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-Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: La leçon d'amour dans un parc
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 9, 2020 [EBook #61351]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- RENÉ BOYLESVE
-
- La Leçon d'amour dans un parc
-
- roman
-
- PARIS
- ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
- 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
-
- Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Le Médecin des Dames de Néans.
- Les Bains de Bade.
- Sainte Marie des Fleurs.
- Le Parfum des Iles Borromées.
- Mademoiselle Cloque.
- La Becquée.
-
-
-
-
- Il a été tiré de cet ouvrage:
- Trois exemplaires sur Chine, hors commerce
- et quinze exemplaires numérotés, savoir:
- Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3
- et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais
- _fabriqué spécialement_ pour les _Éditions de la Revue blanche_,
- de 4 à 15.
-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE:
- [Illustration]
-
-
-
-
-A CHARLES GUÉRIN,
-
-Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paraîtra que futile à
-beaucoup, mais où votre sûr instinct de poète discernera sous le
-papillonage de mes poupées, quelques-uns de ces grondements du coeur
-humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois, vous en
-souvenez-vous?--tous deux soudain muets, et la gorge un peu
-gênée,--lorsque vous veniez de me lire une admirable page du _Semeur de
-Cendres_, ou simplement lorsque nous avions parlé, encore une fois, de
-l'éternel et cher sujet, celui où l'idée divine se mêle à l'amour, à la
-terre, à l'air du soir.
-
-R. B.
-
-
-
-
-LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC
-
-
-
-
-I
-
-CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE
-L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE.
-
-
-Je sais que votre désir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un
-ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à vous.
-Et moi, quand j'écris, je voudrais composer mes récits comme une lettre,
-où l'on rapporte ce que l'on veut, au gré de son humeur, en ayant
-présente à l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe à
-son réveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans
-qui sont difficiles, de raconter--une fois--ce qu'il me plaira, comme on
-improvise de jolis contes aux enfants.
-
-Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est
-toujours ainsi? Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que
-c'est la fantaisie, aux trésors infinis, qui nous l'offre; mais la
-vérité, principal aliment du roman moderne, est une matière austère et
-rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir énormément
-absorbé, l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair que notre
-chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de
-misérables notes de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de
-former oeuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses
-céréales de France, de vous évoquer l'idée du manteau de prairies et de
-moissons qui couvre notre beau pays.--Par exemple, je vous avertis,
-puisque j'adopte le sujet de mon goût, que je me risque à vous raconter
-une aventure délicate. Oh! comme il est périlleux de raconter une
-aventure délicate, à une époque où la licence dans les ouvrages
-romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la liberté
-d'écrire, tueront,--si ce n'est déjà fait--ce qu'il y avait de charmant
-à écrire librement, en notre langue, pourvu que l'on fût honnête homme.
-Plus sûrement qu'un régime oppressif, les excès nous raviront la liberté
-même; pis peut-être que la liberté même: le goût de parler d'amour.
-
-En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme
-un écolier qu'on a laissé faire main basse dans un bazar. Ah! mon
-lecteur, foin des créatures viles, des êtres écoeurants, des louches
-tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il
-s'agit d'oublier ces misères. Point davantage de personnages
-impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'idée pure, comme
-toutes les conceptions des pédants, qui ne participent pas de la
-gracieuse imperfection des choses créées. Pour moi, je me plais dans la
-compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses,
-et qui les commettent, mais avec bonne grâce, d'une allure aisée et
-naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au
-monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'oeil, sans
-trop froncer le sourcil.
-
-Maintenant je vous prie de croire que je ne vais pas placer mon monde
-dans des endroits où l'odorat et la vue courent risque d'être offensés,
-ni dans ces maisons pauvres et grises où nous puisons nos documents
-quand il s'agit de fixer l'histoire des moeurs, ni dans ces hôtels
-somptueux de Paris qu'il est indispensable de faire habiter par des gens
-tarés, pour peu que l'on tienne à prouver, dès la première page, que
-l'on est un écrivain sérieux.
-
-Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise, ce qui ne bouleversera
-probablement pas beaucoup l'ordre logique des actions humaines, car tout
-ce qui contrarie le rythme immuable de cette marche me choque; mais je
-ne ferai pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis de m'imaginer que
-je suis le maître des événements.
-
-
-
-
-II
-
-LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; UNE JEUNE FEMME DE
-CORPS PARFAIT; UN MARIAGE.
-
-
-Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, appelé Foulques, de son
-petit nom, qui épousa une jeune orpheline nommée Ninon, héritière d'un
-beau château.
-
-Ce château était situé sur la pente d'une de ces douces collines, comme
-il y en a tant et de si jolies, au bord de la Loire; et il avait été
-très bien aménagé, surtout quant à ses jardins, par feu M. Lemeunier de
-Fontevrault, qui raffolait des belles allées à la française, élancées en
-droite ligne entre des arbres de haute futaie dont les libres panaches
-balaient le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement, soumis
-au ciseau, parés et unis comme une rangée de courtisans, donnent l'idée
-d'une grande politesse de moeurs, d'une entente parfaite sur les choses
-primordiales de la vie courante, en même temps que d'une certaine
-réserve de liberté non dépourvue d'audaces pour ce qui est des hauteurs,
-ou bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon d'un plaisir pour la
-vue, ce qui vaut tout autant. Il aimait les perspectives lointaines, la
-surprise d'une statue de marbre magnifique et isolée sous les ombrages,
-ou ayant l'air, à l'automne, de courir avec les feuilles que poursuit le
-vent; et les terrasses à l'italienne d'où retombent les pampres et les
-vignes-vierges en baldaquins lourds; les balustrades où l'on prend
-aisément une pose élégante et où l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut
-point ne pas penser à quelque chose de noble et de beau. Aussi avait-il
-répandu à profusion ces ornements sur sa terre de Fontevrault, allant
-depuis le sommet du coteau planté de moulins à vent, jusqu'au bac
-d'Ablevois, où les gens de Touraine traversent le fleuve pour gagner la
-vallée d'Anjou.
-
-Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier de Fontevrault, car
-son goût pour les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais il est doux
-aussi de regretter une belle figure dont un long espace de temps nous
-sépare; on l'imagine plus pure et plus séduisante, et l'on a le droit de
-ne pas douter qu'elle vous eût choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et
-puis, je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault ayant planté lui-même
-son parc, vit ses arbres moins hauts, ses berceaux moins touffus, ses
-charmilles moins mystérieuses que nous n'allons les contempler. Enfin, à
-parler franc, puisque nous avons une dizaine d'années à passer dans ce
-château de Fontevrault, je préfère y voir la jeune héritière en sa
-pleine beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt que de l'y
-suivre à l'âge ingrat; d'autant plus qu'elle ne va pas tarder à avoir
-une fille qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle sous le rapport de
-l'intelligence. A ce propos, j'avouerai même que je m'étonne du choix
-que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault quand il l'adopta à moins
-qu'elle ne fût déjà très belle ou, comme on l'a prétendu, son propre
-sang, née clandestinement de quelque princesse sans doute plus
-remarquable par ses formes que par son esprit. Il avait ramené l'enfant
-on ne sait d'où, car il était grand voyageur, l'avait fort mal élevée,
-ce qui est assez naturel, même à un homme de valeur; enfin l'avait tenue
-chez lui jusqu'à sa vingtième année sans vouloir lui donner un liard de
-dot, tandis qu'il la couchait sur son testament et lui laissait toute sa
-fortune.
-
-Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi, avenant, sans grimaces;
-un corps potelé, souple, frais, éclatant sous la peau. Mais elle n'avait
-point de préférence pour aucun des hommes qui demandèrent sa main, et
-elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un jeune si on le lui eût imposé.
-Ces messieurs tirèrent au sort en buvant gaiement du vin blanc, car il y
-a beaucoup de caractères heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui
-que la fortune avait désigné, et lui apporta son château en échange du
-titre de marquise de Chamarante.
-
-Foulques se trouvait entre deux âges et n'était ni beau ni laid. Il
-tenait tant de son père que des vignes de Chinon, Bourgueil,
-Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, un sang ardent, mousseux,
-propre à l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu complète
-qu'au cours de digestions tranquilles et prolongées. Il fut très content
-de sa femme et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement pour
-ses propres mesures. Tous deux s'aimèrent pendant plusieurs semaines
-sans rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, le marquis retourna à
-la chasse, et la marquise, comprenant que la lune de miel était
-terminée, eut l'aimable idée de faire élever une statuette au dieu de
-l'Amour, afin de lui manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc pas
-trop exigeante, prenant la vie comme elle venait et montrant à
-l'occasion son excellent coeur.
-
-
-
-
-III
-
-FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A
-UN RÔLE TRÈS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RÉCIT.
-
-
-Ninon confia l'exécution de son projet à un M. François Gillet, de
-Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son père
-adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et
-vint la poser lui-même.
-
-Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des
-environs, qui vinrent en équipage ou en chaise, selon leur goût ou leurs
-moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le
-chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau vint avec son jeune fils.
-Deux cousins du marquis, MM. de la Vallée-Chourie et de la
-Vallée-Malitourne, amenèrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le
-baron de Chemillé, habitant Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant
-les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-même.
-
-Il y avait dans le parc une rotonde d'été à ciel ouvert, au milieu d'un
-bouquet d'arbres des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade en
-hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apportée fût à fût de
-Rome et laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de
-ruines doublement vénérables, donnait à l'endroit plus de charme et plus
-d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un
-demi-pied environ, avec un petit trou fermé d'une cheville de bois.
-Quand vous ôtiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau
-de la hauteur de trois toises; mais les conduites étant demeurées
-longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une
-malheureuse pluie d'un effet comparable à l'éternuement. La marquise
-décida que l'on étoufferait la mécanique enrhumée et que l'on placerait
-à cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de Vénus.
-
-La caisse qui le contenait fut menée à bras jusqu'à la rotonde, et le
-sculpteur, homme vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau, cogna
-dessus avec prudence et pendant longtemps, forçant les planchettes à
-bâiller une à une, comme font les écaillères avec leur petit couteau
-solide et ébréché.
-
-Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait les narines des
-personnes qui le regardaient, toutes rangées en rond, dans l'attitude de
-gens qui assistent à un baptême.
-
-Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des
-minces copeaux frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'oeuvre
-allât sortir de là-dedans, elle n'en doutait plus.
-
-M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en
-s'épongeant le front avec sa manche de chemise, et prévint que, s'il se
-trouvait là de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il
-avait profité de son éloignement de l'Académie pour tailler dans le
-marbre une figure libre. Dès lors, chacun eut peur de voir apparaître
-une horreur, et l'on piétina d'impatience.
-
-Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa, soupesa, tira à lui,
-mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa
-et présenta son ouvrage.
-
-Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu de l'attribut viril semble
-encore l'ignorer et hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une
-femme, Cupidon décochait une flèche au hasard. Et l'exquise
-particularité de cette figure était qu'au lieu de fixer le but où va
-voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières basses, regardait
-avec une surprise ingénue cette autre menue flèche suspendue au bas de
-son joli ventre, et qui, pour la première fois, révélait son usage.
-
-Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations et des «oh!» et des
-«ah!» à croire que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir l'Amour,
-était à cent lieues de se douter qu'il pût être ainsi fait. Au bruit,
-les domestiques eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des servantes
-craintives s'arrêter en rougissant derrière les fûts de la colonnade.
-Mme de Matefelon les chassait comme des mouches, avec son éventail d'une
-main, son mouchoir de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées,
-criant au scandale, menaçant d'aller chercher le curé.
-
-Ninon semblait la moins courroucée et, comme elle était d'une grande
-sincérité, elle dit fort heureusement qu'elle ne voyait point de mal à
-représenter les hommes tels qu'ils sont. Et elle se mit à rire de bon
-coeur avec tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait déjà à
-l'image inacadémique, et la grosse belle Mme de Châteaubedeau lui
-trouvait de la ressemblance avec son petit garçon.
-
-Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie de parler depuis longtemps,
-s'offrit une prise et abattit les voix du bout de sa canne:
-
-«Quant à moi, dit-il, je loue hautement l'artiste d'avoir marqué cette
-statuette de l'Amour d'un signe éclatant--jusqu'à choquer même--qui
-montre bien qu'il ne s'agit pas là d'une amusette, mais d'un dieu
-redoutable. Et, loin de faire sortir la jeunesse, je l'amènerais là et
-je lui dirais: «Voilà, en vérité, celui que les menteurs ont partout
-figuré sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes avec des rubans
-à la patte. Or vous détournez la tête: sa première vue vous épouvante.
-Que fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par surprise, au bord
-d'un chemin, à la brune? Voyez-le: il a le petit front borné et têtu,
-la bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent d'une catin, le
-doigt court et spatuleux de la brute, l'oeil oblique et le prompt
-jarret du lâche. C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, un
-sanguinaire...--c'est le chérubin secret auquel tout homme ouvre plus
-volontiers qu'au plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à qui toute
-femme est exposée à sacrifier son honneur, son mari loyal, l'avenir de
-ses enfants...»
-
-«--Monsieur, objecta Mme de Matefelon, il se peut que les choses soient
-telles que vous le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce à Dieu,
-bon nombre de femmes qui ont trouvé à l'amour une autre figure que
-celle-là, et qui l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer. Mais
-si c'est vous qui avez raison, que ne laissez-vous caché dans l'ombre ce
-vilain démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand jour, comme un
-objet propre à frapper d'horreur? Exposer la jeunesse à l'émotion de la
-rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la brune, me paraît moins
-cruel que de l'avertir, dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi
-assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt portée à croire, Monsieur,
-que nous leur devons d'innocents mensonges, et qu'en leur voilant les
-yeux le plus longtemps possible, nous leur faisons la vie moins
-pénible...»
-
-M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon continuèrent à parler au
-moins dix bonnes minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur discours,
-car les dissertations morales m'ennuient énormément.
-
-Vous ai-je dit que, pendant que les deux vieillards péroraient, Foulques
-avait demandé à boire, et que le saumur pétait à rendre jalouse la
-mousqueterie française?
-
-Après quoi, des hommes entrés dans l'eau, les jambes nues, étranglèrent
-les conduites de plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette, et
-l'assujettirent solidement sur un socle, en plaquant la chaux vive
-qu'ils étalaient à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère qui
-confectionne pour les enfants de belles tartines de beurre. M. Gillet
-lui-même, ayant retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux
-bourrelets verdâtres quand il eut achevé sa besogne, et plus d'une dame
-les lui eût essuyés, si elle eût osé.
-
-
-
-
-IV
-
-D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE
-VIENT LE RÉCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON,
-ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'OEUVRE, COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ
-DE LE CROIRE.
-
-
-Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser,
-agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau
-pure et courante où elle se baignait volontiers, au coucher du soleil,
-avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau et Mmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par
-bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait à retenir
-loin de là son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune
-Châteaubedeau, celui qui ressemblait à l'Amour.
-
-Autour de la margelle fut déposée une épaisse couche de sable fin pris
-dans le lit de la Loire, et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant
-jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de
-l'eau.
-
-J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Châteaubedeau ne soit
-point jolie à voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était forte.
-Ce serait une erreur. Assurément elle avait perdu ce qu'on est convenu
-d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré mal gré
-trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet âge, de qui les
-charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année. Cela menace de
-tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe
-apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin.
-Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces
-descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de
-l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas nécessitées rigoureusement,--ce qui
-est le cas,--rien ne me serait plus aisé que de vous prouver que Mme de
-Châteaubedeau tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de ces grandes
-femmes si bien proportionnées qu'aucune de leurs parties, qui,
-considérées à part, semblent de dimensions inusitées, n'expose à la
-critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent préférée
-par exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix ans plus jeune, qui était
-petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garçon?
-M. de la Vallée-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donné
-maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter toute ambiguïté
-touchant les grâces réelles de cette belle femme. C'est que je serais si
-fâché de vous avoir donné à considérer au bain une femme mal faite ou
-défraîchie!
-
-Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont
-toutes jeunes, que vous savez déjà quelques particularités de l'une
-d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connaître cette petite
-merveille physique de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne je n'ai pas
-envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche,
-onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces bêtes, dont l'échine
-serpentine recherche le frôlement d'un pied de la table à l'égal de la
-caresse de votre main? Leur grâce les sauve, mais c'est donc qu'il en
-est besoin.
-
-Les voilà couchées, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et
-dans ce lieu charmant, à l'heure où le soir marche à pas de loup dans
-les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le
-présent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère d'yeux qui
-aient contemplé les bassins d'un vieux parc sans évoquer un tableau de
-ce genre, et les aveugles eux-mêmes le voient lorsqu'ils entendent
-prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau.
-Entendez-vous comme moi le vent léger dans les feuillages qui fait lever
-la tête à la plus peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un
-insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un
-pied nu soulève et qui retombe en grésillant, ayant laissé sa poudre
-d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se déchire
-là-haut comme une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles? la cime
-heureuse d'un érable tout frémissant? la grosse perle d'eau qui coule à
-regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise
-entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant éclatant apparaît
-comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lèvent,
-effarouchées, courent à leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, à
-l'abri des colonnes.
-
-Proche de là, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une
-compagnie de musiciens et une chaumière rustique où s'abriter en cas de
-pluie. Elle aimait les concerts à la nuit tombante, aussitôt poussé le
-dernier cri d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la musique et à
-la contemplation du jeune Amour. Parfois même, elle restait seule ici,
-s'asseyait à portée de ses traits, et la crainte fictive de la blessure
-de l'enfant pubère l'alanguissait de longues heures durant.
-
-Elle regrettait que son mari passât ses journées à la chasse, répandît
-une si forte odeur et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux et
-l'imaginait près d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux
-premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rêver plus jeune
-et plus beau.
-
-Voilà le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis-à-vis
-de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais que
-cette noble décence à quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle
-me plaît infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce
-qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier.
-Quand j'ai entrepris de faire connaître une créature vivante, il me
-semble qu'étouffer la source de désirs secrets qui bouillonne et murmure
-dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut à lui retirer ce sang mouvant
-et chaud qui la différencie des figures de cire, d'ailleurs admirables,
-que l'industrie fournit abondamment.
-
-Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée des femmes oisives et jeunes
-que la solitude, l'été et le bonheur des choses font fermenter souvent
-jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter un désir que l'on n'avoue pas à
-son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncés,
-narines fermées, souffle haletant, moue des lèvres pareille à celle que
-les artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se
-confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire?
-
-Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas
-caché qu'elle avait été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue
-de cette intelligence robuste qui parfois supplée à cet inconvénient.
-Malgré cela, je suis convaincu que si la Providence n'eût pas tant tardé
-à lui accorder la fillette qui devrait être née depuis longtemps pour
-que mon conte fût bien composé, rien de regrettable ne se fût produit. A
-défaut de cela, voilà ce qui advint:
-
-Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle
-regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une;
-et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient
-l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en
-tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir
-à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient
-plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette,
-à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les
-lèvres du marbre.
-
-Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse,
-regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas
-toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose,
-en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la
-sublime imbécillité de la terre...!»; puis il va plus loin répandre le
-même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son
-front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on
-serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la
-plus innocente et la plus enfantine en apparence.
-
-Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le
-Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte
-de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas
-moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter
-ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette?
-Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais
-délicat relief qui valait tant de piquant à l'oeuvre de M. Gillet.
-
-La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main,
-se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle;
-ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond
-miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit,
-emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du
-jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile
-objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la
-pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des
-châtaignes.
-
-«--Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous
-casser les dents!»
-
-C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi
-dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise.
-
-
-
-
-V
-
-LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE,
-PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT
-CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE
-LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE?
-NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.
-
-
-Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants
-petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette
-rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir
-sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées.
-
-Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir
-à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était
-content des services de cet homme et se montrait généralement paternel
-avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière,
-qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors,
-faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce
-qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort
-capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un
-enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de
-Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car
-il louchait affreusement.
-
-Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer dans le parc le témoin de sa
-malheureuse excentricité, et elle eût voulu lui payer son transport aux
-grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempête chemin faisant, de
-préférence même à lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle
-n'était cependant pas méchante; eh bien, pour le peu de chose qui était
-arrivé, elle eût été parfaitement capable de tuer un homme. Les gens
-sévères ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car
-toutes se tiennent étroitement par la main, sans distinction de taille.
-
-Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré l'effroi contagieux
-qu'avaient répandu les craintes de Marie Coquelière. Personne ne se
-prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; les gens
-s'éclipsaient l'un après l'autre ou prétendaient qu'ils ne trouvaient
-point l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes prétextaient des
-migraines; ces messieurs étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la
-première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le dévouement du jeune
-chevalier Dieutegard.
-
-Ce jeune chevalier ayant su que la marquise était dans la peine eût
-donné sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec
-toute la candeur généreuse de sa douzième année. Mais il était trop
-gêné, en présence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il désirait la
-servir, quelle qu'en fût la difficulté. Il cherchait en lui-même mille
-moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa
-nature, il s'en tint à celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois
-le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il réussit seulement à
-aggraver l'état de colère où elle n'était que trop, par suite de la
-mauvaise volonté ou de la lâcheté de tous autour d'elle. Elle le bourra
-du pied à plusieurs reprises, le traita de paquet, menaça de le jeter
-par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait de voir cette petite
-figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un
-pauvre chien qu'on a fouetté, elle lui dit: «Tiens! vas-y, toi...» Et il
-partit aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui donnât une plus
-longue instruction. Elle s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et
-qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du regard les pas légers
-du chevalier qui s'éloignait par l'allée des fontaines, goûtant, quant à
-lui, dans son âme neuve, la saveur du premier ravissement.
-
-Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situé contre le mur de
-clôture, au fond des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait à demi,
-la cheminée fumait à travers la verdure, un chèvrefeuille garnissait
-l'entrée. Le chevalier porta la main à son coeur en traversant un petit
-potager planté de choux bien en ordre, de carottes, de chicorées
-écrasées sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte
-grande ouverte, où il ne distinguait rien à cause du soleil. Quand il
-eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau à
-la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant
-de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme,
-attablés vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre
-haleine, que Madame la marquise faisait savoir à Cornebille qu'il eût à
-quitter le château, lui et les siens, aussitôt le coucher du soleil.
-Alors la femme commença à trembloter de la tête; on voyait remuer les
-ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table
-et ses larmes coulèrent. Les deux petits se mirent à crier et se
-réfugièrent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son
-pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau
-et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût
-pleine; puis il mâcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin
-dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait.
-
-Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement
-pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver
-et lui annonça le bon résultat de sa mission, sans lui fournir de
-détails, tant il était ému. Ninon n'envisagea que sa volonté accomplie
-et la possibilité de descendre désormais dans le parc sans avoir à
-rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garçon et le baisa, bien
-loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destinée. Et
-tout continua à aller au château comme devant.
-
-Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous édifier en vous montrant
-les vices des grands et la misère des petits: un tel procédé est à cent
-lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va
-comme cela, et il n'y a rien de plus.
-
-Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les
-personnes qui étaient venues chez le marquis et la marquise de
-Chamarante pour l'érection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien
-d'extraordinaire, car, invité à la campagne, on y reste tant que les
-maîtres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils désirent ardemment
-votre départ; considérez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a
-toutes les peines du monde à demeurer seul. Une intrigue est en train de
-se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau et M. de
-la Vallée-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de
-la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le monde, sans jamais pousser
-plus avant, ce qui explique sa perpétuelle ardeur. Quant à Mme de
-Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne
-l'usage du monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault que pour aller
-surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui
-vienne là par intermittence; mais c'est un vieil homme indépendant,
-maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison étrangère.
-Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux
-jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce
-n'est pas loin, il habite à côté. Il est de ces gens agréables à voir en
-passant, mais dont la compagnie prolongée fatigue, à cause d'un goût
-excessif à moraliser.
-
-Vais-je arriver maintenant à la naissance de la petite fille attendue?
-Je voulais la présenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur
-fait à sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du
-petit Châteaubedeau.
-
-C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier
-demeurait timide, tendre et doux, autant Châteaubedeau était hardi et
-précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, lançait une pierre de la
-grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prétendait
-passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de
-ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue.
-
-Encore une image que j'eusse préféré éviter, d'autant plus qu'elle se
-répète. La marquise de Chamarante toute nue! Voilà ce pauvre Cornebille
-qui a goûté la surprise de cette image et l'a payée cher; voilà un gamin
-qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu'à cela!
-La vérité m'oblige à dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises
-que jamais un homme sain n'imaginera dépouillées de leurs vêtements dont
-la grâce décente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait
-sacrilège de soulever même jusqu'à la cheville. Celles-ci, je les aime
-trop pour en introduire seulement une dans un conte où l'on badine un
-peu. Mais Ninon n'était pas de cette espèce-là; elle était de cette
-espèce que tout homme sain déshabille à première vue; il faut dire la
-chose sans périphrase, parce que cela se passe comme cela et que je
-défie le plus puritain de faire autrement. Malheur à qui aime une de ces
-femmes-là par le coeur!
-
-Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une
-femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais,
-quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état
-où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel
-spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait
-qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de
-cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui.
-Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant
-des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que
-Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme
-prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries
-joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire,
-on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet
-d'amour.
-
-Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la
-pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle
-et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thérèse se retournait et lui
-donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme
-elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague
-amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez,
-les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir
-pourquoi.
-
-Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages»,
-sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que
-l'un et l'autre séduiront de tout temps.
-
-Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la
-marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes
-qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur
-un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On
-en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements
-d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de
-Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de
-Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant
-du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la
-nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames
-s'employèrent à préparer la layette.
-
-Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un
-petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente
-tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle,
-contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres:
-«Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce
-pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de
-sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et
-de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux
-yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine
-toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait
-à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à
-lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne
-sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les
-remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la
-lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et
-parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se
-brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des
-éblouissements.
-
-Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands
-événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort,
-restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux
-folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait
-en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien
-prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la
-manière d'élever sa progéniture.
-
-Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la
-Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit
-au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en
-doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était
-Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette.
-
-
-
-
-VI
-
-IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE
-PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET QUI
-EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX
-EXEMPLES D'AMOUR.
-
-
-Nous voici donc en présence de Jacquette, qui, j'ai dû vous en avertir,
-sera notre héroïne principale. Aussi, je prie les personnes qui
-n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute leur bonne volonté, honorer
-de leur sympathie quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, de ne
-point encore se décourager.
-
-Jacquette commença par vider très gloutonnement les grosses bonbonnes
-que sa nourrice Marie Coquelière,--cette grosse femme qui craignait le
-sorcier Cornebille et qui a accouché une seconde fois depuis que nous
-avons parlé d'elle,--tirait à discrétion de son corsage; et elle suçait
-quelquefois le bout du doigt paternel, venu là, en passant, faire
-toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir où en est le niveau. A
-cet âge-là, elle n'était pas plus agréable à fréquenter que les autres
-nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir à vue
-d'oeil.
-
-La voici, au bout des lisières, qui trottine sur ses jambes de poupée,
-lancée en avant, ou virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort.
-Elle aime à voir, à la cuisine, tourner la broche des rôtis par un
-marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais,
-dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur
-toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils
-ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas;
-les vaches dans une grande salle voûtée et tendue de toiles d'araignées;
-les carrosses des la Vallée-Chourie et des la Vallée-Malitourne, dont
-les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à conduire sa marraine à la
-messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu'à la
-Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents
-bateaux plats que mènent tantôt une voile gonflée, tantôt des chevaux
-percherons attelés à la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour
-parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer
-qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit
-oiseau que l'on écrase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc,
-soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, où l'on
-s'amuse à attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au départ
-de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de vous, chargé d'une
-voiture, d'une couple de boeufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par
-leurs pis brimballants.
-
-Jacquette joue en liberté sur les pelouses inclinées, dans les régions
-du jardin privées d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des
-hurlements de petit porc au dos rose qui va à la foire. Alors Marie
-Coquelière s'élance sur la pente, soutenant à deux mains ses mamelles;
-elle s'accroupit, relève le rouleau de fanfreluches et sait très bien
-tirer, de la toilette un peu tassée, mille plis nouveaux à coups de
-chiquenaudes.
-
-Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil,
-qu'elle voit au bout de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille,
-et qui vivement se sauve à l'autre bout dès qu'elle va mettre la main
-dessus. Elle possède déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète,
-les grands jours. On lui montre à faire la révérence lorsqu'elle
-rencontre par hasard Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon, qui lui
-en impose énormément; déjà elle sait rendre le salut aux pages, de l'air
-de dire: «Bonjour, gamins».
-
-Son nom, ses cris, son babillage se perdent l'été dans l'immensité des
-avenues ombreuses et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors
-et les pièces sonores de Fontevrault.
-
-Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous décrive le château?
-Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être
-sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque scène porte avec elle son
-atmosphère et son décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres
-détails ce que chacun de mes personnages voit en même temps qu'il agit,
-mais, si je vous peignais en dix pages un château, je devrais en
-emprunter les matériaux à quelque manuel d'archéologie, et vous
-sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce
-que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice
-allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une forêt
-d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour accommodée en colombier
-et surmontée d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais
-s'éloigner jusqu'à perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait
-tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'allée descendant
-aux fontaines, que distinguaient-elles du château? Un pan de muraille
-grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers
-formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient
-entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du
-château, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'était
-une grosse masse qui s'élevait tout droit en l'air, ensuite parce que
-l'on avait toujours peur d'être grondées pour être en retard.
-
-Dans l'intérieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna dès
-sa plus tendre enfance: premièrement les anciens appartements de M.
-Lemeunier de Fontevrault, où des moulins, armes parlantes, étaient
-brodés au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait
-le tour des pièces en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se
-mettaient à tourner lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la tour du
-Nord, où l'on montait par un escalier de pierre en colimaçon et très
-étroit, pour atteindre de petites chambres dallées où il fallait
-déchirer de la main les échevaux de soie grise et molle que tendent les
-araignées; mais, une fois là, elle grimpait sur un escabeau et
-considérait le pays lointain, qui semblait toujours très joli, pincé
-entre le cadre étroit des meurtrières; la Loire y ressemblait à un ruban
-d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'épingles d'or, quand
-c'était l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes bêtes, grosses
-comme les pucerons des rosiers, et, à l'horizon, une ville de la
-dimension d'un écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les peupliers
-sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la
-nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous
-d'elle les pages jouant à la paume sur la terrasse. On entendait leurs
-cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le
-front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour;
-mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas.
-
-Et ce que Jacquette préférait à tout cela, c'était d'écouter aux portes,
-parce qu'elle avait remarqué que l'on coupait certains mots en deux
-lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses
-souliers à talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite
-borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le
-bec-de-cane, l'autre en arrière, au creux de la taille, frétillant comme
-la queue d'un roquet.
-
-
-
-
-VII
-
-A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE DES HÔTES DU
-CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION
-DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT ENSUITE À CONFIER
-L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.
-
-
-A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au
-château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des
-expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant.
-
-Figurez-vous qu'après un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs
-mesurer à la taille de Jacquette,--Mme de la Vallée-Chourie venait
-seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari
-avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la
-Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins.
-
-Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour
-de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez
-soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la
-conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner
-l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme
-de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A
-vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie
-était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une
-infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux
-débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une
-maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'où le surnom de
-Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté,
-s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que
-ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie
-désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se
-disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait
-minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part,
-quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de
-Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des
-otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames
-disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de
-sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de
-tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement,
-contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très
-probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée
-de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé
-le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce
-qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas
-plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre
-Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à
-l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la
-Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais
-en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup
-d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de
-Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme
-courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers
-sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve
-aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau.
-
-Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car
-chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que
-l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un
-oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces
-messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle
-profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait
-humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions
-chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait
-scandale, et on la mettait à la porte.
-
-Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de
-Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur
-Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité
-d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution
-de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman
-était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il
-commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de
-pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et
-qui bouleversa la situation:
-
-«--Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de
-coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.»
-
-On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les
-conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres,
-il les noya.
-
-Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon
-ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de
-sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il
-devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien
-entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs
-se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et
-ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale.
-
-Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence
-fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée,
-des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à
-la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le
-baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle
-semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.
-
-«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un
-homme!»
-
-«--Et de Jacquette?»
-
-«--Une femme, cela va sans dire.»
-
-M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du
-nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il
-referma celle-ci d'un coup sec:
-
-«--Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font
-l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher
-que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur
-cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient
-n'est pas capital...»
-
-Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait.
-
-«--Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai
-pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est
-monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune
-fille!...»
-
-«--Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du
-délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les oeillères
-que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller
-davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout
-temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer
-la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à
-remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les
-envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme
-elles vont... La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue
-comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle
-est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est
-le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble
-désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la
-virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui:
-il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive
-force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de
-l'amour.»
-
-«--Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois
-bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner
-quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce
-sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle
-de la vie lui fournira, d'après votre méthode.»
-
-«--Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou
-bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui
-ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du
-monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou
-tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu,
-dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour,
-tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame!
-bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes
-onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant
-le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles
-foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les
-entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la
-poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mêle. La pudeur! elle
-renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à
-aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.»
-
-«--Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine;
-vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du
-rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait
-qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens.
-Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui
-risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les
-orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me
-pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux
-Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur
-en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée,
-uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure
-que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature
-qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre
-trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui,
-peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,--enfin parce que
-je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un
-peu sensible, que d'être témoin de ces chocs...»
-
-«--Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles
-choses et que vous parlez très bien; mais je ne vois point, dans tout
-cela, le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma fille, qui prononce
-des mots à faire dresser les cheveux.»
-
-«--Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle,» dit le baron.
-
-«--Pour une fois que vous hasardez une chose sensée, dit Mme de
-Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»
-
-Ninon songea à mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un célèbre
-dans le pays; mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie et de la
-Vallée-Malitourne y avaient été élevées, on n'en disait point de bien.
-Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, à partir de
-l'âge nubile, et vêtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les
-yeux baissés, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant
-d'enlever celle-ci, et vous arrachait de même au sortir de l'eau, après
-avoir repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun moment le corps ne
-pût apparaître à nu, que les mains ne fussent tentées d'en frôler les
-contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le même usage était
-pratiqué, disait-on, par les religieuses, et, grâce à lui, un homme
-avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze
-mois durant.
-
-«--Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son
-sexe?»
-
-«--En crevant le sac, à la suite de graves désordres: un certain nombre
-de ces dames et plusieurs élèves nobles accouchaient.»
-
-On en revint à l'idée première, qui était de donner à Jacquette une
-gouvernante.
-
-«--De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chère enfant
-sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilité à couvert.»
-
-On avisa le marquis de ce projet. Foulques fronça d'abord le sourcil,
-comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait à
-paraître rouler mille objections dans sa tête. Puis il jugea le projet
-convenable.
-
-La difficulté était de trouver la gouvernante, car on ne connaissait
-personne qui fût apte à remplir cette fonction.
-
-Mme de Châteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine
-demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais
-ruinée par le Système, et dont elle savait le plus grand bien quant à la
-science et à la moralité.
-
-Le marquis Foulques haïssait les figures ingrates et décrépites; il les
-prétendait néfastes à la jeunesse, et pour rien au monde n'eût consenti
-à ce qu'une d'elles respirât au chevet de sa fille. C'est pourquoi il
-avait tout d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement qu'à
-l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.
-
-«--Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par une duègne. Ces vieilles
-sottes inculquent à l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont des
-manies invétérées et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur
-arrive fréquemment de répandre une aigre odeur.»
-
-Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de
-Quinsonas réunissait précisément le double avantage d'offrir des dehors
-agréables et une docilité parfaite aux exigences des familles touchant
-les méthodes d'éducation. Elle était la propre nièce et filleule de Mgr
-l'évêque d'Angers, et vivait présentement dans une petite ruelle
-avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente servie par la munificence
-épiscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une
-personne pleine de mérites, suffit à gagner le coeur excellent de Ninon,
-qui ne savait plus comment témoigner sa reconnaissance à Mme de
-Châteaubedeau.
-
-Il fut sensible pour tout le monde que la maîtresse de M. de la
-Vallée-Chourie avait aujourd'hui tiré la famille de la situation la plus
-difficile.
-
-La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tête, s'avisa, le
-soir, de faire observer à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti
-bien promptement.
-
-«--Croyez-vous?» dit Ninon.
-
-«--Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est
-connue, en somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui a rendu elle-même
-son intervention nécessaire par les désordres de sa conduite.»
-
-«--Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la
-tête...»
-
-
-
-
-VIII
-
-ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE
-JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.
-
-
-La gouvernante arriva un beau jour de septembre, à la tombée de la
-chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoyé, tout
-exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.
-
-Les hôtes du château étaient cachés dans une grande pièce aménagée en
-lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'oeil sur la Quinsonas au
-moment où elle mettrait pied à terre. Seules, Ninon et Mme de
-Châteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avança dans la cour,
-en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombés, avec leur coque
-épineuse à demi éclatée, dans les petites rigoles, entre les pavés
-ventrus; et, arrivé au porche d'entrée, il regarda sur la route de
-Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaçante, à cause du soleil
-qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait
-sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'où l'on augura
-que la voiture était en vue et que le marquis se souvenait du portrait
-avantageux que Mme de Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.
-
-Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les
-chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet
-que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci était aussitôt par terre,
-très simplement, très vivement, avant que Foulques fût là pour lui
-présenter la main.
-
-L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue était quelconque.
-Cependant M. de la Vallée-Malitourne,--qui n'avait rien vu parce qu'on
-l'avait posté près de la porte, en sentinelle,--ayant ouvert, avec la
-malchance qui le caractérisait, juste de façon à se trouver nez à nez
-avec Mlle de Quinsonas, réapparut en se baisant le dessus de la main et
-disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui
-fût. Son frère Chourie se précipitait et dessinant dans l'espace une
-ample circonférence:
-
-«--Quel derrière!» s'écria-t-il.
-
-Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui l'on trouvait du même coup
-d'aussi grandes qualités aux antipodes, eût contre elle toutes les
-femmes présentes.
-
-On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu
-surannés quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situés au
-rez-de-chaussée, vis-à-vis un petit parterre, au couchant, bien planté
-et tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner, pour lui faire
-honneur, cela va sans dire, et lui énumérer tout de suite et point par
-point ses instructions.
-
-Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle seule, un si grand
-remue-ménage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, après avoir
-vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait avec précaution dans les
-sentiers étroits garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre les
-bordures de buis, puis jetait un regard en arrière pour voir la trace de
-ses chaussures, pareille à un semis de points d'exclamation. Elle piqua
-tout à coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-même, comme
-un toton, clignant de l'oeil toutes les fois qu'elle passait en face
-d'un rayon de soleil qui venait par l'allée des fontaines et semblait
-mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientôt
-les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut à
-imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault était
-bondée de pots de confitures de groseilles et elle eût bien voulu y
-regarder de plus près mais c'était difficile. Alors elle trouva le temps
-long et s'ennuya.
-
-Les pigeons exécutaient autour du château la dernière ronde du jour, et
-le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela
-s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumière
-s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas
-menu d'un chat qui se brûlait les pattes au bord du toit, en courant sur
-les rigoles de plomb échauffées.
-
-Jacquette en revint toutefois à son idée, qui était de regarder par les
-fenêtres de la gouvernante, et elle appela, dans ce but, le chevalier
-Dieutegard qui s'en allait tout seul vers les bassins, en rêvant, au
-coucher du soleil, selon sa coutume. Jacquette le tenait en une estime
-particulière parce qu'il affectionnait les étangs, les fontaines et le
-bord du fleuve, hantés, au dire de sa nourrice, par des génies
-redoutables, et elle le soupçonnait de commercer avec les fées.
-
-Il interrompit sa promenade à la prière de sa jeune amie et pénétra dans
-le parterre en enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre dans le
-fossé à demi comblé et de se dresser au long de la muraille, avec
-Jacquette sur les épaules, à l'endroit où une giroflée croissait entre
-les pierres. La petite surprendrait ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait
-de part et d'autre, et ce serait une jolie façon de faire un peu
-connaissance.
-
-Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice d'enfant, et Jacquette,
-ayant essuyé la semelle de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada
-le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé à Fontevrault pour
-fournir le ton exact des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit se
-tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la soie et s'établirent le
-plus fermement possible de chaque côté du col. Le chevalier serrait
-prudemment contre ses paumes, les fins mollets de Mlle de Chamarante.
-
-Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée des fontaines, les
-marronniers et un petit bout de clocheton du colombier, qui se
-reflétaient dans la vitre; mais, en appliquant bien les mains sur chaque
-tempe, elle distingua les moulins brodés sur les tentures, puis du linge
-blanc, une robe au dossier d'une chaise, un guéridon portant la boîte à
-poudre, et soudain Thérèse, la femme de chambre, qui parut et disparut,
-tirant à soi le linge qui courait après elle, dans cette pièce
-assombrie, comme un fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et
-s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans doute. Enfin il fut possible de
-reconnaître Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, quasi
-dissimulée par une grande ombre. Elle s'adossait dans la bergère à
-oreillettes, toute coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait
-pudiquement à deux mains, sans y parvenir, car elle l'avait forte; puis,
-s'adossant au siège incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer
-ses caleçons. A ce moment la grande ombre bougea, et le dos du marquis
-couvrit Mlle de Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et entendit
-de ses oreilles que la gouvernante souffletait vigoureusement monsieur
-son père.
-
---Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait sous elle, et sans
-penser à mal, le chevalier Dieutegard.
-
-Elle le pria de la déposer à terre et, quand elle fut dans le fossé, lui
-raconta fidèlement ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit qu'il
-regrettait d'avoir servi d'instrument à ce spectacle.
-
---Pourquoi donc? dit-elle.
-
---Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder dans une chambre à
-coucher où des personnes des deux sexes sont assemblées.
-
---Ah! fit Jacquette.
-
-
-
-
-IX
-
-CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. MAIS L'ESSENTIEL EST
-QUE MADEMOISELLE DE QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À LA
-FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ PARFAITE.
-
-
-Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle put attraper sa gouvernante;
-elle lui posa des questions sur quelques points dont l'incertitude lui
-pesait:
-
-«Comment se fait-il que les grandes personnes disent des horreurs que
-les enfants ne doivent pas entendre?»
-
-«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame pour faire des cochonneries?»
-
-«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de M. l'abbé Pucelle?»
-
-«Pourquoi avez-vous giflé papa?»
-
-Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations sans sourciller et dit que
-les enfants devaient se contenter de ce qu'on leur apprend aux heures de
-leçon, se garder de chercher au delà, et surtout de mettre l'oeil aux
-fenêtres et au trou des serrures, parce qu'on risque de s'y voir par
-avance en enfer, grillée comme une côtelette.
-
-Jacquette se montra un peu désappointée, car elle avait pensé qu'on lui
-donnait une gouvernante pour s'éclairer sur ce qui se passait
-communément autour d'elle. Elle se demanda si Marie Coquelière n'eût pas
-suffi encore longtemps aux soins de sa petite personne; au moins la
-nourrice savait des histoires de fées et se soumettait à ses trente-six
-mille volontés.
-
-C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de Quinsonas, qui lui apprit
-à lire, à compter autrement que sur ses doigts, à connaître à fond la
-vie des grands hommes de Plutarque, et lui enseigna la religion d'une
-manière un peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait fait
-jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante savait tout juste ses prières
-du matin et du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui fit apprendre
-par coeur un petit traité de morale composé par Mgr de Trélazé, évêque
-d'Angers, son propre oncle, lequel contenait un appendice indiquant mot
-à mot tout ce qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être sauvé.
-Elle jugeait tout commentaire superflu, périlleux pour l'élève et pour
-le maître plus encore.
-
-L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas devenait une longue
-personne à déhanchement de fausse maigre, qui se tenait sans cesse aux
-côtés de Jacquette et la menait promener en lui parlant du beau temps,
-de la pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que l'antiquité nous
-fournit.
-
-On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni qu'elle fût laide, ni
-qu'elle fût sotte, ni qu'elle fût intelligente. Instruite par
-l'adversité à apprécier l'aubaine d'une place avantageuse, elle
-cultivait elle-même une prudente neutralité et vivait dans la crainte
-d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas à sa
-soif, car toute sa personne indiquait qu'elle était gourmande et portée
-vers la satisfaction de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique peu
-harmonieux, n'étaient point vulgaires; elle avait l'oeil vif, ces lèvres
-rouges et charnues que Malitourne avait remarquées à la porte de la
-lingerie et dont les dents les plus irrégulières n'arrivaient point à
-rompre la séduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout
-soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allègrement
-des seins pesants qui eussent excédé un buste ordinaire.
-
-Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut montée sur jambes,
-apprécièrent la discrétion de sa tenue, et, malgré les hommages que les
-hommes lui rendaient, se rallièrent à elle, tant elle semblait les
-recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre
-un compliment, laissait tomber une oeillade dans son corsage comme en un
-puits perdu, et arrêtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant
-l'air d'attraper des mouches.
-
-Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise,
-voire celle de Mme de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent entièrement
-sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille à ce
-point de vue-là, qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le fameux esclandre
-qui avait motivé l'intervention d'une nièce d'évêque: la petite allait
-et venait dans le château, dans les corridors, les jardins, à l'office
-ou à table, et il semblait à tous que les influences les plus fâcheuses
-dussent être paralysées par la seule présence de la gouvernante.
-
-De toutes les personnes de la maison, Jacquette était celle qui
-l'appréciait le moins. Elle apprenait à mentir et à dissimuler pour le
-plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop
-pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa
-gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée à l'escalier qui mène aux
-jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes à son cou,
-sous le prétexte qu'elle avait oublié son mouchoir, la passementerie à
-parfilage ou le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt fait de mettre
-une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle
-escomptait le train de derrière alourdi, et, quand elle savait ne plus
-figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleuâtre au bout de la longue
-allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui
-la rencontrait essoufflée, elle feignait l'émotion et disait que sa
-gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au pied du grand vase où il y a
-des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque côté»; et
-elle lui faisait porter des élixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui,
-en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans
-cesse d'être compromise.
-
-
-
-
-X
-
-ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA CHAISE PERCÉE DE NINON QUI,
-PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN
-PUR AMOUR.
-
-
-Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu à table et qui
-nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il
-n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de
-Châteaubedeau avait dû pour le moins en tirer fortement vanité. L'idée
-était venue à quelqu'un de le donner pour amant à Ninon! Et par le
-hasard de la présence d'un petit perroquet, cette idée était maintenant
-si répandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier
-Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thérèse,
-qui aimait caresser Châteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la
-jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui, il n'avait pas hésité à
-glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée
-sans feu». Dieutegard, enclin aux interprétations chagrines croyait au
-feu, mais non Thérèse.
-
-Cette fille servait la marquise de trop près pour ignorer qu'elle
-n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez,
-Ninon, qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne de la
-maison qui se conduit le mieux.
-
-Thérèse se prêta donc à l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit
-drôle de Châteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait à
-l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante.
-
-Elle le laissa monter derrière elle, un matin, sans trahir un geste de
-dépit ou de jalousie; Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait
-dans les parties protubérantes, ce qui faisait souffler la malheureuse
-sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas
-crier.
-
-On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy à
-vignettes rouges séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau
-de se faufiler derrière la toile et de s'y tenir coi jusqu'à ce que la
-marquise vînt à sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre sous un
-prétexte qu'elle saurait dénicher, la finaude.
-
-Avant de se cacher, il huma les petits pots épars sur le marbre, toucha
-les peignes, enfonça le nez dans la poudre et se rougit les lèvres. Il
-était plus ému qu'il n'eût voulu le dire et éprouvait le besoin de faire
-beaucoup de choses, successivement ou confusément, plutôt que de rester
-tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez à nez avec la
-marquise, il ne savait rien exactement. Il était prêt à tout, mais
-ignorait à quoi. Il ne débutait pas dans les entreprises; aucune de ses
-prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-là. Il
-imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous
-dérobe votre montre au gousset, vous met le feu à la perruque, ou vous
-coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait
-surtout racontant l'exploit à Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi,
-duquel on narre un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.
-
-Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de
-l'oeil au trou de la serrure, qu'une clé posée tout de guingois rendait
-impropre à laisser distinguer quoi que ce fût; il écouta et entendit
-Ninon qui ânonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: «ê... ô...
-ê... ô... bulu... bulu... bulu...»; puis, la cuillerée de chocolat
-passée, la marquise articula: «Bougresse! que c'est chaud!...» Thérèse
-murmurait des excuses; Ninon s'emportait et évacuait de ces mots
-particuliers à l'humeur du réveil et qui s'allient si peu avec la pureté
-universelle du matin. Quand Ninon eut mangé, elle poussa un petit «han!»
-de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air
-frais par la serrure.
-
-Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau qui, surpris, tombe à la
-renverse.
-
-«--Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son lit la marquise.
-
-«--Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine à retenir un éclat de rire;
-«c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la
-marquise avait sans doute laissé ouvert.»
-
-«--Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui saute à bas de son lit et
-accourt, tandis que Thérèse pousse le garnement derrière la toile, comme
-un paquet de linge.
-
-Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura là, un moment, debout.
-Elle avait l'oeil brouillé encore, et elle se grattait à travers la
-chemise qui montait et descendait du genou à mi-cuisse, selon les
-mouvements de la main.
-
-Châteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleçons
-soyeux et parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait
-marcher, là, tout près, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui
-trouait le visage d'une bergère assise élégamment sur une gerbe de blé
-écarlate.
-
-Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le
-parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle
-semblait faire fi des mules tenues à la main par Thérèse.
-
-Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située au fond du cabinet, et
-revenait face à Châteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude,
-notamment dans la région abdominale, comme on fait d'un fruit pour en
-éprouver la maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois le sol;
-son angoisse était répétée sur le visage de la fidèle Thérèse. Tout à
-coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard
-s'éclaircit, tandis que la femme de chambre, rassérénée, posait les
-mules sous les talons de sa maîtresse.
-
-On entendit un bruit pareil à celui qu'un enfant produit en soufflant,
-les lèvres serrées, dans une bouteille vide, sans en boucher
-hermétiquement le goulot. Thérèse hocha la tête et dit avec compétence:
-
-«--Autant de perdu.»
-
-La marquise, d'un mouvement de dépit, envoya promener les deux mules, et
-ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets
-et des cuisses.
-
-«--Madame la marquise reconnaîtra, dit Thérèse, que j'avais prévenu
-Madame la marquise que c'était le jour de sa rhubarbe.»
-
-Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuyés contre les joues,
-rougissait et dardait un oeil cruel. Thérèse lui conseilla de se cogner
-sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire,
-qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette méthode toute
-mécanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux
-arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter,
-la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre,
-par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de quérir au
-bout de la pièce.
-
-Enfin la méthode Goubin fut couronnée de succès, et Thérèse, se penchant
-avec intérêt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait à
-Madame la marquise, elle eût juré que Madame la marquise avait rendu des
-noix grollières.
-
-Ceci fait, elle poussa prestement le meuble béant, jusque sous la
-tenture de Jouy, selon un dessein assurément prémédité et dont
-Châteaubedeau sentit toute la malice à son endroit. D'accroupi qu'il
-était, il se releva d'un bond et pinça si fort le bras de la pauvre
-fille qu'elle cria.
-
-Ninon, qui se trouvait à califourchon sur un bassin de faïence
-rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante,
-fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du page au moment où il se
-mettait debout. Elle démêla la farce et, comme elle n'était point femme
-à se troubler pour la présence d'un homme dans sa chambre, elle dit
-seulement «Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement
-Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné, ses lèvres rougies, et il
-n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il était
-penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine
-figure, son éponge souillée d'une eau saumâtre.
-
-Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond,
-que je vous ai raconté cette scène, mais bien pour que vous croyiez
-davantage à mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne,
-que «nous avons beau nous monter sur des échasses, encore faut-il
-marcher de nos jambes, et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous
-assis que sur notre derrière». Les marquises, même dans les contes, sont
-sujettes à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma part, le goût des
-nobles récits; j'avoue n'être tout à fait heureux que lorsque le ton se
-hausse et qu'une belle gravité se répand sur ma page; mais je ne puis
-m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien
-vivre un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une de ses petitesses.
-
-Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent
-misères du corps et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui qui
-s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques? Le parler de tous
-les jours m'émeut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la
-poésie, comme tout art, doit s'élever vers le ciel sous peine d'être
-reniée des hommes à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol
-d'un talon ferme.
-
-Et vous allez voir tout de suite comme la chaise percée de Ninon va nous
-éclairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux
-que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses.
-
-Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant,
-grommelant, tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis qu'abîmé par la
-marquise, raillé par une femme de chambre!
-
-Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rôdait
-toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Châteaubedeau,
-Dieutegard fut tenté de fuir et également tenté de s'approcher, de lui
-parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes,
-il était dévoré de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidité
-l'entraînait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait
-toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine
-défaite, Châteaubedeau ne sortît du lit de la marquise. Il lui souhaita
-donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander.
-
-L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lassé des
-jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla,
-en gonflant de grosses joues.
-
-«--Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»
-
-Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau ajouta:
-
-«--Peste soit des alcôves!»
-
-Dieutegard ne bronchait pas.
-
-«--... Avec leurs poudres et leurs parfums...»
-
-«--Qui a des poudres et des parfums?» dit enfin le chevalier.
-
-Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit les deux pouces aux aisselles
-et cracha loin.
-
-«--Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai soupé!»
-
-Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que l'autre la mêlât au nombre des
-femmes. Mais Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net de Ninon et
-raconta que cette femme insatiable ne pouvait se résoudre à se séparer
-de lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette intime. Il dit
-avec une grande précision tout ce dont il avait été témoin
-effectivement, et il prenait chaque chose si bien par le menu que
-Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité.
-
-Mais, par le merveilleux privilège de l'amour, le chevalier ne retenait
-rien des réalités décevantes dont un balourd affligeait une personne
-chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait encore plus haut dans la
-région imaginaire où il avait coutume de l'honorer.
-
-Il pensa un moment souffleter son camarade; il en fut retenu, non par la
-peur, mais par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il endommageait ce
-garçon aimé d'elle. Il le pria donc seulement de ne plus lui parler de
-ce sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt après des détails
-nouveaux, car il s'enivrait d'entendre parler de Ninon, même de cette
-manière.
-
-La voix de la marquise, au-dessus de leurs têtes, fit fuir Châteaubedeau
-et retint au contraire le chevalier. Cette voix se répandait sur toute
-sa personne comme un baume, et, toutes les fois qu'il l'entendait, il
-avait l'idée que, si elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler
-d'expressions de tendresse, c'était par suite d'un malentendu qui ne
-saurait tarder à être dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans
-cesse repossédé par l'espérance.
-
-
-
-
-XI
-
-LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API.
-
-
-M. le baron de Chemillé arriva un matin avec un paquet sous le bras, et
-demanda où était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa leçon sous les
-charmilles, et il l'aperçut en effet, en même temps qu'il entendait un
-petit son de voix aigrelet maintenu sur la même note, puis interrompu
-soudain, pour se relever identique: le bruit d'une mécanique, si vous
-voulez bien, dont le mouvement serait gêné à intervalles égaux par un
-méchant grain de sable. En avançant, le baron observa que Jacquette, qui
-marchait à côté de sa gouvernante, perdait le pas, comme par hasard,
-environ toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de Quinsonas une
-langue rose, de la longueur de la main. Il retint lui-même son pas, pour
-ne point empiéter sur le temps consacré à l'étude, et s'assit sur le
-premier banc. Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa tabatière et
-s'offrit une prise. Puis il parla haut, selon sa coutume.
-
-«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de donner à ma filleule une
-poupée, car j'estime que la figure de carton peinturluré qui est
-enfermée là-dedans sera plus profitable à cette enfant que quatre
-demoiselles de Quinsonas. Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un
-précepteur, c'est une amie, ou, à défaut, une bonne, mais à qui elle
-puisse parler à coeur ouvert. La femme ne se développe qu'autant qu'elle
-peut épancher les petites affaires de sa tête et de son coeur, et elle
-ne s'ouvre tout à fait qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au
-plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle ne ment point. Il est
-inutile, lorsque nous causons, que notre interlocuteur nous écoute et
-nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne tenons nul compte? Qu'il
-ait l'air de nous entendre, c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes
-assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées ne nous entendent
-point: c'est pourquoi nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait pas
-cela encore; elle formulera devant cette figure complaisante ses
-impressions et sa pensée; elle apprendra par là qu'elle a des
-impressions et une pensée, autrement dit prendra conscience de soi-même,
-ce qui n'est jamais facile sans le miracle des mots et la magie de la
-forme. Car, contrairement à beaucoup d'esprits distingués, je suis porté
-à croire que rien n'existe, même au plus profond de notre intimité, tant
-que l'expression verbale ne l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à
-la lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait fort loin.
-Contentons-nous d'avoir l'air d'un bon parrain qui paie un joujou à sa
-filleule, sans plus.»
-
-Le baron remit sous son bras le paquet et s'avança vers ces demoiselles
-au moment où Jacquette venait de recevoir une verte semonce, pour être
-incapable de citer dans leur ordre les trois vertus théologales.
-
-«--Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette aussi bas que possible,
-«je vous fais bien mes compliments, car une fille vous est née.»
-
-«--Comment! dit Jacquette; mais je ne suis pas mariée?»
-
-«--C'est juste, dit le baron, aussi cette fille n'est-elle qu'une
-poupée.»
-
-«--Ah! dit Jacquette, voyons-la.»
-
-«--Quel nom allez-vous lui donner?»
-
-Jacquette répondit sans hésiter, comme si ce nom eût été choisi de toute
-éternité:
-
-«--Pomme d'Api.»
-
-«--C'est un nom qui lui va bien», opina Mlle de Quinsonas, «car elle a
-joliment bonne mine.»
-
-«--Oh! dit Jacquette, c'est sans doute qu'elle vient de naître; les
-petits lapins sont bien plus rouges que cela... Quand est-elle née, mon
-parrain?»
-
-«--Heuh!... Hier au soir, à la brune.»
-
-«--C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais tant de mal à boutonner
-ma ceinture, ces jours derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je
-vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer, vous ne verrez personne au
-château.»
-
-«--Oh! pourquoi cela?» dit le baron.
-
-«--Ah bien! merci! elle en apprendrait de belles!»
-
-«--Méfiez-vous, dit le baron; c'est une fille intelligente.»
-
-«--Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda Jacquette.
-
-«--Rien du tout.»
-
-«--Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est intelligente?»
-
-«--L'intelligence ne consiste pas à avoir appris beaucoup, mais à être
-apte à tout deviner.»
-
-Jacquette fut très contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle
-s'amusa beaucoup à la gronder et à la battre. Elle la prenait sans cesse
-en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât était une curiosité sans
-répit. Pomme d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur toutes choses,
-et, comme les enfants ne doivent rien connaître, ce n'était pas une
-sinécure que de faire entendre raison à cette poupée.
-
-«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu
-dois continuer à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une
-gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes,
-tu ne dois m'interroger que depuis la création du monde jusqu'à Noé,
-parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant à ce qui est des
-personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas idée de
-l'énormité que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font
-avec leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries, leurs yeux
-en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière
-des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit
-de faire entre elles les plus grosses malpropretés. Je ne sais pas ce
-qu'elles font; mais aux précautions qu'elles prennent pour nous le
-cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'être une
-poupée, toi, tu resteras toujours honnête... Tu me demandes s'ils sont
-tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de douze ans, sauf M. le Curé et
-Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te
-doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemillé! C'est à ce point
-que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne de t'avoir eue
-d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu
-as des odeurs de graillon!»
-
-
-
-
-XII
-
-MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE
-BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT
-DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET EXÉCUTENT UNE OPÉRATION
-ÉTRANGE, CRUELLE ET DÉLICATE.
-
-
-Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un très mauvais oeil
-la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se
-baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis du petit dieu impudique
-augmentèrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de courir
-dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne
-demandait qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour
-faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours.
-Elle se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de Fontevrault le respect
-des beaux ouvrages d'art,--quoique, entre nous, elle n'y entendît
-goutte,--et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tête, le
-souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés,
-où elle avait éprouvé une si vive tentation d'approcher du Cupidon
-pubère.
-
-«--Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait Mme de Matefelon.
-«--Allons donc! avait répliqué le baron de Chemillé qui se trouvait
-toujours là au moment voulu, c'est une solution disgracieuse.» Et il
-fournit l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation
-de Mme de Matefelon: établir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il
-était de mode d'en avoir dans les anciens jardins français.
-
-Un maître jardinier de Chinon apporta des dessins à choisir; on adopta
-le plus compliqué, et le petit bois inextricable fut planté le prochain
-hiver.
-
-On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la
-colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connaître le secret du
-labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journée dans un dédale
-d'allées et de contre-allées sans issue. Le système de clôture fut
-efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à triompher de la difficulté,
-et elle ne retourna plus jamais au bassin.
-
-Mme de Matefelon prit un jour à part la gouvernante et lui confia ses
-angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de
-scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle
-tremblait que sa filleule ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse
-allée et ne tombât sur la statue «narguant le ciel d'un geste obscène
-qu'une femme ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.
-
-Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée, une campagne non
-dépourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager
-autant que possible l'oeuvre d'art, rendue par cette opération aussi
-inoffensive à contempler qu'un saint Sébastien, par exemple, bien que
-les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent
-beaucoup trop, à son gré, de la nature.
-
-A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas
-partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et
-d'un filet à papillons pouvant servir à donner le change sur leurs
-intentions, si elles étaient rencontrées, destiné en réalité à
-recueillir les «pièces» à l'instant de leur chute, afin qu'elles ne
-s'égarassent point dans le bassin pour en être exhumées quelque jour à
-la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes,
-si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici.
-
-C'était le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures
-dans la rosée en trottinant par l'allée des fontaines, comme des dames
-qui vont à la messe. Mme de Matefelon étant sèche de nature, ayant de
-grands pieds et une forte idée morale, allait plus vite; Mlle de
-Quinsonas, malgré sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien,
-et elle était partagée entre l'appréhension des risques de l'escapade,
-et le désir de voir et toucher de près l'objet qui méritait une
-entreprise si romanesque.
-
-Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à droite, au lieu de
-descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous
-une charmille taillée en voûte, qui vous menait fort loin; après quoi on
-pénétrait dans un bois de chênes où la direction était repérée au moyen
-de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de
-Petit Poucet; là commençaient insensiblement les fourrés d'ormes,
-d'abord clairsemés et libres, puis épais et taillés, enfin
-s'entr'ouvrant en une allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait, se
-mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.
-
-Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitôt arrivée sous le bois de
-chênes; elle portait la main à son coeur, ouvrait la bouche plus qu'à
-l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour
-gagner un banc aussi éclatant de blancheur que les petites lunes, et que
-l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau
-leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante, à cause de
-ce bout de queue blanche qui sautillait en s'éloignant comme un morceau
-de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas
-son sujet, parla de cette sorte de malignité d'esprit, propre aux
-artistes, et qui semble les pousser tous à violenter la morale dans
-leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point qu'il est peu d'hommes
-ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'oeuvre, qui ne porte, en sa
-vie et en ses travaux, la marque de cette possession démoniaque.
-
-A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises
-images chez son oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du _Manuel_. Et comme
-elle était peu familiarisée par son éducation première avec le langage
-travesti des libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans les
-cartons de l'évêché, en termes crus à vous faire dresser les cheveux. La
-vieille dame ne savait où s'en mettre, et elle crut devoir prendre la
-défense de ces messieurs ecclésiastiques, qui parfois préfèrent souiller
-leur propre appartement d'immondices, plutôt que de les laisser dans la
-rue, exposés à corrompre des yeux innocents.
-
-Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du
-filet à papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de
-son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces «esprits de
-malignité» qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans
-bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait
-ses belles lèvres humides, et son regard rejoignait quelque rêve de la
-nuit, interrompu par la croisade.
-
-Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'élevait, et l'on reprit
-son chemin. Aussitôt engagés dans le labyrinthe, on apercevait la
-statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées dans l'épaisseur des
-arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le bras
-dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux
-qui n'arrivaient point à gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour
-que de dos. En vérité, ce travail avait été très bien fait. Et, à tout
-touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destinés à
-vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettèrent bien d'avoir été
-en chercher un si loin, dans le bois de chênes. Vous devinez qu'elles
-avaient donné du premier coup dans le piège, le banc du bois de chênes
-n'étant fait que pour vous éloigner du labyrinthe. A combien d'autres
-pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un incident surprenant, qui
-faillit avoir des conséquences plus fâcheuses encore, ne se fût produit
-sous leurs pas incertains.
-
-Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantôt
-chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu'à presque
-le toucher avec le bambou, mais rejetées par derrière par trois pas de
-plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans l'une des fenêtres de
-verdure comme on le ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante observa
-que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux
-qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la
-vue et dit que de telles illusions se produisent fréquemment lorsqu'on
-s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé à son tour, elle fut
-témoin du même phénomène. Mlle de Quinsonas hasarda l'oeil de nouveau et
-poussa un cri. Le «quelque chose de roux» était une tignasse humaine.
-Cette tignasse humaine grossissait à chaque apparition nouvelle. Au
-bruit, elle s'arrêta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes
-qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait.
-Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba.
-Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le banc voisin.
-
-La tignasse humaine, c'était Cornebille.
-
-Que venait faire Cornebille, à cette heure, en plein coeur d'un parc où
-la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela,
-sur le lieu même où sa présence malencontreuse lui avait valu ce
-malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard.
-Toujours est-il que la figure qu'il présentait n'était pas pour faire
-bien augurer de ses intentions. Son aspect était misérable, ses
-vêtements troués, ses pieds nus, sa tête hirsute, son visage décharné,
-ses yeux, déjà disgracieux par leur défaut naturel, dévorés d'un
-terrible feu.
-
-Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre se fût penché avec des gestes
-de bonté vers deux femmes en défaillance. Il le fit cependant, au lieu
-de profiter de cette circonstance pour se sauver à toutes jambes, ce
-qui, il me semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un malfaiteur.
-Cornebille donc les secourut, en commençant toutefois par la plus jeune.
-Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui eût
-fait feu à frotter du bois, et, tout en se livrant à cette besogne
-charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutôt,
-demandant à ces demi-mortes de ne point trahir son secret.
-
-Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses
-traits, dès qu'elle put ouvrir l'oeil, et elle l'appela par son nom pour
-l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses genoux. Cette attitude
-rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandèrent à l'homme:
-
-«--Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»
-
-Cornebille n'expliquait rien et continuait à implorer de ces dames
-qu'elles gardassent le secret.
-
-«--Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.
-
-Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hésiter
-sur le choix des allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe
-lui était familier et furent en même temps très étonnées de trouver en
-si bon état un endroit à peu près abandonné, et depuis si longtemps, par
-la marquise. Le marbre du Cupidon était pur et luisant comme au premier
-jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe
-le tapis de sable, pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela, sans
-doute, eût été beaucoup plus beau livré aux seuls soins de la nature;
-mais Mme de Matefelon était fort sensible à cette propreté, et elle la
-faisait remarquer à Mlle de Quinsonas, qui ne l'eût peut-être point vue,
-occupée qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du jeune Amour.
-
-La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer
-la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la
-main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa
-mission. Elle dit à Cornebille:
-
-«--Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je révèle votre
-présence dans le parc; c'est très bien: quoique je ne comprenne
-absolument rien à l'intérêt qui vous pousse à entretenir cet endroit
-aussi net qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce
-mystère. Je me tairai donc, à condition que vous me rendiez le petit
-service d'atteindre le piédestal de la statuette, selon le moyen que
-vous possédez, puisqu'elle est si bien époussetée. Je vous confierai cet
-outil et guiderai moi-même votre travail.»
-
-Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit ce qu'on exigeait de lui.
-Il demanda s'il s'agissait là d'un ordre de la marquise. Mme de
-Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en présence de la gouvernante,
-répondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il
-préférait que l'on trahît son secret. Il se redressa en prononçant ces
-mots, et sa physionomie, d'ordinaire si déplaisante, s'ornait, ma foi,
-d'une certaine beauté, tant il était ferme et respectueux dans toute son
-attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un écu de six livres. Il
-demanda si c'était Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent,
-pour prix des services rendus nuitamment à l'endroit préféré de Mme la
-marquise. On lui répondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit
-que c'était son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un
-mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour
-un hâbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allât.
-
-Une fois seules, elles se regardèrent, ou, pour être plus exact, Mme de
-Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de vue le but
-précis de la croisade.
-
-La marraine de Jacquette considérait les ravages que la statuette eût pu
-produire sur l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si grand sur
-une personne déjà mûre et de vertu éprouvée. Elle en fut fortifiée dans
-son dessein et conçut par là même le moyen de le réaliser.
-
-Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui dit qu'il fallait passer
-cette eau et faire à elles deux l'ouvrage.
-
-«--Veuillez retirer vos habits, dit-elle; pendant ce temps je me
-détournerai et prierai Dieu qu'il bénisse notre entreprise.»
-
-Nous imiterons la discrétion de la vieille dame, bien que plusieurs
-puissent regretter à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance
-avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai pas un mot parce que le tableau
-que je découvrirais en ce moment ferait un hors-d'oeuvre au cours de mon
-récit.
