait le mystère, et tous
-étant sortis de l'ombre où les maintenait la
-présence de la vieille dame, se gênaient mutuellement,
-se heurtaient sans cesse, s'obligeaient
-à des simagrées beaucoup plus difficiles
-que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez
-que Ninon, désormais coupable, se montrait
-moins indulgente pour les déportements de
-ses hôtes.</p>
-
-<p>Car il est tout à fait inexact de croire que
-ce sont les personnes immorales qui ont le
-plus de tolérance: les plus tolérants sont les
-grands saints, espèce rare, ou les simples
-bonnes gens dont la conduite sans prétention
-est pure et parfumée comme la violette des
-bois.</p>
-
-<p>Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait
-des allures de persécutés, on prenait les
-uns pour les autres des airs de considération.
-La tortionnaire étant partie, les victimes se
-persécutaient mutuellement.</p>
-
-<p>Le marquis Foulques, qui, sous des manières
-brutales, cachait le naturel craintif d'un
-enfant, avait toujours redouté que l'&oelig;il aigu
-de la vieille Minerve ne surprît la flamme
-dont il brûlait pour la bouche en cerise et les
-hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas.
-Mme de Matefelon n'avait pas tourné les talons
-qu'il empoignait à pleines mains cette
-ample chute de reins dont les oscillations
-lui causaient des éblouissements. Au cri que
-poussait la gouvernante, trois personnes, par
-hasard en ces environs, retournaient la tête,
-et le galant demeurait tout penaud, ouvrant
-de grands yeux, une grande bouche, au lieu
-d'ouvrir ses grands doigts refermés sur ce
-fruit plantureux et pesant qu'il avait l'air de
-porter à l'office.</p>
-
-<p>Foulques était très ennuyé qu'on l'eût vu et
-que la gouvernante s'entêtât dans une résistance
-aussi puritaine. Mais, malgré ces inconvénients,
-il ne pouvait plus apercevoir son
-déhanchement, sa forte poitrine ou ses lèvres
-humides, sans tendre les mains en avant.
-Quand il ne touchait que le vide, par suite
-d'un adroit mouvement de la belle, il portait
-sa main honteuse vers son nez, et en tirait la
-pointe arrondie et rougeaude, comme on fait
-d'un gland de sonnette.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se
-couvrir de Jacquette comme d'une égide;
-mais le marquis, fouetté par la lutte, ne connaissait
-plus d'obstacles, et il ouvrait ses
-grandes mains jusqu'en présence de Jacquette.
-L'enfant, pour excuser son père devant Pomme
-d'Api, confiait à celle-ci que Mlle de Quinsonas
-portait deux gros ballons sous ses jupes&mdash;ce
-qui était bien vraisemblable,&mdash;et que
-le marquis les lui voulait prendre parce qu'il
-raffolait de ce jeu.</p>
-
-<p>La pauvre gouvernante, ne sachant plus
-que faire de son corps, se réfugiait l'après-midi
-dans les allées du labyrinthe, dont elle
-avait retenu le secret, et elle ne craignait pas
-d'y emmener Jacquette, jugeant que l'Amour,
-depuis l'opération, était devenu inoffensif pour
-la fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi
-du trouble étrange que le damné petit homme
-de marbre lui avait causé à elle-même, soit
-par crainte de revoir à vif la blessure qui avait
-tant excité la colère de la marquise, elle n'osait
-plus lever les yeux sur la statuette et s'arrangeait
-de telle sorte que Jacquette eût le moins
-possible l'occasion de l'envisager de face.
-Quelle ne fut pas sa surprise, un beau jour,
-lorsque, prêtant l'oreille au bavardage de Jacquette
-avec sa poupée, elle entendit ces paroles
-soufflées au nez de la curieuse Pomme
-d'Api:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu me demandes, disait Jacquette,
-pourquoi ce jeune homme tout nu est muni
-d'un tuyau qui ressemble à une lance d'arrosage;
-eh bien! ma fille, pour me poser une
-telle question, tu mériterais que je te misse
-au pain et à l'eau!»</p>
-
-<p>La gouvernante fut aussitôt debout, saisit
-Jacquette par la main et l'entraîna hors de ce
-lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'allée
-serpentante, elle se pencha en arrière et vit
-le profil du jeune Amour. Il était intact, et tel
-exactement que M. François Gillet l'avait fait.</p>
-
-<p>Lorsque la stupéfaction de Mlle de Quinsonas
-commença de s'atténuer au cours du dédale des
-allées, elle pensa à la responsabilité qu'elle avait
-encourue vis-à-vis de Jacquette par sa négligence
-à regarder elle-même en quel état se trouvait la
-statuette de l'Amour; elle ne savait par
-quels antidotes combattre l'empoisonnement
-de cette jeune imagination. Elle dit à Jacquette:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, les &oelig;uvres d'art comportent
-des détails insolites qu'un &oelig;il chrétien doit&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Chut! interrompit Jacquette; Pomme
-d'Api nous entend!»</p>
-
-<p>Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a
-jamais à revenir en arrière, et que l'on n'efface
-point par des paroles le sens premier qu'une
-image a revêtu, fût-ce dans un &oelig;il chrétien.
-Elle se tut donc devant Pomme d'Api, dont
-Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et
-s'adonna de nouveau à l'étonnement que lui
-causait une si parfaite réparation de la statuette,
-car la marquise n'avait point dit qu'elle l'eût
-fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda
-simplement à Ninon si elle était parvenue
-à rétablir la statuette dans son premier état.</p>
-
-<p>«&mdash;Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier
-qui en a emporté les morceaux!»</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas faillit s'écrier: «&mdash;Madame!
-ces morceaux sont en place!» Mais
-elle ne dit rien et fut beaucoup plus étonnée
-encore qu'avant d'interroger Ninon, car si les
-morceaux avaient été remis aux mains du chevalier,
-qui avait disparu, comment pouvaient-ils
-avoir été rétablis à leur place?</p>
-
-<p>Mais passons sur cet épisode qui est venu
-nous distraire des poursuites amoureuses qu'avait
-à subir la gouvernante, du matin au soir.
-La pauvre fille les évitait de son mieux, et avec
-d'autant plus de soin, peut-être, qu'elle commençait
-à en être troublée. Non que la figure
-du marquis fût fort affriolante, mais en somme
-c'était un gaillard, bâti solidement, vigoureux
-et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se
-mouvoir ces mains immenses qui convoitaient
-voracement sa chair inquiète, elle sentait
-quelque chose de comparable à une fourmilière
-qui lui grouillait avec des millions de
-petites pattes autour des reins, puis partait en
-campagne, dégringolait, enveloppait le pays
-alentour, monts et vallées, enfin lui causait
-une telle fatigue des membres inférieurs, que
-parfois elle s'arrêtait dans sa fuite, comme si
-quelqu'un lui eût jeté le lasso.</p>
-
-<p>Mais elle avait résolu de ne sacrifier jamais
-l'équilibre de sa situation à la rapidité d'un
-plaisir, et elle éprouvait une grande tristesse
-des imprudences du marquis, parce qu'elle
-savait que l'opinion a tôt fait de loger dans le
-même sac une femme qu'on courtise et une
-femme qui a succombé. Et elle souhaitait
-trouver un moyen de se soustraire au danger
-imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter
-du jour au lendemain dans la petite maison
-humide due à la générosité de son oncle
-l'évêque et située dans une méchante ruelle,
-derrière la cathédrale. Elle craignait aussi
-beaucoup, d'autre part, que Jacquette n'allât
-parler de ce qu'elle avait vu au bassin
-de l'Amour, et elle n'osait pas interdire à la
-petite d'en parler, de peur qu'elle ne le racontât
-plus vite encore, et à tout venant.</p>
-
-<p>Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante.
-Que va-t-elle faire?</p>
-
-<p>Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller
-à quelque chose de mauvais, ou qui vous doit
-causer de graves ennuis, on va demander conseil
-à quelqu'un dont on connaît à peu près
-exactement l'avis par avance, et qui vous engagera
-à vous abstenir de l'action répréhensible
-ou dangereuse. On sort de chez cette
-personne en se disant: «Cette personne a certainement
-raison.» On fait quatre pas en admirant
-comme elle pense conformément aux
-principes selon lesquels nous avons été élevés,
-puis au cinquième pas on se dit: «Mais,
-tout de même, je serais curieux de savoir ce
-que ferait cette personne si elle se trouvait
-exactement dans mon cas.» Ce qu'elle ferait?
-Mais, elle viendrait vous demander conseil.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de
-Matefelon, si la vieille se fût trouvée là; cela va
-sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout
-aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur.
-Je n'affirmerais pas qu'elle ne lui parla
-pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse,
-le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de
-connaître la réponse du vénérable ecclésiastique,
-puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le
-secret de la confession? Que diriez-vous de
-conduire la gouvernante chez le baron de Chemillé?
-Il y a quelque temps que nous n'avons
-vu ce bonhomme, et je me suis engagé, il me
-semble, à vous mener une fois chez lui. Pourquoi
-Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu
-l'idée de consulter, dans la détresse, un philosophe,
-malgré que la tournure d'esprit de celui-ci
-fût tenue pour paradoxale?</p>
-
-<p>Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger
-le baron de Chemillé, parce qu'elle se promit,
-en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis,
-qui étaient au rebours du sens commun.
-Elle prit Jacquette par la main, et toutes
-deux s'engagèrent dans un sentier conduisant,
-en raccourci, à Montsoreau, où le baron habitait.
-Elles sonnèrent à sa petite maison. Le
-portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres
-du rez-de-chaussée garnies de glycine.
-Une très jolie soubrette les introduisit dans
-la bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur
-de poussière et de tabac y était répandue,
-bien que les deux fenêtres fussent ouvertes
-sur un jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison.</p>
-
-<p>M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à
-ses visiteuses. Il donna aussitôt des livres
-d'images à Jacquette, et ayant compris que
-Mlle de Quinsonas avait quelque chose de
-confidentiel à lui dire, il lui fit signe qu'il
-l'écoutait.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être
-un tantinet intimidée; aussi, comme elle avait
-l'intention de débuter par l'aveu de son intrigue
-avec le marquis, elle parla de tout autre
-chose et raconta le phénomène de la statuette
-restaurée.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne vous émerveillez point, dit le baron,
-que ce marbre ait été restauré, même par l'effet
-d'un miracle; car cette image&mdash;que je ne
-cesse d'admirer, pour ma part,&mdash;est le symbole
-d'une force vive, éternelle sans doute, et
-qui prévaudra contre tous les petits coups de
-marteau de l'honorable Mme de Matefelon et
-les vôtres, ma belle enfant. Je prise tant l'&oelig;uvre
-de M. François Gillet, que je me refuse à y
-voir un marbre périssable! Non! Vraiment,
-c'est une divine substance qui s'élève au milieu
-de ce bassin; et vous me viendriez raconter
-demain que vous avez vu le Cupidon se
-mouvoir, venir à vous et vous faire frémir,
-mademoiselle, par un contact, non froid,
-mais chaud, que je n'en serais pas le moins
-du monde étonné.»</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait,
-et la nef arrondie de son séant tanguait et
-roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère
-où elle était assise. De la main, elle chassait
-la vision de ce coquin d'Amour s'avançant
-vers elle, non froid, mais chaud.</p>
-
-<p>«&mdash;Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez
-aisément la liberté dans l'amour!&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;La liberté! dit le baron, non point, car
-il est le plus farouche et le plus puissant despote;
-mais l'aisance dans les rapports amoureux,
-c'est notre revanche, mademoiselle,
-contre les coups de force de ce butor. Il nous
-terrasse: plions les reins avec élégance.»</p>
-
-<p>«&mdash;Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne
-au premier satyre&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Je m'indigne, dit M. de Chemillé, que
-l'on fasse tant d'affaires d'une intrigue amoureuse.
-Un rendez-vous ne prend d'importance
-que par les difficultés dont on s'ingénie à l'embarrasser.
-Que n'y met-on plus de simplicité
-et de bonne grâce! il ne pèserait pas sur notre
-vie le poids d'un grain de tabac sur la main.»</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! Monsieur, puisque vous y allez de
-ce ton, permettez-moi de vous exposer un
-cas.»</p>
-
-<p>Et la voilà qui glisse à propos sa petite histoire.</p>
-
-<p>Le baron lui dit aussitôt que pour ce qui
-était du désir amoureux du marquis, il le comprenait
-fort bien, du moment que Foulques
-négligeait sa femme, ce qui était son seul tort.
-Mais, étant donné qu'il était vraisemblable
-que la marquise s'égayait avec le jeune page,
-le marquis ne pouvait mieux diriger son
-choix&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je
-sais comment il se fait que je vous écoute!»</p>
-
-<p>«&mdash;Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle,
-ce que vous devez faire: je vous
-expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend
-seulement la forme d'un gamin, nous fouette
-comme de vils esclaves, à plus forte raison
-quand il adopte les apparences d'un maître.»</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, Monsieur, en admettant que nous
-fassions taire nos préjugés ou nos répugnances,
-il reste un trouble public, un scandale!»</p>
-
-<p>«&mdash;Il est, dit le baron, un attribut de l'amour
-que les artistes oublient de joindre à son
-petit bagage ordinaire et que je tiens pour le
-plus joli et le plus précieux: c'est le silence.»</p>
-
-<p>Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il
-ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il
-ne se fait presque rien d'efficace en ce monde,
-qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.»</p>
-
-<p>En rentrant au château, Mlle de Quinsonas
-et Jacquette virent une personne noire qui se
-promenait de long en large sur le perron avec
-la marquise. Et elles reconnurent le vénérable
-curé de Montsoreau, l'abbé Pucelle.</p>
-
-<p>M. l'abbé Pucelle était venu demander à
-Mme la marquise si elle entendait faire préparer
-Jacquette à la première communion, car
-elle courait sur ses dix ans.&mdash;Comme le temps
-passe!&mdash;Ninon répondit que telle était en
-effet son intention, et M. le curé lui donna
-quelques avis touchant la manière de vivre
-qu'il lui semblait décent d'adopter pour Jacquette
-pendant les deux années qui la séparaient
-du grand jour. Il conseilla de ne lui
-laisser voir le monde que le moins possible et
-de l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui
-était très contrariée de se livrer au péché si près
-de sa fille, trouva que le curé disait des choses
-justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa
-gouvernante dans les anciens appartements
-de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se
-trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara
-donc de façon que Jacquette et sa gouvernante
-y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient
-de la maison.</p>
-
-<p>En un clin d'&oelig;il toutes les difficultés contre
-lesquelles essayait de lutter Mlle de Quinsonas
-se trouvaient résolues, ou du moins paraissaient
-bien l'être, et la bonne fille se demandait
-s'il n'était pas préférable, en toute occasion,
-au lieu de se mettre martel en tête, de
-s'abandonner aux soins excellents de la Providence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII</h2>
-
-<div class="abstract">LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.</div>
-
-<p>Bien que je n'aie de dédain pour aucune
-des classes de la société, je préfère éviter la
-compagnie des maçons, plâtriers, peintres et
-ébénistes que l'on emploie à l'heure qu'il est,
-et pour longtemps encore, c'est probable, aux
-anciens appartements de M. Lemeunier de
-Fontevrault, afin de les transformer en gynécée.
-Nous aurons l'occasion de revenir à loisir
-en ce lieu, où désormais deux vierges,&mdash;non
-compris Pomme d'Api,&mdash;vont vivre à l'abri
-du siècle, selon l'expression de M. l'abbé Pucelle.
-D'autre part, j'ai bonne envie de revoir
-le pauvre chevalier, que nous avons laissé
-dans un triste état, au moment où la nuit
-devenait noire et lorsque l'infortuné jeune
-homme tomba sur la route.</p>
-
-<p>Cette route était celle de Chinon, une petite
-ville bien jolie, bâtie au pied et sur la pente
-d'une colline qui porte les débris d'un château
-célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros
-Shakespeare à nous. C'est un endroit qui me
-plaît tant, que je n'en finirais pas de le décrire,
-si mon sujet me le permettait; mais avouez
-qu'il serait absurde de vous chanter une ville
-dans laquelle aucun de nos personnages ne
-s'est aventuré.</p>
-
-<p>Dieutegard était tombé sur le bord du chemin,
-succombant plutôt au chagrin qu'à la
-fatigue, et il s'était endormi, là même, très profondément.
-Il y fut réveillé, dès les premières
-heures du jour, par un roulier qui faisait claquer
-fort son grand fouet et conduisait un
-bruyant attelage. Le chevalier se frotta les
-yeux et revit la scène mémorable de la veille,
-qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur
-les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier.
-Sur ces sacs, il voyait nettement le dos
-de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein
-tout à coup. Et Jacquette s'avançait à petits
-pas et tirait le drap sur tout cela. A la place
-il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de
-fillette qui n'osait pas se retourner vers lui.
-Il eut parfaitement le temps de voir tout, sur
-les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu
-vers la gauche, derrière un rideau de
-peupliers. Et il se leva et fit quelques pas pour
-retrouver sur les sacs de blé les images qui
-l'avaient poursuivi, la veille, en sens inverse,
-et l'avaient amené si loin.</p>
-
-<p>Mais la honte le ressaisit en même temps
-que l'air vif du matin lui débrouillait les yeux,
-et il pensa gagner Chinon, puis y louer un
-cheval et se faire conduire à Rochecotte, chez
-sa tante de Matefelon, qui devait y arriver ce
-jour-là même.</p>
-
-<p>Alors il se représenta en esprit, Rochecotte,
-qui était un beau château, assurément, sur le
-bord de la Loire, comme celui de Fontevrault,
-mais où Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le
-pauvre petit: un château superbe où Ninon ne
-viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie
-il n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait
-plus de mal. Les pelouses, les terrasses, les
-charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le
-son de la cloche au porche d'entrée, le ramage
-des oiseaux, l'aboiement des chiens, que Ninon
-n'entendrait jamais!&hellip; chaque nuit que l'on
-verrait tomber avec la certitude que Ninon
-n'apparaîtrait pas!&hellip; chaque journée de soleil,
-chaque sourire du ciel qui semblerait si vain,
-n'étant pas fait pour elle!&hellip;</p>
-
-<p>Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à
-Chinon, ne loua pas de cheval et ne se trouva
-pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de
-Mme de Matefelon, ce dont celle-ci eut une
-surprise très vive et désagréable.</p>
-
-<p>C'était une excellente femme, qui aimait
-beaucoup son neveu; mais vous n'attendez
-pas de moi que je vous tienne au courant de
-ses angoisses. Que voulez-vous? on ne peut
-s'occuper de tout le monde. Peut-être, le hasard
-aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles!
-J'avoue que la vieille dame m'est plus sympathique
-depuis que je ne la vois plus bourdonner
-comme une mouche autour de ma table à
-écrire. Mais nous sommes d'implacables bêtes,
-et quel que soit le respect que nous professions
-pour les vieillards, nous ne donnons
-notre c&oelig;ur qu'au sang qui bout, qu'à la
-fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la
-plénitude de la vie; et tout ce qui penche la
-tête, et tout ce qui se flétrit, et tout ce qui est
-sur le revers de la colline, environné par nous
-de soins hypocrites, ne reçoit à aucun instant
-la flamme vive de notre attention.</p>
-
-<p>Dieutegard suivit la voiture du roulier qui
-le ramenait vers Fontevrault. Tout seul il n'eût
-peut-être pas eu la triste audace de retourner
-aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les
-sacs de blé de sa lâcheté amoureuse; il se
-laissait traîner par ce brutal chariot. Le chariot
-ayant passé la rivière au premier bac, il
-la passa avec lui; il marchait dans le voisinage
-du roulier et il répondait au bavardage grossier
-de cet homme avec cette condescendance
-que nous avons pour le cocher qui nous mène
-à un rendez-vous heureux.</p>
-
-<p>Cependant, ayant abordé l'autre rive, le
-roulier prit un méchant chemin qui descendait
-vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une
-grande indécision sur le parti qu'il allait adopter.
-Car il se plaisait à s'imaginer qu'un décret
-de la Providence avait fait passer cette
-voiture pour l'engager à revenir vers Fontevrault;
-mais du moment que la voiture s'éloignait
-de Fontevrault, il cessait de croire au
-décret de la Providence. En outre, il ne voulait
-pas, vis-à-vis du roulier, avoir l'air d'un
-jeune homme qui ne sait pas où il va; or,
-comme trois chemins s'ouvraient précisément,
-en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût
-été curieux, pour le moins, que son chemin
-fût juste celui du roulier. Il dit donc très haut
-à l'homme: «&mdash;Ah! vous allez par là, vous?
-moi, non.» Et il s'élança résolument à côté,
-en jetant un dernier coup d'&oelig;il aux images
-qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé.</p>
-
-<p>Alors il s'aperçut que ces images avançaient
-maintenant devant lui sur sa nouvelle route:
-le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées,
-son épaule, un sein, puis la fleur de ce
-sein tout à coup.</p>
-
-<p>Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il
-s'assit même. D'une main il faisait signe à
-Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite,
-mue par un ressort secret, ouvrait invariablement
-la porte, allait déposer sa poupée, revenait
-et rabattait le drap d'une main résolue. Il
-est vrai que c'était toujours à recommencer.
-Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait en face de
-lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant
-un troupeau de dindons, et il se sentait
-attiré vers cette créature au cotillon ignoble
-qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci
-s'étant moquée de lui, un flot de larmes emplit
-sa poitrine et il se jeta sur le bord du fossé
-en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se
-passait en lui, mais c'était son c&oelig;ur qui lui
-faisait mal; son c&oelig;ur, c'est-à-dire son grand
-amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer
-Ninon comme quelque chose de magnifique,
-de saint, d'auguste, de plus beau que
-tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme
-un bon Dieu charmant. Et cet amour semblait
-perdu et remplacé par quelque chose qu'une
-gardeuse de dindons eût été presque aussi
-apte à satisfaire que la marquise de Chamarante!</p>
-
-<p>Dieutegard n'avait plus de goût pour rien.
-Il resta longtemps où il était. Le soleil n'avait
-plus l'air d'avancer; les heures étaient interminables.
-Heureusement pour le pauvre chevalier,
-il eut faim, car autrement il avait
-chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui
-est à craindre quand l'amour vous a touché
-de cette façon-là. Mais grâce au besoin de
-manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva
-et se retrouva plein d'énergie et de volonté,
-au moins pour un but déterminé: déjeuner.</p>
-
-<p>Dans ce pays-là c'est bien facile, car les
-maisons ne sont pas rares, ni, dans les maisons,
-les poulets, les fromages exquis, le
-beurre frais, le vin blanc ou le rouge, aussi
-délicieux l'un que l'autre, voire même l'aménité
-chez les gens.</p>
-
-<p>Vous pensez que le chevalier, qui était fort
-bien mis, et dont l'air était si distingué, trouva
-crédit sans grande peine. Et il mangea bien,
-malgré son malheur. C'était de son âge. Oui,
-oui, il mangea bien et but de même. La bonne
-femme qui le servait le regardait avec le paradis
-dans les yeux, tant elle était contente de
-voir un si gentil monsieur faire honneur à sa
-cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés
-sur les hanches et racontait qu'elle aussi avait
-un joli gars, mais non si blanc, ni si mignon
-que lui.</p>
-
-<p>Quand Dieutegard se fut bien restauré, il
-eut une pensée joyeuse, et se dit que s'il rentrait
-en ce moment-ci tout bonnement au château,
-il y serait probablement fort bien accueilli
-de tout le monde, et qu'il était superflu
-de faire tant d'affaires pour ce qui lui était
-arrivé. Mais cette pensée lui venait tout droit
-du vin de Bourgueil qu'il avait bu et qui est
-la plus divine liqueur que l'homme puisse
-goûter. L'ivresse que ce vin contient et communique
-ne dure qu'un moment, ce qui est
-déjà très bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier
-demanda alors à son hôtesse comment
-elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans
-le pays la mère Martin et que son fils et sa bru
-étaient pour le moment à la foire de Beaufort,
-qui se tient pendant cinq jours. Après quoi,
-Dieutegard fut sur le point de raconter toute
-son histoire à la mère Martin. Par bonheur, il
-songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre
-la marquise. Il raconta néanmoins son
-histoire, mais en changeant les noms et les
-lieux et en omettant, bien entendu, tous les
-détails qui eussent pu être désavantageux
-pour lui. La mère Martin l'écoutait avec admiration
-et disait de temps en temps en joignant
-les mains: «Mon Dieu! faut-il; mon Dieu!
-faut-il avoir tant de malheur quand on est si
-riche et qu'on a une figure si avenante!»</p>
-
-<p>Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard
-entendit le galop d'un cheval, et alla voir
-à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la
-manche de la mère Martin, il lui promit une
-grosse somme d'argent si elle ne parlait pas
-de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il
-alla se blottir dans le cellier.</p>
-
-<p>L'homme était le bon Fleury. Il parcourait
-le pays, tant par ordre du marquis que de
-Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier
-disparu.</p>
-
-<p>Il mit pied à terre et demanda à la mère
-Martin si elle n'avait pas vu un jeune gentilhomme.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, dit la mère Martin; mais quel
-gentilhomme cherchez-vous donc?»</p>
-
-<p>Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui
-accepta et raconta tout ce qu'il savait du chevalier
-Dieutegard, de la marquise de Chamarante,
-de Châteaubedeau et du reste. De sorte
-que la vieille n'eut qu'à répartir les vrais noms
-selon leur place, pour connaître l'aventure
-de son pensionnaire. Celui-ci, qui entendait
-tout, pestait très fort dans son cellier, et, sachant
-d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait
-aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui
-pardonnerait pas de l'avoir ainsi abandonnée,
-au moment où elle quittait Fontevrault dans
-des circonstances aussi désobligeantes pour
-son amour-propre. Enfin il s'estima heureux
-que la mère Martin ne l'eût point trahi, et,
-quand Fleury eut tourné les talons, il la remercia
-et lui promit autant d'argent pour avoir
-été discrète qu'il lui en avait promis pour
-qu'elle le fût.</p>
-
-<p>De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir.
-Il se montait la tête sous mille prétextes;
-il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait
-raconté la scène de la chambre de Ninon et
-que celle-ci le faisait rechercher afin de lui
-infliger une humiliation exemplaire.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon n'était cependant point
-lâche; il eût affronté de grands périls; mais le
-terrible amour l'avait jeté dans une situation
-honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez
-à ceci, je vous prie, que si ce jeune homme
-s'était précipité sur le corps de la marquise et
-l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas
-éprouvé de honte du tout, et au contraire se
-fût taillé une belle renommée aux yeux des
-autres et même aux siens. Car l'amour ne sourit
-qu'allié à l'audace et à l'irrespect. Celui
-qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de
-son c&oelig;ur s'engage à souffrir les plus nobles
-douleurs, certes, mais les pires.</p>
-
-<p>Le chevalier faisait de bons repas chez la
-mère Martin, et couchait dans une chambre
-assez propre où il y avait deux lits: l'un pour
-le fils Martin et sa femme, encore à la foire
-de Beaufort, l'autre pour les hôtes de passage.
-Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs
-ou sur les rideaux d'indienne, sur n'importe
-quoi; et, loin qu'il s'accoutumât à cette image,
-il en était troublé davantage.</p>
-
-<p>A l'heure où la nuit barbouille les murailles,
-quand les petits crapauds tapent sur leur enclume
-dans les champs, et que la lune, marchande
-d'images, nous donne à choisir entre
-mille esquisses fantasques, le corps de Ninon
-sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier
-se dressait sur son séant pour l'étreindre. Si
-cette belle masse de chair était en retard, il
-l'appelait en fermant les yeux et disant:
-«Viens, chère épaule, cher sein», etc., car
-il nommait chaque partie par son nom. Mais,
-chose étrange, quand il nommait quelque endroit
-de cette chair bien-aimée, il ne prononçait
-pas le nom de Ninon; il s'en apercevait
-bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le
-comblait d'un ravissement incomparable. Il lui
-paraissait sacrilège de mêler ce nom à sa débauche
-imaginaire.</p>
-
-<p>Franchement, c'était bien dommage qu'une
-âme si délicate et qu'une si tendre jeunesse
-de corps fussent réduites à embrasser des fantômes.
-Une femme en eût reçu tant d'agrément!</p>
-
-<p>Comme il n'avait aucune occupation, la longueur
-des journées favorisait son malheureux
-penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon
-rendait ceux-ci plus aigus. Il commençait à
-sentir les effets de l'affreux poison de l'absence,
-qui pénètre le sang et la moelle petit à
-petit et, au bout de peu de temps, vous ronge
-la chair et les os. Il écrivait les initiales de
-Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre,
-en la labourant de son pied; il les imprima
-aussi sur son linge de corps, en lettres de sang,
-grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec
-une longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait
-une de ces lettres, il s'arrêtait dans sa
-besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches,
-gêné dans toute sa personne comme par
-l'arrivée d'un être étranger, qui se blottissait
-contre son ventre. Il se roulait par terre, agité
-d'une ivresse sombre et farouche, dont il ne
-savait s'il devait souhaiter la prolongation ou
-la fin.</p>
-
-<p>Des petits porcs, qui erraient en liberté dans
-la cour de la mère Martin, ou galopaient en
-grognant, l'approchaient et le touchaient quelquefois
-de leur groin dégoûtant, et lui, qui
-d'ordinaire eût fui ces vilaines bêtes, ne faisait
-pas un mouvement pour les éloigner, car il se
-croyait voué aux persécutions immondes.
-Quand sa folie le prenait, il attendait les porcs;
-le seul aspect des porcs provoquait aussi sa
-folie. Peu à peu ces cochons se lièrent aux
-représentations qu'il se faisait du corps de
-Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il
-éprouvait de ce mélange aggravaient son enivrement.</p>
-
-<p>Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient
-dans des puits aux margelles grisâtres. La
-mère Martin lui disait de prendre garde et
-qu'il se pourrait bien qu'il couvât une maladie.</p>
-
-<p>Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la
-foire de Beaufort, conduisant elle-même une
-charrette où il y avait six veaux. C'était une
-forte femme, jeune, sentant l'ail et portant
-sous sa cotte un sac d'écus de la grosseur
-d'un jambon, qui lui frappait les cuisses, alternativement,
-quand elle marchait ou tirait
-les veaux par la corde pour les faire entrer
-dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut
-lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui
-lui parut extraordinaire et peu croyable. Elle
-n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait
-Dieutegard, à son habit et à son air distingué,
-un prince, pour le moins un bâtard du roi. Elle
-dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à
-Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement
-pas avant vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Le chevalier alla se coucher après souper
-et s'endormit plus aisément qu'à l'ordinaire,
-parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine,
-l'avait amusé un peu avec ses veaux,
-son sac d'écus, son incrédulité, sa crédulité et
-son mari ivre-mort.</p>
-
-<p>Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels,
-dont la turpitude augmentait sans cesse,
-vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il
-voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle
-odieux, juste contraire à celui qu'elle avait
-joué, qui venait le chercher pour le mener dans
-la chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter
-chastement le corps de celle-ci comme elle
-l'avait fait, relevait le drap entièrement et dévoilait
-au chevalier haletant tous les retraits
-d'une chair admirable devenue par l'horrible
-circonstance une source d'impudicité.</p>
-
-<p>Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de
-fièvre que la luxure lui causait, l'infortuné
-chevalier vit contre le lit voisin une femme
-très grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse
-de la chandelle. Était-il complètement éveillé?
-ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit, saisit
-à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri,
-lâche la lumière, puis se laisse rouler sur le
-lit et sur le corps éperdu du chevalier.</p>
-
-<p>De toutes les causes de tristesse que nous
-offre le spectacle du monde, je crois bien qu'une
-des plus détestables est l'appétit bestial qui,
-par la permission d'un dieu cruel, envahit parfois
-de préférence une âme et un corps délicats.