-
-Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, elle en gravit les degrés
-sous-marins, puis sortit de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle
-attrapa adroitement le marteau, quoique bien émue, à plusieurs titres,
-car elle avait aussi grand peur de perdre sa place si jamais Ninon
-apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle poussa un gros soupir et
-chercha la position la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle l'eut
-trouvée, elle n'osait pas porter sa main sur l'objet. Mme de Matefelon
-l'excitait du rivage et tendait à bout de bras le filet.
-
-«--Courage, Mademoiselle Dieu vous voit!» lui cria-t-elle.
-
-Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, qui était pieuse et pudique,
-fut gênée; sa figure, comme celle des petites filles, prenait une
-expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle ne se mouillât de larmes.
-
-Enfin, saisissant à pincée le relief, elle l'abattit d'un coup sec,
-comme fait un maître d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second
-coup suffit à l'achèvement de l'oeuvre. Les tristes débris creusèrent la
-gaze du filet en un longue pointe que retira vivement Mme de Matefelon.
-
-Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en regardant la blanche petite
-plaie de son ventre, souriait, soit du néant d'un endroit naguère si
-riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de ces femmes.
-
-
-
-
-XIII
-
-LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU
-NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE
-QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT
-SOUVENT LES SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.
-
-
-Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.
-
-Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut
-saisie d'un éclat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de
-Châteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M.
-de la Vallée-Chourie sous la main, dépêcha celui-ci aux nouvelles. La
-mère du coupable fut donc informée promptement et résolut de se montrer
-très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement qu'une chose, à savoir
-que son fils n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont elle eût été
-fière.
-
-Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas l'événement, à sa façon.
-Marie Coquelière allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux;
-Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup
-de pied au derrière de Fleury pour lui apprendre à parler quand c'était
-l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en
-retard et, après un coup d'oeil satisfait à son équipage, s'éloignait
-allègrement du côté des bois de Bourgueil.
-
-Mme de Châteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses
-regrets et son désir de punir son fils sévèrement. Elle avait si peur
-qu'on ne la priât de retourner à sa terre, qu'elle se hâta d'indiquer
-elle-même le châtiment le plus pénible à l'amour-propre du jeune homme,
-et c'était de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir.
-
-L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une
-petite pièce située tout en haut de la vieille tour du Nord, non point
-tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrières,
-d'aspect rébarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques
-huguenots.
-
-Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le tenant par les poignets, car
-il eût envoyé promener toute autre personne, et à cette époque c'était
-une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il
-faut dire que Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu
-élevé, car elle eut beaucoup de mal à grimper jusqu'au haut de la tour,
-par un escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée, la malheureuse,
-de marcher à reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa
-mère, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un véritable
-cul-de-plomb à traîner.
-
-Tout le domestique mâle suivait pour prêter main-forte, le bon Fleury en
-tête, portant la main à son endroit meurtri, mais néanmoins goguenard,
-mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait à châtier, et
-traitant volontiers de «fameux luron» le page qui avait eu le front de
-tâter la peau de la marquise.
-
-La porte de la geôle était munie d'un judas où tout le monde se haussa
-pour voir le prisonnier, dès que les gros verrous furent tirés.
-Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques
-pas de danse sur le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher
-par les meurtrières, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage,
-disposé contre la muraille une cruche à eau et un petit siège de bois à
-trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de
-donner à ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne
-se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on déjeuna
-tranquillement, malgré l'absence du marquis et de Chourie partis pour la
-chasse.
-
-On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frappé à la porte, vint
-prévenir la marquise que le jeune Châteaubedeau faisait un grand vacarme
-dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrières, à donner à
-croire qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres tombaient dans la
-cour des communs; l'une d'elles avait atteint à la tête un petit de
-Marie Coquelière qui braillait comme un damné dans l'enfer. Ces dames
-voulurent aussitôt voir le pauvre petit blessé et jouir en même temps du
-coup d'oeil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord.
-
-Marie Coquelière tenait entre ses jambes le moutard barbouillé de mûres
-jusqu'aux yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une chatière et d'où
-sortaient sans répit des beuglements assourdissants. La mère prévoyante
-lui appliquait sur la tempe une pièce de deux sols fermement liée avec
-un mouchoir, dans le but d'empêcher la chair de se soulever en bosse.
-
-L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre celui de la cour, où tous
-les gens du château, abrités de leur mieux, étaient réunis et
-regardaient comme un prodige céleste la mince fente de muraille d'où
-s'échappaient, à intervalles presque égaux, des cailloux de la grosseur
-du poignet, lancés vigoureusement et qui, suivant une trajectoire
-invariable, frappaient les vitres des écuries, où l'on entendait les
-chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible de les secourir sous ce
-feu.
-
-Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier et de transiger avec
-lui, au besoin de lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre, mieux
-valait un châtiment incomplet que les dégradations de ce forcené. Mme de
-Châteaubedeau joignait ses lamentations à celles du jeune Coquelière et
-envisageait avec angoisse la nécessité de hisser de nouveau jusque
-là-haut ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait point.
-
-Fleury revint, un oeil poché, les doigts en sang, un grand couteau
-pointu à la main. On crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en
-soufflant, qu'au contraire il avait arraché à celui-ci le présent
-couteau, moyennant lequel le «luron» dégradait un pan de muraille
-récemment restauré en petit appareil, lorsqu'on avait coiffé la tour
-d'un pignon d'ardoises. Le prisonnier réduit à ses seules mains, on
-pouvait espérer la paix. Marie Coquelière pansa le pauvre Fleury. Et à
-mesure que l'on considérait les linges blancs dont s'enveloppaient les
-deux premières victimes de Châteaubedeau, une sorte de considération
-naissait dans les esprits pour ce garnement qui, du haut de la tour,
-mettait tout le château en émoi.
-
-On profita du calme pour aller voir par le judas. Mmes de la
-Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,--dont je ne parle pas souvent
-parce que leur conduite privée me déplaît,--furent les premières dans
-l'escalier; Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, et la grosse
-belle maman elle-même, à son corps défendant, y allèrent. On gravissait
-malaisément et une à une les marches étroites, peu éclairées, et les
-pieds enfonçaient dans la fiente des colombes, ou écrasaient comme des
-grains de millet les petites crottes desséchées des souris. Soudain
-l'une des deux belles-soeurs poussait un cri parce qu'elle avait touché
-un insecte mou qui rampait sur la muraille, l'autre parce qu'elle avait
-senti un baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas qui
-geignait parce que M. de Malitourne la pinçait, dans les sombres
-passages.
-
-Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa malchance? Voilà-t-il pas
-qu'après que tout le monde eut mis l'oeil au judas et contemplé
-Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart redescendaient faute
-d'intérêt, Châteaubedeau s'avise qu'il est épié par la grille
-traîtresse. Il rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen de jouer
-un tour fameux qui demeure inscrit dans les mémoires. Il ne se frappe
-pas le front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne pas la cruche à
-eau. D'un geste rapide, il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux
-et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète ouverture.
-
-C'était Mlle de Quinsonas qui regardait dans le moment, et d'autant plus
-attentivement que le geste premier du jeune homme l'avait intriguée,
-captivée même, on peut le dire, et qu'elle s'était appliqué les deux
-mains en oeillères, sur chaque tempe, afin d'en accaparer tout pour
-elle.
-
-Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe et l'interrogeait sur le
-spectacle, fut très surprise de la voir s'écarter du judas si vivement
-et la figure trempée comme une lessive. Précisément, la gouvernante
-venait de la prier de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant
-rien, disait-elle, que tirer de sa poche son étui à chapelet. Le liquide
-coulait en trois grosses larmes inégales et dorées, le long de la porte
-du cachot, et Mlle de Quinsonas, au comble du dépit, tamponnait à l'aide
-de son mouchoir sa gorge abondante, où de minces ruisselets charriaient
-la poudre.
-
-«--Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez pris pour l'étui à
-chapelet.»
-
-Malitourne se trouva encore assez haut dans l'escalier pour recueillir
-le propos. Il remonta quelques marches pour en avoir l'explication et la
-trouva sur la figure humide et décomposée de la pauvre gouvernante.
-Quatre à quatre il redescend les marches et jette la nouvelle qui
-dégringole en spirale dans le colimaçon.
-
-Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher de pouffer, malgré son
-essoufflement et malgré l'outrecuidance de l'action commise par son
-fils. Les deux belles-soeurs ne se tenaient pas de gaieté. M. de la
-Vallée-Malitourne croyait avoir enfin, une fois en sa vie, eu la langue
-heureuse. Mais, quand le propos heurta Mme de Matefelon et la marquise,
-l'infortuné reprit conscience de son destin.
-
-Ninon, qui, personnellement, n'était rien moins que bégueule, reçut un
-coup très pénible. Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle souffrit
-plus que Mme de Matefelon, qui n'était choquée que dans ses principes,
-tandis que Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il faudrait être une
-bien vilaine femme pour ne pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère
-et souvent coupable,--vous n'avez pas fini de vous en apercevoir,--par
-suite de son défaut d'éducation, mais le fond de sa nature était bon et,
-presque toujours, son premier mouvement excellent.
-
-Elle entra donc dans une grande colère, et, en dépit du fâcheux état où
-se trouvait la gouvernante, elle la gourmanda vivement pour n'avoir pas
-su prévenir une telle inclination d'esprit chez Jacquette, et la somma
-de lui indiquer où sa fille avait puisé une documentation physique aussi
-scandaleuse.
-
-Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux qu'elle n'enseignait pas à
-l'enfant un iota qui ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé;
-que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette de baisser les yeux en
-passant devant les tapisseries ou les toiles représentant des figures
-immodestes, et qu'enfin elle lui faisait vivement prendre une
-contre-allée dès qu'elle apercevait dans le parc soit un de ces
-messieurs, soit un homme de peine, rendus pareils par le commun besoin
-des épanchements naturels, plantés en échalas contre un tronc d'arbre,
-ou immobiles comme une fontaine.
-
-Mme de Matefelon, qui connaissait le beau dévouement de la gouvernante,
-voulait venir à son secours et ne savait comment faire. Ninon
-trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à travers, voulait à toute
-force que l'on répondît à la seule idée qui lui demeurât dans son
-emportement, à savoir comment sa fille avait eu connaissance de ce que
-Mlle de Quinsonas prenait pour un étui à chapelet.
-
-Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa le front et dit:
-
-«--La statuette!»
-
-Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent. Mais la colère de Ninon
-redoublait, car l'évocation de la statuette lui prouvait qu'elle avait
-pu elle-même, par sa complaisance pour l'ouvrage de marbre, contribuer
-à molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on pas prévenue
-de ce danger, dès avant la naissance de l'enfant? Plus elle était
-convaincue de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait
-à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.--«Et le labyrinthe?»
-disait-elle.--«Beau jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû l'y mener tous
-les jours!» Enfin, chacun chargeait l'Amour de marbre afin d'innocenter
-la pauvre gouvernante. Un sombre remords se dissimulait maintenant sous
-la colère de la marquise. Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme elle
-était la conscience même, elle se résolut, afin de tout concilier, à un
-coup de théâtre.
-
-Elle portait sans cesse sur elle, pour plus de sécurité, les vestiges du
-marbre mutilé. Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement d'un
-papier de soie bien ficelé, et les montra à Ninon et aux personnes
-présentes entre ses deux mains creusées en noix de coco, comme on tient
-un petit oiseau vivant.
-
-«--Ci-gît le mal», dit-elle.
-
-On ne comprenait point tout d'abord. Elle dit l'expédition du
-labyrinthe, étala le zèle de la gouvernante. Celle-ci se mit à pleurer.
-L'aventure stupéfia à tel point Ninon, déjà fort énervée, qu'elle fit
-comme la gouvernante. Pour ne point s'expliquer davantage, on se sépara.
-
-Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurèrent seules vis-à-vis du
-vestige de marbre qui jouait le rôle d'un presse-papier sur la feuille
-de soie. La gouvernante, entre deux sanglots, le regardait encore; elle
-le toucha du doigt.
-
-«--Il me sauve», dit-elle.
-
-«--Il a tant perdu de vos pareilles!» dit Mme de Matefelon.
-
-Ainsi se terminent bien des scènes, dans le cours de la vie,
-c'est-à-dire par de véritables coq-à-l'âne. Remarquez qu'on n'a rien
-éclairci, rien résolu. La marquise est offensée des connaissances
-prématurées de sa fille. Elle en demande raison à la personne qu'elle
-paie pour que l'enfant reçoive une éducation parfaite. Elle est saisie
-d'une violente colère, très probablement,--soit dit entre nous,--parce
-que c'était le jour où elle eût dû prendre sa rhubarbe, vous vous en
-souvenez. L'aigreur de son sang l'égare; il lui faut un coupable. On lui
-montre qu'elle-même eut peut-être le plus grand tort dans l'affaire.
-Puis on la suffoque par le récit de l'expédition la plus romanesque et
-l'exhibition des pièces les plus inattendues. On pleure, on a oublié le
-point de départ de l'aventure, et chacun vaque à ses affaires.
-
-
-
-
-XIV
-
-NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE AVEC LE PETIT
-PAQUET CONTENANT LES VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE DU
-DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE HOMME. ELLE RENCONTRE LE
-CHEVALIER DIEUTEGARD ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ QUI NE
-S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE L'UN NI DE L'AUTRE.
-
-
-Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit de Ninon avait tourné,
-comme les girouettes des tourelles, et ne tenait plus compte que des
-avaries infligées au gracieux Cupidon de François Gillet par le zèle
-stupide des deux femmes. Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée
-davantage en apprenant cette mutilation.
-
-Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut de l'Amour pubère entre
-les mains de Mlle de Quinsonas, où il était encore, et sortit sans mot
-dire, au grand désappointement de la gouvernante, qui croyait que la
-marquise venait lui demander pardon de ses vivacités.
-
-«--Les raccommodements ne vont pas si vite, dit Mme de Matefelon, car on
-ne s'entend jamais: c'est le temps qui est le remède.»
-
-Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'étendue
-de la dégradation et de voir s'il était possible de réappliquer les
-débris. Que voulez-vous! cette femme était ainsi faite. Tout à l'heure
-elle se reprochait comme un crime d'avoir laissé la statuette au grand
-jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la
-voilà qui va réédifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant
-ordinairement sur une étrangère du soin d'élever sa fille, avait parfois
-des accès de sensibilité pour ce qui touchait cette enfant, mais elle
-revenait promptement à ses habitudes. Et c'était une de ses habitudes,
-depuis bien des années déjà, de penser de temps en temps au Cupidon de
-François Gillet.
-
-Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas ébréché.
-
-Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnête femme rejette
-la mémoire d'un soir de griserie où elle a failli commettre une grosse
-faute. Petit à petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre
-qu'elle avait entourée de ses bras et baisée, prenait un peu des airs
-d'amant. Si Cornebille ne se fût pas trouvé là pour glacer de honte la
-petite folle, qui sait si cette première excentricité n'eût pas été le
-début d'une vie désordonnée!
-
-Elle ne songeait pas à cela sans sourire, car elle cherchait en vain
-quel complice elle eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de monde;
-des châtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodité du
-voyage; M. de la Vallée-Chourie était exténué par son ardente maîtresse,
-et son frère eût fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mérite
-rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gré? C'était un bonhomme
-qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien
-serein pour le reste des éventualités.
-
-Elle descendait doucement l'allée des fontaines, son petit paquet à la
-main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taillés par
-en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tête, et, tout
-au bout de l'allée, un bouquet de géraniums plantés dans le vase au
-bas-relief de satyres simulait un vol de papillons écarlates sur un doux
-ciel de soie grise.
-
-Vous savez que ce vase était situé à droite de l'escalier qui menait aux
-jardins bas; vis-à-vis il n'y avait qu'un socle servant de table
-rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer au cours de sa
-promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait
-tout grand son parasol noir. Au delà, mais assez loin, comme un horizon
-de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les
-pieds baignaient dans la Loire.
-
-Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle regardait la pointe de ses
-petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de
-la peine à penser à quelque chose de suivi.
-
-Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier, à l'ombre
-du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés heureux à
-jouir seulement d'une si belle vue!
-
-C'était là,--il faut que je vous en parle!--que M. Lemeunier de
-Fontevrault avait ménagé sous les pins, une terrasse longue d'une
-demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une balustrade dominant ces
-jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau
-avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se déroulait
-dans le lointain, et l'on découvrait, par les jours clairs, les toits
-miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'être piquée par un désir qui
-ne lui laissait à peu près rien voir des beautés du ciel et de la terre.
-
-Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle
-enviait le sort des femmes qui sont pressées dans leur lit par le bras
-d'un homme.
-
-M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait pas, autrefois, pour raconter
-des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces
-aventures se représentaient à elle en vives couleurs, comme les livres
-d'enfance que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente ans. Et elle
-ne pouvait s'empêcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivât.
-
-Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon
-l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale
-était ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'appétit
-déterminé qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui
-appliquerait son corps tout entier contre le sien.
-
-Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main, dans le papier de soie,
-contribuait à cette démangeaison, ou bien si la seule approche du bassin
-de l'Amour y suffisait, mais son cas présent avait une grande analogie
-avec la crise qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi
-d'automne, Dieu sait combien il y a d'années! Il ne faut pas incriminer
-une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!
-
-Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe.
-Comme celui-ci était resté exactement dans le même état depuis le jour
-qu'elle l'avait vu pour la dernière fois, elle ne remarqua pas les soins
-secrets qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle
-atteignit le bassin, de trouver là le chevalier Dieutegard.
-
-Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment
-même où la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau
-jeune homme; ce serait un procédé trop facile. J'ai pris la précaution
-de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les
-étangs, les rivières, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller à
-peu près tous les jours, un petit livre à la main, dans les régions du
-parc ornées d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelière, qui croyait
-aux fées et à toutes les choses merveilleuses le révérait à cause de ses
-goûts aquatiques qui s'allient volontiers à la poésie et aux mystères
-nocturnes. C'est elle qui l'avait engagé à venir là, et voici comment:
-
-Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition au bassin de l'Amour,
-n'avait pu tenir complètement sa langue, malgré la prière de Cornebille,
-et, sans trahir toutefois la personnalité de cet homme soi-disant
-sorcier, elle avait dit un matin à la femme de chambre qu'elle était
-parvenue par hasard, en se promenant, jusqu'à un bel endroit où l'on
-n'allait jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi propre que s'il eût
-été entretenu par des anges. Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait
-redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien
-qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'éloignait du bassin, ainsi
-que Châteaubedeau, sous le prétexte que la marquise s'y baignait; il y
-était revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il
-n'avait point fait de difficulté à croire à quelque miracle dû à
-l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de fréquents
-pèlerinages.
-
-Il était là, étendu tout de son long sur le sable tiède, et tenant à la
-main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les
-feuillets, comme pour méditer ou pour boire avidement les paroles
-poétiques qui, sans doute, charmaient son coeur. Ninon le considéra un
-moment et le vit baiser pieusement, à la margelle du bassin, la pierre
-où elle s'était maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de
-son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle fût aimée du chevalier,
-elle y prit plaisir pour la première fois, et appela aussitôt le jeune
-homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du
-Cupidon.
-
-Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui conta, non sans se
-moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle
-désignait du doigt l'ouvrage de François Gillet privé de sa fleur. Elle
-tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra à Dieutegard.
-
-Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle
-qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas
-remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il la regardât beaucoup
-parce qu'il savait qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci lui
-demanda pourquoi il faisait la grimace. Il eût été en peine de le dire,
-mais il se sentait blessé dans la région de son grand amour.
-
-Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une âme pure,
-et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer
-l'objet à sa place, soit par le moyen d'une colle spéciale, soit par
-quelque habile procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire d'une
-femme de s'occuper de ces détails et offrit de s'en charger lui-même,
-pour lui être agréable, à la condition qu'elle voulût bien lui confier
-le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans
-sa poche.
-
-Alors Ninon le considéra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui
-trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu,
-de beaux cheveux bruns, une peau à peine hâlée, à peine ombrée d'un
-duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse
-souhaiter d'un homme. Par cette dernière particularité, quelquefois il
-lui avait plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres quand il
-faisait la lecture à haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie
-de recevoir un baiser sur la bouche.
-
-A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une seule fois, à quinze ans,
-de la part d'un officier qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de
-Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son départ, l'avait
-prise à pleins bras entre deux portes, et laissée ahurie, sans aucune
-autre émotion. Quant à Foulques, il était trop rustaud pour goûter ce
-genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment
-faire pour obtenir que le chevalier la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas
-tant aimée, il eût bien vu ce désir dans ses yeux.
-
-Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'était peu de chose et
-glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en
-empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientôt l'un
-après l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents
-du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter son attention. Il
-trébuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon
-contre lui et le souffle chéri lui effleurer le visage, il porta la main
-à son coeur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans
-ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle s'assit à l'endroit que tout à
-l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, à
-demi pâmé, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait
-dans le creux de sa main.
-
-Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le
-regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon même en fut
-intimidée, et, si près de lui, si autorisée à le baiser qu'elle fût par
-son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand
-désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses lèvres et le beau
-sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un
-instant, sans que cela même lui laissât de souvenir, mais assez pour
-contenir un geste, enfin par ce moyen qui empêche souvent les femmes de
-commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir
-gré.
-
-Aussi, presque aussitôt après ce gracieux hommage rendu par les sens à
-l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait
-attrapé chaud en courant. Il répondait:
-
-«--Mais non, madame.»
-
-«--Si, si», disait-elle.
-
-Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.
-
-Elle était de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle
-n'y résisterait pas longtemps; mais elle espérait que Dieutegard la
-devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-même,
-et le mouvement et la parole lui étaient retirés.
-
-Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux épaules, et elle
-attendit, comme lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le coeur du
-chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les
-expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien
-que là. Alors Ninon le baisa goulûment, comme si elle l'eût voulu
-manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa
-chevelure à la façon d'une houppe qui répandait une poudre blanche sur
-les épaules de Dieutegard.
-
-Elle avait chaviré sur lui en désordre; un de ses seins avait jailli
-hors du corsage ouvert très bas, et sa fleur, sensible et menue,
-pareille à une rose thé cueillie depuis le matin, semblait attendre la
-goutte d'eau qui ramène la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne
-le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit point, tant il était
-descendu profondément dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait
-cueillir au dedans de lui un étrange ravissement, comme les personnes
-qui viennent de mourir. Ninon le froissait tout entier de ses caresses,
-molestait son visage de vierge, à deux mains; lui crevait contre les
-dents sa gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à coup, en faisant une
-vilaine grosse moue de petite fille, puis elle lança un éclat de rire et
-dit sèchement:
-
-«--Venez-vous?»
-
-Elle prit les devants dans la tortueuse allée du labyrinthe, et il la
-suivit en silence.
-
-Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir, Dieutegard lui sauta au cou
-et l'embrassa avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très timides et
-très émus, et il essayait de la palper comme pâte de pain dans la huche.
-Elle l'écarta de même que si elle ne l'avait connu de sa vie, et parut
-hautement offensée. Alors il demanda pardon, et fut tellement malheureux
-qu'il vaut autant n'en pas parler.
-
-
-
-
-XV
-
-BON! VOILÀ CHÂTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE PLUS BELLE! LE PRISONNIER
-SANGLANT. NINON DANS LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU ZÈLE
-INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVÉE DU
-MARQUIS. LE MARQUIS MONTE À LA TOUR. HORRIBLE ÉVÉNEMENT ACCOMPLI DANS LA
-PHARMACIE.
-
-
-Ninon était encore toute chaude de cette aventure quand elle s'entendit
-héler à grands cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient
-l'allée des fontaines en courant. Elle apprit d'eux que Châteaubedeau
-était en proie à une sorte d'attaque de folie dans la tour.
-
-Vers les cinq heures, après un grand calme, il avait recommencé le
-charivari de la matinée. Fleury, toujours dévoué, était remonté là-haut
-et avait vu par le judas que le prisonnier maniait un grand couteau
-pointu pareil à celui qu'il lui avait retiré précédemment. Il s'était
-taillé dans la figure une longue balafre qui prenait à un pouce de
-l'oreille droite, dévalait jusque sous le menton et laissait couler le
-sang en gouttière sur les dentelles du jabot. Fleury avait tenté
-d'ouvrir; mais Châteaubedeau, on ne savait comment, s'était barricadé à
-l'intérieur et annonçait à haute voix son intention de terminer ses
-jours. Tout le monde était à la tour, vis-à-vis de la porte
-inébranlable, et Mme de Châteaubedeau, remontée une fois encore,
-emplissait l'escalier de ses cris et n'attendait plus, des personnes
-assez hardies pour risquer un oeil au judas, que la funèbre nouvelle. Or
-on n'osait même pas regarder, parce qu'à chaque fois qu'il apercevait
-quelqu'un, Châteaubedeau se faisait une entaille. Thérèse, qui avait vu
-cela, gisait sur les marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue
-tomber ne valaient pas mieux qu'elle.
-
-Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba tous ces corps, prit le
-temps de souffler et prononça d'une manière très intelligible:
-
-«--Monsieur de Châteaubedeau, reconnaissez-vous ma voix?»
-
-Châteaubedeau répondit de l'intérieur:
-
-«--Oui, madame.»
-
-«--Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de la marquise de Chamarante, je
-jure de vous passer vos caprices, pour peu que vous consentiez à
-m'ouvrir la porte.»
-
-Châteaubedeau, qui ne faisait rien, même en se tailladant la figure, que
-par amour-propre, fut flatté, et il ouvrit.
-
-Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles historiques, il est bien
-difficile de savoir si Ninon, en se liant par ce serment, y attacha le
-sens que personne n'hésita à entendre. Que dit-elle, en somme? La
-première parole qui vient à l'esprit d'une maman réduite à composer avec
-un enfant rebelle. Je me refuse à croire à des résolutions tragiques de
-sa part. C'était une si pauvre petite tête que celle de Ninon! Ajoutez
-qu'elle devait avoir peine à contenir les émotions diverses accumulées
-depuis le matin.
-
-Toujours est-il que, peu après, on vit Ninon passer le bras par la porte
-entre-bâillée et sa main s'agita en manière de balai, signifiant:
-«Allez-vous-en, et tout ira bien.»
-
-On releva les malades; on les descendit; l'escalier se vida et le calme
-se rétablit dans la tour. On eût dit qu'il n'y avait plus là-haut que
-les pigeons, dont les petites pattes onglées grattaient les ardoises, et
-qui imitaient avec leur arrière-gorge le bougonnement des cultivateurs
-risquant le nez dehors après l'orage.
-
-Cependant vous vous imaginez peut-être, avec tous les gens du château,
-que les plus folles orgies s'accomplissent en haut de cette tour:
-Châteaubedeau, incarcéré pour avoir tenté de violer la marquise dans la
-matinée, reçoit en ses bras la même marquise, rendue, corps et biens,
-avant le coucher du soleil. Détrompez-vous! Châteaubedeau s'était si
-bien arrangé la figure qu'il ressemblait à un homme sauvage tout
-croisillonné des tatouages les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas plus
-tôt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa sur le grabat, sans
-mouvement. Et celui qui devait la mettre à mal lui tapa dans le creux
-des mains pendant un petit quart d'heure, exercice qui calma sa propre
-exaltation. Quand elle reprit possession de ses sens, le jour était déjà
-bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas à subir l'horrible spectacle. Elle
-se hâta seulement d'entraîner Châteaubedeau, par le plus court, à la
-pharmacie, et là le pansa de ses mains et l'embobelina de linges. Il
-avait l'aspect de ces paquets qu'on voit traîner dans les coins, les
-jours de lessive.
-
-Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet appareil que Châteaubedeau
-consomma son forfait. Mais, avant d'exposer à vos yeux une telle
-extrémité, il faut vous informer de ce qui se passait en bas, chez nos
-gens.
-
-Tous les témoins de la scène de l'escalier s'étaient sentis soulagés
-d'un grand poids, lorsque Ninon les avait rassurés en agitant son bras
-par la porte de la cellule. La prompte détermination de la marquise, et
-son succès, les sauvait de voir un garçon se suicider sous leurs yeux,
-ce qui n'était pas un mince avantage, et personne ne songea à en trouver
-tout d'abord le prix trop élevé, dût ce prix être le sacrifice de
-l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs, regagnait ses affaires, et le
-reste des événements se fût accompli sans bruit, très probablement, si
-Mme de Matefelon, de qui les intentions étaient pourtant excellentes,
-n'y eût mis la main.
-
-Je suis porté à croire qu'il n'y a pas de plus grands perturbateurs de
-la paix publique que les personnes pourvues d'une conscience morale,
-pour peu que leur esprit soit, malgré cela, demeuré médiocre. Mme de
-Matefelon arrêta tout son monde au bas de la tour, et le conduisit à la
-chapelle, afin d'attirer par ses prières le pardon de Dieu sur madame la
-marquise, en «raison de l'héroïsme dont sa faute s'était, pour ainsi
-dire, embellie»; et elle chargea Fleury de faire tinter la cloche comme
-les jours où M. l'abbé Pucelle venait officier au château. Elle récita
-le chapelet à haute voix et en donnant beaucoup de chaleur à son accent.
-
-Le marquis Foulques arriva de la chasse avec Chourie tandis que les
-prières duraient encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva ni
-Fleury ni un garçon d'écurie à qui remettre les chevaux. Il en confia
-donc la garde à son compagnon et monta à la chapelle afin de savoir ce
-qu'il y avait.
-
-Une grande obscurité comblait la nef; un pauvre lumignon brillotait
-seulement dans le choeur, et quand les gens répondaient tout d'une voix
-à Mme de Matefelon, on eût juré qu'ils étaient pour le moins une
-centaine.
-
-Foulques pinça par le bras la première forme agenouillée qu'il heurta et
-l'interrogea sans songer à contrefaire sa voix. C'était une pauvre fille
-de basse-cour, qui reconnut parfaitement son maître, fut terrorisée et
-ne sut dire que:
-
-«--Monsieur le marquis!... Monsieur le marquis!...»
-
-Le bruit que le marquis était là se répandit aussitôt, et Foulques avait
-beau demander: «Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f...?»
-personne n'osait lui avouer le sujet des présentes prières. Malitourne
-crut de son devoir de faire quelque chose; il se leva, prit le marquis
-par le bras et lui souffla:
-
-«--Sortons, je vous dirai.»
-
-L'assistance tremblait et répondait tout de travers. Mme de Matefelon
-s'inquiéta à son tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hésita pas
-à penser que le maladroit était sur le point de commettre une sottise.
-
-Elle s'élance, renverse Jacquette qui récitait elle aussi son _Ave_,
-d'une petite voix pointue, la relève, l'embrasse et trouve le temps de
-lui glisser à l'oreille:
-
-«--Ma chère enfant, quoi qu'il arrive, tu ne dois pas mépriser ta mère.»
-
-Quand elle atteignit le seuil de la chapelle, le marquis était informé.
-Il tirait son grand nez et disait simplement:
-
-«--Bougre de bougre de bougre!»
-
-Mme de Matefelon lui dit
-
-«--Soyez miséricordieux!»
-
-Il demanda:
-
-«--Où ça se passe-t-il?»
-
-On le lui apprit. Tout le monde sortait de la chapelle. On le vit
-s'acheminer vers la tour du Nord.
-
-Il était dans une vive colère en gravissant les premières marches; le
-sang lui injectait le visage, et ses deux globes oculaires semblaient
-repoussés au dehors par l'indignation. Il ne savait à qui en vouloir
-davantage, à sa femme ou à ce bandit de gamin. Il éprouvait surtout le
-besoin de cogner quelqu'un; il eût aussi bien abîmé le premier venu.
-
-A la vérité, ses idées, étaient brouillées. Puis il fut incommodé par
-les ténèbres de la tour. Il se traitait d'imbécile pour ne pas avoir
-songé à se munir d'un flambeau. Petit à petit, il commença à souffler,
-car il avait beaucoup couru à la chasse; et l'escalier, on le sait,
-était souillé d'excréments d'animaux. Il ne serait pas exagéré
-d'affirmer qu'à un moment il ne désirait plus rien au monde que de tenir
-un bougeoir à la main.
-
-En vain il essayait de se représenter mentalement la scène qu'il se
-donnait tant de mal à aller interrompre; en vain s'enfonçait-il plus
-avant qu'à l'ordinaire dans sa conscience afin de juger avec
-discernement l'acte qu'il se disposait à châtier. Il détestait
-absolument les problèmes psychologiques. Par-dessus tout il aimait la
-paix.
-
-Il s'arrêta, pour respirer, devant une petite fenêtre où le vent
-soufflait, et il jugea que le ciel serait favorable ce soir à la pêche
-aux écrevisses. Depuis qu'il montait, cette idée était la première qui
-lui sourît.
-
-Si l'on voulait aller ce soir aux écrevisses, il était urgent de
-commander les poêlettes.
-
-Peut-être n'eût-il pas eu l'audace de redescendre, dans le but de
-commander les poêlettes, mais une issue s'offrait à lui par où la tour
-communiquait avec les étages supérieurs du château. C'était par là que
-Ninon avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea, heureux de
-poser les pieds l'un devant l'autre sur un sol égal.
-
-Tout à coup, il entendit pleurer et distingua une petite lueur.
-
-Nous avons vu que Ninon avait pansé soigneusement Châteaubedeau. Elle
-s'était servie pour cela de bandelettes toutes préparées que l'on
-rencontrait sous la main, dans une boîte spéciale, en entrant à la
-pharmacie. Mais le malheureux s'était taillé la chair en de si nombreux
-endroits que la toile se trouva épuisée alors qu'il avait encore tout un
-avant-bras sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon appelait en
-vain ses gens. Le trajet était long de là à son appartement. Elle ne
-savait comment se procurer du linge.
-
-Elle eut l'obligeante idée d'employer celui qu'elle portait sur elle.
-Elle dit à la chose informe qu'était devenu Châteaubedeau de demeurer
-tranquillement sur la chaise; elle prit la lumière et s'en alla à
-l'autre bout de la pièce, derrière un gros buffet. Là, posant le pied
-sur une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon et se mit en devoir
-d'atteindre le fin linge de corps, sans trop l'endommager, c'est-à-dire
-en l'écourtant seulement d'une mince bande, tout autour: car elle avait
-de l'ordre en ses affaires.
-
-Déjà le lin craquait entre ses deux paumes, quand elle se sentit saisie
-à bras-le-corps d'une manière très vigoureuse. Elle poussa un cri, se
-retourna et se trouva nez à nez, si on peut le dire, avec une grosse
-boule blanche comparable aux bonshommes de neige que construisent les
-enfants l'hiver, d'où sortait l'éclat de deux yeux, mais d'où
-n'émergeait ni nez ni apparence de lèvres humaines. Elle reconnut bien
-que c'était son malade, son oeuvre même, dont le singulier aspect la
-faisait plutôt sourire un instant auparavant, mais elle ne fut pas moins
-effrayée de l'attitude qu'il adoptait et dont elle était à cent lieues
-d'avoir conçu le moindre soupçon. Ce paquet de Châteaubedeau semblait
-aussi loin de se douter du ridicule qu'il joignait à l'odieux de son
-attentat. De son moignon ficelé et de sa main sanglante, il achevait de
-déchirer le linge de la marquise, mais non par bandes régulières, je
-vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il travaillait à cet ouvrage,
-que la cloche de la chapelle tinta. Ces sons insolites à pareille heure,
-joints à l'effroi et à l'horreur de l'attaque que subissait Ninon,
-achevèrent de lui soustraire le restant de ses forces, et elle succomba,
-comme toute autre à sa place eût été forcée de le faire.
-
-Elle en eut aussitôt un grand chagrin, ce qui arrive assez communément
-aux femmes qui pèchent pour la première fois; mais elle se disait qu'il
-était vraiment triste de le faire d'une manière aussi disgracieuse,
-lorsque précisément on y a été si bien disposée en d'autres
-circonstances, dans la même journée. Et elle se mit à pleurer, de si bon
-coeur et si abondamment que Châteaubedeau avait presque regret de son
-audace. Il retourna s'asseoir sur sa chaise, et, de sa main blessée,
-faute de savoir que faire, il souillait la muraille et les étiquettes
-des bocaux, par une habitude de mal agir.
-
-C'est à ce moment que le marquis passait dans le corridor. Il ouvrit la
-porte de la pharmacie, vit d'abord sa femme qui était demeurée derrière
-le buffet, puis là-bas, le bonhomme de neige assis, du sang, des pleurs.
-Ce spectacle ressemblait aussi peu que possible à une scène d'adultère.
-Foulques s'en montra tout de suite satisfait, et, dans le premier moment
-de plaisir, il demanda à sa femme si elle ne l'accompagnerait pas ce
-soir aux écrevisses. Elle bégayait à travers ses larmes et tâchait de
-dire qu'elle pleurait de désespoir parce qu'elle manquait de linge pour
-achever de panser M. de Châteaubedeau, là-bas.
-
-«--Ah! dit le marquis, c'est là Monsieur de Châteaubedeau!»
-
-Et, quelles que fussent les atrocités qu'on lui eût rapportées du page
-rebelle, il ne put s'empêcher de rire vis-à-vis de ce qui restait de lui
-sur la chaise. Il tournait autour, en se demandant par où prendre cette
-chose pour lui faire entendre ou en tirer parole humaine, et la gaîté
-l'emportait sur tout autre sentiment. Il alla lui-même chercher du linge
-et soutint la main pendant que Ninon achevait le pansement.
-
-
-
-
-XVI
-
-NOUS FAISONS NOS ADIEUX À MADAME DE MATEFELON. BON VOYAGE! MAIS LE
-CHEVALIER DIEUTEGARD EST BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE,
-POSSIBLE, APRÈS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE D'UN SATYRE SUR LA
-DESTINÉE DU PAUVRE CHEVALIER.
-
-
-Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit apparaître, au seuil de la
-salle à manger, le marquis et sa femme tenant chacun par en haut une
-momie emmaillotée qui s'avançait en sautillant. Foulques n'avait pas
-manqué de descendre le bougeoir, et il en éclairait de son mieux
-l'étonnant bagage.
-
-L'aventure eut tant de succès que chacun oubliait même qu'elle avait
-failli tourner si mal. Châteaubedeau se portait assez bien là-dessous,
-riait même, était fier comme un paladin. Sa grosse maman embrassait ses
-linges et y taillait adroitement une petite ouverture sur la bouche, que
-Ninon, dans son empressement et son inexpérience, avait couverte de
-bandelettes. Enfin on allait se mettre à table assez dispos, lorsque
-Jacquette, se détachant d'un groupe, alla vers sa mère, avec le sérieux
-d'un ambassadeur et lui dit:
-
-«--Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive, je ne te mépriserai pas.»
-
-Ninon n'en crut pas immédiatement ses oreilles. A la réflexion, elle se
-demanda si cette enfant innocente n'avait pas reçu, par faveur du ciel,
-l'intuition miraculeuse de ce qui s'était passé à la pharmacie.
-Finalement, elle prit Jacquette à part et lui demanda d'où elle tenait
-ses paroles. Jacquette répondit qu'elle les tenait de sa marraine de
-Matefelon.
-
-Ninon contint sa colère tant qu'elle put; mais elle ne le pouvait guère.
-Le temps du dîner, pendant qu'elle faisait seulement grise mine à Mme de
-Matefelon, elle combinait mille plans afin de lui être désagréable.
-
-Je vous avoue, moi qui imagine pour vous ces choses, que je vois
-approcher avec plaisir le moment où la vieille dame va payer les pots
-cassés. Ses intentions, me direz-vous, sont toujours bonnes; c'est bien
-possible; mais je ne méprise rien tant que les intentions. Ce sont les
-résultats qui comptent. Et j'ai remarqué, d'ailleurs, que les gens zélés
-à l'excès sont presque toujours maladroits. La maladresse est la pire
-chose du monde; je préférerais, pour mon compte, encourir la haine dont
-vous poursuivez la méchanceté, plutôt que de bénéficier du pardon
-misérable que vous ne manquez pas d'accorder à celui qui se trompe en
-ses calculs, qui joue mal, ou qui vous casse le bras ou la jambe juste
-en volant à votre secours.
-
-Ninon lança donc quelques mots amers à Mme de Matefelon dès avant la fin
-du repas. Il est inutile de vous les répéter. Ce sont toujours, en
-pareil cas, des allusions voilées, c'est-à-dire beaucoup plus nues que
-si elles étaient découvertes, et où le pronom «vous» est remplacé par
-«on» ou bien par «il y a des gens qui». Cet emploi du style indirect, ou
-méthode du ricochet, était usité aux siècles précédents comme au nôtre,
-afin d'atteindre son adversaire plus sûrement.
-
-Mme de Matefelon comprit fort bien et fut très digne. Sans manifester la
-moindre mauvaise humeur, elle annonça, tandis qu'on se levait de table,
-qu'elle avait reçu tantôt des nouvelles de sa terre de Rochecotte et que
-sa présence y était nécessaire pour les vendanges. Elle demanda sa
-chaise pour le lendemain dans la matinée, qui était précisément le jour
-du passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle ajouta qu'elle emmènerait
-avec elle son neveu Dieutegard.
-
-Et voilà comment les événements s'imposent les uns aux autres, et
-comment un conteur n'est pas du tout libre de faire la pluie et le beau
-temps. Je tiens beaucoup à ce que Mme de Matefelon s'en aille, parce
-qu'elle m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me paraît très bonne
-pour l'éloigner. Mais, pan! du même coup elle nous emmène le petit
-chevalier. Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas faire autrement que
-de l'emmener. Mon Dieu! qu'il va avoir de chagrin!
-
-Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant le lendemain, parce que,
-selon un phénomène de l'esprit que vous avez dû observer maintes fois,
-Ninon se radoucit dès qu'elle se fut aperçue que ses paroles avaient
-porté, et elle insista aussitôt pour garder Mme de Matefelon. Celle-ci,
-de son côté, était également très en colère, et si elle eût obéi à son
-premier mouvement, elle eût secoué incontinent ses sandales sur le seuil
-de la marquise de Chamarante; mais l'amour-propre, en elle, fut plus
-fort que le ressentiment, et elle préféra simuler vingt-quatre heures de
-plus la meilleure entente avec Ninon, afin que personne ne s'avisât
-qu'en somme on la mettait à la porte.
-
-Mieux eût valu pour le chevalier s'en aller tout de suite. Il passa une
-affreuse nuit à pleurer, sur son lit, les mains croisées sur les genoux,
-vis-à-vis un petit motif sculpté composé d'un carquois mis en X avec
-trois fléchettes aiguës qui lui entraient dans le coeur.
-
-Il ne s'était guère préoccupé, lui, de ce qu'on avait pu dire touchant
-la rencontre de la marquise et de Châteaubedeau dans la tour, puisqu'il
-les croyait amants depuis longtemps déjà. Et il avait l'habitude de
-souffrir de cette idée. Mais il se souvenait de la scène du bassin, où
-Ninon l'avait positivement accablé de ses caresses, puis, peu après,
-s'était moquée de lui. Et il tirait de cette double attitude une série
-de motifs d'espérance et de désespoir. Il faut avouer qu'il avait
-éprouvé un secret plaisir, quoiqu'il ne fût pas méchant, à voir
-Châteaubedeau redescendre si mal en point de la tour. Il se disait en
-lui-mème que, malgré son admiration pour son rival, il n'avait pu se
-défendre de désirer, pendant que Châteaubedeau se tailladait la figure,
-qu'il se tailladât plus avant. Il n'était ni fier ni très satisfait
-d'avoir souhaité cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait tout
-ordinaire de l'avoir souhaité.
-
-Lorsque sa tante lui annonça qu'elle l'emmenait avec elle et qu'il ne
-reviendrait plus, il n'éprouva pas cette douleur mortelle que l'on
-pouvait craindre pour lui; non, il ne l'éprouva pas, parce qu'il ne crut
-pas possible d'être séparé définitivement d'une personne qu'il aimait si
-fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir du monde ne saurait le
-contraindre à une si dure extrémité. Sa tante pouvait bien lui ordonner
-de garnir sa valise, le pousser avec elle dans le coche; mais, à moins
-qu'il ne fût solidement maintenu dans une prison du roi, il pourrait
-toujours s'échapper et revenir. Allons au pire: à supposer que Ninon le
-mît lui aussi à la porte, il aurait la consolation de demeurer à cette
-porte, de savoir Ninon peu éloignée de lui, de l'apercevoir peut-être
-quelquefois au travers des lames disjointes, ou bien quand elle
-passerait en faisant craquer le sable sous ses petits pieds, ou en
-jouant du mouvement de ses deux jambes chéries contre la soie des
-jupons, musique divine tant de fois savourée, qui retentissait encore à
-ses oreilles amoureuses.
-
-Et cela lui évita de s'abandonner complètement au désespoir. Il passa la
-matinée à s'imaginer que Ninon aurait de la peine à le voir partir et
-qu'elle insisterait encore auprès de Mme de Matefelon pour la garder, ou
-bien, tout au moins, qu'elle lui dirait à lui, gentiment, la peine
-qu'elle avait. Oh! certainement il se fût contenté de cela.
-
-Mais Ninon ne s'occupa que des soins à donner à Châteaubedeau.
-
-Le chirurgien vint de Saumur; toutes les femmes furent employées à
-découper, à rouler et à dérouler des bandages, à pétrir des onguents, à
-éfaufiler le vieux linge.
-
-Mme de Châteaubedeau commandait à tous. Telle est la vertu mystérieuse
-du sang répandu: un garnement qui, hier, déshonorait le nom de sa mère,
-aujourd'hui, pour quatre égratignures, lui vaut d'abord l'oubli du passé
-et quasiment cette auréole ou ce bonnet glorieux que tout le monde voit
-sur la tête de la maman des héros.
-
-Le chevalier rencontra Jacquette sous les marronniers, l'après-midi, et
-la salua. Les enfants distinguent très bien à leurs traits les personnes
-qui ne sont pas à leur affaire, et la petite, qui sautait et riait, se
-tut soudain à l'approche de Dieutegard. Dans l'intention de lui être
-agréable, elle l'invita à l'accompagner à la promenade.
-
-Ils descendirent ensemble l'allée des fontaines, puis l'escalier des
-jardins bas, où sont le vase au bas-relief de satyres et le beau pin
-d'Italie. Mlle de Quinsonas était avec eux. On poussa jusqu'au bac
-d'Ablevois. Là, ils s'assirent sous un grand arbre, au bord de la Loire,
-et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait le bac que l'on voyait
-quitter l'autre bord. Le chevalier prétendait voir souvent ce bac dans
-ses rêves, et il disait que ce frêle assemblage de planches avançant
-doucement sur le fleuve lui versait parfois des délices, parfois lui
-amenait des objets grouillants, visqueux, le plus souvent de ton
-verdâtre, dont le toucher et la vue, de la plus vive répugnance,
-l'éveillaient et le laissaient en proie à une longue épouvante. Mlle de
-Quinsonas disait:--«Oh! Monsieur le chevalier est un délicat!» Jacquette
-affirmait qu'elle toucherait à des grenouilles, à des couleuvres, voire
-à des crapauds, si laids fussent-ils, sans dégoût. Elle s'ingéniait à
-chercher dans l'herbe toutes sortes de bêtes qu'elle rapportait au creux
-de la main, et elle faisait pousser des cris à la gouvernante en
-menaçant de les introduire dans son corsage. Mais elle n'osait pas
-plaisanter avec Dieutegard.
-
-Les arbustes du bord se miraient dans l'eau unie; de temps en temps un
-poisson piquait la surface aussi paisible en apparence que celle d'un
-étang, et la blessure légère infligée au calme des choses s'élargissait
-en ondes arrondies, promptement déformées, puis effacées par le courant
-invisible, pareil au temps qui guérit tout.
-
-Le chevalier, assis contre un tronc d'orme et les genoux dans ses mains
-croisées, regardait au loin; et, comme il était joli à voir, dans les
-moments surtout où l'émotion l'animait, la gouvernante et l'enfant se
-tenaient tranquilles et reposaient les yeux sur lui. Il les sentit et en
-fut troublé par une sorte de pudeur exquise qu'il avait. C'est pourquoi
-il voulut mettre son trouble sur le compte des choses extérieures, et il
-dit que l'on était à une de ces minutes bien étonnantes où le ciel et la
-terre s'arrêtent pour écouter battre le coeur de l'été.
-
-Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme le ciel et la terre; et
-l'on entendait en effet distinctement un coeur qui battait, mais c'était
-celui du chevalier.
-
-Il ne put pas se contenir longtemps et pleura. Il avait quinze ans; il
-versait de chaudes et belles larmes, sans compter, comme il donnait son
-coeur.
-
-A ce moment commença de grincer la poulie sur laquelle le long câble
-barrant la Loire s'enroulait pour amener le bac; et l'on distingua sur
-l'autre rive un lourd chariot chargé de foin qui, en touchant le radeau,
-produisit un coup sourd dont l'ébranlement imitait le bruit du canon. Et
-le cheval, la voiture et le conducteur immobiles vinrent vers eux, en
-grossissant peu à peu. Ils ne pouvaient s'empêcher de les regarder, à
-cause de cet attrait naturel qu'ont les choses qui glissent à la surface
-de l'eau.
-
-Quand le radeau fut tout proche, le conducteur ôta son chapeau, et la
-gouvernante reconnut, à son oeil louche, Cornebille. Alors, elle poussa
-un grand cri et entraîna Jacquette, que le chevalier suivit, tandis
-qu'on entendait ricaner le sorcier. Jusqu'au château, en remontant à
-travers les jardins, ils parlèrent de cet homme étrange, dont Mlle de
-Quinsonas n'osait pas dire ce qu'elle savait.
-
-Dieutegard regardait les bassins allongés dans la verdure, où pleuraient
-les saules au feuillage tremblant. Il avait beaucoup aimé marcher le
-soir sur les pelouses, son petit livre à la main, ou bien laisser
-endormir sa pensée, au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant les
-marches, sous le sombre parasol du pin d'Italie, son coeur se serra
-davantage encore, parce qu'il avait souvent vu la silhouette de Ninon se
-découper là contre le ciel. Et il ne la verrait plus jamais, puisqu'il
-ne lui restait guère que le temps de surveiller son bagage avant le
-souper.
-
-Dans les moments où l'on n'est plus séparé d'un terme fatal que par une
-heure rapide, il arrive souvent que l'on prenne tout à coup des
-résolutions insoupçonnées.
-
-Pendant que le chevalier gravissait ces marches, à l'instant précis où
-son oeil se fixait sur la petite queue pointue d'un des satyres du vase
-de marbre, il résolut d'avoir une entrevue avec Ninon, coûte que coûte.
-
-Et aussitôt arrivé au château, il s'informa de l'endroit où se trouvait
-la marquise. On lui répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantôt deux
-heures, mais qu'elle était très fatiguée de la nuit passée près de M. de
-Châteaubedeau et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur une
-chaise longue. Dieutegard eût fui au bout du monde, en temps ordinaire,
-plutôt que de risquer de troubler la marquise en pareille circonstance;
-mais il obéissait à une puissance supérieure; il lui semblait maintenant
-que la petite queue pointue du satyre le piquait aux reins, comme un
-dard; et il allait malgré lui en avant.
-
-Il connaissait le chemin de la chambre de Ninon par les confidences de
-Châteaubedeau. Il entra, comme lui, par le cabinet de toilette, reconnut
-la tenture de Jouy, la chaise, les petits pots de porcelaine. Mais il ne
-s'arrêta pas; il allait très vite à son but. Il frappa à la porte de la
-chambre à coucher et contint son coeur avec sa main. On ne lui répondit
-point. Il tourna le bouton et entra. Une glace lui offrit son image; il
-recula, car il ne se reconnaissait pas; mais, s'étant rassuré, il
-avança.
-
- * * * * *
-
-Maudite petite queue pointue de satyre sculptée en bas-relief sur le
-vase de marbre, qu'êtes-vous? N'êtes-vous qu'un objet avec quoi le
-hasard se plaît à jouer, ou bien l'artiste qui vous apointucha de son
-joyeux ciseau a-t-il laissé en vous une étincelle du feu divin que tout
-homme libre qui crée, porte et répand? De quel venin avez-vous piqué
-notre pauvre chevalier? Ce jeune homme n'était que malheureux de la
-grande douleur de son coeur, mais la suavité de sa peine, j'en suis sûr,
-lui eût été comme un baume au parfum doux, et il se fût endormi bien des
-soirs, même en l'exil qui l'attend, en souriant à des souvenirs purs et
-reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle qui arracha à jamais la
-paix de son corps et de son esprit.
-
- * * * * *
-
-Ninon s'était en effet sentie très fatiguée, ce qui est bien naturel à
-la suite des événements nombreux auxquels nous l'avons vue prendre part
-en aussi peu de temps. Et elle avait été se jeter sur son lit, tout
-habillée probablement, comme l'attestaient sa jupe et son corsage tombés
-sur la descente de lit, en désordre, et arrachés dans cette impatience
-de bien-être que le corps réclame à l'approche du sommeil. Ninon dormait
-profondément, la tête tournée vers la muraille, l'épaule et le bras nus,
-et une main, une jolie main ballante, agitée par cette portion de l'âme
-qui en nous ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle veillait
-alors à ce qu'une vilaine mouche n'incommodât point Ninon dans la chair
-superbe qui se gonfle si agréablement pour les yeux, au-dessous des
-reins.
-
-Le chevalier vit cette chose-là, ainsi que le bras, l'épaule et le
-commencement de la pente grasse d'un sein. Ce n'était rien: il vit la
-pose abandonnée d'une femme qui se vautre tout à son aise!
-
-Et il demeura bouche bée, cloué sur pieds, étonné comme un mort qui,
-ayant été régulièrement administré, croit s'éveiller en face de la
-figure de Dieu et voit le diable. Quelle qu'eût été son émotion avant de
-voir cela, il sentait sa poitrine battre plus fort maintenant; mais il
-lui semblait que c'était un autre coeur qui y battait. Et il ne se
-réjouissait pas, comme l'eût fait un autre; il ne se réjouissait pas;
-mais il ne pouvait pas s'en aller de là, ni poser les yeux sur un autre
-objet que celui qu'il voyait. On lui eût offert de retourner au moment
-d'avant qu'il entrât dans la chambre, il eût refusé. D'ailleurs, il
-était bien loin d'en penser si long. Son oeil était stupide, ses joues
-écarlates, et, mû par l'instinct souverain qui gouverne toutes les
-créatures, il allait se jeter sur l'endroit de Ninon où la chair lui
-semblait le plus abondante, et le baiser ou le dévorer.
-
-Il en fut empêché par une voix qui venait de la pièce voisine, et qu'il
-reconnut pour être celle de Jacquette en conversation animée avec sa
-fille Pomme d'Api. Mais comme il avait fait un pas, la dormeuse, au
-bruit, se retourna légèrement, et Dieutegard vit cette fois le fleuron
-du sein, couleur d'une rose thé, qui avait été sous ses yeux, le jour de
-son extase au bord du bassin, sans qu'il l'eût vu ce jour-là. Il se
-donna le prétexte de tâter, au fond de sa poche, si la clef de sa valise
-s'y trouvait bien; il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de
-s'être menti à lui-même, car il ne se souciait pas de la clef de sa
-valise. Mais un de ces génies qui nous entourent et que nous ne voyons
-pas, était le maître de la main du chevalier.
-
-Jacquette, qui chantonnait pour endormir Pomme d'Api, ouvrit doucement
-la porte et surprit Dieutegard, les deux mains dans ses poches, l'oeil
-hagard, la lèvre boudeuse, et qui fixait comme un chien à l'arrêt le
-derrière de la marquise de Chamarante. Elle en fut très saisie et, sans
-comprendre rien à ce qui se passait, jugea prudent de ne pas exposer
-Pomme d'Api à cette scène. Elle remporta sa fille dans sa chambre,
-revint, referma la porte sans que le chevalier entendît rien; puis sans
-plus tergiverser, d'un instinct sûr et d'un mouvement charmant, elle
-alla droit au lit, tira le drap, et en couvrit le corps de sa mère.
-
-Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant de ses jours. Il n'attendit
-pas sa tante pour partir. Il sortit du château par la première porte,
-sans se retourner, sans penser même à son bagage; et il marcha
-longtemps, devant lui, jusqu'à ce que le soleil fût couché. Il y avait
-une belle rivière à sa gauche, à sa droite des collines semées de
-verdure et au haut desquelles des moulins agitaient leurs ailes; il
-croisa un carrosse, plusieurs moines, des troupeaux de moutons et de
-vaches, des charrettes qui allaient lentement et dont les conducteurs,
-dévisageant un jeune homme si bien mis, le saluaient; mais il ne vit
-rien, rien que l'image de Ninon vautrée sur son lit, à demi nue. La nuit
-tomba. Il ne savait ni où il était ni où il allait. Il continua à
-marcher tant que le sol de la route se distingua d'avec les ténèbres.
-
-
-
-
-XVII
-
-BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME D'API. EFFETS INATTENDUS
-DE LA DISPARITION DE LA VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. SES
-ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS DU BARON DE CHEMILLÉ,
-TANDIS QUE TOUT S'ARRANGE DE SOI-MÊME.
-
-
-«--Tu me demandes, dit Jacquette à Pomme d'Api, pourquoi le chevalier
-Dieutegard a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement est situé
-entre la création du monde et Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de
-m'interroger plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au sacrifice
-d'Abraham, mais c'est tout ce que je puis faire pour toi... Alors tu
-insistes? En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y a plus de
-poupées! «--Mais, me dis-tu, c'est une affaire qui a encore une fois
-bouleversé le château! On a été chercher le chevalier aux lanternes dans
-le parc; on a vidé les bassins, où il aurait pu se noyer; on a parcouru
-tous les greniers, on est descendu dans les caves, parce qu'on avait
-peur qu'il ne se fût pendu; enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en
-aller... Et je pourrais, toute poupée que je suis, ne pas m'intéresser à
-ce mystère?» Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me fait pas prendre
-des vessies pour des lanternes: ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est
-que tu sais que je sais quelque chose que je n'ai pas dit.»
-
-Tel était le sujet de conversation entre Jacquette et sa fille depuis le
-départ de Dieutegard. Jacquette aurait payé cher pour que Pomme d'Api
-lui posât réellement une question de plus, car elle soupçonnait la
-poupée d'avoir ouvert un oeil au moment où elle poussait la porte
-communiquant avec la chambre de la marquise, et elle eût voulu que Pomme
-d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que c'est pour cela que le
-chevalier s'est sauvé et qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En
-discutant avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle éclairée elle-même sur
-ce qu'était _cela_. Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette
-question-là de Pomme d'Api, malgré tout le désir qu'elle en avait, et
-ceci, uniquement parce qu'elle avait déjà un grand respect de la pudeur
-de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant vis-à-vis de Pomme
-d'Api d'avoir un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup, à
-la pauvre petite, de garder un secret; mais elle ne le livrait à
-personne autre non plus, parce que la marquise se trouvait mêlée à cette
-affaire et d'une façon bien délicate; or Jacquette avait aussi un grand
-respect de la pudeur de sa mère.
-
-Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi Dieutegard avait fui.
-Quelques-uns le soupçonnaient de s'être seulement caché pour ne point
-partir avec sa tante, et pensaient qu'il se montrerait, un jour ou
-l'autre, au château. Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme de
-Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, bien qu'elle eût fait
-battre le pays à sa recherche. On parla beaucoup de cette disparition
-pendant quelque temps. Le marquis, plutôt optimiste de nature,
-prétendait que le chevalier, lassé de vivre dans le giron des femmes,
-avait été prendre du service à l'armée. La marquise ne disait pas
-grand'chose de plus que «Ce pauvre chevalier!... ce pauvre
-chevalier!...» Elle pensait bien que le chevalier avait pu éprouver par
-elle un grand chagrin, mais elle chassait vite cette pensée, parce
-qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de Châteaubedeau était que ce
-jeune garçon avait dû poursuivre quelque fille de campagne, et que là où
-il l'avait poursuivie, il demeurait, parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle
-de Quinsonas rappelait qu'elle avait vu le chevalier pleurer au bord de
-l'eau. Jacquette ne disait rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des
-deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-parce que ces deux petites bêtes, rendues tout à fait stupides par la
-manie de se becquotter dans les coins, ne sauraient rien penser qui
-vaille. Leurs maris sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,--que
-je vous le dise en passant,--je ne vous parle pas souvent de ces
-personnages-là. Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant: c'est
-que partout où l'on va, on rencontre de ces espèces d'êtres qui ne
-comptent que par leur présence physique. Je ne veux pas trop m'éloigner
-de la vraisemblance. Par contre, je vous citerai encore l'opinion de M.
-le baron de Chemillé: il disait que le chevalier Dieutegard était marqué
-au front d'un signe tragique, et il aimait à rappeler à propos de lui
-les paroles qu'il avait prononcées lors de l'érection du petit Amour de
-François Gillet. Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il
-parlait de Dieutegard.
-
-On se distrayait par les soins que l'on donnait à Châteaubedeau, le page
-emmailloté. Ninon l'avait installé dans une jolie chambre d'où la vue
-s'étendait sur le parc et, au delà, sur les belles prairies qu'arrosent
-la Loire et la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames se réunissaient
-dans cette chambre pour causer, jouer, goûter, travailler à l'aiguille.
-On coiffait le page avec de petits bonnets, on le pansait, on lui
-changeait sa chemise, on lui donnait à boire des tisanes. Il payait ces
-soins avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient énormément les
-jeunes femmes et dont sa mère seule le grondait, en profitant de
-l'occasion pour s'éloigner, les jours où Chourie n'allait pas à la
-chasse.
-
-Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau, et elle ne savait
-pas au juste ce qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très
-sincèrement, jugé sa conduite odieuse dans la pharmacie, et elle avait
-quelque temps conservé contre lui un courroux secret qui s'atténuait de
-jour en jour, à force de vivre avec l'idée que ce gamin avait abusé
-d'elle.
-
-Il est bien rare qu'une femme ne pardonne pas un attentat peu ou prou du
-cousinage de celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs au milieu
-de ses soins charitables. Il se loge aussi, facilement, un peu de
-tendresse entre un malade et la femme qui le panse, le fait manger,
-boire, le voit dormir, le voit tout nu, se laisse faire presque, par
-lui, on peut le dire, pipi dans la main.
-
-Au lieu de recourir à la violence pour renouveler son acte audacieux,
-Châteaubedeau, lorsque le sang recommença à circuler vivement dans ses
-veines, n'eut au contraire qu'à employer la douceur la plus inoffensive,
-et cette fois-là, en vérité, Ninon n'eut pas plus de secousse que s'il
-se fût agi de se faire ramasser son éventail. Petit à petit, elle y prit
-plaisir, et au bout de très peu de temps, il lui arriva même, tant elle
-avait de franchise, de remercier Châteaubedeau de la satisfaction qu'il
-lui donnait.
-
-Nous pouvons nous rendre compte, à présent, des effets de l'absence de
-Mme de Matefelon. Ils étaient assez singuliers. La disparition de cette
-vieille dame avait donné un regain de vigueur aux amours de la grosse
-maman Châteaubedeau et de Chourie, à l'ardeur dont le marquis brûlait
-pour la gouvernante, à l'amitié exagérée de ces deux petites perruches
-de belles-soeurs; enfin il n'y avait pas jusqu'au baron de Chemillé qui
-ne crût devoir fêter la liberté nouvelle en propos d'une égrillardise
-assez malséante pour un bonhomme de son âge.
-
-C'est très bien. Voilà chaque couple qui s'enflamme: on croirait tout
-notre monde embarqué pour Cythère.
-
-Point du tout! Sachez qu'aucun de ces amours n'était avoué vis-à-vis des
-autres; chacun pour soi recherchait le mystère, et tous étant sortis de
-l'ombre où les maintenait la présence de la vieille dame, se gênaient
-mutuellement, se heurtaient sans cesse, s'obligeaient à des simagrées
-beaucoup plus difficiles que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez que
-Ninon, désormais coupable, se montrait moins indulgente pour les
-déportements de ses hôtes.
-
-Car il est tout à fait inexact de croire que ce sont les personnes
-immorales qui ont le plus de tolérance: les plus tolérants sont les
-grands saints, espèce rare, ou les simples bonnes gens dont la conduite
-sans prétention est pure et parfumée comme la violette des bois.
-
-Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait des allures de persécutés,
-on prenait les uns pour les autres des airs de considération. La
-tortionnaire étant partie, les victimes se persécutaient mutuellement.
-
-Le marquis Foulques, qui, sous des manières brutales, cachait le naturel
-craintif d'un enfant, avait toujours redouté que l'oeil aigu de la
-vieille Minerve ne surprît la flamme dont il brûlait pour la bouche en
-cerise et les hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas. Mme de Matefelon
-n'avait pas tourné les talons qu'il empoignait à pleines mains cette
-ample chute de reins dont les oscillations lui causaient des
-éblouissements. Au cri que poussait la gouvernante, trois personnes, par
-hasard en ces environs, retournaient la tête, et le galant demeurait
-tout penaud, ouvrant de grands yeux, une grande bouche, au lieu d'ouvrir
-ses grands doigts refermés sur ce fruit plantureux et pesant qu'il avait
-l'air de porter à l'office.
-
-Foulques était très ennuyé qu'on l'eût vu et que la gouvernante
-s'entêtât dans une résistance aussi puritaine. Mais, malgré ces
-inconvénients, il ne pouvait plus apercevoir son déhanchement, sa forte
-poitrine ou ses lèvres humides, sans tendre les mains en avant. Quand il
-ne touchait que le vide, par suite d'un adroit mouvement de la belle, il
-portait sa main honteuse vers son nez, et en tirait la pointe arrondie
-et rougeaude, comme on fait d'un gland de sonnette.
-
-Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se couvrir de Jacquette comme d'une
-égide; mais le marquis, fouetté par la lutte, ne connaissait plus
-d'obstacles, et il ouvrait ses grandes mains jusqu'en présence de
-Jacquette. L'enfant, pour excuser son père devant Pomme d'Api, confiait
-à celle-ci que Mlle de Quinsonas portait deux gros ballons sous ses
-jupes--ce qui était bien vraisemblable,--et que le marquis les lui
-voulait prendre parce qu'il raffolait de ce jeu.
-
-La pauvre gouvernante, ne sachant plus que faire de son corps, se
-réfugiait l'après-midi dans les allées du labyrinthe, dont elle avait
-retenu le secret, et elle ne craignait pas d'y emmener Jacquette,
-jugeant que l'Amour, depuis l'opération, était devenu inoffensif pour la
-fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi du trouble étrange que
-le damné petit homme de marbre lui avait causé à elle-même, soit par
-crainte de revoir à vif la blessure qui avait tant excité la colère de
-la marquise, elle n'osait plus lever les yeux sur la statuette et
-s'arrangeait de telle sorte que Jacquette eût le moins possible
-l'occasion de l'envisager de face. Quelle ne fut pas sa surprise, un
-beau jour, lorsque, prêtant l'oreille au bavardage de Jacquette avec sa
-poupée, elle entendit ces paroles soufflées au nez de la curieuse Pomme
-d'Api:
-
-«--Tu me demandes, disait Jacquette, pourquoi ce jeune homme tout nu est
-muni d'un tuyau qui ressemble à une lance d'arrosage; eh bien! ma fille,
-pour me poser une telle question, tu mériterais que je te misse au pain
-et à l'eau!»
-
-La gouvernante fut aussitôt debout, saisit Jacquette par la main et
-l'entraîna hors de ce lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'allée
-serpentante, elle se pencha en arrière et vit le profil du jeune Amour.
-Il était intact, et tel exactement que M. François Gillet l'avait fait.
-
-Lorsque la stupéfaction de Mlle de Quinsonas commença de s'atténuer au
-cours du dédale des allées, elle pensa à la responsabilité qu'elle avait
-encourue vis-à-vis de Jacquette par sa négligence à regarder elle-même
-en quel état se trouvait la statuette de l'Amour; elle ne savait par
-quels antidotes combattre l'empoisonnement de cette jeune imagination.
-Elle dit à Jacquette:
-
---Mon enfant, les oeuvres d'art comportent des détails insolites qu'un
-oeil chrétien doit...
-
-«--Chut! interrompit Jacquette; Pomme d'Api nous entend!»
-
-Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a jamais à revenir en
-arrière, et que l'on n'efface point par des paroles le sens premier
-qu'une image a revêtu, fût-ce dans un oeil chrétien. Elle se tut donc
-devant Pomme d'Api, dont Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et
-s'adonna de nouveau à l'étonnement que lui causait une si parfaite
-réparation de la statuette, car la marquise n'avait point dit qu'elle
-l'eût fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda simplement à
-Ninon si elle était parvenue à rétablir la statuette dans son premier
-état.
-
-«--Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier qui en a emporté les
-morceaux!»
-
-Mlle de Quinsonas faillit s'écrier: «--Madame! ces morceaux sont en
-place!» Mais elle ne dit rien et fut beaucoup plus étonnée encore
-qu'avant d'interroger Ninon, car si les morceaux avaient été remis aux
-mains du chevalier, qui avait disparu, comment pouvaient-ils avoir été
-rétablis à leur place?