-J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier
-que je voudrais ne pas m'étendre sur une
-épreuve à ce point odieuse. Vous rappelez-vous
-la suavité de ses impressions et de ses
-sentiments, au bord du bassin de l'Amour,
-alors que les caresses de Ninon, sans atteindre
-ses sens, faisaient déborder les parfums
-dont son jeune c&oelig;ur était plein? Ne semblait-il
-pas créé pour goûter ce que l'amour a de
-délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place
-d'un ivrogne, contre une créature aussi éloignée
-de son noble sang que l'eût été la génisse
-que l'on entend beugler dans l'étable. Cette
-maritorne mal odorante et souillée de vermine,
-il la presse de ses fines mains; cette croupe
-difforme et bleuie par le choc des écus, il la
-baise de ses lèvres; devant un corps qu'il n'a
-jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il
-l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette
-région céleste où l'illusion que l'on se confond
-en la matière universelle ou bien en Dieu,
-nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais
-le pauvre petit, las d'embrasser d'idéales ombres,
-palpe enfin quelque chose de réel. Mystère
-profond! Défaite du rêve! Abdication de
-la splendeur des créations de l'esprit en faveur
-du plus abject morceau de viande, mais vivant!</p>
-
-<p>De ce que cette femme éprouva, vous pensez
-bien que je ne vais pas vous entretenir: cela
-lui est bien égal!</p>
-
-<p>Quand le démon qui gonfle la misérable
-chair de l'homme se fut écoulé de son corps,
-le chevalier sentit dans sa bouche un goût
-plus amer que s'il avait mangé des excréments;
-il eut des nausées et vomit. Puis il
-pleura abondamment et voulut retourner dans
-son lit. Mais Joséphine, trop fière de posséder
-un prince entre ses draps, ne le laissa pas
-s'en aller. Elle le caressa de nouveau. Il se
-débattait et mâchait le drap pour ne point hurler
-sa répugnance. Mais la femme ramena le
-démon sous sa rude main, et Dieutegard embrassa
-une seconde fois et aima jusqu'au délire
-ce qui lui soulevait le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Enfin les images de Ninon vinrent couvrir
-l'horreur de ces dégradants plaisirs; la chandelle
-éteinte et les narines serrées, il ne reconnaissait
-plus la femme de l'ivrogne de
-Beaufort, et il criait de volupté entre ses gros
-bras, croyant embrasser Ninon elle-même,
-quand l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait.</p>
-
-<p>Cet homme était de taille à briser le chevalier
-entre ses doigts. Par bonheur, à la vue de
-ce qui se passait dans son lit, cette brute, au
-lieu de châtier les coupables, rompit les
-meubles qui se trouvaient sous sa main, ce qui
-lui occasionna sans doute une grande fatigue,
-car il tomba après cela tout de son long et
-ronfla presque aussitôt.</p>
-
-<p>Et voilà notre chevalier obligé de fuir en
-pleine nuit, malgré la mère Martin qui s'était
-levée en chemise et courait après lui, pieds
-nus, pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant
-son dû. Mais les préoccupations de
-Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il
-ne pensait qu'à l'épaisse honte dont son c&oelig;ur
-débordait.</p>
-
-<p>Il se trouva par hasard au bord de la Loire,
-qui jetait une lueur par endroits, comme un
-miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le
-jour.</p>
-
-<p>Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur
-et de splendide, durant plusieurs années,
-sous les charmilles et près des bassins du
-parc de Fontevrault, en lisant des poètes. En
-vérité, il s'était créé un monde de beauté qui
-depuis longtemps environnait son front et le
-suivait partout. Il n'avait jamais aperçu la
-vilaine face des choses. Il se rappelait son
-orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait
-les marches de marbre sous le pin parasol,
-vis-à-vis le vase au bas-relief de satyres; et
-tout lui semblait mener à un royal amour,
-d'une manière aussi sûre que les belles et
-droites allées du parc convergeaient au pied
-du château où vivait Ninon.</p>
-
-<p>A ce moment, il osa élever son esprit vers
-Dieu et lui dit:</p>
-
-<p>«Mon Dieu, qui passez probablement en ce
-moment-ci à travers les étoiles, trop haut pour
-m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de
-vous parler. J'ai le c&oelig;ur si gros, si gros, qu'il
-n'est pas possible que vous ne vous en aperceviez
-pas, même de loin. Alors prenez-moi en
-pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai
-jamais eu de mauvaise intention en ce que j'ai
-fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de
-Chamarante, la plus belle de vos créatures.
-Cette femme merveilleuse m'a caressé un jour
-au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour
-faire comme cela, à l'improviste, ce que vous
-avez décidé de toute éternité qu'un homme
-doit faire en pareil cas pour plaire aux
-femmes. Et je crois que Ninon ne me l'a pas
-pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau
-qui n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie
-jusque-là avec la marquise, sans l'aimer, je le
-sais. Lui est là-bas, au château; et moi je
-couche dehors, comme vous voyez, au bord de
-la Loire. Et il m'est arrivé des choses abominables!
-Voilà tout; je tenais seulement à vous
-prévenir&hellip; Maintenant vous savez, mon Dieu,
-combien je suis un admirateur fervent de tout
-ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai
-animé pour vous d'un invincible amour
-et d'une respectueuse terreur.»</p>
-
-<p>Dieutegard n'avait pas du tout espoir en
-l'efficacité de sa prière; mais il la faisait cependant,
-comme feront toujours la plupart
-des hommes jusque dans les temps les plus
-avancés. Il se releva aussitôt après et vit
-l'aube qui répandait la rosée sur les collines
-de Chinon. Le frais et charmant début
-du jour donne de l'espérance à l'homme le
-plus découragé; aussi le chevalier sentit le
-jeune soleil animer ses jambes et partit, suivant
-au bord de l'eau le chemin de halage. Il
-ne souhaitait plus guère autre chose, dans le
-domaine du possible, que de voir, par-dessus
-les arbres, le sommet du gros colombier de
-Fontevrault.</p>
-
-<p>La pureté du matin lui permit de penser à
-Ninon comme autrefois. Ce fut peut-être aussi
-la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques
-minutes exquises, durant lesquelles il fit beaucoup
-de chemin. Les oiseaux chantaient, les
-troupeaux descendaient dans les prairies, les
-poissons de la Loire montaient baiser à la
-surface de l'eau la lumière du jour, et le chevalier
-encadrait l'image de sa bien-aimée dans
-les ondes qu'ils laissaient sur l'eau paresseuse.</p>
-
-<p>Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme
-roux, et il reconnut Cornebille. Mais, au lieu
-de concevoir l'effroi que le sorcier répandait
-habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur
-de son c&oelig;ur de retrouver quelqu'un
-qui avait approché de près Ninon. Et au lieu
-de l'éviter, il alla vers lui.</p>
-
-<p>Cornebille n'éprouva pas à le revoir le
-même plaisir que lui, car il était en train de retirer
-ses verveux sans avoir aucun droit au privilège
-de la pêche. Mais le mécontentement
-qu'il reçut de ce chef fut mélangé à la surprise
-de voir le chevalier, que l'on cherchait dans
-tous les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de
-Cornebille le souvenir d'une après-midi d'autrefois,
-bien marquée dans sa mémoire, à savoir
-celle où le chevalier descendit au fond du
-parc et entra dans la petite maison du jardinier
-pour lui signifier le congé de la marquise.
-A cause de cela, Cornebille ne lui voulait pas
-de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se souvenait
-pas de cette circonstance, parce qu'il
-n'avait pensé qu'à faire plaisir à Ninon, nullement
-à ennuyer Cornebille.</p>
-
-<p>Le chevalier dit simplement:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez
-bien, Cornebille?»</p>
-
-<p>Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il
-était prudent et pesait ses paroles.</p>
-
-<p>Il réfléchit, tout en faisant passer dans un
-sac de toile le poisson qu'il avait pris, et dit
-au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le
-voir là, pendant qu'on avait tant de mal à
-savoir où il était. Dieutegard lui demanda si
-les recherches duraient encore.</p>
-
-<p>«&mdash;Pas plus tard que tout à l'heure, dit
-Cornebille, un nommé Martin est passé là, à
-bride abattue, en demandant M. le chevalier;
-même que le voilà bien arrivé au château à
-l'heure qu'il est, s'il court encore.»</p>
-
-<p>Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou,
-au bord de l'eau, car les paroles de Cornebille
-lui avaient retiré d'un coup tout le
-sang du corps.</p>
-
-<p>Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait
-raconter au château l'aventure de la nuit,
-comment jamais&mdash;en admettant qu'il osât
-reparaître devant Jacquette et devant la marquise,&mdash;comment
-jamais faire accroire à
-celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle
-dans les bras d'une femme de campagne,
-nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin
-qu'il avait peur, mais de cela!</p>
-
-<p>Et Cornebille, de son &oelig;il louche, voyait
-bien que le chevalier se rapetissait et tremblotait
-sur son caillou. Il en augura que le
-jeune homme avait commis quelque fredaine
-peu catholique et qu'il se trouverait volontiers
-à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de
-venir chez lui, sous le prétexte que le matin
-était frisquet. Et il pensait, par derrière la
-tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier
-serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit
-pas non et le suivit.</p>
-
-<p>Cornebille habitait à présent une toute petite
-cabane, dissimulée sous les saules, non loin
-de la maison du passeur, au bac d'Ablevois.
-Sa femme avait dû s'engager comme servante
-depuis le malheur qui avait chassé du château
-le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes
-s'étaient loués dans les fermes. Lui
-seul demeurait là, vis-à-vis les pignons de
-Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il,
-par un sort qu'on lui avait jeté et qui
-le faisait tomber du haut mal s'il touchait
-seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait
-de rapines. Sa personne déguenillée inspirait
-l'inquiétude et la pitié; quant à son toit, il
-était sordide.</p>
-
-<p>Ce fut là, par une suite de circonstances
-tenant tant du hasard que de l'état d'esprit du
-chevalier, que celui-ci échoua et vint achever
-de briser son frêle c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Certes, c'est un assemblage disparate que
-celui de ces deux hommes, Cornebille et le
-chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui
-jamais eût songé à les réunir? Celui-là même
-qui a créé le c&oelig;ur de l'homme plein de mystère,
-y avait songé. Car vous savez déjà que
-l'amour d'une même femme avait pénétré
-l'âme et le sang de Cornebille et du chevalier.</p>
-
-<p>Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis
-le jour néfaste où le corps de la marquise
-lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre,
-au travers des arbustes dégarnis par l'automne;
-et le fait d'avoir été chassé du château n'avait
-été qu'un médiocre épisode au prix de la terrible
-perturbation apportée dans sa cervelle
-par un regard indiscret. Tel était le sort qu'on
-lui avait jeté. Ses forces et son courage étaient
-à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa
-famille, et lui-même végétait d'une vie quasi-animale,
-ne retrouvant de c&oelig;ur que la nuit,
-pour pénétrer clandestinement dans le parc de
-Fontevrault, se faufiler au long des allées du
-labyrinthe et rendre son culte à l'Amour qui
-l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de
-ses bras et baisé, un jour.</p>
-
-<p>Dieutegard découvrit le secret qui rongeait
-Cornebille, et il n'en fut pas jaloux, contrairement
-à ce qui arrive ordinairement en pareil cas.
-C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait
-jamais qu'à souffrir d'une passion si disproportionnée
-et qu'il ne serait jamais un rival pour
-lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau,
-parce qu'il ne lui semblait pas possible
-que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé, lui.</p>
-
-<p>Mais lorsque Cornebille connut l'amour de
-Dieutegard, il eut envie de fondre sur lui à
-coups de pieds et à coups de poings et de le
-jeter, bien meurtri, dans la Loire. Cependant
-il se contint et ne laissa jamais rien paraître
-de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son
-&oelig;il brillait comme celui d'un loup, lorsqu'il
-regardait le chevalier; tantôt c'étaient des cajoleries
-maternelles, car il espérait sans doute
-tirer parti de lui.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus
-que Dieutegard; et toutes les fois qu'il entendait
-le nom de l'amant heureux de la marquise,
-Cornebille étranglait quelque chose:
-une ombre, une vision, entre ses doigts noueux.</p>
-
-<p>Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc.
-Les chiens le connaissaient de longtemps et
-venaient lui lécher les mains. Ils firent bon
-accueil à Dieutegard.</p>
-
-<p>Cornebille et le chevalier allaient non seulement
-au bassin, mais, par les nuits noires,
-ils s'approchaient du château, le plus près
-possible. Ils ne voyaient absolument rien. Mais
-ils savaient où étaient placées les fenêtres de
-Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur,
-sans parler et sans souffler, heureux d'être
-moins éloignés d'elle, jusqu'aux premières
-lueurs du jour.</p>
-
-<p>Dieutegard apprit aussi que Cornebille
-voyait l'ancienne nourrice, Marie Coquelière,
-femme crédule qu'il avait domptée par la peur,
-grâce à sa renommée de sorcier. Elle s'aventurait
-à certains jours jusqu'au bord de la rivière,
-et Cornebille, surgissant là comme par,
-enchantement, lui tirait mille détails concernant
-Ninon. Elle vint, un jour de pluie, jusqu'à
-la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se
-crut morte ou le prit pour un revenant. Puis,
-ayant recouvré ses sens, elle se mit à pleurer.
-Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire
-qu'elle avait grande pitié de l'état dans lequel
-elle le rencontrait. Il l'interrogea sur l'opinion
-que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était
-que Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps
-déjà on avait cessé de prononcer son nom.
-Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau.
-Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de
-Quinsonas, en attendant sa communion.</p>
-
-<p>Vous savez que la première impression
-qu'ont les bonnes gens en présence d'une situation
-est de la trouver naturelle. Marie Coquelière
-avait, il est vrai, été surprise de retrouver
-le chevalier qu'on disait perdu. Mais, le voyant
-vivant, elle fut un bon moment avant de se
-demander pourquoi il était là et ce qui l'obligeait
-à demeurer dans le bouge infect de Cornebille
-et dans la compagnie de ce sorcier.
-Elle se mit à pleurer quand l'idée lui vint de s'en
-informer. Mais le chevalier fut étonné à son
-tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère
-et n'éprouvait plus guère d'autre besoin
-que d'aller s'accroupir la nuit sous les fenêtres
-de Ninon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX</h2>
-
-<div class="abstract">VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE
-D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS TRANSPORTE AU GYNÉCÉE
-OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES,
-ET VOUS Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE
-FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE CONCLUSION MORALE,
-UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT
-NINON EN LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS.</div>
-
-<p>Marie Coquelière fut bien plus troublée,
-une fois revenue au château, que lorsqu'elle
-reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille.
-Elle ne parlait jamais de ses entrevues
-avec le sorcier, parce que celui-ci inspirait l'épouvante,
-et ce secret lui était si dur à porter
-qu'elle en avait maigri de treize livres depuis
-que cela durait, et que sa figure, auparavant
-prospère, se plaquait de teintes jaunâtres.
-Mais ne pas dire qu'elle avait vu le chevalier
-lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle était
-au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit
-cette nouvelle et respira enfin.</p>
-
-<p>On la crut folle personne n'ajouta foi à ses
-sornettes. Cependant l'idée était si cocasse du
-chevalier Dieutegard croupissant par amour
-dans la vermine avec l'horrible sorcier Cornebille,
-que l'on s'en empara comme d'une légende
-tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment
-des plaisanteries.</p>
-
-<p>Une nuit même, que Châteaubedeau et la
-marquise roucoulaient, la fenêtre ouverte, le
-page se plut à renverser le vase de nuit au pied
-de la muraille, par dérision, en disant hautement
-qu'il compissait le Sorcier et le Chevalier
-des contes de Marie Coquelière. Mais
-Ninon, ayant penché la tête à ce moment,
-crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle
-pâlit aussitôt et se trouva mal. Pendant le
-reste de la nuit elle crut à la vérité de la
-légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses
-de son esprit.</p>
-
-<p>La légende avait pénétré dans le gynécée,
-où il faut vous mener, à présent que les maçons
-en sont partis.</p>
-
-<p>Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous
-voyez donc qu'ils laissaient transpercer quelques
-bruits du dehors. A la vérité, Marie Coquelière,
-en qualité d'ancienne nourrice, y
-jouissait d'un droit de passage. C'était elle qui
-apportait le petit déjeuner du matin et servait
-les autres repas. Hormis elle, le marquis et la
-marquise seuls, ainsi que le vénérable abbé
-Pucelle, devaient, à jours et heures déterminés,
-franchir la petite porte conduisant aux
-appartements réservés de Jacquette, et de
-Mlle de Quinsonas.</p>
-
-<p>De toutes les personnes de la maison, Mlle de
-Quinsonas était l'unique qui osât ne point traiter
-de balivernes les histoires de Marie Coquelière.
-C'est qu'elle se souvenait de la rencontre
-de Cornebille, au petit jour, dans les
-allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux
-de ce lieu ainsi que de la statuette de
-l'Amour, ce qui, effectivement, pouvait être le
-fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était
-beaucoup enflammée sur l'aventure, à cause de
-ce qu'elle contenait de romanesque, ce qui ne
-lui semblait pas opposé au caractère de son
-ancien ami le chevalier Dieutegard. Et elle
-disait à Pomme d'Api:</p>
-
-<p>«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api,
-de te raconter l'histoire du chevalier Dieutegard.
-Je n'y vois pas d'inconvénient, parce
-que tu n'es pas, toi, sur le point de faire ta
-première communion; mais, quand tu en seras
-là, je te préviens que je te renfermerai dans
-une boîte et sous clef. Voilà: ce jeune homme
-était tombé amoureux de maman. Quand un
-jeune homme est amoureux,&mdash;à moins que ce
-ne soit d'une jeune fille à marier,&mdash;il est
-convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui
-devient impossible de chausser ses culottes.