-
-Mais passons sur cet épisode qui est venu nous distraire des poursuites
-amoureuses qu'avait à subir la gouvernante, du matin au soir. La pauvre
-fille les évitait de son mieux, et avec d'autant plus de soin,
-peut-être, qu'elle commençait à en être troublée. Non que la figure du
-marquis fût fort affriolante, mais en somme c'était un gaillard, bâti
-solidement, vigoureux et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se
-mouvoir ces mains immenses qui convoitaient voracement sa chair
-inquiète, elle sentait quelque chose de comparable à une fourmilière qui
-lui grouillait avec des millions de petites pattes autour des reins,
-puis partait en campagne, dégringolait, enveloppait le pays alentour,
-monts et vallées, enfin lui causait une telle fatigue des membres
-inférieurs, que parfois elle s'arrêtait dans sa fuite, comme si
-quelqu'un lui eût jeté le lasso.
-
-Mais elle avait résolu de ne sacrifier jamais l'équilibre de sa
-situation à la rapidité d'un plaisir, et elle éprouvait une grande
-tristesse des imprudences du marquis, parce qu'elle savait que l'opinion
-a tôt fait de loger dans le même sac une femme qu'on courtise et une
-femme qui a succombé. Et elle souhaitait trouver un moyen de se
-soustraire au danger imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter du
-jour au lendemain dans la petite maison humide due à la générosité de
-son oncle l'évêque et située dans une méchante ruelle, derrière la
-cathédrale. Elle craignait aussi beaucoup, d'autre part, que Jacquette
-n'allât parler de ce qu'elle avait vu au bassin de l'Amour, et elle
-n'osait pas interdire à la petite d'en parler, de peur qu'elle ne le
-racontât plus vite encore, et à tout venant.
-
-Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante. Que va-t-elle faire?
-
-Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller à quelque chose de mauvais,
-ou qui vous doit causer de graves ennuis, on va demander conseil à
-quelqu'un dont on connaît à peu près exactement l'avis par avance, et
-qui vous engagera à vous abstenir de l'action répréhensible ou
-dangereuse. On sort de chez cette personne en se disant: «Cette personne
-a certainement raison.» On fait quatre pas en admirant comme elle pense
-conformément aux principes selon lesquels nous avons été élevés, puis au
-cinquième pas on se dit: «Mais, tout de même, je serais curieux de
-savoir ce que ferait cette personne si elle se trouvait exactement dans
-mon cas.» Ce qu'elle ferait? Mais, elle viendrait vous demander conseil.
-
-Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de Matefelon, si la vieille se
-fût trouvée là; cela va sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout
-aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur. Je n'affirmerais pas
-qu'elle ne lui parla pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse,
-le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de connaître la réponse du
-vénérable ecclésiastique, puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le secret
-de la confession? Que diriez-vous de conduire la gouvernante chez le
-baron de Chemillé? Il y a quelque temps que nous n'avons vu ce bonhomme,
-et je me suis engagé, il me semble, à vous mener une fois chez lui.
-Pourquoi Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu l'idée de consulter,
-dans la détresse, un philosophe, malgré que la tournure d'esprit de
-celui-ci fût tenue pour paradoxale?
-
-Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger le baron de Chemillé, parce
-qu'elle se promit, en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, qui
-étaient au rebours du sens commun. Elle prit Jacquette par la main, et
-toutes deux s'engagèrent dans un sentier conduisant, en raccourci, à
-Montsoreau, où le baron habitait. Elles sonnèrent à sa petite maison. Le
-portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres du rez-de-chaussée
-garnies de glycine. Une très jolie soubrette les introduisit dans la
-bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur de poussière et de tabac y
-était répandue, bien que les deux fenêtres fussent ouvertes sur un
-jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison.
-
-M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à ses visiteuses. Il donna
-aussitôt des livres d'images à Jacquette, et ayant compris que Mlle de
-Quinsonas avait quelque chose de confidentiel à lui dire, il lui fit
-signe qu'il l'écoutait.
-
-Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être un tantinet intimidée;
-aussi, comme elle avait l'intention de débuter par l'aveu de son
-intrigue avec le marquis, elle parla de tout autre chose et raconta le
-phénomène de la statuette restaurée.
-
-«--Ne vous émerveillez point, dit le baron, que ce marbre ait été
-restauré, même par l'effet d'un miracle; car cette image--que je ne
-cesse d'admirer, pour ma part,--est le symbole d'une force vive,
-éternelle sans doute, et qui prévaudra contre tous les petits coups de
-marteau de l'honorable Mme de Matefelon et les vôtres, ma belle enfant.
-Je prise tant l'oeuvre de M. François Gillet, que je me refuse à y voir
-un marbre périssable! Non! Vraiment, c'est une divine substance qui
-s'élève au milieu de ce bassin; et vous me viendriez raconter demain que
-vous avez vu le Cupidon se mouvoir, venir à vous et vous faire frémir,
-mademoiselle, par un contact, non froid, mais chaud, que je n'en serais
-pas le moins du monde étonné.»
-
-Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, et la nef arrondie de
-son séant tanguait et roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère
-où elle était assise. De la main, elle chassait la vision de ce coquin
-d'Amour s'avançant vers elle, non froid, mais chaud.
-
-«--Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez aisément la liberté dans
-l'amour!...»
-
-«--La liberté! dit le baron, non point, car il est le plus farouche et
-le plus puissant despote; mais l'aisance dans les rapports amoureux,
-c'est notre revanche, mademoiselle, contre les coups de force de ce
-butor. Il nous terrasse: plions les reins avec élégance.»
-
-«--Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne au premier satyre...»
-
-«--Je m'indigne, dit M. de Chemillé, que l'on fasse tant d'affaires
-d'une intrigue amoureuse. Un rendez-vous ne prend d'importance que par
-les difficultés dont on s'ingénie à l'embarrasser. Que n'y met-on plus
-de simplicité et de bonne grâce! il ne pèserait pas sur notre vie le
-poids d'un grain de tabac sur la main.»
-
-«--Ah! Monsieur, puisque vous y allez de ce ton, permettez-moi de vous
-exposer un cas.»
-
-Et la voilà qui glisse à propos sa petite histoire.
-
-Le baron lui dit aussitôt que pour ce qui était du désir amoureux du
-marquis, il le comprenait fort bien, du moment que Foulques négligeait
-sa femme, ce qui était son seul tort. Mais, étant donné qu'il était
-vraisemblable que la marquise s'égayait avec le jeune page, le marquis
-ne pouvait mieux diriger son choix...
-
-«--Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je sais comment il se fait que je
-vous écoute!»
-
-«--Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle, ce que vous devez
-faire: je vous expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend seulement
-la forme d'un gamin, nous fouette comme de vils esclaves, à plus forte
-raison quand il adopte les apparences d'un maître.»
-
-«--Mais, Monsieur, en admettant que nous fassions taire nos préjugés ou
-nos répugnances, il reste un trouble public, un scandale!»
-
-«--Il est, dit le baron, un attribut de l'amour que les artistes
-oublient de joindre à son petit bagage ordinaire et que je tiens pour le
-plus joli et le plus précieux: c'est le silence.»
-
-Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il ajouta:
-
-«--Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il ne se fait presque rien
-d'efficace en ce monde, qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.»
-
-En rentrant au château, Mlle de Quinsonas et Jacquette virent une
-personne noire qui se promenait de long en large sur le perron avec la
-marquise. Et elles reconnurent le vénérable curé de Montsoreau, l'abbé
-Pucelle.
-
-M. l'abbé Pucelle était venu demander à Mme la marquise si elle
-entendait faire préparer Jacquette à la première communion, car elle
-courait sur ses dix ans.--Comme le temps passe!--Ninon répondit que
-telle était en effet son intention, et M. le curé lui donna quelques
-avis touchant la manière de vivre qu'il lui semblait décent d'adopter
-pour Jacquette pendant les deux années qui la séparaient du grand jour.
-Il conseilla de ne lui laisser voir le monde que le moins possible et de
-l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui était très contrariée de se
-livrer au péché si près de sa fille, trouva que le curé disait des
-choses justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa gouvernante dans les
-anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se
-trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara donc de façon que
-Jacquette et sa gouvernante y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient
-de la maison.
-
-En un clin d'oeil toutes les difficultés contre lesquelles essayait de
-lutter Mlle de Quinsonas se trouvaient résolues, ou du moins
-paraissaient bien l'être, et la bonne fille se demandait s'il n'était
-pas préférable, en toute occasion, au lieu de se mettre martel en tête,
-de s'abandonner aux soins excellents de la Providence.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.
-
-
-Bien que je n'aie de dédain pour aucune des classes de la société, je
-préfère éviter la compagnie des maçons, plâtriers, peintres et ébénistes
-que l'on emploie à l'heure qu'il est, et pour longtemps encore, c'est
-probable, aux anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, afin
-de les transformer en gynécée. Nous aurons l'occasion de revenir à
-loisir en ce lieu, où désormais deux vierges,--non compris Pomme
-d'Api,--vont vivre à l'abri du siècle, selon l'expression de M. l'abbé
-Pucelle. D'autre part, j'ai bonne envie de revoir le pauvre chevalier,
-que nous avons laissé dans un triste état, au moment où la nuit devenait
-noire et lorsque l'infortuné jeune homme tomba sur la route.
-
-Cette route était celle de Chinon, une petite ville bien jolie, bâtie au
-pied et sur la pente d'une colline qui porte les débris d'un château
-célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros Shakespeare à nous.
-C'est un endroit qui me plaît tant, que je n'en finirais pas de le
-décrire, si mon sujet me le permettait; mais avouez qu'il serait absurde
-de vous chanter une ville dans laquelle aucun de nos personnages ne
-s'est aventuré.
-
-Dieutegard était tombé sur le bord du chemin, succombant plutôt au
-chagrin qu'à la fatigue, et il s'était endormi, là même, très
-profondément. Il y fut réveillé, dès les premières heures du jour, par
-un roulier qui faisait claquer fort son grand fouet et conduisait un
-bruyant attelage. Le chevalier se frotta les yeux et revit la scène
-mémorable de la veille, qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur
-les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier. Sur ces sacs, il
-voyait nettement le dos de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein tout
-à coup. Et Jacquette s'avançait à petits pas et tirait le drap sur tout
-cela. A la place il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de fillette
-qui n'osait pas se retourner vers lui. Il eut parfaitement le temps de
-voir tout, sur les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu vers la
-gauche, derrière un rideau de peupliers. Et il se leva et fit quelques
-pas pour retrouver sur les sacs de blé les images qui l'avaient
-poursuivi, la veille, en sens inverse, et l'avaient amené si loin.
-
-Mais la honte le ressaisit en même temps que l'air vif du matin lui
-débrouillait les yeux, et il pensa gagner Chinon, puis y louer un cheval
-et se faire conduire à Rochecotte, chez sa tante de Matefelon, qui
-devait y arriver ce jour-là même.
-
-Alors il se représenta en esprit, Rochecotte, qui était un beau château,
-assurément, sur le bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, mais où
-Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le pauvre petit: un château
-superbe où Ninon ne viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie il
-n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait plus de mal. Les pelouses,
-les terrasses, les charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le son de
-la cloche au porche d'entrée, le ramage des oiseaux, l'aboiement des
-chiens, que Ninon n'entendrait jamais!... chaque nuit que l'on verrait
-tomber avec la certitude que Ninon n'apparaîtrait pas!... chaque journée
-de soleil, chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, n'étant pas
-fait pour elle!...
-
-Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à Chinon, ne loua pas de
-cheval et ne se trouva pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de Mme de
-Matefelon, ce dont celle-ci eut une surprise très vive et désagréable.
-
-C'était une excellente femme, qui aimait beaucoup son neveu; mais vous
-n'attendez pas de moi que je vous tienne au courant de ses angoisses.
-Que voulez-vous? on ne peut s'occuper de tout le monde. Peut-être, le
-hasard aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! J'avoue que la vieille
-dame m'est plus sympathique depuis que je ne la vois plus bourdonner
-comme une mouche autour de ma table à écrire. Mais nous sommes
-d'implacables bêtes, et quel que soit le respect que nous professions
-pour les vieillards, nous ne donnons notre coeur qu'au sang qui bout,
-qu'à la fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la plénitude de
-la vie; et tout ce qui penche la tête, et tout ce qui se flétrit, et
-tout ce qui est sur le revers de la colline, environné par nous de soins
-hypocrites, ne reçoit à aucun instant la flamme vive de notre attention.
-
-Dieutegard suivit la voiture du roulier qui le ramenait vers
-Fontevrault. Tout seul il n'eût peut-être pas eu la triste audace de
-retourner aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les sacs de
-blé de sa lâcheté amoureuse; il se laissait traîner par ce brutal
-chariot. Le chariot ayant passé la rivière au premier bac, il la passa
-avec lui; il marchait dans le voisinage du roulier et il répondait au
-bavardage grossier de cet homme avec cette condescendance que nous avons
-pour le cocher qui nous mène à un rendez-vous heureux.
-
-Cependant, ayant abordé l'autre rive, le roulier prit un méchant chemin
-qui descendait vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une grande
-indécision sur le parti qu'il allait adopter. Car il se plaisait à
-s'imaginer qu'un décret de la Providence avait fait passer cette voiture
-pour l'engager à revenir vers Fontevrault; mais du moment que la voiture
-s'éloignait de Fontevrault, il cessait de croire au décret de la
-Providence. En outre, il ne voulait pas, vis-à-vis du roulier, avoir
-l'air d'un jeune homme qui ne sait pas où il va; or, comme trois chemins
-s'ouvraient précisément, en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût
-été curieux, pour le moins, que son chemin fût juste celui du roulier.
-Il dit donc très haut à l'homme: «--Ah! vous allez par là, vous? moi,
-non.» Et il s'élança résolument à côté, en jetant un dernier coup d'oeil
-aux images qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé.
-
-Alors il s'aperçut que ces images avançaient maintenant devant lui sur
-sa nouvelle route: le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées,
-son épaule, un sein, puis la fleur de ce sein tout à coup.
-
-Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il s'assit même. D'une main
-il faisait signe à Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, mue par
-un ressort secret, ouvrait invariablement la porte, allait déposer sa
-poupée, revenait et rabattait le drap d'une main résolue. Il est vrai
-que c'était toujours à recommencer. Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait
-en face de lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant un
-troupeau de dindons, et il se sentait attiré vers cette créature au
-cotillon ignoble qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci s'étant
-moquée de lui, un flot de larmes emplit sa poitrine et il se jeta sur le
-bord du fossé en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se passait
-en lui, mais c'était son coeur qui lui faisait mal; son coeur,
-c'est-à-dire son grand amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer
-Ninon comme quelque chose de magnifique, de saint, d'auguste, de plus
-beau que tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme un bon Dieu
-charmant. Et cet amour semblait perdu et remplacé par quelque chose
-qu'une gardeuse de dindons eût été presque aussi apte à satisfaire que
-la marquise de Chamarante!
-
-Dieutegard n'avait plus de goût pour rien. Il resta longtemps où il
-était. Le soleil n'avait plus l'air d'avancer; les heures étaient
-interminables. Heureusement pour le pauvre chevalier, il eut faim, car
-autrement il avait chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui est à
-craindre quand l'amour vous a touché de cette façon-là. Mais grâce au
-besoin de manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva et se
-retrouva plein d'énergie et de volonté, au moins pour un but déterminé:
-déjeuner.
-
-Dans ce pays-là c'est bien facile, car les maisons ne sont pas rares,
-ni, dans les maisons, les poulets, les fromages exquis, le beurre frais,
-le vin blanc ou le rouge, aussi délicieux l'un que l'autre, voire même
-l'aménité chez les gens.
-
-Vous pensez que le chevalier, qui était fort bien mis, et dont l'air
-était si distingué, trouva crédit sans grande peine. Et il mangea bien,
-malgré son malheur. C'était de son âge. Oui, oui, il mangea bien et but
-de même. La bonne femme qui le servait le regardait avec le paradis dans
-les yeux, tant elle était contente de voir un si gentil monsieur faire
-honneur à sa cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés sur les
-hanches et racontait qu'elle aussi avait un joli gars, mais non si
-blanc, ni si mignon que lui.
-
-Quand Dieutegard se fut bien restauré, il eut une pensée joyeuse, et se
-dit que s'il rentrait en ce moment-ci tout bonnement au château, il y
-serait probablement fort bien accueilli de tout le monde, et qu'il était
-superflu de faire tant d'affaires pour ce qui lui était arrivé. Mais
-cette pensée lui venait tout droit du vin de Bourgueil qu'il avait bu et
-qui est la plus divine liqueur que l'homme puisse goûter. L'ivresse que
-ce vin contient et communique ne dure qu'un moment, ce qui est déjà très
-bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier demanda alors à son hôtesse
-comment elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans le pays la mère
-Martin et que son fils et sa bru étaient pour le moment à la foire de
-Beaufort, qui se tient pendant cinq jours. Après quoi, Dieutegard fut
-sur le point de raconter toute son histoire à la mère Martin. Par
-bonheur, il songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre la
-marquise. Il raconta néanmoins son histoire, mais en changeant les noms
-et les lieux et en omettant, bien entendu, tous les détails qui eussent
-pu être désavantageux pour lui. La mère Martin l'écoutait avec
-admiration et disait de temps en temps en joignant les mains: «Mon Dieu!
-faut-il; mon Dieu! faut-il avoir tant de malheur quand on est si riche
-et qu'on a une figure si avenante!»
-
-Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard entendit le galop d'un
-cheval, et alla voir à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la
-manche de la mère Martin, il lui promit une grosse somme d'argent si
-elle ne parlait pas de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il alla
-se blottir dans le cellier.
-
-L'homme était le bon Fleury. Il parcourait le pays, tant par ordre du
-marquis que de Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier disparu.
-
-Il mit pied à terre et demanda à la mère Martin si elle n'avait pas vu
-un jeune gentilhomme.
-
-«--Non, dit la mère Martin; mais quel gentilhomme cherchez-vous donc?»
-
-Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui accepta et raconta tout ce
-qu'il savait du chevalier Dieutegard, de la marquise de Chamarante, de
-Châteaubedeau et du reste. De sorte que la vieille n'eut qu'à répartir
-les vrais noms selon leur place, pour connaître l'aventure de son
-pensionnaire. Celui-ci, qui entendait tout, pestait très fort dans son
-cellier, et, sachant d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait
-aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir
-ainsi abandonnée, au moment où elle quittait Fontevrault dans des
-circonstances aussi désobligeantes pour son amour-propre. Enfin il
-s'estima heureux que la mère Martin ne l'eût point trahi, et, quand
-Fleury eut tourné les talons, il la remercia et lui promit autant
-d'argent pour avoir été discrète qu'il lui en avait promis pour qu'elle
-le fût.
-
-De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir. Il se montait la tête
-sous mille prétextes; il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait
-raconté la scène de la chambre de Ninon et que celle-ci le faisait
-rechercher afin de lui infliger une humiliation exemplaire.
-
-Le pauvre garçon n'était cependant point lâche; il eût affronté de
-grands périls; mais le terrible amour l'avait jeté dans une situation
-honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez à ceci, je vous prie,
-que si ce jeune homme s'était précipité sur le corps de la marquise et
-l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas éprouvé de honte du tout, et
-au contraire se fût taillé une belle renommée aux yeux des autres et
-même aux siens. Car l'amour ne sourit qu'allié à l'audace et à
-l'irrespect. Celui qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de son
-coeur s'engage à souffrir les plus nobles douleurs, certes, mais les
-pires.
-
-Le chevalier faisait de bons repas chez la mère Martin, et couchait dans
-une chambre assez propre où il y avait deux lits: l'un pour le fils
-Martin et sa femme, encore à la foire de Beaufort, l'autre pour les
-hôtes de passage. Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs ou sur
-les rideaux d'indienne, sur n'importe quoi; et, loin qu'il s'accoutumât
-à cette image, il en était troublé davantage.
-
-A l'heure où la nuit barbouille les murailles, quand les petits crapauds
-tapent sur leur enclume dans les champs, et que la lune, marchande
-d'images, nous donne à choisir entre mille esquisses fantasques, le
-corps de Ninon sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier se
-dressait sur son séant pour l'étreindre. Si cette belle masse de chair
-était en retard, il l'appelait en fermant les yeux et disant: «Viens,
-chère épaule, cher sein», etc., car il nommait chaque partie par son
-nom. Mais, chose étrange, quand il nommait quelque endroit de cette
-chair bien-aimée, il ne prononçait pas le nom de Ninon; il s'en
-apercevait bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le comblait d'un
-ravissement incomparable. Il lui paraissait sacrilège de mêler ce nom à
-sa débauche imaginaire.
-
-Franchement, c'était bien dommage qu'une âme si délicate et qu'une si
-tendre jeunesse de corps fussent réduites à embrasser des fantômes. Une
-femme en eût reçu tant d'agrément!
-
-Comme il n'avait aucune occupation, la longueur des journées favorisait
-son malheureux penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon rendait
-ceux-ci plus aigus. Il commençait à sentir les effets de l'affreux
-poison de l'absence, qui pénètre le sang et la moelle petit à petit et,
-au bout de peu de temps, vous ronge la chair et les os. Il écrivait les
-initiales de Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre, en la
-labourant de son pied; il les imprima aussi sur son linge de corps, en
-lettres de sang, grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec une
-longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait une de ces lettres, il
-s'arrêtait dans sa besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches, gêné
-dans toute sa personne comme par l'arrivée d'un être étranger, qui se
-blottissait contre son ventre. Il se roulait par terre, agité d'une
-ivresse sombre et farouche, dont il ne savait s'il devait souhaiter la
-prolongation ou la fin.
-
-Des petits porcs, qui erraient en liberté dans la cour de la mère
-Martin, ou galopaient en grognant, l'approchaient et le touchaient
-quelquefois de leur groin dégoûtant, et lui, qui d'ordinaire eût fui ces
-vilaines bêtes, ne faisait pas un mouvement pour les éloigner, car il se
-croyait voué aux persécutions immondes. Quand sa folie le prenait, il
-attendait les porcs; le seul aspect des porcs provoquait aussi sa folie.
-Peu à peu ces cochons se lièrent aux représentations qu'il se faisait du
-corps de Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il éprouvait de
-ce mélange aggravaient son enivrement.
-
-Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient dans des puits aux
-margelles grisâtres. La mère Martin lui disait de prendre garde et qu'il
-se pourrait bien qu'il couvât une maladie.
-
-Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la foire de Beaufort,
-conduisant elle-même une charrette où il y avait six veaux. C'était une
-forte femme, jeune, sentant l'ail et portant sous sa cotte un sac d'écus
-de la grosseur d'un jambon, qui lui frappait les cuisses,
-alternativement, quand elle marchait ou tirait les veaux par la corde
-pour les faire entrer dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut
-lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui lui parut extraordinaire
-et peu croyable. Elle n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait
-Dieutegard, à son habit et à son air distingué, un prince, pour le moins
-un bâtard du roi. Elle dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à
-Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement pas avant vingt-quatre
-heures.
-
-Le chevalier alla se coucher après souper et s'endormit plus aisément
-qu'à l'ordinaire, parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine,
-l'avait amusé un peu avec ses veaux, son sac d'écus, son incrédulité, sa
-crédulité et son mari ivre-mort.
-
-Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels, dont la turpitude
-augmentait sans cesse, vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il
-voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle odieux, juste contraire à
-celui qu'elle avait joué, qui venait le chercher pour le mener dans la
-chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter chastement le corps de
-celle-ci comme elle l'avait fait, relevait le drap entièrement et
-dévoilait au chevalier haletant tous les retraits d'une chair admirable
-devenue par l'horrible circonstance une source d'impudicité.
-
-Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de fièvre que la luxure lui
-causait, l'infortuné chevalier vit contre le lit voisin une femme très
-grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse de la chandelle. Était-il
-complètement éveillé? ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit,
-saisit à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri, lâche la lumière,
-puis se laisse rouler sur le lit et sur le corps éperdu du chevalier.
-
-De toutes les causes de tristesse que nous offre le spectacle du monde,
-je crois bien qu'une des plus détestables est l'appétit bestial qui, par
-la permission d'un dieu cruel, envahit parfois de préférence une âme et
-un corps délicats. J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier que je
-voudrais ne pas m'étendre sur une épreuve à ce point odieuse. Vous
-rappelez-vous la suavité de ses impressions et de ses sentiments, au
-bord du bassin de l'Amour, alors que les caresses de Ninon, sans
-atteindre ses sens, faisaient déborder les parfums dont son jeune coeur
-était plein? Ne semblait-il pas créé pour goûter ce que l'amour a de
-délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place d'un ivrogne, contre
-une créature aussi éloignée de son noble sang que l'eût été la génisse
-que l'on entend beugler dans l'étable. Cette maritorne mal odorante et
-souillée de vermine, il la presse de ses fines mains; cette croupe
-difforme et bleuie par le choc des écus, il la baise de ses lèvres;
-devant un corps qu'il n'a jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il
-l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette région céleste où
-l'illusion que l'on se confond en la matière universelle ou bien en
-Dieu, nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais le pauvre petit,
-las d'embrasser d'idéales ombres, palpe enfin quelque chose de réel.
-Mystère profond! Défaite du rêve! Abdication de la splendeur des
-créations de l'esprit en faveur du plus abject morceau de viande, mais
-vivant!
-
-De ce que cette femme éprouva, vous pensez bien que je ne vais pas vous
-entretenir: cela lui est bien égal!
-
-Quand le démon qui gonfle la misérable chair de l'homme se fut écoulé de
-son corps, le chevalier sentit dans sa bouche un goût plus amer que s'il
-avait mangé des excréments; il eut des nausées et vomit. Puis il pleura
-abondamment et voulut retourner dans son lit. Mais Joséphine, trop fière
-de posséder un prince entre ses draps, ne le laissa pas s'en aller. Elle
-le caressa de nouveau. Il se débattait et mâchait le drap pour ne point
-hurler sa répugnance. Mais la femme ramena le démon sous sa rude main,
-et Dieutegard embrassa une seconde fois et aima jusqu'au délire ce qui
-lui soulevait le coeur.
-
-Enfin les images de Ninon vinrent couvrir l'horreur de ces dégradants
-plaisirs; la chandelle éteinte et les narines serrées, il ne
-reconnaissait plus la femme de l'ivrogne de Beaufort, et il criait de
-volupté entre ses gros bras, croyant embrasser Ninon elle-même, quand
-l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait.
-
-Cet homme était de taille à briser le chevalier entre ses doigts. Par
-bonheur, à la vue de ce qui se passait dans son lit, cette brute, au
-lieu de châtier les coupables, rompit les meubles qui se trouvaient sous
-sa main, ce qui lui occasionna sans doute une grande fatigue, car il
-tomba après cela tout de son long et ronfla presque aussitôt.
-
-Et voilà notre chevalier obligé de fuir en pleine nuit, malgré la mère
-Martin qui s'était levée en chemise et courait après lui, pieds nus,
-pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant son dû. Mais les
-préoccupations de Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il ne
-pensait qu'à l'épaisse honte dont son coeur débordait.
-
-Il se trouva par hasard au bord de la Loire, qui jetait une lueur par
-endroits, comme un miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le
-jour.
-
-Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur et de splendide, durant
-plusieurs années, sous les charmilles et près des bassins du parc de
-Fontevrault, en lisant des poètes. En vérité, il s'était créé un monde
-de beauté qui depuis longtemps environnait son front et le suivait
-partout. Il n'avait jamais aperçu la vilaine face des choses. Il se
-rappelait son orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait les
-marches de marbre sous le pin parasol, vis-à-vis le vase au bas-relief
-de satyres; et tout lui semblait mener à un royal amour, d'une manière
-aussi sûre que les belles et droites allées du parc convergeaient au
-pied du château où vivait Ninon.
-
-A ce moment, il osa élever son esprit vers Dieu et lui dit:
-
-«Mon Dieu, qui passez probablement en ce moment-ci à travers les
-étoiles, trop haut pour m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de
-vous parler. J'ai le coeur si gros, si gros, qu'il n'est pas possible
-que vous ne vous en aperceviez pas, même de loin. Alors prenez-moi en
-pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai jamais eu de mauvaise
-intention en ce que j'ai fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de
-Chamarante, la plus belle de vos créatures. Cette femme merveilleuse m'a
-caressé un jour au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour faire comme
-cela, à l'improviste, ce que vous avez décidé de toute éternité qu'un
-homme doit faire en pareil cas pour plaire aux femmes. Et je crois que
-Ninon ne me l'a pas pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau qui
-n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie jusque-là avec la marquise,
-sans l'aimer, je le sais. Lui est là-bas, au château; et moi je couche
-dehors, comme vous voyez, au bord de la Loire. Et il m'est arrivé des
-choses abominables! Voilà tout; je tenais seulement à vous prévenir...
-Maintenant vous savez, mon Dieu, combien je suis un admirateur fervent
-de tout ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai animé
-pour vous d'un invincible amour et d'une respectueuse terreur.»
-
-Dieutegard n'avait pas du tout espoir en l'efficacité de sa prière; mais
-il la faisait cependant, comme feront toujours la plupart des hommes
-jusque dans les temps les plus avancés. Il se releva aussitôt après et
-vit l'aube qui répandait la rosée sur les collines de Chinon. Le frais
-et charmant début du jour donne de l'espérance à l'homme le plus
-découragé; aussi le chevalier sentit le jeune soleil animer ses jambes
-et partit, suivant au bord de l'eau le chemin de halage. Il ne
-souhaitait plus guère autre chose, dans le domaine du possible, que de
-voir, par-dessus les arbres, le sommet du gros colombier de Fontevrault.
-
-La pureté du matin lui permit de penser à Ninon comme autrefois. Ce fut
-peut-être aussi la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques minutes
-exquises, durant lesquelles il fit beaucoup de chemin. Les oiseaux
-chantaient, les troupeaux descendaient dans les prairies, les poissons
-de la Loire montaient baiser à la surface de l'eau la lumière du jour,
-et le chevalier encadrait l'image de sa bien-aimée dans les ondes qu'ils
-laissaient sur l'eau paresseuse.
-
-Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme roux, et il reconnut
-Cornebille. Mais, au lieu de concevoir l'effroi que le sorcier répandait
-habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur de son coeur de
-retrouver quelqu'un qui avait approché de près Ninon. Et au lieu de
-l'éviter, il alla vers lui.
-
-Cornebille n'éprouva pas à le revoir le même plaisir que lui, car il
-était en train de retirer ses verveux sans avoir aucun droit au
-privilège de la pêche. Mais le mécontentement qu'il reçut de ce chef fut
-mélangé à la surprise de voir le chevalier, que l'on cherchait dans tous
-les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de Cornebille le souvenir d'une
-après-midi d'autrefois, bien marquée dans sa mémoire, à savoir celle où
-le chevalier descendit au fond du parc et entra dans la petite maison du
-jardinier pour lui signifier le congé de la marquise. A cause de cela,
-Cornebille ne lui voulait pas de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se
-souvenait pas de cette circonstance, parce qu'il n'avait pensé qu'à
-faire plaisir à Ninon, nullement à ennuyer Cornebille.
-
-Le chevalier dit simplement:
-
-«--Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez bien, Cornebille?»
-
-Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il était prudent et pesait ses
-paroles.
-
-Il réfléchit, tout en faisant passer dans un sac de toile le poisson
-qu'il avait pris, et dit au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le
-voir là, pendant qu'on avait tant de mal à savoir où il était.
-Dieutegard lui demanda si les recherches duraient encore.
-
-«--Pas plus tard que tout à l'heure, dit Cornebille, un nommé Martin est
-passé là, à bride abattue, en demandant M. le chevalier; même que le
-voilà bien arrivé au château à l'heure qu'il est, s'il court encore.»
-
-Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car
-les paroles de Cornebille lui avaient retiré d'un coup tout le sang du
-corps.
-
-Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au château
-l'aventure de la nuit, comment jamais--en admettant qu'il osât
-reparaître devant Jacquette et devant la marquise,--comment jamais faire
-accroire à celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras
-d'une femme de campagne, nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin
-qu'il avait peur, mais de cela!
-
-Et Cornebille, de son oeil louche, voyait bien que le chevalier se
-rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune
-homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se
-trouverait volontiers à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de
-venir chez lui, sous le prétexte que le matin était frisquet. Et il
-pensait, par derrière la tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier
-serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit.
-
-Cornebille habitait à présent une toute petite cabane, dissimulée sous
-les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa
-femme avait dû s'engager comme servante depuis le malheur qui avait
-chassé du château le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes
-s'étaient loués dans les fermes. Lui seul demeurait là, vis-à-vis les
-pignons de Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il, par un
-sort qu'on lui avait jeté et qui le faisait tomber du haut mal s'il
-touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa
-personne déguenillée inspirait l'inquiétude et la pitié; quant à son
-toit, il était sordide.
-
-Ce fut là, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de
-l'état d'esprit du chevalier, que celui-ci échoua et vint achever de
-briser son frêle coeur.
-
-Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes,
-Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui
-jamais eût songé à les réunir? Celui-là même qui a créé le coeur de
-l'homme plein de mystère, y avait songé. Car vous savez déjà que l'amour
-d'une même femme avait pénétré l'âme et le sang de Cornebille et du
-chevalier.
-
-Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis le jour néfaste où le
-corps de la marquise lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre, au
-travers des arbustes dégarnis par l'automne; et le fait d'avoir été
-chassé du château n'avait été qu'un médiocre épisode au prix de la
-terrible perturbation apportée dans sa cervelle par un regard indiscret.
-Tel était le sort qu'on lui avait jeté. Ses forces et son courage
-étaient à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et
-lui-même végétait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de coeur que la
-nuit, pour pénétrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se
-faufiler au long des allées du labyrinthe et rendre son culte à l'Amour
-qui l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de ses bras et baisé,
-un jour.
-
-Dieutegard découvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut
-pas jaloux, contrairement à ce qui arrive ordinairement en pareil cas.
-C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu'à souffrir
-d'une passion si disproportionnée et qu'il ne serait jamais un rival
-pour lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau, parce qu'il ne
-lui semblait pas possible que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé,
-lui.
-
-Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de
-fondre sur lui à coups de pieds et à coups de poings et de le jeter,
-bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais
-rien paraître de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son oeil brillait
-comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantôt
-c'étaient des cajoleries maternelles, car il espérait sans doute tirer
-parti de lui.
-
-D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les
-fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise,
-Cornebille étranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses
-doigts noueux.
-
-Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient
-de longtemps et venaient lui lécher les mains. Ils firent bon accueil à
-Dieutegard.
-
-Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par
-les nuits noires, ils s'approchaient du château, le plus près possible.
-Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient où étaient placées
-les fenêtres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans
-parler et sans souffler, heureux d'être moins éloignés d'elle, jusqu'aux
-premières lueurs du jour.
-
-Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie
-Coquelière, femme crédule qu'il avait domptée par la peur, grâce à sa
-renommée de sorcier. Elle s'aventurait à certains jours jusqu'au bord de
-la rivière, et Cornebille, surgissant là comme par, enchantement, lui
-tirait mille détails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie,
-jusqu'à la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le
-prit pour un revenant. Puis, ayant recouvré ses sens, elle se mit à
-pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire qu'elle avait
-grande pitié de l'état dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea
-sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était que
-Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps déjà on avait cessé de
-prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau.
-Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa
-communion.
-
-Vous savez que la première impression qu'ont les bonnes gens en présence
-d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelière avait, il
-est vrai, été surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu.
-Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander
-pourquoi il était là et ce qui l'obligeait à demeurer dans le bouge
-infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit à
-pleurer quand l'idée lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut
-étonné à son tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère et
-n'éprouvait plus guère d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit
-sous les fenêtres de Ninon.
-
-
-
-
-XIX
-
-VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS
-TRANSPORTE AU GYNÉCÉE OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES, ET VOUS
-Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE
-CONCLUSION MORALE, UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT NINON EN
-LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS.
-
-
-Marie Coquelière fut bien plus troublée, une fois revenue au château,
-que lorsqu'elle reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. Elle
-ne parlait jamais de ses entrevues avec le sorcier, parce que celui-ci
-inspirait l'épouvante, et ce secret lui était si dur à porter qu'elle en
-avait maigri de treize livres depuis que cela durait, et que sa figure,
-auparavant prospère, se plaquait de teintes jaunâtres. Mais ne pas dire
-qu'elle avait vu le chevalier lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle
-était au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit cette nouvelle
-et respira enfin.
-
-On la crut folle personne n'ajouta foi à ses sornettes. Cependant l'idée
-était si cocasse du chevalier Dieutegard croupissant par amour dans la
-vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, que l'on s'en empara comme
-d'une légende tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment des
-plaisanteries.
-
-Une nuit même, que Châteaubedeau et la marquise roucoulaient, la fenêtre
-ouverte, le page se plut à renverser le vase de nuit au pied de la
-muraille, par dérision, en disant hautement qu'il compissait le Sorcier
-et le Chevalier des contes de Marie Coquelière. Mais Ninon, ayant penché
-la tête à ce moment, crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle pâlit
-aussitôt et se trouva mal. Pendant le reste de la nuit elle crut à la
-vérité de la légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses
-de son esprit.
-
-La légende avait pénétré dans le gynécée, où il faut vous mener, à
-présent que les maçons en sont partis.
-
-Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous voyez donc qu'ils
-laissaient transpercer quelques bruits du dehors. A la vérité, Marie
-Coquelière, en qualité d'ancienne nourrice, y jouissait d'un droit de
-passage. C'était elle qui apportait le petit déjeuner du matin et
-servait les autres repas. Hormis elle, le marquis et la marquise seuls,
-ainsi que le vénérable abbé Pucelle, devaient, à jours et heures
-déterminés, franchir la petite porte conduisant aux appartements
-réservés de Jacquette, et de Mlle de Quinsonas.
-
-De toutes les personnes de la maison, Mlle de Quinsonas était l'unique
-qui osât ne point traiter de balivernes les histoires de Marie
-Coquelière. C'est qu'elle se souvenait de la rencontre de Cornebille, au
-petit jour, dans les allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux
-de ce lieu ainsi que de la statuette de l'Amour, ce qui, effectivement,
-pouvait être le fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était beaucoup
-enflammée sur l'aventure, à cause de ce qu'elle contenait de romanesque,
-ce qui ne lui semblait pas opposé au caractère de son ancien ami le
-chevalier Dieutegard. Et elle disait à Pomme d'Api:
-
-«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api, de te raconter l'histoire du
-chevalier Dieutegard. Je n'y vois pas d'inconvénient, parce que tu n'es
-pas, toi, sur le point de faire ta première communion; mais, quand tu en
-seras là, je te préviens que je te renfermerai dans une boîte et sous
-clef. Voilà: ce jeune homme était tombé amoureux de maman. Quand un
-jeune homme est amoureux,--à moins que ce ne soit d'une jeune fille à
-marier,--il est convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui devient
-impossible de chausser ses culottes. C'est comme cela. Voilà pourquoi
-tous nos galants s'enferment; voilà pourquoi on ne doit pas regarder la
-statuette de marbre qui est au milieu du bassin: le petit coquin est
-tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard ayant reconnu son
-état, un jour, dans la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis ce
-temps-là il se cache. C'est un jeune homme très comme il faut.
-Là-dessus, comme sur tout le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce
-n'est pas la peine que tu ailles te monter la tête à ton tour. Je sais à
-quoi m'en tenir.»
-
-L'aile du château affectée depuis des mois déjà à abriter l'innocence de
-Jacquette, se composait, comme on sait, des anciens appartements de feu
-M. Lemeunier de Fontevrault, mis d'abord en partie à la disposition de
-la gouvernante, puis restaurés, isolés et abandonnés totalement à
-Jacquette, à Mlle de Quinsonas et à Pomme d'Api. Vers la fin de
-l'automne, on permit qu'une chatte s'y établît à demeure, pour y
-détruire les souris d'abord, ensuite pour apporter un peu de gaieté aux
-solitaires. C'était une chatte noire, de poil ras, qui avait deux yeux
-d'un jaune éclatant et l'air d'un diable: M. le curé lui-même la nomma
-Belzébuth, nom d'un démon; c'est pourquoi Marie Coquelière l'appela
-aussitôt «la belle Zébute».
-
-Vous vous souvenez sans doute que, des fenêtres de cet appartement
-situées au couchant, l'oeil plongeait obliquement dans l'allée des
-fontaines, terminée par le pin parasol; que l'on voyait aussi,
-par-dessus les marronniers, le ventre rond et le haut toit moussu du
-colombier; enfin, qu'au bas des fenêtres s'étalait un petit parterre à
-la française, bordé d'une grille. C'est ce jardin qui était désormais
-réservé aux promenades et aux jeux de Jacquette. Encore avait-on fait
-grimper de hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer l'enclos
-qu'occupaient ces demoiselles, au milieu d'une demeure et d'un parc
-livrés au désordre de la vie profane.
-
-M. le curé venait deux fois la semaine donner sa leçon de catéchisme; M.
-de Chemillé faisait le dimanche à sa filleule une visite de cérémonie,
-ainsi que les hôtes de Fontevrault, tous un peu guindés, rangés en
-cercle et ne sachant que dire, à cause du ton châtié qui leur était
-recommandé. Les jours paraissaient parfois longs dans le gynécée, et
-Jacquette aspirait avec ardeur à la date de sa communion, d'autant plus
-qu'on lui avait promis qu'elle ferait, aussitôt après, son entrée dans
-le monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait, dans un assez bref
-délai.
-
-Quand le vent d'automne faisait courir les feuilles mortes dans l'allée
-des fontaines, on pouvait voir, à l'une des fenêtres du petit parterre,
-une haute personne soufflant une forte buée sur les vitres: c'était Mlle
-de Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui jouait le rôle d'un
-baldaquin étoffé, une tête aplatie au front, au nez, et dont la bouche,
-lippue comme celle d'un affreux nègre, donnait assez bien l'aspect d'un
-gros et gras limaçon vu en dessous et rampant: c'était la tête de
-Jacquette, déformée pour le plaisir de s'appliquer contre la vitre.
-Elles demeuraient là jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'allumer les lampes.
-
-M. l'abbé Pucelle avait fait suspendre la lecture de Plutarque, jugée
-pour le moment un peu païenne, et l'on se contentait de lire le Nouveau
-Testament ou de répéter le catéchisme, du matin au soir. Pomme d'Api,
-qui assistait à toutes les leçons, se montrait à l'égard du catéchisme,
-d'une inaptitude allant parfois jusqu'à la rébellion; aussi Jacquette
-coupait-elle ces exercices ardus par de grands mouvements de colère
-contre sa fille et par des châtiments corporels, tel celui qui
-consistait à la livrer, corps et biens, à la belle Zébute figurant
-Satan. La belle Zébute roulait Pomme d'Api comme pelote de laine, lui
-labourait la poitrine de ses ongles fins, et mettait ses vêtements en
-lambeaux. Ces scènes amusaient énormément Jacquette et trouvaient grâce
-devant la gouvernante, qui se relâchait un peu de sa gravité depuis
-qu'elle avait recouvré la paix à l'abri du gynécée.
-
-Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de Quinsonas avait recouvré la
-paix. Qu'est-ce que l'on peut jamais affirmer de ces natures-là et de
-malheureuses filles dans une situation aussi étrange que celle de
-gouvernante? Tout au plus pourrai-je hasarder, pour ne point m'éloigner
-de la vraisemblance, que Mlle de Quinsonas devait ressentir un
-apaisement dans ses sens, parce qu'elle était garantie de la poursuite
-du marquis, dont je vous ai dit qu'elle avait eu beaucoup à souffrir.
-
-Mais il y a mille circonstances infimes qui prennent pour les recluses
-une importance considérable.
-
-Quand le marquis venait voir sa fille, par exemple, à des heures
-réglementaires, je le veux bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner
-sa canne entre ses doigts, ou bien en jouant, pour se donner contenance,
-avec le bout de son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il échappait
-à Mlle de Quinsonas, que ce papa d'apparence débonnaire, piquait, à la
-dérobée, ses formes plantureuses, d'un désir aigu comme une alêne?
-
-Notez qu'il y a quantité de menus faits que je ne puis relater et qui se
-sont passés pendant que nous suivions le chevalier Dieutegard: un
-esclandre entr'autres, causé par les deux perruches, Mmes de la
-Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, que l'on a surprises à
-l'entrée de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me garderai bien
-d'attirer votre attention.--Mon Dieu! que ces deux sottes sont
-exaspérantes!--Si encore elles étaient jolies à tel point que l'on
-pardonne tout! Mais, outre que leur grâce ne fut jamais qu'ordinaire, je
-suis porté à croire que les amours déviées du droit chemin
-n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas moi qui regrette que le bruit
-fait autour d'elles ne soit pas parvenu jusqu'à nous!
-
-Mais il faudrait posséder l'âme chaste du bon abbé Pucelle ou la crédule
-simplicité de Ninon pour goûter l'illusion que le mur élevé entre le
-château et le gynécée est de taille à barrer la route au subtil et malin
-fluide qu'est l'esprit du siècle. Telle la belle Zébute se faufilait, en
-se faisant toute petite, par le trou de la chatière ménagée dans la
-porte de chêne, tel le scandale, par les lèvres candides de Marie
-Coquelière, pénétra, amenuisé, étiré en longueur, dans la demeure des
-vierges, et s'y présenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs, et
-d'aspect satanique.
-
-Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice, auquel nous avons
-échappé et dont, aussi bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en
-passant que pour vous apitoyer sur le cas de notre pauvre gouvernante
-qui, étant de chair sensible, dut éprouver des picotements cruels à
-l'audition de ces lascives historiettes, agrandies une fois encore par
-une imagination solitaire.
-
-Des relations de la grosse maman Châteaubedeau avec Chourie, des
-relations de Châteaubedeau le fils avec la marquise, elle était informée
-quotidiennement, mieux que par la gazette, vous n'en doutez pas: de quoi
-donc eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint à Dieutegard, vous
-savez qu'elles n'ont rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était que
-le marquis redevenait amoureux de sa femme.
-
-Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la digne nourrice racontait
-tout cela au plein air, et sans souci des oreilles de Jacquette! Non.
-Elle excellait à employer un langage imagé qui agrémentait d'un voile
-fleuri le sens dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter des
-moments où la fillette était absorbée par l'avidité des interrogations
-de Pomme d'Api.
-
-D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne heure, et, tout au bout de
-l'immense pièce où flottaient encore les tentures à moulins brodés de M.
-Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière et la gouvernante
-chuchotaient longuement, la porte entr'ouverte, un léger courant d'air
-semblant agiter les ailes des moulins.
-
-Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, tirait le verrou et s'avançait
-sur la pointe des pieds, afin de voir si Jacquette était endormie. Et,
-quand elle s'en était assurée, elle poussait devant le feu la
-bouillotte, afin de faire ses ablutions à l'eau chaude, car elle était
-frileuse.
-
-C'était une de ces grosses bonnes bouillottes ventripotentes, goitreuses
-et cabossées par un long usage, vieilles servantes tassées sur jambes,
-mais souriantes et honorées de servir, telles enfin que l'on n'en voit
-plus aujourd'hui que tout devient mince, étriqué, anguleux et chagrin.
-Et cette bouillote chantait délicieusement sur les cendres. Mlle de
-Quinsonas en aimait la musique tour à tour plaintive et ardente,
-mélancolique ainsi qu'une voix entendue le soir dans la campagne, et
-gaillarde tout à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans cesse
-renouvelée; puis elle courait au secours de la chanteuse suffoquée par
-un vomissement de glouglous qui lui soulevaient le couvercle et
-inondaient le brasier parmi des nuages de fumée.
-
-Elle se déshabillait lentement devant les flammes d'un grand feu de
-hêtre, dont les bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle. A cette
-heure-là, la pièce était chaude, et il faisait bon s'étirer les membres,
-une fois dévêtue, dans la pénombre à peine violée de temps en temps par
-une grande flamme téméraire qui se cassait rapidement le cou à vouloir
-s'élever trop haut.
-
-Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à cheval sur une chaise qu'elle
-approchait du feu le plus possible; elle conservait alors ses mules,
-pour s'accrocher par leurs talons à l'un des barreaux; et, les yeux
-larges ouverts sur quelque point brillant, elle envoyait sa main à la
-promenade, sur le devant des jambes et sur l'envers de ses longues et
-belles cuisses qui rôtissaient agréablement.
-
-Que lui disait le feu de bois, qui parle comme un ballet d'opéra, comme
-un coucher de soleil? Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé, des
-soirées entières, à la campagne, devant ses inimitables féeries. Et que
-lui disait la chanson de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait
-le silence? A parler franc, je crois que le cerveau de Mlle de Quinsonas
-était trop strictement discipliné pour entendre, de la part de la
-nature, quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à entendre. Mais
-lorsqu'une personne a le cerveau si bien élevé et, d'autre part, le
-corps mûr et parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me plais à
-croire qu'une entente secrète s'établit entre le chuchotement innocent
-des choses créées par la main de Dieu, et notre chair, leur soeur.
-
-Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne saisissait pas un traître
-mot de ce langage, et cependant qui sait si la vie même de Mlle de
-Quinsonas ne résultait pas de cet échange de vues, de ces épanchements
-puérils entre son corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments
-invisibles qui flottaient entre les moulins brodés des anciennes
-tentures? La nature et notre chair réparent, à elles seules, bien des
-désordres que l'esprit humain a introduits dans nos affaires. Aussi je
-prie que l'on me permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette opération
-merveilleuse qui a lieu ce soir d'hiver devant le feu du gynécée, au
-bénéfice d'une pauvre gouvernante privée des expansions les plus
-légitimes, et que Dieu cependant avait formée, assurément,--eu égard à
-sa belle santé et à sa plénitude,--pour s'épanouir dans l'acte d'amour,
-comme tout ce qu'il se plaît à faire sortir du néant.
-
-Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte, qu'une fièvre agite ses
-flancs, et que l'on sent approcher le moment où un spasme violent va
-projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas empoigne la queue
-emmaillotée d'osier, et emplit à demi un bassin haut sur pieds qu'elle
-enjambe prestement, car elle adore, avant de toucher l'eau, se sentir
-embrassée par la vapeur brûlante. Tel est même parfois son bien-être,
-qu'elle ne retient pas un cri suffisant à réveiller Jacquette; et
-l'enfant, un oeil entr'ouvert, assiste, au hasard de la complaisance des
-flammes mourantes, au dialogue mystérieux de l'eau avec la chair de sa
-gouvernante.
-
-Mlle de Quinsonas semble chevaucher une nue, et je suis bien certain que
-nombre de romanciers saisiraient l'occasion pour vous dire que Jacquette
-croit voir en rêve Junon ou quelque déesse académique reproduite par une
-gravure du temps. Mais point du tout. Jacquette se moque bien de Junon!
-Jacquette se demande ce qu'elle dira à Pomme d'Api, si Pomme d'Api, par
-hasard, désire savoir pourquoi la gouvernante apporte à sa toilette du
-soir un temps et une attention qu'on ne tolérerait pas aux enfants.
-
-Mlle de Quinsonas reçoit de la vapeur de terribles caresses; le nuage
-brutal la frappe, la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes
-flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient câlin, flatteur,
-l'embrasse à la fois de toutes parts d'une lèvre humide et douce,
-commande à ses flocons de suivre étroitement les courbes du corps; et
-ceux-ci, comme cent doigts avides, rôdent, glissent, frôlent, se
-nichent, se blottissent, s'exténuent; et c'est cent, c'est mille amants
-que cette fille refusée aux hommes reçoit ainsi des éléments, sans
-provocation de sa part, croyez-moi:--elle n'eût pas inventé ces
-attentats multiples;--sans responsabilité aussi, croyez-moi
-encore:--elle se fût reproché comme un crime de ne les pas
-repousser.--Non, non, cela se fait par une permission spéciale du
-Créateur, qui veille à ce que l'humble matière participe au divin
-plaisir.
-
-Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la main, Mlle de Quinsonas ose
-toucher l'eau brûlante encore; et, à voir ces petits doigts agiles
-barboter, vous diriez une couvée de canards prenant leurs ébats sous
-l'arche ogivale d'un pont.
-
-Ces jeux sont sans méchanceté, il le faut reconnaître; et nous, qui
-avons le bonheur de nous endormir le soir contre une bonne personne
-vivante, soyons indulgents aux belles gouvernantes privées par un destin
-cruel de la douce secousse qui procure le sommeil paisible.
-
-Mais plaignons plutôt la petite Jacquette, qui se torture l'esprit sur
-son oreiller afin de donner de ces phénomènes une explication plausible
-à Pomme d'Api; car elle sait bien qu'à elle-même personne ne la donnera,
-quoique tout ce qui se passe à l'intérieur du gynécée ne puisse être
-qu'avouable et décent. Enfin, pour avoir la paix, elle bâcle à la hâte
-cette opinion qu'elle transmet aussitôt à sa fille:
-
-«Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle, pourquoi Mlle de Quinsonas
-s'échaude ainsi le soir, nue comme la main, en roulant des yeux de
-poisson cuit au bain-marie? Elle expie par ce moyen les péchés de
-gourmandise qu'elle a commis dans la journée et qui la font engraisser
-si fort par derrière.»
-
-Pomme d'Api se déclare satisfaite; Jacquette reprend son sommeil
-interrompu, et la gouvernante, ayant passé sa chemise de nuit et étant
-venue voir si la fillette reposait chastement, les deux mains sur les
-couvertures, se glisse dans son lit et s'endort.
-
-Vous croyez le gynécée en paix? Ah! que non!
-
-Vers minuit, une petite porte dérobée qui communique avec le château, a
-été poussée furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds nus et sans
-lumière, est entré. La marquise seule, pourtant, a la clef de cette
-porte. Marie Coquelière va la recevoir de ses mains le matin et la lui
-remet le soir...
-
-Mais avant de vous conter qui vient ainsi violer le repos de nos
-vierges, il nous faut retourner en arrière, vers des personnages que
-nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres, et vous verrez comment
-cette incursion, qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire nous
-y ramène.
-
-Vous vous souvenez de la manière toute fortuite dont Ninon est devenue
-la maîtresse de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté comme un
-panaris, et comment elle s'est accoutumée à une situation qui, tout
-d'abord, l'avait non pas précisément choquée, car sa nature n'était pas
-d'une délicatesse à se froisser pour des accidents de ce genre, mais
-enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout au moins, dans la région
-d'honnêteté fondamentale qu'elle avait. Petit à petit, le fait de
-presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros paquet de muscles
-qu'était Châteaubedeau, devenait un besoin aussi impérieux que celui de
-boire et de manger. Elle recevait donc son page dans sa chambre, après
-que l'on s'était assuré du coucher du marquis, et ceci, de la façon
-suivante:
-
-On se rendait à pas de loup sur la terrasse où donnait la chambre de
-Foulques, qui allait volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre
-s'éclairait soudain, et, comme elle était un peu haute, on n'apercevait
-que le plafond et un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, déjà
-allongée démesurément, se haussait presque aussitôt d'une sorte de tiare
-pointue,--effet dû à un beau bonnet de soie,--et simulait une pantomime
-invariablement répétée.
-
-La noire figure géante avisait un coffre d'aspect imposant, et en tirait
-une urne enflée, au moins d'apparence, à contenir la cuvée de trois
-arpents de vigne, puis la soutenait à mi-corps dans cette attitude
-d'expectative propre au pichet que l'on présente à la chantepleure.
-Après quoi, tout devenait inerte, pétrifié, solennel. On eût eu le temps
-de réciter trois _Pater_. Une chauve-souris coupait parfois le spectacle
-de sa petite tache tremblotante. Enfin quelque chose pointait: une ligne
-d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de cercle, joignait l'urne patiente
-à la fontaine monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y méprendre le
-gargouillis de la gouttière du Nord vomissant une pluie d'équinoxe.
-
-Lorsque le marquis avait procédé à cette opération et renfermé le
-liquide dans la table de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait
-plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et qu'il se coucherait et
-s'endormirait là contre, en vertu de quelque chose de plus fort que sa
-volonté ou son caprice: une habitude, singulière à la vérité, mais
-héritée de ses pères.
-
-Ninon n'assistait pas à cette séance de très bon gré, car ni la
-méchanceté ni l'espièglerie n'avaient de part dans ses actes. Elle
-aimait son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir ne s'augmentait
-point de la disgracieuse situation qu'il créait au marquis. Elle eût
-beaucoup donné pour ne point songer qu'elle endommageait son mari en
-passant des quarts d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais
-Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait royalement à voir le marquis
-coucher le nez sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, lui, le
-souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait par bonté d'âme et
-faiblesse, mais elle était très contente lorsque c'était fini et qu'elle
-allait se mettre au lit.
-
-Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était régulièrement couché
-comme à l'ordinaire, se leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre,
-son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha droit, d'un air guilleret, à
-l'appartement de la marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette, il
-gratta à la porte.
-
-Ninon reconnut aussitôt la présence de son mari et fut ennuyée, non
-qu'elle redoutât quelque conséquence tragique, que les caractères de
-Foulques et de Châteaubedeau rendaient peu probable, mais parce qu'il
-lui répugnait intimement de savoir son mari si proche et lui demandant
-une hospitalité légitime, dans le moment précis où son amant l'enlaçait
-avec une vive ardeur.
-
-Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était qu'un bravache, perdit la
-tête en même temps que toute contenance; et il allait et venait tout nu
-dans la chambre, essayant d'ouvrir les placards pour s'y cacher, au
-moyen d'une clef qu'il avait trouvée sur la table, au risque de
-compromettre Ninon, qui simulait un profond sommeil pour se dispenser
-d'ouvrir.
-
-Foulques, vous le savez, n'aimait pas se mettre martel en tête; mais,
-lorsqu'une envie le démangeait, il était tenace comme un roc de
-Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement, pour l'heure, de savoir si sa
-femme recevait un amant dans son lit; mais il avait l'envie bien nette
-d'occuper la place qui lui était due dans le lit de sa femme, et il
-s'armait seulement de patience en attendant que sa femme lui ouvrît.
-
-Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes désespérés pour lui donner à
-entendre qu'il poussât tout bonnement l'autre porte et s'en allât.
-
-«--Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau d'un geste noble, que
-sa nudité rendait plus solennel,--«jamais!»
-
-Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître quand Ninon se serait
-expliquée avec son époux. Et il introduisait la clef dans une serrure et
-puis dans une autre.
-
-«--Mais, malheureux! soufflait Ninon, c'est la clef des appartements de
-ma fille!»
-
-Enfin, comme le temps pressait et que le marquis grattait toujours à la
-porte du cabinet, Ninon se leva et fit mine de se résoudre à le laisser
-entrer. Elle jeta au page ses vêtements et courut toucher le verrou.
-
-Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette qu'il décampa aussitôt, sans
-même prendre soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement de cette
-clef qu'il avait gardée à la main.
-
-Beaucoup de lecteurs vont certainement m'accuser de recourir ici à un
-procédé bien vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau tout nu
-la clef du gynécée. Je vous assure que vous avez tort. Rien n'est plus
-conforme au caractère de ce jeune homme que de vouloir s'introduire dans
-un placard lors de l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut à
-s'abriter du danger, et fournit une occasion de se flatter, après, qu'on
-en a couru un colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui souhaite
-s'introduire dans une armoire fermée, que d'essayer de l'ouvrir avec la
-première clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, étant donné
-l'esprit aventureux et éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de ce
-qu'on a la clef de l'appartement des vierges et de ce qu'on est nu, pour
-s'y diriger tout droit.
-
-Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors de la chambre de Ninon
-qu'il était résolu à aller jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas.
-
-Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons jusqu'à la petite porte
-qu'il connaissait pour l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la
-clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait, par exemple, car
-l'obscurité était complète. Il interrogea de la main un pan de mur, puis
-un autre, et toucha une lourde portière de tapisserie qu'il souleva.
-Alors il sentit plutôt qu'il ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et
-il marcha plus librement. Deux petites lueurs demeuraient dans le foyer,
-comparables à des vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet. Le pas
-de Châteaubedeau, un peu lourd, car c'était un gaillard râblé, faisait
-osciller la cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, et une grande
-armoire craquait.
-
-Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un cauchemar. Son premier acte,
-en pareil cas, était de faire de la lumière. Elle se dressa sur le coude
-et alluma sa bougie selon la méthode qu'on employait en ce temps-là.
-Mais, comme elle était peureuse, la bougie étant allumée, elle hésita
-encore à regarder autour d'elle, dans la crainte de découvrir quelque
-chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait flegmatiquement; il ne
-bougeait plus. Parfait silence. La gouvernante se rassura et consentit à
-explorer des yeux la chambre.
-
-Alors elle vit, à moins de deux pas de son chevet, un grand et gros
-homme qui la regardait, nu comme un ver.
-
-Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'évanouit instantanément.
-
-Jacquette, à l'autre bout de la pièce, fut réveillée par le cri de la
-gouvernante et aperçut, en pleine clarté, le favori de sa maman. Elle le
-remit aussitôt, parce qu'elle ne s'émouvait pas, elle, de le voir en cet
-appareil, et elle conservait toute sa présence d'esprit. Elle s'inquiéta
-seulement et demanda:
-
-«--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Châteaubedeau? Est-ce que maman est
-malade?»
-
-Châteaubedeau n'avait point vu Jacquette. En entendant sa voix
-innocente, ce malappris effronté connut quelque chose de plus fort que
-son impudique forfanterie, à savoir la loi naturelle qui commande à
-l'homme de respecter la jeunesse; et il fut en proie à un étrange
-malaise: il couvrit rapidement, de ses mains, ce qu'il put couvrir de
-son corps.
-
-Et il s'en alla plus vite qu'il n'était venu, en se tenant le derrière à
-deux mains. Il était tout à fait ridicule.
-
-Dès qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit. Mlle de Quinsonas demeura
-je ne sais combien de temps sans connaissance. Quand elle s'éveilla, il
-faisait bien plus grand jour que de coutume, parce que Marie Coquelière,
-n'ayant pas trouvé la clef du gynécée chez la marquise, n'avait pu
-ouvrir et apporter le déjeuner de ces demoiselles.
-
-A défaut du témoignage de la bougie qui était consumée jusqu'au bout, la
-clef égarée eût suffi à prouver à Mlle de Quinsonas qu'elle n'avait pas
-rêvé en voyant l'homme nu: quelqu'un s'était emparé de la clef du
-gynécée et s'y était introduit; ce n'était pas un monstre, car l'émotion
-lui avait laissé le temps de l'estimer bien fait, sinon celui de lui
-examiner la figure.
-
-Tout autre que Mlle de Quinsonas eût promptement soupçonné
-Châteaubedeau; mais elle était si bien élevée qu'elle ne se fût pas
-permis, même au plus secret de sa pensée, d'accuser un hôte du château
-de la double infamie d'avoir dérobé une clef près du chevet de la
-marquise et de s'être montré à ses yeux dans un si outrageant appareil.
-Par une de ces générosités d'esprit que procurait autrefois une
-éducation accomplie, elle jugea que quelqu'un de ces messieurs était
-sujet à des accès de somnambulisme et que le parti le plus prudent
-serait de ne point parler de l'aventure, qui pouvait aussi, hélas! la
-desservir personnellement. Jacquette étant dressée à ne dire jamais rien
-de ce qu'elle avait vu, demeura muette vis-à-vis du monde, se réservant
-d'en philosopher à son aise avec Pomme d'Api. Marie Coquelière attribua
-la disparition de la clef à un tour de sorcellerie et en accusa
-Cornebille.
-
-Châteaubedeau, pour ajouter une farce à une farce, porta la clef sous
-l'oreiller de sa mère, endormie d'un puissant sommeil.
-
-La grosse maman Châteaubedeau se réveilla, la clef quasiment dans la
-main. Mais, ayant presque aussitôt entendu dire par la femme de chambre
-que l'on avait dû enfoncer la porte des appartements de feu M. Lemeunier
-de Fontevrault, elle se tut à son tour, par sa prudence de femme adonnée
-aux amours coupables.--Vous voyez que les fautes comme l'innocence
-concourent à nous rendre circonspects.--Cependant, aiguillonnée tout le
-jour par une curiosité bien légitime, elle ne put tenir, vers le soir,
-contre le désir de savoir si la clef qu'elle possédait n'était point
-celle du gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de précautions,
-jusqu'à la petite porte.
-
-La nuit tombait, le corridor était dans l'ombre; une grande paix
-semblait répandue dans le château comme dans l'appartement des vierges.
-Mme de Châteaubedeau tira de sa poche la clef, l'introduisit, la tourna
-dans la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain, un bruit au fond
-du corridor... Elle songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera
-mal sa présence à cet endroit: le plus sûr moyen d'éviter la personne
-qui s'approche est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse la porte,
-elle est dans l'antichambre mais elle n'a pas le loisir de refermer! son
-amant Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré derrière elle.
-
-Elle s'affaisse sur le premier siège qui se rencontre, et elle comprime
-les battements de son coeur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; elle
-croit étouffer. Son amant aux abois cherche de l'air; il ouvre une
-porte: c'est la salle d'étude, actuellement déserte. Il y entraîne sa
-forte maîtresse et, l'ayant déposée sur une chaise longue, près d'une
-fenêtre, il délace amoureusement son corsage gorgé à pleins bords.
-
-Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne de gros yeux langoureux;
-cette femme vieillissante oublie tout sous le charme magique des
-caresses. Son regard va de son amant au petit parterre si bien dessiné,
-si bien planté, à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier. Ce
-n'est que peu à peu qu'elle songe à la qualité de l'endroit où elle est:
-on entend, dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la voix de
-Jacquette, et celle de M. le curé qui lui donne sa leçon de catéchisme.
-
-Quel dommage que ces appartements-ci soient réservés! Quelle
-tranquillité on y goûte! Chourie fait observer que la poussière envahit
-les meubles, que des toiles d'araignée doublent les tentures, de leur
-tissu léger. En effet, depuis que l'on avoisine l'époque de la première
-communion, la salle d'étude est délaissée en faveur de l'oratoire.
-Peut-être ne vient-on jamais par ici?
-
-Et Mme de Châteaubedeau se représente son existence au château, où le
-pauvre Chourie est épié sans répit par sa femme, par son frère
-maladroit, par la marquise qui emploie ses scrupules à sauvegarder les
-apparences où elle-même a quelque répugnance à s'exhiber en galante
-aventure aux yeux de son fils, quelque vaurien qu'il soit; enfin où
-chacun, portant le fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant comme
-un renard qui frôle le mur du poulailler. «--Chourie, si nous y
-revenions?...»
-
-Elle garda donc la clef et revint chaque jour ici, à la même heure, avec
-Chourie. Pour elle, d'une nature grasse et abondante, cette combinaison
-offrait l'avantage d'une grande paix amoureuse; pour le pauvre Chourie,
-devenu maigre et efflanqué par un rude service d'amant, il s'y joignait
-un adjuvant qui puait bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en
-somme, et qui provenait d'une sorte de viol d'un lieu saint, rendu plus
-sensible par le murmure des voix de la fillette et du vieux prêtre, dans
-l'oratoire, et par la présence, parfois, de l'inquiétante belle Zébute,
-dardant dans un coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou animée
-tout à coup d'une danse barbare, arrivée là par quelque trou mystérieux,
-disparue de même.
-
-Moins de huit jours après, les deux amants, jamais troublés, tenaient
-cette pièce du gynécée pour un pavillon à eux; ils y apportaient des
-friandises, y croquaient des gâteaux secs, et muaient le pupitre de Mlle
-de Quinsonas en une cave à liqueurs et à vins variés. Chourie, ayant
-dérobé à l'office un petit plumeau, commençait à épousseter par ci par
-là, à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa maîtresse pût, en
-se retirant, mettre de l'ordre dans sa toilette et dans sa chevelure.
-
-Tout se passait au gynécée avec la régularité des couvents. M. le curé
-arrivait au château à quatre heures et demie; un petit bonjour à la
-marquise quand il la rencontrait, un brin de causette avec celui-ci ou
-celui-là: à cinq heures moins dix, invariablement, la leçon était
-commencée dans l'oratoire. Elle se poursuivait jusqu'à six heures et
-demie précises. A six heures et demie la marquise entrait à l'oratoire,
-prenait congé du bon curé et accompagnait sa fille dans la salle à
-manger du gynécée, où le dîner de ces demoiselles était servi. Elle
-s'informait du menu, chatouillait d'un doigt le cou de Jacquette et
-disait bonsoir.
-
-Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi que Pomme d'Api et, du
-moins en principe, la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé
-suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le cerveau de la jeune
-catéchumène était écoulé, M. le curé tolérait qu'une aimable détente
-succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait en causerie édifiante
-la partie dogmatique de son enseignement. Quelques sauts étaient même
-permis à Jacquette, dont le tempérament enjoué s'accommodait mal des
-longues stations, et elle en profitait pour se livrer à maintes
-cabrioles avec la belle Zébute.
-
-M. l'abbé Pucelle contemplait ces ébats avec indulgence et les
-encourageait volontiers de sa franche et cordiale hilarité, encore qu'il
-lui arrivât souvent de se mettre à croppetons, sa soutane tordue entre
-les deux genoux, afin de saisir plus prestement la chatte, par la queue,
-au passage. Puis il se relevait, la figure rouge comme une tranche de
-boeuf, et s'entretenait avec la gouvernante, soit de Mgr l'évêque
-d'Angers, vénérable parent de celle-ci, soit de la satisfaction que
-donnait à son coeur l'édifiante préparation à la communion de Mlle de
-Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de sa collaboration intelligente
-et zélée, et, parcourant de son honnête regard les murs blanchis du
-petit oratoire, les pieuses images qui l'ornaient et l'auditoire rare et
-charmant, composé «premièrement, disait-il, d'une sainte gouvernante qui
-portera aux pieds de Dieu le mérite d'avoir soustrait une enfant aux
-embûches du siècle; deuxièmement, de cette enfant, tabernacle de toutes
-les grâces, héritière des plus beaux biens de ce monde et candidate aux
-ineffables richesses de l'autre; troisièmement, de Mlle Pomme d'Api,
-exemple de sagesse et de modération dans l'exubérance de la santé et de
-la belle mine; quatrièmement, enfin, de cette chère bête, digne joujou
-de l'homme, et à qui il ne manque qu'une âme pour être notre soeur en
-gentillesse et en agilité», il élevait son âme vers le ciel et lui
-offrait avec une touchante sincérité son pur contentement.
-
-Il arriva que Jacquette, le moment venu de cette courte récréation, ne
-trouva plus la belle Zébute à son poste ordinaire et la chercha en vain
-dans les coins et recoins de l'oratoire. Elle s'en affligeait; et elle
-trépignait de l'envie de découvrir par quelle issue la chatte noire
-avait pu ainsi lui fausser compagnie. M. le curé, lui aussi, regrettait
-la perte de la belle Zébute.
-
-Voilà donc Jacquette à quatre pattes, M. le curé à genoux, Mlle de
-Quinsonas elle-même ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol de
-cette pesante poitrine qui avait troublé le marquis de Chamarante et qui
-faillit plus d'une fois, sous les chastes regards du vieux prêtre,
-s'échapper du corsage ouvert, à la mode du temps. On remue le prie-Dieu,
-les chaises, le confessionnal rococo, joli comme une pièce de nougat; on
-dérange la statue des saints; on met en lambeaux les toiles d'araignées.
-
-Tout à coup, Jacquette, à plat ventre contre un vieux panneau de
-boiserie, les deux menottes en abat-jour, semble attentive ou pétrifiée
-comme un chien à l'arrêt. Elle a trouvé!
-
-Mlle de Quinsonas se relève en tenant sa gorge à deux mains; le bon curé
-ajuste ses lunettes et, désignant du doigt la petite, qui a été la plus
-heureuse à la chasse, il rit de tout son coeur et de tout ce qu'il lui
-reste de dents, peu nombreuses, mais longues comme des bâtons de sucre
-d'orge.
-
-C'était une chatière, trou rond, dissimulé par un clapet mobile ouvrant
-de ci de là, au gré des allées et venues de l'animal. Lorsque Jacquette
-eut pesé du doigt sur cette porte secrète, elle vit, droit devant elle,
-au beau milieu de la salle d'étude, la belle Zébute qui la regardait de
-ses deux yeux jaunes, ayant l'oreille fine et sensible au plus menu
-bruit. Puis, quelque chose de compact intercepta l'image de la chatte
-noire. Puis celle-ci reparut, léchant goulûment une timbale de
-pâtisserie qui bavait de bien belle crème. Puis elle disparut de
-nouveau. Puis Jacquette la revit qui se pourléchait les babines avec une
-petite langue rose et friande; des miettes de pâte gluante lui restaient
-collées entre trois longs crins de moustache.
-
-C'est très bien. Jacquette était au comble de la joie et annonçait tout
-haut les détails du spectacle. Mais elle était curieuse de savoir la
-nature de l'écran opaque qui lui dérobait, à intervalles presque
-réguliers, la vue de cette coquine de belle Zébute. Peu à peu son oeil
-discerna un soulier, un grand soulier de monsieur, et aussi un soulier
-plus petit et qui semblait de satin blanc. Le grand soulier était
-emmanché au bout d'une jambe maigre, et le soulier blanc attenait à un
-fort gros mollet. La jambe maigre s'entortillait au gros mollet comme un
-lierre mince et vorace s'enroule autour de la verrue d'un orme et
-l'étouffe en lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait, si vous
-voulez, une sorte de balancier de pendule, en style de colonne torse,
-posé horizontalement et oscillant d'une manière franchement hostile aux
-lois de la pesanteur.
-
-Rien n'est plus parfait que n'était la joie du bon curé lorsque
-Jacquette disait qu'elle voyait un pied noir et un pied blanc. Il en
-toussait, il se pliait en deux la bedaine, il communiquait sa gaieté à
-la gouvernante, qui, penchée sur le corps de Jacquette, la main étalée à
-l'échancrure du corsage, interrogeait elle-même:
-
-«--Et après, Mademoiselle? que voyez-vous? que voyez-vous? Qui donc aura
-laissé un pied noir et un pied blanc dans la salle d'étude, avec des
-friandises?... Après? après?»
-
-«--Après... dit Jacquette; oh! ce n'est pas bien!»
-
-Elle se releva d'elle-même et s'en alla dans un coin de l'oratoire en
-faisant la moue comme s'il lui était arrivé quelque chose de
-désagréable.
-
-Mlle de Quinsonas fut sur le point de s'allonger pour mettre l'oeil à la
-chatière. M. l'abbé Pucelle, très ingambe encore malgré son âge, ne le
-souffrit pas.
-
-«--Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!»
-
-En un instant, voilà M. le curé à quatre pattes, fermant un oeil,
-ouvrant l'autre à la chatière, se souvenant d'avoir été gamin. Sa vue
-est bonne; il distingue à merveille, mais il ne peut en croire ses sens;
-il faut qu'il soit bien troublé pour qu'une telle expression lui
-échappe: «--Bon dieu de bois!» s'écrie-t-il.
-
-Car il voit plus non un pied noir et un pied blanc, mais une épaule de
-femme grasse, un cou, un sein pareil à de la pâte bien levée, qu'une
-main éprouve par pressions interrogatives ou bien flatte par petits
-tapotements amicaux, à l'instar du mitron qui va porter son pain au
-four.
-
-Il se redresse, retombe aussitôt sur un siège, s'essuie le front du
-revers de la main; puis il se frictionne vigoureusement les yeux, comme
-pour en chasser quelque chose d'immonde. L'indignation, la stupeur
-l'emportent, en sa vieille âme probe, sur la prudence et la diplomatie,
-et il ne songe plus qu'à la petite catéchumène qui a vu ce que lui-même
-a vu. Il se précipite vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise le
-front; il invoque au plus haut du ciel la grâce d'un divin oubli sur
-cette jeune imagination; il voudrait qu'une source clarifiée jaillît de
-quelque part afin d'y laver sa petite amie à grande eau; il a tant de
-chagrin, le digne prêtre, qu'il en pleure, et, à défaut de source
-miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent peut-être par la permission
-de Dieu, se répandent sur les cheveux blonds de Jacquette.
-
-Mais, sous cette tempête morale, Jacquette, dont les préoccupations sont
-bien différentes, dit tout simplement:
-
-«--C'est la belle Zébute que je voudrais bien ravoir!»
-
-Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est sur le gril. C'est qu'elle a la
-fringale de regarder par la chatière, et qu'elle n'ose; et c'est aussi,
-toute curiosité mise à part, qu'il faudrait bien qu'elle sût ce que
-Jacquette a vu dans la salle d'étude, car s'il y a dommage, qui, sinon
-elle, paiera les pots cassés? Elle attend que M. le curé l'autorise à
-pénétrer dans cette salle. Mais M. le curé est tout à ses lamentations
-et à ses exorcismes.
-
-Il se fait tard; l'heure a sonné; et la marquise entre dans l'oratoire
-avant que l'on ait eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est
-opportun de lui dire.
-
-Elle trouve la gouvernante défaite; elle voit Jacquette essuyer
-tranquillement avec son mouchoir les larmes que M. le curé répand, et le
-curé encore en feu, levant les mains au ciel ou les abaissant pour
-désigner du doigt, dans la boiserie, le trou dérobé de la chatière.
-
-Ninon interdite ouvre vainement les yeux; elle ne comprend rien. Tout à
-coup le clapet se soulève comme un couvercle de tabatière, et les deux
-chandelles jaunes de la belle Zébute illuminent sa frimousse de
-négrillon. Ninon veut rire, mais le curé l'arrête d'un geste, et dit:
-
-«--Madame, cet animal est l'image du démon qui s'est introduit dans ce
-saint asile, selon un usage qui lui est familier et que Dieu permet, car
-ses desseins sont insondables: Satan est votre hôte, Madame la marquise;
-il rampe et s'agite immodérément de l'autre côté de cette cloison!»
-
-Ninon les croit devenus fous: elle va tout droit à la porte de la salle
-d'étude, veut l'ouvrir, l'ébranle, mais en vain: un verrou est poussé à
-l'intérieur; elle court à l'autre porte communiquant à la chambre à
-coucher: même obstacle.
-
-La voici possédée d'une de ses grandes colères, maintes fois provoquées
-sous vos yeux par le souci de la bonne éducation de sa fille. En outre,
-elle n'aime point avoir fait de vains frais de clôture et
-d'aménagements;--c'est une sensibilité de propriétaire;--disons aussi
-que, malgré sa personnelle faiblesse vis-à-vis de l'amour, elle commence
-à ressentir un épais dégoût de ces créatures partout vautrées et qui
-souillent sa maison. Non, à la fin, cela vous écoeure! Or elle se doute
-bien qu'il s'agit encore de tels déportements.
-
-Elle tente de défoncer la porte à coups de talon, elle crie, elle
-piétine. On l'a entendue on vient. Voici son mari qui la suit maintenant
-de près comme il faisait jadis de Mlle de Quinsonas; voici
-Châteaubedeau; voici Malitourne l'empressé, toujours prêt à se rendre
-serviable. Il fait bélier de ses reins, heureux de plaire à la marquise.
-Le verrou a sauté; la porte s'ouvre. Malitourne tombé net sur son séant,
-demeure aplati comme pelletée de terre.
-
-On l'enjambe; on se rue dans la pièce. Qu'y voit-on? Personne, mais les
-débris d'une collation. Ah! regardez à la fenêtre! Qu'est cela? Un vol
-d'outardes? une armoire à chiffons? le panier de la blanchisseuse? Non:
-une femme qui a sauté par le balcon! On s'y porte. Ciel! un amas de
-chairs innombrables dans une corbeille de linge et de dentelles,
-titanesque bouquet jeté des nues à un long pieu fourchu qu'on voit fiché
-en terre au fond du fossé! C'est Mme de Châteaubedeau, toutes jupes en
-l'air, qui va rejoindre Chourie par la route aérienne fréquentée des
-classiques amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles.
-
-Vous croyez que l'accident va tourner à la confusion de cette grosse
-dame? Elle l'eût mérité, car, franchement, à l'âge qu'elle a, il sied de
-garder plus de pudeur. Mais je ne sais si Celui qui a réglé les affaires
-du monde raisonne comme nous et j'incline à le croire, au contraire,
-disposé à prendre toujours et aveuglément le parti de l'amour. Du haut
-de son siège, il n'aperçoit guère le ridicule,--il est possible aussi
-qu'il le néglige,--et, pour peu qu'il soupçonne qu'un couple a quelque
-chance de contribuer à cette prolificité des races qui est vraiment
-tournée chez lui à la manie, il étend sur ce couple sa main du pouce et
-de l'index, il en rapproche les éléments et, du restant de ses doigts,
-couvre l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour enflammer une allumette
-contre le vent.
-
-Mme de Châteaubedeau eut la chance, en l'occasion, de se casser la
-cuisse. Vaste cassure! Les personnes qui regardaient tomber par la
-fenêtre cette grande quantité de chair nue et qui se félicitaient ou se
-courrouçaient d'assister à un délit si flagrant, éprouvèrent un bref
-retour dans leurs sentiments quand ils purent vérifier que ce qu'ils
-apercevaient de Mme de Châteaubedeau renversait par son poids M. de la
-Vallée-Chourie, le couvrait tout entier--quoiqu'il fût fort long,--enfin
-que le tout demeurait au fond du fossé, aussi inerte qu'un pot à fleurs
-aplati par la chute d'un troisième étage. On ne songea plus qu'à voler
-au secours. Les deux complices se métamorphosaient en victimes.
-
-Ninon, elle-même, si furieuse, n'écouta que son bon coeur, et elle
-soigna Mme de Châteaubedeau comme elle avait soigné son fils. Chourie en
-était quitte pour une côte enfoncée, mais il faisait si mauvaise mine
-que sa femme lui épargna les invectives multiples amoncelées dans son
-acide arrière-gorge.
-
-Et M. le curé? direz-vous.--M. le curé ne consentait plus à s'en aller
-sans avoir administré les deux malheureux qu'il voulait croire punis par
-la Providence. Ils n'eurent pas besoin de cette sollicitude suprême, et
-l'accident, qui eût pu avoir les conséquences les plus graves, se
-termina à la satisfaction de tous.
-
-Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son coeur maternel, de ce que
-Jacquette eût assisté, par la chatière, à la scène de la salle d'étude,
-et elle se reprochait de ne pas réparer l'outrage fait à des yeux
-innocents, par un châtiment exemplaire. Une expulsion impitoyable de
-ceux qui y avaient joué un rôle, telle était vraiment la solution qui
-s'imposait à son esprit logique.
-
-Elle ressentait un grand chagrin, mais elle s'avouait qu'elle en aurait
-un plus grand encore à se priver de presser contre sa poitrine les gros
-muscles de Châteaubedeau. Et la pauvre marquise en devenait toute
-ténébreuse, car ces contradictions créent, pour une femme, une vilaine
-situation. Elle se maudissait, mais courait à son plaisir avec un
-entrain plus farouche.
-
-Elle adopta donc la mesure de réparation que lui proposait M. le curé.
-
-Cela consistait en une retraite de neuf jours, prêchée spécialement pour
-Jacquette, mais à laquelle le bon prêtre exhortait Mme la marquise à
-assister, car elle était aux yeux de Dieu, disait-il, responsable de la
-souillure infligée à l'âme de sa fille par l'incontinence de ses hôtes.
-Pour donner à la chose plus de solennité et lui faire porter plus de
-fruit, M. l'abbé Pucelle était décidé à confier la parole à un saint
-moine de l'abbaye de Ligugé, en Poitou, qui, par hasard, se trouvait à
-Saumur et qu'il comptait au nombre de ses amis.
-
-On vit un noir bénédictin aux yeux de braise ardente. Son froc était
-râpé, ses poignets crasseux, ses pieds crottés; à sa taille était noué
-un cuir gras dont les bouts superflus ballaient devant les jambes, en
-lanières menaçantes. Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et sa
-figure osseuse et blême était sillonnée de rides profondes imitant le
-dessin des fleuves et des canaux sur une carte de Hollande. Il n'avait
-point de dents: quand il fermait la bouche, de molles membranes tendues
-des narines au menton, se plissant à mille plis, se réduisaient en une
-boulette de papier froissé qu'il avalait d'une seule gorgée et
-restituait presque aussitôt, fidèlement. Quand il ouvrait la bouche, le
-défaut d'articulation donnait à sa parole caverneuse un air lointain,
-parent des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on imagine la voix des
-spectres; et la moindre chose qu'il disait produisait une grande
-épouvante.
-
-Il parla dans le petit oratoire, en présence de ces demoiselles, de la
-marquise et de M. le curé. Ni Pomme d'Api ni la belle Zébute n'avaient
-été admises. Jacquette en voulait beaucoup au capucin d'être cause qu'on
-la privait de sa compagnie ordinaire; elle se vengeait en se moquant du
-vieil édenté et en pouffant de rire derrière l'écran de ses mains
-jointes, toutes les fois que le bonhomme mâchait la moitié de sa figure,
-entre son menton et son nez.
-
-Dès la première conférence, Ninon fondit en larmes, se priva de dîner et
-eut la force de fermer la porte de sa chambre à Châteaubedeau. Elle le
-recevait encore jusque-là, car elle n'avait pas été en peine d'opposer
-aux desseins amoureux de son mari des fins de non-recevoir irréfutables,
-et le brave homme retournait dormir chaque soir le nez sur sa table de
-nuit, comme par le passé. Mais il ne pouvait maîtriser le regain d'amour
-qu'il éprouvait pour sa femme, et il la poursuivait d'agaceries tout le
-long du jour, ouvrant ses grandes mains comme du temps que la
-gouvernante vivait en liberté, et tirant le bout de son nez comme un
-gland de sonnette.
-
-Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le lendemain, foudroya la
-débauche et les plaisirs illégitimes. Il ne faisait pas énormément de
-bruit, mais le souffle de sa voix semblait venir du ciel même, par une
-petite fissure, et ce chuchotement divin, dans l'ombre de l'oratoire,
-pour les âmes de bonne volonté, était plus bruyant que le tonnerre.
-
-Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de peine, à vrai dire n'en
-profitait guère. Les béatitudes célestes et les tourments de l'enfer
-étaient sans prise sur son esprit positif et pur. Elle en faisait le
-récit fidèle à Pomme d'Api avant de s'endormir, mais de la même façon
-qu'elle lui eût répété un conte de fées ou une légende de Marie
-Coquelière. Elle rangeait cela dans sa tête parmi les «choses qu'on
-dit». Et cela prenait place à côté des «choses qu'on fait» et des
-«choses qu'on voit», sur une ligne bien droite et bien unie. Des unes
-comme des autres elle ne tirait ni motif d'édification ni matière à
-s'indigner. Elle avait une âme docile et courageuse, qui acceptait le
-monde tel qu'il est.
-
-Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence sacrée, ayant entendu
-d'illustres prédicateurs à la cathédrale d'Angers, alors qu'elle
-habitait la petite ruelle. Mais il n'en était pas de même de Ninon, qui,
-hormis les remontrances de Mme de Matefelon, n'avait jamais été atteinte
-par une parole émouvante. Elle se crut une grande coupable ayant mérité
-une éternité de supplices affreux, tant par son inconduite particulière
-que pour avoir favorisé dans sa maison les débordements de la luxure.
-Elle voulait couvrir sa fine peau d'un cilice; elle inaugura ce régime
-par de gros torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs supporter. Elle
-jeûna, passa des heures en prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la
-retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds du capucin et lui dit
-de disposer de sa vie selon la volonté de Dieu: elle était toute
-préparée, s'il le fallait, à se retirer dans le désert.
-
-Le capucin lui dit que Dieu était touché d'un si beau repentir, mais
-qu'il se contentait à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert,
-il ne lui demandait point de mortifications surhumaines, mais bien de
-vivre dignement et de remplir avec ponctualité ses devoirs d'épouse et
-ceux de mère.
-
-Ninon respira et s'estima bien heureuse d'être quitte à si bon compte.
-Une grande paix descendit dans son âme quand le moine la bénit, et elle
-souriait doucement et remerciait Dieu, car il lui semblait maintenant
-qu'elle ferait son salut très sûrement et avec une grande facilité.
-
-Ninon était demeurée assez longtemps avec le capucin dans l'oratoire,
-après la dernière instruction. Les auditeurs s'étaient retirés, M.
-l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant de l'issue inespérée de cette
-retraite; car par la purification de Ninon, il estimait que les
-dernières traces du scandale étaient effacées. Le moine laissa lui-même
-Ninon abîmée sur son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait de
-son oeuvre.
-
-Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa femme, car il la désirait
-sans cesse plus violemment, et, quant à lui, il envoyait «aux cinq cents
-diables ces tonnerre de d... de capucins», qui, à son sens, n'étaient
-bons qu'à détourner les femmes de l'amour.
-
-Il vint donc rôder autour de l'oratoire et gratta à la porte, selon la
-coutume que vous lui connaissez quand il veut entrer chez sa femme.
-Ninon prêta l'oreille et reconnut son mari. Elle fit le signe de la
-croix, alla vers l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit les
-bras en lui disant:
-
-«--Mon ami, je suis votre servante; faites de moi ce qu'il vous plaira.»
-
-Foulques, qui était loin de s'attendre à de si agréables paroles,
-demeura un tantinet stupide mais il accueillit galamment sa femme, et en
-peu de temps, tandis qu'il la baisait dans le cou, il résolut de
-parachever l'aubaine. Il enveloppait Ninon dans ses grands membres et la
-pressait comme une belle vendange. Elle avait clos les yeux et elle
-balbutiait: «Pas ici!... Non... non... pas ici!... je vous en prie!» Il
-la souleva à trois pieds du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et,
-ayant franchi l'antichambre avec la rapidité d'un courant d'air, il la
-jeta sur le premier lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir.
-
-Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas ici!» Mais le marquis guignait
-ce moment-là depuis trop longtemps pour être en état de discerner un
-lieu de l'autre; la pièce semblait solitaire; et d'ailleurs il soufflait
-fort par ses narines, faisait grand bruit, n'entendait rien.
-
-Et Jacquette, qui était en train de réciter à Pomme d'Api le dernier
-sermon du capucin, baissa la voix pour ne pas gêner son papa et sa
-maman. Mais elle ne s'interrompit pas, afin d'éviter que Pomme d'Api lui
-demandât pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût le moins du monde
-troublée par ce qu'elle eût dû répondre à sa fille, mais enfin elle
-aimait autant n'avoir pas à en parler.
-
-Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api dans son tablier, et gagna la
-porte à pas de loup, lorsqu'elle eut fini de répéter le sermon du
-capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite cervelle, qu'il était plus
-convenable de s'en aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour
-atteindre le verrou que son papa avait eu soin de pousser; mais, en se
-haussant sur son tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec
-Pomme d'Api.
-
-La marquise sa mère se leva d'un bond, comprit ce qui était arrivé, et
-un mot très juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment justifié par
-le machiavélisme qui préside parfois à l'enchaînement des événements de
-ce monde:
-
---«Ah! zut, alors!...»
-
-Et elle retomba sur le dos, jetant à la fois ses deux jambes en l'air,
-ce qui signifiait bien clairement: «Que le diable m'emporte si je me
-casse la tête désormais pour garantir l'innocence d'une jeune fille!»
-
-
-
-
-XX
-
-LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP DE FUSIL DANS LE
-LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE
-CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET AFFREUX. QUELQUES MOTS DE
-PHILOSOPHIE; VANITÉ DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE.
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-Tout porte à croire qu'il y a dans le monde un principe malin que l'on
-nomme communément le diable et qui s'introduit à travers nos affaires,
-pour nous décourager de pratiquer la vertu. Les méfaits de ce fâcheux
-sont de tous les instants: n'allez donc pas prétendre que je l'aie fait
-intervenir arbitrairement dans les aventures du gynécée.
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-M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit ni à Dieu ni à diable, vous
-dirait que dans le cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention
-surhumaine, mais la manifestation de la toute-puissance de l'Amour, qui
-règne sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au plus petit lieu, qui
-culbute les tempéraments les mieux établis et déjoue les combinaisons
-les plus subtilement machinées. Serait-ce à cause de cette grande force
-de l'Amour que nos vieux pères le confondirent souvent avec le prince
-des Ténèbres, c'est-à-dire avec la seule puissance qui pût se mesurer à
-Dieu? Je vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir ce mystère.
-Retenons seulement que les bonnes gens et messieurs les esprits forts
-recourent à des termes différents pour désigner une même chose qui nous
-surpasse les uns et les autres, et de haut, c'est trop évident.
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-A la façon dont la marquise a prononcé les mots significatifs, rappelés
-à la fin du dernier chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il
-était facile de prévoir que sa conversion ne porterait pas tous ses
-fruits. Elle fut, en effet, tellement dépitée du maudit hasard qui
-l'avait fait,--elle, mère dévouée et pleine des meilleures
-intentions,--mettre le comble aux scandales de sa maison dans le moment
-même où elle accomplissait, je ne dirai pas la pénitence, mais le devoir
-imposé par le saint prédicateur, qu'elle eût voulu se livrer
-sur-le-champ à quelque action abominable, qui l'exposât à être montrée
-au doigt par l'humanité tout entière. Elle n'en trouva pas l'occasion,
-mais elle courut presque tout de suite se pelotonner contre son amant,
-et se moqua avec lui des terreurs que lui avait causées la retraite.
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-Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était adonné au divertissement de
-la chasse. Il chassait au dehors, chassait au dedans: forêts, landes,
-vignes, moissons, enclos du parc; il tirait partout, tirait au hasard,
-ayant juré de dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de tous les
-oiseaux, de toutes ces jolies bêtes qu'il est si agréable de voir passer
-effarouchées dans la campagne ou dans les bois.
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-Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet exercice. Ce que disait ou
-faisait Châteaubedeau était merveille. Elle avait même abdiqué la pudeur
-qui lui était naturelle et ne craignait pas qu'on la vît à toute heure
-de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait
-avec lui; c'était, dans le château, un vrai carnage. Les paons, les
-cygnes des bassins, au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs,
-agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les
-daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en
-peu de temps.
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-Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!
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-Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis
-des années, car il n'était venu à personne l'idée de troubler leurs
-ébats. Châteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne fût atteint.
-Après les avoir poursuivis, traqués, massacrés durant des semaines, il
-arriva, lors d'une des dernières belles journées de l'automne, qu'on eut
-la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.
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-C'était au commencement de la tombée du jour. Châteaubedeau et la
-marquise traversaient ce bois de chênes dont je vous ai parlé, vous vous
-en souvenez peut-être, lorsque je vous ai raconté la croisade matinale
-de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y étaient assises
-un moment sur un banc avant de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux
-amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y
-exprimèrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui,
-selon toute apparence, avait dû venir se réfugier dans ces parages.
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-Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui, pour le moment, étaient
-dévolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens
-s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie
-à faire avant nuit noire «dans ces b...... d'allées aussi habiles à
-tromper les bêtes que le monde».
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-Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voilà dans le
-labyrinthe, dont Ninon sait par coeur les méandres.
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-Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées dans les fourrés, à
-peu près à hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas
-avait aperçu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua très
-nettement encore, malgré l'approche du soir, la statuette de marbre, et
-elle la montra à Châteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'étonna
-que ces lunettes demeurassent si bien taillées dans des fourrés
-d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en même temps le bon état des
-allées, où cependant personne ne fréquentait. Ninon, qui n'avait point
-pensé à cela, s'en émerveilla à son tour. Elle alla à une autre lunette,
-y mit l'oeil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier
-jour; et cependant ce jour remontait maintenant à bien des années.
-Châteaubedeau se souvint en effet qu'il n'était qu'un gamin lorsque Mme
-de Matefelon le tenait éloigné du bain des dames ainsi que le chevalier
-Dieutegard.
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-«--Pauvre chevalier!...» soupira Ninon.
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-Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue là, toute nue, un
-soir d'automne presque pareil à celui-ci.
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-Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la
-lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de
-son fusil dans ce cylindre creusé à même le feuillage. Elle se disposa à
-tirer à première vue sur ce qu'elle jugeait être le daim bondissant à la
-gueule des chiens.
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-Elle épaula donc son arme, et attendit, un oeil clos, l'autre brillant
-d'une cruelle ardeur, ses belles lèvres recroquevillées comme pour
-saisir un grain de mil.
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-Tel était à ce moment, son appétit de détruire, qu'à défaut du passage
-de l'innocent animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.
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-Mais, pan!... Elle a tiré.
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-Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon,
-dans son coeur de femme, et son imbécile amant lui-même, ont tressailli,
-en reconnaissant que l'âme d'un homme s'échappait.
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-Ils courent vers le bassin, à travers le dédale du labyrinthe. Faisons
-comme eux. Ah! mais, nous voilà perdus...
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-Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrière et nous
-retrouver là-bas, au bord de la Loire, près de la maison du passeur,
-dans la cabane de Cornebille, où nous avons laissé le chevalier
-Dieutegard.
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-Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste ménage! Ils dormaient le
-jour, par honte de se montrer dans leur dénuement, et aussi parce qu'ils
-passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de
-Ninon, tantôt à entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette
-baisée un jour par Ninon, tantôt enfin à pêcher au verveux dans la
-Loire, au risque de se faire prendre par la maréchaussée, ou bien
-encore,--il faut l'avouer à la confusion de notre chevalier amoureux,--à
-voler la volaille et les oeufs frais dans les fermes. Le reste du temps,
-Dieutegard faisait redire à Cornebille la scène du bain de Ninon, et il
-éprouvait un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles de son rival
-barbare. Cornebille excitait Dieutegard à parler de la marquise, et il
-avait sans cesse l'envie de se précipiter sur lui et de l'étrangler,
-quand il était question des faveurs qu'elle lui avait témoignées, mais
-il ne l'étranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de
-Ninon, le lendemain. Alors il faisait dévier l'entretien sur
-Châteaubedeau, et c'était celui-là de qui il étranglait le fantôme.
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-Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie
-Coquelière apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette
-honnête femme n'eût osé voler une aune de drap à ses maîtres. Elle ne
-s'aventurait d'ailleurs plus guère à la cabane, car elle se mourait du
-regret d'avoir parlé, après avoir failli mourir de ne point parler, et
-elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui
-la consumait.
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-Dieutegard avait eu son habit feuille morte très endommagé par le
-contenu du vase de nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait fallu
-le laver parce qu'il était imprégné d'une mauvaise odeur, et sa belle
-soie rétrécie, ridée, était pareille maintenant à la pelure d'une pomme
-de reinette qui a passé l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des
-taches, ni de la guenille qui provient de porter un vêtement jour et
-nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin, à la gueule des chiens.
-Il fallait signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance: il est
-pénible à un homme bien né d'être mal mis. Le chevalier en souffrait
-beaucoup.
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-Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse, car son amour s'aggravait
-avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait
-jamais, et par l'émulation diabolique qu'il recevait du féroce amour de
-son compagnon.
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-L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas détourné du besoin d'approcher
-Ninon, car lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand amour, toute
-douleur nouvelle est plus avidement souhaitée qu'un rendez-vous par un
-amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres; il avait passé des
-nuits dans la volupté amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi
-pris goût à la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille
-et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du
-parc connu d'eux, taillaient, émondaient, ratissaient; ils entretenaient
-la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faïence; ils se
-jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour de marbre avec les soins
-qu'une mère a pour son enfant.
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-Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort à faire, parce que les
-pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y
-tenaient attachées, enfin parce que les nuits étaient noires, par les
-temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premières lueurs
-du jour, en courant de grands dangers.
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-C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin par les coups de fusil
-de la chasse de Ninon et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois où le
-bassin se trouvait enclos, et ils avaient dû demeurer cachés dans le
-labyrinthe. Une balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille à
-l'épaule.
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-Cet homme, dont la vie était pire que la mort, après s'être lavé dans le
-bassin, et pansé de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter sur un
-arbre élevé, où l'on aurait moins de risques d'être atteint et plus de
-chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la
-première fois depuis le jour fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur
-son lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et
-il fut tout à coup plus pâle que s'il avait reçu la blessure dont
-souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui
-était sur un chêne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui
-demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de
-savourer davantage, en lui-même, sa douleur ou sa joie. Comme il ne
-soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura
-sur sa branche, bouleversé par une émotion immense. Son coeur faisait le
-bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans
-le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.
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-Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un
-être qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de loin,
-soit cause que le sang s'arrête dans les veines d'un homme. Aussi, pour
-si peu, le chevalier sentit que la mort avait touché ses membres, un à
-un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris
-qu'il était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques, de prophètes
-barbus et de saints à la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait
-point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait
-excellent accueil dans cette belle assemblée. Bien entendu, il n'osait
-pas avancer trop, mais il entendait que l'Éternel en personne lui
-parlait du haut de son trône et lui disait:
-
-«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir porté dans votre
-coeur la pure flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus de la
-terre, et qui vous a amené ici ainsi que toutes les personnes que vous y
-voyez réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin où vous m'avez
-prié, au bord de la rivière. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la
-marquise de Chamarante... Il est curieux que les hommes en soient encore
-à se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se
-tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.--Non,
-Monsieur! votre âme brûlait du feu qui distingue les plus valeureux de
-ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des
-meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous élevait vers la beauté, qui
-revêt mille formes; vous avez été sensible à mon soleil, à ma nuit, aux
-eaux, aux bassins qui reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme de
-mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous
-avez goûté les poètes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de
-ma création; vous avez cru à quelque chose de superbe qui flotterait
-au-dessus du monde, et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant,
-n'était encore que confuse, vous eussiez donné votre vie aussi gentiment
-que votre mouchoir. Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un grand
-soldat. Le hasard vous a placé en présence d'une femme de fraîche figure
-et de corps engageant, et vous l'avez parée de toute la beauté qui était
-en vous. Et, tenez! à vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne
-suis pas fâché que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le
-derrière; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le goût de
-la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la
-part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde
-le conçoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des
-héros, qui brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer d'ici,
-à l'oeil nu... Penchez-vous plutôt, je vous prie...»
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-A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien
-voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui évita
-de se casser les reins, mais le tira du songe où il avait entendu Dieu
-le père lui parler. Et comme il était fort jeune, il fut content de
-n'être pas mort, malgré la belle réception qui semblait lui être
-destinée au Paradis, car les paroles du Créateur ne lui plaisaient qu'à
-demi, et pour lui, il demeurait fermement dans «l'illusion» d'aimer
-Ninon d'une flamme qui était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra,
-mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empêchait même de sentir
-qu'il était trempé de la tête aux pieds.
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-Il sourit donc encore à la vie, quelle qu'elle fût, et envoya de la main
-un baiser à Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis il profita de
-ce qu'il était près de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place
-où Ninon, un jour, avait posé ses lèvres.
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-Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le
-marbre, vis-à-vis de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que le coup
-tiré par elle l'atteignit en plein coeur. Et il retomba, à demi dans
-l'eau, à demi sur les marches du socle de l'Amour.
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-Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau par le plus court chemin, arriva
-au bassin presque aussitôt le malheur accompli, et elle vit ce jeune
-homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tête exsangue
-renversée sur la dure marche de pierre. Elle ne se pâma point, car elle
-avait de l'énergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu
-souvent; mais elle croyait avoir blessé un malandrin. Ce fut en
-s'inclinant à la margelle, dans une attitude inquiète et charmante qui
-eût rappelé à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle reconnut
-la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait
-le visage de Dieutegard,--presque pareil, quoique amaigri et flétri, à
-celui qu'il avait en ce lieu même, le jour où elle avait voulu d'abord
-le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout à fait et
-vigoureusement contre lui,--le passé se représenta à sa courte mémoire
-de femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë et bien sincère qui lui
-arracha un cri déchirant.
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-Mais, sans perdre la tête, elle commanda à Châteaubedeau de se jeter à
-l'eau et de secourir son ancien ami; puis elle cria «Au secours, au
-secours!» et s'enfuit afin de guider les gens à leur arrivée dans le
-labyrinthe.
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-Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant que ce qui venait de se
-passer là était déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil, et
-s'élança.
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-Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une masse d'os, lourde
-comme un tronc de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre, entre les
-épaules, et le fit plonger jusqu'au fond de l'eau. Il revint à la
-surface en même temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un visage
-horrible qui s'ébrouait aussi, et si près du sien, qu'ils se soufflaient
-de grandes eaux au nez l'un de l'autre.
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-Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, et le soupçonna aussitôt
-de ne lui vouloir pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, en lui
-tombant dessus, lui avait fait très mal. Il ne songea donc plus qu'à se
-sauver. Mais Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, et il
-était hors de l'eau quand Châteaubedeau mettait le pied sur l'échelle
-marine. Cornebille l'attrapa par une jambe et le rejeta à l'eau; ensuite
-il lui empoigna l'autre jambe, et, à genoux sur la margelle, il le
-secouait, la tête en bas, comme on voit les laveuses tremper dans la
-rivière une longue chemise de nuit.
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-Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se redressa avec la vigueur
-d'une vipère. Il parvint, d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées,
-et il trancha d'un seul coup de dents deux phalanges de la main du
-monstre qui lui broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise à cause de
-l'atroce douleur; le page bondit dans l'eau comme une otarie, et en
-sortit sans échelle, d'un saut d'animal traqué.
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-Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui, saignant de l'épaule,
-dégouttant d'eau, et secouant sa main rompue, retenue par une peau
-coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux hommes se ruèrent l'un
-sur l'autre à bras-le-corps.
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-Châteaubedeau était affaibli de sa secousse et de la terreur, Cornebille
-par la douleur physique et le sang perdu; Châteaubedeau défendait sa
-vie, mais Cornebille assouvissait sa haine, ce qui le rendait très fort.
-
-Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra leurs dos humides d'une
-poussière d'or. Un dernier rayon descendait de la cime des grands
-arbres. Chaque fois que le sorcier voyait la figure du page, il gonflait
-son cou et ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. Quand ils
-étaient tous deux par terre et qu'ils roulaient, en un seul tronc,
-contre la margelle de marbre, leurs os craquaient.
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-Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes du château, M. de Chemillé,
-le marquis, et jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés,
-Ninon avec eux.
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-Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur la mousse et Châteaubedeau
-genoux à côté de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle fut très
-stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le pauvre chevalier était toujours
-étendu, immobile, sur les degrés de l'Amour, et quelque chose de
-terrifiant, un animal bicéphale, informe et sans nom, se tordait, en
-soufflant, et hurlant, sur un sol de boucherie.
-
-Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce
-qui se passait, s'employèrent à séparer les combattants. Châteaubedeau
-demandait grâce; mais Cornebille le tenait serré dans un garrot et
-disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus,
-comme à un marc de raisin. Ils étaient sanglants et hideux. Tout effort
-pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre était
-vain.
-
-Ninon parvint à se faire jour à travers le groupe d'hommes qui voulaient
-lui épargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son coeur;
-elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y réussir, tant elle était
-émue; enfin elle prononça sur un ton suppliant:
-
-«--Cornebille!»
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-Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes
-à la voix de son maître, le monstre, en entendant son nom tomber de
-cette bouche, détourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant
-s'égarer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il
-voyait, car la passion sauvage de cet homme me dépasse. Cependant, il ne
-lâchait point les membres de Châteaubedeau, qui, lui, si peu digne
-d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je vous assure.
-
-Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander
-impérieusement du doigt à Cornebille, en répétant son nom. Cornebille
-releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, penché sur lui, le
-visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se
-fixa sur le doigt.
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-Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lâcha tout pour
-le porter à sa bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait, à coups
-de pieds, faire lâcher prise à la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à
-endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Châteaubedeau pendant que
-le monstre léchait le doigt.
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-Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant
-entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol,
-en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et
-de sa tête inhumaine sortaient des hoquets incompréhensibles parmi
-lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela devint des grondements
-d'orage apaisé; il consacrait tout son restant de vie à se soutenir afin
-d'atteindre le doigt et le lécher encore. Enfin il retomba tout d'un
-bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin.
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-Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau qui en avait grand
-besoin, les autres au malheureux chevalier qui était maintenant
-au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le déshabilla pour
-examiner sa blessure. La petite balle l'avait touché au coeur, comme je
-vous l'ai dit. Quand on eut passé dessus un linge humide, on vit le nom
-de Ninon écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait tracées.
-De sorte que Ninon apprit en un même moment la grande passion de ce
-jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient
-là,--gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des
-âmes--furent fort étonnées. Marie Coquelière ne put se retenir de
-répéter ce qu'elle avait déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres
-qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur
-l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il
-fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires.
-
-La nuit était venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets,
-sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumière,
-et qui se dressait intacte, indifférente et impudique, au milieu des
-événements.
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- * * * * *
-
-M. le baron de Chemillé crut le moment venu de prendre Jacquette par la
-main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non
-seulement en cette journée, mais depuis le temps qu'on s'efforçait de
-lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît de
-tout cela matière à se dégoûter de l'amour, qui est un sentiment très
-noble et très beau quand il vient à son heure et dans des conditions
-telles que rien ne le fasse dévier de sa route droite. Il lui dit
-qu'elle était grande à présent et qu'on pouvait lui parler comme à une
-femme. Et il se donna en effet la peine de lui éclaircir diverses
-particularités du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui
-en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune imagination par l'attrait du
-mystère.
-
-Avec des termes qu'il s'efforça de trouver mesurés, il toucha devant sa
-filleule à ce grand sujet qui bat comme un coeur au centre de l'univers
-et l'alimente, et que seule la méchanceté des hommes et des moeurs
-parvient à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très haut là-dessus
-et dit des choses superbes.
-
-En effet, c'était un philosophe; et il s'était construit, comme ses
-pareils, sur toutes choses, des systèmes ingénieux et séduisants.
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-Jacquette l'écoutait, car elle était toujours attentive à ce qu'on lui
-disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui
-lui fut caché, rien de ce qui lui fut éclairci, ce modifia la contenance
-que Jacquette devait prendre vis-à-vis de l'amour lorsque celui-ci se
-présenta.
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-Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle
-aima tendrement dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne l'eût
-jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle
-fut si pudique, que le moindre mot malséant, qu'il lui était bien égal
-d'entendre jusque-là, lui devint désagréable: elle rougissait et croyait
-très volontiers que son mari était un ange; elle oublia tout ce qu'elle
-avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgré elle et tout ce que son
-parrain le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut jamais de femme
-plus vertueuse à la fois et plus agréable à son mari, car elle était
-venue au monde avec une âme simple dans une chair bien portante.
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-Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix
-d'une gouttelette de beau sang.
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-TABLE DES MATIÈRES
-
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- Chapitre I. 1
- Chapitre II. 5
- Chapitre III. 11
- Chapitre IV. 19
- Chapitre V. 29
- Chapitre VI. 43
- Chapitre VII. 51
- Chapitre VIII. 65
- Chapitre IX. 73
- Chapitre X. 79
- Chapitre XI. 91
- Chapitre XII. 97
- Chapitre XIII. 113
- Chapitre XIV. 127
- Chapitre XV. 141
- Chapitre XVI. 153
- Chapitre XVII. 173
- Chapitre XVIII. 195
- Chapitre XIX. 225
- Chapitre XX. 279
-
-
-6892.--Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XVe).
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-Les corrections suivantes ont été effectuées:
-
- n'émeut > m'émeut (m'émeut plus que la langue des dieux)
- borne > bonne (une amie, ou, à défaut, une bonne)
- repairée > repérée (où la direction était repérée)
-
-ainsi que quelques coquilles non détaillées.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC ***
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-
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- The Project Gutenberg eBook of La Leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve.
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-
-Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: La leçon d'amour dans un parc
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 9, 2020 [EBook #61351]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="c hidehand"><img src="images/cover.jpg" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p>
-
-<h1>La Leçon d'Amour dans un parc</h1>
-
-<p class="c large">roman</p>
-
-<div class="c"><img src="images/rb.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="sans-serif">ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE</span><br />
-23, <span class="small">BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 23</p>
-
-<p class="c small">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
-
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Le Médecin des Dames de Néans</span>.</li>
-<li><span class="sc">Les Bains de Bade</span>.</li>
-<li><span class="sc">Sainte Marie des Fleurs</span>.</li>
-<li><span class="sc">Le Parfum des Iles Borromées</span>.</li>
-<li><span class="sc">Mademoiselle Cloque</span>.</li>
-<li><span class="sc">La Becquée</span>.</li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c italic top4em">Il a été tiré de cet ouvrage:<br />
-Trois exemplaires sur Chine, hors commerce<br />
-et quinze exemplaires numérotés, savoir:<br />
-Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3<br />
-et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais
-<i>fabriqué spécialement</i> pour les <i>Éditions de la Revue blanche</i>,
-de 4 à 75.</p>
-
-<p class="c gap small">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</p>
-
-<div class="c"><img src="images/justif.png" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="ind top4em"><span class="sc">A Charles Guérin</span>,</p>
-
-<p class="italic">Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne
-paraîtra que futile à beaucoup, mais où votre sûr
-instinct de poète discernera sous le papillonage de mes
-poupées, quelques-uns de ces grondements du c&oelig;ur
-humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois,
-vous en souvenez-vous?&mdash;tous deux soudain
-muets, et la gorge un peu gênée,&mdash;lorsque vous veniez
-de me lire une admirable page du <i>Semeur de
-Cendres</i>, ou simplement lorsque nous avions parlé,
-encore une fois, de l'éternel et cher sujet, celui où
-l'idée divine se mêle à l'amour, à la terre, à l'air du
-soir.</p>
-
-<div class="sign">R. B.</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large">LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I</h2>
-
-<div class="abstract">CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR
-AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE
-LIBRE.</div>
-
-<p>Je sais que votre désir secret, en ouvrant
-un livre, est de trouver un ami qui vous parle
-et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à
-vous. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer
-mes récits comme une lettre, où l'on rapporte
-ce que l'on veut, au gré de son humeur,
-en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui
-demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi
-je vais m'offrir le plaisir, entre de graves
-romans qui sont difficiles, de raconter&mdash;une
-fois&mdash;ce qu'il me plaira, comme on improvise
-de jolis contes aux enfants.</p>
-
-<p>Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon
-sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi?
-Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un
-conte parce que c'est la fantaisie, aux trésors
-infinis, qui nous l'offre; mais la vérité, principal
-aliment du roman moderne, est une matière
-austère et rebutante qui nous impose sa tyrannie;
-il faut en avoir énormément absorbé,
-l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair
-que notre chair pour oser en toucher mot, sous
-peine de ne vous servir que de misérables notes
-de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de
-former &oelig;uvre vive que le sont les petits bocaux
-renfermant les diverses céréales de France, de
-vous évoquer l'idée du manteau de prairies et
-de moissons qui couvre notre beau pays.&mdash;Par
-exemple, je vous avertis, puisque j'adopte
-le sujet de mon goût, que je me risque à vous
-raconter une aventure délicate. Oh! comme il
-est périlleux de raconter une aventure délicate,
-à une époque où la licence dans les ouvrages
-romanesques est sans bornes. Les abus
-des cyniques, dans la liberté d'écrire, tueront,&mdash;si
-ce n'est déjà fait&mdash;ce qu'il y avait de charmant
-à écrire librement, en notre langue,
-pourvu que l'on fût honnête homme. Plus
-sûrement qu'un régime oppressif, les excès
-nous raviront la liberté même; pis peut-être
-que la liberté même: le goût de parler
-d'amour.</p>
-
-<p>En second lieu, je choisis mes personnages!
-Vous me voyez joyeux comme un
-écolier qu'on a laissé faire main basse dans
-un bazar. Ah! mon lecteur, foin des créatures
-viles, des êtres éc&oelig;urants, des louches tripoteurs,
-des veules voyous dont vivote la librairie
-moderne! Il s'agit d'oublier ces misères.
-Point davantage de personnages impeccables:
-race odieuse comme l'absolu, comme l'idée
-pure, comme toutes les conceptions des pédants,
-qui ne participent pas de la gracieuse
-imperfection des choses créées. Pour moi, je
-me plais dans la compagnie de gens qui sont
-capables de commettre d'insignes faiblesses,
-et qui les commettent, mais avec bonne grâce,
-d'une allure aisée et naturelle, telle, en un
-mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis
-au monde pour cela, et qu'il les regarde faire,
-du coin de l'&oelig;il, sans trop froncer le sourcil.</p>
-
-<p>Maintenant je vous prie de croire que je ne
-vais pas placer mon monde dans des endroits
-où l'odorat et la vue courent risque d'être
-offensés, ni dans ces maisons pauvres et grises
-où nous puisons nos documents quand il s'agit
-de fixer l'histoire des m&oelig;urs, ni dans ces
-hôtels somptueux de Paris qu'il est indispensable
-de faire habiter par des gens tarés, pour
-peu que l'on tienne à prouver, dès la première
-page, que l'on est un écrivain sérieux.</p>
-
-<p>Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise,
-ce qui ne bouleversera probablement pas beaucoup
-l'ordre logique des actions humaines,
-car tout ce qui contrarie le rythme immuable
-de cette marche me choque; mais je ne ferai
-pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis
-de m'imaginer que je suis le maître des événements.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II</h2>
-
-<div class="abstract">LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES;
-UNE JEUNE FEMME DE CORPS PARFAIT; UN
-MARIAGE.</div>
-
-<p>Il y avait autrefois un marquis de Chamarante,
-appelé Foulques, de son petit nom, qui
-épousa une jeune orpheline nommée Ninon,
-héritière d'un beau château.</p>
-
-<p>Ce château était situé sur la pente d'une
-de ces douces collines, comme il y en a tant et
-de si jolies, au bord de la Loire; et il avait
-été très bien aménagé, surtout quant à ses
-jardins, par feu M. Lemeunier de Fontevrault,
-qui raffolait des belles allées à la française,
-élancées en droite ligne entre des arbres de
-haute futaie dont les libres panaches balaient
-le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement,
-soumis au ciseau, parés et unis
-comme une rangée de courtisans, donnent
-l'idée d'une grande politesse de m&oelig;urs, d'une
-entente parfaite sur les choses primordiales
-de la vie courante, en même temps que d'une
-certaine réserve de liberté non dépourvue
-d'audaces pour ce qui est des hauteurs, ou
-bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon
-d'un plaisir pour la vue, ce qui vaut tout autant.
-Il aimait les perspectives lointaines, la
-surprise d'une statue de marbre magnifique
-et isolée sous les ombrages, ou ayant l'air,
-à l'automne, de courir avec les feuilles que
-poursuit le vent; et les terrasses à l'italienne
-d'où retombent les pampres et les vignes-vierges
-en baldaquins lourds; les balustrades
-où l'on prend aisément une pose élégante et où
-l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut point
-ne pas penser à quelque chose de noble et de
-beau. Aussi avait-il répandu à profusion ces
-ornements sur sa terre de Fontevrault, allant
-depuis le sommet du coteau planté de moulins
-à vent, jusqu'au bac d'Ablevois, où les
-gens de Touraine traversent le fleuve pour
-gagner la vallée d'Anjou.</p>
-
-<p>Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier
-de Fontevrault, car son goût pour
-les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais
-il est doux aussi de regretter une belle figure
-dont un long espace de temps nous sépare;
-on l'imagine plus pure et plus séduisante, et
-l'on a le droit de ne pas douter qu'elle vous eût
-choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et puis,
-je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault
-ayant planté lui-même son parc, vit ses arbres
-moins hauts, ses berceaux moins touffus,
-ses charmilles moins mystérieuses que nous n'allons
-les contempler. Enfin, à parler franc,
-puisque nous avons une dizaine d'années à
-passer dans ce château de Fontevrault, je préfère
-y voir la jeune héritière en sa pleine
-beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt
-que de l'y suivre à l'âge ingrat; d'autant
-plus qu'elle ne va pas tarder à avoir une fille
-qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle
-sous le rapport de l'intelligence. A ce propos,
-j'avouerai même que je m'étonne du choix
-que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault
-quand il l'adopta à moins qu'elle ne fût déjà
-très belle ou, comme on l'a prétendu, son
-propre sang, née clandestinement de quelque
-princesse sans doute plus remarquable par
-ses formes que par son esprit. Il avait ramené
-l'enfant on ne sait d'où, car il était grand
-voyageur, l'avait fort mal élevée, ce qui est
-assez naturel, même à un homme de valeur;
-enfin l'avait tenue chez lui jusqu'à sa vingtième
-année sans vouloir lui donner un liard
-de dot, tandis qu'il la couchait sur son testament
-et lui laissait toute sa fortune.</p>
-
-<p>Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi,
-avenant, sans grimaces; un corps
-potelé, souple, frais, éclatant sous la peau.
-Mais elle n'avait point de préférence pour
-aucun des hommes qui demandèrent sa main,
-et elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un
-jeune si on le lui eût imposé. Ces messieurs
-tirèrent au sort en buvant gaiement du vin
-blanc, car il y a beaucoup de caractères
-heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui
-que la fortune avait désigné, et lui apporta
-son château en échange du titre de marquise
-de Chamarante.</p>
-
-<p>Foulques se trouvait entre deux âges et
-n'était ni beau ni laid. Il tenait tant de son
-père que des vignes de Chinon, Bourgueil,
-Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices,
-un sang ardent, mousseux, propre à
-l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu
-complète qu'au cours de digestions tranquilles
-et prolongées. Il fut très content de sa femme
-et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement
-pour ses propres mesures. Tous deux
-s'aimèrent pendant plusieurs semaines sans
-rechercher de compagnie. Au bout de ce temps,
-le marquis retourna à la chasse, et la marquise,
-comprenant que la lune de miel était
-terminée, eut l'aimable idée de faire élever
-une statuette au dieu de l'Amour, afin de lui
-manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc
-pas trop exigeante, prenant la vie comme elle
-venait et montrant à l'occasion son excellent
-c&oelig;ur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III</h2>
-
-<div class="abstract">FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR
-TEL QU'IL EST. ELLE A UN RÔLE TRÈS IMPORTANT
-DANS LA SUITE DU RÉCIT.</div>
-
-<p>Ninon confia l'exécution de son projet à un
-M. François Gillet, de Paris, dont elle avait
-entendu vanter le talent par feu son père adoptif.
-M. Gillet accepta moyennant un bon prix,
-fit la statuette et vint la poser lui-même.</p>
-
-<p>Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents
-et quelques personnes des environs, qui vinrent
-en équipage ou en chaise, selon leur
-goût ou leurs moyens. Mme de Matefelon
-vint de Rochecotte avec son petit-neveu le
-chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau
-vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis,
-MM. de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-amenèrent chacun leur femme.
-Un vieil ami, M. le baron de Chemillé, habitant
-Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant
-les cailloux avec sa canne et parlant
-haut avec lui-même.</p>
-
-<p>Il y avait dans le parc une rotonde d'été à
-ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres
-des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade
-en hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault
-avait apportée fût à fût de Rome et
-laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet
-de ce cirque de ruines doublement vénérables,
-donnait à l'endroit plus de charme et
-plus d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant
-au centre un caillou d'un demi-pied environ,
-avec un petit trou fermé d'une cheville de
-bois. Quand vous ôtiez autrefois la cheville,
-il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur
-de trois toises; mais les conduites étant demeurées
-longtemps mal entretenues, cela vous
-chassait toutes les minutes une malheureuse
-pluie d'un effet comparable à l'éternuement.
-La marquise décida que l'on étoufferait la
-mécanique enrhumée et que l'on placerait à
-cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de
-Vénus.</p>
-
-<p>La caisse qui le contenait fut menée à bras
-jusqu'à la rotonde, et le sculpteur, homme
-vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau,
-cogna dessus avec prudence et pendant
-longtemps, forçant les planchettes à bâiller
-une à une, comme font les écaillères avec leur
-petit couteau solide et ébréché.</p>
-
-<p>Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait
-les narines des personnes qui le regardaient,
-toutes rangées en rond, dans l'attitude
-de gens qui assistent à un baptême.</p>
-
-<p>Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas
-de se pencher au-dessus des minces copeaux
-frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un
-chef-d'&oelig;uvre allât sortir de là-dedans, elle n'en
-doutait plus.</p>
-
-<p>M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux
-le tour de l'assistance en s'épongeant le front
-avec sa manche de chemise, et prévint que,
-s'il se trouvait là de la jeunesse, il convenait
-de la renvoyer, parce qu'il avait profité de
-son éloignement de l'Académie pour tailler
-dans le marbre une figure libre. Dès lors,
-chacun eut peur de voir apparaître une horreur,
-et l'on piétina d'impatience.</p>
-
-<p>Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa,
-soupesa, tira à lui, mouilla fortement des aisselles,
-et accoucha la caisse. Il se redressa et
-présenta son ouvrage.</p>
-
-<p>Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu
-de l'attribut viril semble encore l'ignorer et
-hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une
-femme, Cupidon décochait une flèche au
-hasard. Et l'exquise particularité de cette
-figure était qu'au lieu de fixer le but où va
-voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières
-basses, regardait avec une surprise
-ingénue cette autre menue flèche suspendue
-au bas de son joli ventre, et qui, pour la première
-fois, révélait son usage.</p>
-
-<p>Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations
-et des «oh!» et des «ah!» à croire
-que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir
-l'Amour, était à cent lieues de se douter qu'il
-pût être ainsi fait. Au bruit, les domestiques
-eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des
-servantes craintives s'arrêter en rougissant
-derrière les fûts de la colonnade. Mme de
-Matefelon les chassait comme des mouches,
-avec son éventail d'une main, son mouchoir
-de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées,
-criant au scandale, menaçant d'aller
-chercher le curé.</p>
-
-<p>Ninon semblait la moins courroucée et,
-comme elle était d'une grande sincérité, elle
-dit fort heureusement qu'elle ne voyait point
-de mal à représenter les hommes tels qu'ils
-sont. Et elle se mit à rire de bon c&oelig;ur avec
-tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait
-déjà à l'image inacadémique, et la
-grosse belle Mme de Châteaubedeau lui trouvait
-de la ressemblance avec son petit garçon.</p>
-
-<p>Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie
-de parler depuis longtemps, s'offrit une prise
-et abattit les voix du bout de sa canne:</p>
-
-<p>«Quant à moi, dit-il, je loue hautement
-l'artiste d'avoir marqué cette statuette de
-l'Amour d'un signe éclatant&mdash;jusqu'à choquer
-même&mdash;qui montre bien qu'il ne s'agit
-pas là d'une amusette, mais d'un dieu redoutable.
-Et, loin de faire sortir la jeunesse, je
-l'amènerais là et je lui dirais: «Voilà, en vérité,
-celui que les menteurs ont partout figuré
-sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes
-avec des rubans à la patte. Or vous détournez
-la tête: sa première vue vous épouvante. Que
-fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par
-surprise, au bord d'un chemin, à la brune?
-Voyez-le: il a le petit front borné et têtu, la
-bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent
-d'une catin, le doigt court et spatuleux de la
-brute, l'&oelig;il oblique et le prompt jarret du lâche.
-C'est un coquin, un hypocrite, un impudique,
-un sanguinaire&hellip;&mdash;c'est le chérubin secret
-auquel tout homme ouvre plus volontiers qu'au
-plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à
-qui toute femme est exposée à sacrifier son
-honneur, son mari loyal, l'avenir de ses enfants&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur, objecta Mme de Matefelon,
-il se peut que les choses soient telles que vous
-le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce
-à Dieu, bon nombre de femmes qui ont trouvé
-à l'amour une autre figure que celle-là, et qui
-l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer.
-Mais si c'est vous qui avez raison, que
-ne laissez-vous caché dans l'ombre ce vilain
-démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand
-jour, comme un objet propre à frapper d'horreur?
-Exposer la jeunesse à l'émotion de la
-rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la
-brune, me paraît moins cruel que de l'avertir,
-dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi
-assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt
-portée à croire, Monsieur, que nous leur devons
-d'innocents mensonges, et qu'en leur
-voilant les yeux le plus longtemps possible,
-nous leur faisons la vie moins pénible&hellip;»</p>
-
-<p>M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon
-continuèrent à parler au moins dix bonnes
-minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur
-discours, car les dissertations morales m'ennuient
-énormément.</p>
-
-<p>Vous ai-je dit que, pendant que les deux
-vieillards péroraient, Foulques avait demandé
-à boire, et que le saumur pétait à rendre
-jalouse la mousqueterie française?</p>
-
-<p>Après quoi, des hommes entrés dans l'eau,
-les jambes nues, étranglèrent les conduites de
-plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette,
-et l'assujettirent solidement sur un
-socle, en plaquant la chaux vive qu'ils étalaient
-à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère
-qui confectionne pour les enfants de belles
-tartines de beurre. M. Gillet lui-même, ayant
-retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux
-bourrelets verdâtres quand il eut achevé
-sa besogne, et plus d'une dame les lui eût essuyés,
-si elle eût osé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV</h2>
-
-<div class="abstract">D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE
-D'UNE FEMME MURE); ENSUITE VIENT LE RÉCIT D'UN
-ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE
-NINON, ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'&OElig;UVRE,
-COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ DE LE CROIRE.</div>
-
-<p>Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup
-cet endroit. Elle fit creuser, agrandir, embellir
-le bassin, et un canal souterrain y entretint
-une eau pure et courante où elle se baignait
-volontiers, au coucher du soleil, avec
-la grosse belle Mme de Châteaubedeau et
-Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-tandis que Mme de Matefelon, qui,
-par bonheur pour notre vue, craignait l'eau
-froide, s'employait à retenir loin de là son petit-neveu,
-le chevalier Dieutegard, et le jeune Châteaubedeau,
-celui qui ressemblait à l'Amour.</p>
-
-<p>Autour de la margelle fut déposée une épaisse
-couche de sable fin pris dans le lit de la Loire,
-et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant
-jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles
-nonchalantes au sortir de l'eau.</p>
-
-<p>J'ai peur que vous ne vous imaginiez que
-Mme de Châteaubedeau ne soit point jolie à
-voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était
-forte. Ce serait une erreur. Assurément elle
-avait perdu ce qu'on est convenu d'appeler la
-fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré
-mal gré trente-cinq ans. Mais il ne manque
-pas de femmes de cet âge, de qui les charmes,
-au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année.
-Cela menace de tomber tout d'un coup, me
-direz-vous, comme ces poires de superbe apparence qu'on
-trouve par terre et la chair blette,
-un beau matin. Point du tout! Si je ne me
-faisais scrupule d'entrer dans ces descriptions
-de chair nue qui rendent suspectes les intentions
-de l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas
-nécessitées rigoureusement,&mdash;ce qui est le
-cas,&mdash;rien ne me serait plus aisé que de
-vous prouver que Mme de Châteaubedeau
-tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de
-ces grandes femmes si bien proportionnées
-qu'aucune de leurs parties, qui, considérées
-à part, semblent de dimensions inusitées,
-n'expose à la critique si l'on en prend une vue
-d'ensemble. Combien l'eussent préférée par
-exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix
-ans plus jeune, qui était petite, avait la peau
-brune et presque pas plus de gorge qu'un
-garçon? M. de la Vallée-Chourie tout le premier,
-comme il vous en sera donné maintes
-preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter
-toute ambiguïté touchant les grâces réelles
-de cette belle femme. C'est que je serais si
-fâché de vous avoir donné à considérer au
-bain une femme mal faite ou défraîchie!</p>
-
-<p>Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister,
-puisqu'elles sont toutes jeunes, que
-vous savez déjà quelques particularités de
-l'une d'elles et que nous aurons trop d'occasions
-de connaître cette petite merveille physique
-de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne
-je n'ai pas envie de dire grand chose;
-c'est une chatte doucereuse, blanche, onduleuse
-et ronronnante. Est-ce que vous aimez
-ces bêtes, dont l'échine serpentine recherche
-le frôlement d'un pied de la table à l'égal de
-la caresse de votre main? Leur grâce les
-sauve, mais c'est donc qu'il en est besoin.</p>
-
-<p>Les voilà couchées, les quatre belles, sur
-l'herbe ou sur la mousse, et dans ce lieu charmant,
-à l'heure où le soir marche à pas de
-loup dans les bois. Ceci n'est point une fiction;
-cela a plus de corps que le présent que
-nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère
-d'yeux qui aient contemplé les bassins d'un
-vieux parc sans évoquer un tableau de ce
-genre, et les aveugles eux-mêmes le voient
-lorsqu'ils entendent prononcer les noms de
-Versailles, de Fragonard ou de Watteau. Entendez-vous
-comme moi le vent léger dans les
-feuillages qui fait lever la tête à la plus
-peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un
-insecte qui semble tourner un rouet minuscule,
-et le sable fin qu'un pied nu soulève et
-qui retombe en grésillant, ayant laissé sa
-poudre d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous
-le nuage rondelet qui se déchire là-haut comme
-une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles?
-la cime heureuse d'un érable tout frémissant?
-la grosse perle d'eau qui coule à
-regret suivant la courbe d'une hanche humide?
-Soudain la brise entr'ouvre la haie d'arbustes
-touffus, et le couchant éclatant apparaît comme
-un dieu qui vient surprendre les nymphes.
-Elles se lèvent, effarouchées, courent à leur
-linge et s'habillent, avec des pudeurs, à l'abri
-des colonnes.</p>
-
-<p>Proche de là, Ninon fit construire un champignon
-pouvant couvrir une compagnie de musiciens
-et une chaumière rustique où s'abriter
-en cas de pluie. Elle aimait les concerts à la
-nuit tombante, aussitôt poussé le dernier cri
-d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la
-musique et à la contemplation du jeune Amour.
-Parfois même, elle restait seule ici, s'asseyait
-à portée de ses traits, et la crainte fictive de
-la blessure de l'enfant pubère l'alanguissait de
-longues heures durant.</p>
-
-<p>Elle regrettait que son mari passât ses journées
-à la chasse, répandît une si forte odeur
-et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux
-et l'imaginait près d'elle, la saisissant dans
-ses grandes mains, comme aux premiers
-jours. Mais elle se donnait le plaisir de le
-rêver plus jeune et plus beau.</p>
-
-<p>Voilà le moment venu de raconter la folie
-qu'accomplit Ninon vis-à-vis de la statuette.
-Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais
-que cette noble décence à quoi je voudrais
-toujours me soumettre, car elle me plaît infiniment
-chez les auteurs qui s'interdisent de
-parler de ce qu'il y a d'intime au fond de nous.
-Mais je ne puis que les envier. Quand j'ai
-entrepris de faire connaître une créature vivante,
-il me semble qu'étouffer la source de
-désirs secrets qui bouillonne et murmure
-dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut
-à lui retirer ce sang mouvant et chaud qui
-la différencie des figures de cire, d'ailleurs
-admirables, que l'industrie fournit abondamment.</p>
-
-<p>Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée
-des femmes oisives et jeunes que la solitude,
-l'été et le bonheur des choses font fermenter
-souvent jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter
-un désir que l'on n'avoue pas à son amant?
-Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit,
-sourcils froncés, narines fermées, souffle haletant,
-moue des lèvres pareille à celle que les
-artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir
-farouche et qui se confond presque avec la
-douleur, pourquoi vous taire?</p>
-
-<p>Vous savez le cas de notre pauvre petite
-marquise; je ne vous ai pas caché qu'elle avait
-été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue
-de cette intelligence robuste qui parfois
-supplée à cet inconvénient. Malgré cela, je
-suis convaincu que si la Providence n'eût pas
-tant tardé à lui accorder la fillette qui devrait être
-née depuis longtemps pour que mon conte fût
-bien composé, rien de regrettable ne se fût produit.
-A défaut de cela, voilà ce qui advint:</p>
-
-<p>Quand Ninon allait rêver seule auprès du
-bassin de l'Amour, elle regardait tomber les
-feuilles que la fin de l'été détachait une à une;
-et celles que les marronniers semblaient jeter
-du haut du ciel avaient l'apparence de grandes
-mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en
-tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser
-l'Amour avant de s'aplatir à la surface de
-l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient
-plus de se détacher du petit corps.
-Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer
-ou fouetter les importunes sur une des épaules
-ou entre les lèvres du marbre.</p>
-
-<p>Or, un jour de chaleur accablante, Ninon
-étendue sur la mousse, regardait son Cupidon
-avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas
-toujours chez les femmes. C'est comme une
-taie légère que Dieu dépose, en passant dans
-l'air chaud, et en disant: «Regard! participe
-à la sublime imbécillité de la terre&hellip;!»; puis
-il va plus loin répandre le même bienfait. Une
-meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue:
-son front et ses tempes se rétrécissaient comme
-le haut d'une bourse dont on serre les cordons,
-pour presser une seule et malheureuse petite
-idée, la plus innocente et la plus enfantine en
-apparence.</p>
-
-<p>Figurez-vous que le même coup de vent
-tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait
-porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte
-culotte de feuilles mortes, qui, pour comique
-qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse.
-Et la petite idée de Ninon consistait à
-aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre
-main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce
-que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager
-le hardi mais délicat relief qui valait
-tant de piquant à l'&oelig;uvre de M. Gillet.</p>
-
-<p>La voici debout; puis elle s'accroupit,
-éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe,
-laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur
-la margelle; ses deux belles jambes tout
-entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir.
-Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle,
-et surgit, emperlée de la nuque aux talons.
-Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu,
-et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le
-fragile objet dérobé aux regards, le découvre,
-le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue,
-tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler
-des châtaignes.</p>
-
-<p>«&mdash;Holà! madame la marquise! elles ne
-sont point mûres, vous allez vous casser les
-dents!»</p>
-
-<p>C'était le jardinier Cornebille, qui, entre
-les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir
-sa surprise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V</h2>
-
-<div class="abstract">LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR
-À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À
-DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT
-CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME
-LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT
-DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE
-VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.</div>
-
-<p>Les événements les plus graves ont souvent
-leur source dans de méchants petits hasards
-de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que
-cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille
-et de la marquise va avoir sur la suite de
-notre histoire des conséquences infiniment
-ramifiées.</p>
-
-<p>Pour commencer, Ninon chassa du château
-ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le
-motif. Le marquis en fut très fâché, car il était
-content des services de cet homme et se montrait
-généralement paternel avec ses serviteurs.
-De plus, une grosse femme, nommée
-Marie Coquelière, qui se trouvait en couches
-au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit
-avoir les sangs tournés, comme on dit
-dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle,
-que Cornebille était sorcier et fort capable
-de jeter à la marquise un mauvais sort:
-il avait changé un enfant de quatre ans en un
-agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil,
-rien qu'en la regardant, et qui pis est,
-d'un seul &oelig;il, car il louchait affreusement.</p>
-
-<p>Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer
-dans le parc le témoin de sa malheureuse
-excentricité, et elle eût voulu lui payer son
-transport aux grandes Indes, avec le risque
-d'une bonne tempête chemin faisant, de préférence
-même à lui interdire de mettre le pied
-sur son domaine. Elle n'était cependant pas
-méchante; eh bien, pour le peu de chose qui
-était arrivé, elle eût été parfaitement capable
-de tuer un homme. Les gens sévères ont donc
-raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes,
-car toutes se tiennent étroitement par la main,
-sans distinction de taille.</p>
-
-<p>Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré
-l'effroi contagieux qu'avaient répandu les
-craintes de Marie Coquelière. Personne ne se
-prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise;
-les gens s'éclipsaient l'un après l'autre
-ou prétendaient qu'ils ne trouvaient point
-l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes
-prétextaient des migraines; ces messieurs
-étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la
-première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le
-dévouement du jeune chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>Ce jeune chevalier ayant su que la marquise
-était dans la peine eût donné sa croix de Malte
-pour lui venir en aide, car il aimait Ninon
-avec toute la candeur généreuse de sa douzième
-année. Mais il était trop gêné, en présence
-de la marquise, pour oser lui avouer
-qu'il désirait la servir, quelle qu'en fût la difficulté.