-C'est comme cela. Voilà pourquoi tous nos
-galants s'enferment; voilà pourquoi on ne
-doit pas regarder la statuette de marbre qui
-est au milieu du bassin: le petit coquin est
-tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard
-ayant reconnu son état, un jour, dans
-la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis
-ce temps-là il se cache. C'est un jeune homme
-très comme il faut. Là-dessus, comme sur tout
-le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce
-n'est pas la peine que tu ailles te monter la
-tête à ton tour. Je sais à quoi m'en tenir.»</p>
-
-<p>L'aile du château affectée depuis des mois
-déjà à abriter l'innocence de Jacquette, se
-composait, comme on sait, des anciens appartements
-de feu M. Lemeunier de Fontevrault,
-mis d'abord en partie à la disposition de la gouvernante,
-puis restaurés, isolés et abandonnés
-totalement à Jacquette, à Mlle de Quinsonas et
-à Pomme d'Api. Vers la fin de l'automne, on
-permit qu'une chatte s'y établît à demeure,
-pour y détruire les souris d'abord, ensuite
-pour apporter un peu de gaieté aux solitaires.
-C'était une chatte noire, de poil ras, qui avait
-deux yeux d'un jaune éclatant et l'air d'un
-diable: M. le curé lui-même la nomma Belzébuth,
-nom d'un démon; c'est pourquoi Marie
-Coquelière l'appela aussitôt «la belle Zébute».</p>
-
-<p>Vous vous souvenez sans doute que, des
-fenêtres de cet appartement situées au couchant,
-l'&oelig;il plongeait obliquement dans l'allée
-des fontaines, terminée par le pin parasol;
-que l'on voyait aussi, par-dessus les marronniers,
-le ventre rond et le haut toit moussu du
-colombier; enfin, qu'au bas des fenêtres s'étalait
-un petit parterre à la française, bordé
-d'une grille. C'est ce jardin qui était désormais
-réservé aux promenades et aux jeux de
-Jacquette. Encore avait-on fait grimper de
-hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer
-l'enclos qu'occupaient ces demoiselles,
-au milieu d'une demeure et d'un parc livrés au
-désordre de la vie profane.</p>
-
-<p>M. le curé venait deux fois la semaine donner
-sa leçon de catéchisme; M. de Chemillé
-faisait le dimanche à sa filleule une visite de
-cérémonie, ainsi que les hôtes de Fontevrault,
-tous un peu guindés, rangés en cercle et ne
-sachant que dire, à cause du ton châtié qui
-leur était recommandé. Les jours paraissaient
-parfois longs dans le gynécée, et Jacquette
-aspirait avec ardeur à la date de sa
-communion, d'autant plus qu'on lui avait promis
-qu'elle ferait, aussitôt après, son entrée dans le
-monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait,
-dans un assez bref délai.</p>
-
-<p>Quand le vent d'automne faisait courir
-les feuilles mortes dans l'allée des fontaines,
-on pouvait voir, à l'une des fenêtres du petit
-parterre, une haute personne soufflant une
-forte buée sur les vitres: c'était Mlle de
-Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui
-jouait le rôle d'un baldaquin étoffé, une tête
-aplatie au front, au nez, et dont la bouche,
-lippue comme celle d'un affreux nègre, donnait
-assez bien l'aspect d'un gros et gras limaçon
-vu en dessous et rampant: c'était la tête
-de Jacquette, déformée pour le plaisir de s'appliquer
-contre la vitre. Elles demeuraient là
-jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'allumer les
-lampes.</p>
-
-<p>M. l'abbé Pucelle avait fait suspendre la lecture
-de Plutarque, jugée pour le moment un
-peu païenne, et l'on se contentait de lire le
-Nouveau Testament ou de répéter le catéchisme,
-du matin au soir. Pomme d'Api, qui assistait
-à toutes les leçons, se montrait à
-l'égard du catéchisme, d'une inaptitude allant
-parfois jusqu'à la rébellion; aussi Jacquette
-coupait-elle ces exercices ardus par de grands
-mouvements de colère contre sa fille et par
-des châtiments corporels, tel celui qui consistait
-à la livrer, corps et biens, à la belle
-Zébute figurant Satan. La belle Zébute roulait
-Pomme d'Api comme pelote de laine, lui
-labourait la poitrine de ses ongles fins, et
-mettait ses vêtements en lambeaux. Ces
-scènes amusaient énormément Jacquette et
-trouvaient grâce devant la gouvernante, qui
-se relâchait un peu de sa gravité depuis
-qu'elle avait recouvré la paix à l'abri du gynécée.</p>
-
-<p>Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de
-Quinsonas avait recouvré la paix. Qu'est-ce
-que l'on peut jamais affirmer de ces natures-là
-et de malheureuses filles dans une situation
-aussi étrange que celle de gouvernante? Tout
-au plus pourrai-je hasarder, pour ne point
-m'éloigner de la vraisemblance, que Mlle de
-Quinsonas devait ressentir un apaisement dans
-ses sens, parce qu'elle était garantie de la
-poursuite du marquis, dont je vous ai dit
-qu'elle avait eu beaucoup à souffrir.</p>
-
-<p>Mais il y a mille circonstances infimes qui
-prennent pour les recluses une importance considérable.</p>
-
-<p>Quand le marquis venait voir sa fille, par
-exemple, à des heures réglementaires, je le veux
-bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner sa
-canne entre ses doigts, ou bien en jouant,
-pour se donner contenance, avec le bout de
-son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il
-échappait à Mlle de Quinsonas, que ce papa
-d'apparence débonnaire, piquait, à la dérobée,
-ses formes plantureuses, d'un désir aigu
-comme une alêne?</p>
-
-<p>Notez qu'il y a quantité de menus faits que
-je ne puis relater et qui se sont passés pendant
-que nous suivions le chevalier Dieutegard: un
-esclandre entr'autres, causé par les deux perruches,
-Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-que l'on a surprises à l'entrée
-de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me
-garderai bien d'attirer votre attention.&mdash;Mon
-Dieu! que ces deux sottes sont exaspérantes!&mdash;Si
-encore elles étaient jolies à tel point
-que l'on pardonne tout! Mais, outre que leur
-grâce ne fut jamais qu'ordinaire, je suis porté
-à croire que les amours déviées du droit chemin
-n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas
-moi qui regrette que le bruit fait autour d'elles
-ne soit pas parvenu jusqu'à nous!</p>
-
-<p>Mais il faudrait posséder l'âme chaste du
-bon abbé Pucelle ou la crédule simplicité de
-Ninon pour goûter l'illusion que le mur élevé
-entre le château et le gynécée est de taille à
-barrer la route au subtil et malin fluide qu'est
-l'esprit du siècle. Telle la belle Zébute se faufilait,
-en se faisant toute petite, par le trou de la
-chatière ménagée dans la porte de chêne, tel
-le scandale, par les lèvres candides de Marie
-Coquelière, pénétra, amenuisé, étiré en longueur,
-dans la demeure des vierges, et s'y
-présenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs,
-et d'aspect satanique.</p>
-
-<p>Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice,
-auquel nous avons échappé et dont, aussi
-bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en
-passant que pour vous apitoyer sur le cas de
-notre pauvre gouvernante qui, étant de chair
-sensible, dut éprouver des picotements cruels
-à l'audition de ces lascives historiettes, agrandies
-une fois encore par une imagination solitaire.</p>
-
-<p>Des relations de la grosse maman Châteaubedeau
-avec Chourie, des relations de Châteaubedeau
-le fils avec la marquise, elle était
-informée quotidiennement, mieux que par la
-gazette, vous n'en doutez pas: de quoi donc
-eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint
-à Dieutegard, vous savez qu'elles n'ont
-rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était
-que le marquis redevenait amoureux de sa
-femme.</p>
-
-<p>Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la
-digne nourrice racontait tout cela au plein
-air, et sans souci des oreilles de Jacquette!
-Non. Elle excellait à employer un langage
-imagé qui agrémentait d'un voile fleuri le sens
-dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter
-des moments où la fillette était absorbée
-par l'avidité des interrogations de Pomme
-d'Api.</p>
-
-<p>D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne
-heure, et, tout au bout de l'immense pièce où
-flottaient encore les tentures à moulins brodés
-de M. Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière
-et la gouvernante chuchotaient longuement,
-la porte entr'ouverte, un léger courant
-d'air semblant agiter les ailes des moulins.</p>
-
-<p>Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte,
-tirait le verrou et s'avançait sur la pointe des
-pieds, afin de voir si Jacquette était endormie.
-Et, quand elle s'en était assurée, elle poussait
-devant le feu la bouillotte, afin de faire ses
-ablutions à l'eau chaude, car elle était frileuse.</p>
-
-<p>C'était une de ces grosses bonnes bouillottes
-ventripotentes, goitreuses et cabossées par
-un long usage, vieilles servantes tassées sur
-jambes, mais souriantes et honorées de servir,
-telles enfin que l'on n'en voit plus aujourd'hui
-que tout devient mince, étriqué, anguleux et
-chagrin. Et cette bouillote chantait délicieusement
-sur les cendres. Mlle de Quinsonas en
-aimait la musique tour à tour plaintive et ardente,
-mélancolique ainsi qu'une voix entendue
-le soir dans la campagne, et gaillarde tout
-à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans
-cesse renouvelée; puis elle courait au secours
-de la chanteuse suffoquée par un vomissement
-de glouglous qui lui soulevaient le couvercle
-et inondaient le brasier parmi des nuages de
-fumée.</p>
-
-<p>Elle se déshabillait lentement devant les
-flammes d'un grand feu de hêtre, dont les
-bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle.
-A cette heure-là, la pièce était chaude,
-et il faisait bon s'étirer les membres, une fois
-dévêtue, dans la pénombre à peine violée de
-temps en temps par une grande flamme téméraire
-qui se cassait rapidement le cou à vouloir
-s'élever trop haut.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à
-cheval sur une chaise qu'elle approchait du
-feu le plus possible; elle conservait alors ses
-mules, pour s'accrocher par leurs talons à l'un
-des barreaux; et, les yeux larges ouverts sur
-quelque point brillant, elle envoyait sa main
-à la promenade, sur le devant des jambes et
-sur l'envers de ses longues et belles cuisses
-qui rôtissaient agréablement.</p>
-
-<p>Que lui disait le feu de bois, qui parle comme
-un ballet d'opéra, comme un coucher de soleil?
-Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé,
-des soirées entières, à la campagne, devant ses
-inimitables féeries. Et que lui disait la chanson
-de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait
-le silence? A parler franc, je crois que le cerveau
-de Mlle de Quinsonas était trop strictement discipliné
-pour entendre, de la part de la nature,
-quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à
-entendre. Mais lorsqu'une personne a le cerveau
-si bien élevé et, d'autre part, le corps mûr et
-parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me
-plais à croire qu'une entente secrète s'établit
-entre le chuchotement innocent des choses
-créées par la main de Dieu, et notre chair,
-leur s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne
-saisissait pas un traître mot de ce langage, et
-cependant qui sait si la vie même de Mlle de
-Quinsonas ne résultait pas de cet échange de
-vues, de ces épanchements puérils entre son
-corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments
-invisibles qui flottaient entre les moulins
-brodés des anciennes tentures? La nature et
-notre chair réparent, à elles seules, bien des
-désordres que l'esprit humain a introduits
-dans nos affaires. Aussi je prie que l'on me
-permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette
-opération merveilleuse qui a lieu ce soir
-d'hiver devant le feu du gynécée, au bénéfice
-d'une pauvre gouvernante privée des expansions
-les plus légitimes, et que Dieu cependant
-avait formée, assurément,&mdash;eu égard à sa
-belle santé et à sa plénitude,&mdash;pour s'épanouir
-dans l'acte d'amour, comme tout ce qu'il
-se plaît à faire sortir du néant.</p>
-
-<p>Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte,
-qu'une fièvre agite ses flancs, et que l'on sent
-approcher le moment où un spasme violent
-va projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas
-empoigne la queue emmaillotée d'osier, et
-emplit à demi un bassin haut sur pieds qu'elle
-enjambe prestement, car elle adore, avant de
-toucher l'eau, se sentir embrassée par la vapeur
-brûlante. Tel est même parfois son bien-être,
-qu'elle ne retient pas un cri suffisant à
-réveiller Jacquette; et l'enfant, un &oelig;il entr'ouvert,
-assiste, au hasard de la complaisance
-des flammes mourantes, au dialogue mystérieux
-de l'eau avec la chair de sa gouvernante.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas semble chevaucher une
-nue, et je suis bien certain que nombre de romanciers
-saisiraient l'occasion pour vous dire
-que Jacquette croit voir en rêve Junon ou
-quelque déesse académique reproduite par
-une gravure du temps. Mais point du tout.
-Jacquette se moque bien de Junon! Jacquette
-se demande ce qu'elle dira à Pomme d'Api,
-si Pomme d'Api, par hasard, désire savoir
-pourquoi la gouvernante apporte à sa toilette
-du soir un temps et une attention qu'on ne
-tolérerait pas aux enfants.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas reçoit de la vapeur de
-terribles caresses; le nuage brutal la frappe,
-la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes
-flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient
-câlin, flatteur, l'embrasse à la fois de toutes
-parts d'une lèvre humide et douce, commande
-à ses flocons de suivre étroitement les courbes
-du corps; et ceux-ci, comme cent doigts
-avides, rôdent, glissent, frôlent, se nichent, se
-blottissent, s'exténuent; et c'est cent, c'est
-mille amants que cette fille refusée aux hommes
-reçoit ainsi des éléments, sans provocation de
-sa part, croyez-moi:&mdash;elle n'eût pas inventé
-ces attentats multiples;&mdash;sans responsabilité
-aussi, croyez-moi encore:&mdash;elle se fût reproché
-comme un crime de ne les pas repousser.&mdash;Non,
-non, cela se fait par une permission spéciale
-du Créateur, qui veille à ce que l'humble
-matière participe au divin plaisir.</p>
-
-<p>Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la
-main, Mlle de Quinsonas ose toucher l'eau
-brûlante encore; et, à voir ces petits doigts
-agiles barboter, vous diriez une couvée de
-canards prenant leurs ébats sous l'arche ogivale
-d'un pont.</p>
-
-<p>Ces jeux sont sans méchanceté, il le faut
-reconnaître; et nous, qui avons le bonheur de
-nous endormir le soir contre une bonne personne
-vivante, soyons indulgents aux belles
-gouvernantes privées par un destin cruel de la
-douce secousse qui procure le sommeil paisible.</p>
-
-<p>Mais plaignons plutôt la petite Jacquette,
-qui se torture l'esprit sur son oreiller afin de
-donner de ces phénomènes une explication
-plausible à Pomme d'Api; car elle sait bien
-qu'à elle-même personne ne la donnera, quoique
-tout ce qui se passe à l'intérieur du gynécée
-ne puisse être qu'avouable et décent. Enfin,
-pour avoir la paix, elle bâcle à la hâte cette
-opinion qu'elle transmet aussitôt à sa fille:</p>
-
-<p>«Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle,
-pourquoi Mlle de Quinsonas s'échaude
-ainsi le soir, nue comme la main, en roulant
-des yeux de poisson cuit au bain-marie?
-Elle expie par ce moyen les péchés de gourmandise
-qu'elle a commis dans la journée et
-qui la font engraisser si fort par derrière.»</p>
-
-<p>Pomme d'Api se déclare satisfaite; Jacquette
-reprend son sommeil interrompu, et la gouvernante,
-ayant passé sa chemise de nuit et
-étant venue voir si la fillette reposait chastement,
-les deux mains sur les couvertures, se
-glisse dans son lit et s'endort.</p>
-
-<p>Vous croyez le gynécée en paix? Ah! que
-non!</p>
-
-<p>Vers minuit, une petite porte dérobée qui
-communique avec le château, a été poussée
-furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds
-nus et sans lumière, est entré. La marquise
-seule, pourtant, a la clef de cette porte. Marie
-Coquelière va la recevoir de ses mains le matin
-et la lui remet le soir&hellip;</p>
-
-<p>Mais avant de vous conter qui vient ainsi
-violer le repos de nos vierges, il nous faut
-retourner en arrière, vers des personnages que
-nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres,
-et vous verrez comment cette incursion,
-qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire
-nous y ramène.</p>
-
-<p>Vous vous souvenez de la manière toute
-fortuite dont Ninon est devenue la maîtresse
-de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté
-comme un panaris, et comment elle
-s'est accoutumée à une situation qui, tout
-d'abord, l'avait non pas précisément choquée,
-car sa nature n'était pas d'une délicatesse à se
-froisser pour des accidents de ce genre, mais
-enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout
-au moins, dans la région d'honnêteté fondamentale
-qu'elle avait. Petit à petit, le fait de
-presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros
-paquet de muscles qu'était Châteaubedeau, devenait
-un besoin aussi impérieux que celui de
-boire et de manger. Elle recevait donc son page
-dans sa chambre, après que l'on s'était assuré
-du coucher du marquis, et ceci, de la façon
-suivante:</p>
-
-<p>On se rendait à pas de loup sur la terrasse
-où donnait la chambre de Foulques, qui allait
-volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre
-s'éclairait soudain, et, comme elle était un
-peu haute, on n'apercevait que le plafond et
-un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis,
-déjà allongée démesurément, se haussait
-presque aussitôt d'une sorte de tiare pointue,&mdash;effet
-dû à un beau bonnet de soie,&mdash;et
-simulait une pantomime invariablement répétée.</p>
-
-<p>La noire figure géante avisait un coffre
-d'aspect imposant, et en tirait une urne enflée,
-au moins d'apparence, à contenir la cuvée
-de trois arpents de vigne, puis la soutenait
-à mi-corps dans cette attitude d'expectative
-propre au pichet que l'on présente à la
-chantepleure. Après quoi, tout devenait inerte,
-pétrifié, solennel. On eût eu le temps de réciter
-trois <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>. Une chauve-souris coupait
-parfois le spectacle de sa petite tache tremblotante.
-Enfin quelque chose pointait: une
-ligne d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de
-cercle, joignait l'urne patiente à la fontaine
-monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y
-méprendre le gargouillis de la gouttière du
-Nord vomissant une pluie d'équinoxe.</p>
-
-<p>Lorsque le marquis avait procédé à cette
-opération et renfermé le liquide dans la table
-de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait
-plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et
-qu'il se coucherait et s'endormirait là contre,
-en vertu de quelque chose de plus fort que sa
-volonté ou son caprice: une habitude, singulière
-à la vérité, mais héritée de ses pères.</p>
-
-<p>Ninon n'assistait pas à cette séance de très
-bon gré, car ni la méchanceté ni l'espièglerie
-n'avaient de part dans ses actes. Elle aimait
-son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir
-ne s'augmentait point de la disgracieuse
-situation qu'il créait au marquis. Elle eût
-beaucoup donné pour ne point songer qu'elle
-endommageait son mari en passant des quarts
-d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais
-Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait
-royalement à voir le marquis coucher le nez
-sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait,
-lui, le souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait
-par bonté d'âme et faiblesse, mais elle
-était très contente lorsque c'était fini et qu'elle
-allait se mettre au lit.</p>
-
-<p>Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était
-régulièrement couché comme à l'ordinaire, se
-leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre,
-son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha
-droit, d'un air guilleret, à l'appartement de la
-marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette,
-il gratta à la porte.</p>
-
-<p>Ninon reconnut aussitôt la présence de
-son mari et fut ennuyée, non qu'elle redoutât
-quelque conséquence tragique, que les caractères
-de Foulques et de Châteaubedeau rendaient
-peu probable, mais parce qu'il lui répugnait
-intimement de savoir son mari si proche
-et lui demandant une hospitalité légitime, dans
-le moment précis où son amant l'enlaçait avec
-une vive ardeur.</p>
-
-<p>Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était
-qu'un bravache, perdit la tête en même temps
-que toute contenance; et il allait et venait tout
-nu dans la chambre, essayant d'ouvrir les
-placards pour s'y cacher, au moyen d'une clef
-qu'il avait trouvée sur la table, au risque de
-compromettre Ninon, qui simulait un profond
-sommeil pour se dispenser d'ouvrir.</p>
-
-<p>Foulques, vous le savez, n'aimait pas se
-mettre martel en tête; mais, lorsqu'une envie
-le démangeait, il était tenace comme un roc
-de Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement,
-pour l'heure, de savoir si sa femme recevait
-un amant dans son lit; mais il avait l'envie
-bien nette d'occuper la place qui lui était due
-dans le lit de sa femme, et il s'armait seulement
-de patience en attendant que sa femme
-lui ouvrît.</p>
-
-<p>Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes
-désespérés pour lui donner à entendre qu'il
-poussât tout bonnement l'autre porte et s'en
-allât.</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau
-d'un geste noble, que sa nudité
-rendait plus solennel,&mdash;«jamais!»</p>
-
-<p>Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître
-quand Ninon se serait expliquée avec
-son époux. Et il introduisait la clef dans une
-serrure et puis dans une autre.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, malheureux! soufflait Ninon,
-c'est la clef des appartements de ma fille!»</p>
-
-<p>Enfin, comme le temps pressait et que le
-marquis grattait toujours à la porte du cabinet,
-Ninon se leva et fit mine de se résoudre
-à le laisser entrer. Elle jeta au page ses vêtements
-et courut toucher le verrou.</p>
-
-<p>Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette
-qu'il décampa aussitôt, sans même prendre
-soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement
-de cette clef qu'il avait gardée à la main.</p>
-
-<p>Beaucoup de lecteurs vont certainement
-m'accuser de recourir ici à un procédé bien
-vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau
-tout nu la clef du gynécée. Je vous
-assure que vous avez tort. Rien n'est plus conforme
-au caractère de ce jeune homme que
-de vouloir s'introduire dans un placard lors de
-l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut
-à s'abriter du danger, et fournit une occasion
-de se flatter, après, qu'on en a couru un
-colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui
-souhaite s'introduire dans une armoire fermée,
-que d'essayer de l'ouvrir avec la première
-clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique,
-étant donné l'esprit aventureux et
-éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de
-ce qu'on a la clef de l'appartement des vierges
-et de ce qu'on est nu, pour s'y diriger tout
-droit.</p>
-
-<p>Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors
-de la chambre de Ninon qu'il était résolu à aller
-jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas.</p>
-
-<p>Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons
-jusqu'à la petite porte qu'il connaissait pour
-l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la
-clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait,
-par exemple, car l'obscurité était complète. Il
-interrogea de la main un pan de mur, puis un
-autre, et toucha une lourde portière de tapisserie
-qu'il souleva. Alors il sentit plutôt qu'il
-ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et il
-marcha plus librement. Deux petites lueurs
-demeuraient dans le foyer, comparables à des
-vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet.
-Le pas de Châteaubedeau, un peu lourd, car
-c'était un gaillard râblé, faisait osciller la
-cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante,
-et une grande armoire craquait.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un
-cauchemar. Son premier acte, en pareil cas,
-était de faire de la lumière. Elle se dressa sur
-le coude et alluma sa bougie selon la méthode
-qu'on employait en ce temps-là. Mais,
-comme elle était peureuse, la bougie étant
-allumée, elle hésita encore à regarder autour
-d'elle, dans la crainte de découvrir quelque
-chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait
-flegmatiquement; il ne bougeait plus.
-Parfait silence. La gouvernante se rassura et
-consentit à explorer des yeux la chambre.</p>
-
-<p>Alors elle vit, à moins de deux pas de son
-chevet, un grand et gros homme qui la regardait,
-nu comme un ver.</p>
-
-<p>Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'évanouit
-instantanément.</p>
-
-<p>Jacquette, à l'autre bout de la pièce, fut
-réveillée par le cri de la gouvernante et aperçut,
-en pleine clarté, le favori de sa maman.
-Elle le remit aussitôt, parce qu'elle ne s'émouvait
-pas, elle, de le voir en cet appareil,
-et elle conservait toute sa présence d'esprit.
-Elle s'inquiéta seulement et demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Châteaubedeau?
-Est-ce que maman est malade?»</p>
-
-<p>Châteaubedeau n'avait point vu Jacquette.
-En entendant sa voix innocente, ce malappris
-effronté connut quelque chose de plus fort
-que son impudique forfanterie, à savoir
-la loi naturelle qui commande à l'homme
-de respecter la jeunesse; et il fut en proie
-à un étrange malaise: il couvrit rapidement,
-de ses mains, ce qu'il put couvrir de son
-corps.</p>
-
-<p>Et il s'en alla plus vite qu'il n'était venu, en
-se tenant le derrière à deux mains. Il était
-tout à fait ridicule.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit.
-Mlle de Quinsonas demeura je ne sais
-combien de temps sans connaissance. Quand
-elle s'éveilla, il faisait bien plus grand jour
-que de coutume, parce que Marie Coquelière,
-n'ayant pas trouvé la clef du gynécée chez la
-marquise, n'avait pu ouvrir et apporter le
-déjeuner de ces demoiselles.</p>
-
-<p>A défaut du témoignage de la bougie qui
-était consumée jusqu'au bout, la clef égarée eût
-suffi à prouver à Mlle de Quinsonas qu'elle
-n'avait pas rêvé en voyant l'homme nu: quelqu'un
-s'était emparé de la clef du gynécée et
-s'y était introduit; ce n'était pas un monstre,
-car l'émotion lui avait laissé le temps de l'estimer
-bien fait, sinon celui de lui examiner la
-figure.</p>
-
-<p>Tout autre que Mlle de Quinsonas eût
-promptement soupçonné Châteaubedeau; mais
-elle était si bien élevée qu'elle ne se fût pas
-permis, même au plus secret de sa pensée,
-d'accuser un hôte du château de la double
-infamie d'avoir dérobé une clef près du chevet
-de la marquise et de s'être montré à ses
-yeux dans un si outrageant appareil. Par une
-de ces générosités d'esprit que procurait autrefois
-une éducation accomplie, elle jugea
-que quelqu'un de ces messieurs était sujet à
-des accès de somnambulisme et que le parti
-le plus prudent serait de ne point parler de
-l'aventure, qui pouvait aussi, hélas! la desservir
-personnellement. Jacquette étant dressée
-à ne dire jamais rien de ce qu'elle avait vu,
-demeura muette vis-à-vis du monde, se réservant
-d'en philosopher à son aise avec Pomme
-d'Api. Marie Coquelière attribua la disparition
-de la clef à un tour de sorcellerie et en
-accusa Cornebille.</p>
-
-<p>Châteaubedeau, pour ajouter une farce à une
-farce, porta la clef sous l'oreiller de sa mère,
-endormie d'un puissant sommeil.</p>
-
-<p>La grosse maman Châteaubedeau se réveilla,
-la clef quasiment dans la main. Mais,
-ayant presque aussitôt entendu dire par la
-femme de chambre que l'on avait dû enfoncer
-la porte des appartements de feu M. Lemeunier
-de Fontevrault, elle se tut à son tour, par
-sa prudence de femme adonnée aux amours
-coupables.&mdash;Vous voyez que les fautes
-comme l'innocence concourent à nous rendre
-circonspects.&mdash;Cependant, aiguillonnée tout
-le jour par une curiosité bien légitime, elle ne
-put tenir, vers le soir, contre le désir de savoir
-si la clef qu'elle possédait n'était point celle du
-gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de
-précautions, jusqu'à la petite porte.</p>
-
-<p>La nuit tombait, le corridor était dans
-l'ombre; une grande paix semblait répandue
-dans le château comme dans l'appartement
-des vierges. Mme de Châteaubedeau tira de
-sa poche la clef, l'introduisit, la tourna dans
-la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain,
-un bruit au fond du corridor&hellip; Elle
-songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera
-mal sa présence à cet endroit: le plus
-sûr moyen d'éviter la personne qui s'approche
-est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse
-la porte, elle est dans l'antichambre mais
-elle n'a pas le loisir de refermer! son amant
-Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré
-derrière elle.</p>
-
-<p>Elle s'affaisse sur le premier siège qui se
-rencontre, et elle comprime les battements de
-son c&oelig;ur, car Chourie lui a fait peur, vraiment;
-elle croit étouffer. Son amant aux
-abois cherche de l'air; il ouvre une porte:
-c'est la salle d'étude, actuellement déserte.
-Il y entraîne sa forte maîtresse et, l'ayant
-déposée sur une chaise longue, près d'une
-fenêtre, il délace amoureusement son corsage
-gorgé à pleins bords.</p>
-
-<p>Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne
-de gros yeux langoureux; cette femme vieillissante
-oublie tout sous le charme magique
-des caresses. Son regard va de son amant au
-petit parterre si bien dessiné, si bien planté,
-à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier.
-Ce n'est que peu à peu qu'elle songe à
-la qualité de l'endroit où elle est: on entend,
-dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la
-voix de Jacquette, et celle de M. le curé qui
-lui donne sa leçon de catéchisme.</p>
-
-<p>Quel dommage que ces appartements-ci
-soient réservés! Quelle tranquillité on y goûte!
-Chourie fait observer que la poussière envahit
-les meubles, que des toiles d'araignée doublent
-les tentures, de leur tissu léger. En effet, depuis
-que l'on avoisine l'époque de la première
-communion, la salle d'étude est délaissée en
-faveur de l'oratoire. Peut-être ne vient-on
-jamais par ici?</p>
-
-<p>Et Mme de Châteaubedeau se représente son
-existence au château, où le pauvre Chourie est
-épié sans répit par sa femme, par son frère maladroit,
-par la marquise qui emploie ses scrupules
-à sauvegarder les apparences où elle-même
-a quelque répugnance à s'exhiber en
-galante aventure aux yeux de son fils, quelque
-vaurien qu'il soit; enfin où chacun, portant le
-fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant
-comme un renard qui frôle le mur du poulailler.
-«&mdash;Chourie, si nous y revenions?&hellip;»</p>
-
-<p>Elle garda donc la clef et revint chaque jour
-ici, à la même heure, avec Chourie. Pour elle,
-d'une nature grasse et abondante, cette combinaison
-offrait l'avantage d'une grande paix
-amoureuse; pour le pauvre Chourie, devenu
-maigre et efflanqué par un rude service d'amant,
-il s'y joignait un adjuvant qui puait
-bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en
-somme, et qui provenait d'une sorte de viol
-d'un lieu saint, rendu plus sensible par le murmure
-des voix de la fillette et du vieux prêtre,
-dans l'oratoire, et par la présence, parfois, de
-l'inquiétante belle Zébute, dardant dans un
-coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou
-animée tout à coup d'une danse barbare,
-arrivée là par quelque trou mystérieux, disparue
-de même.</p>
-
-<p>Moins de huit jours après, les deux amants,
-jamais troublés, tenaient cette pièce du gynécée
-pour un pavillon à eux; ils y apportaient
-des friandises, y croquaient des gâteaux secs,
-et muaient le pupitre de Mlle de Quinsonas
-en une cave à liqueurs et à vins variés.
-Chourie, ayant dérobé à l'office un petit plumeau,
-commençait à épousseter par ci par là,
-à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa
-maîtresse pût, en se retirant, mettre de l'ordre
-dans sa toilette et dans sa chevelure.</p>
-
-<p>Tout se passait au gynécée avec la régularité
-des couvents. M. le curé arrivait au château
-à quatre heures et demie; un petit bonjour
-à la marquise quand il la rencontrait, un
-brin de causette avec celui-ci ou celui-là: à
-cinq heures moins dix, invariablement, la
-leçon était commencée dans l'oratoire. Elle se
-poursuivait jusqu'à six heures et demie précises.
-A six heures et demie la marquise entrait
-à l'oratoire, prenait congé du bon curé et
-accompagnait sa fille dans la salle à manger du
-gynécée, où le dîner de ces demoiselles était
-servi. Elle s'informait du menu, chatouillait
-d'un doigt le cou de Jacquette et disait bonsoir.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi
-que Pomme d'Api et, du moins en principe,
-la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé
-suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le
-cerveau de la jeune catéchumène était écoulé,
-M. le curé tolérait qu'une aimable détente
-succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait
-en causerie édifiante la partie dogmatique
-de son enseignement. Quelques sauts
-étaient même permis à Jacquette, dont le
-tempérament enjoué s'accommodait mal des
-longues stations, et elle en profitait pour se
-livrer à maintes cabrioles avec la belle Zébute.</p>
-
-<p>M. l'abbé Pucelle contemplait ces ébats avec
-indulgence et les encourageait volontiers de
-sa franche et cordiale hilarité, encore qu'il lui
-arrivât souvent de se mettre à croppetons, sa
-soutane tordue entre les deux genoux, afin de
-saisir plus prestement la chatte, par la queue,
-au passage. Puis il se relevait, la figure rouge
-comme une tranche de b&oelig;uf, et s'entretenait
-avec la gouvernante, soit de Mgr l'évêque
-d'Angers, vénérable parent de celle-ci, soit de
-la satisfaction que donnait à son c&oelig;ur l'édifiante
-préparation à la communion de Mlle de
-Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de
-sa collaboration intelligente et zélée, et, parcourant
-de son honnête regard les murs blanchis
-du petit oratoire, les pieuses images qui
-l'ornaient et l'auditoire rare et charmant, composé
-«premièrement, disait-il, d'une sainte
-gouvernante qui portera aux pieds de Dieu le
-mérite d'avoir soustrait une enfant aux embûches
-du siècle; deuxièmement, de cette enfant,
-tabernacle de toutes les grâces, héritière des
-plus beaux biens de ce monde et candidate
-aux ineffables richesses de l'autre; troisièmement,
-de Mlle Pomme d'Api, exemple de sagesse
-et de modération dans l'exubérance de
-la santé et de la belle mine; quatrièmement,
-enfin, de cette chère bête, digne joujou de
-l'homme, et à qui il ne manque qu'une âme
-pour être notre s&oelig;ur en gentillesse et en agilité»,
-il élevait son âme vers le ciel et lui
-offrait avec une touchante sincérité son pur
-contentement.</p>
-
-<p>Il arriva que Jacquette, le moment venu de
-cette courte récréation, ne trouva plus la belle
-Zébute à son poste ordinaire et la chercha en
-vain dans les coins et recoins de l'oratoire.