-Il cherchait en lui-même mille moyens
-de lui faire deviner son intention; mais,
-peu adroit de sa nature, il s'en tint à celui de
-l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour,
-en lui obstruant le passage, si bien qu'il
-réussit seulement à aggraver l'état de colère
-où elle n'était que trop, par suite de la mauvaise
-volonté ou de la lâcheté de tous autour
-d'elle. Elle le bourra du pied à plusieurs
-reprises, le traita de paquet, menaça de le
-jeter par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait
-de voir cette petite figure d'apparence
-impassible et qui la regardait doucement,
-comme un pauvre chien qu'on a fouetté, elle
-lui dit: «Tiens! vas-y, toi&hellip;» Et il partit
-aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui
-donnât une plus longue instruction. Elle
-s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et
-qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du
-regard les pas légers du chevalier qui s'éloignait
-par l'allée des fontaines, goûtant, quant à
-lui, dans son âme neuve, la saveur du premier
-ravissement.</p>
-
-<p>Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille,
-situé contre le mur de clôture, au fond
-des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait
-à demi, la cheminée fumait à travers la verdure,
-un chèvrefeuille garnissait l'entrée. Le
-chevalier porta la main à son c&oelig;ur en traversant
-un petit potager planté de choux bien en
-ordre, de carottes, de chicorées écrasées sous
-des briques, et il regardait le trou noir de la
-porte grande ouverte, où il ne distinguait rien
-à cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil,
-seulement, il vit le jardinier, un long couteau
-à la main, qui faisait le signe de la croix sur
-l'envers du pain bis avant de trancher les parts
-de ses deux petits enfants et de sa femme, attablés
-vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit,
-sans prendre haleine, que Madame la marquise
-faisait savoir à Cornebille qu'il eût à quitter le
-château, lui et les siens, aussitôt le coucher du
-soleil. Alors la femme commença à trembloter
-de la tête; on voyait remuer les ailes de son
-caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur
-la table et ses larmes coulèrent. Les deux petits
-se mirent à crier et se réfugièrent dans son
-giron. Cornebille ne disait rien et coupait son
-pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de
-la pointe de son couteau et s'introduisait coup
-sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût
-pleine; puis il mâcha cela lentement, sans
-changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien
-entendu et que cela suffisait.</p>
-
-<p>Le chevalier s'en alla content, car les enfants
-sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au
-plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui
-annonça le bon résultat de sa mission, sans
-lui fournir de détails, tant il était ému. Ninon
-n'envisagea que sa volonté accomplie et la
-possibilité de descendre désormais dans le
-parc sans avoir à rougir. Elle se pencha sur
-le front du jeune garçon et le baisa, bien loin
-de se douter que par ce seul geste elle fixait
-une destinée. Et tout continua à aller au château
-comme devant.</p>
-
-<p>Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de
-vous édifier en vous montrant les vices des
-grands et la misère des petits: un tel procédé
-est à cent lieues de mes intentions; je vous
-assure que c'est mon histoire qui va comme
-cela, et il n'y a rien de plus.</p>
-
-<p>Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez
-plus tard, que toutes les personnes qui étaient
-venues chez le marquis et la marquise de Chamarante
-pour l'érection de la statue, y sont
-encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invité
-à la campagne, on y reste tant que les
-maîtres de maison ne vous font pas comprendre
-qu'ils désirent ardemment votre départ; considérez
-aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants
-a toutes les peines du monde à demeurer
-seul. Une intrigue est en train de se nouer,
-pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau
-et M. de la Vallée-Chourie; les
-deux belles-s&oelig;urs ne se quittent pas, et M. de
-la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le
-monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui
-explique sa perpétuelle ardeur. Quant à
-Mme de Matefelon, son but est que le jeune
-chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du
-monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault
-que pour aller surveiller ses vignobles.
-Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui
-vienne là par intermittence; mais c'est un
-vieil homme indépendant, maniaque, et qui
-s'accoutumerait mal aux m&oelig;urs d'une maison
-étrangère. Je pense que nous aurons l'occasion
-de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes,
-ses &oelig;uvres d'art, ses livres et ses rosiers;
-ce n'est pas loin, il habite à côté. Il est
-de ces gens agréables à voir en passant, mais
-dont la compagnie prolongée fatigue, à cause
-d'un goût excessif à moraliser.</p>
-
-<p>Vais-je arriver maintenant à la naissance de
-la petite fille attendue? Je voulais la présenter
-tout de suite! Vous voyez combien peu un
-conteur fait à sa guise. Et il faut encore,
-auparavant, que je vous parle du petit Châteaubedeau.</p>
-
-<p>C'était le compagnon de jeux de Dieutegard;
-mais autant le chevalier demeurait timide,
-tendre et doux, autant Châteaubedeau était
-hardi et précoce. Châteaubedeau, à cent coudées,
-lançait une pierre de la grosseur du
-poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il
-prétendait passer ses nuits dans le lit des
-servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux,
-la marquise de Chamarante toute nue.</p>
-
-<p>Encore une image que j'eusse préféré éviter,
-d'autant plus qu'elle se répète. La marquise
-de Chamarante toute nue! Voilà ce
-pauvre Cornebille qui a goûté la surprise de
-cette image et l'a payée cher; voilà un gamin
-qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne
-pensent donc qu'à cela! La vérité m'oblige à
-dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises
-que jamais un homme sain n'imaginera
-dépouillées de leurs vêtements dont la grâce
-décente fait corps avec leur personne, et qu'il
-semblerait sacrilège de soulever même jusqu'à
-la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en
-introduire seulement une dans un conte où
-l'on badine un peu. Mais Ninon n'était pas de
-cette espèce-là; elle était de cette espèce que
-tout homme sain déshabille à première vue;
-il faut dire la chose sans périphrase, parce
-que cela se passe comme cela et que je défie
-le plus puritain de faire autrement. Malheur
-à qui aime une de ces femmes-là par le c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Le chevalier disait à son ami que la seule
-idée de coucher contre une femme nue lui
-rompait les jambes, et il avait peur de n'oser
-jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant
-au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau
-l'avait vue, si la fortune le favorisait
-d'un tel spectacle, il en perdrait certainement
-l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait
-fréquemment dans ses songes, et qu'au seul
-aspect de cette fallacieuse image, il sentait son
-sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau
-haussait les épaules; il parlait des femmes en
-prodiguant des détails et prononçant des mots
-qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard
-ne comprenait pas, c'est que les relations
-d'homme à femme prissent dans la bouche de
-tout le monde l'aspect de polissonneries joviales,
-à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un
-pouffer de rire, on puisse affirmer, les
-trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet
-d'amour.</p>
-
-<p>Lorsque Châteaubedeau rencontrait la
-femme de chambre Thérèse, il la pinçait par
-derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles,
-et elle et lui riaient de tout leur c&oelig;ur.
-Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le
-nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau
-disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard
-sentait quelque chose comme une vague
-amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait
-la bouche, le nez, les yeux, et il en
-demeurait tout défait, longtemps, sans savoir
-pourquoi.</p>
-
-<p>Quand on parlait des deux enfants, on disait,
-bien entendu, «les pages», sans doute parce
-que le mot est joli et la fonction charmante, et
-que l'un et l'autre séduiront de tout temps.</p>
-
-<p>Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au
-château, qui sut que la marquise était grosse.
-Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces
-termes qui ménagent le respect que l'on doit
-à une femme, mais en énumérant sur un
-ton polisson les symptômes physiologiques
-qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant
-quelque temps à mots couverts ou avec des
-clignements d'yeux, des dodelinements de la
-tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se
-tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle,
-curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les
-pieds dans le plat en parlant du baptême avant
-que l'événement fût seulement certain. Par
-bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre
-un démenti, et toutes ces dames s'employèrent
-à préparer la layette.</p>
-
-<p>Ninon passait ses jours étendue sur une
-chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de
-dentelle, bien attristée de sa difformité, mais
-contente tout de même à l'idée de voir bientôt
-un enfant courir autour d'elle, contente surtout
-d'échapper aux allusions des uns et des autres:
-«Comment! point d'enfant encore!&hellip; Mais
-qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis»
-par ci, et «ce pauvre marquis» par là;
-toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient
-beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient
-en se faisant de doux yeux à la dérobée;
-Mme de Châteaubedeau secouait son
-ample poitrine toutes les fois que son fils commettait
-une espièglerie; elle l'attirait à elle, de
-son splendide bras nu et lui mangeait les joues
-de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses
-couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus
-des jupes des dames et il avait des hardiesses
-qui les remplissaient de joie. On confiait à
-Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se
-rendait agréable, parce que sa voix était pure
-et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets;
-mais ses yeux se brouillaient si Ninon le
-regardait; il ânonnait et se disait sujet à des
-éblouissements.</p>
-
-<p>Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon,
-car l'approche des grands événements de la
-vie, comme la naissance, le mariage ou la
-mort, restitue leur royauté aux vieillards en
-même temps qu'elle met trêve aux folies, et on
-écoute leur parole expérimentée. Cette dame,
-qui abondait en conseils, se soulagea dans la
-plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée
-qu'elle était prise d'une infinité de scrupules
-touchant la manière d'élever sa progéniture.</p>
-
-<p>Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on
-nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre,
-par une heureuse coïncidence, la
-marquise mit au monde une fille, qui eut pour
-marraine Mme de Matefelon, vous vous en
-doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé,
-dont le prénom était Jacques; c'est
-pourquoi la petite fut appelée Jacquette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI</h2>
-
-<div class="abstract">IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT
-GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE,
-AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET
-QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE
-PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.</div>
-
-<p>Nous voici donc en présence de Jacquette,
-qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne
-principale. Aussi, je prie les personnes
-qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute
-leur bonne volonté, honorer de leur sympathie
-quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault,
-de ne point encore se décourager.</p>
-
-<p>Jacquette commença par vider très gloutonnement
-les grosses bonbonnes que sa nourrice
-Marie Coquelière,&mdash;cette grosse femme
-qui craignait le sorcier Cornebille et qui a
-accouché une seconde fois depuis que nous
-avons parlé d'elle,&mdash;tirait à discrétion de son
-corsage; et elle suçait quelquefois le bout du
-doigt paternel, venu là, en passant, faire toc-toc,
-comme au flanc des barriques pour savoir
-où en est le niveau. A cet âge-là, elle n'était
-pas plus agréable à fréquenter que les autres
-nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de
-la voir grandir à vue d'&oelig;il.</p>
-
-<p>La voici, au bout des lisières, qui trottine
-sur ses jambes de poupée, lancée en avant, ou
-virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort.
-Elle aime à voir, à la cuisine, tourner
-la broche des rôtis par un marmiton aux
-mains sales ou par un chien qui court sans
-avancer jamais, dans une grande roue, en
-tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit,
-les lapins domestiques qui rongent une feuille
-de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou
-dorment quand ils ont les oreilles en bas; les
-vaches dans une grande salle voûtée et tendue
-de toiles d'araignées; les carrosses des la Vallée-Chourie
-et des la Vallée-Malitourne, dont
-les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à
-conduire sa marraine à la messe. Le grand
-bonheur est de descendre au bout des jardins,
-jusqu'à la Loire, ce qui est une longue promenade,
-et de regarder glisser les lents bateaux
-plats que mènent tantôt une voile gonflée,
-tantôt des chevaux percherons attelés à
-la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour
-parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier,
-une grille de fer qu'il faut pousser contient,
-dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit
-oiseau que l'on écrase un peu chaque fois,
-soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y
-revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois,
-où l'on s'amuse à attendre le radeau du
-passeur, gros comme un sabot au départ de
-l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de
-vous, chargé d'une voiture, d'une couple de
-b&oelig;ufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par
-leurs pis brimballants.</p>
-
-<p>Jacquette joue en liberté sur les pelouses
-inclinées, dans les régions du jardin privées
-d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des
-hurlements de petit porc au dos rose qui va à
-la foire. Alors Marie Coquelière s'élance sur
-la pente, soutenant à deux mains ses mamelles;
-elle s'accroupit, relève le rouleau de
-fanfreluches et sait très bien tirer, de la toilette
-un peu tassée, mille plis nouveaux à
-coups de chiquenaudes.</p>
-
-<p>Jacquette court sous les charmilles pour
-attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout
-de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille,
-et qui vivement se sauve à l'autre bout dès
-qu'elle va mettre la main dessus. Elle possède
-déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète,
-les grands jours. On lui montre à faire
-la révérence lorsqu'elle rencontre par hasard
-Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon,
-qui lui en impose énormément; déjà elle sait
-rendre le salut aux pages, de l'air de dire:
-«Bonjour, gamins».</p>
-
-<p>Son nom, ses cris, son babillage se perdent
-l'été dans l'immensité des avenues ombreuses
-et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors
-et les pièces sonores de Fontevrault.</p>
-
-<p>Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous
-décrive le château? Croyez-moi, rien n'est
-plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être
-sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque
-scène porte avec elle son atmosphère et son
-décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres
-détails ce que chacun de mes personnages
-voit en même temps qu'il agit, mais, si je vous
-peignais en dix pages un château, je devrais
-en emprunter les matériaux à quelque manuel
-d'archéologie, et vous sentiriez tout de suite
-la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce
-que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette
-et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois,
-elles apercevaient, par-dessus une forêt
-d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour
-accommodée en colombier et surmontée
-d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de
-ne jamais s'éloigner jusqu'à perdre de vue
-ce signe de ralliement qui dominait tous les
-corps de logis. Quand elles remontaient par
-l'allée descendant aux fontaines, que distinguaient-elles
-du château? Un pan de muraille
-grise, en partie couvert de vigne-vierge et
-auquel les marronniers formaient un cadre
-arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient
-entre les cimes moins feuillues. Et,
-quand elles arrivaient au pied du château, elles
-ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce
-que c'était une grosse masse qui s'élevait tout
-droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours
-peur d'être grondées pour être en retard.</p>
-
-<p>Dans l'intérieur il y avait deux parties que
-Jacquette affectionna dès sa plus tendre enfance:
-premièrement les anciens appartements
-de M. Lemeunier de Fontevrault, où des moulins,
-armes parlantes, étaient brodés au satin
-des courtines et sur toutes les tentures; elle
-faisait le tour des pièces en soufflant sur les
-ailes et croyait qu'elles se mettaient à tourner
-lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la
-tour du Nord, où l'on montait par un escalier
-de pierre en colimaçon et très étroit, pour atteindre
-de petites chambres dallées où il fallait
-déchirer de la main les échevaux de soie grise
-et molle que tendent les araignées; mais, une
-fois là, elle grimpait sur un escabeau et considérait
-le pays lointain, qui semblait toujours
-très joli, pincé entre le cadre étroit des meurtrières;
-la Loire y ressemblait à un ruban
-d'argent, que de tout petits arbres piquaient
-d'épingles d'or, quand c'était l'automne. On
-voyait dans les champs de mignonnes bêtes,
-grosses comme les pucerons des rosiers, et,
-à l'horizon, une ville de la dimension d'un
-écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les
-peupliers sur la ligne nette des coteaux de
-Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice,
-elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait
-au-dessous d'elle les pages jouant à la paume
-sur la terrasse. On entendait leurs cris et la
-marquise qui les appelait par leur nom pour
-leur essuyer le front, de son mouchoir. La
-petite crachait, pour leur faire un tour; mais
-sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais
-jusqu'en bas.</p>
-
-<p>Et ce que Jacquette préférait à tout cela,
-c'était d'écouter aux portes, parce qu'elle avait
-remarqué que l'on coupait certains mots en
-deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez.
-Elle quittait l'un de ses souliers à talons hauts,
-et se juchait de l'autre pied sur cette petite
-borne pour atteindre le trou de la serrure, une
-menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en
-arrière, au creux de la taille, frétillant comme
-la queue d'un roquet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII</h2>
-
-<div class="abstract">A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE
-DES HÔTES DU CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE
-UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES
-DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT
-ENSUITE À CONFIER L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.</div>
-
-<p>A l'heure où nous en sommes, il y avait
-précisément du grabuge au château, et l'on
-échangeait à table, ou après dîner, dans les
-coins, des expressions très peu propres à former
-l'oreille d'une enfant.</p>
-
-<p>Figurez-vous qu'après un si long temps,&mdash;que
-vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille
-de Jacquette,&mdash;Mme de la Vallée-Chourie
-venait seulement de faire du bruit à propos
-des relations adultères de son mari avec la
-grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela
-tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait
-mis littéralement des années à parvenir à ses
-fins.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'il s'était produit quelques
-interruptions dans le séjour de tout ce monde-là,
-à Fontevrault. Par décence, chacun retournait
-chez soi l'espace de quelques mois, et
-c'était autant de perdu pour la conquête. Mais
-cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner
-l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y
-avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau
-fût une femme à opposer une résistance
-opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait
-presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie
-était d'une hésitation extrême. Lui et son frère
-souffraient d'une infirmité curieuse, héritée
-assurément du grand-père de la Vallée, vieux
-débauché du temps de la Régence, et qui se
-traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire
-en tous ses gestes,&mdash;d'où le surnom
-de Malitourne,&mdash;chez l'autre par une sorte
-de bégaiement de la volonté, s'il est permis
-de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à
-quoi que ce fût, malgré certains désirs violents.
-M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de
-Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa
-femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin
-s'il la trompait, il en mesurait minutieusement
-les conséquences, et temporisait.
-Mais, d'autre part, quand il voyait les bras
-pleins, forts, consistants, blanc de lait, de
-Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies
-et lisses comme le dos des otaries qui
-ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que
-toutes ces dames disaient sans défaut, il en
-mesurait l'attrait avec le charme acide de sa
-petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci
-avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait
-de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait
-à lui donner de la patience. Il poursuivrait
-très probablement encore aujourd'hui ce manège,
-si sa femme elle-même, lassée de ses
-assiduités intempestives, n'en eût par ses
-propres soins dérivé le cours vers celle à qui
-elles étaient mentalement destinées. Et ce
-qu'elle dut encore se donner de mal est inouï.
-Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son
-entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie
-encore tout moulu de plaisir, avec les
-imprécations ordinaires à l'épouse outragée.
-En présence de cette malchance, M. de la
-Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir
-l'amitié de sa femme, mais en même temps
-jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse
-sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir
-c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau,
-et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que
-sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers,
-le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse,
-et le savait bien, la coquine, tandis que la
-veuve aspirait l'indécis amant comme une
-éponge de Venise boit un verre d'eau.</p>
-
-<p>Ces événements apportaient un certain
-trouble dans la conversation, car chacun les
-avait présents à l'esprit et s'y intéressait si
-vivement que l'on éprouvait bien de la peine à
-parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour
-un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion.
-Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient,
-lui versaient à boire. Elle profitait des
-gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on
-lui faisait humer au bord des verres, recueillait,
-entre temps, des allusions chuchotées à
-l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut,
-faisait scandale, et on la mettait à la porte.</p>
-
-<p>Les choses s'envenimèrent un beau jour,
-par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui
-s'indignait de ce désordre. Usant de son
-ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle
-pas convaincue de la nécessité d'expulser
-les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait
-à l'exécution de cette mesure de rigueur,
-et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était
-bonne âme, et le fils amusant par les sottises
-mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du
-silence qui accueillit une pièce de pâtisserie,
-Jacquette lança une phrase glanée par elle on
-ne sait où et qui bouleversa la situation:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder,
-dit-elle: c'est de coucher ce vaurien
-de Châteaubedeau dans le lit de maman.»</p>
-
-<p>On peut tout attendre des choses excessives.
-Ce coup de théâtre eut les conséquences les
-plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux
-poudres, il les noya.</p>
-
-<p>Soit par un détour habile, soit par une inclinaison
-instinctive, Ninon ne retint de cette
-énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche
-de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet
-de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller
-de près. La marraine renchérissant, bien
-entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau.
-Chacun d'ailleurs se cramponna au
-sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations,
-et ce fut à qui fournirait les plus utiles
-préceptes de morale.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût
-soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on
-lui donnât des appartements, une gouvernante
-éprouvée, des principes et des livres édifiants,
-enfin que tout ce qui participe à la vie toujours
-impure du monde fût épargné à la fleur de son
-âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer
-que c'était tout le contraire qu'elle semblait
-rechercher pour son petit-neveu le chevalier
-Dieutegard.</p>
-
-<p>«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire
-de M. le chevalier un homme!»</p>
-
-<p>«&mdash;Et de Jacquette?»</p>
-
-<p>«&mdash;Une femme, cela va sans dire.»</p>
-
-<p>M. de Chemillé remuait le pois chiche
-qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant
-une pincée de poudre blonde dans sa tabatière,
-il referma celle-ci d'un coup sec:</p>
-
-<p>«&mdash;Depuis plus de sept mille ans qu'il y a
-des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous
-venons trop tard, ma bonne madame, pour
-empêcher que notre filleule en surprenne le
-secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux
-mécanisme aujourd'hui ou bien plus
-tard, l'inconvénient n'est pas capital&hellip;»</p>
-
-<p>Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon
-se trémoussait.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que
-j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer
-de la sorte ce qui, depuis que le monde
-est monde, fait l'objet du plus cher souci des
-mères: la pudeur de la jeune fille!&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Tout beau! dit M. de Chemillé, je me
-garde bien de médire, madame, du délicat
-sentiment que vous évoquez; je dis seulement
-que les &oelig;illères que l'on met aux filles pour
-les garantir, ne font que les émoustiller davantage,
-en leur inspirant le désir du fruit défendu,
-qui de tout temps exerça un grand attrait
-sur l'animal pensant. C'est leur déformer la
-figure véritable des choses qu'elles auront
-tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi
-bien il faudra tôt ou tard qu'elles les
-envisagent de front. Que ne laissez-vous faire
-la nature et la vie comme elles vont&hellip; La
-pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa
-langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle
-chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le
-plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner
-est le fait d'un tempérament affaibli qui
-renie par impuissance le noble désir de conquête
-ou le secret appétit du viol qui est le
-propre de la virilité. A parler franc, l'homme
-méprise la femme qui se donne à lui: il a le
-goût de la lutte, du combat; il aime enlever
-la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire
-le dispose au sentiment durable de
-l'amour.»</p>
-
-<p>«&mdash;Nous n'entendons pas ces choses-là de
-la même oreille, je le vois bien, interrompit
-Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez
-à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi
-donc comment vous éviterez que ce sentiment
-s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts
-que le spectacle de la vie lui fournira,
-d'après votre méthode.»</p>
-
-<p>«&mdash;Il ne s'émousse pas plus, dit le baron,
-que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère
-grincheux que nous apportons en naissant,
-et qui ne nous abandonnent qu'avec notre
-dernière chemise. Le spectacle du monde, ou
-la mode, nous apprennent à faire fi, dans le
-public, de tel ou tel penchant naturel qui se
-retrouve infailliblement, au moment venu,
-dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être
-subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme
-les bêtes: des mots, des mots, Madame!
-bouche à bouche les vrais amants se retrouvent
-et prononcent les mêmes onomatopées
-que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans
-d'avant le déluge. Il en est de même
-de l'effroi pudique, que bien des belles foulent
-aux pieds aux chandelles et quand une brillante
-compagnie les entoure, qui sont des
-petites filles, les rideaux tirés, et contre la
-poitrine d'un homme, pourvu que le c&oelig;ur s'en
-mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la
-plus éhontée, tout à coup, quand elle se met
-à aimer, sans frime, une bonne canaille
-d'homme.»</p>
-
-<p>«&mdash;Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus,
-reprit la marraine; vous parlez des
-vertus des femmes comme vous le feriez de la
-qualité du rouge dont elles s'ornent le visage
-pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne
-sont honteuses et réservées que pour aiguillonner
-vos sens. Ainsi la femme aurait des
-qualités garanties bon teint et d'autres qui
-risquent de passer au premier lavage? Qu'importent
-la pluie et les orages, si la pudeur se
-retrouve au moment de s'en servir!&mdash;Dieu
-me pardonne! ce maudit baron me fait parler
-une langue de Parc aux Cerfs!&hellip;&mdash;Eh bien!
-monsieur, nous envisageons, nous autres, la
-pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle
-mérite de n'être pas froissée, uniquement
-parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate
-parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse,
-parce qu'il y a pour la créature qui a
-reçu cette grâce divine, au premier heurt, une
-douleur d'un genre trop particulier pour qu'un
-homme la comprenne jamais,&mdash;ce qui, peut-être,
-la rend plus précieuse encore à notre
-sexe,&mdash;enfin parce que je ne sais pas de
-spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme
-un peu sensible, que d'être témoin de
-ces chocs&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous
-les deux de fort belles choses et que vous parlez
-très bien; mais je ne vois point, dans tout cela,
-le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma
-fille, qui prononce des mots à faire dresser les
-cheveux.»</p>
-
-<p>«&mdash;Pratiquez uniquement la vertu autour
-d'elle,» dit le baron.</p>
-
-<p>«&mdash;Pour une fois que vous hasardez une
-chose sensée, dit Mme de Matefelon, que
-n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»</p>
-
-<p>Ninon songea à mettre Jacquette au couvent.
-Il y en avait un célèbre dans le pays;
-mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne y avaient été élevées,
-on n'en disait point de bien. Ces dames
-racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an,
-à partir de l'âge nubile, et vêtues d'un grand
-sac de toile qu'une converse, les yeux baissés,
-vous passait et vous nouait au cou, sous la
-chemise, avant d'enlever celle-ci, et vous arrachait
-de même au sortir de l'eau, après avoir
-repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun
-moment le corps ne pût apparaître à nu, que
-les mains ne fussent tentées d'en frôler les contours
-et les yeux d'y exercer la concupiscence.
-Le même usage était pratiqué, disait-on, par
-les religieuses, et, grâce à lui, un homme
-avait pu se dissimuler et vivre au couvent,
-sous figure de nonne, onze mois durant.</p>
-
-<p>«&mdash;Vraiment! faisait Ninon; et comment
-finit-on par s'apercevoir de son sexe?»</p>
-
-<p>«&mdash;En crevant le sac, à la suite de graves
-désordres: un certain nombre de ces dames
-et plusieurs élèves nobles accouchaient.»</p>
-
-<p>On en revint à l'idée première, qui était
-de donner à Jacquette une gouvernante.</p>
-
-<p>«&mdash;De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons
-d'avoir la chère enfant sous les yeux, et
-nous aurons mis notre responsabilité à
-couvert.»</p>
-
-<p>On avisa le marquis de ce projet. Foulques
-fronça d'abord le sourcil, comme toutes les
-fois qu'on le consultait pour la forme, car il
-tenait à paraître rouler mille objections dans
-sa tête. Puis il jugea le projet convenable.</p>
-
-<p>La difficulté était de trouver la gouvernante,
-car on ne connaissait personne qui fût apte à
-remplir cette fonction.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau avait justement
-dans ses relations une certaine demoiselle de
-Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables,
-mais ruinée par le Système, et dont
-elle savait le plus grand bien quant à la science
-et à la moralité.</p>
-
-<p>Le marquis Foulques haïssait les figures
-ingrates et décrépites; il les prétendait néfastes
-à la jeunesse, et pour rien au monde
-n'eût consenti à ce qu'une d'elles respirât au
-chevet de sa fille. C'est pourquoi il avait tout
-d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement
-qu'à l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.</p>
-
-<p>«&mdash;Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par
-une duègne. Ces vieilles sottes inculquent à
-l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont
-des manies invétérées et l'obstination des
-mules, sans compter qu'il leur arrive fréquemment
-de répandre une aigre odeur.»</p>
-
-<p>Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa
-en lui affirmant que Mlle de Quinsonas réunissait
-précisément le double avantage d'offrir
-des dehors agréables et une docilité parfaite
-aux exigences des familles touchant les
-méthodes d'éducation. Elle était la propre
-nièce et filleule de Mgr l'évêque d'Angers, et
-vivait présentement dans une petite ruelle
-avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente
-servie par la munificence épiscopale. La description
-de cette maison humide et basse abritant
-une personne pleine de mérites, suffit à
-gagner le c&oelig;ur excellent de Ninon, qui ne
-savait plus comment témoigner sa reconnaissance
-à Mme de Châteaubedeau.</p>
-
-<p>Il fut sensible pour tout le monde que la
-maîtresse de M. de la Vallée-Chourie avait
-aujourd'hui tiré la famille de la situation la
-plus difficile.</p>
-
-<p>La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait
-point la tête, s'avisa, le soir, de faire observer
-à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti
-bien promptement.</p>
-
-<p>«&mdash;Croyez-vous?» dit Ninon.</p>
-
-<p>«&mdash;Je le crois, dit Mme de Matefelon, car
-cette gouvernante ne vous est connue, en
-somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui
-a rendu elle-même son intervention nécessaire
-par les désordres de sa conduite.»</p>
-
-<p>«&mdash;Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela
-c'est de quoi se rompre la tête&hellip;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII</h2>
-
-<div class="abstract">ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION.
-CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD,
-DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.</div>
-
-<p>La gouvernante arriva un beau jour de septembre,
-à la tombée de la chaleur, dans un carrosse
-poudreux que le marquis avait envoyé,
-tout exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.</p>
-
-<p>Les hôtes du château étaient cachés dans
-une grande pièce aménagée en lingerie, donnant
-sur la cour, afin d'avoir l'&oelig;il sur la Quinsonas
-au moment où elle mettrait pied à terre.
-Seules, Ninon et Mme de Châteaubedeau l'attendaient
-au salon. Le marquis s'avança dans
-la cour, en rejetant du coin de la semelle,
-les marrons tombés, avec leur coque épineuse
-à demi éclatée, dans les petites rigoles,
-entre les pavés ventrus; et, arrivé au porche
-d'entrée, il regarda sur la route de Saumur,
-la main en abat-jour, et la figure grimaçante,
-à cause du soleil qui se trouvait bas,
-juste en face. On remarqua soudain qu'il
-rajustait sa perruque et faisait des pichenettes
-sur son jabot, d'où l'on augura que la
-voiture était en vue et que le marquis se souvenait
-du portrait avantageux que Mme de
-Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.</p>
-
-<p>Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault,
-eut, en faisant tourner les chevaux dans la
-cour, un coup de langue qui en disait long
-sur l'effet que lui avait produit la voyageuse.
-Celle-ci était aussitôt par terre, très simplement,
-très vivement, avant que Foulques fût
-là pour lui présenter la main.</p>
-
-<p>L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle
-venue était quelconque. Cependant M. de
-la Vallée-Malitourne,&mdash;qui n'avait rien vu
-parce qu'on l'avait posté près de la porte, en
-sentinelle,&mdash;ayant ouvert, avec la malchance
-qui le caractérisait, juste de façon à se trouver
-nez à nez avec Mlle de Quinsonas, réapparut
-en se baisant le dessus de la main et disant
-que la nouvelle venue avait la bouche la plus
-affriolante qui fût. Son frère Chourie se précipitait
-et dessinant dans l'espace une ample
-circonférence:</p>
-
-<p>«&mdash;Quel derrière!» s'écria-t-il.</p>
-
-<p>Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui
-l'on trouvait du même coup d'aussi grandes
-qualités aux antipodes, eût contre elle toutes
-les femmes présentes.</p>
-
-<p>On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier
-de Fontevrault, un peu surannés
-quant aux tentures, mais spacieux et commodes,
-situés au rez-de-chaussée, vis-à-vis
-un petit parterre, au couchant, bien planté et
-tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner,
-pour lui faire honneur, cela va sans dire, et
-lui énumérer tout de suite et point par point
-ses instructions.</p>
-
-<p>Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle
-seule, un si grand remue-ménage, s'amusa
-seule dans le parterre, en attendant, après
-avoir vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait
-avec précaution dans les sentiers étroits
-garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre
-les bordures de buis, puis jetait un regard en
-arrière pour voir la trace de ses chaussures,
-pareille à un semis de points d'exclamation.
-Elle piqua tout à coup dans le sol un de ses
-talons et tourna sur elle-même, comme un
-toton, clignant de l'&oelig;il toutes les fois qu'elle
-passait en face d'un rayon de soleil qui venait
-par l'allée des fontaines et semblait mettre le
-feu aux panaches des marronniers. Ce rayon
-atteignit bientôt les vitres des appartements
-de la gouvernante, et Jacquette se plut à imaginer
-que l'ancienne chambre de M. Lemeunier
-de Fontevrault était bondée de pots de
-confitures de groseilles et elle eût bien voulu
-y regarder de plus près mais c'était difficile.
-Alors elle trouva le temps long et s'ennuya.</p>
-
-<p>Les pigeons exécutaient autour du château
-la dernière ronde du jour, et le parc entier
-retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout
-cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures
-fondirent, la belle lumière s'envola, et tous les
-bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas
-menu d'un chat qui se brûlait les pattes au
-bord du toit, en courant sur les rigoles de
-plomb échauffées.</p>
-
-<p>Jacquette en revint toutefois à son idée, qui
-était de regarder par les fenêtres de la gouvernante,
-et elle appela, dans ce but, le chevalier
-Dieutegard qui s'en allait tout seul vers
-les bassins, en rêvant, au coucher du soleil,
-selon sa coutume. Jacquette le tenait en une
-estime particulière parce qu'il affectionnait les
-étangs, les fontaines et le bord du fleuve, hantés,
-au dire de sa nourrice, par des génies
-redoutables, et elle le soupçonnait de commercer
-avec les fées.</p>
-
-<p>Il interrompit sa promenade à la prière de
-sa jeune amie et pénétra dans le parterre en
-enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre
-dans le fossé à demi comblé et de se
-dresser au long de la muraille, avec Jacquette
-sur les épaules, à l'endroit où une giroflée
-croissait entre les pierres. La petite surprendrait
-ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait de
-part et d'autre, et ce serait une jolie façon de
-faire un peu connaissance.</p>
-
-<p>Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice
-d'enfant, et Jacquette, ayant essuyé la semelle
-de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada
-le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé
-à Fontevrault pour fournir le ton exact
-des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit
-se tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la
-soie et s'établirent le plus fermement possible
-de chaque côté du col. Le chevalier serrait
-prudemment contre ses paumes, les fins
-mollets de Mlle de Chamarante.</p>
-
-<p>Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée
-des fontaines, les marronniers et un petit
-bout de clocheton du colombier, qui se reflétaient
-dans la vitre; mais, en appliquant bien
-les mains sur chaque tempe, elle distingua les
-moulins brodés sur les tentures, puis du linge
-blanc, une robe au dossier d'une chaise, un
-guéridon portant la boîte à poudre, et soudain
-Thérèse, la femme de chambre, qui parut et
-disparut, tirant à soi le linge qui courait après
-elle, dans cette pièce assombrie, comme un
-fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et
-s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans
-doute. Enfin il fut possible de reconnaître
-Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite,
-quasi dissimulée par une grande ombre. Elle
-s'adossait dans la bergère à oreillettes, toute
-coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait
-pudiquement à deux mains, sans y parvenir,
-car elle l'avait forte; puis, s'adossant au siège
-incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer
-ses caleçons. A ce moment la grande ombre
-bougea, et le dos du marquis couvrit Mlle de
-Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et
-entendit de ses oreilles que la gouvernante
-souffletait vigoureusement monsieur son père.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait
-sous elle, et sans penser à mal, le chevalier
-Dieutegard.</p>
-
-<p>Elle le pria de la déposer à terre et, quand
-elle fut dans le fossé, lui raconta fidèlement
-ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit
-qu'il regrettait d'avoir servi d'instrument à ce
-spectacle.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder
-dans une chambre à coucher où des
-personnes des deux sexes sont assemblées.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit Jacquette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX</h2>
-
-<div class="abstract">CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE.
-MAIS L'ESSENTIEL EST QUE MADEMOISELLE DE
-QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À
-LA FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ
-PARFAITE.</div>
-
-<p>Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle
-put attraper sa gouvernante; elle lui posa des
-questions sur quelques points dont l'incertitude
-lui pesait:</p>
-
-<p>«Comment se fait-il que les grandes personnes
-disent des horreurs que les enfants ne
-doivent pas entendre?»</p>
-
-<p>«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame
-pour faire des cochonneries?»</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de
-M. l'abbé Pucelle?»</p>
-
-<p>«Pourquoi avez-vous giflé papa?»</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations
-sans sourciller et dit que les enfants devaient
-se contenter de ce qu'on leur apprend aux
-heures de leçon, se garder de chercher au delà,
-et surtout de mettre l'&oelig;il aux fenêtres et au
-trou des serrures, parce qu'on risque de s'y
-voir par avance en enfer, grillée comme une
-côtelette.</p>
-
-<p>Jacquette se montra un peu désappointée,
-car elle avait pensé qu'on lui donnait une gouvernante
-pour s'éclairer sur ce qui se passait
-communément autour d'elle. Elle se demanda
-si Marie Coquelière n'eût pas suffi encore
-longtemps aux soins de sa petite personne;
-au moins la nourrice savait des histoires de
-fées et se soumettait à ses trente-six mille volontés.</p>
-
-<p>C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de
-Quinsonas, qui lui apprit à lire, à compter
-autrement que sur ses doigts, à connaître à
-fond la vie des grands hommes de Plutarque,
-et lui enseigna la religion d'une manière un
-peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait
-fait jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante
-savait tout juste ses prières du matin et
-du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui
-fit apprendre par c&oelig;ur un petit traité de morale
-composé par Mgr de Trélazé, évêque
-d'Angers, son propre oncle, lequel contenait
-un appendice indiquant mot à mot tout ce
-qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être
-sauvé. Elle jugeait tout commentaire superflu,
-périlleux pour l'élève et pour le maître plus
-encore.</p>
-
-<p>L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas
-devenait une longue personne à déhanchement
-de fausse maigre, qui se tenait sans
-cesse aux côtés de Jacquette et la menait promener
-en lui parlant du beau temps, de la
-pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que
-l'antiquité nous fournit.</p>
-
-<p>On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni
-qu'elle fût laide, ni qu'elle fût sotte, ni qu'elle
-fût intelligente. Instruite par l'adversité à apprécier
-l'aubaine d'une place avantageuse, elle
-cultivait elle-même une prudente neutralité et
-vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un.
-Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas
-à sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle
-était gourmande et portée vers la satisfaction
-de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique
-peu harmonieux, n'étaient point vulgaires;
-elle avait l'&oelig;il vif, ces lèvres rouges et charnues
-que Malitourne avait remarquées à la
-porte de la lingerie et dont les dents les plus
-irrégulières n'arrivaient point à rompre la séduction
-puissante; par exemple, un menton
-parfait; le tout soutenu par une taille heureusement
-assez longue pour porter allègrement
-des seins pesants qui eussent excédé un buste
-ordinaire.</p>
-
-<p>Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop
-haut montée sur jambes, apprécièrent la discrétion
-de sa tenue, et, malgré les hommages
-que les hommes lui rendaient, se rallièrent à
-elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur
-et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air
-d'entendre un compliment, laissait tomber une
-&oelig;illade dans son corsage comme en un puits
-perdu, et arrêtait au bon moment un geste
-indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des
-mouches.</p>
-
-<p>Un tact si parfait lui conquit la confiance
-absolue de la marquise, voire celle de Mme
-de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent
-entièrement sur elle du soin de Jacquette; et
-l'on fut tellement tranquille à ce point de vue-là,
-qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le
-fameux esclandre qui avait motivé l'intervention
-d'une nièce d'évêque: la petite allait et
-venait dans le château, dans les corridors, les
-jardins, à l'office ou à table, et il semblait à
-tous que les influences les plus fâcheuses
-dussent être paralysées par la seule présence
-de la gouvernante.</p>
-
-<p>De toutes les personnes de la maison, Jacquette
-était celle qui l'appréciait le moins. Elle
-apprenait à mentir et à dissimuler pour le
-plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure
-la figure toujours trop pareille de Mlle de
-Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec
-sa gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée
-à l'escalier qui mène aux jardins bas, elle
-virait brusquement et remontait, les jambes à
-son cou, sous le prétexte qu'elle avait oublié
-son mouchoir, la passementerie à parfilage ou
-le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt
-fait de mettre une bonne distance entre elle
-et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait
-le train de derrière alourdi, et, quand elle
-savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci
-qu'une quille bleuâtre au bout de la longue
-allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui
-tirait la langue. A qui la rencontrait essoufflée,
-elle feignait l'émotion et disait que sa
-gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au
-pied du grand vase où il y a des hommes poilus
-qui ont une petite queue pointue de chaque
-côté»; et elle lui faisait porter des élixirs par
-quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant,
-la mettaient au supplice, car elle craignait
-sans cesse d'être compromise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X</h2>
-
-<div class="abstract">ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA
-CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER,
-CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM
-D'UN PUR AMOUR.</div>
-
-<p>Si vous vous souvenez du propos que Jacquette
-avait tenu à table et qui nous a valu
-l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez
-penser qu'il n'était pas tombé dans l'oreille
-d'un sourd et que ce vaurien de Châteaubedeau
-avait dû pour le moins en tirer fortement
-vanité. L'idée était venue à quelqu'un de le
-donner pour amant à Ninon! Et par le hasard
-de la présence d'un petit perroquet, cette idée
-était maintenant si répandue qu'elle semblait
-avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard
-qui adorait Ninon en secret, et la femme
-de chambre, Thérèse, qui aimait caresser Châteaubedeau
-la nuit, lui manifestaient de la
-jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui,
-il n'avait pas hésité à glisser dans l'oreille de
-l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée sans
-feu». Dieutegard, enclin aux interprétations
-chagrines croyait au feu, mais non Thérèse.</p>
-
-<p>Cette fille servait la marquise de trop près
-pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car
-enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon,
-qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne
-de la maison qui se conduit le mieux.</p>
-
-<p>Thérèse se prêta donc à l'accomplissement
-d'une fantaisie que ce petit drôle de Châteaubedeau
-eut le toupet de lui proposer et qui
-consistait à l'introduire subrepticement dans
-la chambre de Mme de Chamarante.</p>
-
-<p>Elle le laissa monter derrière elle, un matin,
-sans trahir un geste de dépit ou de jalousie;
-Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait
-dans les parties protubérantes, ce qui faisait
-souffler la malheureuse sur le chocolat de
-la marquise, la bouche en cul de poule, pour
-ne pas crier.</p>
-
-<p>On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette,
-qu'une toile de Jouy à vignettes rouges
-séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau
-de se faufiler derrière la toile et de
-s'y tenir coi jusqu'à ce que la marquise vînt à
-sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre
-sous un prétexte qu'elle saurait dénicher, la
-finaude.</p>
-
-<p>Avant de se cacher, il huma les petits pots
-épars sur le marbre, toucha les peignes, enfonça
-le nez dans la poudre et se rougit les
-lèvres. Il était plus ému qu'il n'eût voulu le
-dire et éprouvait le besoin de faire beaucoup
-de choses, successivement ou confusément,
-plutôt que de rester tranquille. De ce qu'il
-ferait quand il se trouverait nez à nez avec la
-marquise, il ne savait rien exactement. Il était
-prêt à tout, mais ignorait à quoi. Il ne débutait
-pas dans les entreprises; aucune de ses
-prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer
-avec celle-là. Il imaginait un grand roulement
-de tonnerre: la foudre tombe; elle vous
-dérobe votre montre au gousset, vous met le
-feu à la perruque, ou vous coupe en deux
-comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se
-voyait surtout racontant l'exploit à Dieutegard,
-de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre
-un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.</p>
-
-<p>Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds
-un velours; il cligna de l'&oelig;il au trou de la serrure,
-qu'une clé posée tout de guingois rendait
-impropre à laisser distinguer quoi que ce fût;
-il écouta et entendit Ninon qui ânonnait, la
-bouche pleine, quelque chose comme: «ê&hellip; ô&hellip;
-ê&hellip; ô&hellip; bulu&hellip; bulu&hellip; bulu&hellip;»; puis, la cuillerée
-de chocolat passée, la marquise articula:
-«Bougresse! que c'est chaud!&hellip;» Thérèse
-murmurait des excuses; Ninon s'emportait et
-évacuait de ces mots particuliers à l'humeur du
-réveil et qui s'allient si peu avec la pureté universelle
-du matin. Quand Ninon eut mangé, elle
-poussa un petit «han!» de satisfaction, et tout
-s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un
-air frais par la serrure.</p>
-
-<p>Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau
-qui, surpris, tombe à la renverse.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son
-lit la marquise.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine
-à retenir un éclat de rire; «c'est le couvercle de
-la chaise de Madame la marquise que Madame
-la marquise avait sans doute laissé ouvert.»</p>
-
-<p>«&mdash;Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui
-saute à bas de son lit et accourt, tandis que
-Thérèse pousse le garnement derrière la toile,
-comme un paquet de linge.</p>
-
-<p>Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura
-là, un moment, debout. Elle avait l'&oelig;il
-brouillé encore, et elle se grattait à travers la
-chemise qui montait et descendait du genou
-à mi-cuisse, selon les mouvements de la
-main.</p>
-
-<p>Châteaubedeau reprit ses sens au milieu
-de robes, de jupes, de caleçons soyeux et
-parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon,
-qu'il entendait marcher, là, tout près, et pieds
-nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait
-le visage d'une bergère assise élégamment
-sur une gerbe de blé écarlate.</p>
-
-<p>Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit,
-allait et venait sur le parquet frais qui flattait
-la plante de son pied grassouillet, car elle
-semblait faire fi des mules tenues à la main
-par Thérèse.</p>
-
-<p>Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située
-au fond du cabinet, et revenait face à Châteaubedeau
-en se caressant le corps avec sollicitude,
-notamment dans la région abdominale,
-comme on fait d'un fruit pour en éprouver la
-maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois
-le sol; son angoisse était répétée sur le
-visage de la fidèle Thérèse. Tout à coup, elle
-troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise,
-et son regard s'éclaircit, tandis que la femme
-de chambre, rassérénée, posait les mules sous
-les talons de sa maîtresse.</p>
-
-<p>On entendit un bruit pareil à celui qu'un
-enfant produit en soufflant, les lèvres serrées,
-dans une bouteille vide, sans en boucher hermétiquement
-le goulot. Thérèse hocha la tête et
-dit avec compétence:</p>
-
-<p>«&mdash;Autant de perdu.»</p>
-
-<p>La marquise, d'un mouvement de dépit,
-envoya promener les deux mules, et ses talons
-nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair
-des mollets et des cuisses.</p>
-
-<p>«&mdash;Madame la marquise reconnaîtra, dit
-Thérèse, que j'avais prévenu Madame la marquise
-que c'était le jour de sa rhubarbe.»</p>
-
-<p>Ninon, les coudes aux genoux, les deux
-poings appuyés contre les joues, rougissait et
-dardait un &oelig;il cruel. Thérèse lui conseilla de
-se cogner sur les genoux, en se fondant sur
-l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui
-n'obtenait de sa femme aucune selle hormis
-par cette méthode toute mécanique. Et Ninon
-abaissa les poings, fort gravement, sur ses
-genoux arrondis et lisses comme de belles
-pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme
-de chambre battait la mesure en frappant l'une
-contre l'autre, par la semelle, les petites mules
-vagabondes qu'elle venait de quérir au bout de
-la pièce.</p>
-
-<p>Enfin la méthode Goubin fut couronnée de
-succès, et Thérèse, se penchant avec intérêt
-sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle
-devait à Madame la marquise, elle eût juré que
-Madame la marquise avait rendu des noix grollières.</p>
-
-<p>Ceci fait, elle poussa prestement le meuble
-béant, jusque sous la tenture de Jouy, selon
-un dessein assurément prémédité et dont Châteaubedeau
-sentit toute la malice à son endroit.
-D'accroupi qu'il était, il se releva d'un
-bond et pinça si fort le bras de la pauvre fille
-qu'elle cria.</p>
-
-<p>Ninon, qui se trouvait à califourchon sur
-un bassin de faïence rouennaise, et regardait
-devant soi avec des yeux de carpe flottante,
-fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du
-page au moment où il se mettait debout. Elle
-démêla la farce et, comme elle n'était point
-femme à se troubler pour la présence d'un
-homme dans sa chambre, elle dit seulement
-«Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement
-Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné,
-ses lèvres rougies, et il n'osait seulement
-pas lever les yeux sur la marquise, tant il était
-penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta
-avec adresse, en pleine figure, son éponge
-souillée d'une eau saumâtre.</p>
-
-<p>Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de
-taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai raconté
-cette scène, mais bien pour que vous
-croyiez davantage à mon histoire, car vous
-savez de reste, comme dit Montaigne, que
-«nous avons beau nous monter sur des
-échasses, encore faut-il marcher de nos jambes,
-et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous
-assis que sur notre derrière». Les marquises,
-même dans les contes, sont sujettes
-à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma
-part, le goût des nobles récits; j'avoue n'être
-tout à fait heureux que lorsque le ton se hausse
-et qu'une belle gravité se répand sur ma page;
-mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de
-maintes humiliations, car je ne sens bien vivre
-un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une
-de ses petitesses.</p>
-
-<p>Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas
-celui qui transpose les cent misères du corps
-et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui
-qui s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques?
-Le parler de tous les jours <a id="cor1"></a>m'émeut
-plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai
-que la poésie, comme tout art, doit s'élever
-vers le ciel sous peine d'être reniée des hommes
-à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol
-d'un talon ferme.</p>
-
-<p>Et vous allez voir tout de suite comme la
-chaise percée de Ninon va nous éclairer sur
-les sentiments de deux jeunes gens rivaux,
-plus et mieux que n'eussent fait de longues
-dissertations amoureuses.</p>
-
-<p>Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend
-en s'essuyant, crachant, grommelant,
-tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis
-qu'abîmé par la marquise, raillé par une
-femme de chambre!</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier
-Dieutegard, qui rôdait toujours sous les appartements
-de Ninon. A la vue de Châteaubedeau,
-Dieutegard fut tenté de fuir et également
-tenté de s'approcher, de lui parler et de
-l'entendre prononcer le nom de celle qu'il
-aimait. Certes, il était dévoré de jalousie,
-mais le sentiment de sa grande timidité l'entraînait,
-non sans une miette d'admiration, vers
-celui qui osait toucher l'objet de son culte.
-Car il ne doutait pas qu'avec cette mine défaite,
-Châteaubedeau ne sortît du lit de la
-marquise. Il lui souhaita donc le bonjour,
-mais n'osa rien lui demander.</p>
-
-<p>L'autre, tout en rajustant son habit, prenait
-cet air fat et lassé des jeunes blancs-becs qui
-viennent de livrer un assaut galant. Il souffla,
-en gonflant de grosses joues.</p>
-
-<p>«&mdash;Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»</p>
-
-<p>Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau
-ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Peste soit des alcôves!»</p>
-
-<p>Dieutegard ne bronchait pas.</p>
-
-<p>«&mdash;&hellip; Avec leurs poudres et leurs parfums&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Qui a des poudres et des parfums?»
-dit enfin le chevalier.</p>
-
-<p>Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit
-les deux pouces aux aisselles et cracha loin.</p>
-
-<p>«&mdash;Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai
-soupé!»</p>
-
-<p>Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que
-l'autre la mêlât au nombre des femmes. Mais
-Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net
-de Ninon et raconta que cette femme insatiable
-ne pouvait se résoudre à se séparer de
-lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette
-intime. Il dit avec une grande précision tout ce
-dont il avait été témoin effectivement, et il
-prenait chaque chose si bien par le menu que
-Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité.</p>
-
-<p>Mais, par le merveilleux privilège de l'amour,
-le chevalier ne retenait rien des réalités décevantes
-dont un balourd affligeait une personne
-chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait
-encore plus haut dans la région imaginaire où
-il avait coutume de l'honorer.</p>
-
-<p>Il pensa un moment souffleter son camarade;
-il en fut retenu, non par la peur, mais
-par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il
-endommageait ce garçon aimé d'elle. Il le pria
-donc seulement de ne plus lui parler de ce
-sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt
-après des détails nouveaux, car il s'enivrait
-d'entendre parler de Ninon, même de
-cette manière.</p>
-
-<p>La voix de la marquise, au-dessus de leurs
-têtes, fit fuir Châteaubedeau et retint au contraire
-le chevalier. Cette voix se répandait sur
-toute sa personne comme un baume, et, toutes
-les fois qu'il l'entendait, il avait l'idée que, si
-elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler
-d'expressions de tendresse, c'était par suite
-d'un malentendu qui ne saurait tarder à être
-dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans
-cesse repossédé par l'espérance.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI</h2>
-
-<div class="abstract">LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE
-UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API.</div>
-
-<p>M. le baron de Chemillé arriva un matin
-avec un paquet sous le bras, et demanda où
-était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa
-leçon sous les charmilles, et il l'aperçut en
-effet, en même temps qu'il entendait un petit
-son de voix aigrelet maintenu sur la même
-note, puis interrompu soudain, pour se relever
-identique: le bruit d'une mécanique, si
-vous voulez bien, dont le mouvement serait
-gêné à intervalles égaux par un méchant grain
-de sable. En avançant, le baron observa que
-Jacquette, qui marchait à côté de sa gouvernante,
-perdait le pas, comme par hasard, environ
-toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de
-Quinsonas une langue rose, de la longueur de
-la main. Il retint lui-même son pas, pour ne
-point empiéter sur le temps consacré à l'étude,
-et s'assit sur le premier banc.
-Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa
-tabatière et s'offrit une prise. Puis il parla
-haut, selon sa coutume.</p>
-
-<p>«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de
-donner à ma filleule une poupée, car j'estime
-que la figure de carton peinturluré qui est enfermée
-là-dedans sera plus profitable à cette
-enfant que quatre demoiselles de Quinsonas.
-Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un précepteur,
-c'est une amie, ou, à défaut, une
-<a id="cor2"></a>bonne, mais à qui elle puisse parler à c&oelig;ur
-ouvert. La femme ne se développe qu'autant
-qu'elle peut épancher les petites affaires de sa
-tête et de son c&oelig;ur, et elle ne s'ouvre tout à fait
-qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au
-plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle
-ne ment point. Il est inutile, lorsque nous causons,
-que notre interlocuteur nous écoute et
-nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne
-tenons nul compte? Qu'il ait l'air de nous entendre,
-c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes
-assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées
-ne nous entendent point: c'est pourquoi
-nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait
-pas cela encore; elle formulera devant cette
-figure complaisante ses impressions et sa
-pensée; elle apprendra par là qu'elle a des
-impressions et une pensée, autrement dit
-prendra conscience de soi-même, ce qui n'est
-jamais facile sans le miracle des mots et la
-magie de la forme. Car, contrairement à beaucoup
-d'esprits distingués, je suis porté à croire
-que rien n'existe, même au plus profond de
-notre intimité, tant que l'expression verbale ne
-l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à la
-lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait
-fort loin. Contentons-nous d'avoir l'air
-d'un bon parrain qui paie un joujou à sa filleule,
-sans plus.»</p>
-
-<p>Le baron remit sous son bras le paquet et
-s'avança vers ces demoiselles au moment où
-Jacquette venait de recevoir une verte semonce,
-pour être incapable de citer dans leur ordre les
-trois vertus théologales.</p>
-
-<p>«&mdash;Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette
-aussi bas que possible, «je vous fais bien
-mes compliments, car une fille vous est née.»</p>
-
-<p>«&mdash;Comment! dit Jacquette; mais je ne
-suis pas mariée?»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est juste, dit le baron, aussi cette fille
-n'est-elle qu'une poupée.»</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! dit Jacquette, voyons-la.»</p>
-
-<p>«&mdash;Quel nom allez-vous lui donner?»</p>
-
-<p>Jacquette répondit sans hésiter, comme si
-ce nom eût été choisi de toute éternité:</p>
-
-<p>«&mdash;Pomme d'Api.»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est un nom qui lui va bien», opina
-Mlle de Quinsonas, «car elle a joliment bonne
-mine.»</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! dit Jacquette, c'est sans doute
-qu'elle vient de naître; les petits lapins sont
-bien plus rouges que cela&hellip; Quand est-elle
-née, mon parrain?»</p>
-
-<p>«&mdash;Heuh!&hellip; Hier au soir, à la brune.»</p>
-
-<p>«&mdash;C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais
-tant de mal à boutonner ma ceinture, ces jours
-derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je
-vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer,
-vous ne verrez personne au château.»</p>
-
-<p>«&mdash;Oh! pourquoi cela?» dit le baron.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah bien! merci! elle en apprendrait de
-belles!»</p>
-
-<p>«&mdash;Méfiez-vous, dit le baron; c'est une
-fille intelligente.»</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda
-Jacquette.</p>
-
-<p>«&mdash;Rien du tout.»</p>
-
-<p>«&mdash;Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est
-intelligente?»</p>
-
-<p>«&mdash;L'intelligence ne consiste pas à avoir appris
-beaucoup, mais à être apte à tout deviner.»</p>
-
-<p>Jacquette fut très contente de sa fille Pomme
-d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup à
-la gronder et à la battre. Elle la prenait sans
-cesse en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât
-était une curiosité sans répit. Pomme
-d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur
-toutes choses, et, comme les enfants ne doivent
-rien connaître, ce n'était pas une sinécure
-que de faire entendre raison à cette poupée.</p>
-
-<p>«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle
-dans ses bons moments, si tu dois continuer
-à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une
-gouvernante; elle saura bien te fermer la
-bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois
-m'interroger que depuis la création du monde
-jusqu'à Noé, parce que je n'en ai pas appris
-plus long. Quant à ce qui est des personnes
-qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as
-pas idée de l'énormité que tu commets en me
-demandant sans cesse ce qu'elles font avec
-leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries,
-leurs yeux en coulisse et cette
-manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière
-des dames. Apprends, Pomme d'Api, que
-les grandes personnes ont le droit de faire
-entre elles les plus grosses malpropretés. Je
-ne sais pas ce qu'elles font; mais aux précautions
-qu'elles prennent pour nous le cacher,
-il faut que cela soit abominable. Tu as de la
-chance d'être une poupée, toi, tu resteras toujours
-honnête&hellip; Tu me demandes s'ils sont
-tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de
-douze ans, sauf M. le Curé et Mlle de Quinsonas.
-Et plus ils vieillissent, pires ils sont!
-Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon
-parrain de Chemillé! C'est à ce point que,
-quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne
-de t'avoir eue d'une de ses soubrettes.
-Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu
-as des odeurs de graillon!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII</h2>
-
-<div class="abstract">MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS
-PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT
-MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT
-DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET
-EXÉCUTENT UNE OPÉRATION ÉTRANGE, CRUELLE ET
-DÉLICATE.</div>
-
-<p>Vous vous souvenez que Mme de Matefelon
-avait vu d'un très mauvais &oelig;il la statuette de
-l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient
-se baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis
-du petit dieu impudique augmentèrent, cela
-va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de
-courir dans le parc. Elle avait pris un assez
-grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait
-qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya
-d'en user pour faire abattre cette innocente
-figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle
-se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de
-Fontevrault le respect des beaux ouvrages
-d'art,&mdash;quoique, entre nous, elle n'y entendît
-goutte,&mdash;et elle gardait aussi, dans un coin
-secret de sa jolie tête, le souvenir de cette heure
-d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés,
-où elle avait éprouvé une si vive tentation
-d'approcher du Cupidon pubère.</p>
-
-<p>«&mdash;Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait
-Mme de Matefelon. «&mdash;Allons donc!
-avait répliqué le baron de Chemillé qui se
-trouvait toujours là au moment voulu, c'est
-une solution disgracieuse.» Et il fournit
-l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant
-l'approbation de Mme de Matefelon:
-établir autour du bassin un labyrinthe, tel
-qu'il était de mode d'en avoir dans les anciens
-jardins français.</p>
-
-<p>Un maître jardinier de Chinon apporta des
-dessins à choisir; on adopta le plus compliqué,
-et le petit bois inextricable fut planté le
-prochain hiver.</p>
-
-<p>On respecta le bouquet d'arbres de haute
-futaie environnant la colonnade, mais pour
-l'atteindre il fallait connaître le secret du labyrinthe,
-sous peine de se perdre une demi-journée
-dans un dédale d'allées et de contre-allées
-sans issue. Le système de clôture fut
-efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à
-triompher de la difficulté, et elle ne retourna
-plus jamais au bassin.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon prit un jour à part la
-gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle
-lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de
-scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect
-innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule
-ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse
-allée et ne tombât sur la statue «narguant
-le ciel d'un geste obscène qu'une femme
-ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.</p>
-
-<p>Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée,
-une campagne non dépourvue de hardiesse.
-Il s'agissait de briser ce geste sans
-endommager autant que possible l'&oelig;uvre
-d'art, rendue par cette opération aussi inoffensive
-à contempler qu'un saint Sébastien,
-par exemple, bien que les formes de ces jeunes
-gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent
-beaucoup trop, à son gré, de la nature.</p>
-
-<p>A l'heure convenue, la marraine de Jacquette
-et Mlle de Quinsonas partirent pour
-leur croisade, munies d'un marteau, arme
-offensive, et d'un filet à papillons pouvant servir
-à donner le change sur leurs intentions, si
-elles étaient rencontrées, destiné en réalité à
-recueillir les «pièces» à l'instant de leur
-chute, afin qu'elles ne s'égarassent point dans
-le bassin pour en être exhumées quelque jour
-à la faveur d'un curage, ou pour blesser le
-pied d'une des jeunes femmes, si par hasard
-la fantaisie les prenait de revenir se baigner
-ici.</p>
-
-<p>C'était le matin, de bonne heure; elles
-mouillaient leurs chaussures dans la rosée en
-trottinant par l'allée des fontaines, comme des
-dames qui vont à la messe. Mme de Matefelon
-étant sèche de nature, ayant de grands pieds
-et une forte idée morale, allait plus vite;
-Mlle de Quinsonas, malgré sa taille mince,
-avait du poids, vous le savez bien, et elle était
-partagée entre l'appréhension des risques de
-l'escapade, et le désir de voir et toucher de
-près l'objet qui méritait une entreprise si
-romanesque.</p>
-
-<p>Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à
-droite, au lieu de descendre l'escalier des
-bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous
-une charmille taillée en voûte, qui vous menait
-fort loin; après quoi on pénétrait dans un
-bois de chênes où la direction était <a id="cor3"></a>repérée
-au moyen de petites lunes peintes en blanc
-sur les troncs, presque un chemin de Petit
-Poucet; là commençaient insensiblement les
-fourrés d'ormes, d'abord clairsemés et libres,
-puis épais et taillés, enfin s'entr'ouvrant en une
-allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait,
-se mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir,
-aussitôt arrivée sous le bois de chênes; elle
-portait la main à son c&oelig;ur, ouvrait la bouche
-plus qu'à l'ordinaire et soufflait de tous ses
-poumons. On dut marcher encore pour gagner
-un banc aussi éclatant de blancheur que les
-petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un
-merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau
-leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la
-gouvernante, à cause de ce bout de queue
-blanche qui sautillait en s'éloignant comme
-un morceau de papier que le vent emporte.
-Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas
-son sujet, parla de cette sorte de malignité
-d'esprit, propre aux artistes, et qui semble
-les pousser tous à violenter la morale dans
-leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point
-qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que
-l'on nomme un chef-d'&oelig;uvre, qui ne porte, en
-sa vie et en ses travaux, la marque de cette
-possession démoniaque.</p>
-
-<p>A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle
-avait vu de bien mauvaises images chez son
-oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du <i>Manuel</i>. Et
-comme elle était peu familiarisée par son éducation
-première avec le langage travesti des
-libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans
-les cartons de l'évêché, en termes crus à vous
-faire dresser les cheveux. La vieille dame ne
-savait où s'en mettre, et elle crut devoir
-prendre la défense de ces messieurs ecclésiastiques,
-qui parfois préfèrent souiller leur
-propre appartement d'immondices, plutôt que
-de les laisser dans la rue, exposés à corrompre
-des yeux innocents.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses
-doigts le long bambou du filet à papillons, et
-le manchon de gaze verte attrapait au-dessus
-de son front, en guise d'insectes, quelques
-essaims de ces «esprits de malignité» qui voltigent
-autour de nous dans l'air matinal et aussi
-dans bien des occasions, principalement quand
-on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lèvres
-humides, et son regard rejoignait quelque rêve
-de la nuit, interrompu par la croisade.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon fit observer que le soleil
-s'élevait, et l'on reprit son chemin. Aussitôt
-engagés dans le labyrinthe, on apercevait la
-statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées
-dans l'épaisseur des arbustes, et l'on
-croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le
-bras dans ces lunettes pour toucher le dos du
-petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient
-point à gagner le bassin n'apercevaient
-jamais l'Amour que de dos. En vérité,
-ce travail avait été très bien fait. Et, à tout
-touche, on rencontrait des bancs vous invitant
-au repos, et destinés à vous faire gaspiller
-le temps. Ces dames regrettèrent bien
-d'avoir été en chercher un si loin, dans le bois
-de chênes. Vous devinez qu'elles avaient
-donné du premier coup dans le piège, le banc
-du bois de chênes n'étant fait que pour vous
-éloigner du labyrinthe. A combien d'autres
-pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un
-incident surprenant, qui faillit avoir des conséquences
-plus fâcheuses encore, ne se fût
-produit sous leurs pas incertains.</p>
-
-<p>Elles marchaient depuis une bonne demi-heure
-dans le labyrinthe, tantôt chantant victoire
-parce qu'elles approchaient du Cupidon
-jusqu'à presque le toucher avec le bambou,
-mais rejetées par derrière par trois pas de
-plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans
-l'une des fenêtres de verdure comme on le
-ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante
-observa que la statuette se voilait par intermittence
-sous quelque chose de roux qui passait.
-Mme de Matefelon mit cela sur le compte
-de troubles de la vue et dit que de telles illusions
-se produisent fréquemment lorsqu'on
-s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé
-à son tour, elle fut témoin du même phénomène.
-Mlle de Quinsonas hasarda l'&oelig;il de
-nouveau et poussa un cri. Le «quelque chose
-de roux» était une tignasse humaine. Cette
-tignasse humaine grossissait à chaque apparition
-nouvelle. Au bruit, elle s'arrêta, se fixa
-au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on
-pose au milieu d'un cartouche, et un seul de
-ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant
-vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba.
-Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le
-banc voisin.</p>
-
-<p>La tignasse humaine, c'était Cornebille.</p>
-
-<p>Que venait faire Cornebille, à cette heure,
-en plein c&oelig;ur d'un parc où la marquise lui
-avait interdit de jamais reposer le pied? pis
-que cela, sur le lieu même où sa présence malencontreuse
-lui avait valu ce malheur? Puisque tout
-s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard.
-Toujours est-il que la figure qu'il présentait
-n'était pas pour faire bien augurer de ses intentions.
-Son aspect était misérable, ses vêtements
-troués, ses pieds nus, sa tête hirsute,
-son visage décharné, ses yeux, déjà disgracieux
-par leur défaut naturel, dévorés d'un
-terrible feu.</p>
-
-<p>Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre
-se fût penché avec des gestes de bonté vers
-deux femmes en défaillance. Il le fit cependant,
-au lieu de profiter de cette circonstance
-pour se sauver à toutes jambes, ce qui, il me
-semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un
-malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en
-commençant toutefois par la plus jeune. Il
-leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes
-d'une main qui eût fait feu à frotter du bois,
-et, tout en se livrant à cette besogne charitable,
-il les rassurait de la voix, il les implorait
-plutôt, demandant à ces demi-mortes de ne
-point trahir son secret.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois,
-remit assez bien ses traits, dès qu'elle
-put ouvrir l'&oelig;il, et elle l'appela par son nom
-pour l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses
-genoux. Cette attitude rassura pleinement la
-gouvernante. Toutes deux demandèrent à
-l'homme:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»</p>
-
-<p>Cornebille n'expliquait rien et continuait à
-implorer de ces dames qu'elles gardassent le
-secret.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.</p>
-
-<p>Il les pria alors de le suivre et les mena
-promptement, et sans hésiter sur le choix des
-allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le
-labyrinthe lui était familier et furent en même
-temps très étonnées de trouver en si bon état
-un endroit à peu près abandonné, et depuis si
-longtemps, par la marquise. Le marbre du
-Cupidon était pur et luisant comme au premier
-jour; pas une feuille ne tachait le miroir de
-l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable,
-pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela,
-sans doute, eût été beaucoup plus beau livré
-aux seuls soins de la nature; mais Mme de
-Matefelon était fort sensible à cette propreté,
-et elle la faisait remarquer à Mlle de Quinsonas,
-qui ne l'eût peut-être point vue, occupée
-qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du
-jeune Amour.</p>
-
-<p>La vieille dame tira de sa poche le petit
-marteau et, sans plus admirer la circonstance
-providentielle qui venait de la conduire comme
-par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se
-mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit
-à Cornebille:</p>
-
-<p>«&mdash;Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous
-ne voulez pas que je révèle votre présence
-dans le parc; c'est très bien: quoique je ne
-comprenne absolument rien à l'intérêt qui
-vous pousse à entretenir cet endroit aussi net
-qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre
-pas dans ce mystère. Je me tairai donc, à condition
-que vous me rendiez le petit service d'atteindre
-le piédestal de la statuette, selon le
-moyen que vous possédez, puisqu'elle est si
-bien époussetée. Je vous confierai cet outil et
-guiderai moi-même votre travail.»</p>
-
-<p>Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit
-ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait
-là d'un ordre de la marquise. Mme de
-Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en
-présence de la gouvernante, répondit que non.
-Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et
-qu'il préférait que l'on trahît son secret. Il se
-redressa en prononçant ces mots, et sa physionomie,
-d'ordinaire si déplaisante, s'ornait,
-ma foi, d'une certaine beauté, tant il était
-ferme et respectueux dans toute son attitude.
-Mme de Matefelon lui mit dans la main un
-écu de six livres. Il demanda si c'était Mme la
-marquise qui lui faisait remettre cet argent,
-pour prix des services rendus nuitamment à
-l'endroit préféré de Mme la marquise. On lui
-répondit encore non. Il se frappa la poitrine
-et dit que c'était son plaisir de servir Mme la
-marquise, du ton d'un mousquetaire qui va
-mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent
-pour un hâbleur, mais n'obtinrent rien de
-lui, sinon qu'il s'en allât.</p>
-
-<p>Une fois seules, elles se regardèrent, ou,
-pour être plus exact, Mme de Matefelon regarda
-Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de
-vue le but précis de la croisade.</p>
-
-<p>La marraine de Jacquette considérait les
-ravages que la statuette eût pu produire sur
-l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si
-grand sur une personne déjà mûre et de vertu
-éprouvée. Elle en fut fortifiée dans son dessein
-et conçut par là même le moyen de le réaliser.</p>
-
-<p>Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui
-dit qu'il fallait passer cette eau et faire à elles
-deux l'ouvrage.</p>
-
-<p>«&mdash;Veuillez retirer vos habits, dit-elle;
-pendant ce temps je me détournerai et prierai
-Dieu qu'il bénisse notre entreprise.»</p>
-
-<p>Nous imiterons la discrétion de la vieille
-dame, bien que plusieurs puissent regretter
-à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance
-avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai
-pas un mot parce que le tableau que je
-découvrirais en ce moment ferait un hors-d'&oelig;uvre
-au cours de mon récit.</p>
-
-<p>Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle,
-elle en gravit les degrés sous-marins, puis sortit
-de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle
-attrapa adroitement le marteau, quoique bien
-émue, à plusieurs titres, car elle avait aussi
-grand peur de perdre sa place si jamais Ninon
-apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle
-poussa un gros soupir et chercha la position
-la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle
-l'eut trouvée, elle n'osait pas porter sa main
-sur l'objet. Mme de Matefelon l'excitait du
-rivage et tendait à bout de bras le filet.</p>
-
-<p>«&mdash;Courage, Mademoiselle Dieu vous
-voit!» lui cria-t-elle.</p>
-
-<p>Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas,
-qui était pieuse et pudique, fut gênée; sa
-figure, comme celle des petites filles, prenait
-une expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle
-ne se mouillât de larmes.</p>
-
-<p>Enfin, saisissant à pincée le relief, elle
-l'abattit d'un coup sec, comme fait un maître
-d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second
-coup suffit à l'achèvement de l'&oelig;uvre.
-Les tristes débris creusèrent la gaze du filet
-en un longue pointe que retira vivement
-Mme de Matefelon.</p>
-
-<p>Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en
-regardant la blanche petite plaie de son ventre,
-souriait, soit du néant d'un endroit naguère si
-riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de
-ces femmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII</h2>
-
-<div class="abstract">LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE
-DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER
-PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE
-DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE
-DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT SOUVENT LES
-SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.</div>
-
-<p>Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.</p>
-
-<p>Lorsque ce gamin descendit l'escalier du
-cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un éclat
-de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de
-Châteaubedeau, qui couchait dans les environs
-et avait pour l'heure M. de la Vallée-Chourie
-sous la main, dépêcha celui-ci aux
-nouvelles. La mère du coupable fut donc
-informée promptement et résolut de se montrer
-très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement
-qu'une chose, à savoir que son fils
-n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont
-elle eût été fière.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas
-l'événement, à sa façon. Marie Coquelière
-allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux;
-Fleury croyait devoir s'en ouvrir au
-marquis. Foulques donnait un coup de pied
-au derrière de Fleury pour lui apprendre à
-parler quand c'était l'heure de partir pour la
-chasse, pestait contre Chourie toujours en
-retard et, après un coup d'&oelig;il satisfait à son
-équipage, s'éloignait allègrement du côté des
-bois de Bourgueil.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau se rendit chez la
-marquise pour lui exprimer ses regrets et son
-désir de punir son fils sévèrement. Elle avait
-si peur qu'on ne la priât de retourner à sa
-terre, qu'elle se hâta d'indiquer elle-même le
-châtiment le plus pénible à l'amour-propre du
-jeune homme, et c'était de le traiter comme un
-enfant, de le mettre au cabinet noir.</p>
-
-<p>L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour
-le lieu de la peine une petite pièce située tout
-en haut de la vieille tour du Nord, non point
-tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant
-jour par des meurtrières, d'aspect rébarbatif,
-et ayant servi de prison pour d'authentiques
-huguenots.</p>
-
-<p>Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le
-tenant par les poignets, car il eût envoyé promener
-toute autre personne, et à cette époque
-c'était une grave affaire que de lever la main
-contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que
-Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir
-choisi ce lieu élevé, car elle eut beaucoup de
-mal à grimper jusqu'au haut de la tour, par un
-escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée,
-la malheureuse, de marcher à reculons afin de
-tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mère,
-du moins ne se faisait pas faute de lui donner
-un véritable cul-de-plomb à traîner.</p>
-
-<p>Tout le domestique mâle suivait pour prêter
-main-forte, le bon Fleury en tête, portant
-la main à son endroit meurtri, mais néanmoins
-goguenard, mal convaincu de la grandeur du
-crime qu'il contribuait à châtier, et traitant
-volontiers de «fameux luron» le page qui
-avait eu le front de tâter la peau de la marquise.</p>
-
-<p>La porte de la geôle était munie d'un judas
-où tout le monde se haussa pour voir le prisonnier,
-dès que les gros verrous furent tirés.
-Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner,
-d'esquisser quelques pas de danse sur
-le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher
-par les meurtrières, le plus loin qu'il put.
-On avait, comme d'usage, disposé contre la
-muraille une cruche à eau et un petit siège de
-bois à trois pieds qui supportait une miche
-de pain bis; un grabat achevait de donner à
-ce lieu la figure classique des cachots. Quand
-on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire,
-chacun redescendit et l'on déjeuna tranquillement,
-malgré l'absence du marquis et de Chourie
-partis pour la chasse.</p>
-
-<p>On touchait au dessert quand le bon Fleury
-ayant frappé à la porte, vint prévenir la marquise
-que le jeune Châteaubedeau faisait un
-grand vacarme dans sa tour et jetait des
-moellons par les meurtrières, à donner à croire
-qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres
-tombaient dans la cour des communs; l'une
-d'elles avait atteint à la tête un petit de Marie
-Coquelière qui braillait comme un damné
-dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitôt
-voir le pauvre petit blessé et jouir en même
-temps du coup d'&oelig;il de cette avalanche de
-moellons vomis par la tour du Nord.</p>
-
-<p>Marie Coquelière tenait entre ses jambes
-le moutard barbouillé de mûres jusqu'aux
-yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une
-chatière et d'où sortaient sans répit des beuglements
-assourdissants. La mère prévoyante
-lui appliquait sur la tempe une pièce de deux
-sols fermement liée avec un mouchoir, dans
-le but d'empêcher la chair de se soulever en
-bosse.</p>
-
-<p>L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre
-celui de la cour, où tous les gens du château,
-abrités de leur mieux, étaient réunis et regardaient
-comme un prodige céleste la mince
-fente de muraille d'où s'échappaient, à intervalles
-presque égaux, des cailloux de la grosseur
-du poignet, lancés vigoureusement et qui,
-suivant une trajectoire invariable, frappaient
-les vitres des écuries, où l'on entendait les
-chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible
-de les secourir sous ce feu.</p>
-
-<p>Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier
-et de transiger avec lui, au besoin de
-lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre,
-mieux valait un châtiment incomplet que les
-dégradations de ce forcené. Mme de Châteaubedeau
-joignait ses lamentations à celles du
-jeune Coquelière et envisageait avec angoisse
-la nécessité de hisser de nouveau jusque là-haut
-ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait
-point.</p>
-
-<p>Fleury revint, un &oelig;il poché, les doigts en
-sang, un grand couteau pointu à la main. On
-crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en
-soufflant, qu'au contraire il avait arraché à
-celui-ci le présent couteau, moyennant lequel
-le «luron» dégradait un pan de muraille récemment
-restauré en petit appareil, lorsqu'on
-avait coiffé la tour d'un pignon d'ardoises. Le
-prisonnier réduit à ses seules mains, on pouvait
-espérer la paix. Marie Coquelière pansa
-le pauvre Fleury. Et à mesure que l'on considérait
-les linges blancs dont s'enveloppaient
-les deux premières victimes de Châteaubedeau,
-une sorte de considération naissait dans
-les esprits pour ce garnement qui, du haut de
-la tour, mettait tout le château en émoi.</p>
-
-<p>On profita du calme pour aller voir par le
-judas. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,&mdash;dont
-je ne parle pas souvent
-parce que leur conduite privée me déplaît,&mdash;furent
-les premières dans l'escalier;
-Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne,
-et la grosse belle maman elle-même, à son
-corps défendant, y allèrent. On gravissait malaisément
-et une à une les marches étroites,
-peu éclairées, et les pieds enfonçaient dans la
-fiente des colombes, ou écrasaient comme des
-grains de millet les petites crottes desséchées
-des souris. Soudain l'une des deux belles-s&oelig;urs
-poussait un cri parce qu'elle avait touché
-un insecte mou qui rampait sur la muraille,
-l'autre parce qu'elle avait senti un
-baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas
-qui geignait parce que M. de Malitourne
-la pinçait, dans les sombres passages.</p>
-
-<p>Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa
-malchance? Voilà-t-il pas qu'après que tout
-le monde eut mis l'&oelig;il au judas et contemplé
-Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart
-redescendaient faute d'intérêt, Châteaubedeau
-s'avise qu'il est épié par la grille traîtresse. Il
-rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen
-de jouer un tour fameux qui demeure inscrit
-dans les mémoires. Il ne se frappe pas le
-front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne
-pas la cruche à eau. D'un geste rapide,
-il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux
-et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète
-ouverture.</p>
-
-<p>C'était Mlle de Quinsonas qui regardait
-dans le moment, et d'autant plus attentivement
-que le geste premier du jeune homme l'avait
-intriguée, captivée même, on peut le dire, et
-qu'elle s'était appliqué les deux mains en &oelig;illères,
-sur chaque tempe, afin d'en accaparer
-tout pour elle.</p>
-
-<p>Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe
-et l'interrogeait sur le spectacle, fut très surprise
-de la voir s'écarter du judas si vivement
-et la figure trempée comme une lessive. Précisément,
-la gouvernante venait de la prier
-de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant
-rien, disait-elle, que tirer de sa poche
-son étui à chapelet. Le liquide coulait en trois
-grosses larmes inégales et dorées, le long de
-la porte du cachot, et Mlle de Quinsonas, au
-comble du dépit, tamponnait à l'aide de son
-mouchoir sa gorge abondante, où de minces
-ruisselets charriaient la poudre.</p>
-
-<p>«&mdash;Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez
-pris pour l'étui à chapelet.»</p>
-
-<p>Malitourne se trouva encore assez haut dans
-l'escalier pour recueillir le propos. Il remonta
-quelques marches pour en avoir l'explication
-et la trouva sur la figure humide et décomposée
-de la pauvre gouvernante. Quatre à quatre
-il redescend les marches et jette la nouvelle
-qui dégringole en spirale dans le colimaçon.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher
-de pouffer, malgré son essoufflement et malgré
-l'outrecuidance de l'action commise par son
-fils. Les deux belles-s&oelig;urs ne se tenaient pas de
-gaieté. M. de la Vallée-Malitourne croyait avoir
-enfin, une fois en sa vie, eu la langue heureuse.
-Mais, quand le propos heurta Mme de
-Matefelon et la marquise, l'infortuné reprit
-conscience de son destin.</p>
-
-<p>Ninon, qui, personnellement, n'était rien
-moins que bégueule, reçut un coup très pénible.
-Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle
-souffrit plus que Mme de Matefelon, qui n'était
-choquée que dans ses principes, tandis que
-Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il
-faudrait être une bien vilaine femme pour ne
-pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère
-et souvent coupable,&mdash;vous n'avez pas fini
-de vous en apercevoir,&mdash;par suite de son
-défaut d'éducation, mais le fond de sa nature
-était bon et, presque toujours, son premier
-mouvement excellent.</p>
-
-<p>Elle entra donc dans une grande colère, et,
-en dépit du fâcheux état où se trouvait la gouvernante,
-elle la gourmanda vivement pour
-n'avoir pas su prévenir une telle inclination
-d'esprit chez Jacquette, et la somma de lui
-indiquer où sa fille avait puisé une documentation
-physique aussi scandaleuse.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux
-qu'elle n'enseignait pas à l'enfant un iota qui
-ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé;
-que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette
-de baisser les yeux en passant devant
-les tapisseries ou les toiles représentant des
-figures immodestes, et qu'enfin elle lui faisait
-vivement prendre une contre-allée dès qu'elle
-apercevait dans le parc soit un de ces messieurs,
-soit un homme de peine, rendus pareils
-par le commun besoin des épanchements naturels,
-plantés en échalas contre un tronc
-d'arbre, ou immobiles comme une fontaine.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon, qui connaissait le beau
-dévouement de la gouvernante, voulait venir à
-son secours et ne savait comment faire. Ninon
-trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à
-travers, voulait à toute force que l'on répondît
-à la seule idée qui lui demeurât dans son
-emportement, à savoir comment sa fille avait
-eu connaissance de ce que Mlle de Quinsonas
-prenait pour un étui à chapelet.</p>
-
-<p>Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa
-le front et dit:</p>
-
-<p>«&mdash;La statuette!»</p>
-
-<p>Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent.
-Mais la colère de Ninon redoublait,
-car l'évocation de la statuette lui prouvait
-qu'elle avait pu elle-même, par sa complaisance
-pour l'ouvrage de marbre, contribuer à
-molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on
-pas prévenue de ce danger, dès avant la naissance
-de l'enfant? Plus elle était convaincue
-de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait
-à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.&mdash;«Et
-le labyrinthe?» disait-elle.&mdash;«Beau
-jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû
-l'y mener tous les jours!» Enfin, chacun chargeait
-l'Amour de marbre afin d'innocenter la
-pauvre gouvernante. Un sombre remords se
-dissimulait maintenant sous la colère de la marquise.
-Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme
-elle était la conscience même, elle se résolut,
-afin de tout concilier, à un coup de théâtre.</p>
-
-<p>Elle portait sans cesse sur elle, pour plus
-de sécurité, les vestiges du marbre mutilé.
-Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement
-d'un papier de soie bien ficelé, et les
-montra à Ninon et aux personnes présentes
-entre ses deux mains creusées en noix de coco,
-comme on tient un petit oiseau vivant.</p>
-
-<p>«&mdash;Ci-gît le mal», dit-elle.</p>
-
-<p>On ne comprenait point tout d'abord. Elle
-dit l'expédition du labyrinthe, étala le zèle de
-la gouvernante. Celle-ci se mit à pleurer. L'aventure
-stupéfia à tel point Ninon, déjà fort énervée,
-qu'elle fit comme la gouvernante. Pour
-ne point s'expliquer davantage, on se sépara.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurèrent
-seules vis-à-vis du vestige de marbre
-qui jouait le rôle d'un presse-papier sur la feuille
-de soie. La gouvernante, entre deux sanglots,
-le regardait encore; elle le toucha du doigt.</p>
-
-<p>«&mdash;Il me sauve», dit-elle.</p>
-
-<p>«&mdash;Il a tant perdu de vos pareilles!» dit
-Mme de Matefelon.</p>
-
-<p>Ainsi se terminent bien des scènes, dans le
-cours de la vie, c'est-à-dire par de véritables
-coq-à-l'âne. Remarquez qu'on n'a rien éclairci,
-rien résolu. La marquise est offensée des connaissances
-prématurées de sa fille. Elle en
-demande raison à la personne qu'elle paie
-pour que l'enfant reçoive une éducation parfaite.
-Elle est saisie d'une violente colère, très
-probablement,&mdash;soit dit entre nous,&mdash;parce
-que c'était le jour où elle eût dû prendre sa
-rhubarbe, vous vous en souvenez. L'aigreur
-de son sang l'égare; il lui faut un coupable.
-On lui montre qu'elle-même eut peut-être le
-plus grand tort dans l'affaire. Puis on la suffoque
-par le récit de l'expédition la plus romanesque
-et l'exhibition des pièces les plus
-inattendues. On pleure, on a oublié le point
-de départ de l'aventure, et chacun vaque à
-ses affaires.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV</h2>
-
-<div class="abstract">NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE
-AVEC LE PETIT PAQUET CONTENANT LES
-VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE
-DU DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE
-HOMME. ELLE RENCONTRE LE CHEVALIER DIEUTEGARD
-ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ
-QUI NE S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE
-L'UN NI DE L'AUTRE.</div>
-
-<p>Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit
-de Ninon avait tourné, comme les girouettes
-des tourelles, et ne tenait plus compte que des
-avaries infligées au gracieux Cupidon de François
-Gillet par le zèle stupide des deux femmes.
-Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée davantage
-en apprenant cette mutilation.</p>
-
-<p>Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut
-de l'Amour pubère entre les mains de Mlle de
-Quinsonas, où il était encore, et sortit sans
-mot dire, au grand désappointement de la gouvernante,
-qui croyait que la marquise venait
-lui demander pardon de ses vivacités.</p>
-
-<p>«&mdash;Les raccommodements ne vont pas si
-vite, dit Mme de Matefelon, car on ne s'entend
-jamais: c'est le temps qui est le remède.»</p>
-
-<p>Ninon s'achemina vers la statuette, dans le
-dessein de mesurer l'étendue de la dégradation
-et de voir s'il était possible de réappliquer les
-débris. Que voulez-vous! cette femme était
-ainsi faite. Tout à l'heure elle se reprochait
-comme un crime d'avoir laissé la statuette au
-grand jour, parce que sa fille y pouvait heurter
-sa candeur; maintenant la voilà qui va réédifier
-la statuette! C'est que Ninon, se reposant
-ordinairement sur une étrangère du soin
-d'élever sa fille, avait parfois des accès de
-sensibilité pour ce qui touchait cette enfant,
-mais elle revenait promptement à ses habitudes.
-Et c'était une de ses habitudes, depuis
-bien des années déjà, de penser de temps en
-temps au Cupidon de François Gillet.</p>
-
-<p>Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le
-voyait pas ébréché.</p>
-
-<p>Ordinairement, elle en chassait l'image,
-comme une honnête femme rejette la mémoire
-d'un soir de griserie où elle a failli commettre
-une grosse faute. Petit à petit, dans le recul
-du temps, cette statue de marbre qu'elle avait
-entourée de ses bras et baisée, prenait un peu
-des airs d'amant. Si Cornebille ne se fût pas
-trouvé là pour glacer de honte la petite folle,
-qui sait si cette première excentricité n'eût
-pas été le début d'une vie désordonnée!</p>
-
-<p>Elle ne songeait pas à cela sans sourire,
-car elle cherchait en vain quel complice elle
-eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de
-monde; des châtelains venaient trois fois
-l'an, retenus par l'incommodité du voyage;
-M. de la Vallée-Chourie était exténué par
-son ardente maîtresse, et son frère eût fait
-un amant ridicule. Avait-elle un bien grand
-mérite rester pure? Est-ce que son mari lui
-en savait gré? C'était un bonhomme qui chassait,
-qui buvait, qui lorgnait les appas de la
-gouvernante; bien serein pour le reste des
-éventualités.</p>
-
-<p>Elle descendait doucement l'allée des fontaines,
-son petit paquet à la main. Le vent
-jouait dans les arbres; les marronniers, bien
-taillés par en bas, secouaient leurs hauts panaches
-au-dessus de sa tête, et, tout au bout
-de l'allée, un bouquet de géraniums plantés
-dans le vase au bas-relief de satyres simulait
-un vol de papillons écarlates sur un doux ciel
-de soie grise.</p>
-
-<p>Vous savez que ce vase était situé à droite
-de l'escalier qui menait aux jardins bas; vis-à-vis
-il n'y avait qu'un socle servant de table
-rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer
-au cours de sa promenade. Par-dessus
-le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait
-tout grand son parasol noir. Au delà,
-mais assez loin, comme un horizon de nuages
-moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes
-dont les pieds baignaient dans la Loire.</p>
-
-<p>Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle
-regardait la pointe de ses petits souliers. Elle
-trouvait le temps un peu lourd, et avait bien
-de la peine à penser à quelque chose de suivi.</p>
-
-<p>Elle se reposa un moment, quand elle eut
-atteint l'escalier, à l'ombre du pin parasol.
-Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés
-heureux à jouir seulement d'une si belle vue!</p>
-
-<p>C'était là,&mdash;il faut que je vous en parle!&mdash;que
-M. Lemeunier de Fontevrault avait ménagé
-sous les pins, une terrasse longue d'une
-demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une
-balustrade dominant ces jardins en pelouses et
-en bassins auxquels huit grands jets d'eau
-avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban
-du fleuve se déroulait dans le lointain, et l'on
-découvrait, par les jours clairs, les toits miroitants
-de Saumur. Mais Ninon venait d'être
-piquée par un désir qui ne lui laissait à peu
-près rien voir des beautés du ciel et de la terre.</p>
-
-<p>Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant
-qu'elle marchait, elle enviait le sort des femmes
-qui sont pressées dans leur lit par le bras d'un
-homme.</p>
-
-<p>M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait
-pas, autrefois, pour raconter des aventures
-romaines auxquelles elle attachait alors peu
-de prix; ces aventures se représentaient à elle
-en vives couleurs, comme les livres d'enfance
-que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente
-ans. Et elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter
-que quelqu'une d'elles lui arrivât.</p>
-
-<p>Elle en rougit, parce que les discours de
-Mme de Matefelon l'entretenaient dans la
-crainte des passions, et parce que sa vie morale
-était ordinaire et modeste. Mais rien ne
-tenait contre l'appétit déterminé qu'elle avait
-de se sentir baiser la bouche par quelqu'un
-qui appliquerait son corps tout entier contre
-le sien.</p>
-
-<p>Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main,
-dans le papier de soie, contribuait à cette démangeaison,
-ou bien si la seule approche du
-bassin de l'Amour y suffisait, mais son cas
-présent avait une grande analogie avec la crise
-qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi
-d'automne, Dieu sait combien il y a d'années!
-Il ne faut pas incriminer une femme qui met
-de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!</p>
-
-<p>Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea
-dans le labyrinthe. Comme celui-ci
-était resté exactement dans le même état depuis
-le jour qu'elle l'avait vu pour la dernière
-fois, elle ne remarqua pas les soins secrets
-qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise,
-lorsqu'elle atteignit le bassin, de trouver là le
-chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>Qu'on ne m'accuse point de placer juste en
-ce lieu Dieutegard, au moment même où la
-marquise y vient avec l'ardente envie de toucher
-un beau jeune homme; ce serait un procédé
-trop facile. J'ai pris la précaution de vous
-avertir depuis longtemps que le chevalier
-affectionnait les étangs, les rivières, les fontaines,
-et qu'il avait coutume d'aller à peu près
-tous les jours, un petit livre à la main, dans
-les régions du parc ornées d'eau. L'ancienne
-nourrice, Marie Coquelière, qui croyait aux fées
-et à toutes les choses merveilleuses le révérait
-à cause de ses goûts aquatiques qui s'allient
-volontiers à la poésie et aux mystères nocturnes.
-C'est elle qui l'avait engagé à venir là,
-et voici comment:</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition
-au bassin de l'Amour, n'avait pu tenir
-complètement sa langue, malgré la prière de
-Cornebille, et, sans trahir toutefois la personnalité
-de cet homme soi-disant sorcier, elle
-avait dit un matin à la femme de chambre
-qu'elle était parvenue par hasard, en se promenant,
-jusqu'à un bel endroit où l'on n'allait
-jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi
-propre que s'il eût été entretenu par des anges.
-Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait redit
-en confidence au chevalier, qui se souvenait
-fort bien qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon
-l'éloignait du bassin, ainsi que Châteaubedeau,
-sous le prétexte que la marquise s'y
-baignait; il y était revenu se convaincre de la
-circonstance extraordinaire, et il n'avait point
-fait de difficulté à croire à quelque miracle dû
-à l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y
-accomplissait de fréquents pèlerinages.</p>
-
-<p>Il était là, étendu tout de son long sur le
-sable tiède, et tenant à la main un petit livre.
-Il lisait, et puis se cachait la figure entre les
-feuillets, comme pour méditer ou pour boire
-avidement les paroles poétiques qui, sans
-doute, charmaient son c&oelig;ur. Ninon le considéra
-un moment et le vit baiser pieusement, à
-la margelle du bassin, la pierre où elle s'était
-maintes fois assise en barbottant dans l'eau
-du bout de son pied nu. Comme elle n'ignorait
-pas qu'elle fût aimée du chevalier, elle y prit
-plaisir pour la première fois, et appela aussitôt
-le jeune homme par son nom. Il sursauta et
-devint plus blanc que le marbre du Cupidon.</p>
-
-<p>Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui
-conta, non sans se moquer, la croisade de sa
-grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle désignait
-du doigt l'ouvrage de François Gillet
-privé de sa fleur. Elle tira celle-ci hors de la
-feuille de papier et la montra à Dieutegard.</p>
-
-<p>Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela
-entre les mains de celle qu'il aimait. Pour lui,
-depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas
-remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il
-la regardât beaucoup parce qu'il savait
-qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci
-lui demanda pourquoi il faisait la grimace. Il
-eût été en peine de le dire, mais il se sentait
-blessé dans la région de son grand amour.</p>
-
-<p>Ninon ne comprit pas cette tendre nuance
-de la passion d'une âme pure, et elle le fit
-souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer
-l'objet à sa place, soit par le moyen
-d'une colle spéciale, soit par quelque habile
-procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire
-d'une femme de s'occuper de ces détails et
-offrit de s'en charger lui-même, pour lui être
-agréable, à la condition qu'elle voulût bien
-lui confier le petit paquet et n'en plus parler.
-Elle y consentit, et il le mit dans sa poche.</p>
-
-<p>Alors Ninon le considéra comme elle n'avait
-jamais fait. Elle lui trouvait une figure charmante.
-Il avait des yeux d'un assez joli bleu,
-de beaux cheveux bruns, une peau à peine
-hâlée, à peine ombrée d'un duvet naissant,
-par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on
-puisse souhaiter d'un homme. Par cette dernière
-particularité, quelquefois il lui avait
-plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres
-quand il faisait la lecture à haute voix. Et elle
-sentait qu'elle mourait d'envie de recevoir un
-baiser sur la bouche.</p>
-
-<p>A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une
-seule fois, à quinze ans, de la part d'un officier
-qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de
-Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment
-de son départ, l'avait prise à pleins bras
-entre deux portes, et laissée ahurie, sans
-aucune autre émotion. Quant à Foulques, il
-était trop rustaud pour goûter ce genre de
-plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne
-savait comment faire pour obtenir que le chevalier
-la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas tant
-aimée, il eût bien vu ce désir dans
-ses yeux.</p>
-
-<p>Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que
-c'était peu de chose et glissa le livre sous
-son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en
-empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils
-coururent bientôt l'un après l'autre autour du
-bassin, elle heureuse de voir briller les dents
-du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter
-son attention. Il trébuchait, ne savait
-plus courir. Quand il sentit la main de Ninon
-contre lui et le souffle chéri lui effleurer
-le visage, il porta la main à son c&oelig;ur qui battait
-trop fort, et la marquise dut le soutenir
-dans ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle
-s'assit à l'endroit que tout à l'heure il baisait
-par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux,
-à demi pâmé, en lui mouillant les tempes
-avec un peu d'eau qu'elle puisait dans le creux
-de sa main.</p>
-
-<p>Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il
-adorait, il eut dans le regard tant de confusion,
-de bonheur et d'amour, que Ninon même
-en fut intimidée, et, si près de lui, si autorisée
-à le baiser qu'elle fût par son attitude, elle se
-retint, parce qu'elle sentait un trop grand
-désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses
-lèvres et le beau sentiment du chevalier. Du
-moins, elle sentit cela l'espace d'un instant,
-sans que cela même lui laissât de souvenir,
-mais assez pour contenir un geste, enfin par
-ce moyen qui empêche souvent les femmes de
-commettre des fautes contre le tact, sans
-qu'on puisse leur en savoir gré.</p>
-
-<p>Aussi, presque aussitôt après ce gracieux
-hommage rendu par les sens à l'amour, Ninon
-redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait
-attrapé chaud en courant. Il répondait:</p>
-
-<p>«&mdash;Mais non, madame.»</p>
-
-<p>«&mdash;Si, si», disait-elle.</p>
-
-<p>Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.</p>
-
-<p>Elle était de nouveau saisie par la gourmandise
-et elle sentait qu'elle n'y résisterait pas
-longtemps; mais elle espérait que Dieutegard
-la devancerait. Le chevalier semblait savourer
-quelque chose en lui-même, et le mouvement
-et la parole lui étaient retirés.</p>
-
-<p>Elle eut de l'impatience. Elle le secoua
-par les deux épaules, et elle attendit, comme
-lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le
-c&oelig;ur du chevalier se gonflait et aspirait la vie
-de tous ses membres. Les expressions de son
-amour s'amoncelaient aussi sous son front,
-mais rien que là. Alors Ninon le baisa goulûment,
-comme si elle l'eût voulu manger; elle
-lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa,
-branlant sa chevelure à la façon d'une houppe
-qui répandait une poudre blanche sur les
-épaules de Dieutegard.</p>
-
-<p>Elle avait chaviré sur lui en désordre; un
-de ses seins avait jailli hors du corsage ouvert
-très bas, et sa fleur, sensible et menue, pareille
-à une rose thé cueillie depuis le matin,
-semblait attendre la goutte d'eau qui ramène
-la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne
-le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit
-point, tant il était descendu profondément
-dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait
-cueillir au dedans de lui un étrange ravissement,
-comme les personnes qui viennent de
-mourir. Ninon le froissait tout entier de ses
-caresses, molestait son visage de vierge, à
-deux mains; lui crevait contre les dents sa
-gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à
-coup, en faisant une vilaine grosse moue de
-petite fille, puis elle lança un éclat de rire et
-dit sèchement:</p>
-
-<p>«&mdash;Venez-vous?»</p>
-
-<p>Elle prit les devants dans la tortueuse
-allée du labyrinthe, et il la suivit en silence.</p>
-
-<p>Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir,
-Dieutegard lui sauta au cou et l'embrassa
-avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très
-timides et très émus, et il essayait de la palper
-comme pâte de pain dans la huche. Elle
-l'écarta de même que si elle ne l'avait connu
-de sa vie, et parut hautement offensée. Alors
-il demanda pardon, et fut tellement malheureux
-qu'il vaut autant n'en pas parler.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV</h2>
-
-<div class="abstract">BON! VOILÀ CHÂTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE
-PLUS BELLE! LE PRISONNIER SANGLANT. NINON DANS
-LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU
-ZÈLE INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA
-CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVÉE DU MARQUIS. LE
-MARQUIS MONTE À LA TOUR. HORRIBLE ÉVÉNEMENT
-ACCOMPLI DANS LA PHARMACIE.</div>
-
-<p>Ninon était encore toute chaude de cette
-aventure quand elle s'entendit héler à grands
-cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient
-l'allée des fontaines en courant.
-Elle apprit d'eux que Châteaubedeau était en
-proie à une sorte d'attaque de folie dans la
-tour.</p>
-
-<p>Vers les cinq heures, après un grand calme,
-il avait recommencé le charivari de la matinée.
-Fleury, toujours dévoué, était remonté là-haut
-et avait vu par le judas que le prisonnier
-maniait un grand couteau pointu pareil à celui
-qu'il lui avait retiré précédemment. Il s'était
-taillé dans la figure une longue balafre qui prenait
-à un pouce de l'oreille droite, dévalait
-jusque sous le menton et laissait couler le
-sang en gouttière sur les dentelles du jabot.
-Fleury avait tenté d'ouvrir; mais Châteaubedeau,
-on ne savait comment, s'était barricadé
-à l'intérieur et annonçait à haute voix son
-intention de terminer ses jours. Tout le monde
-était à la tour, vis-à-vis de la porte inébranlable,
-et Mme de Châteaubedeau, remontée
-une fois encore, emplissait l'escalier de ses
-cris et n'attendait plus, des personnes assez
-hardies pour risquer un &oelig;il au judas, que la
-funèbre nouvelle. Or on n'osait même pas regarder,
-parce qu'à chaque fois qu'il apercevait
-quelqu'un, Châteaubedeau se faisait une entaille.
-Thérèse, qui avait vu cela, gisait sur les
-marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue
-tomber ne valaient pas mieux qu'elle.</p>
-
-<p>Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba
-tous ces corps, prit le temps de souffler
-et prononça d'une manière très intelligible:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur de Châteaubedeau, reconnaissez-vous
-ma voix?»</p>
-
-<p>Châteaubedeau répondit de l'intérieur:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, madame.»</p>
-
-<p>«&mdash;Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de
-la marquise de Chamarante, je jure de vous
-passer vos caprices, pour peu que vous consentiez
-à m'ouvrir la porte.»</p>
-
-<p>Châteaubedeau, qui ne faisait rien, même
-en se tailladant la figure, que par amour-propre,
-fut flatté, et il ouvrit.</p>
-
-<p>Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles
-historiques, il est bien difficile de savoir si
-Ninon, en se liant par ce serment, y attacha
-le sens que personne n'hésita à entendre. Que
-dit-elle, en somme? La première parole qui
-vient à l'esprit d'une maman réduite à composer
-avec un enfant rebelle. Je me refuse à
-croire à des résolutions tragiques de sa part.
-C'était une si pauvre petite tête que celle de
-Ninon! Ajoutez qu'elle devait avoir peine à
-contenir les émotions diverses accumulées
-depuis le matin.</p>
-
-<p>Toujours est-il que, peu après, on vit Ninon
-passer le bras par la porte entre-bâillée et sa
-main s'agita en manière de balai, signifiant:
-«Allez-vous-en, et tout ira bien.»</p>
-
-<p>On releva les malades; on les descendit;
-l'escalier se vida et le calme se rétablit dans
-la tour. On eût dit qu'il n'y avait plus là-haut
-que les pigeons, dont les petites pattes onglées
-grattaient les ardoises, et qui imitaient avec
-leur arrière-gorge le bougonnement des cultivateurs
-risquant le nez dehors après l'orage.</p>
-
-<p>Cependant vous vous imaginez peut-être,
-avec tous les gens du château, que les plus
-folles orgies s'accomplissent en haut de cette
-tour: Châteaubedeau, incarcéré pour avoir
-tenté de violer la marquise dans la matinée,
-reçoit en ses bras la même marquise, rendue,
-corps et biens, avant le coucher du soleil.
-Détrompez-vous! Châteaubedeau s'était si
-bien arrangé la figure qu'il ressemblait à un
-homme sauvage tout croisillonné des tatouages
-les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas
-plus tôt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa
-sur le grabat, sans mouvement. Et celui qui
-devait la mettre à mal lui tapa dans le creux
-des mains pendant un petit quart d'heure,
-exercice qui calma sa propre exaltation. Quand
-elle reprit possession de ses sens, le jour était
-déjà bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas à subir
-l'horrible spectacle. Elle se hâta seulement
-d'entraîner Châteaubedeau, par le plus court,
-à la pharmacie, et là le pansa de ses mains
-et l'embobelina de linges. Il avait l'aspect de
-ces paquets qu'on voit traîner dans les coins,
-les jours de lessive.</p>
-
-<p>Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet
-appareil que Châteaubedeau consomma son
-forfait. Mais, avant d'exposer à vos yeux une
-telle extrémité, il faut vous informer de ce qui
-se passait en bas, chez nos gens.</p>
-
-<p>Tous les témoins de la scène de l'escalier
-s'étaient sentis soulagés d'un grand poids,
-lorsque Ninon les avait rassurés en agitant
-son bras par la porte de la cellule. La prompte
-détermination de la marquise, et son succès,
-les sauvait de voir un garçon se suicider sous
-leurs yeux, ce qui n'était pas un mince avantage,
-et personne ne songea à en trouver tout
-d'abord le prix trop élevé, dût ce prix être le
-sacrifice de l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs,
-regagnait ses affaires, et le reste des
-événements se fût accompli sans bruit, très
-probablement, si Mme de Matefelon, de qui
-les intentions étaient pourtant excellentes, n'y
-eût mis la main.</p>
-
-<p>Je suis porté à croire qu'il n'y a pas de plus
-grands perturbateurs de la paix publique que
-les personnes pourvues d'une conscience morale,
-pour peu que leur esprit soit, malgré
-cela, demeuré médiocre. Mme de Matefelon
-arrêta tout son monde au bas de la tour, et le
-conduisit à la chapelle, afin d'attirer par ses
-prières le pardon de Dieu sur madame la marquise,
-en «raison de l'héroïsme dont sa faute
-s'était, pour ainsi dire, embellie»; et elle chargea
-Fleury de faire tinter la cloche comme les
-jours où M. l'abbé Pucelle venait officier au
-château. Elle récita le chapelet à haute voix et
-en donnant beaucoup de chaleur à son accent.</p>
-
-<p>Le marquis Foulques arriva de la chasse
-avec Chourie tandis que les prières duraient
-encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva
-ni Fleury ni un garçon d'écurie à qui remettre
-les chevaux. Il en confia donc la garde à son
-compagnon et monta à la chapelle afin de
-savoir ce qu'il y avait.</p>
-
-<p>Une grande obscurité comblait la nef; un
-pauvre lumignon brillotait seulement dans le
-ch&oelig;ur, et quand les gens répondaient tout
-d'une voix à Mme de Matefelon, on eût juré
-qu'ils étaient pour le moins une centaine.</p>
-
-<p>Foulques pinça par le bras la première
-forme agenouillée qu'il heurta et l'interrogea
-sans songer à contrefaire sa voix. C'était une
-pauvre fille de basse-cour, qui reconnut parfaitement
-son maître, fut terrorisée et ne sut
-dire que:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le marquis!&hellip; Monsieur le
-marquis!&hellip;»</p>
-
-<p>Le bruit que le marquis était là se répandit
-aussitôt, et Foulques avait beau demander:
-«Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f&hellip;?»
-personne n'osait lui avouer le sujet des
-présentes prières. Malitourne crut de son devoir
-de faire quelque chose; il se leva, prit
-le marquis par le bras et lui souffla:</p>
-
-<p>«&mdash;Sortons, je vous dirai.»</p>
-
-<p>L'assistance tremblait et répondait tout de
-travers. Mme de Matefelon s'inquiéta à son
-tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hésita
-pas à penser que le maladroit était sur le
-point de commettre une sottise.</p>
-
-<p>Elle s'élance, renverse Jacquette qui récitait
-elle aussi son <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>, d'une petite voix
-pointue, la relève, l'embrasse et trouve le
-temps de lui glisser à l'oreille:</p>
-
-<p>«&mdash;Ma chère enfant, quoi qu'il arrive, tu
-ne dois pas mépriser ta mère.»</p>
-
-<p>Quand elle atteignit le seuil de la chapelle,
-le marquis était informé. Il tirait son grand
-nez et disait simplement:</p>
-
-<p>«&mdash;Bougre de bougre de bougre!»</p>
-
-<p>Mme de Matefelon lui dit</p>
-
-<p>«&mdash;Soyez miséricordieux!»</p>
-
-<p>Il demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Où ça se passe-t-il?»</p>
-
-<p>On le lui apprit. Tout le monde sortait de
-la chapelle. On le vit s'acheminer vers la tour
-du Nord.</p>
-
-<p>Il était dans une vive colère en gravissant
-les premières marches; le sang lui injectait le
-visage, et ses deux globes oculaires semblaient
-repoussés au dehors par l'indignation. Il ne
-savait à qui en vouloir davantage, à sa femme
-ou à ce bandit de gamin. Il éprouvait surtout
-le besoin de cogner quelqu'un; il eût aussi
-bien abîmé le premier venu.</p>
-
-<p>A la vérité, ses idées, étaient brouillées.
-Puis il fut incommodé par les ténèbres de la
-tour. Il se traitait d'imbécile pour ne pas avoir
-songé à se munir d'un flambeau. Petit à petit,
-il commença à souffler, car il avait beaucoup
-couru à la chasse; et l'escalier, on le sait, était
-souillé d'excréments d'animaux. Il ne serait
-pas exagéré d'affirmer qu'à un moment il ne
-désirait plus rien au monde que de tenir
-un bougeoir à la main.</p>
-
-<p>En vain il essayait de se représenter mentalement
-la scène qu'il se donnait tant de mal à
-aller interrompre; en vain s'enfonçait-il plus
-avant qu'à l'ordinaire dans sa conscience afin
-de juger avec discernement l'acte qu'il se
-disposait à châtier. Il détestait absolument les
-problèmes psychologiques. Par-dessus tout
-il aimait la paix.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, pour respirer, devant une petite
-fenêtre où le vent soufflait, et il jugea que le
-ciel serait favorable ce soir à la pêche aux
-écrevisses. Depuis qu'il montait, cette idée
-était la première qui lui sourît.</p>
-
-<p>Si l'on voulait aller ce soir aux écrevisses,
-il était urgent de commander les poêlettes.</p>
-
-<p>Peut-être n'eût-il pas eu l'audace de redescendre,
-dans le but de commander les poêlettes,
-mais une issue s'offrait à lui par où
-la tour communiquait avec les étages supérieurs
-du château. C'était par là que Ninon
-avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea,
-heureux de poser les pieds l'un devant
-l'autre sur un sol égal.</p>
-
-<p>Tout à coup, il entendit pleurer et distingua
-une petite lueur.</p>
-
-<p>Nous avons vu que Ninon avait pansé soigneusement
-Châteaubedeau. Elle s'était servie
-pour cela de bandelettes toutes préparées que
-l'on rencontrait sous la main, dans une boîte
-spéciale, en entrant à la pharmacie. Mais le
-malheureux s'était taillé la chair en de si
-nombreux endroits que la toile se trouva épuisée
-alors qu'il avait encore tout un avant-bras
-sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon
-appelait en vain ses gens. Le trajet était long
-de là à son appartement. Elle ne savait comment
-se procurer du linge.</p>
-
-<p>Elle eut l'obligeante idée d'employer celui
-qu'elle portait sur elle. Elle dit à la chose informe
-qu'était devenu Châteaubedeau de demeurer
-tranquillement sur la chaise; elle prit
-la lumière et s'en alla à l'autre bout de la pièce,
-derrière un gros buffet. Là, posant le pied sur
-une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon
-et se mit en devoir d'atteindre le fin linge de
-corps, sans trop l'endommager, c'est-à-dire en
-l'écourtant seulement d'une mince bande, tout
-autour: car elle avait de l'ordre en ses affaires.</p>
-
-<p>Déjà le lin craquait entre ses deux paumes,
-quand elle se sentit saisie à bras-le-corps d'une
-manière très vigoureuse. Elle poussa un cri,
-se retourna et se trouva nez à nez, si on peut
-le dire, avec une grosse boule blanche comparable
-aux bonshommes de neige que construisent
-les enfants l'hiver, d'où sortait l'éclat de
-deux yeux, mais d'où n'émergeait ni nez ni
-apparence de lèvres humaines. Elle reconnut
-bien que c'était son malade, son &oelig;uvre même,
-dont le singulier aspect la faisait plutôt sourire
-un instant auparavant, mais elle ne fut
-pas moins effrayée de l'attitude qu'il adoptait
-et dont elle était à cent lieues d'avoir
-conçu le moindre soupçon. Ce paquet de Châteaubedeau
-semblait aussi loin de se douter du
-ridicule qu'il joignait à l'odieux de son attentat.
-De son moignon ficelé et de sa main sanglante,
-il achevait de déchirer le linge de la
-marquise, mais non par bandes régulières, je
-vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il
-travaillait à cet ouvrage, que la cloche de la
-chapelle tinta. Ces sons insolites à pareille
-heure, joints à l'effroi et à l'horreur de l'attaque
-que subissait Ninon, achevèrent de lui
-soustraire le restant de ses forces, et elle succomba,
-comme toute autre à sa place eût été
-forcée de le faire.</p>
-
-<p>Elle en eut aussitôt un grand chagrin, ce
-qui arrive assez communément aux femmes
-qui pèchent pour la première fois; mais elle
-se disait qu'il était vraiment triste de le faire
-d'une manière aussi disgracieuse, lorsque
-précisément on y a été si bien disposée en
-d'autres circonstances, dans la même journée.
-Et elle se mit à pleurer, de si bon c&oelig;ur et
-si abondamment que Châteaubedeau avait
-presque regret de son audace. Il retourna s'asseoir
-sur sa chaise, et, de sa main blessée,
-faute de savoir que faire, il souillait la muraille
-et les étiquettes des bocaux, par une
-habitude de mal agir.</p>
-
-<p>C'est à ce moment que le marquis passait
-dans le corridor. Il ouvrit la porte de la pharmacie,
-vit d'abord sa femme qui était demeurée
-derrière le buffet, puis là-bas, le bonhomme
-de neige assis, du sang, des pleurs. Ce spectacle
-ressemblait aussi peu que possible à une
-scène d'adultère. Foulques s'en montra tout de
-suite satisfait, et, dans le premier moment de
-plaisir, il demanda à sa femme si elle ne l'accompagnerait
-pas ce soir aux écrevisses. Elle
-bégayait à travers ses larmes et tâchait de
-dire qu'elle pleurait de désespoir parce qu'elle
-manquait de linge pour achever de panser
-M. de Châteaubedeau, là-bas.</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! dit le marquis, c'est là Monsieur
-de Châteaubedeau!»</p>
-
-<p>Et, quelles que fussent les atrocités qu'on
-lui eût rapportées du page rebelle, il ne put
-s'empêcher de rire vis-à-vis de ce qui restait
-de lui sur la chaise. Il tournait autour, en se
-demandant par où prendre cette chose pour lui
-faire entendre ou en tirer parole humaine, et la
-gaîté l'emportait sur tout autre sentiment. Il
-alla lui-même chercher du linge et soutint la
-main pendant que Ninon achevait le pansement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI</h2>
-
-<div class="abstract">NOUS FAISONS NOS ADIEUX À MADAME DE MATEFELON.
-BON VOYAGE! MAIS LE CHEVALIER DIEUTEGARD EST
-BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE, POSSIBLE,
-APRÈS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE
-D'UN SATYRE SUR LA DESTINÉE DU PAUVRE CHEVALIER.</div>
-
-<p>Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit
-apparaître, au seuil de la salle à manger, le
-marquis et sa femme tenant chacun par en
-haut une momie emmaillotée qui s'avançait en
-sautillant. Foulques n'avait pas manqué de
-descendre le bougeoir, et il en éclairait de son
-mieux l'étonnant bagage.</p>
-
-<p>L'aventure eut tant de succès que chacun
-oubliait même qu'elle avait failli tourner si
-mal. Châteaubedeau se portait assez bien là-dessous,
-riait même, était fier comme un paladin.
-Sa grosse maman embrassait ses linges
-et y taillait adroitement une petite ouverture
-sur la bouche, que Ninon, dans son empressement
-et son inexpérience, avait couverte de
-bandelettes. Enfin on allait se mettre à table
-assez dispos, lorsque Jacquette, se détachant
-d'un groupe, alla vers sa mère, avec le sérieux
-d'un ambassadeur et lui dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive,
-je ne te mépriserai pas.»</p>
-
-<p>Ninon n'en crut pas immédiatement ses
-oreilles. A la réflexion, elle se demanda si
-cette enfant innocente n'avait pas reçu, par
-faveur du ciel, l'intuition miraculeuse de ce qui
-s'était passé à la pharmacie. Finalement, elle
-prit Jacquette à part et lui demanda d'où elle
-tenait ses paroles. Jacquette répondit qu'elle
-les tenait de sa marraine de Matefelon.</p>
-
-<p>Ninon contint sa colère tant qu'elle put;
-mais elle ne le pouvait guère. Le temps du
-dîner, pendant qu'elle faisait seulement grise
-mine à Mme de Matefelon, elle combinait
-mille plans afin de lui être désagréable.</p>
-
-<p>Je vous avoue, moi qui imagine pour vous
-ces choses, que je vois approcher avec plaisir
-le moment où la vieille dame va payer les pots
-cassés. Ses intentions, me direz-vous, sont
-toujours bonnes; c'est bien possible; mais je
-ne méprise rien tant que les intentions. Ce sont
-les résultats qui comptent. Et j'ai remarqué,
-d'ailleurs, que les gens zélés à l'excès sont
-presque toujours maladroits. La maladresse
-est la pire chose du monde; je préférerais,
-pour mon compte, encourir la haine dont
-vous poursuivez la méchanceté, plutôt que
-de bénéficier du pardon misérable que vous ne
-manquez pas d'accorder à celui qui se trompe
-en ses calculs, qui joue mal, ou qui vous
-casse le bras ou la jambe juste en volant à
-votre secours.</p>
-
-<p>Ninon lança donc quelques mots amers à
-Mme de Matefelon dès avant la fin du repas.
-Il est inutile de vous les répéter. Ce sont toujours,
-en pareil cas, des allusions voilées,
-c'est-à-dire beaucoup plus nues que si elles
-étaient découvertes, et où le pronom «vous»
-est remplacé par «on» ou bien par «il y a
-des gens qui». Cet emploi du style indirect,
-ou méthode du ricochet, était usité aux siècles
-précédents comme au nôtre, afin d'atteindre
-son adversaire plus sûrement.</p>
-
-<p>Mme de Matefelon comprit fort bien et fut
-très digne. Sans manifester la moindre mauvaise
-humeur, elle annonça, tandis qu'on se
-levait de table, qu'elle avait reçu tantôt des
-nouvelles de sa terre de Rochecotte et que sa
-présence y était nécessaire pour les vendanges.
-Elle demanda sa chaise pour le lendemain dans
-la matinée, qui était précisément le jour du
-passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle
-ajouta qu'elle emmènerait avec elle son neveu
-Dieutegard.</p>
-
-<p>Et voilà comment les événements s'imposent
-les uns aux autres, et comment un conteur
-n'est pas du tout libre de faire la pluie
-et le beau temps. Je tiens beaucoup à ce que
-Mme de Matefelon s'en aille, parce qu'elle
-m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me
-paraît très bonne pour l'éloigner. Mais, pan!
-du même coup elle nous emmène le petit chevalier.
-Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas
-faire autrement que de l'emmener. Mon Dieu!
-qu'il va avoir de chagrin!</p>
-
-<p>Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant
-le lendemain, parce que, selon un phénomène
-de l'esprit que vous avez dû observer
-maintes fois, Ninon se radoucit dès qu'elle se
-fut aperçue que ses paroles avaient porté, et
-elle insista aussitôt pour garder Mme de Matefelon.
-Celle-ci, de son côté, était également
-très en colère, et si elle eût obéi à son premier
-mouvement, elle eût secoué incontinent ses
-sandales sur le seuil de la marquise de Chamarante;
-mais l'amour-propre, en elle, fut plus
-fort que le ressentiment, et elle préféra simuler
-vingt-quatre heures de plus la meilleure
-entente avec Ninon, afin que personne ne s'avisât
-qu'en somme on la mettait à la porte.</p>
-
-<p>Mieux eût valu pour le chevalier s'en aller
-tout de suite. Il passa une affreuse nuit à pleurer,
-sur son lit, les mains croisées sur les genoux,
-vis-à-vis un petit motif sculpté composé
-d'un carquois mis en X avec trois fléchettes
-aiguës qui lui entraient dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il ne s'était guère préoccupé, lui, de ce qu'on
-avait pu dire touchant la rencontre de la marquise
-et de Châteaubedeau dans la tour, puisqu'il
-les croyait amants depuis longtemps déjà.
-Et il avait l'habitude de souffrir de cette idée.
-Mais il se souvenait de la scène du bassin, où
-Ninon l'avait positivement accablé de ses caresses,
-puis, peu après, s'était moquée de lui.
-Et il tirait de cette double attitude une série
-de motifs d'espérance et de désespoir. Il faut
-avouer qu'il avait éprouvé un secret plaisir,
-quoiqu'il ne fût pas méchant, à voir Châteaubedeau
-redescendre si mal en point de la tour.
-Il se disait en lui-mème que, malgré son admiration
-pour son rival, il n'avait pu se défendre
-de désirer, pendant que Châteaubedeau se tailladait
-la figure, qu'il se tailladât plus avant. Il
-n'était ni fier ni très satisfait d'avoir souhaité
-cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait
-tout ordinaire de l'avoir souhaité.</p>
-
-<p>Lorsque sa tante lui annonça qu'elle l'emmenait
-avec elle et qu'il ne reviendrait plus, il
-n'éprouva pas cette douleur mortelle que l'on
-pouvait craindre pour lui; non, il ne l'éprouva
-pas, parce qu'il ne crut pas possible d'être séparé
-définitivement d'une personne qu'il aimait
-si fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir
-du monde ne saurait le contraindre à une
-si dure extrémité. Sa tante pouvait bien lui
-ordonner de garnir sa valise, le pousser avec
-elle dans le coche; mais, à moins qu'il ne fût
-solidement maintenu dans une prison du roi,
-il pourrait toujours s'échapper et revenir.
-Allons au pire: à supposer que Ninon le mît
-lui aussi à la porte, il aurait la consolation de
-demeurer à cette porte, de savoir Ninon peu
-éloignée de lui, de l'apercevoir peut-être quelquefois
-au travers des lames disjointes, ou
-bien quand elle passerait en faisant craquer le
-sable sous ses petits pieds, ou en jouant du
-mouvement de ses deux jambes chéries contre
-la soie des jupons, musique divine tant de fois
-savourée, qui retentissait encore à ses oreilles
-amoureuses.</p>
-
-<p>Et cela lui évita de s'abandonner complètement
-au désespoir. Il passa la matinée à s'imaginer
-que Ninon aurait de la peine à le voir
-partir et qu'elle insisterait encore auprès de
-Mme de Matefelon pour la garder, ou bien,
-tout au moins, qu'elle lui dirait à lui, gentiment,
-la peine qu'elle avait. Oh! certainement
-il se fût contenté de cela.</p>
-
-<p>Mais Ninon ne s'occupa que des soins à
-donner à Châteaubedeau.</p>
-
-<p>Le chirurgien vint de Saumur; toutes les
-femmes furent employées à découper, à rouler
-et à dérouler des bandages, à pétrir des onguents,
-à éfaufiler le vieux linge.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau commandait à tous.
-Telle est la vertu mystérieuse du sang répandu:
-un garnement qui, hier, déshonorait le
-nom de sa mère, aujourd'hui, pour quatre
-égratignures, lui vaut d'abord l'oubli du passé
-et quasiment cette auréole ou ce bonnet glorieux
-que tout le monde voit sur la tête de
-la maman des héros.</p>
-
-<p>Le chevalier rencontra Jacquette sous les
-marronniers, l'après-midi, et la salua. Les
-enfants distinguent très bien à leurs traits les
-personnes qui ne sont pas à leur affaire, et la
-petite, qui sautait et riait, se tut soudain à
-l'approche de Dieutegard. Dans l'intention
-de lui être agréable, elle l'invita à l'accompagner
-à la promenade.</p>
-
-<p>Ils descendirent ensemble l'allée des fontaines,
-puis l'escalier des jardins bas, où sont
-le vase au bas-relief de satyres et le beau pin
-d'Italie. Mlle de Quinsonas était avec eux. On
-poussa jusqu'au bac d'Ablevois. Là, ils s'assirent
-sous un grand arbre, au bord de la Loire,
-et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait
-le bac que l'on voyait quitter l'autre bord. Le
-chevalier prétendait voir souvent ce bac dans
-ses rêves, et il disait que ce frêle assemblage
-de planches avançant doucement sur le fleuve
-lui versait parfois des délices, parfois lui amenait
-des objets grouillants, visqueux, le plus
-souvent de ton verdâtre, dont le toucher et la
-vue, de la plus vive répugnance, l'éveillaient et
-le laissaient en proie à une longue épouvante.
-Mlle de Quinsonas disait:&mdash;«Oh! Monsieur
-le chevalier est un délicat!» Jacquette affirmait
-qu'elle toucherait à des grenouilles, à des couleuvres,
-voire à des crapauds, si laids fussent-ils,
-sans dégoût. Elle s'ingéniait à chercher
-dans l'herbe toutes sortes de bêtes qu'elle rapportait
-au creux de la main, et elle faisait
-pousser des cris à la gouvernante en menaçant
-de les introduire dans son corsage. Mais elle
-n'osait pas plaisanter avec Dieutegard.</p>
-
-<p>Les arbustes du bord se miraient dans l'eau
-unie; de temps en temps un poisson piquait
-la surface aussi paisible en apparence que
-celle d'un étang, et la blessure légère infligée
-au calme des choses s'élargissait en ondes arrondies,
-promptement déformées, puis effacées
-par le courant invisible, pareil au temps qui
-guérit tout.</p>
-
-<p>Le chevalier, assis contre un tronc d'orme
-et les genoux dans ses mains croisées, regardait
-au loin; et, comme il était joli à voir, dans
-les moments surtout où l'émotion l'animait,
-la gouvernante et l'enfant se tenaient tranquilles
-et reposaient les yeux sur lui. Il les
-sentit et en fut troublé par une sorte de pudeur
-exquise qu'il avait. C'est pourquoi il voulut
-mettre son trouble sur le compte des choses
-extérieures, et il dit que l'on était à une de ces
-minutes bien étonnantes où le ciel et la terre
-s'arrêtent pour écouter battre le c&oelig;ur de l'été.</p>
-
-<p>Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme
-le ciel et la terre; et l'on entendait en effet distinctement
-un c&oelig;ur qui battait, mais c'était
-celui du chevalier.</p>
-
-<p>Il ne put pas se contenir longtemps et pleura.
-Il avait quinze ans; il versait de chaudes et
-belles larmes, sans compter, comme il donnait
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>A ce moment commença de grincer la poulie
-sur laquelle le long câble barrant la Loire s'enroulait
-pour amener le bac; et l'on distingua
-sur l'autre rive un lourd chariot chargé de
-foin qui, en touchant le radeau, produisit un
-coup sourd dont l'ébranlement imitait le bruit
-du canon. Et le cheval, la voiture et le conducteur
-immobiles vinrent vers eux, en grossissant
-peu à peu. Ils ne pouvaient s'empêcher de
-les regarder, à cause de cet attrait naturel qu'ont
-les choses qui glissent à la surface de l'eau.</p>
-
-<p>Quand le radeau fut tout proche, le conducteur
-ôta son chapeau, et la gouvernante reconnut,
-à son &oelig;il louche, Cornebille. Alors, elle poussa
-un grand cri et entraîna Jacquette, que le chevalier
-suivit, tandis qu'on entendait ricaner le
-sorcier. Jusqu'au château, en remontant à travers
-les jardins, ils parlèrent de cet homme
-étrange, dont Mlle de Quinsonas n'osait pas
-dire ce qu'elle savait.</p>
-
-<p>Dieutegard regardait les bassins allongés
-dans la verdure, où pleuraient les saules au
-feuillage tremblant. Il avait beaucoup aimé
-marcher le soir sur les pelouses, son petit livre
-à la main, ou bien laisser endormir sa pensée,
-au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant
-les marches, sous le sombre parasol du
-pin d'Italie, son c&oelig;ur se serra davantage encore,
-parce qu'il avait souvent vu la silhouette
-de Ninon se découper là contre le ciel. Et il
-ne la verrait plus jamais, puisqu'il ne lui restait
-guère que le temps de surveiller son bagage
-avant le souper.</p>
-
-<p>Dans les moments où l'on n'est plus séparé
-d'un terme fatal que par une heure rapide, il
-arrive souvent que l'on prenne tout à coup
-des résolutions insoupçonnées.</p>
-
-<p>Pendant que le chevalier gravissait ces marches,
-à l'instant précis où son &oelig;il se fixait sur
-la petite queue pointue d'un des satyres du vase
-de marbre, il résolut d'avoir une entrevue avec
-Ninon, coûte que coûte.</p>
-
-<p>Et aussitôt arrivé au château, il s'informa
-de l'endroit où se trouvait la marquise. On lui
-répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantôt
-deux heures, mais qu'elle était très fatiguée
-de la nuit passée près de M. de Châteaubedeau
-et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur
-une chaise longue. Dieutegard eût fui au bout
-du monde, en temps ordinaire, plutôt que de
-risquer de troubler la marquise en pareille circonstance;
-mais il obéissait à une puissance
-supérieure; il lui semblait maintenant que la
-petite queue pointue du satyre le piquait aux
-reins, comme un dard; et il allait malgré lui
-en avant.</p>
-
-<p>Il connaissait le chemin de la chambre de
-Ninon par les confidences de Châteaubedeau. Il
-entra, comme lui, par le cabinet de toilette,
-reconnut la tenture de Jouy, la chaise, les
-petits pots de porcelaine. Mais il ne s'arrêta
-pas; il allait très vite à son but. Il frappa à la
-porte de la chambre à coucher et contint son
-c&oelig;ur avec sa main. On ne lui répondit point.
-Il tourna le bouton et entra. Une glace lui
-offrit son image; il recula, car il ne se reconnaissait
-pas; mais, s'étant rassuré, il avança.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Maudite petite queue pointue de satyre
-sculptée en bas-relief sur le vase de marbre,
-qu'êtes-vous? N'êtes-vous qu'un objet avec
-quoi le hasard se plaît à jouer, ou bien l'artiste
-qui vous apointucha de son joyeux ciseau
-a-t-il laissé en vous une étincelle du feu divin
-que tout homme libre qui crée, porte et répand?
-De quel venin avez-vous piqué notre
-pauvre chevalier? Ce jeune homme n'était que
-malheureux de la grande douleur de son c&oelig;ur,
-mais la suavité de sa peine, j'en suis sûr, lui
-eût été comme un baume au parfum doux, et il
-se fût endormi bien des soirs, même en l'exil
-qui l'attend, en souriant à des souvenirs purs
-et reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle
-qui arracha à jamais la paix de son corps
-et de son esprit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ninon s'était en effet sentie très fatiguée, ce
-qui est bien naturel à la suite des événements
-nombreux auxquels nous l'avons vue prendre
-part en aussi peu de temps. Et elle avait été
-se jeter sur son lit, tout habillée probablement,
-comme l'attestaient sa jupe et son
-corsage tombés sur la descente de lit, en désordre,
-et arrachés dans cette impatience de
-bien-être que le corps réclame à l'approche
-du sommeil. Ninon dormait profondément, la
-tête tournée vers la muraille, l'épaule et le
-bras nus, et une main, une jolie main ballante,
-agitée par cette portion de l'âme qui en nous
-ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle
-veillait alors à ce qu'une vilaine mouche n'incommodât
-point Ninon dans la chair superbe
-qui se gonfle si agréablement pour les yeux,
-au-dessous des reins.</p>
-
-<p>Le chevalier vit cette chose-là, ainsi que le
-bras, l'épaule et le commencement de la pente
-grasse d'un sein. Ce n'était rien: il vit la pose
-abandonnée d'une femme qui se vautre tout à
-son aise!</p>
-
-<p>Et il demeura bouche bée, cloué sur pieds,
-étonné comme un mort qui, ayant été régulièrement
-administré, croit s'éveiller en face
-de la figure de Dieu et voit le diable. Quelle
-qu'eût été son émotion avant de voir cela, il
-sentait sa poitrine battre plus fort maintenant;
-mais il lui semblait que c'était un autre c&oelig;ur
-qui y battait. Et il ne se réjouissait pas, comme
-l'eût fait un autre; il ne se réjouissait pas;
-mais il ne pouvait pas s'en aller de là, ni poser
-les yeux sur un autre objet que celui qu'il
-voyait. On lui eût offert de retourner au moment
-d'avant qu'il entrât dans la chambre, il
-eût refusé. D'ailleurs, il était bien loin d'en
-penser si long. Son &oelig;il était stupide, ses joues
-écarlates, et, mû par l'instinct souverain qui
-gouverne toutes les créatures, il allait se jeter
-sur l'endroit de Ninon où la chair lui semblait
-le plus abondante, et le baiser ou le dévorer.</p>
-
-<p>Il en fut empêché par une voix qui venait
-de la pièce voisine, et qu'il reconnut pour être
-celle de Jacquette en conversation animée avec
-sa fille Pomme d'Api. Mais comme il avait
-fait un pas, la dormeuse, au bruit, se retourna
-légèrement, et Dieutegard vit cette fois le
-fleuron du sein, couleur d'une rose thé, qui
-avait été sous ses yeux, le jour de son extase
-au bord du bassin, sans qu'il l'eût vu ce jour-là.
-Il se donna le prétexte de tâter, au fond de sa
-poche, si la clef de sa valise s'y trouvait bien;
-il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de
-s'être menti à lui-même, car il ne se souciait
-pas de la clef de sa valise. Mais un de ces génies
-qui nous entourent et que nous ne voyons
-pas, était le maître de la main du chevalier.</p>
-
-<p>Jacquette, qui chantonnait pour endormir
-Pomme d'Api, ouvrit doucement la porte et
-surprit Dieutegard, les deux mains dans ses
-poches, l'&oelig;il hagard, la lèvre boudeuse, et qui
-fixait comme un chien à l'arrêt le derrière de
-la marquise de Chamarante. Elle en fut très
-saisie et, sans comprendre rien à ce qui se
-passait, jugea prudent de ne pas exposer
-Pomme d'Api à cette scène. Elle remporta sa
-fille dans sa chambre, revint, referma la porte
-sans que le chevalier entendît rien; puis sans
-plus tergiverser, d'un instinct sûr et d'un
-mouvement charmant, elle alla droit au lit,
-tira le drap, et en couvrit le corps de sa mère.</p>
-
-<p>Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant
-de ses jours. Il n'attendit pas sa tante
-pour partir. Il sortit du château par la première
-porte, sans se retourner, sans penser
-même à son bagage; et il marcha longtemps,
-devant lui, jusqu'à ce que le soleil fût couché.
-Il y avait une belle rivière à sa gauche, à sa
-droite des collines semées de verdure et au
-haut desquelles des moulins agitaient leurs
-ailes; il croisa un carrosse, plusieurs moines,
-des troupeaux de moutons et de vaches, des
-charrettes qui allaient lentement et dont les
-conducteurs, dévisageant un jeune homme si
-bien mis, le saluaient; mais il ne vit rien, rien
-que l'image de Ninon vautrée sur son lit, à
-demi nue. La nuit tomba. Il ne savait ni où il
-était ni où il allait. Il continua à marcher tant
-que le sol de la route se distingua d'avec les
-ténèbres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII</h2>
-
-<div class="abstract">BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME
-D'API. EFFETS INATTENDUS DE LA DISPARITION DE LA
-VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE.
-SES ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS
-DU BARON DE CHEMILLÉ, TANDIS QUE TOUT
-S'ARRANGE DE SOI-MÊME.</div>
-
-<p>«&mdash;Tu me demandes, dit Jacquette à
-Pomme d'Api, pourquoi le chevalier Dieutegard
-a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement
-est situé entre la création du monde et
-Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de m'interroger
-plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au
-sacrifice d'Abraham, mais c'est tout ce
-que je puis faire pour toi&hellip; Alors tu insistes?
-En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y
-a plus de poupées! «&mdash;Mais, me dis-tu, c'est
-une affaire qui a encore une fois bouleversé le
-château! On a été chercher le chevalier aux
-lanternes dans le parc; on a vidé les bassins,
-où il aurait pu se noyer; on a parcouru tous
-les greniers, on est descendu dans les caves,
-parce qu'on avait peur qu'il ne se fût pendu;
-enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en
-aller&hellip; Et je pourrais, toute poupée que je
-suis, ne pas m'intéresser à ce mystère?»
-Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me
-fait pas prendre des vessies pour des lanternes:
-ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est
-que tu sais que je sais quelque chose que je
-n'ai pas dit.»</p>
-
-<p>Tel était le sujet de conversation entre Jacquette
-et sa fille depuis le départ de Dieutegard.
-Jacquette aurait payé cher pour que
-Pomme d'Api lui posât réellement une question
-de plus, car elle soupçonnait la poupée
-d'avoir ouvert un &oelig;il au moment où elle poussait
-la porte communiquant avec la chambre
-de la marquise, et elle eût voulu que Pomme
-d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que
-c'est pour cela que le chevalier s'est sauvé et
-qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En discutant
-avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle
-éclairée elle-même sur ce qu'était <i>cela</i>.
-Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette
-question-là de Pomme d'Api, malgré tout le
-désir qu'elle en avait, et ceci, uniquement
-parce qu'elle avait déjà un grand respect de la
-pudeur de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant
-vis-à-vis de Pomme d'Api d'avoir
-un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup,
-à la pauvre petite, de garder un secret;
-mais elle ne le livrait à personne autre non
-plus, parce que la marquise se trouvait mêlée
-à cette affaire et d'une façon bien délicate; or
-Jacquette avait aussi un grand respect de la
-pudeur de sa mère.</p>
-
-<p>Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi
-Dieutegard avait fui. Quelques-uns le soupçonnaient
-de s'être seulement caché pour ne
-point partir avec sa tante, et pensaient qu'il
-se montrerait, un jour ou l'autre, au château.
-Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme
-de Matefelon n'avait point de nouvelles de lui,
-bien qu'elle eût fait battre le pays à sa recherche.
-On parla beaucoup de cette disparition
-pendant quelque temps. Le marquis, plutôt
-optimiste de nature, prétendait que le chevalier,
-lassé de vivre dans le giron des
-femmes, avait été prendre du service à l'armée.
-La marquise ne disait pas grand'chose
-de plus que «Ce pauvre chevalier!&hellip; ce
-pauvre chevalier!&hellip;» Elle pensait bien que le
-chevalier avait pu éprouver par elle un grand
-chagrin, mais elle chassait vite cette pensée,
-parce qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de
-Châteaubedeau était que ce jeune garçon avait
-dû poursuivre quelque fille de campagne, et
-que là où il l'avait poursuivie, il demeurait,
-parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle de Quinsonas
-rappelait qu'elle avait vu le chevalier
-pleurer au bord de l'eau. Jacquette ne disait
-rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des
-deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie
-et de la Vallée-Malitourne, parce que ces deux
-petites bêtes, rendues tout à fait stupides par
-la manie de se becquotter dans les coins, ne
-sauraient rien penser qui vaille. Leurs maris
-sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,&mdash;que
-je vous le dise en passant,&mdash;je ne
-vous parle pas souvent de ces personnages-là.
-Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant:
-c'est que partout où l'on va, on rencontre
-de ces espèces d'êtres qui ne comptent
-que par leur présence physique. Je ne veux
-pas trop m'éloigner de la vraisemblance. Par
-contre, je vous citerai encore l'opinion de M. le
-baron de Chemillé: il disait que le chevalier
-Dieutegard était marqué au front d'un signe
-tragique, et il aimait à rappeler à propos de
-lui les paroles qu'il avait prononcées lors de
-l'érection du petit Amour de François Gillet.
-Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il
-parlait de Dieutegard.</p>
-
-<p>On se distrayait par les soins que l'on donnait
-à Châteaubedeau, le page emmailloté.
-Ninon l'avait installé dans une jolie chambre
-d'où la vue s'étendait sur le parc et, au delà,
-sur les belles prairies qu'arrosent la Loire et
-la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames
-se réunissaient dans cette chambre pour causer,
-jouer, goûter, travailler à l'aiguille. On
-coiffait le page avec de petits bonnets, on le
-pansait, on lui changeait sa chemise, on lui
-donnait à boire des tisanes. Il payait ces soins
-avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient
-énormément les jeunes femmes et dont
-sa mère seule le grondait, en profitant de l'occasion
-pour s'éloigner, les jours où Chourie
-n'allait pas à la chasse.</p>
-
-<p>Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau,
-et elle ne savait pas au juste ce
-qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très sincèrement,
-jugé sa conduite odieuse dans la
-pharmacie, et elle avait quelque temps conservé
-contre lui un courroux secret qui s'atténuait
-de jour en jour, à force de vivre avec
-l'idée que ce gamin avait abusé d'elle.</p>
-
-<p>Il est bien rare qu'une femme ne pardonne
-pas un attentat peu ou prou du cousinage de
-celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs
-au milieu de ses soins charitables. Il se loge
-aussi, facilement, un peu de tendresse entre
-un malade et la femme qui le panse, le fait
-manger, boire, le voit dormir, le voit tout nu,
-se laisse faire presque, par lui, on peut le dire,
-pipi dans la main.</p>
-
-<p>Au lieu de recourir à la violence pour renouveler
-son acte audacieux, Châteaubedeau,
-lorsque le sang recommença à circuler vivement
-dans ses veines, n'eut au contraire qu'à
-employer la douceur la plus inoffensive, et
-cette fois-là, en vérité, Ninon n'eut pas plus de
-secousse que s'il se fût agi de se faire ramasser
-son éventail. Petit à petit, elle y prit plaisir,
-et au bout de très peu de temps, il lui arriva
-même, tant elle avait de franchise, de remercier
-Châteaubedeau de la satisfaction qu'il lui
-donnait.</p>
-
-<p>Nous pouvons nous rendre compte, à présent,
-des effets de l'absence de Mme de Matefelon.
-Ils étaient assez singuliers. La disparition
-de cette vieille dame avait donné un regain
-de vigueur aux amours de la grosse
-maman Châteaubedeau et de Chourie, à l'ardeur
-dont le marquis brûlait pour la gouvernante,
-à l'amitié exagérée de ces deux petites
-perruches de belles-s&oelig;urs; enfin il n'y avait
-pas jusqu'au baron de Chemillé qui ne crût
-devoir fêter la liberté nouvelle en propos d'une
-égrillardise assez malséante pour un bonhomme
-de son âge.</p>
-
-<p>C'est très bien. Voilà chaque couple qui
-s'enflamme: on croirait tout notre monde embarqué
-pour Cythère.</p>
-
-<p>Point du tout! Sachez qu'aucun de ces
-amours n'était avoué vis-à-vis des autres;
-chacun pour soi recherchait le mystère, et tous
-étant sortis de l'ombre où les maintenait la
-présence de la vieille dame, se gênaient mutuellement,
-se heurtaient sans cesse, s'obligeaient
-à des simagrées beaucoup plus difficiles
-que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez
-que Ninon, désormais coupable, se montrait
-moins indulgente pour les déportements de
-ses hôtes.</p>
-
-<p>Car il est tout à fait inexact de croire que
-ce sont les personnes immorales qui ont le
-plus de tolérance: les plus tolérants sont les
-grands saints, espèce rare, ou les simples
-bonnes gens dont la conduite sans prétention
-est pure et parfumée comme la violette des
-bois.</p>
-
-<p>Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait
-des allures de persécutés, on prenait les
-uns pour les autres des airs de considération.
-La tortionnaire étant partie, les victimes se
-persécutaient mutuellement.</p>
-
-<p>Le marquis Foulques, qui, sous des manières
-brutales, cachait le naturel craintif d'un
-enfant, avait toujours redouté que l'&oelig;il aigu
-de la vieille Minerve ne surprît la flamme
-dont il brûlait pour la bouche en cerise et les
-hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas.
-Mme de Matefelon n'avait pas tourné les talons
-qu'il empoignait à pleines mains cette
-ample chute de reins dont les oscillations
-lui causaient des éblouissements. Au cri que
-poussait la gouvernante, trois personnes, par
-hasard en ces environs, retournaient la tête,
-et le galant demeurait tout penaud, ouvrant
-de grands yeux, une grande bouche, au lieu
-d'ouvrir ses grands doigts refermés sur ce
-fruit plantureux et pesant qu'il avait l'air de
-porter à l'office.</p>
-
-<p>Foulques était très ennuyé qu'on l'eût vu et
-que la gouvernante s'entêtât dans une résistance
-aussi puritaine. Mais, malgré ces inconvénients,
-il ne pouvait plus apercevoir son
-déhanchement, sa forte poitrine ou ses lèvres
-humides, sans tendre les mains en avant.
-Quand il ne touchait que le vide, par suite
-d'un adroit mouvement de la belle, il portait
-sa main honteuse vers son nez, et en tirait la
-pointe arrondie et rougeaude, comme on fait
-d'un gland de sonnette.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se
-couvrir de Jacquette comme d'une égide;
-mais le marquis, fouetté par la lutte, ne connaissait
-plus d'obstacles, et il ouvrait ses
-grandes mains jusqu'en présence de Jacquette.
-L'enfant, pour excuser son père devant Pomme
-d'Api, confiait à celle-ci que Mlle de Quinsonas
-portait deux gros ballons sous ses jupes&mdash;ce
-qui était bien vraisemblable,&mdash;et que
-le marquis les lui voulait prendre parce qu'il
-raffolait de ce jeu.</p>
-
-<p>La pauvre gouvernante, ne sachant plus
-que faire de son corps, se réfugiait l'après-midi
-dans les allées du labyrinthe, dont elle
-avait retenu le secret, et elle ne craignait pas
-d'y emmener Jacquette, jugeant que l'Amour,
-depuis l'opération, était devenu inoffensif pour
-la fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi
-du trouble étrange que le damné petit homme
-de marbre lui avait causé à elle-même, soit
-par crainte de revoir à vif la blessure qui avait
-tant excité la colère de la marquise, elle n'osait
-plus lever les yeux sur la statuette et s'arrangeait
-de telle sorte que Jacquette eût le moins
-possible l'occasion de l'envisager de face.
-Quelle ne fut pas sa surprise, un beau jour,
-lorsque, prêtant l'oreille au bavardage de Jacquette
-avec sa poupée, elle entendit ces paroles
-soufflées au nez de la curieuse Pomme
-d'Api:</p>
-
-<p>«&mdash;Tu me demandes, disait Jacquette,
-pourquoi ce jeune homme tout nu est muni
-d'un tuyau qui ressemble à une lance d'arrosage;
-eh bien! ma fille, pour me poser une
-telle question, tu mériterais que je te misse
-au pain et à l'eau!»</p>
-
-<p>La gouvernante fut aussitôt debout, saisit
-Jacquette par la main et l'entraîna hors de ce
-lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'allée
-serpentante, elle se pencha en arrière et vit
-le profil du jeune Amour. Il était intact, et tel
-exactement que M. François Gillet l'avait fait.</p>
-
-<p>Lorsque la stupéfaction de Mlle de Quinsonas
-commença de s'atténuer au cours du dédale des
-allées, elle pensa à la responsabilité qu'elle avait
-encourue vis-à-vis de Jacquette par sa négligence
-à regarder elle-même en quel état se trouvait la
-statuette de l'Amour; elle ne savait par
-quels antidotes combattre l'empoisonnement
-de cette jeune imagination. Elle dit à Jacquette:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, les &oelig;uvres d'art comportent
-des détails insolites qu'un &oelig;il chrétien doit&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Chut! interrompit Jacquette; Pomme
-d'Api nous entend!»</p>
-
-<p>Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a
-jamais à revenir en arrière, et que l'on n'efface
-point par des paroles le sens premier qu'une
-image a revêtu, fût-ce dans un &oelig;il chrétien.
-Elle se tut donc devant Pomme d'Api, dont
-Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et
-s'adonna de nouveau à l'étonnement que lui
-causait une si parfaite réparation de la statuette,
-car la marquise n'avait point dit qu'elle l'eût
-fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda
-simplement à Ninon si elle était parvenue
-à rétablir la statuette dans son premier état.</p>
-
-<p>«&mdash;Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier
-qui en a emporté les morceaux!»</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas faillit s'écrier: «&mdash;Madame!
-ces morceaux sont en place!» Mais
-elle ne dit rien et fut beaucoup plus étonnée
-encore qu'avant d'interroger Ninon, car si les
-morceaux avaient été remis aux mains du chevalier,
-qui avait disparu, comment pouvaient-ils
-avoir été rétablis à leur place?</p>
-
-<p>Mais passons sur cet épisode qui est venu
-nous distraire des poursuites amoureuses qu'avait
-à subir la gouvernante, du matin au soir.
-La pauvre fille les évitait de son mieux, et avec
-d'autant plus de soin, peut-être, qu'elle commençait
-à en être troublée. Non que la figure
-du marquis fût fort affriolante, mais en somme
-c'était un gaillard, bâti solidement, vigoureux
-et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se
-mouvoir ces mains immenses qui convoitaient
-voracement sa chair inquiète, elle sentait
-quelque chose de comparable à une fourmilière
-qui lui grouillait avec des millions de
-petites pattes autour des reins, puis partait en
-campagne, dégringolait, enveloppait le pays
-alentour, monts et vallées, enfin lui causait
-une telle fatigue des membres inférieurs, que
-parfois elle s'arrêtait dans sa fuite, comme si
-quelqu'un lui eût jeté le lasso.</p>
-
-<p>Mais elle avait résolu de ne sacrifier jamais
-l'équilibre de sa situation à la rapidité d'un
-plaisir, et elle éprouvait une grande tristesse
-des imprudences du marquis, parce qu'elle
-savait que l'opinion a tôt fait de loger dans le
-même sac une femme qu'on courtise et une
-femme qui a succombé. Et elle souhaitait
-trouver un moyen de se soustraire au danger
-imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter
-du jour au lendemain dans la petite maison
-humide due à la générosité de son oncle
-l'évêque et située dans une méchante ruelle,
-derrière la cathédrale. Elle craignait aussi
-beaucoup, d'autre part, que Jacquette n'allât
-parler de ce qu'elle avait vu au bassin
-de l'Amour, et elle n'osait pas interdire à la
-petite d'en parler, de peur qu'elle ne le racontât
-plus vite encore, et à tout venant.</p>
-
-<p>Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante.
-Que va-t-elle faire?</p>
-
-<p>Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller
-à quelque chose de mauvais, ou qui vous doit
-causer de graves ennuis, on va demander conseil
-à quelqu'un dont on connaît à peu près
-exactement l'avis par avance, et qui vous engagera
-à vous abstenir de l'action répréhensible
-ou dangereuse. On sort de chez cette
-personne en se disant: «Cette personne a certainement
-raison.» On fait quatre pas en admirant
-comme elle pense conformément aux
-principes selon lesquels nous avons été élevés,
-puis au cinquième pas on se dit: «Mais,
-tout de même, je serais curieux de savoir ce
-que ferait cette personne si elle se trouvait
-exactement dans mon cas.» Ce qu'elle ferait?
-Mais, elle viendrait vous demander conseil.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de
-Matefelon, si la vieille se fût trouvée là; cela va
-sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout
-aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur.
-Je n'affirmerais pas qu'elle ne lui parla
-pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse,
-le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de
-connaître la réponse du vénérable ecclésiastique,
-puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le
-secret de la confession? Que diriez-vous de
-conduire la gouvernante chez le baron de Chemillé?
-Il y a quelque temps que nous n'avons
-vu ce bonhomme, et je me suis engagé, il me
-semble, à vous mener une fois chez lui. Pourquoi
-Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu
-l'idée de consulter, dans la détresse, un philosophe,
-malgré que la tournure d'esprit de celui-ci
-fût tenue pour paradoxale?</p>
-
-<p>Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger
-le baron de Chemillé, parce qu'elle se promit,
-en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis,
-qui étaient au rebours du sens commun.
-Elle prit Jacquette par la main, et toutes
-deux s'engagèrent dans un sentier conduisant,
-en raccourci, à Montsoreau, où le baron habitait.
-Elles sonnèrent à sa petite maison. Le
-portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres
-du rez-de-chaussée garnies de glycine.
-Une très jolie soubrette les introduisit dans
-la bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur
-de poussière et de tabac y était répandue,
-bien que les deux fenêtres fussent ouvertes
-sur un jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison.</p>
-
-<p>M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à
-ses visiteuses. Il donna aussitôt des livres
-d'images à Jacquette, et ayant compris que
-Mlle de Quinsonas avait quelque chose de
-confidentiel à lui dire, il lui fit signe qu'il
-l'écoutait.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être
-un tantinet intimidée; aussi, comme elle avait
-l'intention de débuter par l'aveu de son intrigue
-avec le marquis, elle parla de tout autre
-chose et raconta le phénomène de la statuette
-restaurée.</p>
-
-<p>«&mdash;Ne vous émerveillez point, dit le baron,
-que ce marbre ait été restauré, même par l'effet
-d'un miracle; car cette image&mdash;que je ne
-cesse d'admirer, pour ma part,&mdash;est le symbole
-d'une force vive, éternelle sans doute, et
-qui prévaudra contre tous les petits coups de
-marteau de l'honorable Mme de Matefelon et
-les vôtres, ma belle enfant. Je prise tant l'&oelig;uvre
-de M. François Gillet, que je me refuse à y
-voir un marbre périssable! Non! Vraiment,
-c'est une divine substance qui s'élève au milieu
-de ce bassin; et vous me viendriez raconter
-demain que vous avez vu le Cupidon se
-mouvoir, venir à vous et vous faire frémir,
-mademoiselle, par un contact, non froid,
-mais chaud, que je n'en serais pas le moins
-du monde étonné.»</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait,
-et la nef arrondie de son séant tanguait et
-roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère
-où elle était assise. De la main, elle chassait
-la vision de ce coquin d'Amour s'avançant
-vers elle, non froid, mais chaud.</p>
-
-<p>«&mdash;Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez
-aisément la liberté dans l'amour!&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;La liberté! dit le baron, non point, car
-il est le plus farouche et le plus puissant despote;
-mais l'aisance dans les rapports amoureux,
-c'est notre revanche, mademoiselle,
-contre les coups de force de ce butor. Il nous
-terrasse: plions les reins avec élégance.»</p>
-
-<p>«&mdash;Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne
-au premier satyre&hellip;»</p>
-
-<p>«&mdash;Je m'indigne, dit M. de Chemillé, que
-l'on fasse tant d'affaires d'une intrigue amoureuse.
-Un rendez-vous ne prend d'importance
-que par les difficultés dont on s'ingénie à l'embarrasser.
-Que n'y met-on plus de simplicité
-et de bonne grâce! il ne pèserait pas sur notre
-vie le poids d'un grain de tabac sur la main.»</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! Monsieur, puisque vous y allez de
-ce ton, permettez-moi de vous exposer un
-cas.»</p>
-
-<p>Et la voilà qui glisse à propos sa petite histoire.</p>
-
-<p>Le baron lui dit aussitôt que pour ce qui
-était du désir amoureux du marquis, il le comprenait
-fort bien, du moment que Foulques
-négligeait sa femme, ce qui était son seul tort.
-Mais, étant donné qu'il était vraisemblable
-que la marquise s'égayait avec le jeune page,
-le marquis ne pouvait mieux diriger son
-choix&hellip;</p>
-
-<p>«&mdash;Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je
-sais comment il se fait que je vous écoute!»</p>
-
-<p>«&mdash;Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle,
-ce que vous devez faire: je vous
-expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend
-seulement la forme d'un gamin, nous fouette
-comme de vils esclaves, à plus forte raison
-quand il adopte les apparences d'un maître.»</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, Monsieur, en admettant que nous
-fassions taire nos préjugés ou nos répugnances,
-il reste un trouble public, un scandale!»</p>
-
-<p>«&mdash;Il est, dit le baron, un attribut de l'amour
-que les artistes oublient de joindre à son
-petit bagage ordinaire et que je tiens pour le
-plus joli et le plus précieux: c'est le silence.»</p>
-
-<p>Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il
-ajouta:</p>
-
-<p>«&mdash;Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il
-ne se fait presque rien d'efficace en ce monde,
-qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.»</p>
-
-<p>En rentrant au château, Mlle de Quinsonas
-et Jacquette virent une personne noire qui se
-promenait de long en large sur le perron avec
-la marquise. Et elles reconnurent le vénérable
-curé de Montsoreau, l'abbé Pucelle.</p>
-
-<p>M. l'abbé Pucelle était venu demander à
-Mme la marquise si elle entendait faire préparer
-Jacquette à la première communion, car
-elle courait sur ses dix ans.&mdash;Comme le temps
-passe!&mdash;Ninon répondit que telle était en
-effet son intention, et M. le curé lui donna
-quelques avis touchant la manière de vivre
-qu'il lui semblait décent d'adopter pour Jacquette
-pendant les deux années qui la séparaient
-du grand jour. Il conseilla de ne lui
-laisser voir le monde que le moins possible et
-de l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui
-était très contrariée de se livrer au péché si près
-de sa fille, trouva que le curé disait des choses
-justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa
-gouvernante dans les anciens appartements
-de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se
-trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara
-donc de façon que Jacquette et sa gouvernante
-y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient
-de la maison.</p>
-
-<p>En un clin d'&oelig;il toutes les difficultés contre
-lesquelles essayait de lutter Mlle de Quinsonas
-se trouvaient résolues, ou du moins paraissaient
-bien l'être, et la bonne fille se demandait
-s'il n'était pas préférable, en toute occasion,
-au lieu de se mettre martel en tête, de
-s'abandonner aux soins excellents de la Providence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII</h2>
-
-<div class="abstract">LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.</div>
-
-<p>Bien que je n'aie de dédain pour aucune
-des classes de la société, je préfère éviter la
-compagnie des maçons, plâtriers, peintres et
-ébénistes que l'on emploie à l'heure qu'il est,
-et pour longtemps encore, c'est probable, aux
-anciens appartements de M. Lemeunier de
-Fontevrault, afin de les transformer en gynécée.
-Nous aurons l'occasion de revenir à loisir
-en ce lieu, où désormais deux vierges,&mdash;non
-compris Pomme d'Api,&mdash;vont vivre à l'abri
-du siècle, selon l'expression de M. l'abbé Pucelle.
-D'autre part, j'ai bonne envie de revoir
-le pauvre chevalier, que nous avons laissé
-dans un triste état, au moment où la nuit
-devenait noire et lorsque l'infortuné jeune
-homme tomba sur la route.</p>
-
-<p>Cette route était celle de Chinon, une petite
-ville bien jolie, bâtie au pied et sur la pente
-d'une colline qui porte les débris d'un château
-célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros
-Shakespeare à nous. C'est un endroit qui me
-plaît tant, que je n'en finirais pas de le décrire,
-si mon sujet me le permettait; mais avouez
-qu'il serait absurde de vous chanter une ville
-dans laquelle aucun de nos personnages ne
-s'est aventuré.</p>
-
-<p>Dieutegard était tombé sur le bord du chemin,
-succombant plutôt au chagrin qu'à la
-fatigue, et il s'était endormi, là même, très profondément.
-Il y fut réveillé, dès les premières
-heures du jour, par un roulier qui faisait claquer
-fort son grand fouet et conduisait un
-bruyant attelage. Le chevalier se frotta les
-yeux et revit la scène mémorable de la veille,
-qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur
-les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier.
-Sur ces sacs, il voyait nettement le dos
-de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein
-tout à coup. Et Jacquette s'avançait à petits
-pas et tirait le drap sur tout cela. A la place
-il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de
-fillette qui n'osait pas se retourner vers lui.
-Il eut parfaitement le temps de voir tout, sur
-les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu
-vers la gauche, derrière un rideau de
-peupliers. Et il se leva et fit quelques pas pour
-retrouver sur les sacs de blé les images qui
-l'avaient poursuivi, la veille, en sens inverse,
-et l'avaient amené si loin.</p>
-
-<p>Mais la honte le ressaisit en même temps
-que l'air vif du matin lui débrouillait les yeux,
-et il pensa gagner Chinon, puis y louer un
-cheval et se faire conduire à Rochecotte, chez
-sa tante de Matefelon, qui devait y arriver ce
-jour-là même.</p>
-
-<p>Alors il se représenta en esprit, Rochecotte,
-qui était un beau château, assurément, sur le
-bord de la Loire, comme celui de Fontevrault,
-mais où Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le
-pauvre petit: un château superbe où Ninon ne
-viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie
-il n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait
-plus de mal. Les pelouses, les terrasses, les
-charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le
-son de la cloche au porche d'entrée, le ramage
-des oiseaux, l'aboiement des chiens, que Ninon
-n'entendrait jamais!&hellip; chaque nuit que l'on
-verrait tomber avec la certitude que Ninon
-n'apparaîtrait pas!&hellip; chaque journée de soleil,
-chaque sourire du ciel qui semblerait si vain,
-n'étant pas fait pour elle!&hellip;</p>
-
-<p>Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à
-Chinon, ne loua pas de cheval et ne se trouva
-pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de
-Mme de Matefelon, ce dont celle-ci eut une
-surprise très vive et désagréable.</p>
-
-<p>C'était une excellente femme, qui aimait
-beaucoup son neveu; mais vous n'attendez
-pas de moi que je vous tienne au courant de
-ses angoisses. Que voulez-vous? on ne peut
-s'occuper de tout le monde. Peut-être, le hasard
-aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles!
-J'avoue que la vieille dame m'est plus sympathique
-depuis que je ne la vois plus bourdonner
-comme une mouche autour de ma table à
-écrire. Mais nous sommes d'implacables bêtes,
-et quel que soit le respect que nous professions
-pour les vieillards, nous ne donnons
-notre c&oelig;ur qu'au sang qui bout, qu'à la
-fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la
-plénitude de la vie; et tout ce qui penche la
-tête, et tout ce qui se flétrit, et tout ce qui est
-sur le revers de la colline, environné par nous
-de soins hypocrites, ne reçoit à aucun instant
-la flamme vive de notre attention.</p>
-
-<p>Dieutegard suivit la voiture du roulier qui
-le ramenait vers Fontevrault. Tout seul il n'eût
-peut-être pas eu la triste audace de retourner
-aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les
-sacs de blé de sa lâcheté amoureuse; il se
-laissait traîner par ce brutal chariot. Le chariot
-ayant passé la rivière au premier bac, il
-la passa avec lui; il marchait dans le voisinage
-du roulier et il répondait au bavardage grossier
-de cet homme avec cette condescendance
-que nous avons pour le cocher qui nous mène
-à un rendez-vous heureux.</p>
-
-<p>Cependant, ayant abordé l'autre rive, le
-roulier prit un méchant chemin qui descendait
-vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une
-grande indécision sur le parti qu'il allait adopter.
-Car il se plaisait à s'imaginer qu'un décret
-de la Providence avait fait passer cette
-voiture pour l'engager à revenir vers Fontevrault;
-mais du moment que la voiture s'éloignait
-de Fontevrault, il cessait de croire au
-décret de la Providence. En outre, il ne voulait
-pas, vis-à-vis du roulier, avoir l'air d'un
-jeune homme qui ne sait pas où il va; or,
-comme trois chemins s'ouvraient précisément,
-en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût
-été curieux, pour le moins, que son chemin
-fût juste celui du roulier. Il dit donc très haut
-à l'homme: «&mdash;Ah! vous allez par là, vous?
-moi, non.» Et il s'élança résolument à côté,
-en jetant un dernier coup d'&oelig;il aux images
-qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé.</p>
-
-<p>Alors il s'aperçut que ces images avançaient
-maintenant devant lui sur sa nouvelle route:
-le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées,
-son épaule, un sein, puis la fleur de ce
-sein tout à coup.</p>
-
-<p>Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il
-s'assit même. D'une main il faisait signe à
-Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite,
-mue par un ressort secret, ouvrait invariablement
-la porte, allait déposer sa poupée, revenait
-et rabattait le drap d'une main résolue. Il
-est vrai que c'était toujours à recommencer.
-Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait en face de
-lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant
-un troupeau de dindons, et il se sentait
-attiré vers cette créature au cotillon ignoble
-qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci
-s'étant moquée de lui, un flot de larmes emplit
-sa poitrine et il se jeta sur le bord du fossé
-en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se
-passait en lui, mais c'était son c&oelig;ur qui lui
-faisait mal; son c&oelig;ur, c'est-à-dire son grand
-amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer
-Ninon comme quelque chose de magnifique,
-de saint, d'auguste, de plus beau que
-tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme
-un bon Dieu charmant. Et cet amour semblait
-perdu et remplacé par quelque chose qu'une
-gardeuse de dindons eût été presque aussi
-apte à satisfaire que la marquise de Chamarante!</p>
-
-<p>Dieutegard n'avait plus de goût pour rien.
-Il resta longtemps où il était. Le soleil n'avait
-plus l'air d'avancer; les heures étaient interminables.
-Heureusement pour le pauvre chevalier,
-il eut faim, car autrement il avait
-chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui
-est à craindre quand l'amour vous a touché
-de cette façon-là. Mais grâce au besoin de
-manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva
-et se retrouva plein d'énergie et de volonté,
-au moins pour un but déterminé: déjeuner.</p>
-
-<p>Dans ce pays-là c'est bien facile, car les
-maisons ne sont pas rares, ni, dans les maisons,
-les poulets, les fromages exquis, le
-beurre frais, le vin blanc ou le rouge, aussi
-délicieux l'un que l'autre, voire même l'aménité
-chez les gens.</p>
-
-<p>Vous pensez que le chevalier, qui était fort
-bien mis, et dont l'air était si distingué, trouva
-crédit sans grande peine. Et il mangea bien,
-malgré son malheur. C'était de son âge. Oui,
-oui, il mangea bien et but de même. La bonne
-femme qui le servait le regardait avec le paradis
-dans les yeux, tant elle était contente de
-voir un si gentil monsieur faire honneur à sa
-cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés
-sur les hanches et racontait qu'elle aussi avait
-un joli gars, mais non si blanc, ni si mignon
-que lui.</p>
-
-<p>Quand Dieutegard se fut bien restauré, il
-eut une pensée joyeuse, et se dit que s'il rentrait
-en ce moment-ci tout bonnement au château,
-il y serait probablement fort bien accueilli
-de tout le monde, et qu'il était superflu
-de faire tant d'affaires pour ce qui lui était
-arrivé. Mais cette pensée lui venait tout droit
-du vin de Bourgueil qu'il avait bu et qui est
-la plus divine liqueur que l'homme puisse
-goûter. L'ivresse que ce vin contient et communique
-ne dure qu'un moment, ce qui est
-déjà très bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier
-demanda alors à son hôtesse comment
-elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans
-le pays la mère Martin et que son fils et sa bru
-étaient pour le moment à la foire de Beaufort,
-qui se tient pendant cinq jours. Après quoi,
-Dieutegard fut sur le point de raconter toute
-son histoire à la mère Martin. Par bonheur, il
-songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre
-la marquise. Il raconta néanmoins son
-histoire, mais en changeant les noms et les
-lieux et en omettant, bien entendu, tous les
-détails qui eussent pu être désavantageux
-pour lui. La mère Martin l'écoutait avec admiration
-et disait de temps en temps en joignant
-les mains: «Mon Dieu! faut-il; mon Dieu!
-faut-il avoir tant de malheur quand on est si
-riche et qu'on a une figure si avenante!»</p>
-
-<p>Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard
-entendit le galop d'un cheval, et alla voir
-à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la
-manche de la mère Martin, il lui promit une
-grosse somme d'argent si elle ne parlait pas
-de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il
-alla se blottir dans le cellier.</p>
-
-<p>L'homme était le bon Fleury. Il parcourait
-le pays, tant par ordre du marquis que de
-Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier
-disparu.</p>
-
-<p>Il mit pied à terre et demanda à la mère
-Martin si elle n'avait pas vu un jeune gentilhomme.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, dit la mère Martin; mais quel
-gentilhomme cherchez-vous donc?»</p>
-
-<p>Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui
-accepta et raconta tout ce qu'il savait du chevalier
-Dieutegard, de la marquise de Chamarante,
-de Châteaubedeau et du reste. De sorte
-que la vieille n'eut qu'à répartir les vrais noms
-selon leur place, pour connaître l'aventure
-de son pensionnaire. Celui-ci, qui entendait
-tout, pestait très fort dans son cellier, et, sachant
-d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait
-aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui
-pardonnerait pas de l'avoir ainsi abandonnée,
-au moment où elle quittait Fontevrault dans
-des circonstances aussi désobligeantes pour
-son amour-propre. Enfin il s'estima heureux
-que la mère Martin ne l'eût point trahi, et,
-quand Fleury eut tourné les talons, il la remercia
-et lui promit autant d'argent pour avoir
-été discrète qu'il lui en avait promis pour
-qu'elle le fût.</p>
-
-<p>De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir.
-Il se montait la tête sous mille prétextes;
-il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait
-raconté la scène de la chambre de Ninon et
-que celle-ci le faisait rechercher afin de lui
-infliger une humiliation exemplaire.</p>
-
-<p>Le pauvre garçon n'était cependant point
-lâche; il eût affronté de grands périls; mais le
-terrible amour l'avait jeté dans une situation
-honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez
-à ceci, je vous prie, que si ce jeune homme
-s'était précipité sur le corps de la marquise et
-l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas
-éprouvé de honte du tout, et au contraire se
-fût taillé une belle renommée aux yeux des
-autres et même aux siens. Car l'amour ne sourit
-qu'allié à l'audace et à l'irrespect. Celui
-qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de
-son c&oelig;ur s'engage à souffrir les plus nobles
-douleurs, certes, mais les pires.</p>
-
-<p>Le chevalier faisait de bons repas chez la
-mère Martin, et couchait dans une chambre
-assez propre où il y avait deux lits: l'un pour
-le fils Martin et sa femme, encore à la foire
-de Beaufort, l'autre pour les hôtes de passage.
-Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs
-ou sur les rideaux d'indienne, sur n'importe
-quoi; et, loin qu'il s'accoutumât à cette image,
-il en était troublé davantage.</p>
-
-<p>A l'heure où la nuit barbouille les murailles,
-quand les petits crapauds tapent sur leur enclume
-dans les champs, et que la lune, marchande
-d'images, nous donne à choisir entre
-mille esquisses fantasques, le corps de Ninon
-sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier
-se dressait sur son séant pour l'étreindre. Si
-cette belle masse de chair était en retard, il
-l'appelait en fermant les yeux et disant:
-«Viens, chère épaule, cher sein», etc., car
-il nommait chaque partie par son nom. Mais,
-chose étrange, quand il nommait quelque endroit
-de cette chair bien-aimée, il ne prononçait
-pas le nom de Ninon; il s'en apercevait
-bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le
-comblait d'un ravissement incomparable. Il lui
-paraissait sacrilège de mêler ce nom à sa débauche
-imaginaire.</p>
-
-<p>Franchement, c'était bien dommage qu'une
-âme si délicate et qu'une si tendre jeunesse
-de corps fussent réduites à embrasser des fantômes.
-Une femme en eût reçu tant d'agrément!</p>
-
-<p>Comme il n'avait aucune occupation, la longueur
-des journées favorisait son malheureux
-penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon
-rendait ceux-ci plus aigus. Il commençait à
-sentir les effets de l'affreux poison de l'absence,
-qui pénètre le sang et la moelle petit à
-petit et, au bout de peu de temps, vous ronge
-la chair et les os. Il écrivait les initiales de
-Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre,
-en la labourant de son pied; il les imprima
-aussi sur son linge de corps, en lettres de sang,
-grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec
-une longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait
-une de ces lettres, il s'arrêtait dans sa
-besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches,
-gêné dans toute sa personne comme par
-l'arrivée d'un être étranger, qui se blottissait
-contre son ventre. Il se roulait par terre, agité
-d'une ivresse sombre et farouche, dont il ne
-savait s'il devait souhaiter la prolongation ou
-la fin.</p>
-
-<p>Des petits porcs, qui erraient en liberté dans
-la cour de la mère Martin, ou galopaient en
-grognant, l'approchaient et le touchaient quelquefois
-de leur groin dégoûtant, et lui, qui
-d'ordinaire eût fui ces vilaines bêtes, ne faisait
-pas un mouvement pour les éloigner, car il se
-croyait voué aux persécutions immondes.
-Quand sa folie le prenait, il attendait les porcs;
-le seul aspect des porcs provoquait aussi sa
-folie. Peu à peu ces cochons se lièrent aux
-représentations qu'il se faisait du corps de
-Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il
-éprouvait de ce mélange aggravaient son enivrement.</p>
-
-<p>Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient
-dans des puits aux margelles grisâtres. La
-mère Martin lui disait de prendre garde et
-qu'il se pourrait bien qu'il couvât une maladie.</p>
-
-<p>Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la
-foire de Beaufort, conduisant elle-même une
-charrette où il y avait six veaux. C'était une
-forte femme, jeune, sentant l'ail et portant
-sous sa cotte un sac d'écus de la grosseur
-d'un jambon, qui lui frappait les cuisses, alternativement,
-quand elle marchait ou tirait
-les veaux par la corde pour les faire entrer
-dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut
-lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui
-lui parut extraordinaire et peu croyable. Elle
-n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait
-Dieutegard, à son habit et à son air distingué,
-un prince, pour le moins un bâtard du roi. Elle
-dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à
-Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement
-pas avant vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Le chevalier alla se coucher après souper
-et s'endormit plus aisément qu'à l'ordinaire,
-parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine,
-l'avait amusé un peu avec ses veaux,
-son sac d'écus, son incrédulité, sa crédulité et
-son mari ivre-mort.</p>
-
-<p>Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels,
-dont la turpitude augmentait sans cesse,
-vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il
-voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle
-odieux, juste contraire à celui qu'elle avait
-joué, qui venait le chercher pour le mener dans
-la chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter
-chastement le corps de celle-ci comme elle
-l'avait fait, relevait le drap entièrement et dévoilait
-au chevalier haletant tous les retraits
-d'une chair admirable devenue par l'horrible
-circonstance une source d'impudicité.</p>
-
-<p>Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de
-fièvre que la luxure lui causait, l'infortuné
-chevalier vit contre le lit voisin une femme
-très grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse
-de la chandelle. Était-il complètement éveillé?
-ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit, saisit
-à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri,
-lâche la lumière, puis se laisse rouler sur le
-lit et sur le corps éperdu du chevalier.</p>
-
-<p>De toutes les causes de tristesse que nous
-offre le spectacle du monde, je crois bien qu'une
-des plus détestables est l'appétit bestial qui,
-par la permission d'un dieu cruel, envahit parfois
-de préférence une âme et un corps délicats.
-J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier
-que je voudrais ne pas m'étendre sur une
-épreuve à ce point odieuse. Vous rappelez-vous
-la suavité de ses impressions et de ses
-sentiments, au bord du bassin de l'Amour,
-alors que les caresses de Ninon, sans atteindre
-ses sens, faisaient déborder les parfums
-dont son jeune c&oelig;ur était plein? Ne semblait-il
-pas créé pour goûter ce que l'amour a de
-délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place
-d'un ivrogne, contre une créature aussi éloignée
-de son noble sang que l'eût été la génisse
-que l'on entend beugler dans l'étable. Cette
-maritorne mal odorante et souillée de vermine,
-il la presse de ses fines mains; cette croupe
-difforme et bleuie par le choc des écus, il la
-baise de ses lèvres; devant un corps qu'il n'a
-jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il
-l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette
-région céleste où l'illusion que l'on se confond
-en la matière universelle ou bien en Dieu,
-nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais
-le pauvre petit, las d'embrasser d'idéales ombres,
-palpe enfin quelque chose de réel. Mystère
-profond! Défaite du rêve! Abdication de
-la splendeur des créations de l'esprit en faveur
-du plus abject morceau de viande, mais vivant!</p>
-
-<p>De ce que cette femme éprouva, vous pensez
-bien que je ne vais pas vous entretenir: cela
-lui est bien égal!</p>
-
-<p>Quand le démon qui gonfle la misérable
-chair de l'homme se fut écoulé de son corps,
-le chevalier sentit dans sa bouche un goût
-plus amer que s'il avait mangé des excréments;
-il eut des nausées et vomit. Puis il
-pleura abondamment et voulut retourner dans
-son lit. Mais Joséphine, trop fière de posséder
-un prince entre ses draps, ne le laissa pas
-s'en aller. Elle le caressa de nouveau. Il se
-débattait et mâchait le drap pour ne point hurler
-sa répugnance. Mais la femme ramena le
-démon sous sa rude main, et Dieutegard embrassa
-une seconde fois et aima jusqu'au délire
-ce qui lui soulevait le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Enfin les images de Ninon vinrent couvrir
-l'horreur de ces dégradants plaisirs; la chandelle
-éteinte et les narines serrées, il ne reconnaissait
-plus la femme de l'ivrogne de
-Beaufort, et il criait de volupté entre ses gros
-bras, croyant embrasser Ninon elle-même,
-quand l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait.</p>
-
-<p>Cet homme était de taille à briser le chevalier
-entre ses doigts. Par bonheur, à la vue de
-ce qui se passait dans son lit, cette brute, au
-lieu de châtier les coupables, rompit les
-meubles qui se trouvaient sous sa main, ce qui
-lui occasionna sans doute une grande fatigue,
-car il tomba après cela tout de son long et
-ronfla presque aussitôt.</p>
-
-<p>Et voilà notre chevalier obligé de fuir en
-pleine nuit, malgré la mère Martin qui s'était
-levée en chemise et courait après lui, pieds
-nus, pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant
-son dû. Mais les préoccupations de
-Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il
-ne pensait qu'à l'épaisse honte dont son c&oelig;ur
-débordait.</p>
-
-<p>Il se trouva par hasard au bord de la Loire,
-qui jetait une lueur par endroits, comme un
-miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le
-jour.</p>
-
-<p>Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur
-et de splendide, durant plusieurs années,
-sous les charmilles et près des bassins du
-parc de Fontevrault, en lisant des poètes. En
-vérité, il s'était créé un monde de beauté qui
-depuis longtemps environnait son front et le
-suivait partout. Il n'avait jamais aperçu la
-vilaine face des choses. Il se rappelait son
-orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait
-les marches de marbre sous le pin parasol,
-vis-à-vis le vase au bas-relief de satyres; et
-tout lui semblait mener à un royal amour,
-d'une manière aussi sûre que les belles et
-droites allées du parc convergeaient au pied
-du château où vivait Ninon.</p>
-
-<p>A ce moment, il osa élever son esprit vers
-Dieu et lui dit:</p>
-
-<p>«Mon Dieu, qui passez probablement en ce
-moment-ci à travers les étoiles, trop haut pour
-m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de
-vous parler. J'ai le c&oelig;ur si gros, si gros, qu'il
-n'est pas possible que vous ne vous en aperceviez
-pas, même de loin. Alors prenez-moi en
-pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai
-jamais eu de mauvaise intention en ce que j'ai
-fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de
-Chamarante, la plus belle de vos créatures.
-Cette femme merveilleuse m'a caressé un jour
-au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour
-faire comme cela, à l'improviste, ce que vous
-avez décidé de toute éternité qu'un homme
-doit faire en pareil cas pour plaire aux
-femmes. Et je crois que Ninon ne me l'a pas
-pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau
-qui n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie
-jusque-là avec la marquise, sans l'aimer, je le
-sais. Lui est là-bas, au château; et moi je
-couche dehors, comme vous voyez, au bord de
-la Loire. Et il m'est arrivé des choses abominables!
-Voilà tout; je tenais seulement à vous
-prévenir&hellip; Maintenant vous savez, mon Dieu,
-combien je suis un admirateur fervent de tout
-ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai
-animé pour vous d'un invincible amour
-et d'une respectueuse terreur.»</p>
-
-<p>Dieutegard n'avait pas du tout espoir en
-l'efficacité de sa prière; mais il la faisait cependant,
-comme feront toujours la plupart
-des hommes jusque dans les temps les plus
-avancés. Il se releva aussitôt après et vit
-l'aube qui répandait la rosée sur les collines
-de Chinon. Le frais et charmant début
-du jour donne de l'espérance à l'homme le
-plus découragé; aussi le chevalier sentit le
-jeune soleil animer ses jambes et partit, suivant
-au bord de l'eau le chemin de halage. Il
-ne souhaitait plus guère autre chose, dans le
-domaine du possible, que de voir, par-dessus
-les arbres, le sommet du gros colombier de
-Fontevrault.</p>
-
-<p>La pureté du matin lui permit de penser à
-Ninon comme autrefois. Ce fut peut-être aussi
-la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques
-minutes exquises, durant lesquelles il fit beaucoup
-de chemin. Les oiseaux chantaient, les
-troupeaux descendaient dans les prairies, les
-poissons de la Loire montaient baiser à la
-surface de l'eau la lumière du jour, et le chevalier
-encadrait l'image de sa bien-aimée dans
-les ondes qu'ils laissaient sur l'eau paresseuse.</p>
-
-<p>Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme
-roux, et il reconnut Cornebille. Mais, au lieu
-de concevoir l'effroi que le sorcier répandait
-habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur
-de son c&oelig;ur de retrouver quelqu'un
-qui avait approché de près Ninon. Et au lieu
-de l'éviter, il alla vers lui.</p>
-
-<p>Cornebille n'éprouva pas à le revoir le
-même plaisir que lui, car il était en train de retirer
-ses verveux sans avoir aucun droit au privilège
-de la pêche. Mais le mécontentement
-qu'il reçut de ce chef fut mélangé à la surprise
-de voir le chevalier, que l'on cherchait dans
-tous les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de
-Cornebille le souvenir d'une après-midi d'autrefois,
-bien marquée dans sa mémoire, à savoir
-celle où le chevalier descendit au fond du
-parc et entra dans la petite maison du jardinier
-pour lui signifier le congé de la marquise.
-A cause de cela, Cornebille ne lui voulait pas
-de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se souvenait
-pas de cette circonstance, parce qu'il
-n'avait pensé qu'à faire plaisir à Ninon, nullement
-à ennuyer Cornebille.</p>
-
-<p>Le chevalier dit simplement:</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez
-bien, Cornebille?»</p>
-
-<p>Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il
-était prudent et pesait ses paroles.</p>
-
-<p>Il réfléchit, tout en faisant passer dans un
-sac de toile le poisson qu'il avait pris, et dit
-au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le
-voir là, pendant qu'on avait tant de mal à
-savoir où il était. Dieutegard lui demanda si
-les recherches duraient encore.</p>
-
-<p>«&mdash;Pas plus tard que tout à l'heure, dit
-Cornebille, un nommé Martin est passé là, à
-bride abattue, en demandant M. le chevalier;
-même que le voilà bien arrivé au château à
-l'heure qu'il est, s'il court encore.»</p>
-
-<p>Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou,
-au bord de l'eau, car les paroles de Cornebille
-lui avaient retiré d'un coup tout le
-sang du corps.</p>
-
-<p>Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait
-raconter au château l'aventure de la nuit,
-comment jamais&mdash;en admettant qu'il osât
-reparaître devant Jacquette et devant la marquise,&mdash;comment
-jamais faire accroire à
-celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle
-dans les bras d'une femme de campagne,
-nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin
-qu'il avait peur, mais de cela!</p>
-
-<p>Et Cornebille, de son &oelig;il louche, voyait
-bien que le chevalier se rapetissait et tremblotait
-sur son caillou. Il en augura que le
-jeune homme avait commis quelque fredaine
-peu catholique et qu'il se trouverait volontiers
-à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de
-venir chez lui, sous le prétexte que le matin
-était frisquet. Et il pensait, par derrière la
-tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier
-serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit
-pas non et le suivit.</p>
-
-<p>Cornebille habitait à présent une toute petite
-cabane, dissimulée sous les saules, non loin
-de la maison du passeur, au bac d'Ablevois.
-Sa femme avait dû s'engager comme servante
-depuis le malheur qui avait chassé du château
-le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes
-s'étaient loués dans les fermes. Lui
-seul demeurait là, vis-à-vis les pignons de
-Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il,
-par un sort qu'on lui avait jeté et qui
-le faisait tomber du haut mal s'il touchait
-seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait
-de rapines. Sa personne déguenillée inspirait
-l'inquiétude et la pitié; quant à son toit, il
-était sordide.</p>
-
-<p>Ce fut là, par une suite de circonstances
-tenant tant du hasard que de l'état d'esprit du
-chevalier, que celui-ci échoua et vint achever
-de briser son frêle c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Certes, c'est un assemblage disparate que
-celui de ces deux hommes, Cornebille et le
-chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui
-jamais eût songé à les réunir? Celui-là même
-qui a créé le c&oelig;ur de l'homme plein de mystère,
-y avait songé. Car vous savez déjà que
-l'amour d'une même femme avait pénétré
-l'âme et le sang de Cornebille et du chevalier.</p>
-
-<p>Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis
-le jour néfaste où le corps de la marquise
-lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre,
-au travers des arbustes dégarnis par l'automne;
-et le fait d'avoir été chassé du château n'avait
-été qu'un médiocre épisode au prix de la terrible
-perturbation apportée dans sa cervelle
-par un regard indiscret. Tel était le sort qu'on
-lui avait jeté. Ses forces et son courage étaient
-à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa
-famille, et lui-même végétait d'une vie quasi-animale,
-ne retrouvant de c&oelig;ur que la nuit,
-pour pénétrer clandestinement dans le parc de
-Fontevrault, se faufiler au long des allées du
-labyrinthe et rendre son culte à l'Amour qui
-l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de
-ses bras et baisé, un jour.</p>
-
-<p>Dieutegard découvrit le secret qui rongeait
-Cornebille, et il n'en fut pas jaloux, contrairement
-à ce qui arrive ordinairement en pareil cas.
-C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait
-jamais qu'à souffrir d'une passion si disproportionnée
-et qu'il ne serait jamais un rival pour
-lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau,
-parce qu'il ne lui semblait pas possible
-que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé, lui.</p>
-
-<p>Mais lorsque Cornebille connut l'amour de
-Dieutegard, il eut envie de fondre sur lui à
-coups de pieds et à coups de poings et de le
-jeter, bien meurtri, dans la Loire. Cependant
-il se contint et ne laissa jamais rien paraître
-de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son
-&oelig;il brillait comme celui d'un loup, lorsqu'il
-regardait le chevalier; tantôt c'étaient des cajoleries
-maternelles, car il espérait sans doute
-tirer parti de lui.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus
-que Dieutegard; et toutes les fois qu'il entendait
-le nom de l'amant heureux de la marquise,
-Cornebille étranglait quelque chose:
-une ombre, une vision, entre ses doigts noueux.</p>
-
-<p>Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc.
-Les chiens le connaissaient de longtemps et
-venaient lui lécher les mains. Ils firent bon
-accueil à Dieutegard.</p>
-
-<p>Cornebille et le chevalier allaient non seulement
-au bassin, mais, par les nuits noires,
-ils s'approchaient du château, le plus près
-possible. Ils ne voyaient absolument rien. Mais
-ils savaient où étaient placées les fenêtres de
-Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur,
-sans parler et sans souffler, heureux d'être
-moins éloignés d'elle, jusqu'aux premières
-lueurs du jour.</p>
-
-<p>Dieutegard apprit aussi que Cornebille
-voyait l'ancienne nourrice, Marie Coquelière,
-femme crédule qu'il avait domptée par la peur,
-grâce à sa renommée de sorcier. Elle s'aventurait
-à certains jours jusqu'au bord de la rivière,
-et Cornebille, surgissant là comme par,
-enchantement, lui tirait mille détails concernant
-Ninon. Elle vint, un jour de pluie, jusqu'à
-la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se
-crut morte ou le prit pour un revenant. Puis,
-ayant recouvré ses sens, elle se mit à pleurer.
-Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire
-qu'elle avait grande pitié de l'état dans lequel
-elle le rencontrait. Il l'interrogea sur l'opinion
-que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était
-que Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps
-déjà on avait cessé de prononcer son nom.
-Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau.
-Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de
-Quinsonas, en attendant sa communion.</p>
-
-<p>Vous savez que la première impression
-qu'ont les bonnes gens en présence d'une situation
-est de la trouver naturelle. Marie Coquelière
-avait, il est vrai, été surprise de retrouver
-le chevalier qu'on disait perdu. Mais, le voyant
-vivant, elle fut un bon moment avant de se
-demander pourquoi il était là et ce qui l'obligeait
-à demeurer dans le bouge infect de Cornebille
-et dans la compagnie de ce sorcier.
-Elle se mit à pleurer quand l'idée lui vint de s'en
-informer. Mais le chevalier fut étonné à son
-tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère
-et n'éprouvait plus guère d'autre besoin
-que d'aller s'accroupir la nuit sous les fenêtres
-de Ninon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX</h2>
-
-<div class="abstract">VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE
-D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS TRANSPORTE AU GYNÉCÉE
-OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES,
-ET VOUS Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE
-FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE CONCLUSION MORALE,
-UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT
-NINON EN LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS.</div>
-
-<p>Marie Coquelière fut bien plus troublée,
-une fois revenue au château, que lorsqu'elle
-reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille.
-Elle ne parlait jamais de ses entrevues
-avec le sorcier, parce que celui-ci inspirait l'épouvante,
-et ce secret lui était si dur à porter
-qu'elle en avait maigri de treize livres depuis
-que cela durait, et que sa figure, auparavant
-prospère, se plaquait de teintes jaunâtres.
-Mais ne pas dire qu'elle avait vu le chevalier
-lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle était
-au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit
-cette nouvelle et respira enfin.</p>
-
-<p>On la crut folle personne n'ajouta foi à ses
-sornettes. Cependant l'idée était si cocasse du
-chevalier Dieutegard croupissant par amour
-dans la vermine avec l'horrible sorcier Cornebille,
-que l'on s'en empara comme d'une légende
-tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment
-des plaisanteries.</p>
-
-<p>Une nuit même, que Châteaubedeau et la
-marquise roucoulaient, la fenêtre ouverte, le
-page se plut à renverser le vase de nuit au pied
-de la muraille, par dérision, en disant hautement
-qu'il compissait le Sorcier et le Chevalier
-des contes de Marie Coquelière. Mais
-Ninon, ayant penché la tête à ce moment,
-crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle
-pâlit aussitôt et se trouva mal. Pendant le
-reste de la nuit elle crut à la vérité de la
-légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses
-de son esprit.</p>
-
-<p>La légende avait pénétré dans le gynécée,
-où il faut vous mener, à présent que les maçons
-en sont partis.</p>
-
-<p>Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous
-voyez donc qu'ils laissaient transpercer quelques
-bruits du dehors. A la vérité, Marie Coquelière,
-en qualité d'ancienne nourrice, y
-jouissait d'un droit de passage. C'était elle qui
-apportait le petit déjeuner du matin et servait
-les autres repas. Hormis elle, le marquis et la
-marquise seuls, ainsi que le vénérable abbé
-Pucelle, devaient, à jours et heures déterminés,
-franchir la petite porte conduisant aux
-appartements réservés de Jacquette, et de
-Mlle de Quinsonas.</p>
-
-<p>De toutes les personnes de la maison, Mlle de
-Quinsonas était l'unique qui osât ne point traiter
-de balivernes les histoires de Marie Coquelière.
-C'est qu'elle se souvenait de la rencontre
-de Cornebille, au petit jour, dans les
-allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux
-de ce lieu ainsi que de la statuette de
-l'Amour, ce qui, effectivement, pouvait être le
-fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était
-beaucoup enflammée sur l'aventure, à cause de
-ce qu'elle contenait de romanesque, ce qui ne
-lui semblait pas opposé au caractère de son
-ancien ami le chevalier Dieutegard. Et elle
-disait à Pomme d'Api:</p>
-
-<p>«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api,
-de te raconter l'histoire du chevalier Dieutegard.
-Je n'y vois pas d'inconvénient, parce
-que tu n'es pas, toi, sur le point de faire ta
-première communion; mais, quand tu en seras
-là, je te préviens que je te renfermerai dans
-une boîte et sous clef. Voilà: ce jeune homme
-était tombé amoureux de maman. Quand un
-jeune homme est amoureux,&mdash;à moins que ce
-ne soit d'une jeune fille à marier,&mdash;il est
-convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui
-devient impossible de chausser ses culottes.
-C'est comme cela. Voilà pourquoi tous nos
-galants s'enferment; voilà pourquoi on ne
-doit pas regarder la statuette de marbre qui
-est au milieu du bassin: le petit coquin est
-tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard
-ayant reconnu son état, un jour, dans
-la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis
-ce temps-là il se cache. C'est un jeune homme
-très comme il faut. Là-dessus, comme sur tout
-le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce
-n'est pas la peine que tu ailles te monter la
-tête à ton tour. Je sais à quoi m'en tenir.»</p>
-
-<p>L'aile du château affectée depuis des mois
-déjà à abriter l'innocence de Jacquette, se
-composait, comme on sait, des anciens appartements
-de feu M. Lemeunier de Fontevrault,
-mis d'abord en partie à la disposition de la gouvernante,
-puis restaurés, isolés et abandonnés
-totalement à Jacquette, à Mlle de Quinsonas et
-à Pomme d'Api. Vers la fin de l'automne, on
-permit qu'une chatte s'y établît à demeure,
-pour y détruire les souris d'abord, ensuite
-pour apporter un peu de gaieté aux solitaires.
-C'était une chatte noire, de poil ras, qui avait
-deux yeux d'un jaune éclatant et l'air d'un
-diable: M. le curé lui-même la nomma Belzébuth,
-nom d'un démon; c'est pourquoi Marie
-Coquelière l'appela aussitôt «la belle Zébute».</p>
-
-<p>Vous vous souvenez sans doute que, des
-fenêtres de cet appartement situées au couchant,
-l'&oelig;il plongeait obliquement dans l'allée
-des fontaines, terminée par le pin parasol;
-que l'on voyait aussi, par-dessus les marronniers,
-le ventre rond et le haut toit moussu du
-colombier; enfin, qu'au bas des fenêtres s'étalait
-un petit parterre à la française, bordé
-d'une grille. C'est ce jardin qui était désormais
-réservé aux promenades et aux jeux de
-Jacquette. Encore avait-on fait grimper de
-hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer
-l'enclos qu'occupaient ces demoiselles,
-au milieu d'une demeure et d'un parc livrés au
-désordre de la vie profane.</p>
-
-<p>M. le curé venait deux fois la semaine donner
-sa leçon de catéchisme; M. de Chemillé
-faisait le dimanche à sa filleule une visite de
-cérémonie, ainsi que les hôtes de Fontevrault,
-tous un peu guindés, rangés en cercle et ne
-sachant que dire, à cause du ton châtié qui
-leur était recommandé. Les jours paraissaient
-parfois longs dans le gynécée, et Jacquette
-aspirait avec ardeur à la date de sa
-communion, d'autant plus qu'on lui avait promis
-qu'elle ferait, aussitôt après, son entrée dans le
-monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait,
-dans un assez bref délai.</p>
-
-<p>Quand le vent d'automne faisait courir
-les feuilles mortes dans l'allée des fontaines,
-on pouvait voir, à l'une des fenêtres du petit
-parterre, une haute personne soufflant une
-forte buée sur les vitres: c'était Mlle de
-Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui
-jouait le rôle d'un baldaquin étoffé, une tête
-aplatie au front, au nez, et dont la bouche,
-lippue comme celle d'un affreux nègre, donnait
-assez bien l'aspect d'un gros et gras limaçon
-vu en dessous et rampant: c'était la tête
-de Jacquette, déformée pour le plaisir de s'appliquer
-contre la vitre. Elles demeuraient là
-jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'allumer les
-lampes.</p>
-
-<p>M. l'abbé Pucelle avait fait suspendre la lecture
-de Plutarque, jugée pour le moment un
-peu païenne, et l'on se contentait de lire le
-Nouveau Testament ou de répéter le catéchisme,
-du matin au soir. Pomme d'Api, qui assistait
-à toutes les leçons, se montrait à
-l'égard du catéchisme, d'une inaptitude allant
-parfois jusqu'à la rébellion; aussi Jacquette
-coupait-elle ces exercices ardus par de grands
-mouvements de colère contre sa fille et par
-des châtiments corporels, tel celui qui consistait
-à la livrer, corps et biens, à la belle
-Zébute figurant Satan. La belle Zébute roulait
-Pomme d'Api comme pelote de laine, lui
-labourait la poitrine de ses ongles fins, et
-mettait ses vêtements en lambeaux. Ces
-scènes amusaient énormément Jacquette et
-trouvaient grâce devant la gouvernante, qui
-se relâchait un peu de sa gravité depuis
-qu'elle avait recouvré la paix à l'abri du gynécée.</p>
-
-<p>Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de
-Quinsonas avait recouvré la paix. Qu'est-ce
-que l'on peut jamais affirmer de ces natures-là
-et de malheureuses filles dans une situation
-aussi étrange que celle de gouvernante? Tout
-au plus pourrai-je hasarder, pour ne point
-m'éloigner de la vraisemblance, que Mlle de
-Quinsonas devait ressentir un apaisement dans
-ses sens, parce qu'elle était garantie de la
-poursuite du marquis, dont je vous ai dit
-qu'elle avait eu beaucoup à souffrir.</p>
-
-<p>Mais il y a mille circonstances infimes qui
-prennent pour les recluses une importance considérable.</p>
-
-<p>Quand le marquis venait voir sa fille, par
-exemple, à des heures réglementaires, je le veux
-bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner sa
-canne entre ses doigts, ou bien en jouant,
-pour se donner contenance, avec le bout de
-son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il
-échappait à Mlle de Quinsonas, que ce papa
-d'apparence débonnaire, piquait, à la dérobée,
-ses formes plantureuses, d'un désir aigu
-comme une alêne?</p>
-
-<p>Notez qu'il y a quantité de menus faits que
-je ne puis relater et qui se sont passés pendant
-que nous suivions le chevalier Dieutegard: un
-esclandre entr'autres, causé par les deux perruches,
-Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,
-que l'on a surprises à l'entrée
-de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me
-garderai bien d'attirer votre attention.&mdash;Mon
-Dieu! que ces deux sottes sont exaspérantes!&mdash;Si
-encore elles étaient jolies à tel point
-que l'on pardonne tout! Mais, outre que leur
-grâce ne fut jamais qu'ordinaire, je suis porté
-à croire que les amours déviées du droit chemin
-n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas
-moi qui regrette que le bruit fait autour d'elles
-ne soit pas parvenu jusqu'à nous!</p>
-
-<p>Mais il faudrait posséder l'âme chaste du
-bon abbé Pucelle ou la crédule simplicité de
-Ninon pour goûter l'illusion que le mur élevé
-entre le château et le gynécée est de taille à
-barrer la route au subtil et malin fluide qu'est
-l'esprit du siècle. Telle la belle Zébute se faufilait,
-en se faisant toute petite, par le trou de la
-chatière ménagée dans la porte de chêne, tel
-le scandale, par les lèvres candides de Marie
-Coquelière, pénétra, amenuisé, étiré en longueur,
-dans la demeure des vierges, et s'y
-présenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs,
-et d'aspect satanique.</p>
-
-<p>Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice,
-auquel nous avons échappé et dont, aussi
-bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en
-passant que pour vous apitoyer sur le cas de
-notre pauvre gouvernante qui, étant de chair
-sensible, dut éprouver des picotements cruels
-à l'audition de ces lascives historiettes, agrandies
-une fois encore par une imagination solitaire.</p>
-
-<p>Des relations de la grosse maman Châteaubedeau
-avec Chourie, des relations de Châteaubedeau
-le fils avec la marquise, elle était
-informée quotidiennement, mieux que par la
-gazette, vous n'en doutez pas: de quoi donc
-eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint
-à Dieutegard, vous savez qu'elles n'ont
-rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était
-que le marquis redevenait amoureux de sa
-femme.</p>
-
-<p>Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la
-digne nourrice racontait tout cela au plein
-air, et sans souci des oreilles de Jacquette!
-Non. Elle excellait à employer un langage
-imagé qui agrémentait d'un voile fleuri le sens
-dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter
-des moments où la fillette était absorbée
-par l'avidité des interrogations de Pomme
-d'Api.</p>
-
-<p>D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne
-heure, et, tout au bout de l'immense pièce où
-flottaient encore les tentures à moulins brodés
-de M. Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière
-et la gouvernante chuchotaient longuement,
-la porte entr'ouverte, un léger courant
-d'air semblant agiter les ailes des moulins.</p>
-
-<p>Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte,
-tirait le verrou et s'avançait sur la pointe des
-pieds, afin de voir si Jacquette était endormie.
-Et, quand elle s'en était assurée, elle poussait
-devant le feu la bouillotte, afin de faire ses
-ablutions à l'eau chaude, car elle était frileuse.</p>
-
-<p>C'était une de ces grosses bonnes bouillottes
-ventripotentes, goitreuses et cabossées par
-un long usage, vieilles servantes tassées sur
-jambes, mais souriantes et honorées de servir,
-telles enfin que l'on n'en voit plus aujourd'hui
-que tout devient mince, étriqué, anguleux et
-chagrin. Et cette bouillote chantait délicieusement
-sur les cendres. Mlle de Quinsonas en
-aimait la musique tour à tour plaintive et ardente,
-mélancolique ainsi qu'une voix entendue
-le soir dans la campagne, et gaillarde tout
-à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans
-cesse renouvelée; puis elle courait au secours
-de la chanteuse suffoquée par un vomissement
-de glouglous qui lui soulevaient le couvercle
-et inondaient le brasier parmi des nuages de
-fumée.</p>
-
-<p>Elle se déshabillait lentement devant les
-flammes d'un grand feu de hêtre, dont les
-bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle.
-A cette heure-là, la pièce était chaude,
-et il faisait bon s'étirer les membres, une fois
-dévêtue, dans la pénombre à peine violée de
-temps en temps par une grande flamme téméraire
-qui se cassait rapidement le cou à vouloir
-s'élever trop haut.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à
-cheval sur une chaise qu'elle approchait du
-feu le plus possible; elle conservait alors ses
-mules, pour s'accrocher par leurs talons à l'un
-des barreaux; et, les yeux larges ouverts sur
-quelque point brillant, elle envoyait sa main
-à la promenade, sur le devant des jambes et
-sur l'envers de ses longues et belles cuisses
-qui rôtissaient agréablement.</p>
-
-<p>Que lui disait le feu de bois, qui parle comme
-un ballet d'opéra, comme un coucher de soleil?
-Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé,
-des soirées entières, à la campagne, devant ses
-inimitables féeries. Et que lui disait la chanson
-de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait
-le silence? A parler franc, je crois que le cerveau
-de Mlle de Quinsonas était trop strictement discipliné
-pour entendre, de la part de la nature,
-quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à
-entendre. Mais lorsqu'une personne a le cerveau
-si bien élevé et, d'autre part, le corps mûr et
-parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me
-plais à croire qu'une entente secrète s'établit
-entre le chuchotement innocent des choses
-créées par la main de Dieu, et notre chair,
-leur s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne
-saisissait pas un traître mot de ce langage, et
-cependant qui sait si la vie même de Mlle de
-Quinsonas ne résultait pas de cet échange de
-vues, de ces épanchements puérils entre son
-corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments
-invisibles qui flottaient entre les moulins
-brodés des anciennes tentures? La nature et
-notre chair réparent, à elles seules, bien des
-désordres que l'esprit humain a introduits
-dans nos affaires. Aussi je prie que l'on me
-permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette
-opération merveilleuse qui a lieu ce soir
-d'hiver devant le feu du gynécée, au bénéfice
-d'une pauvre gouvernante privée des expansions
-les plus légitimes, et que Dieu cependant
-avait formée, assurément,&mdash;eu égard à sa
-belle santé et à sa plénitude,&mdash;pour s'épanouir
-dans l'acte d'amour, comme tout ce qu'il
-se plaît à faire sortir du néant.</p>
-
-<p>Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte,
-qu'une fièvre agite ses flancs, et que l'on sent
-approcher le moment où un spasme violent
-va projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas
-empoigne la queue emmaillotée d'osier, et
-emplit à demi un bassin haut sur pieds qu'elle
-enjambe prestement, car elle adore, avant de
-toucher l'eau, se sentir embrassée par la vapeur
-brûlante. Tel est même parfois son bien-être,
-qu'elle ne retient pas un cri suffisant à
-réveiller Jacquette; et l'enfant, un &oelig;il entr'ouvert,
-assiste, au hasard de la complaisance
-des flammes mourantes, au dialogue mystérieux
-de l'eau avec la chair de sa gouvernante.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas semble chevaucher une
-nue, et je suis bien certain que nombre de romanciers
-saisiraient l'occasion pour vous dire
-que Jacquette croit voir en rêve Junon ou
-quelque déesse académique reproduite par
-une gravure du temps. Mais point du tout.
-Jacquette se moque bien de Junon! Jacquette
-se demande ce qu'elle dira à Pomme d'Api,
-si Pomme d'Api, par hasard, désire savoir
-pourquoi la gouvernante apporte à sa toilette
-du soir un temps et une attention qu'on ne
-tolérerait pas aux enfants.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas reçoit de la vapeur de
-terribles caresses; le nuage brutal la frappe,
-la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes
-flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient
-câlin, flatteur, l'embrasse à la fois de toutes
-parts d'une lèvre humide et douce, commande
-à ses flocons de suivre étroitement les courbes
-du corps; et ceux-ci, comme cent doigts
-avides, rôdent, glissent, frôlent, se nichent, se
-blottissent, s'exténuent; et c'est cent, c'est
-mille amants que cette fille refusée aux hommes
-reçoit ainsi des éléments, sans provocation de
-sa part, croyez-moi:&mdash;elle n'eût pas inventé
-ces attentats multiples;&mdash;sans responsabilité
-aussi, croyez-moi encore:&mdash;elle se fût reproché
-comme un crime de ne les pas repousser.&mdash;Non,
-non, cela se fait par une permission spéciale
-du Créateur, qui veille à ce que l'humble
-matière participe au divin plaisir.</p>
-
-<p>Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la
-main, Mlle de Quinsonas ose toucher l'eau
-brûlante encore; et, à voir ces petits doigts
-agiles barboter, vous diriez une couvée de
-canards prenant leurs ébats sous l'arche ogivale
-d'un pont.</p>
-
-<p>Ces jeux sont sans méchanceté, il le faut
-reconnaître; et nous, qui avons le bonheur de
-nous endormir le soir contre une bonne personne
-vivante, soyons indulgents aux belles
-gouvernantes privées par un destin cruel de la
-douce secousse qui procure le sommeil paisible.</p>
-
-<p>Mais plaignons plutôt la petite Jacquette,
-qui se torture l'esprit sur son oreiller afin de
-donner de ces phénomènes une explication
-plausible à Pomme d'Api; car elle sait bien
-qu'à elle-même personne ne la donnera, quoique
-tout ce qui se passe à l'intérieur du gynécée
-ne puisse être qu'avouable et décent. Enfin,
-pour avoir la paix, elle bâcle à la hâte cette
-opinion qu'elle transmet aussitôt à sa fille:</p>
-
-<p>«Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle,
-pourquoi Mlle de Quinsonas s'échaude
-ainsi le soir, nue comme la main, en roulant
-des yeux de poisson cuit au bain-marie?