-Elle s'en affligeait; et elle trépignait de l'envie
-de découvrir par quelle issue la chatte
-noire avait pu ainsi lui fausser compagnie.
-M. le curé, lui aussi, regrettait la perte de la
-belle Zébute.</p>
-
-<p>Voilà donc Jacquette à quatre pattes, M. le
-curé à genoux, Mlle de Quinsonas elle-même
-ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol
-de cette pesante poitrine qui avait troublé le
-marquis de Chamarante et qui faillit plus d'une
-fois, sous les chastes regards du vieux prêtre,
-s'échapper du corsage ouvert, à la mode du
-temps. On remue le prie-Dieu, les chaises,
-le confessionnal rococo, joli comme une pièce
-de nougat; on dérange la statue des saints; on
-met en lambeaux les toiles d'araignées.</p>
-
-<p>Tout à coup, Jacquette, à plat ventre contre
-un vieux panneau de boiserie, les deux menottes
-en abat-jour, semble attentive ou pétrifiée
-comme un chien à l'arrêt. Elle a trouvé!</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas se relève en tenant sa
-gorge à deux mains; le bon curé ajuste ses
-lunettes et, désignant du doigt la petite, qui a
-été la plus heureuse à la chasse, il rit de tout
-son c&oelig;ur et de tout ce qu'il lui reste de dents,
-peu nombreuses, mais longues comme des
-bâtons de sucre d'orge.</p>
-
-<p>C'était une chatière, trou rond, dissimulé
-par un clapet mobile ouvrant de ci de là, au
-gré des allées et venues de l'animal. Lorsque
-Jacquette eut pesé du doigt sur cette porte
-secrète, elle vit, droit devant elle, au beau
-milieu de la salle d'étude, la belle Zébute qui
-la regardait de ses deux yeux jaunes, ayant
-l'oreille fine et sensible au plus menu bruit.
-Puis, quelque chose de compact intercepta
-l'image de la chatte noire. Puis celle-ci reparut,
-léchant goulûment une timbale de pâtisserie
-qui bavait de bien belle crème. Puis elle disparut
-de nouveau. Puis Jacquette la revit qui
-se pourléchait les babines avec une petite
-langue rose et friande; des miettes de pâte
-gluante lui restaient collées entre trois longs
-crins de moustache.</p>
-
-<p>C'est très bien. Jacquette était au comble
-de la joie et annonçait tout haut les détails du
-spectacle. Mais elle était curieuse de savoir
-la nature de l'écran opaque qui lui dérobait,
-à intervalles presque réguliers, la vue de cette
-coquine de belle Zébute. Peu à peu son &oelig;il
-discerna un soulier, un grand soulier de
-monsieur, et aussi un soulier plus petit et qui
-semblait de satin blanc. Le grand soulier était
-emmanché au bout d'une jambe maigre, et le
-soulier blanc attenait à un fort gros mollet.
-La jambe maigre s'entortillait au gros mollet
-comme un lierre mince et vorace s'enroule
-autour de la verrue d'un orme et l'étouffe en
-lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait,
-si vous voulez, une sorte de balancier
-de pendule, en style de colonne torse, posé
-horizontalement et oscillant d'une manière
-franchement hostile aux lois de la pesanteur.</p>
-
-<p>Rien n'est plus parfait que n'était la joie du
-bon curé lorsque Jacquette disait qu'elle voyait
-un pied noir et un pied blanc. Il en toussait, il
-se pliait en deux la bedaine, il communiquait
-sa gaieté à la gouvernante, qui, penchée sur le
-corps de Jacquette, la main étalée à l'échancrure
-du corsage, interrogeait elle-même:</p>
-
-<p>«&mdash;Et après, Mademoiselle? que voyez-vous?
-que voyez-vous? Qui donc aura laissé
-un pied noir et un pied blanc dans la salle
-d'étude, avec des friandises?&hellip; Après? après?»</p>
-
-<p>«&mdash;Après&hellip; dit Jacquette; oh! ce n'est pas
-bien!»</p>
-
-<p>Elle se releva d'elle-même et s'en alla dans
-un coin de l'oratoire en faisant la moue comme
-s'il lui était arrivé quelque chose de désagréable.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas fut sur le point de
-s'allonger pour mettre l'&oelig;il à la chatière.
-M. l'abbé Pucelle, très ingambe encore malgré
-son âge, ne le souffrit pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!»</p>
-
-<p>En un instant, voilà M. le curé à quatre
-pattes, fermant un &oelig;il, ouvrant l'autre à la
-chatière, se souvenant d'avoir été gamin. Sa
-vue est bonne; il distingue à merveille, mais
-il ne peut en croire ses sens; il faut qu'il soit
-bien troublé pour qu'une telle expression lui
-échappe: «&mdash;Bon dieu de bois!» s'écrie-t-il.</p>
-
-<p>Car il voit plus non un pied noir et un
-pied blanc, mais une épaule de femme grasse,
-un cou, un sein pareil à de la pâte bien levée,
-qu'une main éprouve par pressions interrogatives
-ou bien flatte par petits tapotements
-amicaux, à l'instar du mitron qui va porter
-son pain au four.</p>
-
-<p>Il se redresse, retombe aussitôt sur un siège,
-s'essuie le front du revers de la main; puis il se
-frictionne vigoureusement les yeux, comme
-pour en chasser quelque chose d'immonde.
-L'indignation, la stupeur l'emportent, en sa
-vieille âme probe, sur la prudence et la diplomatie,
-et il ne songe plus qu'à la petite catéchumène
-qui a vu ce que lui-même a vu. Il se précipite
-vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise
-le front; il invoque au plus haut du ciel la grâce
-d'un divin oubli sur cette jeune imagination;
-il voudrait qu'une source clarifiée jaillît de
-quelque part afin d'y laver sa petite amie à
-grande eau; il a tant de chagrin, le digne
-prêtre, qu'il en pleure, et, à défaut de source
-miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent
-peut-être par la permission de Dieu, se répandent
-sur les cheveux blonds de Jacquette.</p>
-
-<p>Mais, sous cette tempête morale, Jacquette,
-dont les préoccupations sont bien différentes,
-dit tout simplement:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la belle Zébute que je voudrais
-bien ravoir!»</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est
-sur le gril. C'est qu'elle a la fringale de
-regarder par la chatière, et qu'elle n'ose; et
-c'est aussi, toute curiosité mise à part, qu'il
-faudrait bien qu'elle sût ce que Jacquette a vu
-dans la salle d'étude, car s'il y a dommage,
-qui, sinon elle, paiera les pots cassés? Elle
-attend que M. le curé l'autorise à pénétrer dans
-cette salle. Mais M. le curé est tout à ses
-lamentations et à ses exorcismes.</p>
-
-<p>Il se fait tard; l'heure a sonné; et la marquise
-entre dans l'oratoire avant que l'on ait
-eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est
-opportun de lui dire.</p>
-
-<p>Elle trouve la gouvernante défaite; elle voit
-Jacquette essuyer tranquillement avec son
-mouchoir les larmes que M. le curé répand,
-et le curé encore en feu, levant les mains au
-ciel ou les abaissant pour désigner du doigt,
-dans la boiserie, le trou dérobé de la chatière.</p>
-
-<p>Ninon interdite ouvre vainement les yeux;
-elle ne comprend rien. Tout à coup le clapet se
-soulève comme un couvercle de tabatière, et
-les deux chandelles jaunes de la belle Zébute
-illuminent sa frimousse de négrillon. Ninon
-veut rire, mais le curé l'arrête d'un geste, et
-dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Madame, cet animal est l'image du démon
-qui s'est introduit dans ce saint asile,
-selon un usage qui lui est familier et que Dieu
-permet, car ses desseins sont insondables:
-Satan est votre hôte, Madame la marquise; il
-rampe et s'agite immodérément de l'autre côté
-de cette cloison!»</p>
-
-<p>Ninon les croit devenus fous: elle va tout
-droit à la porte de la salle d'étude, veut l'ouvrir,
-l'ébranle, mais en vain: un verrou est poussé à
-l'intérieur; elle court à l'autre porte communiquant
-à la chambre à coucher: même obstacle.</p>
-
-<p>La voici possédée d'une de ses grandes
-colères, maintes fois provoquées sous vos
-yeux par le souci de la bonne éducation de
-sa fille. En outre, elle n'aime point avoir fait
-de vains frais de clôture et d'aménagements;&mdash;c'est
-une sensibilité de propriétaire;&mdash;disons
-aussi que, malgré sa personnelle faiblesse
-vis-à-vis de l'amour, elle commence à
-ressentir un épais dégoût de ces créatures partout
-vautrées et qui souillent sa maison. Non,
-à la fin, cela vous éc&oelig;ure! Or elle se doute
-bien qu'il s'agit encore de tels déportements.</p>
-
-<p>Elle tente de défoncer la porte à coups de
-talon, elle crie, elle piétine. On l'a entendue
-on vient. Voici son mari qui la suit maintenant
-de près comme il faisait jadis de Mlle de
-Quinsonas; voici Châteaubedeau; voici Malitourne
-l'empressé, toujours prêt à se rendre
-serviable. Il fait bélier de ses reins, heureux
-de plaire à la marquise. Le verrou a sauté; la
-porte s'ouvre. Malitourne tombé net sur son
-séant, demeure aplati comme pelletée de terre.</p>
-
-<p>On l'enjambe; on se rue dans la pièce.
-Qu'y voit-on? Personne, mais les débris d'une
-collation. Ah! regardez à la fenêtre! Qu'est
-cela? Un vol d'outardes? une armoire à chiffons?
-le panier de la blanchisseuse? Non: une
-femme qui a sauté par le balcon! On s'y porte.
-Ciel! un amas de chairs innombrables dans
-une corbeille de linge et de dentelles, titanesque
-bouquet jeté des nues à un long pieu
-fourchu qu'on voit fiché en terre au fond du
-fossé! C'est Mme de Châteaubedeau, toutes
-jupes en l'air, qui va rejoindre Chourie par
-la route aérienne fréquentée des classiques
-amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles.</p>
-
-<p>Vous croyez que l'accident va tourner à la
-confusion de cette grosse dame? Elle l'eût
-mérité, car, franchement, à l'âge qu'elle a, il
-sied de garder plus de pudeur. Mais je ne sais
-si Celui qui a réglé les affaires du monde raisonne
-comme nous et j'incline à le croire, au
-contraire, disposé à prendre toujours et aveuglément
-le parti de l'amour. Du haut de son
-siège, il n'aperçoit guère le ridicule,&mdash;il est
-possible aussi qu'il le néglige,&mdash;et, pour
-peu qu'il soupçonne qu'un couple a quelque
-chance de contribuer à cette prolificité des
-races qui est vraiment tournée chez lui à la
-manie, il étend sur ce couple sa main du
-pouce et de l'index, il en rapproche les éléments
-et, du restant de ses doigts, couvre
-l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour
-enflammer une allumette contre le vent.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau eut la chance, en
-l'occasion, de se casser la cuisse. Vaste cassure!
-Les personnes qui regardaient tomber
-par la fenêtre cette grande quantité de chair
-nue et qui se félicitaient ou se courrouçaient
-d'assister à un délit si flagrant, éprouvèrent
-un bref retour dans leurs sentiments quand
-ils purent vérifier que ce qu'ils apercevaient
-de Mme de Châteaubedeau renversait par son
-poids M. de la Vallée-Chourie, le couvrait tout
-entier&mdash;quoiqu'il fût fort long,&mdash;enfin que
-le tout demeurait au fond du fossé, aussi
-inerte qu'un pot à fleurs aplati par la chute
-d'un troisième étage. On ne songea plus qu'à
-voler au secours. Les deux complices se métamorphosaient
-en victimes.</p>
-
-<p>Ninon, elle-même, si furieuse, n'écouta que
-son bon c&oelig;ur, et elle soigna Mme de Châteaubedeau
-comme elle avait soigné son fils.
-Chourie en était quitte pour une côte enfoncée,
-mais il faisait si mauvaise mine que sa
-femme lui épargna les invectives multiples
-amoncelées dans son acide arrière-gorge.</p>
-
-<p>Et M. le curé? direz-vous.&mdash;M. le curé ne
-consentait plus à s'en aller sans avoir administré
-les deux malheureux qu'il voulait croire
-punis par la Providence. Ils n'eurent pas besoin
-de cette sollicitude suprême, et l'accident,
-qui eût pu avoir les conséquences les
-plus graves, se termina à la satisfaction de
-tous.</p>
-
-<p>Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son
-c&oelig;ur maternel, de ce que Jacquette eût assisté,
-par la chatière, à la scène de la salle d'étude,
-et elle se reprochait de ne pas réparer l'outrage
-fait à des yeux innocents, par un châtiment
-exemplaire. Une expulsion impitoyable de ceux
-qui y avaient joué un rôle, telle était vraiment
-la solution qui s'imposait à son esprit logique.</p>
-
-<p>Elle ressentait un grand chagrin, mais elle
-s'avouait qu'elle en aurait un plus grand encore
-à se priver de presser contre sa poitrine
-les gros muscles de Châteaubedeau. Et la
-pauvre marquise en devenait toute ténébreuse,
-car ces contradictions créent, pour une femme,
-une vilaine situation. Elle se maudissait, mais
-courait à son plaisir avec un entrain plus farouche.</p>
-
-<p>Elle adopta donc la mesure de réparation
-que lui proposait M. le curé.</p>
-
-<p>Cela consistait en une retraite de neuf jours,
-prêchée spécialement pour Jacquette, mais à
-laquelle le bon prêtre exhortait Mme la marquise
-à assister, car elle était aux yeux de
-Dieu, disait-il, responsable de la souillure
-infligée à l'âme de sa fille par l'incontinence
-de ses hôtes. Pour donner à la chose plus de
-solennité et lui faire porter plus de fruit,
-M. l'abbé Pucelle était décidé à confier la
-parole à un saint moine de l'abbaye de Ligugé,
-en Poitou, qui, par hasard, se trouvait
-à Saumur et qu'il comptait au nombre de ses
-amis.</p>
-
-<p>On vit un noir bénédictin aux yeux de braise
-ardente. Son froc était râpé, ses poignets crasseux,
-ses pieds crottés; à sa taille était noué
-un cuir gras dont les bouts superflus ballaient
-devant les jambes, en lanières menaçantes.
-Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et
-sa figure osseuse et blême était sillonnée de
-rides profondes imitant le dessin des fleuves
-et des canaux sur une carte de Hollande. Il
-n'avait point de dents: quand il fermait la
-bouche, de molles membranes tendues des
-narines au menton, se plissant à mille plis, se
-réduisaient en une boulette de papier froissé
-qu'il avalait d'une seule gorgée et restituait
-presque aussitôt, fidèlement. Quand il ouvrait
-la bouche, le défaut d'articulation donnait à
-sa parole caverneuse un air lointain, parent
-des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on
-imagine la voix des spectres; et la moindre
-chose qu'il disait produisait une grande épouvante.</p>
-
-<p>Il parla dans le petit oratoire, en présence
-de ces demoiselles, de la marquise et de M. le
-curé. Ni Pomme d'Api ni la belle Zébute
-n'avaient été admises. Jacquette en voulait
-beaucoup au capucin d'être cause qu'on la
-privait de sa compagnie ordinaire; elle se
-vengeait en se moquant du vieil édenté et en
-pouffant de rire derrière l'écran de ses mains
-jointes, toutes les fois que le bonhomme mâchait
-la moitié de sa figure, entre son menton
-et son nez.</p>
-
-<p>Dès la première conférence, Ninon fondit
-en larmes, se priva de dîner et eut la force de
-fermer la porte de sa chambre à Châteaubedeau.
-Elle le recevait encore jusque-là, car
-elle n'avait pas été en peine d'opposer aux desseins
-amoureux de son mari des fins de non-recevoir
-irréfutables, et le brave homme retournait
-dormir chaque soir le nez sur sa
-table de nuit, comme par le passé. Mais il ne
-pouvait maîtriser le regain d'amour qu'il
-éprouvait pour sa femme, et il la poursuivait
-d'agaceries tout le long du jour, ouvrant ses
-grandes mains comme du temps que la gouvernante
-vivait en liberté, et tirant le bout de
-son nez comme un gland de sonnette.</p>
-
-<p>Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le
-lendemain, foudroya la débauche et les plaisirs
-illégitimes. Il ne faisait pas énormément
-de bruit, mais le souffle de sa voix semblait
-venir du ciel même, par une petite fissure,
-et ce chuchotement divin, dans l'ombre de
-l'oratoire, pour les âmes de bonne volonté,
-était plus bruyant que le tonnerre.</p>
-
-<p>Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de
-peine, à vrai dire n'en profitait guère. Les béatitudes
-célestes et les tourments de l'enfer
-étaient sans prise sur son esprit positif et pur.