-Elle expie par ce moyen les péchés de gourmandise
-qu'elle a commis dans la journée et
-qui la font engraisser si fort par derrière.»</p>
-
-<p>Pomme d'Api se déclare satisfaite; Jacquette
-reprend son sommeil interrompu, et la gouvernante,
-ayant passé sa chemise de nuit et
-étant venue voir si la fillette reposait chastement,
-les deux mains sur les couvertures, se
-glisse dans son lit et s'endort.</p>
-
-<p>Vous croyez le gynécée en paix? Ah! que
-non!</p>
-
-<p>Vers minuit, une petite porte dérobée qui
-communique avec le château, a été poussée
-furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds
-nus et sans lumière, est entré. La marquise
-seule, pourtant, a la clef de cette porte. Marie
-Coquelière va la recevoir de ses mains le matin
-et la lui remet le soir&hellip;</p>
-
-<p>Mais avant de vous conter qui vient ainsi
-violer le repos de nos vierges, il nous faut
-retourner en arrière, vers des personnages que
-nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres,
-et vous verrez comment cette incursion,
-qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire
-nous y ramène.</p>
-
-<p>Vous vous souvenez de la manière toute
-fortuite dont Ninon est devenue la maîtresse
-de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté
-comme un panaris, et comment elle
-s'est accoutumée à une situation qui, tout
-d'abord, l'avait non pas précisément choquée,
-car sa nature n'était pas d'une délicatesse à se
-froisser pour des accidents de ce genre, mais
-enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout
-au moins, dans la région d'honnêteté fondamentale
-qu'elle avait. Petit à petit, le fait de
-presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros
-paquet de muscles qu'était Châteaubedeau, devenait
-un besoin aussi impérieux que celui de
-boire et de manger. Elle recevait donc son page
-dans sa chambre, après que l'on s'était assuré
-du coucher du marquis, et ceci, de la façon
-suivante:</p>
-
-<p>On se rendait à pas de loup sur la terrasse
-où donnait la chambre de Foulques, qui allait
-volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre
-s'éclairait soudain, et, comme elle était un
-peu haute, on n'apercevait que le plafond et
-un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis,
-déjà allongée démesurément, se haussait
-presque aussitôt d'une sorte de tiare pointue,&mdash;effet
-dû à un beau bonnet de soie,&mdash;et
-simulait une pantomime invariablement répétée.</p>
-
-<p>La noire figure géante avisait un coffre
-d'aspect imposant, et en tirait une urne enflée,
-au moins d'apparence, à contenir la cuvée
-de trois arpents de vigne, puis la soutenait
-à mi-corps dans cette attitude d'expectative
-propre au pichet que l'on présente à la
-chantepleure. Après quoi, tout devenait inerte,
-pétrifié, solennel. On eût eu le temps de réciter
-trois <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>. Une chauve-souris coupait
-parfois le spectacle de sa petite tache tremblotante.
-Enfin quelque chose pointait: une
-ligne d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de
-cercle, joignait l'urne patiente à la fontaine
-monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y
-méprendre le gargouillis de la gouttière du
-Nord vomissant une pluie d'équinoxe.</p>
-
-<p>Lorsque le marquis avait procédé à cette
-opération et renfermé le liquide dans la table
-de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait
-plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et
-qu'il se coucherait et s'endormirait là contre,
-en vertu de quelque chose de plus fort que sa
-volonté ou son caprice: une habitude, singulière
-à la vérité, mais héritée de ses pères.</p>
-
-<p>Ninon n'assistait pas à cette séance de très
-bon gré, car ni la méchanceté ni l'espièglerie
-n'avaient de part dans ses actes. Elle aimait
-son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir
-ne s'augmentait point de la disgracieuse
-situation qu'il créait au marquis. Elle eût
-beaucoup donné pour ne point songer qu'elle
-endommageait son mari en passant des quarts
-d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais
-Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait
-royalement à voir le marquis coucher le nez
-sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait,
-lui, le souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait
-par bonté d'âme et faiblesse, mais elle
-était très contente lorsque c'était fini et qu'elle
-allait se mettre au lit.</p>
-
-<p>Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était
-régulièrement couché comme à l'ordinaire, se
-leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre,
-son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha
-droit, d'un air guilleret, à l'appartement de la
-marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette,
-il gratta à la porte.</p>
-
-<p>Ninon reconnut aussitôt la présence de
-son mari et fut ennuyée, non qu'elle redoutât
-quelque conséquence tragique, que les caractères
-de Foulques et de Châteaubedeau rendaient
-peu probable, mais parce qu'il lui répugnait
-intimement de savoir son mari si proche
-et lui demandant une hospitalité légitime, dans
-le moment précis où son amant l'enlaçait avec
-une vive ardeur.</p>
-
-<p>Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était
-qu'un bravache, perdit la tête en même temps
-que toute contenance; et il allait et venait tout
-nu dans la chambre, essayant d'ouvrir les
-placards pour s'y cacher, au moyen d'une clef
-qu'il avait trouvée sur la table, au risque de
-compromettre Ninon, qui simulait un profond
-sommeil pour se dispenser d'ouvrir.</p>
-
-<p>Foulques, vous le savez, n'aimait pas se
-mettre martel en tête; mais, lorsqu'une envie
-le démangeait, il était tenace comme un roc
-de Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement,
-pour l'heure, de savoir si sa femme recevait
-un amant dans son lit; mais il avait l'envie
-bien nette d'occuper la place qui lui était due
-dans le lit de sa femme, et il s'armait seulement
-de patience en attendant que sa femme
-lui ouvrît.</p>
-
-<p>Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes
-désespérés pour lui donner à entendre qu'il
-poussât tout bonnement l'autre porte et s'en
-allât.</p>
-
-<p>«&mdash;Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau
-d'un geste noble, que sa nudité
-rendait plus solennel,&mdash;«jamais!»</p>
-
-<p>Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître
-quand Ninon se serait expliquée avec
-son époux. Et il introduisait la clef dans une
-serrure et puis dans une autre.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, malheureux! soufflait Ninon,
-c'est la clef des appartements de ma fille!»</p>
-
-<p>Enfin, comme le temps pressait et que le
-marquis grattait toujours à la porte du cabinet,
-Ninon se leva et fit mine de se résoudre
-à le laisser entrer. Elle jeta au page ses vêtements
-et courut toucher le verrou.</p>
-
-<p>Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette
-qu'il décampa aussitôt, sans même prendre
-soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement
-de cette clef qu'il avait gardée à la main.</p>
-
-<p>Beaucoup de lecteurs vont certainement
-m'accuser de recourir ici à un procédé bien
-vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau
-tout nu la clef du gynécée. Je vous
-assure que vous avez tort. Rien n'est plus conforme
-au caractère de ce jeune homme que
-de vouloir s'introduire dans un placard lors de
-l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut
-à s'abriter du danger, et fournit une occasion
-de se flatter, après, qu'on en a couru un
-colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui
-souhaite s'introduire dans une armoire fermée,
-que d'essayer de l'ouvrir avec la première
-clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique,
-étant donné l'esprit aventureux et
-éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de
-ce qu'on a la clef de l'appartement des vierges
-et de ce qu'on est nu, pour s'y diriger tout
-droit.</p>
-
-<p>Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors
-de la chambre de Ninon qu'il était résolu à aller
-jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas.</p>
-
-<p>Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons
-jusqu'à la petite porte qu'il connaissait pour
-l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la
-clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait,
-par exemple, car l'obscurité était complète. Il
-interrogea de la main un pan de mur, puis un
-autre, et toucha une lourde portière de tapisserie
-qu'il souleva. Alors il sentit plutôt qu'il
-ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et il
-marcha plus librement. Deux petites lueurs
-demeuraient dans le foyer, comparables à des
-vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet.
-Le pas de Châteaubedeau, un peu lourd, car
-c'était un gaillard râblé, faisait osciller la
-cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante,
-et une grande armoire craquait.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un
-cauchemar. Son premier acte, en pareil cas,
-était de faire de la lumière. Elle se dressa sur
-le coude et alluma sa bougie selon la méthode
-qu'on employait en ce temps-là. Mais,
-comme elle était peureuse, la bougie étant
-allumée, elle hésita encore à regarder autour
-d'elle, dans la crainte de découvrir quelque
-chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait
-flegmatiquement; il ne bougeait plus.
-Parfait silence. La gouvernante se rassura et
-consentit à explorer des yeux la chambre.</p>
-
-<p>Alors elle vit, à moins de deux pas de son
-chevet, un grand et gros homme qui la regardait,
-nu comme un ver.</p>
-
-<p>Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'évanouit
-instantanément.</p>
-
-<p>Jacquette, à l'autre bout de la pièce, fut
-réveillée par le cri de la gouvernante et aperçut,
-en pleine clarté, le favori de sa maman.
-Elle le remit aussitôt, parce qu'elle ne s'émouvait
-pas, elle, de le voir en cet appareil,
-et elle conservait toute sa présence d'esprit.
-Elle s'inquiéta seulement et demanda:</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Châteaubedeau?
-Est-ce que maman est malade?»</p>
-
-<p>Châteaubedeau n'avait point vu Jacquette.
-En entendant sa voix innocente, ce malappris
-effronté connut quelque chose de plus fort
-que son impudique forfanterie, à savoir
-la loi naturelle qui commande à l'homme
-de respecter la jeunesse; et il fut en proie
-à un étrange malaise: il couvrit rapidement,
-de ses mains, ce qu'il put couvrir de son
-corps.</p>
-
-<p>Et il s'en alla plus vite qu'il n'était venu, en
-se tenant le derrière à deux mains. Il était
-tout à fait ridicule.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit.
-Mlle de Quinsonas demeura je ne sais
-combien de temps sans connaissance. Quand
-elle s'éveilla, il faisait bien plus grand jour
-que de coutume, parce que Marie Coquelière,
-n'ayant pas trouvé la clef du gynécée chez la
-marquise, n'avait pu ouvrir et apporter le
-déjeuner de ces demoiselles.</p>
-
-<p>A défaut du témoignage de la bougie qui
-était consumée jusqu'au bout, la clef égarée eût
-suffi à prouver à Mlle de Quinsonas qu'elle
-n'avait pas rêvé en voyant l'homme nu: quelqu'un
-s'était emparé de la clef du gynécée et
-s'y était introduit; ce n'était pas un monstre,
-car l'émotion lui avait laissé le temps de l'estimer
-bien fait, sinon celui de lui examiner la
-figure.</p>
-
-<p>Tout autre que Mlle de Quinsonas eût
-promptement soupçonné Châteaubedeau; mais
-elle était si bien élevée qu'elle ne se fût pas
-permis, même au plus secret de sa pensée,
-d'accuser un hôte du château de la double
-infamie d'avoir dérobé une clef près du chevet
-de la marquise et de s'être montré à ses
-yeux dans un si outrageant appareil. Par une
-de ces générosités d'esprit que procurait autrefois
-une éducation accomplie, elle jugea
-que quelqu'un de ces messieurs était sujet à
-des accès de somnambulisme et que le parti
-le plus prudent serait de ne point parler de
-l'aventure, qui pouvait aussi, hélas! la desservir
-personnellement. Jacquette étant dressée
-à ne dire jamais rien de ce qu'elle avait vu,
-demeura muette vis-à-vis du monde, se réservant
-d'en philosopher à son aise avec Pomme
-d'Api. Marie Coquelière attribua la disparition
-de la clef à un tour de sorcellerie et en
-accusa Cornebille.</p>
-
-<p>Châteaubedeau, pour ajouter une farce à une
-farce, porta la clef sous l'oreiller de sa mère,
-endormie d'un puissant sommeil.</p>
-
-<p>La grosse maman Châteaubedeau se réveilla,
-la clef quasiment dans la main. Mais,
-ayant presque aussitôt entendu dire par la
-femme de chambre que l'on avait dû enfoncer
-la porte des appartements de feu M. Lemeunier
-de Fontevrault, elle se tut à son tour, par
-sa prudence de femme adonnée aux amours
-coupables.&mdash;Vous voyez que les fautes
-comme l'innocence concourent à nous rendre
-circonspects.&mdash;Cependant, aiguillonnée tout
-le jour par une curiosité bien légitime, elle ne
-put tenir, vers le soir, contre le désir de savoir
-si la clef qu'elle possédait n'était point celle du
-gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de
-précautions, jusqu'à la petite porte.</p>
-
-<p>La nuit tombait, le corridor était dans
-l'ombre; une grande paix semblait répandue
-dans le château comme dans l'appartement
-des vierges. Mme de Châteaubedeau tira de
-sa poche la clef, l'introduisit, la tourna dans
-la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain,
-un bruit au fond du corridor&hellip; Elle
-songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera
-mal sa présence à cet endroit: le plus
-sûr moyen d'éviter la personne qui s'approche
-est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse
-la porte, elle est dans l'antichambre mais
-elle n'a pas le loisir de refermer! son amant
-Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré
-derrière elle.</p>
-
-<p>Elle s'affaisse sur le premier siège qui se
-rencontre, et elle comprime les battements de
-son c&oelig;ur, car Chourie lui a fait peur, vraiment;
-elle croit étouffer. Son amant aux
-abois cherche de l'air; il ouvre une porte:
-c'est la salle d'étude, actuellement déserte.
-Il y entraîne sa forte maîtresse et, l'ayant
-déposée sur une chaise longue, près d'une
-fenêtre, il délace amoureusement son corsage
-gorgé à pleins bords.</p>
-
-<p>Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne
-de gros yeux langoureux; cette femme vieillissante
-oublie tout sous le charme magique
-des caresses. Son regard va de son amant au
-petit parterre si bien dessiné, si bien planté,
-à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier.
-Ce n'est que peu à peu qu'elle songe à
-la qualité de l'endroit où elle est: on entend,
-dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la
-voix de Jacquette, et celle de M. le curé qui
-lui donne sa leçon de catéchisme.</p>
-
-<p>Quel dommage que ces appartements-ci
-soient réservés! Quelle tranquillité on y goûte!
-Chourie fait observer que la poussière envahit
-les meubles, que des toiles d'araignée doublent
-les tentures, de leur tissu léger. En effet, depuis
-que l'on avoisine l'époque de la première
-communion, la salle d'étude est délaissée en
-faveur de l'oratoire. Peut-être ne vient-on
-jamais par ici?</p>
-
-<p>Et Mme de Châteaubedeau se représente son
-existence au château, où le pauvre Chourie est
-épié sans répit par sa femme, par son frère maladroit,
-par la marquise qui emploie ses scrupules
-à sauvegarder les apparences où elle-même
-a quelque répugnance à s'exhiber en
-galante aventure aux yeux de son fils, quelque
-vaurien qu'il soit; enfin où chacun, portant le
-fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant
-comme un renard qui frôle le mur du poulailler.
-«&mdash;Chourie, si nous y revenions?&hellip;»</p>
-
-<p>Elle garda donc la clef et revint chaque jour
-ici, à la même heure, avec Chourie. Pour elle,
-d'une nature grasse et abondante, cette combinaison
-offrait l'avantage d'une grande paix
-amoureuse; pour le pauvre Chourie, devenu
-maigre et efflanqué par un rude service d'amant,
-il s'y joignait un adjuvant qui puait
-bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en
-somme, et qui provenait d'une sorte de viol
-d'un lieu saint, rendu plus sensible par le murmure
-des voix de la fillette et du vieux prêtre,
-dans l'oratoire, et par la présence, parfois, de
-l'inquiétante belle Zébute, dardant dans un
-coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou
-animée tout à coup d'une danse barbare,
-arrivée là par quelque trou mystérieux, disparue
-de même.</p>
-
-<p>Moins de huit jours après, les deux amants,
-jamais troublés, tenaient cette pièce du gynécée
-pour un pavillon à eux; ils y apportaient
-des friandises, y croquaient des gâteaux secs,
-et muaient le pupitre de Mlle de Quinsonas
-en une cave à liqueurs et à vins variés.
-Chourie, ayant dérobé à l'office un petit plumeau,
-commençait à épousseter par ci par là,
-à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa
-maîtresse pût, en se retirant, mettre de l'ordre
-dans sa toilette et dans sa chevelure.</p>
-
-<p>Tout se passait au gynécée avec la régularité
-des couvents. M. le curé arrivait au château
-à quatre heures et demie; un petit bonjour
-à la marquise quand il la rencontrait, un
-brin de causette avec celui-ci ou celui-là: à
-cinq heures moins dix, invariablement, la
-leçon était commencée dans l'oratoire. Elle se
-poursuivait jusqu'à six heures et demie précises.
-A six heures et demie la marquise entrait
-à l'oratoire, prenait congé du bon curé et
-accompagnait sa fille dans la salle à manger du
-gynécée, où le dîner de ces demoiselles était
-servi. Elle s'informait du menu, chatouillait
-d'un doigt le cou de Jacquette et disait bonsoir.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi
-que Pomme d'Api et, du moins en principe,
-la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé
-suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le
-cerveau de la jeune catéchumène était écoulé,
-M. le curé tolérait qu'une aimable détente
-succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait
-en causerie édifiante la partie dogmatique
-de son enseignement. Quelques sauts
-étaient même permis à Jacquette, dont le
-tempérament enjoué s'accommodait mal des
-longues stations, et elle en profitait pour se
-livrer à maintes cabrioles avec la belle Zébute.</p>
-
-<p>M. l'abbé Pucelle contemplait ces ébats avec
-indulgence et les encourageait volontiers de
-sa franche et cordiale hilarité, encore qu'il lui
-arrivât souvent de se mettre à croppetons, sa
-soutane tordue entre les deux genoux, afin de
-saisir plus prestement la chatte, par la queue,
-au passage. Puis il se relevait, la figure rouge
-comme une tranche de b&oelig;uf, et s'entretenait
-avec la gouvernante, soit de Mgr l'évêque
-d'Angers, vénérable parent de celle-ci, soit de
-la satisfaction que donnait à son c&oelig;ur l'édifiante
-préparation à la communion de Mlle de
-Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de
-sa collaboration intelligente et zélée, et, parcourant
-de son honnête regard les murs blanchis
-du petit oratoire, les pieuses images qui
-l'ornaient et l'auditoire rare et charmant, composé
-«premièrement, disait-il, d'une sainte
-gouvernante qui portera aux pieds de Dieu le
-mérite d'avoir soustrait une enfant aux embûches
-du siècle; deuxièmement, de cette enfant,
-tabernacle de toutes les grâces, héritière des
-plus beaux biens de ce monde et candidate
-aux ineffables richesses de l'autre; troisièmement,
-de Mlle Pomme d'Api, exemple de sagesse
-et de modération dans l'exubérance de
-la santé et de la belle mine; quatrièmement,
-enfin, de cette chère bête, digne joujou de
-l'homme, et à qui il ne manque qu'une âme
-pour être notre s&oelig;ur en gentillesse et en agilité»,
-il élevait son âme vers le ciel et lui
-offrait avec une touchante sincérité son pur
-contentement.</p>
-
-<p>Il arriva que Jacquette, le moment venu de
-cette courte récréation, ne trouva plus la belle
-Zébute à son poste ordinaire et la chercha en
-vain dans les coins et recoins de l'oratoire.
-Elle s'en affligeait; et elle trépignait de l'envie
-de découvrir par quelle issue la chatte
-noire avait pu ainsi lui fausser compagnie.
-M. le curé, lui aussi, regrettait la perte de la
-belle Zébute.</p>
-
-<p>Voilà donc Jacquette à quatre pattes, M. le
-curé à genoux, Mlle de Quinsonas elle-même
-ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol
-de cette pesante poitrine qui avait troublé le
-marquis de Chamarante et qui faillit plus d'une
-fois, sous les chastes regards du vieux prêtre,
-s'échapper du corsage ouvert, à la mode du
-temps. On remue le prie-Dieu, les chaises,
-le confessionnal rococo, joli comme une pièce
-de nougat; on dérange la statue des saints; on
-met en lambeaux les toiles d'araignées.</p>
-
-<p>Tout à coup, Jacquette, à plat ventre contre
-un vieux panneau de boiserie, les deux menottes
-en abat-jour, semble attentive ou pétrifiée
-comme un chien à l'arrêt. Elle a trouvé!</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas se relève en tenant sa
-gorge à deux mains; le bon curé ajuste ses
-lunettes et, désignant du doigt la petite, qui a
-été la plus heureuse à la chasse, il rit de tout
-son c&oelig;ur et de tout ce qu'il lui reste de dents,
-peu nombreuses, mais longues comme des
-bâtons de sucre d'orge.</p>
-
-<p>C'était une chatière, trou rond, dissimulé
-par un clapet mobile ouvrant de ci de là, au
-gré des allées et venues de l'animal. Lorsque
-Jacquette eut pesé du doigt sur cette porte
-secrète, elle vit, droit devant elle, au beau
-milieu de la salle d'étude, la belle Zébute qui
-la regardait de ses deux yeux jaunes, ayant
-l'oreille fine et sensible au plus menu bruit.
-Puis, quelque chose de compact intercepta
-l'image de la chatte noire. Puis celle-ci reparut,
-léchant goulûment une timbale de pâtisserie
-qui bavait de bien belle crème. Puis elle disparut
-de nouveau. Puis Jacquette la revit qui
-se pourléchait les babines avec une petite
-langue rose et friande; des miettes de pâte
-gluante lui restaient collées entre trois longs
-crins de moustache.</p>
-
-<p>C'est très bien. Jacquette était au comble
-de la joie et annonçait tout haut les détails du
-spectacle. Mais elle était curieuse de savoir
-la nature de l'écran opaque qui lui dérobait,
-à intervalles presque réguliers, la vue de cette
-coquine de belle Zébute. Peu à peu son &oelig;il
-discerna un soulier, un grand soulier de
-monsieur, et aussi un soulier plus petit et qui
-semblait de satin blanc. Le grand soulier était
-emmanché au bout d'une jambe maigre, et le
-soulier blanc attenait à un fort gros mollet.
-La jambe maigre s'entortillait au gros mollet
-comme un lierre mince et vorace s'enroule
-autour de la verrue d'un orme et l'étouffe en
-lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait,
-si vous voulez, une sorte de balancier
-de pendule, en style de colonne torse, posé
-horizontalement et oscillant d'une manière
-franchement hostile aux lois de la pesanteur.</p>
-
-<p>Rien n'est plus parfait que n'était la joie du
-bon curé lorsque Jacquette disait qu'elle voyait
-un pied noir et un pied blanc. Il en toussait, il
-se pliait en deux la bedaine, il communiquait
-sa gaieté à la gouvernante, qui, penchée sur le
-corps de Jacquette, la main étalée à l'échancrure
-du corsage, interrogeait elle-même:</p>
-
-<p>«&mdash;Et après, Mademoiselle? que voyez-vous?
-que voyez-vous? Qui donc aura laissé
-un pied noir et un pied blanc dans la salle
-d'étude, avec des friandises?&hellip; Après? après?»</p>
-
-<p>«&mdash;Après&hellip; dit Jacquette; oh! ce n'est pas
-bien!»</p>
-
-<p>Elle se releva d'elle-même et s'en alla dans
-un coin de l'oratoire en faisant la moue comme
-s'il lui était arrivé quelque chose de désagréable.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas fut sur le point de
-s'allonger pour mettre l'&oelig;il à la chatière.
-M. l'abbé Pucelle, très ingambe encore malgré
-son âge, ne le souffrit pas.</p>
-
-<p>«&mdash;Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!»</p>
-
-<p>En un instant, voilà M. le curé à quatre
-pattes, fermant un &oelig;il, ouvrant l'autre à la
-chatière, se souvenant d'avoir été gamin. Sa
-vue est bonne; il distingue à merveille, mais
-il ne peut en croire ses sens; il faut qu'il soit
-bien troublé pour qu'une telle expression lui
-échappe: «&mdash;Bon dieu de bois!» s'écrie-t-il.</p>
-
-<p>Car il voit plus non un pied noir et un
-pied blanc, mais une épaule de femme grasse,
-un cou, un sein pareil à de la pâte bien levée,
-qu'une main éprouve par pressions interrogatives
-ou bien flatte par petits tapotements
-amicaux, à l'instar du mitron qui va porter
-son pain au four.</p>
-
-<p>Il se redresse, retombe aussitôt sur un siège,
-s'essuie le front du revers de la main; puis il se
-frictionne vigoureusement les yeux, comme
-pour en chasser quelque chose d'immonde.
-L'indignation, la stupeur l'emportent, en sa
-vieille âme probe, sur la prudence et la diplomatie,
-et il ne songe plus qu'à la petite catéchumène
-qui a vu ce que lui-même a vu. Il se précipite
-vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise
-le front; il invoque au plus haut du ciel la grâce
-d'un divin oubli sur cette jeune imagination;
-il voudrait qu'une source clarifiée jaillît de
-quelque part afin d'y laver sa petite amie à
-grande eau; il a tant de chagrin, le digne
-prêtre, qu'il en pleure, et, à défaut de source
-miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent
-peut-être par la permission de Dieu, se répandent
-sur les cheveux blonds de Jacquette.</p>
-
-<p>Mais, sous cette tempête morale, Jacquette,
-dont les préoccupations sont bien différentes,
-dit tout simplement:</p>
-
-<p>«&mdash;C'est la belle Zébute que je voudrais
-bien ravoir!»</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est
-sur le gril. C'est qu'elle a la fringale de
-regarder par la chatière, et qu'elle n'ose; et
-c'est aussi, toute curiosité mise à part, qu'il
-faudrait bien qu'elle sût ce que Jacquette a vu
-dans la salle d'étude, car s'il y a dommage,
-qui, sinon elle, paiera les pots cassés? Elle
-attend que M. le curé l'autorise à pénétrer dans
-cette salle. Mais M. le curé est tout à ses
-lamentations et à ses exorcismes.</p>
-
-<p>Il se fait tard; l'heure a sonné; et la marquise
-entre dans l'oratoire avant que l'on ait
-eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est
-opportun de lui dire.</p>
-
-<p>Elle trouve la gouvernante défaite; elle voit
-Jacquette essuyer tranquillement avec son
-mouchoir les larmes que M. le curé répand,
-et le curé encore en feu, levant les mains au
-ciel ou les abaissant pour désigner du doigt,
-dans la boiserie, le trou dérobé de la chatière.</p>
-
-<p>Ninon interdite ouvre vainement les yeux;
-elle ne comprend rien. Tout à coup le clapet se
-soulève comme un couvercle de tabatière, et
-les deux chandelles jaunes de la belle Zébute
-illuminent sa frimousse de négrillon. Ninon
-veut rire, mais le curé l'arrête d'un geste, et
-dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Madame, cet animal est l'image du démon
-qui s'est introduit dans ce saint asile,
-selon un usage qui lui est familier et que Dieu
-permet, car ses desseins sont insondables:
-Satan est votre hôte, Madame la marquise; il
-rampe et s'agite immodérément de l'autre côté
-de cette cloison!»</p>
-
-<p>Ninon les croit devenus fous: elle va tout
-droit à la porte de la salle d'étude, veut l'ouvrir,
-l'ébranle, mais en vain: un verrou est poussé à
-l'intérieur; elle court à l'autre porte communiquant
-à la chambre à coucher: même obstacle.</p>
-
-<p>La voici possédée d'une de ses grandes
-colères, maintes fois provoquées sous vos
-yeux par le souci de la bonne éducation de
-sa fille. En outre, elle n'aime point avoir fait
-de vains frais de clôture et d'aménagements;&mdash;c'est
-une sensibilité de propriétaire;&mdash;disons
-aussi que, malgré sa personnelle faiblesse
-vis-à-vis de l'amour, elle commence à
-ressentir un épais dégoût de ces créatures partout
-vautrées et qui souillent sa maison. Non,
-à la fin, cela vous éc&oelig;ure! Or elle se doute
-bien qu'il s'agit encore de tels déportements.</p>
-
-<p>Elle tente de défoncer la porte à coups de
-talon, elle crie, elle piétine. On l'a entendue
-on vient. Voici son mari qui la suit maintenant
-de près comme il faisait jadis de Mlle de
-Quinsonas; voici Châteaubedeau; voici Malitourne
-l'empressé, toujours prêt à se rendre
-serviable. Il fait bélier de ses reins, heureux
-de plaire à la marquise. Le verrou a sauté; la
-porte s'ouvre. Malitourne tombé net sur son
-séant, demeure aplati comme pelletée de terre.</p>
-
-<p>On l'enjambe; on se rue dans la pièce.
-Qu'y voit-on? Personne, mais les débris d'une
-collation. Ah! regardez à la fenêtre! Qu'est
-cela? Un vol d'outardes? une armoire à chiffons?
-le panier de la blanchisseuse? Non: une
-femme qui a sauté par le balcon! On s'y porte.
-Ciel! un amas de chairs innombrables dans
-une corbeille de linge et de dentelles, titanesque
-bouquet jeté des nues à un long pieu
-fourchu qu'on voit fiché en terre au fond du
-fossé! C'est Mme de Châteaubedeau, toutes
-jupes en l'air, qui va rejoindre Chourie par
-la route aérienne fréquentée des classiques
-amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles.</p>
-
-<p>Vous croyez que l'accident va tourner à la
-confusion de cette grosse dame? Elle l'eût
-mérité, car, franchement, à l'âge qu'elle a, il
-sied de garder plus de pudeur. Mais je ne sais
-si Celui qui a réglé les affaires du monde raisonne
-comme nous et j'incline à le croire, au
-contraire, disposé à prendre toujours et aveuglément
-le parti de l'amour. Du haut de son
-siège, il n'aperçoit guère le ridicule,&mdash;il est
-possible aussi qu'il le néglige,&mdash;et, pour
-peu qu'il soupçonne qu'un couple a quelque
-chance de contribuer à cette prolificité des
-races qui est vraiment tournée chez lui à la
-manie, il étend sur ce couple sa main du
-pouce et de l'index, il en rapproche les éléments
-et, du restant de ses doigts, couvre
-l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour
-enflammer une allumette contre le vent.</p>
-
-<p>Mme de Châteaubedeau eut la chance, en
-l'occasion, de se casser la cuisse. Vaste cassure!
-Les personnes qui regardaient tomber
-par la fenêtre cette grande quantité de chair
-nue et qui se félicitaient ou se courrouçaient
-d'assister à un délit si flagrant, éprouvèrent
-un bref retour dans leurs sentiments quand
-ils purent vérifier que ce qu'ils apercevaient
-de Mme de Châteaubedeau renversait par son
-poids M. de la Vallée-Chourie, le couvrait tout
-entier&mdash;quoiqu'il fût fort long,&mdash;enfin que
-le tout demeurait au fond du fossé, aussi
-inerte qu'un pot à fleurs aplati par la chute
-d'un troisième étage. On ne songea plus qu'à
-voler au secours. Les deux complices se métamorphosaient
-en victimes.</p>
-
-<p>Ninon, elle-même, si furieuse, n'écouta que
-son bon c&oelig;ur, et elle soigna Mme de Châteaubedeau
-comme elle avait soigné son fils.
-Chourie en était quitte pour une côte enfoncée,
-mais il faisait si mauvaise mine que sa
-femme lui épargna les invectives multiples
-amoncelées dans son acide arrière-gorge.</p>
-
-<p>Et M. le curé? direz-vous.&mdash;M. le curé ne
-consentait plus à s'en aller sans avoir administré
-les deux malheureux qu'il voulait croire
-punis par la Providence. Ils n'eurent pas besoin
-de cette sollicitude suprême, et l'accident,
-qui eût pu avoir les conséquences les
-plus graves, se termina à la satisfaction de
-tous.</p>
-
-<p>Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son
-c&oelig;ur maternel, de ce que Jacquette eût assisté,
-par la chatière, à la scène de la salle d'étude,
-et elle se reprochait de ne pas réparer l'outrage
-fait à des yeux innocents, par un châtiment
-exemplaire. Une expulsion impitoyable de ceux
-qui y avaient joué un rôle, telle était vraiment
-la solution qui s'imposait à son esprit logique.</p>
-
-<p>Elle ressentait un grand chagrin, mais elle
-s'avouait qu'elle en aurait un plus grand encore
-à se priver de presser contre sa poitrine
-les gros muscles de Châteaubedeau. Et la
-pauvre marquise en devenait toute ténébreuse,
-car ces contradictions créent, pour une femme,
-une vilaine situation. Elle se maudissait, mais
-courait à son plaisir avec un entrain plus farouche.</p>
-
-<p>Elle adopta donc la mesure de réparation
-que lui proposait M. le curé.</p>
-
-<p>Cela consistait en une retraite de neuf jours,
-prêchée spécialement pour Jacquette, mais à
-laquelle le bon prêtre exhortait Mme la marquise
-à assister, car elle était aux yeux de
-Dieu, disait-il, responsable de la souillure
-infligée à l'âme de sa fille par l'incontinence
-de ses hôtes. Pour donner à la chose plus de
-solennité et lui faire porter plus de fruit,
-M. l'abbé Pucelle était décidé à confier la
-parole à un saint moine de l'abbaye de Ligugé,
-en Poitou, qui, par hasard, se trouvait
-à Saumur et qu'il comptait au nombre de ses
-amis.</p>
-
-<p>On vit un noir bénédictin aux yeux de braise
-ardente. Son froc était râpé, ses poignets crasseux,
-ses pieds crottés; à sa taille était noué
-un cuir gras dont les bouts superflus ballaient
-devant les jambes, en lanières menaçantes.
-Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et
-sa figure osseuse et blême était sillonnée de
-rides profondes imitant le dessin des fleuves
-et des canaux sur une carte de Hollande. Il
-n'avait point de dents: quand il fermait la
-bouche, de molles membranes tendues des
-narines au menton, se plissant à mille plis, se
-réduisaient en une boulette de papier froissé
-qu'il avalait d'une seule gorgée et restituait
-presque aussitôt, fidèlement. Quand il ouvrait
-la bouche, le défaut d'articulation donnait à
-sa parole caverneuse un air lointain, parent
-des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on
-imagine la voix des spectres; et la moindre
-chose qu'il disait produisait une grande épouvante.</p>
-
-<p>Il parla dans le petit oratoire, en présence
-de ces demoiselles, de la marquise et de M. le
-curé. Ni Pomme d'Api ni la belle Zébute
-n'avaient été admises. Jacquette en voulait
-beaucoup au capucin d'être cause qu'on la
-privait de sa compagnie ordinaire; elle se
-vengeait en se moquant du vieil édenté et en
-pouffant de rire derrière l'écran de ses mains
-jointes, toutes les fois que le bonhomme mâchait
-la moitié de sa figure, entre son menton
-et son nez.</p>
-
-<p>Dès la première conférence, Ninon fondit
-en larmes, se priva de dîner et eut la force de
-fermer la porte de sa chambre à Châteaubedeau.
-Elle le recevait encore jusque-là, car
-elle n'avait pas été en peine d'opposer aux desseins
-amoureux de son mari des fins de non-recevoir
-irréfutables, et le brave homme retournait
-dormir chaque soir le nez sur sa
-table de nuit, comme par le passé. Mais il ne
-pouvait maîtriser le regain d'amour qu'il
-éprouvait pour sa femme, et il la poursuivait
-d'agaceries tout le long du jour, ouvrant ses
-grandes mains comme du temps que la gouvernante
-vivait en liberté, et tirant le bout de
-son nez comme un gland de sonnette.</p>
-
-<p>Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le
-lendemain, foudroya la débauche et les plaisirs
-illégitimes. Il ne faisait pas énormément
-de bruit, mais le souffle de sa voix semblait
-venir du ciel même, par une petite fissure,
-et ce chuchotement divin, dans l'ombre de
-l'oratoire, pour les âmes de bonne volonté,
-était plus bruyant que le tonnerre.</p>
-
-<p>Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de
-peine, à vrai dire n'en profitait guère. Les béatitudes
-célestes et les tourments de l'enfer
-étaient sans prise sur son esprit positif et pur.
-Elle en faisait le récit fidèle à Pomme d'Api
-avant de s'endormir, mais de la même façon
-qu'elle lui eût répété un conte de fées ou une
-légende de Marie Coquelière. Elle rangeait
-cela dans sa tête parmi les «choses qu'on
-dit». Et cela prenait place à côté des «choses
-qu'on fait» et des «choses qu'on voit», sur
-une ligne bien droite et bien unie. Des unes
-comme des autres elle ne tirait ni motif d'édification
-ni matière à s'indigner. Elle avait une
-âme docile et courageuse, qui acceptait le
-monde tel qu'il est.</p>
-
-<p>Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence
-sacrée, ayant entendu d'illustres prédicateurs
-à la cathédrale d'Angers, alors
-qu'elle habitait la petite ruelle. Mais il n'en
-était pas de même de Ninon, qui, hormis les
-remontrances de Mme de Matefelon, n'avait
-jamais été atteinte par une parole émouvante.
-Elle se crut une grande coupable ayant mérité
-une éternité de supplices affreux, tant par son
-inconduite particulière que pour avoir favorisé
-dans sa maison les débordements de la
-luxure. Elle voulait couvrir sa fine peau d'un
-cilice; elle inaugura ce régime par de gros
-torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs
-supporter. Elle jeûna, passa des heures en
-prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la
-retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds
-du capucin et lui dit de disposer de sa vie
-selon la volonté de Dieu: elle était toute préparée,
-s'il le fallait, à se retirer dans le désert.</p>
-
-<p>Le capucin lui dit que Dieu était touché
-d'un si beau repentir, mais qu'il se contentait
-à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert,
-il ne lui demandait point de mortifications
-surhumaines, mais bien de vivre dignement
-et de remplir avec ponctualité ses
-devoirs d'épouse et ceux de mère.</p>
-
-<p>Ninon respira et s'estima bien heureuse
-d'être quitte à si bon compte. Une grande paix
-descendit dans son âme quand le moine la
-bénit, et elle souriait doucement et remerciait
-Dieu, car il lui semblait maintenant qu'elle
-ferait son salut très sûrement et avec une
-grande facilité.</p>
-
-<p>Ninon était demeurée assez longtemps avec
-le capucin dans l'oratoire, après la dernière
-instruction. Les auditeurs s'étaient retirés,
-M. l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant
-de l'issue inespérée de cette retraite; car par
-la purification de Ninon, il estimait que les
-dernières traces du scandale étaient effacées.
-Le moine laissa lui-même Ninon abîmée sur
-son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait
-de son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa
-femme, car il la désirait sans cesse plus violemment,
-et, quant à lui, il envoyait «aux cinq
-cents diables ces tonnerre de d&hellip; de capucins»,
-qui, à son sens, n'étaient bons qu'à
-détourner les femmes de l'amour.</p>
-
-<p>Il vint donc rôder autour de l'oratoire et
-gratta à la porte, selon la coutume que vous
-lui connaissez quand il veut entrer chez sa
-femme. Ninon prêta l'oreille et reconnut son
-mari. Elle fit le signe de la croix, alla vers
-l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit
-les bras en lui disant:</p>
-
-<p>«&mdash;Mon ami, je suis votre servante; faites
-de moi ce qu'il vous plaira.»</p>
-
-<p>Foulques, qui était loin de s'attendre à de
-si agréables paroles, demeura un tantinet stupide
-mais il accueillit galamment sa femme,
-et en peu de temps, tandis qu'il la baisait
-dans le cou, il résolut de parachever l'aubaine.
-Il enveloppait Ninon dans ses grands
-membres et la pressait comme une belle vendange.
-Elle avait clos les yeux et elle balbutiait:
-«Pas ici!&hellip; Non&hellip; non&hellip; pas ici!&hellip;
-je vous en prie!» Il la souleva à trois pieds
-du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et,
-ayant franchi l'antichambre avec la rapidité
-d'un courant d'air, il la jeta sur le premier
-lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir.</p>
-
-<p>Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas
-ici!» Mais le marquis guignait ce moment-là
-depuis trop longtemps pour être en état de
-discerner un lieu de l'autre; la pièce semblait
-solitaire; et d'ailleurs il soufflait fort par
-ses narines, faisait grand bruit, n'entendait
-rien.</p>
-
-<p>Et Jacquette, qui était en train de réciter à
-Pomme d'Api le dernier sermon du capucin,
-baissa la voix pour ne pas gêner son papa
-et sa maman. Mais elle ne s'interrompit pas,
-afin d'éviter que Pomme d'Api lui demandât
-pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût
-le moins du monde troublée par ce qu'elle eût
-dû répondre à sa fille, mais enfin elle aimait
-autant n'avoir pas à en parler.</p>
-
-<p>Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api
-dans son tablier, et gagna la porte à pas de
-loup, lorsqu'elle eut fini de répéter le sermon
-du capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite
-cervelle, qu'il était plus convenable de s'en
-aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour
-atteindre le verrou que son papa avait eu soin
-de pousser; mais, en se haussant sur son
-tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec
-Pomme d'Api.</p>
-
-<p>La marquise sa mère se leva d'un bond,
-comprit ce qui était arrivé, et un mot très
-juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment
-justifié par le machiavélisme qui préside
-parfois à l'enchaînement des événements de
-ce monde:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! zut, alors!&hellip;»</p>
-
-<p>Et elle retomba sur le dos, jetant à la fois
-ses deux jambes en l'air, ce qui signifiait bien
-clairement: «Que le diable m'emporte si je
-me casse la tête désormais pour garantir l'innocence
-d'une jeune fille!»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">XX</h2>
-
-<div class="abstract">LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP
-DE FUSIL DANS LE LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU
-AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE
-CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET
-AFFREUX. QUELQUES MOTS DE PHILOSOPHIE; VANITÉ
-DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE.</div>
-
-<p>Tout porte à croire qu'il y a dans le monde
-un principe malin que l'on nomme communément
-le diable et qui s'introduit à travers nos
-affaires, pour nous décourager de pratiquer
-la vertu. Les méfaits de ce fâcheux sont de
-tous les instants: n'allez donc pas prétendre
-que je l'aie fait intervenir arbitrairement dans
-les aventures du gynécée.</p>
-
-<p>M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit
-ni à Dieu ni à diable, vous dirait que dans le
-cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention
-surhumaine, mais la manifestation
-de la toute-puissance de l'Amour, qui règne
-sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au
-plus petit lieu, qui culbute les tempéraments
-les mieux établis et déjoue les combinaisons
-les plus subtilement machinées. Serait-ce à
-cause de cette grande force de l'Amour que
-nos vieux pères le confondirent souvent avec
-le prince des Ténèbres, c'est-à-dire avec la
-seule puissance qui pût se mesurer à Dieu? Je
-vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir
-ce mystère. Retenons seulement que
-les bonnes gens et messieurs les esprits forts
-recourent à des termes différents pour désigner
-une même chose qui nous surpasse les
-uns et les autres, et de haut, c'est trop évident.</p>
-
-<p>A la façon dont la marquise a prononcé les
-mots significatifs, rappelés à la fin du dernier
-chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il
-était facile de prévoir que sa conversion ne porterait
-pas tous ses fruits. Elle fut, en effet, tellement
-dépitée du maudit hasard qui l'avait fait,&mdash;elle,
-mère dévouée et pleine des meilleures
-intentions,&mdash;mettre le comble aux scandales
-de sa maison dans le moment même où elle
-accomplissait, je ne dirai pas la pénitence,
-mais le devoir imposé par le saint prédicateur,
-qu'elle eût voulu se livrer sur-le-champ
-à quelque action abominable, qui l'exposât à
-être montrée au doigt par l'humanité tout entière.
-Elle n'en trouva pas l'occasion, mais
-elle courut presque tout de suite se pelotonner
-contre son amant, et se moqua avec lui des
-terreurs que lui avait causées la retraite.</p>
-
-<p>Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était
-adonné au divertissement de la chasse. Il chassait
-au dehors, chassait au dedans: forêts,
-landes, vignes, moissons, enclos du parc; il
-tirait partout, tirait au hasard, ayant juré de
-dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de
-tous les oiseaux, de toutes ces jolies bêtes
-qu'il est si agréable de voir passer effarouchées
-dans la campagne ou dans les bois.</p>
-
-<p>Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet
-exercice. Ce que disait ou faisait Châteaubedeau
-était merveille. Elle avait même abdiqué
-la pudeur qui lui était naturelle et ne craignait
-pas qu'on la vît à toute heure de jour et de nuit
-avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui,
-tuait avec lui; c'était, dans le château, un vrai
-carnage. Les paons, les cygnes des bassins,
-au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs,
-agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les
-chiens des bergers, les daims qui couraient
-librement sous les charmilles; tout cela tomba
-en peu de temps.</p>
-
-<p>Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!</p>
-
-<p>Il y avait dans le parc une compagnie de
-daims qui pullulaient depuis des années, car
-il n'était venu à personne l'idée de troubler
-leurs ébats. Châteaubedeau n'eut point de
-cesse que le dernier ne fût atteint. Après les
-avoir poursuivis, traqués, massacrés durant
-des semaines, il arriva, lors d'une des dernières
-belles journées de l'automne, qu'on eut
-la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.</p>
-
-<p>C'était au commencement de la tombée du
-jour. Châteaubedeau et la marquise traversaient
-ce bois de chênes dont je vous ai parlé,
-vous vous en souvenez peut-être, lorsque je
-vous ai raconté la croisade matinale de Mme de
-Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y
-étaient assises un moment sur un banc avant
-de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux
-amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux
-aussi, sur ce banc, et y exprimèrent le regret
-de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui,
-selon toute apparence, avait dû venir se réfugier
-dans ces parages.</p>
-
-<p>Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui,
-pour le moment, étaient dévolues les fonctions
-de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens
-s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y
-avait une jolie partie à faire avant nuit noire
-«dans ces b&hellip;&hellip; d'allées aussi habiles à
-tromper les bêtes que le monde».</p>
-
-<p>Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme
-lui. Les voilà dans le labyrinthe, dont Ninon
-sait par c&oelig;ur les méandres.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées
-dans les fourrés, à peu près à hauteur
-d'homme, et par l'une desquelles Mlle de
-Quinsonas avait aperçu la tignasse rousse de
-Cornebille. Ninon distingua très nettement
-encore, malgré l'approche du soir, la statuette
-de marbre, et elle la montra à Châteaubedeau.
-Il la vit comme elle; mais il s'étonna
-que ces lunettes demeurassent si bien taillées
-dans des fourrés d'arbustes vivaces, et il fit
-remarquer en même temps le bon état des
-allées, où cependant personne ne fréquentait.
-Ninon, qui n'avait point pensé à cela, s'en
-émerveilla à son tour. Elle alla à une autre
-lunette, y mit l'&oelig;il et vit nettement la statuette,
-blanche comme au premier jour; et cependant
-ce jour remontait maintenant à bien des années.
-Châteaubedeau se souvint en effet qu'il
-n'était qu'un gamin lorsque Mme de Matefelon
-le tenait éloigné du bain des dames
-ainsi que le chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>«&mdash;Pauvre chevalier!&hellip;» soupira Ninon.</p>
-
-<p>Elle se souvint aussi de Cornebille, qui
-l'avait vue là, toute nue, un soir d'automne
-presque pareil à celui-ci.</p>
-
-<p>Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit
-passer dans le champ de la lunette, un objet
-rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le
-canon de son fusil dans ce cylindre creusé à
-même le feuillage. Elle se disposa à tirer à
-première vue sur ce qu'elle jugeait être le
-daim bondissant à la gueule des chiens.</p>
-
-<p>Elle épaula donc son arme, et attendit, un
-&oelig;il clos, l'autre brillant d'une cruelle ardeur,
-ses belles lèvres recroquevillées comme pour
-saisir un grain de mil.</p>
-
-<p>Tel était à ce moment, son appétit de détruire,
-qu'à défaut du passage de l'innocent
-animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.</p>
-
-<p>Mais, pan!&hellip; Elle a tiré.</p>
-
-<p>Plus haut que les aboiements de la meute,
-un cri a retenti. Et Ninon, dans son c&oelig;ur de
-femme, et son imbécile amant lui-même, ont
-tressailli, en reconnaissant que l'âme d'un
-homme s'échappait.</p>
-
-<p>Ils courent vers le bassin, à travers le dédale
-du labyrinthe. Faisons comme eux. Ah! mais,
-nous voilà perdus&hellip;</p>
-
-<p>Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir
-en arrière et nous retrouver là-bas, au
-bord de la Loire, près de la maison du passeur,
-dans la cabane de Cornebille, où nous
-avons laissé le chevalier Dieutegard.</p>
-
-<p>Oh! que ces deux malheureux faisaient un
-triste ménage! Ils dormaient le jour, par honte
-de se montrer dans leur dénuement, et aussi
-parce qu'ils passaient la nuit, comme je vous
-l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de Ninon, tantôt
-à entretenir le labyrinthe, le bassin et la
-statuette baisée un jour par Ninon, tantôt enfin
-à pêcher au verveux dans la Loire, au risque
-de se faire prendre par la maréchaussée, ou
-bien encore,&mdash;il faut l'avouer à la confusion
-de notre chevalier amoureux,&mdash;à voler la volaille
-et les &oelig;ufs frais dans les fermes. Le reste
-du temps, Dieutegard faisait redire à Cornebille
-la scène du bain de Ninon, et il éprouvait
-un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles
-de son rival barbare. Cornebille excitait Dieutegard
-à parler de la marquise, et il avait sans
-cesse l'envie de se précipiter sur lui et de
-l'étrangler, quand il était question des faveurs
-qu'elle lui avait témoignées, mais il ne l'étranglait
-pas, parce qu'il voulait entendre encore
-parler de Ninon, le lendemain. Alors il faisait
-dévier l'entretien sur Châteaubedeau, et c'était
-celui-là de qui il étranglait le fantôme.</p>
-
-<p>Ils couchaient sur la paille et sur de vieux
-chiffons que Marie Coquelière apportait parfois,
-en cachette, dans ses poches, car cette
-honnête femme n'eût osé voler une aune de
-drap à ses maîtres. Elle ne s'aventurait d'ailleurs
-plus guère à la cabane, car elle se
-mourait du regret d'avoir parlé, après avoir
-failli mourir de ne point parler, et elle croyait
-que Cornebille l'avait punie en lui envoyant
-la maladie qui la consumait.</p>
-
-<p>Dieutegard avait eu son habit feuille morte
-très endommagé par le contenu du vase de
-nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait
-fallu le laver parce qu'il était imprégné d'une
-mauvaise odeur, et sa belle soie rétrécie,
-ridée, était pareille maintenant à la pelure
-d'une pomme de reinette qui a passé l'hiver.
-Nous ne parlons pas des trous, des taches, ni
-de la guenille qui provient de porter un vêtement
-jour et nuit, et d'en arracher les pans,
-le petit matin, à la gueule des chiens. Il fallait
-signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance:
-il est pénible à un homme bien né d'être
-mal mis. Le chevalier en souffrait beaucoup.</p>
-
-<p>Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse,
-car son amour s'aggravait avec le temps, par
-la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne
-voyait jamais, et par l'émulation diabolique
-qu'il recevait du féroce amour de son compagnon.</p>
-
-<p>L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas
-détourné du besoin d'approcher Ninon, car
-lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand
-amour, toute douleur nouvelle est plus avidement
-souhaitée qu'un rendez-vous par un
-amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres;
-il avait passé des nuits dans la volupté
-amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi
-pris goût à la besogne de jardinier d'amour,
-au labyrinthe. Cornebille et lui, munis de vieux
-instruments qu'ils cachaient dans un endroit
-du parc connu d'eux, taillaient, émondaient,
-ratissaient; ils entretenaient la margelle du
-bassin aussi propre qu'une assiette de faïence;
-ils se jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour
-de marbre avec les soins qu'une mère a pour
-son enfant.</p>
-
-<p>Quand vint la fin de l'automne, ils avaient
-fort à faire, parce que les pluies salissaient le
-cher objet, et parce que les feuilles gluantes
-s'y tenaient attachées, enfin parce que les nuits
-étaient noires, par les temps couverts, et il
-leur fallait travailler vite aux premières lueurs
-du jour, en courant de grands dangers.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin
-par les coups de fusil de la chasse de Ninon
-et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois
-où le bassin se trouvait enclos, et ils avaient
-dû demeurer cachés dans le labyrinthe. Une
-balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille
-à l'épaule.</p>
-
-<p>Cet homme, dont la vie était pire que la
-mort, après s'être lavé dans le bassin, et pansé
-de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter
-sur un arbre élevé, où l'on aurait moins
-de risques d'être atteint et plus de chances de
-voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut
-pin et, pour la première fois depuis le jour
-fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur son
-lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin
-il la vit. Et il fut tout à coup plus pâle que
-s'il avait reçu la blessure dont souffrait Cornebille,
-et il faillit tomber de son arbre. Cornebille,
-qui était sur un chêne plus touffu et
-qui n'avait point vu Ninon, lui demanda ce
-qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas,
-afin de savourer davantage, en lui-même, sa
-douleur ou sa joie. Comme il ne soufflait
-mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier
-demeura sur sa branche, bouleversé
-par une émotion immense. Son c&oelig;ur faisait
-le bruit d'une fillette qui court en sabots sur
-la route, et le vent, dans le feuillage du
-pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.</p>
-
-<p>Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant.
-Mais il peut se faire qu'un être qui passe
-entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de
-loin, soit cause que le sang s'arrête dans les
-veines d'un homme. Aussi, pour si peu, le
-chevalier sentit que la mort avait touché ses
-membres, un à un, et qu'il se trouvait devant
-le bon Dieu tel qu'on lui avait appris qu'il
-était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques,
-de prophètes barbus et de saints à la figure
-douce. Des personnes que l'on ne voyait point
-touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et
-on lui faisait excellent accueil dans cette belle
-assemblée. Bien entendu, il n'osait pas avancer
-trop, mais il entendait que l'Éternel en personne
-lui parlait du haut de son trône et lui
-disait:</p>
-
-<p>«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu
-pour avoir porté dans votre c&oelig;ur la pure
-flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus
-de la terre, et qui vous a amené ici
-ainsi que toutes les personnes que vous y voyez
-réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin
-où vous m'avez prié, au bord de la rivière. Vous
-aimiez, m'avez-vous dit, Mme la marquise de
-Chamarante&hellip; Il est curieux que les hommes
-en soient encore à se faire d'aussi plaisantes
-illusions! dit-il, en souriant et se tournant de
-gauche et de droite vers la nombreuse assistance.&mdash;Non,
-Monsieur! votre âme brûlait
-du feu qui distingue les plus valeureux de ma
-noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque
-la poitrine des meilleurs serviteurs du roi.
-Ce feu vous élevait vers la beauté, qui revêt
-mille formes; vous avez été sensible à mon
-soleil, à ma nuit, aux eaux, aux bassins qui
-reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme
-de mes provinces de Touraine et d'Anjou qui,
-en effet, est exquis; vous avez goûté les poètes
-qui ont le secret de rendre durables les fleurs
-de ma création; vous avez cru à quelque chose
-de superbe qui flotterait au-dessus du monde,
-et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant,
-n'était encore que confuse, vous eussiez donné
-votre vie aussi gentiment que votre mouchoir.
-Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un
-grand soldat. Le hasard vous a placé en présence
-d'une femme de fraîche figure et de corps
-engageant, et vous l'avez parée de toute la
-beauté qui était en vous. Et, tenez! à vous
-parler franc, Monsieur le chevalier, je ne suis
-pas fâché que de cette femme vous ayez eu
-l'occasion de voir le derrière; et je me flatte
-que vous ayez souffert les maux que le goût de
-la chair vous causa; en sorte que vous puissiez
-aujourd'hui faire la part de ce qu'est proprement
-l'amour tel que les hommes de votre
-monde le conçoivent, et de ce qu'est l'amour
-qui brille sous la perruque des héros, qui
-brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer
-d'ici, à l'&oelig;il nu&hellip; Penchez-vous plutôt,
-je vous prie&hellip;»</p>
-
-<p>A ces mots, le chevalier se pencha; mais il
-n'eut point le temps de rien voir, car il tomba
-du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui
-évita de se casser les reins, mais le tira du songe
-où il avait entendu Dieu le père lui parler. Et
-comme il était fort jeune, il fut content de n'être
-pas mort, malgré la belle réception qui semblait
-lui être destinée au Paradis, car les paroles
-du Créateur ne lui plaisaient qu'à demi,
-et pour lui, il demeurait fermement dans
-«l'illusion» d'aimer Ninon d'une flamme qui
-était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra,
-mais d'une flamme qui le consumait et
-qui l'empêchait même de sentir qu'il était
-trempé de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>Il sourit donc encore à la vie, quelle
-qu'elle fût, et envoya de la main un baiser à
-Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis
-il profita de ce qu'il était près de la statuette,
-pour l'enlacer et baiser la place où Ninon,
-un jour, avait posé ses lèvres.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce mouvement, et comme il
-interceptait de son corps le marbre, vis-à-vis
-de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que
-le coup tiré par elle l'atteignit en plein c&oelig;ur.
-Et il retomba, à demi dans l'eau, à demi sur
-les marches du socle de l'Amour.</p>
-
-<p>Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau
-par le plus court chemin, arriva au bassin
-presque aussitôt le malheur accompli, et elle
-vit ce jeune homme, les pieds baignant dans
-l'eau, et sa belle tête exsangue renversée sur la
-dure marche de pierre. Elle ne se pâma point,
-car elle avait de l'énergie dans les circonstances
-graves, ainsi qu'on l'a vu souvent;
-mais elle croyait avoir blessé un malandrin.
-Ce fut en s'inclinant à la margelle, dans une
-attitude inquiète et charmante qui eût rappelé
-à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle
-reconnut la victime de sa chasse malheureuse.
-Et dans le temps qu'elle remettait le visage
-de Dieutegard,&mdash;presque pareil, quoique amaigri
-et flétri, à celui qu'il avait en ce lieu même,
-le jour où elle avait voulu d'abord le baiser
-sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout
-à fait et vigoureusement contre lui,&mdash;le
-passé se représenta à sa courte mémoire de
-femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë
-et bien sincère qui lui arracha un cri déchirant.</p>
-
-<p>Mais, sans perdre la tête, elle commanda à
-Châteaubedeau de se jeter à l'eau et de secourir son
-ancien ami; puis elle cria «Au secours,
-au secours!» et s'enfuit afin de guider
-les gens à leur arrivée dans le labyrinthe.</p>
-
-<p>Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant
-que ce qui venait de se passer là était
-déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil,
-et s'élança.</p>
-
-<p>Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une
-masse d'os, lourde comme un tronc
-de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre,
-entre les épaules, et le fit plonger jusqu'au
-fond de l'eau. Il revint à la surface en même
-temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un
-visage horrible qui s'ébrouait aussi, et si près
-du sien, qu'ils se soufflaient de grandes eaux
-au nez l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille,
-et le soupçonna aussitôt de ne lui vouloir
-pas de bien. Dans tous les cas, cet homme,
-en lui tombant dessus, lui avait fait très mal.
-Il ne songea donc plus qu'à se sauver. Mais
-Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord,
-et il était hors de l'eau quand Châteaubedeau
-mettait le pied sur l'échelle marine. Cornebille
-l'attrapa par une jambe et le rejeta à
-l'eau; ensuite il lui empoigna l'autre jambe,
-et, à genoux sur la margelle, il le secouait,
-la tête en bas, comme on voit les laveuses
-tremper dans la rivière une longue chemise
-de nuit.</p>
-
-<p>Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se
-redressa avec la vigueur d'une vipère. Il parvint,
-d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées,
-et il trancha d'un seul coup de dents
-deux phalanges de la main du monstre qui lui
-broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise
-à cause de l'atroce douleur; le page bondit
-dans l'eau comme une otarie, et en sortit sans
-échelle, d'un saut d'animal traqué.</p>
-
-<p>Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui,
-saignant de l'épaule, dégouttant d'eau, et secouant
-sa main rompue, retenue par une peau
-coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux
-hommes se ruèrent l'un sur l'autre à bras-le-corps.</p>
-
-<p>Châteaubedeau était affaibli de sa secousse
-et de la terreur, Cornebille par la douleur physique
-et le sang perdu; Châteaubedeau défendait
-sa vie, mais Cornebille assouvissait sa
-haine, ce qui le rendait très fort.</p>
-
-<p>Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra
-leurs dos humides d'une poussière d'or. Un
-dernier rayon descendait de la cime des
-grands arbres. Chaque fois que le sorcier
-voyait la figure du page, il gonflait son cou et
-ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats.
-Quand ils étaient tous deux par terre et
-qu'ils roulaient, en un seul tronc, contre la
-margelle de marbre, leurs os craquaient.</p>
-
-<p>Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes
-du château, M. de Chemillé, le marquis, et
-jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés,
-Ninon avec eux.</p>
-
-<p>Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur
-la mousse et Châteaubedeau genoux à côté
-de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle
-fut très stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le
-pauvre chevalier était toujours étendu, immobile,
-sur les degrés de l'Amour, et quelque
-chose de terrifiant, un animal bicéphale, informe
-et sans nom, se tordait, en soufflant, et
-hurlant, sur un sol de boucherie.</p>
-
-<p>Les hommes firent un pas en avant, les premiers,
-et, ayant reconnu ce qui se passait, s'employèrent
-à séparer les combattants. Châteaubedeau
-demandait grâce; mais Cornebille le
-tenait serré dans un garrot et disait distinctement
-qu'il voulait lui faire exprimer son dernier
-jus, comme à un marc de raisin. Ils
-étaient sanglants et hideux. Tout effort pour
-arracher les membres du page aux tentacules
-de cette pieuvre était vain.</p>
-
-<p>Ninon parvint à se faire jour à travers le
-groupe d'hommes qui voulaient lui épargner
-ce spectacle. Elle approcha, contint de la
-main son c&oelig;ur; elle essaya plusieurs fois de
-parler avant d'y réussir, tant elle était émue;
-enfin elle prononça sur un ton suppliant:</p>
-
-<p>«&mdash;Cornebille!»</p>
-
-<p>Comme un chien appesanti par le sommeil
-se trouve soudain sur les pattes à la voix de
-son maître, le monstre, en entendant son nom
-tomber de cette bouche, détourna les yeux de
-sa proie, et il laissa un instant s'égarer dans le
-vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas
-ce qu'il voyait, car la passion sauvage de cet
-homme me dépasse. Cependant, il ne lâchait
-point les membres de Châteaubedeau, qui, lui,
-si peu digne d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je
-vous assure.</p>
-
-<p>Ninon s'approcha davantage encore, et elle
-essaya de commander impérieusement du
-doigt à Cornebille, en répétant son nom.
-Cornebille releva la prunelle, et il vit le doigt,
-et au-dessus, penché sur lui, le visage de
-Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder,
-mais il se fixa sur le doigt.</p>
-
-<p>Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main
-sanglante, et lâcha tout pour le porter à sa
-bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait,
-à coups de pieds, faire lâcher prise à
-la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à endurer
-ce martyre et elle ordonna d'emporter
-Châteaubedeau pendant que le monstre léchait
-le doigt.</p>
-
-<p>Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt,
-en rampant et faisant entendre un cri sourd.
-Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol,
-en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa
-pas aller plus haut; et de sa tête inhumaine
-sortaient des hoquets incompréhensibles parmi
-lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela
-devint des grondements d'orage apaisé; il
-consacrait tout son restant de vie à se soutenir
-afin d'atteindre le doigt et le lécher encore.
-Enfin il retomba tout d'un bloc, et Ninon alla
-se laver dans le bassin.</p>
-
-<p>Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau
-qui en avait grand besoin, les autres
-au malheureux chevalier qui était maintenant
-au-dessus de toutes les infortunes de ce
-monde. On le déshabilla pour examiner sa blessure.
-La petite balle l'avait touché au c&oelig;ur,
-comme je vous l'ai dit. Quand on eut passé
-dessus un linge humide, on vit le nom de Ninon
-écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile
-avait tracées. De sorte que Ninon apprit en un
-même moment la grande passion de ce jeune
-homme et sa mort. Toutes les autres personnes
-qui se trouvaient là,&mdash;gens qui ne savent
-jamais rien de ce qui se passe au fond des
-âmes&mdash;furent fort étonnées. Marie Coquelière
-ne put se retenir de répéter ce qu'elle avait
-déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres
-qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes
-dans le parc, sur l'entretien miraculeux du
-labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il
-fallut la croire; mais ces aventures parurent
-bien extraordinaires.</p>
-
-<p>La nuit était venue; on ne distinguait plus
-qu'avec peine les objets, sauf la statuette de
-l'Amour, dont le marbre blanc retenait la
-lumière, et qui se dressait intacte, indifférente
-et impudique, au milieu des événements.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. le baron de Chemillé crut le moment
-venu de prendre Jacquette par la main et de
-lui parler en termes nets de tout ce qu'elle
-avait vu, non seulement en cette journée, mais
-depuis le temps qu'on s'efforçait de lui tout
-cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît
-de tout cela matière à se dégoûter de
-l'amour, qui est un sentiment très noble et
-très beau quand il vient à son heure et dans
-des conditions telles que rien ne le fasse dévier
-de sa route droite. Il lui dit qu'elle était grande
-à présent et qu'on pouvait lui parler comme à
-une femme. Et il se donna en effet la peine de
-lui éclaircir diverses particularités du jeu de
-l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui
-en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune
-imagination par l'attrait du mystère.</p>
-
-<p>Avec des termes qu'il s'efforça de trouver
-mesurés, il toucha devant sa filleule à ce grand
-sujet qui bat comme un c&oelig;ur au centre de
-l'univers et l'alimente, et que seule la méchanceté
-des hommes et des m&oelig;urs parvient
-à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très
-haut là-dessus et dit des choses superbes.</p>
-
-<p>En effet, c'était un philosophe; et il s'était
-construit, comme ses pareils, sur toutes choses,
-des systèmes ingénieux et séduisants.</p>
-
-<p>Jacquette l'écoutait, car elle était toujours
-attentive à ce qu'on lui disait. Sachez cependant
-que rien de ce qu'elle avait vu, rien de
-ce qui lui fut caché, rien de ce qui lui fut
-éclairci, ce modifia la contenance que Jacquette
-devait prendre vis-à-vis de l'amour
-lorsque celui-ci se présenta.</p>
-
-<p>Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans,
-un beau jeune homme qu'elle aima tendrement
-dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne
-l'eût jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle
-sentit qu'elle l'aimait, elle fut si pudique, que
-le moindre mot malséant, qu'il lui était bien
-égal d'entendre jusque-là, lui devint désagréable:
-elle rougissait et croyait très volontiers
-que son mari était un ange; elle oublia
-tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait
-appris malgré elle et tout ce que son parrain
-le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut
-jamais de femme plus vertueuse à la fois et
-plus agréable à son mari, car elle était venue
-au monde avec une âme simple dans une
-chair bien portante.</p>
-
-<p>Les exemples du monde et la philosophie
-sont bien peu de chose au prix d'une gouttelette
-de beau sang.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>Chapitre I.</td> <td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre II.</td> <td class="num"><a href="#ch2">5</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre III.</td> <td class="num"><a href="#ch3">11</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre IV.</td> <td class="num"><a href="#ch4">19</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre V.</td> <td class="num"><a href="#ch5">29</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre VI.</td> <td class="num"><a href="#ch6">43</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre VII.</td> <td class="num"><a href="#ch7">51</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre VIII.</td> <td class="num"><a href="#ch8">65</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre IX.</td> <td class="num"><a href="#ch9">73</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre X.</td> <td class="num"><a href="#ch10">79</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XI.</td> <td class="num"><a href="#ch11">91</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XII.</td> <td class="num"><a href="#ch12">97</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XIII.</td> <td class="num"><a href="#ch13">113</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XIV.</td> <td class="num"><a href="#ch14">127</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XV.</td> <td class="num"><a href="#ch15">141</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XVI.</td> <td class="num"><a href="#ch16">153</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XVII.</td> <td class="num"><a href="#ch17">173</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XVIII.</td> <td class="num"><a href="#ch18">195</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XIX.</td> <td class="num"><a href="#ch19">225</a></td></tr>
-<tr><td>Chapitre XX.</td> <td class="num"><a href="#ch20">279</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">6892.&mdash;Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XV<sup>e</sup>).</p>
-
-
-<div class="trnote">
-<h2>Note du transcripteur</h2>
-
-
-<p>Les corrections suivantes ont été effectuées:</p>
-
-<ul>
-<li>n'émeut &gt; m'émeut (<a href="#cor1">m'émeut</a> plus que la langue des dieux)</li>
-<li>borne &gt; bonne (une amie, ou, à défaut, une <a href="#cor2">bonne</a>)</li>
-<li>repairée &gt; repérée (où la direction était <a href="#cor3">repérée</a>)</li>
-</ul>
-<p class="noindent">ainsi que quelques coquilles non détaillées.</p>
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC ***
-
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