-Elle en faisait le récit fidèle à Pomme d'Api
-avant de s'endormir, mais de la même façon
-qu'elle lui eût répété un conte de fées ou une
-légende de Marie Coquelière. Elle rangeait
-cela dans sa tête parmi les «choses qu'on
-dit». Et cela prenait place à côté des «choses
-qu'on fait» et des «choses qu'on voit», sur
-une ligne bien droite et bien unie. Des unes
-comme des autres elle ne tirait ni motif d'édification
-ni matière à s'indigner. Elle avait une
-âme docile et courageuse, qui acceptait le
-monde tel qu'il est.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence
-sacrée, ayant entendu d'illustres prédicateurs
-à la cathédrale d'Angers, alors
-qu'elle habitait la petite ruelle. Mais il n'en
-était pas de même de Ninon, qui, hormis les
-remontrances de Mme de Matefelon, n'avait
-jamais été atteinte par une parole émouvante.
-Elle se crut une grande coupable ayant mérité
-une éternité de supplices affreux, tant par son
-inconduite particulière que pour avoir favorisé
-dans sa maison les débordements de la
-luxure. Elle voulait couvrir sa fine peau d'un
-cilice; elle inaugura ce régime par de gros
-torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs
-supporter. Elle jeûna, passa des heures en
-prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la
-retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds
-du capucin et lui dit de disposer de sa vie
-selon la volonté de Dieu: elle était toute préparée,
-s'il le fallait, à se retirer dans le désert.</p>
-
-<p>Le capucin lui dit que Dieu était touché
-d'un si beau repentir, mais qu'il se contentait
-à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert,
-il ne lui demandait point de mortifications
-surhumaines, mais bien de vivre dignement
-et de remplir avec ponctualité ses
-devoirs d'épouse et ceux de mère.</p>
-
-<p>Ninon respira et s'estima bien heureuse
-d'être quitte à si bon compte. Une grande paix
-descendit dans son âme quand le moine la
-bénit, et elle souriait doucement et remerciait
-Dieu, car il lui semblait maintenant qu'elle
-ferait son salut très sûrement et avec une
-grande facilité.</p>
-
-<p>Ninon était demeurée assez longtemps avec
-le capucin dans l'oratoire, après la dernière
-instruction. Les auditeurs s'étaient retirés,
-M. l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant
-de l'issue inespérée de cette retraite; car par
-la purification de Ninon, il estimait que les
-dernières traces du scandale étaient effacées.
-Le moine laissa lui-même Ninon abîmée sur
-son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait
-de son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa
-femme, car il la désirait sans cesse plus violemment,
-et, quant à lui, il envoyait «aux cinq
-cents diables ces tonnerre de d&hellip; de capucins»,
-qui, à son sens, n'étaient bons qu'à
-détourner les femmes de l'amour.</p>
-
-<p>Il vint donc rôder autour de l'oratoire et
-gratta à la porte, selon la coutume que vous
-lui connaissez quand il veut entrer chez sa
-femme. Ninon prêta l'oreille et reconnut son
-mari. Elle fit le signe de la croix, alla vers
-l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit
-les bras en lui disant:</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, je suis votre servante; faites
-de moi ce qu'il vous plaira.»</p>
-
-<p>Foulques, qui était loin de s'attendre à de
-si agréables paroles, demeura un tantinet stupide
-mais il accueillit galamment sa femme,
-et en peu de temps, tandis qu'il la baisait
-dans le cou, il résolut de parachever l'aubaine.
-Il enveloppait Ninon dans ses grands
-membres et la pressait comme une belle vendange.
-Elle avait clos les yeux et elle balbutiait:
-«Pas ici!&hellip; Non&hellip; non&hellip; pas ici!&hellip;
-je vous en prie!» Il la souleva à trois pieds
-du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et,
-ayant franchi l'antichambre avec la rapidité
-d'un courant d'air, il la jeta sur le premier
-lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir.</p>
-
-<p>Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas
-ici!» Mais le marquis guignait ce moment-là
-depuis trop longtemps pour être en état de
-discerner un lieu de l'autre; la pièce semblait
-solitaire; et d'ailleurs il soufflait fort par
-ses narines, faisait grand bruit, n'entendait
-rien.</p>
-
-<p>Et Jacquette, qui était en train de réciter à
-Pomme d'Api le dernier sermon du capucin,
-baissa la voix pour ne pas gêner son papa
-et sa maman. Mais elle ne s'interrompit pas,
-afin d'éviter que Pomme d'Api lui demandât
-pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût
-le moins du monde troublée par ce qu'elle eût
-dû répondre à sa fille, mais enfin elle aimait
-autant n'avoir pas à en parler.</p>
-
-<p>Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api
-dans son tablier, et gagna la porte à pas de
-loup, lorsqu'elle eut fini de répéter le sermon
-du capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite
-cervelle, qu'il était plus convenable de s'en
-aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour
-atteindre le verrou que son papa avait eu soin
-de pousser; mais, en se haussant sur son
-tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec
-Pomme d'Api.</p>
-
-<p>La marquise sa mère se leva d'un bond,
-comprit ce qui était arrivé, et un mot très
-juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment
-justifié par le machiavélisme qui préside
-parfois à l'enchaînement des événements de
-ce monde:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! zut, alors!&hellip;»</p>
-
-<p>Et elle retomba sur le dos, jetant à la fois
-ses deux jambes en l'air, ce qui signifiait bien
-clairement: «Que le diable m'emporte si je
-me casse la tête désormais pour garantir l'innocence
-d'une jeune fille!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">XX</h2>
-
-<div class="abstract">LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP
-DE FUSIL DANS LE LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU
-AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE
-CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET
-AFFREUX. QUELQUES MOTS DE PHILOSOPHIE; VANITÉ
-DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE.</div>
-
-<p>Tout porte à croire qu'il y a dans le monde
-un principe malin que l'on nomme communément
-le diable et qui s'introduit à travers nos
-affaires, pour nous décourager de pratiquer
-la vertu. Les méfaits de ce fâcheux sont de
-tous les instants: n'allez donc pas prétendre
-que je l'aie fait intervenir arbitrairement dans
-les aventures du gynécée.</p>
-
-<p>M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit
-ni à Dieu ni à diable, vous dirait que dans le
-cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention
-surhumaine, mais la manifestation
-de la toute-puissance de l'Amour, qui règne
-sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au
-plus petit lieu, qui culbute les tempéraments
-les mieux établis et déjoue les combinaisons
-les plus subtilement machinées. Serait-ce à
-cause de cette grande force de l'Amour que
-nos vieux pères le confondirent souvent avec
-le prince des Ténèbres, c'est-à-dire avec la
-seule puissance qui pût se mesurer à Dieu? Je
-vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir
-ce mystère. Retenons seulement que
-les bonnes gens et messieurs les esprits forts
-recourent à des termes différents pour désigner
-une même chose qui nous surpasse les
-uns et les autres, et de haut, c'est trop évident.</p>
-
-<p>A la façon dont la marquise a prononcé les
-mots significatifs, rappelés à la fin du dernier
-chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il
-était facile de prévoir que sa conversion ne porterait
-pas tous ses fruits. Elle fut, en effet, tellement
-dépitée du maudit hasard qui l'avait fait,&mdash;elle,
-mère dévouée et pleine des meilleures
-intentions,&mdash;mettre le comble aux scandales
-de sa maison dans le moment même où elle
-accomplissait, je ne dirai pas la pénitence,
-mais le devoir imposé par le saint prédicateur,
-qu'elle eût voulu se livrer sur-le-champ
-à quelque action abominable, qui l'exposât à
-être montrée au doigt par l'humanité tout entière.
-Elle n'en trouva pas l'occasion, mais
-elle courut presque tout de suite se pelotonner
-contre son amant, et se moqua avec lui des
-terreurs que lui avait causées la retraite.</p>
-
-<p>Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était
-adonné au divertissement de la chasse. Il chassait
-au dehors, chassait au dedans: forêts,
-landes, vignes, moissons, enclos du parc; il
-tirait partout, tirait au hasard, ayant juré de
-dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de
-tous les oiseaux, de toutes ces jolies bêtes
-qu'il est si agréable de voir passer effarouchées
-dans la campagne ou dans les bois.</p>
-
-<p>Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet
-exercice. Ce que disait ou faisait Châteaubedeau
-était merveille. Elle avait même abdiqué
-la pudeur qui lui était naturelle et ne craignait
-pas qu'on la vît à toute heure de jour et de nuit
-avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui,
-tuait avec lui; c'était, dans le château, un vrai
-carnage. Les paons, les cygnes des bassins,
-au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs,
-agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les
-chiens des bergers, les daims qui couraient
-librement sous les charmilles; tout cela tomba
-en peu de temps.</p>
-
-<p>Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!</p>
-
-<p>Il y avait dans le parc une compagnie de
-daims qui pullulaient depuis des années, car
-il n'était venu à personne l'idée de troubler
-leurs ébats. Châteaubedeau n'eut point de
-cesse que le dernier ne fût atteint. Après les
-avoir poursuivis, traqués, massacrés durant
-des semaines, il arriva, lors d'une des dernières
-belles journées de l'automne, qu'on eut
-la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.</p>
-
-<p>C'était au commencement de la tombée du
-jour. Châteaubedeau et la marquise traversaient
-ce bois de chênes dont je vous ai parlé,
-vous vous en souvenez peut-être, lorsque je
-vous ai raconté la croisade matinale de Mme de
-Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y
-étaient assises un moment sur un banc avant
-de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux
-amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux
-aussi, sur ce banc, et y exprimèrent le regret
-de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui,
-selon toute apparence, avait dû venir se réfugier
-dans ces parages.</p>
-
-<p>Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui,
-pour le moment, étaient dévolues les fonctions
-de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens
-s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y
-avait une jolie partie à faire avant nuit noire
-«dans ces b&hellip;&hellip; d'allées aussi habiles à
-tromper les bêtes que le monde».</p>
-
-<p>Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme
-lui. Les voilà dans le labyrinthe, dont Ninon
-sait par c&oelig;ur les méandres.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées
-dans les fourrés, à peu près à hauteur
-d'homme, et par l'une desquelles Mlle de
-Quinsonas avait aperçu la tignasse rousse de
-Cornebille. Ninon distingua très nettement
-encore, malgré l'approche du soir, la statuette
-de marbre, et elle la montra à Châteaubedeau.
-Il la vit comme elle; mais il s'étonna
-que ces lunettes demeurassent si bien taillées
-dans des fourrés d'arbustes vivaces, et il fit
-remarquer en même temps le bon état des
-allées, où cependant personne ne fréquentait.
-Ninon, qui n'avait point pensé à cela, s'en
-émerveilla à son tour. Elle alla à une autre
-lunette, y mit l'&oelig;il et vit nettement la statuette,
-blanche comme au premier jour; et cependant
-ce jour remontait maintenant à bien des années.
-Châteaubedeau se souvint en effet qu'il
-n'était qu'un gamin lorsque Mme de Matefelon
-le tenait éloigné du bain des dames
-ainsi que le chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>«&mdash;Pauvre chevalier!&hellip;» soupira Ninon.</p>
-
-<p>Elle se souvint aussi de Cornebille, qui
-l'avait vue là, toute nue, un soir d'automne
-presque pareil à celui-ci.</p>
-
-<p>Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit
-passer dans le champ de la lunette, un objet
-rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le
-canon de son fusil dans ce cylindre creusé à
-même le feuillage. Elle se disposa à tirer à
-première vue sur ce qu'elle jugeait être le
-daim bondissant à la gueule des chiens.</p>
-
-<p>Elle épaula donc son arme, et attendit, un
-&oelig;il clos, l'autre brillant d'une cruelle ardeur,
-ses belles lèvres recroquevillées comme pour
-saisir un grain de mil.</p>
-
-<p>Tel était à ce moment, son appétit de détruire,
-qu'à défaut du passage de l'innocent
-animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.</p>
-
-<p>Mais, pan!&hellip; Elle a tiré.</p>
-
-<p>Plus haut que les aboiements de la meute,
-un cri a retenti. Et Ninon, dans son c&oelig;ur de
-femme, et son imbécile amant lui-même, ont
-tressailli, en reconnaissant que l'âme d'un
-homme s'échappait.</p>
-
-<p>Ils courent vers le bassin, à travers le dédale
-du labyrinthe. Faisons comme eux. Ah! mais,
-nous voilà perdus&hellip;</p>
-
-<p>Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir
-en arrière et nous retrouver là-bas, au
-bord de la Loire, près de la maison du passeur,
-dans la cabane de Cornebille, où nous
-avons laissé le chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>Oh! que ces deux malheureux faisaient un
-triste ménage! Ils dormaient le jour, par honte
-de se montrer dans leur dénuement, et aussi
-parce qu'ils passaient la nuit, comme je vous
-l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de Ninon, tantôt
-à entretenir le labyrinthe, le bassin et la
-statuette baisée un jour par Ninon, tantôt enfin
-à pêcher au verveux dans la Loire, au risque
-de se faire prendre par la maréchaussée, ou
-bien encore,&mdash;il faut l'avouer à la confusion
-de notre chevalier amoureux,&mdash;à voler la volaille
-et les &oelig;ufs frais dans les fermes. Le reste
-du temps, Dieutegard faisait redire à Cornebille
-la scène du bain de Ninon, et il éprouvait
-un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles
-de son rival barbare. Cornebille excitait Dieutegard
-à parler de la marquise, et il avait sans
-cesse l'envie de se précipiter sur lui et de
-l'étrangler, quand il était question des faveurs
-qu'elle lui avait témoignées, mais il ne l'étranglait
-pas, parce qu'il voulait entendre encore
-parler de Ninon, le lendemain. Alors il faisait
-dévier l'entretien sur Châteaubedeau, et c'était
-celui-là de qui il étranglait le fantôme.</p>
-
-<p>Ils couchaient sur la paille et sur de vieux
-chiffons que Marie Coquelière apportait parfois,
-en cachette, dans ses poches, car cette
-honnête femme n'eût osé voler une aune de
-drap à ses maîtres. Elle ne s'aventurait d'ailleurs
-plus guère à la cabane, car elle se
-mourait du regret d'avoir parlé, après avoir
-failli mourir de ne point parler, et elle croyait
-que Cornebille l'avait punie en lui envoyant
-la maladie qui la consumait.</p>
-
-<p>Dieutegard avait eu son habit feuille morte
-très endommagé par le contenu du vase de
-nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait
-fallu le laver parce qu'il était imprégné d'une
-mauvaise odeur, et sa belle soie rétrécie,
-ridée, était pareille maintenant à la pelure
-d'une pomme de reinette qui a passé l'hiver.
-Nous ne parlons pas des trous, des taches, ni
-de la guenille qui provient de porter un vêtement
-jour et nuit, et d'en arracher les pans,
-le petit matin, à la gueule des chiens. Il fallait
-signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance:
-il est pénible à un homme bien né d'être
-mal mis. Le chevalier en souffrait beaucoup.</p>
-
-<p>Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse,
-car son amour s'aggravait avec le temps, par
-la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne
-voyait jamais, et par l'émulation diabolique
-qu'il recevait du féroce amour de son compagnon.</p>
-
-<p>L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas
-détourné du besoin d'approcher Ninon, car
-lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand
-amour, toute douleur nouvelle est plus avidement
-souhaitée qu'un rendez-vous par un
-amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres;
-il avait passé des nuits dans la volupté
-amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi
-pris goût à la besogne de jardinier d'amour,
-au labyrinthe. Cornebille et lui, munis de vieux
-instruments qu'ils cachaient dans un endroit
-du parc connu d'eux, taillaient, émondaient,
-ratissaient; ils entretenaient la margelle du
-bassin aussi propre qu'une assiette de faïence;
-ils se jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour
-de marbre avec les soins qu'une mère a pour
-son enfant.</p>
-
-<p>Quand vint la fin de l'automne, ils avaient
-fort à faire, parce que les pluies salissaient le
-cher objet, et parce que les feuilles gluantes
-s'y tenaient attachées, enfin parce que les nuits
-étaient noires, par les temps couverts, et il
-leur fallait travailler vite aux premières lueurs
-du jour, en courant de grands dangers.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin
-par les coups de fusil de la chasse de Ninon
-et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois
-où le bassin se trouvait enclos, et ils avaient
-dû demeurer cachés dans le labyrinthe. Une
-balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille
-à l'épaule.</p>
-
-<p>Cet homme, dont la vie était pire que la
-mort, après s'être lavé dans le bassin, et pansé
-de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter
-sur un arbre élevé, où l'on aurait moins
-de risques d'être atteint et plus de chances de
-voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut
-pin et, pour la première fois depuis le jour
-fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur son
-lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin
-il la vit. Et il fut tout à coup plus pâle que
-s'il avait reçu la blessure dont souffrait Cornebille,
-et il faillit tomber de son arbre. Cornebille,
-qui était sur un chêne plus touffu et
-qui n'avait point vu Ninon, lui demanda ce
-qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas,
-afin de savourer davantage, en lui-même, sa
-douleur ou sa joie. Comme il ne soufflait
-mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier
-demeura sur sa branche, bouleversé
-par une émotion immense. Son c&oelig;ur faisait
-le bruit d'une fillette qui court en sabots sur
-la route, et le vent, dans le feuillage du
-pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.</p>
-
-<p>Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant.
-Mais il peut se faire qu'un être qui passe
-entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de
-loin, soit cause que le sang s'arrête dans les
-veines d'un homme. Aussi, pour si peu, le
-chevalier sentit que la mort avait touché ses
-membres, un à un, et qu'il se trouvait devant
-le bon Dieu tel qu'on lui avait appris qu'il
-était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques,
-de prophètes barbus et de saints à la figure
-douce. Des personnes que l'on ne voyait point
-touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et
-on lui faisait excellent accueil dans cette belle
-assemblée. Bien entendu, il n'osait pas avancer
-trop, mais il entendait que l'Éternel en personne
-lui parlait du haut de son trône et lui
-disait:</p>
-
-<p>«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu
-pour avoir porté dans votre c&oelig;ur la pure
-flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus
-de la terre, et qui vous a amené ici
-ainsi que toutes les personnes que vous y voyez
-réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin
-où vous m'avez prié, au bord de la rivière. Vous
-aimiez, m'avez-vous dit, Mme la marquise de
-Chamarante&hellip; Il est curieux que les hommes
-en soient encore à se faire d'aussi plaisantes
-illusions! dit-il, en souriant et se tournant de
-gauche et de droite vers la nombreuse assistance.&mdash;Non,
-Monsieur! votre âme brûlait
-du feu qui distingue les plus valeureux de ma
-noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque
-la poitrine des meilleurs serviteurs du roi.
-Ce feu vous élevait vers la beauté, qui revêt
-mille formes; vous avez été sensible à mon
-soleil, à ma nuit, aux eaux, aux bassins qui
-reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme
-de mes provinces de Touraine et d'Anjou qui,
-en effet, est exquis; vous avez goûté les poètes
-qui ont le secret de rendre durables les fleurs
-de ma création; vous avez cru à quelque chose
-de superbe qui flotterait au-dessus du monde,
-et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant,
-n'était encore que confuse, vous eussiez donné
-votre vie aussi gentiment que votre mouchoir.
-Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un
-grand soldat. Le hasard vous a placé en présence
-d'une femme de fraîche figure et de corps
-engageant, et vous l'avez parée de toute la
-beauté qui était en vous. Et, tenez! à vous
-parler franc, Monsieur le chevalier, je ne suis
-pas fâché que de cette femme vous ayez eu
-l'occasion de voir le derrière; et je me flatte
-que vous ayez souffert les maux que le goût de
-la chair vous causa; en sorte que vous puissiez
-aujourd'hui faire la part de ce qu'est proprement
-l'amour tel que les hommes de votre
-monde le conçoivent, et de ce qu'est l'amour
-qui brille sous la perruque des héros, qui
-brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer
-d'ici, à l'&oelig;il nu&hellip; Penchez-vous plutôt,
-je vous prie&hellip;»</p>
-
-<p>A ces mots, le chevalier se pencha; mais il
-n'eut point le temps de rien voir, car il tomba
-du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui
-évita de se casser les reins, mais le tira du songe
-où il avait entendu Dieu le père lui parler. Et
-comme il était fort jeune, il fut content de n'être
-pas mort, malgré la belle réception qui semblait
-lui être destinée au Paradis, car les paroles
-du Créateur ne lui plaisaient qu'à demi,
-et pour lui, il demeurait fermement dans
-«l'illusion» d'aimer Ninon d'une flamme qui
-était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra,
-mais d'une flamme qui le consumait et
-qui l'empêchait même de sentir qu'il était
-trempé de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>Il sourit donc encore à la vie, quelle
-qu'elle fût, et envoya de la main un baiser à
-Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis
-il profita de ce qu'il était près de la statuette,
-pour l'enlacer et baiser la place où Ninon,
-un jour, avait posé ses lèvres.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce mouvement, et comme il
-interceptait de son corps le marbre, vis-à-vis
-de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que
-le coup tiré par elle l'atteignit en plein c&oelig;ur.
-Et il retomba, à demi dans l'eau, à demi sur
-les marches du socle de l'Amour.</p>
-
-<p>Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau
-par le plus court chemin, arriva au bassin
-presque aussitôt le malheur accompli, et elle
-vit ce jeune homme, les pieds baignant dans
-l'eau, et sa belle tête exsangue renversée sur la
-dure marche de pierre. Elle ne se pâma point,
-car elle avait de l'énergie dans les circonstances
-graves, ainsi qu'on l'a vu souvent;
-mais elle croyait avoir blessé un malandrin.
-Ce fut en s'inclinant à la margelle, dans une
-attitude inquiète et charmante qui eût rappelé
-à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle
-reconnut la victime de sa chasse malheureuse.
-Et dans le temps qu'elle remettait le visage
-de Dieutegard,&mdash;presque pareil, quoique amaigri
-et flétri, à celui qu'il avait en ce lieu même,
-le jour où elle avait voulu d'abord le baiser
-sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout
-à fait et vigoureusement contre lui,&mdash;le
-passé se représenta à sa courte mémoire de
-femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë
-et bien sincère qui lui arracha un cri déchirant.</p>
-
-<p>Mais, sans perdre la tête, elle commanda à
-Châteaubedeau de se jeter à l'eau et de secourir son
-ancien ami; puis elle cria «Au secours,
-au secours!» et s'enfuit afin de guider
-les gens à leur arrivée dans le labyrinthe.</p>
-
-<p>Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant
-que ce qui venait de se passer là était
-déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil,
-et s'élança.</p>
-
-<p>Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une
-masse d'os, lourde comme un tronc
-de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre,
-entre les épaules, et le fit plonger jusqu'au
-fond de l'eau. Il revint à la surface en même
-temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un
-visage horrible qui s'ébrouait aussi, et si près
-du sien, qu'ils se soufflaient de grandes eaux
-au nez l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille,
-et le soupçonna aussitôt de ne lui vouloir
-pas de bien. Dans tous les cas, cet homme,
-en lui tombant dessus, lui avait fait très mal.
-Il ne songea donc plus qu'à se sauver. Mais
-Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord,
-et il était hors de l'eau quand Châteaubedeau
-mettait le pied sur l'échelle marine. Cornebille
-l'attrapa par une jambe et le rejeta à
-l'eau; ensuite il lui empoigna l'autre jambe,
-et, à genoux sur la margelle, il le secouait,
-la tête en bas, comme on voit les laveuses
-tremper dans la rivière une longue chemise
-de nuit.</p>
-
-<p>Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se
-redressa avec la vigueur d'une vipère. Il parvint,
-d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées,
-et il trancha d'un seul coup de dents
-deux phalanges de la main du monstre qui lui
-broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise
-à cause de l'atroce douleur; le page bondit
-dans l'eau comme une otarie, et en sortit sans
-échelle, d'un saut d'animal traqué.</p>
-
-<p>Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui,
-saignant de l'épaule, dégouttant d'eau, et secouant
-sa main rompue, retenue par une peau
-coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux
-hommes se ruèrent l'un sur l'autre à bras-le-corps.</p>
-
-<p>Châteaubedeau était affaibli de sa secousse
-et de la terreur, Cornebille par la douleur physique
-et le sang perdu; Châteaubedeau défendait
-sa vie, mais Cornebille assouvissait sa
-haine, ce qui le rendait très fort.</p>
-
-<p>Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra
-leurs dos humides d'une poussière d'or. Un
-dernier rayon descendait de la cime des
-grands arbres. Chaque fois que le sorcier
-voyait la figure du page, il gonflait son cou et
-ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats.
-Quand ils étaient tous deux par terre et
-qu'ils roulaient, en un seul tronc, contre la
-margelle de marbre, leurs os craquaient.</p>
-
-<p>Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes
-du château, M. de Chemillé, le marquis, et
-jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés,
-Ninon avec eux.</p>
-
-<p>Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur
-la mousse et Châteaubedeau genoux à côté
-de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle
-fut très stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le
-pauvre chevalier était toujours étendu, immobile,
-sur les degrés de l'Amour, et quelque
-chose de terrifiant, un animal bicéphale, informe
-et sans nom, se tordait, en soufflant, et
-hurlant, sur un sol de boucherie.</p>
-
-<p>Les hommes firent un pas en avant, les premiers,
-et, ayant reconnu ce qui se passait, s'employèrent
-à séparer les combattants. Châteaubedeau
-demandait grâce; mais Cornebille le
-tenait serré dans un garrot et disait distinctement
-qu'il voulait lui faire exprimer son dernier
-jus, comme à un marc de raisin. Ils
-étaient sanglants et hideux. Tout effort pour
-arracher les membres du page aux tentacules
-de cette pieuvre était vain.</p>
-
-<p>Ninon parvint à se faire jour à travers le
-groupe d'hommes qui voulaient lui épargner
-ce spectacle. Elle approcha, contint de la
-main son c&oelig;ur; elle essaya plusieurs fois de
-parler avant d'y réussir, tant elle était émue;
-enfin elle prononça sur un ton suppliant:</p>
-
-<p>«&mdash;Cornebille!»</p>
-
-<p>Comme un chien appesanti par le sommeil
-se trouve soudain sur les pattes à la voix de
-son maître, le monstre, en entendant son nom
-tomber de cette bouche, détourna les yeux de
-sa proie, et il laissa un instant s'égarer dans le
-vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas
-ce qu'il voyait, car la passion sauvage de cet
-homme me dépasse. Cependant, il ne lâchait
-point les membres de Châteaubedeau, qui, lui,
-si peu digne d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je
-vous assure.</p>
-
-<p>Ninon s'approcha davantage encore, et elle
-essaya de commander impérieusement du
-doigt à Cornebille, en répétant son nom.
-Cornebille releva la prunelle, et il vit le doigt,
-et au-dessus, penché sur lui, le visage de
-Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder,
-mais il se fixa sur le doigt.</p>
-
-<p>Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main
-sanglante, et lâcha tout pour le porter à sa
-bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait,
-à coups de pieds, faire lâcher prise à
-la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à endurer
-ce martyre et elle ordonna d'emporter
-Châteaubedeau pendant que le monstre léchait
-le doigt.</p>
-
-<p>Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt,
-en rampant et faisant entendre un cri sourd.
-Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol,
-en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa
-pas aller plus haut; et de sa tête inhumaine
-sortaient des hoquets incompréhensibles parmi
-lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela
-devint des grondements d'orage apaisé; il
-consacrait tout son restant de vie à se soutenir
-afin d'atteindre le doigt et le lécher encore.
-Enfin il retomba tout d'un bloc, et Ninon alla
-se laver dans le bassin.</p>
-
-<p>Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau
-qui en avait grand besoin, les autres
-au malheureux chevalier qui était maintenant
-au-dessus de toutes les infortunes de ce
-monde. On le déshabilla pour examiner sa blessure.
-La petite balle l'avait touché au c&oelig;ur,
-comme je vous l'ai dit. Quand on eut passé
-dessus un linge humide, on vit le nom de Ninon
-écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile
-avait tracées. De sorte que Ninon apprit en un
-même moment la grande passion de ce jeune
-homme et sa mort. Toutes les autres personnes
-qui se trouvaient là,&mdash;gens qui ne savent
-jamais rien de ce qui se passe au fond des
-âmes&mdash;furent fort étonnées. Marie Coquelière
-ne put se retenir de répéter ce qu'elle avait
-déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres
-qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes
-dans le parc, sur l'entretien miraculeux du
-labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il
-fallut la croire; mais ces aventures parurent
-bien extraordinaires.</p>
-
-<p>La nuit était venue; on ne distinguait plus
-qu'avec peine les objets, sauf la statuette de
-l'Amour, dont le marbre blanc retenait la
-lumière, et qui se dressait intacte, indifférente
-et impudique, au milieu des événements.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. le baron de Chemillé crut le moment
-venu de prendre Jacquette par la main et de
-lui parler en termes nets de tout ce qu'elle
-avait vu, non seulement en cette journée, mais
-depuis le temps qu'on s'efforçait de lui tout
-cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît
-de tout cela matière à se dégoûter de
-l'amour, qui est un sentiment très noble et
-très beau quand il vient à son heure et dans
-des conditions telles que rien ne le fasse dévier
-de sa route droite. Il lui dit qu'elle était grande
-à présent et qu'on pouvait lui parler comme à
-une femme. Et il se donna en effet la peine de
-lui éclaircir diverses particularités du jeu de
-l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui
-en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune
-imagination par l'attrait du mystère.</p>
-
-<p>Avec des termes qu'il s'efforça de trouver
-mesurés, il toucha devant sa filleule à ce grand
-sujet qui bat comme un c&oelig;ur au centre de
-l'univers et l'alimente, et que seule la méchanceté
-des hommes et des m&oelig;urs parvient
-à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très
-haut là-dessus et dit des choses superbes.</p>
-
-<p>En effet, c'était un philosophe; et il s'était
-construit, comme ses pareils, sur toutes choses,
-des systèmes ingénieux et séduisants.</p>
-
-<p>Jacquette l'écoutait, car elle était toujours
-attentive à ce qu'on lui disait. Sachez cependant
-que rien de ce qu'elle avait vu, rien de
-ce qui lui fut caché, rien de ce qui lui fut
-éclairci, ce modifia la contenance que Jacquette
-devait prendre vis-à-vis de l'amour
-lorsque celui-ci se présenta.</p>
-
-<p>Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans,
-un beau jeune homme qu'elle aima tendrement
-dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne
-l'eût jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle
-sentit qu'elle l'aimait, elle fut si pudique, que
-le moindre mot malséant, qu'il lui était bien
-égal d'entendre jusque-là, lui devint désagréable:
-elle rougissait et croyait très volontiers
-que son mari était un ange; elle oublia
-tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait
-appris malgré elle et tout ce que son parrain
-le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut
-jamais de femme plus vertueuse à la fois et
-plus agréable à son mari, car elle était venue
-au monde avec une âme simple dans une
-chair bien portante.</p>
-
-<p>Les exemples du monde et la philosophie
-sont bien peu de chose au prix d'une gouttelette
-de beau sang.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>Chapitre I.</td> <td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre II.</td> <td class="num"><a href="#ch2">5</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre III.</td> <td class="num"><a href="#ch3">11</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre IV.</td> <td class="num"><a href="#ch4">19</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre V.</td> <td class="num"><a href="#ch5">29</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre VI.</td> <td class="num"><a href="#ch6">43</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre VII.</td> <td class="num"><a href="#ch7">51</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre VIII.</td> <td class="num"><a href="#ch8">65</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre IX.</td> <td class="num"><a href="#ch9">73</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre X.</td> <td class="num"><a href="#ch10">79</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XI.</td> <td class="num"><a href="#ch11">91</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XII.</td> <td class="num"><a href="#ch12">97</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XIII.</td> <td class="num"><a href="#ch13">113</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XIV.</td> <td class="num"><a href="#ch14">127</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XV.</td> <td class="num"><a href="#ch15">141</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XVI.</td> <td class="num"><a href="#ch16">153</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XVII.</td> <td class="num"><a href="#ch17">173</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XVIII.</td> <td class="num"><a href="#ch18">195</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XIX.</td> <td class="num"><a href="#ch19">225</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XX.</td> <td class="num"><a href="#ch20">279</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">6892.&mdash;Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XV<sup>e</sup>).</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2>Note du transcripteur</h2>
-
-
-<p>Les corrections suivantes ont été effectuées:</p>
-
-<ul>
-<li>n'émeut &gt; m'émeut (<a href="#cor1">m'émeut</a> plus que la langue des dieux)</li>
-<li>borne &gt; bonne (une amie, ou, à défaut, une <a href="#cor2">bonne</a>)</li>
-<li>repairée &gt; repérée (où la direction était <a href="#cor3">repérée</a>)</li>
-</ul>
-<p class="noindent">ainsi que quelques coquilles non détaillées.</p>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC ***
-
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